1905

Janvier 1905

Semaine du 1er janvier 1905

Paris, dimanche 1er janvier 1905

Je vais à la messe de 10h ½ à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou par un froid de -5° ; ensuite, je vais voir Roussier 153 bd Saint-Germain, il est à Angers ; je vais prendre des nouvelles de l’oncle Albert[1], Tante Jeanne, que je vois un instant, me dit qu’il a eu hier une crise et je vais voir Carlos[2] dont Tante Jeanne m’a indiqué l’adresse (Hôtel de Bourgogne), je ne le rencontre pas. L’après-midi, avec Xavier et Margot[3], je vais attendre Papa à Saint-Lazare, je l’accompagne à l’Hôtel Français ; puis je vais voir les Çagarriga[4], que je rencontre et qui nous invitent à dîner mercredi ; Tante de Roig qui est à Bordeaux chez Mme de Fouquet, sa fille[5] ; et enfin son fils M. Charles de Roig dont je fais la connaissance. Les Civelli ont M. Paul de Guardia[6] à dîner.

Semaine du 2 au 8 janvier 1905

Paris, lundi 2 janvier 1905

Le matin, je me promène et je fais quelques commissions avec Papa ; l’après-midi, je me promène avec Papa ; tout à coup, près de Notre-Dame, je lis en manchette dans La Patrie : « La reddition de Port-Arthur » ; je saute sur le journal et je vois que la triste nouvelle est exacte ; le héros Staessel et ses Spartiates, après 7 mois d’une lutte surhumaine qui a coûté fort cher aux Japonais, a demandé hier soir à 9 heures à capituler, faute de combattants, de vivres et de munitions ; c’était inévitable puisque Kouropatkine ne pouvait pas débloquer la place, mais c’est bien triste ! Je vais voir Carlos, que je ne rencontre pas encore mais à qui je fixe un rendez-vous pour demain, et Joseph Cornet qui est ici mais que je ne rencontre pas chez lui. Nous dînons au Grand Duval et nous allons au Français voir jouer Notre jeunesse, nouvelle pièce de Maurice Donnay, qui contient quelques idées et qui est fort bien jouée ; Coquelin cadet jouait un des principaux rôles.

Alexandre Honoré Ernest Coquelin dit Coquelin Cadet (1848-1909), acteur et écrivain français – Wikipédia

Paris, mardi 3 janvier 1905

Le matin, par un froid très vif et quelques flocons de neige, je vais chez le P. Barbier (10 rue Ampère) qui m’attendait vers 10h ¼ ou 10h ½, à cause du départ pour Versailles j’y vais à 10 heures et je ne le rencontre pas. À 10h55, je pars pour Versailles à la gare Saint-Lazare et, en arrivant, je retrouve Papa chez Mme Salmon chez qui nous déjeunons. Après le déjeuner, nous allons un moment au château que je revois avec plaisir et fierté ; là oui on sent revivre la vraie France ! Je repars à 4 ¼ et, à 5h ½, je vais trouver Carlos à l’Hôtel de Bourgogne ; nous causons une heure ensemble ; puis je rentre.

Paris, mercredi 4 janvier 1905

Le matin, je vais de nouveau voir Carlos, nous sortons ensemble. L’après-midi, je vais avec Papa chez M. Le Marois[7] que nous ne rencontrons pas et prendre des nouvelles de l’oncle Albert, puis je vais chez le P. Barbier que je vois enfin ; il habite un petit pavillon dépendant de l’hôtel de Mme de Cassagnac, il m’explique que L’Autorité, sous la direction des deux fils Cassagnac (MM. Paul et Guy) est désormais un journal « d’Union conservatrice » ; le royaliste Delahaye conseille les fils Cassagnac ; je crois que le P. Barbier les conseille aussi. Je raconte au P. Barbier ce qui se passait à Angers la semaine dernière. Je vais me confesser à Saint-Augustin. À 7h, nous allons dîner chez les Çagarriga qui sont magnifiquement installés. Ils ont aussi à dîner un cousin et une cousine de Mme de Çagarriga[8], le vicomte et la vicomtesse de Boihury (je crois), leurs enfants et le curé de Saint-Médard, l’abbé Sicart ; nous rentrons à 11 heures.

Paris, jeudi 5 janvier 1905

Le matin, je vais à Montmartre avec Papa, je fais la sainte communion dans la basilique du Vœu national ; ensuite, nous faisons quelques commissions puis nous allons louer nos places à l’Opéra-Comique pour ce soir. Nous rentrons très tard chez Tata Mimi et nous y trouvons Joseph Cornet qui y déjeune. Après déjeuner, je fais mes adieux aux Civelli, puis je vais avec Papa revoir les Invalides ; ensuite, je vais voir l’oncle Hector quai des Célestins, je ne le rencontre pas. Je retrouve Xavier au Louvre et nous allons ensemble chez Piccot ; celui-ci n’y est pas, mais sa concierge nous dit que samedi il est rentré très excité, en chantant, et une de ses élèves, charmante jeune fille, nous raconte qu’il l’a embrassée sur le boulevard où il l’a rencontrée ; pauvre malheureux ! Nous dînons au Duval et nous allons voir jouer à l’Opéra Comique Le Vaisseau fantôme, le fameux opéra de Wagner, que je suis enchanté de connaître ; la musique est grandiose, c’est grand, presque écrasant, et admirablement joué ; l’action est très simple, mais a aussi un cachet de grandeur qui plaît ; par exemple, c’est un peu nuageux, c’est allemand ! Dans les couloirs, nous rencontrons les Brisson. Nous rentrons à minuit ½ et je fais ma malle.

Angers, vendredi 6 janvier 1905

Je pars à la gare Montparnasse à 9 heures par le rapide, Xavier vient me faire ses adieux à la gare ; je suis navré de quitter déjà Paris qui est si agréable à cette époque de l’année, mais il faut bien rentrer, j’ai un cours dans l’après-midi. Je déjeune vite au buffet du Mans et j’arrive à Angers à 1h ¾ ; à 4 heures moins le quart, cours de M. Gavouyère. Papa, qui est parti à 4h de la gare du Quai d’Orsay, arrive à 9h ½ par Tours.

Angers, samedi 7 janvier 1905

Je me lève fort tard pour tâcher de rattraper l’arriéré de sommeil de ces jours-ci. L’après-midi, je vais voir Lucas et Hervé-Bazin ; je rencontre dans la rue Jean Gavouyère et je me promène longtemps avec lui ; à 5 heures, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 8 janvier 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph après déjeuner, je me promène un moment avec Philomène, puis nous allons à vêpres à Saint-Serge où c’est l’Adoration ; ensuite, je vais à l’évêché où 600 à 800 hommes d’œuvres offrent leurs vœux à Monseigneur à l’occasion du Nouvel An. M. Frogé prononce un discours, Sa Grandeur lui répond longuement, insistant sur la nécessité pour les Catholiques de lutter et de s’unir sur le terrain catholique. Ensuite, je vais voir les Pères Lionnet et Corbillé.

Semaine du 9 au 15 janvier 1905

Angers, lundi 9 janvier 1905

Le matin, je fais quelques courses. L’après-midi, je commence une série de visites indispensables, qui durera toute la semaine ; j’en fais 10 aujourd’hui : Gavouyère, Follenfant, Mongazon, Des Loges, Blanc, De Chappedelaine, Normand d’Authon, Frogé etc. ; c’est insupportable, mais il faut le faire. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail assez vague de Gaudineau sur le patrimoine familial.

Angers, mardi 10 janvier 1905

Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je continue mes visites, j’en fais cinq. Je vois un moment, à l’Internat, Roger de Bréon qui y est pour 2 jours ; il est bien triste de la récente mort de son père ; et il est forcé de le remplacer sur ses terres, et, par conséquent, de quitter l’Université. Le soir, j’apprends qu’à la Chambre, M. Doumer, ennemi personnel de Combes, a été élu président de la Chambre contre le président sortant le F:. Brisson, soutenu par Combes, à 25 voix de majorité ; serait-ce le signal de la prochaine chute du ministère, M. Léopold Fabre aurait-il vu juste ? Je serais enchanté de voir Combes et sa bande ignoble par terre sans me faire l’illusion que cela changerait quelque chose à la situation ; il faudrait un changement plus radical pour nous sauver.

Paul Doumer (1857-1932), président de la Chambre des députés de 1905 à 1906, futur président de la République, cliché par Eugène Pirou vers 1905  – Wikipédia

Angers, mercredi 11 janvier 1905

L’après-midi, je continue mes visites ; j’en fais 6 dont 2 par carte : Mgr Pasquier, les Regnard, Coulbault, Perrin, De La Villebiot, De Soos.

Angers, jeudi 12 janvier 1905

L’après-midi, je vais voir Mmes Robiou du Pont, de Padirac, Mailfert et le curé de Saint-Serge ; les 2 dernières visites par carte. À 5h, Conférence Freppel chez Pierre de La Morinière ; on y traite « De l’égalité », toujours à propos de la Déclaration des droits de l’Homme.

Angers, vendredi 13 janvier 1905

Il éclate aujourd’hui un scandale énorme ; M. Guyot de Villeneuve ne publie qu’une « fiche » de délation ; mais elle est de taille ; c’est la lettre du général Peigné, commandant du 9e corps à Tours et membre du Conseil supérieur de guerre, au F:. Vadécard, lettre du 29 août dernier, dans laquelle Peigné, en rendant compte à Vadécard de certaines mesures qu’il a déjà prises contre des officiers cléricaux, remercie la Maçonnerie de l’assistance qu’elle lui prête dans l’œuvre de décléricalisation du 9e corps qu’il a entreprise. Le général ne peut pas nier ; les journaux de l’opposition publient le fac-similé de sa lettre ; c’est un scandale sans précédent ; je savais que Peigné était un de nos généraux les plus dreyfusards, les plus dévoués à notre gouvernement de trahison, mais je n’aurais pas cru un général commandant un corps d’Armée capable de s’abaisser au vil métier de mouchard et de délateur. Il me semble que sa situation dans l’Armée n’est plus possible désormais, et il faudra bien, coûte que coûte, que le ministre de la Guerre, Berteaux ou celui qui le remplacera, dise clairement s’il entend couvrir une casserole digne de tous les mépris et maintenir un mouchard dans une des plus hautes situations de l’Armée française. Peigné est tout désigné aux justes coups du Conseil de l’Ordre de la Légion d’Honneur qui, malgré Combes, et sous la pression de l’importante pétition de milliers de légionnaires, commence la série de ses mesures contre les légionnaires délateurs. L’après-midi, je vais au cours de M. Gavouyère ; puis visite à Mme de Kergos. Maman se sent prise de la grippe qui fait en ce moment de très nombreuses victimes à Angers. Moi, j’attrape un rhume de cerveau.

Paul Peigné (1841-1919), général de division et franc-maçon  – Wikipédia

Angers, samedi 14 janvier 1905

Le matin, je lis et travaille dans la maison ; l’après-midi, je vais me confesser, faire deux visites (Mmes Lelong et Henry), et au cours de M. Courtois. Maman passe la journée dans son lit. Le ministère n’est pas encore à bas ; la discussion sur la politique générale continue aujourd’hui. Marie-Thérèse arrive à 5 heures pour longtemps ; Max viendra la rejoindre dans quelques jours.

Angers, dimanche 15 janvier 1905

Je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame. Le ministère a eu 6 voix de majorité, c’est-à-à-dire en réalité 2 de minorité, car 8 ministres députés ont voté. Pendant le vote, le vaillant député royaliste de la Vendée, M. de Baudry d’Asson, a synthétisé dans un geste le régime actuel ; saisissant une énorme casserole de cuivre, il en a couvert le chef de Combes, ce qui a fait dire à un autre député s’adressant à Combes : « M. de Baudry d’Asson vous a couronné roi des Casseroles ». On ne pouvait dire mieux au lendemain de la lettre du général Peigné et alors que le ministre de la Guerre a déclaré « qu’il ne sacrifierait pas le général Peigné à la haine des nationalistes ». Tout le monde, Jaurès lui-même, s’accorde à dire que le ministère ne peut plus rester au pouvoir, qu’il va s’en aller. C’est parfait, mais qui aura-t-on à la place ? Si tout le changement consiste à renvoyer les hommes et à conserver le programme, ce n’est pas la peine ! C’est tout juste si on aura un peu décrassé et peigné Marianne ! L’après-midi, je vais, au Cirque-Théâtre, à un très beau concert tout entier consacré aux œuvres de Wagner : on jour les 3 préludes de Lohengrin, Tristan et Parsifal ; j’ouverture, la bacchanale et la marche de Tannhauser ; l’ouverture des Maîtres-chanteurs etc. ; tout cela exécuté par un orchestre de plus de 60 exécutants est d’un effet saisissant ; de plus, une cantatrice russe très célèbre, Mme Felia Litvinne, chante accompagnée par l’orchestre plusieurs morceaux notamment « Le rêve d’Elsa » ; c’est splendide. Après le concert, je fais quelques visites ; le bruit se répand de plus en plus que le ministère va démissionner. Le soir, j’accompagne Marie-Thérèse et Philomène prendre le thé chez Mme Mongazon[9] ; il y a, avec nous, les Diard et les Dauge.

Couverture du Monde illustré du 21 janvier 1905 sur l’épisode de la casserole branche à la Chambre par le marquis de Baudry d’Asson, député de la Vendée

Semaine du 16 au 22 janvier 1905

Angers, lundi 16 janvier 1905

Maman est toujours grippée et continue à garder le lit ; l’après-midi, je vais voir, sans la rencontre, Mme du Plessis, puis le P. Vétillart qui me retient 1h ¼ à causer des affaires de la Conférence Saint-Louis ; il fait son possible pour m’amener à partager son avis qu’on a eu raison de mettre hors la loi tous les royalistes, et que l’A.C.J.F. peut, sans faire de politique, laisser jouer la Marseillaise, par exemple ; mais il n’y réussit pas ; je discute pied à pied, pendant plus d’une heure. Le soir, à cause de la maladie de Maman, nous n’allons pas au concert de la Croix-Rouge aux Quinconces.

Angers, mardi 17 janvier 1905

Maman garde toujours le lit ; l’après-midi, cours de M. Courtois. Il est certain, à présent, que le ministère démissionne ; on parle, pour le remplacer, d’une combinaison Rouvier-Millerand ; tout cela n’aboutira à rien, pas même au plus léger recul si les socialistes gardent dans la majorité la place qu’on leur a faite depuis 6 ans ; pour qu’il y ait un semblant d’apaisement, il faudrait un ministère s’appuyant sur les Centres, et encore !

Angers, mercredi 18 janvier 1905

Maman a passé une nuit très agitée ; elle ne se lèvera pas encore. L’après-midi, je vais à ma leçon de chant à laquelle je fais assister Philomène afin qu’elle apprenne à bien m’accompagner ; ensuite, je vais voir M. Lavallée que je ne rencontre pas.

Angers, jeudi 19 janvier 1905

Maman va mieux mais garde encore aujourd’hui le lit. Je vais avec Marie-Thérèse chez les Padirac ; à 5h, je reçois la Conférence Freppel qui se réunit aujourd’hui ici ; travail critique de Lucas sur l’article de M. Piou dans le Correspondant du 10 octobre, article dans lequel le président de l’Action libérale somme (de quel droit ?) tous les Catholiques d’abandonner toute ambition politique et de se grouper pour l’action uniquement électorale sur le terrain constitutionnel ; l’orateur rend d’ailleurs hommage aux services que rendent M. Piou et sa puissante association, en groupant tant de bonnes volontés éparses. M. Combes, avant de s’en aller, a lancé sur les Catholiques la flèche du Parthe sous la forme d’un décret qui ferme dans un délai de 8 mois 466 établissement d’enseignement congréganistes en vertu de la loi du 7 juillet dernier. Ainsi, ce scélérat se sera montré tyrannique jusqu’au bout !

Jacques Piou (1838-1932), député de Haute-Garonne puis de Lozère, fondateur avec Albert de Mun de l’Action libérale populaire – Wikipédia

Angers, vendredi 20 janvier 1905

Maman se lève un peu dans l’après-midi. Le matin, je vais chez M. Saint-Maur m’entendre avec lui pour les dates et heures de ses cours de droit constitutionnel comparé qui vont commencer. L’après-midi, je me fais couper les cheveux, puis je vais au cours de M. Gavouyère qui n’a pas lieu, M. Gavouyère étant malade. Je lis dans La Libre parole la fiche de l’oncle Xavier ; elle est envoyée par un nommé Dupré F:. et directeur du Petit méridional de Béziers ; elle est horriblement mensongère ; il y est dit que l’oncle Xavier affiche à Verdun des tendances républicaines et qu’à Pia, où sont ses propriétés, il se montre réactionnaire militant. C’est un double mensonge. À Verdun, j’ai vu l’oncle Xavier assister en uniforme au service pour Léon XIII ; venir d’autres fois aux offices religieux en uniforme ; je sais qu’il pavoise pour le passage de la procession de la Fête-Dieu, qu’il est en relations avec l’évêque de Verdun etc. ; si ce sont là des opinions républicaines, les mots changent de sens ! Quant à la seconde partie de cette immonde fiche, elle n’est pas moins mensongère ; l’oncle Xavier, sans rien cacher de ses opinions réactionnaires, n’a jamais fait, ni à Pia ni ailleurs, de la politique militante, sa situation dans l’Armée lui commandant une grande réserve. Peut-être son gérant de Pia, qui est un ardent royaliste, s’est-il quelquefois avancé un peu imprudemment ; mais ce n’est pas de la faute de l’oncle Xavier. Donc, mensonge sur tout la ligne MM. les francs(?)-maçons ! Le soir, aux Quinconces, concert de M. et Mme Botrel ; j’y accompagne Marie-Thérèse et Philomène.

Première page de La Libre parole du 20 janvier 1905 (en bas de page, la fiche du colonel Estève)  – Wikipédia

Angers, samedi 21 janvier 1905

Dans la matinée, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui me montre des prospectus de propagande de la ligue « La Voie » qui a pour but de fédérer toutes les ligues ou associations catholiques, qu’elles fassent ou non de la politique, et en leur laissant la plus extrême liberté. L’après-midi, je m’entends avec M. Baugas sur le titre du sujet de thèse que je vais présenter à Caen ; ce sera « De la nécessité sociale du repos du dimanche ». Ensuite, je vais voir le P. Lionet que je ne rencontre pas ; à 5h, cours de M. Courtois. Quand je rentre à la maison, j’y trouve Max qui est arrivé à 5 heures. Marie-Thérèse et moi allons dîner chez Mme Blanc : superbe dîner, 14 convives ; ce sont les 3 dames Blanc, nous deux, M. et Mme Quinchez, M. et Mme Robiou du Pont, la générale Bertrand, la vicomtesse de Kermainguy, Mme Lafourcade, Mlle de Jourdan et une demoiselle anglaise amie de Mme Quinchez ; je donne le bras à Mme de Kermainguy ; nous nous retirons à 10h ½ après le thé. On nous parle beaucoup de la fiche de l’oncle Xavier qui a été remarquée.

Angers, dimanche 22 janvier 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; je vais voir ensuite le P. Lionet que je rencontre enfin. L’après-midi, je vais chez Jacques Hervé-Bazin (aff. à O.T. éc.)[10]. Je fais ensuite quelques visites, puis je vais à Saint-Joseph et je rentre ; j’ai la visite de Jacques des Loges. Maman va bien mieux ; elle passe l’après-midi au petit salon.

Semaine du 23 au 29 janvier 1905

Angers, lundi 23 janvier 1905

Le matin, on est terrifié par les épouvantables nouvelles qui arrivent de Saint-Pétersbourg ; la journée d’hier a été une journée de sang, de massacres, de révolution ; une grève, changée par quelques meneurs, dont un pope, le nommé Gapony, en mouvement politique, a été l’occasion de tout cela ; le tsar a peut-être eu le tort de ne pas faire de différence entre les revendications politiques et les revendications économiques, et mal conseillé, a refusé de recevoir une délégation de grévistes ; les ouvriers, furieux, ont tenté de se précipiter sur le Palais, d’enfoncer les cordons de troupes, et la troupe a chargé et tiré, et le sang a coulé à flots dans les rues de la capitale, rougissant la neige. On parle de 2000 morts et 5000 blessés, il doit y avoir évidemment de l’exagération dans ces chiffres ; mais quel effroyable malheur ! Et sait-on où s’arrêtera ce mouvement qu’on pressentait depuis plusieurs mois et que les échecs répétés de l’Armée russe en Extrême-Orient ont précipité ! Néanmoins Nicolas II ne paraît pas décidé à se laisser ravir toutes ses prérogatives comme Louis XVI. Le tout est de savoir s’il peut compter sur l’Armée. Mais vraiment, les révolutionnaires font preuve d’un bien grand manque de patriotisme ! Profiter d’une crise extérieure si grave pour venir à bout de laquelle la Russie a besoin de toutes ses ressources, pour faire une révolution, ce n’est pas généreux ! Nous devons tous souhaiter que l’empereur triomphe au-dedans et au dehors et que, une fois le calme rétabli, il examine avec attention les besoins de son peuple et lui accorde les réformes nécessaires. Tout le monde commente les nouvelles de Russie. Je fais deux visites de digestion : à Mme Mongazon et à Mme Blanc. Le soir, avec Papa et Max, je dîne chez M. Gavouyère qui réunit un grand nombre de professeurs ; tous les invités sont des professeurs sauf Jacques Hervé, max et moi.

Manifestants allant vers le Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg en janvier 1905 – Wikipédia

Angers, mardi 24 janvier 1905

Le matin, je vais apporter à Jacques Hervé-Bazin mon adhésion et celle de Papa au congrès de « La Voie » qui aura lieu à Tours vendredi, samedi et dimanche ; j’arriverai samedi à 2h et Papa dimanche. Les nouvelles de Russie sont toujours très graves : un régiment aurait refusé de marcher contre l’émeute. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Saint-Maur ; à 5h, je vais à la salle d’armes pour la 1ère fois depuis ma rentrée à Angers. Le soir, congrégation. Les événements de Russie précipitent tant l’opinion qu’on en oublie presque la constitution du nouveau ministère qui est, aujourd’hui, chose faite : Rouvier est président du Conseil et garde les Finances, Étienne à l’Intérieur, Delcassé l’indéracinable garde les Affaires étrangères, Bertrand la guerre, Thompson (juif) est à la Marine, Chaumié passe de l’Instruction publique à la Justice, etc. ; il n’y a pas grande différence entre ce cabinet et le précédent ; le programme sera le même, et on n’y aurait gagné que la satisfaction d’être débarrassé de Combes et de Pelletan. Tant il est vrai que tout retour aux idées d’ordre est impossible en république comme le faisait remarquer Drumont hier ou avant-hier !

Angers, mercredi 25 janvier 1905

Le matin, je travaille dans ma chambre ; l’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Courtois (ce dernier pour remplacer celui de samedi prochain) et cours de religion du P. Corbillé. Maman est à peu près complètement remise et recommence aujourd’hui à suivre les cours de la Croix-Rouge.

Angers, jeudi 26 janvier 1905

Le matin, je travaille à une étude sur « la législation successorale » pour la Conférence Freppel. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur ; à 5h, Conférence Freppel chez Perrin ; impossible de décider l’ensemble de la Conférence à s’affilier encore à « La Voie ». Travail de Bidault sur la partie des droits de l’Homme qui touche à la liberté ; vive discussion au sujet de la liberté de conscience ; on vote un vœu disant que la liberté des cultes n’est pas un droit primordial de l’Homme mais une simple tolérance du pouvoir, et qu’il doit y avoir une religion d’État.

Angers, vendredi 27 janvier 1905

Le matin, je vais à la messe de 9h à Notre-Dame ; à 10 heures, leçon de chant ; l’après-midi, je continue mon travail ; je reçois la réponse de Caen approuvant mon sujet de thèse, mais modifiant légèrement le titre ; M. Gavouyère oublie à 3h ¾ de venir faire son cours. À 5h ½, avec Marie-Thérèse et Max, visite à Mme de Rochebouët. Le soir, je vais à l’Université avec Papa, Max et Marie-Thérèse, à une conférence sur les origines de la littérature arabe.

Tours, samedi 28 janvier 1905

Je quitte Angers par le train de 11h34 après avoir déjeuné au buffet de la gare ; j’arrive à Tours à 2h02 ; aussitôt, je vais au local où se tient le congrès de La Voie pour lequel je viens à Tours, 3 rue du Président Merville, j’y retrouve plusieurs de nos amis : Lucas, De La Morinière, Hervé-Bazin, Catta, De Bréon. Après une séance assez éteinte, je me promène un peu avec mes camarades. Bréon nous offre le thé dans un thea-room. À 5h, à l’Hôtel de la Boule d’Or où je suis descendu, on tient une petite réunion (O.T.). Je dîne à l’Hôtel du Croissant avec la plupart de mes camarades ; je fais la connaissance de plusieurs charmants jeunes gens, la plupart royalistes. Le soir, à 8h ½, séance du congrès jusqu’à 10h, sur la propagande catholique dans les campagnes, et sur certains travaux des groupes de La Voie.

Tours, dimanche 29 janvier 1905

Le matin à 8h ½, messe au tombeau de Saint-Martin dans la basilique par le P. Dom de Mayol de Lupé, aumônier général de la Voie ; j’y assiste ainsi que beaucoup de congressistes. À 10 heures, séance de travail. À midi, banquet à l’Hôtel du Croissant présidé par l’archevêque de Tours Mgr Renou ; nombreux toasts. À 2 heures ¼, Papa arrive à l’Hôtel de la Boule d’Or. À 3h, j’assiste à la dernière séance de travail du Congrès. À 5h (O.T.) Hôtel de la Boule d’Or. À 6h, nous dînons à l’Hôtel du Croissant avec MM. Boyer de Bouillane et de Mayol de Lupé. À 8 heures ½ ou plutôt à 9h, au Théâtre national, grande réunion de clôture sous la présidence de M. Boyer de Bouillane en l’absence de François Coppée malade qui envoie une longue dépêche de regrets. On débute par un long discours de M. Laurentie, du Sillon, dans lequel l’orateur vante la démocratie dite chrétienne et la république ; ensuite, magistral discours de M. Léon de Montesquiou, de l’Action française, qui au nom des lois de la science sociale condamne les faux principes révolutionnaires et conclut à la nécessité de la restauration de la monarchie traditionnelle ; ce discours, par la clarté et la logique, est une vraie démonstration par a+b ; enfin, M. Hébrard, président de l’Union régionale de Paris (Jeunesse catholique) prononce un discours d’une vingtaine de minutes dans lequel il montre la nécessité de l’union entre catholiques pour la défense de la foi. M. Boyer de Bouillane termine par quelques paroles vibrantes en l’honneur de « La Patrie chrétienne » dont la restauration est le but de La Voir ; 1000 à 1200 personnes environ assistaient à la réunion ; les discours, surtout celui de M. de Montesquiou, ont été très applaudis ; je rentre avec Papa à l’hôtel à 11h ½ et je me couche.

Pierre Paul Henri Dominique Boyer de Bouillane (1848-1908) – Wikipédia

Semaine du 30 au 31 janvier 1905

Angers, lundi 30 janvier 1905

Le matin avec Papa, j’entends la messe de Mgr Renou à Saint-Martin. Nous quittons Tours à 11h ½ après avoir déjeuné au buffet de la gare où nous rencontrons une foule de congressistes qui partent aussi. Nous arrivons à Angers à 1h ½ ayant fait route avec Lucas. Dans l’après-midi, je vais, avec Papa et Max, voir Mme Gavouyère. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Laujardière sur l’enseignement de l’histoire dans les écoles primaires.

Angers, mardi 31 janvier 1905

Le matin, je me promène avec Max et je travaille un peu. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Courtois ; ensuite, je vais chez Hervé-Bazin (t.t.). Le soir, congrégation.

Février 1905

Semaine du 1er au 5 février 1905

Angers, mercredi 1er janvier 1905

Le matin, je vais me confesser à Saint-Jacques. L’après-midi, j’assiste aux Quinconces à une conférence de M. Marcel Morry pour recommander l’Œuvre de la Presse pour tous dont je me suis occupé l’année dernière. L’œuvre est sous le patronage des « Comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales ». Monseigneur prend la parole. À 4h ½, cours de M. Saint-Maur.

Angers, jeudi 2 février 1905

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de la Purification, je fais la sainte communion ; je reçois un carnet d’adhésion et des prospectus de propagande de la nouvelle « Ligue d’Action française » qui vient de se fonder dans le but avoué de restaurer la monarchie par tous les moyens ; cette ligue répand les idées de la revue L’Action française qui a fait tant de bien. J’ai envoyé mon adhésion à la ligue, et je suis chargé maintenant de lui recruter des adhérents. Cours de M. Saint-Maur à 3h ½. À midi, je vais, avec Marie-Thérèse, prendre une leçon de danse chez Letournel fils. À la Conférence Freppel, qui se réunit chez Hervé-Bazin, j’essaie de faire des adeptes pour l’Action française, mais Perrin, qui est arrivé avant moi, a déjà fait inscrire deux membres ; je lis un travail sur « Le régime successoral » ; je conclus à la liberté testamentaire afin de fortifier l’autorité du père de famille, mais je dis que notre régime de partage égal et forcé a été imaginé par les législateurs du Code pour amener le nivellement des fortunes afin d’appliquer le principe révolutionnaire de l’Égalité, et que le régime actuel ne consentira jamais à le sacrifier. Le vœu que je propose, tendant à établir la liberté testamentaire, est voté par presque tous. Après dîner, Papa, Max et moi allons à l’Adoration mensuelle à Saint-Maurice.

Angers, vendredi 3 février 1905

Le matin, à 10 heures, leçon de chant. Je rencontre M. Gavouyère et je lui parle de la ligue d’Action française. Après déjeuner, je vais voir M. François de Villoutreys[11], et je lui demande son adhésion à l’Action française, il me la donne et s’inscrit. Ensuite, je vais me promener aux Ponts-de-Cé avec Max. À 4h ½, cours de M. Gavouyère. Ensuite, je vais passer un quart d’heure à la salle d’armes et me faire couper les cheveux. Après dîner, à 8h, je vais chez Hervé-Bazin + (t… O.T. de… chap…)[12] ; plusieurs de mes camarades y sont aussi.

Angers, samedi 4 février 1905

Le matin, je vais avec Max visiter l’exposition « des Amis des Arts ». L’après-midi, je fais des commissions et visites jusqu’à 5 heures ; à 5 heures, cours de M. Courtois. Après dîner, à 9h ¼, je vais avec Marie-Thérèse à la soirée de la vicomtesse de Rochebouët[13] ; il y a toute l’aristocratie d’Angers ou à peu près (120 personnes au moins) ; on ne danse pas, en raison sans doute des tristes circonstances présentes ; un acteur et une actrice de Paris, qui doivent jouer demain aux Amis des Arts, jouent une des pièces qu’ils joueront demain « L’agréable surprise », charmante fantaisie ; ils chantent aussi plusieurs jolies chansonnettes ; buffet très bien servi. On se retire à minuit. Max était aussi invité, mais, comme il n’aime pas beaucoup le monde, il s’est excusé et m’a confié sa femme.

Angers, dimanche 5 février 1905

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais plusieurs visites ; je ne rencontre que M. Courtois.

Semaine du 6 au 12 février 1905

Angers, lundi 6 février 1905

Le matin, je vais à la Faculté parler à plusieurs étudiants. L’après-midi, je vais un moment à la bibliothèque de la Conférence Saint-Louis où je vois Nicolle et La Morinière. A 5h, salle d’armes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail très intéressant et très bien fait d’Alfred Gazeau sur « La morale laïque ».

Angers, mardi 7 février 1905

Le matin, je me promène avec Max et Marie-Thérèse ; je porte un mot chez Fourmond pour le prier d’accepter un rôle dans une comédie que nous organisons pour la fin du mois. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur (pas de cours de M. Courtois) ; je vais, avec Maman, voir Mme de Guibert que nous rencontrons avec Padirac, voir Mme du Rostu que nous ne rencontrons pas. Je recrute un adhérent de plus à l’Action française, Poirier ; par contre, M. Jamet, autrefois chaud partisan d’Henri V, ne veut pas se laisser convaincre ; je ne puis pas lui faire admettre que le duc d’Orléans est le représentant de la Monarchie traditionnelle et légitime ; il prétend que la Monarchie est morte avec le comte de Chambord ! C’est non seulement contraire au principe d’hérédité qui a fait la grandeur de notre Monarchie nationale, mais même contraire à la volonté formelle exprimée par Henri V comme le rappelait il y a quelques jours dans un banquet royaliste M. de Baudry d’Asson ; mais M. Jamet, malheureusement, n’est pas le seul de son espèce. Le soir, congrégation, après la réunion de laquelle je vais voir le P. Lionnet pour lui parler de différentes choses.

Angers, mercredi 8 février 1905

L’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; à 3h, cours de M. Saint-Maur. Ensuite, je me promène avec Marie-Thérèse et Max.

Angers, jeudi 9 février 1905

Le matin, je sors avec Max. L’après-midi à 2h ½, cours de M. Saint-Maur. Ensuite, je vais voir Gabriel de Padirac, et j’en profite pour inviter Madeleine à danser le cotillon avec moi samedi au bal de Mme du Rostu. À 5h, réunion de la Conférence Freppel chez La Morinière : travail de Sassier sur le principe des nationalités, j’y fais plusieurs critiques. Désormais, c’est chose décidée, nous aurons un local à nous, salle Vallage.

Angers, vendredi 10 février 1905

Dans l’après-midi, avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max, visite de digestion à Mme de Rochebouët ; le soir, à l’Université, conférence de M. Gavouyère sur « Le mariage » ; il parle beaucoup contre le divorce.

Angers, samedi 11 février 1905

Le matin, je sors avec Max et Marie-Thérèse, je vais voir à la bibliothèque de l’Université un bouquin qu’on m’a signalé et dans lequel il y a quelques tuyaux sur la question du repos dominical. L’après-midi, visite (par carte) à Mlle du Réau. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; au retour, je m’habille et, vers 10h ¼, je vais chez Mme du Rostu[14] qui donne un bal d’environ 150 à 160 personnes (à peu près toute la société d’Angers). Je danse avec Mlles de Moulin, de Padirac, de Richeteau, de Jourdan, de Kergos, Doyen, de La Masselière, du Rostu. Pour le cotillon, qui commence vers minuit ½, j’ai Madeleine de Padirac[15] ; je ne pouvais choisir une danseuse plus charmante, plus aimable, plus gaie ; ces deux heures du cotillon sont un vrai plaisir pour moi ; de notre côté, le cotillon est conduit par Denyse de Kergos et le marquis de Hillerin, lieutenant de dragons ; il y a de fort jolis accessoires. Il est fini et on se retire à 2h 1/2 ; le buffet était très bien servi. Je conserverai un charmant souvenir de ce bal.

Angers, dimanche 12 février 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste avec Papa à une conférence sur « La laïcisation des hôpitaux » organisée par le comité paroissial de Saint-Serge au Patronage Saint-Serge.

Semaine du 13 au 19 février 1905

Angers, lundi 13 février 1905

Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère pour remplacer celui de vendredi dernier. Quand je rentre, il y a un tas de gens au salon ; les Padirac restent les derniers, et on m’appelle pour me faire chanter « Au clair de la lune » de Buissière devant eux ; Madeleine de Padirac l’a appris aussi et le chante bien mieux que moi. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la soirée des Geoffroy de La Villebiot : je danse avec Mlles de Kergos, de La Salle, de Chemeiller, de Richeteau, de La Grandière. On se retire vers minuit ½ ; il y avait une soixantaine d’invités ; des Padirac, il n’y avait que Gabriel.

Angers, mardi 14 février 1905

Le matin, je vais faire des recherches à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Saint-Maur. Au retour, à 5h ¼, les Padirac viennent jusqu’à 7 heures pour exercer les morceaux que Madeleine chantera et les monologues que Gabriel dira à notre soirée de lundi prochain. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 15 février 1905

Le matin, je vais à l’Université lire quelques tuyaux pour ma thèse. L’après-midi, j’assiste chez Mme Maurice Neveu à une réunion des « Zélateurs de paroisses » pour l’Œvre de la Presse pour tous ; il y a aussi plusieurs vicaires ; on prend plusieurs résolutions ; ensuite, cours de M. Saint-Maur. Le soir, aux Quinconces, nous assistons tous aux deux représentations, jouées par des messieurs et des dames du monde, au profit des patronages Notre-Dame-des-Champs et Saint-Vincent-de-Paul ; dans la 1ère comédie, Mouton, Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Boucard ; les autres acteurs sont : Mlle Aïda de Romain, M. Geoffroy de La Villebiot, vicomte Guy de Chemeiller et le baron Hamelin. Dans la seconde, L’Âne et le ruisseau, de Musset, jouent des personnes de la société de Poitiers : la comtesse Aubaret, M. de La Bouttetière etc. Entre les 2 pièces, buffet ; nous étions placés à côté des Padirac. Somme toute, soirée très réussie ; assistance des plus selectes. Demain, on recommence en matinée.

Angers, jeudi 16 février 1905

Le matin, je souffre un peu de la gorge et je ne sors pas. L’après-midi, à 2h ½, je vais faire une visite à la marquise de Villelume qui m’a invité avant-hier à un bal qu’elle donnera le 27. À 3h ½, cours de M. Saint-Maur. À 5 heures, à la salle Vallage, Conférence Freppel. Nous avons comme orateur un socialiste qui fait une conférence à laquelle nous ferons des objections. Nous étions un peu inquiets parce que M. Baugas, qui devait y assister, nous a fait faux bond. Néanmoins, tout se passe pour le mieux ; nous passons à notre socio des objections auxquelles il est impossible de répondre ; il reste le bec cloué ; succès complet ! Le soir, Max repart pour Sainte-Croix après un séjour de 3 semaines, et sans pouvoir attendre notre soirée de lundi ; ses affaires le rappellent.

Angers, vendredi 17 février 1905

Le matin, messe à Notre-Dame et leçon de chant. M. Pinguet m’offre des billets d’entrée à un concert que la société chorale dont il fait partie offre mercredi au cirque ; j’en offrirai au Padirac. L’après-midi, La Villebiot et Fourmond viennent répéter leurs rôles pour lundi. À 3h ¾, cours de M. Gavouyère. Le soir, à l’Université, très intéressante conférence de l’abbé Crosnier sur le sentiment religieux dans l’art.

Angers, samedi 18 février 1905

Cours de M. Courtois ; Fourmond et La Villebiot viennent répéter leurs rôles. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, dimanche 19 février 1905

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. À 11 heures, je vais aux obsèques de Mme Assier, grand’mère de mon ancien camarade Roussier à Saint-Joseph. L’après-midi, La Villebiot et Fourmond viennent encore s’exercer, Madeleine de Padirac vient aussi s’exercer ses morceaux de chant. Je vais chez La Morinière que je ne rencontre pas, il est à Paris.

Semaine du 20 au 26 février 1905

Angers, lundi 20 février 1905

Le matin, je vais à la Faculté à la bibliothèque. L’après-midi, à 2 heures, réunion à la bibliothèque de Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin de la commission d’organisation du congrès du 2 avril dont je fais partie, j’y vais donc. Ensuite, je fais quelques commissions ; La Villebiot et Fourmond viennent encore une fois s’exercer, mais je n’assiste pas à la répétition. Le soir, à 9h ½ à peu près, arrivent nos invités pour notre soirée d’aujourd’hui : vicomte et vicomtesse de Rochebouët et leurs filles[16], vicomte et vicomtesse de Padirac, Gabriel et Madeleine de Padirac[17], Mme de Kergos et ses filles[18], Mme et Jean Gavouyère[19], M. et Mme Geoffroy de La Villebiot[20], comte et comtesse de Lozé[21], M. et Mme Robiou du Pont[22], comte de Bernard, comte de Pierrefeu, comte du Réau de La Gaignonnière[23], général, Mme et Pierre Lelong, M. et Mme du Guerny[24] et Mlle Thérèse Mongazon[25], comte de Chappedelaine, vicomte de Chappedelaine (les deux Mme de Chappedelaine, malades, n’ont pas pu venir)[26] ; de plus, une foule d’étudiants : René de La Villebiot, Fourmond, Le Marié, de Ferry, du Boisbaudry, de Maillé, Milleret, de La Guillonnière etc. ; nous sommes en tout 45 à 50 ; nous aurions été 50 et même plus si les dames de Chappedelaine de Moulins (qui n’ont pu accepter à cause d’un mariage) et M. et Mme de Villelume avaient pu venir, ces deux derniers se sont excusés au dernier moment à cause d’une grippe que la marquise de Villelume a attrapée au dernier moment. On fait de la musique, Madeleine de Padirac joue de la mandoline et chante ; Marie-Thérèse, Fourmond et René de La Villebiot jouent la gentille saynète Une journée de l’Hôtel de Rambouillet ; enfin, un artiste, M. Durand, harpiste de théâtre, premier prix du Conservatoire, joue plusieurs morceaux de son instrument qui sont très appréciés. Mais, au dernier morceau, les demoiselles de Kergos, à la suite d’un mot drôle de M. du Réau je crois, ayant été prises d’un fou rire, l’artiste croit qu’on se rit de lui et il interrompt son morceau et s’en va ; on a beau lui dire qu’on ne rit pas de lui, on n’arrive pas à le convaincre. Cet incident jette un peu de froid sur la fin de la soirée, Mme de Kergos en était très ennuyée. Nombreuses visites au buffet très complet, qui était dressé dans la salle à manger. On se retire vers minuit ½. Les Padirac restent un bon moment de plus, ainsi que nos acteurs René Fourmond et René de La Villebiot, et nous nous amusons à chanter un trio Madeleine de Padirac, Fourmond et moi. Soirée très réussie somme toute malgré le fou rire.

Angers, mardi 21 février 1905

L’après-midi, 2 cours. Je suis un peu enrhumé du cerveau et je ne sors pas le soir.

Angers, mercredi 22 février 1905

Le matin à 9 heures, je subis à la Préfecture pour la 3ème fois l’examen du conseil de révision ; comme je m’y attendais à la suite des démarches que le général Lelong avait faites pour moi, je suis affecté aux services auxiliaires de l’Armée ; excellente solution, car, sans avoir l’ennui d’être réformé, j’évite de passer un an à la caserne ce qui, à 23 ans, n’aurait pas été bien agréable. Les années précédentes, je n’avais voulu faire aucune démarche, préférant être pris et faire mon service que de rester dans l’incertitude, mais, puisqu’on n’a pas voulu de moi les autres années, je me suis dit que le mieux était de tâcher d’être affecté aux services auxiliaires (car j’ai fait faire des démarches non seulement pour être versé dans les services auxiliaires mais aussi, et surtout, pour ne pas être exempté). Bien entendu, si jamais la guerre éclate, au lieu de rester dans les bureaux, je m’engagerai dans un corps de combattants ; on ne demandera pas mieux à ce moment-là que d’avoir le plus possible d’engagements. Dans l’après-midi, cours de M. Saint-Maur, visite de remerciement au général Lelong et cours de religion. Je reçois aujourd’hui deux invitations : une de Mme Robert Huault-Dupuy à un bal qu’elle donne lundi (je suis obligé de la refuser étant déjà invité ce jour-là chez Mme de Villelume) l’autre de Mme Geoffroy de La Villebiot à un bal le 6 mars ; hier, j’en avais aussi reçu deux, une à dîner du commandant de Chappedelaine pour le 1 mars, et une de Mme de Moulins à un bal le 5 mars ; cela fait 4 invitations en 24 heures ; jamais il n’y en avait eu autant que cette année ! Après dîner, avec Mme de Padirac et Madeleine, nous allons à un concert au Cirque malgré la neige ; le concert est assez réussi ; il n’est fini qu’à minuit. À la sortie, la foule est si dense que je perds de vue Papa, Mme de Padirac et Philomène et que je me retrouve seul avec Madeleine de Padirac ; après avoir regardé de tous côtés et cherché dans tous les groupes, nous nous décidons à partir, et je la ramène chez elle ; à minuit, j’étais vraiment dans une situation bien fausse ! Heureusement que Mme de Padirac nous connaît bien et qu’elle sait qu’elle peut avoir confiance en moi ; Madeleine se tordait, littéralement, de rire ! En arrivant rue Saint-Julien devant chez les Padirac, nous retrouvons le groupe de Papa, de Mme de Padirac et de Philo qui se demandaient ce que nous étions devenus, mais qui n’étaient pas cependant bien inquiets.

Angers, jeudi 23 février 1905

Le matin, je fais quelques commissions et je vais voir La Morinière. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur, et Conférence Freppel ; travail de La Rochefordière sur « Le clergé et la politique » ; dans la discussion, un silloniste invité nous déclare sans sourciller qu’en présence de deux candidats, l’un républicain et franc-maçon, l’autre catholique et monarchiste, il voterait pour le premier ; donc, pour ces messieurs du Sillon, la grande affaire c’est le salut de la République, celui de la religion vient après ! Heureusement pour la France et pour la religion que tous les Catholiques ne pensent pas comme eux ; et encore quand je dis « tous » les Catholiques, je me trompe, je devrais dire : « Les Catholiques » car lorsqu’on professe des théories dans le genre de celles exposées par ce jeune homme, j’estime qu’on n’est plus catholique.

Angers, vendredi 24 février 1905

Le matin, leçon de chant ; l’après-midi, je vais affilier René de La Villebiot à l’Action française ; à 5h, escrime.

Angers, samedi 25 février 1905

L’après-midi, cours de MM. Gavouyère absent hier, et Courtois ; auparavant, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 26 février 1905

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste au Patronage Saint-Serge avec Papa et Marie-Thérèse à la représentation de Jeanne d’Arc, le nouveau drame composé pour le patronage par René Couteau ; à 7h, nous partons sans pouvoir attendre la fin de la séance.

Semaine du 27 au 28 février 1905

Angers, lundi 27 février 1905

Maman passe ce matin la partie écrite de son examen pour l’obtention du diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge française ; je vais à la messe de 9h à Notre-Dame à son intention ; l’après-midi, elle reçoit une quantité énorme de visites, peut-être 60 personnes ont défilé dans le salon. Le soir, je vais au bal de la marquise de Villelume[27] ; j’étais aussi invité à celui de Mme Robert Huault-Dupuy, mais ayant accepté chez Mme de Villelume d’abord, j’ai dû m’excuser ; chez Mme de Villelume, il y a énormément de militaires ; du civil, ne j’y vois, en-dehors de quelques jeunes gens, que les Kergos et les Chemeiller qui sont ses parents ; je danse avec Mme de Villelume, Mlles de Kergos, Breteau, de La Masselière, de Chemeiller etc. ; pour le cotillon, on m’attribue la femme d’un officier que je ne connaissais pas et dont je n’ai même pas bien compris le nom ; le commandant Breteau m’invite à son bal d’après-demain ; je rentre à 2h ¾.

Angers, mardi 28 février 1905

Je me lève fort tard, vers 9h ½ ; je fais quelques courses le matin. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur et Courtois, visite avec Maman et Philo à Mme du Rostu et escrime. Le soir, je vais au cours du P. de Mayol de Lupé sur « Le matériel liturgique ».

