Janvier 1910
Semaine du 1er au 2 janvier 1910
Vinça, samedi 1er janvier 1910
Nous commençons l’année en faisant la sainte communion pour la placer sous la protection de Dieu. Papa et Maman arrivent d’Ille dans la matinée. L’après-midi, nous faisons et recevons des visites. Nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Vinça, dimanche 2 janvier 1910
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons et écrivons des lettres.
Semaine du 3 au 9 janvier 1910
Perpignan, lundi 3 janvier 1910
Nous voici de retour. Bebelle et le petit sont rentrés par le train de 9h et moi l’après-midi en moto ; le matin, je suis allé me promener, en moto, à Prades et Villefranche. En rentrant je m’arrête à Bouleternère où l’on fait quelques travaux à la Grande Fèche, à Ille et à Corbère. En arrivant ici, j’apprends une triste nouvelle qui ne me surprend pas : la pauvre Mme de Rovira[1] est morte aujourd’hui à midi après cinq semaines de maladie ; elle avait à peu près 82 ans ; c’est une figure bien sympathique qui disparaît. Madame de Rovira, née de Lon, sœur de ma grand’tante de Lazerme, était une femme des plus distinguées, une véritable femme d’Ancien régime ; très bonne, très charitable, très instruite, elle manquera beaucoup dans la haute société roussillonnaise. Je vais tout de suite voir Fernand et lui porter mes consolations ; Bebelle et Maman, qui est ici, viennent aussi ; Fernand me fait voir la dépouille mortelle de sa pauvre mère.
Perpignan, mardi 4 janvier 1910
L’après-midi, je vais à Claira et Torreilles en moto. Le soir, nous allons chez les Llobet voir notre cousin l’abbé de Martrin-Donos[2] de passage ici ; je l’avais rencontré dans les congrès de Jeunesse Catholique quand j’habitais Angers et ne me doutais pas qu’il deviendrait mon cousin.

Perpignan, mercredi 5 janvier 1910
Le matin, nous assistons aux obsèques de Mme de Rovira à l’église de la Réal ; il y a une énorme affluence. Papa y vient mais arrive un peu en retard. Au cimetière Saint-Martin, l’oncle Joseph de Lazerme prononce quelques paroles de remerciement au nom de la famille. L’après-midi, nous commençons nos visites du Jour de l’An ; nous allons voir la cousine d’Albici et Monseigneur.
Perpignan, jeudi 6 janvier 1910
Le matin je vais à Torreilles ; l’après-midi, nous continuons nos visites ; nous allons voir Mme Delafosse, la cousine Victor de Guardia et Mme Latrobe[3]. On a d’assez mauvaises nouvelles de la santé de Thérèse de Lazerme[4] ; sa phlébite est loin d’être guérie ; elle a eu de nouvelles menaces d’embolie ; c’est bien inquiétant. Il fait une température extraordinairement chaude ; le thermomètre qui est monté hier à 21° ½ à l’ombre, monte aujourd’hui presque à 22° ; on se croirait en été, et cette température est mauvaise pour la campagne.
Perpignan, vendredi 7 janvier 1910
Nous faisons des visites ; nous allons voir nos cousins de Chefdebien[5] et Mme Conte de Bonet[6]. Le soir, nous allons chez les Llobet voir notre oncle Joseph de Llobet et sa famille ; ils sont ici pour deux jours. Le matin, je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année.
Perpignan, samedi 8 janvier 1910
Le matin, je vais à Claira où l’on plante en américains (riparia rupestris) les deux prés de la Cadène ; en plantant ces deux prés et la partie de la Griffaigne qui était en champ, je compte faire dans quelques années 400 à 500 hectos de plus ; alors, j’arriverai à 3000 hectos en année moyenne ; ce sera un joli vignoble intéressant ! L’après-midi, nous continuons nos visites (de Çagarriga, de Lamer). J’assiste à une réunion du comité royaliste et le soir au Panache, à la fête des rois ; on y tire le traditionnel gâteau.

Perpignan, dimanche 9 janvier 1910
Nous allons à la grand’messe et l’après-midi je vais à vêpres à Saint-Jean, puis à une conférence assez bête au Théâtre. Nous avons à déjeuner l’oncle Gabriel, Tante Augustine, et les Joseph de Llobet avec leur mère Rambaud ; le soir, nous dînons chez eux, puis nous allons au cinématographe.
Semaine du 10 au 16 janvier 1910
Perpignan, lundi 10 janvier 1910
Papa et Maman viennent passer la journée ; je vais avec Papa visiter une propriété à vendre entre Torreilles, Bompas et Claira.
Perpignan, mardi 11 janvier 1910
Je passe à peu près toute ma journée au Tribunal où j’entends plaider la très intéressante affaire de M. Augé, député de l’Hérault, contre la préfecture, le vice-président de la C.G.V. section de Perpignan et contre le journal L’Indépendant. Cet Augé est un député propriétaire viticulteur à Villeneuve-de-la-Raho dont le régisseur fut surpris le 3 octobre mouillant sa vendange, par un agent de la répression des fraudes qui dressa procès-verbal contre lui. Comme il est député ministériel, ce procès-verbal n’eut aucune suite malgré les efforts de la C.G.V. et maintenant cet animal, prétendant malgré l’aveu de son régisseur qu’il ne mouillait pas, qu’il lavait ses cuves, fait un procès en dommages intérêts aux trois parties ci-dessus. Me Poincaré, ancien ministre, de l’Académie Française, plaide pour lui, Me Desarnauts, de Toulouse, pour ses adversaires ; cette affaire passionne l’opinion et l’on s’écrase aux portes du palais ; je réussis, matin et soir, à me placer au banc de la presse ; l’affaire continuera demain.

Perpignan, mercredi 12 janvier 1910
Toute la journée, je suis, au Palais, pour l’affaire Augé ; c’est très intéressant, les plaidoiries et les répliques durent jusqu’à 6h du soir ; Me Poincaré aura parlé en tout, plus de six heures. Le jugement est renvoyé. Je commence, comme à Angers, la quête de Saint-Vincent-de-Paul.
Perpignan, jeudi 13 janvier 1910
Dans l’après-midi, nous allons à une petite réunion chez les Lazerme ; il fait un vent violent et froid.
Perpignan, vendredi 14 janvier 1910
Je continue, avec l’abbé Desplas, vicaire, la quête pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dont je fais partie mais où je ne suis pas encore allé. Nous faisons des visites.
Perpignan, samedi 15 janvier 1910
Je vais visiter autour de Claira avec Papa des vignes en vente ; Papa, qui a vendu quelques champs à Corbère, est décidé à se constituer un petit vignoble en Salanque, mais il s’agit de bien choisir, et à bon compte ; nous visitons plusieurs vignes et marchons beaucoup. Je vais avec Bebelle à une petite réunion chez les La Croix ; le soir, nous sortons avec les Massia, nous voyons de grotesques exhibitions carnavalesques et allons prendre le thé chez les Passama.
Perpignan, dimanche 16 janvier 1910
Je vais et viens de Vinça à motocyclette pour la réunion des chefs de section de la Société Saint-Sébastien qui a lieu de 2h à 3h ; nous nommons Étienne Vergès fils vice-président à la place du pauvre Albert Batlle. De retour à Perpignan à 4h ¾, j’assiste à l’Assemblée générale annuelle du Panache ; on renouvelle le bureau et je suis nommé quelque chose ; je ne sais pas au juste si c’est vice-président ou secrétaire. J’ai eu un temps merveilleux pour ma course à Vinça. Demain, nous allons nous y installer pour la semaine afin d’y passer la fête de Saint-Sébastien. Bonne Maman a reçu la nouvelle du mariage de notre cousine Thérèse Pichard de la Caillère avec M. Joseph de Ponsay, voisin de campagne des Blanpain de Saint-Mars.
Semaine du 17 au 23 janvier 1910
Perpignan, lundi 17 janvier 1910
Nous avons décidé de ne partir que demain pour pouvoir accepter une invitation à déjeuner mardi chez les Delafosse, néanmoins, je voulais aller seul en moto à Vinça ce matin, y coucher, revenir demain matin ici et repartir pour Vinça avec Bebelle demain ; mais il fait un vent terrible et, après avoir essayé, j’ai vu que j’aurais trop de peine à filer en moto contre le vent, j’y ai donc renoncé, et nous partirons tous demain. Maman vient pour le cours de la Croix-Rouge. Le soir, j’assiste à la première séance d’une nouvelle section de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales dont on m’a demandé de faire partie ; cette section nouvelle dont je fais partie est la section d’histoire et d’archéologie.
Vinça, mardi 18 janvier 1910
Nous avons déjeuné chez Madame Delafosse avec les Lazerme, La Croix[7] et Passama ; nous partons à 3 heures pour Vinça, moi en moto malgré le vent, et Bebelle et le petit par le train.
Vinça, mercredi 19 janvier 1910
Je me suis occupé de différentes questions concernant la Société avant le soir ; le matin, je vais à Boule et Ille. Le soir, Assemblée générale de la Société à la salle Anglade ; nous faisons approuver les modifications au bureau.
Vinça, jeudi 20 janvier 1910
La fête de la Société a eu lieu par un temps merveilleux, un vrai temps d’été. Tout a été très réussi, la cérémonie religieuse, le défilé, les danses ; tout s’est passé suivant le programme habituel.
Vinça, vendredi 21 janvier 1910
Le temps s’est gâté ; le matin, je vais cependant à Boule pour donner mes instructions au sujet de l’engrais que je fais mettre aujourd’hui à la Grande Fèche. Dans l’après-midi, le temps se gâte tout à fait.
Vinça, samedi 22 janvier 1910
Il neige un peu ; quelle différence avec le temps de jeudi ! Je ne bouge pas ou à peu près pas. Tony est un peu enrhumé et si le temps ne s’arrange pas, je crois que nous ne pourrons pas sortir demain comme nous le devions.
Vinça, dimanche 23 janvier 1910
Le temps est très froid et nous décidons, à cause de Tony, de ne pas partir d’aujourd’hui ; nous allons à la grand’messe et à vêpres et nous nous promenons, après vêpres, dans le bas-fond de la Tet, à l’abri du vent.
Semaine du 24 au 30 janvier 1910
Perpignan, lundi 24 janvier 1910
Le temps étant moins froid, nous arrivons ; Bebelle par le train de deux heures, moi à motocyclette avec arrêts à Bouleternère et Ille.
Perpignan, mardi 25 janvier 1910
J’écris et fais diverses commissions ; il fait encore froid. À Paris, la Seine déborde et envahit plusieurs quartiers ; il y a fort longtemps qu’on n’avait vu une pareille crue, depuis 1802 dit-on.
Perpignan, mercredi 26 janvier 1910
Dans l’après-midi, avec l’abbé Desplas vicaire, je continue la quête pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. L’inondation de la Seine a encore augmenté, la plupart des lignes de l’Orléans et du P.L.M. autour de Paris sont coupées, les communications sont très difficiles. Maurice Roger me télégraphie que mon cheval de Claira est malade ; j’irai voir demain ce qu’il en est.
Perpignan, jeudi 27 janvier 1910
Je suis allé à Claira ; le cheval est très malade, il est atteint de paraplégie, le vétérinaire ne me cache pas qu’il a beaucoup plus de chances de mourir que de s’en tirer ; c’est cruel de perdre au bout de six mois une bête de 1400 francs ! Et cette maladie est venue comme un coup de foudre ; rien ne pouvait la faire prévoir. J’ai ordonné de le soigner le mieux que l’on pourrait, mais je n’ai pas grand espoir. Je prie Saint Antoine de m’épargner cette perte ! Papa, qui est décidé à acheter 8 ayminates de vigne à Claira, y vient par la voiture de 3h ½ et examine la parcelle qu’il compte choisir. L’inondation à Paris dépasse toutes les prévisions ; tous les affluents de la Seine ont débordé en même temps ; l’inondation dépasse celle de 1802 et il faut, paraît-il, remonter au XVIIe siècle en 1658 pour en trouver une pareille ; aucun train des Compagnies du Midi et de l’Orléans ne peut plus arriver à Paris et ces compagnies, pour assurer tant bien que mal le service, en sont réduites à faire arriver cinq ou six express chacune (choisis parmi les plus importants) par la ceinture à la gare de l’Est ou à celle du Nord. Les gares d’Orsay, d’Austerlitz et de Lyon, des Invalides, sont complètement envahis, le Métropolitain ne circule plus, ses souterrains sont complètement envahis ; le Palais Bourbon est envahi et les députés doivent y aller en barque (la plupart devraient chavirer et noyer leurs passagers !), dans la plupart des quartiers la lumière électrique et le gaz manquent, beaucoup d’effondrements se sont produits. Aux environs de Paris, la situation est atroce ; dans beaucoup de régions de la France il y a d’immenses dégâts. Notre pays est épargné à cause de son climat méditerranéen.
Perpignan, vendredi 28 janvier 1910
La situation s’est encore aggravée hier à Paris, la Seine a encore monté ; les dégâts se chiffreront par des centaines de millions ; on croit cependant que le maximum est atteint. Je retourne à Claira ; le cheval ne va ni mieux ni plus mal. Le soir, j’assiste pour la première fois à la réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul où l’on m’a fait entrer. Hier, je n’ai pas reçu L’Action française ; celle d’avant-hier ne m’arrive qu’aujourd’hui, ce soir toutes les communications avec Paris sont difficiles.
Perpignan, samedi 29 janvier 1910
Je vois [à] Claira, le cheval est toujours la même chose ; à Paris, l’inondation a encore fait de nouveaux progrès ; on circule en barque dans beaucoup de rues ; dans d’autres rues, la chaussée s’effondre, minée par les eaux, et cela très loin de la Seine, aux environs de la gare Saint-Lazare par exemple, c’est inouï. Le soir, je vais au Panache où nous prenons nos dispositions en vue de la conférence que feront, le 20 février, Vaugeois et Daudet.
Perpignan, dimanche 30 janvier 1910
Je vais à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi, j’assiste à la Salle des Œuvres à une représentation de Pour la couronne de François Coppée ; Monseigneur y assiste ; on y fait une quête pour les inondés de Paris. Les journaux, qui arrivent très irrégulièrement, disent que l’inondation a atteint son maximum à Paris dans la nuit de vendredi à samedi, et qu’elle commence à décroître, mais elle décroît très très lentement. On voit dans les journaux des vues de certaines rues de Paris qui ont l’air de rues de Venise ; on y circule en barque ; l’approvisionnement en vivres de Paris est difficile. Bref, c’est une catastrophe qui fera date dans l’histoire de Paris.
Semaine du 31 janvier 1910
Perpignan, lundi 31 janvier 1910
Je vais à Claira ; le matin, j’y suis en même temps que le vétérinaire Mulès qui me dit qu’il faut abattre le cheval, tout espoir de le sauver étant perdu. Je ne veux cependant pas m’y résigner ainsi et je retourne l’après-midi à Claira avec un vétérinaire de Perpignan M. Delhoste ; son avis est le même ; cependant il me conseille d’attendre encore quatre à cinq jours ; c’est ce que je vais faire. Le soir, nous dînons chez Tante Augustine. Maman vient passer la journée pour son cours à la Croix-Rouge et couche ici. À Paris, l’inondation décroît avec une très grande lenteur ; on a passé par les armes des pillards trouvés dans des maisons évacuées. Ma tante Civelli nous écrit donnant de très intéressants détails ; à sa paroisse les enterrements se font en barque ; un enfant est né dans une barque.
Février 1910
Semaine du 1er au 6 février 1910
Perpignan, mardi 1er février 1910
Papa et Maman partent pour la Bastide d’Anjou où Maman va faire constater son état par le curé-médecin et lui demander des instructions pour son traitement ; tous les deux mois environ, il faut qu’elle y revienne. Je continue la quête de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul : la crue continue à baisser à Paris, et partout, mais avec lenteur.
Perpignan, mercredi 2 février 1910
Le matin, je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion de la fête de la Purification. Je continue la quête de Saint-Vincent-de-Paul. La Seine continue à baisser à Paris et aux environs.
Perpignan, jeudi 3 février 1910
Ce matin, je reçois un mot de Maurice Roger me disant que le cheval est mort cette nuit ; cette fin, que je croyais voir, m’évite de le faire abattre ; mais quelle perte ! Je regrette bien d’avoir acheté un cheval de ce prix. L’après-midi, je vais avec Bebelle au Mas Pardal faire une visite à Madame Fourcade, malgré un vent épouvantable ; en passant nous nous arrêtons un moment à la gare voir passer Maman qui rentre à Ille ; le curé de Labastide l’a trouvée bien mieux. Dieu soit loué ! Le soir, nous dînons chez les Lazerme, puis allons avec Marthe et Thérèse à une petite soirée chez les Bausil ; on y répète la nouvelle petite pièce d’Albert Bausil[8] La Blouse, qui est faite dans un excellent esprit ; il y a, à cette soirée, une vingtaine de personnes.

Perpignan, vendredi 4 février 1910
Le matin, je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi à 2 heures, je fais une petite conférence à l’Association des Jeunes filles royalistes présidée par Mlle Renée Despéramons[9] ; c’est cette dernière qui m’avait prié de faire cette conférence. Je parle à ces jeunes filles du « Comment faire la monarchie », autrement dit de l’inefficacité des élections et de la préparation du coup. Le soir, je vais à la conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Perpignan, samedi 5 février 1910
Je vais à Ille et Bouleternère en moto ; je déjeune à Ille et rentre ici vers 5 heures ; le soir, réunion du conseil au Panache ; la réunion Daudet-Vaugeois sera peut-être renvoyée.
Perpignan, dimanche 6 février 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi avec les Lazerme, Passama, Massia, Larboust[10], nous assistons à la bataille de fleurs aux Platanes ; de toutes les attractions du carnaval, c’est certainement la plus réussie ; ensuite thé chez les Lazerme.
Semaine du 7 au 13 février 1910
Perpignan, lundi 7 février 1910
L’après-midi, nous offrons un petit thé ; nous avons comme invités les Lazerme, Passama, La Croix, Mme Delafosse, nos cousines de Blaÿ et de Llobet. Le soir, avec les Massia, nous allons entendre le célèbre chanteur Mayol[11].

