1910

Janvier 1910

Semaine du 1er au 2 janvier 1910

Vinça, samedi 1er janvier 1910

Nous commençons l’année en faisant la sainte communion pour la placer sous la protection de Dieu. Papa et Maman arrivent d’Ille dans la matinée. L’après-midi, nous faisons et recevons des visites. Nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Vinça, dimanche 2 janvier 1910

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons et écrivons des lettres.

Semaine du 3 au 9 janvier 1910

Perpignan, lundi 3 janvier 1910

Nous voici de retour. Bebelle et le petit sont rentrés par le train de 9h et moi l’après-midi en moto ; le matin, je suis allé me promener, en moto, à Prades et Villefranche. En rentrant je m’arrête à Bouleternère où l’on fait quelques travaux à la Grande Fèche, à Ille et à Corbère. En arrivant ici, j’apprends une triste nouvelle qui ne me surprend pas : la pauvre Mme de Rovira[1] est morte aujourd’hui à midi après cinq semaines de maladie ; elle avait à peu près 82 ans ; c’est une figure bien sympathique qui disparaît. Madame de Rovira, née de Lon, sœur de ma grand’tante de Lazerme, était une femme des plus distinguées, une véritable femme d’Ancien régime ; très bonne, très charitable, très instruite, elle manquera beaucoup dans la haute société roussillonnaise. Je vais tout de suite voir Fernand et lui porter mes consolations ; Bebelle et Maman, qui est ici, viennent aussi ; Fernand me fait voir la dépouille mortelle de sa pauvre mère.

Perpignan, mardi 4 janvier 1910

L’après-midi, je vais à Claira et Torreilles en moto. Le soir, nous allons chez les Llobet voir notre cousin l’abbé de Martrin-Donos[2] de passage ici ; je l’avais rencontré dans les congrès de Jeunesse Catholique quand j’habitais Angers et ne me doutais pas qu’il deviendrait mon cousin.

Jean de Martrin-Donos (1862-1930), archiprêtre de Notre Dame de Bon Port, archiprêtre des Sables d’Olonne, chanoine honoraire de Luçon et de Gap – Cliché anonyme, s.d. [Archives Olivier de Prat, base généalogique Roglo]

Perpignan, mercredi 5 janvier 1910

Le matin, nous assistons aux obsèques de Mme de Rovira à l’église de la Réal ; il y a une énorme affluence. Papa y vient mais arrive un peu en retard. Au cimetière Saint-Martin, l’oncle Joseph de Lazerme prononce quelques paroles de remerciement au nom de la famille. L’après-midi, nous commençons nos visites du Jour de l’An ; nous allons voir la cousine d’Albici et Monseigneur.

Perpignan, jeudi 6 janvier 1910

Le matin je vais à Torreilles ; l’après-midi, nous continuons nos visites ; nous allons voir Mme Delafosse, la cousine Victor de Guardia et Mme Latrobe[3]. On a d’assez mauvaises nouvelles de la santé de Thérèse de Lazerme[4] ; sa phlébite est loin d’être guérie ; elle a eu de nouvelles menaces d’embolie ; c’est bien inquiétant. Il fait une température extraordinairement chaude ; le thermomètre qui est monté hier à 21° ½ à l’ombre, monte aujourd’hui presque à 22° ; on se croirait en été, et cette température est mauvaise pour la campagne.

Perpignan, vendredi 7 janvier 1910

Nous faisons des visites ; nous allons voir nos cousins de Chefdebien[5] et Mme Conte de Bonet[6]. Le soir, nous allons chez les Llobet voir notre oncle Joseph de Llobet et sa famille ; ils sont ici pour deux jours. Le matin, je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année.

Perpignan, samedi 8 janvier 1910

Le matin, je vais à Claira où l’on plante en américains (riparia rupestris) les deux prés de la Cadène ; en plantant ces deux prés et la partie de la Griffaigne qui était en champ, je compte faire dans quelques années 400 à 500 hectos de plus ; alors, j’arriverai à 3000 hectos en année moyenne ; ce sera un joli vignoble intéressant ! L’après-midi, nous continuons nos visites (de Çagarriga, de Lamer). J’assiste à une réunion du comité royaliste et le soir au Panache, à la fête des rois ; on y tire le traditionnel gâteau.

Plants de Vitis riparia par Vitis rupestris, hybride américain pouvant servir de porte-greffe pour lutter contre le phylloxéra – Site paysages-clansayes.over-blog.com

Perpignan, dimanche 9 janvier 1910

Nous allons à la grand’messe et l’après-midi je vais à vêpres à Saint-Jean, puis à une conférence assez bête au Théâtre. Nous avons à déjeuner l’oncle Gabriel, Tante Augustine, et les Joseph de Llobet avec leur mère Rambaud ; le soir, nous dînons chez eux, puis nous allons au cinématographe.

Semaine du 10 au 16 janvier 1910

Perpignan, lundi 10 janvier 1910

Papa et Maman viennent passer la journée ; je vais avec Papa visiter une propriété à vendre entre Torreilles, Bompas et Claira.

Perpignan, mardi 11 janvier 1910

Je passe à peu près toute ma journée au Tribunal où j’entends plaider la très intéressante affaire de M. Augé, député de l’Hérault, contre la préfecture, le vice-président de la C.G.V. section de Perpignan et contre le journal L’Indépendant. Cet Augé est un député propriétaire viticulteur à Villeneuve-de-la-Raho dont le régisseur fut surpris le 3 octobre mouillant sa vendange, par un agent de la répression des fraudes qui dressa procès-verbal contre lui. Comme il est député ministériel, ce procès-verbal n’eut aucune suite malgré les efforts de la C.G.V. et maintenant cet animal, prétendant malgré l’aveu de son régisseur qu’il ne mouillait pas, qu’il lavait ses cuves, fait un procès en dommages intérêts aux trois parties ci-dessus. Me Poincaré, ancien ministre, de l’Académie Française, plaide pour lui, Me Desarnauts, de Toulouse, pour ses adversaires ; cette affaire passionne l’opinion et l’on s’écrase aux portes du palais ; je réussis, matin et soir, à me placer au banc de la presse ; l’affaire continuera demain.

Justin Augé (1850-1925), député de l’Hérault de 1897 à 1910, inscrit au groupe radical-socialiste – Cliché anonyme, s.d. (Wikipédia)

Perpignan, mercredi 12 janvier 1910

Toute la journée, je suis, au Palais, pour l’affaire Augé ; c’est très intéressant, les plaidoiries et les répliques durent jusqu’à 6h du soir ; Me Poincaré aura parlé en tout, plus de six heures. Le jugement est renvoyé. Je commence, comme à Angers, la quête de Saint-Vincent-de-Paul.

Perpignan, jeudi 13 janvier 1910

Dans l’après-midi, nous allons à une petite réunion chez les Lazerme ; il fait un vent violent et froid.

Perpignan, vendredi 14 janvier 1910

Je continue, avec l’abbé Desplas, vicaire, la quête pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dont je fais partie mais où je ne suis pas encore allé. Nous faisons des visites.

Perpignan, samedi 15 janvier 1910

Je vais visiter autour de Claira avec Papa des vignes en vente ; Papa, qui a vendu quelques champs à Corbère, est décidé à se constituer un petit vignoble en Salanque, mais il s’agit de bien choisir, et à bon compte ; nous visitons plusieurs vignes et marchons beaucoup. Je vais avec Bebelle à une petite réunion chez les La Croix ; le soir, nous sortons avec les Massia, nous voyons de grotesques exhibitions carnavalesques et allons prendre le thé chez les Passama.

Perpignan, dimanche 16 janvier 1910

Je vais et viens de Vinça à motocyclette pour la réunion des chefs de section de la Société Saint-Sébastien qui a lieu de 2h à 3h ; nous nommons Étienne Vergès fils vice-président à la place du pauvre Albert Batlle. De retour à Perpignan à 4h ¾, j’assiste à l’Assemblée générale annuelle du Panache ; on renouvelle le bureau et je suis nommé quelque chose ; je ne sais pas au juste si c’est vice-président ou secrétaire. J’ai eu un temps merveilleux pour ma course à Vinça. Demain, nous allons nous y installer pour la semaine afin d’y passer la fête de Saint-Sébastien. Bonne Maman a reçu la nouvelle du mariage de notre cousine Thérèse Pichard de la Caillère avec M. Joseph de Ponsay, voisin de campagne des Blanpain de Saint-Mars.

Semaine du 17 au 23 janvier 1910

Perpignan, lundi 17 janvier 1910

Nous avons décidé de ne partir que demain pour pouvoir accepter une invitation à déjeuner mardi chez les Delafosse, néanmoins, je voulais aller seul en moto à Vinça ce matin, y coucher, revenir demain matin ici et repartir pour Vinça avec Bebelle demain ; mais il fait un vent terrible et, après avoir essayé, j’ai vu que j’aurais trop de peine à filer en moto contre le vent, j’y ai donc renoncé, et nous partirons tous demain. Maman vient pour le cours de la Croix-Rouge. Le soir, j’assiste à la première séance d’une nouvelle section de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales dont on m’a demandé de faire partie ; cette section nouvelle dont je fais partie est la section d’histoire et d’archéologie.

Vinça, mardi 18 janvier 1910

Nous avons déjeuné chez Madame Delafosse avec les Lazerme, La Croix[7] et Passama ; nous partons à 3 heures pour Vinça, moi en moto malgré le vent, et Bebelle et le petit par le train.

Vinça, mercredi 19 janvier 1910

Je me suis occupé de différentes questions concernant la Société avant le soir ; le matin, je vais à Boule et Ille. Le soir, Assemblée générale de la Société à la salle Anglade ; nous faisons approuver les modifications au bureau.

Vinça, jeudi 20 janvier 1910

La fête de la Société a eu lieu par un temps merveilleux, un vrai temps d’été. Tout a été très réussi, la cérémonie religieuse, le défilé, les danses ; tout s’est passé suivant le programme habituel.

Vinça, vendredi 21 janvier 1910

Le temps s’est gâté ; le matin, je vais cependant à Boule pour donner mes instructions au sujet de l’engrais que je fais mettre aujourd’hui à la Grande Fèche. Dans l’après-midi, le temps se gâte tout à fait.

Vinça, samedi 22 janvier 1910

Il neige un peu ; quelle différence avec le temps de jeudi ! Je ne bouge pas ou à peu près pas. Tony est un peu enrhumé et si le temps ne s’arrange pas, je crois que nous ne pourrons pas sortir demain comme nous le devions.

Vinça, dimanche 23 janvier 1910

Le temps est très froid et nous décidons, à cause de Tony, de ne pas partir d’aujourd’hui ; nous allons à la grand’messe et à vêpres et nous nous promenons, après vêpres, dans le bas-fond de la Tet, à l’abri du vent.

Semaine du 24 au 30 janvier 1910

Perpignan, lundi 24 janvier 1910

Le temps étant moins froid, nous arrivons ; Bebelle par le train de deux heures, moi à motocyclette avec arrêts à Bouleternère et Ille.

Perpignan, mardi 25 janvier 1910

J’écris et fais diverses commissions ; il fait encore froid. À Paris, la Seine déborde et envahit plusieurs quartiers ; il y a fort longtemps qu’on n’avait vu une pareille crue, depuis 1802 dit-on.

Perpignan, mercredi 26 janvier 1910

Dans l’après-midi, avec l’abbé Desplas vicaire, je continue la quête pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. L’inondation de la Seine a encore augmenté, la plupart des lignes de l’Orléans et du P.L.M. autour de Paris sont coupées, les communications sont très difficiles. Maurice Roger me télégraphie que mon cheval de Claira est malade ; j’irai voir demain ce qu’il en est.

Perpignan, jeudi 27 janvier 1910

Je suis allé à Claira ; le cheval est très malade, il est atteint de paraplégie, le vétérinaire ne me cache pas qu’il a beaucoup plus de chances de mourir que de s’en tirer ; c’est cruel de perdre au bout de six mois une bête de 1400 francs ! Et cette maladie est venue comme un coup de foudre ; rien ne pouvait la faire prévoir. J’ai ordonné de le soigner le mieux que l’on pourrait, mais je n’ai pas grand espoir. Je prie Saint Antoine de m’épargner cette perte ! Papa, qui est décidé à acheter 8 ayminates de vigne à Claira, y vient par la voiture de 3h ½ et examine la parcelle qu’il compte choisir. L’inondation à Paris dépasse toutes les prévisions ; tous les affluents de la Seine ont débordé en même temps ; l’inondation dépasse celle de 1802 et il faut, paraît-il, remonter au XVIIe siècle en 1658 pour en trouver une pareille ; aucun train des Compagnies du Midi et de l’Orléans ne peut plus arriver à Paris et ces compagnies, pour assurer tant bien que mal le service, en sont réduites à faire arriver cinq ou six express chacune (choisis parmi les plus importants) par la ceinture à la gare de l’Est ou à celle du Nord. Les gares d’Orsay, d’Austerlitz et de Lyon, des Invalides, sont complètement envahis, le Métropolitain ne circule plus, ses souterrains sont complètement envahis ; le Palais Bourbon est envahi et les députés doivent y aller en barque (la plupart devraient chavirer et noyer leurs passagers !), dans la plupart des quartiers la lumière électrique et le gaz manquent, beaucoup d’effondrements se sont produits. Aux environs de Paris, la situation est atroce ; dans beaucoup de régions de la France il y a d’immenses dégâts. Notre pays est épargné à cause de son climat méditerranéen.

Perpignan, vendredi 28 janvier 1910

La situation s’est encore aggravée hier à Paris, la Seine a encore monté ; les dégâts se chiffreront par des centaines de millions ; on croit cependant que le maximum est atteint. Je retourne à Claira ; le cheval ne va ni mieux ni plus mal. Le soir, j’assiste pour la première fois à la réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul où l’on m’a fait entrer. Hier, je n’ai pas reçu L’Action française ; celle d’avant-hier ne m’arrive qu’aujourd’hui, ce soir toutes les communications avec Paris sont difficiles.

Perpignan, samedi 29 janvier 1910

Je vois [à] Claira, le cheval est toujours la même chose ; à Paris, l’inondation a encore fait de nouveaux progrès ; on circule en barque dans beaucoup de rues ; dans d’autres rues, la chaussée s’effondre, minée par les eaux, et cela très loin de la Seine, aux environs de la gare Saint-Lazare par exemple, c’est inouï. Le soir, je vais au Panache où nous prenons nos dispositions en vue de la conférence que feront, le 20 février, Vaugeois et Daudet.

Perpignan, dimanche 30 janvier 1910

Je vais à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi, j’assiste à la Salle des Œuvres à une représentation de Pour la couronne de François Coppée ; Monseigneur y assiste ; on y fait une quête pour les inondés de Paris. Les journaux, qui arrivent très irrégulièrement, disent que l’inondation a atteint son maximum à Paris dans la nuit de vendredi à samedi, et qu’elle commence à décroître, mais elle décroît très très lentement. On voit dans les journaux des vues de certaines rues de Paris qui ont l’air de rues de Venise ; on y circule en barque ; l’approvisionnement en vivres de Paris est difficile. Bref, c’est une catastrophe qui fera date dans l’histoire de Paris.

Semaine du 31 janvier 1910

Perpignan, lundi 31 janvier 1910

Je vais à Claira ; le matin, j’y suis en même temps que le vétérinaire Mulès qui me dit qu’il faut abattre le cheval, tout espoir de le sauver étant perdu. Je ne veux cependant pas m’y résigner ainsi et je retourne l’après-midi à Claira avec un vétérinaire de Perpignan M. Delhoste ; son avis est le même ; cependant il me conseille d’attendre encore quatre à cinq jours ; c’est ce que je vais faire. Le soir, nous dînons chez Tante Augustine. Maman vient passer la journée pour son cours à la Croix-Rouge et couche ici. À Paris, l’inondation décroît avec une très grande lenteur ; on a passé par les armes des pillards trouvés dans des maisons évacuées. Ma tante Civelli nous écrit donnant de très intéressants détails ; à sa paroisse les enterrements se font en barque ; un enfant est né dans une barque.

Février 1910

Semaine du 1er au 6 février 1910

Perpignan, mardi 1er février 1910

Papa et Maman partent pour la Bastide d’Anjou où Maman va faire constater son état par le curé-médecin et lui demander des instructions pour son traitement ; tous les deux mois environ, il faut qu’elle y revienne. Je continue la quête de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul : la crue continue à baisser à Paris, et partout, mais avec lenteur.

Perpignan, mercredi 2 février 1910

Le matin, je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion de la fête de la Purification. Je continue la quête de Saint-Vincent-de-Paul. La Seine continue à baisser à Paris et aux environs.

Perpignan, jeudi 3 février 1910

Ce matin, je reçois un mot de Maurice Roger me disant que le cheval est mort cette nuit ; cette fin, que je croyais voir, m’évite de le faire abattre ; mais quelle perte ! Je regrette bien d’avoir acheté un cheval de ce prix. L’après-midi, je vais avec Bebelle au Mas Pardal faire une visite à Madame Fourcade, malgré un vent épouvantable ; en passant nous nous arrêtons un moment à la gare voir passer Maman qui rentre à Ille ; le curé de Labastide l’a trouvée bien mieux. Dieu soit loué ! Le soir, nous dînons chez les Lazerme, puis allons avec Marthe et Thérèse à une petite soirée chez les Bausil ; on y répète la nouvelle petite pièce d’Albert Bausil[8] La Blouse, qui est faite dans un excellent esprit ; il y a, à cette soirée, une vingtaine de personnes.

Albert Bausil (1881-1943), écrivain et journaliste des Pyrénées-Orientales – Cliché anonyme, s.d. [années 1910] (Archives L’Indépendant)

Perpignan, vendredi 4 février 1910

Le matin, je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi à 2 heures, je fais une petite conférence à l’Association des Jeunes filles royalistes présidée par Mlle Renée Despéramons[9] ; c’est cette dernière qui m’avait prié de faire cette conférence. Je parle à ces jeunes filles du « Comment faire la monarchie », autrement dit de l’inefficacité des élections et de la préparation du coup. Le soir, je vais à la conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Perpignan, samedi 5 février 1910

Je vais à Ille et Bouleternère en moto ; je déjeune à Ille et rentre ici vers 5 heures ; le soir, réunion du conseil au Panache ; la réunion Daudet-Vaugeois sera peut-être renvoyée.

Perpignan, dimanche 6 février 1910

Nous allons à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi avec les Lazerme, Passama, Massia, Larboust[10], nous assistons à la bataille de fleurs aux Platanes ; de toutes les attractions du carnaval, c’est certainement la plus réussie ; ensuite thé chez les Lazerme.

Semaine du 7 au 13 février 1910

Perpignan, lundi 7 février 1910

L’après-midi, nous offrons un petit thé ; nous avons comme invités les Lazerme, Passama, La Croix, Mme Delafosse, nos cousines de Blaÿ et de Llobet. Le soir, avec les Massia, nous allons entendre le célèbre chanteur Mayol[11].

Félix Mayol (1872-1941), chanteur français de la « Belle époque » – Cliché dans Paris qui chante n° 250, 5 novembre 1907, p.6 (Wikipédia)

Perpignan, mardi 8 février 1910

Dans l’après-midi, je vais à Claira ; le soir, nous dînons chez les Llobet et allons passer la soirée, pour finir le carnaval, chez les Passama.

Perpignan, mercredi 9 février 1910

Nous allons à la messe et à l’imposition des cendres ; l’après-midi, nous allons chez les Bonafos qui réunissent beaucoup d’invités pour voir défiler les masques dits de Mailloles[12] ; fâcheuse habitude ! Ensuite, nous allons à la cérémonie à Saint-Jean, puis à un bridge chez les Massia.

Perpignan, jeudi 10 février 1910

L’après-midi, réunion du comité royaliste ; on s’occupe d’une souscription pour Le Roussillon ; personnellement, je cherche des souscripteurs.

Ille, vendredi 11 février 1910

Je vais à Ille par le train de 8h50 ; à midi, je vais à Vinça où je déjeune ; je rentre à Ille en voiture et m’arrête à Boule, tout cela pour m’occuper de la nomination du successeur de M. Albert Batlle comme délégué mutualiste cantonal ; la Société Saint-Sébastien soutiendra le candidat des sociétés d’Ille ; je couche à Ille. Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h 1/2 à Saint-Jean ; le soir à Ille, je vais à la cérémonie de Notre-Dame de Lourdes.

Perpignan, samedi 12 février 1910

Je rentre d’Ille par le train de 9h ½. Je vais à Claira en moto. Je poursuis dans plusieurs villages M. Henri Bertran qui fait une tournée de propagande dans la Salanque ; je le rejoins à Villelongue. C’est décidément le 20 février qu’aura lieu la conférence de Vaugeois et Daudet ; nous la préparons de notre mieux.

Perpignan, dimanche 13 février 1910

L’après-midi, je vais un moment au tennis, puis à l’ouverture de la station de carême à Saint-Jean. De 5h à 7h, nous allons au thé chez le ménage O’Byrne[13] et le soir à un autre thé chez nos cousins de Blaÿ.

Semaine du 14 au 20 février 1910

Perpignan, lundi 14 février 1910

L’après-midi, je vais à Claira. Je ne suis plus président de la Société Saint-Sébastien ; le bureau tout entier a démissionné et naturellement je joins ma démission à celle de mes collègues à la suite de ce qui s’est passé hier soir. À l’Assemblée générale de Vinça hier soir, M. Bouchède en son nom et au nom de tout le bureau (nous nous étions mis d’accord) a présenté M. Antoine Baux, notaire à Ille, pour le poste de délégué mutualiste cantonal ; nous avions décidé de présenter à la Société M. Baux parce qu’il était le candidat des sociétés d’Ille qui, la dernière fois, avaient assuré le succès de notre candidat M. Batlle et que, d’ailleurs, le candidat que présentait la société « La Fraternelle » de Vinça (qui avait positivement refusé de s’entendre avec nous) ne pouvait nous convenir ; c’était ce même Roca que « La Fraternelle » avait opposé, en 1906, à M. Albert Batlle. À l’Assemblée générale, M. Bouchède voyant que plusieurs sociétaires voulaient voter pour Rocca, a longuement exposé les motifs de notre choix et a insisté au nom du bureau tout entier pour que la société nomme M. Baux ; le résultat a été que M. Baux a eu 21 voix, Roca 33 voix (et 5 bulletins nuls). Devant ce résultat, qui est un désaveu formel pour le bureau, tous les membres du bureau présents ont immédiatement donné leur démission ; dès que j’ai été informé de la chose par une lettre de M. Bouchède, j’ai télégraphié que je me solidarisais entièrement avec mes collègues. Puisque nous n’avons pas la confiance des sociétaires malgré tout ce que nous avons fait pour la Société, qu’ils se choisissent de nouveaux chefs. Ils ne méritent pas que l’on s’occupe d’eux.

Ille, mardi 15 février 1910

Nous voici à Ille pour quelques jours, il y avait longtemps que nous n’étions venus ici en famille et il me tardait d’y faire un séjour. Nous venons par le train de 4 heures. Dès demain, j’irai à Vinça voir ces messieurs et me concerter avec eux.

Ille, mercredi 16 février 1910

Nous nous promenons, Tony est très bien ici au grand air. L’après-midi, je vais à Vinça ; la situation n’est pas tout à fait ce que je voyais. M. Bouchède n’a pas, comme il me l’avait écrit, donné la démission du bureau ; il a seulement manifesté, en-dehors de l’Assemblée générale, l’intention de la donner. Néanmoins, nous sommes tous d’accord pour convenir que nous ne pouvons pas rester à la tête de la Société après le désaveu qui nous a été infligé. D’autre part, beaucoup de vieux sociétaires nous supplient de ne pas abandonner l’œuvre. Nous réunirons donc la Société et nous lui demanderons si nous avons encore sa confiance ; elle se prononcera au scrutin absolument secret et nous ne resterons que si nous avons l’unanimité, ou au moins une unanimité morale. Nous mettrons ce plan à exécution, si tous les membres du bureau l’approuvent, dès que le résultat de l’élection sera connu, bien qu’il soit certain que M. Baux est élu.

Perpignan, jeudi 17 février 1910

L’après-midi, je me promène en voiture avec Bebelle ; nous emmenons Tony avec nous ; nous allons à Boule, Rodès et Vinça ; je fais de la propagande pour qu’il vienne du monde à la conférence de dimanche à Perpignan. Ce soir, je m’en vais par le dernier train pour assister à la réunion du comité royaliste chez M. Despéramons. Bebelle vient aussi pour voir ses cousines.

Ille, vendredi 18 février 1910

Je rentre en motocyclette ; j’arrive à 10 heures. Bebelle rentre par le train de midi. J’assiste aux obsèques du fils du granger de M. Trullès qui a été emporté en trois jours par une méningite ; ce jeune homme faisait partie de la Jeunesse Catholique d’Ille, qui assiste en corps à ses obsèques. Deux ans aujourd’hui de l’opération qui m’a sauvé la vie. Je n’étais pas fier alors !

Ille, samedi 19 février 1910

Le matin, nous assistons tous à la messe d’action de grâce que M. le curé célèbre pour remercier Dieu de ma guérison il y a 2 ans ; nous y communions tous. L’après-midi, nous allons en voiture à Bélesta où nous sommes très bien reçus par l’abbé Badrignans.

Perpignan, dimanche 20 février 1910

Aujourd’hui, magnifique manifestation royaliste à Perpignan ; bonne journée pour la cause du Roi qui est celle de la Patrie ! La conférence de Vaugeois et de Daudet a eu lieu au milieu d’un enthousiasme général et devant un magnifique auditoire de 1500 personnes ; la Salle des Œuvres était archibondée, beaucoup d’hommes ont dû rester dehors ; les démonstrations de Vaugeois, les appels énergiques de Daudet ont été vigoureusement applaudis. Les cris de « À bas la république » et de « Vive le Roi » sont sortis de 1500 poitrines. À 6 heures, réunion au Panache ; à 7 heures, banquet à l’Hôtel de la Loge, les dames y étaient admises ; Bebelle était à la table d’honneur à côté de Daudet. Après dîner, les conférenciers reviennent au Panache où la journée s’achève par des chants royalistes exécutés avec entrain. Réconfortante journée ! Papa et Maman, qui sont venus assister à la conférence, trouvent Daudet admirable.

Semaine du 21 au 27 février 1910

Ille, lundi 21 février 1910

Daudet, sa femme et Vaugeois allant en excursion à Port-Vendres et Collioure, quelques ligueurs du Panache les accompagnent. Bebelle et moi sommes de la caravane. Nous causons beaucoup en déjeunant et en allant à pied de Port-Vendres à Collioure par la belle route en corniche et ces messieurs nous disent dans l’intimité combien est grand leur espoir. Nous rentrons à Ille le soir.

Ille, mardi 22 février 1910

Ce matin, je vais à Vinça en moto ; l’après-midi, je me promène avec Bebelle.

Ille, mercredi 23 février 1910

Nous déjeunons à Vinça, puis allons en voiture à Molitg voir nos cousins de Massia ; nous passons avec eux la plus grande partie de l’après-midi.

Ille, jeudi 24 février 1910

Le matin, je me promène avec Bebelle à Reglelles ; l’après-midi, je vais en moto à Toulouges voir un cheval, puis à Perpignan faire quelques commissions ; je rentre à 5h 1/4.

Ille, vendredi 25 février 1910

L’après-midi, je vais un moment à Bouleternère, puis à Vinça où je réunis le bureau de la Société pour aviser aux mesures à prendre dans la situation actuelle ; nous décidons de tenir demain soir une Assemblée générale de la Société au cours de laquelle nous leur demanderons de nous dire, au scrutin secret, si nous avons ou non sa confiance. Si nous n’avons pas pour nous la quasi-unanimité (les 9/10 environ des voix) nous donnerons notre démission définitive. Papa reçoit de M. Beer confirmation de la vente des 9 ayminates de vigne à Claira. C’est une excellente opération que Papa vient de faire ; il a vendu pour 42.000 fr. la propriété de Corbère qui rapportait très peu et il a acheté pour 26.000 fr. (payables avec des délais échelonnés) 9 ayminates qui peuvent lui donner un millier d’hectolitres à Claira, plus un champ de 5000 fr. à Bouleternère ; je crois qu’il ne se repentira pas de cette opération. Pour l’exploitation des vignes de Claira, il s’est entendu avec mon granger Maurice Roger qui la surveillera.

Vinça, samedi 26 février 1910

Je suis venu à Vinça avec Bebelle en voiture jusqu’à demain soir pour l’Assemblée générale de la Société ce soir et pour assister à l’inauguration d’une statue du bienheureux curé d’Ars demain. L’Assemblée générale de la Société tourne tout à notre avantage. J’y prends la parole et je déclare qu’après le vote du 13 février, le bureau ne se reconnaît pas l’autorité morale nécessaire pour rester en fonctions, si la Société ne lui renouvelle pas sa confiance par un vote unanime. M. Bouchède prend aussi la parole et expose l’état prospère de la Société. On vote au scrutin absolument secret au moyen de boules blanches et noires ; chaque sociétaire reçoit une boule blanche et une noire et dépose dans l’urne celle qu’il veut ; les blanches sont « pour » nous et les noires « contre ». À l’ouverture de l’urne, nous trouvons toutes les boules blanches sauf deux noires ; c’est l’unanimité moins deux voix. La Société tient donc à nous garder. Elle l’a dit en toute liberté. Dans ces conditions, notre dignité est bien vengée et nous déclarons que nous resterons aux fonctions avec le même dévouement que par le passé. Je suis heureux de savoir d’une façon certaine ce que la Société pense de nous. Après ce vote, je reste un moment au café avec les autres membres du bureau.

Ille, dimanche 27 février 1910

Nous assistons à Vinça à la grand’messe et aux vêpres à l’issue desquelles a lieu la bénédiction d’une statue du bienheureux curé d’Ars ; c’est une jolie cérémonie ; nous rentrons ensuite en voiture.

Semaine du 28 février 1910

Ille, lundi 28 février 1910

L’après-midi, je vais me promener avec Bebelle à la propriété de M. Trulès qui nous fait visiter sa nouvelle cave en ciment armé.

Mars 1910

Semaine du 1er au 6 mars 1910

Ille, mardi 1er mars 1910

Papa rentre de Toulouse où il est allé assister à la réunion des anciens élèves du collège Sainte-Marie et du Caousou. Je vais me promener avec Bebelle dans une gorge de la garrigue.

Ille, mercredi 2 mars 1910

Le matin, je vais à Vinça à motocyclette ; l’après-midi, je vais me promener avec Bebelle à Casenove et Bellagre.

Ille, jeudi 3 mars 1910

Le matin, je vais avec Bebelle du côté de Reglelles ; l’après-midi, nous allons à Bouleternère.

Ille, vendredi 4 mars 1910

L’oncle Xavier, que nous n’avions pas vu depuis sa nomination de général, arrive le matin pour quelques jours. Nous sommes heureux de le revoir et de le féliciter. Je me promène avec Bebelle. Le matin, à l’occasion du premier vendredi du mois, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7 heures.

Perpignan, samedi 5 mars 1910

Nous voici de retour à Perpignan ; Bebelle, avec la nourrice et Tony, est rentrée par le train de 10 heures. Quant à moi, je suis allé en moto d’Ille à Claira, par Millas, Pézilla, Baixas, Rivesaltes, et, après avoir vu ce qui se faisait à Claira, je suis arrivé ici vers 5 heures.

Perpignan, dimanche 6 mars 1910

Nous sommes revenus à Ille entre deux trains (de 9 h à 4 heures) pour assister à un diner que donnent Papa et Maman en l’honneur de l’oncle Xavier pour fêter sa nomination ; Bonne Maman y assistait aussi. Nous allons à la grand’messe à Ille. Il pleut.

Semaine du 7 au 13 mars 1910

Perpignan, lundi 7 mars 1910

Papa et l’oncle Xavier viennent déjeuner ici et je vais avec eux à Claira et Pia ; Papa fait visiter ses nouvelles vignes à l’oncle Xavier à qui je fais voir aussi les miennes. Ils repartent le soir pour Ille. Maman, qui est venue pour le cours de la Croix-Rouge, couche ici. Nous allons ensemble, après dîner, chez les Bonafos.

Perpignan, mardi 8 mars 1910

Le soir, chez M. Despéramons, réunion du comité royaliste ; on y discute la candidature de M. Henri Bertran qui compte bien se présenter, dans un but de propagande, dans la 1ère circonscription de Perpignan si le comité réunit la somme nécessaire pour faire les frais de cette campagne. On ouvre une souscription.

Perpignan, mercredi 9 mars 1910

Je ne bouge pas de Perpignan ; je voulais aller à Trouillas où sont aujourd’hui Papa et l’oncle Xavier ; mais une petite avarie à la moto m’oblige à y renoncer ; je tâcherai d’aller demain à Ille.

Perpignan, jeudi 10 mars 1910

Allé à Ille à moto ; avant midi, reparti à 5 heures, vu l’oncle Xavier qui en repart demain. Tous vont bien.

Perpignan, vendredi 11 mars 1910

L’après-midi, je vais à Claira ; la moto ne marche plus à partir de Bompas et je suis obligé de rentrer en pédalant, il faut que je fasse bien réparer la pièce qui est endommagée. Nous avons l’oncle Xavier à diner.

Vinça, samedi 12 mars 1910

Je viens à Vinça pour les obsèques de Mlle Thérèse Escaro, membre honoraire de la Société, décédée hier ; je pars par le train de 11h10, déjeune à Ille et vais d’Ille à Vinça en voiture ; je trouve bonne Maman un peu fatiguée. Il fait très mauvais.

Perpignan, dimanche 13 mars 1910

Les obsèques de Mlle Escaro ont eu lieu le matin à 8h ; j’ai quitté Vinça à 11h10 et je suis arrivé à 2h ; allé à vêpres et au sermon à Saint-Jean ; à 5 heures, j’ai assisté avec Bebelle au Théâtre à une conférence de M. Jean Amade[14] (le fiancé de Marie-Thérèse Batlle) sur le catalanisme. Temps atroce.

Semaine du 14 au 20 mars 1910

Perpignan, lundi 14 mars 1910

Il pleut toute la journée ; le soir, commence à Saint-Jean la retraite des hommes qui durera toute la semaine ; j’y prendrai part. Papa et Maman viennent, Papa part le soir.

Perpignan, mardi 15 mars 1910

Le soir, je vais à la retraite des hommes.

Perpignan, mercredi 16 mars 1910

Le temps s’arrange un peu ; Papa vient coucher ici pour assister demain matin, à l’Évêché, à la réunion du comité de l’Œuvre de la conservation de la foi et déjeuner à l’Évêché. Il nous annonce la grossesse assez avancée de Marie-Thérèse qui attend un 3ème enfant pour juillet ; Pilomène ces jours-ci, Marie-Thérèse dans quatre mois, ça va vite ! Sans compter que, moi aussi, je commence à me demander si Bebelle n’en aura pas un second en septembre, ça ferait trois dans le courant de l’année ; ma belle-sœur du Lac, la femme d’Albert, en attend un aussi en septembre ; quelle fournée ! Le soir je vais à la retraite des hommes à Saint-Jean ; Papa y vient aussi. À 5 heures, j’assiste à la réunion du comité royaliste ; on décide de rendre publique la nouvelle de la candidature de M. Bertran décidée, en principe, depuis plusieurs jours, et de commencer la campagne. Cette candidature du président de l’Action française se produit uniquement dans un but de propagande ; M. Bertran se présente comme candidat catholique et royaliste avec un programme aussi nettement royaliste qu’il soit possible de le concevoir ; c’est la seule utilité de l’action électorale.

Perpignan, jeudi 17 mars 1910

Je me promène avec Bebelle ; il fait un temps superbe ; le soir, je vais à la retraite des hommes.

Perpignan, vendredi 18 mars 1910

Je vais à la messe de 9h, avec Bebelle ; l’après-midi, j’accompagne M. Henri Bertran à Claira pour lui faire prendre contact avec les chefs conservateurs de cette commune ; je les avais avertis de cette visite. On fait le meilleur accueil à M. Bertran, le maire M. Besombes nous accompagne lui-même dans nos visites et nous promet un appui. Cependant, à Claira, la plupart des conservateurs sont bonapartistes ; mais ils sont enchantés d’avoir un candidat nettement catholique et antirépublicain et voteront pour lui en masse. M. Bertran revient enchanté de sa visite à Thuir. Le soir, je vais à la retraite.

C’est aujourd’hui la fête de Bebelle et aussi celle de l’oncle Gabriel et de Gabrielle de Llobet, qui est ici ; souhaits et échange mutuel de bouquets et petits cadeaux.

Perpignan, samedi 19 mars 1910

Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures en l’honneur de la fête de Saint Joseph ; à la grand’messe, à laquelle la Société de secours mutuels Saint-Joseph assiste en corps, Bebelle quête, accompagnée de M. Despéramons. Le soir, j’assiste à la Salle des Œuvres à la réunion de la Société Saint-Joseph où j’entre à titre de membre honoraire ; cette réunion tient lieu de clôture de la retraite, car le prédicateur y prend la parole.

Perpignan, dimanche 20 mars 1910

Le matin, nous assistons à la grand’messe des Rameaux ; l’après-midi, avec M. Bertran et Massé nous allons à Villelongue préparer les voies à la candidature royaliste de M. Bertran (nous prenons la parole dans deux cafés) et à Bompas fonder un groupe d’Action française. L’oncle Xavier est nommé commandant de la 36ème brigade à Angers ; si nous habitions encore cette ville ce serait bien agréable !

Semaine du 21 au 27 mars 1910

Perpignan, lundi 21 mars 1910

Papa et Maman viennent passer l’après-midi de 2h à 7 heures. Un gros événement qui intéresse au plus haut point les royalistes vient de se produire. Le Gaulois d’hier dimanche publiait sous le titre « Déclarations du duc d’Orléans » un article de M. de Maizières qui contenait, au milieu d’excellentes choses sur la politique républicaine et sur la monarchie et même au milieu d’éloges pour l’ardeur, pour le dévouement de l’Action française et des Camelots du Roi, un véritable blâme à leur manière de faire, à leur tactique. Si cet article était le reflet de la pensée du duc d’Orléans, ce serait très pénible pour l’Action française ; mais tout porte à croire que les déclarations du Prince ont été dénaturées pour les besoins de la politique, un peu molle et équivoque de ce Gaulois qui se dit royaliste mais qui est surtout ami de sa tranquillité. D’ailleurs, l’Action française se sentant visée, a couru au bureau politique de Mgr le duc d’Orléans où on lui a déclaré que l’article du Gaulois qui n’a même pas été communiqué au bureau politique, n’a aucun caractère officiel et n’engage que la responsabilité de M. de Maizières ; une note dans ce sens paraîtra dans le prochain numéro de la Correspondance nationale, organe officiel du bureau politique. Je sais pertinemment que le Prince est partisan des méthodes d’Action française ; je suis donc convaincu que dans ce regrettable conflit avec Le Gaulois, il donnera finalement raison à l’Action française ; mais si je me trompais, si le Roi devait blâmer l’Action française, celle-ci, j’en suis convaincu, s’inclinerait devant l’autorité royale et se soumettrait. Mais enfin, il faut envisager toutes les éventualités et supposer, chose invraisemblable, que le Roi blâmant l’Action française, celle-ci ne s’inclinerait pas devant le Roi. Dans ce cas, le devoir des royalistes qui suivent l’Action française est tout tracé, et quelque pénible qu’il soit, ils devraient abandonner l’Action française et suivre le Roi. Pour moi, je n’aurais pas une minute d’hésitation. In petto, je déplorerais, mais j’obéirais ; en bon Français, je suivrais mon Roi dont le principe seul peut sauver la France. Heureusement que nous n’avons pas à choisir et que la manœuvre du Gaulois lui retombera sur le nez. Arthur Meyer, Juif converti, a fait un coup de Juif !

1ère page du Gaulois du dimanche 20 mars 1910 avec l’article intitulé « Déclarations de Monseigneur le duc d’Orléans » – Gallica

Perpignan, mardi 22 mars 1910

L’article du Gaulois fait le tour de la presse ; les républicains s’en réjouissent, cela suffit à le juger. L’après-midi, je vais à Claira ; on laboure le Lloucati. Le soir, nous assistons, à Saint-Jacques, à la procession des pénitents.

Perpignan, mercredi 23 mars 1910

Le soir, nous avons, chez M. Despéramons, réunion du comité royaliste ; on y prend des mesures pour assurer le plus d’effet utile possible à la campagne de M. Henri Bertran. On y parle de l’article du Gaulois qui fait tant de bruit. Il n’est pas possible que les critiques contre l’Action française soient le reflet de la pensée du Prince.

Perpignan, jeudi 24 mars 1910

Le matin, nous assistons à l’office à Saint-Jean. L’après-midi, après la visite des églises, je pars avec Bebelle pour Ille par le train de 3 heures ; nous assistons à Ille à la belle procession du Jeudi saint ; nous rentrons par le dernier train et nous allons au chant du Stabat à Saint-Jean.

Perpignan, vendredi 25 mars 1910 (vendredi saint)

Nous assistons tous à l’office du matin à Saint-Jean ; puis à 3 heures, au sermon de la Passion. Nous apprenons par une dépêche d’Henri de Lavergne que Philomène est accouchée d’une fille ; la voilà affublée de deux filles ! Elle aurait probablement préféré un garçon, mais on ne choisit pas. Marie-Thérèse attend un bébé pour fin juillet ; quant à Bebelle, je crois que nous nous étions trompés ; le docteur de Lamer l’a examinée et croit qu’il n’y a rien ; certains symptômes nous avaient induits en erreur. Le soir après diner, nous assistons à la cathédrale à une belle cérémonie de réparation ; sur l’invitation de M. l’archiprêtre, je suis l’un des quatre porteurs du Christ que l’on porte en procession, couché sur un lit, à travers la cathédrale ; les autres porteurs sont l’oncle Joseph de Lazerme, M. Despéramons et M. Vergès de Ricaudy. Après cette cérémonie, je vais avec M. Despéramons assister à une réunion socialiste donnée par le candidat socialiste Deslinière ; comme c’est une réunion contradictoire, M. Bertran y prend la parole et expose tout le programme royaliste et insistant surtout sur la partie sociale de ce programme. Il réussit à se faire écouter très attentivement par cet auditoire socialiste. Voilà de la bonne propagande !

Perpignan, samedi 26 mars 1910

Nous assistons à l’office à Saint-Jean.

Perpignan, dimanche de Pâques 27 mars 1910

Je gagne mes Pâques à la communion générale des hommes à Saint-Jean à 7 heures ; il y a environ 600 hommes ; c’est un beau spectacle. Bebelle, avec les dames, les gagne à la messe de 8 heures. Nous revenons à la grand’messe à vêpres ; les cérémonies sont très solennelles. Nous avons les cousines de Llobet et de Lazerme à déjeuner.

Semaine du 28 au 31 mars 1910

Ille, lundi 28 mars 1910

Je vais à Ille par le train de 11h10 et j’assiste à une séance récréative offerte par le groupe Saint-Maurice ; je couche à Ille.

Perpignan, mardi 29 mars 1910

Les journaux publient une note extraite de L’Action française ; dans cette note, Maurras, Pujo, le commandant Cuignet, Moreau, qui sont allés à Séville et ont été reçus par le duc d’Orléans, affirment que Monseigneur leur a donné les plus formelles assurances d’approbation ; il a dit que ses paroles n’avaient pas été comprises, qu’il n’avait pas entendu blâmer l’Action française et qu’il était en « complète communion d’idées » avec elle. Cette note, avant d’être publiée, a été soumise au Prince qui en a approuvé les termes, ce qui n’avait pas été fait pour l’article du Gaulois qui a eu un si grand retentissement. Voilà clos ce pénible incident ; il se termine à l’avantage de l’Action française qui va continuer, avec toute la confiance du Roi, son admirable propagande. Quant aux conservateurs genre Gaulois, amis surtout de leur tranquillité, ils doivent être bien attrapés ; leur manœuvre a échoué ! Dans la matinée, je vais à Bouleternère, puis j’assiste à Ille au mariage de Marie-Thérèse Batlle-Delcros avec M. Jean Amade ; la cérémonie est des plus simples à cause du grand deuil de la famille Batlle ; M. le curé[15], poète catalan comme M. Amade, prononce une charmante allocution en catalan. Je rentre à Perpignan à 4h ½. Le soir, nous dînons chez les Llobet avec le jeune ménage de Lamerville, un peu parent des Llobet, et de nous par conséquent.