Mars 1905

Semaine du 1er au 6 mars 1905

Angers, mercredi 1er mars 1905

Le matin, M. Saint-Maur nous fait son cours à 8h, car il doit prendre le train de Nantes ; je fais ensuite quelques commissions. L’après-midi, je fais ma visite de digestion chez Mme Huault-Dupuy la jeune qui m’annonce que je serai invité chez sa belle-mère pour une soirée dansante qui a lieu demain soir et qui s’est décidée au dernier moment ; que d’invitations ! Je commence à en être assommé ; mais je ne pouvais cependant pas refuser. À 7h ½, je vais dîner chez le commandant et la vicomtesse de Chappdelaine ; dîner de 10 couverts ; les autres convives sont : la comtesse de Tolgouëth, le comte et la comtesse de Chappedelaine (c’est à cette dernière que je donne le bras), le lieutenant-colonel et la baronne de Sainte-Marie et la mère de cette dernière dont j’ai oublié le nom et le lieutenant du Couëdic, du 25e dragons ; dîner très fin. Je me retire après le thé à 11 heures et je vais au bal du commandant Breteau, les Sainte-Marie y vont aussi. C’est un bal superbe, avec cotillon ; on danse jusqu’à 3 heures. Je danse avec Madeleine de Padirac six ou sept fois, avec Mlles Breteau, de Grainville, Doyen et avec Mme de Villelume ; malheureusement, étant arrivé si tard, je n’ai pas eu de danseuse de cotillon, mais Madeleine de Padirac qui, avant d’accepter un danseur, m’avait attendu jusqu’à 11 heures, me dédommage car je la fais danser aussi souvent que son danseur qui est Jacques des Loges. On s’en va à 3 heures et je ramène jusque chez eux les Padirac dans ma voiture. Il y a eu aussi une comédie : Le mariage au téléphone, jouée par deux officiers, MM. de Macignac et Perrodon.

Angers, jeudi 2 mars 1905

Le matin, je me lève à 9h ½, je reçois pour ce soir l’invitation des Huault-Dupuy. L’après-midi, je fais quelques visites : Mme de Villelume qui ne reçoit pas et Mme de La Villebiot que je rencontre ; à 5 heures, Conférence Freppel ; on y note les statuts définitifs de la conférence qui s’affilie à La Voie. À cette réunion de la Conférence Freppel, le silloniste qui avait professé jeudi dernier de si étranges opinions a eu honte, sans doute, et s’est rétracté très simplement. Mais il n’en reste pas moins que ses théories sont celles de beaucoup de membres du Sillon et même de quelques abbés démocrates. Après dîner à 9h ¼, je vais à la soirée dansante des Huault-Dupuy ; ce n’est pas, à beaucoup près, la même société que dans les autres soirées où je suis allé jusqu’à présent et il y a une foule de gens que je ne connais pas. Je danse avec Mlles Mongazon, Fourmont, de Chemeiller, Doyen, et avec Mme du Guerny ; pour le cotillon, j’invite Mlle Thérèse Mongazon. Tout est fini à 1h ¼.

Angers, vendredi 3 mars 1905

Le matin, je me réveille avec un assez fort mal de gorge qui dure toute la journée ; néanmoins je vais à la messe de 9h à Notre-Dame et, à 10h, je prends ma leçon de chant. L’après-midi, je fais quelques commissions, je vais chez le coiffeur Maegerlin me commander une perruque Louis XV pour le bal costumé de lundi chez Mme de La Villebiot ; je me prive de la conférence de M. Baugas le soir à l’Université à cause de mon rhume. Je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner, dans mon journal d’hier, le succès de l’examen oral de Maman qui a été reçue infirmière de la Croix-Rouge française ; elle l’a bien mérité par son travail persévérant depuis le mois de novembre, et il nous fait à tous grand plaisir.

Angers, samedi 4 mars 1905

Je ne sors pas de la maison à cause de mon mal de gorge qui n’est pas passé cette nuit ; je suis obligé d’envoyer mes excuses à Mme Bordeaux-Montrieux qui m’avait invité à son bal de ce soir. Vers le soir, mon mal de gorge baisse, mais j’ai un rhume de cerveau.

Angers, dimanche 5 mars 1905

Je vais à la grand’messe Saint-Joseph. L’après-midi, je ne sors que pour aller, avec Marie-Thérèse, au salut à l’Adoration. Papa, sur une dépêche de notre cousin de Guardia de Règnes avec qui il montre une affaire dans laquelle il place quelques milliers de francs, se décide à partir demain matin pour Paris. Le soir, bal chez Mme de Moulins ; c’était Maman qui devait y accompagner Philomène, car c’est un bal blanc (où ne sont invités que jeunes gens et jeunes filles), mais Maman étant très enrhumée s’excuse dans l’après-midi et Madame de Moulins qui veut avoir Philomène, écrit un petit mot pour prier Marie-Thérèse de remplacer Maman et d’accompagner Philomène ; nous y allons donc tous les trois et Philomène fait « son entrée dans le monde » ; je danse avec Mlles de Moulins, de La Brunière, de Geoffre, de La Masselière, Fourmond, de Beauchamp, de Chemeiller, de Jourdan etc. ; pour le cotillon, j’ai Mlle Françoise de Chemeiller ; ce soir, c’est la fleur du panier, il n’y a que du select. Tout est fini à 2 heures.

Semaine du 6 au 12 mars 1905

Angers, lundi 6 mars 1905

Je fais quelques courses et commissions le matin. L’après-midi, je fais deux visites : Mmes Bordeaux-Montrieux et la vicomtesse de Chappedelaine, la première par carte. À 10h du soir, je vais chez le coiffeur Maegerlin me faire mettre une perruque Louis XV avec visages poudrés à frimas ; je porte aussi un jabot Louis XV et de la dentelle aux manches de mon habit ; je vais, ainsi costumé, au bal de Mme Geoffroy de La Villebiot. Composition des plus sélectes. Presque tout le monde est déguisé et c’est le Louis XV qui domine, le maître de la maison est mis comme moi, c’est parfait. Je danse avec Mlles de La Selle, de Chemeiller, de Kergors, de La Masselière et avec Mmes de La Villebiot, la princesse de Broglie (qui est ici pour quelques semaines) et de Monne. Pour le cotillon, n’ayant pas pris la précaution de retenir une danseuse les jours précédents, je suis forcé de m’en passer ; c’est dommage car les accessoires sont fort beaux ; je danse néanmoins un peu. Tout est fini à 3 heures. Des officiers de dragons qui étaient là reçoivent tout à coup l’ordre de se tenir prêts à partir avec 2 escadrons pour Nantes où une grève vient d’éclater et dont une partie de la garnison est aux grèves de Brest ; ces messieurs quittent le bal, vont se mettre en tenue de campagne, et reviennent danser le cotillon, attendant l’ordre de partir ; c’est bien le cas de dire qu’ils dansent sur un volcan ! Du reste, ne peut-on pas le dire de toute la société d’Angers cette année en ce moment où le projet de séparation de l’Église et de l’État va venir en discussion ? Ce carnaval est peut-être le dernier que nous passons gaiement, de longtemps du moins.

Angers, mardi 7 mars 1905 (mardi gras)

Le matin, je me promène avec Marie-Thérèse. L’après-midi, ayant appris que beaucoup de personnes de la société sont allées consulter une cartomancienne et en ont reçu, disent-elles, des réponses exactes, j’ai eu la curiosité d’en faire autant ; sans grande confiance d’ailleurs, j’y suis allé aussi ; seulement, j’ai voulu en consulter deux pour voir si leurs réponses concorderaient. Je suis allé hier chez une certaine dame Laur rue Chèvre et aujourd’hui chez une certaine dame Léa rue Toussaint. Leurs réponses et leurs prédictions, chose curieuse, concordent sur beaucoup de points. Je consigne ici leurs prédictions afin de les retrouver dans quelques mois ou dans quelques années, et de voir si elles se sont réalisées. Voici les prédictions de Mme Laur : en commençant, elle m’a dit de lui poser, par la pensée, une question ; j’ai pensé à une certaine jeune fille et j’ai posé, toujours en pensée, cette question : l’épouserai-je ? Voici les réponses, du moins le résumé : Vous n’épouserez pas la jeune fille à laquelle vous pensez, un jeune homme brun voudra l’épouser mais n’y réussira pas non plus ; vous lutterez à cause d’elle, avec vos parents ; vous quitterez la ville et vous entretiendrez de loin des rapports par écrit avec elle pendant quelque temps puis elle vous trahira. Plus tard, vous serez content de ne pas l’avoir épousée. Vous épouserez une étrangère, vous serez heureux en ménage. Vous recevrez bientôt une lettre de quelqu’un qui s’intéresse à nous et, à la suite de cette lettre, il se produira pour vous un changement de situation qui constituera une élévation, dans lequel un homme qui dépend du gouvernement jouera un rôle. Vous quitterez Angers. Vous serez peiné de ce changement de ville à cause de la jeune fille à laquelle vous pensez, vous aurez des démêlés, des discussions avec quelqu’un qui a autorité sur vous (ce pourrait être notre père), votre mère en pleurera. Vous triompherez dans un but que vous poursuivez, grande victoire. Vous avez vos deux parents. Votre père est en voyage pour une question d’intérêt qu’il laissera derrière lui[28], il rentrera bientôt ; votre mère aura des contrariétés à propos de cette affaire. Votre famille aura à débattre des questions d’intérêt à propos de la mort d’une femme. Votre famille aura à soutenir un procès que lui fera un homme, elle le gagnera. Un homme de robe (magistrat, avocat ou ecclésiastique) s’occupera de vous pour votre situation.

Après toutes ces réponses, je lui ai posé, toujours en pensée, cette question : la république sera-t-elle renversée et remplacée par la Monarchie dans 3 ans ? Elle m’a répondu : la chose à laquelle vous pensez se réalisera 3 mois après la date que vous avez pensée.

Tout ceci est d’hier. Pour contrôler, je suis allé aujourd’hui chez une autre cartomancienne Mme Léa, et voici ses réponses ; sur beaucoup de points, elles concordent avec celles de Mme Gouin ; j’ai souligné, dans les deux réponses, les points communs.

Réponses de Mme Léa (j’ai posé en commençant, et par la pensée, la même question qu’hier : épouserai-je telle jeune fille, la même qu’hier) : Vous réussirez après d’une femme blonde ou châtain, vous pourrez l’épouser, vous serez heureux en ménage. Vous changerez bientôt de situation avantageusement pour vous. Vous aurez beaucoup de fortune. Vous vous marierez bientôt. Vous ferez un long voyage. Vous recevrez une lettre par à la suite de laquelle vous réfléchirez sur votre avenir, vous éprouverez des déceptions. Un homme de robe s’intéresse à vous et participera à ce changement de situation avantageux pour vous. Un homme de votre famille mourra et cela amènera le veuvage d’une jeune femme. Un jeune homme vous en veut et cherchera à vous nuire sans y réussir. On vous dira dans une réunion des médisances sur une femme, n’y croyez pas. Votre famille sera engagée dans un procès qu’elle gagnera. Vous aurez des démêlés, d’assez vives discussions avec votre père au sujet de votre avenir. Vous serez étonné d’apprendre la grossesse d’une femme. Un de vos amis sera emprisonné pour raisons politiques. Un de vos amis militaires commettra une faute et s’éloignera pendant quelques jours ce qui nous ennuiera un peu.

Comme on voit, bien des points communs existent dans les deux prédictions, et même d’une façon très précise ; par exemple le procès, les discussions avec mon père, le changement de situation avantageux, l’homme de robe qui s’intéresse à moi, la lettre que je dois recevoir. Mais Mme Léa ne s’est pas expliquée clairement sur le point de savoir si j’épouserai Mlle de X…, elle s’est contentée de me dire que je réussirai en amour, et que j’épouserai une jeune fille blonde ou châtain ; Mlle de X.. à laquelle j’ai pensé les deux jours est brune, donc il semble assez bien que la réponse de Mme Léa concorde avec celle de Mme Laur et que je ne l’épouserai pas, mais elle a été moins catégorique que Mme Laur.

Voilà donc consignées ici les réponses et prédictions de deux jeux de cartes ; il ne convient pas d’y attacher grande importance ; mais je les ai reproduites afin de voir, plus tard, si elles se sont réalisées, ce n’est qui, d’ailleurs, pourrait fort bien être un pur effet du hasard.

Dans l’après-midi, visite à Mme Breteau, puis je vais au salut à l’Adoration. Les rues sont envahies par une foule de masques et de badauds. Le soir, je suis enchanté de pouvoir me coucher de bonne heure.

Angers, mercredi 8 mars 1905 (mercredi des cendres)

Je vais recevoir les Cendres à la messe de 9 heures à Notre-Dame. Puis je me mets à faire les statistiques pour Saint-Vincent-de-Paul. À 2h, Papa arrive de Paris, sans avoir voulu (pour des raisons très sérieuses) l’affaire pour laquelle il s’est déplacé ; ne serait-ce pas ce que Mme Laur avait voulu dire : « il laissera cette question d’intérêt derrière lui » ? Ce qui est certain, c’est que Maman en est assez contrariée. Dans l’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire ma visite de digestion à Mme de Moulins, puis seul, celle à Mme Huault-Dupuy. À 5h ½, cours de religion.

Angers, jeudi 9 mars 1905

Le matin, je continue les statistiques et je fais plusieurs courses pour les œuvres ; je vais à Saint-Jacques etc. ; la statistique des conférences St Vincent de Paul, l’envoi des programmes du congrès du 2 avril et le rapport que je dois faire pour dimanche m’occupent beaucoup. L’après-midi, visites à Mmes de Padirac, de La Villebiot et la comtesse de Chappedelaine, je les rencontre toutes trois ; à 5h, Conférence Freppel sur les idées politiques de Renan.

Angers, vendredi 10 mars 1905

Je vais à la messe de 7h à Notre-Dame, puis à ma leçon de chant. Je suis occupé une bonne partie de la journée à faire des adresses pour l’envoi de 400 programmes. À midi, Maman reçoit une lettre de Tante Delestrac lui annonçant les fiançailles de Geneviève ; ma charmante cousine est fiancée à un jeune industriel de 24 ans M. Louis Bergeron, propriétaire d’une manufacture d’armes à Saint-Étienne ; garçon, parait-il, très sérieux et religieux, beaucoup de fortune, et mariage d’inclination.

On ne fait plus se faire aucune illusion sur l’issue de la colossale rencontre qui a mis aux prises pendant douze jours Russes et Japonais autour de Moukden. Cette bataille formidable, peut-être la plus formidable des temps modernes puisqu’elle a mis aux prises 800.000 hommes, 3000 bouches à feu sur un front de 120 kilomètres pendant douze jours, est une terrible défaite pour les Russes qui, malgré une défense héroïque et tenace sur les positions qu’ils fortifiaient depuis quatre mois ont dû céder devant l’offensive japonaise. Moukden, la ville sainte des Mandchous, la capitale de cette Mandchourie à la possession de laquelle les Russes ont tout tenu, est prise ou va l’être, et l’armée de Kouropatkine, bien affaiblie, se retire sur Tié-Ling. Les deux armées ont énormément souffert ; une dépêche de Tokio datée d’hier avouait 50.000 morts du côté japonais ; s’il y en a autant du côté russe, la bataille de Moukden est une des plus sanglantes rencontres que l’Histoire ait enregistrées. Jusqu’à présent, aucun échec des Russes n’avait pu ébranler ma confiance ; mais j’avoue que je commence à être très inquiet sur l’issue de la guerre. De plus en plus, je crois que le nœud de la question c’est la possession de la mer ; si les Japonais ont pu se ravitailler à volonté, recevoir autant de renforts qu’ils en ont eu besoin, c’est parce qu’ils sont les maîtres de la mer depuis qu’ils ont anéanti l’escadre de Port-Arthur. Si les Russes envoient en Extrême-Orient une escadre suffisante pour battre la flotte japonaise et les rendre maîtres de la mer, l’armée japonaise qui ne pourra plus se ravitailler ni recevoir de renforts, sera destinée à s’affaiblir et à être battue à la longue. Le tout est de savoir si l’escadre que la Russie envoie avec quelle lenteur et quelles hésitations ! dans les mers de Chine, sera assez forte pour battre la flotte japonaise ? Ah ! Si nos amis pouvaient disposer de la flotte que le traité de Paris retient prisonnière dans la Mer Noire ! Vraiment, je trouve que la France devrait prendre l’initiative de dégager la Russie des obligations de ce traité, ce serait le cas de mettre à profit les bonnes dispositions que l’Angleterre, assure Delcassé, nourrit pour nous ! Il y a à cela un intérêt, pas seulement russe, mais européen ; je trouve que l’Europe ne peut pas assister impassible à la défaite d’une grande nation européenne par des Jaunes ; cette défaite définitive serait un coup terrible pour le prestige de la race blanche et de la civilisation chrétienne dans toute l’Asie !

Ce soir, nous allons tous à l’Université pour la conférence que fait Papa sur : « Un poète catalan, Jacinto Verdaguer ». Il a choisi ce sujet parce qu’il y a été poussé par plusieurs de nos amis du Roussillon, M. Vassal notamment, désireux de faire connaitre aux Angevins l’intéressante figure de ce prêtre-poète qui, mort il y a moins de 3 ans, est considéré, dans les pays de langue catalane, comme un poète de génie. La conférence de Bazin, très étudiée, très littéraire, a je crois, un certain succès auprès du public plus nombreux qu’à la plupart des conférences de cette année.

Jacint Verdaguer (1845-1902), prêtre et poète catalan – Wikipédia

Angers, samedi 11 mars 1905

Je suis occupé, une partie de la journée, par les statistiques de la Société Saint-Vincent-de- Paul. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 5h, escrime. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Les nouvelles que les journaux de ce matin publient sur la guerre dépassent en horreur tout ce qu’on aurait pu imaginer de pire. Certaines dépêches disent que l’armée russe est cernée et qu’une grande partie a capitulé, qu’elle a fait des pertes énormes pendant les douze jours de bataille et surtout le dernier jour etc. ; ce qu’il y a de plus inquiétant, c’est que ce sont des télégrammes venant de Saint-Pétersbourg qui disent cela. Si ces dépêches n’exagèrent pas ce n’est pas une défaite que les Russes ont subie, c’est un désastre tel qu’il leur sera très difficile de continuer la guerre.

Angers, dimanche 12 mars 1905

Avec Papa, j’assiste à 9h ½ à la messe célébrée par le P. Van den Bruhl (prédication du carême à la Cathédrale) dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié à l’intention des membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; le reste de la matinée, je suis occupé à préparer le rapport que je dois lire à l’Assemblée générale de ce soir au nom du conseil particulier.

Les dépêches de Mandchourie sont un peu moins pessimistes qu’hier : Moukden a été pris et occupé par les Japonais, d’énormes approvisionnements en vivres, munitions et armes ont été pris aux Russes par les Japonais, et les Russes ont eu 50.000 morts et 80.000 blessés dit-on ; mais le reste de l’armée a échappé à l’étreinte japonaise et se retire sur Tié-Ling où elle pourra se retrancher et attendre les renforts ; il est bien difficile de connaître la vraie version ; ce qui parait malheureusement hors de doute, c’est que les Russes ont essuyé une grande défaite, ont perdu un nombre énorme d’hommes, d’immenses approvisionnements et une grande partie de leur artillerie. L’après-midi, je rédige mon rapport, je vais à la cathédrale entendre le premier sermon du P. Van den Bruhl qui est remarquable. Les Padirac (Madeleine et sa mère) viennent de 5h ½ à 7h. Après dîner, je vais avec Papa à l’Assemblée générale où je lis mon rapport sur les statistiques. Après l’Assemblée, M. Frogé m’invite à dîner pour le 1 avril avec M. Calon, président général de toutes les conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui présidera le lendemain notre congrès régional.

Semaine du 13 au 19 mars 1905

Angers, lundi 13 mars 1905

Il paraît certain aujourd’hui que, outre les pertes énormes en hommes, armes, matériel et approvisionnements, les Russes ont perdu 40.000 hommes environ faits prisonniers par les japonais ; quant à ce qui reste de l’armée russe, il est poursuivi par les Japonais, et Dieu veuille qu’il réussisse à leur échapper !

Dans l’après-midi, j’assiste aux Quinconces à une conférence du docteur Quintard sur « L’influence du moral sur le physique ». Le matin, je vais voir La Morinière vers 11 heures ; je lui propose que nous organisions une conférence de l’Action française, l’idée lui sourit, il y réfléchira. Ce soir à 5h ½, je vais aux Internats chez Damas (O.T.). Après diner, Conférence Saint-Louis, travail de Michel Henry sur « Talleyrand évêque d’Autun et négociateur du Concordat ».

Angers, mardi 14 mars 1905

Cours de M. Saint-Maur et de M. Courtois dans l’après-midi. Ensuite, salle d’armes. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 15 mars 1905

Marie-Thérèse, qui devait partir aujourd’hui, reste jusqu’à demain à cause du temps qui est détestable. Dans l’après-midi, je vais chez M. Frogé au sujet de l’assemblée régionale du 2 avril. Ensuite, je vais chez Lucas. A 5h ½, cours de religion du P. Corbillé.

Angers, jeudi 16 mars 1905

Angers, jeudi 16 mars. – Ce matin, je vais accompagner à la gare Marie-Thérèse qui repart pour Sainte-Croix après un séjour de deux mois parmi nous ; la séparation est pénible, mais il fallait bien qu’elle rejoignît son mari. L’après-midi, cours de Monsieur Saint-Maur. À 5h, Conférence Freppel ; on y parle de la décentralisation ; je crois (et la plupart des membres de la conférence sont de mon avis) que, sous le régime actuel et sous tout régime issu de l’élection, la décentralisation est impossible et dangereuse ; et la nécessité de la décentralisation est une raison de plus, pour moi, de rétablir la monarchie traditionnelle et héréditaire. Nous apprenons par les journaux la mort à Labarthe-de-Neste du père de l’abbé Latour décédé à l’âge de 97 ans !

Angers, vendredi 17 mars 1905

Ce matin, je suis à 9h à la messe à Notre-Dame, et à 10h à ma leçon de chant. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Gavouyère, et salle d’armes.

Angers, samedi 18 mars 1905

L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, je vais voir Dupré que je décide à s’affilier à l’Action française, il me donne son adhésion. Je vois Perrin et La Morinière qui me disent que si M. de Montesquiou accepte de venir faire une conférence le 9 avril, c’est parfait ; il s’agit maintenant de trouver un président ; La Morinière dit qu’il proposera la présidence de la réunion à son oncle De Blois, sénateur du Maine-et-Loire. À 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 19 mars 1905

Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais demander un renseignement à M. Allard, je vois aussi M. Schleiter. Ensuite, je vais à vêpres à la cathédrale où j’entends le sermon du P. Van den Bruhl. Je vais m’informer ensuite du prix de location de la salle des Variétés Angevines (Grand Hôtel) pour la conférence de M. de Montesquiou. À 7 heures, nous avons à dîner M. Saint-Maur et Jean Gavouyère.

Semaine du 20 au 26 mars 1905

Angers, lundi 20 mars 1905

Le matin, je vais voir La Morinière, j’apprends par lui que M. de Blois accepte de présider notre réunion de l’Action française, sous réserve cependant de l’approbation du comité royaliste et du représentant du duc d’Orléans dans le département, M. de La Bourdonnaye ; ceci ne nous inquiète pas, car nous sommes sûrs de l’approbation de M. de La Bourdonnaye. L’après-midi, je vais voir Lucas et Dupré (O.T.), je rencontre de nouveau La Morinière, je vais au Grand Hôtel louer la salle des fêtes pour la conférence de M. de Montesquiou. Après diner à 8h ½, nous assistons à une conférence de M. de Valence au nom du comité des Œuvres de mer dans la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville ; la réunion est présidée par M. de Blois et par l’amiral de La Jaille, député de la Loire-Inférieure ; nous sommes à côté des Padirac ; du reste il y a beaucoup de monde. Une lettre de Mme de Llamby nous raconte que l’entrevue qui a eu lieu le 15 mars à Perpignan entre sa fille Louise et M. Maurice de La Bardonnie, cousin germain de Max, (entrevue combinée par Maman qui a eu l’idée de ce mariage et qui, avec Marie-Thérèse, a conduit toutes les négociations) a été suivie, presque immédiatement, de la demande officielle de la main de Louise pour son fils par M. de La Bardonnie père (frère de Mme de Saint-Cyr) qui avait accompagné son fils à Perpignan, et des fiançailles des deux jeunes gens. Voilà un mariage qui est bien l’œuvre de Maman et de Marie-Thérèse et qui est fort bien assorti. Bien entendu, nous nous en sommes tous réjouis.

Je ne sais si nous pourrons tous y aller[29].

Angers, mardi 21 mars 1905

C’est aujourd’hui – date mémorable – que commence, à la Chambre, la discussion du projet de loi séparant les Églises de l’État. Cette loi, dont sortira la guerre religieuse, quoiqu’en dise le ministère hypocrite que préside M. Rouvier et le rapporteur Briand, est l’aboutissement de 35 années de république, c’est l’acte décisif de guerre à la religion traditionnelle de la France, rêvé par le parti républicain, soigneusement préparé par la Maçonnerie ; Dieu veuille que les malheurs que je prévois ne se réalisent pas ! Je n’ai, certes, pas peur pour l’Église qui est immortelle, mais je frémis à la pensée de la crise redoutable, de la persécution terrible dans laquelle va entrer l’Église de France et qui ne pourra que porter un coup terrible à notre pauvre patrie déjà si affaiblie par les principes révolutionnaires et par 35 années de république ! Mon espoir est dans la fermeté de Pie X qui saura, l’heure venue, donner aux Catholiques français les directions nécessaires, et les royalistes seront les premiers à les suivre. Qui sait, peut-être le bien sortira-t-il de l’excès du mal ? Et l’Église de France sortira-t-elle plus forte de cette crise redoutable ? C’est le secret de Dieu. L’après-midi, je vais avec Dupré chez Lucas (Dupré O.T. rec. ec.). Le soir, je vais au sermon à la cathédrale.

Angers, mercredi 22 mars 1905

L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Nous nous décidons à tenir après-demain une réunion plénière de tous les membres de la Ligue d’Action française d’Angers pour la constituer en section et pour préparer la conférence du 8 avril. A 5 h ½, cours de religion du P. Corbillé.

Angers, jeudi 23 mars 1905

L’après-midi, je porte quelques convocations pour la réunion de demain soir ; à 5h, Conférence Freppel. A 7h ½, je dîne chez le comte et la comtesse de Chappedelaine ; les autres invités sont : commandant et vicomtesse de Chappedelaine, commandant et Madame de Lagrange, commandant et Mme Breteau, comtesse de Tolghouët, lieutenant du Couëdic et M. de Chappedelaine, neveu du consul et du commandant. On se retire à 11h après le thé.

Angers, vendredi 24 mars 1905

Je souffre un peu de l’estomac une partie de la matinée ; j’ai des tourments de tête ; peut-être ai-je mangé hier soir quelque chose qui m’a fait mal ? Cela ne m’empêche, d’ailleurs, pas de prendre ma leçon de chant et de faire diverses commissions. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. A 5h ¼, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, réunion à la salle Vallage des membres angevins de la Ligue d’Action française ; on élit comme président de la section M. François de Villoutreys[30] et comme secrétaire M. Félix Martin, on s’occupe de la préparation de la conférence Montesquiou, nous allons inviter le plus de monde possible parmi les conseillers généraux et d’arrondissement, les députés et les sénateurs, et d’abord toutes les notabilités du monde conservateur et catholique ; nous faisons imprimer 5000 cartes d’invitation. Enfin, voilà la section angevine de la Ligue d’Action française fondée ; je puis me rendre le témoignage d’y avoir participé pour une bonne part, j’ai recruté, jusqu’à présent, 8 adhérents dont le président Villoutreys, et j’ai été le second, en Maine-et-Loire, à envoyer mon adhésion à la Ligue. Il faut bien préparer l’avenir et, puisque tout croule autour de nous, songer à reconstruire sur les fondations solides de la tradition nationale la maison de la Patrie que la Révolution achève de démolir ; l’Action française s’y emploie activement, et avec succès ; elle est certainement l’effort le plus considérable qui ait été fait depuis longtemps par la cause royaliste. De plus, elle ne reste pas dans un vague voulu comme « la Patrie française » qu’on oublie de plus en plus et « l’Action libérale populaire » qui se confine sur le terrain électoral et qui, par suite, est obligée de soutenir des candidats que les Catholiques auraient combattus autrefois avec énergie et qui, une fois élus, s’empressent parfois d’oublier leurs promesses. L’Action française a un programme des plus nets : « la restauration de la Monarchie française par tous les moyens », c’est-à-dire surtout par les moyens à poigne. Elle tend à constituer cette minorité énergique et consciente, cette « brigade de fer » dont parlent sans cesse les orateurs royalistes, et qui, un beau jour (ou une belle nuit) coupera le cou à Marianne. Je crois que seul l’emploi des moyens violents nous tirera d’affaire et nous installera au pouvoir ; voilà pourquoi j’ai fait tant de propagande pour l’Action française.

Angers, samedi 25 mars 1905

Le matin, je vais à la messe à l’Université croyant qu’il y a une messe de congrégation, mais il n’y en a pas, elle a été avancée d’un jour sans que j’en sache rien ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à la chapelle de la rue Rabelais. L’après-midi, je fais différentes commissions et je suis le cours de M. Courtois. À 7 heures, je vais dîner chez Mme de La Villebiot ; c’est un dîner de jeunes gens, d’amis de René ; les autres invités sont Jean de Jourdan et De La Chevrelière ; je me retire de bonne heure (9h ½) et je vais aux bureaux du Maine-et-Loire où nous nous réunissons, un certain nombre, pour faire les adresses des convocations pour la conférence Montesquiou ; j’y reste jusqu’à minuit. J’y apprends que M. de Blois ne pourra pas nous présider, le comité officiel royaliste ne le lui permettant pas. Pourquoi ? Mystère. Ces vieux membres du comité, qui n’organisent jamais aucune manifestation royaliste, sont-ils jaloux de voir des jeunes gens leur damner le pion, ou bien ont-ils peur, étant la plupart députés, sénateurs, conseillers généraux ou d’arrondissement, de n’être pas réélus s’ils se montrent trop carrément sous leur vrai jour ? Je ne sais, mais je suis tenté de croire qu’ils ne sont pas fâchés de nous laisser aller de l’avant, de nous pousser au besoin, à condition de ne pas se compromettre. Enfin nous verrons ce qui adviendra.

Angers, dimanche 26 mars 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous allons tous au concert populaire du Cirque qui est le dernier de la saison ; programme superbe ; on y applaudit notamment avec frénésie un pianiste hors ligne M. Cortot. Ensuite, je vais au salut à l’Adoration.

Alfred Cortot (1877-1962), pianiste français – Wikipédia

Semaine du 27 au 31 mars 1905

Angers, lundi 27 mars 1905

Le grand événement d’aujourd’hui c’est l’apparition d’un manifeste de Mgr le duc d’Orléans ; il est adressé au président des comités royalistes et a été lu hier par M. Paul Bézine aux présidents de plusieurs comités royalistes départementaux réunis à Paris. Mais il s’adresse à toute la France, et sera accueilli par les royalistes avec joie et respect, par tous les bons Français avec déférence. Tous ne peuvent manquer d’être frappés de la netteté avec laquelle le descendant des rois qui firent la France indique le vice constitutionnel du régime qui la tue et les remèdes que la Monarchie apportera aux maux causés par la république.

Coupure de presse du manifeste du duc d’Orléans collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 27 mars 1905

Ce manifeste arrive à un moment très bien choisi : L’opposition nationaliste, qui avait semblé un moment dangereuse pour le régime juif et maçonnique, a perdu sa force et la confiance des patriotes par sa reculade devant le ministère Rouvier ; ceux des Catholiques qui s’obstinent à s’appeler « libéraux » et à marcher au combat le visage masqué, ont accueilli, eux aussi, avec une confiance quelque peu naïve le ministère Rouvier qui les roule, et se trouvent maintenant dans une posture ridicule. Seuls les hommes de droite, qui pensent que les maux dont souffre la France ne viennent pas de tel ou tel ministère mais du régime républicain issu de la Révolution, ne se sont pas laissés prendre aux pièges de Rouvier, et peuvent dire à la Nation, le front haut : « nous ne sommes pas responsables des trahisons, des persécutions de ce ministère, car nous lui avons refusé notre confiance sachant qu’il n’est pas maître de ne pas nous combattre ». La parole royale ne pouvait donc venir plus opportunément ; je crois qu’elle est appelée à un grand retentissement. Tous les journaux du matin la publient, la plupart (les journaux conservateurs) avec des louanges ; L’Autorité, en particulier, l’accueille avec joie, et c’est significatif. Voyons quelle va être l’attitude des journaux ralliés. Dans l’après-midi, cours de M. Saint-Maur.

Angers, mardi 28 mars 1905

Tous les journaux s’occupent du manifeste du duc d’Orléans. La Vérité française, La Gazette de France, Le Soleil, L’Autorité, Le Gaulois, pour ne compter que les journaux de Paris, l’accueillent comme la parole libératrice, celle qui indique à l’opposition sa vraie voie si elle veut vaincre ; L’Autorité, notamment, qui n’est plus bonapartiste comme autrefois, mais solutionniste, s’écrie que, à l’exemple de son fondateur Paul de Cassagnac, elle est prête à accepter le premier homme qui nous délivrera du régime actuel, voilà pourquoi la parole royale lui cause tant de joie. Parmi les autres journaux conservateurs ou nationalistes, La Libre Parole le publie sans commentaire, mais le sens de l’article de Drumont répond à merveille aux idées exposées dans le manifeste.

C’est l’attitude des deux journaux catholiques ralliés, La Croix et L’Univers, qui est curieuse à observer ; La Croix, qui n’a pas de mots trop flatteurs pour les républicains progressistes ou même dissidents du Bloc quand, par hasard, ces hommes qui ont tant combattu la religion, la défendent pour une fois avec plus ou moins de vigueur uniquement au nom de la liberté, publie sans aucun commentaire, et seulement en seconde page, le manifeste du chef de la Maison de France, elle ne trouve pas un mot d’approbation aux paroles si chrétiennes de ce manifeste sur les rapports de l’Église et de l’État, voilà l’impartialité de ces ralliés ! Quant à L’Univers, les 5 lignes dont il fait suivre la publication, en seconde page aussi, du manifeste sont tellement niaises et grotesques qu’il aurait mieux valu, certes, ne rien mettre du tout. Il constate que, sauf le retour à la Monarchie, le programme du duc d’Orléans est celui de tous les libéraux (!!!). Oh là, nos chers libéraux, expliquez-vous et dites-moi, je vous prie, par quels moyens, en dehors de la restauration de la Monarchie, vous pourrez assurer l’exécution de ce programme ? Que vous le vouliez ou non, votre république, non celle que vous bâtirez dans les nuées, mais celle qui existe, que nous voyons, est la négation même de ce programme ; vous feriez mieux de le reconnaître et de scander avec nous que votre expérience, votre « essai loyal » de la république a abouti à un désastre et qu’il est temps d’essayer d’autre chose et de revenir au milieu de vos anciens compagnons de lutte, batailler pour Dieu et pour le Roi, au lieu de continuer à pactiser avec l’ennemi et à être pour lui un objet de mépris, et pour nous un sujet de honte. Parmi les journaux républicains, les uns raillent sans discuter, les autres, Le Temps par exemple, font des réflexions genre Univers que Le Gaulois n’a pas de peine à réduire en poussière.

Dans l’après-midi, cours de M. Courtois. Le soir, nous sommes 8 à nous réunir au Maine-et-Loire pour la préparation des invitations à la conférence Montesquiou. Nous y restons jusqu’à minuit.

Angers, mercredi 29 mars 1905

Je ne lève assez tard. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur ; ensuite, je vais faire deux visites : Mme Robiou du Pont et Mme de La Villebiot ; à 5 h ½ cours du P. Corbillé. On publie aujourd’hui une importante lettre adressée par les cardinaux français à M. Loubet pour protester contre le projet de loi de séparation ; la lettre est énergique et laisse entendre que les Catholiques n’accepteront pas le joug qu’on veut leur imposer ; très bien. On continue à parler beaucoup de la lettre du duc d’Orléans ; elle a produit beaucoup d’effet décidément.

Angers, jeudi 30 mars 1905

Je m’occupe d’un rapport que je dois lire lundi ou dimanche à une des séances de l’Assemblée régionale de Saint-Vincent-de-Paul, il sera assez long. Je fais aussi un grand nombre de lettres qu’on doit adresser à des personnages marquants : sénateurs, députés, conseillers généraux, pour les inviter à la conférence Montesquiou. Je vais faire ma visite de digestion à la comtesse de Chappedelaine. Le soir, au Maine-et-Loire, nous faisons encore un grand nombre d’adresses jusqu’à près de onze heures.

Angers, vendredi 31 mars 1905

Le matin, je vais à la messe de 7h à Notre-Dame, et à ma leçon de chant. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. Le soir, dans les bureaux du Maine-et-Loire, réunion de la section de la Ligue d’Action française ; présidence de M. de Villoutreys ; nous lisons un article du Patriote de l’Ouest qui nous attaque et nous décidons de ne pas lui répondre, on verra après la conférence. Plusieurs nouveaux membres se sont fait inscrire. Nous savons pourquoi M. de Blois ne nous présidera pas ; le comité officiel royaliste, présidé par M. de La Bourdonnaye, ne le lui a pas interdit mais M. de La Bourdonnaye s’est montré un peu froissé de ce que M. de Blois ne l’ait pas consulté, et, alors, par déférence, M. de Blois a renoncé à présider la réunion de samedi prochain ; nous serons présidés par M. Roger Lambelin que M. de Blois lui-même nous a trouvé. Nous sommes, d’ailleurs, en dépit de ce petit malentendu, parfaitement d’accord avec le comité royaliste officiel de Maine-et-Loire puisqu’il nous donne 100 francs pour notre conférence. On décide la création d’un comité de dames royalistes comme il s’en est fondé, depuis quelque temps, dans beaucoup de villes.

Avril 1905

Semaine du 1er au 2 avril 1905

Angers, samedi 1er avril 1905

Le matin vers 8h ¼ arrive l’oncle Xavier qui profite de ce qu’il vient accompagner Maurice à l’école de cavalerie de Saumur où il entre pour un an, pour venir nous voir ; il ne restera malheureusement que jusqu’à demain soir. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5h, je suis à la salle de la place Saint-Martin (bibliothèque des conférences) où les bureaux des conférences sont convoqués pour être présentés à M. Calon, président général des conférences Saint-Vincent-de-Paul du monde entier, venu à Angers pour présider l’Assemblée générale régionale qui aura lieu demain et où viendront des confrères de 8 diocèses y compris Angers. Après la présentation, je me promène un moment, puis je vais dîner chez M. Frogé qui a eu l’amabilité de m’inviter, en sa qualité de secrétaire général d’Angers, avec M. Calon, son secrétaire général tout pour la France le vicomte d’Hendecourt et quelques membres des conférences d’Angers, M. Jac, M. Sigot etc. Je rentre de bonne heure après dîner de façon à passer la soirée avec l’oncle Xavier.

Angers, dimanche 2 avril 1905

Aujourd’hui, je suis pris presque toute la journée par l’Assemblée régionale. A 7h ¼ du matin, messe de communion par Mgr Rumeau dans la chapelle de l’Évêché ; ensuite petit déjeuner pris chez Vullage. Puis première séance de travail 2 rue Saint-Aignan, de 9h à 10h ½ ; elle ne comporte pas de rapport écrit ; chaque président de conseil central est interrogé par M. Calon et parle un moment sur son conseil, échange de vues très intéressant. A 11h, messe annuelle des hommes d’œuvres à la cathédrale ; il y a là, comme l’année dernière, plusieurs milliers d’hommes ; je porte la bannière de Saint-Vincent-de-Paul dans le chœur. À midi, banquet de 200 couverts présidé par Monseigneur dans la salle synodale de l’Evêché ; toast de M. Calon à Pie X ; un grand nombre de confrères d’Angers y assistent ; on m’a mis à la table d’honneur, je ne sais trop pourquoi ! À 2h, dans l’ancienne église Saint-Martin, seconde réunion de travail présidée par Monseigneur ; on y entend plusieurs rapports écrits et un discours de Monseigneur. Elle se termine par une quête que je fais avec Dupré ; elle produit beaucoup. Après cette séance, je suis passablement satisfait de pouvoir rentrer à la maison ; je ne m’arrête pas à regarder passer la cavalcade ; nous causons jusqu’au soir avec l’oncle Xavier que j’ai dû négliger beaucoup ce matin. Le soir, les Lelong que l’oncle Xavier a beaucoup connus à Verdun, le général, surtout, viennent prendre le thé. L’oncle Xavier part à 10 h ¼ pour Paris.

Semaine du 3 au 9 avril 1905

Angers, lundi 3 avril 1905

L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Je passe une heure de l’après-midi à distribuer dans une foule de rues des invitations personnelles à la conférence Montesquiou ; nous sommes une foule d’étudiants ou de jeunes gens, membres de l’Action française, qui nous sommes distribués cette besogne peu amusante mais nécessaire. Le soir, Conférence Saint-Louis ; conférence de Labbé sur « Les droits du père de famille en matière d’enseignement » ; Hervé-Bazin, arrivé à 4 heures d’Arcachon, y assistait ; M. René Bazin, rentré de Paris depuis quelques jours, a repris ses fonctions de directeur.

Angers, mardi 4 avril 1905

Le matin, je distribue des invitations et je vais voir Hervé-Bazin. L’après-midi, cours de M. Courtois ; avant et après ce cours, je distribue des invitations.

Angers, mercredi 5 avril 1905

Le matin à 8 heures, cours extraordinaire de M. Gavouyère ; ensuite, je distribue quelques invitations. L’après-midi à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; ensuite, je porte des invitations, puis je vais au cours du P. Corbillé. Après dîner, au Maine-et-Loire, réunion de la section d’Action française ; M. Médiadec de Quinquis, de Nantes, qui est ici pour quelques jours, y assiste ; on prend différentes décisions.

On parle beaucoup depuis quelques jours, des paroles si hautaines, si dédaigneuses pour la France de Guillaume II à Tanger ; cet empereur affecte de ne pas prendre au sérieux l’accord franco-anglo-espagnol au sujet du Maroc, et le gouvernement, si arrogant naguère vis-à-vis du pape, plie l’échine maintenant devant le roi de Prusse ; que pourrait-il faire d’ailleurs, dans l’état de désorganisation où 10 ans de dreyfusisme et 4 ans de délation maçonnique ont mis l’Armée ? Et au moment où notre alliée sur terre la Russie ne nous serait d’aucun secours ? C’est tout de même dur pour notre patriotisme !

Angers, jeudi 6 avril 1905

Le matin, je porte encore quelques convocations et je vais voir mon camarade Segot qui est malade depuis 3 semaines ; visite des pauvres. L’après-midi, on distribue les dernières convocations, j’en fais porter par le domestique Joseph dans le quartier Saint-Serge. Je vais faire une visite de digestion à Mme Frogé. À 5 heures, Conférence Freppel ; intéressant travail de Lucas sur « La Tradition et le progrès » ; à l’encontre de ce qu’avait affirmé il y a quinze jours le silloniste Brusset, Lucas dit que le vrai progrès en France doit s’appuyer sur cet organe fondamental de notre patrie, la royauté ; c’est très vrai ! M. Mériadec de Quinquis assistait à la conférence. Le soir, je vais au sermon du P. Van den Bruhl à la cathédrale ; il prêche contre le divorce. On parle depuis quelques jours d’un complot qu’on aurait découvert contre la république ; jusqu’ici on n’a pas relevé beaucoup de preuves ; on ne peut dire encore s’il s’agit d’un vrai complot ou d’un coup monté par la police sur l’ordre du ministère pour consolider la situation de celui-ci en lui permettant de monter au Capitole ; dans tous les cas, s’il s’agit d’un vrai complot, ce n’est pas un complot royaliste, c’est, je crois, un complot bonapartiste. Nous voici donc dans l’ère des complots ; c’est par-là, ou je ne m’y connais pas, que la république périra et que la France sera sauvée !

Angers, vendredi 7 avril 1905

Il n’y a plus rien à faire aujourd’hui, toutes les invitations sont portées à leurs adresses ; La Morinière est attaqué dans Le Patriote de l’Ouest. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. Le soir, réunion, au Maine et Loire, de la section angevine de la Ligue d’Action française, on y prend les dernières dispositions pour la conférence.

Angers, samedi 8 avril 1905

Ce matin, je fais diverses commissions ; je vais demander à M. Courtois de retarder un peu l’heure du cours de l’après-midi. L’après-midi, je vais chez Dupré, à la Belle Jardinière et au cours de M. Courtois. À 6h., je suis au Grand Hôtel, la boutonnière fleurie d’un œillet blanc ; M. de Montesquiou et M. de Roux sont arrivés ; M. Roger Lambelin, malheureusement, n’a pas pu venir ; c’est notre président M. de Villoutreys qui présidera la réunion. À 6 h. ½, nous sommes dans une des salles à manger de l’hôtel ; nous sommes une quarantaine. Les commissaires (une vingtaine) se distribuent les rôles dans la salle des fêtes ; je fais entrer et placer beaucoup de monde ; d’autres commissaires distribuent le récent manifeste du duc d’Orléans et le Manuel du royaliste de M. Bacconier à toutes les personnes qui entrent. Il arrive environ 900 à 1000 personnes, la salle est archicomble, les tribunes aussi, et pas mal de personnes sont obligées de se tenir debout au fond ou dans le vestibule ; c’est un beau succès. A 9h moins un quart, M. de Villoutreys présente les orateurs ; M. Martin lit une lettre d’excuse de Mgr de Kermaeret qui est une profession de foi royaliste, puis M. de Montesquiou[31] prononce son discours sur « Les Étapes d’une pensée de l’Anarchie à la Monarchie » ; il montre avec un grand talent et une merveilleuse netteté le chemin qui a été parcouru par sa pensée, par celle de la plupart des fondateurs et de beaucoup de lecteurs de la revue L’Action française et probablement aussi par celle d’un grand nombre de patriotes, de la foi naïve et irraisonnée dans la bonté des principes révolutionnaires et, par conséquent, de la république, à la monarchie ; cette évolution a commencé quand les événements politiques, l’affaire Dreyfus, surtout, sont venus montrer aux patriotes intelligents, que l’application intégrale de ces néfastes principes de 89 aboutissaient à la négation de la patrie et légitimaient tous les attentats auxquels nous assistons depuis quelques années et qui, meurtriers des libertés, se font précisément au nom de la liberté. À ce propos, M. de Montesquiou montre que « la liberté » telle que l’entendent les hommes imbus des idées de 89 n’est une vaine abstraction, une chimère, car l’homme, tout comme tous les êtres, et, par conséquent la société est soumise à des lois contre lesquelles il ne peut pas impunément se révolter ; l’application des principes de 89 est une révolte contre ces lois morales et politiques, voilà pourquoi ils aboutissent à des désastres. Au lieu de concevoir des idées chimériques, comme celle de la liberté abstraie, et de poser en principe que le gouvernement sera modelé sur ces idées, ce qui est la grande erreur révolutionnaire, on doit chercher les lois qui nous régissent et, basant le salut public sur ce principe, s’efforcer de conformer le gouvernement à ces lois ; c’est ce qu’on a fait à l’Action française, et cette recherche, a amené les penseurs de l’Action française, qui étaient républicains au début, à reconnaître que la Monarchie est le gouvernement commandé par les lois qui régissent la société française ; le salut public exige le retour de la Monarchie qui a fait la France : Monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée. Cette monarchie donnera à la France, au lieu d’une vaine liberté qu’on lui montre mais qu’on ne lui donne pas, de vraies libertés provinciales, corporatives, etc. par la décentralisation ; elle sera l’organe des intérêts généraux du pays, l’organe du salut public. Après ce discours, irréfutable, et très convaincant pour les hommes un peu instruits, mais, il faut bien le dire, difficile à suivre pour les ouvriers et pour les dames, M. de Roux[32], jeune avocat de Poitiers, fait un discours plus accessible à la masse dans lequel il parle du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, et, preuves en mains, montre que ces princes, du fond de leur exil, ont toujours suivi avec un patriotique intérêt les affaires de France et ont eu à un tel point le sens des intérêts français qu’ils ont tracé par avance dans leurs écrits le plan des réformes nécessaires comme le droit de grève, la liberté syndicale, la liberté d’association ; ils auraient donc fait d’excellents rois à la hauteur de leur mission. Il montre aussi que les États républicains d’Europe ont dû abandonner la république ou ont péri de la république, et il cite l’exemple de la Hollande et de la Pologne ; enfin il dit que la république a été voulue en France par Bismarck afin de nous réduire à l’impuissance, c’est là la meilleure preuve de la nécessité de la Monarchie pour nous relever.

