1904

Janvier 1904

Semaine du 1er au 3 janvier 1904

Angers, vendredi 1er janvier 1904

Je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous ; nous nous faisons de mutuels cadeaux. Une lettre de Papa nous annonce que son arrivée n’aura lieu que lundi soir. Je passe quatre heures de mon après-midi à faire des visites et à porter des cartes ; j’en fais tant qu’à la fin les pieds me font mal.

Angers, samedi 2 janvier 1904

Quand je me lève, j’éprouve une douleur, qui me gêne pour marcher, dans le tendon du pied gauche ; vers 10h, elle est un peu calmée et je vais chez J. Hervé-Bazin à qui j’ai un renseignement à demander. L’après-midi, je fais quelques nouvelles visites. Ma douleur au pied gauche me reprend. Nénette dîne avec nous. L’oncle Paul me prête un intéressant bouquin intitulé Petite garnison, écrit par le lieutenant Bilse, de l’armée allemande ; c’est un pamphlet accablant contre les mœurs des officiers allemands ; l’auteur a été condamné par le Conseil de guerre de Metz à 6 mois de prison et à l’exclusion de l’armée, et le livre interdit en Allemagne ; mais il a été traduit et se voit à toutes les vitrines en France, et ailleurs ; ce qu’il y a de piquant, c’est que le lieutenant Bilse a été poursuivi par des officiers qui se sont reconnus dans les personnages du roman, et, au cours du procès, la plupart des faits reprochés ont été reconnus dans les dépositions des officiers ; or, ils sont très graves : mauvais traitements à l’égard des soldats, intrigues amoureuses avec les femmes de leurs camarades, détournements de fonds et surtout dettes criantes des jeunes officiers. Je ne m’étonne pas de l’émotion des milieux militaires et de la colère de l’empereur, car c’est un rude coup porté par un de ses enfants au corps sacro-saint des officiers allemands.

Angers, dimanche 3 janvier 1904

Ma douleur au pied gauche a augmenté ; le docteur Sourice, que nous faisons appeler, diagnostique un petit rhumatisme, et m’ordonne certains médicaments homéopathiques et surtout le repos ; aussi, je ne sors que pour aller à la grand’messe à Notre-Dame, et déjeuner chez les Magué ; toute l’après-midi, je lis et j’écris. J’ai la visite de M. Frogé[1], président des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui vient me demander de m’occuper dans la paroisse Saint-Serge de l’Œuvre des Bons Journaux, qui vient de se fonder ; c’est une œuvre de dames, mais il y aura dans chaque paroisse un représentant masculin ; j’accepte volontiers, car c’est une excellente œuvre ; une réunion préparatoire aura lieu sans doute après-demain chez Madame René Bazin, qui est présidente de l’Œuvre.

Semaine du 4 au 10 janvier 1904

Angers, lundi 4 janvier 1904

À cause de mon pied, je ne me lève que vers 10h ; j’avance dans la lecture de Petite garnison, et plus je vais, plus je suis édifié sur la moralité des officiers d’outre-Rhin ! L’après-midi, je ne sors que pour aller à la salle des Quinconces remplir mon rôle de commissaire à l’arbre de Noël, et pour aller prendre ma leçon de chant. Papa arrive de Biarritz à 8h ½ du soir.

Angers, mardi 5 janvier 1904

Je me lève tard encore aujourd’hui, mais mon pied est presque guéri. L’après-midi, je fais quelques visites, puis je vais à la réunion de l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Frogé ; on y prend d’importantes décisions. Le soir, je reçois un mot de Jacques des Loges me disant que, par suite d’un surcroît d’occupations à la Société générale, il ne peut pas tenir la promesse qu’il m’avait faite de jouer un rôle dans notre saynète ; c’est d’autant plus contrariant que cette mauvaise nouvelle m’arrive au moment même où va avoir lieu notre première répétition ; elle a lieu quand même, mais il n’y a que deux acteurs au lieu de trois : Marie-Thérèse et René de La Villebiot ; elle est dirigée Par Mme Dorlin, ancienne maîtresse de diction de Marie-Thérèse ; dès demain matin, je vais me mettre à chercher le 3ème acteur.

Nantes, jeudi 6 janvier 1904 (minuit passé)

Hier matin à Angers, j’ai trouvé l’acteur qui me manquait : Maxence de Damas ; il a tout de suite accepté. J’ai quitté Angers par le train de 2h34 et je suis arrivé ici à 4h4 avec Jacques Hervé-Bazin seulement, car De Bréon et Milleret qui devaient venir en ont été empêchés ; je vais avec Lucas, arrivé ce matin, faire timbrer ma carte de banquet chez M. Mériadec de Quinquis[2], l’organisateur du banquet et de la réunion d’aujourd’hui, puis je me promène en attendant 7h. À 7h, nous allons aux salons Turcaud rue Voltaire où aura lieu le banquet ; celui-ci commencé à 7h40 sous la présidence du lieutenant-colonel de Saint-Rémy[3] (il devait être présidé par le général de Charette, mais celui-ci est malade) ; il est placé sous la présidence d’honneur de Paul Bourget, de l’Académie française, qui est, depuis quelques années, un des plus fermes soutiens de notre parti royaliste. Au banquet assistent environ 250 personnes, dont quelques dames parmi lesquelles je reconnais la comtesse de Becdelièvre, née de Rouault[4], amie de Maman. À la table d’honneur, il y a le colonel de Parseval, le général de Cornulier-Lucinière, etc. ; M. de Baudry d’Asson, député de la Vendée, a été empêché de venir par la maladie. Je prends place à la table des jeunes gens présidée par M. Tony de Charette[5]. Les toasts ne sont pas nombreux car on attend les discours de la soirée ; cependant M. Mériadec de Quinquis, au nom des jeunes (il n’a que 23 ans) porte à la santé du prince héritier, le duc de Montpensier. Après le banquet, on va et vient un moment dans les vastes salons, beaucoup de personnes arrivent, puis commence la réunion proprement dite à laquelle assistent, je pense, environ 6 à 700 personnes. Elle débute par quelques mots du président, le colonel de Saint-Rémy ; puis par un discours de De Quinquis contre l’indifférentisme en matière politique ; enfin arrive le grand discours de la soirée, celui du comte de Larègle, ce vaillant royaliste, qui fait une active propagande dans les centres ouvriers de Belleville et de La Villette, où il est le continuateur de M. de Sabran-Pontevès. Il démontre éloquemment que la monarchie légitime seule peut sauver la France parce qu’elle est le seul gouvernement qui ait source dans la tradition nationale, et que c’est là une condition essentielle car les gouvernements qui n’ont pas leur base dans la tradition doivent la chercher ailleurs, dans la gloire militaire, par exemple comme l’Empire, et alors c’est la guerre avec tous ses aléas, ou dans le suffrage universel comme les républiques (de quelque titre qu’on les décore) et alors c’est la flatterie des passions basses du peuple et l’accroissement indéfini des dépenses. De plus, la monarchie puise dans la tradition nationale, la stabilité et l’unité de vues nécessaires à tout gouvernement pour réaliser les grands desseins à longue échéance. Enfin, M. de Larègle développe le programme de réformes sociales de la monarchie : organisation corporative du travail par le développement de l’association libre ; c’est la question ouvrière résolue sans qu’il en coûte un sou à l’État ; et la décentralisation qui ramènera la vie dans la province et dans la commune ; et il montre la parfaite unité de vues qui a existé sur tous ces points entre les 3 derniers rois exilés : le comte de Chambord, le comte de Paris et le duc d’Orléans. M. de Larègle nous fait aussi un tableau lamentable, mais hélas trop vrai, de la situation où se débat actuellement la France après 33 ans de république ; il nous montre l’effroyable persécution religieuse qui engendrera nécessairement la guerre civile, et, à ce propos, il reproche vivement aux députés et sénateurs catholiques ralliés du Finistère d’avoir, en août 1902, arrêté les Bretons qui voulaient s’opposer par la force à la fermeture de leurs écoles libres ; il assure que le gouvernement aurait reculé, et c’est probable en effet, si l’on en juge par la peur qu’il a éprouvée. Après M. de Larègle, un simple ouvrier de Nantes monte à la tribune et dit qu’il préfère le programme de réformes ouvrières et sociales exposé par M. de Larègle aux utopies collectivites ; il est chaleureusement applaudi.

Mériadec du Plessis-Quinquis (1880-1969), responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest – Carte postale (Musée de la carte postale de Baud)

Après une interruption de 20 minutes, pendant laquelle on va au buffet, M. Chéguillaume[6], l’orateur catholique nantais que j’avais entendu il y a 2 ans au congrès de la jeunesse catholique, vient saluer les Vendéens, catholiques fidèles et royalistes inébranlables, au nom de leurs frères de Bretagne. La soirée se termine par des ovations au colonel de Saint-Rémy et des cris répétés de « Vive Dieu ; Vive le ROI ; Vive la France ». Hervé-Bazin, Lucas et moi, comme anciens élèves de l’Externat Saint-Maurille, nous chargeons M. de Quinquis d’adresser au duc de Montpensier, ancien élève de cet établissement, un télégramme où nous lui témoignons notre attachement et notre inébranlable fidélité à la cause du ROI qui est la cause de la France. La réunion s’est terminée à minuit au milieu d’un grand enthousiasme. Hervé-Bazin et Maurice Lucas sont partis avant le discours de Chéguillaume, pour reprendre le train de 11h ; moi j’ai attendu la fin, et je couche à l’Hôtel de Bretagne. Un espion du marquis de Dion et des plébiscitaires plus ou moins bonapartistes avait réussi à s’introduire dans la réunion et donnait des signes comiques de nervosité quand M. de Larègle se moquait spirituellement du prince Victor Bonaparte qui est tantôt candidat à l’Empire, tantôt candidat à la présidence de la République, qui tantôt désire ceindre la couronne de Napoléon Ier, et tantôt se contenter d’ambitionner le chapeau bosselé de M. Loubet ! Qui, enfin, choisit le moment où la république persécute furieusement les Catholiques pour se déclarer anticlérical ! Et cela parce qu’il se sait soutenu par les Juifs et par une partie des Jacobins qui, craignant pour leurs coffres-forts, ne seraient pas éloignés de recourir à cette solution bâtarde qu’est l’Empire. Pour nous, nous aimons mieux nous en tenir à la seule solution efficace, au retour de la monarchie légitime, nationale et traditionnelle. Je me couche à près de une heure du matin.

Angers, jeudi 7 janvier 1904

Je me lève à 6h ½ et je prends à Nantes le train de 8h36 qui me dépose à Angers à 10h10 ; il fait très froid ; dans l’après-midi, j’écris pour Le Roussillon le compte-rendu de la belle réunion royaliste d’hier. Le soir, nous allons tous (sauf Maman qui en est empêchée par la migraine) dîner chez les La Villebiot ; outre les De La Villebiot, les De Guibert et nous 5, il y a Mlle Madeleine de Padirac, et la vicomtesse de Kermainguy ; après dîner, les jeunes gens de Padirac viennent reprendre leur sœur.

Angers, vendredi 8 janvier 1904

Le matin, je fais avec Maman des invitations pour notre soirée de mardi ; ensuite, je vais à l’Université pour le cours de doctorat, mais aucun professeur ne vient. L’après-midi, j’ai 2 cours : l’un de législation industrielle, l’autre d’histoire économique. De 4 à 5h, De La Villebiot et De Damas viennent répéter avec Marie-Thérèse leur pièce sous la direction de Mme Darlin ; De Padirac répète ses monologues. Le soir, congrégation.

Angers, samedi 9 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je passe à peu près tout mon temps à faire les statistiques de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis je vais voir M. René Bazin que je ne rencontre pas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 10 janvier 1904

Denys Cochin en 1915 – Wikipédia

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je fais diverses commissions. À 2h ½, nous assistons tous aux vêpres et à la procession de clôture de l’Adoration perpétuelle à Saint-Serge. Ensuite, nos acteurs de mardi viennent répéter leurs rôles. Le soir à 8h, à l’Université, séance de rentrée de notre Conférence Saint-Louis : discours de J. Hervé-Bazin, rapport de Maxence de Damas, secrétaire, sur les travaux de l’année dernière ; discours de bienvenue de M. René Bazin à M. Denys Cochin[7] ; enfin, grand discours de M. Denys Cochin sur la liberté d’enseignement ; M. Denys Cochin passe en revue tous les prétextes que nos ennemis invoquent pour interdire l’enseignement aux congrégations religieuses et aux Catholiques, et il en démontre facilement l’inanité. Il y avait une assistance énorme et, naturellement, très sympathique. Un murmure d’indignation à l’adresse du gouvernement s’est élevé quand M. Denys Cochin, pour montrer le manque absolu de patriotisme des sinistres coquins qui nous oppriment, a rappelé l’odieuse expulsion d’un député alsacien protestataire à laquelle vient de procéder le sous-préfet de Lunéville ; ce député, l’abbé Delsor[8], devait adresser la parole (et non pas faire un discours politique) à ses compatriotes très nombreux à Lunéville, lorsqu’il a été accosté dans la rue par un commissaire de police qui lui a signifié l’arrêté d’expulsion du territoire français pris contre lui par le sous-préfet et libellé dans les termes les plus odieux ; il y est dit qu’on ne peut tolérer la présence sur le territoire français de cet étranger qui se propose d’y troubler l’ordre ! La foule exaspérée a failli faire le sac de la Sous-préfecture et je regrette vivement que M. Corrard des Essarts, le député nationaliste de Lunéville chez qui était descendu l’abbé Delsor (et qui va interpeller le gouvernement) ait cru devoir l’en dissuader. Ainsi, voilà où nous en sommes ; dernièrement, le député socialiste belge Vandervelde a pu venir, sans être inquiété, faire en France une tournée de conférences internationalistes, bien plus, un préfet (!) a pu assister à l’une d’elles sans recevoir du gouvernement le moindre blâme, et un député alsacien qui, après 33 ans de conquête allemande, revendique héroïquement sa qualité de Français, est honteusement chassé de France comme un malfaiteur étranger !!! Ah ! Quel retentissement une aussi odieuse mesure a dû avoir en Alsace, et quelle bonne aubaine pour le gouvernement allemand ! Quant à moi, je ne puis m’empêcher de me rappeler ce que me disait au mois d’août dernier l’abbé Vitory en descendant de Sainte-Odile : « Le gouvernement français a plus fait pour la germanisation de l’Alsace en deux ans que n’avait pu faire le gouvernement allemand en trente ans ». Mais nous voici bien loin de l’Université et de M. Cochin. Après son discours couvert d’applaudissements, il est allé dans la grande salle des Lettres où on a servi le punch aux professeurs et étudiants.

Abbé Nicolas Delsor (1847-1927) – Wikipédia

Semaine du 11 au 17 janvier 1904

Angers, lundi 11 janvier 1904

Le matin, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, dernière répétition de notre pièce. Le soirs, à la Conférence Saint-Louis, intéressant travail de Gazeau sur la décentralisation, suivi d’une vive discussion ; presque tous sont d’accord sur la nécessité de la décentralisation ; pour ma part, je soutiens vivement l’opportunité, la nécessité de la décentralisation, mais je dis que nous ne l’obtiendrons jamais d’un gouvernement dépendant entièrement de l’élection comme le nôtre, car il ne consentira jamais à relâcher la chaîne administrative par laquelle il tient le corps électoral. Seul, un gouvernement indépendant, ne comptant pas sur l’élection, c’est-à-dire la monarchie, sera assez fort pour prendre l’initiative de la décentralisation.

Angers, mardi 12 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique (doctorat) ; l’après-midi, autre cours d’économie politique (doctorat) et cours de législation industrielle. Ensuite, je fais une visite qui a rapport à l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Audouin rue Bertin ; le soir a lieu notre soirée artistique et musicale qui se prolonge jusqu’à une heure du matin. Y sont invités et y viennent environ 32 personnes ; quelques autres n’ont pu accepter. Voici les noms de celles qui y viennent :

Mme, Mlles et Jacques Hervé-Bazin

Tante Josepha et Nénette (l’oncle Paul, toujours souffrant, n’est pas venu)

Comtesse et Mlle Madeleine de Padirac, et Gabriel de Padirac

Commandant et Mlle Regnard

Mme et René de La Villebiot

Mme et Mlle Diard

Mlle Grolleau

Mme et Mlles de Soos

Mme et Mlle Mongazon.

Enfin, plusieurs de mes camarades de l’Université : Roger de Bréon, René Guy, Maxence de Damas, Tony Catta, Jacques des Loges. Voici le programme de la soirée, tel que nous l’avons distribué aux invités (j’ajoute les noms des artistes qui n’y figurent pas) :

Soirée du 12 janvier 1904

Chanson à la lune (Mlles Hervé-Bazin)

Discours d’un Alsacien sur la tombe d’un ami, monologue (de Padirac)

Les Champs, piano (Maman et Philomène)

Une journée de l’Hôtel de Rambouillet, saynète :

Mlle Marcelle de Garges (Marie-Thérèse)

Le comte Bernard de Boulainville (René de La Villebiot)

Le vicomte Georges de Boulainville (Maxence de Damas)

La scène se passe dans le château du marquis de Garges.

L’Orage, piano (Philomène)

La dernière gavotte, chant (Mlle de Padirac)

Chanson de la boîte à Fursy (Roger de Bréon)

L’existence brisée, monologue (de Padirac)

Mon ami Rémy, monologue (René Guy)

Le cœur de ma Mie, chant (Mlle Catherine et Jacques Hervé-Bazin)

L’épave, monologue (Mlle Jeanne de Soos)

En se disant adieu, duo de Rubinstein (J. Hervé-Bazin et R. de Bréon, accompagnés par Catta)

Amoureuse prière, chant -Mlle de Padirac)

Le baiser à la Dame, monologue (René Guy)

La petite pièce est fort bien exécutée, et les monologues et chansonnettes fort bien dits. À l’issue de la pièce, René de La Villebiot nous fait une aimable surprise : tandis que les applaudissements du public rappelaient les acteurs sur la scène, il offre un superbe banquet de roses à Marie-Thérèse. On fait passer fréquemment des rafraîchissements et des petits fours de toutes sortes en attendant le thé qui est servi un peu après minuit. Les derniers invités se retirent à 1 heure.

Angers, mercredi 13 janvier 1904

Il fait un temps atroce toute la journée ; je vais avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max faire ma visite de digestion à Mme de La Villebiot ; à 5h, cours de religion du P. Barbier ; il traitera, cette année, ce sujet : la foi chrétienne et la foi Kantienne.

Angers, jeudi 14 janvier 1904

Le matin à 9h ½, cours d’économie politique ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Mailfert ; ensuite, je vais voir le frère Engilbert qui est sécularisé. À 9h, nous disons au revoir à Max qui repart pour Sainte-Croix par le train de 10h et nous allons tous en soirée chez Mme Gavouyère qui reçoit toute la Faculté ; nous rentrons à minuit après le thé.

Angers, vendredi 15 janvier 1904

Le matin à 9h, je vais à la messe à Notre-Dame ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. À 4h, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire une visite à Mme de Kergos, puis je vais me baigner et je vais un moment tenir compagnie à l’oncle Paul qui, toujours souffrant, ne sort que le matin en omnibus pour aller à sa caserne.

Angers, samedi 16 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique de licence et de zootechnie générale. L’après-midi, je m’occupe de l’Œuvre de la Presse pour tous dont on m’a nommé membre zélateur pour la paroisse Saint-Serge ; je m’adresse à M. Pineau, à M. Audouin, à M. Girard représentant de la Patrie française afin de me procurer les adresses des électeurs nécessaires pour l’expédition des bons journaux. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y lis les statistiques de fin d’année. Voici le compte-rendu de la réunion de Nantes que j’ai envoyé au Roussillon et qu’il a publié dans son numéro du 11 janvier ; le Réveil de l’Ouest de cette semaine l’a aussi publié :

Coupure du Roussillon du 11 janvier 1904, collé par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 16 janvier 1904

Papa reçoit de M. Bonet, curé d’Ille, la confirmation de son départ, et de sa nomination à l’archiprêtré de Céret ; on n’attend plus que la signature ministérielle au bas du décret. Par le même courrier, l’abbé Rajau écrit à Papa et, en lui annonçant le départ d’Ille du chanoine Bonet, il lui fait part du bruit qui court concernant son successeur ; il serait question d’envoyer à Ille l’abbé Bonafon[9], actuellement curé de Prats-de-Mollo ; c’est un catalaniste distingué.

Angers, dimanche 17 janvier 1904

Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je me promène un peu avec Tante Josepha et l’oncle Paul dans la direction de Saint-Barthélemy, puis je vais avec Maman à l’exposition des Amis des Arts, et au salut à l’Adoration ; je vais voir Jean Gavouyère.

Semaine du 18 au 25 janvier 1904

Angers, lundi 18 janvier 1904

Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, je fais plusieurs visites. À 4h leçon de chant. Le soir Conférence Saint-Louis, travail de Grimault intitulé « Les États-Unis sont-ils une nation ou une association d’intérêts ? » Il faut un temps épouvantable, et je commence à éprouver une douleur rhumatismale dans le tendon du pied droit.

Angers, mardi 19 janvier 1904

Ma douleur a augmenté ; je vais néanmoins au cours d’économie politique de licence et à celui de doctorat ; mais je suis obligé d’en revenir en voiture ; l’après-midi, pour les 2 autres cours de doctorat, je suis obligé d’aller et venir de la Faculté en voiture.

Angers, mercredi 20 janvier 1904

Mon pied va mieux ; mais je ne sors que vers 5h pour aller au cours de religion.

†Angers, jeudi 21 janvier 1904

Mon rhumatisme est guéri ; je vais au cours d’économie politique (licence), puis au cours de constructions rurales. L’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philomène chez Madame de Padirac ; ensuite, je vais voir Bonnet à la caserne Desjardins.

Angers, vendredi 22 janvier 1904

Aujourd’hui 2 cours de législation industrielle et un cours d’histoire des doctrines économiques. À 8h, je vais à la messe à Notre-Dame. C’est aujourd’hui que se discute à la Chambre l’interpellation de M. Corrard des Esarts sur l’expulsion de l’abbé Delsor à Lunéville. Cette affaire a fait un bruit énorme tant en France qu’en Allemagne, et a soulevé en France et en Alsace une bien légitime émotion. Quelques journaux gouvernementaux et tous les journaux indépendants ont flétri avec plus ou moins de vigueur l’inqualifiable mesure du préfet de Nancy et les termes odieux de « sujet allemand » employés dans l’arrêté d’expulsion. En Alsace, toute la presse antiallemande est indignée ; quant aux feuilles reptiliennes, elles sont dans la jubilation, car elles voient dans cet acte abominable la confirmation du traité de Francfort par le gouvernement français. Ce qu’il y a de plus épouvantable encore que l’expulsion elle-même, c’est la tactique employée par les feuilles gouvernementales pour justifier cette mesure : ces sans-patrie prétendent que l’abbé Delsor, qui est un des chefs du parti alsacien-lorrain, et qui a été toujours en Alsace l’adversaire acharné du gouvernement allemand, s’est rallié à l’Allemagne parce que, au Reichstag, il ne se fait pas appeler « député protestataire », mais seulement « député du parti alsacien-lorrain » ! Or, tout le monde sait, et en Alsace l’année dernière on me l’a répété, que, depuis 1887, le parti français a changé de tactique ; au lieu de se dire protestataire, et de continuer à protester inefficacement contre l’annexion, il se dit « parti alsacien-lorrain », et, se plaçant en apparence et dans ses rapports avec le gouvernement, sur le terrain des faits accomplis, il se contente de réclamer l’abolition des mesures d’exception contre l’Alsace-Lorraine et l’autonomie de ce pays ; il estime que conserver l’Alsace telle qu’elle est, et la préserver autant que possible de la germanisation, est le meilleur moyen de servir la cause français, et que ce but sera atteint plus facilement en se plaçant sur le terrain des faits accomplis qu’en se cantonnant dans une fière mais inutile protestation ; la chose peut être discutable, mais les intentions des députés de ce parti, et, en particulier, de l’abbé Delsor sont au-dessus de toute discussion. Eh bien, Combes, la chose est prouvée, a fait rechercher à Berlin par sa police secrète si, dans les votes et dans l’attitude de l’abbé Delsor, il pourrait trouver un argument pour sa thèse qui sera la même que celle de sa presse : l’abbé Delsor est rallié à l’Allemagne, donc les termes de « sujet allemand » et l’expulsion n’ont rien de choquant ! Tout de même, il est dur pour notre patriotisme de voir le chef du gouvernement français envoyer des Français à Berlin pour s’aboucher avec les policiers prussiens dans le but de salir un Alsacien ! Le débat d’aujourd’hui, s’il tourne en faveur de Combes, sera un sanglant affront à l’Alsace fidèle ; par contre, je pense qu’il désabuserait les conservateurs et les honnêtes gens qui mettent leur espoir dans une république assagie. Malgré l’avantage que la victoire du défroqué assurerait à notre parti royaliste, je serais désolé de ce résultat (hélas trop probable !) car je mets la France au-dessus de mes préférences dynastiques ; les blocquards n’en disent pas autant, et, entre Combes et la France, ils n’hésiteront pas à choisir Combes.

Angers, samedi 23 janvier 1904

Le matin, cours de zootechnie générale. Avant d’aller à la Faculté, je lis dans le Maine-et-Loire le navrant résultat du vote d’hier : 295 députés contre 243 se sont prononcés en faveur de Combes contre l’Alsace-Lorraine ! Ainsi, chose inouïe, et que nos petits-enfants qui vivront, je l’espère, sous un régime d’ordre, voudront à peine croire, il s’est trouvé dans une chambre française une majorité de 52 voix pour dire à ce ministre qui est le dernier des misérables « Vous avez eu raison de faire expulser de France et de laisser traiter de « sujet allemand » un Alsacien, un député de l’Alsace fidèle ! » De par la décision de la Chambre, c’en est donc fait de la question d’Alsace-Lorraine ; désormais, il pourra rester dans ce pays des individualités fidèles au souvenir de la France, mais il est certain qu’il n’y aura plus, qu’il ne peut plus y avoir de parti politique français. Voilà où nous a conduits l’abominable campagne qui se poursuit depuis 6 ans contre l’armée et contre la patrie ; voilà où nous a menés cette maudite république ! Ombre de Bismarck, comme vous devez vous réjouir ; la France est deux fois en deuil : pour avoir perdu l’Alsace et pour l’avoir vu renier par son gouvernement ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, dimanche 24 janvier 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame puis je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je lis, dans tous ses détails, la désolante séance d’avant-hier ; le magnifique discours de M. Ribot (un adversaire politique, mais toute la droite l’a applaudi, car, en ces matières, il n’y a plus d’adversaires politiques, il ne doit y avoir que des Français), celui de M. Corrard des Essarts le témoin de l’abominable attentat de Lunéville, de M. Ferri de Ludre, de M. Ollivier qui a mis en parallèle l’attitude du préfet des Côtes-du-Nord qui assistait au premier rang aux conférences internationalistes du député socialiste belge Vandervelde sans avoir encouru le moindre blâme du gouvernement, et celle du préfet de Meurthe-et-Moselle vis-à-vis d’un frère d’Alsace. L’attitude de la majorité a été écœurante, et, je le dis, j’ai pleuré en lisant le récit de cette épouvantable séance : les socialistes hachaient par leurs interruptions saugrenues les discours des députés patriotes, les membres les moins avancés du bloc avaient peur, et, par moments, les paroles de Combes, ses lâches insultes vis-à-vis de l’abbé Delsor, la facilité avec laquelle il abandonnait nos provinces perdues, leur faisaient horreur et ils ne pouvaient s’empêcher de le laisser paraître ; alors, l’ignoble défroqué parlait de la lutte contre la congrégation, de la réaction clérico-monarchico-nationaliste, de la défense républicaine, et ramenait ses mamelucks un moment désemparés. Il s’est même cru obligé, le monstre ! d’emboucher la trompette patriotique et de parler de la plaie qui saigne toujours au flanc de la patrie ; mais ces mots sonnaient faux dans sa bouche immonde. Enfin, tout le bloc, sauf une dizaine de ses membres, a donné, et le misérable, qui s’est contenté de l’ordre du jour pur et simple, a eu ses 52 voix de majorité ! Pendant ce temps, 5 à 6000 patriotes ont manifesté aux cris de « Vive Delsor ; Vive l’Alsace » et « À bas Combes » autour du monument des combattants de 1870 ; il y a 3 jours, à Nancy, 3000 personnes réunies par l’Action libérale ont envoyé une adresse à l’abbé Delsor, la réunion était présidée par M. Haas, ancien député protestataire de Metz (je crois) au Reichstag ; un millier d’ouvriers de Saint-Dié en ont fait autant, en un mot, un très grand mouvement d’opinion s’est produit ; j’espère qu’il fera comprendre à l’Alsace que les 295 traîtres qui ont soutenu le défroqué ne sont pas la France.

L’après-midi, je vais me promener avec Maman, Philo, l’oncle Paul et Tante Josepha du côté des nouvelles casernes. À 5h ½, j’assiste dans la salle du Patronage Saint-Serge à une conférence faite par M. Jac au nom des comités de paroisse, devant environ 300 personnes, pour organiser dans la paroisse Saint-Serge un pétitionnement en faveur du maintien de l’école des Frères menacées par le projet de loi liberticide déjà voté à la Chambre en novembre. Je me charge de faire circuler la pétition dans une dizaine de rues.

Semaine du 25 au 31 janvier 1904

Angers, lundi 25 janvier 1904

Le matin, en ouvrant le Maine-et-Loire, j’apprends une bien bonne nouvelle qui me consule un peu des tristesses de ces jours-ci, c’est l’élection à plus de 1200 voix de majorité de M. Flayelle, nationaliste et patriote ardent, contre le candidat opportuniste ministériel Desbleumortiers, dans les Vosges ; c’est la réponse des patriotes de la frontière à la honteuse attitude du gouvernement. Cette élection est d’autant plus significative que M. Flayelle avait eu contre lui M. Méline qui, pour le récompenser d’avoir retiré sa candidature en sa faveur en 1902, vient de le lâcher maintenant et de soutenir le candidat ministériel, fidèle en cela à la ligne de conduite uniformément suivie par le parti républicain depuis 30 ans : « plutôt la révolution que la réaction ». M. Flayelle venait remplacer malgré lui M. Méline dans son siège de député de Remiremont, voilà qui est bien fait ! À 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je commence à m’occuper de la pétition. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Pierre de La Morinière[10] ainsi intitulé : « L’insurrection peut-elle être légitime » ; le conférencier dit que, dans certains cas lorsque le gouvernement viole gravement les droits, la liberté des citoyens, manque à ses devoirs, l’insurrection est légitime ; il semble bien que nous soyons dans ce cas ; c’est l’opinion que plusieurs soutiennent dans la discussion très orageuse qui suit ce sujet passionnant.

Angers, mardi 26 janvier 1904

Je suis enrhumé ; je vais tout de même au cours d’économie politique et aux cours de doctorat. Le soir, Papa et moi recevons quelques jeunes gens qui viennent prendre le thé ; ce sont des étudiants de Papa et quelques-uns de mes amis.

Angers, mercredi 27 janvier 1904

Je ne sors pas de toute la journée afin de guérir mon rhume.

Angers, jeudi 28 janvier 1904

Le matin, je vais au cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales. L’après-midi, je fais circuler la pétition dans la rue Pré d’Allemagne, la cour Rillon et la rue Constant Le Moine ; je n’éprouve presqu’aucun refus dans les milieux ouvriers ; quelques-uns seulement dans la petite bourgeoisie chez des timides.

Angers, vendredi 29 janvier 1904

Le matin à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. Ensuite, je fais circuler la pétition dans la rue Savary et sur le boulevard du palais ; même observation qu’hier.

Angers, samedi 30 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je continue à faire circuler la pétition ; je vais sur la route de Paris, la rue Giraud, etc. J’obtiens beaucoup de signatures. Le soir, à cause de mon rhume qui n’est pas tout à fait fini, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 31 janvier 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais la visite des pauvres ; puis je vais au salut à l’Adoration, je rencontre M. Paul Girard qui me dit qu’il me communiquera le lundi 8 février les listes de la Patrie française pour l’organisation de l’Œuvre de la Presse pour tous. Je vais voir Maurice Lucas qui me communique son projet d’almanach royaliste pour 1905.

Février 1904

Semaine du 1er au 7 février 1904

Angers, lundi 1er février 1904

Je vais au cours d’agriculture à 10h ½. L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser, puis je prends ma leçon de chant. Toute la journée, j’entends très mal de l’oreille droite parce que, hier matin, en faisant ma toilette, il m’est entré de l’eau dans cette oreille d’une si drôle de façon qu’elle n’a pas pu en sortir malgré toutes les positions que j’ai prises. Je vais chez le Dr Desvaux, mais je ne le rencontre pas.

Angers, mardi 2 février 1904

Le matin, je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame ; à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours d’économie politique de doctorat. L’après-midi, second cours d’économie politique, puis cours d’histoire des doctrines économiques. À 3h ½, je vais chez le docteur Desvaux qui constate que l’entrée rapide de l’eau dans mon oreille a collé contre le tympan une forte couche de cérumen, c’est ce qui m’empêche d’entendre ; il m’enlève cette couche et j’entends comme par le passé. Le mouvement de protestation contre l’expulsion de l’abbé Delsor et surtout contre le vote antipatriotique de la Chambre continue dans la France entière. Avant-hier, il y a eu peut-être vingt réunions qui, toutes, ont flétri en termes indignes cet acte abominable. Les principales ont été celles de Nancy, organisée par l’Action libérale, à laquelle 4000 personnes ont pris part ; celle de Lille où la Patrie française a réuni 4000 personnes (j’ai lu même, dans certains journaux, 7000 personnes) à l’hippodrome ; celle de Saint-Dié où 2000 personnes réunies dans la salle même où devait parler l’abbé Delsor, ont protesté énergiquement contre l’attitude du gouvernement. À L’Isle-Adam, à Paris, à Perpignan, à Grenoble (2000 personnes), à Rouen, à Alençon, etc. etc., on a flétri l’ignoble expulseur ; en dehors de l’Action libérale et de la Patrie française, ce sont la Ligue patriotique des Françaises, la Ligue des Patriotes, des ligues royalistes, la Ligue de l’Appel au peuple, l’Association catholique de la Jeunesse française etc. qui ont soulevé ce magnifique mouvement de patriotisme ; dans certains endroits même, le mouvement a été spontané, et des réunions patriotiques ont eu lieu sans qu’aucune ligue les ait organisées. En face de tout cela, 1400 républicains (1400 traîtres) réunis à Rambervillers, sur la frontière, ont félicité le gouvernement ; il se contente de peu le Bloc ! Le soir, je vais chez M. Bickel qui m’a invité, ainsi que tous ses élèves et anciens élèves, à assister à l’inauguration de sa nouvelle salle d’escrime. Auparavant, je vais à la réunion de la congrégation qui aura lieu désormais le mardi.

Angers, mercredi 3 février 1904

Le matin, je vais me faire couper les cheveux ; ensuite, je vais chercher chez M. Frogé de nouvelles listes de pétition ; il en profite pour me demander instamment d’accepter d’être secrétaire général des Conférences Saint-Vincent-de-Paul de la ville, car le secrétaire actuel, Joseph Perrin, trop occupé depuis la mort de son père, a dû donner sa démission ; je ne veux pas accepter sans avoir réfléchi ; mais je promets d’aller pour aujourd’hui à la place Saint-Martin faire les fonctions de secrétaire provisoire. Je vais voir Joseph Perrin pour m’informer de ce que doit faire le secrétaire général ; celui-ci m’engage à accepter. À 11h ½, je vais à la réunion du conseil particulier place Saint-Martin, et, devant les instances de M. Frogé, je me décide à accepter ce surcroît d’occupations ; par exemple, je vais me faire remplacer comme secrétaire de la Conférence Saint-Serge. Dans l’après-midi, je vais recueillir de nouvelles signatures rue Franklin et passage de Lesseps ; presque tout le monde, hommes et femmes, signe avec enthousiasme ; je puis voir par-là combien les Frères sont populaires. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. Le soir à 8h ½, à la salle des Quinconces, a lieu la grande séance au profit des œuvres du P. Carron, dont le tout-Angers s’occupe depuis trois semaines. La séance débute par un monologue de Baracé ; ensuite, chœur de jeunes filles habillées en « fleurs » accompagné par l’orchestre que dirige M. de Romain ; ce chœur est d’un effet superbe ; il se termine par une apothéose de la « reine » des Fleurs admirablement symbolisée par Denyse de Kergos toute couverte de roses. Après quelques chansonnettes de Roger de Bréon, vient la série de tableaux vivants faits par M. et Mme de La Vingtrie et leurs enfants ; ils représentent différentes scènes du poème de Lamartine « Les laboureurs » que débite M. du Plessis. Enfin, après la quête, on joue Les mardis de la vicomtesse, charmante petite comédie en un acte ; Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Lestivent ; Mme de La Vingtrie celui de la vicomtesse et Mlle Aïda de Romain celui de la baronne de Hautepie ; il y a, en plus, 3 rôles d’hommes qui sont tenus par M. de La Bévière, M. Gasnier et le baron Hamelin ; Marie-Thérèse, comme tous les autres d’ailleurs, s’en tire fort bien. L’affluence était énorme et l’assistance d’un chic ! Toilettes superbes ; le P. Carron a dû faire une recette superbe. Demain, seconde séance.

Angers, jeudi 4 février 1904

Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel je passe un examen de constructions rurales dont je me tire assez bien ; ensuite cours de constructions rurales. L’après-midi, à 4h ½, aux Quinconces, seconde séance au profit des cercles ; on entend, comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier ; puis le tableau vivant des « Saisons » où Marie-Thérèse, habillée de circonstance, figure le printemps ; ensuite Les deux timides, comédiée jouée par De Bréon, Catta, Milleret et De Ferry ; tout est fini à 7h ¼.

Angers, vendredi 5 février 1904

Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame. Cours de législation financière, mais pas de cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas ayant sans doute oublié le cours. Le soir, à 5h, je vais à l’escrime. À 8h ¼, conférence du comte de Castries[11], conseiller général, sur le Maroc, à l’Université ; le conférencier parle d’après des souvenirs personnels de voyage ; il est très intéressant.

Angers, samedi 6 février 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je fais signer à une foule de personnes la pétition pour les Frères, puis je vais prendre des tuyaux sur la réunion de demain ; on me dit que nous y serons nombreux. Il s’agit d’une conférence radicale-socialiste que doit faire le sénateur du bloc Béraud et le député Mas, également du bloc ; on nous a conseillé d’y aller en nombre afin de soutenir un de nos amis qui doit répondre aux blocards. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y remets ma démission de secrétaire de la Conférence Saint-Serge.

Angers, dimanche 7 février 1904

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Serge où je fais la quête annuelle pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. À 1h ½ ou 2h moins le quart, je me rends aux abords du cirque-théâtre où doit avoir lieu la conférence dont je parlais hier. Petit à petit, arrivent quelques groupes de républicains, mais par contre je remarque fort peu de nos amis ; enfin, je vois Gaudineau, MM. de Villoutreys, Martin, de La Vingtrie, de La Voy, de Rochebouët, de La Perraudière, quelques étudiants : Dupré, du Réau de La Gaignonnière, Lucas, de La Morinière, Nicolle, etc., nous sommes quinze à vingt ; je m’explique ce petit nombre quand j’apprends par Lucas qu’il y a eu contre-ordre, mais le contre-ordre a été donné si tard que certains (moi, par exemple, et ces messieurs) ne l’ont pas reçu ; nous nous demandons si nous entrerons, mais nous sommes d’avis d’entrer en curieux. Les républicains sont exactement 400, c’est maigre pour le cirque où peuvent tenir de 2500 à 3000 personnes ; nous nous groupons sur les stalles de gauche, près de la porte, et la conférence commence. On excuse le sénateur Béraud, qui s’est défilé ; on nomme le bureau, puis Jagot[12] prend la parole, il parle de la nécessité pour le parti républicain angevin de s’unir afin de devenir plus influent ; ce mot, maladroit dans la bouche d’un farouche républicain, est souligné par nos applaudissements ironiques ; alors Jagot, furieux, s’écrie : « Pour vous prouver que nous sommes plus influents que vous ne croyez, je n’ai qu’à rappeler qu’il nous a suffi d’une démarche à Paris pour faire interdire aux troupes les cercles catholiques militaires de France » (on a appris hier, en effet, cette nouvelle et odieuse mesure du général André). Je crie : « Et la liberté de conscience, qu’en faites-vous ? », mes amis m’applaudissent. Alors, c’est dans la salle un tumulte épouvantable ; les républicains se lèvent et nous hurlent les épithètes de « calotins », « aristos » etc. « À bas la calotte ». Nous continuons à crier « Vive la liberté ! ». Alors, notre ami Félix Martin demande la parole ; cela déchaîne la tempête. Des stalles de l’autre côté, des groupes de gens à mines douteuses se détachent et s’élancent sur notre petit groupe ; ils nous entourent et commencent à nous frapper. Alors, nous nous levons tous, et tirant, qui sa canne, qui sa matraque (j’avais une matraque) nous nous préparons à nous défendre. M. Martin nous crie : « Tous dehors » ; nous le suivons, et à travers les rangs des apaches, qui nous frappent et auxquels nous ripostons, nous arrivons à la porte de gauche qui donne sur le vestibule du cirque-théâtre ; mon chapeau tombe et il m’est impossible de le ramasser. Lorsque nous arrivons sur le vestibule où une nombreuse bande d’apaches nous attendait, une lutte terrible s’engage : nous sommes roués de coups de canne, nous en donnons à droite et à gauche de notre mieux. À partir de ce moment (j’avais quitté mon lorgnon qui aurait pu être très dangereux), je ne vois plus autour de moi que poings tendus et cannes levées ; pour éviter et parer les coups qui pleuvent de toute part, j’applique des coups de matraque sur la figure de mes agresseurs ; alors, pour me mettre dans l’impossibilité de me défendre, un individu me prend, par derrière, à bras-le-corps, me tenant les deux bras, pendant que trois ou quatre autres m’assènent sur la tête nue quatre ou cinq formidables coups de canne tellement violents qu’une canne se brise sur ma tête. À ce moment, entre deux coups, je suis stupéfait d’apercevoir sur les marches du cirque Papa, Maman et Marie-Thérèse qui, me voyant dans une aussi épouvantable situation, s’élancent à mon secours sans calculer le danger. Maman a à la main mon casse-tête et en frappe l’individu qui me tient, au bras ou à l’épaule ; Papa le prend par le bras et Marie-Thérèse, qui crie à tue-tête « C’est mon frère, mon frère », reçoit un coup de poing dans le dos ; il est vrai que ses ongles font de la bonne besogne, elle m’a même assuré qu’elle a mordu un apache. Cependant, un individu plus charitable m’a tendu un chapeau qui gisait par terre, et, enfin délivré de mon crampon, je descends les marches du cirque pendant que Maman désigne ce drôle de citoyen à la police qui l’arrête ; mais elle est elle-même arrêté par le commissaire central en personne qui l’a vue se servir du casse-tête, arme prohibée. La figure rouge, paraît-il, comme une pivoine, les cheveux en désordre et les habits en triste état, privé de ma canne matraque qui est restée dans la mêlée comme mon chapeau, je me dirige avec les autres réacs et Maman, Papa et Marie-Thérèse vers le commissariat de police de la place de la République. J’ai, heureusement, à mettre sur ma tête le melon qu’un apache moins brute que les autres m’a tendu et qui est très propre. Je m’informe alors du sort de mes amis ; j’apprends que la plupart n’ont pas été mieux traités que moi : Du Réau de La Gaignonnière[13] a la figure labourée par les ongles, et un torticolis que lui a valu un coup dans le coup ; de plus, il a été empoigné à l’oreille (qui est blessée) et n’a été délivré que grâce à M. de Villoutreys[14] qui, avec sa canne, a fait lâcher prise à son agresseur ; Lucas a une égratignure à l’oreille ; de plus, il a reçu des coups dans le dos et a été lancé en avant sur l’escalier du cirque (il a eu la chance de tomber sur ses 2 pieds). Deux petits jeunes gens du peuple qui étaient avec nous ont eu le même sort, mais l’un d’eux, moins heureux que Lucas, est tombé sur le ventre. Nicolle (je l’ai su depuis) a reçu derrière la tête un violent coup de canne qui lui a occasionné, quand il a été rentré chez lui, une violente hémorragie etc. etc. Quant à nos adversaires, nous ne savons pas quel a été sur eux l’effet de nos ripostes. Je sais qu’un personnage inoffensif, le caissier du cirque, a reçu dans la figure un coup de poing qui l’a fait saigner ; il dit que c’est un des nôtres qui le lui a asséné ; c’est bien possible, mais celui qui l’a asséné n’en est guère responsable car, dans l’affreuse mêlée qui s’est produite, il était bien difficile de voir qui était là pour nous frapper ou qui y était par devoir. Je m’occupe aussi de savoir par quel prodige ma famille, à qui je n’avais pas soufflé mot de la conférence et de la manifestation qui se préparaient, s’est trouvée devant le cirque au moment tragique, et j’ai bientôt la clef de l’énigme. Vers 2h ¼, Nicolle et Lucas (à qui j’avais pourtant dit que je ne parlais pas, chez moi, de la manifestation), sont venus à la maison pour me porter le fameux contre-ordre auteur de tout le mal ; ne me trouvant pas, ils ont dit au domestique de me prévenir qu’ils étaient passés me dire de ne pas aller au cirque (il était bien temps !) ; Martin n’a eu rien de plus pressé que d’aller rapporter la chose à Papa et à Maman. Ceux-ci ont compris alors qu’il y avait une réunion au cirque et qu’une manifestation s’organisait à laquelle je devais prendre part ; et ils sont partis pour le cirque espérant y arriver à temps pour me prévenir du contre-ordre et m’empêcher d’y entrer ; Maman, flairant une bagarre, a pris le casse-tête que je m’étais bien gardé d’emporter et, à peine furent-ils arrivés devant le cirque qu’ils entendirent les hurlements qui précédèrent notre violente expulsion ; un instant après, ils virent deux femmes (deux blocardes) sortir affolées du cirque en criant « On se bat » ; tout de suite après, ils virent M. de La Vingtrie dégringoler les marches sans chapeau, essoufflé et rouge comme une pivoine, une moitié de matraque à la main ; enfin, le grand flot, Maurice Lucas à qui Maman demanda « Antoine est-il dedans » et les autres. Sur la réponse affirmative de Maurice Lucas, Maman s’élança en avant et m’aperçut dans le vestibule me débattant contre mes agresseurs… Une fois arrivés au commissariat avec MM. de Villoutreys, de Rochebouët, du Réau de La Gaignonnière, les deux jeunes gens du peuple, un monsieur dont je ne sais pas le nom et l’individu qui m’avait pris à bras-le-corps (c’est un nommé Colin, machiniste du théâtre et du cirque, 29 ans), on prend nos noms : celui de Maman et celui de La Gaignonnière contre lequel un blocard qui l’a frappé, mais auquel il a vigoureusement riposté, a l’audace de porter plainte ! Je m’assure de mes témoins, et je n’ai pas de peine à les trouver car tout le monde m’a vu, afin de pouvoir poursuivre Colin ; celui-ci, d’ailleurs, reconnaît qu’il m’a tenu pour m’empêcher de me défendre pendant que d’autres me frappaient, mais il se défend de m’avoir frappé lui-même. Se voyant pincé, il est assez penaud et craint que ma poursuite ne lui fasse perdre sa place de machiniste. Je suis décidé à ne pas le lâcher si l’on poursuit Maman ; si l’on abandonne la poursuite contre Maman, je ne maintiendrai pas ma plainte. Pendant que nous sommes au commissariat, nos amis stationnent devant la porte et demandent la mise en liberté de Maman, qu’on leur refuse. Le commissaire central désirant nous entendre lui-même, on nous fait aller au commissariat central rue David ; là, après avoir attendu au moins une heure, nous finissons par être interrogés par le commissaire central, les uns après les autres ; il nous fait signer nos déclarations ; je porte plainte contre Colin, Maman sera poursuivie ; mes témoins sont entendus eux aussi. Nous rentrons à 7h moins le quart, et nous nous habillons bien vite pour aller dîner chez les Follenfant où il y a une quinzaine d’invités. Maman, fatigué, se fait excuser. Il n’est question, à table, que des événements de l’après-midi. Papa charge Me Follenfant[15] de défendre Maman. Une importante nouvelle qui nous est arrivée tout à coup est la rupture des relations diplomatiques entre le Japon et la Russie ; c’est donc la guerre à brève échéance ; c’est le Japon qui aurait pris l’initiative de la rupture.

François de Villoutreys de Brignac (1873-1956) – Album du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) circa 1900 (Base de données généalogiques Roglo)

Semaine du 8 au 14 février 1904

Angers, lundi 8 février 1904

Le Matin, je lis dans le Maine-et-Loire le compte-rendu exact des incidents d’hier ; quant au Patriote de l’Ouest qui porte bien mal son nom puisqu’il est socialiste et dreyfusard, il invente les mensonges les plus fantaisistes : Maman aurait brandi d’un air tragique le casse-tête et serait venue à la conférence exprès pour occire les mécréants républicains ; elle aurait ensuite essayé de faire prendre ce casse-tête pour un… chapelet (!!!). Enfin, si nous nous trouvions à la réunion, c’est pour entendre M. Mas, député de Montpellier, notre compatriote, dit l’infâme journal, et même… notre parent (c’est la 1ère nouvelle)[16]. Tout cela ne signifie rien et tous les gens de bonne foi considèreront ces blagues comme histoires à dormir debout. Il accuse, ce qui est plus grave, le groupe des opposants d’avoir provoqué la colère des républicains et le rend responsable de ce qui s’est passé ; il est, au contraire, plein d’indulgence pour ces bons républicains qui nous ont assommés ; c’est une singulière manière d’intervertir les rôles ! Le Petit courrier raconte impartialement les faits. À 1h ½, malgré une tempête épouvantable de vent, de grêle et de pluie, je vais chez M. Frogé qui me remet la liste des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, je vais chez M. de La Voy savoir si le chapeau que j’ai rapporté hier est bien à lui ; son domestique me dit que oui. Ensuite, leçon de chant. Le soir, à cause de la tempête qui fait pleuvoir ardoises et cheminées, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis. Maman reçoit avis d’avoir à se présenter demain devant le Tribunal correctionnel ; on se presse joliment !

Angers, mardi 9 février 1904

Suite des plaisanteries de mauvais goût du Patriote : il paraît que la haute société d’Angers, violemment émue par l’arrestation de Maman, se propose de lui offrir un thé d’honneur au cours duquel on lui remettra solennellement un casse-tête en argent, produit d’une collecte faite dans les salons de l’aristocratie angevine. Peut-on être plus inepte ? Je vais aux 3 cours habituels de doctorat et au cours de licence. À 1h, Maman comparaît devant le Tribunal correctionnel. Je ne raconte pas l’audience, à laquelle, d’ailleurs, je n’ai pas pu assister à cause de mes cours ; je collerai dans mon journal le compte-rendu que ne manquera pas d’en donner le Maine-et-Loire de demain. Elle attrape 30 fr. d’amende, avec la loi Bérenger. Il paraît que le président, M. Jousseaume, notre voisin, a été très courtois. Le soir, nous allons tous en soirée chez les Fauvel où est réunie à peu près toute l’Université. Il y est souvent question des événements de dimanche et de leur suite.

Angers, mercredi 10 février 1904

Voici le compte-rendu du Maine-et-Loire ; il est exact :

Coupure de presse du Maine-et-Loire collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 10 février 1904

Quant au Patriote, il continue à blaguer et à dire que voici Maman mise au rang des martyrs par le clan clérical etc. etc. Le Petit courrier raconte assez exactement les faits. Dans l’après-midi, je vais au parquet pour demander quelle suite on compte donner à ma plainte contre Colin ; du moment que Maman a été poursuivie, je ne lâche pas mon agresseur, et si le parquet ne le poursuit pas, je le poursuivrai par voie de citation directe. Le substitut Millet, qui me reçoit en l’absence du procureur de la République, me dit que Colin passera demain devant le Tribunal de simple police de son canton, sous l’inculpation de violence légère ; il me semble que le fait de me tenir à bras-le-corps pendant que d’autres me frappaient, et avec l’intention évidente de m’empêcher de me défendre, est plus qu’une violence légère et mériterait bien le Tribunal correctionnel ; mais je ne veux pas insister et, somme toute, je dois me montrer satisfait que, vu les temps où nous vivons, le parquet donne une suite quelconque à ma plainte. Le soir, nous disons au revoir à Tante Josepha qui part pour Lyon afin d’assister aux derniers moments du beau-frère de l’Oncle Paul, M. Charles Thomas, âgé de 78 ans, qui est au plus mal. La nouvelle des premières hostilités entre Russes et Japonais arrive aujourd’hui ; les Japonais, sans déclaration de guerre, ont attaqué la nuit, à l’improviste, dans la rade de Port Arthur, la flotte russe et lui ont fait du mal ; de plus, les navires japonais ont bombardé Port Arthur. Qui sait si, par le jeu des alliances, nous ne serons pas amenés à intervenir dans cette guerre ? Quoi qu’il en soit, tous nos vœux doivent aller à la Russie, non seulement parce qu’elle est notre alliée, mais parce qu’elle a fait preuve d’une grande modération dans les négociations, et surtout parce qu’elle est le boulevard de l’Europe contre le monde jaune.

Angers, jeudi 11 février 1904

Cours d’économie politique et de constructions rurales le matin ; l’après-midi, je vais voir M. François de Villoutreys, que je ne rencontre pas, M. de Rochebouët, conseiller général, que je rencontre, et Jacques Hervé-Bazin, que je vois dans sa chambre d’où une grippe l’empêche de sortir depuis plusieurs jours. Le soir, nous allons tous à la soirée de Madame Baugas qui réunit l’Université ; à 10h, Marie-Thérèse et moi partons pour aller à la soirée dansante de Madame de Kergos où il y a, environ, 100 personnes ; j’y retrouve mon ancien camarade de Sainte-Croix François d’Aboville[17] que je n’avais pas revu depuis le collège ; il est sous-lieutenant au 65ème de ligne à Nantes.

Angers, vendredi 12 février 1904

Le matin, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, deux cours de législation industrielle. J’apprends par le Maine-et-Loire que Colin a été condamné à une journée de travail (dont la valeur, d’après la loi, est de 1 fr. 50, je crois) ; il faut avouer qu’il s’en est tiré à bon compte. Quant à Maman, elle reçoit, depuis mardi, des quantités de visites ou de cartes de félicitations. Dans l’après-midi, je vais m’entendre avec M. Frogé au sujet des convocations à la réunion des Conférences Saint-Vincent-de-Paul qui aura lieu le 1er dimanche de carême et aussi au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous.

Angers, samedi 13 février 1904

Cours d’économie politique de licence. Le soir, nous recevons une cinquantaine de personnes : la Faculté, et, en plus, les Follenfant, les La Villebiot et les Padirac ; il y a plusieurs morceaux de piano et de chant.

Angers, dimanche 14 février 1904

Le matin, je vais à la messe de onze heures à Notre-Dame. L’après-midi, je prépare un grand nombre de convocations pour la réunion de dimanche prochain. Je vais au salut à l’Adoration. Après le salut, nous allons sur les quais voir la crue de la Maine ; la Maine est à 5m30 à l’étiage du pont du centre, les bateaux ne peuvent plus passer sous les ponts, c’est la plus forte crue depuis 1897.

Semaine du 15 au 21 février 1904

Angers, lundi 15 février 1904 (lundi gras)

Le matin, je vais aux Ponts-de-Cé voir la crue de la Loire ; au pont de Dumnacus, il y a 4m50 à l’étiage, et encore le fleuve commence-t-il à baisser ; il a été à 4m60. L’après-midi, j’avance beaucoup mes convocations. À 4h, leçon de chant ; à 5h ½, je vais faire ma visite de digestion à Mme Fauvel.

Angers, mardi 16 février 1904

Le matin, j’achève les convocations ; il y en a 300 environ. L’après-midi, je vais voir la Maine qui est à 5m50 et qui monte toujours, car la pluie ne cesse pas. Quant à la Loire, on annonce que le maximum de la crue sera demain avec 5m30 aux Ponts-de-Cé ; mais si la pluie continue, il est à craindre que la crue n’augmente encore ; alors, un désastre est à craindre. Nous avons l’oncle Paul et Nénette à déjeuner. À 2h ½, je vais au Patronage Saint-Serge où j’assiste à une pièce à grand spectacle Baudouin III duc de Montrezé et roi de Jérusalem composée par René Couteau tout exprès pour les enfants du patronage ; plus de 60 enfants paraissent sur la scène ; c’est un vrai tour de force… et de patience !

Angers, mercredi 17 février 1904

Je vais à la messe de 8h à l’Université ; mais comme j’arrive trop tard pour recevoir les cendres, je vais les recevoir à Saint-Joseph ; ensuite, je fais différentes commissions en ville ; du pont de la Basse-Chaine, j’admire le spectacle magnifique de la Maine débordée, les immenses prairies de la Baumette, du Bon Pasteur, jusque dans la direction de la Pointe, sont entièrement recouvertes, les levées disparaissent sous l’eau ; on n’aperçoit plus dans les prairies que le haut des arbres, et, de ce lac, poussées par le vent d’ouest, de grosses lames s’élèvent et vont frapper les quais, on dirait un golfe et la mer ; en attendant, l’inondation n’est pas près de finir, et le niveau des eaux, tant en Maine qu’en Loire, monte toujours. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion à Madame Baugas ; à 5h ½, cours de religion.

Les inondations à Angers en février 1904 – Carte postale d’époque (site internet Delcampe.net)

Les nouvelles du théâtre de la guerre arrivent en Europe dénaturées par les agences anglaises, en sorte qu’il est très difficile de connaître la vérité ; ainsi, on n’est pas encore fixé sur la manière dont a tourné la première attaque de Port-Arthur ; les Japonais en ont fait une victoire ; les Russes assurent que l’attaque a échoué et que la flotte japonaise a été fortement endommagée ; ce qui me fait penser que les Russes disent vrai, c’est que, depuis lors, la flotte japonaise n’a plus été aperçue ; elle doit, sans doute, réparer ses avaries. Que deviendra cette guerre ? Des interventions se produiront-elles ? Si l’Angleterre s’unit au Japon, notre alliance avec la Russie nous obligera à nous unir à elle, quoiqu’en disent les journaux radicaux-socialistes et socialistes qui trouvaient bon de voir le tsar venir saluer Marianne, mais qui sont d’avis maintenant de dénoncer l’alliance, et par conséquent, de violer un serment national ! Ce qu’il y a de plus inquiétant encore que le conflit russo-japonais pour la paix européenne, c’est l’insurrection macédonienne qui est sur le point de recommencer. L’année dernière, l’Autriche-Hongrie et la Russie ont réussi à empêcher une conflagration générale dans les Balkans en imposant un programme de réformes à la Porte, et en pesant sur la Bulgarie pour l’empêcher de se joindre aux insurgés macédoniens. Mais, actuellement, la Porte, comme toujours, n’a pas appliqué les réformes, et, d’autre part, la Bulgarie sentant que la Russie occupée en Extême-Orient ne pourra la frapper que d’un bras, est prête à faire la guerre à la Turquie dès que la Macédoine se soulèvera, et ce sera bientôt sans doute. Qu’en résultera-t-il ? Une guerre générale dans les Balkans probablement ; et, alors, l’Autriche, à défaut de la Russie, sera forcée d’intervenir, et qui sait où tout cela nous mènera ? L’Italie ne paraît pas enchantée de la perspective d’une intervention autrichienne ; elle pourrait fort bien ou s’y opposer ou intervenir de concert avec l’Autriche. Quant à l’Angleterre, c’est elle qui, après avoir excité le Japon contre la Russie, excite maintenant les insurgés macédoniens en leur fournissant armes et subsides, et cela afin de pêcher en eau trouble.

Angers, jeudi 18 février 1904

Le matin, cours habituels. À 11h, Marie-Thérèse nous quitte ; elle repart pour Sainte-Croix après un séjour de près de deux mois à Angers ; c’est avec un grand regret que nous la voyons repartir. L’après-midi, je retourne aux Ponts-de-Cé où l’inondation a fait de grands progrès depuis lundi ; il y a aujourd’hui 5m10 au pont de Dumnacus ; l’inondation de 1897 est dépassée, et il faut remonter à 1872 pour trouver une aussi forte inondation ; on commence à craindre pour la solidité des levées de la Loire. Aux Ponts-de-Cé, le spectacle est impressionnant ; sur une largeur de près de 3 kilomètres, on ne voit que de l’eau ; toutes les rues des Ponts-de-Cé sont envahies, sauf la rue centrale ; dans les jardins, on n’aperçoit plus que le haut des arbustes hors de l’eau. Pour peu que le fleuve monte encore, il faut s’attendre à des désastres comme en 1856. Tante Josepha est rentrée ce matin de Lyon où elle a enterré son beau-frère ; elle est allée à Saint-Étienne voir les Delestrac.

Angers, vendredi 19 février 1904

Le matin à 10h ½, cours de M. Baugas (doctorat) ; l’après-midi, 2 cours de M. Coulbault ; ensuite, je vais faire signer la pétition pour les Frères dans le fond de la rue Franklin ; puis je vais voir la Maine qui est à près de 6 mètres ; les rues voisines des quais sont envahies, et il a fallu installer des planches sur des pilotis pour pouvoir passer. Le soir à l’Université, conférence de l’abbé Marchand, qui a été pendant plusieurs années vicaire à Londres, sur « La religion à Londres » ; il s’appuie sur deux enquêtes faites l’une par M. Booth, l’autre par le Daily News, avec le plus grand soin dans tous les quartiers de l’immense ville et qui ont prouvé sur près de 5 000 000 d’habitants, 800 000 au plus (et encore compte-t-on parmi ceux-ci les étrangers) fréquentent habituellement le dimanche une église ou un temple quelconque, même des religions les plus extravagantes comme les Salutistes, même des Juifs ; c’est un résultat navrant qui contraste avec l’apparence recueillie qu’offre Londres, comme toutes les villes anglaises, le dimanche ; l’abbé Marchand estime que les ¾ des habitants de Londres vivent en dehors de toute religion.

Angers, samedi 20 février 1904

Cours ordinaires ; après le cours de zootechnie générale, examen sur cette matière, je m’en tire moyennement. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 21 février 1904

Joseph Zamanski (1874-1962), industriel, responsable à l’Association catholique de la Jeunesse française

Le matin à 7h ½ à la cathédrale, chapelle de Notre-Dame de la Pitié, a lieu la messe trimestrielle pour les membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Serge. Ensuite, à 4h ½, j’assiste avec Papa, dans l’ancienne église Saint-Martin restaurée par l’externat Saint-Maurille, à une grande réunion de la jeunesse catholique organisée par la commission des patronages d’Angers ; un millier de jeunes gens et du diocèse appartenant tous à l’association sont venus entendre deux beaux discours de M. Couteau et de M. Zamanski[18], du comité central. Couteau nous raconte le fonctionnement des patronages et de toutes les œuvres qui y sont annexées : mutualités qui assurent un petit capital à l’ouvrier qui, depuis son enfance, a versé une très légère somme chaque semaine, sociétés de gymnastique etc. M. Zamanski, avec une parole ardente et concise, nous raconte les grands services que notre association a rendus à Paris au moment où les églises étaient envahies par les apaches au mois de juin, les rudes raclées que nos amis parisiens leur ont administrées ; puis, il trace le programme d’action religieuse et sociale de l’association et annonce qu’un grand congrès où seront convoqués tous les groupes de l’Association catholique de la Jeunesse française se tiendra dans 3 mois à Arras pour étudier la question de la « mutualité » comme celui de Chalon, l’année dernière, a étudié la question des syndicats ; c’est ainsi que se forme le corps de doctrines sociales de notre association ; la question des syndicats a été résolue après trois jours d’une discussion au cours de laquelle on a entendu les maîtres de la science sociale, dans le sens de la liberté. Pour préparer le congrès d’Arras, tous les groupes de la Jeunesse catholique vont être appelés à étudier la question de la mutualité ; c’est dans ce but que se tiendra le 5 et le 6 mars au Mans un congrès régional de l’union régionale de l’Ouest (j’espère pouvoir y assister). Le discours de Zamanski est littéralement haché d’applaudissements frénétiques, et l’on sent bien que tous ces jeunes gens catholiques, à quelque classe sociale qu’ils appartiennent (fils de nobles, de bourgeois, d’ouvriers, de paysans) sont intimement unis dans un même amour de l’Église, de la France et dans un même désir de faire quelque chose pour leur salut. Les questions politiques ne nous divisent pas, car il y a place, dans notre association, pour toutes les opinions politiques, pour la raison bien simple qu’on ne s’en occupe pas ; on ne s’occupe que des questions religieuses et sociales ; c’est ainsi que les Catholiques monarchistes, les Catholiques républicains et les Catholiques bonapartistes s’unissent ici sur le terrain catholique, sans rien abandonner au-dehors de leurs revendications politiques. La réunion se termine, comme elle a commencé, par l’exécution du « chant patriotique catholique » et par une sonnerie de clairon en l’honneur du drapeau. Le soir, après dîner, j’assiste à l’assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul du 1er dimanche de carême ; j’y remplis mes fonctions de secrétaire.

Semaine du 22 au 28 février 1904

Angers, lundi 22 février 1904

Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je vais chez le dentiste, puis, à cinq heures, à l’escrime. Le soir, Conférence Saint-Louis. Gaudineau fait une intéressante étude de la question des « retraites ouvrières » ; j’avais eu l’idée de faire ce travail et j’avais même fait quelques recherches dans ce but lorsque j’ai appris que Gaudineau l’avait retenu. Il le traite, dans le fond, absolument comme je l’aurais traité, c’est-à-dire il repousse, au nom de la liberté et du droit de propriété, l’idée de la retraite obligatoire imposée à tous par l’État s’exerçant, avant tout par une bonne législation accordant la liberté la plus complète et même des privilèges (il ne faut pas avoir peur de ce mot) aux institutions libres créées pour assurer une retraite à ceux qui leur auront versé une certaine somme (très minime) pendant un temps donné, et aussi, provisoirement du moins et pour mettre la chose en train, par des subventions comme en Belgique. Certains, De Saint-Pern et Lebreton notamment, sont partisans du principe de l’obligation, qui, disent-ils, n’entraîne pas nécessairement la création d’une nouvelle institution d’État, car l’État peut fort bien décider que tous les citoyens devront s’assurer une retraite, en les laissant libres pour le choix de l’institution à laquelle ils voudront s’adresser ; c’est vrai, mais le principe de l’obligation n’est pas moins contraire à la liberté et au droit de propriété. Je sais que la question de savoir si l’on doit se ranger au principe de l’obligation ou rester fidèle au principe de la liberté est très discutée, même entre Catholiques. Pour ma part, j’aime mieux m’en tenir à l’idée de liberté (c’est, d’ailleurs, par le développement de l’association libre que les royalistes comptent résoudre cette question des retraites ouvrières).

Angers, mardi 23 février 1904

Cours habituels matin et soir. Après les cours du soir, je vais à Saint-Serge m’entendre avec le vicaire M. Pineau qui doit me donner des indications pour une 3ème liste que je dois fournir à Mme René Bazin pour l’Œuvre de la presse pour tous. À 5h, escrime.

Angers, mercredi 24 février 1904

On apprend aujourd’hui une victoire russe : les Japonais ayant tenté une nouvelle attaque de nuit contre Port-Arthur ont été repoussés avec perte, tant mieux ! Je remets à Mme Bazin une 3ème liste pour l’Œuvre de la presse pour tous

Angers, jeudi 25 février 1904

Cours d’économie politique de licence, mais pas de cours de constructions rurales, presque tous les élèves de l’École d’Agriculture étant aujourd’hui en excursion agricole à une ferme du duc de Plaisance, député. Je fais deux visites à Mme de Kergos, qui je ne rencontre pas, et à Mme Robiou du Pont que je rencontre. À 5h, escrime. Le soir, sermon à la cathédrale.

Angers, vendredi 26 février 1904

Cours ordinaire de doctorat. Après les cours, pendant une affreuse tourmente de neige, je fais les convocations pour le conseil particulier du mercredi. Le soir, malgré la neige, je vais à la conférence de M. René Bazin sur « Les compagnes de la vie », c’est-à-dire les femmes, et leur rôle dans le foyer ; M. René Bazin n’est pas heureux, ce soir, il ne dit que des banalités. Une grosse nouvelle qui soulève une grande émotion depuis hier est celle qui nous arrive de Dijon : 58 séminaristes qui devaient recevoir le sacrement de l’Ordre demain ont demandé à leur évêque Mgr Le Nordez[19] de vouloir bien renvoyer cette cérémonie jusqu’après les fêtes de Pâques, parce qu’ils ne se sentaient pas, en ce moment, dans les dispositions nécessaire pour bien recevoir ce grand sacrement ; l’évêque a refusé, et a répondu à une nouvelle demande des séminaristes en renvoyant du séminaire cinq d’entre eux pris au hasard, et en supprimant les bourses à tous ceux qui en bénéficiaient. Alors, tous les élèves du séminaire (au nombre de 83) ont déclaré se solidariser avec leurs camarades, et ont quitté le séminaire. Parmi les ordinands, certains ont dit qu’ils voulaient bien être ordonnés tout de suite, mais par un autre évêque que Mgr Le Nordez. Et maintenant, quelle est la raison de cette attitude qui, au premier abord, ressemble à un acte de révolte ? Oh, elle est bien simple ! Les séminaristes ne veulent pas être ordonnés prêtres par un évêque qui est l’objet d’une accusation terrible contre laquelle il n’a pas jusqu’à présent protesté : Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, est accusé d’être franc-maçon !!! Pas plus que les séminaristes, pas plus qu’aucun des journalistes catholiques qui se sont occupés ces jours-ci de cette affaire, je ne préjuge rien ; Rome, sans doute, donnera son jugement que tout bon Catholique doit attendre. Mais il m’est bien permis de me rappeler l’attitude, plus qu’étrange pour un évêque, qui a été celle de Mgr Le Nordez dans certaines circonstances : il y a deux ans, deux bénédictins chassés de leur couvent par la persécution traversaient le diocèse de Dijon ; ils avaient reçu asile chez un grand propriétaire du pays ; tout à coup, Mgr Le Nordez leur fit savoir qu’il ordonnait aux curés de son diocèse de considérer comme nul leur celebret, c’est-à-dire qu’il leur interdisait de dire la messe dans le diocèse de Dijon ; et cela, évidemment, pour la seule raison qu’ils appartenaient à une congrégation non autorisée ; le désir de faire sa cour au gouvernement franc-maçon passait pour Mgr Le Nordez bien avant le respect que tout le monde, et surtout un évêque, doit avoir pour des religieux proscrits ! Je me souviens des ardentes polémiques que souleva cet acte bien peu épiscopal. Les habitants de Dijon en connaissaient sans doute bien d’autres sur le compte de leur évêque, car il ressort de toutes les correspondances de cette ville que Mgr Le Nordez est mis véritablement en interdit par les Catholiques de sa ville épiscopale. On ne va plus à la cathédrale parce qu’il s’y trouve ; l’autre jour, au moment où il montait en chaire, un grand nombre de Catholiques quittèrent ostensiblement l’église tandis que d’autres sifflaient et criaient « Démission » ; ces derniers ont certainement eu tort car on ne doit, sous aucun prétexte, se livrer à des manifestations dans une église mais ce fait indique bien que l’attitude plate de leur évêque vis-à-vis du gouvernement les a exaspérés. Après tout ce que je viens de rappeler, et en présence de l’accusation qui n’a pas été démentie, on comprend parfaitement que les séminaristes de Dijon aient désiré attendre pour recevoir le grand sacrement de l’Ordre !

Mgr Albert Le Nordez (1844-1922), évêque de Dijon – Wikipédia

Angers, samedi 27 février 1904

Cours habituels le matin ; l’après-midi, je vais me confesser, je vais travailler à la Bibliothèque municipale et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’incident de Dijon continue à faire beaucoup de bruit ; mais une cinquantaine de séminaristes ayant atteint leur but, qui était de faire retarder leur ordination, ont réintégré le Grand séminaire. Il faut dire aussi que le gouvernement, sans attendre un jour, sans se demander si les séminaristes comptaient rentrer au séminaire, a déclaré qu’il allait les appeler sous les drapeaux pour compléter leur temps de service, nouvelle manière de s’ingérer dans une question toute religieuse. Cette affaire de Dijon est profondément malheureuse. Elle prouve combien les Catholiques sont divisés, combien peu de confiance ils ont souvent dans leurs évêques ! Il fait bien dire que, dans bien des cas, les évêques n’ont rien fait pour mériter leur confiance, et, outrepassant les conseils de ralliement de Léon XIII, se sont mis à plat-vendre devant le gouvernement afin que personne ne puisse mettre en doute leur attachement profond à nos institutions républicaines ! Cet attachement a paru quelque fois être plus fort que leur amour de la justice et de la religion persécutée. On comprend conc que les évêques qui ont pris une pareille attitude n’aient pas la confiance des Catholiques. En tout cas, cet état d’esprit est le résultat le plus clair de la politique de ralliement à la république si fort préconisée par Léon XIII et par le cardinal Rampolla ! Aujourd’hui, à Rome, on commence à reconnaître que les Catholiques les plus clairvoyants sont ceux qui ont refusé de la suivre ; et, depuis l’avènement de Pie X, des feuilles royalistes ont eu des encouragements du pape, le Mémorial des Pyrénées­, par exemple. Pie X demande aux Catholiques français de s’unir mais sur le terrain catholique qui est assez large pour que tous les Catholiques puissent y trouver place sans abandonner leurs convictions politiques, et non sur le terrain constitutionnel qui excluait les Catholiques monarchistes. Ainsi entendue, l’union ne peut être que féconde. Pour moi, je crois que l’union est possible, non seulement entre Catholiques, mais même entre libéraux ; pour cela, il n’y a qu’à chercher à unir les hommes de divers partis politiques et religieux sur les questions sur lesquelles ils ont une opinion commune, en laissant de côté, dans leurs discussions, les questions qui les divisent ; un royaliste, par exemple, est en même temps catholique ; sur le terrain catholique, il s’unit aux Catholiques qui n’ont pas la même opinion politique que lui, mais qui ont une foi commune avec lui à défendre, c’est, je crois, la pensée de Pie X ;  mais ce royaliste et les Catholiques non royalistes avec lesquels il s’est uni ont tous l’amour de la liberté, de la patrie, de la propriété, qui leur est commun avec beaucoup d’autres hommes qui ne sont ni catholiques ni royalistes ; tous ces hommes recherchent les points qui les unissent et, sur le terrain de la liberté, de la propriété, du patriotisme, forment le vaste bloc des libéraux, des patriotes, sans avoir pour cela rien abandonné de leurs opinions politiques ou religieuses, et, tout en luttant pour leur triomphe en-dehors de la vaste ligue dont je parle. L’Action libérale populaire, La Patrie française, si elles ne se plaçaient pas sur le terrain constitutionnel, pourraient réaliser cette union de tous les libéraux, de tous les patriotes ; malheureusement, ces deux ligues se sont placées sur le terrain constitutionnel ; elles écartent donc les monarchistes. Mais je ne serais pas surpris que l’Action libérale populaire fût amenée, sur l’inspiration de Rome, à modifier dans le sens que j’indique son terrain d’action ; je le désire bien vivement ! Quel bloc libéral on pourrait avoir alors ! Les Catholiques formeraient une aile de cette immense armée, et les royalistes un corps d’armée !

Angers, dimanche 28 février 1904

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène faire une jolie promenade dans la campagne sur la route d’Epinard. Ensuite, je vais au Salut à l’Adoration. Le soir, j’assiste au Cirque-théâtre à une représentation du drame Les Deux gosses qui fit tant de bruit il y a quelques années. L’oncle Paul et Tante Josepha sont rentrés hier de Paris ; ils ont vu le lieutenant-colonel Lenoir, chef du personnel du génie au Ministère de la Guerre, et le général Joffre[20], directeur de ce même personnel, tous deux amis de l’oncle Paul ; c’est surtout pour des questions de service que ces messieurs avaient prié l’oncle Paul d’aller les voir, pour désigner quelques officiers de génie qui vont partir pour l’Indo-Chine où l’on envoie des renforts en prévision de complications possibles. L’oncle Paul, d’après ce que lui ont dit ces messieurs, ne s’attend pas à rester longtemps à Angers, car, d’après une mesure nouvelle, les colonels du génie ne doivent pas rester beaucoup plus de deux ans à la tête des régiments, de façon à ce que les 37 colonels puissent tous ou à peu près tous commander un des 7 régiments de l’arme. Il faut donc nous attendre à voir l’oncle Paul nous quitter dans quelques mois pour aller, à la tête de quelque importante direction, attendre ses étoiles ; ce départ sera pour nous un vrai chagrin !

Joseph Joffre (1852-1931) lors de sa promotion comme général de brigade – Cliché anonyme, vers 1901 (Collection Guy Roger)

Semaine du 29 février 1904

Angers, lundi 29 février 1904

Voilà une date que je n’avais pas vue depuis huit ans ; dans quatre ans, quand je la reverrai, où serai-je, que ferai-je ? Si Dieu d’abord me prête vie et s’il me permet de réaliser mes projets, je serai sans doute à Ille où je m’occuperai d’agriculture, et aussi de propagande religieuse et politique ; je serai peut-être marié, enfin, qui sait ? Nous jouirons peut-être d’une paix religieuse, sociale et politique à laquelle nous aurons aspiré pendant trop longtemps. Il y a quelques jours, à propos de la proclamation par le pape de l’héroïcité des vertus du curé d’Ars, présage de sa prochaine béatification, le journal catholique La Vérité française rappelait une prédiction de ce vénérable, très consolante pour nous : en 1845, une jeune fille qui désirait entrer au couvent alla demander au saint curé de la conseiller sur l’ordre qu’elle devait choisir et sur sa vocation. Le vénérable la confirma dans sa vocation, et lui conseilla d’entrer dans un ordre où elle est entrée depuis ; puis il lui prédit qu’elle soignerait les blessés dans 2 guerres, qu’elle verrait le XXe siècle ; que les premières années de ce siècle seraient des années de persécution pour l’Église « les années 1, 2, 3, dit-il, seront néfastes, mais dans l’année 4, la persécution, après avoir atteint son apogée, prendra fin ; toutefois, cette année-là, la France aura beaucoup à souffrir des suites d’une guerre civile ou étrangère, mais elle sera sauvée ». Il est à remarquer que la prédiction du curé d’Arts s’est parfaitement réalisée jusqu’à présent ; la religieuse en question a soigné les blessés de la guerre de Crimée et de la guerre d’Italie ; elle a vu le XXe siècle puisqu’elle vit toujours ; les 3 premières années de ce siècle ont été, certes, des années néfastes pour l’Église de France ; enfin, la guerre vient d’éclater ; si la prédiction se réalisé jusqu’au bout, nous serons donc sauvés cette année, mais nous souffrirons des suites d’une guerre ; cela veut-il dire que la guerre d’Extrême-Orient amènera une conflagration générale, comme beaucoup le craignent ? Peut-être ; si cela pouvait nous débarrasser de la hideuse république, j’y souscrirais des deux mains. N’oublions pas que M. Combs enfant, ayant été amené devant le curé d’Ars, celui-ci, à la vue du futur persécuteur, s’écria : « Oh ! Cet enfant ; quel mal il fera à l’Église ! Mais il se convertira ». Il me semble que l’autre prédiction doit se réaliser puisque celle-ci s’est, jusqu’à présent, si bien réalisée.

Statue du curé d’Ars Jean-Marie Vianney (1786-1859) dans de Sermentizon, Puy-de-Dôme – Wikipédia

Le matin, pas de cours de zootechnie, le professeur étant au Congrès des Agriculteurs de France, rue d’Athènes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, Poirier-Coutansais parle sur la mutualité et les sociétés de secours mutuels. Je donne mon adhésion pour le congrès du Mans.

Mars 1904

Semaine du 1er au 6 mars 1904

Angers, mardi 1er mars 1904

Cours habituels. À 5h, escrime.

Angers, mercredi 2 mars 1904

Le matin, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » pour la Conférence Saint-Louis. L’après-midi, à 1h ½, je vais remplir mes fonctions de secrétaire au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. À 5h ½, cours de religion.

Angers, jeudi 3 mars 1904

Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je fais différentes commissions pour Papa qui ne peut pas sortir à cause d’un fort rhume et d’une extinction de voix, je vais porter les bons aux pauvres, travailler à la Bibliothèque municipale ; à l’escrime à 5h ½.

Angers, vendredi 4 mars 1904

Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, j’assiste avec Tante Josepha à une conférence organisée au cirque par la Société de géographie commerciale de l’Anjou sur le Japon d’autrefois et d’aujourd’hui ; le cirque est comble, mais l’orateur ne fait que dire ce que tout le monde, ou à peu près, savait déjà. Il y a quelques projections.

Le Mans, samedi 5 mars 1904

Le matin cours d’économie politique (licence). Je pars par le train de 1h pour le Mans où a lieu cette année le Congrès de l’Union régionale de la Jeunesse catholique de l’Ouest ; je descends avec un grand nombre de congressistes à l’Hôtel de France. Notre première réunion, un simple conseil où on expose la marche de l’association et ses énormes progrès dans l’Ouest en 1903 (84 nouveaux groupes ont été affiliés depuis un an à l’Union), a lieu dans l’ancien hôtel du poète Scarron, chez le chanoine Bruneau, de 8 à 10h du soir ; environ cent cinquante jeunes gens y prennent part ; c’est demain qu’auront lieu les grandes séances.

Maison du poète Scarron, place Saint-Michel au Mans – Wikipédia

Le Mans, dimanche 6 mars 1904

La journée commence par la messe de communion, dite par Mgr de Durfort à la chapelle de la Visitation, à laquelle assistent tous les congressistes déjà arrivés (car quelques-uns n’arrivent que par les trains du matin). À 9h ½, séance d’études à la salle Maupertuis ; elle dure jusqu’au moment du banquet qui a lieu à 11h ½ à l’Hôtel de France ; dans cette séance sont votés les statuts de la nouvelle Union diocésaine de la Sarthe qui vient de se fonder afin de fédérer les groupes de l’Association existant déjà dans ce diocèse, et surtout afin d’en fonder de nouveaux ; M. Bienvenu est élu président ; l’aumônier est le chanoine Bruneau. Dans cette séance, on lit plusieurs intéressants rapports sur le développement de l’Association dans le diocèse du Mans ; ce sont surtout les groupes ruraux qui sont nombreux. On procède à l’élection des membres sortants du comité régional : De Saint-Pern est réélu vice-président, et Gaudineau trésorier ; on élit aussi deux membres du comité. Je retrouve à cette séance le P. Cisternes, qui a été recteur du Collège Sainte-Croix pendant que j’étais pensionnaire de collège, et le P. Carré qui était préfet des études ; je trouve que celui-ci, que je n’avais pas revu depuis lors, a beaucoup vieilli ; c’est sans doute un effet de la pénible situation à laquelle la persécution réduit ces pauvres Pères jésuites. À 11h ½ a lieu le banquet ; il dure jusqu’à 2h environ et réunit tous les congressistes, nombreux toasts ; notamment on remarque celui d’Arnaud[21], président d’un groupe rural à la Genetouse (Vendée), c’est un brave meunier qui parle vraiment fort bien et avec une conviction profonde, il est très applaudi. À 2h ½, seconde séance de travail salle Maupertuis ; Charles Poisson, de Saumur, lit les résultats de l’enquête à laquelle on a procédé dans tous les groupes de l’Union régionale sur la mutualité ; et sur les sociétés de secours mutuels existant ; ensuite, Poirier-Coutansais lit le travail qu’il a déjà lu à la Conférence Saint-Louis sur la mutualité ; ensuite s’engage la discussion ; on discute beaucoup sur la question de savoir si les sociétés de secours mutuels contre la maladie doivent se contenter de servir à leurs membres malades une somme fixe par jour suffisante pour qu’ils puissent faire vivre leur famille, et, en outre, payer eux-mêmes leur médecin et leur pharmacien, ou si elles doivent leur donner une somme moins élevée, mais leur fournir directement et gratis les secours médicaux et pharmaceutiques ; pour ma part, je suis partisan du second système ; on finit par se ranger à l’opinion du meunier Arnaud qui demande que les sociétés de secours mutuels laissent leurs membres payer directement une partie des frais médicaux et pharmaceutiques ; de cette façon, ils seront intéressés à ne pas en abuser ; on émet un vœu dans ce sens. À propos des sociétés qui assurent la retraite en cas d’invalidité ou de vieillesse, on discute le point de savoir si les membres doivent avoir un livret individuel, ou si les cotisations réunies doivent former un fonds commun ; les 2 opinions sont soutenues, mais comme le temps manque pour discuter à fond cette question, on décide de ne pas voter de vœu ; la question sera examinée au Congrès d’Arras. À 5h ½ a lieu le salut à la chapelle de la Visitation. À 8h, ou 8h ¼ pour être plus exact, séance solennelle de clôture salle Maupertuis présidée par Mgr de Bonfils, évêque du Mans ; 1200 personnes environ de la société mancelle y assistent ; on y entend un discours d’ouverture de Normand d’Authon, quelques mots de Bienvenu, une brillante improvisation du meunier Arnaud qu’on oblige, pour ainsi dire, à monter à la tribune ; il improvise un vrai discours de vingt minutes sur les motifs que nous avons d’espérer le salut de la France ; puis un magnifique discours de Jean Lerolle[22] sur l’action religieuse et sociale de notre association ; enfin, Séjourné, président de l’Union diocésaine de l’Orléanais, termine cette joute oratoire par un vibrant discours sur les devoirs des jeunes gens de la jeunesse catholique : énergie et persévérance ; Mgr de Bonfils nous adresse quelques paroles d’édification, puis nous donne sa bénédiction, et chacun rentre se coucher, enchanté d’une journée aussi bien remplie.

Semaine du 7 au 13 mars 1904

Angers, lundi 7 mars 1904

Je pars du Mans, avec quelques autres congressistes, par le train de 8h25 ; à la gare, nous disons « au revoir » à nos amis Lerolle et Séjourné qui repartent pour Paris. J’arrive à Angers à 11h ½. L’après-midi, je prends ma leçon de chant, me fais couper les cheveux etc. Le soir, Conférence Saint-Louis : intéressante étude du P. Barbier sur « L’évolutionnisme et la foi chrétienne » ; il en terminera la lecture lundi prochain.

Angers, mardi 8 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) ; l’après-midi, nous n’avons que le cours d’histoire des doctrines économiques, M. Saint-Maur nous ayant fait prévenir qu’il ne viendrait pas aujourd’hui à cause d’un deuil. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste à une conférence organisée par la Croix-Rouge sur les maladies des armées en campagne par le docteur Quintard, salle des Quinconces. Cette conférence est aussi bien pour les hommes que pour les dames, tandis que les cours que, 3 fois par semaine, la Croix-Rouge fait pour les dames et jeunes filles ne sont pas ouverts aux messieurs. Les dames et jeunes filles qui, après avoir suivi ces cours et leurs applications à une clinique, passeront l’examen requis, obtiendront le titre d’infirmières de la Croix-Rouge. Maman les suit assidûment, comme la plupart des dames d’Angers.

Angers, mercredi 9 mars 1904

Je travaille mon droit matin et soir. Maman est obligé de se mettre au lit à cause d’une brusque fatigue ; le docteur Sourice dit que cette fatigue n’annonce pas l’influenza comme nous l’avons craint, mais qu’elle passera avec un peu de repos.

Angers, jeudi 10 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales ; l’après-midi, je vais un moment au Palais où plaide Hervé-Bazin mais j’arrive trop tard pour l’entendre. Je travaille à mon étude sur les corporations pour la Conférence Saint-Louis ; à 5h ½, escrime.

Angers, vendredi 11 mars 1904

Cours ordinaires ; seulement, ceux de l’après-midi ont lieu dans le cabinet de M. Coulbault, celui-ci, à cause d’une attaque de rhumatisme au pied n’ayant pu sortir de chez lui. Le soir, je vais au sermon dialogué de l’abbé Delahaye à Saint-Serge avec Papa. Au retour, j’apprends que Tante Josepha est venue pour la soirée avec Maman et qu’elle lui a dit, confidentiellement, que l’oncle Paul allait être nommé directeur du génie à Alger ; l’oncle Paul le sait par ses amis le général Joffre[23] et le lieutenant-colonel Lenoir ; c’est une charmante garnison et dont l’oncle Paul est enchanté. Mais la nouvelle doit rester secrète tant que la nomination n’est pas officielle, car le général André, s’il savait que l’on escompte ainsi sa signature, serait capable de la refuser.

Angers, samedi 12 mars 1904

Le matin, je vais à l’Université pour le cours d’économie politique de licence et pour le cours de zootechnie générale, et je n’assiste ni à l’un ni à l’autre, car j’arrive en retard pour le premier et le second n’a pas lieu à cause des 28 jours de M. Brohm. D’ailleurs, le moment de l’examen approche trop maintenant pour que je puisse continuer à suivre les cours d’agriculture ; j’irai le dire demain au P. Vétillart. L’après-midi, je fais plusieurs visites avec Papa, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, je dîne chez l’oncle Paul avec le fils du lieutenant-colonel Lenoir qui fait son service militaire au 135e au peloton des dispensés, et un caporal et un soldat du génie, fils d’amis de l’oncle Paul.

Angers, dimanche 13 mars 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, en me promenant avec Papa, je vois passer la cavalcade organisée à l’occasion de la mi-carême ; elle est assez jolie et très convenable. Ensuite, je vais au sermon à Saint-Joseph, puis je vais voir quelques-uns de mes camarades : Jacques des Loges, Bonnet, Lucas qui est le seul que je rencontre. Je dîne chez M. Jac avec M. Albert et quelques étudiants : Normand d’Authon, Gaudineau, Lucas, Catta etc. On ne se retire qu’à près de onze heures après le thé.

Semaine du 14 au 20 mars 1904

Angers, lundi 14 mars 1904

Le matin à midi, nous recevons à déjeuner l’oncle Paul, tante Josepha, Nénette, De La Villebiot, Hervé-Bazin et De Padirac. Le soir, Conférence Saint-Louis : fin du travail du P. Barbier sur l’évolutionnisme et la foi chrétienne.

Angers, mardi 15 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique ; l’après-midi, cours d’économie politique et d’histoire des doctrines économiques. À 5h ½, escrime.

Angers, mercredi 16 mars 1904

Je travaille le matin dans ma chambre. L’après-midi, je travaille aussi jusqu’à 4 heures, puis je vais faire quelques commissions, et j’assiste, à 5h ½, au cours de religion.

Angers, jeudi 17 mars 1904

Je vais au cours d’économie politique de licence. Le soir à 5h, escrime. Dans la journée, je passe mon temps à écrire des adresses pour les 380 convocations que j’ai à envoyer pour la messe que Monseigneur célèbrera le 27 mars pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, vendredi 18 mars 1904

Cours ordinaires matin et soir. Après le second cours du soir, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 6h ½, nous allons tous chez Tante Josepha lui offrir nos vœux à l’occasion de sa fête ; elle nous annonce que le colonel de Monspey, du 25e dragons, vient de demander sa mise à la retraite à la suite du duel qu’un lieutenant de son régiment, M. de Hillerin de Boistissandeau, vient d’avoir, sans son autorisation, contre un rédacteur de la Petite République qui avait publié plusieurs articles diffamatoires et mensongers sur le régiment ; les officiers demandèrent au ministre l’autorisation de poursuivre ; le ministre ayant refusé, ils ont décidé de se faire justice eux-mêmes, et ont délégué M. de Hillerin, qui a blessé au bras son adversaire ; M. de Monspey, plutôt que de punir cet officier qui a défendu l’honneur du régiment (il a eu tort d’après moi, car le duel ne prouve rien), demande sa mise à la retraite ; c’est Mme de Monspey qui l’a dit à Tante Josepha et la nouvelle sera bientôt connue. L’oncle Paul nous annonce aussi sa prochaine nomination à Alger, qui va paraître incessamment à l’Officiel, et nous invite d’ores et déjà à aller le voir dans sa nouvelle garnison, ce que nous acceptons avec joie. Ce matin, j’avais vu encore ces deux colonels à la tête de leur régiment pendant la revue de la garnison qui a eu lieu au Champ de Mars à la suite d’une alerte de nuit ; ce soir, ils annoncent tous deux leur départ ; avec le colonel Challon, qui a atteint la limite d’âge à la fin de décembre, les 3 colonels d’Angers seront partis presqu’en même temps. Le soir, je vais à la réunion de la congrégation qui a lieu en l’honneur de la fête de Saint-Joseph : sermon du P. Larousse.

Angers, samedi 19 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) ; je suis à l’Université à 7h du matin pour la messe de communion, et j’attends le cours près de deux heures ; en causant avec Milleret, je découvre qu’il est proche parent de mes cousins d’Appat[24], du Pays Basque. À 10h ½, j’assiste à Saint-Joseph à une messe en musique chantée pour célébrer la fête de Monseigneur, par un chœur de dames et de jeunes filles du monde ; on ne chante que du chant grégorien pour se conformer au récent « motu proprio » du pape. Nous déjeunons tous chez les Magué pour célébrer la Saint Joseph ; nous causons beaucoup d’Alger, de l’Algérie. C’est avec une grande tristesse que nous voyons approcher le moment du départ de l’oncle Paul ; il partira au commencement d’avril, ira passer une semaine à Vinça, et s’embarquera à Port-Vendres afin d’arriver à Alger deux ou trois jours avant le moment de prendre son service (le 20 avril) ; Tante Josepha restera à Angers jusqu’après la première communion de Nénette, à laquelle l’oncle Paul assistera, car il reviendra à ce moment-là pour quelques jours ; puis, tous ensemble partiront définitivement pour leur nouvelle résidence ; ce sera du 10 au 15 juin. L’après-midi, j’achève mes convocations et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 20 mars 1904

Je vais à la messe de 11h à la cathédrale, qui est dite spécialement pour les hommes d’œuvres de la ville ; Monseigneur les a convoqués par paroisse ; ils ont bien répondu à son appel, car la nef et les transepts sont littéralement remplis d’hommes (il doit y en avoir 3000), les femmes ne sont pas admises. Dans le chœur autour de l’autel sont rangées les étendards et les bannières, je tiens celle des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; Monseigneur parle, on chante plusieurs cantiques, les clairons du Patronage Saint-Vincent-de-Paul sonnent aux champs à l’Élévation, et on se retire à plus de midi, enchanté d’une aussi belle manifestation catholique. L’après-midi, je vais la visite des pauvres ; puis, j’assiste avec Papa et une centaine d’hommes la procession de la Vraie-Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour, elle traverse la foire de la place Saint-Laud dans le plus grand calme, la plupart des gens qui sont là se découvrent même au passage du dais. La nouvelle du changement de l’oncle Paul est aujourd’hui officielle, les journaux la publient et elle commence à se répandre en ville. Le soir, je vais en soirée, avec Papa et Philomène, chez le général Lelong[25] ; on ne se retire qu’à plus de minuit ; Maman, très affectée du prochain départ des Magué, s’est excusée.

Semaine du 21 au 27 mars 1904

Angers, lundi 21 mars 1904

L’après-midi, je fais une visite de dégustation à Mme Jac. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis à cause d’un concert qui a lieu aux Quinconces. À 4h, leçon de chant.

Angers, mardi 22 mars 1904

Cours du mardi : 2 d’économie politique de doctorat, 1 de licence, et 1 d’histoire des doctrines économiques. M. Saint-Maur nous ayant dit qu’il ne nous ferait pas cours mardi prochain, nous demandons à M. Baugas de nous faire vendredi le cours qu’il nous aurait fait mardi ; de cette façon, je serai libre vendredi soir ; j’y vois un double avantage : d’abord d’arriver à Biarritz quatre jours plus tôt, ce qui me permettra d’y passer 4 semaines environ, et puis de n’être pas à Angers dimanche, jour où le général André doit venir (et ne viendra peut-être pas) inaugurer ici les nouvelles casernes d’infanterie. Le ministère a été battu hier à la Chambre, pendant la discussion de la loi qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; un amendement, combattu par lui, et qui tendait à permettre aux congrégations d’avoir des noviciats pour leurs membres qui doivent enseigner à l’étranger, dans les colonies et pays de protectorat, a été adopté à 11 voix de majorité ; tous les ministres ayant vraisemblablement voté contre, la majorité réelle est plus forte encore ; c’est la seconde fois en peu de jours qu’il est battu dans la discussion de cette loi, et, cette fois-ci, c’est sur une question importante, mais il n’a pas la pudeur de se retirer. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste, aux Quinconces, à une conférence médicale par le docteur Brin, organisée par la Croix-Rouge ; le capitaine Lacretelle s’évanouit pendant la conférence, juste au moment où j’arrivais. À 5h, escrime.

Angers, mercredi 23 mars 1904

Le matin, je fais différentes emplettes d’accessoires photographiques en vue de mon prochain départ. À 1h, je vais avec Tante Josepha et Philomène au bord de la Maine au bas de la rue du Mail, assister au passage de cette rivière par un bataillon d’infanterie, et un escadron de dragons avec fourgons pesamment chargés, sur un pont de bateaux jetés par le 6e génie ; les officiers nous font placer au premier rang pour assister à cette intéressante opération. L’après-midi, je fais emballer ma bicyclette par Louis. A 5h ½ cours de religion du P. Barbier : la religion positiviste. Après dîner, j’assiste avec Papa à une séance solennelle organisée par la Conférence Pocquet de Livonnière à l’occasion du centenaire du Code Civil ; la séance est présidée par Me Sémery, ancien bâtonnier, délégué par le barreau d’Angers. La partie le plus intéressante de la séance consiste dans deux discours faits l’un par Cesbron[26], l’autre par Catta[27] : le premier fait l’éloge du Code Civil et montre tout ce qu’il a de bon ; le second s’efforce d’établir ses défauts, en insistant surtout sur le titre du divorce et sur le régime des successions ; sur ces deux points, le Code Civil ne me semble pas défendable.

Angers, jeudi 24 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique de licence ; des étudiants de 1ère année ayant enfoncé un panneau d’une porte de la salle de cours, le cours a lieu presque en public. L’après-midi, je fais quelques dernières commissions et je vais me confesser. Nous allons tous passer la soirée chez les Magué.

Biarritz, samedi 26 mars 1904

Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en wagon. Hier matin à Angers, nous assistons tous à la messe de 8h à Saint-Serge où nous faisons notre communion pascale ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, les 2 cours ordinaires de législation industrielle et un cours extraordinaire d’histoire des doctrines économiques que M. Baugas nous fait hier au lieu de mardi, afin de me permettre de partir le soir et de ne pas obliger Des Lyons et Poisson à venir mardi à Angers pour un seul cours. Une bonne nouvelle se répand dans l’après-midi : le général André est malade et ne viendra pas dimanche ici ! Tête de Jagot et des socios angevins ! Ah, ces bons blocards ! Mais cela ne fait pas l’affaire de notre sympathique préfet M. de Joly, car ce joli monsieur, à moitié mort à la pensée qu’il n’y aura pas une Excellence à montrer dimanche aux Angevins, est parti illico pour Paris afin de s’assurer pour dimanche de la personne d’un ministre ; n’importe lequel, les blocards angevins, au besoin, accepteraient de frayer avec les poux de Pelletan ; cependant, ils tâcheront d’avoir Rouvier ; quelle frousse, Messieurs les blocards ; pas de ministre dimanche à Angers, quel désastre !!!

Nous faisons nos adieux à Tante Josepha et à Nénette que nous retrouverons à Angers à notre retour de Biarritz, et à l’oncle Paul que nous ne reverrons qu’au mois de juin lorsqu’il reviendra d’Alger pour assister à la 1ère communion de Nénette. Maman et moi nous partons par le train de 8h14 ; nous avons failli manquer le train parce que m’étant aperçu une fois arrivé à la gare que je n’avais pas de casquette de voyage, je suis rentré en ville pour en acheter une ; je me mets, en compagnie de M. Buston que je rencontre, à la recherche d’un chapelier aux environs de la gare, et je réussis à en trouver un rue Hoche ; au moment où j’arrivais à la gare, il était 8h12 et je me croyais en avance parce que Papa m’avait dit que le train partait à 8h24 ; mais, pendant que je cherchais un chapelier, il a appris que le train partait à 8h14, d’où affolement de Papa et Maman ; enfin, nous courrons comme des fous, et Maman et moi nous montons en wagon à la dernière minute (on fermait les portières). Nous allons d’un seul trait jusqu’à Poitiers où nous arrivons à minuit passé ; là, nous attendons l’express pour Bordeaux que nous prenons à 2h16, nous entrons dans un compartiment rempli de petits garçons élèves de l’ancien Collège des Jésuites de Tours ; nous sommes à Bordeaux à plus de 6h du matin, et nous en repartons après avoir déjeuné à 7h31 ; cette fois, nous faisons route avec plusieurs malheureuses religieuses du Sacré-Cœur, dont le pensionnat d’Angoulême va être fermé par ordre du défroqué ; chassées de France, elles vont s’établir à Saint-Sébastien dans ce pays espagnol si hospitalier qui a déjà recueilli tant de proscrits français depuis quelques années ! Que c’est triste… ! Les autres voyageurs qui font route avec ces pauvres exilées ne peuvent contenir leur indignation en présence des attentats à la liberté que commet chaque jour la bande de malfaiteurs qui s’est emparée du gouvernement ; inutile d’ajouter que nous faisons chorus avec eux ! Nous arrivons à Biarritz à 11h ¾ par une averse à l’Hôtel de l’Europe, on nous donne deux chambres voisines, au premier. L’après-midi, le temps se lève et je puis me promener un peu, je remarque de grands changements survenus à Biarritz depuis novembre 1900 ; d’abord, le Casino municipal, que l’on commençait à peine à construire alors sur la grande plage, entre les deux parties de l’établissement de bains, et qui est terminé depuis longtemps ; je le trouve massif, sans aucun style, déjà délabré par l’air de la mer, il obstrue la vue, si belle, que l’on avait là, il a l’air « provisoire », « bâtiment d’exposition » ; il est, à l’extérieur, aussi antiesthétique que possible ; la nouvelle église Sainte-Eugénie, qui est à peu près terminée, est jolie, mais pas assez grande ; enfin, dans notre quartier des thermes salins, une foule de villas nouvelles, la plupart fort belles, ont été construites.

Le casino de Biarritz d’après une carte postale de 1904 – Cartorum.fr

Biarritz, dimanche 27 mars 1904

Je vais avec Maman à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je me promène sur la plage, je vais voir M. Tétard ; après les vêpres, je vais voir Roger de Bréon, à la maison Nartus où il est encore pour longtemps, car il n’a pas encore commencé la seconde partie de son traitement salin ; nous nous promenons assez longtemps ensemble ; le temps est charmant.

Semaine du 28 au 31 mars 1904

Biarritz, lundi 28 mars 1904

Le matin, je me promène du côté du phare. L’après-midi, je me promène, avec Maman et Bréon, dans le quartier de la villa puis à la plage. Le soir, nous assistons au sermon à Sainte-Eugénie.

Biarritz, mardi 29 mars 1904

Le matin, je vais à bicyclette à Anglet voir mon ancienne nourrice Didia que je trouve bien portante ; puis je prends ma première douche aux thermes salins. L’après-midi, je vais avec Maman voir Mme Tétard, qui nous fait visiter sa villa, puis Mme Laugier ; ensuite, je me promène avec Bréon ; il me propose de suivre demain, avec lui, en voiture, un drag qui partira de l’embouchure de l’Adour ; je ne demande pas mieux. Les journaux commentent beaucoup le vote abominable de la majorité sectaire de la Chambre ; ces affreux tyrans ont voté hier la loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste, même appartenant à une congrégation autorisée, et donnant au gouvernement un délai de 10 ans pour fermer toutes les écoles où enseignent des congréganistes (il est probable que si le pouvoir n’est pas bientôt arraché à ces sectaires, ils ne mettront pas 10 ans à accomplir leur œuvre abominable). Le Sénat va certainement voter, à son tour, avec entrain, cette nouvelle loi infâme dont s’enrichit la législation républicaine, et du même coup, voilà des milliers et des milliers de parents privés de la liberté de faire élever leurs enfants comme bon leur semble, des centaines de milliers d’enfants jetés sur le pavé, car les écoles officielles sont absolument insuffisantes pour les recevoir, enfin le budget d’un très grand nombre de communes grevé de lourdes charges pour la construction de nouveaux édifices scolaires, sans que celles-ci n’aient été consultées, car cette majorité soi-disant démocratique a refusé de consulter les municipalités par voie de référendum, comme l’ont demandé les députés de la droite. Et voilà comment, sous la R.F., on sait supprimer une liberté !

Mais la lecture des journaux, depuis 2 jours, m’apporte une bonne nouvelle ; c’est celle de la réunion de l’Action libérale populaire qui a eu lieu à Vannes et à laquelle 6000 personnes assistaient. Là, M. de Lamarzelle, sénateur royaliste du Morbihan, et défenseur intrépide au Sénat de la liberté religieuse, a prononcé un discours qui est un éloquent appel à l’union entre tous les Catholiques, sur le terrain purement catholique, et « sans abdication de la moindre parcelle des convictions politiques de chacun, sans renonciation, en quoi que ce soit, au but poursuivi, ni aux moyens de l’atteindre » ; et M. Piou, président de l’Action libérale populaire, ancien député rallié, qui présidait la réunion, a ratifié dans son discours les paroles du sénateur royaliste. C’est là, je crois, un événement extrêmement important, car il y a de bonnes raisons de penser que cette attitude de l’Action libérale est inspirée par le pape Pie X ; celui-ci, semble-t-il, ne demande pas, comme Léon XIII, aux Catholiques français d’accepter la république et de combattre sur le terrain républicain, ce qui était impossible car il était certain que les Catholiques monarchistes, les plus nombreux et les plus influents, n’accepteraient pas une pareille direction, incompatible avec leurs opinions politiques et leurs traditions, et ce qui, d’ailleurs, bien loin d’unir les Catholiques, n’a fait que les diviser, mais il leur demande seulement de s’unir, sur le terrain catholique, pour la défense de leur foi commune, quelles que soient, d’ailleurs, leurs opinions politiques, et sans aucun renoncement à ces opinions ou aux moyens de les faire prévaloir. Voilà le véritable terrain d’entente, et si les Catholiques le comprennent, ils seront bientôt les plus forts.

Coupure de presse autour de la manifestation de Vannes, collée dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch au 29 mars 1904

Il est certain qu’une attitude nouvelle vis-à-vis du gouvernement français a été adoptée à Rome ; la preuve en est dans le discours prononcé par le pape devant les cardinaux venus le 18 mars lui présenter leurs vœux à l’occasion de sa fête, et où il flétrit avec énergie la persécution religieuse qui sévit en France. Je suis, je l’avoue, très heureux de l’union qui semble devoir se faire entre tous les Catholiques sur le terrain catholique ; la chose, d’ailleurs, n’est pas si difficile ; elle a été réalisée dans l’Association catholique de la Jeunesse française, elle est réalisée, en Maine-et-Loire, dans « les comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il y a longtemps que je la désirais (voir mon journal du 27 février dernier), car je le crois sincèrement, là est la véritable tactique qui nous donnera la victoire.

Biarritz, mercredi 30 mars 1904

Ce matin, la pluie et le vent font rage ; force m’est de renoncer à suivre le drag ; mais j’apprends qu’il y en aura un autre mardi prochain, j’espère bien ne pas le manquer. En revenant de ma douche, je rencontre Madame Rivals, qui est en ce moment à la Villa Inès avec sa sœur la générale Courbebaisse ; elle m’apprend que leur mère Mme Jaume, née de Descallar, qui est notre parente par les Descallar[28], et qui est ici aussi, est très malade ; elle a failli succomber, il y a quelques jours, à une congestion pulmonaire et n’a été sauvée que grâce à une saignée pratiquée par le docteur de Lostalot ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Rivals. Je vais aussi au pont de la Vierge pour jouir du spectacle de la tempête qui, coïncidant avec la grande marée d’équinoxe, est merveilleuse ; de tous côtés, on ne voit que vagues monstrueuses, véritables montagnes d’eau, se jeter avec furie contre les rochers et rejaillir en nuages d’écume ; ce spectacle, que j’ai vu bien d’autres fois, est tellement beau que, pour y assister, je brave la pluie et le risque d’être inondé par les vagues. À 5h, je me confesse au P. Tapie.

Biarritz, jeudi 31 mars 1904 (jeudi saint)

Je fais la sainte communion à 8h avec Maman. Je reviens à Sainte-Eugénie pour l’office à 10h. L’après-midi, malgré la pluie qui continue, je vais avec Maman à Bayonne pour voir les reposoirs de la cathédrale et des autres églises. Au retour, je vais encore admirer la tempête, aussi belle qu’hier, à la grande plage, au rocher de la Vierge, à la côte des Basques, etc. Le soir, nous allons au chant du stabat à Sainte-Eugénie.

Avril 1904

Semaine du 1er au 3 avril 1904

Biarritz, vendredi 1er avril 1904 (vendredi saint)

J’assiste à l’office à Sainte-Eugénie ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, à 3h ½, je vais avec Maman au chemin de la Croix ; j’y vois la pauvre reine Nathalie de Serbie, veuve de Milan, et mère du malheureux roi Alexandre Obrenovitch, assassiné l’année dernière ; la reine est catholique depuis quelques années ; elle suit très dévotement les offices de la semaine sainte.

La reine Nathalie de Serbie en 1882 – Wikipédia

Biarritz, samedi 2 avril 1904

J’assiste, avec Maman, au long office du samedi saint à Sainte-Eugénie ; j’y vois encore la reine Nathalie. Ensuite, je vais prendre ma douche pendant que Maman prend son bain. Le temps est superbe ; aussi, l’après-midi, je vais avec Bréon prendre quelques vues. Ensuite, je vais voir avec Maman mes cousins Rivals et Courbabeiasse ; je fais la connaissance de cette dernière. Mme Jaume va un peu mieux.

Biarritz, dimanche 3 avril 1904 (jour de Pâques)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ¼. Je retourne à la grand’messe, puis je vais prendre ma douche. À midi ½, Maman et moi allons déjeuner chez la famille Laugier. Au retour, nous trouvons à l’hôtel les cartes de Mme Rivals et de mon cousin Albert de Romeu, fils de Mme Courbebaisse, de son premier lit. Nous les retrouvons au rocher de la Vierge ainsi que ma cousine Jeanne Courbebaisse ; nous nous promenons un moment ensemble puis nous retrouvons à la plage le général et Mme Courbebaisse avec lesquels nous nous asseyons un moment. J’ai fait aujourd’hui la connaissance du général, de sa fille et d’Albert de Romeu[29] ; je les trouve tous très aimables. Nous allons ensuite au sermon et au salut, puis je vais voir Bréon. Le soir, avec Bréon, je révèle les photos prises hier ; je crois qu’elles ne seront pas trop mal.

Le général Henri Courbebaisse (1849-1935) – Base de données généalogique Pierfit (http://gw.geneanet.org/pierfit)

Semaine 4 au 10 avril 1904

Biarritz, lundi 4 avril 1904

Le matin, je me promène et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais avec Bréon à Bayonne assister à une course landaise ; ce n’est pas très amusant ; ensuite, nous allons goûter à la chocolaterie Casenave.

Biarritz, mardi 5 avril 1904

Le matin, à 9h ½, je pars en voiture avec Bréon pour Arbonne où est fixé le rendez-vous du drag que nous voulons suivre. C’est à 11h ¼ que les cavaliers (quelques-uns en habit rouge) et les amazones qui doivent y prendre part se trouvent réunis ; je prends une vue du groupe. Le drag a pour but Saint-Jean-d’Anglet ; nous nous dirigeons en voiture vers ce point, et, de temps en temps, nous apercevons le drag qui marche bien. Nous sommes de retour à Biarritz à 1 heure. L’après-midi, je prends quelques photos avec Bréon et Jeanne Courbebaisse, puis je vais voir Mme de Violet avec Maman ; le soir, je vais révéler mes plaques dans le laboratoire du fils Laugier que celui-ci met aimablement à ma disposition.

Biarritz, mercredi 6 avril 1904

Le matin, je me promène au bord de la mer à bicyclette, je lis mon journal et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je pars par le tramway de 2 heures avec Maman et Jeanne Courbebaisse pour Anglet ; nous allons au fronton du Brun, où a lieu une belle partie de pelote à chistera ; Bréon nous y rejoint un peu plus tard ; il y a le camp français et le camp espagnol ; le principal pelotari français est le fameux Chiquita ; il fait des tours de force, mais il est mal secondé par ses deux partenaires, et, après une lutte émouvante, c’est le camp espagnol qui est vainqueur ; nous rentrons par le train de 6h. Le soir, nous avons Bréon à dîner ; il passe ensuite la soirée avec nous au salon jusqu’à 11 heures.

Biarritz, jeudi 7 avril 1904

Il fait mauvais temps aujourd’hui ; le matin, je prends ma douche. L’après-midi, je fais quelques visites : le P. Tapie, l’abbé Guilhamet, Mlle Simons (je ne rencontre pas ces derniers), M. Tétard. Le soir, je reçois une dépêche de M. Frogé me demandant de lui faire remettre le répertoire des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul dont il a besoin pour des convocations ; aussitôt, j’écris à Marie de le prendre et d’aller le lui porter, et je lui écris pour lui accuser réception de son télégramme ; à peine avais-je jeté ces deux lettres à la boite de la petite gare qu’une seconde dépêche arrive (moins d’une heure après la 1ère) me disant que M. Frogé a retrouvé le répertoire et de considérer la 1ère dépêche comme non avenue. Il n’est plus temps, Marie en sera quitte pour une course inutile.

Biarritz, vendredi 8 avril 1904

Le matin, par un temps splendide, je vais photographier la villa Sainte-Cécile, puis je prends ma douche. L’après-midi, je vais voir, avec Maman, le docteur de Lostalot, puis je reste un bon moment sur la grande plage à jouir du spectacle de la mer et de la foule répandue sur le sable, qui rappelle l’animation de la grande saison. Je termine la soirée en passant deux heures assis sur un banc près du rocher de la Vierge à lire, en contemplant, de temps en temps, le grandiose panorama dont on jouit de cet endroit, les premiers chapitres d’un roman de Lichtenberger, La mort de Corinthe, que Bréon m’a prêté ; c’est un intéressant roman historique sur l’époque de l’asservissement de la Grèce par les Romains. Le soir, je révèle les photos de la villa, qui sont nettes, mais un peu pâles.

Le Rocher de la Vierge à Biarritz – Carte postale de 1904 (Site fortunapost.com)

Biarritz, samedi 9 avril 1904

Le matin, avant la douche, je vais à bicyclette voir Didia à Anglet. L’après-midi, je vais au rocher de la Vierge passer plusieurs à lire et à une partie de pelote. Le soir, avec Maman et Bréon, je vois passer la retraite en musique et aux flambeaux qui inaugure les fêtes de Biarritz-printemps ; elle est manquée ; au contraire, les maisons sont bien décorées et illuminées.

Biarritz, dimanche 10 avril 1904

Je ne prends pas de douche aujourd’hui ; je vais avec Maman à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, je vais voir passer avec Bréon la cavalcade historique qui représente l’entrée à Biarritz de la belle Corisande qui va voir à Pau son ami Henri de Navarre ; elle est reçue par la reine des reines biarrotes, jeune ouvrière de Biarritz élue reine par ses compagnes ; la cavalcade est favorisée par le temps, et assez réussie ; elle manque cependant un peu de couleur du temps, car j’ai remarqué dans le cortège des uniformes 1er Empire ! Le soir, nous nous amusons à regarder les danses populaires.

Semaine 11 au 17 avril 1904

Biarritz, lundi 11 avril 1904

Le matin, je vais faire de nouvelles photos de la villa que je révèle le soir même ; elles sont bonnes, mais mon révélateur, qui ne vaut rien, les gâche ; c’est décourageant ! L’après-midi, nous avons la visite de Didia, qui est dans la misère, et qui nous demande de lui avancer 2000 fr. qui lui serviront à désintéresser les créanciers de la succession dont elle a hérité ; de cette façon, la maison et le champ dont elle a hérité et qu’elle habite ne seront pas vendus, et elle pourra vivre tranquille ; d’ailleurs, cet emprunt serait gagé sur cette maison et ce champ, et elle nous paierait les intérêts de la somme ; nous lui promettons d’écrire à Papa pour lui demander d’y consentir et, en attendant, Maman lui donne un petit secours. Ensuite, je vais avec Maman et Bréon à la bataille de fleurs qui a lieu au square de la grande plage par un soleil éclatant et une chaleur gênante ; les voitures et les automobiles sont très bien décorées et, pendant deux heures, on ne voit que bouquets lancés par les voitures les unes sur les autres ou par les spectateurs aux jolies conductrices des voitures, et vice-versa ; pour mon compte, j’en ai jeté au moins cinquante. Ensuite, je vais lire au rocher de la Vierge. Les fêtes de Biarritz-printemps se terminent par un bal masqué au casino ; les entrées sont de 10 fr., mais j’ai eu la bonne fortune de recevoir une invitation du comité ; je ne puis pas en profiter, n’ayant ici ni habit, ni smoking, ni rien de ce qu’il faut pour ce bal ; je me contente d’aller le soir, avec Bréon, au casino voir l’aspect du bal et entendre l’orchestre ; j’ai bien offert ma carte à Bréon ; mais pour la même raison que moi, il ne peut pas en profiter. À vrai dire, je ne suis nullement désolé de ne pouvoir assister à ce bal, car il y aura un grand mélange, non seulement la petite bourgeoisie et le commerce biarrots s’y portent en foule, mais on est exposé à danser avec des demi-mondaines, ce qui, même à Biarritz, est embêtant.

Biarritz, mardi 12 avril 1904

Le matin, je lis mon journal, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais, avec le fils Laugier, qui emporte son appareil, photographier la villa ; je prends aussi une vue avec le mien ; tout cela par une chaleur accablante (il y a 27° à l’ombre !) ; les photos, que nous révélons tout de suite, sont toutes réussies. Je termine ma journée en lisant pendant deux heures sur un banc près du rocher de la Vierge. Le soir, avec Bréon, je vais entendre au casino une charmante opérette Miss Helyett, qui est assez bien jouée et fort bien chantée ; je rentre à minuit et demi.

Biarritz, mercredi 13 avril 1904

Il fait un peu moins chaud qu’hier ; j’en profite pour aller à bicyclette à Bayonne voir le notaire de Didia, Me Blaise ; quand je suis à Bayonne, j’apprends que ce notaire habite Biarritz ! Je vais voir mon ancien professeur de philosophie, le chanoine Lurde ; je le rencontre au moment où il sortait de chez lui pour aller au Lycée de Marracq ; je l’y accompagne et nous pouvons ainsi causer longuement ; je rentre à Biarritz par la route des Cinq-cantons et du phare, que j’ai si souvent suivie en 1900 quand j’allais à Bayonne prendre mes leçons de philosophie avant l’examen de novembre, la même d’ailleurs, par laquelle j’étais parti. L’après-midi, je vais avec Maman chez Me Blaise avec qui nous causons des affaires de Didia ; mais nous reviendrons afin de causer avec son premier clerc qui est plus au courant de ces affaires ; nous allons faire une longue visite à M. et à Mme Tétard qui nous invitent à déjeuner pour samedi ; puis je vais prendre ma douche. Nous nous décidons à aller demain à la frontière voir passer le corps de la reine Isabelle d’Espagne qui est parti aujourd’hui de Paris ; un bataillon français lui rendra les honneurs à Hendaye et un bataillon espagnol à Irun ; le bruit a même couru que le roi serait à la frontière.

Biarritz, jeudi 14 avril 1904

Nous partons, Maman et moi, par le train de 9h37 pour Irun ; en arrivant à Hendaye, nous apprenons par des officiers français qui sont encore sur le quai de la gare, que le train royal est passé depuis une heure ; c’est bien ennuyeux, et le Courrier de Bayonne qui annonçait hier soir qu’il passerait à Hendaye vers 11 heures étaient bien mal renseigné ; si j’avais su cela, je serais parti à bicyclette ce matin à 5h comme me l’a conseillé le jeune d’Armagnac, fils du général qui commande à Bayonne, que j’ai rencontré hier sur la plage. Quand nous arrivons à Irun, nous voyons en gare le train royal avec le fourgon qui contient le corps de la reine Isabelle ; on voit très bien ce cercueil enveloppé du drapeau espagnol ; la chapelle ardente est très simple. Il y a dans la gare une foule énorme venue pour assister à l’arrivée du funèbre convoi ; on la laisse circuler très librement et c’est à peine s’il y a quelques carabiniers royaux pour maintenir l’ordre ; tant il est vrai qu’en Espagne où on parle moins de démocratie qu’en France, les mœurs sont beaucoup plus démocratiques ; ce n’est pas la première fois que je fais cette remarque ; se figure-ton de quelle armée d’agents de police et de gendarmes serait entouré en France le cercueil d’un simple ministre de la république ?

Le train repart d’Irun pour l’Escurial à midi ; un bataillon espagnol vient se ranger, musique en tête et drapeau voilé de crêpe, sur le quai de la gare devant le train ; le prince des Asturies, beau-frère du roi et chargé de le représenter, en descend et passe cette troupe en revue entouré des officiers de sa suite ; c’est un grand et bel homme. Quand le train se met en mouvement, la musique joue une marche funèbre ; le prince se met à la portière de son wagon-salon et salue militairement, les princesses ne se montrant pas ; le spectacle est impressionnant, et, en présence du cercueil de cette reine chassée de son pays par la révolution et qui revient dans un pays pacifié et rendu à sa famille, je ne puis m’empêcher de penser à la dépouille mortelle de nos rois que personne ne rappelle d’exil ; hélas, oui, le corps de Charles X, celui du comte de Chambord, celui du comte de Paris, attendent en exil que la France les rappelle, et, moins raisonnable que l’Espagne, la France reste sourde ! Nous déjeunons au buffet d’Irun, puis nous allons, en nous promenant, à Fontarabie, et j’admire une fois de plus la beauté de cette frontière ; nous traversons, vers 4 heures, la Bidassoa sur une barque et, en attendant à Hendaye, le train de 5h 38, nous entendons un concert donné par la musique du 49e venue pour rendre, ce matin, les honneurs à la reine Isabelle. Nous sommes à Biarritz vers 7h.

Fontarabie (Espagne) – Carte postale de 1907 (site fortunapost.com)

Biarritz, vendredi 15 avril 1904

Le matin, malgré la pluie, je me promène, je vais voir Bréon et prendre ma douche. L’après-midi, Bréon, qui part demain matin, vient faire ses adieux à Maman ; je vais, avec Maman, à la villa Sainte-Cécile (avec la permission des locataires) pour voir quels travaux il peut y avoir à faire avant la grande saison, soit à la villa elle-même, soit au mobilier, ce n’est pas grand-chose ; je vais chez le notaire Blaise au sujet de Didia. Au rocher de la Vierge, je me fais arroser par une vague et je suis obligé de rentrer me changer. La perte du cuirassé russe Petraupawlosk englouti à la suite du choc d’une torpille dormante devant Port-Arthur avec 625 hommes et 2 amiraux : l’amiralissime Makharof et l’amiral Molas, cause une émotion énorme, d’autant plus qu’il paraît certain aujourd’hui que ce malheur n’a pas été produit par une torpille russe dont on avait perdu la trace comme on le disait hier, mais bien par une torpille japonaise déposée par un torpilleur à un point où l’escadre japonaise a habilement attiré l’escadre russe pendant une bataille navale ; l’échec de nos alliés est sérieux, car, en même temps que le Petraupawlosk, vaisseau amiral, perdu, ils ont eu un autre cuirassé (le Pobedian) très endommagé par une torpille, et un contre-torpilleur coulé complètement, et surtout la mort de l’amiral en chef est une perte énorme ; vraiment, la flotte russe n’a pas de chance depuis le début de la guerre ; heureusement pour nos amis qu’ils disposent sur terre d’une grande supériorité sur leurs ennemis. Et c’est le moment où se passent des événements extérieurs d’une telle gravité que notre gouvernement de malfaiteurs publics choisit pour frapper les amiraux Bienaimé et Ravel, soupçonnés d’avoir dénoncé une partie des turpitudes du ministre Pelletan, et pour obliger le colonel Marchand, le glorieux héros de la mission Congo-Nil, toujours traité de suspect par la république que tout rayon de gloire offusque, comme le jour aveugle une chouette, à donner sa démission, et pour essayer de le rabaisser aux yeux de l’opinion en faisant croire que cette démission est dictée par des motifs d’intérêt ; infâme république, et malheureuse France !

Le cuirassé russe Petropavlovsk Wikipédia

Biarritz, samedi 16 avril 1904

Le matin, je vais à Bayonne retenir ma place pour la représentation de Cyrano de Bergerac lundi soir, et voir, à la conservation des Hypothèques, de quelles hypothèques est grevée la maison que Didia voudrait nous donner en gage si nous lui prêtons 2000 fr. ; il y en a 3 (pour 3500 fr. environ). L’après-midi, je me promène au bord de la mer, je vais me confesser, etc. À midi, nous déjeunons chez M. et Mme Tétard.

Biarritz, dimanche 17 avril 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½, puis je me promène aux environs du phrase jusque vers 11h ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais voir Mme Rivals et je reste longtemps sur la plage ; je vais au salut à 6h ½.

Semaine 18 au 24 avril 1904

Biarritz, lundi 18 avril 1904

Le matin, je vais à bicyclette chez Didia pour lui expliquer que le Tribunal de Bayonne ordonnera, dans un mois environ, la liquidation de la succession « du vieux » et qu’il lui reviendra 3000 fr., d’après ce que nous a dit le notaire ; elle n’a donc pas besoin d’emprunter tout de suite, elle verra plus tard. L’après-midi, je vais voir avec Maman le docteur de Lostalot, les Tétard, le P. Tapie, puis je reste sur la plage. Le soir, je vais voir jouer à Bayonne Cyrano de Bergerac par la troupe Henri Hertz ; la belle comédie héroïque de Rostand est bien interprétée par la plupart des acteurs. Je suis très heureux de connaître cette pièce, et je ne m’étonne pas du succès énorme qu’elle a eu ; car elle est d’allure « bien française ». Ces fameux cadets de Gascogne sont l’incarnation de notre vieille race française avec ses qualités et même avec ses défauts ; à certains passages, le public applaudit avec enthousiasme ; alors, on sent vibrer l’âme française, la vraie, celle qui n’a pas été empestée par le souffle délétère qui est venu, il y a un siècle et demi, de Judée en passant par l’Angleterre et par Genève, et on se dit que cette âme française, qui n’est pas mort mais seulement endormir, aura peut-être un de ces soudains et terribles réveils dont elle est coutumière, et balaiera dans un élan d’indignation les parasites qui la croient empoisonnée.

Pendant un entracte, les journaux de Paris étant arrivé, j’achète La Libre parole et L’Autorité ; je tombe bien, car je trouve dans L’Autorité un article, le premier, celui de Cassagnac, qui me cause le plus vif plaisir ; c’est le récit d’une audience que le royaliste français Paul Dimier, de l’Action française, a obtenue de Pie X. Comme M. Dimier entretenait le pape de la politique du ralliement prêchée par Léon XIII et de ses désastreuses conséquences, le pape lui a dit que les Catholiques français devaient s’unir sur le terrain catholique, mais qu’ils sont absolument libres dans leur action politique. Les propres paroles de Pie X sont les suivantes : « Mais de savoir si le gouvernement restaurateur de l’ordre, celui que, devenus maîtres, ils devront établir, doit être république, Orléans, Bonaparte, c’est une chose où Rome n’a rien à dire, et qui ne regarde qu’eux seuls, Catholiques et Français ». J’avoue qu’à la joie que m’inspire la manière de voir qui prévaut à Rome et qui est, je crois, un gage de victoire pour les Catholiques français, se même pour moi une certaine satisfaction personnelle, car, depuis que je suis capable de réfléchir sur les choses politiques, j’ai toujours été très hostile à l’opinion de ceux qui désertaient l’opposition monarchique pour passer à la république et couvraient leur reculade du prétexte des directions pontificales ; j’ai eu sur ce point de très vives discussions avec des prêtres, avec des Jésuites même ; je leur ai toujours soutenu que les directions politiques de Léon XIII n’obligeaient personne, car le pape ne peut rien ordonner en matière politique, et je suis heureux et fier de voir le pape Pie X lui-même prononcer des paroles qui sont la confirmation éclatante de mon opinion. Je rentre après la représentation par un train B.A.B spécial et je me douche à 1h ½.

Bordeaux, mardi 19 avril 1904

Le matin à Biarritz, je me promène et je fais mes adieux à la mer ; ce n’est pas sans regret que je vais m’éloigner de cette charmante station de Biarritz, à laquelle tant de souvenirs déjà vieux m’attachent et où je viens de passer de si agréables vacances de Pâques ; mais le moment est venu de reprendre mes occupations ordinaires et mes études. Nous prenons l’express de 2h07 qui nous amène à Bordeaux à 6h, nous descendons, comme d’habitude, à l’Hôtel de Toulouse.

Bordeaux, mercredi 20 avril 1904

Le matin, je vais avec Maman à Saint-André, puis nous faisons diverses commissions. L’après-midi, nous faisons une visite à la famille Dourdin qui nous invite à dîner pour ce soir, et à notre vieille cousine Mme Van den Zande, née d’Appat ; je fais sa connaissance ainsi que celle de sa fille Mlle Marthe Van den Zande[30]. Ensuite, je me promène jusqu’à 6 heures. À 7h, nous allons dîner chez les Dourdin ; en même temps que nous, ils ont M. Fabre, le beau-père de leur fille. Je revois avec beaucoup de plaisir mon ami Roger Dourdin.

Angers, jeudi 21 avril 1904

Nous partons de Bordeaux par l’express de l’État de 8h45 et nous arrivons ici à 4h35 de l’après-midi. Nous retrouvons Papa et Bonne Maman arrivés avant-hier du Roussillon et Philomène qu’ils ont prise au passage à Angoulême où Marie-Thérèse l’a accompagnée. Bonne Maman se porte admirablement.

Angers, vendredi 22 avril 1904

Je reprends mes cours ; j’en ai 3 aujourd’hui. Après le dernier cours, je vais voir M. Frogé qui me charge de faire un rapport sur la situation générale des conférences de l’Anjou en 1903 que je devrai lire à l’assemblée commune des conférences d’Anjou et de Touraine qui aura lieu après-demain à l’occasion du pèlerinage à Candes (Indre-et-Loire) ; quelle tuile, et je n’ai pas de temps à perdre ! Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; elles ont reçu de bonnes nouvelles de l’oncle Paul qui est arrivé lundi à Alger. Le soir, j’assiste avec Papa au Cirque à deux conférences, l’une du docteur Barrault sur le récent traité franco-anglais qui, sans doute, consacre sur certains points de grands avantages pour nous, mais qui nous oblige à consentir aussi de durs sacrifices ; le docteur Barrault ne semble voir que des avantages à ce traité et, surtout, il a le tort de tomber dans la note humanitariste et pacifiste à outrance ; la seconde, de M. Jamet, commissaire de la Marine en retraite, sur les souvenirs d’une croisière en Extrême-Orient, ne m’apprend rien du tout.

Angers, samedi 23 avril 1904

Je passe ma journée à faire le rapport sur la situation générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul de l’Anjou en 1903 ; je le termine dans l’après-midi ; je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 24 avril 1904

Je pars avec papa, par le train de 6h33, pour Saumur ; beaucoup de membres des conférences, ainsi que Mgr Rumeau, partent en même temps. Nous nous réunissons, à Saumur, aux membres de la conférence de cette ville et à ceux de la Touraine, et nous partons tous ensemble, dans un train spécial organisé par la Compagnie des Tramways de Saumur et extensions, pour Montsoreau ; là, nous descendons du train, et à la limite des communes de Montsoreau et Candes, qui est aussi celle des deux départements de Maine-et-Loire et d’Indre-et-Loire, et, par conséquent, des deux diocèses, le clergé de Candes nous attend avec croix et bannière, et nous allons processionnellement à Candes. Nous y arrivons à 10 heures, et, dans la magnifique basilique en style transition du roman au gothique, Monseigneur dit la messe à laquelle nous communions, puis fait une instruction. Après la messe, on va se promener sur la terrasse du château de Mme Caillaux, qui a mis sa cour à notre disposition pour y dresser la tente où a lieu le banquet, et nous admirons le merveilleux point de vue sur la vallée de la Loire, le confluent de la Vienne, les îles vertes qui sortent de la nappe argentée du fleuve comme des émeraudes qu’on aurait posées sur la surface polie d’un miroir, c’est féérique et, vraiment, j’envie le sort de ceux qui ont une habitation dans une aussi belle situation. Le banquet, médiocrement servi, dure jusqu’à 1 heure à peu près ; il a été retardé par un accident tragico-comique : un cheval affolé est entré sous la tente, a renversé une table et brisé une grande quantité de vaisselle ; on voit dans la cour un monceau de débris. Monseigneur est obligé de nous quitter au milieu du déjeuner parce qu’il veut reprendre à Saumur le train de 1h40 afin d’être à la cathédrale d’Angers au moment où on chantera le miserere en expiation de la dernière canaillerie du gouvernement, l’enlèvement des crucifix de tous les prétoires, ordonné par une circulaire ministérielle, le vendredi saint ! Il ne pourra donc pas assister à la séance plénière des conférences d’Anjou, de Touraine et même du Poitou qui a envoyé quelques représentants. Cette séance a lieu à 2h moins le quart et dure jusqu’à 2h ½ ; j’y lis mon rapport. On part de Montsoreau à 3h et nous prenons à 4h03 l’express à Saumur pour Angers. Ici, le soir, je vais porter les bons aux pauvres ; Tante Josepha et Nénette viennent passer la soirée avec nous. Nous racontons notre intéressant pèlerinage aux lieux où mourut Saint-Martin.

Château de Montsoreau – Wikipédia

Semaine 25 au 31 avril 1904

Angers, lundi 25 avril 1904

C’est cette semaine que je vais passer pour la seconde fois devant le conseil de révision ; Papa et Maman voudraient faire des démarches afin d’obtenir que je sois de nouveau ajournée ; mais je ne veux pas ; j’aime bien mieux être pris et avoir fini plus tôt mon service militaire. Le matin, je vais me faire couper les cheveux. Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » que j’ai commencée avant les vacances et que je dois lire lundi prochain à la Conférence Saint-Louis. Le soir, Conférence Saint-Louis ; travail de De Laujardière sur la condition de la classe ouvrière en 1789. On s’entretient beaucoup de l’apostasie que le président Loubet est en train d’accomplir à Rome ; ce triste sire, en rendant visite au roi d’Italie dans la ville des papes, accomplit la consigne que lui a tracée la franc-maçonnerie internationale ; il est le premier chef d’un État catholique qui ait consenti à offenser gravement le pape en venant rendre visite au prince usurpateur dans le lieu même de son usurpation ; c’est là une véritable abdication du rôle douze fois séculaire de la France de protectrice de la Papauté. Je ne comprends pas comment les députés et sénateurs catholiques ont pu, en conscience, voter les crédits nécessaires pour ce voyage ; qu’on ne me dise pas que cette visite n’est qu’une question de simple politesse sans intention désobligeante pour le pape ; non, car, s’il en était ainsi, Loubet n’avait qu’à aller voir Victor-Emmanuel dans une ville dont ce dernier est le souverain légitime, à Turin par exemple ; mais en allant à Rome, il est clair que le président de notre république athée fait de propos délibéré une grave injure au pape, seul souverain de la Ville Éternelle. Il n’y a, du reste, rien d’étonnant à cela ; c’est dans le programme franc-maçon qui est celui de la R.F.

Angers, mardi 26 avril 1904

Cours habituels ; Tante Josepha et Nénette viennent déjeuner avec nous. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 27 avril 1904

Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour Saint-Louis. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier.

Angers, jeudi 28 avril 1904

À 8h ½, je vais à la Préfecture subir, pour la seconde fois, l’épreuve du conseil de révision ; en m’y rendant, je suis persuadé que ce n’est là qu’une formalité et que je vais être déclaré « bon pour le service », ce que, d’ailleurs, je désire ; erreur ! À mon grand étonnement, je suis encore ajourné pour palpitations du cœur, dit le major ; c’est, précisément, une chose dont je ne m’étais jamais aperçu ; du reste, la proportion des ajournés est énorme ; question budgétaire ! Cette décision du conseil de révision me contrarie vivement, je voulais faire mon service cette année afin d’en être débarrassé le plus tôt possible, c’est pour cela que je n’ai pas voulu que Papa et Maman fissent de démarches afin de me faire ajourner comme ils le désiraient ; voilà, une fois de plus, mon plan détruit ; ce qui me désole c’est que j’aurais pu, si je n’avais pas été ajourné l’année dernière, sortir de la caserne avant 22 ans, que j’aurais fait déjà plus de la moitié de mon temps de service, et que, par suite de mon second ajournement, je serai encore à la caserne à près de 24 ans ! J’ai grandi de un centimètre depuis l’année dernière. À quelque chose malheur est bon cependant, car, par suite de mon ajournement, je pourrai, si je n’ai pas d’échec, achever mes études de doctorat avant d’entrer à la caserne, je pourrai même, en me pressant, soutenir ma thèse avant. Après le conseil et l’après-midi, j’assiste aux cours de doctorat qui auront lieu, pendant quelque temps, le jeudi au lieu du vendredi. Dans l’après-midi, Maman, inquiète qu’on m’ait ajourné pour palpitations du cœur, fait appeler le docteur Sourice pour m’examiner ; il m’ausculte avec le plus grand soin et déclare que mon cœur bat d’une façon absolument normale et qu’il ne comprend pas qu’on m’ait ajourné pour ce motif. Il dit que les majors ont reçu l’ordre de se montrer très difficile et d’ajourner beaucoup de jeunes gens, et qu’ils prennent prétexte des moindres choses pour proposer l’ajournement ; peut-être, au moment où j’ai été examiné, étais-je un peu émotionné, ce qui faisait battre mon cœur plus fort que de coutume, ou bien ces palpitations, vraies ou fausses, venaient-elles de ce que, dans la tenue plus que sommaire où je me trouvais, je grelottais. Quoi qu’il en soit, il nous rassure pleinement et déclare qu’il m’aurait pris s’il avait été chargé de m’examiner. Le soir, séance extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour fêter la réception de notre directeur M. René Bazin à l’Académie française qui a lieu aujourd’hui. Catta lit le discours de réception de René Bazin et De Damas lit la réponse de M. Brunetière ; avant, pendant et après, par les soins du P. Barbier, on fait passer des glaces, des sandwiches, des gâteaux, du Champagne, des rafraîchissements de toutes sortes ; l’étendard de la conférence avait été arboré à la place qu’occupe ordinairement M. René Bazin ; en un mot, nous avons aujourd’hui une séance très réussie. Papa y était venu afin d’entendre les discours.

Angers, vendredi 29 avril 1904

Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour la Conférence Saint-Louis. Le soir, à l’Université, dans la salle Saint-Louis, j’assiste à une séance récréative : deux artistes jouent deux vaudevilles, deux scènes de Ruy Blas et récitent quelques monologues et chansonnettes sur l’estrade transformée en scène ; il y a aussi de la musique et on fait passer des rafraichissements ; tout est fini à 11 heures.

Angers, samedi 30 avril 1904

Je travaille toujours à mon étude pour Saint-Louis. L’après-midi, je vais avec Papa et Maman faire une visite au général Lelong que nous ne rencontrons pas, puis je vais me confesser. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Mai 1904

Semaine du 1er mai 1904

Angers, dimanche 1er mai 1904

Je vais, avec Papa, Maman et Philomène, à la messe de 7h à Saint-Serge ; j’y fais la sainte communion pour célébrer l’ouverture du Mois de Marie et prier pour les élections municipales qui ont lieu aujourd’hui. À 11h, je vais voter pour la première fois de ma vie ; dans ma section (la 4ème du canton nord-ouest), il y a en présence deux listes : l’une radicale-socialiste, composée de sectaires francs-maçons, dont le plus bel ornement est Jagot, l’ignoble directeur de l’affreux torchon qui s’intitule Le Patriote de l’Ouest ; l’autre, républicaine modérée, composée de gens qui se réclament de la liberté et qui promettent de la respecter ; dans ces conditions, la discipline antiministérielle oblige les conservateurs à soutenir cette dernière liste, c’est ce qu’ils font, sans enthousiasme, mais avec la conscience d’accomplir un devoir ; voilà pourquoi je vote pour la liste républicaine modérée bien qu’il me répugne énormément de donner ma voix, pour la 1ère fois que je vote, à des gens qui n’ont pas, à beaucoup près, toutes mes idées ; c’est un exemple d’union qu’il faut donner. L’après-midi, je fais visiter le Musée Saint-Jean à Maman et à Bonne Maman, puis je vais voir Hervé-Bazin que je ne rencontre pas (je vois un moment sa mère), Bonnet et Lucas, que je ne rencontre pas davantage. Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; puis, tous ensemble, nous assistons à la cérémonie d’ouverture du Mois de Marie à Saint-Serge. Ensuite, je vais avec Papa aux informations dans les bureaux du Maine-et-Loire ; nous apprenons que, dans notre section, il y a ballotage presque complet, un seul conseiller municipal sur cinq est élu, c’est le socialiste David, et encore ne l’est-il qu’à une voix de majorité ; il faudra donc revoter dimanche. Pour l’ensemble de la ville, sur 36 conseillers à élire 25 sont élus, dont 5 ministériels et 20 antiministériels ; parmi ces derniers, il y a 9 conservateurs qui sont passés sans concurrents et avec un nombre de voix en progrès sur 1900 ; le maire M. Charles Bouhier, qui s’était séparé des républicains avancés pour former une liste modérée et libérale, est élu ainsi qu’un membre de sa liste ; mais on remarque que les voix socialistes sont plus nombreuses qu’en 1900 dans les quartiers ouvriers, c’est là qu’est le gros point noir. À 10h, on reçoit par téléphone les résultats de Paris ; c’est dans un silence complet que M. Philouze enregistre les résultats transmis : environ 25 nationalistes, conservateurs ou royalistes élus contre une vingtaine de républicains, radicaux ou socialistes ; il y a de nombreux ballotages ; mais les nationalistes parisiens ont eu les succès de la journée et je crois qu’ils conservent leur majorité à l’Hôtel de Ville ; un siège a été gagné par un royaliste. Nous partons vers 10h ½. Demain, nous aurons des résultats plus complets.

Semaine du 2 au 8 mai 1904

Angers, lundi 2 mai 1904

Aujourd’hui arrivent un grand nombre de résultats, pas tous encore cependant. À Paris, les positions sont maintenues ; il y a 54 élus : 27 antiministériels, dont 7 conservateurs ou royalistes, 1 républicain libéral et 19 nationalistes, et 27 ministériels, dont la plupart sont des socialistes ; sur les 26 ballotages, environ les deux tiers, s’il y a de l’union, peuvent donner des résultats favorables à l’opposition nationaliste. Somme toute, c’est, à Paris, une mauvaise journée pour le ministère. En province, les résultats sont panachés : dans beaucoup de villes, le ministère est battu : à Nancy où la liste nationaliste est élue toute entière, idem à Caen, à Verdun, à Ajaccio ; à Nantes, il y a beaucoup de ballotages, mais, d’ores et déjà, 7 royalistes sont élus ainsi qu’un Catholique rallié ; à Poitiers, ballotage, mais plusieurs nationalistes sont passés ; idem à Rouen, au Havre. À Lille, ballotage, mais les républicains progressistes (c’est-à-dire antiministériels) arrivent en tête de beaucoup contre la municipalité socialiste sortante. À Béziers et à Cette, des listes d’opposition sont élues. Enfin, nouvelle qui nous fait grand plaisir, nous apprenons qu’à Perpignan, la liste dite « des intérêts perpignanais », liste progressiste, est élue toute entière, contre le conseil radical-socialiste sortant ; cette liste était soutenue par les conservateurs ; en tête arrive mon cousin le docteur de Lamer dont je suis loin de partager les opinions républicaines, mais qui était depuis longtemps l’adversaire des radicaux-socialistes de la Mairie ; c’est un beau succès. Dans le département de Maine-et-Loire, les conservateurs, non seulement ont conservé leurs positions mais ont battu plusieurs listes républicaines sortantes ; le journal de Maine-et-Loire se déclare enchanté du résultat des élections qui constitue un progrès sérieux pour les conservateurs. Il y a, il faut l’avouer, le revers de la médaille : le ministère, qui a partout soutenu les socialistes, est vainqueur à Tours, à Reims, à Remiremont, Sedan, etc. ; mais, si on examine bien l’ensemble des résultats, on constate que l’opposition a fait des progrès ; c’est très beau, car, en butte à une formidable pression gouvernementale, l’opposition pourrait déjà se féliciter d’avoir maintenu ses positions, à plus forte raison doit-elle se montrer heureuse d’avoir fait quelques progrès. L’après-midi, je vais prendre ma leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Lucas lit un travail sur Mgr Freppel[31] ; c’est une étude, fort bien faite, de la vie du grand évêque fondateur de notre université ; le conférencier ne peut, naturellement, faire autrement que de parler de Mgr Freppel homme politique, et, par conséquent, de ses opinions royalistes et de sa lutte contre les premières tendances de ralliement à la république qui se manifestaient, parmi les Catholiques, les dernières années de sa vie. Aussi, De Saint-Pern, qui est un rallié incorrigible, se hâte-t-il de demander la parole pour attaquer sur ce point le grand évêque d’Angers ; Lucas, Catta et moi, nous lui répondons. Après la conférence, les deux Du Réau, De La Morinière et moi, nous allons chez Lucas qui nous offre à boire en l’honneur de Mgr Freppel et de la cause royaliste !

Mgr Charles-Émile Freppel, évêque d’Angers (1827-1891) – Wikipédia

Angers, mardi 3 mai 1904

Cours ordinaire. L’après-midi, après les cours, je vais chez M. Allard, membre du « comité paroissial de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » pour lui signaler un fait qui s’est produit dimanche au bureau de vote de la 4ème section et qu’il faudrait tâcher d’empêcher dimanche : les vieillards des Petites-sœurs des pauvres n’ont pas pu voter parce qu’on les a malmenés et qu’on leur a enlevé leur bulletin des mains. Je veux demander à M. Allard de les faire accompagner dimanche prochain ; il me semble que c’est au comité à faire cela ; comme ils sont plus de cinquante, cela en vaut la peine. Le soir, congrégation. Le Roussillon de lundi, qui nous arrive ce soir, nous apporte les résultats de notre département ; ils sont relativement bons : à Perpignan, d’abord, le succès que signalaient hier les journaux de Paris ; il a été remporté malgré des essais d’intimidation du parti adverse, qui avait organisé samedi soir une manifestation socialiste qui a parcouru les rues drapeau rouge en tête, au chant de l’Internationale, et qui a lapidé une maison ; ce succès n’en est que plus significatif ; il est dû aux Catholiques et aux monarchistes qui, discipline antiministérielle, ont voté en bloc pour la liste progressiste. À Ille, deux listes étaient en présence : une liste républicaine modérée, comprenant beaucoup de gens raisonnables, François Bau, Étienne Batlle, etc. et la plupart des membres de l’ancien conseil, et une liste anticléricale, dite liste du bloc républicain, comprenant les fortes têtes du Parti radical et radical-socialiste : Riboux, Gallia, Domenach, Ausseil, et les membres les plus avancés de l’ancien conseil ; eh bien ! La 1ère liste, grâce aux conservateurs, a été élue par une moyenne de 500 voix, et l’autre a obtenu une moyenne de 280 voix ; c’est un joli résultat, et le nouveau conseil est bien plus modéré que l’ancien. À Vinça malheureusement, on n’avait pas engagé la lutte, et l’ancien conseil républicain a été réélu. À Trouillas, Bélesta, Villefranche, le Vernet, des listes libérales sont élues ; dans plusieurs localités, les libéraux font passer un grand nombre de membres de leur liste : à Saint-Feliu-d’Availl et Céret notamment ; enfin, dans les communes de la Salanque, les conservateurs maintiennent hautement leurs positions. Dans un grand nombre de communes du département, les modérés reprennent le dessus sur les radicaux. Étant donné le manque d’organisation des éléments libéraux et conservateurs en Roussillon, je suis vraiment surpris du résultat assez bon de ces élections. Peut-être commence-t-on à être effrayé des conséquences de la politique combiste.

Angers, mercredi 4 mai 1904

Je travaille à la préparation de l’examen. L’après-midi à 5h ½, cours de religion.

Angers, jeudi 5 mai 1904

Le matin, je travaille dans ma chambre. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques. L’après-midi, cours d’économie politique et de législation industrielle. Le soir, nous allons tous au mois de Marie à la cathédrale.

Angers, vendredi 6 mai 1904

Je travaille une bonne partie de la matinée et de l’après-midi ; je vais la visite des pauvres. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; ce matin, à la messe de 8h, j’y ai fait la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Cette cérémonie du Mois de Marie est la dernière qui ait lieu dans l’église provisoire de la place des Halles qui servait au culte depuis six ans, car la nouvelle église est terminée et on la bénit demain. Dans l’après-midi, nous recevons une dépêche du général Courbebaisse qui nous annonce la mort de Madame Jaume survenue ce matin[32] ; ses obsèques auront lieu dimanche à Biarritz suivant ses dernières volontés ; cette mort ne nous surprend pas, car notre cousine était au plus mal quand j’ai quitté Biarritz ; elle ne pouvait aller loin.

Angers, samedi 7 mai 1904

L’après-midi, nous avons la visite de Mme et de Mlle Delafosse, de Perpignan, qui sont de passage à Angers ; je fais quelques commissions, je rencontre M. Allard, du comité paroissial de revendication etc…, qui s’occupe beaucoup des élections dans le quartier ; il me prie d’être assesseur demain au bureau de vote de la rue de Bouillon, cela me sera facile car je serai très probablement le plus jeune électeur présent dans la salle ; j’accepte, bien que ce soit une rude corvée. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; tout le monde y parle du scrutin de ballotage, on blâme beaucoup M. Laforge d’avoir mis sur sa liste modérée le nom de M. Brillet qui, hier encore, était considéré comme socialiste ; il s’est cru très habile, et il n’a fait qu’une grosse bêtise, car cette manœuvre ne lui fera pas gagner une seule voix socialiste, M. Brillet ayant été exclu immédiatement du Parti socialiste, tandis qu’elle lui en fera perdre du côté conservateur.

Angers, dimanche 8 mai 1904

Je me lève avant 5 heures ; j’assiste à la messe de 6h dans la nouvelle église Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Bon Conseil dont c’est aujourd’hui la fête, et je suis avant 7h à la section de vote de la rue de Bouillon ; il y a deux bureaux afin d’éviter l’encombrement de dimanche dernier ; je suis nommé sans difficulté assesseur au 1er bureau qui est présidé par M. Mahier, conseiller municipal conservateur (l’autre est présidé par M. Bruas, aussi conseiller municipal conservateur) ; je passe là toute la journée, sauf de midi ¾ à 4h ½ où je peux me faire remplacer. À 6h commence le dépouillement du scrutin ; il dure jusqu’à 8h environ. La liste du bloc Joxé-Jagot-Mesfrey-Lecoq est élue tout entière (David, socialiste, avait été élu dimanche à 1 voix de majorité) ; au moment de la proclamation du scrutin, les socialistes qui ont envahi la salle hurlent l’Internationale, « à bas la calotte », « vive la république » et tout leur répertoire qu’il nous faut subir jusqu’à ce qu’ils aient quitté la salle pour aller hurler dans la rue. Je reste jusqu’à huit heures 1/2, pour signer le procès-verbal. Les résultats de la section du centre et du quai Ligny sont aussi mauvais ; les radicaux du bloc sont élus grâce à l’appui des socialistes. Dans notre section, les blocards ne remportent qu’à cent voix en moyenne de majorité ; voici les chiffres :

Foucher : 1012          

            Jagot : 1163

Lafarge : 1075                                                                      Lecoq : 1101

Brillet : 812                                                                          Mesfrey : 1123

Autré : 1035                                                                         Joxé : 1288

Après avoir vite dîné, je vais au Maine-et-Loire où on communique d’autres résultats plus consolants ; à Saumur, sur 8 ballotages, 7 antiministériels sont élus ; à Muis, les conservateurs sont élus. Entre les deux tours de scrutin, 18 municipalités au moins ont été arrachées aux républicains pour devenir conservatrices, dans le département. À 10h, le téléphone nous apporte le résultat de Nantes qui est excellent : 13 antiministériels et un seul ministériel sont élus, en sorte que, sur 36 conseillers municipaux, il y a actuellement 18 royalistes ou catholiques libéraux, 17 républicains antiministériels, et un seul ministériel. À 10h ¾ arrive le résultat de Paris qui est mauvais : 10 nationalistes et 16 ministériels sont élus ; dont il y a 43 ministériels et 37 nationalistes seulement au nouveau conseil, le bureau va repasser à gauche ; comme le gouvernement va chanter victoire !!! Je rentre et je me couche ; je m’endors bercé par les couplets de l’Internationale que des bandes avinées hurlent dans les rues ; c’est charmant !

Semaine du 9 au 15 mai 1904

Angers, lundi 9 mai 1904

On a aujourd’hui des nouvelles plus précises sur le résultat des élections ; Paris est perdu pour l’opposition, momentanément du moins, bien que le nombre de voix obtenu par les nationalistes soit à peu de chose près le même qu’en 1900 ; mais, dans plusieurs grandes villes, le ministère est battu, à Marseille, à Lille, au Havre, à Nantes, même à Bordeaux où le nouveau conseil, quoique très républicain et pas du tout catholique, est moins avancé que l’ancien et a été combattu par la Préfecture ; dans les campagnes, l’avantage semble bien aussi être du côté des adversaires du gouvernement ; il en est au moins ainsi dans l’Ouest, par exemple en Maine-et-Loire, dans la Loire-Inférieure. Ce qui ressort d’une vue d’ensemble sur ces élections municipales, c’est que le gouvernement est absolument l’esclave des socialistes. Partout, les préfets ont soutenu des listes socialistes pour faire échec, non seulement à des listes conservatrices, mais même à des listes républicaines avancées mais anticollectivistes ; nous avons assisté à cette attitude ici ; à Bordeaux, il en a été de même ; idem à Perpignan, à Lille ; à Marseille, l’exemple est frappant ; il y avait en présence une liste socialiste révolutionnaire (docteur Flaissières), chassée depuis deux ans de l’Hôtel de Ville à la suite d’un désordre inouï dans les finances de la ville qui l’avait obligée à démissionner (14 millions de déficit), et la liste républicaine, radicale même de M. Chanot qui l’avait remplacée il y a deux ans à la Mairie ; cette dernière avait aux yeux du gouvernement le grave défaut de combattre les collectivistes ; aussi a-t-elle été combattue par toutes les forces gouvernementales, sans succès d’ailleurs. Cette attitude des préfets a été générale ; partout la cause socialiste a été la cause gouvernementale ; voilà où nous en sommes ! Cela n’est pas pour m’étonner, car les conservateurs qui ont combattu la république dès le début ont toujours prédit que le moment viendrait où la république se confondrait avec la révolution sociale ; ce moment est venu ! Quel triste chemin nous avons parcouru depuis cinq ou six ans !

Le soir, à la Conférence Saint-Louis, je lis un travail sur « L’origine des corporations ouvrières en France ».

Angers, mardi 10 mai 1904

Cours habituels. À 10h25, Maman part pour Paris où elle va passer une huitaine ; je l’accompagne à la gare. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.

Angers, mercredi 11 mai 1904

Le matin, je travaille dans ma chambre. L’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions et je travaille.

Angers, jeudi 12 mai 1904 (Ascension)

Je communie à la messe de 8h à Notre-Dame ; je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais quelques visites – toutes par carte – et je vais regarder un moment la course de bicyclettes. Le soir, nous avons Tante Josepha et Nénette à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la cathédrale.

Angers, vendredi 13 mai 1904

J’étais couché, hier soir, depuis une heure, lorsque, à 11h, Louis vient me réveiller en me disant qu’on me fait dire que les Capucins seront expulsés au point du jour. Je m’attendais depuis quelques jours à cette expulsion ; hier, M. Louis-Napoléon Foata (le commissaire spécial qui m’arrêta il y a 3 ans pour l’affaire de l’affiche) était allé, dans l’après-midi, demander chez Tante Josepha à parler au colonel du génie, croyant que le nouveau colonel, M. Petitbon, avait pris la maison de son prédécesseur ; je me méfiais que ce devait être pour parler au colonel de l’expulsion des Capucins que M. Foata le demandait. Aussi, avant de me coucher, j’avais dit à Louis d’aller ouvrir, si, une de ces nuits, il entendait sonner ; j’avais été bien inspiré ! À 11h, je me lève et je vais avec Papa chez les Capucins, où j’arrive vers 11h50. Là, je trouve quelques amis, des étudiants surtout, et quelques rares messieurs plus âgés. Un escalier est barricadé entièrement depuis plusieurs mois ; et, pour l’autre, les barricades sont prêtes ; aussi, nous ne nous mettrons au travail que vers 3 heures ou 3h ½, cela suffit, l’expulsion ne pouvant avoir lieu avant le lever du soleil. En attendant, on cause ; on sait que deux compagnies du génie ont reçu l’ordre de se tenir prêtes à 4h, c’est donc bien ce matin qu’aura lieu l’expulsion (je me rappelle la démarche de Foata). À 2h, nous entendons la dernière messe que les Capucins disent dans le couvent, c’est le P. Gardien qui la célèbre dans une chambre où on a mis un autel ; le P. Gardien dit cette messe à nos intentions pour nous remercier, dit-il, de notre dévouement ; cette messe célébrée dans cette chambre à une pareille heure et dans de telles circonstances a quelque chose à la fois de triste et de touchant et j’y ai fait bien des réflexions sur l’étrangeté du temps où nous vivons ; j’y ai fait aussi de ferventes prières pour que Dieu délivre bientôt notre pauvre France des tyrans qui l’oppriment. Ah ! Quel triste temps qu’un temps de révolution ! Cependant, il nous arrive quelques recrues. À 3h ½, quand on décide de commencer les barricades, nous devons être environ une trentaine de jeunes gens (la plupart, des étudiants de l’Université) et une dizaine d’hommes mûrs ; certes, c’est bien insuffisant, mais force nous est de nous en contenter. Nous mettons une grosse barre de fer en travers de la porte qui donne sur la cour d’entrée ; nous entassons de lourdes caisses derrière la porte qui donne sur le cloître, puis nous nous retirons tous au premier étage qui communique avec le rez-de-chaussée par deux escaliers ; l’un de ces escaliers est entièrement obstrué de haut en bas par un monceau de meubles, de terre, de fagots, d’objets de toute sorte, liés entre eux par du fil de fer, qui est là depuis le mois de juillet. Nous allons barricader l’autre ; nous commençons par barricader solidement, au moyen d’arcs-boutants, la porte qui fait communiquer cet escalier avec le cloître ; ces arcs-boutants sont énormes et nous en clouons solidement les appuis dans le plancher. Ensuite, nous entassons dans l’escalier les tables (il y en a peut-être dix ou douze, et elles sont de dimension), les rangs de chaises, les fagots de bois, les meubles et ustensiles de toute sorte, le tout lié ensemble par des ronces artificielles ; nous mettons environ une heure à faire cette barricade ; vers la fin de notre travail, nous entendons les coups de la bande d’argousins de Combes qui s’efforce de démolir la porte du cloître sans y réussir. Vers 4h ½, en effet, deux compagnies du génie sont venues se ranger sur la place devant le couvent, escortées d’une bande d’agents de police sous les ordres du commissaire central et de plusieurs commissaires d’arrondissement ; les crocheteurs ont avec eux quelques ouvriers qui ne sont vraiment pas dégoûtés. Quand notre barricade est terminée, et elle est formidable, nous nous mettons aux fenêtres pour voir opérer les agents de la république. Ils s’acharnant pendant une heure contre la porte barrée par une barre de fer, sans pouvoir réussir à l’enfoncer. Alors ils prennent le parti de passer par un autre côté. Ils enfoncent la porte de la chapelle, qui était pourtant barricadée depuis le 16 juillet, enlèvent les scellés qu’ils avaient eux-mêmes apposés et arrivent dans le jardin après avoir enfoncé une autre porte. Là, ils se trouvent en présence de l’escalier qui est barricadé depuis le mois de juillet, et ils se mettent à démolir la barricade. Ils organisent une haie de sapeurs du génie qui enlèvent, un à un, les nombreux objets dont elle se compose. Mais alors, avec les quelques meubles restés dans les cellules, nous renforçons encore la barricade par le haut en sorte que, non seulement, toute la cage d’escalier est entièrement obstruée, mais la barricade obstrue même le couloir sur lequel elle ouvre. Après une heure d’efforts, les crocheteurs officiels comprenant qu’ils n’en viendront pas à bout de cette façon, prennent un 3ème parti, c’est celui d’entrer par les fenêtres ; on voit qu’ils sont fidèles jusqu’au bout à leur rôle de cambrioleurs. Vers 6h ½, ils appliquent une échelle contre une fenêtre, la brisent et arrivent dans le couloir ; mais ils sont encore séparés de nous par quelques meubles de la barricade. C’est un gros commissaire de police en civil muni de sa sous-ventrière qui s’avance le premier. L’avoué des Pères, Me Lelong, lui demande de quel droit il a pénétré de force dans l’immeuble ; il répond, avec un gros accent de Narbonne, à moins que ce soit d’Auch, qu’il a des ordres à exécuter. Me Lelong lui fait défense de toucher aux meubles avant de lui avoir montré la grosse du jugement en vertu duquel il agit ; grand embarras de l’argousin qui déclare que la grosse est entre les mains d’un huissier qui ne peut pas passer par la fenêtre à cause de sa corpulence, et, malgré la défense de Me Lelong, fait travailler ses agents et des sapeurs du génie à la démolition de la barricade. Quand les meubles qui séparaient la police des Pères sont enlevés, le gros commissaire dit au P. Gadien qu’il le somme de quitter le couvent. Le P. Gardien, s’adressant au commissaire central qui est là aussi, lui demande la permission d’adresser une protestation, permission qui est accordée. Il proteste en termes émus contre la violation de domicile, la violation de propriété et la violation de la liberté individuelle dont il est victime avec ses frères en religion, et qu’il n’a en rien méritée ; il met le commissaire au défi de lui reprocher une seule mauvaise action. Il termine en rappelant l’excommunication dont l’Église frappe ceux qui touchent aux biens ou à la personne de ses religieux ; à ce mot d’excommunication, le commissaire fait la grimace et dit : « Puisque vous nous avez excommuniés, inutile de vous laisser continuer » et il interrompt la noble protestation du Père en ordonnant à ses agents d’expulser les religieux. Le P. Gardien fait bien constater qu’il ne cède qu’à la violence, et on l’entraîne, les autres Pères sont emmenés ensuite, puis on nous fait sortir par l’escalier qu’on a à peu près achevé de débarrasser de sa barricade en s’y prenant à la fois par le haut et par le bas. À travers la chapelle vide, on nous mène sur la place, pendant qu’on fait passer les Pères d’un autre côté. Mais nous, qui avions décidé d’accompagner les Pères à la cathédrale, nous demandons à ce qu’on ne nous sépare pas d’eux ; le commissaire qui nous amène nous dit que nous les retrouverons de l’autre côté du barrage de gendarmerie qui ferme l’accès de la cour Saint-Laud ; mais il n’en est rien et, de l’autre côté de ce barrage, nous ne trouvons qu’une centaine d’amis des Pères attirés là par la cloche du couvent qui, malgré les scellés, a sonné à toute volée pendant la triste opération. Nous attendons environ trois quarts d’heure, et enfin nous comprenons qu’on nous a bernés quand nous apercevons les Pères que l’on fait partir en voiture dans 3 directions différentes. Alors, suivis de 200 personnes environ qui s’étaient peu à peu massées là, nous nous dirigeons à 8h vers la cathédrale où nous espérons que l’on conduit les Pères. Mais, peine perdue, les Pères ne sont pas devant la cathédrale. Alors, nous rentrons, je déjeune et je m’endors jusque vers 11h ½. En regardant le Maine-et-Loire à mon arrivée à la maison, je vois que les deux pauvres Pères oblats ont aussi été expulsés ce matin avant les Capucins. Quelle triste nuit, et combien il est douloureux d’assister à de pareils spectacles ! La chose qui m’a le plus attristé c’est de voir l’Armée française employée à de semblables besognes. Mais en même temps, je me félicite avec Bonne Maman, Tante Josepha et nous tous, que l’oncle Paul ait quitté le 6e régiment du génie avant de recevoir l’ordre de faire exécuter cette ignoble besogne, car il serait trouvé dans l’alternative ou de briser sa carrière ou de marcher contre sa conscience. L’après-midi, j’écris à Maman, j’écris cette longue relation dans mon journal et je sors un peu. J’apprends que les Pères ont été forcés à monter en voiture et que les 3 voitures où ils sont montés ont été envoyées à l’une à la caserne du génie, l’autre à la place Monprofit, l’autre à la Madeleine, c’est-à-dire à 3 points extrêmes de la ville, ceci est illégal et arbitraire au premier chef, car la police avait seulement pour mission de faire cesser le délit à la loi de 1901 et de mettre le liquidateur en possession de l’immeuble en expulsant les Pères de chez eux, ce qui était déjà passablement raide ; mais, une fois les Pères hors du couvent, elle n’avait plus à s’occuper d’eux puisqu’ils n’étaient pas arrêtés, et le fait de les obliger, malgré eux, à monter en voiture est une violation de plus de la liberté individuelle ; une de plus ou de moins, la république n’y regarde pas de si près ! Les Pères sont tous allés à la cathédrale où un grand nombre de Catholiques les attendaient ; Mgr Rumeau les a reçus et a prononcé un discours assez énergique à l’adresse du gouvernement ; cela ne vaut pas l’attitude de Mgr Freppel qui, en 1880, se présentait le 1er à la Trappe de Bellefontaine devant les crocheteurs qu’il excommuniait, mais enfin, étant donné l’attitude habituelle de l’épiscopat actuel, c’est bien quelque chose !

Général Joseph Jeannerot (1839-1920) – Site militaryphotos.com

J’apprends, au Crédit Lyonnais, que le gouvernement accepte la démission du glorieux colonel Marchand et qu’il met en non-activité par retrait d’emploi le général Jeannerod, commandant du corps d’armée de Lille ; motif de cette mesure : le général a adressé, à l’occasion du départ des sœurs chassées par le gouvernement de l’Hôpital militaire de Lille, un ordre du jour à la garnison dans lequel il témoigne aux sœurs sa reconnaissance pour le dévouement avec lequel elles ont soigné les soldats pendant 29 ans. Ainsi, en république, il est permis d’être reconnaissant des croix d’honneur achetées à Wilson ou des bons dîners faits par des ministres ou des députés chez Mme Humbert[33], ou encore du silence d’Arton[34], mais il est interdit de témoigner la reconnaissance de l’armée à de saintes femmes qui ont consacré leur vie au soin des soldats malades ! Quant au souci de la défense nationale, qui devrait empêcher le gouvernement de sacrifier, le même jour, deux chefs de l’Armée, fi donc, Combes, André, Loubet and Cie s’en félicitent bien ! Je me rappelle que je lisais, il y a quelques années, un roman intitulé La guerre fatale par le capitaine Danrit (Driant) ; c’est le récit d’une guerre avec l’Angleterre ; le général Jeannerod est généralissime de l’Armée qui débarque en Angleterre, s’empare de Londres et dicte la paix au roi et au Parlement ; on lit les ordres du jour vibrants d’enthousiasme patriotique et militaire qu’il adresse à l’Armée après chaque victoire. Ça, c’est le rêve ; la réalité, c’est le général Jeannerod chassé de l’Armée par la hideuse république pour avoir témoigné la reconnaissance de l’Armée à des sœurs de charité qui ont soigné les soldats pendant 29 ans ! Les victoires, nous n’y sommes plus habitués, et, tandis que le télégraphe nous apporte chaque jour le récit de sanglants combats en Extrême-Orient, dont la répercussion peut amener une guerre européenne, le gouvernement emploie l’Armée française à remporter des victoires sur des Capucins ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; puis je me couche avec une certaine satisfaction.

Angers, samedi 14 mai 1904

Cours habituels ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 14 mai 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je photographie, dans le jardin, Nénette tenant le « petit noir » sur ses genoux, ce n’est pas chose facile. Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.

Antoinette dite Nénette Magué, future Mme Noëll (1893-1973) avec le « Petit Noir » sur ses genoux – Cliché Antoine d’Estève de Bosch, Angers, 14 mai 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Semaine du 16 au 22 mai 1904

Angers, lundi 16 mai 1904

Je travaille dans ma chambre une bonne partie de la matinée et de l’après-midi. À 4h, leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; étude de Durand sur « Molière et le Moliérisme ». On apprend avec joie aujourd’hui l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier en Ille-et-Vilaine ; Monsieur Brayer de La Villemoysan, monarchiste, a été élu contre M. Martin-Métairie, républicain du bloc, en remplacement d’un ministériel ; c’est une victoire non seulement contre les soutiens du bloc, mais même contre ces incorrigibles ralliés de Bretagne qui, bien que se disant catholiques, ont soutenu, dans l’intérêt supérieur de la République, le candidat du bloc soutenu par la Préfecture, la franc-maçonnerie etc. ; quant à l’intérêt supérieur de la religion, qui est, tout au moins, aussi respectable que celui de la République, ces messieurs les Catholiques ralliés s’en sont fort peu occupés ; car leur thèse est celle-ci : « plutôt un républicain non-catholique qu’un Catholique non-républicain ». C’est cette jolie ligne de conduite qu’ils ont appliquée dimanche ; ils l’avaient suivie il y a quelques mois lors de l’élection à la députation de M. de Rosanbo, royaliste, dans les Côtes-du-Nord ; également en Ille-et-Vilaine il y a 3 ans, quand M. Brayer de La Villemoysan, le nouveau sénateur royaliste, se présentait au Conseil général ; dans le Gers, quand ils ont fait campagne contre Cassagnac en faveur d’un radical ; c’est cette même thèse que l’abbé Naudet soutenait encore ces jours-ci dans son journal La Justice sociale. Elle est jolie leur thèse ! Et ils sont d’autant plus coupables que les monarchistes ne leur rendent pas la pareille et, avec un noble désintéressement, votent en masse pour des républicains libéraux ou modérés, même pour des progressistes, quand ces républicains représentent la cause de la liberté en face du candidat du bloc. Quoi d’étonnant si l’opinion catholique, en présence de cette scandaleuse attitude de trop de ralliés, se rapproche de plus en plus de la cause des royalistes, qui, eux, n’ont jamais consenti à de honteuses compromissions avec les ennemis de la religion, de la patrie et de la liberté ?

Angers, mardi 17 mai 1904

Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille dans ma chambre. A 4h ½, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Paris. Nous apprenons la mort d’un ami de Papa, M. Xavier de Planet[35], à l’âge de 50 ans seulement ; il est mort d’une angine de poitrine. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 18 mai 1904

Je travaille toute la matinée. L’après-midi, je vais demander des conseils à M. Baugas pour le choix d’un sujet de thèse, car, si je suis reçu en juillet (ce qui est fort douteux), je persisterai dans mon doctorat, malgré mon ajournement du conseil de révision, et alors il me faudra retenir mon sujet de thèse. M. Baugas me conseille beaucoup de persister dans le choix d’un sujet auquel je pense depuis plusieurs mois, et que je lui indique ; c’est le suivant : « Les retraites ouvrières assurées par la mutualité » ou « La question des retraites résolue par la mutualité » ou quelque autre titre ayant la même signification ; j’écris à la librairie Giard et Brière pour avoir le catalogue des thèses. À 5h ½, cours de religion. Le soir, avec Papa et Maman, je vais voir joue, au Grand théâtre, Le Cid et Les Précieuses ridicules par une troupe de passage composée d’artistes de l’Odéon et de la Porte Saint-Martin ; ils rendent bien ces deux chefs-d’œuvre classiques ; il n’y a, parmi eux, aucun talent remarquable, mais l’ensemble est bon. Nous rentrons à minuit ½.

Angers, jeudi 19 mai 1904 (Ascension)

Le matin, je développe quelques photos et je travaille. L’après-midi, je travaille, je sors et je vais à la salle d’armes. Le soir, Mois de Marie. La protestation que le Saint-Siège a adressée à tous les gouvernements contre le voyage de Loubet à Rome, considéré comme une offense grave par le pape, est très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond. Elle soulève une très grande émotion, aussi bien chez les Catholiques, qui la comprennent et s’inclinent, que chez les anticléricaux de toute nuance, jusqu’aux organes les plus modérés comme Les Débats qui s’élèvent contre elle ; les feuilles d’extrême-gauche affectent d’y voir une provocation (comme si la provocation n’avait pas été le voyage de Loubet !) et déclarent qu’il faut y répondre par la rupture des relations avec le Saint-Siège, prélude de la dénonciation du Concordat. Je ne sais si le ministère osera aller jusque-là. Mais ce qui ressort de tout ceci, c’est que la crise qui devait fatalement se produire, qui a été retardée par la politique prudente, presque timide, de Léon XIII, est maintenant à l’état aigu. La Papauté, d’un côté, la Révolution de l’autre sont prêtes à entrer en lutte ouverte ; le pape ne redoute pas la dénonciation du Concordat, qui était le cauchemar de son prédécesseur, et, ma foi, tout compte fait, il vaut encore mieux qu’il en soit ainsi ! Plus de compromissions entre l’Église et la république, telle paraît être la ligne de conduite adoptée par Pie X. De cette façon, les choses peuvent aller vite, les événements vont peut-être se précipiter ; la situation des Catholiques sera plus nette. Quant aux royalistes, ce sont eux qui gagneront à cela. Le mouvement d’idées en faveur d’une restauration monarchique, créé, à la suite du procès de la Haute-Cour, par l’Enquête sur la monarchie de Charles Maurras, accéléré par l’excellente revue L’Action française et par la campagne de conférences de l’hiver dernier, ne peut que faire de nouveaux progrès. Beaucoup d’esprit éclairés, clairvoyants, patriotes, séduits par la netteté et l’opportunité du programme monarchique, se sont ralliés à la cause royaliste (par exemple Bourget, Vaugeois, Montesquiou, Dimier et bien d’autres) ; d’autres, tout en pensant de même, n’osent pas encore jeter le masque républicain (Lemaitre, Drumont, etc.) mais laissent voir de plus en plus leurs préférences monarchiques. Il se forme ainsi, en faveur de l’idée monarchique, un mouvement d’opinion que la lutte ouverte entre l’Église et le gouvernement ne peut manquer de propager parmi les Catholiques. C’est là un grand espoir pour l’avenir ; car, le jour où la catastrophe que ne peut manquer d’entrainer la politique républicaine se sera produite, quand rien ne restera debout, comme après la guerre et la Commune, le peuple, poussé par l’instinct de conservation, aura peut-être recours, comme il y a 30 ans, aux hommes d’ordre, et ceux-ci seront amenés à la monarchie comme à la seule solution possible. Comment se produira cette catastrophe ? Sera-t-elle amenée par une guerre étrangère ou par une guerre civile ? Nul ne le sait ; peut-être par les deux à la fois. Mais ce qui paraît certain, c’est qu’elle se produira, et même plutôt qu’on ne pense. Le moment sera terrible ; la France paiera les fautes accumulées pendant 30 ans par le gouvernement qu’elle a eu la faiblesse de supporter ; mais j’ai le ferme espoir que Dieu aura pitié de nous et je crois qu’il nous sauvera en nous rendant notre monarchie nationale ; le mouvement actuel d’idées semble bien le présager.

Charles Maurras (1868-1952), journaliste, essayiste, poète et homme politique royaliste, dirigeant de L’Action française – Vers 1909 (Wikipédia)

Angers, vendredi 20 mai 1904

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je travaille et je tire sur épreuves positives mes clichés de l’autre jour. L’après-midi, leçon de chant à la place de celle de lundi prochain que je ne pourrai prendre. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. En Extrême-Orient, la malchance qui poursuivait les Russes depuis le début de la guerre a pris fin ces jours-ci ; la flotte japonaise, en attaquant pour la énième fois Port-Arthur, a subi de grandes pertes ; un des ses meilleurs cuirassés, le Hatsuhé, a sauté en heurtant une torpille à peu près comme avait péri le Petropawlosk, et un autre croiseur cuirassé a été détruit par l’artillerie russe ; chacun son tour ! J’espère bien que nos amis les Russes finiront, avec de la patience, par triompher des petits hommes jaunes.

Angers, samedi 21 mai 1904

Premier jour du concours hippique qui a lieu, comme tous les ans, sous nos fenêtres ; je le regarde un peu. L’après-midi, je vais me confesser. Le soir à 8h, nous allons attendre à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui, au cours d’un voyage circulaire, viennent passer 3 jours à Angers. En y allant, je lis une dépêche annonçant que M. Nisard, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, est rappelé par le gouvernement et quitte Rome ce soir. Il fallait s’y attendre ; il sera intéressant de savoir si le gouvernement osera aller jusqu’à la rupture officielle.

Angers, dimanche 22 mai 1904 (Pentecôte)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph, avec Papa, Philo et Geneviève qui est installée ici (sa mère est chez Tante Josepha) ; tous les repas ont lieu ici. L’après-midi, nous regardons le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la cathédrale.

Semaine du 23 au 29 mai 1904

Angers, lundi 23 mai 1904

Nous allons tous à la grand’messe à Notre-Dame. Ensuite, Tante Delestrac, Geneviève, Tante Josepha, Maman et moi, nous allons aux Ponts-de-Cé où nous nous promenons un peu ; la Loire est entièrement basse, c’est le contraire du mois de février. Nous rentrons à midi. Le soir, nous regardons le concours, puis nous prenons une voiture et faisons visiter plusieurs monuments à Tante Delestrac et à Geneviève (l’Université, le château, l’évêché etc.) ; le soir, Mois de Marie à Saint-Serge. Papa reçoit une lettre de l’oncle Xavier lui disant qu’une dénonciation est partie du comité républicain de Pia (où il a ses principales vignes) contre lui ; elle a été adressée au ministre de la Guerre et à Combes ; on l’accuse d’avoir exercé, par l’intermédiaire de son régisseur Balène, une pression sur ses ouvriers pour les faire voter contre la liste municipale républicaine qui n’a été élue qu’à quelques voix de majorité. On l’accuse en même temps d’avoir prêté, il y a 3 ans, ses charrettes pour la construction de l’école libre ; cette dénonciation a paru dans l’ignoble torchon socialiste La République des Pyrénées-Orientales. Cela peut faire beaucoup de tort à l’oncle Xavier qui est inscrit, cette année, au tableau d’avancement pour le grade de colonel ; malgré les excellentes notes de ses chefs militaires, il peut être écarté à cause de cette dénonciation, car, aujourd’hui, le ministre de la Guerre tient plus de compte des avis de je ne sais quel vague comité de défense républicaine d’un trou quelconque que de ceux des chefs militaires quand il s’agit de la nomination d’un officier supérieur. D’ailleurs, la dénonciation pour pression électorale est absolument mensongère, attendu que l’oncle Xavier n’a pas mis les pieds en Roussillon depuis 6 mois et plus ; si son régisseur, qui est un très brave homme, catholique et royaliste, a fait de la politique, c’est son affaire personnelle et l’oncle Xavier n’avait pas à s’en mêler. Quant à l’affaire des charrettes prêtées, elle est vraie ; mais n’est-ce pas là le droit de tout citoyen, d’un militaire comme de tout autre ? Sans même le dire à l’oncle Xavier, Maman écrit à notre cousin M. Jules de Lamer[36] pour le prier d’arranger l’affaire et de veiller à ce que cette dénonciation n’ait pas de suites fâcheuses pour l’oncle Xavier ; M. de Lamer étant un vieux républicain, ancien préfet de Ferry, pourra beaucoup, s’il veut s’en donner la peine, pour enrayer la chose, d’autant plus que c’est lui qui dirige le Parti républicain à Pia ; car je suis persuadé qu’il est absolument étranger à cette lâche dénonciation.

Jules de Lamer (1828-1906), ancien préfet républicain – Institutdugrenat.com

Angers, mardi 24 mai 1904

Le matin, je sors un moment avec Maman, Bone Maman, Tante Josepha, Tante Delestrac et Geneviève, puis je vais au cours ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle ; à 5 heures, je vais accompagner à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui partent pour Paris ou elles vont passer quelques jours avant de regagner Saint-Étienne ; c’est avec un bien vif regret que nous les voyons s’éloigner. Elles nous invitent à faire un séjour à La Burbanche ; quand pourrons-nous le faire ? Je désire que ce soit bientôt… Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.

Angers, mercredi 25 mai 1904

Cours de doctorat matin et soir ; nous allons avoir cours maintenant 3 fois par semaine, afin d’en avoir fini plus tôt. À 5h ½, cours de religion très intéressant sur la doctrine de l’abbé Loisy en matière de révélation. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, jeudi 26 mai 1904

Je travaille matin et soir dans ma chambre ; après dîner, nous allons au Mois de Marie de Notre-Dame. Dans l’après-midi, je choisis chez Girard 3 porte-mines que nous allons porter à Nénette à Bellefontaine où elle est pensionnaire depuis mardi, pour qu’elle en choisisse un comme cadeau de 1ère communion. Papa et Maman lui ont donné un très joli missel.

Angers, vendredi 27 mai 1904

Cours matin et soir ; après le dernier cours, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Mois de Marie.

Angers, samedi 28 mai 1904

Le matin, je fais avec M. René Neveu une tournée sur le territoire de Saint-Serge pour le placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul. À 1h, avec Philomène, je vais accompagner à la gare Papa qui part pour Paris ; il va représenter la Faculté d’Angers à la réunion des délégués des 4 facultés catholiques de droit qui se tient demain à la Faculté de Paris ; le soir, il dînera, avec les autres délégués, chez le doyen de Paris, M. Terrat ; il rentrera mardi soir. Je travaille l’après-midi. Le soir, après la Conférence Saint-Vincent-de-Paul qui est très courte, je me promène un moment avec Joseph Perrin et Maurice Lucas ; nous écoutons passer la retraite militaire. L’impression qui se dégage de la séance d’hier à la Chambre et de l’attitude du gouvernement est que, devant l’énergie du Saint-Siège qui montre bien qu’il ne recule pas devant la menace de dénonciation du Concordat, c’est le ministère qui a peur et qui recule ; premier effet d’une attitude énergique !

Angers, dimanche 29 mai 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi à vêpres à Notre-Dame ; le soir, nous nous promenons et nous prenons le frais jusque vers 10 heures.

Semaine du 30 au 31 mai 1904

Angers, lundi 30 mai 1904

Je travaille matin et soir dans ma chambre ; le soir, à 4h, leçon de chant. Après dîner, à la Conférence Saint-Louis, travail de Guiet sur la liberté d’enseignement à l’étranger. Un violent orage m’oblige à attendre près d’une heure après la conférence pour m’en retourner.

Angers, mardi 31 mai 1904

Cours matin et soir. Après dîner, nous allons tous à la cérémonie de clôture du Mois de Marie à Saint-Serge où on fait une belle procession. Papa arrive à 10h de Paris où il a assisté à l’intéressante réunion des délégués des facultés catholiques de droit ; dimanche soir, M. Terrat, doyen de la Faculté de Paris, a offert un grand dîner, dans sa villa de Bellevue, à tous les délégués ; Papa y a vu M. de Lamarzelle, M. René Bazin, Boyer de Bouillane etc. Je lis dans tous les journaux le compte-rendu de la journée de clôture du Congrès national de la Jeunesse catholique à Arras ; elle a été fort belle puisqu’à la suite de ce congrès consacré à l’étude des mutualités, il y a eu, à travers les rues d’Arras, un défilé auquel ont pris part 4000 jeunes gens ! De plus, des orateurs célèbres, M. Piou notamment, ont été entendus. Mais, ce qui me déplaît beaucoup, c’est qu’on a joué la Marseillaise à une des séances ; je ne comprends pas qu’on se permette, à une réunion de la Jeunesse catholique qui est une association destinée à grouper tous les jeunes gens catholiques, sans distinction de parti, et en-dehors de toute préoccupation politique, de jouer un hymne républicain ; on risque par-là, en mécontentant les monarchistes très nombreux dans l’association, de compromettre cette union si nécessaire et à laquelle les discours des séances du congrès ont convié les Catholiques. J’envoie à La Vérité française une lettre où je fais des réflexions dans ce sens. Beaucoup, d’ailleurs, pensent comme moi dans l’association.

Juin 1904

Semaine du 1er au 5 juin 1904

Angers, mercredi 1er juin 1904

Je travaille dans ma chambre le matin et une partie de l’après-midi ; à 1h ½, réunion du conseil particulier des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, on y parle de la procession de dimanche, qui est autorisée par le maire ; mais on redoute une contre-manifestation importante. À 5h, je vais attendre à la gare Marie-Thérèse qui arrive pour une quinzaine de jours, afin d’assister à la première communion de Nénette qui aura lieu mercredi prochain.

Angers, jeudi 2 juin 1904

Le matin, j’assiste à Notre-Dame à la messe de 1ère communion. Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser. La Vérité française publie ma lettre ; la voici :

Coupure de presse de La Vérité française collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 2 juin 1904

Cette lettre, qui trouble certaines combinaisons, me vaut des blâmes des ralliés (je les attendais) et des félicitations des monarchistes qui veulent empêcher que la Jeunesse catholique devienne la Jeunesse républicaine ; je reçois notamment une carte de félicitation de l’abbé Delahaye, secrétaire-général de l’Université, frère de Jules Delahaye, l’ancien député de Chinon, et de Dominique Delahaye, sénateur du Maine-et-Loire, j’y suis très sensible. L’après-midi, après les cours, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui m’approuve ; il me racontera ce qui se dira ce soir à la réunion du comité régional. Cette protestation, qui est en même temps un avertissement pour qui sait lire entre les lignes, était nécessaire, pour bien montrer que si les royalistes ne demandent qu’à s’unir aux autres Catholiques pour la défense de la foi commune, ils n’entendent pas abdiquer leurs convictions et se laisser marcher dessus. De plus, elle vient bien dans son temps : au lendemain du Congrès national d’Arras et le jour même de l’élection du nouveau président de l’association, Jean Lerolle, dont les tendances peuvent faire redouter une orientation à gauche. N’étant qu’un membre isolé de l’association, n’appartenant à aucun comité, j’étais très libre pour la faire ; voilà pourquoi je l’ai faite, et je l’ai faite seul, sans consulter aucun de mes amis, qui n’ont appris son existence qu’en ouvrant La Vérité française ; idem pour ma famille.

Angers, vendredi 3 juin 1904

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée. L’après-midi à 4h ½, je vais, avec Maman, Marie-Thérèse, Bonne Maman, Tante Josepha, attendre à la gare l’oncle Paul qui arrive d’Alger, en bonne santé ; le voyage, de 52 heures cependant, ne l’a pas trop fatigué. Je vais savoir chez Hervé-Bazin ce qui se dit à la Faculté au sujet de ma lettre à La Vérité française ; il paraît que les ralliés sont persuadés que nous nous y sommes mis à plusieurs pour l’écrire. Le soir, nous allons au Salut. Une affiche ignoble, immonde, blasphématoire signée d’une dizaine de comités anticléricaux inconnus d’Angers et de Trélazé invite la canaille de ces deux villes à manifester dimanche contre ce qu’elle appelle la mainmise des nauséabonds enjésuités, échappés de sacristies sur la voie publique. Ça promet !

Angers, samedi 4 juin 1904

Je travaille une bonne partie de la matinée. L’après-midi, je vais voir Nénette à Bellefontaine ; les nouvelles concernant la procession de demain se corsent de plus en plus ; il paraît que, comme l’année dernière, Laurent Tailhade[37] est arrivé pour chauffer à blanc les révolutionnaires. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 5 juin 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Vers 9h ½, nous arrivons tous autour de la cathédrale ; il nous semble que les apaches y sont moins nombreux que l’année dernière. La police est nombreuse. Je me mets avec la Conférence Saint-Louis et, vers 10h, nous sortons de la cathédrale, nous chantons beaucoup, nous sommes tous armés d’énormes cannes ; aucun incident pendant toute la première partie de la procession, jusqu’au tertre. Quand nous arrivons au tertre Saint-Laurent et que nous contournons le monument où on a élevé le reposoir, nous commençons à entendre hurler les apaches groupés, comme l’année dernière, sur les pentes gazonnées du tertre ; ils sont encadrés par de nombreux gendarmes et agents de police commandés par le commissaire central en personne et par plusieurs commissaires de police. Cependant, nous nous massons tout près d’eux (entre eux et le monument) ; des pierres et des mottes de terre lancées par eux tombent de temps en temps sur nous ; MM. Frogé, de La Morinière, font, à diverses reprises, observer aux commissaires de police que nous sommes lapidés, et que, si cela continue, nous serons obligés de nous défendre nous-mêmes. Pendant la bénédiction, toute la canaille crie « À bas la calotte », on chante l’Internationale ; mais nous couvrons ses hurlements par nos chants de Parce Domine, du Tantum ergo et nos acclamations en l’honneur du Christ ; à plusieurs reprises, nos chapeaux s’élèvent au sommet de nos cannes en l’honneur du Saint-Sacrement ; ce sont des acclamations frénétiques. Mais un moment après la bénédiction, les pierres recommencent à pleuvoir sur nous ; il en tombe une énorme à quelques centimètres de moi ; il en pleut de tous côtés. Alors, voyant que la police est impuissante à nous protéger (plusieurs des nôtres sont blessés), nous nous décidons à nous protéger nous-mêmes ; quelques-uns des nôtres renvoient aux apaches des projectiles qu’ils nous lancent ; la plupart (moi par exemple) s’élancent en avant les cannes levées ; en un instant, le barrage de police est enfoncé, et les deux camps se trouvent mêlés, les coups de cannes pleuvent sur le dos des apaches qui filent comme des lièvres, protégés par la police ; j’avais enlevé mon lorgnon et j’y voyais assez mal ; néanmoins, je suis des yeux (et des jambes) les apaches qui fuient ; je me tope constamment à des agents ou à des gendarmes ; je vois arrêter, sous mes yeux, Du Réau de La Gaignonnière qui a été pris en flagrant délit de coups. Cependant, en moins d’une ou deux minutes, le terrain est balayé ; plus un apache ! Mais quelques-uns de ceux-ci se trompent de chemin ; nos amis les rencontrent et se jettent dessus ; plusieurs sont acculés contre un mur et littéralement assommés ; le nommé Gallard, étudiant en pharmacie, est roué de coups de pieds dans le ventre, dans la figure, partout, il ne l’a pas volé l’animal ! Le docteur Hébert, d’un monumental coup de canne, abat un apache à ses pieds. Enfin, nous voyant maîtres du terrain, nous nous arrêtons. Nous nous communiquons les bruits qui courent ; j’apprends qu’un prêtre a été blessé à la figure par une pierre ; je vois un vieux monsieur qui a dans le crâne un trou fait aussi par une pierre etc. etc. Je sais qu’un apache au moins a été arrêté. La procession se reforme assez vite ; et on commente les événements de tout à l’heure ; l’impression qui s’en dégage est surtout la lâcheté des 250 apaches environs qui étaient très braves tant qu’il s’agissait de lancer, de loin, des pierres sur les Catholiques, mais qui ont déguerpi comme des lapins quand ils ont vu les Catholiques se jeter sur eux ; cette résolution dont on a fait preuve est un excellent exemple. Au retour, calme complet jusqu’à la grille de l’Évêché. Là, dans la rue de l’Oisellerie, sont massés une cinquantaine d’apaches contenus par un cordon de gendarmes ; ils vomissent, à notre adresse et à l’adresse du Saint-Sacrement, les plus abominables injures ; nous nous contentons de chanter plus fort qu’eux. Cependant, comme le dais, qui arrive du carrefour Rameau, approche (cette année, en effet, la procession est passée par la place du Ralliement et la rue Chaussée Saint-Pierre), notre aumônier, le P. Barbier, nous dit de laisser passer notre bannière et de nous arrêter en face de ces apaches afin de grossir la masse d’hommes qui entoure le dais ; c’est ce que nous faisons. Mais à ce moment, pendant que j’exécutais ce mouvement, j’aperçois, à côté de moi, au milieu des étudiants, et bien loin de la Confrérie des Mères chrétiennes avec laquelle elle devait suivre la procession, Maman qui me crie : « Je suis là » ; je lui réponds : « Eh bien, allez-vous en ! » Croyant qu’on se battait, elle appelle Papa qui arrive en robe de cérémonie et me prenant par le bras, me sépare de mes camarades, voulant me faire continuer seul, alors que le reste de la Conférence Saint-Louis s’arrêtait là ; je m’y refuse et, dès que Papa eût regagné sa place, j’attends sur le trottoir le passage du dais et je me joins à mes camarades. Certes, notre appoint n’était pas inutile ; car sur la place Sainte-Croix, un nombreux groupe de contre-manifestants, non content de vomir d’ignobles injures et de hurler l’Internationale, fait mine de se jeter sur le Saint-Sacrement ; mais il en est empêché par la masse d’hommes que nous formons ; nous entourons le dais de tous côtés, tenant constamment nos gourdins levés et faisant comprendre aux apaches qu’il leur faudra passer sur notre corps avant d’arriver au Saint-Sacrement. Pour répondre aux insultes des apaches, nous crions constamment « Vive le Christ ! », et ces cris, scandés sur l’air des lampions, couvrent leurs hideux blasphèmes. Enfin, nous rentrons dans la cathédrale ; tous les hommes se groupent près du maître-autel, et, avant de donner la bénédiction, Monseigneur, en quelques mots vibrants, félicite les Catholiques d’Angers de la magnifique manifestation en l’honneur du Saint-Sacrement qu’ils viennent de faire ; il remercie aussi la municipalité des mesures d’ordre qu’elle a prises. On lui répond par des acclamations en l’honneur du Saint-Sacrement, puis la foule s’écoule lentement après la bénédiction. Je suis extrêmement contrarié de la ridicule intervention de Maman à la rue de l’Oisellerie ; elle est venue me prendre par la main comme si j’avais dix ans ; elle est allée chercher Papa au milieu de ses collègues, se couvrant elle-même et nous couvrant tous de ridicule aux yeux des professeurs et des étudiants de l’Université ; je suis bien décidé à manifester mon mécontentement, car je veux qu’elle comprenne enfin que je n’ai plus dix ans mais que j’en ai près de vingt-deux. Aussi, lorsque je suis rentré à la maison, je m’enferme dans ma chambre où je me fais servir à déjeuner, je ne veux pas descendre à la salle à manger. Dans l’après-midi, je sors un peu avec Marie-Thérèse ; j’ai aussi une explication avec Papa et Maman, et, sans leur manquer de respect, je leur fais comprendre que je ne veux pas me laisser traiter comme un enfant, surtout en présence de mes camarades ; je suis décidé à leur battre froid pendant plusieurs jours. Le soir, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner avec nous. Dans l’après-midi, M. Delahaye, qui remplace au Maine-et-Loire le reporteur ordinaire (lequel fait ses 28 jours), vient me demander des renseignements sur la mêlée dans laquelle il pense bien que je me trouvais ; il y était lui aussi du reste, mais nous ne nous sommes pas vus ; je lui indique le nom de plusieurs jeunes gens atteints par les projectiles des apaches.

Semaine du 6 au 12 juin 1904

Angers, lundi 6 juin 1904

Le Patriote de l’Ouest raconte avec une indigne mauvaise foi les événements d’hier ; il a l’audace de dire que les cléricaux ont provoqué les « 1500 » socialistes en leur lançant des pierres ! Je l’avoue, je ne croyais pas, dans ma naïveté, qu’un journal fût capable de mentir aussi impudemment ! J’apprends que l’étudiant en pharmacie que nous avons rossé n’est pas Gallard, c’est un nommé P… ; il avait jeté à terre une bannière. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’Hardouin-Duparc sur « La politique de Léon XIII » ; le sujet est scabreux, il est traité par un rallié. Hardouin-Duparc parle de la politique du pape défunt vis-à-vis de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Suisse, etc ; enfin, il en arrive au gros morceau, à la politique pontificale vis-à-vis de la république française. D’après lui, cette attitude du pape était nécessaire et si les Catholiques, dans leur ensemble, l’avaient suivie, nous aurions aujourd’hui une république respectueuse de la religion ; la responsabilité des malheurs actuels retombe donc sur nous ! Sur nous, royalistes, qui cependant avons toujours combattu avec énergie pour la cause de l’Église. M. Hardouin-Duparc veut bien convenir cependant que certains ralliés sont allés trop loin et ont eu tort de présenter l’acceptation de la république comme un devoir de conscience. La discussion est très courtoise, mais acharnée ; elle dure une bonne heure. Les conclusions du conférencier sont vivement attaquées par les uns, défendues par les autres. Je fais remarquer que si Léon XIII a eu pour but de réaliser une union étroite entre les Catholiques, comme l’a dit le conférencier, il est arrivé à un résultat diamétralement opposé à ses intentions, puisque l’union était bien mieux réalisée avant les encycliques sur « L’Union conservatrice » qu’aujourd’hui où les Catholiques sont émiettés et où leur opposition, dans les Chambres, est beaucoup moins catégorique et leurs représentants beaucoup moins nombreux qu’autrefois. Le P. Barbier nous promet de nous parler demain soir de la question du ralliement à la réunion de la congrégation.

Angers, mardi 7 juin 1904

Cours d’histoire des doctrines économiques, et de législation industrielle. Dans l’après-midi, je vais me confesser. Le matin, je lis une longue lettre de Normand d’Authon qu’on m’a apportée hier soir, et dans laquelle le président de l’Union régionale de l’Ouest me blâme officiellement, après en avoir référé au président de l’Association catholique de la Jeunesse française, de la lettre que j’ai écrite le 31 mai à La Vérité française ; je m’y attendais, mais j’ai voulu l’écrire tout de même parce que je la croyais nécessaire. Il me reproche, avec beaucoup de modération dans le ton, du reste, la forme que j’ai donnée à ma protestation et le fond même de cette protestation ; il m’engage à exprimer mon regret de cet acte et me dit, que dans le cas où je ne voudrais pas le faire, il se verrait dans la pénible nécessité de me demander ma démission. J’avoue que ma première pensée est de la lui envoyer en 3 lignes. Puis, à la réflexion, je me dis que j’aurais tort d’agir ainsi ; ce serait laisser croire que je ne puis me justifier ; je lis et relis sa lettre, et je m’arrête à la résolution suivante : je veux bien reconnaître que j’aurais mieux fait de donner à ma protestation une autre forme, et, au lieu de la publier dans un journal, de la faire parvenir par la voie hiérarchique aux chefs de l’A.C.J.F. Mais je resterai inflexible pour le fond même de la protestation, car ce sont des idées bien arrêtées dans mon esprit que j’y ai exprimées, et je ne reconnais à personne le droit de m’en demander compte. Je vais lire la lettre de Normand d’Authon au Père Barbier et lui demander conseil sur ce que je dois faire ; il m’engage beaucoup à persévérer dans la résolution que j’ai prise. Aussi, dans l’après-midi, j’écris une lettre dans ce sens à Normand d’Authon. Advienne que pourra ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, à la congrégation, le P. Barbier nous parle du « Ralliement ». À son avis, le pape a le droit comme chef de la société indépendant dans sa sphère qu’est l’Église de juger au dernier ressort si telle question qui est, de sa nature, du ressort de la puissance civile, elle aussi indépendante dans sa sphère, intéresse la religion indirectement et, par conséquent, tombe sous sa juridiction. Le P. Barbier dit que peu de papes ont usé autant que Léon XIII de ce droit. L’attitude que les Catholiques français devaient prendre vis-à-vis de la république rentrait, d’après le P. Barbier, dans cette catégorie. Donc, Léon XIII avait le droit de conseiller aux Catholiques français de s’unir sur le terrain constitutionnel, c’est-à-dire de ne pas faire une opposition systématique à la forme du gouvernement, afin de mieux lutter contre les lois injustes de ce même gouvernement. C’est ce qu’il a fait en 1892 ; et il n’a rien fait de plus, car il a laissé aux Catholiques l’entière liberté de leurs opinions sur la question de république ou de monarchie et ne leur a certes pas interdit d’espérer le rétablissement de la monarchie. En agissant ainsi, Léon XIII espérait faire immédiatement une union plus étroite qu’auparavant entre Catholiques et arriver vite à changer l’esprit de la république par de meilleures élections ; il attendait de sa politique un résultat prochain, cela ressort de ses propos à Mgr d’Hulst. D’où vient que la politique de Léon XIII a échoué ? Le P. Barbier attribue cet échec à 3 principales causes : la fourberie du gouvernement français, qui a constamment trompé Léon XIII sur ses sentiments et ses projets vis-à-vis des Catholiques, et l’a amené, par une sorte de chantage, à demander, et, au besoin, à commander aux Catholiques de ne pas lui créer d’embarras par une opposition trop énergique même sur le terrain constitutionnel ; Léon XIII, par esprit de conciliation et par une loyauté excessive, s’est laissé prendre à ce jeu et a souvent arrêté les Catholiques prêts à lutter énergiquement (il y a 3 ans par exemple, quand il a arrêté la campagne de conférences du P. Caubé sur la demande de Waldeck-Rousseau). La seconde cause de cet échec est l’attitude déplorable de beaucoup de ralliés et surtout de leurs chefs et de leurs organes attitrés, qui ont outrepassé les conseils de Léon XIII, en présentant ces simples conseils comme une obligation de conscience, en traitant les royalistes les plus religieux comme des ennemis de la religion, en disant que le pape voulait que l’on se fît républicain (alors que c’est absolument faux), en préférant souvent, dans les élections, des candidats antireligieux, francs-maçons même, parce qu’ils étaient républicains, à des candidats bons catholiques mais monarchistes (par exemple en 1893, dans le Gers, élection de Bascou contre Cassagnac ; par exemple, en Ille-et-Vilaine et dans bien d’autres endroits). Le P. Barbier estime que cette attitude des ralliés a été extrêmement funeste. Les ralliés, du moins la plupart d’entre eux, ne se sont rappelé qu’une partie des conseils du pape (ceux qui avait pour but de faire accepter la république), mais oubliaient les autres (ceux qui avaient pour but de faire lutte énergiquement les Catholiques contre la législation impie et sectaire). En effet, afin que nul ne puisse suspecter leur républicanisme de fraîche date, les ralliés se sont abstenus de faire une trop vive opposition à ces lois et, bien souvent, ont abandonné, d’une façon déplorable, les principes ; on l’a vu encore lors du vote des crédits pour le voyage de Loubet à Rome. Le P. Barbier insiste beaucoup sur cette très fâcheuse attitude des ralliés. Il attribue aussi à une 3ème cause l’échec de la politique pontificale ; mais il a bien soin de dire que cette 3ème cause a eu une bien moindre importance que les deux autres : c’est le mécontentement par lequel beaucoup de royalistes ont accueilli les directions de Léon XIII, et le peu d’empressement qu’ils ont mis à les appliquer, parfois même l’opposition qu’ils leur ont faite. En dehors de ces causes principales, il y a eu des causes secondaires, par exemple le Père Barbier a dû avouer que, dans certaines circonstances, le secrétaire d’État de Sa Sainteté, le cardinal Rampolla, a adonné des conseils contraires à la volonté de Léon XIII, en allant, dans la voie du ralliement, beaucoup plus loin que le pape ; il nous cite deux exemples frappants de cette attitude. Une chose qui m’a fait grand plaisir pour des raisons personnelles, c’est que le P. Barbier, à propos du toast du cardinal Lavigerie en 1890, et de la Marseillaise qui l’a suivi, a dit que le cardinal avait eu tort de faire jouer cet hymne qui, dit-il, « était et sera longtemps encore considéré, quoiqu’on en dise, comme un champ impie et révolutionnaire par un très grand nombre de Catholiques ». Que n’étiez-vous là M. Normand d’Authon ? Le P. Barbier termine son intéressante conférence en examinant la situation actuelle. Actuellement, dit-il, comme déjà un peu avant la mort de Léon XIII, il y a quelque chose de changé. La république, jetant le voile de l’hypocrisie, a démasqué son jeu. Le nouveau pape peut, par suite des circonstances nouvelles, donner aux Catholiques français des instructions différentes ; car, de l’avis même du cardinal Lavigerie, les instructions d’un pape n’obligent plus les Catholiques après sa mort. Mais tout porte à croire que Pie X laissera aux Catholiques français une bien plus grande liberté d’allure que ne leur en laissa Léon XIII. Pour le moment donc, tant que Pie X n’a pas parlé officiellement, les instructions de Léon XIII subsistent en théorie ; mais, en pratique, le pape a fait savoir qu’il désirait voir cesser l’attitude défiante des ralliés vis-à-vis des royalistes, et il convie ces derniers à venir, sans abandonner leurs convictions et leurs espérances, combattre à côté des autres, sur le terrain constitutionnel dans l’intérêt de l’Église. C’est à ces conseils de Pie X qu’on doit la nouvelle attitude de certains chefs ralliés, de M. Piou, par exemple, qu’on a vu à Vannes le 27 mars en sa qualité de président de l’Action libérale populaire accepter ouvertement le concours des royalistes représentés par M. de Lamarzelle ; les paroles de M. Piou au Congrès de la Jeunesse catholique à Arras, où il a dit que les jeunes gens catholiques ne devaient pas se désintéresser des questions politiques ; un article de M. Féron-Vrau, retour de Rome ; tout cela est un effet des conseils du pape. Nul doute que la conférence de ce soir n’en soit un autre effet ! Elle a été très intéressante. En tout cas, le clan rallié ne doit pas être enchanté !

Angers, mercredi 8 juin 1904

Je me lève à 6h précises et, à 7h ½, nous sommes tous au pensionnat de Bellefontaine pour la cérémonie de la 1ère communion ; malheureusement, en me rasant, je me suis fait à la lèvre inférieur une coupure qui saigne tout le temps à la messe ; c’est insupportable. La cérémonie est très touchante. Nénette est chef de file et reçoit la 1ère la sainte communion ; beaucoup de parents et d’amis communient après les enfants ; je fais la sainte communion. Après la cérémonie, nous déjeunons dans le pensionnat et nous voyons un moment les communiantes. Il y a aussi à Bellefontaine Mmes de Soos, de Padirac etc. Nous déjeunons fort bien chez Tante Josepha. L’après-midi, nous revenons à Bellefontaine où a lieu la cérémonie de rénovation des vœux du baptême et celle de la consécration à la Sainte Vierge ; malheureusement, la pluie empêche la procession qui devait avoir lieu dans les vastes jardins. Le soir, nous dînons chez les Magué avec le lieutenant-colonel, Mme et Mlle Franck ; Nénette, ce soir, dîne avec nous dans son blanc costume de 1ère communiante.

Je pense beaucoup à la conférence du P. Barbier ; j’avoue qu’elle m’a instruit ; je savais bien que les instructions de Léon XIII avaient été très exagérées par beaucoup de ralliés commentateurs sans mandat, mais je ne croyais pas que ce fût au point où l’a dit le P. Barbier ; je croyais que Léon XIII avait demandé plus aux Catholiques français.

Angers, jeudi 9 juin 1904

Je travaille, le matin, dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir Normand d’Authon ; il me reçoit très aimablement et exprime le désir que je reste longtemps chez lui afin qu’il puisse s’expliquer longuement avec moi sur la question de la Marseillaise. Il ressort de ses explications, qui durent 1h ½ environ, que les chefs de l’A.C.J.F. ne voient pas avec plaisir les groupes jouer la Marseillaise, mais qu’ils n’osent pas s’y opposer, de peur de passer pour des royalistes déguisés ; l’Union régionale de l’Ouest jouit, paraît-il, de cette réputation dans les autres unions régionales ; c’est pourquoi ma lettre a produit, d’après Normand d’Authon, une grande émotion dans les hautes sphères de l’association. Normand d’Authon s’évertue, en vain, à me faire comprendre que le chant de la Marseillaise ne signifie pas grand’chose et que les royalistes de l’association ont tort de s’en offusquer, car, dans l’esprit de ceux qui la chantent, la Marseillaise est bien l’hymne national. Je lui réponds que puisque l’on a coutume, dans certains groupes, de jouer l’hymne national, les chefs de l’association n’ont qu’à répandre un chant national catholique, par exemple celui qu’on a chanté à Angers à la réunion du 21 février dernier ; il trouve (ou il paraît trouver) l’idée bonne. Le soir, nous allons tous à la cérémonie de l’adoration nocturne qui a lieu à la cathédrale en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’assiste à la procession. En y allant, je rencontre Hervé-Bazin qui me dit que Normand d’Authon a donné lecture, hier soir à la réunion du comité de l’Union régionale, de ma lettre à La Vérité, de la lettre qu’il a écrite et de ma réponse, et qu’il a déclaré l’incident clos. Je sais cependant qu’il a envoyé ma seconde lettre à Paris.

Angers, vendredi 10 juin 1904

Le matin, en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Université ; je passe toute la matinée à l’Université à causer avec Hervé-Bazin et Damas dans la chambre de Bréon, à parcourir les journaux dans la salle de lecture et à travailler à la bibliothèque ; j’apprends que Du Réau a été interrogé hier par un commissaire de police et qu’il passera peut-être demain en correctionnelle. À 10h ½, cours de M. Baugas. L’après-midi, à 1h ½, autre cours de M. Baugas ; ensuite, je vais voir Lucas et je vais me faire couper les cheveux ; le soir, les Magué viennent dîner avec nous. Ils prendront désormais tous leurs repas à la maison car leurs meubles partent demain. L’oncle Paul part dimanche pour Paris ; Tante Josepha, Nénette et Bonne Maman partent mardi pour Vinça ; ils s’embarquent à Port-Vendres la semaine prochaine. Comme ce départ va nous attrister !

Angers, samedi 11 juin 1904

Le matin, on ne sait encore rien de précis sur les processions de demain. Dans l’après-midi, on affiche un arrêté du maire autorisant les processions, mais dans des conditions insensées : il n’y en aura que deux (une de chaque côté de l’eau) ; les corporations ne pourront pas y prendre part ; on ne pourra y chanter que des chants liturgiques ; enfin, les hommes n’auront pas le droit d’y apporter des cannes. Cela veut dire : faites les processions, mais de façon à qu’il vous soit impossible de couvrir la voix de vos adversaires s’ils vous insultent et de rendre des coups si vous en recevez. Dès que j’ai connaissance de cet arrêté, je suis persuadé que l’autorité religieuse préférera ne pas faire de processions que d’accepter de telles conditions ; c’est ce que décident, en effet, les curés de la ville réunis à l’Évêché dans l’après-midi, et, vers 6 heures, une affiche annonce aux Angevins que l’autorité religieuse n’a pas cru pouvoir accepter les conditions de la Municipalité, que les processions, par conséquent, n’auront pas lieu, et qu’on les convoque pour demain à 4 heures devant la cathédrale afin de recevoir la bénédiction du Très Saint-Sacrement et d’aller ensuite la recevoir à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; la même manifestation que l’année dernière ! Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, je reçois les félicitations de M. le curé de Saint-Serge pour ma lettre à La Vérité française. Mgr Pasquier, recteur de l’Université, M. Gavouyère, doyen, l’abbé Delahaye, secrétaire-général, l’abbé Bourdé de Villebué, curé de Saint-Eutrope de Saintes, m’ont aussi adressé leurs félicitations ; voilà de quoi me consoler de la douche officielle de Normand d’Authon et de Lerolle !

Angers, dimanche 12 juin 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, nous faisons nos adieux à l’oncle Paul qui part pour Paris, et, de là, pour Vinça, Port-Vendres et Alger. L’après-midi à 3h, nous allons aux vêpres de la cathédrale ; après les vêpres, nous sortons sur la place Saint-Maurice qui est noire de monde ; la foule déborde sur la place Sainte-Croix ; avec les étudiants de l’Université, je vais me placer en tête de la colonne des manifestants, derrière, MM. Joubert, conseiller municipal, de La Morinière, Frogé, de Grainville, qui ouvrent la marche. Monseigneur donne la bénédiction et toute cette foule chante le Tantum, acclame le Christ, agite chapeaux et mouchoirs, c’est splendide. Ensuite, on se met en marche en chantant des cantiques, tantôt « Nous voulons Dieu ! », tantôt « Je suis chrétien », etc. L’énorme foule, en deux colonnes (rue Sain-Aubin et rue d’Alsace) gagne Saint-Joseph : toutes ces voix d’hommes et de femmes chantent cantiques et hymnes religieux, formant une clameur immense qui s’élève vers le ciel ; seconde bénédiction devant Saint-Joseph : la rue des Arènes est littéralement bondée ! L’immense colonne se dirige ensuite vers Saint-Laud par les rues Desjardins et Paul Bert et par le boulevard du Roi René ; sans exagération aucune, peut l’évaluer à 15 ou 20.000 personnes. Devant Saint-Laud, une grande foule sympathique attendait les manifestants ; là, au moment de la bénédiction, il y avait encore plus de monde que l’année dernière ; depuis les marches de Saint-Laud jusqu’à l’extrémité de la place Marguerite d’Anjou, une foule énorme se presse ; en supposant qu’il y avait 3 personnes par mètre carré, que la place ait 250 mètres de longueur sur une largeur moyenne de 35 mètres, on trouve qu’il y avait là 26.000 personnes ; et si on ajoute à ce nombre les personnes massées sur les marches de l’église, à toutes les fenêtres, sur les tours du château etc. on peut penser qu’il y en avait environ 30.000 ; c’est gentil ! Et je répète qu’il n’y avait là, à quelques exceptions près, que des manifestants catholiques, ou des curieux sympathiques. L’énorme foule chante le Tantum, le Parce Domine, des cantiques, et élève vers le ciel les cris mille et mille fois répétés de « Vive Dieu ; vive le Christ ! » C’est splendide. Après cette dernière bénédiction, la foule s’écoule peu à peu ; je rentre à la maison. J’ai appris ensuite qu’il y avait eu, à ce moment-là, une petite manifestation de jeunes gens qui sont allés conspuer Jagot et acclamer Bouhier ; mais elle était beaucoup moins considérable que celle qui suivit la manifestation religieuse de l’année dernière, car on n’avait, cette année, les mêmes raisons d’acclamer M. Bouhier. Bonne Maman, Marie-Thérèse et Philomène, qui n’ont pas vu la manifestation de l’année dernière, sont littéralement enthousiasmées.

L’affaire de l’oncle Xavier nous préoccupe beaucoup. M. de Lamer a été, il est vrai, fort aimable, et a usé de toute son influence sur le préfet des Pyrénées-Orientales pour faire retarder autant que possible le départ pour Paris des renseignements que Combes a demandés au préfet ; mais, néanmoins, il faudra bien qu’ils finissent par partir ; de plus, la dénonciation adressée au Ministère de la Guerre a fait, elle aussi, son chemin : des renseignements ont été demandés par le général André au préfet. Il est certain que Baleine a fait des imprudences ; dans le but très louable d’assurer le succès de la liste royaliste (qui n’a été battue que de quelques voix), il ne s’est pas contenté de faire de la politique pour son propre compte, il a mis en avant le nom de l’oncle Xavier et, à l’heure actuelle, cela suffit pour briser la plus belle carrière militaire ! Papa a prié l’oncle Paul de parler de cela au général Joffre[38], au Ministère de la Guerre ; il peut beaucoup pour l’enrayer ; de son côté, le général Lelong va agir. Mais l’oncle Xavier nous télégraphie du camp de Chalons d’arrêter toutes les démarches ; c’est sans doute son chef de corps, le général Dalstein, qui le lui aura conseillé ! À Angoulême, où il sera ces jours-ci, Papa en dira un mot au général Courbebaisse. Le soir, au moment de dîner, échange de félicitations et de cadeaux s’adressant à Bonne Maman, Nénette et moi, à l’occasion de la Saint Antoine. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la musique au Mail.

Semaine du 13 au 19 juin 1904

Angers, lundi 13 juin 1904

En l’honneur de la Saint Antoine, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y vais la sainte communion. Marie-Thérèse et Papa partent par le train de 11 ½ pour Angoulême ; Papa va à Angoulême pour le concours des collèges de l’Ouest organisé par l’Université, et Marie-Thérèse rentre à Sainte-Croix. À 11h, M. Baugas nous fait une sorte de récapitulation de son cours ; il nous explique les parties que nous n’aurions pas comprises. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Ducellier sur l’expansion de la nationalité française. Les élèves venus pour le concours assistent à la séance. Après la séance, le P. Barbier nous annonce que les finances de la Conférence étant en bon état, il a décidé, d’accord avec le directeur et le bureau, de payer le pèlerinage de Rome à un membre de la Conférence qui sera chargé de représenter celle-ci ; ce jeune homme privilégié sera désigné par une commission composée de l’aumônier, du directeur et des anciens présidents sur une liste de 12 ainsi composée : 6 de droit (les membres du bureau), 6 élus par la conférence ; on procède tout de suite à l’élection des 6 ; je vote pour : De Bréon, Lucas, Paul Lebreton, De Ferry, De La Villebiot, Jean du Reéau. Les 6 élus sont : De Monsabert, de Laujardière, Lucas, De Bréon, Hardouin-Duparc et moi ; j’ai obtenu 11 voix. J’ai donc 1/12 de chance d’aller gratis à Rome. Je songeais précisément depuis quelques jours à prendre part à ce pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome ; mais, tant qu’il est question de notre voyage en Algérie au mois d’octobre, je ne puis me décide ; on verra plus tard. Je suis très heureux de la marque de confiance de mes camarades. Cette réunion est la dernière de l’année.

Angers, mardi 14 juin 1904

Nous passons avec Tante Josepha, Bonne Maman et Nénette les derniers instants de leur séjour à Angers. À 10h ½, nous partons pour la gare où elles prennent le train de 11h35 pour Bordeaux et Vinça. À la gare, un grand nombre d’officiers avec leurs femmes sont là pour saluer Tante Josepha ; je reconnais le colonel Wairhaye, le commandant de Chappedelaine, la marquise de La Masselière, Mme Gallais, Mme Franck, le capitaine Astier de Villatte, la générale Samary, les dames Blanc, etc. En tout une trentaine de personnes. Tout cela ne diminue pas notre émotion et les regrets avec lesquels nous voyons partir Tante Josepha et Nénette dont l’arrivée à Angers, il y a 2 ans, nous avait tant réjouis. Quel vide elles vont laisser ici ! Et comme le séjour d’Angers va nous paraître triste ! L’après-midi, j’ai la visite d’Hervé-Bazin et de Lucas. Le soir, je vais au Salut avec Philomène. Maman est très triste toute la journée.

Angers, mercredi 15 juin 1904

Je trouve dans Le Maine-et-Loire d’avant-hier un calcul de la foule qui se pressait dimanche devant Saint-Laud. La place est plus grande que je ne pensais : elle a 12.870 mètres carrés de superficie ; en comptant 4 personnes par mètre carré, dit le journal, cela fait plus de 51.000 personnes ; je crois, pour mon compte, qu’il est exagéré de compter 4 personnes par mètre carré en moyenne ; car, si à beaucoup d’endroits il y avait au moins cela, à d’autres endroits, il y avait quelques vides ; je crois qu’il faut prendre comme moyenne 3 personnes par mètre carré ; cela ferait environ 38.000 personnes sur la place, parmi lesquelles la moitié de curieux sympathiques et la moitié de manifestants. C’est gentil ! Et dire que pour réunir tout ce monde, il a suffit d’une simple affiche du « comité de revendication… etc. » apposée la veille au soir ; Le Patriote aurait de la peine à en faire autant. Je travaille une bonne partie de la journée. Maman, très fatiguée à la suite des émotions d’hier, passe la matinée au lit.

Angers, jeudi 16 juin 1904

Papa arrive à 4h du matin ; il a passé la journée d’hier à Sainte-Croix où les travaux d’agrandissement avancent lentement ; je ne sais si on pourra s’installer dans l’aile nouvelle avant l’été de l’année prochaine. Papa a dîné mardi soir chez les Courbebaisse à Angoulême et hier soir chez les La Bardonnie à Mareuil. L’oncle Xavier et Tata Mimi ont écrit à Papa qu’ils préféraient qu’il cessât ses démarches au sujet de l’affaire de Baleine ; ils disent que l’affaire est sans importance. Mais Papa reçoit une lettre de M. de Lamer disant que le préfet a répondu à la demande de renseignements en atténuant les faits autant que possible et en couvrant l’oncle Xavier ; en rejetant, par conséquent, toute la responsabilité des faits sur son régisseur. L’intervention de Papa n’a donc pas été inutile. Mais l’oncle Xavier et sa femme, qui n’ont jamais entretenu à Pia des relations cordiales avec M. de Lamer, sont un peu contrariés que nous ayons fait agir celui-ci ; ils craignent que M. de Lamer s’imagine qu’ils ont sollicité, par notre intermédiaire, son intervention, et ils redoutent de passer pour leurs obligés. Cette crainte n’est pas fondée car Papa et Maman ont toujours eu soin, en écrivant à leur cousin de Lamer, de lui dire qu’ils lui écrivaient à l’insu de l’oncle Xavier. L’oncle Xavier dit à Papa qu’il ne se dissimule pas les suites que peut avoir pour lui cette affaire, mais il ne veut pas qu’on fasse de démarches pour les éviter ; il verra, de son côté, s’il est bon d’avertir ses chefs militaires. Naturellement, Papa et Maman ne continueront pas leurs démarches. Quant à M. de Lamer, il n’a agi que par complaisance pour nous, et, d’ailleurs, son rôle est fini puisque le dossier est à Paris maintenant.

Angers, vendredi 17 juin 1904

Je travaille à peu près toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi. Le général Lelong vient voir Papa pour lui parler de l’affaire de l’oncle Xavier ; Papa le prie de ne rien faire pour se conformer au désir du principal intéressé. Le soir, avec Papa et Philo, j’assiste à l’inauguration d’un chemin de croix à la nouvelle église Notre-Dame.

Angers, samedi 18 juin 1904

Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. J’achète, rue Voltaire, un nouvel appareil photographique à plaques, 6 ½/9, Folding ; il est très peu encombrant, c’est ce qui me l’a fait choisir ; je l’ai acheté en vue de mes voyages de cet été, soit à Rome soit en Algérie. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 19 juin 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’essaye mon nouvel appareil en photographiant Philomène, je réussis assez bien. On célèbre aujourd’hui la fête dite de l’Enseignement, créée pour faire mousser les écoles laïques ; on avait annoncé qu’elle serait ici très bruyante et que les anticléricaux en profiteraient pour prendre leur revanche de l’avanie que nous leur avons fait essuyer les deux derniers dimanches, on craignait même des troubles ; en réalité, elle a lieu dans le plus grand calme. À 5h, après le salut à l’Adoration, nous prenons une voiture et allons respirer l’air pur dans la campagne, du côté d’Avrillé.

Semaine du 20 au 26 juin 1904

Angers, lundi 20 juin 1904

Maman et Philo partent, par le train de 11 ½, pour Poitiers ; Philo va tenter, pour la 3e fois, de se faire breveter par l’État ; cela vaut-il la peine de se déranger ? J’en doute ; en tous cas, elle ne reviendra de Poitiers ni plus ni moins savante. Dans l’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin qui me montre, dans L’Echo régional de ce mois-ci, un article évidemment écrit dans l’intention de répondre à ma lettre à La Vérité au sujet de la Marseillaise qui, décidément, a rudement embêté les ralliés ; c’est un dialogue entre un jeune homme qui veut introduire la jeunesse catholique dans une paroisse et le curé ; après différents sujets, au cours desquels il est trop souvent question du « flot montant de la démocratie » que les Catholiques doivent suivre et canaliser afin de ne pas être submergé par lui, on en arrive à la question de la Marseillaise ; et le curé dit au jeune homme que cet hymne joué assez souvent par des groupes de jeunesse catholique donne une couleur politique à l’association (c’est le sens de ma lettre) ; le jeune homme répond que pas du tout ; la Marseillaise n’est considérée que comme un chant patriotique et militaire, et non comme un hymne révolutionnaire, et ne doit pas plus offusquer le jeune catholique non-républicain qu’elle n’offusque le petit vicomte royaliste qui l’entend jouer par la musique de son régiment ! Comme si on pouvait comparer une « association » où l’on entre librement et sous certaines conditions, à un régime où l’on est sous le joug de la discipline militaire et où l’on n’est maître ni de ses mouvements ni de ses paroles !!! Ce qui ressort de cela et de la conversation que j’ai eue avec Normand d’Authon, c’est que l’on est bien décidé, dans l’A.C.J.F., à ne pas attacher d’importance à la Marseillaise et à ne rien faire pour empêcher des républicains de la jouer au risque de froisser les sentiments des membres non républicains de l’association ; reste à savoir si ces derniers consentiront à se laisser marcher dessus et s’ils supporteront toujours que l’on soit plein de complaisance pour les républicains de l’association alors que les royalistes, à la moindre incartade, et souvent sans sujet, sont traités avec rigueur. Le soir, une lettre d’Ille nous annonce les fiançailles de ma cousine Thérèse de Barescut avec un M. Delcros de Ferran[39], de Céret, attaché au Crédit Lyonnais ; le mariage aura probablement lieu pendant les vacances, et tout porte à croire que nous y assisterons.

Angers, mardi 21 juin 1904

Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe du pèlerinage de l’Université au Sacré-Cœur, à la Madeleine ; j’y fais la sainte communion ; à la sortie, Jean du Réau[40] me dit qu’il est cité pour samedi devant le Tribunal correctionnel. Je travaille à peu près toute la journée ; je pense beaucoup à Philomène qui compose aujourd’hui. L’affaire du million des Chartreux[41] se corse de plus en plus. Edgard Combes a été à peu près convaincu de mensonge par la commission d’enquête ; à chaque séance, l’honneur de Combes s’effondre un peu plus. Tout fait présager que le ministère ne survivra pas à cet océan de boue. Pour nous, croyants, les raisons de croire à l’effondrement prochain de ces bandits sont doubles : d’abord, Combes a attaqué le pape, il ne peut donc prospérer longtemps ; et, en second lieu, cette affaire du million des Chartreux a été soulevée par Combes lui-même dans un moment d’égarement je pense, le jour de la fête du Sacré-Cœur le vendredi 10 juin ! N’y-a-t-il pas là une preuve que c’est le Sacré-Cœur qui mène tout cela ? Voilà Combes au sommet de sa puissance ; tout à coup, sans savoir ni pourquoi ni comment, il soulève cette affaire du million des Chartreux, à laquelle personne ne pensait plus, pour écraser un rival politique ; elle se retourne contre lui ; une commission d’enquête est nommée ; elle est en majorité antiministérielle, et les révélations qui se produisent devant elle sont de plus en plus accablantes pour Combes et pour son fils. N’y a-t-il pas lieu de penser que le Sacré-Cœur mènera les choses jusqu’au bout, et que Combes le tout-puissant (en apparence) aura la honte de tomber à propos d’une affaire dans laquelle les Pères Chartreux (des congréganistes !) lui ont donné une leçon d’honnêteté ? Et n’allons-nous pas assister, une fois de plus, à la confirmation de cette parole célèbre : « Qui mange du pape en crève » ? Je l’espère. Qui sait même si tout cela n’est pas le commencement de la réalisation de la prophétie du curé d’Ars d’après laquelle la persécution religieuse doit prendre fin et la France doit être sauvée en 1904 ? Hervé-Bazin me disait hier que le curé d’Ars, voyant une fois le cardinal Langénieux tout jeune, lui avait prédit qu’il deviendrait évêque, archevêque de Reims, et qu’il sacrerait un roi de France ; comme cette prédiction s’est réalisée jusqu’ici, pourquoi ne se réaliserait-elle pas jusqu’au bout ? En tout cas, la chose ne peut tarder, car le cardinal Langénieux a 80 ans. Dieu veuille que la prophétie soit vraie !

Angers, mercredi 22 juin 1904

C’est aujourd’hui à 11 heures que devait être affichée à Poitiers la liste des candidates au brevet déclarées admissibles ; c’est donc vers 1 heure que nous pensions recevoir une dépêche de Philomène. Mais une carte postale de Philo nous fait savoir que la liste sera affichée à 5h du soir ; nous ne devons donc pas attendre la dépêche avant 6h ½ ou 7 heures. Je travaille toute la journée ; entre temps, je lis avec intérêt tout ce qui s’écrit au sujet de l’affaire du million des Chartreux, et j’éprouve une douce jouissance à voir le bloc républicain se débattre dans les affres de la mort. À 6h ½, la dépêche de Philo n’était pas encore arrivée ; nous commençons à être inquiets ; à 7h, pas de dépêche, nous n’avons plus d’espoir, et quand nous voyons, à 8h10, au moment de sortir, que rien n’est arrivé, nous ne nous faisons plus aucune illusion, et, tout le temps de la promenade, nous ne parlons que de l’échec de Philomène et de ses causes probables. Nous allons au salut à l’Adoration, puis nous nous promenons sur l’avenue Jeanne d’Arc. En rentrant, Louis nous dit qu’une dépêche est arrivée vers 8h ¼ ; nous pensons d’abord que c’est Maman qui nous annonce qu’elle va arriver par le train de 1h du matin ; Papa l’ouvre, et, ô, surprise ! C’est Philomène qui nous fait part de son admissibilité ; c’est bien ce que l’on peut appeler une bonne surprise, car nous n’y comptions plus. La dépêche a été expédiée à 6h55 ; sans doute, la proclamation a dû faire attendre. Nous sommes bien heureux que les efforts et le travail persévérant de Philo soient enfin couronnés de succès. Demain sans doute, seconde et peut-être même 3ème épreuve.

Angers, jeudi 23 juin 1904

Je continue à me tenir tout le temps au travail ; mais, dans l’après-midi, je suis obligé de faire plusieurs courses à bicyclette pour organiser une réunion du conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; après divers pourparlers, je la fixe à demain soir d’accord avec M. Frogé. Le soir, nous sommes étonnés et inquiets de ne pas recevoir de nouvelles de l’examen oral de Philomène ; nous commençons à la croire collée ; le seul espoir qui nous reste est qu’elle ne l’ait pas passé aujourd’hui, mais c’est invraisemblable.

Angers, vendredi 24 juin 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame, c’est une grand’messe. Je travaille toute la journée, et ne m’interromps, dans l’après-midi, que pour aller un moment chez le dentiste et aller faire une très courte visite à Lucas. Le soir, réunion du conseil particulier ; c’est une réunion extraordinaire ; c’est, d’ailleurs, la dernière avant les vacances. Après la réunion, je me promène un bon moment avec M. Baugas et je lui parle une dernière fois de mon sujet de thèse. Je suis maintenant complètement décidé à prendre le sujet suivant : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée, le rôle de l’État, législation comparée ». M. Baugas trouve que ce choix est excellent. Je vais retenir ce sujet à Caen. Si je suis reçu à mon prochain examen, je compte faire ma thèse l’hiver prochain jusqu’à Pâques ; de Pâques au mois de juillet, préparer mon second examen de doctorat, et soutenir ma thèse en octobre ou novembre 1905, avant le service militaire ; de cette façon, si tout marche sans anicroche, je serai délivré du souci de mon doctorat avant d’entrer à la caserne.

Au sujet de Philomène, nous avons des nouvelles ; elle a passé hier avec succès la seconde série d’épreuves, et elle a passé une partie de l’oral : chant, histoire, géographie, elle a bien répondu à tout, sauf à l’histoire ; elle doit passer aujourd’hui sans doute les mathématiques et les sciences, et le résultat définitif ne sera proclamé que samedi ; que c’est long ! Mais nous pouvons considérer Philomène comme assurée du succès.

Angers, samedi 25 juin 1904

Je travaille le matin dans ma chambre. À midi ½, j’assiste à l’audience du Tribunal correctionnel où, après quelques affaires ordinaires, on juge Du Réau ; de suite après lui, on juge un apache qui a jeté 2 pierres sur nous le 5 juin au tertre Saint-Laurent ; l’apache n’était provoqué ni menacé par personne, un agent qui l’a vu vient l’établir, il attrape 6 jours de prison sans sursis, je pensais qu’il serait plus salé car un autre apache qui avait été vu jetant des pierres et qui avait été arrêté a été condamné, il y a quinze jours, à quinze jours de prison. Quant à Du Réau, il a soutenu qu’il était en cas de légitime défense en frappant un apache, car il avait reçu deux pierres (ses témoins l’établissent) ; mais le ministère public n’admet pas que l’on puisse frapper indistinctement dans un groupe, alors même que ce groupe vient de vous lapider, si l’on n’a pas la preuve que l’individu sur lequel on tape est bien celui qui avait lancé la pierre même qui vous a atteint ! D’après le procureur, il fallait, avant de frapper, s’enquérir de ce point. En vérité, il en parle bien à son aise, c’était facile ! Et si cette théorie était suivie, il n’y aurait plus, pratiquement, lorsqu’on est en face d’un groupe un peu nombreux d’agresseurs qui vous lapident, qu’à se croiser les bras et à dire : continuez !!! Le Tribunal semble bien admettre cette théorie saugrenue, puisqu’il condamne Du Réau à un jour d’emprisonnement, avec sursis.

Au retour du Tribunal, nous trouvons la dépêche de Maman qui nous annonce le succès définitif de Philomène et leur retour, à toutes deux, pour cette nuit ; Dieu soit loué ! À 4h ½, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul

Angers, dimanche 26 juin 1904

À 7h moins le quart, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de-Paul. Au retour, je puis causer avec Maman et Philomène arrivées dans la nuit ; elles me racontent les diverses péripéties de l’examen. Je travaille dans ma chambre une partie de la matinée ; l’après-midi, M. Maurice Gavouyère vient m’annoncer que je ne passerai mon examen, à Caen, que le 26 juillet ; dans un mois ! Je m’attendais à le passer vers le 10 juillet et je pensais être libre de mes mouvements dans quinze jours, aussi la perspective de n’être libre que dans un mois me désole. Je vais au salut à l’Adoration, puis Maman et moi nous prenons une voiture et nous allons nous promener à Sainte-Gemmes.

Semaine du 27 au 30 juin 1904

Angers, lundi 27 juin 1904

Le matin (j’ai le temps désormais), je vais faire, de 8h ½ à 9h ½, une jolie promenade à bécane autour de Saint-Barthélemy, 10 à 12 kilomètres, puis je travaille un peu. L’après-midi, nous avons la visite de M. Jean Bartre, pépiniériste à Ille et de sa jeune femme, Mlle Lucie Saly[42], d’Ille, qui font leur voyage de noces et qui, passant à Angers, ont eu la pensée de venir nous voir ; nous les invitons à dîner. Ils nous apprennent une nouvelle qui nous étonne beaucoup ; c’est celle des fiançailles de René de Chefdebien avec Mlle Sire, de Corbère ; cette demoiselle Sire a beaucoup de fortune par son père (aucune fortune par sa mère, Mlle de Vilar)[43] ; mais les Sire sont littéralement bourrés de biens d’émigrés ; ils ont notamment à Corbère une importante métairie qui appartenait, avant la Révolution, à mon ancêtre le chevalier de Sabater (elle lui a été confisquée, tant vaut dire volée, parce qu’il était allé mettre sa tête à l’abri, en Espagne) ; une autre grosse métairie qu’ils ont tout près de notre métairie de Saint-Martin à Ille appartenait aux De Gispert ; etc. ; dans ces conditions, je m’étonne qu’un jeune homme de la bonne société et dont la famille a toujours été dans les meilleures traditions, comme René de Chefdebien, consente à épouser Mlle Sire ; pour certaines personnes, il est vrai, l’argent n’a pas d’odeur. Pour Edgar Combes par exemple ; à propos de l’affaire du million des Chartreux, M. Bartre nous raconte qu’il tient du juge d’instruction de Nice qu’Edgard Combes n’a consenti à autoriser le baccarat au casino de Nice que moyennant le versement de « un million » par le tenancier ; l’entremetteur a été un nommé Marquette, le même qui s’est prêté à la négociation de l’autorisation, dans les mêmes conditions ou à peu près, de la maison de jeux d’Aix-les-Bains ; le juge d’instruction de Nice ne parle pas, de peur d’être révoqué ; ah oui ! Elle a de jolis dessous cette république qui était si belle sous l’Empire ! Elle en arrive, pour cacher ses turpitudes, à ressusciter les plus vieilles maximes de la monarchie absolue. C’est ainsi que le procureur général Bulot, interrogé l’autre jour devant la commission du million des Chartreux, sur les raisons qui l’avaient poussé à interrompre arbitrairement une procédure engagée l’année dernière à propos de cette affaire, a été obligé d’avouer qu’il n’avait aucune raison juridique, et que, s’il a interrompu la procédure, c’est parce qu’une volonté supérieure s’est manifestée ; c’était « la raison d’État », « le fait du prince » si vous voulez, a dit M. Bulot ! Le prince, en l’espèce, c’était M. Combes ou plutôt son Edgar[44] ; et la raison d’État, ce n’est pas dans l’intérêt supérieur du pays qu’on l’invoquait, c’était dans la nécessité de ne pas dévoiler les concussions de Combes et de son fils. Ah les voleurs !!!

Pour oublier un peu toutes ces saletés, j’ai eu la curiosité de relire le premier fascicule de l’Enquête sur la monarchie par Charles Maurras, déjà vieux de 4 ans, et qui a été, on peut le dire, le point de départ du mouvement néo-royaliste que nous voyons aujourd’hui se développer de plus en plus. J’ai été frappé de la précision avec laquelle les royalistes de 1900 avaient vu ce que deviendraient les partis d’alors ; pour le parti nationaliste, qui était alors dans toute sa vigueur et dans toute l’éclat que lui promettait sa récente victoire à Paris, les royalistes prédisaient qu’il s’affaiblirait et finirait par perdre toute l’influence faute d’une doctrine positive ; ils ne disaient que trop vrai ; nous l’avons vu au mois de mai ; les nationalistes, qui ont un moment effrayé le gouvernement, perdent de plus en plus de terrain, et cela évidemment, faute d’une doctrine positive qui les unisse d’abord entre eux, et qui les fasse accepter par l’opinion ; aussi, un assez grand nombre de nationalistes ont abandonné la cocarde républicaine et sont venus au nationalisme intégral, à la monarchie ; mais beaucoup d’autres n’osent pas se déclarer antirépublicains, ils s’imaginent que le peuple veut à tout prix la république, et ne voient pas qu’ils manquent de logique en invitant les Français à renverser le gouvernement sans leur proposer un autre gouvernement à mettre à la place ; ils ne savent donc pas que l’on ne détruit que ce que l’on remplace ! Le même reproche pourrait être adressé à trop de Catholiques.

Angers, mardi 28 juin 1904

Le matin, je vais me promener à bécane du côté de Saint-Léonard, puis je travaille à la préparation de mon examen. L’après-midi, je me dis que, si ce qu’a raconté hier M. Jean Bartre est vrai, il y a là une piste qu’il ne faut pas négliger ; aussi, sans nommer M. Bartre, j’écris ce qu’il a raconté à M. Fabien Cesbron[45], député de Baugé, membre de la commission d’enquête ; il est à craindre que le cabinet noir ne lui laisse pas parvenir cette lettre ! Le soir, Philomène reçoit une lettre de Bonne Maman qui lui dit qu’à la suite d’un incident sans importance qui s’est produit à un enterrement entre le vicaire et un groupe de jeunes gens porteurs d’un drap mortuaire, le conseil municipal de Vinça a invité le maire à interdire les processions, et le maire l’a fait ; cela ne s’était jamais vu à Vinça ; quel scandale ! Les Magué, qui sont arrivés à Alger hier soir, nous télégraphient que leur traversé a été excellente.

Fabien Cesbron (1862-1931), député du Maine-et-Loire de 1902 à 1906 et sénateur de 1911 à 1920 – Base de données généalogique « Pierfit » (http://gw.geneanet.org/pierfit)

Angers, mercredi 29 juin 1904

Mes examens continuent à m’occuper beaucoup. Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Le Sénat est en train de voter la loi, déjà votée par la Chambre, qui interdit aux congréganistes, même autorisés, d’enseigner ; c’est une formidable restriction à la liberté d’enseignement, et c’est un acheminement vers le monopole. M. de Lamarzelle et d’autres sénateurs de droite, quelques républicains amis de la liberté même, s’élèvent avec énergie contre ce projet ; peine perdue ! Combes répond à peine, et le projet passera comme à la Chambre et 300.000 enfants seront violentés dans leurs consciences, et la liberté des pères de famille sera, en fait, supprimée dans un très grand nombre de communes, et les municipalités seront contraintes par les préfets de construire de nouvelles écoles dont le besoin ne se faisait pas sentir, nouvelle atteinte aux libertés municipales ; et tout passera, et les électeurs se contenteront de hausser les épaules, tant ils sont faits à la tyrannie jacobine ; ah, malheureuse France ! Ah malheureux enfants élevés sans l’idée de Dieu !

Angers, jeudi 30 juin 1904

Le matin, je vais à Écouflant à bicyclette, puis je me mets au travail ; je travaille aussi une partie de l’après-midi ; le soir, nous allons au salut à l’Adoration : sermon de l’abbé Delahaye.

Juillet 1904

Semaine du 1er au 3 juillet 1904

Angers, vendredi 1er juillet 1904

Je vais à la messe de 8 à Notre-Dame. Je travaille matin et soir. Dans le courrier de 5 heures arrive pour Maman une lettre de Lille que j’attendais avec impatience ; elle a trait à la famille Delebart[46]. En effet, au banquet des délégués des universités catholiques le 29 mai chez le doyen de la Faculté de Paris, Papa avait pour voisin de table un professeur de la Faculté de Lille ; la conversation étant venue à tomber sur la famille Delebart à propos du Roussillon, il a semblé à Papa que son collègue de Lille, en disant que cette famille avait acquis une fortune très considérable dans l’industrie, faisait quelques sous-entendus et avait quelques réticences sur la façon dont cette fortune avait été faite ; à son retour, Papa (qui n’a pas voulu faire parler ce professeur) m’a raconté cela ; et comme je sais que Mgr de Carsalade parlera de moi aux Delebart, à Caladroy, les vacances prochaines (il l’a encore dit à Papa, à Pâques), je n’ai pas voulu le laisser parler sans tirer cela au clair ; Maman a écrit à un prêtre de Lille en le priant, confidentiellement, de nous dire si la famille Delebart est bien vue à Lille ; si elle passe pour une famille chrétienne et si la fortune a été acquise honorablement ; c’est la réponse de ce prêtre que nous avons reçue aujourd’hui ; elle nous confirme, ce que nous savions déjà, que la fortune a été acquise tout entière dans la filature fondée par le père de M. Delebart ; que les Delebart ont marié leurs 3 premières filles dans des milieux très honorables et très chrétiens, et il nous dit que Mlle Renée a été élevée aux Oiseaux à Paris ; ces renseignements, quoiqu’un peu incomplets, sont bons, surtout s’ajoutant à ceux que nous avions reçus l’été dernier ; cependant, comme je veux une certitude absolue (car, pour une chose aussi grave à décider, je ne veux rien laisser dans le doute) je vais faire prendre de nouveaux renseignements auprès de M. Féron-Vrau, directeur de La Croix, lui-même grand filateur dans le Nord. Le moment où Monseigneur s’occupera de ce projet approche ; aussi j’y pense de plus en plus ; comment tournera-t-il ? Je m’en remets pour cela, sans arrière-pensée, à la volonté de Dieu.

Angers, samedi 2 juillet 1904

Le matin, je vais me promener à bicyclette ; je vais à Écouflant par la Chalouère et je reviens par Saint-Sylvain et la route de Paris ; puis je me mets au travail. L’après-midi, je vais me confesser, je travaille, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 3 juillet 1904

Le matin, nous allons tous à la messe de 7h à Saint-Serge où nous faisons la sainte communion ; ensuite, je lis les journaux et je travaille. L’après-midi, nous assistons aux vêpres de Saint-Serge et à la procession ; ensuite, avec Maman et Philomène, je vais me promener en voiture à Saint-Barthélemy et Saint-Léonard. Le soir, je vais avec Maman et Philo à la musique au Mail ; Papa, qui souffre depuis quelques jours de fortes douleurs névralgiques à la tête, n’y vient pas.

Semaine du 4 au 10 juillet 1904

Angers, lundi 4 juillet 1904

Le matin, Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de La Caillère qui nous invite tous à nous arrêter chez elle, soit à Fontenay-le-Comte, soit à la campagne, en partant pour le Midi ; Maman va lui répondre que nous acceptons avec grand plaisir. Je fais une balade à bécane : Pignerol, Trélazé, Saint-Léonard, Angers. L’après-midi, je vais chez le dentiste puis je vais voir Hervé-Bazin. Le soir, je me promène avec Papa.

Angers, mardi 5 juillet 1904

Je travaille ferme matin et soir ; dans l’après-midi, dernière séance du dentiste ; le soir, nous allons à la musique au Mail.

Angers, mercredi 6 juillet 1904

Il fait une chaleur torride, pas autant qu’à Alger cependant ; Tante Josepha nous écrit, en effet, que de 11h à 5h, on ne peut pas songer à mettre le nez dehors ; elle nous vante beaucoup sa nouvelle résidence et sa maison qui, paraît-il, est charmante ; elle nous engage à aller la voir bientôt, nous irons peut-être en octobre prochain. Le Sénat a voté hier la loi, votée en mars par la Chambre, qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; par suite de cette loi, 10.000 Frères, 12.000 religieuses vont être expulsés, 9000 écoles vont être fermées brutalement, 400.000 enfants vont être jetés dans la rue, un trou d’une foule de millions va être fait tous les ans dans le budget ; et toutes ces désastreuses conséquences pour assouvir la passion sectaire d’une poignée de francs-maçons judaïsants dont les hypothèses philosophiques sont en contradiction avec la foi catholique de 37 millions de Français ! Ah, les coquins ! En vain les royalistes de Lamarzelle, de Blois, de Monfort, les modérés Wallon, Vidal de Saint-Urbain, Guillier ont-ils adjuré les vieux gâteux du Luxembourg de ne pas commettre cette nouvelle infâmie, de respecter au moins les écoles professionnelles ; rien n’y a fait, tous les amendements ont été rejetés ; tous ces magnifiques discours sont venus se briser devant la résolution sectaire de ces caïmans qui ont juré de détruire toutes les institutions chrétiennes de la France ; ah, qu’une rangée de baïonnettes aurait mieux valu que tous ces beaux discours ! Qui viendra avec ces baïonnettes faire rentrer sous terre l’ignoble bande qui tyrannise la France et rétablir le roi ? Je ne sais ; mais il me semble impossible que Dieu ne nous tire pas bientôt des griffes de ces bandits qui se jouent de nos droits, de nos libertés et qui traitent la France en pays conquis.

Angers, jeudi 7 juillet 1904

Par le courrier du matin, Maman reçoit une lettre de Tata Mimi qui a vu elle-même M. Féron-Vrau[47] à qui elle s’est fait présenter par un Père assomptionniste ; elle a demandé à M. F.V. les renseignements que nous voulons avoir, et les renseignements ont été excellents. M. Féron-Vrau, qui est très au courant des industries du Nord, a dit à Tata Mimi qu’il n’avait jamais rien entendu dire qui pût lui faire croire que la famille Delebart ait employé des moyens suspects pour réussir dans son industrie ; il a ajouté que cette famille est bien posée à Lille, que l’une des filles de M. Delebart a épousé le fils d’un professeur de l’Université catholique de Lille etc. Ces renseignements, pris aux meilleures sources, et venant s’ajouter à tous les autres, ne me laissent plus aucune incertitude sur le compte de la famille Delebart. Il n’y a plus qu’à aller de l’avant en se recommandant à Dieu ; c’est ce que je ferai pendant les vacances ; Dieu conduira les choses conformément à ses desseins sur moi. La première chose à faire sera de tâcher de voir Mlle Renée d’un peu plus près et un peu mieux que l’année dernière pour savoir si elle me plaît, car c’est là l’essentiel ; si elle ne me plaît pas, ses millions ne me la feront pas épouser. Enfin, à la grâce de Dieu ! La température est encore plus torride qu’hier ; aussi, je ne sors que très peu dans la journée. Le soir, nous cherchons en vain la fraîcheur au Mail, à la musique.

Angers, vendredi 8 juillet 1904

Je travaille matin et soir malgré la température sénégalienne (il y a 34° à l’ombre). Le soir, vers 6h ½, nous avons la visite de M. Ernest Renault[48], le nouveau directeur du Soleil. Nous ne le connaissions pas, mais passant à Angers, il a eu l’idée de voir quelques royalistes d’Angers (ceux, du moins, qui y sont encore dans cette saison), et c’est pourquoi nous avons sa visite ; c’est un homme charmant ; il m’explique le changement qui a eu lieu, au mois d’avril, dans la direction du Soleil. Parmi les anciens rédacteurs de ce journal, il y en avait quelques-uns comme Maurras et Vaugeois, de L’Action française, qui, tout en rendant dans cette revue de très grands services à la cause royaliste, n’étaient pas très à leur place dans Le Soleil, à cause de leurs opinions philosophiques (ce sont des disciples de Comte, des positivistes) ; le duc d’Orléans a mieux aimé voir son journal officiel dirigé par des hommes se plaçant davantage au point de vue catholique pour la défense de la cause royaliste, et il a chargé M. Renault de la direction de son organe officiel. M. Renault cherche à répandre de plus en plus son excellent journal ; c’est pourquoi il fait, en ce moment, une tournée en province. Le soir, pour me rafraîchir un peu, je vais prendre un bon bain.

Angers, samedi 9 juillet 1904

Je fais quelques commissions, dans la matinée, avec Philomène ; l’après-midi, après avoir travaillé jusqu’à 5 heures, je vais voir avec Maman chez un marbrier des cheminées pour Marie-Thérèse ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Température tropicale toute la journée ; c’est très pénible au moment où j’ai beaucoup à travailler.

Angers, dimanche 10 juillet 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À 10 heures, malgré un soleil brûlant, je vais à la salle des Quinconces entendre une conférence du lieutenant-colonel Regnard sur les syndicats agricoles ; c’est pour amorcer la fondation d’un syndicat des maraîchers d’Angers. L’après-midi, je fais la sieste jusque vers 3h ½, puis je vais au salut à l’Adoration ; le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 11 au 17 juillet 1904

Angers, lundi 11 juillet 1904

Le matin vers 11 heures, je vais prendre un bain à l’école de natation sur la Maine où on a la place de nager, j’en profite bien. L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais me faire couper les cheveux ; vers 5h, un assez violent orage vient rafraîchir la température. Nous avons René de La Villebiot à dîner ; à 9h ¼, je l’accompagne à l’Université pour avoir des nouvelles des examens ; j’apprends que Fourmond est reçu, mais Padirac collé.

Angers, mardi 12 juillet 1904

Je vais faire une promenade à bicyclette sur la route des Ponts-de-Cé, le chemin des Trois Paroisses et la route de Sainte-Gemmes, le temps est bien moins chaud. Les conséquences de l’abominable loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste ne se sont pas fait attendre ; L’Officiel d’avant-hier et celui d’hier publient une liste de 2398 écoles tenues par des congréganistes autorisés qui doivent être fermées d’ici au 31 juillet. 2398 ! C’est-à-dire les 2/3 environ des écoles atteintes par la loi du 7 juillet ; M. Combes avait 10 ans pour les fermer ; il n’a pas pris 15 jours. Par l’ordre de ce misérable dont le nom sera voué à l’exécration de l’Histoire, 300.000 enfants (enfants du peuple pour la plupart) vont être privés des maîtres que leurs parents avaient choisis !!! Que de ruines matérielles et surtout morales !!! Que vont faire ces pauvres congréganistes ? Vont-ils essayer de rouvrir leurs écoles en se sécularisant comme l’ont fait beaucoup de ceux dont les écoles ont été fermées en 1902 et 1903 ? Je pense que beaucoup l’essaieront, c’est ce qu’ils auront de mieux à faire ; ils pourront ainsi, par un nouveau et douloureux sacrifice, continuer à soigner les âmes de ces milliers d’enfants du peuple qu’ils ont adoptés, en attendant qu’une nouvelle mesure législative, en supprimant complètement la liberté d’enseignement, vienne les priver de ce dernier droit. Ainsi, comme les Catholiques et les conservateurs l’avaient prédit, le tour des congrégations autorisées est venu après celui des congrégations non autorisées. Si ces bandits continuent à occuper le pouvoir, ce sera ensuite le tour des prêtres séculiers, en attendant celui des laïques catholiques. Mais ne se trouvera-t-il personne pour les précipiter hors du pouvoir ? Quelle belle occasion aurait après-demain un général à poigne ! Pendant que président et ministres assisteront à la revue à Longchamp dans la tribune officielle, faire cerner cette tribune et les coffrer tous ; quelle bonne petite opération de police ! Ne se trouvera-t-il personne pour la tenter ? Je travaille matin et soir, car quinze jours seulement me séparent de l’examen. Papa a terminé ses cours aujourd’hui. Le soir, je me promène un peu avec Papa ; il était temps que ses cours s’achevassent, car il souffre de névralgies à la tête qui ne veulent pas céder.

Angers, mercredi 13 juillet 1904

Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais un moment à l’Université voir quelques résultats. Au moment même où le gouvernement en finit avec les congrégations religieuses, un conflit commence à s’élever avec le Vatican au sujet des évêques de Laval et de Dijon auxquels le pape aurait demandé de donner leur démission et qui s’y refuseraient ; le gouvernement les soutiendrait ; tout est possible ! Et il faut nous attendre à voir le clergé suivre le sort des congrégations ; pour en arriver là, le gouvernement saisira avec empressement tous les prétextes ; bien coupables seront ces deux prélats indignes s’ils s’y prêtent !

Angers, jeudi 14 juillet 1904

À 8h a lieu sous nos fenêtres la revue militaire de toute la garnison ; malgré la chaleur très vive, elle est réussie ; cependant, une dizaine de soldats environ se trouvent indisposés. Nous pensons beaucoup à l’oncle Paul qui, l’année dernière à pareil jour, commandait son régiment et recevait la rosette d’officier de la Légion d’honneur ; il est bien loin maintenant ! M. Delhaye vient, avec son fils et ses filles, profiter de nos fenêtres. Pauvre Armée ! On est heureux et fier de la voir au moment où elle est bafouée par tant d’énergumènes sans-patrie et où celui qui devrait la défendre, le ministre de la Guerre, la traite d’une façon scandaleuse. Cet animal d’André ne pouvant pas empêcher le commandant Guignet de faire devant la Cour de Cassation une déposition qui sera accablante pour le traître Dreyfus, a imaginé, pour détruire l’effet de cette déposition, un stratagème digne du shah de Perse ! Il veut faire passer le commandant pour atteint d’aliénation mentale ! Et, pour cela, il lui a fait subir deux visites médicales dont il a refusé, à la Chambre, de donner les résultats ; c’est d’un despotisme oriental ! Il faut bien que les dreyfusards aient une peur bleue de la déposition du commandant Guignet pour imaginer des manœuvres de ce genre ! C’est égal, si après des faits pareils ils réussissent à faire innocenter leur triste client, ils seront bien naïfs s’ils se figurent qu’ils feront croire à son innocence ; ce ne sera pas moi qu’ils convaincront. L’après-midi, je vais avec Papa voir M. du Réau que nous ne rencontrons pas. Le soir, pour échapper un peu à la foule qui célèbre bruyamment (et inconsciemment) la fête de la France révolutionnaire, républicaine et athée, nous allons nous promener du côté de la Maître-école, mais nous y cherchons vainement le frais. Le soir, au moment du dîner, nous souhaitons la fête à Papa.

Angers, vendredi 15 juillet 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de la Saint Henri. Ensuite, je travaille à 11h, je vais me baigner à l’école de natation. L’après-midi, je travaille et je fais quelques commissions ; le soir, nous allons chercher un peu de fraîcheur du côté de la Maître-école. Maman reçoit une lettre de Madame de Barescut qui change notre plan de vacances, du moins pour le début. Cette lettre nous annonce, en effet, que le mariage de Thérèse est fixé au 23 août et nous invite tous à y assister ; or, le 23 août, c’est en plein pèlerinage national à Lourdes et nous avions écrit hier à Lourdes pour retenir nos chambres pour la durée de ce pèlerinage. Après hésitation, nous décidons d’aller à Lourdes avant le pèlerinage national, tout de suite après l’Assomption et d’arriver à Ille ou à Vinça vers le 19 ou le 20 août. Je regrette beaucoup de manquer le pèlerinage national, mais, puisque je peux aller à Lourdes à un autre moment, je pense qu’il ne faut pas refuser l’invitation des Barescut.

Angers, samedi 16 juillet 1904

Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel ; je travaille le reste de la matinée et la plus grande partie de l’après-midi malgré la chaleur torride. Le soir, dernière réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.

Angers, dimanche 17 juillet 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je travaille une partie de la matinée. À 1h, tout de suite après déjeuner, je suis obligé de sortir pour aller chercher, place Saint-Martin, le registre des procès-verbaux des réunions générales de Saint-Vincent-de-Paul dont j’aurai besoin dimanche prochain ; il me faut un vrai courage pour arriver jusque-là. Le thermomètre de l’opticien Verchaly sur le boulevard de Saumur est à 40° ; il est vrai que le soleil n’est pas très loin ; mais, à la rue d’Alsace, un autre thermomètre, qui est bien à l’ombre, dépasse 37° ; en arrivant à la maison, j’ai la curiosité de mettre notre thermomètre au balcon au grand soleil : en quelques minutes, il monte à 51° et je suis obligé de l’enlever de peur qu’il n’éclate en montant plus haut ; à 3h ¼, avant d’aller à vêpres, je passe de nouveau devant le magasin de Verchaly, le thermomètre, bien à l’ombre cette fois, est au-dessus de 39° ; le maximum a dû être 40° aujourd’hui. C’est une température saharienne ! Je ne me rappelle pas avoir jamais vu une pareille chaleur à Angers ; en 1891 à Salies-de-Béarn, j’avais vu 40° et 41° deux jours de suite ; mais depuis lors, je n’avais jamais eu aussi chaud. Ce qui est surtout surprenant, cette année, c’est la continuité de la chaleur ; depuis deux semaines, les maxima (à part un jour ou deux) ont toujours été au-dessus de 30° et ont très souvent atteint 33° et 34° ; l’orage du lundi a à peine rafraîchi pour un jour la température. La nuit, le thermomètre descend à 17° d’habitude mais les chambres sont surchauffées ; je ne peux dormir qu’en laissant ouverte en grand la porte-fenêtre du petit salon et en ouvrant la porte de ma chambre ; de plus, je ne conserve qu’un simple drap sur mon lit. Mais comme la chaleur est très vive sans être humide ou orageuse, nous la supportons assez bien ; tant il est vrai que la chaleur sèche est plus facile à supporter, malgré l’ardeur du soleil, que la chaleur humide et orageuse. Vers 6h, je vais faire ma dernière visite aux pauvres. Le soir, nous allons nous asseoir à la musique au Mail, mais nous y cherchons vainement un peu de fraîcheur, nous n’y trouvons qu’une buée chaude et accablante.

Semaine du 18 au 24 juillet 1904

Angers, lundi 18 juillet 1904

Dès le matin, il fait une température étouffante ; je vais me baigner à la Maine à 11h. En passant, je vois les observations météorologiques d’hier à l’observatoire du Jardin des plantes ; le maximum noté à l’observatoire a été 38°2 ; mais, en ville, il a été encore plus élevé ; dans l’après-midi, je vois plusieurs thermomètres qui marquant, comme hier, 39 degrés ; vers le soir, cependant, arrive un orage qui n’éclate pas complètement mais qui fait un peu fléchir la température. Je travaille à peu près toute la journée ; je n’ai plus que huit jours ; je vais voir M. Coulbault, qui n’est pas encore parti, pour lui demander quelques petites explications sur le cours ; j’apprends qu’Hervé-Bazin a été reçu, avant-hier, au 1er examen du doctorat juridique ; le soir, je vais lui porter un mot de félicitation.

Angers, mardi 19 juillet 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame à cause de la fête de Saint-Vincent-de-Paul, puis je travaille car c’est aujourd’hui en huit que je paraîtrai devant mes examinateurs. Il faut toujours horriblement chaud, le maximum d’hier a été, à l’observatoire, encore plus élevé que celui du dimanche : 38°4 ; et le minimum de la nuit de dimanche à lundi a été 20° au lieu de 17° la nuit précédente. Le semblant d’orage d’hier soir n’a pas rafraîchi la température ; aujourd’hui, il souffle un vent brûlant du sud-est, une sorte de sirocco, la température doit être, à peu de chose près, la même que ces jours-ci. Les nouvelles les plus graves arrivent de Paris et de Rome au sujet des évêques de Laval et de Dijon ; il est désormais certain que le pape a fait demander au premier sa démission et a fait dire au second qu’il l’invitait à s’abstenir des actes du ministère épiscopal ; ce sont les cardinaux Merry del Val et Vannutelli qui leur ont écrit. Au lieu d’obéir, ces deux prélats défense républicaine ont fait appel à Combes et lui ont communiqué les lettres ; Combes a pris fait et cause pour eux contre le pape comme il fallait s’y attendre et a fait des observations au Saint-Siège sur ce qu’il appelle une violation du Concordat, comme si le Concordat avait enlevé au pape son droit de juridiction sur les évêques ! Le Saint-Siège, avec raison, n’a pas tenu compte de ces observations du défroqué et a cité Mgr Geay, évêque de Laval[49], pour 20 juillet devant le Saint-Office à Rome pour y expliquer sa conduite et se justifier des accusations émises contre lui. Évidemment, il se gardera bien d’y aller ; il sera alors excommunié. Mais le gouvernement le soutient, et le conseil des ministres de samedi a décidé d’adresser au pape, par l’intermédiaire de ce qu’il reste à Rome de l’Ambassade de France, un ultimatum le sommant de retirer les lettres aux deux évêques sous peine de la rupture complète avec la France ; en cas de refus, le gouvernement remettra ses passeports au nonce Mgr Lorenzelli. Le pape ne cèdera évidemment pas ; nous sommes donc à la veille de la rupture définitive ; c’est profondément triste ! Quant aux deux évêques qui sont la cause de tout cela, je suis persuadé que, même après l’excommunication, ils ne cèderont pas ; et le gouvernement persistera à les considérer comme évêques de Laval et de Dijon, les maintenant dans ces deux postes et ordonnant à ses fonctionnaires de les traiter comme évêques légitimes ! C’est le schisme ! Mgr Freppel l’avait prédit ; la république trois fois maudite devait en arriver là ! Quant aux Catholiques, ils se détourneront avec horreur et mépris de ces nouveaux prélats jureurs. Qui sait même si une fois la rupture rendue définitive, et tout au moins tant que le Concordat subsistera, le gouvernement n’aura pas l’audace de nommer lui-même des évêques aux sièges vacants, et sans, bien entendu, l’institution canonique ? C’est fort possible ; le gouvernement trouvera bien, parmi les abbés républicains, quelques ambitieux qui se prêteront à ce triste manège ! Pauvre Église de France !!! Je suis persuadé que l’immense majorité du clergé se rangerait du côté du pape contre le gouvernement, comme en 1791 ; mais combien quelques défections sont préjudiciables à la cause catholique ! Le soir, nous apprenons la mort à Perpignan, à l’âge de 52 ans, de M. de Llamby[50] qui était un peu notre parent, par les Bosch je crois ; ce pauvre homme avait le grave défaut de trop aimer la bouteille, ce qui désolait sa femme et ses filles qui sont charmantes ; en dehors de ces moments-là, il était fort aimable et très spirituel ; il était, de plus, excellent musicien ; nous envoyons un télégramme de condoléances à notre cousine de Llamby d’Oms.

Angers, mercredi 20 juillet 1904

Le matin, je vais faire une promenade à bécane ; je vais à La Baumette par la route de Sainte-Gemmes ; le temps a changé depuis hier ; hier matin, la température était encore brûlante, mais elle s’est bien rafraîchie depuis hier grâce à un assez fort vent du nord-ouest.

Je travaille le reste de la journée. Déjà un an aujourd’hui de la mort de Léon XIII ; il me semble que c’était hier ! Et cependant que de choses depuis lors, et combien l’attitude du Saint-Siège vis-à-vis de notre gouvernement a changé. Pie X, instruit par l’expérience de son prédécesseur qui avait perdu son latin à essayer de désarmer nos jacobins par des concessions, a compris qu’il ne fallait pas persister dans cette voie, et a adopté une attitude intransigeante, je crois qu’il tient le bon bout ; en tout cas, cette attitude est plus encourageante pour les Catholiques que celle du dernier pontificat. Le soir nous recevons de M. Pierre Lelong[51], à qui Papa avait fait revoir en particulier le droit administratif et le droit international sur le désir du général, un télégramme de Caen nous annonçant qu’il a été reçu.

Angers, jeudi 21 juillet 1904

J’ai souffert toute la nuit d’une douleur dans le dos que j’éprouvais déjà dans l’après-midi d’hier, mais qui devait passer, je le croyais, dans la nuit ; au lieu de passer, elle a augmenté, et, ce matin, elle m’a beaucoup gêné dans mes mouvements ; j’ai dû me livrer à toute sorte de contorsions pour arriver à faire ma toilette. M. Sourice vient me voir et dit que c’est probablement une névralgie intercostale que j’ai dû prendre, en ces jours de grande chaleur, en me mettant dans un courant d’air ; il m’ordonne deux sinapismes et un traitement homéopathique ; après le 1er sinapisme, que je mets vers 11 heures, je suis bien soulagé et mes mouvements sont beaucoup plus libres ; je mets le second le soir dans mon lit avant de m’endormir. Dans l’après-midi arrive tout à coup, sans avoir envoyé de télégramme, M. l’abbé Latour qui nous avait annoncé depuis plusieurs jours son arrivée, mais qui devait nous prévenir du jouer et de l’heure par dépêche ; il arrive de Paris, et passera deux ou trois jours avec nous.

Angers, vendredi 22 juillet 1904

Ma douleur névralgique va beaucoup mieux. Je travaille encore un peu dans la matinée et dans l’après-midi ; j’achève aujourd’hui la seconde révision de tout mon programme ; avec la 1ère idée que donne l’assistance aux cours et les notes prises, j’aurai vu chaque point 3 fois ; aussi, je sais mon examen, et si j’échoue, ce sera une sorte de coup de surprise ; ce serait assez ennuyeux, car cela me retarderait de quelques mois, mais je ne le crois pas. Le général Lelong, pour remercier Papa d’avoir « chauffé » son fils, lui envoie un superbe encrier en marbre vert et bronze doré style Empire ; c’est une pièce magnifique. Dans l’après-midi, je fais visiter l’Université à M. l’abbé.

Angers, samedi 23 juillet 1904

Le matin à 6h ½, j’assiste à la chapelle du Bon Conseil à une messe pour mon examen ; j’y fais la sainte communion. À 11h ¼, je vais accompagner à la gare M. l’abbé qui repart pour Toulouse. L’après-midi, je travaille encore un peu et je me promène avec De Linclays, nous allons prendre un bock ensemble ; le soir, nous allons tous visiter la ménagerie Bostock[52] qui vient de s’installer sur le Champ de Mars. Pendant les exercices, M. Delahaye, qui était tout près de nous, nous annonce qu’on a reçu une dépêche du Maine-et-Loire annonçant que l’évêque de Laval, le trop célèbre Mgr Geay, vient d’être excommunié ; le pape a donc maintenu fermement les droits de l’Église en face de Combes ; tant mieux !

Angers, dimanche 24 juillet 1904

Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul, au Patronage Saint-Vincent-de-Paul, en l’honneur de la fête des conférences, et à l’assemblée générale qui la suit. L’après-midi, je vais à l’Adoration ; je travaille encore un peu et je fais quelques préparatifs de départ. Il faut une chaleur lourde et orageuse ; au fond, la chaleur, quoique moins forte depuis mardi soir, n’a pas cessé ; mais jusqu’à aujourd’hui, elle était plus modérée (27 à 29° depuis mardi) ; à Montpellier, il y a 3 ou 4 jours, il y a eu 43 degrés à l’ombre ! En Roussillon, il a fait très chaud aussi, mais un peu moins ; ces chaleurs ont hâté la fin de ce pauvre M. Orpy[53], curé honoraire de Vinça ; Bonne Maman nous a écrit sa mort survenue vendredi ; cet excellent prêtre était l’ami de notre famille depuis de longues années ; il avait marié Papa et Maman et Marie-Thérèse ; il m’avait baptisé ; c’est un ami que nous perdons en lui ; il n’a pas joui longtemps du repos que lui assurait sa retraite. Nous avons trouvé le moyen de combiner le pèlerinage national et l’assistance au mariage Barescut ; nous passerons à Lourdes les deux premiers jours du pèlerinage (19 et 29 août) et nous en repartirons le 21 à 7h du matin, nous serons à Ille le soir ; c’est parfait et nos chambres sont retenus à l’Hôtel Heins. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 25 au 31 juillet 1904

Caen, lundi 25 juillet 1904

Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je change au Mans, quelques stations après Le Mans (à Piacé Saint-Germain), notre locomotive refuse d’avancer, un tiroir est tombé, nous sommes obligés de passer une heure dans cette toute petite station ! Et comme la gare n’a ni télégraphe ni téléphone, on est obligé d’envoyer un homme à pied à la station suivante pour prier de demander par télégraphe une machine de secours ; la désolation des voyageurs est comique : correspondances manquées, bateaux partis etc., on n’entend parler que de cela ; comme toujours, deux ou trois individus crient plus fort que les autres, et, satisfaits de paraître importants, croyant l’être peut-être, assiègent le malheureux chef de train qui n’en peut mais ; la morale de tout cela, c’est que chaque gare devait être reliée télégraphiquement ou téléphoniquement aux têtes de lignes et aux gares voisines. Enfin, avant l’arrivée de la machine de secours, le mécanicien a l’idée de démonter le fameux tiroir et d’y regarder : il s’aperçoit qu’il suffit de presque rien pour le remettre en place, et tente l’opération qui ne demande pas 5 minutes, puis nous repartons et croisons en route la machine de secours. Chose curieuse, au moment même où notre train est resté en panne, Durand, Gardot et De Guerdavid[54], avec qui je voyage, racontaient pareil accident arrivée l’année dernière, je crois, à De Linclays et nous plaisantons sur ce que nous pourrions faire pour passer le temps si cela nous arrivait à Piacé !!! Nous arrivons à Caen à près de 6h, avec une heure de retard ; je descends à l’Hôtel de la Place royale ou où a fait les réparations et qui est beaucoup mieux que l’année dernière. Le soir, je me promène avec Des Lyons[55] arrivé ce matin de Nantes.

Caen, mardi 26 juillet 1904

Je me lève à 6h et j’assiste, à 7 heures, à une messe demandée par Des Lyons pour notre examen, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je revois quelques questions. Nous allons à la Faculté à 3h après une longue station aux églises Saint-Pierre et Saint-Sauveur. Je passe dans la même salle que Des Lyons ; Poisson et Segot passent ensemble. M. Villey, doyen, m’interroge d’abord, en économie politique, sur « Le Play »[56], les différents types de familles qu’il distingue ; les différents régimes successoraux qu’il distingue, celui qu’il préconise, les rapports entre le régime politique d’un pays et son régime successoral ; les écoles qui se recommandent de Le Play, je réponds bien. M. Cabouat m’interroge ensuite, en législation industrielle, sur les principes qui inspirent notre législation en matière de brevets, si la société a bien le droit de s’emparer, au bout d’un certain temps, des inventions etc. J’hésite un peu sur quelques points, mais, somme toute, je réponds bien. En 3ème lieu, M. Allix m’interroge, en histoire des doctrines économiques d’abord, sur les principaux économistes classiques en France et en Angleterre, puis sur la théorie classique des salaires (fonds des salaires et salaire naturel) et sur la théorie de la productivité ; puis sur la théorie de l’éducation industrielle de List et enfin sur la théorie américaine de la protection ; je lui débit tout cela imperturbablement. Enfin, M. Lebret[57], ancien ministre de la Justice, m’interroge, en législation financière, sur le système de l’exercice en matière budgétaire ; je sais bien. À la proclamation, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, alors que 2 blanches, une blanche-rouge et une rouge-noire suffisaient, ce sont les meilleures notes que j’aie jamais eues ! Poisson est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; mais Des Lyons est refusé avec 1 blanche et 3 blanches-rouges, et Segot avec des notes que j’ai oubliées ; ils auraient été reçus en licence. Je vais porter joyeusement mes dépêches. Ensuite, je soumets au doyen mon sujet de thèse : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée ; le rôle de l’État ; législation comparée ». À mon grand étonnement et mécontentement, il n’est pas agréé. M. Villey, que je demande à voir dans son cabinet, me dit que le sujet est trop vaste et trop actuel, que, dans ce moment-ci où la question des retraites ouvrières est devant le Parlement, je risquerais de compromettre la Faculté de Caen et celle d’Angers en prenant parti d’un côté ou de l’autre ; j’avoue que cette objection me surprend : étudiant d’une faculté libre, j’ai bien le droit de soutenir une thèse de mon choix. Mais je ne puis pas fléchir M. Villey. J’en recauserai avec Monsieur Baugas ; c’est bien embêtant ! Le soir, après dîner, j’écris quelques lettres et cartes postales, ce journal et je me couche.

Angers, mercredi 27 juillet 1904

À 7h45 ce matin, j’ai pris le train à Caen Saint-Martin pour La Délivrande où j’ai assisté à la messe et fait la sainte communion en actions de grâce de mon succès, je commande aussi une plaque ex-voto, comme les années précédentes. Je rentre à Caen à 10h ½, et j’en repars par le train de 1h25 qui m’amène à Angers, par Le Mans, à 8h24 ; j’ai fait route avec Guerdavid, Durand et Gardot qui ont été collés, les 2 premiers à leur seconde partie seulement, le 3ème aux 2 parties. Papa, Maman et Philo m’attendaient à la gare ; à la maison, je trouve 6 ou 7 dépêches de félicitations ; ça n’en valait pas la peine.

Angers, jeudi 28 juillet 1904

Je fais quelques commissions et quelques visites ; je vais voir notamment M. Baugas à qui je rends compte de mon examen ; il est fort étonné que M. Villey ait refusé mon sujet de thèse ; j’écris quelques lettres et je fais quelques paquets. Je vais voir aussi l’abbé Brossard que je ne rencontre pas. J’apprends que les deux étudiants qui se présentaient hier à l’oral de l’examen de licence, Couteau et Testard-Vaillant, ont échoué le 1er jour. Demain, départ d’Angers pour près de 4 mois !

Fontenay-le-Comte, samedi 30 juillet 1904

Pas de journal hier à cause d’une drôle d’aventure qui nous est arrivée en voyage. Nous avions quitté Angers par le train de 2h34 et comptions arriver à Fontenay le soir, lorsque deux stations après La Poissonnière, aux Fourneaux, on crie tout à coup « Tout le monde en bas » ; en un clin d’œil, le train se vide et on apprend que, de la station voisine, un train est signalé sur notre unique voie ; on nous fait éloigner de la voie et on attend ; aucun train n’arrive et l’employé porteur d’un drapeau qu’on envoie en avant n’en arrête aucun ; c’est évidemment une erreur de signaux, mais il faut attendre un quart d’heure aux Fourneaux et gagner au pas la station voisine ; chemin faisant, notre train fait éclater les pétards qu’on avait placés sur la voie ; nous ne reprenons l’allure normale qu’à la station suivante et, quand nous arrivons à Cholet, nous apprenons que notre train s’arrête car on a fait partir un train pour Bressuire ; donc, impossible d’arriver ce soir à Fontenay ; nous nous empressions de télégraphier aux Pichard de La Caillère et nous allons dîner en ville à l’Hôtel de France ; je me fais donner la note acquittée de ces dîners afin de la présenter aux agents des chemins de fer de l’État ; du reste, le chef de gare de Cholet, qui est très complaisant, nous donne un mot pour que son collègue de Fontenay nous rembourse ; nous allons coucher à Bressuire à l’Hôtel du Dauphin et nous prenons le train de 7h3 du matin pour Fontenay ; à Bressuire, impossible, le soir, d’écrire mon journal qui était resté dans une malle à la gare. Nous arrivons à Fontenay ce matin à 8h54 ; le chef de gare, à qui je présente les deux notes acquittées, nous rembourse intégralement. Notre cousine Pichard de La Caillère et sa fille Antoinette[58], âgée de 20 ans exactement, nous attendaient à la gare ; mon cousin Louis Pichard de La Caillère est à la campagne, où il s’occupe des élections de demain au Conseil général. À Angers, dans mon canton, il y avait 4 candidats, dont deux socialistes, puis l’abbé Bosseboeuf, et enfin un comte Gautron, conservateur, candidat pour rire et pour permettre aux conservateurs de voter ; dans ces conditions, étant donné qu’il y aura certainement ballotage, j’ai cru inutile de rester. Ma cousine Thérèse est à La Bourboule avec une de ses tantes, nous ne la verrons donc pas. Antoinette est charmante et, bien que nous la voyions aujourd’hui pour la première fois, nous sommes tout de suite à l’aise avec elle. L’après-midi, nous allons en voiture à La Touche de Sérigné, très jolie campagne qui appartenait à notre tante Parès, cousine germaine par alliance de Bon Papa ; elle est habitée maintenant par sa sœur Mlle Rivasseau ; notre cousine Lucas et ses 3 filles sont à La Touche ; nous y dînons en compagnie du colonel Branger, parent des Parès. Nous rentrons vers 9 heures à Fontenay. Charmante journée !

Jeanne Parès, épouse de M. Pichard de La Caillère – Cliché anonyme et non daté (Collection de M. Antoine Blanpain de Saint-Mars)
Antoinette Pichard de La Caillère – Cliché anonyme et non daté (Collection de M. Antoine Blanpain de Saint-Mars)

Fontenay, dimanche 31 juillet 1904

L’hippodrome de Fontenay-le-Comte (Vendée) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 31 juillet 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Je me lève vers 7 heures et nous allons à la messe de 9 heures ; après la messe, je me promène un peu avec Antoinette qui me présente à plusieurs de ses amies. Au retour, nous faisons la connaissance de notre cousin M. Pichard de La Caillère qui vient d’arriver de sa campagne de La Girardière où il a rempli ce matin son devoir électoral ; il est extrêmement aimable. On nous présente à Mlle Antoinette de Fontaine, demoiselle déjà mûre, dont Maman a beaucoup connu les sœurs ; elle nous invite à une soirée qu’elle donne ce soir à l’occasion des courses. Vers 2 heures, nous allons au champ de courses dans la calèche des Pichard ; là, aux tribunes et au pesage, on nous présente à toute la société du pays. Il y a 5 courses assez intéressantes ; je prends quelques photos. Nous rentrons vers 5h ½. Le soir, nos cousins ont à dîner une foule d’amis : M. de Genne, le lieutenant Lafargue, les demoiselles Favin-Lévêque, filles du commandant directeur du dépôt de remonte, les demoiselles de Parsay, du Temps etc. À 9 heures, nous allons en bande à la soirée de Mlle de Fontaine qui réunit toute la gentry de Fontenay ; on fait de la musique, on se promène et on s’assied dans le jardin, ce qui permet aux 80 personnes environ qui sont là de circuler aisément ; on danse un peu ; je danse avec une des demoiselles Favin-Lévêque, avec Antoinette qui est ravissante, avec une autre jeune fille dont j’ai oublié le nom etc. ; le buffet est très bien servi ; nous partons à minuit ; charmante soirée ! Et tous ces gens-là, qui ne nous connaissaient pas, nous ont fait le plus charmant accueil ; je fais la connaissance du fils du député conservateur de Fontenay, M. de Fontaine[59], et d’un très gentil jeune homme, M. de Laroque-Latour ; nous rentrons à minuit.

Antoinette Pichard de La Caillère, Philomène d’Estève de Bosch et « la petite Lucas » à Fontenay-le-Comte (Vendée) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 31 juillet 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Août 1904

Semaine du 1er au 7 août 1904

Fontenay, lundi 1er août 1904

Je me lève assez tard et je fais quelques commissions. L’après-midi, nous retournons aux courses où je retrouve la société d’hier soir. Mlle Rivasseau et notre cousine Lucas viennent nous dire au revoir.

Sainte-Croix, mardi 2 août 1904

Nous quittons Fontenay par le train de 9h04 ; notre cousin et notre cousine Pichard et Antoinette viennent nous accompagner à la gare. Nous passons par Niort, Poitiers et Angoulême, tout cela par une atroce chaleur qui a recommencé avec une nouvelle ardeur, après 3 ou 4 jours de répit au moment de mon voyage à Caen. Marie-Thérèse et Max nous attendaient à la gare de Larochebeaucourt et nous amènent en voiture à Sainte-Croix où nous constatons que les travaux avancent. Mais ils ne sont pas assez avancés pour que je puisse coucher chez Marie-Thérèse ; aussi, j’ai accepté une chambre que M. le curé m’offre au presbytère.

Sainte-Croix, mercredi 3 août 1904

J’ai eu un rat qui m’a empêché de dormir une partie de la nuit. Max fait mettre des souricières dans ma chambre. Le matin, je vais à bicyclette à Mareuil. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture ; il fait extrêmement chaud. Le terrible événement qui s’est produit cette semaine, la rupture définitive entre le gouvernement et le Saint-Siège, à propos des prétentions inadmissibles du gouvernement qui, dans l’affaire des évêques de Dijon et de Laval, prétendait enlever au pape son droit de juridiction sur les évêques ; Pie X a prononcé ce non possumus auquel nous n’étions plus habitués. Il est probable que la dénonciation du Concordat sortira de cette rupture ; et alors, c’est dans une nouvelle et terrible phase de la guerre religieuse que nous allons entrer ! Dieu veuille que les Catholiques de France soient assez fermes pour supporter le choc et rendre coup pour coup !

Sainte-Croix, jeudi 4 août 1904

Le matin, je vais à Mareuil puis je me baigne dans la Belle à l’endroit appelé le Trou de la Jument. L’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse (Philomène est fatiguée) faire une visite à la marquise d’Ambelle[60] que nous rencontrons.

Sainte-Croix, vendredi 5 août 1904

Un orage très violent qui dure une bonne partie de la nuit m’empêche de dormir, je ne dors peut-être pas 3 heures. Je me lève tout de même à 5h ½, et à 7h, nous partons Maman, Marie-Thérèse et Philo conduites par M. de La Bardonnie[61] dans sa voiture et moi à cheval sur Coquette, la jument de selle de Max, pour Gours où Marie-Thérèse a des emplettes à faire ; Max est occupé ailleurs ; Gour est à environ 10 kilomètres de Sainte-Croix. Au retour, je vais seul de mon côté et je m’égare, je vais à Fontaines au lieu de revenir à Sainte-Croix ; je me retrouve en demandant plusieurs fois mon chemin et j’arrive à Sainte-Croix peu après la voiture ; cela me fait environ 25 kilomètres, dont une bonne partie au trot et un peu au galop afin de n’être pas trop en retard ; pour une 1ère partie après 10 mois de repos et sur un cheval que je ne connaissais pas, c’est gentil ! M. de La Bardonnie reste à déjeuner. L’après-midi, je dors un peu et je fais de la photo. Nous avons la visite de M. Arthur d’Ambelle. La marquise d’Ambelle m’envoie une invitation pour demain à une chasse au lapin dans les bois d’Ambelle ; rendez-vous à 6h devant le château. Je vais avec Max chez un de ses voisins M. Croizier qui me montre plusieurs intéressantes machines agricoles : moissoneuse-lieuse, semoir, etc.

Sainte-Croix, samedi 6 août 1904

Je me lève à 4h ½, et, à 6 heures, Max et moi nous sommes à Ambelle ; M. d’Ambelle, son fils M. Arthur, son gendre M. Monnier, les deux fils de celui-ci, M. de Lafon, Max et moi, suivis du garde, nous partons et allons nous poster, échelonnés à la lisière d’un bois, les chiens crient beaucoup, mais il ne vient que très peu de lapins : 5 ou 6 au plus ; il en passe 3 à portée de mon fusil ; j’en rate deux et en tue un ; un autre est tué par l’aîné des deux fils de M. Monnier ; c’est là tout ce que l’on tue aujourd’hui ; pour Ambelle où il y a tant de lapins, c’est maigre. La marquise nous retient à déjeuner ; nous sommes seize à table ; elle me fait placer à sa droite. Nous repartons vers 1 heure. M. d’Ambelle nous ayant fait cadeau de deux lapins, Max invite M. Arthur à venir les manger demain avec nous. L’après-midi, je vais me baigner avec Max au Trou de la Jument ; M. Arthur d’Ambelle s’y baigne en même temps. Ensuite, je vais à Mareuil en bécane pour y faire quelques commissions et m’y confesser.

Château d’Ambelle à Sainte-Croix-de-Mareuil (Dordogne) – Wikipédia

Sainte-Croix, dimanche 7 août 1904

Je fais la sainte communion à 7h, puis nous assistons à la messe à 10h 1/2. M. Arthur d’Ambelle déjeune avec nous. L’après-midi, nous allons en voiture à Aucors où nous voyons Mme Charles du Pin de Saint-Cyr cousine de Marie-Thérèse, puis à La Rousselière où nous sommes reçus par M., Mme et Mlle de La Chapelle, cousins de Marie-Thérèse.

Semaine du 8 au 14 août 1904

Sainte-Croix, lundi 8 août 1904

Le matin, je me promène avec Max à la propriété de La Côte qui appartient à M. de La Bardonnie, puis je tire sur positif et je vire les photos prises à Fontenay[62]. L’après-midi, je vais avec M. le curé tirer le lapin dans les bois d’Ambelle (j’y suis autorisé par le marquis), j’en tue un.

Sainte-Croix, mardi 9 août 1904

Le matin, j’écris deux ou trois lettres ; je vais aussi à Mareuil en voiture avec Marie-Thérèse ; j’envoie à Antoinette Pichard de La Caillère les photos de Fontenay. L’après-midi, je vais expédier le courrier à Mareuil ; puis je vais fureter avec M. le curé ; nous faisons sortir deux ou trois lapins ; j’en tire un et le rate.

Sainte-Croix, mercredi 10 août 1904

Le matin, je me promène un peu avec Max et je vais me baigner. L’après-midi, nous avons la visite de M. de La Villatte, je le raccompagne à bicyclette jusqu’à Mareuil et Ambelle. Le soir, Mme et Mlle de Saint-Cyr arrivent de Bergerac.

Sainte-Croix, jeudi 11 août 1904

Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne ; ensuite Max, Philo, Monsieur le curé et moi allons à la pêche aux écrevisses dans un ruisseau qui traverse une prairie de Max, nous en prenons beaucoup. L’après-midi, je vais à pied en me promenant avec Max à la gare de Mareuil Gouts faire des expéditions en petite vitesse. Le soir, nous dînons tous chez M. le curé qui nous reçoit fort bien. La grosse nouvelle du jour est la mort de M. Waldeck-Rousseau survenue hier. Ce misérable qui, par dépit ou par ambition, a jeté la France dans la terrible situation où elle se débat, et qui, reniant tout son passé a, le premier, appelé les socialistes au pouvoir, a déjà trouvé sa punition sur cette terre dans l’ingratitude de ceux dont il a fait des députés ou des sénateurs. Puisse Dieu ne s’être pas montré trop sévère pour lui au moment où il a dû lui rendre compte de sa vie ! C’est là toute la vengeance des Catholiques contre lesquels il a forgé les armes de mort que son successeur manie d’une façon si cruelle. Les Juifs peuvent glorifier le ministre qui a tout fait pour sauver Dreyfus et qui, furieux de son échec, l’a si cruellement vengé sur la France catholique et sur l’Armée ; les Francs-maçons, ennemis de la religion, pourront lui tresser des couronnes ; les collectivistes, ennemis de la propriété et de tout ordre social, éprouveront sans doute quelque embarras pour parler de cet adversaire implacable devenu tout à coup leur meilleur auxiliaire ; quant aux bons Français, ils n’auront que du mépris pour ce traître qui a employé tout son talent à détruire un jour ce qu’il adorait la veille ; ils se rappelleront que des Français, des patriotes, victimes de Waldeck, souffrent sur la terre d’exil ; ils se diront enfin que si Combes, ce monstre, traque partout comme des bêtes fauves des milliers de religieux et de religieuses, c’est parce que Waldeck a fait voter une loi infâme qui leur enlève leurs droits les plus sacrés de citoyens français ! Et ce nom de Waldeck-Rousseau, ils le cloueront au pilori de l’histoire !

Sainte-Croix, vendredi 12 août 1904

Le matin, je fais une balade à cheval par les bois de Lasteyrie et Mareuil. L’après-midi, je vais tirer quelques lapins dans les bois d’Ambelle, mais, au bout d’un petit moment, je rencontre le marquis d’Ambelle, je cause avec lui et je ne tire rien du tout.

Sainte-Croix, samedi 13 août 1904

Nous partons tous à 7h du matin pour Brantôme ; nous y arrivons vers 9 heures. Nous jetons un coup-d’œil sur la ville avant le déjeuner, pas longtemps car nous mourons de faim, n’ayant pas déjeuné ce matin à cause de la vigile de l’Assomption. L’après-midi, nous visitons la célèbre abbaye fondée par Charlemagne et illustrée par Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme ; actuellement, elle est défigurée car c’est la Mairie qui y est installée dedans. À 3h, nous partons pour Bourdeilles où nous visitons en détail le beau château construit en partie pour Catherine de Médicis ; il y a de beaux restes, mais que d’argent à dépenser pour le bien restaurer ! Nous rentrons à Sainte-Croix vers 7h ¼.

L’abbaye de Brantôme (Dordogne) en 1904 – Carte postale (site ebay.com)

Sainte-Croix, dimanche 14 août 1904

Nous assistons à la messe à 10h ½. Papa, qui est à Cauterets, nous écrit qu’un orage de grêle très violent s’est abattu sur Ille et a dévasté les récoltes ; c’est agréable ! L’après-midi, nous allons voir les D’Ambelle et les La Bardonnie ; ceux-ci nous invitent à dîner pour demain soir. Le soir, Max et Marie-Thérèse ont la visite de leur oncle M. de Ruffray, de sa fille et de sa belle-fille.

Semaine du 15 au 21 août 1904

Sainte-Croix, lundi 15 août 1904

Le matin à 7h, je me confesse et je fais la sainte communion. À 8h ½, je vais avec Max en voiture à la gare de Mareuil prendre des colis postaux. À 10h ½, messe. L’après-midi, vêpres et procession du vœu de Louis XIII ; elle va à la Croix de la Chabroulie. Ensuite, nous avons la visite de M. et Mme de La Villatte. Le soir, nous dînons tous chez Mme de La Bardonnie à Mareuil ; nous rentrons à 10h.

Lourdes, mercredi 17 août 1904

Je n’ai pas pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je vais à Mareuil en voiture avec Max, Marie-Thér-se et Mme de Saint-Cyr ; je me fais couper les cheveux. L’après-midi, je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir aussi M. le curé. Nous avons avec Max et Marie-Thérèse une conversation très sérieuse au sujet d’une affaire qui pourrait être très avantageuse pour eux ; il s’agirait d’affermer le domaine de la Chabroulie (38 hectares) que M. Croizier vient de vendre à M. Joseph de Ruffray ; celui-ci voudrait l’affermer ; M. le curé dit qu’il ne demande que 650 fr. par an ; or Max calcule que, tous frais payés, et en faisant des évaluations très basses, il aurait, en affermant à ce prix-là, 1800 à 2000 fr. de bénéfice net par an ; seulement, pour commencer, il lui faut un capital de 5000 fr. Nous lui proposons de demander à Papa de le lui fournir, moyennant une diminution de la pension de Marie-Thérèse correspondant aux intérêts de cette somme, c’est-à-dire de 150 à 200 fr. environ ; nous en parlerons à Papa après-demain à Cauterets. Nous quittons Sainte-Croix vers 7 heures avec l’omnibus après quinze jours fort agréables, et Larochebeaucourt à 8h13. À Angoulême, nous étions montés dans le train mixte qui part à 10h35 pour arriver à Bordeaux à 4h15, lorsqu’un contrôleur nous fait remarquer que cela ne nous avance nullement et qu’il vaut beaucoup mieux attendre l’express de 4h05 qui nous mène à la gare Saint-Jean, tandis que l’autre train va à Bordeaux-Bastide ; nous arriverons à Lourdes à la même heure. Nous sommes de son avis et nous nous endormons jusqu’à 4h moins le quart dans la salle d’attente. À 4h, l’express est comble ; pas une place libre en seconde ; nous sommes obligés de monter en première ; nous arrivons à Bordeaux à 6h23 et nous repartons à 7h ; nous sommes à Lourdes à midi ½. Là, un nouvel ennui nous attendait ; nos malles ne sont pas arrivées ; je retourne à la gare vers 5h ½, elles n’y sont pas encore ; Maman a grand peur qu’elles soient perdues, car elles contiennent tous nos habits pour le mariage. Enfin, elles arrivent à 8h du matin. Nous sommes à l’Hôtel Heins. Dans l’après-midi, nous allons à la grotte, au Rosaire ; je vais au panorama des apparitions. Maman, qui est très fatiguée, se couche dans l’après-midi, en chemise de jour, car nos paquets de nuit sont dans la malle. La perspective de passer la nuit avec nos chemises de jour était plutôt désagréable ; enfin, tout est bien qui finit bien. Je rencontre plusieurs personnes de connaissance : M. Moreau des Briostières, dont j’avais vu la belle-mère à la gare de Bordeaux, le P. de Raymond, etc.

Lourdes, jeudi 18 août 1904

Nous allons un moment à la grotte puis nous prenons le train de 10h12 pour Cauterets où nous allons pour la journée avec Papa. Nous déjeunons avec lui et nous restons avec lui jusqu’à 6h40 ; Papa va très bien, mais son traitement a commencé trop tard pour qu’il puisse venir au mariage Barescut ; aussi, il y renonce. Papa, quand nous lui présentons la requête de Max pour la propriété de La Chabroulie, n’hésite pas à prêter les 5000 fr. à Max afin de l’aider à améliorer sa situation ; il lui télégraphie aussitôt après déjeuner qu’il peut conclure l’affaire. Nous rentrons à Lourdes par le train de 8h15 ; nous dînons et nous nous couchons aussitôt. Une lettre de Bonne Maman nous disant que le bruit court que le mariage de Thérèse de Barescut est retardé jusqu’au jeudi 25, nous décidons de télégraphier demain aux Barescut pour savoir si c’est vrai ; si la nouvelle est exacte, nous pourrons presque attendre la fin du pèlerinage national avant de quitter Lourdes.

Lourdes, vendredi 19 août 1904

J’assiste à la messe des brancardiers à la basilique à 7h ½ ; j’y fais la sainte communion dans l’intention de gagner les indulgences du jubilé du cinquantenaire du dogme de l’Immaculée Conception que l’on peut gagner ici, moyennant certains exercices de piété, du 15 juin au 15 novembre. Ensuite, j’obtiens, pour les Sept douleurs, les bretelles n°1 ; c’est M. le marquis de La Salle qui me patronne ; mon chef d’équipe est le comte de Beauchamp. Dans l’après-midi, je fais du service à la procession du Saint-Sacrement. Je rencontre M. et Mme Charles de Llobet, de La Villebiot, tous nos cousins et cousines de Lazerme, etc.

Lourdes, samedi 20 août 1904

Je suis à la gare à 2h30 du matin et je débarque des malades jusqu’à 8h ½ ; je suis libre de 9h à midi ; j’en profite pour aller faire mon chemin de crois à la basilique, afin d’achever les exercices du jubilé ; je vois un moment les Lazerme ; Carlos[63] est arrivé par le train de Poitiers, il était dans l’Indre chez les Du Limbert. Carlos et Jacques obtiennent des bretelles à l’Hôpital municipal ; mais l’oncle Joseph ne peut pas en obtenir ; je lui ferai passer les miennes. Nous apprenons par une lettre de Papa une affreuse nouvelle : Espérance Trullès[64], fille du notaire d’Ille ami de notre famille, qui était poitrinaire et qu’on avait envoyée à Cauterets, y est morte, au milieu d’une syncope, dans la nuit de jeudi à vendredi ; cette mort était depuis longtemps prévue ; mais on ne la croyait pas si prochaine. Pour rendre service à sa grand-mère Mme Batlle, papa s’occupe de tout : acte de décès, cercueils, transport du corps à Ille etc. ; cette pauvre jeune fille avait 21 ans. Le soir, j’assiste à 5h à la magnifique procession du Saint-Sacrement ; je me promène avec Carlos et Jacques. Après dîner, je vais un moment au Rosaire avec Carlos et Jacques. J’ai remis mes bretelles vers 7h ; l’oncle Joseph, qui était avec moi, s’est fait inscrire aussitôt ; on les lui donnera demain. L’abbé Latour déjeune et dîne avec nous.

Ille, dimanche 21 août 1904

Nous allons à la messe au Rosaire à 6h, et nous partons par le train de 7h54 ; nous voyageons toute la journée et arrivons à Ille à 8h du soir ; Mlle Mathieu et les Vidal nous attendaient à la gare ; on nous parle beaucoup de la mort de la pauvre Espérance Trullès.

Semaine du 22 au 28 août 1904

Ille, lundi 22 août 1904

Le matin, je fais quelques commissions. Je vois quelques personnes. À onze heures, je vais avec Maman, accompagnée de Mlle Antoinette Mathieu, voir M. Trullès ; je vois en même temps sa belle-mère Mme Batlle et sa sœur Mme de Balanda[65]. La douleur du pauvre M. Trullès fait peine à voir. Dans l’après-midi, nous allons avec Bonne Maman (qui est arrivée par le train de midi) voir notre nouveau curé l’abbé Bonafon[66] que nous ne rencontrons pas, puis chez Mme Bartre[67] ; enfin, je vais en me promenant à La Ferrière m’informer de l’heure du mariage ; je vois Mme et Thérèse de Barescut et M. Joseph Delcros[68] le fiancé de cette dernière ; c’est un grand jeune homme brun, au visage agréable mais à l’air un peu froid. Le soir, je vais aux complies avec Philomène.

Ille, mardi 23 août 1904

Bonne Maman arrive de Vinça avec l’omnibus de 8h ½. À 9h ¼, nous partons pour La Ferrière en omnibus ; nous prenons avec nous les deux jeunes gens Roca, la jeune Mme Delmas née Circan et M. Antoine Delmas[69]. À La Ferrière, on attend très longtemps l’arrivée des voitures de Perpignan. Enfin, vers 10h ½, le cortège s’organise et les voitures se mettent en marche, par un vent épouvantable. J’accompagne Mlle Marguerite Reilhac, parente des Barescut par Mme de Barescut ; Maman donne le bras à Maurice de Barescut ; Philomène à M. Antoine Delcros. Nous avons parmi les invités beaucoup de parents ; en dehors des Barescut, fort nombreux, ce sont Mme Gout de Bize née de Guardia et ses deux filles mes cousines Jeanne et Marguerite dont je fais la connaissance et qui sont charmantes (nous sommes parents des Gout de Bize par les De Guardia, et de ceux-ci par les De Règnes, et enfin, de ces derniers par les D’Argiot de Laferrière)[70] ; je fois aussi Louis et Marie Companyo de Bonnefoy[71] ; la cousine de Saint-Jean et deux de ses fils, Hyacinthe et Emmanuel[72], qui ont tous deux des têtes impayables, surtout le second. On va d’abord à la Mairie pour la formalité du mariage civil et, de là, sans remonter en voiture, à l’église qui est fort bien décorée. C’est notre ancien curé, M. Bonet, archiprêtre de Céret, qui bénit le mariage et prononce une charmante allocution. Beaucoup de personnes défilent ensuite à la sacristie ; il y a cependant moins de monde dans l’église qu’il n’y en avait l’année dernière à Vinça pour le mariage de Marie-Thérèse. On rentre à La Ferrière en voiture et on est, dans les rues, obligé de mettre pied à terre à cause de la difficulté qu’on les chevaux à passer. On se met à table vers 2 heures dans une grande salle qui est au-dessus de la cave et qui est, d’ailleurs, fort bien décorée ; on est, je crois, 48 ou 49 à table ; c’est moins que pour Marie-Thérèse où on était 63 en y comprenant les prêtres ; le repas dure jusqu’à 4h ¼ ; il y a un toast de M. Sabaté, de Céret[73], qui donne à M. de Barescut l’occasion de répondre, ce dont il est enchanté j’en suis persuadé. Vers 5 heures, on se met à danser un peu dans la cour, et vers 6 heures, les invités de Perpignan commencent à se retirer ; nous partons à 7 heures. Moi qui suis enrhumé depuis 3 jours (depuis samedi à Lourdes) j’ai eu la mauvaise chance de me trouver pendant le repas devant une fenêtre grande ouverte ; j’ai bien peur d’avoir aggravé mon rhume. Ce serait fort ennuyeux, car j’ai l’intention d’aller passer avec Maman quelques jours dans la montagne à Mont-Louis où nous avons en ce moment des amis et des parents ; mais il faut laisser passer ce rhume.

Vinça, mercredi 24 août 1904

Le matin à Ille, je vais me promener à Saint-Martin où le pauvre Jacques Lavail me fait voir les terribles effets de la grêle du 11 août ; beaucoup de récoltes sont détruites ; il est évident que Papa devra lui faire consentir une forte réduction sur son fermage d’octobre. Nous partons pour Vinça en omnibus vers 6 heures ; il pleut et il fait presque froid, ce qui contrarie la foire d’Ille. Ce mauvais temps est aussi bien malencontreux pour notre séjour à Mont-Louis ; il faut absolument le laisser passer avant de nous remettre en route, sans quoi nous serions exposés à trouver la neige là-haut.

Vinça, jeudi 25 août 1904

Je vais tirer quelques oiseaux au jardin. L’après-midi, je me promène et nous faisons quelques visites ; il fait toujours très frais. Le soir, Jacques m’apprend que la jument que Bonne Maman avait louée pour moi (la même que je montais l’année dernière) vient d’être vendue ; me voilà donc obligé de chercher une monture.

Vinça, vendredi 26 août 1904

J’interroge un peu les uns et les autres ; tout le monde me dit qu’il me sera difficile de me procurer quelque chose. L’après-midi, je vais à Boule en voiture ; le fermier Joseph Jacomy me dit qu’il va parler au propriétaire d’une jolie jument pour savoir s’il consentirait à la louer ; j’aurai sa réponse demain matin. Jacomy me présente sa jeune femme âgée de 17 ans ! C’est une enfant et elle vient d’avoir une fille !

Vinça, samedi 27 août 1904

Nous allons à la messe qui est célébrée pour Bon Papa à l’occasion de la Saint Augustin qui est demain. Ensuite, je vais en voiture, accompagné de Jacques, à Finestret et à Marquixanes à la recherche d’un cheval ; je n’en trouve pas. Mais j’en ai vu un ici qui fera peut-être mon affaire ; il a le défaut d’être un peu jeune (3 ans ½) ; mais on prend ce qu’on trouve ; il est joli. J’envoie à Prades une demande de permis de chasse.

Vinça, dimanche 28 août 1904

Nous faisons la sainte communion après la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe et, l’après-midi, aux vêpres. L’après-midi, avant les vêpres, nous avons plusieurs visites : M. le curé, Mme Jocaveil, Mme Roure ; après vêpres, nous allons voir Mlle de Llobet et je vais chez Charles de Guardia. Chaque jour, en lisant L’Éclair, je suis pris d’une inquiétude croissante en constatant les progrès de la révolution. Notre malheureuse France tombe tous les jours un peu plus dans l’anarchie. C’est ainsi que le port de Marseille est en train de se ruiner et de perdre sa clientèle française et étrangère par les grèves continuelles qui s’abattent sur lui ; le gouvernement, par une inaction ou même par sa complicité à l’égard des meneurs, est grandement responsable de cette situation. Et, pendant que de pareils faits se produisent, arrêtant toute relation commerciale et même postale entre la France, l’Algérie et la Corse, le ministre de la Marine, le pouilleux Pelletan, ne quitte sa villégiature de Salon que pour accepter un banquet du syndicat socialiste révolutionnaire des ouvriers du port de Toulon, banquet au cours duquel cet incroyable ministre oblige généraux et amiraux à l’escorter en grand uniforme au milieu de bandes ignobles acclamant le ministre et hurlant aux oreilles des officiers l’Internationale et la Carmagnole ! Telle est la situation ! Et cela au moment où la guerre russo-japonaise bat son plein et où des incidents diplomatiques touchant les droits des neutres et susceptibles d’amener les plus graves complications se produisent journellement ! Nous touchons à l’extrémité de la pente sur laquelle la république, entraînée par son penchant naturel, se laisse glisser depuis sa naissance : à l’anarchie !

Semaine du 29 au 31 août 1904

Vinça, lundi 29 août 1904

Le matin, je vais en voiture à Ille avec Maman et Marie ; Marie prend des rideaux qu’on doit laver à Vinça.

Vinça, mardi 30 août 1904

Le matin, je suis sur le point de partir pour Mont-Louis ; mais le temps étant très menaçant, j’y renonce pour aujourd’hui ; puis, réflexion faite, j’y renonce complètement, la saison est trop avancée pour aller à de pareilles altitudes. Je devais aller inviter Monseigneur, à Palau, à déjeuner le jour où il passera ici en descendant de Cerdagne ; on lui écrira. L’après-midi, après avoir essayé le cheval de 3 ans ½ qu’on me propose, je vois qu’il ne sait absolument rien faire, et je pars pour Ille tâcher d’en trouver un ; je n’en trouve pas, décidément, je n’ai qu’une chose à faire, c’est d’écrire à mon cousin de Rovira[74] qui, faisant l’élevage en grand, me trouvera ce qu’il me fait. À Ille, j’apprends la mort de Mme Delcros, la mère de notre nouveau cousin qui était très malade déjà le jour du mariage ; quel lendemain de noce pour Thérèse ! En rentrant à Vinça, Maman me dit que nous devons assister à ses obsèques ayant tous assisté à la noce ; nous partirons donc demain pour Céret.

Vinça, mercredi 31 août 1904

Le couvent des Capucins de Céret vers 1880 – Wikipédia

Nous nous levons à 4 heures et, Maman et moi, nous prenons le train de 5h37 ; à Ille, M., Mme de Barescut, Madeleine, Jeanne et Marie-Louise nous rejoignent et nous arrivons à Céret à 8h30 après deux changements de train ; je trouve à la gare de Céret Jean de Chefdebien venu, lui aussi, pour les obsèques de Mme Delcros[75]. La maison Delcros est très belle ; il y a beaucoup de monde aux obsèques ; tout Céret est là et on est venu de tout le pays. On dépose le corps dans le caveau de la famille qui est dans la chapelle du Couvent des Capucins, vide depuis 1881, au grand détriment des pauvres de Céret. Je trouve une foule de personnes de connaissance : les Sabaté, de Céret ; Mme Delmas de Ribas[76] ; M. et Mme Companyo, père et mère de Louis Companyo, c’est même M. Companyo qui parle devant la tombe ouverte de la pauvre Mme Delcros ; M. de Massia, père de Mlle de Massia[77] qui était ma demoiselle d’honneur au mariage de Mimi Cornet, je fais la connaissance de son fils ; M. le curé Bonet, etc. Nous sommes invités à déjeuner par les Companyo que Papa et Maman ont beaucoup connu à Toulouse chez M. de Bonnefoy, par les Sabaté, par M. le curé ; pour ne froisser personne, nous acceptons l’invitation des Delcros. À cette table se retrouvent une foule de personnes qui assistèrent au mariage il y a huit jours ! Il est venu des Espagnoles appartenant à la famille de Ferran, qui est celle de la défunte. Nous repartons à 2h, passons une partie de l’après-midi à Perpignan et sommes à Vinça à 8h ½ ; nous pensions trouver Papa à Vinça, mais une dépêche de lui annonce qu’il arrivera seulement demain.

La maison Delcros, 3 rue des Evadés de Francé à Céret – Wikipédia

Septembre 1904

Semaine du 1er au 4 septembre 1904

Vinça, jeudi 1er septembre 1904

Une lettre de Papa dit qu’il arrivera ce soir à 2h à Perpignan et qu’il ira tout de suite à Trouillas où on vendange ; il me propose d’aller le rejoindre à Perpignan et d’aller avec lui à Trouillas ; puis arrive une dépêche pendant que je faisais mes préparatifs de départ, qui dit que Papa étant un peu fatigué, arrivera directement ce soir sans passer par Trouillas ; je n’y vais donc pas non plus. L’après-midi, je chasse avec les Sabaté père et fils ; nous ne voyons presque rien ; Henri Sabaté[78] tue cependant un lapin. Le soir, Papa arrive en assez bonne santé.

Vinça, vendredi 2 septembre 1904

Le matin, je vais tirer quelques oiseaux au jardin. Je lis avec anxiété dans les journaux les télégrammes concernant la terrible bataille engagée depuis deux ou trois jours à Liao Yang ; plus de 400.000 hommes armés de 1300 canons s’entrechoquent ; c’est une bataille historique ; le choc formidable de l’Orient contre l’Occident, une sorte de réédition de la bataille des Champs Catalauniques ! Puisse le Dieu des Chrétiens secourir les Russes ! L’après-midi, je reçois de Fernand de Rovira, en réponse à ma lettre d’hier, une lettre me disant qu’il sera très heureux de me louver à très bon compte un cheval de selle ; il a pensé pour moi à une jument qui est en ce moment au Vernet et qui a été montée, pendant la saison, par beaucoup d’amazones ; il me dit que si je veux aller la voir, je n’ai qu’à prévenir télégraphiquement son cousin le baron de Meynard[79] qui est au Vernet[80] ; je télégraphie aussitôt que j’irai demain. Si je pouvais trouver là mon affaire, ce serait joliment agréable !

Vinça, samedi 3 septembre 1904

Le bruit court que les Russes ont dû abandonner leurs positions et battre en retraite par suite du mouvement enveloppant d’une des 3 armées japonaises ; c’est désolant ! Je me fais couper les cheveux, le déjeune et je pars à 10h37 pour le Vernet ; à Villefranche, M. de Meynard m’attendait avec une charrette anglaise de Fernand de Rovira ; il m’invite à déjeuner au Vernet, mais je ne puis accepter ayant déjeuné à Vinça. À 1h ½, il me fait essayer, sur la piste du concours hippique que F. de Rovira a organisé, la jument « Hildegarde », alezane, 1m58, pur-sang anglais, 8 ans ; malheureusement, elle a été couronnée, mais M. de Meynard m’assure qu’elle est, quand même, très solide de jambes ; je le crois, en effet, puisqu’il la faisait monter à des dames et à des jeunes filles ; comme elle est fort jolie, et qu’elle paraît douce, je la prends et je rentre à Vinça avec elle en 2h ¼. Le soir, en arrivant, je m’occupe de l’installer à l’écurie, et de renvoyer à M. de Meynard la selle qu’il m’avait prêtée ; je suis enchanté d’avoir fait la connaissance de ce jeune homme, il est charmant et nous avons une foule de connaissances communes.

Vinça, dimanche 4 septembre 1904

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Nous faisons quelques visites. Après vêpres, je vais avec Papa à Rodès où nous voyons Tante Isabelle et Joseph. Pierre[81], qui a été frappé en juillet d’une insolation, va mieux nous dit-on. Monseigneur a répondu tout de suite à la lettre de Bonne Maman ; il a été très touché de l’invitation à déjeuner mais ne peut l’accepter étant obligé de rentrer tout de suite à Perpignan pour des affaires urgentes ; ce qui l’appelle si vite à Perpignan, c’est sans doute l’affaire d’un curé qui vient de jeter sa soutane aux orties et qui a écrit dans La République des Pyrénées-Orientales d’ignobles articles contre Monseigneur et contre la religion.

Semaine du 5 au 11 septembre 1904

Vinça, lundi 5 septembre 1904

Je pars à 8h en break pour Bélesta où le curé M. Badrignans m’a invité à déjeuner à l’occasion de l’Adoration perpétuelle ; cette invitation m’a fait grand plaisir ; elle est venue fort à propos me tirer d’embarras au moment où je me demandais comment je ferais pour assister à l’Adoration de Bélesta ; je tenais à assister aux cérémonies de cette fête parce que j’y voyais une occasion de rencontrer enfin Mlle Renée Delebart que j’ai cherché à voir l’année dernière et que je veux absolument arriver à voir de près afin que Monseigneur de Carsalade puisse, si cette jeune fille me plaît, parler de moi à la famille Delebart dans les cas où, vu les intentions de cette famille, je croirais avoir quelque chance d’être agréé. Mais une déconvenue m’attendait à Bélesta ! Par une coïncidence désastreuse, les Delebart, dont l’automobile s’est détraqué et qui ont dû aller à Perpignan à ce sujet, ne sont pas venus à Bélesta ! Quelle déveine ! Moi qui attendais depuis si longtemps cette circonstance où je me croyais sûr de voir Mlle Delebart, je suis venu pour rien ! Tout est à recommencer ; comment ferai-je pour voir Mlle Renée ? Je n’en sais rien. Je ne peux pourtant pas laisser parler Monseigneur avant de l’avoir vue, c’est inutile ! Je profite du moins de ma présence à la fête de l’Adoration pour prier le Bon Dieu de tout arranger pour notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre, et selon sa sainte volonté, il sait mieux que moi ce qui me convient ! M. Badrignans a un excellent déjeuner venu en grande partie de Caladroy. Je suis le seul laïque ; les 9 autres convives appartiennent au clergé. Le soir à 6h quand je rentre à Vinça, je trouve M. Blanquer, le peintre perpignanais, venu pour faire le portrait de Maman. On l’installe dans les anciens appartements de l’oncle Henri au second ; il y restera jusqu’à la fin de son œuvre ; Maman posera tous les matins.

Vinça, mardi 6 septembre 1904

Le matin à 7h ¾, je monte Hildegarde pour la seconde fois ; je vais à Ille et je rentre par Bouleternère. La jument avait été sage tout le temps. Mais au moment d’arriver, en passant aux Pountets, je venais de la mettre au trot lorsqu’elle prend tout à coup le grand galop et, malgré tous mes efforts, je ne peux pas l’arrêter ; j’ai beau tirer de toutes mes forces sur la bride et sur le filet, rien n’y fait, elle est emballée ; elle arrive ainsi au triple galop sur la route dans Vinça ; toute ma peur est de renverser quelqu’un ; je la dirige cependant et je suis assez heureux pour éviter tous les obstacles, charrettes, tonneaux ou personnes ; au tournant de la route seulement j’effleure avec le pied un petit garçon ; il s’assoit sur son derrière mais n’a aucun mal heureusement ; il ne pleure même pas. J’avoue que je n’étais pas très rassuré pour moi-même ; j’avais peur qu’en arrivant devant l’écurie la jument ne s’arrêtât net et ne m’envoyât balader 10 mètres plus loin ; grâce à Dieu, elle ne le fait pas, et je finis par l’arrêter près de l’abreuvoir. C’est égal, je l’ai échappée belle, tout le monde est en émoi sur la route ; maintenant que je connais ce défaut de cette jument, j’y prendrai garde. À peine descendu, je prends des nouvelles de l’enfant que j’ai légèrement touché, on me dit qu’il n’a aucun mal ; Dieu en soit loué ! Je pars pour Perpignan par le train de midi ; je fais route avec les Joseph de Llobet ; à Ille, Papa me rejoint et nous prenons une voiture de Margouet pour aller à Trouillas ; on vendange depuis quatre ou cinq jours, la récolte est bonne ; nous voyons le nouveau curé. Au retour, nous nous arrêtons une vingtaine de minutes à Ponteilla où nous voyons Mme de Llamby et Louise. Nous reprenons le train de 7h05 à Perpignan et nous sommes à Vinça à 8h ¼.

Vinça, mercredi 7 septembre 1904

Je monte à cheval de 11h à midi autour de Joch. L’après-midi, je vais chasser avec Croco, son fils et Amédée Jocaveil ; nous ne voyons rien ; décidément, la chasse n’est pas un sport agréable dans ce pays-ci ; je n’y retournerai pas souvent.

Vinça, jeudi 8 septembre 1904

Je suis malade dans la nuit et le matin ; c’est fort contrariant à cause de la promenade projetée pour aujourd’hui au Vernet où a lieu le baptême des cloches de Saint-Martin-du-Canigou jusqu’à 11h, j’espérais cependant pouvoir y aller ; ainsi, j’étais sorti un peu, allé à la grand’messe. Mais à 11h, nous achevions de déjeuner (j’avais mangé fort peu de chose), lorsque j’ai été pris de vomissements ; alors, après avoir bien hésité, je me décide à rester ; ce serait si ennuyeux d’être malade pendant la cérémonie ou en omnibus ! Maman, qui est malade elle aussi, reste à Vinça. Papa, Bonne Maman et Philo partent en omnibus ; ils emmènent Marie, la femme de chambre. Moi, je me repose presque toute l’après-midi ; cependant, de 4h ¼ à 3h ¾, je me promène tout doucement sur la route de Prades avec Monsieur Blanquer. L’omnibus rentre à 7h ½ et les détails que nous donne Papa sur la belle cérémonie présidée par Monseigneur, sur le discours de l’abbé Bonet me font encore plus regretter la fâcheuse coïncidence qui m’a empêché d’y assister ; c’est d’autant plus regrettable que j’aurais retrouvé là une foule de parents ou de personnes de connaissance : les Rovira[82], les Lutrand, les Çagarriga, les Lazerme etc. Enfin, qu’y faire ? C’est ainsi !

Vinça, vendredi 9 septembre 1904

Je vais beaucoup mieux ; je ne monte cependant pas à cheval ; l’après-midi, nous allons en break à Finestret voir les Noëll[83] et Madame Dumas[84].

Ille, samedi 10 septembre 1904

Monsieur Blanquer achève aujourd’hui le portrait de Maman, qui est fort réussi. Il quitte Vinça par le train de 3h ½ ; Papa, Maman et Philomène partent pour Ille par le même train ; moi, j’y vais à cheval. Quand j’arrive, un petit moment après eux, je trouve Maman aux prises avec un grand malaise et un dérangement d’entrailles ; elle est obligée de faire diète et de se coucher plus tôt que d’habitude. J’installe la jument dans l’écurie de la grande maison ; elle y est pour plus d’un mois.

Portrait de Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (1860-1935) par le peintre Jacques Blanquer (1854-1932) en 1904 – Collection Pierre Lemaitre

Ille, dimanche 11 septembre 1904

Maman, fatiguée toujours, passe la journée au lit ; Papa, Philomène et moi assistons à la grand’messe et aux vêpres ; de plus, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½. Le soir, je vais avec Philomène chez les demoiselles Mathieu où nous voyons Mme de Dax et Henri. En revenant d’une petite promenade dans la campagne, au moment où nous passions, Papa et moi, devant un nouveau café, nous avons été salués par un groupe de quelques jeunes gens du chant de « l’Internationale » scandé de quelques cris de « À bas les calotins » ; c’est là une preuve du progrès de l’esprit révolutionnaire dans les masses paysannes : il y a deux ans, nul ici ne connaissait l’ignoble chant appelé « L’internationale » ; l’année dernière, à la suite du voyage de Pelletan dans le pays, quelques voyous commençaient à le chanter ; cette année, tous les gamins le hurlent, la plupart inconsciemment il est vrai, mais beaucoup cependant avec l’intention d’agacer les conservateurs comme ceux qui nous ont ainsi salués aujourd’hui ; il paraît que, pendant plusieurs semaines, à la suite de l’élection au Conseil général, une bande d’ouvriers ruraux qui s’est syndiquée en vue de la grève, chantait constamment « l’Internationale » et insultait les conservateurs et les gens religieux. Cet état d’esprit, qui ne s’était pas vu depuis la période révolutionnaire de 1870, est très inquiétant, et il est probable qu’en cas de troubles graves, ces voyous, excités par le gouvernement à la solde des collectivistes, se livrerait aux désordres les plus graves ; on verrait dans le pays une véritable jacquerie ; ce sera alors aux honnêtes gens à se défendre eux-mêmes !

Semaine du 12 au 18 septembre 1904

Ille, lundi 12 septembre 1904

Je vais à cheval à Corbère en passant par Millas ; on commence à vendanger à la vigne du Cam dal Nougué qui a été atteinte par la grêle ; l’après-midi, malgré une petite pluie, je vais à la vigne du Bouc avec Papa et Philomène ; là aussi, la grêle a fait beaucoup de mal. Maman va beaucoup mieux.

Ille, mardi 13 septembre 1904

Le matin, je vais à Vinça à cheval ; je vois un moment Bonne Maman. L’après-midi, je vais avec Papa à Bouleternère voir un petit bout de vigne près de Sainte-Anne où M. Ecoiffier, concessionnaire de l’éclairage électrique pour plusieurs communes, a demandé de placer un pylône ; il n’y a aucun inconvénient à cela ; nous rentrons par le train à 7h ; il fait de l’orage.

Ille, mercredi 14 septembre 1904

Le matin, je fais une courte promenade à cheval dans la région de Saint-Michel[85]. Nous allons tous quatre à Perpignan par le train de midi ; au moment où nous nous dirigions vers la gare, Papa reçoit une dépêche de Biarritz pour une location ; il répond de Perpignan. Avec Papa et Maman, je vais voir Monseigneur de Carsalade. Nous lui demandons s’il a pensé à s’informer des intentions de la famille Delebart ; il nous dit qu’il s’est informé et qu’il a cru comprendre qu’il y a un projet de mariage dans le Nord pour Mlle Renée ; je suis bien aise d’être renseigné, car, alors, je ne penserai plus à ce projet que j’avais formé parce que je croyais, d’après ce que j’avais entendu dire, que M. et Mme Delebart tenaient à marier leur fille en Roussillon ; néanmoins, Monseigneur, qui doit faire prochainement un séjour à Caladroy tâchera de se renseigner d’une façon plus précise. Mais je comprends que j’ai bien peu de chances de réussir de ce côté, et le mieux est de ne plus y penser. Monseigneur a été d’une très grande amabilité. Nous faisons quelques autres visites : M. de Lamer, Mme Vassal, les Lazerme, Mlle de Llobet, les Lutrand, Mlle de Bruguère ; nous ne rencontrons que ces deux derniers. Nous rentrons à Ille par le train de 8 heures.

Ille, jeudi 15 septembre 1904

Le matin, je vais à cheval à Corbère où on achève la vendange, et je rentre par Millas. L’après-midi, nous allons tous nous promener du côté du Touïre ; je pousse, avec Papa, jusqu’à la Coume de l’Infern.

Ille, vendredi 16 septembre 1904

Le matin, je fais une petite promenade à bicyclette dans la région de Saint-Michel. L’après-midi, je vais à pied avec Papa à Boule où nous assistons aux vêpres de la fête de l’Adoration et à la procession qui les suit. Ensuite, nous allons voir la vigne de la Grande Fèche qui est fort belle cette année ; on a commencé hier à la vendanger.

Ille, samedi 17 septembre 1904

En l’honneur du 23e anniversaire du mariage de Papa et Maman, nous assistons à une messe dite par M. le curé. À 7h ¼, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, nous allons tous à La Ferrière voir les Barescut ; nous ne rencontrons que M. et Mme de Barescut. Le soir, M. le curé, le vicaire et les demoiselles Matthieu viennent prendre le thé après les complies de Saint Ferréol.

Ille, dimanche 18 septembre 1904

J’assiste à la grand’messe et aux vêpres ; l’après-midi, avant et après les vêpres, nous faisons quelques visites : Mme Terrats d’Aguillon, Mme Roca d’Huytéza et sa fille la baronne de Roland, la marquise de Dax. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu voir les danses ; nous y trouvons les Batlle, les Dax, les jeunes gens Roca et Xavier Cristau.

Semaine du 19 au 25 septembre 1904

Ille, lundi 19 septembre 1904

Je pars à cheval à 9h ¼ pour Bouleternère où Papa et Maman avec Philomène vont à pied pour voir la vendange ; nous y retrouvons Bonne Maman venue en voiture de Vinça ; après avoir vu cueillir un moment à la Grande Fèche, nous repartons pour Ille : Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène en voiture, moi à cheval ; Bonne Maman déjeune avec nous. Vers 3h ½, Bonne Maman repart pour Vinça ; je l’accompagne afin de me faire couper les cheveux à Vinça où le coiffeur Antoine Roig, neveu de la vieille Philomène, me les coupe mieux que celui d’Ille. À Vinça, je vais avec Bonne Maman à la Mirande où on vendange, je me fais couper les cheveux et je repars par le train de 6h51 avec Jacques.

Ille, mardi 20 septembre 1904

Le matin, je me promène un peu à pied et je lis. L’après-midi à 1h ½, je pars pour une promenade à bicyclette avec Henri de Dax[86] ; nous allons à Ponteilla malgré la pluie qui menace et qui tombe un peu par moments ; nous ne rencontrons pas Mme de Llamby. Nous allons alors à Trouillas où on n’a pas encore fini de vendanger depuis plus de quinze jours qu’on a commencé ; on en est maintenant aux vignes de Tata Mimi ; c’est que la récolte est superbe cette année ; il y a près de 700 comportes à nos vignes. Nous repartons à 4h05 et sommes à Ille à 5h20 ; nous esquivons à peu près la pluie et avons fait une charmante promenade d’une quarantaine de kilomètres.

Ille, mercredi 21 septembre 1904

Le matin, promenade à cheval ; je vais à La Ferrière faire une commission aux Barescut ; puis à la vigne du chemin de Boule. L’après-midi, pour passer le temps, je vais à Vinça en chemin de fer avec Papa pour connaître le résultat de la vendange ; comme il pleut, on a dû l’interrompre, mais nous passons quelques heures avec Bonne Maman ; nous rentrons à 7 heures.

Ille, jeudi 22 septembre 1904

Il pleut fort toute la journée ; le matin, je vais à un enterrement. L’après-midi, nous recevons une trentaine de personnes, toute la société illoise : les Dax, les Matthieu, les Roca, les Barescut, les Rolland, les Batlle ; on fait de la musique, du chant, on jour à divers jeux de société et surtout on mange au buffet qui est très bien dressé ; c’est absolument comme nos soirées d’Angers ; seulement, elle a lieu l’après-midi pour ne pas obliger les Barescut qui ont un assez long trajet à faire, à venir la nuit ; ils pourraient prendre mal à leur âge.

Ille, vendredi 23 septembre 1904

Le matin, le temps étant menaçant, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à cheval à Rodès où je vois Tante Isabelle, Mimi Companyo, Joseph et Pierre Cornet ; je trouve à ce dernier assez bonne mine, mais il a l’air extrêmement abattu, il ne répond rien aux questions qu’on lui pose, ou bien il répond par monosyllabes ; il est très difficile de savoir le fin mot sur son état[87]. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu.

Ille, samedi 24 septembre 1904

Le matin, je me promène à cheval entre Ille et Neffiach en passant par de petits chemins à l’aller et par la route nationale au retour ; je rencontre notre nouveau cousin Delcros qui est à Ille pour un jour. L’après-midi, il fait chaud, nous allons à la gare attendre Papa qui arrive de Vinça où il a assisté au service funèbre pour Mme de Llobet ; nous apprenons par Augusti et par une lettre de l’oncle Xavier la prochaine arrivée de Maurice[88] ; le soir, nous nous promenons un peu sur la route.

Ille, dimanche 25 septembre 1904

Le matin, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, nous allons tous aux vêpres, à la fil desquelles nous trouvons Maurice au fond de l’église ; il vient d’arriver pour une dizaine de jours, ainsi que nous l’annonçait une lettre de l’oncle Xavier arrivée hier soir ; quant à l’oncle Xavier, il vient d’arriver à Pia pour 3 jours seulement afin de prendre des mesures au sujet de sa vendange extraordinairement abondante cette année, mais comme sa permission n’est que de 5 jours, il s’en retournera tout de suite à Verdun sans venir à Ille et reviendra ici en octobre. Le soir, nous allons tous, même avec Maurice, chez les demoiselles Matthieu où on danse jusqu’à 10 heures.

Semaine du 26 au 30 septembre 1904

Ille, lundi 26 septembre 1904

Le matin, promenade à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, de 3 à 7 heures, nous sommes tout le temps avec notre cousine Lutrand, Mlle Delafosse et le jeune Henri Fourcade qui sont venus nous voir. Maman part pour Vinça par le train de 8 heures ; elle doit assister demain matin à 6 heures à Prades au mariage de sa sœur de lait Mlle Péjouan ; elle partira de Vinça en omnibus à 5 heures.

Ille, mardi 27 septembre 1904

Le matin, je vais à cheval à Vinça ; l’après-midi, je vais chasser avec Maurice aux Escatllas et dans la bosquette de M. Sire, mais la pluie nous oblige à rentrer. Vers 4h ½, Maman arrive en voiture amenant Bonne Maman qui vient ici pour quelques jours.

Ille, mercredi 28 septembre 1904

Le matin, je vais avec Maurice à Vinça pour en ramener ma carabine, lui à bicyclette et moi à cheval ; après une copieuse collation à Vinça, nous rentrons en changeant mutuellement de montures. L’après-midi, nous nous préparions à partir tous pour Rodès en voiture voir les Cornet lorsqu’arrive Marie Companyo pour nous voir ; nous renonçons donc à notre visite à Rodès et nous causons assez longtemps avec Marie Companyo, elle ne nous donne pas de très bonnes nouvelles de Pierre ; il va être soigné par un médecin de Toulouse qui s’installe aujourd’hui à Rodès pour longtemps et avec lequel on va le laisser seul[89]. Vers 4 heures, j’accompagne Maman et Bonne Maman du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu. Les journaux catholiques sont remplis des détails concernant le pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome auquel j’ai été sur le point de me décider à prendre part ; ces détails sur la bonté de Pie X et les belles cérémonies auxquelles ont assisté les 1100 jeunes gens venus à Rome me font beaucoup regretter de ne m’être pas joint à eux. À propos de la Jeunesse catholique, je vais trouver des changements en arrivant à Angers : le P. Barbier, à a suite de démarches absolument insensées, a été rappelé par ses supérieurs sous prétexte « qu’il y avait désaccord absolu entre lui et les jeunes gens de la Jeunesse catholique à l’exception d’un petit groupe de royalistes » et « qu’il rendait dans sa personne la compagnie de Jésus odieuse à l’Université d’Angers ». Lucas ma écrit tout cela ; aussitôt, j’ai écrit à Normand d’Authon, président de l’U.R.D. que je ne pensais nullement comme les auteurs de ces démarches inqualifiables et que je répudiais toute solidarité avec eux ; j’ai écrit aussi au P. Barbier pour lui exprimer ma sympathie et tous mes regrets de le voir s’éloigner d’Angers. Dans sa réponse, très affectueuse, il m’a confirmé ce que m’avait écrit Lucas. C’est vraiment incroyable ! Évidemment, la conférence qu’il nous a faite un jour contre le ralliement, son attitude très favorable à mon égard lors de ma lettre à La Vérité (pour laquelle j’ai reçu les félicitations du chanoine de Llobet, secrétaire de Mgr de Cabrières[90]) lui ont mis à dos les membres ralliés de l’U.R.D. et du comité ; ceux-ci ont intrigué auprès de ses supérieurs pour le faire partir. Vraiment la Jeunesse catholique s’engage dans une bien mauvaise voie ! Puissent les réconfortants spectacles auxquels ses chefs ont assisté à Rome les en détourner !

Ille, jeudi 29 septembre 1904

Le matin, je vais à cheval à Bélesta ; je vois l’abbé Badrignans ; au retour, tout près d’Ille à une légère descente, la jument bute tout à coup si fort que le genou gauche (qui était couronné) touche le sol et saigne légèrement ; immédiatement, la jument se relève ; je descends, lui lave la petite plaie. À la maison, je ne me vante pas de cela, mais Maurice me dit ce qu’il faut faire : tamponner la petite plaie avec de la teinture d’aloès et la saupoudrer de poudre de gentiane ; dans quelques jours il n’y paraîtra plus étant donné que le genou a été couronné autrefois ; j’en serai quitte pour ne pas sortir de 3 jours. L’après-midi, Papa, Bonne Maman, Philomène et moi allons à Saint-Michel dont c’est la fête aujourd’hui ; je photographie le vieux Badie.

« Notre fermier le vieux Badi à St Michel de Llotes » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 29 septembre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Ille, vendredi 30 septembre 1904

Le matin, il fait un vent épouvantable ; c’est un excellent prétexte pour ne pas monter à cheval ; du reste, la plaie insignifiante de la jument se cicatrise vite ; matin et soir, je vais à la chasse avec Maurice ; nous tuons beaucoup de petits oiseaux. En rentrant, nous dispersons une bande de gamins élèves de l’école laïque qui jetaient des pierres sur un vieux mendiant qui ne pouvait pas se traîner ; voilà le fruit de l’école sans Dieu ! Papa va, dans l’après-midi, à Port-Vendres se renseigner sur le moyen d’aller en Algérie malgré l’interruption de service résultant de la grève maritime qui continue toujours ; on lui répond qu’il faut passer par Barcelone et Palma de Majorque ; mais on croit que la grève touche à sa fin. Je ne sais si notre voyage en Algérie se décidera ; la grève le contrarie, mais la grêle du 11 août le contrarie encore davantage, car Papa est obligé de diviser les fermages de plusieurs fermiers et les deux petites vignes d’Ille et celles de Corbère ont beaucoup souffert ; de plus, le vin se vendra très mal, en sorte que l’année n’est pas très bien choisie pour faire cette dépense.

Octobre 1904

Semaine du 1er au 2 octobre 1904

Ille, samedi 1 octobre 1904

Je retourne à la chasse avec Maurice ; nous tuons encore beaucoup d’oiseaux. L’après-midi, je vais me confesser.

Ille, dimanche 2 octobre 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Hôpital en l’honneur de la fête du Rosaire ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, après vêpres, je me promène avec Papa et Maman.

Semaine du 3 au 9 octobre 1904

Ille, lundi 3 octobre 1904

Le matin, je vais chasser avec Maurice. Nous déjeunons à onze heures à cause de Papa qui va à Saint-Maurice. Bonne Maman arrive par le train de midi et nous partons en break, à deux heures, pour Millas où nous faisons une visite aux Ferriol ; au retour, à 300 mètres environ de Neffiach, nous allions au trot tranquillement lorsque je sens une commotion terrible et une chute dans le vide ; c’est une des grandes roues de la voiture qui s’est détachée tout à coup, précisément celle au-dessus de laquelle j’étais assis ; nous la réparons de notre mieux, c’est une cheville qui s’est cassée, et la roue n’étant plus retenue, s’est détachée ; heureusement, aucun de nous n’a de mal. Nous nous arrêtons à La Ferrière. Le soir, avec Papa et Maurice, j’accompagne à la gare Bonne Maman qui repart pour Vinça.

Ille, mardi 4 octobre 1904

Le matin, Maurice, qui est parti dès 5h ¾ de la métairie pour la chasse, ne vient à la maison qu’à 10h ¾ ; je me promène un peu après être passé chez lui sans le trouver ; il fait un vrai temps d’été. Je me suis légèrement enrhumé hier ; aussi, l’après-midi, je ne fais pas de grande promenade ; je me contente d’aller un moment chez Maurice et ensuite, avec Papa, Maman et Philomène, au champ affermé jusqu’à présent à Margail et que Papa vient d’affermer à Batllot pour y reconstituer le jardin détruit pour les nouvelles avenues que Papa y a tracées. Je reçois une invitation à déjeuner des Rovira pour après-demain aux Capeillans ; je répons que j’accepte. Maurice repart ce soir à 7h après un séjour bien employé ; il va passer 3 jours à Paris avant la fin de sa permission.

« Papa [Henri d’Estève de Bosch] dans le jardin de la maison Bourdeville photographié par Maurice [d’Estève de Bosch] pendant les vacances 1904″ (annotation au dos de la main de Philomène d’Estève de Bosch) – Cliché vers septembre-octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Perpignan, mercredi 5 octobre 1904

Le matin, je monte à cheval, je vais à Néfiach. L’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Je pars pour Perpignan par le train de 7h12 ; je descends à l’Hôtel Malet ; je vais passer la soirée chez nos cousins de Lazerme.

Vinça, jeudi 6 octobre 1904

J’ai quitté Perpignan par le train de 9h35 pour Elne où j’arrive vingt minutes plus tard. M. de Meynard[91] m’attendait à la gare avec une voiture des Rovira. Nous partons tout de suite pour les Capeillans, jolie propriété tout près de la mer où mes cousins de Rovira me reçoivent très aimablement. Ils ont à déjeuner, en même temps que moi, M. et Mme Henri Talayrach et leur fille, qui sont un peu nos cousins par Madame (même parenté qu’avec Mme de Rovira, par les Boluix)[92]. Après déjeuner, visite des écuries et des paddocks, très intéressant ! Il y a là environ une centaine de chevaux, juments, poulains ou pouliches, tous admirablement installés. Je repars à 3 heures, enchanté de l’aimable accueil que j’ai reçu. M. de Meynard m’accompagne en charrette à Boaçà, le beau château de nos cousins Gout de Bize[93] ; je fais à Mme Gout de Bize une visite d’une vingtaine de minutes, visite du parc ; son mari et ses filles sont à Perpignan. Ensuite, nous repartons pour Corneilla-del-Vercol où je quitte M. de Meynard et où je prends le train de 4h30 qui m’amène en quelques minutes à Perpignan ; je voyage avec l’oncle Joseph et avec l’homme d’affaires de nos cousins de Campredon[94]. À Perpignan, j’ai deux heures à perdre : je vais voir nos cousins Lutrand, je fais quelques commissions pendant lesquelles je rencontre notre cousine de Barescut. Je prends le train de 7h03 pour Vinça ; jusqu’à Ille, je fais route avec la famille Rivière, banquiers à Ille ; à Ille, montent Papa, Maman et Philomène qui viennent à Vinça assister au service funèbre pour Bon Papa. Maman et Philomène ont déjeuné à Ponteilla chez notre cousine de Llamby.

Vinça, vendredi 7 octobre 1904

Je suis à l’église avant 7 heures, je me confesse et fais la sainte communion. À 8h ½, nous revenons tous à l’église où on célèbre le service funèbre à l’occasion du 9ème anniversaire de la mort de mon pauvre Bon Papa[95] ; 9 ans déjà ! Que c’est long, et dire que ce triste événement me semble arrivé hier ! Maman souffre d’une très forte migraine qui l’oblige à se coucher et nous empêche de rentrer ce soir à Ille. Dans l’après-midi, il fait un coup de vent furieux accompagné de pluie ; impossible de se promener ! Le soir, nous assistons à la cérémonie du 1er vendredi du mois.

Ille, samedi 8 octobre 1904

Le matin, je pars pour Espira-de-Conflent afin de tâcher d’acheter le meuble gothique que j’avais marchandé l’année dernière, la pluie m’oblige bientôt à rebrousser chemin. Nous partons pour Ille à 3h ½ ; le soir, à Ille, nous allons à la cérémonie du mois du Rosaire.

Ille, dimanche 9 octobre 1904

Nous n’allons qu’à la grand’messe et à vêpres sans pouvoir nous promener dans la campagne car un vent épouvantable souffle depuis trois jours. Après les vêpres cependant, j’allais à la grande maison voir si Jacques avait fait sortir la jument lorsque M. le curé, qui montait au salon pour présider le tirage d’une loterie entre les enfants du Catéchisme de persévérance pour lequel nous prêtons le salon, veut absolument que j’y assiste ; j’y consens et cela me fait passer une heure. Au retour, je trouve notre ancien domestique Jean Bonet, qui est placé au château des Ducup de Saint-Paul[96], et qui est venu à Ille par bicyclette.

Semaine du 10 au 16 octobre 1904

Ille, lundi 10 octobre 1904

Le matin, malgré le grand vent qui continue, je monte la jument une petite heure. Au retour, je trouve tout le monde troublé parce que Madame Delafosse, qui nous a invités et chez qui nous avons accepté d’aller déjeuner demain, télégraphie qu’elle a eu connaissance d’une lettre de Maman à Madame Gout de Bize et qu’elle écrit ; nous ne comprenons rien à cette dépêche. Heureusement, arrive bientôt une lettre disant que le jour de mardi ne peut pas convenir à cause de Tante Bonafos et que les demoiselles Gout de Bize seront invitées aussi ; elle nous prie d’accepter pour jeudi. Nous comprenons que cette lettre n’est pas celle annoncée dans la dépêche et nous en attendons une autre. Charouleau arrive à 10h ½ pour essayer nos costumes et repart à 4h ; Bonne Maman arrive de Vinça par ce même train de 4h croyant aller demain avec nous à Rière. À 5h arrive une seconde lettre de Mme Delafosse disant qu’elle a vu à Perpignan Mme Gout de Bize qui lui a dit que nous ne pouvions pas accepter pour jeudi parce que c’est le jour de l’Adoration perpétuelle à Ille ; voilà pourquoi elle a télégraphié ; mais, après entente avec ses invités, elle nous prie d’accepter pour le jeudi 20 ; je ne sais si nous pourrons y aller. Une lettre de Tata Mimi nous annonce son arrivée pour le mercredi 3 heures ; quel bonheur !

Ille, mardi 11 octobre 1904

Le matin, le vent, encore assez fort, m’empêche de monter à cheval ; je fais une promenade pédestrement. L’après-midi, je me dédommage ; je vais à cheval à Saint-Michel, à Corbère ; de là à Millas par la route de Thuir et je rentre à Ille à 4h20, cela fait plus de 20 kilomètres en 1h ¾. En rentrant, je trouve dans la rue nos cousins Bertrand de Balanda et leur neveu le jeune d’Arexy venus de Saint-Feliu pour nous voir ; Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène sont dehors, je les fais rechercher et ils arrivent bientôt ; nous faisons prendre le thé à nos cousins. Je suis très content d’avoir fait la connaissance du jeune homme d’Arexy[97], il est charmant ; d’ailleurs Papa et Maman ont beaucoup connu ses parents et ses grands-parents à Toulouse, nous nous promettons de nos promener à cheval ensemble. Le soir, nous allons au mois du Rosaire et chez les demoiselles Matthieu.

Ille, mercredi 12 octobre 1904

Le matin, nous allons Maman, Bonne Maman, Philo et moi à Bélesta en break faire à l’abbé Badrignans la visite que nous lui avons promise plusieurs fois ; il fait très beau ; nous partons à 8h ¼ et sommes rentrés à 11h ½. L’après-midi, nous allons à la gare à 3h accompagner Bonne Maman qui repart pour Vinça et attendre Tata Mimi ; elle arrive pour plusieurs jours afin de débarrasser sa maison qu’elle vient de louer. Ensuite, je fais une dizaine de kilomètres de cheval du côté de Boule ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, mois du Rosaire et visite aux demoiselles Matthieu.

Ille, jeudi 13 octobre 1904

C’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures, nous retournons à la grand’messe. Après la grand’messe, Jacques vient me dire que Reinette s’est détachée et est allée donner des coups de pied à Hildegarde, celle-ci est un peu blessée à la jambe ; quel ennui ! Je vais voir la jument qui boite, je la fais soigner, je crois que ce ne sera pas grave, néanmoins, me voilà dans l’impossibilité de monter pendant plusieurs jours. L’après-midi, nous assistons aux vêpres où l’illumination de l’église est très réussie.

Ille, vendredi 14 octobre 1904

J’ai 22 ans aujourd’hui, et c’est aussi le quinzième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; je fais la sainte communion pour célébrer ce double anniversaire. Ensuite, je me promène dans la campagne, mon fusil à la main, et je tue quelques oiseaux. L’après-midi, à 4 heures, nous allons tous à la gare attendre Bonne Maman qui arrive de Vinça avec des fleurs et des provisions pour notre déjeuner de demain. Le soir, cérémonie du Rosaire. À 6 heures, quand la nuit est venue, je fais un petit tout à bicyclette pour essayer une lanterne à acétylène qui a été à Xavier et que Tata Mimi me cède ; elle va très bien.

Ille, samedi 15 octobre 1904

Je vais à 9 heures au Carmel à la grand’messe de Sainte Thérèse. À 10h20, Papa, Tata Mimi, Philomène et moi allons à la gare attendre notre cousins Mme Gout de Bize et ses deux filles Marguerite et Jeanne qui viennent déjeuner et passer l’après-midi avec nous. Mes cousines sont charmantes. Marguerite, qui a 23 ans, est grande et jolie, elle ressemble à sa grand’mère, notre cousine de Guardia de Règnes, qui a été une des plus jolies femmes du Roussillon[98] ; mais elle a l’intelligence moins vive et n’a pas le talent musical hors ligne de sa sœur Jeanne âgée de 22 ans. Cette dernière est brune, grande et belle femme ; elle n’a pas la finesse de sa sœur, mais elle a de très beaux yeux noirs et aussi de beaux cheveux noirs ; sans être ce qui s’appelle jolie, elle plaît par sa distinction et a beaucoup de charme. J’étudie beaucoup mes cousines, surtout Jeanne, parce que Maman et Tata Mimi se sont mis en tête ces vacances de m’en faire épouser une ; Jeanne étant la plus jeune, c’est elle évidemment que je devrais choisir. Les avances, à peine déguisées, de leur mère nous font penser que si je faisais une demande j’aurais quelque chance d’être agréé. Me voici donc arrivé à un moment important de ma vie ; je réfléchis et je prie beaucoup. Le parti est, d’ailleurs, très avantageux. Les Gout de Bize ont une très belle fortune, et chacune de leurs filles aura, plus tard, au moins 700.000 francs ; au moment de leur mariage, on leur fera une pension de 6000 fr. à chacune, au minimum, et beaucoup plus élevée les années où les vignes rapporteront beaucoup, car M. Gout de Bize a de très grandes vignes autour de son château de Boaçà. De plus, la famille est excellente, aussi bien du côté du père que du côté de la mère qui est une demoiselle de Guardia ; or, nous sommes doublement parents par les Guardia, par les Estève[99] et par les Lazerme, parenté très éloignée il est vrai et qui ne pourrait pas nuire à un projet de mariage. Enfin, mes cousines sont d’une éducation, d’une distinction parfaites. Le seul inconvénient est la question de l’âge : Jeanne, la plus jeune, est de mon âge, elle a même 6 mois de plus que moi ; cela me donne beaucoup à réfléchir. Maman me dit bien qu’il faut toujours passer sur quelque chose, et que c’est là en somme une chose de peu d’importance ; je ne veux pas me décider avant d’avoir beaucoup réfléchi. Nous faisons promener nos cousines dans la campagne et nous les raccompagnons au train de 4 heures à la gare, nous rencontrons Joseph Cornet qui ramène Pierre à Perpignan. Nous sommes invités à passer la journée de mercredi à Boaçà ; je reverrai mes cousines ; d’ici là, j’aurai réfléchi. Le Roussillon de ce soir annonce que la bataille générale qui durait depuis trois jours en Mandchourie et où près de 500.000 hommes étaient engagés vient de finir par la défaite des Russes ; d’après les dépêches, l’armée russe aurait subi des pertes énormes, une de ses ailes aurait été coupée et anéantie ; les pertes des deux côtés seraient de 80.000 hommes ! Même en admettant qu’il y a dans ces dépêches quelque exagération, c’est un désastre ! Pauvre Russie, pauvre tsar ! Et quelle menace pour notre civilisation ! La peine que me cause cette nouvelle est telle qu’elle me fait oublier par moments ma préoccupation au sujet de mon avenir.

Ille, dimanche 16 octobre 1904

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après les vêpres, je fais une promenade dans la campagne avec Papa, pendant laquelle je cause longuement avec ce dernier du projet qui occupe toutes mes pensées. Papa, sans vouloir en rien m’influencer et en me laissant la plus entière liberté, ne me cache pas que ce projet lui convient, qu’il désire le voir se réaliser, et que si je laissais échapper cette occasion, j’aurais peu de chance d’en retrouver une pareille ; Maman dit la même chose ; Bonne maman, Tata Mimi aussi. Je réfléchis beaucoup, je prie le Bon Dieu de m’éclairer sur sa volonté. Il paraît probable, d’après certains indices, que la famille Gout de Bize accepterait de m’avoir pour gendre ; Mme Gout de Bize a dit à Tata Mimi, à Papa, à Maman des choses qui semblent l’indiquer. C’est donc à moi à bien réfléchir……… Quand je pense à Jeanne Gout de Bize, j’ai l’impression d’une jeune fille accomplie, très bien élevée, très sérieuse, mais sachant parfaitement tenir son rang dans le monde, d’un excellent caractère, en un mot ayant de très grandes qualités ; au point de vue des avantages extérieurs, elle a du charme mais n’est pas jolie. Je sais bien que les qualités valent mieux qu’une grande beauté, néanmoins j’hésite. Je la reverrai mercredi, et je verrai si je dois donner quelque suite à cette idée.

Semaine du 17 au 23 octobre 1904

Ille, lundi 17 octobre 1904

Le matin, je vais en me promenant à Casenove. J’en profite pour faire de longues réflexions ; du reste, je réfléchis toute la journée et j’en arrive à la conclusion que les avantages de cette alliance, avantages personnels de Jeanne Gout de Bize et avantages au point de vue de la fortune, sont trop grands pour qu’une question de quelques mois de plus ou de moins me la fasse abandonner. Si donc la bonne impression que m’a faite samedi ma cousine se continue après-demain, ma décision sera affirmative et je prierai Tata Mimi de sonder le terrain. Après déjeuner, je vais un moment à la maison de Tata Mimi où celle-ci vend la plupart de ses meubles, qu’elle n’aurait pas la place de loger à Paris, pour remettre la maison à ses locataires. Le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous recevons quelques personnes que nous avons invitées à venir entendre la sérénade que l’Orphéon Saint-Étienne nous offre ce soir : les Barescut, Batlle, Matthieu, etc. À 9 heures, les orphéonistes arrivent et nous chantent plusieurs morceaux français et un morceau catalan, le Pardal ; ils ont de belles voix, pas toutes très bien exercées, mais cela passe tout de même ; ils sont 28. Nous leur offrons du punch, des gâteaux, de la chartreuse, du vin vieux que Papa, Maman, Philomène et moi leur offrons nous-mêmes dans l’entrée ; Papa leur adresse quelques mots de remerciements pour leur délicate attention et nous trinquons avec eux, leur disant un mot aimable à chacun. C’est une bonne soirée qui me fait grand plaisir. Il faut dire qu’ils sont nos obligés car Papa leur prête pour leurs répétitions le salon de la grande maison. Une foule de voisins et de fermiers étaient venus aussi dans l’entrée ; nous leur offrons aussi à boire. Ensuite, quand ils sont partis, nous prenons le thé au salon et nos invités partent vers 11h ½.

Ille, mardi 18 octobre 1904

Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Boule ; l’après-midi, je me promène avec Maman et Bonne Maman dans la direction de la métairie Batlle. Le soir, cérémonie du Rosaire. Toute la journée, je pense au projet qui doit faire demain un nouveau pas. Je réfléchis et je prie Dieu ; je me confirme dans la décision prise hier.

Ille, mercredi 19 octobre 1904

Jeanne Gout de Bize, Philomène d’Estève de Bosch et Marguerite Gout de Bize, au château de Boaçà – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Nous partons tous par le train de 9h (dit train des poules) pour Perpignan où nous arrivons vers 11 heures (quelle charrette ce train !). À la gare nous attendaient M. Gout de Bize et Jeanne avec un omnibus et une charrette anglaise ; je monte dans la charrette, prennent place aussi M. Gout de Bize et Jeanne et nous arrivons à Boaçà vers midi ; pendant le trajet, bien que placé à l’arrière, j’examine beaucoup Jeanne ; je cause avec elle ; je la trouve de mieux en mieux, et aussitôt ma grande résolution est prise : je prierai Tata Mimi de parler ; je la prends d’autant plus volontiers que je viens d’apprendre une nouvelle qui me fait grand plaisir : Philomène, en causant avec Jeanne, a réussi à lui faire dire son âge, et a appris ainsi qu’elle n’a pas eu 22 ans au mois d’avril dernier, mais bien 21 ; elle a donc 6 mois de moins que moi, et comme elle est de 1883, on pourrait dire que nous avons un an de différence. Philo, avant même de quitter la gare, me fait part de cette bonne nouvelle qui m’enlève, je l’avoue, un grand souci. À Boaçà, Mme Gout de Bize et Marguerite nous reçoivent avec la plus grande amabilité. À table, je suis à côté de Jeanne. Mme Gout de Bize la mère, âgée de plus 94 ans, ne paraît pas, elle ne quitte plus ses appartements. Après le déjeuner, nous visitons l’extérieur de Boaçà, c’est-à-dire la vacherie modèle, la superbe cave (qui renferme plus de 10.000 hectolitres récoltés sur 160 hectares de vigne), les écuries, la pompe à vapeur etc., puis l’intérieur qui est fort intéressant, car les Gout de Bize ont une magnifique accumulation de meubles anciens, la plupart meubles de familles, gilets et costumes de cour (comme les nôtres), gravures, tableaux etc. Nous allons aussi dans le parc si agréable où je photographie mes cousines, je prends aussi d’autres vues. L’amabilité extrême de M. et Mme Gout de Bize nous donne beaucoup à penser et nous fait croire de plus en plus que ma candidature sera agréée si je la pose. A 5 heures, nous partons pour Perpignan, les uns en omnibus, les autres (mes 2 cousines, Philo et moi) en victoria. À Perpignan, nous faisons une visite à la grand’mère maternelle de Jeanne et de Marguerite, notre cousine de Guardia de Règnes ; elle aussi est très aimable et prononce même à mon égard des paroles significatives. Nous faisons nos adieux (peut-être pas pour longtemps) à nos cousines, et nous reprenons le train de 7 heures ; en wagon, nous nous faisons part de nos impressions ; quant à moi, je dis à Tata Mimi que ma résolution est prise et qu’elle pourra engager les négociations (elles ne tarderont pas à s’engager, car Mme de Guardia a invité Tata Mimi à déjeuner pour mardi afin de causer avec elle et avec Mme Gout de Bize de l’avenir de ses petites filles). Bonne Maman rentre directement à Vinça. Notre petit voyage a été favorisé par un temps splendide, une vraie journée d’été, pas un nuage au ciel, aussi le point de vue était-il merveilleux du haut des tours de Boaçà.

Château de Boaçà (commune d’Alénya, Pyrénées-Orientales), propriété de la famille Gout de Bize – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Ille, jeudi 20 octobre 1904

Le matin, je fais une longue promenade à cheval : Millas, Corneilla, Saint-Feliu-d’Amont, Millas et Ille, soit environ 24 kilomètres en 2 heures exactement. Maintenant que ma résolution est prise et que je n’ai plus qu’à attendre les événements, je pense beaucoup moins au projet de mariage qui nous occupe ; je me confie à la volonté de Dieu qui me permettra que je fasse un mariage qui ne ferait pas mon bonheur. Cependant, pour tâcher de hâter la solution, Tata Mimi, sur ma demande, écrit à Mme Gout de Bize pour lui demander de la recevoir dimanche ou même samedi. Nous allons nous promener du côté de Saint-Martin. Je révèle les photos prises hier. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite des demoiselles Mathieu. Les nouvelles sont meilleures pour les Russes depuis deux jours. Leur mouvement en arrière est arrêté et ils ont même repris vigoureusement l’offensive et auraient infligé une sérieuse défaite aux Japonais. Mais quel spectacle que cette bataille de dix jours, se développant sur un front de plus de 50 kilomètres et mettant en contact 500.000 combattants ! C’est une nouvelle bataille de Chalons, la grande lutte du monde oriental contre l’Occident.

Ille, vendredi 21 octobre 1904

Tata Mimi reçoit de Mme Gout de Bize un télégramme lui annonçant qu’on l’attend dimanche ; c’est donc ce jour-là que je saurai si je suis agréé, que mon sort sera peut-être à jamais fixé ! Eh bien, c’est sans trop d’impatience que j’attends le moment d’apprendre ce qui aura été dit pendant cette visite. Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je fais de la photo, puis je vais me promener du côté de Saint-Michel avec Maman, Papa et Philo. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite aux demoiselles Mathieu.

Ille, samedi 22 octobre 1904

Le matin, promenade à cheval du côté de Saint-Michel et à Boule. L’après-midi, nous devons aller à Saint-Feliu voir nos cousins Bertran de Balanda, nous étions même partis dans une voiture qu’on nous avait prêtée (le break de Bonne Maman étant retourné à Vinça) lorsque le temps qui se gâtait et le vent marin très aigre nous ont fait reculer. À 5h, je vais me confesser. Le soir, cérémonie du Rosaire. Naturellement, nous parlons beaucoup en famille du projet de mariage que nous formons pour moi. Papa est persuadé, quand il rappelle l’attitude plus qu’aimable de Mme Gout de Bize et de Mme de Guardia, que je serais agréé ; nous partageons son opinion. Quoiqu’il en soit, nous serons bientôt fixés. Quant à moi, je prie Dieu (comme je le fais non seulement depuis que je pense à ce mariage, mais même depuis que je pensais à celui avec Mlle Delebart, c’est-à-dire depuis 2 ans) qu’il arrange toutes choses en vue de notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre.

Ille, dimanche 23 octobre 1904

Le matin, je vais à la messe de 7 heures à l’Hôpital où je fais la sainte communion. Ensuite, j’accompagne au train de 9 heures Tata Mimi qui part pour Perpignan et à qui j’ai confié mon sort ; elle va déjeuner chez Mme de Guardia et elle causera avec Mme Gout de Bize, sur la demande de cette dernière, de l’avenir de ses filles ; c’est à ce moment-là qu’elle parlera de moi ; elle présentera ma candidature comme une idée venant d’elle seule. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais de la photo, je vais à vêpres, je me promène avec Philomène etc. ; inutile de dire que je suis dominé, que nous sommes tous dominés par la pensée de ce qui se dit à Perpignan. Aussi à 8h, je suis à l’arrivée du train qui ramène Tata Mimi, et mon étonnement est grand d’apprendre que son idée n’a pas été partagée. Mme Gout de Bize, dès qu’il a été question de moi, s’est écriée, paraît-il : « Quel dommage qu’il n’ait pas 3 ans de plus, c’est moi-même qui le demanderais à sa mère ». On me trouve donc trop jeune pour permettre que j’engage mon avenir et celui de ma cousine ; c’est Bonne Maman qui a eu raison. Mais alors pourquoi ces avances ? Pourquoi samedi Mme Gout de Bize a-t-elle dit en parlant de moi à Papa et à Maman « C’est un jeune homme comme lui que je veux pour mes filles » ; pourquoi a-t-elle répété plusieurs fois à Tata Mimi que l’âge du candidat et sa position de fortune lui étaient indifférents pourvu qu’il réunît les qualités qu’elle cherche ? Pourquoi mercredi, alors que Maman disait, chez Mme de Guardia, que je prenais des leçons de chant, cette dernière m’a-t-elle dit : « Apprenez de jolis morceaux et Jeanne vous accompagnera » ? Tous ces mots, avec l’extrême amabilité manifestée à notre égard, et l’éloge que Mme Gout de Bize a fait plusieurs fois de moi à mes parents ou à Tata Mimi, constituaient des indices tellement sérieux que Papa lui-même, qui n’est certes pas sujet à s’emballer, était persuadé que la famille Gout de Bize me voulait pour gendre. Aussi la déception de tous ici est-elle grande. Pour moi, ce qui atténue un peu mes regrets, c’est que Mme Gout de Bize a assuré à Tata Mimi que Jeanne avait eu 22 ans au mois d’avril, elle a donc 6 mois de plus que moi. Quand j’arrive à la maison, M. le curé et le vicaire sont au salon où Papa les a invités à venir prendre le thé, aussi nous ne pouvons pas causer, je ne puis que faire signe à Papa et à Maman que la solution est négative ; mais dès qu’ils sont partis, nous causons longuement. La vérité est que Mme Gout de Bize me trouve trop jeune pour permettre que je m’engage déjà, de plus elle veut absolument marier sa fille aînée Marguerite avant Jeanne ; c’est pourquoi elle ne s’est pas prononcée ; elle a dit à Tata Mimi que si, lorsque Jeannet et moi nous étant vus souvent et nous connaissant bien, elle comprenait que je conviens à sa fille, elle défèrerait certainement à son désir. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite ! Notre désir qui était de faire immédiatement des fiançailles en attendant qu’on puisse faire le mariage dans un an ou deux ne sera pas exaucé ; mais rien n’est définitivement perdu, l’avenir est sauvegardé. Dieu décidera.

Semaine du 24 au 30 octobre 1904

Ille, lundi 24 octobre 1904

J’ai passé une fort mauvaise nuit, me remémorant les péripéties de la journée d’hier, l’espoir puis la désillusion ; je n’ai réussi à dormir que quelques heures et encore très mal. Papa est navré de cet ajournement de nos espérances ; il était tellement persuadé que les avances de la famille Gout de Bize avaient pour but mes fiançailles avec Jeanne qu’il croyait déjà la chose faite. Mais il n’a certes pas renoncé à ce projet. Il reste convaincu que les Gout de Bize ont pensé à moi mais il croit qu’ils ont été surpris par la hâte que nous avons mise à saisir la balle au bond ; il dit qu’un jalon a été posé et que c’est déjà beaucoup. Papa dit que pour ne pas avoir l’air de bouder, et aussi pour me permettre de tâter habilement le terrain et les dispositions des Gout de Bize par moi-même, Philo et moi irons leur faire une visite jeudi dans l’après-midi, nous prendrons pour prétexte les photographies que nous devions leur envoyer, nous les leur porterons ; Philomène écrit dans ce sens à Jeanne et à Marguerite. Je vais à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, visite aux Barescut ; le soir, cérémonie du Rosaire.

Ille, mardi 25 octobre 1904

Le matin, promenade à cheval à Boule. Papa et Maman vont à Perpignan par le train de midi. Vers 2h ½, nous recevons une dépêche de Mme Gout de Bize nous invitant Philomène et moi à déjeuner jeudi, et, par conséquent, à arriver à Perpignan à 10h40 comme mercredi dernier. Vers 4h ½, avec Tata Mimi et Philo, je vais à la métairie de Tata Mimi. À 8h, après la cérémonie du Rosaire, nous allons attendre Papa et Maman.

Ille, mercredi 26 octobre 1904

Le matin, par une température de gros été qui dure depuis dix jours, promenade à cheval du côté de Saint-Michel puis de Neffiach par le Cami de l’Oratori. Nous répondons aux Gout de Bize que nous acceptons leur invitation. L’après-midi, je vais à Boule avec Papa en chemin de fer pour vérifier l’emplacement des poteaux placés pour l’éclairage électrique, nous rentrons à pied. Le soir, cérémonie du Rosaire.

Vinça, jeudi 27 octobre 1904

Vue du château de Boaçà (commune d’Alénya, Pyrénées-Orientales) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Philo et moi partons d’Ille par « le train des poules » à 9h ¾, c’est-à-dire avec un regard de 3/3 d’heure. À Perpignan, nous attend un landeau envoyé par les Gout de Bize ; nous arrivons à Boaçà à midi environ, et là nous sommes reçus avec la plus grande amabilité. Je donne à mes cousines les photographies, et, après le déjeuner, j’en prends plusieurs autres. Une fois les photos prises (et pendant ce temps, j’ai toute la facilité pour me promener dans le parc avec Philomène, Jeanne et Marguerite) Mme Gout de Bize nous fait voir différentes choses anciennes que nous n’avons pas eu le temps de voir mercredi, notamment un coffret ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette, puis nous attendons l’heure du départ en causant dans la bibliothèque. Nous partons pour Perpignan vers 5 heures et Mme Gout de Bize me confie ses filles qu’elle me charge de ramener à Perpignan ; je deviens donc, pour une heure, leur mentor ! Nous restons un moment chez Mme de Guardia, puis nous faisons quelques commissions et nous nous dirigeons vers la gare ; nous rencontrons notre ancien curé M. Bonet et Mme Delmas de Ribas, ainsi que Mimi et Andrée Jocaveil. Notre excursion a été favorisée par un temps d’été (il y avait environ 27° à l’ombre) mais le vent du nord-ouest était un peu fort. Bien entendu, si j’ai pu faire cette visite à la famille Gout de Bize après ce qu’avait dit dimanche Tata Mimi à son sujet, c’est que Tata Mimi a eu soin de présenter ce projet de mariage comme une idée venant d’elle et de laisser croire que nous ignorions sa démarche ; aussi n’ai-je pas été gêné du tout aujourd’hui. À Ille, Maman et Tata Mimi montent dans notre wagon et nous arrivons ensemble à 8h ¼ à Vinça où nous nous installons pour la fin des vacances.

Jeanne Gout de Bize, Philomène d’Estève de Bosch et Marguerite Gout de Bize, au château de Boaçà – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, vendredi 28 octobre 1904

Le matin, je vais à cheval à Prades ; je reviens par le chemin qui passe sous Eus et rejoint la route nationale au pont de Marquixanes ; le temps est beaucoup plus frais, c’est l’automne qui se décide à faire valoir ses droits. L’après-midi, nous nous promenons un moment sur la route de Joch. Le soir, je révèle les photos de Boaçà ; elles sont toutes réussies sauf une.

Vinça, samedi 29 octobre 1904

Tata Mimi retourne à Perpignan où elle est encore invitée à déjeuner chez Mme de Guardia, elle part par le train de 5h37. Le matin, je vais à cheval à Espira faire prendre le meuble gothique de l’église que nous avons acheté pour 70 fr. et un grand banc à dossier donné par-dessus le marché ; Jacques le charge sur le charriot. L’après-midi, je ne sors pas, car le temps est mauvais ; je me fais couper les cheveux. Le soir, après la cérémonie, je vais, avec Philomène, attendre Tata Mimi à la gare. Tata Mimi a beaucoup causé avec Mme Gout de Bize de sa fille aînée Marguerite qu’elle est chargée de marier ; elle a aussi reparlé un peu de son projet pour moi avec Jeanne, et Mme Gout de Bize a redit qu’elle ne voulait pas s’occuper de Jeanne avant d’avoir marié Marguerite, mais elle n’a pas repoussé l’idée de Tata Mimi et a dit « Nous en reparlerons plus tard quand le moment sera venu » ; voilà donc la chose renvoyée aux calendes grecques ! Tata Mimi s’est aussi occupée de Philomène ; elle voudrait (et nous voudrions tous) la marier avec notre cousin Henri d’Albici[100], elle a parlé de la chose à Mme Donnezan, parente des D’Albici, qui croit la chose très faisable et a promis de s’en occuper. Dieu veuille que cela réussisse et surtout que cela aille plus vite que pour moi ! Quant à mon projet de mariage (ou de fiançailles) avec Jeanne Gout de Bize, il n’y a, pour le moment, qu’à ne plus y penser ; on verra, au besoin, plus tard, s’il peut être repris.

Vinça, dimanche 30 octobre 1904

Je vais à la grand’messe avec tout le monde ; au retour, nous trouvons à la maison Papa qui est arrivé par le train de 10h35 ; il a reçu de M. Albert une lettre qui lui permet, grâce à un arrangement entre professeurs, de prolonger son séjour ici jusqu’au 10 ou 12 novembre. Nous déjeunons à 11h pour permettre à Tata Mimi de prendre le train de midi ; elle va passer l’après-midi et dîner chez M. et Mme de Balanda à Saint-Feliu-d’Amont. Je pars pour Ille en voiture à midi ½ prendre quelques affaires oubliées jeudi, je suis de retour à Vinça à 2h ¾, à temps pour les vêpres. Papa repart à 6h51 et Tata Mimi rentre à 8 heures.

Semaine du 31 octobre 1904

Vinça, lundi 31 octobre 1904

Je suis occupé toute la matinée et une partie de l’après-midi à tirer sur positif les photos de Boaçà. Cependant de 2h à 3h ½ à peu près nous allons tous nous promener dans le lit de la rivière ; nous rentrons par le chemin de Nossa. À 5h, je vais me confesser. Les photos partent le soir pour Boaçà. Après dîner, cérémonie de clôture du mois du Rosaire.

Novembre 1904

Semaine du 1er au 6 novembre 1904

Vinça, mardi 1er novembre 1904 (Toussaint)

Nous faisons la sainte communion à 7h ½. Au retour, Tata Mimi reçoit une lettre de Xavier lui annonçant qu’avant-hier vers 9h ½ du matin, il allait à Rouen en automobile avec Margot, lorsque, arrivé à 2 kilomètres après Mantes, à une allure de 80 kilomètres à l’heure, il s’est vu dans l’obligation de jeter sa voiture contre un arbre de la route pour éviter d’écraser un enfant qui venait de tomber d’une autre automobile les précédant ! La voiture (de 27.000 fr.) a été très abîmée, mais ni Xavier ni Margot n’ont aucun mal. Xavier s’est cramponné au volant (qui, selon toute prévision humaine, devait lui défoncer la poitrine), Margot a été projetée à 10 mètres de la voiture. Comme le dit Xavier, c’est un vrai miracle s’ils ne se sont ni tués ni même blessés ! Il faut dire qu’ils ne partent jamais sans emporter une image de Saint-Christophe ! On comprend facilement l’émotion de Tata Mimi et notre émotion à tous en lisant cette lettre. Nous allons aussitôt à la chapelle remercier Dieu qui a protégé si visiblement Xavier et Margot. Tata Mimi télégraphie aussitôt.

Croquis de l’accident de Xavier Civelli par Antoine d’Estève de Bosch, dessiné dans son journal au 1er novembre 1904

Tout le reste de la journée, en dehors des offices, nous ne parlons guère que de cela, cherchant à reconstituer la circonstance de ce drame. Le soir, une seconde lettre de Xavier nous donne plus de détails : il était précédé par deux automobiles qui marchaient plus lentement que lui ; il cornait pour leur indiquer qu’il voulait les dépasser ; les 2 voitures se rangent à droite de Paris vers Rouen ; mais, au moment où elles venaient de se ranger laissant la route libre à leur gauche, Xavier voit sur la route devant lui un gosse qui venait de tomber de la 1ère voiture à laquelle il avait eu l’idiotie de se cramponner, et que la seconde voiture lui avait caché ; il s’est donc trouvé dans cette alternative ou de se jeter à droite sur la voiture qui le précédait, ou d’écraser le gosse ou d’aller s’écraser lui-même contre un arbre à gauche, s’exposant à se tuer et à tuer sa femme ; sans hésiter (il n’en avait pas le temps) il a choisi le 3ème parti, et c’est miracle si ni lui ni sa femme n’ont eu aucun mal. Dieu sans doute a voulu le récompenser de son dévouement et de son abnégation que beaucoup d’autres n’auraient pas eus. Margot est tombée sur la tête sur un tas de pierres et, quand Xavier est sorti de la voiture brisée, il l’a trouvée debout, ramassant son porte-monnaie et son manchon. Ils ont profité de cette circonstance pour visiter Mantes ; ils ont déjeuné à Mantes chez un ami et le soir ils sont allés en soirée à Paris chez la famille de Merlis. C’est égal, ils l’ont échappé belle, et ils peuvent remercier la Providence !

Vinça, mercredi 2 novembre 1904

Le matin, nous faisons la sainte communion. À 9h, nous assistons à l’office des Morts ; à 10h ½, je pars à cheval pour Ille où je trouve Papa légèrement indisposé. Par le train de midi arrivent Tata Mimi et Maman. Après déjeuner, à 2h, nous assistons aux vêpres des morts et à la procession au cimetière où M. le curé prononce une touchante allocution. Je rentre à Vinça vers 4h ½ à cheval. Toute la journée nous avons beaucoup causé de l’accident de Xavier.

Vinça, jeudi 3 novembre 1904

Le matin, je vais me promener à cheval du côté de Los Masos ; ce sont mes dernières promenades à cheval, car lundi je ramènerai Hildegarde aux Capeillans. L’après-midi, Tata Mimi, Maman et moi allons en break à Boule où Tata Mimi devait voir avec son fermier une vigne que l’on reborne ; nous allons à cette vigne, où nous rencontrons le curé d’Ille qui revient avec son collègue de Boule d’un enterrement à Rodès. Nous voyons aussi les Jacomy ; au retour, nous nous arrêtons à Rodès pour voir un objet ancien qu’on nous a signalé, mais nous ne rencontrons pas la propriétaire. Le soir, cérémonie des mots à 8h ¼, arrive Papa ; il vient jusqu’à demain afin de voir un peu Tata Mimi avant son départ qui a lieu demain.

Vinça, vendredi 4 novembre 1904

Le matin, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7h à l’Hospice. Nous déjeunons à 11 heures et partons, Papa, Maman, Tata Mimi et moi par le train de midi ; Papa descend à Ille et Perpignan, nous restons près d’une heure à la gare avec Tata Mimi. Nous causons avec les Çagarriga de Millas, M. Charles de Llobet et son frère l’abbé, M. de Chefdebien et René, Mme de Toulouse-Lautrec, Mme Delmas de Ribas, Mme de Gironde etc., il y avait un tas de monde à la gare. Mme Donnezan vient dire bonjour à Tata Mimi avant le départ du train, elle la renseigne sur ce qu’elle a fait pour le projet d’Albici ; Mme Passama croit la chose très faisable, d’autant plus qu’Henri d’Albici a remarqué Philomène au mariage de Marie-Thérèse, il en a parlé à beaucoup de personnes à Perpignan, on l’a même blagué là-dessus ; aujourd’hui même, Mme Passama lui parle. Tata Mimi nous tiendra au courant. Après avoir quitté Tata Mimi, nous allons nous entendre avec le sculpteur Rousseau au sujet de la restauration du meuble d’Espira, puis nous allons chez les Lutrand ; Maman, avant d’aller à la conférence pour laquelle elle est venue, va chez Mme de Llamby. Pendant ce temps, je rencontre Henri d’Albici qui causait précisément avec Mme Passama ; je me promène un grand moment avec lui, il m’amène chez lui etc. ; il me fait faire la connaissance des jeunes gens Passama[101] dont l’aîné est charmant. Ensuite, je vais voir Carlos ; je vois en même temps Tante Hélène et Marthe. Jacques[102], qui vient d’être reçu à son bachot de rhéto, viendra déjeuner un de ces jours avec nous. Quand Maman sort de la conférence de la Croix-Rouge, elle est avec Tante Bonafos et la cousine Lutrand, Mme de Çagarriga, la mère de MM. Henri et Albert. Nous allons tous ensemble prendre le thé chez Tante Bonafos ; Mme de Çagarriga est charmante[103]. Entretemps, nous allons vite en voiture chez notre cousine de Guardia que nous ne rencontrons pas. Nous rentrons par le dernier train.

Mme Raymond de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917) – Cliché photographique Levitsky à Paris (site ebay.com)

Vinça, samedi 5 novembre 1904

Le matin, le temps est mauvais et je ne vais pas me promener. Du reste, je passe une bonne partie de la matinée à lire tous les détails de la mémorable séance d’hier à la Chambre. Il s’en est fallu de 2 voix que le ministère ne fût battu et, en défalquant les voix de 7 ministres, on constate qu’il a été en minorité. Néanmoins, il reste, et les ignobles procédés de délation dénoncés par M. Guyot de Villeneuve vont continuer ; l’avenir des officiers, l’avenir de l’Armée française continuera à dépendre de la fiche fabriquée dans le cabinet du ministre par deux ou trois francs-maçons délégués du Grand-Orient. Ah ! Si l’Armée, cette fois, ne se révolte pas et ne jette bas, dans son mouvement de colère vengeresse, l’ignoble bande qui la persécute, c’est que la vieille énergie française n’est plus qu’un mot ! On comprend, quand on songe aux abominables procédés que le général André, quoiqu’il en dise, connaissait parfaitement, on comprend que, dans un moment d’indignation, M. Syveton ait fait une chose qui serait inexcusable sous un gouvernement régulier, mais qui est bien excusable dans le cas présent, je veux parler de la maîtresse paire de gifles qu’il a appliquée sur les sales joues du ministre mouchard ! Le vaillant député de Paris peut s’attendre à de sévères représailles, mais il aura eu, du moins, le mérite d’indiquer au pays, par son geste vengeur, que l’heure des beaux discours est passée et que c’est par des actes, par la révolte, qu’il faut répondre aux provocations incessantes de l’immonde bande qui nous tyrannise. La lecture du Roussillon m’apporte une bien triste nouvelle, celle de la mort de Paul de Cassagnac. Dieu a rappelé à lui ce vaillant en plein combat, et ne lui a pas donné la consolation de voir la victoire récompenser ses efforts. L’après-midi, je vais à la chasse avec les Sabaté, je rate un lapin qui part à un moment où je causais de choses et autres, ne pensant plus à la chasse. Papa vient de 3h ½ à 7h ; nous lui donnons les nouvelles d’hier au sujet de D’Albici.

Ille, dimanche 6 novembre 1904

Le matin à Vinça grand’messe. À 2h, je pars à cheval pour Ille où je coucherai afin que la course de demain soit moins longue. Papa, qui était à Millas à une réunion d’œuvres chez les Çagarriga, arrive à 3h9. Après les vêpres, nous nous promenons un moment. Papa part demain par le 1er train pour Céret ; il ne rentrera à Ille que mardi soir ; demain soir, il couchera à Perpignan.

Semaine du 7 au 13 novembre 1904

Vinça, lundi 7 novembre 1904

Je pars d’Ille à cheval à 8h précises par la route de Corbère, je traverse Corbère, Thuir, Bages et Montescot ; à 11h précises, j’arrive devant la gendarmerie d’Elne ; ma course de 32 kilomètres environ a été favorisée par un temps merveilleux. Je remets Hildegarde à un employé de Rovira et je monte dans une voiture qui est venue me chercher. En arrivant aux Capeillans, j’apprends de Fernand de Rovira que s’il m’a prié de venir aujourd’hui au lieu de jeudi ou samedi comme j’en avais l’intention, c’est parce qu’il a aujourd’hui à déjeuner tous les Çagarriga, de Millas, et les De Gironde[104]. Je règle le prix de la location de la jument. Je me débarbouille un peu. Un moment après moi arrivent en voiture de Perpignan Mme de Rovira la mère et tous les Çagarriga et les Gironde. On monte un moment sur la terrasse la plus élevée d’où le coup-d’œil est magnifique. Le déjeuner est excellent ; je suis entre la comtesse de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga. Après le café, visite des paddocks, puis, avec Marie de Rovira, les dames de Çagarriga et de Gironde, et M. de Çagarriga, nous allons sur la plage qui n’est qu’à quelques centaines de mètres de l’habitation. Au retour, on sert le thé. Vers 5h moins le quart, on part, en deux fournées, pour Perpignan. Dans la 1ère voiture il y a Mme de Rovira la mère, Mmes de Gironde et de Çagarriga, deux des demoiselles de Çagarriga, M. de Çagarriga et moi ; Fernand de Rovira, sa femme, M. de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga sont dans l’autre. Je fais mes adieux aux Rovira et aux Çagarriga à Perpignan, je fais quelques courses et je vais vite à la gare ; le temps s’est gâté, il tombe quelques gouttes. Je laisse ma selle et ma bride chez les Bonafos où le commissionnaire de Vinça les prendra demain. À la gare, je retrouve les Çagarriga et les Gironde qui partent pour Millas. J’arrive à Vinça à 8h ¼ et je dîne. Agréable journée favorisée par un temps superbe. Je trouve une dépêche de Jacques de Lazerme m’annonçant sa visite pour demain.

Vinça, mardi 8 novembre 1904

Je vais attendre Jacques à l’arrivée du train de Perpignan à 10h35. Avant le déjeuner, je le fais promener un peu du côté de Joch, je lui fais visiter l’église. Après déjeuner, nous allons tous ensemble nous promener au grand jardin ; puis, malgré un vent furieux, je vais à Nossa avec Jacques ; celui-ci repart par le train de 1h ½. Le soir, après la cérémonie, Madame Jocaveil et Mimi viennent passer une heure (ou plutôt deux) avec nous ; elles nous parlent de l’affaire des lettres anonymes envoyées à un tas de personnes à Vinça par un certain individu et contenant les imputations les plus calomnieuses sur plusieurs personnes, notamment sur l’honneur de plusieurs femmes. Les personnes qui ont reçu ces lettres se sont entendues, les ont envoyées à un expert en écritures près la Cour d’Appel de Paris avec des exemplaires de l’écriture de deux individus que l’on soupçonnait ; le rapport de l’expert est arrivé aujourd’hui et confirme les soupçons ; l’auteur présumé de ces lettres anonymes n’est autre que le nommé Gaston Echernier ; les personnes attaquées paraissent décidées à le poursuivre en justice. On ne parle à Vinça que de cette affaire.

Vinça, mercredi 9 novembre 1904

Le matin, je vais à Ille en break avec Maman et Mlle Chiquette Parès que Maman amène pour négocier, à Rodès, l’achat d’un mortier ancien très curieux ; je rentre à bicyclette laissant Maman et Mlle Parès aller à Rodès. À Ille, nous voyons un instant Papa qui est enchanté de sa journée de lundi à Céret où il a déjeuné chez le chanoine Bonet avec M. Companyo, et de celle d’hier à Perpignan. L’après-midi, je vais à la chasse avec Jules et Henri Sabaté et un Monsieur Frézul, greffier de la Justice de paix, du côté du Riufagès, je tue tout juste un tourt. Le soir, M. Bouchède vient nous montrer le rapport de l’expert en écritures.

Vinça, jeudi 10 novembre 1904

Le matin, je vais à Bentefarines essayer de tirer quelques coups de fusil, mais il n’y a rien, le vent est trop fort. L’après-midi, je lis quelques pages des Origines de la France contemporaine. Papa arrive à 3h ½.

Vinça, vendredi 11 novembre 1904

Vue de l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou le 11 novembre 1904 – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)

Je me lève à 3h ½ et, à 7h, je pars avec Papa pour Villefranche, nous rencontrons en wagon les Llobet. À Villefranche nous attendait la voiture de Bonne Maman ; il nous mène au Vernet où nous rencontrons M. Vassal. Nous montons tout doucement dans la direction de Saint-Martin-du-Canigou, par un temps splendide, chaud même pour la saison. De longues théories de pèlerins montent en même temps. Arrivés à l’endroit dit « Porte Forane », nous trouvons Monseigneur, entouré de deux chanoines et de nombreux prêtres à surplis, venu pour attendre les pèlerins ; nous nous entretenons un moment avec lui ; d’autres pèlerins arrivent bientôt, notamment les Batlle d’Ille, Mme Pacull, les Çagarriga de Millas ainsi que ceux de Saint-Génis[105] etc. La procession se met bientôt en marche au chant des « goigs » de Notre-Dame la Souterraine, accompagnés par la fanfare du Petit séminaire de Prades. Au bout d’une vingtaine de minutes, cette procession si pittoresque dans ces sentiers de montagne, à une pareille altitude, et dominée par de si hauts sommets, arrive à l’abbaye. Nous entrons dans l’église dont la restauration est complètement terminée et la grand’messe avec diacre et sous-diacre commence. Elle dure une heure ½ y compris le sermon ; cela nous paraît long, car il y a une telle affluence que nous sommes obligés de rester debout. Après la grand’messe, nous rencontrons Tante Bonafos et nos cousines Lutrand et Victor de Guardia. Nous déjeunons sur l’herbe, causons avec les uns et les autres, puis a lieu la récitation du chapelet en catalan ; les cloches baptisées le 8 septembre sonnent à toute volée. Je prends quelques photos. Vers 2h 1/2 a lieu la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle Monseigneur va donner la bénédiction sur un rocher élevé qui surplombe l’église. La maîtrise de la cathédrale, qui a chanté ce matin pendant la grand’messe, chante une cantate sur la terrasse de la maison, nouvellement restaurée, qui faisait partie de l’abbaye primitive. C’est la fin de la fête. Nous redescendons à regret, car le spectacle de cette foule de 600 personnes environ accourue pour faire escorte à son évêque sur ce rocher de 1200 mètres d’altitude autour de la vieille abbaye ressuscitée, ce spectacle éclairé par un soleil radieux, est inoubliable ! Pendant la descente, nous causons avec les uns et les autres : M. Vassal et Charles (qui est arrivé vers 1 heure), les Bonafos, Mme de Guardia, les Çagarriga et les De Gironde, de nombreux prêtres, les Aragon, etc. Nous arrivons à la gare de Villefranche 1 heure avant le départ du train ; nous montons jusqu’à Vinça dans le même wagon que les Bonafos et Mme de Guardia, avec lesquels nous causons beaucoup. Nous arrivons à Vinça à 7h, enchantés de notre bonne journée. Je suis bien décidé, si la chose est possible, à revenir à Saint-Martin, l’année prochaine à pareil jour et beaucoup d’autres fois.

Montée ou procession à Saint-Martin-du-Canigou le 11 novembre 1904 – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, samedi 12 novembre 1904

Le matin, par un soleil très chaud extraordinaire pour la saison, je vais avec Papa à la Balme donner des instructions à Massette pour la plantation de plusieurs pommiers, mais Massette n’y est pas. L’après-midi, je vais à la gare faire des expéditions en petite vitesse.

Ille, dimanche 13 novembre 1904

Le matin à 10 heures, nous allons tous à la grand’messe. Après la grand’messe, coup de théâtre : Papa, Maman et Philomène devaient, en principe, partir aujourd’hui (Maman pour Sainte-Croix, les deux autres pour Angers) si aucune nouvelle n’était arrivée au sujet du projet d’Albici. Au retour de la grand’messe, nous trouvons une dépêche de Tata Mimi nous disant qu’aucune réponse n’est encore arrivée (ce qui n’a rien d’extraordinaire) mais conseillant d’attendre la réponse pour partir. Maman, sur le conseil de Papa, s’y décide ; elle va attendre quelques jours. Pour le public, Marie-Thérèse a télégraphié à Maman qu’elle sera absente quelques jours de Sainte-Croix et qu’elle la prie de retarder son arrivée. Papa partira donc seul ce soir ; au lieu de 3h ½, il attend le train de 7h, ce qui revient au même pour lui. À 7h, je l’accompagne à la gare.

Semaine du 14 au 20 novembre 1904

Vinça, lundi 14 novembre 1904

Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission pour Maman. L’après-midi, nous allons nous promener à la Balme où je puis enfin donner à Massette des instructions pour les trous des pommiers.

Vinça, mardi 15 novembre 1904

Papa et Maman ayant jugé bon que je fasse une visite aux Gout de Bize avant de quitter le pays (afin de sauvegarder l’avenir) j’y vais aujourd’hui ; j’en profiterai pour faire ma visite de digestion aux Rovira. Je pars pour Perpignan par le train de midi en costume de cycliste, avec ma bicyclette aux bagages. À la gare de Perpignan, je rencontre les Lazerme (Tante Hélène, Marthe et Thérèse) qui vont à Argelès voir les Vilmarest ; quand je leur dis que je vais aux Capeillans, Tante Hélène (avec qui je fais route jusqu’à Corneilla) me dit que très probablement les Rovira seront eux aussi chez les Vilmarest dont c’est aujourd’hui le jour de réception et m’engage à y aller moi aussi si je ne rencontre pas Fernand et sa femme aux Capeillans ; je me décide à suivre con conseil, cela me vaudra d’être présenté à la famille de Vilmarest que je ne connaissais pas. Je descends à Corneilla et je vais tout droit aux Capeillans par Elne ; les Rovira n’y sont pas ; M. de Meynard me dit qu’ils sont à Argelès ; je n’ai donc plus qu’à y aller à mon tour, c’est ce que je fais en repartant par Elne ; j’y arrive vers 3h ¼, et j’y trouve les Lazerme et les Rovira. Tante Hélène me présente à Madame de Vilmarest qui est fort aimable pour moi ; M. de Vilmarest est charmant aussi, ainsi que Mademoiselle qui est une grande amie de Marthe[106]. Je visite le par cet une partie des appartements qui ne sont pas très grands, mais aménagés avec beaucoup de luxe. Avant de repartir, nous prenons le thé. Vers 4 heures, les Rovira repartent en charrette anglaise ; moi, pour m’épargner une douzaine de kilomètres, je reprends le train et, jusqu’à Corneilla, je fais route avec les Lazerme. De Corneilla, je vais à bicyclette à Boaçà où je croyais trouver tout le monde et où je ne trouve que M. Gout de Bize, sa femme et ses filles étant depuis plusieurs jours à Agen chez des parents ; je lui fais une visite d’une vingtaine de minutes dans la cour sur un banc. Avant de repartir, je veux allumer la lanterne de la bécane, et j’ai toutes les peines du monde à y arriver ; il nous faut, à M. Gout de Bize, au cocher et à moi près d’un quart d’heure d’efforts ; le carbure de calcium qui dégage le gaz acétylène s’était mis en pâte. Enfin, je pars à la nuit tombante (5h35) à peu près et, par un superbe clair de lune, je vais de Boaçà à Perpignan en passant par Corneilla ; j’arrive à la gare vers 6h40. Là, pendant que je faisais enregistrer la bécane, je suis abordé par Gaston Echernier qui vient me parler comme si rien ne s’était passé ; dès que je reconnais cet aimable auteur des lettres anonymes de Vinça, je lui tourne le dos avec affectation, c’est tout ce qu’il mérite. Jusqu’à Vinça, je voyage avec un employé de la Compagnie du Midi, qui est d’Ille et qui a beaucoup connu ma famille ; c’est un ancien soldat, il a fait la campagne de 1870, a été fait prisonnier deux fois et s’est toujours évadé, sa conversation est très intéressante. En arrivant à Vinça, un monsieur qui vient de Perpignan lui aussi m’apprend une intéressante nouvelle qu’il a vue affichée à Perpignan ; c’est celle de la démission du général André et de son remplacement au Ministère de la Guerre par M. Berteaux ; sans doute, ce dernier ne vaut pas lourd, néanmoins j’éprouve une grande satisfaction à la pensée de l’humiliation de ce général indigne, qui a tant fait de mal à notre pauvre armée et qui, alors qu’il s’était flatté de ne quitter le Ministère que « les pieds devant », est obligé de s’en aller sous la pression de l’opinion publique révoltée de ses honteux procédés de délation, emportant sur ses jours le stygmate vengeur que M. Syveton y a imprimé ; c’est un rude châtiment, mais certes bien mérité !

Vinça, mercredi 16 novembre 1904

La démission du F :. André, qui remplit les colonnes des journaux, ne changera rien à la situation, l’œuvre infâme entreprise contre l’Armée continuera, comme par le passé, avec des hommes nouveaux ; ce n’est ni un changement de ministre ni même un changement de ministère qu’il nous faut, c’est un changement de régime, c’est la chute de cette infâme république qui porte en elle un germe de mort pour la France : le souffle antichrétien et antinational qu’elle tient de la tradition révolutionnaire. Le beau discours, prononcé par le pape au dernier consistoire sur les affaires de la France, me console de toutes ces turpitudes ; il est d’une énergie toute apostolique, c’est vraiment le langage du chef de l’Église ; il y a longtemps que nous en étions déshabitués ! Cela vaut mieux, en face d’une bande de coquins que toutes les finesses de la diplomatie dont ils se moquent ; des discours comme celui de Pie X leur font peur ! Dans l’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Nossa puis au grand jardin. Le temps est splendide ; il n’y a pas un nuage au ciel, et le soleil est chaud ; le vent, par contre, est un peu fort. Après un été brûlant, nous avons un automne remarquable.

Vinça, jeudi 17 novembre 1904

Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je vais à la chasse avec Croco et son fils.

Vinça, vendredi 18 novembre 1904

Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission et dire adieu à quelques personnes. Chez Mme Bartre, je trouve M. et Mme de Çagarriga qui me demandent l’autorisation d’organiser pour dimanche une conférence de la Ligue patriotique des Françaises dans le salon de la grande maison ; je ne pouvais refuser ; je promets à Mme de Çagarriga de faire organiser le salon. L’après-midi, à 3h ½, Maman et Philomène partent définitivement ; aucune réponse des D’Albici n’était encore arrivée, on ne peut pas attendre indéfiniment, d’autant plus que Maman est pressée de rentrer à Angers pour suivre les cours et travaux pratiques organisés par la Croix-Rouge ; elles passeront la journée de dimanche à Sainte-Croix et arriveront lundi à Angers. Moi je ne partirai que mardi matin, mes cours ne reprenant qu’en décembre. Je passerai par la nouvelle ligne Rivesaltes-Quillan, ce qui permettra de visiter Carcassonne. Je passerai environ une semaine à Sainte-Croix.

Vinça, samedi 19 novembre 1904

Le matin, vers 10 heures, je suis étonné de voir arriver tout à coup M. et Mme Raymond et Mme Henri de Çagarriga qui viennent pour jeter des jalons en vue de l’organisation de la Ligue patriotique des Françaises à Vinça ; ils me prient de leur donner une liste d’adresses de personnes chez lesquelles ils pourront aller, je les accompagne chez plusieurs personnes qui les reçoivent fort bien ; la Chiquette Parès donne la comédie, elle est tellement contente de revoir M. de Çagarriga qu’elle a connu enfant à Perpignan qu’elle se met à raconter de vieilles histoires avec force démonstrations de joie etc. L’après-midi, ces dames vont à Rodès et à Bouleternère faire de la propagande ; en allant à Ille à bicyclette, je m’arrête à Boule et je recommande à Poupon de se mettre à leur disposition. À Ille, je mets en mouvement Trésette et Pierre pour faire disposer le salon de la grande maison en vue de la conférence de demain ; je prie M. le curé de faire porter les bancs de l’église. Je rentre vers 5h à Vinça après m’être arrêté à Boule où j’ai retrouvé les Çagarriga ; je vais me confesser.

Ille, dimanche 20 novembre 1904

Le matin, je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Après la grand’messe, nous déjeunons tout de suite, et, à midi, nous partons pour Ille en break emmenant avec nous Mme Albert Batlle. Nous arrivons à Ille avant une heure et je m’assure que le salon est prêt ; il est bien disposé comme je l’avais dit. On arrive peu à peu et, vers deux heures, il y a environ 140 dames, femmes ou jeunes filles. Mme de Çagarriga[107] fait sa conférence qui dure environ une demi-heure ; elle insiste sur ce point que la Ligue patriotique des Françaises n’est pas une ligue politique mais une association catholique et patriotique destinée à groupes les Françaises catholiques pour la défense de la religion et en vue de la fondation de diverses œuvres catholiques. Depuis deux ans que la Ligue est fondée, elle a réuni dans toute la France plus de 150.000 adhérentes ; et depuis un an qu’on l’a introduite en Roussillon, elle compte dans le département 3600 adhérentes. La conférence a du succès, la preuve c’est que, avant la sortie, plus de 100 personnes se font inscrire par Mme Henri de Çagarriga et sa fille qui recueillaient les adhésions à la porte ; tout le monde paraissait enchanté de la conférence. Aussi Bonne Maman et Mme Albert Batlle ayant insisté auprès de Mme de Çagarriga pour la décider à venir faire une conférence semblable à Vinça, celle-ci s’est décidée pour mardi ; elle arrivera à 10h ½, déjeunera avec nous, fera la conférence à une heure dans la grande salle à la maison et pourra reprendre le train de 3 heures. Après la conférence, nous allons, ainsi que les Çagarriga, Batlle, Barescut, Delcros et Roca, prendre le thé chez Mme Roca d’Huytéza. Nous repartons vers 4h ¼ et combinons déjà avec quelques personnes nos plans pour avoir beaucoup de monde mardi.

Semaine du 21 au 28 novembre 1904

Vinça, lundi 21 novembre 1904

Le matin, je vois, dans Vinça, quelques personnes que j’invite à la conférence. L’après-midi, je vais à bicyclette à Rodès, Rigarda, Joch et Finestret faire de la propagande ; j’espère que tous ces villages nous enverront du monde. Naturellement, je retarde mon départ jusqu’à mercredi.

Vinça, mardi 22 novembre 1904

Le matin, j’aide Bonne Maman à disposer la grande salle. À 10h ½, je vais attendre les Çagarriga ; au trail, je vois une minute Mme de Rovira qui va à Nyer. J’amène en break M., Mme et Mlle de Çagarriga (ceux de Millas). Nous déjeunons. Après le déjeuner, avec M. et Mlle de Çagarriga je vais faire une visite à M. le curé. À 1 heure, il arrive beaucoup de monde ; nous les faisons placer dans la grande salle (où il y a 70 places assises, sans se serrer) et dans le salon. Quand tout le monde est arrivé, je compte environ 120 femmes au bas mot ; pour un jour de semaine, c’est superbe. Ce qui me fait plaisir, c’est qu’il est venu des femmes de tous les villages où je suis allé hier (sauf de Joch) et même de quelques autres. La conférence est, à peu de chose près, la répétition de celle d’Ille. À la fin, avec Mlle de Çagarriga, j’inscris environ 20 dizainières entre Vinça et les autres villages. Ainsi, voilà la Ligue patriotique des Françaises fondée à Vinça, Rodès, Rigarda, Saorle, Finestret, Espira-de-Conflent et Marquixanes ; pour un jour, c’est beau ! Séance tenante, on décide la fondation à Vinça d’un patronage de jeunes filles, Mme Toléra met sa maison à la disposition de la ligue pour cette œuvre. Après la conférence, nous offrons le thé aux Çagarriga et à quelques personnes que nous gardons. Je raccompagne, à 3h ½, les Çagarriga à la gare ; ils sont enchantés de leur journée et nous aussi ! Que de bien à faire en perspective ! Ensuite, je fais ma malle et j’écris ces lignes.

Carcasonne, mercredi 23 novembre 1904

Je me lève à 4 heures, je fais mes adieux à Bonne Maman et je pars par le train de 5h37 ; je prends, à Perpignan, le train de 7h pour Rivesaltes où je fais un tour en ville jusqu’au départ du train de 7h48 pour Quillan par la nouvelle ligne qui suit la vallée de l’Agly et que je ne connaissais pas ; au-dessus de Caudiès, elle passe par de très beaux défilés à une altitude élevée ; on voit la neige tout près de la voie. À midi 6, je suis à Carcassonne, je descends à l’Hôtel du Commerce ; l’après-midi, je visite la Cité si curieuse, et la ville ; le soir je vais au Cirque Toscan, il fait froid.

Sainte-Croix, jeudi 24 novembre 1904

Je quitte Carcassonne par le train de 7h23, je déjeune au buffet d’Agen, et en changeant à Agen et à Périgueux, j’arrive à 8h02 à Mareuil-Gouts où m’attendant Marie-Thérèse et Max. Nous arrivons à Sainte-Croix vers 9h, il fait froid tout à fait.

Sainte-Croix, vendredi 25 novembre 1904

Le matin, je fais un peu la grasse matinée ; je vois les travaux de Sainte-Croix qui sont presque achevés. L’après-midi, nous allons à la chasse, Max, M. le curé et moi, nous suivons longtemps une compagnie de perdreaux, Max en tue un superbe.

Sainte-Croix, samedi 26 novembre 1904

Le matin, quand je me lève, il neige abondamment ; la neige ne cesse qu’à midi ; il y en a une couche de quinze centimètres ; et quand je pense que j’étais en costume d’été il y a cinq jours avec un soleil magnifique ! L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé ; je ne vois qu’un seul lapin que je rate.

Sainte-Croix, dimanche 27 novembre 1904

Nous allons à la messe à 10h ¾, il fait très froid. L’après-midi, Marie-Thérèse, Max et moi allons à pied, car les chevaux glisseraient, voir les D’Ambelle et les La Bardonnie, cela nous fait onze kilomètres dans la neige. Les La Bardonnie nous invitent à déjeuner mardi. M. le curé vient dîner, il est désolé d’avoir perdu un furet qui n’a pas voulu sortir d’un trou, il a bouché le trou et rattrapera peut-être le furet demain.

Semaine du 28 au 30 novembre 1904

Sainte-Croix, lundi 28 novembre 1904

Il fait un froid de loup (-11° ce matin à la fenêtre de Marie-Thérèse). Après déjeuner, vers 1 heure, M. le curé, Marie-Thérèse et moi allons à la recherche du furet dans les bois d’Ambelle ; on débouche le trou et il en sort tout de suite.

Sainte-Croix, mardi 29 novembre 1904

Froid intense (-12° à 8 heures). Vers 10h ¼, nous allons à pied à Mareuil déjeuner chez les La Bardonnie qui sont comme toujours fort aimables. Nous rentrons à 4 heures ¼. À Mareuil, je dessine des chenets qui sont à vendre et qui sont très jolis ; je ferai voir le dessin à Maman. Je me délecte, en lisant tous les jours les journaux, en constatant la colère, le désarroi des francs-maçons qui sont accablés par la publication des « fiches » découvertes par M. Guyot de Villeneuve ; ces immondes casseroles reçoivent journellement des raclées de leurs victimes ; le gouvernement lui-même est obligé, à contre-cœur, de les blâmer ; bref, c’est un désarroi complet dans le Temple sur lequel pleuvent d’ailleurs les démissions.

Sainte-Croix, mercredi 30 novembre 1904

Le froid est un peu moins vif (-7°) ; le matin, aidé de Marie-Thérèse, je fais mes malles. L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé et Max ; nous passons quatre heures dans la neige pour ne rien voir ; quelle déveine ! À 6h ½, je vais avec Max dîner chez M. le curé ; Marie-Thérèse est souffrante et ne vient pas.

Décembre 1904

Semaine du 1er au 4 décembre 1904

Angers, jeudi 1er décembre 1904

Je me lève à 5 heures ; je boucle ma valise, je fais mes adieux à Max, et, à 6h ¾, en phaëton et avec cheval ferré à glace, je pars, accompagné de Marie-Thérèse, pour la gare de Mareuil-Gouts ; à cause de la neige, nous sommes obligés d’aller au pas tout le temps. Je prends le train de 8h et, après arrêts à Angoulême et Saint-Pierre-des-Corps, j’arrive à Angers à 5h du soir ; retour après plus de quatre mois d’absence ! Je trouve Papa, Maman et Philomène en excellente santé, Maman très occupée par les cours et travaux pratiques préparatoires à l’examen à la suite duquel elle espère obtenir le diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge.

Angers, vendredi 2 décembre 1904

Le matin, je vais à la messe en l’honneur du 1er vendredi du mois ; l’après-midi, je fais quelques visites sans rencontrer personne. Me voici donc rentré encore à Angers, peut-être pour la dernière fois, après de longues vacances. En quittant Angers en juillet, j’avais d’importants projets en tête : projet de mariage à décider avec Mlle Delebart, parce que je croyais, d’après ce qu’on m’avait dit, que sa famille tenait essentiellement à la marier à un jeune homme roussillonnais ; je l’ai abandonné dès que Monseigneur m’eût appris le contraire ; un autre s’est formé spontanément, il n’a pas abouti cette année, peut-être aboutira-t-il l’année prochaine si c’est la volonté de Dieu. Somme toute j’ai passé de fort agréables vacances ; sans sortir du Roussillon, je me suis beaucoup promené, j’ai vu beaucoup de monde ; j’ai fait la connaissance de parents et d’amis fort aimables etc. Maintenant, changement complet de vie ; il va falloir se remettre au travail et, pour commencer, j’assiste aujourd’hui à quatre heures au premier cours de M. Gavouyère sur « Les rapports de l’Église et de l’État », sujet tout d’actualité et qui sera fort intéressant ; c’est le sujet que traitera M. Gavouyère pour le cours d’histoire du droit public.

Angers, samedi 3 décembre 1904

Le matin, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint François-Xavier, puis je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir M. Sourice, M. Frogé, Jacques Hervé-Bazin ; je fais quelques emplettes ; je commande une jaquette à La Belle Jardinière ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; il y a une foule de nouveaux membres cette année : les deux Henry, Jean Gavouyère qui renonce à sa vocation jésuitique, Pierre de La Morinière etc.

Angers, dimanche 4 décembre 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais a salut à Notre-Dame porter mes bons aux pauvres et voir Maurice Lucas. Celui-ci m’entretient longuement des manœuvres qui ont amené le départ du P. Barbier, et de l’état de division où se trouve la Conférence Saint-Louis, division qui est imputable aux ralliés, lesquels y ont introduit la politique, notamment au moment des élections pour le renouvellement du bureau où ils n’ont voulu tolérer qu’un royaliste, ce qui a obligé celui-ci (Hervé-Bazin) à ne pas accepter, en sorte que le bureau tout entier appartient aux ralliés bien que la Conférence comprenne à peu près autant de royalistes que de ralliés ; il est bien fâcheux que la politique soit entrée dans cette Conférence où elle n’avait que faire !

Semaine du 5 au 11 décembre 1904

Angers, lundi 5 décembre 1904

Le matin à 8 heures, j’assiste au premier exercice de la retraite préparatoire à la fête de l’Immaculée-Conception prêchée à l’Université par le Père Corbillé s.j. qui a remplacé le P. Barbier. À 2 heures, autre sermon ; le soir il pleut tellement que je n’y retourne pas. À mesure qu’approche la fin de l’année, les Catholiques qui ont espéré que l’année 1904, cinquantenaire de la promulgation du dogme de l’Immaculée-Conception, apporterait à la France la fin de ses maux, se demandent chaque jour anxieusement quand sera le Salut ; s’il arrivait le 8, dans 3 jours, comme on verrait là le doigt de Dieu et la preuve de l’amour de la Vierge Marie pour la France ! Certains y comptent. En attendant, chaque jour nous apporte de nouvelles preuves de l’infâmie du gouvernement qui réglait l’avancement des officiers sur les ignobles fiches de délation dont les journaux patriotes publient tous les jours une nouvelle liste ; voilà qui embête le gouvernement et la franc-maçonnerie ! Ce qui les embête aussi, c’est le mouvement d’indignation qui s’est emparée de la jeunesse des lycées de Paris aux insultes adressées à Jeanne d’Arc par l’infâme professeur F:. Thalamas ; les élèves de Concorcet ont forcé le ministre à le blâmer et à l’envoyer à leurs camarades de Charlemagne ; ceux-ci n’en veulent pas davantage et, hier, ont manifesté dans la rue contre Thalamas et en l’honneur de la Vierge lorraine, 200 à 300 arrestations ont eu lieu ; mais les jeunes lycéens auxquels se joignent les étudiants ne veulent pas céder ; tant mieux !

Angers, mardi 6 décembre 1904

Suite de la retraite ; j’y vais à 8 heures et à 2 heures, pas le soir à cause de la tempête de vent et de pluie ; dans l’après-midi, je vais voir MM. Gavouyère et Baugas ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre.

Angers, mercredi 7 décembre 1904

Suite et fin de la retraite ; l’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; j’y donne ma démission de secrétaire général, mes occupations, à cause de ma thèse, seront trop nombreuses pour que je puisse continuer à remplir ces fonctions ; je continuerai, du reste, jusqu’à ce qu’on ait trouvé à me remplacer. Ensuite, je vais à Saint-Jacques me confesser à l’abbé Brossard. Le soir, je vais à la clôture de la retraite. Demain, grande fête dans tout le monde catholique.

Angers, jeudi 8 décembre 1904

Le matin à 8 heures, à l’Université, messe solennelle de communion et salut. Ensuite, je vais à Bellefontaine voir le P. Barbier qui vient d’y prêcher une retraite ; je lui exprime tous les regrets que me cause son départ et nous causons un peu de tout ce qui s’est passé à la Conférence Saint-Louis ; il déplore que les ralliés introduisent la politique dans la Jeunesse catholique, ce qu’ils nous accusent, nous royalistes, bien à tort, de faire ; nous ne demandons qu’une chose, c’est que la Jeunesse catholique soit la Jeunesse catholique c’est-à-dire une association ouverte à tous les Catholiques sans distinction d’opinion politique, et, pour cela, il faut qu’elle reste en-dehors des querelles des partis et fasse l’union de tous sur le terrain de la défense de la religion, du patriotisme etc., en un mot de ce qui unit et non de ce qui divise ; la même observation s’appliquerait à l’Action libérale populaire. C’est la tactique préconisée le 27 mars à Vannes par M. de Lamarzelle. Pour qu’elle réussisse, il faut que chacun soit bien décidé à laisser de côté, dans l’association, tout question politique, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’il renonce à faire, en dehors de l’association, de la propagande pour le parti politique auquel il appartient. Malheureusement les ralliés de la Jeunesse catholique ne l’entendent pas ainsi. Ils veulent nous empêcher, nous royalistes, de faire de la politique, non seulement dans l’association, ce qui est juste, mais même en-dehors, ce qui est injuste ; et eux ne se gênent pas pour parler, même dans l’intérieur de l’association, de démocratie ou de république libérale. C’est là une manière de faire absolument contraire à l’union des catholiques, et que réprouve Pie X. Elle ne peut aboutir qu’à créer la division dans la Jeunesse catholique. L’après-midi, j’ai la visite de Jean Gavouyère qui fait du chic depuis qu’il a renoncé à entrer chez les Jésuites. Ensuite, je vais voir le docteur Sourice pour deux engelures (une à chaque oreille) qui me sont venues à Sainte-Croix, et dont l’une (la gauche) refuse de sécher ; elle saigne toutes les nuits ; le docteur m’indique des médicaments et un système de pansement. Le soir à 8 heures, grande cérémonie et superbe illumination à la cathédrale pour fêter le cinquantenaire du dogme de l’Immaculée-Conception, cette définition qui, en affirmant le principe unique de la Vierge Marie, a, par le fait même, proclamé que tous les hommes naissent naturellement mauvais, contrairement à la doctrine de Rousseau et de la Révolution ; c’est la condamnation du libéralisme et de la doctrine révolutionnaire. Les Catholiques dits libéraux qui essaient de faire accorder leur religion avec les principes révolutionnaires feraient bien de s’en convaincre. La cérémonie, où il y avait une affluence énorme, est finie vers 9h ¾.

Angers, vendredi 9 décembre 1904

Le matin, quand j’ouvre le Maine-et-Loire, une nouvelle aussi douloureuse qu’inattendue me saute aux yeux : Syveton est mort ; mort la veille du procès pendant lequel ce lutteur énergique et un grand nombre d’officiers généraux et supérieurs ou témoins devaient accabler le gouvernement de trahison et amener un acquittement presque certain, mort dans la force de l’âge, dans la plénitude du talent, dans l’épanouissement de toutes les facultés. Hier à 2 heures, Gabriel Syveton, qui avait mis la dernière main aux pièces de sa défense, se retirait dans son cabinet de travail en priant sa femme de le prévenir à 3 heures pour le cas où il s’endormirait ; à 3h, sa femme, entrant, le trouve étendu par terre et est saisie à la gorge par une forte odeur de gaz ; déjà, le cœur de Syveton ne battait que faiblement, quelques minutes après le vaillant député nationaliste était mort. Ses amis de la Chambre, prévenus téléphoniquement, accourent et, en scrutant dans le cabinet de travail, trouvent le tuyau de la cheminée (dans laquelle était l’appareil à gaz) par lequel le gaz devait s’échapper obstrué par des journaux dont l’un, L’Intransigeant, était du jour même ; conclusion : ces journaux ont été mis là le matin même ; par qui ? C’est un mystère ; l’idée d’un crime maçonnique envahit tous les esprits, car vraiment, cette mort est par trop opportune pour le gouvernement ! Et si l’on rapproche cette mort mystérieuse de toutes celles, non moins mystérieuses qui ont mis fin, depuis quelques années, à l’existence de ceux qui déplaisaient ou avait cessé de plaire à la juiverie et à la franc-maçonnerie, le président Faure, le commandant d’Attel (qui avait reçu les aveux de Dreyfus), le député Chaulin-Servinière, le lieutenant-colonel Henry, on est bien obligé de se dire que la mort est bien complaisante pour les hommes au pouvoir, et de se demander si elle n’est pas quelquefois aidée. Nous sommes en pleine République de Venise s’est écrié M. Archdeacon ; c’est le sentiment qui domine ! Vraiment, l’opposition est bien éprouvée ; Cassagnac et Syveton, ces deux vaillants, ces deux énergiques qui, dans des camps différents mais alliés, combattaient le même ennemi, meurent à un mois d’intervalle ; quel deuil, quels regrets pour les vrais Français ! Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère, toutes les conversations portent sur le tragique événement d’hier qui soulève une émotion énorme.

Angers, samedi 10 décembre 1904

Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je fais des visites obligées : MM. Courtois et Baugas (qui me donne des conseils pour ma thèse), les PP. Lionet et Corbillé. L’émotion soulevée par la mort de Gabriel Syveton et les soupçons qu’elle fait naître ne font que croître et embellir. Vraiment, comme le gouvernement doit être heureux d’avoir échappé à l’écrasant réquisitoire que accusé et témoins auraient dressé hier contre lui à la Cour d’assises de la Seine ! Quand je lis l’énergique, documentée et fière déclaration publiée in extenso dans La Libre parole que Syveton devait faire, mes regrets sont immenses ; et quand on sait que les généraux Kessler, Jamont, de Taradel et d’autres, le colonel de Quinemont, le commandant Guignet, le député Guyot de Villeneuve etc. devaient venir défendre Syveton à la barre, on se dit que l’accusé, hier, n’aurait pas été l’agresseur de l’ignoble André, mais la franc-maçonnerie et le gouvernement ! Et alors, on s’explique pourquoi ce procès et l’acquittement de Syveton étaient si redoutés par les malfaiteurs publics qui nous trahissent. De là à supposer un manque de scrupules chez ces gens-là, il n’y a qu’un pas ; ce pas, la plupart des journaux patriotes et des vrais Français l’ont franchi ; et d’ailleurs, rien n’est venu encore expliquer la présence dans la cheminée des journaux qui, en bouchant le tuyau, ont fait refluer le gaz dans l’appartement ! Un suicide est inadmissible pour qui connaissait Syveton ; un soldat ne déserte pas son poste à la veille d’une bataille ; donc, il y a eu imprudence ou crime ; l’imprudence est bien difficile à admettre ; qui aurait pu, en-dehors d’un criminel, avoir l’idée de placer là ces journaux, qui devaient forcément amener l’asphyxie de la personne enfermée dans le cabinet de travail ? L’idée d’un crime prend de plus en plus de consistance.

Angers, dimanche 11 décembre 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph avec Papa. L’après-midi, je me promène un peu, assiste à la bénédiction à la Madeleine, et fais quelques visites : La Villebiot et Des Loges, que je ne rencontre pas, et M. Delahaye que je rencontre. Le soir, assemblée générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin, j’y remplis encore mes fonctions de secrétaire.

Semaine du 12 au 18 décembre 1904

Angers, lundi 12 décembre 1904

Je déjeune chez M. et Mme Frogé en compagnie de plusieurs personnes de sa famille. Ensuite, je vais à la bibliothèque de l’Université où je bouquine en vue de ma thèse ; je trouve pas mal de tuyaux sur « l’assurance contre le chômage involontaire », sujet que je suis à peu près décidé à traiter. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Couteau sur « L’Église et le travail », bien quoiqu’incomplet. Mes amis et moi nous abstenons de prendre part à la discussion pour protester contre l’exclusion systématique des royalistes du bureau ; par suite, la discussion est de plus monotones.

Angers, mardi 13 décembre 1904

Le matin, je retourne à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi aussi ; je trouve quelques tuyaux sur mon sujet, mais pas très nombreux. Je fais quelques commissions.

Angers, mercredi 14 décembre 1904

Le matin, je vais à la Bibliothèque municipale espérant y trouver des documents ; je n’en trouve pas du tout ; il faudra que je cherche à Paris. L’après-midi, je vais avec Lucas chez Hervé-Bazin ; il m’apprend qu’il vient de fonder une conférence indépendante de la Jeunesse catholique, la Conférence Freppel, qui a pour objet l’étude des questions religieuses, politiques et sociales ; elle se compose de 15 à 20 étudiants ; je donne immédiatement mon adhésion, car cette conférence est royaliste ; demain, réunion chez Hervé-Bazin pour arrêter un plan de travail. Quelle excellente idée ! Enfin, les royalistes apprendront à se tenir les coudes et à se faire respecter. Afin d’éviter des difficultés avec la Jeunesse catholique et de pouvoir soutenir que cette nouvelle conférence n’est pas exclusivement royaliste, on y a fait entrer Sassier, qui est bonapartiste, et on l’a nommé président ; il servira de façade, et cela ne nous empêchera pas d’étudier les questions politiques, religieuses et sociales dans leur rapport avec la cause de la monarchie légitime.

Angers, jeudi 15 décembre 1904

Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir Lelong que je ne rencontre pas, puis à la Faculté où je lis les journaux, enfin à la séance de la Conférence Freppel chez Hervé-Bazin ; nous sommes onze membres présents ; on arrête un plan de travail.

Angers, vendredi 16 décembre 1904

À 3h ¾, cours de M. Gavouyère ; j’apprends, en feuilletant un nouveau catalogue de thèses, que le sujet que je voulais traiter, « L’assurance contre le chômage », a déjà été traité cette année ; c’est bien fâcheux et je n’ai vraiment pas de chance pour le choix de mes sujets ! Je sais bien que certains sujets ont été traités jusqu’à 10 ou 12 fois, il serait donc possible de reprendre celui-là sous un nouvel aspect, mais c’est moins agréable ; enfin, j’y réfléchirai. Le soir, nous assistons à l’Université au premier cours public du P. de Mayol de Lupé, bénédictin, qui commence une série de cours sur « L’archéologie chrétienne ».

Angers, samedi 17 décembre 1904

L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, et j’assiste au premier cours de M. Courtois sur le contentieux administratif. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 18 décembre 1904

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Nous déjeunons à 10h ½ et nous allons tous à la messe du Midi à la cathédrale ; elle est célébrée par les soins de la Croix-Rouge française pour les soldats morts à l’ennemi ; très grande affluence, belle décoration, belle musique et beau discours de notre curé. Monseigneur présidait ; la quête, faite pour la Croix-Rouge, a dû produire beaucoup. Dans l’après-midi, nous allons voir Balmitgère que nous rencontrons ; je vais aussi faire ma visite de digestion aux Frogé que je ne rencontre pas. À 7h, je dîne chez les Hervé-Bazin avec les deux Damas, qui se sont engagés et qui sont actuellement au peloton des dispensés ici. Après le dîner arrivent Mme des Loges, Jacques et Maurice des Loges. Jacques Hervé-Bazin lit une lettre ouverte adressée par le P. Barbier à Normand d’Authon dans laquelle l’ancien aumônier dit tous ses griefs contre le comité de l’U.R.D. et, en particulier, les démarches qui ont amené son départ ; il justifie, en passant, les étudiants royalistes des accusations dont ils ont été l’objet. Quelle tuile pour les ralliés !!! On joue à divers jeux de société ; je pars à 11h10, après le thé.

Semaine du 19 au 25 décembre 1904

Angers, lundi 19 décembre 1904

Le matin, je fais deux commissions pour Maman. L’après-midi, ne sachant que faire, je vais passer une heure environ à la salle de lecture de l’Université. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, très intéressante conférence de Dupré sur la séparation de l’Église et de l’État ; cette conférence est bien dans la note. On s’entretient de la lettre du P. Barbier. Normand d’Authon est là, nous affecte de l’indifférence ; si on lui en parlait, il serait cependant bien embarrassé !

Angers, mardi 20 décembre 1904

L’après-midi, cours de M. Courtois ; le soir, congrégation. Je trouve que Normand d’Authon, comme président de l’Union générale de l’Ouest, doit à la Jeunesse catholique des explications sur les faits qui lui sont reprochés dans la lettre du P. Barbier. Venant de si haut, ces accusations ne sont pas négligeables, est j’estime que nous (comme membres de l’A.C.J.F.) avons le droit de lui demander des explications ; s’il les refuse ou s’il les donne incomplètes, il n’a plus l’autorité morale nécessaire pour rester à la tête de l’U.R.D. Je donne cette idée à plusieurs de mes camarades, et je leur propose de rédiger une demande d’explications à Normand d’Authon que nous ferons signer par le plus grand nombre possible de membres de la Jeunesse catholique ; aucun de ceux à qui j’en parle n’est de cet avis ; je pense que c’est pour éviter de froisser Hervé-Bazin, beau-père de Normand d’Authon ; et cependant, je suis persuadé qu’Hervé-Bazin pense comme moi puisque lui-même m’a lu la lettre du P. Barbier ; mais il est délicat d’aller lui proposer la mesure dont j’ai l’idée. C’est fâcheux car, de cette façon, la lettre du P. Barbier, ou plutôt les accusations qu’elle formule, n’auront pas de sanction.

Angers, mercredi 21décembre 1904

Dans l’après-midi, je vais voir Lucas au sujet de l’affaire Barbier-Normand d’Authon ; je ne puis le décider à me promettre sa signature et cependant, au fond, il reconnaît que j’ai raison. Je fais quelques commissions. Je commence mes lettres de Jour de l’An, car, devant aller à Paris, je n’aurai pas le temps de les faire plus tard.

Angers, jeudi 22 décembre 1904

Dans l’après-midi, Papa a la visite de Normand d’Authon qui va chez chaque professeur de l’Université pour s’expliquer au sujet de la lettre ouverte du P. Barbier ; puisqu’il comprend la nécessité de fournir des explications, il ferait bien de nous en donner à la Jeunesse catholique ! À 5 heures, chez Maurice Perrin, Conférence Freppel : travail de Bidault sur « La déclaration des droits de l’Homme » ; le temps nous manquant, nous ne pouvons discuter que le 1er point mis en lumière par l’orateur, le prétendu principe de la souveraineté du peuple ; cela nous amène à parler de l’origine du pouvoir, sur laquelle nous discutons pendant plus d’une heure ; je soutiens que tout pouvoir vient de Dieu qui en investit tout souverain (prince ou assemblée) qui l’a pris ou le détient par suite d’un fait quelconque : force, volonté du peuple, ou autre chose, tradition par exemple, et qu’on doit obéissance à ce gouvernement comme gouvernement de fait (non comme gouvernement de droit), d’autres disent qu’il faut toujours la ratification du peuple et que la volonté du peuple est le canal dont Dieu se sert toujours pour transmettre son autorité ; je ne le pense pas. Une autre fois, nous discuterons jusqu’à quel point on doit obéir au gouvernement établi ; car, évidemment, la désobéissance est permise, nécessaire même, quand ce gouvernement traître à sa mission gouverne contre la religion et contre tous les principes d’ordre ; surtout si ce gouvernement est un gouvernement de fait qu’une longue possession du pouvoir, jointe à une administration sage et conforme aux intérêts du pays, n’a pas transformé en gouvernement légitime ; c’est le cas de notre république, gouvernement de fait mais non de droit.

Angers, vendredi 23 décembre 1904

Je reçois du P. Barbier une brochure contenant sa conférence du mois de juin sur « Le ralliement » et un appendice sur « La Démocratie » ; tout cela est fort intéressant, et j’écris au P. Barbier pour le remercier ; à noter que le P. Barbier a reçu du général des Jésuites une lettre lui disant que sa conférence est irréprochable sur tous les points. Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère.

Angers, samedi 24 décembre 1904

Le matin, je sors avec Philomène pour acheter l’objet que nous destinons à Papa et à Maman pour le Jour de l’An ; Marie-Thérèse nous a envoyé un mandat afin de nous réunir tous les 3 pour ce cadeau ; nous choisissons deux statuettes en bronze : la Renommée et la Fortune. L’après-midi, je vais faire deux visites : Mme Frogé et Mme Hervé-Bazin, je les rencontre toutes les deux, puis je vais me confesser ; à 5h, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Après plus de 15 jours, la mort de Syveton fait l’objet de toutes sortes de commentaires dans la presse ; les journaux nationalistes et conservateurs de toute nuance ont mené une enquête très serrée qui a eu pour résultat de faire écarter successivement l’idée de l’accident, puis l’idée du suicide que les journaux ministériels eux-mêmes renoncent maintenant à soutenir ; tout le monde maintenant ou à peu près croit à l’assassinat ; on dit que des arrestations sensationnelles sont imminentes ; je ne serais pas étonné que Mme Syveton fût arrêtée ; elle s’est si souvent contredite sur les circonstances de la mort de son mari qu’elle est l’objet de tous les soupçons. Enfin, cette affaire est intéressante !

Angers, dimanche 25 décembre 1904 (Noël)

J’assiste à la messe de minuit, où je fais la sainte communion, à Notre-Dame ; à vêpres, à Saint-Joseph. Après les vêpres, je vais voir M. Buston et M. Jac que je ne rencontre pas, et Maurice Lucas, que je rencontre ; avec Maurice Lucas, je vais chez M. Gavouyère à qui nous lisons la lettre du P. Barbier à Normand d’Authon et que nous mettons au courant, impartialement, des affaires de la Conférence Saint-Louis afin qu’il ne soit pas circonvenu par Normand d’Authon quand ce dernier ira le voir.

Semaine du 26 au 31 décembre 1904

Angers, lundi 26 décembre 1904

Je vais à 9h à la grand’messe à Saint-Joseph ; ensuite, je vais voir à L’Officiel, à l’Université, si l’oncle Xavier est dans les promotions ; hélas non ! Il n’est pas encore nommé colonel ; il doit avoir une fameuse fiche !!! L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais voir les pauvres. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis.

Angers, mardi 27 décembre 1904

Le matin, je vais au Mikado choisir un second écran pour Marie-Thérèse, puis me faire rafraîchir la tête chez Normandin. L’après-midi, je vais causer avec Lucas, et au cours de M. Courtois. Le soir, séance solennelle de Saint-Louis dans la grande salle de l’Université ; discours assez terne de Coutansais, rapport bien fait de Cesbron lu par Bigeard ; discours de M. René Bazin et discours de M. Paul Gerbier, du comité général de l’A.C.J.F., jeune homme de 23 ans ; il prononce un discours remarquable pour son âge ! Au moment où Bigeard est obligé, par les convenances, d’exprimer (combien à contrecœur) les regrets de la Conférence pour le départ du P. Barbier, nous, qui le regrettons vraiment, interrompons le discours par de frénétiques applaudissements ; les autres n’applaudissent pas. Après le punch, je rentre à 10h ¼.

Paris, mercredi 28 décembre 1904

Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je visite Chartres et sa superbe cathédrale entre deux trains et j’arrive à 6h à la gare de Montparnasse ; Xavier m’attendait et me mène à l’hôtel où il a retenu une chambre pour moi ; puis nous sortons un peu. À 8h, nous allons chez Tata Mimi rue Saint-Dominique. Je suis admirablement reçu. Mon hôtel, l’Hôtel français, avenue Bosquet, est convenable.

Paris, jeudi 29 décembre 1904

Le matin, je vais avec Xavier à Poissy, où Xavier a une affaire. L’après-midi, je me promène, puis je retrouve Xavier vers 6h devant l’Opéra. Nous rentrons vers 8h et après dîner, mon cousin Paul de Guardia, que je ne connaissais pas, vient passer la soirée, il reste jusqu’à minuit.

Paris, vendredi 30 décembre 1904

Le matin, je vais au Musée social prendre quelques tuyaux pour le choix de mon sujet de thèse. MM. Martin Saint-Léon et M. de Seilhac, qui me reçoivent dans leur cabinet, sont tous deux des économistes très connus ; ils me donnent, très aimablement, de précieux renseignements ; le second me fait même cadeau de plusieurs brochures intéressantes. Ensuite, je fais une commission pour Margot au Palais Royal. L’après-midi, je sors un moment avec Xavier puis je le quitte pour aller faire deux visites : chez les Fabre que je rencontre (M. Fabre, député, m’annonce la chute prochaine du ministère), et chez les Lazerme, qui sont tous deux, mari et femme, malades, et que je ne vois donc pas. Je retrouve Xavier devant l’Opéra où il m’avait donné rendez-vous, puis nous faisons ensemble des commissions aux Galeries Lafayette. Nous rentrons à 8h ½, et, à 9h ½, nous ressortons avec Margot. Nous allons « à La Boucle » où nous passons agréablement notre soirée au milieu de toutes sortes d’attractions ; je me décide à « boucler » ; on éprouve une impression effrayante en se voyant glisser sur une pente aussi rapide et en tournant dans « la boucle » la tête en bas et les pieds en l’air. Ensuite, à 1 heure, nous allons souper au Café Mazarin ; à 2h moins le quart, nous allons passer trois quarts d’heure à Olympia où Margot se décidé à venir parce qu’elle est avec Xavier et avec moi, mais où elle se garderait bien d’aller seule. Je rentre à l’hôtel à 3h ¼, j’écris ces lignes et je me couche.

« La Boucle » attraction à Paris – Carte postale de mars 1904 (site ebay.com)

Paris, samedi 31 décembre 1904

Je me couche à 3h ¾ du matin ; je dors jusqu’à 9h ; je me lève à 9h20 ; le matin, je vais chez Xavier et je l’accompagne jusqu’à la rue Méhul où il déjeune chez un de ses amis ; je rentre déjeuner rue Saint-Dominique. À 2h ½, je suis de nouveau rue Méhul où, au bout d’un moment, nous partons, Xavier et Moi, à la recherche de Piccot ; nous le rencontrons vite et nous l’amenons au Café des Princes où, en deux heures, nous lui faisons absorber huit grands bocks de ½ litre, 1 kirsch et 1 madère ; et avec cela, il fume au moins quinze cigarettes. Cela l’excite tellement qu’il ne sait plus ce qu’il fait : il chante l’hymne allemand en levant en l’air son verre, il va parler à deux catins, leur demande si elles sont allées à la messe etc., leur pince les cuisses, tient des propos insensés ; tout le café se tord !!! Un moment, il monte se vider aux cabinets ; quand il redescend, il empeste. Il nous donne la comédie pendant deux heures, et tout cela au milieu de la musique de l’orchestre ! Ensuite, à 7h, je vais au Louvre acheter un harmonica pour la petite Mimi Civelli ; je n’en trouve pas au Louvre, je l’achète dans un bazar du Faubourg Saint-Honoré. Le soir, à 11h ½, Xavier m’accompagne à l’hôtel et veut m’amener souper dans un restaurant de nuit quelconque, je ne veux pas et je rentre à l’hôtel, le laissant aller de son côté. J’écris ces lignes au moment où l’année 1904 s’achève pour faire place à 1905. C’est avec une bien grande tristesse que je vois s’achever cette année sans que se soient réalisées les espérances qu’elle avait fait naître ; jusqu’à ce soir, je n’ai pas entièrement désespéré, mais à l’heure où j’écris, il est minuit vingt ; nous sommes donc bien en 1905 et aucun tumulte, aucun bruit insolite ne me révèle le changement que nous avons espéré toute l’année. Serait-ce que le curé d’Ars s’est trompé ? Non, sans doute ses paroles auront été rapportées inexactement. Je suis, je l’avoue, un peu découragé. Quand viendra-t-il enfin ce 31 décembre au soir duquel je pourrai écrire dans mon journal : « Bénie soit cette année qui a vu le salut de la France » ? Ah, j’ai beau interroger l’avenir, je ne vois que de sombres pronostics ! Mon Dieu, mon Dieu, sauvez la France, sauvez-nous !


[1] Il s’agit peut-être d’Arthur Frogé (Saint-Brieuc, 3 octobre 1846-Angers, 19 juillet 1919), fils de Louis Frogé et de Marie Le Roux, lieutenant de vaisseau qui se retira à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Mériadec du Plessis-Quinquis (Nantes, 4 octobre 1880-Saint-Philibert-de-Grand-Lieu, Loire-Atlantique, 13 avril 1969), fils de Bonabes du Plessis-Quinquis et d’Alix de Cornulier-Lucinière, issu d’une famille de la noblesse bretonne, fut responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest. Il fut ensuite administrateur de la Compagnie agricole de Guinée (Bananeraies de Foulaya) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Maurice Gaudin de Saint-Rémy (Caen, 14 juin 1851-juin 1936), colonel, célèbre pour avoir refusé en 1902 d’exécuter l’ordre d’expulsion des religieuses de Loudéac, traduit devant le Conseil de guerre puis retirée de l’Armée, maire de Chavoy de 1906 à 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Voir supra note du 19 juin 1901.

[5] Charles Antoine « Tony » de Charrette de La Contrie (Passy, 3 mars 1880-Nice, 21 octobre 1947), baron de La Contrie puis marquis de Charette, fils d’Athanase de Charrette de la Contrie (1832-1911), zouave pontifical, commandant de la Légion des Volontaires de l’Ouest puis général de brigade en 1871, issu d’une célèbre famille de militaires au service de la cause légitimiste (lui-même fils d’une fille naturelle de Charles X), et d’Antoinette Wayne van Leer Polk (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il peut s’agir de Joseph Cheguillaume (Nantes, 12 octobre 1870-Le Retail, Soullans, Vendée, 14 novembre 1948), fils de l’ancien député de la Loire-Inférieure Joseph Cheguillaume (1825-1897) et de Pauline Méry. Docteur en droit, avocat, il faut maire de Soullans. Mariée en premières noces à Jeanne Polo et en secondes noces à Marguerite Marion de Procé, il eut cinq enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Denys Cochin (Paris, 1er septembre 1851, 24 mars 1922), baron, fils d’Augustin Cochin, maire d’arrondissement et figure du catholicisme libéral. Il fut lui-même un chimiste éminent, conseiller municipal puis député de Paris de 1893 à 1919, représentant le parti catholique à la Chambre et défenseur des libertés scolaires et des congrégations religieuses. Il sera, à l’époque de l’« Union sacrée », ministre dans le cabinet Briant en 1915-1917 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Nicolas Delsor (Strasbourg, 5 octobre 1947-20 décembre 1927), prêtre, professeur au Grand séminaire de Strasbourg, lanceur d’une nouvelle série de la Revue catholique d’Alsace, membre du mouvement protestataire qui milite contre la domination allemande, puis dirigeant du Parti catholique alsacien. Élu au Landtag d’Alsace-Lorraine, il entre en 1898 au Reichstag, où il est député protestataire. Il est sénateur du Bas-Rhin de 1920 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Il s’agit de l’abbé Joseph Bonafont (1854-1935), dont il sera davantage question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Pierre Le Bault de La Morinière (Angers, 21 février 1884-29 décembre 1939), fils de Georges Le Bault de La Morinière et de Mathilde Bourbon, neveu de Stanislas Le Bault de La Morinière (voir supra au 11 juin 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Henry de La Croix de Castries (Paris, 29 décembre 1850-10 mai 1927), fils de Gaspard de La Croix de Castries et de Marie Léontine de Saint-Georges de Vérac, saint-cyrien, militaire en Algérie, chargé d’effectuer des relevés topographiques et de cartographier, officier des Affaires Indigènes en Oranie (1878-1882), il sera fondateur de l’Institut historique du Maroc ; conseiller général du Maine-et-Loire pour le canton de Louroux-Béconnais. Il épousa en 1880 Isabelle Juchault de La Moricière, fille de Louis Juchault de La Moricière, ministre de la Guerre en 1848 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Henry Jagot (1854-1933), typographe, journaliste, rédacteur de différents journaux, dont Le Patriote de l’Ouest à Angers de 1901 à 1904, avant de passer à Lille puis à Paris (rédacteur au Petit Parisien de 1906 à sa mort). Il a également publié des ouvrages et des pièces de théâtre. Voir https://panckoucke.org/biographie/jagot-henry/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Jean du Réau de La Gaignonnière (château de Cirières, Deux-Sèvres, 12 mars 1885-mort pour la France à Vert-la-Gravelle, Marne, le 6 septembre 1914), fils de Maurice du Réau de La Gaignonnière et de Marie-Thérèse de La Rochebrochard, sergent au 135e régiment d’infanterie. Il était le neveu de Raoul du Réau de La Gaignonnière, conférencier, voire supra note du 22 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Voir aussi supra au 21 juin 1903. Il doit d’agir de François de Villoutreys de Brignac (Angers, 24 janvier 1873-4 octobre 1956), fils d’Henri de Villoutreys de Brignac et de Valentine Pissonnet de Bellefonds, qui épousera en 1905 Marie-Louise de Renouard de Sainte-Croix, membre du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 7 juin 1901.

[16] Auguste Mas (Prades, 28 mai 1854-Marquixanes, 27 août 1908), fils d’Auguste Mas et de Denise Colomer. Bien qu’issu d’une famille du Conflent où il revint mourir, il fut professeur de rhétorique dans divers lycées de province avant de se fixer à Montpellier où il épousa la fille du chimiste Chancel, ancien recteur de l’Université. Conseiller général de Béziers, président du Conseil municipal de Montpellier, adjoint au maire, élu en 1902 député de Montpellier, membre du groupe radical-socialiste à la Chambre. Il ne fut pas réélu en 1906. Voir le dictionnaire des parlementaires. La mention au député Mas et à une parenté avec les Estève est curieuse : elle n’est pas totalement inexacte dans la mesure où, comme les Estève, Mas descend lointainement de la famille Viader, d’Ille-sur-Tet, par sa grand-mère maternelle, née de Lacour, d’une famille également fixée à Ille. C’est cette parentèle à Ille qui a sans doute inspiré les personnes évoquant une parenté avec les Estève, certes lointaine mais bien existante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] François d’Aboville (Rennes, 31 janvier 1883-Le Chesnay, Yvelines, 27 avril 1952), fils d’Henri d’Aboville et de Jeanne de Gouvello, saint-cyrien, qui sera chef de bataillon d’infanterie. Il épousera en 1913 Anne-Marie Didelot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Joseph Zamanski (Parthenay, Deux-Sèvres, 18 mai 1874-Paris, 22 mars 1962), petit-fils d’un militaire lituanien installé en France. D’abord avocat, il s’engage au sein de l’Association catholique de la jeunesse française, président de la Conférence Olivaint, il présente dès 1903 au congrès de l’Association catholique de la jeunesse française un rapport sur le contrat collectif de travail. Dirigeant d’une biscuiterie de luxe puis administrateur de mines, il présida dès 1924 les Unions fédérales professionnelles des catholiques. Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Albert Le Nordez (Montebourg, Manche, 19 avril 1844-29 janvier 1922), évêque de Dijon de 1898 à 1904, conférencier et publiciste. Il afficha comme évêque ses opinions républicaines, soulevant l’hostilité d’une partie du clergé de son diocèse. En 1904, à la suite de l’affaire évoquée ici, le pape Pie X le convoqua au Vatican pour qu’il s’explique sur sa conduite. Il démissionna ensuite. L’affaire fut exploitée par les Républicains pour rompre les relations diplomatiques avec le Saint Siège et hâter la séparation de l’Église et de l’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Il s’agit du futur général Joseph Joffre (1852-1931), également originaire du Roussillon, dont il sera à nouveau question par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Il s’agit de Louis Arnaud dit « Le Meunier vendéen », aussi connu pour avoir fondé la troupe de théâtre La Genetouze (https://www.lagenetouze.fr/votre-commune-au-quotidien/loisirs-et-vie-associative/annuaire-des-associations/joomlannuaire/fiche/51:les-comediens-de-la-genetouze/5:annuaire-des-associations?jscheck=1) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Voir supra au 21 décembre 1901.

[23] Voir supra au 28 février 1904.

[24] Voir supra note du 1er juillet 1901 et au 18 octobre 1901. Le Milleret cité ici à quelques reprises doit être Jacques Milleret, né le 4 décembre 1885 à La Fère (Aisne), fils de René Louis Constant Milleret (1852-1929), colonel d’artillerie, et de Julie Adrienne Larrieu, cette dernière fille de Julie de Prigny de Quérieux, cousine germaine de Marthe Durand de Linois (1830-1920), elle-même veuve de Jules d’Apat, cousin éloigné des Estève de Bosch par les Sicart (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Il doit s’agir de Michel Lelong (Pionsat, Puy-de-Dôme, 9 janvier 1843-Montgeron, Essonne, 28 avril 1929), polytechnicien, officier d’artillerie, général de division (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Voir infra note du 28 juin 1904.

[27] Voir supra note du 19 décembre 1902.

[28] James Jaume (1812-1889) et Rosalie de Descallar (1831-1904), mariés à Perpignan en 1854, avaient eu deux filles : Mathilde (1853-1942) et Valérie Jaume (1856-1945). La première épousa en premières noces en 1872 François de Romeu, puis, une fois veuve, en 1889, le général Pierre Alphonse Henri Courbebaisse (1850-1935) ; la seconde épousa en premières noces à Perpignan en 1876 Maurice Roland, et, une fois veuve, Jean Rivals. Mme d’Estève de Bosch née Lazerme descendait des Descallar par sa mère, Antoinette de Pontich, dont les arrière-grands-parents étaient François de Pontich et Marie Descallar Pera, mariés à Ille en 1739. Les Descallar, ancienne famille noble originaire de Puigcerdà, avait en effet une branche à Ille qui était liée aux Estève de Bosch, le journal citant assez souvent leur nom (voir supra au 5 décembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Voir supra note du 30 mars 1904. Albert de Romeu (1875-mort pour la France en 1915), ingénieur de l’École Centrale et professeur de minéralogie, était le fils du premier mariage de Mathilde Jaume avec François de Romeu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Voir supra note du 1er juillet 1901.

[31] Charles-Émile Freppel (Obernai, Bas-Rhin, 1er juin 1827-Angers, 23 décembre 1891), évêque d’Angers de 1870 à sa mort, fondateur de l’Université catholique de l’Ouest, défenseur du catholicisme social et inspirateur de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII. De 1880 à 1891, il fut député du Finistère et combattit l’instruction laïque et étatique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra note du 30 mars 1904.

[33] Voir supra note du 20 décembre 1902.

[34] Léopold Émile Arton (Strasbourg, 16 août 1849-Paris, 17 juillet 1905), homme d’affaires célèbre pour ses scandales financiers et ses escroqueries, impliqué dans le scandale de Panama, qui fut en cavale puis jugé et emprisonné. La plupart des parlementaires qu’on accusait d’avoir été corrompus avec sa participation furent acquittés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Xavier de Planet (Toulouse, 23 juin 1853-13 mai 1904), fils de Casimir de Planet et de Marie-Thérèse de Planet, était issu d’une famille noble toulousaine, descendant d’un capitoul. Conseiller général de la Haute-Garonne et maire de Mervilla, il avait épousé le 1er septembre 1879 à Toulouse Christine Touzé. Il avait certainement connu Henri d’Estève de Bosch lors du passage de ce dernier comme professeur à la Faculté libre de Toulouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Jules de Lamer (Perpignan, 21 juin 1828-16 avril 1906), fils d’Amédée de Lamer, ancien colonel de la Garde Nationale en 1848, et de Julie Calmètes, avait épousé Léonie Massot en 1856. Il était par son père le petit-fils de Jeanne Lazerme, sœur aînée de Joseph Lazerme, député des Pyrénées-Orientales et grand-père de Mme Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Voir supra note du 14 juin 1903.

[38] Voir supra au 28 février 1904.

[39] Voir infra au 22 août 1904.

[40] Voir supra note du 7 février 1904.

[41] Edgard Combes est en effet accusé d’avoir voulu extorquer, par l’entremise de tierces personnes, de fortes sommes d’argent aux Chartreux en échange de l’autorisation de cette congrégation par les autorités. Cette accusation de chantage n’a pas été prouvée (d’après Wikipédia) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Lucie Bartre, née Saly (Ille, 1881-1977), écrivaine et dramaturge roussillonnaise, auteur de 7 volumes de comédies et de saynètes d’inspiration populaire. Il en sera question à plusieurs reprises dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Il s’agit très certainement de Rose Sire, ou Sire de Vilar, fille d’Étienne Sire (1844-1910) et de Berthe Marie Lucie de Vilar, mariés le 8 juin 1872 à Corbère. Le mariage dont il s’agit ici ne se réalisera pas et Rose Sire mourra jeune ou célibataire à une date inconnue. René de Chefdebien épousera en 1906 Louise Bas de Cesso. Les Sire sont une famille originaire de Montalba-le-Château près d’Ille. La branche dont il s’agit ici est dite de « Sire-Poubill » pour la différencier d’autres. Riches propriétaires terriens, les Sire possédaient l’ancienne métairie Sabater où mourut Étienne Sire en 1910. Mlle de Vilar était issue d’une ancienne famille de la noblesse de Roussillon, propriétaire du château de Corbère. Il sera souvent question de cette famille dans le journal par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Il s’agit d’Edgard Combes (1864-1907), fils aîné d’Émile Combes, qui fut lui-même préfet, secrétaire général du Ministère de l’Intérieur et conseiller d’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Fabien Cesbron (Saint-Lambert-du-Lattay, Maine-et-Loire, 13 janvier 1862-Saint-Sébastien-sur-Loire, 26 avril 1931), avocat à Angers, conseiller municipal de Varrains, élu en 1902 dans la circonscription de Baugé (voir supra au 27 avril 1902) dans le groupe de droite. Sénateur du Maine-et-Loire en 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Voir supra note du 26 mars 1901.

[48] Voir supra note du 12 novembre 1901.

[49] Pierre Geay (Saint-Symphorien-sur-Coise, Rhône, 15 mars 1845-Hyères, 14 novembre 1919), évêque de Laval de 1896 à 1904. Républicain, il avait tenté d’amenuiser le pouvoir des congrégations dans son diocèse et avait été victime d’une campagne de presse. En 1904, le pape demanda sa démission mais le gouvernement Combes lui interdit de quitter la France. Il finit par présenter tout de même sa démission fin août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Voir supra note du 11 octobre 1902. La parenté exacte de M. de Llamby et des Bosch n’est pas connue. Les seuls ancêtres communs que nous ayons pu trouver sont les Pellisser de Perpignan et Saint-Feliu-d’Amont, ancêtre respectivement des Terrats (grand-mère paternelle de M. de Llamby) et des Sabater (Antoine de Bosch, père de Sophie de Bosch, devenue Mme Estève, étant fils d’une Sabater), une parenté remontant à la fin du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Le général Michel Lelong (1843-1929) – voir supra note du 20 mars 1904 – avait certes un fils cadet nommé Pierre Lelong, mais ce dernier est né en 1891, il avait donc 13 ans en 1904 et ne peut donc pas être étudiant en droit. Il semble s’agir en réalité plutôt de l’un de ses frères aînés Paul (1877-1962), Joseph (1879-1950) ou Georges (1885-1973) Lelong (Base généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[52] Francis Charles Bostock (1866–1912) était un entrepreneur et un dresseur d’animaux anglais, qui parcourut l’Europe et l’Amérique avec sa ménagerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Orpy Massot (voir supra le résumé de la vie d’Antoine d’Estève de Bosch jusqu’en 1901 au tout début du journal) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Gaston Le Rouge de Guerdavid (manoir de Keraël, Botsorhel, Finistère, 10 novembre 1881-Carantec, Finistère, 3 juillet 1962), avocat, fils de Gaston Le Rouge de Guerdavid et de Marguerite de Robien. Il épousa en premières noces en 1904 Germaine Cogels et en secondes noces en 1913 Louise Taulaigo (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Il s’agit certainement de Christian Marie Henry Joseph Just Charles Ignace des Lyons (Rocheservière, Vendée, 31 juillet 1879-12 décembre 1938), docteur en droit, propriétaire à Belleroche, fils de Joseph Marie François Just des Lyons et de Marie Joséphine Julie Aimée Billette de Villeroche. Il épousa le 3 juin 1920 à Abbeville Henriette Renée Bourguignat de Chabaleyret (Généalogie de Vanessa Barteau, http://gw.geneanet.org/vbarteau) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Frédéric Le Play (1806-1882), sociologue, homme politique, conseiller d’État et réformateur social français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Georges Lebret (Étampes, 7 novembre 1853-Paris, 16 janvier 1927), député de 1893 à 1902 et ministre de la Justice et des Cultes en 1898-1899 dans les gouvernements Dupuy IV et V (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Voir note au sujet de la famille Lucas dans la partie introductive de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché). Marie Parès, née le 12 janvier 1862 à La Roche-sur-Yon, avait épousé le 7 mai 1883 à Fontenay-le-Comte (Vendée) Auguste Pichard de La Caillère. Elle était la fille d’Albert Parès (1826-1865), juge d’instruction et de Marie Apollonie Rivasseau. Albert Parès était issu du mariage de Théodore Parès, ancien député orléaniste des Pyrénées-Orientales, et d’Antoinette Lazerme (1798-1836), elle-même sœur de Joseph Lazerme, député également, grand-père paternel de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Mme Pichard de La Caillère était donc la cousine issue de germains de cette dernière. Elle eut notamment deux filles : Antoinette et Thérèse. La première qui est citée ici, est née le 3 août 1884 à Fontenay-le-Comte et morte en cette ville le 4 décembre 1965. Elle avait épousé le 2 juillet 1907 dans sa ville natale Marie Joseph Louis Blanpain Le Bœuf de Saint-Mars (Généalogie d’Antoine Blanpain, http://gw.geneanet.org/boislinière) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Raymond de Fontaines (Foussais-Payré, Vendée, 30 mai 1859-Bourneau, Vendée,14 novembre 1949), officier de cavalerie, député de Vendée de 1902 à 1910 dans le groupe Action libérale, puis de 1914 à 1923. Son fils Raymond de Fontaines (1889-mort pour la France en 1916) était alors âgé de 15 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] Marc, marquis de Pindray d’Ambelle (1836-1924) avait épousé en 1860 à Paris Valentine d’Assailly (1839-1919), fille de Charles d’Assailly et d’Octavie de Lasteyrie du Saillant, et à ce titre arrière-petite-fille de La Fayette. Ce couple eut sept enfants, parmi lesquels Arthur de Pindray d’Ambelle (1873-1959) cité ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Voir supra note du 15 août 1903.

[62] Voir supra ces photographies illustrant le journal du 31 juillet 1904.

[63] Carlos de Lazerme (Perpignan, 26 janvier 1873-Elne, 26 août 1936), homme de lettres et poète, fils de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920). Voir aussi la note du 10 avril 1901. Jacques de Lazerme (Perpignan, 20 octobre 1887-20 mai 1959), son frère cadet également mentionné ici, resta célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[64] Espérance Trullès – parfois improprement orthographié Truillès – (Thuir, 1883-Cauterets, 18 août 1904), fille de Ferdinand Trullès, notaire à Ille, et de Marie Madeleine Batlle, était la fille unique de ce couple. À la suite de la perte de cette enfant, qui aurait voulu être carmélite, cette famille se lança dans plusieurs œuvres pieuses qui seront évoquées dans ce journal, notamment le Carmel de Vinça. Sa grand-mère maternelle, Angélique Maria ou Marie, morte en 1914, épouse de Paul Batlle, pharmacien à Ille, se distingua aussi par des legs de bienfaisance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[65] Thérèse Trullès, sœur du notaire Ferdinand Trullès, avait épousé à Ille le 3 juillet 1877 Jean Baptiste de Balanda (1828-1917), fils cadet de Jean-Baptiste de Balanda et de Thérèse de Bonnefoy, beau-frère d’une autre Mme de Balanda citée plus haut (voir supra note du 28 septembre 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[66] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[67] Voir supra note du 28 juin 1904.

[68] Joseph Delcros (Céret, 13 février 1874-Moncaut, Lot-et-Garonne, 29 octobre 1939), fils aîné de Gaston Delcros (1841-1905), avocat à Céret, et de Marie de Ferran de Ribas (1849-1904), issue de la noblesse barcelonaise. Il prit postérieurement, ainsi que ses frères et sœurs, le nom de « Delcros de Ferran » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[69] Antoine Delmas et son frère Joseph Delmas – semble-t-il absent le jour du mariage – marié en 1903 à Prades avec Jane Circan étaient les fils de Félix Delmas, juge d’instruction à Céret, et de Pauline Latouche. Félix Delmas (ou Delmas de Ribas) était le fils de Jean Delmas et de Victoire de Ribas, tous deux originaires de Céret et proches parents des Delcros. Les « deux jeunes gens Roca » dont il s’agit ici sont certainement des fils de la famille Roca ou Roca d’Huytéza établie à Ille et citée ici à plusieurs reprises, à laquelle Mme Delmas née Circan appartenait par sa grand-mère paternelle née Roca – voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[70] Berthe de Guardia (Perpignan, 9 mai 1857-Perpignan, 21 mai 1943) épousa le 19 mars 1879 à Perpignan Charles Gout de Bize (Alénya, château de Boaçà, 26 mai 1850-1914), propriétaire du château et de domaine de Boaçà à Alénya (aujourd’hui détruit) que sa famille avait acquis à la famille Asprer de Boaçà en 1834. Comme l’indique ici l’auteur, Mme Gout de Bize était cousine avec Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, puisque sa mère née Louise de Règnes (1839-1917), fille de Pauline d’Argiot de La Ferrière, était petite-fille de Suzanne Lazerme, l’une des sœurs de son grand-père le député Joseph Lazerme. Il sera souvent question de la famille Gout de Bize dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[71] Voir supra note du 10 avril 1902.

[72] Voir supra note du 5 novembre 1901.

[73] Dieudonné Sabaté, né en 1848 à Céret, notaire dans cette ville. Il avait épousé en 1873 à Vinça Marie Verges, originaire de cette ville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[74] Fernand de Rovira (Perpignan, 19 juin 1870-29 août 1951), fils d’Henri de Rovira (1830-1899) et de Gabrielle Delon de Marouls (1829-1910) avait épousé à Perpignan le 5 octobre 1898 Marie-Pauline Colavier d’Albici (1873-1968), dont la grand-mère paternelle, Marie-Grâce Boluix, était fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur du député Joseph Lazerme, propre grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Fernand de Rovira était donc le cousin issu de germains par alliance de cette dernière. Il possédait l’important domaine des Capeillans sur la commune de Saint-Cyprien, qui sera très souvent cité au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[75] Née de Ribas. Voir supra note du 22 août 1904.

[76] Voir supra différentes notes du 23 août 1904.

[77] Voir supra note du 10 avril 1902.

[78] Il s’agit d’une famille homonyme avec les Sabaté de Céret cités non loin ci-dessus. Ceux d’Ille ont été présentés supra à la note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[79] Paul de Maynard (né le 17 août 1873), chef d’escadron de cavalerie, était le fils d’Henri de Maynard (1838-1919) et de Marie de Vilar (1845-1874). Cette dernière était la cousine issue de germains d’Henri de Rovira, père de Fernand de Rovira ; les deux étaient respectivement petits-fils de Louise et de Madeleine de Guanter (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[80] Il s’agit bien ici de Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales), appelé improprement « le Vernet » par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[81] Il s’agit d’Isabelle, Joseph et Pierre Cornet, très souvent cités ici, proches cousins des Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[82] Les Rovira avaient participé au financement des nouvelles cloches de l’abbaye de Saint-Martin-du-Canigou (d’après les souvenirs d’André Bécat). Ces cloches ont été fondues en 1904 par la fonderie Farnier-Bulteaux dans la Meuse. On a un aperçu de leur sonnerie dans la vidéo suivante : https://www.youtube.com/watch?v=luW42ARsMyA (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[83] Voir supra note du 9 septembre 1901.

[84] Thérèse de Crozals, née le 24 juillet 1886 à Béziers, avait épousé le 24 novembre 1905 dans cette ville le banquier Fernand Dumas (Paris, 10 mai 1877-1927), lui-même arrière-petit-fils du célèbre homme politique et homme de lettres François Jaubert de Passa. Ce couple d’amateurs d’art reçut de nombreux créateurs dans sa maison de Finestret (ancienne maison Morer, famille dont descendait l’épouse de Jaubert de Passa). Dumas fut un mécène du fauvisme et du pointillisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[85] Saint-Michel-de-Llotes, Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[86] Voir supra note du 19 août 1901. Henri de Dax d’Axat (né au château d’Axat, Ariège, le 6 avril 1889) fils d’Ernest de Dax d’Axat et de Marie-Antoinette de Fréjacques de Bar. Il sera avocat et professeur au Collège des Oratoriens de Pontoise (Base de données généalogique Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché)

[87] Pierre Cornet se suicidera le 8 mars 1907, à l’âge de 30 ans (voir infra au 8 mars 1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[88] Maurice d’Estève de Bosch, cousin germain de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[89] Voir supra note du 23 septembre 1904 et infra au 8 mars 1907.

[90] Gabriel de Llobet, futur archevêque d’Avignon, dont il sera abondamment question au fil du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[91] Voir supra note du 2 septembre 1904.

[92] Henri Talairach (né à Trouillas le 29 novembre 1865), avocat, fils de Joseph Talairach et de Marie Delcros, avait épousé le 27 septembre 1890 à Perpignan Marie-Thérèse Boluix (Perpignan, 6 mai 1872-19 juin 1944), fille de Jules Boluix et de Berthe de Lacroix. Elle était l’arrière-petite-fille du couple François-Xavier Boluix/Marie-Grâce Lazerme dont il a souvent été parlé plus haut, voir notamment notes des 5 novembre 1901 et 6 octobre 1904.

[93] Voir infra aux 19 et 27 octobre 1904 pour les visites ultérieures à Boaçà.

[94] Joseph de Lazerme (1846-1922), cité à de nombreuses reprises ici. Sa sœur Espérance de Lazerme (1854-1935) avait épousé en 1876 Gaston de Campredon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[95] Auguste Lazerme (1825-1895), grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[96] Act. Parc Ducup dans la banlieue de Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[97] Il doit s’agir de Joseph d’Arexy (1885-1938), fils aîné de Raymond d’Arexy (1856-1912) et de Thérèse Bertran de Balanda (1856-1943), cette dernière sœur de Jean (1853-1934) et Henri (1854-1936) Bertran de Balanda, tous deux officiers de cavalerie s’étant consacrés à la gestion de leurs terres (Note de l’éditeur, S. Chevauché). La parenté de cette famille avec les Estève de Bosch est très lointaine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[98] Voir supra au 23 août 1904.

[99] La parenté avec les Lazerme a été détaillée plus haut (23 août 1904). En ce qui concerne les Estève, cette parenté cette faisait par le père de Berthe Gout de Bize née de Guardia. Ce dernier, Auguste de Guardia (1833-1891), était le fils de Rose Calmètes, cette dernière petite-fille, par sa mère née Rose Vallès, de Thérèse Estève, propre sœur de François-Xavier Estève Simon, père du colonel Estève, grand-père de l’auteur du présent journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[100] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[101] Louise Caroline Alengry (née le 4 juin 1847 à Narbonne), mariée le 2 février 1870 à Perpignan avec Jean de la Croix Passama (1841-1906), officer de marine, président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Ils eurent deux fils : Henri (1881-1975) et Jacques (1883-1965) Passama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[102] Carlos de Lazerme, sa mère Marie-Hélène de Lazerme née Pougeard du Limbert, sa sœur Marthe de Lazerme et son frère Jacques de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[103] Il s’agit de Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), mariée en 1851 à Raymond de Çagarriga, mère d’Henri (1855-1939) et Albert (1861-1911) de Çagarriga. Cette famille résidait notamment dans une demeure construite par l’architecte Viggo Dorph Petersen, située à Saint-Génis-des-Fontaines (Pyrénées-Orientales), aujourd’hui Lycée Agricole, d’où la désignation de cette branche cadette comme « Çagarriga de Saint-Génis ». Raymond de Çagarriga était le frère cadet de Gaspard de Çagarriga, dont la descendance, fixée à Millas, est citée ci-dessus comme « les Çagarriga de Millas », et dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[104] Voir supra note du 4 novembre 1904. Raymond de Çagarriga (1845-1927) fils de Gaspard de Çagarriga et de Perpétue de Llucià (cette dernière sœur de Louise de Llucià, mariée à Jean-Baptiste de Rovira, propre grand-mère de Fernand de Rovira), ingénieur des constructions navales, avait épousé en 1881 une Bretonne, Jeanne de Ploeüc, d’où trois filles, Madeleine (née en 1882), Marthe (née en 1883) et Jeanne (née en 1889) de Çagarriga. Il avait une sœur Marie de Çagarriga (1850-1920), mariée en 1872 au comte Augustin de Gironde, sans descendance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[105] Voir supra note du 4 novembre 1904.

[106] Raoul Moullart de Vilmarest (Ecuires, Pas-de-Calais, 23 août 1843-Argelès-sur-Mer, 2 janvier 1927) marié le 11 juillet 1871 à Saint-Omer (Pas-de-Calais) avec Laure Renard de Saint-Malo (Paris, 12 février 1848-Argelès-sur-Mer, 15 septembre 1919). Les Renard de Saint-Malo sont une ancienne famille du Roussillon. Le père de Mme de Vilmarest, Philippe Renard de Saint-Malo (1813-1883), avait été député du Pas-de-Calais à la suite de son mariage avec une demoiselle Moullart de Torcy. Son grand-père, Jean-Baptiste Renard de Saint-Malo (1780-1854), est l’auteur d’ouvrages historiques sur le Roussillon. Cette famille possédait, entre autres, une villa appelée « Saint-Malo » à Argelès-sur-Mer, dont il est sans doute question ici. Raoul et Laure de Vilmarest eurent trois enfants : Marguerite, née en 1873, Jacques, né en 1887, et Germaine, née en 1884 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[107] Il n’est pas clairement dit s’il s’agit de Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), veuve de Raymond de Çagarriga et mère d’Henri (capitaine d’infanterie) et Albert, résidant à Saint-Génis-des-Fontaines, dont il s’agit d’ici, ou de l’épouse d’Henri, née Marie Azémar (1865-1917) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1905

Janvier 1905

Semaine du 1er janvier 1905

Paris, dimanche 1er janvier 1905

Je vais à la messe de 10h ½ à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou par un froid de -5° ; ensuite, je vais voir Roussier 153 bd Saint-Germain, il est à Angers ; je vais prendre des nouvelles de l’oncle Albert[1], Tante Jeanne, que je vois un instant, me dit qu’il a eu hier une crise et je vais voir Carlos[2] dont Tante Jeanne m’a indiqué l’adresse (Hôtel de Bourgogne), je ne le rencontre pas. L’après-midi, avec Xavier et Margot[3], je vais attendre Papa à Saint-Lazare, je l’accompagne à l’Hôtel Français ; puis je vais voir les Çagarriga[4], que je rencontre et qui nous invitent à dîner mercredi ; Tante de Roig qui est à Bordeaux chez Mme de Fouquet, sa fille[5] ; et enfin son fils M. Charles de Roig dont je fais la connaissance. Les Civelli ont M. Paul de Guardia[6] à dîner.

Semaine du 2 au 8 janvier 1905

Paris, lundi 2 janvier 1905

Le matin, je me promène et je fais quelques commissions avec Papa ; l’après-midi, je me promène avec Papa ; tout à coup, près de Notre-Dame, je lis en manchette dans La Patrie : « La reddition de Port-Arthur » ; je saute sur le journal et je vois que la triste nouvelle est exacte ; le héros Staessel et ses Spartiates, après 7 mois d’une lutte surhumaine qui a coûté fort cher aux Japonais, a demandé hier soir à 9 heures à capituler, faute de combattants, de vivres et de munitions ; c’était inévitable puisque Kouropatkine ne pouvait pas débloquer la place, mais c’est bien triste ! Je vais voir Carlos, que je ne rencontre pas encore mais à qui je fixe un rendez-vous pour demain, et Joseph Cornet qui est ici mais que je ne rencontre pas chez lui. Nous dînons au Grand Duval et nous allons au Français voir jouer Notre jeunesse, nouvelle pièce de Maurice Donnay, qui contient quelques idées et qui est fort bien jouée ; Coquelin cadet jouait un des principaux rôles.

Alexandre Honoré Ernest Coquelin dit Coquelin Cadet (1848-1909), acteur et écrivain français – Wikipédia

Paris, mardi 3 janvier 1905

Le matin, par un froid très vif et quelques flocons de neige, je vais chez le P. Barbier (10 rue Ampère) qui m’attendait vers 10h ¼ ou 10h ½, à cause du départ pour Versailles j’y vais à 10 heures et je ne le rencontre pas. À 10h55, je pars pour Versailles à la gare Saint-Lazare et, en arrivant, je retrouve Papa chez Mme Salmon chez qui nous déjeunons. Après le déjeuner, nous allons un moment au château que je revois avec plaisir et fierté ; là oui on sent revivre la vraie France ! Je repars à 4 ¼ et, à 5h ½, je vais trouver Carlos à l’Hôtel de Bourgogne ; nous causons une heure ensemble ; puis je rentre.

Paris, mercredi 4 janvier 1905

Le matin, je vais de nouveau voir Carlos, nous sortons ensemble. L’après-midi, je vais avec Papa chez M. Le Marois[7] que nous ne rencontrons pas et prendre des nouvelles de l’oncle Albert, puis je vais chez le P. Barbier que je vois enfin ; il habite un petit pavillon dépendant de l’hôtel de Mme de Cassagnac, il m’explique que L’Autorité, sous la direction des deux fils Cassagnac (MM. Paul et Guy) est désormais un journal « d’Union conservatrice » ; le royaliste Delahaye conseille les fils Cassagnac ; je crois que le P. Barbier les conseille aussi. Je raconte au P. Barbier ce qui se passait à Angers la semaine dernière. Je vais me confesser à Saint-Augustin. À 7h, nous allons dîner chez les Çagarriga qui sont magnifiquement installés. Ils ont aussi à dîner un cousin et une cousine de Mme de Çagarriga[8], le vicomte et la vicomtesse de Boihury (je crois), leurs enfants et le curé de Saint-Médard, l’abbé Sicart ; nous rentrons à 11 heures.

Paris, jeudi 5 janvier 1905

Le matin, je vais à Montmartre avec Papa, je fais la sainte communion dans la basilique du Vœu national ; ensuite, nous faisons quelques commissions puis nous allons louer nos places à l’Opéra-Comique pour ce soir. Nous rentrons très tard chez Tata Mimi et nous y trouvons Joseph Cornet qui y déjeune. Après déjeuner, je fais mes adieux aux Civelli, puis je vais avec Papa revoir les Invalides ; ensuite, je vais voir l’oncle Hector quai des Célestins, je ne le rencontre pas. Je retrouve Xavier au Louvre et nous allons ensemble chez Piccot ; celui-ci n’y est pas, mais sa concierge nous dit que samedi il est rentré très excité, en chantant, et une de ses élèves, charmante jeune fille, nous raconte qu’il l’a embrassée sur le boulevard où il l’a rencontrée ; pauvre malheureux ! Nous dînons au Duval et nous allons voir jouer à l’Opéra Comique Le Vaisseau fantôme, le fameux opéra de Wagner, que je suis enchanté de connaître ; la musique est grandiose, c’est grand, presque écrasant, et admirablement joué ; l’action est très simple, mais a aussi un cachet de grandeur qui plaît ; par exemple, c’est un peu nuageux, c’est allemand ! Dans les couloirs, nous rencontrons les Brisson. Nous rentrons à minuit ½ et je fais ma malle.

Angers, vendredi 6 janvier 1905

Je pars à la gare Montparnasse à 9 heures par le rapide, Xavier vient me faire ses adieux à la gare ; je suis navré de quitter déjà Paris qui est si agréable à cette époque de l’année, mais il faut bien rentrer, j’ai un cours dans l’après-midi. Je déjeune vite au buffet du Mans et j’arrive à Angers à 1h ¾ ; à 4 heures moins le quart, cours de M. Gavouyère. Papa, qui est parti à 4h de la gare du Quai d’Orsay, arrive à 9h ½ par Tours.

Angers, samedi 7 janvier 1905

Je me lève fort tard pour tâcher de rattraper l’arriéré de sommeil de ces jours-ci. L’après-midi, je vais voir Lucas et Hervé-Bazin ; je rencontre dans la rue Jean Gavouyère et je me promène longtemps avec lui ; à 5 heures, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 8 janvier 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph après déjeuner, je me promène un moment avec Philomène, puis nous allons à vêpres à Saint-Serge où c’est l’Adoration ; ensuite, je vais à l’évêché où 600 à 800 hommes d’œuvres offrent leurs vœux à Monseigneur à l’occasion du Nouvel An. M. Frogé prononce un discours, Sa Grandeur lui répond longuement, insistant sur la nécessité pour les Catholiques de lutter et de s’unir sur le terrain catholique. Ensuite, je vais voir les Pères Lionnet et Corbillé.

Semaine du 9 au 15 janvier 1905

Angers, lundi 9 janvier 1905

Le matin, je fais quelques courses. L’après-midi, je commence une série de visites indispensables, qui durera toute la semaine ; j’en fais 10 aujourd’hui : Gavouyère, Follenfant, Mongazon, Des Loges, Blanc, De Chappedelaine, Normand d’Authon, Frogé etc. ; c’est insupportable, mais il faut le faire. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail assez vague de Gaudineau sur le patrimoine familial.

Angers, mardi 10 janvier 1905

Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je continue mes visites, j’en fais cinq. Je vois un moment, à l’Internat, Roger de Bréon qui y est pour 2 jours ; il est bien triste de la récente mort de son père ; et il est forcé de le remplacer sur ses terres, et, par conséquent, de quitter l’Université. Le soir, j’apprends qu’à la Chambre, M. Doumer, ennemi personnel de Combes, a été élu président de la Chambre contre le président sortant le F:. Brisson, soutenu par Combes, à 25 voix de majorité ; serait-ce le signal de la prochaine chute du ministère, M. Léopold Fabre aurait-il vu juste ? Je serais enchanté de voir Combes et sa bande ignoble par terre sans me faire l’illusion que cela changerait quelque chose à la situation ; il faudrait un changement plus radical pour nous sauver.

Paul Doumer (1857-1932), président de la Chambre des députés de 1905 à 1906, futur président de la République, cliché par Eugène Pirou vers 1905  – Wikipédia

Angers, mercredi 11 janvier 1905

L’après-midi, je continue mes visites ; j’en fais 6 dont 2 par carte : Mgr Pasquier, les Regnard, Coulbault, Perrin, De La Villebiot, De Soos.

Angers, jeudi 12 janvier 1905

L’après-midi, je vais voir Mmes Robiou du Pont, de Padirac, Mailfert et le curé de Saint-Serge ; les 2 dernières visites par carte. À 5h, Conférence Freppel chez Pierre de La Morinière ; on y traite « De l’égalité », toujours à propos de la Déclaration des droits de l’Homme.

Angers, vendredi 13 janvier 1905

Il éclate aujourd’hui un scandale énorme ; M. Guyot de Villeneuve ne publie qu’une « fiche » de délation ; mais elle est de taille ; c’est la lettre du général Peigné, commandant du 9e corps à Tours et membre du Conseil supérieur de guerre, au F:. Vadécard, lettre du 29 août dernier, dans laquelle Peigné, en rendant compte à Vadécard de certaines mesures qu’il a déjà prises contre des officiers cléricaux, remercie la Maçonnerie de l’assistance qu’elle lui prête dans l’œuvre de décléricalisation du 9e corps qu’il a entreprise. Le général ne peut pas nier ; les journaux de l’opposition publient le fac-similé de sa lettre ; c’est un scandale sans précédent ; je savais que Peigné était un de nos généraux les plus dreyfusards, les plus dévoués à notre gouvernement de trahison, mais je n’aurais pas cru un général commandant un corps d’Armée capable de s’abaisser au vil métier de mouchard et de délateur. Il me semble que sa situation dans l’Armée n’est plus possible désormais, et il faudra bien, coûte que coûte, que le ministre de la Guerre, Berteaux ou celui qui le remplacera, dise clairement s’il entend couvrir une casserole digne de tous les mépris et maintenir un mouchard dans une des plus hautes situations de l’Armée française. Peigné est tout désigné aux justes coups du Conseil de l’Ordre de la Légion d’Honneur qui, malgré Combes, et sous la pression de l’importante pétition de milliers de légionnaires, commence la série de ses mesures contre les légionnaires délateurs. L’après-midi, je vais au cours de M. Gavouyère ; puis visite à Mme de Kergos. Maman se sent prise de la grippe qui fait en ce moment de très nombreuses victimes à Angers. Moi, j’attrape un rhume de cerveau.

Paul Peigné (1841-1919), général de division et franc-maçon  – Wikipédia

Angers, samedi 14 janvier 1905

Le matin, je lis et travaille dans la maison ; l’après-midi, je vais me confesser, faire deux visites (Mmes Lelong et Henry), et au cours de M. Courtois. Maman passe la journée dans son lit. Le ministère n’est pas encore à bas ; la discussion sur la politique générale continue aujourd’hui. Marie-Thérèse arrive à 5 heures pour longtemps ; Max viendra la rejoindre dans quelques jours.

Angers, dimanche 15 janvier 1905

Je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame. Le ministère a eu 6 voix de majorité, c’est-à-à-dire en réalité 2 de minorité, car 8 ministres députés ont voté. Pendant le vote, le vaillant député royaliste de la Vendée, M. de Baudry d’Asson, a synthétisé dans un geste le régime actuel ; saisissant une énorme casserole de cuivre, il en a couvert le chef de Combes, ce qui a fait dire à un autre député s’adressant à Combes : « M. de Baudry d’Asson vous a couronné roi des Casseroles ». On ne pouvait dire mieux au lendemain de la lettre du général Peigné et alors que le ministre de la Guerre a déclaré « qu’il ne sacrifierait pas le général Peigné à la haine des nationalistes ». Tout le monde, Jaurès lui-même, s’accorde à dire que le ministère ne peut plus rester au pouvoir, qu’il va s’en aller. C’est parfait, mais qui aura-t-on à la place ? Si tout le changement consiste à renvoyer les hommes et à conserver le programme, ce n’est pas la peine ! C’est tout juste si on aura un peu décrassé et peigné Marianne ! L’après-midi, je vais, au Cirque-Théâtre, à un très beau concert tout entier consacré aux œuvres de Wagner : on jour les 3 préludes de Lohengrin, Tristan et Parsifal ; j’ouverture, la bacchanale et la marche de Tannhauser ; l’ouverture des Maîtres-chanteurs etc. ; tout cela exécuté par un orchestre de plus de 60 exécutants est d’un effet saisissant ; de plus, une cantatrice russe très célèbre, Mme Felia Litvinne, chante accompagnée par l’orchestre plusieurs morceaux notamment « Le rêve d’Elsa » ; c’est splendide. Après le concert, je fais quelques visites ; le bruit se répand de plus en plus que le ministère va démissionner. Le soir, j’accompagne Marie-Thérèse et Philomène prendre le thé chez Mme Mongazon[9] ; il y a, avec nous, les Diard et les Dauge.

Couverture du Monde illustré du 21 janvier 1905 sur l’épisode de la casserole branche à la Chambre par le marquis de Baudry d’Asson, député de la Vendée

Semaine du 16 au 22 janvier 1905

Angers, lundi 16 janvier 1905

Maman est toujours grippée et continue à garder le lit ; l’après-midi, je vais voir, sans la rencontre, Mme du Plessis, puis le P. Vétillart qui me retient 1h ¼ à causer des affaires de la Conférence Saint-Louis ; il fait son possible pour m’amener à partager son avis qu’on a eu raison de mettre hors la loi tous les royalistes, et que l’A.C.J.F. peut, sans faire de politique, laisser jouer la Marseillaise, par exemple ; mais il n’y réussit pas ; je discute pied à pied, pendant plus d’une heure. Le soir, à cause de la maladie de Maman, nous n’allons pas au concert de la Croix-Rouge aux Quinconces.

Angers, mardi 17 janvier 1905

Maman garde toujours le lit ; l’après-midi, cours de M. Courtois. Il est certain, à présent, que le ministère démissionne ; on parle, pour le remplacer, d’une combinaison Rouvier-Millerand ; tout cela n’aboutira à rien, pas même au plus léger recul si les socialistes gardent dans la majorité la place qu’on leur a faite depuis 6 ans ; pour qu’il y ait un semblant d’apaisement, il faudrait un ministère s’appuyant sur les Centres, et encore !

Angers, mercredi 18 janvier 1905

Maman a passé une nuit très agitée ; elle ne se lèvera pas encore. L’après-midi, je vais à ma leçon de chant à laquelle je fais assister Philomène afin qu’elle apprenne à bien m’accompagner ; ensuite, je vais voir M. Lavallée que je ne rencontre pas.

Angers, jeudi 19 janvier 1905

Maman va mieux mais garde encore aujourd’hui le lit. Je vais avec Marie-Thérèse chez les Padirac ; à 5h, je reçois la Conférence Freppel qui se réunit aujourd’hui ici ; travail critique de Lucas sur l’article de M. Piou dans le Correspondant du 10 octobre, article dans lequel le président de l’Action libérale somme (de quel droit ?) tous les Catholiques d’abandonner toute ambition politique et de se grouper pour l’action uniquement électorale sur le terrain constitutionnel ; l’orateur rend d’ailleurs hommage aux services que rendent M. Piou et sa puissante association, en groupant tant de bonnes volontés éparses. M. Combes, avant de s’en aller, a lancé sur les Catholiques la flèche du Parthe sous la forme d’un décret qui ferme dans un délai de 8 mois 466 établissement d’enseignement congréganistes en vertu de la loi du 7 juillet dernier. Ainsi, ce scélérat se sera montré tyrannique jusqu’au bout !

Jacques Piou (1838-1932), député de Haute-Garonne puis de Lozère, fondateur avec Albert de Mun de l’Action libérale populaire – Wikipédia

Angers, vendredi 20 janvier 1905

Maman se lève un peu dans l’après-midi. Le matin, je vais chez M. Saint-Maur m’entendre avec lui pour les dates et heures de ses cours de droit constitutionnel comparé qui vont commencer. L’après-midi, je me fais couper les cheveux, puis je vais au cours de M. Gavouyère qui n’a pas lieu, M. Gavouyère étant malade. Je lis dans La Libre parole la fiche de l’oncle Xavier ; elle est envoyée par un nommé Dupré F:. et directeur du Petit méridional de Béziers ; elle est horriblement mensongère ; il y est dit que l’oncle Xavier affiche à Verdun des tendances républicaines et qu’à Pia, où sont ses propriétés, il se montre réactionnaire militant. C’est un double mensonge. À Verdun, j’ai vu l’oncle Xavier assister en uniforme au service pour Léon XIII ; venir d’autres fois aux offices religieux en uniforme ; je sais qu’il pavoise pour le passage de la procession de la Fête-Dieu, qu’il est en relations avec l’évêque de Verdun etc. ; si ce sont là des opinions républicaines, les mots changent de sens ! Quant à la seconde partie de cette immonde fiche, elle n’est pas moins mensongère ; l’oncle Xavier, sans rien cacher de ses opinions réactionnaires, n’a jamais fait, ni à Pia ni ailleurs, de la politique militante, sa situation dans l’Armée lui commandant une grande réserve. Peut-être son gérant de Pia, qui est un ardent royaliste, s’est-il quelquefois avancé un peu imprudemment ; mais ce n’est pas de la faute de l’oncle Xavier. Donc, mensonge sur tout la ligne MM. les francs(?)-maçons ! Le soir, aux Quinconces, concert de M. et Mme Botrel ; j’y accompagne Marie-Thérèse et Philomène.

Première page de La Libre parole du 20 janvier 1905 (en bas de page, la fiche du colonel Estève)  – Wikipédia

Angers, samedi 21 janvier 1905

Dans la matinée, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui me montre des prospectus de propagande de la ligue « La Voie » qui a pour but de fédérer toutes les ligues ou associations catholiques, qu’elles fassent ou non de la politique, et en leur laissant la plus extrême liberté. L’après-midi, je m’entends avec M. Baugas sur le titre du sujet de thèse que je vais présenter à Caen ; ce sera « De la nécessité sociale du repos du dimanche ». Ensuite, je vais voir le P. Lionet que je ne rencontre pas ; à 5h, cours de M. Courtois. Quand je rentre à la maison, j’y trouve Max qui est arrivé à 5 heures. Marie-Thérèse et moi allons dîner chez Mme Blanc : superbe dîner, 14 convives ; ce sont les 3 dames Blanc, nous deux, M. et Mme Quinchez, M. et Mme Robiou du Pont, la générale Bertrand, la vicomtesse de Kermainguy, Mme Lafourcade, Mlle de Jourdan et une demoiselle anglaise amie de Mme Quinchez ; je donne le bras à Mme de Kermainguy ; nous nous retirons à 10h ½ après le thé. On nous parle beaucoup de la fiche de l’oncle Xavier qui a été remarquée.

Angers, dimanche 22 janvier 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; je vais voir ensuite le P. Lionet que je rencontre enfin. L’après-midi, je vais chez Jacques Hervé-Bazin (aff. à O.T. éc.)[10]. Je fais ensuite quelques visites, puis je vais à Saint-Joseph et je rentre ; j’ai la visite de Jacques des Loges. Maman va bien mieux ; elle passe l’après-midi au petit salon.

Semaine du 23 au 29 janvier 1905

Angers, lundi 23 janvier 1905

Le matin, on est terrifié par les épouvantables nouvelles qui arrivent de Saint-Pétersbourg ; la journée d’hier a été une journée de sang, de massacres, de révolution ; une grève, changée par quelques meneurs, dont un pope, le nommé Gapony, en mouvement politique, a été l’occasion de tout cela ; le tsar a peut-être eu le tort de ne pas faire de différence entre les revendications politiques et les revendications économiques, et mal conseillé, a refusé de recevoir une délégation de grévistes ; les ouvriers, furieux, ont tenté de se précipiter sur le Palais, d’enfoncer les cordons de troupes, et la troupe a chargé et tiré, et le sang a coulé à flots dans les rues de la capitale, rougissant la neige. On parle de 2000 morts et 5000 blessés, il doit y avoir évidemment de l’exagération dans ces chiffres ; mais quel effroyable malheur ! Et sait-on où s’arrêtera ce mouvement qu’on pressentait depuis plusieurs mois et que les échecs répétés de l’Armée russe en Extrême-Orient ont précipité ! Néanmoins Nicolas II ne paraît pas décidé à se laisser ravir toutes ses prérogatives comme Louis XVI. Le tout est de savoir s’il peut compter sur l’Armée. Mais vraiment, les révolutionnaires font preuve d’un bien grand manque de patriotisme ! Profiter d’une crise extérieure si grave pour venir à bout de laquelle la Russie a besoin de toutes ses ressources, pour faire une révolution, ce n’est pas généreux ! Nous devons tous souhaiter que l’empereur triomphe au-dedans et au dehors et que, une fois le calme rétabli, il examine avec attention les besoins de son peuple et lui accorde les réformes nécessaires. Tout le monde commente les nouvelles de Russie. Je fais deux visites de digestion : à Mme Mongazon et à Mme Blanc. Le soir, avec Papa et Max, je dîne chez M. Gavouyère qui réunit un grand nombre de professeurs ; tous les invités sont des professeurs sauf Jacques Hervé, max et moi.

Manifestants allant vers le Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg en janvier 1905 – Wikipédia

Angers, mardi 24 janvier 1905

Le matin, je vais apporter à Jacques Hervé-Bazin mon adhésion et celle de Papa au congrès de « La Voie » qui aura lieu à Tours vendredi, samedi et dimanche ; j’arriverai samedi à 2h et Papa dimanche. Les nouvelles de Russie sont toujours très graves : un régiment aurait refusé de marcher contre l’émeute. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Saint-Maur ; à 5h, je vais à la salle d’armes pour la 1ère fois depuis ma rentrée à Angers. Le soir, congrégation. Les événements de Russie précipitent tant l’opinion qu’on en oublie presque la constitution du nouveau ministère qui est, aujourd’hui, chose faite : Rouvier est président du Conseil et garde les Finances, Étienne à l’Intérieur, Delcassé l’indéracinable garde les Affaires étrangères, Bertrand la guerre, Thompson (juif) est à la Marine, Chaumié passe de l’Instruction publique à la Justice, etc. ; il n’y a pas grande différence entre ce cabinet et le précédent ; le programme sera le même, et on n’y aurait gagné que la satisfaction d’être débarrassé de Combes et de Pelletan. Tant il est vrai que tout retour aux idées d’ordre est impossible en république comme le faisait remarquer Drumont hier ou avant-hier !

Angers, mercredi 25 janvier 1905

Le matin, je travaille dans ma chambre ; l’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Courtois (ce dernier pour remplacer celui de samedi prochain) et cours de religion du P. Corbillé. Maman est à peu près complètement remise et recommence aujourd’hui à suivre les cours de la Croix-Rouge.

Angers, jeudi 26 janvier 1905

Le matin, je travaille à une étude sur « la législation successorale » pour la Conférence Freppel. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur ; à 5h, Conférence Freppel chez Perrin ; impossible de décider l’ensemble de la Conférence à s’affilier encore à « La Voie ». Travail de Bidault sur la partie des droits de l’Homme qui touche à la liberté ; vive discussion au sujet de la liberté de conscience ; on vote un vœu disant que la liberté des cultes n’est pas un droit primordial de l’Homme mais une simple tolérance du pouvoir, et qu’il doit y avoir une religion d’État.

Angers, vendredi 27 janvier 1905

Le matin, je vais à la messe de 9h à Notre-Dame ; à 10 heures, leçon de chant ; l’après-midi, je continue mon travail ; je reçois la réponse de Caen approuvant mon sujet de thèse, mais modifiant légèrement le titre ; M. Gavouyère oublie à 3h ¾ de venir faire son cours. À 5h ½, avec Marie-Thérèse et Max, visite à Mme de Rochebouët. Le soir, je vais à l’Université avec Papa, Max et Marie-Thérèse, à une conférence sur les origines de la littérature arabe.

Tours, samedi 28 janvier 1905

Je quitte Angers par le train de 11h34 après avoir déjeuné au buffet de la gare ; j’arrive à Tours à 2h02 ; aussitôt, je vais au local où se tient le congrès de La Voie pour lequel je viens à Tours, 3 rue du Président Merville, j’y retrouve plusieurs de nos amis : Lucas, De La Morinière, Hervé-Bazin, Catta, De Bréon. Après une séance assez éteinte, je me promène un peu avec mes camarades. Bréon nous offre le thé dans un thea-room. À 5h, à l’Hôtel de la Boule d’Or où je suis descendu, on tient une petite réunion (O.T.). Je dîne à l’Hôtel du Croissant avec la plupart de mes camarades ; je fais la connaissance de plusieurs charmants jeunes gens, la plupart royalistes. Le soir, à 8h ½, séance du congrès jusqu’à 10h, sur la propagande catholique dans les campagnes, et sur certains travaux des groupes de La Voie.

Tours, dimanche 29 janvier 1905

Le matin à 8h ½, messe au tombeau de Saint-Martin dans la basilique par le P. Dom de Mayol de Lupé, aumônier général de la Voie ; j’y assiste ainsi que beaucoup de congressistes. À 10 heures, séance de travail. À midi, banquet à l’Hôtel du Croissant présidé par l’archevêque de Tours Mgr Renou ; nombreux toasts. À 2 heures ¼, Papa arrive à l’Hôtel de la Boule d’Or. À 3h, j’assiste à la dernière séance de travail du Congrès. À 5h (O.T.) Hôtel de la Boule d’Or. À 6h, nous dînons à l’Hôtel du Croissant avec MM. Boyer de Bouillane et de Mayol de Lupé. À 8 heures ½ ou plutôt à 9h, au Théâtre national, grande réunion de clôture sous la présidence de M. Boyer de Bouillane en l’absence de François Coppée malade qui envoie une longue dépêche de regrets. On débute par un long discours de M. Laurentie, du Sillon, dans lequel l’orateur vante la démocratie dite chrétienne et la république ; ensuite, magistral discours de M. Léon de Montesquiou, de l’Action française, qui au nom des lois de la science sociale condamne les faux principes révolutionnaires et conclut à la nécessité de la restauration de la monarchie traditionnelle ; ce discours, par la clarté et la logique, est une vraie démonstration par a+b ; enfin, M. Hébrard, président de l’Union régionale de Paris (Jeunesse catholique) prononce un discours d’une vingtaine de minutes dans lequel il montre la nécessité de l’union entre catholiques pour la défense de la foi. M. Boyer de Bouillane termine par quelques paroles vibrantes en l’honneur de « La Patrie chrétienne » dont la restauration est le but de La Voir ; 1000 à 1200 personnes environ assistaient à la réunion ; les discours, surtout celui de M. de Montesquiou, ont été très applaudis ; je rentre avec Papa à l’hôtel à 11h ½ et je me couche.

Pierre Paul Henri Dominique Boyer de Bouillane (1848-1908) – Wikipédia

Semaine du 30 au 31 janvier 1905

Angers, lundi 30 janvier 1905

Le matin avec Papa, j’entends la messe de Mgr Renou à Saint-Martin. Nous quittons Tours à 11h ½ après avoir déjeuné au buffet de la gare où nous rencontrons une foule de congressistes qui partent aussi. Nous arrivons à Angers à 1h ½ ayant fait route avec Lucas. Dans l’après-midi, je vais, avec Papa et Max, voir Mme Gavouyère. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Laujardière sur l’enseignement de l’histoire dans les écoles primaires.

Angers, mardi 31 janvier 1905

Le matin, je me promène avec Max et je travaille un peu. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Courtois ; ensuite, je vais chez Hervé-Bazin (t.t.). Le soir, congrégation.

Février 1905

Semaine du 1er au 5 février 1905

Angers, mercredi 1er janvier 1905

Le matin, je vais me confesser à Saint-Jacques. L’après-midi, j’assiste aux Quinconces à une conférence de M. Marcel Morry pour recommander l’Œuvre de la Presse pour tous dont je me suis occupé l’année dernière. L’œuvre est sous le patronage des « Comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales ». Monseigneur prend la parole. À 4h ½, cours de M. Saint-Maur.

Angers, jeudi 2 février 1905

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de la Purification, je fais la sainte communion ; je reçois un carnet d’adhésion et des prospectus de propagande de la nouvelle « Ligue d’Action française » qui vient de se fonder dans le but avoué de restaurer la monarchie par tous les moyens ; cette ligue répand les idées de la revue L’Action française qui a fait tant de bien. J’ai envoyé mon adhésion à la ligue, et je suis chargé maintenant de lui recruter des adhérents. Cours de M. Saint-Maur à 3h ½. À midi, je vais, avec Marie-Thérèse, prendre une leçon de danse chez Letournel fils. À la Conférence Freppel, qui se réunit chez Hervé-Bazin, j’essaie de faire des adeptes pour l’Action française, mais Perrin, qui est arrivé avant moi, a déjà fait inscrire deux membres ; je lis un travail sur « Le régime successoral » ; je conclus à la liberté testamentaire afin de fortifier l’autorité du père de famille, mais je dis que notre régime de partage égal et forcé a été imaginé par les législateurs du Code pour amener le nivellement des fortunes afin d’appliquer le principe révolutionnaire de l’Égalité, et que le régime actuel ne consentira jamais à le sacrifier. Le vœu que je propose, tendant à établir la liberté testamentaire, est voté par presque tous. Après dîner, Papa, Max et moi allons à l’Adoration mensuelle à Saint-Maurice.

Angers, vendredi 3 février 1905

Le matin, à 10 heures, leçon de chant. Je rencontre M. Gavouyère et je lui parle de la ligue d’Action française. Après déjeuner, je vais voir M. François de Villoutreys[11], et je lui demande son adhésion à l’Action française, il me la donne et s’inscrit. Ensuite, je vais me promener aux Ponts-de-Cé avec Max. À 4h ½, cours de M. Gavouyère. Ensuite, je vais passer un quart d’heure à la salle d’armes et me faire couper les cheveux. Après dîner, à 8h, je vais chez Hervé-Bazin + (t… O.T. de… chap…)[12] ; plusieurs de mes camarades y sont aussi.

Angers, samedi 4 février 1905

Le matin, je vais avec Max visiter l’exposition « des Amis des Arts ». L’après-midi, je fais des commissions et visites jusqu’à 5 heures ; à 5 heures, cours de M. Courtois. Après dîner, à 9h ¼, je vais avec Marie-Thérèse à la soirée de la vicomtesse de Rochebouët[13] ; il y a toute l’aristocratie d’Angers ou à peu près (120 personnes au moins) ; on ne danse pas, en raison sans doute des tristes circonstances présentes ; un acteur et une actrice de Paris, qui doivent jouer demain aux Amis des Arts, jouent une des pièces qu’ils joueront demain « L’agréable surprise », charmante fantaisie ; ils chantent aussi plusieurs jolies chansonnettes ; buffet très bien servi. On se retire à minuit. Max était aussi invité, mais, comme il n’aime pas beaucoup le monde, il s’est excusé et m’a confié sa femme.

Angers, dimanche 5 février 1905

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais plusieurs visites ; je ne rencontre que M. Courtois.

Semaine du 6 au 12 février 1905

Angers, lundi 6 février 1905

Le matin, je vais à la Faculté parler à plusieurs étudiants. L’après-midi, je vais un moment à la bibliothèque de la Conférence Saint-Louis où je vois Nicolle et La Morinière. A 5h, salle d’armes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail très intéressant et très bien fait d’Alfred Gazeau sur « La morale laïque ».

Angers, mardi 7 février 1905

Le matin, je me promène avec Max et Marie-Thérèse ; je porte un mot chez Fourmond pour le prier d’accepter un rôle dans une comédie que nous organisons pour la fin du mois. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur (pas de cours de M. Courtois) ; je vais, avec Maman, voir Mme de Guibert que nous rencontrons avec Padirac, voir Mme du Rostu que nous ne rencontrons pas. Je recrute un adhérent de plus à l’Action française, Poirier ; par contre, M. Jamet, autrefois chaud partisan d’Henri V, ne veut pas se laisser convaincre ; je ne puis pas lui faire admettre que le duc d’Orléans est le représentant de la Monarchie traditionnelle et légitime ; il prétend que la Monarchie est morte avec le comte de Chambord ! C’est non seulement contraire au principe d’hérédité qui a fait la grandeur de notre Monarchie nationale, mais même contraire à la volonté formelle exprimée par Henri V comme le rappelait il y a quelques jours dans un banquet royaliste M. de Baudry d’Asson ; mais M. Jamet, malheureusement, n’est pas le seul de son espèce. Le soir, congrégation, après la réunion de laquelle je vais voir le P. Lionnet pour lui parler de différentes choses.

Angers, mercredi 8 février 1905

L’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; à 3h, cours de M. Saint-Maur. Ensuite, je me promène avec Marie-Thérèse et Max.

Angers, jeudi 9 février 1905

Le matin, je sors avec Max. L’après-midi à 2h ½, cours de M. Saint-Maur. Ensuite, je vais voir Gabriel de Padirac, et j’en profite pour inviter Madeleine à danser le cotillon avec moi samedi au bal de Mme du Rostu. À 5h, réunion de la Conférence Freppel chez La Morinière : travail de Sassier sur le principe des nationalités, j’y fais plusieurs critiques. Désormais, c’est chose décidée, nous aurons un local à nous, salle Vallage.

Angers, vendredi 10 février 1905

Dans l’après-midi, avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max, visite de digestion à Mme de Rochebouët ; le soir, à l’Université, conférence de M. Gavouyère sur « Le mariage » ; il parle beaucoup contre le divorce.

Angers, samedi 11 février 1905

Le matin, je sors avec Max et Marie-Thérèse, je vais voir à la bibliothèque de l’Université un bouquin qu’on m’a signalé et dans lequel il y a quelques tuyaux sur la question du repos dominical. L’après-midi, visite (par carte) à Mlle du Réau. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; au retour, je m’habille et, vers 10h ¼, je vais chez Mme du Rostu[14] qui donne un bal d’environ 150 à 160 personnes (à peu près toute la société d’Angers). Je danse avec Mlles de Moulin, de Padirac, de Richeteau, de Jourdan, de Kergos, Doyen, de La Masselière, du Rostu. Pour le cotillon, qui commence vers minuit ½, j’ai Madeleine de Padirac[15] ; je ne pouvais choisir une danseuse plus charmante, plus aimable, plus gaie ; ces deux heures du cotillon sont un vrai plaisir pour moi ; de notre côté, le cotillon est conduit par Denyse de Kergos et le marquis de Hillerin, lieutenant de dragons ; il y a de fort jolis accessoires. Il est fini et on se retire à 2h 1/2 ; le buffet était très bien servi. Je conserverai un charmant souvenir de ce bal.

Angers, dimanche 12 février 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste avec Papa à une conférence sur « La laïcisation des hôpitaux » organisée par le comité paroissial de Saint-Serge au Patronage Saint-Serge.

Semaine du 13 au 19 février 1905

Angers, lundi 13 février 1905

Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère pour remplacer celui de vendredi dernier. Quand je rentre, il y a un tas de gens au salon ; les Padirac restent les derniers, et on m’appelle pour me faire chanter « Au clair de la lune » de Buissière devant eux ; Madeleine de Padirac l’a appris aussi et le chante bien mieux que moi. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la soirée des Geoffroy de La Villebiot : je danse avec Mlles de Kergos, de La Salle, de Chemeiller, de Richeteau, de La Grandière. On se retire vers minuit ½ ; il y avait une soixantaine d’invités ; des Padirac, il n’y avait que Gabriel.

Angers, mardi 14 février 1905

Le matin, je vais faire des recherches à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Saint-Maur. Au retour, à 5h ¼, les Padirac viennent jusqu’à 7 heures pour exercer les morceaux que Madeleine chantera et les monologues que Gabriel dira à notre soirée de lundi prochain. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 15 février 1905

Le matin, je vais à l’Université lire quelques tuyaux pour ma thèse. L’après-midi, j’assiste chez Mme Maurice Neveu à une réunion des « Zélateurs de paroisses » pour l’Œvre de la Presse pour tous ; il y a aussi plusieurs vicaires ; on prend plusieurs résolutions ; ensuite, cours de M. Saint-Maur. Le soir, aux Quinconces, nous assistons tous aux deux représentations, jouées par des messieurs et des dames du monde, au profit des patronages Notre-Dame-des-Champs et Saint-Vincent-de-Paul ; dans la 1ère comédie, Mouton, Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Boucard ; les autres acteurs sont : Mlle Aïda de Romain, M. Geoffroy de La Villebiot, vicomte Guy de Chemeiller et le baron Hamelin. Dans la seconde, L’Âne et le ruisseau, de Musset, jouent des personnes de la société de Poitiers : la comtesse Aubaret, M. de La Bouttetière etc. Entre les 2 pièces, buffet ; nous étions placés à côté des Padirac. Somme toute, soirée très réussie ; assistance des plus selectes. Demain, on recommence en matinée.

Angers, jeudi 16 février 1905

Le matin, je souffre un peu de la gorge et je ne sors pas. L’après-midi, à 2h ½, je vais faire une visite à la marquise de Villelume qui m’a invité avant-hier à un bal qu’elle donnera le 27. À 3h ½, cours de M. Saint-Maur. À 5 heures, à la salle Vallage, Conférence Freppel. Nous avons comme orateur un socialiste qui fait une conférence à laquelle nous ferons des objections. Nous étions un peu inquiets parce que M. Baugas, qui devait y assister, nous a fait faux bond. Néanmoins, tout se passe pour le mieux ; nous passons à notre socio des objections auxquelles il est impossible de répondre ; il reste le bec cloué ; succès complet ! Le soir, Max repart pour Sainte-Croix après un séjour de 3 semaines, et sans pouvoir attendre notre soirée de lundi ; ses affaires le rappellent.

Angers, vendredi 17 février 1905

Le matin, messe à Notre-Dame et leçon de chant. M. Pinguet m’offre des billets d’entrée à un concert que la société chorale dont il fait partie offre mercredi au cirque ; j’en offrirai au Padirac. L’après-midi, La Villebiot et Fourmond viennent répéter leurs rôles pour lundi. À 3h ¾, cours de M. Gavouyère. Le soir, à l’Université, très intéressante conférence de l’abbé Crosnier sur le sentiment religieux dans l’art.

Angers, samedi 18 février 1905

Cours de M. Courtois ; Fourmond et La Villebiot viennent répéter leurs rôles. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, dimanche 19 février 1905

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. À 11 heures, je vais aux obsèques de Mme Assier, grand’mère de mon ancien camarade Roussier à Saint-Joseph. L’après-midi, La Villebiot et Fourmond viennent encore s’exercer, Madeleine de Padirac vient aussi s’exercer ses morceaux de chant. Je vais chez La Morinière que je ne rencontre pas, il est à Paris.

Semaine du 20 au 26 février 1905

Angers, lundi 20 février 1905

Le matin, je vais à la Faculté à la bibliothèque. L’après-midi, à 2 heures, réunion à la bibliothèque de Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin de la commission d’organisation du congrès du 2 avril dont je fais partie, j’y vais donc. Ensuite, je fais quelques commissions ; La Villebiot et Fourmond viennent encore une fois s’exercer, mais je n’assiste pas à la répétition. Le soir, à 9h ½ à peu près, arrivent nos invités pour notre soirée d’aujourd’hui : vicomte et vicomtesse de Rochebouët et leurs filles[16], vicomte et vicomtesse de Padirac, Gabriel et Madeleine de Padirac[17], Mme de Kergos et ses filles[18], Mme et Jean Gavouyère[19], M. et Mme Geoffroy de La Villebiot[20], comte et comtesse de Lozé[21], M. et Mme Robiou du Pont[22], comte de Bernard, comte de Pierrefeu, comte du Réau de La Gaignonnière[23], général, Mme et Pierre Lelong, M. et Mme du Guerny[24] et Mlle Thérèse Mongazon[25], comte de Chappedelaine, vicomte de Chappedelaine (les deux Mme de Chappedelaine, malades, n’ont pas pu venir)[26] ; de plus, une foule d’étudiants : René de La Villebiot, Fourmond, Le Marié, de Ferry, du Boisbaudry, de Maillé, Milleret, de La Guillonnière etc. ; nous sommes en tout 45 à 50 ; nous aurions été 50 et même plus si les dames de Chappedelaine de Moulins (qui n’ont pu accepter à cause d’un mariage) et M. et Mme de Villelume avaient pu venir, ces deux derniers se sont excusés au dernier moment à cause d’une grippe que la marquise de Villelume a attrapée au dernier moment. On fait de la musique, Madeleine de Padirac joue de la mandoline et chante ; Marie-Thérèse, Fourmond et René de La Villebiot jouent la gentille saynète Une journée de l’Hôtel de Rambouillet ; enfin, un artiste, M. Durand, harpiste de théâtre, premier prix du Conservatoire, joue plusieurs morceaux de son instrument qui sont très appréciés. Mais, au dernier morceau, les demoiselles de Kergos, à la suite d’un mot drôle de M. du Réau je crois, ayant été prises d’un fou rire, l’artiste croit qu’on se rit de lui et il interrompt son morceau et s’en va ; on a beau lui dire qu’on ne rit pas de lui, on n’arrive pas à le convaincre. Cet incident jette un peu de froid sur la fin de la soirée, Mme de Kergos en était très ennuyée. Nombreuses visites au buffet très complet, qui était dressé dans la salle à manger. On se retire vers minuit ½. Les Padirac restent un bon moment de plus, ainsi que nos acteurs René Fourmond et René de La Villebiot, et nous nous amusons à chanter un trio Madeleine de Padirac, Fourmond et moi. Soirée très réussie somme toute malgré le fou rire.

Angers, mardi 21 février 1905

L’après-midi, 2 cours. Je suis un peu enrhumé du cerveau et je ne sors pas le soir.

Angers, mercredi 22 février 1905

Le matin à 9 heures, je subis à la Préfecture pour la 3ème fois l’examen du conseil de révision ; comme je m’y attendais à la suite des démarches que le général Lelong avait faites pour moi, je suis affecté aux services auxiliaires de l’Armée ; excellente solution, car, sans avoir l’ennui d’être réformé, j’évite de passer un an à la caserne ce qui, à 23 ans, n’aurait pas été bien agréable. Les années précédentes, je n’avais voulu faire aucune démarche, préférant être pris et faire mon service que de rester dans l’incertitude, mais, puisqu’on n’a pas voulu de moi les autres années, je me suis dit que le mieux était de tâcher d’être affecté aux services auxiliaires (car j’ai fait faire des démarches non seulement pour être versé dans les services auxiliaires mais aussi, et surtout, pour ne pas être exempté). Bien entendu, si jamais la guerre éclate, au lieu de rester dans les bureaux, je m’engagerai dans un corps de combattants ; on ne demandera pas mieux à ce moment-là que d’avoir le plus possible d’engagements. Dans l’après-midi, cours de M. Saint-Maur, visite de remerciement au général Lelong et cours de religion. Je reçois aujourd’hui deux invitations : une de Mme Robert Huault-Dupuy à un bal qu’elle donne lundi (je suis obligé de la refuser étant déjà invité ce jour-là chez Mme de Villelume) l’autre de Mme Geoffroy de La Villebiot à un bal le 6 mars ; hier, j’en avais aussi reçu deux, une à dîner du commandant de Chappedelaine pour le 1 mars, et une de Mme de Moulins à un bal le 5 mars ; cela fait 4 invitations en 24 heures ; jamais il n’y en avait eu autant que cette année ! Après dîner, avec Mme de Padirac et Madeleine, nous allons à un concert au Cirque malgré la neige ; le concert est assez réussi ; il n’est fini qu’à minuit. À la sortie, la foule est si dense que je perds de vue Papa, Mme de Padirac et Philomène et que je me retrouve seul avec Madeleine de Padirac ; après avoir regardé de tous côtés et cherché dans tous les groupes, nous nous décidons à partir, et je la ramène chez elle ; à minuit, j’étais vraiment dans une situation bien fausse ! Heureusement que Mme de Padirac nous connaît bien et qu’elle sait qu’elle peut avoir confiance en moi ; Madeleine se tordait, littéralement, de rire ! En arrivant rue Saint-Julien devant chez les Padirac, nous retrouvons le groupe de Papa, de Mme de Padirac et de Philo qui se demandaient ce que nous étions devenus, mais qui n’étaient pas cependant bien inquiets.

Angers, jeudi 23 février 1905

Le matin, je fais quelques commissions et je vais voir La Morinière. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur, et Conférence Freppel ; travail de La Rochefordière sur « Le clergé et la politique » ; dans la discussion, un silloniste invité nous déclare sans sourciller qu’en présence de deux candidats, l’un républicain et franc-maçon, l’autre catholique et monarchiste, il voterait pour le premier ; donc, pour ces messieurs du Sillon, la grande affaire c’est le salut de la République, celui de la religion vient après ! Heureusement pour la France et pour la religion que tous les Catholiques ne pensent pas comme eux ; et encore quand je dis « tous » les Catholiques, je me trompe, je devrais dire : « Les Catholiques » car lorsqu’on professe des théories dans le genre de celles exposées par ce jeune homme, j’estime qu’on n’est plus catholique.

Angers, vendredi 24 février 1905

Le matin, leçon de chant ; l’après-midi, je vais affilier René de La Villebiot à l’Action française ; à 5h, escrime.

Angers, samedi 25 février 1905

L’après-midi, cours de MM. Gavouyère absent hier, et Courtois ; auparavant, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 26 février 1905

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste au Patronage Saint-Serge avec Papa et Marie-Thérèse à la représentation de Jeanne d’Arc, le nouveau drame composé pour le patronage par René Couteau ; à 7h, nous partons sans pouvoir attendre la fin de la séance.

Semaine du 27 au 28 février 1905

Angers, lundi 27 février 1905

Maman passe ce matin la partie écrite de son examen pour l’obtention du diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge française ; je vais à la messe de 9h à Notre-Dame à son intention ; l’après-midi, elle reçoit une quantité énorme de visites, peut-être 60 personnes ont défilé dans le salon. Le soir, je vais au bal de la marquise de Villelume[27] ; j’étais aussi invité à celui de Mme Robert Huault-Dupuy, mais ayant accepté chez Mme de Villelume d’abord, j’ai dû m’excuser ; chez Mme de Villelume, il y a énormément de militaires ; du civil, ne j’y vois, en-dehors de quelques jeunes gens, que les Kergos et les Chemeiller qui sont ses parents ; je danse avec Mme de Villelume, Mlles de Kergos, Breteau, de La Masselière, de Chemeiller etc. ; pour le cotillon, on m’attribue la femme d’un officier que je ne connaissais pas et dont je n’ai même pas bien compris le nom ; le commandant Breteau m’invite à son bal d’après-demain ; je rentre à 2h ¾.

Angers, mardi 28 février 1905

Je me lève fort tard, vers 9h ½ ; je fais quelques courses le matin. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur et Courtois, visite avec Maman et Philo à Mme du Rostu et escrime. Le soir, je vais au cours du P. de Mayol de Lupé sur « Le matériel liturgique ».

Mars 1905

Semaine du 1er au 6 mars 1905

Angers, mercredi 1er mars 1905

Le matin, M. Saint-Maur nous fait son cours à 8h, car il doit prendre le train de Nantes ; je fais ensuite quelques commissions. L’après-midi, je fais ma visite de digestion chez Mme Huault-Dupuy la jeune qui m’annonce que je serai invité chez sa belle-mère pour une soirée dansante qui a lieu demain soir et qui s’est décidée au dernier moment ; que d’invitations ! Je commence à en être assommé ; mais je ne pouvais cependant pas refuser. À 7h ½, je vais dîner chez le commandant et la vicomtesse de Chappdelaine ; dîner de 10 couverts ; les autres convives sont : la comtesse de Tolgouëth, le comte et la comtesse de Chappedelaine (c’est à cette dernière que je donne le bras), le lieutenant-colonel et la baronne de Sainte-Marie et la mère de cette dernière dont j’ai oublié le nom et le lieutenant du Couëdic, du 25e dragons ; dîner très fin. Je me retire après le thé à 11 heures et je vais au bal du commandant Breteau, les Sainte-Marie y vont aussi. C’est un bal superbe, avec cotillon ; on danse jusqu’à 3 heures. Je danse avec Madeleine de Padirac six ou sept fois, avec Mlles Breteau, de Grainville, Doyen et avec Mme de Villelume ; malheureusement, étant arrivé si tard, je n’ai pas eu de danseuse de cotillon, mais Madeleine de Padirac qui, avant d’accepter un danseur, m’avait attendu jusqu’à 11 heures, me dédommage car je la fais danser aussi souvent que son danseur qui est Jacques des Loges. On s’en va à 3 heures et je ramène jusque chez eux les Padirac dans ma voiture. Il y a eu aussi une comédie : Le mariage au téléphone, jouée par deux officiers, MM. de Macignac et Perrodon.

Angers, jeudi 2 mars 1905

Le matin, je me lève à 9h ½, je reçois pour ce soir l’invitation des Huault-Dupuy. L’après-midi, je fais quelques visites : Mme de Villelume qui ne reçoit pas et Mme de La Villebiot que je rencontre ; à 5 heures, Conférence Freppel ; on y note les statuts définitifs de la conférence qui s’affilie à La Voie. À cette réunion de la Conférence Freppel, le silloniste qui avait professé jeudi dernier de si étranges opinions a eu honte, sans doute, et s’est rétracté très simplement. Mais il n’en reste pas moins que ses théories sont celles de beaucoup de membres du Sillon et même de quelques abbés démocrates. Après dîner à 9h ¼, je vais à la soirée dansante des Huault-Dupuy ; ce n’est pas, à beaucoup près, la même société que dans les autres soirées où je suis allé jusqu’à présent et il y a une foule de gens que je ne connais pas. Je danse avec Mlles Mongazon, Fourmont, de Chemeiller, Doyen, et avec Mme du Guerny ; pour le cotillon, j’invite Mlle Thérèse Mongazon. Tout est fini à 1h ¼.

Angers, vendredi 3 mars 1905

Le matin, je me réveille avec un assez fort mal de gorge qui dure toute la journée ; néanmoins je vais à la messe de 9h à Notre-Dame et, à 10h, je prends ma leçon de chant. L’après-midi, je fais quelques commissions, je vais chez le coiffeur Maegerlin me commander une perruque Louis XV pour le bal costumé de lundi chez Mme de La Villebiot ; je me prive de la conférence de M. Baugas le soir à l’Université à cause de mon rhume. Je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner, dans mon journal d’hier, le succès de l’examen oral de Maman qui a été reçue infirmière de la Croix-Rouge française ; elle l’a bien mérité par son travail persévérant depuis le mois de novembre, et il nous fait à tous grand plaisir.

Angers, samedi 4 mars 1905

Je ne sors pas de la maison à cause de mon mal de gorge qui n’est pas passé cette nuit ; je suis obligé d’envoyer mes excuses à Mme Bordeaux-Montrieux qui m’avait invité à son bal de ce soir. Vers le soir, mon mal de gorge baisse, mais j’ai un rhume de cerveau.

Angers, dimanche 5 mars 1905

Je vais à la grand’messe Saint-Joseph. L’après-midi, je ne sors que pour aller, avec Marie-Thérèse, au salut à l’Adoration. Papa, sur une dépêche de notre cousin de Guardia de Règnes avec qui il montre une affaire dans laquelle il place quelques milliers de francs, se décide à partir demain matin pour Paris. Le soir, bal chez Mme de Moulins ; c’était Maman qui devait y accompagner Philomène, car c’est un bal blanc (où ne sont invités que jeunes gens et jeunes filles), mais Maman étant très enrhumée s’excuse dans l’après-midi et Madame de Moulins qui veut avoir Philomène, écrit un petit mot pour prier Marie-Thérèse de remplacer Maman et d’accompagner Philomène ; nous y allons donc tous les trois et Philomène fait « son entrée dans le monde » ; je danse avec Mlles de Moulins, de La Brunière, de Geoffre, de La Masselière, Fourmond, de Beauchamp, de Chemeiller, de Jourdan etc. ; pour le cotillon, j’ai Mlle Françoise de Chemeiller ; ce soir, c’est la fleur du panier, il n’y a que du select. Tout est fini à 2 heures.

Semaine du 6 au 12 mars 1905

Angers, lundi 6 mars 1905

Je fais quelques courses et commissions le matin. L’après-midi, je fais deux visites : Mmes Bordeaux-Montrieux et la vicomtesse de Chappedelaine, la première par carte. À 10h du soir, je vais chez le coiffeur Maegerlin me faire mettre une perruque Louis XV avec visages poudrés à frimas ; je porte aussi un jabot Louis XV et de la dentelle aux manches de mon habit ; je vais, ainsi costumé, au bal de Mme Geoffroy de La Villebiot. Composition des plus sélectes. Presque tout le monde est déguisé et c’est le Louis XV qui domine, le maître de la maison est mis comme moi, c’est parfait. Je danse avec Mlles de La Selle, de Chemeiller, de Kergors, de La Masselière et avec Mmes de La Villebiot, la princesse de Broglie (qui est ici pour quelques semaines) et de Monne. Pour le cotillon, n’ayant pas pris la précaution de retenir une danseuse les jours précédents, je suis forcé de m’en passer ; c’est dommage car les accessoires sont fort beaux ; je danse néanmoins un peu. Tout est fini à 3 heures. Des officiers de dragons qui étaient là reçoivent tout à coup l’ordre de se tenir prêts à partir avec 2 escadrons pour Nantes où une grève vient d’éclater et dont une partie de la garnison est aux grèves de Brest ; ces messieurs quittent le bal, vont se mettre en tenue de campagne, et reviennent danser le cotillon, attendant l’ordre de partir ; c’est bien le cas de dire qu’ils dansent sur un volcan ! Du reste, ne peut-on pas le dire de toute la société d’Angers cette année en ce moment où le projet de séparation de l’Église et de l’État va venir en discussion ? Ce carnaval est peut-être le dernier que nous passons gaiement, de longtemps du moins.

Angers, mardi 7 mars 1905 (mardi gras)

Le matin, je me promène avec Marie-Thérèse. L’après-midi, ayant appris que beaucoup de personnes de la société sont allées consulter une cartomancienne et en ont reçu, disent-elles, des réponses exactes, j’ai eu la curiosité d’en faire autant ; sans grande confiance d’ailleurs, j’y suis allé aussi ; seulement, j’ai voulu en consulter deux pour voir si leurs réponses concorderaient. Je suis allé hier chez une certaine dame Laur rue Chèvre et aujourd’hui chez une certaine dame Léa rue Toussaint. Leurs réponses et leurs prédictions, chose curieuse, concordent sur beaucoup de points. Je consigne ici leurs prédictions afin de les retrouver dans quelques mois ou dans quelques années, et de voir si elles se sont réalisées. Voici les prédictions de Mme Laur : en commençant, elle m’a dit de lui poser, par la pensée, une question ; j’ai pensé à une certaine jeune fille et j’ai posé, toujours en pensée, cette question : l’épouserai-je ? Voici les réponses, du moins le résumé : Vous n’épouserez pas la jeune fille à laquelle vous pensez, un jeune homme brun voudra l’épouser mais n’y réussira pas non plus ; vous lutterez à cause d’elle, avec vos parents ; vous quitterez la ville et vous entretiendrez de loin des rapports par écrit avec elle pendant quelque temps puis elle vous trahira. Plus tard, vous serez content de ne pas l’avoir épousée. Vous épouserez une étrangère, vous serez heureux en ménage. Vous recevrez bientôt une lettre de quelqu’un qui s’intéresse à nous et, à la suite de cette lettre, il se produira pour vous un changement de situation qui constituera une élévation, dans lequel un homme qui dépend du gouvernement jouera un rôle. Vous quitterez Angers. Vous serez peiné de ce changement de ville à cause de la jeune fille à laquelle vous pensez, vous aurez des démêlés, des discussions avec quelqu’un qui a autorité sur vous (ce pourrait être notre père), votre mère en pleurera. Vous triompherez dans un but que vous poursuivez, grande victoire. Vous avez vos deux parents. Votre père est en voyage pour une question d’intérêt qu’il laissera derrière lui[28], il rentrera bientôt ; votre mère aura des contrariétés à propos de cette affaire. Votre famille aura à débattre des questions d’intérêt à propos de la mort d’une femme. Votre famille aura à soutenir un procès que lui fera un homme, elle le gagnera. Un homme de robe (magistrat, avocat ou ecclésiastique) s’occupera de vous pour votre situation.

Après toutes ces réponses, je lui ai posé, toujours en pensée, cette question : la république sera-t-elle renversée et remplacée par la Monarchie dans 3 ans ? Elle m’a répondu : la chose à laquelle vous pensez se réalisera 3 mois après la date que vous avez pensée.

Tout ceci est d’hier. Pour contrôler, je suis allé aujourd’hui chez une autre cartomancienne Mme Léa, et voici ses réponses ; sur beaucoup de points, elles concordent avec celles de Mme Gouin ; j’ai souligné, dans les deux réponses, les points communs.

Réponses de Mme Léa (j’ai posé en commençant, et par la pensée, la même question qu’hier : épouserai-je telle jeune fille, la même qu’hier) : Vous réussirez après d’une femme blonde ou châtain, vous pourrez l’épouser, vous serez heureux en ménage. Vous changerez bientôt de situation avantageusement pour vous. Vous aurez beaucoup de fortune. Vous vous marierez bientôt. Vous ferez un long voyage. Vous recevrez une lettre par à la suite de laquelle vous réfléchirez sur votre avenir, vous éprouverez des déceptions. Un homme de robe s’intéresse à vous et participera à ce changement de situation avantageux pour vous. Un homme de votre famille mourra et cela amènera le veuvage d’une jeune femme. Un jeune homme vous en veut et cherchera à vous nuire sans y réussir. On vous dira dans une réunion des médisances sur une femme, n’y croyez pas. Votre famille sera engagée dans un procès qu’elle gagnera. Vous aurez des démêlés, d’assez vives discussions avec votre père au sujet de votre avenir. Vous serez étonné d’apprendre la grossesse d’une femme. Un de vos amis sera emprisonné pour raisons politiques. Un de vos amis militaires commettra une faute et s’éloignera pendant quelques jours ce qui nous ennuiera un peu.

Comme on voit, bien des points communs existent dans les deux prédictions, et même d’une façon très précise ; par exemple le procès, les discussions avec mon père, le changement de situation avantageux, l’homme de robe qui s’intéresse à moi, la lettre que je dois recevoir. Mais Mme Léa ne s’est pas expliquée clairement sur le point de savoir si j’épouserai Mlle de X…, elle s’est contentée de me dire que je réussirai en amour, et que j’épouserai une jeune fille blonde ou châtain ; Mlle de X.. à laquelle j’ai pensé les deux jours est brune, donc il semble assez bien que la réponse de Mme Léa concorde avec celle de Mme Laur et que je ne l’épouserai pas, mais elle a été moins catégorique que Mme Laur.

Voilà donc consignées ici les réponses et prédictions de deux jeux de cartes ; il ne convient pas d’y attacher grande importance ; mais je les ai reproduites afin de voir, plus tard, si elles se sont réalisées, ce n’est qui, d’ailleurs, pourrait fort bien être un pur effet du hasard.

Dans l’après-midi, visite à Mme Breteau, puis je vais au salut à l’Adoration. Les rues sont envahies par une foule de masques et de badauds. Le soir, je suis enchanté de pouvoir me coucher de bonne heure.

Angers, mercredi 8 mars 1905 (mercredi des cendres)

Je vais recevoir les Cendres à la messe de 9 heures à Notre-Dame. Puis je me mets à faire les statistiques pour Saint-Vincent-de-Paul. À 2h, Papa arrive de Paris, sans avoir voulu (pour des raisons très sérieuses) l’affaire pour laquelle il s’est déplacé ; ne serait-ce pas ce que Mme Laur avait voulu dire : « il laissera cette question d’intérêt derrière lui » ? Ce qui est certain, c’est que Maman en est assez contrariée. Dans l’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire ma visite de digestion à Mme de Moulins, puis seul, celle à Mme Huault-Dupuy. À 5h ½, cours de religion.

Angers, jeudi 9 mars 1905

Le matin, je continue les statistiques et je fais plusieurs courses pour les œuvres ; je vais à Saint-Jacques etc. ; la statistique des conférences St Vincent de Paul, l’envoi des programmes du congrès du 2 avril et le rapport que je dois faire pour dimanche m’occupent beaucoup. L’après-midi, visites à Mmes de Padirac, de La Villebiot et la comtesse de Chappedelaine, je les rencontre toutes trois ; à 5h, Conférence Freppel sur les idées politiques de Renan.

Angers, vendredi 10 mars 1905

Je vais à la messe de 7h à Notre-Dame, puis à ma leçon de chant. Je suis occupé une bonne partie de la journée à faire des adresses pour l’envoi de 400 programmes. À midi, Maman reçoit une lettre de Tante Delestrac lui annonçant les fiançailles de Geneviève ; ma charmante cousine est fiancée à un jeune industriel de 24 ans M. Louis Bergeron, propriétaire d’une manufacture d’armes à Saint-Étienne ; garçon, parait-il, très sérieux et religieux, beaucoup de fortune, et mariage d’inclination.

On ne fait plus se faire aucune illusion sur l’issue de la colossale rencontre qui a mis aux prises pendant douze jours Russes et Japonais autour de Moukden. Cette bataille formidable, peut-être la plus formidable des temps modernes puisqu’elle a mis aux prises 800.000 hommes, 3000 bouches à feu sur un front de 120 kilomètres pendant douze jours, est une terrible défaite pour les Russes qui, malgré une défense héroïque et tenace sur les positions qu’ils fortifiaient depuis quatre mois ont dû céder devant l’offensive japonaise. Moukden, la ville sainte des Mandchous, la capitale de cette Mandchourie à la possession de laquelle les Russes ont tout tenu, est prise ou va l’être, et l’armée de Kouropatkine, bien affaiblie, se retire sur Tié-Ling. Les deux armées ont énormément souffert ; une dépêche de Tokio datée d’hier avouait 50.000 morts du côté japonais ; s’il y en a autant du côté russe, la bataille de Moukden est une des plus sanglantes rencontres que l’Histoire ait enregistrées. Jusqu’à présent, aucun échec des Russes n’avait pu ébranler ma confiance ; mais j’avoue que je commence à être très inquiet sur l’issue de la guerre. De plus en plus, je crois que le nœud de la question c’est la possession de la mer ; si les Japonais ont pu se ravitailler à volonté, recevoir autant de renforts qu’ils en ont eu besoin, c’est parce qu’ils sont les maîtres de la mer depuis qu’ils ont anéanti l’escadre de Port-Arthur. Si les Russes envoient en Extrême-Orient une escadre suffisante pour battre la flotte japonaise et les rendre maîtres de la mer, l’armée japonaise qui ne pourra plus se ravitailler ni recevoir de renforts, sera destinée à s’affaiblir et à être battue à la longue. Le tout est de savoir si l’escadre que la Russie envoie avec quelle lenteur et quelles hésitations ! dans les mers de Chine, sera assez forte pour battre la flotte japonaise ? Ah ! Si nos amis pouvaient disposer de la flotte que le traité de Paris retient prisonnière dans la Mer Noire ! Vraiment, je trouve que la France devrait prendre l’initiative de dégager la Russie des obligations de ce traité, ce serait le cas de mettre à profit les bonnes dispositions que l’Angleterre, assure Delcassé, nourrit pour nous ! Il y a à cela un intérêt, pas seulement russe, mais européen ; je trouve que l’Europe ne peut pas assister impassible à la défaite d’une grande nation européenne par des Jaunes ; cette défaite définitive serait un coup terrible pour le prestige de la race blanche et de la civilisation chrétienne dans toute l’Asie !

Ce soir, nous allons tous à l’Université pour la conférence que fait Papa sur : « Un poète catalan, Jacinto Verdaguer ». Il a choisi ce sujet parce qu’il y a été poussé par plusieurs de nos amis du Roussillon, M. Vassal notamment, désireux de faire connaitre aux Angevins l’intéressante figure de ce prêtre-poète qui, mort il y a moins de 3 ans, est considéré, dans les pays de langue catalane, comme un poète de génie. La conférence de Bazin, très étudiée, très littéraire, a je crois, un certain succès auprès du public plus nombreux qu’à la plupart des conférences de cette année.

Jacint Verdaguer (1845-1902), prêtre et poète catalan – Wikipédia

Angers, samedi 11 mars 1905

Je suis occupé, une partie de la journée, par les statistiques de la Société Saint-Vincent-de- Paul. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 5h, escrime. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Les nouvelles que les journaux de ce matin publient sur la guerre dépassent en horreur tout ce qu’on aurait pu imaginer de pire. Certaines dépêches disent que l’armée russe est cernée et qu’une grande partie a capitulé, qu’elle a fait des pertes énormes pendant les douze jours de bataille et surtout le dernier jour etc. ; ce qu’il y a de plus inquiétant, c’est que ce sont des télégrammes venant de Saint-Pétersbourg qui disent cela. Si ces dépêches n’exagèrent pas ce n’est pas une défaite que les Russes ont subie, c’est un désastre tel qu’il leur sera très difficile de continuer la guerre.

Angers, dimanche 12 mars 1905

Avec Papa, j’assiste à 9h ½ à la messe célébrée par le P. Van den Bruhl (prédication du carême à la Cathédrale) dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié à l’intention des membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; le reste de la matinée, je suis occupé à préparer le rapport que je dois lire à l’Assemblée générale de ce soir au nom du conseil particulier.

Les dépêches de Mandchourie sont un peu moins pessimistes qu’hier : Moukden a été pris et occupé par les Japonais, d’énormes approvisionnements en vivres, munitions et armes ont été pris aux Russes par les Japonais, et les Russes ont eu 50.000 morts et 80.000 blessés dit-on ; mais le reste de l’armée a échappé à l’étreinte japonaise et se retire sur Tié-Ling où elle pourra se retrancher et attendre les renforts ; il est bien difficile de connaître la vraie version ; ce qui parait malheureusement hors de doute, c’est que les Russes ont essuyé une grande défaite, ont perdu un nombre énorme d’hommes, d’immenses approvisionnements et une grande partie de leur artillerie. L’après-midi, je rédige mon rapport, je vais à la cathédrale entendre le premier sermon du P. Van den Bruhl qui est remarquable. Les Padirac (Madeleine et sa mère) viennent de 5h ½ à 7h. Après dîner, je vais avec Papa à l’Assemblée générale où je lis mon rapport sur les statistiques. Après l’Assemblée, M. Frogé m’invite à dîner pour le 1 avril avec M. Calon, président général de toutes les conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui présidera le lendemain notre congrès régional.

Semaine du 13 au 19 mars 1905

Angers, lundi 13 mars 1905

Il paraît certain aujourd’hui que, outre les pertes énormes en hommes, armes, matériel et approvisionnements, les Russes ont perdu 40.000 hommes environ faits prisonniers par les japonais ; quant à ce qui reste de l’armée russe, il est poursuivi par les Japonais, et Dieu veuille qu’il réussisse à leur échapper !

Dans l’après-midi, j’assiste aux Quinconces à une conférence du docteur Quintard sur « L’influence du moral sur le physique ». Le matin, je vais voir La Morinière vers 11 heures ; je lui propose que nous organisions une conférence de l’Action française, l’idée lui sourit, il y réfléchira. Ce soir à 5h ½, je vais aux Internats chez Damas (O.T.). Après diner, Conférence Saint-Louis, travail de Michel Henry sur « Talleyrand évêque d’Autun et négociateur du Concordat ».

Angers, mardi 14 mars 1905

Cours de M. Saint-Maur et de M. Courtois dans l’après-midi. Ensuite, salle d’armes. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 15 mars 1905

Marie-Thérèse, qui devait partir aujourd’hui, reste jusqu’à demain à cause du temps qui est détestable. Dans l’après-midi, je vais chez M. Frogé au sujet de l’assemblée régionale du 2 avril. Ensuite, je vais chez Lucas. A 5h ½, cours de religion du P. Corbillé.

Angers, jeudi 16 mars 1905

Angers, jeudi 16 mars. – Ce matin, je vais accompagner à la gare Marie-Thérèse qui repart pour Sainte-Croix après un séjour de deux mois parmi nous ; la séparation est pénible, mais il fallait bien qu’elle rejoignît son mari. L’après-midi, cours de Monsieur Saint-Maur. À 5h, Conférence Freppel ; on y parle de la décentralisation ; je crois (et la plupart des membres de la conférence sont de mon avis) que, sous le régime actuel et sous tout régime issu de l’élection, la décentralisation est impossible et dangereuse ; et la nécessité de la décentralisation est une raison de plus, pour moi, de rétablir la monarchie traditionnelle et héréditaire. Nous apprenons par les journaux la mort à Labarthe-de-Neste du père de l’abbé Latour décédé à l’âge de 97 ans !

Angers, vendredi 17 mars 1905

Ce matin, je suis à 9h à la messe à Notre-Dame, et à 10h à ma leçon de chant. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Gavouyère, et salle d’armes.

Angers, samedi 18 mars 1905

L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, je vais voir Dupré que je décide à s’affilier à l’Action française, il me donne son adhésion. Je vois Perrin et La Morinière qui me disent que si M. de Montesquiou accepte de venir faire une conférence le 9 avril, c’est parfait ; il s’agit maintenant de trouver un président ; La Morinière dit qu’il proposera la présidence de la réunion à son oncle De Blois, sénateur du Maine-et-Loire. À 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 19 mars 1905

Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais demander un renseignement à M. Allard, je vois aussi M. Schleiter. Ensuite, je vais à vêpres à la cathédrale où j’entends le sermon du P. Van den Bruhl. Je vais m’informer ensuite du prix de location de la salle des Variétés Angevines (Grand Hôtel) pour la conférence de M. de Montesquiou. À 7 heures, nous avons à dîner M. Saint-Maur et Jean Gavouyère.

Semaine du 20 au 26 mars 1905

Angers, lundi 20 mars 1905

Le matin, je vais voir La Morinière, j’apprends par lui que M. de Blois accepte de présider notre réunion de l’Action française, sous réserve cependant de l’approbation du comité royaliste et du représentant du duc d’Orléans dans le département, M. de La Bourdonnaye ; ceci ne nous inquiète pas, car nous sommes sûrs de l’approbation de M. de La Bourdonnaye. L’après-midi, je vais voir Lucas et Dupré (O.T.), je rencontre de nouveau La Morinière, je vais au Grand Hôtel louer la salle des fêtes pour la conférence de M. de Montesquiou. Après diner à 8h ½, nous assistons à une conférence de M. de Valence au nom du comité des Œuvres de mer dans la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville ; la réunion est présidée par M. de Blois et par l’amiral de La Jaille, député de la Loire-Inférieure ; nous sommes à côté des Padirac ; du reste il y a beaucoup de monde. Une lettre de Mme de Llamby nous raconte que l’entrevue qui a eu lieu le 15 mars à Perpignan entre sa fille Louise et M. Maurice de La Bardonnie, cousin germain de Max, (entrevue combinée par Maman qui a eu l’idée de ce mariage et qui, avec Marie-Thérèse, a conduit toutes les négociations) a été suivie, presque immédiatement, de la demande officielle de la main de Louise pour son fils par M. de La Bardonnie père (frère de Mme de Saint-Cyr) qui avait accompagné son fils à Perpignan, et des fiançailles des deux jeunes gens. Voilà un mariage qui est bien l’œuvre de Maman et de Marie-Thérèse et qui est fort bien assorti. Bien entendu, nous nous en sommes tous réjouis.

Je ne sais si nous pourrons tous y aller[29].

Angers, mardi 21 mars 1905

C’est aujourd’hui – date mémorable – que commence, à la Chambre, la discussion du projet de loi séparant les Églises de l’État. Cette loi, dont sortira la guerre religieuse, quoiqu’en dise le ministère hypocrite que préside M. Rouvier et le rapporteur Briand, est l’aboutissement de 35 années de république, c’est l’acte décisif de guerre à la religion traditionnelle de la France, rêvé par le parti républicain, soigneusement préparé par la Maçonnerie ; Dieu veuille que les malheurs que je prévois ne se réalisent pas ! Je n’ai, certes, pas peur pour l’Église qui est immortelle, mais je frémis à la pensée de la crise redoutable, de la persécution terrible dans laquelle va entrer l’Église de France et qui ne pourra que porter un coup terrible à notre pauvre patrie déjà si affaiblie par les principes révolutionnaires et par 35 années de république ! Mon espoir est dans la fermeté de Pie X qui saura, l’heure venue, donner aux Catholiques français les directions nécessaires, et les royalistes seront les premiers à les suivre. Qui sait, peut-être le bien sortira-t-il de l’excès du mal ? Et l’Église de France sortira-t-elle plus forte de cette crise redoutable ? C’est le secret de Dieu. L’après-midi, je vais avec Dupré chez Lucas (Dupré O.T. rec. ec.). Le soir, je vais au sermon à la cathédrale.

Angers, mercredi 22 mars 1905

L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Nous nous décidons à tenir après-demain une réunion plénière de tous les membres de la Ligue d’Action française d’Angers pour la constituer en section et pour préparer la conférence du 8 avril. A 5 h ½, cours de religion du P. Corbillé.

Angers, jeudi 23 mars 1905

L’après-midi, je porte quelques convocations pour la réunion de demain soir ; à 5h, Conférence Freppel. A 7h ½, je dîne chez le comte et la comtesse de Chappedelaine ; les autres invités sont : commandant et vicomtesse de Chappedelaine, commandant et Madame de Lagrange, commandant et Mme Breteau, comtesse de Tolghouët, lieutenant du Couëdic et M. de Chappedelaine, neveu du consul et du commandant. On se retire à 11h après le thé.

Angers, vendredi 24 mars 1905

Je souffre un peu de l’estomac une partie de la matinée ; j’ai des tourments de tête ; peut-être ai-je mangé hier soir quelque chose qui m’a fait mal ? Cela ne m’empêche, d’ailleurs, pas de prendre ma leçon de chant et de faire diverses commissions. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. A 5h ¼, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, réunion à la salle Vallage des membres angevins de la Ligue d’Action française ; on élit comme président de la section M. François de Villoutreys[30] et comme secrétaire M. Félix Martin, on s’occupe de la préparation de la conférence Montesquiou, nous allons inviter le plus de monde possible parmi les conseillers généraux et d’arrondissement, les députés et les sénateurs, et d’abord toutes les notabilités du monde conservateur et catholique ; nous faisons imprimer 5000 cartes d’invitation. Enfin, voilà la section angevine de la Ligue d’Action française fondée ; je puis me rendre le témoignage d’y avoir participé pour une bonne part, j’ai recruté, jusqu’à présent, 8 adhérents dont le président Villoutreys, et j’ai été le second, en Maine-et-Loire, à envoyer mon adhésion à la Ligue. Il faut bien préparer l’avenir et, puisque tout croule autour de nous, songer à reconstruire sur les fondations solides de la tradition nationale la maison de la Patrie que la Révolution achève de démolir ; l’Action française s’y emploie activement, et avec succès ; elle est certainement l’effort le plus considérable qui ait été fait depuis longtemps par la cause royaliste. De plus, elle ne reste pas dans un vague voulu comme « la Patrie française » qu’on oublie de plus en plus et « l’Action libérale populaire » qui se confine sur le terrain électoral et qui, par suite, est obligée de soutenir des candidats que les Catholiques auraient combattus autrefois avec énergie et qui, une fois élus, s’empressent parfois d’oublier leurs promesses. L’Action française a un programme des plus nets : « la restauration de la Monarchie française par tous les moyens », c’est-à-dire surtout par les moyens à poigne. Elle tend à constituer cette minorité énergique et consciente, cette « brigade de fer » dont parlent sans cesse les orateurs royalistes, et qui, un beau jour (ou une belle nuit) coupera le cou à Marianne. Je crois que seul l’emploi des moyens violents nous tirera d’affaire et nous installera au pouvoir ; voilà pourquoi j’ai fait tant de propagande pour l’Action française.

Angers, samedi 25 mars 1905

Le matin, je vais à la messe à l’Université croyant qu’il y a une messe de congrégation, mais il n’y en a pas, elle a été avancée d’un jour sans que j’en sache rien ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à la chapelle de la rue Rabelais. L’après-midi, je fais différentes commissions et je suis le cours de M. Courtois. À 7 heures, je vais dîner chez Mme de La Villebiot ; c’est un dîner de jeunes gens, d’amis de René ; les autres invités sont Jean de Jourdan et De La Chevrelière ; je me retire de bonne heure (9h ½) et je vais aux bureaux du Maine-et-Loire où nous nous réunissons, un certain nombre, pour faire les adresses des convocations pour la conférence Montesquiou ; j’y reste jusqu’à minuit. J’y apprends que M. de Blois ne pourra pas nous présider, le comité officiel royaliste ne le lui permettant pas. Pourquoi ? Mystère. Ces vieux membres du comité, qui n’organisent jamais aucune manifestation royaliste, sont-ils jaloux de voir des jeunes gens leur damner le pion, ou bien ont-ils peur, étant la plupart députés, sénateurs, conseillers généraux ou d’arrondissement, de n’être pas réélus s’ils se montrent trop carrément sous leur vrai jour ? Je ne sais, mais je suis tenté de croire qu’ils ne sont pas fâchés de nous laisser aller de l’avant, de nous pousser au besoin, à condition de ne pas se compromettre. Enfin nous verrons ce qui adviendra.

Angers, dimanche 26 mars 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous allons tous au concert populaire du Cirque qui est le dernier de la saison ; programme superbe ; on y applaudit notamment avec frénésie un pianiste hors ligne M. Cortot. Ensuite, je vais au salut à l’Adoration.

Alfred Cortot (1877-1962), pianiste français – Wikipédia

Semaine du 27 au 31 mars 1905

Angers, lundi 27 mars 1905

Le grand événement d’aujourd’hui c’est l’apparition d’un manifeste de Mgr le duc d’Orléans ; il est adressé au président des comités royalistes et a été lu hier par M. Paul Bézine aux présidents de plusieurs comités royalistes départementaux réunis à Paris. Mais il s’adresse à toute la France, et sera accueilli par les royalistes avec joie et respect, par tous les bons Français avec déférence. Tous ne peuvent manquer d’être frappés de la netteté avec laquelle le descendant des rois qui firent la France indique le vice constitutionnel du régime qui la tue et les remèdes que la Monarchie apportera aux maux causés par la république.

Coupure de presse du manifeste du duc d’Orléans collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 27 mars 1905

Ce manifeste arrive à un moment très bien choisi : L’opposition nationaliste, qui avait semblé un moment dangereuse pour le régime juif et maçonnique, a perdu sa force et la confiance des patriotes par sa reculade devant le ministère Rouvier ; ceux des Catholiques qui s’obstinent à s’appeler « libéraux » et à marcher au combat le visage masqué, ont accueilli, eux aussi, avec une confiance quelque peu naïve le ministère Rouvier qui les roule, et se trouvent maintenant dans une posture ridicule. Seuls les hommes de droite, qui pensent que les maux dont souffre la France ne viennent pas de tel ou tel ministère mais du régime républicain issu de la Révolution, ne se sont pas laissés prendre aux pièges de Rouvier, et peuvent dire à la Nation, le front haut : « nous ne sommes pas responsables des trahisons, des persécutions de ce ministère, car nous lui avons refusé notre confiance sachant qu’il n’est pas maître de ne pas nous combattre ». La parole royale ne pouvait donc venir plus opportunément ; je crois qu’elle est appelée à un grand retentissement. Tous les journaux du matin la publient, la plupart (les journaux conservateurs) avec des louanges ; L’Autorité, en particulier, l’accueille avec joie, et c’est significatif. Voyons quelle va être l’attitude des journaux ralliés. Dans l’après-midi, cours de M. Saint-Maur.

Angers, mardi 28 mars 1905

Tous les journaux s’occupent du manifeste du duc d’Orléans. La Vérité française, La Gazette de France, Le Soleil, L’Autorité, Le Gaulois, pour ne compter que les journaux de Paris, l’accueillent comme la parole libératrice, celle qui indique à l’opposition sa vraie voie si elle veut vaincre ; L’Autorité, notamment, qui n’est plus bonapartiste comme autrefois, mais solutionniste, s’écrie que, à l’exemple de son fondateur Paul de Cassagnac, elle est prête à accepter le premier homme qui nous délivrera du régime actuel, voilà pourquoi la parole royale lui cause tant de joie. Parmi les autres journaux conservateurs ou nationalistes, La Libre Parole le publie sans commentaire, mais le sens de l’article de Drumont répond à merveille aux idées exposées dans le manifeste.

C’est l’attitude des deux journaux catholiques ralliés, La Croix et L’Univers, qui est curieuse à observer ; La Croix, qui n’a pas de mots trop flatteurs pour les républicains progressistes ou même dissidents du Bloc quand, par hasard, ces hommes qui ont tant combattu la religion, la défendent pour une fois avec plus ou moins de vigueur uniquement au nom de la liberté, publie sans aucun commentaire, et seulement en seconde page, le manifeste du chef de la Maison de France, elle ne trouve pas un mot d’approbation aux paroles si chrétiennes de ce manifeste sur les rapports de l’Église et de l’État, voilà l’impartialité de ces ralliés ! Quant à L’Univers, les 5 lignes dont il fait suivre la publication, en seconde page aussi, du manifeste sont tellement niaises et grotesques qu’il aurait mieux valu, certes, ne rien mettre du tout. Il constate que, sauf le retour à la Monarchie, le programme du duc d’Orléans est celui de tous les libéraux (!!!). Oh là, nos chers libéraux, expliquez-vous et dites-moi, je vous prie, par quels moyens, en dehors de la restauration de la Monarchie, vous pourrez assurer l’exécution de ce programme ? Que vous le vouliez ou non, votre république, non celle que vous bâtirez dans les nuées, mais celle qui existe, que nous voyons, est la négation même de ce programme ; vous feriez mieux de le reconnaître et de scander avec nous que votre expérience, votre « essai loyal » de la république a abouti à un désastre et qu’il est temps d’essayer d’autre chose et de revenir au milieu de vos anciens compagnons de lutte, batailler pour Dieu et pour le Roi, au lieu de continuer à pactiser avec l’ennemi et à être pour lui un objet de mépris, et pour nous un sujet de honte. Parmi les journaux républicains, les uns raillent sans discuter, les autres, Le Temps par exemple, font des réflexions genre Univers que Le Gaulois n’a pas de peine à réduire en poussière.

Dans l’après-midi, cours de M. Courtois. Le soir, nous sommes 8 à nous réunir au Maine-et-Loire pour la préparation des invitations à la conférence Montesquiou. Nous y restons jusqu’à minuit.

Angers, mercredi 29 mars 1905

Je ne lève assez tard. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur ; ensuite, je vais faire deux visites : Mme Robiou du Pont et Mme de La Villebiot ; à 5 h ½ cours du P. Corbillé. On publie aujourd’hui une importante lettre adressée par les cardinaux français à M. Loubet pour protester contre le projet de loi de séparation ; la lettre est énergique et laisse entendre que les Catholiques n’accepteront pas le joug qu’on veut leur imposer ; très bien. On continue à parler beaucoup de la lettre du duc d’Orléans ; elle a produit beaucoup d’effet décidément.

Angers, jeudi 30 mars 1905

Je m’occupe d’un rapport que je dois lire lundi ou dimanche à une des séances de l’Assemblée régionale de Saint-Vincent-de-Paul, il sera assez long. Je fais aussi un grand nombre de lettres qu’on doit adresser à des personnages marquants : sénateurs, députés, conseillers généraux, pour les inviter à la conférence Montesquiou. Je vais faire ma visite de digestion à la comtesse de Chappedelaine. Le soir, au Maine-et-Loire, nous faisons encore un grand nombre d’adresses jusqu’à près de onze heures.

Angers, vendredi 31 mars 1905

Le matin, je vais à la messe de 7h à Notre-Dame, et à ma leçon de chant. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. Le soir, dans les bureaux du Maine-et-Loire, réunion de la section de la Ligue d’Action française ; présidence de M. de Villoutreys ; nous lisons un article du Patriote de l’Ouest qui nous attaque et nous décidons de ne pas lui répondre, on verra après la conférence. Plusieurs nouveaux membres se sont fait inscrire. Nous savons pourquoi M. de Blois ne nous présidera pas ; le comité officiel royaliste, présidé par M. de La Bourdonnaye, ne le lui a pas interdit mais M. de La Bourdonnaye s’est montré un peu froissé de ce que M. de Blois ne l’ait pas consulté, et, alors, par déférence, M. de Blois a renoncé à présider la réunion de samedi prochain ; nous serons présidés par M. Roger Lambelin que M. de Blois lui-même nous a trouvé. Nous sommes, d’ailleurs, en dépit de ce petit malentendu, parfaitement d’accord avec le comité royaliste officiel de Maine-et-Loire puisqu’il nous donne 100 francs pour notre conférence. On décide la création d’un comité de dames royalistes comme il s’en est fondé, depuis quelque temps, dans beaucoup de villes.

Avril 1905

Semaine du 1er au 2 avril 1905

Angers, samedi 1er avril 1905

Le matin vers 8h ¼ arrive l’oncle Xavier qui profite de ce qu’il vient accompagner Maurice à l’école de cavalerie de Saumur où il entre pour un an, pour venir nous voir ; il ne restera malheureusement que jusqu’à demain soir. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5h, je suis à la salle de la place Saint-Martin (bibliothèque des conférences) où les bureaux des conférences sont convoqués pour être présentés à M. Calon, président général des conférences Saint-Vincent-de-Paul du monde entier, venu à Angers pour présider l’Assemblée générale régionale qui aura lieu demain et où viendront des confrères de 8 diocèses y compris Angers. Après la présentation, je me promène un moment, puis je vais dîner chez M. Frogé qui a eu l’amabilité de m’inviter, en sa qualité de secrétaire général d’Angers, avec M. Calon, son secrétaire général tout pour la France le vicomte d’Hendecourt et quelques membres des conférences d’Angers, M. Jac, M. Sigot etc. Je rentre de bonne heure après dîner de façon à passer la soirée avec l’oncle Xavier.

Angers, dimanche 2 avril 1905

Aujourd’hui, je suis pris presque toute la journée par l’Assemblée régionale. A 7h ¼ du matin, messe de communion par Mgr Rumeau dans la chapelle de l’Évêché ; ensuite petit déjeuner pris chez Vullage. Puis première séance de travail 2 rue Saint-Aignan, de 9h à 10h ½ ; elle ne comporte pas de rapport écrit ; chaque président de conseil central est interrogé par M. Calon et parle un moment sur son conseil, échange de vues très intéressant. A 11h, messe annuelle des hommes d’œuvres à la cathédrale ; il y a là, comme l’année dernière, plusieurs milliers d’hommes ; je porte la bannière de Saint-Vincent-de-Paul dans le chœur. À midi, banquet de 200 couverts présidé par Monseigneur dans la salle synodale de l’Evêché ; toast de M. Calon à Pie X ; un grand nombre de confrères d’Angers y assistent ; on m’a mis à la table d’honneur, je ne sais trop pourquoi ! À 2h, dans l’ancienne église Saint-Martin, seconde réunion de travail présidée par Monseigneur ; on y entend plusieurs rapports écrits et un discours de Monseigneur. Elle se termine par une quête que je fais avec Dupré ; elle produit beaucoup. Après cette séance, je suis passablement satisfait de pouvoir rentrer à la maison ; je ne m’arrête pas à regarder passer la cavalcade ; nous causons jusqu’au soir avec l’oncle Xavier que j’ai dû négliger beaucoup ce matin. Le soir, les Lelong que l’oncle Xavier a beaucoup connus à Verdun, le général, surtout, viennent prendre le thé. L’oncle Xavier part à 10 h ¼ pour Paris.

Semaine du 3 au 9 avril 1905

Angers, lundi 3 avril 1905

L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Je passe une heure de l’après-midi à distribuer dans une foule de rues des invitations personnelles à la conférence Montesquiou ; nous sommes une foule d’étudiants ou de jeunes gens, membres de l’Action française, qui nous sommes distribués cette besogne peu amusante mais nécessaire. Le soir, Conférence Saint-Louis ; conférence de Labbé sur « Les droits du père de famille en matière d’enseignement » ; Hervé-Bazin, arrivé à 4 heures d’Arcachon, y assistait ; M. René Bazin, rentré de Paris depuis quelques jours, a repris ses fonctions de directeur.

Angers, mardi 4 avril 1905

Le matin, je distribue des invitations et je vais voir Hervé-Bazin. L’après-midi, cours de M. Courtois ; avant et après ce cours, je distribue des invitations.

Angers, mercredi 5 avril 1905

Le matin à 8 heures, cours extraordinaire de M. Gavouyère ; ensuite, je distribue quelques invitations. L’après-midi à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; ensuite, je porte des invitations, puis je vais au cours du P. Corbillé. Après dîner, au Maine-et-Loire, réunion de la section d’Action française ; M. Médiadec de Quinquis, de Nantes, qui est ici pour quelques jours, y assiste ; on prend différentes décisions.

On parle beaucoup depuis quelques jours, des paroles si hautaines, si dédaigneuses pour la France de Guillaume II à Tanger ; cet empereur affecte de ne pas prendre au sérieux l’accord franco-anglo-espagnol au sujet du Maroc, et le gouvernement, si arrogant naguère vis-à-vis du pape, plie l’échine maintenant devant le roi de Prusse ; que pourrait-il faire d’ailleurs, dans l’état de désorganisation où 10 ans de dreyfusisme et 4 ans de délation maçonnique ont mis l’Armée ? Et au moment où notre alliée sur terre la Russie ne nous serait d’aucun secours ? C’est tout de même dur pour notre patriotisme !

Angers, jeudi 6 avril 1905

Le matin, je porte encore quelques convocations et je vais voir mon camarade Segot qui est malade depuis 3 semaines ; visite des pauvres. L’après-midi, on distribue les dernières convocations, j’en fais porter par le domestique Joseph dans le quartier Saint-Serge. Je vais faire une visite de digestion à Mme Frogé. À 5 heures, Conférence Freppel ; intéressant travail de Lucas sur « La Tradition et le progrès » ; à l’encontre de ce qu’avait affirmé il y a quinze jours le silloniste Brusset, Lucas dit que le vrai progrès en France doit s’appuyer sur cet organe fondamental de notre patrie, la royauté ; c’est très vrai ! M. Mériadec de Quinquis assistait à la conférence. Le soir, je vais au sermon du P. Van den Bruhl à la cathédrale ; il prêche contre le divorce. On parle depuis quelques jours d’un complot qu’on aurait découvert contre la république ; jusqu’ici on n’a pas relevé beaucoup de preuves ; on ne peut dire encore s’il s’agit d’un vrai complot ou d’un coup monté par la police sur l’ordre du ministère pour consolider la situation de celui-ci en lui permettant de monter au Capitole ; dans tous les cas, s’il s’agit d’un vrai complot, ce n’est pas un complot royaliste, c’est, je crois, un complot bonapartiste. Nous voici donc dans l’ère des complots ; c’est par-là, ou je ne m’y connais pas, que la république périra et que la France sera sauvée !

Angers, vendredi 7 avril 1905

Il n’y a plus rien à faire aujourd’hui, toutes les invitations sont portées à leurs adresses ; La Morinière est attaqué dans Le Patriote de l’Ouest. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. Le soir, réunion, au Maine et Loire, de la section angevine de la Ligue d’Action française, on y prend les dernières dispositions pour la conférence.

Angers, samedi 8 avril 1905

Ce matin, je fais diverses commissions ; je vais demander à M. Courtois de retarder un peu l’heure du cours de l’après-midi. L’après-midi, je vais chez Dupré, à la Belle Jardinière et au cours de M. Courtois. À 6h., je suis au Grand Hôtel, la boutonnière fleurie d’un œillet blanc ; M. de Montesquiou et M. de Roux sont arrivés ; M. Roger Lambelin, malheureusement, n’a pas pu venir ; c’est notre président M. de Villoutreys qui présidera la réunion. À 6 h. ½, nous sommes dans une des salles à manger de l’hôtel ; nous sommes une quarantaine. Les commissaires (une vingtaine) se distribuent les rôles dans la salle des fêtes ; je fais entrer et placer beaucoup de monde ; d’autres commissaires distribuent le récent manifeste du duc d’Orléans et le Manuel du royaliste de M. Bacconier à toutes les personnes qui entrent. Il arrive environ 900 à 1000 personnes, la salle est archicomble, les tribunes aussi, et pas mal de personnes sont obligées de se tenir debout au fond ou dans le vestibule ; c’est un beau succès. A 9h moins un quart, M. de Villoutreys présente les orateurs ; M. Martin lit une lettre d’excuse de Mgr de Kermaeret qui est une profession de foi royaliste, puis M. de Montesquiou[31] prononce son discours sur « Les Étapes d’une pensée de l’Anarchie à la Monarchie » ; il montre avec un grand talent et une merveilleuse netteté le chemin qui a été parcouru par sa pensée, par celle de la plupart des fondateurs et de beaucoup de lecteurs de la revue L’Action française et probablement aussi par celle d’un grand nombre de patriotes, de la foi naïve et irraisonnée dans la bonté des principes révolutionnaires et, par conséquent, de la république, à la monarchie ; cette évolution a commencé quand les événements politiques, l’affaire Dreyfus, surtout, sont venus montrer aux patriotes intelligents, que l’application intégrale de ces néfastes principes de 89 aboutissaient à la négation de la patrie et légitimaient tous les attentats auxquels nous assistons depuis quelques années et qui, meurtriers des libertés, se font précisément au nom de la liberté. À ce propos, M. de Montesquiou montre que « la liberté » telle que l’entendent les hommes imbus des idées de 89 n’est une vaine abstraction, une chimère, car l’homme, tout comme tous les êtres, et, par conséquent la société est soumise à des lois contre lesquelles il ne peut pas impunément se révolter ; l’application des principes de 89 est une révolte contre ces lois morales et politiques, voilà pourquoi ils aboutissent à des désastres. Au lieu de concevoir des idées chimériques, comme celle de la liberté abstraie, et de poser en principe que le gouvernement sera modelé sur ces idées, ce qui est la grande erreur révolutionnaire, on doit chercher les lois qui nous régissent et, basant le salut public sur ce principe, s’efforcer de conformer le gouvernement à ces lois ; c’est ce qu’on a fait à l’Action française, et cette recherche, a amené les penseurs de l’Action française, qui étaient républicains au début, à reconnaître que la Monarchie est le gouvernement commandé par les lois qui régissent la société française ; le salut public exige le retour de la Monarchie qui a fait la France : Monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée. Cette monarchie donnera à la France, au lieu d’une vaine liberté qu’on lui montre mais qu’on ne lui donne pas, de vraies libertés provinciales, corporatives, etc. par la décentralisation ; elle sera l’organe des intérêts généraux du pays, l’organe du salut public. Après ce discours, irréfutable, et très convaincant pour les hommes un peu instruits, mais, il faut bien le dire, difficile à suivre pour les ouvriers et pour les dames, M. de Roux[32], jeune avocat de Poitiers, fait un discours plus accessible à la masse dans lequel il parle du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, et, preuves en mains, montre que ces princes, du fond de leur exil, ont toujours suivi avec un patriotique intérêt les affaires de France et ont eu à un tel point le sens des intérêts français qu’ils ont tracé par avance dans leurs écrits le plan des réformes nécessaires comme le droit de grève, la liberté syndicale, la liberté d’association ; ils auraient donc fait d’excellents rois à la hauteur de leur mission. Il montre aussi que les États républicains d’Europe ont dû abandonner la république ou ont péri de la république, et il cite l’exemple de la Hollande et de la Pologne ; enfin il dit que la république a été voulue en France par Bismarck afin de nous réduire à l’impuissance, c’est là la meilleure preuve de la nécessité de la Monarchie pour nous relever.

Léon de Montesquiou par Maurice Joron – Wikipédia

M. de Villoutreys remercie les orateurs et invite les assistants à faire de la propagande royaliste. Il a soin de dire que les monarchistes n’ont point l’intention de créer une scission entre Catholiques ; ils seront toujours au premier rang pour la défense des intérêts religieux ; la Royauté a toujours été le soutien de la religion en France et, en 93, les royalistes moururent pour Dieu et pour le Roi. Il termine par le cri de « Vive le Roi », répété par une bonne partie de l’assistance ; pour mon compte, je le crie de toutes mes forces !

Toute la salle ne nous était pas favorable ; il y avait quelques ralliés, et un tout petit nombre de plébiscitaires et de socialistes ; mais la grande majorité était catholique et royaliste. Après la réunion, je monte dans un salon de l’hôtel avec la plupart des commissaires, MM. de Montesquiou, de Villoutreys, Martin, de Roux, et François Delahaye qui était là comme reporter du Maine-et-Loire et du Réveil de l’Ouest. Au nom de la Section angevine de la Ligue d’Action française, on envoie un télégramme de fidélité au duc d’Orléans. En somme, excellente soirée et qui aura, je l’espère, d’excellents effets à Angers ; je me félicite vivement, in petto, et je suis fier d’avoir lancé l’idée de cette conférence.

Angers, dimanche 9 avril 1905

Je vais attendre Maurice qui arrive de Saumur pour passer la journée d’aujourd’hui avec nous ; nous allons ensemble à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous allons ensemble nous promener à Erigné ; nous montons à la roche de Mûrs, où on a élevé un monument, bien médiocre, à la république en souvenir de la bataille qui eut lieu à cet endroit en 1793 ; je constate avec joie que sur le socle du monument, une main bien inspirée, a écrit à la peinture en lettres énormes : « À bas la république, vive le Roi ; Loubet est un co…, Combes est un co… ; toutes les ministres sont des co… ; m… pour la république » ; cette inscription et la fleur de lys que la même main, sans doute, a peinte sur ce socle sont ce qu’il y a de plus apparent quand on approche du monument. De la roche de Mûrs, le point de vue est merveilleux. Après dîner, nous accompagnons Maurice à la gare pour le train de 7h50 mais là nous apprenons que ce train n’existe que les jours de foire ; Maurice rentre donc à la maison jusqu’à 10h et il quitte Angers par le train de 10h27.

Semaine du 10 au 16 avril 1905

Angers, lundi 10 avril 1905

Je recueille des appréciations sur la conférence de samedi ; en général, on trouve le discours de M. de Montesquiou très convaincant, très bien fait, mais on s’accorde à dire que, parfait pour un milieu intellectuel, il était difficile à suivre pour les ouvriers ; pour ceux-là, le discours de M. de Roux, à la portée de toutes les intelligences, a été excellent. Le Maine-et-Loire publie un excellent compte-rendu de la conférence. À 2h, je transporte un grand nombre de manuels et de manifestes qui sont restés, du Grand Hôtel chez un membre de la Ligue, avec une voiture. A 2h ½ cours de M. Saint-Maur. A 10h, je vais accompagner à la gare Maman qui part pour Paris ; elle y restera jusqu’à vendredi ; c’est le premier acte de ses vacances de Pâques. Celles-ci seront, d’ailleurs, assez mouvementées : nous partirons tous mardi, Papa pour Ille, Philomène pour Sainte-Croix, Maman et moi pour Biarritz ; je resterai à Biarritz jusque vers le 10 mai ; de là, en m’arrêtant probablement à Lourdes, j’irai à Ille ou à Vinça, où je resterai jusqu’après le mariage de Louise de Llamby qui aura lieu le 24 mai à Perpignan ; Maman quittera Biarritz vers le 12 ou le 13 mai ; ira prendre Philo à Sainte-Croix et elles iront ensemble à Saint-Étienne où elles assisteront le 16 mai au mariage de Geneviève Delestrac ; de là, Maman viendra me rejoindre en Roussillon, afin d’assister au mariage Llamby ; quant à Papa, il assistera le 27 avril au mariage de Marguerite Gout de Bize à Perpignan et à Boaçà, rentrera plus tard à Angers (vers le 10 mai) après avoir passé, peut-être, deux ou 3 jours à Biarritz, et d’Angers, ira à Saint-Étienne pour y rejoindre Philomène qu’il ramènera ici. C’est donc une série de combinaisons peu banale. Moi, je ne serai de retour ici qu’à la fin de mai, et je n’aurai guère que 6 semaines avant mon examen. Le soir, Conférence Saint-Louis, M. René Bazin nous lit les premiers chapitres de son nouveau roman L’Isolée qui est l’histoire d’une religieuse lyonnaise forcée par la persécution de se séculariser et qui tombe dans le ruisseau.

Angers, mardi 11 avril 1905

Aujourd’hui commence le triduum préparatoire à la Communion pascale que le P. Van den Bruhl prêche à l’Université : messe à 8 h suivie d’une instruction ; après, à 9 h., cours de M. Gavouyère. L’après-midi, cours de M. Courtois. Le soir, je vais voir jouer avec Papa, au Théâtre municipal : Polyeucte et Le Malade imaginaire, par une troupe de l’Odéon ; les deux pièces classiques sont fort bien interprétées, surtout la tragédie.

Angers, mercredi 12 avril 1905

La matin seconde journée du triduum ; mais je n’arrive à l’Université que pour entendre l’instruction, car, m’étant couché à minuit passé, je n’ai pas entendu le réveil à 6h ½ et je me suis réveillé après 7h ½ ; vite, je me presse de me lever sans avoir le temps de prendre ma douche et j’arrive à l’Université à 8h ¼ à peu près. L’après-midi cours de M. Saint-Maur. Le soir, réunion, au Maine-et-Loire, de la section d’Action française ; on annonce plusieurs adhésions nouvelles : MM. de Grainville, de Soland, Mgr de Kermaeret ; nous sommes maintenant une soixantaine. On va s’occuper de former le comité de dames royalistes.

Angers, jeudi 13 avril 1905

Pas de cours aujourd’hui. Dans l’après-midi, je vais à la ménagerie internationale à la foire Saint-Laud ; je me fais couper les cheveux, je vais me confesser au P. Van den Bruhl parce que je n’ai pu rencontrer l’abbé Bossard ; enfin, j’assiste à la Conférence Freppel. Après dîner, nous allons au sermon du P. Van den Bruhl à la cathédrale.

Angers, vendredi 14 avril 1905

Le matin à 8 heures, messe de communion à l’Université (chapelle Saint-Martin) j’y gagne mes Pâques ; ensuite, je fais plusieurs commissions, leçon de chant, je vais voir mes pauvres. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère, salle d’armes. À 6 heures, je suis tout surpris de voir Maman qui ne s’était annoncée que pour 11h48 ; étant un peu fatiguée, elle a renoncé à s’arrêter à Versailles, ce qui l’a fait arriver bien plus tôt.

Angers, samedi 15 avril 1905

L’après-midi, je fais diverses commissions ; je vais voir La Morinière ; cours de M. Courtois. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 16 avril 1905

Le matin à 7 heures, je vais avec Papa à la chapelle de l’Évêché où Monseigneur célèbre la messe pour les membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul et pour les familles visitées par ces conférences. Cette messe, à cause des convocations et des préparatifs, m’a beaucoup occupé ces derniers jours. Monseigneur donne la communion qui peut servir de communion pascale ; ensuite on distribue des brioches bénites et des images. Je retourne à l’office des Rameaux et à la grand’messe à Saint-Serge ; elle dure jusqu’à près de midi. L’après-midi, je lis jusqu’à 4 heures ¼, puis je vais au salut à l’Adoration et je vais voir Des Loges que je ne rencontre pas.

Semaine du 17 au 23 avril 1905

Angers, lundi 17 avril 1905

Le matin à 8h ½ cours de M. Saint-Maur, c’est le dernier avant les vacances de Pâques. À 9h ½, je suis, place Saint-Martin, à la réunion du conseil central des Conférences Saint-Vincent-de-Paul pour remplir mes fonctions de secrétaire ; il y a là des présidents de conférence ou des directeurs d’œuvres venus un peu de tous les points de l’Anjou. L’après-midi, je vais voir le P. Lionnet. Je sors et fais quelques commissions avec Philomène. Le soir, réunion de l’Action française, au Maine-et-Loire ; nous sommes très peu nombreux car il y a eu un contre-ordre que tout le monde n’a pas reçu ; ceux qui sont présents tiennent cependant séance. Papa et Philomène partent à 8 heures 25 du soir pour Sainte-Croix où Papa va accompagner Philomène ; nous retrouverons Papa après demain matin à la gare d’Angoulême.

Biarritz, mercredi 19 avril 1905

Je fais quelques commissions dans la matinée d’hier ; l’après-midi, je vois quelques amis, Lucas, La Morinière, et je fais quelques commissions. Nous devions partir à 8h25 par Poitiers, puis, pour ne pas passer 2 heures à la gare de Poitiers, nous nous décidons à aller prendre l’express à Saint-Pierre-des-Corps, et, par conséquent, à ne partir d’ici que par le train de 10h27 du soir. À Saint-Pierre-des-Corps, notre train ayant eu du retard, l’express était parti ; nous attendons 1h ½ le rapide qui passe à 1h57 ; je télégraphie la chose à Papa en gare d’Angoulême. À Angoulême, Papa, qui est arrivé de Sainte-Croix à 9 heures du soir, et qui comptait nous rejoindre dans l’express à 3h56, a attendu le rapide à la suite de ma dépêche, et monte avec nous jusqu’à Bordeaux. À Bordeaux, nous n’avons pas le temps matériel de prendre nos billets, de déjeuner et de faire enregistrer nos bagages pour le train de 7h25 ; aussi, nous attendons le train de 11h et, après avoir embarqué Papa pour Ille à 7h50, nous allons à la cathédrale Saint-André où nous entendons une messe. À Bayonne, nouvel ennui : dans le tunnel voisin de la gare, un fourgon de notre train déraille ; la réparation et la manœuvre nous font perdre plus d’une demi-heure et nous n’arrivons à Biarritz ce soir qu’à 6 heures ; si nous étions partis d’Angers à 8h du soir, nous serions arrivés à midi ½ ; mauvaise idée ! Nous descendons à l’Hôtel de l’Europe où j’ai la même chambre que l’année dernière.

Biarritz, jeudi 20 avril 1905 (Jeudi Saint)

Temps épouvantable ; pluie battante et vent terrible toute la journée ; de plus il fait froid (à peine 10 degrés), aussi nous nous contentons d’assister aux offices. Dans l’après-midi, cependant, je profite d’une légère éclaircie pour me promener un peu ; on a beaucoup construit à Biarritz même depuis l’année dernière ; il y a dans notre quartier une foule de nouvelles villas ; de plus, le Palais est reconstruit et est plus grand et plus beau qu’avant l’incendie ; enfin, au cœur même de Biarritz, le Grand Hôtel s’agrandit et construit un cercle. Maman est très enrhumée.

Affiche pour la réouverture de l’Hôtel du Palais à Biarritz en 1905 – Site www.cotebasqueencheres.com

Biarritz, vendredi 21 avril 1905 (Vendredi Saint)

Nous assistons à l’office à Sainte-Eugénie ; il fait aussi mauvais et encore plus froid qu’hier, ce n’est pas gai. L’après-midi, nous allons au Chemin de la Croix, après quoi je me promène un peu avec Maman du côté de Sainte-Cécile malgré le mauvais temps. Le soir, nous allons au sermon de la Passion.

Biarritz, samedi 22 avril 1905 (Samedi Saint)

Le matin, j’assiste à la bénédiction de l’eau et à la grand’messe à Sainte-Eugénie puis je me confesse ; Maman commence un traitement de bains salins. L’après-midi, le temps se remet un peu et nous pouvons nous asseoir sur la plage ; je reçois une invitation pressante au congrès de La Voie.

Biarritz, dimanche 23 avril 1905 (Pâques)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½ et je retourne à la grand’messe. Je voudrais bien aller au Congrès de La Voie qui se tient le dimanche 30 avril et le lundi 1er mai à Paris ; il sera, me dit-on, très intéressant ; certaines séances, ajoute-t-on, m’intéresseront au plus haut point (O.T.) ; j’avoue que ce sera une grande privation pour moi si je n’y assiste pas. J’en parle à Maman qui consent à m’y laisser aller si Papa l’autorise à mettre à ma disposition la somme nécessaire pour cela ; comme la dépense ne serait pas bien considérable, surtout en tenant compte de ce que, pendant mon absence, la dépense à Biarritz sera bien diminuée, j’espère qu’il permettra, je lui écrirai demain. L’après-midi, nous allons prendre le thé chez les Laugier ; ensuite nous allons à vêpres à Sainte-Eugénie.

Semaine du 24 au 30 avril 1905

Biarritz, lundi 24 avril 1905

J’écris à Papa pour le congrès de La Voie ; le temps est bien meilleur ; il fait beau, mais encore frais. Je lis une partie de la matinée au Rocher de la Vierge. L’après-midi, nous allons voir à Bayonne une cavalcade qui n’est pas trop mal.

Biarritz, mardi 25 avril 1905

C’est aujourd’hui qu’on inaugure à Bordeaux un monument à Gambetta. Loubet, entouré de ses ministres, va glorifier comme un grand patriote ce Juif génois issu de Juifs allemands qui a profité de la défaite de la France pour s’improviser dictateur et qui, pendant cinq mois, n’a employé son pouvoir usurpé qu’à dicter aux généraux des ordres sans queue ni tête, les obligeant, pour appliquer ses conceptions stratégiques en dépit du bon sens, à renoncer à des plans savants et mûris et organisant la défaite et la curée de la France. Loubet et ses ministres sont dans leur rôle en glorifiant celui qui a fait tout cela, qui, de plus, a mendié l’appui de Bismarck pour établir sa république et qui a lancé le fameux cri « Le cléricalisme voilà l’ennemi ! », inaugurant ainsi la persécution religieuse qui a été l’unique programme de cette maudite république. Mais comment expliquer que le groupe nationaliste de la Chambre ait envoyé une délégation à cette inauguration ? Ce n’est [pas] pour cela que les électeurs patriotes et conservateurs les ont envoyés à la Chambre. Ils sont intelligents, connaissent l’histoire de leur pays et savent très bien que Gambetta n’a jamais été le patriote que l’on nous représente ; mais il a fondé la république et les députés républicains nationalistes consentent à venir parader autour des représentants de l’infâme gouvernement qui nous opprime de peur de passer pour des ennemis de cette république. Décidément, cette sale gueuse salit tous ceux qui l’approchent et Drumont a cent fois raison en disant leur fait à ces timides nationalistes. Ah ! Quand viendra-t-il le balai libérateur qui nettoiera ces ignobles écuries d’Augias qu’on appelle la république, ou plutôt, qui les démolira ? Quelque chose me dit qu’il n’est pas loin.

Monument à Gambetta à Bordeaux (carte postale d’époque) – Wikipédia

Le temps est superbe ; je vais pêcher au lac de la Négresse avec M. Henri Laugier, jusque vers 5 heures. Le soir, je vais voir jouer au Casino Les P’tites Micha, charmant opéra-comique en 3 actes.

Biarritz, mercredi 26 avril 1905

Je passe une partie de la matinée au Rocher de la Vierge et la plus grande partie de l’après-midi sur la plage ; le temps est beau.

Biarritz, jeudi 27 avril 1905

Papa assiste aujourd’hui au mariage de notre cousine Marguerite Gout de Bize avec M. de La Robertie, à Perpignan et à Boaçà ; nous y étions invités et je regrette de ne pouvoir y assister (ceci sans aucune arrière-pensée à l’égard de la sœur de la mariée à laquelle je ne pense plus du tout)[33]. Je reçois la réponse de Papa pour le congrès de La Voie ; elle est négative, et cela parce que les journaux socialistes ont annoncé des manifestations pour le 1er mai ; crainte bien chimérique ! Le congrès de La Voie ne s’occupera en rien de ces manifestations. Je vais me promener à bicyclette à Bayonne. Au retour, je trouve une dépêche La Morinière qui me dit, en réponse à une lettre que je lui ai écrite dimanche, que La Voie me rembourserait une partie des frais de mon long voyage ; c’est bien naturel ; puisque les jeunes gens d’Angers se font payer le voyage, je puis bien, venant de Biarritz, me faire rembourser une partie de la dépense ! Mais je suis d’autant plus ennuyé du refus de Papa et je lui écris pour essayer de le faire changer. Maman aussi (qui ne vit qu’avec la crainte que je reçoive des horions !!!), emploie toute sa diplomatie, mais en vain, à me faire renoncer à ce congrès ; tout cela est insupportable et il me tarde joliment d’être libre ! Le conflit avec l’Allemagne au sujet du Maroc entre dans une phase aiguë. C’est là une mauvaise querelle, une véritable « querelle d’Allemand », que nous cherche Guillaume II qui est enchanté de profiter de l’abaissement de notre alliée la Russie pour nous humilier. L’Angleterre, qui a tout intérêt à voir la France et l’Allemagne s’entredéchirer pour régner, nous pousse aux solutions extrêmes. Mais de quel secours nous serait-elle en cas de guerre avec l’Allemagne, guerre essentiellement continentale ? Delcassé, qui par son imprévoyance nous a mis dans ce pétrin, a failli quitter le Quai d’Orsay ; certains regrettent qu’il ne soit pas parti. Moi, malgré mon peu de sympathie pour les gens qui nous gouvernent, je ne le regrette pas, car c’eût été pour la France une cruelle humiliation que de voir un simple discours de l’empereur d’Allemagne motiver la retraite de celui qui, aux yeux de l’étranger, représente sa politique extérieure. Quoi qu’il en soit, l’affaire ne s’arrange pas et tout est à craindre.

Biarritz, vendredi 28 avril 1905

Le matin, je vais, à bicyclette voir Didia. L’après-midi, je vais avec Maman au fronton du Brun à Anglet assister à une partie de pelote à chistera dans laquelle joue le célèbre Chiquito.

Biarritz, samedi 29 avril 1905

J’attends toute la journée, jusqu’à 6h du soir, la dépêche de Papa m’autorisant à aller à Paris ; hélas ! Elle n’arrive pas. Le soir, il faut bien me rendre à l’évidence : Papa me refuse l’autorisation. J’avoue que cela me vexe au plus haut point ; je suis d’abord contrarié de manquer le congrès et je le suis encore bien davantage de voir qu’à près de 23 ans, je ne suis pas libre de faire un voyage de 3 jours ! Mais que faire, sinon se soumettre et se résigner ; j’écris donc au secrétaire de La Voie et à La Morinière que je n’irai pas au Congrès. C’est égal, il me tarde de plus en plus d’avoir ma liberté ; aussi, quand j’en aurai fini avec mon droit, si je ne me marie pas vite, je chercherai une position qui me donnera enfin la liberté de mes mouvements.

Biarritz, dimanche 30 avril 1905

Je vais à la grand’messe à Sainte-Eugénie. Je vais admirer plusieurs fois au Rocher de la Vierge la mer qui est fort belle aujourd’hui. Nous passons une bonne partie de l’après-midi sur la plage avec Madame Rivals et nous allons au salut à 6h ½. Nous allons voir le P. Tapie. La pensée du Congrès de La Voie, qui commence ce soir, me plonge toute la journée dans une tristesse concentrée mêlée de colère rentrée.

Mai 1905

Semaine du 1er au 7 mai 1905

Biarritz, lundi 1er mai 1905

Je passe une partie de la journée à admirer la tempête au phare et au Rocher de la Vierge ; je pense beaucoup, et avec regret, aux séances du Congrès qui ont lieu pendant ce temps.

Biarritz, mardi 2 mai 1905

Le matin, nous assistons à Saint-Charles à une messe pour le repos de l’âme de notre cousine Mme Rosalie de Descallar, veuve de M. Jaume, morte ici il y a un an. La journée d’hier a été absolument calme à Paris comme je l’avais prévu ; pour une vaine crainte de Papa je n’en ai pas moins été privé du congrès qui m’aurait tant intéressé. La mer est encore très agitée. Un grand banquet royaliste populaire a eu lieu avant-hier à Paris en l’honneur de la Saint Philippe (j’y aurais probablement pris part si j’avais été à Paris) ; il a été marqué par un véritable événement : le ralliement public du comte Branicki, ancien président des comités impérialistes, à la cause royaliste. M. Branicki a porté un toast et a déclaré que lui et ses amis, impérialistes d’origine mais avant tout monarchistes, se ralliaient à la cause du Roi puisque le prince Victor-Napoléon déchire le manteau impérial pour revêtir la carmagnole de Robespierre qui l’étranglera fatalement. C’est l’adhésion à notre cause d’un des plus autorisés représentants du parti bonapartiste dynastique (genre Cassagnac) ; ce prince Victor qui est plutôt candidat à la présidence de la république (quitte à étrangler ensuite cette dernière comme son grand’oncle et son oncle) qu’au trône impérial, ne sera bientôt plus entouré que des plébiscitaires genre Lasies et De Dion. C’est tout profit pour nous. Le conflit avec l’Allemagne ne s’aggrave pas mais ne s’arrange pas non plus : les choses sont toujours dans le même état. L’Angleterre nous appuie diplomatiquement. Est-elle décidée à aller plus loin et à tirer l’épée pour nous soutenir ? Je serais assez disposé à le croire étant donné qu’un conflit entre l’Allemagne et l’Angleterre est inévitable à une époque assez rapprochée, et l’Angleterre, qui nous a jetés dans le guêpier marocain, savait ce qu’elle faisait, elle voulait s’assurer une alliée sur le continent. Mais qu’y a-t-il entre la France et l’Angleterre ? Y a-t-il simplement entente ou y a-t-il un traité qui oblige les deux nations à se battre l’une pour l’autre ? Personne n’en sait rien pas plus qu’on ne connaît les clauses du traité qui nous lie à la Russie, car on n’a été jamais été plus mal renseigné sur notre politique extérieure que sous ce régime parlementaire. Les gouvernements gardent la plus grande réserve et les représentants du peuple se gardent bien de les interroger ; les uns et les autres ont raison à mon avis car s’il est des questions qui relèvent du pouvoir exécutif et qui doivent être soustraites aux discussions de la tribune ce sont bien celles les questions de politique extérieure ; mais ce silence rigoureusement gardé et si bien respecté prouve l’absurdité de notre soi-disant Constitution qu’on est obligé de violer sur une question aussi importante.

Biarritz, mercredi 3 mai 1905

Le matin, je me promène à bicyclette ; je passe un moment chez Didia puis je vais à Bayonne où je fais une visite au chanoine Lurde ; je rentre à midi par le B.A.B. Je passe l’après-midi sur la plage.

Biarritz, jeudi 4 mai 1905

Le temps est incertain et presque froid ; je me promène un peu dans la matinée. L’après-midi, je vais avec Maman à Anglet voir Didia. Au retour, nous allons au Mois de Marie à Sainte-Eugénie après lequel je me confesse au P. Tapie. Le soir, il éclate un orage assez fort.

Biarritz, vendredi 5 mai 1905

Le matin, en l’honneur du 1er vendredi du mois, je fais la sainte communion à la messe de 8h ½ à Sainte Eugénie. Le temps est déplorable presque toute la journée ; il pleut, le vent est très fort et froid. À 2 heures, nous allons visiter la villa Sainte-Cécile, avec la permission des locataires, pour voir ce qui est à remplacer ou à réparer ; à un thermomètre dans le jardin, il y a à peine 9 degrés, c’est incroyable ! Le soir à 6h ½, Mois de Marie.

Biarritz, samedi 6 mai 1905

Il fait un temps atroce ; c’est à peine si je peux me promener un peu. Papa arrive à 10 heures du soir de Vinça d’où il est parti ce matin à 5h37. Il me propose d’aller à Saint-Étienne assister au mariage de Geneviève en dédommagement du congrès manqué de La Voie ; mais j’aime mieux aller tout droit en Roussillon où j’aurai ainsi deux semaines à passer. Je m’arrêterai à Lourdes et même quelques heures à Salies-de-Béarn que je n’ai pas vu depuis 13 ans (1892) ; je n’ai que Bréon y est en ce moment.

Biarritz, dimanche 7 mai 1905

Le temps est tellement mauvais que je renonce à partir ce soir ; je ne partirai que demain matin et ne passerai que quelques heures à Salies. Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie, puis nous allons déjeuner chez les Laugier, ce qui nous retient jusqu’à près 4h ½. Nous allons ensuite au Mois de Marie.

Semaine du 8 au 14 mai 1905

Lourdes, lundi 8 mai 1905

J’ai quitté Biarritz à 8h ½ par le B.A.B. et, prenant à Bayonne l’express de 9h33, je suis arrivé à 11h ½ à Salies de Béarn par un temps lamentable (depuis Bayonne tout le long de la voie l’Adour est débordée). À Salies, en passant sur l’avenue Jeanne d’Albret devant la villa Marie-Henri où nous avons habité en 1890, 91 et 93, j’ai rencontré le propriétaire de cette villa M. Lacour-Saint-Guily, que je serais d’ailleurs allé voir l’après-midi. Je l’ai abordé et, me faisant entrer, il m’a invité à déjeuner. M. et Madame Lacour et leur fils Henri, avec qui j’avais joué il y a 15 ans et qui a maintenant 25 ans, ont été extrêmement aimables pour moi et nous avons beaucoup causé des 3 saisons que nous avons passées autrefois à Salies. Après déjeuner, je me promène avec Henri Lacour et j’apprends que Bréon, qui était à l’Hôtel Belle Vue, a quitté Salies, je ne vais donc pas le voir et, après avoir jeté un coup d’œil sur les nouvelles constructions de Salies, je prends le train de 3h39 et j’arrive à Lourdes à 6h ½. Je descends à l’Hôtel Heins où une chambre m’est réservée. J’apprends que la grande procession à travers les rues de la ville, qui sera la principale manifestation du pèlerinage national d’hommes, aura lieu mercredi ; aussi, au lieu de partir mercredi matin pour arriver à Vinça le soir, je me décide à passer ici la journée de mercredi ; je partirai mercredi soir à 6h38 et j’arriverai à Vinça jeudi matin à 7 heures. Je vais prier un moment à la grotte.

Lourdes, mardi 9 mai 1905

Je me lève à 6h ½, et je vais me confesser et communier à la crypte. Il continue à pleuvoir. Je rencontre Bréon, Gaudineau, De Monti de Rezé, et une foule d’Angevins ; je passe une bonne partie de la journée avec Bréon. À 10 heures ½, inauguration du pèlerinage par Mgr Schaepfer (un des évêques les plus républicains) qui prononce à cette occasion un discours des plus ternes dans la basilique du Rosaire. Le pèlerinage du reste, n’est pas réussi ; au lieu de 80.000 hommes qu’on avait en 1901, de 30.000 en 1903, on sera heureux si on dépasse 10.000 ; cela tient à ce que le clergé des diocèses n’est pas, en général, favorable à ce pèlerinage national et aime mieux réserver les hommes pour les pèlerinages diocésains où ils viennent de plus en plus nombreux. L’après-midi, je prends part à la procession du Très-Saint-Sacrement. Ensuite je fais quelques commissions, j’écris deux lettres. Je rencontre 2 vicaires de Saint-Georges d’Angers : MM. Bourbier et Ballu venus pour accompagner un groupe de jeunes gens du Patronage Saint-Serge, et M. Charles de Llobet (c’est le seul Roussillonnais que j’ai rencontré jusqu’à présent). Le soir, malgré la pluie, je vais à la procession aux flambeaux, puis au Mois de Marie au Rosaire jusque vers 9 heures.

Vinça, jeudi 11 mai 1905

Je n’ai pu écrire mon journal hier soir, étant en voyage. Hier matin, à Lourdes, j’ai assisté à la messe en plein air sur le parvis du Rosaire et au sermon de Mgr Enart. L’après-midi à 1 heure, au château-fort, réunion de la Jeunesse Catholique ; on y entend et y applaudit 3 orateurs : Gaudineau, Couteau et Gerlier ; environ 1200 auditeurs ! Discours très bien. À 2h ½, j’assiste à la procession à travers la ville ; elle est splendide ; beaucoup de personnes sont arrivées par les trains ordinaires ; aussi, on peut évaluer à 20.000 ou 25.000 hommes le nombre des hommes qui y prennent part ; après la bénédiction, donnée à 5 heures, par un reposoir élevé place du Marcadal, je quitte avec regret la procession et je vais prendre le train de 6h38 ; à la gare je rencontre le P. Barbier venu avec les deux jeunes gens De Cassagnac. Je prends l’express pour Toulouse ; là, le rapide pour Narbonne ; à Narbonne, un autre rapide pour Perpignan où j’arrive à 2h45 du matin ; je m’endors dans la salle d’attente et je prends à 5h50 le train pour Vinça où j’arrive à 7 heures. Je trouve Bonne Maman assez enrhumée ; elle garde le lit toute la journée. On me raconte qu’à une réunion de « l’Action libérale populaire » qui avait lieu mardi soir ici et où on a entendu M. M. de Rivals et Pagès, les apaches vinçaquois ont jeté les pierres sur le local où avait lieu la conférence ; une pierre, passant à travers une fenêtre a blessé un assistant. Après la conférence ils ont brisé la plupart des vitres de la maison de Jules Sabaté, essayant d’enfoncer la porte et tentant même de mettre le feu. Henri Sabaté[34] leur a tiré de la fenêtre un coup de revolver, mais, dans l’ombre, n’a atteint personne. Quels événements ! Je vois ici, dans la maison, quantité d’objets de l’Église qu’on a cachés pour les soustraire à l’inventaire arbitrairement ordonné par la Préfecture ; j’apprends que, sur l’ordre de Monseigneur, on refusera, dans tout le diocèse, le double de l’inventaire exigé par les maires ; on a cent fois raison ; car cet inventaire est le premier acte de la spoliation. L’après-midi, je vais à Prades à bicyclette : je vois M. Marie avec qui je cause assez longuement.

Vinça, vendredi 12 mai 1905

Je me lève assez tard car j’avais besoin d’une bonne nuit. Je comptais partir par le train de midi pour Corneilla-del-Vercol où j’ai fait annoncer ma visite à M. Jonquères d’Oriola[35], un des champions de la cause royaliste dans ce département, dont je désire faire la connaissance. À midi moins quelques minutes, j’arrive à la gare, le train venait de partir, et cependant il n’était que 11h56 et l’heure réglementaire est 11h58 ; je fais des observations au chef de gare, qui tout penaud, me dit que sa montre l’a trompé ; il n’avait qu’à regarder l’horloge de la gare, et il n’aurait pas fait partir le train 3 minutes avant l’heure ! Ce contretemps me contrarie beaucoup ; que va penser M. Jonquères à qui j’ai fait annoncer ma visite pour 1h ½, et que je ne connais pas ? À 2 heures, dès que le bureau est ouvert, je demande la communication téléphonique avec Corneilla et je suis assez heureux pour l’obtenir tout de suite ; je lui fais mes excuses et lui explique comment j’ai manqué le train. Nous convenons que j’irai le voir mardi par le premier train et que je passerai la journée avec lui à Villeclare. Ensuite, je vais à Ille à bicyclette ; je trouve, là aussi, la maison remplie d’objets de l’église qu’on y a cachés ; bonne précaution. Je rentre à 6 heures. Le soir, Mois de Marie

Vinça, samedi 13 mai 1905

Je passe une bonne partie de la matinée au grand jardin. L’après-midi, nous avons la visite de M. Marie ; ensuite je vais voir Madame Jocaveil, puis je vais à la vigne du Cam dal Roc où je constate que la récolte s’annonce bonne grâce aux scories de déphosphoration qu’on a mises au mois de mars ; je vais aussi au jardin d’Amont. Tous les gens bien-pensants sont inquiets, ici, des événements religieux ou plutôt anti-religieux, qui se préparent. La séparation de l’Église et de l’État et ses conséquences, tel est le grand sujet de conversation ; tout le monde m’en parle depuis mon arrivée dans le pays. Tous partagent ma conviction que cette mesure, prise par les sectaires et les francs-maçons qui forment le gouvernement de la république, ne peut qu’être dirigée contre la religion ; on s’attend à la spoliation et à la fermeture des églises. Si, au moins, cela pouvait révolter les populations ! Le succès des pétitions contre la séparation, qui s’est affirmé dans un grand nombre de départements, a surpris les sectaires, mais il ne les désarmera pas et je suis convaincu qu’ils feront tout de même la séparation (quelques-uns, la mort dans l’âme) parce que la congrégation judéo-maçonnique la veut !

Vinça, dimanche 14 mai 1905

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je fais aussi quelques visites : M. le curé, M. et Mlle de Llobet. Bonne Maman reçoit plusieurs visites ; elle ne sort pas encore pour aller à la messe, car il fait presque froid.

Semaine du 15 au 22 mai 1905

Vinça, lundi 15 mai 1905

Ce matin, je vais à la vigne dite « La Ruscane » où Amiel et Massette sont occupés à émonder les ceps ; près de la vigne, je tue un énorme lézard vert qui a absolument l’aspect d’un petit crocodile ; je le mets dans l’eau de vie pour le conserver. Je reçois une dépêche de M. Jonquères me disant qu’il est obligé de partir pour Montpellier et ne peut donc pas me recevoir demain, mais qu’il sera chez lui mercredi et jeudi ; il me prie de lui dire quel jour j’irai le voir ; je lui réponds que j’irai mercredi à moins qu’il ne préfère jeudi ; il me répondra sans doute à ce sujet. L’après-midi j’essaie de partir pour Ille à bicyclette, mais le vent de nord-ouest est tellement fort que je recule avant même d’être à Saint-Pierre. À partir d’aujourd’hui, Le Roussillon adopte le grand format à 6 colonnes ; j’en suis enchanté. Il y a quelques mois, des ralliés m’avaient dit que Le Roussillon se mourait faute d’abonnés et ne tarderait pas à disparaître ; ils escomptaient déjà cette disparition pour fonder un journal libéral, plus ou moins catholique, et surtout plein de complaisance et d’indulgence pour les républicains dits modérés ; ils doivent être bien attrapés ; Le Roussillon, catholique et royaliste, renaît avec une nouvelle vigueur, bravo !

Vinça, mardi 16 mai 1905

C’est aujourd’hui qu’a lieu à Saint-Étienne le mariage de Geneviève Delestrac avec M. Louis Bergeron ; je reçois une carte de Philomène, de Saint-Étienne, datée d’hier, me disant qu’elle part pour la gare attendre Papa. Nous envoyons une dépêche de félicitations à « M. et Mme Louis Bergeron ». L’après-midi, le vent étant à peu près tombé, je vais à Ille ; je vais d’abord à La Ferrière où je cause pendant près d’une heure avec les Barescut. À Ille, je vois Mme Bartre, M. le curé, Mlles Mathieu, M. Trullès. Je vais aussi à la métairie Saint-Martin ; je vois le pauvre Jacques Lavail qui a perdu sa femme au mois de mars. Une des pédales de ma bicyclette tombe, ce qui m’oblige à traîner ma bécane jusqu’à Ille et à la laisser en réparation chez un serrurier ; chose plus ennuyeuse, pendant que je traînais la bicyclette, l’autre pédale est venue frapper mon genou droit si fort que le genou me fait mal et me gêne pour marcher toute la soirée. Je repars pour Vinça par le train de 8 heures. En arrivant à Vinça, je trouve une dépêche de Mme Jonquères, née d’Oriola, me disant que son fils m’attendra jeudi à Corneilla ; décidément, la date de cette visite recule tous les jours.

Vinça, mercredi 17 mai 1905

Le matin, je vais à la Balme où on travaille ; l’après-midi, je ne sors pas.

Vinça, jeudi 18 mai 1905

Je me lève à 4 heures du matin et je prends le train de 5h37 ; à Corneilla, M. Henri Jonquères d’Oriola[36] monte dans mon wagon et, descendant à Palau, nous allons ensemble à son château de Villeclare (où a eu lieu il y a 2 ans un grand banquet royaliste de 1700 hommes dans le parc). Nous nous promenons ensemble et nous causons beaucoup ; je suis heureux de faire la connaissance de M. Jonquères qui est le plus zélé champion de l’idée royaliste en Roussillon. Après déjeuner, nous allons chez M. Henry Talayrach son voisin. Nous repartons vers 3 heures et allons prendre le train à la gare d’Elne. Il me quitte à Corneilla, en me donnant rendez-vous pour dimanche à Perpignan afin d’aller ensemble à une conférence royaliste à Claira ; il insiste même pour que je prenne la parole à cette réunion ; sans prendre d’engagement, je lui promets d’y penser. Je reste 2h ½ environ à Perpignan. Je vais voir Mme de Llamby, notre cousine Lutrand et Carlos (que je ne rencontre pas) ; je prends une carte pour la conférence que l’abbé Gayraud doit donner Dimanche soir à Saint-Jean au profit des écoles libres ; je n’aime pas beaucoup le conférencier, néanmoins je serai curieux de l’entendre, et puis c’est pour une bonne œuvre. Je rentre par le dernier train, faisant route jusqu’à Ille avec les Barescut.

Château de Villeclare, propriété de la famille Jonquères (photo actuelle) – Wikipédia

Vinça, vendredi 19 mai 1905

Je reçois une carte de Papa me donnant quelques détails sur le mariage de Geneviève et m’annonçant l’arrivée de Maman pour samedi. L’après-midi, je vais chez les Lloobet prendre des nouvelles de M. Michel qui a eu une forte crise ce matin ; on l’a administré. Je pars pour Ille par le train de 3h ½ et je reviens à bicyclette en m’arrêtant à Boule un moment.

Vinça, samedi 20 mai 1905

Aujourd’hui, je ne sors pas beaucoup. Je passe quelques instants dans la matinée et deux heures de l’après-midi à préparer le discours que je dois prononcer demain à une réunion royaliste à Claira ; comme il y aura plusieurs autres orateurs, je ne parlerai qu’un quart d’heure environ. L’après-midi, je me promène assez longtemps au grand jardin. À 8h, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Saint-Étienne ; elle va bien et nous donne beaucoup de détails sur le mariage de Geneviève qui a été très brillant.

Perpignan, dimanche 21 mai 1905

Je vais à la grand’messe à Vinça, et je pars par le train de midi pour Perpignan ; à la gare, M. Jonquères m’attendait et m’annonce que la réunion de Claira est renvoyée à dimanche prochain ; c’est bien ennuyeux, car je ne serai probablement plus ici dimanche. Je descends pour trois jours au Grand Hôtel ; l’après-midi est longue à passer, je vais voir les Cornet, puis je vais à vêpres à Saint-Jean. Après vêpres, je vais voir Carlos et les Vassal pour les rencontrer. Le soir, j’assiste à Saint-Jean à la conférence de l’abbé Gayraud, député républicain et démocrate du Finistère (celui qui a fait tant de mal en Bretagne) sur l’éducation. Il démontre que l’éducation doit être morale et que, pour être morale, elle doit être chrétienne ; tout cela est très vrai ; il ajoute qu’elle doit être patriotique et il a aussi, sur ce point, grandement raison ; mais il profite de cette 3ème partie de son discours pour faire une profession de foi démocratique qui me déplaît souverainement. Il dit aussi que l’éducation est une chose particulièrement nécessaire dans une démocratie parce que les citoyens, ayant beaucoup plus de responsabilités que dans une monarchie, ont besoin d’être préparés à remplir leurs devoirs de citoyens. C’est la condamnation même de la démocratie. En effet, l’homme étant naturellement porté au mal, il lui faut des institutions qui le soutiennent et non des institutions qui aient besoin d’être soutenues par lui, par sa vertu, car, dans ce dernier cas, la vertu étant trop souvent absente, l’homme fera sentir aux institutions l’influence de ses mauvais penchants plutôt que de ses bons, et c’est à ce spectacle que nous assistons depuis 30 ans. Un gouvernement qui a besoin, pour bien remplir sa mission, de beaucoup de vertus est dangereux ! Vers le milieu de la conférence, des apaches tentent d’envahir la cathédrale en chantant l’Internationale, on les repousse facilement.

Semaine du 22 au 28 mai 1905

Perpignan, lundi 22 mai 1905

Le matin, je vais à bicyclette à Villelongue pour prendre des renseignements sur 2 individus qui se sont offerts comme régisseurs à l’oncle Delestrac ; je vais chez le curé et chez le maire, tous deux royalistes mais se faisant tout de même la guerre ; les renseignements sont bons. L’après-midi, j’ai la visite de M. de Meynard ; puis je passe presque toute l’après-midi avec Carlos, nous discutons beaucoup, car il est de plus en plus républicain et démocrate. À 6h, arrivent Marie-Thérèse, Max et tous les La Bardonnie, au Grand Hôtel, nous dînons ensemble ; Maman arrive à 7 heures.

Perpignan, mardi 23 mai 1905

Il pleut, pourvu que cela ne dure pas jusqu’à demain ! Nous faisons quelques commissions ; nous allons notamment chez le peintre Blanquer qui fait devant nous quelques légères retouches au portrait de Maman que Marie-Thérèse n’avait pas trouvé ressemblant[37]. Nous allons déjeuner tous les quatre chez Mme Delafosse, nos cousins Lutrand y sont aussi. L’après-midi j’accompagne Marie Thérèse et Max faire une tournée de visites ; nous n’avons pas de chance car nous ne rencontrons ni les Cornet, ni les Guardia, ni Monseigneur ; nous ne sommes reçus que par les Lazerme. À 7 heures, grand dîner chez Mme de Llamby ; c’est l’entrée en matière pour le mariage de Louise ; on est 24 à table ; je suis placé à côté de Mlle Marie de La Bardonnie, sœur du marié. Parmi les personnes de connaissance, je vois Henri de Dax, M. Henri de Çagarriga etc. On se retire à 11 heures environ.

Vinça, mercredi 24 mai 1905

Ce matin à Perpignan, après une longue toilette, on va, vers 10h ¼, chez Mme de Llamby[38]. Là, c’est moi (qui suis garçon d’honneur ainsi que MM. Lucien Darru, Marc de La Bardonnie et le baron Henri de Montcheuil) qui suis chargé d’organiser le cortège ; je m’en acquitte avec Isabelle de Llamby ; il comprend 60 personnes. Maman donne le bras à M. Marc de La Bardonnie l’oncle, Marie Thérèse à M. Albert de Çagarriga, Max à Mme Pepratx, moi à Mlle Yvonne de La Bardonnie. À 11 heures, le cortège définitivement formé se rend de la maison à la cathédrale Saint-Jean, à pied sur un tapis (car le temps est beau), le cortège est superbe. À Saint-Jean, l’autel est très bien garni de lumières et de fleurs, tout le cortège prend place dans le chœur. Charmante allocution de M. le curé Yzart qui fait allusion aux 15 siècles de noblesse de la famille d’Oms et aussi à celle de la famille de La Bardonnie ainsi qu’à la vaillance chevaleresque de M. de La Bardonnie, père du marié, qui a été zouave pontifical et a combattu à Mentana pour le Pape et à Patay pour la France. Il fait aussi une discrète allusion à « la main amie qui a préparé cette union » et qui n’est autre que celle de Maman. À l’Offertoire, nous faisons la quête. Long défilé à la sacristie. Ensuite, on va en voiture à la salle du banquet. Elle est superbement décorée ; c’est une table en croissant dont l’intérieur est garni d’un parterre de plantes vertes et de fleurs ; c’est Gadel, le même restaurateur que pour le mariage de Marie-Thérèse, qui a fait le banquet. Il est somptueux, et dure 2h ½ environ. Au champagne, M. Henri de Çagarriga porte un toast charmant ; M. Frédéric Saisset lit une poésie assez fade. Après le banquet, on passe une heure ou une heure et demie à causer et à fumer dans la salle du cercle d’escrime perpignanais, au-dessus de celle du banquet ; je cause avec Carlos, Marthe, Mlle Marie-Thérèse de Massia (ma demoiselle d’honneur du mariage de Marie Companyo), les Dax, les Çagarriga, M. de Guardia et tous les La Bardonnie qui sont venus très nombreux etc.

Les témoins étaient, pour la mariée : M. Charles de Llamby, son oncle et M. Henri de Çagarriga son cousin.

Pour le marié : M. de La Bardonnie, son oncle, et M. Fernand de La Villatte son cousin.

Les garçons et demoiselles d’honneur étaient : M. Marc de La Bardonnie avec Isabelle de Llamby.

M. Lucien Darru avec Mlle Marie de La Bardonnie.

Moi avec Mlle Yvonne de La Bardonnie.

Le baron Henri de Montcheuil avec Jeanne Gout de Bize.

La mariée donnait le bras à son oncle le marquis d’Oms. À cause du deuil des Llamby, on n’a pas dansé.

Nous partons, Maman et moi, par le train de 7 heures pour Vinça. Marie-Thérèse, Max et Mme Renée de La Bardonnie viendront passer la journée de demain à Vinça.

Vinça, jeudi 25 mai 1905

À 10h37, Marie-Thérèse, Max, Mme de La Bardonnie et Mlle Yvonne de La Bardonnie[39] arrivent de Perpignan. Ils viennent passer, les premiers la journée, les seconds quelques heures ici. Après le déjeuner nous les faisons promener un peu. A 3h ½, nous raccompagnons à la gare Mme et Mlle de La Bardonnie. Marie Thérèse et Max restent jusqu’à 6h 48, c’est bien peu, mais ils ne peuvent pas se séparer de leurs parents du Périgord avec qui ils ont pris, pour venir à Perpignan, un billet de famille ; Marie-Thérèse et Max vont voir quelques personnes, puis, après diner, je les accompagne à la gare avec regret. Le Roussillon raconte le mariage.

Vinça, vendredi 26 mai 1905

L’après-midi, Maman, Bonne Maman et moi allons en voiture à Boule et à Ille ; nous rentrons à 6h 1/4 ; nous allons ensuite au mois de Marie.

Vinça, samedi 27 mai 1905

Le matin, je vais me promener à Notre-Dame de la Garde. L’après-midi, nous allons plusieurs fois prendre des nouvelles du capitaine Michel de Llobet qui est au plus mal, on l’a administré et il vient de faire son testament ; on craint qu’il ne passe pas la nuit. Je vais me confesser ; le soir, Mois de Marie. J’écris plusieurs lettres, notamment à l’oncle Paul. Il paraît qu’en ne me voyant pas aller au mariage de Geneviève, on a cru que j’en étais amoureux et je ne voulais pas m’imposer le supplice d’assister à son mariage avec un autre : cela m’est revenu de divers côtés ! Je laisse dire ; si j’en avais été amoureux, je n’aurais pas eu mauvais goût, donc tout ce qu’on peut imaginer me laisse indifférent. J’irai à la fin de Juillet à la Salette en pèlerinage, ainsi que Bonne Maman l’a promis pour moi dès ma naissance paraît-il ; j’en profiterai pour voir les Delestrac et même pour passer, si c’est possible, quelques poux avec eux à La Burbanche ; il n’aurait donc pas d’été raisonnable d’y aller maintenant, si peu de temps avant mon voyage de juillet. D’ailleurs, je tenais à passer quelque temps en Roussillon, et, tout compte fait, maintenant que ce séjour est terminé, je ne le regrette pas.

Semaine du 29 au 31 mai 1905

Angers, lundi 29 mai 1905

Je n’ai pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Le matin, voulant savoir si la réunion royaliste de Claira a réellement lieu aujourd’hui, je téléphone à Jonquères ; il me répond qu’elle n’aura lieu que dimanche prochain, le principal organisateur s’étant blessé dans une chute de voiture ; décidément, je ne devais pas assister à cette réunion ! Je ne pars donc qu’à 3h ½ au lieu de midi ; je dîne à Narbonne. Ce matin, je me suis promené pendant deux heures dans Bordeaux, j’ai vu le monument de Gambetta, beaucoup trop beau pour ce brouillon de demi-juif, je suis allé un moment à Saint-André. Je suis reparti de Bordeaux à 8h40 et je suis arrivé à Angers à 4h39 par Montreuil-Bellay. J’ai rencontré en wagon-restaurant M. Henri de Montcheuil qui, de retour de Perpignan, est allé passer quelques jours chez lui dans la Dordogne et rentre maintenant à Paris. Il a fait très chaud pendant tout ce voyage. J’ai charmé mes loisirs en lisant un nouveau bouquin Le duc d’Orléans intime par le comte de Coleville ; sa couverture d’azur semée de fleurs de lys d’or avec la couronne royale m’a frappé hier à la bibliothèque de la gare de Narbonne et je l’ai acheté ; il est intéressant, et ne se borne pas à parler de la personne de notre prince, mais il contient aussi plusieurs chapitres sur l’organisation royaliste et sur les progrès de l’idée royaliste. Je trouve Papa et Philomène en excellente santé. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la Cathédrale.

Page de titre du livre Le duc d’Orléans intime

Angers, mardi 30 mai 1905

Je vais voir nos professeurs pour savoir avec eux quand nous recommencerons les cours ; M. Courtois et M. Saint Maur m’ont attendu. L’après-midi, j’ai un cours de M. Courtois. Je vais voir La Morinière. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Laud. C’est aujourd’hui qu’arrive à Paris le jeune et sympathique roi d’Espagne Alphonse XIII ; certainement la capitale française le recevra aussi bien qu’elle a reçu tous les souverains qui sont venus la visiter : le roi d’Angleterre, l’empereur de Russie, le roi d’Italie etc. Mais on ne peut être tout à la joie ces jours-ci à cause des affreuses nouvelles qui arrivent d’Extrême-Orient : la flotte de l’amiral Rodjetvenski aurait été à peu près anéantie dans le détroit de Corée par la flotte de l’amiral Tago. Cette flotte si hétérogène (c’était là sa faiblesse) sur laquelle les Russes fondaient néanmoins tout d’espoir est réduite à l’impuissance ; un grand nombre de navires sont coulés, d’autres pris ; on dit que Rodjetvenski s’est noyé dans la perte de son vaisseau-amiral ; trois mille marins russes et plusieurs amiraux seraient prisonniers des Japonais, ce qui reste de la flotte cherche à gagner Vladivostok. Telles sont les nouvelles, toutes d’origine japonaise, anglaise ou américaine ; les dépêches sont, jusqu’à présent, muettes sur les pertes japonaises qui doivent être considérables aussi. Néanmoins, les Japonais continueront à être les maîtres de la mer et pourront, comme par le passé, renforcer et ravitailler à volonté leur armée de Mandchourie ; il n’y a donc pas de raison pour que les Russes voient désormais la fortune sourire à leurs armes, et je crois qu’ils seront forcés de faire la paix. Quoiqu’il en soit, cette bataille de Tsou-Sima est une des plus importantes batailles navales qu’on ait vues jamais.

Angers, mercredi 31 mai 1905

Les journaux sont pleins des détails de la réception enthousiaste que le peuple de Paris a faite à Alphonse XIII ; elle a dépassé en enthousiasme toutes les autres réceptions de rois ou d’empereurs. Et dire que ce peuple se croit républicain ! S’il l’était, il regarderait un roi comme un homme ordinaire et ne se dérangerait même pas pour le voir passer. La vérité est que ce peuple de Paris, à qui une nuée de charlatans a cherché à persuader depuis plus d’un siècle qu’il est républicain et démocrate, se révèle royaliste dès qu’un roi vient le visiter ; on l’a bien vu lors de la visite du tsar, lors de celle du roi d’Angleterre, du shah de Perse même, de Victor-Emmanuel etc. et on le voit encore mieux aujourd’hui. Si ce peuple acclame avec tant d’enthousiasme les rois des autres pays, il est bien permis de penser qu’il accueillerait bien son propre roi s’il était libre. Car enfin on ne peut pas soutenir sérieusement que le sentiment monarchique est mort en France quand on voit de pareils spectacles ! À 5 heures, cours de M. Courtois ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.

Juin 1905

Semaine du 1er au 3 juin 1905

Angers, jeudi 1er juin 1905 (Ascension)

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’apprends l’abominable attentat anarchiste qui a été dirigé hier soir, place du Théâtre français, contre le roi d’Espagne ; l’ingénieur qui a lancé la bombe est encore inconnu d’après les journaux. Heureusement que le roi n’a pas été atteint ! Voilà la conséquence des doctrines athées que l’on répand dans le peuple : semer l’irréligion, en réalité l’anarchie ! Ce stupide autant que méchant attentat redoublera la sympathie que tous les Français éprouvent pour le jeune roi qui est notre hôte, mais combien il me tarde qu’Alphonse XIII ait quitté la France ! Je serais si triste s’il venait à être tué en France !

Les nouvelles du désastre de Tsou-Sima sont tellement navrantes que tout le monde en France est unanime à conseiller la paix à la Russie ; on ne voit pas, en effet, comment l’armée russe qui combat à 10 ou 12.000 kilomètres de la Russie pourrait résister à l’armée japonaise qui, maîtresse des ports japonais, pourra être indéfiniment renforcée et ravitaillée puisque les Japonais vont continuer à être les maîtres incontestés de la mer. De plus, la Russie n’aura pas trop de toutes ses ressources pour lutter contre la Révolution qui devient de jour en jour plus menaçante et à qui la défaite de la marine du tsar une nouvelle audace. Sans doute, il est honteux pour la Russie et pour la race blanche de se reconnaître vaincue par le Japon, mais puisque les puissances européennes ne viennent pas en aide aux Russes, ils ne peuvent pas lutter contre l’évidence. C’est égal, l’Europe fait preuve d’une d’un aveuglement effrayant et méconnaît par trop ses intérêts ! Notre Indo-Chine sera, certainement, la prochaine victime du Japon. Ce soir, nous allons à la clôture du Mois de Marie à la Cathédrale.

Angers, vendredi 2 juin 1905

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. L’après-midi, cours de MM. Gavouyère et Courtois. Papa est sur le point de se décider à partir avec moi pour Paris afin d’assister à la revue de Vincennes demain matin et de voir le roi d’Espagne ; après de grandes hésitations, il y renonce, mais je pense qu’il reprendra la chose demain car, alors, Maman sera arrivée. Ce soir, nous allons au mois du Sacré-Cœur.

Paris, samedi 3 juin 1905

Papa s’est décidé car il en avait, lui aussi, grande envie. Nous sommes donc allés à la gare attendre Maman qui est arrivée par le train de 4h39 venant de Vinça et aussitôt après, laissant Maman (qui a fait un excellent voyage) gagner la maison, nous prenons l’express de 4h58 et, par Tours et Orléans, arrivons à Paris – Quai d’Orsay à 10h ½. Tante Mimi, que nous avions prévenue par dépêche, nous attendait. À l’Hôtel du Prince de Galles où nous allons d’abord, pas une chambre ; mais le propriétaire nous indique une maison meublée rue Ville-l’Evêque où nous trouvons deux bonnes chambres. Nous allons jeter un coup d’œil sur les illuminations du côté de l’Opéra, mais nous ne réussissons pas à voir le cortège du roi. Je me couche vers 1 heure après avoir écrit ces lignes.

Semaine du 5 au 11 juin 1905

Angers, lundi 5 juin 1905

Je n’ai pas écrit mon journal hier soir étant en voyage. Hier matin, nous rencontrons Xavier dans un café du boulevard de la Madeleine où nous prenions notre petit déjeuner. À 9 heures, nous assistons à la grand’messe à la Madeleine, on chante un Te Deum solennel d’action de grâces ordonné par le cardinal pour remercier Dieu d’avoir protégé la vie du roi d’Espagne lors de l’attentat anarchiste de mercredi. Ensuite, par un temps orageux très chaud, nous allons nous poster devant la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland où le roi doit venir entendre la messe de onze heures ; nous nous plaçons derrière le barrage d’agents. Quand le roi arrive escorté par des cuirassiers, et qu’il traverse à pied le court espace qui le sépare de l’entrée de la chapelle, je ne réussis pas à le voir ; mais nous attendons la fin de la messe et je le vois très bien à la sortie, il est en civil, je le photographie ; la foule l’acclame. Ensuite, nous allons déjeuner chez Tata Mimi. Après le déjeuner, Xavier, Margot, Tata Mimi, Papa et moi allons attendre devant le Ministère des Affaires étrangères (qui sert de Palais royal) le départ du roi pour le steeple chasse d’Auteuil. A 2h45, Loubet arrive en daumont et vient prendre Alphonse XIII. Le Roi est en uniforme bleu ; je le vois très bien pendant que, sur le perron du Ministère, il attend Loubet. Il monte avec Loubet en daumont et, quand il passe devant nous, il est vigoureusement acclamé, on n’entend que des cris de « Vive le Roi », rien pour Loubet ; Alphonse XIII remercie gentiment de la main. Il est fort bien en uniforme, bien mieux qu’en civil. Un homme du peuple qui louait des chaises dit : « Nous ferions bien mieux d’avoir un roi, nous aussi, que de garder cette bande d’arrogants, nos affaires iraient mieux » ; comme j’approuve, cet homme ajoute : « Je ne suis pas pour la république moi, j’étais employé dans un ministère et on m’en a chassé parce que j’envoyais ma fille à l’école des sœurs ; c’est le roi qu’il nous faut, et pas celui de Bruxelles Victor, mais d’Orléans ». Naturellement, j’approuve chaudement les propos de ce brave homme. Je prends deux instantanés du roi Alphonse. À peine le cortège royal était-il passé qu’une formidable averse d’orage disperse la foule qui se réfugie en grande partie dans la gare des Invalides ; nous y allons nous aussi. Quand le temps s’est un peu arrangé, nous allons nous promener le long des quais, à Saint-Eustache, sur les boulevards etc. Nous allons dîner vers 8 heures chez Tante Mimi. À 9 heures, nous repartons en voiture ; Xavier nous accompagne et, après avoir pris nos valises et nous être promenés un peu avenue de l’Opéra pour voir les illuminations, la voiture nous porte à la gare Saint-Lazare et, à 10 heures, nous quittons Paris après une journée bien remplie. Nous arrivons à Angers à 4h06 du matin. Je me couche jusque vers 10 heures ; Papa ne peut pas se coucher car il a deux cours à faire dans la matinée pour se reposer. Jacques Hervé vient me voir vers 10h ½ ; il est de passage à Angers ; je le reçois en chemise dans ma chambre ; il m’invite à aller ce soir à la campagne, j’irai, je pense, ce dimanche à la Trinité. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Le domestique Joseph rentre ivre et Papa est obligé de le mettre à la porte.

Entrée du roi d’Espagne Alphonse III à la messe de la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland à Paris – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 4 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Angers, mardi 6 juin 1905

Maintenant que les lampions sont éteints, la France se retrouve en présence du redoutable conflit marocain et son gouvernement s’apprête à le résoudre par une humiliation nationale. On apprend, en effet, que Delcassé vient de donner sa démission de ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupait depuis 7 ans. Ce gaffeur a eu une carrière diplomatique bien peu glorieuse pour la France : il débute par la reculade de Fachoda devant l’Angleterre ; il cède, depuis, à cette puissance nos droits sur l’Égypte et Terre-Neuve en compensation d’une problématique prépondérance sur le Maroc, qu’un froncement de sourcils de l’empereur allemand va forcer la France à abandonner, et c’est sur cette cuisante humiliation qu’il se retire ; je passe sur les humiliations secondaires devant le Siam, le Japon etc. Vraiment, M. Delcassé, qui a été porté aux nues par la presse républicaine pour ses traités d’arbitrage et pour les visites de rois et d’empereurs qu’il a négociées, offre un joli type de diplomate républicain ! Nous sommes loin du temps où le Grand Frédéric disait : « Si j’étais roi de France je ne voudrais pas qu’un coup de canon fût tiré en Europe sans ma permission », et de celui, plus rapproché de nous, où le baron d’Haussez répondait à l’ambassadeur anglais qui se plaignait de l’expédition d’Alger : « La France se f… de l’Angleterre », et cependant, cette réponse était faite 15 ans après l’invasion complète de la France par les Alliés, il est vrai que pendant ces quinze années, la France avait été gouvernée par ses rois légitimes ! Après 35 ans de république, nous en sommes réduits à renvoyer un ministre des Affaires étrangères parce qu’il a cessé de plaire à l’Allemagne et nous ne choisissons pour le remplacer que celui qui sera persona grata à Berlin. Après ce rapprochement, comment, si l’on est patriote, peut-on ne pas être royaliste ? Car enfin, il ne suffit pas de crier sur Delcassé ou sur Rouvier à propos de la reculade devant le roi de Prusse, il faut surtout se demander si ces hommes peuvent agir autrement, et s’il en est ainsi, rechercher les causes de cette situation. Or, je ne m’en prends pas à Rouvier et je reconnais qu’étant donné la situation de la France, il ne peut pas risquer une guerre avec l’Allemagne. Mais maintenant, je me demande pourquoi il en est ainsi, et je vois que notre armée a été affaiblie par 7 ans de dreyfusisme, de délation maçonnique, d’esprit antimilitariste etc. ; or tous ces maux sont des produits de la république ; et alors, je conclus que la grande coupable c’est la république et non pas tel ou tel homme. Dès lors, mon patriotisme me commande de chercher à détruire cette cause de notre situation humiliée ; je n’y faillirai pas.

L’après-midi, cours de M. Gavouyère. Le soir nous allons au Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, mercredi 7 juin 1905

Cours de M. Courtois le matin à 8h ½ et de M. Saint-Maur à 3 heures. A 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. La démission de Delcassé imposée, ou à peu près, par l’Allemagne est une nouvelle démonstration de cette vérité que notre régime politique ne nous permet pas d’avoir une politique extérieure. Ce ministre, en effet, raconte ayant débuté dans son ministère par une cuisante humiliation devant l’Angleterre, a voulu faire oublier Fachoda et a songé à nous donner le Maroc ; l’idée n’était pas mauvaise et c’est pour la réaliser qu’il s’est rapproché de l’Angleterre et de l’Italie et a voulu une convention avec l’Espagne ; mais ce rapprochement avec l’Angleterre, surtout en cherchant à attirer à soi l’Italie, impliquait forcément un éloignement de l’Allemagne. Il fallait donc s’attendre à voir un jour ou l’autre cette puissance se mettre en travers de notre politique, et il fallait se tenir prêt à lui résister sur le terrain diplomatique et même, si c’était nécessaire, sur tous les terrains. Or c’est ce que n’a pas su faire le gouvernement. Pendant que le ministre des affaires étrangères poursuivait à l’extérieur, à travers cinq ministères, une politique qui devait nous mettre l’Allemagne à dos, les divers ministères qui se sont succédé depuis 7 ans, esclaves des loges maçonniques, de la juiverie, du socialisme et de toutes les forces révolutionnaires, poursuivaient à l’intérieur une politique qui livrait l’Armée à un loufoque comme André et l’affaiblissait par l’infiltration du piteux esprit d’indiscipline et de délation. Après plusieurs années d’un pareil régime on reconnait que l’Armée est devenue impropre à servir les desseins que nous avons poursuivis à l’extérieur, et c’est la faillite et l’humiliation sur toute la ligne. La faute en est au régime. Et si encore cela devait pouvait servir de leçon au gouvernement ! Je n’y compte guère !

Angers, jeudi 8 juin 1905

Cours de M. Courtois le matin à 8h ½ ; j’oublie le cours de M. Saint-Maur, qui est le dernier.

Angers, vendredi 9 juin 1905

Cours de M. Courtois le matin à 8h 1/2. L’après-midi, cours de M. Gavouyère. Ensuite, je vais soumettre à M. Burger un plan d’études que la revue d’études sociales Le Quand Même m’a chargé de dresser pour la section de jurisprudence et de morale sociale dont je fais partie ; M. Burger, directeur du Quand Même l’approuve pleinement et on n’a plus qu’à l’imprimer.

Angers, samedi 10 juin 1905

Dans l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je me fais couper les cheveux ; au retour je suis surpris par un orage et une formidable averse ; je suis obligé de changer de tout en rentrant ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 11 juin 1905 (Pentecôte)

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. A 9h40, je vais attendre Maurice à la gare ; il vient passer la journée avec nous et, comme il a deux jours de permission, il restera jusqu’à demain soir. Nous allons ensemble à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous assistons des fenêtres du second, à la dernière journée du concours hippique, il pleut, d’ailleurs, presque tout le temps.

Semaine du 11 au 18 juin 1905

Angers, lundi 12 juin 1905

Ce matin, je fais différentes courses et commissions avec Maurice. L’après-midi, plusieurs personnes — le général, Mme et Pierre Lelong, M. de Falguières et les De Soos, M., Mme et Madeleine de Padirac, les demoiselles Regnard, Jean Gavouyère – viennent voir le concours des fenêtres du second ; nous leur présentons Maurice. Mme de Padirac nous invite à aller déjeuner lundi prochain à sa campagne de La Lasserie. Après la fin du concours, je vais me promener avec Maurice ; à la rue Talot, un cycliste se jette sur nous à une allure assez rapide et risque de nous renverser ; il ne nous fait pas mal, mais il tombe ainsi que sa machine, et a dû se faire plus de mal que nous ; nous, nous le laissons filer sans trop l’engueuler. Maurice repart pour Saumur par le train de 10h27.

Angers, mardi 13 juin 1905 (fête de Saint Antoine)

En l’honneur de Saint Antoine de Padoue, j’assiste et je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame ; à 8h, cours de M. Courtois. Je reçois une foule de lettres avec souhaits de bonne fête. L’après-midi cours de M. Gavouyère à 4 heures. Le soir, nous allons au mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, mercredi 14 juin

Cours de M. Courtois à 8 heures. Papa part à 11h38 pour le Petit Séminaire de Richemont (Charentes) où il va surveiller les compositions pour le concours annuel entre les collèges catholiques de l’Ouest organisé par l’Université ; vendredi, il ira à Sainte-Croix voir Marie-Thérèse et Max, et rentrera samedi. Le soir, arrive pour Papa une lettre de M. Soucail par laquelle ce dernier, candidat à l’élection municipale complémentaire qui doit avoir lieu dimanche à Saint-Michel, demande à Papa d’écrire à nos fermiers de Saint-Michel – Blanc et son fils, Fabre et Manent – pour leur recommander sa candidature. Maman ayant ouvert la lettre, nous calculons que nous n’avons pas le temps d’envoyer cette lettre à Papa et c’est moi qui écris aux fermiers ; je leur recommande de voter pour M. Soucail, catholique et conservateur, et candidat des honnêtes gens, contre le candidat de l’ancien maire Faigt, dont l’élection a été annulée par le conseil de Préfecture, et qui avait dilapidé les fonds de la commune et même escroqué au moyen de mandats fictifs. J’espère que M. Soucail sera élu ; il le mérite bien, ayant mené une énergique campagne contre les procédés de l’ancienne municipalité ; s’il est élu, il deviendra probablement maire. Le soir, nous allons au Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, jeudi 15 juin 1905

Je passe une bonne partie de ma matinée et de mon après-midi au travail ; je résume mes notes de cours ; c’est qu’un mois seulement me sépare de mon examen ! Je vais voir mes pauvres à onze heures. Le soir, Mois du Sacré Cœur. Dans l’après-midi, je vais chez le dentiste.

Angers, vendredi 16 juin 1905

Le matin à 8 heures, je vais à la messe à Notre-Dame. Elle est dite par Monseigneur qui doit donner la confirmation. Je travaille le reste de la matinée et une partie de l’après-midi. La situation extérieure, qui semblait moins inquiétante depuis le départ de M. Delcassé, apparaît de nouveau comme très grave. Il est évident que l’Allemagne entend profiter de notre affaiblissement résultant des désastres russes, et aussi hélas ! du dreyfusisme et de ses suites, pour exercer sur nous une sorte de chantage, et nous acculer en prenant pour prétexte la question marocaine, à changer de politique et à nous rapprocher d’elle. Quelque opinion que l’on ait sur les avantages en soi de la politique de rapprochement avec l’Allemagne, il est certain qu’ainsi présentée, ou plutôt imposée, le sentiment de notre propre dignité nationale nous fait un devoir de nous réserver. Mais alors, c’est probablement la guerre ? On a lieu de la craindre ; et l’attitude de l’Angleterre qui, plus royaliste que le roi, vient de refuser avec éclat de prendre part à la conférence internationale proposée par l’empereur du Maroc (sur l’inspiration de l’Allemagne) n’est pas faite pour arranger les choses. Ainsi, le gouvernement nous a mis dans cette impasse : ou de subir une humiliation nationale qui nous fera perdre notre prestige de grande puissance aux yeux du monde entier, ou de nous exposer à une guerre dont l’état de désorganisation morale et même matérielle dans lequel il a jeté lui-même notre armée rend l’issue très incertaine. Tout cela est souverainement inquiétant À 4 heures, cours de M. Gavouyère. Le soir, nous allons à la cérémonie du Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, samedi 17 juin 1905

Ce matin, je travaille puis je fais quelques commissions ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques et je retourne chez le dentiste. Le soir Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Les nouvelles sont très alarmantes aujourd’hui ; une dépêche annonce que l’Allemagne aurait proposé au Maroc d’exécuter les réformes proposées par la France, et que celui-ci aurait accepté ; si cette nouvelle est confirmée, elle peut mettre le feu aux poudres. D’autre part, de grands préparatifs sont faits à la frontière ; envoi de troupes, de munitions et d’approvisionnements ; inspections de généraux, du général Pendezec, chef d’état-major général en personne ; une dépêche annonce que les permissionnaires du 6e corps ont été rappelés d’urgence et rentrent par train spéciaux dans leurs garnisons. De l’autre côté de la frontière, même activité. Il était temps que le gouvernement se décidât enfin à réparer les fautes du misérable fantoche André ; mais est-il possible de réparer en quelques jours les fautes de 4 ou 5 ans ? Toute la journée l’idée de la guerre me poursuit. Le soir, en me promenant du côté du Mail, j’entends quelques voyous imbéciles crier « À bas la guerre ! », « À bas les traîneurs de sabre ! » sur le passage de quelques dragons ; ces abrutis s’imaginent peut-être que Guillaume II, s’il a envie de nous attaquer, leur demandera la permission.

Angers, dimanche 18 juin 1905

Ce matin à 6h ½, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de- Paul au Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion et je prie pour la France. Je travaille une partie de la matinée ; l’après-midi, je vais au salut à 4 heures ½ ; puis je me promène un peu ; après dîner, je me promène avec Papa.

Semaine du 19 au 25 juin 1905

Angers, lundi 19 juin 1905

Château de La Lasserie près de Brissac-Quincé (vue actuelle)

Cours de M. Courtois à 8h ½. A 11h38 par le train de Poitiers, nous partons pour Quincé-Brissac ; à la gare de cette localité nous attend la victoria des Padirac et nous arrivons vers une heure à La Lasserie, le château des Padirac sur la commune de Vauxchrétien ; c’est très gentil, les pièces sont grandes, et surtout le parc superbe ; l’habitation est entourée de 32 hectares dont 14 en vigne. Après le déjeuner, nous nous promenons dans le parc, je prends des photos ; ensuite nous jouons au tennis avec Madeleine, Gabriel et Pierre Lelong qui y est aussi. Avant de partir, on rentre un moment au salon où on joue et chante un peu. Nous faisons nos adieux vers 6 heures, et M. de Padirac nous raccompagne lui-même à la gare où nous prenons le train de 6h39. Nous sommes à Angers vers 7h25. Nous avons eu très beau temps et avons passé une journée fort agréable. Ce soir, je vais faire à l’Hôtel d’Anjou, de la part de M. de Padirac, une commission à un de ses amis de passage à Angers, le colonel d’Artaud, de Toulouse.

Philomène d’Estève de Bosch, Madeleine de Padirac, Pierre Lelong, Robert de Padirac – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Château de La Lasserie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Angers, mardi 20 juin 1905

Cours de M. Courtois à 8h ½. L’après-midi, je travaille, puis je vais chez le dentiste et à 4 heures, au cours de M. Gavouyère. Le soir, salut à l’Adoration. La situation vis-à-vis de l’Allemagne semble s’être très légèrement améliorée depuis deux jours ; il y a, semble-t-il, une certaine détente non dans le fond du conflit, mais dans le ton des négociations. Les préparatifs militaires continuent ; ils étaient bien nécessaires. A 10h, à la cathédrale, je vais aux obsèques de M. Paumard, père de Mme Perrin.

Angers, mercredi 21 juin 1905

En l’honneur du onzième anniversaire de ma première communion et de pèlerinage de l’Université Catholique au Sacré-Cœur, je vais à la messe de 7 heures à la Madeleine avec l’Université ; j’y fais la sainte communion. Je déjeune à l’internat ; déjeuner mouvementé et bruyant comme chaque fois qu’il y a des externes ; aujourd’hui, le vacarme, pour fêter les externes, va jusqu’au point de se jeter mutuellement des assiettes ! Cours de M. Courtois à 8h ½. L’après-midi, travail dans ma chambre.

Angers, jeudi 22 juin 1905

Cours de M. Courtois à 8h 1/2 ; il dure un peu plus longtemps que d’habitude, mais c’est le dernier ; ensuite, séance chez le dentiste. L’après-midi, comme tous les jours, travail de révision. Le soir, je vais à la messe de 7h ½ à Notre Dame.

Angers, vendredi 23 juin 1905

L’impression recommence à être mauvaise relativement au conflit franco-allemand, la note envoyée par Rouvier au prince Radolin et envoyée à Berlin déclare accepter la conférence internationale mais à condition que le programme de ses délibérations soit délimité à l’avance, et que l’accord franco-anglo-espagnol ainsi que les accords intervenus directement entre la France et le Maroc ne seront pas discutés ; cette réponse est très bien, mais il y a un abîme entre elle et le point de vue allemand ; surtout avec les sous-entendus et les prétentions inavouées de Guillaume II ! La France ne peut cependant pas admettre qu’une convocation voulue et signée par elle sera remise en question dans une conférence internationale ; nous ne sommes pas une Turquie ! Je vais au cours de M. Gavouyère à 8 heures du matin. Le soir à 8h ¼, nous assistons à une intéressante conférence sur l’« Inde méridionale » avec projections cinématographiques, faite à l’Université par un missionnaire au Maduré. A la sortie, l’abbé Delahaye nous apprend que le préfet a pris aujourd’hui un arrêté interdisant les processions de la Fête-Dieu malgré le maire qui les autorisait et avait promis à Monseigneur de les faire respecter ; cette inqualifiable intrusion du représentant du pouvoir central dans les affaires de la ville d’Angers pour persécuter les Catholiques amènera certainement une éclatante protestation ; elle sera bien méritée.

Angers, samedi 24 juin 1905

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint Jean-Baptiste. Ensuite, je retourne chez le dentiste pour l’arrachage de deux dents de devant de la mâchoire supérieure ; elle dure une heure et demie, mais ne me fait pas beaucoup souffrir ; j’aurai, un de ces jours, deux autres dents à faire plomber. Dans l’après-midi, on affiche deux protestations contre la mesure du préfet : l’une émane des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; elle proteste au nom des droits de Notre Seigneur en excellents termes ; l’autre, qui émane du « comité républicain progressiste », est faite « au nom de la liberté qui doit être égale pour tous » ; ces « progressistes », autrefois « opportunistes » qui nous ont mis dans le pétrin où nous sommes trouvent maintenant que les choses vont trop loin et puis ils ne seraient pas fâchés d’avoir nos voix l’année prochaine, bien qu’ils ne nous donnent jamais les leurs dans les élections ; peut-être est-ce là le mobile de leur attitude. Quoiqu’il en soit, leur protestation fera de l’effet ; les deux affiches sont très lues. La 1ère convie les Catholiques à manifester demain matin à 9h ½ (heure où aurait eu lieu la procession) en l’honneur du Saint-Sacrement par le cortège habituel, de Saint-Maurice à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; ce sera sa 3e réédition. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge ; ensuite, avec Papa, je vais un moment à la salle des Quinconces où M. Gavouyère fait une conférence. J’ai appris aujourd’hui une nouvelle désagréable, c’est la date de mon examen ; il est fixé au 8 juillet, je n’avais demandé à le passer que du quinze au vingt juillet et je vais être obligé de doubler les doses de travail pour arriver à tout revoir deux fois. L’année dernière, on m’avait beaucoup retardé ; cette année on m’avance beaucoup trop ! Si la guerre éclate, Segot et moi aurons décidé d’aller passer notre examen immédiatement, avant d’être appelés ; je pense que la Faculté de Caen nous autoriserait.

Angers, dimanche 25 juin 1905 (Fête-Dieu)

Je vais à la messe de 8h ½ à Notre-Dame et, à 9h ¼, nous sommes tous devant la cathédrale, lieu de rendez-vous pour la manifestation. Beaucoup de personnes arrivent jusqu’à 9h ¾ ; la foule, difficile à évaluer, doit être, à peu de chose près, aussi nombreuse que l’année dernière. Après la bénédiction donnée d’un reposoir dressé dans l’intérieur de la grille de la cathédrale, l’immense colonne, en chantant des cantiques (et surtout « Nous voulons Dieu ») va à l’Évêché où Monseigneur donne une seconde bénédiction, puis à Saint-Laud où, pour la 3e et dernière fois, Monseigneur donne la bénédiction ; en passant devant la grille de la Préfecture boulevard du Roi René, on conspue le préfet à Saint-Laud, la foule était immense, et on pousse de frénétiques acclamations en l’honneur du Christ. Après la dernière bénédiction, le mot d’ordre circule d’aller à la Préfecture ; une colonne de jeunes gens se forme, je m’y mets et on part pour la Préfecture en criant « Démission, conspuez le préfet, démission », elle est suivie d’une seconde colonne ; sur le boulevard du Roi René, nous enfonçons un barrage d’agents que l’on tentait de nous opposer et, au pas de course, nous arrivons devant le jardin de la Préfecture ; nous sommes rejoints par un grand nombre d’autres manifestants et nous sifflons et conspuons vigoureusement le préfet ; nous pouvons être là 800 environ dont beaucoup de prêtres ; la police essaie de nous faire taire, mais c’est peine perdue. Puis nous partons en courant et allons par le boulevard de Saumur et la rue Saint-Aubin devant la principale entrée de la Préfecture ; nous nous heurtons à un fort barrage d’agents ; nous nous contentons de siffler et de huer le préfet et nous repartons au pas de course pour les bureaux du Patriote de l’Ouest ; cette course au grand soleil par le temps brûlant qu’il fait est éreintante, aussi beaucoup restent-ils en route ; Papa et moi nous suivons jusqu’au bout le groupe d’une cinquantaine environ de manifestants qui arrive au Patriote ; nous sifflons et huons cet infâme torchon, plusieurs des nôtres à coups de cannes et à coup de pieds, tentent d’enfoncer la devanture, mais elle résiste ; enfin, une vive altercation se produit entre quelques-uns des nôtres et quelques individus qui sortent des bureaux du journal ; il y a même quelques coups échangés. Enfin, on émet l’idée d’aller à la loge maçonnique, mais nous ne sommes plus assez nombreux et on se disperse. J’étouffe et je suis en nage ; en rentrant à la maison vers 11h ¾, je change de tout. Maman et Philomène ne rentrent qu’une grosse demi-heure après nous. Elles ont assisté à une seconde manifestation devant la Préfecture, plus importante que la nôtre. Une bonne partie des manifestants de Saint-Laud sont passés par la rue des Lices ou par le boulevard et sont venus, près de la tour Saint-Aubin et dans la rue Saint-Aubin ; là, les charges d’agents et de barrages gendarmes à cheval ont essayé de les bousculer, mais n’y ont pas réussi, nos amis revenant sans cesse à la charge ; Maman et Philomène ont dû franchir plusieurs barrages comme elles ont pu car la plupart des rues avoisinant la préfecture étaient barrées. Il parait que 17 arrestations ont été opérées là, notamment celles de M. Maisonneuve, de trois étudiants Nicol, Monnier, Testart-Vaillant et de deux prêtres. Je ne sais pas si elles ont été maintenues. Je vois qu’en allant au Patriote nous avons manqué le plus intéressant ; je le regrette. Enfin, les processions ont été bien vengées, et le Saint-Sacrement bien acclamé !

Nous déjeunons à près de une heure. Dans l’après-midi, je me repose, je travaille un peu, et je vais aux nouvelles ; je n’apprends rien de nouveau. D’une conversation que j’ai eue ce matin avec Normand d’Authon qui rentre de Paris, il ressort que le danger de la guerre est toujours imminent. Il a vu à Paris un secrétaire de Berteaux qui lui a dit que dans la nuit du 5 au 6 juin, les chefs du grand état-major étaient réunis au Ministère de la guerre préparant tout pour la mobilisation qui avait été sur le point d’être ordonnée ; et le même secrétaire croit à la guerre parce qu’on la veut en Allemagne, surtout dans les milieux militaires et dans les milieux commerçants de Hambourg par hostilité à l’égard de l’Angleterre ; le gouvernement fera ce qu’il pourra pour l’éviter, mais il ne le pourra peut-être pas ! Dans un pareil moment, le gouvernement ferait mieux de se consacrer tout entier à la défense nationale compromise par André que de faire interdire des processions par ses préfets. En se promenant le soir, j’apprends que, parmi les deux prêtres arrêtés, il y a un jésuite, le jeune père Scellier qui habite l’Université ; il pourra avoir des ennuis sérieux !

Semaine du 26 au 30 juin 1905

Angers, lundi 26 juin 1905

Les journaux locaux sont remplis de détails sur les événements d’hier : Le Maine-et-Loire, royaliste et catholique et Le Petit Courrier, républicain progressiste, les racontent impartialement ; ils protestent contre la brutalité de la police autour de la Préfecture ; quant au radical-socialiste Patriote de l’Ouest, comme il fallait s’y attendre, notre manifestation contre ses bureaux lui arrache des cris de putois et il nous traite d’apaches, titre qui devrait être réservé à ses amis, à cause d’un malheureux coup de canne donné à un nommé Colin (je ne sais si c’est mon agresseur dans l’affaire du Cirque) qui, dit-il, passait tranquillement dans la rue ; je crois, au contraire, qu’il a dû nous provoquer ; d’ailleurs, je ne me suis pas aperçu de la chose. Il y a eu 18 arrestations. Cette manifestation a dû être racontée et exagérée même par des journaux de province, puisque Bonne Maman nous télégraphie qu’ayant lu le récit dans L’Éclair de Montpellier, elle est inquiète et nous demande de la rassurer par dépêche, ce que nous faisons tout de suite. Beaucoup de personnes, qui me connaissent comme un des plus hardis manifestants d’Angers, sont étonnées que je ne sois pas arrêté et nous en expriment, aux uns ou aux autres, leur étonnement. Si, au lieu d’aller au Patriote où il n’y avait pas de police, j’étais resté autour de la Préfecture, je l’aurais été probablement. Il va y avoir probablement des poursuites. Le Soleil de ce matin raconte ces événements. Je travaille beaucoup matin et soir. Le soir, salut à Notre Dame.

Angers, mardi 27 juin 1905

Je travaille beaucoup matin et soir. Je ne sors dans la journée que pour prendre un peu l’air ; entre la matinée et l’après-midi, j’ai de 6 à 7 heures de travail par jour ; ce n’est pas trop ; heureusement qu’il n’y en a que pour une dizaine de jours !

Angers, mercredi 28 juin 1905

Je vais au cours de M. Gavouyère le matin à 8 heures. Je travaille le reste de la matinée ainsi que l’après-midi. Ce soir, je vais prendre le thé chez M. Baugas qui m’a invité en même temps que plusieurs ecclésiastiques et laïques de la rédaction du Quand Même. On cause des événements. Il parait que les dames de la garnison de Stenay auraient reçu un des premiers jours de ce mois l’ordre de se tenir prêtes à quitter la ville au premier avis ; Mme Baugas tient cela de la sœur de Mme Maurice Gavouyère dont le mari est en garnison à Stenay dans les chasseurs. L’oncle Xavier a écrit ce matin à Papa qu’à Verdun les uns croient à la guerre immédiate, les autres croient qu’elle n’éclatera que dans quelques mois. C’est aussi l’avis de M. René Bazin qui rentre de Paris où il a prononcé un discours à une réunion de l’Association des Alsaciens-Lorrains ; de ses conversations avec des personnages haut placés paraît-il, il ressort que l’on espère éviter la guerre actuellement grâce à la diplomatie de M. Rouvier qui n’est pas un imbécile, mais on est persuadé que d’ici moins d’un an, elle éclatera. Si le gouvernement ne s’y prépare pas et ne se consacre pas tout entier à cette préparation, il sera impardonnable. En attendant, alors que le danger est certes loin d’être écarté, la Chambre continue à discuter la séparation des Églises et de l’État, et à s’occuper de la sonnerie des cloches ou du port de la soutane. Cela fait songer à Byzance !

Angers, jeudi 29 juin 1905

Cours de M. Gavouyère à 8 heures. Dans l’après-midi, je vais à Saint-Jacques pour me confesser, mais ne trouvant pas l’abbé Brossard, je vais me confesser à Notre Dame. Le soir, nous allons tous à la grande cérémonie de l’Adoration nocturne qui précède la fête du Sacré-Cœur, à la cathédrale. Nous prenons part — Papa et moi — à la procession du Saint-Sacrement et nous restons jusqu’à près de 10 heures. Nous avons bien besoin que le Sacré-Cœur nous vienne en aide.

Angers, vendredi 30 juin 1905

En l’honneur de la fête du Sacré-Cœur (qui devrait être en France une fête nationale) je fais la sainte communion pour la France à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Cours de M. Gavouyère à 8h ½. Dans l’après-midi, je vais chez le dentiste qui plombe la dernière molaire gauche de ma mâchoire inférieure, et un moment chez Lucas ; le reste du temps, je travaille. Ce soir, nous allons au salut à l’Adoration.

Juillet 1905

Semaine du 1er au 2 juillet 1905

Angers, samedi 1er juillet 1905

À 9h ½, M. Gavouyère nous fait son dernier cours ; c’est le dernier de l’année scolaire et aussi le dernier de ma carrière d’étudiant en droit ; j’avais suivi le 1er en décembre 1900 ; cinq ans d’études de droit, c’est long ! Je travaille le reste de la journée. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 2 juillet 1905

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à Saint-Serge aux vêpres et à la procession qui a lieu dans l’intérieur de l’église au lieu de se dérouler dans les rues comme cela devrait être. Je travaille à la réponse des matières de mon examen.

Semaine du 3 au 9 juillet 1905

Angers, lundi 3 juillet 1905

Je travaille une partie de la matinée et presque toute l’après-midi. Je commence à m’occuper du plan de mon pèlerinage à La Salette et de mon voyage dans le sud-est ; j’écris à Xavier de m’envoyer le guide des voyages circulaires sur le réseau du P.L.M. qu’on ne trouve pas ici.

Angers, mardi 4 juillet 1905

La loi de séparation de l’Église et de l’État a été votée hier à la Chambre par 108 voix de majorité (341 contre 233). L’acte de reniement de 14 siècles d’histoire de France est donc accompli par la Chambre en attendant de l’être par le Sénat. Voilà où la République voulait en venir, elle y est arrivée ! Et maintenant va s’ouvrir une ère de persécution violente sans doute, qui durera jusqu’à la chute de la république. Car je ne me fais aucune illusion sur la signification de cette loi ; si on a réussi à faire passer quelques amendements libéraux sans que le gouvernement et la commission s’y fassent une opposition bien vive, c’est que le parti républicain voulait la loi, le principe. Les amendements libéraux n’étaient qu’une ruse destinée à faire passer la marchandise et à être enlevés plus tard ; il en sera de la loi actuelle comme de la loi de 1901 sur les associations, elle sera aggravée à la pratique et, au besoin, complétée par des lois postérieures, jusqu’à ce que le but, qui est la destruction du catholicisme en France, soit atteint. Je plains ceux qui se font illusion et qui ne voient pas cela. Le but des sectaires ne sera, d’ailleurs, pas atteint ; la république en France périra avant l’Église et le pouvoir qui lui succédera négociera avec le pape un nouveau concordat. Et, une fois de plus, le Christ triomphera pour le plus grand bien de la France.

Je travaille matin et soir. Ce soir, vers 6h ½, un véritable cyclone s’abat sur Angers. Le temps avait été très chaud toute l’après-midi. Depuis une demi-heure, des nuages d’orage montaient du sud-ouest et le temps s’assombrissait de plus en plus ; enfin, il fit tout à fait sombre et, chose rare pour le soir, j’ai dû allumer ma lampe pour pouvoir travailler, à 6h ½. Le tonnerre se mit à gronder à intervalles très rapprochés et d’une façon de plus en plus violente. Enfin tout à coup, vers 6h40, il s’élève un vent du du sud-ouest d’une violence inouïe et une véritable trombe d’eau s’abat sur la ville. Bien entendu, à l’approche de l’orage, nous avions fermé toutes les fenêtres ; malgré cela, dans les appartements sur le Champ de Mars, dans ma chambre notamment, l’eau arrivait jusqu’au milieu ; et nous avons dû pousser en toute hâte les meubles rapprochés des fenêtres. Si on s’approchait des fenêtres, on ne voyait rien qu’une couche d’eau d’un vert glauque qui donnait l’illusion de la mer, on aurait pu se croire en sous-marin ; les sifflements de l’ouragan joints aux détonations du tonnerre étaient tellement effrayants que les chats, affolés, couraient dans la maison en poussant des hurlements lamentables. Enfin, après une dizaine de minutes, la trombe diminue d’intensité et le vent perd un peu de sa violence. Nous nous approchons des fenêtres et nous voyons le cirque qui était sur le Champ de Mars entièrement abattu et brisé littéralement ; des branches d’arbres arrachées du Mail ont été transportées par le vent jusque près de notre façade. La pluie et le vent sont encore très forts pendant dix autres minutes ; enfin, le cyclone se calme vers 7 heures. Chose bizarre, le baromètre que je suis allé voir tout de suite a très peu bougé. Les domestiques sont occupés à étancher l’eau qui est tombée à flots dans les appartements et nous ne pouvons nous mettre à table qu’à 7h ½. À 8h ½, je sors un moment avec Papa pour me rendre compte des dégâts ; sur le boulevard de la Mairie, une foule de gros arbres sont déracinés ; il y en a, là seulement, plus de quinze cassés ou déracinés ; le cirque est en lambeaux, un bec de gaz est emporté, un urinoir coupé en deux, un kiosque de journaux très solide renversé et à moitié brisé ; l’aspect du boulevard est lamentable ; j’entends parler d’accidents de personnes. La foule se répand dans les rues, atterrée, comme nous par la curiosité. Demain, on se rendra mieux compte des dégâts.

Dégâts du cyclone du 4 juillet 1905 à Angers (carte postale d’époque) – Archives municipales d’Angers

Angers, mercredi 5 juillet 1905

Le Maine-et-Loire de ce matin est plein de détails lamentables sur les résultats du cyclone d’hier ; à Angers, un homme a été tué par la chute d’une branche d’arbre boulevard Daviers, un autre est grièvement blessé et est à l’hôpital ; les toits éventrés ou emportés ne se comptent pas ; une maison a été entièrement démolie rue La Réveillère, les ardoises jonchent le sol ; enfin et surtout, sur tous les boulevards de la ville, les arbres sont ou cassés ou déracinés ou très abîmés ; certains boulevards ont l’aspect d’un bois tellement il y a de branches par terre ou de troncs entiers au travers des trottoirs ou de la chaussée ; Angers a l’air d’une ville bombardée. Les habitants sont affolés et beaucoup disent avec raison que c’est la punition de Dieu pour l’interdiction des processions. Dans le département, les dégâts sont énormes ; les récoltes sont ou perdues ou très endommagées. Les lignes télégraphiques et téléphoniques étant détruites autour d’Angers, les journaux n’ont pas de dépêches et les agences n’en publient pas de toute la journée. Quel bouleversement ! À 11h ½, je vais au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, nous allons Papa et moi voir les dégâts dans la Doutre ils sont très importants.

Angers, jeudi 6 juillet 1905

Je travaille une bonne partie de la journée ; le matin, je vais me faire couper les cheveux ; l’après-midi, me faire plomber une dent ; j’en ai fini avec le dentiste… jusqu’à nouvel ordre. Le cyclone a exercé ses ravages dans une bonne partie de la France ; pour moi, c’est la réponse de Dieu au vote de la séparation qui a eu lieu la nuit précédente. Le soir, nous nous promenons un peu. La ville reprend peu à peu son aspect habituel.

Caen, vendredi 7 juillet 1905

J’ai quitté Angers ce matin par le rapide de 10h25 avec une foule de mes camarades de l’Université qui viennent passer quelques-uns l’écrit de la licence, un autre le même examen que moi ; après changement et déjeuner au Mans, je suis arrivé ici à 3 heures ; je suis descendu à l’Hôtel de la Place royale. Avec Segot nous allons poser des cartes chez nos examinateurs de demain. Après dîner, je me promène avec Segot du côté du port.

Caen, samedi 8 juillet 1905

Le matin à 8 heures, j’assiste avec Segot à la messe que j’ai demandée au curé de l’église Saint-Sauveur de célébrer pour notre examen ; j’y fais la sainte communion. Ensuite, jusqu’à midi, je repasse quelques questions. Après déjeuner, je me repose ; et, à 3h ¼, après avoir fait nos prières et mis des cierges à Saint Pierre et à Saint Sauveur, je vais à la Faculté avec Segot. Je suis au même bureau qu’un certain M. Juel, étudiant de Caen. M. Le Fur (frère du président de l’association royaliste « l’Entente Nationale ») m’interroge, en droit international public, sur diverses conséquences des cessions de territoires au point de vue des habitants domiciliés et originaires, de la dette publique de l’État cédant, des jugements et actions en justice, je lui réponds bien. Ensuite, M. Genestal m’interroge en histoire du droit public, sur une question que nous n’avions pas étudiée au cours, « La querelle des investitures », je lui réponds ce que je sais là-dessus, et ensuite sur diverses théories à propos des rapports de l’Église et de l’État au Moyen Âge ; je lui réponds bien sur la plupart des points. La 3ème interrogation est celle de M. Béville, en contentieux administratif ; il me pose des questions très générales sur la théorie du contentieux administratif, sur les principes auxquels il se rattache, etc. ; et aussi sur le contentieux des contributions directes ; je lui réponds très bien. Enfin, M. Villey m’interroge en droit constitutionnel comparé sur les élections en Angleterre, les opérations électorales et la vérification des pouvoirs ; il me demande aussi de faire la critique des systèmes français correspondants. Je lui réponds très bien. À la proclamation des résultats, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, comme l’année dernière, c’est superbe ! M. Juel est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; un 3ème candidat, de l’Université catholique de Lille, est reçu avec les mêmes notes que moi ; enfin Segot seul reste sur le carreau ; pauvre garçon, je le plains sincèrement. Je vais envoyer des télégrammes puis je vais remercier Dieu et mes saints protecteurs à Saint-Sauveur et à Saint-Pierre. Après dîner, je suis un moment la retraite aux flambeaux et la musique du 36e de ligne, j’écris 3 lettres, mon journal et je me couche à 10 heures. Quelle veine de n’avoir plus d’examens à passer et surtout à préparer ! Depuis sept ans que j’en passais tous les ans, c’était une véritable habitude organique ou plutôt cérébrale. Me voilà donc presque docteur en droit. Maintenant après les vacances, je me mettrai à ma thèse que je n’ai pas l’intention de faire traîner longtemps.

Palais des Facultés à Caen – Wikipédia

Caen, dimanche 9 juillet 1905

Je pars à 7h 45 par la gare Saint-Martin pour La Délivrande où je vais comme tous les ans faire mon pèlerinage d’actions de grâces et laisser une plaque en reconnaissance. Croyant que le train partait à 6h52 (j’avais mal lu sur l’horaire), je me lève à 5h ½ et j’arrive à la gare une heure à l’avance ! Aussi, j’en profite pour aller à la messe à la chapelle des Bénédictines avant de partir. Je l’entends de nouveau, du reste, à La Délivrande. Je pars à 10h ½ de La Délivrande pour Luc-sur-Mer où je passe le reste de la journée. Je déjeune, à Loc, à l’Hôtel du Soleil levant. Il fait très chaud ; je me promène beaucoup sur la digue et sur la plage. Mais le temps est long à passer ; dans l’après-midi, il y a deux ondées d’orages puis le temps se remet. À 4 heures, je vais à un concert au casino, qui me mène à peu près à l’heure de mon départ (6h19). Je suis à Caen un peu après 7 heures. Après dîner, j’allais faire mes préparatifs de départ, quand je reçois une dépêche de Papa me recommandant de ne pas voyager cette nuit et de ne rentrer que demain. J’en profite pour aller voir jouer une petite comédie Il faut que jeunesse se passe qui, malgré son titre est, d’ailleurs, assez inoffensive et pas très intelligente.

Semaine du 10 au 16 juillet 1905

Angers, lundi 10 juillet 1905

Je pars de Caen à 9h 48 et, après changement au Mans, j’arrive vers 5 heures à Angers. Je trouve tout le monde en bonne santé bien que Maman ait été un peu fatiguée samedi. Je trouve une foule de télégrammes et de lettres me félicitant. Le soir, nous nous promenons un peu.

Angers, mardi 11 juillet 1905

Le matin, je sors un petit moment. Après déjeuner, je fais mon plan de voyage dans dans le sud-est, et j’écris à Bonne Maman pour cela. Nous avons la visite de M. et Mme Baugas. Après dîner, nous nous promenons un peu.

Angers, mercredi 12 juillet 1905

Nous partons Philomène et moi de la gare Saint-Serge à 8h45 pour Segré ; là Jacques Hervé-Bazin nous attend en voiture et nous mène à son château du Patys où Mme et Mlles Hervé-Bazin nous reçoivent avec la plus grande amabilité. Nous nous promenons beaucoup dans le parc, nous faisons des parties de bateau sur la pièce d’eau etc. Jacques me fait espérer qu’il viendra peut-être en Roussillon à la fin d’août ou au commencement de septembre ; j’en serais enchanté. Nous repartons à 5h ½ par la gare de Marans et nous arrivons à Angers à 6h ½. Journée très agréable malgré la chaleur qui était très forte. Nous nous promenons après dîner.

Château du Patys à Segré-en-Anjou-Bleu, demeure de la famille Hervé-Bazin (aujourd’hui Maison-musée Hervé-Bazin) – Carte postale d’époque

Angers, jeudi 13 juillet 1905

Je ne sais trop que faire de mon temps et je me promène quand je ne lis pas. Une chose qui m’intéresse beaucoup et qui me fait grand plaisir, c’est la note parue dans le dernier numéro de la Semaine religieuse de Nancy ; cette note, évidemment inspirée par le vaillant évêque de Nancy Mgr Turinaz, déclare que le moment est venu pour les Catholiques de se séparer de la république définitivement puisque malgré toutes les avances, ce régime s’acharne à traiter les Catholiques en ennemis politiques ; il prouve ainsi lui-même qu’il est incompatible et inconciliable avec la religion catholique ; c’est ce que je n’ai jamais cessé de penser. La Croix de Meurthe-et-Moselle dans un article intitulé « Séparons-nous » commente la note précédente et déclare que puisque la république vient de faire la séparation de l’Église et de l’État, tous les catholiques doivent se séparer de la république ; pendant 20 ans, ils ont été trop naïfs allant de concession en concession et de reculade en reculade ; maintenant, la leçon a été bonne, et c’est fini ; l’article se termine par le cri de « Vive le Pape, à bas la république ». Enfin !!! On peut dire « À bas la république » dans une Croix ; ces quatre mots sont un événement historique, c’est ma conviction profonde. Ils marquent le point de départ d’une attitude nouvelle des Catholiques français, attitude conforme à leurs vraies traditions et à leur intérêt bien entendu, attitude plus digne d’eux que la politique d’effacement et de reculades menée depuis quinze ans. Il y aura des résistances de la part de ralliés incorrigibles, des essais de retour en arrière, mais je suis convaincu que la majorité des Catholiques, enfin poussés par la force des événements, se ralliera à la politique royaliste. Il était temps !!! Inutile de dire que ces articles sont très commentés par les journaux monarchistes comme Le Soleil, La Gazette, L’Autorité ou à tendances monarchistes comme La Libre Parole. Les ralliés (Croix de Paris et Univers) observent un silence prudent. La lumière nous vient de Lorraine où la propagande royaliste a fait, depuis quelques mois, de si grands progrès comme, d’ailleurs, dans d’autres pays-frontière, du pays de Jeanne d’Arc, c’est de bon augure. Puisse-t-elle se répandre vite dans toute la France !

En attendant le conflit franco-allemand est ajourné par le consentement de la France d’assister à la conférence, consentement accordé, quoiqu’en dise Rouvier, sans garantie sérieuse. Cette conférence, et l’attitude qu’y prendra l’Allemagne pourraient bien ménager quelque surprise ; je suis convaincu que le conflit renaîtra au moment de la conférence, car il n’est nullement résolu. Ce qui ressort de ces douloureux incidents, c’est que notre régime politique ne nous permet pas d’avoir une politique extérieure !

Angers, vendredi 14 juillet 1905

La revue a lieu, cette année, sur la place La Rochefoucauld ; nous y assistons à 9 heures. Le reste de cette odieuse journée se passe, pour nous, sans aucune différence avec les autres jours. L’amnistie qui prétendait confondre les vaillants proscrits de la Haute Cour avec les infâmes délateurs a été rejetée, au grand dépit de Marcel Habert, ami et ancien compagnon d’exil de Deroulède, à cause du « chambard » fait au Sénat par les royalistes de Lamarzelle et de Carné ; à la Chambre par le royaliste De Rosanbo et le nationaliste Lasies ; grâce à la violence de langage de ces deux derniers, l’amnistie qui était passée au Sénat malgré le vote hostile de la droite, a été retirée à la Chambre par le Gouvernement. Nos amis ont été joliment bien inspirés ! Grâce à eux, le pays ne risque pas de croire qu’un marché honteux a été conclu entre eux et le ministère, comme celui-ci, sans doute, l’espérait. Ils ont mieux aimé risquer d’infliger aux proscrits une prolongation d’exil que de laisser croire cela, et ils ont eu raison ; et Buffet et Lur-Saluces sont les premiers à les approuver ! Le gouvernement, qui a retiré le projet d’amnistie, fait gracier par Loubet les personnes qu’il visait. Mais Buffet et Saluces, de mieux en mieux inspirés, télégraphient à Loubet dans un style des plus lestes et des plus méprisants ; ce sont presque deux télégrammes d’injures. Ils lui disent qu’ils se bornent à constater qu’ils ont la possibilité de rentrer en France et qu’ils ne lui en doivent aucune reconnaissance. Ils lui disent aussi que le fait par lui d’avoir sanctionné un projet qui les confondait dans le même traitement avec les délateurs est une vilénie de plus ajoutée à tant d’autres. Buffet ajoute qu’il sera en France avant la signature du décret de grâce et qu’il fournit ainsi à Loubet le moyen légal de l’exclure de sa mesure de clémence. C’est parfait et maintenant, la manœuvre gouvernementale étant déjouée grâce à la vigilance de nos amis, les vaillants royalistes peuvent rentrer en France la tête haute, et profiter pour reprendre le bon combat, d’une mesure qu’ils n’ont pas sollicitée, qu’ils ont tout fait pour empêcher. Nous offrons une fort jolie canne à Papa en l’honneur de la Saint Henri.

Angers, samedi 15 juillet 1905

Papa termine aujourd’hui son cours et nous pourrons partir pour Lyon, la Salette et La Burbanche, dès que j’aurai reçu une lettre des Delestrac que j’attends. Papa, qui a grande envie de voir la Salette, se décide à m’accompagner une partie du voyage. On étouffe aujourd’hui, il y a environ 35° à l’ombre. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. Gavouyère. Je vais aussi, avec Philomène, poser chez le photographe Cauville. Je vais me confesser à Saint Jacques.

Antoine d’Estève de Bosch – Cliché Edmond Cauville, Angers, 15 juillet 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Angers, dimanche 16 juillet 1905

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, après les vêpres à Notre-Dame, je fais quelques visites. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 17 au 23 juillet 1905

Angers, lundi 17 juillet 1905

Le matin je vais me promener à bicyclette, à Pellouailles et Saint-Sylvain. L’après-midi, je lis et je fais diverses commissions, notamment pour trouver un précepteur pour les vacances aux fils du commandant de Chappedelaine. Une dépêche annonce le suicide (?) d’Arton[40]. Beaucoup de républicains dorment plus tranquilles désormais, le sale Loubet le premier.

 Angers, mardi 18 juillet 1905

Je suis occupé une partie de la journée aux convocations pour la fête de Saint Vincent de Paul mardi. Je fais diverses commissions. Superbe réunion royaliste hier soir à Paris en l’honneur de Buffet et de Lur-Saluces ; sur l’estrade, au milieu des principales notabilités royalistes : MM. de Parseval, Vaugeois, de Sabran, Chamillard, Lambelin etc., on pouvait voir, chose remarquable et significative, le supérieur des Rédemptoristes ; victime de la gueuse, il commence à comprendre son véritable intérêt. Vaugeois a hardiment préconisé le coup d’État pour ramener le Roi ; bravo pour le vaillant président de l’Action française !

Angers, mercredi 19 juillet 1905

Je fais un grand nombre de convocations pour Saint Vincent de Paul ; je fais aussi diverses commissions. Au début des vacances, au lieu d’aller tout d’abord chez les Delestrac et à la Salette, je vais commencer par aller à Cauterets avec Papa après un arrêt de deux jours chez Marie-Thérèse ; à Cauterets, j’attendrai que les Delestrac soient à La Burbanche et, dès qu’ils y seront, j’irai à La Burbanche. Nous partirons vendredi soir.

Angers, jeudi 20 juillet 1905

Je fais plusieurs commissions et visites. L’après-midi, j’apprends par La Guillonnière que Bréon est malade à la maison de santé Saint-Louis ; je vais l’y voir. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Sainte-Croix, samedi 22 juillet 1905

J’ai quitté vendredi soir à 10h17 avec Papa et, après changements à Saint-Pierre-des-Corps et à Angoulême, je suis arrivé ce matin à 7h ½ à La Rochebeaucourt où nous attendaient, en omnibus, Max et Marie-Thérèse. Nous étions à Sainte-Croix vers 8h ¼. Je n’ai donc pas pu écrire mon journal hier soir. La journée d’hier a été très occupée à Angers ; j’ai fait des quantités d’achats (notamment un superbe sac de voyage, très confortable, que j’ai eu presque simplement avec des timbres-prime de L’Anjou ; il m’aurait coûté environ 40 francs, et je l’ai eu pour 2250 timbres recueillis, sauf 200, chez divers fournisseurs pendant toute l’année). L’après-midi, je suis allé prendre le thé chez Bréon, j’y ai retrouvé Jacques Hervé qui arrive de Caen où il a été reçu avec 4 blanches.

Cette après-midi, je suis allé à Mareuil avec Marie-Thérèse, à pied malgré la chaleur (34° environ). Nous sommes allés voir les La Bardonnie.

Sainte-Croix, dimanche 23 juillet 1905

Nous recevons une lettre de Tante Delestrac, qui nous revient d’Angers, annonçant qu’elle partira pour La Burbanche le 10 ou 12 août. Nous voilà enfin fixés ; mais quelle guigne que cette lettre ne soit pas arrivée avant notre départ d’Angers. Le mieux va être, je pense, de faire tout de suite (c’est à dire dans 3 ou 4 jours) le pèlerinage et le circuit en Savoie et en Dauphiné, puis pour moi, d’aller à Saint-Étienne et à La Burbanche avec les Delestrac. Papa, après être venu avec moi pendant le pèlerinage et le voyage dans le sud-est, reviendrait à Angers et irait à Cauterets. Moi, après quelques jours passés à La Burbanche j’irais à Vinça, car je n’ai nul besoin de Cauterets et je n’y allais que pour attendre le moment d’aller à La Burbanche. Nous entendons la messe ici à 10h ¼… L’après-midi, nous allons, en phaéton, voir les La Chapelle à La Roussetière et, au retour, les La Bardonnie à Mareuil. Les vêpres sont à 8h du soir.

Semaine du 24 au 30 juillet 1905

Sainte-Croix, lundi 24 juillet 1905

Maman et Philomène arrivent à 8 heures du matin. L’après-midi, je vais avec le curé de Sainte-Croix, celui de Combe (dans la Charente) et quelques pêcheurs à une partie de pêche au tramail dans la Lizonne ; nous prenons beaucoup de poissons.

Sainte-Croix, mardi 25 juillet 1905

Notre plan de voyage étant arrêté comme je l’indiquais avant-hier, je vais à Angouleme par le train de 1h13 demander à la gare un billet à itinéraire facultatif pour Papa. Moi, devant aller de La Burbanche à Vinça sans passer par ici, je ne puis pas en prendre. Je rentre par le train de 4h42 qui arrive à La Rochebeaucourt à 5h ¾. Il fait très chaud. À Angoulême, j’en profite pour me faire couper les cheveux.

Sainte-Croix, mercredi 26 juillet 1905

Je vais à la messe qui est à 7h ½. Dans la matinée, je vais avec Marie-Thérèse et Philo me promener à Verdinak. L’après-midi, à 4 heures, par une chaleur de 33 à 34° à l’ombre et de 45 au soleil, nous allons en break faire deux visites : l’une au château de Jaurias chez la famille de ce nom ; l’autre au château de Gaillar chez la famille Dereix de Laplane. Ces visites dans les châteaux des environs sont une grande distraction ici où la « gentry » est très unie et très aimable.

Château de Jaurias, commune commune de Gout-Rossignol (Dordogne), vue actuelle – Site www.dordogne-perigord-tourisme.fr

Sainte-Croix, jeudi 27 juillet 1905

Il fait extrêmement chaud (36 ½ à l’ombre) ; aussi ne sortons-nous qu’à 5h ½ pour aller à Mareuil où nous sommes invités à dîner chez les La Bardonnie ; nous y allons à pied Papa, Philomène et moi – pour faire un peu d’exercice. Après le dîner, le temps étant menaçant, nous rentrons assez vite ; à pied encore car l’omnibus est à la gare pour amener à Sainte-Croix Madame et Mlle de Saint-Cyr qui viennent passer quelque temps ici (de plus en plus elles habitent avec l’abbé Gérard de Saint-Cyr qui est curé de Puy-Guilhem à l’autre bout de la Dordogne). En arrivant à Sainte-Croix, nous trouvons ces dames qui viennent d’y arriver.

Sainte-Croix, vendredi 28 juillet 1905

C’est notre dernière journée complète à Sainte-Croix, car Papa et moi nous partons demain pour Vichy, La Salette, Genève, Lyon etc. À la fin de l’après-midi, nous allons — Max, Marie-Thérèse, Philo, Mlle de Saint-Cyr et moi — faire une visite aux De Montcheuil au château des Ages à 8 kilomètres de Mareuil sur la route de Bourdeilles ; le pays est très joli.

Vichy, dimanche 30 juillet 1905

Hier matin, préparatifs de départ. Je quitte avec Papa Sainte-Croix par le train qui part de La Rochebeaucourt à 1h18. Nous sommes à Limoges vers 6h ½ ; comme nous n’en repartons qu’à minuit, nous dînons en ville et nous en profitons pour revoir un peu la ville où je n’étais pas venu depuis 14 ans. Impossible, naturellement d’écrire mon journal hier soir. Nous repartons de Limoges à minuit 1/2 et arrivons à Vichy à 7h du matin. Nous descendons à l’Hôtel de l’Amirauté où nous étions descendus la dernière fois que nous étions venus ici en 1891. Avant et après la messe, nous passons la matinée et une bonne partie de l’après-midi à visiter cette jolie et élégante station. L’après-midi et le soir, concert au parc. J’ai rencontré La Guillonnière à la gare ; il arrivait d’Angers pour huit jours.

Hôtel de l’Amirauté à Vichy (carte postale d’époque) – Site cartorum.fr

Semaine du 31 juillet 1905

Grenoble, lundi 31 juillet 1905

Nous avons quitté Vichy à midi 30 et, après un arrêt de 3/4 d’heure à Lyon, nous arrivons à 8 heures 5 à Grenoble. C’est la première fois que je viens dans cette ville ; nous descendons à l’Hôtel Bayard. Le soir, nous nous promenons un peu ; il fait chaud.

Août 1905

Semaine du 1er au 6 août 1905

Couvent de la Salette (1800 mètres d’altitude), mardi 1er août 1905

Nous sommes partis de Grenoble par le train de 8h36 ce matin et, après changements à Saint-Georges de Commiers, La Mure, où l’on monte par une ligne d’une grande hardiesse à Corps, nous arrivons à plus de 7 heures du soir au pèlerinage de la Salette but de notre présence dans ces régions. A partir de Corps, la route n’existe plus et on n’a qu’une sorte de chemin muletier où l’on réussit cependant à faire passer une voiture (?) attelée de 4 chevaux ; nous sommes très cahotés et devons par moments mettre pied à terre ; malheureusement il pleut. Le trajet est merveilleux. A l’hôtellerie du couvent, on nous donne deux chambres, ou plutôt deux cellules. Mais nous sommes en pèlerinage de pénitence ! Le soir, après le dîner, nous assistons à une première cérémonie dans la basilique.

La Salette, mercredi 2 août 1905

Temps abominable et, par conséquent, presque froid toute la journée ; le brouillard et la pluie alternent tout le temps. Impossible de faire la plus petite promenade, pas même l’ascension si facile du Gargas (2300m), et on ne voit rien du superbe paysage qui nous environne, c’est de la guigne ! Nous sommes dans un nuage. Par contre, au point de vue du pèlerinage notre journée est bien remplie à cause d’un pèlerinage de la Maurienne qui est ici en ce moment et pour lequel il y a beaucoup de cérémonies. Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe à 10 heures ; aux vêpres à 2 heures, au récit de l’apparition qui a lieu en plein air sur les lieux mêmes foulés par la Sainte Vierge et arrosés de ses larmes il y a cinquante-neuf ans, à 5 heures ; cette cérémonie est très touchante ; enfin, dernière cérémonie après dîner à 8 heures. J’écris une foule de cartes postales ; je fais quelques emplettes au petit magasin voisin de la basilique. La journée, si bien remplie par les exercices de piété, n’est ni longue ni monotone. Mon seul regret est de n’avoir pas joui du panorama des montagnes.

Sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Salette – Cliché Victor Riston, 1904 (Site image-est.fr)

Grenoble, jeudi 3 août 1905

Ce matin à la Salette, beau temps et nous pouvons enfin jouir, avant de partir, du coup-d’œil des montagnes. Départ à 7 heures pour Corps ; à Corps, nous grimpons dans une voiture-courrier qui nous mène en 3 heures à La Mure où nous déjeunons ; là, à 2h 30, nous prenons le chemin de fer à voie étroite jusqu’à Saint-Georges, et nous sommes à Grenoble à cinq heures. Le soir, nous nous promenons et nous asseyons à la musique du 4e génie ; il fait très chaud.

Annecy, vendredi 4 août 1905

Nouvelle étape de notre voyage. Nous quittons Grenoble par 33 degrés de chaleur, à 3h38 après avoir employé la matinée à visiter Grenoble et à aller à Uriage où nous avons rencontré le P. Barbier. De Grenoble à Annecy, par Albertville, nous suivons de ravissantes vallées, puis les bords du lac d’Annecy ; c’est une ligne idéale, je ne crois pas en avoir jamais suivi une plus belle ni même aussi belle.

Genève, samedi 5 août 1905

Le matin, nous nous promenons dans Annecy qui a le cachet italien encore très prononcé. Nous partons à 2 heures pour Genève au lieu de partir pour Chamonix à cause du mauvais temps qui en rendrait le séjour peu agréable. Nous arrivons à Genève à 5 heures (heure française) avec la pluie. Nous nous promenons un peu. Genève est une fort belle ville. Nous sommes à l’Hôtel de Paris sur le quai ; nous avons, de nos fenêtres, un superbe point de vue sur le lac. Le temps s’arrange un peu vers le soir.

Genève, dimanche 6 août 1905

Nous allons à la grand’messe à l’église catholique Saint-Joseph, la seule église catholique que nous ayons rencontrée. Nous nous promenons ensuite dans les vieux quartiers notamment près de la cathédrale qui est assez belle et que nous visitons. Malheureusement, volée depuis quatre siècles aux Catholiques qui l’avaient bâtie par les Protestants, elle est très abimée.

L’après-midi, de 1h30 à 8 heures, nous faisons une charmante promenade sur le lac. Nous prenons place sur le vapeur « Genève » qui nous mène à Évian en 3 heures ; nous passons une heure et demie dans cette jolie station, puis nous en repartons à 5h ½ et nous sommes à Genève à 8 heures après avoir touché à Nyon, Coppée, Thonon et différents points de la côte suisse ou française. Le lac Léman est bien beau !

Genève, le quai des Eaux-Vives – Cliché anonyme, vers 1905 (SiteAbebooks.fr)

Semaine du 7 au 13 août 1905

Genève, lundi 7 août 1905

Journée occupée et remplie s’il en fut jamais. Nous quittons Genève à 6h50 du matin avec l’intention de visiter Lausanne et Fribourg, ce qui était déjà un joli programme ; à 8 heures 1/4, nous sommes à Lausanne que nous visitons en 3 heures ; ville ouverte, gaie, mais fatigante parce que très en pente. Nous en repartons à 11h ½ pour Fribourg ; la ligne est idéale, elle suit le lac de Genève qu’elle surplombe en corniche et qui déroule au soleil sa nappe bleu constellée de voiles et sillonnée de petits vapeurs ; comme fond de tableau, les Alpes, le Mont Blanc, c’est divinement beau !

Nous sommes à Fribourg à 1 heure et nous déjeunons au restaurant de l’Aigle noir. Nous visitons ensuite la ville où il y a plusieurs grandes églises catholiques ; on commence à sentir à Fribourg l’influence de la Suisse allemande ; cependant, c’est la langue française qui domine encore de beaucoup. Vers 4 heures, nous avons tout vu et il nous reste encore 1 heure et demie ; alors nous nous décidons à pousser jusqu’à Berne qui n’est qu’à 31 kilomètres. Nous arrivons à 6h30 dans la capitale de la Suisse et nous n’avons qu’une heure à y passer si nous voulons être rentrés le soir à Genève. Mais nous employons si méthodiquement ces soixante minutes que nous voyons l’essentiel et nous emportons de la ville une idée précise et très suffisante. On est ici en pleine Suisse allemande ; presque toutes les enseignes sont en allemand et l’architecture des villes de l’Allemagne du sud, d’ailleurs très curieuse et très originale, domine dans les rues anciennes. Nous avons le temps, comme à Lausanne et à Fribourg, d’expédier plusieurs cartes postales. Nous prenons un train qui part à 5h32 ; malheureusement il est omnibus et nous n’arrivons à Genève qu’à onze heures ; cinq heures et demie pour 160 kilomètres ! Nous dînons au buffet de Lausanne. C’est égal, nous n’avons pas perdu notre temps ; en un jour, nous avons vu 3 villes dont une capitale et traversé un pays ravissant. Le temps, d’ailleurs, nous a favorisés.

Aix-les-Bains, mardi 8 août 1905

Nous passons la matinée à Genève à visiter le quartier nouveau voisin du lac et à faire quelques achats de souvenirs de voyage. Nous passons la plus grande partie de l’après-midi à visiter l’église russe, l’Hôtel de ville et un musée d’armes etc. Nous quittons à 6h45 (heure française) la charmante ville de Genève pour Aix-les-Bains où notre circulaire nous permet de nous arrêter ; nous y sommes à 9h ½ et descendons à l’Hôtel du Parc ; nous nous promenons un peu le soir.

Chambéry, mercredi 9 août 1905

Ce matin, à Aix, nous prenons au grand port un bateau qui nous mène, à travers le joli lac du Bourget, à l’abbaye cistercienne de Hautecombe dans l’église de laquelle il y a un grand nombre de mausolées, dont quelques-uns très beaux de princes et de princesses de la Maison de Savoie. L’après-midi, nous visitons la ville et la station thermale. Nous partons à 4h43 pour Chambéry où nous descendons à l’Hôtel de France ; de 5h à 7h, nous visitons Chambéry ; nous trouvons plusieurs lettres à la poste restante ; le soir, nous nous promenons un peu.

Grenoble, jeudi 10 août 1905

Nous quittons Chambéry ce matin à 8h52 et, après changement à Saint-Béron, nous arrivons vers 11 heures à Saint-Laurent-du-Pont où nous déjeunons. Nous en repartons à midi sur un grand car alpin pour la Grande Chartreuse ; en route, le cocher, que j’interroge, me montre, au milieu de l’endroit appelé « le Désert » le précipice où est tombé et s’est tué mon pauvre oncle Antoine Collet-Meygret en chassant le chamois le 1 ou 2 octobre 1894 ; il se trouve que ce cocher est celui-là même qui a amené vivant en voiture l’oncle Collet-Meygret jusqu’au point de départ de la chasse et qui l’a ramené mort à Saint-Laurent-du-Pont.

La route est magnifique, mais il fait un soleil de feu, la température est extrêmement élevée comme, du reste, presque toujours depuis la fin de juin. À 2 heures 25, nous arrivons à la Grande Chartreuse ; nous nous mettons à la visiter, en même temps qu’une foule d’étrangers, sous la conduite d’un agent forestier que le gouvernement voleur charge de ce soin ; j’éprouve un sentiment des plus pénibles à voir ce grand couvent, fondé pour la prière et le travail, envahi par une foule indifférente et très peu recueillie ; là où il y a deux ans vivaient, dans la pénitence et la prière, de saints religieux, des femmes et des jeunes filles en costume clair et léger pénètrent sans respect et sans souci des clôtures ; après quelques minutes, je ne puis continuer à assister à ce spectacle et je préfère renoncer à la visite du couvent. Ce spectacle est par trop choquant. Voilà où nous a conduits la 3ème république spoliatrice comme la première ! Nous repartons à 3h et, après 4 heures d’un admirable trajet à travers des forêts de bouleaux et de sapins, nous arrivons à 7 heures à Grenoble par le col de la Porte. À Grenoble, nous sommes au bout du circulaire que nous avions pris il y a huit jours. Nous descendons, pour la nuit, à l’Hôtel Bayard.

Expulsion des frères chartreux de la Grande Chartreuse en 1903 – Carte postale d’époque (site icharta.com)

Paray-le-Monial, vendredi 11 août 1905

À Grenoble ce matin, nous allons à la messe de 7 heures en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne. Nous partons par le train de 8h 12 ; nous ne sommes à Lyon qu’à plus de midi et, comme nous ne pourrons pas en repartir avant 3h8, nous allons un peu en ville ; nous déjeunons dans un restaurant de la rue de l’Hôtel de ville. Nous repartons à 3h 8 et arrivons à Paray-le-Monial à 8h50 seulement, via Mâcon. À Paray le Monial, comme à Lyon, je n’étais pas revenu depuis 1891. Nous descendons, comme il y a quatorze ans, à l’Hôtel du Sacré-Cœur.

Saint-Étienne, samedi 12 août 1905

Carte postale d’époque de Paray-le-Monial possédée par Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)

Ce matin, à Paray, je me confesse et je fais la sainte communion dans la fameuse Chapelle des Apparitions. Ensuite, je vais chercher mon courrier poste restante ; j’y trouve une lettre de Paul Delestrac et une autre de sa mère, toutes deux du 11 août, me disant que tante Delestrac est obligée, étant très fatiguée, d’aller faire immédiatement une saison à Vichy, elle part aujourd’hui samedi, son médecin ne voulant pas qu’elle diffère son traitement ; mais Paul et Antoine partent pour La Burbanche ; Geneviève et Louis vont, jusqu’à lundi, à Saint-Étienne. Que faire ? Tante Delestrac me dit d’aller les voir à un endroit ou à un autre ; après hésitations, je me décide à partir pour Saint-Étienne où je verrai ce soir et demain Geneviève et Louis Bergeron ; lundi, je partirai pour La Burbanche rejoindre Paul et Antoine. Je pars à 1h57 ; j’arrive à Saint-Étienne avec 25 minutes de retard, à 6h moins cinq ; je descends à l’Hôtel de la Poste qui, lorsque j’y arrive, ne me convient guère. Puis je me mets tout de suite à la recherche de Geneviève ; je la trouve chez sa mère, m’attendant. Elle veut absolument que je quitte l’hôtel et que je m’installe chez ses parents qui le lui ont dit avant leur départ pour Vichy aujourd’hui à une heure. Pour ne pas leur faire de peine, je m’y décide et je fais mon déménagement. On m’installe dans la chambre de Paul. Je dîne chez Geneviève où je fais la connaissance de son mari Louis Bergeron qui est un très aimable garçon. Me voici donc installé chez les Delestrac avec deux bonnes pour me servir. Curieux ! Mais, si je n’avais pas accepté, j’aurais fait de la peine à Germaine et à Tante Marie. Papa est parti à 4 heures de Paray pour Angers.

Saint-Étienne, dimanche 13 août 1905

Je suis très proprement installé dans la chambre de Paul et j’ai très bien dormi. Je me promène un peu le matin, d’abord seul puis, à 10h 1/2, avec Geneviève ; elle me fait visiter le musée où les parties armes et rubans sont très intéressantes. À 11h ½, je vais à la messe avec Geneviève et Louis. Saint-Étienne est une affreuse ville qui a poussé comme un champignon et où on ne voit que des cheminées d’usines ; l’armurerie est l’industrie la plus importante (c’est celle de Louis Bergeron) ; mais la rubanerie et la teinturerie y ont aussi une grande place. Aussi le centre de la ville est-il peu de chose à côté des immenses quartiers ouvriers. L’après-midi, mes cousins me font faire une jolie promenade en voiture au barrage de Rochetaillée qui capte les eaux pour l’approvisionnement de Saint-Étienne ; ce barrage est dans le département de l’ingénieur en chef des Ponts-et-chaussées ; aussi le garde nous fait-il tout visiter avec empressement ; c’est très joli comme paysage et très intéressant comme travail. Le soir, nous faisons la causette avec Geneviève et son mari jusque à près de onze heures.

Semaine du 14 au 20 août 1905

La Burbanche (Ain), lundi 14 août 1905

Je quitte Saint-Étienne, après être allé dire bonjour à Geneviève, à 9h51 ; je déjeune au buffet de Lyon (en maigre) et arrive à 4h3 à la gare de La Burbanche où m’attendaient en voiture Paul et Antoine ; nous arrivons vers 4h ½ au petit village de La Burbanche à côté de laquelle est la grande et belle maison de campagne de la famille Collet-Meygret. Mes cousins, qui sont seuls ici, m’installent très bien, ma chambre est entre celle de Paul et celle d’Antoine.

Maison de la famille Collet-Meygret à la Burbanche (Ain) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 14 août 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

La Burbanche, mardi 15 août 1905

Ce matin, je me confesse et je fais la sainte communion pour et en l’honneur de la fête de l’Assomption ; nous allons à la grand’messe à 10 heures. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture à Belley ; nous ne rentrons que vers 9 heures.

La Burbanche, mercredi 16 août 1905

Il pleut toute la journée ; nous ne pouvons pas sortir ; nous ne pouvons même pas aller chez le général Collet-Meygret, grand’oncle de Paul et d’Antoine et frère de mon grand’oncle Alcide Collet-Meygret, que nous avions l’intention d’aller voir. Nous ne sortons que pour aller au cimetière prier sur la tombe de mes oncles, tantes et cousins Collet-Meygret.

La Burbanche, jeudi 17 août 1905

Il fait encore mauvais mais nous nous décidons à excursionner tout de même ; nous allons visiter les grottes de la Balme (Isère) ; pour cela, nous allons en chemin de fer jusqu’à Lagnieu (Ain), puis nous prenons une voiture qui nous mène de l’autre côté du Rhône à la Balme ; un guide expérimenté nous fait visiter la grotte rendue célèbre parce qu’elle servit de repaire au fameux brigand et faux-monnayeur Mandrin ; François 1er la visita aussi. Nous déjeunons à Lagnieu ; nous rentrons à La Burbanche à 8 heures.

La Burbanche, vendredi 18 août 1905

Le matin, nous allons pêcher dans le lac de La Burbanche qui appartient aux Delestrac ; nous rapportons 26 poissons. L’après-midi, nous allons en voiture à la propriété de la Balme faire une visite au général et à Madame Collet-Meygret que nous rencontrons. Je me décide à partir dimanche soir, à m’arrêter lundi à Lyon, à voir mardi Valence et Orange, à coucher à Avignon, à voir mercredi Avignon et Nîmes et à arriver le soir à Vinça où les Magué ne sont plus que jusqu’au 3 septembre. À Vinça, paraît-il, on m’offre la présidence de la Société de secours mutuels Saint Sébastien fondée par Bon Papa, en remplacement de M. Michel de Llobet qui vient de mourir ; je ne sais si j’accepterai, la chose demande réflexion. Nous allons faire une visite à M. le curé de La Burbanche au retour de la Balme.

La Burbanche, samedi 19 août 1905

Nous partons de bonne heure en voiture pour une grande excursion ; chemin faisant, nous rencontrons le facteur qui nous donne le courrier, ce qui nous apprend que l’oncle Lucien Delestrac arrivera ce soir pour passer ici la journée de demain. Nous prenons à Virieu-le-Grand un chemin de fer départemental jusqu’à Ruffieu où nous déjeunons. Après ce déjeuner, nous partons pédestrement pour Hauteville, station climatérique avec sanatoria située à plus de 800 mètres d’altitude. Nous faisons là une très jolie promenade en forêt dans les montagnes du Jura en passant par le col de la Rochette (1118 mètres d’altitude) ; nous prenons plusieurs photos. À Hauteville, nous nous reposons deux heures ; je fais la conversation en catalan avec une bonne femme du Vernet qui est à Hauteville avec ses maîtres ; je l’ai reconnue à son bonnet roussillonnais. À 7h, nous prenons le courrier pour Tenay où nous attend la voiture des Delestrac ; nous en repartons à 9 heures avec l’oncle Lucien qui arrive par le train de 9 heures à Tenay et nous sommes à La Burbanche 10 heures ¼, après une journée bien employée et fort agréable.

Lyon, dimanche 20 août 1905

Ce matin, nous nous sommes levés assez tard ; nous sommes allés à la grand’messe. L’après-midi, je fais ma malle, ma valise ; je me promène et je cause avec Paul. À 5h, nous partons pour la gare en voiture ; l’oncle Lucien, Paul et Antoine m’accompagnent, je leur fais mes adieux et je les remercie ; je pars par le train de 5h38 ; je dîne au buffet d’Ambérieu et j’arrive à Lyon vers 8h 1/2 ; je descends à l’Hôtel du Globe rue Gasparin au centre de la ville, comme en 1891. Avant de me coucher, je me promène, puis, d’un café de la place Bellecour, j’écris à Maman que j’arriverai mardi soir à Vinça ; en effet, ayant appris que l’oncle Paul part mercredi pour Paris, j’avance mon arrivée d’un jour afin de le voir avant son départ ; pour cela, je suis forcé de renoncer à voir Orange et Valence.

Semaine du 22 au 27 août 1905

Vinça, mardi 22 août 1905

Étant en chemin de fer hier soir, je n’ai pas écrit mon journal. Hier matin, à Lyon, je monte à Fourvière et je visite longuement la superbe basilique, trop riche à mon avis ; je monte à l’observatoire placé au sommet de la tour. L’après-midi, je vais au Parc de la Tête d’Or. Je vais aussi, au hasard de l’annuaire, voir un médecin pour lui montrer une éruption de petits boutons rouges qui viennent de surgir sur ma jambe et qui m’inquiétaient un peu ; il m’a pleinement rassuré et m’a dit que cela provenait seulement de la fatigue du voyage et de la nourriture de l’hôtel, et que ce n’était rien. Après m’être bien promené, je pars de Lyon à 11h30 du soir ; j’arrive à Avignon à 3h 1/2 ; je dors dans la salle d’attente jusque vers 6 heures ; puis, ce matin, de 6h à 7h ½, je visite rapidement l’intéressante ville ; j’en repars à 8h17 et suis à Nîmes à 9h15 ; je revois Nîmes et je déjeune à la gare ; j’en repars à 11h 32, et suis à Montpellier à 1h14 ; de 1h14 à 2h45 je revois rapidement Montpellier ; enfin, je ne quitte plus le chemin de fer et arrive à Vinça à 8h ½. L’oncle Paul, Nénette, Philomène et, surprise des plus agréables, Marie Thérèse, m’attendaient à la gare ; Marie-Thérèse s’est décidée à venir passer quelques jours Roussillon ; tant mieux ! Mais l’oncle Paul part dès demain matin pour Paris.

Me voici enfin à Vinça après un long mais très intéressant voyage, clôturé par une semaine passée agréablement en famille. Maintenant, c’est une vie plus tranquille. Je suis enchanté de revoir les Magué que je n’avais pas revus depuis leur départ d’Angers il y a 14 mois.

Vinça, mercredi 23 août 1905

À peine arrivé, on me harcèle pour différentes choses. D’abord, pour la Société Saint-Sébastien, on m’offre la présidence et on insiste beaucoup pour que j’accepte ; j’avoue que c’est une responsabilité qui m’effraie un peu, et puis, étant pour le moment si peu dans le pays, j’ai peur de faire un mauvais président ; à tous, je réponds que je veux prendre le temps de la réflexion. Une autre affaire, plus importante encore, va m’occuper : M. de Guardia, du Roussillon, attendait avec importance mon arrivée pour me demander de la part de M. Passama, représentant du duc d’Orléans dans le département et président du comité royaliste départemental, d’organiser un comité royaliste pour Ille et les communes environnantes. M. Bézine, chef du bureau politique, a donné à M. Passama l’ordre d’organiser un comité dans chaque canton ; le canton de Vinça, qui est grand et qui a en quelque sorte deux capitales, est scindé, et on a décidé de fonder un comité à Vinça et un autre à Ille ; et c’est moi que M. Passama charge de fonder ce dernier ; je ne peux pas refuser, c’est un véritable ordre du Roi ; je promets donc de m’en occuper de mon mieux, d’autant plus que je suis enchanté de voir se fonder ces comités qui, au point de vue de l’information et de la propagande, ne peuvent que rendre de grands services à notre cause ; je ne sais si cette organisation cantonale s’étendra à la France entière.

L’après-midi, nous assistons au tirage de la loterie des dames de la Charité, dont Bonne Maman est présidente, dans la cour du Patronage Sainte-Philomène qui s’est fondé l’an dernier, à la suite de la conférence de Mlle de Cagarriga.

Vinça, jeudi 24 août 1905

L’après-midi, nous allons à Ille – Maman et moi – pour différentes choses, notamment pour retenir un domestique ; nous y amenons Nénette qui sera enchantée de voir la foire d’Ille. À Ille, j’apprends que Fernand de Rovira est là avec beaucoup de chevaux ; je me mets à sa recherche, et je le trouve avec sa femme et M. de Meynard chez Mme Philomène Malets. Je lui parle de la location d’une bête de selle pour les vacances et il me donne rendez-vous pour demain deux heures aux Capeillans ; je choisirai la bête. Nous arrêtons un domestique pour les vacances ; il sort depuis peu des dragons et sait très bien soigner les chevaux, c’est l’essentiel. Je demande à M. Serradell, le pharmacien[41], qui est un ardent royaliste, de faire partie du comité dont je lui explique le fonctionnement ; il accepte, c’est un premier pas. Je vois à Ille un tas de monde et je suis obligé de dire bonjour peut-être à 100 personnes. Nous rentrons par le train de 8 heures.

Vinça, vendredi 25 août 1905

Je pars pour Elne par le train de midi avec ma bicyclette comme bagage ; d’Elne aux Capeillans je vais, à bicyclette, en 20 à 25 minutes. Aux Capeillans, Fernand de Rovira me fait voir une foule de chevaux qu’il pourrait mettre à ma disposition ; enfin, nous en essayons deux, deux jolies juments l’une grise, l’autre baie ; nous les essayons à toutes les allures, pas, trot, galop, sur l’excellente piste qu’a Fernand sur le bord de la mer ; toutes deux me donnent satisfaction ; enfin, je me décide pour la jument baie « Véturie » qui est très jolie et très fine ; c’est une jument de Tarbes, pur-sang anglais, fille d’un gagnant du Grand Prix de Paris ; elle a douze ans ; elle fera tout à fait mon affaire. Nous décidons que le nouveau domestique Pierre viendra la prendre demain matin pour l’amener à Ille. Avant de repartir, Fernand et sa femme me font rafraîchir et nous causons assez longtemps. Mes cousins m’ayant dit qu’en passant à Vinça pour aller à Nyer ou pour en revenir, ils viendraient nous voir, je les invite à y déjeuner ; ils acceptent. Je vais à bicyclette des Capeillans à Corneilla où je laisse une carte chez Henri Jonquères qui est absent, puis je prends le train de 4h ½ ; je suis à Perpignan à 4h ¾. Je rencontre l’oncle Joseph à la gare, je cause assez longtemps avec lui en le raccompagnant chez lui. Je fais quelques commissions, et je repars par le train de 7h3 à la gare d’Ille, où je donne nos instructions à Pierre pour demain ; je dîne ici en arrivant.

Vinça, samedi 26 août 1905

Le matin, je ne fais pas grand-chose ; l’après-midi, je vais à bicyclette à Ille faire installer Véturie dans l’écurie de la grande maison.

Vinça, dimanche 27 août 1905

Le matin, nous allons à la grand’messe à 10h ; l’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse à Ille en break ; Maman et Marie-Thérèse vont jusqu’à La Ferrière prendre des nouvelles de Maurice de Barescut qui est gravement malade dans sa nouvelle garnison de Castres ; moi, je vais à vêpres. Vers 5 heures, nous rencontrons chez les demoiselles Mathieu Victor de Lacour et sa sœur Marie-Louise que je n’avais pas vue depuis longtemps[42] ; ils sont devenus lui un jeune homme (il a mon âge), elle une fort jolie jeune fille (elle a 18 ans ½) ; elle est ravissante, très bien élevée et très distinguée ; ma foi, elle ferait fort bien mon affaire ! Les demoiselles Mathieu avaient évidemment arrangé les choses pour que la rencontre se produise ; elles ont une arrière-pensée. Nous partons d’Ille, Maman et Marie-Thérèse en voiture, moi à cheval sur Véturie, à 5h ½ ; la jument ne va pas aussi bien que vendredi aux Capeillans.

Semaine du 28 au 31 août 1905

Vinça, lundi 28 août 1905

Le matin, nous entendons la messe dite pour le pauvre Bon Papa à l’occasion de sa fête, nous y faisons la sainte communion. Ensuite, je monte Véturie ; je vais jusqu’à Ille ; au retour, elle marche très mal, n’ayant aucune allure régulière, s’arrêtant souvent et même refusant d’avancer sans que ni les caresses ni les coups de cravache y fassent rien ; à tel point que je suis obligé de la tenir en bride la moitié du chemin ; je l’essaierai encore une fois, et si elle ne va pas mieux, je prierai Rovira de la changer comme il me l’a offert d’ailleurs ; c’est dommage, car elle est très jolie ! L’après-midi, je vais chez Mme Thibaut essayer sur son piano deux morceaux de chant que je dois exécuter à une matinée qu’elle organise pour mercredi ; c’est Philomène qui m’accompagne. Je vais tirer des moineaux au grand jardin, j’en tue quatre.

Vinça, mardi 29 août 1905

Ce matin, nous allons tous en pèlerinage à Doma Nova où le vicaire de Vinça, M. Claverie, nous dit la sainte messe que je lui sers. L’après-midi, j’écris, je lis etc. Jacques essaie Véturie et me confirme dans mon opinion qu’elle est mal dressée ; je la monterai encore une fois et, si elle ne va pas, je la changerai.

Vinça, mercredi 30 août 1905

Nous déjeunons à onze heures et, dès midi ½, nous montons à la terrasse munis de verres fumés pour observer l’éclipse de soleil presque totale qui affecte la région ; elle est ici des 94% du soleil. Malgré des nuages, nous l’observons assez bien au moment du maximum, le soleil n’est plus qu’un insignifiant petit croissant, et il règne une demi obscurité. Ensuite, chez Mme Thibault dans la tonnelle de sa villa Sainte-Lucie[43], des fillettes de Vinça jouent une gentille petite pièce Dans les airs sans ballon de la composition de Mme Cuillet ; Nénette a le principal rôle, celui de la fée des voyages, dont elle s’acquitte bien ; pendant les entr’actes, on joue du piano, on chante etc. ; je me décide à chanter deux morceaux.

Villa Sainte-Lucie à Vinça (vue actuelle) – Google Street View

La grande nouvelle du jour est celle de l’accord complet entre la Russie et le Japon au sujet des conditions de paix ; le Japon ayant rabattu au dernier moment la plus grosse part de ses prétentions, la Russie s’en tire tout à son honneur ; elle ne donne pas d’indemnité de guerre et ne cède, à titre de territoire russe, que la moitié de l’île Sakhaline ; elle a de la veine ; après nos défaites de 70, nous avons été autrement saignés ! Enfin, l’armée russe va revenir en Europe ; j’en suis fort aise pour notre alliée et pour nous ; j’espère que l’attitude de l’empereur prussien s’en ressentira.

Vinça, jeudi 31 août 1905

J’essaie encore Véturie ; elle me fait les mêmes bêtises ; aussi je me décide à la laisser ; j’écris dans ce sens à Rovira. J’apprends la mort, survenue ce matin, de notre fermier et métayer de Corbère Pierre Pull ; je vais à Ille à bicyclette m’informer du jour et de l’heure des obsèques ; je m’arrête à Bouleternère. L’oncle Paul arrive de Paris à 10h47.

Septembre 1905

Semaine du 1er au 3 septembre 1905

Vinça, vendredi 1er septembre 1905

Je pars en voiture à 6h ½ du matin pour Corbère ; j’y arrive à 8h. ; les obsèques sont à 9h. Je comptais rentrer pour déjeuner, mais la cérémonie finit trop tard et je suis obligé d’accepter l’invitation des fermiers ; cela leur fait d’ailleurs plaisir ; mais ils ne servent que du gras, et moi, qui ne me suis plus rappelé que c’est aujourd’hui vendredi, j’ai mangé six plats de viande ; j’en suis très ennuyé quand je m’en aperçois. Je passe à Ille, où je fais plusieurs commissions, et je rentre à Vinça vers cinq heures. On n’était pas inquiet de mon retard à la maison, car j’avais téléphoné de Corbère que je ne pouvais pas rentrer.

Vinça, samedi 2 septembre 1905

Le matin j’écris une lettre à Tata Mimi et je fais plusieurs commissions. L’après-midi réédition de la pièce de mercredi chez Mme Thibaut ; je chante deux autres morceaux.

Vinça, dimanche 3 septembre 1905

Je vais à la grand’messe. L’après-midi nous accompagnons à la gare les Magué qui partent pour Port-Vendres où ils s’embarqueront ce soir sur la « Marsa » ; ils seront à Alger lundi vers 10h du soir. Nénette a le cœur bien gros. Mais nous avons l’intention, si rien ne met obstacle à ce projet, d’aller en Algérie au mois d’octobre ; aussi la séparation ne sera pas de longue durée. Ensuite nous allons voir M. le curé, que nous ne rencontrons pas, et je fais une assez longue visite à Mme Dalverny.

Semaine du 4 au 10 septembre 1905

Vinça, lundi 4 septembre 1905

Je pars par le train de 10h17 pour Vernet-les-Bains où je vais essayer une jument de Fernand de Rovira ; je l’essaye, elle est trop petite (1m45 seulement), c’est dommage car elle est jolie et marche bien. Je rentre par le train de 3h. J’expédie Véturie à Ille au neveu de Pierre que j’ai fait venir pour cela. Je m’en servirai demain pour monter à Bélesta où je suis invité par le curé M. Badrignans à assister à l’Adoration ; il m’avait même invité à déjeuner comme l’année dernière, mais je me suis excusé et j’ai promis d’y aller l’après-midi.

Ille, mardi 5 septembre 1905

Le matin à Vinça je fais paquets et commissions. Je prends le train de midi, et, vers midi ¾, je monte à cheval ici et je pars pour Bélesta ; la jument fait plusieurs fois des bêtises, mais enfin, j’arrive à Bélesta vers 2h20. J’assiste aux vêpres. Somme toute, j’ai fait un voyage inutile car je venais surtout, poussé par Maman, pour voir Mlle Renée Delebart ; or ni Mlle Renée ni sa mère, qui sont venues à la grand’messe, ne viennent pas à vêpres. Je n’en suis pas fâché outre mesure ; cependant, comme on se remet à parler de mon mariage avec cette jeune fille (on me l’a annoncé peut-être vingt fois depuis mon arrivée dans le pays), je n’aurais pas mieux demandé que de la voir enfin et de faire sa connaissance. Je ne sais vraiment qui fait courir ainsi depuis deux ans ces bruits de mariage à mon sujet ; ce n’est certes pas moi car je ne pense guère à ce mariage en ce moment. Je rentre à Ille vers 5 ½ et j’y trouve Maman, Marie-Thérèse et Philomène qui sont arrivées de Vinça par le train de 3h ½ ; elles commencent l’installation, car nous sommes à Ille pour tout le mois de septembre au moins.

Ille, mercredi 6 septembre 1905

Je prends le train de 6h ¾ pour Prades où je sais que Fernand de Rovira est aujourd’hui pour les primes ; je veux le voir pour arrêter définitivement le changement de cheval ; précisément, il est dans le train, je monte avec lui et, comme tout a été décidé entre nous en quelques minutes, je trouve inutile d’aller à Prades et je m’arrête à Vinça où je passe la matinée ; je vais tirer des oiseaux au jardin et, au lieu d’oiseaux, je tue un chat qui se trouvait dans un massif. Je m’en retourne à Ille par le train de midi. À 5h, je vais prendre un bain à l’établissement de l’Hôpital. Demain, j’irai prendre ma nouvelle monture, la jument « Colette » que j’ai essayée aux Capeillans, au Mas de Sault près Thuir chez les Passama.

Ille, jeudi 7 septembre 1905

Château de Sau à Thuir, propriété de la famille Passama (vue actuelle) – Site aspres-thuir.com

Je pars à 8h 1/2 sur Véturie que j’amène aux Passama et, par Corbère et Thuir, j’arrive à 10h ½ à Sault, propriété fort agréable de M. Alengry, père de Mme Passama[44]. Je remets Véturie à l’aîné des jeunes gens M. Henri Cassana à qui j’avais écrit hier (Rovira lui avait écrit aussi pour le prévenir). Je comptais m’en retourner tout de suite, mais ils tiennent absolument à me garder à déjeuner. Ils ont des parents, la baronne de Saint-Vincent, un chanoine etc. Je cause beaucoup avec les deux jeunes gens Passama qui sont très gentils. Je repars à 2h ¾ sur « Colette », la jolie jument grise anglo-arabe que j’avais essayée aux Capeillans ; M. Henri Passama m’accompagne pendant 3 kilomètres sur une pouliche de 4 ans qu’il dresse. Je passe par Millas où je rencontre les Çagarriga qui sont arrivés hier ; ils m’annoncent le mariage de Denise de Kergos qu’ils ont appris en Bretagne où ils ont vu les Kergos. Denise épouse le jeune homme Richou banquier à Angers, et très riche ; tout cet hiver, on avait parlé de ce mariage, et cette nouvelle ne m’étonne pas du tout ; c’est uniquement un mariage d’argent[45]. J’arrive à Ille à 4h ¾ après avoir rencontré M. de Barescut qui m’a donné de bonnes nouvelles de Maurice. Colette a très bien marché au pas, au trot et au galop ; son pas, très allongé, est surtout agréable et me change du pas de Véturie, si mou et si lent. Je vais me confesser. Le soir, nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu. On a encore parlé à Maman de mon mariage avec Mlle Delebart ; et dire que je ne connais pas cette jeune fille ! Il faudrait cependant tâcher de la voir ; j’ai envie d’imaginer un truc pour aller à Caladroy un de ces jours. Papa, qui devait arriver ce soir, nous écrit qu’il veut être demain à Lourdes et qu’il n’arrivera que demain soir ou après-demain matin.

Ille, vendredi 8 septembre 1905

Nous allons à la messe de 6h ½ où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, nous allons à vêpres ; nous voulions aller ensuite voir les Barescut, mais la pluie nous en empêche ; nous allons voir M. le curé. Maman écrit à M. Badrignans que nous avons l’intention d’aller mardi à Belesta pour faire visiter le château à Marie-Thérèse qui ne le connaît pas ; nous en profiterons pour faire une visite à Mme Delebart ; bon truc pour voir Mlle Renée ! Maman prie M. Badrignans de demander à Mme Delebart si elle sera chez elle mardi.

Ille, samedi 9 septembre 1905

Papa arrive enfin par le train de 7h du matin après avoir passé la journée d’hier à Lourdes. Je vais à cheval à Vinça ; je vois un moment Bonne Maman et je me fais couper les cheveux. Je vais aussi voir M. Bouchède[46], vice-président de la Société Saint-Sébastien, pour lui dire qu’après réflexion et après en avoir causé avec Papa, je n’accepte pas la présidence de cette société ; je lui avais fait plusieurs fois prévoir cette réponse, mais devant son insistance et celle de plusieurs autres membres de la société, j’avais consenti à ajourner ma réponse définitive jusqu’au retour de Papa. Je le remercie toutefois de l’honneur qu’on m’a fait en m’offrant la présidence à 23 ans ; mais c’est président ma jeunesse qui m’empêche d’accepter ; je crains que si des difficultés se présentent, je manque d’expérience pour les résoudre. L’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Je vais un moment à la grande maison que je trouve encore toute bousculée et très sale par suite du passage des 300 soldats que nous y avons logés dimanche dernier lors du passage de troupes qui a suivi les manœuvres qui ont eu lieu dans la région d’Estagel, Montalba et Millas.

Ille, dimanche 10 septembre 1905

Nous allons tous à la grand’messe à 10h ; après déjeuner, nous allons voir Mme Terrats d’Aguillon ; après vêpres, nous avons plusieurs visites, puis nous nous promenons, nous nous promenons encore après dîner.

Semaine du 11 au 17 septembre 1905

Ille, lundi 11 septembre 1905

Je vais, le matin, à Neffiach à cheval, je reviens en suivant un petit chemin qui longe à peu près le Boulès. Nous déjeunons à 11h et nous prenons le train de midi pour Millas où nous allons voir les Ferriol et les Çagarriga ; Bonne Maman y vient aussi, nous la retrouvons en chemin de fer. À Millas, nous ne rencontrons que la vieille Madame Ferriol ; par contre, nous voyons tous les Çagarriga, ils nous raccompagnent à la gare et nous reprenons le train de 2h 55. Nous sommes à Ille à 3h5 ; il fait très chaud.

Ille, mardi 12 septembre 1905

Le matin, je me promène avec Papa du côté de Saint-Michel. Nous partons en break à 2 heures pour Bélesta et Caladroy ; en passant à Bélesta, nous causons avec M. le curé Badrignans. À Caladroy, où nous arrivons vers 4h ½, nous sommes reçus par Mme Delebart qui ne tarde pas à faire appeler sa fille Renée dont je fais la connaissance ; c’est une blonde, grande et svelte, fine et distinguée ; je la trouve bien. Mme Delebart nous fait visiter le château, surtout à cause de Marie-Thérèse, les caves, automobile, dynamos, volières, serres, chapelle etc. et nous fait rafraîchir avant de repartir. Nous voyons aussi deux autres des filles de Mme Delebart, Mmes Vanlaër et Gilotin, la première femme du fils d’un professeur à l’Université catholique de Lille (que nous voyons d’ailleurs un moment), la seconde femme d’un grand industriel des Vosges qui n’est pas ici en ce moment ; Mme Delebart a une autre fille Mme Dewavrin femme d’un des plus riches notaires de Lille[47]. Nous repartons de Caladroy à 8h40 ; nous nous arrêtons un moment à Bélesta, où M. le curé nous fait encore prendre quelque chose, et nous rentrons à Ille à près de huit heures ; Papa qui n’était pas avec nous, commençait à être inquiet de ne pas nous voir rentrer. Mais je suis enchanté d’avoir vu enfin Mlle Renée Delebart dont j’ai tant entendu parler !

Ille, mardi 13 septembre 1905

Il pleut matin et soir et je ne peux pas faire de cheval. Je me vais promener au moment du côté de la rivière.

Ille, mardi 14 septembre 1905

Ce matin, je me promène à cheval de 9h à 11h ½ à Corbère, la route de Garrigueplane à Millas. L’après-midi, nous allons tous, en break, à La Ferrière où nous faisons une assez longue visite aux Barescut ; Maurice, qui vient d’être très malade, est ici en congé de convalescence ; nous le voyons un moment ; il a eu le chagrin de ne pouvoir conduire sa batterie qui est passée à Ille au cours des récentes manœuvres, à cause de sa maladie. Pendant que Papa et Maman vont à Corbère par Millas, Marie-Thérèse, Philo et moi nous rentrons à pied ; nous nous arrêtons un moment chez les Bartre. Je vais voir M. Joseph Batlle, arrivé depuis hier de Saint-Laurent, pour lui parler du comité royaliste que je suis chargé de former ; il accepte d’en faire partie. Ce soir, nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu.

Ille, vendredi 15 septembre 1905

Le matin, je vais à Vinça accompagné de Xavier Cristan qui monte aussi à cheval, pour faire ferrer Colette ; nous rentrons à midi 10. Il pleut une partie de l’après-midi ; aussi ne nous promenons-nous que fort peu. Papa est à Perpignan et rentre à 8h du soir. Je parle à Jérôme Noguès, épicier, du comité royaliste que j’ai mission de fonder ; il me donne son adhésion.

Ille, samedi 16 septembre 1905

Le matin, je fais une assez longue promenade à cheval, tout le temps dans de petits chemins ou même dans des sentiers ; parti par le Touïre, je rentre par le Cami de l’Oratori et la route de Corbère, après avoir fait un vrai parcours de chasse à travers des fossés, ruisseaux etc. Bonne Maman arrive tout à coup au milieu du déjeuner ; nous allons ensemble à Bouleternère assister à la fête de l’Adoration et à la procession qui la suit ; autre surprise : à la fin des vêpres dans l’église de Boule, nous voyons tout à coup arriver M. l’abbé Latour ; arrivé à Ille par le train de marchandises de 2 heures, il est reparti pour Boule par le train de 3 heures afin de nous surprendre ; avec Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse, il part pour Vinça en voiture pendant que je rentre à Ille à pied avec Papa. M. l’abbé, Maman et Marie-Thérèse reviennent de Vinça vers 7 heures. M. l’abbé n’est ici que pour 2 jours.

Ille, dimanche 17 septembre 1905

Je vais à la grand’messe que chante M. l’abbé. L’après-midi, nous allons à vêpres ; après vêpres, nous avons la visite de notre cousin M. Jean Bertran de Balanda qui vient nous inviter à aller déjeuner chez lui à Saint-Feliu un jour de la semaine prochaine ; nous avons aussi plusieurs autres visites : Barescut, Pacull, Batlle-Trainier. Après dîner, en l’honneur de M. l’abbé, nous offrons le thé au clergé d’Ille : M. le curé, le vicaire et l’abbé Debazach.

Semaine du 18 au 22 septembre 1905

Ille, lundi 18 septembre 1905

Je sers la messe à M. l’abbé à 7h ¾. Maman reçoit une lettre de M. le curé Badrignans lui annonçant les fiançailles de Mlle Renée Delebart avec M. Talayrach gros négociant en vins de Perpignan[48], dont on lui a fait part hier à Caladroy. Je pense que les bruits qui couraient depuis deux ans à mon sujet vont cesser maintenant ! Peut-être si j’avais fait quelques démarches l’année dernière aurais-je décroché la timbale, mais je n’ai pas voulu me mettre carrément en avant étant donnée la très grosse fortune des Delebart, et cela par délicatesse. Maintenant je ne pense plus du tout à ce projet et je n’ai voulu voir Mlle Delebart que parce qu’on ne cessait de m’en parler. Chose curieuse, maintenant qu’on va nécessairement cesser de me parler de ce projet (qui n’en était pas un) on se met, à Ille, à me marier avec Marie-Louise de Lacour ; depuis quelques jours, on m’a annoncé, une foule de fois, mon mariage avec elle. Décidément, les gens s’occupent beaucoup de moi ! Nous avons à déjeuner M. et Mme Dalverny, Mme et Albert de Guardia et Bonne Maman ; ils arrivent tous par le train de midi et partent par le train de 3h. sauf Bonne Maman qui ne part qu’à 8 heures. M. l’abbé, après avoir manqué le train de 5 heures, nous quitte par celui de 7 heures.

Ille, mardi 19 septembre 1905

Je pars à cheval pour Vinça à 9h ½ ; je m’arrête quelques minutes à Boule. Papa, Maman etc. arrivent en voiture à 11h 1/2 à Vinça où nous déjeunons avec l’oncle Albert, Tante Jeanne, mes cousines Suzanne et Madeleine leurs filles et leur fils Jean[49] que Bonne Maman reçoit à déjeuner à leur passage à Vinça ; après avoir passé l’été à Mont-Louis, ils vont passer quelques jours à Saint-Cyprien avant de regagner Paris. Je m’en retourne, toujours à cheval, vers 1 h après avoir accompagné les Lazerme à la gare et je m’arrête à Boule où je vois notre fermier Fines Athanase et son gendre Pujol Étienne ; ce sont de très braves gens, catholiques et royalistes ; je leur demande d’entrer dans le comité royaliste, ils acceptent volontiers et seront les correspondants pour Bouleternère.

Ille, mercredi 20 septembre 1905

Le matin, je vais à cheval à Belesta. Je vois un moment l’abbé Badrignans. Nous causons naturellement du mariage de Mlle Delebart. M. le curé, qui s’était mis en tête depuis quelque temps, de me la faire épouser (mais qui, soit dit entre parenthèses, n’avait, je crois, su rien dire aux parents) est navré de ce mariage ; moi, je le suis beaucoup moins car si je trouvais beaucoup de fortune, j’aurais dû faire de grands sacrifices sur la famille. L’après-midi, je vais à Saint-Michel demander à M. Llense, ancien maire, d’entrer dans le comité royaliste ; il accepte avec enthousiasme. Mon comité est donc maintenant tout à fait formé et il ne me reste plus qu’à envoyer la liste de ses membres à M. Passama. Je dois dire que si j’ai rencontré beaucoup de bonne volonté, j’ai essuyé aussi certains refus motivés non par le manque de conviction, mais par l’âge ou par la lassitude ou même par la peur de se compromettre ou de compromettre les siens. Mon comité est ainsi constitué :

Pour Ille :

  • M. Joseph Batlle-Delcros, propriétaire à Ille[50]
  • M. Henri Serradell, pharmacien à Ille[51]
  • M. Jérôme Noguès, épicier à Ille
  • M. Antoine Estève de Bosch, docteur en droit, Ille

Pour Saint-Michel

  • M. Llense, propriétaire à Saint-Michel

Pour Boule

  • M. Athanase Fines, fermier à Bouleternère
  • M. Étienne Pujol, cultivateur à Bouleternère

Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 21 septembre 1905

Le matin, je reste à la maison afin de jouir des dernières heures du séjour de Marie Thérèse. Nous déjeunons à 11 heures et Marie-Thérèse et moi nous prenons le train de midi. Je vais à Perpignan remettre à M. de Guardia, qui la fera passer à M. Passama, la liste des membres du comité que je ne veux pas envoyer par la poste. À Perpignan, je fais mes adieux à Marie-Thérèse qui part pour Odars où elle s’arrête quelques jours chez son oncle Marc de La Bardonnie avant de regagner Sainte-Croix. Je vais voir M. de Guardia que je trouve chez lui ; nous allons ensemble au Roussillon. Je repars par le train de 2h25 et je suis à Ille à 3h05. Je rentre à cheval : je vais à Corbère et à Millas.

Ille, vendredi 22 septembre 1905

Le matin, je vais à Montalba à cheval. L’après-midi, nous avons la visite de M., Mme et Mlle Madeleine de Çagarriga ; nous nous promenons avec eux et allons voir ensemble Mme Roca d’Huytéza que nous ne rencontrons pas : nous ne rencontrons que sa fille la baronne de Rolland. Ils partent pour Millas à 6h en voiture. Le bruit de mon mariage avec Louloute de Lacour se fait de plus en plus persistant ; pour savoir s’il ne part pas de chez les Lacour eux-mêmes et, en même temps, si cette idée conviendrait à M. de Lacour, Papa et Maman prient M. Scillie, ami commun des deux familles, par l’intermédiaire des demoiselles Mathieu, de sonder M. de Lacour qui est actuellement à Béziers pour ses vendanges.

Ille, samedi 23 septembre 1905

Le matin, je fais une longue promenade à cheval avec Xavier Cristau ; nous partons par Millas, passons au col de la Bataille, à Caladroy (à un kilomètre de Caladroy, je croise une victoria où vont Mme et Mlle Delebart), à Bélesta et nous redescendons sur Ille ; cela fait 27 à 28 kilomètres. L’après-midi, je vais me confesser ; il pleut. Ce soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 24 septembre 1905

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe. Après déjeuner, avant vêpres, nous avons une foule de visites ; les Roca, Roca d’Huytéza, de Rolland, Batlle. Après vêpres, nous allons nous promener sur la route de Perpignan. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Semaine du 25 au 31 septembre 1905

Ille, lundi 25 septembre 1905

Nous partons en break à 10 h10 pour Saint-Feliu-d’Avail où nous allons déjeuner chez nos cousins Bertran de Balanda[52] ; ils ont en dehors du village, un ancien petit château dont le parc est très agréable. En même temps que nous, les Bertran ont à déjeuner la famille d’Ax, de Corneilla-de-la-Rivière[53] dont nous faisons la connaissance. Après déjeuner, avec les jeunes gens Bertran et d’Ax et les demoiselles d’Ax, nous jouons au croquet dans le parc. Nous partons, après le thé, vers 3h ½. Nous voyons un moment M. et Mme de Balanda et Mme de Vilar qui viennent dans l’après-midi. Nous sommes à Ille à 5h ½.

Ille, lundi 26 septembre 1905

Ancienne maison Cornellà, située Grand Rue à Ille-sur-Tet, possédée par la famille d’Estève de Bosch en 1905 (vue de 2008) – Google Street View

Le matin, par le train de 6h ¾, arrive de Perpignan l’architecte Carbasse[54] que nous avons chargé d’examiner nos deux maisons d’Ille pour voir quelles réparations et quels agrandissements seraient nécessaires pour nous permettre de nous y bien installer avec notre mobilier d’Angers lorsque nous reviendrons dans le pays, c’est-à-dire l’année prochaine très probablement. Il examine d’abord la grande maison Bosch, c’est elle qui a nos préférences, car on n’aurait pas à l’agrandir ; il suffirait de faire quelques aménagements à l’intérieur de la maison, qui est très grande et très belle, et de démolir des communs, écurie, vieille tour sans mérite architectural, pour créer un jardin. Pour tout cela, il faudrait avant tout s’entendre avec les héritiers de l’oncle Victor — l’oncle Xavier, Tante Mimi et Joseph Cornet — mais comme Papa a la moitié environ de cette maison indivise, la chose ne présenterait pas, je crois, grande difficulté. La maison que nous habitons actuellement, et qui nous vient de la famille de Corneilla, devrait être agrandie ; de plus, il faudrait acheter deux petites maisons voisines pour agrandir le jardin ; comme cette maison est située dans un vilain quartier et qu’elle n’a pas aussi grand air que l’autre, j’opine pour la maison Bosch. Nous gardons M. Carbasse à déjeuner ; nous avons aussi Bonne Maman qui arrive de Vinça à midi pour manger avec nous un lièvre tué par Max qui est arrivé de Sainte-Croix. L’après-midi, je vais à cheval à Millas et Corbère où l’on achève de vendanger. Bonne Maman part par le dernier train. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 27 septembre 1905

Nous déjeunons à 10 heures et, à 11h ½, nous partons — Papa, Maman et Philo — en voiture, moi à cheval pour Trouillas et Pontilla. J’arrive à Trouillas, bien avant les autres à 1h20 ; quand Papa est arrivé, nous allons à la vigne de la Foun Rouge qui est presque tout entière cueillie ; après avoir vu les comptes, nous partons pour Ponteilla où Maman et Philo nous attendent chez Mme de Llamby. Après avoir pris le thé, j’en repars à 4h ½ et j’arrive à Ille à 6h ½. Papa, Maman et Philo partis en même temps n’arrivent qu’à 7h ½.

Ille, jeudi 28 septembre 1905

Le matin, nous apprenons par les journaux la nouvelle de la nomination de l’oncle Xavier au grade de colonel. Il était temps après six ans de grade ! Il est envoyé à Mézières à la tête du 91e de ligne. Il ne change guère de pays, mais cela n’est pas pour lui déplaire car il désirait rester dans l’Est. Nous télégraphions aussitôt à Verdun. Nous déjeunons à 11 heures et nous partons par le train de midi pour Perpignan où, après quelques commissions, nous prenons chez Margouet un bon landeau pour une tournée de visites que nous devons faire dans les environs de Perpignan. Nous allons d’abord à Boaçà où nous voyons nos cousins Gout de Bize ; ensuite à Saint-Cyprien où nous sommes reçus par notre cousine Genin, nous y voyons en même temps notre cousine de Guardia la mère et Tante Jeanne[55] ; je vais aussi voir 5 minutes le curé M. Rajau qui est d’Ille ; nous allons ensuite aux Capeillans où nous ne rencontrons pas nos cousins de Rovira qui sont à Biarritz, mais nous voyons quelques instants M. de Meynard. Enfin, nous terminons cette tournée par une visite aux D’Arexy et aux Henri Bertran de Balanda à Latour-Bas-Elne[56] ; M. d’Arexy me fait visiter sa magnifique cave. Nous rentrons à Perpignan à temps pour prendre le train de 7h03 et nous sommes à Ille à 8 heures ; nous retrouvons Papa qui est allé à Vinça dans l’après-midi.

Ille, vendredi 29 septembre 1905

Le matin, je vais à Vinça à cheval. L’après-midi, étant un peu enrhumé du cerveau, je ne sors qu’un petit moment. Papa va à Port-Vendres retenir cinq premières sur « la Marsa » de la Compagnie Touache, courrier d’Alger, pour le 8 octobre. Voilà donc un superbe voyage que nous allons faire !

Ille, samedi 30 septembre 1905

À cause de mon petit rhume de cerveau que je ne veux pas laisser durer, je ne sors pas le matin. L’après-midi, je vais me promener avec Philomène du côté de la Foun dal Boulès et de Saint-Michel. Le soir, nous allons aux complies du Rosaire. Je me confesse à M. le curé.

Octobre 1905

Semaine du 1er octobre 1905

Ille, dimanche 1er octobre 1905

Je vais à l’église à 7 heures ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Rosaire ; je retourne à la grand’messe et à vêpres. Avant et après vêpres, nous nous promenons un peu. Ce soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu où sont aussi les Batlle.

Semaine du 2 au 8 octobre 1905

Ille, lundi 2 octobre 1905

Le matin, je vais me promener à pied du côté de Régleille ; il pleut par moments et je rentre vite. Après déjeuner, à 2h ½, je monte à cheval ; je vais à Corbère et à Saint-Féliu-d’Avail ; je passe 3/4 d’heure chez les Bertran où les jeunes gens seuls me reçoivent, les parents étant à Perpignan. J’arrive à Ille vers 5h ½ par un vent épouvantable. Le soir, nous allons tous à la cérémonie du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu où nous rencontrons les Batlle.

Ille, mardi 3 octobre 1905

Il fait une véritable tempête de vent, accompagnée d’ondées, toute la matinée ; aussi je reste dans la maison et ne sors que pour assister à la grand’messe que Maman fait chanter, à 8 heures, en l’honneur de Sainte Philomène. L’après-midi, le temps s’améliore un peu et nous allons tous nous promener, de 2h à 4h, du côté de Saint-Michel. Le soir, nous allons au Mois du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 4 octobre 1905

Le matin, je vais à cheval à Montalba ; de là à Bélesta par une jolie route que je ne connaissais pas encore, je m’arrête un quart d’heure chez M. Badrignans et je suis à Ille à 11h ¾. L’après-midi, nous avons tout à coup la visite de M. l’abbé Badrignans qui ne me l’avait pas annoncée ce matin. Ensuite, nous allons faire notre visite d’adieu à M. le curé car c’est aujourd’hui la dernière journée de notre séjour à Ille, puis nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, puis nous faisons nos adieux aux demoiselles Mathieu.

Vinça, jeudi 5 octobre 1905

Ce matin, je suis parti d’Ille à 8h 20 à cheval pour les Capeillans ; je suis passé par Corbère, Thuir, Bages, Elne et Latour-Bas-Elne : je suis arrivé aux Capeillans à 11h 3/4, soit 3 heures 25 minutes pour 37 kilomètres, sans me presser et sans mettre pied à terre une seule fois. Je remets Colette en excellent état. Je déjeune avec Fernand, sa femme, Meynard et M. Joseph Jonquères d’Oriola[57], sportsman assez connu qui vient de gagner plusieurs prix aux concours hippiques de Biarritz et de Saint-Sébastien sur des chevaux de Fernand. Je repars avec lui vers 3h ½ en trainant, derrière sa charrette anglaise, une jument de Fernand qu’il emmène à Corneilla. Je prends à Corneilla le train de 4h20. À Perpignan, je monte une minute chez les Bonafos, je fais quelques commissions et je vais passer une heure avec Carlos ; je vois aussi Tante Hélène et Marthe. Je prends le train de 7h03 ; à Ille, montent Maman et Philomène qui viennent à Vinça où nous allons passer deux jours et d’où nous nous repartirons tous ensemble dimanche pour Alger.

Ille, vendredi 6 octobre 1905

Il fait un vent à décorner les bœufs. Le matin, je vais à la messe à 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Je vais, avec Amédée Jocaveil, me promener jusqu’à Bente Farine. L’après-midi, pour marcher un peu, nous faisons plusieurs tours de jardin. Le soir, nous allons à la cérémonie à l’église.

Ille, samedi 7 octobre 1905

Dix ans aujourd’hui de la mort de mon pauvre Bon Papa ! Il me semble que ce malheur est arrivé hier. Nous faisons la sainte communion et assistons à un service funèbre à son intention. Nous faisons nos préparatifs de départ. M. le curé forme une « association paroissiale » à Vinça en vue de la séparation. Bonne Maman s’y inscrit comme membre fondateur ; nous, étant propriétaires dans dix localités, nous devons donner partout le bon exemple et montrer que nous tenons à participer partout à l’organisation et aux frais du culte ; cependant, c’est surtout à Ille que notre action devra s’exercer ; là, nous serons certainement fondateurs ; ici, nous nous faisons inscrire comme membres donateurs. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

À bord de la « Medjerda », dimanche 8 octobre 1905

Ce matin, nous assistons à Vinça à la grand’messe pendant laquelle M. le curé annonce la formation de l’association paroissiale et engage ses paroissiens à y entrer. Nous faisons nos derniers préparatifs de départ, et nous partons pour Port-Vendres par le train de 3h35 ; Papa nous rejoint à Ille. À Corneilla, notre train écrase un homme ; on croit que cet homme a voulu se suicider car, disent les employés, il s’est jeté sous la machine. À Port-Vendres, nous apprenons qu’au lieu de « la Marsa », qui est en réparation, nous allons nous embarquer sur « la Medjerda », paquebot un peu plus petit, mais le plus rapide de la Compagnie Touache ; aussi, nous arriverons à Alger à 8h ½ au lieu de 10 heures ; je le télégraphie à l’oncle Paul avant de quitter Port-Vendres. Sur le navire, qui n’est pas mal, je partage mon temps entre le pont, le salon et la cabine ; jusqu’à présent, aucun de nous n’a été malade, pas même Bonne Maman. La mer est assez belle et la nuit est claire ; dans un moment, j’irai me coucher.

Semaine du 9 au 15 octobre 1905

Alger, lundi 9 octobre 1905

Je me lève de bonne heure, sur la Medjerda, afin d’assister au lever du soleil ; le matin, jusque vers 8 heures, la mer est très houleuse, on a peine à se tenir sur le pont tant le tangage est accentué. Philomène est carrément malade, Bonne Maman a du malaise ; Maman en a un peu aussi ; Papa et moi n’avons absolument rien. Je mange et bois à bord, me tiens sur le pont, dans le salon ou dans la cabine, sans rien ressentir d’anormal. Après les Baléares, le mistral se calme et la houle diminue. Elle recommence un peu en approchant de la côte d’Afrique à cause du vent de sud-est qui se met à souffler. À partir de 5h, on commence à voir la terre, et nous arrivons dans le port d’Alger à 7h45, en avance sur l’heure prévue ; nous débarquons à 8h ¼ ; Tante Josepha et l’oncle Paul qui ne nous attendaient pas aussitôt malgré ma dépêche, ne sont pas au débarcadère et nous nous faisons conduire chez eux par deux pauvres Maures qui prennent nos petits bagages. Nous arrivons rue Philippe, au moment où l’oncle Paul et Tante Josepha allaient partir pour le port en omnibus ; ils sont stupéfaits de nous voir déjà, croyant que nous n’arriverions pas avant 9 h ½ car les bateaux ont l’habitude d’arriver en retard ; c’est le mistral de ce matin qui nous a beaucoup poussés et qui nous vaut cette arrivée anticipée. Nous prenons quelques rafraîchissements puis nous visitons la ravissante maison mauresque qu’habitent les Magué et nous allons prendre dans nos lits un repos bien gagné.

Maison « mauresque » habitée par la famille Magué à Alger (Algérie) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 9 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Alger, mardi 10 octobre 1905

Alger : plafond du salon de la direction du génie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 10 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Le matin, avec l’oncle Paul et Papa, je visite une partie de la ville, la Préfecture où la salle du conseil général, ancienne cour mauresque, est très intéressante ; la mosquée de la marine où nous sommes obligés de nous déchausser, les quartiers élégants des boulevards et du square Bresson etc. Le coup-d’œil de la rade est féérique. L’après-midi, tous ensemble, nous visitons le cimetière arabe de Bab-el-Oued, la Casbah dont les rues si tortueuses et si originales empreintes d’un si vif cachet arabe, produisent une impression inoubliable ; dans la Casbah, des bandes de gamins et de gamines indigènes, repoussants de saleté, nous suivent indéfiniment en criant : « Donne-moi un sou » ; les fillettes me disent : « Embrasse-moi, je te donne permission », inutile de dire que je n’ai pas profité de cette permission car ce baiser m’aurait pu laisser dans ma chevelure des traces blanches et vivantes ! Nous voyons aussi la curieuse rue de la Lyre avec ses magasins juifs.

Alger : le salon de la direction du génie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 10 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Alger, mercredi 11 octobre 1905

Le matin à 6 h ½ , je monte à cheval avec l’oncle Paul suivis de l’ordonnance ; je monte un petit cheval barbe au trot saccadé et au galop vif. Nous sortons d’Alger par l’ancien village d’Isly, nous allons à El Biar, et nous rentrons par la porte Bab-el-Oued ; charmante promenade. Ensuite, je me promène en flânant jusqu’vers midi. L’après-midi, nous allons, en tram électrique au Jardin d’Essai de Mustapha inférieur ; nous nous promenons une bonne heure dans ce magnifique parc où on peut admirer une superbe flore semi-tropicale ; mais le temps se gâte et nous rentrons ; à cinq heures, nous allons au Mois du Rosaire à la cathédrale.

La Jardin d’essai à Alger – Carte postale de 1905 (site ebay.fr)

Alger, jeudi 12 octobre 1905

Le matin je vais à la messe, je flâne etc. A 1 h ½ nous prenons le tram électrique pour Mustapha supérieur où nous allons voir Nénette au parloir du Sacré Cœur ; nous restons avec elle jusqu’à 3 h ½, puis la supérieure nous fait visiter le parc, la chapelle etc. ; elle a grand peur de voir son établissement fermé prochainement par les bandits gouvernementaux. Nous nous promenons un peu dans Mustapha, puis nous rentrons.

Alger, vendredi 13 octobre 1905

Nous devions monter à cheval le matin, mais la pluie nous en empêche. La pluie à Alger, quel ennui ! Elle dure toute la journée. Dans l’après-midi, elle diminue un peu et nous pouvons faire quelques commissions ; nous entrons dans plusieurs magasins de meubles et objets orientaux où nous faisons plusieurs emplettes ; mais nous ne nous décidons qu’à la fin de notre séjour pour le meuble de résistance que nous voulons emporter d’Alger. Je me promène dans la Casbah ; nous allons nous confesser à la cathédrale. Nous visitons la bibliothèque installée dans une très belle maison mauresque dans le genre de l’Archevêché ou de la maison habitée par l’oncle Paul, mais plus belle encore.

Alger, samedi 14 octobre 1905

J’ai aujourd’hui 23 ans et c’est, en même temps, le seizième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; pour fêter ce double anniversaire, je fais la sainte communion à la messe de 7h à Notre-Dame-des-Victoires. Ensuite, comme il continue à pleuvoir, je ne sors qu’une heure environ dans la matinée. L’après-midi, le temps s’étant mis au beau, nous visitons une grande fabrique de tapis d’Orient rue Frais-Vallon, puis nous voyons la « Medersa », école indigène.

Alger, dimanche 15 octobre 1905

Le temps est beau et nous pouvons reprendre nos promenades à cheval. L’oncle Paul et moi partons à 6 h ½ suivis de l’ordonnance ; nous allons à Mustapha supérieur, traversons le jardin d’essai, la forêt en pente qui le domine et revenons par le chemin du Télemly ; nous rentrons à 9 h ½ et allons à la messe de 10 h ½. Nénette, qui a la permission de venir passer chez ses parents la journée du dimanche jusqu’au lundi matin pendant notre séjour ici, arrive à 11 h ½ ; on l’accompagne jusqu’à la place du Gouvernement où nous allons l’attendre à la descente du tram électrique. L’après-midi, nous allons tous à Notre-Dame-d’Afrique où nous assistons à la bénédiction et à l’absoute donnée sur la tombe qui domine la mer ; c’est une cérémonie très émouvante. Nous entrons un moment à la chapelle voisine du Carmel et nous rentrons par le joli village de Saint-Eugène, ces dames en tram, Papa, l’oncle Paul et moi à pied.

Notre-Dame-d’Afrique à Alger – Carte postale ancienne sans date (site archnet.org)

Semaine du 16 au 22 octobre 1905

Constantine, lundi 16 octobre 1905

Nous partons d’Alger, Papa et moi, par le train de 6h25 du matin et après 14 heures de chemin de fer sur « l’Est algérien », nous arrivons à 8h40 du soir à Constantine, ville où nous appellent des souvenirs de famille puisque mon grand-père paternel, alors capitaine du génie, depuis colonel, a pris part aux deux sièges de cette ville en 1836 et 1837 ; il était à la prise de Constantine. Nous avons traversé d’abord la plaine si fertile de la Métidja, puis des montagnes et des défilés assez sauvages qui nous ont menés sur les hauts plateaux constantinois sur lesquels la locomotive courait au milieu de plaines immenses égayées ça et là par un campement d’Arabes ou par un passage de bourricots ou de chameaux ; de loin en loin, une localité moitié française moitié indigène et une gare ; pays de céréales, mais dont l’aspect est assez triste et monotone à cette époque-ci de l’année ; près de Sétif, à plus de 1000 mètres d’altitude, il faisait presque froid. Nous descendons au Grand Hôtel ; après dîner, à 10 heures, pendant que j’écris à Maman pour lui donner des nouvelles de notre voyage, Papa écrit à notre cousin Henri de Blaÿ, propriétaire de grands vignobles à Aïn-Bessem (département d’Alger) que nous irons le voir samedi à notre retour de Biskra et de Constantine s’il peut nous envoyer prendre à la station de Bouïra à 25 kilomètres d’Aïn-Bessem.

Constantine, mardi 17 octobre 1905

Nous employons la matinée à visiter la ville proprement-dite, qui est assez vite vue ; le quartier arabe, très animé le matin, est très curieux avec ses maisons bleues aux fenêtres si étroites pour éviter les regards indiscrets ; mais les habitants sont presque aussi sales et sentent presque aussi mauvais que dans la Casbah d’Alger. Nous visitons deux mosquées, en ayant soin de nous chausser de babouches à l’entrée. L’après-midi, nous allons voir, aux bureaux de l’État-major de la place, M. Naugès lieutenant d’infanterie, d’Ille, et M. Paul Collet-Meygret, fils du général, lieutenant de cavalerie ; ils nous font visiter différentes choses, notamment la Casbah entièrement transformée en casernes et en arsenal d’artillerie ; ils nous donnent une lettre de recommandation d’un capitaine de leurs amis pour le chef du bureau des Affaires indigènes de Biskra, en priant ce dernier de faciliter notre excursion à Biskra et dans l’oasis ; ce sera précieux. Ensuite, nous voyons le chemin des Touristes, situé à 100 mètres au-dessous de la ville dans la gorge si étroite du Rummel qui enserre la ville sur 3 côtés et la rend presque inaccessible ; nous visitons le quartier juif etc. Le temps s’est mis au beau, mais il fait frais. Naturellement, j’expédie un bon nombre de cartes postales.

Biskra, mercredi 18 octobre 1905

Nous quittons Constantine par le train de 8h25 ; il fait beau, mais presque froid, il n’y a pas 10 degrés le matin. Nous déjeunons au buffet de Batna près des ruines romaines de Timgad que nous n’aurons malheureusement pas le temps d’aller voir ; nous traversons des plaines dénudées dans cette saison, et très tristes ; de temps en temps, on voit des tentes de nomades ou des caravanes en marche vers le sud avec force chameaux ; à El Kantara, nous entrons dans le Sahara ; il est triste car le temps est gris et, chose très rare dans ces pays, il tombe quelques gouttes de pluie. Nous arrivons à Biskra à 4 h ½ et nous descendons à l’Hôtel du Sahara. Biskra est une jolie petite ville française située à l’extrémité de l’oasis qui porte son nom ; c’est une station d’hiver assez fréquentée, il y a de très grands hôtels et déjà, plusieurs familles – françaises et anglaises – sont installées. Le soir, sous la conduite d’un jeune cicérone, qui parle assez bien le français, nous allons dans un café maure très chic où nous assistons un moment à de curieuses danses indigènes par des femmes Ouled-Naïl et d’autres venues, dit-on, de Tombouctou.

Biskra, jeudi 19 octobre 1905

« Biskra : l’extrémité du village nègre » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Il fait beau aujourd’hui ; tant mieux ! Nous en profitons pour bien voir la ville et ses environs immédiats et l’oasis. Le matin, nous allons voir le capitaine Lafforgue, chef du Bureau arabe, pour qui nous avons une recommandation ; il met à notre disposition un employé du Bureau arabe qui parle bien le français ; ce jeune homme nous pilote matin et soir ; nous visitons, dans la matinée, le village nègre peuplé d’une population noire composée de descendants d’esclaves, et le parc magnifique dit « Jardin Landon », propriété du comte Landon de Longeville qui ne l’habite presque pas ; le comte a réuni dans ce parc presque toutes les essences tropicales, c’est merveilleux et la villa attenante à ce magnifique parc doit être bien agréable à habiter l’hiver. Nous visitons aussi le marché indigène où se réunissent les Arabes du désert et ceux venus du Tell et des plateaux ; on y vend beaucoup de dattes, des bestiaux, des chameaux. J’y achète pour 25 francs un joli sabre à fourreau en cuir ciselé et incrusté de nacre dont on me demandait d’abord 40 francs ; Papa y achète aussi diverses curiosités du pays. L’après-midi, à 2 h ½ , nous louons une calèche et, accompagnés de notre guide, nous faisons le tour de l’oasis ; cette forêt de 150.000 palmiers chargés de dattes, de figuiers, d’oliviers, d’orangers etc. est ravissante ; à l’extrémité, nous avons une belle vue sur le désert qui s’étend à perte de vue ; à l’horizon, on a l’illusion complète, absolue, de la mer ; notre guide nous dit que c’est un effet de mirage, l’immense nappe n’est coupée que par la ligne télégraphique qui court vers Touggourt et les autres postes militaires d’extrême-sud. Nous rentrons vers 4 heures ¼, expédions des cartes postales et nous nous promenons jusqu’à la nuit. A la lisière de l’oasis, le coucher de soleil sur les montagnes de l’Aurès dont les derniers contreforts meurent à une trentaine de kilomètres, irise ces montagnes de teintes roses et violettes ; et de l’autre côté les têtes altières des palmiers se profilant sur le ciel sombre, puis l’immensité… C’est impressionnant. Le temps étant beau dans la journée, il a fait réellement chaud (24° environ) ; on trouve ici qu’il fait frais, car la semaine dernière avant les pluies, on avait 30° et 32°, et, en juillet, on a eu 49°, quelquefois, le thermomètre monte à 50 et au-dessus ! Pays charmant l’hiver, mais l’été !!!!! Dès le matin, on nous remet une dépêche d’Henri de Blaÿ nous disant qu’il nous attendra samedi matin à la gare de Bouïra.

« Biskra : une allée du parc du château Landon » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
« Un village indigène dans l’oasis de Biskra ; vue prise du haut d’un minaret » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
« Oasis de Biskra ; une oasis détachée vue de loin à travers l’oued. Direction de l’oasis de Sidi-Okhar » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Biskra, samedi 21 octobre 1905

Impossible d’écrire mon journal hier soir car j’étais en chemin de fer. Hier matin, nous quittions Biskra à 7h50 par un temps superbe qui a dû devenir très chaud dans la journée, nous arrivions à Constantine à 4h ½, nous passions 5 heures dans cette ville en attendant le départ du train de nuit pour Alger ; nous en profitions pour aller déposer une carte chez les lieutenants Collet-Meygret et Naugès et remercier le capitaine Pouget de sa recommandation ; nous dînons au Grand Hôtel et partons par le train de 9h20 du soir ; il pleut un peu dans la soirée, décidément, c’est à croire que c’est nous qui avons apporté la pluie en Algérie. Je dors bien jusqu’à cinq heures. À 6h ½ nous arrivons à Bouïra ; nous déjeunons au buffet, puis nous montons dans le dog-cart que nous a envoyé Henri de Blaÿ ; il est conduit par un Arabe qui parle fort bien le français. Partis avant 7 heures, nous n’arrivons qu’à 9h ½ à la propriété d’Henri de Blaÿ à Aïn-Bessem ; elle est à 26 kilomètres de la gare de Bouïra et à 21 kilomètres d’Aumale. Le pays est très habité ; nous traversons une foule de villages français ; les principales cultures sont les céréales et la vigne. Nous nous promenons et causons avec notre cousin jusqu’à l’heure du déjeuner ; nous voyons aussi les 3 aînés : Marcelle, Jeanne et Marie ; les deux fillettes les plus jeunes sont à Perpignan. Après un excellent déjeuner, nous repartons à 1h ¼ et arrivons à 3h ½ à Bouïra pour reprendre le train de 3h50 ; nous arrivons à Alger à 7h30 trouvant tout le monde en bonne santé. Je suis bien aise d’avoir pu faire une petite visite à nos cousins de Blaÿ, au retour de cette intéressante tournée dans l’est et le sud de l’Algérie.

Biskra, dimanche 22 octobre 1905

Je me lève assez tard pour rattraper le temps perdu et vais à la grand’messe à Notre-Dame-des-Victoires à 9 heures. Ensuite, nous allons tous attendre Nénette qu’on emmène à 11 h ¼ par le tram de Mustapha. L’après-midi, nous allons visiter la mosquée de Sidi abd er Rhaman au-dessus du Jardin Marengo, et une synagogue, puis nous allons à vêpres à Notre-Dame-des-Victoires où l’on fait la fête de l’Adoration perpétuelle.

Semaine du 23 au 29 octobre 1905

Alger, lundi 23 octobre 1905

Ce matin, je me promène du côté du vieux port, sur la jetée ; il fait chaud, le soleil surtout est brûlant, c’est enfin le vrai soleil d’Alger ; aussi, je vais prendre un bain. L’après-midi, nous allons tous nous promener à Kouba où nous visitons le grand séminaire d’où l’on a une vue superbe. Le sirocco souffle.

Alger, mardi 24 octobre 1905

Ce matin, je me promène et fais quelques commissions avec l’oncle Paul. L’après-midi, nous allons en voiture à El Biar faire une visite à Mmes de Villepilière[58], mère et belle-fille et à Mme de Suloze qui habitent deux villas mauresques voisines dans un joli site boisé ; Mme de Villepilière mère et Mme de Suloze sont les sœurs des deux Messieurs de Franclieu qui ont épousé nos deux cousines de Saint-Martin, de Toulouse, et dont l’aîné est colonel à Sedan et le second, le vicomte, est ingénieur. Le simoun continue et amène sur Alger et sur les environs des nuages gris plomb qui ont des reflets métalliques ; la chaleur est lourde et accablante. Nous sortons un peu le soir pour prendre l’air.

Alger, mercredi 25 octobre 1905

Nous prenons tous, sauf l’oncle Paul et Tante Josepha, le train de 9h45 pour Blida où nous arrivons à 11h45 après avoir traversé la Mitidja qui offre tant de rapports avec notre plaine du Roussillon. Nous déjeunons à l’Hôtel d’Orient puis nous prenons une voiture qui nous fait promener un peu dans la jolie petite ville de Blida, dans le village arabe et nous mène aux gorges de la Chiffa ; malheureusement, la nécessité de prendre le train de 4h37 ne nous permet pas de nous enfoncer beaucoup dans les gorges et nous ne pouvons même pas arriver au ruisseau des singes. Nous sommes à Alger à 6h ½. Le temps, très lourd le matin, s’est tempéré dans l’après-midi. La température par le sirocco a été très élevée puisque nous avons eu, deux jours de suite, un maximum de 32°.

Alger, jeudi 26 octobre 1905

Le matin, avec l’oncle Paul, nous visitons le port de commerce, très animé comme toujours, puisqu’Alger est le premier port de France, après Marseille. L’oncle Paul me montre les travaux que l’on commence à exécuter et qui vont doubler le port. Nous prenons une barque qui nous mène à la jetée nord et nous rentrons en suivant cette jetée qui était parfois un peu arrosée par les lames, et le port militaire qui est dans la vieille darse turque. L’après-midi, il pleut assez fort à plusieurs reprises et nous ne sortons que pour faire des commissions et aller au salut à la cathédrale ; nous visitons aussi le palais d’hiver du gouverneur général qui est un ancien palais du dey en style mauresque naturellement, pas trop dénaturé.

Alger, vendredi 27 octobre 1905

Le matin, nous allons, en break, raccompagner au Sacré-Coeur Nénette qui avait une sortie hier et qui a couché ici ; ensuite, Papa, l’oncle Paul, Philo moi nous promenons en break toujours, au ravin de la Plaine sauvage, à Hussein-Dey et revenons par le jardin d’essai ; le temps est gris. L’après-midi, je me promène avec l’oncle Paul et Papa ; nous allons à la Casbah et rentrons par le quartier indigène qui est en-dessous.

Alger, samedi 28 octobre 1905

Le matin je me promène seul ; je vais au Sacré-Cœur prendre des nouvelles de Nénette qui avait un peu mal à la gorge hier et qui s’est brûlée au cou avec de la teinture d’iode. L’après-midi, nous avons la visite de deux gendarmes de Vinça et de Rigarda qui sont dans les environs d’Alger ; je me promène seul et vais me confesser à un Père Jésuite qui continue à confesser dans l’ancienne chapelle des Jésuites ; cela durera tant que ça pourra !

Alger, dimanche 29 octobre 1905

Nous faisons tous le matin en voiture le pèlerinage de Notre-Dame-d’Afrique où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, j’assiste à un petit congrès, organisé par le Sillon algérien sur « Le repos hebdomadaire » ; je n’aime guère le Sillon et je déteste ses tendances en religion, en sociologie, en politique et en patriotisme, mais le sujet m’a attiré à cause de l’utilité que je pourrai en retirer pour ma thèse de doctorat ; il est, du reste, bien traité ; ces jeunes gens, fort bien intentionnés, m’ont du reste, bien accueilli. J’ai fait la connaissance d’un jeune homme, M. Louis Rupert, élève de l’École de commerce d’Alger et originaire du Tarn, qui a toutes mes idées patriotiques et religieuses, mais qui va aux réunions du Sillon parce qu’il n’y a pas autre chose à Alger ; il brûle de former ici un groupe royaliste ; il a fait partie en France de l’A.C.J.F.

Semaine du 30 au 31 octobre 1905

Alger, lundi 30 octobre 1905

Le matin, je me promène et je vais me baigner ; Papa et l’oncle Paul sont en excursion au Tombeau de la Chrétienne. L’après-midi, je vais en tram à Maison-Carrée où je me promène un peu ; au retour, je vais au Sacré-Cœur porter un paquet à Nénette, cela me donne l’occasion de passer de Mustapha inférieur à Mustapha supérieur ; je me trompe même un peu de chemin ; je vais me faire couper les cheveux.

Alger, mardi 31 octobre 1905

Le matin, nous allons en bande visiter la Casbah, la vieille forteresse turque résidence des deys, sous la conduite d’un officier d’administration ; nous voyons le pavillon du fameux coup d’éventail qui nous a valu (?) l’Algérie. L’après-midi, nous allons, dans le break du génie, à un village de Boudzaréa sur la montagne du même nom ; nous entrons dans plusieurs maisons du village arabe ; la pluie nous empêche de pousser jusqu’à la forêt de Baïnem ; nous rentrons par le Frais-Vallon et Saint-Eugène. Je reçois une lettre de M. Jac me demandant de faire une confère à Saint-Serge le 19 novembre sur le repos dominical.

Novembre 1905

Semaine du 1er au 5 novembre 1905

Alger, mercredi 1er novembre 1905

Je réponds à M. Jac que je ne serai pas à Angers le 19, mais que j’accepte de la faire plus tard. Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame-des-Victoires ; je retourne à la grand’messe à la cathédrale. L’après-midi, je vais me promener avec M. Louis Rupert ; je le décide à fonder à Alger un groupe d’Action française ; je resterai en correspondance avec lui à ce sujet ; nous allons nous promener au cimetière Saint-Eugène où il y a, ce soir, beaucoup de monde ; ce cimetière est très bien tenu et très beau. A 7h, nous allons voir tous ensemble une cérémonie à la mosquée de la Pêcherie, à l’occasion du Ramadan.

Alger, jeudi 2 novembre 1905

Je vais à la messe de 7h à Notre-Dame-des-Victoires ; j’y fais la sainte communion à l’occasion de la Fête des morts. Ensuite, je vais me promener avec l’oncle Paul, puis prendre un bain. L’après-midi, nous allons faire nos adieux à Nénette de 2h à 3h ½ au parloir du Sacré Cœur à Mustapha ; puis je vais visiter le Musée et le Palais d’été du Gouverneur ; de 5h ½ à 6h ½, je me promène avec Rupert ; je lui donne conseils et instructions pour la fondation de sa section d’Action française ; je me tiendrai au courant en restant en correspondance avec lui. Mon séjour à Alger n’aura pas été inutile à la cause nationale si, grâce à mes instances et à ma propagande, M. Rupert réussit ; j’aurai été l’occasion de cette fondation. Notre séjour à Alger est terminé ; il est temps de regagner le Roussillon, puis l’Anjou. Nous partirons demain soir sur un navire espagnol pour Palma de Majorque où nous passerons 3 jours, puis, de là, nous rentrerons à Vinça par Barcelone. Séjour des plus agréables grâce à l’extrême bonté de l’oncle Paul et de Tante Josepha ; seul, le temps nous a un peu contrariés ; il n’a pas été ce qu’on aurait pu espérer en Algérie. Malgré cela, nous avons très bien vu Alger, nous avons fait plusieurs excursions aux environs et, avec Papa, j’ai même fait un voyage des plus intéressants.

Alger, vendredi 3 novembre 1905

Je ne m’attendais pas à être encore à Alger ce soir ; mais ce matin, nous avons appris que le vapeur espagnol n’était pas parti de Palma hier à cause du mauvais temps et qu’il y avait donc 24 heures de retard. Un jour de plus à passer ici ! Nous en profitons pour nous promener ; je vais, dans l’après-midi, jusqu’à la colonne Voirol ; à 5 heures, je me promène avec Rupert.

À bord du « Balear », de la Compagnie Sitges, mardi 4 novembre 1905

Ce matin, je vais du côté du port et je vois arriver « le Baléar » qui nous emportera le soir, je regrette que ce ne soit pas le « Miramar » qui est beaucoup plus confortable. Je vais prendre un bain à 10h ½. Après déjeuner, nous allons au Sacré-Cœur embrasser une dernière fois Nénette qui est bien étonnée de nous voir ; il fait un sirocco très chaud (28 à 29 degrés). Nous partons à cinq heures accompagnés par les Magué et par Rupert ; c’est avec un certain regret que je vois s’éloigner la côte africaine où j’ai passé un mois bien agréable. Le « Baléar » est un petit vapeur manquant assez de confort ; de plus, il tangue pas mal et nous sommes tous plus ou moins indisposés.

Palma de Majorque, dimanche 5 novembre 1905

Je quitte ma couchette vers 6h du matin ; à peine monté sur le pont, je suis pris de nausées ; Philomène est indisposée aussi et plus que moi, Maman également ; Papa lui-même fait comme les autres ; Bonne-Maman est la seule qui ne… restitue rien, à condition de rester couchée dans sa cabine. Vers 7h, la mer devenait de plus en plus houleuse, et le ciel s’assombrissait, lorsque tout à coup arrive brusquement une bourrasque de l’ouest qui nous secoue et nous ballotte énormément ; nous y assistons Philomène et moi, de la passerelle du commandant qui, ayant un mot de recommandation du chanoine Miralles pour nous, se montre plein d’attention, il parle bien le français ; à partir de ce moment, jusqu’à celui de notre arrivée dans le port la nuit et la pluie font rage ; c’est une véritable tempête que nous essuyons là, aussi arrivons-nous très en retard et après plusieurs rechutes de mal ; Philomène fait peine à voir. À Palma, nous descendons au Grand Hôtel, nouvel établissement très confortable ; il n’existe que depuis 3 ans ; en 1897 avec Papa, nous étions descendus à la « Fonda de Mallorca », hôtel espagnol des plus médiocres ; ici, au contraire, le personnel parle admirablement le français, et nous ne nous apercevons pas du tout que nous sommes en Espagne, tout notre hôtel a l’aspect français. Après déjeuner, je vais avec Papa, faire une visite au chanoine Miralles y Sbert qui, sans connaître Papa, est en correspondance avec lui depuis qu’il a fait imprimer dans la Revista mallorquina la conférence que Papa fut sur Majorque le 4 février 1898 à l’Université d’Angers, sous le titre « Une semaine à Majorque ». Le chanoine est un homme d’une quarantaine d’années, comprenant le français mais ne le parlant pas ; nous parlons, avec lui, catalan et il nous parle majorquin. Ensuite, de 4h à 6h, nous visitons la ville ; nous revoyons la Lonja, la Casa consistorial, la superbe cathédrale où nous entendons les vêpres ; nous avons entendu ce matin la messe à l’église Saint-Nicolas. Le temps reste troublé toute la journée.

Semaine du 6 au 12 novembre 1905

Palma, lundi 6 novembre 1905

Le temps est lamentable toute la journée ; il pleut à verse, la mer est démontée et les paquebots ne partent pas. Pourvu que cela ne dure pas ! Être bloqué dans cette île par le mauvais temps, cela n’aurait rien de charmant ; un jour de retard, c’est déjà trop. Le matin, nous allons à la cathédrale que le chanoine Miralles[59] nous fait visiter dans tous ses détails ; on y a fait l’année dernière de grands travaux qui ne sont pas encore terminés ; aussi n’a-t-elle plus, à l’intérieur, le même aspect qu’en 97. Nous voyons le trésor qui contient des merveilles ; le cadavre du roi Jaime II qui n’est plus à la même place qu’il y a huit ans et les archives dont le chanoine, qui est archiviste de la cathédrale, nous fait les honneurs. L’après-midi, le mauvais temps nous bloque dans l’hôtel ; je sors à peine une demi-heure ; j’écris des cartes postales.

Josep Miralles (1860-1947), chanoine et futur évêque de Barcelone puis de Majorque – Wikipédia

À bord du « Miramar », mardi 7 novembre 1905

Le temps est meilleur dans la matinée ; nous en profitons pour visiter l’église Sainte-Eulalie, l’église et le cloître Saint-François ; à 10 h ½ , arrivé à l’hôtel M. Carbou fils que le chanoine a prévenu de notre arrivée à Palma ; il vient de Felanita exprès pour nous voir ; c’est lui qui, en 1897, nous avait fait visiter Palma en détail ; nous l’invitons à déjeuner ainsi que le chanoine que nous voyons vers 11h ½ ; avec M. Carbou, nous visitons la Casa consistorial ou Hôtel de ville où nous revoyons une nouvelle salle très belle, toute tapissée de portraits ; dans une des salles, nous admirons un Van Dick très expressif. Après le déjeuner, nous raccompagnons chez lui le chanoine et nous visitons le cercle Balear. Le temps se gâte de nouveau ; nous faisons nos paquets, disons « au revoir » à M. Carbou et nous nous embarquons à 6h sur le « Miramar » qui part à 6h ½ pour Barcelone. Notre séjour à Palma a été bien contrarié par le mauvais temps ; s’il avait fait beau, nous aurions pu revoir Valldemosa et Miramar ; avec la pluie, rien n’a été possible. Le « Miramar » est beaucoup plus confortable que le « Balear » ; aussi, je n’hésite pas à dîner à bord et jusqu’à présent, je ne ressens aucun malaise.

Casa consistorial à Palma de Majorque – Carte postale ancienne sans date (site todocoleccion.net)

Vinça, mercredi 8 novembre 1905

Après une excellente nuit de sommeil dans ma couchette sur le « Miramar », je me réveille et me lève en vue de Barcelone où nous arrivons à 5h ½ ; une fois tous les bagages pris, nous débarquons et allons à la gare où nous prenons nos billets, faisons enregistrer nos bagages et déjeunons ; ensuite, à 7h ½ , nous allons nous promener en ville afin de faire rapidement voir à Philomène cette jolie et élégante capitale de la Catalogne ; Bonne Maman, un peu enrhumée, reste à la gare. Nous utilisons bien notre temps et voyons les Rambles, la place de Catalogne, le paseo de Gracia, la cathédrale, l’église de Belén et la calle Fernando ; une heure et demie après, nous sommes de retour à la gare et prenons place dans le rapide de 10h qui ne contient que des voitures de luxe ; moi qui connaissais Barcelone, j’ai été content de revoir les plus beaux quartiers de cette belle ville, Philomène, qui n’y était jamais venue en emportera une idée suffisante. Nous sommes à la frontière à 1h ½ , à Perpignan à 4h ½ et à Vinça à 8h ¼ ; à Perpignan, je vais un peu en ville ; il fait frais, presque froid et le Canigou est tout blanc. Nous voici donc de retour après une absence d’un mois exactement. Jamais temps ne fut mieux employé ! Papa descend à Ille où il passera 3 ou 4 jours avant de partir pour Angers où il rentre afin d’ouvrir son cours.

Vinça, jeudi 9 novembre 1905

Il fait froid, quelle différence avec Alger ! Je ne sors que très peu ; je vois un peu les uns et les autres. Tout le monde me demande des détails sur notre voyage. Il a été réellement bien intéressant et je suis bien content de connaître cette Algérie où se rencontrent deux civilisations qui vivent côte à côte sans se compénétrer et où l’on peut saisir sur le vif le génie colonisateur de notre race ; il s’affirme là et donne un éclatant démenti à ceux qui vont répétant que les Français ne sont pas colonisateurs ! Comment, la race des Dupleix, des Garnier, des Faidherbe, et plus récemment, des Brazza et des Marchand, ne serait pas une race colonisatrice ! Une race qui a colonisé le Canada et la Louisiane, qui lutte dans ces régions depuis un siècle et demi contre la poussée anglo-saxonne et qui, depuis 30 ans a conquis à la civilisation d’immenses territoires, cette race ne serait pas colonisatrice ? J’ai toujours pensé le contraire et mon voyage en Algérie me confirme dans mon opinion. J’écris à M. Rupert et je lui envoie le carnet d’abonnements à la revue L’Action française. J’écris aussi à M. de Montesquiou, secrétaire général de la Ligue, pour lui signaler M. Rupert et ses projets.

Vinça, vendredi 10 novembre 1905

Je lis, je sors un peu et je reste beaucoup dans la maison ; il fait froid ; nous adoptons les costumes d’hiver. Le Sénat a commencé hier l’examen de la loi de séparation de l’Église et de l’Etat votée à la Chambre ; il a débuté en rejetant sans les examiner les questions préjudicielles de M.M. de Lamarzelle, de Cuverville, Riou et de Chamaillard. C’est là une indication des tendances détestables et du parti-pris des caïmans. Il ne faut se faire aucune illusion ; la loi sera votée sans changements avant le 1er janvier, et elle sera appliquée après les élections à moins d’un coup d’État ou d’une guerre qui viendraient bouleverser la face des choses ; car je n’envisage même pas l’hypothèse d’un succès électoral, le gouvernement est trop fort et trop peu scrupuleux, le corps électoral trop bête et l’opposition dans son ensemble trop mal dirigée pour qu’il soit raisonnable de compter là-dessus ; non, il n’y a rien à attendre du suffrage universel, absurde système imaginé pour tromper les gogos et faire régner les coquins ! Papa vient de 3 heures ½ à 7 heures.

Vinça, samedi 11 novembre 1905

L’Éclair nous apporte ce matin la nouvelle de la démission de Berteaux comme ministre de la Guerre à la suite d’un vote d’il y a 3 jours dans lequel le ministère a été sauvé par la droite (vraiment, la droite a été généreuse à l’excès). Je suis enchanté de voir déguerpir de la rue Saint-Dominique ce socialiste millionnaire qui salue le drapeau rouge et réintègre les casseroles. Mais par qui sera-t-il remplacé ? Le bloc républicain semble divisé ; je dis « semble » car cette association de malfaiteurs trouve toujours le moyen de rebondir surtout en faisant la guerre à la religion. L’après-midi, je pars pour Rodès avec Philomène afin de me procurer l’adresse de Joseph Cornet : la pluie nous force à reculer.

Vinça, dimanche 12 novembre 1905

Le ministère est replâtré ; Étienne, jugé trop modéré pour l’Intérieur, passe à la Guerre ; Thomson passe de la Marine à l’Intérieur, Dubief du Commerce à la Marine et M. Trouillot, ancien ministre de Combes, est nommé au Commerce ; en somme, le ministère est aussi radical qu’auparavant, je dirai même plus à cause de la présence de Trouillot ; pour la Guerre, Étienne vaut mieux que Berteaux, mais quelle idée bizarre de donner à la Marine le médecin aliéniste Dubief ! Quelle compétence cet homme-là a-t-il dans les fonctions maritimes ? C’est trop bête, c’est fou, c’est criminel ! Nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 13 au 19 novembre 1905

Vinça, lundi 13 novembre 1905

Maman est malade aujourd’hui ; elle passe la journée au lit. Le matin, je vais à Rodès à pied prendre l’adresse de Joseph Cornet ; il est à Paris. Je rentre avec M. Berjoan qui me ramène en voiture. Papa arriver par le train du soir pour partir mercredi pour Angers avec Philomène. Encore une modification au replâtrage ministériel : M. Thomson, jugé par M. Sarrien chef des radicaux trop modéré pour l’Intérieur, reste à la Marine et Rouvier, s’empressant de capituler devant les radicaux, nomme à l’Intérieur le radical-socialiste Dubief ; cc’est donc ce ministre qui fera les élections sénatoriales et législatives ; elles seront propres ! Quant à la droite, qui a sauvé Rouvier mardi dernier, elle est une fois de plus roulée par lui. Heureusement, mieux inspirée vendredi que mardi, elle a voté contre l’ordre du jour Steeg-Dumont qui affirmait sa confiance dans le ministère et comptait sur lui pour faire aboutir en temps utile la séparation de l’Église et de l’État, et qui a rallié presque toute la gauche anticléricale. Par exemple, j’ai été trop surpris de voir, parmi les noms des députés qui ont voté cet ordre du jour, celui du marquis de Laurens-Castelet, député de Castelnaudary. Ce monsieur est un des chefs des brancardiers de Lourdes pendant le pèlerinage national. En 1902, s’étant présenté à la députation à Castelnaudary, le très noble marquis, qui est évidemment royaliste par tradition de famille et qui l’est aussi très probablement par conviction personnelle, a cru assurer son élection en faisant des déclarations constitutionnelles ; élu député à cause des divisions de ses adversaires et nullement à cause de ses déclarations, il siège au groupe républicain progressiste (l’ancien groupe opportuniste, gambettiste et ferryste ; pas dégoûté le marquis !!!). Mais les élections approchant, il importe donc que nul ne puisse suspecter les convictions et le loyalisme républicains du très noble marquis. Dès lors il faut « donner des gages » suivant l’expression consacrée ; et comme il est très difficile d’être à la fois bon républicain et bon catholique, je dirai même et honnête homme, le marquis de Laurens-Castelet se résigne, la mort dans l’âme je veux bien le croire, à être infâmie tout simplement et tout crûment. Et les électeurs catholiques de l’arrondissement de Castelnaudary peuvent lire que leur député, le très dévot brancardier de Notre-Dame de Lourdes « compte sur le Gouvernement pour faire aboutir en temps utile la séparation de l’Église et de l’État ». Cette histoire est celle de tous les ralliés ; voilà pourquoi j’ai tenu à la reproduire tout au long ; on l’a bien vu, il y a deux ans, quand l’abbé Lemire vota les crédits pour le voyage de Loubet à Rome qui n’avait pour but que d’offenser le Pape. Non, on ne peut pas être à la fois catholique et républicain ; l’expérience est faite et quiconque met timidement le bout du doigt dans l’engrenage républicain est à peu près sûr, s’il ne s’en dégage à temps, d’y passer tout entier.

Vinça, mardi 14 novembre 1905

L’après-midi, je vais à la Balme avec Papa et Philomène ; nous voyons ce qu’on devra faire pour enlever la luzerne qui est morte et créer un pré. Maman va beaucoup mieux. Nous apprenons par une lettre de Tante Josepha, la 1ère depuis notre retour, que le successeur du général Cauvin à Alger est nommé et que c’est le général Ducrey, qui vient de Toulon ; l’oncle Paul est donc certain de ne plus rester longtemps à Alger ; quel ennui ! Il ne sera pas non plus nommé à Toulon, qui est un poste assez agréable, car le successeur du général Ducrey est nommé ! On n’a pas toujours ce que l’on veut dans l’Armée, surtout quand on n’est pas du côté du manche ! L’oncle Xavier, lui, après sa nomination a eu la chance de pouvoir se permuter ; laissant Mézières, qui ne lui plaisait pas beaucoup à un autre colonel qui ne demandait qu’à y aller, il a obtenu le commandement du 150e à Saint-Mihiel où il s’installe ces jours-ci dans un petit château entouré d’un joli parc. Son déménagement sera facile car Saint-Mihiel n’est qu’à 45 kilomètres de Verdun.

Vinça, mercredi 15 novembre 1905

Il pleut et il fait froid et Papa qui devait partir à midi avec Philomène et qui devait s’arrêter de 8h à 11h du soir à Toulouse pour essayer un costume que lui fait Charouleau, renonce à cet arrêt à cause de la pluie, et ne part qu’à 3h ½, je vais les accompagner à la gare ; ils arriveront demain à 4h ½ à Angers. Je ferai le même voyage, pour la dernière fois sans doute, dans 15 jours.

Vinça, jeudi 16 novembre 1905

L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette faire quelques commissions ; je rentre par le train de 3 heures. Pendant ce temps, Maman et Bonne Maman, ainsi que plusieurs autres dames de Vinça, passent de maison en maison pour faire signer les adhésions à l’association paroissiale qui se constitue en vue de la séparation ; elles sont, en général, bien accueillies. Le peuple est, dans son ensemble, hostile à la mesure, mais il ne croit pas encore à la fermeture des églises.

Vinça, vendredi 17 novembre 1905

Le matin, je vais me promener à Nossa. L’après-midi, je suis à la Balme avec Maman, Amiel et le marchand de bois Closs. Ce dernier va nous acheter des arbres que l’on va abattre au fond de la propriété pour défricher une partie qui est inculte et que l’on va mettre en pré, ainsi que des pommiers vieux que je vais faire remplacer. On s’y mettra lundi et je surveillerai. Ensuite, je vais faire une visite à M. Berjoan et lui rendre un livre sur l’Algérie qu’il m’avait prêté : je ne le rencontre pas.

Vinça, samedi 18 novembre 1905

Je déjeune à 10h ¾ et je prends le train de midi pour Perpignan où je dois aller pour une foule de raisons : d’abord, voir M. de Guardia et M. Passama afin de m’entendre avec ce dernier pour fixer le jour où il pourra venir à Ille présider la première séance du comité royaliste que j’ai formé en septembre ; malheureusement, j’apprends par M. de Guardia que M. Passama a eu une attaque dernièrement et qu’il lui est impossible de venir maintenant à Ille ; M. Passama, très souffrant aujourd’hui, ne peut même pas me recevoir ; c’est très fâcheux ; je prie M. de Guardia de voir avec Passama si M. Despéramons[60] ne pourrait pas venir à sa place. Je vois aussi Mme de Guardia et Charles, M. et Mme Dalverny, Carlos, Tante Boanafos etc. Je vois également M. Carbasse. En arrivant, j’ai passé une heure à la Bibliothèque municipale où j’ai fait quelques recherches. Il a plu toute la journée. Je rentre par le dernier train qui a une demi-heure de retard.

Vinça, dimanche 19 novembre 1905

Je vais me confesser et je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Nous déjeunons à 10h ½ et partons à 11h ½ en voiture pour Ille où nous devons aller nous entendre avec M. Philippe Baux, entrepreneur, au sujet des travaux à faire à la grande maison où nous nous installerons lors de notre retour à Ille l’année prochaine si Papa peut s’entendre avec ses cohéritiers dans la succession de l’oncle Victor pour la cession de la maison ; Tata Mimi et l’oncle Xavier ont répondu favorablement ; nous n’attendons plus que la réponse de Joseph Cornet. Nous nous entendons conditionnellement avec M. Philippe Baux. M. Carbasse est déjà venu lever des plans. Je vais aux vêpres à Ille ; Maman assiste à une réunion des Dames de Charité, retient une femme de chambre etc. Nous rentrons à Vinça à 6h ¼.

Semaine du 20 au 26 novembre 1905

Vinça, lundi 20 novembre 1905

Je reçois une lettre de M. Louis Rupert me racontant toute la propagande qu’il fait à Alger pour l’Action française que je lui ai fait connaître. J’espère qu’il fondera bientôt une section de la ligue ; j’ai fait là de la bonne besogne ; de temps en temps, je lui écris pour entretenir son zèle et je lui envoie des brochures de propagande. Papa nous télégraphie que Joseph Cornet fait des difficultés au sujet de la cession de ses droits sur la maison et qu’il nous faut suspendre les travaux, ou plutôt les plans. Je télégraphie et j’écris à Carbasse dans ce sens ; c’est ennuyeux car tout cela va nous retenir ici plus que nous ne voudrions. L’après-midi, je vais à la Balme surveiller les travaux qu’on a commencés ce matin.

Vinça, mardi 21 novembre 1905

Je retourne à la Balme l’après-midi. Nous recevons une lettre de Papa nous disant que si Joseph Cornet refuse de nous céder ses droits sur la maison Bosch, c’est qu’il veut s’y créer un petit appartement ; il croit la chose facile à concilier avec notre propre installation. Papa, Maman et moi jugeons la chose impossible. C’est évidemment le droit de Joseph de refuser de nous céder sa part de maison (qui est de 1/5 je crois), mais c’est aussi notre droit d’exiger la licitation de cet immeuble indivis depuis 16 ans ½, à moins que Joseph ne préfère nous acheter la maison à raison de 15.000 fr. par exemple ; il en reviendrait environ 7000 à Papa. J’explique cela à Maman et elle se décide à écrire à Joseph dans ce sens, ne doutant pas que Papa soit de notre avis ; peut-être en présence de la menace de licitation cèdera-t-il ; en tout cas, si la licitation a lieu, nous serons toujours libres de racheter la maison ou de la faire racheter par un mandataire. Maman écrit à Tata Mimi et moi à l’oncle Xavier pour les mettre au courant de tout cela ; bien entendu Maman et moi écrivons aussi à Papa.

Vinça, mercredi 22 novembre 1905

Papa nous écrit ce matin qu’il est d’avis lui aussi d’engager une procédure de licitation si Joseph ne cède pas, afin de pouvoir racheter lors de la vente ; il ne sera donc ni surpris ni contrarié de ce que Maman a décidé et écrit. Je reçois le numéro de L’Action française du 15 novembre qui publie, en tête du courrier de la Ligue, la lettre que j’ai écrite à M. de Montesquiou à mon retour d’Alger pour lui dire que j’avais obtenu l’adhésion de M. Rupert et pour lui signaler ses projets ; je ne la croyais pas destinée à la publicité. On la publie sous ce titre « Modèle de propagande » et on qualifie ce que j’ai fait de « coup de maître » ; on me met à l’ordre du jour de la Ligue. Que de fleurs ! Bien entendu, l’Action française, toujours discrète, ne cite pas de noms propres. Je pars pour Perpignan par le train de midi, afin d’aller à Trouillas où Papa m’a chargé de régler avec Faliu les comptes définitifs de la récolte de 1904. Je prends une voiture qui m’attendait à la gare et que j’avais demandée par téléphone ce matin à Margouet et je me fais conduire à Thuir où je vais voir M. Salsas[61], receveur de l’enregistrement, l’un des hommes qui connaissent le mieux l’histoire du pays et surtout des familles nobles du Roussillon. J’ai eu, en effet, entre les mains dernièrement l’almanach du journal L’Indépendant de l’année 1895, qui publie les blasons de toutes les familles nobles du Roussillon ainsi que ceux des villes et communautés. Or, dans ce véritable recueil ou armorial roussillonnais, j’ai vu le nom d’une famille Estève, de Cerdagne, bourgeois noble de la ville de Perpignan au 18e siècle ; j’ai voulu savoir si cette famille se rattachait à la mienne et, pour cela, le mieux était de consulter M. Salsas qui a fourni cette nomenclature à L’Indépendant. M. Salsas auprès de qui je m’étais fait recommander par l’abbé Sarrète qui le connaît beaucoup, m’a très aimablement reçu et m’a donné tous les renseignements que je désirais ; il m’a dit que ladite famille Estève, qui s’est retirée en Espagne, ne se rattache pas à la mienne ; mais il m’a montré sur ma famille des documents très intéressants qui m’ont appris des choses que je ne soupçonnais pas. Il m’a montré un extrait des registres du Conseil souverain du Roussillon qui précise que mon trisaïeul[62] M. Jean d’Estève (car ils avaient alors la particule) était en 1771 président de la Chambre des domaines du Roy en Roussillon (une des chambres du Conseil souverain) et conseiller honoraire au même conseil ; il était président à mortier, ce qui n’était pas de la petite bière et ce qui conférait, ipso facto, comme la simple charge de conseiller, la noblesse transmissible ; d’ailleurs, dans cet extrait, mon trisaïeul est désigné sous le nom de Jean d’Estève, et dans un autre sous le nom de M. de Estève. De plus, sur le premier extrait, il y a le cachet aux armes de mon trisaïeul, dont il est fait mention ; ses armes sont : « d’azur avec trois pins au naturel plantés sur une montagne et surmontés de 3 étoiles d’argent », avec la couronne de comte et, comme supports, un lion et une licorne. M. Salsas m’a dit que je trouverais aux Archives départementales, au fonds du Conseil souverain, des quantités de documents sur mon trisaïeul ; je me promets d’y aller. Des documents sur la famille d’Estève que mon grand-père avait prêtés une fois à l’oncle Cornet ayant été perdus par celui-ci, nous ne possédions que fort peu de renseignements sur cette branche, la plus importante, de ma famille. Je savais cependant que mon bisaïeul, mort en 1823, était, avant la Révolution, avocat au Conseil souverain, titre qui conférait tous les droits et prérogatives de la noblesse (le Conseil souverain le rappelle dans l’enregistrement des lettres patentes de Louis XVI de février 1787 ; il « supplie très humblement le Seigneur Roi de maintenir l’Ordre des avocats dans les prérogatives et privilèges qui leur compétent comme jouissans de la noblesse tant par le droit commun que par les lois particulières de cette province » etc.). Je savais que mon bisaïeul, avocat au Conseil souverain, avait épousé en 1784 Mlle Bonaure, d’une famille de riches armateurs. Je savais aussi que son père était magistrat, mais je ne savais pas qu’il était président de chambre. Enfin je ne connaissais pas nos armes que je suis particulièrement content d’avoir retrouvées. Je ne connaissais, outre celles des Lazerme et des Pontich, que celles des Bosch et des Curzay. Dans mes investigations aux archives, je trouverai probablement des documents intéressants sur ma famille en feuilletant les registres du Conseil souverain.

Albert Salsas (1864-1940), historien catalan – Cliché anonyme et non daté (Site publicationsdelolivier.fr)

Après une demi-heure ou trois quarts d’heure passés avec M. Salsas, je vais à Trouillas où je passe une demi-heure avec Faliu. Je suis à Perpignan à 5h ¾. Je vais voir M. de Guardia qui me dit qu’à la dernière réunion du comité royaliste départemental, M. Despèramons lui a promis de faire son possible pour venir, avant son départ, présider, au nom du comité, la première réunion du comité d’Ille. Je vais un moment chez les Bonafos. Je rentre à Vinça par le dernier train.

Vinça, jeudi 23 novembre 1905

Le matin, je vais à la Balme avec M. l’abbé Henri Badrignans qui est ici, chez sa sœur, pour 4 ou 5 jours. L’après-midi, je fais un petit tour avec Maman et Bonne Maman, du côté de Nossa, puis j’écris plusieurs lettres. Le soir à 6h ½ nous avons M. Badrignans à dîner ; après dîner, nous causons longtemps ; il insiste beaucoup pour que j’accepte la présidence de la Société Saint-Sébastien ; depuis mon retour d’Algérie, je subis sur cette question de terribles assauts trop souvent répétés. M. Durand, à qui l’on s’était adressé sur mon conseil, refuse sous prétexte qu’il habite Perpignan ; alors on se retourne de mon côté. Mes parents, bien entendu, me laissent absolument libre. J’hésite à cause de ma jeunesse ; mais on ne cesse de me répéter que je dois accepter pour relever cette société fondée par mon grand-père, que je dois cela à la situation de ma famille et que, par conséquent, ma jeunesse n’est pas un obstacle etc. Je crois que je finirai par accepter ; je considérerai cela comme un devoir social.

Vinça, jeudi 23 novembre 1905

L’après-midi, je vais à la Balme où M. Closs doit venir les arbres à couper avant d’en donner un prix ; il pleut, et quand j’y arrive, M. Closs en était déjà reparti ; ce n’était pas la peine de me mouiller. Dans la matinée, je vois M. Bouchède qui me fait subir encore un terrible assaut sur la présidence de la Société Saint-Sébastien ; enfin, je me décide et je lui dis que j’accepte puisqu’il le faut. Sans doute, je n’habiterai jamais Vinça et c’est là un inconvénient que j’ai fait valoir ; mais on n’a pas voulu en tenir compte et on m’a dit que Ille ou même Perpignan sont assez près de Vinça pour que je puisse fort, tout en les habitant, présider la Société Saint-Sébastien de Vinça. Par exemple, je préviens ces messieurs que ma présidence ne pourra devenir effective que l’année prochaine lors de mon retour en Roussillon.

Vinça, samedi 25 novembre 1905

Le matin je vais à la Balme où l’on commence à couper le bois. Au retour, j’ai l’agréable surprise de trouver une dépêche de Papa nous annonçant que Joseph Cornet se décide à nous céder ses droits sur la maison Bosch. Cette nouvelle me délivre d’un grand souci ! L’après-midi, d’ailleurs, nous recevons une lettre de Joseph nous confirmant le télégramme de Papa. J’écris à M. Carbasse pour le prier de nous fixer un jour où nous puissions avoir avec lui une conférence dans la maison. Chaque jour le Sénat, avec une obstination satanique, vote un ou plusieurs articles de la loi de séparation ; en vain, ces messieurs de la droite, l’infatigable De Lamarzelle, MM. Ponthier de Chamaillard, Brayer de la Villemoysan, Riva etc. s’évertuent-ils à démontrer l’hypocrisie du projet de loi et s’efforcent-ils de faire passer quelques amendements qui rendraient la loi un peu [moins] draconienne pour les Catholiques ; rien n’y fait et avec un ensemble, qui est la preuve la plus évidente d’un parti-pris scandaleux ou plutôt d’un mot d’ordre maçonnique, la gauche et l’extrême-gauche votent sans y changer un iota le texte de la Chambre. Si cela continue, et rien n’indique qu’un changement soit probable, la loi sera votée telle quelle, avant le premier de l’an, ce qui la rendra applicable en 1906. En attendant, les Catholiques commencent à s’organiser ; un peu partout on fonde des associations paroissiales ; dans ce diocèse, le mouvement est bien lancé. L’association de Vinça, dont Bonne Maman et Maman se sont beaucoup occupées, semble devoir se constituer sans difficulté ; on a recueilli 600 signatures environ ; à Ille, on n’a encore rien fait ; mais à Perpignan, à Prades et dans beaucoup d’autres communes, on fonde des associations paroissiales. Et maintenant que fera le pape ? Personne n’en sait encore rien. Réprouvera-t-il en bloc cette loi qui a des tendances schismatiques et qui est très dangereuse pour la hiérarchie catholique en introduisant d’une part l’État, de l’autre l’élément laïque dans l’organisation religieuse de la France ? Beaucoup le pensent ; in petto, c’est mon avis. Ou bien, jugera-t-il qu’il faut tâcher de tirer parti de cette loi et autorisera-t-il la fondation d’associations cultuelles ? On ne le saura qu’une fois la loi votée et promulguée. Quel que soit l’avis de chacun en particulier, on devra s’incliner devant les ordres du chef de l’Église et je suis convaincu que pas un Catholique digne de ce nom ne refusera d’obéir au Pape. En matière religieuse, obéissance absolue au Pape, c’est mon principe. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Voilà où nous mène la république. Pendant ce temps, les Norvégiens, qui n’avaient pas de gouvernement, viennent après plusieurs mois de réflexion, d’étude et de comparaison entre le gouvernement républicain et le gouvernement monarchique, de se prononcer à une énorme majorité pour la Monarchie et le prince Charles de Danemark va devenir roi de Norvège sous le nom de Haakon VII. Belle leçon que nous donne ce peuple du Nord ! Puisse-t-elle nous servir. Décidément, suivant les prévisions de Bismarck, notre république sert de repoussoir à l’Europe, car il paraît que le Storting norvégien nous a pris comme sujet d’études sur la république, et le résultat de ces études a été concluant. Un notable Norvégien déclarait récemment à un journaliste français républicain qui l’interrogeait que si son pays se décidait pour la monarchie, c’est :

1° Parce que la Norvège est pauvre et que la monarchie est un gouvernement plus économique que la république.

2° Parce que la Norvège a besoin de rester forte à cause du voisinage dangereux de la Suède.

3° Parce que les Norvégiens tiennent à leurs libertés et ne veulent pas s’exposer à subir avec une république les gouvernements de partis qui détruiraient leurs libertés. Ces réponses se passent de commentaires ; leur concision en dit plus en faveur de la monarchie que de longues dissertations.

Vinça, dimanche 26 novembre 1905

Je vais à la grand’messe le matin. L’après-midi, je vais à 1 heure, avec Amiel, sur la partie de la propriété de la Balme qui se trouve sur la rive gauche de la Têt par suite de déplacements de la rivière vers le sud lors de différentes inondations ; c’est à la limite des territoires de Vinça, de Marquixanes et d’Arboussols. Les propriétaires voisins y sont aussi, et nous décidons ensemble de créer une prairie sur les parties laissées par la rivière et, l’année prochaine, on appliquera le plan cadastral d’Arboussols pour déterminer ce qui revient à chacun dans cette prairie. J’arrive à temps pour assister à la fin des vêpres ; ensuite, je vais voir M. Berjoan que je ne rencontre pas.

Semaine du 27 au 31 novembre 1905

Vinça, lundi 27 novembre 1905

Nous partons à midi, Maman et moi, en voiture, pour Ille où nous allons commencer à faire enlever de la grande maison ce qui y reste encore avant de commencer les travaux. Nous avons à la maison une conférence avec l’entrepreneur M. Philippe Baux ; nous voyons ensemble une foule de questions de détail, en attendant de tout revoir avec l’architecte, vendredi. Je fais enlever et porter à l’autre maison des livres et de nombreux papiers de famille que je tiens à mettre en lieu sûr, car il y en a de très précieux ; il y a notamment des brevets de différents grades militaires conférés soit au colonel de Bourdeville soit à son fils, soit à mon ancêtre M. de Xaupÿ, soit à d’autres et qui sont signés de Louis XIV, de Louis XV ou de Louis XVI ; il y a aussi de nombreuses lettres fort curieuses ; il y a de très anciens parchemins que je suis incapable de déchiffrer mais dont certains remontent au XIVe siècle ; enfin, il y a des papiers se rapportant à la seigneurie de Garrius (près de Saltes) qui était aux Bosch. Nous repartons à 5h et arrivons à Vinça vers 6 heures.

Vinça, mardi 28 novembre 1905

Ce matin, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à la Balme où les travaux avancent.

Vinça, mercredi 29 novembre 1905

Le matin, je vais à bicyclette à Ille où je vais à la grande maison qu’on achève de débarrasser ; je rentre à Vinça à midi ; l’après-midi, le temps se gâte et je ne sors pas.

Vinça, jeudi 30 novembre 1905

C’est aujourd’hui la foire principale de Vinça, et il fait beau ce qui est heureux pour les Vinçanais. Je vais voir les chevaux sur le champ de foire ; je n’en vois que 3 ou 4 d’assez bien. Il est venu beaucoup de monde à l’occasion de la foire et nous avons une interminable visite de Batllot. Je fais dans l’après-midi quelques tours de jardin.

Décembre 1905

Semaine du 1er au 3 décembre 1905

Vinça, vendredi 1er décembre 1905

Nous déjeunons à 10h ½ et Maman et moi allons à Ille par le train de midi. Nous nous rencontrons dans la grande maison avec M. Carbasse et nous faisons ensemble des plans, mais M. Carbasse n’est pas encore bien familiarisé avec la maison et une autre entrevue sera nécessaire. Il part à 4h. Nous allons à cinq heures à une cérémonie en l’honneur du Sacré-Cœur à l’occasion du 1er vendredi du mois (ce matin, ici, je me suis confessé et j’ai fait la sainte communion à la messe de 7h ½) ; ensuite, nous allons passer une heure chez les demoiselles Matthieu ; nous repartons par le dernier train. Nous aurions mieux aimé venir et repartir en voiture, mais Amiel a oublié de venir à la maison ainsi je le lui avais dit et on n’a pas trouvé Jacques.

Vinça, samedi 2 décembre 1905

Cent ans aujourd’hui de la victoire d’Austerlitz ! Rayon de gloire lointaine qui réjouit le cœur et lui permet de se détacher un moment des tristes spectacles actuels. L’après-midi, je vais à la Balme où les travaux avancent. Au retour, je rencontre 4 automobiles qui rentrent d’une chasse dans la région de Marquixanes ; les chasseurs sont MM. Ferriol, Maria, Albert de Çagarriga, Jonquères, Batlle etc. Ils n’ont pas tué grand-chose.

Vinça, dimanche 3 décembre 1905

Je vais à la grand’messe après laquelle nous nous promenons un peu sur la grande route. Après déjeuner, à 2 heures, a lieu la réunion des chefs de sections de la Société Saint-Sébastien provoquée par le bureau ; le bureau porte ma candidature à la présidence, les chefs de section votent et m’élisent à l’unanimité ; on vient alors me chercher. M. Bouchède, vice-président, m’annonce le résultat du scrutin et je remercie en quelques mots les chefs de sections ; je leur parle environ six minutes. Mercredi soir aura lieu la séance plénière des sociétaires ; on leur soumettra le choix des chefs de sections, et ils voteront ; ce n’est que ce jour-là que mon élection sera définitive. Je vais à vêpres ; après vêpres, je reçois déjà des visites de félicitations, avant l’heure !

Semaine du 4 au 10 décembre 1905

Vinça, lundi 4 décembre 1905

Je vais à Perpignan par le train de midi. Maman m’accompagne jusqu’à Ille où elle va chez Pierre Vidal pour tâcher de raccorder le ménage Vidal vieux avec la femme de Pierre le jeune qui est partie il y a quelques jours durant un coup de tête et qui est chez ses parents à Thuir depuis 15 jours ; le jeune Pierre a prié Maman de s’entremettre entre sa femme et ses parents. Ce sont de si braves gens et ils nous sont si dévoués que Maman le fait bien volontiers. À Perpignan, je passe environ deux heures aux Archives départementales où, sous la direction de l’archiviste, M. Palustre, je compulse un grand nombre de registres d’ordonnances et d’arrêts de la Chambre des domaines du Conseil souverain de Roussillon, dans la seconde moitié du 18e siècle ; je prends note de quelques ordonnances et arrêts où je trouve la signature de mon trisaïeul ; surtout, il est désigné sous le nom de M. d’Estève. Je retrouve le cachet de ses armes dans le fonds de la famille de Sabater (alliée aux Bosch), que M. Salsas m’avait signalé. Je retrouve la provision de procureur du Roy en la Chambre des domaines conférée à mon trisaïeul en 1760 (il en est dit qu’il exerçait alors depuis 18 ans la profession d’avocat au conseil souverain) ; et la provision de président de la Chambre des domaines et de conseiller honoraire qui est de 1764. Dans un État de MM. les officiers du Conseil souverain de Roussillon, j’ai trouvé une notice sur le conseiller d’Estève ; il y est dit qu’il était fils d’un avocat et qu’il était protégé par la maison de Noailles à cause de son mariage avec l’unique fille de M. Antoine Roumiguères, protégé de cette maison ; ce M. Roumiguères fut longtemps greffier en chef ; il fut aussi procureur du Roy en la Chambre des domaines et avocat général honoraire. De ce côté-là, tous mes ancêtres étaient des parlementaires et des gens de robe ; je suis bien aise d’avoir retrouvé tous ces documents grâce auxquels je pourrai en trouver d’autres en faisant de nouvelles recherches. En sortant des archives, je vais chez M. Despéramons afin de savoir si, décidément, il viendra à Ille inaugurer, au nom du comité royaliste départemental, le comité royaliste que j’y ai fondé ; il me promet d’y venir un jour de la semaine prochaine. Je vais ensuite chez M. Passama, qui va mieux et qui me reçoit dans son cabinet ; il me remercie d’avoir fondé le comité d’Ille et me dit que M. Despéramons ira l’inaugurer à sa place ; peut-être même, ce dernier sera-t-il accompagné d’un autre membre du comité départemental. Je vois un moment aussi Mme Passama et son fils Henri avec qui je sors ; nous nous promenons une demi-heure ensemble ; nous rencontrons M. de Meynard et Carlos. Au moment où je rentrais à la gare, je rencontre notre ancien domestique Jean Bonet, il est toujours chez M. Ducup de Saint-Paul. J’arrive à Vinça à 8h ¼.

Vinça, mardi 5 décembre 1905

Le matin, je commence à penser au discours que je dois prononcer demain soir à l’assemblée de toute la Société Saint-Sébastien ; je jette quelques idées sur le papier ; l’après-midi, je vais à la Balme, puis j’avance beaucoup la rédaction de mon discours. À 5h ¼ je vais à la cérémonie préparatoire à la fête de l’Immaculée Conception. Le soir, nous avons la visite de M. Bouchède. Je tiens à réunir tous les membres de la société Saint-Sébastien dans un punch fraternel avant mon départ pour Angers ; nous discutons avec M. Bouchède la question de savoir si je le leur offrirai demain soir après le résultat ou dimanche soir ; je finis par me décider pour dimanche. Je les inviterai demain soir à la séance.

Vinça, mercredi 6 décembre 1905

Paul Bouchède (1871-1936), notaire à Vinça, vice-président de la Société de secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, notaire de la famille d’Estève de Bosch, et son épouse Marie Noëll – Cliché Canac à Perpignan, vers 1899-1900 (Collection Guy Roger)

Le matin, j’achève la rédaction de mon discours. L’après-midi, j’écris quelques lettres et je vais à la cérémonie de 5h ¼. Nous dînons à 6h et, à 7h ¼, je vais avec Jules et Henri Sabaté attendre au café Llech, qui est en face de la maison d’école où se tient la réunion, le résultat du vote ; vers 7h ¾, on vient me chercher et on m’annonce que je suis élu président à l’unanimité. Quand j’entre dans la salle où sont réunis environ 200 hommes sur les 255 membres de la Société, M. Bouchède, vice-président, m’annonce que la Société Saint-Sébastien après avoir refusé d’user du scrutin secret, vient de m’élire à l’unanimité son président ; on a voté en levant le bras ; tous les bras se sont levés pour me nommer et aucun ne s’est levé à la contre-épreuve. Je remercie M. Bouchède des sentiments qu’il m’exprime, puis il me cède la présidence, je monte à la tribune et je prononce le discours que je transcris ci-dessous ; après quoi, je lève la séance. Après avoir levé la séance, je reprends une minute la parole pour inviter tous les membres de la Société « à venir choquer leurs verres avec moi dimanche soir, dans la maison de mon grand’père leur fondateur et ancien président, et pour boire à la prospérité de la Société ». J’ajoute que j’espère que pas un ne manquera au rendez-vous ; leurs applaudissements et leurs acclamations me prouvent que je leur ai fait plaisir. Après la séance, je serre de nombreuses mains, puis je prie les membres du bureau de la Société et les chefs de sections qui ne sont pas encore partis, de venir au café Llech boire à mon élection ; je fais boire à une quinzaine environ. Ensuite, je rentre et je reçois les félicitations de Maman et de Bonne Maman. Ma joie serait sans nuage, à la suite de cette élection à l’unanimité (bien différente de celle de M. de Llobet l’année dernière, qui avait été assez laborieuse), si je n’avais l’affreuse certitude que le Sénat a voté aujourd’hui la loi de séparation de l’Église et de l’État qui va marquer une étape décisive dans la voie de cette persécution religieuse qui a été la principale raison d’être de la république en France. Cette pensée, qui me suit toute la journée, m’empêche d’être réellement heureux de la preuve d’affection et de la marque de confiance que me donnent les habitants de Vinça.

Discours que j’ai prononcé, immédiatement après mon élection à la présidence de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça en remplacement de M. Michel de Llobet décédé, devant l’Assemblée générale de la Société, le 6 décembre 1905 à Vinça :

« Mes chers Amis,

Il y a quelques mois à peine, j’adressais à M. le capitaine de Llobet mes félicitations pour son élection à la présidence de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien ; j’étais bien loin de penser qu’il serait sitôt ravi à notre affection et surtout que je serais appelé à lui succéder.

Au milieu des crises douloureuses dont l’accablait la longue et terrible maladie qu’il avait contractée, sous un climat meurtrier, au service de la France[63], une des plus grandes consolations de M. de Llobet a été, certainement, de pouvoir conserver à la Société Saint-Sébastien les derniers mois de sa vie. C’est donc un devoir pour moi d’envoyer aujourd’hui un souvenir ému à la mémoire de celui que vous aviez choisi pour votre chef et à qui nous aurions été si heureux de voir remplir très longtemps les fonctions que vous lui aviez confiées.

Et maintenant, mes chers amis, laissez-moi vous exprimer toute ma reconnaissance pour l’honneur que vous me faites en m’appelant si jeune à vous présider.

Je n’essaierai pas de vous le cacher, je suis ému au plus haut point de la grande marque de confiance que vous me donnez. C’est ma jeunesse et la crainte de manquer parfois d’expérience qui m’ont fait hésiter longtemps devant les instances si flatteuses dont j’ai été l’objet de la part des membres de votre bureau, et si je me suis enfin laissé fléchir, c’est parce que j’ai compris que ces instances s’adressaient bien moins à ma modeste personne qu’au souvenir de mon cher grand’père qui a été pendant plus de trente ans à votre tête[64]. Aucun de ceux qui l’ont connu ne me contredira, certainement, si je vous dis qu’il vous avait donné tout son cœur ; cette Société qu’il avait vue à son berceau, il la considérait comme sa fille et il aimait, comme ses propres enfants, tous les enfants de Saint-Sébastien. En me reportant par la pensée à douze ou quinze ans en arrière, je me vois, encore tout petit garçon, suivant à ses côtés la belle procession du 20 janvier, et je me rappelle l’éclair de joie qui illuminait son visage quand il embrassait du regard ce magnifique cortège d’hommes se déroulant fièrement, à travers nos rues et nos places publiques, à la suite de la bannière bleue de Saint-Sébastien.

Mes chers Amis, puisque c’est aux souvenirs laissés par mon grand’père que je dois l’honneur de recueillir aujourd’hui vos suffrages, je ne tromperai pas votre confiance et je m’efforcerai de le faire revivre au milieu de vous ; c’est de ses exemples que je m’inspirerai en toute circonstance et mon ambition sera qu’on puisse dire un jour : « Tel aïeul, tel petit-fils ».

Je consacrerai d’autant plus volontiers tous mes efforts à assurer la prospérité de notre chère Société que celui que vous venez de choisir pour votre président est un mutualiste convaincu. Je suis de ceux qui pensent que le développement de l’association libre est une des principales garanties de l’ordre public et c’est avec une grande joie que j’ai suivi l’essor pris, depuis quelques années, en France, par les organisations mutualistes. Cet essor si considérable, qui a fait passer le nombre des mutualistes français de quinze cent mille en 1892 à deux millions sept cent dix-huit mille en 1904, répond à un besoin qui est inné, je dirai même presque instinctif, chez l’homme, celui de se mettre, autant que possible, à l’abri des risques de la vie. Pour atteindre ce but, vous l’avez compris, il faut être prévoyant et, comme la fourmi du bon La Fontaine, mettre de côté aux jours de prospérité pour recueillir aux jours de disette. La mutualité, et c’est là son premier mérite, est donc fondée sur l’esprit de prévoyance. Mais elle a un autre avantage, qui est de développer l’esprit de solidarité ; à ce point de vue, elle est incomparable et réalise à merveille parmi nous cette parole du Christ, d’où est sortie la charité chrétienne : « Aimez-vous les uns les autres ». Ce qu’un ouvrier ou un cultivateur isolé ne pourrait faire, en effet, un grand nombre d’ouvriers, unis dans une même pensée, peuvent le tenter et leurs petites économies mises en commun permettent de venir en aide à ceux que la maladie vient visiter[65] ; l’argent du mutualiste bien portant sert ainsi à secourir le mutualiste malade en attendant que celui-ci, une fois rétabli, vienne à son tour en aide à son camarade dans le malheur. Et cet échange de services, rendu possible grâce à la prévoyance des mutualistes et à une organisation commune, fait naître en chacun d’eux un sentiment de sécurité, accompagné d’une fierté bien légitime, et fait éclore entre eux un autre sentiment, encore plus grand et plus noble, qui est en même temps le plus doux des liens, un véritable amour fraternel. Et ainsi l’on peut dire que la Mutualité, en développant les meilleurs penchants de la nature humaine, est un merveilleux instrument de rénovation et de pacification sociales.

Pénétré des nombreux avantages que présente une organisation mutualiste, vous me trouverez toujours disposé à favoriser le développement de la Société Saint-Sébastien, dont vous venez de me confier les destinées, et à étudier les moyens d’étendre progressivement et prudemment son champ d’action.

Sans doute, pendant quelques mois encore d’impérieuses circonstances me retiendront bien loin de vous ; mais, je suis heureux de vous l’annoncer, à partir de l’été prochain je viendrai me fixer définitivement dans notre beau Roussillon. Et alors, secondé par des collaborateurs dont j’apprécie à sa juste valeur le zèle intelligent et dévoué, je serai tout à vous ; vos malades recevront fréquemment ma visite ; aucune des questions qui vous intéressent, aucune de vos préoccupations ne me laissera indifférent, et je m’efforcerai de répondre à la confiance que vous me témoignez par un dévouement à toute épreuve à la Société Saint-Sébastien. »

Vinça, jeudi 7 décembre 1905

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglise et de l’Etat, 1ère page, Archives Nationales – AE-II-2991 – Wikipédia

C’est fait ! je ne me trompais pas hier ; le Sénat, refuge de toutes les turpitudes et de toutes les lâchetés du régime, a voté par 181 voix contre 102 la loi sacrilège. Par la volonté d’une bande de francs-maçons et de Juifs, le Concordat solennellement contracté par le Premier Consul et par Pie VII, et qui avait assuré à la France un siècle de paix religieuse, est déchiré contre toutes les règles du droit des gens et de la bonne foi. Et maintenant, nous voilà lancés dans l’inconnu, ou, plutôt, dans la réédition de cette séparation sanglante de la Terreur ; car il est impossible de s’arrêter, ne fut-ce qu’une minute, à l’idée que le gouvernement de la 3ème république va tenter un essai loyal de séparation qui, à défaut des privilèges auxquels l’Église catholique a droit en France encore plus qu’ailleurs, assurerait au moins la liberté aux Fidèles. Non, jamais les républicains n’auraient consenti à dénouer les chaînes concordataires sans en forger de nouvelles à l’Église. Nous devons donc nous attendre à tout, et, pour commencer, à la spoliation. Aussi, dès 9 heures du matin, je prends ma bicyclette et je vais à Ille prier les demoiselles Mathieu de cacher dans notre maison tous les objets de nos 3 chapelles qui n’y seraient pas encore, afin de les soustraire à l’inventaire que le gouvernement ne va pas manquer d’ordonner ; chemin faisant, je rencontre notre ancien fermier Poupon le père qui est fabricien à Bouleternère et je lui recommande d’en faire autant dans son église ; ici, depuis deux jours, Bonne Maman est occupée à faire enlever de l’église et à faire cacher dans la maison tout ce qu’elle peut, d’ailleurs bien des choses ont été données par la famille et, en cas de poursuites, nous soutiendrons, d’accord avec la fabrique, qu’elles nous appartiennent. Voilà où nous en sommes ; c’était d’ailleurs à prévoir et si j’en suis très triste, je ne m’en étonne nullement ; c’est le produit naturel de la république et de l’application des principes révolutionnaires, n’en déplaise à ces illusionnés de libéraux. Et maintenant, tous les regards se tournent vers Rome ; on attend avec anxiété les paroles du Pontife suprême, prêts, quoiqu’il ordonne, à une obéissance sans réserve.

Dans l’après-midi, je vais un moment à la Balme surveiller les travaux, puis je vais me confesser. Je reçois une lettre de Rupert me disant qu’il est entré comme administrateur-adjoint à L’Éclaireur algérien dont le rédacteur en chef, sur son conseil, vient d’adhérer à la Ligue d’Action française ; ce journal va donc devenir royaliste et sera l’organe de la section algéroise de la Ligue que ce brave Rupert s’occupe activement de recruter. Bravo, il prend le bon moyen pour nous délivrer des tyrans de nos consciences ; et je suis vraiment fier d’avoir recruté un ligueur si actif et si zélé. Je lui télégraphie pour le féliciter.

Vinça, vendredi 8 décembre 1905

Je vais à la messe de 7 heures où je communie en l’honneur de la Fête de l’Immaculée Conception. Nous recevons une lettre de Papa qui nous annonce que le bruit de mon mariage avec Madeleine de Padirac court avec persistance dans les salons d’Angers, on lui en a plusieurs fois parlé même à la Faculté ; c’est assez bizarre alors que j’ai quitté Angers depuis près de cinq mois ; peut-être ai-je été trop aimable avec elle l’hiver dernier ; dans tous les salons, j’étais son chevalier servant, c’est de là que vient sans doute ce bruit que rien ne pourrait expliquer actuellement. L’après-midi, après m’être promené un bon moment au soleil qui est absolument chaud et donne l’illusion de l’été, je me fais accompagner par M. Bouchède chez deux malades de la Société Saint-Sébastien. Je leur fais une bonne visite ; l’un d’eux, nommé Noguès, est bien bas et n’ira sans doute pas très loin. Après les vêpres, je vais avec Dalmer, secrétaire de la Société, chez 3 autres malades. M. le curé, ayant reçu une lettre de Monseigneur lui recommandant d’être toujours prêt à transporter le Saint-Sacrement hors de l’église pour éviter les profanations de ceux qui viendront faire l’inventaire, demande à Bonne Maman de laisser disposer un tabernacle dans la chapelle de la maison pour y porter le Saint Ciboire en cas de nécessité ; ainsi nous aurons peut-être bientôt l’insigne honneur de donner asile au Bon Dieu !

Vinça, samedi 9 décembre 1905

Il fait aussi beau qu’hier ; j’ai trop chaud et ne peux même pas supporter le pardessus d’été en allant l’après-midi à la Balme avec Jules Sabaté. Le sociétaire François Noguès est mort dans la nuit ; très bon chrétien (et royaliste), il avait demandé lui-même, il y a quelque temps, les secours de la Religion. Je vais prier dès 9h. du matin près de sa dépouille mortelle ; hier quand je le voyais et que je causais avec lui, je ne croyais pas qu’il fût aussi près de sa fin ; je pensais qu’il traînerait encore cinq ou six jours. On l’enterre demain matin aux frais de la Société. Le soir, paraît dans Le Roussillon une longue correspondance de Vinça relative à mon élection à la présidence de Saint-Sébastien ; elle est due à la plume d’un sociétaire, très aimable, trop aimable même, mais aurait pu, tout en étant plus discrète, être mieux faite. Je la colle ci-dessous. Vers le soir, je prépare quelques mots que je prononcerai demain sur la tombe de Noguès ; c’est là une des charges de la fonction de président.

Coupure de presse du Rousillon du 9 décembre 1905 relative à l’élection d’Antoine d’Estève de Bosch comme président de la Société de secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, collée par l’intéressé dans son journal au 9 décembre 1905

Vinça, dimanche 10 décembre 1905

Avant huit heures, une délégation de la Société Saint-Sébastien vient prendre la bannière, qui est déjà ici ; et nous allons à la maison mortuaire de François Noguès, puis, avec le cortège funèbre, à l’église ; au cimetière, je prononce l’allocution d’usage et je remercie au nom de la Société les personnes venues aux obsèques ; il fait froid, et le vent de nord-ouest est fort. Dans l’après-midi, je fais quelques visites. M. le curé, avec qui je cause beaucoup de la séparation, M. Noëll, etc. Plus tard, après les vêpres, on se met à débarrasser de ses meubles la grande salle pour la réception des sociétaires que j’ai tous invités à venir ce soir. Ils commencent à arriver un peu avant huit heures, vers 8h ¾ ; une bonne partie de la Société est là ; ils sont environ 120 hommes du peuple ; je leur offre des cigares, cigarettes ; Maman et moi leur faisons passer également des gâteaux et du vin chaud que nous avons préparé nous-même ; quand tous en sont pourvus, j’en prends un à mon tour et je leur dis quelques mots de remerciement pour leur empressement à se rendre à mon invitation etc. ; je termine par un  vivat en l’honneur de la Société. M. le curé, qui est là comme membre honoraire, me porte aussi un toast ainsi que M. Noëll ancien président, M. Bouchède vice-président etc. Je trinque fraternellement avec tous les sociétaires, je cause autant que possible avec chacun d’eux, et, quand ils se retirent, je me tiens près de la porte et leur serre la main à tous. Les derniers partent à 9h ¾. Cette soirée leur a, je crois, fait plaisir ; j’ai fait mon possible pour cela ; voilà bien de l’action populaire chrétienne non de la démocratie, moins de ce que j’appellerai de la démophilie car si je repousse de toutes mes forces la qualification de démocrate, je m’honore d’être démophile !

Semaine du 11 au 17 décembre 1905

Vinça, lundi 11 décembre 1905

Je vais à Perpignan par le train de midi ; j’en profite pour aller aux Archives communales où je trouve dans les registres paroissiaux de Saint-Jean beaucoup de renseignements sur ma famille paternelle. J’y reconnais, par l’examen des actes de baptême, mariages ou décès des Estève au 18e siècle que Jean Joseph Jacques Bonaventure Estève qui devint président de la chambre du domaine (Jean d’Estève) n’est pas mon trisaïeul comme je l’avais cru à cause d’une similitude prénom, mais bien le frère aîné de mon bisaïeul. Mon trisaïeul Jean Estève, docteur ès lois, épousa en 1718 Mlle Monique Simon dont il eut une foule d’enfants ; il fut longtemps avocat au conseil Souverain (titre qui conférait la noblesse) ; mon bisaïeul, son plus jeune fils, l’était aussi ; le conseiller puis président Jean d’Estève était son fils aîné. Pendant tout le 18e siècle, les Estève occupèrent des charges judiciaires ou furent avocats ; c’étaient alors des gens de robe ; depuis, ils sont devenus gens d’épée, du moins dans la branche aînée. Je vais faire une visite à Monseigneur ; il arrive de Rome où il a vu le Saint Père et nous parlons beaucoup de la séparation ; Monseigneur me dit qu’il est partisan personnellement de la résistance à la loi, mais il n’aura qu’à s’incliner devant les directions de Pie X. C’est également ma manière de voir, je suis, comme Monseigneur, partisan de la résistance qui, je le crois, déconcerterait le gouvernement persécuteur beaucoup plus que « l’essai loyal de la loi » que préconisent quelques timides et qui nous mettrait de plus en plus dans les griffes des persécuteurs ; mais en bon catholique, je m’inclinerai avec la plus entière soumission devant les ordres du chef de l’Église. A l’heure actuelle, c’est là un beau spectacle, toute la France croyante a les yeux tournés vers Rome attendant la parole du Pape. Je vais voir M. Carhasse qui viendra demain à Ille, M. Despéramons qui m’annonce sa venue pour après-demain, Carlos et les Lazerme chez qui je vois la vieille Mme de Çagarriga, les Bonafos etc. Entre le Soler et Ille, je fais route, au retour, avec M. le curé d’Ille.

Vinça, mardi 12 décembre 1905

Nous partons, Maman et moi, à midi pour Ille, Maman en voiture, et moi à bicyclette ; je passe à Boule et à Saint-Michel prévenir les membres du comité royaliste de l’arrivée de M. Despéramons demain à Ille. À Ille, avec M. Carbasse, nous repassons, pièce par pièce, la maison en revue et nous prenons plusieurs décisions. Nous nous en retournons vers 5h et sommes ici à 6 h ¼ seulement car Reinette vieillit de plus en plus et on ne peut pas la presser. Le Roussillon publie le compte-rendu de notre réception d’avant-hier soir ; on le lui a envoyé malgré ma défense ; j’en suis contrarié car on peut croire que nous tenons à faire du tam-tam ; mais que faire ? Nous avons des amis plus zélés que discrets ! Voici ce compte-rendu :

Coupure de presse du Roussillon du 12 décembre 1905 relatif à une réunion de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 12 décembre 1905

La maison d’Ille était pleine de nouveaux ornements et objets du culte qu’on y a fait porter de l’église afin de les soustraire à l’inventaire. Comme c’est triste.

Vinça, mardi 13 décembre 1905

Je pars pour Ille par le train de midi afin de recevoir les deux délégués du comité royaliste départemental, MM. Despéramons et Jonquères d’Oriola, qui viennent, au nom de ce comité, baptiser le comité d’Ille. Maman y vient aussi pour s’occuper de la grande maison Bosch ; à la gare nous rencontrons les dames Batlle qui partaient pour un mariage à Céret et qui ont reçu ce matin même la nouvelle de la mort de M. Gaston Delcros (le beau-père de Thérèse de Barescut, oncle de la mariée ; ce n’est pas de chance : elles partent dans le même temps pour un mariage (qui n’aura peut-être pas lieu tout de suite) et pour un enterrement. Je fais arranger le petit salon et, à 3 heures, je vais attendre ces Messieurs à la gare ; à 3 h. ½, les membres du comité sont présents : MM. Joseph Batlle, Serradell et les deux MM. Llense, l’un pour Bouleternère l’autre pour Saint-Michel sont venus ; M. Despéramons et Henri Jonquères leur donnent quelques instructions notamment en ce qui concerne la diffusion de la presse royaliste. Je leur offre du vin vieux et des gâteaux et on trinque au Roi et au comité d’Ille. Ensuite, je fais promener un peu ces Messieurs puis je les mène au café Nicolau qui est le café conservateur d’Ille, et je les raccompagne au train de 7 heures. Je repars avec Maman à 8 heures.

André Despéramons (1861-1951), avocat, directeur du journal Le Roussillon et délégué du comité royaliste des Pyrénées-Orientales – Dessin par Edmond Nègre en 1934 (La Semaine du Roussillon, 9 février 2025)

Vinça, jeudi 14 décembre 1905

Le matin, je vais à la Balme où les travaux avancent beaucoup. L’après-midi, je me promène un moment, avec Maman et Bonne Maman, sur la route de Joch et du côté de Saorle ; il a gelé la nuit dernière, mais le soleil est éclatant et absolument je suis obligé de quitter mon pardessus ; pas un nuage au ciel. Voilà l’hiver du Roussillon !

Vinça, vendredi 15 décembre 1905

Le matin, je ne sors que très peu. L’après-midi, je vais à la Balme. Le temps est toujours beau.

Vinça, samedi 16 décembre 1905

Le matin, je m’occupe du vin vieux que l’on transvase. L’après-midi, nous allons – Maman et moi – à Ille ; nous partons par le train de midi et rentrons par celui de 8 heures. Comme on nous a fait remarquer, un peu tard, mercredi dernier qu’une fois la tour de la grande maison démolie pour faire le jardin, nous nous trouverions en présence de deux maisons dont les fenêtres prendraient jour sur notre jardin, nous avons prié M. Trullès de demander aux propriétaires de ces maisons à quelles conditions ils consentiraient à nous les vendre ; M. Trullès nous donne aujourd’hui leur réponse : les deux maisons – en fort mauvais état – nous coûteraient 7000 fr. en argent ou en lots de terrain près de la gare ; évidemment, ces gens-là ont résolu de nous tenir la dragée haute. Nous calculons qu’avec l’achat de ces maisons (qui est indispensable), les réparations et arrangements de la maison Bosch nous coûtant au moins 15.000 fr., l’achat des parts des autres cohéritiers 8000, cela met déjà à 30.000 fr. les frais de notre installation dans la maison Bosch ; si l’on compte 5000 fr. d’imprévu, ce qui n’est pas trop, cela fait 35.000. Or tout le monde nous dit qu’avec cette somme nous pourrions faire bâtir dehors une maison de campagne grande et beaucoup plus agréable qu’une maison située au cœur d’Ille ; dès lors, cela nous donne à réfléchir. Maman écrit à Papa et lui fait écrire par M. Trullès. Peut-être avant de nous lancer dans des réparations qui vont coûter si cher, peut-être ferions-nous bien de nous renseigner sur le prix d’une campagne. Tout est donc remis en question après un mois entier passé à faire des plans et à tenir des conférences avec architecte, entrepreneur etc ! Heureusement que l’acte avec Joseph Cornet n’est pas encore signé et je crois que en cas de renoncement par nous à nos projets d’installation dans la maison Bosch, il consentirait à renoncer à la vente pour laquelle il s’est tout fait tirer l’oreille. Cette question de l’installation m’intéresse personnellement d’une façon très directe. A partir du moment où nous quitterons Angers pour rentrer en Roussillon (et ce moment doit être l’été prochain à cause de la fin de notre bail d’Angers), je m’occuperai de faire valoir les propriétés et, par conséquent, je viendrai habiter avec mes parents. Depuis quelques mois, j’ai très sérieusement songé à chercher une position, ce qui me faciliterait, je crois, un « beau mariage » ; les carrières gouvernementales me sont toutes fermées, mais j’aurais peut-être pu trouver une carrière indépendante ; j’aurais pu, tout au moins, chercher. Mais Maman m’a déclaré, de sa voix la plus solennelle et avec de grands gestes, qu’elle ne me quitterait pas d’une semelle avant mon mariage, et qu’elle me suivrait si je prenais une position. Une pareille perspective était pour me faire renoncer à mon projet, car il est tout à fait inadmissible de voir toute la smala me suivre, avec armes et bagages, dans la ville de France ou de Navarre où m’appellerait ma position ; au point de vue financier, ce serait désastreux et à aucun point de vue ce n’est admissible. J’ai dû me résigner et faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il est donc entendu que, jusqu’à mon mariage, je vivrai avec mes parents et m’occuperai des terres. Seulement, dans ces conditions, la question de l’installation est capitale à mes yeux et l’incertitude dans laquelle nous nous trouvons me tracasse beaucoup. À Ille, nous examinons les baraques en question qui se trouvent derrière la grande maison et nous remarquons que nous ne pouvons rien faire sans elles. Nous allons voir le curé et les demoiselles Mathieu.

Vinça, dimanche 17 décembre 1905

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Avant et après vêpres, je fais une nouvelle tournée de visites aux sociétaires malades. Le soir, nous offrons un thé au curé et au vicaire. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. François Noëll.

Semaine du 18 au 24 décembre 1905

Vinça, lundi 17 décembre 1905

Le matin je me fais couper les cheveux. L’après-midi, j’emmène Maman et Bonne Maman à la Balme pour leur montrer les travaux que j’ai fait exécuter ; le temps est magnifique et le soleil chaud, bien qu’il ait gelé assez fort la nuit dernière.

Vinça, lundi 18 décembre 1905

Le matin, nous recevons une longue lettre de Papa. En présence des difficultés qui surgissent au sujet des réparations et de l’arrangement de la maison Bosch, du prix qui est très élevé (au moins 20.000 fr. de travaux nous écrit l’architecte), il n’est pas éloigné de se décider à faire bâtir dehors. Comme nous partons demain pour Angers, nous allons pouvoir en causer en famille. Je vais voir un nouveau sociétaire malade de la société. L’après-midi, je vais à la Balme pour la dernière fois avant le départ, les travaux sont très avancés. Je vais faire ensuite une visite au commandant Noëll. Depuis que je suis président de la société Saint-Sébastien, je ne puis dire combien de fois j’ai été sollicité de rester ici de jusqu’à la Saint Sébastien ou de revenir pour cette fête qui est un jour de grande liesse pour la Société. Je ferai mon possible pour revenir, car je ne peux rester ici encore un mois.

Perpignan, mercredi 20 décembre 1905

Nous faisons à Vinça nos préparatifs de départ, quelques adieux et nous partons par le train de 3 h. ½ afin de coucher à Perpignan car le voyage de nuit serait trop fatiguant dans cette saison. Nous descendons au Grand Hôtel ; à 5 h. ½, nous avons une conférence avec M. Carbasse. Nous dînons chez Tante Bonafos qui a, en ce moment, chez elle une foule de parents.

Bordeaux, jeudi 21 décembre 1905

Nous quittons Perpignan par le train de 8h25 ; à la gare, nous rencontrons l’oncle Joseph, Carlos et l’abbé Bonet ; temps assez froid, mais superbe ; le Canigou est resplendissant. À Toulouse, à midi 37, je m’arrête pour aller essayer un costume chez Charouleau. Maman et la femme de chambre Thérèse Planeille, que nous emmenons d’Ille, continuent sur Bordeaux ; l’abbé Latour, qui m’attendait à la gare, me pilote toute l’après-midi dans Toulouse après l’essayage. Je vais au Musée, au Capitole etc. Je rejoins Amédée Jocaveil qui m’attendait à la Faculté de médicine et nous allons ensemble chez M. l’abbé dans son petit appartement de la rue des Récollets ; il nous y offre du thé ; je repars à 5h10 et arrive à Bordeaux à 10h ; Maman m’attendait à l’Hôtel Terminus.

Angers, vendredi 22 décembre 1905

Nous partons de Bordeaux par le train de 8h35 et, après changements à Niort et à Montreuil, nous arrivons à Angers à 4h35 ; il fait froid et brumeux. Papa et Philomène vont très bien et nous causons beaucoup des affaires de la grande maison et de notre future installation. Ici, le propriétaire ayant fait mettre sur la maison l’affiche « À louer », le bruit de notre départ définitif d’Angers à la fin de l’année commence à se répandre. On parle aussi beaucoup paraît-il, de mon mariage avec Madeleine de Padirac. Mme de M. a dit, me rapporte-t-on : « C’est à peu près décidé et on ne tardera pas à l’annoncer » ; voilà qui est un peu fort ! Je retrouve ici Jean Llori que j’avais laissé à Alger où il était ordonnance de l’oncle Paul et qui est maintenant valet de chambre civil chez nous.

Angers, samedi 23 décembre 1905

Le matin, je fais quelques courses et je vais voir La Morinière afin de reprendre contact avec le monde angevin. Il me met au courant de la situation et des progrès de la ligue d’Action française et de La Voie à Angers ; l’Action française va faire apposer ici une affiche appelant l’attention des patriotes sur l’exemple que vient de nous donner la Norvège en adoptant la Monarchie ; très bien. L’après-midi, je vais voir Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de Paul.

Angers, dimanche 24 décembre 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais me confesser à M. l’abbé Brossard à Saint-Jacques, puis je fais une assez longue visite au P. Lionnet. Le soir, nous ne nous couchons pas et vers 11h ¼, allons aux diverses messes de minuit ; je vais avec Papa à Saint-Joseph ; Maman, avec Philo, va à Notre-Dame qui est plus près.

Semaine du 25 au 31 décembre 1905

Angers, lundi 25 décembre 1905 (Noël)

Après la messe de minuit où je fais la sainte communion (la communion a été des plus édifiantes ; j’évalue à un millier le nombre des personnes qui ont reçu N.S. dans leur cœur à Saint-Joseph), nous rentrons et nous réveillonnons ; ensuite, je me couche ; il est 2h ¾. Je me lève à 9h ½. L’après-midi, nous allons tous à vêpres à la Cathédrale où elles sont très solennelles ; à 5 h, je vais à l’Université voir le jeune homme Du Lac, élève de l’École d’agriculture, que sa mère (Mlle de Llobet) nous a recommandé[66] ; je ne le rencontre pas. Il fait un froid de loup ; le brouillard est glacé, et il parait qu’on n’a pas vu le soleil ici depuis le 13 décembre.

Angers, mardi 26 décembre 1905

Je vais à la grand’messe de 9h à Notre-Dame. Le reste de la matinée et l’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, je vais à l’Université, au cours du P. de Mayol sur l’archéologie chrétienne.

Angers, mercredi 27 décembre 1905

Je commence mes lettres de Jour de l’An. L’après-midi, j’apprends la mort d’un étudiant de Papa, M. Fradin, qui nous avait été recommandé ; il était très maladif, nous n’avons su que ce matin qu’il était malade ; pauvre jeune homme ! On se perd en conjectures sur les instructions que donnera le pape aux Catholiques français au sujet de la loi de séparation ; personne ne sait rien encore et Pie X ne paraît pas disposé à parler avant quelque temps. Si le pape ordonne de résister à la loi, les Catholiques irréfléchis qui se sont ralliés à la constitution républicaine vont se trouver dans une posture quelque peu embarrassante et surtout très ridicule ; ils vont être placés entre leur devoir de catholiques et leur devoir de républicains ; en effet, respectueux de la constitution, ils pourront bien protester contre une loi injuste et s’efforcer de la faire abroger constitutionnellement, mais, tant qu’elle n’est pas abrogée, ils ne peuvent pas refuser de s’y soumettre, sinon ils se révoltent contre la constitution. Mais si le Pape, comme chef des Catholiques, leur défend de s’y conformer ? Alors, je veux espérer qu’ils préfèreront obéir au pape qu’à la constitution républicaine et qu’ils désobéiront à la loi ; mais ils donneront un démenti à leurs principes constitutionnels car, d’après la constitution, toute loi votée et promulguée régulièrement oblige les citoyens français. S’ils veulent être de bonne foi, ils seront donc obligés de reconnaître qu’on ne peut pas être à la fois bon catholique et bon républicain. C’est ce que nous Catholiques et royalistes, n’avons cessé de soutenir ; aussi, combien notre attitude est plus simple, plus digne et … plus logique !

Angers, jeudi 28 décembre 1905

J’écris plusieurs cartes et lettres de Jour de l’An. L’après-midi, j’ai la visite du jeune homme Du Lac que je trouve gentil. À 5 h, petite réunion de la section de la Ligue d’Action française au nouveau local 8 rue Corneille ; je raconte mon voyage d’Alger.

Angers, vendredi 29 décembre 1905

Matin et soir, j’écris des lettres de Jour de l’An ; le matin, cependant, avant de m’y mettre, je vais à la messe à Notre-Dame et je fais plusieurs commissions. L’après-midi, à 5h, je vais prendre mon bain ; le temps est doux et pluvieux.

Angers, samedi 30 décembre 1905

Je m’occupe le matin, avec La Morinière et Lucas, des affiches de l’Action française ; nous avons quelques difficultés avec l’imprimeur qui a la frousse d’être poursuivi. Dans l’après-midi, je revois La Morinière au Maine-et-Loire puis chez lui ; il m’annonce que la chose est arrangée. J’écris de nombreuses lettres et cartes.

Angers, dimanche 31 décembre 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À 11h ¼, je vais, avec Papa, à la salle synodale de l’Évêché où les hommes d’œuvres de la ville, au nombre d’un millier environ, offrent leurs vœux de Nouvel An à Monseigneur. Celui-ci prononce un discours énergique dans lequel il convie les Catholiques à défendre et à reconquérir leurs libertés et à s’unir sur le terrain religieux ; mais il ne donne pas d’instructions précises sur la conduite à tenir en présence de la loi de séparation ; il ne le peut pas tant que le pape n’a pas parlé ; il se borne à recommander l’obéissance au pape, aux évêques et au clergé. A 4h ½, je vais au salut à l’Adoration, puis je vais voir Lucas. Cette année si triste, qui a vu se consommer l’apostasie de la France officielle, sera marquée en traits noirs dans l’histoire de France. Elle se termine, du moins, sur une bonne nouvelle, celle de la condamnation sévère par le jury de la Seine des signataires de l’affiche antimilitariste qui excitait les soldats à la révolte et à la désertion ; le gouvernement, sous la pression de l’opinion publique restée patriote, a dû les poursuivre ; la nouvelle de leur condamnation sévère me fait grand plaisir. Que nous réserve 1906 ? La guerre religieuse et peut-être la guerre étrangère ; des élections de tout genre aussi, et ce n’est pas là-dessus que je compte pour nous sauver. Dieu prendra-t-il enfin la France en pitié ? J’ai peur qu’en châtiant le misérable gouvernement qui nous opprime, il ne châtie en même temps la France. Quand je songe à toutes les menaces d’un avenir prochain, je frémis !!! Pauvre France en 1906 !

Nous offrons un petit souvenir à Papa et à Maman.


[1] Albert Lazerme, marié à Jeanne Génin. Voir supra note du 12 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Carlos de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Xavier Civelli, fils de Marie d’Estève de Bosch, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch, marié à Marguerite-Marie des Cordes. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Il s’agit très certainement de Raymond de Çagarriga (1845-1927), ingénieur des constructions navales, marié en 1881 à Jeanne de Ploeüc (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Il s’agit très certainement de Marie-Clotilde Lcconte des Graviers (1845-1924), mariée en 1884 à Charles de Roig (1846-1918). D’un premier lit, ce dernier avait eu trois filles, dont l’aînée, Pauline de Roig (1877-1915), avait épousé en 1900 Marie Louis Roger de Fouquet. Voir aussi supra note du 25 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Paul de Guardia (Perpignan, 17 janvier 1872-Carcassonne, 12 décembre 1941), fils d’Auguste de Guardia et de Louise de Règnes (cette dernière, petite-fille d’une Lazerme par sa mère née Pauline d’Argiot de La Ferrière, et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme), il fut docteur en droit et resta célibataire. Il est le frère de Mme Gout de Bize née Berthe de Guardia, souvent citée dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Voir supra note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Voir supra note du 1er janvier 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Ici, un passage a été effacé sur le manuscrit original, et cette inscription surajoutée : « aff. à O.T. éc. ». Nous n’avons pas réussi à trouver quel était le sens de cette mention à ce jour (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Voir supra note du 7 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Même commentaire qu’au 22 janvier 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Il pourrait s’agir d’Elisabeth de Quatrebarbes (1853-1936) mariée à Gaston de Grimaudet de Rochebouët (1847-1909), conseiller général du Maine-et-Loire, ou bien de sa belle-sœur Henriette Paultre de Lamotte (1863-1907), mariée à Fernand de Grimaudet de Rochebouët (1852-1920) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Il s’agit certainement de Marie Bernard des Champsneufs (1866-1954), mariée en 1886 à Guillaume Levesque du Rostu (1863-mort pour la France en 1914), militaire, issu d’une famille de la noblesse bretonne mais installé à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Madeleine de Foulhiac de Padirac (Limoges, 2 août 1885-Angers, 3 mars 1945) était la fille de Maurice de Foulhiac de Padirac (1852-1928) et de Thelcide Fargues du Pigné (1858-1908). Famille noble originaire de Padirac dans le Lot et fixée à Angers. Elle avait deux frères, Robert (1881-1944) et Gabriel (1882-1942) de Padirac. Elle semble être restée célibataire. Voir la généalogie d’Hervé de Padirac : http://gw.geneanet.org/vieuxlogis53 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Voir supra note du 4 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Voir supra note du 5 février 1902. Denyse de Kernafflen de Kergos était née le 28 février 1883 à Angers et épousera dans cette ville le 24 janvier 1906 Raymond Richou. Elle était la fille d’Alain de Kernafflen de Kergos et de Madeleine Charbonnier de La Guesnerie. Elle avait une sœur Magdeleine (1885-1950) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Voir supra note du 6 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir supra note du 8 mars 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Il pourrait s’agir de Gabriel Tripier de Lozé et de Marie Tripier de Lozé, mariés en 1891, propriétaires du château de Lozé à Saint-Fraimbault (Sarthe), même si le titre de comte semble de courtoisie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Voir supra note du 11 janvier 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Voir supra notes du 22 février 1901 et du 7 février 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Cécile Loir-Mongazon (1881-1922) mariée en 1903 à Angers avec René Chassin du Guerny (1877-1948). Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Il s’agit de Thérèse Loir-Mongazon (1885-1955), sœur cadette de Cécile, citée à la note précédente. Elle épousera en 1906 Ludovic de Sars (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Il doit s’agir de deux des fils d’Olivier, comte de Chappedelaine (1817-1895) et de Barbe Holynska : Stephen (1844-1917), Jean (né en 1854) ou Olivier (né en 1857), le second et le dernier militaires. Ils étaient mariés respectivement avec Hélène Berthold, Marguerite Gérard et Léonide Dupré (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Marie de Pelletier de La Garde (1868-1942), originaire du Poitou, mariée en 1890 à Charles, marquis de Villelume (1855-1922), officier d’infanterie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Précisément, Papa est parti hier pour Paris afin de traiter avec M. Paul de Guardia l’affaire que celui-ci lui propose ; c’est là une chose remarquable. Mme Laur, que je n’avais jamais vue et à qui je n’ai pas dit mon nom, ne pouvait matériellement pas connaître ce départ que presque personne, d’ailleurs, ne connaît (Note de l’auteur).

[29] Voir infra au 24 mai 1905 pour ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Voir supra note du 7 février 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Léon de Montesquiou Fezensac (Briis-sous-Forges, 12 juillet 1873-mort pour la France à Souain le 25 septembre 1915), docteur en droit, essayiste et militant de l’Action française à laquelle il a adhéré en 1899. Il est président du conseil d’administration fin 1902 puis, en 1905, secrétaire général de la ligue. À l’instar de Charles Maurras, Montesquiou tente de concilier le système politique d’Auguste Comte avec ses idéaux royalistes et le catholicisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Marie de Roux (Saint-Florent-les-Niort, 17 février 1878-château du Fort à Aslonnes, 3 décembre 1943), avocat historien et journaliste qui se rapprocha de Maurras dès 1900 et consacrera une grande partie de sa carrière à défendre l’Action française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Marguerite Gout de Bize (1881-1969), fille de Charles Gout de Bize et de Berthe de Guardia (cette dernière petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme), épousa le 26 avril 1905 à Alénya Louis Sarlandie de La Robertie (1873-1948), d’une famille originaire du Périgord. Elle était la sœur de Jeanne Gout de Bize, dont il a été abondamment question plus haut en 1904 (voir notamment aux 15, 19, 23, 24, 27 et 29 octobre 1904) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Voir plus loin au 18 mai 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Henri Jonquères (Corneilla-del-Vercol, 11 juin 1877-Barcelone, 27 mars 1962), fils aîné de Joseph Jonquères, issu d’une famille d’agriculteurs de Corneilla, et de Gabrielle d’Oriola, elle-même issue de la noblesse roussillonnaise d’Ancien régime. Lui et ses frères Joseph, Christophe, Gabriel et François sont à l’origine d’une importante réussite foncière et financière en Roussillon. Cette famille sera souvent citée au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Voir supra aux 5 et 10 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Voir supra au 11 octobre 1902 pour la généalogie de cette famille. Mme de Llamby était née d’Oms. Sa fille aînée Isabelle épousera en 1907 Lucien Darru (voir infra au 27 octobre 1907). C’est de sa fille cadette Louise de Llamby (1880-1910) mariée à Maurice Faurichon de La Bardonnie, dont il s’agit ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] La mère de Max Dupin de Saint-Cyr était née Marie-Anne Faurichon de La Bardonnie (1850-1940). Son frère aîné Gaston (1842-1935), marié à Marthe de Bonnegens (1846-1918) était le père de Maurice Faurichon de La Bardonnie marié en 1905 à Louise de Llamby, donc cousin germain de Max. Yvonne Faurichon de La Bardonnie (1889-1970) était une autre cousine de Max, fille de René Faurichon de La Bardonnie, autre frère de Mme Dupin de Saint-Cyr. Voir aussi supra aux 28 janvier et 15 août 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Voir supra note du 13 mai 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Voir infra au 20 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Voir supra note du 5 avril 1902. Marie-Louise de Lacour, dont il sera souvent question dans la suite du journal, était née à Béziers le 9 janvier 1887, fille de Charles de Lacour, d’Ille, et de Thérèse Lugagne, de Béziers. Elle épousera en 1913 Lucien Grandsaignes d’Hauterives, et mourra le 4 octobre 1974 à Cazouls-lès-Béziers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Marie Thérèse Lucie Sauvy, née à Perpignan le 8 août 1869, mariée le 18 mai 1893 à Perpignan avec Henri Albert Thibault (1858-1932). Leur villa Saint-Lucie à Vinça existe toujours, à l’entrée du village. Leur fille Suzanne Thibault épousera en 1914 Henri Noëll, dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Voir supra notes du 5 février 1902 et du 20 février 1905. Voir aussi infra au 23 et 24 janvier 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Voir supra note du 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Au sujet de cette famille, voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[48] Elie Talairach, né au Soler le 25 juin 1874, fils de Gaspard Talairach et de Marie Planes, épousera le 26 décembre 1905 à Lille Renée Delebart, née le 27 mars 1885 à Paris (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[49] Albert Lazerme, Jeanne Génin et leurs enfants : voir supra note du 12 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Voir supra note du 23 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Henri Victor Julien Serradell, né à Ille le 15 mars 1858, pharmacien, fils de Jean Baptiste Blaise Serradell, propriétaire, d’une vieille famille de Vinça, et de Françoise Larrive. Il épousa le 7 septembre 1887 à Thuir Marguerite Trilles (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[52] Voir supra notes des 28 novembre 1903 et 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Louis d’Ax de Cessales (né en 1840 à Perpignan), fils d’Eugène d’Ax de Cessales – issu d’une autre branche de la famille de Dax, souvent citée dans ce journal – et de Marie-Caroline de Coignac, marié en 1875 à Sète avec Marguerite Courtois. Ils eurent deux fils, Pierre (1880-1973) et Marie François Hubert Henri (1889-1916) et deux filles, Mari-Thérèse née en 1876, Marie Louise née en 1882 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Joseph Carbasse (1857-1906), diplômé de l’École des Beaux-Arts, architecte du département des Pyrénées-Orientales, nommé le 3 avril 1888, inspecteur des travaux diocésains en remplacement de son beau-frère Remorain, décédé le 12 janvier 1888. Il démissionne en 1894 par suite de mauvais rapports avec Léon Bénouville, l’architecte diocésain (d’après le Répertoire des architectes diocésains du XIXe siècle) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Louise de Règnes (1839-1917), veuve d’Auguste de Guardia petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Elle était la mère de trois personnages cités de façon récurrente ici : Berthe de Guardia (1857-1943), Mme Gout de Bize, Victor (1863-1899) et Paul de Guardia (1872-1941). Victor avait épousé en 1891 Jeanne Dexpers (1864-1956), qui est souvent désignée ici comme « tante Jeanne » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Voir supra note du 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Joseph Jonquères (1882-1945). Il s’agit du frère cadet d’Henri Jonquères, cité ci-dessus (note du 18 mai 1905). Il épousera Henriette de Ferluc et sera le père du célèbre cavalier Pierre Jonquères d’Oriola (1920-2011) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Il s’agit d’une orthographe erronée. Constance Pasquier de Franclieu (1849-1916) avait épousé à El Biar en 1873 Xavier de Reydet de Vulpillières (1848-1874). Elle était l’une des 12 enfants de Camille Pasquier de Franclieu et de Victorine Rouher de Juillac. Sa sœur, Jeanne Pasquier de Franclieu (1859-1933) avait épousé à El Biar en 1884 Eugène de Sulauze (1855-1905). Voir supra note du 10 juillet 1901 pour la parenté avec les Franclieu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Josep Miralles i Sbert (1860-1947), chanoine de Palma et historien de Majorque, qui en fut évêque de 1930 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] André Desperamons (1861-1951), avocat et directeur du journal Le Roussillon, grande figure du royalisme dans les Pyrénées-Orientales, dont il sera souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Albert Salsas (Palau-de-Cerdagne, 26 février 1864-4 juin 1940), receveur de l’Enregistrement et des Domaines, auteur de nombreuses études historiques sur le Roussillon et la Cerdagne, dont le fonds d’archives se trouve aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[62] Comme Antoine d’Estève de Bosch le corrigera lui-même plus loin (voir infra au 11 décembre 1905), il s’agit ici d’une erreur : Jean d’Estève Simon (1719-1810) n’était pas le trisaïeul d’Antoine mais le frère de son bisaïeul François-Xavier Estève Simon (1739-1822) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[63] M. Michel de Llobet, capitaine d’infanterie coloniale, a pris au Tonkin la fièvre coloniale à laquelle, après des hauts et des bas, il a succombé au mois d’août dernier ; il était président de la Société depuis décembre 1904 (Note de l’auteur).

[64] La Société Saint-Sébastien, fondée une première fois en 1853, a été complètement réorganisée et, pour ainsi dire, fondée de nouveau en 1859 par Bon Papa qui en a été le président de 1864 (à la place de M. de Massia) jusqu’à 1895 (date de sa mort) (Note de l’auteur).

[65] J’ai pris l’exemple « maladie », parce que la Société Saint-Sébastien est une mutuelle contre la maladie (Note de l’auteur).

[66] L’identification exacte de ce personnage pose problème. Plus loin (9 janvier 1906), l’auteur indique qu’il s’agit d’Henri du Lac. Il y eut deux alliances entre des MM. du Lac et des demoiselles de Llobet (Dieudonné du Lac marié en 1875 à Marguerite-Marie de Llobet, et son frère Joseph du Lac marié à Marie-Thérèse de Llobet en 1878, ces derniers parents de Gabrielle du Lac, la future épouse d’Antoine d’Estève de Bosch). Cependant, aucun de leurs enfants ne porte ce prénom. Il s’agit peut-être d’une confusion. Voir aussi supra note du 25 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).