1912

Janvier 1912

Semaine du 1er au 2 janvier 1912

Biarritz, lundi 1er janvier 1912

Nous allons à la messe à Saint-Charles ; nous plaçons cette année qui commence sous la protection de Dieu. Un brouillard froid et très épais règne toute la journée. L’après-midi nous allons un moment au casino.

Biarritz, mardi 2 janvier 1912

L’après-midi nous allons passer un moment sur la plage ; je me promène aussi du côté du phare ; il fait très beau. Henri de Rodellec, qui vient d’être nommé capitaine, est envoyé à Reims au 22e dragons. L’oncle Xavier et Tata Mimi doivent être bien ennuyés de voir s’éloigner Madeleine qu’ils n’ont jamais quittée. Par contre, Maurice a trouvé à permuter et il passe du 12ème chasseurs à Saint-Mihiel et Césane[1] (où il était depuis plusieurs mois) au 25ème Dragons à Angers ; il y remplacera Henri.

Biarritz, mercredi 3 janvier 1912

Nous nous promenons dans l’après-midi ; nous allons voir les Mauvaisin sans les rencontrer, puis un moment au concert au casino. Marie-Thérèse nous arrivera la semaine prochaine avec ses enfants. J’en suis bien content ; elle va passer, comme nous, une bonne partie de l’hiver à Biarritz ; la villa est assez grande, même avec deux chambres immobilisées par les réparations, pour nous loger tous. Marie-Thérèse est un peu fatiguée et ce changement d’air et d’habitudes lui fera du bien.

Biarritz, jeudi 4 janvier 1912

Le brouillard froid persiste. Nous sortons dans l’après-midi. Je vais à la messe de 11 heures à Saint Charles.

Biarritz, vendredi 5 janvier 1912

Premier vendredi du mois et de l’année ; je fais la sainte communion à Saint-Charles. L’après-midi, je me promène au phare, sur la plage, je vais au concert. Bebelle est fatiguée et ne sort pas.

Biarritz, samedi 6 janvier 1912

Bebelle a eu un fort accès de fièvre dans la nuit ; elle se repose et prend un peu l’air dans l’après-midi. La mer est très grosse et je vais l’admirer du Rocher de la Vierge et du phare. Je passe une bonne partie de l’après-midi sur la plage, Bebelle y vient un moment, l’air lui fait du bien.

Biarritz, dimanche 7 février 1912

Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles ; il pleut et le vent fait rage toute la journée, c’est une tempête du sud-ouest ; Bebelle ne ressort pas, elle fait ses préparatifs de départ pour demain. Je vais admirer la mer que le vent soulève en lames énormes et qui se brise avec fracas sur les rochers du phare, de la grande plage et de la Vierge, c’est un spectacle merveilleux, toute la grande plage est envahie par l’eau. Je vais au salut à Sainte-Eugénie.

Semaine du 8 au 14 janvier 1912

Biarritz, lundi 8 janvier 1912

Le temps s’est arrangé et la mer aussi ; il fait chaud pour la saison. Bebelle part à 1h44, elle va seule au mariage de sa cousine de Llobet[2], je ne l’accompagne pas parce que j’aurais peur d’aggraver ma crise d’entérite qui va bien mieux mais que je dois soigner beaucoup. Comme je dois voyager dans quelques jours pour aller assister à Vinça à la fête de Saint Sébastien, je ne veux pas faire ces deux voyages coup sur coup. J’accompagne Bebelle jusqu’à Bayonne ; elle couchera ce soir à Toulouse, ira demain au Castelet (c’est demain soir qu’a lieu le dîner de famille), en repartira après-demain après le lunch qui suivra le mariage, et sera ici jeudi. Je vais lire et écrire un moment au casino.

Biarritz, mardi 9 janvier 1912

Le matin, je vais à la chapelle de Notre-Dame de Guadeloupe (ancienne chapelle du domaine impérial) où l’on dit une messe pour le repos de l’âme de l’empereur, quelques personnes y assistent. Cette chapelle est fort jolie et je désirais la connaître, on ne l’ouvre que deux fois par an. Cette messe ne constitue nullement une manifestation bonapartiste sans quoi je me serais bien gardé d’y assister, ayant pour le régime impérial, qui a fait tant de mal à la France, au moins autant d’horreur que pour la république. Je suis allé à cette messe pour voir la chapelle ; c’est aujourd’hui tout ce qui reste, ou à peu près, du passage de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie à Biarritz dont ils ont assuré le succès comme station ; le palais est transformé en hôtel, le parc est dépecé et a formé le quartier nouveau (sur lequel est, du reste, bâtie la villa Sainte-Cécile). L’après-midi j’assiste à la vente aux enchères des meubles de la villa Nirvana.

La chapelle Notre-Dame de Guadeloupe à Biarritz – Carte postale ND phot, 1903 (Site paysbasque1900.fr)

Biarritz, mercredi 10 janvier 1912

Il fait très beau, la mer, assez agitée, est superbe ; le matin je me promène sur les falaises, je vais au rocher de la Vierge. L’après-midi, je retourne à la vente de la villa Nirvana ; j’avais envie de 2 fauteuils mais ils montent trop et j’y renonce. Maman achète quelques petites choses pour la villa. Ensuite je vais au casino. Le ministre des Affaires étrangères, M. de Selves, vient de démissionner ; devant la commission d’enquête du Sénat à propos des causes du conflit franco-allemand de cet été, il a, pour ainsi dire, accusé M. Caillaux de mensonge ; tout le monde sait que Caillaux est un brouillon, un pleutre et un menteur ; c’est De Selves qui a raison ; il s’en va et il est probable que tout le ministère le suivra de près dans sa chute.

Biarritz, jeudi 11 janvier 1912

Le matin je vais à la gare attendre Bebelle qui rentre du mariage de sa cousine ; ça a été une très belle fête, mais Bebelle a été assez fatiguée par son voyage ; elle a eu tort de voyager la nuit ; je vais l’attendre avec Tony, en auto. La lettre adressée à Fallières (par-dessus la tête de Caillaux) par M. de Selves est un acte d’accusation du régime républicain ; le ministre démissionnaire déclare ne pouvoir assumer plus longtemps la responsabilité d’une politique extérieure à qui manque l’unité de vue et de direction… etc. Quelle phrase accusatrice pour la république ! Cette phrase, dite par un homme « qui a vu », comme M. de Selves, à un pareil moment, cette phrase appelle le Roi. Elle a une portée incalculable ! On annonce aujourd’hui la démission du ministère tout entier. Marie-Thérèse arrive avec ses trois enfants, je vais l’attendre à la gare.

Biarritz, vendredi 12 janvier 1912

Nous passons une partie de l’après-midi sur la plage. Le temps est splendide tous ces jours-ci. On parle d’un ministère Delcassé ou Bourgeois ; peu m’importe ; c’est blanc bonnet ou bonnet blanc ; tant qu’on ne changera pas le régime on ne fera rien de bon. Mais la crise actuelle est plus qu’une crise ministérielle ; elle ne peut pas ne pas faire réfléchir les patriotes, les nationalistes français, ceux qui comme nous envisagent tous les problèmes politiques ou sociaux dans leur rapport avec l’intérêt français ; or, de l’examen attentif de la situation actuelle doit ressortir une fois de plus et avec évidence cette vérité indiscutable que la république ne peut pas avoir de politique extérieure. Donc, à bas la république !!! Ce qu’il y a de curieux, c’est que les nationalistes encore enlisés dans l’utopie républicaine accordent par bribes, par morceaux, ce qu’ils n’osent pas accorder en bloc. Ils conviennent que nos institutions politiques sont un obstacle à une action suivie etc. Mais ils espèrent y remédier. Comment ? Ils oublient de le dire.

Biarritz, samedi 13 janvier 1912

Nous allons avec Tony chez le Docteur de Lostalot pour des bains salins que doit prendre cet enfant. L’après-midi nous passons un moment sur la plage, puis allons au casino. On parle aujourd’hui d’un ministère Poincaré.

Biarritz, dimanche 14 janvier 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous restons sur la plage de 2h ½ à 4 heures. Après les vêpres, je vais avec Bebelle à un cinématographe.

Semaine du 15 au 21 janvier 1912

Biarritz, lundi 15 janvier 1912

Le matin nous faisons photographier les enfants. L’après-midi nous allons en auto, Bebelle et moi, voir la comtesse de Lalande, à Lavielle près Bayonne ; nous sommes de retour à 4 heures ; ensuite, je vais un moment au casino.

Nous avons un ministère Poincaré – Bourgeois – Millerand – Briand et Delcassé etc. ; ce n’est pas ce qui sauvera la France !

Biarritz, mardi 16 janvier 1912

Je vais à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; la mer est démontée aujourd’hui ; je vais l’admirer du rocher de la Vierge et du phare. Je rencontre Roger de Bréon[3] et sa femme, ils sont en voyage de noces ; je n’avais pas revu Roger depuis plus de cinq ans.

Perpignan, mercredi 17 janvier 1912

Je quitte Biarritz à 8h33, je voyage toute la journée et j’arrive à Perpignan à 10h04 du soir par Toulouse et Narbonne ; je couche à Perpignan, au Grand Hôtel. En wagon, je prépare le discours que je devrai faire demain aux obsèques de M. Noëll[4], président honoraire de la Société Saint-Sébastien, dont M. Bouchède m’a annoncé la mort hier soir par dépêche.

Vinça, jeudi 18 janvier 1912

J’arrive à Vinça à 9 h ¾ ce matin et j’assiste aux obsèques de M. Noëll, toute la société y assiste ; je ne prononce pas de discours, M. Noëll ayant formellement dit qu’il n’en voulait pas à ses obsèques. Bonne Maman arrive de Nice aujourd’hui ; on m’annonce cette bonne nouvelle dès mon arrivée à Vinça ; je vais l’attendre à la gare à midi. Elle a passé à Nice exactement trois mois et elle y laisse Tante Josepha en bien meilleure santé. L’après-midi je vais à Ille en break. Un moment Raspaud me fait demander de lui vendre la Balme ; s’il veut en donner un bon prix j’accepterai ; cette propriété est d’un bien petit rapport et avec son prix je pourrais acquérir une partie de la métairie de ma tante Civelli, à Ille, qui va se vendre ; j’aimerais mieux avoir un peu plus de terre à Ille que de conserver cet unique champ à Vinça ; je ne ferais donc pas une mauvaise affaire.

Vinça, vendredi 19 janvier 1912

Il pleut toute la journée ; cette pluie était très désirée pour l’agriculture, mais elle arrête tous nos préparatifs pour la fête de demain. Le soir, a lieu l’Assemblée générale de la Société à la salle Ramon ; nous admettons dix nouveaux sociétaires (3 honoraires et 7 participants), nous complétons le bureau par l’admission du Docteur Amédée Jocaveill nommé vice-président, Dalmer devient trésorier. La pluie empêche les sérénades en musique ; les musiciens ont cependant l’attention de venir me faire ma sérénade.

Vinça, samedi 20 janvier 1912

La pluie dure presque toute la journée et la fête est bien amoindrie cette année. Le cortège dans les rues ne peut avoir lieu. Par contre la grand’messe à l’église est très solennelle ; une éclaircie permet de sortir de l’église et d’aller en cortège à la place du Puig où je prononce devant la Société le discours d’usage. Le bal dit « de l’Office » a même lieu. Mais la pluie ayant repris dans l’après-midi, les autres danses ont lieu dans la salle Ramon. On aurait dû célébrer cette année le cinquantenaire de la Société, du moins le cinquantenaire de sa réorganisation sous sa forme actuelle, le mauvais temps ne l’a pas permis.

Semaine du 22 au 28 janvier 1912

Perpignan, lundi 22 janvier 1912

Je quitte Vinça par le train de 1h10 ; le matin j’ai assisté aux obsèques d’une femme membre honoraire de la Société, la veuve Manaut dite « la Bépe ». J’arrive à Perpignan à 2h, je fais des visites, des commissions, je vais voir Monseigneur. Je m’occupe de la vente du vin de Bouleternère ; je suis en pourparlers avec 2 maisons à ce sujet. Je dîne chez les Lazerme, le soir je vais un moment au Panache ; je couche au Grand Hôtel. Aujourd’hui paraît dans Le Roussillon un article de moi sous le titre « Crise constitutionnelle ».

« Crise constitutionnelle », article d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon du 11 janvier 1912 – Gallica

Biarritz, mercredi 24 janvier 1912

Je n’ai pas écrit mon journal hier soir, j’étais en voyage. Hier matin je suis allé à Claira et j’ai fait une tournée dans les vignes ; la Cadène et la Griffaigne sont sous l’eau et j’en suis enchanté car les alluvions apportées par l’Agly valent une fumure. Je déjeune à Saint-Laurent. L’après-midi je fais quelques commissions dans Perpignan ; je conclus la vente du vin de Bouleternère à 23,25 l’hecto.

Biarritz, jeudi 25 janvier 1912

Max nous fait la bonne surprise d’arriver ce matin pour trois ou quatre jours ; il ne s’était annoncé que pour ce soir. Je me promène avec lui et lui fais voir Biarritz qu’il ne connaissait pas. Petite promenade en auto avec lui.

Biarritz, vendredi 26 janvier 1912

Je mène Max et Marie-Thérèse en auto à Saint-Sébastien pour y voir leurs amis de Lanauze (M. de Lanauze est directeur de la Société générale à Saint-Sébastien), Mme de Lanauze, née de Riansarès, est petite-fille de la reine Christine (par un mariage morganatique de la reine) et une proche cousine du Roi actuel d’Espagne[5]. Nous allons aussi, Bebelle et moi, voir les Lanauze à qui Marie-Thérèse nous présente ; nous nous promenons un peu en ville et rentrons à 6h ½ à Biarritz ; temps d’été.

Biarritz, samedi 27 janvier 1912

Mauvais temps ; nous pouvons à peine sortir. Nous allons un moment au casino. On parle d’un « ultimatum » envoyé à l’Italie pour obtenir satisfaction au sujet de la saisie de 29 passagers turcs sur un navire français par un navire de guerre italien. Dans la soirée on apprend que l’Italie se décide à rendre les prisonniers ; il n’y a pas eu, je crois, un ultimatum en règle mais envoi d’une réclamation précise fixant un délai. Quant à la satisfaction donnée par l’’Italie, elle n’est pas aussi complète qu’il l’aurait fallu. La France ne sait plus et ne peut plus hélas ! parler comme Louis XIV ou même Charles X !

Biarritz, dimanche 28 janvier 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, thé chez les Laugier.

Semaine du 29 au 31 janvier 1912

Biarritz, lundi 29 janvier 1912

Il fait assez beau, nous allons un moment sur la plage. Nous voyons Carlos et Thérèse qui viennent d’arriver et sont ici pour deux mois, chez les Mauvaisin. Nous allons un moment au casino.

Biarritz, mardi 30 janvier 1912

Le temps se met de plus en plus au froid ; il le fallait bien car il n’y a pas encore eu d’hiver. Le matin je vais à la messe à Saint-Charles ; l’après-midi nous accompagnons, en auto, Tony chez le Docteur de Lostalot puis nous nous promenons et allons un peu au casino avec Marie-Thérèse. Max est reparti ce matin.

Biarritz, mercredi 31 janvier 1912

Nous nous promenons ; le temps est beau mais le froid est vif ; nous allons un moment au casino avec Marie-Thérèse. Le matin, je fais une longue promenade dans la direction de Bidart ; je longe la plage des Basques jusqu’à la villa du baron de l’Espée ; je reviens en suivant la plage et la côte.

Villa du baron de l’Espée à Biarritz – Cliché anonyme, s.d. [années 1900] (Site forumopera.com)

Février 1912

Semaine du 1er au 4 février 1912

Biarritz, jeudi 1er février 1912

Nous nous promenons, faisons des visites et allons nous confesser à Saint-Charles. On commence aujourd’hui les réparations à la villa ; on débute par l’agrandissement de la salle à manger ; quand ces réparations seront-elles finies ? Nous avons appris hier la mort de Mme Paul de Lamer[6] ; il y a longtemps qu’elle traînait et c’est grâce aux soins de son mari qu’elle a vécu si longtemps.

Biarritz, vendredi 2 février 1912

Je vais à la messe de 7h ½ avec Bebelle, à Saint-Charles ; c’est la messe de la bénédiction des cierges ; nous y faisons la sainte communion. Dans l’après-midi, je me promène un peu avec Bebelle et je vais à la bénédiction à Saint Charles.

Biarritz, samedi 3 février 1912

Il fait mauvais temps et froid, nous sortons à peine. Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. Le soir nous allons un moment au casino avec Marie-Thérèse.

Biarritz, dimanche 4 février 1912

Temps beau et doux ; nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous passons un moment sur la plage avec Carlos, Thérèse et les Mauvaisin. Nous allons un moment au casino.

Semaine du 5 au 11 février 1912

Biarritz, lundi 5 février 1912

La mer est très belle ; je passe une bonne partie de l’après-midi sur la plage, puis je vais au rocher de la Vierge avec Carlos. Je vais un moment au casino.

Biarritz, mardi 6 février 1912

Dans l’après-midi, nous allons nous promener en auto, Papa Maman, Bebelle et moi, sur la plage de Guéthary ; nous rentrons par la Négresse. Nous avons la visite des Lanauze.

Biarritz, mercredi 7 février 1912

L’après-midi, promenade en auto, avec les Carlos et Marie-Thérèse ; nous allons à Cap-Breton ; au retour nous passons au lac d’Yrieu. Le soir, nous allons tous entendre Botrel[7], que je n’ai pas entendu depuis au moins 7 ou 8 ans ; ses chansons, d’une si belle inspiration, font toujours plaisir à entendre.

Biarritz, jeudi 8 février 1912

Je passe une partie de l’après-midi sur la plage ; un moment au casino. Le matin, je vais à la messe de onze heures à Saint-Charles.

Biarritz, vendredi 9 février 1912

Le matin, je vais à Bayonne voir M. Loustalet, notaire, pour lui faire faire une procuration pour l’affaire de la Gauphine[8] ; j’y vais en auto ; j’emmène Bebelle qui doit signer, Papa et Marie-Thérèse ; nous rentrons à Biarritz en rentrant par la Barre de l’Adour. L’après-midi nous allons à la plage et au casino.

Biarritz, samedi 10 février 1912

Ce matin, je me promène du côté de la Côte des Basques ; l’aviateur Védrines est arrivé ce matin, de Pau, sur son monoplan ; il comptait repartir dans l’après-midi, mais il y renonce, le vent marin étant trop violent ; nous passons une partie de l’après-midi près du golf, où est amarré l’aéroplane ; vers cinq heures, on annonce que le départ ne sera pas pour aujourd’hui ; nous allons un moment au casino. Nous avons la visite de M. et Mme Marc de La Bardonnie et de leur nièce Motas d’Hestreux[9] cousine germaine de Max.

Biarritz, dimanche 11 février 1912

Nous nous confessons et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de Notre-Dame de Lourdes à la messe de 8 heures à Saint-Charles. L’après-midi, nous passons un moment sur la plage puis allons à vêpres à Sainte-Eugénie et à un cinématographe. Védrines partira probablement demain si le temps le lui permet. Le traité franco-allemand a été voté hier par le Sénat à une forte majorité ; le Sénat l’a voté bien qu’il eut vigoureusement applaudi les divers orateurs qui l’ont critiqué. A-t-il eu raison ou tort de le voter ? Je n’ose me prononcer, n’étant pas au courant de la situation internationale, de l’état de nos alliances et de nos forces militaires. Mais ce qu’il m’est permis de dire, c’est que lorsque la Monarchie nous donna l’Algérie, ce fut sans aucun sacrifice territorial, ce fut surtout sans aucun abaissement devant l’étranger. Les ministres de Charles X, quinze ans après Waterloo, eurent devant l’Angleterre menaçante une attitude autrement fière que nos pauvres ministres républicains 41 ans après Sedan, devant l’Allemagne. Puisse le peuple français comparer et conclure !

Semaine du 12 au 18 février 1912

Biarritz, lundi 12 février 1912

Nous assistons au départ de Védrines[10] qui s’envole du golf et se dirige à superbe allure sur Bordeaux en suivant la côte. En quelques minutes, il est hors de vue. Nous allons au casino au concert de cinq heures.

Jules Védrines (1881-1919), aviateur français – Cliché anonyme, s.d. [vers 1912] (Site air-journal.fr)

Biarritz, mardi 13 février 1912

Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. Il pleut une partie de la journée ; de 5h à 6h ½, nous allons au casino. Nous apprenons la mort de M. Raymond d’Arexy[11] à Paris et de Mme Adolphe Sèbe[12] à Perpignan. Voilà deux morts inattendues et prématurées.

Biarritz, mercredi 14 février 1912

Il pleut toute la journée ; je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. L’après-midi, visite à Mme d’Hestreux et à M. et Mme de La Bardonnie. Nous allons un moment au casino.

Biarritz, jeudi 15 février 1912

Je vais à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; j’y rencontre Mme Bastide[13] et Mlle de Villèle[14] qui sont ici pour 3 jours ; l’après-midi, nous allons les voir à la villa Batbéda sans les rencontrer. Nous allons à la bénédiction à Saint-Charles, puis au casino.

Biarritz, vendredi 16 février 1912

Le matin, je me promène avec M. Bastide ; l’après-midi, nous allons en auto, avec les enfants et avec Marie-Thérèse, voir Jeanne Daguerre. Au retour, nous nous promenons un moment à Saint-Jean-de-Luz.

Biarritz, samedi 17 février 1912

Nous apprenons que des officiers aviateurs vont arriver sur la plage de la Chambre d’Amour, nous nous y transportons, et vers dix heures, nous voyons planer le lieutenant Ducourneau[15] sur son monoplan Blériot, au-dessus de la plage ; un peu plus tard, arrive le lieutenant de Malherbe qui atterrit près de la Barre ; l’après-midi, nous assistons au départ de Ducourneau ; il a fait un très bon atterrissage et un excellent départ. Tous deux venaient de Pau. Nous allons un petit moment au casino.

Le lieutenant Robert Ducourneau (1877-1912), aviateur français – Carte postale anonyme, s.d. [vers 1911] (Site albindenis.free.fr)

Biarritz, dimanche 18 février 1912

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Saint-Charles pour remercier le Bon Dieu de la protection qu’Il m’a accordée il y a aujourd’hui 4 ans. Nous revenons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, j’assiste à une conférence de M. Millevoye[16], député, en faveur de la protection des animaux ; la conférence est présidée par la Princesse Frederika de Hanovre. Nous allons un moment à un cinématographe, puis à la bénédiction à Sainte-Eugénie.

Lucien Millevoye (1850-1918), journaliste et député français – Cliché Agence de presse Meurisse, 1914 (Wikipédia)

Semaine du 19 au 25 février 1912

Biarritz, lundi 19 février 1912

Nous allons tous, en auto, à Bayonne voir la belle ménagerie allemande Hagenbeck, de Hambourg[17] ; nous y amenons les enfants qui sont enchantés. Au retour, nous allons un moment au casino.

Biarritz, mardi 20 février 1912 (Mardi gras)

Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. L’après-midi, nous allons tous, en auto, à Hendaye plage ; au retour, nous nous arrêtons à Béhobie et à Saint-Jean de Luz.

Biarritz, mercredi 21 février 1912

Nous allons recevoir les cendres à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; l’après-midi, nous allons à la plage, puis un moment au casino.

Biarritz, jeudi 22 février 1912

L’après-midi, nous allons chez le Dr de Lostalot ; Tony, que son traitement salin à bien fortifié, ne le continuera pas ; il a pris 10 bains c’est assez. Nous allons au rocher de la Vierge.

Biarritz, vendredi 23 février 1912

Le matin, je me promène sur la plage. L’après-midi, après un moment sur la plage, nous allons au casino. Nous y revenons le soir pour voir jouer Le Grand Mogol[18].