Jean Amade (1878-1949), écrivain, poète et auteur d’une anthologie de la poésie catalane – Cliché tiré de la Revue catalane, n°14, 1920 (Wikipédia)

Perpignan, mercredi 30 mars 1910

Nous avons l’abbé Berdaguer, curé d’Estoher, à déjeuner. L’après-midi, je vais à Claira avec la moto ; la végétation est très avancée ; gare aux gelées ! Le soir, nous assistons à une conférence, assez ennuyeuse, sur Chantecler[16], à la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales ; puis je vais un moment au Panache où je vois M. Bertran.

Perpignan, jeudi 31 mars 1910

La petite de Lavergne a été baptisée lundi ; on l’a appelée Suzanne, comme Maman.

Avril 1910

Semaine du 1er au 3 avril 1910

Perpignan, vendredi 1er avril 1910

Le matin, à l’occasion du premier vendredi du mois, nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures à Saint-Jean. Il fait froid et sombre et vers trois heures, il commence à neiger, ce qui est rare à Perpignan, surtout dans cette saison ; peu à peu la chute de neige augmente d’intensité et le soir, c’est une tourmente ; il y a, vers minuit, six ou sept centimètres de neige dans les rues. Je vais tout de même à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul et ensuite, avec Bebelle, à un thé intime chez les Passama. Je redoute beaucoup des gelées quand la neige cessera et que le temps se découvrira ; nous ne les éviterons que si le vent tourne au Sud ou à l’Est et amène la pluie. S’il gèle, ce sera terrible pour les vignes, surtout pour les aramons qui sont très avancés.

Perpignan, samedi 2 avril 1910

Il neige encore toute la matinée et une partie de l’après-midi ; en ville on patauge dans une boue atroce ; à la campagne, il y a une épaisse couche de neige. L’après-midi, je vais à Villelongue-de-la-Salanque avec M. Bertran et l’oncle Joseph de Lazerme ; M. Bertran donne une réunion électorale dans la salle de la mairie, il expose avec une netteté absolue et en même temps avec une grande modération de langage les critiques que la doctrine royaliste fait à l’adresse de la république et du système républicain et expose aussi le programme royaliste. Il est écouté avec beaucoup d’attention.

Perpignan, dimanche 3 avril 1910

Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Jean. L’après-midi, tournée de conférences ; Massé et moi nous accompagnons M. Bertran à Claira, Saint-Hippolyte et Torreilles. À Claira, et Torreilles, ce sont de magnifiques réunions admirablement organisées ; à Saint-Hippolyte, par suite d’une confusion, on ne nous attendait pas ; néanmoins, la réunion a pu avoir lieu ; à Claira et Torreilles, après l’exposé par M. Bertran de son programme, Massé et moi faisons un petit laïus. Bref, très belle journée ; le candidat royaliste est admirablement accueilli dans toute la Salanque ; c’est un enthousiasme de bon augure. À Saint-Hippolyte et Torreilles, où la réunion était publique à la mairie, des républicains y assistaient et ont fait quelques objections ; à Torreilles, un « citoyen » croit nous embarrasser beaucoup en demandant le livre, combien vieux, de la Saint-Barthélemy ! Un autre dit que Jeanne d’Arc a été brûlée par l’Église ; il faut avouer que ces questions n’ont qu’un lointain rapport avec le programme politique et social de M. Bertran ; nous dînons à Saint-Laurent et, après la réception de Torreilles, rentrons à Perpignan à 11 heures du soir ; nous étions partis à 1 heure.

Semaine du 4 au 10 avril 1910

Perpignan, lundi 4 avril 1910

Le Roussillon d’aujourd’hui raconte tout au long notre tournée de propagande d’hier. Papa et Maman arrivent à 10 heures ; Papa part le soir, Maman couche ici ; nous allons passer la soirée chez les Lazerme. Il a un peu gelé la nuit dernière, j’espère que nos vignes n’auront pas souffert.

Perpignan, mardi 5 avril 1910

Maman repart à 3 heures ; je vais un moment au Panache le soir.

Perpignan, jeudi 7 avril 1910

Je suis parti hier matin pour Vinça à motocyclette, la moto ayant eu une panne, je l’ai menée à Prades pour la faire réparer chez Rozé ; quand je suis revenu, le temps se gâtant, je n’ai pas osé rentrer ici et j’ai couché à Vinça ; j’ai bien fait, car une pluie assez violente s’est mise à tomber un moment après. Je suis rentré ce matin en m’arrêtant à Bouleternère et Ille. L’après-midi, avec M. Carbou, trésorier du Panache, je vais présenter à plusieurs personnes une liste de la souscription ouverte pour couvrir les frais de la campagne électorale royaliste ; on a déjà souscrit plus de deux mille francs, mais si nous pouvons faire monter davantage la souscription, nous présenterons un second candidat (dans la 2ème circonscription de Perpignan). Le soir, j’accompagne M. Bertran à Salces où il donne une réunion publique devant un nombreux auditoire de 400 à 500 hommes, pour la plus grande partie composé d’adversaires, les socialistes y dominent. On écoute très bien le discours royaliste de M. Bertran ; ce sont des idées nouvelles pour ces gens-là, elles germeront peut-être ! Il y a quelques objections aussi bêtes que celles de Torreilles. Nous rentrons à 10h ½ par le train.

Le bureau politique de Mgr le duc d’Orléans vient de publier dans la Correspondance nationale une dernière note officielle sur le différend entre L’Action française et Le Gaulois, qui donne, une fois de plus, complète satisfaction à l’Action française. Décidément, cet incident a tourné à la confusion du Gaulois. Voici ce communiqué que publient tous les journaux royalistes :

« Communication du bureau politiqu », Correspondance nationale – Coupure de presse collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 7 avril 1910

Perpignan, vendredi 8 avril 1910

Le soir, belle cérémonie à la cathédrale, en l’honneur de Saint François de Paule, procession dite du Vœu des consuls. Bonne Maman vient passer la journée et coucher ici.

Perpignan, samedi 9 avril 1910

Le soir, je vais assister à la belle réunion que donne M. Bertran à Rivesaltes devant un superbe auditoire de 7 à 800 hommes, presque tous socialistes. Ils écoutent avec beaucoup d’attention l’exposé de la doctrine royaliste fait par M. Bertran et par M. Despéramons ; ils font des objections auxquelles répondent les orateurs ; tout se passe d’une façon très courtoise. On n’avait pas vu, de mémoire d’homme, une réunion royaliste à Rivesaltes, qui est une des citadelles des idées républicaines et révolutionnaires en Roussillon et on craignait des bagarres ; il y a dix ans, il eût été impossible à des orateurs royalistes de se faire écouter ; on les aurait assommés ; aujourd’hui on les écoute avec courtoisie, on applaudit même certains passages de leurs discours ; c’est un progrès. En tout cas, cette campagne détruira certainement bien des préjugés ; on se fera de la doctrine royaliste une idée nouvelle. En rentrant, je vais chercher Bebelle qui est allée passer la soirée chez Mme Passama ; j’y passe un moment.

Perpignan, dimanche 10 avril 1910

Nous assistons à toutes les cérémonies de l’Adoration perpétuelle à la cathédrale ; elles sont très solennelles. L’après-midi, aux vêpres, l’oncle Gabriel prononce un très beau sermon sur l’Eucharistie.

Semaine du 11 au 17 avril 1910

Perpignan, lundi 11 avril 1910

Papa et Maman viennent passer la journée et couchent ici. L’après-midi, je vais à l’ancien Sacré-Cœur avec Bebelle ; je vois l’abbé Nuixa et le petit Batllot.

Perpignan, mardi 12 avril 1910

L’après-midi réunion du comité royaliste. On y décide de présenter Alphonse Massé, rédacteur en chef du Roussillon, dans la deuxième circonscription de Perpignan, siège occupé aujourd’hui par le radical-socialiste Dalbiez, successeur de feu Bourrat. L’état de notre caisse nous permet un nouvel effort de propagande, la souscription ouverte parmi nos amis arrive à peu près à 3000 francs, et le comité électoral royaliste, constitué par les soins du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans, nous a envoyé une somme de sept mille francs ; nous avons donc environ 10.000 francs ; c’est plus qu’il n’en faut pour deux candidatures. Quelle belle campagne royaliste ! Comme nos amis vont être heureux !

Perpignan, mercredi 13 avril 1910

Je vais à Claira et j’examine de près toutes les vignes ; la végétation a été très retardée par le temps, mais il n’y a pour ainsi dire pas de bourgeons gelés.

Perpignan, vendredi 15 avril 1910

Je rentre d’une longue tournée électorale de 48 heures ; hier matin, je suis parti en auto avec M. Henri Bertran, son frère M. Jean Bertran et M. Tribillac ; nous avons visité Montalba, Bélesta, Cassagnes, Caramany (où nous avons déjeuné), Ansignan et nous avons couché à Saint-Paul-de-Fenouillet ; dans toutes ces communes, M. Bertran a donné des réunions publiques dans lesquelles il a développé le programme royaliste ; il a été applaudi partout ; la réunion de Saint-Paul devant 7 à 800 personnes, a été superbe. Ce matin, nous sommes allés à Caudiès voir M. de Ferluc, puis à Maury, où M. Bertran a donné une réunion en plein air ; il a été applaudi par cette population si rouge de Maury ; et enfin, ce soir, à 8 heures, a eu lieu la grande réunion politique d’Estagel ; Estagel, la citadelle des idées républicaines ; eh bien, cette conférence, présidée par le maire socialiste Soubielle, a été écoutée dans le plus grand silence et même applaudie ; c’est inouï ! Il y a quelques années, on se serait fait écharper en parlant du roi à Estagel. Cette campagne royaliste produira certainement des fruits ; bien des préjugés seront détruits ; on connaît désormais le programme royaliste ; et on sait qu’il est exposé par un homme de conviction, par un homme désintéressé qui ne dit pas cela pour capter des voix ; M. Bertran dit partout qu’il ne vient pas mendier des voix, qu’il sait très bien qu’il ne sera pas élu ; cela lui donne une grande force !

Perpignan, samedi 16 avril 1910

Aujourd’hui, je me repose ; je m’occupe de ma correspondance personnelle.

Perpignan, dimanche 17 avril 1910

Je vais à la grand’messe et à vêpres à Saint-Jean.

Semaine du 18 au 24 avril 1910

Perpignan, lundi 18 avril 1910

L’après-midi, je vais à Ille en moto ; je rentre à six heures. Maman est un peu souffrante, mais j’espère que ce ne sera rien. Le soir, ici, grande réunion publique et contradictoire entre royalistes et socialistes, à la salle des Tanneries ; je fais partie du bureau. Au début, l’assistance (2000 personnes environ) est assez houleuse ; le calme renaît ensuite et M. Bertran expose les doctrines sociales de la monarchie ; Deslinières[17] l’organisation socialiste de la société. Despéramons répond à Deslinières et fait une critique très serrée et très spirituelle du collectivisme ; il expose, à son tour, les doctrines royalistes et donne lecture de la « Lettre aux ouvriers » de Mgr le comte de Chambord en 1865 ; Despéramons est écouté dans le plus grand silence, il remporte un vrai succès ; Deslinières riposte, Despéramons reprend de nouveau la parole et la réunion se termine à 11h ½. C’est un acte de propagande.

Lucien Deslinières (1857-1937), secrétaire général de la fédération SFIO des Pyrénées-Orientales – Cliché anonyme, Les Hommes du jour, 15 novembre 1919 (Gallica)

Perpignan, mardi 19 avril 1910

Je pars à 2h en auto avec Jacques Passama et nous visitons les villages de Llupia, Terrats, Passa, Tresserres et Saint-Jean-Lasseille où nous faisons de la propagande pour Massé ; en même temps, Massé parle à Canohès, Despéramons à Corneilla, Théza et Alénya, et M. Bertran (pour son compte personnel) à Baixas et Calces ; tous nous rentrons au Panache vers 10h du soir. Il n’y a pas à se faire d’illusions, Massé aura fort peu de voix ; beaucoup de conservateurs, même des royalistes, bien indisciplinés, voteront pour l’opportuniste Chauvet dans le but de faire échec au radical-socialiste Dalbiez ; c’est très fâcheux, mais ce sera ; par contre, M. Bertran aura certainement une belle minorité. Mais nous ne nous préoccupons pas beaucoup du chiffre de voix qu’obtiendront nos candidats ; ce que nous voulons, c’est faire de la propagande et nous en faisons. Ces tournées sont fatigantes, il me tarde d’être au bout.

Perpignan, mercredi 20 avril 1910

Je vais à Trouillas et Toulouges avec Jacques Passama et Henri Jonquères d’Oriola ; nous ne donnons pas de réunion, nous nous contentons de voir quelques amis.

Perpignan, jeudi 21 avril 1910

Je vais, avec Bebelle, voir Papa et Maman passer à la gare ; ils vont à Labastide d’Anjou. Le soir, je vais avec M. Cambres, maire royaliste de Théza, à Montescot, Brouilla et Villeneuve-de-la-Raho ; nous donnons une réunion et je laïusse dans chacune de ces trois communes ; à Brouilla, on nous fait mauvais accueil ; on hurle à « la cocarde blanque » etc… ; dans la salle, on affecte de causer et de ricaner pour couvrir ma voix ; je ne m’en émeus pas et je vais jusqu’au bout de mon discours, ne voulant pas qu’il soit dit que j’ai cédé.

Perpignan, vendredi 22 avril 1910

Je devais aller ce soir à Trouillas et Ortaffa, mais les maires refusent de prêter la salle de la mairie et on ne trouve pas de salles privées ; nous voilà donc forcés d’y renoncer ; j’accompagne M. Bertran à Bompas où il donne une belle réunion, en collaboration de M. Despéramons.

Perpignan, samedi 23 avril 1910

Je vais en auto dans plusieurs communes de la circonscription de Massé voir quelques amis au Soler, Ponteilla, Fourques, Canohès, Llauro, Tordères etc. ; je déjeune à Saü chez les Passama ; avec Henri Passama, nous décidons qu’une réunion à Thuir est nécessaire le soir ; nous revenons à Perpignan prendre Massé et allons avec lui à Thuir où la réunion, très bruyante, a lieu à 7h 1/2 ; au retour, nous assistons à la réunion de la Salle des Œuvres où parlent les deux candidats de M. Despéramons.

Perpignan, dimanche 24 avril 1910

J’assiste à la messe des hommes puis je vais voter à Claira ; je suis inscrit à Bouleternère, Claira et Perpignan, c’est-à-dire dans trois circonscriptions (Prades, la 1ère et la 2ème de Perpignan) ; je préfère voter pour Bertran que pour Massé parce que j’estime qu’il faut concentrer nos voix sur Bertran ; c’est pourquoi je vais à Claira. L’après-midi, je vais à vêpres. Le soir, à 6h, je suis scrutateur ici à la section du Tribunal de commerce. On connaît les résultats dans la soirée ; M. Bertran a 1600 à 1700 voix ; Massé 800 environ ; c’est peu pour M. Bertran ; je comptais sur 2000 ; il faut donc que beaucoup de nos amis aient fait preuve d’indiscipline en votant, par peur du pire, pour le franc-maçon Bartissol ou l’anticlérical Chauvet ; drôle de mentalité ! Nous verrons demain, à la réunion du comité royaliste, ce qu’il y a à faire pour le deuxième tour. À Prades, Brousse est élu contre le Dr Batlle, maire d’Ille[18] ; ce petit homme renégat doit être furieux ! Ici, Bartissol a perdu énormément de terrain, c’est le radical socialiste Manaut qui arrive en tête. Tous ces calculs me laissent d’ailleurs assez froid ; ce que nous nous proposions, c’était de faire de la propagande ; nous y avons réussi je crois, quant au résultat électoral, nous étions sans illusions ; nous n’avons donc aucune déception !

Semaine du 25 au 30 avril 1910

Perpignan, lundi 25 avril 1910

Toute la journée des négociations ont lieu entre différents partis ; on fait de la basse cuisine électorale ; nous restons au-dessus de ces misérables combinaisons ; le soir, le comité royaliste se réunit et, à l’unanimité, décide que nos candidats se représenteront dans un but de propagande ; l’hypothèse d’un désistement ne pourrait être envisagée que dans le cas où on viendrait à se produire une candidature catholique ou une candidature d’ordre économique (c’est-à-dire viticole) en dehors de toute thèse constitutionnelle ; si aucune de ces deux hypothèses ne se produit, Bertran et Massé continueront leur campagne. À Ille, on est généralement très attrapé de l’écrasement du petit docteur Batlle ; le plus attrapé, ce doit être cet ambitieux sans scrupule !

Perpignan, mardi 26 avril 1910

On parle de candidatures viticoles, mais il n’y a rien de certain ; ce qui est certain, c’est que Bartissol abandonne la lutte ; bonne affaire pour nous ! M. Bertran va se trouver en présence du radical-socialiste Manaut et du socialiste unifié Deslinières ; j’espère que tous les Catholiques comprendront leur devoir !

Perpignan, mercredi 27 avril 1910

Nous assistons au mariage de notre cousine Hélène de Lamer avec M. Paul Ducup de Saint-Paul[19] ; la cérémonie religieuse a lieu à Saint-Jean, le lunch très élégant au Grand Hôtel ; je donne le bras à Mlle Cristau ; on danse un peu après le lunch.

Perpignan, jeudi 28 avril 1910

Je vais à Ille, Bouleternère et Vinça avec la moto ; je vois les vignes de Bouleternère et je déjeune à Ille. Le soir, je vois M. Bertran au Panache. Toute idée d’une candidature viticole est abandonnée ; on n’a pas trouvé de candidat. Ce qu’il y a de vraiment navrant, c’est que dans les deux circonscriptions, ceux qui se disent nos amis les Catholiques, même royalistes, au lieu de soutenir les candidats que nous leur présentons, vont se ruer derrière des cuistres cherchant à la loupe une différence entre les uns et les autres ; dans la 1ère circonscription, le socialiste Deslinières, un aventurier qui a subi des condamnations pour des affaires délicates, viole un engagement d’honneur pris par lui et pose sa candidature contre le nommé Manaut à qui il avait publiquement promis de se retirer s’il avait moins de voix que lui au 1er tour ; eh bien, une grosse majorité des royalistes de la Salanque même va voter pour celui-là afin de faire échec à Manaut ; dans la 2ème circonscription, au lieu de voter pour Massé, ceux qui se disent nos amis vont voter pour un chanteur d’Alcazar et de café-concert, un nommé Rameil, pour faire échec à Dalbiez ; voilà ce que c’est que la politique électorale. Ah vraiment, il faut, comme nous le faisons, se tenir bien haut au-dessus de ces saletés, dans la région sereine des principes, pour ne pas se laisser envahir par le découragement !

Perpignan, vendredi 29 avril 1910

Dans l’après-midi, je vais à Claira voir les vignes qui sont belles. Les nouvelles ne sont pas meilleures qu’hier ; ceux qui se disent nos amis nous lâchent en grand ; une partie du clergé a été contre nous, c’est écœurant ! Ce soir, nous allons prendre le thé chez les Passama.

Perpignan, samedi 30 avril 1910

Nous faisons différentes commissions et nous commençons nos préparatifs de départ, car nous devons partir ces jours-ci pour très longtemps ; tout d’abord nous passerons une huitaine de jours à Vinça et Ille, puis nous irons passer un mois au chalet Saint-Michel, ensuite un mois à Biarritz, à la villa Sainte-Cécile, puis enfin un mois à six semaines à la Métairie Grande ; nous serons donc absents du pays jusqu’à la fin d’août, presque jusqu’au moment des vendanges.

Mai 1910

Semaine du 1er mai 1910

Perpignan, dimanche 1er mai 1910

Nous assistons à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi, avec MM. Bertran et Despéramons, Henri Passama et les jeunes gens d’Arexy, nous faisons une tournée dans la Salanque pour chauffer le zèle de nos amis, c’est bien nécessaire ! Nous nous arrêtons à Villelongue, Torreilles, Saint-Laurent et Claira ; nous donnons des réunions à Saint-Laurent et Torreilles ; nous dînons à Saint-Laurent chez M. Parès-Bertholat.

Semaine du 2 au 8 mai 1910

Perpignan, lundi 2 mai 1910

Nous faisons des préparatifs de départ ; les nouvelles sur les dispositions de nos amis, dans la Salanque, sont meilleures depuis notre tournée d’hier. Ce soir, réunion du comité royaliste.

Perpignan, mardi 3 mai 1910

Nous achevons nos préparatifs de départ. Le soir, avec Henri Jonquères et Henri Passama, je donne une réunion à Claira en faveur de la candidature de M. Bertran ; j’espère que nous aurons obtenu un résultat.

Vinça, mercredi 4 mai 1910

Nous arrivons à Vinça par le train de midi ; nous trouvons Bonne Maman en bonne santé ; nous passerons 48 heures ici et nous irons à Ille vendredi. Le soir, nous allons au Mois de Marie et nous nous confessons ensuite.

Vinça, jeudi 5 mai mai 1910 (Ascension)

Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures ; nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons un peu.

Ille, vendredi 6 mai 1910

Cette nuit à Vinça j’ai vu la fameuse comète de Halley qui dans quelques jours rencontrera la terre ; ce sera un curieux phénomène astronomique. Le matin, nous faisons la sainte communion ; nous allons à Donna Nova et à la Balme. L’après-midi nous venons de Vinça à Ille en voiture, nous nous arrêtons à Bouleternère. Le soir, j’apprends par Le Roussillon le désistement de Massé ; voilà une nouvelle à laquelle je ne m’attendais ; je saurai à Perpignan ce qui s’est passé.

Perpignan, samedi 7 mai 1910

Nous passons la matinée à Ille et venons à Perpignan par le train de 4 heures. Bebelle fait quelques commissions ; moi, je vais avec Henri Jonquères et Jacques Passama à Bompas et Claira ; tandis qu’ils vont à Opoul, je reste à Claira où je parle au cours d’une réunion organisée par des ouvriers en faveur de la candidature Bertran ; malgré la défection de certains chefs, M. Bertran aura un succès à Claira dimanche.

Ille, dimanche 8 mai 1910

Le matin, après la messe, je reviens à Claira ; je vote et je fais voter pas mal de gens, je fais beaucoup de propagande ; je vais aussi à Saint-Hippolyte. Je rentre à Perpignan à 10h ½ et rentre à Ille à midi ; l’oncle Gabriel et Monseigneur sont arrivés à dix heures. À vêpres, a lieu la cérémonie de la Confirmation ; Monseigneur est à Ille pour 3 jours. Le soir, on apprend le résultat de l’élection ; les blocards, comme il fallait s’y attendre, sont élus à Perpignan et à Céret ; dans la 1ère de Perpignan, cependant, j’aurais cru que le socialiste Deslinières serait élu.

Semaine du 9 au 15 mai 1910

Ille, lundi 9 mai 1910

M. Bertran a eu 1593 voix, c’est-à-dire 52 de moins que le 24 avril ; nos partisans du 1er tour sont donc restés fidèles, mais qu’ils sont peu ! Beaucoup de conservateurs et de Catholiques sont des fumistes, des lâcheurs ; si nous comptions sur le moyen électoral, ce serait décourageant ; heureusement que nous ne comptons pas là-dessus ! Dans l’ensemble de la France les élections ont été carrément mauvaises ; c’est fatal ! Le soir, nous allons au Mois de Marie.

Perpignan, mardi 10 mai 1910

Nous arrivons ici à 8h du soir pour faire nos derniers préparatifs de départ et partir demain matin. Ce matin, à Ille, très beau déjeuner que Papa et Maman offraient à Monseigneur à l’occasion de son passage à Ille ; les autres invités étaient l’oncle Gabriel et Tante Augustine de Llobet, le clergé d’Ille et le curé de Vinça, plus, bien entendu, nous deux et Bonne Maman. Maman est enchantée parce que Monseigneur lui a donné spontanément la permission de faire célébrer quelquefois la messe dans la chapelle de la maison.

Toulouse, mercredi 11 mai 1910

Nous voici hors du Roussillon pour plus de 3 mois. Laissant Bebelle et Tony arriver, avec la nourrice, au chalet ce soir ; je m’arrête un jour à Toulouse pour voir où en est mon affaire contre « Les Prévoyants de France ». Je vois Emmanuel de Saint-Jean[20] qui est mon avoué, mon avocat M. de Laportalière ; l’affaire se plaidera bientôt. Le soir, je vais voir jouer Madame Sans-Gêne.

Chalet Saint-Michel, jeudi 12 mai 1910

Je quitte Toulouse à 1h18 et j’arrive à 5h ½ au chalet[21] ; je trouve tout le monde en bonne santé ; il fait un temps détestable une pluie froide qui dure depuis longtemps.

Chalet Saint-Michel, Saint-Michle-de-Castelnau (Gironde), propriété de la famille du Lac – Carte postale, s.d. [années 1910] (Site delcampe.net)

Chalet Saint-Michel, vendredi 13 mai 1910

Il fait mauvais temps, et nous ne pouvons pas nous promener.

Chalet Saint-Michel, samedi 14 mai 1910

Nous allons à Casteljaloux en auto ; nous faisons quelques commissions.

Chalet Saint-Michel, dimanche 14 mai 1910 (Pentecôte)

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Saint-Michel ; après vêpres, nous allons à Casteljaloux voir les Lamothe de Mondion.

Semaine du 16 au 22 mai 1910

Chalet Saint-Michel, lundi 16 mai 1910

Je vais à la chasse au sanglier avec Henry, le régisseur Maubaret et un autre homme ; nous voyons des traces, mais ne trouvons pas le gibier.

Bordeaux, mardi 17 mai 1910

Nous voici à Bordeaux où nous sommes venus pour assister à Chantecler[22]. Nous avons fait le trajet en auto ; l’après-midi, nous nous promenons en ville ; le soir, nous allons à Chantecler ; c’est une œuvre bizarre, qui contient d’assez jolis passages, mais aussi des trivialités incroyables ; je ne crois pas que cette pièce reste ; elle est bien jouée. Demain nous irons à Saintes voir Marie-Thérèse et Max.

Saintes, mercredi 18 mai 1910

Laissant Henry à Bordeaux, nous sommes venus à Saintes surprendre Marie-Thérèse et Max que nous n’avions pas vus depuis plus d’un an ; ils ont été ahuris de nous voir arriver et j’ai été bien heureux de les revoir ; leurs enfants ont bien grandi. Nous couchons ce soir chez eux.

Chalet Saint-Michel, jeudi 19 mai 1910

C’est la nuit dernière que la terre et la queue de la comète de Halley se sont rencontrées ; cette rencontre est passée inaperçue ; aucun phénomène naturel n’est venu la révéler ; nous n’avons pas encore vu la fin du monde que certains avaient annoncée. Nous quittons Saintes à 9 heures, enchantés du trop court séjour que nous y avons fait ; nous sommes à Bordeaux à midi et rentrons ici en automobile dans l’après-midi.

Chalet Saint-Michel, vendredi 20 mai 1910

L’après-midi, nous allons nous promener à la métairie du Pont.

Chalet Saint-Michel, samedi 21 mai 1910

Le matin, nous allons voir faire des coupes dans la direction du Biret ; l’après-midi, nous allons nous confesser à Saint-Michel. Les journaux racontent les majestueuses funérailles que l’Angleterre a faites hier à son Roi Edouard VII ; c’est un deuil national pour nos voisins d’outre-Manche ; mais comme ils se serrent autour de leur nouveau roi Georges V, le décès du grand souverain que fut Edouard VII n’aura pas de conséquences malheureuses pour eux.  Depuis la mort du roi d’Angleterre, comme au moment de celle du roi des Belges, il semble que le bon sens soit revenu dans les cervelles françaises ; tous les journaux républicains depuis les républicains conservateurs genre Éclair (de Paris) jusqu’aux plus avancés ont fait un éloge enthousiaste, non seulement du roi défunt, mais de l’institution monarchique ; ils reconnaissent que c’est à cette institution que l’Angleterre doit sa grandeur etc. etc. Voilà qui est parfait, qui est admirablement raisonné. Mais pourquoi faut-il que les mêmes journaux soient les ennemis, dans leur propre pays, de cette institution qui, ils le proclament, fait la grandeur de nos rivaux ? Démence ou trahison ? Vraiment la postérité aura de la peine à s’expliquer ces contradictions ! Ce qui est humiliant pour nous, c’est que l’envoyé français aux obsèques du roi avait un rang tout à fait inférieur ; les plus petits pays, parce qu’ils étaient représentés par leur roi ou un prince de la famille régnante, comme le Portugal, le Danemark etc., avaient le pas sur la France républicaine ; il y avait là, outre le roi d’Angleterre, 8 autres rois et 4 reines ;  si le roi de France eût été là, il aurait accompagné le roi d’Angleterre, comme Guillaume II ; hélas, au milieu de cette revue de l’Europe monarchique et militaire, nous faisions bien piètre figure.

Chalet Saint-Michel, dimanche 22 mai 1910

Nous allons à la messe de 8 heures qui est la messe de 1ère communion, et nous faisons tous la sainte communion. L’après-midi nous allons à vêpres.

Semaine du 23 au 29 mai 1910

Chalet Saint-Michel, lundi 23 mai 1910

Il fait mauvais temps et je ne sors pas, sinon pour aller au Haou.

Chalet Saint-Michel, mardi 24 mai 1910

Il fait encore mauvais temps et nous sortons très peu ; je lis beaucoup.

Chalet Saint-Michel, mercredi 25 mai 1910

Le temps est encore pire que ces jours derniers ; il pleut à verse ; nous restons dedans et passons notre temps à lire.

Chalet Saint-Michel, jeudi 26 mai 1910

Henry est à la chasse avec Maubaret ; ils tuent un sanglier, une laie, et rapportent vivant un de ses petits ; on va essayer de l’élever.

Chalet Saint-Michel, vendredi 27 mai 1910

Le matin, je vais avec Maubaret au Loupigal à la partie incendiée au mois d’août dernier voir ce qui a été fait pour remettre les choses en état ; on a resemé et les pins commencent à sortir de terre ; je reviens par le Haou et le Llugatet où on a fait une pépinière de jeunes pins.

Chalet Saint-Michel, samedi 28 mai 1910

Le mauvais temps persiste ; nous restons dedans presque tout le temps, nous lisons et jouons aux cartes.

Chalet Saint-Michel, dimanche 29 mai 1910 (Fête-Dieu)

Nous allons à la messe et à vêpres à Saint-Michel ; après vêpres a lieu la procession du Très-Saint-Sacrement ; Henry et moi portons le dais. Nous avons la visite des Lamothe.

Semaine du 30 au 31 mai 1910

Chalet Saint-Michel, lundi 30 mai 1910

Il fait encore mauvais temps ; quel atroce printemps. J’ai appris ces jours-ci la mort de M. Henry à Angers ; c’est le troisième professeur de la faculté de droit qui meurt depuis notre départ d’Angers ; comme les morts se multiplient !

Chalet Saint-Michel, mardi 31 mai 1910

Le matin, nous allons à Casteljaloux en auto faire diverses commissions ; il fait enfin beau temps.

Juin 1910

Semaine du 1er au 5 juin 1910

Chalet Saint-Michel, mercredi 1er juin 1910

Il fait beau, et presque chaud ; nous pouvons enfin nous promener.

Chalet Saint-Michel, jeudi 2 juin 1910

Dans l’après-midi, il fait un violent orage qui dure jusqu’au soir.

Chalet Saint-Michel, vendredi 3 juin 1910

Dans la nuit l’orage a redoublé ; la foudre a mis le feu au hangar de la métairie de La Sègue à Cap Chicot, il a été, je crois, entièrement consumé ; le tonnerre et les averses violentes continuent à peu près toute la journée. Quel été si mouillé jusqu’à présent !

Chalet Saint-Michel, samedi 4 juin 1910

Il pleut encore toute la journée presque sans discontinuer ; si nous étions près d’une rivière un peu importante, je craindrais une inondation.

Chalet Saint-Michel, dimanche 5 juin 1910

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, nous allons à Cap Chicot voir le hangar incendié de la métairie de La Sègue ; puis à Houeillès savoir si un aéroplane que l’on expérimente fera un vol aujourd’hui, et enfin à Lavance que je ne connaissais pas encore.

Semaine du 6 au 12 juin 1910

Chalet Saint-Michel, lundi 6 juin 1910

Le temps parait fixé au beau, il fait même presque chaud ; le soir, nous allons à la pêche aux grenouilles, nous en attrapons quelques-unes.

Chalet Saint-Michel, mardi 7 juin 1910

Il fait tout à fait chaud ; c’est enfin l’été ; il était grand temps. Il faut espérer que nous aurons beau temps à Biarritz, où nous arriverons lundi pour un mois ou un mois et demi, suivant le moment où se louera la villa.

Chalet Saint-Michel, mercredi 8 juin 1910

Il fait très chaud ; nous passons la plus grande partie de la journée à lire sous les arbres, à l’ombre, et nous ne sortons que le soir.

Chalet Saint-Michel, jeudi 9 juin 1910

Je lis dans les journaux de ce jour, une statistique terriblement attristante pour un cœur de patriote, celle des naissances et des décès en 1909 ; jamais le chiffre des naissances qui, depuis 40 ans, décroît régulièrement, n’avait été aussi bas : 770.000, dépassant seulement de 13.000 celui des décès ; encore quelques années et notre population décroîtra pendant que celle de tous les autres pays augmente dans des proportions colossales. L’Allemagne gagne chaque année près d’un million d’habitants, l’Autriche-Hongrie et l’Angleterre près d’un demi-million. À méditer ces chiffres, on est saisi par une inquiétude mortelle sur l’avenir de notre pauvre France. Si les choses ne changent pas, nous allons fatalement tomber, comme l’Espagne, au rang de puissance de 2ème ordre ; déjà, nous ne sommes plus, parmi ce qu’on appelle les grandes puissances, que le 5ème ou la 6ème ! Que sera-ce dans un demi-siècle ? On ne peut y penser sans frémir. Si Dieu me permet de devenir vieux, quelles choses désolantes je verrai dans ma vieillesse ! Le seul remède à ce mal est le retour à la morale chrétienne ; pour arriver à ce résultat, il faut que l’Église puisse librement remplir sa mission de conductrice des âmes ; il faut donc un régime politique qui laisse la liberté à l’Église ; ce régime ne peut être que la Monarchie. La condition du salut, dans cette question comme dans toutes les autres, c’est le retour du Roi. Sinon, la France est perdue !

Chalet Saint-Michel, vendredi 10 juin 1910

Nous nous promenons du côté du Biret ; le temps est incertain.

Chalet Saint-Michel, samedi 11 juin 1910

L’après-midi, nous allons à Casteljaloux chercher, chez un notaire, une pièce qui nous est nécessaire pour une affaire.

Chalet Saint-Michel, dimanche 12 juin 1910

Il pleut toute la journée sans répit ; nous allons à la grand’messe à Lartigue. Nous voici à la veille de notre départ. Demain soir, s’il plaît à Dieu, nous serons à Biarritz. Le soir, on me souhaite ma fête ; Tony me porte un gros bouquet ; pauvre chéri, c’est sa fête à lui aussi, et sa première fête !

Semaine du 13 au 19 juin 1910

Biarritz, lundi 13 juin 1910

Partis du chalet à 7h ¼ et de Casteljaloux à 8h, nous arrivons ici à 4h40 du soir ; nous sommes vers 5h ½ à la villa Sainte-Cécile où nous retrouvons Papa et Maman arrivés à midi d’Ille et de Lourdes. Voici dix ans que je n’avais habité cette charmante villa Sainte-Cécile et c’est pour moi une grande satisfaction que de m’y retrouver. Je me promène un peu avant l’heure du dîner ; que de transformations à Biarritz ! Chaque fois que j’y reviens, je vois du nouveau ; c’est une station de féerie ! Impossible, à cause du voyage, d’assister à la messe ce matin ; je le regrette à cause de la fête de mon saint patron ; mais j’y assisterai un autre jour à la même intention.

Biarritz, mardi 14 juin 1910

Je passe la plus grande partie de la journée au bord de la mer, soit sur les falaises, soit sur la plage ; quel site enchanteur que ce Biarritz ! Et surtout que de charmants souvenirs de mon enfance et de mon adolescence Biarritz me rappelle ! Le Roussillon d’hier, arrivé ici aujourd’hui, publie une lettre de M. Henri Bertran racontant l’audience qu’il a obtenue de Mgr le duc d’Orléans à Bruxelles ; le Roi l’a remercié avec effusion de sa campagne royaliste, l’a embrassé et l’a retenu à déjeuner. Comme M. Bertran a dû être heureux, mais aussi comme il méritait cette récompense !

Le vieux port de Biarritz – Carte postale, 1910 (Wikipédia)

Biarritz, mercredi 15 juin 1910

Le matin, nous faisons quelques commissions et passons un moment sur la plage. L’après-midi, je vais avec Bebelle voir ma vieille nourrice Didia à Anglet ; ensuite, nous allons à la plage. Ce séjour à Biarritz est bien agréable, mais je vais être obligé de l’interrompre trois ou quatre jours pour aller mettre en train la construction de nouvelles cuves en ciment qui me sont nécessaires à Claira et pour jeter un coup d’œil sur les vignes. Je partirai samedi matin, en même temps que Bebelle qui accompagnera la nourrice à la 1ère communion de sa fille à Saint-Girons, et je tâcherai d’être de retour mercredi soir. Ce déplacement ne m’amuse pas, mais il est nécessaire.

Biarritz, jeudi 16 juin 1910

Nous passons sur la plage la plus grande partie de la journée ; il fait chaud.

Biarritz, vendredi 17 juin 1910

Le matin, nous nous promenons autour du phare ; l’après-midi, nous allons à la plage. Ces jours derniers, a paru à L’Officiel la mise à la retraite de l’oncle Paul ; lui-même avait demandé cette mesure à cause de sa santé. Du reste, il n’avait plus que pour 9 mois de service avant la limite d’âge. Sans son accident de l’année dernière, il aurait pu devenir général de division ; c’est la fin d’une belle carrière.

Perpignan, samedi 18 juin 1910

Me voici arrivé à Perpignan après une journée complète de voyage (de 8h57 le matin à 10h4 du soir) par la chaleur. Jusqu’à Boussins, j’ai voyagé avec Bebelle, Tony et la nourrice qui allaient à Saint-Girons.

Antoine d’Estève de Bosch dit « Tony » et sa nourrice ariégeoise à Saint-Girons (Ariège) – Cliché anonyme, vers juin 1910 (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, dimanche 19 juin 1910

Le matin je vais à la grand’messe Saint-Jean ; je déjeune chez les Lazerme. L’après-midi, je vais à Claira en auto avec M. Charpeil et M. Caseponce qui examine[nt] le jardin attenant à ma cave et voient comment ils pourront construire mes cuves. Je rentre à Perpignan à 6 heures, et j’en repars à 7h ¼ pour venir coucher ici. Bonne Maman est en très bonne santé ; elle m’attendait à la gare ainsi que tante Augustine de Llobet qui est ici.

Semaine du 20 au 26 juin 1910

Perpignan, lundi 20 juin 1910

Le matin, je vais en voiture à Bouleternère et à Ille ; je vois les propriétés et m’occupe de différentes choses. Je passe l’après-midi à Vinça et rentre ici par le dernier train. Il a fait très chaud toute la journée.

Perpignan, mardi 21 juin 1910

Toute la matinée, je fais des commissions en ville ; l’après-midi, je vais à Claira à motocyclette ; je continue ma tournée dans les vignes qui sont très belles ; j’examine avec M. Charpeil le plan des cuves à exécuter. Je dîne chez les Lazerme.

Biarritz, mercredi 22 juin 1910

Me voici de retour à Biarritz après trois jours bien occupés et après un jour complet de voyage (de 8h11 matin à 9h 40 soir) pendant lequel, heureusement, le temps n’a pas été trop chaud. Je retrouve Bebelle, revenue avec Tony et sa nourrice de son rapide voyage à Saint-Girons.

Biarritz, jeudi 23 juin 1910

Matin et soir, je vais sur la plage, je me repose. Il fait bien moins chaud que pendant les trois jours passés en Roussillon ; il est vrai que, là-bas aussi, le temps a dû changer.

Biarritz, vendredi 24 juin 1910

Le matin, nous allons à la messe de 8h à Sainte-Eugénie et nous faisons la sainte communion pour célébrer la clôture de la neuvaine à Saint-Antoine et parce que nous n’avions pas pu célébrer la fête le jour même. L’après-midi, avec Bebelle et Maman, je vais à Bayonne à tramway.

Biarritz, samedi 25 juin 1910

La mer est agitée et, pour la bien voir, je vais avec Bebelle au rocher de la Vierge et à la Côte des Basques.

Biarritz, dimanche 26 juin 1910

Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles ; l’après-midi, nous allons faire une visite aux Laugier dans leur nouvelle villa ; il fait mauvais, une vraie tempête, il pleut presque toute la journée. Tony a aujourd’hui un an, déjà ! Le pauvre chéri, il devient bien mignon ; précisément, il a une espèce de petite indigestion dans la nuit ; il avait avalé, à la plage, des galets sans que nous nous en apercevions ; il les a rendus, et à partir de ce moment-là, s’est très bien trouvé.

Semaine du 27 au 30 juin 1910

Biarritz, lundi 27 juin 1910

Le matin, je vais me promener avec Bebelle à Miramar ; l’après-midi, nous allons à la plage.

Plage Miramar à Biarritz – Carte postale, s.d. [années 1910] (Site paysbasque1900.fr)

Biarritz, mardi 28 juin 1910

Nous allons sur la plage, matin et soir.

Biarritz, mercredi 29 juin 1910

Le matin, nous allons à la messe à Saint-Charles ; l’après-midi, nous avons la visite de M. de Mauvaisin ; ensuite nous allons voir Mme de Mollans, puis allons à la plage.

Biarritz, jeudi 30 juin 1910

Il pleut toute la matinée, nous ne sortons pas ; l’après-midi, nous allons à la plage, puis au rocher de la Vierge. Le duc d’Alençon est mort hier, c’est un deuil pour la France catholique et royaliste ; comme son père, le duc de Nemours, le duc d’Alençon avait toujours été légitimiste, même avant 1873 et il avait facilité l’entrevue de Frohsdorf, rendant ainsi un éminent service à la France traditionnelle ! L’année dernière, le Roi l’avait chargé de le représenter à la cérémonie de la béatification de Jeanne d’Arc à Saint-Pierre de Rome et le Saint-Père lui avait réservé une place d’honneur, dans la tribune royale ; le duc était là le représentant de la vraie France ; c’était un grand chrétien et un grand Français. Une triste nouvelle nous arrive d’Ille : Philippe Baux est mort ; la mort de cet homme que nous avions tant connu quand il faisait les grandes réparations de notre vieille maison de famille nous fait un vrai chagrin.

Juillet 1910

Semaine du 1er au 3 juillet 1910

Biarritz, vendredi 1er juillet 1910

Le matin, je me promène avec Bebelle ; l’après-midi, nous restons longtemps sur la plage. En l’honneur du premier vendredi du mois, nous assistons à la messe de 7h ½ à Saint-Charles et y faisons la sainte communion. Un courtier de Torreilles, nommé Tiffou, m’offre déjà (avant le 1er juillet !) de m’acheter ma prochaine récolte de vin pour une bonne maison au prix de 2 fr. le degré ; c’est bien beau ! Cependant, j’ai rapporté de mon voyage en Roussillon que la hausse n’a pas dit son dernier mot ; aussi, je réponds que je ne veux pas vendre encore.

Biarritz, samedi 2 juillet 1910

Il fait mauvais temps presque toute la journée ; le soir, nous dînons chez les Laugier.

Biarritz, dimanche 3 juillet 1910

Nous allons à la grand’messe et à la bénédiction à Sainte-Eugénie ; nous passons la plus grande partie de notre temps sur la plage, et y rencontrons une dame que nous connaissions à Angers, la comtesse du Reau.

Semaine du 4 au 10 juillet 1910

Biarritz, lundi 4 juillet 1910

Le matin, le docteur Augey, qui remplace le Dr de Lostalot absent, vient voir Bebelle ; je l’ai fait appeler afin de savoir si une saison de bains salins ferait du bien à Bebelle qui, depuis 7 mois, n’a plus ses règles ; c’est très curieux et cela m’inquiète ; au début j’ai cru à une grossesse, mais les médecins qui ont examiné Bebelle m’ont dit qu’il n’en était rien ; quelque beau jour, ça reviendra ; le Dr Augey nous déconseille les bains salins ; Bebelle ne les prendra donc pas. L’après-midi, en revenant de la grande plage où nous sommes restés très peu de temps à cause du mauvais temps, nous voyons tout à coup le Roi d’Espagne accompagné de quelques personnes de sa suite et de la colonie espagnole de Biarritz ; Alphonse XIII est venu de Saint-Sébastien en automobile ; il se dirige précisément du même côté que nous, nous le voyons donc pendant une dizaine de minutes ; il entre au Carlton hôtel et en ressort un moment après, et repart en auto. Il vient souvent à Biarritz pendant sa villégiature à Saint-Sébastien. Le roi est très gracieux ; quand il passe devant nous, nous le saluons, et il répond gracieusement à notre salut.