Perpignan, mardi 8 février 1910
Dans l’après-midi, je vais à Claira ; le soir, nous dînons chez les Llobet et allons passer la soirée, pour finir le carnaval, chez les Passama.
Perpignan, mercredi 9 février 1910
Nous allons à la messe et à l’imposition des cendres ; l’après-midi, nous allons chez les Bonafos qui réunissent beaucoup d’invités pour voir défiler les masques dits de Mailloles[12] ; fâcheuse habitude ! Ensuite, nous allons à la cérémonie à Saint-Jean, puis à un bridge chez les Massia.
Perpignan, jeudi 10 février 1910
L’après-midi, réunion du comité royaliste ; on s’occupe d’une souscription pour Le Roussillon ; personnellement, je cherche des souscripteurs.
Ille, vendredi 11 février 1910
Je vais à Ille par le train de 8h50 ; à midi, je vais à Vinça où je déjeune ; je rentre à Ille en voiture et m’arrête à Boule, tout cela pour m’occuper de la nomination du successeur de M. Albert Batlle comme délégué mutualiste cantonal ; la Société Saint-Sébastien soutiendra le candidat des sociétés d’Ille ; je couche à Ille. Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h 1/2 à Saint-Jean ; le soir à Ille, je vais à la cérémonie de Notre-Dame de Lourdes.
Perpignan, samedi 12 février 1910
Je rentre d’Ille par le train de 9h ½. Je vais à Claira en moto. Je poursuis dans plusieurs villages M. Henri Bertran qui fait une tournée de propagande dans la Salanque ; je le rejoins à Villelongue. C’est décidément le 20 février qu’aura lieu la conférence de Vaugeois et Daudet ; nous la préparons de notre mieux.
Perpignan, dimanche 13 février 1910
L’après-midi, je vais un moment au tennis, puis à l’ouverture de la station de carême à Saint-Jean. De 5h à 7h, nous allons au thé chez le ménage O’Byrne[13] et le soir à un autre thé chez nos cousins de Blaÿ.
Semaine du 14 au 20 février 1910
Perpignan, lundi 14 février 1910
L’après-midi, je vais à Claira. Je ne suis plus président de la Société Saint-Sébastien ; le bureau tout entier a démissionné et naturellement je joins ma démission à celle de mes collègues à la suite de ce qui s’est passé hier soir. À l’Assemblée générale de Vinça hier soir, M. Bouchède en son nom et au nom de tout le bureau (nous nous étions mis d’accord) a présenté M. Antoine Baux, notaire à Ille, pour le poste de délégué mutualiste cantonal ; nous avions décidé de présenter à la Société M. Baux parce qu’il était le candidat des sociétés d’Ille qui, la dernière fois, avaient assuré le succès de notre candidat M. Batlle et que, d’ailleurs, le candidat que présentait la société « La Fraternelle » de Vinça (qui avait positivement refusé de s’entendre avec nous) ne pouvait nous convenir ; c’était ce même Roca que « La Fraternelle » avait opposé, en 1906, à M. Albert Batlle. À l’Assemblée générale, M. Bouchède voyant que plusieurs sociétaires voulaient voter pour Rocca, a longuement exposé les motifs de notre choix et a insisté au nom du bureau tout entier pour que la société nomme M. Baux ; le résultat a été que M. Baux a eu 21 voix, Roca 33 voix (et 5 bulletins nuls). Devant ce résultat, qui est un désaveu formel pour le bureau, tous les membres du bureau présents ont immédiatement donné leur démission ; dès que j’ai été informé de la chose par une lettre de M. Bouchède, j’ai télégraphié que je me solidarisais entièrement avec mes collègues. Puisque nous n’avons pas la confiance des sociétaires malgré tout ce que nous avons fait pour la Société, qu’ils se choisissent de nouveaux chefs. Ils ne méritent pas que l’on s’occupe d’eux.
Ille, mardi 15 février 1910
Nous voici à Ille pour quelques jours, il y avait longtemps que nous n’étions venus ici en famille et il me tardait d’y faire un séjour. Nous venons par le train de 4 heures. Dès demain, j’irai à Vinça voir ces messieurs et me concerter avec eux.
Ille, mercredi 16 février 1910
Nous nous promenons, Tony est très bien ici au grand air. L’après-midi, je vais à Vinça ; la situation n’est pas tout à fait ce que je voyais. M. Bouchède n’a pas, comme il me l’avait écrit, donné la démission du bureau ; il a seulement manifesté, en-dehors de l’Assemblée générale, l’intention de la donner. Néanmoins, nous sommes tous d’accord pour convenir que nous ne pouvons pas rester à la tête de la Société après le désaveu qui nous a été infligé. D’autre part, beaucoup de vieux sociétaires nous supplient de ne pas abandonner l’œuvre. Nous réunirons donc la Société et nous lui demanderons si nous avons encore sa confiance ; elle se prononcera au scrutin absolument secret et nous ne resterons que si nous avons l’unanimité, ou au moins une unanimité morale. Nous mettrons ce plan à exécution, si tous les membres du bureau l’approuvent, dès que le résultat de l’élection sera connu, bien qu’il soit certain que M. Baux est élu.
Perpignan, jeudi 17 février 1910
L’après-midi, je me promène en voiture avec Bebelle ; nous emmenons Tony avec nous ; nous allons à Boule, Rodès et Vinça ; je fais de la propagande pour qu’il vienne du monde à la conférence de dimanche à Perpignan. Ce soir, je m’en vais par le dernier train pour assister à la réunion du comité royaliste chez M. Despéramons. Bebelle vient aussi pour voir ses cousines.
Ille, vendredi 18 février 1910
Je rentre en motocyclette ; j’arrive à 10 heures. Bebelle rentre par le train de midi. J’assiste aux obsèques du fils du granger de M. Trullès qui a été emporté en trois jours par une méningite ; ce jeune homme faisait partie de la Jeunesse Catholique d’Ille, qui assiste en corps à ses obsèques. Deux ans aujourd’hui de l’opération qui m’a sauvé la vie. Je n’étais pas fier alors !
Ille, samedi 19 février 1910
Le matin, nous assistons tous à la messe d’action de grâce que M. le curé célèbre pour remercier Dieu de ma guérison il y a 2 ans ; nous y communions tous. L’après-midi, nous allons en voiture à Bélesta où nous sommes très bien reçus par l’abbé Badrignans.
Perpignan, dimanche 20 février 1910
Aujourd’hui, magnifique manifestation royaliste à Perpignan ; bonne journée pour la cause du Roi qui est celle de la Patrie ! La conférence de Vaugeois et de Daudet a eu lieu au milieu d’un enthousiasme général et devant un magnifique auditoire de 1500 personnes ; la Salle des Œuvres était archibondée, beaucoup d’hommes ont dû rester dehors ; les démonstrations de Vaugeois, les appels énergiques de Daudet ont été vigoureusement applaudis. Les cris de « À bas la république » et de « Vive le Roi » sont sortis de 1500 poitrines. À 6 heures, réunion au Panache ; à 7 heures, banquet à l’Hôtel de la Loge, les dames y étaient admises ; Bebelle était à la table d’honneur à côté de Daudet. Après dîner, les conférenciers reviennent au Panache où la journée s’achève par des chants royalistes exécutés avec entrain. Réconfortante journée ! Papa et Maman, qui sont venus assister à la conférence, trouvent Daudet admirable.
Semaine du 21 au 27 février 1910
Ille, lundi 21 février 1910
Daudet, sa femme et Vaugeois allant en excursion à Port-Vendres et Collioure, quelques ligueurs du Panache les accompagnent. Bebelle et moi sommes de la caravane. Nous causons beaucoup en déjeunant et en allant à pied de Port-Vendres à Collioure par la belle route en corniche et ces messieurs nous disent dans l’intimité combien est grand leur espoir. Nous rentrons à Ille le soir.
Ille, mardi 22 février 1910
Ce matin, je vais à Vinça en moto ; l’après-midi, je me promène avec Bebelle.
Ille, mercredi 23 février 1910
Nous déjeunons à Vinça, puis allons en voiture à Molitg voir nos cousins de Massia ; nous passons avec eux la plus grande partie de l’après-midi.
Ille, jeudi 24 février 1910
Le matin, je me promène avec Bebelle à Reglelles ; l’après-midi, je vais en moto à Toulouges voir un cheval, puis à Perpignan faire quelques commissions ; je rentre à 5h 1/4.
Ille, vendredi 25 février 1910
L’après-midi, je vais un moment à Bouleternère, puis à Vinça où je réunis le bureau de la Société pour aviser aux mesures à prendre dans la situation actuelle ; nous décidons de tenir demain soir une Assemblée générale de la Société au cours de laquelle nous leur demanderons de nous dire, au scrutin secret, si nous avons ou non sa confiance. Si nous n’avons pas pour nous la quasi-unanimité (les 9/10 environ des voix) nous donnerons notre démission définitive. Papa reçoit de M. Beer confirmation de la vente des 9 ayminates de vigne à Claira. C’est une excellente opération que Papa vient de faire ; il a vendu pour 42.000 fr. la propriété de Corbère qui rapportait très peu et il a acheté pour 26.000 fr. (payables avec des délais échelonnés) 9 ayminates qui peuvent lui donner un millier d’hectolitres à Claira, plus un champ de 5000 fr. à Bouleternère ; je crois qu’il ne se repentira pas de cette opération. Pour l’exploitation des vignes de Claira, il s’est entendu avec mon granger Maurice Roger qui la surveillera.
Vinça, samedi 26 février 1910
Je suis venu à Vinça avec Bebelle en voiture jusqu’à demain soir pour l’Assemblée générale de la Société ce soir et pour assister à l’inauguration d’une statue du bienheureux curé d’Ars demain. L’Assemblée générale de la Société tourne tout à notre avantage. J’y prends la parole et je déclare qu’après le vote du 13 février, le bureau ne se reconnaît pas l’autorité morale nécessaire pour rester en fonctions, si la Société ne lui renouvelle pas sa confiance par un vote unanime. M. Bouchède prend aussi la parole et expose l’état prospère de la Société. On vote au scrutin absolument secret au moyen de boules blanches et noires ; chaque sociétaire reçoit une boule blanche et une noire et dépose dans l’urne celle qu’il veut ; les blanches sont « pour » nous et les noires « contre ». À l’ouverture de l’urne, nous trouvons toutes les boules blanches sauf deux noires ; c’est l’unanimité moins deux voix. La Société tient donc à nous garder. Elle l’a dit en toute liberté. Dans ces conditions, notre dignité est bien vengée et nous déclarons que nous resterons aux fonctions avec le même dévouement que par le passé. Je suis heureux de savoir d’une façon certaine ce que la Société pense de nous. Après ce vote, je reste un moment au café avec les autres membres du bureau.
Ille, dimanche 27 février 1910
Nous assistons à Vinça à la grand’messe et aux vêpres à l’issue desquelles a lieu la bénédiction d’une statue du bienheureux curé d’Ars ; c’est une jolie cérémonie ; nous rentrons ensuite en voiture.
Semaine du 28 février 1910
Ille, lundi 28 février 1910
L’après-midi, je vais me promener avec Bebelle à la propriété de M. Trulès qui nous fait visiter sa nouvelle cave en ciment armé.
Mars 1910
Semaine du 1er au 6 mars 1910
Ille, mardi 1er mars 1910
Papa rentre de Toulouse où il est allé assister à la réunion des anciens élèves du collège Sainte-Marie et du Caousou. Je vais me promener avec Bebelle dans une gorge de la garrigue.
Ille, mercredi 2 mars 1910
Le matin, je vais à Vinça à motocyclette ; l’après-midi, je vais me promener avec Bebelle à Casenove et Bellagre.
Ille, jeudi 3 mars 1910
Le matin, je vais avec Bebelle du côté de Reglelles ; l’après-midi, nous allons à Bouleternère.
Ille, vendredi 4 mars 1910
L’oncle Xavier, que nous n’avions pas vu depuis sa nomination de général, arrive le matin pour quelques jours. Nous sommes heureux de le revoir et de le féliciter. Je me promène avec Bebelle. Le matin, à l’occasion du premier vendredi du mois, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7 heures.
Perpignan, samedi 5 mars 1910
Nous voici de retour à Perpignan ; Bebelle, avec la nourrice et Tony, est rentrée par le train de 10 heures. Quant à moi, je suis allé en moto d’Ille à Claira, par Millas, Pézilla, Baixas, Rivesaltes, et, après avoir vu ce qui se faisait à Claira, je suis arrivé ici vers 5 heures.
Perpignan, dimanche 6 mars 1910
Nous sommes revenus à Ille entre deux trains (de 9 h à 4 heures) pour assister à un diner que donnent Papa et Maman en l’honneur de l’oncle Xavier pour fêter sa nomination ; Bonne Maman y assistait aussi. Nous allons à la grand’messe à Ille. Il pleut.
Semaine du 7 au 13 mars 1910
Perpignan, lundi 7 mars 1910
Papa et l’oncle Xavier viennent déjeuner ici et je vais avec eux à Claira et Pia ; Papa fait visiter ses nouvelles vignes à l’oncle Xavier à qui je fais voir aussi les miennes. Ils repartent le soir pour Ille. Maman, qui est venue pour le cours de la Croix-Rouge, couche ici. Nous allons ensemble, après dîner, chez les Bonafos.
Perpignan, mardi 8 mars 1910
Le soir, chez M. Despéramons, réunion du comité royaliste ; on y discute la candidature de M. Henri Bertran qui compte bien se présenter, dans un but de propagande, dans la 1ère circonscription de Perpignan si le comité réunit la somme nécessaire pour faire les frais de cette campagne. On ouvre une souscription.
Perpignan, mercredi 9 mars 1910
Je ne bouge pas de Perpignan ; je voulais aller à Trouillas où sont aujourd’hui Papa et l’oncle Xavier ; mais une petite avarie à la moto m’oblige à y renoncer ; je tâcherai d’aller demain à Ille.
Perpignan, jeudi 10 mars 1910
Allé à Ille à moto ; avant midi, reparti à 5 heures, vu l’oncle Xavier qui en repart demain. Tous vont bien.
Perpignan, vendredi 11 mars 1910
L’après-midi, je vais à Claira ; la moto ne marche plus à partir de Bompas et je suis obligé de rentrer en pédalant, il faut que je fasse bien réparer la pièce qui est endommagée. Nous avons l’oncle Xavier à diner.
Vinça, samedi 12 mars 1910
Je viens à Vinça pour les obsèques de Mlle Thérèse Escaro, membre honoraire de la Société, décédée hier ; je pars par le train de 11h10, déjeune à Ille et vais d’Ille à Vinça en voiture ; je trouve bonne Maman un peu fatiguée. Il fait très mauvais.
Perpignan, dimanche 13 mars 1910
Les obsèques de Mlle Escaro ont eu lieu le matin à 8h ; j’ai quitté Vinça à 11h10 et je suis arrivé à 2h ; allé à vêpres et au sermon à Saint-Jean ; à 5 heures, j’ai assisté avec Bebelle au Théâtre à une conférence de M. Jean Amade[14] (le fiancé de Marie-Thérèse Batlle) sur le catalanisme. Temps atroce.
Semaine du 14 au 20 mars 1910
Perpignan, lundi 14 mars 1910
Il pleut toute la journée ; le soir, commence à Saint-Jean la retraite des hommes qui durera toute la semaine ; j’y prendrai part. Papa et Maman viennent, Papa part le soir.
Perpignan, mardi 15 mars 1910
Le soir, je vais à la retraite des hommes.
Perpignan, mercredi 16 mars 1910
Le temps s’arrange un peu ; Papa vient coucher ici pour assister demain matin, à l’Évêché, à la réunion du comité de l’Œuvre de la conservation de la foi et déjeuner à l’Évêché. Il nous annonce la grossesse assez avancée de Marie-Thérèse qui attend un 3ème enfant pour juillet ; Pilomène ces jours-ci, Marie-Thérèse dans quatre mois, ça va vite ! Sans compter que, moi aussi, je commence à me demander si Bebelle n’en aura pas un second en septembre, ça ferait trois dans le courant de l’année ; ma belle-sœur du Lac, la femme d’Albert, en attend un aussi en septembre ; quelle fournée ! Le soir je vais à la retraite des hommes à Saint-Jean ; Papa y vient aussi. À 5 heures, j’assiste à la réunion du comité royaliste ; on décide de rendre publique la nouvelle de la candidature de M. Bertran décidée, en principe, depuis plusieurs jours, et de commencer la campagne. Cette candidature du président de l’Action française se produit uniquement dans un but de propagande ; M. Bertran se présente comme candidat catholique et royaliste avec un programme aussi nettement royaliste qu’il soit possible de le concevoir ; c’est la seule utilité de l’action électorale.
Perpignan, jeudi 17 mars 1910
Je me promène avec Bebelle ; il fait un temps superbe ; le soir, je vais à la retraite des hommes.
Perpignan, vendredi 18 mars 1910
Je vais à la messe de 9h, avec Bebelle ; l’après-midi, j’accompagne M. Henri Bertran à Claira pour lui faire prendre contact avec les chefs conservateurs de cette commune ; je les avais avertis de cette visite. On fait le meilleur accueil à M. Bertran, le maire M. Besombes nous accompagne lui-même dans nos visites et nous promet un appui. Cependant, à Claira, la plupart des conservateurs sont bonapartistes ; mais ils sont enchantés d’avoir un candidat nettement catholique et antirépublicain et voteront pour lui en masse. M. Bertran revient enchanté de sa visite à Thuir. Le soir, je vais à la retraite.
C’est aujourd’hui la fête de Bebelle et aussi celle de l’oncle Gabriel et de Gabrielle de Llobet, qui est ici ; souhaits et échange mutuel de bouquets et petits cadeaux.
Perpignan, samedi 19 mars 1910
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures en l’honneur de la fête de Saint Joseph ; à la grand’messe, à laquelle la Société de secours mutuels Saint-Joseph assiste en corps, Bebelle quête, accompagnée de M. Despéramons. Le soir, j’assiste à la Salle des Œuvres à la réunion de la Société Saint-Joseph où j’entre à titre de membre honoraire ; cette réunion tient lieu de clôture de la retraite, car le prédicateur y prend la parole.
Perpignan, dimanche 20 mars 1910
Le matin, nous assistons à la grand’messe des Rameaux ; l’après-midi, avec M. Bertran et Massé nous allons à Villelongue préparer les voies à la candidature royaliste de M. Bertran (nous prenons la parole dans deux cafés) et à Bompas fonder un groupe d’Action française. L’oncle Xavier est nommé commandant de la 36ème brigade à Angers ; si nous habitions encore cette ville ce serait bien agréable !
Semaine du 21 au 27 mars 1910
Perpignan, lundi 21 mars 1910
Papa et Maman viennent passer l’après-midi de 2h à 7 heures. Un gros événement qui intéresse au plus haut point les royalistes vient de se produire. Le Gaulois d’hier dimanche publiait sous le titre « Déclarations du duc d’Orléans » un article de M. de Maizières qui contenait, au milieu d’excellentes choses sur la politique républicaine et sur la monarchie et même au milieu d’éloges pour l’ardeur, pour le dévouement de l’Action française et des Camelots du Roi, un véritable blâme à leur manière de faire, à leur tactique. Si cet article était le reflet de la pensée du duc d’Orléans, ce serait très pénible pour l’Action française ; mais tout porte à croire que les déclarations du Prince ont été dénaturées pour les besoins de la politique, un peu molle et équivoque de ce Gaulois qui se dit royaliste mais qui est surtout ami de sa tranquillité. D’ailleurs, l’Action française se sentant visée, a couru au bureau politique de Mgr le duc d’Orléans où on lui a déclaré que l’article du Gaulois qui n’a même pas été communiqué au bureau politique, n’a aucun caractère officiel et n’engage que la responsabilité de M. de Maizières ; une note dans ce sens paraîtra dans le prochain numéro de la Correspondance nationale, organe officiel du bureau politique. Je sais pertinemment que le Prince est partisan des méthodes d’Action française ; je suis donc convaincu que dans ce regrettable conflit avec Le Gaulois, il donnera finalement raison à l’Action française ; mais si je me trompais, si le Roi devait blâmer l’Action française, celle-ci, j’en suis convaincu, s’inclinerait devant l’autorité royale et se soumettrait. Mais enfin, il faut envisager toutes les éventualités et supposer, chose invraisemblable, que le Roi blâmant l’Action française, celle-ci ne s’inclinerait pas devant le Roi. Dans ce cas, le devoir des royalistes qui suivent l’Action française est tout tracé, et quelque pénible qu’il soit, ils devraient abandonner l’Action française et suivre le Roi. Pour moi, je n’aurais pas une minute d’hésitation. In petto, je déplorerais, mais j’obéirais ; en bon Français, je suivrais mon Roi dont le principe seul peut sauver la France. Heureusement que nous n’avons pas à choisir et que la manœuvre du Gaulois lui retombera sur le nez. Arthur Meyer, Juif converti, a fait un coup de Juif !

Perpignan, mardi 22 mars 1910
L’article du Gaulois fait le tour de la presse ; les républicains s’en réjouissent, cela suffit à le juger. L’après-midi, je vais à Claira ; on laboure le Lloucati. Le soir, nous assistons, à Saint-Jacques, à la procession des pénitents.
Perpignan, mercredi 23 mars 1910
Le soir, nous avons, chez M. Despéramons, réunion du comité royaliste ; on y prend des mesures pour assurer le plus d’effet utile possible à la campagne de M. Henri Bertran. On y parle de l’article du Gaulois qui fait tant de bruit. Il n’est pas possible que les critiques contre l’Action française soient le reflet de la pensée du Prince.
Perpignan, jeudi 24 mars 1910
Le matin, nous assistons à l’office à Saint-Jean. L’après-midi, après la visite des églises, je pars avec Bebelle pour Ille par le train de 3 heures ; nous assistons à Ille à la belle procession du Jeudi saint ; nous rentrons par le dernier train et nous allons au chant du Stabat à Saint-Jean.
Perpignan, vendredi 25 mars 1910 (vendredi saint)
Nous assistons tous à l’office du matin à Saint-Jean ; puis à 3 heures, au sermon de la Passion. Nous apprenons par une dépêche d’Henri de Lavergne que Philomène est accouchée d’une fille ; la voilà affublée de deux filles ! Elle aurait probablement préféré un garçon, mais on ne choisit pas. Marie-Thérèse attend un bébé pour fin juillet ; quant à Bebelle, je crois que nous nous étions trompés ; le docteur de Lamer l’a examinée et croit qu’il n’y a rien ; certains symptômes nous avaient induits en erreur. Le soir après diner, nous assistons à la cathédrale à une belle cérémonie de réparation ; sur l’invitation de M. l’archiprêtre, je suis l’un des quatre porteurs du Christ que l’on porte en procession, couché sur un lit, à travers la cathédrale ; les autres porteurs sont l’oncle Joseph de Lazerme, M. Despéramons et M. Vergès de Ricaudy. Après cette cérémonie, je vais avec M. Despéramons assister à une réunion socialiste donnée par le candidat socialiste Deslinière ; comme c’est une réunion contradictoire, M. Bertran y prend la parole et expose tout le programme royaliste et insistant surtout sur la partie sociale de ce programme. Il réussit à se faire écouter très attentivement par cet auditoire socialiste. Voilà de la bonne propagande !
Perpignan, samedi 26 mars 1910
Nous assistons à l’office à Saint-Jean.
Perpignan, dimanche de Pâques 27 mars 1910
Je gagne mes Pâques à la communion générale des hommes à Saint-Jean à 7 heures ; il y a environ 600 hommes ; c’est un beau spectacle. Bebelle, avec les dames, les gagne à la messe de 8 heures. Nous revenons à la grand’messe à vêpres ; les cérémonies sont très solennelles. Nous avons les cousines de Llobet et de Lazerme à déjeuner.
Semaine du 28 au 31 mars 1910
Ille, lundi 28 mars 1910
Je vais à Ille par le train de 11h10 et j’assiste à une séance récréative offerte par le groupe Saint-Maurice ; je couche à Ille.
Perpignan, mardi 29 mars 1910
Les journaux publient une note extraite de L’Action française ; dans cette note, Maurras, Pujo, le commandant Cuignet, Moreau, qui sont allés à Séville et ont été reçus par le duc d’Orléans, affirment que Monseigneur leur a donné les plus formelles assurances d’approbation ; il a dit que ses paroles n’avaient pas été comprises, qu’il n’avait pas entendu blâmer l’Action française et qu’il était en « complète communion d’idées » avec elle. Cette note, avant d’être publiée, a été soumise au Prince qui en a approuvé les termes, ce qui n’avait pas été fait pour l’article du Gaulois qui a eu un si grand retentissement. Voilà clos ce pénible incident ; il se termine à l’avantage de l’Action française qui va continuer, avec toute la confiance du Roi, son admirable propagande. Quant aux conservateurs genre Gaulois, amis surtout de leur tranquillité, ils doivent être bien attrapés ; leur manœuvre a échoué ! Dans la matinée, je vais à Bouleternère, puis j’assiste à Ille au mariage de Marie-Thérèse Batlle-Delcros avec M. Jean Amade ; la cérémonie est des plus simples à cause du grand deuil de la famille Batlle ; M. le curé[15], poète catalan comme M. Amade, prononce une charmante allocution en catalan. Je rentre à Perpignan à 4h ½. Le soir, nous dînons chez les Llobet avec le jeune ménage de Lamerville, un peu parent des Llobet, et de nous par conséquent.