Nice, dimanche 25 février 1912

Me voici à Nice, et dans quelles tristes circonstances ! Hier matin nous avons reçu, à Biarritz, un télégramme nous annonçant la mort de l’oncle Paul. À cette terrible nouvelle, notre désespoir à tous a été immense, nous aimions tant notre cher oncle et il nous le rendait si bien ! Nous le savions très malade, mais nous étions loin de nous attendre à ce dénouement. Une deuxième dépêche nous dit que les obsèques auront lieu à Nice lundi et à Vinça jeudi. Je n’hésite pas, je décide tout de suite de partir pour Nice afin d’être auprès de Tante Josepha et de Nénette dans ces tristes moments. Maman décide d’y aller aussi ; Papa, de partir pour Vinça afin de préparer les obsèques ; Bebelle et Marie-Thérèse restent à Biarritz pour garder les enfants. Nos préparatifs sont vite faits ; nous faisons quelques achats nécessaires et je pars, avec Maman, à 5h40 du soir ; nous sommes obligés de passer par Bordeaux, ce qui est un détour. Nous voyageons toute la nuit, profitons d’un long arrêt à Cette ce matin pour aller à la messe et arrivons enfin à Nice à 6h45 du soir après 25 heures de voyage, et encore avons-nous été obligés de prendre, depuis Marseille, le train de luxe « Riviera Express », sans quoi nous ne serions arrivés qu’à près de minuit. Ici, quel pénible spectacle ! La pauvre Oncle Paul étendu sur son lit mortuaire ; en arrivant je l’ai embrassé une dernière fois ; Tante Josepha et Nénette au comble du désespoir ; enfin, horrible chose, la mise en bière à laquelle je viens d’assister ; je n’oublierai jamais ces affreux moments. Notre seule consolation c’est de penser que notre cher oncle est mort comme un saint ; il s’est confessé deux fois et a demandé à recevoir le Saint Viatique ; on devait le lui porter samedi matin, il est mort dans la nuit, à 2 heures. Il succombe à une congestion pulmonaire double qui est une conséquence de sa maladie ; nous ne savions pas que son état fût aussi grave et la nouvelle de ce malheur a été pour nous une bien pénible surprise. Il y a quelques jours, Tante Josepha nous avait écrit qu’il supportait très mal la nourriture, mais elle ne parlait pas de la congestion. Il paraît que la veille encore le médecin avait dit que la fin n’était pas aussi prochaine. Quel terrible réveil ! Nénette est dans un état affreux et je suis bien aise d’avoir pu venir pour la consoler un peu.

Semaine du 26 au 29 février 1912

Nice, lundi 26 février 1912

Les obsèques ont eu lieu ce matin à Nice ; M. Berger et moi faisions le premier deuil ; les cordons du poêle étaient tenus par le gouverneur de Nice, général Helouïs[19], par le général de Lamaze[20], un autre général dont j’ai oublié le nom et le médecin militaire en retraite Roufflay[21]. Une messe très simple a été célébrée à l’église Saint-Pierre, puis le triste cortège s’est dirigé sur la gare où un beau discours a été prononcé par le général Pierrugues[22], camarade de promotion de l’oncle Paul. Puis le cercueil, déposé dans un fourgon scellé, a été dirigé sur Vinça. Ce cercueil en acajou massif est double, le corps est dans un premier cercueil en zinc capitonné de satin blanc ; la tête repose sur un coussin de satin recouvert de dentelles ; pauvre oncle, je ne peux penser à ces affreuses choses sans avoir les larmes aux yeux. Dans l’après-midi, je fais quelques courses et commissions nécessaires ; j’écris beaucoup de lettres à des parents ; je supplée de plus possible ma tante. Nous nous occupons aussi du faire-part.

Vinça, mercredi 28 février 1912

Nous avons quitté Nice hier soir à 4h ½ ; le matin, j’avais fait quelques courses. Voyageant toute la nuit, avec Maman et Nénette, nous sommes arrivés à Vinça à 11h52 ; depuis Narbonne, nous étions avec Philomène et Henri qui arrivaient d’Angers. Tante Josepha a eu le grand chagrin de ne pas accompagner le corps de son mari, le médecin ne lui ayant pas permis ce voyage fatiguant ; elle aussi est dans un état de santé inquiétant ; son entérite ne va guère mieux que l’été dernier. Ses belles-sœurs sont restées à Nice avec elle. Quel pénible voyage ! Dans les changements de lignes, je m’assurais que le corps ait pris une bonne direction. J’ai télégraphié de Narbonne à Vinça de tout préparer pour midi. Dès notre arrivée, on ouvre le fourgon qui était arrivé à 10 heures ; le clergé est à la gare et donne une absoute ; puis avec quelques amis venus nous attendre à la gare nous nous dirigeons vers la maison, escortant la dépouille mortelle de l’oncle Paul. On dépose le cercueil dans la pièce située près du petit jardin ; elle a été transformée en chapelle ardente, les murs sont tendus de feuillages et de mimosas ; la fenêtre est hermétiquement fermée et le grand Christ de la chapelle, qui avait été auprès du lit de mort de Bon Papa, semble bénir le cercueil de celui qui fut le général Magué. Tout Vinça défile recueilli, dans la chapelle ardente ; on prie et on pleure. Mon bon oncle était aimé ici ; il avait fait de Vinça son pays d’adoption. Dans l’après-midi, je suis obligé d’aller à Ille pour y commander une croix en fleurs et y prendre certaines choses nécessaires. Le soir, on prépare le caveau fermé depuis plus de 16 ans ; l’eau l’avait envahi. Le chapelet est récité pieusement auprès du cercueil de l’oncle Paul.

Paul Magué (1849-1912), alors colonel, plus tard général – Cliché Reveillard fils, Angers, s.d. [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, jeudi 29 février 1912

Tout est fini. Les obsèques ont été imposantes. Nous avions déposé sur la bière l’uniforme et l’épée de l’oncle Paul. Les parents et amis venus pour la triste cérémonie nous entouraient de beaucoup de sympathie ; sont venus : Paul Delestrac, l’abbé Latour, l’oncle Joseph de Lazerme et Jacques, Fernand et Marie de Rovira, l’oncle Xavier, la cousine de Guardia et sa fille, M. Jean Bertran de Balanda, la cousine de Saint-Jean, les Émile Marie, capitaine de Lamer, la cousine Lutrand, général Circan, Jacques Passama, Marguerite de La Croix, Mme de Llamby et Lucien Darru, Mme et Mlle Delafosse, lieutenant-colonel de Cheron, capitaine Bourdel Hénot, Mmes Lafabrègue, Cuillé, Thibault, Thérèse Delcros, Raymond de Barescut, tous les De Llobet (l’oncle Gabriel, Tante Augustine et les Charles) ; Mme de Bordes, M. Latrobe etc. ; enfin de très nombreuses personnes de Vinça, Ille et Bouleternère. Les officiers en uniforme entourent le cercueil. Au cimetière, discours d’Amédée Jocaveil au nom de la Société Saint-Sébastien dont l’oncle Paul était président d’honneur, et qui est là toute entière, très beau discours de l’oncle Xavier au nom de l’Armée et du corps des officiers ; enfin, Papa, en quelques mots très délicats et très émus, remercie au nom de la famille.

Après la triste cérémonie, certaines personnes lunchent à la maison, la plupart repartent tout de suite. Tout est fini ! Le brillant général qu’était l’oncle Paul, l’homme si bon et si plein d’esprit que nous aimions tant dort son dernier sommeil dans un caveau glacé. Du moins son âme, nous en avons le ferme espoir, jouit de la présence de Dieu ! Vers le soir, nous revenons avec Nénette faire une prière près de la tombe.

Mars 1912

Semaine du 1er au 3 mars 1912

Vinça, vendredi 1er mars 1912

Nous allons tous nous confesser et communier à l’occasion du 1er vendredi du mois ; nous prions pour l’oncle Paul. L’après-midi, je vais en voiture avec Henri de Lavergne à Bouleternère et à Ille ; les vignes sont trop avancées pour la saison, gare aux gelées !

Vinça, samedi 2 mars 1912

Avec Henri, je vais à Claira ; nous prenons le train de 9h ½ et arrivons à Claira à midi ; dans le petit train de la Salanque après Perpignan, nous trouvons dans notre compartiment un animal étrange ; à première vue, je le prends pour un jeune isart ; je le signale au chef de train qui, après enquête, reconnaît qu’il a été oublié là par un sous-officier colonial ; c’est, paraît-il, une jeune antilope ou une jeune gazelle rapportée des colonies ; cette gentille petite bête acceptait avec reconnaissance les morceaux de pain que je lui donnais. Je fais une tournée complète dans les vignes de Claira ; la végétation commence à partir ; c’est beaucoup trop tôt, mais c’est la conséquence de la douceur de l’hiver qui a été extraordinaire. Après quelques heures passées à Perpignan, nous rentrons à Vinça par le train du soir.

Vinça, dimanche 3 mars 1912

Nous allons à la grand’messe à Vinça. L’après-midi, je vais à Ille en voiture avec Philomène ; nous y voyons l’oncle Xavier ; nous allons à vêpres à Ille, puis nous rentrons à Vinça. C’est ma dernière soirée ; je repars demain pour Biarritz.

Semaine du 5 au 10 mars 1912

Biarritz, mardi 5 mars 1912

J’ai quitté Vinça hier matin, y laissant Papa et Maman qui vont y passer encore quelques jours, Henri de Lavergne et Philomène, Bonne Maman et Nénette. Cette dernière repartira dans quelques jours pour Nice, accompagnée de Bonne Maman. Je passe une partie de la journée à Perpignan, je déjeune chez les Llobet ; j’en repars à 4 h56 du soir, je voyage toute la nuit et je suis arrivé à Biarritz ce matin. Après cette absence de dix jours et toutes les pénibles émotions qu’elle a comportées, me voici de nouveau à Biarritz ; nous comptons y passer encore environ un mois. J’y retrouve Bebelle, Marie-Thérèse en bonne santé ; elles ont passé tranquillement ces quelques jours avec les 5 enfants. Je reprends mon petit train de vie de tout l’hiver. Nous allons sur la plage dans l’après-midi.

Biarritz, mercredi 6 mars 1912

Le matin, nous allons à Bayonne en auto pour quelques commissions et achats ; nous revenons aussitôt.

Biarritz, jeudi 7 mars 1912

L’après-midi, je vais me promener à Saint-Sébastien ; j’y vais en chemin de fer ; il se met à pleuvoir, je passe une partie de l’après-midi au casino qui est plus beau que celui de Biarritz ; je m’amuse à y risquer quelques pièces à la roulette (jeu qui n’existe pas en France), c’est très amusant, je gagne et je perds alternativement.

Casino de San Sebastian, Espagne – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (Site sansebastianturismoa.eus)

Biarritz, vendredi 8 mars 1912

L’après-midi, nous allons tous en auto voir Didia ; ensuite nous allons sur la plage, puis au chemin de la Croix à Sainte-Eugénie.

Biarritz, samedi 9 mars 1912

Il y a aujourd’hui 15 jours que j’ai appris la mort de l’oncle Paul ; je ne peux pas encore me faire à cette triste idée. La mer est très agitée ; je vais l’admirer de près, du rocher de la Vierge et surtout des rochers de la pointe Saint-Martin sous le phare où les vagues sont énormes.

Biarritz, dimanche 10 mars 1912

Nous allons à la grand’messe et, le soir, au salut à Sainte-Eugénie ; nous passons sur la plage le reste de l’après-midi. Le temps est beau, mais moins chaud que le mois dernier ; c’est fort heureux à cause de la végétation qui a déjà beaucoup trop d’avance.

Semaine du 11 au 17 mars 1912

Biarritz, lundi 11 mars 1912

Je reviens à Saint-Sébastien dans l’après-midi entre deux trains ; je vais au casino et je gagne, à la roulette, plus que l’autre jour. Papa, qui est à Ille ces jours-ci, a été souffrant avant son départ de Vinça ; il va mieux et rentrera ici dans une dizaine de jours je pense. Maman compte être de retour samedi. Pendant ce temps, les réparations de la villa avancent à grands pas.

Biarritz, mardi 12 mars 1912

Je vais à la messe de 9h à Saint-Charles ; nous passons une partie de l’après-midi à nous promener en ville et près de la mer.

Biarritz, mercredi 13 mars 1912

L’après-midi, nous allons à Lavielle voir Mme de Lalande avec les Carlos et Marie-Thérèse, en auto. Nous nous promenons en auto.

Biarritz, jeudi 14 mars 1912

Je vais à la messe de 8 heures à Saint-Charles, je me confesse et fais la sainte communion. L’après-midi, nous allons à Saint-Jean-de-Luz en auto. Nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie.

Biarritz, vendredi 15 mars 1912

Nous allons en auto à Saint-Sébastien où Marie-Thérèse désirait revenir pour revoir ses amis de Lanauze. Nous avons la pluie en route.

Biarritz, samedi 16 mars 1912

À 5 h ½ du matin, je suis réveillé par la sonnerie électrique de la porte d’entrée ; je regarde qui est à la porte et j’ai l’agréable surprise de voir Philomène et Henri de Lavergne qui, en rentrant à Angers, ont eu l’heureuse idée de prendre à Bordeaux un billet d’aller et retour qui leur permet de venir passer deux jours ici ; en un instant, la maison est en émoi ; tout le monde se lève deux heures plus tôt que d’habitude. Dans la matinée à 9 heures Maman arrive aussi ; elle s’était annoncée, nous allons l’attendre à la gare. Je me promène avec Henri ; je lui fais voir Biarritz. Mon domestique Henri Pelras apprend la mort de son père ; il part aussitôt pour Ille ; les obsèques auront lieu lundi.

Biarritz, dimanche 17 mars 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. Après les vêpres, je vais un moment au cinématographe avec Bebelle et Ghislaine.

Semaine du 18 au 24 mars 1912

Biarritz, lundi 18 mars 1912

Je vais à la messe de onze heures à Saint-Charles. L’après-midi, je me promène avec Henri ; la mer est très agitée ; nous allons l’admirer vers le phare où les lames déferlent avec fracas. Nous nous faisons même mouiller.

Biarritz, mardi 19 mars 1912

Les Lavergne partent aujourd’hui ; nous allons les accompagner à la gare ; ils ont eu une excellente idée de venir et nous ont fait bien plaisir. Nous allons à Sainte-Eugénie à la bénédiction.

Biarritz, mercredi 20 mars 1912

Le temps est affreux ; une vraie tempête ; je vais admirer la mer.

Biarritz, jeudi 21 mars 1912

Le domestique qui doit remplacer Henri Pelras que je ne garde pas, arrive aujourd’hui ; il s’appelle Dominique Arismendi ; c’est un jeune Basque des environs de Saint-Jean-de-Luz ; les Basques sont une belle et forte race, ce sont des travailleurs et j’espère que ce garçon me donnera satisfaction. L’après-midi, je vais à une conférence du Docteur de Lostalot sur ce sujet : « L’homme descend-il du singe ? ». Comme je m’y attendais, le Docteur, qui est un homme de grande valeur, conclut par la négative.

Biarritz, vendredi 22 mars 1912

Je vais à Saint-Sébastien ; je vais au casino et je gagne cinquante francs (espagnols) à la roulette ; il fait toujours mauvais temps ; la mer est très forte.

Biarritz, samedi 23 mars 1912

L’après-midi, passent ici des marchands de soieries et d’ivoire chinois et japonais ; ils ont de vraies merveilles et les vendent très bon marché ; je leur achète pour trente francs une statuette japonaise en vieil ivoire dont on me demanderait certainement 80 ou 100 frs. dans un magasin. Nous allons un moment sur la plage.

Biarritz, dimanche 24 mars 1912

Nous allons aux offices à Sainte-Eugénie ; visite aux Lazerme et aux d’Hestreux.

Semaine du 25 au 31 mars 1912

Biarritz, lundi 25 mars 1912

Je retourne à Saint-Sébastien ; j’en rapporte 130 frs. gagnés à la roulette ; je rentre par le train de 9h27 du soir. Je vais à la messe à Saint-Charles.

Biarritz, mardi 26 mars 1912

Nous passons l’après-midi sur la plage, il fait très beau. Marie-Thérèse qui devait partir ce matin, a retardé son départ jusqu’à demain. Nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie. Le soir, j’assiste à Bayonne à une conférence de Charcot[23] sur ses explorations antarctiques.

Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), explorateur polaire français – Cliché anonyme, 1910 (site meisterdrucke.fr)

Biarritz, mercredi 27 mars 1912

Marie-Thérèse part ce matin ; nous l’accompagnons à la gare ; nous-mêmes nous n’avons plus que 15 jours à passer ici, devant aller ensuite au Chalet Saint-Michel et rentrer à Ille au début de mai. Nous allons à la messe de 9h ½ à Sainte-Eugénie ; nous passons l’après-midi sur la plage.

Biarritz, jeudi 28 mars 1912

Je retourne, l’après-midi, à Saint-Sébastien, mais aujourd’hui je n’ai pas de chance ; je perds ce que j’avais gagné, et même un peu plus ; je rentre à 9h ½. S’il y avait un jeu de roulette à Biarritz, j’aurais beaucoup plus de chance de gagner ; j’irais jouer un peu, très peu tous les jours et je me contenterais de petits gains. Mais Saint-Sébastien est loin et c’est, chaque fois, un grand dérangement et quand on y va (beaucoup de personnes de Biarritz y vont régulièrement), on veut gagner une somme qui en vaille la peine ; aussi on est plus exposé à perdre.

Biarritz, vendredi 29 mars 1912

Un mois déjà des obsèques de l’oncle Paul à Vinça. Pauvre cher oncle, je pense bien souvent à lui et je le regrette bien ! Je vais à la messe de 8h et j’y communie. L’après-midi, plage ; il arrive de plus en plus de monde.

Biarritz, samedi 30 mars 1912

Je vais à la plage matin et soir ; Papa arrive par le train de 10 h du soir ; depuis cinq semaines, il a été très occupé en Roussillon.

Biarritz, dimanche 31 mars 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. Nous allons voir la comtesse du Reau à l’Hôtel de l’Océan ; elle est ici avec son mari et son fils, mon ami Jean du Reau.

Avril 1912

Semaine du 1er au 7 avril 1912

Biarritz, lundi 1er avril 1912

Je vais à la plage matin et soir ; le temps s’est rafraîchi depuis quelques jours et on se demande s’il ne surviendra pas des gelées printanières qui seraient désastreuses cette année pour les récoltes, surtout pour la vigne, la végétation étant très avancée après un hiver extraordinairement doux. Le soir sermon à Saint-Charles.

Biarritz, mardi 2 avril 1912

Le matin, je vais sur la plage ; l’après-midi, au garage d’Anglet pour faire arranger diverses petites choses à l’auto. Le soir, sermon.

Biarritz, mercredi 3 avril 1912

Je vais à la messe de 11 heures à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous allons à la plage, puis nous allons nous confesser ; nous avons la visite de M. et Mme du Reau.

Biarritz, jeudi saint 4 avril 1912

Je vais faire ma communion pascale avec Bebelle, à Saint-Charles ; nous revenons à l’office à 9 heures, puis nous finissons la matinée sur la plage ; l’après-midi nous faisons le tour des Reposoirs aux 3 églises ; nous allons à Saint-Martin en auto ; au retour, un pneu de devant éclate ; je suis obligé de le remplacer. Le soir, nous allons au sermon de mission à Saint-Charles.

Biarritz, vendredi saint 5 avril 1912

Nous allons à l’office à Saint Charles. L’après-midi, nous allons en auto à Fontarrabie voir la très curieuse procession du Vendredi Saint ; nous la voyons très bien ; il y a à Fontarrabie une affluence énorme, peut-être 200 autos. Au retour, tout près d’ici à Bidart, j’ai une panne et malgré tous mes efforts, malgré l’aide de chauffeurs qui essaient comme moi, rien n’y fait ; le moteur refuse tout service ; je me résigne à laisser la voiture dans la remise d’une auberge de Bidart. J’y reviendrai demain avec un mécanicien voir ce que c’est. Avec Bebelle je rentre à pied dans la nuit jusqu’à l’octroi de Biarritz ; là nous prenons une voiture jusqu’à la villa. Papa et Maman vont prendre le train à la gare de la Négresse.

La procession du vendredi saint à Fontarrabie (Espagne) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site paysbasqueavant.blogspot.com)

Biarritz, samedi saint 6 avril 1912

Le matin je vais à l’office à Sainte-Eugénie. L’après-midi je vais à Bidart en auto avec un ouvrier d’un garage, voir ce qui est arrivé à l’auto ; c’est la magnéto qui est « désaimantée » ; il faut l’envoyer en fabrique pour la réaimanter ; on ramène l’auto au garage en la faisant remorquer par une autre voiture ; je ne sais dans combien de jours la magnéto reviendra ; ce qui est sûr c’est que nous voici encore à Biarritz pour plusieurs jours alors que nous devions partir à la fin de la semaine prochaine. Je ne m’en plains pas trop car Biarritz est très agréable en ce moment où la saison de Pâques bat son plein.

Biarritz, dimanche de Pâques 7 avril 1912

Je vais avec Bebelle à la messe de 8 h à Saint-Charles ; nous y faisons la sainte communion. Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte Eugénie.

Semaine du 8 au 14 avril 1912

Biarritz, lundi 8 avril 1912

Je vais à la grand’messe à Sainte-Eugénie puis sur la plage. L’après-midi, j’ai la visite de Jean du Reau, ensuite nous allons un moment sur la plage.

Biarritz, mardi 9 avril 1912

L’après-midi nous allons à Bayonne faire quelques commissions et achats ; ensuite, au retour, nous allons un moment au casino.

Biarritz, mercredi 10 avril 1912

Le matin, je vais à la messe à Saint-Charles, puis au rocher de la Vierge et à la plage. L’après-midi je vais avec Bebelle, le long de la plage des Basques jusqu’à Marbella, car on a dit que des aéroplanes viendraient dans le parc du château d’Illbaritz pendant la fête organisée dans ce château au profit de l’aviation militaire, mais on ne voit pas d’aéroplanes ; les aviateurs auront trouvé que le temps n’est pas assez sûr.

Biarritz, jeudi 11 avril 1912

Dans l’après-midi, je vais reprendre l’auto au garage d’Anglet ; je passe un moment sur la plage.

Biarritz, vendredi 12 avril 1912

Je vais avec Papa à Saint-Sébastien ; nous allons voir M. de Lanauze ; j’en profite pour monter un moment au casino et tenter quelques coups à la roulette, mais je ne suis pas plus heureux que la dernière fois ; décidément je n’ai pas de chance au jeu ; je n’avais jamais joué un sou jusqu’à cette année ; j’ai voulu essayer un peu, très prudemment, et je perds tout de même ; je ferai bien de ne pas continuer ou bien de me contenter de touts petits enjeux de loin en loin pour m’amuser. Nous rentrons par le train de 9h27. J’apprends par Carlos la mort de notre oncle le baron de Campredon[24], mari de la cousine germaine de Maman ; je ne l’avais jamais vu.

Biarritz, samedi 13 avril 1912

Nous n’avons plus que deux jours à passer à Biarritz ; je passe la journée à écrire et à faire quelques commissions.

Biarritz, dimanche 14 avril 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous allons voir les Mauvaisin et Lazerme mais ne les rencontrons pas. Nous voici arrivés au terme de ce séjour à Biarritz qui a été bien agréable, nous avons passé un hiver charmant ; mais les meilleures choses ont une fin et il faut partir !

Semaine du 15 au 21 avril 1912

Biarritz, lundi 15 avril 1912

L’auto qui est dans un garage où on resserre une tête de bielle n’ayant pas été prête aujourd’hui, nous sommes forcés de remettre notre départ à demain. Dans l’après-midi, je vais au garage et en ville.

Chalet Saint-Michel, mardi 16 avril 1912

Nous quittons Biarritz à midi et après 5 heures de voyage (4 heures 1/2 si nous défalquons divers arrêts) nous arrivons au chalet ; nous y sommes à cinq heures. Notre voyage a été excellent, les routes sont magnifiques. Nous retrouvons ici, outre les hôtes habituels, ma belle-mère, Henri, François et Lolotte, les Tournamille et leurs enfants ; ils sont ici depuis un mois et repartent dans trois jours.

Chalet Saint-Michel, mercredi 17 avril 1912

Le matin je vais à Casteljaloux. Nous assistons, de 11 heures à 1 heure environ, au curieux spectacle de l’éclipse presque totale de soleil ; ici la lune couvre les 94/100es du soleil ; près de Paris l’éclipse est totale. Voilà un spectacle que nous ne reverrons jamais. Au plus fort de l’éclipse, il ne fait pas absolument nuit, mais le temps est aussi [obscur] qu’au coucher du soleil ; de plus, la lumière a quelque chose de blafard, de bizarre. On apprend l’affreuse catastrophe du naufrage du « Titanic » qui a coûté la mort de 1400 personnes environ, par suite d’une collision avec un iceberg. Ce navire, l’orgueil de la flotte marchande anglaise, était le plus grand navire du monde, et aussi le plus perfectionné ; il faisait sa première traversée.

Le célèbre paquebot « Titanic » au moment de son départ de Southampton le 10 avril 1912 – Cliché Francis Godolphin Osbourne Stuart (Wikipédia)

Chalet Saint-Michel, jeudi 18 avril 1912

Je retourne à Casteljaloux dans l’après-midi pour voir le mécanicien Bachères à qui je veux confier le soin de resserrer et revoir mon moteur ; mais je ne le rencontre pas encore ; je laisse la voiture à son garage et je rentre avec Henri Tournamille. Les journaux sont pleins de détails navrants sur l’affreux naufrage du « Titanic » ; que le génie de l’homme est donc peu de chose en présence des forces de la nature ! Des catastrophes comme celle-là devraient abaisser l’orgueil humain et rappeler aux hommes que Dieu est toujours le Maître.