Biarritz, mardi 5 juillet 1910

Nous allons à Saint-Jean-de-Luz voir la famille de Mauvaisin[23] que nous ne connaissions pas encore ; ils passent l’été à Saint-Jean-de-Luz à la villa Magenta où nous les voyons et où ils nous offrent le thé et ils viendront l’hiver prochain ici ; ils retiendront la villa Sainte-Cécile pour l’hiver prochain. Saint-Jean-de-Luz, où je n’étais pas venu depuis 10 ou 12 ans, est loin de valoir Biarritz ; c’est bien moins brillant, mais c’est plus original.

Biarritz, mercredi 6 juillet 1910

Le matin, comme il fait bien, je me donne le plaisir d’un bain de mer ; je nage comme un poisson pendant un quart d’heure. C’est un plaisir défendu à cause de mon tempérament rhumatisant ; et dire que j’en ai tant pris autrefois ! Et que je les aimais tant ! Maintenant, je ne peux pas m’en permettre plus d’un ou deux. Nous passons la journée sur la plage.

Biarritz, jeudi 7 juillet 1910

Nous passons la journée sur la plage ; le soir, nous avons à dîner notre cousine Mme Rivals[24].

Biarritz, vendredi 8 juillet 1910

Il est arrivé une bien bonne aventure à la nourrice ; la Reine-mère d’Espagne était ici ce matin ; elle est venue en automobile, avec les mêmes voitures que le Roi l’autre jour, et la nourrice qui avait fait lundi la causette avec les chauffeurs des automobiles du roi, a été reconnue par eux alors qu’elle se promenait avec Tony ; les chauffeurs lui ont parlé pendant que la Reine se promenait sur la plage, et comme ils devaient aller attendre cette dernière sur la place de la mairie, ils ont invité la nourrice à monter en voiture jusque-là ; celle-ci a accepté avec empressement ; de sorte que Tony et sa nounou se sont prélassés dans l’auto du Roi d’Espagne ; quand ils sont descendus de voiture sur la place de la mairie, on a dû prendre Tony pour un jeune prince. La nourrice est joliment fière de son aventure, et il faut avouer que les chauffeurs du Roi sont bien complaisants ; il est probable qu’on ne pourrait pas se promener aussi facilement dans une voiture de l’Élysée ! Le soir, nous restons sur la plage.

Le roi d’Espagne Alphonse XIII et son épouse la reine Victoria dans leur voiture à Biarritz – Carte postale, s.d. [années 1910] (Site paysbasqueavant.blogspot.com)

Biarritz, samedi 9 juillet 1910

Le matin, nous allons pêcher les crevettes près du port des pêcheurs ; l’après-midi, nous faisons diverses commissions.

Biarritz, dimanche 10 juillet 1910

Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et à vêpres à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, avant vêpres, nous restons sur la plage. Le soir, nous avons les Laugier à dîner.

Semaine du 11 au 17 juillet 1910

Biarritz, lundi 11 juillet 1910

On m’offre 2 fr. 25 le degré de ma future récolte ; je veux encore attendre, car j’espère bien arriver au prix de 2 fr. 50 ; c’est égal, c’est un bien beau début ! Si, comme j’y compte, je fais 2500 h à 8 degrés, j’ai gagné 5000 fr. entre le prix offert il y a dix ou douze jours (2 fr. le degré) et le prix offert aujourd’hui ; si on arrive à 2,50, ce sera encore un gain de 5000 fr. ; espérons que j’y arriverai. Nous avons aujourd’hui une histoire désagréable ; la nourrice a failli s’en aller parce qu’elle s’est disputée avec Jeanne ; c’est-à-dire que c’est elle qui lui a cherché querelle, elle l’a même battue, et j’ai dû intervenir ; je l’aurais certainement renvoyée si je n’avais craint pour la santé de Tony qui pourrait se ressentir d’un sevrage en plein été ; elle menace de partir, mais je crois qu’elle restera ; quelles femmes embêtantes que ces nourrices ! Le Roi et la Reine d’Espagne sont venus aujourd’hui encore à Biarritz ; ils sont descendus de voiture sur la grande plage et ont été salués par plusieurs personnes ; ils ont caressé des enfants et notamment Tony ; décidément cet enfant a des accointances avec Sa Majesté Catholique ! Je ne les ai pas vus, ne m’étant pas trouvé sur leur passage ; je regrette de n’avoir pas vu la Reine.

Biarritz, mardi 12 juillet 1910

C’est aujourd’hui le 4ème anniversaire de la forfaiture et de la trahison de la plus haute magistrature de France qui n’a pas craint de violer et falsifier la loi pour sauver un traître juif, sacrifiant ainsi la Justice et la Patrie à la raison d’État juive. Ce crime, la Cour infâme de Cassation l’a déjà payé puisqu’il lui est rappelé publiquement tous les jours et qu’elle est incapable de poursuivre ses accusateurs qui ont trop raison ; elle le paiera encore bien plus quand le Roi sera revenu et vengera les injures faites à la Patrie. Il pleut toute la matinée ; il fait beau l’après-midi, nous allons nous promener à la Côte des Basques, au rocher de la Vierge et sur la grande plage. La nourrice ne parle plus de partir ; c’est heureux à cause de Tony, mais il me tarde bien qu’il soit assez grand pour être sevré ; nous serons alors débarrassés de cette femme et ce ne sera pas trop tôt !

Biarritz, mercredi 13 juillet 1910

Je croyais l’affaire de la nourrice arrangée et voici que son mari, qui ignore du reste la scène de lundi, exige son retour parce que, dit-il, son enfant dépérit ; plusieurs fois déjà, il l’avait rappelé et avait ensuite changé d’idée ; cette fois-ci la chose paraît sérieuse ; puisque son enfant dépérit je ne peux en conscience exercer aucune pression sur la nourrice pour la faire rester, car le mari, si cet enfant venait à mourir, pourrait me le reprocher ; je la laisserai donc libre et elle fera comme elle voudra. Nous verrons, d’après ce que dira le médecin que nous consulterons, si nous devons sevrer Tony ou chercher une autre nourrice.

Biarritz, jeudi 14 juillet 1910

La Fête nationale, qui n’est que l’anniversaire d’un faux fait d’armes, d’une insurrection faite par des Allemands (de l’aveu même de Marat), passe ici entièrement inaperçue Dieu merci ! Il fait très chaud, surtout le matin. Tony marche seul pour la première fois.

Biarritz, vendredi 15 juillet 1910

Nous allons à la messe de 8 heures à l’occasion de la Saint Henri. On m’offre maintenant 2,40 le degré ; 15 centimes de gain (c’est-à-dire 3000 francs en quatre jours !) ; je suis décidé à ne pas vendre au-dessous de 2,50 et même je ne suis pas décidé à vendre à ce prix, je réfléchirai. Pour moi (avec 2500 hectos à 8 degrés), chaque augmentation de un sou par degré fait mille francs de différence ; j’ai donc gagné 8000 francs depuis le 1er juillet et 12.000 fr. depuis l’offre de 1,80 qu’on me fit à Perpignan le 21 juin. Voyons jusqu’à quel point les vins vont monter. Le matin, nous allons consulter le docteur de Lostalot qui nous conseille de sevrer Tony au départ de sa nourrice et nous indique les aliments à lui donner. À l’encontre du Dr Augey, M. de Lostalot conseille fortement à Bebelle les bains salins ; elle commence aujourd’hui même et elle aura le temps d’en prendre 13 avant notre départ. Comme les médecins se contredisent ! Nous passons l’après-midi sur la plage ; le soir, je vais me promener avec Papa dans la direction d’Anglet sur la route qui fait suite au phare.

Biarritz, samedi 16 juillet 1910

Je fais la sainte communion le matin à 8 heures. La nourrice reçoit une dépêche de son mari la rappelant immédiatement ; ainsi, nos diverses tentatives pour la faire rester, même l’offre d’une augmentation n’ont pas réussi ; elle partira donc demain. Cette nouvelle l’émotionne tant qu’elle se trouve mal ; nous sommes obligés de la faire revenir en lui faisant respirer des sels, de l’éther etc. Quel ennui ! Ensuite, nous allons sur la plage. Le soir, nous dînons chez Mme Rivals avec sa sœur Courbebaisse et sa mère.

Biarritz, dimanche 17 juillet 1910

Voici une nouvelle nièce ! Une dépêche de Max nous annonce l’heureuse naissance d’une fille ; Marie-Thérèse va bien, dit-il, malgré une légère complication ; espérons que ce ne sera rien. Mais que de filles dans la famille à cette génération ! Nous nous associons à la joie de Marie-Thérèse. Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et à vêpres à Sainte-Eugénie. Nous faisons une promenade en voiture. La nourrice de Tony étant partie ce matin, nous sevrons le petit ; la première journée est assez pénible pour lui et pour nous ; la nuit ne le sera pas moins car nous allons le prendre dans notre chambre.

Semaine du 18 au 24 juillet 1910

Biarritz, lundi 18 juillet 1910

Tony s’habitue somme toute assez facilement à son nouveau régime. Marie-Thérèse a eu une petite déchirure ; sa fille, qu’on appellera Bernadette, va bien. L’après-midi, nous voyons admirablement bien, dans la rue Gambetta, le roi Alphonse XIII et la reine Victoria sa femme.

Biarritz, mardi 19 juillet 1910

Tony s’habitue de plus en plus à se passer de sa nourrice ; heureusement le temps n’est pas chaud. On m’offre aujourd’hui d’une façon très ferme 2 fr. 50 le degré ; j’hésite beaucoup ; finalement, comme les nouvelles de la récolte sur l’ensemble du vignoble français sont très mauvaises, et comme la hausse semble devoir s’accroître encore, je refuse ; je demande 2,60 ; si on m’offre 2,60 dans un délai limité, je vendrai ; passé ce délai, je reprendrai ma liberté d’action ; c’est dans ce sens que je réponds. Ainsi, en 4 jours j’ai gagné 10 centimes, c’est-à-dire 2000 francs ; en 8 jours, 25 centimes, soit 5000 francs ; en moins de trois semaines, 50 centimes, soit 10.000 francs ; et en un mois (le 21 juin à Perpignan on m’offrait 1,80) 70 centimes, soit 14.000 francs ; espérons que l’on montera encore.

Biarritz, mercredi 20 juillet 1910

Nous passons l’après-midi sur la plage avec Mmes du Reau, Rivals et Courbebaisse. Les nouvelles de Marie-Thérèse sont excellentes. Je reçois une autre offre de 2,50 le degré ; je refuse encore. Même, ayant reçu de Perpignan des nouvelles faisant prévoir une nouvelle hausse, je télégraphie aux courtiers avec qui j’ai été en pourparlers que je ne suis pas vendeur même à 2,60.

Biarritz, jeudi 21 juillet 1910

Je reçois un télégramme m’offrant 21 francs l’hecto ; c’est-à-dire une augmentation de 0,12 sur hier, donc plus de 2000 francs ; 21 fr. l’hecto à 8 degrés, cela fait 2,62 ; je réponds que je prendrai une décision lors de mon prochain voyage à Perpignan. Nous allons voir une Allemande, une Westphalienne que nous avons en vue pour Tony comme bonne d’enfant ; nous prenons des renseignements, s’ils sont bons nous l’arrêterons. Le soir avec Bebelle, je vais au casino voir jouer La petite chocolatière[25], comédie qui a eu beaucoup de succès cet hiver à Paris.

Biarritz, vendredi 22 juillet 1910

Aujourd’hui, j’ai une offre ferme à 2 fr. 75 le degré, soit encore une augmentation de 13 centimes soit 2600 fr. sur le prix d’hier ; je ne sais où cette augmentation s’arrêtera ; peut-être arriverons-nous bientôt au prix fantastique de trois francs le degré. Si je veux garantir le poids de 8 degrés pour mon vin, on m’offre même 23 francs l’hecto ; mais je ne veux pas donner cette garantie ; 23 francs l’hecto, cela ferait 2 fr. 87 le degré ; je crois que j’arriverai à trois francs ! La mer est grosse et très belle à voir du rocher de la Vierge, où je vais plusieurs fois.

Biarritz, samedi 23 juillet 1910

Il fait mauvais temps toute la journée ; la mer est très grosse, je vais la voir plusieurs fois du phare et du rocher de la Vierge. L’offre ferme, la dernière en date, est de 2,75 ; voyons la suite. Le soir, nous avons à dîner Mme Courbebaisse et sa fille, Mme Rivals et la comtesse du Reau.

Biarritz, dimanche 24 juillet 1910

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous passons une partie de la matinée et de l’après-midi sur la grande plage. Voici huit jours que Tony est sevré, il a supporté à merveille ce changement de régime ; il mange bien et dort passablement ; nous le gardons, la nuit, dans notre chambre.

Semaine du 25 au 31 juillet 1910

Biarritz, lundi 25 juillet 1910

Je vais à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; je prends un bain de mer, mon second et dernier, car malgré l’agrément immense que je trouve aux bains de mer, je dois m’abstenir d’en prendre à cause de mon tempérament un peu rhumatisant ; quel dommage ; j’en ai pris deux avec plaisir, mais c’est tout pour cette année. L’après-midi, Mme Courbebaisse nous invite à un goûter five-o-clock chez Miremont. Je reçois une offre d’achat à 23 fr. 50 ; je réponds en demandant 24 fr. ; je crois que je vais vendre à ce prix ; ce sera un prix inespéré puisque, à 8 degrés, cela fera 3 fr. le degré ; qui m’aurait dit cela il y a un an ?

Biarritz, mardi 26 juillet 1910

J’ai vendu la future récolte à 24 francs l’hecto ; ce matin, on n’accordait ce prix si je garantissais que le vin pèserait 9° ; j’ai répondu que je ne pouvais rien garantir et j’ai tenu bon en demandant 24 fr. sans condition de degré ; finalement, on m’a répondu que le négociant acceptait mon prix et mes conditions ; c’est donc une affaire faite et je puis remercier Dieu car, à l’heure actuelle encore, c’est un prix inespéré ; peut-être le mouvement de hausse ira-t-il encore plus loin, mais vraiment il n’aurait pas été raisonnable de refuser un pareil prix. Je recevrai sans doute demain la confirmation de la vente. Si mon vin pèse 8°, cela fait 3 francs le degré ; s’il pèse 8,5, ça fait 2 fr. 82. Si, comme je l’espère, j’ai à Claira 2500 hectos, ça fait 60.000 francs ; avec 3500 ou 4000 francs que je compte faire à Boule, je peux donc espérer avoir 63 à 64.000 francs de vin ; ce sera bien beau ! En attendant, j’ai donc gagné, depuis le 21 juin, 24.000 fr., et depuis le 1er juillet 20.000.

Les renseignements sur l’Allemande ne sont pas bons, nous ne la prendrons donc pas. Mme Courbebaisse vient déjeuner avec nous. C’est par l’intermédiaire du courtier qui m’offrait jeudi dernier 21 fr. que j’ai vendu ; en six jours, il a donc monté de 3 francs.

Biarritz, mercredi 27 juillet 1910

Avant-dernier jour de notre villégiature à Biarritz ; avec quel regret je vois s’achever cet agréable séjour ! Nous passons une partie de la matinée et de l’après-midi à la plage.

Biarritz, jeudi 28 juillet 1910

Voici notre dernière journée à Biarritz ; nous faisons beaucoup de commissions et je fais, pour quelques mois, mes adieux à l’Océan.

Lourdes, vendredi 29 juillet 1910

Nous avons quitté Biarritz à 8h55 ce matin ; nous avons passé l’après-midi ici et consacré Tony à la Sainte Vierge ; il y a foule à Lourdes.

Vinça, dimanche 31 juillet 1910

Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Après la messe à Lourdes hier matin, nous sommes partis ; j’ai quitté Bebelle à Toulouse après l’avoir embarquée pour la Métairie Grande. Je passe l’après-midi à Toulouse pour voir le meeting d’aviation au Polygone ; mais les aéroplanes ne volent pas à cause d’un fort vent d’est et c’est moi qui suis volé… Je passe l’après-midi et la soirée avec Albert, sa femme, Henry et François et je pars à 11h9 du soir par le rapide ; j’arrive à Vinça à 6h40 du matin. Je trouve Bonne Maman en excellente santé. Les Magué doivent arriver demain. Je vais à la grand’messe et à vêpres.

Août 1910

Semaine du 1er au 7 août 1910

Perpignan, lundi 1er août 1910

Ce matin, je vais à Boule où je fais la tournée des vignes qui sont belles. Les Magué arrivent à midi ; je vais les attendre à la gare et les vois une heure ; l’oncle Paul marche bien difficilement ! Comme Nénette a grandi ! Je pars à 1 heure parce que j’ai donné rendez-vous à un courtier, celui qui m’a télégraphié lundi et mardi à Biarritz. Je le trouve ici, il m’amène chez le négociant M. Fourcade frères sur lequel j’ai eu d’excellents renseignements, et, séance tenante, nous ratifions notre convention ; je lui vends ma future récolte de Claira, sans aucune garantie de degré, à 24 fr. l’hecto ; il accepte mes conditions qui sont serrées. Il me remet un acompte de dix mille francs. En général, on me félicite de cette affaire ; le prix de 3 francs le degré que j’ai ainsi atteint est encore tout à fait exceptionnel ; on s’accorde à dire que c’est le maximum possible. Si j’ai 2500 hectos (et Maurice Roger croit que je dépasserai) je ferai soixante mille francs à Claira ; quatre mille à Boule, en tout 64.000 de vin ; ce sera bien beau et je pense remercier le Bon Dieu. Je dîne chez les Llobet.

Vinça, mardi 2 août 1910

Je vais à Claira en moto, je déjeune à Saint-Laurent ; je visite toutes les vignes sauf le Lloucati, elles sont superbes et j’espère bien dépasser 2500 h. Je vais de Claira à Vinça avec la moto qui marche à merveille.

Vinça, mercredi 3 août 1910

Je vais, avec Nénette, à Ille assister à la fête de la paroisse ; je prends part à la procession ; nous nous arrêtons un moment à Boule. Marie Thérèse nous annonce la triste nouvelle de la mort très rapide de Louise de la Bordonne ; pauvre jeune femme ; quel affreux malheur ! Je reçois une lettre du docteur de Lostalot qui m’inquiète beaucoup ; Lostalot me dit qu’après avoir causé avec le Dr Augey qui avait examiné Bebelle et lui avait déconseillé les bains salins, il regrette de lui avoir conseillé de les prendre ; il est vrai qu’il ne l’avait pas examinée et c’est ce qu’il regrette ! Le Dr Augey croit que Bebelle a une tumeur dans le ventre, à moins qu’on ne se trouve en présence d’une grossesse nerveuse ; c’est bien inquiétant et combien je regrette que, dans ces conditions, Bebelle ait pris les bains salins ! Mais aussi, Lostalot les lui ordonnait ! J’espère que ces bains ne lui auront pas fait grand mal ; je vais la faire examiner à fond, le plus tôt possible, par un spécialiste !

Vinça, jeudi 4 août 1910

Je fais une foule de commissions dans Vinça. Je vais à Ille et à Boule ; l’oncle Paul et moi avons décidé de séparer en deux parties la cave, jusqu’ici indivise, de Bouleternère ; cela nécessite quelques travaux ; j’examine les lieux avec un maçon. Je ne fais que penser à la lettre du Dr de Lostalot ; je lui réponds. Il me semble impossible que ces bains salins aient pu exercer une action nuisible.

Perpignan, vendredi 5 août 1910

Le matin à Vinça, je fais la sainte communion à la messe de 7 heures. Ensuite arrive à la maison un étudiant allemand de Montpellier qui fait une thèse sur la langue catalane[26] ; il demande beaucoup de renseignements à la vieille Philomène, c’est très drôle ! Je vais à Claira en moto ; je vois la Lloucati ; j’achète à M. Maréchal quelques ustensiles indispensables tels qu’un bast pour sulfater, de nouvelles comportes. Je déjeune et dîne chez les Llobet ; je vais passer la soirée chez les Lazerme.

Vinça, samedi 6 août 1910

Je suis occupé toute la matinée à Perpignan ; j’achète quelques meubles pour meubler ma chambre de Claira afin de pouvoir y coucher, au besoin, pendant les vendanges ; je vais chez le dentiste etc. Je déjeune chez les Lazerme et pars à 3 heures pour Vinça ; en arrivant, je fais atteler et nous partons de suite à Rodès voir un petit foudre de 60 hectos qui est à vendre chez Joseph Cornet ; je l’achète pour la cave de Bouleternère. J’ai fini ce que j’avais à faire dans le pays et je repartirai demain à 11 heures pour la Métairie Grande. Le cours des vins a encore un peu monté depuis que j’ai vendu ; ainsi, je ne vendrais sûrement à 25 fr à l’heure actuelle et peut-être à 26 ; néanmoins, je ne veux pas regretter ce que j’ai fait, d’abord parce qu’il était vraiment téméraire de compter sur une hausse supérieure à 3 fr. le degré, et puis parce que la maison avec laquelle j’ai traité est de tout repos, c’est surtout ce qu’il faut considérer dans une affaire de cette importance.

La Métairie Grande, dimanche 7 août 1910

Le matin à Vinça, je vais à la grand’messe ; je pars par le train de 1h10 en même temps que l’oncle Paul et Tante Josepha avec qui je fais route jusqu’à Béziers ; ils vont à Nice retenir un appartement, car c’est Nice qu’ils ont choisi comme résidence pour leur retraite. J’arrive à la Métairie Grande à 10h du soir ; je trouve Bebelle, ma belle-mère, les Tournamille etc. qui m’attendaient à la gare. Bebelle ressent souvent des secousses dans le ventre ; un de ces jours, nous irons ensemble à Toulouse consulter le Docteur Secheyron, un spécialiste.

Semaine du 8 au 14 août 1910

La Métairie Grande, lundi 8 août 1910

Il pleut la plus grande partie de la journée ; quel singulier été !

La Métairie Grande, mardi 9 août 1910

Les Tournamille, qui ont passé ici plus d’un mois, repartent par le train de 8 heures ½ du matin qui a près d’une heure de retard. L’après-midi, nous avons la visite du ménage Robert de Lacaze[27] et de nos cousins d’Auxhillon ; il pleut encore la plus grande partie de la journée. Papa et Maman sont encore à Biarritz et vont aller passer quelques jours à Cauterets.

La Métairie Grande, mercredi 10 août 1910

Il fait un temps atroce, la pluie fait rage toute la journée. C’est après-demain que Bebelle sera examinée par le Dr Secheyron ; nous coucherons demain soir à Toulouse et verrons le docteur vendredi matin à sa clinique.

Toulouse, jeudi 11 août 1910

Ce matin, je suis allé à la messe à Albine en l’honneur de la fête de Sainte-Philomène et de Sainte-Suzanne. Nous partons par le train de 4h53 pour Toulouse où nous arrivons à 8h48 ; nous descendons au Grand hôtel et nous nous promenons un moment avant de nous coucher.

La Métairie Grande, vendredi 12 août 1910

Me voici rassuré sur l’état de Bebelle qui n’a rien de grave et qui, au contraire, sera mère pour la 2ème fois en novembre prochain ; c’est donc ma première idée qui était la bonne et tous les médecins s’étaient trompés. Le Docteur Secheyron a été extrêmement affirmatif et il n’y a plus à douter de la chose. Nous faisons quelques commissions, rencontrons Elisabeth et partons à 5h5 du soir ; nous arrivons ici à 10 heures. Tout est bien qui finit bien !

La Borie Grande, samedi 13 août 1910

Je commence à annoncer à mes proches parents la nouvelle de ma prochaine paternité ; aurons-nous un garçon ou une fille ; Bebelle désire beaucoup une fille, pour moi ça m’est égal, garçon ou fille sera le bienvenu. Le soir Henri Jamme et Germaine viennent dîner et ensuite Henri fait à Albine une conférence causerie sur la mutualité en vue de la formation d’une société de secours mutuels dans cette nouvelle commune ; j’y assiste.

La Borie Grande, dimanche 14 août 1910

Nous allons à la messe à Albi et à vêpres à Sauveterre ; après les vêpres nous nous confessons et allons voir nos cousins d’Auxilhon. Le temps s’est enfin mis au beau ; pourvu que ça dure !

Semaine du 15 au 21 août 1910

La Métairie Grande, lundi 15 août 1910

En l’honneur de la fête de l’Assomption, nous faisons tous la sainte communion à Albine ; nous allons à la grand’messe à Albine et à vêpres et à la procession à Sauveterre.

La Borie Grande, mardi 16 août 1910

Le matin, à l’église de Sauveterre, on célèbre une messe pour mon beau-père décédé il y a aujourd’hui 2 ans ; nous y assistons ainsi que les Jamme. Je vais à Saint-Amans. L’après-midi, nous assistons à Albine à la procession votive en l’honneur de Saint Roch. C’est presque un devoir de famille, car nous sommes apparentés à ce saint (qui était de Montpellier) par les Chefdebien ; nous sommes les arrière-petits-cousins de Saint Roch. Nous avons la visite de M. de SaintMartin et des d’Auxillon.

Perpignan, mercredi 17 août 1910

Je me suis décidé à venir, pour la 3ème fois, faire une apparition en Roussillon parce que ma colle n’est pas entièrement formée et que je veux presser les choses ; je voulais voir aussi les cuves de Claira et les travaux à la cave de Boule. Je suis parti à midi 17 d’Albine et je suis arrivé ici à 6h18 ; j’ai trouvé ici l’oncle Xavier qui vient de vendre la moitié environ (4000 hectos) de sa récolte au prix de 26 fr. à la maison Foucarde Frères comme moi ; son vin pèsera bien un degré de plus que le mien ; il n’a donc pas mieux vendu que moi ; du reste, depuis 3 semaines, les prix des vins sur souches n’ont pas changé. Je passe la soirée avec l’oncle Xavier.

Vinça, jeudi 18 août 1910

Je vais le matin à Claira en moto ; les vignes sont toujours très belles, malgré un coup de soleil qui a grillé quelques grappes ; le mildiou a fait beaucoup de mal dans le pays, mais je n’en ai guère souffert. J’espère bien faire à Claira, au moins 2500 hectos. L’après-midi, je vais à Vinça sans m’annoncer, on est ébahi de me voir arriver ; j’y couche.

Perpignan, vendredi 19 août 1910

Le matin, de Vinça, je vais à Ille et à Boule ; à Boule, la Grande Fèche a un peu souffert ces derniers jours. Je reviens déjeuner à Vinça et j’en repars à 4h ¼ ; je m’arrête encore à Ille et arrive ici à 6h ¼ ; je dîne chez les LLobet. Il fait très chaud.

La Borie Grande, dimanche 21 août 1910

Hier soir j’étais en voyage et je n’ai pu écrire mon journal. Je suis allé à Claira hier matin, colle est maintenant entièrement formée et arrêtée, elle est d’Estagel comme l’année dernière. Toute la journée, je me suis occupé de la vente des raisins de Papa (de ses vignes de Claira), c’est même ce qui m’a obligé à retarder mon départ de 2h54 à 11h55 ; j’ai déjeuné avec l’oncle Xavier au Grand Hôtel et dîné chez les Llobet. L’affaire des raisins de Papa n’est pas conclue ; on offre 18 fr. les 100 kilos et j’ai demandé 20 fr., prix qui sera certainement donné dans peu de jours. Le soir, en attendant l’heure du départ, je vais un moment au cirque Ancillotte Plège, aux platanes. Je pars à 11h55 et, par Castelnaudary et Castres, j’arrive ici ce matin à 7h52 ; j’apprends qu’hier matin, il est né inopinément une petite du Lac, fille d’Albert ; on ne l’attendait que dans 3 semaines ; ma belle-mère est partie précipitamment pour Montech et je suis seul ici avec Bebelle et Lolotte. Dans l’après-midi, nous avons la visite de M. Alban Jamme.

Semaine du 22 au 28 août 1910

La Borie Grande, lundi 22 août 1910

Ma belle-mère écrit qu’Albert était en excursion au moment de la naissance de sa fille qui va bien ainsi que la mère. Il fait presque frais ; ça me change car j’ai eu bien chaud en Roussillon !

La Borie Grande, mardi 23 août 1910

Ma belle-mère écrit que le baptême de la petite du Lac aura lieu après-demain matin à Montech ; comme il y aura à cette occasion une petite fête de famille, Bebelle désire y assister ; nous partirons donc demain soir à 4h52 emmenant Lolotte ; je le téléphone aux Jamme, de Saint-Amans ; au bout d’un moment, ils viennent et nous nous entendons de vive voix ; nous leur laissons Tony avec Jeanne à Lapeyrouse.

La Borie Grande, mercredi 24 août 1910

Nous sommes partis à 4h52, avons laissé Tony à Mazamet, et sommes arrivés à Montauban à 9h05 ; une voiture nous attendait à la gare, ainsi que M. et Mme François Abrial qui arrivaient par le même train ; elle nous a conduits à Montech en 1 heure. Marie et la petite fillette vont bien. Le baptême est demain à dix heures.

Toulouse, jeudi 25 août 1910

Le baptême a eu lieu ce matin ; la fillette a reçu les noms de Marie-Louise, c’est donc aujourd’hui sa fête ; son grand’père de Villèle s’appelait Louis. C’est l’oncle Gabriel qui la baptise, Gaston est parrain, Mme Abrial marraine. Après le baptême a lieu un joli déjeuner de 25 couverts environ. Je laisse Bebelle jusqu’à demain matin et je viens à Toulouse voir M. de Laportalière mon avocat dans l’affaire des « Prévoyants de France ». Je voyage jusqu’ici avec l’oncle Gabriel, et à la gare de Toulouse je vois un moment Papa et Maman qui rentrent de Cauterets en Roussillon ; je m’attendais un peu à les voir à la gare car je savais qu’ils quittaient Cauterets aujourd’hui. Papa a vendu les raisins au prix de 19 fr. les 100 kilos ; c’est un très joli prix que j’ai contribué à lui faire obtenir, mais je regrette qu’il n’ait pas persisté à demander 20 fr., il y serait sûrement arrivé. Ici, je vois M. de Laportalière et M. de Rivals. Le soir, je rencontre M. et Mme Henri de Çagarriga ; je vais un moment au café avec eux.

La Borie Grande, vendredi 26 août 1910

Je quitte Toulouse à 7h50 du matin et j’arrive ici à midi 17 ; je croyais rejoindre ma belle-mère, Bebelle et Lolotte à Saint-Sulpice, mais elles ne s’y trouvent pas ; elles ont dû modifier leur programme ; elles arrivent à 4h ½.

La Borie Grande, samedi 27 août 1910

Nous ne bougeons pas d’ici ; je lis ; Tony est légèrement dérangé. Les d’Auxilhon viennent jouer au tennis.

La Borie Grande, dimanche 28 août 1910

Nous allons à la messe à Albine et à vêpres à Sauveterre. Nous recevons une réponse définitive au sujet de la bonne allemande de Tony ; c’est une nommée Elfried Schöb, de Munich, que nous aurons ; elle arrivera quand nous voudrons. Ce n’est pas sans une certaine répugnance que j’aurai une Allemande chez moi, mais c’est pour le bien de Tony, pour qu’il apprenne facilement la langue allemande et que cela lui soit utile s’il prépare un jour la carrière militaire. Si un jour, l’Armée française va venger l’injure de 1870, la connaissance de l’allemand pourra être bien utile à ceux qui auront ce bonheur.

Semaine du 29 au 31 août 1910

La Borie Grande, lundi 29 août 1910

J’envoie à Munich à la supérieure du couvent catholique qui nous envoie Mlle Schöb la somme nécessaire pour le voyage de cette dernière qui arrivera à Vinça la semaine prochaine. Je vais avec Bebelle à Lacabarède en me promenant pour expédier ce mandat ; nous revenons par le train de 4 heures. Henri Jamme en passant en auto s’arrête un moment.

La Borie Grande, mardi 30 août 1910

Je vais à Mazamet faire quelques achats ; je déjeune à Lapeyrouse. Je lis avec une profonde satisfaction la condamnation formelle par le Pape du fameux « Sillon », ce mouvement démocratique, égalitaire, faussement social et en réalité individualiste, et qui se parait du manteau de la religion pour égarer des bonnes volontés qui seraient si utilement employées dans un autre mouvement. Espérons qu’il ne sera plus question de ces faux frères. Par cet acte de décision et de vigueur, Pie X s’affirme une fois de plus comme un guide sûr ; la magistrale lettre aux cardinaux, archevêques et évêques français qui condamne les erreurs du « Sillon » est un nouveau coup de massue asséné à la démocratie chrétienne. L’Église s’affirme une fois de plus traditionaliste. On nous fait annoncer la mort de la baronne Reille, veuve du fameux baron Reille député et mère des barons Xavier et Amédée Reille ; elle-même était présidente, je crois, de la Ligue Patriotique des Françaises, c’était une femme d’un grand dévouement et d’une grande énergie ; malheureusement, elle était ralliée ; je lui avais entendu faire une conférence à Prades[28]. Elle était petite-fille, je crois, du maréchal Soult duc de Dalmatie. Nous irons à ses obsèques vendredi à Saint-Amans-Soult. Le soir, ma belle-mère reçoit une dépêche d’Albert disant simplement : « état s’aggrave, venez » ; s’agit-il de Marie ou de la fillette ? Nous ne le savons pas. Ma belle-mère part pour Montech, de Saint-Amans, par l’express de 9h21, M. de Saint-Martin la mène en auto à Saint-Amans

La Borie Grande, mercredi 31 août 1910

Une dépêche de ma belle-mère dit qu’il y a une légère amélioration. Nous savons aussi par une lettre d’Albert qu’il s’agit de la fillette qui a une broncho-pneumonie ; comme elle est née 20 jours trop tôt, elle aura beaucoup de peine à s’en tirer ; c’est bien triste pour ses parents.

Septembre 1910

Semaine du 1er au 4 septembre 1910

La Borie Grande, jeudi 1er septembre 1910

Nous avons de très mauvaises nouvelles de la petite Marie-Louise ; il est même étonnant qu’elle ait résisté jusqu’à présent. Je vais à Lacabarède sur la motocyclette d’Henri, une Terrot ; je préfère la mienne. La condamnation du « Sillon » a fait le tour de la presse ; Marc Sangnier déclare se soumettre ; mais il maugrée et discute beaucoup ; sa soumission ne paraît pas bien sincère ; enfin, qui vivra verra !

La Borie Grande, vendredi 2 septembre 1910

Nous assistons à Saint-Amans-Soult aux obsèques de la baronne Reille ; il y a grande affluence ; M. Ménard, député de Paris, prononce le discours ; on enterre la baronne dans le caveau de sa famille, près de la dépouille mortelle du maréchal Soult. Nous avons des nouvelles un peu meilleures de la petite Marie-Louise. L’après-midi, les Saint-Martin et les d’Auxilhon viennent jouer au tennis.

La Borie Grande, samedi 3 septembre 1910

Je vais passer la journée au Castelet chez mon oncle de Llobet ; j’y arrive à 11h ¼ et en repars à 6h ½ ; j’y retrouve ma tante et mes cousines de Lazerme qui s’y sont arrêtés quelques jours, retour de Lourdes et de Saint-Jean-de-Luz, et les Henri de Çagarriga qui y sont, comme moi, pour la journée ; je suis de retour ici à 10h ¼. Les nouvelles de la petite Marie-Louise continuent à être peu rassurantes.

La Borie Grande, dimanche 4 septembre 1910

Nous allons à la messe à Albine ; l’après-midi, les Jamme viennent nous voir. Les nouvelles de la petite Marie-Louise ne sont pas plus mauvaises, mais de toutes façons ce sera très long ; aussi nous ne pouvons pas attendre le retour de ma belle-mère pour partir, et nous partirons après-demain pour Vinça.

Semaine du 5 au 11 septembre 1910

La Borie Grande, lundi 5 septembre 1910

Nous allons prendre congé de nos cousins d’Auxillon à Sauveterre, et faisons nos malles. Les nouvelles de la petite Marie-Louise sont bien meilleures.

Vinça, mardi 6 septembre 1910

Nous avons quitté la Borie grande à 7h52 et sommes arrivés ici à 4 heures ; nous trouvons Bonne Maman, Papa, Maman, les Magué en bonne santé. L’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ne connaissaient pas encore Tony et sont contents de le voir.

Vinça, mercredi 7 septembre 1910

Le matin, je vais à Bouleternère, le travail que je fais à la cave n’est pas encore terminé ; les vignes ont un peu souffert du mildiou, pas trop cependant. Nous avons les cousins Lutrand à déjeuner ; l’après-midi, nous assistons tous à une représentation, une féerie, organisée par les familles Thibaut et Cuillé au profit du patronage. Nénette y joue un rôle.

Vinça, jeudi 8 septembre 1910

Nous allons à la messe et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de la Nativité de la Sainte-Vierge ; ensuite, je voulais partir pour Perpignan et Claira, mais le train qui partait autrefois à 9 heures a été avancé de 30 minutes ; je ne le savais pas et je le manque. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Bouleternère et Ille. À Ille, nous allons voir le Dr Pons qui examine Bebelle et nous dit que son accouchement aura lieu plus tôt que nous ne supposions ; ce sera dans trois semaines au plus, à son avis, et peut-être plus tôt. Nous allons donc être obligés de hâter notre retour à Perpignan.

Vinça, vendredi 9 septembre 1910

Je vais à Perpignan et Claira et je rentre à Vinça sur ma moto ; au retour, je suis pris par la pluie. À Claira, les vignes sont magnifiques ; j’ai une très belle récolte et je peux en remercier Dieu, car beaucoup de propriétaires cette année ont été bien éprouvés ! J’aurai, j’espère, de 2600 à 2800 hectos ; à 24 fr., cela fera de 62 à 68.000 fr. ; avec 4000 à 5000 que j’aurai à Boulte, j’espère donc arriver à 70.000 fr. et peut-être dépasser. Ce sera très beau, mais j’aurais fait encore bien plus d’argent si je n’avais pas vendu, car les cours ont encore beaucoup monté ; on vend maintenant les futurs vins de 32 à 35 fr. l’hecto, et on dépasse même ce dernier prix ; j’aurais donc pu faire 25.000 fr. de plus et arriver ainsi à près de 100.000 ! Hélas, je n’ai pas cru que la hausse déjà considérable qui s’était produite à la fin de juillet pût s’accentuer encore ; je me suis trompé. Enfin, il ne faut pas se plaindre ; le résultat est déjà assez beau !

Vinça, samedi 10 septembre 1910

Nous allons tous en excursion à Mont-Louis et Font-Romeu. Nous partons par le premier train et arrivons à Mont-Louis à 9 heures 20 par le nouveau chemin de fer électrique qui est une merveille de l’art. De là, dans deux voitures, nous allons à Font-Romeu que je ne connaissais pas encore ; c’est un bel ermitage dans un très beau site à près de 1800 mètres d’altitude ; il y fait froid, nous grelottons presque malgré nos vêtements d’hiver. Nous rentrons à Vinça par le train de 7 heures, enchantés de notre excursion.

L’ermitage de Font-Romeu – Carte postale, s.d. [années 1910] (site Cartorum.fr)

Vinça, dimanche 11 septembre 1910

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, je vais me promener avec Bebelle à la vigne du Cam dal Roc. Les vignes ici sont en retard. En Salanque, il n’y a aussi du retard, mais moins qu’ici. Certains propriétaires ont déjà commencé leurs vendanges, c’est le très petit nombre, mais beaucoup commenceront demain. Moi, je compte commencer jeudi à Claira.

Semaine du 12 au 18 septembre 1910

Vinça, lundi 12 septembre 1910

Le matin, je vais à Bouleternère ; l’après-midi, nous avons la visite des jeunes filles de La Croix qui vont à Prades et s’arrêtent au passage.

Vinça, mardi 13 septembre 1910

Le séjour des Magué est fini ; ils repartent pour Dijon où ils passeront encore quelques mois, puis ils s’installeront à Nice ; l’année prochaine, ils feront un plus long séjour ici. L’abbé Badrignans meurt après une longue et pénible agonie.

Claira, mercredi 14 septembre 1910

Je couche ce soir, pour la 1ère fois dans ma chambre de Claira ; on commence la vendange demain matin, et je tiens à y être. Je viens par le train de 2 heures et par le nouveau petit chemin de fer de la ligne du Barcarès.

Vinça, jeudi 15 septembre 1910

Ce matin après le départ des vendangeurs pour la vigne La Lloucati, je suis parti de Claira à 6h28 et, après près de deux heures d’arrêt à Perpignan, je suis arrivé ici à dix heures pour assister aux obsèques de l’abbé Bernardin Badrignans qui était membre honoraire de la Société Saint-Sébastien. Beaucoup d’étrangers, notamment 45 à 50 prêtres y assistent. Je prononce un discours au cimetière ; M. de Guardia parle devant la maison. Je voulais revenir le soir à Claira, mais je suis souffrant depuis deux jours ; j’ai un dérangement d’entrailles qui me fatigue et je me décide à me reposer ce soir ; je ne bouge donc pas.

La Borie Grande, vendredi 16 septembre 1910

Le terme de la grossesse de Bebelle approchant, nous avons jugé prudent, puisque l’enfant doit naître à la Borie Grande, d’y venir sans retard. J’ai donc quitté Vinça ce matin, je suis allé à Claira en moto voir où en était la vendange ; j’ai rejoint à Perpignan au train de 2h54 Bebelle et Tony et nous venons d’arriver ici. Ma belle-mère nous attendait ; Bebelle a supporté le voyage sans aucune fatigue. Ici, il y a passage de troupes revenant des manœuvres du Castrais ; la maison est pleine d’officiers. Je ne fais qu’accompagner Bebelle et je repartirai demain matin.

Claira, samedi 17 septembre 1910

Je quitte la Métairie Grande à midi et j’arrive ici à 7h ½ du soir. Ce matin à la Métairie Grande, j’ai fait venir le Dr Molinier qui accouchera Bebelle et je lui ai donné mes instructions ; mais j’espère bien que l’événement n’arrivera pas avant la fin des vendanges et que je ne devrai pas repartir avant.

Vinça, dimanche 18 septembre 1910

Je suis allé à la messe à Perpignan ; on a fini de cueillir la Lloucati et la vigne dite Cam Nougué (la seconde que j’ai achetée) ; cette dernière a donné 548 comportes ; c’est beau. Je rentre ici par le train de 3 heures.

Semaine du 19 au 25 septembre 1910

Claira, lundi 19 septembre 1910

Je repars à 8h20 pour Claira où je n’arrive que vers 1 heure après avoir fait diverses courses et déjeuné à Perpignan. On est à la Cadène ; Papa, Maman et Bonne Maman viennent en voiture voir vendanger ; ils sont étonnés de la forte récolte que j’ai ; que n’ai-je attendu jusqu’à présent pour la vendre ? On m’en donnerait 34 ou 35 fr. l’hecto au lieu de 24 et je ferais de 25 à 30.000 fr. de plus ! Pour loger les chevaux en bas et les vendangeurs au-dessus, je fais l’acquisition d’une écurie voisine de mes locaux ; c’était une acquisition rendue indispensable par l’extension donnée à mon vignoble. Le soir il commence à pleuvoir ; si ça continue ça troublera la vendange.

Vinça, mardi 20 septembre 1910

Il a plu une bonne partie de la nuit que j’ai passée à Claira ; si le temps ne change pas, je vais être bien gêné pour la vendange. Ce matin, il ne pleuvait plus et les vendangeurs sont allés à la Cadène. Je quitte Claira à 6h ½ et arrive ici à dix heures ; je tiens à être ici aujourd’hui en prévision de l’arrivée de la bonne allemande de Tony qui s’est annoncée pour aujourd’hui. Elle n’arrive ni à dix heures, ni à midi, comme je pensais et je croyais qu’elle n’arriverait pas ici et que la lettre que j’avais écrite à son couvent lui permettrait d’arriver à la Borie Grande ; et l’après-midi, étant allé à Ille et à Bouleternère en voiture, au retour je la trouve à Vinça, elle venait d’arriver par le train de 4 heures. C’est une jeune bavaroise de Landshut qui ne dit pas un mot de français ; elle a fait bon voyage. Demain, je la ferai partir pour la Métairie grande ; elle s’appelle Anna Birnkamer et est catholique bien entendu. De cette façon, Tony apprendra l’allemand sans efforts. À Boule, la pluie n’a pas fait de mal aux vignes ; au contraire les raisins grossiront. M. Bernard, qui a acheté le vin depuis deux ans, m’offre trente-cinq frs. l’hecto ; je n’accepte pas, voulant me réserver et ne pas recommencer la bêtise de Claira.

