Janvier 1906
Semaine du 1er au 7 janvier 1906
Angers, lundi 1er janvier 1906
Voici donc commencée cette année qui verra notre départ d’Angers et notre retour en Roussillon ; année bien importante pour nous ! Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. J’écris plusieurs cartes. L’après-midi, je fais des visites et je pose des cartes ; on commence à savoir que nous quitterons prochainement Angers et plusieurs personnes me parlent de ce départ ; c’est fort ennuyeux ; les quelques mois que nous avons encore à passer ici seront rendus désagréables par les lamentations que nous allons avoir à entendre. On m’annonce aussi, de deux côtés différents… mon mariage. Ce bruit a pris tellement de consistance que je me demande si ce ne sont pas les Padirac qui le font courir ; décidément, les gens s’occupent beaucoup de mon avenir ; en Roussillon, on a annoncé pendant deux ans mon mariage avec Mlle Delebart (qui vient de se marier le 27 décembre), on a aussi parlé à Ille de Marie-Louise de Lacour ; ici, de Madeleine de Padirac ; à quand le vrai ? Peut-être en 1906 ? Je ne sais ; et je n’ai, pour le moment, aucune jeune fille en vue. Mais l’occasion peut venir si Dieu le veut ; qui sait si les gens d’Ille n’auront pas raison ?
Angers, mardi 2 janvier 1906
J’écris encore de nombreuses cartes. L’après-midi, malgré le mauvais temps, je fais plusieurs visites ; je ne rencontre que Mme Courtois et Mme Albert. Visite des pauvres aussi.
Angers, mercredi 3 janvier 1906
Temps épouvantable ; très doux, mais horriblement humide ; il pleut à torrents. L’après-midi, je fais quelques visites : Mmes de La Villebiot, Regnard, Perrin ; je ne rencontre que les deux dernières. Nous avons la visite de M. l’abbé Delahaye qui nous raconte, à Papa et à moi, des choses fort peu édifiantes sur la vie privée de l’abbé Bosseboeuf[1], cet aventurier qui est venu jeter le trouble en Anjou et qui a l’audace, alors qu’il a avec une femme (ou plusieurs) des rapports adultères (qui commencent à se connaître maintenant), de se poser en champion de la cause catholique, catholique-républicaine à la manière des abbés démocrates bien entendu. Mme Perrin m’a donné un renseignement intéressant ; elle a vu hier le P. Lemius[2], ancien supérieur de Montmartre, qui arrive de Rome ; il lui a dit que tous les bruits qui courent dans les journaux sur les instructions que donnera le pape relativement à la question de la séparation, sont absolument faux ; le pape est muet comme un tombeau et est absolument décidé à ne parler qu’au moment voulu par lui ; pas un cardinal, en dehors du cardinal Merry del Val, ne connaît l’opinion du pape. Tant que le pape n’a pas parlé, et tout porte à croire qu’il ne parlera pas de sitôt, on peut donc discuter. Eh bien, mon opinion (partagée par un grand nombre de Catholiques) est qu’on ne devrait pas former les associations cultuelles et qu’on devrait ignorer la loi ; ces associations sont pleines de pièges ; le gouvernement, par le Conseil d’État, aura toujours la main sur elles ; de plus, les évêques auront fort peu de pouvoirs dans cette organisation qui est contraire à la discipline de l’Église ; enfin, en formant ces associations et en acceptant de l’État les églises qu’il vient de nous voler pour la seconde fois, nous aurions l’air de sanctionner la spoliation. D’ailleurs, le fait même que le gouvernement nous invite à former ces associations devrait nous mettre en garde ; nous avons été assez souvent roulés par lui en faisant « l’essai loyal » de ses lois persécutrices ; ne donnons pas une fois de plus dans le panneau ; surtout, défions-nous des Catholiques naïfs qui parlent de « faire l’essai loyal de la loi » ; ce fameux essai loyal ne serait possible qu’avec un gouvernement loyal, ce qui n’est pas notre cas. Si le pape ordonne donc de former les associations cultuelles, je m’inclinerai et j’obéirai mais la mort dans l’âme et avec la conviction que nous courons à de grands désastres ; l’obéissance seule me fera agir.
Angers, jeudi 4 janvier 1906
Le matin, je commence la rédaction de ma thèse de doctorat sur « Le repos hebdomadaire » ; je m’occupe d’abord de l’historique de la question. L’après-midi, je fais plusieurs visites : Mmes Robiou du Pont, de La Villebiot (Geoffroy), de Chappedelaine (la comtesse car la vicomtesse a quitté Angers, son mari ayant été nommé chef du génie à Cherbourg), Bordeaux-Montrieux ; les deux dernières par carte. Il pleut très fort depuis trois jours ; l’humidité est pénétrante et m’a donné une petite douleur rhumatismale au tendon droit qui me gêne parfois pour marcher ; par contre, la température est extraordinairement douce ; nous avons jusqu’à 14° ; on a trop chaud.
Angers, vendredi 5 janvier 1906
Une lettre de Bonne Maman me décide à aller à Vinça pour la fête de Saint Sébastien le 20 janvier ; Bonne Maman (et Maman surtout, par son intermédiaire) se chargent des frais ; je pourrai prendre, ici même, un billet d’aller et retour pour Vinça ; il sera valable 11 jours et coûtera, en seconde classe, 92 fr. J’écris à M. Bouchède pour lui annoncer ma présence à la fête de la Société et pour saisir le bureau de la question de l’affiliation de la société Saint-Sébastien à l’Union centrale mutualiste qui, pour une cotisation insignifiante, assure des avantages très appréciables aux membres participants des sociétés unies et surtout à leurs femmes (indemnités de maternité et de sevrage) ; je ne pense pas que cette question soulève des difficultés. L’après-midi, le temps étant un peu meilleur, bien que toujours très doux, je fais quelques visites : Mmes de Kergos (que je ne rencontre pas), de Villelume (idem), Follenfant et M. Gavouyère. Un spectacle amusant pour nous qui le contemplons de la galerie est celui de l’élection présidentielle qui met le chichi le plus complet dans le camp républicain ; les uns tiennent pour Doumer, d’autres pour Fallières qui paraît être le favori du bloc ; certains parlent de Freycinet ; certains voudraient Combes mais n’osent pas le dire et se rallient à Fallières ; pour moi, cette question, qui ne m’intéresse nullement, me laisse absolument indifférent. Quel que soit le président qui s’installera au Faubourg Saint-Honoré, il ne représentera jamais la France et ne sera que l’élu d’un parti. Par conséquent, Doumer, Fallières, Freycinet ou Combes, je mets tout cela dans le même sac ; le dernier nommé, cependant, Combes en raison des abominations qui se sont commises sous son ministère (guerre à l’Église, au pape, aux congrégations, à l’enseignement libre, à l’Armée etc.) me serait encore plus antipathique que les autres ; mais je crois qu’il n’a aucune chance de décrocher la timbale. Le bloc votera pour Fallières ; toute l’opposition, depuis les royalistes jusqu’aux progressistes, pour faire échec au bloc, votera pour Doumer ; et celui qui sera élu est, d’après moi… Panama Ier, le père Loubet, qui, après avoir déclaré tout et plus qu’il ne serait pas candidat, finira bien au dernier moment, par accepter (pour se dévouer à la République bien entendu) le fauteuil que le bloc, uni aux progressistes peut-être, lui laissera afin de barrer le passage à Doumer. Quel chichi !!! Et dire que c’est est au milieu de ce désarroi que va s’ouvrir la conférence d’Algésiras d’où peut sortir la guerre avec l’Allemagne ! Triste régime ! Les autres peuples auront un chef qui saura prévoir ; nous, nous aurons deux soliveaux irresponsables ; nous n’y gagnerons guère ! Ce matin, je me confesse et je fais la sainte communion à la messe de 8 h à Notre-Dame pour fêter le 1er vendredi du mois et de l’année. Le soir, je vais à l’Adoration à Saint-Serge.
Angers, samedi 6 janvier 1906
Le matin, je travaille à ma thèse puis je vais à la Mairie vérifier si je suis inscrit sur la liste électorale et faire inscrire Jean. L’après-midi, j’ai la visite de Jacques Hervé-Bazin qui est venu d’Arcachon passer quelques jours ici ; je l’invite à venir dîner mardi ; je vais aussi à l’Université inviter le jeune homme Du Lac[3], puis je fais quelques visites : Mme Henry, M. Baugas, etc.
Angers, dimanche 7 janvier 1906
Je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de l’Épiphanie, à la messe de 8 h à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à Saint-Serge aux vêpres solennelles qui clôturent les fêtes de l’Adoration et qui sont présidées par Monseigneur ; nous faisons acte de paroissiens. Ensuite je vais voir René de La Villebiot.
Semaine du 8 au 14 janvier 1906
Angers, lundi 8 janvier 1906
L’après-midi, je fais une foule de visites dont, heureusement, plusieurs par carte : Mmes Gavouyère, Mongazon, Jac, de Chappedelaine, Blanc, des Loges, Normand d’Authon. À 5 h, réunion de l’Action française ; on y mange le gâteau des Rois. Les imprimeurs n’ayant pas osé tirer les 200 affiches par peur de poursuites, nous leur avons fait faire 6000 tracts à la place ; on les distribue ces jours-ci ; espérons qu’ils auront du succès ; ils mettent les points sur les i et ne pèchent pas par le vague. Les élections sénatoriales d’hier, qui ne pouvaient pas donner grand résultat, ne sont pas trop mauvaises ; les conservateurs monarchistes conservent tous leurs sièges avec des majorités accrues comme ici par exemple, et en gagnent cinq nouveaux ; les progressistes en gagnent 3 et en perdent cinq ; donc, en réalité, ils en perdent 2 ; les radicaux en perdent quelques-uns ; quant aux socialistes, ils réussissent à faire entrer deux des leurs au Sénat. C’est donc la droite et les socialistes – les partis extrêmes – qui ont les succès de la journée aux dépens des partis moyens ; c’est dans la logique. Le Maine et Loire a des résultats merveilleux puisque les 6 sénateurs sortants – MM. Merlet, Bodinier, de Blois et Delahaye – conservateurs royalistes, sont réélus par 690 à 700 voix contre entre 250 environ à la liste républicaine qui perd environ 50 voix depuis les dernières élections sénatoriales ; c’est un beau succès pour les sympathiques sénateurs et pour le grand comité royaliste qui les présentait. Mais à quoi mènera-t-il ? À rien je pense ! Car les assemblées parlementaires, même les meilleures, ont bien peu de chances de faire quelque chose de bon ; à plus forte raison au Sénat !
Angers, mardi 9 janvier 1906
Ce matin, je m’occupe de renseignements qu’on m’a demandés pour un patronage catholique. L’après-midi, je fais une foule de visites toutes par carte, sauf une ; beaucoup de dames n’ont pas encore repris leur jour de réception. Nous avons à dîner Jacques Hervé-Bazin et le jeune Henri du Lac[4].
Angers, mercredi 10 janvier 1906
Une petite douleur rhumatismale que je ressentais dans le tendon droit et qui était passée, étant revenue et s’étendant aussi au tendon gauche, j’ai beaucoup de peine à marcher ; aussi, je prends le parti de ne pas sortir de la journée. Je travaille à ma thèse. L’après-midi, Maman reçoit plusieurs visites ; j’ai, personnellement, la visite de René de La Villebiot.
Angers, jeudi 11 janvier 1906
Ma douleur est à peu près passée grâce au repos d’hier et à l’homéopathie ; le matin, je pioche ma thèse. L’après-midi, je fais plusieurs visites par carte, puis je vais à la Conférence Freppel rue Saint-Aignan ; travail sur « Le droit divin ». Le chanoine Chaplain, que je rencontre, me charge de faire circuler une pétition contre le récent décret du ministre de la Guerre Étienne qui décide de faire des obsèques purement civiles aux soldats morts à l’Hôpital quand le soldat ou sa famille n’a pas demandé formellement des obsèques religieuses. Je m’en charge volontiers, car cette mesure est vraiment abominable ; il est vrai qu’elle vient après tant d’autres qui méritent le même qualificatif ! Le soir, Jacques des Loges vient passer la soirée et prendre le thé.
Angers, vendredi 12 janvier 1906
Je travaille à ma thèse matin et soir. Le soir, à l’Université, conférence de M. l’abbé Leroy, professeur de langues orientales à la Faculté des sciences, sur « L’Exode » des Juifs. Je fais deux visites, toutes deux par carte.
Angers, samedi 13 janvier 1906
Le matin je pioche ma thèse ; l’après-midi je vais à la bibliothèque de l’Université, toujours pour ma thèse ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis prendre la leçon de chant que je n’ai pas pu prendre mercredi. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 14 janvier 1906
Ce matin, je fais la sainte communion à la messe de 8 h à Saint-Serge qui est célébrée exprès pour les membres de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse. Je reviens à la grand’messe à Saint-Joseph. Nous avons Maurice[5] qui a obtenu un congé et qui vient le passer avec nous ; il arrive par le train de 9h39 du matin et repart par celui de 10h27 du soir ; l’après-midi, je me promène beaucoup avec lui, mais nous ne pouvons pas aller au concert des Amis des Arts, comme nous en avions le projet, parce que Maurice a oublié de mettre ses pattes d’épaulette ce qui est antiréglementaire et qu’il ne veut pas être vu par des officiers. Il n’a plus que 6 semaines à passer à Saumur, après quoi il sera nommé sous-lieutenant ; il a demandé la cavalerie légère et espère aller aux chasseurs à Saint-Mihiel où il serait avec ses parents qui sont admirablement installés au château de Bugnevaux[6] entouré d’un très grand parc, aux portes de la ville ; il paraît que c’est charmant.
Semaine du 15 au 22 janvier 1906
Angers, lundi 15 janvier 1906
Le matin, je fais quelques commissions de départ, je vois La Morinière etc. L’après-midi, je fais deux visites : Mmes Bonnet et de Moulins que je rencontre. Ce soir, je vais, rue Kellerman, au cercle du chanoine Chaplain, entendre une intéressante conférence, avec projections et cinématographe, sur le Maduré ; elle est faite par le P. Cazelle missionnaire français ; il y a beaucoup de monde ; Monseigneur préside ; tout est fini à 10h ¾.
Vinça, mercredi 17 janvier 1906
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je fais quelques commissions et préparatifs de départ et je télégraphie à Bonne Maman que j’arriverai le lendemain à Vinça. Un billet de Marie-Thérèse annonçant qu’elle arrivera le soir même à Angers ; je ne la verrai donc qu’à mon retour. Je quitte Angers, par un temps superbe et très doux, par le train de 11h29 et, par Montreuil-Bellay et Niort, j’arrive à Bordeaux à 8h15 ; ne devant repartir de Bordeaux qu’à 10h45, j’en profite pour me promener en ville ; je vois les grandes et voyantes affiches annonçant la grande réunion royaliste qui aura lieu le 20 janvier sous la présidence du comte Eugène de Lur-Saluces, ex-proscrit de la Haute-Cour, sur la séparation de l’Église et de l’État ; on y entendra une conférence de M. de Lamarzelle, sénateur, sur ce sujet qu’il connaît si bien puisqu’il a défendu au Sénat pied à pied les droits de l’Église pendant la discussion de la loi. Si elle avait été deux jours plus tôt ou deux jours plus tard, j’aurais pu m’arranger pour assister à cette réunion ; mais puisqu’elle est le jour même de la fête de Saint-Sébastien, c’est impossible. Je repars de Bordeaux à 10 h45, et je suis seul dans mon compartiment jusqu’à Narbonne où j’arrive à 7h20 ; j’en repars à 7h45, je suis à Perpignan à 9h22 ; je rencontre à Perpignan M. Bouchède et nous faisons route ensemble jusqu’à Vinça. Bonne Maman m’attendait à la gare ; elle se porte à merveille. Je pourrais passer 9 jours ici car mon billet d’aller et retour, 2ème classe qui ne coûte que 92 fr. 75, me donne droit à 11 jours d’absence d’Angers. Mais tenant être à Angers mercredi matin pour assister au mariage de Mlle Denyse de Kergos, à la messe et au lunch duquel nous sommes tous invités, je repartirai lundi. Ici, on se prépare à la fête de la Société Saint-Sébastien ; je vois plusieurs personnes dans l’après-midi. M. le curé a été avisé officiellement que le receveur de l’enregistrement, M. Frère[7], procédera mardi à l’inventaire des biens de la Fabrique, ordonné par l’infâme loi du 9 décembre. M. Frère, qui est catholique et même pratiquant, fera cette opération la mort dans l’âme, mais il n’a pas le courage de briser sa carrière en se refusant à cette sale besogne ; entre nous soit-dit, à sa place j’agirais différemment ; mais je ne suis pas dans sa conscience et je m’abstiens de le juger. Quoi qu’il en soit, M. Frère vient, à 11 h ½ trouver Bonne Maman pour s’entretenir avec elle au sujet de cet inventaire ; il le fait en grand secret car si on venait à connaître sa démarche en haut lieu, cela pourrait lui faire le plus grand tort. Il vient s’excuser d’être obligé de procéder à cette besogne et dit à Bonne Maman qu’il n’aura à faire figurer sur l’inventaire que ce qui se trouvera mardi prochain dans l’église et qu’officiellement, il ignorera ce qu’on aura pu faire du reste ; et il dit à Bonne Maman qu’elle peut faire disparaître de l’église tout ce qu’elle voudra. C’est déjà fait depuis longtemps. Sans avoir le courage de briser sa carrière, M. Frère apporte cependant le plus de ménagements possibles à l’accomplissement de sa triste mission. Je regrette que les évêques ne donnent pas à leurs curés l’ordre de fermer toutes les églises au moment de l’inventaire pour obliger les employés du gouvernement à les crocheter partout, le gouvernement ne l’oserait certainement pas et nous aurions finalement gain de cause ; mais nous n’avons pas d’évêques, à deux ou trois exceptions près ! C’est affligeant ! Le soir, vers 8h ½, nous apprenons que M. Fallières candidat du bloc a été élu président de la république, au premier tour de scrutin, donc à la majorité absolue ; cela n’a pas grande importance ; une nullité, qui sera la chose d’un parti de coquins, en remplace une autre qui était l’instrument d’une bande de canailles, et tout est dit.
Vinça, jeudi 18 janvier 1906
Le matin, je suis occupé à une foule de détails concernant la fête de samedi, négociations avec la municipalité pour l’éclairage pendant le bal sur la place publique, commande de lampes à acétylène etc. L’après-midi, je vais à Prades entre le train de 3h ½ et celui de 7h. Je vais voir mes cousins de Saint Jean et Marie ; avec M. Marie, je cause beaucoup de l’Union centrale mutualiste. Le soir, je vais écouter les musiciens s’exercer à la Mairie.
Vinça, vendredi 19 janvier 1906
Le matin, je m’occupe encore de diverses choses concernant la fête ; je prends les noms des nouveaux adhérents. L’après-midi, je vais, avec Amiel, à la Balme voir où en sont les travaux commencés en novembre ; on a dû les interrompre il y a quinze jours pour tailler les vignes, mais ils sont très avancés. Une section de la Société Saint-Sébastien, désignée par le sort, s’occupe des préparatifs de la fête ; je vais voir, plusieurs fois, ce que l’on fait ; vers le soir, le temps se gâte. À 7h a lieu, à l’école des garçons, l’Assemblée générale annuelle. Je prononce une petite allocution, puis je propose les nouveaux membres – 12 participants et 6 honoraires – et je passe en revue les diverses questions inscrites à l’ordre du jour ; je fais voter sur chaque question, toutes sont adoptées ; la principale est l’adhésion de la société à l’Union centrale mutualiste, elle est adoptée sans protestation et cela paraît faire beaucoup de plaisir. Le temps est tout à fait mauvais, il pleut à verse et les danses qui devient avoir lieu ce soir sont à peu près manquées, ainsi que les sérénades ; on vient, cependant, m’en faire une que je reconnais en donnant quelques pièces aux musiciens pour aller boire.
Vinça, samedi 20 janvier 1906


C’est aujourd’hui le grand jour qui a motivé mon voyage. À 8h ¾, les membres honoraires et le bureau ainsi que les chefs de section viennent me prendre avec la musique ; et, ainsi escorté, je vais rejoindre le reste de la Société ; les deux bannières et la musique se placent en tête et commence le défilé à travers les rues de la ville qui remplace la procession qui se faisait autrefois avant l’interdiction ; après le défilé, qui a lieu par un vent de nord-ouest glacé, on rentre à l’église pour la grand’messe qui est très solennelle. Après la grand’messe, on revient sur la place du Puig où j’adresse quelques paroles de remerciement et d’encouragement aux sociétaires, puis on me raccompagne en grande pompe à la maison avec les bannières. Un peu plus tard, je vais avec le bureau remercier M. le curé de la cérémonie religieuse ; puis, au bras de Mme Bouchède, femme du vice-président, j’ouvre sur la place du Puig le bal des sociétaires appelé « Ball de l’Ouffice » ; je danse avec plusieurs jeunes filles, membres honoraires ou filles de sociétaires. Dans l’après-midi, après les vêpres, nouveau bal ; il devait y en avoir un dernier le soir sur la place, mais le vent est tellement fort et tellement froid que, à la demande générale, nous décidons de le donner dans la salle Llech ; j’y vais vers 8h ½ et j’y reste jusqu’à minuit ; j’y fais danser un très grand nombre de filles du peuple car, le jour de la Saint-Sébastien, toutes les classes sociales, ici, se confondent ; c’est de la vraie « démocratie chrétienne » au sens où l’entend le pape ou plutôt de « l’action populaire chrétienne », c’est parfait. Entre temps, j’ai dû, plusieurs fois, accepter à boire des musiciens, des membres de la section chargée de l’organisation de la fête etc. Avec tous, je m’efforce d’être aussi aimable que possible. Aussi, je suis très content quand plusieurs sociétaires me disent qu’on a remarqué que « je ne suis pas fier » avec les gens du peuple et que « je n’ai pas peur d’attraper la gale en leur serrant la main » ; c’est le témoignage des gens du peuple et c’est celui qui me fait le plus de plaisir. Je me couche à minuit ½ avec une réelle satisfaction.
Vinça, dimanche 21 janvier 1906
Je me lève à 8h ; il paraît que le bal a continué jusqu’à 3 heures. Je vais à la grand’messe à 10h, après quoi je déjeune et je pars à Ille de midi à 3h ½ ; à Ille, je vois une foule de personnes, les Pierre Vidal, les demoiselles Mathieu, Jacques le fermier de la métairie, M. le curé, M. Trullès etc. De retour à Vinça, je rédige le procès-verbal de de l’Assemblée générale d’avant-hier ; puis je vais le lire et le faire signer à plusieurs membres du bureau. Demain, départ.
Semaine du 23 au 28 janvier 1906
Angers, mardi 23 janvier 1906
Pas de journal hier ; c’était impossible puisque j’étais en chemin de fer à l’heure de le faire. Le matin, je fais mes préparatifs de départ, je vais voir un malade de la Société et je réunis, à 11h ½, le bureau pour trancher, avant mon départ, un cas délicat. Après déjeuner avant l’heure du départ, je vais dire adieu à quelques personnes ; nous avons la visite de M. le curé qui vient annoncer à Bonne Maman qu’il portera ce soir ou demain matin le Saint-Sacrement dans la chapelle de la maison où un tabernacle a été préparé, afin qu’il ne soit pas à l’église pendant l’inventaire ; Bonne Maman accepte avec joie l’insigne honneur que lui fait Notre Seigneur en venant lui demander l’hospitalité ; vraiment, cette maison ne peut pas, après cela, ne pas être bénite de Dieu et comme c’est la maison d’une partie de nos ancêtres et celle où je suis né, j’en éprouve, moi aussi, une grande fierté et une grande joie. Avoir l’honneur de donner asile à Notre Seigneur chassé de son temple saint par les persécuteurs est certainement un signe de bénédiction pour cette maison et pour ses habitants. Bonne Maman prend aussi toutes ses dispositions pour bien cacher les objets de l’église qu’on veut soustraire à l’inventaire et qu’on lui a confiés, notamment des reliques ; prévoyant une perquisition possible, elle réunit tous ces objets dans le petit cabinet voisin de l’ancienne chambre de Bon Papa, qu’elle fait murer et tapisser. Nous voilà revenus au temps de la Révolution ! Je quitte Vinça par le train de 3h ½ et par Narbonne, Bordeaux, Niort et Montreuil-Bellay, je rentre à Angers où j’arrive aujourd’hui à 4h ½ ; à la gare de Toulouse, M. l’abbé Latour que j’avais prévenu de mon passage, vient me voir ; à Bordeaux, où j’ai près de 4 heures à perdre, j’entre en ville ; je vais à Saint-André. J’arrive à Angers par un temps froid mais calme et superbe, bien différent de la tempête de nord-ouest qui sévissait hier en Roussillon. Je trouve à la gare Papa, Maman, Philo et Marie Thérèse qui est arrivée le soir de mon départ et qui est ici pour plusieurs semaines. Mon voyage m’a fait manquer la soirée de contrat donnée hier soir par le marquis et la marquise de Kergos à l’occasion du mariage de leur fille Denyse à laquelle j’étais invité ; Papa, Maman et Philo y sont allés hier soir ; c’était, paraît-il, très brillant et très select ; il n’y avait presque pas d’invités du côté Richou[8]. Mais je ne regrette pas mon voyage, car je devais le faire, je le devais à la Société Saint-Sébastien et, maintenant, j’ai conscience d’avoir rempli tout mon devoir de président.
Angers, mercredi 24 janvier 1906
Je me lève assez tard pour rattraper le temps perdu hier ; il fait froid et beau, cela vaut mieux, pour le mariage, que la pluie et la boue. Nous déjeunons à 10h afin d’arriver d’assez bonne heure à la cathédrale ; nous avons à déjeuner Mme de Padirac et Madeleine qui sont venues de la campagne aussi pour le mariage. À ce propos, il paraît que le bruit de mon mariage avec Madeleine de Padirac prend de plus en plus de consistance malgré mes démentis ; on en parle de tous côtés ; on désigne même l’appartement dans lequel nous devons nous installer ; voilà qui est un peu fort ! La respectable comtesse de Tolghouët, qui a des relations dans le Midi, a dit que ce mariage serait très assorti à cause de la parité des deux familles etc. etc. Ces bruits si persistants font que nous sommes obligés de voir les Padirac bien plus rarement qu’autrefois ; aujourd’hui notamment, pendant que ces dames vont ensemble à la cathédrale, j’invente un prétexte quelconque pour y aller de mon côté afin qu’on ne nous rencontre pas ensemble, ce qui ferait marcher les langues encore davantage.
Le mariage a lieu à 11h50 environ dans la cathédrale comble et magnifiquement parée et illuminée ; chant et musique des plus réussis, toilettes magnifiques etc. C’est Monseigneur qui donne la bénédiction nuptiale après un long discours. Ensuite, défilé interminable à la sacristie. Un peu plus tard, nous allons au lunch servi chez les Kergos et j’admire l’exposition des cadeaux. Tout est fini vers 2h ½. Mariage très brillant, mais assez mal assorti sous le rapport des familles. Quand Monseigneur a rappelé les cinq siècles de noblesse des De Kergofen de Kergos qui comptent dans leurs ascendants des militaires nombreux, des conseillers au parlement de Bretagne, etc. etc., on n’a pu s’empêcher de penser que leur descendante, si sa famille avait une meilleure position de fortune, n’aurait pas épousé le banquier Richou !
Dans l’après-midi, Maman a des quantités de visites. J’en fais deux : Mme Huault-Dupuy la jeune et la générale Lelong.
Angers, jeudi 25 janvier 1906
Le matin, je fais quelques commissions avec Marie-Thérèse ; l’après-midi je vais un moment à la permanence de la section angevine de la Ligue d’Action française, rue Corneille, puis, plus tard, à la Conférence Freppel où l’on a fait une intéressante conférence sur « Le mouvement de 1789 ». Bonne Maman nous écrit que le Saint-Sacrement est dans la chapelle de la maison depuis lundi ; M. le curé et le vicaire l’y ont porté ostensiblement et plusieurs personnes viennent l’y adorer. Ici, on n’oppose pas une résistance sérieuse aux fonctionnaires qui viennent faire l’inventaire du mobilier des églises ; on proteste à peine, et c’est ainsi dans la plupart des diocèses, où évêques et curés rivalisent de platitude vis-à-vis des agents de la république maçonnique, laissent faire et sont même fort ennuyés si des Catholiques plus zélés et moins moules qu’eux font mine de protester. Seul Mgr Turinaz, le vaillant évêque de Nancy, paraît vouloir résister jusqu’au bout ; quatre ou cinq autres ont protesté d’une façon plus ou moins énergique par des lettres ou des discours, pas par des actes bien sûr ; ailleurs, cela passe inaperçu. C’est navrant !!! Les sectaires ont beau jeu ; quelques preuves qu’ils aient eu de l’avachie des Catholiques français depuis trente ans, ils ne pouvaient pas s’attendre à les voir leur faciliter à ce point leur ignoble besogne. Si, dès la première escarmouche on cède ainsi, que sera-ce plus tard quand l’application de la loi de Séparation sera complète ? Vraiment, c’est à désespérer de l’avenir de l’Église de France, et c’est à croire que nous sommes mûrs pour l’asservissement le plus complet. Et dire que les choses se passent ainsi en Anjou, dans la région la plus catholique de la France ! Que diraient de leurs descendants les héros des guerres de Vendée ? Que dirait Mgr Freppel s’il pouvait voir cela ? Ah, les francs-maçons et les Juifs doivent se frotter les mains et rire à nos dépens !!!
Angers, vendredi 26 janvier 1906
Le matin je vais, comme tous les vendredis à la messe de 9h, puis à ma leçon de chant que je n’ai pu prendre avant-hier. L’après-midi, vers 5h, nous allons tous à la réception de Mme Robert Huault-Dupuy organisée en l’honneur de sa sœur Mme de Pétigny de Saint-Romain qui est ici en ce moment ; de 5 à 6h ½, toute la société d’Angers – aristocratie et haute bourgeoisie – défile dans les salons de Mme R. Huault-Dupuy ; un moment, on est certainement 200. Je crois que ces réceptions vont prendre cette année ; on ne voudra pas s’amuser à cause des tristesses de l’heure présente, et comme il faut bien se voir, on assistera à des réceptions en matinée comme celle d’aujourd’hui. Le soir, je vais avec Papa à une conférence de M. Saint-Maur qui avait pour titre « Une république modèle » et qui a trait à l’Andorre ; pour nous Roussillonnais cette conférence avait un attrait tout particulier ; le titre avait attiré pas mal de monde ; il est rare, en effet, d’entendre parler d’une république modèle et tout le monde veut connaître ce merle blanc !
Angers, samedi 27 janvier 1906
Dans l’après-midi, je vais voir M. du Plessis[9] pour lui demander un renseignement d’ordre historique au sujet de ma thèse ; ensuite, salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de- Paul.
Angers, dimanche 28 janvier 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Nous avons Maurice qui n’a plus qu’un mois à passer à Saumur avant d’être nommé sous-lieutenant ; il voudrait être nommé aux chasseurs à Saint-Mihiel où son père est en garnison, mais n’est pas sûr d’obtenir ce régiment ; tout au moins désire-t-il la cavalerie légère (chasseurs ou hussards). L’après-midi, je me promène un peu avec Maurice ; je vais au salut à Saint-Joseph. À 5h, nous allons tous (sauf Philomène) au concert qui se donne tous les dimanches aux Amis des Arts ; une artiste, des Variétés chante plusieurs chansonnettes plus que grivoises ; on pourrait les qualifier de « chansons rosses » et elles ne dépareraient pas le répertoire d’un beuglant ; aussi, la plupart des spectateurs, qui appartiennent en grande majorité au meilleur monde, font-ils une tête !!! Surtout les mères de famille qui ont amené leur file ; aussi Papa et Maman se félicitent-ils de ne pas avoir amené Philomène. La pièce qui suit est insipide car les acteurs sont détestables ; on les siffle, les interrompt et presque tout le monde part avant la fin. Four complet pour la direction. Le soir, je vais avec Papa à la conférence sur la séparation faite au « comité de revendication etc… » de Saint-Serge, par le sympathique catholique et royaliste Dominique Delahaye[10]. Tenant à retrouver Maurice avant son départ pour Saumur, nous ne restons pas au vaudeville qui suit la conférence.
Semaine du 29 au 31 janvier 1906
Angers, lundi 29 janvier 1906
L’après-midi, je vais à la bibliothèque de l’Université où je consulte plusieurs ouvrages pour ma thèse. Ensuite, je vais faire une visite à M. Lavallée et lui demander conseil pour la Balme à Vinça ; il me conseille de ne pas semer la prairie sur une terre où il y a eu, jusqu’à présent, de la luzerne sans y cultiver pendant un an, au moins, une plante sarclée ; il faudra donc attendre jusqu’à l’année prochaine pour la prairie et faire des pommes de terre, en attendant, dans l’intervalle, des pommiers. Le soir, Conférence Saint-Louis ; lecture par Poisson d’un chapitre de sa thèse qui est sur « Le salaire des femmes ».
Angers, mardi 30 janvier 1906
Le matin, je vais à la bibliothèque de la ville pour ma thèse. L’après-midi, nous faisons deux visites : Mme Buston et Mme du Rostu. À 5h ½, je vais à la salle d’armes.
Angers, mercredi 31 janvier 1906
Le matin, leçon de chant. L’après-midi je fais une visite de digestion à Mme Robert Huault-Dupuy. J’y rencontre M. François de Villoutreys qui revenait de l’Évêché où, avec une vingtaine de messieurs, de notabilités catholiques d’Angers, entre autres MM. de Rochebouët, Gavouyère, de la Boulaye etc., il était allé attirer, respectueusement, l’attention de Monseigneur sur le fâcheux exemple que donnait le diocèse d’Angers en ne résistant pas du tout aux agents du gouvernement dans la question des inventaires. Dans la plupart des autres diocèses, à Moulins, à Vannes, à Alençon, à Arras, à Dijon, à Lille etc. pour ne citer que ceux-là, on résiste un peu (pas suffisamment, mais, enfin, c’est quelque chose) ; ici, dans le pays le plus catholique de France, on ne fait rien ; bien plus, souvent, on facilite la besogne de l’agent des Domaines. Ces messieurs supplient respectueusement Monseigneur de donner des instructions pour que cet état de choses cesse. Peine perdue ! Mgr Rumeau les envoie promener et déclare qu’il a donné des instructions pour empêcher toute résistance ; il ne veut pas, dit-il, en résistant aux agents du pouvoir dans la question des inventaires, compromettre les pensions que le gouvernement doit servir, d’après la loi, aux prêtres âgés. Quelle colossale naïveté !!! Comme le lui fait remarquer M. Gavouyère, il y a 3 ou 4 ans les congrégations religieuses ne devaient pas, non plus, résister afin de sauver « la maison mère », ce fameux bateau qu’on nous a tant servi ; ont-elles rien sauvé en s’inclinant ? Maintenant, c’est la même chose et je m’étonne que Monseigneur tombe si facilement dans le piège grossier que lui tend le gouvernement. Tout en disant qu’il ne veut pas prendre parti pour ou contre la loi tant que le pape n’a pas parlé, Monseigneur, en laissant exécuter presque sans protestations l’inventaire prescrit par cette loi, prend, en réalité, parti dans le sens de l’acceptation. Rien n’y fait et ces messieurs sont obligés de se retirer navrés de l’insuccès de leur démarche. Parmi les Catholiques angevins, on se montre de plus en plus froissé de la manière de faire de Mgr Rumeau. Et il y a vraiment de quoi, car son attitude d’à plat-ventriste vis-à-vis du gouvernement est une honte pour l’Anjou. Vraiment que peut espérer Monseigneur ? L’exemple des Catholiques français depuis 30 ans ne lui a-t-il pas suffisamment montré que les reculades, loin de rien sauver, ont toujours été le signal de nouvelles persécutions ? Mais il est écrit que les chefs (?) des Catholiques français seront toujours d’une incorrigible naïveté !!! À 5h ½, je vais au cours de religion du P. Corbillé. L soir, nous assistons tous, aux Quinconces, à une « première », c’est la première représentation d’un charmant « marivaudage » en deux actes Le Jeu des ans et de l’amour, interprété par des artistes du monde au profit du Patronage de Notre-Dame-des-Champs.
Février 1906
Semaine du 1er au 4 février 1906
Angers, jeudi 1er février 1906
Le matin je lis avec une grande satisfaction les nouvelles de Paris ; hier, l’inventaire devait être fait dans 28 églises. Les Catholiques, qui s’étaient portés en masse dans les églises, l’ont empêché presque partout, mettant énergiquement à la porte les inventorieurs ; à Saint-Roch, il y a eu de violentes bagarres ; la police a envahi l’église dans laquelle on s’est battu entre fidèles et policiers. Bravo pour les Catholiques parisiens ! Le matin, je vais travailler à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je fais deux visites : la marquise de Villelume et Mme Bodinier. Ensuite, Conférence Freppel.
Angers, vendredi 2 février 1906
Les bagarres d’avant-hier n’étaient rien à côté de celles qui ont rompu hier la tentative d’inventaire à Sainte-Clotilde. Les Catholiques, conduits par leurs chefs en tête desquels il faut nommer S.A.R. Mgr le duc de Chartres, puis MM. de Ramel, de Lamarzelle, du Roscoat, de Rosanbo, de Largentaye, Lerolle, Piou etc. se sont opposés à ‘entrée de l’inventorieur dans la basilique ; la police a chargé avec une brutalité inouïe sur cette masse humaine qui défendait ses autels ; les agents ont dégainé, les grilles ont été arrachées ; les Catholiques, barricadés dans l’église et sonnant le tocsin, leur ont opposé une résistance désespérée ; il y a eu 62 blessés et des quantités d’arrestations. À la Chambre, les députés catholiques qui revenaient de « la bataille » ont vivement pris à partie le gouvernement, et M. de Ramel, président de la droite royaliste, a traité M. Rouvier et son gouvernement d’assassins aux applaudissements de ses collègues ; pendant ce temps, les députés entendaient le tocsin que l’on sonnait à Sainte-Clotilde. Dans les autres églises de Paris, où l’inventaire devait avoir lieu, les Catholiques l’ont empêché. Les Catholiques français se réveilleraient-ils enfin de leur longue torpeur ? Puissé-je dire vrai ! Dans beaucoup de villes de province, les Catholiques ont empêché l’inventaire de se faire.
Ce qui est remarquable, c’est que partout où les Catholiques se soulèvent, c’est ou malgré les évêques ou tout au moins en dehors d’eux ; les curés, la plupart du temps, n’osent pas résister à cause des ordres de l’évêché, ils se contentent d’une protestation inoffensive ; il y a cependant des exceptions. Quant aux fidèles, ce sont eux les plus dévoués ; ils marchent d’eux-mêmes et avec énergie. Que ne feraient-ils pas s’ils avaient un mot d’ordre ? Ici, par exemple, on ne demande qu’à marcher. Mais l’évêque, du fond de son palais, ne juge pas cela prudent. Que n’a-t-on pas marché sans lui demander la permission, comme à Paris !
Le matin, je vais travailler à ma thèse à la bibliothèque municipale ; l’après-midi à la bibliothèque de l’Université. je vais aussi faire deux visites : la marquise de Kergos et la vicomtesse de Rochebouët. Le soir, à l’Université, très intéressante conférence de M. Joseph Joûbert sur l’explorateur De Brazza qui vient de mourir. J’apprends le soir même que la résistance a été des plus opiniâtres, cette après-midi, à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou qui est la paroisse de Tata Mimi.
Angers, samedi 3 février 1906
La résistance à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou a encore dépassé en opiniâtreté celle de la veille à Sainte-Clotilde. Les Catholiques se sont barricadés dans l’église ; un très grand nombre d’hommes politiques catholiques étaient avec eux. Drumont, paroissien du Gros-Caillou, en tête, la marquise de Mac-Mahon, la baronne Reille, Spronch, Maurras, le colonel Rousset, Roger Lambelin, Gaston Méry etc. Au-dehors, une foule énorme huait les voleurs officiels. Après 3 heures de siège, pendant lesquelles les Catholiques défendaient pied à pied leurs barricades, les pompiers requis par le préfet de police ont fait une brèche dans la toiture et ont inondé les assiégés avec des pompes à incendie qu’on a réussi, un moment, à retourner contre eux. Enfin, après une défense désespérée, la police a enfoncé une barricade et a pénétré dans l’église sous les huées des assiégés ; des batailles ont eu lieu dans l’église ; 150 arrestations ont été opérées, il y a plus de 100 blessés dont plusieurs grièvement ; comme hier, la police a été d’une brutalité inouïe ; beaucoup d’agents sont blessés d’ailleurs, et c’est bien fait. Voilà comment les Catholiques parisiens savent défendre leurs sanctuaires, souvent en dépit des conseils de prudence des curés. La vérité, quoiqu’en dise le gouvernement, c’est que les Catholiques, exaspérés, se soulèvent enfin et les donneurs de conseils de prudence (?) sont débordés. Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, à 5h, salle d’armes. Le soir, à 6h ½, nous allons tous dîner chez M. et Mme Buston ; il y a quelques autres invités : M. Gavouyère et Jean, Mme et Mlle Thérèse Mongazon. Après le dîner, Mme et Mlle Marie Gavouyère viennent pour le reste de la soirée.
Nous télégraphions à Tata Mimi pour savoir ce qui lui est arrivé, car elle devait être à Saint-Pierre sa paroisse.
Angers, dimanche 4 février 1906