Chalet Saint-Michel, vendredi 18 avril 1912

Les Tournamille partent ce matin ; dans l’après-midi, je fais une longue tournée dans la partie de la propriété dite « L’Incendie » ; elle est en bon état, les bois poussent bien, les éclaircissages se font régulièrement, les jeunes pins poussent, les coupes sont tout bien tenues.

Chalet Saint-Michel, samedi 20 avril 1912

L’après-midi, je vais à Casteljaloux avec la motocyclette « Terrot » de François, afin de m’entendre définitivement avec Bachères pour le nettoyage du moteur de la voiture. Les journaux sont pleins de détails navrants sur le naufrage du « Titanic » ; 1400 personnes environ ont coulé avec le navire après que 600 à 700 eurent été recueillies dans les canots de sauvetage ; les personnes qui on a été dans la terrible obligation de laisser sur le navire ont fait preuve de beaucoup de courage ; sur le « Titanic », l’orchestre a joué jusqu’à la dernière minute ; au moment suprême, il jouait une marche funèbre que tout le monde reprenait en chœur ; puis le géant des mers s’est abîmé dans l’Océan glacé, au milieu de la nuit qui jusque-là avait été illuminée par ses mille feux éclatants. Il y a, à se représenter ce terrible spectacle, un tableau d’une sauvage grandeur.

Un autre sujet de préoccupation est la révolte qui vient d’éclater à Fez et qui a coûté la vie à plusieurs officiers et soldats français. Notre domination sur le Maroc ne s’établira pas sans beaucoup de temps, beaucoup d’argent, et peut-être aussi, hélas ! beaucoup de sang français.

Chalet Saint-Michel, dimanche 21 avril 1912

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; nous faisons nos préparatifs de départ pour demain. Nous passerons huit jours à Paris.

Semaine du 22 au 28 avril 1912

Paris, lundi 22 avril 1912

Nous avons quitté le chalet ce matin, sommes allés prendre le train à Bazas, avons pris à Bordeaux l’express de midi 10 et sommes arrivés à 10h44 du soir à la gare du quai d’Orsay. Nous ne trouvons pas de place à l’Hôtel de Castille où nous comptions descendre ; nous passons la nuit dans un hôtel voisin ; nous aviserons demain.

Paris, mardi 23 avril 1912

Nous nous installons à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou où j’étais descendu autrefois. Nous trottons beaucoup ; nous allons voir les Delestrac et avons, à l’hôtel, la visite de ma tante Civelli et de Margot. Le soir, nous assistons à la salle des Sociétés Savantes, rue Danton, à une belle réunion d’Action française ; discours de Lemaitre, de Vaugeois, Lasserre et Daudet. Enfin Bernard de Vesins fait une communication des plus intéressantes et des plus amusantes ; il annonce la libération conditionnelle du camelot du Roi Gabriel Durupt de Baleine qui était détenu à Clairvaux depuis 13 mois et raconte comment cette libération a été obtenue. Tablant sur l’indignation produite par la libération de l’ignoble satyre Flachon, un tout jeune camelot du Roi, Norbert Pinochet, a téléphoné hier soir au Ministère de la Justice, se faisant lui-même passer pour M. Poincaré président du Conseil ; le ministre Briand étant en voyage, c’est le directeur des affaires criminelles, M. Tissier, qui lui a répondu. Prenant le ton d’un ministre, Pinochet-Poincaré a dit qu’il était informé qu’une campagne très vive contre le gouvernement allait être entreprise à propos de la libération de Flachon et que pour pallier le mauvais effet de cette mesure, il fallait relâcher immédiatement des détenus politiques comme M. de Baleine par exemple, et il donnait à M. Tissier l’ordre d’étudier immédiatement le cas de De Baleine et d’arriver à une solution rapide et satisfaisante. M. Tissier donna en plein dans le panneau et étudia l’affaire ; entre temps, Pinochet téléphonait à plusieurs journaux, fit ébaucher la campagne de presse annoncée. Ce matin, il retéléphona au Ministère de la Justice et dit qu’il fallait aboutir immédiatement, déclarant qu’il prenait la chose sur lui et qu’il fallait faire libérer immédiatement M. de Baleine, faire passer une note officieuse à la presse en présentant la mesure comme ayant été décidée par M. Briand avant son départ. Cette après-midi, troisième coup de téléphone de Pinochet pour s’assurer que ses ordres ont été exécutés. Ils l’ont été point par point ; De Baleine a été libéré dans la journée et il arrive à Paris ; une note rédigée dans le sens indiqué a été envoyée par le Ministère de la Justice à toute la presse, et voilà comment un tout jeune homme, audacieux et intelligent, s’est joué pendant 18 heures du Pouvoir et a dicté des ordres aux ministères. Belle confirmation des théories de l’Action française sur le coup de force ! Maintenant que tout a réussi, l’Action française vend la mèche, elle raconte ce joli coup ; le gouvernement apprend ce soir seulement comment il a été mystifié ; Poincaré doit être furieux et Tissier confus et inquiet ! Celui qui est le plus content c’est le jeune Pinochet qui a si bien réussi son coup. Précisément, je le retrouve dans le métro et il me raconte l’histoire dans tous ses détails. Maintenant le gouvernement ne voudra pas avouer qu’il a été mystifié ; il fera contre mauvaise fortune bon cœur et laissera le prisonnier en liberté, faisant croire que la mesure a été décidée par lui. Pour un bon tour, c’est un bon tour !

Le camelot du roi Norbert Pinochet – Cliché anonyme, Le coup de fouet, 30 juin 1912 (Wikipédia)

Paris, mercredi 24 avril 1912

Nous voyons ma tante Estève et Madeleine à l’Hôtel de Castille où elles sont de passage. Nous faisons de nombreuses courses et commissions, nous prenons le thé l’après-midi chez ma tante Civelli et dînons chez les Delestrac. L’histoire de Pinochet-Poincaré fait le tour de la presse, tous les journaux la racontent ; comme c’était à prévoir, le gouvernement dément ; mais on sait ce que signifient ces démentis ! J’apprends avec beaucoup de peine la mort de M. François Delalaye, qui avait été pendant 4 ans mon professeur à Angers et m’avait préparé au baccalauréat ; il n’avait que 57 ans.

Paris, jeudi 25 avril 1912

Le matin, nous faisons des achats et des commissions. L’après-midi je me promène aux Champs-Elysées, je vais aussi à Notre-Dame-des-Victoires. Le soir, nous allons voir jouer, au Palais Royal, une comédie de gros rire, Le Petit café[25].

Paris, vendredi 26 avril 1912

Le matin, nous allons faire notre pèlerinage à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre ; la basilique du Vœu national est complètement terminée ; puisse le Sacré-Cœur avoir bientôt pitié de la France et la sauver ! L’après-midi, nous allons voir les Raymond de Çagarriga que nous ne rencontrons pas. Le soir, avec Jean de Saint-Martin qui est en garnison à Vincennes, nous allons voir jouer Le Roi[26] aux Variétés. Très bons acteurs.

Paris, samedi 27 avril 1912

Nous faisons des commissions matin et soir ; l’après-midi, nous allons un moment dans un cinématographe boulevard des Italiens ; le soir après dîner, nous allons avec les Civelli, que nous avons visités, passer un moment au Café des Américains.

Paris, dimanche 28 avril 1912

En sortant de la messe à la Madeleine, nous apprenons, par une édition spéciale de Paris-Midi, que l’affreux bandit Bonnot est cerné et va être pris à Choisy-le-Roi ; nous déjeunons chez les Delestrac. Après déjeuner, nous décidons de nous rendre à Choisy voir la maison désormais célèbre où le bandit s’est réfugié ; il paraît que la police va la faire sauter à la dynamite pour s’emparer de Bonnot ; nous allons à Choisy-le-Roi avec Tante et Yvonne Delestrac et avec les jeunes gens de Saint-Martin ; le bandit a été capturé à midi ½ après que la dynamite eut fait sauter le garage et y eut mis le feu ; on s’est précipité malgré les balles qu’il ne cessait de tirer, on lui a tiré dessus à bout portant, on s’est emparé de lui, on l’a transporté à l’hôpital où il est mort peu après ; le siège de la maison a duré 4 heures 1/2 ; un inspecteur de la Sûreté a été blessé par une balle tirée du garage. Voilà la société enfin débarrassée de cette brute sanguinaire ; on doit encore capturer deux membres de la bande sinistre, Garnier et Valet. À Choisy, nous voyons les ruines fumantes du garage ; elles sont encore gardées par la police et la garde républicaine. L’affluence est énorme, surtout à la gare ! Nous rentrons à Paris à 6h ½ et allons dîner dans un restaurant des Champs-Elysées où nous ont invités les jeunes gens de Saint-Martin. Le soir, nous allons à Magic City.

Le garage, cachette de Jules Bonnot, après son dynamitage le 28 avril 1912 par la police pour capturer le criminel et sa bande (Antoine d’Estève de Bosch se rendit sur les lieux le jour même) – Carte postale anonyme, 1912 (site criminocorpus.org)

Semaine du 30 avril 1912

Chalet Saint-Michel, mardi 30 avril 1912

Nous avons quitté Paris hier soir à 10h19 après une dernière journée bien remplie. Hier matin je suis allé à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, je me suis confessé et j’ai communié. Dans la matinée, j’ai vu passer avec Bebelle près de Notre-Dame l’enterrement du chef de la Sûreté tué par l’affreux Bonnot, M. Jouin ; l’Action française avait offert une couronne pour laquelle j’ai souscrit. Nous sommes allés déjeuner chez nos cousins de Roig rue Portalis. L’après-midi nous avons fait de nombreuses courses et commissions ; je suis allé boulevard de Courcelles prendre des nouvelles de M. de Çagarriga qui va mieux, etc. Nous sommes partis à 10 heures 19 du quai d’Orsay ; arrivés à Bordeaux ce matin à 7h3 après une excellente nuit, nous avons rejoint au café de Bordeaux Henry du Lac qui devait nous ramener au chalet en auto ; mais la voiture qui était chez le carrossier pour la reprendre n’est pas prête et nous ne pouvons pas partir ; Henry nous en avertis par dépêche hier à Paris, mais son télégramme lui est revenu sans nous toucher ; quoi qu’il en soit, nous avons perdu beaucoup de temps en nous arrêtant à Bordeaux ; nous ne pouvons repartir qu’à 3h35 du soir et, au lieu d’arriver à Bazas à 9h26 comme nous l’eussions fait sans notre arrêt à Bordeaux, nous n’y arrivons qu’à 5h54 du soir. François, que j’avais prévenu par dépêche, nous y attendait avec son auto. Nous arrivons au chalet à 6h ½ environ. Les enfants vont bien et nous reçoivent avec des transports de joie. Nous avons passé à Paris une agréable semaine. Bebelle n’y était pas allée depuis 1906.

Mai 1912

Semaine du 1er au 5 mai 1912

Chalet Saint-Michel, mercredi 1er mai 1912

Il paraît qu’il y a eu de fortes inondations en Roussillon ces jours-ci, surtout en Salanque, nos vignes sont inondées ; je me demande si ça ne va pas compromettre la récolte ; je suis très inquiet. J’y serai dans trois jours et je verrai ce qu’il y aura à faire.

Chalet Saint-Michel, jeudi 2 mai 1912

Germaine n’est pas très bien portante ; à notre retour nous avons été surpris de constater que ses lèvres étaient enflées ; hier et ce matin cette enflure n’a fait qu’augmenter et gagne les joues ; de plus, cette enfant pleure tout le temps et ne veut pas manger. Nous en sommes un peu inquiets. Dans l’après-midi étant allé à Casteljaloux pour voir où en est la réparation de mon moteur, je laisse un mot au docteur Vital pour le prier de venir voir cette petite. Bachères travaille à mon moteur ; plusieurs pièces seront à changer ; dans une dizaine de jours tout sera prêt.

Chalet Saint-Michel, vendredi 3 mai 1912

Le docteur est venu ce matin ; l’œil gauche de Germaine est complètement fermé et suppure. Le docteur dit qu’elle a une conjonctivite purulente, mais ce n’est pas grave. Il suffit de tenir l’enfant à l’abri de l’air et de la lumière chaudement et de lui laver très fréquemment les paupières avec de l’eau boriquée ; 3 fois par jour mettre dans les yeux 3 gouttes d’un collyre que le docteur m’indique. Je vais chercher ces médicaments à Casteljaloux ; j’y vais avec la mobylette de François, mais elle a une panne de magnéto et je suis obligé de la laisser chez Bachères et de revenir à bicyclette en pédalant. Le traitement fait tout de suite du bien à Germaine ; elle est plus contente et boit ses biberons. Je pourrai partir demain afin d’être à Claira dimanche pour prendre part aux élections municipales.

Perpignan, samedi 4 mai 1912

J’ai quitté le chalet ce matin, la petite Germaine paraissant aller bien mieux ; je suis parti avec Henri et François en auto jusqu’à Montech ; là, après avoir déjeuné chez Albert, je les ai laissés continuer sur la Métairie Grande où ils vont et j’ai pris le train à la gare de Montbartier ; je suis arrivé ici ce soir à 10 heures et j’y couche.

Perpignan, dimanche 5 mai 1912

Après la messe, je suis allé à Claira où j’ai voté pour la liste entière de M. Besombes, liste sur laquelle se trouvent deux membres du groupe d’Action française de Claira ; je fais un peu de propagande pour cette liste qui est excellente, très catholique et même monarchiste, composée d’hommes probes et sérieux ; j’ai la conviction qu’elle sera élue. Le soir, à Perpignan je dîne chez les Lazerme ; je vais au cinéma Castillet. À Claira, j’ai fait le tour de toutes mes vignes sauf le Lloucati ; toutes mes vignes et une partie de celle de Papa ont été envahies par l’inondation qui y a laissé beaucoup de détritus, de broussailles, mais qui, fort heureusement, a peu raviné ; la couche d’alluvions laissée par les eaux sera un grand avantage pour plusieurs causes ; cette année, la récolte s’annonce très belle, mais je redoute une invasion de mildiou à cause de la grande humidité du sol ; il va falloir faire des traitements très fréquents et à doses massives.

Cinéma Castillet à Perpignan – Carte postale J. Fau, Perpignan, s.d. [années 1910] (site picryl.com)

Semaine du 6 au 12 mai 1912

Ille, lundi 6 mai 1912

Je reçois de bonnes nouvelles de Germaine. Je quitte Perpignan à 11 heures, après avoir fait avec Maurice Roger des emplettes pour Claira au syndicat agricole ; j’achète notamment une pompe pour bast, afin de pouvoir sulfater très rapidement. Je vais à Vinça où je déjeune et vois M. Bouchède ; la maison de Vinça est vide comme celles d’Ille puisque Bonne Maman est encore à Nice pour assez longtemps. Je viens ici en voiture et je m’installe dans ma maison où nous allons tous rentrer dans quelques jours ; il me tarde bien ! À Claira la liste Besombes, pour qui j’ai voté, a été élue en entier sauf 3 noms qui seront élus dimanche prochain. Ces élections municipales me font l’effet de n’avoir pas été très mauvaises, au moins dans notre coin.

Ille, mardi 7 mai 1912

Le matin, je m’occupe et fais des commissions dans Ille ; l’après-midi je vais voir Victor de Lacour qui est, comme moi, seul ici. Ensuite je vais à Bouleternère ; je vois l’acquéreur du champ de Las Grabas, le nommé Pierre Pratx. À Bouleternère, la liste républicaine et la liste conservatrice se sont suivies ou dépassées de 2 ou 3 voix ; il est bien regrettable que je n’aie pas voté dimanche à Bouleternère où j’étais inscrit aussi et où ma voix aurait été bien plus utile qu’à Claira où notre liste a eu 20 voix de majorité ; à Bouleternère 3 conservateurs et 5 républicains sont élus ; il y a 4 ballottages que nos amis espèrent bien enlever dimanche prochain. Les vignes sont superbes. Je vais au Mois de Marie.

Ille, mercredi 8 mai 1912

Je vais à Vinça par le train de midi, je rentre à Ille en voiture et m’arrête à Boule en passant. Je reçois tous les jours de bonnes nouvelles de Bebelle et des enfants ; Germaine va bien. Le soir, Mois de Marie.

Ille, jeudi 9 mai 1912

Le matin, je vais à Boule ; je fais un peu de propagande pour que la liste conservatrice soit élue dimanche. L’après-midi je ne bouge pas. Depuis trois jours il fait une chaleur suffocante ; cette précoce explosion de chaleur surprend ; le thermomètre dépasse 30 degrés à l’ombre. Ce soir je vais au mois de Marie.

Vinça, vendredi 10 mai 1912

Je suis allé à Perpignan de 10 heures à 4 heures ; j’ai déjeuné chez les Llobet. De retour à Ille à 4 h, je viens à Vinça en voiture ; je passerai ici la journée de demain. Je vais au Mois de Marie.

Vinça, samedi 11 mai 1912

Je m’occupe de la plantation par M. Bartre du nouveau petit jardinet de Bonne Maman ; il fait, comme du reste depuis 4 jours, une chaleur torride ; je vais au grand jardin, vers le soir, prendre le frais. Je m’occupe des affaires de la Société Saint-Sébastien. Ce soir je vais au Mois de Marie.

Toulouse, dimanche 12 mai 1912

Je couche à Toulouse à l’Hôtel Terminus ; j’ai quitté Vinça ce matin après avoir assisté à la messe de 8 heures où j’ai communié. Je suis allé à Claira où j’ai voté pour les 3 candidats conservateurs restés en ballottage dimanche dernier, j’y ai fait une tournée dans les vignes, je suis allé à vêpres et je suis parti à 4 h pour Toulouse où je suis arrivé à 11h22 du soir. Je couche à l’Hôtel Terminus en face de la gare.

Semaine du 13 au 19 mai 1912

Chalet Saint-Michel, lundi 13 mai 1912

Je passe la matinée à Toulouse ; je vois Emmanuel de Saint-Jean. Je pars par l’express de 1h18 et j’arrive à 5h45 du soir à Casteljaloux où j’espérais trouver l’auto prête à prendre la route ; je me trompais, l’auto n’est pas prête et je suis obligé de prendre une voiture pour rentrer au chalet. La petite Germaine est à peu près guérie de son ophtalmie et je compte que nous pourrons partir dans une huitaine de jours.

Chalet Saint-Michel, mardi 14 mai 1912

Je vais à Casteljaloux et je prends livraison de l’auto ; le moteur a été remonté, revu et resserré ; on a changé quelques pièces usées ; bref, il est en très bon état.

Chalet Saint-Michel, mercredi 15 mai 1912

Je reviens à Casteljaloux tous ces jours-ci, avant d’entreprendre un long voyage en auto, il faudra faire fréquemment de petites sorties à petite allure pour « roder » les pièces. Le matin, vient la procession du 3ème jour des Rogations ; un petit reposoir a été préparé devant la porte ; je prie pour toutes nos récoltes, celles d’ici et surtout celles du Roussillon ! Nous suivons un moment la procession qui est bien simple.

Chalet Saint-Michel, jeudi 16 mai 1912 (Ascension)

Nous allons tous à la grand’messe à Saint-Michel ; il pleut et nous ne pouvons pas aller à vêpres. On a enfin arrêté, ou plutôt « pris » de force et morts les compagnons de Bonnot, Garnier et Valet, dont on avait enfin retrouvé la trace. Comme pour Bonnot, il a fallu faire un siège en règle et faire sauter leur repaire à la mélinite ; ils ont lutté avec l’énergie du désespoir et ont fait plusieurs victimes ; quelle bande sinistre ils formaient !

Chalet Saint-Michel, vendredi 17 mai 1912

Nous passons l’après-midi à Casteljaloux où je fais donner le dernier coup de main à l’auto pour mettre le moteur tout à fait en état ; je fais revoir les tiges des culbuteurs et celles des soupapes ; c’est très long et nous ne rentrons qu’à 9h ¼.

Chalet Saint-Michel, samedi 18 mai 1912

L’après-midi, nous allons faire une petite promenade à l’étang de Casteljaloux avec retour par Lartigue dans la charrette anglaise attelée de la jument d’Henry.

Chalet Saint-Michel, dimanche 19 mai 1912

Nous allons à la messe à Lartigue. L’après-midi nous allons à Bazas pour assister à un meeting d’aviation ; le premier et unique vol a lieu dès notre arrivée, le seul aviateur présent est Kühling[27] sur un monoplan Blériot ; à peine venait-il de décoller qu’il a dû atterrir précipitamment, si précipitamment que son appareil s’est retourné et brisé ; lui est indemne ; Henry, François et moi arrivons les premiers auprès de Kühling qui en a été quitte pour la peur ; mais son appareil étant brisé le meeting est terminé aussitôt. Au retour nous nous arrêtons au château de Castelnau où nous voyons les Lamothe. Ce meeting aurait bien au profit de l’aviation militaire.

Vue d’un décollage de l’aviateur Paul Louis Kuhling à Clairac (Lot) en 1912 – Carte postale anonyme, 1912 (site amisdeclairac.com)

Semaine du 20 au 26 mai 1912

Chalet Saint-Michel, lundi 20 mai 1912

Nous allons tous, dans les 2 autos, déjeuner à Cap Lisse chez notre nouveau cousin de La Barrière[28], à 36 kilomètres d’ici. L’oncle Charles et Tante Geneviève de Llobet et Mimi y sont depuis quelques jours. Nous sommes de retour ici à 5h ½ environ. Les Llobet et les La Barrière doivent venir ici mercredi.

Chalet Saint-Michel, mardi 21 mai 1912

Il pleut une bonne partie de la journée ; je prépare l’auto en vue de notre voyage de jeudi, car nous partons jeudi pour Ille. L’après-midi, nous allons en charrette anglaise visiter l’église de Gouts, curieuse église fortifiée, en pleine forêt.

Eglise Saint-Clair de Gouts (Lot-et-Garonne) – Vue actuelle (Wikipédia)

Chalet Saint-Michel, mercredi 22 mai 1912

Les Llobet et les La Barrière viennent déjeuner ici ; nous nous promenons ensemble ; il pleut une partie de la journée. Nous bouclons nos malles pour partir demain matin.

Montech, jeudi 23 mai 1912

Nous avons quitté le chalet ce matin à 8h45 par la pluie ; notre intention était de déjeuner ici et d’aller coucher à Limoux ou Quillan ; mais une fois à Montech, il pleut tellement qu’Albert et Marie insistent beaucoup pour nous faire rester jusqu’à demain matin ; nous acceptons et passons ici l’après-midi et la nuit. Dans l’après-midi entre deux averses, nous allons nous promener en charrette anglaise ; Albert nous fait passer dans sa propriété et son bois de chênes.

Ille, vendredi 24 mai 1912

Nous avons quitté Montech ce matin à 8h ¼ et nous arrivons à Ille à 5h ½ du soir, c’est bien marché ! Nous avons déjeuné à Limoux où nous nous sommes arrêtés, en tout, deux bonnes heures. Nous avons eu la pluie une bonne partie de la journée. Notre voyage s’est admirablement effectué : ni une panne ni une crevaison. Albert m’a donné un chien épagneul « Oscar », nous le prenons avec nous en auto. Nous voici enfin de retour chez nous après cinq mois d’absence ; je m’y retrouve avec satisfaction, nous y sommes pour 2 mois ½ environ.

Ille, samedi 25 mai 1912

Je vais à Claira en auto ; je fais une tournée dans les vignes qui sont fort belles ; une attaque de mildiou la semaine dernière a été arrêtée par une application énergique de sulfate de cuivre en pulvérisations et par un poudrage ; ces jours-ci le vent du nord-ouest sec et frais qui ne cesse de souffler, favorise le vignoble ; la récolte s’annonce très abondante ; Dieu veuille qu’elle arrive à bon port ! Au retour je m’arrête un moment à Perpignan.

Ille, dimanche de la Pentecôte 26 mai 1912

Le matin, je me confesse et communie ; nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 27 au 31 mai 1912

Ille, lundi 27 mai 1912

Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous allons à Vinça en auto ; nous nous arrêtons à Boule au retour ; Bonne Maman arrivera probablement à Vinça cette semaine. Nous avons amené les enfants à Vinça.

Ille, mardi 28 mai 1912

L’après-midi, je vais à Bouleternère où l’on sulfate pour la 2ème fois la vigne de la Grande Fèche ; cette vigne est très belle pour le moment. Ce soir, nous allons au Mois de Marie.

Ille, mercredi 29 mai 1912

Le matin je vais voir la vigne du Bouc que papa vient d’agrandir en achetant une petite vigne contiguë. L’après-midi je devais aller à Boule expédier 2 barriques de vin, mais il pleut assez fort et je remets la chose à demain matin. Nous allons au mois de Marie.