Claira, mercredi 21 septembre 1910

Je fais partir Anna Birnkamer pour la Borie grande où Bebelle l’attend. Je vais à Claira et j’y couche.

Claira, jeudi 22 septembre 1910

La vendange continue dans de bonnes conditions ; je vais passer un moment à Perpignan en moto, j’y déjeune et je reviens à Claira où je couche.

La Borie Grande, vendredi 23 septembre 1910

Aujourd’hui on laisse mes vignes pour cueillir celles de Papa ; la vendange des vignes de Papa à Claira durera trois ou quatre jours ; j’ai profité pour venir passer ce temps auprès de Bebelle que je trouve en excellente santé ; j’arrive ici à 4 heures 39.

La Borie Grande, samedi 24 septembre 1910

Bebelle a attrapé une fluxion à une mâchoire et à une oreille ; elle en souffre beaucoup et a même un peu de fièvre ; je fais venir le Docteur Molinier qui lui indique un traitement ; sa joue droite est très enflée.

La Borie Grande, dimanche 25 septembre 1910

Je vais à la messe à Sauveterre avant la messe, je vais à Lacabarède expédier un télégramme et prendre le courrier ; je vais à vêpres à Albine.

Semaine du 26 au 30 septembre 1910

La Borie Grande, lundi 26 septembre 1910

À 8 heures à Sauveterre, je fais dire pour Bebelle une messe à laquelle ma belle-mère et moi assistons, pour demander à Dieu de protéger Bebelle au moment de la naissance de son deuxième enfant.

La Borie Grande, mardi 27 septembre 1910

Le matin, je vais à Mazamet arrêter une garde pour Bebelle ; malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu trouver une religieuse ; nous prenons une sage-femme, Mlle Bories. Germaine vient nous voir avec ses enfants ; au retour de Mazamet, je fais route avec eux.

Claira, jeudi 29 septembre 1910

Pas de journal hier soir parce que j’étais en voyage. Après avoir consulté le Dr Molinier et la garde qui ont examiné Bebelle, et qui ne croient pas que l’accouchement se produise avant 4 à 5 jours, je me décide à venir finir passer 48 heures en Roussillon. Je fais cela très rapidement ; je suis parti de la Métairie Grande hier soir à 5 heures et arrivé à Vinça ce matin à 7 heures ; je suis allé à Bouleternère dans la matinée et à Claira cette après-midi ; je couche ici ce soir ; la vendange avance mais n’est pas encore finie.

La Borie Grande, vendredi 30 septembre 1910

On vendange la nouvelle vigne « Champ Parès » où la récolte est énorme ; ce matin, je l’ai lassée au quart ; je comptais sur 1000 comportes dans cette vigne et je vois que j’arriverai peut-être à 1200 ; c’est une superbe plantation d’aramon. Dans la matinée, je vais avec Maurice à Perpignan prendre une forte somme d’argent que je lui remets, en menue monnaie, pour payer les vendangeurs. Je quitte Perpignan à 3 heures 5 et suis ici à dix heures. Certains symptômes annoncent que les couches de Bebelle sont proches ; je suis de retour, le bébé peut arriver sans inconvénient.

Octobre 1910

Semaine du 1er au 2 octobre 1910

La Borie Grande, samedi 1er octobre 1910

Ma famille s’est augmentée aujourd’hui d’une fille née à 4 heures ¼ dans de très bonnes conditions et sans de trop grandes souffrances pour Bebelle ; les douleurs ont commencé ce matin, mais n’ont été vives que pendant une heure à peine. La fillette que nous appellerons Germaine, comme le désire Bebelle, est très bien constituée ; elle a les yeux bleus et paraît robuste, autant qu’on peut en juger. En voilà une que nous n’attendons pas depuis longtemps et sur le compte de laquelle les médecins se sont bien trompés ; elle pèse 6 livres, 164 grammes.

La Borie Grande, dimanche 2 octobre 1910

Bebelle va très bien, la fillette également. Bebelle, qui veut la nourrir, commence à lui donner le sein. La garde que nous avons est excellente. J’écris beaucoup de cartes et de lettres aux parents à qui je n’ai pas télégraphié. Je vais à la messe à Albine et j’y fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Saint Rosaire. J’y prie pour la nouvelle venue.

Semaine du 3 au 7 octobre 1910

La Borie Grande, lundi 3 octobre 1910

M. le curé de Sauveterre vient ondoyer Germaine ; nous ferons le baptême solennel à Vinça ; Bonne Maman sera marraine et Albert mon beau-frère parrain.

Toulouse, mardi 4 octobre 1910

Je reçois une lettre de M. Danjou-Légnier m’informant que le Parquet s’occupe des « Prévoyants de France » ; je me décide à aller voir s’il n’y aurait pas lieu pour moi de porter plainte. Bebelle va aussi bien que possible et je peux la laisser sans inconvénient sous la surveillance de sa mère et de la garde. J’arrive à Toulouse à 3 heures et, avec M. Danjou, je vais voir le Procureur de la République pour causer avec lui de ces chenapans des « Prévoyants » ; malheureusement M. de Laportalière mon avocat ne sera ici qu’après-demain matin et je ne veux pas porter plainte sans avoir son approbation ; je suis donc forcé de rester ici jusqu’à jeudi.

Toulouse, mercredi 5 octobre 1910

La journée d’aujourd’hui est longue à passer ; je vais voir le pauvre Charouleau à l’asile de vieillards où il est entré et je lui laisse un petit secours. Le soir, je vais au Théâtre Lafayette pour me distraire. J’apprends par de nombreuses dépêches la nouvelle d’une insurrection au Portugal ; une partie de l’Armée et de la Marine seraient du complot ; le palais royal, dit-on, a été bombardé ; c’est donc un « pronunciamiento » probablement organisé par la Maçonnerie. Pauvre Portugal ! Je fais des vœux pour que la Monarchie se sauve et écrase l’insurrection.

La Borie Grande, jeudi 6 octobre 1910

Je rentre par le train de dix heures du soir ; Bebelle et la petite vont très bien. J’ai vu ce matin M. de Laportalière ; il ne me conseille pas de porter plainte, je m’en tiens donc à son avis. Dans l’après-midi, je rencontre l’abbé Latour ; nous nous promenons ensemble jusqu’à l’heure de mon départ et il m’accompagne à la gare à 5 heures. J’ai laissé des instructions à mon avoué pour faire une saisie-arrêt sur un fonds de 50.000 fr déposé, au nom des « Prévoyants de France » à la Caisse des dépôts et consignations ; mais je ne suis pas le seul à taper là-dessus ! L’insurrection paraît avoir le dessus à Lisbonne ; on s’attaque aux religieux et aux églises ; on dit que la république a été proclamée. Je plains les Portugais !

La Borie Grande, vendredi 7 octobre 1910

Je vais à Mazamet en moto pour la faire réparer ; je rentre en automobile. J’ai le résultat total des vendanges ; j’ai eu à Claira 3915 comportes se répartissant ainsi : 286 au Lloucati ; 548 au champ Nougué ; 1414 à la Cadène ; 405 à la Griffaigne et 1262 au Champ Parès ! À Boule, je n’ai que 182 comportes ; en tout, j’ai donc 4097 comportes ; à raison de 68 litres par comporte, comme l’année dernière, cela doit donner à Claira 2663 hectos et à Boule 133 ; mais à Boule, les comportes sont un peu plus petites qu’à Claira et ne donnent pas 68 litres de vin. L’insurrection est victorieuse à Lisbonne ; la république a été proclamée après de violents combats dans les rues et autour du palais royal ; on dit que le jeune roi s’est réfugié sur un navire. C’est un « pronunciamiento » militaire organisé par la Franc-Maçonnerie, car ce mouvement est nettement et violemment antireligieux en même temps qu’antimonarchique ; la république est partout aussi hideuse !

Semaine du 26 au 30 octobre 1910

La Borie Grande, mercredi 26 octobre 1910

« Radiographie de mon poignet droit cassé par un retour de manivelle d’automobile en octobre 1910 » (annotation au dos de la main d’Antoine d’Estève de Bosch) – Radiographie anonyme, 1910 (Collection Pierre Lemaitre)

Je reprends mon journal après une interruption de trois semaines, pendant lesquelles il m’a été impossible d’écrire parce que ma main droite me refusait tout service. Le 8 octobre, à Lapeyrouse où j’avais déjeuné avec Henry et François, il m’est arrivé un accident bizarre au moment de repartir ; nous étions venus dans l’automobile d’Henry et j’ai voulu mettre le moteur en mouvement avant le départ ; la manivelle a eu un retour et d’un coup sec m’a brisé le poignet droit. Aussitôt après l’accident, je suis allé voir un médecin à Mazamet qui a fait un pansement provisoire et a diagnostiqué une fracture de l’extrémité du radius ; ici, le Dr Molinier a été du même avis, a réduit la fracture, puis m’a immobilisé le poignet dans un appareil composé de deux planches que j’ai gardées dix jours. Ensuite, on a remplacé les planches par des attelles en carton ; alors j’ai obtenu du Dr la permission d’aller en Roussillon où j’ai passé 8 jours pour mes affaires. J’étais à Ille où Maman me massait matin et soir le poignet ce qui m’a fait beaucoup de bien ; ici, Bebelle continue et je vais bien mieux ; depuis quelques [jours], j’ai commencé à écrire, d’abord avec effort, et maintenant sans fatigue. Pendant ce temps, Bebelle s’est remise peu à peu ; Germaine grossit à vue d’œil. Nous avons pris d’importantes décisions : comme l’appartement de Perpignan est devenu bien trop petit (il n’a que 3 chambres de maître) et que nous paierions à Perpignan un appartement un peu grand au moins 1500 frs., nous avons décidé de nous fixer à Ille dans la maison de Bourdeville[29] que nous avions habitée si longtemps ; Papa nous cédera cette maison pour un loyer qui sera certainement bien minime en comparaison de ce que nous payerions à Perpignan. Seulement, en habitant Ille, il nous faut un moyen de transport nous permettant d’en sortir souvent et facilement, pour communiquer avec Perpignan et Claira ; je me décide donc à acheter cette année l’automobile que je voulais acheter l’année prochaine. Je choisirai probablement une 12 H.P. Motobloc, marque que représentent mes beaux-frères Albert et Henry. Nous serons ainsi très agréablement à Ille ; le jardin sera précieux pour les enfants. On va retaper quelques pièces de cette maison puis nous nous y installerons. L’après-midi, je vais à Castres en auto avec Henry, François et Ernest de Lacaze.

La Borie Grande, jeudi 27 octobre 1910

Je ne bouge pas d’ici, je commence à examiner les divers organes de la voiture d’Henry pour m’initier.

La Borie Grande, vendredi 28 octobre 1910

Je ne bouge pas, j’écris des comptes et des lettres en retard ; mon poignet va de mieux en mieux. Il pleut.

La Borie Grande, samedi 29 octobre 1910

Je lis pour faire passer le temps ; je regarde souvent l’auto d’Henry quand il la nettoie ; malheureusement, mon poignet ne me permet pas encore d’apprendre à conduire, c’est regrettable.

La Borie Grande, dimanche 30 octobre 1910

M. le Curé de Sauveterre dit aujourd’hui la messe de relevailles de Bebelle à laquelle nous assistons tous ; l’après-midi, nous avons la visite de Robert et d’Ernest de Lacaze, puis d’Henry et Germaine Jamme venus à cheval.

Semaine du 31 octobre 1910

La Borie Grande, lundi 31 octobre 1910

Je vais me confesser à Sauveterre, il fait mauvais temps. Albert arrive vers 6 heures, en auto, pour quelques jours.

Novembre 1910

Semaine du 1er au 6 novembre 1910

La Borie Grande, mardi 1er novembre 1910

Je vais à la messe de 6h ½ à Albine où je communie ; je reviens à la grand’messe avec Bebelle. L’après-midi, nous allons au cimetière de Sauveterre après quoi nous allons voir les d’Auxilhon.

La Borie Grande, mercredi 2 novembre 1910

Je vais à la grand’messe à Albine à 6h ½ ; je communie. Je réfléchis beaucoup au choix de l’automobile, je prends des renseignements et je me fais expliquer le mécanisme des Motobloc.

La Borie Grande, jeudi 3 novembre 1910

Je vais à Mazamet et à Lapeyrouse dans l’après-midi ; il pleut beaucoup ; depuis trois ou quatre jours, il pleut constamment.

La Borie Grande, vendredi 4 novembre 1910

Il fait encore un temps atroce, nous ne bougeons pas d’ici.

La Borie Grande, vendredi 5 novembre 1910

Le temps est aussi mauvais qu’hier ; il pleut toute la journée. Je prends une décision pour l’automobile ; je prends la 12 H.P. Motobloc qu’Henri a reçue dernièrement pour la vendre, je connais cette voiture, elle est très bonne, et la carrosserie est plus soignée qu’une carrosserie de série ; Albert et Henry me la laissent à 8500 frs. avec tous ses accessoires ; avec les quelques améliorations que j’y apporterai, telles que la mise en marche automatique, ça arrivera à 8700 ou 8800 ; je crois avoir fait une bonne affaire. La voiture n’est pas encore peinte, Henry la mènera ces jours à Bordeaux pour la faire peindre en gris et j’en prendrai possession dans un mois ; d’ici là il faut que j’apprenne à conduire.

Automobile 12 H.P. Motobloc, modèle acheté par Antoine d’Estève de Bosch le 5 novembre 1910 – Carte postale, s.d. (site Ebay.ca)

La Borie Grande, dimanche 6 novembre 1910

Nous allons à la messe à Albine et à vêpres à Sauveterre ; je vais voir M. de Saint-Martin.

Semaine du 7 au 13 novembre 1910

La Borie Grande, lundi 7 novembre 1910

Je suis Henry et Albert à Albi dans l’auto que je leur achète ; ils y restent jusqu’à demain, et je rentre par le train, afin de pouvoir partir demain pour Ille.

Ille, mardi 8 novembre 1910

Parti ce matin à 8 heures, je suis à 2 heures à Perpignan, j’y passe l’après-midi à faire de nombreuses commissions et j’arrive le soir à huit heures à Ille. Papa et Maman vont bien.

Ille, mercredi 9 novembre 1910

Je vais voir les petits travaux qu’on exécute à la maison où nous allons nous installer Bebelle et moi, j’y passe une partie de l’après-midi.

Ille, jeudi 10 novembre 1910

Je vais à Claira où je fais faire un devis pour couvrir les nouvelles cuves et je vais aux vignes, je rentre par le dernier train après arrêt à Perpignan.

Ille, vendredi 11 novembre 1910

Je passe la matinée ici ; l’après-midi, je vais au-devant de Bebelle jusqu’à Narbonne ; elle arrive avec les enfants qui vont très bien. Papa et Maman font la connaissance de Germaine.

Ille, samedi 12 novembre 1910

Je ne bouge pas d’ici ; je me promène avec Bebelle.

Ille, dimanche 13 novembre 1910

Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi je vais à Perpignan assister à la réunion du Comité exécutif des groupes d’Action française du Roussillon, dont je fais partie ; nous nous occupons de la constitution d’une caisse ; je rentre par le dernier train.

Semaine du 14 au 20 novembre 1910

Ille, lundi 14 novembre 1910

Bonne Maman vient passer une partie de l’après-midi pour nous voir et faire la connaissance de sa future filleule ; comme il se met à pleuvoir, elle couche ici.

Ille, mardi 15 novembre 1910

Le matin, pour essayer la motocyclette dont j’ai fait revoir le moteur, je vais à Vinça et en reviens aussitôt ; la moto marche à merveille malgré un vent violent. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Millas où nous allons voir les Ferriol et les Çagarriga. Bonne Maman repart pour Vinça à 4 heures.

Ille, mercredi 16 novembre 1910

L’après-midi, avec Bebelle, je vais à Bouleternère à pied ; nous rentrons en chemin de fer.

Ille, jeudi 17 novembre 1910

L’après-midi, je vais à Perpignan ; j’y emmène l’Allemande de Tony qui a des achats à faire ; nous rentrons par l’autobus qui part de Perpignan à cinq heures.

Ille, vendredi 18 novembre 1910

L’après-midi, je vais avec Bebelle se promener à Regleilles ; les travaux d’aménagement de notre maison vont très lentement et je prévois que nous ne pourrons nous installer dans cette maison qu’au retour de Paris où je vais aller prendre part au congrès de l’Action française qui commencera le 29 novembre au soir et durera jusqu’au trois décembre ; j’ai déjà reçu, en prévision de ce voyage, des permis de circulation à demi-tarif sur le Midi et l’Orléans ; j’y ai droit comme membre de l’Association de la Presse monarchique et catholique départementale. Nous serons cinq ou six Roussillonnais à ce Congrès.

Ille, samedi 19 novembre 1910

Je vais plusieurs fois à notre ancienne et future maison pour activer les travaux. L’après-midi je vais à Vinça en moto, au retour je m’arrête à Boule ; la motocyclette marche très bien, même contre le vent. Nous allons nous confesser.

Ille, dimanche 20 novembre 1910

Bebelle et moi nous faisons la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; nous allons à la messe de 10 heures à laquelle la Jeunesse catholique assiste en corps, et le soir à vêpres. Nous faisons des visites.

Semaine du 21 au 25 novembre 1910

Ille, lundi 21 novembre 1910

Je vais à la grand’messe de 9 heures ; l’après-midi, je vais à Prades en motocyclette, je m’arrête à Vinça au retour quelques minutes.

Ille, mardi 22 novembre 1910

Je vais à la messe de 8 heures. L’après-midi, je vais à Claira et rentre à 8h du soir ; ayant manqué la voiture à Claira, je suis obligé de me faire ramener dans une carriole. Emmanuel de Saint-Jean m’écrit que mon procès aux « Prévoyants de France » viendra vendredi ou samedi devant la 1ère chambre du Tribunal de Toulouse ; il m’écrira ou me télégraphiera ; je m’arrêterai donc à Toulouse en partant pour Paris. Tony tombe de son lit, mais heureusement sans se faire de mal.

Ille, mercredi 23 novembre 1910

Je vais avec Bebelle me promener du côté de Saint-Michel ; il pleut.

Ille, jeudi 24 novembre 1910

Je ne reçois pas de télégramme ; ce n’est donc pas demain que se plaide l’affaire. Je vais plusieurs fois à la maison où s’achèvent les petits travaux nécessaires pour notre installation. À Paris, je descendrai chez les Delestrac qui ont l’amabilité de m’offrir une chambre.

Toulouse, vendredi 25 novembre 1910

Emmanuel de Saint-Jean m’ayant écrit que l’affaire viendrait demain, nous partons par le train de 1h 25 ; je laisse Bebelle et les enfants à Perpignan où ils passeront la durée de mon voyage, je les accompagne place d’Armes, puis je repars à 4h54 et j’arrive à Toulouse à 11h 22 du soir.

Décembre 1910

Semaine du 9 au 11 décembre 1910

Perpignan, vendredi 9 décembre 1910

J’ai été tellement accablé d’occupations pendant mon voyage qu’il m’a été absolument impossible d’écrire tous les jours mon journal. Je me décide donc à écrire le résumé en bloc de ce voyage. À Toulouse, le samedi 26 novembre, j’ai appris que mon procès aux « Prévoyants de France », qui devait venir ce jour-là, ne pourrait venir ; je demande donc son renvoi à mon retour de Paris, c’est-à-dire au jeudi 8 décembre. Le soir, je pars de Toulouse par l’express de 8h45 par Montauban, Cahors, Brive, Limoges, Les Aubrais ; j’arrive à Paris le lendemain matin à 8h56 au quai d’Orsay ; je suis reçu très aimablement par les Delestrac chez qui je descends. Dans la journée du dimanche, je vais à la messe à Saint-Sulpice ; il pleut toute la journée, c’est maussade.

Le lundi, je fouille un peu partout pour trouver des fauteuils de bureau, je vais au Faubourg Saint-Antoine ; je retrouve M. Bertran, Massé et Campanaud à 5h ½ au Café américain comme il était convenu et, ensemble, nous montons aux bureaux de l’Action française ; nous y voyons la plupart de ses collaborateurs ; tous sont très irrités contre M. de Larègle, chef du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans, qui manœuvre, en-dessous, contre l’Action française. J’offre à dîner à ma tante Civelli et à Margot dans un restaurant du boulevard. Le mardi 29, je déjeune chez les Albert Lazerne ; je cours encore au Faubourg Saint-Antoine pour commander mes fauteuils. Je vais chez ma tante Civelli qui est bien à l’étroit dans son tout petit appartement. Enfin j’assiste, dans la salle des Sociétés savantes, à l’ouverture du congrès d’Action française ; intéressants discours ; on y annonce des « exécutions » ; cela concerne Larègle.

Le lendemain 30, paraît dans L’Action française un article ayant pour titre « Exécution nécessaire » ; c’est un réquisitoire en règle contre Larègle ; voilà les hostilités publiquement engagées ; c’est une chose bien fâcheuse ; les royalistes vont être divisés en deux partis. Le congrès est très intéressant, mais se ressent de cette situation ; presque tous les congressistes suivent avec enthousiasme l’Action française dans la voie où elle s’est engagée ; j’avoue que je suis perplexe ; faut-il les suivre aveuglément ou faire des réserves ? D’un côté, l’Action française représente tout ce qu’il y a de vivant, de décidé dans les fidèles du Roi ; d’autre part, elle a commis un acte grave d’indiscipline en exécutant ainsi le plus haut représentant du Roi, malgré tous les griefs qu’elle a contre lui ; je conserve toutes mes sympathies à l’Action française, mais il m’est impossible d’approuver cet acte. Le soir, je vais avec Antoine Delestrac au Moulin Rouge.

Le 1er décembre, le congrès a continué, il y a eu des discours de Daudet et de Lur-Saluces ; en général l’opinion royaliste approuve « le coup d’état » de l’Action française ; je ne peux me décider à l’approuver. Je vais voir l’oncle Henri de Pontich et les Çagarriga ; Tata Mimi vient dîner chez les Delestrac.

Le vendredi 2, dernière journée du congrès ; c’est la journée la plus intéressante à cause d’un rapport de Pujo sur les Camelots du Roi. Le matin, je vais à Montmartre où je fais la sainte communion dans la basilique du Sacré Cœur. Je vais ensuite déjeuner chez les Çagarriga.

Un véritable « cas de conscience » se pose pour moi : un bon nombre de congressistes a signé une « déclaration » dans laquelle il est dit que l’on s’associe pleinement aux paroles de M. de Montesquiou et que, quoi qu’il arrive, on ira jusqu’au bout avec l’Action française ; à la séance du matin, M. Bertran demande que tous les congressistes présents soient admis à signer cette déclaration. Après un instant de doute, d’hésitation, je me décide à ne pas la signer, ne la trouvant pas respectueuse de l’autorité royale ; presque tous les congressistes signent cette déclaration et M. Bertran voudrait me décider à la signer aussi, mais non, je ne peux admettre que des royalistes fassent si peu de cas de l’autorité du Roi. Le soir, a lieu la superbe réunion finale à la salle Wagram ; cette immense salle est absolument comble ; beaux discours, énergiques résolutions, grand enthousiasme ; mais sur tout cela plane la pensée de la scission qui va se produire entre royalistes. Combien cette scission est fâcheuse ; l’élan de l’Action française va se trouver arrêté je le crains et c’est bien regrettable ; elle avait tant fait déjà et, il n’y a pas à dire, elle contient tout ce qu’il y a de vivant, de décidé, parmi les royalistes !

Le samedi 3, je retrouve l’oncle Xavier et Maurice ; nous déjeunons ensemble au restaurant Prunier ; je fais des commissions avec Maurice. Le soir, j’assiste au banquet de clôture du congrès à l’avenue de la Grande Armée.

Je quitte Paris le dimanche matin 4, après être allé à la messe à Saint-Sulpice et avoir visité, au Grand Palais, le Salon de l’Automobile ; je pars par la gare des Invalides ; je vais à Angers où j’arrive à 5 heures du soir par Le Mans. À la gare des Invalides au moment de mon départ, je vois un instant la marquise de Mac-Mahon, à qui j’ai été présenté ces jours derniers ; elle me fait part de l’affreux accident d’automobile qui a coûté la vie à sa sœur la marquise de Nicolaï, à son neveu et à leur chauffeur, écrasés par un express à un passage à niveau ! À Angers, je descends chez l’oncle Xavier 83 rue du Mail ; voilà 3 ans ½ que j’ai quitté Angers et je n’y étais pas encore revenu ; aussi est-ce avec bonheur que je viens y passer 48 heures ; mais ce sera bien court. Je vois le soir même Philomène, Henri et leurs deux fillettes.

Le lendemain lundi 5, je parcours Angers en tout sens ; le bas de la ville est inondé ; pendant les 13 ans que j’ai été angevin, je n’ai jamais vu une pareille inondation. Je vais à la Faculté à l’heure des cours, ce qui me procure le plaisir de rencontrer plusieurs de mes anciens professeurs, je vais voir une foule d’anciens amis ; l’après-midi, je prends une voiture et fais une longue tournée de visites ; le soir, je dîne chez M. et Mme de Lavergne, les beaux-parents de Philomène ; j’ai la chance de tomber sur deux jours de beau temps.

Le mardi, je continue mes visites ; le matin je vais voir l’abbé Brossard, le curé de Saint-Serge, M. François Delahaye ; à midi, très gentil déjeuner de jeunes ménages chez Jacques Hervé-Bazin qui me fait l’amabilité de réunir à sa table, pour me permettre de les voir, la plupart de nos anciens camarades et leurs femmes, car ils sont presque tous mariés ; il y a là (outre le maître et la maîtresse de maison) Maurice Lucas et sa femme, Jean Gavouyère et sa femme, Jacques des Loges et sa femme, Maurice Perrin, Henri et Philomène ; ce déjeuner très gai me fait grand plaisir. L’après-midi, je continue mes visites, je repars à 8h29 du soir. L’oncle Xavier est admirablement installé, Madeleine et Henri de Rodellec, arrivés depuis peu, sont déjà très lancés dans la société angevine où Henri a des alliances. C’est avec regret que je repars d’Angers après un aussi court séjour ; une autre fois, je tâcherai d’y venir avec Bebelle et j’y passerai plus longtemps. À Angers comme à Paris, je constate une profonde division entre royalistes ; ils se classent en partisans résolus de l’Action française et royalistes vieux jeu ; il est malheureux que le respect de la discipline nous oblige à être du côté de ces derniers alors que toute ma sympathie et toute ma raison vont à l’Action française ; pourquoi aussi a-t-elle commis un pareil manquement à la discipline ; je sais bien qu’elle a eu pour cela de très sérieuses raisons ; mais ces raisons autorisent-elles un pareil manquement aux principes ? Pour briser la conspiration qu’elle voyait se nouer autour d’elle, l’Action française a jugé un éclat nécessaire. Le Roi répond en couvrant le chef de son bureau politique et en blâmant l’Action française, c’était immanquable ; il dit, dans sa lettre, « quand je commande, j’entends être obéi » ; comment pourrions-nous répondre « non » ? Espérons que tout cela s’arrangera, mais cette situation met les royalistes dans un fameux embarras ! Je quitte Angers par la ligne de Poitiers, celle de Tours étant coupée par l’inondation de la Loire. Philomène et Henri m’accompagnent à la gare et Philomène a bien envie de me suivre en Roussillon ! Elle compte y venir en septembre.

J’arrive à Bordeaux mercredi matin 7 à 6h ½ ; je vais à l’usine Motobloc, je me mets à la recherche d’Henry que je n’arrive pas à trouver, je vois la voiture chez le carrossier où on a fini de la peindre. Je repars à 10h57 et j’arrive à Toulouse à 4h46 du soir ; je couche à Toulouse. Le lendemain matin, j’assiste à la messe à Saint-Jérôme et fais la sainte communion à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception ; l’après-midi est appelée, au tribunal, mon affaire contre Ducos et « Les Prévoyants de France » ; M. de Laportalière, mon avocat, parle admirablement, son adversaire est très faible et je considère la partie comme gagnée ; « Les Prévoyants » ont plaidé que M. Ducos ne les avait pas engagés ; M. de Laportalière a plaidé victorieusement le contraire. Le jugement sera rendu prochainement. Je quitte Toulouse à 5h5 et arrive à Perpignan à 10 heures ; Bebelle va très bien ainsi que les enfants. Aujourd’hui vendredi, je vais à Claira voir les travaux des vignes. Il fait dans ce pays-ci un temps merveilleux.

Ille, samedi 10 décembre 1910

Je viens coucher à Ille ce soir pour assister demain au pèlerinage des groupes de Jeunesse catholique d’Ille, Vinça, Bouleternère et Rodès, à Domanova où ils tiendront un petit congrès. Les travaux de la maison où nous allons nous installer vont se terminer et je compte pouvoir y aller à la fin de la semaine. Papa et Maman vont bien ; il paraît que Bonne Maman a été un peu souffrante et a gardé le lit trois jours, mais elle est guérie.

Perpignan, dimanche 11 décembre 1910

 Aujourd’hui a eu lieu, par un temps radieux, le petit congrès de Domanova ; on m’a forcé à le présider ; l’après-midi, j’ai dû y prendre la parole et on a formé une union cantonale entre les divers groupes présents ; j’ai dû me débattre comme un beau diable pour refuser d’être nommé président de cette union et pour se dédommager on m’a nommé président d’honneur. La grand’messe et les vêpres ont été chantées en plein air et on avait trop chaud au soleil ; ce n’est pas banal dans cette saison ! Ce petit congrès fera du bien ; les jeunes gens catholiques apprennent à se connaître et à s’affirmer. Tout est fini à 2h20 ; je rentre à Ille en voiture et à Perpignan en autobus.

Semaine du 12 au 18 décembre 1910

Perpignan, lundi 12 décembre 1910

Je ne bouge pas de Perpignan ; c’est vendredi qu’on prendra notre mobilier pour le porter à Ille. Ici comme partout, les royalistes se sont classés en deux parties ; par discipline je me range du côté du roi, alors que toutes mes tendances me porteraient à l’Action française. Je me décide à écrire à Mgr le duc d’Orléans ; dans cette lettre, je fais d’avance acte de soumission mais je plaide pour l’Action française. Il ne faut pas s’efforcer de faire comprendre au Roi que, dans ce pays ici tout au moins, tout ce qu’il y a de vivant dans le parti royaliste est à l’Action française et que la disparition de celle-ci serait un vrai désastre pour la cause de la Monarchie. Le Prince doit certainement recevoir tous ces jours-ci de nombreuses lettres dans ce sens. La grosse majorité des royalistes n’a pas mes scrupules ou passe outre, et se range du côté de l’Action française ; par moments je me demande si je ne me trompe pas et si l’intérêt bien compris de la cause royaliste n’exige pas qu’on paraisse désobéir au Roi pour le mieux servir. Cependant, je ne peux me décider à désobéir au Roi, même pour le servir !

Perpignan, mardi 13 décembre 1910

M. Despéramons, qui est exactement dans le même état d’esprit que moi, approuve ma lettre au Prince ; lui-même, en sa qualité de président du Comité royaliste, lui en a écrit une dans le même sens. Je ne bouge pas ; Maman vient déjeuner et repart à 3 heures. C’est aujourd’hui que Maurras est reçu par le Prince à Bruxelles.

Perpignan, mercredi 14 décembre 1910

Nous faisons quelques commissions et nos préparatifs de départ. J’ai oublié de mentionner samedi dans mon journal que je connais le jugement rendu par le Tribunal de Toulouse ; il ne me donne gain de cause qu’à moitié ; Ducos, bien entendu, est condamné à me rembourser mes 10.000 frs. plus les intérêts ; par contre, le Tribunal déclare réserver mes droits vis-à-vis des administrateurs pris en leur nom personnel, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux. Je n’ai pas encore reçu la signification de ce jugement ; quand je l’aurai, je verrai s’il y a lieu de faire appel. De toute façon, nos pauvres 10.000 frs sont bien compromis, car Ducos n’a rien et court au diable vert[30], et la société n’est pas plus solvable. J’ai eu affaire à une bande de voleurs.

Perpignan, jeudi 15 décembre 1910

Ce matin, paraît dans les journaux l’inévitable sanction aux évènements survenus depuis 15 jours : le duc d’Orléans déclare que tant qu’ils ne se seront pas soumis à ses instructions, il n’aura aucun rapport avec les membres des comités directeurs de l’Action française, En même temps, il destitue M. de Lur-Saluces et M. de Resnes de leurs fonctions de représentants régionaux à cause de leur participation au congrès de l’Action française. Voilà donc la rupture consommée ! Je la voyais venir depuis le jour de mon arrivée à Paris. Il y aura donc désormais une Action française en révolte et travaillant au retour du Roi auquel elle désobéit ; étrange situation ! C’est extrêmement douloureux pour ceux, comme moi, qui veulent obéir au Roi tout en pensant qu’il est trompé et en reconnaissant que la méthode d’Action française est la seule efficace ; j’obéis et cependant et je me sépare de l’Action française jusqu’à ce qu’elle se soit soumise. Ce qui arrive était inévitable ; on peut dire que l’Action française, par son attitude depuis 15 jours, y a acculé le Roi. Beaucoup de royalistes feront comme moi ; beaucoup d’autres – les plus nombreux – suivront l’Action française, prétendant ainsi mieux servir le roi ; peut-être ont-ils raison ! Moi, je ne me reconnais pas le droit, quand le roi commande, de lui désobéir… À noter cette nuance importante et qui sauvegarde l’avenir ; en signifiant aux directeurs de l’Action française que le Prince n’aura plus aucun rapport avec eux tant qu’ils ne se seront pas soumis, La Correspondance nationale fait observer que le Prince ne désavoue pas l’Action française, mais que la communication vise exclusivement les membres des comités directeurs désignés. Il est évident que cette pénible situation va arrêter la propagande royaliste ; elle est le résultat d’une intrigue ourdie autour du Prince et aussi de l’attitude adoptée par l’Action française, de son manquement grave et persistant à la discipline. Pour nous qui dès la première heure, se sont dévoués dans l’Action française pour servir le roi et, par le roi, la France, c’est bien pénible !

Ille, vendredi 16 décembre 1910

Journée fatigante ; il a fallu faire charger tout notre mobilier dans deux voitures de déménagement et un camion ; le chargement est à peu près fini à 5 heures et nous partons pour Ille par l’autobus ; nous arrivons à 6h20.

Ille, samedi 17 décembre 1910

Aujourd’hui déchargement des voitures de déménagement ; toute la journée est occupée à cela. L’oncle Xavier, que nous avons vu un instant hier soir à Perpignan, vient passer 48 heures ici. J’envoie à M. Bertran ma démission de membre du bureau du             Panache ; j’ai pris cette pénible décision à la suite d’une lettre qui a été écrite à Charles Maurras par les membres du bureau (sans que j’en aie été avisé) ; dans cette lettre, ils déclarent se solidariser plus que jamais avec les comités directeurs de l’Action française. Cette déclaration, au lendemain de la désobéissance de l’Action française et des mesures prises par le duc d’Orléans, constitue, à mon avis, un acte de révolte contre le roi ; je ne peux laisser croire que je m’y associe, c’est pourquoi je prends la décision de démissionner ; quelle triste nécessité !

Ille, dimanche 18 décembre 1910

Nous allons à la messe et à vêpres ; le temps se rafraîchit.

Semaine du 19 au 25 décembre 1910

Perpignan, lundi 19 décembre 1910

Dans la journée, nous finissons notre installation ; je vais à Perpignan par le dernier train pour assister à une importante réunion du Comité royaliste ; nous sommes au complet – 24 – je n’avais jamais vu aussi nombreuse réunion ! On pose d’abord en principe qu’il ne doit pas y avoir de scission ; mais ensuite, comme Monsieur Despéramons doit assister à Toulouse à une réunion des présidents de comités démissionnaires de la région sous la présidence du marquis de Suffren, délégué régional, il désire avoir l’opinion du Comité sur la situation actuelle. On pose donc 2 questions : d’abord « quels sont ceux qui approuvent entièrement l’Action française dans son attitude rebelle » ; il y a 10 approbations et 14 blâmes ; ensuite, « quels sont ceux qui regrettent que l’Action française ait été mise, par suite de certaines manœuvres, dans le cas de désobéir » ; cette question est un blâme à peine déguisé au Bureau politique, et c’est, du reste, dans cette intention qu’elle est posée ; tous les membres du comité lèvent la main pour dire qu’ils regrettent… etc. Cette motion réunit ainsi l’unanimité des membres du Comité ; à la première question j’ai répondu non. Ainsi, la situation est nette  le Comité royaliste de ce département est tout entier favorable à l’Action française et hostile à la politique des Larègle et Cie ; mais, tandis que certains approuvent même la désobéissance de l’Action française, d’autres, dont je suis, regrettent cette désobéissance qu’ils considèrent comme un acte de révolte contre le roi. M. Bertran, avec qui j’ai une longue conversation et qui a passé une dizaine de jours à Paris après le congrès, me met au courant de bien des dessous qui expliquent (je n’ose pas dire qui justifient, et cependant…) l’attitude de l’Action française. Il résulte de ce qu’il me dit que cet éclat était en quelque sorte nécessaire pour montrer au Roi, entouré de mauvais conseillers, d’enjuivés, où est le vrai chemin de Reims. Néanmoins, pour le principe, je ne peux approuver une désobéissance au Roi. Je couche chez les Lazerme.

Ille, mardi 20 décembre 1910

Je fais quelques commissions à Perpignan et je rentre à Ille par le train de midi ; j’arrive en même temps que Marie-Thérèse et ses enfants qui, du reste, vont à Vinça où ils passeront quelque temps avant de venir à Ille. Nous continuons notre installation.

Ille, mercredi 21 décembre 1910

Nous achevons à peu près notre installation ; le soir, nous venons coucher ici. Albert et Henry, qui viennent assister au baptême de Germaine, arrivent le soir dans ma 12 HP qu’ils me livrent ; me voici en possession d’une automobile. Henry couche ici, nous l’installons dans l’ancienne chambre de l’abbé Latour ; Albert couche chez Papa ; ils prennent tous deux leurs repas ici.

Ille, jeudi 22 décembre 1910

Nous allons tous à Vinça en plusieurs voyages d’auto pour le déjeuner et le baptême. Le déjeuner est à 11 heures ½ ; y prennent part, outre nous tous et Marie Thérèse, mes beaux-frères, l’oncle Charles de Llobet, l’oncle Gabriel, Tante Augustine, Tante Bonafos et la cousine Lutrand, et le curé de Vinça. Après déjeuner arrivent dans un autobus qu’ils ont loué tout exprès nos invités pour le lunch : nos cousines de Blaÿ, les Rovira, de Massia, de Lacroix, de Lazerme, Henri Passama et Mlle Delafosse. Le baptême est à 3 heures ; après le baptême a lieu le ralleu traditionnel qui est très réussi et qui attire une énorme affluence d’enfants et même de grandes personnes. Nos invités repartent en autobus et nous regagnons Ille en auto.

Ille, vendredi 23 décembre 1910

Nous allons, l’après-midi, en auto à Vernet-les-Bains, le temps est splendide. Bebelle, Albert et Henry ne connaissaient pas Vernet. Je prends ma première leçon de conduite d’auto.

Ille, samedi 24 décembre 1910

Nous allons à Perpignan et Claira en auto ; la machine est excellente et va très bien. Depuis quelques jours, les démissions de présidents de comités royalistes et de membres isolés de ces comités pleuvent au bureau politique ; il y a même eu des démissions collectives de comités ; les Larègle et Cie voulaient désorganiser l’Action française et voilà que ce sont leurs comités qui se désagrègent. Tout cela est néanmoins bien triste et il est à souhaiter que la concorde revienne bientôt.

Ille, dimanche 25 décembre 1910

Nous nous confessons et faisons la sainte communion en l’honneur de la Noël ; nous revenons à la grand’messe et à vêpres ; cette année encore, il n’y a pas eu ici de messe de minuit.

Semaine du 26 au 31 décembre 1910

Ille, lundi 26 décembre 1910

Nous allons déjeuner et passer l’après-midi aux Capeillans ; nous faisons le trajet en auto.

Ille, mardi 27 décembre 1910

Le matin, nous allons à Vinça en auto ; je prends chaque jour ma leçon de conduite. À 1h25 partent Albert et Henry.

Ille, mercredi 28 décembre 1910

Nous devions aller passer l’après-midi au château de Castelnou où les Rovira et La Croix nous avaient donné rendez-vous, mais le temps est si mauvais, le vent si froid que nous y renonçons.

Ille, jeudi 29 décembre 1910

Nous allons à Perpignan en auto, nous prenons Marie Thérèse et Ghislaine ; nous faisons des achats et des commissions.

Ille, vendredi 30 décembre 1910

Je vais à Vinça pour ma leçon d’auto ; j’y retrouve Bonne Maman et Marie Thérèse.

Ille, samedi 31 décembre 1910

Je prends ma leçon d’auto en allant à Thuir et en revenant par Millas. Nous apprenons que l’oncle Xavier est nommé officier de la Légion d’honneur ; il était surprenant qu’il ne le fût pas déjà. L’année s’achève ; elle a été assez heureuse pour nous ; l’année a été malheureuse au point de vue patriotique et religieux et, pour nous royalistes, elle finit dans l’inquiétude et dans le doute. Quand donc luira le jour de la délivrance ? C’est le secret de Dieu, mais autant qu’il est possible aux hommes de prévoir, je crois que le succès de la bonne cause est lié au sort des idées et des méthodes de l’Action française ; puisse le Roi le comprendre !