Nous recevons une lettre de Tata Mimi ; elle a été, chaque jour, à l’œuvre : mercredi à la Madeleine, jeudi à Sainte-Clotilde, vendredi à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou où elle était dans l’intérieur de l’église ; elle y a subi le siège et les douches ; elle y a causé avec Drumont. Marguerite-Marie[11] était, partout, avec elle. C’est très bien ! Elle a, d’ailleurs, l’intention de continuer. Elle nous écrit que les jeunes gens ont été sublimes à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Le mouvement grogne, de plus en plus, en province même dans les campagnes. Les timides sont débordés. Notre évêque lui-même, si j’en crois certains bruits partis de bouches autorisées, est près d’être débordé ; on marchera malgré lui. Il le faut bien ! Le rôle des fidèles est de défendre les églises en dépit de tout ! Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph, et l’après-midi à vêpres à la cathédrale ; ensuite, je vais voir Des Loges et Du Lac que je ne rencontre pas, et Lucas que je rencontre.
Semaine du 6 au 11 février 1906
Angers, lundi 5 février 1906
Le matin, je rencontre M. Frogé qui me dit qu’on se décide enfin à manifester contre les prochains inventaires ; manifestation calme et digne (!!!) dit-il ; on verra bien quand on y sera ; j’en cause aussi avec Nicol que je rencontre presqu’en même temps. L’après-midi, je vais voir le P. Lionnet avec qui je cause longuement de ces questions-là ; il déplore, comme à peu près tous les Catholiques, la faiblesse incroyable de Mgr Rumeau qui est en train de se mettre tout son diocèse à dos ; il s’est fait dire de dures vérités samedi dernier, et il est probable que ce n’est pas fini. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Maxence de Damas sur une de ses grandes-tantes qui vivait à la cour de Louis XIII et de Louis XIV Mme d’Hautefort épouse du maréchal de Schomberg.
Angers, mardi 6 février 1906
Le matin, je vais travailler à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, visite de digestion à Mme Buston puis visite à M. du Plessis qui me donne des tuyaux pour ma thèse. Le soir, cours de Dom de Mayol de Lupé ; il était enfermé à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou vendredi. Le mouvement de protestation gagne de plus en plus en province où des scènes violentes se sont produites dans certaines villes ; tant mieux ! Mais tant pis pour Angers et surtout pour son évêque ! Aujourd’hui, désarroi complet ; les uns disent qu’on manifestera malgré l’évêque, qui ne pourra pas nous désavouer ; les autres disent que rien ne s’organise ; c’est d’une incohérence effroyable, par la faute de Monseigneur ! Aussi est-on de plus en plus mécontent.
Angers, mercredi 7 février 1906
Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je vais à une conférence de M. Saint-Maur, aux Quinconces, sur « L’Œuvre de la presse pour tous », sous les auspices des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; Monseigneur préside la réunion, et, dans son discours, parle en termes fort élogieux de la résistance contre les inventaires, de ce « réveil de la conscience catholique qui… que… dont… etc. ». Il le vante, puis il n’en veut pas à Angers ; c’est incompréhensible, vérité en deçà des Pyrénées erreur au-delà ! Ce n’est pas le cas. À 5h ½, salle d’armes. Le soir, réunion extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour organiser la résistance aux inventaires, tant pis pour les timides et les faux prudents ! On établit une permanence de jeunes gens cyclistes qui, en cas d’alerte, iront prévenir en ville les personnes chargées d’en amener d’autres. Pour demain où doit avoir lieu, dit-on, l’inventaire de Saint-Laud, on prend les dispositions nécessaires.
Angers, jeudi 8 février 1906
Nous déjeunons à 10h ¾ et, avant midi, je suis devant Saint-Laud ; quelques groupes d’étudiants y sont déjà ; peu à peu, il arrive beaucoup de monde. À 2 heures, quand l’inspecteur de l’Enregistrement, assisté du commissaire central et de deux commissaires de police, se présente devant l’église, il y a environ 500 personnes, des dames surtout, dans l’intérieur et environ 300 hommes sur les marches devant la porte ; c’est là que je suis ainsi que Papa. Nous déclarons à l’inventorieur qu’il n’entrera pas ; il déclare que nous l’empêchons d’accomplir son devoir, qu’il va en requérir à qui de droit et qu’il reviendra ; alors, nous entrons tous dans l’église au chant du cantique « Nous voulons Dieu », et nous en fermons toutes les portes sauf une ; nous élevons contre les portes fermées des barricades avec des chaises et des bancs, au grand désespoir des fabriciens qui ont peur pour leur mobilier ; mais nous les laissons se plaindre et nous continuons. Nous savons qu’une compagnie du génie est consignée ainsi que la gendarmerie et des dragons et nous nous attendons à tout moment à les voir arriver, prêts à barricader la dernière porte. Pendant ce temps, un étudiant, qui s’est introduit en cachette du curé dans le clocher, sonne le tocsin, ce qui fait arriver de nombreuses femmes du quartier. Le curé dit le chapelet à la chaire ; on chante des cantiques, et à 3h ½ il donne la bénédiction. Après la bénédiction, nous sortons sur la place Saint-Laud, prêts à rentrer dans l’église à la moindre alerte. Enfin à 4h ½, le curé fait fermer les portes avec promesse de ne pas les rouvrir ; nous nous décidons alors à partir, enchantés d’avoir empêché cette injuste mesure de l’inventaire. Les fameux comités angevins de revendication etc… n’avaient convoqué personne ; plusieurs de leurs membres étaient là cependant, mais individuellement. Somme toute, ce sont les jeunes gens, au premier rang desquels étaient les royalistes toujours les plus ardents à défendre l’Église, qui ont organisé la résistance, malgré l’évêque trop timoré, et un peu aussi malgré le curé, bien que celui-ci ne nous ait pas trop contrariés. Cette note est, du reste, celle qui caractérise les événements actuels dans toute la France ; partout, le peuple se soulève et empêche les inventaires souvent avec violence, mais ceux qui devraient être à la tête de la résistance, les évêques, sauf deux ou trois exceptions, ne bougent pas. C’est un mouvement des fidèles qui marchent malgré leurs pasteurs ou, tout au moins, en-dehors d’eux. Les autres, entraînés par le mouvement, seront bien obligés de résister aussi. Pourvu que le pape n’aille pas accepter la loi et donner l’ordre de fonder les associations cultuelles ! Les 3/3 des évêques, au moins, doivent l’y pousser. Depuis quelques jours, La Vérité française, Le Soleil et d’autres journaux catholiques réactionnaires ont lancé une adresse au pape lui demandant de repousser la loi et d’ordonner la résistance, tout en lui promettant, bien entendu, l’obéissance complète dans le cas où il ordonnerait la soumission. J’ai signé et fait signer cette adresse qui doit être remise au pape le 1 mars.
Angers, vendredi 9 février 1906
Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Ensuite, je vais voir du côté de la Madeleine et de Saint-Laud s’il n’y a rien de nouveau ; rien, mais des étudiants, qui se relayent d’heure en heure, montent la garde prêts à donner l’éveil. Il paraît qu’hier soir, vers 5 heures, les voleurs se sont présentés de nouveau à Saint-Laud, une fois les Catholiques partis bien entendu. Après avoir frappé trois fois et sommé d’ouvrir au nom de la loi, ils se sont retirés. Je vais me faire couper les cheveux. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Le soir, à l’Université, conférence de M. René Bazin sur « Les Catholiques » ; ce beau sujet a été traité d’une façon assez ordinaire et assez vague. Affluence des grands jours. À Versailles, à l’église Saint-Symphorien, on s’est barricadé de telle façon que le voleur a dû faire enfoncer les portes par le génie. Pénétrant ensuite avec le préfet de Seine-et-Oise comme un cambrioleur dans l’église, il a été reçu comme on reçoit un cambrioleur, à coups de chaises et de bancs. Des Catholiques traqués par la police se sont réfugiés à la tribune de l’orgue d’où ils ont lancé des chaises et des bancs sur le groupe préfectoral, le préfet a été blessé à la tête, l’agent du fisc, renversé, s’est évanoui ; plusieurs policiers et gendarmes ont été également blessés. Les Catholiques résolus qui ont reçu si vertement mais si justement les cambrioleurs officiels ont payé leur coup d’audace les uns de 2 ans de prison à l’audience des flagrants délits correctionnels, les autres de un an, six mois et un mois, le tout sans sursis. M. de Vézins, président de la section marseillaise de la Ligue d’Action française, a eu 2 ans de prison et 500 fr. d’amende ; honneur à lui ! Un vicaire de l’église a eu 1 mois de prison. Les condamnations dont la magistrature enjuivée et servile frappe les Catholiques coupables de défendre leurs temples contre les voleurs officiels sont des plus rigoureuses. Mais cela n’arrêta pas l’élan des Catholiques, loin de là !
Angers, samedi 10 février 1906
Le matin, je vais du côté de Saint-Laud ; il y a toujours devant l’église un poste d’étudiants ; ensuite, je vais travailler à la bibliothèque. Après déjeuner, Maman a, tout à coup, une syncope qui l’oblige bientôt à se mettre au lit ; le docteur Sourice lui prescrit un traitement. À 5h, salle d’armes. Le soir, il fait si mauvais temps que nous n’allons pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 11 février 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je prends le rapide de 1h50 pour Saumur où Maurice, qui n’a plus de congés et ne peut plus venir à Angers, m’a invité à aller passer l’après-midi. Il me fait visiter en détail l’école de cavalerie et ses magnifiques écuries. Nous dînons à 6h ½ avec un de ses camarades, un dragon, qu’il a invité et je repars par l’express de 8h46 ; j’arrive à Angers à 9h ½. Maman s’est levée et va mieux.
Semaine du 12 au 18 février 1906
Angers, lundi 12 février 1906
Le matin et l’après-midi, je vais travailler à ma thèse à la bibliothèque de l’Université. On a, un instant, une alerte pour Saint-Laud ; mais ce n’est qu’une fausse alerte. Le soir, je vais, avec Papa, à la séance solennelle de rentrée (qui a lieu, cette année, un peu tard) de la Conférence Saint-Louis ; elle est présidée par le marquis de Ségur[12] qui prononce un très beau et très substantiel discours dans lequel il nous montre de quoi était fait le patriotisme dans l’ancienne France, amour du clocher, de la province et de la grande patrie personnifiée et concrétisée dans un homme etc. M. René Bazin, directeur de la Conférence, prononce quelques mots très délicats de bienvenue à M. de Ségur. Il y a aussi un discours de Catta, président, et un rapport d’Henry de La Selle, secrétaire.
Angers, mardi 13 février 1906
Je passe une partie de la matinée à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi, je travaille à la maison ; il neige.
Angers, mercredi 14 février 1906
Le matin à 10h, je vais à ma leçon de chant. L’après-midi, je travaille à ma thèse à la maison. À 5h ½, cours du P. Corbillé à la salle Saint-Louis. L’adresse au Saint Père, dans laquelle on lui promet l’obéissance complète à ce qu’il ordonnera aux Catholiques français à la suite de la loi de Séparation, mais on lui dit qu’il comblerait les vœux des Catholiques s’il ordonnait la résistance à la loi, prend des proportions grandioses. En 10 jours environ, il est arrivé à Paris au siège d’où est parti le mouvement 115.000 feuilles couvertes de signatures, c’est-à-àdire, en comptant 15 signatures par feuille, ce qui est bien peu, environ 1.700.000. Un premier stock sera remis au pape le 15 février et un second stock le 1mars ; ici, on répand activement la pétition ; je l’ai signée et faite signer ; j’en ai envoyé à Bonne Maman pour Vinça, à Rupert pour Alger. À propos de Rupert, il a fait un coup de maître pour l’Action française à Alger ; à la suite d’une conférence contradictoire qui a eu lieu mardi dernier au Sillon algérien, lui et ses camarades ont si bien parlé que cinq sillonnistes, au cours de la séance, ont donné bruyamment leur démission ! Et il espère leur en enlever vingt qui s’enrôleront certainement sous la bannière de l’Action française. Rien d’étonnant à cela, car le Sillon devient de plus en plus mauvais ; cette association se sert de la religion pour couvrir une véritable propagande républicaine, démocratique, presque socialiste et à tendances internationalistes ! Ces jours-ci, les Sillonnistes n’ont eu garde de prendre part à la lutte pour la défense des églises ; bien plus, Marc Sangnier leur chef, a eu l’audace, dans une réunion contradictoire avec des royalistes, de traiter d’agents provocateurs les défenseurs des églises ; c’en était trop, une bagarre s’en est suivie, au cours de laquelle plusieurs membres de « la Jeune garde » du Sillon ont été fortement houspillés par les Catholiques royalistes que leur chef venait d’insulter. Maman reçoit une lettre de Thérèse Espériquette qui lui dit qu’à Ille, le bruit court avec persistance de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour ; elle dit qu’elle a elle-même parlé à M. de Lacour de ce bruit et que M. de Lacour lui a répondu que je lui conviendrais fort bien si je convenais à sa fille ; puisse-t-elle dire vrai car Marie-Louise est une charmante et ravissante jeune fille ; je l’ai trouvé tout à fait à mon goût quand je l’ai vue au mois d’août dernier, à Ille.
Angers, jeudi 15 février 1906
Ce matin, je vais à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, je vais visiter mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, la famille Fardeau, et j’apprends par les voisins que Fardeau atteint d’une pneumonie a été transporté à l’hôpital où il est mort en deux jours ; son fils, âgé de 15 ans et maladif ne peut pas compter sur sa mère qui avait quitté depuis longtemps le domicile conjugal, et je ne sais pas trop ce qu’il va devenir. C’est bien triste, et je vais signaler ce cas à la prochaine réunion de la conférence. Je travaille à ma thèse ; à 5h je vais à la Conférence Freppel, travail de Du Réau sur « Gobineau et le gobinisme »[13]. Le soir, j’ai à dîner 3 de nos amis : Jacques des Loges qui va quitter Angers pour Mayenne où il est envoyé comme « second » dans une succursale que la Société générale fonde dans cette petite ville, Jean Gavouyère et Henri du Lac ; après le dîner, nous jouons à des jeux de société.
Angers, vendredi 16 février 1906
Le matin, je vais à la messe de 9h à Notre-Dame ; je fais partir des feuilles de l’adresse au Saint Père que Philomène envoie à Mlle Madeleine Batlle en la priant de les faire signer à Ille. À 1h, a lieu à la salle Saint-Louis à l’Université une réunion générale des étudiants ; bien que je ne sois plus étudiant, j’y assiste. On y nomme une commission exécutive de 3 membres : Damas, Nicol et Galichon, chargée de répartir les étudiants entre les différentes églises où l’inventaire se fera lundi matin : Saint-Serge, la Trinité, Saint-Jacques, Saint-Léonard, la Madeleine et Saint-Laud, c’est-à-dire toutes les églises où il n’a pas encore été fait. À 5h. je vais à la salle d’armes. Le soir, j’assiste à une très captivante conférence de M. Raoul du Réau, à l’Université, sur « Les brigades », c’est-à-dire les Vendéennes qui se sont distinguées pendant les guerres d’il y a 112 ans ; cette conférence, fertile en traits de bravoures et en actes de fidélité à la religion et au roi, est fréquemment coupée par les applaudissements de l’auditoire dans lequel il y avait bien des descendants des héros vendéens. Après cette conférence, je vais prendre le thé chez un étudiant, Bidault[14], qui réunit quelques amis. Nous sommes une douzaine. La Morinière développe un plan pour lundi matin à Saint-Serge ; avec 7 camarades résolus, dont plusieurs sont là, il grimpera dans les tribunes et de là, bombardera la police d’objets divers : bancs, chaises, pierres etc. après avoir eu soin d’obstruer l’étroit escalier qui conduit aux tribunes ; après quoi, le coup fait, ils s’échapperont au moyen de cordes. C’est un coup épatant ; devant me trouver dans l’église avec mes parents, je ne serais pas assez libre pour pouvoir y prendre part. Nous nous promettons tous de garder le plus grand silence sur ce « complot » d’autant plus que le curé de Saint-Serge ne paraît pas favorable aux moyens violents ; il prétend se contenter de laisser enfoncer les portes sans faire de barricades. J’espère bien qu’il sera débordé par les jeunes gens toujours batailleurs.
Angers, samedi 17 février 1906
Le matin, je vais travailler un moment à la Bibliothèque municipale. L’après-midi, je vais voir le chanoine Chaplain ; je retourne à la bibliothèque, enfin je vais me confesser à Sant-Jacques ; je vais ensuite aux nouvelles à l’Université et j’apprends que les plans pour lundi matin sont de nouveau changés ; on ne va pas à Saint-Serge à cause du curé qui ne veut pas de barricades ; j’en suis désolé ; peut-être d’ici à demain soir changera-t-il encore d’idée ; je le souhaite. Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, il est naturellement question de l’inventaire à Saint-Serge ; le curé répète qu’il ne veut pas de barricades, plusieurs trembleurs l’appuient. Mon opinion est que le curé, qui est d’un tempérament énergique, parle ainsi parce qu’il a reçu la consigne de l’Evêché ; au fond, il ne serait pas fâché que l’on n’écoutât pas ses instructions. Mais, dans ces conditions, je crois que les étudiants de l’Université n’iront pas à Saint-Serge et c’est fâcheux. Moi-même, j’hésite beaucoup à y aller. Les portes de l’église seront ouvertes à partir de 9 h du soir.
Angers, dimanche 18 février 1906
J’écris mon journal après dîner en attendant l’heure d’aller à Saint-Serge. Ce matin, j’ai fait la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Ensuite, j’ai lu dans tous les journaux la magnifique encyclique de Pie X aux cardinaux, aux évêques, au clergé et au peuple de France, dans laquelle le Saint Père, après avoir démontré le plus nettement du monde que la dénonciation du Concordat a été faite par le gouvernement français en violation du droit des gens comme suite à tous les attentats contre la religion perpétrés depuis vingt-cinq ans, montre la fausseté du principe de la séparation de l’Église et de l’État, les dangers et les pièges des associations cultuelles que la loi nous convie à former, et invite les Catholiques français à se préparer à la lutte. Il condamne formellement la loi du 9 décembre dernier. Le Saint Père annonce qu’il tracera prochainement une ligne de conduite pratique. La parole pontificale, arrivant au moment où la guerre religieuse bat son plein, ne peut qu’encourager les Catholiques français. Cet évènement va être très commenté. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, je vais, de la part de M. le curé de Saint-Serge, prévenir Mme du Rostu[15] de l’heure à laquelle l’église sera ouverte ; M. du Rostu, afin de ne pas s’exposer à être réquisitionné par le préfet pour prêter main-forte à la police chargée de crocheter les églises, vient de donner sa démission de capitaine ; j’en félicite Mme du Rostu. J’hésite toute la journée sur le choix de l’église où j’irai la nuit prochaine. Par goût, j’irais avec les étudiants de l’Université. Mais Papa et Maman paraissent tenir beaucoup à ce que j’aille à Saint-Serge qui est notre paroisse ; aussi, c’est là que je finis par me décider à aller. Dans son encyclique, le pape dit que les associations cultuelles sont contraires à la constitution divine de l’Église ; il semble bien que ces mots sont leur condamnation définitive et que le pape nous ordonnera donc de ne pas les constituer et de résister à la loi, ce que je souhaite de tout cœur pour le bien de l’Église et de la France ; cependant, nous ne serons définitivement fixés là-dessus que lorsque les instructions sur la ligne de conduite à adopter auront paru.
Semaine du 19 au 25 février 1906
Angers, lundi 19 février 1906
Je me suis décidé à aller à Saint-Serge. Nous y sommes tous arrivés à 10h hier soir ; il y a déjà une centaine de personnes, hommes et femmes, qui vont y passer la nuit. M. le curé donne lecture de l’encyclique du pape ; on chante, on dit des chapelets etc. ; mais on est trop peu nombreux. À 3h, des cyclistes qui vont d’église en église et qui surveillent les casernes pour avertir du départ des troupes viennent nous dire que l’on fait à la Madeleine des barricades formidables. Je me décide à y aller voir, je me fais accompagner de Jean qui nous a demandé la permission de passer la nuit avec nous à Saint-Serge. À la Madeleine, où je passe une vingtaine de minutes de 3h ½ à 4h moins le quart environ, on a joliment travaillé ; j’essaie d’emmener quelques jeunes gens de la Madeleine à Saint-Serge, mais ils préfèrent rester là où l’on travaille réellement. À partir de 4h, heure à laquelle je rentre à Saint-Serge, il arrive quelques personnes de plus ; le clergé dit des messes. Enfin à 7h, trois coups sont frappés à la porte principale, c’est l’inventorieur. M. Follenfant, président du conseil de fabrique, lui déclare qu’il « refuse catégoriquement » de le laisser entrer et d’ouvrir la porte ; le voleur se retire alors ; les 150 personnes enfermées dans l’église chantent le cantique « Nous voulons Dieu ». On attend encore une heure et demie et nous partons car il est probable que l’exécuteur ne reviendra pas aujourd’hui. Je rentre un moment à la maison, je déjeune puis je vais à la Madeleine ; les portes sont formidablement barricadées. 25 gendarmes sont venus assiéger l’église puis sont repartis. Nulle part, ni à la Trinité où il y avait beaucoup d’étudiants, ni à Saint-Jacques où beaucoup d’étudiants ont construit de formidables barricades, ni à Sainte-Thérèse, ni à Saint-Laud, ni à Saint-Léonard, l’inventaire n’a pu être fait. Partout, les Catholiques enfermés ou barricadés dans leurs églises ont obligé l’agent des Domaines à se retirer. De 10h ½ à midi, je fais un somme bien mérité ; je dors de nouveau de 1h ½ à 3h ½. Ensuite, je sors un peu ; je vais aux nouvelles. L’encyclique pontificale qui condamne formellement la loi produit en général une excellente impression et la plupart des personnes s’accordent à dire que le pape ne permettra pas, après cette encyclique si formelle, l’essai de la loi.
Angers, mardi 20 février 1906
Aujourd’hui paraît une liste à peu près complète des évêques que le pape seul nomme aux 19 évêchés vacants ; depuis quelques jours, on désignait certains noms, mais il n’y avait rien de certain. M le chanoine Grellier, vicaire général d’Angers, est nommé à Laval. Le pape sacrera lui-même tous ces évêques dimanche prochain à Saint-Pierre. L’impression générale au sujet de l’encyclique est que le pape, après avoir condamné si formellement la loi, ne pourrait dire aux Catholiques français de former les associations cultuelles que si le gouvernement dans son prochain règlement d’administration publique donnait de très grandes garanties à leur sujet, par exemple s’il disait formellement qu’il ne considérera comme devant succéder aux fabriques que celles reconnues par les évêques ; mais il ne faut pas s’y attendre. Il désire peut-être le faire, mais ne l’osera pas. À propos de l’encyclique, l’article que publiait Le Maine et Loire d’hier était réellement très bien ; il disait que le pape en montrant la France livrée à des sectes qui n’ont pour but que de la décatholiciser, confirme le mot de Mgr Freppel que la république s’était toujours identifiée avec les sectes dont le but avoué est la destruction en France du Christianisme. Saura-t-on enfin comprendre que le seul moyen d’arrêter la persécution religieuse et de rendre à l’Église en France la liberté dont elle a besoin pour remplir son divin ministère est de renverser ce régime de mort et de rétablir la monarchie nationale et chrétienne. Le rôle des royalistes est de le dire, de le crier de plus en plus, tout en tendant une main largement ouverte à ceux des Catholiques qui ne pensent pas comme eux sur ce point, pour défendre ensemble l’Église catholique, leur mère à tous ; tout en restant fidèles à leur roi qui seul peut assurer à la France un relèvement durable, ils suivront ainsi les conseils d’union que Pie X donne aux Catholiques. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont toujours fait jusqu’ici.
Angers, mercredi 21 février 1906
Le matin, à 6 h ½, je vais à la Madeleine parce que le bruit a couru hier soir que cette église serait inventoriée ce matin ; quelques jeunes gens y sont déjà prêts à donner l’alarme ; mais le voleur ne se présente pas. L’après-midi, j’assiste dans la salle des fêtes du Grand Hôtel à une magnifique conférence du P. Couhé sur « Le patriotisme » ; cette conférence dure une heure trois quarts ; mais on ne s’y ennuie pas, car le P. Couhé est un orateur de premier ordre. Dans un langage d’une très grande élévation, le tribun (c’est le mot qui convient au célèbre jésuite) traite à fond ce magnifique sujet. Il flétrit avec des accents indignés cet abominable chancre de l’antipatriotisme qui s’est manifesté à la suite de l’affaire Dreyfus et qui a trouvé en France des docteurs et des avocats ; il le stigmatise, sous quelque forme qu’il se manifeste, pacifisme, humanitarisme ou internationalisme. Il montre que les loges maçonniques, unies à la juiverie, sont les principales instigatrices de cet abominable mouvement. Quand il parle du rôle historique de la France, et qu’il fait revivre les principaux héros de notre Patrie Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Bayard etc., l’élévation de son langage atteint au sublime. Cette magnifique conférence est hachée, à chaque instant, de frénétiques applaudissements. Ce soir je vais à un concert donné par la Chorale angevine au Cirque-théâtre ; c’est mon professeur de chant, M. Pinguet, directeur de la Chorale, qui m’y a invité.
Angers, jeudi 22 février 1906
Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université travailler à ma thèse. L’après-midi, je vais un moment à la permanence de l’Action française ; puis à la vente de charité au profit des sécularisées qui se tient dans l’hôtel de Ruillé rue Bressigny ; Philomène vend au comptoir de la parfumerie. À 5h, Conférence Freppel. Je reçois un mot de Rupert, il me raconte les progrès de l’Action française à Alger, ses polémiques avec le Sillon, il m’envoie un article qu’un royaliste a fait paraître à l’adresse du Sillon dans L’Éclaireur algérien. L’Action française est en progrès partout. L’Institut d’Action française qu’elle vient de fonder et qui, de pair avec les sections de la Ligue et la revue, est destiné à faire pénétrer les idées de la contre-révolution, est appelé à un grand développement. Ces jours-ci, les ligueurs de l’Action française, comme le leur recommandait la revue du 1 février, ont été partout au premier rang pour la défense des églises, car les royalistes sont toujours les plus dévoués et les plus ardents des Catholiques. Aujourd’hui à Nantes la foule des Catholiques a empêché l’inventaire dans toutes les églises ; il y a eu une manifestation contre le préfet ; il y a des arrestations et des blessés. Je refuse une invitation à une soirée dansante chez Mme de La Villebiot, comme j’avais refusé deux autres invitations à des matinées dansantes chez Mme Mongazon et chez Mme Follenfant ; j’estime qu’on ne doit pas danser au moment où le gouvernement fait enfoncer partout les portes des églises. Du reste, il n’y a, pour ainsi dire, pas de réunions mondaines cette année à Angers. Le moment n’est pas à s’amuser, on le comprend.
Angers, vendredi 23 février
Le matin, je vais un moment à la bibliothèque de l’Université. J’apprends que Jacques Hervé-Bazin a été arrêté, à Arcachon, au cours de la manifestation catholique qui a eu lieu au moment de l’inventaire de l’église, pour avoir crié « À bas les voleurs » ; son beau-frère M. Barthélemy a été arrêté aussi. Le mouvement de protestation a gagné maintenant la France entière ; dans les campagnes, on y va avec plus d’ardeur encore que dans les villes. Elles sont bien rares les églises dans lesquelles l’inventaire peut se faire du premier coup ; et là où on peut réussir à le faire, par surprise, ce n’est qu’un semblant d’inventaire, car l’agent des Domaines, hanté par la peur de voir arriver les Catholiques, opère à la hâte ; tant mieux car on pourra facilement emporter des églises tout ce que l’on voudra quand le gouvernement les fera fermer, ce qui arrivera dans un an si l’on ne forme pas les associations cultuelles et un peu plus tard si on les forme, à moins que, d’ici là, la guerre ne soit étranglée. L’après-midi, je vais à l’hôpital pour savoir ce qu’est devenu le fils de Fardeau ; il y est toujours, depuis la mort de son père, en attendant d’être admis aux Enfants assistés de Maine-et-Loire. La nouvelle famille que je visite est alsacienne ; ce sont de très braves gens, le père, âgé de 38 ans, a quitté l’Alsace plutôt que de servir dans l’armée allemande, comme des milliers de ses compatriotes le font chaque année ; les braves gens ! Le soir, à l’Université, conférence de M. l’abbé Marchand sur « L’or et les pays aurifères ».
Angers, samedi 24 février 1906
Je travaille matin et soir à la thèse ; j’achève aujourd’hui complètement mon chapitre historique qui m’a obligé à tant de recherches ! Trois officiers, hier, à Saint-Servan, ont refusé d’obéir à la réquisition du commissaire de police et de donner l’ordre d’enfoncer la porte d’une église qu’on devait inventorier et dans laquelle le curé et ses paroissiens s’étaient barricadés. Ce sont des héros ; l’un d’eux a 10 enfants et est sans fortune. À Loches, ces jours-ci, une jeune fille de 17 ans, Mlle de Colmar, a été condamnée à 6 jours de prison, qu’elle a faits, à la suite d’une manifestation contre l’inventaire d’une église ; la brave petite fille ! À Toulouse, une jeune fille du peuple fait un mois de prison pour avoir giflé l’inventorieur. Ils ne sont pas galants les Juifs et les francs-maçons que la république a revêtus des insignes de la magistrature !!! Dans l’après-midi, je rencontre Fontenailles que je n’avais pas vu depuis fort longtemps ; il est séparé de sa femme, ruiné et il habite Saumur où il s’occupe d’assurances. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 25 février 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; il pleut presque toute la journée. Dans l’après-midi, j’ai la visite de Jacques des Loges qui part demain définitivement pour Mayenne.
Semaine du 25 au 28 février 1906
Angers, lundi 26 février 1906
La pluie et le vent font rage presque toute aujourd’hui ; aussi je sors très peu. À 5h, je vais à l’escrime. J’envoie à Paris les 148 signatures que nous avons recueillies ou fait recueillir ici par des amis pour l’adresse au pape ; dans la seule ville d’Angers, on en a recueilli près de 9000 en moins de trois semaines et sans que les divers comités organisés s’en soient mêlés. Pendant le dîner, Roger Follenfant vient me dire que, par suite de l’indiscrétion d’un agent de la sûreté, on croit que l’inventaire de Saint-Serge se fera demain matin à 6h ; je crains bien que ce soit là une manœuvre du préfet pour lasser la patience des Catholiques, j’irai cependant. Je suis allé voir dans l’après-midi un nain véritablement prodigieux, le petit prince Colibri haut de 0m62 et qui pèse moins de 4 kilos ; il a un peu plus de 22 ans ; il est né en Russie. Ce qui est le plus curieux, c’est que cet homme inouï est fort bien proportionné. Je me souviens que je l’avais déjà vu à Perpignan.
Angers, mardi 27 février 1906
Je me lève à 4h ½ et suis à Saint-Serge à 5h ¾ ; Papa y vient aussi. Nous y restons jusqu’à 7h ½ environ, inutilement ; un certain nombre de personnes y sont aussi. Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui. L’après-midi, nous assistons, au Patronage Saint-Serge, à une représentation de L’Épopée de la France, série de tableaux vivants dans lesquels figurent les plus grands personnages de notre histoire : Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Louis XIV, Napoléon 1er et, pour faire saisir le contraste de ces temps de prospérité et de gloire avec les tristesses de l’heure présente, un franc-maçon qui enchaîne la France chrétienne, mais que celle-ci, dans un moment de réveil, chasse à jamais. Ces représentations, qui sont à la portée des gens du peuple, doivent faire beaucoup de bien dans des auditoires populaires comme ceux des patronages.
Angers, mercredi 28 février 1906
Je vais recevoir les cendres à la messe de 9h à Saint-Joseph. Les inventaires donnent lieu à des incidents de la plus haute gravité dans les départements de l’Ardèche, de la Haute-Loire et de la Lozère ; dans beaucoup de villages de cette région, toute la population entoure l’église et fait pleuvoir sur le receveur et sur les gendarmes une grêle de pierres ; d’autres fois, on les bastonne d’importance. Dans une commune de la Haute-Loire, hier, les gendarmes ont tiré ; 15 personnes ont été blessées, deux seraient mortes dit-on. Ce sont des scènes de guerre civile. Le gouvernement en porte toute la responsabilité. Bravo pour les Catholiques qui défendent leurs églises au prix de leur sang ! Le gouvernement ferait mieux de préparer à repousser une agression de l’Allemagne ; la situation, à la conférence d’Algésiras, est loin de s’améliorer par suite des exigences de plus en plus grandes de l’Allemagne qui a le parti-pris de nous exclure et de nous humilier. Si nous étions prêts à la guerre, une attitude intransigeante serait certes bien préférable à ces négociations sans fin, suivies de concessions toujours plus considérables qui sont le propre de la diplomatie de Rouvier. Mais sommes-nous prêts ? C’est douteux avec la république.
Mars 1906
Semaine du 1er au 4 mars 1906
Angers, jeudi 1er mars 1906
Je travaille une bonne partie de la matinée à une étude pour la conférence Freppel. L’après-midi je vais faire deux visites : Mmes de La Villebiot, qui m’avait invité, et Saint-Maur. Maman a la visite de la vieille comtesse de Rouault, de Poitiers, qui est de passage ici, et qu’elle a beaucoup connue autrefois. Le soir, on vient me dire que l’inventaire aura lieu à Saint-Serge probablement demain matin ; je dis à Jean d’aller voir à 6 h et de venir me prévenir immédiatement s’il y a quelque chose. Vers 10 h, j’entends passer plusieurs détachements de troupes sous les fenêtres ; c’est sans doute pour l’inventaire.
Angers, vendredi 2 mars 1906
Le matin à 6h ½, Jean vient me réveiller et me dire que l’église Saint-Serge est entourée par des cordons de troupes et qu’il est impossible d’en approcher. Je saute de mon lit et, puisqu’il est impossible d’aller à Saint-Serge, je vais à la Madeleine où, certainement, la résistance sera vive. La Madeleine est également entourée par des cordons d’infanterie qui sont là, les malheureux ! sous la pluie depuis 10 h du soir ; une foule considérable est massée derrière les cordons conspue vigoureusement les exécuteurs de la loi odieuse condamnée par le pape ; un drapeau en berne et crêpé est au clocher et le tocsin sonne lugubrement. La foule grossit peu à peu ; on chante des cantiques, surtout « Nous voulons Dieu », le credo etc. ; de temps en temps, on crie en chœur : voleurs, cambrioleurs, lâches, vendus, casseroles etc. ; mais jamais un mot contre l’Armée, la pauvre Armée française que les bandits installés au pouvoir par l’émeute et qui s’y maintiennent par la pression, la fraude et le mensonge, emploient à une aussi honteuse besogne ! Tout le monde plaint cette pauvre Armée, ces pauvres officiers, ces malheureux soldats ! Cependant, des sapeurs du génie s’acharnent pendant plus d’une heure, sous la direction d’un commissaire de police, contre une porte ; les coups résonnent lugubrement, scandés par les cris d’indignation de la foule des Catholiques. Après plus d’une heure d’efforts, la porte, derrière laquelle est une formidable barricade, résiste aux pics du génie et les sapeurs attaquent une autre porte qui tient aussi une bonne heure. Pendant que s’accomplit cet affreux sacrilège, derrière les cordons de troupes, la foule moque de plus en plus les exécuteurs des basses-œuvres républicaines ; une femme du quartier nous porte des casseroles que nous élevons sur nos cannes et nos parapluies et que nous montrons aux policiers et aux gendarmes en criant « Voilà l’emblème de la république ». J’en tiens une dont je me sers comme il convient. Nous accablons de sarcasmes contre le journal qui l’emploie et contre le gouvernement qu’il soutient, un reporter du Patriote de l’Ouest ; comme la foule grossit, il arrive des renforts de troupes ; il y a, pour protéger les crocheteurs, des dragons, de l’infanterie, des gendarmes et de la police municipale ; le génie exécute l’odieuse besogne. Enfin, la porte cède ; on se met alors à démolir la barricade que les catholiques qui ont réussi à s’enfermer à temps hier soir dans l’église ont élevée derrière ; au fur et à mesure qu’on la démolit, ses défenseurs la renforcent ; bancs, chaises, sont peu à peu arrachés ; enfin à 9 heures environ, la police entre dans l’église ; il y avait deux heures et demie que le crochetage était commencé ! Ils expulsent de l’église les 30 à 40 Catholiques qui l’ont si courageusement défendue ; plusieurs de ceux-ci se laissent traîner par les policiers ; parmi eux, je reconnais d’abord M. Dominique Delahaye, le vaillant sénateur catholique et royaliste ; il est revêtu de ses insignes de sénateur, écharpe tricolore et plaque ; Mme et Mlle Henry, Mlle Lucie Gavouyère, Jean Gavouyère, Lucas, plusieurs étudiants : De Guerdavid, De Castelan etc. M. Delahaye, de l’intérieur des grilles, prononce un discours des plus violents, qui est scandé par les applaudissements et les acclamations des Catholiques qui se pressent derrière le cordon de soldats. L’inventaire, cause de cet abominable attentat contre les droits de Dieu, de l’Église, et de tous les Catholiques français, dure de 30 à 40 minutes à peine ; c’est dire que c’est un simulacre ; l’inventorieur, avant de commencer, a dû entendre la rigoureuse protestation du curé, puis celle de M. Delahaye. Quand il sort de l’église et que la police en sort aussi, la foule des Catholiques pousse à son adresse de formidables cris de : voleur, cambrioleur etc. ; pendant quelques instants, c’est une clameur immense. Enfin les cordons de troupes sont levés et la foule veut passer ; elle se précipite vers l’église, dans laquelle elle entre par la porte fracturée, et la remplit en quelques minutes ; cette pauvre église fait peine à voir ! La porte est pulvérisée ; derrière, dans un désordre inexprimable gisent chaises, bancs brisés, fils de fer etc. jusqu’au milieu de l’église, il y a des montagnes de bancs et de chaises ; contre les autres portes, les barricades précédemment construites et des amoncellements pour les consolider. Le P. Lemius, des Pères de Montmartre, qui est de passage à Angers précisément pour un sermon qu’il devait donner à l’église Sainte-Madeleine du Sacré-Cœur en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois (aujourd’hui), félicite les défenseurs ; le curé monte en chaire, lit sa protestation puis donne le salut ; la foule acclame Jésus-Christ, le pape etc. Quand je sors de l’église, il est près de onze heures ; je vais aux abords de l’église depuis 7 heures, et comme j’avais l’intention de me confesser et de faire la sainte communion, chose qui a été impossible, je suis parti de la maison sans rien prendre et je n’ai pu me procurer un petit pain que très tard ; cela ne m’a pas empêché de m’égosiller à crier au voleur ! et à chanter les cantiques. Plusieurs arrestations ont eu lieu. D’abord, deux des jeunes gens enfermés dans l’église ont été arrêtés parce qu’ils ne sortaient pas assez vite au gré de la police ; d’autres ont été arrêtés en voulant délivrer ceux-là et en se colletant avec la police ; après l’inventaire, à la sortie de l’église, d’autres arrestations ont lieu devant le commissariat de la Madeleine où une foule considérable conduite par M. Delahaye manifestait sa réprobation contre les précédentes arrestations ; là, le commissaire rappelle par téléphone les dragons qui étaient repartis, et fait charger cette foule après les sommations sans résultat ; il y a plusieurs autres arrestations pour refus de circuler ; une troisième bagarre se produit devant l’Université, où Du Lac et un autre étudiant sont arrêtés ; il y a, en tout, 18 arrestations. Parmi ces 18 arrêtés, quelques-uns sont relâchés, et une douzaine sont jugés le soir même à l’audience correctionnelle des flagrants délits ; j’y assiste et j’entends les condamnations qui, en général sont légères ; le tribunal se montre beaucoup plus modéré que dans d’autres villes. Maurice Perrin attrape 200 fr. d’amende, Du Lac 48 heures de prison avec sursis et 100 fr. d’amende sans sursis, De Guerdavid idem etc. De Damas, De Laujardière, De La Guillonnière qui avait été arrêtés, ont été remis en liberté ; ils seront peut-être poursuivis plus tard. J’apprends que Jacques Hervé-Bazin a été condamné, hier à Bordeaux, à 8 jours de prison sans sursis ; son beau-frère M. Barthélemy à la mère pleine, on dit qu’ils font appel. Voilà le bilan de cette journée, extrêmement fatigante et émotionnante. Je suis tellement rendu que je n’ai pas le courage d’aller le soir à la conférence que le P. Lemius donne ce soir à la Madeleine pour les hommes et qui, en raison des circonstances, sera certainement intéressante. Je n’ai eu le temps, dans la journée, que d’arriver à Saint-Jacques demander à M. le curé Brossard la dispense du jeûne ; à Saint-Jacques, ils ont enfoncé la porte pour entrer ; idem à Saint-Serge, Sainte-Thérèse, la Trinité et Saint-Léonard ; à Saint-Laud, le curé les a laissés entrer tout tranquillement, c’est inconcevable ! À la Madeleine, au moins, la résistance a été sérieuse ! Je me souviens qu’à l’époque où on chassait les religieux des couvents, il y a 2, 3 et 4 ans, on disait aux républicains : maintenant c’est le tour des couvents, plus tard ce sera celui des églises ; les hypocrites protestaient, ceux qui étaient plus francs ne le niaient pas ; maintenant, on voit que la prédiction des Catholiques clairvoyants s’est réalisée !
Angers, samedi 3 mars 1906
Je pars, avec Philomène, par le train de 9h57 pour Nantes où nos cousins Pichard de la Caillère, qui sont venus à Nantes à l’occasion du concours hippique, nous ont donné rendez-vous. Nous nous retrouvons à l’Hôtel des voyageurs place du Théâtre ; dans l’après-midi, nous allons ensemble au concours hippique ; Mme Pichard de la Caillère, enrhumée, n’est pas venue à Nantes, et nous ne voyons que notre cousin Louis et ses deux filles Antoinette et Thérèse ; je ne connaissais pas cette dernière, elle est moins jolie que sa sœur mais très gentille cependant. Avec Philo, je vais poser une carte chez la comtesse de Becdelièvre que nous ne trouvons pas. Je retrouve, au concours, beaucoup de personnes de connaissance beaucoup d’Angevins qui y sont venus attirés par le beau temps, car, après une longue série de pluies qui ont amené une inondation de la Loire et de la Maine, il fait aujourd’hui un temps superbe, un vrai temps de printemps. Nous ne sommes pas à temps à prendre le train de 5h40 et nous ne partons qu’à 8h50 après avoir dîné avec nos cousins à qui nous faisons nos adieux. Nous sommes de retour à Angers à 10h27. À Nantes, au concours, on entendait constamment parler d’inventaires et d’inventorieurs, de gendarmes, de prison etc., beaucoup plus que de chevaux et même que de toilette ! Il y avait cependant, à la tribune où nous étions, beaucoup d’élégants et d’élégantes et de fort jolies toilettes ; les inventaires se feront, à Nantes, après le concours ; on compte résister. Dans le groupe formé par les départements de la Lozère, de l’Ardèche et de la Haute-Loire, dans ce dernier surtout, la résistance est des plus vives ; on transforme les églises en véritables forts, entourés de fossés, et défendues par des enchevêtrements de fils de fer, par des pièges etc. et on se propose de recevoir à coups de fusils les cambrioleurs de la république ; dans certains villages, on a déjà tiré sur eux. Honneur à ces montagnards, nouveaux Vendéens, ils commencent la guerre civile nécessaire !
Angers, dimanche 4 mars 1906
Je vais à la messe de 8h ½ à Saint-Serge où je quête pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’après-midi, nous assistons tous aux vêpres de la cathédrale à l’issue desquelles Mgr Rumeau, qui arrive de Rome où il a accompagné Mgr Grellier pour son sacre, lit et promulgue solennellement du haut de la chaire l’encyclique de Pie X qui condamne la loi de Séparation. Une foule énorme, qu’on peut sans aucune exagération évaluer à 5000 à 6000 personnes remplit totalement la vaste cathédrale, les tribunes et déborde même sur la place. Dans son discours, Monseigneur parle en termes élogieux, du mouvement de résistance aux inventaires, « dans lequel, dit-il, la ville et le diocèse d’Angers ont tenu un rang honorable » ! Tant il est vrai que les violents finissent toujours par avoir raison des pusillanimes et les entraîner ! Ces réflexions me viennent à l’esprit quand je compare le langage actuel de Monseigneur avec celui qu’il tenait il y a un mois ; il est vrai que, dans l’intervalle, Monseigneur a vu le pape qui l’a, probablement, encouragé à la résistance. Après le salut, réception des hommes, par NN. SS. Rumeau et Grellier à la salle synodale de l’Évêché ; il y a là de 1200 à 1500 hommes autant que je puis en juger ; nouveaux discours, nouvelles paroles de résistance ! Monseigneur, en louant le mouvement de résistance, ne dit pas qu’il a tout fait pour l’empêcher dans son diocèse et que c’est malgré lui qu’on a résisté ; il en est, du reste, ainsi dans la plupart des diocèses ; maintenant que le mouvement est général et qu’ils sont impuissants à l’arrêter, les évêques le louent, le portent aux nues. Enfin tout est bien qui finit bien ! Après dîner, je vais avec Papa à l’Assemblée générale des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin ; elle est présidée par Monseigneur qui dit encore quelques mots très bien sous forme de causerie. Ensuite, je vais chez René de La Villebiot qui m’a invité à un thé où il réunit quelques amis ; il y a outre René et moi, Jean de Jourdan, Bidault, Du Réau et De Saint-Valmont ; je rentre à 11 heures.
Semaine du 5 au 11 mars 1906
Angers, lundi 5 mars 1906
J’achève, pour la conférence Freppel un travail sur la politique de ralliement (je la critique) et sur les conditions de l’union des Catholiques (j’indique comme le seul terrain d’union le terrain catholique, l’union pour la défense de la religion avec la liberté de l’action politique en dehors des questions religieuses). L’après-midi, je fais deux visites : la comtesse de Plessis de Grenédan que je ne rencontre pas, et Mme Mongazon que je rencontre. La situation est de plus en plus grave dans plusieurs régions de la France. Dans la Haute Loire et la Lozère, beaucoup d’églises sont devenues de véritables forts avec fossé d’enceinte, défenses, mines, meurtrières etc. ; et les paysans sont absolument décidés à les défendre, contre la gendarmerie et contre la troupe même, à coups de fourches et de fusils ; ces jours-ci, il y a déjà eu plusieurs échauffourées ; des gendarmes ont été aux trois quarts assommés, des paysans ont été blessés, un ou deux même ont été tués ; dans la Haute-Savoie, le Jura, la Vendée, la Loire Inférieure, l’Ardèche, la situation est presque aussi grave ; les paysans sont très montés ; nous sommes à deux doigts d’une guerre de religion ; si le gouvernement ne capitule pas, elle va éclater presque infailliblement. Voilà où nous a menés la politique de haine de cette république qui semble n’avoir eu, depuis qu’elle existe, qu’un seul but : la décatholicisation de la France ! Ces sectaires, qui ont toujours vu jusqu’ici les Catholiques capituler, ont cru qu’ils pourraient tout se permettre contre eux ; ils voient enfin le peuple catholique de France se dresser devant eux, menaçant, malgré la pusillanimité de ses chefs ; puisse cette leçon être salutaire aux sectaires, au pouvoir et aussi aux chefs des Catholiques ! Le soir, à la Conférence Saint-Louis, intéressante conférence de M. de La Morinière sur Morès à propos du livre de M. Jules Delahaye sur « Les assassins et les vengeurs de Morès » ; quelle passionnante et attachante figure que celle de ce marquis de Morès[16], descendant de paladins, paladin lui-même, ennemi acharné du gouvernement d’exploiteurs qui traite la France en pays conquis et de ses complices conscients ou inconscients, et qui tombe dans le désert au moment où il allait réaliser le grand rêve africain que lui inspirait son patriotisme, victime de ce gouvernement d’assassins !
Angers, mardi 6 mars 1906
Le matin et une partie de l’après-midi, je travaille à ma thèse ; à 5h, je vais à la salle d’armes. On dit que le gouvernement recule pour les inventaires. Il se contenterait de le faire tenter une première fois et si l’agent des Domaines trouve une résistance, il dresserait un procès-verbal de carence et se retirerait définitivement ; si la nouvelle est exacte, c’est une grande victoire pour les Catholiques.
Angers, mercredi 7 mars 1906
Je travaille à ma thèse la plus grande partie de l’après-midi ; le matin je vais à la leçon de chant. À 5 h ½, cours de religion du P. Corbillé ; le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Joseph. La nouvelle d’après laquelle le gouvernement renoncerait à employer la force pour les inventaires paraît exacte ; pour la première fois que les Catholiques se sont soulevés depuis 30 ans qu’on les persécute, cette tactique leur réussit ! Avis aux timides ! Hier, à Boschèpe (Nord) dans une violente bagarre occasionnée par l’inventaire de l’église, un homme du peuple, un boucher père de 4 enfants, a été tué ; le percepteur a été blessé ; la balle qui a tué le boucher a été tirée d’après les uns par un gendarme, d’après les autres par le fils de percepteur. On ne compte pas les églises barricadées, les gendarmes et même les soldats lapidés, il y en a trop. Dans la Haute Loire, les villages entiers sont transformés en forts, les chemins sont minés autour, certains ponts coupés ; on reçoit la troupe et la gendarmerie à coups de fusils ; plusieurs colonnes d’infanterie battent tout le pays, comme les colonnes infernales en Vendée ; mais elles se retirent aux premiers coups de feu afin de ne pas donner le signal de l’insurrection générale qui éclaterait dans une foule de départements. Voilà où nous en sommes ! Cette magnifique résistance prouve qu’il y a en France plus de foi et plus d’énergie que ne le croyait la secte maçonnique. Le gouvernement doit être bien ennuyé, à cause des élections si prochaines surtout. En vue de ces élections, et sans doute pour faire oublier l’odieuse loi qui soulève la France, nos parlementaires donnent le spectacle le plus écœurant qui se puisse voir ; ils votent à tort et à travers les mesures les plus onéreuses et les plus contraires à l’intérêt du pays, sans même se demander si elles sont possibles, dès qu’ils supposent qu’elles flatteront le corps électoral ; c’est ainsi qu’ils viennent de rétablir le privilège des bouilleurs de cru, de voter l’abaissement du prix des timbres-poste, la suppression des 13 jours et l’abaissement de la période d’instruction des réservistes de 28 à 15 jours ; ils espèrent certainement que le Sénat ne ratifiera pas leur vote, mais ils votent tout de même afin de s’en faire un mérite devant leurs électeurs. C’est le régime le plus funeste, le plus abject, de la surenchère électorale. Et voilà par quels tristes sires la France est gouvernée. Le mal, ici, on le touche du doigt, c’est la constitution qui livre tout à des assemblées élues par un suffrage incompétent. Quand le comprendra-t-on et fera-t-on le nécessaire ?
Angers, jeudi 8 mars 1906
Le matin, j’apprends la chute du ministère tombé hier à la Chambre sous le coup d’un vote de défiance de la droite, du centre, d’une partie des progressistes et de l’extrême gauche ; interpellé sur les troubles de Boschèpe et la mort de Ghyzel, il n’a pas voulu promettre de cesser les inventaires comme le voulait la droite ; alors, la droite par principe, et une partie de la gauche par peur, par peur des Catholiques qui se sont enfin réveillés et par peur des conséquences que le crochetage des églises dans toute la France opéré malgré les populations pourraient avoir sur les élections, l’ont renversé ; quant à l’extrême gauche, elle a trouvé l’occasion bonne pour se débarrasser d’un ministère dont elle s’est toujours défiée, bien à tort certes ! Ainsi finit ce ministère Rouvier ; pour rappeler un mot historique, le pied lui a glissé dans le sang. À son avénement, les Catholiques ralliés, et même une partie de la droite monarchique l’accueillirent comme un gouvernement d’apaisement, presque de réparation ; étrange illusion que les esprits clairvoyants n’ont pas partagée ! L’opposition désarma presque devant lui. Et voilà que ce ministère modéré a fait voter la séparation de l’Église et de l’État qui nous a menés à la guerre civile, n’a jamais pris aucune mesure contre les délateurs, en a, au contraire, réintégré plusieurs dans l’Armée, a eu devant l’Allemagne une attitude humiliée, et il meurt au milieu du crochetage des églises opéré par la violence grâce et malgré les populations qui se soulèvent et se laissent emprisonner, blesser et même tuer pour l’empêcher. Si c’est ça un ministère modéré, un ministère d’apaisement et de réparation, grand merci ! J’espère que les bons libéraux qui ont salué son avènement comme une victoire auront la pudeur de ne pas triompher aussi de sa chute. Après ça, tout se voit. N’a-t-on pas vu hier à la Chambre un prêtre (un prêtre étrange), l’abbé Lemire, faire retomber sur les Catholiques la faute du sang versé ? Il faut donc se laisser voler sans se défendre ! Je comprends qu’après cela, la majorité blocarde et franc-maçonne de cette Chambre qui a voté la séparation, ait voté l’affichage du discours de l’abbé Lemire. Ce vote devrait être la plus grande honte de sa vie pour ce prêtre républicain et catholique (?). Mais ces ralliés sont tellement extraordinaires que le bon abbé en est peut-être enchanté. Par exemple, ses électeurs doivent la trouver mauvaise et ils feraient bien de choisir un successeur à cet aumônier du bloc. Je travaille à ma thèse matin et soir. Il n’y a pas de Conférence Freppel.
Angers, vendredi 9 mars 1906
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; au retour, je suis tout surpris de trouver à la maison Max de Saint-Cyr ; il devait arriver à une heure, mais, ayant terminé hier à Angoulême ses affaires assez tôt pour prendre un train de nuit, il en a profité. Il va passer 3 jours ici après quoi il partira avec Marie-Thérèse qui aura passé, à notre grande joie, près de deux mois avec nous. Je travaille matin et soir. À 5h, salle d’armes. La crise ministérielle n’a pas fait un pas ; il est probable que les radicaux vont être appelés au pouvoir ; à la veille des élections et au milieu de la lutte violente qui est engagée dans toute la France, cela vaudrait mieux que l’équivoque du ministère soi-disant modéré qui vient de tomber.
Angers, samedi 10 mars 1906
Le matin, je travaille à ma thèse ; l’après-midi je vais me confesser à St Jacques ; j’apprends l’effroyable catastrophe qui s’est produite ce matin aux mines de Courrières (Pas-de-Calais) ; à la suite d’un terrible coup de grisou, un violent incendie s’est déclaré dans 3 fosses, et sur 1800 ouvriers descendus dans la mine, on croit qu’on ne pourra en sauver que très peu ; on s’attend à ce qu’il y ait plus de 1000 victimes ; l’horreur inspirée par cette catastrophe fait presque oublier les événements de ces jours-ci. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; on récite un De Profundis pour les malheureux ouvriers de Courrières ; Papa, légèrement grippé, ne sort pas de la journée.
Angers, dimanche 11 mars 1906
Je vais à la messe de 8h ½ à Saint-Serge ; elle est dite pour le repos de l’âme de ce pauvre Fardeau, que je visitais comme membre de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion ; ensuite, je vais me promener avec Max ; nous allons aux Amis des Arts. On n’a pas beaucoup de détails sur la catastrophe d’hier ; très peu de sauvetages ont pu avoir lieu, on persiste à croire que le nombre des morts dépassera mille. Le soir à 5h, à la Madeleine, cérémonie de réparation des sacrilèges commis le 2 mars par les inventorieurs ; tous les catholiques d’Angers y étaient invités ; l’église, dont on avait enlevé toutes les chaises, était réservée aux hommes ; elle était comble bien avant cinq heures ; une foule énorme débordait dans l’intérieur des grilles et dans la rue. Monseigneur arrive à 5 h et monte en chaire où il prononce un discours ému. Ensuite, on récite la prière de réparation qui avait été distribuée, on acclame plusieurs fois le Sacré-Cœur ; puis on chante un De Profundis pour les personnes tuées en défendant les églises et pour les ouvriers de Courrières. Monseigneur donne une première bénédiction dans l’église, puis une seconde hors de l’église pour la foule restée dehors. La foule se masse dans la rue devant l’église ; on chante des cantiques et on fait circuler le mot d’ordre : raccompagner Monseigneur à l’Évêché. Dès que Monseigneur sort de l’église, quelques jeunes gens prennent les rênes du cheval et en avant ! Un millier d’hommes entoure la voiture, on crie « Vive Monseigneur », et on prend le chemin de l’Évêché ; on s’engage par les rues Volney, Paul Bert, le boulevard de Saumur, la rue Saint-Aubin (où un fort barrage d’agents s’était placé devant la Préfecture, ce qui nous a empêchés de huer au passage le représentant de la République), la place Sainte-Croix et la place Saint-Maurice. Une foule énorme, celle qui était à la Madeleine ou au dehors, suit la voiture en chantant des cantiques, surtout le cantique « Nous voulons Dieu » qui est devenu le chant de ralliement des Catholiques français, en criant « liberté », « résistance », des cris variés. Des fenêtres, les gens saluent, agitent leurs mouchoirs et applaudissent. Arrivé devant la cathédrale, l’immense cortège s’arrête, Monseigneur descend de voiture et on entre dans la cathédrale. La foule peut être évaluée à 5000 à 6000 personnes. Étant invité à dîner à 7h ½ chez la comtesse de Chappedelaine rue Mirabeau, je suis obligé à mon grand regret de quitter la manifestation devant la cathédrale, car il fait déjà nuit, il est 7 heures et je n’ai que le temps de rentrer et d’enfiler à la hâte mon frac. Cependant, je n’arrive pas en retard chez Mme de Chappedelaine. Les autres convives sont : la comtesse de Tolghouët, le général et Mme Joly, Mlle de Posson, M. et Mme Bove, un intendant militaire dont je n’ai pas compris le nom et sa femme. Dîner très élégant. Aussitôt après le thé à 10h ¾, je prends congé de M. et Mme de Chappedelaine et je prends une voiture qui m’attendait et qui me mène chez M. et Mme Gavouyère qui donnent ce soir un petit thé intime ; ayant promis, malgré le dîner de Mme de Chappedelaine, d’aller y faire une apparition, je dois tenir ma promesse ; les autres invités, en dehors de Papa, Maman, Marie-Thérèse, Max et Philo, sont M. et Mme Baugas et la famille Grifat. J’y passe une vingtaine de minutes. On y parle beaucoup de la manifestation de ce soir. Parmi les personnes qui acclamaient ce soir Mgr Rumeau, il y en avait beaucoup qui le critiquaient vivement il y a quelques semaines ; il faut dire que depuis lors, comme je l’avais prévu, Monseigneur, sous l’influence des événements, a été forcé de « marcher » dans le sens de la résistance ; du haut de la chaire, il n’a pas, maintenant, de mots trop flatteurs pour les Catholiques qui résistent aux inventaires. Et puis, on a voulu surtout faire une manifestation catholique ; par-dessus la personne de Monseigneur, on acclamait la religion dont il est ici le plus haut représentant. Ces manifestations ont du bon, elles habituent les Catholiques à se compter et à prendre possession de la rue.
Semaine du 12 au 18 mars 1906
Angers, lundi 12 mars 1906
L’après-midi, visite à Mme de Chappedelaine ; si j’y vais dès aujourd’hui, c’est qu’elle-même m’a demandé hier soir de venir la voir bientôt parce qu’elle a un renseignement à me demander. Le nombre des victimes de l’affreuse catastrophe de Courrières s’élève à 1280 dit-on ; je ne crois pas qu’on trouve dans les annales des catastrophes minières un pareil nombre de victimes. De tous côtés, des souscriptions s’ouvrent ; un service solennel de requiem va être célébré à Notre-Dame de Paris. Comme ministère, nous allons avoir Clemenceau, à l’Intérieur, qui gouvernera sous le nom de Sarrien, président du conseil ; les personnalités les plus marquantes seront Bourgeois, Clemenceau, Briand et Poincaré. Ce sera évidemment un ministère à poigne, tout fait prévoir qu’il appliquera rigoureusement la loi de Séparation ; je préfère cela à un ministère modéré qui aurait cherché à endormir les Catholiques ; les pontifes du ralliement, du libéralisme et de la conciliation auraient été assez naïfs pour se laisser prendre une fois de plus à ses boniments intéressés. Dieu merci, grâce au ministère presque extrême-gauche qui va nous tomber du ciel, ou plutôt de l’enfer, à moins que ce ne soit du Grand Orient, ce danger semble conjuré. Marie-Thérèse, après un séjour de près de deux mois, repart le soir à 10h pour Sainte-Croix avec Max qui était venu la chercher. Maman aurait été bien aise de la garder le plus longtemps possible afin de la faire profiter de son expérience car, s’il plaît à Dieu, j’aurai un neveu ou une nièce vers le mois de septembre. Mais Marie-Thérèse, pour d’autres raisons, tenait réintégrer son domicile.
Angers, mardi 13 mars 1906
L’après-midi, je travaille à ma thèse ; je vais à la salle d’armes à 5h. Nous avons Henri du Lac à dîner.
Angers, mercredi 14 mars 1906