Perpignan, mercredi 30 mars 1910
Nous avons l’abbé Berdaguer, curé d’Estoher, à déjeuner. L’après-midi, je vais à Claira avec la moto ; la végétation est très avancée ; gare aux gelées ! Le soir, nous assistons à une conférence, assez ennuyeuse, sur Chantecler[16], à la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales ; puis je vais un moment au Panache où je vois M. Bertran.
Perpignan, jeudi 31 mars 1910
La petite de Lavergne a été baptisée lundi ; on l’a appelée Suzanne, comme Maman.
Avril 1910
Semaine du 1er au 3 avril 1910
Perpignan, vendredi 1er avril 1910
Le matin, à l’occasion du premier vendredi du mois, nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures à Saint-Jean. Il fait froid et sombre et vers trois heures, il commence à neiger, ce qui est rare à Perpignan, surtout dans cette saison ; peu à peu la chute de neige augmente d’intensité et le soir, c’est une tourmente ; il y a, vers minuit, six ou sept centimètres de neige dans les rues. Je vais tout de même à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul et ensuite, avec Bebelle, à un thé intime chez les Passama. Je redoute beaucoup des gelées quand la neige cessera et que le temps se découvrira ; nous ne les éviterons que si le vent tourne au Sud ou à l’Est et amène la pluie. S’il gèle, ce sera terrible pour les vignes, surtout pour les aramons qui sont très avancés.
Perpignan, samedi 2 avril 1910
Il neige encore toute la matinée et une partie de l’après-midi ; en ville on patauge dans une boue atroce ; à la campagne, il y a une épaisse couche de neige. L’après-midi, je vais à Villelongue-de-la-Salanque avec M. Bertran et l’oncle Joseph de Lazerme ; M. Bertran donne une réunion électorale dans la salle de la mairie, il expose avec une netteté absolue et en même temps avec une grande modération de langage les critiques que la doctrine royaliste fait à l’adresse de la république et du système républicain et expose aussi le programme royaliste. Il est écouté avec beaucoup d’attention.
Perpignan, dimanche 3 avril 1910
Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Jean. L’après-midi, tournée de conférences ; Massé et moi nous accompagnons M. Bertran à Claira, Saint-Hippolyte et Torreilles. À Claira, et Torreilles, ce sont de magnifiques réunions admirablement organisées ; à Saint-Hippolyte, par suite d’une confusion, on ne nous attendait pas ; néanmoins, la réunion a pu avoir lieu ; à Claira et Torreilles, après l’exposé par M. Bertran de son programme, Massé et moi faisons un petit laïus. Bref, très belle journée ; le candidat royaliste est admirablement accueilli dans toute la Salanque ; c’est un enthousiasme de bon augure. À Saint-Hippolyte et Torreilles, où la réunion était publique à la mairie, des républicains y assistaient et ont fait quelques objections ; à Torreilles, un « citoyen » croit nous embarrasser beaucoup en demandant le livre, combien vieux, de la Saint-Barthélemy ! Un autre dit que Jeanne d’Arc a été brûlée par l’Église ; il faut avouer que ces questions n’ont qu’un lointain rapport avec le programme politique et social de M. Bertran ; nous dînons à Saint-Laurent et, après la réception de Torreilles, rentrons à Perpignan à 11 heures du soir ; nous étions partis à 1 heure.
Semaine du 4 au 10 avril 1910
Perpignan, lundi 4 avril 1910
Le Roussillon d’aujourd’hui raconte tout au long notre tournée de propagande d’hier. Papa et Maman arrivent à 10 heures ; Papa part le soir, Maman couche ici ; nous allons passer la soirée chez les Lazerme. Il a un peu gelé la nuit dernière, j’espère que nos vignes n’auront pas souffert.
Perpignan, mardi 5 avril 1910
Maman repart à 3 heures ; je vais un moment au Panache le soir.
Perpignan, jeudi 7 avril 1910
Je suis parti hier matin pour Vinça à motocyclette, la moto ayant eu une panne, je l’ai menée à Prades pour la faire réparer chez Rozé ; quand je suis revenu, le temps se gâtant, je n’ai pas osé rentrer ici et j’ai couché à Vinça ; j’ai bien fait, car une pluie assez violente s’est mise à tomber un moment après. Je suis rentré ce matin en m’arrêtant à Bouleternère et Ille. L’après-midi, avec M. Carbou, trésorier du Panache, je vais présenter à plusieurs personnes une liste de la souscription ouverte pour couvrir les frais de la campagne électorale royaliste ; on a déjà souscrit plus de deux mille francs, mais si nous pouvons faire monter davantage la souscription, nous présenterons un second candidat (dans la 2ème circonscription de Perpignan). Le soir, j’accompagne M. Bertran à Salces où il donne une réunion publique devant un nombreux auditoire de 400 à 500 hommes, pour la plus grande partie composé d’adversaires, les socialistes y dominent. On écoute très bien le discours royaliste de M. Bertran ; ce sont des idées nouvelles pour ces gens-là, elles germeront peut-être ! Il y a quelques objections aussi bêtes que celles de Torreilles. Nous rentrons à 10h ½ par le train.
Le bureau politique de Mgr le duc d’Orléans vient de publier dans la Correspondance nationale une dernière note officielle sur le différend entre L’Action française et Le Gaulois, qui donne, une fois de plus, complète satisfaction à l’Action française. Décidément, cet incident a tourné à la confusion du Gaulois. Voici ce communiqué que publient tous les journaux royalistes :

Perpignan, vendredi 8 avril 1910
Le soir, belle cérémonie à la cathédrale, en l’honneur de Saint François de Paule, procession dite du Vœu des consuls. Bonne Maman vient passer la journée et coucher ici.
Perpignan, samedi 9 avril 1910
Le soir, je vais assister à la belle réunion que donne M. Bertran à Rivesaltes devant un superbe auditoire de 7 à 800 hommes, presque tous socialistes. Ils écoutent avec beaucoup d’attention l’exposé de la doctrine royaliste fait par M. Bertran et par M. Despéramons ; ils font des objections auxquelles répondent les orateurs ; tout se passe d’une façon très courtoise. On n’avait pas vu, de mémoire d’homme, une réunion royaliste à Rivesaltes, qui est une des citadelles des idées républicaines et révolutionnaires en Roussillon et on craignait des bagarres ; il y a dix ans, il eût été impossible à des orateurs royalistes de se faire écouter ; on les aurait assommés ; aujourd’hui on les écoute avec courtoisie, on applaudit même certains passages de leurs discours ; c’est un progrès. En tout cas, cette campagne détruira certainement bien des préjugés ; on se fera de la doctrine royaliste une idée nouvelle. En rentrant, je vais chercher Bebelle qui est allée passer la soirée chez Mme Passama ; j’y passe un moment.
Perpignan, dimanche 10 avril 1910
Nous assistons à toutes les cérémonies de l’Adoration perpétuelle à la cathédrale ; elles sont très solennelles. L’après-midi, aux vêpres, l’oncle Gabriel prononce un très beau sermon sur l’Eucharistie.
Semaine du 11 au 17 avril 1910
Perpignan, lundi 11 avril 1910
Papa et Maman viennent passer la journée et couchent ici. L’après-midi, je vais à l’ancien Sacré-Cœur avec Bebelle ; je vois l’abbé Nuixa et le petit Batllot.
Perpignan, mardi 12 avril 1910
L’après-midi réunion du comité royaliste. On y décide de présenter Alphonse Massé, rédacteur en chef du Roussillon, dans la deuxième circonscription de Perpignan, siège occupé aujourd’hui par le radical-socialiste Dalbiez, successeur de feu Bourrat. L’état de notre caisse nous permet un nouvel effort de propagande, la souscription ouverte parmi nos amis arrive à peu près à 3000 francs, et le comité électoral royaliste, constitué par les soins du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans, nous a envoyé une somme de sept mille francs ; nous avons donc environ 10.000 francs ; c’est plus qu’il n’en faut pour deux candidatures. Quelle belle campagne royaliste ! Comme nos amis vont être heureux !
Perpignan, mercredi 13 avril 1910
Je vais à Claira et j’examine de près toutes les vignes ; la végétation a été très retardée par le temps, mais il n’y a pour ainsi dire pas de bourgeons gelés.
Perpignan, vendredi 15 avril 1910
Je rentre d’une longue tournée électorale de 48 heures ; hier matin, je suis parti en auto avec M. Henri Bertran, son frère M. Jean Bertran et M. Tribillac ; nous avons visité Montalba, Bélesta, Cassagnes, Caramany (où nous avons déjeuné), Ansignan et nous avons couché à Saint-Paul-de-Fenouillet ; dans toutes ces communes, M. Bertran a donné des réunions publiques dans lesquelles il a développé le programme royaliste ; il a été applaudi partout ; la réunion de Saint-Paul devant 7 à 800 personnes, a été superbe. Ce matin, nous sommes allés à Caudiès voir M. de Ferluc, puis à Maury, où M. Bertran a donné une réunion en plein air ; il a été applaudi par cette population si rouge de Maury ; et enfin, ce soir, à 8 heures, a eu lieu la grande réunion politique d’Estagel ; Estagel, la citadelle des idées républicaines ; eh bien, cette conférence, présidée par le maire socialiste Soubielle, a été écoutée dans le plus grand silence et même applaudie ; c’est inouï ! Il y a quelques années, on se serait fait écharper en parlant du roi à Estagel. Cette campagne royaliste produira certainement des fruits ; bien des préjugés seront détruits ; on connaît désormais le programme royaliste ; et on sait qu’il est exposé par un homme de conviction, par un homme désintéressé qui ne dit pas cela pour capter des voix ; M. Bertran dit partout qu’il ne vient pas mendier des voix, qu’il sait très bien qu’il ne sera pas élu ; cela lui donne une grande force !
Perpignan, samedi 16 avril 1910
Aujourd’hui, je me repose ; je m’occupe de ma correspondance personnelle.
Perpignan, dimanche 17 avril 1910
Je vais à la grand’messe et à vêpres à Saint-Jean.
Semaine du 18 au 24 avril 1910
Perpignan, lundi 18 avril 1910
L’après-midi, je vais à Ille en moto ; je rentre à six heures. Maman est un peu souffrante, mais j’espère que ce ne sera rien. Le soir, ici, grande réunion publique et contradictoire entre royalistes et socialistes, à la salle des Tanneries ; je fais partie du bureau. Au début, l’assistance (2000 personnes environ) est assez houleuse ; le calme renaît ensuite et M. Bertran expose les doctrines sociales de la monarchie ; Deslinières[17] l’organisation socialiste de la société. Despéramons répond à Deslinières et fait une critique très serrée et très spirituelle du collectivisme ; il expose, à son tour, les doctrines royalistes et donne lecture de la « Lettre aux ouvriers » de Mgr le comte de Chambord en 1865 ; Despéramons est écouté dans le plus grand silence, il remporte un vrai succès ; Deslinières riposte, Despéramons reprend de nouveau la parole et la réunion se termine à 11h ½. C’est un acte de propagande.

Perpignan, mardi 19 avril 1910
Je pars à 2h en auto avec Jacques Passama et nous visitons les villages de Llupia, Terrats, Passa, Tresserres et Saint-Jean-Lasseille où nous faisons de la propagande pour Massé ; en même temps, Massé parle à Canohès, Despéramons à Corneilla, Théza et Alénya, et M. Bertran (pour son compte personnel) à Baixas et Calces ; tous nous rentrons au Panache vers 10h du soir. Il n’y a pas à se faire d’illusions, Massé aura fort peu de voix ; beaucoup de conservateurs, même des royalistes, bien indisciplinés, voteront pour l’opportuniste Chauvet dans le but de faire échec au radical-socialiste Dalbiez ; c’est très fâcheux, mais ce sera ; par contre, M. Bertran aura certainement une belle minorité. Mais nous ne nous préoccupons pas beaucoup du chiffre de voix qu’obtiendront nos candidats ; ce que nous voulons, c’est faire de la propagande et nous en faisons. Ces tournées sont fatigantes, il me tarde d’être au bout.
Perpignan, mercredi 20 avril 1910
Je vais à Trouillas et Toulouges avec Jacques Passama et Henri Jonquères d’Oriola ; nous ne donnons pas de réunion, nous nous contentons de voir quelques amis.
Perpignan, jeudi 21 avril 1910
Je vais, avec Bebelle, voir Papa et Maman passer à la gare ; ils vont à Labastide d’Anjou. Le soir, je vais avec M. Cambres, maire royaliste de Théza, à Montescot, Brouilla et Villeneuve-de-la-Raho ; nous donnons une réunion et je laïusse dans chacune de ces trois communes ; à Brouilla, on nous fait mauvais accueil ; on hurle à « la cocarde blanque » etc… ; dans la salle, on affecte de causer et de ricaner pour couvrir ma voix ; je ne m’en émeus pas et je vais jusqu’au bout de mon discours, ne voulant pas qu’il soit dit que j’ai cédé.
Perpignan, vendredi 22 avril 1910
Je devais aller ce soir à Trouillas et Ortaffa, mais les maires refusent de prêter la salle de la mairie et on ne trouve pas de salles privées ; nous voilà donc forcés d’y renoncer ; j’accompagne M. Bertran à Bompas où il donne une belle réunion, en collaboration de M. Despéramons.
Perpignan, samedi 23 avril 1910
Je vais en auto dans plusieurs communes de la circonscription de Massé voir quelques amis au Soler, Ponteilla, Fourques, Canohès, Llauro, Tordères etc. ; je déjeune à Saü chez les Passama ; avec Henri Passama, nous décidons qu’une réunion à Thuir est nécessaire le soir ; nous revenons à Perpignan prendre Massé et allons avec lui à Thuir où la réunion, très bruyante, a lieu à 7h 1/2 ; au retour, nous assistons à la réunion de la Salle des Œuvres où parlent les deux candidats de M. Despéramons.
Perpignan, dimanche 24 avril 1910
J’assiste à la messe des hommes puis je vais voter à Claira ; je suis inscrit à Bouleternère, Claira et Perpignan, c’est-à-dire dans trois circonscriptions (Prades, la 1ère et la 2ème de Perpignan) ; je préfère voter pour Bertran que pour Massé parce que j’estime qu’il faut concentrer nos voix sur Bertran ; c’est pourquoi je vais à Claira. L’après-midi, je vais à vêpres. Le soir, à 6h, je suis scrutateur ici à la section du Tribunal de commerce. On connaît les résultats dans la soirée ; M. Bertran a 1600 à 1700 voix ; Massé 800 environ ; c’est peu pour M. Bertran ; je comptais sur 2000 ; il faut donc que beaucoup de nos amis aient fait preuve d’indiscipline en votant, par peur du pire, pour le franc-maçon Bartissol ou l’anticlérical Chauvet ; drôle de mentalité ! Nous verrons demain, à la réunion du comité royaliste, ce qu’il y a à faire pour le deuxième tour. À Prades, Brousse est élu contre le Dr Batlle, maire d’Ille[18] ; ce petit homme renégat doit être furieux ! Ici, Bartissol a perdu énormément de terrain, c’est le radical socialiste Manaut qui arrive en tête. Tous ces calculs me laissent d’ailleurs assez froid ; ce que nous nous proposions, c’était de faire de la propagande ; nous y avons réussi je crois, quant au résultat électoral, nous étions sans illusions ; nous n’avons donc aucune déception !
Semaine du 25 au 30 avril 1910
Perpignan, lundi 25 avril 1910
Toute la journée des négociations ont lieu entre différents partis ; on fait de la basse cuisine électorale ; nous restons au-dessus de ces misérables combinaisons ; le soir, le comité royaliste se réunit et, à l’unanimité, décide que nos candidats se représenteront dans un but de propagande ; l’hypothèse d’un désistement ne pourrait être envisagée que dans le cas où on viendrait à se produire une candidature catholique ou une candidature d’ordre économique (c’est-à-dire viticole) en dehors de toute thèse constitutionnelle ; si aucune de ces deux hypothèses ne se produit, Bertran et Massé continueront leur campagne. À Ille, on est généralement très attrapé de l’écrasement du petit docteur Batlle ; le plus attrapé, ce doit être cet ambitieux sans scrupule !
Perpignan, mardi 26 avril 1910
On parle de candidatures viticoles, mais il n’y a rien de certain ; ce qui est certain, c’est que Bartissol abandonne la lutte ; bonne affaire pour nous ! M. Bertran va se trouver en présence du radical-socialiste Manaut et du socialiste unifié Deslinières ; j’espère que tous les Catholiques comprendront leur devoir !
Perpignan, mercredi 27 avril 1910
Nous assistons au mariage de notre cousine Hélène de Lamer avec M. Paul Ducup de Saint-Paul[19] ; la cérémonie religieuse a lieu à Saint-Jean, le lunch très élégant au Grand Hôtel ; je donne le bras à Mlle Cristau ; on danse un peu après le lunch.
Perpignan, jeudi 28 avril 1910
Je vais à Ille, Bouleternère et Vinça avec la moto ; je vois les vignes de Bouleternère et je déjeune à Ille. Le soir, je vois M. Bertran au Panache. Toute idée d’une candidature viticole est abandonnée ; on n’a pas trouvé de candidat. Ce qu’il y a de vraiment navrant, c’est que dans les deux circonscriptions, ceux qui se disent nos amis les Catholiques, même royalistes, au lieu de soutenir les candidats que nous leur présentons, vont se ruer derrière des cuistres cherchant à la loupe une différence entre les uns et les autres ; dans la 1ère circonscription, le socialiste Deslinières, un aventurier qui a subi des condamnations pour des affaires délicates, viole un engagement d’honneur pris par lui et pose sa candidature contre le nommé Manaut à qui il avait publiquement promis de se retirer s’il avait moins de voix que lui au 1er tour ; eh bien, une grosse majorité des royalistes de la Salanque même va voter pour celui-là afin de faire échec à Manaut ; dans la 2ème circonscription, au lieu de voter pour Massé, ceux qui se disent nos amis vont voter pour un chanteur d’Alcazar et de café-concert, un nommé Rameil, pour faire échec à Dalbiez ; voilà ce que c’est que la politique électorale. Ah vraiment, il faut, comme nous le faisons, se tenir bien haut au-dessus de ces saletés, dans la région sereine des principes, pour ne pas se laisser envahir par le découragement !
Perpignan, vendredi 29 avril 1910
Dans l’après-midi, je vais à Claira voir les vignes qui sont belles. Les nouvelles ne sont pas meilleures qu’hier ; ceux qui se disent nos amis nous lâchent en grand ; une partie du clergé a été contre nous, c’est écœurant ! Ce soir, nous allons prendre le thé chez les Passama.
Perpignan, samedi 30 avril 1910
Nous faisons différentes commissions et nous commençons nos préparatifs de départ, car nous devons partir ces jours-ci pour très longtemps ; tout d’abord nous passerons une huitaine de jours à Vinça et Ille, puis nous irons passer un mois au chalet Saint-Michel, ensuite un mois à Biarritz, à la villa Sainte-Cécile, puis enfin un mois à six semaines à la Métairie Grande ; nous serons donc absents du pays jusqu’à la fin d’août, presque jusqu’au moment des vendanges.
Mai 1910
Semaine du 1er mai 1910
Perpignan, dimanche 1er mai 1910
Nous assistons à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi, avec MM. Bertran et Despéramons, Henri Passama et les jeunes gens d’Arexy, nous faisons une tournée dans la Salanque pour chauffer le zèle de nos amis, c’est bien nécessaire ! Nous nous arrêtons à Villelongue, Torreilles, Saint-Laurent et Claira ; nous donnons des réunions à Saint-Laurent et Torreilles ; nous dînons à Saint-Laurent chez M. Parès-Bertholat.
Semaine du 2 au 8 mai 1910
Perpignan, lundi 2 mai 1910
Nous faisons des préparatifs de départ ; les nouvelles sur les dispositions de nos amis, dans la Salanque, sont meilleures depuis notre tournée d’hier. Ce soir, réunion du comité royaliste.
Perpignan, mardi 3 mai 1910
Nous achevons nos préparatifs de départ. Le soir, avec Henri Jonquères et Henri Passama, je donne une réunion à Claira en faveur de la candidature de M. Bertran ; j’espère que nous aurons obtenu un résultat.
Vinça, mercredi 4 mai 1910
Nous arrivons à Vinça par le train de midi ; nous trouvons Bonne Maman en bonne santé ; nous passerons 48 heures ici et nous irons à Ille vendredi. Le soir, nous allons au Mois de Marie et nous nous confessons ensuite.
Vinça, jeudi 5 mai mai 1910 (Ascension)
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures ; nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons un peu.
Ille, vendredi 6 mai 1910
Cette nuit à Vinça j’ai vu la fameuse comète de Halley qui dans quelques jours rencontrera la terre ; ce sera un curieux phénomène astronomique. Le matin, nous faisons la sainte communion ; nous allons à Donna Nova et à la Balme. L’après-midi nous venons de Vinça à Ille en voiture, nous nous arrêtons à Bouleternère. Le soir, j’apprends par Le Roussillon le désistement de Massé ; voilà une nouvelle à laquelle je ne m’attendais ; je saurai à Perpignan ce qui s’est passé.
Perpignan, samedi 7 mai 1910
Nous passons la matinée à Ille et venons à Perpignan par le train de 4 heures. Bebelle fait quelques commissions ; moi, je vais avec Henri Jonquères et Jacques Passama à Bompas et Claira ; tandis qu’ils vont à Opoul, je reste à Claira où je parle au cours d’une réunion organisée par des ouvriers en faveur de la candidature Bertran ; malgré la défection de certains chefs, M. Bertran aura un succès à Claira dimanche.
Ille, dimanche 8 mai 1910
Le matin, après la messe, je reviens à Claira ; je vote et je fais voter pas mal de gens, je fais beaucoup de propagande ; je vais aussi à Saint-Hippolyte. Je rentre à Perpignan à 10h ½ et rentre à Ille à midi ; l’oncle Gabriel et Monseigneur sont arrivés à dix heures. À vêpres, a lieu la cérémonie de la Confirmation ; Monseigneur est à Ille pour 3 jours. Le soir, on apprend le résultat de l’élection ; les blocards, comme il fallait s’y attendre, sont élus à Perpignan et à Céret ; dans la 1ère de Perpignan, cependant, j’aurais cru que le socialiste Deslinières serait élu.
Semaine du 9 au 15 mai 1910
Ille, lundi 9 mai 1910
M. Bertran a eu 1593 voix, c’est-à-dire 52 de moins que le 24 avril ; nos partisans du 1er tour sont donc restés fidèles, mais qu’ils sont peu ! Beaucoup de conservateurs et de Catholiques sont des fumistes, des lâcheurs ; si nous comptions sur le moyen électoral, ce serait décourageant ; heureusement que nous ne comptons pas là-dessus ! Dans l’ensemble de la France les élections ont été carrément mauvaises ; c’est fatal ! Le soir, nous allons au Mois de Marie.
Perpignan, mardi 10 mai 1910
Nous arrivons ici à 8h du soir pour faire nos derniers préparatifs de départ et partir demain matin. Ce matin, à Ille, très beau déjeuner que Papa et Maman offraient à Monseigneur à l’occasion de son passage à Ille ; les autres invités étaient l’oncle Gabriel et Tante Augustine de Llobet, le clergé d’Ille et le curé de Vinça, plus, bien entendu, nous deux et Bonne Maman. Maman est enchantée parce que Monseigneur lui a donné spontanément la permission de faire célébrer quelquefois la messe dans la chapelle de la maison.
Toulouse, mercredi 11 mai 1910
Nous voici hors du Roussillon pour plus de 3 mois. Laissant Bebelle et Tony arriver, avec la nourrice, au chalet ce soir ; je m’arrête un jour à Toulouse pour voir où en est mon affaire contre « Les Prévoyants de France ». Je vois Emmanuel de Saint-Jean[20] qui est mon avoué, mon avocat M. de Laportalière ; l’affaire se plaidera bientôt. Le soir, je vais voir jouer Madame Sans-Gêne.
Chalet Saint-Michel, jeudi 12 mai 1910
Je quitte Toulouse à 1h18 et j’arrive à 5h ½ au chalet[21] ; je trouve tout le monde en bonne santé ; il fait un temps détestable une pluie froide qui dure depuis longtemps.

Chalet Saint-Michel, vendredi 13 mai 1910
Il fait mauvais temps, et nous ne pouvons pas nous promener.
Chalet Saint-Michel, samedi 14 mai 1910
Nous allons à Casteljaloux en auto ; nous faisons quelques commissions.
Chalet Saint-Michel, dimanche 14 mai 1910 (Pentecôte)
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Saint-Michel ; après vêpres, nous allons à Casteljaloux voir les Lamothe de Mondion.
Semaine du 16 au 22 mai 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 16 mai 1910
Je vais à la chasse au sanglier avec Henry, le régisseur Maubaret et un autre homme ; nous voyons des traces, mais ne trouvons pas le gibier.
Bordeaux, mardi 17 mai 1910
Nous voici à Bordeaux où nous sommes venus pour assister à Chantecler[22]. Nous avons fait le trajet en auto ; l’après-midi, nous nous promenons en ville ; le soir, nous allons à Chantecler ; c’est une œuvre bizarre, qui contient d’assez jolis passages, mais aussi des trivialités incroyables ; je ne crois pas que cette pièce reste ; elle est bien jouée. Demain nous irons à Saintes voir Marie-Thérèse et Max.
Saintes, mercredi 18 mai 1910
Laissant Henry à Bordeaux, nous sommes venus à Saintes surprendre Marie-Thérèse et Max que nous n’avions pas vus depuis plus d’un an ; ils ont été ahuris de nous voir arriver et j’ai été bien heureux de les revoir ; leurs enfants ont bien grandi. Nous couchons ce soir chez eux.
Chalet Saint-Michel, jeudi 19 mai 1910
C’est la nuit dernière que la terre et la queue de la comète de Halley se sont rencontrées ; cette rencontre est passée inaperçue ; aucun phénomène naturel n’est venu la révéler ; nous n’avons pas encore vu la fin du monde que certains avaient annoncée. Nous quittons Saintes à 9 heures, enchantés du trop court séjour que nous y avons fait ; nous sommes à Bordeaux à midi et rentrons ici en automobile dans l’après-midi.
Chalet Saint-Michel, vendredi 20 mai 1910
L’après-midi, nous allons nous promener à la métairie du Pont.
Chalet Saint-Michel, samedi 21 mai 1910
Le matin, nous allons voir faire des coupes dans la direction du Biret ; l’après-midi, nous allons nous confesser à Saint-Michel. Les journaux racontent les majestueuses funérailles que l’Angleterre a faites hier à son Roi Edouard VII ; c’est un deuil national pour nos voisins d’outre-Manche ; mais comme ils se serrent autour de leur nouveau roi Georges V, le décès du grand souverain que fut Edouard VII n’aura pas de conséquences malheureuses pour eux. Depuis la mort du roi d’Angleterre, comme au moment de celle du roi des Belges, il semble que le bon sens soit revenu dans les cervelles françaises ; tous les journaux républicains depuis les républicains conservateurs genre Éclair (de Paris) jusqu’aux plus avancés ont fait un éloge enthousiaste, non seulement du roi défunt, mais de l’institution monarchique ; ils reconnaissent que c’est à cette institution que l’Angleterre doit sa grandeur etc. etc. Voilà qui est parfait, qui est admirablement raisonné. Mais pourquoi faut-il que les mêmes journaux soient les ennemis, dans leur propre pays, de cette institution qui, ils le proclament, fait la grandeur de nos rivaux ? Démence ou trahison ? Vraiment la postérité aura de la peine à s’expliquer ces contradictions ! Ce qui est humiliant pour nous, c’est que l’envoyé français aux obsèques du roi avait un rang tout à fait inférieur ; les plus petits pays, parce qu’ils étaient représentés par leur roi ou un prince de la famille régnante, comme le Portugal, le Danemark etc., avaient le pas sur la France républicaine ; il y avait là, outre le roi d’Angleterre, 8 autres rois et 4 reines ; si le roi de France eût été là, il aurait accompagné le roi d’Angleterre, comme Guillaume II ; hélas, au milieu de cette revue de l’Europe monarchique et militaire, nous faisions bien piètre figure.
Chalet Saint-Michel, dimanche 22 mai 1910
Nous allons à la messe de 8 heures qui est la messe de 1ère communion, et nous faisons tous la sainte communion. L’après-midi nous allons à vêpres.
Semaine du 23 au 29 mai 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 23 mai 1910
Il fait mauvais temps et je ne sors pas, sinon pour aller au Haou.
Chalet Saint-Michel, mardi 24 mai 1910
Il fait encore mauvais temps et nous sortons très peu ; je lis beaucoup.
Chalet Saint-Michel, mercredi 25 mai 1910
Le temps est encore pire que ces jours derniers ; il pleut à verse ; nous restons dedans et passons notre temps à lire.
Chalet Saint-Michel, jeudi 26 mai 1910
Henry est à la chasse avec Maubaret ; ils tuent un sanglier, une laie, et rapportent vivant un de ses petits ; on va essayer de l’élever.
Chalet Saint-Michel, vendredi 27 mai 1910
Le matin, je vais avec Maubaret au Loupigal à la partie incendiée au mois d’août dernier voir ce qui a été fait pour remettre les choses en état ; on a resemé et les pins commencent à sortir de terre ; je reviens par le Haou et le Llugatet où on a fait une pépinière de jeunes pins.
Chalet Saint-Michel, samedi 28 mai 1910
Le mauvais temps persiste ; nous restons dedans presque tout le temps, nous lisons et jouons aux cartes.
Chalet Saint-Michel, dimanche 29 mai 1910 (Fête-Dieu)
Nous allons à la messe et à vêpres à Saint-Michel ; après vêpres a lieu la procession du Très-Saint-Sacrement ; Henry et moi portons le dais. Nous avons la visite des Lamothe.
Semaine du 30 au 31 mai 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 30 mai 1910
Il fait encore mauvais temps ; quel atroce printemps. J’ai appris ces jours-ci la mort de M. Henry à Angers ; c’est le troisième professeur de la faculté de droit qui meurt depuis notre départ d’Angers ; comme les morts se multiplient !
Chalet Saint-Michel, mardi 31 mai 1910
Le matin, nous allons à Casteljaloux en auto faire diverses commissions ; il fait enfin beau temps.
Juin 1910
Semaine du 1er au 5 juin 1910
Chalet Saint-Michel, mercredi 1er juin 1910
Il fait beau, et presque chaud ; nous pouvons enfin nous promener.
Chalet Saint-Michel, jeudi 2 juin 1910
Dans l’après-midi, il fait un violent orage qui dure jusqu’au soir.
Chalet Saint-Michel, vendredi 3 juin 1910
Dans la nuit l’orage a redoublé ; la foudre a mis le feu au hangar de la métairie de La Sègue à Cap Chicot, il a été, je crois, entièrement consumé ; le tonnerre et les averses violentes continuent à peu près toute la journée. Quel été si mouillé jusqu’à présent !
Chalet Saint-Michel, samedi 4 juin 1910
Il pleut encore toute la journée presque sans discontinuer ; si nous étions près d’une rivière un peu importante, je craindrais une inondation.
Chalet Saint-Michel, dimanche 5 juin 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, nous allons à Cap Chicot voir le hangar incendié de la métairie de La Sègue ; puis à Houeillès savoir si un aéroplane que l’on expérimente fera un vol aujourd’hui, et enfin à Lavance que je ne connaissais pas encore.
Semaine du 6 au 12 juin 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 6 juin 1910
Le temps parait fixé au beau, il fait même presque chaud ; le soir, nous allons à la pêche aux grenouilles, nous en attrapons quelques-unes.
Chalet Saint-Michel, mardi 7 juin 1910
Il fait tout à fait chaud ; c’est enfin l’été ; il était grand temps. Il faut espérer que nous aurons beau temps à Biarritz, où nous arriverons lundi pour un mois ou un mois et demi, suivant le moment où se louera la villa.
Chalet Saint-Michel, mercredi 8 juin 1910
Il fait très chaud ; nous passons la plus grande partie de la journée à lire sous les arbres, à l’ombre, et nous ne sortons que le soir.
Chalet Saint-Michel, jeudi 9 juin 1910
Je lis dans les journaux de ce jour, une statistique terriblement attristante pour un cœur de patriote, celle des naissances et des décès en 1909 ; jamais le chiffre des naissances qui, depuis 40 ans, décroît régulièrement, n’avait été aussi bas : 770.000, dépassant seulement de 13.000 celui des décès ; encore quelques années et notre population décroîtra pendant que celle de tous les autres pays augmente dans des proportions colossales. L’Allemagne gagne chaque année près d’un million d’habitants, l’Autriche-Hongrie et l’Angleterre près d’un demi-million. À méditer ces chiffres, on est saisi par une inquiétude mortelle sur l’avenir de notre pauvre France. Si les choses ne changent pas, nous allons fatalement tomber, comme l’Espagne, au rang de puissance de 2ème ordre ; déjà, nous ne sommes plus, parmi ce qu’on appelle les grandes puissances, que le 5ème ou la 6ème ! Que sera-ce dans un demi-siècle ? On ne peut y penser sans frémir. Si Dieu me permet de devenir vieux, quelles choses désolantes je verrai dans ma vieillesse ! Le seul remède à ce mal est le retour à la morale chrétienne ; pour arriver à ce résultat, il faut que l’Église puisse librement remplir sa mission de conductrice des âmes ; il faut donc un régime politique qui laisse la liberté à l’Église ; ce régime ne peut être que la Monarchie. La condition du salut, dans cette question comme dans toutes les autres, c’est le retour du Roi. Sinon, la France est perdue !
Chalet Saint-Michel, vendredi 10 juin 1910
Nous nous promenons du côté du Biret ; le temps est incertain.
Chalet Saint-Michel, samedi 11 juin 1910
L’après-midi, nous allons à Casteljaloux chercher, chez un notaire, une pièce qui nous est nécessaire pour une affaire.
Chalet Saint-Michel, dimanche 12 juin 1910
Il pleut toute la journée sans répit ; nous allons à la grand’messe à Lartigue. Nous voici à la veille de notre départ. Demain soir, s’il plaît à Dieu, nous serons à Biarritz. Le soir, on me souhaite ma fête ; Tony me porte un gros bouquet ; pauvre chéri, c’est sa fête à lui aussi, et sa première fête !
Semaine du 13 au 19 juin 1910
Biarritz, lundi 13 juin 1910
Partis du chalet à 7h ¼ et de Casteljaloux à 8h, nous arrivons ici à 4h40 du soir ; nous sommes vers 5h ½ à la villa Sainte-Cécile où nous retrouvons Papa et Maman arrivés à midi d’Ille et de Lourdes. Voici dix ans que je n’avais habité cette charmante villa Sainte-Cécile et c’est pour moi une grande satisfaction que de m’y retrouver. Je me promène un peu avant l’heure du dîner ; que de transformations à Biarritz ! Chaque fois que j’y reviens, je vois du nouveau ; c’est une station de féerie ! Impossible, à cause du voyage, d’assister à la messe ce matin ; je le regrette à cause de la fête de mon saint patron ; mais j’y assisterai un autre jour à la même intention.
Biarritz, mardi 14 juin 1910
Je passe la plus grande partie de la journée au bord de la mer, soit sur les falaises, soit sur la plage ; quel site enchanteur que ce Biarritz ! Et surtout que de charmants souvenirs de mon enfance et de mon adolescence Biarritz me rappelle ! Le Roussillon d’hier, arrivé ici aujourd’hui, publie une lettre de M. Henri Bertran racontant l’audience qu’il a obtenue de Mgr le duc d’Orléans à Bruxelles ; le Roi l’a remercié avec effusion de sa campagne royaliste, l’a embrassé et l’a retenu à déjeuner. Comme M. Bertran a dû être heureux, mais aussi comme il méritait cette récompense !
Biarritz, mercredi 15 juin 1910
Le matin, nous faisons quelques commissions et passons un moment sur la plage. L’après-midi, je vais avec Bebelle voir ma vieille nourrice Didia à Anglet ; ensuite, nous allons à la plage. Ce séjour à Biarritz est bien agréable, mais je vais être obligé de l’interrompre trois ou quatre jours pour aller mettre en train la construction de nouvelles cuves en ciment qui me sont nécessaires à Claira et pour jeter un coup d’œil sur les vignes. Je partirai samedi matin, en même temps que Bebelle qui accompagnera la nourrice à la 1ère communion de sa fille à Saint-Girons, et je tâcherai d’être de retour mercredi soir. Ce déplacement ne m’amuse pas, mais il est nécessaire.
Biarritz, jeudi 16 juin 1910
Nous passons sur la plage la plus grande partie de la journée ; il fait chaud.
Biarritz, vendredi 17 juin 1910
Le matin, nous nous promenons autour du phare ; l’après-midi, nous allons à la plage. Ces jours derniers, a paru à L’Officiel la mise à la retraite de l’oncle Paul ; lui-même avait demandé cette mesure à cause de sa santé. Du reste, il n’avait plus que pour 9 mois de service avant la limite d’âge. Sans son accident de l’année dernière, il aurait pu devenir général de division ; c’est la fin d’une belle carrière.
Perpignan, samedi 18 juin 1910
Me voici arrivé à Perpignan après une journée complète de voyage (de 8h57 le matin à 10h4 du soir) par la chaleur. Jusqu’à Boussins, j’ai voyagé avec Bebelle, Tony et la nourrice qui allaient à Saint-Girons.

Vinça, dimanche 19 juin 1910
Le matin je vais à la grand’messe Saint-Jean ; je déjeune chez les Lazerme. L’après-midi, je vais à Claira en auto avec M. Charpeil et M. Caseponce qui examine[nt] le jardin attenant à ma cave et voient comment ils pourront construire mes cuves. Je rentre à Perpignan à 6 heures, et j’en repars à 7h ¼ pour venir coucher ici. Bonne Maman est en très bonne santé ; elle m’attendait à la gare ainsi que tante Augustine de Llobet qui est ici.
Semaine du 20 au 26 juin 1910
Perpignan, lundi 20 juin 1910
Le matin, je vais en voiture à Bouleternère et à Ille ; je vois les propriétés et m’occupe de différentes choses. Je passe l’après-midi à Vinça et rentre ici par le dernier train. Il a fait très chaud toute la journée.
Perpignan, mardi 21 juin 1910
Toute la matinée, je fais des commissions en ville ; l’après-midi, je vais à Claira à motocyclette ; je continue ma tournée dans les vignes qui sont très belles ; j’examine avec M. Charpeil le plan des cuves à exécuter. Je dîne chez les Lazerme.
Biarritz, mercredi 22 juin 1910
Me voici de retour à Biarritz après trois jours bien occupés et après un jour complet de voyage (de 8h11 matin à 9h 40 soir) pendant lequel, heureusement, le temps n’a pas été trop chaud. Je retrouve Bebelle, revenue avec Tony et sa nourrice de son rapide voyage à Saint-Girons.
Biarritz, jeudi 23 juin 1910
Matin et soir, je vais sur la plage, je me repose. Il fait bien moins chaud que pendant les trois jours passés en Roussillon ; il est vrai que, là-bas aussi, le temps a dû changer.
Biarritz, vendredi 24 juin 1910
Le matin, nous allons à la messe de 8h à Sainte-Eugénie et nous faisons la sainte communion pour célébrer la clôture de la neuvaine à Saint-Antoine et parce que nous n’avions pas pu célébrer la fête le jour même. L’après-midi, avec Bebelle et Maman, je vais à Bayonne à tramway.
Biarritz, samedi 25 juin 1910
La mer est agitée et, pour la bien voir, je vais avec Bebelle au rocher de la Vierge et à la Côte des Basques.
Biarritz, dimanche 26 juin 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles ; l’après-midi, nous allons faire une visite aux Laugier dans leur nouvelle villa ; il fait mauvais, une vraie tempête, il pleut presque toute la journée. Tony a aujourd’hui un an, déjà ! Le pauvre chéri, il devient bien mignon ; précisément, il a une espèce de petite indigestion dans la nuit ; il avait avalé, à la plage, des galets sans que nous nous en apercevions ; il les a rendus, et à partir de ce moment-là, s’est très bien trouvé.
Semaine du 27 au 30 juin 1910
Biarritz, lundi 27 juin 1910
Le matin, je vais me promener avec Bebelle à Miramar ; l’après-midi, nous allons à la plage.
Biarritz, mardi 28 juin 1910
Nous allons sur la plage, matin et soir.
Biarritz, mercredi 29 juin 1910
Le matin, nous allons à la messe à Saint-Charles ; l’après-midi, nous avons la visite de M. de Mauvaisin ; ensuite nous allons voir Mme de Mollans, puis allons à la plage.
Biarritz, jeudi 30 juin 1910
Il pleut toute la matinée, nous ne sortons pas ; l’après-midi, nous allons à la plage, puis au rocher de la Vierge. Le duc d’Alençon est mort hier, c’est un deuil pour la France catholique et royaliste ; comme son père, le duc de Nemours, le duc d’Alençon avait toujours été légitimiste, même avant 1873 et il avait facilité l’entrevue de Frohsdorf, rendant ainsi un éminent service à la France traditionnelle ! L’année dernière, le Roi l’avait chargé de le représenter à la cérémonie de la béatification de Jeanne d’Arc à Saint-Pierre de Rome et le Saint-Père lui avait réservé une place d’honneur, dans la tribune royale ; le duc était là le représentant de la vraie France ; c’était un grand chrétien et un grand Français. Une triste nouvelle nous arrive d’Ille : Philippe Baux est mort ; la mort de cet homme que nous avions tant connu quand il faisait les grandes réparations de notre vieille maison de famille nous fait un vrai chagrin.
Juillet 1910
Semaine du 1er au 3 juillet 1910
Biarritz, vendredi 1er juillet 1910
Le matin, je me promène avec Bebelle ; l’après-midi, nous restons longtemps sur la plage. En l’honneur du premier vendredi du mois, nous assistons à la messe de 7h ½ à Saint-Charles et y faisons la sainte communion. Un courtier de Torreilles, nommé Tiffou, m’offre déjà (avant le 1er juillet !) de m’acheter ma prochaine récolte de vin pour une bonne maison au prix de 2 fr. le degré ; c’est bien beau ! Cependant, j’ai rapporté de mon voyage en Roussillon que la hausse n’a pas dit son dernier mot ; aussi, je réponds que je ne veux pas vendre encore.
Biarritz, samedi 2 juillet 1910
Il fait mauvais temps presque toute la journée ; le soir, nous dînons chez les Laugier.
Biarritz, dimanche 3 juillet 1910
Nous allons à la grand’messe et à la bénédiction à Sainte-Eugénie ; nous passons la plus grande partie de notre temps sur la plage, et y rencontrons une dame que nous connaissions à Angers, la comtesse du Reau.
Semaine du 4 au 10 juillet 1910
Biarritz, lundi 4 juillet 1910
Le matin, le docteur Augey, qui remplace le Dr de Lostalot absent, vient voir Bebelle ; je l’ai fait appeler afin de savoir si une saison de bains salins ferait du bien à Bebelle qui, depuis 7 mois, n’a plus ses règles ; c’est très curieux et cela m’inquiète ; au début j’ai cru à une grossesse, mais les médecins qui ont examiné Bebelle m’ont dit qu’il n’en était rien ; quelque beau jour, ça reviendra ; le Dr Augey nous déconseille les bains salins ; Bebelle ne les prendra donc pas. L’après-midi, en revenant de la grande plage où nous sommes restés très peu de temps à cause du mauvais temps, nous voyons tout à coup le Roi d’Espagne accompagné de quelques personnes de sa suite et de la colonie espagnole de Biarritz ; Alphonse XIII est venu de Saint-Sébastien en automobile ; il se dirige précisément du même côté que nous, nous le voyons donc pendant une dizaine de minutes ; il entre au Carlton hôtel et en ressort un moment après, et repart en auto. Il vient souvent à Biarritz pendant sa villégiature à Saint-Sébastien. Le roi est très gracieux ; quand il passe devant nous, nous le saluons, et il répond gracieusement à notre salut.
Biarritz, mardi 5 juillet 1910
Nous allons à Saint-Jean-de-Luz voir la famille de Mauvaisin[23] que nous ne connaissions pas encore ; ils passent l’été à Saint-Jean-de-Luz à la villa Magenta où nous les voyons et où ils nous offrent le thé et ils viendront l’hiver prochain ici ; ils retiendront la villa Sainte-Cécile pour l’hiver prochain. Saint-Jean-de-Luz, où je n’étais pas venu depuis 10 ou 12 ans, est loin de valoir Biarritz ; c’est bien moins brillant, mais c’est plus original.
Biarritz, mercredi 6 juillet 1910
Le matin, comme il fait bien, je me donne le plaisir d’un bain de mer ; je nage comme un poisson pendant un quart d’heure. C’est un plaisir défendu à cause de mon tempérament rhumatisant ; et dire que j’en ai tant pris autrefois ! Et que je les aimais tant ! Maintenant, je ne peux pas m’en permettre plus d’un ou deux. Nous passons la journée sur la plage.
Biarritz, jeudi 7 juillet 1910
Nous passons la journée sur la plage ; le soir, nous avons à dîner notre cousine Mme Rivals[24].
Biarritz, vendredi 8 juillet 1910
Il est arrivé une bien bonne aventure à la nourrice ; la Reine-mère d’Espagne était ici ce matin ; elle est venue en automobile, avec les mêmes voitures que le Roi l’autre jour, et la nourrice qui avait fait lundi la causette avec les chauffeurs des automobiles du roi, a été reconnue par eux alors qu’elle se promenait avec Tony ; les chauffeurs lui ont parlé pendant que la Reine se promenait sur la plage, et comme ils devaient aller attendre cette dernière sur la place de la mairie, ils ont invité la nourrice à monter en voiture jusque-là ; celle-ci a accepté avec empressement ; de sorte que Tony et sa nounou se sont prélassés dans l’auto du Roi d’Espagne ; quand ils sont descendus de voiture sur la place de la mairie, on a dû prendre Tony pour un jeune prince. La nourrice est joliment fière de son aventure, et il faut avouer que les chauffeurs du Roi sont bien complaisants ; il est probable qu’on ne pourrait pas se promener aussi facilement dans une voiture de l’Élysée ! Le soir, nous restons sur la plage.

Biarritz, samedi 9 juillet 1910
Le matin, nous allons pêcher les crevettes près du port des pêcheurs ; l’après-midi, nous faisons diverses commissions.
Biarritz, dimanche 10 juillet 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et à vêpres à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, avant vêpres, nous restons sur la plage. Le soir, nous avons les Laugier à dîner.
Semaine du 11 au 17 juillet 1910
Biarritz, lundi 11 juillet 1910
On m’offre 2 fr. 25 le degré de ma future récolte ; je veux encore attendre, car j’espère bien arriver au prix de 2 fr. 50 ; c’est égal, c’est un bien beau début ! Si, comme j’y compte, je fais 2500 h à 8 degrés, j’ai gagné 5000 fr. entre le prix offert il y a dix ou douze jours (2 fr. le degré) et le prix offert aujourd’hui ; si on arrive à 2,50, ce sera encore un gain de 5000 fr. ; espérons que j’y arriverai. Nous avons aujourd’hui une histoire désagréable ; la nourrice a failli s’en aller parce qu’elle s’est disputée avec Jeanne ; c’est-à-dire que c’est elle qui lui a cherché querelle, elle l’a même battue, et j’ai dû intervenir ; je l’aurais certainement renvoyée si je n’avais craint pour la santé de Tony qui pourrait se ressentir d’un sevrage en plein été ; elle menace de partir, mais je crois qu’elle restera ; quelles femmes embêtantes que ces nourrices ! Le Roi et la Reine d’Espagne sont venus aujourd’hui encore à Biarritz ; ils sont descendus de voiture sur la grande plage et ont été salués par plusieurs personnes ; ils ont caressé des enfants et notamment Tony ; décidément cet enfant a des accointances avec Sa Majesté Catholique ! Je ne les ai pas vus, ne m’étant pas trouvé sur leur passage ; je regrette de n’avoir pas vu la Reine.
Biarritz, mardi 12 juillet 1910
C’est aujourd’hui le 4ème anniversaire de la forfaiture et de la trahison de la plus haute magistrature de France qui n’a pas craint de violer et falsifier la loi pour sauver un traître juif, sacrifiant ainsi la Justice et la Patrie à la raison d’État juive. Ce crime, la Cour infâme de Cassation l’a déjà payé puisqu’il lui est rappelé publiquement tous les jours et qu’elle est incapable de poursuivre ses accusateurs qui ont trop raison ; elle le paiera encore bien plus quand le Roi sera revenu et vengera les injures faites à la Patrie. Il pleut toute la matinée ; il fait beau l’après-midi, nous allons nous promener à la Côte des Basques, au rocher de la Vierge et sur la grande plage. La nourrice ne parle plus de partir ; c’est heureux à cause de Tony, mais il me tarde bien qu’il soit assez grand pour être sevré ; nous serons alors débarrassés de cette femme et ce ne sera pas trop tôt !
Biarritz, mercredi 13 juillet 1910
Je croyais l’affaire de la nourrice arrangée et voici que son mari, qui ignore du reste la scène de lundi, exige son retour parce que, dit-il, son enfant dépérit ; plusieurs fois déjà, il l’avait rappelé et avait ensuite changé d’idée ; cette fois-ci la chose paraît sérieuse ; puisque son enfant dépérit je ne peux en conscience exercer aucune pression sur la nourrice pour la faire rester, car le mari, si cet enfant venait à mourir, pourrait me le reprocher ; je la laisserai donc libre et elle fera comme elle voudra. Nous verrons, d’après ce que dira le médecin que nous consulterons, si nous devons sevrer Tony ou chercher une autre nourrice.
Biarritz, jeudi 14 juillet 1910
La Fête nationale, qui n’est que l’anniversaire d’un faux fait d’armes, d’une insurrection faite par des Allemands (de l’aveu même de Marat), passe ici entièrement inaperçue Dieu merci ! Il fait très chaud, surtout le matin. Tony marche seul pour la première fois.
Biarritz, vendredi 15 juillet 1910
Nous allons à la messe de 8 heures à l’occasion de la Saint Henri. On m’offre maintenant 2,40 le degré ; 15 centimes de gain (c’est-à-dire 3000 francs en quatre jours !) ; je suis décidé à ne pas vendre au-dessous de 2,50 et même je ne suis pas décidé à vendre à ce prix, je réfléchirai. Pour moi (avec 2500 hectos à 8 degrés), chaque augmentation de un sou par degré fait mille francs de différence ; j’ai donc gagné 8000 francs depuis le 1er juillet et 12.000 fr. depuis l’offre de 1,80 qu’on me fit à Perpignan le 21 juin. Voyons jusqu’à quel point les vins vont monter. Le matin, nous allons consulter le docteur de Lostalot qui nous conseille de sevrer Tony au départ de sa nourrice et nous indique les aliments à lui donner. À l’encontre du Dr Augey, M. de Lostalot conseille fortement à Bebelle les bains salins ; elle commence aujourd’hui même et elle aura le temps d’en prendre 13 avant notre départ. Comme les médecins se contredisent ! Nous passons l’après-midi sur la plage ; le soir, je vais me promener avec Papa dans la direction d’Anglet sur la route qui fait suite au phare.
Biarritz, samedi 16 juillet 1910
Je fais la sainte communion le matin à 8 heures. La nourrice reçoit une dépêche de son mari la rappelant immédiatement ; ainsi, nos diverses tentatives pour la faire rester, même l’offre d’une augmentation n’ont pas réussi ; elle partira donc demain. Cette nouvelle l’émotionne tant qu’elle se trouve mal ; nous sommes obligés de la faire revenir en lui faisant respirer des sels, de l’éther etc. Quel ennui ! Ensuite, nous allons sur la plage. Le soir, nous dînons chez Mme Rivals avec sa sœur Courbebaisse et sa mère.
Biarritz, dimanche 17 juillet 1910
Voici une nouvelle nièce ! Une dépêche de Max nous annonce l’heureuse naissance d’une fille ; Marie-Thérèse va bien, dit-il, malgré une légère complication ; espérons que ce ne sera rien. Mais que de filles dans la famille à cette génération ! Nous nous associons à la joie de Marie-Thérèse. Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et à vêpres à Sainte-Eugénie. Nous faisons une promenade en voiture. La nourrice de Tony étant partie ce matin, nous sevrons le petit ; la première journée est assez pénible pour lui et pour nous ; la nuit ne le sera pas moins car nous allons le prendre dans notre chambre.
Semaine du 18 au 24 juillet 1910
Biarritz, lundi 18 juillet 1910
Tony s’habitue somme toute assez facilement à son nouveau régime. Marie-Thérèse a eu une petite déchirure ; sa fille, qu’on appellera Bernadette, va bien. L’après-midi, nous voyons admirablement bien, dans la rue Gambetta, le roi Alphonse XIII et la reine Victoria sa femme.
Biarritz, mardi 19 juillet 1910
Tony s’habitue de plus en plus à se passer de sa nourrice ; heureusement le temps n’est pas chaud. On m’offre aujourd’hui d’une façon très ferme 2 fr. 50 le degré ; j’hésite beaucoup ; finalement, comme les nouvelles de la récolte sur l’ensemble du vignoble français sont très mauvaises, et comme la hausse semble devoir s’accroître encore, je refuse ; je demande 2,60 ; si on m’offre 2,60 dans un délai limité, je vendrai ; passé ce délai, je reprendrai ma liberté d’action ; c’est dans ce sens que je réponds. Ainsi, en 4 jours j’ai gagné 10 centimes, c’est-à-dire 2000 francs ; en 8 jours, 25 centimes, soit 5000 francs ; en moins de trois semaines, 50 centimes, soit 10.000 francs ; et en un mois (le 21 juin à Perpignan on m’offrait 1,80) 70 centimes, soit 14.000 francs ; espérons que l’on montera encore.
Biarritz, mercredi 20 juillet 1910
Nous passons l’après-midi sur la plage avec Mmes du Reau, Rivals et Courbebaisse. Les nouvelles de Marie-Thérèse sont excellentes. Je reçois une autre offre de 2,50 le degré ; je refuse encore. Même, ayant reçu de Perpignan des nouvelles faisant prévoir une nouvelle hausse, je télégraphie aux courtiers avec qui j’ai été en pourparlers que je ne suis pas vendeur même à 2,60.
Biarritz, jeudi 21 juillet 1910
Je reçois un télégramme m’offrant 21 francs l’hecto ; c’est-à-dire une augmentation de 0,12 sur hier, donc plus de 2000 francs ; 21 fr. l’hecto à 8 degrés, cela fait 2,62 ; je réponds que je prendrai une décision lors de mon prochain voyage à Perpignan. Nous allons voir une Allemande, une Westphalienne que nous avons en vue pour Tony comme bonne d’enfant ; nous prenons des renseignements, s’ils sont bons nous l’arrêterons. Le soir avec Bebelle, je vais au casino voir jouer La petite chocolatière[25], comédie qui a eu beaucoup de succès cet hiver à Paris.
Biarritz, vendredi 22 juillet 1910
Aujourd’hui, j’ai une offre ferme à 2 fr. 75 le degré, soit encore une augmentation de 13 centimes soit 2600 fr. sur le prix d’hier ; je ne sais où cette augmentation s’arrêtera ; peut-être arriverons-nous bientôt au prix fantastique de trois francs le degré. Si je veux garantir le poids de 8 degrés pour mon vin, on m’offre même 23 francs l’hecto ; mais je ne veux pas donner cette garantie ; 23 francs l’hecto, cela ferait 2 fr. 87 le degré ; je crois que j’arriverai à trois francs ! La mer est grosse et très belle à voir du rocher de la Vierge, où je vais plusieurs fois.
Biarritz, samedi 23 juillet 1910
Il fait mauvais temps toute la journée ; la mer est très grosse, je vais la voir plusieurs fois du phare et du rocher de la Vierge. L’offre ferme, la dernière en date, est de 2,75 ; voyons la suite. Le soir, nous avons à dîner Mme Courbebaisse et sa fille, Mme Rivals et la comtesse du Reau.
Biarritz, dimanche 24 juillet 1910
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous passons une partie de la matinée et de l’après-midi sur la grande plage. Voici huit jours que Tony est sevré, il a supporté à merveille ce changement de régime ; il mange bien et dort passablement ; nous le gardons, la nuit, dans notre chambre.
Semaine du 25 au 31 juillet 1910
Biarritz, lundi 25 juillet 1910
Je vais à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; je prends un bain de mer, mon second et dernier, car malgré l’agrément immense que je trouve aux bains de mer, je dois m’abstenir d’en prendre à cause de mon tempérament un peu rhumatisant ; quel dommage ; j’en ai pris deux avec plaisir, mais c’est tout pour cette année. L’après-midi, Mme Courbebaisse nous invite à un goûter five-o-clock chez Miremont. Je reçois une offre d’achat à 23 fr. 50 ; je réponds en demandant 24 fr. ; je crois que je vais vendre à ce prix ; ce sera un prix inespéré puisque, à 8 degrés, cela fera 3 fr. le degré ; qui m’aurait dit cela il y a un an ?
Biarritz, mardi 26 juillet 1910
J’ai vendu la future récolte à 24 francs l’hecto ; ce matin, on n’accordait ce prix si je garantissais que le vin pèserait 9° ; j’ai répondu que je ne pouvais rien garantir et j’ai tenu bon en demandant 24 fr. sans condition de degré ; finalement, on m’a répondu que le négociant acceptait mon prix et mes conditions ; c’est donc une affaire faite et je puis remercier Dieu car, à l’heure actuelle encore, c’est un prix inespéré ; peut-être le mouvement de hausse ira-t-il encore plus loin, mais vraiment il n’aurait pas été raisonnable de refuser un pareil prix. Je recevrai sans doute demain la confirmation de la vente. Si mon vin pèse 8°, cela fait 3 francs le degré ; s’il pèse 8,5, ça fait 2 fr. 82. Si, comme je l’espère, j’ai à Claira 2500 hectos, ça fait 60.000 francs ; avec 3500 ou 4000 francs que je compte faire à Boule, je peux donc espérer avoir 63 à 64.000 francs de vin ; ce sera bien beau ! En attendant, j’ai donc gagné, depuis le 21 juin, 24.000 fr., et depuis le 1er juillet 20.000.
Les renseignements sur l’Allemande ne sont pas bons, nous ne la prendrons donc pas. Mme Courbebaisse vient déjeuner avec nous. C’est par l’intermédiaire du courtier qui m’offrait jeudi dernier 21 fr. que j’ai vendu ; en six jours, il a donc monté de 3 francs.
Biarritz, mercredi 27 juillet 1910
Avant-dernier jour de notre villégiature à Biarritz ; avec quel regret je vois s’achever cet agréable séjour ! Nous passons une partie de la matinée et de l’après-midi à la plage.
Biarritz, jeudi 28 juillet 1910
Voici notre dernière journée à Biarritz ; nous faisons beaucoup de commissions et je fais, pour quelques mois, mes adieux à l’Océan.
Lourdes, vendredi 29 juillet 1910
Nous avons quitté Biarritz à 8h55 ce matin ; nous avons passé l’après-midi ici et consacré Tony à la Sainte Vierge ; il y a foule à Lourdes.
Vinça, dimanche 31 juillet 1910
Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Après la messe à Lourdes hier matin, nous sommes partis ; j’ai quitté Bebelle à Toulouse après l’avoir embarquée pour la Métairie Grande. Je passe l’après-midi à Toulouse pour voir le meeting d’aviation au Polygone ; mais les aéroplanes ne volent pas à cause d’un fort vent d’est et c’est moi qui suis volé… Je passe l’après-midi et la soirée avec Albert, sa femme, Henry et François et je pars à 11h9 du soir par le rapide ; j’arrive à Vinça à 6h40 du matin. Je trouve Bonne Maman en excellente santé. Les Magué doivent arriver demain. Je vais à la grand’messe et à vêpres.
Août 1910
Semaine du 1er au 7 août 1910
Perpignan, lundi 1er août 1910
Ce matin, je vais à Boule où je fais la tournée des vignes qui sont belles. Les Magué arrivent à midi ; je vais les attendre à la gare et les vois une heure ; l’oncle Paul marche bien difficilement ! Comme Nénette a grandi ! Je pars à 1 heure parce que j’ai donné rendez-vous à un courtier, celui qui m’a télégraphié lundi et mardi à Biarritz. Je le trouve ici, il m’amène chez le négociant M. Fourcade frères sur lequel j’ai eu d’excellents renseignements, et, séance tenante, nous ratifions notre convention ; je lui vends ma future récolte de Claira, sans aucune garantie de degré, à 24 fr. l’hecto ; il accepte mes conditions qui sont serrées. Il me remet un acompte de dix mille francs. En général, on me félicite de cette affaire ; le prix de 3 francs le degré que j’ai ainsi atteint est encore tout à fait exceptionnel ; on s’accorde à dire que c’est le maximum possible. Si j’ai 2500 hectos (et Maurice Roger croit que je dépasserai) je ferai soixante mille francs à Claira ; quatre mille à Boule, en tout 64.000 de vin ; ce sera bien beau et je pense remercier le Bon Dieu. Je dîne chez les Llobet.
Vinça, mardi 2 août 1910
Je vais à Claira en moto, je déjeune à Saint-Laurent ; je visite toutes les vignes sauf le Lloucati, elles sont superbes et j’espère bien dépasser 2500 h. Je vais de Claira à Vinça avec la moto qui marche à merveille.
Vinça, mercredi 3 août 1910
Je vais, avec Nénette, à Ille assister à la fête de la paroisse ; je prends part à la procession ; nous nous arrêtons un moment à Boule. Marie Thérèse nous annonce la triste nouvelle de la mort très rapide de Louise de la Bordonne ; pauvre jeune femme ; quel affreux malheur ! Je reçois une lettre du docteur de Lostalot qui m’inquiète beaucoup ; Lostalot me dit qu’après avoir causé avec le Dr Augey qui avait examiné Bebelle et lui avait déconseillé les bains salins, il regrette de lui avoir conseillé de les prendre ; il est vrai qu’il ne l’avait pas examinée et c’est ce qu’il regrette ! Le Dr Augey croit que Bebelle a une tumeur dans le ventre, à moins qu’on ne se trouve en présence d’une grossesse nerveuse ; c’est bien inquiétant et combien je regrette que, dans ces conditions, Bebelle ait pris les bains salins ! Mais aussi, Lostalot les lui ordonnait ! J’espère que ces bains ne lui auront pas fait grand mal ; je vais la faire examiner à fond, le plus tôt possible, par un spécialiste !
Vinça, jeudi 4 août 1910
Je fais une foule de commissions dans Vinça. Je vais à Ille et à Boule ; l’oncle Paul et moi avons décidé de séparer en deux parties la cave, jusqu’ici indivise, de Bouleternère ; cela nécessite quelques travaux ; j’examine les lieux avec un maçon. Je ne fais que penser à la lettre du Dr de Lostalot ; je lui réponds. Il me semble impossible que ces bains salins aient pu exercer une action nuisible.
Perpignan, vendredi 5 août 1910
Le matin à Vinça, je fais la sainte communion à la messe de 7 heures. Ensuite arrive à la maison un étudiant allemand de Montpellier qui fait une thèse sur la langue catalane[26] ; il demande beaucoup de renseignements à la vieille Philomène, c’est très drôle ! Je vais à Claira en moto ; je vois la Lloucati ; j’achète à M. Maréchal quelques ustensiles indispensables tels qu’un bast pour sulfater, de nouvelles comportes. Je déjeune et dîne chez les Llobet ; je vais passer la soirée chez les Lazerme.
Vinça, samedi 6 août 1910
Je suis occupé toute la matinée à Perpignan ; j’achète quelques meubles pour meubler ma chambre de Claira afin de pouvoir y coucher, au besoin, pendant les vendanges ; je vais chez le dentiste etc. Je déjeune chez les Lazerme et pars à 3 heures pour Vinça ; en arrivant, je fais atteler et nous partons de suite à Rodès voir un petit foudre de 60 hectos qui est à vendre chez Joseph Cornet ; je l’achète pour la cave de Bouleternère. J’ai fini ce que j’avais à faire dans le pays et je repartirai demain à 11 heures pour la Métairie Grande. Le cours des vins a encore un peu monté depuis que j’ai vendu ; ainsi, je ne vendrais sûrement à 25 fr à l’heure actuelle et peut-être à 26 ; néanmoins, je ne veux pas regretter ce que j’ai fait, d’abord parce qu’il était vraiment téméraire de compter sur une hausse supérieure à 3 fr. le degré, et puis parce que la maison avec laquelle j’ai traité est de tout repos, c’est surtout ce qu’il faut considérer dans une affaire de cette importance.
La Métairie Grande, dimanche 7 août 1910
Le matin à Vinça, je vais à la grand’messe ; je pars par le train de 1h10 en même temps que l’oncle Paul et Tante Josepha avec qui je fais route jusqu’à Béziers ; ils vont à Nice retenir un appartement, car c’est Nice qu’ils ont choisi comme résidence pour leur retraite. J’arrive à la Métairie Grande à 10h du soir ; je trouve Bebelle, ma belle-mère, les Tournamille etc. qui m’attendaient à la gare. Bebelle ressent souvent des secousses dans le ventre ; un de ces jours, nous irons ensemble à Toulouse consulter le Docteur Secheyron, un spécialiste.
Semaine du 8 au 14 août 1910
La Métairie Grande, lundi 8 août 1910
Il pleut la plus grande partie de la journée ; quel singulier été !
La Métairie Grande, mardi 9 août 1910
Les Tournamille, qui ont passé ici plus d’un mois, repartent par le train de 8 heures ½ du matin qui a près d’une heure de retard. L’après-midi, nous avons la visite du ménage Robert de Lacaze[27] et de nos cousins d’Auxhillon ; il pleut encore la plus grande partie de la journée. Papa et Maman sont encore à Biarritz et vont aller passer quelques jours à Cauterets.
La Métairie Grande, mercredi 10 août 1910
Il fait un temps atroce, la pluie fait rage toute la journée. C’est après-demain que Bebelle sera examinée par le Dr Secheyron ; nous coucherons demain soir à Toulouse et verrons le docteur vendredi matin à sa clinique.
Toulouse, jeudi 11 août 1910
Ce matin, je suis allé à la messe à Albine en l’honneur de la fête de Sainte-Philomène et de Sainte-Suzanne. Nous partons par le train de 4h53 pour Toulouse où nous arrivons à 8h48 ; nous descendons au Grand hôtel et nous nous promenons un moment avant de nous coucher.
La Métairie Grande, vendredi 12 août 1910
Me voici rassuré sur l’état de Bebelle qui n’a rien de grave et qui, au contraire, sera mère pour la 2ème fois en novembre prochain ; c’est donc ma première idée qui était la bonne et tous les médecins s’étaient trompés. Le Docteur Secheyron a été extrêmement affirmatif et il n’y a plus à douter de la chose. Nous faisons quelques commissions, rencontrons Elisabeth et partons à 5h5 du soir ; nous arrivons ici à 10 heures. Tout est bien qui finit bien !
La Borie Grande, samedi 13 août 1910
Je commence à annoncer à mes proches parents la nouvelle de ma prochaine paternité ; aurons-nous un garçon ou une fille ; Bebelle désire beaucoup une fille, pour moi ça m’est égal, garçon ou fille sera le bienvenu. Le soir Henri Jamme et Germaine viennent dîner et ensuite Henri fait à Albine une conférence causerie sur la mutualité en vue de la formation d’une société de secours mutuels dans cette nouvelle commune ; j’y assiste.
La Borie Grande, dimanche 14 août 1910
Nous allons à la messe à Albi et à vêpres à Sauveterre ; après les vêpres nous nous confessons et allons voir nos cousins d’Auxilhon. Le temps s’est enfin mis au beau ; pourvu que ça dure !
Semaine du 15 au 21 août 1910
La Métairie Grande, lundi 15 août 1910
En l’honneur de la fête de l’Assomption, nous faisons tous la sainte communion à Albine ; nous allons à la grand’messe à Albine et à vêpres et à la procession à Sauveterre.
La Borie Grande, mardi 16 août 1910
Le matin, à l’église de Sauveterre, on célèbre une messe pour mon beau-père décédé il y a aujourd’hui 2 ans ; nous y assistons ainsi que les Jamme. Je vais à Saint-Amans. L’après-midi, nous assistons à Albine à la procession votive en l’honneur de Saint Roch. C’est presque un devoir de famille, car nous sommes apparentés à ce saint (qui était de Montpellier) par les Chefdebien ; nous sommes les arrière-petits-cousins de Saint Roch. Nous avons la visite de M. de SaintMartin et des d’Auxillon.
Perpignan, mercredi 17 août 1910
Je me suis décidé à venir, pour la 3ème fois, faire une apparition en Roussillon parce que ma colle n’est pas entièrement formée et que je veux presser les choses ; je voulais voir aussi les cuves de Claira et les travaux à la cave de Boule. Je suis parti à midi 17 d’Albine et je suis arrivé ici à 6h18 ; j’ai trouvé ici l’oncle Xavier qui vient de vendre la moitié environ (4000 hectos) de sa récolte au prix de 26 fr. à la maison Foucarde Frères comme moi ; son vin pèsera bien un degré de plus que le mien ; il n’a donc pas mieux vendu que moi ; du reste, depuis 3 semaines, les prix des vins sur souches n’ont pas changé. Je passe la soirée avec l’oncle Xavier.
Vinça, jeudi 18 août 1910
Je vais le matin à Claira en moto ; les vignes sont toujours très belles, malgré un coup de soleil qui a grillé quelques grappes ; le mildiou a fait beaucoup de mal dans le pays, mais je n’en ai guère souffert. J’espère bien faire à Claira, au moins 2500 hectos. L’après-midi, je vais à Vinça sans m’annoncer, on est ébahi de me voir arriver ; j’y couche.
Perpignan, vendredi 19 août 1910
Le matin, de Vinça, je vais à Ille et à Boule ; à Boule, la Grande Fèche a un peu souffert ces derniers jours. Je reviens déjeuner à Vinça et j’en repars à 4h ¼ ; je m’arrête encore à Ille et arrive ici à 6h ¼ ; je dîne chez les LLobet. Il fait très chaud.
La Borie Grande, dimanche 21 août 1910
Hier soir j’étais en voyage et je n’ai pu écrire mon journal. Je suis allé à Claira hier matin, colle est maintenant entièrement formée et arrêtée, elle est d’Estagel comme l’année dernière. Toute la journée, je me suis occupé de la vente des raisins de Papa (de ses vignes de Claira), c’est même ce qui m’a obligé à retarder mon départ de 2h54 à 11h55 ; j’ai déjeuné avec l’oncle Xavier au Grand Hôtel et dîné chez les Llobet. L’affaire des raisins de Papa n’est pas conclue ; on offre 18 fr. les 100 kilos et j’ai demandé 20 fr., prix qui sera certainement donné dans peu de jours. Le soir, en attendant l’heure du départ, je vais un moment au cirque Ancillotte Plège, aux platanes. Je pars à 11h55 et, par Castelnaudary et Castres, j’arrive ici ce matin à 7h52 ; j’apprends qu’hier matin, il est né inopinément une petite du Lac, fille d’Albert ; on ne l’attendait que dans 3 semaines ; ma belle-mère est partie précipitamment pour Montech et je suis seul ici avec Bebelle et Lolotte. Dans l’après-midi, nous avons la visite de M. Alban Jamme.
Semaine du 22 au 28 août 1910
La Borie Grande, lundi 22 août 1910
Ma belle-mère écrit qu’Albert était en excursion au moment de la naissance de sa fille qui va bien ainsi que la mère. Il fait presque frais ; ça me change car j’ai eu bien chaud en Roussillon !
La Borie Grande, mardi 23 août 1910
Ma belle-mère écrit que le baptême de la petite du Lac aura lieu après-demain matin à Montech ; comme il y aura à cette occasion une petite fête de famille, Bebelle désire y assister ; nous partirons donc demain soir à 4h52 emmenant Lolotte ; je le téléphone aux Jamme, de Saint-Amans ; au bout d’un moment, ils viennent et nous nous entendons de vive voix ; nous leur laissons Tony avec Jeanne à Lapeyrouse.
La Borie Grande, mercredi 24 août 1910
Nous sommes partis à 4h52, avons laissé Tony à Mazamet, et sommes arrivés à Montauban à 9h05 ; une voiture nous attendait à la gare, ainsi que M. et Mme François Abrial qui arrivaient par le même train ; elle nous a conduits à Montech en 1 heure. Marie et la petite fillette vont bien. Le baptême est demain à dix heures.
Toulouse, jeudi 25 août 1910
Le baptême a eu lieu ce matin ; la fillette a reçu les noms de Marie-Louise, c’est donc aujourd’hui sa fête ; son grand’père de Villèle s’appelait Louis. C’est l’oncle Gabriel qui la baptise, Gaston est parrain, Mme Abrial marraine. Après le baptême a lieu un joli déjeuner de 25 couverts environ. Je laisse Bebelle jusqu’à demain matin et je viens à Toulouse voir M. de Laportalière mon avocat dans l’affaire des « Prévoyants de France ». Je voyage jusqu’ici avec l’oncle Gabriel, et à la gare de Toulouse je vois un moment Papa et Maman qui rentrent de Cauterets en Roussillon ; je m’attendais un peu à les voir à la gare car je savais qu’ils quittaient Cauterets aujourd’hui. Papa a vendu les raisins au prix de 19 fr. les 100 kilos ; c’est un très joli prix que j’ai contribué à lui faire obtenir, mais je regrette qu’il n’ait pas persisté à demander 20 fr., il y serait sûrement arrivé. Ici, je vois M. de Laportalière et M. de Rivals. Le soir, je rencontre M. et Mme Henri de Çagarriga ; je vais un moment au café avec eux.
La Borie Grande, vendredi 26 août 1910
Je quitte Toulouse à 7h50 du matin et j’arrive ici à midi 17 ; je croyais rejoindre ma belle-mère, Bebelle et Lolotte à Saint-Sulpice, mais elles ne s’y trouvent pas ; elles ont dû modifier leur programme ; elles arrivent à 4h ½.
La Borie Grande, samedi 27 août 1910
Nous ne bougeons pas d’ici ; je lis ; Tony est légèrement dérangé. Les d’Auxilhon viennent jouer au tennis.
La Borie Grande, dimanche 28 août 1910
Nous allons à la messe à Albine et à vêpres à Sauveterre. Nous recevons une réponse définitive au sujet de la bonne allemande de Tony ; c’est une nommée Elfried Schöb, de Munich, que nous aurons ; elle arrivera quand nous voudrons. Ce n’est pas sans une certaine répugnance que j’aurai une Allemande chez moi, mais c’est pour le bien de Tony, pour qu’il apprenne facilement la langue allemande et que cela lui soit utile s’il prépare un jour la carrière militaire. Si un jour, l’Armée française va venger l’injure de 1870, la connaissance de l’allemand pourra être bien utile à ceux qui auront ce bonheur.
Semaine du 29 au 31 août 1910
La Borie Grande, lundi 29 août 1910
J’envoie à Munich à la supérieure du couvent catholique qui nous envoie Mlle Schöb la somme nécessaire pour le voyage de cette dernière qui arrivera à Vinça la semaine prochaine. Je vais avec Bebelle à Lacabarède en me promenant pour expédier ce mandat ; nous revenons par le train de 4 heures. Henri Jamme en passant en auto s’arrête un moment.
La Borie Grande, mardi 30 août 1910
Je vais à Mazamet faire quelques achats ; je déjeune à Lapeyrouse. Je lis avec une profonde satisfaction la condamnation formelle par le Pape du fameux « Sillon », ce mouvement démocratique, égalitaire, faussement social et en réalité individualiste, et qui se parait du manteau de la religion pour égarer des bonnes volontés qui seraient si utilement employées dans un autre mouvement. Espérons qu’il ne sera plus question de ces faux frères. Par cet acte de décision et de vigueur, Pie X s’affirme une fois de plus comme un guide sûr ; la magistrale lettre aux cardinaux, archevêques et évêques français qui condamne les erreurs du « Sillon » est un nouveau coup de massue asséné à la démocratie chrétienne. L’Église s’affirme une fois de plus traditionaliste. On nous fait annoncer la mort de la baronne Reille, veuve du fameux baron Reille député et mère des barons Xavier et Amédée Reille ; elle-même était présidente, je crois, de la Ligue Patriotique des Françaises, c’était une femme d’un grand dévouement et d’une grande énergie ; malheureusement, elle était ralliée ; je lui avais entendu faire une conférence à Prades[28]. Elle était petite-fille, je crois, du maréchal Soult duc de Dalmatie. Nous irons à ses obsèques vendredi à Saint-Amans-Soult. Le soir, ma belle-mère reçoit une dépêche d’Albert disant simplement : « état s’aggrave, venez » ; s’agit-il de Marie ou de la fillette ? Nous ne le savons pas. Ma belle-mère part pour Montech, de Saint-Amans, par l’express de 9h21, M. de Saint-Martin la mène en auto à Saint-Amans
La Borie Grande, mercredi 31 août 1910
Une dépêche de ma belle-mère dit qu’il y a une légère amélioration. Nous savons aussi par une lettre d’Albert qu’il s’agit de la fillette qui a une broncho-pneumonie ; comme elle est née 20 jours trop tôt, elle aura beaucoup de peine à s’en tirer ; c’est bien triste pour ses parents.
Septembre 1910
Semaine du 1er au 4 septembre 1910
La Borie Grande, jeudi 1er septembre 1910
Nous avons de très mauvaises nouvelles de la petite Marie-Louise ; il est même étonnant qu’elle ait résisté jusqu’à présent. Je vais à Lacabarède sur la motocyclette d’Henri, une Terrot ; je préfère la mienne. La condamnation du « Sillon » a fait le tour de la presse ; Marc Sangnier déclare se soumettre ; mais il maugrée et discute beaucoup ; sa soumission ne paraît pas bien sincère ; enfin, qui vivra verra !
La Borie Grande, vendredi 2 septembre 1910
Nous assistons à Saint-Amans-Soult aux obsèques de la baronne Reille ; il y a grande affluence ; M. Ménard, député de Paris, prononce le discours ; on enterre la baronne dans le caveau de sa famille, près de la dépouille mortelle du maréchal Soult. Nous avons des nouvelles un peu meilleures de la petite Marie-Louise. L’après-midi, les Saint-Martin et les d’Auxilhon viennent jouer au tennis.
La Borie Grande, samedi 3 septembre 1910
Je vais passer la journée au Castelet chez mon oncle de Llobet ; j’y arrive à 11h ¼ et en repars à 6h ½ ; j’y retrouve ma tante et mes cousines de Lazerme qui s’y sont arrêtés quelques jours, retour de Lourdes et de Saint-Jean-de-Luz, et les Henri de Çagarriga qui y sont, comme moi, pour la journée ; je suis de retour ici à 10h ¼. Les nouvelles de la petite Marie-Louise continuent à être peu rassurantes.
La Borie Grande, dimanche 4 septembre 1910
Nous allons à la messe à Albine ; l’après-midi, les Jamme viennent nous voir. Les nouvelles de la petite Marie-Louise ne sont pas plus mauvaises, mais de toutes façons ce sera très long ; aussi nous ne pouvons pas attendre le retour de ma belle-mère pour partir, et nous partirons après-demain pour Vinça.
Semaine du 5 au 11 septembre 1910
La Borie Grande, lundi 5 septembre 1910
Nous allons prendre congé de nos cousins d’Auxillon à Sauveterre, et faisons nos malles. Les nouvelles de la petite Marie-Louise sont bien meilleures.
Vinça, mardi 6 septembre 1910
Nous avons quitté la Borie grande à 7h52 et sommes arrivés ici à 4 heures ; nous trouvons Bonne Maman, Papa, Maman, les Magué en bonne santé. L’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ne connaissaient pas encore Tony et sont contents de le voir.
Vinça, mercredi 7 septembre 1910
Le matin, je vais à Bouleternère, le travail que je fais à la cave n’est pas encore terminé ; les vignes ont un peu souffert du mildiou, pas trop cependant. Nous avons les cousins Lutrand à déjeuner ; l’après-midi, nous assistons tous à une représentation, une féerie, organisée par les familles Thibaut et Cuillé au profit du patronage. Nénette y joue un rôle.
Vinça, jeudi 8 septembre 1910
Nous allons à la messe et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de la Nativité de la Sainte-Vierge ; ensuite, je voulais partir pour Perpignan et Claira, mais le train qui partait autrefois à 9 heures a été avancé de 30 minutes ; je ne le savais pas et je le manque. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Bouleternère et Ille. À Ille, nous allons voir le Dr Pons qui examine Bebelle et nous dit que son accouchement aura lieu plus tôt que nous ne supposions ; ce sera dans trois semaines au plus, à son avis, et peut-être plus tôt. Nous allons donc être obligés de hâter notre retour à Perpignan.
Vinça, vendredi 9 septembre 1910
Je vais à Perpignan et Claira et je rentre à Vinça sur ma moto ; au retour, je suis pris par la pluie. À Claira, les vignes sont magnifiques ; j’ai une très belle récolte et je peux en remercier Dieu, car beaucoup de propriétaires cette année ont été bien éprouvés ! J’aurai, j’espère, de 2600 à 2800 hectos ; à 24 fr., cela fera de 62 à 68.000 fr. ; avec 4000 à 5000 que j’aurai à Boulte, j’espère donc arriver à 70.000 fr. et peut-être dépasser. Ce sera très beau, mais j’aurais fait encore bien plus d’argent si je n’avais pas vendu, car les cours ont encore beaucoup monté ; on vend maintenant les futurs vins de 32 à 35 fr. l’hecto, et on dépasse même ce dernier prix ; j’aurais donc pu faire 25.000 fr. de plus et arriver ainsi à près de 100.000 ! Hélas, je n’ai pas cru que la hausse déjà considérable qui s’était produite à la fin de juillet pût s’accentuer encore ; je me suis trompé. Enfin, il ne faut pas se plaindre ; le résultat est déjà assez beau !
Vinça, samedi 10 septembre 1910
Nous allons tous en excursion à Mont-Louis et Font-Romeu. Nous partons par le premier train et arrivons à Mont-Louis à 9 heures 20 par le nouveau chemin de fer électrique qui est une merveille de l’art. De là, dans deux voitures, nous allons à Font-Romeu que je ne connaissais pas encore ; c’est un bel ermitage dans un très beau site à près de 1800 mètres d’altitude ; il y fait froid, nous grelottons presque malgré nos vêtements d’hiver. Nous rentrons à Vinça par le train de 7 heures, enchantés de notre excursion.
Vinça, dimanche 11 septembre 1910
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, je vais me promener avec Bebelle à la vigne du Cam dal Roc. Les vignes ici sont en retard. En Salanque, il n’y a aussi du retard, mais moins qu’ici. Certains propriétaires ont déjà commencé leurs vendanges, c’est le très petit nombre, mais beaucoup commenceront demain. Moi, je compte commencer jeudi à Claira.
Semaine du 12 au 18 septembre 1910
Vinça, lundi 12 septembre 1910
Le matin, je vais à Bouleternère ; l’après-midi, nous avons la visite des jeunes filles de La Croix qui vont à Prades et s’arrêtent au passage.
Vinça, mardi 13 septembre 1910
Le séjour des Magué est fini ; ils repartent pour Dijon où ils passeront encore quelques mois, puis ils s’installeront à Nice ; l’année prochaine, ils feront un plus long séjour ici. L’abbé Badrignans meurt après une longue et pénible agonie.
Claira, mercredi 14 septembre 1910
Je couche ce soir, pour la 1ère fois dans ma chambre de Claira ; on commence la vendange demain matin, et je tiens à y être. Je viens par le train de 2 heures et par le nouveau petit chemin de fer de la ligne du Barcarès.
Vinça, jeudi 15 septembre 1910
Ce matin après le départ des vendangeurs pour la vigne La Lloucati, je suis parti de Claira à 6h28 et, après près de deux heures d’arrêt à Perpignan, je suis arrivé ici à dix heures pour assister aux obsèques de l’abbé Bernardin Badrignans qui était membre honoraire de la Société Saint-Sébastien. Beaucoup d’étrangers, notamment 45 à 50 prêtres y assistent. Je prononce un discours au cimetière ; M. de Guardia parle devant la maison. Je voulais revenir le soir à Claira, mais je suis souffrant depuis deux jours ; j’ai un dérangement d’entrailles qui me fatigue et je me décide à me reposer ce soir ; je ne bouge donc pas.
La Borie Grande, vendredi 16 septembre 1910
Le terme de la grossesse de Bebelle approchant, nous avons jugé prudent, puisque l’enfant doit naître à la Borie Grande, d’y venir sans retard. J’ai donc quitté Vinça ce matin, je suis allé à Claira en moto voir où en était la vendange ; j’ai rejoint à Perpignan au train de 2h54 Bebelle et Tony et nous venons d’arriver ici. Ma belle-mère nous attendait ; Bebelle a supporté le voyage sans aucune fatigue. Ici, il y a passage de troupes revenant des manœuvres du Castrais ; la maison est pleine d’officiers. Je ne fais qu’accompagner Bebelle et je repartirai demain matin.
Claira, samedi 17 septembre 1910
Je quitte la Métairie Grande à midi et j’arrive ici à 7h ½ du soir. Ce matin à la Métairie Grande, j’ai fait venir le Dr Molinier qui accouchera Bebelle et je lui ai donné mes instructions ; mais j’espère bien que l’événement n’arrivera pas avant la fin des vendanges et que je ne devrai pas repartir avant.
Vinça, dimanche 18 septembre 1910
Je suis allé à la messe à Perpignan ; on a fini de cueillir la Lloucati et la vigne dite Cam Nougué (la seconde que j’ai achetée) ; cette dernière a donné 548 comportes ; c’est beau. Je rentre ici par le train de 3 heures.
Semaine du 19 au 25 septembre 1910
Claira, lundi 19 septembre 1910
Je repars à 8h20 pour Claira où je n’arrive que vers 1 heure après avoir fait diverses courses et déjeuné à Perpignan. On est à la Cadène ; Papa, Maman et Bonne Maman viennent en voiture voir vendanger ; ils sont étonnés de la forte récolte que j’ai ; que n’ai-je attendu jusqu’à présent pour la vendre ? On m’en donnerait 34 ou 35 fr. l’hecto au lieu de 24 et je ferais de 25 à 30.000 fr. de plus ! Pour loger les chevaux en bas et les vendangeurs au-dessus, je fais l’acquisition d’une écurie voisine de mes locaux ; c’était une acquisition rendue indispensable par l’extension donnée à mon vignoble. Le soir il commence à pleuvoir ; si ça continue ça troublera la vendange.
Vinça, mardi 20 septembre 1910
Il a plu une bonne partie de la nuit que j’ai passée à Claira ; si le temps ne change pas, je vais être bien gêné pour la vendange. Ce matin, il ne pleuvait plus et les vendangeurs sont allés à la Cadène. Je quitte Claira à 6h ½ et arrive ici à dix heures ; je tiens à être ici aujourd’hui en prévision de l’arrivée de la bonne allemande de Tony qui s’est annoncée pour aujourd’hui. Elle n’arrive ni à dix heures, ni à midi, comme je pensais et je croyais qu’elle n’arriverait pas ici et que la lettre que j’avais écrite à son couvent lui permettrait d’arriver à la Borie Grande ; et l’après-midi, étant allé à Ille et à Bouleternère en voiture, au retour je la trouve à Vinça, elle venait d’arriver par le train de 4 heures. C’est une jeune bavaroise de Landshut qui ne dit pas un mot de français ; elle a fait bon voyage. Demain, je la ferai partir pour la Métairie grande ; elle s’appelle Anna Birnkamer et est catholique bien entendu. De cette façon, Tony apprendra l’allemand sans efforts. À Boule, la pluie n’a pas fait de mal aux vignes ; au contraire les raisins grossiront. M. Bernard, qui a acheté le vin depuis deux ans, m’offre trente-cinq frs. l’hecto ; je n’accepte pas, voulant me réserver et ne pas recommencer la bêtise de Claira.
Claira, mercredi 21 septembre 1910
Je fais partir Anna Birnkamer pour la Borie grande où Bebelle l’attend. Je vais à Claira et j’y couche.
Claira, jeudi 22 septembre 1910
La vendange continue dans de bonnes conditions ; je vais passer un moment à Perpignan en moto, j’y déjeune et je reviens à Claira où je couche.
La Borie Grande, vendredi 23 septembre 1910
Aujourd’hui on laisse mes vignes pour cueillir celles de Papa ; la vendange des vignes de Papa à Claira durera trois ou quatre jours ; j’ai profité pour venir passer ce temps auprès de Bebelle que je trouve en excellente santé ; j’arrive ici à 4 heures 39.
La Borie Grande, samedi 24 septembre 1910
Bebelle a attrapé une fluxion à une mâchoire et à une oreille ; elle en souffre beaucoup et a même un peu de fièvre ; je fais venir le Docteur Molinier qui lui indique un traitement ; sa joue droite est très enflée.
La Borie Grande, dimanche 25 septembre 1910
Je vais à la messe à Sauveterre avant la messe, je vais à Lacabarède expédier un télégramme et prendre le courrier ; je vais à vêpres à Albine.
Semaine du 26 au 30 septembre 1910
La Borie Grande, lundi 26 septembre 1910
À 8 heures à Sauveterre, je fais dire pour Bebelle une messe à laquelle ma belle-mère et moi assistons, pour demander à Dieu de protéger Bebelle au moment de la naissance de son deuxième enfant.
La Borie Grande, mardi 27 septembre 1910
Le matin, je vais à Mazamet arrêter une garde pour Bebelle ; malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu trouver une religieuse ; nous prenons une sage-femme, Mlle Bories. Germaine vient nous voir avec ses enfants ; au retour de Mazamet, je fais route avec eux.
Claira, jeudi 29 septembre 1910
Pas de journal hier soir parce que j’étais en voyage. Après avoir consulté le Dr Molinier et la garde qui ont examiné Bebelle, et qui ne croient pas que l’accouchement se produise avant 4 à 5 jours, je me décide à venir finir passer 48 heures en Roussillon. Je fais cela très rapidement ; je suis parti de la Métairie Grande hier soir à 5 heures et arrivé à Vinça ce matin à 7 heures ; je suis allé à Bouleternère dans la matinée et à Claira cette après-midi ; je couche ici ce soir ; la vendange avance mais n’est pas encore finie.
La Borie Grande, vendredi 30 septembre 1910
On vendange la nouvelle vigne « Champ Parès » où la récolte est énorme ; ce matin, je l’ai lassée au quart ; je comptais sur 1000 comportes dans cette vigne et je vois que j’arriverai peut-être à 1200 ; c’est une superbe plantation d’aramon. Dans la matinée, je vais avec Maurice à Perpignan prendre une forte somme d’argent que je lui remets, en menue monnaie, pour payer les vendangeurs. Je quitte Perpignan à 3 heures 5 et suis ici à dix heures. Certains symptômes annoncent que les couches de Bebelle sont proches ; je suis de retour, le bébé peut arriver sans inconvénient.
Octobre 1910
Semaine du 1er au 2 octobre 1910
La Borie Grande, samedi 1er octobre 1910
Ma famille s’est augmentée aujourd’hui d’une fille née à 4 heures ¼ dans de très bonnes conditions et sans de trop grandes souffrances pour Bebelle ; les douleurs ont commencé ce matin, mais n’ont été vives que pendant une heure à peine. La fillette que nous appellerons Germaine, comme le désire Bebelle, est très bien constituée ; elle a les yeux bleus et paraît robuste, autant qu’on peut en juger. En voilà une que nous n’attendons pas depuis longtemps et sur le compte de laquelle les médecins se sont bien trompés ; elle pèse 6 livres, 164 grammes.
La Borie Grande, dimanche 2 octobre 1910
Bebelle va très bien, la fillette également. Bebelle, qui veut la nourrir, commence à lui donner le sein. La garde que nous avons est excellente. J’écris beaucoup de cartes et de lettres aux parents à qui je n’ai pas télégraphié. Je vais à la messe à Albine et j’y fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Saint Rosaire. J’y prie pour la nouvelle venue.
Semaine du 3 au 7 octobre 1910
La Borie Grande, lundi 3 octobre 1910
M. le curé de Sauveterre vient ondoyer Germaine ; nous ferons le baptême solennel à Vinça ; Bonne Maman sera marraine et Albert mon beau-frère parrain.
Toulouse, mardi 4 octobre 1910
Je reçois une lettre de M. Danjou-Légnier m’informant que le Parquet s’occupe des « Prévoyants de France » ; je me décide à aller voir s’il n’y aurait pas lieu pour moi de porter plainte. Bebelle va aussi bien que possible et je peux la laisser sans inconvénient sous la surveillance de sa mère et de la garde. J’arrive à Toulouse à 3 heures et, avec M. Danjou, je vais voir le Procureur de la République pour causer avec lui de ces chenapans des « Prévoyants » ; malheureusement M. de Laportalière mon avocat ne sera ici qu’après-demain matin et je ne veux pas porter plainte sans avoir son approbation ; je suis donc forcé de rester ici jusqu’à jeudi.
Toulouse, mercredi 5 octobre 1910
La journée d’aujourd’hui est longue à passer ; je vais voir le pauvre Charouleau à l’asile de vieillards où il est entré et je lui laisse un petit secours. Le soir, je vais au Théâtre Lafayette pour me distraire. J’apprends par de nombreuses dépêches la nouvelle d’une insurrection au Portugal ; une partie de l’Armée et de la Marine seraient du complot ; le palais royal, dit-on, a été bombardé ; c’est donc un « pronunciamiento » probablement organisé par la Maçonnerie. Pauvre Portugal ! Je fais des vœux pour que la Monarchie se sauve et écrase l’insurrection.
La Borie Grande, jeudi 6 octobre 1910
Je rentre par le train de dix heures du soir ; Bebelle et la petite vont très bien. J’ai vu ce matin M. de Laportalière ; il ne me conseille pas de porter plainte, je m’en tiens donc à son avis. Dans l’après-midi, je rencontre l’abbé Latour ; nous nous promenons ensemble jusqu’à l’heure de mon départ et il m’accompagne à la gare à 5 heures. J’ai laissé des instructions à mon avoué pour faire une saisie-arrêt sur un fonds de 50.000 fr déposé, au nom des « Prévoyants de France » à la Caisse des dépôts et consignations ; mais je ne suis pas le seul à taper là-dessus ! L’insurrection paraît avoir le dessus à Lisbonne ; on s’attaque aux religieux et aux églises ; on dit que la république a été proclamée. Je plains les Portugais !
La Borie Grande, vendredi 7 octobre 1910
Je vais à Mazamet en moto pour la faire réparer ; je rentre en automobile. J’ai le résultat total des vendanges ; j’ai eu à Claira 3915 comportes se répartissant ainsi : 286 au Lloucati ; 548 au champ Nougué ; 1414 à la Cadène ; 405 à la Griffaigne et 1262 au Champ Parès ! À Boule, je n’ai que 182 comportes ; en tout, j’ai donc 4097 comportes ; à raison de 68 litres par comporte, comme l’année dernière, cela doit donner à Claira 2663 hectos et à Boule 133 ; mais à Boule, les comportes sont un peu plus petites qu’à Claira et ne donnent pas 68 litres de vin. L’insurrection est victorieuse à Lisbonne ; la république a été proclamée après de violents combats dans les rues et autour du palais royal ; on dit que le jeune roi s’est réfugié sur un navire. C’est un « pronunciamiento » militaire organisé par la Franc-Maçonnerie, car ce mouvement est nettement et violemment antireligieux en même temps qu’antimonarchique ; la république est partout aussi hideuse !
Semaine du 26 au 30 octobre 1910
La Borie Grande, mercredi 26 octobre 1910

Je reprends mon journal après une interruption de trois semaines, pendant lesquelles il m’a été impossible d’écrire parce que ma main droite me refusait tout service. Le 8 octobre, à Lapeyrouse où j’avais déjeuné avec Henry et François, il m’est arrivé un accident bizarre au moment de repartir ; nous étions venus dans l’automobile d’Henry et j’ai voulu mettre le moteur en mouvement avant le départ ; la manivelle a eu un retour et d’un coup sec m’a brisé le poignet droit. Aussitôt après l’accident, je suis allé voir un médecin à Mazamet qui a fait un pansement provisoire et a diagnostiqué une fracture de l’extrémité du radius ; ici, le Dr Molinier a été du même avis, a réduit la fracture, puis m’a immobilisé le poignet dans un appareil composé de deux planches que j’ai gardées dix jours. Ensuite, on a remplacé les planches par des attelles en carton ; alors j’ai obtenu du Dr la permission d’aller en Roussillon où j’ai passé 8 jours pour mes affaires. J’étais à Ille où Maman me massait matin et soir le poignet ce qui m’a fait beaucoup de bien ; ici, Bebelle continue et je vais bien mieux ; depuis quelques [jours], j’ai commencé à écrire, d’abord avec effort, et maintenant sans fatigue. Pendant ce temps, Bebelle s’est remise peu à peu ; Germaine grossit à vue d’œil. Nous avons pris d’importantes décisions : comme l’appartement de Perpignan est devenu bien trop petit (il n’a que 3 chambres de maître) et que nous paierions à Perpignan un appartement un peu grand au moins 1500 frs., nous avons décidé de nous fixer à Ille dans la maison de Bourdeville[29] que nous avions habitée si longtemps ; Papa nous cédera cette maison pour un loyer qui sera certainement bien minime en comparaison de ce que nous payerions à Perpignan. Seulement, en habitant Ille, il nous faut un moyen de transport nous permettant d’en sortir souvent et facilement, pour communiquer avec Perpignan et Claira ; je me décide donc à acheter cette année l’automobile que je voulais acheter l’année prochaine. Je choisirai probablement une 12 H.P. Motobloc, marque que représentent mes beaux-frères Albert et Henry. Nous serons ainsi très agréablement à Ille ; le jardin sera précieux pour les enfants. On va retaper quelques pièces de cette maison puis nous nous y installerons. L’après-midi, je vais à Castres en auto avec Henry, François et Ernest de Lacaze.
La Borie Grande, jeudi 27 octobre 1910
Je ne bouge pas d’ici, je commence à examiner les divers organes de la voiture d’Henry pour m’initier.
La Borie Grande, vendredi 28 octobre 1910
Je ne bouge pas, j’écris des comptes et des lettres en retard ; mon poignet va de mieux en mieux. Il pleut.
La Borie Grande, samedi 29 octobre 1910
Je lis pour faire passer le temps ; je regarde souvent l’auto d’Henry quand il la nettoie ; malheureusement, mon poignet ne me permet pas encore d’apprendre à conduire, c’est regrettable.
La Borie Grande, dimanche 30 octobre 1910
M. le Curé de Sauveterre dit aujourd’hui la messe de relevailles de Bebelle à laquelle nous assistons tous ; l’après-midi, nous avons la visite de Robert et d’Ernest de Lacaze, puis d’Henry et Germaine Jamme venus à cheval.
Semaine du 31 octobre 1910
La Borie Grande, lundi 31 octobre 1910
Je vais me confesser à Sauveterre, il fait mauvais temps. Albert arrive vers 6 heures, en auto, pour quelques jours.
Novembre 1910
Semaine du 1er au 6 novembre 1910
La Borie Grande, mardi 1er novembre 1910
Je vais à la messe de 6h ½ à Albine où je communie ; je reviens à la grand’messe avec Bebelle. L’après-midi, nous allons au cimetière de Sauveterre après quoi nous allons voir les d’Auxilhon.
La Borie Grande, mercredi 2 novembre 1910
Je vais à la grand’messe à Albine à 6h ½ ; je communie. Je réfléchis beaucoup au choix de l’automobile, je prends des renseignements et je me fais expliquer le mécanisme des Motobloc.
La Borie Grande, jeudi 3 novembre 1910
Je vais à Mazamet et à Lapeyrouse dans l’après-midi ; il pleut beaucoup ; depuis trois ou quatre jours, il pleut constamment.
La Borie Grande, vendredi 4 novembre 1910
Il fait encore un temps atroce, nous ne bougeons pas d’ici.
La Borie Grande, vendredi 5 novembre 1910
Le temps est aussi mauvais qu’hier ; il pleut toute la journée. Je prends une décision pour l’automobile ; je prends la 12 H.P. Motobloc qu’Henri a reçue dernièrement pour la vendre, je connais cette voiture, elle est très bonne, et la carrosserie est plus soignée qu’une carrosserie de série ; Albert et Henry me la laissent à 8500 frs. avec tous ses accessoires ; avec les quelques améliorations que j’y apporterai, telles que la mise en marche automatique, ça arrivera à 8700 ou 8800 ; je crois avoir fait une bonne affaire. La voiture n’est pas encore peinte, Henry la mènera ces jours à Bordeaux pour la faire peindre en gris et j’en prendrai possession dans un mois ; d’ici là il faut que j’apprenne à conduire.

La Borie Grande, dimanche 6 novembre 1910
Nous allons à la messe à Albine et à vêpres à Sauveterre ; je vais voir M. de Saint-Martin.
Semaine du 7 au 13 novembre 1910
La Borie Grande, lundi 7 novembre 1910
Je suis Henry et Albert à Albi dans l’auto que je leur achète ; ils y restent jusqu’à demain, et je rentre par le train, afin de pouvoir partir demain pour Ille.
Ille, mardi 8 novembre 1910
Parti ce matin à 8 heures, je suis à 2 heures à Perpignan, j’y passe l’après-midi à faire de nombreuses commissions et j’arrive le soir à huit heures à Ille. Papa et Maman vont bien.
Ille, mercredi 9 novembre 1910
Je vais voir les petits travaux qu’on exécute à la maison où nous allons nous installer Bebelle et moi, j’y passe une partie de l’après-midi.
Ille, jeudi 10 novembre 1910
Je vais à Claira où je fais faire un devis pour couvrir les nouvelles cuves et je vais aux vignes, je rentre par le dernier train après arrêt à Perpignan.
Ille, vendredi 11 novembre 1910
Je passe la matinée ici ; l’après-midi, je vais au-devant de Bebelle jusqu’à Narbonne ; elle arrive avec les enfants qui vont très bien. Papa et Maman font la connaissance de Germaine.
Ille, samedi 12 novembre 1910
Je ne bouge pas d’ici ; je me promène avec Bebelle.
Ille, dimanche 13 novembre 1910
Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi je vais à Perpignan assister à la réunion du Comité exécutif des groupes d’Action française du Roussillon, dont je fais partie ; nous nous occupons de la constitution d’une caisse ; je rentre par le dernier train.
Semaine du 14 au 20 novembre 1910
Ille, lundi 14 novembre 1910
Bonne Maman vient passer une partie de l’après-midi pour nous voir et faire la connaissance de sa future filleule ; comme il se met à pleuvoir, elle couche ici.
Ille, mardi 15 novembre 1910
Le matin, pour essayer la motocyclette dont j’ai fait revoir le moteur, je vais à Vinça et en reviens aussitôt ; la moto marche à merveille malgré un vent violent. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Millas où nous allons voir les Ferriol et les Çagarriga. Bonne Maman repart pour Vinça à 4 heures.
Ille, mercredi 16 novembre 1910
L’après-midi, avec Bebelle, je vais à Bouleternère à pied ; nous rentrons en chemin de fer.
Ille, jeudi 17 novembre 1910
L’après-midi, je vais à Perpignan ; j’y emmène l’Allemande de Tony qui a des achats à faire ; nous rentrons par l’autobus qui part de Perpignan à cinq heures.
Ille, vendredi 18 novembre 1910
L’après-midi, je vais avec Bebelle se promener à Regleilles ; les travaux d’aménagement de notre maison vont très lentement et je prévois que nous ne pourrons nous installer dans cette maison qu’au retour de Paris où je vais aller prendre part au congrès de l’Action française qui commencera le 29 novembre au soir et durera jusqu’au trois décembre ; j’ai déjà reçu, en prévision de ce voyage, des permis de circulation à demi-tarif sur le Midi et l’Orléans ; j’y ai droit comme membre de l’Association de la Presse monarchique et catholique départementale. Nous serons cinq ou six Roussillonnais à ce Congrès.
Ille, samedi 19 novembre 1910
Je vais plusieurs fois à notre ancienne et future maison pour activer les travaux. L’après-midi je vais à Vinça en moto, au retour je m’arrête à Boule ; la motocyclette marche très bien, même contre le vent. Nous allons nous confesser.
Ille, dimanche 20 novembre 1910
Bebelle et moi nous faisons la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; nous allons à la messe de 10 heures à laquelle la Jeunesse catholique assiste en corps, et le soir à vêpres. Nous faisons des visites.
Semaine du 21 au 25 novembre 1910
Ille, lundi 21 novembre 1910
Je vais à la grand’messe de 9 heures ; l’après-midi, je vais à Prades en motocyclette, je m’arrête à Vinça au retour quelques minutes.
Ille, mardi 22 novembre 1910
Je vais à la messe de 8 heures. L’après-midi, je vais à Claira et rentre à 8h du soir ; ayant manqué la voiture à Claira, je suis obligé de me faire ramener dans une carriole. Emmanuel de Saint-Jean m’écrit que mon procès aux « Prévoyants de France » viendra vendredi ou samedi devant la 1ère chambre du Tribunal de Toulouse ; il m’écrira ou me télégraphiera ; je m’arrêterai donc à Toulouse en partant pour Paris. Tony tombe de son lit, mais heureusement sans se faire de mal.
Ille, mercredi 23 novembre 1910
Je vais avec Bebelle me promener du côté de Saint-Michel ; il pleut.
Ille, jeudi 24 novembre 1910
Je ne reçois pas de télégramme ; ce n’est donc pas demain que se plaide l’affaire. Je vais plusieurs fois à la maison où s’achèvent les petits travaux nécessaires pour notre installation. À Paris, je descendrai chez les Delestrac qui ont l’amabilité de m’offrir une chambre.
Toulouse, vendredi 25 novembre 1910
Emmanuel de Saint-Jean m’ayant écrit que l’affaire viendrait demain, nous partons par le train de 1h 25 ; je laisse Bebelle et les enfants à Perpignan où ils passeront la durée de mon voyage, je les accompagne place d’Armes, puis je repars à 4h54 et j’arrive à Toulouse à 11h 22 du soir.
Décembre 1910
Semaine du 9 au 11 décembre 1910
Perpignan, vendredi 9 décembre 1910
J’ai été tellement accablé d’occupations pendant mon voyage qu’il m’a été absolument impossible d’écrire tous les jours mon journal. Je me décide donc à écrire le résumé en bloc de ce voyage. À Toulouse, le samedi 26 novembre, j’ai appris que mon procès aux « Prévoyants de France », qui devait venir ce jour-là, ne pourrait venir ; je demande donc son renvoi à mon retour de Paris, c’est-à-dire au jeudi 8 décembre. Le soir, je pars de Toulouse par l’express de 8h45 par Montauban, Cahors, Brive, Limoges, Les Aubrais ; j’arrive à Paris le lendemain matin à 8h56 au quai d’Orsay ; je suis reçu très aimablement par les Delestrac chez qui je descends. Dans la journée du dimanche, je vais à la messe à Saint-Sulpice ; il pleut toute la journée, c’est maussade.
Le lundi, je fouille un peu partout pour trouver des fauteuils de bureau, je vais au Faubourg Saint-Antoine ; je retrouve M. Bertran, Massé et Campanaud à 5h ½ au Café américain comme il était convenu et, ensemble, nous montons aux bureaux de l’Action française ; nous y voyons la plupart de ses collaborateurs ; tous sont très irrités contre M. de Larègle, chef du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans, qui manœuvre, en-dessous, contre l’Action française. J’offre à dîner à ma tante Civelli et à Margot dans un restaurant du boulevard. Le mardi 29, je déjeune chez les Albert Lazerne ; je cours encore au Faubourg Saint-Antoine pour commander mes fauteuils. Je vais chez ma tante Civelli qui est bien à l’étroit dans son tout petit appartement. Enfin j’assiste, dans la salle des Sociétés savantes, à l’ouverture du congrès d’Action française ; intéressants discours ; on y annonce des « exécutions » ; cela concerne Larègle.
Le lendemain 30, paraît dans L’Action française un article ayant pour titre « Exécution nécessaire » ; c’est un réquisitoire en règle contre Larègle ; voilà les hostilités publiquement engagées ; c’est une chose bien fâcheuse ; les royalistes vont être divisés en deux partis. Le congrès est très intéressant, mais se ressent de cette situation ; presque tous les congressistes suivent avec enthousiasme l’Action française dans la voie où elle s’est engagée ; j’avoue que je suis perplexe ; faut-il les suivre aveuglément ou faire des réserves ? D’un côté, l’Action française représente tout ce qu’il y a de vivant, de décidé dans les fidèles du Roi ; d’autre part, elle a commis un acte grave d’indiscipline en exécutant ainsi le plus haut représentant du Roi, malgré tous les griefs qu’elle a contre lui ; je conserve toutes mes sympathies à l’Action française, mais il m’est impossible d’approuver cet acte. Le soir, je vais avec Antoine Delestrac au Moulin Rouge.
Le 1er décembre, le congrès a continué, il y a eu des discours de Daudet et de Lur-Saluces ; en général l’opinion royaliste approuve « le coup d’état » de l’Action française ; je ne peux me décider à l’approuver. Je vais voir l’oncle Henri de Pontich et les Çagarriga ; Tata Mimi vient dîner chez les Delestrac.
Le vendredi 2, dernière journée du congrès ; c’est la journée la plus intéressante à cause d’un rapport de Pujo sur les Camelots du Roi. Le matin, je vais à Montmartre où je fais la sainte communion dans la basilique du Sacré Cœur. Je vais ensuite déjeuner chez les Çagarriga.
Un véritable « cas de conscience » se pose pour moi : un bon nombre de congressistes a signé une « déclaration » dans laquelle il est dit que l’on s’associe pleinement aux paroles de M. de Montesquiou et que, quoi qu’il arrive, on ira jusqu’au bout avec l’Action française ; à la séance du matin, M. Bertran demande que tous les congressistes présents soient admis à signer cette déclaration. Après un instant de doute, d’hésitation, je me décide à ne pas la signer, ne la trouvant pas respectueuse de l’autorité royale ; presque tous les congressistes signent cette déclaration et M. Bertran voudrait me décider à la signer aussi, mais non, je ne peux admettre que des royalistes fassent si peu de cas de l’autorité du Roi. Le soir, a lieu la superbe réunion finale à la salle Wagram ; cette immense salle est absolument comble ; beaux discours, énergiques résolutions, grand enthousiasme ; mais sur tout cela plane la pensée de la scission qui va se produire entre royalistes. Combien cette scission est fâcheuse ; l’élan de l’Action française va se trouver arrêté je le crains et c’est bien regrettable ; elle avait tant fait déjà et, il n’y a pas à dire, elle contient tout ce qu’il y a de vivant, de décidé, parmi les royalistes !
Le samedi 3, je retrouve l’oncle Xavier et Maurice ; nous déjeunons ensemble au restaurant Prunier ; je fais des commissions avec Maurice. Le soir, j’assiste au banquet de clôture du congrès à l’avenue de la Grande Armée.
Je quitte Paris le dimanche matin 4, après être allé à la messe à Saint-Sulpice et avoir visité, au Grand Palais, le Salon de l’Automobile ; je pars par la gare des Invalides ; je vais à Angers où j’arrive à 5 heures du soir par Le Mans. À la gare des Invalides au moment de mon départ, je vois un instant la marquise de Mac-Mahon, à qui j’ai été présenté ces jours derniers ; elle me fait part de l’affreux accident d’automobile qui a coûté la vie à sa sœur la marquise de Nicolaï, à son neveu et à leur chauffeur, écrasés par un express à un passage à niveau ! À Angers, je descends chez l’oncle Xavier 83 rue du Mail ; voilà 3 ans ½ que j’ai quitté Angers et je n’y étais pas encore revenu ; aussi est-ce avec bonheur que je viens y passer 48 heures ; mais ce sera bien court. Je vois le soir même Philomène, Henri et leurs deux fillettes.
Le lendemain lundi 5, je parcours Angers en tout sens ; le bas de la ville est inondé ; pendant les 13 ans que j’ai été angevin, je n’ai jamais vu une pareille inondation. Je vais à la Faculté à l’heure des cours, ce qui me procure le plaisir de rencontrer plusieurs de mes anciens professeurs, je vais voir une foule d’anciens amis ; l’après-midi, je prends une voiture et fais une longue tournée de visites ; le soir, je dîne chez M. et Mme de Lavergne, les beaux-parents de Philomène ; j’ai la chance de tomber sur deux jours de beau temps.
Le mardi, je continue mes visites ; le matin je vais voir l’abbé Brossard, le curé de Saint-Serge, M. François Delahaye ; à midi, très gentil déjeuner de jeunes ménages chez Jacques Hervé-Bazin qui me fait l’amabilité de réunir à sa table, pour me permettre de les voir, la plupart de nos anciens camarades et leurs femmes, car ils sont presque tous mariés ; il y a là (outre le maître et la maîtresse de maison) Maurice Lucas et sa femme, Jean Gavouyère et sa femme, Jacques des Loges et sa femme, Maurice Perrin, Henri et Philomène ; ce déjeuner très gai me fait grand plaisir. L’après-midi, je continue mes visites, je repars à 8h29 du soir. L’oncle Xavier est admirablement installé, Madeleine et Henri de Rodellec, arrivés depuis peu, sont déjà très lancés dans la société angevine où Henri a des alliances. C’est avec regret que je repars d’Angers après un aussi court séjour ; une autre fois, je tâcherai d’y venir avec Bebelle et j’y passerai plus longtemps. À Angers comme à Paris, je constate une profonde division entre royalistes ; ils se classent en partisans résolus de l’Action française et royalistes vieux jeu ; il est malheureux que le respect de la discipline nous oblige à être du côté de ces derniers alors que toute ma sympathie et toute ma raison vont à l’Action française ; pourquoi aussi a-t-elle commis un pareil manquement à la discipline ; je sais bien qu’elle a eu pour cela de très sérieuses raisons ; mais ces raisons autorisent-elles un pareil manquement aux principes ? Pour briser la conspiration qu’elle voyait se nouer autour d’elle, l’Action française a jugé un éclat nécessaire. Le Roi répond en couvrant le chef de son bureau politique et en blâmant l’Action française, c’était immanquable ; il dit, dans sa lettre, « quand je commande, j’entends être obéi » ; comment pourrions-nous répondre « non » ? Espérons que tout cela s’arrangera, mais cette situation met les royalistes dans un fameux embarras ! Je quitte Angers par la ligne de Poitiers, celle de Tours étant coupée par l’inondation de la Loire. Philomène et Henri m’accompagnent à la gare et Philomène a bien envie de me suivre en Roussillon ! Elle compte y venir en septembre.
J’arrive à Bordeaux mercredi matin 7 à 6h ½ ; je vais à l’usine Motobloc, je me mets à la recherche d’Henry que je n’arrive pas à trouver, je vois la voiture chez le carrossier où on a fini de la peindre. Je repars à 10h57 et j’arrive à Toulouse à 4h46 du soir ; je couche à Toulouse. Le lendemain matin, j’assiste à la messe à Saint-Jérôme et fais la sainte communion à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception ; l’après-midi est appelée, au tribunal, mon affaire contre Ducos et « Les Prévoyants de France » ; M. de Laportalière, mon avocat, parle admirablement, son adversaire est très faible et je considère la partie comme gagnée ; « Les Prévoyants » ont plaidé que M. Ducos ne les avait pas engagés ; M. de Laportalière a plaidé victorieusement le contraire. Le jugement sera rendu prochainement. Je quitte Toulouse à 5h5 et arrive à Perpignan à 10 heures ; Bebelle va très bien ainsi que les enfants. Aujourd’hui vendredi, je vais à Claira voir les travaux des vignes. Il fait dans ce pays-ci un temps merveilleux.
Ille, samedi 10 décembre 1910
Je viens coucher à Ille ce soir pour assister demain au pèlerinage des groupes de Jeunesse catholique d’Ille, Vinça, Bouleternère et Rodès, à Domanova où ils tiendront un petit congrès. Les travaux de la maison où nous allons nous installer vont se terminer et je compte pouvoir y aller à la fin de la semaine. Papa et Maman vont bien ; il paraît que Bonne Maman a été un peu souffrante et a gardé le lit trois jours, mais elle est guérie.
Perpignan, dimanche 11 décembre 1910
Aujourd’hui a eu lieu, par un temps radieux, le petit congrès de Domanova ; on m’a forcé à le présider ; l’après-midi, j’ai dû y prendre la parole et on a formé une union cantonale entre les divers groupes présents ; j’ai dû me débattre comme un beau diable pour refuser d’être nommé président de cette union et pour se dédommager on m’a nommé président d’honneur. La grand’messe et les vêpres ont été chantées en plein air et on avait trop chaud au soleil ; ce n’est pas banal dans cette saison ! Ce petit congrès fera du bien ; les jeunes gens catholiques apprennent à se connaître et à s’affirmer. Tout est fini à 2h20 ; je rentre à Ille en voiture et à Perpignan en autobus.
Semaine du 12 au 18 décembre 1910
Perpignan, lundi 12 décembre 1910
Je ne bouge pas de Perpignan ; c’est vendredi qu’on prendra notre mobilier pour le porter à Ille. Ici comme partout, les royalistes se sont classés en deux parties ; par discipline je me range du côté du roi, alors que toutes mes tendances me porteraient à l’Action française. Je me décide à écrire à Mgr le duc d’Orléans ; dans cette lettre, je fais d’avance acte de soumission mais je plaide pour l’Action française. Il ne faut pas s’efforcer de faire comprendre au Roi que, dans ce pays ici tout au moins, tout ce qu’il y a de vivant dans le parti royaliste est à l’Action française et que la disparition de celle-ci serait un vrai désastre pour la cause de la Monarchie. Le Prince doit certainement recevoir tous ces jours-ci de nombreuses lettres dans ce sens. La grosse majorité des royalistes n’a pas mes scrupules ou passe outre, et se range du côté de l’Action française ; par moments je me demande si je ne me trompe pas et si l’intérêt bien compris de la cause royaliste n’exige pas qu’on paraisse désobéir au Roi pour le mieux servir. Cependant, je ne peux me décider à désobéir au Roi, même pour le servir !
Perpignan, mardi 13 décembre 1910
M. Despéramons, qui est exactement dans le même état d’esprit que moi, approuve ma lettre au Prince ; lui-même, en sa qualité de président du Comité royaliste, lui en a écrit une dans le même sens. Je ne bouge pas ; Maman vient déjeuner et repart à 3 heures. C’est aujourd’hui que Maurras est reçu par le Prince à Bruxelles.
Perpignan, mercredi 14 décembre 1910
Nous faisons quelques commissions et nos préparatifs de départ. J’ai oublié de mentionner samedi dans mon journal que je connais le jugement rendu par le Tribunal de Toulouse ; il ne me donne gain de cause qu’à moitié ; Ducos, bien entendu, est condamné à me rembourser mes 10.000 frs. plus les intérêts ; par contre, le Tribunal déclare réserver mes droits vis-à-vis des administrateurs pris en leur nom personnel, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux. Je n’ai pas encore reçu la signification de ce jugement ; quand je l’aurai, je verrai s’il y a lieu de faire appel. De toute façon, nos pauvres 10.000 frs sont bien compromis, car Ducos n’a rien et court au diable vert[30], et la société n’est pas plus solvable. J’ai eu affaire à une bande de voleurs.
Perpignan, jeudi 15 décembre 1910
Ce matin, paraît dans les journaux l’inévitable sanction aux évènements survenus depuis 15 jours : le duc d’Orléans déclare que tant qu’ils ne se seront pas soumis à ses instructions, il n’aura aucun rapport avec les membres des comités directeurs de l’Action française, En même temps, il destitue M. de Lur-Saluces et M. de Resnes de leurs fonctions de représentants régionaux à cause de leur participation au congrès de l’Action française. Voilà donc la rupture consommée ! Je la voyais venir depuis le jour de mon arrivée à Paris. Il y aura donc désormais une Action française en révolte et travaillant au retour du Roi auquel elle désobéit ; étrange situation ! C’est extrêmement douloureux pour ceux, comme moi, qui veulent obéir au Roi tout en pensant qu’il est trompé et en reconnaissant que la méthode d’Action française est la seule efficace ; j’obéis et cependant et je me sépare de l’Action française jusqu’à ce qu’elle se soit soumise. Ce qui arrive était inévitable ; on peut dire que l’Action française, par son attitude depuis 15 jours, y a acculé le Roi. Beaucoup de royalistes feront comme moi ; beaucoup d’autres – les plus nombreux – suivront l’Action française, prétendant ainsi mieux servir le roi ; peut-être ont-ils raison ! Moi, je ne me reconnais pas le droit, quand le roi commande, de lui désobéir… À noter cette nuance importante et qui sauvegarde l’avenir ; en signifiant aux directeurs de l’Action française que le Prince n’aura plus aucun rapport avec eux tant qu’ils ne se seront pas soumis, La Correspondance nationale fait observer que le Prince ne désavoue pas l’Action française, mais que la communication vise exclusivement les membres des comités directeurs désignés. Il est évident que cette pénible situation va arrêter la propagande royaliste ; elle est le résultat d’une intrigue ourdie autour du Prince et aussi de l’attitude adoptée par l’Action française, de son manquement grave et persistant à la discipline. Pour nous qui dès la première heure, se sont dévoués dans l’Action française pour servir le roi et, par le roi, la France, c’est bien pénible !
Ille, vendredi 16 décembre 1910
Journée fatigante ; il a fallu faire charger tout notre mobilier dans deux voitures de déménagement et un camion ; le chargement est à peu près fini à 5 heures et nous partons pour Ille par l’autobus ; nous arrivons à 6h20.
Ille, samedi 17 décembre 1910
Aujourd’hui déchargement des voitures de déménagement ; toute la journée est occupée à cela. L’oncle Xavier, que nous avons vu un instant hier soir à Perpignan, vient passer 48 heures ici. J’envoie à M. Bertran ma démission de membre du bureau du Panache ; j’ai pris cette pénible décision à la suite d’une lettre qui a été écrite à Charles Maurras par les membres du bureau (sans que j’en aie été avisé) ; dans cette lettre, ils déclarent se solidariser plus que jamais avec les comités directeurs de l’Action française. Cette déclaration, au lendemain de la désobéissance de l’Action française et des mesures prises par le duc d’Orléans, constitue, à mon avis, un acte de révolte contre le roi ; je ne peux laisser croire que je m’y associe, c’est pourquoi je prends la décision de démissionner ; quelle triste nécessité !
Ille, dimanche 18 décembre 1910
Nous allons à la messe et à vêpres ; le temps se rafraîchit.
Semaine du 19 au 25 décembre 1910
Perpignan, lundi 19 décembre 1910
Dans la journée, nous finissons notre installation ; je vais à Perpignan par le dernier train pour assister à une importante réunion du Comité royaliste ; nous sommes au complet – 24 – je n’avais jamais vu aussi nombreuse réunion ! On pose d’abord en principe qu’il ne doit pas y avoir de scission ; mais ensuite, comme Monsieur Despéramons doit assister à Toulouse à une réunion des présidents de comités démissionnaires de la région sous la présidence du marquis de Suffren, délégué régional, il désire avoir l’opinion du Comité sur la situation actuelle. On pose donc 2 questions : d’abord « quels sont ceux qui approuvent entièrement l’Action française dans son attitude rebelle » ; il y a 10 approbations et 14 blâmes ; ensuite, « quels sont ceux qui regrettent que l’Action française ait été mise, par suite de certaines manœuvres, dans le cas de désobéir » ; cette question est un blâme à peine déguisé au Bureau politique, et c’est, du reste, dans cette intention qu’elle est posée ; tous les membres du comité lèvent la main pour dire qu’ils regrettent… etc. Cette motion réunit ainsi l’unanimité des membres du Comité ; à la première question j’ai répondu non. Ainsi, la situation est nette le Comité royaliste de ce département est tout entier favorable à l’Action française et hostile à la politique des Larègle et Cie ; mais, tandis que certains approuvent même la désobéissance de l’Action française, d’autres, dont je suis, regrettent cette désobéissance qu’ils considèrent comme un acte de révolte contre le roi. M. Bertran, avec qui j’ai une longue conversation et qui a passé une dizaine de jours à Paris après le congrès, me met au courant de bien des dessous qui expliquent (je n’ose pas dire qui justifient, et cependant…) l’attitude de l’Action française. Il résulte de ce qu’il me dit que cet éclat était en quelque sorte nécessaire pour montrer au Roi, entouré de mauvais conseillers, d’enjuivés, où est le vrai chemin de Reims. Néanmoins, pour le principe, je ne peux approuver une désobéissance au Roi. Je couche chez les Lazerme.
Ille, mardi 20 décembre 1910
Je fais quelques commissions à Perpignan et je rentre à Ille par le train de midi ; j’arrive en même temps que Marie-Thérèse et ses enfants qui, du reste, vont à Vinça où ils passeront quelque temps avant de venir à Ille. Nous continuons notre installation.
Ille, mercredi 21 décembre 1910
Nous achevons à peu près notre installation ; le soir, nous venons coucher ici. Albert et Henry, qui viennent assister au baptême de Germaine, arrivent le soir dans ma 12 HP qu’ils me livrent ; me voici en possession d’une automobile. Henry couche ici, nous l’installons dans l’ancienne chambre de l’abbé Latour ; Albert couche chez Papa ; ils prennent tous deux leurs repas ici.
Ille, jeudi 22 décembre 1910
Nous allons tous à Vinça en plusieurs voyages d’auto pour le déjeuner et le baptême. Le déjeuner est à 11 heures ½ ; y prennent part, outre nous tous et Marie Thérèse, mes beaux-frères, l’oncle Charles de Llobet, l’oncle Gabriel, Tante Augustine, Tante Bonafos et la cousine Lutrand, et le curé de Vinça. Après déjeuner arrivent dans un autobus qu’ils ont loué tout exprès nos invités pour le lunch : nos cousines de Blaÿ, les Rovira, de Massia, de Lacroix, de Lazerme, Henri Passama et Mlle Delafosse. Le baptême est à 3 heures ; après le baptême a lieu le ralleu traditionnel qui est très réussi et qui attire une énorme affluence d’enfants et même de grandes personnes. Nos invités repartent en autobus et nous regagnons Ille en auto.
Ille, vendredi 23 décembre 1910
Nous allons, l’après-midi, en auto à Vernet-les-Bains, le temps est splendide. Bebelle, Albert et Henry ne connaissaient pas Vernet. Je prends ma première leçon de conduite d’auto.
Ille, samedi 24 décembre 1910
Nous allons à Perpignan et Claira en auto ; la machine est excellente et va très bien. Depuis quelques jours, les démissions de présidents de comités royalistes et de membres isolés de ces comités pleuvent au bureau politique ; il y a même eu des démissions collectives de comités ; les Larègle et Cie voulaient désorganiser l’Action française et voilà que ce sont leurs comités qui se désagrègent. Tout cela est néanmoins bien triste et il est à souhaiter que la concorde revienne bientôt.
Ille, dimanche 25 décembre 1910
Nous nous confessons et faisons la sainte communion en l’honneur de la Noël ; nous revenons à la grand’messe et à vêpres ; cette année encore, il n’y a pas eu ici de messe de minuit.
Semaine du 26 au 31 décembre 1910
Ille, lundi 26 décembre 1910
Nous allons déjeuner et passer l’après-midi aux Capeillans ; nous faisons le trajet en auto.
Ille, mardi 27 décembre 1910
Le matin, nous allons à Vinça en auto ; je prends chaque jour ma leçon de conduite. À 1h25 partent Albert et Henry.
Ille, mercredi 28 décembre 1910
Nous devions aller passer l’après-midi au château de Castelnou où les Rovira et La Croix nous avaient donné rendez-vous, mais le temps est si mauvais, le vent si froid que nous y renonçons.
Ille, jeudi 29 décembre 1910
Nous allons à Perpignan en auto, nous prenons Marie Thérèse et Ghislaine ; nous faisons des achats et des commissions.
Ille, vendredi 30 décembre 1910
Je vais à Vinça pour ma leçon d’auto ; j’y retrouve Bonne Maman et Marie Thérèse.
Ille, samedi 31 décembre 1910
Je prends ma leçon d’auto en allant à Thuir et en revenant par Millas. Nous apprenons que l’oncle Xavier est nommé officier de la Légion d’honneur ; il était surprenant qu’il ne le fût pas déjà. L’année s’achève ; elle a été assez heureuse pour nous ; l’année a été malheureuse au point de vue patriotique et religieux et, pour nous royalistes, elle finit dans l’inquiétude et dans le doute. Quand donc luira le jour de la délivrance ? C’est le secret de Dieu, mais autant qu’il est possible aux hommes de prévoir, je crois que le succès de la bonne cause est lié au sort des idées et des méthodes de l’Action française ; puisse le Roi le comprendre !

[1] Voir supra note du 5 novembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Il doit s’agir de Jean de Martrin-Donos (1862-1930), prêtre, auteur de pièces de théâtre à caractère historique et social, notamment connu pour son drame vendéen Ripoche (1909). Originaire du diocèse d’Albi, il a écrit plusieurs ouvrages littéraires et religieux, dont des drames sur le christianisme ancien. Le lien de parenté avec les Llobet est très éloigné. Il y a eu une alliance plus proche entre les Martrin et la famille d’Audéric, dont descendent les Llobet, mais l’abbé appartient à une autre branche (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Marthe Penel (Montauban, 13 novembre 1872-Versailles, 6 mai 1975), fille de François Penel et de Claire Lafon, mariée à Arras le 9 décembre 1897 avec Jean Abdon Latrobe (1869-1917), issu d’une famille d’imprimeurs de Perpignan, propriétaire du château d’Ortaffa (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Il doit s’agir de Thérèse de Lazerme (Perpignan, 17 janvir 1890-Montflanquin, Lot-et-Garonne, 6 décembre 1916) fille de Joseph de Lazerme et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert, qui épousera en 1924 Joseph Goursaud de Merlis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Il est difficile de dire de quels Chefdebien il s’agit ici, très certainement René de Chefdebien (1877-1953) et son épouse Louise Bas de Cesso (184-1869), souvent cités dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il peut s’agir d’Henriette de Guy-Villeneuve (1831-1911), mariée en 1855 à Félix Conte de Bonet, ou de sa bru Yvonne de Bourdoncle de Saint-Salvy (1867-1958), mariée en 1888 à Charles Conte de Bonet (1858-1902) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir infra note du 12 septembre 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Albert Bausil (Castres, 16 décembre 1881-Perpignan, 3 mars 1943), écrivain et journaliste perpignanais, directeur du journal Le Cri Catalan, puis fondateur en 1917 du Coq catalan. La Blouse est une comédie en un acte imprimée chez Comet à Perpignan en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Renée Despéramons, née à Perpignan le 20 mars 1888, fills d’André Despéramons (1861-1951), président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales, et de Pauline Dare. Elle épousera en 1914 Henri Rambaud (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Marguerite Moullart de Vilmarest (1873-1914), fille de Raoul Moullart de Vilmarest et de Laure Renard de Saint-Malo, mariée en 1899 Avec Henry de Péguilhan de Larboust de Thermes (1871-1942). Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Félix Mayol (1872-1941), chanteur populaire, connu pour avoir interprété La Paimpolaise, Viens poupoule !, etc. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Traditionnel cortège masqué du mercredi des cendres à Perpignan, allant de la ville jusqu’à la Fontaine d’Amour et Mailloles. Remerciements à M. Laurent Fonquernie pour son indication (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Il doit s’agir d’Henry O’Byrne (1874-1938), fils d’Henry O’Byrne et d’Élisabeth du Bourg, marié en 1903 à Yvonne du Cheyron du Pavillon, qui était alors lieutenant au 53e régiment d’infanterie, futur colonel (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Jean Amade, en catalan Joan Amade (Céret, 30 mars 1878-3 mars 1949), écrivain et poète en catalan, chef de file de la renaissance catalane en Roussillon, auteur d’une anthologie de la poésie catalane. Voir infra au 19 mars 1910 pour son mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Chantecler est une pièce de théâtre en quatre actes d’Edmond Rostand créée en 1910. Elle est représentée pour la première fois le 7 février 1910 au théâtre de la Porte-Saint-Martin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Lucien Deslinières (1857-1937), journaliste, fondateur en 1902 du Socialiste des Pyrénées-Orientales, organe de presse de la fédération SFIO des Pyrénées-Orientales, dont il fut secrétaire général (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Voir supra note du 27 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Hélène de Lamer (1886-1974), fille de Paul Amédée de Lamer (1857-1929) et de Marie-Thérèse Pujade, nièce du docteur Charles de Lamer, et donc arrière-petite-fille de Mme de Lamer née Jeanne Lazerme. Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Emmanuel Balalud de Saint-Jean, cousin de la famille. Voir supra au 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Saint-Michel-de-Castelnau (Gironde), à la limite entre la Gironde et le Lot-et-Garonne, à 16km à l’ouest de Casteljaloux (Lot-et-Garonne). Il s’agit d’une propriété de la famille du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Pièce de théâtre en quatre actes d’Edmond Rostand, créée en 1910 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, mettant en scène des personnages animaux allégoriques, avec des costumes et décors grandioses (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Famille de Thérèse Cousin de Mauvaisin, épouse de Carlos de Lazerme. Voir supra note du 11 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 30 mars 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Comédie en quatre actes de Paul Gavault, écrite en 1909, qui évoque les démêlés sentimentaux de la fille et héritière d’un riche chocolatier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Il s’agit de Fritz Krüger (1889-1974), linguiste, romaniste et ethnographe allemand, qui séjourna à Montpellier en 1910 et y suivit les cours de phonétique et de français du célèbre linguiste Maurice Grammont, ainsi que les cours de catalan et d’espagnol de Jean Amade. Sur proposition de Schädel, Krüger et Karl Salow soutiennent une thèse de géographie linguistique, basée sur des enquêtes de terrain menées dans 161 localités et visant à préciser la frontière géographique entre le catalan et le languedocien, depuis Salses jusqu’à Andorre. Les deux auteurs publient ensemble les cartes qui synthétisent leurs travaux, à la fin de l’ouvrage de Salow. D’après Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Robert Gauldrée-Boileau de Lacaze (Saint-Amans-Valtoret, Tarn, 5 août 1879-Toulouse, 1er décembre 1950), fils de Fernand Gauldrée-Boileau de Lacaze et de Marie-Louise de Durand de Bonne de Sénégas. Il avait épousé le 29 août 1904 à La Bastide de Besplas (Ariège) Marie Dupac de Marsoulies (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Voir supra au 28 octobre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Il s’agit de l’ancienne maison des Cornellà, devenue ensuite par héritage de Bourdeville, situé à l’actuel n°25 de la Grande rue à Ille-sur-Tet. Voir aussi supra au 1er octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Sic, l’expression correcte serait « au diable vauvert » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

