Léon de Montesquiou par Maurice Joron – Wikipédia

M. de Villoutreys remercie les orateurs et invite les assistants à faire de la propagande royaliste. Il a soin de dire que les monarchistes n’ont point l’intention de créer une scission entre Catholiques ; ils seront toujours au premier rang pour la défense des intérêts religieux ; la Royauté a toujours été le soutien de la religion en France et, en 93, les royalistes moururent pour Dieu et pour le Roi. Il termine par le cri de « Vive le Roi », répété par une bonne partie de l’assistance ; pour mon compte, je le crie de toutes mes forces !

Toute la salle ne nous était pas favorable ; il y avait quelques ralliés, et un tout petit nombre de plébiscitaires et de socialistes ; mais la grande majorité était catholique et royaliste. Après la réunion, je monte dans un salon de l’hôtel avec la plupart des commissaires, MM. de Montesquiou, de Villoutreys, Martin, de Roux, et François Delahaye qui était là comme reporter du Maine-et-Loire et du Réveil de l’Ouest. Au nom de la Section angevine de la Ligue d’Action française, on envoie un télégramme de fidélité au duc d’Orléans. En somme, excellente soirée et qui aura, je l’espère, d’excellents effets à Angers ; je me félicite vivement, in petto, et je suis fier d’avoir lancé l’idée de cette conférence.

Angers, dimanche 9 avril 1905

Je vais attendre Maurice qui arrive de Saumur pour passer la journée d’aujourd’hui avec nous ; nous allons ensemble à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous allons ensemble nous promener à Erigné ; nous montons à la roche de Mûrs, où on a élevé un monument, bien médiocre, à la république en souvenir de la bataille qui eut lieu à cet endroit en 1793 ; je constate avec joie que sur le socle du monument, une main bien inspirée, a écrit à la peinture en lettres énormes : « À bas la république, vive le Roi ; Loubet est un co…, Combes est un co… ; toutes les ministres sont des co… ; m… pour la république » ; cette inscription et la fleur de lys que la même main, sans doute, a peinte sur ce socle sont ce qu’il y a de plus apparent quand on approche du monument. De la roche de Mûrs, le point de vue est merveilleux. Après dîner, nous accompagnons Maurice à la gare pour le train de 7h50 mais là nous apprenons que ce train n’existe que les jours de foire ; Maurice rentre donc à la maison jusqu’à 10h et il quitte Angers par le train de 10h27.

Semaine du 10 au 16 avril 1905

Angers, lundi 10 avril 1905

Je recueille des appréciations sur la conférence de samedi ; en général, on trouve le discours de M. de Montesquiou très convaincant, très bien fait, mais on s’accorde à dire que, parfait pour un milieu intellectuel, il était difficile à suivre pour les ouvriers ; pour ceux-là, le discours de M. de Roux, à la portée de toutes les intelligences, a été excellent. Le Maine-et-Loire publie un excellent compte-rendu de la conférence. À 2h, je transporte un grand nombre de manuels et de manifestes qui sont restés, du Grand Hôtel chez un membre de la Ligue, avec une voiture. A 2h ½ cours de M. Saint-Maur. A 10h, je vais accompagner à la gare Maman qui part pour Paris ; elle y restera jusqu’à vendredi ; c’est le premier acte de ses vacances de Pâques. Celles-ci seront, d’ailleurs, assez mouvementées : nous partirons tous mardi, Papa pour Ille, Philomène pour Sainte-Croix, Maman et moi pour Biarritz ; je resterai à Biarritz jusque vers le 10 mai ; de là, en m’arrêtant probablement à Lourdes, j’irai à Ille ou à Vinça, où je resterai jusqu’après le mariage de Louise de Llamby qui aura lieu le 24 mai à Perpignan ; Maman quittera Biarritz vers le 12 ou le 13 mai ; ira prendre Philo à Sainte-Croix et elles iront ensemble à Saint-Étienne où elles assisteront le 16 mai au mariage de Geneviève Delestrac ; de là, Maman viendra me rejoindre en Roussillon, afin d’assister au mariage Llamby ; quant à Papa, il assistera le 27 avril au mariage de Marguerite Gout de Bize à Perpignan et à Boaçà, rentrera plus tard à Angers (vers le 10 mai) après avoir passé, peut-être, deux ou 3 jours à Biarritz, et d’Angers, ira à Saint-Étienne pour y rejoindre Philomène qu’il ramènera ici. C’est donc une série de combinaisons peu banale. Moi, je ne serai de retour ici qu’à la fin de mai, et je n’aurai guère que 6 semaines avant mon examen. Le soir, Conférence Saint-Louis, M. René Bazin nous lit les premiers chapitres de son nouveau roman L’Isolée qui est l’histoire d’une religieuse lyonnaise forcée par la persécution de se séculariser et qui tombe dans le ruisseau.

Angers, mardi 11 avril 1905

Aujourd’hui commence le triduum préparatoire à la Communion pascale que le P. Van den Bruhl prêche à l’Université : messe à 8 h suivie d’une instruction ; après, à 9 h., cours de M. Gavouyère. L’après-midi, cours de M. Courtois. Le soir, je vais voir jouer avec Papa, au Théâtre municipal : Polyeucte et Le Malade imaginaire, par une troupe de l’Odéon ; les deux pièces classiques sont fort bien interprétées, surtout la tragédie.

Angers, mercredi 12 avril 1905

La matin seconde journée du triduum ; mais je n’arrive à l’Université que pour entendre l’instruction, car, m’étant couché à minuit passé, je n’ai pas entendu le réveil à 6h ½ et je me suis réveillé après 7h ½ ; vite, je me presse de me lever sans avoir le temps de prendre ma douche et j’arrive à l’Université à 8h ¼ à peu près. L’après-midi cours de M. Saint-Maur. Le soir, réunion, au Maine-et-Loire, de la section d’Action française ; on annonce plusieurs adhésions nouvelles : MM. de Grainville, de Soland, Mgr de Kermaeret ; nous sommes maintenant une soixantaine. On va s’occuper de former le comité de dames royalistes.

Angers, jeudi 13 avril 1905

Pas de cours aujourd’hui. Dans l’après-midi, je vais à la ménagerie internationale à la foire Saint-Laud ; je me fais couper les cheveux, je vais me confesser au P. Van den Bruhl parce que je n’ai pu rencontrer l’abbé Bossard ; enfin, j’assiste à la Conférence Freppel. Après dîner, nous allons au sermon du P. Van den Bruhl à la cathédrale.

Angers, vendredi 14 avril 1905

Le matin à 8 heures, messe de communion à l’Université (chapelle Saint-Martin) j’y gagne mes Pâques ; ensuite, je fais plusieurs commissions, leçon de chant, je vais voir mes pauvres. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère, salle d’armes. À 6 heures, je suis tout surpris de voir Maman qui ne s’était annoncée que pour 11h48 ; étant un peu fatiguée, elle a renoncé à s’arrêter à Versailles, ce qui l’a fait arriver bien plus tôt.

Angers, samedi 15 avril 1905

L’après-midi, je fais diverses commissions ; je vais voir La Morinière ; cours de M. Courtois. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 16 avril 1905

Le matin à 7 heures, je vais avec Papa à la chapelle de l’Évêché où Monseigneur célèbre la messe pour les membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul et pour les familles visitées par ces conférences. Cette messe, à cause des convocations et des préparatifs, m’a beaucoup occupé ces derniers jours. Monseigneur donne la communion qui peut servir de communion pascale ; ensuite on distribue des brioches bénites et des images. Je retourne à l’office des Rameaux et à la grand’messe à Saint-Serge ; elle dure jusqu’à près de midi. L’après-midi, je lis jusqu’à 4 heures ¼, puis je vais au salut à l’Adoration et je vais voir Des Loges que je ne rencontre pas.

Semaine du 17 au 23 avril 1905

Angers, lundi 17 avril 1905

Le matin à 8h ½ cours de M. Saint-Maur, c’est le dernier avant les vacances de Pâques. À 9h ½, je suis, place Saint-Martin, à la réunion du conseil central des Conférences Saint-Vincent-de-Paul pour remplir mes fonctions de secrétaire ; il y a là des présidents de conférence ou des directeurs d’œuvres venus un peu de tous les points de l’Anjou. L’après-midi, je vais voir le P. Lionnet. Je sors et fais quelques commissions avec Philomène. Le soir, réunion de l’Action française, au Maine-et-Loire ; nous sommes très peu nombreux car il y a eu un contre-ordre que tout le monde n’a pas reçu ; ceux qui sont présents tiennent cependant séance. Papa et Philomène partent à 8 heures 25 du soir pour Sainte-Croix où Papa va accompagner Philomène ; nous retrouverons Papa après demain matin à la gare d’Angoulême.

Biarritz, mercredi 19 avril 1905

Je fais quelques commissions dans la matinée d’hier ; l’après-midi, je vois quelques amis, Lucas, La Morinière, et je fais quelques commissions. Nous devions partir à 8h25 par Poitiers, puis, pour ne pas passer 2 heures à la gare de Poitiers, nous nous décidons à aller prendre l’express à Saint-Pierre-des-Corps, et, par conséquent, à ne partir d’ici que par le train de 10h27 du soir. À Saint-Pierre-des-Corps, notre train ayant eu du retard, l’express était parti ; nous attendons 1h ½ le rapide qui passe à 1h57 ; je télégraphie la chose à Papa en gare d’Angoulême. À Angoulême, Papa, qui est arrivé de Sainte-Croix à 9 heures du soir, et qui comptait nous rejoindre dans l’express à 3h56, a attendu le rapide à la suite de ma dépêche, et monte avec nous jusqu’à Bordeaux. À Bordeaux, nous n’avons pas le temps matériel de prendre nos billets, de déjeuner et de faire enregistrer nos bagages pour le train de 7h25 ; aussi, nous attendons le train de 11h et, après avoir embarqué Papa pour Ille à 7h50, nous allons à la cathédrale Saint-André où nous entendons une messe. À Bayonne, nouvel ennui : dans le tunnel voisin de la gare, un fourgon de notre train déraille ; la réparation et la manœuvre nous font perdre plus d’une demi-heure et nous n’arrivons à Biarritz ce soir qu’à 6 heures ; si nous étions partis d’Angers à 8h du soir, nous serions arrivés à midi ½ ; mauvaise idée ! Nous descendons à l’Hôtel de l’Europe où j’ai la même chambre que l’année dernière.

Biarritz, jeudi 20 avril 1905 (Jeudi Saint)

Temps épouvantable ; pluie battante et vent terrible toute la journée ; de plus il fait froid (à peine 10 degrés), aussi nous nous contentons d’assister aux offices. Dans l’après-midi, cependant, je profite d’une légère éclaircie pour me promener un peu ; on a beaucoup construit à Biarritz même depuis l’année dernière ; il y a dans notre quartier une foule de nouvelles villas ; de plus, le Palais est reconstruit et est plus grand et plus beau qu’avant l’incendie ; enfin, au cœur même de Biarritz, le Grand Hôtel s’agrandit et construit un cercle. Maman est très enrhumée.

Affiche pour la réouverture de l’Hôtel du Palais à Biarritz en 1905 – Site www.cotebasqueencheres.com

Biarritz, vendredi 21 avril 1905 (Vendredi Saint)

Nous assistons à l’office à Sainte-Eugénie ; il fait aussi mauvais et encore plus froid qu’hier, ce n’est pas gai. L’après-midi, nous allons au Chemin de la Croix, après quoi je me promène un peu avec Maman du côté de Sainte-Cécile malgré le mauvais temps. Le soir, nous allons au sermon de la Passion.

Biarritz, samedi 22 avril 1905 (Samedi Saint)

Le matin, j’assiste à la bénédiction de l’eau et à la grand’messe à Sainte-Eugénie puis je me confesse ; Maman commence un traitement de bains salins. L’après-midi, le temps se remet un peu et nous pouvons nous asseoir sur la plage ; je reçois une invitation pressante au congrès de La Voie.

Biarritz, dimanche 23 avril 1905 (Pâques)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½ et je retourne à la grand’messe. Je voudrais bien aller au Congrès de La Voie qui se tient le dimanche 30 avril et le lundi 1er mai à Paris ; il sera, me dit-on, très intéressant ; certaines séances, ajoute-t-on, m’intéresseront au plus haut point (O.T.) ; j’avoue que ce sera une grande privation pour moi si je n’y assiste pas. J’en parle à Maman qui consent à m’y laisser aller si Papa l’autorise à mettre à ma disposition la somme nécessaire pour cela ; comme la dépense ne serait pas bien considérable, surtout en tenant compte de ce que, pendant mon absence, la dépense à Biarritz sera bien diminuée, j’espère qu’il permettra, je lui écrirai demain. L’après-midi, nous allons prendre le thé chez les Laugier ; ensuite nous allons à vêpres à Sainte-Eugénie.

Semaine du 24 au 30 avril 1905

Biarritz, lundi 24 avril 1905

J’écris à Papa pour le congrès de La Voie ; le temps est bien meilleur ; il fait beau, mais encore frais. Je lis une partie de la matinée au Rocher de la Vierge. L’après-midi, nous allons voir à Bayonne une cavalcade qui n’est pas trop mal.

Biarritz, mardi 25 avril 1905

C’est aujourd’hui qu’on inaugure à Bordeaux un monument à Gambetta. Loubet, entouré de ses ministres, va glorifier comme un grand patriote ce Juif génois issu de Juifs allemands qui a profité de la défaite de la France pour s’improviser dictateur et qui, pendant cinq mois, n’a employé son pouvoir usurpé qu’à dicter aux généraux des ordres sans queue ni tête, les obligeant, pour appliquer ses conceptions stratégiques en dépit du bon sens, à renoncer à des plans savants et mûris et organisant la défaite et la curée de la France. Loubet et ses ministres sont dans leur rôle en glorifiant celui qui a fait tout cela, qui, de plus, a mendié l’appui de Bismarck pour établir sa république et qui a lancé le fameux cri « Le cléricalisme voilà l’ennemi ! », inaugurant ainsi la persécution religieuse qui a été l’unique programme de cette maudite république. Mais comment expliquer que le groupe nationaliste de la Chambre ait envoyé une délégation à cette inauguration ? Ce n’est [pas] pour cela que les électeurs patriotes et conservateurs les ont envoyés à la Chambre. Ils sont intelligents, connaissent l’histoire de leur pays et savent très bien que Gambetta n’a jamais été le patriote que l’on nous représente ; mais il a fondé la république et les députés républicains nationalistes consentent à venir parader autour des représentants de l’infâme gouvernement qui nous opprime de peur de passer pour des ennemis de cette république. Décidément, cette sale gueuse salit tous ceux qui l’approchent et Drumont a cent fois raison en disant leur fait à ces timides nationalistes. Ah ! Quand viendra-t-il le balai libérateur qui nettoiera ces ignobles écuries d’Augias qu’on appelle la république, ou plutôt, qui les démolira ? Quelque chose me dit qu’il n’est pas loin.

Monument à Gambetta à Bordeaux (carte postale d’époque) – Wikipédia

Le temps est superbe ; je vais pêcher au lac de la Négresse avec M. Henri Laugier, jusque vers 5 heures. Le soir, je vais voir jouer au Casino Les P’tites Micha, charmant opéra-comique en 3 actes.

Biarritz, mercredi 26 avril 1905

Je passe une partie de la matinée au Rocher de la Vierge et la plus grande partie de l’après-midi sur la plage ; le temps est beau.

Biarritz, jeudi 27 avril 1905

Papa assiste aujourd’hui au mariage de notre cousine Marguerite Gout de Bize avec M. de La Robertie, à Perpignan et à Boaçà ; nous y étions invités et je regrette de ne pouvoir y assister (ceci sans aucune arrière-pensée à l’égard de la sœur de la mariée à laquelle je ne pense plus du tout)[33]. Je reçois la réponse de Papa pour le congrès de La Voie ; elle est négative, et cela parce que les journaux socialistes ont annoncé des manifestations pour le 1er mai ; crainte bien chimérique ! Le congrès de La Voie ne s’occupera en rien de ces manifestations. Je vais me promener à bicyclette à Bayonne. Au retour, je trouve une dépêche La Morinière qui me dit, en réponse à une lettre que je lui ai écrite dimanche, que La Voie me rembourserait une partie des frais de mon long voyage ; c’est bien naturel ; puisque les jeunes gens d’Angers se font payer le voyage, je puis bien, venant de Biarritz, me faire rembourser une partie de la dépense ! Mais je suis d’autant plus ennuyé du refus de Papa et je lui écris pour essayer de le faire changer. Maman aussi (qui ne vit qu’avec la crainte que je reçoive des horions !!!), emploie toute sa diplomatie, mais en vain, à me faire renoncer à ce congrès ; tout cela est insupportable et il me tarde joliment d’être libre ! Le conflit avec l’Allemagne au sujet du Maroc entre dans une phase aiguë. C’est là une mauvaise querelle, une véritable « querelle d’Allemand », que nous cherche Guillaume II qui est enchanté de profiter de l’abaissement de notre alliée la Russie pour nous humilier. L’Angleterre, qui a tout intérêt à voir la France et l’Allemagne s’entredéchirer pour régner, nous pousse aux solutions extrêmes. Mais de quel secours nous serait-elle en cas de guerre avec l’Allemagne, guerre essentiellement continentale ? Delcassé, qui par son imprévoyance nous a mis dans ce pétrin, a failli quitter le Quai d’Orsay ; certains regrettent qu’il ne soit pas parti. Moi, malgré mon peu de sympathie pour les gens qui nous gouvernent, je ne le regrette pas, car c’eût été pour la France une cruelle humiliation que de voir un simple discours de l’empereur d’Allemagne motiver la retraite de celui qui, aux yeux de l’étranger, représente sa politique extérieure. Quoi qu’il en soit, l’affaire ne s’arrange pas et tout est à craindre.

Biarritz, vendredi 28 avril 1905

Le matin, je vais, à bicyclette voir Didia. L’après-midi, je vais avec Maman au fronton du Brun à Anglet assister à une partie de pelote à chistera dans laquelle joue le célèbre Chiquito.

Biarritz, samedi 29 avril 1905

J’attends toute la journée, jusqu’à 6h du soir, la dépêche de Papa m’autorisant à aller à Paris ; hélas ! Elle n’arrive pas. Le soir, il faut bien me rendre à l’évidence : Papa me refuse l’autorisation. J’avoue que cela me vexe au plus haut point ; je suis d’abord contrarié de manquer le congrès et je le suis encore bien davantage de voir qu’à près de 23 ans, je ne suis pas libre de faire un voyage de 3 jours ! Mais que faire, sinon se soumettre et se résigner ; j’écris donc au secrétaire de La Voie et à La Morinière que je n’irai pas au Congrès. C’est égal, il me tarde de plus en plus d’avoir ma liberté ; aussi, quand j’en aurai fini avec mon droit, si je ne me marie pas vite, je chercherai une position qui me donnera enfin la liberté de mes mouvements.

Biarritz, dimanche 30 avril 1905

Je vais à la grand’messe à Sainte-Eugénie. Je vais admirer plusieurs fois au Rocher de la Vierge la mer qui est fort belle aujourd’hui. Nous passons une bonne partie de l’après-midi sur la plage avec Madame Rivals et nous allons au salut à 6h ½. Nous allons voir le P. Tapie. La pensée du Congrès de La Voie, qui commence ce soir, me plonge toute la journée dans une tristesse concentrée mêlée de colère rentrée.

Mai 1905

Semaine du 1er au 7 mai 1905

Biarritz, lundi 1er mai 1905

Je passe une partie de la journée à admirer la tempête au phare et au Rocher de la Vierge ; je pense beaucoup, et avec regret, aux séances du Congrès qui ont lieu pendant ce temps.

Biarritz, mardi 2 mai 1905

Le matin, nous assistons à Saint-Charles à une messe pour le repos de l’âme de notre cousine Mme Rosalie de Descallar, veuve de M. Jaume, morte ici il y a un an. La journée d’hier a été absolument calme à Paris comme je l’avais prévu ; pour une vaine crainte de Papa je n’en ai pas moins été privé du congrès qui m’aurait tant intéressé. La mer est encore très agitée. Un grand banquet royaliste populaire a eu lieu avant-hier à Paris en l’honneur de la Saint Philippe (j’y aurais probablement pris part si j’avais été à Paris) ; il a été marqué par un véritable événement : le ralliement public du comte Branicki, ancien président des comités impérialistes, à la cause royaliste. M. Branicki a porté un toast et a déclaré que lui et ses amis, impérialistes d’origine mais avant tout monarchistes, se ralliaient à la cause du Roi puisque le prince Victor-Napoléon déchire le manteau impérial pour revêtir la carmagnole de Robespierre qui l’étranglera fatalement. C’est l’adhésion à notre cause d’un des plus autorisés représentants du parti bonapartiste dynastique (genre Cassagnac) ; ce prince Victor qui est plutôt candidat à la présidence de la république (quitte à étrangler ensuite cette dernière comme son grand’oncle et son oncle) qu’au trône impérial, ne sera bientôt plus entouré que des plébiscitaires genre Lasies et De Dion. C’est tout profit pour nous. Le conflit avec l’Allemagne ne s’aggrave pas mais ne s’arrange pas non plus : les choses sont toujours dans le même état. L’Angleterre nous appuie diplomatiquement. Est-elle décidée à aller plus loin et à tirer l’épée pour nous soutenir ? Je serais assez disposé à le croire étant donné qu’un conflit entre l’Allemagne et l’Angleterre est inévitable à une époque assez rapprochée, et l’Angleterre, qui nous a jetés dans le guêpier marocain, savait ce qu’elle faisait, elle voulait s’assurer une alliée sur le continent. Mais qu’y a-t-il entre la France et l’Angleterre ? Y a-t-il simplement entente ou y a-t-il un traité qui oblige les deux nations à se battre l’une pour l’autre ? Personne n’en sait rien pas plus qu’on ne connaît les clauses du traité qui nous lie à la Russie, car on n’a été jamais été plus mal renseigné sur notre politique extérieure que sous ce régime parlementaire. Les gouvernements gardent la plus grande réserve et les représentants du peuple se gardent bien de les interroger ; les uns et les autres ont raison à mon avis car s’il est des questions qui relèvent du pouvoir exécutif et qui doivent être soustraites aux discussions de la tribune ce sont bien celles les questions de politique extérieure ; mais ce silence rigoureusement gardé et si bien respecté prouve l’absurdité de notre soi-disant Constitution qu’on est obligé de violer sur une question aussi importante.

Biarritz, mercredi 3 mai 1905

Le matin, je me promène à bicyclette ; je passe un moment chez Didia puis je vais à Bayonne où je fais une visite au chanoine Lurde ; je rentre à midi par le B.A.B. Je passe l’après-midi sur la plage.

Biarritz, jeudi 4 mai 1905

Le temps est incertain et presque froid ; je me promène un peu dans la matinée. L’après-midi, je vais avec Maman à Anglet voir Didia. Au retour, nous allons au Mois de Marie à Sainte-Eugénie après lequel je me confesse au P. Tapie. Le soir, il éclate un orage assez fort.

Biarritz, vendredi 5 mai 1905

Le matin, en l’honneur du 1er vendredi du mois, je fais la sainte communion à la messe de 8h ½ à Sainte Eugénie. Le temps est déplorable presque toute la journée ; il pleut, le vent est très fort et froid. À 2 heures, nous allons visiter la villa Sainte-Cécile, avec la permission des locataires, pour voir ce qui est à remplacer ou à réparer ; à un thermomètre dans le jardin, il y a à peine 9 degrés, c’est incroyable ! Le soir à 6h ½, Mois de Marie.

Biarritz, samedi 6 mai 1905

Il fait un temps atroce ; c’est à peine si je peux me promener un peu. Papa arrive à 10 heures du soir de Vinça d’où il est parti ce matin à 5h37. Il me propose d’aller à Saint-Étienne assister au mariage de Geneviève en dédommagement du congrès manqué de La Voie ; mais j’aime mieux aller tout droit en Roussillon où j’aurai ainsi deux semaines à passer. Je m’arrêterai à Lourdes et même quelques heures à Salies-de-Béarn que je n’ai pas vu depuis 13 ans (1892) ; je n’ai que Bréon y est en ce moment.

Biarritz, dimanche 7 mai 1905

Le temps est tellement mauvais que je renonce à partir ce soir ; je ne partirai que demain matin et ne passerai que quelques heures à Salies. Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie, puis nous allons déjeuner chez les Laugier, ce qui nous retient jusqu’à près 4h ½. Nous allons ensuite au Mois de Marie.

Semaine du 8 au 14 mai 1905

Lourdes, lundi 8 mai 1905

J’ai quitté Biarritz à 8h ½ par le B.A.B. et, prenant à Bayonne l’express de 9h33, je suis arrivé à 11h ½ à Salies de Béarn par un temps lamentable (depuis Bayonne tout le long de la voie l’Adour est débordée). À Salies, en passant sur l’avenue Jeanne d’Albret devant la villa Marie-Henri où nous avons habité en 1890, 91 et 93, j’ai rencontré le propriétaire de cette villa M. Lacour-Saint-Guily, que je serais d’ailleurs allé voir l’après-midi. Je l’ai abordé et, me faisant entrer, il m’a invité à déjeuner. M. et Madame Lacour et leur fils Henri, avec qui j’avais joué il y a 15 ans et qui a maintenant 25 ans, ont été extrêmement aimables pour moi et nous avons beaucoup causé des 3 saisons que nous avons passées autrefois à Salies. Après déjeuner, je me promène avec Henri Lacour et j’apprends que Bréon, qui était à l’Hôtel Belle Vue, a quitté Salies, je ne vais donc pas le voir et, après avoir jeté un coup d’œil sur les nouvelles constructions de Salies, je prends le train de 3h39 et j’arrive à Lourdes à 6h ½. Je descends à l’Hôtel Heins où une chambre m’est réservée. J’apprends que la grande procession à travers les rues de la ville, qui sera la principale manifestation du pèlerinage national d’hommes, aura lieu mercredi ; aussi, au lieu de partir mercredi matin pour arriver à Vinça le soir, je me décide à passer ici la journée de mercredi ; je partirai mercredi soir à 6h38 et j’arriverai à Vinça jeudi matin à 7 heures. Je vais prier un moment à la grotte.

Lourdes, mardi 9 mai 1905

Je me lève à 6h ½, et je vais me confesser et communier à la crypte. Il continue à pleuvoir. Je rencontre Bréon, Gaudineau, De Monti de Rezé, et une foule d’Angevins ; je passe une bonne partie de la journée avec Bréon. À 10 heures ½, inauguration du pèlerinage par Mgr Schaepfer (un des évêques les plus républicains) qui prononce à cette occasion un discours des plus ternes dans la basilique du Rosaire. Le pèlerinage du reste, n’est pas réussi ; au lieu de 80.000 hommes qu’on avait en 1901, de 30.000 en 1903, on sera heureux si on dépasse 10.000 ; cela tient à ce que le clergé des diocèses n’est pas, en général, favorable à ce pèlerinage national et aime mieux réserver les hommes pour les pèlerinages diocésains où ils viennent de plus en plus nombreux. L’après-midi, je prends part à la procession du Très-Saint-Sacrement. Ensuite je fais quelques commissions, j’écris deux lettres. Je rencontre 2 vicaires de Saint-Georges d’Angers : MM. Bourbier et Ballu venus pour accompagner un groupe de jeunes gens du Patronage Saint-Serge, et M. Charles de Llobet (c’est le seul Roussillonnais que j’ai rencontré jusqu’à présent). Le soir, malgré la pluie, je vais à la procession aux flambeaux, puis au Mois de Marie au Rosaire jusque vers 9 heures.

Vinça, jeudi 11 mai 1905

Je n’ai pu écrire mon journal hier soir, étant en voyage. Hier matin, à Lourdes, j’ai assisté à la messe en plein air sur le parvis du Rosaire et au sermon de Mgr Enart. L’après-midi à 1 heure, au château-fort, réunion de la Jeunesse Catholique ; on y entend et y applaudit 3 orateurs : Gaudineau, Couteau et Gerlier ; environ 1200 auditeurs ! Discours très bien. À 2h ½, j’assiste à la procession à travers la ville ; elle est splendide ; beaucoup de personnes sont arrivées par les trains ordinaires ; aussi, on peut évaluer à 20.000 ou 25.000 hommes le nombre des hommes qui y prennent part ; après la bénédiction, donnée à 5 heures, par un reposoir élevé place du Marcadal, je quitte avec regret la procession et je vais prendre le train de 6h38 ; à la gare je rencontre le P. Barbier venu avec les deux jeunes gens De Cassagnac. Je prends l’express pour Toulouse ; là, le rapide pour Narbonne ; à Narbonne, un autre rapide pour Perpignan où j’arrive à 2h45 du matin ; je m’endors dans la salle d’attente et je prends à 5h50 le train pour Vinça où j’arrive à 7 heures. Je trouve Bonne Maman assez enrhumée ; elle garde le lit toute la journée. On me raconte qu’à une réunion de « l’Action libérale populaire » qui avait lieu mardi soir ici et où on a entendu M. M. de Rivals et Pagès, les apaches vinçaquois ont jeté les pierres sur le local où avait lieu la conférence ; une pierre, passant à travers une fenêtre a blessé un assistant. Après la conférence ils ont brisé la plupart des vitres de la maison de Jules Sabaté, essayant d’enfoncer la porte et tentant même de mettre le feu. Henri Sabaté[34] leur a tiré de la fenêtre un coup de revolver, mais, dans l’ombre, n’a atteint personne. Quels événements ! Je vois ici, dans la maison, quantité d’objets de l’Église qu’on a cachés pour les soustraire à l’inventaire arbitrairement ordonné par la Préfecture ; j’apprends que, sur l’ordre de Monseigneur, on refusera, dans tout le diocèse, le double de l’inventaire exigé par les maires ; on a cent fois raison ; car cet inventaire est le premier acte de la spoliation. L’après-midi, je vais à Prades à bicyclette : je vois M. Marie avec qui je cause assez longuement.

Vinça, vendredi 12 mai 1905

Je me lève assez tard car j’avais besoin d’une bonne nuit. Je comptais partir par le train de midi pour Corneilla-del-Vercol où j’ai fait annoncer ma visite à M. Jonquères d’Oriola[35], un des champions de la cause royaliste dans ce département, dont je désire faire la connaissance. À midi moins quelques minutes, j’arrive à la gare, le train venait de partir, et cependant il n’était que 11h56 et l’heure réglementaire est 11h58 ; je fais des observations au chef de gare, qui tout penaud, me dit que sa montre l’a trompé ; il n’avait qu’à regarder l’horloge de la gare, et il n’aurait pas fait partir le train 3 minutes avant l’heure ! Ce contretemps me contrarie beaucoup ; que va penser M. Jonquères à qui j’ai fait annoncer ma visite pour 1h ½, et que je ne connais pas ? À 2 heures, dès que le bureau est ouvert, je demande la communication téléphonique avec Corneilla et je suis assez heureux pour l’obtenir tout de suite ; je lui fais mes excuses et lui explique comment j’ai manqué le train. Nous convenons que j’irai le voir mardi par le premier train et que je passerai la journée avec lui à Villeclare. Ensuite, je vais à Ille à bicyclette ; je trouve, là aussi, la maison remplie d’objets de l’église qu’on y a cachés ; bonne précaution. Je rentre à 6 heures. Le soir, Mois de Marie

Vinça, samedi 13 mai 1905

Je passe une bonne partie de la matinée au grand jardin. L’après-midi, nous avons la visite de M. Marie ; ensuite je vais voir Madame Jocaveil, puis je vais à la vigne du Cam dal Roc où je constate que la récolte s’annonce bonne grâce aux scories de déphosphoration qu’on a mises au mois de mars ; je vais aussi au jardin d’Amont. Tous les gens bien-pensants sont inquiets, ici, des événements religieux ou plutôt anti-religieux, qui se préparent. La séparation de l’Église et de l’État et ses conséquences, tel est le grand sujet de conversation ; tout le monde m’en parle depuis mon arrivée dans le pays. Tous partagent ma conviction que cette mesure, prise par les sectaires et les francs-maçons qui forment le gouvernement de la république, ne peut qu’être dirigée contre la religion ; on s’attend à la spoliation et à la fermeture des églises. Si, au moins, cela pouvait révolter les populations ! Le succès des pétitions contre la séparation, qui s’est affirmé dans un grand nombre de départements, a surpris les sectaires, mais il ne les désarmera pas et je suis convaincu qu’ils feront tout de même la séparation (quelques-uns, la mort dans l’âme) parce que la congrégation judéo-maçonnique la veut !

Vinça, dimanche 14 mai 1905

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je fais aussi quelques visites : M. le curé, M. et Mlle de Llobet. Bonne Maman reçoit plusieurs visites ; elle ne sort pas encore pour aller à la messe, car il fait presque froid.

Semaine du 15 au 22 mai 1905

Vinça, lundi 15 mai 1905

Ce matin, je vais à la vigne dite « La Ruscane » où Amiel et Massette sont occupés à émonder les ceps ; près de la vigne, je tue un énorme lézard vert qui a absolument l’aspect d’un petit crocodile ; je le mets dans l’eau de vie pour le conserver. Je reçois une dépêche de M. Jonquères me disant qu’il est obligé de partir pour Montpellier et ne peut donc pas me recevoir demain, mais qu’il sera chez lui mercredi et jeudi ; il me prie de lui dire quel jour j’irai le voir ; je lui réponds que j’irai mercredi à moins qu’il ne préfère jeudi ; il me répondra sans doute à ce sujet. L’après-midi j’essaie de partir pour Ille à bicyclette, mais le vent de nord-ouest est tellement fort que je recule avant même d’être à Saint-Pierre. À partir d’aujourd’hui, Le Roussillon adopte le grand format à 6 colonnes ; j’en suis enchanté. Il y a quelques mois, des ralliés m’avaient dit que Le Roussillon se mourait faute d’abonnés et ne tarderait pas à disparaître ; ils escomptaient déjà cette disparition pour fonder un journal libéral, plus ou moins catholique, et surtout plein de complaisance et d’indulgence pour les républicains dits modérés ; ils doivent être bien attrapés ; Le Roussillon, catholique et royaliste, renaît avec une nouvelle vigueur, bravo !

Vinça, mardi 16 mai 1905

C’est aujourd’hui qu’a lieu à Saint-Étienne le mariage de Geneviève Delestrac avec M. Louis Bergeron ; je reçois une carte de Philomène, de Saint-Étienne, datée d’hier, me disant qu’elle part pour la gare attendre Papa. Nous envoyons une dépêche de félicitations à « M. et Mme Louis Bergeron ». L’après-midi, le vent étant à peu près tombé, je vais à Ille ; je vais d’abord à La Ferrière où je cause pendant près d’une heure avec les Barescut. À Ille, je vois Mme Bartre, M. le curé, Mlles Mathieu, M. Trullès. Je vais aussi à la métairie Saint-Martin ; je vois le pauvre Jacques Lavail qui a perdu sa femme au mois de mars. Une des pédales de ma bicyclette tombe, ce qui m’oblige à traîner ma bécane jusqu’à Ille et à la laisser en réparation chez un serrurier ; chose plus ennuyeuse, pendant que je traînais la bicyclette, l’autre pédale est venue frapper mon genou droit si fort que le genou me fait mal et me gêne pour marcher toute la soirée. Je repars pour Vinça par le train de 8 heures. En arrivant à Vinça, je trouve une dépêche de Mme Jonquères, née d’Oriola, me disant que son fils m’attendra jeudi à Corneilla ; décidément, la date de cette visite recule tous les jours.

Vinça, mercredi 17 mai 1905

Le matin, je vais à la Balme où on travaille ; l’après-midi, je ne sors pas.

Vinça, jeudi 18 mai 1905

Je me lève à 4 heures du matin et je prends le train de 5h37 ; à Corneilla, M. Henri Jonquères d’Oriola[36] monte dans mon wagon et, descendant à Palau, nous allons ensemble à son château de Villeclare (où a eu lieu il y a 2 ans un grand banquet royaliste de 1700 hommes dans le parc). Nous nous promenons ensemble et nous causons beaucoup ; je suis heureux de faire la connaissance de M. Jonquères qui est le plus zélé champion de l’idée royaliste en Roussillon. Après déjeuner, nous allons chez M. Henry Talayrach son voisin. Nous repartons vers 3 heures et allons prendre le train à la gare d’Elne. Il me quitte à Corneilla, en me donnant rendez-vous pour dimanche à Perpignan afin d’aller ensemble à une conférence royaliste à Claira ; il insiste même pour que je prenne la parole à cette réunion ; sans prendre d’engagement, je lui promets d’y penser. Je reste 2h ½ environ à Perpignan. Je vais voir Mme de Llamby, notre cousine Lutrand et Carlos (que je ne rencontre pas) ; je prends une carte pour la conférence que l’abbé Gayraud doit donner Dimanche soir à Saint-Jean au profit des écoles libres ; je n’aime pas beaucoup le conférencier, néanmoins je serai curieux de l’entendre, et puis c’est pour une bonne œuvre. Je rentre par le dernier train, faisant route jusqu’à Ille avec les Barescut.

Château de Villeclare, propriété de la famille Jonquères (photo actuelle) – Wikipédia

Vinça, vendredi 19 mai 1905

Je reçois une carte de Papa me donnant quelques détails sur le mariage de Geneviève et m’annonçant l’arrivée de Maman pour samedi. L’après-midi, je vais chez les Lloobet prendre des nouvelles de M. Michel qui a eu une forte crise ce matin ; on l’a administré. Je pars pour Ille par le train de 3h ½ et je reviens à bicyclette en m’arrêtant à Boule un moment.

Vinça, samedi 20 mai 1905

Aujourd’hui, je ne sors pas beaucoup. Je passe quelques instants dans la matinée et deux heures de l’après-midi à préparer le discours que je dois prononcer demain à une réunion royaliste à Claira ; comme il y aura plusieurs autres orateurs, je ne parlerai qu’un quart d’heure environ. L’après-midi, je me promène assez longtemps au grand jardin. À 8h, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Saint-Étienne ; elle va bien et nous donne beaucoup de détails sur le mariage de Geneviève qui a été très brillant.

Perpignan, dimanche 21 mai 1905

Je vais à la grand’messe à Vinça, et je pars par le train de midi pour Perpignan ; à la gare, M. Jonquères m’attendait et m’annonce que la réunion de Claira est renvoyée à dimanche prochain ; c’est bien ennuyeux, car je ne serai probablement plus ici dimanche. Je descends pour trois jours au Grand Hôtel ; l’après-midi est longue à passer, je vais voir les Cornet, puis je vais à vêpres à Saint-Jean. Après vêpres, je vais voir Carlos et les Vassal pour les rencontrer. Le soir, j’assiste à Saint-Jean à la conférence de l’abbé Gayraud, député républicain et démocrate du Finistère (celui qui a fait tant de mal en Bretagne) sur l’éducation. Il démontre que l’éducation doit être morale et que, pour être morale, elle doit être chrétienne ; tout cela est très vrai ; il ajoute qu’elle doit être patriotique et il a aussi, sur ce point, grandement raison ; mais il profite de cette 3ème partie de son discours pour faire une profession de foi démocratique qui me déplaît souverainement. Il dit aussi que l’éducation est une chose particulièrement nécessaire dans une démocratie parce que les citoyens, ayant beaucoup plus de responsabilités que dans une monarchie, ont besoin d’être préparés à remplir leurs devoirs de citoyens. C’est la condamnation même de la démocratie. En effet, l’homme étant naturellement porté au mal, il lui faut des institutions qui le soutiennent et non des institutions qui aient besoin d’être soutenues par lui, par sa vertu, car, dans ce dernier cas, la vertu étant trop souvent absente, l’homme fera sentir aux institutions l’influence de ses mauvais penchants plutôt que de ses bons, et c’est à ce spectacle que nous assistons depuis 30 ans. Un gouvernement qui a besoin, pour bien remplir sa mission, de beaucoup de vertus est dangereux ! Vers le milieu de la conférence, des apaches tentent d’envahir la cathédrale en chantant l’Internationale, on les repousse facilement.

Semaine du 22 au 28 mai 1905

Perpignan, lundi 22 mai 1905

Le matin, je vais à bicyclette à Villelongue pour prendre des renseignements sur 2 individus qui se sont offerts comme régisseurs à l’oncle Delestrac ; je vais chez le curé et chez le maire, tous deux royalistes mais se faisant tout de même la guerre ; les renseignements sont bons. L’après-midi, j’ai la visite de M. de Meynard ; puis je passe presque toute l’après-midi avec Carlos, nous discutons beaucoup, car il est de plus en plus républicain et démocrate. À 6h, arrivent Marie-Thérèse, Max et tous les La Bardonnie, au Grand Hôtel, nous dînons ensemble ; Maman arrive à 7 heures.

Perpignan, mardi 23 mai 1905

Il pleut, pourvu que cela ne dure pas jusqu’à demain ! Nous faisons quelques commissions ; nous allons notamment chez le peintre Blanquer qui fait devant nous quelques légères retouches au portrait de Maman que Marie-Thérèse n’avait pas trouvé ressemblant[37]. Nous allons déjeuner tous les quatre chez Mme Delafosse, nos cousins Lutrand y sont aussi. L’après-midi j’accompagne Marie Thérèse et Max faire une tournée de visites ; nous n’avons pas de chance car nous ne rencontrons ni les Cornet, ni les Guardia, ni Monseigneur ; nous ne sommes reçus que par les Lazerme. À 7 heures, grand dîner chez Mme de Llamby ; c’est l’entrée en matière pour le mariage de Louise ; on est 24 à table ; je suis placé à côté de Mlle Marie de La Bardonnie, sœur du marié. Parmi les personnes de connaissance, je vois Henri de Dax, M. Henri de Çagarriga etc. On se retire à 11 heures environ.

Vinça, mercredi 24 mai 1905

Ce matin à Perpignan, après une longue toilette, on va, vers 10h ¼, chez Mme de Llamby[38]. Là, c’est moi (qui suis garçon d’honneur ainsi que MM. Lucien Darru, Marc de La Bardonnie et le baron Henri de Montcheuil) qui suis chargé d’organiser le cortège ; je m’en acquitte avec Isabelle de Llamby ; il comprend 60 personnes. Maman donne le bras à M. Marc de La Bardonnie l’oncle, Marie Thérèse à M. Albert de Çagarriga, Max à Mme Pepratx, moi à Mlle Yvonne de La Bardonnie. À 11 heures, le cortège définitivement formé se rend de la maison à la cathédrale Saint-Jean, à pied sur un tapis (car le temps est beau), le cortège est superbe. À Saint-Jean, l’autel est très bien garni de lumières et de fleurs, tout le cortège prend place dans le chœur. Charmante allocution de M. le curé Yzart qui fait allusion aux 15 siècles de noblesse de la famille d’Oms et aussi à celle de la famille de La Bardonnie ainsi qu’à la vaillance chevaleresque de M. de La Bardonnie, père du marié, qui a été zouave pontifical et a combattu à Mentana pour le Pape et à Patay pour la France. Il fait aussi une discrète allusion à « la main amie qui a préparé cette union » et qui n’est autre que celle de Maman. À l’Offertoire, nous faisons la quête. Long défilé à la sacristie. Ensuite, on va en voiture à la salle du banquet. Elle est superbement décorée ; c’est une table en croissant dont l’intérieur est garni d’un parterre de plantes vertes et de fleurs ; c’est Gadel, le même restaurateur que pour le mariage de Marie-Thérèse, qui a fait le banquet. Il est somptueux, et dure 2h ½ environ. Au champagne, M. Henri de Çagarriga porte un toast charmant ; M. Frédéric Saisset lit une poésie assez fade. Après le banquet, on passe une heure ou une heure et demie à causer et à fumer dans la salle du cercle d’escrime perpignanais, au-dessus de celle du banquet ; je cause avec Carlos, Marthe, Mlle Marie-Thérèse de Massia (ma demoiselle d’honneur du mariage de Marie Companyo), les Dax, les Çagarriga, M. de Guardia et tous les La Bardonnie qui sont venus très nombreux etc.

Les témoins étaient, pour la mariée : M. Charles de Llamby, son oncle et M. Henri de Çagarriga son cousin.

Pour le marié : M. de La Bardonnie, son oncle, et M. Fernand de La Villatte son cousin.

Les garçons et demoiselles d’honneur étaient : M. Marc de La Bardonnie avec Isabelle de Llamby.

M. Lucien Darru avec Mlle Marie de La Bardonnie.

Moi avec Mlle Yvonne de La Bardonnie.

Le baron Henri de Montcheuil avec Jeanne Gout de Bize.

La mariée donnait le bras à son oncle le marquis d’Oms. À cause du deuil des Llamby, on n’a pas dansé.

Nous partons, Maman et moi, par le train de 7 heures pour Vinça. Marie-Thérèse, Max et Mme Renée de La Bardonnie viendront passer la journée de demain à Vinça.

Vinça, jeudi 25 mai 1905

À 10h37, Marie-Thérèse, Max, Mme de La Bardonnie et Mlle Yvonne de La Bardonnie[39] arrivent de Perpignan. Ils viennent passer, les premiers la journée, les seconds quelques heures ici. Après le déjeuner nous les faisons promener un peu. A 3h ½, nous raccompagnons à la gare Mme et Mlle de La Bardonnie. Marie Thérèse et Max restent jusqu’à 6h 48, c’est bien peu, mais ils ne peuvent pas se séparer de leurs parents du Périgord avec qui ils ont pris, pour venir à Perpignan, un billet de famille ; Marie-Thérèse et Max vont voir quelques personnes, puis, après diner, je les accompagne à la gare avec regret. Le Roussillon raconte le mariage.

Vinça, vendredi 26 mai 1905

L’après-midi, Maman, Bonne Maman et moi allons en voiture à Boule et à Ille ; nous rentrons à 6h 1/4 ; nous allons ensuite au mois de Marie.

Vinça, samedi 27 mai 1905

Le matin, je vais me promener à Notre-Dame de la Garde. L’après-midi, nous allons plusieurs fois prendre des nouvelles du capitaine Michel de Llobet qui est au plus mal, on l’a administré et il vient de faire son testament ; on craint qu’il ne passe pas la nuit. Je vais me confesser ; le soir, Mois de Marie. J’écris plusieurs lettres, notamment à l’oncle Paul. Il paraît qu’en ne me voyant pas aller au mariage de Geneviève, on a cru que j’en étais amoureux et je ne voulais pas m’imposer le supplice d’assister à son mariage avec un autre : cela m’est revenu de divers côtés ! Je laisse dire ; si j’en avais été amoureux, je n’aurais pas eu mauvais goût, donc tout ce qu’on peut imaginer me laisse indifférent. J’irai à la fin de Juillet à la Salette en pèlerinage, ainsi que Bonne Maman l’a promis pour moi dès ma naissance paraît-il ; j’en profiterai pour voir les Delestrac et même pour passer, si c’est possible, quelques poux avec eux à La Burbanche ; il n’aurait donc pas d’été raisonnable d’y aller maintenant, si peu de temps avant mon voyage de juillet. D’ailleurs, je tenais à passer quelque temps en Roussillon, et, tout compte fait, maintenant que ce séjour est terminé, je ne le regrette pas.