« Le général Estève recevant la croix d’officier de la Légion d’honneur. Il a reçu, depuis, pendant la guerre, la cravate de commandeur » (note manuscrite d’Antoine d’Estève de Bosch au dos du cliché) – Cliché anonyme, 1910 (Collection Pierre Lemaitre)

[1] Voir supra note du 5 novembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Il doit s’agir de Jean de Martrin-Donos (1862-1930), prêtre, auteur de pièces de théâtre à caractère historique et social, notamment connu pour son drame vendéen Ripoche (1909). Originaire du diocèse d’Albi, il a écrit plusieurs ouvrages littéraires et religieux, dont des drames sur le christianisme ancien. Le lien de parenté avec les Llobet est très éloigné. Il y a eu une alliance plus proche entre les Martrin et la famille d’Audéric, dont descendent les Llobet, mais l’abbé appartient à une autre branche (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Marthe Penel (Montauban, 13 novembre 1872-Versailles, 6 mai 1975), fille de François Penel et de Claire Lafon, mariée à Arras le 9 décembre 1897 avec Jean Abdon Latrobe (1869-1917), issu d’une famille d’imprimeurs de Perpignan, propriétaire du château d’Ortaffa (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Il doit s’agir de Thérèse de Lazerme (Perpignan, 17 janvir 1890-Montflanquin, Lot-et-Garonne, 6 décembre 1916) fille de Joseph de Lazerme et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert, qui épousera en 1924 Joseph Goursaud de Merlis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Il est difficile de dire de quels Chefdebien il s’agit ici, très certainement René de Chefdebien (1877-1953) et son épouse Louise Bas de Cesso (184-1869), souvent cités dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il peut s’agir d’Henriette de Guy-Villeneuve (1831-1911), mariée en 1855 à Félix Conte de Bonet, ou de sa bru Yvonne de Bourdoncle de Saint-Salvy (1867-1958), mariée en 1888 à Charles Conte de Bonet (1858-1902) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Voir infra note du 12 septembre 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Albert Bausil (Castres, 16 décembre 1881-Perpignan, 3 mars 1943), écrivain et journaliste perpignanais, directeur du journal Le Cri Catalan, puis fondateur en 1917 du Coq catalan. La Blouse est une comédie en un acte imprimée chez Comet à Perpignan en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Renée Despéramons, née à Perpignan le 20 mars 1888, fills d’André Despéramons (1861-1951), président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales, et de Pauline Dare. Elle épousera en 1914 Henri Rambaud (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Marguerite Moullart de Vilmarest (1873-1914), fille de Raoul Moullart de Vilmarest et de Laure Renard de Saint-Malo, mariée en 1899 Avec Henry de Péguilhan de Larboust de Thermes (1871-1942). Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Félix Mayol (1872-1941), chanteur populaire, connu pour avoir interprété La Paimpolaise, Viens poupoule !, etc. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Traditionnel cortège masqué du mercredi des cendres à Perpignan, allant de la ville jusqu’à la Fontaine d’Amour et Mailloles. Remerciements à M. Laurent Fonquernie pour son indication (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Il doit s’agir d’Henry O’Byrne (1874-1938), fils d’Henry O’Byrne et d’Élisabeth du Bourg, marié en 1903 à Yvonne du Cheyron du Pavillon, qui était alors lieutenant au 53e régiment d’infanterie, futur colonel (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Jean Amade, en catalan Joan Amade (Céret, 30 mars 1878-3 mars 1949), écrivain et poète en catalan, chef de file de la renaissance catalane en Roussillon, auteur d’une anthologie de la poésie catalane. Voir infra au 19 mars 1910 pour son mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Chantecler est une pièce de théâtre en quatre actes d’Edmond Rostand créée en 1910. Elle est représentée pour la première fois le 7 février 1910 au théâtre de la Porte-Saint-Martin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Lucien Deslinières (1857-1937), journaliste, fondateur en 1902 du Socialiste des Pyrénées-Orientales, organe de presse de la fédération SFIO des Pyrénées-Orientales, dont il fut secrétaire général (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Voir supra note du 27 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Hélène de Lamer (1886-1974), fille de Paul Amédée de Lamer (1857-1929) et de Marie-Thérèse Pujade, nièce du docteur Charles de Lamer, et donc arrière-petite-fille de Mme de Lamer née Jeanne Lazerme. Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Emmanuel Balalud de Saint-Jean, cousin de la famille. Voir supra au 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Saint-Michel-de-Castelnau (Gironde), à la limite entre la Gironde et le Lot-et-Garonne, à 16km à l’ouest de Casteljaloux (Lot-et-Garonne). Il s’agit d’une propriété de la famille du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Pièce de théâtre en quatre actes d’Edmond Rostand, créée en 1910 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, mettant en scène des personnages animaux allégoriques, avec des costumes et décors grandioses (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Famille de Thérèse Cousin de Mauvaisin, épouse de Carlos de Lazerme. Voir supra note du 11 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Voir supra note du 30 mars 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Comédie en quatre actes de Paul Gavault, écrite en 1909, qui évoque les démêlés sentimentaux de la fille et héritière d’un riche chocolatier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Il s’agit de Fritz Krüger (1889-1974), linguiste, romaniste et ethnographe allemand, qui séjourna à Montpellier en 1910 et y suivit les cours de phonétique et de français du célèbre linguiste Maurice Grammont, ainsi que les cours de catalan et d’espagnol de Jean Amade. Sur proposition de Schädel, Krüger et Karl Salow soutiennent une thèse de géographie linguistique, basée sur des enquêtes de terrain menées dans 161 localités et visant à préciser la frontière géographique entre le catalan et le languedocien, depuis Salses jusqu’à Andorre. Les deux auteurs publient ensemble les cartes qui synthétisent leurs travaux, à la fin de l’ouvrage de Salow. D’après Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Robert Gauldrée-Boileau de Lacaze (Saint-Amans-Valtoret, Tarn, 5 août 1879-Toulouse, 1er décembre 1950), fils de Fernand Gauldrée-Boileau de Lacaze et de Marie-Louise de Durand de Bonne de Sénégas. Il avait épousé le 29 août 1904 à La Bastide de Besplas (Ariège) Marie Dupac de Marsoulies (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Voir supra au 28 octobre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Il s’agit de l’ancienne maison des Cornellà, devenue ensuite par héritage de Bourdeville, situé à l’actuel n°25 de la Grande rue à Ille-sur-Tet. Voir aussi supra au 1er octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Sic, l’expression correcte serait « au diable vauvert » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1911

Janvier 1911

Semaine du 1er janvier 1911

Ille, dimanche 1er janvier 1911

Pour placer cette nouvelle année sous la protection divine, nous allons à la messe de 8h ½ et faisons la sainte communion ; ensuite, nous allons passer la journée à Vinça en auto pour offrir nos vœux à Bonne Maman. Nous rentrons le soir même.

Semaine du 2 au 8 janvier 1911

Ille, lundi 2 janvier 1911

Je vais prendre Bonne Maman, Marie-Thérèse et Ghislaine à Vinça en auto ; elles déjeunent dans notre nouvelle maison, ainsi que Papa et Maman, pour « pendre la crémaillère ».

Ille, mardi 3 janvier 1911

Nous allons à Perpignan en auto, nous emmenons Papa ; dans Perpignan, nous écrasons à moitié un petit chien ; bien que ce ne soit pas de notre faute, car nous allions très lentement, un agent prend mon nom ; j’espère toutefois ne pas avoir d’ennuis à ce sujet. Je vais à Claira où je vais à la vigne de la Cadène et je vois Maurice. Nous sommes de retour à Ille à 7 heures ½. Je mène chaque jour l’auto une bonne partie du chemin et je fais des progrès.

Ille, mercredi 4 janvier 1911

Le matin, je vais à Bouleternère. L’après-midi, il fait un vent violent et glacé ; nous ne ressortons pas ; nous nous contentons de faire quelques visites dans Ille.

Ille, jeudi 5 janvier 1911

Nous allons à Perpignan où j’ai différentes affaires ; nous faisons aussi des visites chez Monseigneur, Madame de Çagarriga etc.

Ille, vendredi 6 janvier 1911

J’accompagne Papa à Trouillas en auto ; le temps est splendide. Je fais de plus en plus de progrès dans l’art de mener. Le matin à la messe de 7 heures je fais la sainte communion.

Ille, samedi 7 janvier 1911

Nous allons passer la journée à Vinça à l’occasion de la fête patronale ; nous y déjeunons et rentrons à 7 heures.

Ille, dimanche 8 janvier 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez Papa et faisons des visites avant et après vêpres.

Semaine du 9 au 15 janvier 1911

Ille, lundi 9 janvier 1911

Nous allons en auto à la Grange voir les Henri de Çagarriga que nous y trouvons ; ensuite, nous allons voir les Lammerville à Taxo, nous ne les rencontrons pas. Le temps est superbe.

Ille, mardi 10 janvier 1911

Je vais à Prades en auto voir M. Gravas ; Marie-Thérèse et Ghizie[1] y viennent aussi à partir de Vinça ; au retour, je m’arrête assez longuement à Vinça.

Ille, mercredi 11 janvier 1911

Je vais à Bouleternère le matin, à motocyclette ; l’après-midi, je vais faire ma promenade d’auto à Villemolaque. J’y porte Pierrou Marty Nadal et le fils Étienne Baux ; il fait un temps superbe.

Ille, jeudi 12 janvier 1911

Je vais à Claira et à Perpignan ; Bebelle, un peu fatiguée, préfère ne pas me suivre ; il fait encore très beau ; j’ai mon premier ennui de pneus sous la forme d’un éclatement.

Ille, vendredi 13 janvier 1911

Je vais déjeuner à Vinça ; j’y vais pour signer avec M. Vincent Bousquet, chez Me Bouchède, l’acte d’achat de son jardin contigu à ma cave de Claira ; le sous-seing privé était signé depuis longtemps ; je rentre avec la pluie.

Ille, samedi 14 janvier 1911

Il pleut toute la journée ; nous déjeunons chez mes parents.

Ille, dimanche 15 janvier 1911

Je vais à Vinça pour la réception des chefs de section de la Société, réunion qui dure assez longtemps.

Semaine du 16 au 22 janvier 1911

Ille, lundi 16 janvier 1911

Nous allons à Perpignan où nous faisons quelques visites ; nous apprenons que l’aviateur Gibert volera demain sur son Blériot.

Ille, mardi 17 janvier 1911

Nous revenons à Perpignan pour voir Gibert[2] ; il fait un superbe vol, mais atterrit mal et son appareil en butant contre une barrière est assez endommagé pour rendre tout nouveau vol impossible aujourd’hui ; c’est une déception ; nous faisons des visites.

Carte postale signée par l’aviateur Louis Gibert (1885-1956), 1911 – Site chadbourneantique.com

Vinça, mercredi 18 janvier 1911

Aujourd’hui, nous venons nous installer à Vinça en vue de la fête de Saint Sébastien ; Bebelle y arrive à midi par le train ; dans l’après-midi, je vais et viens à motocyclette à cause d’une petite avarie à la magnéto de l’auto qu’un ouvrier de Perpignan doit venir réparer demain.

Vinça, jeudi 19 janvier 1911

La petite avarie est rapidement réparée le matin et je rentre à Vinça en auto. Le soir a lieu l’Assemblée générale annuelle de la Société, puis commencent les danses et sérénades qui annoncent la fête.

Vinça, vendredi 20 janvier 1911

Je suis occupé toute la journée par la fête de Saint Sébastien qui se déroule suivant le rythme accoutumé : défilé en musique dans les rues, grand’messe solennelle, bal dit « de l’Ouffici », et l’après-midi danses sur la place du Puig ; le soir, à cause du froid, je décide que les danses auront lieu dans la salle Ramon, ce qui a lieu et est approuvé par la plus grande partie des sociétaires ; ce bal se prolonge jusqu’à minuit. À la grand’messe, l’oncle Gabriel de Llobet, que M. le curé de Vinça et moi avions invité, prononce une éloquente allocution sur les devoirs des mutualistes chrétiens. Naturellement, il descend à la maison. Bonne Maman, très enrhumée, prend le sage parti de ne pas sortir et même garde le lit une partie de la journée ; Maman, très fatiguée, se couche aussi de très bonne heure.

Antoine d’Estève de Bosch dit « Tony » à Vinça – Cliché [peut-être réalisé par Antoine d’Estève de Bosch] du 20 janvier 1911 (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, samedi 21 janvier 1911

Je vais en auto à Perpignan où je déjeune chez les Llobet, puis à Claira ; à Perpignan avait lieu la messe pour Louis XVI, malheureusement, je suis arrivé trop tard pour y assister ; je rentre à Vinça à 7h du soir.

Perpignan, dimanche 22 janvier 1911

Je reçois un télégramme de Maurice Roger m’annonçant que son père est mort et qu’on l’enterre demain à Torreilles ; hier à Claira, il ne m’avait même pas dit que son père était malade, il est donc mort subitement ; j’irai à ses obsèques. L’après-midi, avec Papa et Bebelle, nous venons assister à la dernière journée d’aviation à Perpignan ; Gibert fait son beau vol, mais ne recommence pas. Nous assistons ensuite à une conférence du Père Eyraud à la salle des Œuvres. Je dîne et couche ici chez les Llobet ; le soir, je vais avec l’oncle Gabriel à une réunion chez les Sœurs de l’Assomption ; M. Henri Bertran y fait une conférence sur la personne humaine de Notre Seigneur Jésus-Christ ; cette conférence, ainsi que celle du Père Eyraud, est suivie de la bénédiction du Très-Saint Sacrement. Le chauffeur Georges ramène Bebelle et Papa à Vinça.

Semaine du 23 au 29 janvier 1911

Vinça, lundi 23 janvier 1911

Je vais à Torreilles avec l’autobus et j’assiste aux obsèques du père de Maurice Roger, qui s’appelait de même ; je déjeune chez la famille Vidal et je rentre à Perpignan en autobus et à Vinça par le train.

Ille, mardi 24 janvier 1911

Ce matin à Vinça, je vais à la Balme où je fais répandre de l’engrais. Bonne Maman, qui a eu une petite grippe, allant beaucoup mieux, nous quittons Vinça et rentrons à Ille en auto. Je mets à la porte le chauffeur Georges qui devenait insupportable ; je lui avais permis de s’absenter lundi et il n’est revenu que ce soir, et encore s’est servi sans me le demander de ma motocyclette, qu’il m’a endommagée ; j’en profite pour le renvoyer.

Ille, mercredi 25 janvier 1911

Je vais prendre Maman à Vinça en auto et je la ramène ici ; Bonne Maman va beaucoup mieux.

Ille, jeudi 26 janvier 1911

Je vais à Bouleternère à motocyclette. Tony est assez enrhumé.

Ille, vendredi 27 janvier 1911

Le Dr Pons, que nous faisons appeler pour Tony, l’ausculte et déclare qu’il n’a qu’un léger rhume ; nous le tenons dans sa chambre. Nous devions aller tous à Claira ; à cause de Tony, nous renvoyons ce déplacement à demain ; je vais seul à Perpignan à motocyclette, pour faire quelques commissions.

Ille, samedi 28 janvier 1911

Ghislaine-Marie du Pin de Saint-Cyr, fille de Max du Pin de Saint-Cyr et de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch – Cliché J. Sereni, Saintes (Collection Pierre Lemaitre)

Nous allons à Claira en auto ; nous y emmenons Papa et Marie Thérèse accompagnée de son inséparable Ghislaine-Marie. Au moment de partir d’ici, nous rencontrons Fernand et Marie de Rovira avec leur sœur Mme de Rovira de Roquevaire ; les deux dames vont voir Maman et nous prenons Fernand avec nous jusqu’à Perpignan. À Claira, je fais visiter la cave et certaines vignes à Marie Thérèse, puis je vais à Saint-Laurent ; nous rentrons ici à 7h ½ ; j’ai mené, naturellement, tout le temps ; je m’y suis mis tout à fait et je passerai bientôt l’examen de capacité.

Ille, dimanche 29 janvier 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons avec Marie-Thérèse.

Semaine du 31 janvier 1911

Ille, mardi 31 janvier 1911

Je suis de retour d’une belle excursion en Cerdagne entreprise hier matin en automobile, pour assister à la fin des fêtes en l’honneur de la caravane du Touring Club et surtout pour voir ce beau pays sous son aspect l’hiver ; j’y suis allé en auto parce que j’ai manqué le train de 6h20 du matin. L’auto a marché admirablement sur la route déblayée de neige par les soins des Ponts-et-Chaussées. Je suis passé à 1600 mètres d’altitude au col de la Perche ; je suis allé d’abord à Puigcerda, première ville espagnole, puis j’ai couché à Bourg-Madame ; le temps était splendide, et la fête franco-espagnole assez réussie. Aujourd’hui pour le retour, j’ai eu la neige et j’ai même craint un moment de ne pouvoir repartir avant une grande chute de neige, à cause d’une avarie à la pompe à eau causée par la gelée et qu’il a fallu réparer sur place, ce qui n’a été terminé qu’à 3h ½ ; néanmoins, le retour s’est effectué dans de bonnes conditions ; au col de la Perche, on se serait cru dans un pays polaire, c’était très beau à voir ; j’ai dû descendre très lentement et ne suis rentré à Ille qu’à 9h du soir, avec la pluie.

Le col de la Perche – Carte postale, Fau et Campistro, 1907 (Site z4du34.com)

Février 1911

Semaine du 1er au 5 février 1911

Ille, mercredi 1er février 1911

Je fais nettoyer à fond la voiture qui en avait grand besoin ; nous avons Tante Augustine à déjeuner.

Ille, jeudi 2 février 1911

Bebelle et moi faisons la sainte communion puis revenons à la grand’messe ; l’après-midi, avec Marie-Thérèse, nous allons en promenade à Bouleternère, puis nous allons au salut à 5 heures.

Ille, vendredi 3 février 1911

Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, Bebelle et moi allons en auto à Perpignan ; le matin, à motocyclette, je vais à Vinça voir Bonne Maman qui va beaucoup mieux.

Ille, samedi 4 février 1911

L’après-midi, nous allons tous en auto faire une visite à nos cousins de Barescut à La Ferrière.

Ille, dimanche 5 février 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents.

Semaine du 8 au 12 février 1911

Ille, mercredi 8 février 1911

J’ai été malade deux jours et j’ai gardé le lit ; ce n’était qu’une petite courbature sans aucune gravité, pas même la grippe. Je me lève aujourd’hui.

Ille, jeudi 9 février 1911

Je ne sors pas encore ; le petit groom Henri Pelras a la même courbature que j’ai eue et il y a trois jours.

Ille, vendredi 10 février 1911

Ce matin, c’est la cuisinière Marie qui est atteinte ; décidément, la maison va être un hôpital ; moi, je commence à sortir aujourd’hui dans l’après-midi. L’abbé Latour arrive pour 4 jours, il descend chez mes parents.

Ille, samedi 11 février 1911

Nous avons Papa, Maman, Marie-Thérèse, Ghislaine et M. l’abbé à déjeuner ; nous passons une partie de l’après-midi ensemble. Ensuite je vais me promener avec Bebelle du côté de l’olivette du Pont de la Fouste.

Ille, dimanche 12 février 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents ; nous nous promenons après vêpres ; ce bon M. l’abbé est toujours le même ; toujours aussi bon et aussi aimable ; en le voyant hier dans cette maison ma pensée se reporte à 18 années en arrière ; comme le temps passe vite !

Semaine du 13 au 19 février 1911

Ille, lundi 13 février 1911

Le matin, je vais à Bouleternère avec l’abbé Latour ; l’après-midi, nous allons tous à Vinça en auto.

Ille, mardi 14 février 1911

Nous allons, Bebelle, Marie-Thérèse et moi, à Perpignan en auto ; au moment de partir, nous apprenons que Mme Augustine Vassal est morte ce matin, je la savais à peine malade ; quelle série de morts à Perpignan ! Nous allons offrir nos condoléances à M. Vassal. Je vais à Claira.

Ille, mercredi 15 février 1911

Nous nous promenons avec Marie-Thérèse du côté du « Salt das Caballs ».

Ille, jeudi 16 février 1911

Nous allons en auto à Perpignan le matin, assister aux obsèques de Mme Vassal. Nous sommes de retour à midi ½. L’après-midi, M. Finot, sous-ingénieur des mines à Prades, me fait passer l’examen pratique pour l’obtention du certificat de capacité pour la conduite des automobiles (dit communément brevet de chauffeur) exigé par l’article 11 du décret du 10 mars 1899. Je m’en tire très bien et M. Finot me dit qu’il m’enverra un de ces jours mon certificat en règle. Nous nous promenons avec Marie-Thérèse, il fait chaud, c’est le printemps qui s’annonce.

Certificat de capacité pour la conduite d’Antoine d’Estève de Bosch, 27 février 1911 – Collection Pierre Lemaitre

Ille, jeudi 17 février 1911

L’après-midi, nous allons en auto à Bouleternère, où je fais signer un bail pour la prairie des Arengs, et à Vinça ; nous emmenons Marie-Thérèse.

Ille, samedi 18 février 1911

Le matin à 8 heures, M. le curé vient célébrer la sainte messe dans la chapelle de la maison de mes parents, nouvellement restaurée ; c’est probablement la première fois depuis la Révolution que le Saint-Sacrifice est célébré dans cette chapelle ; je sers cette messe à laquelle nous assistons tous, parents et enfants ; nous y faisons la sainte communion ; c’est une fête de famille ; mes parents ont choisi pour cette première messe la date du 18 février qui est le troisième anniversaire de l’opération chirurgicale qui m’a sauvé la vie ; cette messe est dite en action de grâces. Les maçons qui ont fait les réparations de la chapelle y assistent aussi. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan où nous assistons à la première journée du concours hippique ; c’est intéressant et, en même temps, c’est une réunion très agréable, « la gentry » du pays s’y est donné rendez-vous et les occasions de se réunir sont si rares en Roussillon qu’on est enchanté de profiter de celles qui se présentent. Nous sommes invités par la Rovira à un thé très nombreux qu’ils offrent à leurs amis au buffet du concours. C’est Joseph Jonquères d’Oriola qui gagne la coupe.

Ille, dimanche 19 février 1911

Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, nous retournons au concours hippique à Perpignan ; nous y retrouvons une foule encore plus nombreuse qu’hier ; il y a là les Vilmarest, les Çagarriga, Gironde, Larboust, La Croix, Lazerme, Rovira, Forton, Passama, Blaÿ, Chefdebien, Bertran, Pous, d’Ax etc. ; c’est une réunion charmante ; nous rentrons le soir. Hier et aujourd’hui le temps a été magnifique.

Semaine du 20 au 19 février 1911

Ille, lundi 20 février 1911

Troisième et dernière journée du concours ; le temps est moins beau et la société moins nombreuse qu’hier ; c’est tout de même intéressant ; les plus belles épreuves sont un saut en hauteur de 2m10 et un saut en largeur de 7 mètres !

Ille, mardi 21 février 1911

Mes parents ont à déjeuner aujourd’hui nos cousins de Blaÿ (Henri, ses deux filles et sa sœur Mlle Françoise) ; nous y déjeunons aussi naturellement ; ils repartent par l’autobus de 4h ½.

Ille, mercredi 22 février 1911

Le matin, Bebelle, Papa et moi allons à Bouleternère aux obsèques de la vieille Jacomy, femme du vieux Poupon ; sur le désir de la famille, je dis quelques mots au retour, devant la maison. L’après-midi, Bebelle, Marie-Thérèse et moi allons à Millas et Corneilla voir les Ferriol et les d’Ax de Cessales ; nous rencontrons les uns et les autres.

Ille, jeudi 23 février 1911

Nous avons mon oncle, ma tante et mes cousines de Llobet de Kendy à déjeuner ; ils arrivent à midi et repartent à 4 heures après avoir pris le thé chez mes parents.

Ille, vendredi 24 février 1911

L’après-midi, j’accompagne Maman et Marie-Thérèse et ses enfants à Vinça en auto ; je fais mes adieux à Bonne Maman car nous partons lundi pour plus d’un mois et je ne pourrai pas revenir à Vinça avant le départ. Marie-Thérèse repart aussi dans une huitaine de jours.

Ille, samedi 25 février 1911

Je vais à Perpignan, Claira et Saint-Laurent en auto ; à Saint-Laurent, je signe l’acte pour l’achat de la nouvelle écurie de Claira, chez Me Pech ; à Claira, je fais la tournée des vignes ; à Perpignan, je déjeune chez les Llobet. Bebelle y vient à 2 heures par le train ; nous rentrons ensemble.

Ille, dimanche 26 février 1911

Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; nous assistons à la bataille de fleurs avec les Rovira, Massia, La Croix, Passama et Lazerme ; Fernand de Rovira nous invite tous à un thé chez le pâtissier Solère ; nous rentrons à 7 heures et achevons nos préparatifs de départ.

Semaine du 27 au 28 février 1911

Gaspard, lundi 27 février 1911

Voici notre premier voyage un peu sérieux en auto ; nous avons quitté Ille ce matin exactement à 8h35 ; par Millas, Estagel, Saint-Paul, Quillan, Limoux, Castelnaudary et Toulouse, nous venons à Gaspard où nous sommes jusqu’à jeudi chez Henri Tournamille ; nous y arrivons à 8h ½ du soir après plusieurs arrêts bien entendu ; nous avons été contrariés par un peu de pluie.

Gaspard, mardi 28 février 1911

Aujourd’hui revient l’appel devant la Cour de Toulouse le procès que je fais à la Société des « Prévoyants de France » à qui je réclame la restitution des 10.000 frs. que je lui ai prêté pour avoir la situation qui m’avait été promise et que je n’ai pas ; je vais y assister naturellement ; toute l’audience est occupée par la plaidoirie de mon avocat Me de Laportalière qui défend admirablement mes intérêts et démontre mon bon droit ; la suite des plaidoiries est renvoyée à demain ; je retourne à Gaspard.

Mars 1911

Semaine du 1er au 5 mars 1911

Gaspard, mercredi 1er mars 1911

Je reviens à Toulouse avec Henri Tournamille pour entendre plaider l’avocat de mes adversaires Me Soulié auquel Me de Laportalière réplique longuement. L’affaire est mise en délibéré et l’arrêt sera probablement rendu lundi. Me de Laportalière a beaucoup d’espoir. Toute la question est celle-ci : la société était-elle formée, existait-elle légalement dès le dépôt de l’acte de société et avant l’enregistrement de ses statuts par le ministre du Travail ? Mon avocat soutient que oui, mes adversaires soutiennent que non, et le Tribunal leur a donné raison ; j’espère que la Cour leur donnera tort. Si la société était formée, Ducos son directeur qui a traité en sa qualité et au nom de la société en traitant avec moi, a engagé la Société qui, dès lors, est ma débitrice ; sinon, on admet que la société n’a pas été engagée par Ducos et je n’ai comme débiteur que Ducos qui est insolvable. Ce serait souverainement injuste car j’ai eu l’intention de traiter avec la société, de prêter mon argent à elle et non à M. Ducos ; de plus, j’ai prouvé par de nombreuses lettres que la société avait connu et ratifié les engagements de Ducos vis-à-vis de moi, et maintenant on vient me soutenir que quels que soient les faits la société n’existait pas encore légalement et ne pouvait pas traiter avec moi ! Elle a bien pris mon argent ! Me de Laportalière démontre que les sociétés à forme mutuelle comme « Les Prévoyants de France », si elles ne peuvent commencer leurs opérations vis-à-vis de leurs sociétaires, c’est-à-dire faire signer des contrats avant l’enregistrement de leurs statuts, existent cependant avant cette formalité et peuvent traiter avec des tiers, sans quoi l’on aboutirait à des conséquences absurdes. J’ai beaucoup d’espoir ; avocat et avoué croient que la partie est gagnée.

Chalet Saint-Michel, jeudi 2 mars 1911

Nous quittons Gaspard en auto à dix heures et, après un arrêt de deux heures à Montech où nous voyons Albert qui est alité depuis trois semaines avec une mauvaise grippe et déjeunons, nous continuons sur le Chalet où nous arrivons avant six heures après un excellent voyage et un temps superbe. Les Jamme sont au Chalet jusqu’à jeudi prochain.

Chalet Saint-Michel, vendredi 3 mars 1911

Je passe ma journée à nettoyer l’auto qui en a grand besoin après ces 365 kilomètres.

Chalet Saint-Michel, samedi 4 mars 1911

Ma belle-mère qui est partie hier pour Montech voir Albert, nous écrit qu’il est toujours bien souffrant avec une forte fièvre et un point au côté ; c’est sérieux ! Dans l’auto des Jamme, superbement carrossée en limousine, nous allons voir les Vatin à leur rendez-vous de chasse d’Allons, nous ne les rencontrons pas ; nous allons ensuite à Casteljaloux.

Chalet Saint-Michel, dimanche 5 mars 1911

Nous allons tous à la grand’messe à Saint-Michel avec les trois autos. L’après-midi, nous nous promenons.

Semaine du 6 au 12 mars 1911

Le Chalet, lundi 6 mars 1911

Le matin, je me promène avec Bebelle du côté de Mezin ; les Lacaze chassent à courre dans les environs. L’après-midi, nous allons à la métairie de la Sègue et à Cap-Chicot dans l’auto d’Henri, une 12 H.P. Motobloc modèle 1911. Il pleut. Je reçois un télégramme d’Emmanuel de Saint-Jean m’annonçant que la cour de Toulouse a confirmé le premier jugement ; c’est un comble ! Ainsi, la société a « existé » pour toucher mon argent et elle « n’existe » pas pour me le rendre ! Je me trouve en face de l’insolvable Ducos ; je suis toisé ! Comme j’ai été mal inspiré en entrant dans cette caverne de voleurs !

Le Chalet, mardi 7 mars 1911

L’équipage des Vatin-Pérignon chasse tout près d’ici et prend le lièvre à 200 mètres du chalet ; l’après-midi, nous nous promenons au Basmatot et au Bialaire.

Le Chalet, mercredi 8 mars 1911

Je vais à Casteljaloux en auto accompagner à la gare la nourrice Biche de Germaine, qui nous quitte, et faire mes commissions. Si ce n’était la crainte des frais énormes que cette procédure entraînerait, j’irais en cassation pour faire trancher le point de droit soulevé par mon procès avec « Les Prévoyants de France » ; mon avoué m’écrit que Me de Laportalière est indigné d’une telle jurisprudence mais je m’en tiendrai là, ne voulant pas faire encore d’autres dépenses pour un intérêt aléatoire.

Le Chalet, jeudi 9 mars 1911

Les jours se suivent et se ressemblent ; je me promène un peu dans les bois et je lis.

Le Chalet, vendredi 10 mars 1911

L’après-midi, je vais en auto attendre ma belle-mère à la gare de Casteljaloux ; elle a quitté Albert encore bien souffrant.

Le Chalet, samedi 11 mars 1911

Je lis, j’écris et je me promène.

Le Chalet, dimanche 12 mars 1911

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; il pleut, ce qui nous empêche de ressortir l’après-midi. J’apprends la mort subite de mon fermier Jacques Blanc, fermier du « Cam d’al Pou » ; c’était un honnête homme et un laborieux, je le regrette bien.

Semaine du 13 au 19 mars 1911

Le Chalet, lundi 13 mars 1911

L’après-midi, je vais me promener du côté du Biret ; le temps est incertain.

Le Chalet, mardi 14 mars 1911

Je reçois un télégramme de Maman ainsi conçu : « Si tu as dépôt Société générale retire-le, lettre suit ». Évidemment de mauvais ont dû courir sur la Société Générale ; j’espère qu’ils sont erronés ; mais enfin, deux sûretés valent mieux qu’une, ne voulant pas m’exposer à être la victime d’un cataclysme comme celui de l’Union Générale il y a près de trente ans, je prends mes dispositions pour retirer tous les fonds que j’ai à la Société Générale ; j’écris immédiatement au directeur de l’agence de Perpignan et je vais porter la lettre à Saint-Michel en auto. Nous avons la visite de Madame Fernand de Lacaze et de ses filles.

Le Chalet, mercredi 15 mars 1911

C’est M. Vassal qui a dit à mes parents que la Société Générale traversait une crise[3] ; ce n’est peut-être qu’un faux bruit.

Le Chalet, jeudi 16 mars 1911

L’après-midi, nous allons tous passer un moment à la palombière établie dans les bois ; ce soir on ne se porte rien.

Le Chalet, vendredi 17 mars 1911

Le matin, je reviens à la palombière ; j’y vois capturer quelques palombes ; l’après-midi, je vais à Casteljaloux avec Bebelle et Lolotte.

Le Chalet, samedi 18 mars 1911

L’après-midi nous allons dans une lande entre le Biret et Mexico ; nous avons décidé de brûler cette lande absolument inculte, pour l’ensemencer ensuite de graines de pins ; l’opération est délicate à cause du danger de voir le feu s’étendre au-delà de la partie destinée à être brûlée ; aussi nous y avons mis un nombreux personnel et, sous la direction de Maubaret et sous notre surveillance, tout se passe le mieux du monde ; c’est même un très beau spectacle.

Le Chalet, dimanche 19 mars 1911

Nous allons à la messe à Lartigue ; l’après-midi éclate un orage assez violent, le premier de la saison.

Semaine du 20 au 26 mars 1911

Le Chalet, lundi 20 mars 1911

Henry, François et moi devions partir ce matin pour Biarritz en auto ; à l’heure du départ (6 heures) la pluie commence à tomber ; aussi remettons-nous notre excursion à demain si le temps le permet ; nous comptons partir demain matin et rentrer mercredi soir. L’après-midi nous allons visiter le château de Grignols.

Biarritz, mardi 21 mars 1911

Le temps était beau ce matin, nous sommes partis à 6h ½ ; notre voyage s’est très bien effectué ; notre seul ennui a été l’éclatement d’un vieux pneu qui nous a retenus un grand moment sur la route ; les routes sont droites, superbes, nous filions comme le vent. Nous arrivons à Biarritz avant midi et descendons à l’Hôtel de l’Europe. L’après-midi, je fais visiter à François et à Henry, qui viennent à Biarritz pour la première fois, les incomparables beautés naturelles de cette superbe station, ainsi que ses magnifiques constructions, ses hôtels, ses villas etc. Je rencontre plusieurs personnes de connaissance, notamment Mme de Mollans, Carlos qui est depuis trois mois, avec ses beaux-parents, à la villa Sainte-Cécile etc. Nous faisons le tour des falaises, nous écoutons le concert sur la grande plage.

Le Chalet, jeudi 23 mars 1911

Nous voici de retour au Chalet ; je n’ai pas écrit mon journal hier parce que nous ne sommes rentrés que ce matin après avoir voyagé une bonne partie de la nuit. Hier matin, à Biarritz, je suis allé à la messe de 7h ½ à Sainte-Eugénie, je me suis confessé et j’ai fait la sainte communion ; ensuite, je me suis promené avec mes beaux-frères autour du phare dont nous avons fait l’ascension ; à 11 heures, je suis allé à la villa voir Thérèse de Lazerme, on faisait son portrait au pastel et j’ai assisté à la séance de pose ce matin. Mme de Mauvaisin voulait me garder à déjeuner, je n’ai pu accepter à cause de mes beaux-frères qui m’attendaient. L’après-midi, dernière promenade du côté de la Côte des Basques, de Miramar, du Rocher de la Vierge, puis nous passons un moment sur la plage et nous partons à 5h ¼ ; j’emmène Jeanne, la première nourrice de Tony, comme bonne pour remplacer auprès de Germaine la vieille Jeanne. Nous sommes passés par la Barre de l’Adour et nous comptons arriver au Chalet vers 10 h du soir ; hélas que d’incidents ! Nous sommes arrivés à 3h ½ du matin ! Tout d’abord, dans un village des Landes, on nous a vendu de l’essence mélangée à de l’eau, de sorte que nous ne pouvions plus avancer ; nous nous sommes arrêtés pour dîner à Pontoux dans un tout petit hôtel ; nous avons abandonné toute l’essence (au moins 25 à 28 litres), l’avons laissé couler sur la route et l’avons remplacée par de l’essence de bonne qualité ; tout cela nous a pris un temps énorme et nous ne sommes repartis de Pontoux qu’à 11 heures ; ensuite nous nous sommes trompés de route et, au lieu de filer sur Mont-de-Marsan, nous nous sommes dirigés à toute vitesse sur Saint-Sever et nous ne nous sommes aperçus de notre erreur que près de Grenade-sur-l’Adour, il était plus de minuit. Nous sommes arrivés à Mont-de-Marsan à minuit ½ et nous sommes arrêtés pour prendre de l’huile. Nous espérions arriver en une heure et demie, mais voilà que nous avons été arrêtés par un brouillard à couper au couteau qui nous a suivis jusqu’au Chalet, impossible d’avancer vite ! Un moment, nous avons du regarnir les phares ; nous avons cherché de l’eau dans la cour d’une ferme près de Lublion au risque de nous faire prendre pour des voleurs à 2h ½ du matin ! Quelle nuit agitée. Aussi aujourd’hui nous nous reposons.

Le Chalet, vendredi 24 mars 1911

L’après-midi, nous faisons plusieurs visites à Casteljaloux aux Ollive, à Lacaze et à Archambaud, aux deux familles de Lacaze.

Le Chalet, samedi 25 mars 1911

Il pleut toute la journée ; nous ne bougeons pas ; la petite Civelli fait aujourd’hui sa première communion.

Le Chalet, dimanche 26 mars 1911

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel; c’est une messe d’enterrement.

Semaine du 27 au 31 mars 1911

Chalet Saint-Michel, lundi 20 mars 1911

Je vais à Bordeaux en auto faire réparer, à l’usine Motobloc, mon radiateur qui perd un peu et prendre différents accessoires ; je pars le matin, emmenant Henry et François, et je rentre le soir tard ; je passe par Bazas.

Chalet Saint-Michel, mardi 28 mars 1911

Je fais nettoyer à fond l’auto ; je mets au point plusieurs organes ; de temps en temps, un réglage est nécessaire.

Chalet Saint-Michel, mercredi 29 mars 1911

Je vais à Casteljaloux avec Bebelle.

Le Chalet, jeudi 30 mars 1911

Je reste seul avec Bebelle l’après-midi ; tous les autres vont à Casteljaloux.

Le Chalet, vendredi 31 mars 1911

Je lis et me promène un peu, le temps passe lentement ici.

Avril 1911

Semaine du 1er au 2 avril 1911

Le Chalet, samedi 1er avril 1911

Nous voici en avril ; notre séjour ici touche à sa fin, j’irai voir Marie-Thérèse et Max dans leur nouvelle installation de Bergerac, puis nous partirons.

Le Chalet, dimanche 2 avril 1911

Je reçois une bien triste nouvelle, celle de la mort de notre tante Bonafos[4] emportée en quelques jours par une pneumonie infectieuse ; je ne la savais même pas malade. C’était une femme d’une grande bonté et d’une grande distinction et une très bonne parente pour nous ; elle était la cousine germaine par alliance de mon grand-père de Lazerme ; notre parenté remonte au mariage d’une Lazerme, sœur de mon bisaïeul, avec M. Bonafos. Ses obsèques auront lieu demain matin ; je regrette que la distance m’empêche d’y assister. Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi nous allons en auto voir les châteaux de Roquetaillade et de Villandrault ; en passant à Bazas, j’envoie un télégramme de condoléances aux Lutrand.

Semaine du 3 au 9 avril 1911

Le Chalet, lundi 3 avril 1911

C’est ce matin qu’ont lieu les obsèques de notre pauvre tante Bonafos ; je regrette bien de ne pouvoir y assister. L’après-midi, nous allons à Casteljaloux en auto.

Le Chalet, mardi 4 avril 1911

Je devais aller aujourd’hui à Bergerac, mais Bebelle ayant un assez fort mal de gorge, je crains qu’elle ait attrapé une courbature et je ne veux pas la laisser ; je télégraphie à Marie-Thérèse et à Max que Bebelle étant souffrante, je ne peux pas aller aujourd’hui les voir et que j’y irai demain ou jeudi. Ce soir, les Tournamille arrivent dans leur auto. Il fait froid ; c’est un retour offensif de l’hiver. Le soir, Bebelle est mieux.

Bergerac, samedi 5 avril 1911

Je suis parti ce matin vers 9 heures, emmenant avec moi Henri Tournamille qui a aussi sa sœur Mme Maguès à Bergerac ; nous arrivons ici à midi. Les Saint-Cyr m’attendaient ; ils vont bien et viennent de terminer leur installation à Bergerac. Bergerac est une petite ville pas très agréable, mais bien habitée ; Max, qui est presque du pays, a beaucoup de parents soit en ville, soit dans les châteaux des environs ; souhaitons qu’il réussisse dans sa nouvelle situation. L’après-midi, je vais voir sa mère et sa sœur à leur maison de retraite Faubourg de la Madeleine.

Le Chalet, jeudi 6 avril 1911

Ce matin, j’ai fait avec Marie-Thérèse, Max et leurs enfants, une jolie excursion dans les environs de Bergerac ; nous sommes allés voir l’usine et le barrage de Tuillière à travers la Dordogne à 14 kilomètres de la ville ; c’est un magnifique travail, qui a coûté 50 millions ; cette usine, d’une force de 220.000 chevaux vapeur, fournit l’énergie électrique à toute une partie du sud-ouest de la France pour l’éclairage et la traction. L’après-midi, je fais une visite à Madame Maguès et nous repartons à 4 heures, nous sommes au Chalet avant 7 heures ; près de Bergerac, j’écrase un chien sans valeur qui est venu se jeter sous les roues. L’auto a très bien marché pendant ces deux jours. Je ne verrai probablement pas les Saint-Cyr pendant près d’un an.

Barrage de Tuilières sur la Dordogne – Carte postale, Astruc, photographe éditeur à Bergerac, 1908 (Site fortunapost.com)

Le Chalet, vendredi 7 avril 1911

J’apprends une mauvaise nouvelle : la gelée d’hier matin a été forte en Roussillon, les vignes ont été très abimées un peu dans tout le pays, et Maurice Roger m’écrit que mes aramons ont beaucoup souffert ; voilà qui est navrant ! D’ores et déjà, je peux compter sur une forte diminution de récolte en 1911. Nous apprenons le mariage de ma cousine Marcelle de Blaÿ avec M. de Gauléjac des environs de Saint-Gaudens ; je n’ai aucun détail. Je vais à Casteljaloux faire réparer par Bachère la pompe à eau de l’auto qui perd beaucoup ; Bebelle y vient aussi.

Le Chalet, samedi 8 avril 1911

La gelée a atteint les quatre départements gros producteurs du Midi ; cette diminution certaine de récolte aura, du moins, pour effet de maintenir les cours élevés ; il faut l’espérer. Nous commençons nos préparatifs de départ pour lundi. Nous allons tous nous promener dans la lande brûlée dernièrement et en Biret.

Le Chalet, dimanche 9 avril 1911 (Rameaux)

Nous allons à la bénédiction des Rameaux et à la messe à Saint-Michel ; il fait un mauvais temps d’hiver. Bebelle souffre d’une oreille et de la gorge et je crains bien qu’il nous soit impossible de partir demain.

Semaine du 10 au 16 avril 1911

Le Chalet, lundi 10 avril 1911

Nous devions partir ce matin ; mais Bebelle a la gorge prise et il serait vraiment imprudent de se mettre en route d’autant plus que le temps est froid. Nos préparatifs sont faits et si Bebelle, qui se soigne aujourd’hui, va bien demain nous partirons. Il me tarde de rentrer en Roussillon et d’inspecter mes vignes.

Toulouse, mardi 11 avril 1911

Nous partons à 8 h et demi le temps étant beau et Bebelle allant mieux ; nous nous arrêtons demi-heure à Casteljaloux, sommes à Montech à midi ½, y déjeunons chez Albert et arrivons à Toulouse dans l’après-midi. Je vois M. de Laportalière, mes avoués etc. Nous couchons à Toulouse.

Ille, mercredi 12 avril 1911

Partis de Toulouse à 11 heures nous avons déjeuné à Castelnaudary et, par Carcassonne, Moux et Tuchan, arrivons à Ille à huit heures ; la route de Moux à Tuchan et Estagel, à travers les Corbières, est curieuse et accidentée ; notre voyage a été admirable, nous n’avons pas eu la plus petite panne ; le seul incident a été l’écrasement d’un chien près de Durban (Aude) ; comme je me suis assuré, je suis à l’abri d’ennuis de ce genre. Nous trouvons Papa et Maman en excellente santé.

Ille, jeudi 13 avril 1911 (Jeudi saint)

Bebelle se sent très enrhumée et un peu courbaturée ; je juge prudent de l’empêcher de sortir ; je gagne mes Pâques à la messe de communion du matin à 7 heures ; je reviens à l’office du matin et j’assiste à la fraction des pénitents l’après-midi.

Ille, vendredi saint 14 avril 1911

Bebelle est encore bien enrhumée et ne sort pas ; j’assiste au sermon de la Passion, à l’office et, l’après-midi, au chemin de croix. Après cette cérémonie, j’enfourche ma motocyclette et je vais à Vinça et à Bouleternère ; je trouve Bonne Maman en excellente santé ; à Boule, mes vignes, qui sont des carignans, ont peu souffert de la gelée du 6 avril, mais mes pêchers sont très abimés ; la récolte de pêches est à peu près anéantie !

Ille, samedi 15 avril 1911

Le matin, j’assiste à l’office du samedi saint ; l’après-midi je vais à Claira à motocyclette, je visite toutes les vignes et j’essaie d’évaluer les dégâts de la gelée ; les aramons et les alicantes seuls ont souffert ; à la Cadène et au Champ Nougué, je perds certainement un tiers ; au Champ Parès beaucoup moins, tout au plus un sixième ; somme toute le désastre est un peu moins grand que je ne le pensais. Le soir on vient chanter les « Goigs dals ous ».

Ille, dimanche de Pâques 16 avril 1911

Je fais la sainte communion, j’assiste à la procession qui est très solennelle à cause de la présence de la « Lyre Illoise » et de « l’Orphéon Saint-Étienne », à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez nos parents, nous faisons des visites.

Semaine du 17 au 23 avril 1911

Ille, lundi 17 avril 1911

Je vais à la grand’messe ; Bonne Maman vient passer la journée ici ; nous déjeunons avec elle chez mes parents et assistons, l’après-midi, à une séance dramatique offerte par les jeunes gens du groupe Saint-Maurice. J’ai la curiosité de calculer combien de kilomètres j’ai faits depuis que j’ai l’auto ; voici le résultat : depuis que j’ai l’auto 3867 kilomètres ; depuis le 1er janvier 3520.

Ille, mardi 18 avril 1911

L’après-midi nous allons à Perpignan en auto ; nous faisons notre visite de condoléances à notre cousine Lutrand ; nous allons voir Llobet et les Lazerme ; je fais des courses et des commissions en ville. Le mariage de Marcelle de Blaÿ avec M. de Gauléjac est fixé au 31 mai. Notre cousine d’Albici est au plus mal ; je vais prendre de ses nouvelles, je suis reçu par Henri.

Ille, mercredi 19 avril 1911

Il pleut à peu près toute l’après-midi ; nous ne sortons que pour aller à la gare et moi pour aller prendre un bain dans la salle de bains de la grande maison. Le gouvernement a des soucis en ce moment : la Champagne est à feu et à sang pour une question de délimitation que le gouvernement, avec son incompétence physique, a voulu trancher au lieu de laisser ce soin aux représentants des intérêts de cette province ; au Maroc, l’anarchie chronique fait d’inquiétants progrès et va nous obliger à une expédition qui peut entraîner de graves complications diplomatiques ; enfin, les « masses ouvrières », qui s’organisent de plus en plus sous la bannière syndicale, se détachent aussi de plus en plus de la république, de la démocratie et autres balivernes ; l’autre soir, les citoyens Janvion et Pataud, qui comptent parmi les chefs les plus influents du syndicalisme, ont organisé une grande réunion contre les influences maçonniques dans les syndicats. Si le « prolétariat organisé » se détache de la république et de la Franc-Maçonnerie, c’en sera fait de ce sale gouvernement. Aussi attendons-nous à de la résistance ; de plus qui sait si les Francs-Maçons et les Juifs, se sentant menacés, ne feront pas appel à un dictateur ou un sabre quelconque ? Depuis plusieurs mois, on parle de l’Empire, du prince Victor Napoléon ; s’il arrive au pouvoir, soyons sûrs que ce sera avec la complicité de la plupart des dirigeants actuels, qui, effrayés du progrès du syndicalisme d’une part, du royalisme de l’autre, voudront placer les principes de 89 sous la sauvegarde d’un César plus ou moins anticlérical et démocrate. Je ne vois pas trop ce que la France et la Religion auraient à y gagner ! Quant à moi, cela me laisse froid et je continue à crier Vive le Roi !

Ille, jeudi 20 avril 1911

Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Vinça ; nous y allons en auto et y amenons les enfants.

Ille, vendredi 21 avril 1911

L’après-midi nous allons nous promener du Cam dal Pou et de Saint-Michel.

Ille, samedi 22 avril 1911

Nous allons à Perpignan où nous faisons des visites : les Blaÿ, les Massia et Mme de Llamby ; nous choisissons un cadeau de mariage pour Marcelle de Blaÿ. Ensuite je vais Claira et Saint-Laurent et je reprends Bebelle au passage à Perpignan.

Ille, dimanche 23 avril 1911

Nous allons à la grand’messe et déjeunons chez nos parents.

Semaine du 24 au 30 avril 1911

Ille, lundi 24 avril 1911

Nous nous promenons l’après-midi ; je vais à Vinça à motocyclette le matin.

Ille, mardi 25 avril 1911

Nous allons voir les Jean Bertran de Balanda à Saint-Feliu-d’Avail, nous ne les trouvons pas ; nous allons ensuite à Perpignan où je fais de nombreuses commissions ; le tout avec l’auto naturellement.

Ille, mercredi 26 avril 1911

Il fait un vent violent, nous sortons à peine.

Ille, jeudi 27 avril 1911

Nous allons à Vinça où nous assistons à la messe du mariage de Mlle Gabrielle de Girvès avec M. Maille, ingénieur électricien[5]. L’après-midi, pour passer le temps, je propose à Bonne Maman d’aller à Prades ; nous y allons et faisons une visite à Mme de Saint-Jean ; nous rentrons à Ille vers six heures.

Ille, vendredi 28 avril 1911

L’après-midi, je me promène et fais quelques commissions avec Bebelle. Le matin, je vais à Bouleterrnère à motocyclette, je fais la tournée des vignes où la sortie des raisins se fait bien ; l’après-midi j’y reviens avec Bebelle en auto, pour causer avec Jacomy d’une offre qui m’a été faite pour mon vin.

Ille, samedi 29 avril 1911

Je vois à Bouleternère, le matin, le négociant qui a goûté mon vin ; il m’en prend un peu à 40 frs. l’hecto ; pour le reste il veut se réserver ; nous verrons et je reste libre. Je vais prendre à Vinça Bonne Maman, Mme Jean-Baptiste Noëll et son fils Louis qui viennent déjeuner chez mes parents ; nous y déjeunons aussi ; l’après-midi je les raccompagne, j’emmène Bebelle pour lui faire faire une promenade. L’anarchie augmentant de plus en plus au Maroc, le gouvernement est obligé d’envoyer une expédition à Fez pour essayer de rendre un semblant d’autorité à Moulaÿ Hafid qui a été créé sultan, il y a 3 ans, exprès pour nous combattre ; à ce moment-là nous n’avions pas soutenu Abud Aziz qui nous était favorable et il a été détrôné ; maintenant nous allons verser du sang français pour soutenir Moulay Hafid ; quelle incohérence ! Cette expédition se fera dans les limites restreintes. L’Action française a affirmé, sans être démentie, que l’ambassadeur d’Allemagne à Paris assistait au conseil des ministres où cette expédition a été décidée et qu’il a signifié quelles limites on ne devrait pas dépasser ; le fait est tellement douloureux que je ne veux, par patriotisme, essayer d’en douter et cependant toutes les apparences y sont ! Voilà à quel abaissement la république nous a conduits ! Certes il faut négocier avec l’Allemagne, c’est indispensable, mais avec la dignité qui convient à une grande nation et non avec le servilisme que révèle la honteuse circonstance rapportée par L’Action française. Ah, si le Roi était là les choses ne se passeraient pas ainsi !

Ille, dimanche 30 avril 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons du côté du Boulès ; Maman est assez enrhumée et à une extinction de voix complète, elle garde le lit.

Mai 1911

Semaine du 1er au 7 mai 1911

Ille, lundi 1er mai 1911

Maman va mieux et se lève ; avec Bebelle, je vais à Perpignan et Claira ; Papa vient avec nous jusqu’à Perpignan. À Claira les vignes sont belles, j’espère que les dégâts de la gelée du 6 avril seront en partie compensés par de nouvelles pousses qui sont venues à côté des pousses gelées. Je m’installe aujourd’hui dans le garage que j’ai loué à M. Surjus à l’angle de la route nationale et de la rue des Orangers. Le matin, je suis très étonné de recevoir de la Préfecture ma nomination de membre de la commission cantonale instituée par le décret du 24 mars dernier pour statuer sur les admissions pour les retraites ouvrières et paysannes ; ces commissions sont appelées « commissions d’admission », elles comprennent le juge de paix du canton, les percepteurs et deux membres ; dans les arrondissements autres que celui du chef-lieu, elles sont présidées par le sous-préfet ; j’y suis appelé comme président de la Société Saint-Sébastien car la loi sur les retraites ouvrières fait une assez large place aux sociétés de secours mutuels ; le moment est venu de s’occuper de ce service des retraites dans les sociétés de secours mutuels, la loi entrera en vigueur le 3 juillet.

Ille, mardi 2 mai 1911

Le matin je vais à Bouleternère à moto ; l’après-midi, nous allons en auto à la foire de Thuir.

Ille, mercredi 3 mai 1911

Le matin je vais, à motocyclette, à Perpignan pour voir un courtier en vins au sujet du vin de Bouleternère et faire diverses commissions, je rentre à midi ; l’après-midi nous avons la visite de M. Roca d’Huytéza[6], officier de marine, qui est à Ille pour quelques jours.

Ille, jeudi 4 mai 1911

Le matin je vais à Bouleternère surveiller un entonnage de vin, puis à Vinça voir Bonne Maman, qui a été un peu enrhumée ces jours-ci, et qui a dû retarder son départ pour Nice fixé à hier ; elle compte partir lundi. À Vinça, je m’occupe de la commission dont j’ai été nommé membre ; c’est la Commission cantonale pour l’Assistance-retraite. L’après-midi, avec Bebelle et Tony, nous allons en auto à Bélesta voir l’abbé Badrignans qui va quitter cette paroisse pour s’installer à Finestret. Le soir, Mois de Marie.

Ille, vendredi 5 mai 1911

Le matin, nous faisons tous les deux la Sainte Communion à 7 heures à l’occasion du 1er vendredi du mois ; l’après-midi, nous faisons des visites, le soir Mois de Marie.

Ille, samedi 6 mai 1911

Nous déjeunons chez mes parents ; nous allons à Perpignan pour différentes commissions ; nous rentrons à 7 heures.

Ille, dimanche 7 mai 1911

Nous allons aux cérémonies de la 1ère communion ; nous faisons la sainte communion.

Semaine du 8 au 14 mai 1911

Ille, lundi 8 mai 1911

Le matin, nous allons en auto à Vinça assister aux obsèques de Madame Garène, qui est morte avant-hier, encore dans la force de l’âge, d’une pneumonie double. J’apprends aussi la mort du pauvre bon vieux Charouleau qui nous était si dévoué. Que de décès, c’est effrayant !

Ille, mardi 9 mai 1911

Philippe, duc d’Orléans (1869-1926), prétendant au trône de France sous le nom de Philippe VIII, impliqué dans un conflit avec l’Action française en 1911 – Cliché anonyme, s.d. [années 1910] (Prints and Photographs division de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, numéro d’identification ggbain.05835)

Je rentre heureux de Perpignan où j’ai assisté à la réunion du Comité royaliste. La pénible consigne d’abstension vis-à-vis de l’Action française est levée au moins pour notre département. M. Despéramons a réuni le Comité royaliste pour nous communiquer deux documents intéressants : d’abord une lettre écrite par lui à Mgr le duc d’Orléans pour lui exposer les difficultés de notre situation, difficultés qui vont devenir cuisantes au moment de la grande réunion organisée le 14 mai par l’Action française à Perpignan et au cours de laquelle Vaugeois, Robain et le commandant Cuignet doivent prendre la parole. M. Despéramons demande au Prince l’autorisation de prendre part, en sa qualité de représentant du Roi, à cette manifestation qui réunira presque tous les royalistes du pays ; en second lieu, la réponse du Prince qui est absolument conforme à nos vœux ; c’est un télégramme expédié de Madrid et signé Philippe, qui autorise M. Despéramons à agir pour le mieux des intérêts de la cause monarchique. Nous accueillons tous avec la plus vive satisfaction cette bonne nouvelle qui marque la fin de la situation si pénible dans laquelle nous nous trouvions depuis cinq mois. Désormais, chacun de nous va reprendre la propagande avec l’Action française. Cette décision du Prince n’est pas la première dans ce sens ; à Nancy, à Albi, à Saint-Étienne et Roanne on a vu des réunions d’Action française au cours desquelles parlait un des membres des comités directeurs mis à l’index par la lettre du 14 décembre dernier, présidées cependant par les représentants officiels du Roi. Ils y avaient été autorisés comme vient de l’être M. Despéramons. Le conflit est donc en bonne voie d’arrangement et on ne verra plus cet étrange spectacle de royalistes désobéissants au Roi pour le mieux servir. Pour moi, quoiqu’il m’en ait coûté, j’ai obéi au Roi, je sais que beaucoup de mes amis politiques m’ont critiqué. Maintenant je suis heureux, pleinement heureux de pouvoir, avec la permission du Roi et de son représentant officiel, reprendre mon poste de combat dans cette admirable Action française ; car, il faut bien le noter, la permission sollicitée par M. Despéramons n’était pas demandée en vue de la seule manifestation de dimanche, elle était conçue en termes généraux comme l’est aussi la réponse ; nous avons donc toute latitude. Tout cela est un excellent symptôme ; évidemment le Prince a compris qu’il avait été mal conseillé et ses sentiments vis-à-vis de l’Action française ont changé. J’avais eu vent de ce changement il y a quelques jours. Espérons que toute trace du si fâcheux conflit disparaîtra bientôt et que l’action royaliste continuera plus active que jamais !

Je vais à Claira avant la réunion de Perpignan ; je visite mes vignes qui sont belles, sauf l’aramon de la Cadène où la gelée d 6 avril a fait beaucoup de mal ; je vois aussi les 2 petites vignes acquises dernièrement par Papa.

Ille, mercredi 10 mai 1911

Nous ne bougeons pas ; l’après-midi éclate un petit orage. Le soir, Mois de Marie.

Ille, jeudi 11 mai 1911

Nous allons passer la journée à Vinça où est en ce moment Tante Augustine de Llobet ; elle vient déjeuner avec nous chez Bonne Maman. Je suis on ne peut plus heureux de la fin de l’affreux cauchemar qui m’obligeait à m’éloigner de l’Action française ; avec quelle joie je vais me retrouver au milieu de mes amis du Panache ! J’ai eu le courage de m’abstenir, tout cet hiver, d’assister aux réunions du Panache et aux déjeuners mensuels d’Action française ; il m’a fallu tout mon esprit de discipline et de fidélité ; du moins, ma conscience ne me reproche rien ; j’ai la satisfaction de me dire que j’ai fait ce que j’ai considéré être mon devoir quoiqu’il m’en ait coûté et quoiqu’on ait pu en dire. Ce soir, Mois de Marie.

Ille, vendredi 12 mai 1911

Je devais aller à Perpignan ce matin, à motocyclette, mais la nouvelle courroie de ma moto ne fonctionnant pas bien et le temps d’ailleurs n’était pas sûr, j’y renonce. L’après-midi, nous allons nous promener à la métairie de M. Trullès ; le soir Mois de Marie.

Ille, samedi 13 mai 1911

Je devais aller à Claira pour faire vérifier par M. Ayats, géomètre, les limites de la vigne Griffaigne ; mais ce monsieur me télégraphie que l’opération est remise parce qu’il a plu dans la nuit ; je ne bouge donc pas, ou plutôt je vais à Bouleternère à motocyclette dans la matinée ; l’après-midi, nous nous promenons du côté de la métairie Saint-Martin ; le soir, nous allons au Mois de Marie puis chez les demoiselles Mathieu. Les Blaÿ nous invitent au mariage de Marcelle avec M. de Gaulejac, qui aura lieu le 31 mai.

Ille, dimanche 14 mai 1911

Aujourd’hui à Perpignan, grande réunion d’Action française ; j’y assiste seul, c’est-à-dire que Bebelle est retenue ici par une petite indisposition de Germaine heureusement sans gravité aucune ; Papa et Maman y assistent aussi. M. Despéramons prend la parole en vertu de l’autorisation du Roi, tout le monde en est heureux ; Vaugeois, malade, n’a pu accompagner Robain et le commandant Cuignet. La réunion est nombreuse et enthousiaste. Le soir banquet de la Saint Philippe à l’Hôtel de la Loge ; nous sommes plus de cent. J’avais l’intention de coucher à Perpignan, mais je rentre le soir à 10h ½ à Ille pour voir comment va Germaine. Je suis bien heureux d’avoir pu rentrer à l’Action française. Ici toute trace du conflit a disparu ; souhaitons qu’il en soit bientôt partout de même.

Semaine du 15 au 21 mai 1911

Ille, lundi 15 mai 1911

Aujourd’hui ma journée entière a été consacrée à une vaste tournée à travers les sections d’Action française du pays ; j’ai mis l’auto à la disposition de ces messieurs ; Jonquères a fait de même et nous pilotons ces messieurs à travers tout le département ; je conduis M. Bertran et le commandant Cuignet. L’après-midi, un orage épouvantable nous a beaucoup retardés. Partout nous avons été bien accueillis ; dans la Salanque avec enthousiasme. Mais ce que j’aurai de mieux à faire sera de coller ici le récit de cette tournée qui paraîtra dans Le Roussillon de demain. Près de Sainte-Marie, nous avons eu un éclatement de pneu qui nous a mis en retard. Je suis de retour à Ille à minuit ; j’en étais parti à 6h ½ du matin !

Ille, mardi 16 mai 1911

Aujourd’hui je ne bouge pas ; après ma journée d’hier et mes 160 kilomètres d’auto j’ai le droit de me reposer. J’apprends que Joseph Jonquères d’Oriola s’est cassé la clavicule dans une chute de cheval au concours hippique de Montpellier ; hier, j’ai déjeuné chez sa mère qui nous a admirablement reçus ; nous étions loin de nous douter de cela. Le récit du Roussillon est exact ; le voici :

« Le commandant Cuignet et Paul Robain dans nos sections », coupure de presse du Roussillon collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 16 mai 1911

Ille, mercredi 17 mai 1911

Le matin je vais à Vinça voir Bonne Maman ; le soir à Bouleternère où l’on sulfate les vignes ; le reste à motocyclette. À Trouillas, les vignes de Papa ont été bien grêlées pendant l’orage d’avant-hier ; c’est désastreux ; il y a toujours quelque chose à craindre avec les propriétés.

Ille, jeudi 18 mai 1911

L’après-midi, nous allons à Perpignan où nous avons, l’un et l’autre, beaucoup de commissions à faire.

Ille, vendredi 19 mai 1911

Les journaux de ce matin m’apportent une grande joie ; la crise royaliste est terminée ; l’Action française a écrit au Roi une lettre pleine de dignité, de respect et d’affection ; le Roi leur a répondu en déclarant oublier le passé, du moins, n’en retenir que les services rendus. Les journaux publient ces deux lettres sous ce titre : « Fin de la crise royaliste ». C’est pour moi et, j’en suis sûr, pour tous les royalistes français, la cause d’un immense bonheur ; je n’aurais pas osé espérer une aussi prompte solution. L’Action française, dans sa lettre, ne renie rien, ne regrette rien ; elle prend l’entière responsabilité de son attitude ; de son côté, le Prince déclare que sa politique reste ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : politique nationale de bras ouverts, définie dans des actes « qui subsistent tous dans toute leur intégralité » ; ces derniers mots sont très importants ; c’est l’affirmation que le discours de San Remo est toujours le fondement de la politique royale et l’espoir qu’il a fait naître chez tant de patriotes se trouve encouragé. Tout est bien qui finit bien ! Je vais à Perpignan, à motocyclette, dans la matinée pour voir M. Eugène Pams, président de l’Union des sociétés de secours mutuels « La Roussillonnaise », à laquelle j’ai l’intention de rattacher la Société Saint-Sébastien en vue de l’application de la loi sur les retraites ouvrières car La Roussillonnaise est sur le point de créer une caisse départementale de retraites qui sera de la plus grande utilité pour les sociétés adhérentes. L’après-midi, je vais à Vinça avec Bebelle et je reviens par Bouleternère.

Eugène Pams (1858-1932), négociant maritime et personnalité du mouvement mutualiste dans les Pyrénées-Orientales – Cliché anonyme, s.d. (site musee.mutualite.fr)

Ille, samedi 20 mai 1911

Je vais à Claira, en auto, pour faire faire moi-même, à la vigne Lloucati, le traitement contre la cochylis ; c’est une bouillie cupro-arsénicale que l’on fabrique ainsi : 200 gr. d’arséniate de soude dans 10 l. d’eau. 600 gr d’acétate de plomb dans 40 l. d’eau, verser la solution d’acétate dans celle d’arséniate, bien brasser ; puis verser ce mélange dans de la bouillie bordelaise ordinaire faite avec 2 kilos au moins de sulfate de cuivre dans 50 litres d’eau ; on a ainsi 100 litres de bouillie cupro-arsénicale qu’il faut employer le jour même. En faisant ces diverses manipulations de poisons violents, il faut prendre les plus grandes précautions ; c’est pourquoi j’ai tenu à y être moi-même pour avertir les ouvriers ; je leur ai laissé un contrepoison. Je passe par Torreilles et Saint-Laurent et je rentre à Ille avant 7 heures. Le soir, nous allons au Mois de Marie, puis à la gare attendre Papa et Maman qui rentrent de Labastide d’Anjou.

Ille, dimanche 21 mai 1911

J’assiste à la messe de 8h ½, puis je vais à motocyclette Saint-Laurent-de-la-Salanque où j’assiste au banquet de la Saint Philippe organisé par la section locale d’Action française ; ce banquet est un succès : 300 hommes environ y prennent part, grand enthousiasme ; le principal orateur est M. de Barrès, de Béziers ; le clergé de Saint-Laurent était à la table d’honneur. Les circonstances, la fin de la crise royaliste donnent à cette manifestation un caractère spécial. C’est au cours du banquet que nous arrive la nouvelle du grave accident d’aéroplane qui a coûté la vie, ce matin à Issy-les-Moulineaux, au ministre de la guerre Berteaux et qui a gravement blessé le président du Conseil Monis. Ce Berteaux était un des espoirs du bonapartisme ; on assure qu’il était allé voir, il n’y a pas bien longtemps, le prince Victor Napoléon à Bruxelles ; on comptait un peu sur lui pour transformer un beau jour la république en dictature impériale. Il y a aussi Briand ! M. Robain, dans une conversation intime à Corneilla, nous assurait l’autre jour que Briand, étant président du Conseil, a fait lui aussi une visite à Victor Napoléon ! Et dire que certains royalistes genre bureau politique avaient confiance en Briand ! M. Robain tient ces renseignements d’un prince de la Maison de France, du duc de Vendôme, qui est très favorable à l’Action française. Je rentre à Ille vers 6 heures.

Semaine du 22 au 28 mai 1911

Ille, lundi 22 mai 1911

Je ne bouge pas de toute la journée ; le soir, je vais dîner à Vinça, j’emmène Bebelle ; j’y vais pour une réunion du bureau de la Société qui pour but de faire adhérer la Société à « La Roussillonnaise », union des sociétés du département, en vue de la caisse mutuelle de retraites que va probablement fonder « La Roussillonnaise » pour l’application de la loi sur les retraites ouvrières ; cette affiliation est décidée ; nous rentrons le soir même en auto.

Ille, mardi 23 mai 1911

Un individu nommé Alart Étienne a pénétré dans mon garage, a tripoté la voiture sans y rien connaître, et s’est blessé au poignet ; je n’en savais rien, bien entendu, et voilà que cet individu me réclame une indemnité, comme si j’y étais pour quelque chose ! Il me menace même de me traduire en justice ; je l’envoie promener, c’est du pur chantage et c’est moi, somme toute, qui pourrais l’embêter. L’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine et Henri de Rodellec nous annoncent leur visite pour samedi ; ils vont à Montpellier au mariage de Jeanne Courbebaisse et feront une pointe en Roussillon où Henri n’est encore jamais venu. Dans l’après-midi je vais à Boule à motocyclette. Ce matin à 6h, je prends part à la procession des Rogations.

Ille, mercredi 24 mai 1911

Le matin, nous allons tous deux à la procession des Rogations ; l’après-midi, nous allons à Perpignan et Claira.

Ille, jeudi 24 mai 1911 (Ascension)

Nous faisons tous deux la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; nous retournons à la grand’messe et à vêpres. Nous déjeunons chez mes parents.

Ille, vendredi 26 mai 1911

Nous nous promenons un peu dans l’après-midi, le temps est pluvieux ; nous allons au Mois de Marie.

Ille, samedi 27 mai 1911

L’oncle Xavier, ma tante Estève, Madeleine et Henri de Rodellec arrivent en auto de location vers 11 heures ; ils sont à Perpignan depuis avant-hier ; nous déjeunons avec eux chez mes parents ; l’après-midi nous nous promenons ensemble, puis ils repartent à 4 heures. Bebelle fait la connaissance des Rodellec. Je reçois un mot de René de Chefdebien m’annonçant les fiançailles d’Odon avec Mlle de Malavy, fille du marquis de Malavy, conseiller général de l’Aveyron et de la marquise née de Beaumont ; les Malavy habitent Toulouse[7].

Ille, dimanche 28 mai 1911

Nous allons à tous les offices ; nous déjeunons chez mes parents.

Semaine du 30 au 31 mai 1911

Ille, mardi 30 mai 1911

Je n’ai pas écrit mon journal hier, parce que, croyant coucher ici le soir, j’ai dû passer la nuit à Perpignan par suite d’un train manqué au retour de Claira. J’étais allé à Claira (en chemin de fer et autobus à cause de la pluie) pour voir le curé l’abbé Balène et lui demander une explication sur des attaques, en chaire, le jour de l’Ascension et dimanche contre le groupe d’Action française de Claira, attaques inqualifiables qui ont beaucoup ému nos ligueurs. L’explication est polie et respectueuse mais nette et assez vive. M. Bertran a écrit à Monseigneur pour se plaindre de cette attitude. Au retour, je manque le train à Perpignan. Aujourd’hui, je passe la matinée en ville et j’arrive ici à midi.

Ille, mercredi 31 mai 1911

Nous revenons à Perpignan en auto aujourd’hui pour le mariage de Marcelle de Blaÿ avec le vicomte Joseph de Gaulejac[8]. Ce mariage est très élégant ; le cortège de plus de cent personnes réunit toute ou à peu près toute la noblesse du Roussillon et une partie de celle du Languedoc. J’accompagne Mlle Jeanne d’Ax ; Bebelle a pour cavalier M. de Medrano, Maman M. Henri de Çagarriga et Papa accompagne Madame Amédée Aragon. Nous retrouvons là les Cornet naturellement, les Lazerme, Chefdebien, Llobet, Çagarriga, de Pous, Guardia, Massia, La Croix etc. C’est l’oncle Gabriel de Llobet qui dit la messe et bénit le mariage. Après la messe, lunch par petites tables, puis sauterie qui se prolonge jusqu’à 7 heures du soir ; je danse deux fois. En résumé, mariage très réussi. Il paraît que celui de Jeanne Courbebaisse[9] à Montpellier auquel assistaient Papa et plusieurs autres personnes qui sont aujourd’hui au mariage de Marcelle, a été des plus brillants ; c’était une noce essentiellement militaire. Nous rentrons ici le soir.

Juin 1911

Semaine du 1er au 4 juin 1911

Ille, jeudi 1er juin 1911

Nous nous reposons. Le matin, je vais cependant à Bouleternère et Vinça à motocyclette.

Claira, vendredi 2 juin 1911

Je passe la matinée à Ille ; l’après-midi, je vais à Perpignan et Claira ; à Perpignan, séance de dentiste ; à Claira, j’assiste le soir à une réunion de la section d’Action française à qui je donne divers avis. J’apprends la mort de la cousine d’Albici[10] qui était malade depuis 2 mois ; je l’apprends par une dépêche d’Henri et des Rovira. En passant à Perpignan je vais prier dans la chambre mortuaire ; les obsèques auront lieu dimanche.

Ille, samedi 3 juin 1911

Ce matin, longue tournée dans les vignes de Claira ; elles sont belles ; je rentre à Ille à midi ; l’oncle Xavier y arrive à 4 heures

Ille, dimanche 4 juin 1911

Nous allons à Perpignan par le premier train du matin et nous assistons aux obsèques de notre cousine d’Albici ; nous sommes de retour à midi. L’après-midi, nous allons à vêpres.

Semaine du 5 au 11 juin 1911

Ille, lundi 5 juin 1911

Nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier ; le matin, je vais à la messe de 7 heures et fais la sainte communion en l’honneur de la fête de la Pentecôte (je n’avais pas pu la faire hier à cause du départ pour Perpignan). Je vais à Boule à motocyclette, je visite toutes les vignes.

Ille, mardi 6 juin 1911

Ma tante de Llobet vient passer quelques jours avec nous. Je vais à Boule faire faire le traitement à la bouillie cupro-arsénicale ; au début les travailleurs ont peur, ils se rassurent vite. Le soir, nous allons tous prendre le thé chez mes parents avec l’oncle Xavier qui est encore ici jusqu’à lundi.

Ille, mercredi 7 juin 1911

Le matin, je vais à Bouleternère où se continue l’application de la bouillie cupro-arsénicale, les ouvriers sont tout à fait rassurés. Le soir, nous nous promenons avec Tante Augustine.

Ille, jeudi 8 juin 1911

Je suis assez souffrant ce matin d’une série de fatigue de l’estomac et des intestins, je me suis purgé et je ne bouge pas aujourd’hui ; je me suis forcé de renoncer à accompagner à Prades M. Henri Bertran comme j’en avais l’intention. On annonce la mort de Rouvier, ex-justiciable de la cour d’assises et ex-premier ministre de la république ; en voilà encore un qui à un moment de sa « carrière » a côtoyé le bagne et qui est ensuite redevenu chef du gouvernement ; il y en a beaucoup de cette espèce parmi les « hommes d’État » de la république !

Ille, vendredi 9 juin 1911

Je suis mieux, mais je fais encore diète ; j’évite de me fatiguer ; je me promène cependant un peu avec Tante Augustine et Bebelle.

Ille, samedi 10 juin 1911

Tante Augustine nous quitte ; nous l’accompagnons au train de 4 heures ; nous déjeunons avec elle chez ses parents ; je ne me ressens plus guère de mon indisposition.

Ille, dimanche 11 juin 1911

Nous allons à la grand’messe ; Bebelle est un peu fatiguée et ne ressort pas.

Semaine du 12 au 18 juin 1911

Vinça, lundi 12 juin 1911

Le matin, nous allons à Perpignan par le train de 8h ½ et rentrons à midi ; j’achète à Perpignan deux pneus ferrés Michelin 815 x 105 pour la voiture ; on les adapte tout de suite et nous allons à Vinça en auto. Nous allons passer en famille chez Bonne Maman la fête de Saint Antoine ; le soir, complies et goigs de la Saint Antoine à l’église.

Ille, mardi 13 juin 1911

Le matin à Vinça nous faisons tous la sainte communion ; nous allons ensuite à la grand’messe. C’est à la fois ma fête, celle de Bonne Maman et celle de Tony, sans compter celle de Nénette qui n’est pas ici. Nous rentrons à Ille dans l’après-midi en auto.

Ille, mercredi 14 juin 1911

Je suis occupé une bonne partie de la journée à répondre à une foule de lettres reçues à l’occasion de ma fête. Jacques Hervé-Bazin m’a écrit que son arrivée à Vernet-les-Bains est avancée et qu’il y arrivera probablement le 23 juin ; j’en suis enchanté, nous pourrons ainsi nous voir ; je lui écris de s’arrêter en passant 24 heures à Ille.

Ille, jeudi 15 juin 1911

Le matin, nous allons à une messe d’enterrement. L’après-midi, je vais à Perpignan assister, au Panache, à une réunion ayant pour but d’organiser le banquet royaliste de Villeclare le 9 juillet. La grande nouvelle du jour est la démission de M. de Larègle, acceptée par Mgr le duc d’Orléans ; à la suite d’un article paru dans La Correspondance nationale et jugé par le Prince hostile à l’Action française, le Prince a suspendu la publication de son organe officiel ; à la suite de cela, Larègle a démissionné et le Prince accepta sa démission. Voilà l’Action française bien vengée ! Elle triomphe sur toute la ligne ! Je suis bien heureux de voir Mgr le duc d’Orléans reconnaître enfin les mérites et l’importance du mouvement d’Action française !

Ille, vendredi 16 juin 1911

Je vais, avec Bebelle, à Perpignan en auto, assister à une messe pour Mme d’Albici à la chapelle de l’Assomption ; ensuite je vais à Claira, je fais une tournée dans les vignes et j’ai le regret de constater que j’ai de la cochylis et de la pyrale, malgré tous les traitements effectués avec tant de soin ; je ne sais plus comment combattre ces maudites bestioles surtout la cochylis ; pour le moment c’est peu de chose, mais ça peut augmenter. L’après-midi, je fais la même constatation à Bouleternère !

Vinça, samedi 17 juin 1911

Je passe la journée à Ille, il fait très chaud. Je vais coucher à Vinça à cause d’un enterrement demain matin.

Ille, dimanche 18 juin 1911

Le matin à Vinça, j’assiste aux obsèques du chef de section Parent de la Société, je prononce au cimetière le laïus d’usage. Je rentre à Ille et nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Lucien Delestrac venu passer quelques heures. Nous assistons à la procession après la bénédiction donnée au reposoir très simple, élevé dans l’entrée chez mes parents.

Semaine du 19 au 25 juin 1911

Vinça, lundi 19 juin 1911

Nous recevons une dépêche d’Albert nous disant qu’il sera ce soir à Vernet-les-Bains et nous invitant à aller dîner avec lui ; nous partons donc à 4 heures et, après un arrêt à Vinça, arrivons à Vernet à 5h ½ ; nous y retrouvons Albert, son oncle et sa tante Bastide, et sa belle-sœur Jeanne de Villèle ; nous dînons avec eux et repartons à 10 heures ; en approchant l’Ille nous tuons un lapin qui traversait la route et vient se buter aux roues d’avant, ébloui par les phares ; ce sera un plat pour demain.

Ille, mardi 20 juin 1911

Nous avons Papa, Maman, Bonne Maman à déjeuner ; l’après-midi nous allons à Perpignan ; nous allons voir les Chefdebien et les Blaÿ.

Ille, mercredi 21 juin 1911

Philomène va venir à Biarritz en même temps que nous pour faire prendre les bains salins à sa petite Cécile qui en a besoin parce qu’elle a les os un peu faibles. Nous allons déjeuner chez nos cousins de Pous à Canday[11] ; nous y allons par la nouvelle route de montagne qui part de Bouleternère et aboutit à Céret ; après déjeuner, nous allons avec nous cousins à Amélie et à Arles et nous rentrons à Ille par Le Boulou et le Mas Sabol.

Villa « Can Day » à Palalda (commune d’Amélie-les-Bains-Palalda), propriété de la famille de Pous – Vue actuelle (site tripadvisor.com)

Ille, jeudi 22 juin 1911

Je vais à Perpignan et Claira ; je fais un nouvel essai contre la cochylis, c’est un mal difficile à combattre.

Ille, vendredi 23 juin 1911

Le matin je vais à Vinça, j’y amène Tony. Par le dernier train du soir arrivent Jacques Hervé-Bazin et sa femme ; ils vont faire leur saison à Vernet-les-Bains et, en passant, font une halte ici ; je vais les attendre à la gare ; ils dînent et couchent chez mes parents. Nous faisons la sainte communion.

Ille, samedi 24 juin 1911

Nous nous promenons avec Jacques Hervé et sa femme ; nous déjeunons avec eux chez mes parents ; ils repartent à 4 heures pour Vernet où ils comptent passer un mois. Ils sont venus villégiaturer à Vernet parce que Jacques avait gardé bon souvenir de cette station que je lui avais fait visiter il y a cinq ans.

Ille, dimanche 25 juin 1911

Nous assistons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous faisons un reposoir dans l’entrée et nous avons l’honneur de donner pendant quelques minutes asile au Saint-Sacrement, et de recevoir la bénédiction dans notre entrée. Nous avons la visite des De Pous.

Semaine du 26 au 30 juin 1911

Ille, lundi 26 juin 1911

Il y a aujourd’hui un passage de troupes à Ille, c’est le 53ème de ligne qui va à Mont-Louis ; il séjourne ici jusqu’à demain matin ; nous logeons le lieutenant O’Byrne[12] ; chez mes parents est logé le lieutenant-colonel de Cheron, commandant le régiment, avec le drapeau et le secrétaire du colonel ; ce colonel de Cheron connaît les Magué. Nous avons le matin M. O’Byrne à déjeuner, le soir nous allons avec lui dîner chez mes parents. La pluie empêche le concert du soir ; nous avons la visite de Jean Bertran de Balanda et de M. Raymond de Bordas.

Ille, mardi 27 juin 1911

Le matin le régiment part pour Prades à 4h ¼ ; j’accompagne M. O’Byrne et j’assiste au départ du régiment. Plus tard, je vais à Boule en auto. Je vais à Claira où je fais essayer une nouvelle formule contre la cochylis ; j’y couche.

Ille, mercredi 28 juin 1911

Le matin à Claira je fais le tour de toutes les vignes ; l’essai d’hier contre la cochylis ne paraît pas avoir donné grand résultat ; je m’arrête longtemps à Perpignan pour faire roder les soupapes de l’auto et je rentre à Ille le soir.

Ille, jeudi 29 juin 1911

Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Vernet-les-Bains avec les Hervé-Bazin qui nous ont invités.

Ille, vendredi 30 juin 1911

Bonne-Maman rentre de Lourdes et s’arrête ici ; nous déjeunons avec elle chez mes parents. L’après-midi, nous allons en auto à Perpignan et Claira ; en passant à Millas, nous faisons une visite à Mme de Bordas.

Juillet 1911

Semaine du 1er au 2 juillet 1911

Ille, samedi 1er juillet 1911

Un orage assez fort et très long dure toute l’après-midi et nous empêche de sortir.

Ille, dimanche 2 juillet 1911

Le matin, nous allons à la grand’messe ; nous avons Maman à déjeuner, Papa est aux fêtes catalanes de Céret. L’après-midi après vêpres, nous allons passer 2 heures à Vinça. François Estéva, trésorier de la Société, est au plus mal, sa mort est imminente ; je vais le voir, il ne me reconnaît ; je règle avec sa famille ce qui concerne les papiers et la caisse de la Société.

Semaine du 3 au 9 juillet 1911

Ille, lundi 3 juillet 1911

Le matin, je vais à Bouleternère ; je vends ce qui me reste de vin de cette propriété à un petit négociant de Serdinya nommé Baills Laurent qui m’avait déjà pris 6 hectos à 40 frs. ; je le lui vends à 34 frs. l’hecto ; pour le moment, c’est un bon prix ; après la baisse d’il y a deux mois, il vient d’y avoir un petit mouvement de hausse, il faut en profiter ; il y a un mois, je n’aurais pas trouvé plus de 30 frs. de ce vin ; cet hiver, j’aurais pu tout vendre à 40 frs. ; on se trompe en voulant faire pour le mieux !

Ille, mardi 4 juillet 1911

Le matin, je vais à Vinça où j’assiste aux obsèques d’Estève notre trésorier ; il est mort dimanche soir à dix heures ; ses obsèques ont lieu ce matin à 10h ; je prononce un discours au cimetière. Je rentre aussitôt à Ille où Jacques Hervé-Bazin et sa femme sont arrivés par le train de 10h ; nous déjeunons, puis nous les menons en auto à Perpignan, Claira et le Barcarès où nous passons un moment sur la plage ; nous rentrons par la route de Canet ; nous leur avons fait voir tout un côté du Roussillon ; nous dînons en rentrant et ils repartent par le dernier train pour Vernet. L’Allemagne nous provoque au Maroc ; contrairement à l’acte d’Algésiras qui nous confie la police de ce pays, et au traité franco-allemand de 1909, l’Allemagne vient d’envoyer un navire de guerre dans le port d’Agadir et il semble bien que ce ne soit là que le début d’une occupation allemande dans cette région sud de l’empire marocain ; cet acte provoque une émotion énorme dans l’Europe entière. Que va faire notre triste gouvernement ? Si nous étions les plus forts, nous devrions sommer l’Allemagne de quitter Agadir, mais ce serait la guerre, et il est fort probable que la république supportera les pires humiliations plutôt que de tirer l’épée ; elle l’a bien prouvé dans de récentes circonstances. Alors quoi ? On négocie en ce moment avec nos amis et nos alliés la Russie et l’Angleterre qui nous aideront, sans doute, diplomatiquement ; mais l’Allemagne nous sait décidés à ne pas faire la guerre ; aussi on peut douter de l’efficacité de ces négociations. Cependant, si décidé que soit le gouvernement de la république à éviter la guerre, il pourrait se faire qu’il y fût, un jour, contraint ; sera-ce cette fois-ci ? Rien ne permet de le dire. L’opinion politique ne s’affole pas pour le moment ; il est vrai qu’elle a vu tant de choses ! C’est égal, nous avons un gouvernement qui manque de fierté, nous sommes loin du temps où, suivant le mot du Grand Frédéric, il ne devait pas se tirer un coup de canon en Europe sans la permission du Roi de France. Aujourd’hui, c’est le descendant de Frédéric, le Roi de Prusse et l’empereur allemand qui a cette prétention ; hélas, nous ne sommes pas en état de nous y opposer ; nous sommes faibles, nous avons un gouvernement qui nous divise, qui gaspille nos énergies et nos ressources, tandis que nos ennemis d’Outre-Rhin, beaucoup plus mal partagés sous le rapport des ressources naturelles, l’habitent une organisation politique qui utilise toutes leurs énergies, les groupe, en décuple la valeur ; voilà la supériorité de la monarchie sur l’anarchie républicaine ! Tout cela, si les Français le comprenaient, devrait le décider à ramener leur Roi. Sans le Roi la France est veuve. Puisse-t-on le comprendre bientôt !

Ille, mercredi 5 juillet 1911

Le matin, je ne bouge pas ; le soir, nous allons passer un moment à Bouleternère ; je vais dans les vignes où il y a, hélas, de la cochylis.

Ille, jeudi 6 juillet 1911

Le matin nous allons à Perpignan faire quelques commissions ; l’après-midi, nous ne bougeons pas.

Ille, vendredi 7 juillet 1911

Je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Nous faisons nos préparatifs de départ pour Biarritz ; nous partons lundi en auto ; nous coucherons le soir au château des Aunaies chez M. Bastide à Lavelanet et comptons, si possible, arriver mardi soir à Biarritz. Notre départ a été retardé de 8 jours par le banquet de Villeclare.

Ille, samedi 8 juillet 1911

Je vais à Claira faire un dernier tour dans les vignes avant le départ ; malgré la gelée d’avril et les insectes, elles sont belles et je peux espérer faire 2300 à 2400 hectos si la cochylis n’augmente pas. Le temps actuellement ne lui est pas favorable, il fait très chaud, c’est ce qu’il faut !

Ille, dimanche 9 juillet 1911

Après la messe de 8h ½ à Ille, je pars en auto pour Villeclare, emmenant Maman, Bebelle, Jacques Hervé et sa femme qui ont couché à Ille chez nous. Il fait très beau, mais très chaud ; nous arrivons à Villeclare vers 10h ½, beaucoup de personnes sont déjà arrivées. Bientôt arrivent Lur-Saluces, la marquise de Mac-Mahon, Vaugeois, Pujo etc. ; ils sont reçus par des sonneries de clairons et vigoureusement acclamés. À 11 heures, devant le château, une messe pour la France et pour le Roi est célébrée par le P. Laurent, religieux capucin qui avait prêché à Ille le carême de 1893 et qui a été mis plusieurs fois en prison par la république. Pendant la messe, la nombreuse assistance chante les cantiques « Nous voulons Dieu », « Je suis chrétien », le Credo, le « Cantique à Jeanne d’Arc » ; à l’Élévation, les clairons sonnent aux champs. Après la messe, le P. Laurent prononce une allocution vibrante ; il félicite l’Action française de son énergie pour la défense de toutes les bonnes causes etc. Ensuite, tout le monde se place à table par sections (je me mets en tête de la section de Claira) et les orateurs passent la revue des troupes ; on les acclame. Les 1800 ou 2000 royalistes présents sont là debout comme à une parade ; la marquise de Mac-Mahon, au bras de notre cher Henri Bertran, Lur-Saluces, Pujo, Vaugeois, escortés des clairons de Torreilles, passent le long de toutes les tables ; c’est réellement beau ! Malgré la température élevée, on n’a pas chaud sous les arbres ; le menu est des plus simples, le service est fait par des jeunes filles du monde, notamment les demoiselles de la Croix, de Massia, Desprès etc. Les discours durent deux heures ; on entend successivement M. Bertran, Jonquères, Mme de Mac-Mahon, Lur-Saluces, Vangeois et Pujo. Vers 4 heures, tout est terminé. Beaucoup de personnes repartent pour prendre le train. Beaucoup partent en auto, en voiture ou à pied. En traversant Palau, quelques-uns de nos amis arborent l’étendard fleurdelysé de la Maroussia, ce qui est le signal d’une violente bagarre avec les gendarmes, le commissaire spécial qui était présent, et des républicains de Palau ; les coups de canne pleuvent dru, il y a même un coup de revolver ; mais nos amis gardent leur drapeau et réussissent à traverser Palau en chantant des chansons royalistes. J’avais arboré sur mon auto un drapeau fleurdelysé avec l’écusson de Jeanne d’Arc. Je me trouve un moment au centre de la bagarre ; cependant nous traversons le village et continuons notre course sur Perpignan où nous arrivons à 5h ½ ; nous rentrons à Ille, y dînons, embarquons les Hervé-Bazin dans le train de 8h du soir, puis je reviens à Perpignan, je passe une heure au Panache, je cause avec Mme de Mac-Mahon et avec ces messieurs. La journée a été bonne pour la cause royaliste ; il y a eu exactement 1863 entrées contrôlées ; ce banquet est un immense succès ; pour nos amis, c’est à la fois une récompense et un réconfort ; il n’est pas jusqu’à l’échauffourée de Palau au retour qui ne soit bonne ; elle habitue nos amis à faire acte d’énergie et à résister aux injonctions des agents du pouvoir qu’ils seront obligés d’attaquer pour de bon au moment du coup de force qui abattra la république. Il ne faut jamais perdre de vue le but de l’Action française et toutes nos manifestations doivent tendre à préparer ce fameux coup nécessaire au salut du pays. Je ne regrette pas d’avoir retardé mon départ pour Biarritz.

Marthe de Vogüé (1860-1923), marquise de Mac-Mahon, militante politique française, animatrice des « Dames royalistes » des années 1900 à sa mort – Cliché anonyme, Excelsior, 13 mai 1911 (Wikipédia)

Semaine du 10 au 16 juillet 1911

Ille, lundi 10 juillet 1911

Suivant notre programme, nous partons ce matin, et allons déjeuner à Vinça avec les Magué qui y arrivent par le train de midi ; mais l’après-midi, notre plan est bouleversé par suite d’un déréglage de la magnéto ; je suis obligé de faire venir un ouvrier de Prades pour réparer la magnéto et nous ne pouvons pas partir, nous couchons donc à Vinça.

Saint-Gaudens, mardi 11 juillet 1911

Nous partons de Vinça à 7h ¼ ce matin ; nous passons par Ille, Saint-Paul, Quillan et arrivons à Lavelanet à 11 heures ; nous y sommes très bien reçus par M. et Mme Bastide qui nous offrent un excellent déjeuner au champagne. Nous en repartons à 3h ¼ et venons coucher à Saint-Gaudens ; notre voyage jusqu’ici a été excellent et sans trop de chaleur.

Biarritz, mercredi 12 juillet 1911

Nous quittons Saint-Gaudens à 7h ½ du matin, sommes à 10h à Lourdes, nous allons prier à la grotte, nous déjeunons, puis nous repartons à midi 45 ; nous arrivons à Biarritz à 5h ¼, nous retrouvons Maman à la villa, elle y est arrivée lundi soir.

Biarritz, jeudi 13 juillet 1911

Je me promène et vais à la plage dans la matinée ; puis je vais attendre à la gare Philomène qui arrive à midi avec ses deux filles ; elle vient pour soigner sa petite Cécile. Nous passons une partie de l’après-midi sur la plage. Biarritz est toujours aussi agréable et très gai en ce moment.

Biarritz, vendredi 14 juillet 1911

Nous passons sur la plage la plus grande partie de la journée. Ce qu’on appelle la fête nationale, et qui n’est que l’anniversaire d’une honte nationale, nous laisse bien indifférents ; du reste, cette prétendue fête de cette année l’indifférence générale. La légende de la Bastille prise d’assaut par le peuple français est reléguée au rang des vieilles rengaines ; le Nouvelliste de Bordeaux, dans son numéro d’aujourd’hui, montre, textes en mains, et en s’appuyant même sur des témoignages d’écrivains amis de la Révolution, que la Bastille, qui n’a pas été défendue, a été prise par une bande d’étrangers, surtout d’Allemands, gens sans aveu, vile canaille, qui avait envahi Paris depuis quelques mois. Vraiment il n’y a pas de quoi faire de cet anniversaire une fête nationale, et le choix d’une telle fête symbolise bien le dégoûtant régime que nous subissons encore.

Biarritz, samedi 15 juillet 1911

Nous passons une bonne partie de l’après-midi sur la plage ; je fais prendre un bain de mer à Tony qui est enchanté de se trouver dans l’eau.

Biarritz, dimanche 16 juillet 1911

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie, l’après-midi, nous restons un peu sur la plage et nous suivons en auto la route de Tornick.

Semaine du 17 au 23 juillet 1911

Biarritz, lundi 17 juillet 1911

Le matin je vais sur la plage au concert ; l’après-midi, j’accompagne en auto Maman et Philomène à Bayonne ; Philo va consulter un médecin spécialiste qui doit opérer sa petite Cécile de végétations dans le nez et les amygdales ; cette petite opération aura lieu mercredi à la clinique du Dr de Lostalot à Biarritz. Nous revenons par la Barre de l’Adour.

Biarritz, mardi 18 juillet 1911

Nous allons à la plage matin et soir. Il pleut un peu dans l’après-midi.

Biarritz, mercredi 19 juillet 1911

C’est aujourd’hui que le Dr Magne enlève à Cécile ses amygdales et les végétations qu’elle a dans les fosses nasales ; la petite opération est très bien et très rapidement faite dans la clinique du Dr de Lostalot, à Green-home, où Philomène s’est installée pour quelques jours avec sa fille. Nous allons à Bayonne.

Biarritz, jeudi 20 juillet 1911

Le matin je prends un bain de mer très agréable ; l’après-midi, nous allons voir Mme de Sambucy à la villa Saint-Charles, puis à la plage.

Biarritz, vendredi 21 juillet 1911

L’après-midi, nous allons en auto – Bebelle, Philo et moi – à Hendaye.

Biarritz, samedi 22 juillet 1911

Philomène rentre de la clinique et revient, avec Cécile, s’installer à la villa. La situation internationale s’embrouille de plus en plus à propos du Maroc où l’Espagne nous provoque ouvertement, probablement poussée par l’Allemagne. Les négociations entre la France et l’Allemagne à la suite de la provocation d’Agadir se poursuivent tant bien que mal, plutôt mal que bien ; à peu près rien n’en transpire, mais on dit que l’Allemagne a des exigences inadmissibles et la question n’avance pas ; au fond, la situation est mauvaise. Bien entendu, ni l’opinion publique ni le Parlement ne sont tenus au courant ; les négociations ont lieu, comme il convient, dans le plus grand secret et on peut une fois de plus admirer la contradiction flagrante apportée par la nécessité impérieuse des faits aux principes démocratiques et républicains ; nous sommes censés, nous peuple français, nous gouverner nous-mêmes, ou tout au moins, être gouvernés par nos représentants. Or, dans une question qui nous intéresse au premier chef, puisqu’elle peut aboutir à la guerre, nous-mêmes et nos représentants sommes tenus dans la plus complète ignorance et la république est la première à observer le fameux « secret du Roi ». Je ne blâme pas, je constate et je réfléchis que puisqu’il faut faire crédit au gouvernement, j’aurais plus de confiance dans mon Roi que dans la bande de politiciens que l’intrigue a portés au pouvoir.

Biarritz, dimanche 23 juillet 1911

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie et à vêpres à Saint-Charles. Il fait extrêmement chaud.

Semaine du 24 au 30 juillet 1911

Biarritz, lundi 24 juillet 1911

Je prends un bain avec Bebelle et Philomène ; la mer est un peu agitée, mais très agréable ; il fait encore très chaud.

Biarritz, mardi 25 juillet 1911

Papa arrive d’Angers et de Bergerac à 5h du matin ; il a passé une dizaine de jours chez l’oncle Xavier à Angers où il a revu beaucoup d’anciens amis, puis deux jours chez Marie Thérèse à Bergerac. Nous allons à la plage matin et soir ; il pleut un peu dans l’après-midi.

Biarritz, mercredi 26 juillet 1911

L’après-midi, nous allons avec Philomène, faire une visite à Mme de Lostalot ; ensuite, nous allons à la plage.

Biarritz, jeudi 27 juillet 1911

Nous allons en auto chez Jeanne Daguerre avec ses enfants près d’Urrugne ; au retour nous allons voir Mme de Mauvaisin à Saint-Jean-de-Luz.

Biarritz, vendredi 28 juillet 1911

Château de Lavielle à Portet (Pyrénées-Atlantiques), propriété de Mme de Raymond de Lalande, mère de Mme de Lacroix née Sophie de Raymond de Lalande (1864-1905) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1900] (Site cparama.com)

Le matin je vais à la grande plage ; l’après-midi, nous allons en auto à Bayonne, puis chez la comtesse de Lalande[13], au château de Lavielle, nous y retrouvons les demoiselles de La Croix, ses petites-filles qui sont pour un mois à Lavielle. Avec l’Allemagne, la situation s’embrouille de plus en plus. L’Angleterre, qui a l’air de désirer la guerre, se montre plus énergique que nous ; si la guerre éclate, nous aurons l’Angleterre à nos côtés, il faut espérer que nous aurons aussi la Russie. Mais tout de même, quelle terrible partie s’engagera. Depuis l’alerte de juin 1905, peut-être même depuis 1870, jamais la situation n’avait été aussi tendue entre la France et l’Allemagne. Les négociations ne font pas le moindre progrès parce que l’Allemagne a des prétentions inadmissibles ; avec l’Espagne, les choses vont mieux, on arrivera sans doute à un modus vivendi qui évitera le retour d’incidents irritants comme ceux de ces jours-ci ; si la guerre doit éclater avec l’Allemagne, il faut absolument obtenir la neutralité de l’Espagne. Dans ce conflit, au fond, nous sommes solidaires de l’Angleterre et l’on peut dire qu’il constitue, par-dessus notre tête, une nouvelle phase de la rivalité anglo-allemande. Aussi notre sort se décide à Londres et non à Paris ; c’est triste mais c’est ainsi ! Les choses seraient autres si nous avions le Roi.

Biarritz, samedi 29 juillet 1911

Le discours de forme courtoise, mais très énergique dans le fond prononcé jeudi au Parlement britannique par M. Asquith est un avertissement et une menace à l’Allemagne, ce discours signifie que si l’Allemagne ne modifie pas son programme dans la crise actuelle elle trouvera l’Angleterre devant elle. Au fond, c’est une sorte d’ultimatum. Ce discours modèrera-t-il l’Allemagne ? Je n’en serais pas surpris car je doute que Guillaume II, qui a le sens de sa responsabilité royale, lance de gaité de cœur son pays dans une aussi formidable aventure. Les négociations n’avancent pas, mais le ton des journaux allemands a un peu baissé depuis le discours de M. Asquith. Nous allons à la plage dans l’après-midi. Le soir, nous allons au café de la plage, au concert ; nous y avons donné rendez-vous à Mme de Reau et à Mme Rivals.

Biarritz, dimanche 30 juillet 1911

Nous allons à la messe de 9h à Saint-Charles, nous prenons un bain de mer ; l’après-midi nous nous promenons du côté du Rocher de la Vierge, puis nous allons au salut à Sainte-Eugénie.

Août 1911

Semaine du 1er au 2 juillet 1911

Claira, mardi 1er août 1911

Étant en chemin de fer hier soir, il m’a été impossible d’écrire mon journal. J’ai quitté Biarritz ville à 7h23 après avoir passé l’après-midi sur la plage où Mlle de Lalande et Mlles de La Croix sont venues nous rejoindre. J’ai accompagné Maman jusqu’à Lourdes où elle va passer 48 heures. J’arrive à Perpignan à 9h22 ce matin ; il fait très chaud ; je fais mes courses et commissions, je déjeune chez l’oncle Gabriel de Llobet et ce soir je viens à Claira où je couche.

Vinça, mercredi 2 août 1911

Ce matin à Claira, je me lève à 4h 1/2 et avant la chaleur, je fais une tournée complète dans les vignes ; pour le moment, elles sont belles, mais la récolte ne sera pas très forte à cause de la gelée d’avril et de la cochylis ; les aramons surtout ont souffert de la gelée. Je règle avec M. Margail les cuves en ciment armé dont il mesure aujourd’hui la contenance et je vais à Vinça où je trouve Bonne-Maman, l’oncle Paul, Tante Josepha, Mme Thomas et Nénette ; on me confiera Nénette qui va venir passer le mois d’août à Biarritz avec nous.

Biarritz, vendredi 4 août 1911

Hier soir, j’étais en voyage, pas de journal. Hier, je suis allé en voiture, le matin à Ille et à Bouleternère, on assure qu’il y a eu un cas ou deux de choléra dans ces deux communes ; à Boule, la femme de mon fermier Fines Athanase est morte en quelques heures et sa fille qui l’a soignée est morte aujourd’hui ; on assure que la mère est morte du choléra ; nous ne buvons que de l’eau bouillie. Je vois ce pauvre Fines qui est désolé. Je rentre à Vinça après une tournée dans les vignes à Boule ; j’y passe l’après-midi, je m’occupe des affaires de la Société Saint-Sébastien. Nous partons, Nénette et moi, par le dernier train du soir et après un arrêt de 4 heures à Perpignan pendant lequel nous allons chez les Lutrand, puis écouter le concert au nouveau café du square, nous repartons par le rapide de 11h57 et arrivons à Biarritz ce matin à midi 10. On fait fête à Nénette ; je la retrouve tous les miens en bonne santé ; il fait bien moins chaud ici qu’en Roussillon. Le soir nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie.

Biarritz, samedi 5 août 1911

Nous nous baignons ; les Jamme arrivent aujourd’hui, nous allons les attendre à la gare et passons l’après-midi avec eux. Ils sont là pour un mois.

Biarritz, dimanche 6 août 1911

Nous faisons la sainte communion à Saint-Charles à la messe de 8 heures. Il fait un violent orage qui dure une partie de la journée. Les Jamme viennent prendre le thé avec nous, à la villa, puis nous nous promenons ensemble.

Semaine du 7 au 13 août 1911

Biarritz, lundi 7 août 1911

Nous passons l’après-midi sur la plage avec les Jamme. Le soir, dîner chez Mme Rivals.

Biarritz, mardi 8 août 1911

Nous nous baignons tous, les Jamme également ; le matin, je me promène avec Nénette. Le soir plage.

Biarritz, mercredi 9 août 1911

Le matin, promenade avec Henri Jamme du côté du phare ; le soir, pelote basque ; jolie partie, Chiquito vainqueur.

Biarritz, jeudi 10 août 1911

Côte entre Zarautz et Getaria – Carte postale, veuve Enrique Miranda, s.d. [années 1900] (Site todocoleccion.net)

Nous faisons une très jolie excursion en auto. Partis de Biarritz à 8 heures, nous sommes à Saint-Sébastien à 10 environ, visitons bien la ville que je connaissais déjà, puis, après un déjeuner sur l’herbe en pique-nique, poussons jusqu’à Zaraus, petite ville balnéaire située sur la côte cantabrique à 27 kilomètres de Saint-Sébastien sur la route de Bilbao ; nous suivons toute la route de corniche jusqu’à Guétaria 4 kilomètres après Zaraus ; cette côte est ravissante. Nous rentrons ici à 7h ½ du soir. Papa et Maman ont fait la même excursion en chemin de fer, faute de place en auto où j’avais pris Philo et Nénette. En arrivant, j’apprends une triste nouvelle qui me fait beaucoup de peine, celle de la mort à Angers de mon camarade et ami Jean Gavouyère ; pauvre ami, il est enlevé à 29 ans, laissant une jeune femme qu’il avait épousée il y a deux ans.

Biarritz, vendredi 11 août 1911

Je me confesse et fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Saint-Charles. Je vais à la plage et en ville dans la journée. Le soir, Bebelle et moi allons au casino avec les Jamme. Il y a beaucoup de monde à Biarritz et nous rencontrons constamment des personnes de connaissance ; aujourd’hui, ce sont les Edmond de Blaÿ.

Biarritz, samedi 12 août 1911

Je me baigne ; mer très calme, je nage à souhait. Le soir, nous avons à dîner, à Sainte-Cécile, Mme Rivals et les Jamme.

Biarritz, dimanche 13 août 1911

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, promenade en auto à la Barre et à Bayonne. Le soir, nous allons au casino Bellevue assister à une amusante comédie Le Mariage de Mlle Beulemans[14], très bonne troupe.

Semaine du 14 au 20 août 1911

Biarritz, lundi 14 août 1911

Plage matin et soir ; l’après-midi avec les La Croix, de Lalande et de Blaÿ. Nous nous confessons à Saint-Charles.

Biarritz, mardi 15 août 1911

Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures ; l’après-midi, nous allons à vêpres, puis à la procession à Saint-Charles.

Biarritz, mercredi 16 août 1911

Le matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons en auto voir Didia, puis à la plage.

Biarritz, jeudi 17 août 1911

Le matin plage, l’après-midi, nous allons en auto faire la connaissance de notre vieille cousine la baronne d’Apat, au château d’Apat, commune de Bussunaritz au-delà de Saint-Jean-Pied-de-Port, en plein pays basque ; c’est un très joli pays, à 65 kilomètres de Biarritz ; notre cousine, avec qui Bonne Maman est en correspondance suivie, nous fait le meilleur accueil et je suis très content de faire sa connaissance ; c’est une demoiselle de Linois, petite-fille, je crois, du célèbre amiral ; elle est veuve du baron d’Apat, officier de marine, cousin de ma grand-mère[15]. Le château, très ancien, a beaucoup de cachet. Madame d’Apat va venir à Biarritz faire soigner sa vue. Partis de Biarritz à 11h05, nous y rentrons à 8h25 ; avec Bebelle, j’avais emmené Maman et Nénette.

Biarritz, vendredi 18 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; je me promène aussi le matin, au phare et au Rocher de la Vierge. Dans l’après-midi, le roi d’Espagne traverse la grande plage.

Biarritz, samedi 19 août 1911

Le matin, je vais me baigner à la Côte des Basques ; l’après-midi, plage. La situation est de plus en plus tendue entre l’Allemagne et nous ; les négociations n’ont pas fait un pas, et son interrompues, les deux points de vue étant jugés inconciliables ; c’est grave ! Le soir, nous allons au casino avec les Jamme.

Biarritz, dimanche 20 août 1911

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi avec Bebelle et les Jamme nous allons à Saint-Sébastien assister à une course de taureaux, elle n’est pas merveilleuse ; le Roi y assiste ; la course est troublée par un violent orage et par une pluie diluvienne ; nous rentrons le soir.

Semaine du 21 au 27 août 1911

Biarritz, lundi 21 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; le soir, assez fort orage.

Biarritz, mardi 22 août 1911

Le matin plage ; l’après-midi, je vais au concert classique au casino.

Biarritz, mercredi 23 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; la tenue de l’opinion et de la presse françaises, au milieu des menaces à peine déguisées de l’Allemagne, est réellement réconfortante ; la France n’a pas peur ; sans vouloir la guerre, elle dit clairement qu’elle la fera plutôt que de subir une humiliation ; reste à savoir si le gouvernement sera à la hauteur des sentiments du pays ; hélas tout est à craindre des pleutres et des vilains politiciens qui nous oppriment !

Biarritz, jeudi 24 août 1911

Le matin bain de mer, mer agitée ; l’après-midi, nous allons un moment au casino Bellevue. Le soir avec Bebelle et les Jamme, je vais assister à deux comédies au casino Bellevue ; c’est bien joué mais assez bête.

Casino Bellevue à Biarritz – Carte postale anonyme, 1911 (site fortunapost.com)

Biarritz, vendredi 25 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; Philomène nous quitte aujourd’hui, repartant pour Angers et Lamotte ; nous l’accompagnons à la gare à 5h ¾ ; qui sait combien de temps elle passera sans revenir faire un séjour soit à Ille soit ici !

Biarritz, samedi 26 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir. Pendant l’interruption des pourparlers entre Paris et Berlin, toutes sortes d’hypothèses sont mises en avant ; certains jours on dit que tout est arrangé, d’autres jours que la guerre est imminente ; ces hypothèses ne reposent évidemment sur aucune base sérieuse ; peut-être le gouvernement fait-il lui-même circuler de faux bruits pour tâter l’opinion et, au besoin, l’égarer ? Dans quelques jours les pourparlers reprendront ; je crains bien que l’Allemagne ne modifie en rien ses demandes exorbitantes et alors ce sera pour nous ou une humiliation intolérable ou la guerre.

Biarritz, dimanche 27 août 1911

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; le soir, promenade en auto à Socoa près de Saint-Jean-de-Luz et à Hendaye.

Semaine du 28 au 31 août 1911

Biarritz, lundi 28 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; bain de mer.

Biarritz, mardi 29 août 1911

L’après-midi, avec Bebelle, Maman et Nénette, visite à Madame de Lalande et aux jeunes filles de La Croix, à Lavielle ; ensuite promenade à Capbreton, petite plage des Landes.

Biarritz, mercredi 30 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; je me promène au Rocher de la Vierge, sur les falaises ; nous sommes au bout de notre séjour ici.

Biarritz, jeudi 31 août 1911

Nous allons à la plage matin et soir ; bain au Port Vieux. Le soir, nous allons au casino Bellevue voir jouer Berthe Bady dans La Vierge folle[16] ; excellente interprétation d’une pièce aux données hardies, aux situations palpitantes mais invraisemblables.

Affiche montrant Berthe Bady dans la pièce La Vierge folle créée au Théâtre du Gymnase en 1911 – Gallica

Septembre 1911

Semaine du 1er au 3 septembre 1911

Biarritz, vendredi 1er septembre 1911

Nous allons à la messe de 9 heures à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, commissions diverses et plage. Nous partons demain matin.

Pau, samedi 2 septembre 1911

Nous avons quitté Biarritz ce matin après de longs préparatifs de départ. Nous devions partir à 9h et déjeuner chez nos cousins de Saint-André[17] au château de Préville près Orthez. Nous ne pouvons partir que vers 11 heures et crevons plusieurs fois ; nous n’arrivons qu’à plus de 3 heures. Les Saint-André nous reçoivent fort bien et nous font visiter le superbe château et le parc. Nous repartons à 7h et venons coucher à Pau. J’ai perdu un pneu qui était presque neuf, c’est bien ennuyeux !

Château de Préville à Orthez (Pyrénées-Atlantique), propriété de la famille Peïtevin de Saint-André, cousine des Du Lac – Carte postale, G. Pondarré et Fils, éditeur à Orthez, s.d. [années 1910] (Wikipédia)

Lourdes, dimanche 3 septembre 1911

Nous venons, de grand matin, de Pau à Lourdes. Il y a ici une énorme affluence de pèlerins ; nous nous confessons, faisons la sainte communion et, l’après-midi, assistons à la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle se produisent plusieurs guérisons. Nous retrouvons Maman et Nénette, elles partent le soir pour Vinça.

Semaine du 4 au 10 septembre 1911

La Borie Grande, lundi 4 septembre 1911

Nous partons à 7h ½ du matin pour la Borie Grande, par Auch et Toulouse. Nous visitons au passage Auch et sa superbe cathédrale, déjeunons et passons les heures les plus chaudes à Gimont (Gers), visitons Pibrac et le sanctuaire de Sainte-Germaine et arrivons à 8h ½ du soir à La Borie Grande après avoir fait 275 kilomètres dans la journée ; c’est mon record ! Excellent voyage.

La Borie Grande, mardi 5 septembre 1911

Je me repose ; demain, je dois partir pour le Roussillon mettre la vendange en train. Je laisserai ici Bebelle et les enfants et je ferai le va-et-vient entre la Borie Grande et le Roussillon.

Vinça, mercredi 6 septembre 1911

J’ai quitté la Borie Grande, en auto, ce matin à 6h1/2 ; à travers la Montagne Noire et le Narbonnais, je suis arrivé en Roussillon et j’étais à Claira à 10h50 ; chaleur torride, soleil brûlant. À Claira, d’accord avec Maurice, je fixe à lundi le début de la vendange. Déjà je suis harcelé, à mon passage à Perpignan, par les courtiers qui en veulent à ma récolte ; je viens à Vinça et, à peine arrivé, j’ai la visite de M. Fourcade qui vient me demander d’acheter ma récolte ; il m’offre 2,25 le degré ; j’avais déjà cette offre à Perpignan ; comme les cours sont en hausse, je préfère voir venir et je refuse. Cette hâte est d’un bon augure pour le prix. Je trouve ici Maman, Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette, en bonne santé malgré les menaces de choléra qui fait quelques victimes ça et là dans plusieurs villages du pays et à Perpignan. Il est vrai qu’on prend ici les plus grandes précautions ; pas de crudités, eau bouillie etc. Madame Thomas est encore ici jusqu’à demain.

Vinça, jeudi 7 septembre 1911

Je vais à Bouleternère et à Ille ; il fait très chaud ; je ne sais pas quand ce brûlant été se décidera à prendre fin ! Le conflit franco-allemand est toujours sans solution ; on négocie sans grand espoir de s’entendre. Les armées et les flottes sont prêtes à entrer en campagne ; jamais depuis 1870, la guerre n’avait été à ce point imminente. La concentration de nos forces navales dans la Méditerranée nous assure la maîtrise de cette mer – mare nostrum – et nous permettra en cas de guerre de jeter rapidement notre armée d’Afrique sur les Vosges. L’Angleterre n’attend qu’un signal pour se jeter sur l’Allemagne ; on dit qu’elle nous enverra 100.000 hommes ; il est probable que notre alliée la Russie se prépare aux hostilités ; la petite Belgique, prévoyant une invasion de son territoire, se prépare activement à repousser l’envahisseur ; elle arme ses forts de la Meuse et concentre des troupes sur sa frontière allemande. Les grandes manœuvres françaises du nord ont été contremandées pour ne pas dégarnir la frontière ; bref, j’aime à espérer que nous sommes prêts à repousser une agression s’il n’y a pas moyen de s’entendre. Notre situation diplomatique est excellente, l’opinion française fait preuve d’un sang-froid et d’un patriotisme admirables ; le gouvernement a donc bien des atouts dans la main ; si malgré cela, il nous mène à une humiliation c’est qu’il est incapable de toute entreprise extérieure.

Vinça, vendredi 8 septembre 1911

Je ne bouge pas de Vinça ; on enterre ce matin une femme qui, paraît-il, est morte hier soir du choléra. Je vais à la messe et à vêpres.

Vinça, samedi 9 septembre 1911

Je vais à Claira en auto dans l’après-midi ; il continue à faire très chaud ; l’été ne veut pas finir ; le thermomètre s’élève tous les jours à 33 et 34 degrés ; et Dieu sait cependant si les mois de juillet et d’août ont été chauds. À Claira je parcours les vignes ; il est grand temps de cueillir ; aussi va-t-on commencer lundi matin. On m’offre maintenant 20 frs. l’hecto pour le vin de Claira ; c’est déjà bien, mais comme les cours sont en hausse j’attends encore.

Vinça, dimanche 10 septembre 1911

Je vais à tous les offices, je ne bouge pas de Vinça.

Semaine du 11 au 17 septembre 1911

Vinça, lundi 11 septembre 1911

Je suis allé et venu de Claira dans la journée ; les vendanges commencent, le personnel n’est pas encore au complet ; la récolte sera petite mais les prix sont en hausse, on m’offre 22 frs., soit cinq de plus que le jour de mon arrivée ; j’attends encore. Je déjeune à Saint-Laurent, je vais aussi à Rivesaltes. Avec l’Allemagne, les choses vont de plus en plus mal par suite des exigences toujours plus grandes du cabinet de Berlin ; si cette fois la guerre n’éclate pas, c’est que vraiment la paix est bien solide. Jusqu’à présent j’avais cru que le gouvernement allemand ne voulait pas la guerre et bluffait ; en présence de ses nouvelles exigences, je me demande si je ne me trompais pas ? En France, sans doute on ne désire pas la guerre, mais l’opinion est excellente ; j’entends causer à droite et à gauche et je crois que le peuple n’a pas peur ; l’impression est qu’on préférerait la guerre à une humiliation ; il n’y a pas la moindre panique, chacun vaque à ses affaires comme d’habitude, prêt à faire son devoir si c’est nécessaire et pourtant ce n’est pas ignorance de la situation car tous les journaux commentent chaque jour les événements et n’en dissimulent pas la gravité.

Vinça, mardi 12 septembre 1911

Je devais revenir ce soir à Claira et y coucher ; un fort orage m’en a empêché ; surpris par une forte averse à 3 kilomètres de Vinça, j’ai dû reculer en toute hâte ; j’y irai demain.

Claira, mercredi 13 septembre 1911

Parti de Vinça en auto ce matin à 7h, je passe toute la journée ici ; on cueille le matin au Lloucati, le soir à la Cadène ; on m’offre 23 frs. l’hecto ; partout il y a un fort déficit ; la récolte, cette année encore, sera au-dessous de la moyenne ; je couche à Claira ; je vais déjeuner à Saint-Laurent ; ensuite je vais voir Henri d’Albici à Saint-Hippolyte.

Vinça, jeudi 14 septembre 1911

À Claira, le matin, je vais à la Cadène, puis je rentre à Vinça avec deux haltes, l’une à Perpignan, l’autre à Ille. On m’offre 23 frs. et même si j’y avais tenu j’aurais pu vendre ce matin à 24. J’espère arriver à 25 ou 26, à moins que la guerre n’éclate avant… C’est le grand sujet de préoccupation ; l’opinion française continue à être admirable de calme, de sang-froid, de décision ; certainement cette attitude déconcerte nos ennemis, mais ce n’est pas avec l’opinion seule que l’on remporte de victoires… Dans quelques jours nous serons fixés, du moins espérons-le.

Vinça, vendredi 15 septembre 1911

Revue navale de Toulon, effectuée un peu plus tard que celle de Port-Vendres – Carte postale Marius Bar, Toulon, 1911 (site ebay.fr)

Avec Maman et Nénette je vais en auto d’abord à Claira, puis à Port-Vendres après avoir déjeuné à Perpignan ; à Port-Vendres, dans l’après-midi, toute l’armée navale de la France se trouve réunie ; c’est un superbe spectacle qui a attiré une grande foule. La flotte composée de trois escadres défile devant l’« Edgar Quinet », sur lequel les ministres Delcassé et Pams ont pris place. Il y a là 49 navires de guerre, l’escadre des « Danton » de 18.000 tonnes type « Dreadnought », les six « Patrie » de 15.000 tonnes environ, les six cuirassés plus vieux type « Saint-Louis » et « Gaulois », de 121000 tonnes environ, de superbes croiseurs cuirassés à six cheminées, des contre-torpilleurs etc. Cette véritable constitue, dans les circonstances actuelles, une belle manifestation patriotique ; la foule accourue à Port-Vendres éprouve une légitime fierté et un sentiment de sécurité patriotique à la vue de ces forteresses flottantes et de leurs admirables chefs sur lesquels on pourrait pleinement compter en cas de guerre. Grâce à certaines mesures, dues surtout à l’amiral de Lapeyrère[18], notre marine se relève peu à peu de l’état de déchéance où l’avaient fait tomber les Pelletan et les Thomson ; pourvu qu’une nouvelle fluctuation de la politique parlementaire n’arrête pas cette heureuse réorganisation ! C’est ce qu’il y a de triste et d’inquiétant en république, on n’est jamais sûr du lendemain ! Pour voir la flotte de plus près nous prenons place sur une embarcation à voile qui va au-devant d’elle ; nous voyons défiler les cuirassés à 50 ou 60 mètres de notre embarcation. Nous rentrons le soir à Vinça enchantés de notre journée.

Augustin Boué de Lapeyrère (1852-1924), vice-amiral en 1908, ministre de la Marine de juillet 1907 à mars 1911, commandant en chef de la première armée navale en Méditerrannée en 1914-1915 – Cliché anonyme, s.d. [années 1910] (museedesetoiles.fr)

Claira, samedi 16 septembre 1911

L’après-midi, je vais à Claira et j’y couche ; on a fini de cueillir les carignans ; j’en ai beaucoup moins que l’année dernière. On va cueillir maintenant les vignes de Papa puis on vendangera mes aramons ; justement il pleut ce soir et j’espère que cette pluie fera grossir les aramons.

La Borie Grande, dimanche 17 septembre 1911

Je quitte Claira ce matin ; je vais à la messe à Perpignan, j’y passe la matinée, je vois de nombreux courtiers en vins qui me font des propositions pour ma récolte ; comme les cours sont en hausse, j’attends encore. Je dépasse chez les Llobet, je vais passer 48 heures à la Borie Grande, je pars ce soir à 3 heures et j’arrive à dix heures ; j’y vais par le train avec un billet d’aller et retour. Bebelle va bien, mais Tony est un peu fatigué, il toussaille et a les entrailles détraquées, en le soignant ce ne sera rien.

Semaine du 18 au 24 septembre 1911

La Borie Grande, lundi 18 septembre 1911

Je ne bouge pas de la journée, je me repose ; les d’Auxilhon viennent nous voir.

La Borie Grande, mardi 19 septembre 1911

Nous allons tous déjeuner et passer l’après-midi à Lapeyrouse ; Tony va bien mieux, sa petite indisposition est à peu près guérie. Je compte repartir demain.

Vinça, mercredi 20 septembre 1911

Je quitte la Borie Grande par le train de 7h45 et je suis à Perpignan à 2 heures ; je prends l’auto, je vais tout de suite à Claira où l’on est en train de cueillir l’aramon de la Cadène ; je viens coucher à Vinça.

Vinça, jeudi 21 septembre 1911

Le matin je vais avec le break à Bouleternère et à la vendange ; j’aurai, là, plus de récolte que l’année dernière ; je vais ensuite à Ille faire quelques commissions. L’après-midi, je vais en auto avec Bonne Maman, Maman, Tante Josepha et Nénette, voir les Ferriol à Millas, les Çagarriga (que nous ne rencontrons pas) et les Barescut à Laferrière. La chaleur accablante de cet été paraît bien finie ; c’est l’automne qui entre en scène avec un grand vent de nord-ouest très frais ; il était grand temps ! Avec l’Allemagne nous en sommes toujours au même point ; on négocie, on a l’air de négocier, on annonce tous les cinq ou six jours que l’accord est imminent, tous les cinq ou six jours aussi on annonce que les négociations vont être rompues, on se prépare à la guerre, et finalement on n’avance pas ; tout cela finira mal ; comme je l’ai déjà longtemps prévu, ce sera ou une humiliation pour nous ou la guerre.

Vinça, vendredi 22 septembre 1911

Le matin, je vais voir vendanger à Boule où il y a pas mal de récolte ; le soir à Claira on cueille l’aramon de la Cadène, la partie de toutes les vignes qui ont été le plus gelée. Les prix, après une hausse rapide, paraissent devoir s’établir entre 23 et 24 ou 25 frs. suivant le degré. Je doute de pouvoir dépasser 25 frs. et comme beaucoup de grosses caves se sont vendues à ce prix, il ne faudra pas trop tarder, sans quoi on courrait le risque de laisser arriver la période de stagnation qui suit tous les ans les premières ventes et alors les prix fléchissent ; dans l’impossibilité d’atteindre le prix de 25 frs. que j’aurais voulu, je vais donc être obligé de vendre à 23.

Vinça, samedi 23 septembre 1911

Je vais à Claira en auto avec l’oncle Paul qui désirait connaître ma cave et voir quelques vignes ; nous allons au Champ Parès que l’on vendange ; là il y a une bonne récolte, moins bonne cependant que l’année dernière.

Claira, dimanche 24 septembre 1911

Après avoir entendu la messe à Vinça, je vais à Perpignan en auto ; je vois de nombreux courtiers, mais les cours étant en baisse, je ne vends pas ; je déjeune chez les Lazerme. L’après-midi, je vais voir un courtier à Saint-Laurent, je vais avec lui à Rivesaltes ; nous ne traitons pas. Je couche à Claira.

Semaine du 25 au 30 septembre 1911

Vinça, lundi 25 septembre 1911

On vendange toujours Champ Parès où il y a une belle récolte ; je quitte Claira à 10 heures ; en passant à Perpignan j’apprends l’affreuse catastrophe survenue à Toulon ce matin à 6 heures, le cuirassé de 15.000 tonnes « Liberté » de la deuxième escadre, a sauté et coulé comme l’« Iéna » il y a 4 ans ; cette catastrophe, assure-t-on, cause 500 morts ; c’est épouvantable, on est terrifié en songeant à cette hécatombe équivalente à la perte d’un combat naval ; notre pauvre marine, que nous fêtions l’autre jour à Port-Vendres, est bien éprouvée ! Mais vraiment, comment à la suite de la catastrophe de l’« Iéna », n’a-t-on pas pris les mesures nécessaires pour éviter de tels malheurs ? Je suis de retour à Vinça à midi ; dans l’après-midi je vais à Bouleternère où les vendanges s’achèvent ; j’y amène l’oncle Paul en auto.

Vinça, mardi 26 septembre 1911

Je vais à Bouleternère et à Ille ; on termine ce matin la vendange de Boule et j’ai plus de récolte que l’année dernière. On vendange aussi les petites vignes de Vinça. On donne de poignants détails sur la catastrophe du « Liberté » ; c’est pire encore que ne le disaient les premières dépêches car l’explosion a fait des victimes sur les navires voisins ; un officier a été tué d’un éclat d’obus sur le « Foudre » amarré à 3 kilomètres du « Liberté » ; il y a 20 morts à bord du « République » que j’ai visité avec Bebelle à Toulon, la cuirasse de ce navire est très endommagée, il y a aussi des morts sur le « Vérité » et sur le « Justice » où se trouve Rupert[19]. Quelle épouvantable malheur, et dire qu’il n’en arrive de pareils que dans la marine française ! Papa arrive de Cauterets à 8h ½ du soir, je vais l’attendre à la gare.

Claira, mercredi 27 septembre 1911

Je vais à Claira pour la fin des vendanges, j’y couche. Ces vendanges sont bien déficitaires ; j’ai eu 2592 comportes au lieu de 3915 l’an dernier ; je ne peux pas espérer plus de 1600 à 1700 hectos de vin ; et à quel prix le vendrai-je ? Les cours baissent tous les jours.

Claira, jeudi 28 septembre 1911

Pour gagner quelques billets, et augmenter la quantité de vin à vendre, j’achète des grapillons au prix de 7 fr. 50 les cent kilos ; ces grapillons font un vin excellent ; je compte qu’il en faut 180 kilos pour faire un hectolitre ; l’hecto me reviendra donc entre 13,50 et 14 frs. tous frais déduits ; en le vendant 19 ou 20 frs., je gagnerai 5 à 6 frs. par hecto. L’après-midi je vais en auto au marché aux vins de Narbonne pour surveiller les cours, ils sont toujours en baisse ; quelle bêtise de n’avoir pas vendu il y a 12 ou 15 jours à 23 frs. ! Il va falloir vendre à 19 ou 20 frs. ! mais aussi qui pourrait prévoir de pareilles fluctuations que rien ne justifie ; la récolte est moindre qu’on ne pensait et les cours baissent, c’est insensé et cette situation ne peut être due qu’à la spéculation. Je me décide à vendre une partie de ma récolte, de crainte d’une plus grande baisse ; je courrai, sur le reste, les chances de hausse. Je couche à Claira.

Vinça, vendredi 29 septembre 1911

Je suis en pourparlers avec des courtiers pour la vente d’une partie de ma récolte. Je viens coucher à Vinça. J’achète toujours des grapillons.

Vinça, samedi 30 septembre 1911

Je vais à Claira, Perpignan, Rivesaltes. Je vends 600 hectos à 19 frs. à la maison Bélange, de Rivesaltes ; comme cette quantité sera retirée immédiatement c’est comme si je vendais 20 frs.  avec de longs délais ; mais c’est vexant ! Je continue à acheter des grapillons ; j’en ai déjà pour près de 20.000 kilos et je vais m’arrêter bientôt. Aujourd’hui arrive la nouvelle de la déclaration de guerre et des premières hostilités entre l’Italie et la Turquie, l’Italie voulant s’emparer de la Tripolitaine, la Turquie ne voulant pas la lui céder ; c’est une agression de la part de l’Italie uniquement fondée sur le droit du plus fort ; elle s’emparera de la Tripolitaine qui cessera de faire partie de l’Empire ottoman pour être annexée au royaume d’Italie, l’Europe laissera faire ; du moins la civilisation chrétienne en profitera et refleurira, sous peu, sur toute la côte méditerranéenne, du Maroc à l’Égypte. Espérons que la question marocaine sera bientôt réglée à notre avantage, malgré tous les obstacles que l’Allemagne sème sur notre route.

Octobre 1911

Semaine du 1er octobre 1911

Vinça, dimanche 1er octobre 1911

Germaine a déjà un an ; elle va sortir de sa toute première enfance, pauvre mignonne ! Il me tarde de revoir ces gentils bébés ; aussi, puisque le vin est en partie vendu, je vais aller rejoindre Bebelle à la Borie Grande et y passer quelques jours avant notre retour à Ille. Je me confesse et fais la sainte communion.

Semaine du 2 au 8 octobre 1911

Vinça, lundi 2 octobre 1911

Je vais à Claira en auto ; j’emmène Papa à la gare ; nous passons à Pia pour voir l’oncle Xavier arrivé ce matin. Je vends 300 hectos de plus à 19 frs. ; j’ai donc vendu la moitié environ de tout mon vin (celui de Bouleternère compris), je courrai les chances de hausse sur l’autre moitié. Nous rentrons fort tard. Il fait froid.

Vinça, mardi 3 octobre 1911

Je suis un peu indisposé et je ne bouge pas de la journée. Je comptais partir aujourd’hui pour la Borie Grande ; mais je reçois une convocation pour une réunion de la commission d’assistance-retraite dont on m’a nommé membre ; cette commission devant se réunir vendredi à la mairie de Vinça, je ne partirai que samedi matin.

Vinça, mercredi 4 octobre 1911

Tante Josepha part aujourd’hui pour Labastide d’Anjou consulter le curé-médecin ; Maman l’y accompagne ; espérons que le curé lui trouvera un traitement efficace, elle en a grand besoin. Je vais à Bouleternère et Ille en auto puis Trouillas où Papa devait aller pour connaître le résultat de sa vendange. L’oncle Paul et Nénette sont de la partie ; nous sommes de retour à Vinça vers six heures.

Vinça, jeudi 5 octobre 1911

Je ne bouge pas ; je me promène du côté de Nossa avec Nénette, dans l’après-midi.

Vinça, vendredi 6 octobre 1911

Le matin je vais en auto à Bouleternère et Ille. L’après-midi, je prends part à la réunion de la commission cantonale pour l’assistance-retraite à la mairie de Vinça ; nous examinons plus de cent demandes et acceptons la plupart. Marie et Tante Josepha rentrent de Labastide ; ce voyage n’a pas fatigué Tante Josepha qui va tout de suite commencer le traitement indiqué par le curé.

Vinça, samedi 7 octobre 1911

Seizième anniversaire de la mort de Bon Papa ; je communie pour le repos de son âme ; nous assistons tous au service funèbre célébré pour lui. M. l’abbé Latour arrive ce matin jusqu’à demain soir, ce qui fait que je retarde mon départ jusqu’à lundi. L’après-midi je vais à Claira ; au retour, j’accroche un camion qui ne s’était pas rangé ; l’aile droite est brisée ; je réclame au patron du camion la réparation ; il est assuré et tout s’arrangera.

Vinça, dimanche 8 octobre 1911

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; après la grand’messe, on chante une absoute pour les marins morts dans l’explosion du « Liberté » ; à Perpignan a lieu ce matin, à la même intention, un service solennel célébré par Monseigneur à Saint-Jean.

Semaine du 9 au 15 octobre 1911

La Borie Grande, lundi 9 octobre 1911

Je pars de Vinça à 8h ½ du matin ; je passe plusieurs heures et je déjeune à Perpignan ; j’en pars à 3h10 pour la Borie Grande où j’arrive à 9h ½ du soir par Béziers et Saint-Pons après un long arrêt à Narbonne nécessité par la perte de tout le contenu d’une petite malle qui était attachée à l’arrière de la voiture et dont le fond a cédé ; tous mes vêtements et effets, linge de corps etc. sont tombés sur la route entre Perpignan et Narbonne sans que je puisse préciser à quel endroit puisque je ne me suis aperçu de la chose qu’en arrivant à Narbonne. Je vais déclarer la perte à la police de cette ville, puis j’écris au procureur de la république. C’est bien ennuyeux car ce que j’avais dans cette malle valait au moins 250 francs, même 300.

La Borie Grande, mardi 10 octobre 1911

Je ne bouge pas, j’écris aux maires des communes que traverse la route de Perpignan à Narbonne pour essayer de retrouver le contenu de ma malle, mais sans grand espoir de succès ; si Saint Antoine ne s’en mêle pas, je ne retrouverai rien.

La Borie Grande, mercredi 11 octobre 1911

Je continue mes recherches, mais sans succès, il est vrai que je ne peux être fixé que dans 3 ou 4 jours. On annonce la mort du général de Charette à l’âge de 79 ans. C’est une figure bien française qui disparaît, qui entre dans l’Histoire. Le héros de Castelfidardo et de Mentana, de Patay et de Loigny était le type du chevalier chrétien et français. Il a été le soldat des meilleures causes, de celles qui nous tiennent le plus au cœur : la cause de Dieu, celle de la France, et celle du Roi qui les résume toutes deux. Ce vieux soldat resté si jeune mérite d’être donné en exemple aux jeunes ; il incarne notre idéal le plus pur, et, de plus, il n’a jamais hésité, il ne s’est jamais trompé sur son devoir. En 1870, ce soldat du pape n’hésita pas, lorsque sa présence à Rome devint inutile, à venir offrir son épée à la France malgré l’indignité des gouvernements d’alors ; en 1883, cet ardent légitimiste ami sûr et dévoué d’Henri V fut un des premiers à saluer dans le comte de Paris l’héritier du droit monarchique ; dans la crise douloureuse de l’an dernier, malgré son amitié pour l’Action française qu’il avait saluée dès son berceau, il ne se reconnut pas le droit de désobéir au roi. Le général des zouaves pontificaux est, sans contredit, une des plus nobles figures de ces cinquante dernières années.

La Borie Grande, jeudi 12 octobre 1911

Gaston, Claire, les Lauriston et les Jamme viennent déjeuner et passer une partie de la journée. La baronne de Charette a reçu du pape, du Roi, d’un grand nombre de notabilités catholiques et royalistes des télégrammes de condoléances les plus flatteurs pour la mémoire de son illustre époux. On annonce que l’accord concernant le Maroc est conclu… provisoirement c’est-à-dire jusqu’à ce qu’on soit d’accord sur les compensations à donner à l’Allemagne au Congo, et c’est là ce qu’il y aura de plus difficile ; nous entrons dans la phase la plus épineuse de ces interminables négociations.

La Borie Grande, vendredi 13 octobre 1911

Dans l’après-midi je vais à Mazamet malgré la pluie qui ne cesse de tomber.

La Borie Grande, samedi 14 octobre 1911

J’ai aujourd’hui 29 ans (la dernière année des 2…) et il y a aujourd’hui 22 ans que je serais mort sans une protection spéciale de Dieu ; double anniversaire ; je vais à la messe de 6h ½ à Albine.

La Borie Grande, dimanche 15 octobre 1911

Une lettre de Maman m’annonce le mariage de Marthe de Lazerme avec M. Paul Durand, de Montpellier[20] ; quelle charmante jeune femme sera Marthe ! Elle est instruite, modeste, pieuse, sérieuse et jolie ; vraiment elle a toutes les qualités et son mari sera heureux. Je pense que ce M. Durand appartient aux Durand déjà apparentés aux Lazerme ; c’est une excellente et riche famille de Montpellier. L’époque du mariage n’est pas fixée. Nous allons à la grand’messe à Albine ; les Jamme viennent nous voir dans l’après-midi. Il pleut dans la matinée.

Semaine du 16 au 22 octobre 1911

La Borie Grande, lundi 16 octobre 1911

Il pleut à torrents toute la journée ; cette pluie vient de la Méditerranée et ce doit être bien pis en Roussillon ; je devais y aller aujourd’hui mais j’ajourne mon départ. C’est bien à la famille si connue des Durand de Montpellier qu’appartient M. Paul Durand le fiancé de Marthe. Notre alliance avec cette famille remonte à une sœur de mon bisaïeul Lazerme qui avait épousé le baron Durand[21].

La Borie Grande, mardi 17 octobre 1911

La pluie qui ne cesse de tomber m’empêche encore de partir ; il doit y avoir de véritables inondations sur le littoral méditerranéen.

Ille, mercredi 18 octobre 1911

Me voilà de nouveau à Ille après une absence de plus de 3 mois ; mais ma maison étant fermée, je suis descendu, cette fois, chez mes parents. J’ai quitté la Borie Grande ce matin par le train de 7h45, me suis arrêté à Rivesaltes pour voir mon négociant en vins, à Perpignan et suis arrivé ici par le dernier train du soir ; partout il pleuvait, les torrents avaient débordé, les champs, les vignes étaient inondés. Ici il est tombé 130 millimètres d’eau depuis 3 jours et si la pluie continue, nous aurons une inondation.

Ille, jeudi 19 octobre 1911

La pluie a cessé ; je ne bouge pas aujourd’hui, j’écris et je mets de l’ordre dans notre maison abandonnée depuis 4 mois. Bonne Maman et les Magué sont partis mardi de Vinça pour Nice ; Bonne-Maman passera quelque temps avec eux ; l’oncle Paul peut à peine marcher et la pauvre Tante Josepha souffre de plus en plus de son entérite et a besoin de beaucoup de soins ; la présence de Bonne Maman à Nice sera bonne pour elle.

Ille, vendredi 20 octobre 1911

Je vais à Perpignan de 1h25 à 8h du soir, pour une foule d’affaires, notamment pour des échéances à payer. Je vais voir les Lazerme, je félicite Marthe de son mariage qui est fixé à la fin de novembre ; notre départ pour Biarritz en sera retardé. Son fiancé, M. Paul Durand, est l’un des fils de M. et Mme Léopold Durand, née de Girard ; sa mère seule est en vie, il a un frère marié depuis peu.

Ille, samedi 21 octobre 1911

Le matin je vais à Bouleternère, le soir à Claira ; à Claira, le pressurage s’achève, les raisins ont rendu un peu plus que je n’aurais cru et j’aurai peut-être 80 ou 100 hectos de plus que je n’avais compté, de plus les cours sont en hausse, cela m’intéresse à cause des 1200 hectos qui me restent à vendre entre Claira et Bouleternère. Les grapillons que j’ai achetés ont bien rendu et me donneront un joli bénéfice. Pour rentrer le soir, je suis obligé d’aller à pied de Claira à Bompas et même au-delà afin de prendre un autobus.

Ille, dimanche 22 octobre 1911

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je me promène un peu dans l’après-midi.

Semaine du 23 au 29 octobre 1911

La Borie Grande, lundi 23 octobre 1911

Je pars d’Ille à 1h25 et j’arrive ici à 10h soir par Castelnaudary-Castres ; j’y passerai 3 ou 4 jours, nous irons à Toulouse, puis nous rentrerons tous à Ille où nous passerons plus d’un mois avant d’aller à Biarritz.

La Borie Grande, mardi 24 octobre 1911

Je vais à Mazamet dans l’auto de François et de ma belle-mère avec Albert, sa femme, François et Lolotte ; je vais voir M. Siret.

La Borie Grande, mercredi 25 octobre 1911

Nous allons à Toulouse en auto, pour une foule d’emplettes d’hiver à faire. Bebelle et moi faisons nos commandes, moi chez mon tailleur, elle chez le sien etc. Je vois M. de Laportalière pour cette interminable et malheureuse affaire des « Prévoyants de France » qui n’est pas encore liquidée. Nous partons d’ici à 8h du matin et rentrons à 8h du soir ; à l’aller nous avons la pluie jusqu’à Puylaurens. Nous avions ma belle-mère et Lolotte avec nous ; Henri et François étaient venus à Toulouse de leur côté.

La Borie Grande, jeudi 26 octobre 1911

Dans l’après-midi, je vais à Saint-Amans faire quelques commissions.

Ille, vendredi 27 octobre 1911

Nous quittons la Borie Grande à 1h15 en auto, passons par Saint-Pons (où je fais le plein d’essence), Narbonne et Perpignan, et arrivons à Ille à 7 heures après plusieurs arrêts ; somme toute, malgré une violente rafale de vent et de pluie aux environs de Narbonne, notre voyage s’est bien passé. Nous voici enfin réinstallés chez nous jusqu’au moment où nous irons de nouveau à Biarritz où mes parents nous invitent à aller passer l’hiver avec eux à Sainte-Cécile ; ils doivent faire quelques améliorations à la villa et profitent pour cela de la saison d’hiver ; nous en profiterons nous aussi. Pour mon compte, je me plais beaucoup à Biarritz, et Bebelle, qui trouve le séjour d’Ille bien triste en hiver, sera bien à Biarritz. L’hiver prochain où nous n’aurons pas pareille aubaine, nous passerons peut-être plusieurs mois à Perpignan ; je n’aime pas Perpignan, je m’y déplais, mais Bebelle y a des amies, des relations, des distractions qu’elle n’a pas ici et il faut bien que je tienne compte de ses goûts.

Ille, samedi 28 octobre 1911

Nous sommes occupés à nous réinstaller ; l’après-midi nous allons en auto à Vinça et Bouleternère. J’avais à faire à Vinça bien des choses que j’y avais laissées.

Ille, dimanche 29 octobre 1911

Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, je vais à Claira, puis à Saint-Laurent entendre, à la salle de la section d’Action française de cette ville, une intéressante conférence d’Arnal, de Toulouse, sur le programme social de la Monarchie. Le soir, nous dînons chez mes parents.

Semaine du 30 au 31 octobre 1911

Ille, lundi 30 octobre 1911

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je mets à jour ma correspondance, mes comptes etc. Le soir, j’assiste à la clôture du mois du Rosaire.

Ille, mardi 31 octobre 1911

L’après-midi, je vais à Perpignan avec Bebelle pour quelques commissions et visites ; nous nous confessons à Perpignan.

Novembre 1911

Semaine du 1er au 5 novembre 1911

Ille, mercredi 1er novembre 1911

Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital ; nous allons à tous les offices ; le soir, nous dînons chez mes parents.

Ille, jeudi 2 novembre 1911

Nous faisons la sainte communion à la messe de 7h à l’église, je reviens à l’office de 10 heures. Nous allons à Perpignan déjeuner chez les Lazerme qui nous ont invités pour nous faire faire la connaissance du fiancé de Marthe[22] ; il est bien sérieux, instruit et fortuné. Nous apprenons avec beaucoup de peine la mort à Vinça de Mlle Thérèse Badrignans ; cette excellente personne qui nous était absolument dévouée, comme tous ceux de sa famille, était le bras droit de Bonne Maman pour toutes les œuvres de Vinça, c’était une véritable sainte ; ele est morte hier soir subitement ; on peut dire qu’elle est allée finir au ciel la fête de la Toussaint. Bonne Maman va être désolée en apprenant sa mort.

Ille, vendredi 3 novembre 1911

Nous allons à Vinça assister aux obsèques de Mlle Badrignans ; une heure avant sa mort elle était occupée avec Philomène à arranger le maître-autel de Vinça, elle le parait pour son propre enterrement ! Tante Augustine de Llobet, qui est venue aussi à Vinça pour la triste cérémonie, vient déjeuner ici avec nous et repart pour Perpignan par le train de 4 heures. On annonce qu’on est d’accord avec l’Allemagne au sujet des « compensations congolaises », et que l’accord complet sera signé demain. Nous cédons 230.000 kilomètres carrés de Congo ; en pleine paix ce n’est pas très honorable ! L’Allemagne nous cède 16.000 kilomètres carrés de terres marécageuses au nord du Cameroun. Nous avons le protectorat du Maroc à condition de nous entendre à ce sujet avec les puissances signataires de l’acte d’Algésiras, cette entente sera particulièrement difficile avec l’Espagne. L’Allemagne ne perd rien puisqu’elle n’avait aucun droit sur le Maroc, et elle gagne plus de 200.000 kilomètres carrés au Congo ; la France, sans doute, gagne le Maroc grevé de l’hypothèque espagnole, mais perd tout ce que l’Allemagne gagne au Congo ; de plus, nos possessions équatoriales sont coupées en trois tronçons ! Nous ne faisons pas une bien brillante affaire et nous payons bien le droit d’établir notre protectorat sur l’empire marocain. Il est vrai que nous achetons la paix, provisoirement tout au moins. L’opinion allemande n’est pas contente ; on se demande ce qu’il lui faudrait… !

Ille, samedi 4 novembre 1911

Le matin, je vais au service funèbre de l’octave des morts. L’après-midi, je me promène avec Bebelle.

Ille, dimanche 5 novembre 1911

Ce matin, après la messe, je vais à Perpignan voir le marché aux vins ; les cours sont en hausse, on est à peu près revenu aux cours du milieu de septembre ; comme il me reste 1100 hectos à vendre cela m’intéresse ; j’ai emmené Bebelle avec moi, nous rentrons pour déjeuner. L’après-midi, nous allons à Vinça pour remplacer Bonne Maman à la procession au cimetière ; nous emmenons les enfants à Vinça. Ni en France ni en Allemagne on n’est satisfait du traité qui vient d’être signé. Il me semble que les Allemands pourraient être contents ; ils acquièrent, sans rien perdre, d’immenses et fertiles territoires au Congo ; en France, au contraire, nous voyons bien ce que nous perdons, mais nous ne sommes pas sûrs de ce que nous gagnons ; il nous manque ce qu’ont les Allemands, un représentant de l’intérêt général, un souverain héréditaire ! Nous allons dîner chez mes parents.

Semaine 6 au 12 novembre 1911

Ille, lundi 6 novembre 1911

L’après-midi, j’accompagne Papa à Millas chez les Çagarriga à qui nous faisons ensemble une bonne visite ; nous y trouvons les Henri de Çagarriga, Carlos et Thérèse de Lazerme qui y avaient déjeuné.

Ille, mardi 7 novembre 1911

Étant depuis plus d’un mois affligé d’un dérangement d’entrailles, bénin mais très persistant, je me décide à le traiter sérieusement pour en avoir raison, et je me purge ; je bouge à peine de toute la journée, je vais seulement à Bouleternère un moment avec Bebelle dans l’après-midi.

Ille, mercredi 8 novembre 1911

Dans l’après-midi nous allons voir les Barescut à La Ferrière, en auto ; ils nous font visiter leur parc qui a bien poussé.

Ille, jeudi 9 novembre 1911

Nous ne bougeons pas ; je suis toujours indisposé malgré le régime sévère que je suis ; je crains d’avoir pris une espèce d’entérite.

Ille, vendredi 10 novembre 1911

Dans l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel et du Cam d’al Pou.

Ille, samedi 11 novembre 1911

Nous allons à Perpignan et à Claira ; je vois quelques courtiers en vins pour les 1100 hectos qui me restent à vendre, mais il n’y a pas moyen d’obtenir un prix raisonnable. Aussi, je vais me décider à aller voir les négociants de Bergerac dont Max m’a parlé à plusieurs reprises dans ses lettres ; je leur présenterai des échantillons de mon vin ; peut-être obtiendrai-je là un prix un peu plus élevé qu’à Perpignan. Au retour je m’arrêterai à Labastide d’Anjou ; je consulterai le fameux curé-médecin pour qu’il m’indique un traitement qui me fasse enfin passer mon dérangement d’entrailles par trop persistant.

Ille, dimanche 12 novembre 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous allons en auto à Bouleternère avant les vêpres ; le soir nous allons dîner chez mes parents.

Semaine du 13 au 19 novembre 1911

Ille, lundi 13 novembre 1911

Bebelle va à Perpignan essayer ses toilettes pour le mariage de Marthe. L’après-midi, je vais à Millas en auto ; je prends à la gare de Millas Bebelle qui arrive de Perpignan, et nous allons voir ensemble les Çagarriga sans les rencontrer. Nous rentrons à Ille en auto. Je compte partir demain pour Bergerac.

Bergerac, mardi 14 novembre 1911

Je pars à 9h56 d’Ille et j’arrive à Bergerac à 8h44 du soir par Narbonne, Toulouse, Marmande. Max et Marie Thérèse vont bien ainsi que leurs enfants ; je suis heureux d’avoir 48 heures à passer avec eux.

Bergerac, mercredi 15 novembre 1911

Je vois avec Max des courtiers et des négociants en vins le matin à Bergerac et le soir à Sainte-Foy-la-Grande où nous allons ensemble. Je vends 400 hectos du vin de Claira (dont une partie de celui de Papa) au prix de 22 frs. l’hecto à la maison Orry ; c’est une excellente affaire, cela fait certainement 3 francs de différence avec les prix actuellement pratiqués en Roussillon.

Perpignan, vendredi 17 novembre 1911

Je n’ai pas écrit mon journal hier, ayant passé toute la nuit en chemin fer. Hier j’ai passé la matinée à Bergerac avec Max et Marie-Thérèse. Je quitte Bergerac par le train de 2h12, et vais à Eymet voir l’abbé Delbrel avec qui j’avais correspondu l’an dernier et qui fait le commerce des vins ; Max m’accompagne à Eymet, puis me quitte pour rentrer à Bergerac à bicyclette. Je repars d’Eymet à 7h18, passe la nuit dans les trains ou les gares et arrive à Labastide d’Anjou (Aude) ce matin à 8 heures environ. J’y viens pour consulter le curé qui fait des cures merveilleuses ; il me dit que j’ai attrapé une entérite et m’indique un traitement qui doit me guérir rapidement. Ayant eu la chance de voir le curé au moment de son déjeuner, je repars à 3h ½, je couche à Perpignan au Grand Hôtel ; j’y arrive à 10h [du] soir.

Perpignan, samedi 18 novembre 1911

Me voici de retour, mon voyage n’a pas été inutile puisque j’en rapporte un traitement salutaire et que j’ai très bien vendu une partie de mon vin. Ce matin, je vais de Perpignan à Claira par le train ; j’y passe une heure ; j’arrive à Ille à 11h39, Bebelle et les enfants vont bien. Maman a passé la semaine à Perpignan et s’est occupée du dispensaire dont elle est directrice d’honneur, elle y est encore avec Papa jusqu’à lundi. L’après-midi, je vais en auto à Bouleternère, où je fais échauder la vigne de la Grande Fèche, j’emmène Bebelle. Nous apprenons les fiançailles de Gabrielle de Llobet de Kendy avec M. Christian de La Barrière, qui habite le Lot-et-Garonne ; la date du mariage n’est pas fixée[23].

Ille, dimanche 19 novembre 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous allons voir Mme Roca d’Huytéza, Mme et Mlle Roca. Mon traitement commence à agir, je vais bien mieux.

Semaine du 20 au 26 novembre 1911

Ille, lundi 20 novembre 1911

Nous allons et venons de Perpignan en auto entre midi ½ et 5 heures ; nous y faisons plusieurs courses et commissions. Mes parents devaient rentrer aujourd’hui de Perpignan, nous les ramenons.

Ille, mardi 21 novembre 1911

Je me promène avec Bebelle sur la route de Vinça ; je vais à une grand’messe à la chapelle de Notre-Dame de Lourdes et, le soir, à la bénédiction.

Ille, mercredi 22 novembre 1911

Nous allons déjeuner chez Carlos et Thérèse de Lazerme installés depuis peu dans la jolie villa mauresque de leur propriété de Saint-Martin au-dessus d’Elne ; nous emmenons Tony qui s’amuse avec son cousin Jacques dit « Coco » son contemporain[24]. Nous en repartons à 3 heures, et nous rentrons par Perpignan où nous nous arrêtons deux heures pendant lesquelles je vois plusieurs courtiers pour la vente de ce qui me reste de vin à Claira. Nous rentrons à Ille à sept heures du soir.

Ille, jeudi 23 novembre 1911

Bebelle est un peu souffrante, elle a sans doute pris froid hier. Nous ne bougeons pas.

Ille, vendredi 24 novembre 1911

Bebelle ayant eu un peu de fièvre garde le lit toute la journée, par précaution plutôt que par nécessité. L’après-midi, je vais à Vinça pour payer mes contributions et pour différentes choses. Je m’arrête à Bouleternère au retour.

Ille, samedi 25 novembre 1911

Je vais à Perpignan pour une affaire en justice de paix ; j’ai cité en conciliation par le nommé Malet Michel, de Saint-Estève, comme responsable du choc du 7 octobre qui m’a obligé à une foule de réparations à la voiture ; je voudrais au moins me faire rembourser mes frais qui s’élèvent à 61 francs car ses gens sont en grande partie cause de l’accident ; mais cet individu s’y refuse absolument ; pour l’y contraindre, je serais obligé de lui intenter un procès, ce n’est pas la peine et je préfère y renoncer. Je vais à Claira, je rentre à Ille à 1h ½ et, l’après-midi, je vais à Bouleternère procéder moi-même à l’expédition des 13 h. 55 que j’envoie à M. de Saint-Martin, de Latourblanche (Dordogne) pour lui ou pour différentes personnes de ce pays-là. Bebelle va mieux.

Ille, dimanche 26 novembre 1911

Je vais à la grand’messe, ensuite je pars en auto pour Perpignan où je prends part, l’après-midi, à un petit congrès sur l’enseignement catholique présidé par Monseigneur ; il a lieu sous les auspices de l’Association amicale des Anciens élèves des Frères dont Carlos est président. Je rentre à Ille à 7 heures.

Semaine du 27 au 30 novembre 1911

Ille, lundi 27 novembre 1911

Madame Joseph Batlle est morte ce matin presque subitement ; je ne la savais même pas malade, sa fille n’était pas auprès d’elle ; cette nouvelle cause un triste émoi dans Ille. Je vais faire ma visite de deuil dans l’après-midi. Bebelle va bien mieux mais a besoin de se soigner pour être tout à fait bien mercredi. Quant à moi, ma crise d’entérite est loin d’être guérie ; je suis un régime très sévère ; je prends régulièrement mes tisanes, mais je ne peux pas me reposer assez ; il y a cependant une légère amélioration, mais bien petite encore !

Ille, mardi 28 novembre 1911

Madame Jean Amade est arrivée hier soir, nous allons la voir dans l’après-midi ; il fait très beau et nous nous promenons un peu ; Bebelle va tout à fait bien. Il paraît que les navires allemands qui montaient la garde devant Agadir depuis le 1er juillet s’en vont aujourd’hui, c’est logique puisque l’empire marocain est placé sous notre protectorat ; mais quel protectorat si incomplet ! Une grande partie du nord du Maroc, surtout la région côtière et une autre partie au sud, sont abandonnées à l’Espagne, et pour le reste du pays, il y a d’énormes restrictions à notre protectorat. Vraiment était-ce la peine d’abandonner plus de 300.000 kilomètres carrés du Congo français ? Et dire que les Allemands ne sont pas contents ! Que leur fallait-il donc ?

Perpignan, mercredi 29 novembre 1911

Le matin à Ille, nous assistons aux obsèques de Mme Batlle née Delcros[25]. Nous partons à 2 heures en auto pour Perpignan ; nous descendons à la maison de Llobet que notre oncle Gabriel, actuellement à Rome pour le consistoire où Mgr Cabrières reçoit la pourpre, a bien voulu mettre à notre disposition ; nous y passerons 48 heures. Le soir dîner de cérémonie chez les Lazerme, 30 couverts seulement ; c’est strictement la famille ; le dîner est fin et élégant. J’y fais la connaissance d’une foule de cousins et cousines de Montpellier.

Perpignan, jeudi 30 novembre 1911

J’assiste à la messe d’enterrement de Mme Muxart[26]. À 11 heures, nous sommes tous de noce ; l’église Saint-Jean, tendue de noir ce matin pour les obsèques de Mme Muxart, est transformée pour le mariage de Marthe de Lazerme[27]. Le cortège est des plus brillants ; je donne le bras à baronne de Rovira de Roquevaire, femme de René ; Bebelle au baron Pierre de Forton ; Papa à Mme Alexandre d’Andoque de Sériège, née Durand, qui est ma cousine par sa naissance, et la cousine de Bebelle par son mari ; enfin, Maman à notre cousin le comte d’Espous. Au lunch, très élégant, je porte un toast comme on m’en avait prié ; Carlos et René de Rovira toastent aussi. Il y a deux catégories d’invités : les personnes du cortège dans une pièce et par grandes tables ; les autres invités par petites tables dans d’autres pièces ; Bebelle et moi sommes à la table des mariés. Je laisse ci-dessous la place du compte-rendu que les journaux ne manqueront pas de publier et que je collerai ; L’Éclair de Montpellier du 2 décembre 1911 :

Coupure de presse de L’Eclair de Montpellier du 2 décembre 1911 sur le mariage de Paul Durand et de Marthe de Lazerme, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 30 novembre 1911

Le soir, nous allons à un cirque, à la foire, avec les cousines de Llobet, les Rovira, Massia, La Croix, etc.

Décembre 1911

Semaine du 1er au 3 décembre 1911

Ille, vendredi 1er décembre 1911

Le matin à Perpignan, je fais la sainte communion et me confesse à la messe de 8 heures à Saint-Jean. Nous rentrons à Ille vers midi ½.

Ille, samedi 2 décembre 1911

Nous allons en auto à Serdinya où j’ai à voir un petit négociant à qui j’ai vendu du vin de Bouleternère l’an dernier ; j’amène Bebelle, nous poussons jusqu’à Olette ; au retour nous faisons un petit crochet pour voir les Badrignans à Finestret ; nous rentrons à Ille à six heures. Temps superbe.

Ille, dimanche 3 décembre 1911

Nous allons à tous les offices ; après les vêpres, nous faisons des visites. Le matin à 8h ½, je vais à un enterrement.

Semaine du 4 au 10 décembre 1911

Ille, lundi 4 décembre 1911

Je vais à Claira et Perpignan en auto dans l’après-midi. À Claira, je fais envoyer plusieurs échantillons de vin.

Paris, mercredi 6 décembre 1911

Ayant quitté Ille hier mardi à 1h25 du soir, je suis arrivé ce matin à 8h56 à la gare du quai d’Orsay sans avoir même changé de wagon. Je vais un moment à une séance du congrès d’Action française ouvert depuis hier soir ; l’après-midi, je me mets à la recherche de Charles Vassal pour avoir l’adresse de négociants en vins ; je ne le vois pas mais je trouve sa femme et son beau-père ; je vais à Bercy. Je suis descendu à l’Hôtel de Castille 37 rue Cambon.

Paris, jeudi 7 décembre 1911

J’assiste à une séance du matin du congrès d’Action française qui est bien plus suivi que celui de l’an dernier ; du Roussillon nous sommes dix. L’après-midi je fais une tournée infructueuse dans Bercy ; les négociants ne veulent pas acheter ou ne veulent pas donner un sou de plus que les cours pratiqués actuellement dans le Midi ; tant vaut vendre là-bas. Le soir, je vais chez ma pauvre tante Civelli qui me reçoit très bien et me garde à dîner.

Paris, vendredi 8 décembre 1911

Je me confesse et fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame-des-Victoires à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception ; ensuite je vais à la séance du congrès ; j’y reviens l’après-midi, et enfin j’assiste le soir avec Marguerite-Marie Civelli à la magnifique réunion de clôture de la salle Wagram au cours de laquelle Jules Lemaitre, Vaugeois, Montesquiou, Vesins, Maurras, de Roux et Daudet prennent la parole ; sans aucune exagération il y a là 8000 personnes et beaucoup n’ont pas pu entrer ; à l’extérieur, formidable service d’ordre, tout comme l’année dernière. Ce congrès a été très beau et on est enchanté, à l’Action française, du revirement complet qui s’est produit chez le Roi qui a supprimé son bureau politique et vient d’instituer un conseil de dix délégués régionaux choisis tous parmi les meilleurs de l’Action française : Lur-Saluces, Flachaire de Roustan, de Girard (à Montpellier), de Resnes, le commandant Picot, de Suffren, etc. Tout est pour le mieux à ce point de vue et Maurras est vraiment premier ministre du Roi de France ; il est appelé à Bruxelles plusieurs fois par mois et rien d’important n’est décidé sans son d’avis. Malgré de nombreuses démarches, je ne réussis pas encore à trouver un bon preneur pour mon vin.

Paris, dimanche 10 décembre 1911

Je quitte Paris, hier matin, par l’express de 9 heures à Montparnasse pour aller passer l’après-midi à Angers ; j’y arrive à 2h5 ; je vois l’oncle Xavier et toute sa famille, Philomène, Henri de Lavergne, leurs filles, Jacques Hervé et sa femme ; il m’est impossible de faire d’autres visites, le temps me manque. Je vois cependant le Dr Sourice que je tiens à consulter au sujet du dérangement d’entrailles dont je souffre depuis plus de deux mois et qui, du reste, paraît aller un peu mieux ; il me donne un traitement homéopathique que je vais essayer car celui du curé de Labastide ne m’a pas réussi. Les Lavergne et moi dînons chez l’oncle Xavier et je repars à 10 heures par Tours et Orléans ; j’arrive à 4h ½ à la gare du quai d’Orsay, je rentre à l’hôtel et je me couche. Je dors trois heures ; je vais à la grand’messe de 9 heures à la Madeleine et, ne pouvant en rien aujourd’hui dimanche m’occuper de mes affaires, je décide d’aller à Amiens entre deux trains pour visiter la splendide cathédrale de cette ville, la plus belle de France dit-on. Je quitte Paris à midi par un rapide qui me dépose à 1h26 à Amiens et j’ai plus d’une heure pour admirer, avant les vêpres, la merveille de l’art ogival qu’est Notre-Dame d’Amiens. Ce qui me frappe le plus, c’est la hauteur des voûtes et la sveltesse des piliers ; je ne crois pas qu’il y ait en France un plus beau monument ; je connais, parmi les plus remarquables cathédrales, celles de Chartres, de Reims, de Paris, mais, vraiment, je crois que Notre-Dame d’Amiens les dépasse. Je rentre à Paris par un express qui devait m’y ramener à 6h17, mais un assez grave accident qui s’est produit près de la gare du Nord nous retarde d’une heure et je n’arrive à Paris qu’à 7h 1/4. Je dîne chez ma tante Civelli.

Cathédrale d’Amiens – Cliché anonyme, 1911, Encyclopedia Britannica (Wikipédia)

Semaine du 11 au 17 décembre 1911

Paris, lundi 11 décembre 1911

Je comptais repartir ce soir pour Ille, mais j’attends la réponse d’un négociant en vins et je suis forcé de rester un jour de plus. Je fais des commissions sur la rive gauche, je vais visiter l’exposition de pisciculture au Grand Palais ; l’après-midi je vois des courtiers, mais je me rends compte que je ne pourrai pas à vendre mon vin à Paris, ce sera une expérience malheureuse. Pour connaître les cours de Perpignan je télégraphie à Rebuffat.

Ille, mercredi 13 décembre 1911

J’ai passé la journée complète d’hier à Paris et j’en suis reparti à 7 heures du soir, du quai d’Orsay, par le rapide. Rebuffat m’a répondu que l’on m’achèterait mon vin 20 frs. l’hecto à Perpignan ; comme malgré le mal que je me suis donné, malgré mes courses, mes démarches, je ne suis pas arrivé à trouver un sou de plus à Paris, je décide de vendre à Perpignan, c’est pourquoi je quitte Paris. Dans la journée de mardi, je fais l’acquisition chez un fourreur de la rue du Bac, d’un manteau de loutre pour Bebelle ; l’après-midi, je vais faire mon pèlerinage au Sacré-Cœur à la basilique de Montmartre, je fais une bonne et intéressante visite à Vaugeois au siège de la Ligue d’Action française chaussée d’Antin, je vais voir les Delestrac que je rencontre tous. Parti par le rapide de 7h du quai d’Orsay avec M. Henri Bertran qui est comme moi dans le wagon de Vernet-les-Bains, j’arrive à Ille sans changement de train ce matin à 11 heures 39. Bebelle et Tony m’attendaient à la gare. Ils vont bien ; mes parents aussi.

Ille, jeudi 14 décembre 1911

Dans l’après-midi, je vais en auto à Bouleternère. Mon indisposition va beaucoup mieux et j’espère que je touche à la guérison. Ce rapide voyage d’une semaine ne m’a pas du tout fatigué, au contraire. Je n’ai pas réussi à vendre mon vin comme je l’aurais voulu, mais j’ai assisté au congrès d’Action française qui a été très réussi cette année à cause de la bienveillance dont l’a entouré le duc d’Orléans ; j’ai vu beaucoup de parents que je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer ; enfin j’ai étudié dans quelles conditions il serait possible d’aller passer chaque année quelques mois à Paris en famille, ce qui serait si agréable ! Ce serait possible en louant un appartement vide, en le meublant, l’habitant 2 ou trois mois et le sous-louant le reste du temps ; de cette façon, toutes mes informations concordent sur ce point, non seulement je serais couvert de mon loyer mais même la sous-location de l’appartement meublé me rapporterait plus que le loyer et nous habiterions ainsi Paris une partie de l’année sans bourse délier ; la seule chose ennuyeuse c’est l’achat du mobilier, c’est une mise de fonds nécessaire. À Paris j’ai acheté pour Bebelle un superbe manteau en loutre d’Hudson, à un prix très inférieur à ce que je l’aurais payé en province, c’est une véritable occasion ; mon voyage a donc servi à quelque chose !

Ille, vendredi 15 décembre 1911

Je vais à Perpignan, puis à Claira ; à la Cadène, on est en train de planter les racinés pour remplacer les manquants. J’ai laissé Bebelle et Tony à Perpignan, je les reprends en passant et nous faisons ensemble des commissions et des visites. J’ai vendu le solde de ma récolte de Claira, soit 700 à 750 hectos à la maison Veuve Henri Parès au prix de 20 frs. l’hecto ; il est impossible de trouver un prix plus élevé en ce moment et rien ne permet d’espérer une hausse ; je n’ai plus à vendre que le vin de Bouleternère.

Ille, samedi 16 décembre 1911

Il fait un temps merveilleux, on ne se croirait certes pas en hiver. Nous nous promenons dans la campagne.

Ille, dimanche 17 décembre 1911

Nous assistons à la messe de 8h ½, puis nous allons à Perpignan en auto ; j’assiste au déjeuner mensuel d’Action française chez Gadel ; nous sommes 46 délégués de sections à ce déjeuner ; Bebelle déjeune chez les Llobet ; nous sommes de retour vers 5h ½.

Semaine du 18 au 24 décembre 1911

Ille, lundi 18 décembre 1911

L’après-midi, je vais à Vinça, puis à Boule en auto ; j’y amène Bebelle et les enfants. Temps magnifique.

Ille, mardi 19 décembre 1911

L’après-midi, je vais à Claira et à Saint-Laurent, je m’arrête à Perpignan au retour, je rentre à 8 heures.

Ille, mercredi 20 décembre 1911

Nous allons déjeuner à la Grange chez les Çagarriga ; Papa et Maman y sont aussi invités et y viennent avec nous. Nous y allons tous en auto. Partis d’Ille à 10 heures nous sommes de retour à cinq heures. Les Henri de Çagarriga nous ont fait avec beaucoup d’amabilité les honneurs de la Grange.

Château de la Grange à Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales), propriété de la famille d’Henri de Çagarriga – Cliché Agnès Vinas, années 2000 (Site mediterranees.net

Ille, jeudi 21 décembre 1911

Nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier qui est ici pour deux à trois jours ; nous commençons nos préparatifs de départ car nous partons samedi pour Biarritz où nous allons passer deux à trois mois à Sainte-Cécile ; mes parents y font cet hiver des réparations et en profitent pour l’habiter pendant ce temps ; ils nous invitent à en profiter aussi et nous acceptons avec plaisir, nous allons passer là une charmante fin d’hiver. Marie-Thérèse y viendra peut-être aussi.

Ille, vendredi 22 décembre 1911

Nous continuons nos préparatifs de départ ; le matin, je vais visiter, avec l’oncle Xavier et Tony, la nouvelle petite vigne et olivette que Papa vient d’acheter à M. Rotgé[28] à côté du Bouc. L’après-midi, je vais à Perpignan en auto pour une séance chez le dentiste et pour quelques commissions.

Saint-Girons, samedi 23 décembre 1911

Partis d’Ille ce matin à 10 heures en auto, nous venons coucher à St-Girons ; nous avons eu un vent terrible les 50 premiers kilomètres ; nous avons déjeuné à Quillan.

Lourdes, dimanche 24 décembre 1911

Partis de Saint-Girons à 10 heures après la messe, nous déjeunons à Lannemezan et venons à Lourdes par Bagnères-de-Bigorre ; le temps est superbe, l’atmosphère limpide et nous admirons les moindres détails de la chaîne des Pyrénées centrales que nous longeons ; je passe à Bagnères-de-Bigorre où j’avais séjourné l’été de 1885, je n’avais pas 3 ans et cependant je reconnais la promenade des Coustous. Nous arrivons à Lourdes à 4 heures ½. Maman y est depuis hier soir.

Semaine du 25 au 31 décembre 1911

Lourdes, lundi 25 décembre 1911 (Noël)

Nous assistons à la messe de minuit à l’église du Rosaire, nous y faisons la sainte communion. Le matin à 10 heures, je prends un bain glacé dans la piscine. Nous allons à vêpres à la basilique.

Biarritz, mardi 26 décembre 1911

Le matin, à Lourdes, je vais à la messe de 9 heures à la crypte et j’y fais la sainte communion. Nous partons à 10h ½ et arrivons à Biarritz à 4h20, après un arrêt de 1h ¾ à Pau où nous visitons le château d’Henri IV (que j’avais vu à l’âge de 6 ans) et où nous déjeunons. Nous avons un terme de ce voyage de près de 500 kilomètres ; il s’est admirablement passé ; nous avons eu beau temps et l’auto s’est très bien comportée ; enfin nous n’avons même pas crevé.

Biarritz, mercredi 27 décembre 1911

Dans l’après-midi nous nous promenons et faisons des commissions ; Biarritz ne présente pas l’animation de l’été dernier, mais la mer est très belle.

Biarritz, jeudi 28 décembre 1911

L’après-midi, je vais à Bayonne avec Bebelle par le B.A.B. ; nous faisons quelques emplettes en vue du 1er de l’an. Je vais un moment au concert au casino municipal.

Biarritz, vendredi 29 décembre 1911

Nous allons à la plage et au casino ; temps superbe ; je commence mes lettres de Jour de l’An.

Biarritz, samedi 30 décembre 1911

Étant assez fatigué par ma crise d’entérite qui a des hauts et des bas, mais qui ne se décide pas à finir, je ne sors pas de la journée ; d’ailleurs le temps est mauvais. J’avance beaucoup mes lettres de Jour de l’An.

Biarritz, dimanche 31 décembre 1911

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Saint-Charles. Je fais un petit tour avec Bebelle ; il fait mauvais temps et froid.

Ainsi finit cette année qui a failli amener une guerre terrible et qui a marqué un réveil incontestable et bien consolant du patriotisme des Français. Le gouvernement n’a pas su tirer de cette attitude très belle de la nation le parti qu’il eût été facile à un gouvernement national d’en tirer et nous avons dû céder, pour un Maroc incomplet et hypothétique, le tiers de notre Congo. Ce n’est pas un succès et si l’Allemagne n’a pas obtenu tout ce que l’ambition des pangermanistes souhaitait, elle a obtenu beaucoup trop. Et vraiment on peut se poser la question que beaucoup de bons esprits, de patriotes éclairés se posent : n’eût-il pas mieux valu pour la France que la guerre éclatât en septembre ? Tout le monde l’attendait, l’état d’esprit des troupes était excellent, nos alliés nous soutenaient. Retrouvera-t-on une pareille occasion pour une guerre qui éclatera un jour ou l’autre ? Dieu seul le sait, mais il est permis aux Français de se le demander.

Dans les derniers jours de cette année qui a vu la guerre en Turquie et Tripolitaine, la guerre au Maroc et qui a failli voir la guerre sur le Rhin, des utopistes, des illuminés ont eu la triste idée d’organiser à la Société de géographie une conférence en faveur de la paix universelle, de fonder une « Société française pour l’arbitrage entre nations », une « Association de la Paix par le Droit », une « Ligue des Catholiques français pour la paix ». Ces vagues associations ont donc organisé une conférence sous la présidence de M. Frédéric Passy ; un pasteur protestant, le pasteur Wagner, un rabbin juif Lévy, l’illuminé Sangnier fondateur de l’ex-Sillon, et le défroqué Hyacinthe Loyson, ont pris la parole. Ces malheureux auraient dû se rappeler, du moins ceux d’entre eux qui ont des cheveux blancs, d’une conférence identique organisée par les mêmes en juin 1869 ; cette conférence pour la paix universelle était également présidée par M. Frédéric Passy ; le même Loyson, pas encore ouvertement défroqué, y avait pris la parole ; les grands rabbins de Paris et de Genève et un Pasteur protestant y assistaient. C’était quinze mois avant Sedan ! Ce souvenir aurait dû empêcher ces « passyfiants », comme les appelait alors Louis Veuillot, de récidiver.


[1] Ghislaine-Marie du Pin de Saint-Cyr, fille de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Louis Gibert (1885-1956), pilote breveté de l’Aéro-club de France en 1910, il est le premier à survoler Albi et les villes de toute la région, vole à Bordeaux, Royan… Il travailla ensuite pour Air France et prit sa retraite en 1949 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Autour de 1911-1913 la Société générale traversa une période de fragilité financière majeure, marquée par une prise de risque excessive dans ses investissements internationaux et une gestion défaillante, culminant dans un quasi-krach en 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Voir supra note du 19 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Jean Maille, né le 20 février 1884 à Bordeaux avait épousé à Vinça le 27 avril 1911 Gabrielle de Girvès (Vinça, 10 mai 1891-Perpignan, 6 décembre 1965), fil de Sauveur de Girvès (1848-1904) et de Blanche Pontich (1870-1963), issue d’une branche éloignée de la famille de Pontich. Sa tante paternelle Thérèsine de Girvès (1843-1929) était l’épouse, depuis 1860, de François Xavier Louis Noëll, famille citée à plusieurs reprises au cours du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Louis François Auguste Roca d’Huytéza (Toulouse, 9 avril 1865-Vendôme, Loir-et-Cher, 2 septembre 1926), entré dans la marine en 1881, enseigne de vaisseau en 1886, lieutenant en 1891, capitaine de frégate en 1908, il était sur le cuirassé Saint-Louis en 1911. Fils de Victor Roca d’Huytéza, appartenant à une famille originaire de Prades et fixée à Ille dont il est souvent question dans le journal, et d’Hélène de Micas. Il épousa le 6 mai 1890 à Toulon Pauline Bergasse du Petit-Thouars, issu d’une célèbre famille de marins (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Il s’agit d’Henriette d’Yzarn de Freissinet de Valady (et non de Malavy), fille de Louis d’Yzarn de Freissinet de Valady et d’Anne de Beaumont, qui épousera le 1er juillet 1911 à Toulouse Odon de Chefdebien-Zagarriga (1878-1964), fils de Fernand de Chefdebien-Zagarriga et de Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Marcelle de Blaÿ de Gaïx, née au Puy-en-Velay le 26 janvier 1892, était la fille d’Henri de Blaÿ, ancien officier et propriétaire en Algérie (1855-1922), et de Madeleine Cornet (1866-1900). Mariée le 31 mai 1911 avec Joseph de Gaulejac (1887-1949), fils d’Albert de Gaulejac et d’Euphrasie Barbara de Labelotterie de Boisséson, elle mourut le 7 avril 1971 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Jeanne Courbebaisse (Paris, 11 août 1890-13 septembre 1986), fille d’Henri Courbebaisse (1849-1935), général de brigade, et de Mathilde Jaume (1853-1942), cousine éloignée des Estève par les Descallar, ancêtres des Pontich, avait épousé le 29 mai 1911 à Montpellier Emmanuel Vidart (1882-1944), officier d’infanterie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Can Day était la ville de la famille de Pous à Palalada (act. Amélie-les-Bains-Palalda), aujourd’hui hôtel « Le Roussillon » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Voir supra note du 13 février 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Voir supra note du 12 septembre 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Comédie en trois actes de Fernand Wicheler et Frantz Fonson, créée au théâtre de l’Olympia de Bruxelles le 18 mars 1910 et reprise à Paris, au théâtre de la Renaissance, le 7 juin 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 1er juillet 1901 et au 18 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Pièce en quatre actes d’Henry Bataille représentée pour la première fois sur le Théâtre du Gymnase le 25 février 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Charles Marie Joseph Peïtevin de Saint-André (1860-1940), marié en 1887 à Madeleine de Cadolle. Originaire de Montpellier, il était le fils de Marie-Joséphine d’Audéric, cousine éloignée de Gabrielle du Lac par une aïeule côté Llobet née d’Audéric (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Augustin Boué de Lapeyrère (1852-1924), ministre de la Marine de 1909 à 1911. Il joue un rôle important dans la modernisation de la Marine française dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale et commande l’armée navale de 1911 à 1915 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Louis Rupert, camarade d’Antoine d’Estève de Bosch rencontré à Alger en 1905 et cité à de nombreuses reprises par la suite dans le journal. Voir notamment supra 29 octobre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir infra au 30 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Voir infra au 30 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Voir infra au 30 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Christian de La Barrière (Casteljaloux, 1883-1945), officier, futur maire d’Éauze, fils d’André de La Barrière et de Berthe Desbarats, épousera le 12 janvier 1912 au Castelet, commune de Cuq-Toulza (Tarn) Gabrielle de Llobet (Le Falga, Haute-Garonne, 4 juillet 1888-Esberous, Gers, 4 mars 1967), fille de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, cousine germaine de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Il s’agit de Jacques de Lazerme (Vallesville, Haute-Garonne, château de Clairefont, 8 août 1909-1986), fils de Carlos de Lazerme et de Thérèse Cousin de Mauvaisin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Voir supra note du 23 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Rose Roca, née à Vinça en 1829, fille de Jean Roca et Marthe Clara, mariée en 1854 avec Auguste Muxart (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Marthe de Lazerme (Perpignan, 17 mars 1883-1972), fille de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920) épousa le 30 novembre 1911 à Perpignan Paul Durand de Girard (Montpellier, 1873-1941), fils de Léopold Durand (1830-1885) et d’Isabelle de Girard (1838-1913). Léopold était, par sa mère, également née Durand, le petit-fils de Joséphine Lazerme (1782-1858) mariée à Jean-Louis Durand, de Montpellier, en 1801. Ces familles sont souvent citées au fil du journal. La fille unique du mariage Durand/Lazerme, Hélène (1912-1984), épousera en 1933 Georges de Mauléon-Narbonne de Nébias (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Joseph Rotgé (Sournia, 1874-Prades, 1935), fils de Gabriel Rotgé (1826-1904) et de Caroline Saleta (1837-1919), cousin par sa mère des Rovira, d’Albici et Massia, héritier par son père de terres à Sournia et à Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).