Ille, jeudi 30 mai 1912

Le matin je vais à Boule faire remplir et expédier deux barriques de vin. L’après-midi je vais avec Bebelle à Perpignan où nous faisons des commissions et des visites et où j’assiste, au Panache, à une réunion des chefs des sections de la campagne pour préparer une série de manifestations d’Action française qui auront lieu les 22, 23 et 24 juin ; on y cause beaucoup de la belle lettre du Roi au marquis de Kernier[29] rendue publique hier. Un négociant me fait offrir le prix de 20 fr. l’hecto pour ma récolte future de Claira ; je ne me décide pas, c’est prématuré.

Ille, vendredi 31 mai 1912

L’après-midi je vais à Claira ; je vais jusqu’à la vigne du Lloucati. Je visite une vigne qui est à vendre et que l’on me propose ; il est possible que je me décide à l’acheter parce qu’elle est très voisine des miennes, bien qu’elle soit en assez mauvais état ; elle est située entre la Cadène et la Griffaigne et d’un accès facile. Si je l’achète je vendrai le Lloucati dont le grand éloignement a beaucoup d’inconvénients ; le Lloucati a 180 ares ; la vigne dont on me parle en a, dit-on, 240 (4 ayminates) ; malgré cette différence de superficie, je crois que je gagnerais à l’échange.

Juin 1912

Semaine du 1er au 2 juin 1912

Ille, samedi 1er juin 1912

Il fait mauvais temps, presque froid. Maman m’écrit de Biarritz et m’annonce la mort de notre tante de Roig[30] ; en la voyant, il y a un mois, si pleine de vie et si bien conservée malgré ses 88 ans, je ne croyais pas notre tante si près de sa fin. J’envoie un télégramme mes condoléances à nos cousins Charles de Roig.

Ille, dimanche 2 juin 1912

Nous nous levons à trois heures et à quatre heures, avant le lever du soleil, nous partons en voiture (avec le break de Vinça) pour le célèbre ermitage de la Trinité où il y aura aujourd’hui grande affluence de pèlerins. Nous y arrivons à 7h20 ; c’est la première fois que je vais à la Trinité ; nous visitons la curieuse chapelle, sans grand mérite architectural mais extrêmement ancienne ; les retables sont assez beaux ; il y a surtout un Christ très remarquable du XIIe siècle. Nous montons aux ruines du château de Belpuig rasé par ordre de Louis XIV, d’où la vue est très belle ; nous assistons ensuite à la grand’messe dans la chapelle ; nous déjeunons et repartons à midi ¼ ; nous sommes ici à 2h ½ ; je vais à vêpres.

Château de Belpuig (commune de Prunet-et-Belpuig, Pyrénées-Orientales) – Vue actuelle, photographie « La photo de treize heures » (site laphotodetreizeheures.wordpress.com)

Semaine du 3 au 9 juin 1912

Ille, lundi 3 juin 1912

Nous allons voir Madame Rivière qui a perdu son fils il y a quelques jours ; il pleut encore une partie de la journée ; il pleut presque tous les jours, ce qui est très mauvais pour les vignes, surtout en ce moment. L’Éclair de Montpellier contient une bien triste nouvelle ; le chanoine Piton, mon ancien curé de Saint-Serge, d’Angers, a été très probablement assassiné ; on est venu le chercher la nuit, pour porter les Sacrements à un malade disait-on ; il a suivi confiant, et n’a plus reparu. Le lendemain matin on a retrouvé son missel et une manche de soutane dans un quartier éloigné ; dans la nuit, les vicaires inquiets se mirent à sa recherche et ne le trouvant pas, prévinrent la police ; sa chambre était cambriolée. Le bon curé a été probablement attiré dans un guet-apens et assassiné. Cette triste nouvelle me fait beaucoup de peine.

Ille, mardi 4 juin 1912

Je vais à Claira en voiture pour voir les vignes ; le temps très pluvieux m’inquiète, je redoute le mildiou ; on commence aujourd’hui le 4e sulfatage, je fais expérimenter un nouveau jet de lance pour les pulvérisateurs. Bebelle et les enfants viennent à Claira avec moi ; au retour nous nous arrêtons un moment à Perpignan. On n’a aucune trace du curé de Saint-Serge et on croit de plus en plus à l’assassinat ; comme ancien paroissien du chanoine Piton, j’envoie un mot de sympathie au premier vicaire.

Ille, mercredi 5 juin 1912

Nous ne bougeons pas d’ici. On n’a pas encore retrouvé le corps du curé de St Serge ; comme c’est triste !

Ille, jeudi 6 juin 1912

Je vais à Vinça en auto le matin, pour signer la vente du champ de Las Grabas à Bouleternère, à M. Pierre Pratx ; j’ai vendu ce champ 1600 frs. ; avec le prix de ce champ et le prix de la Balme, je compte acheter une partie de la métairie de ma tante Civelli à Ille. Je reviens à Vinça dans l’après-midi avec Bebelle et Tony pour chercher une clé que je crois y avoir perdue le matin et que je ne retrouve pas. Je m’arrête à Boule où l’on poudre la vigne de la Grande Fèche ; c’est bien nécessaire, car le mildiou menace beaucoup. Ce matin, j’ai assisté à la messe de 7 heures. L’Éclair de ce matin contenait une bonne nouvelle qui m’avait causé une grande joie : l’abbé Piton, raconte ce journal, s’est présenté au chef de la Sûreté de Lyon et lui a raconté que samedi soir à Angers, au moment où il allait visiter un malade de sa paroisse, il a été attiré dans un guet-apens, ligotté, laissé dans une prairie à la garde de 3 individus une partie de la nuit, pendant que d’autres qui lui avaient volé ses clés devaient cambrioler sa demeure, puis repris par la bande au complet, encapuchonné dans un fichu, hissé dans une auto qui avait filé à toute vitesse, et enfin après un très long voyage et quelques arrêts, déposé au milieu de la nuit dans une ville qu’il avait reconnue être Lyon. Là, le jour venu, il s’était réfugié dans une maison ecclésiastique dite « Les Chartreux » et il attendait l’arrivée de son vicaire d’Angers à qui il avait télégraphié et qui devait lui apporter des vêtements ecclésiastiques, pour regagner Angers avec lui. Tel était le récit du chanoine Piton et le télégramme de Lyon qui le racontait ne le mettait pas en doute. Enchanté de savoir que mon ancien curé, pour qui j’avais beaucoup de sympathie, était sauvé, je lui ai envoyé aussitôt un petit mot de félicitations et de sympathie. Mais je le regrette beaucoup maintenant. En effet, les journaux de ce soir publient un second télégramme de Lyon disant que le chanoine Piton, ayant été mis par le chef de la Sûreté lyonnaise en présence d’un sac trouvé en ville et qui paraissait devoir lui appartenir, le chanoine a d’abord nié, puis a reconnu que ce sac lui appartenait, enfin, pressé de questions, a avoué que son récit du matin n’était qu’une fable et a alors raconté que la disparition, la mise en scène de la chambre cambriolée, tout cela était son œuvre. Il a voulu faire croire qu’il avait été volé parce que, détenteur d’une somme de 50.000 francs appartenant au Grand Séminaire d’Angers, il avait joué à la bourse avec cet argent et avait perdu, sur le point d’être obligé de rembourser il s’était affolé et, pour cacher sa culpabilité, avait imaginé l’histoire d’un enlèvement, d’un vol etc., bref tout ce qu’il a fait depuis quatre ou cinq jours ; il est allé d’Angers à Paris, puis de Paris à Lyon tout simplement en chemin de fer, déguisé en laïc et muni d’une perruque et d’une fausse barbe ; cette fausse barbe a été retrouvée dans le sac abandonné, ainsi que divers objets, notamment un crucifix et du linge. L’abbé Piton n’a pas été arrêté pour le moment parce qu’aucune plainte n’est déposée contre lui ; il va repartir pour Angers où il sera tenu à la disposition du Parquet. En lisant ce récit, j’éprouve un douloureux étonnement. Ainsi, ce prêtre qui paraissait distingué et si zélé, ce curé qui avait été mon pasteur pendant plusieurs années et pour qui j’avais tant de sympathie, n’était qu’un fumiste, un homme indélicat, une sorte d’escroc ! Ce qui est encore pire, il a menti effrontément et risquait de faire arrêter et condamner des innocents ! Quelle désolation ont dû éprouver ses paroissiens qui l’estimaient et l’aimaient ! Quelle joie pour les ennemis de l’Église ! Quelle tristesse pour les bons Catholiques ! En un mot quel scandale ! Combien je regrette le mot de sympathie que je lui ai écrit ce matin ; mais qui ne s’y serait trompé ? L’évêque d’Angers tout le premier s’y est trompé, lui qui dimanche à Saint-Serge, croyant l’abbé Piton assassiné, prononçait de ce prêtre un vibrant et éloquent éloge ! Mais aussi, combien ce malheureux curé a été sot et naïf ; comment pouvait-il supposer, après tant d’autres histoires de ce genre qui avaient échoué, que lui réussirait ? Puisqu’il avait eu la coupable faiblesse de gaspiller l’argent qui lui était confié, il devait avoir le courage de tout confesser à son évêque. Pour éviter un scandale qui risque de faire tant de mal, Mgr Rumeau aurait trouvé le moyen d’arranger la chose ; certainement on aurait pu, à Angers, trouver la somme nécessaire pour boucher le trou ; le curé, au bout de quelque temps, aurait été mis à la retraite pour raison de santé, et un grand scandale aurait été évité. Comment l’abbé Piton, que je croyais intelligent, n’a-t-il pas compris qu’il fallait agir ainsi ! Ce scandale m’attriste profondément ; je me reporte par la pensée à quelques années en arrière, je me vois aux réunions de la conférence paroissiale de Saint-Vincent-de-Paul aux côtés du curé de Saint-Serge ; qui, alors, aurait supposé que ce prêtre si bon, si affable, si vénérable, finirait ainsi ?

Ille, vendredi 7 juin 1912

Le matin je vais à Boule, à la Grande Fèche ; il y a un peu de mildiou dans cette vigne, il faut tâcher de l’enrayer, ce qui n’est pas facile à cause du mauvais temps. L’après-midi je vais à Perpignan en auto, avec Bebelle pour différentes courses et commissions ; un courtier en vins me fait une offre à 21 frs. sur souche. Nous voyons l’oncle Charles de Llobet, l’oncle Xavier qui est à Perpignan et viendra dimanche. Tout le monde parle de l’affaire du curé de Saint-Serge qui a fait un bruit énorme dans la presse comme il fallait s’y attendre. Les journaux sont pleins de nouveaux et tristes détails sur cette lamentable aventure où sombre l’honneur d’un prêtre que je vénérais et croyais irréprochable. Le matin à l’occasion du premier vendredi du mois, j’assiste à la messe de 7 heures et fais la sainte communion.

Ille, samedi 8 juin 1912

Bonne Maman rentre aujourd’hui de Nice où elle était depuis le milieu de mai ; Nénette l’accompagne ; Tante Josepha va aller passer quelque temps à Lausanne où elle suivra un traitement pour tâcher de guérir complètement son entérite. Nous allons les voir passer à la gare à midi, et l’après-midi, nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; nous les voyons plus longuement.

Ille, dimanche 9 juin 1912

Nous allons à la grand’messe, à vêpres et à la procession du Très-Saint-Sacrement. Nous organisons un reposoir dans la maison de mes parents ; dimanche prochain, nous en ferons un chez nous. Je crois devoir prendre part à la procession un flambeau à la main ; ce n’est pas pour le curé que je le fais, il ne le mérite pas n’ayant pas fait à mes parents les excuses qu’il leur doit depuis un an, c’est pour le Bon Dieu ; tout le monde le comprend ainsi. L’oncle Xavier vient passer la journée ici ; il arrive à 9h et repart à 7h du soir ; il passe avec nous la plus grande partie de la journée.

Semaine du 10 au 16 juin 1912

Ille, lundi 10 juin 1912

Le matin, je vais à Bouleternère en auto voir la Grande Fèche où il y a un peu de mildiou ; l’après-midi nous nous promenons et faisons 2 visites ; le soir, Mois du Sacré-Cœur[31].

Ille, dimanche 16 juin 1912

[…] je vais en auto à Perpignan pour assister au Panache à une réunion ayant pour but d’arrêter le programme des conférences, banquets etc. des 22, 23 et 24 mai. Je suis de retour avant midi. Nénette vient passer la journée avec nous. Nous édifions ensemble un fort joli reposoir dans notre entrée et nous avons l’honneur d’y recevoir la bénédiction du Très-Saint-Sacrement quand la procession s’y arrête. Comme dimanche dernier, je prends part à la procession.

Semaine du 17 au 23 juin 1912

Ille, lundi 17 juin 1912

L’après-midi nous nous promenons Bebelle, Tony et moi, du côté de Régleilles ; il commence à faire sérieusement chaud.

Ille, mardi 18 juin 1912

Nous allons passer la journée à Vinça où l’on chante la grand’messe de Saint Antoine qui n’a pu être célébrée jeudi ; nous assistons bien entendu à cette messe dite pour la famille ; l’après-midi nous allons en auto à Finestret voir le curé M. Badrignans ; nous allons voir la jolie cascade du Lentilla ; Nénette vient avec nous. Nous rentrons à Ille vers 6h ½ ; le soir nous allons à la cérémonie du Mois du Sacré-Cœur.

Ille, mercredi 19 juin 1912

Nénette vient passer la journée avec nous ; elle arrive par le train de 9 heures. L’après-midi nous allons ensemble à Perpignan en auto ; nous emmenons les enfants parce que la petite Germaine dont la conjonctivite n’est pas finie, doit aller chez le Dr Espinaze, oculiste ; en arrivant, nous la menons chez ce médecin. Ensuite, je laisse à Perpignan Nénette et Bebelle qui voient leurs amies et vont au tennis, et je vais à Claira. Le carignan de la Cadène et le Lloucati subissent une assez forte attaque de mildiou qui s’étend même à la grappe. J’en suis cependant, pour ces vignes, au cinquième sulfatage ; je les fais poudrer pour la 3e fois avec la poudre Chefdebien ; je ne sais si je réussirai à enrayer cette attaque. Le temps a encore changé ; au vent frais a succédé un temps brumeux et chaud, c’est ce qui nous vaut ce mildiou. Décidément la récolte ne sera pas aussi forte qu’on l’avait annoncé ; et près de 3 mois nous séparent encore des vendanges ! Nous sommes de retour à Ille à 7h45 ; Nénette repart pour Vinça par le dernier train de 8h ¼.

Ille, jeudi 20 juin 1912

Le matin je vais voir les vignes de Boule ; elles sont belles ; il n’y a pas de mildiou. L’après-midi je ne bouge pas ; je fais un grand nettoyage, avec du pétrole, du moteur de l’auto.

Ille, vendredi 21 juin 1912

Nous ne bougeons pas d’ici. Le soir nous allons à la bénédiction à l’église et nous nous promenons ensuite sur la route de Prades. L’été officiel commence aujourd’hui ; on s’en aperçoit !

Perpignan, samedi 22 juin 1912

Nous avons accompagné les enfants à Vinça où Bonne Maman les gardera 2 jours. Bonne Maman se prépare à recevoir chez elle le colonel et plusieurs officiers du 80e de ligne de Narbonne qui passe 2 jours à Vinça. Nous allons à Perpignan ; dans l’après-midi je vais à Claira ; le mildiou est à l’état latent dans beaucoup de vignes. Nous dînons et couchons chez les Llobet ; le soir nous assistons, à la salle des Œuvres, à une séance donnée par les jeunes filles royalistes et qui comporte deux saynètes : « La joie fait peur » et « La Cigale chez les Fourmis » ; les Massia, Despéramons, jouent dans ces deux pièces.

Perpignan, dimanche 23 juin 1912

À 11 heures, messe pour le Roi à la chapelle du Christ. L’après-midi, à la salle des Œuvres, grande conférence ; discours de Vaugeois, Maxime Réal del Sarte, Massé, Despéramons, Rohain ; la salle est comble. À l’issue de la réunion, la bénédiction du Très-Saint-Sacrement est donnée dans la chapelle attenante à la salle. Le soir nous assistons au banquet chez Gadel ; nous sommes une centaine. Après dîner, on va prendre le café à la salle des Œuvres.

Semaine du 24 au 30 juin 1912

Vinça, lundi 24 juin 1912

Journée bien remplie ! Elle a été employée par Vaugeois et Réal del Sarte, accompagnés de M. Bertran, de Massé, de M. Miquel, de Triquéra et de moi, à la visite des sections dans les campagnes ; j’ai mis mon auto à leur disposition, M. Cambres, maire de Théza, leur a prêté aussi la sienne. Nous partons de Perpignan à 9 heures ; je prends dans ma voiture MM. Vaugeois et Bertran ; nous nous arrêtons un moment à Ille où ces messieurs visitent la cathédrale et le cloître, à Saint-André où nous voyons, chez M. Bocamy, plusieurs ligueurs d’Action française ; nous prenons avec nous Lammerville et nous allons déjeuner à Port-Vendres. Au retour, arrêts à Collioure, à Corneilla chez les Jonquères et à Théza chez M. Cambres ; nous n’arrivons à Perpignan qu’à 4 heures. Cette après-midi, ces messieurs doivent aller à Rivesaltes et dans la Salanque ; je ne peux pas, à mon grand regret, les y accompagner étant obligé d’être à Vinça ce soir pour assister au dîner que Bonne Maman offre aux officiers qui sont ses hôtes. Nous quittons donc Perpignan à 4h ½ en auto et sommes à Vinça à 6h ½, après une crevaison et un arrêt à Ille. À Ille le 53e d’infanterie a fait étape aujourd’hui ; ici nous trouvons le 80e qui y est depuis dimanche, chez Bonne Maman il y a le colonel de Voillemont, le lieutenant-colonel Olive, un capitaine, et le drapeau du régiment. Ces messieurs sont charmants ; le colonel a connu l’oncle Xavier à Saint-Mihiel. La population de Vinça a fait le meilleur accueil à l’armée ; on a dressé des arcs de triomphe etc.

Ille, mardi 25 juin 1912

Je me suis levé de très grand matin, à 3 heures, pour saluer les officiers et les faire déjeuner avant leur départ de Vinça à 4 heures. Moins de 2h après, le 53e de ligne, venu d’Ille, traversait Vinça musique en tête ; les deux régiments vont au col de la Perche pour des tirs de guerre et des manœuvres. Nous avons, à Vinça, la visite de l’oncle Lucien Delestrac qui vient déjeuner ; il arrive à 9h ½ et repart à 1h10 ; il verra demain matin Maman qui est à Paris chez les Delestrac pour 4 ou 5 jours ; je l’accompagne à la gare où il monte dans le wagon direct de Vernet à Paris. Dans l’après-midi, Nénette, Bebelle et moi allons à Nossa nous baigner ; nous rentrons à Ille en auto à 6 heures.

Ille, mercredi 26 juin 1912

Nous allons nous promener, dans l’après-midi, à la métairie Saint-Martin. Le soir nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 27 juin 1912

Il fait chaud ; l’après-midi nous allons nous promener à Régleilles ; nous voyons des pêchers couverts de fruits dans le jardin Solère ; je voudrais bien que mes pêchers de Boule fussent aussi beaux.

Ille, vendredi 28 juin 1912

Ce matin, j’ai fait examiner Bebelle par le Docteur Pons ; depuis 2 mois environ, nous nous doutons qu’il y avait du nouveau comme on dit en pareil cas ; depuis ce matin, cette idée s’est transformée en certitude ; nous sommes sûrs maintenant qu’un 3ème bébé est en chantier ; il naîtra fin décembre ou commencement janvier ; souhaitons que Bebelle ne soit pas plus malade que pour Tony et Germaine. Voilà un sujet de préoccupation pour moi ; une nouvelle charge en perspective ; la famille augmente, prions Dieu d’augmenter aussi les ressources ; on dit que Dieu protège d’une façon spéciale les familles nombreuses ; j’espère qu’Il continuera à protéger la mienne. En tout cas, en donnant à la France de nombreux enfants, j’ai conscience de remplir toute mon devoir envers Dieu, envers ma famille et envers ma Patrie ; c’est là l’essentiel, « Fais ce que dois advienne que pourra » ! L’après-midi nous allons à Vinça avec les enfants.

Ille, samedi 29 juin 1912

J’ai visité aujourd’hui toutes mes vignes, toutes celles de Bouleternère le matin et toutes celles de Claira le soir ; je suis même allé 2 fois à Boule le matin ; elles sont belles, la récolte est abondante mais partout, du moins dans les carignans, j’ai trouvé le mildiou et le rot-brun ; jusqu’à présent, à force de traitements j’ai réussi à l’enrayer, mais réussirai-je jusqu’au bout ? À Claira, on a déjà fait six sulfatages, 4 poudrages cupriques et 2 soufrages ; les poudrages cupriques ont fait le plus grand bien. Ces traitements sont très coûteux mais ils sont nécessaires ; des voisins qui les ont négligés ont leurs vignes absolument ravagées ! Bebelle et les enfants reviennent à Perpignan.

Ille, dimanche 30 juin 1912

Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, nous allons à Vinça où nous laissons les enfants, nous prenons Nénette en passant et allons avec elle, en auto, à Vernet-les-Bains ; cette station est encore à peu près déserte ; nous y restons environ 2 heures et rentrons ; nous dînons à Vinça.

Juillet 1912

Semaine du 1er au 7 juillet 1912

Ille, lundi 1er juillet 1912

L’après-midi nous allons avec les enfants à la vigne du Bouc. Hier 2ème centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, le gouvernement avait organisé une fête au Panthéon en l’honneur du prophète, du père des idées de 89 ; elle a été ratée ; à l’intérieur du Panthéon des banquettes vides, à l’extérieur une vive manifestation de la jeunesse des Écoles conduite par l’Action française, contre Rousseau et contre le gouvernement ; Fallières et les ministres, venus presque en cachette par terreur des camelots du Roi, sont partis en fuyant sous les sifflets et les huées de la jeunesse ; il y a eu plus de 100 arrestations. En somme belle journée pour la cause de l’ordre, de la tradition et de la Patrie ! Quant au métèque, quant au triste personnage que la république voulait fêter, il est passé à l’arrière-plan, ses idées tombent, heureusement, dans l’oubli ; les ministres eux-mêmes qui ont dû, par habitude et par métier, par position, le défendre à la tribune de la Chambre et du Sénat il y a quelques jours, l’ont défendu assez mollement et non sans de nombreuses restrictions ; de même dans la presse, même dans celle de gauche, le culte de ce « Saint » du calendrier révolutionnaire s’en va, signe certain que les idées de 89 sont fortement en baisse ; les faits démolissent une à une les nuées absurdes qui ont fait, durant plus d’un siècle, tant de mal à la France. Puisse leur règne finir à tout jamais !

Ille, mardi 2 juillet 1912

Papa et Maman ont loué la villa à partir du 6 juillet ; ils vont donc rentrer ici incessamment. Le matin je vais à Boule en auto, je visite la vigne de la Grande Fèche ; l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel. Ce matin nous allons à la grand’messe à 9 heures.

Ille, mercredi 3 juillet 1912

L’après-midi nous allons à Perpignan en auto, je vois plusieurs courtiers en vins ; on me fait des propositions à 25 frs. ; j’examine les conditions d’enlèvement, d’acompte etc. ; si elles sont acceptées, je vendrai mille hectos à ce prix.

Font-Romeu, ermitage, jeudi 4 juillet 1912

Me voici pour deux jours à Font-Romeu en retraite ; c’est une retraite fermée, nous sommes plus de 40 messieurs installés dans l’ermitage ; la retraite est prêchée par le P. Eyraud ; l’ouverture a lieu ce soir ; elle paraît devoir être intéressante et surtout utile ; malheureusement, je ne pourrai pas la suivre jusqu’à la fin puisque je dois rentrer à Ille avant dimanche à cause du passage de troupes de ces jours-ci. J’arrive ici, avec les autres retraitants, par le train qui part d’Ille à 11h32 ; nous avons un wagon spécial ; nous montons dans le chemin de fer électrique et allons à pied de la station d’Odeillo à l’ermitage. Parmi les retraitants, il y a Lucien Darru, Henri Bertran de Balanda (fils de M. Jean Bertran), M. Colomer, M. Taillade, M. Cambres, MM. Barrère père et fils etc. ; nous sommes plus de 40.

Le pélerinage à l’ermitage de Font-Romeu – Carte postale anonyme, s.d. [années 1900] (Musée de Cerdagne, fonds Gironès)

Font-Romeu, ermitage, vendredi 5 juillet 1912

Lever à 5h ½. 1ère instruction, messe, temps libre, 2ème instruction, méditation etc. ; à la messe je fais la sainte communion. Les instructions sont profondes et obligent à réfléchir sur l’âme, ses destinées, les moyens de la sauver ; de temps en temps ces retours sur soi-même sont nécessaires ; ce sont de vraies cures d’âme ; il faut remercier Dieu de m’avoir donné cette grande grâce. Le temps est très beau et l’air frais et pur à cette hauteur de près de 1800 mètres.