Le nouveau ministère, qu’on n’appelle déjà plus que « le ministère Clemenceau », a décidé de poursuivre les inventaires et de rechercher les organisateurs de la résistance ; c’est Haute-Cour en perspective. En attendant, sur tous les points de la France, les inventorieurs rencontrent une résistance des plus opiniâtres ; dans beaucoup de localités, les paysans sont armés de fourches et même de fusils et sont décidés à défendre jusqu’à la mort leurs églises barricadées ; la plupart du temps, l’agent des Domaines se retire sous les huées de la foule quand il constate ces dispositions ; la résistance est particulièrement opiniâtre dans le Cantal, la Lozère, l’Ardèche, la Haute Loire, le Nord, dans toute la Bretagne, dans l’Aveyron, la Manche, Meurthe et Moselle etc. À Sainte-Anne-d’Auray ce matin, 20.000 personnes ayant à leur tête le nouvel évêque de Vannes Mgr Gouraud, les députés et sénateurs du Morbihan, le général de Charette, attendaient de pied ferme devant la basilique formidablement défendue l’arrivée de l’envoyé de la république qui ne s’est même pas présenté. Cette foule de chouans était bien décidée à mourir plutôt que de céder. Ce réveil des Catholiques français est magnifique après tant de défaillances, de capitulations honteuses de ceux qui auraient dû le conduire ; le peuple de France, resté malgré tout attaché à la religion de ses ancêtres, se lève partout, spontanément presque toujours, pour défendre ses autels. La secte maudite, incarnée dans la république, s’y brisera, la religion catholique triomphera une fois de plus ! Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, si ce n’est pas demain ce sera après-demain, mais l’Église triomphera en France ! Les Catholiques de Nancy, hier matin après l’inventaire de leur cathédrale, se sont rués sur la loge maçonnique dont ils ont enfoncé toutes les portes, et ont tout cassé, tout pulvérisé dans cet antre maudit ; voilà une excellente mesure digne d’être suivie partout.
Le matin à 10h, leçon de chant. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Maman reçoit une lettre de Bonne Maman lui annonçant qu’une dame de Perpignan, dont elle ne nous dit pas le nom, me propose de s’occuper de mon mariage avec Mlle de Pallarès, fille de M. Charles de Pallarès, décédé, et de Mlle Beilhoc[17]. La jeune fille a 18 à 19 ans, et 500.000 fr. de dot. La dame en question se chargerait de toutes les démarches ; on ne me donne pas d’autres renseignements. C’est la première fois que j’entends parler de Mlle de Pallarès bien que nous soyons en bons termes avec sa famille ; je crois même qu’il y a entre nous une lointaine parenté par les Pontich ; la famille de Pallarès est une des anciennes familles du Roussillon ; la fortune paraît belle ; sur ces deux rapports, ce projet me sourirait donc. Mais, avant tout, il faut que la jeune fille me plaise. La question de convenance personnelle est, à mon avis, la principale ; la famille a beau être bonne, la fortune considérable, si on ne se convient pas il me semble qu’on ne peut pas être heureux ; donc d’abord la jeune fille ; si, avec cela, il y a la dot et la famille tant mieux ; mais la famille fût-elle princière, et la dot fût-elle colossale, ne me feront jamais épouser une jeune fille qui ne me plairait pas. Je vais répondre que l’idée de ce mariage ne me déplaît pas ; mais qu’avant de laisser tenter la moindre démarche, je veux avoir des renseignements plus complets ; si ces renseignements me conviennent, alors je me préoccuperai de voir Mlle de Pallarès. Pendant que cette bonne dame s’occupe, à Perpignan, de ce mariage, on parle beaucoup à Ille, de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour et, ici, avec Madeleine de Padirac. J’ai donc 3 cordes à mon arc en ce moment-ci ! Il est possible que j’aille en Roussillon dans quelque temps pour voir les choses de plus près. Le soir, nous allons au sermon à Saint-Serge.
Angers, jeudi 15 mars 1906
Le matin, je travaille à ma thèse. L’après-midi, Maman répond, sous ma dictée, à Bonne Maman. Avant de laisser engager la moindre négociation, je demande des renseignements sur les points suivants : santé, éducation, caractère, piété, physique, parenté, fortune présente et à venir. Si ces renseignements sont favorables, je verrai ce que j’aurai à faire. Je vais à la permanence de la section d’Action française. À 5h, à la Conférence Freppel, je donne lecture d’un travail intitulé « À propos d’un ouvrage récent sur le ralliement, conditions de l’union des Catholiques, du rôle des minorités ». Cet ouvrage est le livre du P. Barbier. Je fais d’abord la critique de la politique de ralliement et je montre ses résultats funestes, mort de l’union conservatrice, divisions de plus en plus profondes entre Catholiques, directions de Léon XIII outrepassées, opposition à la législation antichrétienne et aux hommes de la république presque nulle de la part des ralliés comme l’avaient prédit les monarchistes. Union entre Catholiques impossible sur le terrain constitutionnel, possible et désirable sur le terrain catholique pour la défense de la religion et en laissant toute liberté d’action, en dehors de cette défense, aux groupes alliés. Les royalistes ont toujours préconisé cette union (citation de M. de Lamarzelle) ; c’est à cette union, honorable pour tous, que Pie X nous convie (citations des paroles de Pie X à M. Dimier et à l’abbé Odelin et d’un passage de l’encyclique Vehementer nos). La minorité doit être consciente, énergique, organisée ; elle ne doit pas reculer devant les moyens illégaux et violents s’ils sont nécessaires et si l’intérêt du pays l’exige ; son opposition ne doit pas être systématique dans les Chambres ; elle doit se prêter aux alliances, comme nous l’avons déjà vu, mais sans rien abandonner de ses principes, et elle doit profiter de toutes les occasions pour affirmer ses principes ; exemple de l’opposition républicaine sous le Second Empire. Dans le pays, elle doit être opiniâtre et persévérante.
Mon travail est suivi d’une longue discussion mais où presque tous sont d’accord avec moi. Un vœu dans le sens de mes conclusions est voté.
Angers, vendredi 16 mars 1906
Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Je travaille ensuite à ma thèse. L’après-midi, je travaille à ma thèse puis je vais à une réunion convoquée par M. Frogé 2 rue Saint-Aignan pour l’organisation de la messe des hommes le 25 mars à la cathédrale. Au retour, je trouve la maison toute troublée, Papa ayant fait observer à Jean et à Marie que le vin des carafons baissait d’une façon anormale, Jean a fait une scène, disant qu’on l’accusait de voler du vin, ce qui n’était pas vrai, il est parti illico sans même donner ses huit jours ; bon voyage ! Le soir, je vais avec Papa au sermon à Saint-Serge. La réunion, une première fois retardée à la suite de certaines intrigues, et qui a eu lieu hier soir sous la présidence des jeunes gens De Cassagnac au manège Saint-Paul a été splendide ; il y avait de 7 à 8000 personnes : lettre enthousiaste d’encouragement de Drumont, discours de François Coppée, de Jules Delahaye, de Paul et Guy de Cassagnac. La réunion, d’un caractère exclusivement catholique, avait pour but de fonder une ligue purement catholique pour fédérer toutes les ligues et associations également catholiques mais poursuivant aussi un but politique. L’idée est excellente et répond à la pensée d’union de Pie X. Tous les Catholiques, qu’ils soient monarchistes ou républicains, peuvent se réunir dans la nouvelle « Ligue de résistance des Catholiques français », sans rien abdiquer de leurs opinions politiques et sans rien abandonner du but poursuivi par eux ; toutes les associations ou ligues, royalistes, bonapartistes ou républicaines, mais avant tout catholiques, pourront adhérer à la nouvelle Ligue qui sera pour elles un champ commun, un point de réunion ; c’est ainsi que « l’Action libérale populaire » qui combat sur le terrain constitutionnel pourra, si elle adhère à la Ligue de résistance, se rencontrer avec « l’Avant-garde royaliste » de Bacconier[18], ou avec la « Jeunesse plébiscitaire »[19] ; ces deux groupes, de même que la royaliste « Entente nationale » du docteur Le Fur[20] et « la Jeunesse royaliste » de M. de Larègle[21], ont déjà donné leur adhésion. La nouvelle « Ligue de résistance des Catholiques français » peut devenir le centre de la résistance catholique, le noyau de l’opposition, le tronc où se rattacheront les branches d’importance diverse de l’activité catholique. C’est une admirable pensée d’union qui l’a fait naître ; espérons que tous les Catholiques, quelles que soient par ailleurs leurs opinions politiques dont on ne leur demande nullement le sacrifice et pour lesquelles ils pourront continuer à lutter, seront empressés à venir se ranger sous sa bannière. L’Association catholique de la Jeunesse française réalise déjà cette union pour les jeunes, bien qu’on puisse lui reprocher de ne pas toujours se tenir sur le terrain exclusivement catholique. La « Ligue de résistance » a le mérite d’aspirer à imprimer une direction commune à l’opposition catholique, chose qui manquait absolument jusqu’ici ; elle a su choisir pour l’union le terrain le plus large, le plus honorable, le seul acceptable pour tous. Je souhaite longue vie et croissance rapide à la « Ligue de résistance des Catholiques français ».
Angers, samedi 17 mars 1906
Je travaille à ma thèse le matin et l’après-midi ; à 5h, salle d’armes ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Il fait un temps splendide et absolument chaud : 21° à l’ombre, temps de juin. La résistance aux inventaires a gagné même le Roussillon et, depuis quinze jours, on a fermé les portes au nez des agents des Domaines dans quantités de paroisses de notre pays, avec manifestation de la population. Quant au gouvernement, décidément, il recule devant la résistance des Catholiques ; Clemenceau a donné des instructions tendant à faire surseoir aux inventaires là où il y aurait danger de conflit violent, et de se contenter, pour le moment, d’un procès-verbal de constat. Ce sont les Catholiques, enfin réveillés, qui l’emportent sur le gouvernement le plus avancé que la France ait eu depuis 70 ; belle victoire pour la première bataille ; elle devrait être un encouragement.
Angers, dimanche 18 mars 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à un concert extraordinaire au cirque : ouverture de Tannhauser, symphonie de Vincent d’Indy pour piano et orchestre, piano tenu par Cortot, morceaux chantés par Mme Auguez de Montalant, bref programme très réussi ; ensuite, je vais au salut à l’Adoration, puis un moment à l’Adoration perpétuelle à Saint-Laud. Cette semaine, vers la fin probablement, je compte partir pour Paris où je dois faire quelques recherches indispensables pour ma thèse ; j’y passerai le nombre de jours strictement nécessaire afin de pouvoir travailler un peu, au retour, sur les matériaux rapportés, avant les vacances de Pâques ; je devrai probablement aller en Roussillon à Pâques si le projet Pallarès se précise.
Semaine du 19 au 25 mars 1906
Angers, lundi 19 mars 1906
Je me confesse et je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de Saint-Joseph. L’après-midi, je vais au salut à l’Adoration, puis faire ma visite de digestion à Mme Gavouyère. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’un étudiant qui a habité 2 ans la Russie, sur ce pays et sur la révolution actuelle ; ce travail, qui dénote une certaine connaissance du pays, de son état de civilisation, de ses idées ou plutôt de l’absence presque complète d’idées, et de ses mœurs, est intéressant.
Angers, mardi 20 mars 1906
À Saint-Nicolas-du-Port (Diocèse de Nancy) deux vicaires assaillis par une bande d’apaches, puis assiégés et même menacés dans leur maison par cette même bande, ont tiré sur eux ; un individu est très sérieusement blessé et mourra probablement ; les deux prêtres pourront prouver, je l’espère, qu’ils étaient en cas de légitime défense ; néanmoins ce fait [est] extrêmement malheureux en lui-même d’abord, et surtout en raison de la qualité du meurtrier ; il est fort à craindre que la presse blocarde ne profite de la circonstance pour mentir effrontément et, en dénaturant les faits, organiser un gros scandale. Le soir, je vais à une conférence organisée par la Croix-Rouge à la salle des Quinconces ; elle est faite par le Dr Brin ; sujet : les blessures de guerre.
Angers, mardi 21 mars 1906
Le matin, à 10 h, leçon de chant ; ensuite, je vais un moment à la Bibliothèque municipale. L’après-midi, je travaille à ma thèse, à 5 h cours de religion du P. Corbillé ; au contraire de la semaine dernière, il fait absolument froid, ma douche du matin me paraît glacée. L’individu blessé par le vicaire de Saint-Nicolas-du-Port, l’abbé Claude, s’appelle Schumacker ; il est mort à l’hôpital après avoir demandé et reçu les derniers sacrements ; bonne leçon pour les incrédules et les prétendus esprits forts ; le dimanche, cet individu poursuivait des prêtres une fourche à la main, les menaçait de les étriper, faisait le siège de leur maison, lançait sur eux des pierres qui auraient pu les tuer ; le lendemain, se sentant près de mourir et se voyant sur le seuil de l’autre vie, il laisse de côté ses idées de la veille et ses passions anticléricales et se dit qu’il est bon d’avoir des prêtres pour vous aider à franchir ce seuil. Que les journaux antireligieux qui parleront de Schumacker pour exciter l’opinion contre le clergé et contre la religion racontent cela à leurs lecteurs, il n’y a pas de danger !
Angers, jeudi 22 mars 1906
Ce matin, je reçois L’Action française du 21 mars et j’ai la satisfaction de voir, dans la chronique de la Ligue, une longue correspondance d’Angers ; on y raconte les controverses avec le Sillon, la démission d’un grand nombre de sillonistes qui sont venus à l’Action française etc. La section algérienne de la ligue d’Action Française est virtuellement fondée grâce aux efforts de mon ami Rupert activement secondé d’ailleurs par le commandant Vaissière et par plusieurs personnes qu’il a gagnées à ses vues ; je suis enchanté d’avoir été si bien compris, en octobre dernier, par ce bon garçon de Rupert qui, avant de me voir, ne connaissait même pas de nom l’Action française. La nouvelle section va créer un courant royaliste à Alger. L’après-midi, je vais à la Cour d’appel où l’on juge Du Lac sur appel a minima du parquet qui estime que la peine de 2 jours d’emprisonnement avec sursis et de 100 fr. d’amende n’était pas suffisante ; il attrape en appel 8 jours de prison avec sursis et 200 fr. d’amende. À 5h, salle d’armes. À propos de l’Action française, elle est en progrès partout ; il y a quelque temps dans les Côtes-du-Nord, des royalistes qui s’étaient laissé prendre aux avances de l’Action libérale et qui avaient fondé cette association dans leur pays, ont enfin reconnu qu’ils ne pouvaient pas continuer leur propagande pour cette association, qui est en fait le ralliement organisé, et rester fidèles à leurs convictions politiques, et, plantant là l’Action libérale, ils ont fondé une nombreuse section d’Action française ; quant à l’Action libérale, elle est restée presque sans adhérents dans les Côtes-du-Nord. Bien loin de là, à Saint-Gaudens, il y avait un Sillon ; eh bien, les jeunes Catholiques qui formaient ce groupe, dégoûtés par les directions insensées de Sangnier, viennent de passer tous à la cause royaliste et ont fondé une section d’Action française dans leur ville ; trois des membres de cette nouvelle section, anciens sillonnistes, ont même été admis dans le sein du comité royaliste de la région de Saint-Gaudens. Tout cela est bon signe ; le ralliement est, de plus en plus, en baisse. Le livre du P. Barbier, qui vient de recevoir une chaude approbation de Mgr Turinaz, le prouve bien. Depuis quelque temps, je remarque qu’on ne chante plus le Domine Salvum fac rempublicam à la fin de la grand’messe. Cela m’évite d’ajouter tout bas : « a republica libera nos Domine ».
Angers, vendredi 23 mars 1906
Le matin, je vais à la chapelle des sœurs de l’Espérance, à une messe célébrée par Monseigneur et suivie d’une allocution du chanoine Crosnier et d’un salut au profit des œuvres d’Orient ; une quête est faite par quatre jeunes filles dont Philomène. Ces œuvres qui rendent tant de services au point de vue catholique et au point de vue français ont de plus en plus besoin de recourir à la charité des Catholiques depuis que le gouvernement, par une criminelle négligence, diminue les subventions qu’il leur accordait. Ces gens-là sacrifient à leur stupide anticléricalisme les intérêts de la France ; ils le savent mais n’en continuent pas moins ; quelles brutes ! Avant de partir pour Paris j’attends une brochure sur le repos hebdomadaire que j’ai demandée et qui ne se presse pas d’arriver ; peut-être pourrai-je attendre après Pâques à aller à Paris.
Angers, samedi 24 mars 1906
L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le Soleil publie une dépêche de Rome disant que l’Osservatore Romano blâme les Catholiques qui ont écrit une lettre collective aux évêques pour les engager à ne pas repousser les associations cultuelles ; ces Catholiques, qui sont tous libéraux et presque tous ralliés, sont Brunetière, prince d’Arenberg, Denys Cochin, de Castelnau, de Caraman, Goyau, d’Haussonville, marquis de Vogüé etc. Si la nouvelle est confirmée, c’est une indication très nette dans le sens de la résistance à la loi de Séparation.
Angers, dimanche 25 mars 1906

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. À 10h ½, je vais à la cathédrale servir de commissaire pour la messe de 11 heures où tous les hommes catholiques d’Angers sont convoqués ; il y en a environ 2000 ; Monseigneur parle et donne la bénédiction pontificale. Près de la cathédrale, mon attention est attirée par une affiche autour de laquelle je vois beaucoup de monde : c’est un manifeste de Don Carlos, duc de Madrid et d’Anjou, chef des Maisons de France (!) et d’Espagne, aux Catholiques français, dans lequel le chef de la maison de Bourbon blâme en excellents termes la séparation de l’Église et de l’État. Je dis aux personnes qui sont là que Don Carlos n’est pas le chef de la maison de France et qu’il commet une usurpation quand il se donne pour l’héritier d’Henri V. Don Carlos prend donc au sérieux le titre de prétendant au trône de France que des royalistes bien peu ferrés sur les règles de succession au trône de la dynastie capétienne lui ont fait endosser à la mort du regretté comte de Chambord. Les royalistes ont oublié tout simplement la renonciation de Philippe V. En donnant, en haine des D’Orléans, cet accroc aux lois de succession au trône, ils vont contre la volonté formelle d’Henri V qui a désigné le comte de Paris comme son héritier, et ils enlèvent à la Monarchie sa principale raison d’être, car c’est le principe d’hérédité qui fait la grande force de l’institution monarchique. Heureusement que ces « blancs d’Espagne » sont bien peu nombreux. J’en connais, cependant, qui m’ont traité d’« orléaniste » parce que je suis, depuis la mort d’Henri V, partisan des D’Orléans ; c’est insensé. Il est évident que, si j’avais vécu sous Louis-Philippe, j’aurais été hostile, comme l’ont été mes grands-parents, à ce roi usurpateur et que j’aurais été un chaud partisan d’Henri V. Mais Henri V est mort et l’application de la loi salique appelle au trône les D’Orléans ; en fidèle légitimiste, je ne fais que les soutenir. Mon bisaïeul De Lazerme, député des Pyrénées-Orientales en 1827, a démissionné en 1830 plutôt que de prêter serment à Louis-Philippe ; j’aurais agi comme lui en pareil cas ; je ne suis donc pas orléaniste. Le duc d’Orléans, non plus, n’est pas orléaniste ; il se considère comme l’héritier d’Henri V et nullement comme celui de Louis-Philippe et tous ses actes de prétendant, ses tendances politiques et sociales, sont la condamnation des principes libéraux des orléanistes ; jusqu’au nom de « Philippe VIII » sous lequel il règnerait qui prouve qu’il a rompu, comme son père en 1873, avec la tradition de l’usurpateur de 1830. M. Dominique Delahaye, sénateur, avec qui j’ai eu l’occasion de causer dans la matinée me dit que la lettre collective de Brunetière etc. aux évêques a, très probablement, été inspirée par les évêques, partisans honteux de l’essai de la loi ; ils n’ont pas osé exprimer leur opinion et l’ont fait exprimer par d’autres. Mais dans l’après-midi, L’Éclair dément la note de l’Osservatore Romano qui a fait beaucoup de bruit et dans laquelle les journaux de ce matin, La Croix elle-même, voyaient une indication très nette dans le sens de la résistance ; on ne sait qu’en croire. L’après-midi, je regarde passer la cavalcade de la Mi-carême ; le char le plus réussi est celui de la conférence d’Algésiras, dans lequel un monumental Kaiser, botté, casqué, éperonné embête tout le monde tout en retroussant ses moustaches d’un air qui veut paraître terrible. Il y a beaucoup de masques dans les rues et l’on se bat avec des confettis ; je m’amuse à les regarder un peu dans la rue d’Alsace.
Semaine du 26 au 31 mars 1906
Angers, lundi 26 mars 1906
Les journaux du matin, arrivant ici l’après-midi, portent les promotions et mutations militaires ; l’oncle Paul n’est pas encore nommé général, on lui fait joliment attendre les étoiles ! Mais il est nommé, comme colonel, gouverneur de Dijon ; c’est là un poste de général ; il est donc à peu près sûr d’être nommé dans quelques mois. Il s’attendait à être nommé à Dijon, mais quelle différence de climat avec Alger et comme il regrettera sa dernière garnison ! À 5h, escrime. Il fait démesurément froid ; c’est certainement pire qu’en janvier ; il neige et il gèle dans presque toute la France, même en Roussillon où les arbres à fruits et la vigne, dont la végétation était très avancée à cause de la douceur de l’hiver et de la chaleur de la première quinzaine de mars, souffrent beaucoup dit-on.
Angers, mardi 27 mars 1906
Le matin à 11 h, je vais au service funèbre célébré à la cathédrale à la mémoire du regretté comte de Blois, sénateur, qui vient de mourir ; il y a eu, pour lui, un service à Saint-François-Xavier sa paroisse de Paris ; le duc d’Orléans s’y était fait représenter ; ses obsèques ont eu lieu ces jours-ci à Huillé. Monseigneur prononce lui-même son oraison funèbre et donne l’absoute ; il rappelle sa grande affabilité, la fermeté de sa foi religieuse et de ses convictions politiques, les luttes qu’il a soutenues au Sénat pour conserver à la France la liberté d’enseignement que son oncle M. de Falloux avait fait voter en 1850, à l’Assemblée nationale, pour l’enseignement secondaire, sa belle conduite en 1870 comme officier des mobiles de Maine-et-Loire. Le comte de Blois venait d’être nommé par Pie X commandeur de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. C’était un agriculteur distingué. Le parti royaliste fait en lui une grande perte ; il n’avait que 57 ans. Par son mariage, il était devenu l’oncle de mon ami Pierre de La Morinière[22]. Sa veuve a été honorée d’un télégramme de condoléances du duc d’Orléans. M. de Blois était si affable, si bienveillant qu’il réussissait à se faire écouter, au Sénat, même par ses adversaires les plus acharnés. Si on peut lui reprocher une chose, c’est peut-être une teinte de libéralisme ; neveu, héritier et exécuteur testamentaire de M. de Falloux, il ne pouvait guère se soustraire à ce léger défaut. Il est probable que M. de Falloux aurait signé la supplique aux évêques en faveur de la formation des associations cultuelles, cette supplique dont les journaux publient ce matin le texte et qui a produit à Rome une très mauvaise impression ; la Difesa de Venise, journal officieux de Pie X, la déclare naïve parce qu’il est naïf de parler d’« essai loyal » alors que l’on sait qu’il n’y aura pas loyauté du côté du gouvernement, et inopportune parce que ses auteurs ont l’air d’avoir oublié que les associations cultuelles viennent d’être formellement condamnées par le pape. Il est donc, maintenant, infiniment probable que le pape défendra aux Catholiques français de subir la loi et de former les associations cultuelles ; le blâme de l’Osservatore Romano que l’on a démenti dimanche, après l’avoir télégraphié samedi, a bel et bien paru, mais dans des termes un peu différents. La Croix, qui ne se prononçait pas jusqu’à présent, est maintenant en plein pour la résistance ; M. de Mun lui-même est partisan de la résistance. La supplique des 23 cardinaux laïques, comme on commence à appeler les signataires de la fameuse lettre, produit donc un effet diamétralement opposé à celui qu’en attendaient ses auteurs. M. de Blois, pour en revenir à lui, avait beaucoup contribué à rapprocher, en Anjou, les royalistes légitimistes et ultramontains, qui avaient pour organe L’Anjou et pour chef Mgr Freppel, des royalistes plus ou moins orléanistes à tendances libérales en religion dont le chef était M. de Falloux et l’organe L’Union de l’Ouest ; il avait réussi à fondre en un seul parti puissant et compact ces deux groupes qui, fusionnés, n’ont plus aujourd’hui qu’un organe, Le Maine-et-Loire et sont si puissants en Anjou qu’ils font à peu près toutes les élections. Leur comité, qu’on appelle ici « le grand comité » dirige avec autorité toutes les forces monarchistes et conservatrices du pays, sous la direction du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans. Il laisse la direction des affaires religieuses au bureau diocésain des œuvres, dont beaucoup de ses membres font d’ailleurs partie, et aux « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales ». Le parti catholique, conservateur et monarchique est ainsi admirablement organisé en Anjou. D’autres organisations de propagande, l’Action française en politique, la Jeunesse catholique au point de vue religieux, ont aussi une grande influence. Malheureusement, l’Action libérale, dont le besoin ne se faisait nullement sentir dans ce département, s’est implantée dans l’arrondissement de Cholet et a réussi à enrôler un grand nombre de Catholiques et même de royalistes en se présentant à eux comme un organe d’union ouvert à tous les Catholiques et ne faisant pas de politique ; ce dernier point est faux ; l’A.L.P. tourne les masses qu’elle ensorcelle vers la république, elle fait de la politique de ralliement et, partout, contrecarre les monarchistes. Au début, on pouvait se tromper sur son but ; moi-même, je m’y suis trompé longtemps, mais maintenant, il n’est plus permis de se laisser abuser. De vrais royalistes peuvent donc considérer l’Action libérale populaire comme une troupe alliée avec laquelle on peut conclure des ententes, surtout des ententes électorales comme le recommande le duc d’Orléans dans ses instructions électorales, mais ils ne peuvent pas entrer dans ses cadres, lui donner leur argent ; ils joueraient un rôle de dupes. Trop de royalistes, hélas ! se laissent encore prendre aux boniments de l’A.L.P.
Angers, mercredi 28 mars 1906
Dans l’après-midi, je vais voir Du Lac et je le décide à entrer dans l’Action française ; à 5h ½, cours de religion du P. Corbillé ; le soir nous allons au sermon à Saint-Serge.
Angers, jeudi 29 mars 1906
J’assiste à l’audience de la Cour d’appel où l’on rejuge De Guerdavid sur appel a minima du ministère public ; il est confirmé. Ensuite, je vais à la permanence de l’Action française où je présente Du Lac ; il y a eu, ces jours-ci, plusieurs adhésions nouvelles notamment celle d’un conseiller général le marquis de la Bretesche, et celle du président d’une section de l’Action libérale de l’arrondissement de Cholet, tant il est vrai que l’A.L.P. compte dans ses rangs d’innombrables royalistes ; ils sont bien naïfs ! À 5h, Conférence Freppel. Le soir, je vais avec Papa à un sermon pour les hommes seuls à Notre-Dame.
Angers, vendredi 30 mars 1906
Je vais à la messe de 9 heures à Notre-Dame. Les journaux publient un grand nombre d’adhésions à un article de M. de Mun en faveur de la résistance à la loi de Séparation publié hier dans La Croix ; entre autres adhésions, citons celles de M. René Bazin, Dominique Delahaye, de La Ferronnays, Piou, Jean Lerolle président de la Jeunesse catholique, etc. ; le courant vers la résistance est de plus en plus fort et il paraît certain qu’il est inspiré par le pape ; j’en suis bien content. L’après-midi, je vais à l’Université voir le P. Lionnet et l’entretenir d’une extension que projette l’Œuvre de la presse pour tous et dont on m’a prié de m’occuper. Le soir, nous assistons tous à une séance organisée, salle des Quinconces, par la Croix-Rouge française ; elle consiste en une conférence du marquis de Dampierre sur le sujet « France et Allemagne » et en une partie musicale. La nouvelle la plus intéressante d’aujourd’hui nous vient de Courrières où, continuant les recherches dans les galeries de la mine d’où l’on enlève tous les jours des cadavres, on a trouvé ce matin quatorze mineurs vivants ; les malheureux étaient là depuis vingt jours, se nourrissant de la viande pourrie d’un cheval mort, d’avoine et de bois et buvant un peu d’eau mélangée à leur urine (!!!) ; ils n’avaient pas perdu confiance ; l’un d’eux surtout dirigeait ses camarades et leur remontait le moral ; quelle odyssée ! On croit entendre des appels et on espère trouver d’autres survivants de l’épouvantable catastrophe. Le gouvernement a eu, ces jours-ci, plusieurs camouflets de la part de l’Armée : trois des officiers poursuivis pour avoir refusé d’enfoncer les portes des églises ont été acquittés, deux à Nantes et un à Bordeaux ; aussi, fureur du bloc où l’on parle de supprimer les conseils de guerre. Quand l’Armée comprendra-t-elle qu’il faut viser au cœur : à l’Élysée, au Grand-Orient, aux ministères, aux Chambres, en un mot renverser la république ? Le jour où elle le comprendra et agira en conséquence, elle sera sauvée et nous aussi. Une autre victime des inventaires, André Régis qui avait reçu deux balles d’un gendarme à Montregard (Haute-Loire) vient de mourir ; c’est un martyr. Par contre, Schumacker, de Lunéville, dont on avait annoncé la mort, va de mieux en mieux, et, revenu à de bons sentiments, il raconte qu’on lui avait donné de l’argent pour poursuivre et insulter les prêtres, cela n’empêche pas l’instruction de continuer contre les deux prêtres qui sont en prison. Quant au juge de paix de Baccarat qui a tiré sur les Catholiques qui le conspuaient sans le menacer et a atteint une jeune fille, il continue à vivre tranquillement chez lui à Baccarat ; voilà « l’égalité » et la justice républicaine.
Angers, samedi 31 mars 1906
Dans l’après-midi, je vais voir Jacques Hervé qui est ici de retour d’Arcachon, pour deux mois environ ; en appel, à Bordeaux, ses 8 jours de prison sans sursis ont été transformés en 8 jours de prison avec sursis. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. On me raconte que M. René Bazin avait été sollicité de signer la fameuse lettre des « soumissionnistes », mais il a refusé et a adhéré, depuis, à l’article de M. de Mun. Le comité royaliste de Maine-et-Loire a choisi comme candidat au Sénat, pour remplacer M. de Blois, son président le comte de La Bourdonnaye, député de Cholet et représentant du Roi en Maine-et-Loire ; le duc de Blacas sera candidat aux élections législatives du 6 mai prochain au siège laissé vacant par M. de La Bourdonnaye.
Avril 1906
Semaine du 1er avril 1906
Dimanche 1er mars 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, après être allé voir le P. Lionnet au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous, je prends part à la procession de la Vraie Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour ; elle se passe dans le plus grand calme. Le soir, nous avons Henri du Lac à dîner. Un article qui a paru vendredi dans L’Osservatore Romano produit une certaine émotion ; cet article, après avoir constaté que le mouvement de résistance aux inventaires en France, mouvement purement religieux, a surpris nos ennemis et même beaucoup de Catholiques, conseille aux Catholiques de profiter des prochaines élections législatives pour améliorer leur situation ; à ce propos, l’auteur de l’article dit que l’Action libérale populaire qui s’est préparée de longue main à la lutte sur le terrain électoral, doit être appuyée et secondée, et qu’il ne faut pas, actuellement à la veille du scrutin, remanier tumultueusement les cadres de l’armée catholique ; mais il ajoute qu’il y a parfaitement place, à côté de l’A.L.P., pour d’autres organisations et qu’après le danger, on pourra améliorer l’organisation des Catholiques. En troisième lieu, l’article blâme « l’initiative de M. l’abbé Barbier » capable seulement de jeter le trouble et la confusion dans les esprits et, par suite, de nuire à l’union des Catholiques ; il fait aussi allusion à certains discours retentissants qui ont donné lieu à des condamnations excessivement sévères. Que veut-il dire par là ? Je n’en sais rien ; quant au blâme adressé au P. Barbier, est-ce à propos de son livre ou de la « ligue de résistance catholique » ? Peut-être estime-t-on à Rome qu’il aurait mieux valu attendre après les élections pour fonder cette ligue ? Je crois que le blâme s’adresse plutôt au livre. Quant à la ligue, elle fera bien de ne pas agir avant les élections. L’article du journal romain n’a rien d’officiel ; cependant, tout ce qui paraît dans L’Osservatore Romano passe pour refléter la pensée du Vatican. Il est certain que l’A.L.P. exercera une grande influence sur l’opposition lors des prochaines élections ; faute de mieux, il faut l’appuyer ; d’ailleurs, les instructions de Mgr le duc d’Orléans, transmises par M. Bézine, en font un devoir pour les royalistes partout où ils n’engagent pas eux-mêmes la lutte. Les royalistes doivent faire alliance avec les autres groupes d’opposition ; mais alliance ou coalition ne signifient pas confusion ; les royalistes feront donc alliance, mais en conservant leur individualité ; c’est ce que l’on va faire ici dans la première circonscription d’Angers en appuyant M. Gauvin, candidat progressiste présenté par Le Petit Courrier ; le comité royaliste et Le Maine-et-Loire appuieront sa candidature et engageront leurs amis à voter pour lui afin de faire échec au bloc. Quant à l’Action Libérale, elle ne peut pas avoir la prétention d’englober tous les Catholiques ; si elle voulait arriver à ce but, elle devrait se placer sur le terrain catholique, et non sur le terrain institutionnel et libéral ; tant qu’elle persistera dans cette attitude, aucun vrai royaliste ne pourra y entrer ; on pourra bien faire alliance avec elle, mais non faire de la propagande pour elle. On prétend, du reste, à tort ou à raison, qu’elle va évoluer dans le sens que je désire. Toutefois, une fois les élections passées, la « ligue de résistance catholique », faite pour unir tous les groupements catholiques, pourrait rendre de grands services.
Semaine du 2 au 7 avril 1906
Angers, lundi 2 avril 1906
Ce matin, je vais visiter le nouveau magasin des Dames de France qui s’ouvre aujourd’hui, ensuite je vais me faire couper les cheveux. L’après-midi, je travaille à ma thèse. La conférence d’Algésiras est enfin terminée ; son protocole final va être signé. Eh bien ! Le résultat de cette conférence internationale est moins mauvais qu’on ne pouvait le craindre. Sans doute, nous avons fait de grandes concessions notamment en partageant la police avec l’Espagne et en acceptant l’inspection de la police. Mais il est certain que l’Allemagne, venue à Algésiras dans l’intention bien évidente de nous humilier, en a fait plus que nous ; le kaiser voulait faire constater à l’Europe la faiblesse et l’isolement de la France ; c’est l’Allemagne dont la mauvaise foi et l’isolement ont éclaté. La France s’en tire, je ne dirai pas avec les honneurs de la guerre puisque nous avons dû rabattre beaucoup de nos prétentions primitives, mais sûrement en meilleure posture que l’Allemagne. Celle-ci avait posé le principe de l’égalité des puissances au Maroc et elle a été obligée de reconnaître la situation privilégiée de la France. La France a été soutenue par son alliée la Russie (et l’alliance franco-russe s’est affirmée pleine de vitalité), par l’Angleterre, l’Espagne et même l’Italie dont l’alliance avec l’Allemagne et l’Autriche paraît devoir se briser bientôt ; l’Allemagne, en fait de grande puissance, n’a eu que l’Autriche avec elle, et encore !! Il ne faut donc pas se montrer trop mécontent du résultat de la conférence. Sans doute, en ce qui concerne le protectorat français au Maroc qui était la pensée de derrière la tête de Delcassé et de beaucoup d’autres, la partie est perdue pour longtemps, mais nous avons réussi, ce qui est beaucoup, à faire reconnaître notre situation privilégiée au Maroc par toutes les puissances, par l’Allemagne elle-même. Avec un gouvernement plus sûr de lui-même et par conséquent mieux armé et plus ferme, l’Allemagne n’aurait pas osé nous chercher la misérable querelle du Maroc et il y aurait encore de beaux jours pour l’action extérieure de la France. Mais enfin, notre gouvernement, soutenu en cela, il faut le dire, par la quasi-unanimité de la nation qui a donné un bel exemple d’union en face de l’étranger, notre gouvernement, pour une fois, n’a pas tout cédé ; c’est énorme pour lui quand on se rappelle Fachoda !
Angers, mardi 3 avril 1906
Le matin, je vais visiter une de nos familles de Saint-Vincent-de-Paul. L’après-midi, je vais à la Belle Jardinière faire mes commandes pour l’été. Il y a eu ce soir une grande réunion républicaine libérale et progressiste présidée par le sénateur Vital de Saint-Urbain, pour « lancer » la candidature Gauvin ; j’ai reçu, comme électeur, une carte d’invitation, mais je n’y vais pas ; je voterai pour Gauvin faute de mieux, mais je n’entends pas avoir l’air de sanctionner par ma présence les sottises qu’il ne manquera pas de dire sur « la république gouvernement de liberté et d’ordre », etc. etc. et autres choses ejusdem farinae.
Angers, mercredi 4 avril 1906
Ce matin, leçon de chant. L’après-midi, je vais au cours de religion de l’abbé Corbillé, le dernier de l’année. Ce soir, nous allons au sermon à Notre-Dame.
Angers, jeudi 5 avril 1906
Le matin, je vais avec Papa à la retraite prêchée par l’abbé Delahaye dans la chapelle Saint-Martin à l’Université ; aucun étudiant n’étant arrivé à l’heure dans la chapelle, c’est moi qui dois servir la messe ; bientôt après, Catta arrive et nous la servons tous les deux. L’après-midi, je vais à la permanence de l’Action française ; nous y décidons, en principe, la création d’un journal hebdomadaire qui s’appellerait L’Intérêt national, il aurait pour but de répandre les idées et les méthodes de l’Action française, la question est mise à l’étude ; Le Maine-et-Loire, organe quotidien du parti royaliste, se chargerait, croit-on, de l’impression. À 5 h, je vais me confesser à Notre-Dame. Nous recevons la réponse aux renseignements demandés sur Mlle de Pallarès ; c’est Bonne Maman, qui étant allée mardi à Perpignan, les a recueillis de Tante Bonafos, et nous les transmet : pour la famille, c’est très bien du côté du père, c’est assez ordinaire quoique très honorable du côté de la mère ; pour la fortune, très considérable ; la jeune fille, très jeune, est jolie et très bien élevée aux Sacrés-Cœurs de Perpignan puis de Montpellier après la fermeture de celui de Perpignan ; elle paraît avoir bonne santé ; par exemple, on croit que son père, qui est mort très jeune, a succombé à une maladie de poitrine. C’est là une circonstance fâcheuse sur laquelle, avant de pousser plus loin, il faudra se renseigner minutieusement. Comme Mlle de Pallarès est très jeune, 18 ans à peine, il n’y a pas péril en la demeure et je crois que je n’aurai pas besoin d’aller en Roussillon à Pâques. Pendant les grandes vacances, je vais me trouver pris entre deux courants : Mlle de Pallarès ou Marie-Louise de Lacour, vers laquelle des deux diriger mes efforts, dresser mes batteries ? Il y a longtemps que je n’ai longuement vu Marie-Louise de Lacour ; je ne connais pas Mlle de Pallarès, il faudra d’abord que je tâche de les voir toutes les deux ; puis je tâcherai d’obtenir celle qui me plaira le plus. Marie-Louise de Lacour est fort jolie, elle m’a plu beaucoup l’année dernière pendant les quelques instants où je l’ai revue à Ille, mais il est évident qu’avant de rien entreprendre il faudrait se connaître davantage.
Angers, vendredi 6 avril 1906
Je vais à la messe de 8h à Saint-Serge où je fais ma communion pascale. À 5 h, salle d’armes ; le soir nous allons au sermon à Notre-Dame. Les troubles sociaux, qui n’ont cessé de croître depuis l’avènement du parti républicain et, en particulier, ces dernières années, prennent une intensité croissante depuis quelques jours. Dans les grèves minières du Nord et Pas-de-Calais, venues à la suite de la catastrophe de Courrières, une faible minorité impose, par la violence comme toujours, à la majorité de mineurs qui n’en veut pas ; l’autre jour, comme un mineur non-gréviste allait courageusement à son travail, des grévistes l’ont assailli et allaient lui faire un mauvais parti, il s’est retourné et, d’un coup de revolver, a étendu à terre son principal agresseur qui est mort peu après ; à Toulon, où les garçons de cafés sont en grève, un garçon non-gréviste a tué d’un coup de stylet un gréviste qui le malmenait pour l’obliger à cesser son travail ; de tels faits sont très regrettables mais les victimes n’ont que ce qu’elles méritaient ; le gouvernement, composé en partie de socialistes et esclave des révolutionnaires, ne prend que des mesures dérisoires pour faire respecter la liberté du travail ; certes, le régime de la liberté absolue du travail peut être, à juste titre, critiqué, mais tant qu’il n’y en a pas une autre, le gouvernement a le devoir de faire respecter cette liberté ; en ne le faisant pas, il se rend complice des violences qui se commettent. Dans la Somme, des grévistes de je ne sais quelle industrie ont fait le sac complet de la villa de leur patron, du frère de celui-ci et d’une épicerie, après quoi ils ont mis le feu à la villa de leur patron et ont empêché les pompiers d’approcher. La Confédération Générale du Travail, plus connue sous le nom de « syndicats rouges », est aujourd’hui plus puissante que le gouvernement ; c’est une organisation qui n’a rien de professionnel et qui ne s’occupe que de politique collectiviste et antimilitariste ; elle organise ouvertement pour le 1er mai une « journée » qui comptera un essai de grève générale et violente. Le gouvernement, impuissant ou complice, n’a pas le courage de désavouer ces révolutionnaires qui sont ses meilleurs soutiens, au contraire, il est plein de complaisance pour eux et tient rigueur à cette admirable « Fédération des Jaunes de France » qui, en moins de cinq ans et malgré l’hostilité des pouvoirs publics et l’indifférence de trop de patrons aveugles, a déjà groupé 450.000 ouvriers honnêtes et sérieux autour de 9 bourses du travail indépendantes. Cet admirable groupement, qui se place en dehors de toute question politique ou religieuse, est un grand instrument de pacification sociale. Il est digne de tous les encouragements. Le gouvernement préfère soutenir les rouges. Il lui en cuira. Rappelons-nous le mot de Thiers : la république finira dans l’imbécilité ou dans le sang. Moi je dis : dans les deux.
Angers, samedi 7 avril 1906
Le matin, je vais à la retraite à l’Université. Je m’occupe, à plusieurs reprises dans la journée, du bureau de distribution gratuite de journaux et brochures aux Justices ; je vois pour cela Mlle Clarinval et M. Frogé ; ce bureau commencera à fonctionner demain. Le soir, nous allons tous dîner chez M. et Mme Robiou du Pont qui nous ont invités en l’honneur d’une Roussillonnaise de passage à Angers Mme Delpech[23], fille de M. de Bruguère, de Perpignan, mort il y a 2 ou trois ans. Les autres invités sont M. et Mme de Labroise, la comtesse de Tolghouët, le lieutenant Fleuriau et le lieutenant de Langallerie. Mme Delpech a habité Angers il y a quelques années quand son mari était préfet de Maine-et-Loire, avant M. de Joly. À cette époque-là – 1896 à 1900 – on pouvait, à la grande rigueur, cumuler cette fonction avec la qualité de patriote et d’honnête homme ; depuis lors, M. Delpech, écœuré, a quitté l’administration ; il aurait certainement mieux fait de n’y entrer jamais. Quoiqu’il en soit, Mme Delpech, que nous connaissons du reste depuis longtemps, est fort aimable.
Angers, dimanche 8 avril 1906
Je vais, le matin à 7h ½, à la messe célébrée par Monseigneur dans la chapelle de l’Évêché pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; visiteurs et visités y assistent ; j’y fais la sainte communion. Je passe, avec Jean Gavouyère. l’après-midi (de 1h à 4h) au bureau de distribution gratuite de journaux et brochures pour l’Œuvre de la presse pour tous, sous le patronage des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » a installé en plein quartier populaire, aux Justices ; nous distribuons des quantités de bons journaux et de bonnes brochures à plus de cent enfants, jeunes gens et jeunes filles ; l’initiative a beaucoup de succès ; plus tard il viendra des hommes, nous l’espérons bien ; des affiches antigouvernementales décorent la salle, ce qui nous fournit l’occasion de causer avec les gens qui viennent et de faire de la propagande maçonnique (!) quelle distraction !!! je veux dire catholique. La note de L’Osservatore romano au sujet de l’Action Libérale n’a pas fait grand bruit. L’ensemble de la presse catholique, conservatrice ou monarchique, n’en a, pour ainsi dire, pas parlé. D’ailleurs elle ne concerne que les prochaines élections et n’engage nullement l’avenir ; si même elle pouvait avoir pour effet d’empêcher l’A.C.J.F. de patronner des candidats soi-disant libéraux et tolérants au point de vue religieux et, en même temps, républicains très avancés, elle aurait rendu service, car l’Action Libérale, dans sa rage de patronner quelqu’un partout, là même où elle n’a guère d’influence, soutient des candidats qui ne valent pas la corde pour les pendre et qui, une fois élus, s’empresseront de lui tourner le dos et d’oublier leurs promesses. Papa et Maman ont été tous les deux d’avis que je ferais bien d’aller en Roussillon et ont insisté pour que j’y aille ; moi, j’aurais mieux aimé rester ici maintenant et continuer ma thèse de doctorat. Mais, en y réfléchissant, je crois qu’ils ont raison ; je pourrai ainsi obtenir vite et d’une façon précise les renseignements sur Mlle de Pallarès ; peut-être aussi verrai-je à Ille Marie-Louise de Lacour si elle y est en ce moment.[24]
Semaine du 9 au 15 avril 1906
Angers, lundi 9 avril 1906
Je vais chez M. Jac chercher les bons de Saint-Vincent-de-Paul que je n’ai pas pu prendre mardi ; je vais voir Jacques Hervé que je ne rencontre pas.
Vinça, mardi 10 avril 1906
Hier, à Angers, Papa a hésité toute la journée à partir ou à rester. Le départ devait avoir lieu à 8h ½, et, à 6h, il n’était pas encore décidé ; enfin, étant un peu fatigué, il finit par décider de ne pas partir. Moi, je pars à 10h27 du soir par Saint-Pierre-des-Corps, Bordeaux, Narbonne, Perpignan et j’arrive ici ce soir à 8h15 après 22 heures de voyage. J’ai assez bien dormi entre Saint-Pierre-des-Corps et Bordeaux. Papa partira, sans doute, vendredi pour arriver à Ille samedi d’après une dépêche envoyée à Bonne Maman et que je trouve ici en arrivant ; il avait eu un moment l’idée de partir mercredi à 11h du matin. Je trouve Bonne Maman en excellente santé. Maman et Philomène vont aller à Sainte-Croix tenir compagnie à Marie-Thérèse.
Vinça, jeudi 12 avril 1906 (Jeudi saint)
Je me lève de bonne heure malgré ma fatigue d’hier et je vais me confesser à M. le curé avant sept heures ; je fais la sainte communion à 7h. Je vais avec Bonne Maman à l’office à 9 heures ; je vois M. Bouchède, M. Jules Sabaté etc. L’après-midi, j’hésite à aller à Ille, mais comme il pleut, je reste à Vinça, je vais à l’office de l’après-midi, puis, le soir, au sermon de la Passion. Il y a eu très peu de malades cet hiver dans la Société Saint-Sébastien. Les journaux sont pleins d’affreux détails sur l’éruption du Vésuve qui sème l’effroi et la désolation sur la région de Naples ; des villes entières sont détruites, des milliers de personnes sans abri ; des centaines sont tuées ; la ville de Naples elle-même est sous la cendre. Cela doit être bien beau à voir, mais combien effrayant !
Vinça, vendredi 13 avril 1906
Je vais à l’office à 9h ½. Nous recevons, le matin, une lettre de Papa annonçant qu’il arrivera ici demain à 10h ¾ et qu’il repartira pour Ille à 3h ½ ; j’avais l’intention d’aller demain à Perpignan par le train de midi, mais je me décide à y aller aujourd’hui. Je pars à 3h ½ et suis de retour à 8h ¼. À Perpignan, je ne vois que Tante Bonafos et Carlos ; à tante Bonafos, je parle de Mlle de Pallarès, elle n’a pas de nouveaux renseignements importants ; je tâcherai de m’en procurer d’autres à Prades, d’où les Pallarès sont originaires, par les Saint-Jean ou les Marie. À mon retour à Vinça je trouve une dépêche de Papa ; il a changé d’idée une fois de plus, et arrivera directement à Ille demain soir à 8h. J’irai à Ille demain par le train de 3h ½ pour y passer trois jours.
Ille, samedi 14 avril 1906
Le matin, à Vinça, je m’occupe de différentes choses concernant la Société Saint-Sébastien. Je vais à Ille par le train de 3h ½. Ici, je vois, à l’église, les demoiselles Mathieu ; elles m’apprennent que les De Lacour ne sont pas à Ille en ce moment ; rien à faire, par conséquent, de ce côté pour le moment. Papa arrive à 8h, je vais l’attendre à la gare. Au retour de la gare, trois groupes différents de chanteurs et musiciens viennent nous chanter les traditionnels « Goigs dels ous », attention qu’il nous faut reconnaître en leur donnant de quoi « s’arroser » le gosier.
Ille, dimanche 15 avril (jour de Pâques)
Je me lève avant quatre heures et je vais à la messe de communion de 5 heures ; je rentre déjeuner, puis je vais à la procession qui sort vers 6h ¼, comme il n’y a plus de flambeaux à la sacristie, nous suivons le Ressuscité, avec MM. de Barescut, Trainier, Domenach etc. sans flambeau à la main comme les autres fois que j’avais assisté à cette procession ; elle est très belle et suit les rues d’Ille au milieu d’un grand enthousiasme de la population ; on exécute 3 fois le Regina Caeli en musique sur son passage. Je reviens à la grande messe à 10h et à vêpres à 3h. Je fais deux visites : M. le curé et Mme Terrats d’Aguillon ; je vois aussi un moment Mme Bartre. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu, nous y voyons M. Silie et sa belle-fille dont le mari, le capitaine, est en ce moment au Sénégal. Nous y apprenons qu’il est arrivé ce soir à Mlle Marie-Thérèse Roca[25] un accident qui aurait pu être grave, ses frères faisaient des expériences de chimie, tout à coup une bouteille remplie d’un gaz ou d’un liquide (je n’ai pas su de quoi) a explosé et lui a sauté au visage, elle a été atteinte au front, mais l’œil est intact.

Semaine du 16 au 22 avril 1906
Ille, lundi 16 avril 1906
Je vais le matin à la grand’messe, puis à la métairie Saint-Martin ; l’après-midi, après vêpres, je vais avec Papa à La Ferrière faire une visite à nos voisins de Barescut. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, mardi 17 avril 1906
Je rentre à Vinça, avec Papa, par le train de 10h ½. Bonne-Maman a à déjeuner Mme de Guardia[26] qui est ici pour débarrasser sa maison qu’elle vient de vendre. L’après-midi, je vais à la Balme avec Papa, nous voyons la nouvelle plantation de pommiers ; les travaux de la terrasse qui fait suite à la Balme sont terminés, on l’a plantée de pruniers ; prochainement, on l’ensemencera en luzerne. Au retour de la Balme, nous apprenons la mort de notre cousin M. Jules de Lamer[27] survenue à Perpignan ; les obsèques sont demain matin ; je décide d’y aller s’il ne fait pas trop mauvais car le temps est très menaçant.
Vinça, mercredi 18 avril 1906
Il pleut une bonne partie de la nuit ; aussi, le matin à 4h quand il aurait fallu me lever pour prendre le premier train, je reste dans mon lit ne tenant pas à patauger dans la boue et sous la pluie à Perpignan ; quand je me lève, le temps s’est arrangé et je regrette alors de n’être pas parti, mais comme les Lamer ne savent pas que nous sommes en ce moment dans le pays, il n’y a pas grand mal. L’après-midi, je vais à Prades ; je vois notre cousin De Saint-Jean et notre cousin Marie[28] ; à ce dernier, je demande quelques renseignements sur la famille de Pallarès, j’apprends que M. Charles de Pallarès, père de Mlle Hélène, est bien mort de la poitrine, mais que ce fut de sa faute et que cette maladie n’est nullement héréditaire dans la famille. Nous parlons également des élections ; M. Marie s’en occupe comme président de l’Action libérale populaire de Prades. Ni les royalistes ni l’Action libérale ne présentent de candidats ; les uns et les autres appuient, dans l’arrondissement de Prades, le moins mauvais des candidats républicains, c’est un nommé Brousse ; il paraît qu’il a pris des engagements sur les points essentiels et qu’on peut avoir confiance en lui ; Dieu veuille qu’il ne trahisse pas cette confiance ; les autres candidats sont le vieux député blocard sortant Escanyé, qui persiste à se représenter et le docteur Arrous, socialiste ; on dit cependant que ce dernier se désiste en faveur d’Escanyé ; quant au docteur Étienne Batlle, d’Ille, je ne crois pas qu’il se présente.