Semaine du 29 au 31 mai 1905

Angers, lundi 29 mai 1905

Je n’ai pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Le matin, voulant savoir si la réunion royaliste de Claira a réellement lieu aujourd’hui, je téléphone à Jonquères ; il me répond qu’elle n’aura lieu que dimanche prochain, le principal organisateur s’étant blessé dans une chute de voiture ; décidément, je ne devais pas assister à cette réunion ! Je ne pars donc qu’à 3h ½ au lieu de midi ; je dîne à Narbonne. Ce matin, je me suis promené pendant deux heures dans Bordeaux, j’ai vu le monument de Gambetta, beaucoup trop beau pour ce brouillon de demi-juif, je suis allé un moment à Saint-André. Je suis reparti de Bordeaux à 8h40 et je suis arrivé à Angers à 4h39 par Montreuil-Bellay. J’ai rencontré en wagon-restaurant M. Henri de Montcheuil qui, de retour de Perpignan, est allé passer quelques jours chez lui dans la Dordogne et rentre maintenant à Paris. Il a fait très chaud pendant tout ce voyage. J’ai charmé mes loisirs en lisant un nouveau bouquin Le duc d’Orléans intime par le comte de Coleville ; sa couverture d’azur semée de fleurs de lys d’or avec la couronne royale m’a frappé hier à la bibliothèque de la gare de Narbonne et je l’ai acheté ; il est intéressant, et ne se borne pas à parler de la personne de notre prince, mais il contient aussi plusieurs chapitres sur l’organisation royaliste et sur les progrès de l’idée royaliste. Je trouve Papa et Philomène en excellente santé. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la Cathédrale.

Page de titre du livre Le duc d’Orléans intime

Angers, mardi 30 mai 1905

Je vais voir nos professeurs pour savoir avec eux quand nous recommencerons les cours ; M. Courtois et M. Saint Maur m’ont attendu. L’après-midi, j’ai un cours de M. Courtois. Je vais voir La Morinière. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Laud. C’est aujourd’hui qu’arrive à Paris le jeune et sympathique roi d’Espagne Alphonse XIII ; certainement la capitale française le recevra aussi bien qu’elle a reçu tous les souverains qui sont venus la visiter : le roi d’Angleterre, l’empereur de Russie, le roi d’Italie etc. Mais on ne peut être tout à la joie ces jours-ci à cause des affreuses nouvelles qui arrivent d’Extrême-Orient : la flotte de l’amiral Rodjetvenski aurait été à peu près anéantie dans le détroit de Corée par la flotte de l’amiral Tago. Cette flotte si hétérogène (c’était là sa faiblesse) sur laquelle les Russes fondaient néanmoins tout d’espoir est réduite à l’impuissance ; un grand nombre de navires sont coulés, d’autres pris ; on dit que Rodjetvenski s’est noyé dans la perte de son vaisseau-amiral ; trois mille marins russes et plusieurs amiraux seraient prisonniers des Japonais, ce qui reste de la flotte cherche à gagner Vladivostok. Telles sont les nouvelles, toutes d’origine japonaise, anglaise ou américaine ; les dépêches sont, jusqu’à présent, muettes sur les pertes japonaises qui doivent être considérables aussi. Néanmoins, les Japonais continueront à être les maîtres de la mer et pourront, comme par le passé, renforcer et ravitailler à volonté leur armée de Mandchourie ; il n’y a donc pas de raison pour que les Russes voient désormais la fortune sourire à leurs armes, et je crois qu’ils seront forcés de faire la paix. Quoiqu’il en soit, cette bataille de Tsou-Sima est une des plus importantes batailles navales qu’on ait vues jamais.

Angers, mercredi 31 mai 1905

Les journaux sont pleins des détails de la réception enthousiaste que le peuple de Paris a faite à Alphonse XIII ; elle a dépassé en enthousiasme toutes les autres réceptions de rois ou d’empereurs. Et dire que ce peuple se croit républicain ! S’il l’était, il regarderait un roi comme un homme ordinaire et ne se dérangerait même pas pour le voir passer. La vérité est que ce peuple de Paris, à qui une nuée de charlatans a cherché à persuader depuis plus d’un siècle qu’il est républicain et démocrate, se révèle royaliste dès qu’un roi vient le visiter ; on l’a bien vu lors de la visite du tsar, lors de celle du roi d’Angleterre, du shah de Perse même, de Victor-Emmanuel etc. et on le voit encore mieux aujourd’hui. Si ce peuple acclame avec tant d’enthousiasme les rois des autres pays, il est bien permis de penser qu’il accueillerait bien son propre roi s’il était libre. Car enfin on ne peut pas soutenir sérieusement que le sentiment monarchique est mort en France quand on voit de pareils spectacles ! À 5 heures, cours de M. Courtois ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.

Juin 1905

Semaine du 1er au 3 juin 1905

Angers, jeudi 1er juin 1905 (Ascension)

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’apprends l’abominable attentat anarchiste qui a été dirigé hier soir, place du Théâtre français, contre le roi d’Espagne ; l’ingénieur qui a lancé la bombe est encore inconnu d’après les journaux. Heureusement que le roi n’a pas été atteint ! Voilà la conséquence des doctrines athées que l’on répand dans le peuple : semer l’irréligion, en réalité l’anarchie ! Ce stupide autant que méchant attentat redoublera la sympathie que tous les Français éprouvent pour le jeune roi qui est notre hôte, mais combien il me tarde qu’Alphonse XIII ait quitté la France ! Je serais si triste s’il venait à être tué en France !

Les nouvelles du désastre de Tsou-Sima sont tellement navrantes que tout le monde en France est unanime à conseiller la paix à la Russie ; on ne voit pas, en effet, comment l’armée russe qui combat à 10 ou 12.000 kilomètres de la Russie pourrait résister à l’armée japonaise qui, maîtresse des ports japonais, pourra être indéfiniment renforcée et ravitaillée puisque les Japonais vont continuer à être les maîtres incontestés de la mer. De plus, la Russie n’aura pas trop de toutes ses ressources pour lutter contre la Révolution qui devient de jour en jour plus menaçante et à qui la défaite de la marine du tsar une nouvelle audace. Sans doute, il est honteux pour la Russie et pour la race blanche de se reconnaître vaincue par le Japon, mais puisque les puissances européennes ne viennent pas en aide aux Russes, ils ne peuvent pas lutter contre l’évidence. C’est égal, l’Europe fait preuve d’une d’un aveuglement effrayant et méconnaît par trop ses intérêts ! Notre Indo-Chine sera, certainement, la prochaine victime du Japon. Ce soir, nous allons à la clôture du Mois de Marie à la Cathédrale.

Angers, vendredi 2 juin 1905

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. L’après-midi, cours de MM. Gavouyère et Courtois. Papa est sur le point de se décider à partir avec moi pour Paris afin d’assister à la revue de Vincennes demain matin et de voir le roi d’Espagne ; après de grandes hésitations, il y renonce, mais je pense qu’il reprendra la chose demain car, alors, Maman sera arrivée. Ce soir, nous allons au mois du Sacré-Cœur.

Paris, samedi 3 juin 1905

Papa s’est décidé car il en avait, lui aussi, grande envie. Nous sommes donc allés à la gare attendre Maman qui est arrivée par le train de 4h39 venant de Vinça et aussitôt après, laissant Maman (qui a fait un excellent voyage) gagner la maison, nous prenons l’express de 4h58 et, par Tours et Orléans, arrivons à Paris – Quai d’Orsay à 10h ½. Tante Mimi, que nous avions prévenue par dépêche, nous attendait. À l’Hôtel du Prince de Galles où nous allons d’abord, pas une chambre ; mais le propriétaire nous indique une maison meublée rue Ville-l’Evêque où nous trouvons deux bonnes chambres. Nous allons jeter un coup d’œil sur les illuminations du côté de l’Opéra, mais nous ne réussissons pas à voir le cortège du roi. Je me couche vers 1 heure après avoir écrit ces lignes.

Semaine du 5 au 11 juin 1905

Angers, lundi 5 juin 1905

Je n’ai pas écrit mon journal hier soir étant en voyage. Hier matin, nous rencontrons Xavier dans un café du boulevard de la Madeleine où nous prenions notre petit déjeuner. À 9 heures, nous assistons à la grand’messe à la Madeleine, on chante un Te Deum solennel d’action de grâces ordonné par le cardinal pour remercier Dieu d’avoir protégé la vie du roi d’Espagne lors de l’attentat anarchiste de mercredi. Ensuite, par un temps orageux très chaud, nous allons nous poster devant la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland où le roi doit venir entendre la messe de onze heures ; nous nous plaçons derrière le barrage d’agents. Quand le roi arrive escorté par des cuirassiers, et qu’il traverse à pied le court espace qui le sépare de l’entrée de la chapelle, je ne réussis pas à le voir ; mais nous attendons la fin de la messe et je le vois très bien à la sortie, il est en civil, je le photographie ; la foule l’acclame. Ensuite, nous allons déjeuner chez Tata Mimi. Après le déjeuner, Xavier, Margot, Tata Mimi, Papa et moi allons attendre devant le Ministère des Affaires étrangères (qui sert de Palais royal) le départ du roi pour le steeple chasse d’Auteuil. A 2h45, Loubet arrive en daumont et vient prendre Alphonse XIII. Le Roi est en uniforme bleu ; je le vois très bien pendant que, sur le perron du Ministère, il attend Loubet. Il monte avec Loubet en daumont et, quand il passe devant nous, il est vigoureusement acclamé, on n’entend que des cris de « Vive le Roi », rien pour Loubet ; Alphonse XIII remercie gentiment de la main. Il est fort bien en uniforme, bien mieux qu’en civil. Un homme du peuple qui louait des chaises dit : « Nous ferions bien mieux d’avoir un roi, nous aussi, que de garder cette bande d’arrogants, nos affaires iraient mieux » ; comme j’approuve, cet homme ajoute : « Je ne suis pas pour la république moi, j’étais employé dans un ministère et on m’en a chassé parce que j’envoyais ma fille à l’école des sœurs ; c’est le roi qu’il nous faut, et pas celui de Bruxelles Victor, mais d’Orléans ». Naturellement, j’approuve chaudement les propos de ce brave homme. Je prends deux instantanés du roi Alphonse. À peine le cortège royal était-il passé qu’une formidable averse d’orage disperse la foule qui se réfugie en grande partie dans la gare des Invalides ; nous y allons nous aussi. Quand le temps s’est un peu arrangé, nous allons nous promener le long des quais, à Saint-Eustache, sur les boulevards etc. Nous allons dîner vers 8 heures chez Tante Mimi. À 9 heures, nous repartons en voiture ; Xavier nous accompagne et, après avoir pris nos valises et nous être promenés un peu avenue de l’Opéra pour voir les illuminations, la voiture nous porte à la gare Saint-Lazare et, à 10 heures, nous quittons Paris après une journée bien remplie. Nous arrivons à Angers à 4h06 du matin. Je me couche jusque vers 10 heures ; Papa ne peut pas se coucher car il a deux cours à faire dans la matinée pour se reposer. Jacques Hervé vient me voir vers 10h ½ ; il est de passage à Angers ; je le reçois en chemise dans ma chambre ; il m’invite à aller ce soir à la campagne, j’irai, je pense, ce dimanche à la Trinité. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Le domestique Joseph rentre ivre et Papa est obligé de le mettre à la porte.

Entrée du roi d’Espagne Alphonse III à la messe de la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland à Paris – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 4 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Angers, mardi 6 juin 1905

Maintenant que les lampions sont éteints, la France se retrouve en présence du redoutable conflit marocain et son gouvernement s’apprête à le résoudre par une humiliation nationale. On apprend, en effet, que Delcassé vient de donner sa démission de ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupait depuis 7 ans. Ce gaffeur a eu une carrière diplomatique bien peu glorieuse pour la France : il débute par la reculade de Fachoda devant l’Angleterre ; il cède, depuis, à cette puissance nos droits sur l’Égypte et Terre-Neuve en compensation d’une problématique prépondérance sur le Maroc, qu’un froncement de sourcils de l’empereur allemand va forcer la France à abandonner, et c’est sur cette cuisante humiliation qu’il se retire ; je passe sur les humiliations secondaires devant le Siam, le Japon etc. Vraiment, M. Delcassé, qui a été porté aux nues par la presse républicaine pour ses traités d’arbitrage et pour les visites de rois et d’empereurs qu’il a négociées, offre un joli type de diplomate républicain ! Nous sommes loin du temps où le Grand Frédéric disait : « Si j’étais roi de France je ne voudrais pas qu’un coup de canon fût tiré en Europe sans ma permission », et de celui, plus rapproché de nous, où le baron d’Haussez répondait à l’ambassadeur anglais qui se plaignait de l’expédition d’Alger : « La France se f… de l’Angleterre », et cependant, cette réponse était faite 15 ans après l’invasion complète de la France par les Alliés, il est vrai que pendant ces quinze années, la France avait été gouvernée par ses rois légitimes ! Après 35 ans de république, nous en sommes réduits à renvoyer un ministre des Affaires étrangères parce qu’il a cessé de plaire à l’Allemagne et nous ne choisissons pour le remplacer que celui qui sera persona grata à Berlin. Après ce rapprochement, comment, si l’on est patriote, peut-on ne pas être royaliste ? Car enfin, il ne suffit pas de crier sur Delcassé ou sur Rouvier à propos de la reculade devant le roi de Prusse, il faut surtout se demander si ces hommes peuvent agir autrement, et s’il en est ainsi, rechercher les causes de cette situation. Or, je ne m’en prends pas à Rouvier et je reconnais qu’étant donné la situation de la France, il ne peut pas risquer une guerre avec l’Allemagne. Mais maintenant, je me demande pourquoi il en est ainsi, et je vois que notre armée a été affaiblie par 7 ans de dreyfusisme, de délation maçonnique, d’esprit antimilitariste etc. ; or tous ces maux sont des produits de la république ; et alors, je conclus que la grande coupable c’est la république et non pas tel ou tel homme. Dès lors, mon patriotisme me commande de chercher à détruire cette cause de notre situation humiliée ; je n’y faillirai pas.

L’après-midi, cours de M. Gavouyère. Le soir nous allons au Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, mercredi 7 juin 1905

Cours de M. Courtois le matin à 8h ½ et de M. Saint-Maur à 3 heures. A 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. La démission de Delcassé imposée, ou à peu près, par l’Allemagne est une nouvelle démonstration de cette vérité que notre régime politique ne nous permet pas d’avoir une politique extérieure. Ce ministre, en effet, raconte ayant débuté dans son ministère par une cuisante humiliation devant l’Angleterre, a voulu faire oublier Fachoda et a songé à nous donner le Maroc ; l’idée n’était pas mauvaise et c’est pour la réaliser qu’il s’est rapproché de l’Angleterre et de l’Italie et a voulu une convention avec l’Espagne ; mais ce rapprochement avec l’Angleterre, surtout en cherchant à attirer à soi l’Italie, impliquait forcément un éloignement de l’Allemagne. Il fallait donc s’attendre à voir un jour ou l’autre cette puissance se mettre en travers de notre politique, et il fallait se tenir prêt à lui résister sur le terrain diplomatique et même, si c’était nécessaire, sur tous les terrains. Or c’est ce que n’a pas su faire le gouvernement. Pendant que le ministre des affaires étrangères poursuivait à l’extérieur, à travers cinq ministères, une politique qui devait nous mettre l’Allemagne à dos, les divers ministères qui se sont succédé depuis 7 ans, esclaves des loges maçonniques, de la juiverie, du socialisme et de toutes les forces révolutionnaires, poursuivaient à l’intérieur une politique qui livrait l’Armée à un loufoque comme André et l’affaiblissait par l’infiltration du piteux esprit d’indiscipline et de délation. Après plusieurs années d’un pareil régime on reconnait que l’Armée est devenue impropre à servir les desseins que nous avons poursuivis à l’extérieur, et c’est la faillite et l’humiliation sur toute la ligne. La faute en est au régime. Et si encore cela devait pouvait servir de leçon au gouvernement ! Je n’y compte guère !

Angers, jeudi 8 juin 1905

Cours de M. Courtois le matin à 8h ½ ; j’oublie le cours de M. Saint-Maur, qui est le dernier.

Angers, vendredi 9 juin 1905

Cours de M. Courtois le matin à 8h 1/2. L’après-midi, cours de M. Gavouyère. Ensuite, je vais soumettre à M. Burger un plan d’études que la revue d’études sociales Le Quand Même m’a chargé de dresser pour la section de jurisprudence et de morale sociale dont je fais partie ; M. Burger, directeur du Quand Même l’approuve pleinement et on n’a plus qu’à l’imprimer.

Angers, samedi 10 juin 1905

Dans l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je me fais couper les cheveux ; au retour je suis surpris par un orage et une formidable averse ; je suis obligé de changer de tout en rentrant ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 11 juin 1905 (Pentecôte)

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. A 9h40, je vais attendre Maurice à la gare ; il vient passer la journée avec nous et, comme il a deux jours de permission, il restera jusqu’à demain soir. Nous allons ensemble à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous assistons des fenêtres du second, à la dernière journée du concours hippique, il pleut, d’ailleurs, presque tout le temps.

Semaine du 11 au 18 juin 1905

Angers, lundi 12 juin 1905

Ce matin, je fais différentes courses et commissions avec Maurice. L’après-midi, plusieurs personnes — le général, Mme et Pierre Lelong, M. de Falguières et les De Soos, M., Mme et Madeleine de Padirac, les demoiselles Regnard, Jean Gavouyère – viennent voir le concours des fenêtres du second ; nous leur présentons Maurice. Mme de Padirac nous invite à aller déjeuner lundi prochain à sa campagne de La Lasserie. Après la fin du concours, je vais me promener avec Maurice ; à la rue Talot, un cycliste se jette sur nous à une allure assez rapide et risque de nous renverser ; il ne nous fait pas mal, mais il tombe ainsi que sa machine, et a dû se faire plus de mal que nous ; nous, nous le laissons filer sans trop l’engueuler. Maurice repart pour Saumur par le train de 10h27.

Angers, mardi 13 juin 1905 (fête de Saint Antoine)

En l’honneur de Saint Antoine de Padoue, j’assiste et je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame ; à 8h, cours de M. Courtois. Je reçois une foule de lettres avec souhaits de bonne fête. L’après-midi cours de M. Gavouyère à 4 heures. Le soir, nous allons au mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, mercredi 14 juin

Cours de M. Courtois à 8 heures. Papa part à 11h38 pour le Petit Séminaire de Richemont (Charentes) où il va surveiller les compositions pour le concours annuel entre les collèges catholiques de l’Ouest organisé par l’Université ; vendredi, il ira à Sainte-Croix voir Marie-Thérèse et Max, et rentrera samedi. Le soir, arrive pour Papa une lettre de M. Soucail par laquelle ce dernier, candidat à l’élection municipale complémentaire qui doit avoir lieu dimanche à Saint-Michel, demande à Papa d’écrire à nos fermiers de Saint-Michel – Blanc et son fils, Fabre et Manent – pour leur recommander sa candidature. Maman ayant ouvert la lettre, nous calculons que nous n’avons pas le temps d’envoyer cette lettre à Papa et c’est moi qui écris aux fermiers ; je leur recommande de voter pour M. Soucail, catholique et conservateur, et candidat des honnêtes gens, contre le candidat de l’ancien maire Faigt, dont l’élection a été annulée par le conseil de Préfecture, et qui avait dilapidé les fonds de la commune et même escroqué au moyen de mandats fictifs. J’espère que M. Soucail sera élu ; il le mérite bien, ayant mené une énergique campagne contre les procédés de l’ancienne municipalité ; s’il est élu, il deviendra probablement maire. Le soir, nous allons au Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, jeudi 15 juin 1905

Je passe une bonne partie de ma matinée et de mon après-midi au travail ; je résume mes notes de cours ; c’est qu’un mois seulement me sépare de mon examen ! Je vais voir mes pauvres à onze heures. Le soir, Mois du Sacré Cœur. Dans l’après-midi, je vais chez le dentiste.

Angers, vendredi 16 juin 1905

Le matin à 8 heures, je vais à la messe à Notre-Dame. Elle est dite par Monseigneur qui doit donner la confirmation. Je travaille le reste de la matinée et une partie de l’après-midi. La situation extérieure, qui semblait moins inquiétante depuis le départ de M. Delcassé, apparaît de nouveau comme très grave. Il est évident que l’Allemagne entend profiter de notre affaiblissement résultant des désastres russes, et aussi hélas ! du dreyfusisme et de ses suites, pour exercer sur nous une sorte de chantage, et nous acculer en prenant pour prétexte la question marocaine, à changer de politique et à nous rapprocher d’elle. Quelque opinion que l’on ait sur les avantages en soi de la politique de rapprochement avec l’Allemagne, il est certain qu’ainsi présentée, ou plutôt imposée, le sentiment de notre propre dignité nationale nous fait un devoir de nous réserver. Mais alors, c’est probablement la guerre ? On a lieu de la craindre ; et l’attitude de l’Angleterre qui, plus royaliste que le roi, vient de refuser avec éclat de prendre part à la conférence internationale proposée par l’empereur du Maroc (sur l’inspiration de l’Allemagne) n’est pas faite pour arranger les choses. Ainsi, le gouvernement nous a mis dans cette impasse : ou de subir une humiliation nationale qui nous fera perdre notre prestige de grande puissance aux yeux du monde entier, ou de nous exposer à une guerre dont l’état de désorganisation morale et même matérielle dans lequel il a jeté lui-même notre armée rend l’issue très incertaine. Tout cela est souverainement inquiétant À 4 heures, cours de M. Gavouyère. Le soir, nous allons à la cérémonie du Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.

Angers, samedi 17 juin 1905

Ce matin, je travaille puis je fais quelques commissions ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques et je retourne chez le dentiste. Le soir Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Les nouvelles sont très alarmantes aujourd’hui ; une dépêche annonce que l’Allemagne aurait proposé au Maroc d’exécuter les réformes proposées par la France, et que celui-ci aurait accepté ; si cette nouvelle est confirmée, elle peut mettre le feu aux poudres. D’autre part, de grands préparatifs sont faits à la frontière ; envoi de troupes, de munitions et d’approvisionnements ; inspections de généraux, du général Pendezec, chef d’état-major général en personne ; une dépêche annonce que les permissionnaires du 6e corps ont été rappelés d’urgence et rentrent par train spéciaux dans leurs garnisons. De l’autre côté de la frontière, même activité. Il était temps que le gouvernement se décidât enfin à réparer les fautes du misérable fantoche André ; mais est-il possible de réparer en quelques jours les fautes de 4 ou 5 ans ? Toute la journée l’idée de la guerre me poursuit. Le soir, en me promenant du côté du Mail, j’entends quelques voyous imbéciles crier « À bas la guerre ! », « À bas les traîneurs de sabre ! » sur le passage de quelques dragons ; ces abrutis s’imaginent peut-être que Guillaume II, s’il a envie de nous attaquer, leur demandera la permission.

Angers, dimanche 18 juin 1905

Ce matin à 6h ½, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de- Paul au Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion et je prie pour la France. Je travaille une partie de la matinée ; l’après-midi, je vais au salut à 4 heures ½ ; puis je me promène un peu ; après dîner, je me promène avec Papa.

Semaine du 19 au 25 juin 1905

Angers, lundi 19 juin 1905

Château de La Lasserie près de Brissac-Quincé (vue actuelle)

Cours de M. Courtois à 8h ½. A 11h38 par le train de Poitiers, nous partons pour Quincé-Brissac ; à la gare de cette localité nous attend la victoria des Padirac et nous arrivons vers une heure à La Lasserie, le château des Padirac sur la commune de Vauxchrétien ; c’est très gentil, les pièces sont grandes, et surtout le parc superbe ; l’habitation est entourée de 32 hectares dont 14 en vigne. Après le déjeuner, nous nous promenons dans le parc, je prends des photos ; ensuite nous jouons au tennis avec Madeleine, Gabriel et Pierre Lelong qui y est aussi. Avant de partir, on rentre un moment au salon où on joue et chante un peu. Nous faisons nos adieux vers 6 heures, et M. de Padirac nous raccompagne lui-même à la gare où nous prenons le train de 6h39. Nous sommes à Angers vers 7h25. Nous avons eu très beau temps et avons passé une journée fort agréable. Ce soir, je vais faire à l’Hôtel d’Anjou, de la part de M. de Padirac, une commission à un de ses amis de passage à Angers, le colonel d’Artaud, de Toulouse.

Philomène d’Estève de Bosch, Madeleine de Padirac, Pierre Lelong, Robert de Padirac – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Château de La Lasserie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Angers, mardi 20 juin 1905

Cours de M. Courtois à 8h ½. L’après-midi, je travaille, puis je vais chez le dentiste et à 4 heures, au cours de M. Gavouyère. Le soir, salut à l’Adoration. La situation vis-à-vis de l’Allemagne semble s’être très légèrement améliorée depuis deux jours ; il y a, semble-t-il, une certaine détente non dans le fond du conflit, mais dans le ton des négociations. Les préparatifs militaires continuent ; ils étaient bien nécessaires. A 10h, à la cathédrale, je vais aux obsèques de M. Paumard, père de Mme Perrin.

Angers, mercredi 21 juin 1905

En l’honneur du onzième anniversaire de ma première communion et de pèlerinage de l’Université Catholique au Sacré-Cœur, je vais à la messe de 7 heures à la Madeleine avec l’Université ; j’y fais la sainte communion. Je déjeune à l’internat ; déjeuner mouvementé et bruyant comme chaque fois qu’il y a des externes ; aujourd’hui, le vacarme, pour fêter les externes, va jusqu’au point de se jeter mutuellement des assiettes ! Cours de M. Courtois à 8h ½. L’après-midi, travail dans ma chambre.

Angers, jeudi 22 juin 1905

Cours de M. Courtois à 8h 1/2 ; il dure un peu plus longtemps que d’habitude, mais c’est le dernier ; ensuite, séance chez le dentiste. L’après-midi, comme tous les jours, travail de révision. Le soir, je vais à la messe de 7h ½ à Notre Dame.

Angers, vendredi 23 juin 1905

L’impression recommence à être mauvaise relativement au conflit franco-allemand, la note envoyée par Rouvier au prince Radolin et envoyée à Berlin déclare accepter la conférence internationale mais à condition que le programme de ses délibérations soit délimité à l’avance, et que l’accord franco-anglo-espagnol ainsi que les accords intervenus directement entre la France et le Maroc ne seront pas discutés ; cette réponse est très bien, mais il y a un abîme entre elle et le point de vue allemand ; surtout avec les sous-entendus et les prétentions inavouées de Guillaume II ! La France ne peut cependant pas admettre qu’une convocation voulue et signée par elle sera remise en question dans une conférence internationale ; nous ne sommes pas une Turquie ! Je vais au cours de M. Gavouyère à 8 heures du matin. Le soir à 8h ¼, nous assistons à une intéressante conférence sur l’« Inde méridionale » avec projections cinématographiques, faite à l’Université par un missionnaire au Maduré. A la sortie, l’abbé Delahaye nous apprend que le préfet a pris aujourd’hui un arrêté interdisant les processions de la Fête-Dieu malgré le maire qui les autorisait et avait promis à Monseigneur de les faire respecter ; cette inqualifiable intrusion du représentant du pouvoir central dans les affaires de la ville d’Angers pour persécuter les Catholiques amènera certainement une éclatante protestation ; elle sera bien méritée.

Angers, samedi 24 juin 1905

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint Jean-Baptiste. Ensuite, je retourne chez le dentiste pour l’arrachage de deux dents de devant de la mâchoire supérieure ; elle dure une heure et demie, mais ne me fait pas beaucoup souffrir ; j’aurai, un de ces jours, deux autres dents à faire plomber. Dans l’après-midi, on affiche deux protestations contre la mesure du préfet : l’une émane des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; elle proteste au nom des droits de Notre Seigneur en excellents termes ; l’autre, qui émane du « comité républicain progressiste », est faite « au nom de la liberté qui doit être égale pour tous » ; ces « progressistes », autrefois « opportunistes » qui nous ont mis dans le pétrin où nous sommes trouvent maintenant que les choses vont trop loin et puis ils ne seraient pas fâchés d’avoir nos voix l’année prochaine, bien qu’ils ne nous donnent jamais les leurs dans les élections ; peut-être est-ce là le mobile de leur attitude. Quoiqu’il en soit, leur protestation fera de l’effet ; les deux affiches sont très lues. La 1ère convie les Catholiques à manifester demain matin à 9h ½ (heure où aurait eu lieu la procession) en l’honneur du Saint-Sacrement par le cortège habituel, de Saint-Maurice à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; ce sera sa 3e réédition. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge ; ensuite, avec Papa, je vais un moment à la salle des Quinconces où M. Gavouyère fait une conférence. J’ai appris aujourd’hui une nouvelle désagréable, c’est la date de mon examen ; il est fixé au 8 juillet, je n’avais demandé à le passer que du quinze au vingt juillet et je vais être obligé de doubler les doses de travail pour arriver à tout revoir deux fois. L’année dernière, on m’avait beaucoup retardé ; cette année on m’avance beaucoup trop ! Si la guerre éclate, Segot et moi aurons décidé d’aller passer notre examen immédiatement, avant d’être appelés ; je pense que la Faculté de Caen nous autoriserait.

Angers, dimanche 25 juin 1905 (Fête-Dieu)

Je vais à la messe de 8h ½ à Notre-Dame et, à 9h ¼, nous sommes tous devant la cathédrale, lieu de rendez-vous pour la manifestation. Beaucoup de personnes arrivent jusqu’à 9h ¾ ; la foule, difficile à évaluer, doit être, à peu de chose près, aussi nombreuse que l’année dernière. Après la bénédiction donnée d’un reposoir dressé dans l’intérieur de la grille de la cathédrale, l’immense colonne, en chantant des cantiques (et surtout « Nous voulons Dieu ») va à l’Évêché où Monseigneur donne une seconde bénédiction, puis à Saint-Laud où, pour la 3e et dernière fois, Monseigneur donne la bénédiction ; en passant devant la grille de la Préfecture boulevard du Roi René, on conspue le préfet à Saint-Laud, la foule était immense, et on pousse de frénétiques acclamations en l’honneur du Christ. Après la dernière bénédiction, le mot d’ordre circule d’aller à la Préfecture ; une colonne de jeunes gens se forme, je m’y mets et on part pour la Préfecture en criant « Démission, conspuez le préfet, démission », elle est suivie d’une seconde colonne ; sur le boulevard du Roi René, nous enfonçons un barrage d’agents que l’on tentait de nous opposer et, au pas de course, nous arrivons devant le jardin de la Préfecture ; nous sommes rejoints par un grand nombre d’autres manifestants et nous sifflons et conspuons vigoureusement le préfet ; nous pouvons être là 800 environ dont beaucoup de prêtres ; la police essaie de nous faire taire, mais c’est peine perdue. Puis nous partons en courant et allons par le boulevard de Saumur et la rue Saint-Aubin devant la principale entrée de la Préfecture ; nous nous heurtons à un fort barrage d’agents ; nous nous contentons de siffler et de huer le préfet et nous repartons au pas de course pour les bureaux du Patriote de l’Ouest ; cette course au grand soleil par le temps brûlant qu’il fait est éreintante, aussi beaucoup restent-ils en route ; Papa et moi nous suivons jusqu’au bout le groupe d’une cinquantaine environ de manifestants qui arrive au Patriote ; nous sifflons et huons cet infâme torchon, plusieurs des nôtres à coups de cannes et à coup de pieds, tentent d’enfoncer la devanture, mais elle résiste ; enfin, une vive altercation se produit entre quelques-uns des nôtres et quelques individus qui sortent des bureaux du journal ; il y a même quelques coups échangés. Enfin, on émet l’idée d’aller à la loge maçonnique, mais nous ne sommes plus assez nombreux et on se disperse. J’étouffe et je suis en nage ; en rentrant à la maison vers 11h ¾, je change de tout. Maman et Philomène ne rentrent qu’une grosse demi-heure après nous. Elles ont assisté à une seconde manifestation devant la Préfecture, plus importante que la nôtre. Une bonne partie des manifestants de Saint-Laud sont passés par la rue des Lices ou par le boulevard et sont venus, près de la tour Saint-Aubin et dans la rue Saint-Aubin ; là, les charges d’agents et de barrages gendarmes à cheval ont essayé de les bousculer, mais n’y ont pas réussi, nos amis revenant sans cesse à la charge ; Maman et Philomène ont dû franchir plusieurs barrages comme elles ont pu car la plupart des rues avoisinant la préfecture étaient barrées. Il parait que 17 arrestations ont été opérées là, notamment celles de M. Maisonneuve, de trois étudiants Nicol, Monnier, Testart-Vaillant et de deux prêtres. Je ne sais pas si elles ont été maintenues. Je vois qu’en allant au Patriote nous avons manqué le plus intéressant ; je le regrette. Enfin, les processions ont été bien vengées, et le Saint-Sacrement bien acclamé !

Nous déjeunons à près de une heure. Dans l’après-midi, je me repose, je travaille un peu, et je vais aux nouvelles ; je n’apprends rien de nouveau. D’une conversation que j’ai eue ce matin avec Normand d’Authon qui rentre de Paris, il ressort que le danger de la guerre est toujours imminent. Il a vu à Paris un secrétaire de Berteaux qui lui a dit que dans la nuit du 5 au 6 juin, les chefs du grand état-major étaient réunis au Ministère de la guerre préparant tout pour la mobilisation qui avait été sur le point d’être ordonnée ; et le même secrétaire croit à la guerre parce qu’on la veut en Allemagne, surtout dans les milieux militaires et dans les milieux commerçants de Hambourg par hostilité à l’égard de l’Angleterre ; le gouvernement fera ce qu’il pourra pour l’éviter, mais il ne le pourra peut-être pas ! Dans un pareil moment, le gouvernement ferait mieux de se consacrer tout entier à la défense nationale compromise par André que de faire interdire des processions par ses préfets. En se promenant le soir, j’apprends que, parmi les deux prêtres arrêtés, il y a un jésuite, le jeune père Scellier qui habite l’Université ; il pourra avoir des ennuis sérieux !

Semaine du 26 au 30 juin 1905

Angers, lundi 26 juin 1905

Les journaux locaux sont remplis de détails sur les événements d’hier : Le Maine-et-Loire, royaliste et catholique et Le Petit Courrier, républicain progressiste, les racontent impartialement ; ils protestent contre la brutalité de la police autour de la Préfecture ; quant au radical-socialiste Patriote de l’Ouest, comme il fallait s’y attendre, notre manifestation contre ses bureaux lui arrache des cris de putois et il nous traite d’apaches, titre qui devrait être réservé à ses amis, à cause d’un malheureux coup de canne donné à un nommé Colin (je ne sais si c’est mon agresseur dans l’affaire du Cirque) qui, dit-il, passait tranquillement dans la rue ; je crois, au contraire, qu’il a dû nous provoquer ; d’ailleurs, je ne me suis pas aperçu de la chose. Il y a eu 18 arrestations. Cette manifestation a dû être racontée et exagérée même par des journaux de province, puisque Bonne Maman nous télégraphie qu’ayant lu le récit dans L’Éclair de Montpellier, elle est inquiète et nous demande de la rassurer par dépêche, ce que nous faisons tout de suite. Beaucoup de personnes, qui me connaissent comme un des plus hardis manifestants d’Angers, sont étonnées que je ne sois pas arrêté et nous en expriment, aux uns ou aux autres, leur étonnement. Si, au lieu d’aller au Patriote où il n’y avait pas de police, j’étais resté autour de la Préfecture, je l’aurais été probablement. Il va y avoir probablement des poursuites. Le Soleil de ce matin raconte ces événements. Je travaille beaucoup matin et soir. Le soir, salut à Notre Dame.

Angers, mardi 27 juin 1905

Je travaille beaucoup matin et soir. Je ne sors dans la journée que pour prendre un peu l’air ; entre la matinée et l’après-midi, j’ai de 6 à 7 heures de travail par jour ; ce n’est pas trop ; heureusement qu’il n’y en a que pour une dizaine de jours !

Angers, mercredi 28 juin 1905

Je vais au cours de M. Gavouyère le matin à 8 heures. Je travaille le reste de la matinée ainsi que l’après-midi. Ce soir, je vais prendre le thé chez M. Baugas qui m’a invité en même temps que plusieurs ecclésiastiques et laïques de la rédaction du Quand Même. On cause des événements. Il parait que les dames de la garnison de Stenay auraient reçu un des premiers jours de ce mois l’ordre de se tenir prêtes à quitter la ville au premier avis ; Mme Baugas tient cela de la sœur de Mme Maurice Gavouyère dont le mari est en garnison à Stenay dans les chasseurs. L’oncle Xavier a écrit ce matin à Papa qu’à Verdun les uns croient à la guerre immédiate, les autres croient qu’elle n’éclatera que dans quelques mois. C’est aussi l’avis de M. René Bazin qui rentre de Paris où il a prononcé un discours à une réunion de l’Association des Alsaciens-Lorrains ; de ses conversations avec des personnages haut placés paraît-il, il ressort que l’on espère éviter la guerre actuellement grâce à la diplomatie de M. Rouvier qui n’est pas un imbécile, mais on est persuadé que d’ici moins d’un an, elle éclatera. Si le gouvernement ne s’y prépare pas et ne se consacre pas tout entier à cette préparation, il sera impardonnable. En attendant, alors que le danger est certes loin d’être écarté, la Chambre continue à discuter la séparation des Églises et de l’État, et à s’occuper de la sonnerie des cloches ou du port de la soutane. Cela fait songer à Byzance !

Angers, jeudi 29 juin 1905

Cours de M. Gavouyère à 8 heures. Dans l’après-midi, je vais à Saint-Jacques pour me confesser, mais ne trouvant pas l’abbé Brossard, je vais me confesser à Notre Dame. Le soir, nous allons tous à la grande cérémonie de l’Adoration nocturne qui précède la fête du Sacré-Cœur, à la cathédrale. Nous prenons part — Papa et moi — à la procession du Saint-Sacrement et nous restons jusqu’à près de 10 heures. Nous avons bien besoin que le Sacré-Cœur nous vienne en aide.

Angers, vendredi 30 juin 1905

En l’honneur de la fête du Sacré-Cœur (qui devrait être en France une fête nationale) je fais la sainte communion pour la France à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Cours de M. Gavouyère à 8h ½. Dans l’après-midi, je vais chez le dentiste qui plombe la dernière molaire gauche de ma mâchoire inférieure, et un moment chez Lucas ; le reste du temps, je travaille. Ce soir, nous allons au salut à l’Adoration.

Juillet 1905

Semaine du 1er au 2 juillet 1905

Angers, samedi 1er juillet 1905

À 9h ½, M. Gavouyère nous fait son dernier cours ; c’est le dernier de l’année scolaire et aussi le dernier de ma carrière d’étudiant en droit ; j’avais suivi le 1er en décembre 1900 ; cinq ans d’études de droit, c’est long ! Je travaille le reste de la journée. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 2 juillet 1905

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à Saint-Serge aux vêpres et à la procession qui a lieu dans l’intérieur de l’église au lieu de se dérouler dans les rues comme cela devrait être. Je travaille à la réponse des matières de mon examen.

Semaine du 3 au 9 juillet 1905

Angers, lundi 3 juillet 1905

Je travaille une partie de la matinée et presque toute l’après-midi. Je commence à m’occuper du plan de mon pèlerinage à La Salette et de mon voyage dans le sud-est ; j’écris à Xavier de m’envoyer le guide des voyages circulaires sur le réseau du P.L.M. qu’on ne trouve pas ici.

Angers, mardi 4 juillet 1905

La loi de séparation de l’Église et de l’État a été votée hier à la Chambre par 108 voix de majorité (341 contre 233). L’acte de reniement de 14 siècles d’histoire de France est donc accompli par la Chambre en attendant de l’être par le Sénat. Voilà où la République voulait en venir, elle y est arrivée ! Et maintenant va s’ouvrir une ère de persécution violente sans doute, qui durera jusqu’à la chute de la république. Car je ne me fais aucune illusion sur la signification de cette loi ; si on a réussi à faire passer quelques amendements libéraux sans que le gouvernement et la commission s’y fassent une opposition bien vive, c’est que le parti républicain voulait la loi, le principe. Les amendements libéraux n’étaient qu’une ruse destinée à faire passer la marchandise et à être enlevés plus tard ; il en sera de la loi actuelle comme de la loi de 1901 sur les associations, elle sera aggravée à la pratique et, au besoin, complétée par des lois postérieures, jusqu’à ce que le but, qui est la destruction du catholicisme en France, soit atteint. Je plains ceux qui se font illusion et qui ne voient pas cela. Le but des sectaires ne sera, d’ailleurs, pas atteint ; la république en France périra avant l’Église et le pouvoir qui lui succédera négociera avec le pape un nouveau concordat. Et, une fois de plus, le Christ triomphera pour le plus grand bien de la France.

Je travaille matin et soir. Ce soir, vers 6h ½, un véritable cyclone s’abat sur Angers. Le temps avait été très chaud toute l’après-midi. Depuis une demi-heure, des nuages d’orage montaient du sud-ouest et le temps s’assombrissait de plus en plus ; enfin, il fit tout à fait sombre et, chose rare pour le soir, j’ai dû allumer ma lampe pour pouvoir travailler, à 6h ½. Le tonnerre se mit à gronder à intervalles très rapprochés et d’une façon de plus en plus violente. Enfin tout à coup, vers 6h40, il s’élève un vent du du sud-ouest d’une violence inouïe et une véritable trombe d’eau s’abat sur la ville. Bien entendu, à l’approche de l’orage, nous avions fermé toutes les fenêtres ; malgré cela, dans les appartements sur le Champ de Mars, dans ma chambre notamment, l’eau arrivait jusqu’au milieu ; et nous avons dû pousser en toute hâte les meubles rapprochés des fenêtres. Si on s’approchait des fenêtres, on ne voyait rien qu’une couche d’eau d’un vert glauque qui donnait l’illusion de la mer, on aurait pu se croire en sous-marin ; les sifflements de l’ouragan joints aux détonations du tonnerre étaient tellement effrayants que les chats, affolés, couraient dans la maison en poussant des hurlements lamentables. Enfin, après une dizaine de minutes, la trombe diminue d’intensité et le vent perd un peu de sa violence. Nous nous approchons des fenêtres et nous voyons le cirque qui était sur le Champ de Mars entièrement abattu et brisé littéralement ; des branches d’arbres arrachées du Mail ont été transportées par le vent jusque près de notre façade. La pluie et le vent sont encore très forts pendant dix autres minutes ; enfin, le cyclone se calme vers 7 heures. Chose bizarre, le baromètre que je suis allé voir tout de suite a très peu bougé. Les domestiques sont occupés à étancher l’eau qui est tombée à flots dans les appartements et nous ne pouvons nous mettre à table qu’à 7h ½. À 8h ½, je sors un moment avec Papa pour me rendre compte des dégâts ; sur le boulevard de la Mairie, une foule de gros arbres sont déracinés ; il y en a, là seulement, plus de quinze cassés ou déracinés ; le cirque est en lambeaux, un bec de gaz est emporté, un urinoir coupé en deux, un kiosque de journaux très solide renversé et à moitié brisé ; l’aspect du boulevard est lamentable ; j’entends parler d’accidents de personnes. La foule se répand dans les rues, atterrée, comme nous par la curiosité. Demain, on se rendra mieux compte des dégâts.

Dégâts du cyclone du 4 juillet 1905 à Angers (carte postale d’époque) – Archives municipales d’Angers

Angers, mercredi 5 juillet 1905

Le Maine-et-Loire de ce matin est plein de détails lamentables sur les résultats du cyclone d’hier ; à Angers, un homme a été tué par la chute d’une branche d’arbre boulevard Daviers, un autre est grièvement blessé et est à l’hôpital ; les toits éventrés ou emportés ne se comptent pas ; une maison a été entièrement démolie rue La Réveillère, les ardoises jonchent le sol ; enfin et surtout, sur tous les boulevards de la ville, les arbres sont ou cassés ou déracinés ou très abîmés ; certains boulevards ont l’aspect d’un bois tellement il y a de branches par terre ou de troncs entiers au travers des trottoirs ou de la chaussée ; Angers a l’air d’une ville bombardée. Les habitants sont affolés et beaucoup disent avec raison que c’est la punition de Dieu pour l’interdiction des processions. Dans le département, les dégâts sont énormes ; les récoltes sont ou perdues ou très endommagées. Les lignes télégraphiques et téléphoniques étant détruites autour d’Angers, les journaux n’ont pas de dépêches et les agences n’en publient pas de toute la journée. Quel bouleversement ! À 11h ½, je vais au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, nous allons Papa et moi voir les dégâts dans la Doutre ils sont très importants.

Angers, jeudi 6 juillet 1905

Je travaille une bonne partie de la journée ; le matin, je vais me faire couper les cheveux ; l’après-midi, me faire plomber une dent ; j’en ai fini avec le dentiste… jusqu’à nouvel ordre. Le cyclone a exercé ses ravages dans une bonne partie de la France ; pour moi, c’est la réponse de Dieu au vote de la séparation qui a eu lieu la nuit précédente. Le soir, nous nous promenons un peu. La ville reprend peu à peu son aspect habituel.

Caen, vendredi 7 juillet 1905

J’ai quitté Angers ce matin par le rapide de 10h25 avec une foule de mes camarades de l’Université qui viennent passer quelques-uns l’écrit de la licence, un autre le même examen que moi ; après changement et déjeuner au Mans, je suis arrivé ici à 3 heures ; je suis descendu à l’Hôtel de la Place royale. Avec Segot nous allons poser des cartes chez nos examinateurs de demain. Après dîner, je me promène avec Segot du côté du port.

Caen, samedi 8 juillet 1905

Le matin à 8 heures, j’assiste avec Segot à la messe que j’ai demandée au curé de l’église Saint-Sauveur de célébrer pour notre examen ; j’y fais la sainte communion. Ensuite, jusqu’à midi, je repasse quelques questions. Après déjeuner, je me repose ; et, à 3h ¼, après avoir fait nos prières et mis des cierges à Saint Pierre et à Saint Sauveur, je vais à la Faculté avec Segot. Je suis au même bureau qu’un certain M. Juel, étudiant de Caen. M. Le Fur (frère du président de l’association royaliste « l’Entente Nationale ») m’interroge, en droit international public, sur diverses conséquences des cessions de territoires au point de vue des habitants domiciliés et originaires, de la dette publique de l’État cédant, des jugements et actions en justice, je lui réponds bien. Ensuite, M. Genestal m’interroge en histoire du droit public, sur une question que nous n’avions pas étudiée au cours, « La querelle des investitures », je lui réponds ce que je sais là-dessus, et ensuite sur diverses théories à propos des rapports de l’Église et de l’État au Moyen Âge ; je lui réponds bien sur la plupart des points. La 3ème interrogation est celle de M. Béville, en contentieux administratif ; il me pose des questions très générales sur la théorie du contentieux administratif, sur les principes auxquels il se rattache, etc. ; et aussi sur le contentieux des contributions directes ; je lui réponds très bien. Enfin, M. Villey m’interroge en droit constitutionnel comparé sur les élections en Angleterre, les opérations électorales et la vérification des pouvoirs ; il me demande aussi de faire la critique des systèmes français correspondants. Je lui réponds très bien. À la proclamation des résultats, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, comme l’année dernière, c’est superbe ! M. Juel est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; un 3ème candidat, de l’Université catholique de Lille, est reçu avec les mêmes notes que moi ; enfin Segot seul reste sur le carreau ; pauvre garçon, je le plains sincèrement. Je vais envoyer des télégrammes puis je vais remercier Dieu et mes saints protecteurs à Saint-Sauveur et à Saint-Pierre. Après dîner, je suis un moment la retraite aux flambeaux et la musique du 36e de ligne, j’écris 3 lettres, mon journal et je me couche à 10 heures. Quelle veine de n’avoir plus d’examens à passer et surtout à préparer ! Depuis sept ans que j’en passais tous les ans, c’était une véritable habitude organique ou plutôt cérébrale. Me voilà donc presque docteur en droit. Maintenant après les vacances, je me mettrai à ma thèse que je n’ai pas l’intention de faire traîner longtemps.