Ille, samedi 6 juillet 1912

J’assiste à la messe et aux toutes deux premières instructions de la journée à Font-Romeu, je communie. Je quitte Font-Romeu vers 10h du matin dans l’auto de M. Cambres qui me mène à la gare de Mont-Louis et j’arrive ici à 11h ½ ; le 53e de ligne est à Ille aujourd’hui ; le soir il y a musique et retraite, mais nous n’avons personne à loger aujourd’hui.

Ille, dimanche 7 juillet 1912

Le 80e de ligne arrive à Ille à 9h ½ ; le matin à 7 heures on vient nous annoncer que nous logerons le colonel et le lieutenant-colonel et nous nous hâtons de compléter leur installation. Ces messieurs arrivent pendant que nous sommes à la grand’messe ; on amène le drapeau et on place un factionnaire à la porte. Ce sont le colonel de Woillemont et le lieutenant-colonel Olive que j’avais vus à Vinça il y a 15 jours. Nous les invitons à dîner ce soir. Nénette et Bonne Maman viennent dans l’après-midi ; nous gardons Nénette jusqu’à demain. Le dîner se passe fort bien ; ces messieurs se retirent dans leurs chambres à 10h ½ ; ils sont vraiment charmants et nous nous découvrons beaucoup de relations communes surtout avec le colonel qui connaît l’oncle Xavier, les Padirac, les Villelume à Angers.

Semaine du 8 au 14 juillet 1912

Ille, lundi 8 juillet 1912

Le colonel et lieutenant-colonel se lèvent à 2 heures ; nous aussi ; nous leur servons à déjeuner et ils partent à 3 heures avec le régiment qui va aujourd’hui d’Ille à Perpignan ; après leur départ nous nous recouchons et nous nous levons à six heures. Je vais, avec Bebelle et Nénette, à Perpignan et Claira en auto ; nous rencontrons le 80e aux portes de Perpignan et assistons à son entrée en ville et à une revue aux Platanes. Bebelle reste à Perpignan et je vais à Claira avec Nénette. Je parcours les vignes qui sont superbes ; la récolte s’annonce très belle, je suis vraiment favorisé et j’en remercie le Bon Dieu. Je suis en pourparlers pour la vente sur souches d’une partie de ma récolte, mais la chose n’est pas encore abouti. Nous rentrons à Ille à 1h ½. Nous sommes un peu fatigués, ayant dormi à peine 4 heures cette nuit.

Ille, mardi 9 juillet 1912

Il y a un an aujourd’hui de l’inoubliable banquet de Villeclare ; quelle belle manifestation royaliste ce fut ! Ma tante Augustine de Llobet arrive ici pour 4 jours ; je vais l’attendre à la gare ; l’après-midi nous nous promenons ensemble.

Ille, mercredi 10 juillet 1912

Bonne Maman et Nénette viennent déjeuner et passer avec nous une partie de la journée. Papa et Maman vont rentrer très prochainement à Ille ; les travaux à la villa sont terminés ; celle-ci est louée et occupée depuis samedi par les locataires. Nous allons à la neuvaine de Notre-Dame du Carmel.

Ille, jeudi 11 juillet 1912

Je vais à Perpignann je vois plusieurs courtiers et je me décide à vendre mille hectos sur souches à 24 francs à la maison Fourriques. J’aurais bien voulu arriver à 25 francs, mais cela n’a pas été possible ; on me donnait bien 25 frs. il y a 3 ou 4 jours mais en garantissant 9° ou au moins 8 ½ et en acceptant, dans le cas où le vin pèserait moins, une réduction proportionnelle ; en sorte que si le vin avait été inférieur d’un ½ degré, par exemple, à 8 ½, j’aurais subi une réduction de plus de 1,50 ; et s’il avait été inférieur d’un degré, la réduction eût été de plus de 3 francs ; au lieu de vendre 25 frs., j’aurais, en réalité, vendu à 23,50 ou même à 22 frs. à peine ; cette clause cachait un trompe-l’œil. J’aime mieux vendre à 24 francs, sans garantie de degré ; de plus le vin sera enlevé sur marc et payé tout de suite ; ce sont d’excellentes conditions qui valent bien 1 frs. par hecto. Maintenant il faut souhaiter que les cours montent encore pour mieux vendre le reste. J’ai eu raison de ne pas accepter les offres de 20 frs. qui m’étaient faites en mai. J’assiste à une réunion du comité royaliste, ayant pour but d’organiser sur des bases plus sûres le budget du Roussillon qui [est] en déficit chronique ; c’est désolant et c’est difficile à organiser ; il faut toujours faire de nouveaux sacrifices. Je rentre à Ille vers 8h ½.

Ille, vendredi 12 juillet 1912

Papa et Maman rentreront demain. Dans l’après-midi nous faisons une petite promenade en auto avec Tante Augustine, nous allons à Corbère et Bouleternère ; Tante Augustine repart ce soir, nous l’accompagnons à la gare à 6h21, ou plutôt, comme on écrit depuis quelques jours, à 18 heures 21 ; le soir nous allons à la cérémonie du Carmel.

Ille, samedi 13 juillet 1912

Je vais attendre Papa et Maman à la gare, il y a 3 mois que je ne les avais vus. Ils ont fait bon voyage. Papa n’est pas encore entièrement remis de sa furonculose. Ils ont bien des choses à nous raconter. L’après-midi, visite en voiture de Bonne Maman et de Nénette. Je vais à Boule avec Bebelle en profitant de la voiture, nous revenons à pied.

Ille, dimanche 14 juillet 1912

Nous allons à la grand’messe. Aujourd’hui encore la Gueuse célèbre sa fête, fête bien choisie puisqu’elle commémore la trahison, le massacre, la révolte, le mépris de la parole donnée ; c’est tout ce qui convient à la république. Pour fuir cette insupportable journée nous allons en voiture, avec Nénette, passer l’après-midi à Vernet-les-Bains, après avoir déjeuné à Vinça ; nous dînons à Vernet et rentrons à Ille à près de minuit ; nous sommes obligés de rentrer à Ille en voiture car nous avons manqué le train de retour.

Semaine du 15 au 21 juillet 1912

Ille, lundi 15 juillet 1912

Je vais à la messe à 7 heures, en l’honneur de la Saint Henri nous allons souhaiter la fête à Papa avec les enfants, nous déjeunons chez mes parents ; Nénette arrive par le train de 10 heures ; elle vient passer quelques jours avec nous pendant que Bonne Maman est à Lourdes où elle va rejoindre Tante Josepha qui arrive de Lausanne ; elles arriveront toutes deux à Vinça à la fin de la semaine.

Ille, mardi 16 juillet 1912

Je souffre d’une fluxion à la mâchoire inférieure, à gauche ; cela me gêne beaucoup, je ne sais comment manger. Nous allons à la grand’messe et à la cérémonie du soir à l’église du Carmel. Je ne sors presque pas à cause de ma fluxion.

Ille, mercredi 17 juillet 1912

Nous nous promenons un peu, le temps est très chaud. Visites à M. et Mme de Rolland et à Mme Amade.

Ille, jeudi 18 juillet 1912

Je vais à Perpignan par le train de 1h25 (l’auto ne marche pas, il y a une pièce à changer) ; j’assiste à une réunion, au Panache, pour le journal Le Roussillon ; j’ai trouvé depuis 8 jours pour 60 francs de souscriptions nouvelles ; quelques autres en ont trouvé aussi ; certains résultats ont été obtenus, mais il reste beaucoup à faire. Je rentre à 8h ½ du soir.

Ille, vendredi 19 juillet 1912

Dans l’après-midi nous nous promenons du côté du Bouc. Je souffre toujours de ma fluxion, j’ai beaucoup de peine à manger ; il faut que je me décide à me faire arracher la dent cause de tout le mal.

Ille, samedi 20 juillet 1912

Nous allons à 11h ½ à la gare attendre Yvonne Delestrac qui vient passer quelques jours ici et à Vinça ; ses parents l’ont embarquée hier soir à 7h au quai d’Orsay dans le wagon direct de Vernet-les-Bains et elle est arrivée ici sans descendre de son wagon ; à la gare nous voyons Marie de Rovira qui va à Nyer ; elle nous invite à aller y passer la journée un de ces jours. L’après-midi je vais à Perpignan entre 2 trains me faire arracher la dent cause de ma fluxion ; je suis de retour à 4 heures.

Ille, dimanche 21 juillet 1912

La dent arrachée ou plutôt la gencive a saigné toute la nuit et la fluxion n’a pas diminué ; je vais voir le docteur qui me donne un médicament pour arrêter l’hémorragie. La fluxion me gêne beaucoup, la joue gauche est très enflée. L’après-midi, je vais cependant à Perpignan par le train de 1h25 avec Bebelle et Yvonne ; nous allons à vêpres à Saint-Jean ; nous faisons plusieurs visites, notamment chez la famille de Marliave ; nous allons au tennis et sommes de retour à Ille par le dernier train du soir.

Semaine du 25 au 28 juillet 1912

Ille, jeudi 25 juillet 1912

Je reprends mon journal interrompu pendant trois jours, trois jours peu agréables pour moi ; lundi et mardi surtout j’ai beaucoup souffert. Ma fluxion, loin de diminuer après l’enlèvement de la dent, est devenue un phlegmon qui s’est développé sous la mâchoire gauche, ma joue gauche est devenue énorme, je ne pouvais plus faire un mouvement de mâchoire et ne pouvais avaler que des liquides ; j’éprouvais la plus grande difficulté à parler même ; le Dr Pons, qui venait me voir 2 fois par jour, a cru qu’il serait obligé d’ouvrir ce phlegmon ; Dieu merci, il s’est vidé de lui-même par l’ouverture de la dent enlevée à partir d’hier matin et, depuis lors, l’enflure diminue progressivement et a presque complètement disparu aujourd’hui ; lundi et mardi, j’ai éprouvé un affreux malaise accompagné de fièvre ; j’ai passé trois nuits atroces presque sans sommeil ; dans la nuit de lundi à mardi, je n’ai pas dormi du tout. J’ai soigné ce phlegmon par des applications de compresses très chaudes, par des gargarismes antiseptiques très chauds aussi et par de la pommade au collargol ; il a mûri vite puisqu’il s’est vidé hier. J’avais fait une promesse à Saint Antoine s’il se crevait de lui-même sans intervention chirurgicale et je suis bien heureux d’avoir été exaucé. La pauvre Bebelle a eu beaucoup de travail, jour et nuit, pour me soigner ; elle a dû se lever plusieurs fois chaque nuit. Enfin tout est bien qui finit bien ; je n’ai plus maintenant que quelques précautions à prendre et ce sera fini. Cette maladie nous prive d’une agréable réunion ; nous étions invités à aller aujourd’hui à Nyer, chez les Rovira, avec Yvonne Delestrac, Nénette, les Lazerme et les La Croix ; j’aurais voulu que Bebelle y allât sans moi, mais elle n’a pas voulu me laisser. Je regrette cette réunion.

Ille, vendredi 26 juillet 1912

Je vais de mieux en mieux ; je sors un peu pour aller chez mes parents, nous y déjeunons avec Yvonne Delestrac et avec Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette, venues de Vinça en voiture ; je n’avais pas vu Tante Josepha depuis Nice au moment de la mort de l’oncle Paul, elle est encore bien fatiguée.

Ille, samedi 27 juillet 1912

Nous nous promenons avec Yvonne. J’apprends qu’hier, en rentrant à Vinça, il a failli arriver un grave accident à Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette ; une roue du break s’est détachée et la caisse de la voiture est tombé à terre avec ces dames, la jument s’est abattue ; finalement, personne n’a eu de mal Dieu merci, mais tout le monde s’est effrayé ; pareille chose nous était arrivée avec la même voiture, près de Neffiach, il y a 8 ou 10 ans[32].

Ille, dimanche 28 juillet 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 29 au 31 juillet 1912

Ille, lundi 29 juillet 1912

Je vais à Claira faire un tour dans les vignes ; je pars par le 1er train du matin et rentre ici à 4 heures ; les vignes sont très belles grâce aux très nombreux traitements faits. Hier ont eu lieu à Denain de belles fêtes pour le bi-centenaire de la grande victoire de Villars qui sauva la France ; aucun ministre n’avait daigné se déranger, c’est à peine s’ils s’y étaient fait représenter ; et dire que pour inaugurer le moindre groupe scolaire tous les ministres se mobilisent ; mais pour fêter une grande victoire de la Monarchie, cela ne vaut pas l’honneur d’un déplacement ministériel ; mais pourquoi récriminer, les grands souvenirs de l’histoire de France se suffisent à eux-mêmes et n’ont pas besoin des ministres républicains !

Ille, mardi 30 juillet 1912

L’après-midi, je vais à Bouleternère avec le train, je rentre pédestrement ; j’ai vu les vignes qui sont très belles et j’ai arrêté tous les comptes avec Joseph Jacomy.

Ille, mercredi 31 juillet 1912

Nous allons passer la journée à Vinça ; Bebelle et les enfants partent vendredi pour la Borie Grande ; ils font leurs adieux, pour 2 mois, à Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette ; moi, je ne partirai que mardi, peut-être lundi ; je reviendrai à Vinça dimanche.

Août 1912

Semaine du 1er au 4 août 1912

Ille, jeudi 1er août 1912

Nous faisons nos préparatifs de départ ; le soir je me promène un peu avec Bebelle.

Ille, vendredi 2 août 1912

Je fais la sainte communion pour gagner l’indulgence de la Portioncule. Nous achevons nos préparatifs de départ ; l’oncle Gabriel de Llobet vient déjeuner avec nous. Bebelle et les enfants partent pour la Borie Grande par le train de 1h ½ ; je les rejoindrai lundi ou mardi. Dans l’après-midi je me promène avec l’oncle Gabriel, il repart à 4h, ou plutôt à 5h20 pour Perpignan car le train a une heure 20 de retard ; je devais aller à Perpignan par le même train pour faire quelques commissions et en ramener l’auto, mais à cause de ce retard, j’y renonce. Je m’installe chez mes parents pour trois jours.

Ille, samedi 3 août 1912

C’est aujourd’hui la fête paroissiale d’Ille ; je vais à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais à Perpignan d’où je ramène l’auto ; l’après-midi, je vais à vêpres et à la procession. De 5h à 7h, je vais en auto avec Yvonne et Maman à Corneilla voir les d’Ax et à Laferrière voir les Barescut. On annonce presque officiellement qu’une convention navale, qui complète fort utilement le traité d’alliance et la convention militaire, vient d’être conclue entre la France et la Russie ; je me réjouis grandement de cette nouvelle qui prouve la vitalité de l’alliance franco-russe qui doit être notre sauvegarde contre l’ogre germanique.

Ille, dimanche 4 août 1912

Je vais à Vinça où je passe la partie de la journée, pour assister à une réunion du bureau de Saint-Sébastien à l’occasion du recouvrement des cotisations ; je déjeune à Vinça et j’assiste, à Vinça, à la grand’messe et à vêpres. Je fais mes adieux, pour quelques jours, Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette.

Semaine du 5 au 11 août 1912

La Borie Grande, lundi 5 août 1912

Ce matin à Ille, après m’être occupé de différentes choses (fait rentrer des sarments apportés d’Claira etc.), je suis parti à 11 heures 10 en auto et suis passé par Perpignan, Narbonne, Saint-Chinian, Saint-Pons ; je suis arrivé ici à 4h ½. L’auto a marché parfaitement bien. En passant près d’Aureilhes, je m’y suis arrêté, mais Gaston n’y était pas. Nous allons voir nos cousins d’Auxilhon.

La Borie Grande, mardi 6 août 1912

Mauvais temps presque froid ; on se croirait à la fin d’octobre ; l’été de 1912 ne ressemble pas à celui de 1911 ! Je lis un ouvrage, récemment paru, de M. Gabriel de Blaÿ sur sa tante Coraly de Gaïx (1801-1847) ; c’est un recueil de lettres de cette dernière ; cet ouvrage m’intéresse parce qu’il fait revivre une société aujourd’hui disparue, et surtout un genre de vie que l’on ne connaît plus ; beaucoup de ces lettres sont adressées à Mlle Élise de Raynaud, arrière-grand-mère de Bebelle, qui habitait Saint-Pons et qui épousa le vicomte de Chefdebien, de Narbonne ; sa fille Gabrielle de Chefdebien, à qui sont adressées quelques-unes des lettres de Coraly de Gaïx, est la grand-mère maternelle de Bebelle ; elle est devenue Mme Joseph de Llobet, je l’ai beaucoup connue, elle est morte à Vinça en 1903[33] ; mes parents ont connu la vicomtesse de Chefdebien, née Élise de Raynaud. Toutes les correspondantes de Coraly de Gaïx appartenaient à l’aristocratie de la région située entre Castres et Saint-Pons ; comme cette époque, si rapprochée, paraît cependant loin de nous ! Ce livre est intitulé : Une vie inconnue d’Eugénie de Guérin, Coraly de Gaïx. Correspondance et Œuvres publiées avec notes et portrait par le baron de Blay de Gaïx. Introduction par Armand Praviel. Lettre préface de Jules Lemaitre de l’Académie Française » (Paris, Honoré Champion éditeur 1912).

La Borie Grande, mercredi 7 août 1912

Il fait absolument froid ; l’après-midi nous allons voir les Saint-Martin et De Pous à la Ribeaute. Dans le livre du colonel de Blay, il est souvent question d’un Paul de Raynaud, frère de la bisaïeule de Bebelle et d’un vicomte Auguste de Raynaud de la Salvetat, son cousin germain qui fut garde du corps de Louis XVIII et dont le portrait est ici, dans le salon ; ce livre m’intéresse beaucoup.

La Borie Grande, jeudi 8 août 1912

Nous avons la visite des d’Auxilhon, de M. de St-Martin et de Madame et Mlle de Pous[34]. Il fait moins froid qu’hier ; le temps s’améliore. Je vais à Saint-Amans pour envoyer un télégramme.

La Borie Grande, vendredi 9 août 1912

Le matin nous allons nous promener du côté de la halte et du moulin. Je partirai demain pour Casteljaloux et le chalet Saint-Michel ; je laisserai l’auto à Bachère pour achever la réparation du moteur qu’il a assez mal faite au mois de mai ; si cette réparation ne doit pas durer trop longtemps je resterai là-bas ; si ça doit être long, je reviendrai ici et retournerai ensuite prendre la voiture à Casteljaloux.

Montech, samedi 10 août 1912

Au lieu de rouler ce soir au chalet comme je le projetais, je suis obligé de coucher à Montech ; j’ai eu beaucoup de malheurs de route pendant le trajet et je ne peux pas, aujourd’hui, dépasser Montech. Parti ce matin à 8h environ de la Borie Grande, j’ai crevé 2 fois et éclaté 2 fois en route ; de plus, j’ai assisté à un accident d’auto (une auto qui s’est jetée contre la barrière d’un passage à niveau), je suis même allé chercher un médecin pour panser une petite fille qui a été blessée au visage par les éclats de verre du pare-brise qui a été cassé. Au dernier éclatement, près d’Orgueil, je n’avais plus de chambre de rechange et je n’avais pas de cric, Dominique ayant fait la grosse bêtise d’oublier mon cric sur la route, je ne pouvais donc plus avancer et j’ai téléphoné à Albert qui est venu à mon secours avec une voiture louée à Montauban ; et voilà comment je n’ai pu arriver qu’à Montech ; depuis que j’ai l’auto je n’avais jamais éprouvé une pareille malchance ! J’ai reculé pour rechercher le cric, mais je ne l’ai pas trouvé.

Chalet Saint-Michel, dimanche 11 août 1912

J’ai passé la matinée et je suis allé à la messe à Montech ; je suis allé aussi avec Albert et son cousin le comte de la Hitte[35] visiter les vignes de ce dernier tout près de Montech ; ce n’est pas le même genre de culture qu’en Roussillon. Je quitte Montech en auto à 2h25 et j’arrive sans incidents à Casteljaloux à 5h ¾. Je laisse l’auto chez Bachère et je vais au chalet avec la voiture attelée de Corbeau ; j’avais télégraphié au régisseur de venir m’attendre à Casteljaloux ; je couche ici.

Semaine du 12 au 18 août 1912

La Borie Grande, lundi 12 août 1912

Parti du chalet à 6h 1/2 en voiture, j’arrive ce matin Auchère ; il ne pourra me livrer la voiture que mardi, Auchère trouvant que ce long séjour au chalet manquerait d’armes, je rentre à la Borie grande ; je quitte Casteljaloux par le train de 8h 11 avec un billet d’aller et retour et suis ici à 4h 9m par le car de 4 heures. Enfin je repartirai pour la Gironde, passerai la journée de demain à Royan et rentrerai lundi au chalet ; si la voiture est réellement arrangée, je repartirai mardi prochain 20 août.

La Borie Grande, mardi 13 août 1912

Temps affreux, nous devions aller aujourd’hui à la Salvetat, nous remettons la partie à plus tard. M. Poincaré, président du Conseil, est à Saint-Pétersbourg, il y est reçu avec la plus grande cordialité et à tous les jours d’importantes entrevues avec l’Empereur Nicolas et avec les ministres russes ; l’alliance franco-russe paraît plus solide que jamais, surtout renforcée par l’entente avec l’Angleterre ; notre situation diplomatique est donc excellente, mais cela durera-t-il ? Avec le régime essentiellement instable qu’est la république, on ne peut pas tabler sur l’avenir ; d’ailleurs la république, qui n’a pas su jusqu’à présent tirer parti de l’alliance russe, sera-t-elle plus habile désormais ? Il est, hélas, permis d’en douter.

La Borie Grande, mercredi 14 août 1912

Le matin, j’ai fait avec Henry une promenade en auto sur la Montagne Noire pour essayer sa nouvelle voiturette 8 chevaux, « Stabilia » ; elle se comporte bien. L’après-midi nous allons nous confesser à Albine.

La Borie Grande, jeudi 15 août 1912

Nous allons à 8 heures la sainte communion à Albine, Bebelle, Lolotte et moi ; nous allons à la grand’messe à Albine, à vêpres et à la procession à Sauveterre.

Royan, samedi 17 août 1912

Pas de journal hier soir parce que je roulais en chemin de fer. Nous avons fait hier, dans les deux autos de ma belle-mère et d’Henry, une superbe excursion en montagne ; nous sommes allés à la Salvetat, avons déjeuné à Lacaune, avons poussé ensuite à Roche-Seyzière à la limite de l’Aveyron, d’où l’on a une vue magnifique sur ce département, et étions de retour à la Métairie grande à 7h ¼. J’en suis reparti, ou plutôt suis parti de Saint-Amans par l’express de 9h32 et suis arrivé à Royan ce matin à 9h ½. Je passerai 48 heures ici ; je désirais depuis longtemps connaître Royan. Je passe la journée à visiter Royan et Saint-Georges. Royan est une fort belle station très élégante (un peu moins élégante et luxueuse que Biarritz) ; la mer n’y est pas aussi belle qu’à Biarritz ; on est à l’estuaire de la Gironde, on n’y jouit pas de la pleine mer comme à Biarritz. Je rencontre des gens de connaissance, notamment nos cousins les Edmond de Blaÿ. Le soir, je vais voir jouer au casino Madame Butterfly, une pièce qui vaut surtout par la mise en scène et les décors japonais. Chose amusante : la pièce est assez pathétique et, vers la fin, tout le monde pleurait autour de moi ; on n’entendait que sanglots étouffés et même avoués !

Vue du sentier des crêtes à Laval-Roquecezière (Aveyron) – Vue actuelle (site tourisme-aveyron.com)

Royan, dimanche 18 août 1912

Je suis allé à la messe de 8 heures, puis j’ai employé la matinée à visiter Pontaillac, j’ai poussé jusqu’à la Grande-Côte, ce côté-là est très joli. L’après-midi après m’être promené dans Royan, j’ai profité d’une excursion en mer organisée par la Compagnie Bordeaux-Océan et j’ai fait une jolie promenade en mer de 3 heures ; notre vapeur a traversé le très large estuaire de la Gironde, nous sommes passés devant la pointe de Grave où l’on voit de très intéressants travaux de défense contre l’envahissement de la mer qui est, dans ce pays, un si redoutable fléau et nous avons poussé jusque devant Soulac sur la côte du département de la Gironde ; Soulac est une petite station battue par les tempêtes du large ; nous n’y avons pas abordé et sommes rentrés à Royan à cinq heures ½ ; beaucoup de personnes étaient malades à bord car ce petit bateau secouait beaucoup, j’ai tenu bon. Le soir, je vais un moment au casino, j’y rencontre les Edmond de Blaÿ.