Vinça, jeudi 19 avril 1906
Le matin, je vais à Boule à bicyclette ; je vais voir les vignes qui ont un peu souffert de la gelée de mars. J’apprends qu’à la suite d’une conférence que Carlos est venu donner à Boule le dimanche des Rameaux, il s’est formé un groupe d’Action Libérale. Le président de ce groupe est M. Llense ; ce M. Llense est entré, l’année dernière, dans le comité royaliste que j’ai formé à Ille ; comment, diable, accepte-t-il d’être maintenant président de l’A.L.P. ? C’est absurde ! Tous les membres du nouveau groupe sont des légitimistes purs sang, comme d’ailleurs à Rodès où Carlos a aussi fondé un groupe. L’explication, elle est bien simple : le pavillon a couvert la marchandise ; ces braves gens de Boule et de Rodès entendant M. Carlos de Lazerme leur vanter l’Action Libérale, n’ont même pas eu l’idée que ce qu’un Lazerme leur vantait pût ne pas être royaliste ; si on leur disait que ce M. de Lazerme n’est pas royaliste, ils ne le croiraient pas ; et voilà comment le tour a été joué. C’est ainsi que l’A.L.P., au lieu d’agir sur les républicains et de les amener à ne plus soutenir des sectaires, nous prend, hypocritement, nos troupes ; mais, à partir de l’époque de mon retour dans le pays, j’y mettrai bon ordre dans le canton. Pour commencer, je vais fonder un comité royaliste à Vinça pour Vinça et les communes voisines ; pour le composer, je vais prendre les débris du comité que l’Action Libérale populaire y avait fondé l’année dernière et qui est tombé en désuétude. Œil pour œil, dent pour dent ; ils viennent nous prendre nos troupes ; je vais leur confisquer un comité en attendant de faire mieux. L’après-midi, je fais la tournée des membres malades de la Société Saint-Sébastien, je vais jusqu’à Saorle en voir un ; je fais ensuite une visite à Mme Dalverny. C’est Mme Dalverny[29] qui, le mois dernier, a proposé à Bonne Maman, de la part de la jeune Mme Noëll de Girvès, de s’occuper de mon mariage avec Mlle Hélène de Pallarès ; Mme Dalverny, qui est à Vinça pour quelques jours, ira voir demain Bonne Maman qui lui parlera de cela ; maintenant que j’ai sur Mlle de Pallarès et sa famille tous les renseignements désirables, je voudrais tâcher de voir la jeune fille ; impossible de laisser faire la moindre démarche sans l’avoir vue ; j’espère que Mme Dalverny pourra me procurer une occasion de la voir.
Ille, vendredi 20 avril 1906

Je quitte Vinça par le nouveau train de 7h56 du matin et j’arrive à Ille un moment après ; je viens ici pour voir l’oncle Xavier qui a quinze jours de congé après 17 mois pendant lesquels, à cause des affaires marocaines, il n’avait pas pu obtenir de congé sérieux. L’après-midi, je vais à Corbère avec Papa. Pendant le dîner, l’oncle Xavier reçoit une dépêche du colonel de Valory, commandant d’armes à Saint-Mihiel, lui demandant s’il a reçu l’ordre de rappel lui enjoignant de se rendre immédiatement aux grèves. Il s’agit des grèves terribles ou plutôt du mouvement révolutionnaire qui sévit depuis un mois dans le bassin minier du Pas-de-Calais et du Nord. Ces jours-ci, ce mouvement prend une tournure des plus inquiétantes ; les meneurs grévistes ont réussi, par des intimidations et par des coups, à débaucher à peu près tous les mineurs ; le gouvernement, pour avoir l’air de maintenir l’ordre, y envoie des troupes à qu’il est expressément recommandé de ne pas faire usage de leurs armes ; les émeutiers, qui savent cela, en profitent ; un lieutenant, blessé ces jours-ci par un pavé lancé à bout portant, est mort hier, deux autres sont grièvement blessés, un gendarme est mort, un grand nombre de gendarmes et de soldats sont blessés, les émeutiers pillent et démolissent les maisons des patrons, des directeurs, des contre-maîtres et même des ouvriers opposés à la grève ; bref, toute cette région est en pleine révolution. L’oncle Xavier pense qu’il a dû recevoir à Pia un ordre télégraphique ou une lettre de service que son régisseur ne lui a pas transmis et il prend ses dispositions pour partir dès demain, le dernier train dans la direction de Perpignan étant parti ; le télégraphe est fermé et il ne peut pas télégraphier ce soir. En attendant, il examine l’indicateur et cherche quel sera pour lui l’itinéraire le plus rapide ; il est toujours obligé de passer par Sannt-Mihiel prendre son uniforme et ses armes, car il n’a rien de tout cela ici. Voilà son congé brusquement interrompu de la façon la plus ennuyeuse. J’avais bien vu, ce matin dans L’Éclair, qu’une partie du 150e de ligne était aux grèves, mais l’oncle Xavier n’ayant rien reçu, nous pensions que c’était le lieutenant-colonel qui y commandait ; j’ai lu aussi que deux escadrons du 12e chasseurs sont partis aussi ; Maurice doit donc y être. Comme tout cela est pénible ! Et dire que si le gouvernement avait eu, au début, tant soit peu d’énergie, la grève serait terminée depuis longtemps ; mais peut-on dire que l’on a un gouvernement quand un Clémenceau et un Briand sont ministres !!!
Vinça, samedi 21 avril 1906
Le matin à Ille, dès sept heures, l’oncle Xavier télégraphie au colonel de Valory pour avoir confirmation de l’ordre de rappel ; bientôt il en reçoit un télégramme lui disant qu’il doit aller à Lens, c’est-à-dire au centre même de l’agitation ouvrière. Il expédie plusieurs dépêches, fait ses préparatifs et à midi nous l’accompagnons à la gare, il sera demain soir à Saint-Mihiel et après-demain à Lens. Les nouvelles du théâtre de la grève, ou plutôt de l’insurrection révolutionnaire, sont de plus en plus graves, de nouveaux officiers et un grand nombre de soldats ont été blessés ; les révolutionnaires coupent toutes les lignes télégraphiques et téléphoniques, arrêtent les trains et molestent les voyageurs, pillent, démolissent, incendient etc. ; la situation est de plus en plus grave. L’oncle Xavier étant parti, je n’ai pas de raison de rester à Ille et, m’excusant auprès de M. Trullés qui m’avait invité à dîner pour ce soir avec Papa et l’oncle Xavier et qui n’aura que Papa, je repars pour Vinça par le train de 3h ½. Bonne Maman connaissait déjà la nouvelle du rappel et du départ de l’oncle Xavier, qui s’était répandue d’Ille à Vinça. Bonne Maman a vu Mme Dalverny qui s’est chargée de ne faire voir, un jour de la semaine prochaine, Mlle Hélène de Pallarès, à Perpignan.
Vinça, dimanche 22 avril 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, je vais faire une visite à M. le curé. Le soir, Mme Dalverny vient nous voir ; elle combine tout pour arriver à me faire voir Mlle de Pallarès.
Semaine du 23 au 29 avril 1906
Ille, lundi 23 avril 1906
Je vais à Perpignan par le train de midi ; je vois les Bonafos et Lutrand ; Tante Bonafos n’a rien appris de nouveau sur Mlle de Pallarès, je lui raconte ce que j’ai fait pour avoir des renseignements. Je vais voir M. Despéramons et je m’entretiens avec lui de la situation électorale ; dans les quatre circonscriptions du département, le comité royaliste, d’accord avec l’Action libérale populaire, soutient les candidats progressistes qui se présentent contre les blocards ; dans l’arrondissement de Prades, c’est Brousse qui luttera contre le libéral Escanyé, député depuis trente ans et qui a toujours été avec « le ministère », quel qu’il soit. Dimanche, une réunion ayant pour but d’examiner la situation électorale aura lieu à Perpignan ; le comité royaliste, le comité bonapartiste et l’Action libérale y convoquent leurs adhérents et leurs amis ; je ferai mon possible pour y assister. J’annonce à M. Despéramons que j’ai trouvé à Vinça plusieurs royalistes disposés à former un comité ; il en est enchanté. Je ne rencontre aucune des autres personnes que je vais voir, je rencontre seulement dans la rue Mme de Llamby et Isabelle. Je rentre à Vinça à 8h ½.
Vinça, mardi 24 avril 1906
Papa arrive par le train de 10h ½ ; il a reçu une dépêche de l’oncle Xavier, datée de Lens, lui disant que lui et Maurice vont bien, et une lettre de Tata Mimi qui lui donne des nouvelles de Maurice ; ce dernier avait déjà, au moment où elle écrivait, chargé deux fois les grévistes et avait reçu des pierres sur la tête, mais sans être blessé. Des mesures énergiques ayant été prises, il semble qu’il y ait un temps d’arrêt dans le Nord et le Pas-de-Calais ; mais on a les plus grandes appréhensions pour le 1er mai ; que se passera-t-il ce jour-là à Paris et dans toute la France ? Les socialistes annoncent un formidable mouvement révolutionnaire ; bluffent-ils ou disent-ils vrai ? C’est souverainement inquiétant. C’est foire aujourd’hui à Vinça ; je fais un tour au champ de foire où il n’y a rien en fait de chevaux ; dans l’après-midi, je vais avec Papa au Cam del Roc. Papa repart à 6h ½.
Vinça, mercredi 25 avril 1906
L’après-midi, je vais avec Bonne-Maman à la Mirande ; ensuite nous faisons plusieurs tours de jardin.
Vinça, jeudi 26 avril 1906
Je vais, le matin à la Balme où on recommence à labourer et à nettoyer le sol avant de semer le maïs qui doit précéder la prairie. L’après-midi, je vais à bicyclette, à Ille et à Boule, faire un peu de propagande pour la réunion de dimanche à Perpignan et, par ricochet, pour la candidature Brousse qui ne m’enthousiasme, cependant, pas. Mais que faire ? Puisque nous n’avons ni un candidat monarchiste, ni un candidat catholique, il faut bien tâcher de faire échec au libéral Escanyé et, par conséquent, soutenir Brousse, comme, à Angers, on soutient Gauvin ; Papa n’est pas à Ille, on me dit qu’il est parti à midi pour Perpignan et Trouillas. Au retour, je trouve à mon adresse un stock d’invitations à la réunion de dimanche au nom du comité royaliste des Pyrénées-Orientales ; je vais m’occuper de les répandre. Le soir, Dalmer vient me montrer des affiches de propagande qu’il va placarder d’ici aux élections, la plupart bien faites d’ailleurs, roulent sur la séparation, la délation maçonnique ou l’augmentation des dépenses publiques et des impôts.
Vinça, vendredi 27 avril 1906
Le matin, Bonne-Maman reçoit un mot de Mme Dalverny, lui disant que l’entrevue que je dois avoir avec Mlle de Pallarès ne peut pas s’organiser pour demain samedi. Je vais à la Balme, je distribue, et envoie à Ille, pour qu’on les distribue, des invitations à la réunion de dimanche. Pour causer avec Mme Dalverny et voir ensemble s’il sera possible d’organiser l’entrevue avant mon départ, je vais à Perpignan par le train de 3h ½ ; à la gare je rencontre Mgr de Carsalade qui rentrait de Saint-Martin-du-Canigou ; Mme Dalverny verra demain Mme Noëll et fera son possible pour que l’entrevue ait lieu dimanche, lundi ou mercredi. Je vais aussi chez Carlos ; les jeunes gens Passama y sont en même temps ; j’apprends qu’on a perquisitionné ce matin aux bureaux de La Croix ; serait-ce le « grand complot » que le gouvernement veut de nouveau d’échafauder ? Je rentre par le dernier train.
Vinça, samedi 28 avril 1906
Le matin, L’Éclair apporte la nouvelle du « grand complot » contre la république. Le gouvernement veut faire croire que ce sont les royalistes, les bonapartistes, les Catholiques, l’Action libérale, et même des républicains genre Doumer qui, unis par je ne sais quel miracle, auraient fomenté, d’accord avec les socialistes de la Confédération du Travail, les troubles du Nord et du Pas-de-Calais afin d’influencer les élections. C’est tellement absurde que j’ai peine à comprendre que Clémenceau, qui n’est pas un imbécile, puisse avoir la prétention de faire avaler cela ; comment veut-on que les anarchistes et les cléricaux puissent faire marcher la Confédération générale du Travail ? Quelle influence peuvent-ils avoir sur elle ? Ce coup du « grand complot » n’est qu’une vulgaire manœuvre électorale. On a opéré hier à Paris 65 perquisitions : à l’Avant-garde royaliste, à La Croix, à la Ligue antimaçonnique, chez M. de Larègle, à l’Action libérale, chez différentes notabilités bonapartistes etc. On va certainement se mettre à opérer en province. Un gouvernement qui ne vit qu’à coup de « complots » imaginaires pour se donner prétexte à sévir contre ses adversaires n’est pas un gouvernement sérieux, c’est un gouvernement qui penche vers sa chute. Tout cela me confirme dans l’opinion que j’avais déjà que le gouvernement, si les élections tournent contre lui, dissoudra la Chambre ; il fera un seize-mai à son profit et comme il n’aura pas les scrupules des conservateurs de 1877, il « fera » de nouvelles élections avec tous les raffinements de l’art jacobin ; Clémenceau n’est pas là pour rien !
L’après-midi, nous avons la visite de M. Marie. Ensuite, je vais à bicyclette à Boule et à Ille où je porte des invitations à la conférence de demain à Perpignan ; à Ille je vois quelques minutes Papa. Du reste, il arrive ici par le train du soir.
Vinça, dimanche 29 avril 1906
Je vais à la messe de 8h après laquelle je fais la sainte communion. Nous déjeunons à 10h ½ et je pars avec Papa, par le train de midi pour Perpignan ; quatre autres personnes partent en même temps pour assister à la réunion. En arrivant je vais voir Mme Dalverny qui me dit que les dames de Pallarès étant à Prades chez le vieux M. Gustave de Pallarès et devant rentrer demain à Perpignan, je pourrai les voir en chemin de fer ; c’est ce que je tâcherai de faire. Un peu avant deux heures, je vais à la « salle des œuvres », très vaste, où il y a déjà beaucoup de monde, rien que des hommes ; il en arrive encore bien d’autres et bientôt la grande salle est comble ; j’estime qu’il y a là 1800 hommes, beaucoup d’hommes du peuple, de royalistes des villages de la Salanque. Sur l’estrade, plusieurs notabilités du mode catholique et conservateur, l’oncle Joseph[30], Jonquères[31], M. Companyo[32], les jeunes gens Passama[33], Fernand de Rovira, Sabaté[34] (de Céret) etc. ; on y fait monter Papa. M. Henri de Çagarriga, président de l’Action libérale, préside la réunion en l’absence de M. Passama, président du comité royaliste, qui est gravement malade. Il donne la parole à M. Despéramons qui parle au nom du comité royaliste ; sa conférence dure plus d’une heure ; dans un très beau langage, il dit qu’aucune des trois organisations qui ont pris l’initiative de cette réunion commune : le comité royaliste, le comité bonapartiste et l’Action libérale populaire, ne présente de candidats dans le département le 6 mai prochain ; il fait ensuite le procès du bloc et de la politique suivie par les ministres qui se sont succédé au cours de la législature qui vient de finir ; il examine chacune des 3 catégories de candidats qui se présentent dans les 4 circonscriptions, les socialistes, les blocards et les progressistes, et conclut en disant que, pour faire échec au bloc, les Catholiques de toutes nuances, royalistes, bonapartistes et libéraux, doivent porter leurs voix aux progressistes Sauvy, Bartissol, Brousse et Nérel. Il a bien soin de dire que cette alliance, toute momentanée et de circonstance, n’engage en rien l’avenir et que chacun des 3 groupes représentés dans la réunion conserve sa complète indépendance ; c’est bien ainsi que tout le monde l’entend. De cette façon, nous pouvons, suivant les instructions de Mgr le duc d’Orléans, nous allier aux autres partis d’opposition quand il ne nous est pas possible de présenter de candidats bien à nous. M. de Çagarriga parle environ un quart d’heure dans le même sens que M. Despéramons. Au nom du comité bonapartiste, qui n’existe que sur le papier, personne ne prend la parole. Les discours, surtout celui de M. Despéramons, sont fréquemment applaudis. La grande majorité des assistants se compose de royalistes ; à lui seul, Jonquères d’Oriola en a amené quatre cents de la région de Corneilla et de Théza. Maintenant, nous allons donc faire campagne pour les progressistes ; ce n’est pas très agréable, mais enfin puisqu’il faut faire bloc contre le bloc, faisons bloc ; d’ailleurs, pour nous royalistes, les élections n’étant pas l’unique moyen, ni même le principal moyen d’arriver au pouvoir, nous pouvons le faire sans abdication ; enfin la discipline l’exige. Après la réunion, nous allons à vêpres à Saint-Jean où on fait la fête de l’Adoration, puis je vais voir Mme Noëll et je retrouve Papa chez Tante Bonafos ; nous rentrons par le dernier train.
Semaine du 30 avril 1906
Vinça, lundi 23 avril 1906
Le matin, Papa fait ses préparatifs de départ pour Angers en passant par Biarritz ; moi, je me prépare à aller à Prades afin de tâcher de faire route, au retour, avec les dames de Pallarès. Je pars par le train de 10h37 et je suis à Prades à 11 heures ; je suis convaincu que ces dames ne partiront que par le train de 3h16 ; cependant, après m’être promené un moment dans la campagne, je reviens à la gare pour le départ du train de 11h41 et j’ai l’agréable surprise de voir un monsieur âgé, accompagné d’une dame et d’une jeune fille, ce ne peut être que M. de Pallarès avec sa belle-fille et sa petite-fille ; je m’en informe toutefois auprès de la distributrice de billets qui me le confirme et je monte dans le même compartiment que MM. et Mlle de Pallarès. Comme ceux-ci ne me connaissent pas et ne se doutent de rien, je peux les observer à loisir. Mademoiselle Hélène est une belle jeune fille d’une vingtaine d’années (elle en a, paraît-il, exactement 19) ; elle a de beaux yeux noirs, une physionomie agréable, de la distinction et de l’aisance dans les manières et beaucoup de chic ; elle est, du reste, fort bien mise. Jusqu’à Vinça, je l’observe attentivement ; elle me rappelle une jeune fille d’Angers, Mademoiselle Françoise de Chemeiller. À la gare de Vinça, je descends et Papa monte dans le compartiment ; il pourra ainsi observer ces dames jusqu’à Perpignan et se faire, lui aussi, une opinion. Je suis enchanté d’avoir réussi à voir aussi bien Mlle de Pallarès ; en rentrant à Angers, j’aurai une opinion faite, un « dossier » complet sur elle. Maintenant, il nous reste encore à prendre quelques renseignements sur son caractère auprès de ses anciennes maîtresses du Sacré-Cœur de Montpellier, Bonne Maman s’en charge. Après cela, je verrai ce que j’aurai à faire. L’après-midi, il pleut à verse et je me félicite doublement de n’avoir pas eu à rester à Prades jusqu’à 3h ¼. Le soir, nous allons à l’ouverture du mois de Marie.
Mai 1906
Semaine du 1er au 6 mai 1906
Vinça, mardi 1er mai 1906
Le grand jour préparé par quelques-uns, subi par beaucoup, redouté par tous les autres, est arrivé. Que se passe-t-il à Paris à l’heure où j’écris ? J’ai idée qu’il ne se passe rien de bien grave ; il y a de très grandes précautions prises ; les jacobins ministres sont bien obligés, bon gré mal gré, de faire marcher l’Armée. En attendant, le coup de l’absurde complot suit son cours ; un de mes cousins, le comte Durand de Beauregard, des Durand de Beauregard de Montpellier, qui habite Paris et qui était depuis quelques temps à Nice, a été arrêté hier à la suite de la perquisition opérée chez lui il y a quelques jours ; il est bonapartiste ; voyons jusqu’où ira cette comédie ! L’après-midi, je vais à la Balme avec Bonne Maman ; le soir nous allons au Mois de Marie. J’ai la visite de M. le curé qui vient, au nom du conseil de fabrique, me demander d’accepter d’être conseiller de fabrique. Après hésitations, je m’excuse ; n’étant pas destiné à habiter Vinça, j’estime qu’il vaut mieux offrir ce poste à quelqu’un de Vinça. Vers le soir quatre individus parcourent la ville derrière un drapeau et escortés par un clairon ; ils s’amusent ; c’est à cela que se réduit le 1er mai à Vinça ; d’ailleurs, le drapeau est tricolore et le clairon ne joue que des airs militaires ; c’est parfait. Mon séjour de 3 semaines en Roussillon est terminé, je pars demain. Il n’a pas été inutile puisque je venais ici pour me procurer des renseignements sur Mlle de Pallarès et pour tâcher de la voir et que j’ai réussi dans ces deux buts que j’avais assignés à mon voyage.
Angers, jeudi 3 mai 1906
J’ai quitté Vinça hier matin par le train de midi ; Bonne Maman m’a accompagné à Perpignan où je suis resté de 1h à 5h ; j’ai vu Mme Dalverny à qui j’ai raconté comment s’est passée l’entrevue (non fortuite) de l’avant-veille ; pendant ce temps, Bonne Maman est allée au Sacré-Cœur prendre l’adresse de l’ancienne supérieure du Sacré-Coeur de Montpellier où Mlle Hélène de Pallarès a passé plusieurs années, afin d’avoir, par-là, des tuyaux sur son caractère ; on lui donne, ce qui vaut encore mieux, l’adresse de la maîtresse générale qui habite Avignon. J’assiste, place Arago, à une réunion électorale en plein air donnée par le citoyen Vidal Anglès dont le comité (ambulant) se compose d’une tartane surmontée de quelques drapeaux. Ce « citoyen » clame contre l’infâme capital, s’exalte contre l’oppression du prolétariat par le capitalisme et le patronat etc. etc. On l’applaudit pour rire, c’est ce qu’il y a de mieux à faire ; je rencontre René de Chefdebien que je félicite de son mariage avec Mlle de Cesso (c’est Papa, il ne s’en doute pas, qui a fourni à M. de Cesso les renseignements sur les Chefdebien)[35]. Je dis adieu à Bonne Maman et je pars à 4h55 ; à la gare, je rencontre Henri Jonquères qui m’annonce que l’on va fonder à Perpignan une section de la Ligue d’Action française ; tant mieux ! Je passe par Narbonne et Bordeaux ; à la gare de Bordeaux, je retrouve Papa qui arrive de Biarritz ; nous allons ensemble à la messe à l’église du Sacré-Cœur voisine de la gare, puis nous nous séparons de nouveau ; Papa part par la ligne de l’État, tandis que je passe par la ligne d’Orléans. Je m’arrête à Poitiers de midi 16 à 4h46 afin de voir un jeune homme de la Jeunesse catholique, M. Robert Lévrier ; je le prie de tâcher de me faire prêter par le comité diocésain de l’A.C.J.F. du Poitou une enquête sur le repos du dimanche faite par les groupes de Jeunesse catholique de la Vienne et des Deux-Sèvres ; il me le promet. Ce jeune homme, secrétaire du député « libéral » sortant de Poitiers, M. de Montjou[36], qui s’intitule républicain progressiste (et qui est, sans doute, aussi républicain que moi), est extrêmement occupé ces jours-ci ; il m’emmène au comité électoral de M. de Montjou ; j’y passe environ six quarts d’heure pendant lesquels je vois de près comment « se cuisine » une élection. Comme M. Lévrier me l’annonce du reste, les pièces de cent sous volent dru des poches de M. de Montjou et celles de ceux de ses électeurs dont la conscience a besoin d’être éclairée par cet éclat métallique ; M. Lévrier ne me cache pas que son député est obligé « d’acheter » une bonne partie de ses électeurs. Voilà la moralité du suffrage universel ! Je passe ensuite environ deux heures à visiter Poitiers ; je vois plusieurs églises, le musée etc. J’arrive à Angers à 9h22 du soir ; j’y retrouve Papa, Maman, Philomène en excellente santé. On se fait raconter mes vacances et surtout mes démarches et ma rencontre de lundi.

Angers, vendredi 6 mai 1906
Le matin, je me lève tard et ne sors qu’un petit moment ; l’après-midi, je vais voir le Dr Sourice puis l’abbé Delahaye à qui je demande de me recommander à son frère M. Dominique Delahaye, sénateur, qui a pris au Sénat une part active à la discussion du projet sur le repos hebdomadaire ; je veux aller le voir et lui demander son opinion sur certains points ; en sa qualité d’industriel et d’ancien président de Chambre de commerce d’Angers, M. Dominique Delahaye est très compétent sur la question. Maman écrit à l’ancienne maîtresse générale de Mlle de Pallarès au Sacré-Cœur de Montpellier, Mme de Bony à Avignon. Le soir, nous allons au mois de Marie à Notre-Dame. Des affiches multicolores couvrent les murs de la ville ; c’est le fléau électoral qui sévit ici comme partout ; on s’injurie, les candidats mentent à qui mieux mieux etc., quelle pétaudière !!! Nous, Français, nous ne sommes pas plus faits pour le régime parlementaire que des singes pour être habillés. Ce qui me console, c’est que ce sont des républicains qui se gourment entre eux ; dans la 1ère circonscription d’Angers, c’est, en effet, la même situation que dans les 4 circonscriptions des Pyrénées Orientales, le comité royaliste ne présente pas de candidat et engage ses amis à voter pour M. Gauvin, candidat républicain progressiste à qui on fait prendre des engagements ; par discipline et pour suivre les conseils d’union donnés par Pie X et les instructions de Mgr le duc d’Orléans, c’est pour ce Gauvin que je voterai, mais sans enthousiasme. J’ai envoyé au « comité électoral royaliste » présidé par le duc de Doudeauville ma souscription pour les frais des élections actuelles. Le parti royaliste ne présente pas des candidats partout tant s’en faut ; il en présente un grand nombre dans l’Ouest, 4 à Paris, quelques-uns dans le Midi : Delahaye, De Ramel, Vincent, De Solages etc. ; partout ailleurs, il a conclu, comme en Roussillon et comme dans la 1ère circonscription d’Angers, des alliances avec les autres partis d’opposition ; on forme ainsi une « coalition » dont les divers éléments gardent, par ailleurs, leur complète indépendance et leur liberté d’allure. Il faut reconnaître qu’il y a, aux élections actuelles, plus d’entente, plus d’union qu’aux élections précédentes. Puisse le succès récompenser ces efforts ; je le souhaite sans trop oser l’espérer ; je crois que l’opposition gagnera plus de sièges qu’elle n’en perdra, surtout la droite ; la majorité, à mon avis, perdra des sièges et sera diminuée, mais je crains que cette diminution soit insuffisante pour la faire changer de côté, car les socialistes gagneront aussi des sièges, c’est fort à craindre : droite et extrême gauche, ce sont les partis extrêmes qui me paraissent devoir le plus gagner au scrutin de dimanche ; c’est toujours ainsi, du reste, aux époques troublées.
Le premier 1er mai, qu’on redoutait tant, s’est passé somme toute assez tranquillement sauf à Paris où il y a eu quelques bagarres sérieuses et dans un petit nombre de grandes villes ; l’Armée, comme toujours, a contenu les révolutionnaires et a marché avec entrain et discipline, sauf un lieutenant qui a déclaré qu’il ne marcherait pas (il a été mis en disponibilité) et un soldat du 90e de ligne. La grève générale a complètement échoué ; les émeutiers de Paris ont eu le dessus, grâce à la police et à l’Armée. Mais gare à la seconde édition si ce gouvernement de révolution garde le pouvoir !
Angers, samedi 5 mai 1906
L’après-midi, je travaille à ma thèse, puis je vais me confesser ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 6 mai 1906
Le matin à la messe de 8h à Notre-Dame, je fais la sainte communion à l’intention des élections ; je prie le Saint-Esprit d’éclairer les électeurs français (chose bien difficile !) sur leur devoir et leur véritable intérêt. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voter pour Gauvin, par nécessité et par discipline mais sans aucun enthousiasme, au bureau de vote de la rue Bardou. Je vais ensuite aux Justices passer plusieurs heures dans la salle de distribution gratuite des journaux et brochures que j’ai contribué à organiser avant mon départ. Après dîner, je vais aux bureaux du Maine-et-Loire afin de connaître quelques résultats d’élections ; à Angers, Gauvin[37] est élu quoiqu’une urne ait été jetée et brisée par les socialistes avant la fin du dépouillement ; M. Bruas, conseiller municipal de la droite, qui présidait ce bureau de vote, m’annonce, tout ému, cet incident ; je vais, à mon tour, l’annoncer au Maine et Loire où il produit une grosse émotion ; on craint que cela ne fasse annuler l’élection ; cependant M. Gauvin ayant tout de même la majorité absolue des électeurs de la circonscription, on espère que l’élection ne sera pas annulée. Je reste au Maine et Loire jusque vers 11 heures ; les bureaux sont envahis par une foule compacte de « conservateurs » ; le téléphone apporte les nouvelles au fur et à mesure ; dans l’arrondissement de Beaugé, mauvais résultat, M. Cesbron est battu par le blocard Gioux ; dans les cinq autres circonscriptions du département, les conservateurs et monarchistes Bourgère, duc de Plaisance etc. sont réélus à d’écrasantes majorités encore accrues depuis 1902. Les résultats de Paris qui nous arrivent ce soir ne changent à peu près rien ; mais à Roubaix, le socialiste Guesde bat le progressiste Motte ; dans la Mayenne, M. Leblanc, royaliste, est élu contre un républicain sortant ; les quelques autres résultats connus ce soir ne changeraient pas beaucoup la situation, cependant l’impression n’est pas bonne : la majorité n’a pas gagné de terrain, elle en a plutôt perdu. Voyons demain. C’est aujourd’hui que s’ouvre l’exposition d’Angers ; on l’inaugure par le lancement du ballon « La Ville d’Angers ».
Semaine du 7 au 13 mai 1906
Angers, lundi 7 mai 1906
En ouvrant, le matin, le Journal de Maine-et-Loire, j’ai l’impression d’un désastre, d’un désastre électoral s’entend. Non seulement, l’opposition ne gagne pas de terrain, mais elle en a perdu ; une foule de députés sortants des groupes d’opposition sont battus par les blocards ; le contraire ne se voit presque pas. Dans la journée, on a des statistiques à peu près complètes ; elles permettent de constater que sur les cinq groupes dont se compose l’opposition, quatre sont cruellement frappés ; un seul, le groupe royaliste, est indemne et même en progrès. Dieu merci ! Les progressistes perdent au moins dix sièges, notamment deux de leurs principaux chefs MM. Renault-Morlière (remplacé par un royaliste) et Motte (par un socialiste) ; les nationalistes républicains perdent plusieurs sièges importants ; MM. de Benoist, le colonel Rousset, Flourens et bien d’autres sont remplacés par des blocards ; les bonapartistes (qui avaient fort peu de sièges) en perdent deux, ceux de MM. de Maussabré et Pain. Pour l’Action libérale, comme elle avait des candidats à peu près partout, il est difficile de se faire une opinion précise ; elle a perdu des sièges c’est certain, en a-t-elle gagné assez pour compenser ces pertes ? Il est difficile de le dire encore ; ce qui est évident, c’est qu’elle subit un gros échec ; elle affichait hautement la prétention de diriger l’opposition et de faire tourner les élections à son profit ; avec son organisation générale ou quasi-générale, les ressources dont elle disposait et les concours qu’on lui a prêtés, elle devait enlever au bloc un très grand nombre de sièges ; non seulement elle ne l’a pas fait, mais elle a perdu plusieurs sièges ; une foule de députés « libéraux » sortants, MM. Leret d’Aubigny, Joseph Brisson, du Roscoat et bien d’autres sont battus. L’Action libérale a donc échoué dans son œuvre ; pas plus que La Patrie française, pas plus que la coalition boulangiste, elle n’a réussi à arracher le pouvoir aux sectaires. Seul des groupes d’opposition, le groupe royaliste a fait des progrès ; quand je dis le groupe royaliste, je n’entends pas les députés chèvre et chou, tantôt « conservateurs », tantôt « libéraux » ou même « républicains libéraux » ; ceux-là, qui ont tous des attaches avec l’Action libérale populaire, ont reçu de rudes coups ; par députés royalistes, j’entends ceux qui se posent nettement comme hostiles à la république, très conservateurs et monarchistes, tels que quatre des députés de Maine-et-Loire tels que les Baudry d’Asson, les De Lavrignais (qui remplace Bourgeois, De Rosanbo, Lanjuinais etc. Eh bien, je le constate avec joie, aucun de ceux-là n’est battu ; d’ores et déjà, ils reviennent tous à la Chambre avec des majorités accrues ; bien mieux, ils gagnent cinq sièges sur des progressistes battus par eux, ou sur des républicains libéraux ne se représentant pas (3 dans la Mayenne, un dans l’Orne, un dans la Loire-Inférieure). Enfin, dans les circonscriptions blocardes où les royalistes présentaient des candidats – comme Vincent à Arles, Magne à Nîmes, Castillon de Saint-Victor dans le XXe à Paris, etc. – ils n’ont pas triomphé (ils n’y comptaient, d’ailleurs, pas le moins du monde), mais ils ont recueilli de très fortes minorités presque toujours ; Vincent a presque 7000 voix, Magne bien près de 6000, Castillon de St Victor, près de 4000 ; De Villemandy, également dans le XXe plus de 2000 ; près de 6000 électeurs royalistes à Ménilmontant !!! N’est-ce pas superbe ? Du côté du bloc, les socialistes et les radicaux-socialistes gagnent beaucoup de sièges sans qu’il soit encore possible de donner des chiffres exacts. Mes prévisions se sont donc réalisées : les partis extrêmes augmentent d’importance au préjudice des partis intermédiaires. Cependant, je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une pareille défaite de l’opposition (22 ou 25 sièges au moins de perdus) ; je n’avais jamais compté sur un grand succès, mais je croyais à un gain d’une trentaine de sièges ; je n’aurais certainement pas prévu que l’opposition reculerait. Mince consolation, Brousse est élu à Prades, grâce aux conservateurs naturellement, comme M. Gauvin. En Maine-et-Loire, à part l’échec du nationaliste républicain Fabien Cesbron, très bonnes élections ; les royalistes F. et L. Burgère, De Blacas, De Plaisance et le nationaliste De Grandmaison sont élus avec de très fortes majorités et, à Angers même, le progressiste Gauvin, autour duquel s’étaient groupée toute l’opposition, l’emporte à plus de 2000 voix de majorité. Si tous les départements étaient comme celui-ci, la gueuse n’aurait plus longtemps à vivre ! Décidément, il n’y a rien à faire avec les élections ; le suffrage universel, dont le principe est absurde, est incapable de connaître et de poursuivre l’intérêt du pays ; il ne peut pas s’élever au-dessus des petits intérêts personnels ou locaux et le gouvernement établi est sûr de le tenir en laisse par-là ; ajoutez à cela la pression et la fraude et vous reconnaîtrez qu’il n’y a plus aucune illusion à se faire. Beaucoup d’esprits clairvoyants ne s’en faisaient déjà plus ; les élections d’hier viennent fournir une nouvelle démonstration de l’absurdité de ce système de gouvernement ; jamais scrutin ne s’était présenté dans de meilleures conditions pour l’opposition. Toute l’année dernière, des menaces de guerre, cette année l’agitation des inventaires, les grèves du nord, les craintes du 1er mai, les impôts toujours plus lourds, les fiches maçonniques etc. Quelle plateforme pour l’opposition ! On espérait créer un courant d’opinion hostile aux hommes du régime sinon au régime lui-même. Rien n’y fait, c’est à y renoncer. Le soir, j’assiste à la Conférence Saint-Louis, à une conférence du P. Corbillé sur un roman italien récemment mis à l’index, Il Santo[38], qui soutient de nombreuses doctrines nouvelles et très hasardées en matière de dogme et de discipline religieuse. L’après-midi, je fais, avec Michel Henry, une tournée de placement de billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul, dans le quartier de la gare Saint-Serge. Maman et Philomène vont aux obsèques de Mme du Pigné, mère de Mme de Padirac, décédée samedi à la Lasserie ; elles déjeunent à la Lasserie et rentrent par le train de 5 h. Le matin, je vais faire une visite à M. Dominique Delahaye, sénateur, à son usine ; nous parlons beaucoup du repos hebdomadaire dont M. Delahaye s’est beaucoup occupé au Sénat, lors de la récente discussion du projet de loi ; il me dit de revenir le voir.
Angers, mardi 8 mai 1906
Nous avons à déjeuner la famille de Padirac, Jeanne de Soos, M. et Mme du Pigné ; ils sont venus passer la journée à Angers ; naturellement, à raison de leur deuil, nous les recevons dans la plus stricte simplicité en famille. Le piteux résultat des élections défraye toutes les conversations. Un jeune homme, Gardot, que j’avais tenté naïvement autrefois de convertir aux méthodes d’opposition de l’Action française, me dit que l’échec des ligues d’opposition légale et constitutionnelle, échec que les circonstances rendent aussi grand que possible, le rapproche beaucoup de nos doctrines ; il me dit que le résultat des élections fait « franchir une étape » à sa pensée. C’est logique ; j’espère bien que beaucoup d’autres feront le même raisonnement, et tandis que l’Action libérale perdra peu à peu toute son influence, l’Action française s’étendra de plus en plus ; les événements actuels, qui sont une éclatante confirmation de toutes ses prévisions, doivent nécessairement lui amener de nombreux partisans ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, mercredi 9 mai 1906
Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je vois longuement, à son usine, M. Dominique Delahaye ; il me donne son opinion sur plusieurs questions concernant ma thèse et, d’autre part, comme j’ai porté toutes mes notes, il prend note de plusieurs points, surtout dans la partie historique de ma thèse, pour un discours qu’il doit prononcer au Sénat lorsque le projet de loi reviendra en discussion. Il ressort de statistiques publiées par plusieurs journaux que les progressistes ont perdu, depuis 1902, environ 300.000 voix dans toute la France, tandis que les partis de droite en ont gagné 400.000 ; bien entendu, les radicaux-socialistes et les socialistes en ont gagné beaucoup aussi, toujours les extrêmes… je l’avais prévu.
Angers, jeudi 10 mai 1906
Le matin, je vais un moment aux Internats pour voir le P. Lionnet qui m’a fait appeler, mais je ne le rencontre pas. L’après-midi, je vais faire à Mme Robiou du Pont la visite de digestion pour son dîner du commencement d’avril que je n’avais pu, naturellement, lui faire encore ; je vais aussi voir le P. Lionnet avec qui je cause longuement du résultat des élections et de ses conséquences ; il croit à la formation d’un parti catholique ; l’idée est dans l’air ; j’aimerais mieux ça que l’Action libérale ; je vois aussi Jacques Hervé-Bazin qui part demain pour la campagne. Vers 7 heures, nous recevons tout à coup de Dijon une dépêche de Tante Josepha nous annonçant que l’oncle Paul est nommé général. Cette nouvelle, très inattendue car nous ne pensions pas que la nomination pût avoir lieu avant la fin de juin, nous cause la plus grande joie ; on avait fait attendre assez longtemps les étoiles à l’oncle Paul ; il est enfin nommé, Dieu en soit béni. Comme Tante Josepha doit être heureuse ! Nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, vendredi 11 mai 1906
Dans l’après-midi, je commence une enquête personnelle, auprès de représentants de divers métiers, sur l’observation du repos du dimanche à Angers ; elle me servira pour ma thèse ; j’écris à l’oncle Paul pour le féliciter. On signale, tous les jours les fraudes dont un grand nombre de candidats de l’opposition ont été victimes ; elles révèlent une canaillerie raffinée ; je ne perds pas mon temps à m’en indigner car elles étaient dans le programme. Seulement, elles me renforcent de plus en plus dans mon opinion que nous n’arriverons pas par les élections, car le gouvernement, dénué de tout scrupule, emploiera la fraude pour garder de pouvoir chaque fois qu’il se croira en danger, et comme, de cette façon, il aura toujours la majorité, nous tournons dans un cercle vicieux ; le seul moyen d’en sortir, c’est de ne pas trop compter sur les élections et de préparer le salut par d’autres moyens.
Angers, samedi 12 mai 1906
Je continue mon enquête sur le repos du dimanche. À 5h, avec Michel Henry, je continue la tournée de placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul ; un violent orage nous oblige à l’interrompre. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 13 mai 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; à 1h ½, j’assiste, au patronage Notre-Dame-des-Champs, à la représentation, la 1ère à Angers, des Oberlé, le drame émouvant et si patriotique d’Haraucourt d’après le roman de M. René Bazin sur l’Alsace ; Mgr Rumeau et M. René Bazin assistent à la séance. Le soir, je vais avec Maman au Mois de Marie à la cathédrale ; Papa et Philomène vont à une séance au patronage de jeunes filles de Saint-Serge.
Semaine du 14 au 21 mai 1906
Angers, lundi 14 mai 1906
Je continue mon enquête sur le repos du dimanche à Angers ; je vois pour cela une foule de petits patrons et d’ouvriers de tous les métiers ; je prends note sur un carnet de ce qu’ils me disent puis je mets ces notes au clair. Le soir, je reçois une lettre bien triste de mon ami d’Alger Louis Rupert ; il me dit que sa mère a fait de très grosses pertes dans la faillite d’une banque et qu’elle est à peu près ruinée ; quant à lui, il cherche une situation quelconque ; il me demande de chercher pour lui ; je lui réponds que je ferai mon possible pour cela. Pauvre garçon ! Je chercherai certainement à le caser
On est très ennuyé ici, dans le monde monarchiste et conservateur, de ce qui se produit pour l’élection sénatoriale qui doit avoir lieu prochainement. C’est le comte de La Bourdonnaye, président du comité royaliste et représentant de Mgr le duc d’Orléans, qui a été choisi par le comité comme candidat pour remplacer M. de Blois ; et voilà que le député républicain libéral de Beaugé, M. Fabre Cesbron, blackboulé le 6 mai, pose sa candidature. C’est extrêmement fâcheux, car il est à craindre que M. Cesbron n’entraîne la défection de certains délégués sénatoriaux conservateurs du Baugeois. Les blocards ne profiteront-ils pas de cette division pour faire passer un des leurs ? M. Cesbron est bien ingrat envers le comité royaliste ; c’est lui qui l’a fait passer en 1902 ; c’est encore lui qui vient de le patronner et de payer les frais de sa campagne à Beaugé, et maintenant, il se présente malgré le comité, malgré Le journal de Maine-et-Loire et contre leur candidat. Je pense qu’on arrivera à lui barrer la route ; mais c’est un domaine très fâcheux pour l’exemple.
Angers, mardi 15 mai 1906
L’après-midi, je vais un moment à la bibliothèque faire quelques recherches. Je vais voir aussi le P. Caron pour Rupert ; il prend son nom.
Angers, mercredi 16 mai 1906
Le matin, je vais voir M. Dominique Delahaye qui m’avait donné rendez-vous ; l’après-midi, ayant un peu mal à la gorge, je ne sors pas.
Angers, jeudi 17 mai 1906
Mon mal de gorge ayant un peu augmenté dans la nuit, je ne sors pas de la journée ; le Dr Sourice vient me voir ; le mal de gorge va passer très vite ; mais le Docteur me dit que, pour éviter le retour de la petite éruption que j’ai eue l’été dernier à la cuisse, je devrai aller faire une saison à la Bourboule ; j’irai donc à la Bourboule en juin avec Maman. Je profite de ma séquestration pour faire avancer ma thèse. Papa est sur le point de se décider à retarder d’un an notre retour à Roussillon ; il dit que certaines petites réparations à la maison d’Ille sont nécessaires puisque nous ne pourrons pas nous installer à la grande maison, et qu’il vaut mieux les faire l’été prochain et l’hiver qui suivra plutôt qu’au moment où tous nos meubles arriveront à Ille. Cette idée ne me sourit pas beaucoup ; puisque nous devons quitter Angers, mieux vaudrait le faire tout de suite que de traîner encore un an.
Angers, vendredi 18 mai 1906
Le temps étant très mauvais (pluie, vent, orage), je ne sors pas encore. Je travaille ma thèse.
Angers, samedi 19 mai 1906
Dans l’après-midi, comme le temps est beau, je sors ; je vais à la bibliothèque. Papa s’est décidé, comme je le craignais, à retarder d’un an notre retour à Roussillon. J’étais opposé à ce retard, mais je n’ai pas voulu trop insister afin de ne pas peser sur la volonté de mes parents. Quant à moi personnellement, d’ailleurs, je ne reviendrai guère à Angers ; l’hiver prochain, je resterai presque tout temps en Roussillon.
Angers, dimanche 20 mai 1906
Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. Je reçois une dépêche de Rupert me disant qu’il arrivera demain soir ; que diable vient-il faire ici ; les situations ne courent pas les rues ; jusqu’à présent, je ne lui ai rien trouvé. J’ai la visite de M. Delahaye, sénateur ; il vient me communiquer une lettre qu’il a reçue d’un raffineur belge, et prendre quelques renseignements que je dois lui donne pour son discours au Sénat. Nous causons près d’une heure. Dans l’après-midi, je vais voir l’abbé Leroy qui me donne un renseignement historique, toujours pour ma thèse.
Semaine du 21 au 27 mai 1906
Angers, lundi 21 mai 1906
Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi, je vais à la gare à 5h avec Maman pour attendre Rupert, il n’arrive pas ; je trouve à la maison une dépêche de Blois me disant qu’il arrivera à 9 h ; il a dû manquer le train. Je retourne à la gare à 9 h. ; il arrive, en effet ; je l’accompagne à l’Hôtel de France.
Angers, mardi 22 mai 1906
Je trotte toute la journée avec Rupert ; je l’accompagne chez le P. Caron, chez M. Laperrière, chez La Marinière, chez M. Frogé, Normand d’Authon, le chanoine Crosnier, Mgr Pasquier ; tout le monde lui dit qu’il trouvera très difficilement une position ici où il n’y a guère de commerce ni d’industrie ; La Morinière lui donne l’idée de demander au duc de Blacas, nouveau député de Cholet, de le prendre à titre de secrétaire ; il lui écrit, et je le fais recommander par Mgr Pasquier, M. Frogé et Normand d’Authon. J’ai eu toute ma journée prise ! Le scrutins de ballottage d’avant-hier donne des résultats navrants ; l’opposition qui avait perdu une vingtaine de sièges le 6 mai, en perd environ 30 autres ; c’est une perte nette de 50 sièges ; les républicains nationalistes et les progressistes sont surtout éprouvés ; le colonel Marchand, M. Guyot de Villeneuve, M. Auffray sont battus ; le parti nationaliste n’existe plus et cela faute d’avoir eu un programme, une doctrine positive ; en résumé, veste sur toute la ligne pour tous les partis ralliés ou républicains modérés ; c’est la France et la religion qui en subiront les conséquences. M. Piou, et les grands manitous qui suivaient béatement ses grands airs républicains libéraux peuvent se flatter d’avoir réussi ; oh oui !
Angers, mercredi 23 mai 1906
Le matin, je vais voir M. Baugas et lui montrer ce qui est fait de ma thèse. L’après-midi, je suis pris pendant plusieurs heures par Rupert ; je vais me confesser, me faire couper les cheveux, prendre ma leçon de chant etc. ; le soir, je me promène un peu avec Rupert. Madame Dalverny ayant écrit à Maman que nous ferions sagement de laisser tenter une première démarche auprès de Mme de Pallarès avant le départ de ces dames pour Vichy qui doit avoir lieu très prochainement, nous nous décidons à laisser tenter cette démarche, à une condition cependant, c’est que Mme Noëll aura recueilli sur le caractère de Mlle Hélène de Pallarès de bons renseignements ; la religieuse du Sacré-Cœur dont on avait donné l’adresse à Bonne Maman ne veut évidemment pas répondre, Maman lui a écrit deux fois inutilement ; évidemment, elle est de ces religieuses qui refusent de donner des renseignements sur leurs anciennes élèves ; comme la première lettre a été écrite le 4 mai et la seconde le 14, il est certain maintenant qu’elle ne répondra pas ; force nous est donc de nous passer de ces renseignements ; pour y suppléer, Maman a prié Mme Noëll de se renseigner à Perpignan même sur le caractère de Mlle de Pallarès et de lui dire, en toute sincérité, ce qu’elle aura appris ; j’estime, en effet, que cette question de caractère a la plus grande importance. Pour gagner du temps, comme Mme Dalverny nous presse d’agir, Maman lui écrit aujourd’hui que Mme Noëll pourra faire la première démarche et présenter à Mme de Pallarès l’idée de ce mariage comme venant d’elle (ce qui est la stricte vérité), si les renseignements recueillis sont bons, sans même nous écrire, ce qui ferait perdre 3 ou 4 jours. Et maintenant à la grâce de Dieu ! J’ai appris par Le Roussillon d’hier une bien triste nouvelle, celle de la mort de M. Passama[39]. À vrai dire, on s’y attendait depuis plusieurs mois. C’est une bien grande perte pour notre pays et surtout pour le parti royaliste dont M. Passama était le chef autorisé en Roussillon ; il était, depuis très longtemps, président du comité royaliste des Pyrénées-Orientales et représentant de Monseigneur dans notre département. Qui va le remplacer ? Sans doute M. Despéramons. J’envoie un mot de condoléances à ses fils.
Angers, jeudi 24 mai 1906 (Ascension)
Je fais la sainte communion à la messe de 7 h. à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je me promène avec Rupert ; le soir, je vais avec Papa au Mois de Marie à la Cathédrale.
Angers, vendredi 25 mai 1906
Me matin, je vais travailler à la bibliothèque. L’après-midi je travaille un peu à la maison, puis je fais diverses courses et commissions. Le soir, je vais voir jouer Ruy Blas, au Théâtre municipal, par une troupe de passage ; bonne exécution. Rupert reçoit du duc de Blacas un mot très courtois disant qu’il n’a pas l’intention de prendre un secrétaire ; il faudra lui chercher autre chose. Maintenant que l’on a sous les yeux les résultats complets des élections, on peut se rendre compte de l’étendue de l’échec de l’opposition sur le terrain électoral ; elle perd au moins soixante sièges ; la coalition des royalistes, bonapartistes, libéraux, nationalistes et progressistes, qui formait un total de 230 voix environ dans l’ancienne chambre, n’en aura plus que 180 environ ; les progressistes perdent un tiers de leurs sièges, c’est le parti le plus éprouvé ; les nationalistes en perdent 23 sur 55 ; l’Action libérale, quoiqu’elle dise et fasse dire, a certainement perdu des sièges ; les bonapartistes en ont perdu plusieurs aussi ; seuls les royalistes, les vrais royalistes, n’en ont pas perdu et en ont même gagné quelques-uns sur des progressistes ou des libéraux qui ne se représentaient pas ou qu’il fallait combattre à cause de leurs trahisons dans la question religieuse, comme Renault-Morlière dans la Mayenne. Autrement dit, tous les partis républicains modérés ou ralliés à la république, ceux qui voudraient (quel rêve chimérique !) une république raisonnable en France, sont absolument battus, battus à plate couture et la république, fidèle à son principe, continue à pas de géants sa course vertigineuse vers la Révolution ; c’est logique et il n’y a qu’un Piou qui puisse s’en étonner. Ce n’est pas nous, ligueurs de l’Action française, que cela étonne !
Angers, samedi 26 mai 1906
Je me promène un peu avec Rupert ; je travaille ma thèse etc. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 27 mai 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je passe une partie de l’après-midi (jusqu’à 4 heures) à distribuer journaux et brochures dans le bureau établi aux Justices ; ensuite, avec Rupert, je visite l’exposition qui est très restreinte et ne vaut pas celle qui était établie au même endroit en 1895, et le village noir ; le soir, nous avons Rupert à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la Cathédrale.
Semaine du 28 au 31 mai 1906
Angers, lundi 28 mai 1906
Le matin, je vais porter à M. Delahaye un petit travail sur les constitutions des empereurs romains chrétiens concernant le repos du dimanche, qu’il m’avait demandé parce qu’il en aura peut-être besoin pour son discours au Sénat. L’après-midi, je me promène un moment avec Rupert, je vais chez le dentiste Sicart, puis je travaille ma thèse.
Angers, mardi 29 mai 1906
Le matin, je me promène un moment avec Rupert qui aura probablement trouvé une place de secrétaire et plus tard de voyageur dans la corderie voisine. Je pars à 1h37 pour Chantenay (près Nantes) où j’arrive à 3h30 ; je vais voir immédiatement M. Lizeray, directeur d’une importante raffinerie de sucre, qui m’attendait ; je l’interroge sur la possibilité d’accorder le repos hebdomadaire dans les raffineries de sucre ; il considère cette réforme comme très difficile ; elle a pourtant été réalisée par un raffineur belge, M. Graffe, qui s’en trouve très bien. M. Lizeray a une conversation très intéressante ; je repars de Chantenay par le tramway de 5h3 ; je prends à la gare de Nantes le train de 5h40 et je suis à Angers à 8h05. D’une statistique publiée par l’Action catholique française, il résulte que non seulement l’Action libérale, malgré sa propagande acharnée, n’a rien gagné depuis 1902 comme elle le répète mensongèrement sur tous les tons et le fait répéter par L’Osservatore romano, mais qu’elle a perdu (d’après le calcul des voix au 1er tour de scrutin) 248.000 voix, les nationalistes en ont perdu 245.000, les progressistes 233.000, tandis que les candidats conservateurs, monarchistes ou catholiques indépendants de l’A.L.P., qui se présentaient en dehors d’elle ou même malgré elle, en ont gagné 332.000. Donc, d’un côté, les partis d’opposition républicaine modérée ou ralliés à la République ont perdu 726.000 voix, tandis que les partis d’opposition au régime en ont gagné 332.000 ; il n’y a pas de quoi chanter victoire pour la bande à Piou ! Ma prévision du succès des partis extrêmes s’est donc pleinement réalisée. Attrape, Action libérale, et f… nous la paix !
Angers, mercredi 30 mai 1906
Rupert a sa place ; il en est ravi ; j’en suis enchanté aussi ; pauvre garçon, le voilà hors d’affaire pour quelque temps au moins. Dans l’après-midi, je vais avec lui chez La Morinière. Aujourd’hui, il se produit un événement mémorable ; c’est l’ouverture de l’Assemblée générale des évêques de France, la première depuis la Révolution, réunie par le pape pour lui donner son avis au sujet de la réorganisation de l’Église de France rendue nécessaire par la Séparation. Cette « Assemblée de l’Épiscopat » va avoir à se prononcer sur la question si épineuse et si discutée des associations cultuelles. Ces fameuses associations ont été formellement condamnées par l’Encyclique Vehementer nos ; malgré cela, des gens à courte vue prétendent qu’on peut les former dans la pratique et que l’article 4 de la loi permet d’assurer le respect de la hiérarchie ecclésiastique par ces associations ; je ne le pense pas, car l’article 8 détruit l’article 4. Je pense, et je suis de l’avis d’un grand nombre d’évêques, de prêtres, de Catholiques et de presque tous les journaux catholiques, que ces associations sont d’essence démocratique et contraires au principe d’autorité sur lequel repose l’Église ; que les former, c’est se mettre sans profit sous la coupe de l’État, c’est renoncer à toute indépendance ; que l’acceptation, dans la pratique, de la loi ne sauvera même pas les églises car il sera facile au gouvernement de faire naître des incidents à la suite desquels il fermera les églises. Si on forme ces associations, on s’en repentira avant deux ans ! Le pape, seul compétent, décidera souverainement, après avoir consulté l’épiscopat français pour s’entourer de conseils ; et tout le monde devra s’incliner devant sa décision suprême. Pour moi, malgré mon aversion pour les associations cultuelles, je me suis prêt à m’incliner et même à entrer dans une de ces associations si le pape ordonne de les former. En matière religieuse, j’obéis sans hésiter au chef de l’Église.
Angers, jeudi 31 mai 1906
Le matin, je rapporte à M. Delahaye des livres qu’il m’avait prêtés et je lui raconte ma visite à la raffinerie de Chantenay. Nous causons de l’affaire Cesbron ; elle se corse. Avant-hier, avait lieu la réunion préparatoire à l’élection des délégués sénatoriaux conservateurs et libéraux ; MM. de La Bourdonnaye et Cesbron avaient fait leurs invitations ; la réunion était présidée par les 3 sénateurs de Maine-et-Loire. M. de La Bourdonnaye, présenté par le comité royaliste dont il est le président, déclara qu’il s’inclinerait devant la décision de l’assemblée et qu’il retirerait sa candidature si la majorité de l’assemblée se prononçait pour Cesbron ; M. Cesbron refusa obstinément de prendre le même engagement ; un moment, comme les choses ne plaisaient pas à M. Cesbron, il quitta la salle suivi de quelques-uns de ses amis et aussi de quelques amis de M. de La Bourdonnaye qui crurent la réunion terminée ; altercation avec M. d’Andigné, gifle de Cesbron à M. d’Andigné (aujourd’hui excuses de Cesbron) etc. Au vote, 294 voix se prononcent pour M. de La Bourdonnaye et 81 seulement pour M. Cesbron. Si désormais Castiron ne retire pas sa candidature, il fait œuvre de division et fait le jeu des blocards. Je crains, en effet, que ceux-ci ne profitent de la division de leurs adversaires pour tâcher de prendre ce siège sénatorial ; si même ils étaient habiles, ils voteraient pour Cesbron afin de faire échec au candidat royaliste. Au fond de cette affaire, M. Delahaye voit la main de l’Action libérale ; il est certain que c’est un coup monté par les ralliés et les libéraux contre les monarchistes. Les sénateurs monarchistes de Maine-et-Loire ne veulent pas d’un collègue républicain libéral, le congrès des délégués sénatoriaux d’opposition leur a donné raison et M. Cesbron n’a qu’à se retirer. Certains curés agissent odieusement pour Cesbron. C’est ainsi que 3 curés sont venus trouver dimanche M. Delahaye et lui ont déclaré qu’il pécherait mortellement s’il faisait campagne pour M. de La Bourdonnaye ; inutile de dire que M. Delahaye a conservé toute sa sérénité devant les menaces de ces étranges commentateurs de la loi divine qui feraient bien de réapprendre leur catéchisme ; je ne sache pas que Jésus-Christ ait ordonné sous peine de péché mortel de faire élire un sénateur républicain de préférence à un royaliste, surtout quand les deux candidats sont tous deux d’excellents catholiques ! Voilà les procédés des ralliés ; quand on me disait, autrefois, que des prêtres de Bretagne avaient usé d’arguments de ce genre pour assurer le succès de la politique de ralliement, allant jusqu’à refuser l’absolution à ceux de leurs pénitents qui s’obstinaient à voter pour des royalistes, je ne voulais pas le croire ; maintenant que je sais de source certaine que 3 curés n’ont pas craint de venir déclarer à un sénateur catholique et royaliste qu’il pécherait mortellement en ne soutenant pas un candidat rallié contre un catholique royaliste, je n’hésite plus à croire le reste ! Le soir, nous recevons une lettre de Mme Noëll de Perpignan, nous donnant d’excellents renseignements sur le caractère et la piété de Mlle de Pallarès et nous disant qu’elle a parlé à Mme de Pallarès de son idée de faire le mariage de sa fille avec moi ; Mme de Pallarès a accueilli très favorablement cette idée ; il ne reste donc plus à s’entendre que sur la question de dot ; le projet paraît en très bonne voie ; s’il est conforme à la volonté de Dieu, qu’il se réalise ! Je vais me confesser à Notre-Dame. Le soir, nous allons tous au Mois de Marie à la cathédrale ; on y fête la clôture du Mois de Marie. Beaucoup de rumeurs courent sur ce qui se dit à l’assemblée de l’Épiscopat ; comme les évêques sont liés par le secret pontifical, on ne peut rien savoir de certain ; on remarque que leur adresse au pape est un peu froide.
Juin 1906
Semaine du 1er au 3 juin 1906
Angers, vendredi 1er juin 1906
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion pour fêter le 1er vendredi du mois et l’ouverture du Mois du Sacré-Cœur. Les journaux apportent de Madrid la nouvelle d’un attentat particulièrement odieux : hier, on célébrait dans cette capitale le mariage du sympathique roi d’Espagne Alphonse XIII avec la princesse Ena de Battenberg nièce du Roi d’Angleterre ; l’Europe et le monde entier avaient suivi avec sympathie les fiançailles de ce gentil petit roi avec une charmante princesse ; et bien, c’est le jour du mariage de ce gentil couple royal qu’un affreux anarchiste, une brute humaine, choisit pour tenter de tuer les jeunes mariés en lançant une bombe sur le cortège royal peu après sa sortie de l’église ! La bombe, fort heureusement, n’a pas atteint ni le roi ni la reine, mais elle a tué une foule de personnes, des soldats qui faisaient la haie, des personnages de la suite etc., de plus il y a un grand nombre de blessés. Cet affreux attentat, qui emprunte au jour choisi pour le perpétrer un caractère particulièrement odieux, redoublera les sympathies que tout le monde éprouve pour leurs Majestés catholiques. Nous répondons à Madame Noëll ; Maman lui dit qu’elle est très contente des bons renseignements sur le caractère et la piété de Mlle Hélène ; elle dit que j’aurai une dot en valeur de cent mille francs en terres (probablement Bouleternère et Trouillas), cela me rapportera de 4000 à 6000 suivant les années. Mlle de Pallarès a la fortune de son père c’est-à-dire un peu plus de cent mille francs ; pour que nous ayons un revenu de 12.000 fr. environ en commençant, il faudrait que sa grand-mère et sa mère lui donnassent, en outre, un capital d’environ 100.000 fr. ou, tout au moins, lui fissent une pension de 3000 fr., c’est ce que nous demandons ; j’espère que cette question d’intérêt, qu’il faut bien traiter, ne viendra pas mettre des bâtons dans les roues. On avait été mal renseigné tout d’abord quand on avait dit à Bonne Maman que Mlle de Pallarès avait 500.000 fr. de dot ; la dot réelle est bien loin de ce gros chiffre ; je ne veux cependant pas reculer car Mlle Hélène m’a plu, mais encore faut-il avoir de quoi vivre. Le soir, nous allons tous à une conférence, au Cirque-théâtre sur la Croix-rouge russe pendant la guerre russo-japonaise ; elle est faite par le médecin militaire Follenfant qui faisait partie de la mission française attachée à l’armée russe ; cette conférence est pleine d’intéressants renseignements. Avant la conférence, je vais rattraper à la poste la lettre à Mme Noëll dans laquelle il y avait une petite inexactitude sur le revenu des propriétés que Papa et Maman me donneraient ; je trouvais le chiffre indiqué un peu élevé ; je corrige cette inexactitude et la lettre repart le soir même.
Angers, samedi 2 juin 1906
On connait aujourd’hui le chiffre exact des victimes de l’attentat de Madrid : 25 tués et 50 à 60 blessés ; c’est effrayant ! Le Roi et la gracieuse jeune reine n’ont échappé que par miracle à une mort affreuse ; l’assassin n’est pas encore arrêté. Je travaille le matin et l’après-midi à la bibliothèque. L’après-midi, visite de M. Sourice à Maman et à moi ; il m’engage à aller avec Maman à La Bourboule ; les eaux me prémuniront contre le retour de la petite éruption que j’ai eue l’été dernier à la cuisse ; je ne demande pas mieux que d’y aller ; nous partirons donc mardi. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 juin 1906 (Pentecôte)
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph et l’après-midi à vêpres à Saint-Joseph. Le soir, nous avons Rupert à dîner ; je me promène ensuite avec lui. Il paraît que Madame de Pallarès (j’avais oublié de le mentionner ces jours-ci dans mon journal) m’avait reconnu, le 30 avril pendant le court trajet que j’ai fait avec elle, sa fille et son beau-père de Prades à Vinça, à ma ressemblance avec Maman qu’elle a connue autrefois dans les réunions d’Enfants de Marie au Sacré-Cœur de Perpignan ; c’est curieux ! Dès qu’on lui a parlé de moi, elle a dit aux dames qui lui en ont parlé qu’elle m’avait reconnu ; elle a dit que j’étais « le vivant portrait de Maman ».
Semaine du 4 au 10 juin 1906
Angers, lundi 4 juin 1906
Je vais à la grand’messe à 9h à Notre-Dame. Je fais quelques commissions le reste de la matinée. L’après-midi, je fais des préparatifs de départ. Le soir, nous avons à dîner Lelong et Rupert ; j’avais aussi invité Du Lac, mais il ne vient pas ; comme l’invitation avait été faite par écrit sur une carte que j’avais laissée dans sa chambre, je me méfie qu’un de ses voisins de chambre, à l’externat aura supprimé la carte pour lui jouer une farce ; à l’Université, on est coutumier du fait !
La Bourboule, mercredi 6 juin 1906
Pas de journal hier parce que je roulais en chemin de fer. Hier matin, à Angers, nous recevons une lettre de Mme Noëll très encourageante pour mon projet de mariage avec Mlle de Pallarès ; la chose est en très bonne voie. M. de Pallarès, grand-père de la jeune fille (ancien président du Tribunal de Prades) a d’abord accueilli avec surprise la nouvelle du projet de mariage de sa petite-fille qui est très jeune (il paraît, décidément qu’elle a eu 18 ans en mars) ; mais ensuite, le projet lui a plu ; il a dit qu’à sa mort, il laisserait 200.000 fr. à sa petite fille, or il a 81 ans ; Mlle de Pallarès a d’ores et déjà, de son père, 140.000 fr. ; pour peu que sa grand’mère Beilhoc veuille lui faire une petite pension, tout au moins jusqu’à la mort de M. de Pallarès, tout sera réglé du côté « intérêts ». Par ailleurs, tout va bien, puisque Mlle Hélène m’a remarqué elle aussi, le 30 avril, en wagon ; quand sa mère lui a parlé de ce qui se trame, elle lui a répondu : « J’ai bien vu que ce jeune homme me regardait ; et vous savez, Maman, lui aussi est bien gentil » ; puisqu’elle me trouve « bien gentil », et que je la juge de retour, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il y a, cependant, une question qui se pose ; ces dames craignent que la surveillance des propriétés ne m’occupe pas assez et voudraient me voir prendre une position à Perpignan, me voir plaider par exemple ; cela ne me sourit guère, les propriétés m’occuperont certainement bien plus que ne le pensent ces dames, et d’ailleurs, je n’aime pas l’oisiveté et si j’ai du temps libre, je l’emploierai à compléter mes études et à m’occuper d’œuvres religieuses, politiques ou sociales comme je le fais déjà à Angers. Si ces dames y tiennent, cependant, je leur donnerai satisfaction en me faisant inscrire au barreau de Perpignan ; mais je crois que la surveillance et l’exploitation de propriétés fort éloignées les unes des autres (car je m’occuperai non seulement des miennes, et de celles de ma femme si elle en a, mais aussi de celles de mes parents) ne me laisseront guère le temps de m’occuper de chicane ; cela, du reste, n’est guère dans mes goûts. Dans la matinée et le commencement de l’après-midi, je fais plusieurs commissions et mes préparatifs de départ. Nous partons, Maman et moi, par l’express de 4h40, et, par Tours, Vierzon, Eygurande et Laqueuille, nous arrivons à La Bourboule ce matin à 8 heures 08. Nous descendons à l’Hôtel de Londres, ou plutôt à la Villa Pasteur qui est une annexe toute neuve et très propre de l’Hôtel de Londres, en face du parc ; c’est ce que nous avons trouvé de mieux à La Bourboule. Ici, la saison commence à peine, il n’y a presque pas d’étrangers. Nous allons voir le Dr Lamarle que nous a indiqué M. Sourice ; il ordonne à Maman de boire et à moi de boire et de me baigner. Dans l’après-midi, je dors un peu, je m’installe dans ma chambre, j’écris et je me promène.
Les dames de Pallarès partent pour Vichy, les pourparlers vont être forcément plus compliqués à poursuivre et, par conséquent, plus longs ; par contre, Vichy n’étant pas très loin de La Bourboule, y aura-t-il peut-être moyen de se voir si toutes les questions sont résolues favorablement. Je prie le Sacré-Cœur, la Sainte-Vierge et mes saints patrons de tout arranger en vue de notre plus grand bonheur à tous deux, en ce monde et dans l’autre. Il en sera de ce projet ce que Dieu voudra. Une bonne amie l’a fait naître ; s’il est conforme à la volonté de Dieu, il se réalisera certainement ; s’il échoue, il faudra se dire qu’il n’était pas conforme à la volonté de Dieu et, par conséquent, ne pas trop le regretter.
La Bourboule, jeudi 7 juin 1906
Je prends mon premier bain le matin à 8h et je me fais inscrire pour cette heure-là ; je prends aussi une dose de boisson le matin et une dose le soir à cinq heures et demie. Je flâne dans le parc. Maman répond à Mme Noëll dans le sens que j’indiquais dans mon journal d’hier.
La Bourboule, vendredi 8 juin 1906
Mon programme de journée ressemble fort à celui d’hier ; l’existence est assez monotone ; je travaille à ma thèse que j’ai apportée.
La Bourboule, samedi 9 juin 1906
Dans l’après-midi, je fais une assez jolie promenade, je fais l’ascension d’un rocher qui domine toute la vallée de La Bourboule (le rocher de Vandeix), il est situé à une heure de marche environ. Nous recevons une lettre de Papa ; il me dit qu’il a lu dans La Vérité française, un article que j’avais écrit pour ce journal, à la fin de mai, et qui a pour titre « Les leçons de la défaite » ; inutile, après ce titre, de dire qu’il s’agit des leçons à tirer du triste résultat des élections ; comme l’article (de 12 grandes pages) était assez corsé et ne ménageait pas l’Action Libérale et les ralliés, je craignais que La Vérité, tout en l’approuvant, n’osât pas l’insérer et je n’en avais pas parlé à la maison ; j’écris à Papa de m’envoyer les numéros dans lesquels il a paru afin de les garder. Ce soir, à 7h ½, je vais me confesser.
La Bourboule, dimanche 10 juin 1906
Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures ; je vais prendre mon bain à 8 heures ; je retourne à la grand’messe à 10 heures et à vêpres à 3h ; entre temps, je me promène dans le parc et je lis.
Semaine du 11 au 17 juin 1906
La Bourboule, lundi 11 juin 1906
Le matin, en parcourant un journal, je vois avec plaisir que l’élection sénatoriale d’hier à Angers a tourné contre Cesbron et les ralliés ; M. de La Bourdonnaye a été élu par 481 voix contre 411 à Cesbron, 29 à un socialiste Rompion et 36 égarées sur le nom de Bichon ; M. de La Bourdonnaye a eu 210 voix de moins que ses collègues élus en janvier, ce sont 210 dissidents qui sont allés à Cesbron, mais celui-ci a bénéficié, en plus, de 200 voix qui n’ont pu venir que du bloc ; elles ne lui font pas honneur. Le comité royaliste de Maine-et-Loire vient de remporter un nouveau succès dans la personne de son président ; tant mieux ! L’après-midi, je fais une longue promenade dans la jolie vallée de la Dordogne vers Saint-Sauves ; je suis sous bois assez longtemps, c’est très joli. Je reçois déjà plusieurs lettres de bonne fête.
La Bourboule, mardi 12 juin 1906
Je ne fais pas aujourd’hui de grande promenade ; je me promène un peu autour du parc ; l’après-midi, je travaille à ma thèse.
La Bourboule, mercredi 13 juin 1906
En l’honneur de la fête de Saint Antoine, ma fête, je vais à la messe de 7h ½ où je fais la sainte communion ; je reçois une foule de lettres et cartes contenant des vœux de bonne fête. Maman reçoit une lettre de Mme Dalverny lui donnant de l’espoir pour mon projet de mariage ; elle dit que Mme Beilhoc et le vieux M. de Pallarès sont enchantés de cette idée ; quant à Mlle Hélène, elle m’a si bien remarqué qu’elle a dit à sa grand’mère, paraît-il : « Si tu savais, grand’mère, comme il est mignon (sic !) ; je voudrais bien l’entendre me parler » ; il ne tient qu’à elle… ou plutôt à sa mère. C’est égal, je crois que j’ai un bon atout dans mon jeu ; mais la question « chicane » reste toujours sur le tapis puisque nous n’avons pas encore reçu de réponse à la lettre de jeudi dernier ; puisse-t-elle ne pas embrouiller les choses ! Ce qui me donne de l’espoir, c’est que ces dames ont depuis plus de huit jours ma photographie entre les mains et qu’elles la gardent ; si elles n’avaient pas l’intention de donner suite à ce projet, elles ne garderaient pas mon effigie. La lettre de Madame Dalverny me donne de l’espoir ; mais il me tarde joliment d’être fixé ! Dans l’après-midi, je monte avec Maman par le funiculaire sur une montagne élevée qui domine toute la vallée ; au sommet, il y a un plateau qui forme un véritable parc naturel très agréable, nous y restons assez longtemps. Mais Maman éprouvant dans le funiculaire une impression désagréable, nous redescendons à pied à travers bois par de mauvais chemins.
La Bourboule, jeudi 14 juin 1906
Je me promène dans le parc, je lis et je fais avancer ma thèse. Il continue à faire beau temps.
La Bourboule, vendredi 15 juin 1906
Aujourd’hui, importante lettre de Mme Noëll à Maman. Elle lui dit que c’est entre les mains du vieux M. de Pallarès grand’père de la jeune fille qu’est maintenant mon sort. Les dames – Mlle Hélène, sa mère et sa grand’mère – me sont acquises ; Mme Noëll nous dit qu’elles étaient décidées ; Mme de Pallarès qui a acheté il y a deux ans une propriété à Elne venant de la succession de ma pauvre cousine Charlotte de Nogaret[40] – propriété qui vient de son bisaïeul – disait : « Quel bonheur, cette propriété va rentrer dans la famille ! ». Mais M. de Pallarès a un peu arrêté leur élan ; après avoir levé un premier lièvre, celui de mes occupations auquel j’ai répondu, voilà qu’il s’avise de soulever maintenant la question de mon service militaire ; je leur ai fait dire déjà par Mme Noëll qu’ayant été ajourné parce que j’avais subi mon premier conseil de révision au moment où je relevais de l’influenza, mes parents avaient obtenu ensuite par l’intermédiaire d’un général ami (le général Lelong) que je sois classé dans les services auxiliaires, ce qui m’a dispensé de faire mon année de service effectif et, par conséquent, de couper mes études de doctorat. Mais nous apprenons maintenant que Mme de Pallarès, sur les instances de son beau-père évidemment, a chargé son beau-frère le général Fabre de faire des recherches là-dessus ; j’écris donc à l’oncle Paul, qui connaît beaucoup le général Fabre, pour le prier de lui donner des renseignements sur mon compte, sur ma santé etc. De plus, Mme Noëll disant à Maman que si elle pouvait rencontrer Mme de Pallarès, cela ferait avancer les choses, Maman se décide à aller à Vichy ; elle verra Mme de Pallarès qu’elle connaît déjà et causera franchement avec elle ; en une heure de conversation que de sujets elles pourront traiter ! Cependant Maman écrit à Papa pour lui demander son avis sur l’opportunité de ce voyage. Enfin comme c’est surtout sur le vieux M. de Pallarès qu’il faut agir, nous prions Bonne Maman de lui écrire ; comme Bon Papa l’a beaucoup connu autrefois et qu’il y a même eu une alliance entre les Pallarès et les Pontich, la lettre n’est pas difficile à faire. Puisse tout cela réussir et ce mariage est selon la volonté de Dieu !
La Bourboule, samedi 16 juin 1906
Je ne fais pas de grande promenade ; je me promène autour du parc, je lis et je travaille plusieurs heures à ma thèse.
La Bourboule, dimanche 17 juin 1906
Je reçois une lettre de Papa me disant que le préfet de Maine-et-Loire n’a pas interdit, cette année, la procession du Sacre autorisée par le maire d’Angers ; c’est heureux, il est instruit, sans doute, de la manifestation qu’a value à son prédécesseur l’interdiction de l’année dernière ; il n’a pas envie de la voir se renouveler ; elle n’a donc pas été inutile. Mais les apaches ne troubleront-ils pas la procession ? Ici, après la grand’messe, il y a une procession, nous y assistons ; elle est suivie par beaucoup de femmes et par un assez grand nombre d’hommes. J’ai réfléchi que la lettre de Bonne-Maman à M. de Pallarès pourrait paraître un peu pressante ; c’est peut-être ainsi que la jugerait son destinataire et, comme je ne veux pas m’imposer, Dieu m’en garde !, je télégraphie à Bonne-Maman (à mots couverts) ne pas écrire cette lettre jusqu’à nouvel avis. Au retour de Maman de Vichy, nous pourrons y repenser.
Semaine du 18 au 24 juin 1906
La Bourboule, lundi 18 juin 1906
Après avoir beaucoup hésité, Maman se décide à partir aujourd’hui pour Vichy ; je l’accompagne au train de 9h44 ; elle passera par Clermont et sera à Vichy à 3h15. Elle cherchera aussitôt, dans la liste des étrangers, l’adresse de Mme de Pallarès et lui écrira un petit mot pour lui demander de lui fixer un rendez-vous mardi. L’oncle Paul, qui ne répond ce matin, croit que sa lettre au général Fabre me ferait plus de mal que de bien car le général ne croirait pas à la sincérité de son oncle et cette lettre intempestive pourrait lui monter l’imagination ; cependant l’oncle Paul me dit qu’il l’écrira si j’y tiens ; pour cette lettre, comme pour celle à M. de Pallarès, il faut attendre le retour de Maman. Papa écrit que la procession du Sacre s’est passée à Angers sans aucun trouble ; les apaches n’avaient pas oublié sans doute, la salutaire raclée d’il y a deux ans. Mais Monseigneur a accepté des conditions bien humiliantes de la part du maire d’Angers : pas d’étendards de corporations, pas de chants français, pas de religieux à la procession, interdiction de porter des cannes ; ce n’est pas fier ! Le soir, je vais à la bénédiction et je me repose. Le docteur Nicolas, d’Angers, me fait lire dans L’Éclair de Paris des documents accablants contre Dreyfus que la cour pourrie de Cassation va, sans doute, réhabiliter ces jours-ci ; personne ne croira à l’innocence de ce traître ; n’importe, les Juifs auront triomphé !
La Bourboule, mardi 19 juin 1906
Journée bien importante pour moi puisque c’est aujourd’hui que Maman verra Mme de Pallarès ; aussi je veux la placer sous la protection de Dieu et j’assiste à la messe de 6h ½ où je fais la sainte communion. Je passe une partie de la matinée à lire le rapport sur l’affaire Dreyfus du conseiller rapporteur Moras qui conclut à la cassation avec renvoi du jugement de Rennes ; le procureur général Baudouin, quand une pièce gêne sa thèse et accuse « le Kapitaine », la falsifie, c’est très simple ; c’est ainsi que dans une lettre de 1897 écrite par l’attaché militaire autrichien à son gouvernement, et dans laquelle cet attaché, le colonel Schneider (bien placé pour savoir) dit : « Je maintiens encore et toujours l’exactitude des informations fournies autrefois au sujet de l’affaire Dreyfus, les considérant comme justes, et estimant que Dreyfus a été en relations avec les bureaux confidentiels de Bruxelles et de Strasbourg que le grand État-major allemand cache avec soin jaloux, même à ses nationaux », le procureur Baudouin traduit le mot « gelieferten » (fournies) par « publiées », et le mot allemand « damals » (autrefois) par ces mots : « dans le journal Le Temps » ; n’est-ce pas le comble des combles ! Naturellement, la phrase « fournies autrefois » et la phrase « publiées dans le journal Le Temps » ont un sens tout différent. À côté de ce faux, cette canaille au service de la Juiverie en a commis une foule d’autres qu’il serait trop long de signaler ici. Tels sont les procédés employés par les crapules pour innocenter le plus avéré des traîtres. Le conseiller rapporteur Moras, pour en revenir à lui, considère comme quantité négligeable tout ce qui le gêne ; pour les aveux de Dreyfus, aveux faits le matin de la dégradation (5 janvier 1895) au capitaine Lebrun-Renault et au commandant d’Attel (qu’on a fait disparaître depuis), ce conseiller extraordinaire dit que la Cour de cassation n’a pas à s’en occuper, que, d’ailleurs, ils n’ont pas d’importance, qu’on a dû prendre pour des aveux des mots incohérents échappés à Dreyfus dans un moment d’exaltation etc. Est-il permis de se moquer du monde d’une façon pareille !!! Dreyfus a dit au capitaine Lebrun-Renault, qui l’a souvent répété depuis : « Si j’ai livré quelques documents sans importance, c’était pour en obtenir de plus importants etc. ». Voilà ce que le conseiller Moras considère comme négligeable ! Si ces gens-là s’imaginent arriver jamais à faire considérer comme innocent un condamné pour lequel il a fallu employer de pareils moyens, ils se trompent étrangement. Quant à la Cour de cassation, qui est devenue une chambre d’enregistrement des ordres de la rue Laffitte et de la rue Cadet, elle est bien capable de se contenter de ces arguments-là, mais fistre ! L’opinion publique ne s’en contentera pas, et on ne s’empêchera jamais de considérer Dreyfus comme le plus vil des traîtres.
Dans l’après-midi, je travaille longtemps à ma thèse, je me promène sur la montagne etc. À six heures, je reçois une dépêche de Maman qui n’est pas très encourageante ; elle est ainsi conçue : « Mère bien disposée mais pas pressée, grand-père pense cousin Cholet, verrai ce soir personne en question, arriverai demain soir » ; ce cousin Cholet, c’est Pierre Saisset, sous-lieutenant au 77e régiment d’infanterie à Cholet, c’est le cousin germain de Mlle Hélène de Pallarès ; il est venu nous voir l’année dernière à Angers et nous l’avons même invité à déjeuner à Angers, mais il n’a pas pu venir ; comment diable M. de Pallarès pense-t-il à lui pour Mlle Hélène ; un mariage entre cousins germains, c’est bien malheureux ! Enfin, j’ai la mère pour moi. Bonne Maman écrit qu’elle n’a rien compris à la dépêche que je lui ai adressée dimanche et qu’elle s’est empressée d’écrire à M. de Pallarès ; cette nouvelle me contrarie, quel effet cette lettre aura-t-elle produit sur M. de Pallarès ? Ma dépêche était pourtant claire, je ne pouvais cependant pas mettre de noms propres. Je vais à la bénédiction à 7h ½ ; au retour, je trouve une seconde dépêche de Maman ainsi conçue : « Ai revu dame, te conseille fortement espérer ». Je me couche et je m’endors sur cette bonne nouvelle.
La Bourboule, mercredi 20 juin 1906
Le matin, je reçois une nouvelle dépêche qui dit : « Dernière entrevue très satisfaisante », cette dernière entrevue, c’était, hier soir où Maman a vu Mlle Hélène ; tant mieux. Après déjeuner, je fais une très belle promenade dans la montagne ; je vais de La Bourboule au Mont Dore par la montagne ; c’est une course de 12 à 13 kilomètres sur une belle route qui est longtemps sous bois et qui passe, à certains endroits, sur des plateaux élevés de 1200 à 1300 mètres ; parti à midi ½, j’arrive à 2h ¾ ; j’écoute le concert dans le parc du Mont Dore et je repars par le train de 5h. À la Bourboule, je vais attendre Maman au train de 6h.29. Elle me rapporte ses impressions de Vichy. Mme de Pallarès a été enchantée de sa visite et l’a très bien reçue ; personnellement, elle désire ce mariage, la jeune fille aussi ; la grand’mère Beilhoc est indifférente ; le grand’père de Pallarès voudrait, croit-on, marier Mlle Hélène à son cousin Pierre Saisset, quoiqu’il dise le contraire ; c’est à cause des hésitations du grand’père que tout est en suspens maintenant. Maman a vu la jeune fille qu’elle a trouvée gentille, et qui lui a dit qu’elle ne voulait pas de son cousin Saisset et qu’elle l’avait déclaré à son grand’père ; à la fin, elle a dit à Maman de me donner de l’espoir. La mère désire le mariage, mais n’a pas de volonté et se laisse dominer par son beau-père ; la fille paraît plus décidée ; c’est sur elle surtout que je dois compter. Tout se dessinera au plus tard dans la première moitié de juillet à Vernet-les-Bains où ces dames doivent aller auprès de M. de Pallarès. Maman a bien dit à Mme de Pallarès qu’elle ne venait pas pour peser sur sa volonté, mais pour préciser les situations, et elle a bien fait ! Car les renseignements, jusqu’à présent, avaient été très mal donnés ; ces dames ignoraient l’existence de nos propriétés de Corbère, de Bouleternère, de la maison louée à Margouët à Perpignan, de la villa Sainte-Cécile à Biarritz ; Maman leur a fait connaître tout cela. De plus, elle a donné les explications nécessaires au sujet de mon service militaire, de ma santé ; le docteur Sourice, délié par nous du secret professionnel, est prêt à répondre aux questions de Mme de Pallarès sur ma santé, et il a dit à Papa qu’il répondrait, en conscience, et parce qu’il le pense, que j’avais un excellent tempérament ; en même temps, Mme de Pallarès fait examiner sa fille par un médecin de Vichy, qui la connaît depuis longtemps, pour savoir si elle peut se marier sans inconvénient pour sa santé ; les deux médecins correspondront et verront ensemble si nous sommes un couple physiologiquement assorti. Il parait que le médecin de Vichy a dit à Mme de Pallarès : « si toutes les mères agissaient avec autant de franchise que vous deux, il naîtrait moins d’enfants mal constitués ». Tout cela ne nous engage pas ; je me suis d’ailleurs formellement réservé le droit de revoir Mlle Hélène avant de prendre un engagement ; mais il est certain que c’est un acheminement vers une solution affirmative. Somme toute, la chose est en bonne voie. Le soir, nous allons au Salut et nous nous promenons un moment.
La Bourboule, jeudi 21 juin 1906
Le matin, je vais à la messe de 6h ½ à l’occasion du 12e anniversaire de ma 1ère communion. J’ai une bonne surprise dans la matinée ; c’est un mot de Bonne-Maman qui nous envoie la réponse que lui a écrite M. de Pallarès ; cette réponse est encourageante et prouve que ce monsieur n’est pas aussi éloigné de nos vues que semble le croire sa belle-fille. Je relève notamment les deux phrases suivantes de sa réponse : « À tous les points de vue cette alliance ne pourrait que nous satisfaire et je crois comme vous que notre petit-fils possède toutes les qualités qu’on peut rechercher d’un époux… Mon sincère désir serait donc de donner un acquiescement immédiat… » Puis, après avoir expliqué les raisons qui lui imposent, dit-il, « une certaine réserve », la jeunesse de sa petite-fille, etc., il termine en disant « laissez-nous donc, Madame, réfléchir à ces questions avant de vous rendre une réponse qui, j’aime à l’espérer, pourra être conforme à vos souhaits. C’est dans cette espérance que… etc. » Le ton de cette réponse me donne à penser que les renseignements recueillis par lui sur mon compte, renseignements qui ont été favorables de tous côtés (Mme de Pallarès l’a dit à Maman), modifient peu à peu la manière de voir du vieux M. de Pallarès. Je sais qu’il a demandé des renseignements à notre cousin de Barescut. Dans l’après-midi, je me promène dans le parc, je travaille à ma thèse ; le soir nous allons au Salut. La lecture de l’interminable rapport Moras à la Cour de Cassation, que je m’impose tous les jours, m’indigne de plus en plus ; ce conseiller ineffable trouve toujours le moyen, chaque fois qu’il se trouve en présence d’un fait ou d’un témoignage à la charge de Dreyfus, de déclarer que cela n’a guère de valeur, que le témoin a été mal servi par sa mémoire etc. ; c’est d’un parti-pris révoltant ! De plus, il accepte comme argent comptant les prétendus faits nouveaux du procureur Baudouin dont l’un – celui qui est basé sur le pièce dite des chemins de fer – est basé sur un faux fait par Baudouin pour les besoins de la cause ; tout cela est profondément écœurant ! Ces magistrats partiaux, procureur général faussaire, cette cour domestiquée, voilà les instruments des prétendus amis de la Justice et de la Vérité ; quelle ironie !!
La Bourboule, vendredi 22 juin 1906
Je vais à la messe de 6h où je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi, je retourne au Mont Dore avec Maman, aller et retour en chemin de fer ; il fait très chaud.
La Bourboule, samedi 23 juin 1906
Il fait très chaud, je ne bouge guère, je travaille à ma thèse.
La Bourboule, dimanche 24 juin 1906
Maman ayant envoyé à Mme de Pallarès, qui l’en avait priée, la réponse de M. de Pallarès à Bonne Maman, Mme de Pallarès la lui renvoie aujourd’hui et dit qu’elle va quitter Vichy, qu’elle arrivera le 9 juillet à Vernet-les-Bains auprès de son beau-père et nous communiquera avant le 15 juillet le résultat de leurs réflexions communes. Dieu veuille, si je dois être heureux dans le mariage, que ce soit une décision affirmative : mais je ne me déciderai pas, de mon côté, avant d’avoir revu Mlle Hélène. Que c’est long d’attendre le 15 juillet ; encore 3 semaines de cette incertitude qui me pèse tant, c’est terrible ! Je trouve que Mme Noëll, qui a pris l’initiative de ce mariage, n’aurait pas dû en lancer l’idée en avant de s’être assurée des intentions de Mme de Pallarès ; si elle avait agi ainsi, elle m’aurait épargné cette attente si ennuyeuse pendant que les Pallarès réfléchissent. Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; le temps s’est rafraîchi. Le soir, nous allons au concert au casino ; dans l’après-midi, visite au docteur et à Mme Nicolas (qui sont d’Angers).
Semaine du 25 au 30 juin 1906
La Bourboule, lundi 25 juin 1906
L’après-midi, je remonte, par le funiculaire, au plateau de Charlanne ; là-haut, je me promène beaucoup, malgré la grande chaleur, je vais jusqu’à l’endroit appelé Bastide. Je viens d’organiser mon temps jusqu’au 15 juillet : jeudi, départ de la Bourboule, et, au lieu de rentrer directement à Angers, visite à Marie-Thérèse et à Max que je n’ai pas vus depuis longtemps, j’y passerai quatre ou cinq jours ; ensuite, cinq ou six jours à Angers, puis quatre jours à Paris où je resterai jusqu’au 14 juillet afin de voir la revue de Longchamp ; retour à Angers le 14 juillet au soir. La réponse de Mme de Pallarès sera alors arrivée ou bien près d’arriver ; si elle est favorable, je partirai aussitôt comme une flèche jusqu’au Vernet ; s’il faut encore négocier à ce moment-là, je verrai, suivant les circonstances, ce que j’aurai à faire.
La Bourboule, mardi 26 juin 1906
Il fait une chaleur torride ; je lis dans le parc, je me promène peu, je travaille à ma thèse ; le soir, je vais au concert au casino.
La Bourboule, mercredi 27 juin 1906
Il fait aussi chaud qu’hier : 32° ou 33°. Dans l’après-midi, je vais avec Maman, voir le Dr Lamarle pour régler ses honoraires et prendre congé de lui, car mon traitement, assez bénin, est terminé ; je l’ai, du reste, admirablement supporté et je suis sûr maintenant que la petite éruption de l’année dernière, qui aux dires de M. Sourice, n’avait aucune importance, ne reviendra pas de longtemps ; Mama n’a pas aussi bien supporté le sien, elle a dû l’interrompre plusieurs fois. Nous allons aussi voir M. le curé. Puis nous faisons une promenade en voiture à l’île aux mouches.
Sainte-Croix, jeudi 28 juin 1906
Nous avons voyagé toute la journée, par une très forte chaleur ; partis de la Bourboule à 6h56 du matin, nous ne sommes arrivés en gare de Mareuil-Gouts qu’à 8h du soir, ces lignes du centre de la France sont très mal desservies surtout en allant transversalement. À Limoges, où nous avions près de 3 heures à perdre, nous avons eu le temps, après avoir déjeuné, d’aller voir le P. Eyraud que nous n’avons pas rencontré d’ailleurs, il était en voyage. En approchant de Périgueux, nous avons traversé un orage très violent ; à Périgueux même, la marquise de la gare venait d’être réduite en miettes par la grêle quand nous y sommes arrivés, il tombait encore, de temps en temps, de grosses plaques de verre sur les voies ; les grêlons étaient aussi gros que de petits œufs, la contrée est ravagée. Max nous attendait, avec son omnibus, à la gare de Mareuil. À Sainte-Croix, j’ai trouvé Marie-Thérèse en excellente santé malgré sa grossesse de près de sept mois qui ne se remarque que très peu d’ailleurs ; jusqu’à présent, elle a eu une excellente grossesse, et tout fait présager qu’il n’y aura aucune complication et que tout sera pour le mieux.
Sainte-Croix, vendredi 29 juin 1906
Je vais à la messe à 7 h en l’honneur de la fête de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Dans l’après-midi, je me promène longtemps avec Max dans sa propriété. Le temps est moins chaud qu’il y a quelques jours, mais il règne partout une sécheresse terrible.
Sainte-Croix, samedi 30 juin 1906
Maman, qui avait demandé deux fois à Mme de Bony, ancienne maîtresse générale de Mlle Hélène de Pallarès à Montpellier, des renseignements sur le caractère, l’intelligence, la piété de cette dernière et qui n’en avait pas reçu de réponse, s’est décidée à lui écrire une 3ème fois car ce silence nous inquiétait et nous nous demandions ce qu’il cachait ; Mme de Bony répond à Maman qu’elle s’était fait une règle de ne jamais donner de renseignements sur ses anciennes élèves et que c’était là l’unique raison qui l’avait empêchée de répondre à Maman ; mais qu’elle aime tant Mlle Hélène qu’elle ne veut pas l’exposer à lui faire tort par son silence, et qu’elle fait en sa faveur une exception à cette règle, et elle donne sur son compte les meilleurs renseignements. Ces renseignements me font désirer encore plus d’obtenir la main de cette jeune fille. Et dire que je ne saurai rien avant quinze jours, que c’est long ! L’après-midi nous allons en voiture à Mareuil où nous faisons une visite à M. et à Mme René de La Bardonnie.
Juillet 1906
Semaine du 1er juillet 1906
Sainte-Croix, dimanche 1er juillet 1906
Voilà enfin entamé ce mois de juillet qui m’apportera, j’espère, la solution du projet né depuis le mois de mars et entré dans sa phase active depuis plus d’un mois ; dans deux semaines, je compte être fixé sur mon sort ; jamais, je crois sauf peut-être l’année où j’étais au collège pensionnaire, je n’avais autant désiré de voir le temps s’écouler vite. Nous assistons à la messe à 10 h ; premier effet de la loi de Séparation : le curé dit, en chaire, que la quête pour l’entretien du clergé n’ayant produit dans l’annexe des Granges qu’une somme tout à fait insuffisante, il se voit obligé, suivant les instructions formelles de l’évêque de Périgueux, de cesser le culte à partir de dimanche prochain dans cette annexe ; on verra bien d’autres cas semblables ; comme c’est triste ! Nous allons, dans l’après-midi, faire une visite à Mme de Saint-Cyr, d’Aucors, à Aucors. Le soir, Marie-Thérèse a le curé à dîner.
Semaine du 2 au 8 juillet 1906
Sainte-Croix, lundi 2 juillet 1906
Le matin, je vais avec Max dans sa plus petite et plus ordinaire voiture (dite de tape-cu), à la gare de Mareuil puis à Mareuil même, faire quelques commissions. L’après-midi, je lis ; nous avons la visite de Mmes de La Bardonnie et de Guer.
Sainte-Croix, mardi 3 juillet 1906


Bonnes nouvelles aujourd’hui. Papa écrit que le Dr Sourice a reçu du médecin de Mme de Pallarès à Vichy, qui a examiné l’autre jour Mlle Hélène qu’il connaît d’ailleurs depuis l’âge de 12 ans, une lettre dans laquelle il dit que Mlle Hélène a une santé excellente ; le Dr Sourice, interrogé par le Dr Lagrange, va répondre qu’il la connaît aussi depuis l’âge de 12 ans, qu’il n’a eu à me soigner que pour quelques petites choses insignifiantes et que j’ai un excellent tempérament ; Mlle Hélène et moi ferions donc un couple physiologiquement assorti, et ce n’est pas la question de santé qui viendra mettre obstacle au mariage, soit pour l’un soit pour l’autre. Papa m’envoie le numéro du Maine-et-Loire d’hier dans lequel est in extenso le discours prononcé au Sénat par M. Delahaye[41] le 29 juin sur le repos hebdomadaire ; je retrouve, dans ce beau et long discours, une foule de renseignements que j’ai fournis à M. Delahaye ; aussi celui-ci me fait-il l’amabilité et la surprise de parler nommément de ma modeste collaboration et du travail que je ferai paraître bientôt sur ce sujet ; c’est bien aimable de sa part et peut-être cela fera-t-il valoir ma thèse quand elle paraîtra. Il parle aussi du mandement de Mgr de Carsalade que je lui ai indiqué, de Mgr Turinaz, etc. etc., d’une foule de choses que je lui ai signalées. J’irai le voir à mon retour à Angers. L’après-midi, Max fauche ses avoines, j’y vais un moment et je vois de près fonctionner une moissonneuse-lieuse ; j’avais appris autrefois, à l’École d’agriculture d’Angers, le fonctionnement de cette machine ; mais, en pratique, on comprend bien mieux. De 5 à 6h, je vais avec Max à Mareuil faire quelques commissions ; j’y étais déjà allé, le matin, à bicyclette porter une dépêche. À la Cour de Cassation, l’affaire Dreyfus continue ; le procureur général Baudouin continue la lecture de son singulier réquisitoire, ou plutôt, de sa plaidoirie en faveur du traître, basée sur des faux manifestes ; ce répugnant personnage a profité de la circonstance pour attaquer violemment plusieurs officiers des plus respectés de notre Armée : le général Mercier, le général Zurlinden, le colonel du Paty de Clam, le commandant Cuignet ; lui, le faussaire audacieux, a le toupet d’accuser ces officiers d’avoir fait des faux pour accabler Dreyfus. Le général Zurlinden a écrit hier au premier président de la Cour de Cassation une lettre ouverte, qu’il le prie de lire aux chambres réunies, et dans laquelle il remet au point les faits dénaturés sciemment par le sieur Baudouin ; il y a quelques jours, le colonel du Paty de Clam a annoncé qu’il le poursuivait ; je ne crois pas que cette poursuite soit légalement possible et j’estime que M. du Paty fait trop d’honneur à ce magistrat indigne en le poursuivant, il ferait mieux de l’attendre à la sortie de l’audience ; un personnage de cet acabit ne relève que d’une juridiction, celle de la cravache !
Angers, mercredi 4 juillet 1906
Le matin, je vais avec Max faire quelques courses en voiture. Nous partons de Sainte-Croix à midi ¼ et prenons à La Rochebeaucourt le train de 1h18 ; par Angoulême et Saint-Pierre-des- Corps, nous arrivons à Angers à 9h16 du soir après une absence d’un mois. Papa et Philomène sont en excellente santé.
Angers, jeudi 5 juillet 1906
Le matin, je fais diverses commissions, je vais à la bibliothèque municipale vérifier plusieurs citations de ma thèse ; l’après-midi, je vais, pour la même raison, à la bibliothèque de l’Université ; je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, vendredi 6 juillet 1906
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, à l’occasion du 1er vendredi du mois ; dans l’après-midi, je vais voir Rupert et Lucas.
Angers, samedi 7 juillet 1906

Dans la matinée, je fais plusieurs commissions et achats ; dans l’après-midi, je vais voir M. Delahaye et le remercier du petit mot si aimable qu’il a eu pour moi dans son discours au Sénat (et que Le Roussillon reproduit dans son numéro d’hier), M. Delahaye écrit au président de la Chambre, au F:. Brisson pour lui demander une carte pour moi pour mardi ; c’est ce jour-là qu’on discute à la Chambre la loi sur le repos hebdomadaire, retour du Sénat, et je tiens à assister à cette séance. M. Delahaye me donne aussi deux cartes de tribune pour la revue du 14 juillet à Longchamps. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à l’Adoration ; dans l’après-midi, je porte les bons à mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; nous avons Rupert à dîner. Nous recevons de Mme Noëll une lettre disant qu’elle a vu, à son passage à Perpignan, Mme de Pallarès qui se préoccupe, paraît-il, beaucoup de la question de ma situation matérielle ; pour la rassurer, Mama lui écrit et précise les éléments de mon revenu qui sera de 5000 fr. garantis ; Maman ajoute que je pourrai me faire inscrire au barreau de Perpignan et plaider un peu ; mais c’est évidemment secondaire. Quoiqu’il en soit, la décision sera prise cette semaine ; qu’elle soit conforme à la volonté de Dieu et de nature à assurer notre bonheur à tous deux dans ce monde et notre salut éternel ; c’est ce que je demande tous les jours à Dieu !
Semaine du 9 au 15 juillet 1906
Paris, lundi 9 juillet 1906
Philomène ayant demandé hier soir à la dernière heure la permission de venir avec moi à Paris et cette permission lui ayant été accordée, nous partons tous les deux par le rapide de 10h27. En arrivant ici, je m’installe à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou, puis je me promène avec Philomène jusque vers 6 h, après quoi je l’accompagne chez Tata Mimi où elle s’installe ; nous y dînons, Xavier est un peu souffrant.
Paris, mardi 10 juillet 1906

Le matin, je vais au Musée Social rue Las Cases ; j’y vois M. Martin Saint-Léon et De Seilhac et j’y prends des notes sur les chemins de fer. L’après-midi, je suis reçu par Vaugeois[42] au siège de la Ligue d’Action française ; ensuite, je vais à la séance de la chambre, la question du repos hebdomadaire est épuisée quand j’y arrive, mais on discute l’amnistie proposée par le gouvernement ; très chaude discussion, les socialistes hurlent comme des ânes parce que le gouvernement refuse d’y comprendre les facteurs révoqués lors de leur grève d’avril qu’il considère comme des fonctionnaires ; les radicaux, les progressistes, le centre applaudissent le ministre Barthou ; la droite, par la voix de M. Binder, demande, comme l’extrême gauche, l’amnistie des facteurs ; cette séance ne manque pas d’intérêt. Je vais dîner chez Tata Mimi ; le soir, nous nous promenons tous ensemble aux Champs-Élysées.
Paris, mercredi 11 juillet 1906
Le matin, je fais des recherches à la bibliothèque de l’Action libérale populaire. L’après-midi, promenade en automobile ; Xavier nous fait aller, Philomène et moi, jusqu’à l’usine Grégoire à Poissy dans une voiture de course Grégoire modèle 1905, nous marchons jusqu’à une allure de 80 km à l’heure ; les voitures de course de cette année dépassent beaucoup cette vitesse ; nous avons la pluie en route ; au retour, nous trouvons Papa chez Tata Mimi, il est arrivé jusqu’à samedi. Après dîner, nous retrouvons au café de Rohan Piccot à qui nous avions donné rendez-vous ; il est toujours aussi grotesque.
Paris, jeudi 12 juillet 1906

Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame des Victoires comme clôture à la neuvaine que je fais en l’honneur de Saint Joseph pour le succès de mon projet de mariage ; je fais quelques courses sur la rive gauche, je revois le trésor de Notre-Dame. L’après-midi, je suis reçu par M. Charles Maurras à qui je fais une très intéressante visite ; il me montre dans L’Espérance du peuple de Nantes un article signé de mon nom ; cela me surprend au premier abord, puis je vois que ce sont mes articles de La Vérité française que l’organe royaliste nantais a reproduits. Ensuite, je vais chercher quelques documents au siège de la Ligue populaire pour le repos du dimanche. Je vais aussi voir l’oncle Hector de Pontich[43] à l’école d’électricité Bréguet (à Vaugirard) dont il est directeur depuis l’année dernière ; je tombe justement sur le moment de la distribution des prix, ce qui me procure l’occasion de voir ma cousine Jeanne de Pontich, fille de l’oncle Henri de Pontich, mariée au docteur Paul Mathieu et son frère Adrien de Pontich, ainsi que leur grand’mère maternelle Mme Martin ; je ne les connaissais pas encore ; la jeune femme est gentille. Je vais ensuite chez le P. Barbier que je ne rencontre pas. J’apprends vers 7h du soir l’affreuse nouvelle qui était imminente depuis plusieurs jours : l’ignoble valetaille dont se compose ce qu’on appelle la Cour de Cassation a cassé sans renvoi, sur le coup de midi ½, le jugement du conseil de guerre de Rennes qui condamnait Dreyfus ; par cet arrêt de complaisance, probablement payé à chers deniers par les Juifs, les magistrats indignes de la Cour de Cassation viennent de déshonorer leur corporation, personne ne peut croire à l’innocence du Juif félon deux fois condamné, les preuves de sa culpabilité abondent et on a été obligé de commettre des faux grossiers et manifestes pour créer des faits nouveaux, tout cela est profondément écœurant. Aucun mouvement d’indignation ne se manifeste sur les boulevards qui conservent leur physionomie habituelle ; les Juifs ont bien le pied sur le cœur de la France ; pauvre France, où la république t’a-t-elle menée ? À l’apothéose de la trahison !!! Pauvre France !!!
Paris, vendredi 13 juillet 1906
Le matin, je vais avec Papa, en pèlerinage à la basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre, où je fais la sainte communion ; ensuite, je vais au Musée Social. L’après-midi, je suis reçu par M. de Nordling[44], président de la Ligue populaire pour le repos du dimanche. À 4h 1/2, je retrouve au Bon Marché Paul Delestrac[45] à qui j’avais donné rendez-vous ; il est admissible à Saint-Cyr ; nous nous promenons ensemble jusqu’au soir. À la pensée que Dreyfus est légalement réhabilité mais seulement innocenté, on éprouve un sentiment de honte, d’écroulement, et aussi de colère ; le gouvernement, aujourd’hui même, a fait voter par les deux Chambres, la loi nécessaire pour le réintégrer dans l’Armée avec le grade de chef d’escadron ; on s’est battu, à la Chambre, à cette occasion, il y a eu une mêlée en règle entre dreyfusards et patriotes. Dreyfus, traître avéré, officier félon, réhabilité grâce à un véritable coup d’État judiciaire qui l’a soustrait à ses juges naturels, c’est le triomphe de la conspiration contre la France menée patiemment depuis douze ans par les juifs, les francs-maçons, beaucoup de protestants, et subventionnée par l’étranger ; c’est l’étranger qui triomphe en France, jusqu’à nouvel ordre…
Angers, samedi 14 juillet 1906

Le matin, à Paris, je me lève à 5h 1/4 et, avec Papa, je passe par la gare Saint-Lazare pour Suréne-Longchamp ; j’arrive à Longchamp vers 7h ½ ; il y a une foule énorme et, en entrant dans la tribune, je perds Papa de vue ; la revue a lieu à 8h ; le gros Fallières fait traîner sa bedaine sur le front des troupes pendant une demi-heure, ensuite il décore quelques officiers généraux ou supérieurs qui sont obligés de subir ensuite son accolade peu ragoûtante. Le défilé des troupes est la partie la plus intéressante de la revue ; il dure une heure ; y prennent part 12 régiments d’infanterie de ligne, 2 d’infanterie coloniale, 2 du génie, 4 d’artillerie, 6 de cavalerie, 1 bataillon de chasseurs à pied, 1 bataillon de zouaves, la garde républicaine, les sapeurs-pompiers de Paris, les écoles de Saint-Cyr et Polytechnique, Centrale, d’artillerie, du génie, un bataillon d’artillerie à pied, l’artillerie de la 1ère division de cavalerie, un bataillon de télégraphistes, le train des équipages ; cela doit faire de 25 à 30.000 hommes, mais comme cette masse de troupes est perdue dans l’immense pelouse, on ne se rend pas compte qu’il y en ait autant. Au passage du général Percin, un des organisateurs (avec André) de la délation dans l’Armée, éclatent dans les tribunes des hou ! hou !, des sifflets, des cris divers contre les casseroles ; pour mon compte, je m’égosille pendant plusieurs minutes ; quelques idiots crient, pour nous répondre, vive Percin ; ils seraient plus francs en criant : vive la délation, le mouchardage, vivent les casseroles ! Tout est terminé à 9h ¾ ; le roi du Cambodge, notre protégé Sisowath, paraît enchanté de la revue à laquelle il a assisté de la tribune présidentielle. Je déjeune chez Tata Mimi et nous quittons Paris par le train de 4h17 à la gare du quai d’Orsay ; Tata Mimi, Margot et Paul Delestrac viennent nous dire adieu à la gare. Par Orléans et Tours, nous arrivons à Angers à 9h16 du soir. Maman a été un peu fatiguée ces jours-ci. Le « chef d’escadron Dreyfus », réintégré par la volonté des Juifs de tous les pays, a eu le bon goût de ne pas assister à la revue ; peut-être a-t-il craint les pommes cuites.
Angers, dimanche 15 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; je vais voir Rupert. C’est aujourd’hui 15 juillet qu’expire le délai fixé par Mme de Pallarès elle-même pour sa réponse ; elle avait, en effet, promis à Maman dans une lettre écrite de Vichy de lui répondre avant le 15 juillet ; cependant, le facteur n’a rien apporté aujourd’hui du Vernet. Cette date du 15 juillet, si éloignée quand Mme de Pallarès l’a fixée, ne devrait pas être dépassée ; j’espère bien que Mme de Pallarès s’y sera tenue et que nous recevrons une lettre demain.
Semaine du 16 au 22 juillet 1906
Angers, lundi 16 juillet 1906
Rien encore de Mme de Pallarès ; je commence à trouver le retard extraordinaire pour ne rien dire de plus. Dreyfus, acquitté par la Cour de Cassation qui n’avait pas qualité pour le juger en fait, se fait réintégrer dans l’Armée à qui il impose la honte de sa présence ; le gouvernement l’affecte à Vincennes. Et voilà comment la raison d’État juive, l’emportant, en plein État français, sur la raison d’État française, un traître avéré est soustrait à ses juges naturels, acquitté par une juridiction incompétente et réintégré dans l’Armée pour cette seule raison qu’il est juif. La Cour de Cassation, en se prêtant à cette infâme besogne, s’est déshonorée à jamais.
Angers, mardi 17 juillet 1906
Rien encore de Mme de Pallarès ; son revirement de procédé est par trop incorrect et, quand j’y pense, j’ai peine à garder mon sang-froid. Je décide de partir après-demain pour Vinça, y précédant Maman de quelques jours, car Philomène restera à Sainte-Croix et Papa ira à Cauterets. Je vais faire une visite à Mme Robiou du Pont qui quitte Angers.
Angers, mercredi 18 juillet 1906
Rien encore du Vernet ; je lis un intéressant roman de Léon Daudet, Les Primaires, peinture transparente du monde socialiste français.
Angers, jeudi 19 juillet 1906
Mme de Pallarès n’a pas encore écrit ; vraiment, c’est un comble ; quand on a soi-même fixé une date, surtout une date aussi éloignée, c’est bien le moins que l’on s’y tienne, surtout si la réponse doit être négative ; s’il en est ainsi, j’aurai le droit de penser que ces dames agissent comme des personnes sans éducation. Maman lui écrit pour lui dire que nous allons quitter Angers et la prier de répondre à Vinça ; en même temps, elle lui fait comprendre, modérément mais nettement, qu’il est grand temps de donner sa réponse. Dans l’après-midi, visite à Mme René Bazin aux Ranjeardières puis à la famille de Soos.
Angers, vendredi 20 juillet 1906
Je vais passer la journée chez Hervé-Bazin au Patys, c’est même ce qui m’a porté à retarder mon départ qui est fixé, maintenant, à dimanche soir. M. et Mme Normand d’Authon sont au Patys ; Jacques qui fait une assez longue tournée pendant les vacances, viendra passer quelques jours en Roussillon.
Angers, samedi 21 juillet 1906


Fatale journée ! Ce matin, la réponse de Mme de Pallarès est arrivée enfin ; mais elle n’est pas conforme à nos souhaits. Mme de Pallarès, dans quatre longues pages, explique que sa fille est trop jeune pour qu’elle consente à s’en séparer encore etc. etc. C’est la seule raison qu’elle donne ; c’est un prétexte ; sa fille était aussi jeune et même plus jeune il y a deux mois quand Mme Noëll lui a demandé si elle voulait la marier, et, si l’âge de Mlle de Pallarès avait arrêté sa mère, celle-ci aurait répondu tout de suite à Mme Noëll qu’elle ne voulait pas la marier encore ; elle n’aurait pas réfléchi pendant près de deux mois, elle n’aurait pas parlé du projet à sa fille, n’aurait pas accepté ma photographie, n’aurait pas dérangé deux médecins, n’aurait pas traité à fond les questions d’intérêt, enfin ne nous aurait pas laissés dans l’incertitude pendant deux mois. Il ne peut y avoir à cette décision si tardive que deux raisons : ou bien Mme de Pallarès a une autre idée pour sa fille, ou bien elle ne me trouve pas assez fortuné. Mais là encore, elle est inexcusable de nous avoir fait attendre si longtemps sa réponse, elle devait répondre dans les 15 jours. Il est évident que ces dames, qui se laissent beaucoup plus toucher par les questions d’intérêt que par les qualités morales, ne me trouvent pas assez riche bien que mes parents me donnent une propriété de cent mille francs intérêt garanti de 5000 fr. ; elles auraient voulu qu’en plus de cela, j’achète une étude de notaire ou d’avoué ; grand merci cela n’a jamais été dans mes goûts ; j’ai offert de me faire inscrire au barreau de Perpignan, mais cela ne leur a pas suffi. Toutefois, je crois que les dames se seraient décidées ; le grand obstacle a été le grand’père, le vieux M. de Pallarès qui, dès le début, a manifesté de la répugnance à laisser marier sa petite-fille, et qui à la fin, a dû imposer sa volonté. Ils le regretteront probablement un jour, ainsi que nous l’écrit Mme Noëll ; quand on a, dans sa famille, un noceur comme M. Charles de Pallarès, qui s’est tué par ses excès après avoir rendu sa femme malheureuse comme les pierres[46], la leçon devrait servir ; on devrait tenir un peu moins à la fortune et un peu plus aux qualités morales. Pour moi, je pensais bien que tout cela finirait par s’arranger et cette solution me surprend et me fait de la peine ; c’est une grosse déception après une si longue attente et tant d’espoir. Les personnes qui ont eu l’idée de ce mariage auraient mieux fait de ne m’en jamais parler ; je ne connaissais même pas l’existence de Mlle Hélène de Pallarès et je n’aurais jamais, de moi-même, pensé à elle. Enfin, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Dans l’après-midi, je vais rendre compte à M. l’abbé Brossard, que j’avais mis au courant, de l’insuccès de ce projet de mariage. J’ai la visite de Rupert. Mon arrivée en Roussillon n’étant plus aussi pressé, je ne partirai que demain.
Angers, dimanche 22 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à la chapelle de l’Adoration ; ensuite, visite à M. et Mme Buston. Nous avons Rupert à dîner et je sors un moment avec lui après dîner. Je lis avec horreur les détails de la cérémonie qu’Israël triomphant a imposée à l’Armée française en l’honneur de Dreyfus. Non content de réintégrer le traître dans l’Armée, le gouvernement l’a décoré de la Légion d’honneur (!!!) et l’a fait en grande pompe ; dans la cour de l’École militaire, où il avait été dégradé il y a douze ans, le général Gillain, en présence de détachements de cavalerie et d’artillerie, à qui on a imposé cet odieux spectacle, l’a décoré au nom de Fallières après l’avoir embrassé deux fois ; quelques-unes des gloires (!) du dreyfusisme, le capitaine juif Cassel, le juif Hadamard, Percin, Picquart, Baudouin, et quelques dizaines de youtres assistaient à la honteuse cérémonie et jouissaient de l’humiliation de l’Armée ; je crois que si j’avais été à la place des soldats désignés pour assister à cette chose ignoble, il m’eût été impossible de contenir mes sentiments ; Henri Vaugeoiss s’est pris de querelle, à l’extérieur de l’École militaire, avec des Juifs à propos d’un article de L’Action française et a été arrêté pendant un moment, peut-être cette affaire aura-t-elle d’autres suites. Comment, quand la république donne un pareil spectacle d’ignominie, peut-il y avoir encore des patriotes et des catholiques républicains ? La foule qui avait réussi à se masser peu à peu contre la grille de l’École militaire, a conspué Dreyfus à sa sortie. Mon Dieu, mon Dieu ! Quand serons-nous délivrés d’un gouvernement qui fait des choses aussi ignobles ? Je pense beaucoup au projet de mariage manqué et je m’efforce d’en prendre mon parti. Combien je regrette que Mme Noëll, avant de lancer l’idée de ce mariage, n’ait pas demandé d’une façon certaine à Mme de Pallarès si elle tenait à beaucoup de fortune ; elle m’aurait évité bien des angoisses et la déception d’hier.
Semaine du 23 au 29 juillet 1906
Angers, lundi 23 juillet 1906
Je me décide, puisque rien ne m’appelle immédiatement en Roussillon, à accepter l’invitation que me fait depuis quelque temps l’oncle Paul d’aller à Dijon ; j’écris donc à Tante Josepha que j’arriverai jeudi matin ; mon séjour à Dijon coïncidera avec la « Semaine sociale » qui se tient cette année dans cette ville sous la présidence de son nouvel évêque Mgr Dadolle ; j’espère bien pouvoir assister à plusieurs des séances de ce congrès social catholique d’une semaine où des questions si intéressantes et si actuelles seront traitées. Papa va partir pour Cauterets pour son traitement ; Philomène va aller à Sainte-Croix où Marie-Thérèse la réclame ; Maman hésite entre Cauterets et Dijon, elle paraît décidée à venir passer peu de jours à Dijon et à y prendre Nénette, si on la lui confie, pour l’accompagner à Vinça où ses parents ne viendront qu’en septembre. La grosse nouvelle du jour, c’est la dissolution de la Douma par le tsar ; cette assemblée avait pris immédiatement une attitude des plus révolutionnaires et il était évident que l’un des deux pouvoirs, le sien ou le pouvoir impérial, devait prendre le dessus ; le tsar l’a enfin compris et, pour ne pas être dépossédé de ses prérogatives et peut-être de son trône, dissout la Douma actuelle et annonce la réunion d’une nouvelle Douma pour le mois de mars ; mais le pouvoir impérial est-il assez sûr de lui-même pour triompher du mouvement que la dissolution de la Douma produira probablement ? C’est douteux, et là est le danger pour la Russie. Le tsar fera bien aussi de tâcher de réaliser quelques réformes indispensables surtout dans l’administration.
Angers, mardi 24 juillet 1906
Nous faisons nos préparatifs de départ. Le soir, je dîne chez la famille Gavouyère.
Dijon, jeudi 26 juillet 1906
J’étais en chemin de fer hier soir et je n’ai pu écrire mon journal. Dans la matinée et l’après-midi d’hier, nous avons été occupés à nos préparatifs de départ ; nous sommes tous partis hier soir à 10h27 ; Papa, Philomène et la femme de chambre Thérèse nous ont laissés à Saint-Pierre-des-Corps ; Philomène va à Sainte-Croix où Papa l’accompagne et passe deux jours avant d’aller à Cauterets, la femme de chambre va à Ille avec Maman, je continue sur Saincaize, Nevers que je visite en deux heures, Chagny et Dijon. À Dijon Tante Josepha et Mariette nous attendaient à la gare ; Nénette a encore énormément grandi depuis l’année dernière ; je vois l’oncle Paul pour la première fois depuis qu’il est général. Ils sont installés dans un vieil hôtel très curieux appartenant au marquis de Vogüé (il y a eu une alliance entre la branche aînée des Bosch et les Vogüé, Mlle de Vinezac, petite-fille d’une demoiselle de Bosch, avait épousé un marquis de Vogüé au commencement du 19e siècle)[47]. Dans l’après-midi, nous nous promenons et nous causons beaucoup.
Dijon, vendredi 27 juillet 1906
Le matin, je me promène un moment avec l’oncle Paul qui me fait visiter une partie de la ville ; je vais prendre ma carte de congressiste pour la « Semaine sociale », on m’inscrit sous le n° 936, il y aura donc au moins un millier de congressistes venus de toute la France. L’après-midi, je reçois de M. Henri Bertran[48], qui est le président de la section de la ligue d’Action Française nouvellement fondée à Perpignan, une lettre dans laquelle il me demande d’être le chef des groupements qui pourraient être fondés dans le canton de Vinça, car on s’est mis à fonder des groupes dans les campagnes ; il me dit, de plus, qu’il a l’intention d’aller à Ille prochainement et me prie de lui fixer un jour ; je vais lui répondre. Nous allons en promenade au magnifique parc créé par le Grand Condé aux portes de Dijon.
Dijon, samedi 28 juillet 1906
Je réponds à M. Bertran que je me consens très volontiers à mettre au service de la cause royaliste représentée par la ligue d’Action Française toute l’influence dont je puis disposer dans le canton de Vinça, et j’ajoute que je serai à Ille dans quelques jours et que je lui préparerai les voies afin qu’il puisse jeter facilement à Ille et à Vinça les bases de sections locales de la ligue. L’après-midi, nous allons au jardin de l’Arquebuse, Dijon est une ville très favorisée sous le rapport des promenades et jardins publics ; je visite la cathédrale assez ordinaire ; je commence à me bien reconnaître dans la ville. Il fait très chaud, je prends un bain un peu frais.
Dijon, dimanche 29 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je visite, avec l’oncle Paul, le musée très intéressant installé dans l’ancien château des ducs de Bourgogne, puis je vais à la Chartreuse de Champmolle où se trouve le remarquable puits de Moïse.
Semaine du 30 au 31 juillet 1906
Dijon, lundi 30 juillet 1906
C’est aujourd’hui que s’ouvre la « Semaine sociale » consacrée à l’étude d’un grand nombre de questions sociales des plus intéressantes mais des plus épineuses ; les organisateurs de la semaine sociale appartiennent à l’école sociale catholique, nuance de Mun et de La Tour du Pin qui répudie, d’une part, l’abstentionnisme systématique et l’individualisme de l’école libérale, et d’autre part, l’étatisme et la tyrannie socialiste et collectiviste. La « Semaine » s’ouvre par une messe à l’église Saint-Michel ; à 8h ½, cours du chanoine Garriguet sur « La nécessité et la dignité du travail » ; à 10h ¼, cours très documenté de M. Eugène Duthoit sur « Le travail de la femme dans la grande industrie » ; à 5h ½, conférence de géographie commerciale de M. Jean Brunhes sur « Les conséquences industrielles et sociales de l’exploitation de la houille », pas très étudiée, exagérations. Le soir, au Cirque, réunion d’inauguration par le nouvel évêque de Dijon ; 3000 personnes environ y assistent. L’évêque, qui a succédé au triste Le Nordez, commente les enseignements sociaux de Léon XIII et de Pie X dont s’inspire l’école sociale catholique. Les cours, qui ont lieu dans le théâtre de l’ancien collège des Jésuites, sont suivis par un millier de congressistes, parmi lesquels les jeunes prêtres ou séminaristes dominent.
Dijon, mardi 31 juillet 1906

Je continue à suivre tous les cours et conférences de la « Semaine sociale » ; ceux du matin sont la suite de ceux d’hier matin ; le soir, au Cirque, conférence de M. Martin Saint-Léon, que j’ai vu plusieurs fois au « Musée Social » à Paris, sur l’utilité des « classes moyennes ». Dans l’intervalle des cours, je fais la connaissance d’un jeune homme royaliste, M. Pierre Xardel[49], de Nancy ; il est rédacteur à La Brigade de fer de Nancy où il signe « Rodrigue » ; comme les ralliés et les sillonnistes sont là en masses compactes, je suis enchanté de faire la connaissance d’un royaliste ; il me dit qu’il est l’un des cinq catholiques déterminés qui ont pénétré dans l’intérieur de la loge de Nancy et qui en ont fait le sac le jour de l’inventaire de la cathédrale de Nancy ; toujours les royalistes au premier rang !
Août 1906
Semaine du 1er au 5 août 1906
Dijon, mercredi 1er août 1906
Le matin, cours de l’abbé de Pascal, ancien dominicain et professeur à l’Institut d’Action Française, sur « Les justes et équitables rapports des hommes entre eux relativement à l’usage des biens temporels et aux échanges qu’ils comportent » ; il donne sa théorie de la propriété qui n’est pas la théorie romaine reprise par les légistes et par la Révolution, mais la théorie de l’école sociale catholique ; ensuite, conférence peu intéressante sur le féminisme. Le soir à 5h ¼, conférence de l’abbé Lemire sur « Les mesures de protection légale du foyer familial » ; la conférence est bien faite et les conclusions sont justes, mais cet abbé démocrate et républicain ne peut s’empêcher de laisser percer parfois ses opinions ; les jeunes prêtres ralliés et démocrates qui sont là lui font, à son entrée, une ovation à laquelle, d’ailleurs, l’ensemble de la salle ne s’associe pas ; au cours de la conférence, j’ai souvent l’occasion d’applaudir l’abbé Lemire ; à la sortie cependant, j’ai, au sujet de l’attitude politique de ce prêtre-député qui a désavoué à la Chambre la résistance aux inventaires, une discussion avec un jeune prêtre qui avait remarqué que l’abbé Lemire ne me plaisait pas et qui me demandait ce que j’avais à lui reprocher ; je le lui dis carrément et il a peine à me répondre. Mon Dieu, comme les Catholiques de France sont divisés ! On le sent, on le constate, on le touche du doigt, dès qu’un grand nombre de Catholiques sont réunis. Ayant remarqué qu’à la bibliothèque du congrès, il y a un grand nombre de revues sillonnistes et ralliées, j’ai écrit avant-hier à Gonnet de m’envoyer des numéros de l’Action française à y mettre ; il m’en envoie aujourd’hui un colis postal ; j’en porterai tous les jours un certain nombre au bureau de la distribution gratuite. Le soir, nous allons à la cathédrale à une audition de musique palestrinienne et de chants grégoriens ; nous y restons un petit moment.

Dijon, jeudi 2 août 1906
Suite du cours du P. de Pascal, puis conférence intéressante de M. Marcel Lecoq sur la durée du travail des adultes et les revendications du 1er mai ; il croit que la journée de 8 heures n’est pas une utopie et qu’on y arrivera dans un temps pas trop éloigné, pour le plus grand bien de la classe ouvrière ; c’est aussi depuis longtemps mon avis ; je mets sur les tables de la distribution gratuite plusieurs numéros de L’Action française, ils sont remarqués et pris pour être lus par plusieurs jeunes prêtres. L’oncle Paul donnant un dîner ce soir, il m’est impossible d’aller à la conférence de 5h ½ et à la conférence de M. Imbart de la Tour au Cirque à 8h. À ce dîner prennent part le lieutenant et Mme Chanay, une charmante jeune femme, le lieutenant-colonel Brochin et le capitaine de Marcilly, officier d’ordonnance de l’oncle Paul.
Dijon, vendredi 3 août 1906
Le matin, cours du P. Antoine sur « Les trois sociétés nécessaires » : la famille, la profession et la Cité ; ce matin, il traite de la famille ; ensuite conférence de M. Savot sur la crise de la famille agricole et ses symptômes en Bourgogne. Je vais à la messe à Saint-Ignace en l’honneur du 1er vendredi du mois ; je distribue, par le même moyen qu’hier, un bon nombre de numéros de L’Action française. Le soir à 5h ½, conférence de M. Milcent sur la mutualité agricole ; il fait un orage épouvantable. Il paraît que la conférence de M. Imbart de la Tour hier soir a été déplorable ; il a exalté la démocratie, tapé sur la royauté etc ; voilà comment les ralliés respectent la neutralité politique ; si nous en faisions autant que ne dirait-on pas ? L’effet de ce discours a été mauvais.
Dijon, samedi 4 août 1906
Le matin, après le dernier cours du P. Antoine sur « La profession » et sur « La Cité », un vif incident se produit à propos des Actions françaises que je porte aux tables de la distribution gratuite. Un monsieur, nommé M. Beudet, membre du Comité des Semaines sociales, prétend m’empêcher de les mettre ; je réclame à MM. Salvot et Boissard, ce dernier président du Comité, ceux-ci reconnaissent que j’ai le droit de les mettre ; je les reporte donc, mais le même M. Beudet les enlève encore ; nous avons ensemble une vive discussion qui occasionne un attroupement ; M. Xardel et un M. Joliet, aussi ligueur de l’Action française, me soutiennent ; ce M. Beudet enlève les revues, mais heureusement elles sont recueillies au passage et seront lues ; je déclare à ce M. Beudet que l’incident n’en restera pas là et que je le relaterai dans les journaux ; il n’est pas admissible que l’Action française soit exclue puisque le Sillon est admis partout. L’après-midi, nous allons en voiture à la fontaine dite de Jouvence.
Dijon, dimanche 5 août 1906
Avec M. Xardel, je fais pour les journaux le compte-rendu de l’incident d’hier, il faut que l’on sache que les monarchistes ne se laisseront pas marcher sur les pieds. Je fais un compte-rendu plus détaillé pour L’Action française. Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Maman part pour Vinça par le train de 7 heures. Nous envoyons le compte-rendu de l’incident d’hier à La Vérité, à La Gazette de France, au Soleil, au Gaulois, à L’Autorité, au Jaune, au Nouvelliste de Lyon, et à La Libre Parole.
Semaine du 6 au 12 août 1906
Lyon, lundi 6 août 1906
Mon séjour à Dijon s’est terminé aujourd’hui, il est grand temps d’arriver en Roussillon. Le matin, j’accompagne l’oncle Paul à Auxonne où il va, accompagné d’un capitaine de gendarmerie, présider le conseil de réforme. Auxonne a été une des premières étapes de la vie militaire de Napoléon (il y a été en garnison en 1788 et 89, quand il était lieutenant d’artillerie dans le régiment du Roy) ; il a sa statue ; l’église et la mairie sont curieuses (XIVe et XVe siècles) ; il y a aussi un vieux château transformé en caserne, nous le visitons ; nous déjeunons à Auxonne et nous sommes de retour à Dijon à 1h. Je suis occupé toute l’après-midi à recopier et à expédier mon long rapport à L’Action française, à me faire couper les cheveux, à faire ma malle. Je fais mes adieux à l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ; je pars par l’express de 7h37 ; j’arrive à Lyon, où je m’arrête jusqu’à demain 10h, vers 10h ½ ; je descends à l’Hôtel du Globe.
Vinça, mercredi 8 août 1906
Ayant été en voyage presque toute la journée d’hier et toute la nuit dernière, je n’ai pas pu écrire mon journal hier. Hier matin à Lyon, je suis allé entendre la messe de 8 heures à Fourvière ; ensuite, voyant qu’il ferait très chaud, j’ai pris une bonne douche avant de me mettre en route. Je suis parti par le train de 10h45 ; arrêt à Valence et visite rapide de la ville peu intéressante ; départ de Valence à 2h41, nouvel arrêt à Orange où je vais voir les fameuses antiquités romaines et notamment le théâtre ; je profite de mon passage dans cette région pour voir cette année les villes que je n’avais pas vues l’année dernière. Je repars d’Orange à 9h ¾ du soir et, par Tarascon, Cette et Narbonne, j’arrive à Perpignan vers 7h ½ ce matin, et à Vinça grâce à un nouveau train, à 9h ½ ; j’ai fait ce voyage par une chaleur torride. Ici, je trouve Maman et Bonne Maman en bonne santé. Avec Bonne Maman, que je n’avais pas vue depuis le commencement de mai, je parle beaucoup du projet de mariage manqué avec Mlle de Pallarès ; Bonne-Maman me dit que les dames de Pallarès sont tellement serrées sous le rapport de l’argent que j’aurais souffert ; quoiqu’il en soit, j’aurais préféré ne jamais entendre parler de ce projet puisqu’il ne devait pas aboutir ; précisément, Mme Louis Noëll est ici ; nous allons la voir dans l’après-midi, mais ne la rencontrons pas. Il fait une chaleur étouffante.
Vinça, jeudi 9 août 1906
Le matin, je vais à la Balme voir le résultat des travaux de l’année dernière et de l’hiver dernier ; les pommiers ont bien pris, le maïs a bien poussé, mais la luzerne sera à recommencer, elle n’a pas réussi. L’après-midi, nous avons en même temps la visite de Mme Noëll et celle de Mme Dalverny ; naturellement, nous ne parlons que du projet de mariage Pallarès auquel ces dames ont été mêlées de si près. Mme Noëll, qui a eu la première l’idée de ce mariage et qui, connaissant beaucoup Mme de Pallarès, a conduit toutes les négociations, nous dit qu’au début l’idée de ce mariage a beaucoup convenu à Mme de Pallarès qui en était enchantée ; Mlle Hélène, paraît-il, le voulait aussi beaucoup ; l’obstacle est venu du grand’père ; toutefois Mme Noëll croit qu’on aurait fini par se décider. Elle est convaincu qu’il a dû y avoir, vers la fin, quelque faux rapport, quelque calomnie ; que diable peut-on avoir dit ? Je ne crois pas avoir jamais fait de méchanceté à personne ; qui a pu me calomnier ? Ces dames me disent que Mme de Pallarès et sa mère sont très serrées pour les questions d’argent ; quoique fort riches, elles sont d’une économie qui frise l’avarice et, sous ce rapport, j’aurais eu des difficultés. Néanmoins, je le regrette ; après avoir cru pendant trois mois que ce projet allait se réaliser, je ne peux pas me faire à l’idée que tout est fini.
Vinça, vendredi 10 août 1906
Je vais aux Capeillans choisir un cheval que Fernand de Rovira m’a réservé ; c’est une jument grise, 9 ans, 1m55 ; je l’essaye au pas, au trot et au galop ; elle allonge et a le pied sûr, elle paraît très docile ; elle a le défaut d’avoir trop de ventre car c’est une poulinière ; mais on pourra le lui faire baisser ; j’ai le choix entre celle-là qui répond au nom de « Valentine » et une autre alezane « Zibeline », mais comme on me dit que cette dernière, qui est à Elne, a encore plus de ventre, je me décide pour « Valentine » ; j’enverrai Jacques la prendre demain matin et le conduire à Ille. A Perpignan, je ne rencontre personne ; ni les Bonafos, ni Carlos ; tout le monde est à la campagne ou à la montagne ; je vais voir un jeune homme de la Société Saint-Sébastien, malade à l’Hôpital de Perpignan, un nommé Brial.
Ille, samedi 11 août 1906
Le matin à Vinça, je me confesse et je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène ; dans la matinée, je fais la tournée des malades de la Société Saint-Sébastien. L’après-midi, j’écris, je vais voir Mme Dalverny. Je pars pour Ille avec Maman, par le train de 6h48 du soir ; nous nous installons à Ille jusqu’à la fin d’août.
Ille, dimanche 12 août 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je vois quelques personnes ; on m’annonce mon mariage avec Marie-Louise de Lacour ; ce bruit, qui courait déjà l’année dernière, n’a donc pas encore pris fin ; si les gens savaient combien les mariages sont difficiles dans mon monde, ils seraient plus circonspects dans leurs paroles ; les Lacour sont ici en ce moment et j’aperçois, de loin, Marie-Louise qui est une superbe jeune fille, mais Victor n’est pas ici. Les gens auront beau parler, ce n’est pas cela qui fera de moi le mari de Mlle de Lacour ; hélas, il faut autre chose pour réussir un mariage ! « Vox populi » n’est pas toujours « Vox Dei ».
Semaine du 13 au 19 août 1906
Ille, lundi 13 août 1906
Le matin, je monte Valentine, je vais à Boule où Joseph Jacomy m’annonce qu’il abandonnera les vignes à l’expiration du bail en décembre ; cela va très bien pour nous. Valentine marche bien, mais elle a trop de ventre et est blessée sous la sangle ; j’ai grande envie de la changer. Je fais de vains efforts pour décider le fermier Gachet, qui s’est disputé l’autre jour avec Batllot au sujet d’un bout de champ sous-affermé par Batllot à Gachet, à retarder à quinzaine l’assignation en justice de paix qu’il a lancée contre lui ; moins heureux qu’avec Batllot, que j’ai réussi à empêcher de porter plainte contre Gachet devant le procureur de la république, je ne réussis pas à convaincre Gachet ; ce procès entre deux de nos fermiers limitrophes est bien ennuyeux. Papa en sera furieux. Maman, à mon insu et malgré moi, avait écrit avant notre départ d’Angers une dernière lettre à Mme de Pallarès ; elle lui déclarait qu’elle ne venait pas essayer de changer sa décision, mais qu’elle lui demandait la vraie raison de sa décision car, disait-elle, elle comprenait que la raison d’âge n’était qu’un prétexte ; Maman m’a avoué il y a 3 jours seulement qu’elle a écrit cette lettre ; elle reçoit aujourd’hui la réponse de Mme de Pallarès qui lui assure que la raison d’âge est la seule raison car elle n’a reçu sur mon compte que « des renseignements parfaits sur tous les points ». Je persiste à croire que la raison de l’âge de la jeune fille n’a été qu’un prétexte ; la vraie raison, c’est que on ne m’a pas trouvé assez riche ; je suis bien aise, toutefois, de savoir qu’on n’a donné sur mon compte que de bons renseignements. Mais à quoi cela a-t-il servi ? Il arrive, dans notre rue, chez des voisins, un accident qui aurait pu avoir des suites graves ; un plancher s’est effondré et quatre enfants sont tombés ; une fillette de 8 ou 9 ans s’est blessée à la tête ; Maman, entendant le bruit, y va et, appliquant les principes qu’elle a appris aux cours de la Croix-Rouge à Angers, fait à cette petite un pansement antiseptique ; elle lui recommande de revenir tous les jours se faire panser.
Ille, mardi 14 août 1906
Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je me promène, je vais me confesser.
Ille, mercredi 15 août 1906
Le matin, je vais faire la sainte communion à l’église à 7 heures. Au retour, L’Éclair de Montpellier apporte enfin le texte si impatiemment attendu des instructions pratiques du pape sur la conduite à tenir en face de la Loi de Séparation ; c’est une encyclique aux évêques de France. À ma grande satisfaction, Pie X déclare que non seulement il interdit de former les associations cultuelles telles que les prévoit la loi, mais même qu’il ne permet pas de former ces associations dites canoniques sur lesquelles s’étaient rabattus les partisans de l’accommodement avec la loi ; donc ni essai loyal, ni essai même mitigé ; ignorance complète, absolue de la loi de Séparation, tant qu’une disposition certaine et légale ne reconnaîtra pas la hiérarchie et la discipline catholiques et la propriété ecclésiastique. Voilà enfin tranchée cette question qui passionnait les Catholiques français depuis 8 mois. Rome a prononcé le « Non possumus » suprême, et la décision du pape est celle que je souhaitais pour le bien de l’Église et de la France. Si le Pape avait ordonné l’essai de la loi, je me serais incliné par obéissance ; mais en présence des instructions actuelles, c’est avec enthousiasme que je lis les belles, les calmes, les fières paroles de Pie X. Le gouvernement n’a pas réussi, malgré toutes ses intrigues, hélas secondées par trop de Catholiques faibles, à faire fléchir le pape. Les instructions pratiques sont entièrement conformes à l’esprit de l’encyclique Vehementer nos ; Dieu en soit loué ! C’est la guerre religieuse en perspective ; nous ne l’avons pas cherchée, mais puisque la république nous l’a déclarée, nous l’acceptons et nous verrons bien qui finira par triompher en France, du parti de Dieu ou du parti de Satan ; pour moi, l’issue n’est pas douteuse ; l’Église est éternelle et la France doit rester chrétienne. Donc, après bien des luttes, bien des sacrifices, c’est nous qui l’emporterons, Dieu est avec nous !
Nous recevons les Barescut à qui nous offrons le petit déjeuner du matin après la communion. Je vais à la grand’messe et à vêpres dans cette belle église d’Ille qui, dans un an, sera peut-être fermée. Je vois la procession du vœu de Louis XIII. Après dîner, je me promène dehors avec Maman, je prends le frais. Tout le monde est heureux de la décision du pape ; l’immense majorité des catholiques français désirait le refus absolu de connaître la loi de Séparation.
Ille, jeudi 16 août 1906
Je vais à la grand’messe à 9 heures. À 12h, je vais à la gare attendre Bonne Maman qui vient passer trois jours ici avec nous. J’irai demain au Vernet changer Valentine contre une autre jument de Rovira ; Maman et Bonne Maman voulant profiter de cette occasion pour aller se promener au Vernet, c’est en voiture que nous irons, quittes à revenir en chemin de fer si l’autre jument ne s’attelle pas.
Ille, vendredi 17 août 1906
Je vais à la gare à 9h20 voir passer les Rovira qui descend de Nyer ; Fernand me dit qu’il viendra ici le jour de la foire pour affaires et qu’il viendra nous demander à déjeuner. Je reçois un mot de M. Bertran me disant que ce sera décidément dimanche qu’il viendra faire sa conférence ici et à Vinça. Nous allons au Vernet en voiture ; j’essaye « Véturie » et « Fantaisie » ; je me décide pour cette dernière qui est une jolie jument baie, très fine de bouche et ayant beaucoup de sang ; comme elle ne s’attelle pas à quatre roues, nous rentrons en chemin de fer ; Jacques la ramène en selle. Au Vernet, j’aperçois M. de Pallarès dans le chalet du Lac qu’il a loué pour la saison ; sa fille la générale Fabre y est très malade.
Ille, samedi 18 août 1906
Le matin, je vais aux obsèques de M. Selva, président du tribunal de Céret, parent des Serradell[50]. L’après-midi, tout mon temps est occupé à préparer la conférence de M. Bertran ; je m’assure certains concours, je fais imprimer et distribuer des invitations etc. À 4 heures, je pars pour Vinça à cheval ; j’y porte les invitations imprimées pour la conférence de Vinça ; je m’arrête à Bouleternère où je remets quelques invitations pour la conférence d’Ille ; je suis de retour à 7 heures.
Ille, dimanche 19 août 1906
Je vais à la messe de 8h ½ ; je vais attendre M. et Mme Bertran de Balanda au train de 11 heures. Nous déjeunons à 11h ½. M. Henri Bertran fait sa conférence à 2 heures, dans le salon de la grande maison devant une soixantaine d’hommes ; ça n’est pas énorme, mais pour une réunion improvisée, c’est passable. Je le présente à l’auditoire. Ensuite, il fait l’historique du mouvement d’idées de l’Action Française, parle de la monarchie de demain, de son programme politique, administratif, religieux, social, de Mgr le duc d’Orléans, fait la critique de la conception révolutionnaire de la société, parle du pape et de la résistance à la loi de Séparation. Aussitôt après, nous partons pour Vinça par le train de 4 heures, espérant qu’on aura réuni des hommes, mais là on n’a rien fait ; M. Bertran se voit forcé de renvoyer sa conférence à plus tard, probablement au dimanche 2 septembre. Maintenant, il va falloir tâcher de trouver quelques adhésions à de petits groupes d’Action française ; il faut convaincre des gens comme l’Action française en a converti beaucoup déjà.
Semaine du 20 au 26 août 1906
Ille, lundi 20 août 1906
Le matin, je vais à cheval à Millas et je rentre par Corbère ; l’après-midi, je me promène du côté de Touïre, de Régleilles et de la briqueterie ; je vois les demoiselles Mathieu dans leur propriété.
Ille, mardi 21 août 1906
Je vais à cheval à Neffiach par de petits chemins, je rentre par la grande route, je m’arrête chez les Barescut. L’après-midi, je m’occupe du groupe d’Action française à fonder ici ; ce n’est pas chose facile, les mieux intentionnés ont peur, à cause d’un fils ou d’un neveu fonctionnaire etc. Les demoiselles Mathieu nous racontent qu’on parle de plus en plus de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour, et cependant notre attitude vis-à-vis des Lacour est des plus réservées ; à cause de ces bruits, je ne suis pas encore allé voir Victor ; il faudra cependant que je m’y décide.
Ille, mercredi 22 août 1906
Papa et Philomène arrivent par le train de 7h du matin ; Papa arrive de Cauterets et Philo de Sainte-Croix ; ils se sont retrouvés à Agen où on a conduit Philomène ; Papa est enrhumé et très fatigué ; le matin, je vais à cheval du côté de Neffiach, puis de Saint-Michel ; Rovira, qui viendra vendredi à l’occasion de la foire et que nous aurons à déjeuner avec sa femme, m’ayant chargé de trouver une écurie pour les chevaux qu’il emmène en foire, je retiens celle de la métairie de l’oncle Xavier. L’après-midi, je vais voir Victor de Lacour, sans le rencontrer ; il avait demandé aux demoiselles Mathieu si j’étais ici ; elles lui avaient répondu que je serais enchanté de le voir, mais que j’hésitais à aller chez lui de peur de donner quelque créance aux bruits qui courent sur un mariage entre sa sœur et moi ; il leur avait dit que puisqu’il en était ainsi il viendrait me voir le premier ; alors, j’ai cru bien faire de le devancer. Ensuite, je vais me promener à Casenove ; je traverse la Tet à pieds secs.
Ille, jeudi 23 août 1906
Le matin, je vais à Vinça à cheval. Papa, très souffrant, ne quitte pas le lit de la journée ; il préfère soigner tout de suite sa courbature et son rhume.
Ille, vendredi 24 août 1906
Ce matin, je vais à cheval au-devant des Rovira qui arrivent de Nyer en voiture ; j’installe leur voiture chez l’oncle Xavier où les chevaux que Fernand a envoyés à la foire ont passé la nuit. La foire n’est pas très brillante. Nous avons Fernand et sa femme à déjeuner, Papa ne peut pas paraître bien qu’il se soit levé, mais Bonne Maman est venue de Vinça. Après déjeuner, nous faisons promener nos cousins dans la campagne d’Ille. Fernand m’invite à aller un de ces jours à Nyer où il passe l’été avec sa femme et sa mère.
Ille, samedi 25 août 1906
Le matin, je vais à cheval à Bélesta où je vois le curé M. Badrignans ; il me parle beaucoup de l’encyclique de Pie X ; il est enchanté du sens des instructions pontificales et, depuis qu’elles sont parues, ne manque pas une occasion d’exciter en chaire ses paroissiens à la résistance. Depuis 8 jours, l’union de l’Église de France avec le Siège Apostolique s’affirme plus vivante que jamais ; tous les évêques, en promulguant l’encyclique Gravissimo officii condamnent, avec le pape, la loi et les associations cultuelles, convient les prêtres et les fidèles à la résistance ; c’est un mouvement magnifique qui met les blocards dans la stupéfaction plus encore qu’il ne les enrage. Pie X a rendu à l’Église de France et à la France elle-même le plus signalé des services en ordonnant la résistance à la loi inique, tous les Catholiques le suivront, l’immense majorité avec enthousiasme, les autres par obéissance ; il fallait en arriver là, peut-être si l’on avait résisté plus tôt n’en serions-nous pas où nous en sommes ; il était grand temps de résister, Pie X l’a compris, vive Pie X ! Dans l’après-midi, je travaille à sa thèse, je me promène avec Philomène ; nous rencontrons M. de Lacour qui nous arrête et est très aimable avec nous.
Ille, dimanche 26 août 1906
Je vais à la grand’messe ; M. le curé y donne lecture de l’encyclique du pape et de la lettre pastorale de Monseigneur qui l’accompagne. L’après-midi, après vêpres, nous avons un petit thé de jeunes gens et jeunes filles ; y viennent Stanislas, Jean et Mlle Marie-Thérèse Roca, Xavier Cristau et Rose-Marie Desprès. Victor et Marie-Louise de Lacour avaient accepté aussi, mais Victor étant indisposé et gardant la chambre depuis quelques jours, ils n’y viennent pas. Maman est réellement souffrante depuis quelques jours, elle éprouve beaucoup de fatigue dans les jambes, à l’estomac, etc. Elle en est inquiète à cause des couches de Marie-Thérèse dont le moment approche de plus en plus ; elle tient absolument à être à Sainte-Croix à ce moment-là ; le pourra-t-elle ?
Semaine du 27 au 31 août 1906
Ille, lundi 27 août 1906
Je vais passer la journée à Vinça à cheval ; j’y arrive à 10h et je n’en repars qu’à près de 6h du soir ; il fait une chaleur torride, le soleil est brûlant ; je m’arrête à Boule à l’aller et je vais voir les vignes. De Vinça, je vais à la Balme avec un négociant en fruits M. Lévy dit Quatorze, il nous achète les pommes pour 125 fr. ; dans quelques années, il y en aura bien davantage. À Vinça, je m’occupe beaucoup de la conférence de dimanche qui s’annonce bien.
Ille, mardi 28 août 1906
Le matin, je me promène à cheval du côté de Neffiach. L’après-midi, je vais me promener avec Papa du côté de la métairie Saint-Martin et de Saint-Michel ; je travaille à ma thèse ; Maman, qui va mieux, décide de partir vendredi pour Sainte-Croix ; en même temps, nous nous installerons à Vinça.
Château de Nyer, mercredi 29 août 1906
Je comptais venir demain à Nyer mais je reçois le matin à 8h une dépêche de Fernand m’engageant à y aller aujourd’hui parce que nos cousins de Lazerme y seront. J’expédie Jacques à cheval à Villefranche et je pars par le train de 9h22 ; j’arrive à Villefranche à 10h ¼, Jacques y arrive un petit moment après sur Fantaisie ; je monte alors à cheval et j’arrive à 11h35 environ au superbe château de Nyer qui est situé au fond d’une vallée sauvage et qui domine le village et la vallée de Nyer. J’y suis reçu par Mme de Rovira la mère[51], sa fille Mme de Rovira de Roquevaire et sa belle-fille Mme Fernand ; un moment après, Fernand[52] arrive en voiture emmenant tous nos cousins de Lazerme, l’oncle Joseph, Tante Hélène, Carlos, Marthe etc. ; ils ont passé le mois d’août à Puigcerdà et rentrent ce soir à Perpignan ; je fais la connaissance de M. René de Rovira de Roquevaire – neveu et en même temps cousin germain de Fernand, par suite du mariage de la demi-sœur de Fernand, Mlle Sylvie de Roquevaire, avec M. Charles de Rovira, frère du père de Fernand, M. Henri de Rovira ; la mère et la fille, la baronne de Roquevaire et sa fille Mlle Sylvie de Roquevaire, ont épousé les deux frères MM. Henri et Charles de Rovira ; la mère, qui est veuve en 1ères noces du baron de Roquevaire et en secondes noces de M. Henri de Rovira est une demoiselle de Lon, sœur de ma grand’tante Charlotte de Lazerme mère de l’oncle Joseph ; c’est la mère de Fernand. Mme de Rovira de Roquevaire (on ajoute à son nom de femme son nom de jeune fille pour la distinguer de sa mère et de sa belle-sœur) habite les environs de Montpellier avec son fils ; ils sont en villégiature à Nyer et repartent demain. Je vois aussi Paul de Maynard[53] qui a été bien malade cet hiver. À table, au déjeuner, nous sommes quatorze. Le château de Nyer, qui appartenait avant la Révolution aux marquis de Montferré ancêtres des Rovira, a été ensuite vendu comme bien national. M. Henri de Rovira l’a racheté il y a une trentaine d’années et l’a restauré avec beaucoup de goût. Le mobilier est merveilleux, il ne se compose que de meubles anciens et de curiosités dont beaucoup ont une grande valeur. Mes cousins sont si aimables qu’ils ne veulent absolument pas me laisser repartir le soir en même temps que les Lazerme et je suis forcé de coucher à Nyer. Dans la soirée, je me promène avec Maynard dans la vallée, je vois la cascade, je fais une visite au curé qui a été vicaire à Ille il y a 10 ans etc. Ce château de Nyer est un vrai musée, quelle accumulation de merveilles !
Vinça, jeudi 30 août 1906
Je pars de Nyer à 7h 1/4 du matin après avoir pris congé de Fernand qui viendra déjeuner après-demain à Vinça avec sa femme ; la température est délicieuse le matin à cette altitude (800 mètres environ) ; je mets 3 heures environ à descendre de Nyer à Vinça à cheval, ce qui fait 28 kilomètres. Dans l’après-midi je m’occupe de la conférence Action française de dimanche. À 8h du soir, arrivent Papa, Maman et Philomène. Maman sortira demain soir pour Sainte-Croix, Papa l’accompagnera jusqu’à Narbonne.
Vinça, vendredi 31 août 1906
Nous accompagnons Papa et Maman au départ du train de 3h35 ; le matin, au train de 9h38, je vais voir passer mes cousins Lutrand qui vont passer la journée à Prades ; avec Bonne Maman et Philomène nous venons les voir repasser au train de 6h48.
Septembre 1906
Semaine du 1er au 2 septembre 1906
Vinça, samedi 1er septembre 1906
Le matin, je m’occupe de la conférence ; je télégraphie à Mme de Llobet. Je vais au-devant des Rovira qui arrivent de Nyer en voiture vers 11 heures ; ils déjeunent avec nous ; après déjeuner nous les faisons promener au grand jardin, puis nous les menons à la petite pièce Les petites Robinson que la famille Thibault-Sauvy fait jouer dans la tonnelle du chalet Sauvy par les petites fillettes du catéchisme ; nous y retrouvons notre cousin M. Marie, de Prades, parent des D’Albici et de nous par les Boluix à qui sa femme est apparentée[54]. Fernand et Marie de Rovira nous quittent vers 3h en nous faisant promettre, à Philomène et à moi, d’aller les voir et passer quelques jours aux Capellans. La pièce, coupée de musique, de monologues et de chants, finit vers 5 heures. Je m’occupe encore de la conférence de demain.
Vinça, dimanche 2 septembre 1906
Je vais attendre au train de 9h34 M. Despéramons qui arrive de Molitg, il est maintenant président du comité royaliste des Pyrénées Orientales, par conséquent représentant du Roi dans notre département. Mgr le duc d’Orléans l’a nommé le 18 juillet à ce poste d’honneur et de combat où il succède à M. Passama. Je vais à la grand’messe avec M. Despéramons. À 11h14, nous allons ensemble attendre à la gare M. Henri Bertran, président de la « Ligue du Panache » ; il arrive de Latour-Bas-Elne. Ces messieurs déjeunent à la maison. La conférence a lieu à 2 heures dans le très vaste salon de la maison de Llobet inhabitée depuis la mort de M. Michel de Llobet. J’y avais fait disposer, avec la permission de M. Charles de Llobet, environ 80 à 90 places assises. La conférence est écoutée par 60 à 70 auditeurs, tous des hommes ; il y a parmi eux quelques républicains ; tous les autres sont royalistes. C’est M. de Guardia[55] qui préside et présente les orateurs ; après lui, je dis quelques mots sur le programme de l’Action Française ; puis M. Bertran expose, comme à Ille, la genèse et le développement du mouvement d’idées de l’Action française, et le programme monarchique. Enfin, M. Despéramons, dans un discours d’une éloquence magnifique qui enlève l’auditoire, flétrit les ignominies sans nombre de la république, s’étend en particulier sur la persécution religieuse, parle de la Séparation, de la résistance des Catholiques etc ; enfin montre l’inanité de toutes les solutions autres que le retour à la monarchie. Aussitôt après la fin de la réunion, on décide la création à Vinça d’un groupe du « Panache », une quinzaine d’hommes donnent immédiatement leur adhésion et choisissent un bureau : M. Vergès-Lladères, de Saorles, président, Dalmer, secrétaire, Étienne Vergès, trésorier. Bonne journée pour la cause royaliste à Vinça ! Avec la ligue locale du Panache, qui a son centre à Perpignan et qui essaime dans le reste du département, les royalistes regagnent rapidement le terrain perdu, les idées de l’Action Française se répandent. Le comité royaliste seconde bien ce mouvement. Le Panache, ligue locale, étant affiliée à l’Action française, c’est l’esprit de l’Action Française qui se répand par le Panache. Le mouvement royaliste, c’est l’avenir, c’est le salut ! M. Bertran, avant de repartir, insiste beaucoup pour que j’aille déjeuner chez lui à Latour-Bas-Elne avec Philomène ; nous pourrons combiner cette visite avec celle aux Capeillans.
Semaine du 3 au 9 septembre 1906
Vinça, lundi 3 septembre 1906
L’après-midi, nous allons à pied tous les trois à Saorle voir Mme Joseph de Guardia qui y est installée pour l’été. On s’émeut beaucoup d’une lettre adressée par un groupe anonyme de Catholiques au pape au sujet de ses récentes instructions ordonnant la résistance à la loi de Séparation ; cette lettre, non signée, a paru dans Le Temps ; elle discute les instructions pontificales, et est souverainement irrespectueuse ; elle émane évidemment des soumissionnistes. Avant l’encyclique, on avait le droit de discuter et j’estime que les 23 intellectuels qui ont écrit la fameuse lettre aux évêques en février dernier n’ont pas outrepassé leur droit ; mais maintenant, après les deux encycliques condamnant doctrinalement et pratiquement la loi de Séparation, discuter encore les instructions religieuses du pape, c’est lui manquer de respect. Les auteurs de la lettre invoquent les principes de la révolution française, disent, à propos de l’encyclique Gravissimo qu’elle a réjoui les adversaires de la république ; ce sont donc des libéraux et des ralliés. Voilà, ce que j’avais prévu arrive : ces gens-là, forcés comme catholiques de ne pas obéir à une loi de la république, se trouvent pris entre leurs devoirs de catholiques et leur devoir de républicains ; comme il eût été plus simple et plus habile à la fois de ne pas s’exposer à se trouver dans cette situation et de ne pas déposer les armes contre ce régime qui a juré de détruire la religion en France !
Vinça, mardi 4 septembre 1906
Le matin, je vais, avec Philomène, me promener à la vigne dite de Rusca ; la récolte n’est pas fameuse ; l’après-midi, je travaille à ma thèse. Maman écrit que « l’événement » pourra se faire attendre encore quelques jours ; le voyage l’a un peu fatiguée.
Vinça, mercredi 5 septembre 1906
Le matin, je me promène à cheval de Vinça à Marquixanes, puis à Rodès ; j’accompagne Fernand et Marie de Rovira qui descendent de Nyer. L’après-midi, je travaille à ma thèse.
Vinça, jeudi 6 septembre 1906
Je vais à Ille à cheval, j’y déjeune ; je suis de retour à Vinça à 4h ½. Pour la seconde fois depuis six mois, l’Assemblée générale des évêques de France est réunie à Paris ; nos évêques, que la persécution et surtout que la ferme attitude du pape a unis, décident quelle sera l’organisation de l’Église de France conformément aux instructions pontificales et en dehors de la loi de Séparation. Puisse le Saint-Esprit les inspirer !
Vinça, vendredi 7 septembre 1906
Je vais à la messe de 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du 1er vendredi du mois. Nous déjeunons à 10h ¼ et je vais, avec Philomène, passer l’après-midi au Vernet dans l’espoir de voir Mme et Mlle de Pallarès qui, m’a-t-on dit, y sont en ce moment ; non pas certes que je veuille reprendre ce projet définitivement abandonné mais je voudrais les voir (de loin) cela m’amuserait ; je ne les vois pas du reste, et on me dit qu’elles n’y sont pas ; le grand-père seul y est avec Mme et le général Fabre. L’oncle Paul, tante Josepha et Nénette arrivent par le dernier train à Vinça où ils séjourneront jusqu’à la fin de septembre.

Vinça, samedi 8 septembre 1906
Je vais à la messe de 6h ½ en l’honneur de la fête de la Nativité de la Ste Vierge, j’y fais la sainte communion. Ensuite, je vais me promener à cheval dans la vallée de Velmanya ; j’arrive sans encombre jusqu’à Ballestavy ; mais en redescendant sur Vinça, à 600 ou 800 mètres à peine de Ballestavy, à la suite d’un écart, Fantaisie, dont le mors avait sauté hors de la bouche, fait quelques mètres, puis tombe sur ses genoux et je tombe avec elle ; le mors ayant sauté, je n’avais plus d’action sur elle. J’aurais pu me tuer car la route, très étroite, surplombe un précipice et il n’y a pas de garde-fou. Grâce à Dieu, je ne me suis fait aucun mal, mais la jument est bien abîmée ; son genou gauche est couronné à fond ; le genou droit est à peine éraflé. Quel ennui ! Une si jolie bête ! Et qui ne m’appartient pas ; que va dire Fernand de Rovira ! Je me console en songeant que j’aurais pu me tuer et que je n’ai même pas une égratignure. Je ramène la jument à Ballestavy où je la soigne comme je peux dans l’auberge ; je télégraphie à Vinça qu’on vienne me chercher en voiture. Un moment après, l’oncle Paul m’appelle au téléphone et me demande des explications sur l’accident ; je le rassure sur mon compte. Enfin, vers midi, Jacques arrive avec une voiture de louage. Il ramène la bête à la main à Vinça pendant que je descends en voiture. Je déjeune en arrivant, puis je fais examiner et soigner la jument dès qu’elle est arrivée. Elle est très couronnée du genou gauche. J’en suis navré ; c’est le premier accident qui m’arrive depuis que je monte à cheval. J’écris à Fernand et je lui raconte la chose ; il est évident que nous devrons l’indemniser. Papa, qui est arrivé par le train de 11h pour passer l’après-midi ici, repart à 6h48. Quelle guigne j’ai eue aujourd’hui !
Vinça, dimanche 9 septembre 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; dans l’après-midi, violent orage et pluie abondante, elle est accueillie avec joie car il régnait depuis 3 mois ou même plus une terrible sécheresse ; l’été ayant été très chaud et très soutenu, et la pluie très rare, il n’y a presque plus d’eau à la rivière et l’arrosage devient très difficile.
Semaine du 10 au 16 septembre 1906
Vinça, lundi 10 septembre 1906
La jambe de Fantaisie se cicatrise régulièrement ; Fernand, à qui j’avais écrit dès samedi, me répond de ne pas me tracasser de ce qui est arrivé, que seuls ceux qui ne montent pas à cheval peuvent se vanter de n’avoir pas éprouvé d’accidents de ce genre etc. etc. ; en un mot, sa lettre, après un ennui pareil, est d’une extrême amabilité. Il ne veut pas entendre parler de l’indemnité que Papa et moi lui avons offerte, il dit que la jument, étant destinée à la reproduction, n’a éprouvé aucune dépréciation du fait de l’accident. Cependant, nous insisterons, et s’il n’y a pas moyen de lui faire accepter une indemnité, nous lui ferons un cadeau, à lui, à sa femme ou à la petite-fille, au moment du 1er de l’An. Je vais au Vernet (en chemin de fer jusqu’à Villefranche, au-delà et tout le retour à bicyclette) ; je regarde encore du côté du chalet du Lac, mais je ne vois rien ; décidément, ces femmes ne doivent pas y être…
Vinça, mardi 11 septembre 1906
Dieu soit loué ! Marie-Thérèse est heureusement accouchée d’une fille, la mère et l’enfant se portent bien ; nous avons appris cette heureuse nouvelle à Ille au moment où Philomène et moi attendions le train de 8 heures du soir pour rentrer à Vinça après une course en voiture qui a duré toute la journée ! Étant invités à déjeuner chez M. et Mme Henri Bertran de Balanda à Latour-Bas-Elne, nous y sommes allés en voiture, avec le break de Bonne Maman. Nous sommes partis d’ici à 6h40 du matin, avons attelé à Ille le cheval de Batllot, avons pris Papa et sommes arrivés à Latour à 11h ½ ; distance de Vinça 44 kilomètres et d’Ille 35 ; nous sommes passés par Corbère, Thuir, Bages et Elne. Après le déjeuner, nous avons pris le café chez les D’Arexy. Repartis à 3h ¼, nous sommes arrivés à Ille à 7h ¾, après avoir fait, comme à l’aller, une halte d’un quart d’heure à Trouillas pour laisser souffler la jument. À Bages, nous avons vu une chose horrible : au-dessous d’une croix de mission, un misérable, probablement aussi bête que méchant, a écrit à la craie cet horrible blasphème que j’ose à peine reproduire en en demandant pardon à Notre Seigneur : « âne à vendre » ; nous cherchons à l’effacer, mais nous ne pouvons pas l’atteindre ; Papa écrira au curé de Bages pour lui signaler cette épouvantable inscription et lui dire de la faire effacer. Nous avons fait aujourd’hui 80 kilomètres de voiture par un vent de nord-ouest furieux. Ici, on a reçu aussi des dépêches de Sainte-Croix et tout le monde est content ; voilà Bonne Maman bisaïeule !
Vinça, mercredi 12 septembre 1906
Je ne sors pas beaucoup aujourd’hui ; la jument va mieux, la chair repousse régulièrement. Nous annonçons aux uns et aux autres la naissance de sa nièce ; on vient nous en féliciter.
Vinça, jeudi 13 septembre 1906
Le matin, je vais me promener, avec l’oncle Paul, M. de Guardia et son fils Albert, à Marquixanes ; nous voyons le curé M. Vidal. Au retour nous trouvons Papa qui vient d’arriver d’Ille ; Maman lui a télégraphié que tout est changé relativement au baptême de la fille de Marie-Thérèse, il ne devait avoir lieu qu’au commencement d’octobre, et les Magué devaient y assister ; or l’abbé Gérard de Saint-Cyr, qui doit baptiser l’enfant, ne pouvant pas venir à Sainte-Croix en octobre, le baptême va avoir lieu tout de suite, et Papa, qui est parrain, va partir demain ou après-demain. Le soir, j’avais convoqué les membres du bureau de la Société Saint-Sébastien, mais plusieurs ayant été empêchés de venir, j’ajourne la réunion.
Vinça, vendredi 14 septembre 1906
Papa nous télégraphie que le baptême étant fixé à lundi, il ne partira que demain pour Ste Croix ; il se ressent encore de son indisposition du mois dernier. Le soir, je tiens la réunion du bureau de la société Ste Sébastien, on y décide plusieurs choses assez importantes.
Vinça, samedi 15 septembre 1906
Le matin, je me promène avec l’oncle Paul du côté de la rivière. Papa devait venir par le train de 9h ½ et partir cette après-midi pour Sainte-Croix, mais il nous télégraphie qu’étant fatigué, il ne viendra pas à Vinça et partira directement d’Ille. Nous avons la cousine Thérèse Lutrand à déjeuner. Dans l’après-midi, lettre de Papa annonçant qu’il est tout à fait souffrant et qu’il lui est impossible de partir aujourd’hui pour Sainte-Croix ; il partira demain à 4h du soir, s’il est mieux, et arrivera ainsi juste au moment du baptême. En présence de ces nouvelles, je me décide à aller à Ille voir ce qui en est ; j’y vais par le train de 7h du soir avec la cousine Lutrand qui rentre à Perpignan et j’en reviens une heure après par le train de 8 heures. Papa a un dérangement d’entrailles et de l’estomac, et il n’est pas probable qu’il puisse partir demain. Nous décidons ensemble que demain à la 1ère heure, je télégraphierai à Maman pour la mettre au courant de la situation et lui demander de faire ondoyer l’enfant et de renvoyer le baptême au mois d’octobre suivant le 1er plan ; si cela n’est pas possible, je partirai à la place de Papa et c’est moi qui tiendrai lundi ma nièce sur les fonts baptismaux comme représentant de son parrain qui sera Papa. Si Papa pouvait être assez bien pour partir demain, comme cela vaudrait mieux ! Ce voyage en perspective m’ennuie beaucoup ; nous étions invités à aller cette semaine aux Capeillans. Jacques Hervé arrive samedi ; que de coïncidences !
Vinça, dimanche 16 septembre 1906
Dès l’ouverture du bureau télégraphique à 7h, j’expédie ma dépêche à Maman en lui demandant une réponse immédiate, le bureau devant fermer à midi aujourd’hui dimanche. Mais à midi, je n’ai reçu aucune réponse. Que faire ? Partir ou rester ? Je consulte Papa en lui envoyant Jacques à midi 1/2 en voiture ; il rentre à 3h, porteur d’un billet de Papa me disant qu’il est aussi embarrassé que moi, n’ayant rien reçu, et qu’il me laisse libre. Dans ces conditions je ne pars pas. Nous avons plusieurs visites. Demain matin, sans doute, tout s’éclaircira, car je recevrai, je pense, la réponse télégraphique qu’on a dû m’envoyer ce matin et qui n’a pas eu le temps d’arriver avant midi ; mais il sera trop tard pour faire, avec moi ou avec Papa, le baptême lundi ; peut-être, si l’on me réclame, partirai-je demain et le baptême se fera-t-il mardi ; peut-être se décidera-t-on à ondoyer l’enfant et à renvoyer le baptême au mois d’octobre ; c’est ce qu’il y aurait de mieux, Papa pourrait y assister. Je suis toute la journée dans l’incertitude.
Semaine du 17 au 23 septembre 1906
Vinça, lundi 17 septembre 1906
Le matin, nous assistons tous à une messe célébrée par M. le curé pour Papa et Maman en l’honneur du 25ème anniversaire de leur mariage, noces d’argent que les circonstances empêchent de célébrer solennellement comme nous en avions l’intention. Toute la matinée, j’attends une dépêche ; à 11h ½ seulement, Papa me télégraphie que le baptême est renvoyé en octobre ; à midi ½, dépêche de Maman annonçant que la petite a été ondoyée, a reçu les noms de Ghislaine Marie et que le baptême n’aura lieu qu’en octobre ; comme j’ai bien fait de ne pas partir hier ! Philomène et moi allons voir Papa à Ille en voiture ; il va mieux mais est encore bien souffrant. L’oncle Paul va à Molitg avec M. de Guardia. Philomène répond aux Rovira que nous arriverons mercredi aux Capeillans.
Vinça, mardi 18 septembre 1906
Ce matin, l’oncle Paul, Nénette, M. de Guardia, son fils Albert et moi allons nous promener à Joch. Bonne Maman est à Perpignan aux obsèques de Mme Costenadal. Elle reçoit une lettre de la fille de l’oncle Hector de Pontich, Mme Trollet, lui disant que son père est atteint d’un cancer au foie et que sa mort n’est qu’une question de temps ! Cette nouvelle ne m’étonne pas trop ; j’avais trouvé l’oncle Hector très jaune à Paris il y a deux mois. Nous sommes tous attristés de ces nouvelles.
Les Capeillans, mercredi 19 septembre 1906
Nous avons quitté Vinça par le nouveau train de 9h ; Tante Josepha, Nénette, Philomène et moi, après avoir fait quelques commissions dans Perpignan, avons déjeuné chez Tante Bonafos. Par le train de 2h ¼, nous sommes partis Philomène et moi pour Elne où Fernand de Rovira nous attendait à la gare ; à 3h environ, nous étions aux Capeillans pour 2 jours ; bien entendu, accueil des plus aimables. Dans l’après-midi Fernand, Philomène et moi montons à cheval.
Les Capeillans, jeudi 20 septembre 1906

Le matin je monte à cheval avec Fernand ; à 10h, nous allons, dans un grand break, prendre à la gare d’Elne Carlos, Jacques, Marthe et Thérèse de Lazerme qui arrivent de Perpignan et Mlle de Vilmarest[56] qui arrive d’Argelès ; ils viennent déjeuner et passer la journée ; je monte un peu à cheval avec Jacques pendant que ces demoiselles jouent au tennis. L’après-midi, nous assistons tous à des sauts d’obstacles de concours hippique par M. Joseph Jonquères d’Oriola. Ensuite nous allons tous en break raccompagner Mlle de Vilmarest chez elle à Argelès ; les Lazerme repartent d’Elne par le train de 6h ½.
Vinça, vendredi 21 septembre 1906
Ce matin, aux Capellans, après avoir regardé sauter au manège les chevaux de concours, nous nous promenons, Philomène, Fernand et moi du côté de Saint-Cyprien. L’après-midi, René de Chefdebien vient en automobile faire une visite avec sa jeune femme aux Rovira ; Carlos, Marthe, Jacques et Thérèse[57] sont avec eux ; ils repartent tous vers 3h ½ pour aller chez les Henri de Çagarriga[58] à La Grange. Nous quittons Les Capeillans à 4h dans le grand break ; Fernand, sa femme et la petite Loulou[59] nous accompagnent à Perpignan ; nous nous arrêtons chez nos cousines Genin et De Guardia[60] à Saint-Cyprien mais nous ne les rencontrons pas ; puis chez nos cousins Gout de Bize[61] à Boaçà à qui nous faisons une visite d’une vingtaine de minutes. Nous prenons à Perpignan congé de nos cousins de Rovira qui nous ont fait passer deux jours bien agréables, et nous rentrons à Vinça à 8h22 du soir. Jacques Hervé, qui devait arriver demain soir, a envoyé lettres et dépêches contradictoires ; il annonce que son arrivée est pour samedi, puis pour lundi, puis de nouveau pour samedi ; ce soir, en arrivant à Vinça, je trouve une nouvelle dépêche l’annonçant pour dimanche soir ; c’est à ne savoir à quel saint se vouer et cela rend très difficile l’organisation de promenades et d’excursions.
Vinça, samedi 22 septembre 1906
Le matin, nous avons la visite, entre deux trains, de M. l’abbé Sarrète[62] qui arrive de la retraite ecclésiastique ; on a donné à ces messieurs des instructions orales et pratiques en vue de la résistance à la loi de Séparation ; il repart à 11h ¼ pour Palau-de-Cerdagne. Je vais l’après-midi à Perpignan où M. Bertran m’a convoqué, au Panache, avec quelques autres ligueurs pour arrêter une ligne de conduite dans la nouvelle campagne que l’Action française entreprend contre Dreyfus et l’arrêt infâme du 12 juillet dernier ; affichage de protestations raisonnées et motivées contre cet arrêt, distribution de tracts reproduisant l’affiche, souscription pour offrir une médaille d’or au général Mercier (cette dernière idée n’est peut-être pas très heureuse car le général Mercier n’a pas été, à la fin, à la hauteur de sa tâche), etc. etc. Le Panache décide de s’associer à cette campagne bien française contre l’omnipotence juive. À Perpignan, je vais voir Tante Bonafos et tante Cornet de Bosch (que je ne rencontre pas) ; je me promène longtemps avec Henri d’Albici. Nouvelle dépêche de Jacques Hervé-Bazin qui n’arrive que lundi !!!
Vinça, dimanche 23 septembre 1906
Je vais à la grand-messe où l’on donne lecture de l’importante lettre collective des cardinaux, archevêques et évêques français relative à la loi de Séparation. Cette lettre collective de l’épiscopat français condamne, après le pape, la loi de 1905 et les associations cultuelles et déclare qu’aucun Catholique ne peut se prêter à la formation de ces associations ; elle montre l’unanimité de l’épiscopat ; c’est un beau et consolant spectacle ; cette lettre, très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond, est lue aujourd’hui dans toutes les églises de France. Le gouvernement, qui, en vertu de l’article 35 de la loi de Séparation, pourrait poursuivre les curés qui donnent lecture de cette lettre comme ceux qui ont donné lecture des deux encycliques du Saint-Père, n’osera certainement rien faire encore ; il ne poursuivra pas plus ces curés qu’il n’a osé poursuivre ceux qui ont lu et commenté les encycliques pontificales. Dans l’après-midi je vais, avec Philomène, voir Papa à Ille en voiture ; il va beaucoup mieux. Nous arrêtons le programme du séjour de Jacques Hervé. Ici, à midi, nous avons M. et Mme Joseph de Guardia et leur fils Albert à déjeuner.
Semaine du 24 au 31 septembre 1906
Vinça, lundi 24 septembre 1906
Le matin, je vais à la Balme avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène. L’après-midi visite aux malades de la Société Saint-Sébastien. Le soir, à 8h22, Jacques Hervé[63] arrive enfin, mais pour quatre jours seulement.
Vinça, mardi 25 septembre 1906
Pour commencer à faire visiter le pays à Jacques Hervé, je le mène le matin à Bouleternère en voiture après avoir jeté un coup-d’œil sur la campagne de Vinça ; à Boule, nous assistons à la vendange. Papa vient déjeuner ici. L’après-midi, nous faisons une tournée en voiture dans les environs immédiats de Vinça : Espira, Finestret.
Vinça, mercredi 26 septembre 1906

Aujourd’hui, excursion à Vernet-les-Bains et à Saint-Martin-du-Canigou. Je pars avec Jacques Hervé par le train de 7 heures ; nous sommes au Vernet vers 8h ¾. Nous grimpons tout de suite à Saint-Martin où nous arrivons à 10 heures ; là, nous voyons les nouveaux travaux de restauration, puis nous faisons une visite à Monseigneur qui est en villégiature à Saint-Martin avec sa sœur Mlle de Carsalade du Pont. Monseigneur, très aimable, nous fait tout visiter ; il arrive de la deuxième assemblée de l’épiscopat et nous causons avec lui de la Séparation et de la résistance à la loi ; il est plein d’énergie et nous encourage vivement à la résistance et à une résistance énergique ; bravo ! Nous sommes de retour au Vernet à midi 1/4 ; nous déjeunons à l’Hôtel du Parc ; puis nous rentrons à pied jusqu’à la gare de Prades ; nous visitons en passant la curieuse église de Corneilla-de-Conflent puis Prades. Le temps a été frais et favorable à la marche.
Ille, jeudi 27 septembre 1906
Aujourd’hui, visite d’Ille et de ses environs. Je pars de Vinça avec Jacques et l’oncle Paul par le train de 9 heures ; Papa nous attendait à Ille et nous nous promenons, le matin, dans Ille et dans les environs immédiats du côté de la Tet. Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette et Philomène arrivent en voiture vers 11 heures ; après le déjeuner, nous allons nous promener à Saint-Martin, à Saint-Maurice et au château de Corbère, les uns en voiture, les autres à pied. Ces dames et l’oncle Paul, après avoir dîné à Ille, repartent pour Vinça à 8h du soir et je reste ici avec Jacques Hervé et Papa.
Ille, vendredi 28 septembre 1906
Dernière journée de Jacques Hervé en Roussillon. Nous la commençons de bonne heure ; nous partons pour Perpignan par le train de 5h50 du matin ; nous passons à peu près 3h ¾ dans Perpignan où nous voyons tout ce qu’il y a à voir ; nous rentrons à Ille par le train qui y arrive à 10h55. Nous visitons les pépinières Bartre, la vieille maison de Bosch. À 2 heures, nous partons en voiture pour Millas où nous faisons une visite à la famille de Çagarriga avec laquelle Jacques a beaucoup de relations communes ; nous nous arrêtons aussi, en passant, chez nos cousins de Barescut ; nous rentrons par Corbère après avoir vu, à Millas, accompagnés de M. de Çagarriga, un reliquaire et un ostensoir précieux gardés chez le curé. En arrivant ici, Jacques dîne rapidement, fait ses paquets et nous l’accompagnons au train de 7h12 du soir, regrettant qu’il ne puisse pas passer plus longtemps dans le pays. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, samedi 29 septembre 1906
Le matin à Ille, je vais me promener avec Papa à la petite vigne du chemin de Boule. L’après-midi, Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette et Philomène arrivent de Vinça par le train d’une heure. À 2h, je pars en voiture avec elles pour Millas et Saint-Feliu-d’Avail ; nous faisons une visite à notre cousine Ferriol puis à notre cousine Bertran de Balanda ; nous revenons par la route de Corbère ; mais quand nous arrivons à Ille, Bonne Maman trouvant qu’il est trop tard pour rentrer à Vinça en voiture, nous attendons le train de huit heures pour rentrer tous à Vinça où je me retrouve après deux jours d’absence. J’y trouve les affiches de l’Action française contre Dreyfus que l’on m’envoie du Panache avec mission de les faire apposer, ici et à Ille ; elles sont énormes et bien faites pour être remarquées ; elles font, du reste, beaucoup de bruit. Les dreyfusards avaient annoncé que leur triste client poursuivrait l’Action française ; mais il ne l’a pas encore fait et ne paraît pas disposé à le faire car l’Action française fournirait ses preuves et ferait entendre ses témoins en Cour d’assises où l’on ne peut pas, comme à la Cour de Cassation, faire l’instruction à huis-clos et refuser d’entendre les témoins en audience publique !
Vinça, dimanche 30 septembre 1906
Je souscris et fais souscrire pour la médaille d’or du général Mercier c’est-à-dire contre Dreyfus et les dreyfusards ; la souscription a du succès ici. Je vais à la grand’messe et à vêpres. La liste des nouveaux saint-cyriens paraît et j’ai la joie d’y lire le nom de Paul Delestrac ; cette nouvelle me fait grand plaisir et je félicite ce brave Paul par dépêche.
Octobre 1906
Semaine du 1er au 7 octobre 1906
Vinça, lundi 1er octobre 1906
Le matin je vais à Bouleternère à cheval sur Hildegarde. L’après-midi, je travaille à ma thèse.
Vinça, mardi 2 octobre 1906
Aujourd’hui, dernière journée du séjour de l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette à Vinça, on célèbre le service funèbre que l’on a l’habitude de célébrer tous les ans le 7 octobre pour Bon Papa ; de cette façon, les Magué pourront y assister. Le baptême de Ghislaine est décidément fixé à samedi. Les Magué partent à 3h ½, passeront 4 jours à Sainte-Croix et assisteront au baptême avant de rentrer à Dijon. Papa, qui sera parrain, partira demain d’Ille. Nous accompagnons les Magué à la gare. On vendange ici et à Ille. Les métayers de Corbère et de Boule ne continuant pas (celui de Corbières est mort l’année dernière, et Joseph Jacomy à Boule laisse les vignes) nous reprenons ces vignes et c’est moi qui suis chargé de les faire valoir désormais directement ; l’oncle Paul par la même occasion, me prie de m’occuper de ses vignes de Boule et de Vinça ; je le ferai très volontiers. J’aurai donc à m’occuper désormais : de nos vignes de Corbère, de nos vignes de Boule et de celles de l’oncle Paul à Boule, de nos vignes de Vinça et de celles de l’oncle Paul à Vinça ; les deux petites vignes d’Ille continueront à marcher comme par le passé et les vignes de Trouillas ne sont pas encore libérées. Ma vie d’agriculteur va donc commencer ; aussi, je passerai fort peu de temps à Angers cette année ; le soir, Mois du Rosaire.
Vinça, mercredi 3 octobre 1906
Ce matin, je vais à cheval à Ille où je vois Papa qui part à 4 heures de l’après-midi pour Sainte-Croix. L’après-midi, je travaille à ma thèse, puis je vais surveiller les vendanges du Cam dal Roc. Le soir, nous allons au Mois du Rosaire.
Vinça, jeudi 4 octobre 1906
Le matin et le soir, je vais surveiller les vendanges à la vigne dite la Ruscane ; l’après-midi, je travaille à ma thèse, je vais me confesser. Le soir, Mois du Rosaire, nous nous promenons un peu après ; il a fait aujourd’hui une vraie journée de gros été, mais toujours pas de pluie ; c’est terrible pour les agriculteurs.
Vinça, vendredi 5 octobre 1906
Ce matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur du 1er vendredi du mois ; je vais à cheval à Espira, je reviens en passant par la Ruscane ; l’après-midi, je travaille à ma thèse ; le soir, nous allons à la cérémonie du 1er vendredi du mois à l’église.
Vinça, samedi 6 octobre 1906
Le matin, je vais à Boule à cheval ; je porte à M. Llense, membre du comité royaliste d’Ille pour la commune de Boule, l’affiche de l’Action française contre Dreyfus et l’arrêt de cassation du 12 juillet dernier ; je lui charge de la faire afficher ; l’après-midi, j’en envoie aussi une à Rodès ; je travaille à ma thèse ; le soir, cérémonie du Rosaire.
Vinça, dimanche 7 octobre 1906
Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Saintt Rosaire et à l’occasion du 11ème anniversaire de la mort de mon pauvre grand-père. « L’Appel au pays » de l’Action française a été affiché cette nuit, comme il a dû l’être aussi à Boule et à Rodès ; il est remarqué, lu et commenté, des groupes d’hommes s’y arrêtent et stationnent devant. Le parti républicain de Vinça est furieux, l’affiche de l’Action française et les dures vérités qu’elle contient l’ont touché au vif. Une des affiches est sur le mur de la justice de paix ; sur la réquisition du juge de paix, le maire la fait arracher. J’apprends avec joie que l’organe radical-socialiste du département, Le Petit Catalan, fondé il y a six mois pour remplacer La République des Pyrénées-Orientales cesse de paraître à partir d’aujourd’hui ; un reptile venimeux de moins ! Hier, c’était L’Humanité de Jaurès dont on annonçait la disparition ; tant mieux, continuez ! Je vais à la grand’messe et à vêpres. De 1 à 2h, j’assiste au recouvrement des cotisations des sociétaires de la Saint-Sébastien. La soir, je réunis, avec l’aide des membres du bureau du Panache fondé à Vinça le jour de la conférence de MM. Bertran et Despéramons, les 1ers membres de cette section, au café Morer ; il n’en vient que six ; nous serons plus nombreux une autre fois, ne nous décourageons pas.
Semaine du 8 au 14 octobre 1906
Vinça, lundi 8 octobre 1906
Ce matin, je vais à Bouleternère à cheval ; je vois l’affiche de l’Action française qui a été apposée hier et qui a été respectée ici ; il paraît qu’on s’y est arrêté beaucoup. À Rodès, elle a été affichée aussi ; j’en ai reçu de nouvelles pour Ille. L’après-midi, nous allons à la Balme en voiture, on y cueille des figues que la vieille Philomène rapporte à la maison.
Vinça, mardi 9 octobre 1906
Je travaille matin et soir à ma thèse. Étant un peu fatigué, je ne monte pas à cheval.
Vinça, mercredi 10 octobre 1906
Le matin, je me promène à cheval du côté d’Espira et de Finestret. L’après-midi, nous allons en voiture à Prades où je fais diverses commissions, je vais porter au greffe du Tribunal l’extrait du casier judiciaire de deux individus de la société Saint-Sébastien que je propose pour la médaille mutualiste. Nous voyons nos cousins de Saint-Jean (Thérèse, Emmanuel et Joseph)[64] et notre cousin Marie ; la pluie menace toute la journée. Une lettre de Papa nous annonce que Marie-Thérèse souffre d’un engorgement du sein gauche où il se forme un abcès ; ce n’est pas grave mais c’est très souffrant, cela va retarder le départ de Maman de Sainte-Croix qui devait avoir lieu aujourd’hui.
Vinça, jeudi 11 octobre 1906
Le matin, un accident de chemin de fer qui aurait pu avoir des suites très graves se produit sur le viaduc du Riufagès ; à la suite d’un violent orage cette nuit, un tassement s’est produit dans le sol de la falaise sur laquelle le pont s’appuie en amont ; le 1er train descendant a déraillé un peu avant le pont, cassant les rails et les traverses ; il a patiné, emporté par la vitesse acquise jusque sur le pont où il s’est arrêté en penchant fortement sur sa gauche ; la voie est fortement dégradée, plusieurs wagons sont endommagés et la circulation est interrompue, il n’y a pas d’accidents de personnes. Dans la matinée, j’y vais voir avec Philomène ; on cherche à remettre le train sur les rails au moyen de crics ; ça ne sera pas facile à cause du peu d’espace dont on dispose sur le pont. La manifestation de l’Action française prend de plus en plus de développement ; son « Appel au pays » est affiché partout, et ni Dreyfus ni le ministère public n’ont osé poursuivre jusqu’à présent ; les listes de souscriptions, publiées dans les journaux, se couvrent de signatures. Cela prouve que la victoire dreyfusarde n’est pas complète ! Le gouvernement ne se sent pas de taille à faire respecter l’arrêt infâme de la Cour de Cassation.
Vinça, vendredi 12 octobre 1906
Le matin, je vais à Ille à cheval ; j’y porte des affiches de l’« Appel au pays » et je donne des instructions pour qu’elles soient affichées dimanche matin ; l’après-midi, je travaille à ma thèse ; vers le soir, je vais me promener, avec Philomène, à Bentefarine.
Vinça, samedi 13 octobre 1906
Le matin, je travaille à ma thèse ; l’après-midi, je vais à Boule où l’on pressure, puis à Ille à bicyclette. À Ille, j’apprends la mort de M. Jeger, gendre du Dr Trainier[65], et celle de notre ancienne cuisinière la vieille Marguerite ou Guidette qui vient de mourir à l’âge de 86 ans ; on enterre le 1er demain et la seconde après-demain ; j’irai à ces deux enterrements ; je me confesse avant de repartir d’Ille. Ce soir à Vinça, réunion des adhérents au Panache, au café Morer ; désormais, le Panache, qui progresse lentement mais sûrement, se réunira dans un autre local ; nous avons de nouvelles adhésions.
Vinça, dimanche 14 octobre 1906
Le matin à 7h ¼, je fais la sainte communion en action de grâce du 24e anniversaire de ma naissance et du 17e anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889. Ensuite, je pars en voiture pour d’Ille avec Amédée Jocaveil à qui j’offre une place ; il a neigé sur les montagnes et il fait un vent glacial. À Ille, nous assistons aux obsèques de M. Jeger. L’« Appel au pays » de l’Action française vient d’être affiché sur les murs d’Ille bien en vue ; on le lit. Je paie un homme pour distribuer dans l’après-midi dans les cafés environ 150 tracts reproduisant les termes de l’affiche ; quelle campagne antidreyfusarde dans le canton ! Grâce à moi, Ille, Vinça, Bouleternère, Rodès, Rigarda et Marquixanes auront eu l’affiche et reçu des tracts ; j’ai aussi le projet d’envoyer des affiches à Prades ; enfin, ici, la souscription pour le général Mercier a réuni quelques noms et quelques pièces. Je suis de retour à Vinça à une heure à peu près. L’après-midi, je vais à vêpres ; on grelotte ; ce temps est encore trop froid pour durer longtemps dans cette saison.
Semaine du 15 au 22 octobre 1906
Vinça, lundi 15 octobre 1906
Le matin, je pars pour Ille avant 7 heures par un temps aussi froid qu’hier pour assister à un autre enterrement, celui d’une ancienne cuisinière de mes oncles et tantes de Bosch qui a été longtemps aussi à notre service, la vieille Guidette ; cette vieille servante, qui nous était très dévouée, mérite bien que je me dérange pour elle même avec le froid qu’il se fait. Aussitôt après la cérémonie, je repars pour Vinça en passant par Bouleternère. L’après-midi, je travaille à ma thèse. À Ille, on n’a pas touché aux affiches.
Vinça, mardi 16 octobre 1906
Nous recevons à 8 heures, une dépêche de Maman nous disant qu’elle arrivera ce soir ; la dépêche est partie de Toulouse ce matin 7 h. Je monte à cheval le matin, je vais à Marquixanes et à la Balme. L’après-midi à 4 h, nous allons attendre Maman à la gare, elle arrive en bonne santé après 1 mois ½ d’absence. Marie-Thérèse va mieux, son abcès a avorté, mais comme la petite Ghislaine-Marie ne se développait pas assez vite, on lui a donné une nourrice.
Vinça, mercredi 17 octobre 1906
Je travaille le matin à ma thèse ; l’après-midi, nous allons tous à Ille en voiture, nous voyons Papa.
Vinça, jeudi 18 octobre 1906
Par l’express d’une heure, nous allons, Maman et moi, à Perpignan ; nous voyons les Lutrand et les Bonafos ; je fais plusieurs courses et commissions ; je vais dans un bureau de la Préfecture pour une question concernant la Société Saint-Sébastien et pour une affaire d’assistance, je vais au Panache, je rencontre les Passama, Jonquères, M. Despéramons. J’apprends que Fernand de Rovira a eu énormément de succès au concours hippique de Biarritz ; je vais le féliciter dès demain ; sa jument Miss Fire, montée par Joseph Jonquères d’Oriola, a gagné la coupe, l’Omnium battant le célèbre cheval « Conspirateur » ; c’est merveilleux. À l’aller, nous faisons route avec notre cousine Mme de Massia, et au retour avec M. Jules Sabaté. On annonce la démission de M. Sarrien président du conseil ; M. Clemenceau, qui exerçait en fait ces fonctions puisqu’il était le véritable chef du cabinet, le remplacera évidemment ; on dit que les membres les moins avancés seront remplacés. Il n’y aura rien de changé, on ira seulement un peu plus à gauche, c’est dans la logique de la république.
Vinça, vendredi 19 octobre 1906
Le matin, je vais avec Bonne Maman à Prades en voiture pour une affaire. L’après-midi, je travaille à ma thèse, j’écris plusieurs lettres.
Vinça, samedi 20 octobre 1906
Le matin, je me fais couper les cheveux, ensuite je vais à Ille à cheval afin d’y conduire la jument Hildegarde. L’après-midi, je travaille. Maman et Philomène partent pour Ille, moi je n’irai m’y installer que demain à cause de la réunion du Panache fixée à Vinça et à laquelle il faut que j’assiste. En vue de cette réunion, je vais à Saorles dans l’après-midi voir le président de la section Vergès-Lladères.
Ille, dimanche 21 octobre 1906
C’est aujourd’hui que je reviens à Ille pour assez longtemps ; mes parents y sont installés depuis hier soir. À Vinça ce matin, je suis allé à la grand’messe ; l’après-midi, réunion du Panache qui donne neuf nouvelles inscriptions. Je pars à quatre heures ¼ en voiture.
Semaine du 22 au 28 octobre 1906
Ille, lundi 22 octobre 1906
Avec Maman et Philomène, je pars pour Perpignan par le train de 9h22. Nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme qui nous annonce le mariage de Carlos avec Mlle Thérèse de Mauvaisin[66], une Toulousaine ; sa mère est une demoiselle de Lestapis, sa famille est alliée aux D’Adhémar ; la jeune fille a 22 ans, elle est, dit-on, jolie ; ils se sont connus à Lourdes pendant le pèlerinage national. C’est aujourd’hui la grande nouvelle dans Perpignan ; pour mon compte, je suis enchanté pour Carlos ; sans être extrêmement riches, les Mauvaisin ont, paraît-il, de la fortune ; la fiancée de Carlos est pieuse. Papa a connu autrefois à Toulouse un M. de Mauvaisin ; je ne sais si c’était le père de ma future cousine. Nous déjeunons chez Tante Bonafos et nous partons à 1h ¼, en voiture, avec ma cousine Lutrand pour visiter l’église de Saint-André ; nous visitons aussi le château de Taxo au colonel David ; et Thérèse Lutrand nous fait entrer chez M. et Mme Roca d’Huytéza ; il y a là une jeune fille, fille unique[67], à qui Tante Bonafos a un peu pensé pour moi ; après l’avoir vue, je préfère que ma tante et ma cousine abandonnent cette idée et ne fassent aucune démarche ; il y a plusieurs personnes chez Mme Roca d’Huytéza, notamment Mlle de Globet ; nous visitons la curieuse église romane de Saint-André et nous sommes de retour à Perpignan à 6h ½ ; tout le monde parle du mariage de Carlos. Quant à Mlle Roca, je n’en veux pas pour moi !
Ille, mardi 23 octobre 1906
Le matin, je vais à Vinça à cheval. Bonne Maman vient de recevoir une lettre de l’oncle Joseph lui faisant part officiellement des fiançailles de Carlos. On pressure à Vinça ; je rentre à Ille à 11 heures. Nous déjeunons tout de suite et je pars à midi ½ avec Papa et Philomène pour Trouillas où nous allons aux vignes et voyons des comptes ; nous passons au retour par Corneilla pour porter à Mme de Llamby des bonbons de baptême de Ghislaine-Marie mais nous ne la rencontrons pas. Nous rentrons à Ille à 6h ¾.
Ille, mercredi 24 octobre 1906
Je ne monte pas le matin, l’après-midi je vais me promener à pied avec Papa et Philomène à la métairie de Tata Mimi et au-delà. Le ministère Clemenceau est constitué, Picquart est ministre de la Guerre, Picquart l’officier mis en réforme pour fautes graves dans le service, Picquart général de division alors qu’il y a 4 mois il avait le grade de lieutenant-colonel, voilà le chef imposé à l’Armée ! Quel ministre et quel ministère ! Les dreyfusards ont le triomphe insolent ! Heureusement que la campagne de l’Action française, à laquelle ils n’osent pas répondre, leur rabat le caquet.
Ille, jeudi 25 octobre 1906
Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Millas. L’après-midi, je travaille à ma thèse.
Ille, vendredi 26 octobre 1906
Le matin, je vais à cheval à Vinça où Bonne Maman est un peu souffrante ; elle a reçu de très mauvaises nouvelles du pauvre oncle Hector ; sa mort n’est qu’une question de semaines, peut-être de jours. Tata Mimi est allée le voir et l’a trouvé très changé. Bonne Maman lui télégraphie pour la prier d’aller le revoir. À Vinça, je m’occupe de questions concernant la Société Saint-Sébastien. L’après-midi, ici, j’examine avec l’entrepreneur Philipe Baux la grande maison ; des agrandissements sont nécessaires ici si nous voulons nous y installer avec notre mobilier d’Angers ; dans ces conditions, je préférerais de beaucoup que nous nous installions dans la grande maison Bosch ; l’année dernière, nous avons dû y renoncer à cause du plan beaucoup trop considérable que M. Carbasse avait fait ; il entraînait à acheter des maisons voisines, et la dépense eût été énorme. M. Carbasse est mort et je crois qu’on pourrait très bien se contenter d’un plan plus restreint ; j’examine tout minutieusement avec M. Baux et il entre dans mes vues. Je crois que si la somme à dépenser dans la grande maison pour la mettre en état ne doit pas dépasser sensiblement celle qui eût nécessaire ici, mes parents opteront pour la grande maison ; avec mon plan, il y a un jardin ; mais la tour est conservée et sert d’écurie. Nous allons tous nous promener à la métairie Saint-Martin ; je travaille à ma thèse.
Ille, samedi 27 octobre 1906
Le matin, je vais à Boule à cheval. L’après-midi je travaille ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 28 octobre 1906
Le matin, je vais à la messe de 8h ½ afin de pouvoir prendre le train de 11h pour aller à Vinça et à Prades. Nous partons, Maman, Philomène et moi à 11h pour Vinça ; nous retrouvons dans le train M., Mme et Mesdemoiselles de Çagarriga, de Millas, Tante Hélène et Marthe, les demoiselles d’Ax qui vont, comme nous, à Prades entendre la conférence de la baronne Reille. Nous déjeunons à Vinça ; Bonne Maman a reçu de Tata Mimi de très très mauvaises nouvelles de l’oncle Hector ; il est mourant. Notre très grand désir à tous serait qu’il se convertît avant de paraître devant Dieu ; mais, à moins d’un miracle, je ne crois pas la chose possible. Un Catholique, qui n’a pas pratiqué sa religion sa vie durant, mais qui n’a pas tout à fait oublié les leçons de catéchisme de son enfance, se confesse presque toujours à l’heure de la mort ; mais comment espérer convertir un protestant surtout quand c’est un homme aux idées aussi arrêtées que mon pauvre oncle ? Il faudrait un miracle ! Tata Mimi, déléguée par Bonne Maman, fait ce qu’elle peut, mais hélas sans grand succès jusqu’à présent. À 2h, nous partons en voiture de Vinça pour Prades ; Bonne Maman, encore enrhumée, ne vient pas. Nous voyons à Prades les Saint-Jean, les Marie etc. ; nous retrouvons les Çagarriga, Lazerme, d’Ax. La conférence a lieu dans la salle des Œuvres ; elle est présidée par M. Marie[68]. Elle est faite en faveur de la Ligue patriotique des Françaises dont la baronne Reille[69] est, je crois, présidente ou vice-présidente ; on a profité du séjour de la baronne à Molitg pour lui demander cette conférence ; après elle, qui n’est pas très éloquente, parle M. le Edmond de Rivals de Boussac, présidant de la Jeunesse catholique dans le département, il parle très bien et rien n’est à reprendre dans son discours. M. de Çagarriga me fait faire sa connaissance. La réunion était placée plus ou moins sous le patronage de l’Action libérale ; aussi y suis-je venu en simple curieux, pour accompagner Maman et Philomène qui désiraient entendre la baronne Reille et me suis-je tenu à l’écart. Au retour, notre train part de Prades avec une heure de retard à cause du déraillement d’un train de marchandises qui a encombré la voie. Nous attendons dans la gare de Prades et nous faisons route ensuite avec les Çagarriga, Lazerme, d’Ax, de Lacroix etc. Nous parlons beaucoup du mariage de Carlos qui m’a invité ; il aura lieu aux environs du Premier de l’An.
Semaine du 29 au 31 octobre 1906
Ille, lundi 29 octobre 1906
Le matin, je me promène à cheval du côté de Saint-Michel et de Bouleternère ; l’après-midi, nous nous promenons tout de suite de la rivière ; je travaille à ma thèse.
Ille, mardi 30 octobre 1906
Le matin, je retourne à Boule à cheval pour voir de près comment pourrait se faire une plantation d’arbres à fruits dans une propriété. Papa, qui est allé à Vinça, nous rapporte à son retour, la triste nouvelle, imminente depuis plusieurs jours, de la mort de l’oncle Hector de Pontich, Bonne Maman a reçu ce matin une dépêche lui annonçant qu’il s’était éteint cette nuit sans trop de souffrances. De la question religieuse qui nous préoccupe tant, la dépêche ne parle pas. Mais nous serons renseignés par Tata Mimi. Évidemment, il était chimérique de compter sur une conversion in extremis, mais l’oncle Hector, bien que protestant, était un homme très droit, il avait au plus haut point le sens du devoir, de la justice, il croyait en Dieu ; Dieu, si miséricordieux, l’aura sauvé, je l’espère, car tout porte à croire qu’il était de bonne foi ; d’autre part, il a fait ce qu’il croyait être son devoir, Dieu a dû lui en tenir compte. Son malheur, c’est d’avoir été élevé dans la religion protestante par sa mère, protestante elle-même (Mlle de Nolles), que son père (frère de mon bisaïeul de Pontich), qui appartenait à une famille si catholique !, avait eu le grand tort d’épouser malgré la différence de religion ; quelles malheureuses conséquences pour la famille de Pontich a eu ce triste mariage[70] ! Quoi qu’il en soit, le seul espoir qui nous reste de retrouver un jour notre pauvre oncle Hector dans l’éternité réside dans la miséricorde divine. Il n’avait que 61 ans et, à le voir si fort, si vert il y a quelques mois encore, on n’aurait jamais supposé qu’il fût si près de sa fin. J’aurai été le dernier à le voir. L’oncle Paul a télégraphié qu’il assisterait aux obsèques. Il y a une quinzaine d’années, très jeune lieutenant-colonel, on pouvait croire qu’il arriverait aux grades les plus élevés ; mais la haine d’un général lui a beaucoup nui et il a dû prendre sa retraite comme lieutenant-colonel. En 1870, il avait été blessé à Sedan d’un éclat d’obus à la cuisse ; mais avait réussi à échapper à la capitulation ; il était venu se réfugier à Vinça chez Bon Papa et Bonne Maman qui le recevaient toujours, lui et ses frères, comme leurs propres enfants ; il était reparti après la chute de Metz et avait pris part aux opérations de la fin de la guerre. Ensuite, presque toute sa carrière militaire s’était passée dans le sud-est (Valence, Vienne etc.). Depuis sa retraite, il avait habité Vincennes, puis le quartier du Jardin des plantes à Paris et enfin il était devenu l’année dernière directeur de l’École d’électricité Bréguet où je l’ai vu le 12 juillet présidant la distribution des prix ; je ne me doutais pas alors qu’il n’avait plus que 3 mois à vivre. L’oncle Hector nous aimait beaucoup ; il tenait beaucoup à la famille et venait toujours avec grand plaisir à Vinça. Sa mort, surtout dans les conditions où elle s’est produite, nous cause à tous un grand chagrin. Dans l’après-midi, je reviens avec Maman à la grande maison ; les demoiselles Mathieu y sont aussi ainsi que l’entrepreneur M. Philipe Baux ; nous examinons tout avec le plus grand soin. M. Baux va faire un devis.
Ille, mercredi 31 octobre 1906
Il fait un temps affreux, pluie, vent violent et froid ; je ne sors quelques instants que pour aller me confesser vers 4h ¼ ; je travaille à ma thèse qui avance beaucoup.
Novembre 1906
Semaine du 1er au 4 novembre 1906
Ille, jeudi 1er novembre 1906 (Toussaint)
Je fais la sainte communion à la messe de 7 h ¼ à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, visite à Mme Terrats d’Aguillon ; ensuite je vais à vêpres et je me promène un peu avec Philomène après vêpres, le temps, bien que très frais et humide, est moins mauvais qu’hier. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, vendredi 2 novembre 1906
Je fais la sainte communion puis je vais à l’office des morts, l’après-midi, procession au cimetière ; ensuite, nous allons attendre l’oncle Xavier qui arrive pour 3 jours ; Faliu, le fermier de Trouillas, et sa femme sont ici.
Ille, samedi 3 novembre 1906
Le matin, je vais à Vinça à cheval. L’après-midi, nous nous promenons tous avec l’oncle Xavier dans la campagne pour examiner une question d’arrosage ; le soir, nous allons à la cérémonie des morts, puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 4 novembre 1906
Le matin, je vais à la messe de 8h ½ avec l’oncle Xavier. Je pars pour Vinça sur le train de11h ; j’y vais pour assister au recouvrement de la Société Saint-Sébastien et au sujet du Panache. Maman y est aussi pour accompagner Bonne Maman au cimetière où l’on va prier aujourd’hui. Le Panache fait des progrès sensibles ; il y a plus de 30 hommes inscrits et qui ont signé leur carte ; la prochaine séance, celle de décembre, sera une séance solennelle d’inauguration. Nous rentrons par le train de 7 heures.
Semaine 5 au 11 novembre 1906
Ille, lundi 5 novembre 1906
Le matin, je vais avec l’oncle Xavier à Saint-Michel où il est appelé pour régler une question de limite de champ entre un de ses fermiers et un voisin. À midi, nous avons M. Trullès à déjeuner ; Bonne Maman y vient. À 4 heures, Bonne Maman repart pour Vinça et l’oncle Xavier pour Perpignan et Pia ; il reviendra probablement à Ille avant la fin de sa permission ; d’ailleurs, nous irons le voir jeudi à Pia. Nous les accompagnons à la gare et nous nous promenons ensuite. Le soir, nous allons à la cérémonie des morts.
Ille, mardi 6 novembre 1906
Le matin, il pleut et je ne peux pas monter à cheval. Je monte l’après-midi ; je vais à Rodès. Maman et Philomène vont à Perpignan déjeuner chez Mme de Llamby ; celle-ci leur apprend qu’on annonce mon mariage avec… trois jeunes filles en même temps ; les uns avec Mlle de Pallarès (comment le projet du printemps dernier a-t-il transpiré ? Je ne sais, mais j’en suis contrarié) ; les autres, comme ici, avec Mlle de Lacour (je voudrais bien que ce fût vrai !) ; les autres enfin avec Mlle Roca d’Huytéza (pour cette dernière, on ajoute que c’est Mlle de Llobet qui fait le mariage) ; ce dernier bruit est évidemment le résultat de notre visite à Taxo il y a 15 jours ; il est vrai que Tante Bonafos et Tante Lutrand ont eu cette idée et que l’excursion à Saint-André et à Taxo avait pour but de me faire voir cette jeune fille que je ne connaissais pas ; mais moi, après la visite à Taxo, j’ai immédiatement coupé les ailes à ce projet. Au lieu de 3 jeunes filles à qui l’on me marie… en imagination, je préférerais que l’on me mariât à une seule, mais que ce fût vrai… à condition qu’elle soit à mon goût. Le soir nous allons à la cérémonie des morts puis nous passons la soirée chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 7 novembre 1906
Le matin, je vais à cheval à Millas et je reviens par Corbère en passant par le petit chemin de Millas à Corbère ; la pluie me prend en route. Nous avons Charouleau qui vient m’essayer mes costumes d’hiver. Maman ayant prié hier à Perpignan Mme Noëll de demander à Mme de Pallarès les lettres qu’elle lui a écrites au printemps dernier au sujet de son projet de mariage avec Mlle Hélène de Pallarès, Mme Noëll répond aujourd’hui à Maman ; Mme de Pallarès consent à rendre les lettres de Maman, mais veut que Maman lui rende aussi les siennes ; or Maman a brûlé ces dernières avant de quitter Angers ; le mieux sera donc de le faire savoir à Mme de Pallarès et de la prier d’en faire autant de son côté. Dans sa lettre, Mme Noëll ajoute qu’elle a causé longuement avec Mme de Pallarès qui lui a dit que tous les renseignements sur mon compte avaient été excellents, qu’elle savait bien qu’elle ne retrouverait pas pour sa fille un mari aussi sérieux que moi, mais qu’elle a reculé parce qu’elle ne me trouvait pas assez riche. Je l’avais deviné, mais si Mme de Pallarès était un peu intelligente, elle ne le dirait pas. Le soir, nous allons à la cérémonie des morts puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, jeudi 8 novembre 1906
Aujourd’hui, nous sommes les invités de l’oncle Xavier. Nous partons d’Ille par le train de 9 heures, déjeunons au Grand Hôtel à Perpignan avec l’oncle Xavier, partons à 1h ½ en voiture pour Pia. Là, nous visitons la superbe cave de l’oncle Xavier ; elle peut contenir de 9000 à 10000 hectolitres ; il y en a 7500 cette année ; nous visitons le village et l’église de Pia ; Pia est une bonne commune de 2000 habitants ; la moitié de la population est nettement royaliste, et, entre royalistes et républicains, c’est une séparation complète ; la municipalité malheureusement est républicaine depuis les élections de 1904 grâce à des fraudes. À Perpignan avant le déjeuner et au retour de Pia, je fais plusieurs courses et commissions, je vais au Roussillon, au Panache ; précisément, il y a eu cette après-midi une réunion du comité royaliste départemental, des questions intéressantes y ont été traitées ; M. Bertran, qui vient d’être reçu à Londres par Mgr le duc d’Orléans, a rendu compte son audience etc. ; le mois prochain, il y aura probablement une grande réunion royaliste à Perpignan. Nous assistons, à 5h ½, à Saint-Jean, à la cérémonie de l’octave des morts ; là, précisément nous nous trouvons placés, tout à fait par hasard, très près des Pallarès ; je vois très bien à plusieurs reprises Mlle Hélène, elle me regarde aussi ; ces dames ont eu tout le temps l’air embarrassé ; quand je suis passé devant Mlle Hélène en la regardant, elle a « piqué un soleil » ; Maman, qui était placée derrière elle, m’a dit qu’elle ne n’a pas quitté des yeux pendant toute la cérémonie. Mlle Hélène est toujours la même, je la trouve aussi bien qu’au mois d’avril. Quand je pense à ce projet, j’en éprouve une grande tristesse ; tout ce qui me le rappelle est extrêmement pénible ; aujourd’hui, surtout, je suis très triste, je n’avais pas revu Mlle Hélène depuis le mois d’avril et quand je pense à cette jeune fille que, pendant trois mois, j’ai cru devoir être ma femme, quand je pense que j’ai été ce soir si près d’elle, que je l’ai vue et l’ai trouvée encore si bien, son souvenir m’est très pénible comme l’a été sa vue à Saint-Jean ; et cependant, je ne regrette pas de l’avoir revue, je suis content que l’occasion s’en soit présentée. Enfin, ce passé si récent est de l’histoire ancienne et je n’ai certes pas le désir de voir ce projet se renouer, c’est fini et bien fini ! Mais comme le souvenir en est pénible ! À Perpignan, nous allons faire notre visite de félicitations aux Lazerme pour le mariage de Carlos ; celui-ci n’est pas encore rentré de Toulouse.
Ille, vendredi 9 novembre 1906
Ce matin, je vais à cheval à Vinça, je visite un malade de la Société ; cinq adhésions de plus au Panache depuis dimanche, total 35 et ce n’est pas fini ; j’assiste, à la justice de paix, à une affaire entre le curé de Ballestavy, qui dessert Velmanya, et cette commune à propos du presbytère. L’après-midi, nous montons au syndicat de l’église pour voir quelques vieilleries ; nous nous promenons du côté des Escallas sans y arriver ; le soir, nous allons à la clôture de la neuvaine des morts puis chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, samedi 10 novembre 1906
Le matin, à Ille, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, l’oncle Xavier rentre de Pia par le train de 4 heures. Le soir, nous venons tous – y compris l’oncle Xavier –, coucher à Vinça d’où il sera plus facile de partir demain matin pour Vernet et St Martin-du-Canigou.
Vinça, dimanche 11 novembre 1906
Nous partons de Vinça – l’oncle Xavier, Papa, Philomène et moi – par le train de 7 heures du matin ; le temps est superbe. La petite voiture nous attend à la gare de Villefranche ; la vieille Philomène vient avec nous et porte les provisions. Nous arrivons à Saint-Martin vers 10 heures ¼, comme nous aidons Philomène à porter le panier aux provisions, la montée est assez rude. Là-haut, nous retrouvons l’oncle Joseph de Lazerme, Marthe et Thérèse, tous les Çagarriga, ceux de Millas et ceux de la Grange, les d’Ax que nous avions déjà vus d’ailleurs à Villefranche etc. C’est Monseigneur lui-même qui chante la grand’messe pontificale dans la vieille église abbatiale restaurée ; il y a beaucoup de monde, environ 500 personnes ; nous y retrouvons Tante Bonafos et la cousine Lutrand, M. et Mme Amédée Aragon[71] ; Tante Bonafos et la vieille Mme de Çagarriga[72] ont couché au Vernet et sont venues en voiture jusqu’à Casteil ; à leur âge, c’était prudent ; le soir, leur voiture est venue aussi les reprendre à Casteil. Nous déjeunons sur l’herbe. Après le déjeuner, à 1h ¼, petites vêpres, puis procession du Saint-Sacrement sur la montagne jusqu’au Calvaire où un reposoir a été dressé ; Papa est invité à porter le dais avec l’oncle Joseph, M. Henri de Çagarriga et M. Jammet ; comme le chemin est très mauvais, il craint de ne pas pouvoir le tenir au retour et me prie de le remplacer pour redescendre. Ensuite, nous prenons congé de Monseigneur, qui est comme toujours très aimable et pour qui cette fête est un vrai bonheur, et nous redescendons en bande avec les Lazerme, Çagarriga et d’Ax par la traverse du Cadi, M. Pierre d’Ax photographie tout le groupe contre un rocher de la montagne. Nous revenons à Villefranche [par] le train de 6h10 ; à Vinça, Maman, qui a passé la journée avec Bonne Maman, monte dans notre wagon et nous rentrons tous à Ille à 7h. Nous avons fait route au retour avec les d’Ax, Çagarriga et Lazerme ; les jeunes filles remplissaient à elles seules tout un compartiment. Notre pèlerinage a été favorisé par un temps merveilleux. L’oncle Xavier, qui ne connaissait pas encore Saint-Martin, est enchanté de sa journée.
Semaine 12 au 18 novembre 1906
Ille, lundi 12 novembre 1906

Je me suis un peu enrhumé du cerveau hier à Saint-Martin ; aussi, je ne sors pas de la matinée. Je sors dans l’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Je reçois la brochure Vérité – Justice – Patrie dite le livre rouge ; c’est l’Action Française qui l’édite et la répand à profusion gratuitement ; elle contient le texte du premier Appel au pays et une foule de documents sur l’affaire Dreyfus. La campagne de l’Action Française continue, énergique et toujours impunie ; au premier Appel au pays a succédé un Deuxième appel au pays dans lequel on proteste solennellement et avec la dernière énergie contre la nomination de Picquart au ministère de la Guerre ; cette nomination est qualifiée ainsi : « Picquart au ministère, l’indiscipline, le faux-témoignage et le faux à l’ordre du jour de l’Armée » ; après ces mots qui sont le titre de l’affiche, l’Action Française montre que combien a été scandaleuse la nomination de Picquart lieutenant-colonel en réforme le 12 juillet dernier, général de brigade pendant 3 mois sans passer par le grade de colonel, puis général de division et enfin ministre de la Guerre, chef de l’Armée, lui que ses chefs en avaient chassé pour avoir fabriqué des faux pour avoir communiqué à une personne non qualifiée des secrets intéressant la défense nationale etc. ! L’affiche rappelle que Picquart a menti dans différentes circonstances ; elle met les points sur les i ; elle appelle au patriotisme et à l’honneur des Français de cette nomination monstrueuse ! Paris a été couvert de cette affiche qui se répand de plus en plus en province comme la précédente. Eh bien, l’Action Française fait tout cela impunément. Personne, ni Dreyfus, ni Picquart, ni le gouvernement, n’a poursuivi ; c’est bien le cas de dire « Audaces Fortuna juvat ». Si les Catholiques l’avaient compris et avaient pris l’offensive au lieu de se confiner depuis trente ans dans une prudente défensive, nous n’en serions pas où nous en sommes. Déjà, la fermeté du pape a produit son effet. Le gouvernement n’ose pas appliquer tout de suite la loi de Séparation ; il a fait rendre par le Conseil d’État un arrêt, absolument illégal, qui lui permet de ne faire la dévolution des biens (lisez la confiscation, le vol des églises, menses, etc.) que dans un an alors que, d’après la loi, cette dévolution devrait se faire le 11 décembre prochain. Ils ne s’attendaient pas à un rejet de la loi par le pape, et en sont désemparés. Une partie de la gauche grogne contre cette concession, cette reculade déguisée ; mais le gouvernement préfère la laisser grogner que de s’exposer à la guerre religieuse. Décidément, la fermeté a du bon. Notre saint et bon pape Pie X l’a compris, Dieu en soit loué ! L’oncle Xavier part pour Paris et Saint-Mihiel par le train de 9h22. Son congé est presque terminé.
Ille, mardi 13 novembre 1906
Je suis toujours enrhumé, je souffre de la gorge. Je ne sors pas pour aller à la métairie Saint-Martin ; je travaille à ma thèse.
Ille, mercredi 14 novembre 1906
Je suis trop enrhumé pour sortir aujourd’hui ; aussi je ne me lève que vers 10 heures. L’après-midi, je lis, je travaille à ma thèse. Après dîner nous avons, comme il y a deux ans, une sérénade que nous offre l’Orphéon Saint-Étienne ; le président M. Salie est venu l’annoncer il y a trois jours à Papa et lui faire choisir le jour. Nous leur offrons un punch, avec de la liqueur, des gâteaux etc. Papa leur dit quelques mots de remerciement et nous trinquons avec tous. Nous avons invité en même temps quelques personnes de la société illoise à venir entendre cette sérénade : nos cousins de Barescut, Mme et Mlles Batlle, Mme Roca d’Huytéza, Melle Julie Roca ; plusieurs se sont excusés : les demoiselles Mathieu, les Lacour, Mme Terrats d’Aguillon ; on prend le thé après le départ de l’orphéon, puis on fait de la musique et on cause jusqu’à onze heures. L’orphéon, après plusieurs morceaux français, a eu la bonne idée de chanter « Mountagnes regalades », cette vieille chanson catalane si douce et si jolie qui, dit-on, a été composée pendant les Croisades. Je crois que les orphéonistes sont contents de l’accueil que nous leur avons fait.
Ille, jeudi 15 novembre 1906
Mon rhume va beaucoup mieux, mais j’ai une douleur rhumatismale au tendon du pied gauche qui me gêne beaucoup pour marcher ; aussi, je reste dedans, je travaille à ma thèse qu’il me tarde de voir achevée.
Ille, vendredi 16 novembre 1906
Pour faire passer ma douleur du tendon, j’ai mis de l’iode qui a tellement agi que j’ai une véritable brûlure qui me fait plus de mal que ne m’en faisait le rhumatisme ; vers le soir, je ne peux plus marcher ; je travaille à ma thèse. Je crois que je devrai passer la journée de demain au lit.
Ille, dimanche 18 novembre 1906
Je suis resté au lit hier ; j’ai crevé l’ampoule occasionnée par la brûlure et je l’ai pansée. Mais le repos était nécessaire. Aujourd’hui ça va mieux ; j’ai fait un grand effort pour aller à la messe ; mais je ne ressors pas de la journée. Le soir, nous offrons le thé au clergé ; M. le curé, M. le premier vicaire et M. l’abbé Vaills restent jusqu’à 10h environ ; M. l’abbé Debazach souffrant et ne vient pas.
Semaine 19 au 25 novembre 1906
Ille, lundi 19 novembre 1906
Ma brûlure va beaucoup mieux, je marche à peu près sans aucune gêne. L’après-midi, nous allons une dernière fois à la grande maison avec l’entrepreneur Baux ; nous revoyons sur place tout ce qu’il y a à faire ; les devis sont faits avec une grande précision, la dépense sera de 10.300 fr. environ pour la maçonnerie seule (il est vrai qu’il y aura très peu de menuiserie). Nous avons décidé maintenant et il ne reste plus qu’à décider Joseph Cornet à nous céder ses droits sur la maison ; comme il y avait consenti l’année dernière, je pense qu’il ne fera pas de difficultés.
Ille, mardi 20 novembre 1906
Je travaille beaucoup à ma thèse, matin et soir. Dans l’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Papa, qui part demain, étant allé voir M. de Lacour qui lui avait exprimé par lettre le désir de le voir, ils ont parlé très librement et très amicalement des bruits de mariage entre Marie-Louise et moi qui ne cessent de courir. Papa lui a dit qu’il n’était pour rien dans ces bruits pas plus que dans la visite stupide que Thérèse Espériquette a faite à M. de Lacour l’hiver dernier pour lui parler de cela. Il a ajouté que, certes, cette alliance nous conviendrait beaucoup mais que la disproportion de fortune nous empêchait d’y penser. Alors M. de Lacour a dit très aimablement à Papa que la différence de fortune n’était pas un obstacle, que maintenant il allait partir avec sa famille pour Béziers mais que nous nous retrouverions ici l’année prochaine, qu’il espérait qu’alors Marie-Louise et moi nous pourrions nous voir et que si nous nous convenions, il passerait de grand cœur sur la différence de fortune. Il a ajouté : « Et je peux t’assurer que, jusqu’à ce moment-là, jusqu’à ce que les jeunes gens puissent se revoir et se bien connaître, je ne marierai pas ma fille ». Papa a rapporté une très bonne impression de cette conversation et de ces déclarations de M. de Lacour auxquelles il ne s’attendait pas ; Mme de Lacour a aussi rappelé à Papa la parenté qui nous unissait etc. Il ne faut rien exagérer, ce n’est pas un engagement, mais c’est un acheminement vers ce mariage qui serait si bien et si naturel ; les paroles de M. de Lacour sont de nature à me faire espérer que je pourrai aboutir l’année prochaine. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 21 novembre 1906
Le gouvernement a décidé de faire procéder aux 3600 inventaires d’églises qu’il a dû ajourner au mois de mars en présence de la résistance des Catholiques. À peine ces opérations sacrilèges ont-elles repris que la résistance a repris aussi ; partout, on s’oppose à la besogne des agents du fisc, on barricade les portes des églises que la troupe est obligée d’enfoncer ; c’est écœurant ! L’Armée française est employée à une besogne de malfaiteurs. Papa part pour Angers à 4 heures, il va reprendre son cours et reviendra à Noël et au Premier de l’An. Bonne Maman, qui était venue déjeuner, repart pour Vinça à 4 heures aussi. À la gare, nous rencontrons précisément Marie-Louise de Lacour avec les demoiselles Batlle ; je l’admire une fois de plus ; elle a beaucoup grandi depuis l’année dernière ; elle est superbe. M. de Lacour ayant dit à Papa qu’il ne la marierait pas jusqu’à l’année prochaine, je suis moralement obligé de lui rendre la pareille ; c’est ennuyeux d’attendre un an, mais Marie-Louise en vaut bien la peine… ! Mme d’Albici nous fait annoncer le mariage d’Henri avec Mlle Thérèse Ducup de Saint-Paul[73] ; elle l’a écrit à Bonne Maman.
Ille, jeudi 22 novembre 1906
Je vais à Vinça par le train de 9h ; à Vinça, je m’occupe d’une plantation de pommiers, du Panache, de la Société Saint-Sébastien ; je rentre à 4 heures. Je vais chercher, chez Mme Batlle, Philomène qui y a passé l’après-midi ; j’y vois Marie-Louise de Lacour.
Ille, vendredi 23 novembre 1906
Le matin, je vais à Rodès où j’ai appris que Joseph Cornet venait d’arriver ; nous nous entretenons de la question de la grande maison et il ne fait pas la moindre difficulté pour la cession de ses droits ; c’est donc une chose désormais réglée, nous allons signer l’acte et les ouvriers se mettront prochainement à la besogne.
Ille, samedi 24 novembre 1906
Le matin, je vais à Boule à bicyclette faire mesurer combien d’arbres à fruits peuvent tenir dans la pièce de terre dite « Derrère les cases » où nous allons faire une plantation de pêchers, abricotiers, pommiers et pruniers ; il en tiendra dans les 700 ; cette année, nous allons commencer par planter 300 pêchers environ. L’après-midi, j’écris un article pour Le Roussillon, je vais me confesser, je me fais couper les cheveux.
Ille, dimanche 25 novembre 1906
Je fais la sainte communion ; je vais à la grand’messe qui est une messe d’enterrement, pour le soir à vêpres. Le temps est merveilleux et absolument chaud ; on se croirait en septembre. Après vêpres, il y a une petite réunion chez Mme Roca d’Huytéza, un petit thé, j’y vais un moment et j’y vois Marie-Louise de Lacour. Nous allons passer la soirée chez les demoiselles Mathieu.
Semaine 26 au 31 novembre 1906
Ille, lundi 26 novembre 1906
On commence aujourd’hui les travaux de restauration de la grande maison de Bosch, bien que l’acte ne soit pas encore prêt à être signé (je le signerai demain). L’après-midi, nous allons en voiture à Corneilla-la-Rivière voir la famille d’Ax de Cessales ; le temps est splendide, mais il fait beaucoup de vent.
Ille, mardi 27 novembre 1906
Le matin, je vais en voiture à Vinça ; je m’arrête à Boule en passant. À Vinça je signe, comme mandataire de Papa, l’acte de cession à Papa des droits de Joseph Cornet sur la grande maison ; M. Georges Pacull est le mandataire de Joseph qui est déjà reparti pour Paris ; l’acte préparé par MM. Bès et Bouchède est signé chez Me Bès. L’après-midi, je m’occupe du Panache : le local est enfin trouvé ; M. Vergès-Lladères, président, va le louer en son nom ; le loyer est de 100 frs. par an, c’est une lourde charge pour la section. Je rentre par le train de 4h ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, mercredi 28 novembre 1906
Je ne m’attendais pas à coucher ce soir à Vinça. Voici comment les choses se sont passées. Je suis allé par le train de 1h25 à Latour-Bas-Elne où j’ai vu M Henri Bertran ; j’ai eu avec lui, au sujet du Panache et de ses progrès et surtout au sujet de l’action royaliste en général une conversation des plus intéressantes. Il n’y a certes pas lieu pour nous de désespérer en ce moment !!! M. Bertran arrive de Paris où il a vu Bézine, Lur-Saluces, Maurras, Vaugeois etc. Il est allé à Londres aussi pour voir le duc d’Orléans, mais, contrairement à ce que je croyais, n’a pas été reçu par lui, mais il a vu des personnes de son entourage et le Prince, en réponse à une de ses lettres, lui fait répondre qu’il félicitait les jeunes gens du Panache de leur fidélité et de leur dévouement. À Perpignan, je vois M. Despéramons, les Bonafos. Croyant rentrer à Ille, je suis rentré à Vinça ayant trouvé à la gare d’Ille Maman qui m’a dit qu’on enterrait demain matin ici un membre de la Société Saint-Sébastien, M. Joseph Paret, membre fondateur (l’avant-dernier) et le doyen d’âge. J’ai donc poussé jusqu’à Vinça ainsi que Maman et Philomène qui devaient d’ailleurs y venir demain pour y passer deux jours. Je suis ennuyé de n’avoir pu voir à la gare de Perpignan Victor de Lacour qui a pris le même train que moi ; je ne l’ai pas vu monter ; je ne me suis aperçu qu’il était là qu’à la gare d’Ille ; il arrive de Carcassonne ; je regrette de n’avoir pas fait route avec lui.
Vinça, jeudi 29 novembre 1906
Le matin, j’assiste à Vinça aux obsèques de M. Paret à la tête de la délégation de la Société Saint-Sébastien qui accompagne à sa dernière demeure son doyen d’âge. Je dis quelques mots sur la tombe, au nom de la Société ; je rappelle notamment que « de récents et douloureux événements, qui avaient profondément blessé ses sentiments chrétiens, ont porté un coup fatal à sa santé ». Ces événements ne sont autres que l’inventaire de l’église de Rigarda fait il y a huit jours par la violence. L’après-midi, je vais à Ille de 1 h ½ à 8 heures ; j’y rencontre Victor de Lacour qui est, comme toujours, très gentil ; comme il aime beaucoup l’équitation, il me demande de lui faire faire la connaissance de Fernand de Rovira et nous convenons d’y aller ensemble un de ces jours ; j’écris à Fernand et lui demande quel jour il pourra nous recevoir.
Vinça, vendredi 30 novembre 1906
Je passe toute la journée ici ; c’est la foire et il y a beaucoup de monde, temps superbe. La pauvre vieille jument de Bonne Maman, Reinette, se meurt ; nous y tenons parce qu’elle a été la dernière bête montée par Bon Papa ; elle a près de trente ans, elle marchait encore très bien il y deux mois, mais on l’a laissée tomber deux fois et, de plus, un cheval de louage qui était mardi dans l’écurie et qui s’est détaché lui a donné des coups de pied, la pauvre bête n’a plus la force de se relever, elle gît par terre sur un lit de foin et de paille, mais comme elle a bon estomac elle peut vivre encore longtemps ainsi. C’est un souvenir qui s’en va !
Décembre 1906
Semaine du 1er au 2 décembre 1906
Ille, samedi 1er décembre 1906
Je rentre de Vinça, avec Maman, par le train de 1 h ½ ; nous avons la visite de Victor de Lacour, il est très aimable, nous nous promenons ensemble.
Perpignan, dimanche 2 décembre 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, nous recevons pour le thé la société d’Ille, c’est-à-dire nos cousins de Barescut, Victor et Marie-Louise de Lacour, les dames Batlle, Mme Roca d’Huytéza, Mlle Julie Roca ; on fait de la musique et on chante. Je pars à 7h12 pour Perpignan où j’assiste à la première réunion d’Action Française ; elle a lieu au Panache sous la présidence de M. Henri Bertran ; tous les 15 jours, durant tout l’hiver, il y aura une réunion d’étude : le sujet traité aujourd’hui était : la méthode positiviste en matière politique et sociale. Je couche chez Tante Bonafos. Au Panache, je vois M. Bertran, M. Despéramons, M. Maratuech qui me remercie de l’article envoyé au Roussillon (et qui a été reproduit par Le Courrier de l’Aude) et qui me demande d’en envoyer d’autres, etc.
Semaine du 3 au 9 décembre 1906
Ille, lundi 3 décembre 1906
Je repars de Perpignan par le train de 10h20, j’arrive à Ille à onze heures ; je vais voir les travaux de la grande maison qui avancent. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu. Fernand m’a répondu qu’il m’attend jeudi à déjeuner avec Victor.
Ille, mardi 4 décembre 1906
Le matin, je fais plusieurs commissions ; l’après-midi, je vais à pied à Boule avec Philomène demander à Joseph Jacomy certains renseignements nécessaires pour le trust[74] ; au retour, je travaille un peu à ma thèse. Le soir, M. le curé, les deux vicaires, l’abbé Vaills et les demoiselles Mathieu viennent prendre le thé avec nous. M. le curé arrive de Perpignan, il a vu Monseigneur et a reçu ses dernières instructions avant l’échéance du 11 décembre date où entrera en vigueur la loi de Séparation. Que fera le gouvernement à cette date ? Il désaffectera séminaires, évêchés, presbytères, nommera des séquestres qui mettront la main sur les églises et sur tous les biens cultuels etc. Cuelles profanations, quels vols !
Ille, mercredi 5 décembre 1906
Je m’occupe de plusieurs affaires, notamment de la nomination du délégué que les sociétés de secours mutuels du canton doivent nommer pour les représenter dans la commission cantonale qui doit surveiller l’exécution de la loi d’assistance aux vieillards ; je parle de cela aux présidents des deux sociétés d’Ille, l’un d’eux m’avait écrit pour me demander mon candidat disant qu’il ferait voter pour lui. C’est foire ici. Bonne Maman vient déjeuner. Dans l’après-midi, je vois Victor de Lacour ; on se réunit chez les demoiselles Mathieu pour voir les danses. Je danse beaucoup avec les demoiselles Batlle et surtout avec Marie-Louise de Lacour qui est plus charmante que jamais !
Ille, jeudi 6 décembre 1906
Je prends avec Victor de Lacour le train de 5h50 et, après 3 heures passées à nous promener dans Perpignan à attendre le départ du train pour Elne, nous arrivons à Elne vers 10 heures et aux Capeillans en voiture vers 11 heures moins le quart parce que nous avons visité le cloître et la cathédrale d’Elne. Fernand et Marie nous reçoivent, comme toujours, avec la plus grande amabilité ; nous visitons toutes les écuries, les paddocks etc. ; cela intéresse beaucoup Victor qui est grand amateur de chevaux. Après déjeuner, nous repartons à 2h ½ ; Fernand, Marie et Loulou nous accompagnent en break à la gare d’Elne. Nous sommes de retour à Ille à 4 heures. Je vais me confesser. J’apprends que l’on fait courir, à Ille même, le bruit de mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza ; comme c’est ennuyeux à cause des Lacour ! Les gens qui s’amusent ainsi à répandre de faux bruits sont bien coupables. Je saisirai la première occasion de démentir la nouvelle à Victor.
Ille, vendredi 7 décembre 1906
Je vais à Vinça par le train de 9 heures ; je fais route avec René de Chefdebien. À Vinça, je vais voir M. Jules Allart[75], président de la société « La Fraternelle » ; nous nous entendons pour présenter à nos bureaux respectifs ces 3 noms : M. Albert Batlle[76], M. Dufau, M. Estève-Ségui ; je ne sais si le bureau de « La Fraternelle » les acceptera ; le bureau de Saint-Sébastien, que je réunis à 11 heures, les accepte à l’unanimité, mais en décidant que le premier à qui on doit offrir la candidature de délégué cantonal est M. Batlle, c’est aussi mon avis. L’après-midi ici, je vois M. Batlle, il accepte, les deux autres noms sont donc caducs. La Société Saint-Étienne d’Ille votera pour le même ; je verrai demain le président de la Société des Travailleurs ; l’assemblée générale de Saint-Sébastien sera lundi soir. Je téléphone à Dalmer. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu. Le bruit de mon mariage avec Mlle Roca a couru, paraît-il, tout Ille et je ne le savais pas ; quel ennui !!! J’en suis désolé. Dès demain, je veux parler à Victor. En attendant, je démens à tous les échos !
Ille, samedi 8 décembre 1906
Je vais à la messe de 7h où je fais la sainte communion ; l’après-midi, je vais faire une visite aux De Lacour ; Monsieur n’y est pas, il est à Béziers, Madame est souffrante, je ne vois que Victor ; enfin, la visite est faite, c’est l’essentiel. Je vais à la cérémonie à l’église à 5 heures. Nous sommes aux derniers jours du régime concordataire le 11, dans trois jours, la séparation aura son plein effet. Dans une circulaire du 1 décembre, M. Briand, ministre des Cultes, disait que le culte public pourrait continuer dans les églises moyennant une déclaration aux maires, même sans association cultuelle, il arrivait à ce résultat en combinant d’une façon arbitraire la loi de 1881 sur les réunions publiques et sur la presse et la loi du 9 décembre 1905 ; c’était peut-être habile, mais c’était illégal. De plus, l’assimilation des cérémonies religieuses aux réunions publiques avait quelque chose de répugnant et cela cachait un piège, le maire et la police municipale avaient toujours le pouvoir de mettre le nez dans les affaires de l’Église. Le pape, si clairvoyant et si ferme, repousse du pied ce cadeau (?) humiliant et perfide et défend aux évêques et aux curés la déclaration (une seule par an) prescrite par la circulaire Briand. Plusieurs évêques avaient déjà donné des instructions à leurs curés en vue de la déclaration ; ils sont obligés de changer à la hâte leurs instructions. Pour moi, j’admire Pie X et je suis enthousiasmé de sa fermeté, de son énergie. Il donne l’ordre de continuer le culte public après le 11 décembre comme avant sans se tracasser de la loi ou des circulaires ; les Catholiques ne doivent pas plus en tenir compte que si elles n’existaient pas ; le gouvernement se mêle de ce qui ne le regarde pas, nous lui ferons bien voir que nous ne le supporterons pas. Vive Pie X !
Ille, dimanche 9 décembre 1906
Nous partons pour Vinça à 9 heures et nous assistons à la grand’messe à Vinça. À 11 heures, avec M. Henri Bertran et M. Despéramons pour l’inauguration du Panache qui prend possession de sa nouvelle salle. Ces messieurs déjeunent avec nous. Malheureusement, les membres du Panache ne mettent pas assez d’empressement à venir prendre part à cette séance ; ils sont plus de 40 qui ont adhéré, il n’en vient à peine une quinzaine. Je suis très ennuyé de ce piètre résultat et le président M. Vergès-Lladères ne l’est pas moins. Nous rentrons à Ille par le train de 3h ½ et nous allons prendre le thé chez Mlle Julie Roca où nous retrouvons les Barescut, les Batlle et Marie-Louise de Lacour. Pour l’affaire des sociétés de secours mutuels, comme le bureau de la société La Fraternelle ne s’est pas tenu à ce qui avait été décidé entre son président et moi et a choisi un candidat en dehors de la liste de 3 noms arrêtée entre nous deux, il y aura mardi matin à la mairie de Vinça une réunion des présidents du canton, les 8 seront convoqués ; y viendra qui voudra ; nous n’arriverons évidemment pas à une entente ; mais M. Albert Batlle passera certainement parce qu’il aura, outre la Société Saint-Sébastien, la plupart des mutualistes d’Ille et quelques autres ailleurs. Où la politique va-t-elle se nicher ? Et c’est elle pourtant qui a empêché le bureau de La Fraternelle de s’en tenir à ce qui avait été convenu entre son président et moi ; et cependant, il y avait dans la liste le beau-père de M. Albert[77] ; ils pouvaient bien le prendre !
Semaine du 10 au 17 décembre 1906
Ille, lundi 10 décembre 1906
Il fait très froid, il neige un peu. L’après-midi, nous avons la visite de la famille d’Ax de Cessales.
Vinça, mardi 11 décembre 1906
C’est aujourd’hui que la loi de Séparation entre en vigueur ; le gouvernement annonce des projets très rigoureux contre les Catholiques. Nous verrons bien ! En attendant, par ordre du pape, tous les évêques et tous les prêtres de France entrent en rébellion contre une loi de la république. C’est la condamnation tacite, comme me le disait dernièrement un père jésuite, de la politique de ralliement. Nous allons passer 4 jours à Vinça. Papa a écrit à M. de Lacour pour l’informer que les bruits de mariage qui courent sur mon compte n’ont aucun fondement ; il lui dit qu’à la suite de la conversation qu’ils ont eue ensemble le mois dernier, j’ai pris la ferme détermination de repousser, sans même les examiner, toutes les propositions de mariage qui pourraient m’être faites jusqu’à ce que Marie-Louise et moi, ayant eu souvent des occasions de nous rencontrer, je puisse enfin savoir si je serai agréé. L’attitude des Lacour est très encourageante ; Victor est encore venu voir Maman cet après-midi et lui a dit que sa mère désirait beaucoup la voir ; or ils avaient déjà reçu la lettre de Papa. Peut-être, arriverai-je là ; je le souhaite de tout mon cœur car Marie-Louise me plaît beaucoup. J’arrive à Vinça par le train de 9 heures ; j’assiste, à la Mairie, à la réunion des présidents des sociétés mutuelles du canton ; nous ne sommes que 3 sur 8 et, naturellement, nous ne décidons rien, les deux candidats restent en présence. L’après-midi, je vais à Rodès faire de la propagande pour M. Batlle.
Vinça, mercredi 12 décembre 1906
Le gouvernement, affolé par l’attitude si ferme du pape, frappe à tort et à travers comme un forcené ; contrairement à tous les usages diplomatiques il a fait perquisitionner à l’ancienne nonciature et a expulsé de France, comme un malfaiteur, l’ancien secrétaire Mgr Montagnini. L’après-midi, je vais à Ille et à Boule où je fais de la propagande pour la candidature de M. Batlle.
Vinça, jeudi 13 décembre 1906
Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je travaille à ma thèse. Je reçois la nouvelle qu’à Rodès, où la société de secours mutuels s’est réunie hier soir, M. Batlle a eu la majorité : 16 voix sur 29 votants, Roca en a 13 voix ; la société est de 31 membres ; ça commence bien ! J’envoie l’adhésion de Papa pour les vignes de Trouillas, de Corbère et de Bouleternère (soit plus de 14 hectares) et celle de Tante Josepha pour ses vignes de Bouleternère et de Vinça à la Société civile de producteurs de vins naturels du Midi et de l’Algérie ; nous n’avons laissé en dehors de cette société, plus connue sous le nom de « trust Palazy », que les deux petites vignes d’Ille et les deux petites vignes d’ici, soit en tout environ 3 hectares ; il est vrai que nous nous sommes réservé 60 hectolitres tous les ans à Trouillas pour la vente directe. Cette société civile colossale qui embrasse les sept départements du Midi les plus gros producteurs (Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Bouches-du-Rhône, Gard, Vaucluse, Var) et les 3 départements algériens commencera ses opérations dès qu’elle aura réuni 15 millions d’hectolitres ; c’est un groupement destiné à soustraire les viticulteurs à la tyrannie des négociants qui ne veulent donner que des prix de famine ; c’est la dernière planche de salut de la viticulture méridionale.
Vinça, vendredi 14 décembre 1906
Reinette, la pauvre Reinette est morte aujourd’hui de sa belle mort au moment où, pour mettre fin à ses souffrances, nous nous disposions à lui faire avaler une forte dose de strychnine ; on emporte son cadavre à Perpignan, c’est une entreprise d’engrais organiques qui nous en a débarrassés. On commence à dresser des procès-verbaux à des prêtres pour délit de messe sans déclaration. Partout, le pape est fidèlement obéi par les Catholiques dont ses directions si fermes comblent les vœux. Je travaille à ma thèse ; il pleut toute la journée.
Ille, samedi 15 décembre 1906
Bonne Maman fait installer, dans la chapelle de la maison, sur la demande du curé de Vinça, un autel ; on pourra ainsi venir y dire la messe si l’on est obligé d’abandonner l’église. Je rentre à Ille à 11h ½. Il fait très froid, les travaux de la maison ont fait des progrès.
Ille, dimanche 16 décembre 1906
Je me rends complice de la contravention accomplie sciemment, et avec préméditation, par le vicaire qui chante la grand’messe comme d’habitude ; il y aura aujourd’hui en France 100.000 contraventions de ce genre, n’en déplaise à la gueuse, et on est prêt à récidiver indéfiniment ; M. le curé, du haut de la chaire, prononce une allocution bien sentie. L’après-midi, Maman va faire une visite à Mme de Lacour qui le lui avait fait demander par Victor ; Mme de Lacour, qui a été longtemps malade, ne sort presque pas de chez elle. Après vêpres, nous allons prendre le thé chez les Batlle. Thérèse de Barescut (Delcros), qui arrive de Perpignan, nous raconte la grand’messe célébrée ce matin à Saint-Jean, le discours vibrant de Monseigneur ; tous les Catholiques de la ville étaient là, la basilique était comble ; on a ensuite raccompagné Monseigneur en triomphe chez M. Adamoli[78] qui lui donne l’hospitalité ; il y a eu aussi une contre-manifestation, mais les Catholiques étant au moins 4000, l’ont fait avorter. Les sociétés de secours mutuels d’Ille se réunissent aujourd’hui pour l’élection du délégué à la commission cantonale d’assistance ; la Société Saint-Sébastien a voté à l’unanimité pour M. Albert Batlle, celle des Travailleurs s’abstient.
Semaine du 17 au 23 décembre 1906
Ille, lundi 17 décembre 1906
Le matin, je fais plusieurs courses ou commissions ; le soir, nous allons tous les trois à Perpignan par le train de 12h ½ ; nous en rentrons à 8 heures. Tout le monde nous parle de la manifestation d’hier qui a été, paraît-il, réellement très belle.
Vinça, mardi 18 décembre 1906
Je vais à Vinça par le train de onze heures préparer l’Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien pour ce soir ; le soir, à 7h ½, cette Assemblée donne l’unanimité à M. Batlle son vice-président. La société d’Estoher lui a donné aussi l’unanimité (35 voix) ; seule La Fraternelle d’ici a voté pour Roca son trésorier ; la société La Prévoyance de Bouleternère ne s’est pas encore réunie ; il y a là quelque manœuvre que j’irai déjouer demain à Boule.
Vinça, mercredi 19 décembre 1906
Le matin, je pars de Vinça par le train de 9h4, je descends à Boule où je fais, de la part de M. Albert Batlle, une enquête sur la manière dont les choses se sont passées pour l’élection du délégué cantonal ; j’apprends qu’on n’a pas convoqué l’Assemblée générale de la société ; plusieurs sociétaires en sont très mécontents ; je vais trouver le président et lui dis qu’il est obligé de convoquer l’Assemblée générale, s’il ne le fait pas, une partie des sociétaires enverra une protestation à la Préfecture. Je vais de Boule à Ille à pied ; je retourne à Boule l’après-midi à bicyclette. Je pars d’Ille par le train de 8 heures afin d’assister demain matin aux obsèques d’un membre de la Société Saint-Sébastien, Thomas Rey, décédé ce matin.
Ille, jeudi 20 décembre 1906
Le matin à Vinça, j’assiste aux obsèques de Thomas Rey, je dis quelques mots. Je rentre à Ille par le train d’une heure ½. Ici, je vais reprendre Philomène chez Mme de Lacour ; elle y a passé l’après-midi avec Marie-Louise et les demoiselles Batlle ; je vois Mme de Lacour qui est fort aimable pour moi. Précisément, Tante Josepha écrit aujourd’hui à Maman qu’un père jésuite de Dijon lui a parlé d’une jeune fille à marier, 150.000 frs. de dot, fort bien paraît-il ; Tante Josepha nous écrit tout de suite pour nous demander si nous voulons qu’elle s’en occupe pour moi. Je lui réponds moi-même, dès aujourd’hui, que je la remercie beaucoup d’avoir eu cette idée, mais que pensant à Marie-Louise de Lacour, je ne veux prêter attention à aucun autre projet. C’est d’ailleurs ce que Papa a promis de ma part à M. de Lacour ; l’honneur et les sentiments que j’éprouve pour Marie-Louise me font un devoir d’agir ainsi. Nous devions aller coucher ce soir à Vinça pour monter demain matin en pèlerinage à Domanova ; mais un déraillement s’étant produit à Saint-Féliu, le dernier train a plus de deux heures de retard et ne passera au plus tôt que vers 10h ½ ; quand nous apprenons cela, nous rentrons à la maison ; nous partirons demain matin si le temps le permet.
Ille, vendredi 21 décembre 1906
Nous nous levons à 5h ½ afin de prendre le train de 6h45 et d’aller à Vinça et Domanova ; mais nous nous apercevons qu’il neige ; avec ce temps, impossible de songer à monter à Domanova ; aussi nous nous recouchons. Il neige une bonne partie de la matinée ; ensuite, il pleut. Je travaille beaucoup à ma thèse ne pouvant pas mettre le nez dehors. Le déraillement de Saint-Féliu a détraqué le service sur toute la ligne ; ce matin encore, les trains ne circulent pas régulièrement ; quant au train d’hier soir, il n’est passé ici qu’à 11h ½, nous avons été bien inspirés de ne pas l’attendre !
Ille, samedi 22 décembre 1906
Il a beaucoup neigé cette nuit et ça continue une partie de la matinée ; il pleut tout le reste de la journée ; tous les trains circulent avec de gros retards. Je ne sors pas et je travaille beaucoup à ma thèse. Hier soir, en une seule séance, la Chambre a voté une nouvelle loi contre l’Église, une loi qui prétend organiser le culte sur le terrain de la loi de 1901 combinée avec celle de 1905, dépouille immédiatement les fabriques de tous leurs biens et ne dit pas un mot de la hiérarchie ecclésiastique. Les députés catholiques, mieux inspirés qu’ils ne l’avaient été depuis bien longtemps, ont déclaré qu’ils refuseraient même de discuter une loi qui prétendait organiser le culte en dehors du pape. M. de Lanjuinais a lu cette déclaration au nom de la droite royaliste, M. Lasies au nom de ses amis plébiscitaires et bonapartistes, M. Plichon au nom du groupe de l’Action libérale. C’est ainsi qu’ils auraient dû faire lors de la loi de Séparation !
Ille, dimanche 23 décembre 1906
Papa nous annonce son arrivée pour demain matin. Il pleut encore presque toute la journée. Nous allons à la grand’messe et à vêpres et, après vêpres, au thé de Mme Victor Roca d’Huytéza. Marie Louise y est, je cause beaucoup avec elle. Victor est reparti depuis mardi pour Carcassonne ; il est venu me voir avant son départ, mais j’étais à Vinça quand il est venu.
Semaine du 24 au 30 décembre 1906
Ille, lundi 24 décembre 1906
Papa arrive par le train de 11 heures ; nous allons l’attendre à la gare ; le temps s’arrange. M. de Lacour a répondu à Papa ; il m’est tout acquis. Sans dire à Marie-Louise que je la recherchais, sans même lui dire qu’elle était l’objet d’une démarche quelconque, il a commencé à lui parler mariage : mais elle a répondu à son père qu’elle n’était pas pressée de se marier. Mon Dieu ! Si je pouvais trouver un moyen de lui faire savoir combien elle me plaît ! Il n’y a pas de messe de minuit, Monseigneur ayant supprimé cette cérémonie en raison de la tristesse des temps. Je vais me confesser.
Ille, mardi 25 décembre 1906, fête de Noël
Noël sans messe de minuit, il ne semble pas que ce soit Noël ; du reste, l’église est presque sans ornée, en signe de deuil. J’assiste à la messe de 7h ½ où je fais la sainte communion, puis à la grand’messe et à vêpres. A vêpres, la quête des Dames de Charité est faite par Maman et Marie-Louise de Lacour. Après vêpres, on vient prendre le thé à la maison ; on fait de la musique, du chant etc. Il y a les Barescut, Batlle, Pacull, et Marie-Louise.
Ille, mercredi 26 décembre 1906
Il y a ici grand’messe et vêpres en l’honneur de la fête de Saint Étienne ; nous allons à ces offices. Ensuite, de 4 à 6h, nous allons chez les demoiselles Mathieu d’où l’on regarde les danses ; il y a en même temps que nous les dames Batlle et Marie-Louise de Lacour.
Ille, jeudi 27 décembre 1906
Maman est à Perpignan. Papa va à Vinça voir Bonne Maman ; avant son départ, il a la visite de M. de Lacour qui lui confirme de vive-voix ce qu’il lui avait déjà dit dans sa lettre ; il n’a attaché aucune importance aux bruits relatifs à mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza, il les traite de perfidie. Il nous est tout acquis. Mais sa fille, qui ignore d’ailleurs la démarche dont elle a été l’objet, ne songe pas à se marier encore. C’est malheureux pour moi ; mais, en ce moment, je ne crois pas devoir ni pouvoir faire davantage ; il ne me paraît pas possible de faire une démarche plus pressante et de faire savoir à Marie-Louise que je la désire. Maman, qui arrive de Perpignan par le train du soir, m’apporte une drôle de nouvelle ; elle la tient de Mme de Llamby : il paraît qu’une jeune fille que j’ai vue chez Mme de Llamby, dont elle est d’ailleurs parente, Mlle B., est amoureuse de moi !!! Elle est d’ailleurs fort gentille physiquement et a une certaine fortune. Cela ne m’influence en rien et ne m’ébranle nullement dans ma résolution de repousser toute idée de mariage jusqu’à ce que je sache si je suis agréé par Marie-Louise ou si, au contraire, je dois renoncer à l’espoir de l’obtenir. C’est Marie-Louise qui me plaît et je ne veux pas penser à d’autres ; combien je serais heureux si l’on me disait d’elle ce que je viens d’apprendre de Mlle B. ! Cette jeune fille habite depuis peu Perpignan ; elle a été élevée à Paris et y a habité avec sa mère jusqu’à ces derniers temps.
Ille, vendredi 28 décembre 1906
Je travaille à recopier ma thèse toute la matinée ; l’après-midi, je vais avec Papa à Boule où Joseph Jacomy nous fait part, en termes assez peu respectueux, de son intention de quitter la propriété dans deux ans. Qu’est-ce qui lui prend ? Je commence mes lettres du Jour de l’An. L’oncle Lucien Delestrac vient d’être nommé inspecteur général des Ponts et Chaussées avec résidence à Paris et traitement superbe ; c’est un beau couronnement de carrière, d’autant plus qu’il ne s’est jamais gêné pour remplir ses devoirs religieux.
Ille, samedi 29 décembre 1906
Je travaille, le matin et l’après-midi, à recopier ma thèse. L’après-midi, je vais aussi, comme je fais à peu près tous les jours, inspecter les travaux de la grande maison.
Ille, dimanche 30 décembre 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, thé chez Mme Roca ; j’y vois Marie-Louise car les De Lacour ont retardé leur départ, Dieu merci ! Il paraît certain qu’on a fait ici une déclaration pour l’exercice du culte ; ce sont deux inconnus qui ont fait cela, malgré la défense du pape ; le gouvernement, pour le quart d’heure, s’en contente ; c’est même lui qui fait faire par ses amis ces déclarations fictives, malgré le clergé et à son insu. Quant aux prêtres, qu’on leur ait dressé ou non procès-verbal, ils continuent à officier comme par le passé ; c’est un bel exemple de fermeté et de mépris des lois injustes qu’ils donnent là.
Semaine du 31 décembre 1906
Ille, lundi 31 décembre 1906
Je vais avec Philomène à Vinça par le train de 9 heures ; nous offrons nos vœux de Nouvel An à Bonne Maman ; je vais visiter les malades de la Société et nous repartons à 1h10. L’après-midi, ici, je travaille à ma thèse et je vais me confesser. Le soir, je vais attendre à la gare Papa qui arrive de Perpignan ; j’y vois en même temps Victor de Lacour ; il arrive pour huit jours. L’année s’achève ; année triste ; douloureuse à tous les points de vue ; année qui laissera dans mon esprit de plus mauvais souvenirs : hontes, trahison, persécution etc. dans les affaires publiques ; tristesse, déceptions, incertitude, doutes dans mes affaires particulières. Ah, je ne regretterai pas 1906 !!!
[1] Voir supra au 14 novembre 1901, 27 avril, 5 et 11 mai 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Le Père Joseph Lemius (1860-1923), Oblat de Marie Immaculée (OMI) français, théologien éminent et procureur de son ordre à Rome pendant trente ans. Il est surtout connu pour avoir été un rédacteur clé de l’encyclique Pascendi (1907) contre le modernisme et un promoteur actif du culte du Sacré-Cœur, notamment via des publications doctrinal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Voir supra note du 25 décembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Voir supra note du 25 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Maurice d’Estève de Bosch, fils de l’oncle Xavier et cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il s’agit de Bulgnevaux (commune de Saint-Mihiel, Meuse).
[7] Charles Frère (1870-1940), marié à Marie-Louise Batlle, d’Olette (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Voir supra notes du 5 février 1902, du 20 février 1905, et au 7 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Il s’agit de Joachim du Plessis de Grénédan. Voir supra au 29 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Voir supra au 2 juin 1904 et infra au 2, 25, 30 mars 1906, 6, 7, 9, 16, 20, 28 et 31 mai 1906, 3 et 7 juillet 1906. Voir sa biographie au 3 juillet 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch et fils de Marie d’Estève de Bosch dite Tata Mimi (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Pierre-Marie de Ségur (1853-1916), homme de lettres, élu à l’Académie française en 1907, petit-fils de la célèbre comtesse de Ségur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Arthur de Gobineau (1816-1882), diplomate, homme politique légitimiste et écrivain, connu pour son Essai sur l’inégalité des races humaines (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Il pourrait s’agir de l’un des deux frères du célèbre homme politique Georges Bidault, François Bidault (1881-1956), futur directeur d’assurances, ou Paul Bidault (1882-1957), futur directeur de La Voix du Centre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Antoine Manca-Amat de Vallombrosa, marquis de Morès (1858-1896), fondateur de la Ligue antisémitique de France avec Édouard Drumont, décédé en Tunisie alors qu’il tâchait de réunir des tribus nomades pour combattre l’hégémonie anglaise en Afrique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] La famille de Pallarès est originaire de Rigarda près de Vinça. Elle descend d’Aleix Pallarès, représentant du seigneur local, le vicomte de Joch, qui fut anobli en 1719 par Lettres patentes de Louis XV comme burgès honrat de Perpignan. Il est l’ancêtre de plusieurs branches des Pallarès. Son fils cadet Joseph se fixa à Prades. C’est de la branche de Prades qu’est issue Hélène de Pallarès (née le 26 janvier 1888 à Perpignan). Gaudérique de Pallarès, procureur aux sièges royaux de Conflent et de Capcir, marié à Pétronille Satgé, mourut en émigration. Son fils Jean de Pallarès (1792-1857), marié à Marie-Antoinette Girvès, avait été maire de Prades de 1846 à 1848. Le fils de ce dernier, Gustave de Pallarès (1825-1915), marié à Emilie Parès, fut avoué, juge puis président du Tribunal civil de Prades, dont il fut à son tour maire de 1861 à 1870. C’est ce Gustave de Pallarès qui est le grand-père d’Hélène, et souvent cité au cours du journal pour son opposition au mariage de cette dernière avec sa petite-fille. Cette dernière était la fille unique de son second fils mort avant lui, Charles de Pallarès (1859-1895), banquier, et de Julie Anne Rose Beilloch (1862-1920) mariés à Perpignan en 1887. Une autre branche des Pallarès a effectivement eu des alliances avec les Pontich, mais il n’existe pas de parenté directe proche entre la branche de Prades et les Estève de Bosch. Les plus proches remontent au début du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Firmin Bacconnier (1874-1965), journaliste monarchiste et théoricien du corporatisme français, fondateur de L’Avant-garde royaliste (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Mouvement politique de jeunes bonapartistes. Ce groupe soutenait le révisionnisme constitutionnel, le césarisme démocratique et s’opposait à la Troisième République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] René Le Fur (1872-1933), chirurgien urologue et militant royaliste, fondateur en 1904 de l’Entente nationale pour la reconstruction intégrale des libertés de France, ligue catholique d’orientations orléaniste et antimaçonnique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] La « Jeunesse royaliste » (JR) est un mouvement politique fondé en 1888, notamment par Roger Lambelin et Eugène Godefroy, pour promouvoir la restauration orléaniste sous Philippe d’Orléans (comte de Paris puis « Philippe VIII »). Ce groupe militant s’opposait au ralliement républicain, prônait un nationalisme actif et a servi de préfiguration à l’Action française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Georges de Blois (château du Plessis-Greffier à Huillé, Maine-et-Loire, 1er janvier 1849-Paris, 12 mars 1906), comte de Blois, fils d’Albert de Blois et de Cécile Bonnin de La Bonninière de Beaumont, fut sénateur du Maine-et-Loire et membre titulaire de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Fils d’un cousin issu de germains d’Alfred de Falloux. Il avait été sénateur du Maine-et-Loire de 1895 à 1906. Sa seconde épouse était Marie-Anne Le Bault de La Morinière, tante de Pierre Le Bault de La Morinière dont il est souvent question ici, voir supra note du 25 janvier 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Marthe de Bruguère (Perpignan, 19 novembre 1868-Lèves, Eure-et-Loir, 8 mars 1957), fille d’Ernest de Bruguère, avocat à Perpignan, et de Berthe Pascot. La famille de Bruguère (à l’origine Bruguera) est une ancienne famille de Perpignan qui reçut au XVIIIe siècle la noblesse en tant que burgesos honrats. Marthe de Bruguère avait épousé le 19 octobre 1889 à Perpignan Albert Delpech (Amiens, 21 septembre 1852-25 avril 1930), qui fut préfet de la Haute-Marne, des Ardennes puis du Maine-et-Loire de 1895 à 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Barré par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Marie-Thérèse Roca (1886-1963), fille de Joseph Roca et de Joséphine Muxart, était issu d’une famille originaire de Prades ayant une branche à Ille, de la même souche que les Roca d’Huytéza. Elle épousera René Puech. Voir aussi supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Voir supra notes du 1er septembre 1901 et du 1er avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Voir supra note du 23 mai 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Émile Marie. Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 6 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Joseph de Lazerme (1846-1922). Voir supra note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Henri Jonquères ou Jonquères d’Oriola (1877-1962). Voir supra note du 18 mai 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Paul Companyo (1840-1908), avocat à Céret. Son fils Louis Companyo avait épousé en 1902 Marie Cornet, cousine issue de germains d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir supra note du 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Henri Passama (Perpignan, 4 octobre 1881-9 juillet 1975) et Jacques Passama (Perpignan, 5 mai 1883-19 août 1965), fils d’Albert Passama (1841-1906) et de Caroline Alengry. Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Dieudonné Sabaté, notaire à Céret. Voir supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Voir supra note du 18 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Edgard Gaborit de Montjou (Bioussac, Charentes, 17 décembre 1856-Bonnevaux, Marçay, Vienne, 9 février 1942), lieutenant de cavalerie, conseiller général puis député de la Vienne de 1902 à 1906 et de 1910 à 1932 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] René Gauin (Angers, 8 juin 1859-17 octobre 135), négociant et briquetier, conseiller municipal et conseiller général, vice-président du comité républicain, député de 1906 à 1910, il ne se représentera pas en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Il Santo (« Le Saint ») est un roman de l’écrivain italien Antonio Fogazzaro publié en 1905, traduit en français en 1906 aux éditions Hachette, qui raconte la fondation d’un cercle de réformateurs catholiques, et est considéré comme le livre ayant fait connaître le courant religieux moderniste au public (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Charlotte Manoël de Nogaret (1878-1898), mort à 20 ans sans enfants, était la fille de Philippe Manoël de Nogaret et de Thérèse de Lazerme, elle-même fille de Charles de Lazerme et de Charlotte Delon de Marouls, et par conséquent cousine germaine de Suzanne Lazerme, mère d’Antoine d’Estève de Bosch. Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Dominique Delahaye (Angers, 5 décembre 1848-9 janvier 1932), cité à de nombreuses reprises au cours de ce journal : voir supra au 2 juin 1904, au 2, 25, 30 mars 1906, 6, 7, 9, 16, 20, 28 et 31 mai 1906, 3 et 7 juillet 1906. Manufacturier de voiles et de cordes à Angers, président de la Chambre de Commerce, sénateur de Maine-et-Loire de 1903 à 1932. Royaliste, il est très assidu au séances du Sénat où il intervient sur tous les sujets (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Henri Vaugeois (L’Aigle, Orne, 25 avril 1864-Paris, 11 avril 1916), co-fondateur de la Revue d’Action française en 1899 avec Maurice Pujo, président de la Ligue d’Action française de 1905 à 1916 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Wilhelm de Nordling (1821-1905), ingénieur d’origine allemande naturalisé français, fut une figure clé de la Ligue populaire pour le repos du dimanche en France, fondée en 1889. En tant que vice-président, il a promu un repos hebdomadaire, particulièrement pour les travailleurs des chemins de fer, avec une approche non confessionnelle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Voir supra note du 4 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir supra note du 14 mars 1906. Charles de Pallarès est mort le 30 août 1895 à Prades à l’âge de 36 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Il s’agit du célèbre hôtel de Vogüé, situé 8 rue de la Chouette à Dijon, près de l’église Notre-Dame. Construit par la famille Bouhier, une lignée de parlementaires dijonnais, il passa par héritage chez les Vogüé en 1766. Postérieurement racheté par la Municipalité, il abrite aujourd’hui la direction des Ressources humaines. Il s’agit de la branche aînée de Vogüé, une famille originaire du Vivarais, dont une branche cadette, descendant d’un frère cadet du marquis de Vogüé ayant épousé l’héritière des Bouhier, eut une alliance en Roussillon par le mariage en 1804 de Louis François de Vogüé et de Gabrielle de Julien de Vinezac, fille d’une Du Vivier de Lansac et petite-fille d’une Bosch. Il sera question plus précisément de cette alliance infra au sujet de la grande maison de Bosch, voire note du 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] Henri Bertran ou Bertran de Balanda (Perpignan, 19 décembre 1854-Latour-Bas-Elne, 4 juillet 1936), capitaine de cavalerie, fils de Bonaventure Bertran et de Joséphine Muxart, avait épousé en 1885 Magdeleine de Falguière. Voir supra notes des 28 novembre 1903 et 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Pierre Xardel (Nancy, 3 juillet 1887-Saint-Martin-de-Caralp, Ariège, 16 décembre 1960), avocat, poète lorrain, militant de l’Action française et fondateur à Paris du Cercle de Sèze. Il épousera en 1924 l’écrivaine Isabelle Sandy (1884-1975). Voir aussi : https://pierrebecat.fr/index.php/2017/04/05/pierre-xardel/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Joseph Selva (1850-1906), fils de Jean Selva et de Thérèse Bigorre, né à Ille-sur-Tet, était issu de la branche illoise de cette ancienne famille originaire de Los Masos. Sa sœur Françoise Selva avait épousé en 1871 à Ille Jean Serradell, employé des télégraphes, frère d’Henri Serradell, pharmacien à Ille dont il a été question plus haut : voir supra note du 20 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[51] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] Voir supra note du 30 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Voir supra note du 2 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Joseph de Guardia (1849-1931), rédacteur du Roussillon. Voir supra note du 1er septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Carlos, Marthe, Jacques et Thérèse de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Henri de Çagarriga (1855-1939) possédait le château de La Grange à Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales). Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Louise de Rovira (1899-1985), fille de Fernand de Rovira et de Marie-Pauline Colavier d’Albici. Elle épousera en 1921 Hubert de Montal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Suzanne (1843-1942) et Louise (1830-1917) de Règnes, sœurs, respectivement épouses de Jules Genin et d’Auguste de Guardia. Voir aussi supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Voir supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[63] Il s’agit de Jacques Hervé-Bazin (1882-1944), neveu de René Bazin et père du futur écrivain célèbre Jean dit « Hervé Bazin ». Voir supra note du 27 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[64] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Voir infra ce mariage au 11 janvier 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Constance Roca d’Huytéza (Perpignan, 10 juin 1883-Saint-André, 23 décembre 1963), fille unique de Gustave Roca (1845-1884) et de Lucie d’André de Saint-Victor d’Albaret (1856-1908), descendait par ses parents de deux anciennes familles roussillonnaises – voir infra note du 29 septembre 1901 pour l’origine des Roca –, héritière par sa grand-mère paternelle née Auriol du château de Taxo (commune de Saint-André, Pyrénées-Orientales). Elle épousera le 22 septembre 1909 Louis Heurtault de Lammerville, dont les descendants possèdent encore Taxo (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Émile Marie. Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Geneviève Soult de Dalmatie (1844-1910), fils du duc de Dalmatie, noble d’Empire, mariée au baron René Reille, cofondatrice en 1902 puis présidente en 1906 de la Ligue patriotique des Françaises. Sous sa présidence, la Ligue conserve son but de défense de la religion catholique, mais réoriente ses actions en faveur de l’éducation sociale, des interventions de bienfaisance et de l’action sociale, avec l’abandon de la prééminence pour la politique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] François de Pontich, frère du père de Mme Lazerme née de Pontich, grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, avait épousé aux Batignolles le 22 juin 1848 Élisabeth Volle, née vers 1819, dont il avait déjà deux enfants qu’il reconnut à cette occasion, dont Hector de Pontich. En 1881, celle-ci était internée à l’asile des aliénés de Turin. Au sujet d’Hector de Pontich, voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Amédée Aragon (1858-1919) et son épouse Louise Eugénie Faure de Fondclair (1867-1956) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[72] Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), voir supra note du 4 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Voir supra note du 12 mars 1903. Des projets de mariage entre Henri d’Albici et Philomène d’Estève de Bosch, sœur d’Antoine, avaient été évoqués au cours de l’année 1904 : voir notamment supra aux 29 octobre, 4 et 18 novembre 1904. Henri Colavier d’Albici épousera le 5 février 1908 à Paris XVI Marie-Thérèse Ducup de Saint-Paul, mariage qui sera de courte durée puisque trois mois plus tard, le 25 mai de la même année le couple divorcera (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Il s’agit du « trust Palazy », voir infra au 14 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Jules Alart (Vinça, 1876-1965), fils de François Alart et de Marie Escanyé, marié en 1905 à Baptistine Duffaux, était le petit-neveu de l’historien Julien Bernard Alart (1824-1880) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[76] Voir supra note du 29 septembre 1901, au 26 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[77] Le docteur Jacques Trainier. Voir supra note à son sujet dans la partie introductive du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[78] Alexis Adamoli (Sallèles-d’Aude, 11 mai 1836-Vernet-les-Bains, 11 juillet 1913), propriétaire, marié depuis 1875 à Berthe Jaume, veuve d’Édouard Aragon, mère d’Amédée et Henri Aragon. En 1882, Adamoli avait acheté la demeure perpignanaise d’Henri Jaubert de Passa, 4 rue Saint-Dominique (aujourd’hui rue de la Révolution française) qu’il avait remodelée dans le goût de l’époque, avec notamment une chapelle d’inspiration néogothique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).














