Janvier 1903
Semaine du 1er au 4 janvier 1903
Angers, jeudi 1er janvier 1903
Je vais à la grand’messe de 9h à Saint-Joseph. Ensuite, je vais acheter un bouquet que nous offrons, Marie-Thérèse, Philomène et moi, à Tante Josepha et à l’oncle Paul à l’occasion du jour de l’An, et une bourse de bonbons que nous offrons à Nénette. L’après-midi, je porte une quantité énorme de cartes : M. Mailfert, M. Delahaye, tous mes professeurs actuels et anciens, le P. Vétillart, M. Gavouyère, Mme Robiou du Pont, Mme Blanc, Mme de Kergos, Mme Bodinier ; je fais aussi une visite au curé de Saint-Serge. Maman a plusieurs visites, entr’autres celle des De Soos. Le soir après dîner, nous envoyons encore une foule de cartes de faire-part des fiançailles de Marie-Thérèse.
Angers, vendredi 2 janvier 1903
À l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame et j’y fais la sainte communion. L’après-midi, il fait un temps tellement épouvantable -pluie continuelle et vent violent – que je reste claquemuré dans la maison ; Nénette passe toute l’après-midi avec nous et, même, dîne ici ce soir. À 6h ½, je suis tout de même obligé de sortir pour aller dîner chez Mme des Loges, c’est un petit dîner de jeunes gens ; en dehors des Des Loges, il n’y a que Jacques et Michel Hervé-Bazin, Henri Bonnet et moi ; après le dîner arrivent, pour passer la soirée, M., Mme, Mlle Bonnet, Robert de Kergaradec et Etienne de Place ; je rentre vers 11 heures.
Angers, samedi 3 janvier 1903
Le matin, je me lève très tard. L’après-midi, je vais avec Papa chez Mme de La Villebiot, quand M. et Mme de Padirac, qui y étaient, sont partis, nous causons longuement du mariage de Marie-Thérèse que nous avons annoncé aux De La Villebiot avant de l’annoncer aux autres personnes d’Angers ; d’ailleurs Mme de La Villebiot en connaissait le projet depuis longtemps puisqu’on s’était adressé à elle pour des renseignements. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 4 janvier 1903
Messe de 10h à Saint-Joseph. L’après-midi, salut à 4h ½ à l’Adoration. Nous recevons un grand nombre de lettres et de cartes de félicitations du Roussillon où les fiançailles sont annoncées depuis plusieurs jours. À midi, nous avons les Magué à déjeuner pour manger en famille un chapon truffé envoyé par les Saint-Cyr.
Semaine du 5 au 11 janvier 1903
Angers, lundi 5 janvier 1903
Le matin, cours de droit commercial (en remplacement de M. Jac) et de droit international, car les vacances sont finies. L’après-midi à 2h, je vais avec Papa à la gare attendre Tata Mimi qui arrive pour plusieurs jours afin d’être présente au moment des fiançailles de Marie-Thérèse ; après son arrivée, je vais faire une visite à Mme des Loges, je porte à l’Evêché et à Saint-Aubin les cartes de fiançailles pour Mgr Rumeau et Mgr Pasquier ; je vais à la gare où je dis au revoir à Philomène qui repart ce soir pour Le Mans, les dames du Sacré-Cœur ne voulant pas nous la laisser deux ou 3 jours de plus, malgré les prochaines fiançailles de Marie-Thérèse ; elle ne fera donc que beaucoup plus tard, au moment du mariage, la connaissance de son futur beau-frère. Ensuite, je vais voir le Père Barbier et le Père Lionnet. Le soir, il n’y a pas de Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 6 janvier 1903
Cours ordinaires. Après le cours, je distribue une vingtaine de cartes de fiançailles dans le quartier Saint-Joseph. L’après-midi, j’en distribue environ 60. Avec quelques-unes qui seront distribuées demain et celles que nous enverrons par la poste, cela fait environ 110 cartes pour Angers ; en-dehors d’Angers, nous en avons envoyé environ 200. Je vais faire une visite à Mme Hervé-Bazin et à Mme Maurice Gavouyère ; partout, on me félicite ; les fiançailles de Marie-Thérèse sont l’événement du jour à Angers. Il était temps de les annoncer officiellement, car plusieurs personnes en étaient instruites, notamment Mme des Loges, qui l’avait appris par Mlle de Kergaradec, laquelle le tenait de Mlle de Boursetty, de Versailles, aux parents de laquelle nous en avions fait part il y a plusieurs jours.
Angers, mercredi 7 janvier 1903
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, le bouquet de fiançailles de Marie-Thérèse arrive vers 2h ½ avec la carte de Max de Saint-Cyr piquée dedans ; on l’installe au salon et il est le point de mire des nombreuses personnes qui viennent féliciter Maman et Marie-Thérèse ; vers 4 heures, je vais distribuer quelques cartes à des ecclésiastiques de Saint-Aubin et des Internats, puis je vais à la gare attendre Max. Il arrive à 5 heures avec sa mère, et je l’accompagne chez Tante Josepha qui a l’amabilité de le loger. Vers 6h ½, il vient à la maison et il offre alors sa bague de fiançailles à Marie-Thérèse ; elle se compose d’un saphir accompagné de quelques brillants. Vers 10h ½, je le raccompagne chez l’oncle Paul. Mme de Saint-Cyr loge dans la chambre de Maman.
Angers, jeudi 8 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires ; l’après-midi, après une visite aux Magué, nous faisons un petit tour au Jardin des plantes avec les Saint-Cyr ; nous n’allons pas ailleurs parce que Max, qui n’a apporté que des vêtements de campagne, doit passer par La Belle Jardinière avant de se risquer sur les boulevards ; il y va vers 5h ½ et en revient avec de forts jolis vêtements. Le soir, les Magué viennent prendre le thé.
Angers, vendredi 9 janvier 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, nous allons nous promener tous ensemble et faire visiter la ville aux Saint-Cyr. À 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 10 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je vais avec Hervé-Bazin à la foire aux vins où je déguste plusieurs vins blancs, dont la plupart sont un peu verts (c’est la note dominante cette année dans ce pays-ci et c’est ce qui a permis à nos vins de se relever). Ensuite, je vais faire une visite à M. Jac, puis je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, nous avons les Magué à dîner ; c’est le dîner de fiançailles ; au champagne, l’oncle Paul porte un toast aux jeunes fiancés. Après dîner, nous faisons de la musique, puis on prend le thé et on s’en va.
Angers, dimanche 11 janvier 1903
Le matin, nous faisons la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, nous allons tous à vêpres à Saint-Serge où l’on célèbre la clôture de l’Adoration perpétuelle. Le soir, thé chez les Magué.
Semaine du 12 au 18 janvier 1903
Angers, lundi 12 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires ; l’après-midi, je vais assister à une revue de toute la garnison, place La Rochefoucauld ; je vois pour la première fois l’oncle Paul à la tête de son régiment qui défile fort bien, mieux que le 135e. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Catta[1] sur le Kulturkampf.
Angers, mardi 13 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires ; après le cours, je vais accompagner à la gare Mme de Saint-Cyr qui repart pour le Périgord ; Tata Mimi est partie pour Paris par le train de 10h25. L’après-midi, conférence de droit civil, puis cours d’agriculture.
Angers, mercredi 14 janvier 1903
Cours habituels le matin ; l’après-midi, Maman reçoit une quantité énorme de visites et je suis obligé de descendre plusieurs fois au salon. À 5h ½, ouverture dans la salle de la Conférence Saint-Louis, à l’Université, que le Père Barbier fera tous les 15 jours pour les étudiants et les professeurs. Mgr Rumeau préside ce premier cours.
Angers, jeudi 15 janvier 1903
Le matin, il n’y a pas le second cours, M. Courtois étant malade. L’après-midi, à 2h, je vais patiner sur les près du Bon Pasteur, par un froid de -3° ou -4° qui dure toute la journée. À 5h ¼, cours d’agriculture. À 7h, nous allons tous dîner chez les Magué.
Angers, vendredi 16 janvier 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, à 2h moins un quart, conférence de droit commercial ; je vais ensuite patiner ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, conférence de l’abbé Morlais sur Cicéron.
Angers, samedi 17 janvier 1903
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je vais faire 2 visites. À 5 heures, leçon d’escrime. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 18 janvier 1903
Je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame. Je reviens à la grand’messe à Notre-Dame avec Maman, Marie-Thérèse et Max. L’après-midi, à cause du mauvais temps, je ne sors que pour aller chez les Magué, puis au salut des Dominicains. Papa et Max partent tous les deux par le train de 10h27 du soir. Ils voyageront ensemble jusqu’à Angoulême ; là Max quittera Papa pour s’en retourner à Sainte-Croix, et Papa continuera sur Vinça où il arrivera demain soir à 8h15 ; il va passer quelques jours en Roussillon pour préparer certaines affaires en vue du mariage de Marie-Thérèse.
Semaine du 19 au 25 janvier 1903
Angers, lundi 19 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, je fais la visite des pauvres, puis je vais voir M. l’abbé Brossard. À 8h du soir, Conférence Saint-Louis ; le comte du Plessis de Grenédan[2] y fait une conférence sur « Les salons bleus et les précieuses », M. Le Gonidec de Traissan, père du député (ou sénateur, j’oublie lequel des deux) des Côtes-du-Nord[3] assiste à la séance.
Angers, mardi 20 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi à 4 heures conférence de droit civil ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
†Angers, mercredi 21 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, Maman a encore beaucoup de visites.
Angers, jeudi 22 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, cours d’agriculture à 5h ¼ ; j’apprends qu’il y a eu, aujourd’hui, en gare de la Bohalle un assez grave accident de chemin de fer ; le Père Barbier qui s’y trouvait a été très légèrement blessé à la main ; le soir, pas de congrégation.
Angers, vendredi 23 janvier 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial après laquelle j’enfourche ma bécane et je vais voir, à la Bohalle, s’il y a encore les traces de l’accident d’hier ; la voie est complètement déblayée et la circulation rétablie ; on voit seulement, par côté, un wagon-fourgon brisé et quelques débris ; le plus triste, c’est que deux mécaniciens, dont l’un était père de sept enfants, ont été tués, et qu’il y a plusieurs blessés. Je venais de rentrer à la maison, trop tard pour aller au cours d’agriculture, lorsque Jules vient annoncer que le Père Ollivier demande à nous voir ; on le fait monter au petit salon et nous sommes très surpris de nous trouver en présence d’un assomptionniste que nous ne connaissions pas du tout. Il nous connaissait de nom, et ayant quelques jours à passer à Angers, il est venu nous voir ; nous nous trouvons de suite en pays de connaissance, il connaît Bonne Maman, Tata Mimi, des parents des Saint-Cyr et une foule de personnes de notre connaissance. Maman le prie de rester à dîner, il accepte et nous causons très agréablement jusqu’à 10 heures ; il prend le train de 10h40 pour Paris.
Angers, samedi 24 janvier 1903
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5 heures, escrime. À 6 heures, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner parce qu’ils ne sauraient comment dîner chez eux à cause du bouleversement occasionné dans leur maison par leur soirée (pour la même raison, Nénette, qui n’assiste pas à cette soirée, couche dans le lit de Philomène). À 9 heures, je vais chez Tante Josepha ; j’y vais seul parce que Marie-Thérèse ne peut pas aller dans le monde sans son fiancé et que Maman ne veut pas y aller sans Marie-Thérèse. À 9h ¼, les invités commencent à arriver ; ce sont presque tous des militaires (il n’y a que 3 habits noirs : Jacques Hervé-Bazin, un ingénieur et moi), et la plupart sont des officiers du génie ; il y a cependant des fantassins : le colonel du 135e et le lieutenant-colonel ; et 3 dragons ; le colonel de Monspey[4], le lieutenant-colonel de Sainte-Marie et le commandant de La Masselière[5] ; j’ouvre le bal à 10 heures moins le quart avec Mlle Challan de Guillanche[6], fille du colonel du 135e ; je danse avec Mlles Blanc, de La Masselière, Simon, Challan de Guillanche, Bretaud, etc. etc. ; il y a plusieurs intermèdes : un morceau de violoncelle, un morceau de chant et deux scénettes : « Le commissaire n’est pas méchant » et « Un wagon ». Buffet très bien assorti, dans la salle à manger ; la musique : un piano et deux violons, est excellente. À 2h ½, tout le monde est parti. Tante Josepha compte recommencer dans 3 semaines ; tant mieux ! Car on s’est bien amusé.
Angers, dimanche 25 janvier 1903
Je me lève à 10h ¼ et j’assiste à la messe de 11 heures ½ à Notre-Dame. Le soir, à 5h, salut chez les Dominicains.
Semaine du 26 au 31 janvier 1903
Angers, lundi 26 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi à 3h, je vais avec Maman faire une visite à Mme Bonnet que nous ne rencontrons pas ; je vais chez le dentiste, puis me faire couper les cheveux ; enfin à la salle d’armes. Le soir, à 8h ½, je vais, avec Tante Josepha, voir jouer Œdipe-Roi au Théâtre municipal ; l’attrait de la pièce, c’est que Mounet-Sully[7], de la Comédie française, joue le rôle principal, celui d’Œdipe ; Mme Lerou[8], de la Comédie française, joue celui de Jocaste. Mounet-Sully est vraiment supérieur, surtout dans la seconde partie de la tragédie, au moment où Œdipe est malheureux ; beaucoup de dames pleurent autour de moi (j’avoue que je n’en fais pas autant). Cette traduction du chef-d’œuvre de Sophocle est extrêmement intéressante ; les décors, par exemple, sont médiocres. Nous rentrons à 11h ½.


Angers, mardi 27 janvier 1903
Cours habituels ; après le cours, Hervé-Bazin est Bonnet arrivent à la Faculté, retour du tirage au sort ; le premier a eu la malchance de tomber sur un numéro inavouable, le numéro 100 ! (pareille mésaventure était arrivée, il y a 2 ans, à Daniel Dauge), Bonnet a 167. L’après-midi, à 4 heures, conférence de droit civil ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 28 janvier 1903
Le matin, impossible d’assister aux cours parce que je vais, à 9 heures, à la Mairie pour le tirage au sort, avec les conscrits du canton nord-est d’Angers (il y en a 334), je tire le numéro 107, cela n’a aucune importance pour les dispensés comme moi. L’après-midi à 11h ½, nous avons la visite de M. Marc de La Bardonnie, frère de Madame de Saint-Cyr, qui est en ce moment avec sa femme (une demoiselle de Juillac, cousine éloignée de Bosch)[9] près du Lion-d’Angers, au château de Richou chez son cousin le baron de Boulémont[10] ; nous causons pendant une heure et demie, puis je raccompagne M. de La Bardonnie à la gare Saint-Serge ; c’est un homme charmant, il nous a plu à tous. À 5h, je vais attendre à la gare Papa qui rentre du Roussillon. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. À 7h, je vais dîner chez Tante Josepha avec laquelle j’assiste le soir à une représentation donnée, au Cirque-théâtre, par les acteurs du théâtre au profit de pêcheurs bretons victimes en ce moment d’une grande misère à cause du manque de sardines sur les côtes de Bretagne. On joue Les Romanesques de Rostand, assez mal, ensuite, on joue mieux une petite comédie en 2 actes, Prête-moi ta femme, dans laquelle un Narbonnais est tourné en ridicule. Nous rentrons à 11h ½.


Angers, jeudi 29 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, jusqu’à 5 heures, je prépare dans ma chambre ma composition de demain. À 5h, cours d’agriculture ; à 8h, congrégation.
Angers, vendredi 30 janvier 1903
Cours habituels le matin, l’après-midi à 11h ½, composition de droit commercial. À 5 heures, je passe un examen d’agriculture spéciale ; sujet : « Facteurs qui influent sur la production du blé » ; ensuite cours de machines agricoles. Le soir, après dîner, conférence de Monsieur Gavouyère sur « La séparation de l’Église et de l’État » ; malgré la façon déloyale dont le gouvernement applique le Concordat, M. Gavouyère se déclare partisan de son maintien, parce que, dit-il, le Concordat abrogé, l’Église n’aura certainement pas la vraie liberté comme aux États-Unis ou même en Angleterre, mais l’exercice du culte sera entamé par toutes sortes de règlements. C’est probable !
Angers, samedi 31 janvier 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais chez le dentiste, ensuite je vais me confesser à Saint-Jacques, puis à la salle d’armes. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Février 1903
Semaine du 1er février 1903
Angers, dimanche 1er février 1903
Je vais avec papa à la messe de 7h à Saint-Serge où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais au salut à Saint-Laud ; vers 4h ¼, je vais prendre le thé chez Jacques Hervé-Bazin qui a réuni quelques amis. Le soir, nous dînons tous chez les Magué.
Semaine du 2 au 8 février 1903
Angers, lundi 2 février 1903
Je vais à la messe de 7 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de la Purification. Ensuite, cours habituels. L’après-midi, à 5h, escrime ; le soir, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis, croyant, comme on me l’avait dit, qu’il n’y avait pas de conférence ; mais il y en a, et je regrette bien de n’y avoir pas assisté.
Angers, mardi 3 février 1903
Cours habituels. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 4 février 1903
Cours habituels, sauf celui de M. Albert, qui est malade. L’après-midi, à 5h, conférence de droit civil. Le soir, réunion de la congrégation avancée d’un jour.
Angers, jeudi 5 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture spéciale. Après dîner, je vais avec Papa à la cathédrale où a lieu la cérémonie de l’adoration mensuelle, je prends part à la procession.
Angers, vendredi 6 février 1903
Cours de M. Jac, mais pas le second cours, M. Albert étant toujours malade. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais chez le dentiste qui me bouche avec de l’émail une prémolaire qui était en train de se gâter. À 5h ¼, cours de machines agricoles. Le soir, j’assiste avec Papa et Marie-Thérèse à une conférence de l’abbé Crosnier sur les Maronites ; le conférencier a visité ce peuple aux mœurs douces et patriarcales dans lequel l’amour de la France et le souvenir de son intervention en 1890 sont très vivaces ; très intéressante conférence.
Angers, samedi 7 février 1903
Le matin, cours de droit civil à la place du cours de droit commercial ; ensuite, cours de procédure civile. L’après-midi, je fais quelques commissions, je m’occupe notamment du cadeau que je veux offrir à Marie-Thérèse à l’occasion de son mariage ; je choisis chez Girard un nécessaire de bureau se composant d’un joli coupe-papier en bronze argenté et d’un cachet assorti du même métal, que je porte chez un graveur de la rue Plantagenêt pour y faire graver le blason des De Saint-Cyr, qui est « d’azur à 3 bourdons d’argent », couronne de marquis, et le nôtre, accolés ; le tout est enfermé dans un joli écrin sur lequel je ferai graver le chiffre de Marie-Thérèse. Le cachet sera prêt dans dix ou douze jours. Ensuite, je vais me confesser. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 février 1903
Le matin, au moment où j’allais me rendre à la grand’messe à Saint-Serge, l’oncle Paul vient me proposer d’aller avec lui cette après-midi visiter Durtal où il y a un fort beau château à voir ; j’accepte avec grand plaisir. À la grand’messe, à Saint-Serge, je quête, avec Maurice Lucas, pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse ; à nous deux, nous recueillons de 26 à 27 francs, c’est maigre ! Je prends avec l’oncle Paul le train de 1h41 qui nous amène à Durtal à 2h45 ; nous visitons l’église, puis le château dont l’aspect au centre de la commune est monumental. Commencé au XIe siècle par Foulques Nerra, comte d’Anjou, le château a appartenu à plusieurs familles dont la dernière était la famille de La Rochefoucauld-Liancourt ; le duc de La Rochefoucauld le vendit en 1808 à plusieurs propriétaires qui le dépecèrent ; une grande partie fut convertie en hôpital ; pour comble de malheur, un incendie détruisit une aile vers 1855 ; dans l’intérieur, que nous fait visiter une sœur de l’Hôpital, il ne reste presque rien à voir, les plus grandes pièces étant converties en salles pour les malades. L’extérieur est fort beau, un côté est gothique (du XIVe ou du XVe siècle), une autre partie est Renaissance ; la principale tour, dans laquelle est installée le presbytère de Durtal, est gothique, très élancée. En résumé, ce château a dû être de toute beauté ; actuellement, il est très mutilé. Nous repartons à 4h28, non sans avoir expédié quelques cartes postales, et nous rentrons à Angers à 5h35. Nous avons eu un temps superbe et presque chaud, comme, du reste, depuis une semaine.
Semaine du 9 au 15 février 1903
Angers, lundi 9 février 1903
Le matin, cours de droit commercial à la place du cours de droit civil, puis cours ordinaire de droit international privé. L’après-midi, je travaille jusque vers 5 heures, puis je fais quelques commissions. Le soir, étant un peu enrhumé, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 10 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, je travaille jusque vers 4h ; puis Hervé-Bazin vient me prendre et nous allons ensemble voir Roger de Bréon qui est en traitement à la clinique Saint-Louis pour sa jambe toujours malade ; il est au lit pour une quinzaine de jours. Ensuite, nous allons au cours d’agriculture.
Angers, mercredi 11 février 1903
Cours habituels ; en arrivant à la Faculté, nous nous apercevons que nos chaises qui, depuis quelque temps, se cassaient pendant les cours avec une régularité surprenante sous le poids de certains étudiants (peut-être les y aidait-on un peu), ont été remplacées par des bancs, sur lesquels nous sommes fort mal. L’après-midi, Maman arrive à 2h12 de Paris. Le soir à 4h ½, conférence de droit civil. À 9h, nous allons tous, sauf Marie-Thérèse qui souffre de la gorge, passer la soirée chez le doyen M. Gavouyère ; c’est une réunion exclusivement universitaire, il y a environ 35 à 40 personnes ; on chante, on fait de la musique et on sert d’excellents rafraichissements. C’est fini à 11h ½.
Angers, jeudi 12 février 1903
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 5h, puis je vais au cours d’agriculture. Le soir, congrégation.
Angers, vendredi 13 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon, puis, à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 14 février 1903
Cours habituels le matin ; l’après-midi, je fais une foule de commissions, je vais voir De Bréon etc., puis je vais à l’escrime. Le soir à 9h ¼, je vais avec Maman chez Tante Josepha qui donne un second bal, il y a environ 80 personnes, la plupart différentes de celles du 24 janvier. Une dame, dont j’ai oublié le nom, chante la marche à l’étoile (il y a même un appareil de projection) ; un peu plus tard, on joue une comédie Les convictions de Papa, dans laquelle la fille d’un député se fiche bigrement des députés et des ministres. Entretemps, on danse avec entrain et on fait de nombreuses visites au buffet ; nous rentrons, quand tout est fini à 3h ½. Papa et Marie-Thérèse ne sont pas venus parce que la seconde ne peut pas danser sans son fiancé et que le premier la gardait, ils sont allés dans une soirée intime chez M. René Bazin.
Angers, dimanche 15 février 1903
Je me couche à 4h du matin et me lève à 9h ½, je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, je porte une quinzaine d’invitations pour une petite soirée que nous avons samedi prochain ; puis je vais au salut des Dominicains.
Semaine du 16 au 22 février 1903
Angers, lundi 16 février 1903
Le matin, il n’y a pas de cours de droit international ; j’en profite pour aller voir De Bréon. L’après-midi, je fais 3 visites : à Mme Gavouyère que je rencontre, à la marquise de Kergos, que je ne rencontre pas et à Mme Hervé-Bazin que je rencontre. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Des Monstiers-Mérinville[11] y parle de Montalembert[12], il fait très bien ressortir ses grands mérites et son ardeur pour la cause de la liberté religieuse, surtout de la liberté d’enseignement, mais il oublie de faire remarquer les variations de Montalembert en politique et ses risettes successives à Louis-Philippe, à la république et au Prince-président.
Angers, mardi 17 février 1903
Cours ordinaires le matin. Après le cours, je vais chercher chez le graveur le cachet qui sera renfermé dans l’écrin que j’offre à Marie-Thérèse comme cadeau de noce ; il est prêt, on y a gravé les armes de Saint-Cyr et les nôtres accolées ; je l’apporte chez Girard, on le met dans l’écrin avec le coupe-papier et on l’envoie, dans l’après-midi, à Marie-Thérèse, qui en est enchantée. L’après-midi, je vais faire quelques recherches à la Bibliothèque municipale, puis je vais m’exercer à la danse appelée « Baston » qui est très en vogue cet hiver, chez Letournel. Ensuite, je reviens chez Girard voir la copie du portrait de mon bisaïeul de Lazerme, député des Pyrénées-Orientales de 1827 à 1830, celui-là même à qui Charles X donna le titre de comte (auquel, d’ailleurs, ses ancêtres eu droit, mais qu’ils avaient abandonné depuis fort longtemps)[13] ; la copie a été faite par un artiste de Perpignan, M. Blanquer, d’après un portrait appartenant à mon oncle Joseph de Lazerme. Elle est admirablement réussie ; on l’encadrera, puis on la placera au salon, en face du portrait de mon bisaïeul de Pontich[14]. À 5h, cours d’agriculture. Le soir, je passe la soirée en famille avec Philomène qui est arrivée ce matin à 11h du Mans pour 3 ou 4 jours, congé extraordinaire que lui accordent les dames du Sacré-Cœur, pour permettre à Maman de lui faire faire les toilettes qu’elle mettra au moment du mariage de Marie-Thérèse.

Angers, mercredi 18 février 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi à 5h, conférence de droit civil ; au retour, je trouve à la maison M. Max de Saint-Cyr qui arrive pour une dizaine de jours ; il descend chez Tante Josepha, comme lors de son premier séjour à Anger. Le soir à 9h ½, je vais chercher Hervé-Bazin et De La Grandière et nous allons ensemble à la soirée de Mme de Kergos où nous arrivons vers 10 heures. C’est une soirée d’environ 120 personnes suivie d’un cotillon sans accessoire conduit par Mlle Denyse de Kergos avec le lieutenant de Macignac, du 135e, dont j’ai fait la connaissance chez Tante Josepha. Tout est fini avant 2 heures. Je danse avec Mlles de La Masselière, de Richeteau, de La Salle, de Chemeillier, etc., et, pour le cotillon, avec Mlle de Grainville. Ce qu’il y a d’original dans ces soirées (celle-ci est la seconde), c’est que Mme de Kergos n’a fait aucune invitation écrite, elle s’est contentée de faire dire par quelques personnes aux amis qui voudraient venir la voir, de venir le mercredi et le vendredi à partir de 9 heures du soir.
Angers, jeudi 19 février 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, je vais avec papa et Max assister au Cirque-théâtre à une matinée où Talbot[15] et une troupe formée par lui jouent L’Avare et Le Malade imaginaire. Talbot est bien vieux et sa voix cassée a grand peine à se faire entendre ; par contre, ses jeux de physionomie sont remarquables.
Angers, vendredi 20 février 1903
Cours ordinaires le matin. À midi, M. et Mme Marc de La Bardonnie, toujours chez M. de Boulémont au Lion-d’Angers, viennent déjeuner avec nous. Ils viennent aujourd’hui vendredi parce qu’ils n’ont pas pu venir un autre jour. Ils sont absolument charmants et Marie-Thérèse va trouver eux de très gentils parents.
L’après-midi, je vais un moment à la vente de charité qui a lieu dans la salle des fêtes de la Mairie au profit des Servantes des Pauvres ; j’achète à différents comptoirs tenus par des personnes de connaissance. Ensuite, je vais voir De Bréon. Le soir, je vais à la troisième et dernière soirée de Mme de Kergos à laquelle on m’avait invité, avant-hier, de vive voix. Je danse avec Mlles de Chemeillier, de Beauchamp, de La Salle, de La Masselière, de Richeteau, etc., et, pour le cotillon, avec Mlle de La Selle. Il y a moins de monde qu’avant-hier et tout est fini à 1h ½.
Angers, samedi 21 février 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, je passe 4 heures à la vente de charité, où on m’a invité à être commissaire, à placer des billets de tombola ; j’en place environ 60 et je suis encore obligé d’acheter à plusieurs comptoirs. Le soir à 9h, nous recevons environ 45 personnes, toutes de l’Université ; c’est une simple réception sans danses, pour présenter Max de Saint-Cyr aux collègues de Papa. Une artiste, Mme de Brosnac, chante plusieurs morceaux ; buffet très complet. On se retire avant 1 heure.
Angers, dimanche 22 février 1903
Je me lève à 9 heures et je vais à la grand’messe à Notre-Dame. Je prends avec Philomène le train de 1h05 pour Le Mans où je vais raccompagner Philomène. Au Mans, je vais à Sainte-Croix où je vois quelques abbés que j’y connais et le directeur, M. Quid’Beuf, mon ancien professeur de philosophie ; car il n’y a plus aucun père jésuite, ils sont tous dispersés en ville ; dans une rue, j’en rencontre précisément un, le P. de Nadaillac. Je rentre à Angers par le train de 8h30 du soir.
Semaine du 23 au 30 février 1903
Angers, lundi 23 février 1903
Je me lève à 8h ½. L’après-midi, je vais voir De Bréon.
Angers, mardi 24 février 1903
Le matin, je vais faire une recherche à la Bibliothèque municipale. Le soir, les Magué viennent prendre le thé. L’après-midi, nous assistons tous à une représentation au Patronage Saint-Serge.
Angers, mercredi 25 février 1903
Je vais à la messe à la chapelle Saint-Martin, rue Rabelais, où le P. Barbier fait l’imposition des cendres. L’après-midi, nous allons tous, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, dans l’omnibus du régiment qui est à la disposition de l’oncle Paul, au château du Plessis-Bourré ; superbe château style transition du gothique à la Renaissance construit par Jean Bourré, précepteur des enfants de Louis XI. Entr’autres choses remarquables, il faut citer la salle dite du Parlement et la salle des gardes au plafond à compartiments avec de très belles peintures gothiques. Nous rentrons à Angers vers 5h ½. Le château appartient à la comtesse d’Onsenbray[16] qui nous l’a laissé aimablement visiter.
Angers, jeudi 26 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, je vais faire la visite des pauvres, puis je vais au cours d’agriculture. À 7h du soir, je reçois à dîner quelques amis pour leur présenter Max ; ce sont : Jacques Hervé-Bazin, Henry Bonnet, Hervé de La Guillonnière, René de La Villebiot, Tony Catta et Pierre de Laurière, fils d’une demoiselle de Grammont amie de pension de Maman ; après dîner, on fait de la musique et on joue à de petits jeux ; on se retire un peu avant minuit.
Angers, vendredi 27 février 1903
Cours ordinaires ; en rentrant de cours, Maman m’annonce la mort de notre cousine Antoinette de Roig, mariée depuis le 25 juin 1901 à M. de Lavaur de Laboisse[17] ; elle est morte des suites de ses couches (elle avait donné le jour à un garçon il y a 3 semaines environ) ; elle avait à peine 21 ans ! Pauvre jeune femme ! Je ne la connaissais pas, mais la nouvelle de sa mort nous rend tristes toute la journée. À 1h ½, composition de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon qui est toujours à l’Hôpital Saint-Louis. Le soir, Max repart pour la Dordogne.
Angers, samedi 28 février 1903
Cours ordinaires. Après le cours, le secrétaire M. Maurice Gavouyère nous réunit pour nous faire opter, pour le second semestre, entre le cours de « législation financière » fait par M. François-Saint-Maur[18], et le cours des « voies d’exécution » fait par M. Albert. L’après-midi à 4h ½, je vais voir De Bréon ; en y allant, je rencontre précisément mon ancien camarade De Lavaur de Sainte-Fortunade, cousin (germain je crois) de M. Raymond de Lavaur de Laboisse dont la femme est morte ces jours-ci, je cause avec lui de la mort si triste de notre commune cousine, qu’il n’avait pas encore apprise bien que les journaux l’aient annoncée depuis deux jours. Ensuite, je vais me confesser, puis à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Mars 1903
Semaine du 1er mars 1903
Angers, dimanche 1er mars 1903
Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe célébrée pour les confrères défunts des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul à la cathédrale, où je fais la sainte communion. L’après-midi, je travaille à mon travail pour la Conférence Saint-Louis pour le lundi 9 mars ; à 5h, je vais au salut chez les Dominicains.
Semaine du 2 au 8 mars 1903
Angers, lundi 2 mars 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, à 5h, je vais faire ma visite de digestion à Mme de Kergos ; puis je vais à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Louis, j’y vais malgré une véritable tempête de vent et de pluie. Lucas y lit un assez intéressant travail sur « Le patriotisme et l’internationalisme ».
Angers, mardi 3 mars 1903
Cours habitues. L’après-midi, je vais voir le P. Vétillart qui me dit que M. Lavallée étant malade, il n’y aura pas de cours d’agriculture pendant toute cette semaine.
Angers, mercredi 4 mars 1903
Cours ordinaires, ou, plutôt, cours ordinaire de droit civil, car M. Albert ayant fini son cours de droit international privé, et M. Saint-Maur ne commençant que le 13 mars son cours de législation financière, nous serons privés (?) de second cours pendant quinze jours. L’après-midi à 5h, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 5 mars 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, à 4h ½, je vais chez Bréon à l’Hôpîtal Saint-Louis, mais je ne puis pas le voir, sa famille étant ici aujourd’hui. Après les cours du matin, je porte chez Girard le projet des lettres d’invitation au mariage pour le mariage de Marie-Thérèse. Le soir, à la cathédrale, procession du Saint-Sacrement ; j’y assiste.
Angers, vendredi 6 mars 1903
Cours de droit civil. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon. Le soir, réunion de la congrégation renvoyée d’hier.
Angers, samedi 7 mars 1903
Cours habituels le matin ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures à mon travail pour la Conférence Saint-Louis ; ensuite je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais à l’escrime ; en prenant une leçon de main gauche avec le professeur Bickel, j’attrape un coup de fleuret au-dessous de l’œil gauche, donné par Bickel dans un faux mouvement (j’avais eu le tort de ne pas mettre mon masque pour la leçon, comme je le mets pour les assauts) ; comme le fleuret était mal moucheté, il me fait une petite coupure qui saigne un moment ; si le fleuret avait frappé un centimètre plus haut, mon œil était fortement endommagé ; j’en suis quitte pour me laver souvent la plaie avec de l’eau boriquée chaude et pour avoir pendant quelques jours une croûte sous l’œil gauche. Mais c’est une leçon ; désormais, je mettrai toujours mon masque, même pour les leçons ; du reste, Bickel a dit qu’il l’exigerait de tous ses élèves. Le soir, à cause de ce petit accident qui m’occasionne une certaine inflammation, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 mars 1903
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame ; mon œil va beaucoup mieux, ma plaie est en train de se cicatriser. Je travaille presque toute la journée pour la Conférence Saint-Louis sur « La question arménienne » ; à 5h, je vais voir De Bréon, puis je vais au salut chez les P. dominicains.
Semaine du 9 au 15 mars 1903
Angers, lundi 9 mars 1903
Cours de droit commercial à la place du cours de droit civil, M. Jac étant à l’enterrement, dans l’Orne, de Mme de Capellis, fille de son cousin de Foulques. Ensuite cours de procédure civile, M. Courtois n’ayant pas fini son cours prend l’heure laissée libre par M. Albert qui a fini. L’après-midi, jusqu’à 5h, je travaille à ma conférence de ce soir ; à 5h, escrime. Le soir à 8 heures, je lis mon travail sur « La question arménienne », c’est une étude historique qui a son intérêt en ce moment où la Macédoine est sur le point de se soulever.
Angers, mardi 10 mars 1903
Cours de droit civil et de procédure civile ; l’après-midi, je repasse beaucoup de procédure et de droit international en vue de l’examen de lundi prochain. L’oncle Paul et Tante Josepha viennent nous voir et nous apprennent que le commandant vicomte de Chappedelaine, du génie, s’est blessé ce matin à la tête en faisant une chute de cheval ; ce sera peut-être grave. Je vais faire la visite des pauvres. Maman achève aujourd’hui les invitations pour le mariage de Marie-Thérèse. Si tout le monde accepte, le cortège sera nombreux. Cependant, quelques proches parents nous manqueront pour cause de deuil : chez les Civelli, Tata Mimi viendra probablement ; Marguerite-Marie, ayant perdu son père, le comte des Cordes, la semaine dernière, ne viendra certainement pas ; je ne vois pas non plus que Xavier vienne. Chez les Lazerme de Perpignan, à cause de la mort de la baronne du Limbert[19], mère de Tante Hélène, survenue le mois dernier, nous n’aurons certainement ni Tante Hélène, ni Marthe[20] ; tout au plus, l’oncle Joseph et Carlos[21] viendront-ils et, encore, ce n’est pas sûr. L’oncle Lutrand ayant perdu sa mère au mois d’octobre ne viendra pas non plus, et je ne pense pas que sa femme vienne. Néanmoins, si tous les autres invités acceptent, nous serons très nombreux ; mais il y aura du déchet ! Enregistrons cependant pour aujourd’hui l’acceptation de Mme de Llamby et de ses filles, Louise et Isabelle ; et de Mme de Saint-Jean avec un de ses fils.
Angers, mercredi 11 mars 1903
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi à 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion. Le soir, je vais avec Papa, Tante Josepha et Nénette au sermon de la station de carême à Saint-Serge.
Angers, jeudi 12 mars 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps. Par le courrier du soir, arrivent une foule d’acceptations de nos invitations au mariage de Marie-Thérèse : nos cousins de Lamer[22], d’Albici[23], Companyo[24], Tante Isabelle, nos cousins de Barescut, Mme de Llobet, Mlle Madeleine Batlle acceptent. Le soir, congrégation ; après la congrégation, je vais avec Jacques Hervé-Bazin prendre une tasse de thé dans la chambre de Jacques des Loges qui nous raconte des histoires de la caserne. À 10h, avant de rentrer, nous le raccompagnons à la caserne.
Angers, vendredi 13 mars 1903
L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais place de La Rochefoucauld où Jacques des Loges, hier soir, m’a dit que le général Halter doit passer une revue du peloton des dispensés ; j’assiste à cette revue, on leur fait exécuter toute sorte de mouvements et de manœuvres dont ils s’acquittent d’une façon mathématique. Après dîner, je vais avec Papa à la cérémonie de l’Adoration à Saint-Laud.
Angers, samedi 14 mars 1903
Cours habituels. L’après-midi, je potasse mon examen d’après-demain. Le soir, nous dînons tous chez les Magué, en même temps que Pierre de Laurière.
Angers, dimanche 15 mars 1903
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je travaille mon examen ; à 5h, je vais faire une visite à M. Saint-Maur qui commence mardi son cours de législation financière. Après dîner, je vais avec Papa à la cérémonie de clôture de l’Adoration à Saint-Laud.
Semaine du 17 au 22 mars 1903
Angers, lundi 16 mars 1903
Le matin, il n’y a que le premier cours ; j’en profite pour chauffer mon examen. Je passe cet examen, à la Faculté, de 1h ½ à 3h ½ ; j’ai une blanche de droit international privé ; une blanche-rouge de droit civil et aussi une blanche-rouge de procédure civile ; c’est-à-dire bien plus qu’il n’en fait pour être reçu ; j’avoue que j’ai eu de la chance car je n’avais pas énormément préparé cet examen ; il est vrai que j’avais mis Saint Antoine dans mes intérêts. Il me reste encore à passer le droit commercial, M. Buston n’étant pas venu aujourd’hui pour je ne sais quelle raison. Ensuite, je vais me faire couper les cheveux. À 5h, escrime. À 6h ½, les Magué viennent dîner avec nous pour la dernière fois avec Marie-Thérèse avant son mariage, car Maman et Marie-Thérèse partent mercredi pour Vinça (elles s’arrêteront 3 jours à Sainte-Croix chez les Saint-Cyr). Le soir, Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 17 mars 1903
Le matin, cours de droit commercial et premier cours de législation financière par M. Saint-Maur. L’après-midi, à 2h, je vais la visite des pauvres. À 5h ¼, cours d’agriculture ; ils reprennent cette semaine après une longue interruption occasionnée par l’Assemblée des agriculteurs de France qui a eu lieu tous ces jours-ci et à laquelle M. Lavallée assistait ; il a eu d’ailleurs plusieurs prix pour son exploitation de la ferme de La Sermonnerie. Le soir, Papa reçoit une lettre de Louis Companyo lui annonçant la naissance d’une fille qu’on appellera Elisabeth ; ça va bien, une cousine de plus ! Qu’elle soit la bienvenue ! Mais je doute que ma cousine Marie Companyo[25] soit suffisamment remise, le 18 avril, pour assister au mariage de Marie-Thérèse ; son mari a accepté de venir.
Angers, mercredi 18 mars 1903
Il n’y a qu’un cours ce matin, le cours supplémentaire de M. Courtois n’a pas lieu parce que M. Courtois assiste à l’enterrement de sa cousine Mme de Varannes à Saint-Joseph. À 11 heures, je vais, avec Papa et Tante Josepha, accompagner Maman et Marie-Thérèse à la gare ; elles partent pour Angoulême où elles coucheront et choisiront demain avec Max leur chambre pour Sainte-Croix ; elles iront ensuite passer trois jours à Sainte-Croix, et, de là, se rendront à Vinça pour commencer les préparatifs du mariage. L’après-midi, à 3h ½, je vais à Saint-Jacques me confesser puis je vais voir De Bréon ; il est toujours ici, mais il ne tardera pas à partir pour le château de Bréon d’abord, puis pour Biarritz ; depuis une dizaine de jours, il a eu tout le temps quelqu’un de sa famille auprès de lui. Pauvre garçon, comme il est à plaindre ; voilà 5 semaines qu’il est là ! À 5h, conférence de droit civil ; je n’y passe qu’un quart d’heure (tout juste le temps d’être interrogé) car à 5h 1/4, je vais au cours de machines agricoles qui est fait aujourd’hui au lieu de vendredi. Le soir, je vais avec Papa au sermon de carême à Saint-Serge.
Angers, jeudi 19 mars 1903
Le matin à 7h10, j’assiste à la messe de l’Internat Saint-Martin en l’honneur de la fête de Saint Joseph ; j’y fais la sainte communion ; ensuite, ont lieu les cours ordinaires. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, congrégation plus solennelle que d’habitude à cause de la fête de Saint Joseph. En en sortant, je me trouve au milieu de la retraite aux flambeaux qui escorte un énorme mannequin assis sur un trône et décoré du nom de « S.M. l’Ami-Carême », c’est le commencement des fêtes de la mi-carême qui vont encombrer Angers pendant 3 jours.
Angers, vendredi 20 mars 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, je vais au Palais où se juge devant la Chambre des Appels correctionnels l’affaire de MM. de Chamaillard, sénateur du Finistère[26], le comte de Carheil et Le Gouvello de La Porte pour bris de scellés apposés sur des écoles congréganistes leur appartenant, lors des expulsions de l’été dernier dans le Finistère. Condamnés pour bris de scellés par le Tribunal de Ploërmel, ces messieurs avaient fait appel devant la Cour de Rennes qui avait réformé le jugement correctionnel de Ploërmel ; sur pourvoi du ministère public, la Cour de Cassation a cassé l’arrêt de Rennes et les a renvoyés devant la Cour d’Angers qui les juge aujourd’hui ; j’arrive trop tard pour entendre M. de Chamaillard qui, paraît-il, s’est superbement défendu lui-même, prenant violemment à parti le gouvernement de scélérats qui nous opprime ; cela lui était facile après le vote que la Chambre a émis avant-hier sur les demandes d’autorisation que beaucoup de congrégations d’hommes avaient faites conformément à la loi de juillet 1901 et sur la promesse de M. Waldeck-Rousseau qu’elles seraient examinées avec bienveillance ; le gouvernement de Combes a demandé que la Chambre les rejette toutes en 3 blocs sans passer à la discussion des articles, c’est-à-dire sans examen !!! Et il a posé sur ce point la question de confiance ; naturellement la Chambre, par 300 voix contre 257, lui a donné raison ; c’est le régime de l’étranglement sans phrases ! Lundi prochain viendra le tour du deuxième bloc ; quelques jours après celui du troisième. Puis viendront les demandes d’autorisation qui doivent être examinées au Sénat ; là, sur 60 environ, M. Combes demande l’admission de 5 !!! Puis viendra l’étranglement des congrégations de femmes, en attendant le tour du clergé séculier qui ne peut tarder.
Pour en revenir à notre affaire, j’ai assisté à l’affaire de M. de Carheil[27] ; il avait arraché les scellés mis par ordre de l’autorité administrative sur la maison d’école qui lui appartenait. Un avocat de Quimper le défend admirablement en soutenant que le scellé mis sur cette école l’avait été illégalement vu que, par définition, le scellé ne peut être apposé que sur des objets mobiliers et non sur des immeubles ; donc, la Cour doit acquitter ; l’avocat le soutient en s’appuyant sur divers arrêts de condamnation qui condamnaient « pour bris de scellés apposés légalement par ordre du gouvernement » (donc, a contrario, c’était reconnaître le droit d’enlever les scellés apposés illégalement). Le prononcé de l’arrêt est renvoyé à une audience ultérieure ainsi que pour les 2 autres affaires ; je crains bien que la Cour d’Angers condamne, il y a plusieurs sectaires parmi les conseillers ! Le soir, nous allons au sermon à Saint-Serge.
Angers, samedi 21 mars 1903
Temps superbe et chaud pour le premier jour du printemps. L’après-midi, je passe l’examen de droit commercial renvoyé à aujourd’hui, j’ai une rouge ; donc, pour l’ensemble : une rouge, une blanche, et 2 blanches-rouges, c’est bien plus qu’il ne faut pour le succès ; cela me donne de l’espoir pour juillet ; je vais voir De Bréon et je vais prendre un bain. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 22 mars 1903
J’assiste à la grand’messe à Saint-Joseph où on célèbre la fête paroissiale (messe en musique). À 2 heures, Hervé-Bazin, Bonnet, Des Loges, Hardouin-Duparc et Barrière viennent me chercher, et nous partons tous ensemble pour faire une belle promenade à bicyclette à cause du beau temps. Nous nous dirigeons d’abord vers Saint-Sylvain ; tout à coup, à une descente où j’allais assez vite, je sens ma bicyclette tourner sous moi, zigzaguer pendant 3 ou 4 secondes, puis se laisser choir et moi aussi, je ramasse une formidable pelle ! J’en suis quitte pour de la poussière, mais, à l’allure où j’allais, j’aurais pu me casser un bras ou la tête ; je n’ai même pas une écorchure ! C’est vraiment providentiel ; l’accident a pour cause la sortie de la chaîne, qui n’était pas assez serrée, de la roue dentée du pédalier dans laquelle elle s’engraine ; après 20 minutes d’efforts, aidé par mes camarades, je réussis à la faire rentrer à sa place, je la serre, et nous repartons. Nous allons au château de la Haie-Joulin où Mme Barthélemy, la sœur de Jacques Hervé-Bazin, nous fait aimablement goûter ; nous sommes à Angers à 6 heures. Je n’ai aucune douleur dans la jambe gauche qui a reçu le choc ni dans le bras droit sur lequel je suis aussi tombé ; peut-être sentirai-je quelque chose demain en me réveillant. Le soir, je vais avec Papa en soirée chez M. Albert ; il y a presque toute la Faculté, on joue à divers jeux, notamment au baccarat (avec des jetons !!!) ; on se retire à 11 heures.
Semaine du 23 au 25 mars 1903
Angers, lundi 23 mars 1903
En me réveillant, je ne ressens aucune douleur, pas davantage en marchant ; à peine une légère courbature au bras droit ; je suis ébahi de m’être tiré de ma « pelle » à si bon compte ! Cours ordinaires. L’après-midi visite des pauvres, escrime. Le soir, la Conférence Saint-Louis n’a pas lieu à cause du concert qui a lieu à la salle des Quinconces au profit des Petites-sœurs des Pauvres. Je suis invité à remplir les fonctions de commissaire à ce concert ; j’y vais, en habit, à 8h 1/4, et je me mets à faire placer les gens et à vendre les programmes ; les autres commissaires sont : De Damas, Hervé-Bazin, De La Villebiot, Catta et M. de Bermont. Le concert est superbe, il y a un chœur de jeunes filles de la société dirigé par M. de Romain, j’y reconnais les demoiselles Hervé-Bazin, Mlle de Padirac, les demoiselles Blanc etc. Il y a aussi plusieurs artistes, notamment Mlle Maria Gay, contralto des concerts Lamoureux, qui chante plusieurs très beaux morceaux, et, à la fin, charme l’auditoire, nous surtout, par 3 chansons catalanes !!! qui sont bissées (Mlle Gay, à son type, doit être catalane espagnole) ; Mlle Hasslauer dit plusieurs ravissants monologues et Mlle Ritter, des concerts populaires, joue plusieurs morceaux de piano. La quête faite par Mlles de Chemeillier, Boutton, de Kergos et Bazin, au bras de : Hervé-Bazin, M. de Bermont, De La Villebiot et De Damas, donne 336 francs. Assistance absolument d’élite et salle comble ; tout est fini à 11h ½. C’est égal ! Je ne m’attendais pas à entendre chanter ce soir en catalan !
Angers, mardi 24 mars 1903
Cours habituels ; l’après-midi à 6 heures, conférence de droit civil au lieu de demain. Le soir, nous allons à la cathédrale au sermon.
Angers, mercredi 25 mars 1903
Le matin, cours habituels. L’après-midi, n’ayant rien à faire, je vais à la salle d’armes. Le soir, je vais avec Papa au sermon et à la cérémonie à Saint-Serge, présidée par Monseigneur.
Avril 1903
Semaine du 11 au 12 avril 1903
Vinça, samedi 11 avril 1903
Longue interruption dans mon journal. Elle s’explique par une assez longue et tenace maladie qui m’a tenu au lit près de quinze jours. Le vendredi 27 mars à Angers, j’ai commencé à me sentir des douleurs dans le dos. Dans la nuit, j’ai eu la fièvre assez forte ; le lendemain, je ne me lève pas, l’influenza était déclarée : fièvre et angine ; après 3 jours, l’angine était enrayée et la fièvre avait disparu, lorsqu’une douleur rhumatismale se déclara au tendon du pied gauche, impossible d’appuyer le pied ; le lendemain, sans cesser de me faire souffrir au pied gauche, elle était aussi au pied droit ; deux jours de soins la font disparaître et nous étions contents, espérant partir bientôt pour le Roussillon, lorsque dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 avril, une nouvelle douleur se déclare au genou gauche : impossible de le plier ; alors, le médecin, au lieu de nous faire rester, veut hâter notre départ, craignant que cette douleur deviennent de plus en plus envahissante et espérant beaucoup du changement d’air ; il voulait nous faire partir dès samedi matin, mais, à cause du mauvais temps, nous retardons jusqu’au dimanche 5 avril ; je me lève dimanche à 10h ½ après 8 jours de lit et Papa, Jules et moi, nous partons à 11h ½ pour Bordeaux et Vinça. Le docteur m’a défendu de marcher et m’a ordonné de garder ma jambe gauche étendue pendant tout le voyage ; dans les gares, pour les changements, des employés aidés de Jules me transportent sur une chaise d’ambulance ; nous passons la nuit à Bordeaux à l’Hôtel Terminus, dans une chambre qui nous avait été préparée. Le lendemain, nous repartons à 8h du matin et, après 2 changements, nous arrivons à Vinça lundi 6 avril à 8h du soir ; je dîne et je me couche ; le lendemain, arrivent Philomène, Tante Josepha, Nénette et la femme de chambre Marie parties d’Angers lundi ; je passe ma journée au lit comme le docteur l’avait recommandé. Dans la nuit de mardi à mercredi, mon genou était à peu près guéri, lorsque je suis attaqué par la dysenterie ! (cinq promenades nocturnes entre 11h du soir et 6h du matin). Donc, encore 2 jours de lit ; en sorte que je ne me suis levé qu’hier vendredi 10 avril après 8 jours de lit à Angers, 2 jours de voyage et 3 jours de lit à Vinça. J’ai trouvé la maison bien aménagée en vue de la noce : la grande salle a été retapissée ; la salle à côté du salon a été tapissée et on y a installé la salle à manger, divers meubles ont été changés de place etc. etc. Aujourd’hui, je vais de mieux en mieux, bien que me sente faible des jambes, et je me lève de nouveau ; j’espère pouvoir assister à la messe demain ; l’oncle Paul arrive ce matin pour plusieurs jours (jusqu’après le mariage). Le soir à 8h ½, arrive Max de Saint-Cyr.
Vinça, dimanche 12 avril 1903 (Fête de Pâques)
Je ne puis pas assister à la procession qui a lieu de trop bonne heure (à 7 heures), mais je vais à la grand’messe à 10 heures, ce qui est ma première sortie. L’après-midi, nous avons la visite de Carlos qui se décide, malgré la mort récente de Mme du Limbert[28], à venir au mariage de Marie-Thérèse. Je me promène avec lui au grand jardin. Il part pour ses 28 jours à Castres, mais, afin qu’il puisse venir, l’oncle Paul écrit à son colonel, qu’il connaît bien, pour lui faire avoir un congé.
Semaine du 13 au 19 avril 1903
Vinça, lundi 13 avril 1903
Maman, Marie-Thérèse, M. de Saint-Cyr et moi nous allons en voiture déjeuner à Ille où se trouvent Papa et Philomène ; nous rentrons à 5 heures.
Vinça, mardi 14 avril 1903
Tata Mimi arrive par le train de 3 heures et demie ; à partir de demain, c’est le grand flot qui arrive. Dans l’après-midi, je vérifie avec Jules plusieurs caisses de vin qui sont arrivées pour la noce. Je vais inviter quelques fermiers de Vinça à venir au dîner des fermiers qui aura lieu à l’Hôtel, le jour du mariage.
Vinça, mercredi 15 avril 1903
À 10h ½, je vais avec l’oncle Paul attendre à la gare l’oncle Hector de Pontich[29]. À 3h ½, arrivent Mme de Saint-Cyr, Mlle de Saint-Cyr[30], l’abbé Gérard de Saint-Cyr[31], M. Marc de La Bardonnie[32] et M. l’abbé Labasse, curé de Sainte-Croix. À 8h du soir, arrivent l’oncle et Tante Delestrac avec Geneviève et Paul[33], et les chanoines Galais et Loizeau ; tout ce monde arrive en vue du mariage. Les Saint-Cyr et M. de La Bardonnie sont logés dans la maison. L’oncle Hector et les chanoines chez le commandant Noëll, les Delestrac chez Mme Thibaut et les abbés de Saint-Cyr et Labasse, avec Max, chez Mme de Llobet[34], car tout le monde s’est mis à notre disposition de la façon la plus aimable pour nous offrir des chambres.
Vinça, jeudi 16 avril 1903
Mme de Saint-Cyr, Mlle, M. l’abbé, Monsieur de La Bardonnie, Max, l’oncle Paul, Marie-Thérèse, Maman et moi, nous partons pour Ille à 9h ½, dans les deux voitures. Nous trouvons à Ille Papa, Philomène et l’oncle Xavier qui y est arrivé avant-hier. À 11 heures, a lieu à la maison la signature du contrat de mariage de Max et de Marie-Thérèse, qui est dressé par Me Truillès. À midi, déjeuner. À 3 heures, nous nous rendons à la Mairie où a lieu le mariage civil célébré par M. Aspès, maire. Il ne peut avoir lieu qu’à un domicile de l’un des époux, c’est-à-dire à Sainte-Croix, à Ille ou à Angers, mais pas à Vinça (au contraire, grâce à une délégation, le mariage religieux pourra avoir lieu à Vinça) ; les témoins de Marie-Thérèse sont l’oncle Xavier et l’oncle Paul ; ceux de Max sont M. de La Bardonnie et l’abbé de Saint-Cyr son frère. À 8h à Vinça a lieu le dîner de contrat qui réunit 23 personnes ; nous avons manqué, dans l’après-midi, la visite de notre cousine Mme d’Albici et de son fils Henri venus de Perpignan[35].
Vinça, vendredi 17 avril 1903
La journée se passe en préparatifs ; cependant, Mme, Mlle et M. l’abbé de Saint-Cyr, M. de La Bardonnie, le curé de Sainte-Croix et Philomène grimpent à Saint-Martin-du-Canigou ; de leur côté, les chanoines excursionnent. Moi, je me promène au grand jardin avec Paul Delestrac, nous tirons des oiseaux. Le soir à 8h, arrive l’abbé Latour ; il loge chez Mme de Llobet.
Vinça, samedi 18 avril 1903
Dès 5h ½ du matin, la maison est envahie par le restaurateur de Perpignan, Gadel, qui fait le dîner et par les 11 garçons ou cuisiniers qu’il amène. Ils installent dans la cuisine un énorme fourneau, apportent des monceaux de victuailles, des chaises en quantité énorme etc. etc. Par le train de 7h, arrivent l’oncle Xavier et Maurice[36]. Après bien des occupations, je m’habille vers 10 heures et je vais à la gare attendre les invités de Perpignan qui arrivent par le train de 10h ½ ; chemin faisant, je rencontre Pierre Cornet[37] et le capitaine de Lamer[38] qui arrivent en automobile. À la gare, c’est un flot énorme. De retour à la maison, je m’occupe d’organiser le cortège ; voici sa composition :
| Papa | – | Marie-Thérèse | |
| Max | – | Mme de Saint-Cyr | |
| Garçons d’honneur | Moi | – | Mlle de Saint-Cyr |
| Commandant de Chasteigner | – | Philomène | |
| Maurice | – | Geneviève Delestrac | |
| Paul Delestrac | – | Nénette | |
| Oncle Xavier | – | Bonne Maman | |
| M. de La Bardonnie | – | Maman | |
| Oncle Paul | – | Tata Mimi | |
| Oncle Hector | – | Tante Josepha | |
| Oncle de Barescut | – | Tante Isabelle Cornet de Bosch | |
| Oncle Delestrac | – | Tante Bonafos | |
| Joseph Cornet | – | Tante Delestrac | |
| Pierre Cornet | – | Cousine de Saint-Jean | |
| Henri de Blaÿ | – | Mme de Barescut | |
| Carlos de Lazerme | – | Cousine de Llamby d’Oms | |
| Cousin capitaine de Lamer | – | Mlle de Llobet | |
| Cousin Companyo | – | Thérèse de Barescut | |
| Cousin Boluix de Lacroix | – | Louise de Llamby dOms | |
| Cousin Ferriol | – | Espérance Truillès | |
| M. Truillès | – | Mimi Jocaveil | |
| Capitaine de Llobet | – | Madeleine Batlle | |
| Cousin Henri d’Albici | – | Isabelle de Llamby d’Oms | |
| Cousin Joseph de Saint-Jean | – | Mlle Durand | |
| M. de Guardia | |||
| Xavier Cristau | |||
| M. Marie |
C’est moi qui suis chargé de faire placer tout le monde. À 11h ¼, le cortège se met en marche. L’église est admirablement décorée de plantes vertes, de fleurs et de lumières. Discours du curé d’Ille et du chanoine Galais, très bien tous deux ; c’est le curé de Vinça qui bénit l’union en l’absence de l’abbé Raoul de Saint-Cyr, cousin de Max qui devait la bénir (au dernier moment, il n’a pu venir). Pendant la messe, nous quêtons : à nous quatre, nous récoltons 145 francs, ce qui est assez gentil pour Vinça ; à la sacristie, long défilé ; beaucoup de gens de Perpignan sont venus à la messe, ainsi que beaucoup de gens de Vinça et d’Ille. Après la messe à 1 heure a lieu un lunch pour les gens venus à la messe, il se passe dans le petit salon du bas de l’escalier, près du petit jardin ; une cinquantaine de personnes environ y prennent part. Quand le lunch est à peu près fini, les gens du cortège viennent au dîner qui a lieu dans la grande salle : 52 personnes y prennent part. De leur côté, 12 prêtres (qui ne peuvent, d’après les statuts diocésains, prendre part aux dîners de mariage) dînent dans l’ancienne salle à manger. La salle à manger et le salon servent pour circuler ; le dîner dure de 1h50 à 5h ½, il y a, je crois, 10 ou 11 plats. Au champagne, M. de Barescut[39] porte un très joli toast où il rappelle le souvenir des défunts de la famille ; après lui, M. de La Bardonnie souhaite la bienvenue à sa nouvelle nièce. Au salon, après le café, le pousse-café et les cigares, on danse un peu, puis tout le monde s’en va pour prendre le train de 6h ½ (peu de personnes partent en voiture). À la gare, au moment où nous disions « au revoir » à Max et à Marie-Thérèse, à tous nos cousins, nous voyons Monseigneur de Carsalade qui est dans le train et qui félicite Papa du mariage de Marie-Thérèse. Nous rentrons à la maison un peu tristes de la séparation. L’oncle Delestrac et Paul, ainsi que les chanoines, sont partis dès ce soir. Vers 8h ½, on se remet à table pour prendre du thé ou du chocolat. À 10h ½, on se retire après une journée bien employée. Certes, tout s’est très bien passé : pas le moindre accroc. La table était admirablement décorée. Toutes les personnes qui ont assisté à la cérémonie nous font compliment et nous disent que c’est le plus beau mariage qu’elles aient vu à Vinça. Ce qu’il y a de consolant pour Marie-Thérèse, c’est qu’il a eu lieu, comme l’a fait remarquer le chanoine Galais, à la place même où avait été célébré celui de Maman et celui de Bonne Maman. Inutile de dire qu’une foule énorme garnissait le fond de l’église et se trouvait sur le passage du cortège. Ce qui nous faisait plaisir aussi, c’était de voir presque tous nos parents réunis autour de nous ; nous n’en aurions eu que fort peu, au contraire, si le mariage avait eu lieu à Angers. Enfin, journée superbe et qui comptera dans l’histoire de la famille !
Vinça, dimanche 19 avril 1903
Nous allons tous à une messe dite pour nous à 9h par l’abbé Labasse. À 10h ½, déjeuner ; à midi, départ de MM. de La Bardonnie, l’abbé de Saint-Cyr, Labasse, de Mme et Mlle de Saint-Cyr. L’après-midi, nous allons au grand jardin et à vêpres.
Semaine du 20 au 25 avril 1903
Vinça, lundi 20 avril 1903
Le matin, je vais me promener au grand jardin, et tirer quelques oiseaux avec M. l’abbé Latour et Geneviève. À midi, départ de Tata Mimi et de M. l’abbé. À 3h ½, de l’oncle Paul ; la maison se dépeuple de plus en plus. Le Roussillon d’aujourd’hui publie un long compte-rendu du mariage. Le voici[40] :
Vinça, mardi 21 avril 1903
Le matin, je me lève à 9 heures. L’après-midi, je vais avec Genevève tirer des oiseaux au grand jardin ; je m’y promène aussi pendant une heure avec l’oncle Hector.
Vinça, mercredi 22 avril 1903
Papa arrive d’Ille par la voiture, vers 3 heures. À 2h ½, nous avons la visite de Pierre et de Joseph Cornet. Par le train de 3h ½, partent Tante Josepha, Nénette, Philomène, Tante Delestrac et Geneviève ; nous allons bien tristement les accompagner à la gare, car, pour les Delestrac, au moins, je ne sais pas quand nous les reverrons.
Vinça, jeudi 23 avril 1903
Je vais plusieurs fois me promener au jardin et ma journée, comme les précédentes, se passe d’une façon assez monotone.
Vinça, vendredi 24 avril 1903
À partir de onze heures du matin, le temps se met à la pluie pour le reste de la journée ; aussi, je ne sors pas. Papa, qui devait partir aujourd’hui pour Biarritz et Angers, y renonce, à cause du mauvais temps et parce qu’il est très enrhumé. Du reste, nous le sommes tous : Maman et Bonne maman le sont depuis quinze jours, l’oncle Hector et moi le sommes aussi ; Max, l’oncle Paul et Nénette sont partis enrhumés ; enfin, c’est un rhume quasi-universel.
Vinça, samedi 25 avril 1903
Papa part à 3h ½ pour Angers ; je vais au grand jardin avec l’oncle Hector puis je fais quelques visites de départ.
Semaine du 27 au 30 avril 1903
Angers, lundi 27 avril 1903
Hier matin, départ de Vinça par le train de midi pour Perpignan ; je fais route avec Jules Sabaté[41]. À Perpignan, je fais plusieurs visites ; je vais voir mes cousins Bonafos et Cornet de Bosch, que je rencontre (on me montre, chez les Cornet, la petite Elisabeth Companyo), et D’Albici et De Lazerme, que je ne rencontre pas (toutefois je rencontre l’oncle Joseph de Lazerme dans la rue). J’assiste aussi à une partie des vêpres à Saint-Jean où c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration, mais je n’ai pas le temps d’attendre la fin. À 4h ½, je suis à la gare ; j’y trouve Madame de Llamby, avec Louise et Isabelle, venues pour voir Maman à son passage. À 5 heures, je prends avec Maman (arrivée de Vinça avec Marie par le train de 4h ½), le train pour Narbonne où nous dînons et prenons à 8h 13 le train pour Bordeaux ; nous sommes seuls presque tout le temps et dormons assez bien. À Bordeaux, nous déjeunons, allons entendre la messe à la cathédrale, et reprenons le train de 9 heures pour Montreuil-Bellay où nous changeons encore et nous arrivons à Angers à 4h35 par la pluie ; Papa nous attendait à la gare.
Angers, mardi 28 avril 1903
Le matin, je dors jusqu’à 9 heures. L’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin ; il m’annonce qu’il a été ajourné lors du conseil de révision pour faiblesse des bras ; pourvu que pareille chose ne m’arrive pas demain !
Angers, mercredi 29 avril 1903
Le matin à 9 heures, je vais passer mon conseil de révision à la Préfecture ; je passe vers 10h ½ et je suis ajourné pour faiblesse de constitution ; cela, comme pour Hervé-Bazin, vient aussi des bras probablement, car, avant de se prononcer, le major m’a examiné les bras avec soin ; il se peut aussi, et c’est même probable, que cet ajournement soit le résultat de mon influenza qui m’a fait beaucoup maigrir. Quoi qu’il en soit, c’est fort ennuyeux, car pour la commodité de mes études, j’étais très content de faire mon service militaire cette année après la licence. Par contre, c’est une année de gagnée sur trois ; donc, le doctorat devient moins nécessaire ; si même j’étais de nouveau ajournée l’année prochaine, il ne me serait plus utile du tout. Tout cela demande réflexion et mon ajournement pourrait bien être le point de départ d’une grave décision !
Angers, jeudi 30 avril 1903
Je recommence à suivre les cours ; ce matin, cours de droit commercial et de législation financière. Aujourd’hui comme déjà hier, il est de plus en plus question de notre retour définitif en Roussillon. Nous ne restions à Angers en effet que pour notre éducation ; or, celle de Marie-Thérèse est terminée depuis 2 ans, celle de Philomène sera terminée dans 2 mois, et quant à moi j’espère être licencié en droit en juillet prochain ; puisque je suis ajourné et que je n’ai donc plus que 2 ans de service militaire à faire au lieu de 3 (et que même il me sera facile de me faire ajourner l’année prochaine, ce qui me dispenserait de 2 ans de service sur trois), je ne vois pas l’utilité de pousser jusqu’au doctorat en droit, ce diplôme ne me servira pas pour ma carrière d’agriculteur ; rien ne nous retient donc plus à Angers. Beaucoup de raisons, au contraire, nous commandent d’en partir ; d’abord l’enseignement fatigue Papa qui souffre souvent de la gorge et qui a la voix cassée vers la fin de l’année scolaire ; puis le séjour dans une grande ville, si loin de nos propriétés est doublement coûteux : à cause de la cherté de la vie à Angers et parce que cela nous oblige à donner nos vignes du Roussillon à portion de fruits et diminue d’autant notre revenu. Pour toutes ces raisons, j’ai lieu de croire que cette année sera la dernière de notre séjour à Angers.
Mai 1903
Semaine du 1er au 3 mai 1903
Angers, vendredi 1er mai 1903
Cours habituel (droit civil seulement, car il n’y a plus, maintenant, de second cours 3 fois la semaine). L’après-midi, à 4h ½, je vais à la gare attendre Max et Marie-Thérèse qui arrivent aujourd’hui de Paris pour une huitaine ; mais leur train ayant du retard, je ne puis pas les attendre et je vais au cours de machines agricoles à 5h ¼. Je les trouve, en arrivant à la maison, enchantés de leur vie commune. Le soir, les Magué viennent prendre le thé.
Angers, samedi 2 mai 1903
L’après-midi, à 5 heures, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 mai 1903
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais tenir compagnie à l’oncle Paul qui est dans son lit souffrant de la migraine ; je vais porter aux familles pauvres les bons de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, nous allons à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale.
Semaine du 4 au 10 mai 1903
Angers, lundi 4 mai 1903
Le matin, cours habituels. L’après-midi, je vais avec Papa voir Mmes Jac et Gavouyère qui m’avaient invité à dîner avant les vacances de Pâques (sans que, d’ailleurs, je puisse m’y rendre, à cause de mon influenza) ; je ne rencontre que la seconde. Le soir, Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 5 mai 1903
Le matin, cours de droit civil à la place du cours de droit commercial M. Buston étant malade ; quant au second cours, M. Saint-Maur nous a prévenu samedi qu’il n’aurait lieu que demain. L’après-midi, je vais avec Papa faire une visite de digestion à Mme Albert pour son invitation du 22 mars ; à 5h ¼, cours d’agriculture (économie rurale).
Angers, mercredi 6 mai 1903
Le matin, cours de droit civil et de législation financière ; l’après-midi à 3h, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 7 mai 1903
Cours de droit commercial et de législation financière. L’après-midi, vers 4h ½, je vais visiter la nouvelle salle d’escrime de mon professeur M. Bickel, à la rue Corneille ; elle est beaucoup plus vaste et bien mieux organisée que l’ancienne ; mais je ne pourrai pas en profiter de longtemps, car, pendant quelques mois, je vais remplacer l’escrime par de la gymnastique. Le soir à 8h ½, nous allons à la petite soirée de Mme Mongazon[42] ; il y a, en-dehors de nous et des Saint-Cyr, Pierre Hardouin-Duparc, Mme et Mlle Buston, le lieutenant-colonel et Mme Lenoir, parents de Mme Mongazon. Nous nous retirons à 11 heures.
Angers, vendredi 8 mai 1903
Cours de droit commercial le matin (pour remplacer celui qui n’a pas eu lieu mardi) ; à 1h ½, composition de droit commercial ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 9 mai 1903
Le matin, cours habituels. Au retour de l’Université, je suis surpris dehors, et sans parapluie (car il faisait beau à 8h quand j’ai quitté la maison) par une terrible averse de grêle que je suis obligé de subir jusqu’à ce que j’ai trouvé un tram ; après les gelées du mois dernier, voilà qui va achever les vignes en Anjou ! Il y a eu aussi vers le 20 avril de fortes gelées en Roussillon, mais nos vignes ont été à peu près complètement épargnées ; nous pouvons en dire autant pour l’orage de grêle de mercredi ; toutes ces gelées (qui ont enlevé plus des ¾ de la récolte dans le Bordelais, dans l’Aude et dans l’Hérault) ont eu pour résultat une grande hausse sur les prix ; si nous continuons à être épargnés par les fléaux, nous pouvons espérer une bonne année de vin. Nous déjeunons avant onze heures, et, à midi, nous sommes tous dans le quartier Saint-Laud où nous faisons escorte, avec environ 300 catholiques (hommes et femmes) aux onze Pères capucins qui passent aujourd’hui en correctionnelle pour ne s’être pas dispersés après la signification du refus d’autorisation de leur congrégation ; chemin faisant, notre groupe grossit et quand nous arrivons devant le Palais de justice, nous pouvons être 500 environ ; je réussis, avec Papa et quelques personnes, à pénétrer dans le Palais, et au moment où les Pères montent les marches du Palais, la foule massée devant la porte les acclame longuement. Pendant près de deux heures, nous entendons juger M. Dominique Delahaye, président de la Chambre de commerce (la bête noire du préfet), qui, le jour de l’apposition des scellés sur le couvent des Oblats, s’était livré à quelques plaisanteries sur le juge de paix ; poursuivi pour outrages à un magistrat, il attrape 200 fr. d’amende, à cause des circonstances atténuantes. Ensuite, vient le procès des Capucins. À l’appel de son nom, le supérieur lit une belle déclaration dans laquelle il dit qu’en vivant en communauté et en priant avec ses frères en religion, il ne fait qu’user de son droit de citoyen français, et qu’il ne reconnaît pas à l’État le droit de l’en empêcher ; ni l’amende ni la prison ne nous font peur, dit-il, car, après notre jugement, nous en subirons un autre, celui du juge infaillible qui sonde les consciences ; tous les Capucins s’associent à cette déclaration ; puis le procureur de la République (un Roussillonnais, M. Jacomet de Boaçà[43], de Prades) prononce son réquisitoire ; il dit que les Pères, en ne se dispersant pas après notification de leur refus d’autorisation, tombent sous le coup des pénalités de la loi du 1er juillet 1901. L’avocat M. Perrin, professeur à l’Université, démontre que les Pères sont toujours protégés par leur demande d’autorisation, qui n’a pas été examinée, car la Chambre a refusé de passer à la discussion des articles du projet de loi sur les demandes d’autorisation, et, de plus, le projet, après le refus de la Chambre, n’est pas allé au Sénat, ce qui est contraire à la loi de 1901 pendant la discussion de laquelle M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, avait dit formellement qu’en cas de refus d’autorisation par l’une des deux chambres, le projet devait quand même aller devant l’autre. Vient ensuite le procès des Pères oblats qui est absolument identique, aussi leur avocat M. Gain, pour ne pas répéter ce qu’a déjà dit M. Perrin, élève le débat et, se plaçant sur le terrain de la justice et du droit de tous les citoyens à la liberté, déclare que les Pères ont les mêmes droits que les autres, et dit que, s’ils sont condamnés aujourd’hui, la justice aura son heure sur notre terre de France ; sa péroraison est accueillie par une salve d’applaudissements ; alors, le président, M. Joussaume, fait évacuer la salle, mais c’est un coup d’épée dans l’eau car tout est fini ; on n’a plus qu’à attendre le jugement ; il est rendu une demi-heure après ; les Pères (Capucins et Oblats) sont condamnés à 25 fr. d’amende ;il fallait s’y attendre, car le tribunal, aussi bien que la Cour d’Angers, ne brille pas par son indépendance. À la sortie des Pères, une foule d’environ 3000 personnes est massée devant le Palais ; les dames, parmi lesquelles Maman et Marie-Thérèse, ont acheté des fleurs et en jonchent le sol devant les Pères ; cependant, ceux-ci sont encadrés chacun par 6 hommes se donnant le bras, ce qui fait un important cortège dont je suis ; le cortège est lui-même entouré de gendarmes à pied et d’agents de police et précédé de gendarmes à cheval ; au moment de la sortie du Palais de justice, une immense acclamation retentit ; mais aussitôt, on entend des sifflets, des cris de « À bas la calotte », « Vive la Sociale », etc. poussés par plusieurs centaines de voyous mêlés aux manifestants ; ils se mettent à lancer de la boue, des pierres, des trognons de choux, des pommes de terre etc. sur les Pères et entonnent l’Internationale. Tout le long du chemin, jusqu’au couvent des Capucins, la double manifestation suit le cortège en proférant des cris très différents ! Le cortège s’avance en silence (c’est le mot d’ordre) mais nous avons les oreilles endolories par les cris de « Vivent les Pères », « Vive la liberté », proférés par nos amis, et par ceux de « La calotte hou ! hou ! », « À bas la calotte », « À bas les Pères », « À bas la Patrie », et autres aménités, et par les accents de la Carmagnole et de l’Internationale, qui viennent de l’autre camp ; de temps en temps, une pierre ou un trognon de divers légumes tombe au milieu de nous ; mais nous sommes bien protégés par les gendarmes. Un moment sur le boulevard, Papa, Maman, Marie-Thérèse et Max se trouvent isolés au milieu d’un groupe de voyous, ils sont insultés, et Papa, qui n’a pas d’armes (pas même une canne) leur fait face en croisant les bras ; ils n’osent pas frapper, à cause du voisinage des gendarmes, mais ils se vengent en jetant une pomme de terre sur la figure de Marie-Thérèse. En arrivant à la place Saint-Laud devant le couvent, les forces de gendarmerie et de police se déploient pour ne laisser passer sur la place que les Pères et leur cortège ; ils sont appuyés par un peloton de dragons ; au-dessus de la porte de la chapelle, des mains amies ont placé une grande pancarte aux couleurs nationales avec les mots : « Liberté, Égalité, Fraternité », ô ironie !!! La vue de cet emblème, le tintement de la cloche du couvent qui sonne le glas de la liberté, les cris des deux catégories de manifestants, la vue des dragons et des gendarmes et du cortège qui s’avance silencieusement sur la place, tout cela est profondément impressionnant ; au moment où le cortège arrive à la porte du couvent, un jeune homme s’avance au-devant des Pères et leur offre un magnifique bouquet (produit d’une collecte faite en partie par Marie-Thérèse) ; alors le cortège des Pères pousse une immense acclamation en leur honneur, et on pénètre dans la chapelle où nous entonnons le Magnificat ; puis le Père supérieur nous remercie en termes émus de nos témoignages de sympathie, et, avant notre départ, récite avec nous 3 Ave Maria pour les persécuteurs des Pères ; j’avoue que, pendant le Magnificat, en chantant la strophe « Deposuit potentes de sede… », j’adressais au Ciel de bien ferventes prières pour qu’il hâte la chute de ce misérable Combes et de tout ce gouvernement de bandits !!! Je rentre à la maison avec un groupe d’amis sans rencontrer de manifestants ; mais quand j’arrive à la maison à 8 heures, Papa et Maman me racontent que, n’ayant pu entrer dans la cour de Saint-Laud à cause du barrage de gendarmes, ils ont été un moment entourés de contre-manifestants et ont dû subir leurs cris haineux et leurs crachats (Max en a reçu sur son chapeau). Max avait un revolver chargé sur lui, ainsi que beaucoup d’autres de nos amis (moi, j’avais un casse-tête, et Maman, un coup de poing américain) ; Papa et Maman ont été témoins de deux rixes entre manifestants du côté de la rue Hoche ; des coups de canne ont été échangés ; un vieillard a été blessé par des contre-manifestants. Il est probable que ces voyous, contenus par les gendarmes jusqu’à présent, profiteront de la nuit pour commettre des agressions, comme ils l’ont déjà fait le 23 avril, sur des passants inoffensifs. En somme, malgré la condamnation des Pères et la contre-manifestation (qui d’ailleurs ne comprenait que la lie de la populace), belle journée à Angers pour la cause de la liberté ! Il faut reconnaître que les mesures d’ordre ont été bien prises ; l’honneur en revient au maire, M. Bouhier, qui n’a pas voulu voir se reproduire les agressions et les rixes qui ont accompagné l’apposition des scellés sur les couvents des Capucins et des Oblats, le 23 avril dernier. J’espère que les Pères vont faire appel du jugement qui les condamne ; nous reverrons alors une nouvelle manifestation comme celle d’aujourd’hui ; il faut s’en réjouir, car cela habitue les Catholiques à s’organiser, à se compter, et impressionne beaucoup la population.

Angers, dimanche 10 mai 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À midi, nous avons à déjeuner Jacques Hervé-Bazin et les Magué. Les journaux locaux racontent tout au long les manifestations d’hier. Les rixes ont été plus graves qu’on ne l’avait cru tout d’abord ; c’est ainsi qu’un vieillard a été renversé et piétiné par les apaches gouvernementaux ; un clerc d’avoué a reçu des coups de pied dans le ventre ; un tailleur a reçu sur la tête un formidable coup de canne qui lui a fendu le crâne ; des prêtres ont été renversés et piétinés ; enfin, l’agression la plus lâche a été celle dont le jeune Henri de la Selle, à peine âgé de 16 ans, a été victime ; il a reçu dans le dos, puis sur la figure, de formidables coups de poing d’un voyou qui a pris la fuite et n’a pu être rattrapé. Transporté évanoui et perdant son sang par une blessure au front, chez le Dr Dezanneau, on se demande s’il ne perdra pas l’œil. Toutes ces collisions ou, pour mieux dire, ces agressions, se sont produites après le retour des Pères dans le couvent, et entre la cour Saint-Laud et la place de l’Académie ; parce que toutes les forces de police et de gendarmerie étaient massées dans la cour Saint-Laud ; ça a été là une lacune dans les mesures d’ordre. Le soir vers minuit, des personnes qui sortaient d’une conférence donnée par le triste abbé Bosseboeuf dans la salle des fêtes du Grand hôtel (il aurait pu mieux choisir son jour), ont été assaillies par des apaches trainant dans les rues et ont dû tirer des coups de revolver dont les balles sont allées s’aplatir sur la devanture des Nouvelles Galeries ; des consommateurs attablés devant le Café Gasnault ont été également insultés et menacés par des bandes d’apaches. Il est à remarquer que parmi tous ces apaches, aussi bien que parmi ceux qui insultaient les Pères hier soir, il n’y avait pas d’ouvriers ; ces bandes, d’ailleurs assez peu nombreuses (environ 4 à 500) se composaient du rebut de la populace, de repris de justice, presque tous âgés de 15 à 20 ans à peine. Je suis tout étonné le matin d’apprendre que M. Maurice Gavouyère est venu prendre de mes nouvelles ; il me croyait blessé dans les bagarres d’hier ; je m’explique ce qui a pu le lui faire croire : le Petit Courrier de ce matin (Le Maine-et-Loire ne paraît pas le dimanche) a raconté l’agression dont Henri de la Selle a été victime, sans le nommer et a dit, du reste à tort, que sa mère et sa sœur présentes l’avaient relevé ; comme le malheureux jeune homme n’était pas nommé et que M. Gavouyère m’avait vu dans la manifestation et avait vu aussi Maman et Marie-Thérèse, il s’est figuré que c’était moi le blessé, alors que je m’en suis retourné le plus tranquillement du monde avec M. Gavouyère père, M. Jac et d’autres, sans me douter de ce qui se passait en même temps dans la rue Marceau. À 6 heures, nous allons au salut chez les Dominicains, qui ne sont plus 48 comme avant, mais seulement 14, tous leurs novices ayant quitté la France ; si leur maison d’Angers est encore ouverte sans que cela ait donné l’ouverture de poursuites contre eux, c’est qu’après le rejet de leur demande d’autorisation, ils ont formé une demande subsidiaire d’autorisation pour 3 maisons, comme préparatoires aux missions (celles d’Angers, de Paris et de Marseille) ; je crains bien qu’ils ne soient, dans cette nouvelle démarche, les dupes des paroles mielleuses à dessein de l’exécrable Combes, et j’aurais mieux aimé leur voir suivre l’exemple des Capucins et des Oblats !
Semaine du 11 au 17 mai 1903
Angers, lundi 11 mai 1903
Le matin, cours de droit civil. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez Mme Mongazon que je ne rencontre pas. Je vais aussi chez M. Jac. Je vais m’entendre avec le docteur Taupard, directeur de l’établissement d’hydrothérapie, aérothérapie etc. du boulevard du Château, au sujet des leçons de gymnastique respiratoire que je dois prendre. Un jeune homme m’arrête dans la rue pour me demander de mes nouvelles ; lui aussi m’avait cru blessé, sur la foi de M. Maurice Gavouyère ; décidément, on veut à toute force faire de moi une victime. Enfin, dans plusieurs salons, Maman qui fait aujourd’hui beaucoup de visites, est obligée de démentir les prétendues blessures que j’aurais reçues ; c’est plus que curieux ! Le soir, nous dînons chez les Magué ; après dîner, je vais à la Conférence Saint-Louis, pour laquelle on avait annoncé une conférence de Roussier ; mais, comme lundi dernier, il fait dire qu’il n’est pas prêt ; décidément ! Il se fiche de nous ; déplacement inutile.
Angers, mardi 12 mai 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais faire l’acquisition d’un revolver de poche à 5 coups, calibre 8mm10 ; c’est un joujou qui est fort utile par le temps qui court, car nous en viendrons bientôt à être obligés de nous faire justice nous-mêmes, car l’action du Parquet qui est si implacable contre les adversaires du gouvernement, est d’une faiblesse voisine de la complicité contre les apaches qui cognent sur les Catholiques. C’est ainsi qu’aucun des auteurs des agressions du 23 avril n’a été arrêté à Angers ; et, quant à ceux des agressions de samedi, il en est de même jusqu’à présent, et il n’est probable qu’ils resteront introuvables ; rien d’étonnant à cela, puisque « ces Messieurs » sont les auxiliaires de Combes. L’armurier me dit qu’il a vendu, depuis un mois, un très grand nombre de revolvers ; c’est la guerre civile qui se prépare, déchainée par le gouvernement républicain. À 3 heures, je vais prendre une leçon de gymnastique respiratoire, c’est une Suédoise qui me la donne sous la direction du docteur Topart ; cela consiste à faire certains mouvements et à respirer en même temps de manière à faire entrer dans les poumons la plus grande quantité possible d’oxygène. À 5h ¼, cours d’économie rurale. Max et Marie-Thérèse vont dîner chez le commandant de Chappedelaine.
Angers, mercredi 13 mai 1903
Cours de droit civil. L’après-midi, visite des pauvres. À 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion par le P. (officiellement M. l’abbé) Barbier. Les Magué viennent prendre le thé avec nous et disent « Au revoir » à Marie-Thérèse qui part, avec son mari, pour Sainte-Croix où elle va commencer sa nouvelle vie. C’est le cœur un peu serré que nous lui disons « Au revoir » à 10 heures.
Angers, jeudi 14 mai 1903
Cours habituels. L’après-midi, je vais prendre le thé chez Hervé-Bazin ; je m’y retrouve avec plusieurs camarades : De Kergaradec, De Pontgibaud, Catta, Des Loges, De La Guillonnière, De la Grandière. À 8 heures, réunion de la Congrégation.
Angers, vendredi 15 mai 1903
Le matin, cours ordinaire de droit civil et cours de législation financière à la place du cours de demain. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, je vais avec Segot au Palais pour tâcher de recueillir quelques tuyaux sur l’affaire du frère Charles ; à cause du huis-clos, impossible de pénétrer dans la salle d’audience, mais à 4 heures, nous apprenons que l’affaire, après l’audition des témoins, a été renvoyée à demain pour le réquisitoire, la plaidoirie et le verdict. À 5h ¼, cours de machines agricoles. Le soir, nous avons Nénette à dîner, puis son père et sa mère viennent passer la soirée avec nous.
Angers, samedi 16 mai 1903
Cours de droit commercial. L’après-midi, vers 4 heures, je vais au Palais ; la salle des pas perdus est envahie par une soixantaine d’apaches qui vont sans doute crier ferme si le frère Charles est condamné. Dès la fin de la plaidoirie, le huis-clos est levé et je puis pénétrer au prétoire ; après une demi-heure d’attente, la cour et le jury rentrent et le chef du jury lit le verdict ; il est négatif sur toutes les questions, c’est donc l’acquittement. Quel camouflet pour le Patriote qui avait monté toute cette affaire !!! L’acquittement du frère Charles est sa condamnation ; à la place du frère, je lui intenterais une action en dommages-intérêts, car, très certainement, le Parquet ne marchera pas contre un journal tout dévoué au gouvernement. Les apaches, décontenancés, se portent vers la sortie espérant faire une conduite de Grenoble au frère Charles ; mais celui-ci est sorti par une petite porte ! Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, tout le monde commente le verdict d’acquittement, tous les journaux locaux (sauf le Patriote) publient une édition spéciale. C’est que cette affaire passionnait l’opinion à Angers ; c’était, en effet, un coup monté contre les religieux, comme il y en a eu tant depuis quelques années (comme l’affaire du frère Flamidien à Lille[44], ou celle de l’abbé Santol[45]). Mais les sectaire finiront par renoncer à ce genre d’attaques, car elles ratent toujours ; c’est ainsi que, presque en même temps, 3 frères poursuivis pour attentats à la pudeur ou excitation de mineurs à la débauche viennent d’être acquittés : le frère Charles par la Cour d’assises de Maine-et-Loire ; un autre devant celle du Finistère ; et un 3ème, devant celle de Lot-et-Garonne ; au grand jour de la Cour d’assises, les accusations odieusement échafaudées dans les ténèbres des Loges s’évanouissent comme des fantômes !
Angers, dimanche 17 mai 1903
Je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame. L’après-midi, je commence par me promener du côté des allées Jeanne d’Arc, puis je vais au salut chez les Dominicains. Le soir, les Magué viennent prendre le tilleul. À 2 heures, au Cirque-théâtre, il y a une conférence donnée par le citoyen Renaudel, de L’Action (journal de l’ex-abbé Charbonnel) sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme cette conférence est donnée aujourd’hui même dans plus de 20 villes, par les soins du même comité, les journaux catholiques y voient un plan de la Franc-maçonnerie pour forcer a main au gouvernement et, à la suite de troubles dans les églises, lui faire prendre l’initiative de la dénonciation du Concordat (le gouvernement ne demande pas mieux). On craint donc des troubles dans les églises comme il y en a eu dimanche dernier à Aubervilliers ; aussi une compagnie du génie et un escadron de dragons sont consignés ; mais il ne se passe rien, à Angers du moins.
Semaine du 18 au 24 mai 1903
Angers, lundi 18 mai 1903
Cours de droit civil le matin. L’après-midi je travaille de 2 heures à 7 heures avec une interruption de 45 minutes pour faire une petite promenade à bicyclette. Les journaux racontent avec beaucoup de détails les désordres qui se sont produits dans plusieurs églises envahies par les Révolutionnaires. Sous prétexte d’empêcher d’anciens jésuites sécularisés de parler, l’église de Notre-Dame de Plaisance et celle de Belleville, à Paris, ont été envahies par des bandes d’apaches qui ont voulu escalades les chaires ; mais les Catholiques veillaient ; ils ont été repoussés à coups de gourdins et chassés au-dehors où ils ont attendu la sortie des fidèles pour leur cracher au visage et les bousculer. Néanmoins, les prédicateurs sont restés en chaire et les cérémonies ont suivi leur cours, grâce au dévouement des Catholiques qui ont bravé les coups pour défendre la liberté religieuse. Une dizaine de personnes ont été blessées à Belleville, quelques-unes grièvement. Mais la victoire est restée aux Catholiques. C’est comme cela qu’on doit faire partout ; il faut faire comprendre aux postérieurs de ces énergumènes que nos cannes et s’il le faut nos revolvers sont à leur service pour le jour où ils viendront nous provoquer dans nos églises !!! Notre Seigneur a bien chassé à coup de cordes les voleurs du Temple ! Dans plusieurs villes de province, à Clermont, à Toulon, et ailleurs, graves bagarres à la suite de manifestations de ce genre. Partout, les Catholiques se sont montrés ; c’est bien ! L’heure n’est plus aux paroles, mais aux arguments frappants !
Angers, mardi 19 mai 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 heures, puis je vais au cours d’agriculture. Le soir, Maman qui arrive du Mans où elle est allée voir Philomène, nous apporte la confirmation d’une triste nouvelle qui courait à Angers depuis deux jours : le Sacré-Cœur du Mans va être fermé. Chaque jour apporte un nouveau deuil pour la liberté ! Ces dames se croyaient à l’abri de toute persécution car leur congrégation était autorisée par une ordonnance de Charles X et un décret de Napoléon III ; mais le gouvernement prétend, ainsi qu’il le fait pour beaucoup d’autres congrégations, que cette autorisation ne visait que la maison-mère et il exige l’autorisation de chaque maison ; comme ces dames n’ont pas fait, après la loi de 1901, de demande d’autorisation (laquelle, d’ailleurs, leur aurait été refusée), on vient de leur signifier d’avoir à fermer leur établissement et à se disperser, et cela à un mois de la fin de l’année scolaire ! Elles renvoient leurs élèves dans quinze jours, et elles-mêmes s’en iront dans un mois. Je préfèrerais les voir rester dans leur maison et s’en laisser arracher de force ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, mercredi 20 mai 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, conférence de droit civil ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, jeudi 21 mai 1903
Le matin, à l’occasion de la fête de l’Ascension, je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, malgré la chaleur, je vais voir de chez M. Baugas les courses bicyclette sur l’avenue Jeanne d’Arc. Le soir, Mois de Marie à la cathédrale.
Angers, vendredi 22 mai 1903
Cours de droit civil. À 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, malgré une chaleur de 30°, je vais avec M. Neveu placer des billets de la loterie Saint-Vincent-de-Paul dans le quartier Saint-Serge. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. Je reçois une lettre de Xavier me donnant les derniers tuyaux sur la course d’automobiles Paris-Madrid[46], à laquelle il prendra part, et que nous irons voir passer l’oncle Paul et moi ; sa voiture (Clément, légère, 30 chevaux d’après certains journaux, 40 d’après d’autres, peinture jaune et rouge, n°62) se reconnaîtra assez facilement à cause de ces renseignements et des croquis qu’il m’en envoie.
Sainte-Catherine-de-Fierbois (Indre-et-Loire), samedi 23 mai 1903
Cours ordinaires. Tout de suite après, je reviens vite déjeuner et je prends le train de 11h44 pour Tours ; j’y arrive à 2h25 avec un peu de retard ; j’en repars à 2h59 et je retrouve à Saint-Pierre-des-Corps l’oncle Paul, parti d’Angers à 1h ½. Nous montons ensemble dans l’express de Bordeaux et nous descendons à 3h55 à la station de Sainte-Maure. Une voiture (une vraie guimbarde) nous conduit à Sainte-Catherine-de-Fierbois ; en route, nous rencontrons une foule de teufs-teufs qui roulent dans la direction de Bordeaux ; ils sont tous remplis de dames ; nous pensons que ce sont les femmes (ou les maîtresses) des coureurs de Paris-Madrid qui les précèdent à Bordeaux pour assurer le gîte. À Sainte-Catherine, nous descendons dans une auberge où nous retenons 2 chambres, puis nous visitons un magnifique parc entourant le superbe château du marquis de Lussac ; puis le curé nous fait visiter en détail l’église fort ancienne, puisque c’est dans cette église que Jeanne d’Arc envoya prendre son épée, sur l’ordre de ses voix ; elle était cachée sous l’autel et tout le monde ignorait son existence. Une légende dit que c’est l’épée de Charles Martel que celui-ci y aurait laissée lorsqu’il vint prier dans l’église après sa victoire de Poitiers ; une plaque de marbre et plusieurs vitraux rappellent cet épisode. Le curé nous parle beaucoup de notre cousin le vicomte de La Villarmois[47], qui possède un fort beau château (le château de Montgoger) près du village voisin (Villeperdue). Nous nous couchons à 9h ½.
Angers, dimanche 24 mai 1903
Nous nous levons à 4h ¼ et, à 5h ¼, nous sommes sur la grand’route Paris-Bayonne que doit suivre la course Paris-Madrid. Elle est sillonnée d’automobiles et de cyclistes venus pour préparer la voie aux coureurs ou simplement en curieux comme nous. Nous la suivons pendant 5 kilomètres environ, jusqu’au chemin qui s’en détache pour aller à Villeperdue. Là, près d’un groupe très nombreux d’automobilistes, de cyclistes et de curieux, nous nous asseyons sur un des côtés gazonnés de la route et nous attendons le passage de la course. La première voiture qui arrive est le n°3 (type Renault) montée par Louis Renault ; elle passe à une effroyable vitesse, qui doit être ici du 110 ou du 120 kilomètres à l’heure ; il est 7h, 18 ½. Nous sommes à 240 kilomètres du point de départ (Versailles) et cette voiture en est partie à 3h32 ; comme il y a entre Versailles et le point où nous sommes 10 arrêts obligatoires (qu’on appelle neutralisations) d’une durée totale de 97 minutes, Renault a couvert ces 240 kilomètres en 129 minutes !!! Ce qui fait une moyenne de 112, 500 kilomètres à l’heure (près de deux à la minute) ; c’est plus que les trains les plus rapides, mais aussi le bruit courait ce soir à Tours que Renault s’était tué en arrivant à Poitiers. Un quart d’heure après, passe une seconde voiture, le n°14. À 7h 8 ½, passe celle conduite par la trop célèbre Mme du Gast ; partie 29ème, elle passe ici 8ème, elle a donc dépassé 21 voitures en 240 kilomètres (à Versailles il y a un départ toutes les minutes par ordre de numéro, à partir de 3h ½, et comme il y a 286 partants, cela fait durer le départ jusqu’à 7h35). À 8h50, passe Xavier[48] qui est parti à 4h15 ; sa voiture Clément marche à merveille, malgré sa vitesse vertigineuse, il nous voit et nous fait bonjour de la main, nous en faisons sautant, tout cela dans l’espace d’un dixième de seconde. Parti 62ème, il passe ici 30èe, il a donc dépassé 32 voitures, et fait une moyenne de 80 kilomètres à l’heure, c’est gentil pour une voiture légère de 30 ou 40 chevaux (celle de Renault est de 30 chevaux aussi, mais de forme différente). Nous remarquons que les plus rapides sont les voitures en forme de sous-marin, ou encore de ballon dirigeable (tube allongé), elles offrent moins de résistance à l’air. Nous partons à 9h ¼, après avoir vu passer 43 voitures (la dernière qui passe est le N°217, c’est une Mars de 70 chevaux ; partie à 5h40, elle a donc fait les 240 kilomètres en 127 minutes, soit plus vite que Renault ; du 113, 940 à l’heure comme moyenne !!!). Nous étions admirablement placés pour voir les voitures en vitesse, car nous étions peu près aux deux tiers d’une ligne droite longue de 21 kilomètres, complètement en rase campagne et à un endroit où la route descend légèrement en marchand dans le sens de la course, pendant assez longtemps ; aussi nous voyions développer aux teufs-teufs le maximum de leur vitesse, et on peut certainement compter que ceux qui ont fait dans l’ensemble une moyenne de 80 kilomètres à l’heure passaient devant nous à une allure de 100 à l’heure ; quant à celui qui a fait une moyenne de 114 à peu près, il a dû passer devant nous à une allure de 130 au moins ! À 9h ¼, nous prenons la direction de Villeperdue, situé à 3 kilomètres ½, où nous nous embarquons dans le train de 10h 1, qui nous amène à Tours en une demi-heure ; nous entendons la messe de 11 heures à la basilique Saint-Martin, nous déjeunons à l’Hôtel de l’Europe et nous dispositions à prendre le train de midi 40 quand nous apprenons que ce train n’a que des 1ères, et que, pour le prendre, je devrais non seulement faire supplémenter mon billet de deuxième, ce qui serait acceptable, mais, voulait m’arrêter à Saumur, abandonner complètement mon billet, jusqu’à Angers ; je renonce à mon arrêt à Saumur et j’attends le train de 2h40. Nous nous promenons dans Tours qui présente une grande animation à cause du passage de la grande course ; nous voyons passer les dernières voitures. À Saumur, à 4 heures, je retrouve Papa, Maman, Tante Josepha et Nénette, venus en pèlerinage à Notre-Dame des Ardillers avec les Conférences Saint-Vincent-de-Paul d’Angers qui ont donné rendez-vous à celles de Tours ; je comptais assister aux vêpres de ce pèlerinage, mais l’impossibilité de prendre le train de midi 40 à Tours me les a fait manquer. L’oncle Paul est resté à Langeais pour visiter le château ; il sera à Angers à 9h. À Angers, j’achète un télégramme que vendent des marchands de journaux ; il donne les noms des premiers arrivés à Bordeaux : le premier est Renault (dont on nous avait annoncé la mort) à 11h45. Xavier arrive 10ème à 1h51, ce qui fait, neutralisations déduites, 6h40 (400 minutes, 82 kilomètres 8 à l’heure en moyenne ; il a donc dépassé 52 voitures). Un grave accident s’est produit à Libourne ; une voiture a butté contre un arbre, s’est retournée, son conducteur, M. Lorainne-Barrot[49] a été projeté à 6 mètres en avant et tué sur le coup ; son compagnon est grièvement blessé ; la voiture est en morceaux. Il est probable qu’il y a d’autres accidents. Demain, L’Auto nous donnera d’autres détails. À Bordeaux, il y a un jour complet de repos ; les coureurs n’en repartent que mardi 26, pour faire la seconde étape (Bordeaux-Vitoria), mais, pour ne pas qu’on puisse réparer les voitures à Bordeaux et à Vitoria, elles sont mises sous scellés dès leur arrivée et y restent jusqu’au moment du départ ; sans cette précaution, on ne pourrait pas connaître la force de résistance des voitures. En somme, j’ai passé une excellente journée, favorisée par un temps superbe, et j’ai vu un spectacle des plus curieux.
Quand je pense à ces monstres passés sous mes yeux à des allures de bolides, et quand je reporte ma pensée à 10 années en arrière, je ne puis m’empêcher d’admirer ces ingénieurs qui, en si peu de temps, ont fait faire de pareils progrès à l’industrie des voitures automobiles, à peine naissante alors, et si prospère aujourd’hui !
Semaine du 25 au 31 mai 1903
Angers, lundi 25 mai 1903
Cours de droit civil. Après le cours, j’apprends que la course Paris-Madrid est interdite sur territoire français par arrêté du ministre de l’Intérieur (Combes) pris cette nuit, à la suite des accidents si nombreux qui ont marqué sa première étape. Le fait est que plusieurs journaux signalent 17 morts et 30 blessés, ces chiffres me paraissent fantastiques ! Ce n’est pas Louis Renault qui s’est tué, c’est son frère Marcel Renault, vainqueur de Paris-Vienne l’année dernière, qui s’est grièvement blessé. Une foule d’autres accidents sont arrivés ; ainsi deux voitures se sont renversées, ont pris feu et leurs conducteurs ont été carbonisés. Xavier est arrivé à Bordeaux, non pas 10ème comme le disait une dépêche inexacte d’hier soir, mais 36ème, et comme il était parti non pas 62ème, mais 39ème malgré son numéro (cela provient de nombreuses défections ; ainsi, au lieu de 286 voitures annoncées, il n’en est parti de Versailles que 220), ce n’est pas très brillant ; il n’a guère fait que maintenir son rang. Le vainqueur est Gabriel sur une Mars ; il n’a mis que 5h13 minutes, 31 secondes pour parcourir les 552 kilomètres, ce qui donne une moyenne de plus de 106 kilomètres à l’heure (le sud-express n’en fait que 95) ; aux passages où il pouvait se lancer, Gabriel faisait du 130 à l’heure ; mais il avait la sagesse de ralentir aux passages dangereux.
Quant à Louis Renault, noté premier pour les voitures légères, il a constaté à certains endroits très favorables une vitesse de 143 kilomètres à l’heure ; mais sur l’ensemble il a été un peu inférieur à Gabriel, puisqu’il a mis 5h33 minutes. Le soir, on apprend que le gouvernement espagnol a interdit lui aussi la course sur la demande des journaux, en présence des accidents survenus en France. L’épreuve sportive si intéressante, mais si dangereuse, paraît donc terminée. Qui doit être contente, c’est ma tante Civelli ; elle était si inquiète pour son fils !!! Gageons que, pour une fois, elle aura crié « Vive Combes » ! Le soir, nous allons au Mois de Maris à Notre-Dame. Dans l’après-midi, je vais chez le docteur Sourice pour me faire donner l’ordonnance des douches que je vais commencer ; puis je vais faire une foule d’emplettes avec Maman : gilets, chemises, bottines, vestons d’été etc.
Angers, mardi 26 mai 1903
Cours ordinaires. Après le second cours, je vais prendre ma première douche à l’établissement du Dr Topart boulevard du Château. Les journaux de tous les partis tombent à bras raccourcis sur les automobiles, les automobilistes et leurs courses. Une interpellation est déposée à la Chambre et une autre au Sénat contre le gouvernement qui a autorisé la « tuerie du 24 mai », lit-on partout. C’est un concert presque unanime contre ces malheureux chauffeurs et l’automobile a accompli ce miracle de réunir dans une même opinion les rouges et les blancs, les Jaurès et les Le Provost de Launay, en passant par les Méline et les Waldeck-Rousseau !!! C’est ce malheureux Combes qui paie pour tout le monde, et beaucoup de journaux se déclarent persuadés que le ministère va tomber sur cette question. Malgré mon vif désir de ce résultat, je ne partage pas leur opinion. D’autres déclarent sérieusement que l’industrie de l’automobile est morte à tout jamais !!! Comme si une course à une allure absolument anormale pouvait rien contre l’usage régulier d’un mode de locomotion en somme si commode ! À ceux-là encore je prédis l’insuccès de leurs pronostics, et, cette fois, en le leur souhaitant. C’est absolument comme si, après une catastrophe de chemins de fer (telle celle de Sait-Mandé en 1892, qui a fait mourir 50 personnes) ou un naufrage comme celui de la Bourgogne en 1898 (600 victimes), on déclarait qu’on ne voyagera plus en chemin de fer ou en navire à vapeur, et qu’on va reprendre l’antique diligence ou les trirèmes de nos aïeux !!!
D’ailleurs, on avait beaucoup exagéré hier en parlant de 17 morts et 30 blessés. La vérité, très difficile à démêler, paraît être pour un chiffre moins lamentable ; il semble qu’il faille compter une dizaine de morts (tous des chauffeurs, sauf un soldat, un mécanicien et un cycliste à Angoulême et une femme ailleurs) et un certain nombre de blessés ; ni Renault, ni Lauraine-Barrot, ni Porta qu’on portait hier comme décédés, ne sont morts.
Ce qui se dégage de cette course, c’est que si les automobilistes veulent reprendre leurs expériences, ils doivent s’associer pour créer une route à eux (qu’on appellera autodrome si l’on veut) où ils seront libres de se livrer à toutes les extravagances possibles sans exposer la vie des passants. Il serait bon aussi d’imposer aux constructeurs une limite dans la vitesse de leurs voitures. Mais de là à interdire la construction des automobiles qui constituent aujourd’hui une des principales, sinon la première des industries françaises, il y a un abîme qu’il faut être insensé pour franchir.
L’après-midi, je travaille tout le temps, sans aller au cours d’agriculture ; en raison de l’approche de l’examen de droit, je supprime à partir d’aujourd’hui les cours d’agriculture. Le soir, je vais à la musique au Mail.
Angers, mercredi 27 mai 1903
Cours de droit civil. Après le cours, je vais prendre une douche boulevard du Château. Une lettre de Tata Mimi nous apprend que Xavier a eu un léger accident à sa voiture à 3 kilomètres de Bordeaux : l’arbre de la manivelle s’est cassé ; ce qui l’a retardé. C’est ce qui explique qu’il n’ait pas figuré au classement donné dans L’Auto hier et dans celui d’avant-hier. Xavier part pour Madrid en chemin de fer, sa voiture n’était pas prête à se remettre en route ; il ne veut pas manquer la réception que les Espagnols préparent aux chauffeurs français, car plus de 100 voitures ont passé la frontière, mais elles ne marchent qu’à l’allure de touristes ainsi que le leur permettent les termes de l’interdiction de la course en Espagne. J’écris à Xavier à Madrid pour l’inviter à s’arrêter à Angers à son retour ; j’adresse ma lettre au président du Royal Automobile-Club, rue d’Alcalá, en le priant de la remettre à Xavier, j’espère qu’ainsi elle lui parviendra. L’après-midi à 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion. Après dîner, Mois de Marie. Par le courrier du soir, je reçois une carte postale de Xavier partie ce matin d’une station espagnole ; il me dit qu’il va à Madrid par train spécial.

Angers, jeudi 28 mai 1903
Cours de droit commercial seulement ; le cours de législation financière aura lieu demain. Ensuite, douche. L’après-midi, je travaille dans ma chambre ; il y a vers 3 heures ½ un violent orage de pluie et de grêle ; pluie diluvienne pendant une demi-heure, forts coups de tonnerre, puis le temps se débrouille et je puis sortir. Le soir, réunion de la Congrégation, après laquelle je vais entendre un morceau de musique au Mail. Maman a enfin reçu de M. de Barescut le texte du toast qu’il a prononcé au dîner de mariage de Marie-Thérèse ; nous l’avons trouvé si bien que je veux le copier dans mon journal ; le voici :
Toast prononcé au mariage de Mademoiselle Marie-Thérèse Estève de Bosch et de Monsieur Max du Pin de Saint-Cyr par leur oncle Monsieur de Barescut, à Vinça le 18 avril 1903
« Ma chère Nièce,
Mon cher Neveu,
On dit que les mariages sont écrits au Ciel. Je n’ai qu’à jeter les yeux sur vous pour être persuadé de cette vérité.
En Bretagne, lorsqu’un mariage est parfaitement assorti, comme le vôtre, on dit du Monsieur qu’il a trouvé sa paire, et de la Dame qu’elle a trouvé son pair, ce qui veut dire qu’il y a parité en toutes choses.
Il y a quelques instants, à l’église, des voix éloquentes ont dit votre parité d’origine et l’illustration de vos familles.
Je tiens à vous laisser sous le charme de ces paroles et je veux simplement ajouter qu’il y a encore harmonie parfaite de l’âge, parité de beauté physique et morale ; mêmes sentiments, même credo, mêmes espérances. Elles se réaliseront certainement, ces espérances, et votre union sera parfaite comme celle du chêne et du lierre, du soleil et de la lumière, de la fleur et de son parfum.
Monsieur, vous êtes chez nous depuis quelques jours à peine, et vous avez déjà conquis toutes nos sympathies. En échange des bons souvenirs que vous nous laisserez, pouvons-nous espérer que nous ne serons pas oubliés ?
Rentré au manoir de vos pères, vous vous souviendrez de notre Roussillon, de ses plaines aux cultures variées et fertiles, de la bonté et de l’abondance de ses sources, du cristal de nos rivières, et de cette montagne qui est en face de nous, si belle lorsque sous les feux du jour, sa base prend toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, belle surtout lorsque, comme en ce moment, le soleil couchant lance sa dernière tangente d’or sur ses neiges éternelles.
Vous l’oublierez d’autant moins, cette montagne enchanteresse, que votre charmante compagne vous la rappellera les soirs d’automne, en chantant la suave mélopée qui lui est dédiée et dans laquelle notre poète catalan vous fiat une invitation que vous avez déjà saisie ;
Dès le début, il s’écrie :
« Et parmi ces fleurs de la montagne, fleurs d’été et fleurs d’automne, fleurs d’hiver et de printemps, fleurs de soleil et fleurs de neige, je prendrai les plus belles ».
C’est ce que vous avez fait, et parmi nos jeunes filles, fleurs du Roussillon, vous avez choisi une des belles parmi les belles.
Vous n’oublierez pas les cœurs catalans : ils ont sans doute les défauts de leurs qualités ; mais nulle part, vous ne trouverez autant de franchise, autant de loyauté : ils sont tous fidèles à leur Dieu, fidèle à leur Patrie, fidèles à tous leurs serments.
Vous n’oublierez pas surtout cette charmante réunion, cette guirlande de fleurs qui entoure cette table, ces Dames et ces jeunes filles, voilant sous leur distinction personnelle et la diversité de leur grâce, la similitude de leur beauté. Oui, ce sont bien des sœurs ! « Et facies unaqualem decet esse sororum ».
Madame,
Je me reprocherais de ne pas payer dans une circonstance aussi solennelle le tribut de mes souvenirs à ceux des vôtres que j’ai particulièrement connus.
À vos oncles et à vos tantes d’Ille. Ce qu’ils étaient, demandez-le aux pauvres, ils vous renseigneront mieux que moi.
Je veux saluer votre grand-père, colonel du génie… À l’éclat de ses services militaires, il joignait, sans ostentation comme sans respect humain, la pratique de toutes les vertus chrétiennes.
Votre grand-mère, plus âgée que moi, avait guidé les premiers pas de mon enfance, et j’ai toujours conservé le meilleur souvenir de la distinction de sa personne et de l’excellence de ses qualités.
Je salue en votre père le parfait chrétien, l’homme du Devoir, le savant et le professeur que sa haute intelligence a désigné pour élever la jeunesse de nos écoles dont la France attend son relèvement.
Je ne dis rien de Madame votre mère ; sa modestie me défend de dire tout le bien que je pense d’elle ; mais elle ne peut m’empêcher de lire dans tous nos cœurs et de déposer à ses pieds l’hommage de leur admiration et de leur respect.
Quant à Madame de Lazerme, votre grand’mère, je lui en demande bien pardon, mais qu’elle me permette de dévoiler un secret de son cœur qui vient de m’être révélé.
Lorsqu’il y a un instant, elle a mis les pieds dans ce salon, son regard voilé s’est porté sur le portrait de son cher disparu qui domine cette réunion[50].
À ce moment, moi aussi je regardais la belle tête de mon ami d’enfance, aux relations si sûres. Sous le regard de celle qu’il eut pour compagne, cette tête s’est éclairée, ses yeux ont repris de la vie, sa bouche s’est entr’ouverte comme pour dire une prière.
Que dis-je ? Sous son cadre de verre j’ai vu, j’ai entendu les battements de son cœur, et sa main droite s’et levée pour bénir ses enfants.
Après la bénédiction du prêtre, celle des aïeux, et comme dans nos villes, l’éclairage de la nuit est installé au moyen d’un double courant, de même le double courant de cette bénédiction – celui de la Terre allant au Ciel, et celui du Ciel revenant sur la terre – s’est arrêté sur vos fronts inclinés. Il sera leur égide, leur force, leur gloire et leur lumière.
Aurai-je la consolation de voir le complet développement votre bonheur ? Je n’ose l’espérer. À mon âge, je n’attends rien des jours.
Dans les forêts du Nouveau Monde, sur les bordes du Meschacébé, Chateaubriand, le grand vaincu de la vie, s’écriait :
« Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient jamais d’aucun rivage heureux ».
Je me fais l’application de cette parole. Dans ce voyage de la vie, qui est bien un voyage en chemin de fer, soit par la rapidité de la course, soit par les accidents qu’elle entrave, colis meurtri, épave brisée par de grandes et de nombreuses douleurs[51], j’arrive enfin à destination et je n’ai pas, au départ, pensé à demander à l’Éternel distributeurs de billets un coupon de retour, mais je consulterai mon indicateur, et s’il me reste encore quelques kilomètres à parcourir, ils me donneront, je l’espère, la consolation de voir votre bonheur complet, et je pourrai alors répéter avec vérité ce que je disais au début de mon toast, comme une aspiration et comme une espérance :
« Oui, vraiment, votre mariage était écrit au ciel ».
C’est dans ces sentiments que je lève mon verre en votre honneur ».
Ce toast, très applaudi, et qui méritait bien de l’être, a été suivi de celui de M. de La Bardonnie ; nous n’avons pas le texte de ce dernier. Je suis heureux d’avoir pu consigner dans mon journal les paroles, si bien empreintes de l’esprit familial, du bon M. de Barescut.
Angers, vendredi 29 mai 1903
Le matin, cours de droit civil et de législation financière. À onze heures 44, Papa part pour Biarritz où il va passer 3 jours pendant le congé de la Pentecôte pour voir si tout est en état à la villa. À 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite douche.
Angers, samedi 30 mai 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je regarde de ma fenêtre le concours hippique qui est terriblement saucé car il pleut presque toute l’après-midi ; aussi, peu de monde dans les tribunes ; Jacques Hervé-Bazin vient de 3h à 5h ½ pour regarder le concours. Ensuite, je vais me confesser. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 31 mai 1903
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À cause de la pluie, je ne vais pas à une balade en bécane organisée par Hervé-Bazin, Hardouin-Duparc etc. L’après-midi, le concours hippique est mouillé. Jacques des Loges vient à 2h ½ à 4h y assister des fenêtres du second. À 4h ½, je vais au salut à la chapelle de l’Adoration, celle des Dominicains étant fermée par ordre du gouvernement de la R.F. (devise : liberté (oh oui !!!), égalité (et les loges maçonniques, quand les fermera-t-on ?), fraternité (de guerre civile)). Le soir, nous avons à dîner les Magué et Jaques Hervé-Bazin.
Juin 1903
Semaine du 1er au 7 juin 1903
Angers, lundi 1er juin 1903
Maman part pour le Mans par le rapide de 10h25 pour aller chercher Philomène obligée par la fermeture du Pensionnat du Sacré-Cœur du Mans, de quitter cet établissement 3 semaines avant son examen du brevet et 7 semaines avant les vacances. Jusqu’à la signification brutale d’avoir à se disperser dans le délai d’un mois, les religieuses du Sacré-Cœur du Mans se croyaient parfaitement en sûreté, car leur maison avait été particulièrement autorisée par un décret de Napoléon III ; mais elles ont été tirées de leur quiétude par l’arrêté de fermeture motivé sur une interprétation vraiment monstrueuse de leur autorisation : le gouvernement a le cynisme de soutenir que leur maison n’est pas autorisée parce qu’à l’époque de l’autorisation elles n’étaient pas dans le même local ; depuis le changement de local, dit Combes, l’autorisation n’existe plus !!! J’aime à croire que ces dames auraient gain de cause si elles allaient devant les tribunaux ; je ne sais si elles le feront. Je vais déjeuner chez les Magué. L’après-midi, le concours hippique débute par une forte averse, puis, vers 2h ½, le temps se met au beau et c’est par un beau soleil que se termine la journée ; aussi, tribunes combles et superbes toilettes ; j’y vais vers 3 heures, et j’y rencontre un tas de monde de connaissance ; beaucoup de personnes venues des villes voisines. À 8h24, je devais aller avec les Magué aller attendre Maman et Philo à la gare, mais à 7h je reçois une dépêche de Maman me disant qu’elle arrivera à minuit ; je préviens une voiture d’aller l’attendre.
Angers, mardi 2 juin 1903
Cours ordinaires ; ensuite douche. L’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je vais me faire couper les cheveux. Au retour, j’assiste sur le boulevard à une dispute, je diras même à une rixe, entre apaches qui trainaient un de leurs camarades ivre-mort et voulaient le ramener chez lui, et agents de police qui voulaient le leur arracher pour le mener au poste ; les apaches étaient vainqueurs et amenaient leur victime (cars ils trainaient sur le sol ce malheureux absolument inanimé, comme mort) lorsqu’un renfort de police arriva et parvint à le leur arracher ; mais les apaches, furieux, tiraient le couteau et menaçaient et insultaient les agents que moi et quelques individus nous avons entourés un moment pour les protéger car ils étaient incapables de faire un mouvement, occupés qu’ils étaient tous à porter l’auteur de tout ce trouble. Il faut dire que le nombre des apaches avait beaucoup grossi ; à un coup de sifflet de l’un d’eux, il en était sorti de tous les coins. Le soir, nous allons au Mois du Sacré-Cœur, chapelle de l’Adoration, avec Tante Josepha et Nénette. Philomène, arrivée cette nuit, commence ses leçons avec M. Delahaye et la supérieure des Ursules, afin de ne pas perdre un seul jour dans la préparation de son examen.
Angers, mercredi 3 juin 1903
Cours de législation financière seulement, M. Jac étant malade ; l’après-midi à 5 heures, conférence de droit civil. Le matin, Papa arrive de Biarritz ; il a refusé une location de 2500 fr. pour les mois de juillet, août et septembre (ce qui nous permettait de jouir de la villa en octobre) parce qu’elle était offerte par des Juifs ; il a préféré perdre cette location que d’introduire des Youtres dans la ville Sainte-Cécile ; bravo !!! Si tout le monde faisait comme ça, les sales Youpins n’auraient plus qu’à retourner dans leur ghetto.
Angers, jeudi 4 juin 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps. Tante Josepha vient dîner avec nous. Le soir, congrégation.
Angers, vendredi 5 juin 1903
Cours de droit commercial pour remplacer celui de droit civil, M. Jac étant malade. À 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite douche. Le soir, nous allons tous au salut à l’Adoration. Le matin, je vais à la messe de communion de Notre-Dame à l’occasion du premier mercredi du mois.
Angers, samedi 6 juin 1903
Cours de droit commercial. L’après-midi, douche. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul, Papa et moi nous y sommes presque seuls. Le matin, on apprend à la Faculté que l’état de M. Perrin, qui était malade depuis deux jours, s’est subitement aggravé ; il a été pris hier soir d’une congestion cérébrale et les médecins étaient très inquiets ; je vais prendre de ses nouvelles et son fils me dit que la nuit a été assez tranquille, mais le danger reste grand.
Angers, dimanche 7 juin 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à la cérémonie de la première communion à l’externat Saint-Maurille ; le petit Bernard de Soos et le petit Yves Jac ont fait ce matin leur première communion. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 8 au 14 juin 1903
Angers, lundi 8 juin 1903
Le matin à 9h ½, je vais à la Faculté, mais M. Jac vient nous dire lui-même qu’il ne peut pas nous faire cours ; il a fait un effort pour assister à la messe d’action de grâce à l’externat, mais cela l’a fatigué beaucoup et il rentre chez lui ; il espère pouvoir nous faire cours demain à 8 heures. Je lis dans les journaux le récit du terrible abordage entre l’Insulaire et le Liban, près de Marseille, à la suite duquel le Liban et 150 de ses passagers ont péri. On devrait, franchement, chercher un système plus perfectionné de signaux ; lors de la catastrophe de la Bourgogne en 1898, on avait eu cependant une bonne leçon ! La semaine qui commence aujourd’hui verra, sans doute, des « journées » à Angers. En effet, les Capucins d’Angers, ainsi que ceux du Mans, passent en appel vendredi, et il y aura sans doute, ce jour-là, manifestation et contre-manifestation ; ce qui est à craindre, c’est que le préfet ne prenne prétexte de ces troubles pour mettre le maire en demeure d’interdire la procession de dimanche prochain en vue de laquelle, d’ailleurs, socialistes et apaches font ouvertement les préparatifs de désordres. Que fera le maire ? Son devoir serait de réquisitionner la force armée pour protéger la liberté des Catholiques ; mais ne se laissera-t-il pas intimider et ne prendra-t-il pas un arrêté d’interdiction ? C’est ce que beaucoup se demandent. D’ailleurs, il est à craindre qu’en cas de refus de sa part, le préfet ne prenne l’arrêté à sa place. Aussi beaucoup de personnes pensent qu’il serait prudent de ne pas manifester vendredi afin de sauver la procession, et de se réserver pour dimanche ; mais cela sera difficile, car des Catholiques manceaux viennent jusqu’à Angers escorter leurs Capucins ; peut-on, dans ces conditions, s’abstenir ? Et, d’ailleurs, cela empêchera-t-il e préfet d’interdire la procession ? Je ne le pense pas. Enfin, nous sommes prêts à suivre le mot d’ordre ! Papa part ce matin à 11h ½ pour Angoulême où il va, comme les deux années précédentes, présider le concours des collèges qui a lieu sous le patronage de l’Université catholique ; mercredi, il ira voir Marie-Thérèse à Sainte-Croix. M. Perrin va beaucoup mieux ; heureusement ! Car sa mort eût été un vrai malheur pour les Catholiques d’Angers, qu’il défend avec le plus grand talent devant les tribunaux quand leurs droits sont méconnus. Il devait plaider vendredi pour les Capucins devant la Cour d’appel ; mais il ne le pourra hélas ! pas, car il aura besoin de plusieurs mois de repos. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Des Monstiers-Mérinville.
Angers, mardi 9 juin 1903
À 8 heures, je vais à la Faculté, mais M. Jac, plus malade, ne peut pas encore nous faire cours ; à partir de demain, M. Coulbault fera le cours de code civil à sa place. À mon retour, je travaillais dans ma chambre, lorsque je suis interrompu par un incident comique : Maman m’appelle dans sa chambre et me montre sur son lit, 3 petits chats auxquels la chatte Coucou vient d’avoir l’inconvenance de donner le jour à cet endroit !!! Coucou et l’autre chatte Grisou lèchent à qui mieux cette progéniture sur le couvre-pieds de Maman, qui est dégoûtant et hors d’usage désormais. Les jeunes chats s’en vont bien vite… ad Patres ; et, quant aux chattes, puisqu’elles prennent de ces libertés, on va leur interdire l’accès des chambres. Mais de quel fou-rire nous avons tous été pris à ce spectacle !!! J’écris tout de suite cet événement à Marie-Thérèse qui, demain à Sainte-Croix, passera un bon moment avec Papa en lisant ma lettre ! L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps ; le soir, Tante Josepha et Nénette viennent dîner avec nous. Après dîner, congrégation au lieu de jeudi ; ensuite, je vais un moment à la musique au Mail.
Angers, mercredi 10 juin 1903
Le matin, cours de droit civil par M. Coulbault et de législation financière. L’après-midi, je reçois une convocation de M. Stanislas de La Morinière[52] pour une réunion à la salle des Quinconces, demain soir à 5 heures, dont le but est d’assurer la protection de la procession de dimanche ; c’est qu’en effet, les Socialistes et les apaches, excités par des meneurs venus de Paris, se préparent ouvertement à y promener le drapeau rouge, à insulter le Saint-Sacrement par des chants révolutionnaires et peut-être à frapper les Catholiques ; mais, nous sommes décidés à ne pas nous laisser faire. Le soir à 8h, j’assiste dans une des salles de la rue des Quinconces à une première réunion d’une quinzaine de personnes qui arrête le plan de défense qu’on proposera à l’assemblée beaucoup plus nombreuse de demain. Ainsi, nous en sommes venus à être obligés de nous armer pour permettre à une procession de sortir ! N’est-ce pas le prélude de la guerre civile ? Ou, plutôt, la guerre civile n’est-elle pas commencée après ce qui s’est passé dans plusieurs églises de Paris ? Thiers disait : « La République finira dans l’imbécillité ou dans le sang », mais je dis « dans l’imbécilité et dans le sang » ; imbécillité, en effet, que de voir un prétendu gouvernement hypnotisé par le spectre des prêtres et des moines et uniquement occupé à leur faire la guerre, alors que toute l’Europe se préoccupe de questions économiques, militaires, coloniales, financières, en un mot de ce qui fait vivre un pays et non de ce qui le tue ; sang, car il a déjà coulé sur bien des points du territoire, et la politique des fous-furieux des Combes, Loubet, André et tutti quanti, est bien faite pour nous plonger de plus en plus dans la guerre religieuse et dans la guerre civile.
Angers, jeudi 11 juin 1903
Le matin, cours de MM. Buston et Saint-Maur. L’après-midi, je vais avec Tante Josepha choisir une très jolie canne avec poignée en argent ciselé qu’elle m’offre pour ma fête ; ensuite, je reçois la visite de l’abbé de Falguières, de passage à Angers. J’apprends par une dépêche à la Société générale l’horrible massacre de Belgrade : le roi et la reine de Serbie assassinés ce matin pendant leur sommeil, un frère et deux sœurs de la reine, trois ministres, des généraux et une partie de la garde massacrés aussi, c’est atroce et, vraiment, on est tenté de se demander si un pays aux mœurs si sauvages est digne de l’indépendance que l’Europe lui assure. Il y a 2 versions sur ce massacre : la 1ère, officielle, dit que c’est un coup d’État militaire fait pour donner le trône au prince Karageorgewitz (reste à savoir si les puissances signataires du traité de Berlin vont accepter ce nouveau roi proclamé par l’armée serbe) ; la seconde dit que le roi, décidé à divorcer, a voulu faire enlever la reine par des amis dévoués, que la reine a résisté, qu’il en est résulté une bagarre dans le Palais, au cours de laquelle toutes ces morts se sont produites ; la 1ère me paraît plus véridique puisque l’armée a immédiatement acclamé le nouveau roi et qu’un nouveau ministère a été formé sur-le-champ : ça devait être un coup monté. À 5 heures, j’assiste à la séance des Quinconces ; nous sommes une cinquantaine, les dispositions prises hier pour la procession sont adoptées et on décide de manifester demain en faveur des Capucins ; quelques personnes craignent que cela compromette la procession, mais la majorité s’étant déclarée pour la manifestation, tout le monde va s’y préparer ; moi-même, je me mets à parcourir la ville pour donner le mot d’ordre et indiquer le lieu du rendez-vous à tous nos amis que je rencontre : je le dis à plus de dix personnes. Le soir, salut à l’Adoration et musique. À la réunion des Quinconces assistaient quelques représentants des corporations ouvrières qui prennent une si belle part, tous les ans, à la procession du sacre. Je suis frappé de l’autorité qui s’attache à ces corporations, du respect avec lequel on écoute le président de l’une d’elles, un simple ouvrier cependant ; il parle d’égal à égal aux Messieurs de la société qui sont là (et dont beaucoup appartiennent à la noblesse) et au président de notre réunion, le comte de La Morinière ; c’est que cet ouvrier n’est pas seul ; au moyen de l’association, il a su grouper autour de lui des intérêts et des droits, il parle en leur nom et il devient l’égal des plus huppés aristocrates. Imagine-t-on quelle devait être l’autorité et le prestige des chefs des puissantes corporations de l’ancienne France ? Et comme, dans une société organisée, ayant ses cadres, tout s’harmonise ? La Révolution, sous prétexte de tout égaliser, a tout abaissé, a brisé tous les moules et est arrivée à un résultat contraire à ses prévisions ; elle a facilité toutes les tyrannies en laissant l’individu isolé en face de l’État tout-puissant. Si l’on veut revoir l’ordre régner dans notre pays, il faudra bien qu’on revienne à l’association qui permet aux droits et aux intérêts de se grouper et de parler haut. Un pas a été fait dans ce sens, un grand mouvement d’idées y porte tous les vrais patriotes ; espérons qu’il sera fécond en résultats !
Angers, vendredi 12 juin 1903
Le matin, droit commercial et procédure. L’après-midi à 3h ½, je suis sur le Champ de Mars ; j’y retrouve beaucoup d’amis, le nombre de ceux-ci grossit peu à peu et, à 4h ½, quand les Capucins sortent de l’audience des appels correctionnels, une foule d’environ 500 personnes, presque tous des hommes bien armés, leur fait escorte ; presque pas d’adversaires, à peine quelques agents de police. Aussi va-t-on très vite jusqu’au couvent sans un cri ni de part ni d’autre. Quelle différence avec la journée du 9 mai ! Les apaches se réservent-ils pour dimanche ? On croit connaître le vrai motif de l’affreux massacre de Belgrade : c’est un coup d’État militaire causé par le mécontentement profond qu’avait ressenti la Serbie du mariage de son roi avec Mme Draga ; Alexandre, qui sentait venir l’orage, avait l’intention de divorcer pour sauver son trône et sa vie, mais on ne lui en a pas laissé le temps ; la cause immédiate de cet horrible attentat est le bruit qui courant depuis quelques jours dans le pays que la Skouptchina allait proclamer successeur du roi et héritier de la couronne un frère de la reine Draga, homme ignorant et de mœurs dissolues. Quant aux circonstances qui ont accompagné l’assassinat, impossible de les connaître ; les uns disent que le roi et quelques fidèles se sont énergiquement défendus, d’autres prétendent que les souverains ont été massacrés dans leur lit ; il sera très difficile de démêler la vérité. Quoiqu’il en soit, l’émotion soulevée dans le monde entier par ces affreuses nouvelles est immense : les journaux y consacrent la moitié de leurs colonnes ; ce n’est partout qu’un cri d’horreur. Je reçois plusieurs cadeaux de Papa, Maman, Marie-Thérèse, Philomène, Bonne Maman, à l’occasion de ma fête. Le soir, salut à l’Adoration.
Angers, samedi 13 juin 1903
En l’honneur de la fête de Saint Antoine, je vais faire la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Nous déjeunons tous chez les Magué (l’oncle Paul est rentré hier matin de Vienne) ; à 11h ½, composition de droit commercial ; ensuite douche. Le soir, nous allons au salut à l’Adoration.
Angers, dimanche 14 juin 1903 (Fête-Dieu)
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; puis, armé d’une canne matraque, ayant mon revolver dans ma poche, je me rends à la salle synodale à l’Évêché où se réunit l’Université avant de prendre part à la procession. Sur la place Sainte-Croix, de nombreux groupes d’hommes armés sont là pour protéger la sortie ; il y a aussi des adversaires ; le citoyen Laurent Tailhade[53], venu exprès de Paris, leur fait un petit laïus dont le sens est celui-ci : « Citoyens, vous braverez ceux qui insultent la république chez elle », on sait ce que cela veut dire. Mais les apaches auront à lutter contre le sentiment de toute la population, car les rues sont aussi bien pavoisées que les années précédentes ; d’ailleurs, les mesures sont bien prises : un groupe d’hommes passe en tête de la procession sous la direction de M. de Grainville, ancien capitaine de cuirassiers ; les Socialistes en chantant l’Internationale mais sans drapeau rouge (ils reculent sur ce point) précèdent ce groupe, dont les sépare une escouade de police, au nombre d’une cinquantaine à peine, c’est leur manière de prendre part à la procession ; divers groupes d’hommes sont massés sur plusieurs points du cortège ; je passe avec les étudiants de l’Université en avant du clergé (nous avons tous d’énormes cannes) ; le groupe le plus important entoure le dais (1500 hommes au moins) ; de plus, des groupes stationnent aux endroits les plus dangereux, notamment aux ponts et au tertre Saint-Laurent ; enfin la police et la gendarmerie nous protègent, grâce à la bonne volonté du maire d’Angers, M. Bouhier, qui a refusé d’interdire la procession comme le préfet le lui demandait officieusement. Nous chantons presque tout le temps le cantique : « Nous voulons Dieu » dont le refrain est caractéristique :
« La liberté sur terre
Est fille de la foi
Nous voulons Dieu, c’est notre père
Nous voulons Dieu, c’est notre roi ».
Au tertre Saint-Laurent, les apaches au nombre d’environ 150 ou 200 poussent d’affreuses vociférations, mais la police, les gendarmes et les Catholiques à qui est confiée la garde du tertre et du reposoir les maintiennent. D’ailleurs, la vue du nombre immense d’hommes qui arrive avec la procession les calme bientôt. La procession se masse autour du reposoir en chantant le « Parce Domine » et « Nous voulons Dieu » ; tout le monde chante, même les personnes massées en curieux sur le tertre et sur les maisons voisines (jusque sur les toits), et comme on peut évaluer cette foule à 12 ou 15.000 personnes, on peut se faire là une idée de l’immense clameur qui s’élève du tertre, c’est de la frénésie ! Les musiques accompagnent ; quant aux cris et aux sifflets des apaches, ils sont absolument couverts par cette clameur. Au moment de la bénédiction, l’enthousiasme redouble, tous les chapeaux s’élèvent au sommet des cannes, les mouchoirs s’agitent et l’immense foule crie « Vive Jésus-Christ !!! » C’est un spectacle merveilleux et impressionnant au possible, les Socialistes eux-mêmes doivent en être émus ; ils se vengent en faisant le geste de cracher sur le Saint-Sacrement, et en dépliant les journaux révolutionnaires La Lanterne, L’Action, mais on les méprise. Le retour s’effectue sans incident jusqu’à l’angle de la rue Baudrière et de la rue Saint-Laud ; les apaches venus du tertre sont massés là et l’un d’eux ayant frappé un prêtre (du reste, on l’arrête aussitôt et on le mène au poste), nos amis se précipitent les cannes levées, quelques coups sont échangés, mon groupe étant à une cinquantaine de mètres de là, nous accourons au plus vite, mais hélas trop tard, l’incident était déjà terminé. Au retour lors dans la cathédrale, Monseigneur remercie les Catholiques d’Angers de cette superbe manifestation de foi. C’est bien le mot qui convient à la procession d’aujourd’hui ; elle a été une protestation contre les persécutions gouvernementales, protestation de ceux qui y ont pris part et des personnes dont les maisons étaient situées sur son passage, car les rues étaient magnifiquement décorées. Quant à la contre-manifestation, elle a été un vrai four ; les contre-manifestants qui n’étaient qu’une poignée ont été tenus en respect par la vue de nos cannes qu’ils savaient prêtés à s’abattre sur eux en cas de provocation. C’est ainsi qu’on devrait toujours faire ; si les Catholiques se montraient toujours, leurs adversaires rentreraient sous terre. Le pauvre ci-to-yen Tailhade a dû s’en retourner tout confus à Paris ! Sa conférence d’hier soir pour réchauffer le zèle des « compagnons » angevins n’a guère eu d’écho ! Mais il a pu voir que les Catholiques d’Angers savaient se montrer : M. de La Morinière comptait sur 2000 hommes, il y en a eu 6 à 8000 à suivre la procession ; ces chiffres se passent de tout commentaire ! Le soir, les Magué viennent prendre le thé.
Semaine du 15 au 21 juin 1903
Angers, lundi 15 juin 1903
Le matin, à l’Université, j’apprends les événements de Nantes : le préfet juif Hélitas ayant, hier à 7h du matin, interdit la procession qui devait sortir à 9 heures, une immense foule de Catholiques s’est portée sur la place Saint-Pierre ; du porche, l’évêque lui a donné la bénédiction, puis une bande 600 à 800 socialistes l’ayant attaquée au chant de l’Internationale, une mêlée terrible s’en est ensuivie dans laquelle la police et la gendarmerie ont été complètement débordées ; deux socialistes ont été tués, nombreux blessés de part et d’autre, puis 15.000 personnes se portent sur la Préfecture ; une délégation s’introduit dans les appartements du préfet ; pendant ce temps, l’immense foule fait irruption dans la cour de la Préfecture brisant tout sur son passage ; le concierge a à peine le temps de barricader les portes du monument, sans quoi la Préfecture entière eût été mise à sac ; en même temps, les Catholiques élevaient des barricades dans les rues voisines en sorte que la troupe et la gendarmerie n’ont pu approcher. Bravo pour nos amis Nantais !!! Ils ont répondu comme il le fallait à la provocation des bandits qui nous oppriment. Si le préfet d’Angers avait interdit la procession comme on l’avait craint un moment, nous étions décidés à aller manifester dans la Préfecture (cette résolution avait été prise à la réunion du jeudi, salle des Quinconces) ; de graves incidents se seraient certainement produits. À Paris, Combes-la-défroque avait interdit aux curés de la Madeleine, de Saint-Sulpice, de Saint-Augustin et d’une autre église de faire leur procession à l’extérieur de l’église (mais à l’intérieur des grilles) comme les autres années ; ces curés ont fait des interdictions de Combes l’usage qu’elles méritaient, et les processions ont eu lieu quand même plus belles que jamais protégées par nos amis catholiques et nationalistes venus en grand nombre et décidés à assommer le premier qui troublerait la cérémonie. À Dunkerque, Lyon, Brest, Le Havre, Montélimar, etc., les processions ont eu lieu malgré les provocations des Socialistes ; de violentes bagarres se sont produites dans toutes ces villes, mais la rue est restée aux Catholiques. Bravo ! Les Catholiques enfin se réveillent et commencent à s’apercevoir que « la liberté ne se demande pas ; elle se prend ».
Angers, mardi 16 juin 1903
Le matin, cours habituels. L’après-midi, avant de me mettre au travail, je vais avec papa chez ses pauvres pour l’aider à mesurer leurs logements pour l’enquête que la Commission des logements ouvriers a demandée aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, réunion aux Quinconces d’environ 80 catholiques pour décider quelles mesures de défense on prendra dimanche prochain ; c’est toujours M. de La Morinière qui préside. La chose est plus difficile que pour dimanche dernier, car, au lieu d’une procession, il y en a 10 à défendre (6 le matin et 4 le soir), nos forces devront donc se diviser, et les Socialistes auront plus de chances de succès en se portant en masse sur une seule procession. Nous décidons que les paroisses se prêteront un mutuel appui : celles qui n’ont pas de procession le matin enverront leurs hommes à celles qui en ont et vice versa. Saint-Joseph enverra le matin ses hommes à Saint-Serge et le contraire le soir ; Notre-Dame et la cathédrale sont associées de la même façon ; de même la Madeleine et Saint-Léonard (cette dernière sera renforcée par les étudiants de l’Université à cause des groupes socialistes des carrières), Saint-Laud se suffira à cause du voisinage des casernes et des grands appuis que lui procurer la Patronage de Notre-Dame-des-Champs ; dans la Doutre, les hommes de la Trinité iront, le matin, moitié à Saint-Jacques et moitié à Sainte-Thérèse ; l’après-midi, les hommes de ces 2 paroisses iront à la Trinité. Enfin, la procession de Saint-Maurice qui a lieu la dernière à 5 heures, sera protégée par les hommes de presque toute la ville ; les Socialistes trouveront donc partout à qui parler ; j’irai le matin à Saint-Serge, qui est ma paroisse, et l’après-midi à Saint-Joseph et à Saint-Maurice ; c’est d’ailleurs pour Saint-Serge, à cause du quartier de la route de Paris où passe la procession et pour Saint-Maurice que l’on craint surtout des troubles. Les curés des paroisses convoqueront avant dimanche tous les hommes de leur paroisse susceptibles de marcher pour leur communiquer ces instructions, et les inviter à s’armer. Nous sommes tous pleins d’entrain et absolument décidés à ne reculer devant rien ; s’il faut du sang, il y en aura. Ah ! Vous avez voulu la guerre civile, Messieurs de la Sociale, eh bien nous ne reculons pas, elle ne nous fait pas peur !
Angers, mercredi 17 juin 1903
Le matin, cours habitues ; l’après-midi, je travaille presque tout le temps ; à 5h, conférence de droit civil. Nous avons les Magué à dîner, sauf l’oncle Paul qui est en manœuvres avec son régiment.
Angers, jeudi 18 juin 1903
Le matin cours de droit commercial et de droit civil. Je travaille presque toute l’après-midi ; de 4 à 3h ½, je sors pour faire quelques emplettes et aller me confesser. En rentrant, j’apprends par Papa qui vient lui-même de l’apprendre, l’élection de M. René Bazin à l’Académie française, au fauteuil de Legouvé ; il a été élu au 3ème tour de scrutin ; son concurrent le plus sérieux était M. Larroumet, mais celui-ci ne se présentait que pour la première fois, tandis que pour M. Bazin, c’était la 3ème fois. C’est un grand honneur pour l’Université d’Angers que d’avoir un de ses professeurs dans la maison de Richelieu ! Je m’en réjouis bien sincèrement, d’abord pour les Bazin et les Hervé-Bazin qui ont toujours été très aimables pour nous et aussi pour l’enseignement libre. Le soir, au moment où nous allions à la cathédrale pour la cérémonie de l’Adoration à la veille de la fête du Sacré-Cœur, nous apprenons la provocation que le gouvernement de chenapans vient de faire aux Catholiques d’Angers par l’intermédiaire de son préfet M. de Joly. Ce sale monsieur vient de prendre, malgré le maire, un arrêté interdisant les processions à Angers ! C’est monstrueux de despotisme et d’absurdité, car le préfet n’a le droit de se substituer au maire, d’après la loi municipale du 5 avril 1884, que dans des cas où, par l’inaction du maire, l’ordre public se trouverait absolument menacé par exemple si, en cas de grave épidémie, le maire refusait de prendre des mesures d’hygiène nécessaire ; ce n’était certes pas le cas ici puisque le maire d’Angers avait admirablement assuré l’ordre dimanche dernier. C’est donc non seulement un défi aux Catholiques, mais un affront au maire et une illégalité flagrante. Ah, Monsieur de Joly, les lauriers du Juif Hélitas vous empêchaient de dormir, prenez garde que l’indignation et la colère des Catholiques ne vous procurent un réveil semblable au sien. Car nous ne sommes pas disposés à nous laisser marcher dessus par les bandits de la place Beauveau ! La mesure est comble ! L’heure n’est plus aux reculades et aux atermoiements ; ce sont des actes qu’il faut ; vous les avez cherchés ; vous les aurez !
Angers, vendredi 19 juin 1903
Cours de droit civil le matin. Partout, sans distinction d’opinions, l’indignation est générale contre l’acte du préfet ; on y voit un attentat aux libertés des Catholiques, une atteinte aux franchises municipales et un grave préjudice causé aux intérêts du commerce. Notre tapissier nous dit qu’il perd 800 fr. ; tous les tapissiers de la ville qui fournissaient et louaient des décorations pour les maisons ; les fleuristes, les couturières ; les blanchisseuses et repasseuses ; les musiques qu’on louait ; les ouvriers qui auraient travaillé aux reposoirs, etc. ; tout ce monde-là perd énormément d’argent ; on évalue à 100.000 fr. la parte que subira le commerce angevin du fait de cette interdiction. Dans la matinée, Papa va voir M. Frogé ; il y trouve MM. de La Morinière, Gavouyère, etc. et, ensemble, ils arrêtent un plan de manifestation de protestation pour dimanche, qui sera soumis à Monseigneur : on propose d’élever un reposoir dans l’intérieur de la grille de la cathédrale d’où Mgr donnera la bénédiction aux milliers de catholiques qu’on va grouper sur la place Saint-Maurice ; la colonne se rendra de là à Saint-Joseph et à Saint-Laud où la bénédiction sera encore donnée ; si ce plan est agréé, on le soumettra aux chefs de groupes qui se réuniront cette après-midi aux Quinconces ; des réunions de paroisse auront lieu ce soir pour recruter le plus d’hommes possible ; il faut que la protestation soit imposante. Le soir, des affiches signées de divers comités catholiques paraissent en très grand nombre ; c’est une vibrante protestation contre l’attentat d’hier soir ; elles sont très lues et avec une grande sympathie. Je passe mon après-midi, de 2 à 7h ¼, à faire, à l’Université, la composition du concours général entre les étudiants de 3ème année de toutes les facultés catholiques ; le sujet est le suivant : « Des dettes nées avant et pendant le mariage à la charge de la femme mariée sous le régime de la communauté légale », il est très vaste. Le soir, salut à l’Adoration. Le matin à 7h, je suis allé à la messe de la Congrégation qui est dite à l’Université en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion.
Angers, samedi 20 juin 1903
Cours de droit commercial et civil. Après les cours, je vais un moment à la cathédrale pour le service qui est célébré en l’honneur du comte de Maillé, sénateur et président du Conseil général, décédé la semaine dernière à l’âge de 87 ans. M. de Maillé, qui appartenait à l’une des plus illustres familles de France, a joué un rôle très important à l’Assemblée nationale de 1761 ; au Sénat, il était président de la Droite ; la décoration est magnifique à la cathédrale. Pendant que Maman et Papa assistent à ce service, je fais une tournée dans le quartier Saint-Michel pour engager tous les hommes du peuple que j’y connais à assister à la manifestation de demain qui a été décidée hier et à laquelle des affiches apposées ce matin convient la population ; tout fait présager qu’elle sera très imposante. Mais quelles mesures le préfet va prendre ! L’après-midi, à 3h, cours supplémentaire de procédure civile ; ensuite, douche. Le soir, Conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 21 juin 1903
Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion en l’honneur du 9ème anniversaire de ma première communion. Je vais à 10h à la procession du Saint-Sacrement de Saint-Serge qui se fait, aussi bien que c’est possible, dans l’intérieur de l’église ; beaucoup d’hommes y assistent. À 3h, je vais avec Papa et Maman assister aux vêpres de la cathédrale, quelques personnes commencent à arriver sur la place. À 4 heures, dès que la bénédiction est donnée, tout le monde sort de l’église et alors on aperçoit massée sur la grande place Saint-Maurice et débordant sur la place Sainte-Croix une véritable fourmilière humaine ; il y a là, au bas mot, vingt mille personnes ; hommes armés de cannes énormes, et femmes. Dès que Monseigneur paraît, l’ostensoir à la main, et s’avance vers le reposoir improvisé dans l’intérieur de la grille, une immense acclamation de « Vive le Christ », « Vive la liberté », retentit, les chapeaux s’élèvent au haut des cannes ; et quand Monseigneur donne la bénédiction, toute cette foule tombe à genoux en chantant le « Parce Domine », c’est un spectacle grandiose au possible. Puis l’énorme colonne se met en mouvement et, par les rues Saint-Aubin, Saint-Julien et d’Alsace, et ensuite par le boulevard où les 3 groupes se réunissent, gagne Saint-Joseph, en chantant des cantiques, c’est un véritable flot humain et les couplets retentissent et roulent comme le bruit des vagues de la mer. Sur le parcours, la foule, très sympathique, chante avec les manifestants et souvent se joint à eux. À Saint-Joseph, nouvelle bénédiction encore donnée par Monseigneur à l’immense foule prosternée, puis on se dirige vers l’église Saint-Laud toujours en chantant. Quand on arrive à la statue du Roi René, on aperçoit massée sur les glacis du Château une foule de plusieurs milliers de personnes qui attend la manifestation ; les manifestants se massent sur la place de l’Académie et débordent sur le boulevard du Roi-René. Les cantiques, les acclamations redoublent ; enfin, sur le parvis, paraît Monseigneur qui donne une dernière fois à ces quarante mille personnes la bénédiction du Saint-Sacrement ; alors, c’est de l’enthousiasme, du délire, de la frénésie ! Tout le monde tombe à genoux devant Dieu, spectacle inoubliable et empreint d’une majesté dont rien ne peut donner une idée. Sitôt la bénédiction donnée, la foule se relève, les acclamations de « Vive le Christ », « Vive le Sacré-Cœur » éclatent comme des roulements de tonnerre ; à ce moment, une quinzaine d’apaches groupés là je ne sais comment poussent quelques cris hostiles, on les dédaigne, ils sont si peu ! Un bruit circule alors de groupe en groupe ; la manifestation religieuse est terminée, allons acclamer le maire qui a refusé d’interdire les processions ; après le préfet qui vient d’avoir son compte, félicitons le maire ! Plusieurs milliers d’hommes se forment en colonne, et, par les boulevards, on se dirige vers la maison de M. Bouhier, 35 rue des Quinconces. Devant la préfecture, nous conspuons le préfet ; devant les bureaux du socialiste Patriote de l’Ouest, ami des apaches, nous poussons de formidables Hou ! Hou ! ; le rédacteur en chef Jagot, et sa femme (est-ce bien sa femme qu’il faut dire ?) paraissent au balcon, et se donnent le plaisir (qui doit être relatif) de nous dédaigner ; une trentaine d’apaches essaient de contre-manifester ; on s’injurie, les cannes se lèvent, une mêlée se produit pendant laquelle un apache a une canne cassée sur son dos, et les voyons sont refoulés. Nous reprenons notre marche ; près de chez le maire, une colonne conduite par MM. Joubert et Martin arrive par la rue Prébaudelle et se joint à nous ; nous acclamons longuement Monsieur Bouhier qui, malheureusement, n’est pas là ! Puis nous repartons dans la direction de l’Évêché, toujours pleins d’enthousiasme ; en traversant le boulevard, une mêlée se produit ; la police, craignant un retour offensif contre le Patriote, veut nous couper ; mais c’est elle qui se trouve prise entre les deux tronçons à ce moment, on entend quelques apaches ; on veut se précipiter sur eux ; la police s’y oppose, M. de Villoutreys, qui est très excité, est appréhendé par trois agentes, des mains desquels je l’arrache aidé par quelques amis. Nous suivons la rue Saint-Julien ; en passant devant la rue qui va droit à la Préfecture, M. de Villoutreys essaie de nous entrainer (une foule hostile stationne déjà devant la Préfecture), avec une dizaine de manifestants, je veux le suivre ; mais le gros de la manifestation, retenu par quelques timides, nous lâche, et force nous est de renoncer à notre projet ; c’est fâcheux, car les ouvriers avaient dans leur poche des outils nécessaire pour forcer toutes les portes ; quel sac nous aurions fait ! Il est vrai que beaucoup de gendarmes sont cachés dans le monument ; une grave collision, peut-être sanglante, se serait donc produite ; mais l’effet moral eût été si grand dans toute la France ! Quoi qu’il en soit, nous arrivons à l’Évêché ; là, éclatent des cris vigoureux de « Vive Monseigneur », mais nous apprenons que Monseigneur est à sa maison de campagne de l’Esnière ; quelques-uns nous quittent, mais nous sommes encore un millier à nous y rendre à travers les rues de la cité, escortés par la police et par des gendarmes à cheval qu’elle s’est adjoints. À l’Esnière, nous nous faisons ouvrir la porte, nous nous massons dans la cour et nous acclamons Monseigneur. Il descend, et, sur le pas de la porte, improvise une vibrante allocution sur les événements de la journée, nous félicitant d’avoir donné ce réconfortant spectacle d’une ville entière soulevée pour défendre la liberté de sa foi ; il termine en disant que nous venons de conquérir par-là les processions de l’année prochaine ; puis il nous donne sa bénédiction et accorde à chacun de nous et aux membres de nos familles 40 jours d’indulgence ; nous recevons, agenouillés, sa bénédiction, puis nous acclamons une dernière fois l’évêque, et, sur son désir, nous défilons tous devant lui en lui baisant la main. Quand nous sortons de l’Esnière, une rangée de gendarmes fait cercle autour de la porte, un commissaire de police en écharpe nous enjoint de nous disperser ; au fond de la place, des apaches sont groupés. La manifestation est terminée, nous repartons chacun de notre côté. Quelle magnifique journée pour la cause de la liberté, et quel réconfortant spectacle que celui d’une ville entière acclamant Dieu ! Ah, Monsieur le Préfet, vous avez voulu interdire les processions ; vous en avez eu une comme jamais Angers n’en avait vues ! Belle réponse à la tyrannie jacobine ! Le soir, les Magué viennent passer une heure avec nous ; nous causons beaucoup des événements de la journée. J’oubliais de dire que Philomène est partie à 1h11 pour Chartres où elle va passer ses examens du brevet élémentaire, accompagnée par Marie la femme de chambre ; Maman, qui n’a pas voulu manquer les manifestations d’aujourd’hui, ira demain la rejoindre et Marie rentrera demain soir ici. À noter qu’aucun barrage de police ni de gendarmerie n’a essayé d’arrête la marche de la manifestation ; c’eût été bien inutile, car aucun barrage n’aurait pu résister à la pression d’une pareille foule !
Semaine du 22 au 28 juin 1903
Angers, lundi 22 juin 1903
Maman part par le rapide de 10h25 pour Chartres ; la femme de chambre rentrera ce soir à minuit. J’envoie à La Croix de Paris le compte-rendu ses événements d’hier ; on confirme que des ouvriers avaient apporté hier tous les instruments nécessaires pour ouvrir les grilles et forcer les portes de la Préfecture si on y était allé ; ce sera peut-être pour une autre fois, et puisque le gouvernement nous donne l’exemple du crochetage des couvents et même des maisons particulières, nous serions bien bons de ne pas lui rendre la monnaie de sa pièce ! Le soir à 5h ½, au moment où nous attendions une dépêche de Chartres nous annonçant l’admissibilité de Philomène, nous en recevons une qui dit que le résultat ne sera connu que demain à onze heures. L’après-midi, je passe à l’Université les examens préparatoires ; j’obtiens une rouge de droit commercial et une blanche-rouge de droit civil.

Angers, mardi 23 juin 1903
Cours ordinaires le matin. Pendant le déjeuner, nous attendons vainement la dépêche tant désirée de Chartres ; à 1 heure, nous perdons tout espoir de la recevoir ; et, en effet, Maman et Philo arrivent à cinq heures : Philo n’a pas été admissible, elle a manqué complètement toute la partie mathématique, et la partie française n’a pas été assez forte pour compenser ; c’est bien triste, car Philomène avait travaillé beaucoup en vue de cet examen. Il y a trois ans, Marie-Thérèse, pour le même examen, avait été admissible dans de très brillantes conditions (puisqu’elle avait obtenu 42 points au lieu des 30 points qui sont nécessaires), mais elle avait échoué le lendemain pour le dessin ; il est vrai qu’elle avait été complètement reçue en octobre 1900 à Mont-de-Marsan, après s’être préparée à ce nouvel examen avec M. Tétard à Biarritz ; Papa et Maman ne savent pas encore ce qu’ils vont faire pour Philomène. Je passe à la Faculté les trois derniers examens préparatoires : j’obtiens une blanche pour la procédure civile, une blanche pour la législation financière et une blanche-rouge pour le droit international privé, soit 2 blanches, 2 blanche-rouges, et une rouge. Le soir, nous allons à la cérémonie à l’Adoration, puis un moment à la musique au Mail.
Angers, mercredi 24 juin 1903
Cours habituels. L’après-midi, à 5h, je vais à la gare où je retrouve quelques étudiants et anciens étudiants de M. René Bazin, le nouvel académicien, qui sont venus, comme moi, pour le saluer et le féliciter dès son arrivée à Angers. M. René Bazin se montre très touché de cette attention, et nous dit qu’il continuera à habiter Angers. Ensuite, conférence de droit civil. Le soir, nous allons à l’Adoration. Le matin, à 7 heures, pèlerinage de l’Université à l’église de Sainte-Madeleine du Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion.
Angers, jeudi 25 juin 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille tout le temps. Le soir, cérémonie à l’Adoration.
Angers, vendredi 26 juin 1903
Cours ordinaire. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. À 5h ½, j’apprends la mort de M. Perrin qui s’est produite 2 heures avant ; il était malade depuis trois semaines, mais allait beaucoup mieux ainsi que son fils me le disait hier encore ; il est mort presque subitement et on n’a pas eu le temps d’aller chercher un prêtre pour l’administrer. C’est une bien grande perte pour l’Université et pour le barreau d’Angers ! Le soir après dîner, je vais à un petit thé de jeunes gens chez Bonnet.
Angers, samedi 27 juin 1903
Le matin à 7 heures, je vais à la Faculté pour le concours entre les étudiants ; en 3ème année, nous sommes cinq à concourir ; vingt minutes plus tard, deux étant déjà partis ; enfin, après avoir beaucoup hésité, je me décide à ne pas faire la composition qui est sur une partie du droit civil que je n’ai pas encore repassée, et je m’en vais à mon tour. Hervé-Bazin et Le Prado se disputent seuls la médaille. Je vais me faire couper les cheveux. À onze heures, je vais prier un moment dans la chambre mortuaire de M. Perrin ; je vois Maurice Perrin et Mlle Clémence Perrin à qui j’offre mes condoléances. L’après-midi à 3h, cours supplémentaire de droit commercial ; je travaille tout le reste de la journée. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 28 juin 1903
À 3h ¼ du matin (il commençait à peine à faire jour), je suis brusquement réveillé par un coup de clairon et un roulement de tambour presque sous ma fenêtre et par les appels désespérés de la sirène de l’usine Bessonneau ; je comprends tout de suite qu’il y a le feu à cette usine ; je bondis à la fenêtre et, en effet, j’aperçois une vive lueur derrière le Palais de Justice ; la sirène appelle toujours, et les pompiers accourent ainsi que les ouvriers de l’usine ; les gens sont aux fenêtres et regardent, brusquement arrachés comme moi des bras de Morphée ; Papa et Maman, réveillés eux aussi, viennent au balcon du petit salon. Au bout d’un moment, la lueur a disparu et nous nous remettons au lit. J’apprends le lendemain, par l’oncle Paul qui est allé tout de suite sur le lieu du sinistre, que le feu a pris à un bâtiment de menuiserie et en a consumé une bonne partie (il y a pour une quarantaine de mille francs de dégâts) ; mais grâce aux bouches d’eau et aux lances et tuyaux disposés partout dans l’usine, il a été vite enrayé ; quoiqu’il en soit, cet incendie a mis toute la ville en émoi. À 11h ¼, j’assiste à Saint-Joseph aux obsèques du pauvre M. Perrin ; dans le cortège, les professeurs de l’Université en robe de cérémonie entourent le cercueil ; l’ordre des avocats passe en avant. À l’église, comble, Mgr Rumeau chante l’absoute. Après la triste cérémonie, sur le parvis de l’église, M. Gain, bâtonnier des avocats, et M. Gavouyère, prononcent chacun un discours qu’on n’entend pas. Ensuite, le cercueil est mis dans un fourgon et emporté à Bouchemaine (commune dont M Perrin était maire et où il a des propriétés) ; c’est là qu’il sera inhumé. Quelle fin si prématurée d’une vie si utile à l’Église et à la société ! Pauvre M. Perrin, je ne me doutais pas, quand je l’entendais défendre si éloquemment la cause de la liberté en la personne des R.P. Capucins le 8 mai, que sa fin était si proche. On peut bien dire de lui qu’il est mort sur la brèche, car la maladie qui l’a emporté est due au surmenage que lui avait occasionné la défense des religieux devant les tribunaux !
Je travaille toute l’après-midi ; d’ailleurs la chaleur torride m’empêcherait de sortir. L’après-midi, Philomène, un peu fatiguée, se couche quelques heures. Vers 6 heures, nous allons souhaiter la fête à l’oncle Paul. Le soir, je vais au salut à l’Adoration puis à la musique au Mail.
Semaine du 29 au 31 juin 1903
Angers, lundi 29 juin 1903
Le matin, concours en droit commercial ; le sujet est celui-ci : « De la fixation de l’époque de la cessation des paiements » ; il concerne donc les faillites et la liquidation judiciaire ; je le traite assez bien. Je travaille mon examen toute l’après-midi.
Angers, mardi 30 juin 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je travaille tout le temps, car le moment de l’examen approche de plus en plus ; l’écrit est fixé au 8 juillet ; si je suis admissible, je repartirai pour Caen le 19 juillet et je passerai, le 20, la première partie de l’oral (droit civil et droit commercial) et le 21 la seconde partie de l’oral (procédure civile, droit international privé et législation financière) ; je me présenterai à cette seconde partie orale, même si je ne suis pas admissible, tandis que je n’aurais pas le droit de me présenter, dans ce cas, au premier oral parce qu’il porte sur les mêmes matières que l’épreuve écrite. C’est donc mardi prochain 7 juillet que je partirai pour Caen.
Juillet 1903
Semaine du 1er au 5 juillet 1903
Angers, mercredi 1er juillet 1903
Le matin, cours de droit civil et dernier cours de législation financière. L’après-midi à 3h ½, cours supplémentaire de droit commercial ; à 5h, conférence de droit civil. Mes journées tous ces jours-ci sont des plus monotones : je me lève presque tous les jours à 5h et je travaille jusqu’au moment de partir pour la Faculté ; l’après-midi, sauf les heures où je dois aller encore à la Faculté, ce qui n’arrive pas tous les jours, je travaille de 2h à 7h en ne m’interrompant qu’un moment vers 4h ½ pour aller prendre un peu l’air. C’est un régime terrible surtout par la chaleur de 30° et au-dessus qui règne depuis quelques jours. Heureusement que c’est la fin ! La pauvre Philo prend une grave décision : comme elle veut absolument se représenter en octobre pour son brevet (Papa, Mama, Bonne Maman l’engageaient à attendre au mois de juin prochain), elle se décide à passer ses vacances à Angers sous la garde de la femme de chambre et sous la surveillance de Tante Josepha qui ne quittera Angers que pendant une semaine ; elle suivra le cours de la Pension des Ursules (cours préparatoire au brevet élémentaire) qui continue pendant les vacances et elle se représentera en octobre. C’est une décision bien courageuse de sa part ; Papa et Maman, tout en l’engageant vivement à attendre à l’année prochaine et à jouir de ses vacances, ne veulent pas user d’autorité et la laissent libre. Le soir, nous dînons chez les Magué.
Angers, jeudi 2 juillet 1903
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je travaille tout le temps. Le soir après dîner, j’assiste à une conférence extraordinaire de la Conférence Saint-Louis en l’honneur de notre directeur M. René Bazin pour fêter son élection à l’Académie ; notre président, Couteau, lui débite, en notre nom, un joli petit discours, puis le P. des Cars lui lit une pièce de vers faite par le P. de La Porte, ancien membre de la Conférence ; enfin, M. Bazin nous remercie en quelques mots très aimables ; ensuite, on fait passer du champagne et M. René Bazin trinque avec chacun de nous. En m’en retournant avec Maurice Lucas, nous collons tous deux sur beaucoup de murs de petites affiches contre le gouvernement, dont j’ai retrouvé une ample provision dans un placard de la maison, les unes portent ces mots : « VIVE la France ; VIVE le duc d’Orléans » ; d’autres « C’est Gamelle qu’il nous faut » ; « VIVE l’armée » ; « À bas les Juifs », etc. Nous tâchons de ne pas nous faire surprendre par la police.
Angers, vendredi 3 juillet 1903
Cours le matin à 7h ¼, parce que tous les professeurs vont à Bouchemaine assister au service de huitaine pour M. Perrin ; pendant ce temps, je travaille ferme. Le soir à 1h ¾, dernière conférence de droit commercial. À 7h, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin ; j’y suis seul avec Tony Catta. Maman et Philomène vont, avec les Magué, assister au lancement d’un pont de bateaux sur la Mayenne par le génie à la lueur des torches ; elles sont de retour à 11h14.
Angers, samedi 4 juillet 1903
Cours le matin ; je travaille tout le reste de la journée. Le soir à 7h, nous avons à dîner les Magué et Pierre de Laurière. Dans l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, dimanche 5 juillet 1903
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée ; l’après-midi, je vais faire mon pèlerinage à la chapelle de Notre-Dame du Bon Conseil, en vue de mon examen ; puis au salut à l’Adoration. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 6 au 12 juillet 1903
Angers, lundi 6 juillet 1903
Le matin, je travaille dans ma chambre de 4h ½ à 7h ½ ; ensuite, je vais à la Faculté où j’apprends deux nouvelles, l’une heureuse, l’autre très malheureuse ; la première est le succès que J. Hervé-Bazin vient de remporter au concours général des Facultés ; il a obtenu le premier prix (c’est la composition du 19 juin), nous nous en réjouissons bien sincèrement. La seconde nouvelle est celle de l’agonie du pape Léon XIII. Cette nouvelle arrive comme un coup de foudre, on avait bien dit, depuis quelques jours, que le pape était fatigué, mais on l’avait déjà tant de fois dit sans que cela fût vrai qu’on n’y avait pas fait attention cette fois-ci ; le pape a reçu hier soir les derniers sacrements et on s’attend, d’un moment à l’autre, à recevoir la nouvelle de sa mort, car à son âge (93 ans et 3 mois), une affection des poumons (c’est sa maladie) ne pardonne pas ; il faudrait un vrai miracle pour le guérir. Léon XIII avait gardé, jusqu’à présent, une si bonne santé, malgré son grand âge, qu’on avait fini par se figurer qu’il dépasserait la centaine ; aussi, la nouvelle de sa mort imminente produit-elle de la stupeur. L’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je vais à bicyclette au génie payer, chez le maître-sellier, la réparation de ma selle ; en passant, je vois au Crédit Lyonnais une dépêche de Rome démentant le bruit de la mort de Léon XIII qui avait couru ce matin vers 10 heures ; le bulletin de santé de ce matin portait que l’état du Saint-Père était stationnaire, et qu’il s’est fait porter ce matin à la messe à Saint-Pierre ; la même dépêche dément l’agonie du pape, mais confirme que son état est grave ; à son âge, on peut tout craindre. Le Bon-Dieu peut-être voudra-t-il donner encore quelques années de vie à son vicaire ? Les Catholiques du monde entier l’en supplient. Le soir, nous nous promenons un moment.
Caen, mardi 7 juillet 1903
Je me lève à 5h ; je travaille jusque vers 9h ½ ; à 10h25, je prends le rapide de Paris ; nous sommes plusieurs étudiants à voyager ensemble (Coutansais, Hervé-Bazin, Bonnet, Roques, etc.) ; nous arrivons à Caen à 5 heures, nous descendons à l’Hôtel de la Place royale ; le soir, nous nous promenons un peu. Les nouvelles de la santé du pape ne laissent plus aucun espoir. Après les nouvelles d’hier soir et de cette nuit que nous avions lues ce matin, nous nous attendions à apprendre la mort de Léon XIII à notre arrivée à Caen, les dépêches de l’après-midi disent que le Saint-Père s’affaiblit de plus en plus, mais il conserve toute sa lucidité, hier matin, il s’est fait lever en disant qu’il voulait mourir debout, et il a écrit une pièce de vers latins qui sont ses adieux au monde chrétien ; pour un agonisant, c’est vraiment remarquable ; il a ordonné de la faire immédiatement imprimer. Le pape a été extrêmontié hier ; la dernière dépêche dit que l’agonie a commencé ; mais est-ce bien sûr ? On le disait aussi hier matin. Ce qui est certain c’est que le pape meurt de vieillesse comme une lampe qui n’a plus d’huile ; mais il oppose à la mort une merveilleuse résistance. Le voyage de Loubet à Londres est bien oublié au milieu des soucis que causent les nouvelles de Rome !
Angers, jeudi 9 juillet 1903
Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en chemin de fer. Hier matin à Caen, je vais à la messe de 6 heures à Saint-Pierre, j’y fais la sainte communion. À 8h, à la Faculté, composition de droit civil ; nous sommes 72 à composer, dont 15 de la Faculté d’Angers ; les deux sujets sont les suivants : « De l’effet déclaratif du partage », et « Pouvoir du mari sur les propres de sa femme sous le régime de la communauté et sous le régime dotal ». Je prends le second, qui est, du reste, choisi par la plupart des candidats ; je l’ai bien traité. À 2h, composition de droit commercial ; voici les sujets : « Influence de la faillite sur les inscriptions d’hypothèques » et « Notions générales sur la publicité des sociétés de commerce » ; ce dernier est le plus traité ; je choisis le premier. Jusqu’à mon arrivé à Angers, je croyais aussi l’avoir bien traité, mais en vérifiant sur mon livre, je me suis aperçu d’une erreur ; j’espère que l’autre devoir, qui, lui, est très bien, fera passer celui-ci. J’ai peut-être eu tort de ne pas faire ce que faisaient tous les étudiants de Caen, c’est-à-dire d’apporter les manuels nécessaires pour y préciser, à l’insu (peut-être voulu) du surveillant, les renseignements nécessaires, j’aurais mieux fait de les imiter. Enfin, jusqu’à vendredi soir, me voilà un peu inquiet. Nous repartons de Caen par le train de 10h22 du soir et arrivons ici ce matin à 4 heures, je me suis couché jusqu’à mi-onze heures. L’après-midi, je commence à travailler ma procédure en vue de l’examen oral. Je vais voir aussi Madame Mailfert qui connait beaucoup la femme du doyen de la Faculté de droit de Caen, Madame Villey, pour la prier de me recommander à son mari ; Madame Mailfert est très aimable et me promet d’écrire ; je ne sais pas si sa lettre arrivera assez tôt pour exercer une influence sur le résultat de l’écrit, car la liste des admissibles sera affichée demain à Caen ; à vrai dire, je ne crois pas avoir besoin de cette recommandation car mon devoir de droit civil compensera certainement la faiblesse de l’autre, mais je me dis que deux sûretés valent mieux qu’une. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Angers, vendredi 10 juillet 1903
Le matin, je travaille ; l’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Vers 4h ½, je reviens à l’Université pour y attendre la dépêche de Caen nommant les admissibles, elle arrive vers 5 heures, nous sommes tous admissibles sauf un dispensé de cours de Nantes ; Dieu en soit loué ! Voilà, pour toutes les vacances, une préoccupation de moins. À 5h, conférence de droit civil. Le soir, nous allons nous promener du côté de la Maître-école. Les nouvelles de Rome sont un jour satisfaisantes, le lendemain plus mauvaises ; il en est ainsi depuis le début de la maladie. Mardi, une ponction que l’on a fait à Léon XIII l’a beaucoup soulagé, on lui a enlevé 800 grammes de liquide pleurétique ; on s’attendait à une amélioration sensible après cette opération qu’il avait admirablement supportée malgré une extrême faiblesse ; le lendemain, il était plus affaissé, et, hier, il a fallu faire une nouvelle ponction qui a donné 1100 grammes de liquide ; l’hépatisation des poumons n’augmente pas ; mais les médecins craignent que Léon XIII, malgré son indomptable énergie, ne soit vaincu par la faiblesse. La lucidité de l’auguste vieillard est merveilleuse ; si l’on en croit les journaux, il préside au gouvernement de l’Église et entre jusque dans les plus petits détails, comme si de rien n’était ; c’est ainsi qu’il a recommandé à son secrétaire de faire porter chez ses petits-neveux un piano qu’il leur avait promis et dont il ne veut pas que sa mort les prive. Depuis près d’une semaine, les yeux du monde entier sont tournés vers la Ville éternelle et on suit avec une intense émotion les phases de cette lutte entre la mort et le pape ; la mort semble reculer devant l’énergie de cet illustre vieillard de plus de 93 ans ! Les journaux consacrent près de la moitié de leurs colonnes aux nouvelles du pape, et, dans les agences de publicité, on remarque bien plus de monde que de coutume, tant est grand l’intérêt que tous prennent à cette précieuse santé ! Par le courrier du soir, nous recevons de Bonne maman une lettre désolée où elle se lamente sur mon échec ; elle me croit recalé ! C’est que nous avons oublié de lui dire que nous ne connaîtrions le résultat de l’examen que ce soir, et elle s’attendait à recevoir un télégramme de Caen dès mercredi ! Pauvre Bonne Maman, quelle bonne surprise elle a dû éprouver ce soir quand elle a reçu notre dépêche !
Angers, samedi 11 juillet 1903
Chaleur torride aujourd’hui ; le matin, M. Buston nous fait encore cours, Hervé-Bazin et moi seuls y assistons ; le soir, M. Jac nous fait sa dernière conférence de droit civil ; après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 12 juillet 1903
Il fait encore plus chaud qu’hier, il y a au moins 35° à l’ombre ; et, par cette température, je dois travailler presque toute la journée ; je ne m’interromps de mon travail le matin que pour aller à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, que pour aller au salut à l’Adoration. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 13 au 19 juillet 1903
Angers, lundi 13 juillet 1903
Je travaille à peu près toute la journée ; l’après-midi, je vais à la chapelle de la route de Paris recommander mon examen oral à Notre-Dame du Bon Conseil. Le soir à 7h, l’oncle Paul nous fait dire qu’il vient d’apprendre par une lettre du général Halter sa nomination à la dignité d’officier de la Légion d’honneur ; sa nomination n’avait cependant pas paru ce matin à L’Officiel. Après dîner, je vois passer la retraite aux flambeaux et en musique en l’honneur de la fête de la révolution qu’on célèbre demain.
Angers, mardi 14 juillet 1903
Le matin, nous recevons quelques personnes qui viennent profiter de notre balcon et de nos fenêtres pour assister à la revue. Après la revue, et avant le défilé, le général Halter remet les nouvelles décorations ; il commence par celle de l’oncle Paul ; la revue n’est pas très belle car le 135e d’infanterie est resté au camp de Ruchard où il est depuis trois semaines. La revue militaire, c’est le seul plaisir que nous prenions à la journée d’aujourd’hui parce que c’est la seule chose nationale, tout le reste c’est la révolution. Ah, quand aurons-nous une fête vraiment nationale en l’honneur de laquelle on puisse se réjouir et pavoiser sans avoir l’air d’être les complices de la révolution, la fête de Jeanne d’Arc par exemple ! Je l’appelle de tous mes vœux ce jour ; il est vrai qu’il ne paraît pas prochain ! Très mauvaises nouvelles du pape ce matin, on télégraphie de Rome qu’il est à toute extrémité, il faut s’attendre à apprendre sa mort d’un moment à l’autre ; cette nouvelle est d’autant plus pénible que, depuis trois jours, on renaissait à l’espérance, un peut trop vite peut-être. Le soir, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, j’assiste au feu d’artifice du sommet de la tour la plus élevée du château ; on domine de là toute la ville. Je rentre vers 11 heures, enchanté de voir finie cette journée du 14 juillet qui soulève beaucoup de poussière, de bruit, mais excite fort peu d’enthousiasme ; cette année-ci, on s’est particulièrement abstenu de pavoiser ; en-dehors des édifices publics, qui sont assez piètrement illuminés, les fonctionnaires (pas tous) ont arboré un drapeau ; quant au commerce, il s’est abstenu ; on pourrait compter les magasins ou les cafés qui ont pavoisé ; on voit bien par-là combien mérite peu d’être appelé « fête nationale » l’anniversaire de la prise de la Bastille ; c’est, en effet, le souvenir du triomphe d’un parti, et par conséquent de l’écrasement d’un autre ; pour une partie de la nation, c’est un jour de deuil, c’est donc le contraire d’une fête nationale. On devrait choisir comme fête nationale un anniversaire qui réunisse l’unanimité de la nation dans un même sentiment de joie, de fierté nationale ; par exemple, celui d’une grande victoire sur l’étranger (Tolbiac, ou Bouvines, ou la délivrance d’Orléans, ou Denain ou Austerlitz), alors toute la nation pourrait se réjouir et pavoiser ; mais décorer du beau nom de fête nationale l’anniversaire de la victoire d’un parti, c’est un non-sens, une contradiction dans tous les termes ! C’est une provocation à une partie de la nation !
Angers, jeudi 16 juillet 1903
Hier, je travaille toute la journée. À 9h du soir, au moment où nous étions en train, les Magué et nous, de nous ingurgiter des glaces en l’honneur de la fête de Papa, le tailleur Charron vient nous prévenir que les Pères Capucins, s’attendant à être expulsés demain matin au petit jour, demandent leurs amis. Aussitôt, je pars avec Papa ; Papa m’y laisse et j’y ai passé la nuit ; jusqu’à 3 heures du matin, nous étions une quinzaine d’hommes seulement, mais nous avons fait de la bonne besogne. Pénétrant dans la chapelle par une porte secrète (que la police n’a jamais réussi à découvrir) et, par conséquent, sans briser les scellés qui sont apposés depuis trois semaines, nous retirons de nombreux rangs de chaises qui s’y trouvent, et nous les disposons dans le couloir qui suit la porte d’entrée, prêts à barricader ce couloir (la porte sera fermée par une épaisse barre de fer) dès que la force armée arrivera ; recueillant tout ce que nous trouvons dans les greniers, dans les caves, dans le jardin, nous barricadons solidement la porte de la chapelle (à laquelle la police croit que nous ne pouvons pas parvenir à cause des scellés !), nous barricadons aussi, au moyen de madriers et d’arcs-boutants, une autre porte du couvent, et derrière, une 4ème porte donnant sur le jardin, nous entassons une dizaine de grosses caisses de terre plantées de lauriers (cela fait un poids formidable) ; nous clouons les contrevents de toutes les fenêtres ; dans les deux escaliers qui conduisent aux cellules, nous accumulons les meubles (nous les empilons les uns sur les autres), nous mettons des matelas, le tout lié à la rampe par des fils de fer, afin que la police, après avoir pénétré dans le rez-de-chaussée, éprouve les plus grandes difficultés à arriver jusqu’aux cellules dans lesquelles nous nous barricaderons avec les pères, pour la forcer à nous en arracher un à un, afin de rendre cette exécution aussi odieuse que possible ; pendant ce temps, la cloche du couvent sonnera à toute volée pour ameuter le quartier ; 3 pères s’enfermeront dans la chapelle dans laquelle on n’aura pas l’idée de les chercher, en sorte que l’expulsion sera à recommencer. Nous ne nous faisons pas d’illusions sur le résultat final, nous savons très bien que les Pères, malgré nos efforts, seront expulsés, mais nous voulons donner aux agents de Combes autant de fil à retordre que possible, afin de soulever la population contre eux ; c’est le seul résultat que l’on puisse espérer atteindre dans les tristes circonstances actuelles. À partir de 3h ½, les amis des pères arrivent de plus en plus nombreux ; vers 4 heures, nous sommes une cinquantaine ; c’est plus qu’il n’en faut pour bien résister ; mais 4 heures, 4h ½, 5 heures, 6 heures arrivent… et la police ne se montre pas ; ce ne sera pas pour aujourd’hui ; en entendant les coups de marteau et tout le bruit de cette nuit, les agents de Combes qui stationnaient sur la place Saint-Laud ont compris que nous organisions la résistance, et ils ont reculé ; premier résultat d’une organisation courageuse ! Ce sera sans doute pour une des prochaines nuits ; mais, à cause de mon examen, je ne pourrai malheureusement pas continuer à passer des nuits comme celle-ci. Mais j’ai chargé quelqu’un de venir m’avertir dès que la police se présentera et j’entrerai dans le couvent par une maison voisine dont le propriétaire s’est entendu avec les Pères pour livrer passage à leurs amis ; après tout le mal que je me suis donné pour organiser la défense, je veux assister les Pères au moment de l’expulsion. Pourvu qu’elle n’ait pas lieu après mon départ ! Je rentre à la maison vers 7 heures, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête du Mont-Carmel, je dors pendant une petite heure, puis je me remets au travail, pour l’examen. Dans l’après-midi je reviens un moment chez les Pères, rien de nouveau. Nous arrêtons notre plan de voyage : je pars samedi avec Papa pour Caen ; après mes deux examens, mercredi nous partons pour Paris où nous passerons 2 ou 3 jours, et nous en repartirons pour commencer une tournée dans l’Est : notre principal arrêt sera à Verdun chez l’oncle Xavier ; nous comptons même aller à Metz, et peut-être à Strasbourg. Nous rentrerons à Angers vers le 5 août ; après deux ou 3 jours de repos et de préparatifs, j’irai rejoindre Maman à Sainte-Croix chez Marie-Thérèse où elle sera installée depuis une quinzaine déjà. Nous irons ensemble au pèlerinage national à Lourdes vers le 20 août, et nous arriverons en Roussillon vers le 25 août ; nous y resterons jusqu’en octobre, partageant notre temps entre Ille et Vinça ; enfin, nous irons peut-être finir nos vacances à Biarritz où Maman prendrait les bains salins de Briscous. Voilà notre plan de vacances, Dieu veuille qu’il se réalisé sans accrocs. À 5h le soir, je vais chez les Capucins : rien de nouveau ; j’y retournerai demain matin.
Angers, vendredi 17 juillet 1903
Le matin à 5h ½, je vais chez les Capucins ; quelques messieurs y ont passé la nuit en prévision d’une attaque ; j’y reste un moment, puis voyant qu’elle n’est pas à craindre pour aujourd’hui, je me retire. Je travaille à peu près toute la journée ; je m’interromps seulement dans l’après-midi pour aller me faire couper les cheveux. Je me décide à ne partir que dimanche, cela me fera gagner un peu de temps pour travailler.
Angers, samedi 18 juillet 1903
Ce matin, je ne retourne pas chez les Capucins, car je suis sûr d’être averti dès que la police arrivera devant le couvent, à quelque heure que ce soit. Je travaille toute la matinée, et je ne m’interromps, l’après-midi, que pour aller me confesser à Saint-Jacques. Le pape est toujours à la mort, mais il ne meurt pas ; malgré son extrême faiblesse, sa lucidité d’esprit est parfaite, et, à force de soins, ses médecins espèrent lui assurer encore quelques jours de vie. On fait au Vatican de grands préparatifs en vue du conclave ; quant au cardinal qui remplacera Léon XIII, il est bien difficile de le désigner ; on parle du cardinal Gotti (je le désire, car il est très ferme), du cardinal Vannutelli, et aussi (mais à tort) du cardinal Rampolla ; quelques-uns pensent aussi au vieux cardinal di Oreglia ; le Saint-Siège décidera.
Caen, dimanche 19 juillet 1903
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je quitte Angers par le train de 10h22 ; je voyage avec plusieurs étudiants, et j’arrive à Caen à 5h. je descends à l’Hôtel Maderne, n’ayant pas été satisfait, il y a quinze jours, de l’Hôtel de la Place royale. Je vais déposer ma carte chez les professeurs qui m’interrogeront demain : MM. Danjou, Guillouard et Astoul ; après dîner, je travaille un moment avec Hervé-Bazin et Delahaye, qui sont à l’Hôtel de la Place royale, et je me couche.
Semaine du 21 au 26 juillet 1903
Caen, lundi 20 juillet 1903
Je me lève à 5 heures, et je vais à la messe de 6h à Saint-Pierre où je fais la sainte communion. À 8 heures, je vais à la Faculté ; dans mon bureau, nous ne sommes que trois : un nommé Adde, Hervé-Bazin et moi. M. Danjou m’interroge sur le droit commercial ; je débute fort mal dans mon examen ; en droit commercial, je me trouble, et je ne sais rien répondre de bien ; je me relève fort heureusement, pour les deux questions de droit civil ; la première m’est posée par M. Guillouard : « Du rapport ; quand doit-il être fait en nature ; quand en moins-prenant » ; la seconde, de M. Astoul, est celle-ci : « Est-il nécessaire, en communauté légale, pour qu’un immeuble soit propre à un époux, qu’il l’ait eu en propriété avant le mariage ? ». Je réponds fort bien à ces deux questions. À la proclamation, j’ai : une rouge, une blanche et une rouge-noire ; cette dernière est, évidemment, pour le droit commercial, je m’y attendais ; quant au droit civil, je pensais avoir deux blanches-rouges ou une blanche et une blanche-rouge ; sans doute, pour me donner une blanche, ils ont abaissé d’un cran l’une des deux notes, et élevé l’autre d’autant. Je suis reçu, c’est l’essentiel (nous le sommes tous en 3ème année d’ailleurs), mais je regrette d’avoir séché en droit commercial, car c’était certainement de tout l’examen la partie que j’avais le plus travaillée. On donne aujourd’hui de très mauvaises nouvelles du papa ; il paraît être au bout de sa longue résistance. À 5h, Papa arrive, il est parti ce matin d’Angers ; moi, je travaille toute l’après-midi mon examen de demain. Le soir au moment où nous sortons de table, nous trouvons tous les étudiants d’Angers qui nous attendent à la porte de l’hôtel et qui nous invitent Papa et moi à déjeuner demain à leur hôtel ; Papa, à cause de son excursion demain à Trouville et au Havre, ne peut pas accepter, mais j’accepte.
Caen, mardi 21 juillet 1903
Je me lève à 5 heures, et la première chose que j’apprends en descendant de ma chambre, c’est la mort du pape survenue hier soir à 4h04 ; il paraît que la nouvelle a été répandue dès hier soir ; c’est une bien grande figure qui disparaît ! Certes, ce n’est pas le moment de porter un jugement sur Léon XIII ; mais ce qu’on peut dire c’est que, quelque opinion que l’on ait sur sa politique à l’égard de notre gouvernement persécuteur, il a toujours voulu le bien ; son attitude conciliatrice lui a réussi dans bien des cas ; dans d’autres, elle a échoué, en France par exemple ; mais aucun pape n’avait porté plus haut le prestige de la papauté en des temps aussi difficiles ! Je vais à la messe de 6 heures où je fais la sainte communion ; Papa part à 8h pour Trouville et Le Havre. Je passe la dernière partie de mon examen, de 8h à 10 heures. M. Alix m’interroge en législation financière sur « Les crédits additionnels », je lui réponds bien. M. Cabouat, en droit international privé, m’interroge sur les « Annexions de territoire et leurs effets sur les habitants, domiciliés et originaires du pays annexé » ; je lui réponds très bien ; enfin M. Biville m’interroge, en procédure civile, sur « La procédure des référés », chose spéciale qui n’est pas dans le cours de M. Courtois, aussi je réponds tant bien que mal. À la proclamation, nous sommes tous reçus comme hier (Roussier qui passe aujourd’hui se première partie est reçu aussi), j’ai une blanche, une blanche-rouge et une rouge ; la première est évidemment pour le droit international, la seconde pour la législation financière et la 3ème pour la procédure. Mon examen est réellement bon aujourd’hui. Pour l’ensemble des 6 notes, j’ai donc : deux blanches ; une blanche-rouge ; deux rouges ; une rouge-noire ; chose bizarre, c’est pour la partie que j’avais le plus travaillée, le droit commercial, que j’ai le plus mal répondu, et c’est pour la partie que j’avais le plus négligée, le droit international, que j’ai fait la meilleure réponse ! Du reste, ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. Me voilà donc licencié en droit, et en vacances, double plaisir ; je télégraphie à Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse. L’après-midi, je vais accompagner plusieurs de mes camarades d’Angers qui repartent à 11h40, puis je vais écouter passer des examens de seconde année à la Faculté, pour passer mon temps. Ensuite, j’écris mon journal et plusieurs lettres. Je lis les journaux qui sont remplis des nouvelles de Rome et d’articles sur Léon XIII ; ils ne donnent presque aucune nouvelle en-dehors de cela. La Libre Parole publie en 3 pages une histoire complète de la vie du pape ; en débutant, l’auteur (M. Boyer d’Agen) se reporte par la pensée à 1810… un siècle en arrière !!! Au moment où Napoléon était au faîte de sa puissance ; c’est à ce moment que vient au monde le grand pape qui est mort avant-hier, quelle vie et quelle carrière ! Je garde l’article car il en vaut la peine.
Caen, mercredi 22 juillet 1903
Papa et moi nous allons au pèlerinage d’action de grâce à La Délivrande où nous faisons la sainte communion ; de là, nous allons à Luc-sur-Mer où nous déjeunons, puis à Saint-Aubin ; au retour, à 3h49, je fais visiter la ville à Papa ; j’apprends que Roussier a été reçu ; donc, superbe succès en 3ème année !
Paris, jeudi 23 juillet 1903
Nous partons de Caen par l’express de 8h21, et nous sommes à Paris à 1 heure ; nous descendons à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou ; dans l’après-midi, nous allons chez Tata Mimi rue de Monceau, où nous dînons le soir avec une religieuse sécularisée tante de Margot, Mme d’Auberjon qui est obligée de s’habiller comme tout le monde, de changer de nom et de changer très souvent de quartier car elle est traquée comme une bête fauve par la police de Combes ! Et vive la liberté quand même !
Paris, vendredi 24 juillet 1903
Dans la matinée nous faisons diverses commissions ; nous allons à Notre-Dame voir les préparatifs du service funèbre qui sera célébré mardi pour Léon XIII, ils sont presque achevés, nous y reviendrons dimanche ou lundi pour les voir achevés. Nous allons déjeuner chez les Civelli où il y a aussi l’oncle Xavier qui arrive du Roussillon et qui est à Paris jusqu’à demain soir ; l’après-midi, au moment où nous attendions l’oncle Xavier au Palais Royal où il nous avait donné rendez-vous, nous rencontrons l’oncle Hector, nous nous promenons avec lui jusqu’à l’arrivée de l’oncle Xavier ; il nous annonce les fiançailles de sa nièce, ma cousine Jeanne de Pontich, fille de l’oncle Henri, avec un jeune médecin le docteur Mathieu. Nous faisons plusieurs visites chez Tante Cornet de Bosch qui est ici chez son fils Joseph, chez ma tante de Roig, chez son fils M. Charles de Roig, nous ne rencontrons personne. Nous dînons chez les Civelli.
Paris, samedi 25 juillet 1903
Le matin, je vais avec papa aux bureaux des Compagnies de Chemins de fer, rue Sainte-Anne, et nous demandons deux carnets pour notre voyage dans l’Est dont nous traçons nous-mêmes l’itinéraire : il est tout entier sur le réseau de l’Est, et passe par Reims, Verdun (d’où nous irons à Metz), Nancy (d’où nous irons à Strasbourg), Epinal, Gérardmer, Plombières et Troyes ; nous serons, sans doute, de retour à Paris le 8 août ; mais nous n’y ferons pas d’arrêt sérieux, nous repartirons tout de suite pour Angers. Nous déjeunons à l’hôtel et nous allons passer une partie de l’après-midi à Saint-Germain où je visite avec un vif plaisir le château et ses si intéressantes collections préhistoriques et historiques, et le magnifique parc. Le soir, nous dînons chez les Civelli avec l’oncle Xavier et un jeune ménage italien, le comte et la comtesse Palucco, qui sont très aimables ; l’oncle Xavier repart à 10 heures pour Verdun où nous le retrouverons mardi.
Paris, dimanche 26 juillet 1903
Nous allons le matin à la messe à la Madeleine ; après déjeuner, nous allons à Enghien par la Gare du Nord ; c’est une gentille petite station mais elle est envahie par les Parisiens ; le lac, le petit casino et les villas qui l’entourent ont l’air d’un décor d’opérette. Nous rentrons à Paris vers 5h ½.
Semaine du 27 au 31 juillet 1903
Epernay, lundi 27 juillet 1903
Ce matin, à Paris, nous sommes montés à la basilique du vœu national de Montmartre et nous y avons fait la sainte communion ; ensuite nous sommes allés à Notre-Dame voire la décoration pour le service funèbre pour Léon XIII, elle est grandiose ; le catafalque surmonté d’un superbe baldaquin est monumental. Nous déjeunons chez les Civelli, puis nous leurs faisons nos adieux et, après avoir fait nos malles, nous prenons à 5h20 le train à la Gare de l’Est ; nous sommes à Epernay vers 7h ½ ; le soir, nous nous promenons un peu dans cette petite ville qui n’a rien d’intéressant ; nous passons la nuit à l’Hôtel de l’Europe.
Verdun, mardi 28 juillet 1903
Nous avons quitté Epernay par le train de 8h40 et nous sommes arrivés à Reims trois quarts d’heure plus tard ; malgré la pluie qui n’a pas cessé, nous avons vu à peu près tout ce qu’il y a à voir dans cette ville : avant déjeuner, nous visitons en détail la merveilleuse cathédrale, merveille de l’art gothique et son trésor si précieux à cause des souvenirs qui s’y rattachent, puis la vieille et curieuse église Saint-Rémy ; après déjeuner, nous visitons l’Archevêché où on remarque surtout la belle salle, ornée de portraits d’une foule de rois, où les rois de France recevaient après leur sacre ; puisse-t-elle servir bientôt, pour le plus grand bien de la France ! Nous visitons aussi le Musée qui est dans l’Hôtel de ville ; dans la galerie de peinture, on remarque plusieurs Corot. Nous repartons de Reims à 3h12 et arrivons à Verdun à 6h ½, après avoir traversé des pays pleins de souvenirs historiques : Sainte-Menehould, Valmy, le camp de Chalons etc. À Verdun, l’oncle Xavier nous attendait à la gare et lui, Tata Mimi, Madeleine et Maurice nous font le plus aimable accueil.
Verdun, mercredi 29 juillet 1903
Toute la matinée, il fait un temps déplorable ; cependant, nous nous promenons un peu dans les rues montantes et étroites de cette petite ville. Verdun est une véritable forteresse, un vrai camp retranché : à tous les coins de rue, on croise des soldats ou des officiers de toutes armes. À 10h ½, nous assistons à la cathédrale au service pour le papa ; l’édifice est un mélange bizarre de gothique et de Louis XV. L’après-midi, accompagnés de l’oncle Xavier et d’un officier de l’intendance, nous visitons les immenses galeries souterraines creusées sous la citadelle, il y en a ainsi 9 kilomètres ! Le tout est éclairé à la lumière électrique ; une grande partie est réservée à l’artillerie ; nous ne visitons que la partie réservée aux subsistances, il y a là des approvisionnements énormes en blé, en vin et en conserves de toutes sortes, il y a, de plus, 3 moulins ; ce qui fait qu’on pourrait, en cas de mobilisation, faire 108.000 pains de guerre par jour avec le secours des moulins de la ville qui seraient réquisitionnés ; toutes ces provisions à plus de 15 mètres sous terre, dans des galeries voûtées, sont à l’abri d’un bombardement pour le cas où les Allemands voudraient recommencer ce qu’ils firent en 1870. Pour l’hypothèse d’un bombardement, on a construit aussi des galeries souterraines qui serviraient de dortoir à la garnison et à la population ; les lits sont déjà disposés ; c’est une organisation merveilleuse et on peut espérer que Verdun résisterait à un siège jusqu’au bout ; d’ailleurs, il est probable que les forts qui dominent la ville dans toutes les directions empêcheraient l’ennemi de l’assiéger. Le soir, l’oncle Xavier va se coucher de bonne heure parce qu’il doit partir à 2h du matin pour assister à une manœuvre de brigade qui a lieu dans les environs.
Verdun, jeudi 30 juillet 1903
Nous partons à 9h46 pour Metz où nous arrivons à 11h10 (heure allemande) ; nous ne changeons pas de train à la frontière, mais à partir d’Amanvilliers, ce sont des employés allemands qui conduisent le train. Le trajet est plein de pénibles souvenirs, la ligne traverse le champ de bataille de Saint-Privat jalonné de tombes. À Metz, nous nous promenons beaucoup dans les rues qui ont toutes l’aspect de celles d’une ville française ; partout, on entend parler français, sauf, bien entendu, les soldats que l’on croise à chaque instant et les officiers élégants et à l’air arrogant ; les enseignes des magasins sont dans les deux langues par ordre de la police qui ne veut pas tolérer d’enseignes purement françaises, par contre beaucoup de magasins appartenant à des immigrés ont des enseignes purement allemandes ; nous admirons la superbe cathédrale gothique et son nouveau portail ; nous allons en voiture au cimetière de l’île Chambière prier sur la tombe des officiers et des soldats français morts pour la défense de la ville : pèlerinage à la fois triste et consolant ; l’impression que nous laisse notre excursion à Metz est que nous venons de voir une ville essentiellement française mais où l’élément indigène français se trouve et se trouvera de plus en plus absorbé par le flot montant de l’immigration allemande favorisée par la grande faute que firent les Alsaciens-Lorrains qui vinrent s’établir en France après la séparation ; ils auraient mieux fait de rester dans le pays, d’occuper les places, de façon à résister sur place à l’influence germanique, au lieu de favoriser, en partant, l’immigration allemande et la germanisation du pays. Nous rentrons à Verdun à 9h47 heure française.
Verdun, vendredi 31 juillet 1903
Il pleut presque toute la journée ; dans l’après-midi, nous allons, Papa, l’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine et moi faire une jolie promenade en voiture autour de Verdun ; nous traversons de jolis bois ; nous passons devant 7 ou 8 forts et devant au moins autant de batteries détachées, le tout armé de canons du dernier modèle ; il y a 17 forts, sans compter les batteries annexes, autour de Verdun ; il ne serait donc pas facile de bloquer cette place ! Au retour, je m’arrête au quartier du 3ème hussards que Maurice me fait visiter, et nous rentrons ensemble.
Août 1903
Semaine du 1er au 2 août 1903
Verdun, samedi 1er août 1903
Nous avons passé toute la journée en excursion, heureusement avec le beau temps, enfin ! Partis l’oncle Xavier, Papa et moi par le train de 8h17, nous descendons à Aubréville d’où une voiture nous conduit à Varennes, là, nous visitons la maison à Louis XVI et sa famille passèrent la nuit du 21 au 22 juin 1791 ; nous voyons la tour où s’appuyait la voûte qui empêcha sa berline d’avancer, le maire, M. Evrard, très aimable, nous montre les procès-verbaux originaux de l’époque qui constatent ces événements etc. ; très intéressante visite ; la maison de Sauce où la famille royale passa la nuit qui précéda son retour à Paris vient d’être achetée par M. Evrard qui va y installer un petit musée de portraits, de gravures et de documents se rapportant à ces tristes événements. Après avoir déjeuné à l’Hôtel du Grand monarque, le même où se tenaient les hussards que M. de Bouillé avait postés à Varennes, nous prenons une voiture qui, à travers la splendide forêt de l’Argonne, nous mène à des villages aux noms historiques : la Harazée, la Chalade où se trouve une magnifique église gothique, les Islettes, Clermont-en-Argonne où nous reprenons le train pour Verdun ; nous sommes de retour à 7h du soir. Après dîner, je vais avec Tata Mimi et Madeleine voir passer la retraite en musique. L’excursion d’aujourd’hui nous a beaucoup intéressés.
Verdun, dimanche 2 août 1903
Je vais à la grand’messe à la cathédrale ; ensuite, je me promène avec Papa. L’après-midi, je vais au quartier de Bévaux voir Maurice qui n’a pas pu venir parce qu’il est de semaine. Après dîner, nous allons tous à la musique.
Semaine du 3 au 9 août 1903
Nancy, lundi 3 août 1903
Nous avons quitté Verdun ce matin à 9h46 après avoir fait nos adieux à Tata Mimi et à Madeleine que nous reverrons sans doute à Lourdes pendant le pèlerinage national et à l’oncle Xavier que nous reverrons peut-être en octobre en Roussillon. Le temps est affreux ; nous déjeunons à la gare de Conflans et arrivons à Nancy à 1h10 ; nous descendons à l’Hôtel de l’Europe et, vite, nous nous mettons à visiter cette belle ville malgré le mauvais temps ; nous admirons la splendide place Stanislas, le Palais du gouvernement militaire, auquel le roi de Pologne a donné si bien son empreinte, la cathédrale, le palais des ducs de Lorraine et son musée, la chapelle contenant 79 tombeaux de ducs ou de duchesses de Lorraine, propriété de l’empereur d’Autriche, et que Combes voulait fermer (il a dû le rouvrir sur la réclamation de l’Autriche) etc., en un mot, nous employons bien notre journée.
Strasbourg, mardi 4 août 1903
Le matin, jusqu’au moment du départ, nous nous promenons encore dans Nancy ; nous déjeunons à 10h ½ et partons à 11h25 pour Strasbourg où nous arrivons à 5h50 (heure allemande) ; c’est avec un vif serrement de cœur que nous franchissons pour la seconde fois la nouvelle frontière, et que nous parcourons à toute vapeur ces belles plaines t ces jolies montagnes qui étaient françaises il y a 33 ans et que foule de son pied brutal le reître prussien. Strasbourg nous apparaît de suite comme une fort belle ville, très animée ; jusqu’à notre dîner, et le soir, nous nous promenons un peu ; nous sommes descendus à l’Hôtel de l’Europe ; nous allons prendre la bière dans un café du Broglie. Ici, sur 15 enseignes, il y en a à peine une en français ; c’est que toute la population comprend l’allemand dont la langue du pays, l’alsacien, se rapproche beaucoup ; dans les rues, on entend très peu parler français. Vers 7 heures, nous apprenons l’élection du nouveau pape Pie X ; c’est le cardinal Joseph Sarto, patriarche de Venise, qui a été élu ce matin après 6 tours de scrutins et au quatrième jour du conclave ; que Dieu le conserve longtemps et qu’il soit un second Pie IX ! Nous apprenons cette grande nouvelle envoyant à la vitrine d’une librairie voisine de la cathédrale le portrait du cardinal Sarto et le nom choisi par l’élu du conclave ; en ville, on voit flotter plusieurs drapeaux pontificaux (jaunes et blancs).
Strasbourg, mercredi 5 août 1903
Le matin, nous visitons la splendide cathédrale ou Munster dont la façade si élancée, presque à jour, produit une impression si profonde ; l’intérieur du vieil édifice est surtout remarquable par ses belles et vastes proportions. Nous visitons l’église protestante Saint-Thomas où se trouve le mausolée monumental du maréchal de Saxe et plusieurs autres moins grandioses ; dans une sacristie de cette église, nous voyons deux momies fort bien conservées : celle du duc de Nassau tué pendant la guerre de Trente Ans et celle de sa fille. Ensuite, nous prenons sur la place de Kléber un tram électrique qui nous mène à Kehl ; je franchis avec émotion le Rhin, ce fleuve si beau, qui a fait couler tant de sang pour sa possession, comme on dit dans le Wacht am Rheim, et qui ne coule plus sur des rives françaises depuis 1871. À Kehl, dans le grand’duché de Bade, nous nous disons sans arrière-pensée que nous foulons une terre allemande ; nous rentrons à Strasbourg vers 1 heure pour déjeuner. L’après-midi, nous nous promenons dans les nouveaux quartiers allemands au-delà du Broglie ; nous voyons l’Université, le Palais de la représentation, la poste, la bibliothèque, l’église protestante de la garnison, le Palais impérial, tous monuments absolument neufs dont l’ensemble est d’un effet grandiose ; on voit bien là que les Germains ont voulu affirmer leur conquête par des monuments durables : « eregi monumentom ore perennius ». Plus tard, nous allons, par de grandes avenues, bâties de beaux immeubles, au splendide parc de l’Orangerie où nous nous promenons près d’une heure. Après dîner, nous prenons un bock sur le Broglie.
Strasbourg, jeudi 6 août 1903
Nous partons le matin par le train de 7h48 pour Sainte-Odile, le célèbre pèlerinage alsacien ; à partir de Oberenheim, nous quittons le chemin de fer et faisons en voiture la montée de 2h ½ dans de superbes montagnes ; je cause avec le cocher (un jeune homme de 18 ans environ), je lui demande notamment si dans son village d’Obernai la population est pour l’Allemagne ou pour la France, il me répond avec énergie, et comme étonné d’une pareille question : « für Frankreich », car il ne parle ni ne comprend un seul mot de français ; cette réponse me fait grand plaisir. Nous arrivons à Sainte-Odile vers 11h ½, nous visitons les chapelles, la châsse de la sainte, nous déjeunons fort bien dans le restaurant tenu par les sœurs (qu’on ne chasse pas, ici) et nous admirons le magnifique panorama qu’on a sur la plaine d’Alsace ; les pèlerins et les touristes sont, du reste, fort nombreux (une centaine environ, dont la plupart français ou alsaciens, très peu d’Allemands) ; au retour, nous offrons une place dans notre voiture à un jeune ecclésiastique, l’abbé Vitory, organiste de la cathédrale de Strasbourg, avec qui nous causons beaucoup de la situation de l’Alsace ; il ne nous cache pas, malgré ses vives sympathies pour la France, que la germanisation fait des progrès en Alsace, et il nous dit cette phrase navrante : « Le gouvernement français a fait plus avancer la germanisation de notre pays depuis deux ans par sa persécution religieuse que n’avaient pu le faire les Allemands en trente ans » ; et ce n’est pas la première fois que j’entends dire cela ! En chemin de fer, nous voyageons avec d’autres ecclésiastiques qui nous disent combien ils aiment la France, et combien la séparation leur coûte ; ils nous citent l’exemple d’un Alsacien, ancien soldat français, qui s’est fait enterrer dans son uniforme. Mais ils nous confirment une chose dont nous nous étions doutés à Strasbourg, c’est que dans cette ville, les immigrés allemands sont plus nombreux que les indigènes ; beaucoup de ceux-ci étant partis après la guerre, ont été remplacés par des Allemands ; c’est ce qui donne à Strasbourg cet aspect si allemand. Le soir, nous retournons à la belle promenade de l’Orangerie où joue la musique des pompiers ; elle joue ce soir notre marche militaire de Sambre et Meuse que les Allemands interdisaient depuis 1870 et qu’ils tolèrent depuis quelques semaines seulement, parce que c’était la marche favorite de nos troupes pendant la guerre ; elle est couverte d’applaudissements frénétiques ; cela me console un peu des tristes constatations de cette après-midi.
Gérardmer (Vosges), vendredi 7 août 1903
Le matin à Strasbourg, nous visitons le Palais de l’Empereur, tout neuf, et quelques vieux quartiers que nous n’avions pas encore vus, puis je retourne à Kehl d’où j’expédie quelques cartes postales ; à midi ½ (midi du méridien de Strasbourg), je vois et j’entends sonner la fameuse horloge de la cathédrale ; c’est très curieux, mais je croyais les personnages plus grands qu’ils ne sont. Vers 1 heure, avec l’abbé Vitory qui nous avait donné rendez-vous, nous assistons place Kléber au spectacle, bien triste pour nous, de la parade ; je trouve que la marche que joue la musique prussienne ne vaut pas nos marches militaires si entrainantes ; le matin, nous avions déjà vu défiler deux compagnies d’infanterie et leurs fifres nous avaient surpris, ils ne valent pas nos clairons. Nous quittons Strasbourg par le train de 2h46, regrettant de ne pouvoir séjourner plus longtemps dans cette belle et intéressante ville ; et, après avoir visité Lunéville entre deux trains (le château transformé en caserne et le parc sont les seules choses intéressantes), nous arrivons à Gérardmer à 10h du soir ; pas de place à l’Hôtel de la poste ; nous sommes obligés de nous contenter de l’Hôtel des Vosges qui n’est pas fameux.
Gérardmer, samedi 8 août 1903
Nous partons avant 9h du matin dans un grand break pour le col de la Schlucht et nous suivons une des plus jolies routes que je connaisse, à travers les forêts de sapins qui dominent 3 jolis lacs ; nous arrivons à ce col, qui forme la nouvelle frontière, à midi, et nous déjeunons fort bien et en musique dans un hôtel excellent situé à l’extrême frontière (par la fenêtre, tout le temps du déjeuner nous voyons le poteau frontière avec l’horrible aigle prussienne, à quelques mètres) ; après déjeuner, nous prenons notre café dans un café qui est de l’autre côté de la frontière, sur territoire allemand, puis nous grimpons l’Altenburg (à 1350m environ ; le col de la Schlucht est à 1150m d’altitude) ; de là, nous avons une très belle vue sur la belle vallée alsacienne de Munster ; nous sommes de retour à Gérardmer avant 5h ; nous nous promenons un peu et, à la poste, je rencontre une dame d’Alger, Madame Maifrein, dont nous avons fait la connaissance l’année dernière à Cauterets (il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas)[54] ; après dîner, avec papa, je vais lui faire une visite à son hôtel, puis j’écris mon journal et je me couche.
Plombières, dimanche 9 août 1903
Après la messe, nous quittons Gérardmer ; nous visitons Epinal (ville assez insignifiante) entre deux trains, et nous arrivons à 2h à Plombières ; malgré la pluie, nous visitons cette station élégante mais resserrée ; après dîner, nous allons au salut à l’église, puis au casino ; nous rencontrons un étudiant d’Angers, Camille Brard, et Mme et Mlle Graindorge dont nous avons fait la connaissance hier à la Schlucht.
Semaine du 10 au 16 août 1903
Paris, lundi 10 août 1903
Nous quittons Plombières à 7h24 du matin et, après un arrêt à Chaumont (nous regrettons de n’avoir pas le temps de visiter Troyes), nous arrivons à Paris à 5h du soir par le rapide de Bâle ; nous comptions aller dîner chez Tata Mimi, mais en arrivant à l’Hôtel du Prince de Galles, nous trouvons une dépêche de Maman nous disant de ne pas y aller parce qu’il y a la fièvre typhoïde dans la maison ; nous dînons au restaurant Lecoeur et, après dîner, nous nous promenons dans de vilains quartiers (du côté du Marais), ce qui nous fait manquer la visite de Tata Mimi et de Xavier à l’hôtel.
Paris, mardi 11 août 1903
Le matin, en l’honneur de la fête de Sainte Philomène, nous allons à la messe à l’église Saint-Gervais ; dans le métropolitain, nous apprenons l’affreuse catastrophe qui s’est produite hier soir vers 8 heures entre les stations Belleville et des Couronnes de la ligne métropolitaine des boulevards extérieurs : un train a pris feu, et beaucoup de personnes sont mortes brûlées ou asphyxiées ; au premier moment, on ne connaît pas le nombre des victimes, car les pompiers ne peuvent pas descendre dans le souterrain à cause de l’énorme chaleur ; vers 10 heures, les journaux annoncent que les derniers cadavres ont été retirés ce matin à 7h, il y en a 84 ! Cette catastrophe fait le pendant de celle du bazar de la Charité, seulement en 1897 c’était l’aristocratie qui était frappée, maintenant c’est le peuple, égalité dans la mort. Nous décidons de rester jusqu’à ce soir pour aller voir le théâtre de la catastrophe. Nous voyons Tata Mimi à 10h à l’hôtel. Nous la retrouvons à 2h, avenue Alexandre III où elle nous attendait au sortir de l’exposition de l’habitation au Grand Palais que nous avons visitée ; nous allons d’abord visiter la chapelle et le cloître de la rue Jean-Goujon élevés sur le lieu de la catastrophe du 4 mai 1897, et que je connaissais mal ; ensuite, nous allons ensemble boulevard de Ménilmontant ; un barrage d’agents et de gardes républicains empêche d’approcher des stations sinistrées, mais il y a encore une forte fumée sur le boulevard. Nous voyons bien vite que nous n’aurons pas le temps de partir ce soir. Alors, nous allons visiter le cimetière du Père-Lachaise, puis nous rentrons à l’hôtel, nous allons dîner chez Lecoeur. Après dîner, avec Tata Mimi et Xavier à qui nous avions donné rendez-vous, nous prenons des rafraichissements à la Taverne royale.
Angers, mercredi 12 août 1903
Nous partons de la Gare Saint-Lazare par le train de 9h38 du matin et nous arrivons à Angers à 2h12. Dans l’après-midi, j’emballe ma salle.
Angers, jeudi 13 août 1903
Le matin, je fais diverses commissions, je me fais couper les cheveux, etc. L’après-midi, j’emballe ma bicyclette et je vais prendre une douche et je fais diverses commissions.
Sainte-Croix (Dordogne), vendredi 14 août 1903
Je pars d’Angers par le train de 10h ½ ; à Saint-Pierre-des-Corps, je prends le rapide Paris-Bordeaux jusqu’à Angoulême où je prends le train de 4h42 pour Périgueux ; je descends à La Roche-Beaucourt où Marie-Thérèse et Maman m’attendent en omnibus ; nous arrivons vers 6h ½ à Sainte-Croix ; Max, qui est à Périgueux, arrive à 8h ½.
Sainte-Croix, samedi 15 août 1903
En l’honneur de l’Assomption, nous allons tous faire la sainte communion à 7 heures à la petite église qui est en face de la maison des Saint-Cyr ; nous assistons à la messe de 10h. L’après-midi, nous allons en omnibus à Mareuil-sur-Belle où nous voyons M. et Mme René de La Bardonnie et leurs enfants[55] ; le soir, M. le curé dîne avec nous ; après dîner, nous allons tous faire une assez longue promenade dans la campagne.

Sainte-Croix, dimanche 16 août 1903
J’assiste à la grand’messe à 10h ; l’après-midi, j’accompagne M. le curé qui va tirer quelques lapins ; nous en voyons deux, il en tire un et le rate. Ensuite, tous en voiture nous allons voir la marquise d’Ambelle que nous ne rencontrons pas, puis nous allons au château d’Aucors voir Mme du Pin de Saint-Cyr, tante de Max, que nous rencontrons ainsi que son fils l’abbé Raoul du Pin de Saint-Cyr ; nous rentrons par Mareuil ; le soir après dîner, longue promenade dans la campagne.
Semaine du 17 au 23 août 1903
Sainte-Croix, lundi 17 août 1903
Le matin, je vais encore fureter avec M. le curé ; nous ne trouvons rien. L’après-midi, en omnibus, nous allons voir la comtesse de Maillard, cousine de Max, au château de Lacombe ; nous revenons par Mareuil où nous voyons les De La Bardonnie. Le soir, longue promenade dans la campagne.
Lourdes, mercredi 19 août 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage ; après avoir passé la journée à lire l’ouvrage si intéressant de Drumont : De l’or, de la boue et du sang[56], j’ai quitté Sainte-Croix avec Maman, Marie-Thérèse et Max ; arrivés à Angoulême à 10h, nous en sommes repartis dès le lendemain matin à 5h53 après une courte nuit passée à l’Hôtel de la poste. Nous sommes arrivés à Lourdes le soir à 8h36. À Tarbes, où nous avons eu 3 heures à perdre, nous avons fait une visite à Madame d’Arexy, de Toulouse, et à son fils M. Henry d’Arexy[57], ami de Papa, qui est chef de gare de Tarbes. À Lourdes, nous descendons à l’Hôtel Heins, et, le soir même, nous voyons Tata Mimi et Xavier descends à l’Hôtel de la Chapelle.
Lourdes, jeudi 20 août 1903
Le matin, messe des brancardiers à la basilique, après laquelle je vais me faire inscrire comme brancardier. L’après-midi, on commence à travailler : Xavier, Max et moi sommes de la même équipe, celle de l’Hôpital des Sept-douleurs. À 1 heure, arrivent Tata Mimi et Madeleine ; elles descendent à l’Hôtel Soubirous.
Lourdes, vendredi 21 août 1903
Le matin, dès 2h ½, nous sommes à la gare et jusqu’à 9h, nous débarquons les malades des trains de pèlerinage. L’après-midi, nous sommes occupés aux Sept-douleurs, sous la direction de notre chef d’équipe le marquis de Scorraille[58], et à la procession du Saint-Sacrement. Dans la journée, je rencontre plusieurs personnes d’Angers ou du Roussillon. Le soir, je vais voir la superbe illumination de la basilique avec Xavier, Mimi et Madeleine.
Lourdes, samedi 22 août 1903
Je suis à l’hôpital à 6h et je n’ai un peu de liberté que lorsque les malades ont été transportés à la grotte. Le soir, superbe procession du Saint-Sacrement, enthousiasme délirant des 30.000 personnes réunies sur l’esplanade du Rosaire, plusieurs miracles.
Lourdes, dimanche 23 août 1903
Même programme de journée qu’hier. Pour la procession, cependant, comme le défroqué Charbonnel, qui a l’audace d’être ici en ce moment, avait annoncé du trouble, nous nous rangeons, environ 300 brancardiers (tous ceux qui ne sont pas de service) contre la rampe gauche de l’esplanade, sous les ordres du marquis de Laurent-Castelet[59], député, et du marquis de Latour-Landort[60], prêts à repousser toute attaque ; heureusement, nous n’avons pas à intervenir car la procession se passe dans le plus grand ordre et avec autant d’enthousiasme qu’hier.
Semaine du 24 au 31 août 1903
Lourdes, lundi 24 août 1903
Aujourd’hui, départ des malades ; nous sommes dans la cour de l’Hôpital à 4h ½ et nous aidons à embarquer les malades ; de temps en temps, je suis envoyé à la gare pour y accompagner un malade. Papa arrive à midi 6 bien en retard car il aurait dû arriver jeudi, mais une indisposition l’a retardé. Marie-Thérèse et Max partent à 1h pour Odars où M. Marc de La Bardonnie les a invités à passer quelques jours (nous étions invités aussi, mais nous n’avons pas pu accepter). Tata Mimi et Madeleine partent à 1h35 pour Bordeaux, Paris et Verdun. Après le départ du train blanc à 4h, je vais avec Xavier remettre mes bretelles, puis nous en profitons pour nous promener et cause ensemble.
Vinça, mercredi 26 août 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Le matin à Lourdes, je me promène avec Xavier qui part à 9h ½ pour Biarritz. À midi 45, Maman, Tata Mimi et moi nous partons pour Perpignan ; Papa montera le soir à Cauterets pour quelques jours ; nous faisons route jusqu’à Boussens avec la famille de Latour-Landort[61] ; nous arrivons à Perpignan à 10h du soir, nous couchons à l’Hôtel du Nord et nous repartons de Perpignan à 9h25 après quelques commissions ; nous arrivons à Vinça ce matin à 10h37 ; nous trouvons Bonne Maman en bonne santé. L’après-midi, je déballe mes affaires de cheval et ma bicyclette et je vais voir quelques personnes.
Vinça, jeudi 27 août 1903
Le matin, j’essaie au grand jardin et sur la promenade un cheval qu’on me propose pour les vacances ; il est beaucoup trop petit et trop jeune, j’en chercherai un autre. Je vais à Ille par le train de midi et j’en reviens par celui de 3 heures 9, pour charger un homme d’Ille de me chercher un cheval à louer pour les vacances, je vois quelques personnes à Ille. Au retour à Vinça, je vais voir une jument de selle qu’on me propose ; elle est un peu petite, mais très jolie (alezan doré), je l’essaierai demain matin. Nous avons à dîner Mère Céleste, ancienne supérieure des religieuses du Saint-Sacrement d’Ille, et sa nièce Mère Marie-Louise, qui est maintenant sécularisée ; nous tombons sur le dos de Combes-le-défroqué comme il convient.
Vinça, vendredi 28 août 1903
Le matin, nous allons à une messe que Bonne Maman fait dire pour le pauvre Bon papa dont c’était aujourd’hui la fête. Ensuite, j’essaie la jument qu’on ma proposée hier, j’en suis assez content, mais elle craint les éperons. Je me déciderai après un nouvel essai à 3h ; on nous annonce tout à coup que Mme Denise Batlle[62] vient de mourir subitement ; nous allons tout de suite chez elle où on nous confirme la triste nouvelle ; ce matin, nous lui avions parlé, elle avait assisté à la même messe que nous et y avait communié ; elle est morte en moins d’une heure d’une attaque que rien ne faisait prévoir ; la Providence a de ces coups ! Nous recevons une dépêche de Marie-Thérèse nous annonçant son arrivée pour demain 3 heures.
Vinça, samedi 29 août 1903
Le matin, je vais à Ille avec la même jument, elle va très bien et comme l’individu que j’avais chargé à Ille de me chercher un cheval n’en a pas trouvé, je vais la retenir. L’après-midi, je vais avec Tata Mimi attendre Marie-Thérèse à l’arrivée du train de 3h ½ par une chaleur torride. Je fais faire toilette complète à la jument « Belle » que j’ai louée : on la ferre à neuf, on lui coupe la queue, lui rase la crinière, etc. Après dîner, je vais prier un moment devant la dépouille mortelle de Madame Batlle ; elle n’est nullement décomposée malgré la vive chaleur d’aujourd’hui et semble dormir.
Vinça, dimanche 30 août 1903
Le matin, j’assiste aux obsèques de Madame Batlle : beaucoup de monde, pas de discours. L’après-midi, je me promène au jardin pendant que Maman, Marie-Thérèse, Tata Mimi et Bonne Maman font des visites.
Semaine du 31 août 1903
Lourdes, lundi 31 août 1903
Le matin, je ne puis pas faire ma promenade habituelle à cheval, car, à peine parti, je m’aperçois que la jument tracassée par les mouches qui la harcèlent à cause de la chaleur, ne veut pas obéir ; aussi, je rentre presque tout de suite. L’après-midi, nous allons tous nous promener en voiture à Estoher et Espira.
Septembre 1903
Semaine du 1er au 5 septembre 1903
Vinça, mardi 1er septembre 1903
Je monte à cheval à 6h ½ du matin pour éviter la chaleur et les mouches auxquelles la jument est très sensible ; je vais à Ille en passant par Boule et la Foun dal Boulès ; la jument va très bien ; l’après-midi, nous allons tous à Nossa.

Vinça, mercredi 2 septembre 1903
Le matin avant 7 heures, je vais, à cheval, à Finestret et je reviens par le chemin de la route de Prades. L’après-midi, malgré une chaleur torride, nous allons tous en voiture à Millas où nous voyons les Ferriol, puis à La Ferrière où nous voyons nos cousins de Barescut ; nous rentrons à Vinça vers 7 heures.
Vinça, jeudi 3 septembre 1903
Le matin, je vais à cheval à Prades où je vois mon cousin M. Emile Marie. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille où je fais deux commissions puis à Boule où je touche les fermages de Joseph Jacomy et de Xatard ; je vois, en même temps, la vigne de la Grande Fèche, qui est belle.
Vinça, vendredi 4 septembre 1903
Le matin, après la messe où je fais la sainte communion, je vais tuer quelques oiseaux au jardin, puis je vais me baigner à Nossa. L’après-midi, je reste dans la maison à cause de la chaleur accablante.
Vinça, samedi 5 septembre 1903
Le matin, je monte à cheval à 7h ; je déjeune à 10h ½ et je pars pour Perpignan par le train de midi. À Perpignan, je fais diverses commissions, puis je vais voir les Cornet, les Bonafos, les Lazerme ; je rencontre dans la rue tous les Llamby ; je retrouve aux Platanes Tante Hélène, Marthe et Thérèse[63] ; je rentre par le train de 8 heures.
Semaine du 7 au 12 septembre 1903
Palau-de-Cerdagne (Pyrénées-Orientales), lundi 7 septembre 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Après avoir assisté aux offices du dimanche, j’ai quitté Vinça hier soir par le train de 8h ¼ ; à Villefranche-de-Conflent, j’ai pris une place de coupé dans la diligence de Cerdagne, et, après avoir assez bien dormi, je suis arrivé à Osséja à 6h ½ du matin ; ce voyage en diligence, évocateur de temps disparus, m’a fait grand plaisir. Je suis allé à pied d’Osséja à Palau où m’attendait le curé, M. l’abbé Sarrète[64], qui m’a invité à venir le voir. Je vais faire une visite à Monseigneur de Carsalade du Pont qui est en villégiature dans une jolie villa à côté de Palau. Nous déjeunons à Puigcerdà, petite ville espagnole et, l’après-midi, malgré la pluie, nous allons en voiture à Angoustrine, où je photographie un Christ ancien fort curieux ; je trouve dans la même église un joli plat en cuivre très ancien représentant la chute originelle ; le curé me le vend. Nous rentrons à Palau à 7h du soir. Parmi les choses intéressantes vues aujourd’hui, il faut citer particulièrement la maison de la famille de Descallar, dont je descends par Bonne Maman, et qui, vendue, sert aujourd’hui de cercle commercial à Puigcerdà ; elle a encore très grand air.
Vinça, mercredi 9 septembre 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, après avoir servi la messe à l’abbé Sarrète, je passe la matinée avec lui à voir les choses intéressantes de Palau. L’après-midi, il y a vêpres après lesquelles je retourne voir Monseigneur et je vais à Puigcerdà où j’assiste à une procession. Je quitte palau à 7h ½, et je prends la diligence à Osséja à 9h ¼ ; je dors assez bien jusqu’à Villefranche où je suis arrivé ce matin à 5h après changement à Mont-Louis ; j’étais à Vinça avant 6 heures. J’apprends, en arrivant, que Papa arrivera ce soir ici et que nous ne partons que demain pour Ille. Dans l’après-midi, je me promène au jardin. Le soir nous apprenons qu’un accident de voiture est arrivé à Mlle Costenadal de Perpignan, à sa sœur Mme de Roig, qui est un peu notre cousine[65] et à Mme Catala, sur la route de Valmanya ; Bonne Maman va voir ces dames à l’hôtel où elles sont descendues. Papa arrive à 8h du soir.
Vinça, jeudi 10 septembre 1903
Le matin, de Vinça, je vais me promener à cheval à Espira ; l’après-midi, nous avons la visite de Joseph Cornet de Bosch, puis je pars pour Ille à cheval ; le reste de la famille arrive par le train de 7h. Le soir, nous commençons à nous installer.
Vinça, vendredi 11 septembre 1903
Le matin, je vais à cheval à Millas et je rentre par un chemin qui part de Neffiach et va rejoindre la route de Corbère à Ille. L’après-midi, Marie-Thérèse recevant une lettre de Max (qui a séjourné à Vinça) lui disant qu’il est assez enrhumé, est sur le point de partir pour Sainte-Croix, mais une dépêche de Max disant qu’il est guéri la fait rester.
Vinça, samedi 12 septembre 1903
Bonne Maman arrive à 10h de Vinça en voiture et nous allons tous déjeuner à La Ferrière chez les Barescut ; l’après-midi, je pars à cheval pour Caladroy, mais la pluie m’empêche d’y arriver et je ne puis pas dépasser Bélesta.
Vinça, dimanche 13 septembre 1903
Nous assistons à la grand’messe et aux vêpres. Nous apprenons que Maurice est admissible à Saumur (je voudrais bien qu’il fût reçu) et que l’oncle Xavier, à la suite d’une chute de bicyclette négligée, à un épanchement de synovie et a dû abandonner les grandes manœuvres pour rentrer se soigner à Verdun.
Semaine du 14 au 20 septembre 1903
Ille, lundi 14 septembre 1903
Je me promène à cheval dans la matinée du côté de Saint-Michel. Nous partons tous à midi pour Perpignan où nous attend une voiture qui nous mène à Trouillas ; au retour, nous nous arrêtons chez Mme de Llamby à Ponteilla ; nous faisons quelques commissions à Perpignan puis nous rentrons par le train de 7h3 ; nous faisons route avec le capitaine Michel de Llobet.
Ille, mardi 15 septembre 1903
Le matin, je vais me promener du côté de Saint-Martin, puis je vais attendre M. Charouleau à la gare ; je choisis les échantillons de mes vêtements d’hiver. L’après-midi à 2h ½, je pars à cheval pour Bélesta, j’espérais aller avec le curé à Caladroy, mais il est très enrhumé et ne peut pas sortir ; je suis forcé de remettre à un autre jour ma visite à Caladroy ; il me tarde pourtant bien d’y aller ! Depuis hier, retentit dans tous les journaux catholiques un long cri d’indignation contre la cérémonie sacrilège auquel le monstre à forme humaine qui a nom Combes s’est livré à Tréguier, en inaugurant, entouré de sa valetaille ministérielle et de ses apaches déguisés en Bretons, le monument de l’apostat Renan. C’est une injure directe à la religion de 38.000.000 de Français que ce monument élevé en plein pays breton en face de la cathédrale de Tréguier, à l’insulteur du Christ ; le Défroqué, pendant tout son trajet en Bretagne, a été sifflé comme il le méritait et il a pu par là juger des sentiments de la Bretagne à son égard ; du reste, il les soupçonnait si bien que pas une minute il n’a été en contact avec la population dont une forêt de baïonnettes le séparait ; mais si on n’a pas pu l’écharper, du moins l’a-t-on vigoureusement sifflé et conspué ! Dieu, peut-être, sera assez bon pour ne pas punir la France du sacrilège que viennent de commettre ceux qui se disent ses gouvernants ; prions pour qu’il en soit ainsi !
Ille, mercredi 16 septembre 1903
Le matin, je vais en promenade à cheval à Boule et à Rodès où j’espérais voir Joseph Cornet, mais il n’y est pas. L’après-midi, nous allions Tata Mimi, Maman et moi, partir pour Boule par le train de 3h, lorsqu’en voulant franchir le ruisseau qui est à l’extrémité du jardin de Baillot près de la gare, Tata Mimi tombe, se foule le pied et nous sommes forcés de rentrer à la maison ; l’accident de Tata Mimi lui impose plusieurs jours de repos. Vers 4h ½, je fais une promenade dans la campagne avec Maman.
Ille, jeudi 17 septembre 1903
Le matin, j’assiste à la messe que Papa et Maman font dire pour célébrer le vingt-deuxième anniversaire de leur mariage ; ensuite, je vais à cheval à Corbère où Pierre Pull, le métayer, me fait visiter les vignes où la récolte n’est pas merveilleuse. L’après-midi, Marie-Thérèse, qui part le samedi matin, offre le thé à quelques jeunes filles d’Ille, les demoiselles Batlle[66], Roca[67] et Truillès[68] ; en même temps, nous avons tous nos cousins de Barescut et M. le curé, on mange et on boit ferme, on chante un peu et M. de Barescut déclame ; on s’en va vers 6 heures ; et, le soir, nous assistons aux complies et aux goigs de Saint-Ferréol.
Ille, vendredi 18 septembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Vinça chercher de la consoude pour les estoupades de Tata Mimi qui souffre toujours de son pied ; j’apprends que M. le curé de Vinça s’est enfin décidé à donner sa démission que Monseigneur vient d’accepter et Monseigneur lui offre en meme temps que le camail de chanoine honoraire dans une lettre très élogieuse que le curé me fait lire ; cette bonne paroisse de Vinça va donc enfin avoir un curé un peu actif. L’après-midi, je vais à cheval au château de Caladroy en passant par Millas ; je suis reçu très aimablement par Madame Delebart[69] qui me présente à deux de ses gendres et à M. Delebart qui arrivait de Perpignan au moment même où j’allais quitter Caladroy. Je rentre à Ille à 7h ; je trouve toute la maison affolée de mon léger retard : les uns me cherchent d’un côté les autres d’un autre ; enfin, on finit par avertir tout le monde de mon heureuse arrivée et je puis raconter ma charmante promenade.
Ille, samedi 19 septembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Millas où je me promène pendant une heure aux environs du pont ; je suis de retour à Ille vers 11h ¼ ; Marie-Thérèse est partie par le premier train pour Périgueux où elle va retrouver son mari ; ils assisteront mardi à Agonac au mariage de leur cousine Mlle Marguerite de La Bardonnie avec M. Motas d’Estreux, enseigne de vaisseau, fils du général en retraite[70] que Bon Papa avait beaucoup connu quand il était colonel à Perpignan. L’après-midi, je me promène avec Maman. Tata Mimi ne va pas mieux, elle éprouve de plus en plus de difficultés pour marcher. Papa rentre à 8h de Perpignan où il a passé la journée ; il a vendu le vin de Bouleternère, qui n’est pas encore fait, au prix de 2 fr. 60 le degré à l’hectolitre, en sorte que si le vin pèse 11°, cela fera 28 fr. 60 l’hectolitre, ce qui est un excellent prix.
Ille, dimanche 20 septembre 1903
Je fais la sainte communion à la messe de sept heures à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe ; Bonne Maman arrive à 11h pour soigner le pied de Tata Mimi qui va aujourd’hui un peu mieux, elle lui met une bonne estoupade ; après vêpres, je vais me promener avec Papa dans la campagne ; le soir après dîner, M. le curé, le vicaire et l’abbé Pla viennent prendre le thé avec nous.
Semaine du 21 au 27 septembre 1903
Ille, lundi 21 septembre 1903
Je voulais ce matin retourner à Millas avec ma bécane, mais comme il pleut un peu, ce serait un voyage inutile ; l’après-midi, la bruine continuant, je ne peux pas monter à cheval ; je vais me promener un moment avec Papa.
Ille, mardi 22 septembre 1903
Il a plu très fort toute la nuit et une partie de la matinée ; donc, impossible de sortir ; vers 11h, je vais seulement mesurer la quantité de pluie tombée à la barrière du chemin de fer, je trouve 52mm, c’est beaucoup en une nuit, il n’en faudrait pas davantage pour les vignes ; heureusement le temps se coupe. L’après-midi, je vais à cheval à Boule où je me fais montrer par Antoine Bô, le fermier de Tata Mimi, les parties de sa maison pour lesquelles il a demandé des réparations à Tata Mimi ; je rentre par la route de Corbère. Dans l’après-midi, nous recevons un mot de Bonne Maman nous annonçant que Mme de Llobet, qui est en ce moment à Vinça, est au plus mal ; Maman ira la voir demain.
Ille, mercredi 23 septembre 1903
Le matin, je reviens me promener pendant plus d’une heure à bicyclette au-delà du pont de Millas sur la route de Caladroy. L’après-midi, je vais avec Papa à Corbère à pied ; nous allons voir les vignes qu’on vendange la semaine prochaine. À notre retour, Maman qui arrive de Vinça nous annonce la mort de Mme de Llobet[71], c’est une bien bonne et bien sainte dame qui s’en va ! M. le curé vient passer la soirée avec nous.

Ille, jeudi 24 septembre 1903
Le matin, je vais me promener à cheval à Boule où on vendange ; l’après-midi, avec papa, nous allons en voiture à Trouillas où on vendange à la vigne de la Font-Rouge qui est en augmentation sensible sur l’année dernière comme quantité ; au retour, nous nous arrêtons cinq minutes à Corbère où Papa s’entend définitivement avec le fermier Pull pour la vente du vin ; il accepte de vendre à la maison Carbonell, de Perpignan, au même prix qu’à oule, c’est-à-dire 2 fr. 60 le degré à l’hectolitre.
Ille, vendredi 25 septembre 1903
Le matin à 7h20, nous partons tous en voiture (même Tata Mimi qui a commencé à sortir hier) pour Vinça où nous assistons au service funèbre de Madame de Llobet ; le deuil est conduit par son fils aîné M. Charles de Llobet que Papa accompagne ; moi, j’accompagne M. de Massia ; Maman, Mlle de Llobet ; Bonne Maman, Mme du Lac[72] ; je retrouve Joseph Cornet et René de Chefdebien venus pour ce service ; après la cérémonie, le corps par en corbillard pour Perpignan où auront lieu les obsèques solennelles à Saint-Jean ; Papa y assistera et y représentera la famille. Nous restons à déjeuner à Vinça ; Bonne Maman invite aussi Joseph Cornet qui nous raconte que Pierre a renversé avant-hier avec son automobile un individu près de Terrats ; contrairement à ce que disaient les journaux, l’accident n’est pas grave. Nous rentrons à Ille en voiture. Je vais voir à Ille Mme Bartre qui m’a fait appeler pour me communiquer, dit-elle, un secret ; cela m’intrigue beaucoup : elle me dit qu’on lui a annoncé mon prochain (?) mariage avec Mlle Delebart, de Caladroy ; comme elle est au moins la 10ème personne à me dire cela depuis quinze jours, et que ce bruit court depuis le mois d’avril, je veux rechercher qui l’a mis en circulation ; ce qui est certain, c’est que l’idée ne serait pas mauvaise (si la jeune fille me plaît bien entendu), car cette famille a acquis dans l’industrie, le plus honnêtement du monde, une fortune colossale (les appréciations varient, on parle de 20 à 60 millions) ; de plus, elle est très bien-pensante et admirablement posée à Lille ; ce sera une chose à examiner !
Ille, samedi 26 septembre 1903
Papa part par le train de 6h pour Perpignan où il représentera la famille aux obsèques de Madame de Llobet à Saint-Jean. Dans la matinée, je vais me promener à cheval du côté de Neffiach et de Saint-Michel. À midi, j’accompagne à la gare Tata Mimi qui va à Perpignan ; à 8h du soir, je vais l’attendre à la gare ; elle arrive avec Papa. Papa et Tata Mimi nous font part (en grand secret) du bruit qu’on se communique à mots couverts à Perpignan : un complot bonapartiste serait sur le point d’éclater, favorisé par la haute finance juive enfin alarmée des progrès du socialisme qu’elle a tant contribué à faire monter au pouvoir ! Je ne suis certes pas suspect d’enthousiasme pour la cause impériale, car je suis convaincu que seule une restauration de la royauté légitime et traditionnelle peut assurer à la France un relèvement durable, tout le reste : empire, dictature, république plébiscitaire etc. n’a que la valeur d’expédients ; cependant, comme j’estime que rien ne peut être pire que le régime actuel, je serais très content pour la France d’un changement qui, à défaut d’ordre moral, sauvegarderait au moins l’ordre matériel ; et puisqu’il est désormais démontré que la Révolution est destinée à être sans cesse ballottée entre la dictature et la démagogie sans pouvoir jamais fonder un régime stable, j’estime qu’une restauration bonapartiste qui assainirait pour quelque temps le pouvoir serait un grand bienfait. Mieux vaut encore la dictature que la démagogie ; en attendant le seul régime sauveur et restaurateur : la royauté.
Ille, dimanche 27 septembre 1903
Je vais à la grand’messe ; l’après-midi, à vêpres, après quoi je vais en visite avec Papa et Maman chez la marquise de Dax[73], que nous rencontrons, Mme Roca d’Huytéza[74] et la baronne de Rolland[75] que nous ne rencontrons pas et M. le curé que nous rencontrons. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu où il y a aussi Mme et Mlles Batlle, Mme Roussin et ses filles, Mme de Dax, son fils et ses filles ; on danse un peu.
Semaine du 28 au 30 septembre 1903
Ille, lundi 28 septembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette sur la route de Millas à Estagel ; j’en reviens bredouille ; l’après-midi, nous allons tous en voiture à Corbère ; pendant que nous sommes aux vignes, nous apprenons que nous avons eu la visite à Ille de Mme de Balanda[76], qui est même venue jusqu’à Corbère avec sa voiture pour tâcher de nous rencontrer, mais nous ne l’avons pas rencontrée.
Ille, mardi 29 septembre 1903
Nous déjeunons tous à 10h ½ et nous allons accompagner à la gare Tata Mimi qui part pour Montpellier et Paris par le train de midi. L’après-midi, je vais avec Papa en voiture à Saint-Michel dont c’est aujourd’hui la fête, nous rentrons à 4h et nous ressortons un moment avec Maman. Je reçois une carte de Joseph Cornet m’invitant à aller passer chez lui à Rodès la journée de jeudi. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 30 septembre 1903
Le matin, je vais me promener avec Papa à la vigne du chemin de Boule où l’on vendange. L’après-midi, Papa, Maman et moi nous allons en promenade à La Ferrière où nous trouvons non seulement les Barescut, mais une nombreuse société : un père carme, le baron et la baronne de Rolland, les Roca, les Batlle etc.
Octobre 1903
Semaine du 1er au 4 octobre 1903
Ille, jeudi 1er octobre 1903
Je pars vers 10h à bicyclette pour Rodès où je suis vers 10h ½, je cause pendant près de deux heures avec Joseph avant le déjeuner ; Tante Isabelle est à Rodès en ce moment ; je repars pour Vinça à 2h ½ et je passe le reste de l’après-midi à Vinça avec Papa et Maman qui y sont venus par le train de 10h ½ ; je rentre à Ille avec Papa seulement par le train de 7h.
Ille, vendredi 2 octobre 1903
Le matin, je me confesse et je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois ; ensuite, je vais à bicyclette à Bélesta ; l’après-midi, je vais avec papa à Boule par le train de 3h pour rejoindre Maman qui arrivera de Vinça par celui de 3h ½ ; à la gare de Boule, nous causons avec les Cornet qui prennent le train d’où Maman descend ; nous rentrons tous les trois à Ille par le vieux chemin de Boule.
Ille, samedi 3 octobre 1903
Le matin, je vais à la grande maison examiner quelques vieux papiers. L’après-midi, je vais à bicyclette au-delà de Millas sur la route d’Estagel et de Caladroy ; c’est la 4ème fois en deux semaines et, cette fois, mon voyage n’a pas été inutile puisque je rencontre la jolie charrette anglais que conduisait elle-même Mlle Renée Delebart que je réussis enfin à voir ; je m’arrange pour la croiser quatre fois en vingt minutes dans las rues de Millas ; ensuite, quand elle a repris la route de Caladroy, je vais voir les Ferriol. À mon retour à Ille, je trouve l’oncle Xavier qui vient d’arriver pour quelques jours ; il a vendu son vin de Pia (environ 6500 hectolitres pesant près de 10° à 2 fr. 75 le degré) ; il ira faire une saison à Amélie-les-Bains pour achever de rétablir son genou qui se remet encore de sa chute de bicyclette du 16 août.
Ille, dimanche 4 octobre 1903
Le matin, je fais la sainte communion à 7h à l’occasion de la fête du Rosaire ; nous retournons à la grand’messe. L’après-midi, nous avons une foule de visites et nous ne pouvons sortir qu’un petit moment. Le soir, M. le curé vient prendre le thé ; l’oncle Xavier nous intéresse beaucoup par ses souvenirs de l’affaire Dreyfus à laquelle il a parfois été mêlé, dans une part modeste cependant.
Semaine du 5 au 11 octobre 1903
Ille, lundi 5 octobre 1903
Le matin, nous faisons tous la sainte communion pour attirer les bénédictions du Ciel sur l’examen de Philomène qui se présente aujourd’hui à Quimper au brevet simple ; espérons qu’elle va réparer son échec du mois de juin ! À 9h, je pars avec Papa pour Saint-Maurice où tout Ille se réunit aujourd’hui ; après la grand’messe, nous déjeunons avec M. le curé (et son neveu Rodolphe Bonet) qui nous avait invités ; l’après-midi, après le chant des goigs, nous allons, avec notre cousin le comte de Descallar[77], visiter le château de Corbère, puis nous rentrons à Ille par Corbère du milieu. Au retour, l’oncle Xavier nous annonce qu’il est obligé de partir pour Pia afin de résoudre une difficulté au sujet de la vente de son vin ; il reviendra peut-être dans quelques jours ; nous allons l’accompagner à la gare, et nous voyons en même temps descendre du train Maman qui est allée passer l’après-midi à Vinça. Aucune dépêche de Philomène n’arrive ce soir ; il ne fait pas s’en inquiéter, car il lui était très difficile de télégraphier ce soir.
Vinça, mardi 6 octobre 1903
Toute la matinée, nous attendons le petit bleu qui doit nous annoncer que Philo est admissible ; vers 1àh, nous commençons à être vraiment inquiets, nous allons nous promener aux Escatllas car jusqu’à 2h, nous n’avons plus aucune chance de recevoir une dépêche ; si la proclamation de l’admissibilité a eu bien lieu hier, Philo est refusée ; si elle n’a lieu qu’aujourd’hui à 11h, nous ne pourrons recevoir la dépêche qu’à 2h au moment de la réouverture du télégraphe ; 2h, 3h, 4h passent et aucune dépêche n’arrive !!! Nous ne nous faisons plus aucune illusion, c’est un second échec ; la malheureuse Philo voulant réparer son échec du mois de juin, l’a doublé ! Je pars avec Maman par le dernier train pour Vinça où sera célébré demain matin le service funèbre pour le 8ème anniversaire de la mort du pauvre Bon Papa ; Bonne Maman est consternée de l’échec de Philo.
Ille, mercredi 7 octobre 1903
À 7h, avec Bonne Maman et Maman, je fais la sainte communion pour Bon Papa ; Papa arrive par le train de 7h ; à 8h, on chante le canta ; à 10h, nous allons au cimetière prier sur la tombe de notre cher grand’père. L’après-midi, je règle la note au propriétaire de la jument que je montais, car il l’a tellement abîmée pendant les quelques jours qu’il l’a gardée pour ses vendanges que je ne pourrai plus la monter, au moins de plusieurs jours ; cela me contrarie beaucoup ; je vais avec Amiel voir les chênes-lièges de Bente Farine ; ceux qui ont bien pris poussent régulièrement, mais il y a des manquants qu’il faudra remplacer ; nous rentrons à Ille par le train de 7h et nous trouvons une carte postale de Philo qui nous confirme son échec ; sur 62 ou 54 qui se sont présentées à Quimper, 28 seulement sont admissibles.
Ille, jeudi 8 octobre 1903
Nous déjeunons à 10h ½ et nous partons à midi pour Perpignan où nous avons des commissions et des visites à faire. Je me fais couper les cheveux ; Papa et Maman vont voir Monseigneur pour lui parler de moi. Monseigneur, en effet, connaît beaucoup la famille Delebart chez qui il a fait plusieurs séjours ; Papa lui demande si vraiment, comme on nous l’a dit, M. et Mme Delebart ont l’intention de marier leur plus jeune fille dans ce pays-ci ; il lui fait part des bruits qui courent de tous côtés à mon sujet et dont nous cherchons vainement l’origine, et le prie, si la chose est possible, de parler de moi à la famille Delebart. Monseigneur répond que M. et Mme Delebart tiennent essentiellement à marier leur fille dans le pays et qu’ils cherchent avant tout un jeune homme élevé dans des sentiments religieux ; au point de vue de la fortune, il ne connaît pas leurs prétentions. Sa Grandeur assure à Papa et à Maman qu’elle parlera de moi et qu’elle fera mon éloge ; la chose est donc en bonne voie ; le tout est de savoir si la famille Delebart, puissamment riche elle-même, cherchera la fortune ; si oui, je n’ai aucune chance, car à côté d’elle, nous sommes pauvres ; si elle ne cherche pas la fortune, j’ai de grandes chances, car Mlle Renée étant très jeune (17 ou 18 ans, croit Monseigneur), il est probable que M. et Mme Delebart attendraient volontiers quelques années. Et puis, ajoute Monseigneur, si Dieu le veut, cela se fera ; c’est ce qu’il faut se dire, et il n’y a qu’à attendre. Je n’ai fait qu’entrevoir Mlle Renée, elle m’a paru fort bien, mais une entrevue plus longue serait nécessaire, car je ne consentirai jamais à épouser une jeune fille qui ne me plairait pas, quelle que soit sa fortune ; le principal dans un mariage, c’est qu’on se plaise. Nous allons voir les Cornet, les Lutrand, je vais voir aussi Carlos que je ne rencontre pas, mais nous voyons son père dans la rue. Au retour, comme à l’allée, nous faisons route avec mon oncle de Barescut.
Ille, vendredi 9 octobre 1903
Le matin, à 10h ¼, je vais attendre à la gare Charouleau qui vient nous essayer nos costumes d’hiver ; l’après-midi, je vais le raccompagner au train de 4h, puis Papa, Maman et moi allons nous promener à Saint-Martin ; le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, samedi 10 octobre 1903
Nous allons attendre Bonne Maman qui arrive par le train de 4h, ensuite avec Maman et elle, je vais me promener ; Bonne Maman passera 3 jours ici, elle ne pourra pas rester davantage à cause de la prochaine arrivée de l’oncle Paul à Vinça. Le soir, nous faisons nos adieux à l’oncle Xavier qui, arrivé hier soir de Toulouse où il a arrangé son affaire avec son marchand de vins, part demain matin pour Amélie-les-Bains.
Ille, dimanche 11 octobre 1903
Nous assistons à tous les offices ; après vêpres, nous allons nous promener du côté de la rivière. Après dîner, le curé, le vicaire et les demoiselles Mathieu viennent prendre le thé.
Semaine du 12 au 18 octobre 1903
Ille, lundi 12 octobre 1903
Le matin, je vais me promener avec Papa du côté de Saint-Martin. L’après-midi je retourne à bicyclette sur la route de Millas à Caladroy où je ne tarde pas à voir passer la charrette anglais conduite par Mlle Renée Delebart qui va, tous les jours, prendre le courrier à Millas ; je la croise à l’aller et au retour.
Vinça, mardi 13 octobre 1903
Le matin, je vais me promener du côté de Saint-Martin ; l’après-midi, je vais avec Papa, Maman et Bonne Maman à la propriété des demoiselles Mathieu. Nous avons la visite de M. J. Bertrand de Balanda.
Ille, mercredi 14 octobre 1903
Le matin, je vais me promener avec Papa du côté de Boule. L’après-midi, nous avons la visite de M. Emile Marie[78] à qui je montre de vieux papiers sur la famille de Corneilla à laquelle la sienne est alliée, puis je vais avec Papa me promener sur les restes de Casenove. C’est aujourd’hui le 21ème anniversaire de ma naissance et le 14ème anniversaire de ma guérison ; en reconnaissance, je fais la sainte communion à la messe de 7h ¼ que M. le curé dit à nos intentions.
Ille, jeudi 15 octobre 1903
Je vais à 9h à la grand’messe qu’on chante à la chapelle du Carmel en l’honneur de la fête de Sainte Thérèse. L’après-midi, je vais à bicyclette à Bélesta.
Ille, vendredi 16 octobre 1903
Le matin, je fais avec Joseph Batlle le tour du jardin de la gare ; il me fait voir les superbes pépinières qu’il y a installées. Ce beau et grand jardin va être prochainement entamé, car Papa se décide à vendre par parcelles à 6 fr. le mètre carré les deux côtés du jardin donnant sur la route de Corbère comme terrain à bâtir ; plus tard même, on tracera à travers le jardin une large avenue qui fera communiquer la ville avec la gare. L’après-midi, Bonne Maman nous quitte par le train de 3h ; nous avons la visite de Tante Isabelle et de Pierre, venus en automobile, et, plus tard, celle de M. le curé.
Vinça, samedi 17 octobre 1903
Le matin à Ille, je vais me promener dans la campagne ; l’après-midi, je rencontre Maurice de Barescut arrivé avant-hier d’Alger ; il a 1 mois de congé ; je vais me promener à Régleilles en franchissant la rivière sur des pierres. Par le train de 8h, je pars avec Maman pour Vinça où nous resterons jusqu’à la fin de notre séjour en Roussillon.
Vinça, dimanche 18 octobre 1903
Nous assistons aux offices et nous nous promenons un peu malgré le vent fort et froid.
Semaine du 19 au 25 octobre 1903
Vinça, lundi 19 octobre 1903
Aujourd’hui, il fait beau et chaud ; le matin, je tire quelques oiseaux au grand jardin ; l’après-midi, je vais à Boule à bicyclette.
Vinça, mardi 20 octobre 1903
Le matin, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais avec Jules Sabaté et son fils à la chasse au lapin pour rentrer bredouille.
Vinça, mercredi 21 octobre 1903
L’oncle Paul arrive pour quelques jours par le train de 7h à 8h 1/2 ; je pars en omnibus pour Ille où c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; j’amène le vicaire qui doit y chanter la grand’messe. L’après-midi, je vais avec papa au jardin de la gare voir sur place quelles sont les parcelles vendues. Après vêpres, je vois un moment l’oncle Xavier qui arrive d’Amélie et qui repart demain pour Pia, Paris et Verdun. Je rentre à Vinça à 6h ½, ramenant le curé de Rodès et le vicaire de Vinça.
Vinça, jeudi 22 octobre 1903
L’après-midi, je vais à bicyclette à Finestret où je visite la maison hospitalière Saint-Marcel.
Vinça, vendredi 23 octobre 1903
Le matin, je fais replacer dans le grand jardin le pluviomètre qu’on avait enlevé ; l’après-midi, j’essaie de tirer quelques oiseaux au jardin, pas longtemps car il fait froid.
Vinça, samedi 24 octobre 1903
Ce matin, l’oncle Paul, ayant passé très mauvaise nuit, ne se lève pas, il a une forte migraine et un peu de fièvre ; je vais faire placer à Bente Farine un poteau pour en remplacer un qui a été volé. L’après-midi, je vais à bicyclette à Corbère où je prends, dans chaque vigne, un peu de terre que je ferai analyser à Angers pour savoir quel engrais leur convient, puis à Ille où je vois Papa qui me dit qu’il a eu, ces jours-ci, des difficultés avec Joseph Batlle, le fermier du jardin de la gare, au sujet de la vente de ce jardin par parcelles ; son bail expirant ces jours-ci, on pourrait, en stricte justice, le sommer de quitter la propriété ; mais, par humanité, Papa lui donnera un assez long délai afin qu’il puisse écouler les arbres de ses pépinières ; de plus, il va entrer en pourparlers avec d’autres fermiers, afin de lui permettre d’établir ses pépinières sur d’autres champs, et, très probablement, il lui vendra à 8 fr. le mètre carré 20 ares de terrain autour de la maison qui, elle, lui sera laissée par-dessus le marché ; je suis de retour à Vinça vers 5h ¼.
Vinça, dimanche 25 octobre 1903
Le matin à 7h ½, je fais la sainte communion ; je vais aux autres offices ; Papa passe la matinée avec nous ; il s’en retourne en voiture à 11h ½ ; l’once Paul se lève.
Semaine du 26 au 30 octobre 1903
Vinça, lundi 26 octobre 1903
Je pars avec Maman, par le train de midi, pour Perpignan. Etonné de ne rien savoir encore au sujet des informations que Monseigneur a dû prendre auprès de la famille Delebart chez qui il était sur le point d’aller passer quelques jours lorsque Papa et Maman sont allés le voir, je prends le parti d’aller moi-même chez Monseigneur. Celui-ci me reçoit très aimablement, mais il me dit que différentes choses, notamment un voyage qu’il a dû faire dans le Gers, l’ont empêché d’accepter l’invitation des Delebart ; tout s’explique donc ; si Monseigneur ne nous a rien dit, c’est qu’il ne sait encore rien ; il me promet de prendre les informations et de faire les démarches que nous lui demandons la prochaine fois qu’il ira passer quelque temps à Caladroy, c’est-à-dire quand la famille Delebrat y reviendra, car elle part elle-même, ces jours-ci ; la chose lui sera facile, M. et Mme Delebart lui ayant fait part plusieurs fois de leur intention arrêtée de marier leur fille Renée avec un jeune homme du pays et bon chrétien. Quand ces démarches pourront-elles être faites ? Je n’en sais rien ; ce qui est sûr, c’est que l’affaire est en bonnes mains ; il n’y a donc qu’à attendre patiemment et s’en remettre à la volonté de Dieu. Je vais avec Maman voir, chez le peintre Blanquer, le portrait de l’oncle Philippe qui est bien en train ; je vais voir seul Carlos de Lazeme que je ne rencontre pas, puis avec Maman, les De Guardia et les Lutrand que nous rencontrons. Nous rentrons à Vinça à 8h ¼.
Vinça, mardi 27 octobre 1903
Le matin, je vais avec l’oncle Paul me promener à Bente Farine et à Saorle ; l’après-midi, à Rigarda où j’admire, dans l’église, de magnifiques peintures du 14e ou du 15e siècle qui viendraient, dit-on, de Saint-Martin-du-Canigou. Le soir, nous nous attendons à voir arriver M. l’abbé Latour qui m’a écrit qu’il serait ici mardi soir ou mercredi matin ; mais il n’arrive pas, ce sera pour demain matin. Maman part à 7h du soir pour Ille.
Vinça, mercredi 28 octobre 1903
Bonne Maman, l’oncle Paul et moi nous partons pour Ille en omnibus à 9h ¼ ; nous nous arrêtons à Boule en passant. À Ille, après le déjeuner, nous allons voir au jardin de Batllot, puis chez Me Trullès sur le plan, quelles sont les parcelles vendues du jardin de Batllot (il y en a pour près de 40.000 fr. et c’est à peine le tiers du jardin, ainsi que l’emplacement de la future grande avenue. Nous rentrons à Vinça à 5h ½, M. l’abbé n’est pas arrivé. Il arrive cependant à 8h ¼ du soir, et ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il était aujourd’hui à Ille en même temps que nous, y étant arrivé à 3h9, sans que nous l’ayons su ; il n’est allé à la maison qu’après notre départ et a dîné avec Papa.
Vinça, jeudi 29 octobre 1903
Le matin, avec l’oncle Paul et M. l’abbé, je vais au pont du Riufagès qui, dit-on, oscille de façon inquiétante au passage des trains ; nous y remarquons quelques fissures ; l’après-midi, nous allons tous nous promener au jardin ; j’envoie une dépêche à Papa pour le prévenir que nous irons demain à Saint-Martin-du-Canigou.
Vinça, vendredi 30 octobre 1903
Nous partons tous par le premier train pour Villefranche, nous retrouvons Papa à la gare ; nous prenons à Villefranche une voiture qui nous conduit à Castell d’où nous montons à pied à Saint-Martin ; cette ancienne abbaye bénédictine, perchée au sommet d’un pic du massif du Canigou, présente pour nous un intérêt tout particulier puisqu’elle a eu pour abbé (il fut l’avant-dernier) dans la seconde moitié du XVIIIe un cousin de mon trisaïeul de Bourdeville, l’abbé de Durfort ; je la trouve en bien meilleur état qu’en avril 1900 où je la voyais pour la 1ère fois ; à cette époque, il n’y avait que des ruines ; maintenant, l’église, en style roman primitif, a été couverte et déblayée, on y a placé 3 autels, remplacé des piliers etc., de plus, la tour a été couronnée ; c’est Mgr de Carsalade qui a pris l’initiative de cette restauration, il y a été aidé par de nombreuses souscriptions ; mais encore, il reste beaucoup à faire. Nous déjeunons à l’Hôtel du Portugal à Vernet-les-Bains et, après avoir passé plusieurs heures à éviter la pluie, nous repartons en voiture pour Villefranche où, avant de reprendre le train, nous visitons l’usine hydro-électrique en construction qui va fournir de la lumière et de la force motrice à une bonne partie du département ; nous rentrons à Vinça à 7h, Papa rentre à Ille. Je lis dans les journaux l’émeute qui a ensanglanté hier les abords de la Bourse du Travail à Paris, l’invasion à coups de baïonnettes de la Bourse par la police exaspérée des provocations des Socialistes qui lui jetaient des projectiles de toute nature, un grand nombre d’ouvriers et 77 agents blessés tant au-dehors qu’à l’intérieur de la bourse, etc. ; gageons que les Socialistes de la Chambre qui, sous un autre ministère, auraient poussé des cris d’orfraie pour beaucoup moins, pardonneront à Combes de n’avoir pas su empêcher sa police de pénétrer de force dans la Bourse du Travail en perçant à coups de sabres et de baïonnettes tous les grévistes qui se trouvaient sur son passage !
Vinça, samedi 31 octobre 1903
Le matin, après avoir servi la messe à M. l’abbé, je vais me promener avec lui au jardin ; l’après-midi, je vais, encore avec lui, à sa vigne, mais nous ne savons pas la trouver. Papa vient entre deux trains. Ce que je prévoyais est arrivé ; dans l’interpellation sur les événements d’avant-hier, Combes n’a ni désavoué ni complètement approuvé le préfet de police, et la plupart des députés socialistes, comme d’ailleurs presque tous les progressistes, ont voté l’ordre du jour de confiance ; tant il est vrai que pour ces farceurs, il n’y a que la politique anticléricale qui compte !
Novembre 1903
Semaine du 1er novembre 1903
Vinça, dimanche 1er novembre 1903
À l’occasion de la fête de la Toussaint, je fais la sainte communion ; j’assiste à tous les offices ; l’après-midi, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin, j’y surprends un individu en train de voler des fruits, je l’interpelle et il décampe prestement ; je ne l’ai malheureusement pas reconnu.
Semaine du 2 au 8 novembre 1903
Vinça, lundi 2 novembre 1903
Je fais la sainte communion à la messe de M. l’abbé à 7h ½, je vais à l’office des morts à 9h. Nous déjeunons à 11h et Maman, M. l’abbé et moi, nous allons en voiture à Ille où nous assistons à la procession au cimetière et à l’absoute (qui est donnée autour de notre caveau de famille), je tiens un des cordons du drap mortuaire. Nous rentrons à Vinça à 5h après avoir fait quelques visites à Ille.
Vinça, mardi 3 novembre 1903
Le matin à 8h ½, je sers la messe à M. l’abbé ; ensuite, je vais tirer des oiseaux au jardin. À 1h ½, je pars avec M. l’abbé pour Eus où nous faisons une longue visite à l’abbé Vidalet, curé, ancien vicaire d’Ille ; il nous donne un lapin qu’on a tué le matin même, nous l’acceptons à la condition qu’il viendra demain le manger avec nous. Nous allons prendre le train de 6h ½ à Prades.
Vinça, mercredi 4 novembre 1903
Le matin, nous assistons à la messe que l’abbé de Llobet[79] dit pour sa mère morte au mois de septembre, c’est son frère M. Charles qui la lui sert ; le capitaine et Mlle Augustine[80] y assistent ; après la messe, ils viennent tous déjeuner à la maison. Nous déjeunons à 10h ½ avec l’abbé Vidalet et l’oncle Paul, M. l’abbé. M. Vidalet et moi prenons le train de midi jusqu’à Ille ; l’oncle Paul, dont le séjour à Vinça est fini, continue sur Avignon et Lyon, et les 3 autres descendent à Ille ; M. l’abbé et moi, laissant M. Vidalet en visite à la maison, nous partons pour Bélesta où j’accompagne M. l’abbé qui désire voir le curé M. Badrignans ; nous y passons une heure ; nous sommes de retour vers 5h ½ à Ille où nous dînons avec Papa et nous rentrons à Vinça par le train de 8h ¼.
Vinça, jeudi 5 novembre 1903
Je sers la messe à M. l’abbé ; l’après-midi, je vais à la Balme avec lui et Maman.
Vinça, vendredi 6 novembre 1903
Je fais la sainte communion, en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois, à la messe de M. l’abbé ; plus tard, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin, je tue un superbe merle que nous mangerons demain ; l’après-midi, nous allons tous (sauf Bonne Maman qui souffre d’un rhumatisme à la jambe depuis une foule de jours) à la vigne de M. l’abbé.
Vinça, samedi 7 novembre 1903
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé, puis je vais tirer quelques oiseaux au jardin ; l’après-midi, je vais me promener au grand jardin avec Maman, puis à Nossa avec M. l’abbé.
Vinça, dimanche 8 novembre 1903
Pénible et émotionnante journée ! Ce matin entre 7h ½ et 8h, Bonne Maman a été prise tout à coup d’un violent saignement de nez que le docteur (un jeune bulgare qui remplace M. Berjoan) a réussi à arrêter, après deux heures d’efforts, par des injections d’ergotine, car les moyens extérieurs ne suffisaient pas ; chose curieuse, le rhumatisme dont Bonne Maman souffrait depuis quelques jours cessa aussitôt, ce qui nous fait penser que l’hémorragie est due à un déplacement du rhumatisme ; vers midi, l’hémorragie a recommencé plus violente, le sang sortait par le nez, la bouche et les yeux ; alors, Bonne maman très frappée, a cru sa dernière heure venue, elle a demandé à se confesser et a reçu l’extrême-onction ; cependant une piqûre d’éther a eu raison de cette seconde hémorragie ; le médecin, qui commençait à être inquiet à cause de la grande faiblesse que pourraient entrainer de nouvelles pertes de sang, nous a conseillé de télégraphier à Tante Josepha, mais la chose n’a pas été possible car le télégraphe, aujourd’hui dimanche, était fermé à partir de midi ; je me contente d’écrire ; si la situation ne s’est pas améliorée, nous télégraphierons demain matin ; nous envoyons chercher Papa en voiture ; il arrive vers 3h avec le docteur Trainier qui apporte un injecteur et du sérum artificiel ; les deux médecins examinent ensemble la malade et concluent qu’il n’y a pas de danger immédiat, mais que les hémorragies pourraient se renouveler ; il y a eu, cette année, plusieurs cas de ce genre dans le pays ; vers le soir, comme il n’y a pas eu de nouvelle hémorragie Bonne Maman reprend un peu confiance. C’est égal ! Nous avons passé une rude journée, et d’autant plus émotionnante que la maladie de Bonne Maman était plus inattendue ! Cette nuit, le médecin couche dans la maison, et les demoiselles Parès veillent Bonne Maman.
Semaine du 9 au 15 novembre 1903
Vinça, lundi 9 novembre 1903
La nuit a été tranquille ; la matinée d’aujourd’hui l’est aussi ; tout Vinça vient prendre des nouvelles ; nous ne télégraphions pas à Tante Josepha. Dans l’après-midi, Bonne Maman rend par la bouche deux caillots de sang qui gênaient beaucoup sa respiration ; nous nous demandons s’ils ne proviennent pas d’une hémorragie interne, le médecin croit qu’ils étaient tombés tout simplement du nez dans le larynx ; mais comme Bonne Maman a un peu de chaleur, il se demande si ces hémorragies ne sont pas le début d’une fièvre typhoïde ; c’est Mlle Badrignans qui veille cette nuit. Papa écrit au recteur de l’Université d’Angers qu’il ne pourra partir, et par conséquent, ouvrir son cours que lorsque tout danger sera écarté.
Vinça, mardi 10 novembre 1903
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé ; Bonne Maman va mieux. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille porter des nouvelles à Papa ; je vais un moment au jardin de la gare qui commence à changer d’aspect.
Vinça, mercredi 11 novembre 1903
L’état de Bonne Maman continue à s’améliorer ; M. l’abbé va à Saint-Martin-du-Canigou où a lieu la grande cérémonie de la prise de possession de la nouvelle basilique restaurée ; j’en profite pour aller me promener l’après-midi à bicyclette, je pars à 2h ½ et je vais à Molitg, où je suis vers 4h ; je jette un coup-d’œil sur les bains et j’admire le superbe château fièrement campé de mes cousins de Massia[81] ; j’en repars à 4h10 et je suis à Vinça à 5h10 (une heure exactement de trajet pour 17 kilomètes). M. l’abbé arrive à 7h nous annonçant l’abbé Sarrète qui était aussi à la belle cérémonie et qui vient jusqu’à demain ; il dîne avec nous et couche ici.
Vinça, jeudi 12 novembre 1903
Je sers la messe à M. l’abbé et, l’après-midi, je vais me promener avec lui du côté de Bente Farine et de Saorle.
Vinça, vendredi 13 novembre 1903
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé. À midi, je vais l’accompagner à la gare pour son départ définitif ; Papa part en même temps pour Ille jusqu’à ce soir : il va signer l’acte de vente à Batllot de la maison que celui-ci habite et d’une assez grande parcelle de terrain autour (7 ares environ). L’après-midi, je vais à bicyclette à Los Masos, à Prades et aux ruines de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel-de-Cuixa où il y a eu, au 18ème siècle, un Dom Estève[82].
Vinça, samedi 14 novembre 1903
Le matin, je vais avec Papa me promener à Bentefarine ; l’après-midi, Papa et moi nous allons ensemble à Eus faire une visite au curé M. Vidalet, nous allons jusqu’à Marquixanes et nous en revenons en chemin de fer.
Vinça, dimanche 15 novembre 1903
Papa part pour Ille en voiture ; il rentrera demain soir ; je fais la sainte communion à 7h ½, et j’assiste à tous les offices de la journée. Bonne Maman va beaucoup mieux et commence à circuler dans les chambres voisines de la sienne.
Semaine du 16 au 22 novembre 1903
Vinça, lundi 16 novembre 1903
Je me promène au grand jardin, puis je fais un tout petit tour à bicyclette. Jacques Hervé-Bazin, à qui j’avais écrit pour savoir à quelle époque je devais prendre mes inscriptions de doctorat, me répond que le registre est clos depuis avant-hier et que je n’ai plus qu’un moyen, c’est d’obtenir du doyen de la Faculté une inscription de faveur avant le 1 décembre ; pour cela, il me faut un certificat médical constatant que l’état de ma grand’mère ne m’a pas permis de m’absenter de Vinça avant le 15 novembre ; je me le fais délivrer par M. Berjoan ; j’espère que j’obtiendrai sans difficulté mon inscription à Angers. Papa rentre d’Ille à 5 heures en voiture.
Vinça, mardi 17 novembre 1903
L’après-midi de 2h à 3h ¼ (en me pressant beaucoup) je vais et je reviens de Doma Nova ; à mon retour, je trouve Madame et Thérèse de Barescut qui sont venues voir Bonne Maman.
Vinça, mercredi 18 novembre 1903
Il fait froid et je ne sors pas le matin ; l’après-midi, j’enfourche ma bécane et je vais à Eus voir un vieux coffre que m’a signalé le curé ; je ne le trouve pas aussi remarquable qu’on me l’avait dit ; comme il me restait du temps, je suis arrivé à Prades où j’ai fait réparer la pompe de ma bicyclette, et où je suis allé voir ma cousine De Saint-Jean et mon cousin Emile Marie ; je rencontre aussi la mère Céleste, ancienne supérieure des religieuses d’Ille ; je rentre à Vinça vers 5h ¼. Maman, fatiguée, ne s’est pas levée de la journée ; Bonne Maman va de mieux en mieux.
Vinça, jeudi 19 novembre 1903
L’après-midi, je vais avec Papa voir à Catllar un autre coffre ; nous ne le trouvons pas mieux que celui d’hier ; nous prenons à Prades le train de 6h34.
Vinça, vendredi 20 novembre 1903
Le matin, je vais au jardin tirer quelques oiseaux ; l’après-midi, il fait tellement froid et tellement mauvais que je ne sors que pour faire quelques tours de jardin. Madame J. de Guardia[83], qui est ici jusqu’à demain, vient passer la soirée avec nous. On ne parle aujourd’hui à Vinça que d’un jeune homme de 20 ans qui a tenté de se tuer en se logeant une balle dans la tête parce que ses parents ne voulaient pas le laisser se marier avant son service militaire ; on l’a transporté à l’Hôpital de Perpignan où on le sauvera peut-être par une opération.
Vinça, samedi 21 novembre 1903
Le matin, je lis dans L’Eclair le vote sectaire du Sénat ; sur les instances de Combes, et malgré un discours de Waldeck-Rousseau, une petite majorité a décidé d’interdire l’enseignement secondaire aux congrégations même autorisées ; et c’est là ce qu’on appelle « organiser la liberté d’enseignement » ! J’aime encore mieux la franchise de ceux qui disent crûment qu’ils veulent le rétablissement du monopole. Quant à Waldeck, il voit aujourd’hui comme il est facile de maîtriser la révolution quand on l’a déchaînée ! Ce misérable a eu pourtant l’exemple des Mirabeau, des Roland, des Vergniaud etc., mais il a voulu faire une nouvelle expérience ; elle prend exactement la même tournure que la première, et nous irons de mal en pis jusqu’au moment où apparaîtra le sabre libérateur que l’on pressent déjà !!! Il est vrai que ce ne sera là qu’un moindre mal et que le salut définitif ne sera que dans le rétablissement de la monarchie nationale, légitime et traditionnelle à laquelle beaucoup de républicains raisonnables, effrayés des progrès du socialisme, commencent à penser. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille ; poussé par le vent, je ne mets que 26 minutes ; mais, au retour où j’ai le vent contre moi, j’en mets le double. À Ille, je vois Louis Vidal, fils de notre voisin le menuisier, qui part demain matin pour Sousse (Tunisie) où il va faire son service militaire dans le 4ème régiment de tirailleurs algériens.
Vinça, dimanche 22 novembre 1903
Il fait un vent épouvantable qui nous oblige à renoncer au projet que nous avions formé d’aller à Ille cette après-midi. Je fais la sainte communion à 7h ½ et j’entends la messe de 8h. L’après-midi, je me promène avant vêpres, et après je vais avec Mlle Parès dans 3 maisons voir d’anciens coffres que l’on serait disposé à vendre ; je les trouve tous très ordinaires.
Semaine du 23 au 29 novembre 1903
Vinça, lundi 23 novembre 1903
Nous déjeunons à 11h et, à midi ½, je pars en voiture avec Mlle Chiquette Parès pour faire une tournée dans plusieurs villages à la recherche d’anciens coffres ; nous fouillons Finestret, Espira, Estoher ; je n’en trouve un à peu près convenable, mais très délabré, qu’à Finestret ; tous les autres sont absolument ordinaires ; je ne reviens cependant pas bredouille car j’ai acheté pour 5 fr. à Espira un petit mortier en marbre rouge où l’on voit 8 figurines assez bien sculptées.
Vinça, mardi 24 novembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Marquixanes à la recherche d’un coffre ; je n’en vois aucun de joli. À midi ½, par un temps superbe (un peu moins chaud qu’hier cependant), Maman, Mlle Parès et moi, nous partons en voiture pour Rigarda, Joch, Finestret et Espira, toujours à la recherche d’un joli coffre ancien, nous n’en trouvons pas car Maman trouve trop délabré et trop cher celui que j’avais remarqué hier à Finestret.
Vinça, mercredi 25 novembre 1903
Le matin, je retourne encore à Joch visiter une maison qui était fermée hier et où on m’a signalé un coffre ; il n’y en a pas ; aussi, dans l’impossibilité de trouver un joli coffre, Maman va se décider à acheter un meuble d’un autre genre. Papa nous télégraphie de lui envoyer la voiture à 2h ; comme on ne trouve pas Jacques, je lui téléphone qu’on ne peut pas la lui envoyer. Il arrive par le train de 3h ¼, et nous raconte que le conseil municipal d’Ille vient d’accepter ses propositions au sujet des 3 avenues dont il offre le terrain à la commune à travers le jardin de la gare. La principale (avenue de Bosch) aura 12 mètres de largeur et sera continuée par la ville, à travers le champ de foire, jusqu’à la route nationale ; ce sera une superbe artère ; la seconde (avenue d’Albert, du nom d’un de nos arrière-grands-oncles, conseiller d’État sous Louis XVI et lieutenant-général de la police à Paris, qui était d’Ille) aura 8 mètres de largeur et sera entre l’avenue de Bosch et la route de Corbère ; la 3ème (avenue de Bourdeville) joindra les deux premières ; elle aura, je crois aussi 8 mètres. Papa donne gratuitement le terrain à la commune, qui met les avenues en état de viabilité, les éclaire etc. Ce sera une grande amélioration pour la ville d’Ille, et aussi un grand avantage pour nous, car les parcelles de terrain situées le long de ces avenues se vendront fort bien. En même temps, Papa nous annonce la vente d’une parcelle à l’Hospice d’Ille, au prix de 10 fr. le mètre carré. Le soir, de la fenêtre de la salle, j’assiste au mariage d’Amiel qui est accompagné par un brillant orchestre de casseroles et de caisses ; quel charivari ! Et je comprends que le pauvre Amiel ait choisi la nuit pour se marier ; du reste, cela ne lui est pas personnel, c’est ainsi pour tous les veufs qui se remarient.
Vinça, jeudi 26 novembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Espira pour débattre avec les marguilliers le prix du bahut gothique de l’église ; nous ne pouvons pas nous entendre, car ils ne veulent pas le céder à moins de 70 fr. et Maman ne m’a pas autorisé à dépasser 60 fr. L’après-midi, je commence mes préparatifs de départ, car nous partons demain Papa et moi. Nous voici donc arrivés au terme de ces longues vacances ; somme toute, malgré notre émoi des derniers jours qui n’a pas eu de suite fâcheuse, elles ont été heureuses.
Angers, samedi 28 novembre 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Après avoir fait vendredi matin quelques visites de départ, nous avons, Papa et moi, quitté Vinça à 3h ½ ; de Bouleternère à Perpignan, nous avons eu pour compagnon de route Tante Isabelle et Joseph Cornet de Bosch ; à Perpignan, nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme et M. J. Bertran de Balanda[84] ; nous causons avec eux jusqu’au départ de notre train à 5h environ ; nous dînons à Narbonne et arrivons à Bordeaux à 5h du matin. Papa en repart à 8h25 pour Angoulême et Sainte-Croix ; moi, je prends à 8h45le train de l’État et je suis à Angers à 4h40 environ ; en route, pour me distraire, je lis le récit de la croisière que fit l’année dernière M. de Joantho avec le duc d’Orléans sur le yacht « Maroussia » ; l’éminent conférencier royaliste fait bien connaître dans ses notes la figure attachante du premier des Français ; puisse-t-il reprendre un jour la place qui lui revient à la tête de notre pays ! Je dîne chez les Magué.
Angers, dimanche 29 novembre 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; en en sortant, je vois M. Gavouyère qui m’autorisé à prendre demain mon inscription après clôture du registre. Je déjeune et je dîne chez les Magué ; dans l’après-midi, je vais voir Jacques Hervé-Bazin, puis je vais au salut à l’Adoration et je vais voir un cinématographe à la foire.
Semaine du 30 novembre 1903
Angers, lundi 30 novembre 1903
Le matin, je vais prendre mon inscription à la Faculté. Je déjeune chez les Magué. L’après-midi, je fais diverses commissions, je vais voir l’abbé Brossard, je me fais couper les cheveux puis je vais attendre à la gare Papa et Philomène ; celle-ci me produit un effet bizarre avec son chignon et ses robes longues ; je ne l’avais pas encore revue dans cet accoutrement ; il est vrai qu’elle approche de 18 ans, il était temps de s’y mettre. Ils apportent de bonnes nouvelles de Marie-Thérèse et de Max. Le soir à 8h, je vais à la Conférence Saint-Louis (dont Hervé-Bazin est le président cette année) ; on y entend un travail de Bigeart sur le suffrage universel ; à la discussion, tout le monde est d’accord pour condamner cette triste institution.
Décembre 1903
Semaine du 1er au 6 décembre 1903
Angers, mardi 1er décembre 1903
Je vais au cours d’économie politique de M. Baugas ; j’ai l’intention de suivre ce cours, ce sera fort utile, bien que pas indispensable, pour mon doctorat économique ; je me trouve là au milieu d’étudiants de 1ère année. L’après-midi, je vais chez le Dr Sourice et chez les Capucins, qui sont encore chez eux, mais qui s’attendent tous les jours à être expulsés ; ils résisteront et ont accumulé de formidables défenses ; ils me promettent de me faire prévenir en cas d’alerte. Le soir, nous assistons tous, à la cathédrale, à la cérémonie de clôture de l’Adoration, et à la procession du Saint-Sacrement.
Angers, mercredi 2 décembre 1903
Dans l’après-midi, je fais quelques commissions, puis j’écris plusieurs lettres ; j’envoie à Marie-Thérèse 1200 timbres usés que j’ai recueillis pour elle.
Angers, jeudi 3 décembre 1903
Le matin, je vais inutilement à l’Université car M. Baugas fait dire qu’il ne fera pas cours. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, congrégation.
Angers, vendredi 4 décembre 1903
Cours d’économie politique de licence. Je fais, avant d’y aller, la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur du premier vendredi du mois. L’après-midi, je vais voir l’oncle Paul qui est malade au lit, puis je vais faire des visites à mes professeurs de cette année ; je ne rencontre que M. Coulbault. Le soir à 7h moins un quart, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin, je suis le seul invité au dîner, mais Catta, Arnous-Rivière et Poirier-Coutansais viennent passer la soirée ; nous jouons à divers petits jeux de société.
Angers, samedi 5 décembre 1903
À 8h du matin, commence notre retraite à l’Université, elle durera trois jours, elle est prêchée par un Jésuite, le Père Ery (pour Combes, disons « l’abbé Ery ») ; ensuite, cours d’économie politique de licence. L’après-midi, après la conférence du P. Ery à 2h, je passe près d’une heure dans la chambre de Roger de Bréon à causer avec des camarades, puis je vais faire quelques visites à M. René Bazin d’abord, puis à mes professeurs de l’année dernière MM. Buston, Courtois et Jac, que je rencontre. À 8h, exercice de la retraite.
Angers, dimanche 6 décembre 1903
À 8h du matin, messe et sermon à l’Université ; au retour, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; l’après-midi, à deux heures, conférence du P. Ery après laquelle je fais par carte deux visites (à Mme des Loges et à Henry Bonnet). De 5h à 6h, je tiens compagnie à l’oncle Paul qui est toujours dans sa chambre ; le soir après dîner, sermon de la retraite.
Semaine du 7 au 22 décembre 1903
Angers, lundi 7 décembre 1903
À 8h, à l’Université, messe et sermon après lequel je vais lire les journaux à la salle de lecture de l’Internat Saint-Clair. À 2h, conférence du P. Ery, après laquelle je vais voir le père et je me confesse. Ensuite, je fais quelques commissions et je vais tenir compagnie à l’oncle Paul qui est toujours au coin de son feu. Le soir, sermon du P. Ery sur la croix ; c’est le dernier de la retraite.
Angers, mardi 8 décembre 1903
Le matin à 7h ½, nous assistons à la messe à la chapelle de l’Internat Saint-Clair et nous y communions ; les professeurs, en robe de cérémonie, prêtent le serment habituel. L’après-midi, je fais quelques visites ; à 5h, je vais au salut à l’Adoration. À 6h, je vais avec papa au banquet que les professeurs de l’Université offrent à leur collègue M. René Bazin pour fêter son élection à l’Académie française ; il a lieu dans la grande salle de conférences ; sur l’estrade, est la table d’honneur où prennent place le recteur, le doyen de la Faculté de droit, les vicaires généraux, quelques notabilités et le héros du jour, M. René Bazin ; en bas, est la table des professeurs au milieu et celle des étudiants tout autour ; enfin, sous la tribune, celle des étudiants ecclésiastiques ; nous sommes environ 180 à 200 convives. Il y a 5 toasts qui durent 40 minutes : celui du recteur Mgr Pasquier qui fait un terrible lapsus (en rappelant un roman de M. Bazin intitulé La sarcelle bleue, il se trompe et dit : « La sardine bleue ») qui est accueilli par des rires qui s’efforcent d’être discrets ; celui du doyen de la Faculté de droit, M. Gavouyère, celui de M. Jac comme président de l’association des anciens étudiants (avant de commencer son toast, M. Jac fait porter à M. Bazin par son jeune fils le petit Louis Bazin qui assistait au banquet, l’épée que lui offre l’association des anciens étudiants), celui du plus jeune professeur de la Faculté, le comte du Plessis de Grenédan qui est en vers, enfin celui de Roger de Bréon au nom des étudiants ; M. Bazin, dans sa réponse, est très modeste et très simple. Le banquet est fini à 9h et nous allons chercher Philomène chez Mme Gavouyère où elle a dîné ce soir.
Angers, mercredi 9 décembre 1903
Pas de cours le matin. L’après-midi, j’écris un article à propos de la grande réunion plébiscitaire qui a eu lieu à Paris le 3 décembre, je l’enverrai demain à La Vérité française. L’après-midi, je passe une heure avec l’oncle Paul à qui je tiens compagnie ; il est toujours malade dans sa chambre. À 5h, j’assiste à l’Université à une intéressante conférence d’un missionnaire au Canada sur ce pays.
Angers, jeudi 10 décembre 1903
Le matin à 9h ½, cours d’économie politique de licence. L’après-midi, je vais à l’exposition des Amis des Arts où je remarque quelques jolis tableaux-portraits et paysages et quelques bonnes eaux-fortes. Je vais, pendant près d’une heure, tenir compagnie à l’oncle Paul.
Angers, vendredi 11 décembre 1903
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, nous recevons une dépêche de Maman qui nous annonce son arrivée pour le soir à 5h, alors que nous ne l’attendions que demain ; nous allons l’attendre à la gare ; elle nous annonce la prochaine arrivée de Marie-Thérèse. Je vais m’entendre avec le P. Vétillart au sujet des cours d’agriculture que je vais suivre : je suivrai le lundi à 10h ½ le cours de zootechnie spéciale ; le jeudi à 10h ½ le cours de constructions rurales ; le samedi à 10h ½, le cours de zootechnie générale ; en outre, l’après-midi du jeudi, j’irai de temps en temps à la ferme modèle de La Sermonnerie.
Angers, samedi 12 décembre 1903
C’est aujourd’hui que commencent les cours de doctorat (désormais, ils auront lieu le mardi et le vendredi). À 9h ½, je vais au cours d’économie politique de licence. À 10h ½, au cours de législation industrielle ; le sujet que traitera M. Coulbault est « Des brevets d’invention ». À 1h ½, cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas traitera de l’école classique ; le cours d’économie politique de M. Saint-Maur ne commencera que dans une dizaine de jours. À 4h, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais passer encore une heure avec l’oncle Paul.
Angers, dimanche 13 décembre 1903
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, puis je vais avec Papa à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir René de La Villebiot et Mme Hervé-Bazin, puis au salut à l’Adoration. Le soir à 8h a lieu à la salle de la rue des Quinconces une séance offerte par les étudiants de l’Université à M. René Bazin en l’honneur de son élection à l’Académie. On joue trois petites pièces : Le luthier de Crémone ou l’Inspiration de la musique ; Gringoire ou l’Inspiration de la poésie ; Fra Angelico ou l’Inspiration de la peinture ; c’était donc une soirée absolument artistique ; j’y assiste en qualité de commissaire ; tout est fini à onze heures.
Semaine du 14 au 20 décembre 1903
Angers, lundi 14 décembre 1903
Le matin à 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, il n’y a pas de Conférence Saint-Louis : la séance solennelle qui devait avoir lieu aujourd’hui ayant été renvoyée parce que M. Denys Cochin ne pouvait pas venir.
Angers, mardi 15 décembre 1903
Le matin à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours de législation industrielle ; à 1h ¼, cours de législation industrielle à la place du cours d’économie politique ; à 2h ½, cours d’histoire des doctrines économiques.
Angers, mercredi 16 décembre 1903
Aucun cours à suivre aujourd’hui ; j’en profite pour revoir dans ma chambre ceux d’hier. À 5h, je vais à la salle d’armes.
Angers, jeudi 17 décembre 1903
Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel j’assiste à l’École d’agriculture, au cours de constructions rurales. Le soir après dîner, nous allons tous chez M. René Bazin qui, à l’occasion de son élection à l’Académie, réunit tous ses collègues à dîner et leur famille à une soirée qui suit le dîner ; c’est donc une réunion exclusivement universitaire ; nous sommes de 50 à 60 ; on se retire de bonne heure, vers 11h ¼.
Angers, vendredi 18 décembre 1903
Cours de doctorat ; nous en avons trois, ce qui est assez fatigant.
Angers, samedi 19 décembre 1903
Le matin, cours de licence d’économie politique, puis cours de zootechnie générale. L’après-midi, après avoir travaillé dans ma chambre, je vais à Saint-Jacques me confesser puis à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 20 décembre 1903
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je travaille le reste de la matinée ; Maman est obligée de garder le lit à cause d’une forte douleur rhumatismale au rein. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous en l’honneur du 10ème anniversaire de Nénette qui tombait avant-hier. L’après-midi, je fais quelques visites à des camarades.
Semaine du 21 au 27 décembre 1903
Angers, lundi 21 décembre 1903
Le matin, je vais à 10h ½ à un cours de zootechnie spéciale. Le soir, à 8h, Conférence Saint-Louis ; j’y vais malgré un épais brouillard qui a duré toute la journée. J’y entends une étude assez documentée de Roger de Bréon sur « La noblesse rurale au XVIe siècle » et sur le rôle éminemment social et bienfaisant qu’elle remplissait auprès des paysans ; puis une conférence de M. du Plessis de Grenédan qui, en sa qualité de membre fondateur de la conférence, nous donne des conseils sur les choix de nos sujets et la manière de les traiter.
Angers, mardi 22 décembre 1903
À 9h ½, cours d’économie politique de licence. À 10h ½, M. Saint-Maur commence son cours d’économie politique approfondie pour le doctorat ; le sujet qu’il traitera cette année sera : « La petite propriété rurale ; le Homestead américain ; les moyens de la constituer, de la maintenir et de la transmettre » ; ce sera, je crois, très intéressant, et les deux premiers cours qu’il nous fait aujourd’hui nous intéressent au plus haut point. M. Baugas, à 2h ½, fait son cours d’histoire des doctrines économiques. À 5h, je vais à la salle d’armes.
Angers, mercredi 23 décembre 1903
Le matin, je n’ai aucun cours et je travaille dans ma chambre. L’après-midi, à cause de l’affreux brouillard qui n’a pas cessé depuis dimanche matin, je ne sors que pour aller à la gare attendre Marie-Thérèse qui arrive, en très bonne santé, par le train de 5h, elle vient passer avec nous une bonne partie de l’hiver ; Max viendra la rejoindre mercredi ou jeudi de la semaine prochaine ; je retourne à la gare un peu plus tard pour voir ce que sont devenues les malles de Marie-Thérèse qu’on n’a pas porté à la maison une heure et demie après son arrivée ; à mon retour, je les trouve à la maison. Le soir, je vais avec Papa à l’Université entendre une intéressante conférence du marquis de Dampierre[85] sur « Le 18 fructidor » ; le conférencier nous donne la primeur des mémoires du directeur Barthélemy qui vont être publiées. Il termine en disant que le 18 fructidor appelait le 18 brumaire ; c’est bien vrai ; quand on emploie l’armée nationale à des besognes politiques, on ne doit pas se plaindre si la même armée se retourne contre vous ; avis aux tyrans de la 3ème République Française, dignes successeurs des Barras et des Reubell !
Angers, jeudi 24 décembre 1903
Le matin, cours d’économie politique de licence, et de constructions rurales. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, nous préparons à aller à la messe de minuit ; j’y vais à l’Université où la messe sera chanté par de jeunes artistes qui viennent de faire une tournée dans toute l’Europe ; l’un d’eux, pendant une tournée en Prusse, a joué devant Guillaume II, qui l’a fait accompagner par l’orchestre royal. Papa, Maman, Marie-Thérèse et Philo vont à Saint-Joseph.
Angers, vendredi 25 décembre 1903
J’ai quitté l’Université après la messe de minuit où j’ai fait la sainte communion. Après un joyeux réveillon, je me suis couché à 2h ½, jusqu’à 9h du matin. L’après-midi, je vais aux vêpres de Saint-Joseph, puis je vais voir Maurice Lucas.
Angers, samedi 26 décembre 1903
Le matin, cours d’économie politique de licence, et de zootechnie générale. L’après-midi, je vais à la gare retirer un phonographe « Excelsior » et 50 cylindres impressionnés, que Philomène et moi avons fait venir de Libourne ; il coûte 145 fr. mais est payable à raison de 5 fr. par mois. Je l’essaye, et le trouve très bon ; ce sera une charmante distraction. Je vais faire ma visite de digestion à Mme René Bazin. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 27 décembre 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Maurice avec Papa ; après les vêpres, je vais à l’Évêché où Monseigneur reçoit, à l’occasion du nouvel an, les vœux des membres de toutes les œuvres de la ville ; il y a environ 500 hommes dans la grande salle synodale ; c’est M. Frogé qui lit le discours ; Monseigneur lui répond. Ensuite, je vais voir Jacques des Loges pour le prier de jouer un rôle dans la petite comédie que nous comptons faire jouer vers le milieu de janvier ; je ne le vois pas, mais son père se charge de la commission ; le soir, il vient nous donner une réponse favorable.
Semaine du 28 au 31 décembre 1903
Angers, lundi 28 décembre 1903
Le matin, cours de zootechnie spéciale. Le soir à 8h, à la Conférence-Saint-Louis, intéressant travail de Jacques Hervé-Bazin sur le féminisme ; René de La Villebiot accepte un rôle dans notre pièce ; tous nos acteurs sont ainsi trouvés.
Angers, mardi 29 décembre 1903
À 9h ½, cours d’économie politique de licence. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques, et à 1h ¼, cours d’économie politique de doctorat. À 5h, Papa part pour Biarritz.
Angers, mercredi 30 décembre 1903
À 9h ½, cours exceptionnel d’économie politique de licence. Pour la 1ère fois depuis le 19 décembre, nous voyons aujourd’hui le soleil ; mais nous le payons par un froid de 7° environ au-dessous de 0° ; Max arrive à 5h pour 15 jours environ.
Angers, jeudi 31 décembre 1903
Le matin à 8h, je vais à la messe à Notre-Dame ; le reste de la journée est consacré à écrire des lettres et des cartes, et à faire des achats. L’après-midi, je vais me confesser et je porte à De La Villebiot son rôle copié. Nous nous réunissons tous les trois pour offrir à Maman un encrier style Empire ; et nous nous faisons de mutuels petits cadeaux ; tout cela paraît le soir sur la table au moment de dîner.
L’année 1903 est finie, et elle n’a apporté à notre pauvre France qu’un redoublement de malheurs, et à l’Église que des deuils ! Il est bien triste d’arriver, tous les ans à pareil jour, à la même constatation ! Si, du moins, 1904 pouvait nous apporter la fin de la persécution et le relèvement national ! Il y a bien, il est vrai, quelques symptômes de relèvement en cette fin d’année ; l’opposition, en se plaçant de plus en plus sur le terrain monarchique, qui est le vrai terrain, sera, je crois, plus efficace ; mais, que de chemin à faire avant le salut ! Malgré tout, j’ai confiance en Dieu, et je suis persuadé qu’Il ne laissera pas mourir la France, la fille aînée de son Église.
[1] Voir supra note du 19 décembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Voir supra note du 29 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Le seul député de ce nom est Olivier Le Gonidec de Traissan (Vitré, château de La Baratière, 24 février 1839-Paris, 18 janvier), ancien officier des zouaves pontificaux, qui siégea pour l’Ille-et-Vilaine (et non les Côtes-du-Nord, act. Côtes-d’Armor) de 1876 à sa mort. Il doit y avoir une erreur car son père Alfred mourut en 1874 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Henri, marquis de Monspey (1844-1922), colonel de cavalerie. Fils du marquis Ferdinand de Monspey et de Louise de Busseul, il avait épousé en 1872 Alix de Sinéty (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Voir supra note du 15 juillet 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il s’agit de la famille Chaland de La Guillanche (noblesse de courtoisie). Marie Alfred Casimir Chaland, né en 1843, colonel d’infanterie breveté, marié en 1874 avec Blanche Gréterin, avait eu deux filles : Marie Louise, née en 1875 (mariée en 1901 à Angers avec Marcel Rousselon), et Yvonne, née en 1879 (mariée le 7 octobre 1903 à Angers avec Marc Ulrich Ducellier) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Jean-Sully Mounet dit Mounet-Sully (Bergerac, 27 février 1841-Paris, 1er mars 1916), acteur de théâtre et de cinéma (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Émilie Lerou (Penne-d’Agenais, 10 avril 1855-Valence-d’Agen, 10 février 1935), écrivaine et comédienne française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Marc Faurichon de La Bardonnie (Vaunac, Dordogne, 16 octobre 1846-26 novembre 1921), propriétaire du château d’Odars près Baziège (Haute-Garonne), maire de cette commune, était le frère de Marie-Anne Faurichon de La Bardonnie, mère de Max Dupin de Saint-Cyr, l’époux de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch. Il avait épousé le 10 avril 1877 à Odars Geneviève de Picquet de Vignolles de Juillac (Toulouse, 1er mars 1853-1921), dont il n’eut pas d’enfants. Geneviève était la fille de Gustave de Picquet de Vignolles de Juillac (1796-1879) et de Louise de Lanusse-Boulémont (1812-1871). Ses grands-parents paternels étaient Joseph de Picquet de Vignolles de Juillac et Joséphine Bertran, mariés à Toulouse en 1795. Joséphine Bertran était issue d’une importante famille catalane, originaire de Catllar près de Prades, qui avait acquis au fil du temps les seigneuries de Catllar et de Toulouges, mais résidait à Perpignan où elle possédait une très belle demeure située au n°9 de la rue Maximilien-Sébastien Foy, reconnaissable aujourd’hui à son emblématique façade en briques rouges et à ses balcons en fer forgé. Joséphine Bertran, orpheline de père depuis 1781, avait été vivre à Toulouse chez son oncle maternel le baron Xavier Desprès, où elle demeura toute sa vie, ne revenant guère à Perpignan, ce qui motiva la vente de la demeure et la liquidation du patrimoine roussillonnais. La parenté avec les Bosch que cite ici Antoine d’Estève de Bosch est relativement proche, puisque les grands-parents paternels de Joséphine Bertran, Mme de Juillac, étaient Joseph Bertran de Palmarola et Anne-Marie Bosch Semaler (frère de Cyprien Bosch Semaler, ancêtre direct des Bosch d’Ille et d’Antoine d’Estève de Bosch), mariés à Ille le 17 novembre 1734 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Il doit s’agir de Théodose de Lanusse-Boulémont (1855-1934), baron de Boulémont, cousin germain de Geneviève de Picquet de Vignolles de Juillac, Mme de La Bardonnie : voir note ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] [11] Il pourrait s’agir de plusieurs personnages de cette famille : Jean, marquis des Monstiers-Mérinville (1847-1919), conseiller général de la Haute-Vienne, son frère Henri, officier de cavalerie (1858-1903), ou encore leurs cousins germains René (né en 1853), François (1854-1914) ou Maurice (né en 1867), tous trois également officiers de cavalerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Charles René de Montalembert (Londres, 15 avril 1810-Paris, 13 mars 1870), journaliste et historien, membre de l’Académie française, membre des assemblées constituante et législative de la Deuxième République, membre du Corps législatif du Second Empire, il est l’un des participants à la rédaction de la loi Falloux (2 mars 1850) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Il s’agit de Joseph Lazerme (Perpignan, 14 mars 1787-13 avril 1853), fils de Joseph Lazerme et de Suzanne Augé, marié le 29 juin 1812 à Perpignan avec Thérèse Sérane. Membre du conseil municipal de Perpignan, conseiller général de 1815 à 1848, il fut en 1827 député du collège du Département des Pyrénées-Orientales sous Charles X. Contrairement à ce qui est dit dans le présent journal, Joseph Lazerme, qui ne porta jamais légalement de particule, ne bénéficia pas non plus d’un titre de noblesse de la part de Charles X. C’est son fils aîné qui reçut un titre de comte par le prétendant carliste espagnol en 1876 dont le brevet original est conservé dans le fonds de Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (ADPO, 5J337 ; voir aussi l’inventaire de ce fonds, rédigé par S. Chevauché en 2017) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Voir supra note du 13 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Denis-Stanislas Montalant dit Talbot (Paris, 27 juin 1824-20 décembre 1904), comédien français et ancien secrétaire de la Comédie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Lucile Avenant (1826-1907), fille d’un notaire d’Angers qui avait acheté le château du Plessis-Bourré en 1863, s’était mariée en 1856 en secondes noces à Paul Le Gendre d’Onsenbray (1829-1891), comte d’Onsenbray (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Voir supra note du 24 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Charles François-Saint-Maur (Pau, 19 décembre 1869-La Boissière-du-Doré, Loire-Atlantique, 9 mars 1949), avocat, qui sera sénateur de la Loire-Inférieure de 1924 à 1941 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Marie Flory (1833- château de Lureuil par Tournon-Saint-Martin, Indre, 14 février 1903), mariée en 1852 avec Henri Pougeard du Limbert (1817-1898), ancien préfet des Pyrénées-Orientales, et parents notamment de Marie Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920), épousé depuis 1871 de Joseph de Lazerme, cousin germain de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Marthe de Lazerme (1883-1972), fille de Joseph de Lazerme et de Marie Hélène Pougeard du Limbert, qui épousera en 1911 Paul Durand de Girard (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Carlos de Lazerme (1873-1936), fils aîné de Joseph de Lazerme et de Marie Hélène Pougeard du Limbert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] La famille de Lamer descend du mariage de Charles Pierre de Lamer (1853-1812), général, et de Jeanne Lazerme (1774-1834) – sœur de Joseph Lazerme, (1787-1853), député cité plus haut, grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme –, mariés en 1795 à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Auguste Colavier d’Albici (1793-1864) avait épousé en 1819 Marie-Grâce Boluix, fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur de Mme de Lamer et de Joseph Lazerme cité dans la note ci-dessus. Leur fils Louis Colavier d’Albicy (1820-1877), colonel, était déjà décédé au moment de l’écriture du journal mais il restait sa veuve Pauline Saleta (1842-1911) et leurs deux enfants Marie-Pauline (1873-1968), mariée en 1898 à Fernand de Rovira, dont il sera souvent question au cours de ce jounal, et Henri (1876-1925) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 10 avril 1902. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Voir supra note du 10 avril 1902. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Henri Ponthier de Chamaillard (Quimper, 23 octobre 1848-Nice, 24 mai 1908), fils d’Henri Pierre Ponthier de Chamaillard, député monarchiste du Finistère de 1871 à 1876, et d’Adrienne Marie Eudoxie Briant de Penquelein, sénateur de 1898 à 1908. Partisan de l’école libre et du maintien de la loi Falloux, il défendit de nombreux catholiques s’opposant aux inventaires lors de leurs procès, brisant aussi par exemple les scellés apposés à l’entrée de l’école congréganiste de Trégunc (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Robert de Foucher de Careil (Glénac, Morbihan, 29 janvier 1875-21 mai 1937), fils d’Auguste de Foucher de Careil et de Marguerite de Clinchamp, qui avait épousé en 1902 Marie-Thérèse de La Cropte de Chantérac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Voir supra, note du 10 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Marie Dupin de Saint-Cyr (château de Sainte-Croix-de-Mareuil, Dordogne, 6 novembre 1874-Bergerac, 14 juin 1959), sœur aînée de Max, qui restera célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Gérard Dupin de Saint-Cyr (château de Sainte-Croix-de-Mareuil, Dordogne, 10 février 1879- Larmane, Port-Sainte-Foy, Dordogne, 13 janvier 1951), frère cadet de Max, qui sera ordonné prêtre en 1904et fera toute sa carrière en Dordogne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Voir supra note du 28 janvier 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Voir supra note du 4 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Gabrielle de Chefdebien (1830-1903), veuve de Joseph de Llobet, dont il sera question plus loin, voir note du 22 septembre 1903. Elle possédait une maison à Vinça (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Le Général François-Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938) et son fils Maurice (1878-1921) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Voir plus loin note du 25 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Charles de Lamer (Perpignan, 18 juillet 1859-15 avril 1939), fils de Jules de Lamer et de Léonie Massot, arrière-petit-fils du mariage Lamer/Lazerrme cité plus haut (voire note du 12 mars 1903), avait épousé à Perpignan en 1891 Marthe Denamiel (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Voir le toast de M. de Barescut plus loin, le 28 mai 03 (Note de l’auteur).
[40] La coupure de journal a été collée à la suite par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal. L’auteur de ce texte est probablement Joseph de Guardia, ami de la famille et rédacteur du Roussillon, qui était présent au mariage : voire note du 1er septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Denis Jacomet (Prades, 11 octobre 1858-Paris, 9 février 1929), fils de Louis Jacomet, conseiller à la Cour d’Appel de Montpellier, et de Philomène Asprer de Boaçà. Après une carrière déjà longue, il fut nommé le 15 avril 1902 substitut du procureur général à Angers, d’où il partit en juillet 1904 pour rejoindre le poste de procureur général à Nantes. Il poursuivit ensuite une brillante ascension qui le mena jusqu’à la Cour de Cassation en 1919. Il fut célèbre pour avoir été otage des Allemands pendant la Première guerre mondiale. Bien que cela n’ait jamais été officiellement confirmé, Denis Jacomet porta la particule de courtoisie « de Boaçà » de son grand-père maternel François Asprer de Boaçà (1808-1878), érudit roussillonnais. Ce dernier s’était également fait connaître pour son âpre défense du légitimisme (en France) et du carlisme (en Espagne). Malgré cet ancrage familial, Denis Jacomet privilégia sa carrière à une quelconque idéologie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Assassinat d’un enfant le 8 février 1899 dans l’école des Frères des Écoles chrétiennes à Lille. Le suspect, le frère Flamidien (de son vrai nom Isaïe Hamet) fut accusé d’attentat à la pudeur ainsi que de l’assassinat. Le procès déboucha néanmoins sur un non-lieu, la culpabilité de Flamidien ne pouvant jamais être prouvée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Joseph Santol (Céret, 10 mai 1853-Paris, 3 février 1923), vicaire de Cerbère dont il édifia l’église et les écoles. Il fut en conflit avec la municipalité qui souhaitait récupérer ces dernières, puis fut nommé en 1895 inspecteur des orphelinats. Créateur en 1901 du « Placement familial », destiné à envoyer des orphelins pauvres travailler dans des exploitations agricoles ou des usines (notamment de verrerie), il subit un procès pour outrage aux bonnes mœurs sur enfants, mais fut relaxé – les témoins ayant été subornés. Son œuvre en direction des orphelins lui valut des attaques pour traite d’enfants, venant essentiellement de la gauche socialiste (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir plus loin note du 24 mai 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Martial Artur de La Villarmois (Tours, 10 février 1855-Saint-Épain, Intre-et-Loire, 21 novembre 1920), fils de Martial Artur de La Villarmois et d’Henriette de Gallet de Mondragon, saint-cyrien, capitaine de cavalerie et maire de Saint-Épain, avait épousé le 28 novembre 1883 à Montpellier Claire Geneviève d’Espous (1860-1938), fille d’Auguste, comte d’Espous, important propriétaire terrien de l’Hérault, et de Valérie Durand, cette dernière également issue d’une célèbre famille de banquiers et négociants montpelliérains également implantée à Perpignan. Elle était elle-même la petite-fille, par sa mère née Amélie Durand, de Joséphine Lazerme, mariée en 1801 à Perpignan avec Jean Louis Durand, sœur du député Joseph Lazerme (1787-1853), grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, qui était donc la cousine issue de germains de Mme d’Espous née Durand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] Xavier Civelli de Bosch (1878-1924), cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch, fils de sa tante Marie Civelli née d’Estève de Bosch. Il s’illustrera comme coureur automobiliste mais sera lui-même tué dans un accident en 1924, comme on le verra dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Claude Loraine Barrow (1870-1903), tué à Libourne le 13 juin 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Le portrait de mon grand-père de Lazerme, suspendu dans la grande salle à Vinça. Mon pauvre grand-père et M. de Barescut étaient nés dans la même semaine, en 1825 (Note de l’auteur).
[51] La fille de M. de Barescut, ma cousine « Germaine », est morte le 12 janvier 1899 à l’âge de 27 ans. Quelques années plus tôt, l’aînée de ses filles, Marie de Barescut, mariée à M. Cristau, était morte encore très jeune (1885), laissant un jeune fils Xavier Cristau (Note de l’auteur).
[52] Stanislas Le Bault de La Morinière, comte de La Morinière (Angers, 19 janvier 1852-19 mars 1936),
[53] Laurent Tailhade (Tarbes, 16 avril 1854-Combs-la-Ville, 1er novembre 1919), polémiste, poète et pamphlétaire libertaire, franc-maçon, connu pour son anticléricalisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Voir supra au 31 août 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] René Faurichon de La Bardonnie (1875-1923), fils de Gaston Faurichon de La Bardonnie et de Marthe de Bonnegens, cousin germain maternel de Max Dupin de Saint-Cyr. Il avait épousé en 1902 Marie Benoist (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Ouvrage publié en 1896, sous-titré « Du Panama à l’anarchie », qui relate les scandales financiers et politiques de la IIIe République, notamment l’affaire du Panama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Mme Sylvain d’Arexy, née Dorothée de Falguières (1827-1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Raoul de Scorraille (château de Sangruère, Villeneuve-sur-Lot, 9 juillet 1859-Montredon-des-Corbières, Aude, 13 octobre 1940), marquis de Scorraille, fils de Léonce, marquis de Scorraille, et de Noémie de Roquette-Buisson. Il avait épousé en 1888 Clémentine de Montredon, héritière de domaines dans l’Aude (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Alphonse Auguste Olivier de Laurens-Castelet (Toulouse, 9 avril 1844-château de Lagrange, Bram, Aude,15 mai 1923), marquis de Laurens-Castelet, ancien lieutenant aux dragons de l’Impératrice, fils d’Henry, marquis de Laurens-Castelet, et de Jeanne Viviès, marié en 1871 avec Godelieve Marie de Lacoste de Belcastel. Maire de Puginier dans l’Aude, député de ce département de 1902 à 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Il s’agit de Gérard de La Tour Landorthe (Toulouse, 13 mars 1845-Saint-Ignan, 21 novembre 1920), fils d’Assiscle de La Tour Landorthe et de Clémentine de Montredon, tante et homonyme de l’épouse du marquis de Scorraille cité ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Voir supra note du 23 août 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Denise Salvo, née à Vinça le 9 octobre 1838, fille de Jacques Salvo et de Thérèse Dorandeu, avait épousé à Vinça le 7 octobre 1872 Alexis Batlle, de Jean Batlle et de Joséphine Ballessa, d’une famille parente avec les Pontich souvent cité plus haut. Voir notamment note de la partie introductive du journal.
[63] Il s’agit de Mme Joseph de Lazerme née Marie Hélène Pougeard du Limbert ainsi que ses filles Marthe, née en 1883 (future Mme Durand de Girard) et Thérèse, née en 1890 (future Mme Goursaud de Merlis) (Note de l’éditeur, S.Chevauché).
[64] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Charles de Roig, né en 1849, fils de François de Roig et d’Antoinette d’Oms (arrière-petit-fils d’une Pontich, donc lointainement cousin avec Mme d’Estève de Bosch née de Lazerme) avait épousé le 15 octobre 1885 à Perpignan Berthe Marie Marguerite Costenadal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Il doit s’agir de Marie Batlle, née en 1884 à Ille, fille de Joseph Batlle et d’Elisabeth Delcros, qui épousera en 1910 Jean Amade (1878-1949), poète et écrivain. Ils sont les parents du parolier Louis Amade (1915-1992) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Il doit s’agir de Marie-Thérèse Roca (1886-1963), fille de Joseph Roca et de Joséphine Muxart, qui épousera René Puech, avocat (1883-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Il doit s’agir d’Espérance Trullès (1883-1904), fille unique du notaire illois Etienne Trullès, qui mourut de la tuberculose, et dont il sera question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] Le jeune Albert Charles Henri Motas d’Hestreux, né en 1874, marié le 22 septembre 1903 à Agonac (Dordogne) avec Marguerite Faurichon de La Bardonnie, fille de Gaston Faurichon de La Bardonnie et de Marthe de Bonnegens, cousine germaine de Max Dupin de Saint-Cyr, était le fils d’Eugène Motas d’Hestreux (Basse-Terre, Guadeloupe,23 août 1832-La Rochelle, 26 novembre 1919), général de division qui eut une brillante carrière sous le Second Empire, et d’Alix de Gastebois (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Gabrielle de Chefdebien (Saint-Pons, Hérault,15 juin 1930-Vinça,23 septembre 1903), fille de Roch de Chefdebien et d’Elisabeth de Raynaud-Raynaud, était issue d’une ancienne famille de l’Aude, possédant la seigneurie d’Armissan, alliée à la lignée roussillonnaise des Çagarriga. Mariée le 24 janvier 1853 à Narbonne avex Joseph de Llobet (1825-1900), Gabrielle en eut 8 enfants, dont le célèbre archevêque d’Avignon Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957), dont il sera très souvent question dans ce journal. Le rapprochement des Estève et des Llobet, opéré dès 1903 – Mme de Llobet possédant à Vinça une maison où elle demeurait – serait lointainement à l’origine du futur mariage, en 1908, d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac, elle-même fille de Marie-Thérèse de Llobet, née en 1853, fille aînée de Joseph de Llobet et Gabrielle de Chefdebien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[72] Mère de la future Mme Antoine d’Estève de Bosch. Voir note ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Voir supra note du 19 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Elisabeth Roca d’Huytéza, née en 1867 à Toulouse, épousa en secondes noces en 1902 à Toulouse Hector, baron de Rolland (1853-1923), vice-président du Conseil d’État de Monaco (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[76] Eulalie de Chefdebien (1838-1927), veuve de Joseph de Balanda, cousine germaine de Mme de Llobet née de Chefdebien citée plus haut (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[77] Voir supra au 5 décembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[78] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[79] Futur archevêque d’Avignon, Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[80] Augustine de Llobet (1863-1939), tertiaire de Saint-François, autre fille de Joseph de Llobet et de Gabrielle de Chefdebien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[81] Voir supra note du 20 octobre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[82] François Erasme Estève (Perpignan, 2 juin 1724-21 juin 1777), moine à Saint-Michel-de-Cuxa, fils de Jean Estève et de Monique Simon, frère aîné de François-Xavier Estève Simon, avocat et père du colonel Estève, propre grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[83] Voir supra note du 1er avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[84] Jean Bertran de Balanda (1853-1934), polytechnicien, inspecteur aux chemins de fer du Midi puis propriétaire terrien en Roussillon, fils de Bonaventure Bertran de Balanda et de Thérèse Muxart, marié en 1881 à Millas avec Marie Ferriol (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[85] Jacques, marquis de Dampierre (1874-1947), archiviste paléographe, petit-fils d’Henriette Barthélemy, nièce de François Barthélemy (1747-1830), membre du Directoire exécutif de Paris (Note de l’éditeur, S. Chevauché).



