Vue de Royan et Pontaillac – Photographie anonyme, 1910 (Site ebay.fr)

Semaine du 19 au 25 août 1912

Chalet Saint-Michel, lundi 19 août 1912

J’ai quitté Royan ce matin par bateau ; au lieu de faire le trajet Royan-Bordeaux en chemin de fer, j’ai préféré le faire en bateau en remontant la Gironde ; parti de Royan à 8 heures, notre vapeur était à Bordeaux à 1h ¼. Ce trajet en bateau est charmant ; la Gironde, jusqu’à Pauillac et même plus haut, est un véritable bras de mer, elle atteint 12 kilomètres de largeur ; malheureusement, il a plu pendant la plus grande partie du trajet. Je repars de Bordeaux à 2 heures et suis à Casteljaloux à 5h 45 ; là une mauvaise surprise m’attendait. Je croyais trouver la voiture prête, coucher au chalet et rentrer demain soir à la Borie Grande en auto. Mais Bachère s’est retardé et a négligé de m’en prévenir ; le moteur n’est pas remonté et ne le sera pas avant 4 jours. Je suis très contrarié ; si j’avais prévu cela, je ne serais parti que 4 jours plus tard de la Borie Grande. Mais je suis bien forcé de m’incliner ! J’envoie chercher Maubaret qui vient me prendre en voiture et me ramène au chalet. Puisque j’ai 4 jours à perdre, je décide d’aller en passer un à Biarritz pour voir la villa Sainte-Cécile dans toute sa splendeur ; nous sommes ici tout près de Biarritz. Je partirai mercredi et passerai la journée de jeudi à Biarritz ; j’y retrouverai les Jamme qui y ont loué, pour le mois d’août, la villa Alma sur la Côte des Basques.

Bateau effectuant la traversée de l’estuaire de la Gironde depuis Royan – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site vinylmaniaque.com)

Chalet Saint-Michel, mardi 20 août 1912

Dans la matinée je me repose ; ce n’était pas sans besoin après 3 jours passés à courir. L’après-midi je fais avec Maubaret une longue tournée dans la propriété, elle est en bon état ; les pins poussent bien, les jeunes semis ont bien pris ; nous faisons au moins 8 kilomètres dans le sol sablonneux des pignadas.

Biarritz, mercredi 21 août 1912

Pour occuper mon temps pendant que Bachère tripote l’auto, je suis venu passer un jour à Biarritz ; parti ce matin à 9 heures de la station de Tourneuve près de Cap-Chicot, je suis arrivé ce soir à 16h39 à Biarritz Ville ; je descends à l’Hôtel du Louvre parce qu’il n’y a pas de place à l’Hôtel de l’Europe ; je me mets à la recherche d’Henry et de Germaine ; je les rencontre enfin du côté du Palais. Je me promène sur la plage ; je dîne chez les Jamme à leur chalet Alma sur la Côte des Basques ; après dîner, je vais un moment au casino.

Biarritz, jeudi 22 août 1912

Dans la matinée, je me promène au rocher de la Vierge et sur la plage ; je prends un bain de mer, je déjeune et dîne chez les Jamme. L’après-midi, je vais visiter la villa Sainte-Cécile que j’avais laissée, en avril, pleine d’ouvriers ; les réparations sont achevées depuis six semaines et la villa est louée ; je m’entends avec la concierge pour l’heure de la visite ; la villa est bien changée à son avantage ; la salle à manger agrandie est superbe ; le petit boudoir, les vérandas agrandies, toutes les tapisseries changées, la plus grande partie du mobilier rafraîchie et mise à neuf, la façade sur la mer bien améliorée, enfin le jardin plus que doublé ; tout cela est superbe ; la villa est maintenant en excellent état. Ce soir, je vais avec les Jamme au music-hall du casino municipal. J’ai rencontré beaucoup de gens de connaissance : les De Lalande et De La Croix, Mme d’Hestreux etc.

Chalet Saint-Michel, vendredi 23 août 1912

J’ai quitté Biarritz ce matin par le train de 9h33 et je suis arrivé à 13h39 à Casteljaloux ; Bachère n’a pas encore remonté le moteur et je doute fort de partir demain ; je reviendrai demain matin. Je vais coucher au chalet.

Chalet Saint-Michel, samedi 24 août 1912

Je n’ai pas pu partir aujourd’hui. Bachère m’a rendu la voiture à 5 heures du soir seulement ; je partirai demain matin et ferai le voyage d’une seule traite.

La Borie Grande, dimanche 25 août 1912

J’ai quitté le chalet ce matin à 5h40 ; j’ai assisté à la messe de six heures à Casteljaloux ; je suis parti de Casteljaloux à 7h ¼, j’ai déjeuné à Moissac, j’ai visité la belle église romane et le cloître dont cette petite ville s’enorgueillit, et je suis arrivé ici à 5h ¼ du soir après avoir parcouru 260 kilomètres sans incidents désagréables. Bebelle et les enfants vont bien.

Semaine du 26 au 31 août 1912

La Borie Grande, lundi 26 août 1912

Je mène l’auto à Castres pour faire charger une aile qui est abîmée depuis longtemps ; ensuite nous allons tous, Bebelle, Henry, François et moi, à une élégante matinée dansante chez le comte et la comtesse de Gontaut-Biron au château de Lostanges près de Castres ; toute la société du pays y est invitée, j’estime que nous étions 50 environ. Le comte de Gontaut-Biron, ancien député de Pau, est le fils de l’ancien ambassadeur à Berlin, le fin diplomate qui remplit si bien la pénible et délicate mission de rétablir les relations entre la France et l’Allemagne après la guerre, et que Bismarck détestait tant ! Il fut sacrifié par Gambetta pour plaire au Chancelier de fer. Nous sommes de retour à 7h ¼.

La Borie Grande, mardi 27 août 1912

Le matin je vais à Castres en chemin de fer ; je reprends l’auto et suis rentré avec. J’écris des lettres en retard.

La Borie Grande, mercredi 28 août 1912

Avec du ripolin rapporté de Castres, je peins l’auto qui en avait grand besoin. Je passerai la seconde couche vendredi.

La Borie Grande, jeudi 29 août 1912

Nous avons la visite de Gaston qui, venu chasser avec Jojo du côté de la Salvetat s’arrête une heure ici avant de regagner Aureilhes. Il fait un grand vent de sud-est qui me fait craindre qu’il ne pleuve en Roussillon ; ce serait dangereux à la veille des vendanges.

La Borie Grande, vendredi 30 août 1912

Dans l’après-midi, je vais à Saint-Amans avec Henry ; nous donnons la 2e couche à l’auto.

La Borie Grande, samedi 31 août 1912

Nous avons la visite de Charles de Llobet et de leurs filles ; l’oncle Charles commence lundi sa vendange à Torreilles. Arrivée de Gaston.

Septembre 1912

Semaine du 1er septembre 1912

La Borie Grande, dimanche 1er septembre 1912

Gaston, qui venu ici pour l’ouverture de la chasse, est indisposé et ne peut pas la faire ; d’ailleurs il fait mauvais temps. Gaston repart pour Aureilhes et laisse Jojo ici ; demain, en partant, je m’arrêterai à Aureilhes pour avoir des nouvelles de Gaston. Je vais à la grand’messe à Sauveterre. L’après-midi, nous allons en auto à Lapeyrouse ; les Jamme ne sont pas encore rentrés de Biarritz.

Semaine du 2 au 8 septembre 1912

Vinça, lundi 2 septembre 1912

J’ai quitté la Borie grande ce matin en auto par la pluie ; je ne me suis arrêté à Aureilhes ; Gaston, qui va bien mieux, m’a fait déjeuner et visiter les belles caves d’Aureilhes et de Montels où il peut loger 24.000 hectos ; il a commencé ses vendanges et n’est pas très satisfait du rendement. J’arrive à Claira à 4 heures, je visite une partie des vignes, la récolte est belle et assez mûre pour commencer bientôt la vendange ; nous commencerons vendredi. J’arrive à Vinça à 9 heures et trouve Papa, Maman, Bonne Maman et les Magué en bonne santé ou à peu près. J’ai eu deux ennuyeux incidents de route. À Puisserguier (Hérault), une charrette de vendange est venue se jeter contre l’auto, et a écrasé mon aile gauche de l’arrière, le conducteur de la charrette n’était pas à la tête de son cheval. À Neffiach, étant descendu pour arranger un phare, j’ai coupé l’allumage et le moteur a continué à tourner, il s’est produit en même temps plusieurs explosions ; ne sachant à quoi attribuer ce phénomène et craignant un court-circuit, je prends le parti de laisser l’auto dans une remise jusqu’à demain. Pour arriver à Vinça, j’ai recours à l’obligeance d’une auto de passage qui allait à Mont-Louis ; les voyageurs, très aimables, nous prennent – le domestique et moi – jusqu’à Vinça ; ce sont des Espagnols. Ces incidents de route sont désagréables, mais il faut s’y résigner, c’est la monnaie courante de l’automobile !

Vinça, mardi 3 septembre 1912

L’après-midi, je convoque un ouvrier du garage Chassaing à Neffiach ; il reconnaît la cause de la panne d’hier ; ce n’était rien, simplement deux cylindres avaient un peu chauffé ; je regagne Vinça sans la moindre difficulté et m’arrête à Ille et à Bouleternère.

Vinça, mercredi 4 septembre 1912

Je vais à Ille et à Boule je visite la vigne de la Grand Fèche, elle est belle.

Claira, jeudi 5 septembre 1912

Ce matin, j’assiste à la fête de Saint Sébastien organisée comme tous les ans à Rigarda par les 2 sections de cette commune ; j’y déjeune ; cette année la fête est bien plus brillante parce qu’elle a lieu librement sur la place publique, les élections municipales ayant tourné au profit des conservateurs dont la plupart sont, d’ailleurs, à la fois conseillers municipaux et membres de la Société ; ainsi, le maire, qui est sociétaire, assiste au cortège en musique que son prédécesseur, il y a 3 ans, tenta d’interdire, sans succès d’ailleurs. L’après-midi, j’embarque à la gare de Bouleternère, par le train de 15h ½, 24 vendangeurs ou vendangeuses qui vont chez moi à Claira ; à ce sujet, j’ai une difficulté avec le maire (ou prétendu maire de Bouleternère car les élections municipales de cette commune viennent d’être annulées pour la 2ème fois) ; il prétendait me refuser un certificat que je demandais pour ces vendangeurs, certificat attestant leur qualité de vendangeurs et me permettant de prendre pour eux des billets spéciaux de chemin de fer ; il avait renvoyé le chef de colle qui lui avait demandé ce certificat ; je vais moi-même à la Mairie, je l’y fais appeler et il est obligé de me délivrer ce certificat comme je le demande ; il n’a pas osé m’envoyer promener, il a même été très poli. Je m’arrête un moment à Perpignan où je vois quelques personnes, puis je pars pour Claira ; j’y couche. À Perpignan, je me confesse.

Claira, vendredi 6 septembre 1912

Aujourd’hui premier vendredi du mois, j’assiste à la messe de 7 heures à Claira et je fais la sainte communion. On commence les vendanges par le Champ Nougué ; c’est la vigne la moins belle ; néanmoins, la récolte y est bien plus forte que l’année dernière. Dans l’après-midi, je vais à Perpignan en auto faire quelques commissions.

Claira, samedi 7 septembre 1912

La vendange continue, on va aujourd’hui à la Cadène ; la récolte y est superbe, toutefois, je ne crois pas pouvoir arriver aux chiffres de 1910. Je vais déjeuner à Perpignan chez ma tante Augustine de Llobet ; je vois Papa qui est venu, lui aussi, passer l’après-midi à Perpignan ; il vend ses raisins de Claira à la maison Pierre Pams à raison de 16 frs. les cent kilos rendus à Bompas[36].

Vinça, dimanche 8 septembre 1912

Le matin, à Claira, j’assiste à la messe de 7 heures où je communie. Ensuite je vais à la Cadène où l’on continue la cueillette de l’aramon ; à la Cadène, je compte que la récolte sera, à très peu près, équivalente à celle de 1910 ; s’il y a diminution, ce sera insignifiant. La vendange continue aujourd’hui bien que ce soit dimanche, parce que c’est une habitude des pays viticoles et que c’est permis par l’Église ; je m’en suis assuré hier en allant voir M. le curé de Claira ; du reste, j’ai fait cesser le travail pendant une heure de 6h40 à 7h40 afin de permettre aux ouvriers d’aller à la messe de 7 heures ; je ne sais si beaucoup en ont profité, mais j’ai rempli mon devoir vis-à-vis d’eux. Je quitte Claira à 9 heures, je m’arrête une heure à Perpignan, le marché y est peu animé et j’arrive à Vinça vers 11h ¾. Je passe l’après-midi et je couche à Vinça ; je vais à vêpres et je me promène avec Nénette.

Semaine du 9 au 15 septembre 1912

Vinça, lundi 9 septembre 1912

J’emmène tante Josepha, Bonne Maman et Nénette à Claira en auto ; je leur fais voir les vendanges à la Cadène ; nous déjeunons à Claira ; nous allons à Saint-Hippolyte, nous arrêtons, au retour, à Pia et à Perpignan et rentrons à Vinça à six heures. Temps superbe, un peu chaud. Bonnes conditions pour vendanger ; mais la quantité n’est pas ce que l’on avait espéré ; il faut compter sur une diminution de 1/8 sur la récolte de 1910.

Vinça, mardi 10 septembre 1912

L’après-midi nous allons à Bouleternère en auto ; j’y mène tante Josepha. Nous recevons un télégramme de la Motte annonçant la naissance d’un petit de Lavergne ; Philomène va bien ; le nouveau-né s’appellera Gonzague, il sera baptisé samedi ; il doit être le bienvenu ; après deux filles, Philo et Henri doivent être heureux d’avoir un garçon. Madeleine de Rodellec attend un bébé en novembre ou décembre ; Marthe Durand ces jours-ci ; Marie du Lac en octobre, Gabrielle de La Barrière à la même époque, Thérèse de Lazerme en octobre et Bebelle en décembre ; quelle formidable éclosion dans la famille ! Heureusement que Dieu bénit les familles nombreuses !

Claira, mercredi 11 septembre 1912

Ce matin à Vinça, j’ai fait célébrer une messe à la chapelle de Saint-Antoine, j’y ai fait la sainte communion ; cette messe est la réalisation d’une promesse faite au mois de juillet quand je souffrais d’un phlegmon ; j’avais fait cette promesse si j’en guérissais sans intervention chirurgicale. Je vais à Prades, en auto, avec Nénette, pour voir le mécanicien Rozé qui doit arranger ma moto-rêve. L’après-midi, je viens à Claira où l’on a achevé de vendanger la Grande Fèche, on en est au Lloucati. Papa y vient avec moi et repart le soir ; je le ramène en auto à Perpignan.

Claira, jeudi 12 septembre 1912

Je vais au Lloucati matin et soir ; l’après-midi, j’y vais en auto et j’en profite pour visiter la nouvelle cave de la Quintane, propriété située entre Torreilles et la mer et qui appartient à mes tantes Emérentienne et Augustine de Llobet et à mon oncle Gabriel, elle est affermée à mon oncle Charles de Llobet ; ce sont des terres de 1er choix. Au Lloucati, comme partout ailleurs, [la récolte] est meilleure que l’année dernière mais paraît devoir être inférieure à celle d’il y a 2 ans ; sur l’ensemble, je crois que j’aurai 3400 à 3500 comportes au lieu de 2592 en 1911 et 3915 en 1910, soit, sur 1910, une diminution de près de un dixième.

Vinça, vendredi 13 septembre 1912

Ce matin, de Claira, je vais à Rivesaltes voir M. Sisqué, agent voyer, pour une question d’alignement. L’après-midi, je quitte Claira, et vais faire ma visite de condoléances à la famille Henri Bertran ; j’avais télégraphié à Papa de se trouver à Perpignan s’il voulait y venir ; il s’y trouve et y vient avec moi. Après notre visite à Latour-Bas-Elne, nous nous arrêtons chez Carlos à Saint-Martin près d’Elne ; nous tombons bien mal, les Carlos viennent de recevoir la nouvelle de la mort du petit Gérard de Mauvaisin à Biarritz et sont, naturellement, très affectés ; nous ne demandons même pas à voir Thérèse et ne passons que cinq minutes à Saint Martin ; nous repartons vers Vinça ; près de Corbère, j’éclate, ce qui nous retarde beaucoup.

Vinça, samedi 14 septembre 1912

L’après-midi, je prends part à une réunion de la Commission cantonale d’assistance-retraite sous la présidence du juge de paix ; nous avons cinq dossiers à examiner et admettons les cinq demandes.

Claira, dimanche 15 septembre 1912

Je vais à la messe de 8 heures à Vinça, puis je pars pour Perpignan en chemin de fer, je vais au marché aux vins qui présente une certaine animation, aujourd’hui l’on est à la hausse ; on constate partout un déficit sur les prévisions ; moi-même je récolterai 600 comportes, soit 400 hectos de moins que je n’espérais il y a encore quelques jours ; ce déficit est l’effet du vent sec de nord-ouest qui souffle depuis un mois et qui a empêché les raisins de grossir ; aussi j’espère que les cours vont monter un peu. Je vais à vêpres à Saint-Jean et j’arrive à Claira par le train de 6 heures. J’y coucherai et partirai demain pour la Borie Grande où je passerai 24 heures.

Semaine du 16 au 22 septembre 1912

La Borie Grande, lundi 16 septembre 1912

Je suis parti à 6 heures 8 ce matin de Claira, et par Rivesaltes, Béziers, Bédarieux, j’arrive ici à cinq heures ; le trajet est bien long ; j’ai passé trois heures à Béziers, je me suis promené et j’ai déjeuné à la gare. Ici, je trouve Bebelle et les enfants en très bonne santé ; les Albert sont ici.

La Borie Grande, mardi 17 septembre 1912

Je passe la journée ici sans bouger, cela me change un peu et me repose !

Claira, mercredi 18 septembre 1912

Je n’ai passé qu’un jour à la Métairie Grande ; j’en suis reparti ce matin à 7h33 et j’arrive à Perpignan à 2h ½ ; de Narbonne à Perpignan, j’ai voyagé avec l’oncle Gabriel qui arrive du Congrès eucharistique de Vienne qui a été, paraît-il, malgré le mauvais temps, une superbe et grandiose manifestation de Foi ; l’oncle Gabriel a été reçu à la Cour avec les cardinaux et les évêques ; il a vu de très près le vieil Empereur François Joseph qui a donné un bel exemple à l’occasion de ce Congrès. Je repars de Perpignan à 5h8 et j’arrive à Claira à 6h ¼ ; on cueille le Champ Parès où il y aura aussi une notable diminution sur les prévisions ; je calcule que je ne récolterai guère plus de 2000 hectos à Claira ; je comptais sur 2700 environ ; la sécheresse m’a fait beaucoup de mal.

Vinça, jeudi 19 septembre 1912

Je déjeune à Perpignan chez les Llobet ; j’ai plusieurs propositions pour la vente des mille hectos qui me restent encore ; je réfléchis. Je pars de Perpignan à 3h17, je m’arrête à Bouleternère, je visite les vignes et décide de commencer la vendange lundi prochain ; j’avais télégraphié à Vinça de m’envoyer le break à Bouleternère et je rentre à Vinça avec le break.

Vinça, vendredi 20 septembre 1912

Je suis revenu ce soir à Claira pour le règlement de comptes de la fin des vendanges. En journées d’hommes, femmes, charretiers, j’ai eu à payer 2224 fr. 25 ; 143,10 de nourriture, gratifications au comptable et au chef de colle, voyage des vendangeurs etc. ; le pressurage me coûtera bien 250 frs. ; vendange et pressurage me reviennent à 2650 frs. environ ; il y a eu 992 comportes au Champ Parès, soit 158 de plus que l’année dernière et 268 de moins qu’en 1910 ; en tout j’ai 3305 comportes ; il me semble que cela doit donner 2100 hectos de vin, donc, après les mille hectos vendus à M. Fourriques et les 35 hectos environ que je dois mettre de côté pour mon approvisionnement, je pourrai en vendre encore 1060 environ ; les cours sont en ce moment stationnaires pour les petits vins ; il n’est pas probable qu’ils montent davantage, les gros vins sont nettement à la hausse ; j’ai plusieurs offres entre 22 et 23 francs et je suis sur le point de me décider à vendre. Je vais, comme l’an dernier, acheter des grapillons.

Vinça, samedi 21 septembre 1912

J’ai passé presque toute la journée à Perpignan, je suis en rapport avec plusieurs courtiers ; je suis même victime de la légèreté, ou plus probablement de la duplicité de deux courtiers, M. Merlan et M. Gratia qui m’annoncent à 11 heures ½ qu’ils ont trouvé pour mon vin, sans condition de degré, preneur à 24,50 ; je suis enchanté de cette offre et je m’empresse de l’accepter après leur avoir fait bien préciser. Après déjeuner, nous allons ensemble chez le négociant M. Galté, et là il a fallu déchanter ; on m’offrait ce prix si le vin pesait plus de 9 degrés ; or il n’en est rien, il pèse 8° environ ; l’un des courtiers M. Gratia, le représentant de la maison et moi allons ensemble à Claira, on prend échantillon, on pèse le vin et, au retour, le représentant de la maison me dit qu’il ne répond pas à ce que l’on avait dit et qu’on ne peut pas l’agréer. Les courtiers ont essayé, sans y réussir, de tromper et l’acheteur et le vendeur ; voyant l’affaire impossible, l’un d’eux, M. Gratia, s’éclipse à l’anglaise pour éviter l’explication qu’il aurait eu à me donner ; l’autre reçoit sa semonce ; quant à ce farceur de M. Gratia je le retrouverai. Je rattrape l’affaire qui m’avait été proposée hier soir et je vends le solde de la cave (y compris 130 hectos de vin blanc) à la maison Roche, de Rivesaltes, au prix de 22,50, dernière retiraison à fin janvier. Tout fait prévoir que le cours des petits vins va baisser dans l’Hérault et le Gard, ils se vendent bien meilleur marché qu’ici ; c’est ce qui m’a décidé à vendre. Avec les 1000 hectos que j’ai vendus sur souche, j’aurai, somme toute, une bonne moyenne. Je rentre à Vinça par le dernier train.

Vinça, dimanche 22 septembre 1912

Je vais à la grand-messe et à vêpres ; l’après-midi après vêpres, je vais en voiture à Ille prendre deux robes que Bebelle me demande de lui envoyer pour le dîner de fiançailles de Marie-Amélie de Llobet qui va épouser M. Jean de Gensac[37] ; la nouvelle est encore tenue secrète. Nénette vient avec moi à Ille.

Semaine du 23 au 29 septembre 1912

Vinça, lundi 23 septembre 1912

On commence aujourd’hui la vendange à Bouleternère ; j’y vais matin et soir, je fais beaucoup soigner la vinification, tenant à faire du très bon vin pour satisfaire la petite clientèle qui commence à se former pour ce vin.

Vinça, mardi 24 septembre 1912

Je vais à Bouleternère ; la vendange continue, la récolte est plus abondante que j’aie cru jusqu’à présent ; à la Grande Fèche, que l’on vendange en ce moment, les raisins sont gros et juteux, bref c’est une très belle récolte. De Bouleternère je vais à Prades par le train de 4 heures voir si ma motocyclette est prête, elle n’est pas encore prête et je m’en retourne par le train de 5 heures 40. À Prades, je vais voir les jeunes filles de La Croix qui y passent le mois de septembre ; je les vois au moment où elles viennent de rentrer du lunch du mariage de leur cousin Puech avec Mlle Roca. Le soir, je me un peu fatigué, courbaturé et je souffre d’une dent ; je crois que je vais avoir encore une fluxion.

Demeure de la famille de Lacroix, rue du Palais de Justice à Prades (Pyrénées-Orientales) – Google Street View

Vinça, mercredi 25 septembre 1912

Ma fluxion est bien déclarée, pourvu que ce ne soit pas un abcès comme celui d’il y a deux mois ! Je vais tout de même à Boule et à Ille en auto ; les vendanges de Boule continuent, la récolte est très abondante.

Vinça, jeudi 26 septembre 1912

Je vais à Claira en auto ; on pressure ; Maurice achète, comme l’année dernière, autant de grappillons qu’il peut en trouver, je lui ai donné 1100 frs. pour cela ; mais il n’y en a pas autant que l’an dernier. Je déjeune à Perpignan. Je rentre ici le soir à 7h ½ ; Papa est venu avec moi jusqu’à Claira ; mais il est resté ensuite à Perpignan. Ma fluxion augmente et la course d’aujourd’hui n’est pas faite pour l’enrayer, je crois bien que je vais avoir un abcès.

Vinça, dimanche 27 septembre 1912

J’ai eu l’abcès auquel je m’attendais, il a été aussi désagréable et gênant que celui du mois de juillet ; pendant deux jours j’ai éprouvé une grande gêne, beaucoup de malaise, de la fièvre etc. Enfin cet abcès s’est crevé hier et je vais bien mieux, mais il faut prendre encore bien des précautions parce que j’ai eu une petite inflammation de l’amygdale conséquence de l’abcès dentaire. Il faudra que je fasse soigner ma mâchoire inférieure ; j’y ai, à gauche, trois racines de dents qui m’occasionneraient constamment des abcès si je les conservais. Je me lève, mais ne sors pas encore aujourd’hui.