Palais des Facultés à Caen – Wikipédia

Caen, dimanche 9 juillet 1905

Je pars à 7h 45 par la gare Saint-Martin pour La Délivrande où je vais comme tous les ans faire mon pèlerinage d’actions de grâces et laisser une plaque en reconnaissance. Croyant que le train partait à 6h52 (j’avais mal lu sur l’horaire), je me lève à 5h ½ et j’arrive à la gare une heure à l’avance ! Aussi, j’en profite pour aller à la messe à la chapelle des Bénédictines avant de partir. Je l’entends de nouveau, du reste, à La Délivrande. Je pars à 10h ½ de La Délivrande pour Luc-sur-Mer où je passe le reste de la journée. Je déjeune, à Loc, à l’Hôtel du Soleil levant. Il fait très chaud ; je me promène beaucoup sur la digue et sur la plage. Mais le temps est long à passer ; dans l’après-midi, il y a deux ondées d’orages puis le temps se remet. À 4 heures, je vais à un concert au casino, qui me mène à peu près à l’heure de mon départ (6h19). Je suis à Caen un peu après 7 heures. Après dîner, j’allais faire mes préparatifs de départ, quand je reçois une dépêche de Papa me recommandant de ne pas voyager cette nuit et de ne rentrer que demain. J’en profite pour aller voir jouer une petite comédie Il faut que jeunesse se passe qui, malgré son titre est, d’ailleurs, assez inoffensive et pas très intelligente.

Semaine du 10 au 16 juillet 1905

Angers, lundi 10 juillet 1905

Je pars de Caen à 9h 48 et, après changement au Mans, j’arrive vers 5 heures à Angers. Je trouve tout le monde en bonne santé bien que Maman ait été un peu fatiguée samedi. Je trouve une foule de télégrammes et de lettres me félicitant. Le soir, nous nous promenons un peu.

Angers, mardi 11 juillet 1905

Le matin, je sors un petit moment. Après déjeuner, je fais mon plan de voyage dans dans le sud-est, et j’écris à Bonne Maman pour cela. Nous avons la visite de M. et Mme Baugas. Après dîner, nous nous promenons un peu.

Angers, mercredi 12 juillet 1905

Nous partons Philomène et moi de la gare Saint-Serge à 8h45 pour Segré ; là Jacques Hervé-Bazin nous attend en voiture et nous mène à son château du Patys où Mme et Mlles Hervé-Bazin nous reçoivent avec la plus grande amabilité. Nous nous promenons beaucoup dans le parc, nous faisons des parties de bateau sur la pièce d’eau etc. Jacques me fait espérer qu’il viendra peut-être en Roussillon à la fin d’août ou au commencement de septembre ; j’en serais enchanté. Nous repartons à 5h ½ par la gare de Marans et nous arrivons à Angers à 6h ½. Journée très agréable malgré la chaleur qui était très forte. Nous nous promenons après dîner.

Château du Patys à Segré-en-Anjou-Bleu, demeure de la famille Hervé-Bazin (aujourd’hui Maison-musée Hervé-Bazin) – Carte postale d’époque

Angers, jeudi 13 juillet 1905

Je ne sais trop que faire de mon temps et je me promène quand je ne lis pas. Une chose qui m’intéresse beaucoup et qui me fait grand plaisir, c’est la note parue dans le dernier numéro de la Semaine religieuse de Nancy ; cette note, évidemment inspirée par le vaillant évêque de Nancy Mgr Turinaz, déclare que le moment est venu pour les Catholiques de se séparer de la république définitivement puisque malgré toutes les avances, ce régime s’acharne à traiter les Catholiques en ennemis politiques ; il prouve ainsi lui-même qu’il est incompatible et inconciliable avec la religion catholique ; c’est ce que je n’ai jamais cessé de penser. La Croix de Meurthe-et-Moselle dans un article intitulé « Séparons-nous » commente la note précédente et déclare que puisque la république vient de faire la séparation de l’Église et de l’État, tous les catholiques doivent se séparer de la république ; pendant 20 ans, ils ont été trop naïfs allant de concession en concession et de reculade en reculade ; maintenant, la leçon a été bonne, et c’est fini ; l’article se termine par le cri de « Vive le Pape, à bas la république ». Enfin !!! On peut dire « À bas la république » dans une Croix ; ces quatre mots sont un événement historique, c’est ma conviction profonde. Ils marquent le point de départ d’une attitude nouvelle des Catholiques français, attitude conforme à leurs vraies traditions et à leur intérêt bien entendu, attitude plus digne d’eux que la politique d’effacement et de reculades menée depuis quinze ans. Il y aura des résistances de la part de ralliés incorrigibles, des essais de retour en arrière, mais je suis convaincu que la majorité des Catholiques, enfin poussés par la force des événements, se ralliera à la politique royaliste. Il était temps !!! Inutile de dire que ces articles sont très commentés par les journaux monarchistes comme Le Soleil, La Gazette, L’Autorité ou à tendances monarchistes comme La Libre Parole. Les ralliés (Croix de Paris et Univers) observent un silence prudent. La lumière nous vient de Lorraine où la propagande royaliste a fait, depuis quelques mois, de si grands progrès comme, d’ailleurs, dans d’autres pays-frontière, du pays de Jeanne d’Arc, c’est de bon augure. Puisse-t-elle se répandre vite dans toute la France !

En attendant le conflit franco-allemand est ajourné par le consentement de la France d’assister à la conférence, consentement accordé, quoiqu’en dise Rouvier, sans garantie sérieuse. Cette conférence, et l’attitude qu’y prendra l’Allemagne pourraient bien ménager quelque surprise ; je suis convaincu que le conflit renaîtra au moment de la conférence, car il n’est nullement résolu. Ce qui ressort de ces douloureux incidents, c’est que notre régime politique ne nous permet pas d’avoir une politique extérieure !

Angers, vendredi 14 juillet 1905

La revue a lieu, cette année, sur la place La Rochefoucauld ; nous y assistons à 9 heures. Le reste de cette odieuse journée se passe, pour nous, sans aucune différence avec les autres jours. L’amnistie qui prétendait confondre les vaillants proscrits de la Haute Cour avec les infâmes délateurs a été rejetée, au grand dépit de Marcel Habert, ami et ancien compagnon d’exil de Deroulède, à cause du « chambard » fait au Sénat par les royalistes de Lamarzelle et de Carné ; à la Chambre par le royaliste De Rosanbo et le nationaliste Lasies ; grâce à la violence de langage de ces deux derniers, l’amnistie qui était passée au Sénat malgré le vote hostile de la droite, a été retirée à la Chambre par le Gouvernement. Nos amis ont été joliment bien inspirés ! Grâce à eux, le pays ne risque pas de croire qu’un marché honteux a été conclu entre eux et le ministère, comme celui-ci, sans doute, l’espérait. Ils ont mieux aimé risquer d’infliger aux proscrits une prolongation d’exil que de laisser croire cela, et ils ont eu raison ; et Buffet et Lur-Saluces sont les premiers à les approuver ! Le gouvernement, qui a retiré le projet d’amnistie, fait gracier par Loubet les personnes qu’il visait. Mais Buffet et Saluces, de mieux en mieux inspirés, télégraphient à Loubet dans un style des plus lestes et des plus méprisants ; ce sont presque deux télégrammes d’injures. Ils lui disent qu’ils se bornent à constater qu’ils ont la possibilité de rentrer en France et qu’ils ne lui en doivent aucune reconnaissance. Ils lui disent aussi que le fait par lui d’avoir sanctionné un projet qui les confondait dans le même traitement avec les délateurs est une vilénie de plus ajoutée à tant d’autres. Buffet ajoute qu’il sera en France avant la signature du décret de grâce et qu’il fournit ainsi à Loubet le moyen légal de l’exclure de sa mesure de clémence. C’est parfait et maintenant, la manœuvre gouvernementale étant déjouée grâce à la vigilance de nos amis, les vaillants royalistes peuvent rentrer en France la tête haute, et profiter pour reprendre le bon combat, d’une mesure qu’ils n’ont pas sollicitée, qu’ils ont tout fait pour empêcher. Nous offrons une fort jolie canne à Papa en l’honneur de la Saint Henri.

Angers, samedi 15 juillet 1905

Papa termine aujourd’hui son cours et nous pourrons partir pour Lyon, la Salette et La Burbanche, dès que j’aurai reçu une lettre des Delestrac que j’attends. Papa, qui a grande envie de voir la Salette, se décide à m’accompagner une partie du voyage. On étouffe aujourd’hui, il y a environ 35° à l’ombre. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. Gavouyère. Je vais aussi, avec Philomène, poser chez le photographe Cauville. Je vais me confesser à Saint Jacques.

Antoine d’Estève de Bosch – Cliché Edmond Cauville, Angers, 15 juillet 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Angers, dimanche 16 juillet 1905

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, après les vêpres à Notre-Dame, je fais quelques visites. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 17 au 23 juillet 1905

Angers, lundi 17 juillet 1905

Le matin je vais me promener à bicyclette, à Pellouailles et Saint-Sylvain. L’après-midi, je lis et je fais diverses commissions, notamment pour trouver un précepteur pour les vacances aux fils du commandant de Chappedelaine. Une dépêche annonce le suicide (?) d’Arton[40]. Beaucoup de républicains dorment plus tranquilles désormais, le sale Loubet le premier.

 Angers, mardi 18 juillet 1905

Je suis occupé une partie de la journée aux convocations pour la fête de Saint Vincent de Paul mardi. Je fais diverses commissions. Superbe réunion royaliste hier soir à Paris en l’honneur de Buffet et de Lur-Saluces ; sur l’estrade, au milieu des principales notabilités royalistes : MM. de Parseval, Vaugeois, de Sabran, Chamillard, Lambelin etc., on pouvait voir, chose remarquable et significative, le supérieur des Rédemptoristes ; victime de la gueuse, il commence à comprendre son véritable intérêt. Vaugeois a hardiment préconisé le coup d’État pour ramener le Roi ; bravo pour le vaillant président de l’Action française !

Angers, mercredi 19 juillet 1905

Je fais un grand nombre de convocations pour Saint Vincent de Paul ; je fais aussi diverses commissions. Au début des vacances, au lieu d’aller tout d’abord chez les Delestrac et à la Salette, je vais commencer par aller à Cauterets avec Papa après un arrêt de deux jours chez Marie-Thérèse ; à Cauterets, j’attendrai que les Delestrac soient à La Burbanche et, dès qu’ils y seront, j’irai à La Burbanche. Nous partirons vendredi soir.

Angers, jeudi 20 juillet 1905

Je fais plusieurs commissions et visites. L’après-midi, j’apprends par La Guillonnière que Bréon est malade à la maison de santé Saint-Louis ; je vais l’y voir. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Sainte-Croix, samedi 22 juillet 1905

J’ai quitté vendredi soir à 10h17 avec Papa et, après changements à Saint-Pierre-des-Corps et à Angoulême, je suis arrivé ce matin à 7h ½ à La Rochebeaucourt où nous attendaient, en omnibus, Max et Marie-Thérèse. Nous étions à Sainte-Croix vers 8h ¼. Je n’ai donc pas pu écrire mon journal hier soir. La journée d’hier a été très occupée à Angers ; j’ai fait des quantités d’achats (notamment un superbe sac de voyage, très confortable, que j’ai eu presque simplement avec des timbres-prime de L’Anjou ; il m’aurait coûté environ 40 francs, et je l’ai eu pour 2250 timbres recueillis, sauf 200, chez divers fournisseurs pendant toute l’année). L’après-midi, je suis allé prendre le thé chez Bréon, j’y ai retrouvé Jacques Hervé qui arrive de Caen où il a été reçu avec 4 blanches.

Cette après-midi, je suis allé à Mareuil avec Marie-Thérèse, à pied malgré la chaleur (34° environ). Nous sommes allés voir les La Bardonnie.

Sainte-Croix, dimanche 23 juillet 1905

Nous recevons une lettre de Tante Delestrac, qui nous revient d’Angers, annonçant qu’elle partira pour La Burbanche le 10 ou 12 août. Nous voilà enfin fixés ; mais quelle guigne que cette lettre ne soit pas arrivée avant notre départ d’Angers. Le mieux va être, je pense, de faire tout de suite (c’est à dire dans 3 ou 4 jours) le pèlerinage et le circuit en Savoie et en Dauphiné, puis pour moi, d’aller à Saint-Étienne et à La Burbanche avec les Delestrac. Papa, après être venu avec moi pendant le pèlerinage et le voyage dans le sud-est, reviendrait à Angers et irait à Cauterets. Moi, après quelques jours passés à La Burbanche j’irais à Vinça, car je n’ai nul besoin de Cauterets et je n’y allais que pour attendre le moment d’aller à La Burbanche. Nous entendons la messe ici à 10h ¼… L’après-midi, nous allons, en phaéton, voir les La Chapelle à La Roussetière et, au retour, les La Bardonnie à Mareuil. Les vêpres sont à 8h du soir.

Semaine du 24 au 30 juillet 1905

Sainte-Croix, lundi 24 juillet 1905

Maman et Philomène arrivent à 8 heures du matin. L’après-midi, je vais avec le curé de Sainte-Croix, celui de Combe (dans la Charente) et quelques pêcheurs à une partie de pêche au tramail dans la Lizonne ; nous prenons beaucoup de poissons.

Sainte-Croix, mardi 25 juillet 1905

Notre plan de voyage étant arrêté comme je l’indiquais avant-hier, je vais à Angouleme par le train de 1h13 demander à la gare un billet à itinéraire facultatif pour Papa. Moi, devant aller de La Burbanche à Vinça sans passer par ici, je ne puis pas en prendre. Je rentre par le train de 4h42 qui arrive à La Rochebeaucourt à 5h ¾. Il fait très chaud. À Angoulême, j’en profite pour me faire couper les cheveux.

Sainte-Croix, mercredi 26 juillet 1905

Je vais à la messe qui est à 7h ½. Dans la matinée, je vais avec Marie-Thérèse et Philo me promener à Verdinak. L’après-midi, à 4 heures, par une chaleur de 33 à 34° à l’ombre et de 45 au soleil, nous allons en break faire deux visites : l’une au château de Jaurias chez la famille de ce nom ; l’autre au château de Gaillar chez la famille Dereix de Laplane. Ces visites dans les châteaux des environs sont une grande distraction ici où la « gentry » est très unie et très aimable.

Château de Jaurias, commune commune de Gout-Rossignol (Dordogne), vue actuelle – Site www.dordogne-perigord-tourisme.fr

Sainte-Croix, jeudi 27 juillet 1905

Il fait extrêmement chaud (36 ½ à l’ombre) ; aussi ne sortons-nous qu’à 5h ½ pour aller à Mareuil où nous sommes invités à dîner chez les La Bardonnie ; nous y allons à pied Papa, Philomène et moi – pour faire un peu d’exercice. Après le dîner, le temps étant menaçant, nous rentrons assez vite ; à pied encore car l’omnibus est à la gare pour amener à Sainte-Croix Madame et Mlle de Saint-Cyr qui viennent passer quelque temps ici (de plus en plus elles habitent avec l’abbé Gérard de Saint-Cyr qui est curé de Puy-Guilhem à l’autre bout de la Dordogne). En arrivant à Sainte-Croix, nous trouvons ces dames qui viennent d’y arriver.

Sainte-Croix, vendredi 28 juillet 1905

C’est notre dernière journée complète à Sainte-Croix, car Papa et moi nous partons demain pour Vichy, La Salette, Genève, Lyon etc. À la fin de l’après-midi, nous allons — Max, Marie-Thérèse, Philo, Mlle de Saint-Cyr et moi — faire une visite aux De Montcheuil au château des Ages à 8 kilomètres de Mareuil sur la route de Bourdeilles ; le pays est très joli.

Vichy, dimanche 30 juillet 1905

Hier matin, préparatifs de départ. Je quitte avec Papa Sainte-Croix par le train qui part de La Rochebeaucourt à 1h18. Nous sommes à Limoges vers 6h ½ ; comme nous n’en repartons qu’à minuit, nous dînons en ville et nous en profitons pour revoir un peu la ville où je n’étais pas venu depuis 14 ans. Impossible, naturellement d’écrire mon journal hier soir. Nous repartons de Limoges à minuit 1/2 et arrivons à Vichy à 7h du matin. Nous descendons à l’Hôtel de l’Amirauté où nous étions descendus la dernière fois que nous étions venus ici en 1891. Avant et après la messe, nous passons la matinée et une bonne partie de l’après-midi à visiter cette jolie et élégante station. L’après-midi et le soir, concert au parc. J’ai rencontré La Guillonnière à la gare ; il arrivait d’Angers pour huit jours.

Hôtel de l’Amirauté à Vichy (carte postale d’époque) – Site cartorum.fr

Semaine du 31 juillet 1905

Grenoble, lundi 31 juillet 1905

Nous avons quitté Vichy à midi 30 et, après un arrêt de 3/4 d’heure à Lyon, nous arrivons à 8 heures 5 à Grenoble. C’est la première fois que je viens dans cette ville ; nous descendons à l’Hôtel Bayard. Le soir, nous nous promenons un peu ; il fait chaud.

Août 1905

Semaine du 1er au 6 août 1905

Couvent de la Salette (1800 mètres d’altitude), mardi 1er août 1905

Nous sommes partis de Grenoble par le train de 8h36 ce matin et, après changements à Saint-Georges de Commiers, La Mure, où l’on monte par une ligne d’une grande hardiesse à Corps, nous arrivons à plus de 7 heures du soir au pèlerinage de la Salette but de notre présence dans ces régions. A partir de Corps, la route n’existe plus et on n’a qu’une sorte de chemin muletier où l’on réussit cependant à faire passer une voiture (?) attelée de 4 chevaux ; nous sommes très cahotés et devons par moments mettre pied à terre ; malheureusement il pleut. Le trajet est merveilleux. A l’hôtellerie du couvent, on nous donne deux chambres, ou plutôt deux cellules. Mais nous sommes en pèlerinage de pénitence ! Le soir, après le dîner, nous assistons à une première cérémonie dans la basilique.

La Salette, mercredi 2 août 1905

Temps abominable et, par conséquent, presque froid toute la journée ; le brouillard et la pluie alternent tout le temps. Impossible de faire la plus petite promenade, pas même l’ascension si facile du Gargas (2300m), et on ne voit rien du superbe paysage qui nous environne, c’est de la guigne ! Nous sommes dans un nuage. Par contre, au point de vue du pèlerinage notre journée est bien remplie à cause d’un pèlerinage de la Maurienne qui est ici en ce moment et pour lequel il y a beaucoup de cérémonies. Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe à 10 heures ; aux vêpres à 2 heures, au récit de l’apparition qui a lieu en plein air sur les lieux mêmes foulés par la Sainte Vierge et arrosés de ses larmes il y a cinquante-neuf ans, à 5 heures ; cette cérémonie est très touchante ; enfin, dernière cérémonie après dîner à 8 heures. J’écris une foule de cartes postales ; je fais quelques emplettes au petit magasin voisin de la basilique. La journée, si bien remplie par les exercices de piété, n’est ni longue ni monotone. Mon seul regret est de n’avoir pas joui du panorama des montagnes.

Sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Salette – Cliché Victor Riston, 1904 (Site image-est.fr)

Grenoble, jeudi 3 août 1905

Ce matin à la Salette, beau temps et nous pouvons enfin jouir, avant de partir, du coup-d’œil des montagnes. Départ à 7 heures pour Corps ; à Corps, nous grimpons dans une voiture-courrier qui nous mène en 3 heures à La Mure où nous déjeunons ; là, à 2h 30, nous prenons le chemin de fer à voie étroite jusqu’à Saint-Georges, et nous sommes à Grenoble à cinq heures. Le soir, nous nous promenons et nous asseyons à la musique du 4e génie ; il fait très chaud.

Annecy, vendredi 4 août 1905

Nouvelle étape de notre voyage. Nous quittons Grenoble par 33 degrés de chaleur, à 3h38 après avoir employé la matinée à visiter Grenoble et à aller à Uriage où nous avons rencontré le P. Barbier. De Grenoble à Annecy, par Albertville, nous suivons de ravissantes vallées, puis les bords du lac d’Annecy ; c’est une ligne idéale, je ne crois pas en avoir jamais suivi une plus belle ni même aussi belle.

Genève, samedi 5 août 1905

Le matin, nous nous promenons dans Annecy qui a le cachet italien encore très prononcé. Nous partons à 2 heures pour Genève au lieu de partir pour Chamonix à cause du mauvais temps qui en rendrait le séjour peu agréable. Nous arrivons à Genève à 5 heures (heure française) avec la pluie. Nous nous promenons un peu. Genève est une fort belle ville. Nous sommes à l’Hôtel de Paris sur le quai ; nous avons, de nos fenêtres, un superbe point de vue sur le lac. Le temps s’arrange un peu vers le soir.

Genève, dimanche 6 août 1905

Nous allons à la grand’messe à l’église catholique Saint-Joseph, la seule église catholique que nous ayons rencontrée. Nous nous promenons ensuite dans les vieux quartiers notamment près de la cathédrale qui est assez belle et que nous visitons. Malheureusement, volée depuis quatre siècles aux Catholiques qui l’avaient bâtie par les Protestants, elle est très abimée.

L’après-midi, de 1h30 à 8 heures, nous faisons une charmante promenade sur le lac. Nous prenons place sur le vapeur « Genève » qui nous mène à Évian en 3 heures ; nous passons une heure et demie dans cette jolie station, puis nous en repartons à 5h ½ et nous sommes à Genève à 8 heures après avoir touché à Nyon, Coppée, Thonon et différents points de la côte suisse ou française. Le lac Léman est bien beau !

Genève, le quai des Eaux-Vives – Cliché anonyme, vers 1905 (SiteAbebooks.fr)

Semaine du 7 au 13 août 1905

Genève, lundi 7 août 1905

Journée occupée et remplie s’il en fut jamais. Nous quittons Genève à 6h50 du matin avec l’intention de visiter Lausanne et Fribourg, ce qui était déjà un joli programme ; à 8 heures 1/4, nous sommes à Lausanne que nous visitons en 3 heures ; ville ouverte, gaie, mais fatigante parce que très en pente. Nous en repartons à 11h ½ pour Fribourg ; la ligne est idéale, elle suit le lac de Genève qu’elle surplombe en corniche et qui déroule au soleil sa nappe bleu constellée de voiles et sillonnée de petits vapeurs ; comme fond de tableau, les Alpes, le Mont Blanc, c’est divinement beau !

Nous sommes à Fribourg à 1 heure et nous déjeunons au restaurant de l’Aigle noir. Nous visitons ensuite la ville où il y a plusieurs grandes églises catholiques ; on commence à sentir à Fribourg l’influence de la Suisse allemande ; cependant, c’est la langue française qui domine encore de beaucoup. Vers 4 heures, nous avons tout vu et il nous reste encore 1 heure et demie ; alors nous nous décidons à pousser jusqu’à Berne qui n’est qu’à 31 kilomètres. Nous arrivons à 6h30 dans la capitale de la Suisse et nous n’avons qu’une heure à y passer si nous voulons être rentrés le soir à Genève. Mais nous employons si méthodiquement ces soixante minutes que nous voyons l’essentiel et nous emportons de la ville une idée précise et très suffisante. On est ici en pleine Suisse allemande ; presque toutes les enseignes sont en allemand et l’architecture des villes de l’Allemagne du sud, d’ailleurs très curieuse et très originale, domine dans les rues anciennes. Nous avons le temps, comme à Lausanne et à Fribourg, d’expédier plusieurs cartes postales. Nous prenons un train qui part à 5h32 ; malheureusement il est omnibus et nous n’arrivons à Genève qu’à onze heures ; cinq heures et demie pour 160 kilomètres ! Nous dînons au buffet de Lausanne. C’est égal, nous n’avons pas perdu notre temps ; en un jour, nous avons vu 3 villes dont une capitale et traversé un pays ravissant. Le temps, d’ailleurs, nous a favorisés.

Aix-les-Bains, mardi 8 août 1905

Nous passons la matinée à Genève à visiter le quartier nouveau voisin du lac et à faire quelques achats de souvenirs de voyage. Nous passons la plus grande partie de l’après-midi à visiter l’église russe, l’Hôtel de ville et un musée d’armes etc. Nous quittons à 6h45 (heure française) la charmante ville de Genève pour Aix-les-Bains où notre circulaire nous permet de nous arrêter ; nous y sommes à 9h ½ et descendons à l’Hôtel du Parc ; nous nous promenons un peu le soir.

Chambéry, mercredi 9 août 1905

Ce matin, à Aix, nous prenons au grand port un bateau qui nous mène, à travers le joli lac du Bourget, à l’abbaye cistercienne de Hautecombe dans l’église de laquelle il y a un grand nombre de mausolées, dont quelques-uns très beaux de princes et de princesses de la Maison de Savoie. L’après-midi, nous visitons la ville et la station thermale. Nous partons à 4h43 pour Chambéry où nous descendons à l’Hôtel de France ; de 5h à 7h, nous visitons Chambéry ; nous trouvons plusieurs lettres à la poste restante ; le soir, nous nous promenons un peu.

Grenoble, jeudi 10 août 1905

Nous quittons Chambéry ce matin à 8h52 et, après changement à Saint-Béron, nous arrivons vers 11 heures à Saint-Laurent-du-Pont où nous déjeunons. Nous en repartons à midi sur un grand car alpin pour la Grande Chartreuse ; en route, le cocher, que j’interroge, me montre, au milieu de l’endroit appelé « le Désert » le précipice où est tombé et s’est tué mon pauvre oncle Antoine Collet-Meygret en chassant le chamois le 1 ou 2 octobre 1894 ; il se trouve que ce cocher est celui-là même qui a amené vivant en voiture l’oncle Collet-Meygret jusqu’au point de départ de la chasse et qui l’a ramené mort à Saint-Laurent-du-Pont.

La route est magnifique, mais il fait un soleil de feu, la température est extrêmement élevée comme, du reste, presque toujours depuis la fin de juin. À 2 heures 25, nous arrivons à la Grande Chartreuse ; nous nous mettons à la visiter, en même temps qu’une foule d’étrangers, sous la conduite d’un agent forestier que le gouvernement voleur charge de ce soin ; j’éprouve un sentiment des plus pénibles à voir ce grand couvent, fondé pour la prière et le travail, envahi par une foule indifférente et très peu recueillie ; là où il y a deux ans vivaient, dans la pénitence et la prière, de saints religieux, des femmes et des jeunes filles en costume clair et léger pénètrent sans respect et sans souci des clôtures ; après quelques minutes, je ne puis continuer à assister à ce spectacle et je préfère renoncer à la visite du couvent. Ce spectacle est par trop choquant. Voilà où nous a conduits la 3ème république spoliatrice comme la première ! Nous repartons à 3h et, après 4 heures d’un admirable trajet à travers des forêts de bouleaux et de sapins, nous arrivons à 7 heures à Grenoble par le col de la Porte. À Grenoble, nous sommes au bout du circulaire que nous avions pris il y a huit jours. Nous descendons, pour la nuit, à l’Hôtel Bayard.

Expulsion des frères chartreux de la Grande Chartreuse en 1903 – Carte postale d’époque (site icharta.com)

Paray-le-Monial, vendredi 11 août 1905

À Grenoble ce matin, nous allons à la messe de 7 heures en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne. Nous partons par le train de 8h 12 ; nous ne sommes à Lyon qu’à plus de midi et, comme nous ne pourrons pas en repartir avant 3h8, nous allons un peu en ville ; nous déjeunons dans un restaurant de la rue de l’Hôtel de ville. Nous repartons à 3h 8 et arrivons à Paray-le-Monial à 8h50 seulement, via Mâcon. À Paray le Monial, comme à Lyon, je n’étais pas revenu depuis 1891. Nous descendons, comme il y a quatorze ans, à l’Hôtel du Sacré-Cœur.

Saint-Étienne, samedi 12 août 1905

Carte postale d’époque de Paray-le-Monial possédée par Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)

Ce matin, à Paray, je me confesse et je fais la sainte communion dans la fameuse Chapelle des Apparitions. Ensuite, je vais chercher mon courrier poste restante ; j’y trouve une lettre de Paul Delestrac et une autre de sa mère, toutes deux du 11 août, me disant que tante Delestrac est obligée, étant très fatiguée, d’aller faire immédiatement une saison à Vichy, elle part aujourd’hui samedi, son médecin ne voulant pas qu’elle diffère son traitement ; mais Paul et Antoine partent pour La Burbanche ; Geneviève et Louis vont, jusqu’à lundi, à Saint-Étienne. Que faire ? Tante Delestrac me dit d’aller les voir à un endroit ou à un autre ; après hésitations, je me décide à partir pour Saint-Étienne où je verrai ce soir et demain Geneviève et Louis Bergeron ; lundi, je partirai pour La Burbanche rejoindre Paul et Antoine. Je pars à 1h57 ; j’arrive à Saint-Étienne avec 25 minutes de retard, à 6h moins cinq ; je descends à l’Hôtel de la Poste qui, lorsque j’y arrive, ne me convient guère. Puis je me mets tout de suite à la recherche de Geneviève ; je la trouve chez sa mère, m’attendant. Elle veut absolument que je quitte l’hôtel et que je m’installe chez ses parents qui le lui ont dit avant leur départ pour Vichy aujourd’hui à une heure. Pour ne pas leur faire de peine, je m’y décide et je fais mon déménagement. On m’installe dans la chambre de Paul. Je dîne chez Geneviève où je fais la connaissance de son mari Louis Bergeron qui est un très aimable garçon. Me voici donc installé chez les Delestrac avec deux bonnes pour me servir. Curieux ! Mais, si je n’avais pas accepté, j’aurais fait de la peine à Germaine et à Tante Marie. Papa est parti à 4 heures de Paray pour Angers.

Saint-Étienne, dimanche 13 août 1905

Je suis très proprement installé dans la chambre de Paul et j’ai très bien dormi. Je me promène un peu le matin, d’abord seul puis, à 10h 1/2, avec Geneviève ; elle me fait visiter le musée où les parties armes et rubans sont très intéressantes. À 11h ½, je vais à la messe avec Geneviève et Louis. Saint-Étienne est une affreuse ville qui a poussé comme un champignon et où on ne voit que des cheminées d’usines ; l’armurerie est l’industrie la plus importante (c’est celle de Louis Bergeron) ; mais la rubanerie et la teinturerie y ont aussi une grande place. Aussi le centre de la ville est-il peu de chose à côté des immenses quartiers ouvriers. L’après-midi, mes cousins me font faire une jolie promenade en voiture au barrage de Rochetaillée qui capte les eaux pour l’approvisionnement de Saint-Étienne ; ce barrage est dans le département de l’ingénieur en chef des Ponts-et-chaussées ; aussi le garde nous fait-il tout visiter avec empressement ; c’est très joli comme paysage et très intéressant comme travail. Le soir, nous faisons la causette avec Geneviève et son mari jusque à près de onze heures.

Semaine du 14 au 20 août 1905

La Burbanche (Ain), lundi 14 août 1905

Je quitte Saint-Étienne, après être allé dire bonjour à Geneviève, à 9h51 ; je déjeune au buffet de Lyon (en maigre) et arrive à 4h3 à la gare de La Burbanche où m’attendaient en voiture Paul et Antoine ; nous arrivons vers 4h ½ au petit village de La Burbanche à côté de laquelle est la grande et belle maison de campagne de la famille Collet-Meygret. Mes cousins, qui sont seuls ici, m’installent très bien, ma chambre est entre celle de Paul et celle d’Antoine.

Maison de la famille Collet-Meygret à la Burbanche (Ain) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 14 août 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

La Burbanche, mardi 15 août 1905

Ce matin, je me confesse et je fais la sainte communion pour et en l’honneur de la fête de l’Assomption ; nous allons à la grand’messe à 10 heures. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture à Belley ; nous ne rentrons que vers 9 heures.

La Burbanche, mercredi 16 août 1905

Il pleut toute la journée ; nous ne pouvons pas sortir ; nous ne pouvons même pas aller chez le général Collet-Meygret, grand’oncle de Paul et d’Antoine et frère de mon grand’oncle Alcide Collet-Meygret, que nous avions l’intention d’aller voir. Nous ne sortons que pour aller au cimetière prier sur la tombe de mes oncles, tantes et cousins Collet-Meygret.

La Burbanche, jeudi 17 août 1905

Il fait encore mauvais mais nous nous décidons à excursionner tout de même ; nous allons visiter les grottes de la Balme (Isère) ; pour cela, nous allons en chemin de fer jusqu’à Lagnieu (Ain), puis nous prenons une voiture qui nous mène de l’autre côté du Rhône à la Balme ; un guide expérimenté nous fait visiter la grotte rendue célèbre parce qu’elle servit de repaire au fameux brigand et faux-monnayeur Mandrin ; François 1er la visita aussi. Nous déjeunons à Lagnieu ; nous rentrons à La Burbanche à 8 heures.

La Burbanche, vendredi 18 août 1905

Le matin, nous allons pêcher dans le lac de La Burbanche qui appartient aux Delestrac ; nous rapportons 26 poissons. L’après-midi, nous allons en voiture à la propriété de la Balme faire une visite au général et à Madame Collet-Meygret que nous rencontrons. Je me décide à partir dimanche soir, à m’arrêter lundi à Lyon, à voir mardi Valence et Orange, à coucher à Avignon, à voir mercredi Avignon et Nîmes et à arriver le soir à Vinça où les Magué ne sont plus que jusqu’au 3 septembre. À Vinça, paraît-il, on m’offre la présidence de la Société de secours mutuels Saint Sébastien fondée par Bon Papa, en remplacement de M. Michel de Llobet qui vient de mourir ; je ne sais si j’accepterai, la chose demande réflexion. Nous allons faire une visite à M. le curé de La Burbanche au retour de la Balme.

La Burbanche, samedi 19 août 1905

Nous partons de bonne heure en voiture pour une grande excursion ; chemin faisant, nous rencontrons le facteur qui nous donne le courrier, ce qui nous apprend que l’oncle Lucien Delestrac arrivera ce soir pour passer ici la journée de demain. Nous prenons à Virieu-le-Grand un chemin de fer départemental jusqu’à Ruffieu où nous déjeunons. Après ce déjeuner, nous partons pédestrement pour Hauteville, station climatérique avec sanatoria située à plus de 800 mètres d’altitude. Nous faisons là une très jolie promenade en forêt dans les montagnes du Jura en passant par le col de la Rochette (1118 mètres d’altitude) ; nous prenons plusieurs photos. À Hauteville, nous nous reposons deux heures ; je fais la conversation en catalan avec une bonne femme du Vernet qui est à Hauteville avec ses maîtres ; je l’ai reconnue à son bonnet roussillonnais. À 7h, nous prenons le courrier pour Tenay où nous attend la voiture des Delestrac ; nous en repartons à 9 heures avec l’oncle Lucien qui arrive par le train de 9 heures à Tenay et nous sommes à La Burbanche 10 heures ¼, après une journée bien employée et fort agréable.

Lyon, dimanche 20 août 1905

Ce matin, nous nous sommes levés assez tard ; nous sommes allés à la grand’messe. L’après-midi, je fais ma malle, ma valise ; je me promène et je cause avec Paul. À 5h, nous partons pour la gare en voiture ; l’oncle Lucien, Paul et Antoine m’accompagnent, je leur fais mes adieux et je les remercie ; je pars par le train de 5h38 ; je dîne au buffet d’Ambérieu et j’arrive à Lyon vers 8h 1/2 ; je descends à l’Hôtel du Globe rue Gasparin au centre de la ville, comme en 1891. Avant de me coucher, je me promène, puis, d’un café de la place Bellecour, j’écris à Maman que j’arriverai mardi soir à Vinça ; en effet, ayant appris que l’oncle Paul part mercredi pour Paris, j’avance mon arrivée d’un jour afin de le voir avant son départ ; pour cela, je suis forcé de renoncer à voir Orange et Valence.

Semaine du 22 au 27 août 1905

Vinça, mardi 22 août 1905

Étant en chemin de fer hier soir, je n’ai pas écrit mon journal. Hier matin, à Lyon, je monte à Fourvière et je visite longuement la superbe basilique, trop riche à mon avis ; je monte à l’observatoire placé au sommet de la tour. L’après-midi, je vais au Parc de la Tête d’Or. Je vais aussi, au hasard de l’annuaire, voir un médecin pour lui montrer une éruption de petits boutons rouges qui viennent de surgir sur ma jambe et qui m’inquiétaient un peu ; il m’a pleinement rassuré et m’a dit que cela provenait seulement de la fatigue du voyage et de la nourriture de l’hôtel, et que ce n’était rien. Après m’être bien promené, je pars de Lyon à 11h30 du soir ; j’arrive à Avignon à 3h 1/2 ; je dors dans la salle d’attente jusque vers 6 heures ; puis, ce matin, de 6h à 7h ½, je visite rapidement l’intéressante ville ; j’en repars à 8h17 et suis à Nîmes à 9h15 ; je revois Nîmes et je déjeune à la gare ; j’en repars à 11h 32, et suis à Montpellier à 1h14 ; de 1h14 à 2h45 je revois rapidement Montpellier ; enfin, je ne quitte plus le chemin de fer et arrive à Vinça à 8h ½. L’oncle Paul, Nénette, Philomène et, surprise des plus agréables, Marie Thérèse, m’attendaient à la gare ; Marie-Thérèse s’est décidée à venir passer quelques jours Roussillon ; tant mieux ! Mais l’oncle Paul part dès demain matin pour Paris.

Me voici enfin à Vinça après un long mais très intéressant voyage, clôturé par une semaine passée agréablement en famille. Maintenant, c’est une vie plus tranquille. Je suis enchanté de revoir les Magué que je n’avais pas revus depuis leur départ d’Angers il y a 14 mois.

Vinça, mercredi 23 août 1905

À peine arrivé, on me harcèle pour différentes choses. D’abord, pour la Société Saint-Sébastien, on m’offre la présidence et on insiste beaucoup pour que j’accepte ; j’avoue que c’est une responsabilité qui m’effraie un peu, et puis, étant pour le moment si peu dans le pays, j’ai peur de faire un mauvais président ; à tous, je réponds que je veux prendre le temps de la réflexion. Une autre affaire, plus importante encore, va m’occuper : M. de Guardia, du Roussillon, attendait avec importance mon arrivée pour me demander de la part de M. Passama, représentant du duc d’Orléans dans le département et président du comité royaliste départemental, d’organiser un comité royaliste pour Ille et les communes environnantes. M. Bézine, chef du bureau politique, a donné à M. Passama l’ordre d’organiser un comité dans chaque canton ; le canton de Vinça, qui est grand et qui a en quelque sorte deux capitales, est scindé, et on a décidé de fonder un comité à Vinça et un autre à Ille ; et c’est moi que M. Passama charge de fonder ce dernier ; je ne peux pas refuser, c’est un véritable ordre du Roi ; je promets donc de m’en occuper de mon mieux, d’autant plus que je suis enchanté de voir se fonder ces comités qui, au point de vue de l’information et de la propagande, ne peuvent que rendre de grands services à notre cause ; je ne sais si cette organisation cantonale s’étendra à la France entière.

L’après-midi, nous assistons au tirage de la loterie des dames de la Charité, dont Bonne Maman est présidente, dans la cour du Patronage Sainte-Philomène qui s’est fondé l’an dernier, à la suite de la conférence de Mlle de Cagarriga.

Vinça, jeudi 24 août 1905

L’après-midi, nous allons à Ille – Maman et moi – pour différentes choses, notamment pour retenir un domestique ; nous y amenons Nénette qui sera enchantée de voir la foire d’Ille. À Ille, j’apprends que Fernand de Rovira est là avec beaucoup de chevaux ; je me mets à sa recherche, et je le trouve avec sa femme et M. de Meynard chez Mme Philomène Malets. Je lui parle de la location d’une bête de selle pour les vacances et il me donne rendez-vous pour demain deux heures aux Capeillans ; je choisirai la bête. Nous arrêtons un domestique pour les vacances ; il sort depuis peu des dragons et sait très bien soigner les chevaux, c’est l’essentiel. Je demande à M. Serradell, le pharmacien[41], qui est un ardent royaliste, de faire partie du comité dont je lui explique le fonctionnement ; il accepte, c’est un premier pas. Je vois à Ille un tas de monde et je suis obligé de dire bonjour peut-être à 100 personnes. Nous rentrons par le train de 8 heures.

Vinça, vendredi 25 août 1905

Je pars pour Elne par le train de midi avec ma bicyclette comme bagage ; d’Elne aux Capeillans je vais, à bicyclette, en 20 à 25 minutes. Aux Capeillans, Fernand de Rovira me fait voir une foule de chevaux qu’il pourrait mettre à ma disposition ; enfin, nous en essayons deux, deux jolies juments l’une grise, l’autre baie ; nous les essayons à toutes les allures, pas, trot, galop, sur l’excellente piste qu’a Fernand sur le bord de la mer ; toutes deux me donnent satisfaction ; enfin, je me décide pour la jument baie « Véturie » qui est très jolie et très fine ; c’est une jument de Tarbes, pur-sang anglais, fille d’un gagnant du Grand Prix de Paris ; elle a douze ans ; elle fera tout à fait mon affaire. Nous décidons que le nouveau domestique Pierre viendra la prendre demain matin pour l’amener à Ille. Avant de repartir, Fernand et sa femme me font rafraîchir et nous causons assez longtemps. Mes cousins m’ayant dit qu’en passant à Vinça pour aller à Nyer ou pour en revenir, ils viendraient nous voir, je les invite à y déjeuner ; ils acceptent. Je vais à bicyclette des Capeillans à Corneilla où je laisse une carte chez Henri Jonquères qui est absent, puis je prends le train de 4h ½ ; je suis à Perpignan à 4h ¾. Je rencontre l’oncle Joseph à la gare, je cause assez longtemps avec lui en le raccompagnant chez lui. Je fais quelques commissions, et je repars par le train de 7h3 à la gare d’Ille, où je donne nos instructions à Pierre pour demain ; je dîne ici en arrivant.

Vinça, samedi 26 août 1905

Le matin, je ne fais pas grand-chose ; l’après-midi, je vais à bicyclette à Ille faire installer Véturie dans l’écurie de la grande maison.

Vinça, dimanche 27 août 1905

Le matin, nous allons à la grand’messe à 10h ; l’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse à Ille en break ; Maman et Marie-Thérèse vont jusqu’à La Ferrière prendre des nouvelles de Maurice de Barescut qui est gravement malade dans sa nouvelle garnison de Castres ; moi, je vais à vêpres. Vers 5 heures, nous rencontrons chez les demoiselles Mathieu Victor de Lacour et sa sœur Marie-Louise que je n’avais pas vue depuis longtemps[42] ; ils sont devenus lui un jeune homme (il a mon âge), elle une fort jolie jeune fille (elle a 18 ans ½) ; elle est ravissante, très bien élevée et très distinguée ; ma foi, elle ferait fort bien mon affaire ! Les demoiselles Mathieu avaient évidemment arrangé les choses pour que la rencontre se produise ; elles ont une arrière-pensée. Nous partons d’Ille, Maman et Marie-Thérèse en voiture, moi à cheval sur Véturie, à 5h ½ ; la jument ne va pas aussi bien que vendredi aux Capeillans.

Semaine du 28 au 31 août 1905

Vinça, lundi 28 août 1905

Le matin, nous entendons la messe dite pour le pauvre Bon Papa à l’occasion de sa fête, nous y faisons la sainte communion. Ensuite, je monte Véturie ; je vais jusqu’à Ille ; au retour, elle marche très mal, n’ayant aucune allure régulière, s’arrêtant souvent et même refusant d’avancer sans que ni les caresses ni les coups de cravache y fassent rien ; à tel point que je suis obligé de la tenir en bride la moitié du chemin ; je l’essaierai encore une fois, et si elle ne va pas mieux, je prierai Rovira de la changer comme il me l’a offert d’ailleurs ; c’est dommage, car elle est très jolie ! L’après-midi, je vais chez Mme Thibaut essayer sur son piano deux morceaux de chant que je dois exécuter à une matinée qu’elle organise pour mercredi ; c’est Philomène qui m’accompagne. Je vais tirer des moineaux au grand jardin, j’en tue quatre.

Vinça, mardi 29 août 1905

Ce matin, nous allons tous en pèlerinage à Doma Nova où le vicaire de Vinça, M. Claverie, nous dit la sainte messe que je lui sers. L’après-midi, j’écris, je lis etc. Jacques essaie Véturie et me confirme dans mon opinion qu’elle est mal dressée ; je la monterai encore une fois et, si elle ne va pas, je la changerai.

Vinça, mercredi 30 août 1905

Nous déjeunons à onze heures et, dès midi ½, nous montons à la terrasse munis de verres fumés pour observer l’éclipse de soleil presque totale qui affecte la région ; elle est ici des 94% du soleil. Malgré des nuages, nous l’observons assez bien au moment du maximum, le soleil n’est plus qu’un insignifiant petit croissant, et il règne une demi obscurité. Ensuite, chez Mme Thibault dans la tonnelle de sa villa Sainte-Lucie[43], des fillettes de Vinça jouent une gentille petite pièce Dans les airs sans ballon de la composition de Mme Cuillet ; Nénette a le principal rôle, celui de la fée des voyages, dont elle s’acquitte bien ; pendant les entr’actes, on joue du piano, on chante etc. ; je me décide à chanter deux morceaux.

Villa Sainte-Lucie à Vinça (vue actuelle) – Google Street View

La grande nouvelle du jour est celle de l’accord complet entre la Russie et le Japon au sujet des conditions de paix ; le Japon ayant rabattu au dernier moment la plus grosse part de ses prétentions, la Russie s’en tire tout à son honneur ; elle ne donne pas d’indemnité de guerre et ne cède, à titre de territoire russe, que la moitié de l’île Sakhaline ; elle a de la veine ; après nos défaites de 70, nous avons été autrement saignés ! Enfin, l’armée russe va revenir en Europe ; j’en suis fort aise pour notre alliée et pour nous ; j’espère que l’attitude de l’empereur prussien s’en ressentira.

Vinça, jeudi 31 août 1905

J’essaie encore Véturie ; elle me fait les mêmes bêtises ; aussi je me décide à la laisser ; j’écris dans ce sens à Rovira. J’apprends la mort, survenue ce matin, de notre fermier et métayer de Corbère Pierre Pull ; je vais à Ille à bicyclette m’informer du jour et de l’heure des obsèques ; je m’arrête à Bouleternère. L’oncle Paul arrive de Paris à 10h47.

Septembre 1905

Semaine du 1er au 3 septembre 1905

Vinça, vendredi 1er septembre 1905

Je pars en voiture à 6h ½ du matin pour Corbère ; j’y arrive à 8h. ; les obsèques sont à 9h. Je comptais rentrer pour déjeuner, mais la cérémonie finit trop tard et je suis obligé d’accepter l’invitation des fermiers ; cela leur fait d’ailleurs plaisir ; mais ils ne servent que du gras, et moi, qui ne me suis plus rappelé que c’est aujourd’hui vendredi, j’ai mangé six plats de viande ; j’en suis très ennuyé quand je m’en aperçois. Je passe à Ille, où je fais plusieurs commissions, et je rentre à Vinça vers cinq heures. On n’était pas inquiet de mon retard à la maison, car j’avais téléphoné de Corbère que je ne pouvais pas rentrer.

Vinça, samedi 2 septembre 1905

Le matin j’écris une lettre à Tata Mimi et je fais plusieurs commissions. L’après-midi réédition de la pièce de mercredi chez Mme Thibaut ; je chante deux autres morceaux.

Vinça, dimanche 3 septembre 1905

Je vais à la grand’messe. L’après-midi nous accompagnons à la gare les Magué qui partent pour Port-Vendres où ils s’embarqueront ce soir sur la « Marsa » ; ils seront à Alger lundi vers 10h du soir. Nénette a le cœur bien gros. Mais nous avons l’intention, si rien ne met obstacle à ce projet, d’aller en Algérie au mois d’octobre ; aussi la séparation ne sera pas de longue durée. Ensuite nous allons voir M. le curé, que nous ne rencontrons pas, et je fais une assez longue visite à Mme Dalverny.

Semaine du 4 au 10 septembre 1905

Vinça, lundi 4 septembre 1905

Je pars par le train de 10h17 pour Vernet-les-Bains où je vais essayer une jument de Fernand de Rovira ; je l’essaye, elle est trop petite (1m45 seulement), c’est dommage car elle est jolie et marche bien. Je rentre par le train de 3h. J’expédie Véturie à Ille au neveu de Pierre que j’ai fait venir pour cela. Je m’en servirai demain pour monter à Bélesta où je suis invité par le curé M. Badrignans à assister à l’Adoration ; il m’avait même invité à déjeuner comme l’année dernière, mais je me suis excusé et j’ai promis d’y aller l’après-midi.

Ille, mardi 5 septembre 1905

Le matin à Vinça je fais paquets et commissions. Je prends le train de midi, et, vers midi ¾, je monte à cheval ici et je pars pour Bélesta ; la jument fait plusieurs fois des bêtises, mais enfin, j’arrive à Bélesta vers 2h20. J’assiste aux vêpres. Somme toute, j’ai fait un voyage inutile car je venais surtout, poussé par Maman, pour voir Mlle Renée Delebart ; or ni Mlle Renée ni sa mère, qui sont venues à la grand’messe, ne viennent pas à vêpres. Je n’en suis pas fâché outre mesure ; cependant, comme on se remet à parler de mon mariage avec cette jeune fille (on me l’a annoncé peut-être vingt fois depuis mon arrivée dans le pays), je n’aurais pas mieux demandé que de la voir enfin et de faire sa connaissance. Je ne sais vraiment qui fait courir ainsi depuis deux ans ces bruits de mariage à mon sujet ; ce n’est certes pas moi car je ne pense guère à ce mariage en ce moment. Je rentre à Ille vers 5 ½ et j’y trouve Maman, Marie-Thérèse et Philomène qui sont arrivées de Vinça par le train de 3h ½ ; elles commencent l’installation, car nous sommes à Ille pour tout le mois de septembre au moins.

Ille, mercredi 6 septembre 1905

Je prends le train de 6h ¾ pour Prades où je sais que Fernand de Rovira est aujourd’hui pour les primes ; je veux le voir pour arrêter définitivement le changement de cheval ; précisément, il est dans le train, je monte avec lui et, comme tout a été décidé entre nous en quelques minutes, je trouve inutile d’aller à Prades et je m’arrête à Vinça où je passe la matinée ; je vais tirer des oiseaux au jardin et, au lieu d’oiseaux, je tue un chat qui se trouvait dans un massif. Je m’en retourne à Ille par le train de midi. À 5h, je vais prendre un bain à l’établissement de l’Hôpital. Demain, j’irai prendre ma nouvelle monture, la jument « Colette » que j’ai essayée aux Capeillans, au Mas de Sault près Thuir chez les Passama.

Ille, jeudi 7 septembre 1905

Château de Sau à Thuir, propriété de la famille Passama (vue actuelle) – Site aspres-thuir.com

Je pars à 8h 1/2 sur Véturie que j’amène aux Passama et, par Corbère et Thuir, j’arrive à 10h ½ à Sault, propriété fort agréable de M. Alengry, père de Mme Passama[44]. Je remets Véturie à l’aîné des jeunes gens M. Henri Cassana à qui j’avais écrit hier (Rovira lui avait écrit aussi pour le prévenir). Je comptais m’en retourner tout de suite, mais ils tiennent absolument à me garder à déjeuner. Ils ont des parents, la baronne de Saint-Vincent, un chanoine etc. Je cause beaucoup avec les deux jeunes gens Passama qui sont très gentils. Je repars à 2h ¾ sur « Colette », la jolie jument grise anglo-arabe que j’avais essayée aux Capeillans ; M. Henri Passama m’accompagne pendant 3 kilomètres sur une pouliche de 4 ans qu’il dresse. Je passe par Millas où je rencontre les Çagarriga qui sont arrivés hier ; ils m’annoncent le mariage de Denise de Kergos qu’ils ont appris en Bretagne où ils ont vu les Kergos. Denise épouse le jeune homme Richou banquier à Angers, et très riche ; tout cet hiver, on avait parlé de ce mariage, et cette nouvelle ne m’étonne pas du tout ; c’est uniquement un mariage d’argent[45]. J’arrive à Ille à 4h ¾ après avoir rencontré M. de Barescut qui m’a donné de bonnes nouvelles de Maurice. Colette a très bien marché au pas, au trot et au galop ; son pas, très allongé, est surtout agréable et me change du pas de Véturie, si mou et si lent. Je vais me confesser. Le soir, nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu. On a encore parlé à Maman de mon mariage avec Mlle Delebart ; et dire que je ne connais pas cette jeune fille ! Il faudrait cependant tâcher de la voir ; j’ai envie d’imaginer un truc pour aller à Caladroy un de ces jours. Papa, qui devait arriver ce soir, nous écrit qu’il veut être demain à Lourdes et qu’il n’arrivera que demain soir ou après-demain matin.

Ille, vendredi 8 septembre 1905

Nous allons à la messe de 6h ½ où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, nous allons à vêpres ; nous voulions aller ensuite voir les Barescut, mais la pluie nous en empêche ; nous allons voir M. le curé. Maman écrit à M. Badrignans que nous avons l’intention d’aller mardi à Belesta pour faire visiter le château à Marie-Thérèse qui ne le connaît pas ; nous en profiterons pour faire une visite à Mme Delebart ; bon truc pour voir Mlle Renée ! Maman prie M. Badrignans de demander à Mme Delebart si elle sera chez elle mardi.

Ille, samedi 9 septembre 1905

Papa arrive enfin par le train de 7h du matin après avoir passé la journée d’hier à Lourdes. Je vais à cheval à Vinça ; je vois un moment Bonne Maman et je me fais couper les cheveux. Je vais aussi voir M. Bouchède[46], vice-président de la Société Saint-Sébastien, pour lui dire qu’après réflexion et après en avoir causé avec Papa, je n’accepte pas la présidence de cette société ; je lui avais fait plusieurs fois prévoir cette réponse, mais devant son insistance et celle de plusieurs autres membres de la société, j’avais consenti à ajourner ma réponse définitive jusqu’au retour de Papa. Je le remercie toutefois de l’honneur qu’on m’a fait en m’offrant la présidence à 23 ans ; mais c’est président ma jeunesse qui m’empêche d’accepter ; je crains que si des difficultés se présentent, je manque d’expérience pour les résoudre. L’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Je vais un moment à la grande maison que je trouve encore toute bousculée et très sale par suite du passage des 300 soldats que nous y avons logés dimanche dernier lors du passage de troupes qui a suivi les manœuvres qui ont eu lieu dans la région d’Estagel, Montalba et Millas.

Ille, dimanche 10 septembre 1905

Nous allons tous à la grand’messe à 10h ; après déjeuner, nous allons voir Mme Terrats d’Aguillon ; après vêpres, nous avons plusieurs visites, puis nous nous promenons, nous nous promenons encore après dîner.

Semaine du 11 au 17 septembre 1905

Ille, lundi 11 septembre 1905

Je vais, le matin, à Neffiach à cheval, je reviens en suivant un petit chemin qui longe à peu près le Boulès. Nous déjeunons à 11h et nous prenons le train de midi pour Millas où nous allons voir les Ferriol et les Çagarriga ; Bonne Maman y vient aussi, nous la retrouvons en chemin de fer. À Millas, nous ne rencontrons que la vieille Madame Ferriol ; par contre, nous voyons tous les Çagarriga, ils nous raccompagnent à la gare et nous reprenons le train de 2h 55. Nous sommes à Ille à 3h5 ; il fait très chaud.

Ille, mardi 12 septembre 1905

Le matin, je me promène avec Papa du côté de Saint-Michel. Nous partons en break à 2 heures pour Bélesta et Caladroy ; en passant à Bélesta, nous causons avec M. le curé Badrignans. À Caladroy, où nous arrivons vers 4h ½, nous sommes reçus par Mme Delebart qui ne tarde pas à faire appeler sa fille Renée dont je fais la connaissance ; c’est une blonde, grande et svelte, fine et distinguée ; je la trouve bien. Mme Delebart nous fait visiter le château, surtout à cause de Marie-Thérèse, les caves, automobile, dynamos, volières, serres, chapelle etc. et nous fait rafraîchir avant de repartir. Nous voyons aussi deux autres des filles de Mme Delebart, Mmes Vanlaër et Gilotin, la première femme du fils d’un professeur à l’Université catholique de Lille (que nous voyons d’ailleurs un moment), la seconde femme d’un grand industriel des Vosges qui n’est pas ici en ce moment ; Mme Delebart a une autre fille Mme Dewavrin femme d’un des plus riches notaires de Lille[47]. Nous repartons de Caladroy à 8h40 ; nous nous arrêtons un moment à Bélesta, où M. le curé nous fait encore prendre quelque chose, et nous rentrons à Ille à près de huit heures ; Papa qui n’était pas avec nous, commençait à être inquiet de ne pas nous voir rentrer. Mais je suis enchanté d’avoir vu enfin Mlle Renée Delebart dont j’ai tant entendu parler !

Ille, mardi 13 septembre 1905

Il pleut matin et soir et je ne peux pas faire de cheval. Je me vais promener au moment du côté de la rivière.

Ille, mardi 14 septembre 1905

Ce matin, je me promène à cheval de 9h à 11h ½ à Corbère, la route de Garrigueplane à Millas. L’après-midi, nous allons tous, en break, à La Ferrière où nous faisons une assez longue visite aux Barescut ; Maurice, qui vient d’être très malade, est ici en congé de convalescence ; nous le voyons un moment ; il a eu le chagrin de ne pouvoir conduire sa batterie qui est passée à Ille au cours des récentes manœuvres, à cause de sa maladie. Pendant que Papa et Maman vont à Corbère par Millas, Marie-Thérèse, Philo et moi nous rentrons à pied ; nous nous arrêtons un moment chez les Bartre. Je vais voir M. Joseph Batlle, arrivé depuis hier de Saint-Laurent, pour lui parler du comité royaliste que je suis chargé de former ; il accepte d’en faire partie. Ce soir, nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu.

Ille, vendredi 15 septembre 1905

Le matin, je vais à Vinça accompagné de Xavier Cristan qui monte aussi à cheval, pour faire ferrer Colette ; nous rentrons à midi 10. Il pleut une partie de l’après-midi ; aussi ne nous promenons-nous que fort peu. Papa est à Perpignan et rentre à 8h du soir. Je parle à Jérôme Noguès, épicier, du comité royaliste que j’ai mission de fonder ; il me donne son adhésion.

Ille, samedi 16 septembre 1905

Le matin, je fais une assez longue promenade à cheval, tout le temps dans de petits chemins ou même dans des sentiers ; parti par le Touïre, je rentre par le Cami de l’Oratori et la route de Corbère, après avoir fait un vrai parcours de chasse à travers des fossés, ruisseaux etc. Bonne Maman arrive tout à coup au milieu du déjeuner ; nous allons ensemble à Bouleternère assister à la fête de l’Adoration et à la procession qui la suit ; autre surprise : à la fin des vêpres dans l’église de Boule, nous voyons tout à coup arriver M. l’abbé Latour ; arrivé à Ille par le train de marchandises de 2 heures, il est reparti pour Boule par le train de 3 heures afin de nous surprendre ; avec Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse, il part pour Vinça en voiture pendant que je rentre à Ille à pied avec Papa. M. l’abbé, Maman et Marie-Thérèse reviennent de Vinça vers 7 heures. M. l’abbé n’est ici que pour 2 jours.

Ille, dimanche 17 septembre 1905

Je vais à la grand’messe que chante M. l’abbé. L’après-midi, nous allons à vêpres ; après vêpres, nous avons la visite de notre cousin M. Jean Bertran de Balanda qui vient nous inviter à aller déjeuner chez lui à Saint-Feliu un jour de la semaine prochaine ; nous avons aussi plusieurs autres visites : Barescut, Pacull, Batlle-Trainier. Après dîner, en l’honneur de M. l’abbé, nous offrons le thé au clergé d’Ille : M. le curé, le vicaire et l’abbé Debazach.

Semaine du 18 au 22 septembre 1905

Ille, lundi 18 septembre 1905

Je sers la messe à M. l’abbé à 7h ¾. Maman reçoit une lettre de M. le curé Badrignans lui annonçant les fiançailles de Mlle Renée Delebart avec M. Talayrach gros négociant en vins de Perpignan[48], dont on lui a fait part hier à Caladroy. Je pense que les bruits qui couraient depuis deux ans à mon sujet vont cesser maintenant ! Peut-être si j’avais fait quelques démarches l’année dernière aurais-je décroché la timbale, mais je n’ai pas voulu me mettre carrément en avant étant donnée la très grosse fortune des Delebart, et cela par délicatesse. Maintenant je ne pense plus du tout à ce projet et je n’ai voulu voir Mlle Delebart que parce qu’on ne cessait de m’en parler. Chose curieuse, maintenant qu’on va nécessairement cesser de me parler de ce projet (qui n’en était pas un) on se met, à Ille, à me marier avec Marie-Louise de Lacour ; depuis quelques jours, on m’a annoncé, une foule de fois, mon mariage avec elle. Décidément, les gens s’occupent beaucoup de moi ! Nous avons à déjeuner M. et Mme Dalverny, Mme et Albert de Guardia et Bonne Maman ; ils arrivent tous par le train de midi et partent par le train de 3h. sauf Bonne Maman qui ne part qu’à 8 heures. M. l’abbé, après avoir manqué le train de 5 heures, nous quitte par celui de 7 heures.

Ille, mardi 19 septembre 1905

Je pars à cheval pour Vinça à 9h ½ ; je m’arrête quelques minutes à Boule. Papa, Maman etc. arrivent en voiture à 11h 1/2 à Vinça où nous déjeunons avec l’oncle Albert, Tante Jeanne, mes cousines Suzanne et Madeleine leurs filles et leur fils Jean[49] que Bonne Maman reçoit à déjeuner à leur passage à Vinça ; après avoir passé l’été à Mont-Louis, ils vont passer quelques jours à Saint-Cyprien avant de regagner Paris. Je m’en retourne, toujours à cheval, vers 1 h après avoir accompagné les Lazerme à la gare et je m’arrête à Boule où je vois notre fermier Fines Athanase et son gendre Pujol Étienne ; ce sont de très braves gens, catholiques et royalistes ; je leur demande d’entrer dans le comité royaliste, ils acceptent volontiers et seront les correspondants pour Bouleternère.

Ille, mercredi 20 septembre 1905

Le matin, je vais à cheval à Belesta. Je vois un moment l’abbé Badrignans. Nous causons naturellement du mariage de Mlle Delebart. M. le curé, qui s’était mis en tête depuis quelque temps, de me la faire épouser (mais qui, soit dit entre parenthèses, n’avait, je crois, su rien dire aux parents) est navré de ce mariage ; moi, je le suis beaucoup moins car si je trouvais beaucoup de fortune, j’aurais dû faire de grands sacrifices sur la famille. L’après-midi, je vais à Saint-Michel demander à M. Llense, ancien maire, d’entrer dans le comité royaliste ; il accepte avec enthousiasme. Mon comité est donc maintenant tout à fait formé et il ne me reste plus qu’à envoyer la liste de ses membres à M. Passama. Je dois dire que si j’ai rencontré beaucoup de bonne volonté, j’ai essuyé aussi certains refus motivés non par le manque de conviction, mais par l’âge ou par la lassitude ou même par la peur de se compromettre ou de compromettre les siens. Mon comité est ainsi constitué :

Pour Ille :

  • M. Joseph Batlle-Delcros, propriétaire à Ille[50]
  • M. Henri Serradell, pharmacien à Ille[51]
  • M. Jérôme Noguès, épicier à Ille
  • M. Antoine Estève de Bosch, docteur en droit, Ille

Pour Saint-Michel

  • M. Llense, propriétaire à Saint-Michel

Pour Boule

  • M. Athanase Fines, fermier à Bouleternère
  • M. Étienne Pujol, cultivateur à Bouleternère

Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 21 septembre 1905

Le matin, je reste à la maison afin de jouir des dernières heures du séjour de Marie Thérèse. Nous déjeunons à 11 heures et Marie-Thérèse et moi nous prenons le train de midi. Je vais à Perpignan remettre à M. de Guardia, qui la fera passer à M. Passama, la liste des membres du comité que je ne veux pas envoyer par la poste. À Perpignan, je fais mes adieux à Marie-Thérèse qui part pour Odars où elle s’arrête quelques jours chez son oncle Marc de La Bardonnie avant de regagner Sainte-Croix. Je vais voir M. de Guardia que je trouve chez lui ; nous allons ensemble au Roussillon. Je repars par le train de 2h25 et je suis à Ille à 3h05. Je rentre à cheval : je vais à Corbère et à Millas.

Ille, vendredi 22 septembre 1905

Le matin, je vais à Montalba à cheval. L’après-midi, nous avons la visite de M., Mme et Mlle Madeleine de Çagarriga ; nous nous promenons avec eux et allons voir ensemble Mme Roca d’Huytéza que nous ne rencontrons pas : nous ne rencontrons que sa fille la baronne de Rolland. Ils partent pour Millas à 6h en voiture. Le bruit de mon mariage avec Louloute de Lacour se fait de plus en plus persistant ; pour savoir s’il ne part pas de chez les Lacour eux-mêmes et, en même temps, si cette idée conviendrait à M. de Lacour, Papa et Maman prient M. Scillie, ami commun des deux familles, par l’intermédiaire des demoiselles Mathieu, de sonder M. de Lacour qui est actuellement à Béziers pour ses vendanges.

Ille, samedi 23 septembre 1905

Le matin, je fais une longue promenade à cheval avec Xavier Cristau ; nous partons par Millas, passons au col de la Bataille, à Caladroy (à un kilomètre de Caladroy, je croise une victoria où vont Mme et Mlle Delebart), à Bélesta et nous redescendons sur Ille ; cela fait 27 à 28 kilomètres. L’après-midi, je vais me confesser ; il pleut. Ce soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 24 septembre 1905

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe. Après déjeuner, avant vêpres, nous avons une foule de visites ; les Roca, Roca d’Huytéza, de Rolland, Batlle. Après vêpres, nous allons nous promener sur la route de Perpignan. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Semaine du 25 au 31 septembre 1905

Ille, lundi 25 septembre 1905

Nous partons en break à 10 h10 pour Saint-Feliu-d’Avail où nous allons déjeuner chez nos cousins Bertran de Balanda[52] ; ils ont en dehors du village, un ancien petit château dont le parc est très agréable. En même temps que nous, les Bertran ont à déjeuner la famille d’Ax, de Corneilla-de-la-Rivière[53] dont nous faisons la connaissance. Après déjeuner, avec les jeunes gens Bertran et d’Ax et les demoiselles d’Ax, nous jouons au croquet dans le parc. Nous partons, après le thé, vers 3h ½. Nous voyons un moment M. et Mme de Balanda et Mme de Vilar qui viennent dans l’après-midi. Nous sommes à Ille à 5h ½.

Ille, lundi 26 septembre 1905

Ancienne maison Cornellà, située Grand Rue à Ille-sur-Tet, possédée par la famille d’Estève de Bosch en 1905 (vue de 2008) – Google Street View

Le matin, par le train de 6h ¾, arrive de Perpignan l’architecte Carbasse[54] que nous avons chargé d’examiner nos deux maisons d’Ille pour voir quelles réparations et quels agrandissements seraient nécessaires pour nous permettre de nous y bien installer avec notre mobilier d’Angers lorsque nous reviendrons dans le pays, c’est-à-dire l’année prochaine très probablement. Il examine d’abord la grande maison Bosch, c’est elle qui a nos préférences, car on n’aurait pas à l’agrandir ; il suffirait de faire quelques aménagements à l’intérieur de la maison, qui est très grande et très belle, et de démolir des communs, écurie, vieille tour sans mérite architectural, pour créer un jardin. Pour tout cela, il faudrait avant tout s’entendre avec les héritiers de l’oncle Victor — l’oncle Xavier, Tante Mimi et Joseph Cornet — mais comme Papa a la moitié environ de cette maison indivise, la chose ne présenterait pas, je crois, grande difficulté. La maison que nous habitons actuellement, et qui nous vient de la famille de Corneilla, devrait être agrandie ; de plus, il faudrait acheter deux petites maisons voisines pour agrandir le jardin ; comme cette maison est située dans un vilain quartier et qu’elle n’a pas aussi grand air que l’autre, j’opine pour la maison Bosch. Nous gardons M. Carbasse à déjeuner ; nous avons aussi Bonne Maman qui arrive de Vinça à midi pour manger avec nous un lièvre tué par Max qui est arrivé de Sainte-Croix. L’après-midi, je vais à cheval à Millas et Corbère où l’on achève de vendanger. Bonne Maman part par le dernier train. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 27 septembre 1905

Nous déjeunons à 10 heures et, à 11h ½, nous partons — Papa, Maman et Philo — en voiture, moi à cheval pour Trouillas et Pontilla. J’arrive à Trouillas, bien avant les autres à 1h20 ; quand Papa est arrivé, nous allons à la vigne de la Foun Rouge qui est presque tout entière cueillie ; après avoir vu les comptes, nous partons pour Ponteilla où Maman et Philo nous attendent chez Mme de Llamby. Après avoir pris le thé, j’en repars à 4h ½ et j’arrive à Ille à 6h ½. Papa, Maman et Philo partis en même temps n’arrivent qu’à 7h ½.

Ille, jeudi 28 septembre 1905

Le matin, nous apprenons par les journaux la nouvelle de la nomination de l’oncle Xavier au grade de colonel. Il était temps après six ans de grade ! Il est envoyé à Mézières à la tête du 91e de ligne. Il ne change guère de pays, mais cela n’est pas pour lui déplaire car il désirait rester dans l’Est. Nous télégraphions aussitôt à Verdun. Nous déjeunons à 11 heures et nous partons par le train de midi pour Perpignan où, après quelques commissions, nous prenons chez Margouet un bon landeau pour une tournée de visites que nous devons faire dans les environs de Perpignan. Nous allons d’abord à Boaçà où nous voyons nos cousins Gout de Bize ; ensuite à Saint-Cyprien où nous sommes reçus par notre cousine Genin, nous y voyons en même temps notre cousine de Guardia la mère et Tante Jeanne[55] ; je vais aussi voir 5 minutes le curé M. Rajau qui est d’Ille ; nous allons ensuite aux Capeillans où nous ne rencontrons pas nos cousins de Rovira qui sont à Biarritz, mais nous voyons quelques instants M. de Meynard. Enfin, nous terminons cette tournée par une visite aux D’Arexy et aux Henri Bertran de Balanda à Latour-Bas-Elne[56] ; M. d’Arexy me fait visiter sa magnifique cave. Nous rentrons à Perpignan à temps pour prendre le train de 7h03 et nous sommes à Ille à 8 heures ; nous retrouvons Papa qui est allé à Vinça dans l’après-midi.

Ille, vendredi 29 septembre 1905

Le matin, je vais à Vinça à cheval. L’après-midi, étant un peu enrhumé du cerveau, je ne sors qu’un petit moment. Papa va à Port-Vendres retenir cinq premières sur « la Marsa » de la Compagnie Touache, courrier d’Alger, pour le 8 octobre. Voilà donc un superbe voyage que nous allons faire !

Ille, samedi 30 septembre 1905

À cause de mon petit rhume de cerveau que je ne veux pas laisser durer, je ne sors pas le matin. L’après-midi, je vais me promener avec Philomène du côté de la Foun dal Boulès et de Saint-Michel. Le soir, nous allons aux complies du Rosaire. Je me confesse à M. le curé.

Octobre 1905

Semaine du 1er octobre 1905

Ille, dimanche 1er octobre 1905

Je vais à l’église à 7 heures ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Rosaire ; je retourne à la grand’messe et à vêpres. Avant et après vêpres, nous nous promenons un peu. Ce soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu où sont aussi les Batlle.

Semaine du 2 au 8 octobre 1905

Ille, lundi 2 octobre 1905

Le matin, je vais me promener à pied du côté de Régleille ; il pleut par moments et je rentre vite. Après déjeuner, à 2h ½, je monte à cheval ; je vais à Corbère et à Saint-Féliu-d’Avail ; je passe 3/4 d’heure chez les Bertran où les jeunes gens seuls me reçoivent, les parents étant à Perpignan. J’arrive à Ille vers 5h ½ par un vent épouvantable. Le soir, nous allons tous à la cérémonie du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu où nous rencontrons les Batlle.

Ille, mardi 3 octobre 1905

Il fait une véritable tempête de vent, accompagnée d’ondées, toute la matinée ; aussi je reste dans la maison et ne sors que pour assister à la grand’messe que Maman fait chanter, à 8 heures, en l’honneur de Sainte Philomène. L’après-midi, le temps s’améliore un peu et nous allons tous nous promener, de 2h à 4h, du côté de Saint-Michel. Le soir, nous allons au Mois du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 4 octobre 1905

Le matin, je vais à cheval à Montalba ; de là à Bélesta par une jolie route que je ne connaissais pas encore, je m’arrête un quart d’heure chez M. Badrignans et je suis à Ille à 11h ¾. L’après-midi, nous avons tout à coup la visite de M. l’abbé Badrignans qui ne me l’avait pas annoncée ce matin. Ensuite, nous allons faire notre visite d’adieu à M. le curé car c’est aujourd’hui la dernière journée de notre séjour à Ille, puis nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, puis nous faisons nos adieux aux demoiselles Mathieu.

Vinça, jeudi 5 octobre 1905

Ce matin, je suis parti d’Ille à 8h 20 à cheval pour les Capeillans ; je suis passé par Corbère, Thuir, Bages, Elne et Latour-Bas-Elne : je suis arrivé aux Capeillans à 11h 3/4, soit 3 heures 25 minutes pour 37 kilomètres, sans me presser et sans mettre pied à terre une seule fois. Je remets Colette en excellent état. Je déjeune avec Fernand, sa femme, Meynard et M. Joseph Jonquères d’Oriola[57], sportsman assez connu qui vient de gagner plusieurs prix aux concours hippiques de Biarritz et de Saint-Sébastien sur des chevaux de Fernand. Je repars avec lui vers 3h ½ en trainant, derrière sa charrette anglaise, une jument de Fernand qu’il emmène à Corneilla. Je prends à Corneilla le train de 4h20. À Perpignan, je monte une minute chez les Bonafos, je fais quelques commissions et je vais passer une heure avec Carlos ; je vois aussi Tante Hélène et Marthe. Je prends le train de 7h03 ; à Ille, montent Maman et Philomène qui viennent à Vinça où nous allons passer deux jours et d’où nous nous repartirons tous ensemble dimanche pour Alger.

Ille, vendredi 6 octobre 1905

Il fait un vent à décorner les bœufs. Le matin, je vais à la messe à 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Je vais, avec Amédée Jocaveil, me promener jusqu’à Bente Farine. L’après-midi, pour marcher un peu, nous faisons plusieurs tours de jardin. Le soir, nous allons à la cérémonie à l’église.

Ille, samedi 7 octobre 1905

Dix ans aujourd’hui de la mort de mon pauvre Bon Papa ! Il me semble que ce malheur est arrivé hier. Nous faisons la sainte communion et assistons à un service funèbre à son intention. Nous faisons nos préparatifs de départ. M. le curé forme une « association paroissiale » à Vinça en vue de la séparation. Bonne Maman s’y inscrit comme membre fondateur ; nous, étant propriétaires dans dix localités, nous devons donner partout le bon exemple et montrer que nous tenons à participer partout à l’organisation et aux frais du culte ; cependant, c’est surtout à Ille que notre action devra s’exercer ; là, nous serons certainement fondateurs ; ici, nous nous faisons inscrire comme membres donateurs. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

À bord de la « Medjerda », dimanche 8 octobre 1905

Ce matin, nous assistons à Vinça à la grand’messe pendant laquelle M. le curé annonce la formation de l’association paroissiale et engage ses paroissiens à y entrer. Nous faisons nos derniers préparatifs de départ, et nous partons pour Port-Vendres par le train de 3h35 ; Papa nous rejoint à Ille. À Corneilla, notre train écrase un homme ; on croit que cet homme a voulu se suicider car, disent les employés, il s’est jeté sous la machine. À Port-Vendres, nous apprenons qu’au lieu de « la Marsa », qui est en réparation, nous allons nous embarquer sur « la Medjerda », paquebot un peu plus petit, mais le plus rapide de la Compagnie Touache ; aussi, nous arriverons à Alger à 8h ½ au lieu de 10 heures ; je le télégraphie à l’oncle Paul avant de quitter Port-Vendres. Sur le navire, qui n’est pas mal, je partage mon temps entre le pont, le salon et la cabine ; jusqu’à présent, aucun de nous n’a été malade, pas même Bonne Maman. La mer est assez belle et la nuit est claire ; dans un moment, j’irai me coucher.

Semaine du 9 au 15 octobre 1905

Alger, lundi 9 octobre 1905

Je me lève de bonne heure, sur la Medjerda, afin d’assister au lever du soleil ; le matin, jusque vers 8 heures, la mer est très houleuse, on a peine à se tenir sur le pont tant le tangage est accentué. Philomène est carrément malade, Bonne Maman a du malaise ; Maman en a un peu aussi ; Papa et moi n’avons absolument rien. Je mange et bois à bord, me tiens sur le pont, dans le salon ou dans la cabine, sans rien ressentir d’anormal. Après les Baléares, le mistral se calme et la houle diminue. Elle recommence un peu en approchant de la côte d’Afrique à cause du vent de sud-est qui se met à souffler. À partir de 5h, on commence à voir la terre, et nous arrivons dans le port d’Alger à 7h45, en avance sur l’heure prévue ; nous débarquons à 8h ¼ ; Tante Josepha et l’oncle Paul qui ne nous attendaient pas aussitôt malgré ma dépêche, ne sont pas au débarcadère et nous nous faisons conduire chez eux par deux pauvres Maures qui prennent nos petits bagages. Nous arrivons rue Philippe, au moment où l’oncle Paul et Tante Josepha allaient partir pour le port en omnibus ; ils sont stupéfaits de nous voir déjà, croyant que nous n’arriverions pas avant 9 h ½ car les bateaux ont l’habitude d’arriver en retard ; c’est le mistral de ce matin qui nous a beaucoup poussés et qui nous vaut cette arrivée anticipée. Nous prenons quelques rafraîchissements puis nous visitons la ravissante maison mauresque qu’habitent les Magué et nous allons prendre dans nos lits un repos bien gagné.

Maison « mauresque » habitée par la famille Magué à Alger (Algérie) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 9 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Alger, mardi 10 octobre 1905

Alger : plafond du salon de la direction du génie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 10 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Le matin, avec l’oncle Paul et Papa, je visite une partie de la ville, la Préfecture où la salle du conseil général, ancienne cour mauresque, est très intéressante ; la mosquée de la marine où nous sommes obligés de nous déchausser, les quartiers élégants des boulevards et du square Bresson etc. Le coup-d’œil de la rade est féérique. L’après-midi, tous ensemble, nous visitons le cimetière arabe de Bab-el-Oued, la Casbah dont les rues si tortueuses et si originales empreintes d’un si vif cachet arabe, produisent une impression inoubliable ; dans la Casbah, des bandes de gamins et de gamines indigènes, repoussants de saleté, nous suivent indéfiniment en criant : « Donne-moi un sou » ; les fillettes me disent : « Embrasse-moi, je te donne permission », inutile de dire que je n’ai pas profité de cette permission car ce baiser m’aurait pu laisser dans ma chevelure des traces blanches et vivantes ! Nous voyons aussi la curieuse rue de la Lyre avec ses magasins juifs.

Alger : le salon de la direction du génie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 10 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Alger, mercredi 11 octobre 1905

Le matin à 6 h ½ , je monte à cheval avec l’oncle Paul suivis de l’ordonnance ; je monte un petit cheval barbe au trot saccadé et au galop vif. Nous sortons d’Alger par l’ancien village d’Isly, nous allons à El Biar, et nous rentrons par la porte Bab-el-Oued ; charmante promenade. Ensuite, je me promène en flânant jusqu’vers midi. L’après-midi, nous allons, en tram électrique au Jardin d’Essai de Mustapha inférieur ; nous nous promenons une bonne heure dans ce magnifique parc où on peut admirer une superbe flore semi-tropicale ; mais le temps se gâte et nous rentrons ; à cinq heures, nous allons au Mois du Rosaire à la cathédrale.

La Jardin d’essai à Alger – Carte postale de 1905 (site ebay.fr)

Alger, jeudi 12 octobre 1905

Le matin je vais à la messe, je flâne etc. A 1 h ½ nous prenons le tram électrique pour Mustapha supérieur où nous allons voir Nénette au parloir du Sacré Cœur ; nous restons avec elle jusqu’à 3 h ½, puis la supérieure nous fait visiter le parc, la chapelle etc. ; elle a grand peur de voir son établissement fermé prochainement par les bandits gouvernementaux. Nous nous promenons un peu dans Mustapha, puis nous rentrons.

Alger, vendredi 13 octobre 1905

Nous devions monter à cheval le matin, mais la pluie nous en empêche. La pluie à Alger, quel ennui ! Elle dure toute la journée. Dans l’après-midi, elle diminue un peu et nous pouvons faire quelques commissions ; nous entrons dans plusieurs magasins de meubles et objets orientaux où nous faisons plusieurs emplettes ; mais nous ne nous décidons qu’à la fin de notre séjour pour le meuble de résistance que nous voulons emporter d’Alger. Je me promène dans la Casbah ; nous allons nous confesser à la cathédrale. Nous visitons la bibliothèque installée dans une très belle maison mauresque dans le genre de l’Archevêché ou de la maison habitée par l’oncle Paul, mais plus belle encore.

Alger, samedi 14 octobre 1905

J’ai aujourd’hui 23 ans et c’est, en même temps, le seizième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; pour fêter ce double anniversaire, je fais la sainte communion à la messe de 7h à Notre-Dame-des-Victoires. Ensuite, comme il continue à pleuvoir, je ne sors qu’une heure environ dans la matinée. L’après-midi, le temps s’étant mis au beau, nous visitons une grande fabrique de tapis d’Orient rue Frais-Vallon, puis nous voyons la « Medersa », école indigène.

Alger, dimanche 15 octobre 1905

Le temps est beau et nous pouvons reprendre nos promenades à cheval. L’oncle Paul et moi partons à 6 h ½ suivis de l’ordonnance ; nous allons à Mustapha supérieur, traversons le jardin d’essai, la forêt en pente qui le domine et revenons par le chemin du Télemly ; nous rentrons à 9 h ½ et allons à la messe de 10 h ½. Nénette, qui a la permission de venir passer chez ses parents la journée du dimanche jusqu’au lundi matin pendant notre séjour ici, arrive à 11 h ½ ; on l’accompagne jusqu’à la place du Gouvernement où nous allons l’attendre à la descente du tram électrique. L’après-midi, nous allons tous à Notre-Dame-d’Afrique où nous assistons à la bénédiction et à l’absoute donnée sur la tombe qui domine la mer ; c’est une cérémonie très émouvante. Nous entrons un moment à la chapelle voisine du Carmel et nous rentrons par le joli village de Saint-Eugène, ces dames en tram, Papa, l’oncle Paul et moi à pied.

Notre-Dame-d’Afrique à Alger – Carte postale ancienne sans date (site archnet.org)

Semaine du 16 au 22 octobre 1905

Constantine, lundi 16 octobre 1905

Nous partons d’Alger, Papa et moi, par le train de 6h25 du matin et après 14 heures de chemin de fer sur « l’Est algérien », nous arrivons à 8h40 du soir à Constantine, ville où nous appellent des souvenirs de famille puisque mon grand-père paternel, alors capitaine du génie, depuis colonel, a pris part aux deux sièges de cette ville en 1836 et 1837 ; il était à la prise de Constantine. Nous avons traversé d’abord la plaine si fertile de la Métidja, puis des montagnes et des défilés assez sauvages qui nous ont menés sur les hauts plateaux constantinois sur lesquels la locomotive courait au milieu de plaines immenses égayées ça et là par un campement d’Arabes ou par un passage de bourricots ou de chameaux ; de loin en loin, une localité moitié française moitié indigène et une gare ; pays de céréales, mais dont l’aspect est assez triste et monotone à cette époque-ci de l’année ; près de Sétif, à plus de 1000 mètres d’altitude, il faisait presque froid. Nous descendons au Grand Hôtel ; après dîner, à 10 heures, pendant que j’écris à Maman pour lui donner des nouvelles de notre voyage, Papa écrit à notre cousin Henri de Blaÿ, propriétaire de grands vignobles à Aïn-Bessem (département d’Alger) que nous irons le voir samedi à notre retour de Biskra et de Constantine s’il peut nous envoyer prendre à la station de Bouïra à 25 kilomètres d’Aïn-Bessem.

Constantine, mardi 17 octobre 1905

Nous employons la matinée à visiter la ville proprement-dite, qui est assez vite vue ; le quartier arabe, très animé le matin, est très curieux avec ses maisons bleues aux fenêtres si étroites pour éviter les regards indiscrets ; mais les habitants sont presque aussi sales et sentent presque aussi mauvais que dans la Casbah d’Alger. Nous visitons deux mosquées, en ayant soin de nous chausser de babouches à l’entrée. L’après-midi, nous allons voir, aux bureaux de l’État-major de la place, M. Naugès lieutenant d’infanterie, d’Ille, et M. Paul Collet-Meygret, fils du général, lieutenant de cavalerie ; ils nous font visiter différentes choses, notamment la Casbah entièrement transformée en casernes et en arsenal d’artillerie ; ils nous donnent une lettre de recommandation d’un capitaine de leurs amis pour le chef du bureau des Affaires indigènes de Biskra, en priant ce dernier de faciliter notre excursion à Biskra et dans l’oasis ; ce sera précieux. Ensuite, nous voyons le chemin des Touristes, situé à 100 mètres au-dessous de la ville dans la gorge si étroite du Rummel qui enserre la ville sur 3 côtés et la rend presque inaccessible ; nous visitons le quartier juif etc. Le temps s’est mis au beau, mais il fait frais. Naturellement, j’expédie un bon nombre de cartes postales.

Biskra, mercredi 18 octobre 1905

Nous quittons Constantine par le train de 8h25 ; il fait beau, mais presque froid, il n’y a pas 10 degrés le matin. Nous déjeunons au buffet de Batna près des ruines romaines de Timgad que nous n’aurons malheureusement pas le temps d’aller voir ; nous traversons des plaines dénudées dans cette saison, et très tristes ; de temps en temps, on voit des tentes de nomades ou des caravanes en marche vers le sud avec force chameaux ; à El Kantara, nous entrons dans le Sahara ; il est triste car le temps est gris et, chose très rare dans ces pays, il tombe quelques gouttes de pluie. Nous arrivons à Biskra à 4 h ½ et nous descendons à l’Hôtel du Sahara. Biskra est une jolie petite ville française située à l’extrémité de l’oasis qui porte son nom ; c’est une station d’hiver assez fréquentée, il y a de très grands hôtels et déjà, plusieurs familles – françaises et anglaises – sont installées. Le soir, sous la conduite d’un jeune cicérone, qui parle assez bien le français, nous allons dans un café maure très chic où nous assistons un moment à de curieuses danses indigènes par des femmes Ouled-Naïl et d’autres venues, dit-on, de Tombouctou.

Biskra, jeudi 19 octobre 1905

« Biskra : l’extrémité du village nègre » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Il fait beau aujourd’hui ; tant mieux ! Nous en profitons pour bien voir la ville et ses environs immédiats et l’oasis. Le matin, nous allons voir le capitaine Lafforgue, chef du Bureau arabe, pour qui nous avons une recommandation ; il met à notre disposition un employé du Bureau arabe qui parle bien le français ; ce jeune homme nous pilote matin et soir ; nous visitons, dans la matinée, le village nègre peuplé d’une population noire composée de descendants d’esclaves, et le parc magnifique dit « Jardin Landon », propriété du comte Landon de Longeville qui ne l’habite presque pas ; le comte a réuni dans ce parc presque toutes les essences tropicales, c’est merveilleux et la villa attenante à ce magnifique parc doit être bien agréable à habiter l’hiver. Nous visitons aussi le marché indigène où se réunissent les Arabes du désert et ceux venus du Tell et des plateaux ; on y vend beaucoup de dattes, des bestiaux, des chameaux. J’y achète pour 25 francs un joli sabre à fourreau en cuir ciselé et incrusté de nacre dont on me demandait d’abord 40 francs ; Papa y achète aussi diverses curiosités du pays. L’après-midi, à 2 h ½ , nous louons une calèche et, accompagnés de notre guide, nous faisons le tour de l’oasis ; cette forêt de 150.000 palmiers chargés de dattes, de figuiers, d’oliviers, d’orangers etc. est ravissante ; à l’extrémité, nous avons une belle vue sur le désert qui s’étend à perte de vue ; à l’horizon, on a l’illusion complète, absolue, de la mer ; notre guide nous dit que c’est un effet de mirage, l’immense nappe n’est coupée que par la ligne télégraphique qui court vers Touggourt et les autres postes militaires d’extrême-sud. Nous rentrons vers 4 heures ¼, expédions des cartes postales et nous nous promenons jusqu’à la nuit. A la lisière de l’oasis, le coucher de soleil sur les montagnes de l’Aurès dont les derniers contreforts meurent à une trentaine de kilomètres, irise ces montagnes de teintes roses et violettes ; et de l’autre côté les têtes altières des palmiers se profilant sur le ciel sombre, puis l’immensité… C’est impressionnant. Le temps étant beau dans la journée, il a fait réellement chaud (24° environ) ; on trouve ici qu’il fait frais, car la semaine dernière avant les pluies, on avait 30° et 32°, et, en juillet, on a eu 49°, quelquefois, le thermomètre monte à 50 et au-dessus ! Pays charmant l’hiver, mais l’été !!!!! Dès le matin, on nous remet une dépêche d’Henri de Blaÿ nous disant qu’il nous attendra samedi matin à la gare de Bouïra.

« Biskra : une allée du parc du château Landon » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
« Un village indigène dans l’oasis de Biskra ; vue prise du haut d’un minaret » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
« Oasis de Biskra ; une oasis détachée vue de loin à travers l’oued. Direction de l’oasis de Sidi-Okhar » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)

Biskra, samedi 21 octobre 1905

Impossible d’écrire mon journal hier soir car j’étais en chemin de fer. Hier matin, nous quittions Biskra à 7h50 par un temps superbe qui a dû devenir très chaud dans la journée, nous arrivions à Constantine à 4h ½, nous passions 5 heures dans cette ville en attendant le départ du train de nuit pour Alger ; nous en profitions pour aller déposer une carte chez les lieutenants Collet-Meygret et Naugès et remercier le capitaine Pouget de sa recommandation ; nous dînons au Grand Hôtel et partons par le train de 9h20 du soir ; il pleut un peu dans la soirée, décidément, c’est à croire que c’est nous qui avons apporté la pluie en Algérie. Je dors bien jusqu’à cinq heures. À 6h ½ nous arrivons à Bouïra ; nous déjeunons au buffet, puis nous montons dans le dog-cart que nous a envoyé Henri de Blaÿ ; il est conduit par un Arabe qui parle fort bien le français. Partis avant 7 heures, nous n’arrivons qu’à 9h ½ à la propriété d’Henri de Blaÿ à Aïn-Bessem ; elle est à 26 kilomètres de la gare de Bouïra et à 21 kilomètres d’Aumale. Le pays est très habité ; nous traversons une foule de villages français ; les principales cultures sont les céréales et la vigne. Nous nous promenons et causons avec notre cousin jusqu’à l’heure du déjeuner ; nous voyons aussi les 3 aînés : Marcelle, Jeanne et Marie ; les deux fillettes les plus jeunes sont à Perpignan. Après un excellent déjeuner, nous repartons à 1h ¼ et arrivons à 3h ½ à Bouïra pour reprendre le train de 3h50 ; nous arrivons à Alger à 7h30 trouvant tout le monde en bonne santé. Je suis bien aise d’avoir pu faire une petite visite à nos cousins de Blaÿ, au retour de cette intéressante tournée dans l’est et le sud de l’Algérie.

Biskra, dimanche 22 octobre 1905

Je me lève assez tard pour rattraper le temps perdu et vais à la grand’messe à Notre-Dame-des-Victoires à 9 heures. Ensuite, nous allons tous attendre Nénette qu’on emmène à 11 h ¼ par le tram de Mustapha. L’après-midi, nous allons visiter la mosquée de Sidi abd er Rhaman au-dessus du Jardin Marengo, et une synagogue, puis nous allons à vêpres à Notre-Dame-des-Victoires où l’on fait la fête de l’Adoration perpétuelle.

Semaine du 23 au 29 octobre 1905

Alger, lundi 23 octobre 1905

Ce matin, je me promène du côté du vieux port, sur la jetée ; il fait chaud, le soleil surtout est brûlant, c’est enfin le vrai soleil d’Alger ; aussi, je vais prendre un bain. L’après-midi, nous allons tous nous promener à Kouba où nous visitons le grand séminaire d’où l’on a une vue superbe. Le sirocco souffle.

Alger, mardi 24 octobre 1905

Ce matin, je me promène et fais quelques commissions avec l’oncle Paul. L’après-midi, nous allons en voiture à El Biar faire une visite à Mmes de Villepilière[58], mère et belle-fille et à Mme de Suloze qui habitent deux villas mauresques voisines dans un joli site boisé ; Mme de Villepilière mère et Mme de Suloze sont les sœurs des deux Messieurs de Franclieu qui ont épousé nos deux cousines de Saint-Martin, de Toulouse, et dont l’aîné est colonel à Sedan et le second, le vicomte, est ingénieur. Le simoun continue et amène sur Alger et sur les environs des nuages gris plomb qui ont des reflets métalliques ; la chaleur est lourde et accablante. Nous sortons un peu le soir pour prendre l’air.

Alger, mercredi 25 octobre 1905

Nous prenons tous, sauf l’oncle Paul et Tante Josepha, le train de 9h45 pour Blida où nous arrivons à 11h45 après avoir traversé la Mitidja qui offre tant de rapports avec notre plaine du Roussillon. Nous déjeunons à l’Hôtel d’Orient puis nous prenons une voiture qui nous fait promener un peu dans la jolie petite ville de Blida, dans le village arabe et nous mène aux gorges de la Chiffa ; malheureusement, la nécessité de prendre le train de 4h37 ne nous permet pas de nous enfoncer beaucoup dans les gorges et nous ne pouvons même pas arriver au ruisseau des singes. Nous sommes à Alger à 6h ½. Le temps, très lourd le matin, s’est tempéré dans l’après-midi. La température par le sirocco a été très élevée puisque nous avons eu, deux jours de suite, un maximum de 32°.

Alger, jeudi 26 octobre 1905

Le matin, avec l’oncle Paul, nous visitons le port de commerce, très animé comme toujours, puisqu’Alger est le premier port de France, après Marseille. L’oncle Paul me montre les travaux que l’on commence à exécuter et qui vont doubler le port. Nous prenons une barque qui nous mène à la jetée nord et nous rentrons en suivant cette jetée qui était parfois un peu arrosée par les lames, et le port militaire qui est dans la vieille darse turque. L’après-midi, il pleut assez fort à plusieurs reprises et nous ne sortons que pour faire des commissions et aller au salut à la cathédrale ; nous visitons aussi le palais d’hiver du gouverneur général qui est un ancien palais du dey en style mauresque naturellement, pas trop dénaturé.

Alger, vendredi 27 octobre 1905

Le matin, nous allons, en break, raccompagner au Sacré-Coeur Nénette qui avait une sortie hier et qui a couché ici ; ensuite, Papa, l’oncle Paul, Philo moi nous promenons en break toujours, au ravin de la Plaine sauvage, à Hussein-Dey et revenons par le jardin d’essai ; le temps est gris. L’après-midi, je me promène avec l’oncle Paul et Papa ; nous allons à la Casbah et rentrons par le quartier indigène qui est en-dessous.

Alger, samedi 28 octobre 1905

Le matin je me promène seul ; je vais au Sacré-Cœur prendre des nouvelles de Nénette qui avait un peu mal à la gorge hier et qui s’est brûlée au cou avec de la teinture d’iode. L’après-midi, nous avons la visite de deux gendarmes de Vinça et de Rigarda qui sont dans les environs d’Alger ; je me promène seul et vais me confesser à un Père Jésuite qui continue à confesser dans l’ancienne chapelle des Jésuites ; cela durera tant que ça pourra !

Alger, dimanche 29 octobre 1905

Nous faisons tous le matin en voiture le pèlerinage de Notre-Dame-d’Afrique où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, j’assiste à un petit congrès, organisé par le Sillon algérien sur « Le repos hebdomadaire » ; je n’aime guère le Sillon et je déteste ses tendances en religion, en sociologie, en politique et en patriotisme, mais le sujet m’a attiré à cause de l’utilité que je pourrai en retirer pour ma thèse de doctorat ; il est, du reste, bien traité ; ces jeunes gens, fort bien intentionnés, m’ont du reste, bien accueilli. J’ai fait la connaissance d’un jeune homme, M. Louis Rupert, élève de l’École de commerce d’Alger et originaire du Tarn, qui a toutes mes idées patriotiques et religieuses, mais qui va aux réunions du Sillon parce qu’il n’y a pas autre chose à Alger ; il brûle de former ici un groupe royaliste ; il a fait partie en France de l’A.C.J.F.

Semaine du 30 au 31 octobre 1905

Alger, lundi 30 octobre 1905

Le matin, je me promène et je vais me baigner ; Papa et l’oncle Paul sont en excursion au Tombeau de la Chrétienne. L’après-midi, je vais en tram à Maison-Carrée où je me promène un peu ; au retour, je vais au Sacré-Cœur porter un paquet à Nénette, cela me donne l’occasion de passer de Mustapha inférieur à Mustapha supérieur ; je me trompe même un peu de chemin ; je vais me faire couper les cheveux.

Alger, mardi 31 octobre 1905

Le matin, nous allons en bande visiter la Casbah, la vieille forteresse turque résidence des deys, sous la conduite d’un officier d’administration ; nous voyons le pavillon du fameux coup d’éventail qui nous a valu (?) l’Algérie. L’après-midi, nous allons, dans le break du génie, à un village de Boudzaréa sur la montagne du même nom ; nous entrons dans plusieurs maisons du village arabe ; la pluie nous empêche de pousser jusqu’à la forêt de Baïnem ; nous rentrons par le Frais-Vallon et Saint-Eugène. Je reçois une lettre de M. Jac me demandant de faire une confère à Saint-Serge le 19 novembre sur le repos dominical.

Novembre 1905

Semaine du 1er au 5 novembre 1905

Alger, mercredi 1er novembre 1905

Je réponds à M. Jac que je ne serai pas à Angers le 19, mais que j’accepte de la faire plus tard. Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame-des-Victoires ; je retourne à la grand’messe à la cathédrale. L’après-midi, je vais me promener avec M. Louis Rupert ; je le décide à fonder à Alger un groupe d’Action française ; je resterai en correspondance avec lui à ce sujet ; nous allons nous promener au cimetière Saint-Eugène où il y a, ce soir, beaucoup de monde ; ce cimetière est très bien tenu et très beau. A 7h, nous allons voir tous ensemble une cérémonie à la mosquée de la Pêcherie, à l’occasion du Ramadan.

Alger, jeudi 2 novembre 1905

Je vais à la messe de 7h à Notre-Dame-des-Victoires ; j’y fais la sainte communion à l’occasion de la Fête des morts. Ensuite, je vais me promener avec l’oncle Paul, puis prendre un bain. L’après-midi, nous allons faire nos adieux à Nénette de 2h à 3h ½ au parloir du Sacré Cœur à Mustapha ; puis je vais visiter le Musée et le Palais d’été du Gouverneur ; de 5h ½ à 6h ½, je me promène avec Rupert ; je lui donne conseils et instructions pour la fondation de sa section d’Action française ; je me tiendrai au courant en restant en correspondance avec lui. Mon séjour à Alger n’aura pas été inutile à la cause nationale si, grâce à mes instances et à ma propagande, M. Rupert réussit ; j’aurai été l’occasion de cette fondation. Notre séjour à Alger est terminé ; il est temps de regagner le Roussillon, puis l’Anjou. Nous partirons demain soir sur un navire espagnol pour Palma de Majorque où nous passerons 3 jours, puis, de là, nous rentrerons à Vinça par Barcelone. Séjour des plus agréables grâce à l’extrême bonté de l’oncle Paul et de Tante Josepha ; seul, le temps nous a un peu contrariés ; il n’a pas été ce qu’on aurait pu espérer en Algérie. Malgré cela, nous avons très bien vu Alger, nous avons fait plusieurs excursions aux environs et, avec Papa, j’ai même fait un voyage des plus intéressants.

Alger, vendredi 3 novembre 1905

Je ne m’attendais pas à être encore à Alger ce soir ; mais ce matin, nous avons appris que le vapeur espagnol n’était pas parti de Palma hier à cause du mauvais temps et qu’il y avait donc 24 heures de retard. Un jour de plus à passer ici ! Nous en profitons pour nous promener ; je vais, dans l’après-midi, jusqu’à la colonne Voirol ; à 5 heures, je me promène avec Rupert.

À bord du « Balear », de la Compagnie Sitges, mardi 4 novembre 1905

Ce matin, je vais du côté du port et je vois arriver « le Baléar » qui nous emportera le soir, je regrette que ce ne soit pas le « Miramar » qui est beaucoup plus confortable. Je vais prendre un bain à 10h ½. Après déjeuner, nous allons au Sacré-Cœur embrasser une dernière fois Nénette qui est bien étonnée de nous voir ; il fait un sirocco très chaud (28 à 29 degrés). Nous partons à cinq heures accompagnés par les Magué et par Rupert ; c’est avec un certain regret que je vois s’éloigner la côte africaine où j’ai passé un mois bien agréable. Le « Baléar » est un petit vapeur manquant assez de confort ; de plus, il tangue pas mal et nous sommes tous plus ou moins indisposés.

Palma de Majorque, dimanche 5 novembre 1905

Je quitte ma couchette vers 6h du matin ; à peine monté sur le pont, je suis pris de nausées ; Philomène est indisposée aussi et plus que moi, Maman également ; Papa lui-même fait comme les autres ; Bonne-Maman est la seule qui ne… restitue rien, à condition de rester couchée dans sa cabine. Vers 7h, la mer devenait de plus en plus houleuse, et le ciel s’assombrissait, lorsque tout à coup arrive brusquement une bourrasque de l’ouest qui nous secoue et nous ballotte énormément ; nous y assistons Philomène et moi, de la passerelle du commandant qui, ayant un mot de recommandation du chanoine Miralles pour nous, se montre plein d’attention, il parle bien le français ; à partir de ce moment, jusqu’à celui de notre arrivée dans le port la nuit et la pluie font rage ; c’est une véritable tempête que nous essuyons là, aussi arrivons-nous très en retard et après plusieurs rechutes de mal ; Philomène fait peine à voir. À Palma, nous descendons au Grand Hôtel, nouvel établissement très confortable ; il n’existe que depuis 3 ans ; en 1897 avec Papa, nous étions descendus à la « Fonda de Mallorca », hôtel espagnol des plus médiocres ; ici, au contraire, le personnel parle admirablement le français, et nous ne nous apercevons pas du tout que nous sommes en Espagne, tout notre hôtel a l’aspect français. Après déjeuner, je vais avec Papa, faire une visite au chanoine Miralles y Sbert qui, sans connaître Papa, est en correspondance avec lui depuis qu’il a fait imprimer dans la Revista mallorquina la conférence que Papa fut sur Majorque le 4 février 1898 à l’Université d’Angers, sous le titre « Une semaine à Majorque ». Le chanoine est un homme d’une quarantaine d’années, comprenant le français mais ne le parlant pas ; nous parlons, avec lui, catalan et il nous parle majorquin. Ensuite, de 4h à 6h, nous visitons la ville ; nous revoyons la Lonja, la Casa consistorial, la superbe cathédrale où nous entendons les vêpres ; nous avons entendu ce matin la messe à l’église Saint-Nicolas. Le temps reste troublé toute la journée.

Semaine du 6 au 12 novembre 1905

Palma, lundi 6 novembre 1905

Le temps est lamentable toute la journée ; il pleut à verse, la mer est démontée et les paquebots ne partent pas. Pourvu que cela ne dure pas ! Être bloqué dans cette île par le mauvais temps, cela n’aurait rien de charmant ; un jour de retard, c’est déjà trop. Le matin, nous allons à la cathédrale que le chanoine Miralles[59] nous fait visiter dans tous ses détails ; on y a fait l’année dernière de grands travaux qui ne sont pas encore terminés ; aussi n’a-t-elle plus, à l’intérieur, le même aspect qu’en 97. Nous voyons le trésor qui contient des merveilles ; le cadavre du roi Jaime II qui n’est plus à la même place qu’il y a huit ans et les archives dont le chanoine, qui est archiviste de la cathédrale, nous fait les honneurs. L’après-midi, le mauvais temps nous bloque dans l’hôtel ; je sors à peine une demi-heure ; j’écris des cartes postales.

Josep Miralles (1860-1947), chanoine et futur évêque de Barcelone puis de Majorque – Wikipédia

À bord du « Miramar », mardi 7 novembre 1905

Le temps est meilleur dans la matinée ; nous en profitons pour visiter l’église Sainte-Eulalie, l’église et le cloître Saint-François ; à 10 h ½ , arrivé à l’hôtel M. Carbou fils que le chanoine a prévenu de notre arrivée à Palma ; il vient de Felanita exprès pour nous voir ; c’est lui qui, en 1897, nous avait fait visiter Palma en détail ; nous l’invitons à déjeuner ainsi que le chanoine que nous voyons vers 11h ½ ; avec M. Carbou, nous visitons la Casa consistorial ou Hôtel de ville où nous revoyons une nouvelle salle très belle, toute tapissée de portraits ; dans une des salles, nous admirons un Van Dick très expressif. Après le déjeuner, nous raccompagnons chez lui le chanoine et nous visitons le cercle Balear. Le temps se gâte de nouveau ; nous faisons nos paquets, disons « au revoir » à M. Carbou et nous nous embarquons à 6h sur le « Miramar » qui part à 6h ½ pour Barcelone. Notre séjour à Palma a été bien contrarié par le mauvais temps ; s’il avait fait beau, nous aurions pu revoir Valldemosa et Miramar ; avec la pluie, rien n’a été possible. Le « Miramar » est beaucoup plus confortable que le « Balear » ; aussi, je n’hésite pas à dîner à bord et jusqu’à présent, je ne ressens aucun malaise.

Casa consistorial à Palma de Majorque – Carte postale ancienne sans date (site todocoleccion.net)

Vinça, mercredi 8 novembre 1905

Après une excellente nuit de sommeil dans ma couchette sur le « Miramar », je me réveille et me lève en vue de Barcelone où nous arrivons à 5h ½ ; une fois tous les bagages pris, nous débarquons et allons à la gare où nous prenons nos billets, faisons enregistrer nos bagages et déjeunons ; ensuite, à 7h ½ , nous allons nous promener en ville afin de faire rapidement voir à Philomène cette jolie et élégante capitale de la Catalogne ; Bonne Maman, un peu enrhumée, reste à la gare. Nous utilisons bien notre temps et voyons les Rambles, la place de Catalogne, le paseo de Gracia, la cathédrale, l’église de Belén et la calle Fernando ; une heure et demie après, nous sommes de retour à la gare et prenons place dans le rapide de 10h qui ne contient que des voitures de luxe ; moi qui connaissais Barcelone, j’ai été content de revoir les plus beaux quartiers de cette belle ville, Philomène, qui n’y était jamais venue en emportera une idée suffisante. Nous sommes à la frontière à 1h ½ , à Perpignan à 4h ½ et à Vinça à 8h ¼ ; à Perpignan, je vais un peu en ville ; il fait frais, presque froid et le Canigou est tout blanc. Nous voici donc de retour après une absence d’un mois exactement. Jamais temps ne fut mieux employé ! Papa descend à Ille où il passera 3 ou 4 jours avant de partir pour Angers où il rentre afin d’ouvrir son cours.

Vinça, jeudi 9 novembre 1905

Il fait froid, quelle différence avec Alger ! Je ne sors que très peu ; je vois un peu les uns et les autres. Tout le monde me demande des détails sur notre voyage. Il a été réellement bien intéressant et je suis bien content de connaître cette Algérie où se rencontrent deux civilisations qui vivent côte à côte sans se compénétrer et où l’on peut saisir sur le vif le génie colonisateur de notre race ; il s’affirme là et donne un éclatant démenti à ceux qui vont répétant que les Français ne sont pas colonisateurs ! Comment, la race des Dupleix, des Garnier, des Faidherbe, et plus récemment, des Brazza et des Marchand, ne serait pas une race colonisatrice ! Une race qui a colonisé le Canada et la Louisiane, qui lutte dans ces régions depuis un siècle et demi contre la poussée anglo-saxonne et qui, depuis 30 ans a conquis à la civilisation d’immenses territoires, cette race ne serait pas colonisatrice ? J’ai toujours pensé le contraire et mon voyage en Algérie me confirme dans mon opinion. J’écris à M. Rupert et je lui envoie le carnet d’abonnements à la revue L’Action française. J’écris aussi à M. de Montesquiou, secrétaire général de la Ligue, pour lui signaler M. Rupert et ses projets.

Vinça, vendredi 10 novembre 1905

Je lis, je sors un peu et je reste beaucoup dans la maison ; il fait froid ; nous adoptons les costumes d’hiver. Le Sénat a commencé hier l’examen de la loi de séparation de l’Église et de l’Etat votée à la Chambre ; il a débuté en rejetant sans les examiner les questions préjudicielles de M.M. de Lamarzelle, de Cuverville, Riou et de Chamaillard. C’est là une indication des tendances détestables et du parti-pris des caïmans. Il ne faut se faire aucune illusion ; la loi sera votée sans changements avant le 1er janvier, et elle sera appliquée après les élections à moins d’un coup d’État ou d’une guerre qui viendraient bouleverser la face des choses ; car je n’envisage même pas l’hypothèse d’un succès électoral, le gouvernement est trop fort et trop peu scrupuleux, le corps électoral trop bête et l’opposition dans son ensemble trop mal dirigée pour qu’il soit raisonnable de compter là-dessus ; non, il n’y a rien à attendre du suffrage universel, absurde système imaginé pour tromper les gogos et faire régner les coquins ! Papa vient de 3 heures ½ à 7 heures.

Vinça, samedi 11 novembre 1905

L’Éclair nous apporte ce matin la nouvelle de la démission de Berteaux comme ministre de la Guerre à la suite d’un vote d’il y a 3 jours dans lequel le ministère a été sauvé par la droite (vraiment, la droite a été généreuse à l’excès). Je suis enchanté de voir déguerpir de la rue Saint-Dominique ce socialiste millionnaire qui salue le drapeau rouge et réintègre les casseroles. Mais par qui sera-t-il remplacé ? Le bloc républicain semble divisé ; je dis « semble » car cette association de malfaiteurs trouve toujours le moyen de rebondir surtout en faisant la guerre à la religion. L’après-midi, je pars pour Rodès avec Philomène afin de me procurer l’adresse de Joseph Cornet : la pluie nous force à reculer.

Vinça, dimanche 12 novembre 1905

Le ministère est replâtré ; Étienne, jugé trop modéré pour l’Intérieur, passe à la Guerre ; Thomson passe de la Marine à l’Intérieur, Dubief du Commerce à la Marine et M. Trouillot, ancien ministre de Combes, est nommé au Commerce ; en somme, le ministère est aussi radical qu’auparavant, je dirai même plus à cause de la présence de Trouillot ; pour la Guerre, Étienne vaut mieux que Berteaux, mais quelle idée bizarre de donner à la Marine le médecin aliéniste Dubief ! Quelle compétence cet homme-là a-t-il dans les fonctions maritimes ? C’est trop bête, c’est fou, c’est criminel ! Nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 13 au 19 novembre 1905

Vinça, lundi 13 novembre 1905

Maman est malade aujourd’hui ; elle passe la journée au lit. Le matin, je vais à Rodès à pied prendre l’adresse de Joseph Cornet ; il est à Paris. Je rentre avec M. Berjoan qui me ramène en voiture. Papa arriver par le train du soir pour partir mercredi pour Angers avec Philomène. Encore une modification au replâtrage ministériel : M. Thomson, jugé par M. Sarrien chef des radicaux trop modéré pour l’Intérieur, reste à la Marine et Rouvier, s’empressant de capituler devant les radicaux, nomme à l’Intérieur le radical-socialiste Dubief ; cc’est donc ce ministre qui fera les élections sénatoriales et législatives ; elles seront propres ! Quant à la droite, qui a sauvé Rouvier mardi dernier, elle est une fois de plus roulée par lui. Heureusement, mieux inspirée vendredi que mardi, elle a voté contre l’ordre du jour Steeg-Dumont qui affirmait sa confiance dans le ministère et comptait sur lui pour faire aboutir en temps utile la séparation de l’Église et de l’État, et qui a rallié presque toute la gauche anticléricale. Par exemple, j’ai été trop surpris de voir, parmi les noms des députés qui ont voté cet ordre du jour, celui du marquis de Laurens-Castelet, député de Castelnaudary. Ce monsieur est un des chefs des brancardiers de Lourdes pendant le pèlerinage national. En 1902, s’étant présenté à la députation à Castelnaudary, le très noble marquis, qui est évidemment royaliste par tradition de famille et qui l’est aussi très probablement par conviction personnelle, a cru assurer son élection en faisant des déclarations constitutionnelles ; élu député à cause des divisions de ses adversaires et nullement à cause de ses déclarations, il siège au groupe républicain progressiste (l’ancien groupe opportuniste, gambettiste et ferryste ; pas dégoûté le marquis !!!). Mais les élections approchant, il importe donc que nul ne puisse suspecter les convictions et le loyalisme républicains du très noble marquis. Dès lors il faut « donner des gages » suivant l’expression consacrée ; et comme il est très difficile d’être à la fois bon républicain et bon catholique, je dirai même et honnête homme, le marquis de Laurens-Castelet se résigne, la mort dans l’âme je veux bien le croire, à être infâmie tout simplement et tout crûment. Et les électeurs catholiques de l’arrondissement de Castelnaudary peuvent lire que leur député, le très dévot brancardier de Notre-Dame de Lourdes « compte sur le Gouvernement pour faire aboutir en temps utile la séparation de l’Église et de l’État ». Cette histoire est celle de tous les ralliés ; voilà pourquoi j’ai tenu à la reproduire tout au long ; on l’a bien vu, il y a deux ans, quand l’abbé Lemire vota les crédits pour le voyage de Loubet à Rome qui n’avait pour but que d’offenser le Pape. Non, on ne peut pas être à la fois catholique et républicain ; l’expérience est faite et quiconque met timidement le bout du doigt dans l’engrenage républicain est à peu près sûr, s’il ne s’en dégage à temps, d’y passer tout entier.

Vinça, mardi 14 novembre 1905

L’après-midi, je vais à la Balme avec Papa et Philomène ; nous voyons ce qu’on devra faire pour enlever la luzerne qui est morte et créer un pré. Maman va beaucoup mieux. Nous apprenons par une lettre de Tante Josepha, la 1ère depuis notre retour, que le successeur du général Cauvin à Alger est nommé et que c’est le général Ducrey, qui vient de Toulon ; l’oncle Paul est donc certain de ne plus rester longtemps à Alger ; quel ennui ! Il ne sera pas non plus nommé à Toulon, qui est un poste assez agréable, car le successeur du général Ducrey est nommé ! On n’a pas toujours ce que l’on veut dans l’Armée, surtout quand on n’est pas du côté du manche ! L’oncle Xavier, lui, après sa nomination a eu la chance de pouvoir se permuter ; laissant Mézières, qui ne lui plaisait pas beaucoup à un autre colonel qui ne demandait qu’à y aller, il a obtenu le commandement du 150e à Saint-Mihiel où il s’installe ces jours-ci dans un petit château entouré d’un joli parc. Son déménagement sera facile car Saint-Mihiel n’est qu’à 45 kilomètres de Verdun.

Vinça, mercredi 15 novembre 1905

Il pleut et il fait froid et Papa qui devait partir à midi avec Philomène et qui devait s’arrêter de 8h à 11h du soir à Toulouse pour essayer un costume que lui fait Charouleau, renonce à cet arrêt à cause de la pluie, et ne part qu’à 3h ½, je vais les accompagner à la gare ; ils arriveront demain à 4h ½ à Angers. Je ferai le même voyage, pour la dernière fois sans doute, dans 15 jours.

Vinça, jeudi 16 novembre 1905

L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette faire quelques commissions ; je rentre par le train de 3 heures. Pendant ce temps, Maman et Bonne Maman, ainsi que plusieurs autres dames de Vinça, passent de maison en maison pour faire signer les adhésions à l’association paroissiale qui se constitue en vue de la séparation ; elles sont, en général, bien accueillies. Le peuple est, dans son ensemble, hostile à la mesure, mais il ne croit pas encore à la fermeture des églises.

Vinça, vendredi 17 novembre 1905

Le matin, je vais me promener à Nossa. L’après-midi, je suis à la Balme avec Maman, Amiel et le marchand de bois Closs. Ce dernier va nous acheter des arbres que l’on va abattre au fond de la propriété pour défricher une partie qui est inculte et que l’on va mettre en pré, ainsi que des pommiers vieux que je vais faire remplacer. On s’y mettra lundi et je surveillerai. Ensuite, je vais faire une visite à M. Berjoan et lui rendre un livre sur l’Algérie qu’il m’avait prêté : je ne le rencontre pas.

Vinça, samedi 18 novembre 1905

Je déjeune à 10h ¾ et je prends le train de midi pour Perpignan où je dois aller pour une foule de raisons : d’abord, voir M. de Guardia et M. Passama afin de m’entendre avec ce dernier pour fixer le jour où il pourra venir à Ille présider la première séance du comité royaliste que j’ai formé en septembre ; malheureusement, j’apprends par M. de Guardia que M. Passama a eu une attaque dernièrement et qu’il lui est impossible de venir maintenant à Ille ; M. Passama, très souffrant aujourd’hui, ne peut même pas me recevoir ; c’est très fâcheux ; je prie M. de Guardia de voir avec Passama si M. Despéramons[60] ne pourrait pas venir à sa place. Je vois aussi Mme de Guardia et Charles, M. et Mme Dalverny, Carlos, Tante Boanafos etc. Je vois également M. Carbasse. En arrivant, j’ai passé une heure à la Bibliothèque municipale où j’ai fait quelques recherches. Il a plu toute la journée. Je rentre par le dernier train qui a une demi-heure de retard.

Vinça, dimanche 19 novembre 1905

Je vais me confesser et je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Nous déjeunons à 10h ½ et partons à 11h ½ en voiture pour Ille où nous devons aller nous entendre avec M. Philippe Baux, entrepreneur, au sujet des travaux à faire à la grande maison où nous nous installerons lors de notre retour à Ille l’année prochaine si Papa peut s’entendre avec ses cohéritiers dans la succession de l’oncle Victor pour la cession de la maison ; Tata Mimi et l’oncle Xavier ont répondu favorablement ; nous n’attendons plus que la réponse de Joseph Cornet. Nous nous entendons conditionnellement avec M. Philippe Baux. M. Carbasse est déjà venu lever des plans. Je vais aux vêpres à Ille ; Maman assiste à une réunion des Dames de Charité, retient une femme de chambre etc. Nous rentrons à Vinça à 6h ¼.

Semaine du 20 au 26 novembre 1905

Vinça, lundi 20 novembre 1905

Je reçois une lettre de M. Louis Rupert me racontant toute la propagande qu’il fait à Alger pour l’Action française que je lui ai fait connaître. J’espère qu’il fondera bientôt une section de la ligue ; j’ai fait là de la bonne besogne ; de temps en temps, je lui écris pour entretenir son zèle et je lui envoie des brochures de propagande. Papa nous télégraphie que Joseph Cornet fait des difficultés au sujet de la cession de ses droits sur la maison et qu’il nous faut suspendre les travaux, ou plutôt les plans. Je télégraphie et j’écris à Carbasse dans ce sens ; c’est ennuyeux car tout cela va nous retenir ici plus que nous ne voudrions. L’après-midi, je vais à la Balme surveiller les travaux qu’on a commencés ce matin.

Vinça, mardi 21 novembre 1905

Je retourne à la Balme l’après-midi. Nous recevons une lettre de Papa nous disant que si Joseph Cornet refuse de nous céder ses droits sur la maison Bosch, c’est qu’il veut s’y créer un petit appartement ; il croit la chose facile à concilier avec notre propre installation. Papa, Maman et moi jugeons la chose impossible. C’est évidemment le droit de Joseph de refuser de nous céder sa part de maison (qui est de 1/5 je crois), mais c’est aussi notre droit d’exiger la licitation de cet immeuble indivis depuis 16 ans ½, à moins que Joseph ne préfère nous acheter la maison à raison de 15.000 fr. par exemple ; il en reviendrait environ 7000 à Papa. J’explique cela à Maman et elle se décide à écrire à Joseph dans ce sens, ne doutant pas que Papa soit de notre avis ; peut-être en présence de la menace de licitation cèdera-t-il ; en tout cas, si la licitation a lieu, nous serons toujours libres de racheter la maison ou de la faire racheter par un mandataire. Maman écrit à Tata Mimi et moi à l’oncle Xavier pour les mettre au courant de tout cela ; bien entendu Maman et moi écrivons aussi à Papa.

Vinça, mercredi 22 novembre 1905

Papa nous écrit ce matin qu’il est d’avis lui aussi d’engager une procédure de licitation si Joseph ne cède pas, afin de pouvoir racheter lors de la vente ; il ne sera donc ni surpris ni contrarié de ce que Maman a décidé et écrit. Je reçois le numéro de L’Action française du 15 novembre qui publie, en tête du courrier de la Ligue, la lettre que j’ai écrite à M. de Montesquiou à mon retour d’Alger pour lui dire que j’avais obtenu l’adhésion de M. Rupert et pour lui signaler ses projets ; je ne la croyais pas destinée à la publicité. On la publie sous ce titre « Modèle de propagande » et on qualifie ce que j’ai fait de « coup de maître » ; on me met à l’ordre du jour de la Ligue. Que de fleurs ! Bien entendu, l’Action française, toujours discrète, ne cite pas de noms propres. Je pars pour Perpignan par le train de midi, afin d’aller à Trouillas où Papa m’a chargé de régler avec Faliu les comptes définitifs de la récolte de 1904. Je prends une voiture qui m’attendait à la gare et que j’avais demandée par téléphone ce matin à Margouet et je me fais conduire à Thuir où je vais voir M. Salsas[61], receveur de l’enregistrement, l’un des hommes qui connaissent le mieux l’histoire du pays et surtout des familles nobles du Roussillon. J’ai eu, en effet, entre les mains dernièrement l’almanach du journal L’Indépendant de l’année 1895, qui publie les blasons de toutes les familles nobles du Roussillon ainsi que ceux des villes et communautés. Or, dans ce véritable recueil ou armorial roussillonnais, j’ai vu le nom d’une famille Estève, de Cerdagne, bourgeois noble de la ville de Perpignan au 18e siècle ; j’ai voulu savoir si cette famille se rattachait à la mienne et, pour cela, le mieux était de consulter M. Salsas qui a fourni cette nomenclature à L’Indépendant. M. Salsas auprès de qui je m’étais fait recommander par l’abbé Sarrète qui le connaît beaucoup, m’a très aimablement reçu et m’a donné tous les renseignements que je désirais ; il m’a dit que ladite famille Estève, qui s’est retirée en Espagne, ne se rattache pas à la mienne ; mais il m’a montré sur ma famille des documents très intéressants qui m’ont appris des choses que je ne soupçonnais pas. Il m’a montré un extrait des registres du Conseil souverain du Roussillon qui précise que mon trisaïeul[62] M. Jean d’Estève (car ils avaient alors la particule) était en 1771 président de la Chambre des domaines du Roy en Roussillon (une des chambres du Conseil souverain) et conseiller honoraire au même conseil ; il était président à mortier, ce qui n’était pas de la petite bière et ce qui conférait, ipso facto, comme la simple charge de conseiller, la noblesse transmissible ; d’ailleurs, dans cet extrait, mon trisaïeul est désigné sous le nom de Jean d’Estève, et dans un autre sous le nom de M. de Estève. De plus, sur le premier extrait, il y a le cachet aux armes de mon trisaïeul, dont il est fait mention ; ses armes sont : « d’azur avec trois pins au naturel plantés sur une montagne et surmontés de 3 étoiles d’argent », avec la couronne de comte et, comme supports, un lion et une licorne. M. Salsas m’a dit que je trouverais aux Archives départementales, au fonds du Conseil souverain, des quantités de documents sur mon trisaïeul ; je me promets d’y aller. Des documents sur la famille d’Estève que mon grand-père avait prêtés une fois à l’oncle Cornet ayant été perdus par celui-ci, nous ne possédions que fort peu de renseignements sur cette branche, la plus importante, de ma famille. Je savais cependant que mon bisaïeul, mort en 1823, était, avant la Révolution, avocat au Conseil souverain, titre qui conférait tous les droits et prérogatives de la noblesse (le Conseil souverain le rappelle dans l’enregistrement des lettres patentes de Louis XVI de février 1787 ; il « supplie très humblement le Seigneur Roi de maintenir l’Ordre des avocats dans les prérogatives et privilèges qui leur compétent comme jouissans de la noblesse tant par le droit commun que par les lois particulières de cette province » etc.). Je savais que mon bisaïeul, avocat au Conseil souverain, avait épousé en 1784 Mlle Bonaure, d’une famille de riches armateurs. Je savais aussi que son père était magistrat, mais je ne savais pas qu’il était président de chambre. Enfin je ne connaissais pas nos armes que je suis particulièrement content d’avoir retrouvées. Je ne connaissais, outre celles des Lazerme et des Pontich, que celles des Bosch et des Curzay. Dans mes investigations aux archives, je trouverai probablement des documents intéressants sur ma famille en feuilletant les registres du Conseil souverain.

Albert Salsas (1864-1940), historien catalan – Cliché anonyme et non daté (Site publicationsdelolivier.fr)

Après une demi-heure ou trois quarts d’heure passés avec M. Salsas, je vais à Trouillas où je passe une demi-heure avec Faliu. Je suis à Perpignan à 5h ¾. Je vais voir M. de Guardia qui me dit qu’à la dernière réunion du comité royaliste départemental, M. Despèramons lui a promis de faire son possible pour venir, avant son départ, présider, au nom du comité, la première réunion du comité d’Ille. Je vais un moment chez les Bonafos. Je rentre à Vinça par le dernier train.

Vinça, jeudi 23 novembre 1905

Le matin, je vais à la Balme avec M. l’abbé Henri Badrignans qui est ici, chez sa sœur, pour 4 ou 5 jours. L’après-midi, je fais un petit tour avec Maman et Bonne Maman, du côté de Nossa, puis j’écris plusieurs lettres. Le soir à 6h ½ nous avons M. Badrignans à dîner ; après dîner, nous causons longtemps ; il insiste beaucoup pour que j’accepte la présidence de la Société Saint-Sébastien ; depuis mon retour d’Algérie, je subis sur cette question de terribles assauts trop souvent répétés. M. Durand, à qui l’on s’était adressé sur mon conseil, refuse sous prétexte qu’il habite Perpignan ; alors on se retourne de mon côté. Mes parents, bien entendu, me laissent absolument libre. J’hésite à cause de ma jeunesse ; mais on ne cesse de me répéter que je dois accepter pour relever cette société fondée par mon grand-père, que je dois cela à la situation de ma famille et que, par conséquent, ma jeunesse n’est pas un obstacle etc. Je crois que je finirai par accepter ; je considérerai cela comme un devoir social.

Vinça, jeudi 23 novembre 1905

L’après-midi, je vais à la Balme où M. Closs doit venir les arbres à couper avant d’en donner un prix ; il pleut, et quand j’y arrive, M. Closs en était déjà reparti ; ce n’était pas la peine de me mouiller. Dans la matinée, je vois M. Bouchède qui me fait subir encore un terrible assaut sur la présidence de la Société Saint-Sébastien ; enfin, je me décide et je lui dis que j’accepte puisqu’il le faut. Sans doute, je n’habiterai jamais Vinça et c’est là un inconvénient que j’ai fait valoir ; mais on n’a pas voulu en tenir compte et on m’a dit que Ille ou même Perpignan sont assez près de Vinça pour que je puisse fort, tout en les habitant, présider la Société Saint-Sébastien de Vinça. Par exemple, je préviens ces messieurs que ma présidence ne pourra devenir effective que l’année prochaine lors de mon retour en Roussillon.

Vinça, samedi 25 novembre 1905

Le matin je vais à la Balme où l’on commence à couper le bois. Au retour, j’ai l’agréable surprise de trouver une dépêche de Papa nous annonçant que Joseph Cornet se décide à nous céder ses droits sur la maison Bosch. Cette nouvelle me délivre d’un grand souci ! L’après-midi, d’ailleurs, nous recevons une lettre de Joseph nous confirmant le télégramme de Papa. J’écris à M. Carbasse pour le prier de nous fixer un jour où nous puissions avoir avec lui une conférence dans la maison. Chaque jour le Sénat, avec une obstination satanique, vote un ou plusieurs articles de la loi de séparation ; en vain, ces messieurs de la droite, l’infatigable De Lamarzelle, MM. Ponthier de Chamaillard, Brayer de la Villemoysan, Riva etc. s’évertuent-ils à démontrer l’hypocrisie du projet de loi et s’efforcent-ils de faire passer quelques amendements qui rendraient la loi un peu [moins] draconienne pour les Catholiques ; rien n’y fait et avec un ensemble, qui est la preuve la plus évidente d’un parti-pris scandaleux ou plutôt d’un mot d’ordre maçonnique, la gauche et l’extrême-gauche votent sans y changer un iota le texte de la Chambre. Si cela continue, et rien n’indique qu’un changement soit probable, la loi sera votée telle quelle, avant le premier de l’an, ce qui la rendra applicable en 1906. En attendant, les Catholiques commencent à s’organiser ; un peu partout on fonde des associations paroissiales ; dans ce diocèse, le mouvement est bien lancé. L’association de Vinça, dont Bonne Maman et Maman se sont beaucoup occupées, semble devoir se constituer sans difficulté ; on a recueilli 600 signatures environ ; à Ille, on n’a encore rien fait ; mais à Perpignan, à Prades et dans beaucoup d’autres communes, on fonde des associations paroissiales. Et maintenant que fera le pape ? Personne n’en sait encore rien. Réprouvera-t-il en bloc cette loi qui a des tendances schismatiques et qui est très dangereuse pour la hiérarchie catholique en introduisant d’une part l’État, de l’autre l’élément laïque dans l’organisation religieuse de la France ? Beaucoup le pensent ; in petto, c’est mon avis. Ou bien, jugera-t-il qu’il faut tâcher de tirer parti de cette loi et autorisera-t-il la fondation d’associations cultuelles ? On ne le saura qu’une fois la loi votée et promulguée. Quel que soit l’avis de chacun en particulier, on devra s’incliner devant les ordres du chef de l’Église et je suis convaincu que pas un Catholique digne de ce nom ne refusera d’obéir au Pape. En matière religieuse, obéissance absolue au Pape, c’est mon principe. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Voilà où nous mène la république. Pendant ce temps, les Norvégiens, qui n’avaient pas de gouvernement, viennent après plusieurs mois de réflexion, d’étude et de comparaison entre le gouvernement républicain et le gouvernement monarchique, de se prononcer à une énorme majorité pour la Monarchie et le prince Charles de Danemark va devenir roi de Norvège sous le nom de Haakon VII. Belle leçon que nous donne ce peuple du Nord ! Puisse-t-elle nous servir. Décidément, suivant les prévisions de Bismarck, notre république sert de repoussoir à l’Europe, car il paraît que le Storting norvégien nous a pris comme sujet d’études sur la république, et le résultat de ces études a été concluant. Un notable Norvégien déclarait récemment à un journaliste français républicain qui l’interrogeait que si son pays se décidait pour la monarchie, c’est :

1° Parce que la Norvège est pauvre et que la monarchie est un gouvernement plus économique que la république.

2° Parce que la Norvège a besoin de rester forte à cause du voisinage dangereux de la Suède.

3° Parce que les Norvégiens tiennent à leurs libertés et ne veulent pas s’exposer à subir avec une république les gouvernements de partis qui détruiraient leurs libertés. Ces réponses se passent de commentaires ; leur concision en dit plus en faveur de la monarchie que de longues dissertations.

Vinça, dimanche 26 novembre 1905

Je vais à la grand’messe le matin. L’après-midi, je vais à 1 heure, avec Amiel, sur la partie de la propriété de la Balme qui se trouve sur la rive gauche de la Têt par suite de déplacements de la rivière vers le sud lors de différentes inondations ; c’est à la limite des territoires de Vinça, de Marquixanes et d’Arboussols. Les propriétaires voisins y sont aussi, et nous décidons ensemble de créer une prairie sur les parties laissées par la rivière et, l’année prochaine, on appliquera le plan cadastral d’Arboussols pour déterminer ce qui revient à chacun dans cette prairie. J’arrive à temps pour assister à la fin des vêpres ; ensuite, je vais voir M. Berjoan que je ne rencontre pas.

Semaine du 27 au 31 novembre 1905

Vinça, lundi 27 novembre 1905

Nous partons à midi, Maman et moi, en voiture, pour Ille où nous allons commencer à faire enlever de la grande maison ce qui y reste encore avant de commencer les travaux. Nous avons à la maison une conférence avec l’entrepreneur M. Philippe Baux ; nous voyons ensemble une foule de questions de détail, en attendant de tout revoir avec l’architecte, vendredi. Je fais enlever et porter à l’autre maison des livres et de nombreux papiers de famille que je tiens à mettre en lieu sûr, car il y en a de très précieux ; il y a notamment des brevets de différents grades militaires conférés soit au colonel de Bourdeville soit à son fils, soit à mon ancêtre M. de Xaupÿ, soit à d’autres et qui sont signés de Louis XIV, de Louis XV ou de Louis XVI ; il y a aussi de nombreuses lettres fort curieuses ; il y a de très anciens parchemins que je suis incapable de déchiffrer mais dont certains remontent au XIVe siècle ; enfin, il y a des papiers se rapportant à la seigneurie de Garrius (près de Saltes) qui était aux Bosch. Nous repartons à 5h et arrivons à Vinça vers 6 heures.

Vinça, mardi 28 novembre 1905

Ce matin, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à la Balme où les travaux avancent.

Vinça, mercredi 29 novembre 1905

Le matin, je vais à bicyclette à Ille où je vais à la grande maison qu’on achève de débarrasser ; je rentre à Vinça à midi ; l’après-midi, le temps se gâte et je ne sors pas.

Vinça, jeudi 30 novembre 1905

C’est aujourd’hui la foire principale de Vinça, et il fait beau ce qui est heureux pour les Vinçanais. Je vais voir les chevaux sur le champ de foire ; je n’en vois que 3 ou 4 d’assez bien. Il est venu beaucoup de monde à l’occasion de la foire et nous avons une interminable visite de Batllot. Je fais dans l’après-midi quelques tours de jardin.

Décembre 1905

Semaine du 1er au 3 décembre 1905

Vinça, vendredi 1er décembre 1905

Nous déjeunons à 10h ½ et Maman et moi allons à Ille par le train de midi. Nous nous rencontrons dans la grande maison avec M. Carbasse et nous faisons ensemble des plans, mais M. Carbasse n’est pas encore bien familiarisé avec la maison et une autre entrevue sera nécessaire. Il part à 4h. Nous allons à cinq heures à une cérémonie en l’honneur du Sacré-Cœur à l’occasion du 1er vendredi du mois (ce matin, ici, je me suis confessé et j’ai fait la sainte communion à la messe de 7h ½) ; ensuite, nous allons passer une heure chez les demoiselles Matthieu ; nous repartons par le dernier train. Nous aurions mieux aimé venir et repartir en voiture, mais Amiel a oublié de venir à la maison ainsi je le lui avais dit et on n’a pas trouvé Jacques.

Vinça, samedi 2 décembre 1905

Cent ans aujourd’hui de la victoire d’Austerlitz ! Rayon de gloire lointaine qui réjouit le cœur et lui permet de se détacher un moment des tristes spectacles actuels. L’après-midi, je vais à la Balme où les travaux avancent. Au retour, je rencontre 4 automobiles qui rentrent d’une chasse dans la région de Marquixanes ; les chasseurs sont MM. Ferriol, Maria, Albert de Çagarriga, Jonquères, Batlle etc. Ils n’ont pas tué grand-chose.

Vinça, dimanche 3 décembre 1905

Je vais à la grand’messe après laquelle nous nous promenons un peu sur la grande route. Après déjeuner, à 2 heures, a lieu la réunion des chefs de sections de la Société Saint-Sébastien provoquée par le bureau ; le bureau porte ma candidature à la présidence, les chefs de section votent et m’élisent à l’unanimité ; on vient alors me chercher. M. Bouchède, vice-président, m’annonce le résultat du scrutin et je remercie en quelques mots les chefs de sections ; je leur parle environ six minutes. Mercredi soir aura lieu la séance plénière des sociétaires ; on leur soumettra le choix des chefs de sections, et ils voteront ; ce n’est que ce jour-là que mon élection sera définitive. Je vais à vêpres ; après vêpres, je reçois déjà des visites de félicitations, avant l’heure !

Semaine du 4 au 10 décembre 1905

Vinça, lundi 4 décembre 1905

Je vais à Perpignan par le train de midi. Maman m’accompagne jusqu’à Ille où elle va chez Pierre Vidal pour tâcher de raccorder le ménage Vidal vieux avec la femme de Pierre le jeune qui est partie il y a quelques jours durant un coup de tête et qui est chez ses parents à Thuir depuis 15 jours ; le jeune Pierre a prié Maman de s’entremettre entre sa femme et ses parents. Ce sont de si braves gens et ils nous sont si dévoués que Maman le fait bien volontiers. À Perpignan, je passe environ deux heures aux Archives départementales où, sous la direction de l’archiviste, M. Palustre, je compulse un grand nombre de registres d’ordonnances et d’arrêts de la Chambre des domaines du Conseil souverain de Roussillon, dans la seconde moitié du 18e siècle ; je prends note de quelques ordonnances et arrêts où je trouve la signature de mon trisaïeul ; surtout, il est désigné sous le nom de M. d’Estève. Je retrouve le cachet de ses armes dans le fonds de la famille de Sabater (alliée aux Bosch), que M. Salsas m’avait signalé. Je retrouve la provision de procureur du Roy en la Chambre des domaines conférée à mon trisaïeul en 1760 (il en est dit qu’il exerçait alors depuis 18 ans la profession d’avocat au conseil souverain) ; et la provision de président de la Chambre des domaines et de conseiller honoraire qui est de 1764. Dans un État de MM. les officiers du Conseil souverain de Roussillon, j’ai trouvé une notice sur le conseiller d’Estève ; il y est dit qu’il était fils d’un avocat et qu’il était protégé par la maison de Noailles à cause de son mariage avec l’unique fille de M. Antoine Roumiguères, protégé de cette maison ; ce M. Roumiguères fut longtemps greffier en chef ; il fut aussi procureur du Roy en la Chambre des domaines et avocat général honoraire. De ce côté-là, tous mes ancêtres étaient des parlementaires et des gens de robe ; je suis bien aise d’avoir retrouvé tous ces documents grâce auxquels je pourrai en trouver d’autres en faisant de nouvelles recherches. En sortant des archives, je vais chez M. Despéramons afin de savoir si, décidément, il viendra à Ille inaugurer, au nom du comité royaliste départemental, le comité royaliste que j’y ai fondé ; il me promet d’y venir un jour de la semaine prochaine. Je vais ensuite chez M. Passama, qui va mieux et qui me reçoit dans son cabinet ; il me remercie d’avoir fondé le comité d’Ille et me dit que M. Despéramons ira l’inaugurer à sa place ; peut-être même, ce dernier sera-t-il accompagné d’un autre membre du comité départemental. Je vois un moment aussi Mme Passama et son fils Henri avec qui je sors ; nous nous promenons une demi-heure ensemble ; nous rencontrons M. de Meynard et Carlos. Au moment où je rentrais à la gare, je rencontre notre ancien domestique Jean Bonet, il est toujours chez M. Ducup de Saint-Paul. J’arrive à Vinça à 8h ¼.

Vinça, mardi 5 décembre 1905

Le matin, je commence à penser au discours que je dois prononcer demain soir à l’assemblée de toute la Société Saint-Sébastien ; je jette quelques idées sur le papier ; l’après-midi, je vais à la Balme, puis j’avance beaucoup la rédaction de mon discours. À 5h ¼ je vais à la cérémonie préparatoire à la fête de l’Immaculée Conception. Le soir, nous avons la visite de M. Bouchède. Je tiens à réunir tous les membres de la société Saint-Sébastien dans un punch fraternel avant mon départ pour Angers ; nous discutons avec M. Bouchède la question de savoir si je le leur offrirai demain soir après le résultat ou dimanche soir ; je finis par me décider pour dimanche. Je les inviterai demain soir à la séance.

Vinça, mercredi 6 décembre 1905

Paul Bouchède (1871-1936), notaire à Vinça, vice-président de la Société de secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, notaire de la famille d’Estève de Bosch, et son épouse Marie Noëll – Cliché Canac à Perpignan, vers 1899-1900 (Collection Guy Roger)

Le matin, j’achève la rédaction de mon discours. L’après-midi, j’écris quelques lettres et je vais à la cérémonie de 5h ¼. Nous dînons à 6h et, à 7h ¼, je vais avec Jules et Henri Sabaté attendre au café Llech, qui est en face de la maison d’école où se tient la réunion, le résultat du vote ; vers 7h ¾, on vient me chercher et on m’annonce que je suis élu président à l’unanimité. Quand j’entre dans la salle où sont réunis environ 200 hommes sur les 255 membres de la Société, M. Bouchède, vice-président, m’annonce que la Société Saint-Sébastien après avoir refusé d’user du scrutin secret, vient de m’élire à l’unanimité son président ; on a voté en levant le bras ; tous les bras se sont levés pour me nommer et aucun ne s’est levé à la contre-épreuve. Je remercie M. Bouchède des sentiments qu’il m’exprime, puis il me cède la présidence, je monte à la tribune et je prononce le discours que je transcris ci-dessous ; après quoi, je lève la séance. Après avoir levé la séance, je reprends une minute la parole pour inviter tous les membres de la Société « à venir choquer leurs verres avec moi dimanche soir, dans la maison de mon grand’père leur fondateur et ancien président, et pour boire à la prospérité de la Société ». J’ajoute que j’espère que pas un ne manquera au rendez-vous ; leurs applaudissements et leurs acclamations me prouvent que je leur ai fait plaisir. Après la séance, je serre de nombreuses mains, puis je prie les membres du bureau de la Société et les chefs de sections qui ne sont pas encore partis, de venir au café Llech boire à mon élection ; je fais boire à une quinzaine environ. Ensuite, je rentre et je reçois les félicitations de Maman et de Bonne Maman. Ma joie serait sans nuage, à la suite de cette élection à l’unanimité (bien différente de celle de M. de Llobet l’année dernière, qui avait été assez laborieuse), si je n’avais l’affreuse certitude que le Sénat a voté aujourd’hui la loi de séparation de l’Église et de l’État qui va marquer une étape décisive dans la voie de cette persécution religieuse qui a été la principale raison d’être de la république en France. Cette pensée, qui me suit toute la journée, m’empêche d’être réellement heureux de la preuve d’affection et de la marque de confiance que me donnent les habitants de Vinça.

Discours que j’ai prononcé, immédiatement après mon élection à la présidence de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça en remplacement de M. Michel de Llobet décédé, devant l’Assemblée générale de la Société, le 6 décembre 1905 à Vinça :

« Mes chers Amis,

Il y a quelques mois à peine, j’adressais à M. le capitaine de Llobet mes félicitations pour son élection à la présidence de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien ; j’étais bien loin de penser qu’il serait sitôt ravi à notre affection et surtout que je serais appelé à lui succéder.

Au milieu des crises douloureuses dont l’accablait la longue et terrible maladie qu’il avait contractée, sous un climat meurtrier, au service de la France[63], une des plus grandes consolations de M. de Llobet a été, certainement, de pouvoir conserver à la Société Saint-Sébastien les derniers mois de sa vie. C’est donc un devoir pour moi d’envoyer aujourd’hui un souvenir ému à la mémoire de celui que vous aviez choisi pour votre chef et à qui nous aurions été si heureux de voir remplir très longtemps les fonctions que vous lui aviez confiées.

Et maintenant, mes chers amis, laissez-moi vous exprimer toute ma reconnaissance pour l’honneur que vous me faites en m’appelant si jeune à vous présider.

Je n’essaierai pas de vous le cacher, je suis ému au plus haut point de la grande marque de confiance que vous me donnez. C’est ma jeunesse et la crainte de manquer parfois d’expérience qui m’ont fait hésiter longtemps devant les instances si flatteuses dont j’ai été l’objet de la part des membres de votre bureau, et si je me suis enfin laissé fléchir, c’est parce que j’ai compris que ces instances s’adressaient bien moins à ma modeste personne qu’au souvenir de mon cher grand’père qui a été pendant plus de trente ans à votre tête[64]. Aucun de ceux qui l’ont connu ne me contredira, certainement, si je vous dis qu’il vous avait donné tout son cœur ; cette Société qu’il avait vue à son berceau, il la considérait comme sa fille et il aimait, comme ses propres enfants, tous les enfants de Saint-Sébastien. En me reportant par la pensée à douze ou quinze ans en arrière, je me vois, encore tout petit garçon, suivant à ses côtés la belle procession du 20 janvier, et je me rappelle l’éclair de joie qui illuminait son visage quand il embrassait du regard ce magnifique cortège d’hommes se déroulant fièrement, à travers nos rues et nos places publiques, à la suite de la bannière bleue de Saint-Sébastien.

Mes chers Amis, puisque c’est aux souvenirs laissés par mon grand’père que je dois l’honneur de recueillir aujourd’hui vos suffrages, je ne tromperai pas votre confiance et je m’efforcerai de le faire revivre au milieu de vous ; c’est de ses exemples que je m’inspirerai en toute circonstance et mon ambition sera qu’on puisse dire un jour : « Tel aïeul, tel petit-fils ».

Je consacrerai d’autant plus volontiers tous mes efforts à assurer la prospérité de notre chère Société que celui que vous venez de choisir pour votre président est un mutualiste convaincu. Je suis de ceux qui pensent que le développement de l’association libre est une des principales garanties de l’ordre public et c’est avec une grande joie que j’ai suivi l’essor pris, depuis quelques années, en France, par les organisations mutualistes. Cet essor si considérable, qui a fait passer le nombre des mutualistes français de quinze cent mille en 1892 à deux millions sept cent dix-huit mille en 1904, répond à un besoin qui est inné, je dirai même presque instinctif, chez l’homme, celui de se mettre, autant que possible, à l’abri des risques de la vie. Pour atteindre ce but, vous l’avez compris, il faut être prévoyant et, comme la fourmi du bon La Fontaine, mettre de côté aux jours de prospérité pour recueillir aux jours de disette. La mutualité, et c’est là son premier mérite, est donc fondée sur l’esprit de prévoyance. Mais elle a un autre avantage, qui est de développer l’esprit de solidarité ; à ce point de vue, elle est incomparable et réalise à merveille parmi nous cette parole du Christ, d’où est sortie la charité chrétienne : « Aimez-vous les uns les autres ». Ce qu’un ouvrier ou un cultivateur isolé ne pourrait faire, en effet, un grand nombre d’ouvriers, unis dans une même pensée, peuvent le tenter et leurs petites économies mises en commun permettent de venir en aide à ceux que la maladie vient visiter[65] ; l’argent du mutualiste bien portant sert ainsi à secourir le mutualiste malade en attendant que celui-ci, une fois rétabli, vienne à son tour en aide à son camarade dans le malheur. Et cet échange de services, rendu possible grâce à la prévoyance des mutualistes et à une organisation commune, fait naître en chacun d’eux un sentiment de sécurité, accompagné d’une fierté bien légitime, et fait éclore entre eux un autre sentiment, encore plus grand et plus noble, qui est en même temps le plus doux des liens, un véritable amour fraternel. Et ainsi l’on peut dire que la Mutualité, en développant les meilleurs penchants de la nature humaine, est un merveilleux instrument de rénovation et de pacification sociales.

Pénétré des nombreux avantages que présente une organisation mutualiste, vous me trouverez toujours disposé à favoriser le développement de la Société Saint-Sébastien, dont vous venez de me confier les destinées, et à étudier les moyens d’étendre progressivement et prudemment son champ d’action.

Sans doute, pendant quelques mois encore d’impérieuses circonstances me retiendront bien loin de vous ; mais, je suis heureux de vous l’annoncer, à partir de l’été prochain je viendrai me fixer définitivement dans notre beau Roussillon. Et alors, secondé par des collaborateurs dont j’apprécie à sa juste valeur le zèle intelligent et dévoué, je serai tout à vous ; vos malades recevront fréquemment ma visite ; aucune des questions qui vous intéressent, aucune de vos préoccupations ne me laissera indifférent, et je m’efforcerai de répondre à la confiance que vous me témoignez par un dévouement à toute épreuve à la Société Saint-Sébastien. »

Vinça, jeudi 7 décembre 1905

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglise et de l’Etat, 1ère page, Archives Nationales – AE-II-2991 – Wikipédia

C’est fait ! je ne me trompais pas hier ; le Sénat, refuge de toutes les turpitudes et de toutes les lâchetés du régime, a voté par 181 voix contre 102 la loi sacrilège. Par la volonté d’une bande de francs-maçons et de Juifs, le Concordat solennellement contracté par le Premier Consul et par Pie VII, et qui avait assuré à la France un siècle de paix religieuse, est déchiré contre toutes les règles du droit des gens et de la bonne foi. Et maintenant, nous voilà lancés dans l’inconnu, ou, plutôt, dans la réédition de cette séparation sanglante de la Terreur ; car il est impossible de s’arrêter, ne fut-ce qu’une minute, à l’idée que le gouvernement de la 3ème république va tenter un essai loyal de séparation qui, à défaut des privilèges auxquels l’Église catholique a droit en France encore plus qu’ailleurs, assurerait au moins la liberté aux Fidèles. Non, jamais les républicains n’auraient consenti à dénouer les chaînes concordataires sans en forger de nouvelles à l’Église. Nous devons donc nous attendre à tout, et, pour commencer, à la spoliation. Aussi, dès 9 heures du matin, je prends ma bicyclette et je vais à Ille prier les demoiselles Mathieu de cacher dans notre maison tous les objets de nos 3 chapelles qui n’y seraient pas encore, afin de les soustraire à l’inventaire que le gouvernement ne va pas manquer d’ordonner ; chemin faisant, je rencontre notre ancien fermier Poupon le père qui est fabricien à Bouleternère et je lui recommande d’en faire autant dans son église ; ici, depuis deux jours, Bonne Maman est occupée à faire enlever de l’église et à faire cacher dans la maison tout ce qu’elle peut, d’ailleurs bien des choses ont été données par la famille et, en cas de poursuites, nous soutiendrons, d’accord avec la fabrique, qu’elles nous appartiennent. Voilà où nous en sommes ; c’était d’ailleurs à prévoir et si j’en suis très triste, je ne m’en étonne nullement ; c’est le produit naturel de la république et de l’application des principes révolutionnaires, n’en déplaise à ces illusionnés de libéraux. Et maintenant, tous les regards se tournent vers Rome ; on attend avec anxiété les paroles du Pontife suprême, prêts, quoiqu’il ordonne, à une obéissance sans réserve.

Dans l’après-midi, je vais un moment à la Balme surveiller les travaux, puis je vais me confesser. Je reçois une lettre de Rupert me disant qu’il est entré comme administrateur-adjoint à L’Éclaireur algérien dont le rédacteur en chef, sur son conseil, vient d’adhérer à la Ligue d’Action française ; ce journal va donc devenir royaliste et sera l’organe de la section algéroise de la Ligue que ce brave Rupert s’occupe activement de recruter. Bravo, il prend le bon moyen pour nous délivrer des tyrans de nos consciences ; et je suis vraiment fier d’avoir recruté un ligueur si actif et si zélé. Je lui télégraphie pour le féliciter.

Vinça, vendredi 8 décembre 1905

Je vais à la messe de 7 heures où je communie en l’honneur de la Fête de l’Immaculée Conception. Nous recevons une lettre de Papa qui nous annonce que le bruit de mon mariage avec Madeleine de Padirac court avec persistance dans les salons d’Angers, on lui en a plusieurs fois parlé même à la Faculté ; c’est assez bizarre alors que j’ai quitté Angers depuis près de cinq mois ; peut-être ai-je été trop aimable avec elle l’hiver dernier ; dans tous les salons, j’étais son chevalier servant, c’est de là que vient sans doute ce bruit que rien ne pourrait expliquer actuellement. L’après-midi, après m’être promené un bon moment au soleil qui est absolument chaud et donne l’illusion de l’été, je me fais accompagner par M. Bouchède chez deux malades de la Société Saint-Sébastien. Je leur fais une bonne visite ; l’un d’eux, nommé Noguès, est bien bas et n’ira sans doute pas très loin. Après les vêpres, je vais avec Dalmer, secrétaire de la Société, chez 3 autres malades. M. le curé, ayant reçu une lettre de Monseigneur lui recommandant d’être toujours prêt à transporter le Saint-Sacrement hors de l’église pour éviter les profanations de ceux qui viendront faire l’inventaire, demande à Bonne Maman de laisser disposer un tabernacle dans la chapelle de la maison pour y porter le Saint Ciboire en cas de nécessité ; ainsi nous aurons peut-être bientôt l’insigne honneur de donner asile au Bon Dieu !

Vinça, samedi 9 décembre 1905

Il fait aussi beau qu’hier ; j’ai trop chaud et ne peux même pas supporter le pardessus d’été en allant l’après-midi à la Balme avec Jules Sabaté. Le sociétaire François Noguès est mort dans la nuit ; très bon chrétien (et royaliste), il avait demandé lui-même, il y a quelque temps, les secours de la Religion. Je vais prier dès 9h. du matin près de sa dépouille mortelle ; hier quand je le voyais et que je causais avec lui, je ne croyais pas qu’il fût aussi près de sa fin ; je pensais qu’il traînerait encore cinq ou six jours. On l’enterre demain matin aux frais de la Société. Le soir, paraît dans Le Roussillon une longue correspondance de Vinça relative à mon élection à la présidence de Saint-Sébastien ; elle est due à la plume d’un sociétaire, très aimable, trop aimable même, mais aurait pu, tout en étant plus discrète, être mieux faite. Je la colle ci-dessous. Vers le soir, je prépare quelques mots que je prononcerai demain sur la tombe de Noguès ; c’est là une des charges de la fonction de président.

Coupure de presse du Rousillon du 9 décembre 1905 relative à l’élection d’Antoine d’Estève de Bosch comme président de la Société de secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, collée par l’intéressé dans son journal au 9 décembre 1905

Vinça, dimanche 10 décembre 1905

Avant huit heures, une délégation de la Société Saint-Sébastien vient prendre la bannière, qui est déjà ici ; et nous allons à la maison mortuaire de François Noguès, puis, avec le cortège funèbre, à l’église ; au cimetière, je prononce l’allocution d’usage et je remercie au nom de la Société les personnes venues aux obsèques ; il fait froid, et le vent de nord-ouest est fort. Dans l’après-midi, je fais quelques visites. M. le curé, avec qui je cause beaucoup de la séparation, M. Noëll, etc. Plus tard, après les vêpres, on se met à débarrasser de ses meubles la grande salle pour la réception des sociétaires que j’ai tous invités à venir ce soir. Ils commencent à arriver un peu avant huit heures, vers 8h ¾ ; une bonne partie de la Société est là ; ils sont environ 120 hommes du peuple ; je leur offre des cigares, cigarettes ; Maman et moi leur faisons passer également des gâteaux et du vin chaud que nous avons préparé nous-même ; quand tous en sont pourvus, j’en prends un à mon tour et je leur dis quelques mots de remerciement pour leur empressement à se rendre à mon invitation etc. ; je termine par un  vivat en l’honneur de la Société. M. le curé, qui est là comme membre honoraire, me porte aussi un toast ainsi que M. Noëll ancien président, M. Bouchède vice-président etc. Je trinque fraternellement avec tous les sociétaires, je cause autant que possible avec chacun d’eux, et, quand ils se retirent, je me tiens près de la porte et leur serre la main à tous. Les derniers partent à 9h ¾. Cette soirée leur a, je crois, fait plaisir ; j’ai fait mon possible pour cela ; voilà bien de l’action populaire chrétienne non de la démocratie, moins de ce que j’appellerai de la démophilie car si je repousse de toutes mes forces la qualification de démocrate, je m’honore d’être démophile !

Semaine du 11 au 17 décembre 1905

Vinça, lundi 11 décembre 1905

Je vais à Perpignan par le train de midi ; j’en profite pour aller aux Archives communales où je trouve dans les registres paroissiaux de Saint-Jean beaucoup de renseignements sur ma famille paternelle. J’y reconnais, par l’examen des actes de baptême, mariages ou décès des Estève au 18e siècle que Jean Joseph Jacques Bonaventure Estève qui devint président de la chambre du domaine (Jean d’Estève) n’est pas mon trisaïeul comme je l’avais cru à cause d’une similitude prénom, mais bien le frère aîné de mon bisaïeul. Mon trisaïeul Jean Estève, docteur ès lois, épousa en 1718 Mlle Monique Simon dont il eut une foule d’enfants ; il fut longtemps avocat au conseil Souverain (titre qui conférait la noblesse) ; mon bisaïeul, son plus jeune fils, l’était aussi ; le conseiller puis président Jean d’Estève était son fils aîné. Pendant tout le 18e siècle, les Estève occupèrent des charges judiciaires ou furent avocats ; c’étaient alors des gens de robe ; depuis, ils sont devenus gens d’épée, du moins dans la branche aînée. Je vais faire une visite à Monseigneur ; il arrive de Rome où il a vu le Saint Père et nous parlons beaucoup de la séparation ; Monseigneur me dit qu’il est partisan personnellement de la résistance à la loi, mais il n’aura qu’à s’incliner devant les directions de Pie X. C’est également ma manière de voir, je suis, comme Monseigneur, partisan de la résistance qui, je le crois, déconcerterait le gouvernement persécuteur beaucoup plus que « l’essai loyal de la loi » que préconisent quelques timides et qui nous mettrait de plus en plus dans les griffes des persécuteurs ; mais en bon catholique, je m’inclinerai avec la plus entière soumission devant les ordres du chef de l’Église. A l’heure actuelle, c’est là un beau spectacle, toute la France croyante a les yeux tournés vers Rome attendant la parole du Pape. Je vais voir M. Carhasse qui viendra demain à Ille, M. Despéramons qui m’annonce sa venue pour après-demain, Carlos et les Lazerme chez qui je vois la vieille Mme de Çagarriga, les Bonafos etc. Entre le Soler et Ille, je fais route, au retour, avec M. le curé d’Ille.

Vinça, mardi 12 décembre 1905

Nous partons, Maman et moi, à midi pour Ille, Maman en voiture, et moi à bicyclette ; je passe à Boule et à Saint-Michel prévenir les membres du comité royaliste de l’arrivée de M. Despéramons demain à Ille. À Ille, avec M. Carbasse, nous repassons, pièce par pièce, la maison en revue et nous prenons plusieurs décisions. Nous nous en retournons vers 5h et sommes ici à 6 h ¼ seulement car Reinette vieillit de plus en plus et on ne peut pas la presser. Le Roussillon publie le compte-rendu de notre réception d’avant-hier soir ; on le lui a envoyé malgré ma défense ; j’en suis contrarié car on peut croire que nous tenons à faire du tam-tam ; mais que faire ? Nous avons des amis plus zélés que discrets ! Voici ce compte-rendu :

Coupure de presse du Roussillon du 12 décembre 1905 relatif à une réunion de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 12 décembre 1905

La maison d’Ille était pleine de nouveaux ornements et objets du culte qu’on y a fait porter de l’église afin de les soustraire à l’inventaire. Comme c’est triste.

Vinça, mardi 13 décembre 1905

Je pars pour Ille par le train de midi afin de recevoir les deux délégués du comité royaliste départemental, MM. Despéramons et Jonquères d’Oriola, qui viennent, au nom de ce comité, baptiser le comité d’Ille. Maman y vient aussi pour s’occuper de la grande maison Bosch ; à la gare nous rencontrons les dames Batlle qui partaient pour un mariage à Céret et qui ont reçu ce matin même la nouvelle de la mort de M. Gaston Delcros (le beau-père de Thérèse de Barescut, oncle de la mariée ; ce n’est pas de chance : elles partent dans le même temps pour un mariage (qui n’aura peut-être pas lieu tout de suite) et pour un enterrement. Je fais arranger le petit salon et, à 3 heures, je vais attendre ces Messieurs à la gare ; à 3 h. ½, les membres du comité sont présents : MM. Joseph Batlle, Serradell et les deux MM. Llense, l’un pour Bouleternère l’autre pour Saint-Michel sont venus ; M. Despéramons et Henri Jonquères leur donnent quelques instructions notamment en ce qui concerne la diffusion de la presse royaliste. Je leur offre du vin vieux et des gâteaux et on trinque au Roi et au comité d’Ille. Ensuite, je fais promener un peu ces Messieurs puis je les mène au café Nicolau qui est le café conservateur d’Ille, et je les raccompagne au train de 7 heures. Je repars avec Maman à 8 heures.

André Despéramons (1861-1951), avocat, directeur du journal Le Roussillon et délégué du comité royaliste des Pyrénées-Orientales – Dessin par Edmond Nègre en 1934 (La Semaine du Roussillon, 9 février 2025)

Vinça, jeudi 14 décembre 1905

Le matin, je vais à la Balme où les travaux avancent beaucoup. L’après-midi, je me promène un moment, avec Maman et Bonne Maman, sur la route de Joch et du côté de Saorle ; il a gelé la nuit dernière, mais le soleil est éclatant et absolument je suis obligé de quitter mon pardessus ; pas un nuage au ciel. Voilà l’hiver du Roussillon !

Vinça, vendredi 15 décembre 1905

Le matin, je ne sors que très peu. L’après-midi, je vais à la Balme. Le temps est toujours beau.

Vinça, samedi 16 décembre 1905

Le matin, je m’occupe du vin vieux que l’on transvase. L’après-midi, nous allons – Maman et moi – à Ille ; nous partons par le train de midi et rentrons par celui de 8 heures. Comme on nous a fait remarquer, un peu tard, mercredi dernier qu’une fois la tour de la grande maison démolie pour faire le jardin, nous nous trouverions en présence de deux maisons dont les fenêtres prendraient jour sur notre jardin, nous avons prié M. Trullès de demander aux propriétaires de ces maisons à quelles conditions ils consentiraient à nous les vendre ; M. Trullès nous donne aujourd’hui leur réponse : les deux maisons – en fort mauvais état – nous coûteraient 7000 fr. en argent ou en lots de terrain près de la gare ; évidemment, ces gens-là ont résolu de nous tenir la dragée haute. Nous calculons qu’avec l’achat de ces maisons (qui est indispensable), les réparations et arrangements de la maison Bosch nous coûtant au moins 15.000 fr., l’achat des parts des autres cohéritiers 8000, cela met déjà à 30.000 fr. les frais de notre installation dans la maison Bosch ; si l’on compte 5000 fr. d’imprévu, ce qui n’est pas trop, cela fait 35.000. Or tout le monde nous dit qu’avec cette somme nous pourrions faire bâtir dehors une maison de campagne grande et beaucoup plus agréable qu’une maison située au cœur d’Ille ; dès lors, cela nous donne à réfléchir. Maman écrit à Papa et lui fait écrire par M. Trullès. Peut-être avant de nous lancer dans des réparations qui vont coûter si cher, peut-être ferions-nous bien de nous renseigner sur le prix d’une campagne. Tout est donc remis en question après un mois entier passé à faire des plans et à tenir des conférences avec architecte, entrepreneur etc ! Heureusement que l’acte avec Joseph Cornet n’est pas encore signé et je crois que en cas de renoncement par nous à nos projets d’installation dans la maison Bosch, il consentirait à renoncer à la vente pour laquelle il s’est tout fait tirer l’oreille. Cette question de l’installation m’intéresse personnellement d’une façon très directe. A partir du moment où nous quitterons Angers pour rentrer en Roussillon (et ce moment doit être l’été prochain à cause de la fin de notre bail d’Angers), je m’occuperai de faire valoir les propriétés et, par conséquent, je viendrai habiter avec mes parents. Depuis quelques mois, j’ai très sérieusement songé à chercher une position, ce qui me faciliterait, je crois, un « beau mariage » ; les carrières gouvernementales me sont toutes fermées, mais j’aurais peut-être pu trouver une carrière indépendante ; j’aurais pu, tout au moins, chercher. Mais Maman m’a déclaré, de sa voix la plus solennelle et avec de grands gestes, qu’elle ne me quitterait pas d’une semelle avant mon mariage, et qu’elle me suivrait si je prenais une position. Une pareille perspective était pour me faire renoncer à mon projet, car il est tout à fait inadmissible de voir toute la smala me suivre, avec armes et bagages, dans la ville de France ou de Navarre où m’appellerait ma position ; au point de vue financier, ce serait désastreux et à aucun point de vue ce n’est admissible. J’ai dû me résigner et faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il est donc entendu que, jusqu’à mon mariage, je vivrai avec mes parents et m’occuperai des terres. Seulement, dans ces conditions, la question de l’installation est capitale à mes yeux et l’incertitude dans laquelle nous nous trouvons me tracasse beaucoup. À Ille, nous examinons les baraques en question qui se trouvent derrière la grande maison et nous remarquons que nous ne pouvons rien faire sans elles. Nous allons voir le curé et les demoiselles Mathieu.

Vinça, dimanche 17 décembre 1905

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Avant et après vêpres, je fais une nouvelle tournée de visites aux sociétaires malades. Le soir, nous offrons un thé au curé et au vicaire. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. François Noëll.

Semaine du 18 au 24 décembre 1905

Vinça, lundi 17 décembre 1905

Le matin je me fais couper les cheveux. L’après-midi, j’emmène Maman et Bonne Maman à la Balme pour leur montrer les travaux que j’ai fait exécuter ; le temps est magnifique et le soleil chaud, bien qu’il ait gelé assez fort la nuit dernière.

Vinça, lundi 18 décembre 1905

Le matin, nous recevons une longue lettre de Papa. En présence des difficultés qui surgissent au sujet des réparations et de l’arrangement de la maison Bosch, du prix qui est très élevé (au moins 20.000 fr. de travaux nous écrit l’architecte), il n’est pas éloigné de se décider à faire bâtir dehors. Comme nous partons demain pour Angers, nous allons pouvoir en causer en famille. Je vais voir un nouveau sociétaire malade de la société. L’après-midi, je vais à la Balme pour la dernière fois avant le départ, les travaux sont très avancés. Je vais faire ensuite une visite au commandant Noëll. Depuis que je suis président de la société Saint-Sébastien, je ne puis dire combien de fois j’ai été sollicité de rester ici de jusqu’à la Saint Sébastien ou de revenir pour cette fête qui est un jour de grande liesse pour la Société. Je ferai mon possible pour revenir, car je ne peux rester ici encore un mois.

Perpignan, mercredi 20 décembre 1905

Nous faisons à Vinça nos préparatifs de départ, quelques adieux et nous partons par le train de 3 h. ½ afin de coucher à Perpignan car le voyage de nuit serait trop fatiguant dans cette saison. Nous descendons au Grand Hôtel ; à 5 h. ½, nous avons une conférence avec M. Carbasse. Nous dînons chez Tante Bonafos qui a, en ce moment, chez elle une foule de parents.

Bordeaux, jeudi 21 décembre 1905

Nous quittons Perpignan par le train de 8h25 ; à la gare, nous rencontrons l’oncle Joseph, Carlos et l’abbé Bonet ; temps assez froid, mais superbe ; le Canigou est resplendissant. À Toulouse, à midi 37, je m’arrête pour aller essayer un costume chez Charouleau. Maman et la femme de chambre Thérèse Planeille, que nous emmenons d’Ille, continuent sur Bordeaux ; l’abbé Latour, qui m’attendait à la gare, me pilote toute l’après-midi dans Toulouse après l’essayage. Je vais au Musée, au Capitole etc. Je rejoins Amédée Jocaveil qui m’attendait à la Faculté de médicine et nous allons ensemble chez M. l’abbé dans son petit appartement de la rue des Récollets ; il nous y offre du thé ; je repars à 5h10 et arrive à Bordeaux à 10h ; Maman m’attendait à l’Hôtel Terminus.

Angers, vendredi 22 décembre 1905

Nous partons de Bordeaux par le train de 8h35 et, après changements à Niort et à Montreuil, nous arrivons à Angers à 4h35 ; il fait froid et brumeux. Papa et Philomène vont très bien et nous causons beaucoup des affaires de la grande maison et de notre future installation. Ici, le propriétaire ayant fait mettre sur la maison l’affiche « À louer », le bruit de notre départ définitif d’Angers à la fin de l’année commence à se répandre. On parle aussi beaucoup paraît-il, de mon mariage avec Madeleine de Padirac. Mme de M. a dit, me rapporte-t-on : « C’est à peu près décidé et on ne tardera pas à l’annoncer » ; voilà qui est un peu fort ! Je retrouve ici Jean Llori que j’avais laissé à Alger où il était ordonnance de l’oncle Paul et qui est maintenant valet de chambre civil chez nous.

Angers, samedi 23 décembre 1905

Le matin, je fais quelques courses et je vais voir La Morinière afin de reprendre contact avec le monde angevin. Il me met au courant de la situation et des progrès de la ligue d’Action française et de La Voie à Angers ; l’Action française va faire apposer ici une affiche appelant l’attention des patriotes sur l’exemple que vient de nous donner la Norvège en adoptant la Monarchie ; très bien. L’après-midi, je vais voir Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de Paul.

Angers, dimanche 24 décembre 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais me confesser à M. l’abbé Brossard à Saint-Jacques, puis je fais une assez longue visite au P. Lionnet. Le soir, nous ne nous couchons pas et vers 11h ¼, allons aux diverses messes de minuit ; je vais avec Papa à Saint-Joseph ; Maman, avec Philo, va à Notre-Dame qui est plus près.

Semaine du 25 au 31 décembre 1905

Angers, lundi 25 décembre 1905 (Noël)

Après la messe de minuit où je fais la sainte communion (la communion a été des plus édifiantes ; j’évalue à un millier le nombre des personnes qui ont reçu N.S. dans leur cœur à Saint-Joseph), nous rentrons et nous réveillonnons ; ensuite, je me couche ; il est 2h ¾. Je me lève à 9h ½. L’après-midi, nous allons tous à vêpres à la Cathédrale où elles sont très solennelles ; à 5 h, je vais à l’Université voir le jeune homme Du Lac, élève de l’École d’agriculture, que sa mère (Mlle de Llobet) nous a recommandé[66] ; je ne le rencontre pas. Il fait un froid de loup ; le brouillard est glacé, et il parait qu’on n’a pas vu le soleil ici depuis le 13 décembre.

Angers, mardi 26 décembre 1905

Je vais à la grand’messe de 9h à Notre-Dame. Le reste de la matinée et l’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, je vais à l’Université, au cours du P. de Mayol sur l’archéologie chrétienne.

Angers, mercredi 27 décembre 1905

Je commence mes lettres de Jour de l’An. L’après-midi, j’apprends la mort d’un étudiant de Papa, M. Fradin, qui nous avait été recommandé ; il était très maladif, nous n’avons su que ce matin qu’il était malade ; pauvre jeune homme ! On se perd en conjectures sur les instructions que donnera le pape aux Catholiques français au sujet de la loi de séparation ; personne ne sait rien encore et Pie X ne paraît pas disposé à parler avant quelque temps. Si le pape ordonne de résister à la loi, les Catholiques irréfléchis qui se sont ralliés à la constitution républicaine vont se trouver dans une posture quelque peu embarrassante et surtout très ridicule ; ils vont être placés entre leur devoir de catholiques et leur devoir de républicains ; en effet, respectueux de la constitution, ils pourront bien protester contre une loi injuste et s’efforcer de la faire abroger constitutionnellement, mais, tant qu’elle n’est pas abrogée, ils ne peuvent pas refuser de s’y soumettre, sinon ils se révoltent contre la constitution. Mais si le Pape, comme chef des Catholiques, leur défend de s’y conformer ? Alors, je veux espérer qu’ils préfèreront obéir au pape qu’à la constitution républicaine et qu’ils désobéiront à la loi ; mais ils donneront un démenti à leurs principes constitutionnels car, d’après la constitution, toute loi votée et promulguée régulièrement oblige les citoyens français. S’ils veulent être de bonne foi, ils seront donc obligés de reconnaître qu’on ne peut pas être à la fois bon catholique et bon républicain. C’est ce que nous Catholiques et royalistes, n’avons cessé de soutenir ; aussi, combien notre attitude est plus simple, plus digne et … plus logique !

Angers, jeudi 28 décembre 1905

J’écris plusieurs cartes et lettres de Jour de l’An. L’après-midi, j’ai la visite du jeune homme Du Lac que je trouve gentil. À 5 h, petite réunion de la section de la Ligue d’Action française au nouveau local 8 rue Corneille ; je raconte mon voyage d’Alger.

Angers, vendredi 29 décembre 1905

Matin et soir, j’écris des lettres de Jour de l’An ; le matin, cependant, avant de m’y mettre, je vais à la messe à Notre-Dame et je fais plusieurs commissions. L’après-midi, à 5h, je vais prendre mon bain ; le temps est doux et pluvieux.

Angers, samedi 30 décembre 1905

Je m’occupe le matin, avec La Morinière et Lucas, des affiches de l’Action française ; nous avons quelques difficultés avec l’imprimeur qui a la frousse d’être poursuivi. Dans l’après-midi, je revois La Morinière au Maine-et-Loire puis chez lui ; il m’annonce que la chose est arrangée. J’écris de nombreuses lettres et cartes.

Angers, dimanche 31 décembre 1905

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À 11h ¼, je vais, avec Papa, à la salle synodale de l’Évêché où les hommes d’œuvres de la ville, au nombre d’un millier environ, offrent leurs vœux de Nouvel An à Monseigneur. Celui-ci prononce un discours énergique dans lequel il convie les Catholiques à défendre et à reconquérir leurs libertés et à s’unir sur le terrain religieux ; mais il ne donne pas d’instructions précises sur la conduite à tenir en présence de la loi de séparation ; il ne le peut pas tant que le pape n’a pas parlé ; il se borne à recommander l’obéissance au pape, aux évêques et au clergé. A 4h ½, je vais au salut à l’Adoration, puis je vais voir Lucas. Cette année si triste, qui a vu se consommer l’apostasie de la France officielle, sera marquée en traits noirs dans l’histoire de France. Elle se termine, du moins, sur une bonne nouvelle, celle de la condamnation sévère par le jury de la Seine des signataires de l’affiche antimilitariste qui excitait les soldats à la révolte et à la désertion ; le gouvernement, sous la pression de l’opinion publique restée patriote, a dû les poursuivre ; la nouvelle de leur condamnation sévère me fait grand plaisir. Que nous réserve 1906 ? La guerre religieuse et peut-être la guerre étrangère ; des élections de tout genre aussi, et ce n’est pas là-dessus que je compte pour nous sauver. Dieu prendra-t-il enfin la France en pitié ? J’ai peur qu’en châtiant le misérable gouvernement qui nous opprime, il ne châtie en même temps la France. Quand je songe à toutes les menaces d’un avenir prochain, je frémis !!! Pauvre France en 1906 !

Nous offrons un petit souvenir à Papa et à Maman.


[1] Albert Lazerme, marié à Jeanne Génin. Voir supra note du 12 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Carlos de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Xavier Civelli, fils de Marie d’Estève de Bosch, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch, marié à Marguerite-Marie des Cordes. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Il s’agit très certainement de Raymond de Çagarriga (1845-1927), ingénieur des constructions navales, marié en 1881 à Jeanne de Ploeüc (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Il s’agit très certainement de Marie-Clotilde Lcconte des Graviers (1845-1924), mariée en 1884 à Charles de Roig (1846-1918). D’un premier lit, ce dernier avait eu trois filles, dont l’aînée, Pauline de Roig (1877-1915), avait épousé en 1900 Marie Louis Roger de Fouquet. Voir aussi supra note du 25 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Paul de Guardia (Perpignan, 17 janvier 1872-Carcassonne, 12 décembre 1941), fils d’Auguste de Guardia et de Louise de Règnes (cette dernière, petite-fille d’une Lazerme par sa mère née Pauline d’Argiot de La Ferrière, et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme), il fut docteur en droit et resta célibataire. Il est le frère de Mme Gout de Bize née Berthe de Guardia, souvent citée dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Voir supra note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Voir supra note du 1er janvier 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Ici, un passage a été effacé sur le manuscrit original, et cette inscription surajoutée : « aff. à O.T. éc. ». Nous n’avons pas réussi à trouver quel était le sens de cette mention à ce jour (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Voir supra note du 7 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Même commentaire qu’au 22 janvier 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Il pourrait s’agir d’Elisabeth de Quatrebarbes (1853-1936) mariée à Gaston de Grimaudet de Rochebouët (1847-1909), conseiller général du Maine-et-Loire, ou bien de sa belle-sœur Henriette Paultre de Lamotte (1863-1907), mariée à Fernand de Grimaudet de Rochebouët (1852-1920) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Il s’agit certainement de Marie Bernard des Champsneufs (1866-1954), mariée en 1886 à Guillaume Levesque du Rostu (1863-mort pour la France en 1914), militaire, issu d’une famille de la noblesse bretonne mais installé à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Madeleine de Foulhiac de Padirac (Limoges, 2 août 1885-Angers, 3 mars 1945) était la fille de Maurice de Foulhiac de Padirac (1852-1928) et de Thelcide Fargues du Pigné (1858-1908). Famille noble originaire de Padirac dans le Lot et fixée à Angers. Elle avait deux frères, Robert (1881-1944) et Gabriel (1882-1942) de Padirac. Elle semble être restée célibataire. Voir la généalogie d’Hervé de Padirac : http://gw.geneanet.org/vieuxlogis53 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Voir supra note du 4 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Voir supra note du 5 février 1902. Denyse de Kernafflen de Kergos était née le 28 février 1883 à Angers et épousera dans cette ville le 24 janvier 1906 Raymond Richou. Elle était la fille d’Alain de Kernafflen de Kergos et de Madeleine Charbonnier de La Guesnerie. Elle avait une sœur Magdeleine (1885-1950) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Voir supra note du 6 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir supra note du 8 mars 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Il pourrait s’agir de Gabriel Tripier de Lozé et de Marie Tripier de Lozé, mariés en 1891, propriétaires du château de Lozé à Saint-Fraimbault (Sarthe), même si le titre de comte semble de courtoisie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Voir supra note du 11 janvier 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Voir supra notes du 22 février 1901 et du 7 février 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Cécile Loir-Mongazon (1881-1922) mariée en 1903 à Angers avec René Chassin du Guerny (1877-1948). Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Il s’agit de Thérèse Loir-Mongazon (1885-1955), sœur cadette de Cécile, citée à la note précédente. Elle épousera en 1906 Ludovic de Sars (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Il doit s’agir de deux des fils d’Olivier, comte de Chappedelaine (1817-1895) et de Barbe Holynska : Stephen (1844-1917), Jean (né en 1854) ou Olivier (né en 1857), le second et le dernier militaires. Ils étaient mariés respectivement avec Hélène Berthold, Marguerite Gérard et Léonide Dupré (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Marie de Pelletier de La Garde (1868-1942), originaire du Poitou, mariée en 1890 à Charles, marquis de Villelume (1855-1922), officier d’infanterie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Précisément, Papa est parti hier pour Paris afin de traiter avec M. Paul de Guardia l’affaire que celui-ci lui propose ; c’est là une chose remarquable. Mme Laur, que je n’avais jamais vue et à qui je n’ai pas dit mon nom, ne pouvait matériellement pas connaître ce départ que presque personne, d’ailleurs, ne connaît (Note de l’auteur).

[29] Voir infra au 24 mai 1905 pour ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Voir supra note du 7 février 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Léon de Montesquiou Fezensac (Briis-sous-Forges, 12 juillet 1873-mort pour la France à Souain le 25 septembre 1915), docteur en droit, essayiste et militant de l’Action française à laquelle il a adhéré en 1899. Il est président du conseil d’administration fin 1902 puis, en 1905, secrétaire général de la ligue. À l’instar de Charles Maurras, Montesquiou tente de concilier le système politique d’Auguste Comte avec ses idéaux royalistes et le catholicisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Marie de Roux (Saint-Florent-les-Niort, 17 février 1878-château du Fort à Aslonnes, 3 décembre 1943), avocat historien et journaliste qui se rapprocha de Maurras dès 1900 et consacrera une grande partie de sa carrière à défendre l’Action française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Marguerite Gout de Bize (1881-1969), fille de Charles Gout de Bize et de Berthe de Guardia (cette dernière petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme), épousa le 26 avril 1905 à Alénya Louis Sarlandie de La Robertie (1873-1948), d’une famille originaire du Périgord. Elle était la sœur de Jeanne Gout de Bize, dont il a été abondamment question plus haut en 1904 (voir notamment aux 15, 19, 23, 24, 27 et 29 octobre 1904) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Voir plus loin au 18 mai 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Henri Jonquères (Corneilla-del-Vercol, 11 juin 1877-Barcelone, 27 mars 1962), fils aîné de Joseph Jonquères, issu d’une famille d’agriculteurs de Corneilla, et de Gabrielle d’Oriola, elle-même issue de la noblesse roussillonnaise d’Ancien régime. Lui et ses frères Joseph, Christophe, Gabriel et François sont à l’origine d’une importante réussite foncière et financière en Roussillon. Cette famille sera souvent citée au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Voir supra aux 5 et 10 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Voir supra au 11 octobre 1902 pour la généalogie de cette famille. Mme de Llamby était née d’Oms. Sa fille aînée Isabelle épousera en 1907 Lucien Darru (voir infra au 27 octobre 1907). C’est de sa fille cadette Louise de Llamby (1880-1910) mariée à Maurice Faurichon de La Bardonnie, dont il s’agit ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] La mère de Max Dupin de Saint-Cyr était née Marie-Anne Faurichon de La Bardonnie (1850-1940). Son frère aîné Gaston (1842-1935), marié à Marthe de Bonnegens (1846-1918) était le père de Maurice Faurichon de La Bardonnie marié en 1905 à Louise de Llamby, donc cousin germain de Max. Yvonne Faurichon de La Bardonnie (1889-1970) était une autre cousine de Max, fille de René Faurichon de La Bardonnie, autre frère de Mme Dupin de Saint-Cyr. Voir aussi supra aux 28 janvier et 15 août 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Voir supra note du 13 mai 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Voir infra au 20 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Voir supra note du 5 avril 1902. Marie-Louise de Lacour, dont il sera souvent question dans la suite du journal, était née à Béziers le 9 janvier 1887, fille de Charles de Lacour, d’Ille, et de Thérèse Lugagne, de Béziers. Elle épousera en 1913 Lucien Grandsaignes d’Hauterives, et mourra le 4 octobre 1974 à Cazouls-lès-Béziers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Marie Thérèse Lucie Sauvy, née à Perpignan le 8 août 1869, mariée le 18 mai 1893 à Perpignan avec Henri Albert Thibault (1858-1932). Leur villa Saint-Lucie à Vinça existe toujours, à l’entrée du village. Leur fille Suzanne Thibault épousera en 1914 Henri Noëll, dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Voir supra notes du 5 février 1902 et du 20 février 1905. Voir aussi infra au 23 et 24 janvier 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Voir supra note du 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Au sujet de cette famille, voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[48] Elie Talairach, né au Soler le 25 juin 1874, fils de Gaspard Talairach et de Marie Planes, épousera le 26 décembre 1905 à Lille Renée Delebart, née le 27 mars 1885 à Paris (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[49] Albert Lazerme, Jeanne Génin et leurs enfants : voir supra note du 12 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Voir supra note du 23 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Henri Victor Julien Serradell, né à Ille le 15 mars 1858, pharmacien, fils de Jean Baptiste Blaise Serradell, propriétaire, d’une vieille famille de Vinça, et de Françoise Larrive. Il épousa le 7 septembre 1887 à Thuir Marguerite Trilles (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[52] Voir supra notes des 28 novembre 1903 et 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Louis d’Ax de Cessales (né en 1840 à Perpignan), fils d’Eugène d’Ax de Cessales – issu d’une autre branche de la famille de Dax, souvent citée dans ce journal – et de Marie-Caroline de Coignac, marié en 1875 à Sète avec Marguerite Courtois. Ils eurent deux fils, Pierre (1880-1973) et Marie François Hubert Henri (1889-1916) et deux filles, Mari-Thérèse née en 1876, Marie Louise née en 1882 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Joseph Carbasse (1857-1906), diplômé de l’École des Beaux-Arts, architecte du département des Pyrénées-Orientales, nommé le 3 avril 1888, inspecteur des travaux diocésains en remplacement de son beau-frère Remorain, décédé le 12 janvier 1888. Il démissionne en 1894 par suite de mauvais rapports avec Léon Bénouville, l’architecte diocésain (d’après le Répertoire des architectes diocésains du XIXe siècle) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Louise de Règnes (1839-1917), veuve d’Auguste de Guardia petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Elle était la mère de trois personnages cités de façon récurrente ici : Berthe de Guardia (1857-1943), Mme Gout de Bize, Victor (1863-1899) et Paul de Guardia (1872-1941). Victor avait épousé en 1891 Jeanne Dexpers (1864-1956), qui est souvent désignée ici comme « tante Jeanne » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Voir supra note du 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Joseph Jonquères (1882-1945). Il s’agit du frère cadet d’Henri Jonquères, cité ci-dessus (note du 18 mai 1905). Il épousera Henriette de Ferluc et sera le père du célèbre cavalier Pierre Jonquères d’Oriola (1920-2011) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Il s’agit d’une orthographe erronée. Constance Pasquier de Franclieu (1849-1916) avait épousé à El Biar en 1873 Xavier de Reydet de Vulpillières (1848-1874). Elle était l’une des 12 enfants de Camille Pasquier de Franclieu et de Victorine Rouher de Juillac. Sa sœur, Jeanne Pasquier de Franclieu (1859-1933) avait épousé à El Biar en 1884 Eugène de Sulauze (1855-1905). Voir supra note du 10 juillet 1901 pour la parenté avec les Franclieu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Josep Miralles i Sbert (1860-1947), chanoine de Palma et historien de Majorque, qui en fut évêque de 1930 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] André Desperamons (1861-1951), avocat et directeur du journal Le Roussillon, grande figure du royalisme dans les Pyrénées-Orientales, dont il sera souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Albert Salsas (Palau-de-Cerdagne, 26 février 1864-4 juin 1940), receveur de l’Enregistrement et des Domaines, auteur de nombreuses études historiques sur le Roussillon et la Cerdagne, dont le fonds d’archives se trouve aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[62] Comme Antoine d’Estève de Bosch le corrigera lui-même plus loin (voir infra au 11 décembre 1905), il s’agit ici d’une erreur : Jean d’Estève Simon (1719-1810) n’était pas le trisaïeul d’Antoine mais le frère de son bisaïeul François-Xavier Estève Simon (1739-1822) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[63] M. Michel de Llobet, capitaine d’infanterie coloniale, a pris au Tonkin la fièvre coloniale à laquelle, après des hauts et des bas, il a succombé au mois d’août dernier ; il était président de la Société depuis décembre 1904 (Note de l’auteur).

[64] La Société Saint-Sébastien, fondée une première fois en 1853, a été complètement réorganisée et, pour ainsi dire, fondée de nouveau en 1859 par Bon Papa qui en a été le président de 1864 (à la place de M. de Massia) jusqu’à 1895 (date de sa mort) (Note de l’auteur).

[65] J’ai pris l’exemple « maladie », parce que la Société Saint-Sébastien est une mutuelle contre la maladie (Note de l’auteur).

[66] L’identification exacte de ce personnage pose problème. Plus loin (9 janvier 1906), l’auteur indique qu’il s’agit d’Henri du Lac. Il y eut deux alliances entre des MM. du Lac et des demoiselles de Llobet (Dieudonné du Lac marié en 1875 à Marguerite-Marie de Llobet, et son frère Joseph du Lac marié à Marie-Thérèse de Llobet en 1878, ces derniers parents de Gabrielle du Lac, la future épouse d’Antoine d’Estève de Bosch). Cependant, aucun de leurs enfants ne porte ce prénom. Il s’agit peut-être d’une confusion. Voir aussi supra note du 25 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

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