Semaine du 30 septembre 1912

Vinça, lundi 30 septembre 1912

Je suis tout à fait guéri et je commence à sortir, je vais reprendre peu à peu toutes mes habitudes. Il y a eu à Bouleternère 328 comportes au lieu de 235 l’année dernière ; l’augmentation est très forte ; jamais je n’avais eu, à Boule, une aussi forte récolte.

Octobre 1912

Semaine du 1er au 6 octobre 1912

Vinça, mardi 1er octobre 1912

Je n’ai pas grand’chose à faire aujourd’hui, je fais avec Nénette plusieurs parties d’écarté ; on nous photographie dans le jardin, en train de faire une partie. Le soir, Mois du Rosaire.

Vinça, mercredi 2 octobre 1912

Je vais à Bouleternère et à Ille en auto, je vais faire cimenter la cave Boule, j’emmène d’Ille avec moi le maître-maçon Coÿnat pour voir la cave et faire le devis ; on s’y mettra vendredi. Nous avons, moi d’abord à Ille, puis tout le monde à Vinça, la visite de nos cousins Companyo.

Perpignan, jeudi 3 octobre 1912

Je quitte Vinça à 9h ½, je déjeune à Perpignan, vais à Claira où je décide la construction d’un mur de clôture pour la cour devant la cave, puis je reviens à Perpignan, je laisse l’auto au garage jusqu’à demain ; je couche au Grand Hôtel. L’oncle Xavier y est arrivé dans la nuit, nous dînons et passons la soirée ensemble. L’oncle Xavier sera mis en disponibilité le 10 novembre, et sera à la retraite en avril ; quel dommage qu’il ne devienne pas divisionnaire !

Perpignan, vendredi 4 octobre 1912

Je devais quitter aujourd’hui Perpignan et aller à la Borie Grande pour en ramener Bebelle et les enfants ; mais j’avais laissé hier l’auto au garage pour faire roder les soupapes et changer des segments et, au lieu de me la rendre aujourd’hui midi comme on me l’avait promis, on ne me la rend qu’à cinq heures ; il est beaucoup trop tard pour partir ; je prends le parti de coucher encore ce soir à Perpignan ; je passe la soirée avec l’oncle Xavier. Ce matin je suis allé à la messe de 7 heures à Saint-Jean ; j’ai fait la sainte communion.

La Borie Grande, samedi 5 octobre 1912

J’ai quitté Perpignan à 8 heures ce matin en auto et j’arrive ici à 2 heures après un arrêt à la Nouvelle au bord de la mer et un second arrêt pour déjeuner ; très bon voyage ; temps beau et frais. Bebelle et les enfants vont très bien ; nous repartons ensemble mardi pour Vinça.

La Borie Grande, dimanche 6 octobre 1912

Je vais à la messe de communion de 6h ½ à Albine, je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Sauveterre. L’après-midi, nous avons la visite de Germaine.

Semaine du 7 au 13 octobre 1912

La Borie Grande, lundi 7 octobre 1912

L’après-midi, je vais à Mazamet en auto, avec Henry et François ; je fais plusieurs commissions, puis je vais faire mes adieux à Henry et Germaine à Lapeyrouse. Nous les reverrons, du reste, dans trois semaines, au mariage de Mynny de Llobet qui aura lieu le 29. Nous faisons nos préparatifs de départ.

Vinça, mardi 8 octobre 1912

Nous quittons tous la Borie Grande à midi en auto ; Bebelle ya passé deux mois et 6 jours. Nous passons par Saint-Pons, Saint-Chinian, Narbonne et Perpignan, nous nous arrêtons plusieurs fois, et arrivons à Vinça à 6h40 ; très bon voyage, temps superbe. Nous allons passer quelques jours ici avant de rentrer à Ille.

Vinça, mercredi 9 octobre 1912

Le matin, je vais à Bouleternère et à Ille en auto ; à Boule, le cimentage de la cave est très avancé ; on pressurera bientôt. Je reçois deux fusils que Louis Bergeron m’envoie à choisir ; je les essaie en garderai un ; Louis Bergeron me fait une grosse réduction, il me cède au prix du gros, à 280 frs., un fusil qui vaudrait 400 à 500 frs. chez un armurier ; j’aurai un excellent fusil de chasse.

Vinça, jeudi 10 octobre 1912

Je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; je pousse jusqu’à Claira où j’arrête les comptes du pressurage qui est terminé. Tous comptes faits, j’ai 2075 ou 2080 hectos provenant des vignes ; avec 60 hectos environ provenant des grappillons, j’ai 2135 ou 2140 hectos ; j’en aurai donc plus de 2100 à vendre ; avec 416 francs de marc, quelques centaines de francs de tartres et de lies, cette propriété aura produit cette année 48 à 49.000 francs brut bien entendu ; Bouleternère donnera 5 à 6000 ; nos vignes auront produit 54.000 francs environ ; c’est joli et je ne me plains pas. Nous déjeunons chez l’oncle Gabriel ; je me fais arracher 3 vieilles racines de dents qui avaient occasionné les 2 abcès dentaires ; nous rentrons à Vinça vers 7 heures ¼ du soir.

Vinça, vendredi 11 octobre 1912

Le matin, la sage-femme d’Ille Marie Jampy vient voir Bebelle qui va très bien ; il faut s’attendre à la naissance vers la fin de décembre. Je vais à Ille et Bouleternère. On va fonder à Bouleternère une société de secours mutuels catholique et conservatrice, la société Saint-Gaudérique ; j’y donne mon adhésion comme membre honoraire et je donne aussi une subvention de 50 frs. pour aider à la formation et à la mise en marche de la Société qui rendra de grands services en groupant nos amis de Bouleternère.

Vinça, samedi 12 octobre 1912

Nous allons voir Madame Thibault. Je renvoie un des deux fusils de Louis Bergeron ; je les ai essayés tous deux ; je garde celui qui a donné les meilleurs résultats ; c’est une très belle arme.

Vinça, dimanche 13 octobre 1912

Nous allons à la messe de 8 heures ; l’après-midi nous allons à Doma Nova où il y a une nombreuse réunion de pèlerins à l’occasion de la bénédiction d’une statue de Jeanne d’Arc ; Thérèse de Lazerme, qui y assiste, fait une conférence consacrée à des dames de la Ligue patriotique des Françaises ; nous avons emmené Tony qui a très bien suivi.

Semaine du 14 au 20 octobre 1912

Vinça, lundi 14 octobre 1912

Je fais la sainte communion et j’assiste à la messe à l’occasion du double anniversaire de ma naissance et de ma guérison ; il y a 30 ans de l’une et 23 de l’autre. 30 ans ! J’ai 30 ans ! Je ne peux pas me le figurer, quelle longue période de vie ! Verrai-je 30 autres années ? Ce n’est pas sûr ! Je vends la vigne du Lloucati à Claira ; il y avait longtemps que j’avais l’idée de vendre cette vigne qui était très éloignée des autres, ce qui occasionnait une grande perte de temps et qui était aussi la moins productive. Il se présente un acquéreur de Torreilles, Maurice Roger me l’accompagne ici ; il offre d’emblée 21.000 francs et arrive à 22.500 francs ; je vends à ce prix qui est très beau ; cette vigne a 1 hectare 80 ares ; elle est donc vendue sur le pied de 12.500 frs. l’hectare ou 7500 l’ayminate ; il faut bien que le vin se vende cher pour qu’on donne de pareils prix. Maintenant, je vais m’occuper de remplacer cette vigne ; j’achèterai la petite vigne dite Champ Bourrou que Papa veut vendre ; je la prendrai parce qu’elle est très voisine de ma cave ; j’en chercherai une autre plus grande et plus rapprochée de Claira que le Lloucati. L’acquéreur est un nommé Michel Comes, de Torreilles ; il fait partie de l’Action française de Torreilles. L’après-midi, je vais à Boule et à Ille avec Bebelle. On prépare à Boule.

Vinça, mardi 15 octobre 1912

Je vais à la messe à 8 heures. Dans la matinée, je vais à Boule. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan.

La guerre est allumée dans les Balkans ; la Bulgarie, la Grèce, la Serbie et le Monténégro unis par la Haine du Turc, vont essayer de chasser d’Europe la race turque qui n’aurait jamais dû prendre pied. Les grandes puissances ont essayé (au moins en apparence) d’empêcher le conflit, elles n’y ont pas réussi ; elles essayent maintenant de le localiser ; y réussiront-elles davantage ? Ce n’est pas sûr ; le danger vient pour l’Europe de la rivalité de la Russie et de l’Autriche dans les Balkans. La question d’Orient violemment rouverte peut amener une guerre générale en Europe. Notre gouvernement, qui redoute la guerre par-dessus tout, fera l’impossible pour l’éviter mais il peut y être entrainé en quelque sorte malgré lui par le jeu des alliances. L’avenir est sombre ! Dans la guerre actuelle tous nos vœux vont aux royaumes chrétiens des Balkans ; je leur souhaite la victoire par sentiment chrétien et aussi par intérêt, car nous avons intérêt à voir se former en Orient de fortes nationalités qui seront une barrière contre le germanisme dont l’Autriche, qui convoite Salonique, est l’avant-garde.

Vinça, mercredi 16 octobre 1912

Nous allons à la grand’messe de Saint-Gaudérique ; l’après-midi, je vais à Prades entre deux trains, j’en ramène ma motocyclette qui n’est pas encore arrangée depuis plus d’un mois.

Vinça, jeudi 17 octobre 1912

Nous allons tous, en pèlerinage particulier, à Doma Nova ; M. le curé de Vinça dit la messe que je lui sers ; nous communions. Ensuite, avec Bebelle, Papa et le curé, nous allons à Ille ; je m’arrête à Bouleternère ; le pressurage est terminé ; mes 328 comportes ont donné 192 hectos de vin ; jamais cette propriété n’avait produit autant ; le vin pèse 11° et même dépasse ce degré. Nous ramenons d’Ille à Vinça le docteur Pons qui fait une incision à une grosseur que Papa avait à la nuque ; il fait cela très bien et Papa n’éprouve aucune douleur grâce au chlorure d’éthyl qui l’a bien insensibilisé.

Vinça, vendredi 18 octobre 1912

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je me contente d’aller tirer quelques oiseaux avec mon nouveau fusil ; la guerre est définitivement et officiellement déclarée dans les Balkans ; que va-t-il en résulter ?

Vinça, samedi 19 octobre 1912

Nous allons à Perpignan et à Claira ; nous emmenons les enfants à Perpignan. À Claira, on a commencé la construction du mur devant la cave. J’ai deux vignes en vue pour remplacer le Lloucati. Nous rentrons à Vinça à 8 h ½.

Vinça, dimanche 20 octobre 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous rentrerons demain à Ille.

Semaine du 21 au 25 octobre 1912

Ille, lundi 21 octobre 1912

Nous rentrons nous installer ici pour de longs mois ; nous rentrons en auto.

Ille, mardi 22 octobre 1912

Je vais à Perpignan le matin en chemin de fer à l’occasion du Congrès diocésain qui se tient à la salle des Œuvres sous la présidence de Monseigneur ; j’assiste à la fin de la séance du matin et à toute celle du soir ; très beaux discours de M. Henri de Çagarriga et de M. Henri Bertran. Je rentre par le train du soir ; je déjeune chez les Lutrand.

Ille, mercredi 23 octobre 1912

Je reviens à Perpignan toujours pour le Congrès ; le matin rapports de M. le chanoine Bonet et de M. Maymil (presse et œuvres sociales) ; l’après-midi est consacré à la Ligue patriotique des Françaises ; discours de Madame de Noaillach-Devuns. Je vais et viens en chemin de fer.

Ille, jeudi 24 octobre 1912

Dernier jour du Congrès ; j’y vais plus tôt que les autres jours ; la journée est consacrée à la formation de la jeunesse ; on met en vedette l’Association catholique de la Jeunesse française ; le matin, rapport très bien fait du chanoine Patau, rapport très à critiquer de M. Parent du Comité de l’A.C.J.F. de Toulouse. L’après-midi, beau discours de M. de Gailhard-Bancel, fils du député, et remarquable rapport de l’oncle Gabriel de Llobet sur la Fédération des œuvres diocésaines. La séance de l’après-midi est présidée à la fois par Mgr de Carsalade et Mgr Yzart. Le soir, belle cérémonie de clôture à la cathédrale, superbe discours de Mgr Yzart ; la cathédrale est comble. Nous repartons tout de suite après en auto et sommes ici à 10h ½. Bebelle est venue me rejoindre à Perpignan l’après-midi ; je déjeune et nous dînons chez les Llobet.

Ille, vendredi 25 octobre 1912

Je fais faire différentes choses dans la maison ; on tapisse deux chambres et je fais faire un devis pour installer la lumière électrique. Nous allons au Mois du Rosaire.

[Ici, le journal s’interrompt brusquement du 26 octobre au 4 novembre 1912, avec plusieurs jours et passages barrés par de gros traits à l’encre noire, que l’auteur a visiblement souhaité effacer. À travers les biffures, on peut néanmoins distinguer certaines phrases éparses :

« Ille, samedi 26 octobre 1912. Aujourd’hui a été la […] »

« Ille, lundi 4 novembre. Que d’événements […] j’ai abandonné mon journal […] d’une grande douleur […] ; ne voulant pas me fier à mon […] dans cette circonstance si pénible et si […] j’ai consulté mon oncle l’abbé de Llobet qui a été parfait pour moi ». Le 4 novembre se poursuit non barré, transcrit ci-dessous. Plus loin au 4 novembre, un autre passage a été barré : « Les quelques lignes que je viens d’écrire paraîtront mystérieuses à celui qui les lira peut-être un jour ; si je […] je ne peux pas m’étendre, mettre des détails […] dans mon journal intime, car il ne s’agit pas que de moi. Oui, j’ai beaucoup souffert les 26 et 27 octobre surtout ; mais peut-être […] cette souffrance ! »

Ces passages barrés mentionnent de toute évidence un événement très douloureux et intime vécu par Antoine d’Estève de Bosch les 26 et 27 octobre 1912. La mention « il ne s’agit pas que de moi », en plus de ce que l’on connaît de la suite de sa vie de famille – à savoir sa mésentente, séparation puis son divorce d’avec son épouse Gabrielle du Lac – peut faire penser que l’événement dont il s’agit concerne son épouse. On peut émettre l’hypothèse qu’il l’a surprise en train de commettre une infidélité par exemple, ou qu’ils ont eu tous deux une violente dispute ; les jours et semaines qui suivent semblent marquer, par un « retour à la normale » après un mystérieux voyage éclair à Paris (pour consulter un avocat loin du Roussillon par souci d’éviter le scandale ?), la volonté de faire comme si rien ne s’était passé et de maintenir les apparences autant que possible]

Double page du journal d’Antoine d’Estève de Bosch entre le 23 octobre et le 8 novembre 1912 comportant de nombreuses biffures entre le 26 octobre et le 4 novembre

Novembre 1912

Semaine du 4 au 10 novembre 1912

Ille, lundi 4 novembre 1912

J’ai assisté lundi et mardi au Castelet au mariage de Marie-Amélie de Llobet avec le vicomte de Gensac[38]. Ensuite j’ai accompagné Bebelle à la Métairie Grande et, mercredi soir, je suis parti pour Paris ; j’ai passé moins de dix heures à Paris, j’étais de retour vendredi à la Métairie Grande et avant-hier samedi avec Bebelle à Ille. Hier je suis allé à Vinça en auto. Maurice est ici. Aujourd’hui je reviens à Vinça avec Bebelle et Tony ; Tante Josepha et Nénette partent demain pour Nice.

Ille, mardi 5 novembre 1912

Je vais, avec Maurice à Claira en auto ; je m’arrête à Perpignan ; à Claira, le mur devant la cave est achevé.

Ille, mercredi 6 novembre 1912

Je vais chasser avec Maurice, pour essayer avec lui mon nouveau fusil ; mais il fait un vent affreux et nous ne voyons rien.

Ille, jeudi 7 novembre 1912

Nous allons en auto à Corneilla et à Millas : visite aux d’Ax et aux Ferriol.

Ille, vendredi 8 novembre 1912

Je vais à la messe à 8 heures ; je fais la sainte communion ; j’avais bien besoin de ce réconfort après les épreuves que j’ai traversées ; je les ai offertes au bon Dieu ! Mon voyage à Paris est ignoré de tout le monde, sauf de Bebelle, de ma belle-mère, de l’oncle Gabriel de Llobet, et des deux personnes intéressées. Ces préoccupations m’ont presque empêché d’arrêter mon attention sur les trois graves événements qui se déroulent dans les Balkans ; la Turquie battue, écrasée par la coalition de la Grèce, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro ; les Turcs vont être chassés d’Europe ; l’armée bulgare va entrer à Constantinople ; cette revanche chrétienne, cette victoire de la Croix sur le Croissant après cinq siècles et demi ne peut que nous réjouir. Mais quel sera le lendemain de la victoire balkanique ? L’Europe est inquiète ; l’Autriche paraît décidée à se tailler un morceau dans le partage de l’Empire ottoman, l’Italie veut aussi sa part ; l’Allemagne soutient ses alliés. La Triple Alliance a refusé de souscrire à la déclaration de désintéressement territorial proposée par la France au nom de la Triple Entente. La Turquie a demandé l’intervention de la France pour mettre fin à la guerre ; avec beaucoup de raison, le gouvernement a refusé. Les ambitions austro-italiennes s’affirmant, la Triplice affichant la prétention de régler sans le consentement du reste de l’Europe le nouveau statut balkanique, quelle va être l’attitude de la Triple Entente, surtout de la Russie qui est peut-être de toutes les nations, la plus intéressée dans ces questions ? Un conflit est dans l’air ; ira-t-il jusqu’à la guerre générale ? C’est le secret de Dieu et… des chancelleries.

Le matin, je vais à Corbère, Boule et Vinça en auto avec Maurice ; le soir avec Bebelle, je vais voir les Çagarriga à Millas, puis les Jean Bertran que nous ne rencontrons pas et les Barescut.

Ille, samedi 9 novembre 1912

Je vais en auto, à Perpignan et Claira pour m’occuper de l’achat d’un cheval ; je vois des chevaux, mais ne fais aucune affaire. Avec moi viennent Bebelle, les enfants et Maurice. Je vois un moment Maman qui est installée pour quelques jours à Perpignan où elle s’occupe beaucoup d’une kermesse au profit du dispensaire de la Croix-Rouge, dispensaire dont elle est Directrice.

« Pour nos soldats », lettre d’Henri d’Estève de Bosch, père d’Antoine, publiée dans Le Roussillon du 8 novembre 1912 en faveur de la Croix-Rouge française – Gallica

Ille, dimanche 10 novembre 1912

Je vais à Bouleternère où je prends part à la fête de la nouvelle société de secours mutuels « L’Union familiale » qui vient de se fonder et dont je suis membre honoraire ; cette société s’est formée par l’adhésion de tous les conservateurs, catholiques et royalistes qui se sont retirés de l’ancienne société dont le bureau est républicain et blocard ; elle comprend des hommes, des femmes et des enfants ; le président est mon fermier Joseph Jacomy. La fête est mouvementée : l’ineffable Mary, maire élu par la fraude, pour ennuyer ses adversaires, avait pris un arrêté pour interdire tout cortège ; sur mon conseil, le bureau de la Société a décidé de passer outre. Aussi j’ai tenu à prendre part à la fête et à être au premier rang, afin de me solidariser entièrement avec le bureau. On m’a dressé procès-verbal, je ne m’en porte pas plus mal ; je ne raconte pas plus longuement ce petit événement car j’ai l’intention de coller ici l’article du Roussillon qui le relatera demain ou mardi. Les Tournamille, venus à Perpignan pour le mariage de leur cousin de Lapasse[39], viennent déjeuner ici et passent l’après-midi avec nous. Je leur fais faire une petite promenade en auto.

Semaine du 11 au 17 novembre 1912

Ille, lundi 11 novembre 1912

Nous ne bougeons pas d’ici ; je vais seulement à Bouleternère ; nous nous promenons un peu avec Maurice ; avec Bebelle et Tony.

Ille, mardi 12 novembre 1912

Je vais à Perpignan et j’assiste au mariage d’Henriette de Massia de Ranchin avec le lieutenant Bernard de Lapasse[40] du 6e cuirassiers, proche parent d’Henri Tournamille ; après la messe, j’assiste au lunch chez la marquise de Massia ; c’est un lunch de 150 couverts. Bebelle y était invitée aussi mais n’y est pas venue, elle a eu peur que cela ne la fatiguât. Henry du Lac, qui connaissait le marié, est venu au mariage et viendra ici demain.

Ille, mercredi 13 novembre 1912

Henry arrive ce matin vers 11 heures. L’après-midi, Bebelle, Maurice, Henry et moi faisons une promenade en auto ; nous allons d’abord à Thuir, puis à Bouleternère, nous allons à pied à la Guillère, et rentrons à Ille vers 5 heures.

Ille, jeudi 14 novembre 1912

Le matin, avec Maurice et Henry, promenade à la Sybille[41], dans « les Orgues » etc., à Régleilles, nous allons en auto jusqu’à la Sybille ; temps superbe. L’après-midi, Henry va à une réunion au château de Castelnau[42] ; avec Bebelle, Maurice et les enfants je vais à Perpignan ; nous allons à la kermesse de la Croix-Rouge que dirige Maman et qui a donné d’excellents résultats pour la caisse du dispensaire ; Bebelle mène les enfants à un cirque. J’achète pour Claira un des chevaux que j’avais vus samedi, je le paie 1550 francs ; c’est une bête superbe ; j’ai vendu l’autre 400 frs.

Le château de la Sybille à Ille-sur-Tet  – Carte postale Couderc, s.d. [années 1910] (Site Généanet cartes postales)

Ille, vendredi 15 novembre 1912

Henry repart dans l’après-midi pour la Borie Grande. On parle de négociations de paix entre la Turquie aux abois et le roi de Bulgarie dont les troupes sont aux portes de Constantinople ; la Turquie d’Europe, à l’exception du vilayet de Constantinople, serait partagée entre les coalisés ; la grosse difficulté de la situation vient de l’opposition entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie ; le conflit paraît cependant un peu moins aigu qu’il y a cinq ou six jours. Voici le compte-rendu des incidents de Bouleternère paru dans Le Roussillon de mardi ; L’Éclair le reproduit aujourd’hui.

Coupure de presse du « Roussillon » du 15 novembre 1912 (article relatant les péripéties à l’occasion de la fête de la Société de secours mutuels de Bouleternère), collée à cette date par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal

Ille, samedi 16 novembre 1912

Il fait froid ; je sors très peu et travaille dans la maison ; j’écris plusieurs lettres ; je fais un article pour Le Roussillon sur les questions extérieures. La lumière électrique est installée depuis avant-hier dans la maison ; c’est bien commode.

Ille, dimanche 17 novembre 1912

Le matin nous allons à la grand’messe, l’après-midi nous allons voir Bonne Maman à Vinça, nous allons à vêpres à Vinça.

Semaine du 18 au 24 novembre 1912

Ille, lundi 18 novembre 1912

Je ne bouge pas d’ici ; l’après-midi je me promène un peu avec Bebelle et Maurice.

Ille, mardi 19 novembre 1912

Maman, qui est encore installée à Perpignan jusqu’à vendredi, vient ici entre deux trains, elle déjeune avec nous. L’après-midi, nous faisons en auto, avec Maurice, une tournée de visites ; nous allons d’abord à la Grange où nous ne rencontrons pas les Henri de Çagarriga ; puis à Argelès où nous rencontrons la baronne de Vilmarest ; nous retrouvons chez elle M. de Çagarriga, et plusieurs autres visites ; enfin nous allons aux Capeillans, nous ne rencontrons pas les Rovira, mais M. de Juvenel fait visiter les écuries à Maurice ; nous sommes de retour à Ille à 6h ½. Le Roussillon d’aujourd’hui publie un article de tête que je lui ai envoyé sous la rubrique « Chronique de l’Étranger » ; dans une réunion des chefs de l’Action française du département à laquelle j’assistais, on m’a demandé d’écrire de temps en temps une Chronique de l’Étranger pour Le Roussillon ; j’ai dû accepter et je commence aujourd’hui.

« Chronique de l’étranger », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 19 novembre 1912 – Gallica

Ille, mercredi 20 novembre 1912

Nous nous promenons Bebelle, Maurice et moi ; il fait beau.

Ille, jeudi 21 novembre 1912

Je vais à la grand’messe à 9 heures ; je me promène avec Maurice à Casenove ; l’après-midi nous nous promenons encore avec Bebelle. Maurice nous quitte ce soir ; son congé est fini, il part à 6h21 du soir pour Paris où il sera demain matin à 10h41 et, de là, pour Angers où il doit reprendre son service lundi.

Ille, vendredi 22 novembre 1912

Je vais à Claira et Rivesaltes en auto ; je m’occupe de l’achat d’une vigne que l’on m’a signalée et qui me conviendrait pour remplacer le Lloucati ; l’affaire n’est pas conclue mais est en bonne voie. Papa et Maman rentrent aujourd’hui à Ille après plus de 15 jours passés à Perpignan.

Ille, samedi 23 novembre 1912

Je vais à Bouleternère et Vinça en auto ; Maman vient avec moi en auto ; Bonne Maman va bien. Les affaires s’embrouillent de plus en plus entre la Serbie qui veut un port sur l’Adriatique et l’Autriche-Hongrie qui veut l’empêcher de le prendre ; la Russie paraît soutenir la Serbie ; jusqu’à quel point ? Je l’ignore. Il y a des pourparlers d’armistice et même de paix entre les alliés et la Turquie, mais ils ne semblent pas devoir aboutir. Le choléra sévit dans l’armée ottomane et à Constantinople ; peut-être fera-t-il réfléchir les Bulgares et les empêchera-t-il, mieux que les Turcs, d’entrer à Constantinople.

Ille, dimanche 24 novembre 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; de 4 à 6 heures du soir nous nous promenons un peu dehors et faisons des visites.

Semaine du 25 au 30 novembre 1912

Ille, lundi 25 novembre 1912

Nous nous promenons dans la direction de Corbère et de Saint-Michel.

Ille, mardi 26 novembre 1912

Dans l’après-midi nous allons à Perpignan où nous faisons plusieurs visites : nos cousins de Chefdebien, à Maillole, les Massia, les Lazerme etc. ; nous faisons plusieurs commissions et sommes de retour ici à 7h ½. La situation internationale tend à s’aggraver ; le conflit entre l’Autriche et la Serbie pour le port que réclame cette dernière est loin d’être résolu. L’Autriche mobilise son armée, c’est certain ; la Russie en fait autant. Les pourparlers en vue d’un armistice et même de la paix entre la Porte et les États balkaniques n’aboutissent pas, et il paraît certain que l’Allemagne et l’Autriche poussent la Turquie à résister. Bref, la tension européenne actuelle est pleine de danger et peut ménager les plus terribles surprises pour ceux qui ne prendront pas en temps voulu les précautions nécessaires. Prend-on en France ces précautions que la prudence exigerait ? Je l’ignore. Cependant des bruits de guerre courent dans le pays ; l’opinion reste calme.

Ille, mercredi 27 novembre 1912

Je vais à Bouleternère dans l’après-midi ; je vais à la vigne de la Grande Fèche.

Ille, jeudi 28 novembre 1912

Dans l’après-midi nous allons voir les Passama à Saü près de Thuir ; nous rentrons de bonne heure.

Ille, vendredi 29 novembre 1912

Nous avons la visite de Tante Augustine de Llobet qui vient déjeuner avec nous et passe l’après-midi ici ; nous allons faire une petite promenade en auto sur la route de Bélesta et de Montalba. L’Autriche mobilise de plus en plus son armée, la situation devient inquiétante et le gouvernement se décide enfin à prendre quelques précautions militaires. Dans le public, on commence à parler ouvertement d’une guerre européenne dans laquelle nous serions entraînés par le jeu des alliances.

Ille, samedi 30 novembre 1912

Dans l’après-midi, je vais à Vinça ; Maman et Tony y viennent avec moi ; je crois que j’aurai vendu le vin de Bouleternère à 30 francs l’hecto.

Décembre 1912

Semaine du 1er décembre 1912

Ille, dimanche 1er décembre 1912

Nous allons à tous les offices ; l’après-midi je me promène un peu malgré le froid assez vif.

Semaine du 2 au 8 décembre 1912

Ille, lundi 2 décembre 1912

Nous allons à Perpignan tous en auto. Nous allons chez le Dr Espinouze, oculiste, pour Germaine et chez le Dr Vidal, dentiste, pour Bebelle ; nous en profitons pour faire quelques visites : De Llamby, Lutrand.

Ille, mardi 3 décembre 1912

Nous ne bougeons pas ; il fait froid, je vais me promener du côté de Saint-Michel. Ce matin je suis à la messe à 7 heures.

Ille, mercredi 4 décembre 1912

Bonne Maman vient déjeuner et passer la journée avec nous. Mes parents ont la visite de Lucien Darru.

Ille, jeudi 5 décembre 1912

Nous revenons à Perpignan à cause de Bebelle qui est forcée de revoir son dentiste ; nous en profitons pour faire plusieurs visites.

Ille, vendredi 6 décembre 1912

Dans l’après-midi, nous allons à Boule en auto et revenons par la route qui longe la montagne ; nous prenons les enfants avec nous. Le matin je vais à la messe et fais la sainte communion.

Ille, samedi 7 décembre 1912

Nous allons à Perpignan avec Bebelle ; je vais seul à Claira où je fais un tour dans les vignes que l’on continue à tailler.

Ille, dimanche 8 décembre 1912

Je vais avec Bebelle à la messe de 8h ½, nous faisons la sainte communion ; je vais ensuite seul à Perpignan où j’assiste au déjeuner mensuel des représentants des sections d’Action française ; je rentre par le train de 4 heures mais je vais coucher à Vinça à cause d’un enterrement auquel je dois assister demain matin ; j’ai laissé l’automobile à Perpignan pour faire changer les axes des pistons.

Semaine du 9 au 15 décembre 1912

Ille, lundi 9 décembre 1912

J’assiste le matin à Vinça aux obsèques du sociétaire Siré Joseph ; je rentre en voiture dans l’après-midi.

Ille, mardi 10 décembre 1912

Je vais à Perpignan par le train de 1h25 et j’en rentre le soir par le dernier train ; à Perpignan je fais une foule de courses et commissions ; je fais établir mon changement de domicile pour mon livret militaire ; j’étais encore domicilié à Angers ; en cas de mobilisation je serais probablement affecté à la conduite des automobiles ; qui sait si on ne mobilisera pas bientôt ; le conflit austro-serbe qui ne se règle pas peut donner lieu à toutes les surprises. En réalité, l’Autriche redoute beaucoup, peut-être avec raison pour elle, la formation de la confédération balkanique et elle cherche à l’empêcher en cherchant noise à la Serbie ; si elle attaque la Serbie comme c’est probable, et si la Russie prend la défense de la Serbie, la situation deviendra très grave pour la France car l’Allemagne soutiendra l’Autriche.

Ille, mercredi 11 décembre 1912

Nous avons Papa et Maman à déjeuner ; nous avons la visite des Ferriol. Vers le soir, Tony se plaint de mal à la gorge ; nous faisons venir le Dr Pons qui recommande de le tenir au chaud ; s’il ne va pas mieux demain, il lui fera une injection de sérum antidiphtérique.

Ille, jeudi 12 décembre 1912

Dans l’après-midi, je vais à Boule pédestrement (et en reviens de même) pour m’entendre avec le fils Llense et Joseph Jacomy qui comparaissent demain avec moi devant le tribunal de simple police à Vinça à la suite du procès-verbal qui nous a été dressé à Bouleternère le 10 novembre. Tony ayant quelques points blancs dans la gorge, le docteur lui fait le soir une injection de sérum ; il lui en injecte deux tubes ; ainsi nous serons tranquilles, il n’y aura pas de complication à redouter.

Ille, vendredi 13 décembre 1912

Tony a passé une excellente nuit, il va bien mieux, mais ne se lève pas. Je vais à Vinça en voiture et rentre par le train de une heure ; nous comparaissions devant la justice pour infraction à l’arrêté du maire de Bouleternère interdisant toute manifestation avec ou sans emblème sans son autorisation. Devant le juge, je soutiens que l’arrêté était illégal parce qu’il n’avait pas le caractère d’un arrêté d’ordre général et qu’il était d’ordre particulier, il était préventif et non répressif, contrairement à ce que peut faire un maire en matière de tranquillité publique (article 97 paragraphe 2 loi du 5 avril 1884) ; je me défends longuement en me tenant sur ce terrain ; je montre également que cet arrêté a été pris uniquement pour vexer des adversaires politiques et que dans ces conditions nous avions le devoir de ne pas en tenir compte, et en conséquence je demande l’acquittement. Mes co-inculpés ajoutent quelques explications du fait. L’organe du ministère public n’est pas de mon avis, je lui réplique ; je vois que le juge a son siège fait d’avance et va nous condamner ; cela m’est bien égal, mais, pour ennuyer davantage le maire de Boule, je veux faire durer le plaisir et je demande le renvoi à une prochaine audience, ce qui est accordé. La prochaine fois, je ferai venir un avocat. Je déjeune à Vinça et rentre à Ille par le train. Ce matin, je suis allé à la messe de 7h avec Bebelle ; elle était célébrée à nos intentions à l’autel de Sainte Lucie.

Ille, samedi 14 décembre 1912

Tony va de mieux en mieux et nous le levons ; je me promène avec Bebelle du côté de Casenove. Je crois bien que Bebelle ne sera plus valide longtemps ; il est probable que le bébé naîtra dans 8 ou 10 jours au plus ; nous l’appellerons Joseph ou Marie ; Maman sera sa marraine et l’oncle Charles de Lalobet son parrain. L’attitude de l’Autriche demeure énigmatique ; elle a fait d’énormes préparatifs militaires et il semble probable que si elle n’obtient pas ce qu’elle veut de la Serbie par persuasion, ou plutôt par intimidation, elle engagera les hostilités contre ce petit peuple slave ; et alors la Russie sera peut-être entraînée dans le conflit et une grande guerre européenne pourra s’ensuivre.

Ille, dimanche 15 décembre 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons un peu dans l’après-midi.

Semaine du 16 au 22 décembre 1912

Ille, lundi 16 décembre 1912

Je vais à Perpignan et à Claira ; je prends la voiture à Perpignan où elle était depuis quelques jours pour changer les axes des pistons. Je m’occupe, à Claira, d’une vigne que je voudrais acheter pour remplacer le Lloucati.

Ille, mardi 17 décembre 1912

Nous avons, dans l’après-midi, la visite de Fernand et de Marie de Rovira. Un télégramme de l’oncle Xavier nous annonce la naissance d’un fils de Madeleine, un petit de Rodellec ; je ne sais pas comment on l’appellera[43] ; à bientôt notre tour.

Ille, mercredi 18 décembre 1912

Je vais à Perpignan, Rivesaltes et Claira en auto ; à Perpignan je vois M. Henri Bertran qui me donne certaines instructions confidentielles ; dimanche, je ferai avec lui une tournée dans les sections d’Action française de Claira, Bompas, Pia ; il faut passer la revue de nos troupes pour être prêts à toutes les éventualités.

Ille, jeudi 19 décembre 1912

Déjeuner chez mes parents avec M. et Mme Jean Bertran de Balanda, la cousine de Guardia et sa fille Zete, Mme de Llamby, sa fille et son gendre Darru ; ils repartent à 4 heures.

Ille, vendredi 20 décembre 1912

Le matin je vais à Boule ; Maurice Roger est ici, il m’apporte 2 barriques de vin et des sarments ; il vient à Boule avec moi. Je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel.

Ille, samedi 21 décembre 1912

La journée est pluvieuse, je ne sors presque pas ; j’écris un article pour Le Roussillon, j’entreprends l’histoire de la Question d’Orient. Je suis à 10 heures au moment de me mettre au lit, Bebelle commence à souffrir, il est probable que le bébé attendu arrivera cette nuit ; j’envoie chercher la sage-femme.

Ille, dimanche 22 décembre 1912

À 2 heures 20 du matin, Bebelle après 4 heures seulement de travail, donne le jour à un fils, c’est un assez beau petit ; nous l’appellerons Joseph. À la fin, les choses se sont tellement précipitées que le Docteur Pons est arrivé après la naissance ; mais tout a été pour le mieux. Bebelle va aussi bien que possible. Je vais à la messe de 8h ½ et vais faire ma tournée de réunions, je passe la journée ici ; comme je ne me suis pas couché de la nuit dernière, je suis très fatigué.

Semaine du 23 au 29 décembre 1912

Ille, lundi 23 décembre 1912

Bebelle et le petit ont passé une très bonne nuit ; je vais à Vinça pour passer chez Me Bouchède l’acte de vente de la vigne du Lloucati, en même temps j’achète à Papa pour 8500 francs sa vigne dite Champ Bourrou à Claira (si je trouve un bon prix de cette dernière, je la revendrai). Je vends le Lloucati 22.500 francs ; en attendant de trouver une bonne vigne à acheter, je vais placer l’argent qui me reste après avoir payé le Champ Bourrou (je paye 6000 francs aujourd’hui, 2500 en janvier 1914). Monsieur Bouchède vient ici avec moi en auto faire signer ces deux actes à Bebelle dans son lit ; pour faire une grosse économie d’enregistrement, j’ai profité d’une voie d’échange pour ces deux vignes.

Ille, mardi 24 décembre 1912

Nous fixons à dimanche prochain à 2 heures le baptême du petit Joseph ; naturellement, c’est l’oncle Gabriel de Llobet qui fera le baptême. Je vais à Perpignan dans l’après-midi et je m’entends avec lui à ce sujet. Je place 19.500 francs en obligations Maroc 1904 5%.

Ille, mercredi 25 décembre 1912

Je vais à la messe de minuit et je fais la sainte communion ; je reviens à vêpres, je réveillonne chez mes parents après la messe. Bebelle va très bien.

Ille, jeudi 26 décembre 1912

Je vais à la grand’messe de la Société Saint-Étienne qui est en même temps la messe d’enterrement de Madame Roca ; je reviens à vêpres.

Ille, vendredi 27 décembre 1912

Je vais à Finestret en auto enterrer, avec une délégation de la Société Saint-Sébastien, l’ancien ermite de Doma Nova, le vieux Chicou Paraire, je déjeune à Vinça ; l’après-midi je vais à Prades, je vois longuement M. Jean Déjan de la part de M. Bertran.

Ille, samedi 28 décembre 1912

Le matin, je vais à Boule et en reviens en me promenant ; on taille la Grande Fèche. L’après-midi, je ne bouge pas.

Ille, dimanche 29 décembre 1912

J’assiste à la grand’messe. Aujourd’hui à 2 heures a lieu le baptême de Joseph. À cette occasion j’ai invité quelques parents et amis, les uns à venir déjeuner, les autres à venir assister au ralleu et à luncher. J’ai le parrain qui est l’oncle Charles de Llobet, Tante Augustine, l’oncle Gabriel qui fait le baptême, les Lutrand, les Chefdebien, les Rovira, les Lazerme et Marthe avec son mari, et les de La Croix. Le baptême a lieu à 2 heures précises ; le curé[44], qui nous en veut à mort depuis 18 mois (j’ignore pourquoi) n’y assiste pas et empêche même le vicaire d’y assister (ce dernier en est désolé et m’en fait ses excuses) ; c’est un affront que veut nous faire ce curé mal élevé, mais il lui retombera sur le nez sans m’atteindre. Le petit reçoit les noms de Joseph Marie Antoine Auguste Paul Philippe ; ce dernier nom à cause du Roi. Le ralleu est très réussi et amuse beaucoup mes invités ; le lunch qui le suit est aussi très réussi. C’est Maman qui est marraine de cet enfant.

Semaine du 30 au 31 décembre 1912

Ille, lundi 30 décembre 1912

L’après-midi je vais à Perpignan en auto pour conduire Germaine chez M. Espinouze, oculiste, et pour causer avec M. Bertran que je vois au Panache où nous nous étions donné rendez-vous. Je fais une foule de courses et commissions.

Ille, mardi 31 décembre 1912

Je vais à Vinça en auto pour la réunion de la commission d’assistance-retraite ; j’y déjeune et j’offre à Bonne Maman mes vœux du Jour de l’An ; en rentrant ici, je m’arrête à Bouleternère où la taille de la Grande Fèche s’achève ; ici, j’assiste à la cérémonie, chant du Miserere, du Te Deum et bénédiction qui clôture l’année, triste année pour moi et ma famille ; elle n’a été heureuse pour moi qu’en raison de la naissance de mon dernier enfant et aussi de la bonne récolte de vin. À tous les autres points de vue, je n’ai pas été heureux cette année. Je crois que 1913 sera une année historique ; il est probable que d’importants événements politiques auront lieu en 1913 en France et hors de France. Prions Dieu de les faire tourner à l’avantage de notre chère Patrie, ce sera ma meilleure consolation[45].


[1] Sézanne, Marne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Gabrielle de Llobet (1888-1967), fille de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, mariée le janvier 1912 à Cuq-Toulza (Tarn) avec Christian de La Barrière (1883-1945). Cousine germaine de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934) épousa le 11 janvier 1912 à Paris Marthe de Corbel Corbeau de Vaulserre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] François Xavier Louis Noëll (Finestret, 1er octobre 1828-Vinça, 16 janvier 1912), receveur de l’enregistrement et des domaines, fils de Françoise Noëll et de Marguerite Ribes. Marié en 1860 à Thérèsine de Girvès. Cette famille est et sera souvent citée au fil du journal. Son neveu Louis Noëll (1885-1964) épousera en 1912 Marie Antoinette Magué dite « Nénette », cousine germaine de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Albert de Séré de Lanauze (1872-1959), marié en 1900 avec María de los Dolores Muñoz (1866-1931), fille de Fernando María Muñoz (1838-1910), duc de Riansares, et de Eladia Bernaldo de Quirós, petite-fille par son père de María Cristina de Bourbon des Deux Siciles, veuve en premières noces du roi Ferdinand VII d’Espagne, remariée en 1833 avec Agustín Fernando Muñoz, duc de Riansares (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Marie-Thérèse Pujade (Amélie-les-Bains, 10 février 1861-Perpignan, 27 janvier 1912), fille d’Abdon Pujade, médecin, et de Fanny Pujade, avait épousé en 1881 le docteur Paul de Lamer, dont il a souvent été question au fil de ce journal. Voir supra notes du 23 mai 1904, 17 avril 1906 et 15 mars 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Voir supra note du 28 mai 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Il s’agit d’une propriété de la famille du Lac située dans l’Hérault. Voir supra 28, 29 et 30 octobre 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Voir supra note du 19 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Jules Védrines (1881-1919), aviateur français, pilote breveté en 1910, embauché chez Morane à partir de 1911, il effectua divers exploits et impulsa en 1912 une souscription nationale pour le développement de l’armée aérienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Raymond d’Arexy (Toulouse, 29 décembre 1856-Charenton-le-Pont, 12 février 1912), fils de Sylvain d’Arexy et de Dorothée de Falguière, avait épousé le 28 novembre 1883 à Perpignan Thérèse Bertran (1856-1943), sœur de Jean et d’Henri Bertran (ou Bertran de Balande) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Marie-Louise Jarlier (Port-Vendres, 17 août 1883-Perpignan, 1912) avait épousé en 1909 Adolphe Sèbe (1877-1961), notaire puis banquier à Perpignan, fils de Frédéric Sèbe et de Marie Boluix, cette dernière petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Tante par alliance d’Albert du Lac, frère de Gabrielle du Lac (Mme d’Estève de Bosch), par son épouse née Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Jeanne de Villèle, belle-sœur d’Albert du Lac, frère de Gabrielle du Lac (Mme d’Estève de Bosch), par son épouse née Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Robert Ducourneau (Hagetmau, Landes, 10 janvier 1877-tué sur l’aérodrome de Pau dans un accident d’avion le 24 février 1912), Saint-Cyrien, lieutenant au 49e régiment d’infanterie à Bayonne, il entra dans l’aviation militaire en 1910 comme volontaire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Lucien Millevoye (1850-1918), journaliste et homme politique, député de la Seine de 1898 à 1918, inscrit successivement aux groupes boulangiste, antijuif et à l’Action libérale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Cirque itinérant allemand créé par la famille Hagenbeck de Hambourg, connu pour la présentation de fauves dans des « cage-arènes ». En 1912, la ménagerie Wilhelm Hagenbeck comprenait 200 animaux (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Opérette composée par Edmond Audran sur un livret d’Alfred Duru et Henri Chivot, représentée pour la première fois en 1877 à Marseille, version révisée en 4 actes créée à Paris en 1884. Deux Parisiens débarquent en Inde pour échapper à leurs créanciers, le prince héritier s’amourache de l’une des deux, qu’il finit par épouser (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Ernest Auguste William Helouis (1849-1916), général de brigade en 1903, de division en 1907, commandant supérieur de la défense des places du groupe de Nice et gouverneur de Nice et commandant de la Subdivision de région de Nice (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Henri Beaudenom de Lamaze (1848-1938), général de brigade en 1903, de division en 1910, commandant de la 29e division d’infanterie à Nice (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Xavier Rouflay (1843-1924), médecin principal de 1ère classe, directeur du Service de Santé de la province d’Alger, il était le fils d’une catalane, Joséphine Felip, originaire de Prades (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Honoré Jean Baptiste Pierrugues (1849-1926), X 1869, général de brigade (1910), gouverneur militaire et commandant supérieur de Langres (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), officier de marine, médecin et explorateur polaire français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Gaston de Campredon (1850-1912), fils de Pierre Albert, baron de Campredon, et de Marie Antoinette Cavaillon, avait épousé en 1876 Espérance de Lazerme (1854-1935), fille de Charles de Lazerme et de Charlotte Delon de Marouls, cousine germaine de Suzanne Lazerme, Mme d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Comédie en trois actes de Tristan Bernard, créée en 1911 au Théâtre du Palais-Royal. L’intrigue suit Albert, un garçon de café qui, devenu riche, se retrouve contraint par un contrat de continuer à travailler dans le bistrot de Philibert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Comédie en quatre actes de Flers et Caillavet, créée en 1908 et redonnée en 1912 au Théâtre des Variétés. Satyre politique et sociale tournant en ridicule un député socialiste millionnaire trompé par sa maîtresse puis par son épouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Paul Louis Kühling, allemand naturalisé français né en 1870, breveté pilote en 1910, il réalisa plus de 300 meetings en trois ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Christian de La Barrière, marié en 1912 avec Gabrielle de Llobet. Voir supra note du 18 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Jean Le Cardinal, marquis de Kernier, élu député d’Ille-et-Vilaine le 31 mars 1912. Le marquis de Kernier était un légitimiste fervent et un partisan avéré du « Roi » (« Philippe VII »). À la suite de son élection à la Chambre des députés en 1912, le duc d’Orléans lui a adressé une lettre de félicitations. Le prétendant y félicite le marquis pour sa victoire électorale dans un bastion traditionnellement fidèle à la cause monarchiste (le pays de Fougères/Vitré) et y réaffirme le lien entre la noblesse bretonne et la tradition monarchique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Anne-Pauline Lambert (Phalsbourg, 17 mai 1824-Paris, 21 mai 1912), mariée en 1844 avec Thomas de Roig (1813-1888), colonel, lui-même fils de François de Roig Pontich et de Victoire d’Oms. Par sa grand-mère née Pontich, il était le cousin de la grand-mère de l’auteur, née Antoinette de Pontich. Voir supra note du 25 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Il semble qu’il y ait une lacune à cet endroit du journal, la semaine du 10 au 16 juin 1912 étant manquante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra au 3 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Voir supra au 23 et au 25 septembre 1903 notamment (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Voir supra note du 10 avril 1902 et au 21 juin 1911. Il doit d’agir d’Henriette de Balanda (1871-1954), mariée en 1898 avec Michel de Pous (1870-1934) et de leur fille Anne Marie dite Anny de Pous (1908-1991), future archéologue (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Maurice du Cos de La Hitte (1865-1924), cousin issu de germains de Ludovic de Villèle, père de Marie de Villèle, épouse d’Albert du Lac, beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).       

[36] Note marginale de l’auteur : « Depuis le début de l’année jusqu’à ce soir j’ai fait, en auto, 3314 kilomètres ».

[37] Voir infra au 4 novembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Marie Amélie de Llobet (La Falga, Haute-Garonne, 30 août 1886-Pouy-Loubrin, Gers, 31 décembre 1975) mariée le 29 octobre 1912 à Cuq-Toulza (Tarn) avec Jean de Colomez de Gensac (né en 1885), fils de François de Colomez de Gensac et de Marie-Marthe Esmangart de Bournonville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Voir infra au 12 novembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Bernard de Lapasse (Toulouse, 22 mars 1886-Pau, 12 février 1969), fils de Jean de Lapasse et de Marie Derrouch (elle-même cousine germaine de Gabriel Tournamille, père d’Henri Tournamille, beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch), épousa le 11 novembre 1912 à Perpignan Henriette de Massia de Ranchin (Perpignan, 18 octobre 1889-Pau, 10 septembre 1983), fille d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Le château de la Sybille est une demeure historique emblématique construite en 1889 par la célèbre cantatrice d’opéra Renée Vidal au-dessus des Orgues d’Ille-sur-Tet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Il s’agit certainement de Castelnou (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Olivier de Rodellec du Porzic, né le 17 décembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Note de l’auteur en marge : « Total des kilomètres parcourus en automobile en 1912 : 5766 ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *