1912

Janvier 1912

Semaine du 1er au 2 janvier 1912

Biarritz, lundi 1er janvier 1912

Nous allons à la messe à Saint-Charles ; nous plaçons cette année qui commence sous la protection de Dieu. Un brouillard froid et très épais règne toute la journée. L’après-midi nous allons un moment au casino.

Biarritz, mardi 2 janvier 1912

L’après-midi nous allons passer un moment sur la plage ; je me promène aussi du côté du phare ; il fait très beau. Henri de Rodellec, qui vient d’être nommé capitaine, est envoyé à Reims au 22e dragons. L’oncle Xavier et Tata Mimi doivent être bien ennuyés de voir s’éloigner Madeleine qu’ils n’ont jamais quittée. Par contre, Maurice a trouvé à permuter et il passe du 12ème chasseurs à Saint-Mihiel et Césane[1] (où il était depuis plusieurs mois) au 25ème Dragons à Angers ; il y remplacera Henri.

Biarritz, mercredi 3 janvier 1912

Nous nous promenons dans l’après-midi ; nous allons voir les Mauvaisin sans les rencontrer, puis un moment au concert au casino. Marie-Thérèse nous arrivera la semaine prochaine avec ses enfants. J’en suis bien content ; elle va passer, comme nous, une bonne partie de l’hiver à Biarritz ; la villa est assez grande, même avec deux chambres immobilisées par les réparations, pour nous loger tous. Marie-Thérèse est un peu fatiguée et ce changement d’air et d’habitudes lui fera du bien.

Biarritz, jeudi 4 janvier 1912

Le brouillard froid persiste. Nous sortons dans l’après-midi. Je vais à la messe de 11 heures à Saint Charles.

Biarritz, vendredi 5 janvier 1912

Premier vendredi du mois et de l’année ; je fais la sainte communion à Saint-Charles. L’après-midi, je me promène au phare, sur la plage, je vais au concert. Bebelle est fatiguée et ne sort pas.

Biarritz, samedi 6 janvier 1912

Bebelle a eu un fort accès de fièvre dans la nuit ; elle se repose et prend un peu l’air dans l’après-midi. La mer est très grosse et je vais l’admirer du Rocher de la Vierge et du phare. Je passe une bonne partie de l’après-midi sur la plage, Bebelle y vient un moment, l’air lui fait du bien.

Biarritz, dimanche 7 février 1912

Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles ; il pleut et le vent fait rage toute la journée, c’est une tempête du sud-ouest ; Bebelle ne ressort pas, elle fait ses préparatifs de départ pour demain. Je vais admirer la mer que le vent soulève en lames énormes et qui se brise avec fracas sur les rochers du phare, de la grande plage et de la Vierge, c’est un spectacle merveilleux, toute la grande plage est envahie par l’eau. Je vais au salut à Sainte-Eugénie.

Semaine du 8 au 14 janvier 1912

Biarritz, lundi 8 janvier 1912

Le temps s’est arrangé et la mer aussi ; il fait chaud pour la saison. Bebelle part à 1h44, elle va seule au mariage de sa cousine de Llobet[2], je ne l’accompagne pas parce que j’aurais peur d’aggraver ma crise d’entérite qui va bien mieux mais que je dois soigner beaucoup. Comme je dois voyager dans quelques jours pour aller assister à Vinça à la fête de Saint Sébastien, je ne veux pas faire ces deux voyages coup sur coup. J’accompagne Bebelle jusqu’à Bayonne ; elle couchera ce soir à Toulouse, ira demain au Castelet (c’est demain soir qu’a lieu le dîner de famille), en repartira après-demain après le lunch qui suivra le mariage, et sera ici jeudi. Je vais lire et écrire un moment au casino.

Biarritz, mardi 9 janvier 1912

Le matin, je vais à la chapelle de Notre-Dame de Guadeloupe (ancienne chapelle du domaine impérial) où l’on dit une messe pour le repos de l’âme de l’empereur, quelques personnes y assistent. Cette chapelle est fort jolie et je désirais la connaître, on ne l’ouvre que deux fois par an. Cette messe ne constitue nullement une manifestation bonapartiste sans quoi je me serais bien gardé d’y assister, ayant pour le régime impérial, qui a fait tant de mal à la France, au moins autant d’horreur que pour la république. Je suis allé à cette messe pour voir la chapelle ; c’est aujourd’hui tout ce qui reste, ou à peu près, du passage de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie à Biarritz dont ils ont assuré le succès comme station ; le palais est transformé en hôtel, le parc est dépecé et a formé le quartier nouveau (sur lequel est, du reste, bâtie la villa Sainte-Cécile). L’après-midi j’assiste à la vente aux enchères des meubles de la villa Nirvana.

La chapelle Notre-Dame de Guadeloupe à Biarritz – Carte postale ND phot, 1903 (Site paysbasque1900.fr)

Biarritz, mercredi 10 janvier 1912

Il fait très beau, la mer, assez agitée, est superbe ; le matin je me promène sur les falaises, je vais au rocher de la Vierge. L’après-midi, je retourne à la vente de la villa Nirvana ; j’avais envie de 2 fauteuils mais ils montent trop et j’y renonce. Maman achète quelques petites choses pour la villa. Ensuite je vais au casino. Le ministre des Affaires étrangères, M. de Selves, vient de démissionner ; devant la commission d’enquête du Sénat à propos des causes du conflit franco-allemand de cet été, il a, pour ainsi dire, accusé M. Caillaux de mensonge ; tout le monde sait que Caillaux est un brouillon, un pleutre et un menteur ; c’est De Selves qui a raison ; il s’en va et il est probable que tout le ministère le suivra de près dans sa chute.

Biarritz, jeudi 11 janvier 1912

Le matin je vais à la gare attendre Bebelle qui rentre du mariage de sa cousine ; ça a été une très belle fête, mais Bebelle a été assez fatiguée par son voyage ; elle a eu tort de voyager la nuit ; je vais l’attendre avec Tony, en auto. La lettre adressée à Fallières (par-dessus la tête de Caillaux) par M. de Selves est un acte d’accusation du régime républicain ; le ministre démissionnaire déclare ne pouvoir assumer plus longtemps la responsabilité d’une politique extérieure à qui manque l’unité de vue et de direction… etc. Quelle phrase accusatrice pour la république ! Cette phrase, dite par un homme « qui a vu », comme M. de Selves, à un pareil moment, cette phrase appelle le Roi. Elle a une portée incalculable ! On annonce aujourd’hui la démission du ministère tout entier. Marie-Thérèse arrive avec ses trois enfants, je vais l’attendre à la gare.

Biarritz, vendredi 12 janvier 1912

Nous passons une partie de l’après-midi sur la plage. Le temps est splendide tous ces jours-ci. On parle d’un ministère Delcassé ou Bourgeois ; peu m’importe ; c’est blanc bonnet ou bonnet blanc ; tant qu’on ne changera pas le régime on ne fera rien de bon. Mais la crise actuelle est plus qu’une crise ministérielle ; elle ne peut pas ne pas faire réfléchir les patriotes, les nationalistes français, ceux qui comme nous envisagent tous les problèmes politiques ou sociaux dans leur rapport avec l’intérêt français ; or, de l’examen attentif de la situation actuelle doit ressortir une fois de plus et avec évidence cette vérité indiscutable que la république ne peut pas avoir de politique extérieure. Donc, à bas la république !!! Ce qu’il y a de curieux, c’est que les nationalistes encore enlisés dans l’utopie républicaine accordent par bribes, par morceaux, ce qu’ils n’osent pas accorder en bloc. Ils conviennent que nos institutions politiques sont un obstacle à une action suivie etc. Mais ils espèrent y remédier. Comment ? Ils oublient de le dire.

Biarritz, samedi 13 janvier 1912

Nous allons avec Tony chez le Docteur de Lostalot pour des bains salins que doit prendre cet enfant. L’après-midi nous passons un moment sur la plage, puis allons au casino. On parle aujourd’hui d’un ministère Poincaré.

Biarritz, dimanche 14 janvier 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous restons sur la plage de 2h ½ à 4 heures. Après les vêpres, je vais avec Bebelle à un cinématographe.

Semaine du 15 au 21 janvier 1912

Biarritz, lundi 15 janvier 1912

Le matin nous faisons photographier les enfants. L’après-midi nous allons en auto, Bebelle et moi, voir la comtesse de Lalande, à Lavielle près Bayonne ; nous sommes de retour à 4 heures ; ensuite, je vais un moment au casino.

Nous avons un ministère Poincaré – Bourgeois – Millerand – Briand et Delcassé etc. ; ce n’est pas ce qui sauvera la France !

Biarritz, mardi 16 janvier 1912

Je vais à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; la mer est démontée aujourd’hui ; je vais l’admirer du rocher de la Vierge et du phare. Je rencontre Roger de Bréon[3] et sa femme, ils sont en voyage de noces ; je n’avais pas revu Roger depuis plus de cinq ans.

Perpignan, mercredi 17 janvier 1912

Je quitte Biarritz à 8h33, je voyage toute la journée et j’arrive à Perpignan à 10h04 du soir par Toulouse et Narbonne ; je couche à Perpignan, au Grand Hôtel. En wagon, je prépare le discours que je devrai faire demain aux obsèques de M. Noëll[4], président honoraire de la Société Saint-Sébastien, dont M. Bouchède m’a annoncé la mort hier soir par dépêche.

Vinça, jeudi 18 janvier 1912

J’arrive à Vinça à 9 h ¾ ce matin et j’assiste aux obsèques de M. Noëll, toute la société y assiste ; je ne prononce pas de discours, M. Noëll ayant formellement dit qu’il n’en voulait pas à ses obsèques. Bonne Maman arrive de Nice aujourd’hui ; on m’annonce cette bonne nouvelle dès mon arrivée à Vinça ; je vais l’attendre à la gare à midi. Elle a passé à Nice exactement trois mois et elle y laisse Tante Josepha en bien meilleure santé. L’après-midi je vais à Ille en break. Un moment Raspaud me fait demander de lui vendre la Balme ; s’il veut en donner un bon prix j’accepterai ; cette propriété est d’un bien petit rapport et avec son prix je pourrais acquérir une partie de la métairie de ma tante Civelli, à Ille, qui va se vendre ; j’aimerais mieux avoir un peu plus de terre à Ille que de conserver cet unique champ à Vinça ; je ne ferais donc pas une mauvaise affaire.

Vinça, vendredi 19 janvier 1912

Il pleut toute la journée ; cette pluie était très désirée pour l’agriculture, mais elle arrête tous nos préparatifs pour la fête de demain. Le soir, a lieu l’Assemblée générale de la Société à la salle Ramon ; nous admettons dix nouveaux sociétaires (3 honoraires et 7 participants), nous complétons le bureau par l’admission du Docteur Amédée Jocaveill nommé vice-président, Dalmer devient trésorier. La pluie empêche les sérénades en musique ; les musiciens ont cependant l’attention de venir me faire ma sérénade.

Vinça, samedi 20 janvier 1912

La pluie dure presque toute la journée et la fête est bien amoindrie cette année. Le cortège dans les rues ne peut avoir lieu. Par contre la grand’messe à l’église est très solennelle ; une éclaircie permet de sortir de l’église et d’aller en cortège à la place du Puig où je prononce devant la Société le discours d’usage. Le bal dit « de l’Office » a même lieu. Mais la pluie ayant repris dans l’après-midi, les autres danses ont lieu dans la salle Ramon. On aurait dû célébrer cette année le cinquantenaire de la Société, du moins le cinquantenaire de sa réorganisation sous sa forme actuelle, le mauvais temps ne l’a pas permis.

Semaine du 22 au 28 janvier 1912

Perpignan, lundi 22 janvier 1912

Je quitte Vinça par le train de 1h10 ; le matin j’ai assisté aux obsèques d’une femme membre honoraire de la Société, la veuve Manaut dite « la Bépe ». J’arrive à Perpignan à 2h, je fais des visites, des commissions, je vais voir Monseigneur. Je m’occupe de la vente du vin de Bouleternère ; je suis en pourparlers avec 2 maisons à ce sujet. Je dîne chez les Lazerme, le soir je vais un moment au Panache ; je couche au Grand Hôtel. Aujourd’hui paraît dans Le Roussillon un article de moi sous le titre « Crise constitutionnelle ».

« Crise constitutionnelle », article d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon du 11 janvier 1912 – Gallica

Biarritz, mercredi 24 janvier 1912

Je n’ai pas écrit mon journal hier soir, j’étais en voyage. Hier matin je suis allé à Claira et j’ai fait une tournée dans les vignes ; la Cadène et la Griffaigne sont sous l’eau et j’en suis enchanté car les alluvions apportées par l’Agly valent une fumure. Je déjeune à Saint-Laurent. L’après-midi je fais quelques commissions dans Perpignan ; je conclus la vente du vin de Bouleternère à 23,25 l’hecto.

Biarritz, jeudi 25 janvier 1912

Max nous fait la bonne surprise d’arriver ce matin pour trois ou quatre jours ; il ne s’était annoncé que pour ce soir. Je me promène avec lui et lui fais voir Biarritz qu’il ne connaissait pas. Petite promenade en auto avec lui.

Biarritz, vendredi 26 janvier 1912

Je mène Max et Marie-Thérèse en auto à Saint-Sébastien pour y voir leurs amis de Lanauze (M. de Lanauze est directeur de la Société générale à Saint-Sébastien), Mme de Lanauze, née de Riansarès, est petite-fille de la reine Christine (par un mariage morganatique de la reine) et une proche cousine du Roi actuel d’Espagne[5]. Nous allons aussi, Bebelle et moi, voir les Lanauze à qui Marie-Thérèse nous présente ; nous nous promenons un peu en ville et rentrons à 6h ½ à Biarritz ; temps d’été.

Biarritz, samedi 27 janvier 1912

Mauvais temps ; nous pouvons à peine sortir. Nous allons un moment au casino. On parle d’un « ultimatum » envoyé à l’Italie pour obtenir satisfaction au sujet de la saisie de 29 passagers turcs sur un navire français par un navire de guerre italien. Dans la soirée on apprend que l’Italie se décide à rendre les prisonniers ; il n’y a pas eu, je crois, un ultimatum en règle mais envoi d’une réclamation précise fixant un délai. Quant à la satisfaction donnée par l’’Italie, elle n’est pas aussi complète qu’il l’aurait fallu. La France ne sait plus et ne peut plus hélas ! parler comme Louis XIV ou même Charles X !

Biarritz, dimanche 28 janvier 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, thé chez les Laugier.

Semaine du 29 au 31 janvier 1912

Biarritz, lundi 29 janvier 1912

Il fait assez beau, nous allons un moment sur la plage. Nous voyons Carlos et Thérèse qui viennent d’arriver et sont ici pour deux mois, chez les Mauvaisin. Nous allons un moment au casino.

Biarritz, mardi 30 janvier 1912

Le temps se met de plus en plus au froid ; il le fallait bien car il n’y a pas encore eu d’hiver. Le matin je vais à la messe à Saint-Charles ; l’après-midi nous accompagnons, en auto, Tony chez le Docteur de Lostalot puis nous nous promenons et allons un peu au casino avec Marie-Thérèse. Max est reparti ce matin.

Biarritz, mercredi 31 janvier 1912

Nous nous promenons ; le temps est beau mais le froid est vif ; nous allons un moment au casino avec Marie-Thérèse. Le matin, je fais une longue promenade dans la direction de Bidart ; je longe la plage des Basques jusqu’à la villa du baron de l’Espée ; je reviens en suivant la plage et la côte.

Villa du baron de l’Espée à Biarritz – Cliché anonyme, s.d. [années 1900] (Site forumopera.com)

Février 1912

Semaine du 1er au 4 février 1912

Biarritz, jeudi 1er février 1912

Nous nous promenons, faisons des visites et allons nous confesser à Saint-Charles. On commence aujourd’hui les réparations à la villa ; on débute par l’agrandissement de la salle à manger ; quand ces réparations seront-elles finies ? Nous avons appris hier la mort de Mme Paul de Lamer[6] ; il y a longtemps qu’elle traînait et c’est grâce aux soins de son mari qu’elle a vécu si longtemps.

Biarritz, vendredi 2 février 1912

Je vais à la messe de 7h ½ avec Bebelle, à Saint-Charles ; c’est la messe de la bénédiction des cierges ; nous y faisons la sainte communion. Dans l’après-midi, je me promène un peu avec Bebelle et je vais à la bénédiction à Saint Charles.

Biarritz, samedi 3 février 1912

Il fait mauvais temps et froid, nous sortons à peine. Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. Le soir nous allons un moment au casino avec Marie-Thérèse.

Biarritz, dimanche 4 février 1912

Temps beau et doux ; nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous passons un moment sur la plage avec Carlos, Thérèse et les Mauvaisin. Nous allons un moment au casino.

Semaine du 5 au 11 février 1912

Biarritz, lundi 5 février 1912

La mer est très belle ; je passe une bonne partie de l’après-midi sur la plage, puis je vais au rocher de la Vierge avec Carlos. Je vais un moment au casino.

Biarritz, mardi 6 février 1912

Dans l’après-midi, nous allons nous promener en auto, Papa Maman, Bebelle et moi, sur la plage de Guéthary ; nous rentrons par la Négresse. Nous avons la visite des Lanauze.

Biarritz, mercredi 7 février 1912

L’après-midi, promenade en auto, avec les Carlos et Marie-Thérèse ; nous allons à Cap-Breton ; au retour nous passons au lac d’Yrieu. Le soir, nous allons tous entendre Botrel[7], que je n’ai pas entendu depuis au moins 7 ou 8 ans ; ses chansons, d’une si belle inspiration, font toujours plaisir à entendre.

Biarritz, jeudi 8 février 1912

Je passe une partie de l’après-midi sur la plage ; un moment au casino. Le matin, je vais à la messe de onze heures à Saint-Charles.

Biarritz, vendredi 9 février 1912

Le matin, je vais à Bayonne voir M. Loustalet, notaire, pour lui faire faire une procuration pour l’affaire de la Gauphine[8] ; j’y vais en auto ; j’emmène Bebelle qui doit signer, Papa et Marie-Thérèse ; nous rentrons à Biarritz en rentrant par la Barre de l’Adour. L’après-midi nous allons à la plage et au casino.

Biarritz, samedi 10 février 1912

Ce matin, je me promène du côté de la Côte des Basques ; l’aviateur Védrines est arrivé ce matin, de Pau, sur son monoplan ; il comptait repartir dans l’après-midi, mais il y renonce, le vent marin étant trop violent ; nous passons une partie de l’après-midi près du golf, où est amarré l’aéroplane ; vers cinq heures, on annonce que le départ ne sera pas pour aujourd’hui ; nous allons un moment au casino. Nous avons la visite de M. et Mme Marc de La Bardonnie et de leur nièce Motas d’Hestreux[9] cousine germaine de Max.

Biarritz, dimanche 11 février 1912

Nous nous confessons et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de Notre-Dame de Lourdes à la messe de 8 heures à Saint-Charles. L’après-midi, nous passons un moment sur la plage puis allons à vêpres à Sainte-Eugénie et à un cinématographe. Védrines partira probablement demain si le temps le lui permet. Le traité franco-allemand a été voté hier par le Sénat à une forte majorité ; le Sénat l’a voté bien qu’il eut vigoureusement applaudi les divers orateurs qui l’ont critiqué. A-t-il eu raison ou tort de le voter ? Je n’ose me prononcer, n’étant pas au courant de la situation internationale, de l’état de nos alliances et de nos forces militaires. Mais ce qu’il m’est permis de dire, c’est que lorsque la Monarchie nous donna l’Algérie, ce fut sans aucun sacrifice territorial, ce fut surtout sans aucun abaissement devant l’étranger. Les ministres de Charles X, quinze ans après Waterloo, eurent devant l’Angleterre menaçante une attitude autrement fière que nos pauvres ministres républicains 41 ans après Sedan, devant l’Allemagne. Puisse le peuple français comparer et conclure !

Semaine du 12 au 18 février 1912

Biarritz, lundi 12 février 1912

Nous assistons au départ de Védrines[10] qui s’envole du golf et se dirige à superbe allure sur Bordeaux en suivant la côte. En quelques minutes, il est hors de vue. Nous allons au casino au concert de cinq heures.

Jules Védrines (1881-1919), aviateur français – Cliché anonyme, s.d. [vers 1912] (Site air-journal.fr)

Biarritz, mardi 13 février 1912

Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. Il pleut une partie de la journée ; de 5h à 6h ½, nous allons au casino. Nous apprenons la mort de M. Raymond d’Arexy[11] à Paris et de Mme Adolphe Sèbe[12] à Perpignan. Voilà deux morts inattendues et prématurées.

Biarritz, mercredi 14 février 1912

Il pleut toute la journée ; je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. L’après-midi, visite à Mme d’Hestreux et à M. et Mme de La Bardonnie. Nous allons un moment au casino.

Biarritz, jeudi 15 février 1912

Je vais à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; j’y rencontre Mme Bastide[13] et Mlle de Villèle[14] qui sont ici pour 3 jours ; l’après-midi, nous allons les voir à la villa Batbéda sans les rencontrer. Nous allons à la bénédiction à Saint-Charles, puis au casino.

Biarritz, vendredi 16 février 1912

Le matin, je me promène avec M. Bastide ; l’après-midi, nous allons en auto, avec les enfants et avec Marie-Thérèse, voir Jeanne Daguerre. Au retour, nous nous promenons un moment à Saint-Jean-de-Luz.

Biarritz, samedi 17 février 1912

Nous apprenons que des officiers aviateurs vont arriver sur la plage de la Chambre d’Amour, nous nous y transportons, et vers dix heures, nous voyons planer le lieutenant Ducourneau[15] sur son monoplan Blériot, au-dessus de la plage ; un peu plus tard, arrive le lieutenant de Malherbe qui atterrit près de la Barre ; l’après-midi, nous assistons au départ de Ducourneau ; il a fait un très bon atterrissage et un excellent départ. Tous deux venaient de Pau. Nous allons un petit moment au casino.

Le lieutenant Robert Ducourneau (1877-1912), aviateur français – Carte postale anonyme, s.d. [vers 1911] (Site albindenis.free.fr)

Biarritz, dimanche 18 février 1912

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Saint-Charles pour remercier le Bon Dieu de la protection qu’Il m’a accordée il y a aujourd’hui 4 ans. Nous revenons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, j’assiste à une conférence de M. Millevoye[16], député, en faveur de la protection des animaux ; la conférence est présidée par la Princesse Frederika de Hanovre. Nous allons un moment à un cinématographe, puis à la bénédiction à Sainte-Eugénie.

Lucien Millevoye (1850-1918), journaliste et député français – Cliché Agence de presse Meurisse, 1914 (Wikipédia)

Semaine du 19 au 25 février 1912

Biarritz, lundi 19 février 1912

Nous allons tous, en auto, à Bayonne voir la belle ménagerie allemande Hagenbeck, de Hambourg[17] ; nous y amenons les enfants qui sont enchantés. Au retour, nous allons un moment au casino.

Biarritz, mardi 20 février 1912 (Mardi gras)

Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. L’après-midi, nous allons tous, en auto, à Hendaye plage ; au retour, nous nous arrêtons à Béhobie et à Saint-Jean de Luz.

Biarritz, mercredi 21 février 1912

Nous allons recevoir les cendres à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; l’après-midi, nous allons à la plage, puis un moment au casino.

Biarritz, jeudi 22 février 1912

L’après-midi, nous allons chez le Dr de Lostalot ; Tony, que son traitement salin à bien fortifié, ne le continuera pas ; il a pris 10 bains c’est assez. Nous allons au rocher de la Vierge.

Biarritz, vendredi 23 février 1912

Le matin, je me promène sur la plage. L’après-midi, après un moment sur la plage, nous allons au casino. Nous y revenons le soir pour voir jouer Le Grand Mogol[18].

Nice, dimanche 25 février 1912

Me voici à Nice, et dans quelles tristes circonstances ! Hier matin nous avons reçu, à Biarritz, un télégramme nous annonçant la mort de l’oncle Paul. À cette terrible nouvelle, notre désespoir à tous a été immense, nous aimions tant notre cher oncle et il nous le rendait si bien ! Nous le savions très malade, mais nous étions loin de nous attendre à ce dénouement. Une deuxième dépêche nous dit que les obsèques auront lieu à Nice lundi et à Vinça jeudi. Je n’hésite pas, je décide tout de suite de partir pour Nice afin d’être auprès de Tante Josepha et de Nénette dans ces tristes moments. Maman décide d’y aller aussi ; Papa, de partir pour Vinça afin de préparer les obsèques ; Bebelle et Marie-Thérèse restent à Biarritz pour garder les enfants. Nos préparatifs sont vite faits ; nous faisons quelques achats nécessaires et je pars, avec Maman, à 5h40 du soir ; nous sommes obligés de passer par Bordeaux, ce qui est un détour. Nous voyageons toute la nuit, profitons d’un long arrêt à Cette ce matin pour aller à la messe et arrivons enfin à Nice à 6h45 du soir après 25 heures de voyage, et encore avons-nous été obligés de prendre, depuis Marseille, le train de luxe « Riviera Express », sans quoi nous ne serions arrivés qu’à près de minuit. Ici, quel pénible spectacle ! La pauvre Oncle Paul étendu sur son lit mortuaire ; en arrivant je l’ai embrassé une dernière fois ; Tante Josepha et Nénette au comble du désespoir ; enfin, horrible chose, la mise en bière à laquelle je viens d’assister ; je n’oublierai jamais ces affreux moments. Notre seule consolation c’est de penser que notre cher oncle est mort comme un saint ; il s’est confessé deux fois et a demandé à recevoir le Saint Viatique ; on devait le lui porter samedi matin, il est mort dans la nuit, à 2 heures. Il succombe à une congestion pulmonaire double qui est une conséquence de sa maladie ; nous ne savions pas que son état fût aussi grave et la nouvelle de ce malheur a été pour nous une bien pénible surprise. Il y a quelques jours, Tante Josepha nous avait écrit qu’il supportait très mal la nourriture, mais elle ne parlait pas de la congestion. Il paraît que la veille encore le médecin avait dit que la fin n’était pas aussi prochaine. Quel terrible réveil ! Nénette est dans un état affreux et je suis bien aise d’avoir pu venir pour la consoler un peu.

Semaine du 26 au 29 février 1912

Nice, lundi 26 février 1912

Les obsèques ont eu lieu ce matin à Nice ; M. Berger et moi faisions le premier deuil ; les cordons du poêle étaient tenus par le gouverneur de Nice, général Helouïs[19], par le général de Lamaze[20], un autre général dont j’ai oublié le nom et le médecin militaire en retraite Roufflay[21]. Une messe très simple a été célébrée à l’église Saint-Pierre, puis le triste cortège s’est dirigé sur la gare où un beau discours a été prononcé par le général Pierrugues[22], camarade de promotion de l’oncle Paul. Puis le cercueil, déposé dans un fourgon scellé, a été dirigé sur Vinça. Ce cercueil en acajou massif est double, le corps est dans un premier cercueil en zinc capitonné de satin blanc ; la tête repose sur un coussin de satin recouvert de dentelles ; pauvre oncle, je ne peux penser à ces affreuses choses sans avoir les larmes aux yeux. Dans l’après-midi, je fais quelques courses et commissions nécessaires ; j’écris beaucoup de lettres à des parents ; je supplée de plus possible ma tante. Nous nous occupons aussi du faire-part.

Vinça, mercredi 28 février 1912

Nous avons quitté Nice hier soir à 4h ½ ; le matin, j’avais fait quelques courses. Voyageant toute la nuit, avec Maman et Nénette, nous sommes arrivés à Vinça à 11h52 ; depuis Narbonne, nous étions avec Philomène et Henri qui arrivaient d’Angers. Tante Josepha a eu le grand chagrin de ne pas accompagner le corps de son mari, le médecin ne lui ayant pas permis ce voyage fatiguant ; elle aussi est dans un état de santé inquiétant ; son entérite ne va guère mieux que l’été dernier. Ses belles-sœurs sont restées à Nice avec elle. Quel pénible voyage ! Dans les changements de lignes, je m’assurais que le corps ait pris une bonne direction. J’ai télégraphié de Narbonne à Vinça de tout préparer pour midi. Dès notre arrivée, on ouvre le fourgon qui était arrivé à 10 heures ; le clergé est à la gare et donne une absoute ; puis avec quelques amis venus nous attendre à la gare nous nous dirigeons vers la maison, escortant la dépouille mortelle de l’oncle Paul. On dépose le cercueil dans la pièce située près du petit jardin ; elle a été transformée en chapelle ardente, les murs sont tendus de feuillages et de mimosas ; la fenêtre est hermétiquement fermée et le grand Christ de la chapelle, qui avait été auprès du lit de mort de Bon Papa, semble bénir le cercueil de celui qui fut le général Magué. Tout Vinça défile recueilli, dans la chapelle ardente ; on prie et on pleure. Mon bon oncle était aimé ici ; il avait fait de Vinça son pays d’adoption. Dans l’après-midi, je suis obligé d’aller à Ille pour y commander une croix en fleurs et y prendre certaines choses nécessaires. Le soir, on prépare le caveau fermé depuis plus de 16 ans ; l’eau l’avait envahi. Le chapelet est récité pieusement auprès du cercueil de l’oncle Paul.

Paul Magué (1849-1912), alors colonel, plus tard général – Cliché Reveillard fils, Angers, s.d. [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, jeudi 29 février 1912

Tout est fini. Les obsèques ont été imposantes. Nous avions déposé sur la bière l’uniforme et l’épée de l’oncle Paul. Les parents et amis venus pour la triste cérémonie nous entouraient de beaucoup de sympathie ; sont venus : Paul Delestrac, l’abbé Latour, l’oncle Joseph de Lazerme et Jacques, Fernand et Marie de Rovira, l’oncle Xavier, la cousine de Guardia et sa fille, M. Jean Bertran de Balanda, la cousine de Saint-Jean, les Émile Marie, capitaine de Lamer, la cousine Lutrand, général Circan, Jacques Passama, Marguerite de La Croix, Mme de Llamby et Lucien Darru, Mme et Mlle Delafosse, lieutenant-colonel de Cheron, capitaine Bourdel Hénot, Mmes Lafabrègue, Cuillé, Thibault, Thérèse Delcros, Raymond de Barescut, tous les De Llobet (l’oncle Gabriel, Tante Augustine et les Charles) ; Mme de Bordes, M. Latrobe etc. ; enfin de très nombreuses personnes de Vinça, Ille et Bouleternère. Les officiers en uniforme entourent le cercueil. Au cimetière, discours d’Amédée Jocaveil au nom de la Société Saint-Sébastien dont l’oncle Paul était président d’honneur, et qui est là toute entière, très beau discours de l’oncle Xavier au nom de l’Armée et du corps des officiers ; enfin, Papa, en quelques mots très délicats et très émus, remercie au nom de la famille.

Après la triste cérémonie, certaines personnes lunchent à la maison, la plupart repartent tout de suite. Tout est fini ! Le brillant général qu’était l’oncle Paul, l’homme si bon et si plein d’esprit que nous aimions tant dort son dernier sommeil dans un caveau glacé. Du moins son âme, nous en avons le ferme espoir, jouit de la présence de Dieu ! Vers le soir, nous revenons avec Nénette faire une prière près de la tombe.

Mars 1912

Semaine du 1er au 3 mars 1912

Vinça, vendredi 1er mars 1912

Nous allons tous nous confesser et communier à l’occasion du 1er vendredi du mois ; nous prions pour l’oncle Paul. L’après-midi, je vais en voiture avec Henri de Lavergne à Bouleternère et à Ille ; les vignes sont trop avancées pour la saison, gare aux gelées !

Vinça, samedi 2 mars 1912

Avec Henri, je vais à Claira ; nous prenons le train de 9h ½ et arrivons à Claira à midi ; dans le petit train de la Salanque après Perpignan, nous trouvons dans notre compartiment un animal étrange ; à première vue, je le prends pour un jeune isart ; je le signale au chef de train qui, après enquête, reconnaît qu’il a été oublié là par un sous-officier colonial ; c’est, paraît-il, une jeune antilope ou une jeune gazelle rapportée des colonies ; cette gentille petite bête acceptait avec reconnaissance les morceaux de pain que je lui donnais. Je fais une tournée complète dans les vignes de Claira ; la végétation commence à partir ; c’est beaucoup trop tôt, mais c’est la conséquence de la douceur de l’hiver qui a été extraordinaire. Après quelques heures passées à Perpignan, nous rentrons à Vinça par le train du soir.

Vinça, dimanche 3 mars 1912

Nous allons à la grand’messe à Vinça. L’après-midi, je vais à Ille en voiture avec Philomène ; nous y voyons l’oncle Xavier ; nous allons à vêpres à Ille, puis nous rentrons à Vinça. C’est ma dernière soirée ; je repars demain pour Biarritz.

Semaine du 5 au 10 mars 1912

Biarritz, mardi 5 mars 1912

J’ai quitté Vinça hier matin, y laissant Papa et Maman qui vont y passer encore quelques jours, Henri de Lavergne et Philomène, Bonne Maman et Nénette. Cette dernière repartira dans quelques jours pour Nice, accompagnée de Bonne Maman. Je passe une partie de la journée à Perpignan, je déjeune chez les Llobet ; j’en repars à 4 h56 du soir, je voyage toute la nuit et je suis arrivé à Biarritz ce matin. Après cette absence de dix jours et toutes les pénibles émotions qu’elle a comportées, me voici de nouveau à Biarritz ; nous comptons y passer encore environ un mois. J’y retrouve Bebelle, Marie-Thérèse en bonne santé ; elles ont passé tranquillement ces quelques jours avec les 5 enfants. Je reprends mon petit train de vie de tout l’hiver. Nous allons sur la plage dans l’après-midi.

Biarritz, mercredi 6 mars 1912

Le matin, nous allons à Bayonne en auto pour quelques commissions et achats ; nous revenons aussitôt.

Biarritz, jeudi 7 mars 1912

L’après-midi, je vais me promener à Saint-Sébastien ; j’y vais en chemin de fer ; il se met à pleuvoir, je passe une partie de l’après-midi au casino qui est plus beau que celui de Biarritz ; je m’amuse à y risquer quelques pièces à la roulette (jeu qui n’existe pas en France), c’est très amusant, je gagne et je perds alternativement.

Casino de San Sebastian, Espagne – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (Site sansebastianturismoa.eus)

Biarritz, vendredi 8 mars 1912

L’après-midi, nous allons tous en auto voir Didia ; ensuite nous allons sur la plage, puis au chemin de la Croix à Sainte-Eugénie.

Biarritz, samedi 9 mars 1912

Il y a aujourd’hui 15 jours que j’ai appris la mort de l’oncle Paul ; je ne peux pas encore me faire à cette triste idée. La mer est très agitée ; je vais l’admirer de près, du rocher de la Vierge et surtout des rochers de la pointe Saint-Martin sous le phare où les vagues sont énormes.

Biarritz, dimanche 10 mars 1912

Nous allons à la grand’messe et, le soir, au salut à Sainte-Eugénie ; nous passons sur la plage le reste de l’après-midi. Le temps est beau, mais moins chaud que le mois dernier ; c’est fort heureux à cause de la végétation qui a déjà beaucoup trop d’avance.

Semaine du 11 au 17 mars 1912

Biarritz, lundi 11 mars 1912

Je reviens à Saint-Sébastien dans l’après-midi entre deux trains ; je vais au casino et je gagne, à la roulette, plus que l’autre jour. Papa, qui est à Ille ces jours-ci, a été souffrant avant son départ de Vinça ; il va mieux et rentrera ici dans une dizaine de jours je pense. Maman compte être de retour samedi. Pendant ce temps, les réparations de la villa avancent à grands pas.

Biarritz, mardi 12 mars 1912

Je vais à la messe de 9h à Saint-Charles ; nous passons une partie de l’après-midi à nous promener en ville et près de la mer.

Biarritz, mercredi 13 mars 1912

L’après-midi, nous allons à Lavielle voir Mme de Lalande avec les Carlos et Marie-Thérèse, en auto. Nous nous promenons en auto.

Biarritz, jeudi 14 mars 1912

Je vais à la messe de 8 heures à Saint-Charles, je me confesse et fais la sainte communion. L’après-midi, nous allons à Saint-Jean-de-Luz en auto. Nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie.

Biarritz, vendredi 15 mars 1912

Nous allons en auto à Saint-Sébastien où Marie-Thérèse désirait revenir pour revoir ses amis de Lanauze. Nous avons la pluie en route.

Biarritz, samedi 16 mars 1912

À 5 h ½ du matin, je suis réveillé par la sonnerie électrique de la porte d’entrée ; je regarde qui est à la porte et j’ai l’agréable surprise de voir Philomène et Henri de Lavergne qui, en rentrant à Angers, ont eu l’heureuse idée de prendre à Bordeaux un billet d’aller et retour qui leur permet de venir passer deux jours ici ; en un instant, la maison est en émoi ; tout le monde se lève deux heures plus tôt que d’habitude. Dans la matinée à 9 heures Maman arrive aussi ; elle s’était annoncée, nous allons l’attendre à la gare. Je me promène avec Henri ; je lui fais voir Biarritz. Mon domestique Henri Pelras apprend la mort de son père ; il part aussitôt pour Ille ; les obsèques auront lieu lundi.

Biarritz, dimanche 17 mars 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. Après les vêpres, je vais un moment au cinématographe avec Bebelle et Ghislaine.

Semaine du 18 au 24 mars 1912

Biarritz, lundi 18 mars 1912

Je vais à la messe de onze heures à Saint-Charles. L’après-midi, je me promène avec Henri ; la mer est très agitée ; nous allons l’admirer vers le phare où les lames déferlent avec fracas. Nous nous faisons même mouiller.

Biarritz, mardi 19 mars 1912

Les Lavergne partent aujourd’hui ; nous allons les accompagner à la gare ; ils ont eu une excellente idée de venir et nous ont fait bien plaisir. Nous allons à Sainte-Eugénie à la bénédiction.

Biarritz, mercredi 20 mars 1912

Le temps est affreux ; une vraie tempête ; je vais admirer la mer.

Biarritz, jeudi 21 mars 1912

Le domestique qui doit remplacer Henri Pelras que je ne garde pas, arrive aujourd’hui ; il s’appelle Dominique Arismendi ; c’est un jeune Basque des environs de Saint-Jean-de-Luz ; les Basques sont une belle et forte race, ce sont des travailleurs et j’espère que ce garçon me donnera satisfaction. L’après-midi, je vais à une conférence du Docteur de Lostalot sur ce sujet : « L’homme descend-il du singe ? ». Comme je m’y attendais, le Docteur, qui est un homme de grande valeur, conclut par la négative.

Biarritz, vendredi 22 mars 1912

Je vais à Saint-Sébastien ; je vais au casino et je gagne cinquante francs (espagnols) à la roulette ; il fait toujours mauvais temps ; la mer est très forte.

Biarritz, samedi 23 mars 1912

L’après-midi, passent ici des marchands de soieries et d’ivoire chinois et japonais ; ils ont de vraies merveilles et les vendent très bon marché ; je leur achète pour trente francs une statuette japonaise en vieil ivoire dont on me demanderait certainement 80 ou 100 frs. dans un magasin. Nous allons un moment sur la plage.

Biarritz, dimanche 24 mars 1912

Nous allons aux offices à Sainte-Eugénie ; visite aux Lazerme et aux d’Hestreux.

Semaine du 25 au 31 mars 1912

Biarritz, lundi 25 mars 1912

Je retourne à Saint-Sébastien ; j’en rapporte 130 frs. gagnés à la roulette ; je rentre par le train de 9h27 du soir. Je vais à la messe à Saint-Charles.

Biarritz, mardi 26 mars 1912

Nous passons l’après-midi sur la plage, il fait très beau. Marie-Thérèse qui devait partir ce matin, a retardé son départ jusqu’à demain. Nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie. Le soir, j’assiste à Bayonne à une conférence de Charcot[23] sur ses explorations antarctiques.

Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), explorateur polaire français – Cliché anonyme, 1910 (site meisterdrucke.fr)

Biarritz, mercredi 27 mars 1912

Marie-Thérèse part ce matin ; nous l’accompagnons à la gare ; nous-mêmes nous n’avons plus que 15 jours à passer ici, devant aller ensuite au Chalet Saint-Michel et rentrer à Ille au début de mai. Nous allons à la messe de 9h ½ à Sainte-Eugénie ; nous passons l’après-midi sur la plage.

Biarritz, jeudi 28 mars 1912

Je retourne, l’après-midi, à Saint-Sébastien, mais aujourd’hui je n’ai pas de chance ; je perds ce que j’avais gagné, et même un peu plus ; je rentre à 9h ½. S’il y avait un jeu de roulette à Biarritz, j’aurais beaucoup plus de chance de gagner ; j’irais jouer un peu, très peu tous les jours et je me contenterais de petits gains. Mais Saint-Sébastien est loin et c’est, chaque fois, un grand dérangement et quand on y va (beaucoup de personnes de Biarritz y vont régulièrement), on veut gagner une somme qui en vaille la peine ; aussi on est plus exposé à perdre.

Biarritz, vendredi 29 mars 1912

Un mois déjà des obsèques de l’oncle Paul à Vinça. Pauvre cher oncle, je pense bien souvent à lui et je le regrette bien ! Je vais à la messe de 8h et j’y communie. L’après-midi, plage ; il arrive de plus en plus de monde.

Biarritz, samedi 30 mars 1912

Je vais à la plage matin et soir ; Papa arrive par le train de 10 h du soir ; depuis cinq semaines, il a été très occupé en Roussillon.

Biarritz, dimanche 31 mars 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. Nous allons voir la comtesse du Reau à l’Hôtel de l’Océan ; elle est ici avec son mari et son fils, mon ami Jean du Reau.

Avril 1912

Semaine du 1er au 7 avril 1912

Biarritz, lundi 1er avril 1912

Je vais à la plage matin et soir ; le temps s’est rafraîchi depuis quelques jours et on se demande s’il ne surviendra pas des gelées printanières qui seraient désastreuses cette année pour les récoltes, surtout pour la vigne, la végétation étant très avancée après un hiver extraordinairement doux. Le soir sermon à Saint-Charles.

Biarritz, mardi 2 avril 1912

Le matin, je vais sur la plage ; l’après-midi, au garage d’Anglet pour faire arranger diverses petites choses à l’auto. Le soir, sermon.

Biarritz, mercredi 3 avril 1912

Je vais à la messe de 11 heures à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous allons à la plage, puis nous allons nous confesser ; nous avons la visite de M. et Mme du Reau.

Biarritz, jeudi saint 4 avril 1912

Je vais faire ma communion pascale avec Bebelle, à Saint-Charles ; nous revenons à l’office à 9 heures, puis nous finissons la matinée sur la plage ; l’après-midi nous faisons le tour des Reposoirs aux 3 églises ; nous allons à Saint-Martin en auto ; au retour, un pneu de devant éclate ; je suis obligé de le remplacer. Le soir, nous allons au sermon de mission à Saint-Charles.

Biarritz, vendredi saint 5 avril 1912

Nous allons à l’office à Saint Charles. L’après-midi, nous allons en auto à Fontarrabie voir la très curieuse procession du Vendredi Saint ; nous la voyons très bien ; il y a à Fontarrabie une affluence énorme, peut-être 200 autos. Au retour, tout près d’ici à Bidart, j’ai une panne et malgré tous mes efforts, malgré l’aide de chauffeurs qui essaient comme moi, rien n’y fait ; le moteur refuse tout service ; je me résigne à laisser la voiture dans la remise d’une auberge de Bidart. J’y reviendrai demain avec un mécanicien voir ce que c’est. Avec Bebelle je rentre à pied dans la nuit jusqu’à l’octroi de Biarritz ; là nous prenons une voiture jusqu’à la villa. Papa et Maman vont prendre le train à la gare de la Négresse.

La procession du vendredi saint à Fontarrabie (Espagne) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site paysbasqueavant.blogspot.com)

Biarritz, samedi saint 6 avril 1912

Le matin je vais à l’office à Sainte-Eugénie. L’après-midi je vais à Bidart en auto avec un ouvrier d’un garage, voir ce qui est arrivé à l’auto ; c’est la magnéto qui est « désaimantée » ; il faut l’envoyer en fabrique pour la réaimanter ; on ramène l’auto au garage en la faisant remorquer par une autre voiture ; je ne sais dans combien de jours la magnéto reviendra ; ce qui est sûr c’est que nous voici encore à Biarritz pour plusieurs jours alors que nous devions partir à la fin de la semaine prochaine. Je ne m’en plains pas trop car Biarritz est très agréable en ce moment où la saison de Pâques bat son plein.

Biarritz, dimanche de Pâques 7 avril 1912

Je vais avec Bebelle à la messe de 8 h à Saint-Charles ; nous y faisons la sainte communion. Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte Eugénie.

Semaine du 8 au 14 avril 1912

Biarritz, lundi 8 avril 1912

Je vais à la grand’messe à Sainte-Eugénie puis sur la plage. L’après-midi, j’ai la visite de Jean du Reau, ensuite nous allons un moment sur la plage.

Biarritz, mardi 9 avril 1912

L’après-midi nous allons à Bayonne faire quelques commissions et achats ; ensuite, au retour, nous allons un moment au casino.

Biarritz, mercredi 10 avril 1912

Le matin, je vais à la messe à Saint-Charles, puis au rocher de la Vierge et à la plage. L’après-midi je vais avec Bebelle, le long de la plage des Basques jusqu’à Marbella, car on a dit que des aéroplanes viendraient dans le parc du château d’Illbaritz pendant la fête organisée dans ce château au profit de l’aviation militaire, mais on ne voit pas d’aéroplanes ; les aviateurs auront trouvé que le temps n’est pas assez sûr.

Biarritz, jeudi 11 avril 1912

Dans l’après-midi, je vais reprendre l’auto au garage d’Anglet ; je passe un moment sur la plage.

Biarritz, vendredi 12 avril 1912

Je vais avec Papa à Saint-Sébastien ; nous allons voir M. de Lanauze ; j’en profite pour monter un moment au casino et tenter quelques coups à la roulette, mais je ne suis pas plus heureux que la dernière fois ; décidément je n’ai pas de chance au jeu ; je n’avais jamais joué un sou jusqu’à cette année ; j’ai voulu essayer un peu, très prudemment, et je perds tout de même ; je ferai bien de ne pas continuer ou bien de me contenter de touts petits enjeux de loin en loin pour m’amuser. Nous rentrons par le train de 9h27. J’apprends par Carlos la mort de notre oncle le baron de Campredon[24], mari de la cousine germaine de Maman ; je ne l’avais jamais vu.

Biarritz, samedi 13 avril 1912

Nous n’avons plus que deux jours à passer à Biarritz ; je passe la journée à écrire et à faire quelques commissions.

Biarritz, dimanche 14 avril 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous allons voir les Mauvaisin et Lazerme mais ne les rencontrons pas. Nous voici arrivés au terme de ce séjour à Biarritz qui a été bien agréable, nous avons passé un hiver charmant ; mais les meilleures choses ont une fin et il faut partir !

Semaine du 15 au 21 avril 1912

Biarritz, lundi 15 avril 1912

L’auto qui est dans un garage où on resserre une tête de bielle n’ayant pas été prête aujourd’hui, nous sommes forcés de remettre notre départ à demain. Dans l’après-midi, je vais au garage et en ville.

Chalet Saint-Michel, mardi 16 avril 1912

Nous quittons Biarritz à midi et après 5 heures de voyage (4 heures 1/2 si nous défalquons divers arrêts) nous arrivons au chalet ; nous y sommes à cinq heures. Notre voyage a été excellent, les routes sont magnifiques. Nous retrouvons ici, outre les hôtes habituels, ma belle-mère, Henri, François et Lolotte, les Tournamille et leurs enfants ; ils sont ici depuis un mois et repartent dans trois jours.

Chalet Saint-Michel, mercredi 17 avril 1912

Le matin je vais à Casteljaloux. Nous assistons, de 11 heures à 1 heure environ, au curieux spectacle de l’éclipse presque totale de soleil ; ici la lune couvre les 94/100es du soleil ; près de Paris l’éclipse est totale. Voilà un spectacle que nous ne reverrons jamais. Au plus fort de l’éclipse, il ne fait pas absolument nuit, mais le temps est aussi [obscur] qu’au coucher du soleil ; de plus, la lumière a quelque chose de blafard, de bizarre. On apprend l’affreuse catastrophe du naufrage du « Titanic » qui a coûté la mort de 1400 personnes environ, par suite d’une collision avec un iceberg. Ce navire, l’orgueil de la flotte marchande anglaise, était le plus grand navire du monde, et aussi le plus perfectionné ; il faisait sa première traversée.

Le célèbre paquebot « Titanic » au moment de son départ de Southampton le 10 avril 1912 – Cliché Francis Godolphin Osbourne Stuart (Wikipédia)

Chalet Saint-Michel, jeudi 18 avril 1912

Je retourne à Casteljaloux dans l’après-midi pour voir le mécanicien Bachères à qui je veux confier le soin de resserrer et revoir mon moteur ; mais je ne le rencontre pas encore ; je laisse la voiture à son garage et je rentre avec Henri Tournamille. Les journaux sont pleins de détails navrants sur l’affreux naufrage du « Titanic » ; que le génie de l’homme est donc peu de chose en présence des forces de la nature ! Des catastrophes comme celle-là devraient abaisser l’orgueil humain et rappeler aux hommes que Dieu est toujours le Maître.

Chalet Saint-Michel, vendredi 18 avril 1912

Les Tournamille partent ce matin ; dans l’après-midi, je fais une longue tournée dans la partie de la propriété dite « L’Incendie » ; elle est en bon état, les bois poussent bien, les éclaircissages se font régulièrement, les jeunes pins poussent, les coupes sont tout bien tenues.

Chalet Saint-Michel, samedi 20 avril 1912

L’après-midi, je vais à Casteljaloux avec la motocyclette « Terrot » de François, afin de m’entendre définitivement avec Bachères pour le nettoyage du moteur de la voiture. Les journaux sont pleins de détails navrants sur le naufrage du « Titanic » ; 1400 personnes environ ont coulé avec le navire après que 600 à 700 eurent été recueillies dans les canots de sauvetage ; les personnes qui on a été dans la terrible obligation de laisser sur le navire ont fait preuve de beaucoup de courage ; sur le « Titanic », l’orchestre a joué jusqu’à la dernière minute ; au moment suprême, il jouait une marche funèbre que tout le monde reprenait en chœur ; puis le géant des mers s’est abîmé dans l’Océan glacé, au milieu de la nuit qui jusque-là avait été illuminée par ses mille feux éclatants. Il y a, à se représenter ce terrible spectacle, un tableau d’une sauvage grandeur.

Un autre sujet de préoccupation est la révolte qui vient d’éclater à Fez et qui a coûté la vie à plusieurs officiers et soldats français. Notre domination sur le Maroc ne s’établira pas sans beaucoup de temps, beaucoup d’argent, et peut-être aussi, hélas ! beaucoup de sang français.

Chalet Saint-Michel, dimanche 21 avril 1912

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; nous faisons nos préparatifs de départ pour demain. Nous passerons huit jours à Paris.

Semaine du 22 au 28 avril 1912

Paris, lundi 22 avril 1912

Nous avons quitté le chalet ce matin, sommes allés prendre le train à Bazas, avons pris à Bordeaux l’express de midi 10 et sommes arrivés à 10h44 du soir à la gare du quai d’Orsay. Nous ne trouvons pas de place à l’Hôtel de Castille où nous comptions descendre ; nous passons la nuit dans un hôtel voisin ; nous aviserons demain.

Paris, mardi 23 avril 1912

Nous nous installons à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou où j’étais descendu autrefois. Nous trottons beaucoup ; nous allons voir les Delestrac et avons, à l’hôtel, la visite de ma tante Civelli et de Margot. Le soir, nous assistons à la salle des Sociétés Savantes, rue Danton, à une belle réunion d’Action française ; discours de Lemaitre, de Vaugeois, Lasserre et Daudet. Enfin Bernard de Vesins fait une communication des plus intéressantes et des plus amusantes ; il annonce la libération conditionnelle du camelot du Roi Gabriel Durupt de Baleine qui était détenu à Clairvaux depuis 13 mois et raconte comment cette libération a été obtenue. Tablant sur l’indignation produite par la libération de l’ignoble satyre Flachon, un tout jeune camelot du Roi, Norbert Pinochet, a téléphoné hier soir au Ministère de la Justice, se faisant lui-même passer pour M. Poincaré président du Conseil ; le ministre Briand étant en voyage, c’est le directeur des affaires criminelles, M. Tissier, qui lui a répondu. Prenant le ton d’un ministre, Pinochet-Poincaré a dit qu’il était informé qu’une campagne très vive contre le gouvernement allait être entreprise à propos de la libération de Flachon et que pour pallier le mauvais effet de cette mesure, il fallait relâcher immédiatement des détenus politiques comme M. de Baleine par exemple, et il donnait à M. Tissier l’ordre d’étudier immédiatement le cas de De Baleine et d’arriver à une solution rapide et satisfaisante. M. Tissier donna en plein dans le panneau et étudia l’affaire ; entre temps, Pinochet téléphonait à plusieurs journaux, fit ébaucher la campagne de presse annoncée. Ce matin, il retéléphona au Ministère de la Justice et dit qu’il fallait aboutir immédiatement, déclarant qu’il prenait la chose sur lui et qu’il fallait faire libérer immédiatement M. de Baleine, faire passer une note officieuse à la presse en présentant la mesure comme ayant été décidée par M. Briand avant son départ. Cette après-midi, troisième coup de téléphone de Pinochet pour s’assurer que ses ordres ont été exécutés. Ils l’ont été point par point ; De Baleine a été libéré dans la journée et il arrive à Paris ; une note rédigée dans le sens indiqué a été envoyée par le Ministère de la Justice à toute la presse, et voilà comment un tout jeune homme, audacieux et intelligent, s’est joué pendant 18 heures du Pouvoir et a dicté des ordres aux ministères. Belle confirmation des théories de l’Action française sur le coup de force ! Maintenant que tout a réussi, l’Action française vend la mèche, elle raconte ce joli coup ; le gouvernement apprend ce soir seulement comment il a été mystifié ; Poincaré doit être furieux et Tissier confus et inquiet ! Celui qui est le plus content c’est le jeune Pinochet qui a si bien réussi son coup. Précisément, je le retrouve dans le métro et il me raconte l’histoire dans tous ses détails. Maintenant le gouvernement ne voudra pas avouer qu’il a été mystifié ; il fera contre mauvaise fortune bon cœur et laissera le prisonnier en liberté, faisant croire que la mesure a été décidée par lui. Pour un bon tour, c’est un bon tour !

Le camelot du roi Norbert Pinochet – Cliché anonyme, Le coup de fouet, 30 juin 1912 (Wikipédia)

Paris, mercredi 24 avril 1912

Nous voyons ma tante Estève et Madeleine à l’Hôtel de Castille où elles sont de passage. Nous faisons de nombreuses courses et commissions, nous prenons le thé l’après-midi chez ma tante Civelli et dînons chez les Delestrac. L’histoire de Pinochet-Poincaré fait le tour de la presse, tous les journaux la racontent ; comme c’était à prévoir, le gouvernement dément ; mais on sait ce que signifient ces démentis ! J’apprends avec beaucoup de peine la mort de M. François Delalaye, qui avait été pendant 4 ans mon professeur à Angers et m’avait préparé au baccalauréat ; il n’avait que 57 ans.

Paris, jeudi 25 avril 1912

Le matin, nous faisons des achats et des commissions. L’après-midi je me promène aux Champs-Elysées, je vais aussi à Notre-Dame-des-Victoires. Le soir, nous allons voir jouer, au Palais Royal, une comédie de gros rire, Le Petit café[25].

Paris, vendredi 26 avril 1912

Le matin, nous allons faire notre pèlerinage à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre ; la basilique du Vœu national est complètement terminée ; puisse le Sacré-Cœur avoir bientôt pitié de la France et la sauver ! L’après-midi, nous allons voir les Raymond de Çagarriga que nous ne rencontrons pas. Le soir, avec Jean de Saint-Martin qui est en garnison à Vincennes, nous allons voir jouer Le Roi[26] aux Variétés. Très bons acteurs.

Paris, samedi 27 avril 1912

Nous faisons des commissions matin et soir ; l’après-midi, nous allons un moment dans un cinématographe boulevard des Italiens ; le soir après dîner, nous allons avec les Civelli, que nous avons visités, passer un moment au Café des Américains.

Paris, dimanche 28 avril 1912

En sortant de la messe à la Madeleine, nous apprenons, par une édition spéciale de Paris-Midi, que l’affreux bandit Bonnot est cerné et va être pris à Choisy-le-Roi ; nous déjeunons chez les Delestrac. Après déjeuner, nous décidons de nous rendre à Choisy voir la maison désormais célèbre où le bandit s’est réfugié ; il paraît que la police va la faire sauter à la dynamite pour s’emparer de Bonnot ; nous allons à Choisy-le-Roi avec Tante et Yvonne Delestrac et avec les jeunes gens de Saint-Martin ; le bandit a été capturé à midi ½ après que la dynamite eut fait sauter le garage et y eut mis le feu ; on s’est précipité malgré les balles qu’il ne cessait de tirer, on lui a tiré dessus à bout portant, on s’est emparé de lui, on l’a transporté à l’hôpital où il est mort peu après ; le siège de la maison a duré 4 heures 1/2 ; un inspecteur de la Sûreté a été blessé par une balle tirée du garage. Voilà la société enfin débarrassée de cette brute sanguinaire ; on doit encore capturer deux membres de la bande sinistre, Garnier et Valet. À Choisy, nous voyons les ruines fumantes du garage ; elles sont encore gardées par la police et la garde républicaine. L’affluence est énorme, surtout à la gare ! Nous rentrons à Paris à 6h ½ et allons dîner dans un restaurant des Champs-Elysées où nous ont invités les jeunes gens de Saint-Martin. Le soir, nous allons à Magic City.

Le garage, cachette de Jules Bonnot, après son dynamitage le 28 avril 1912 par la police pour capturer le criminel et sa bande (Antoine d’Estève de Bosch se rendit sur les lieux le jour même) – Carte postale anonyme, 1912 (site criminocorpus.org)

Semaine du 30 avril 1912

Chalet Saint-Michel, mardi 30 avril 1912

Nous avons quitté Paris hier soir à 10h19 après une dernière journée bien remplie. Hier matin je suis allé à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, je me suis confessé et j’ai communié. Dans la matinée, j’ai vu passer avec Bebelle près de Notre-Dame l’enterrement du chef de la Sûreté tué par l’affreux Bonnot, M. Jouin ; l’Action française avait offert une couronne pour laquelle j’ai souscrit. Nous sommes allés déjeuner chez nos cousins de Roig rue Portalis. L’après-midi nous avons fait de nombreuses courses et commissions ; je suis allé boulevard de Courcelles prendre des nouvelles de M. de Çagarriga qui va mieux, etc. Nous sommes partis à 10 heures 19 du quai d’Orsay ; arrivés à Bordeaux ce matin à 7h3 après une excellente nuit, nous avons rejoint au café de Bordeaux Henry du Lac qui devait nous ramener au chalet en auto ; mais la voiture qui était chez le carrossier pour la reprendre n’est pas prête et nous ne pouvons pas partir ; Henry nous en avertis par dépêche hier à Paris, mais son télégramme lui est revenu sans nous toucher ; quoi qu’il en soit, nous avons perdu beaucoup de temps en nous arrêtant à Bordeaux ; nous ne pouvons repartir qu’à 3h35 du soir et, au lieu d’arriver à Bazas à 9h26 comme nous l’eussions fait sans notre arrêt à Bordeaux, nous n’y arrivons qu’à 5h54 du soir. François, que j’avais prévenu par dépêche, nous y attendait avec son auto. Nous arrivons au chalet à 6h ½ environ. Les enfants vont bien et nous reçoivent avec des transports de joie. Nous avons passé à Paris une agréable semaine. Bebelle n’y était pas allée depuis 1906.

Mai 1912

Semaine du 1er au 5 mai 1912

Chalet Saint-Michel, mercredi 1er mai 1912

Il paraît qu’il y a eu de fortes inondations en Roussillon ces jours-ci, surtout en Salanque, nos vignes sont inondées ; je me demande si ça ne va pas compromettre la récolte ; je suis très inquiet. J’y serai dans trois jours et je verrai ce qu’il y aura à faire.

Chalet Saint-Michel, jeudi 2 mai 1912

Germaine n’est pas très bien portante ; à notre retour nous avons été surpris de constater que ses lèvres étaient enflées ; hier et ce matin cette enflure n’a fait qu’augmenter et gagne les joues ; de plus, cette enfant pleure tout le temps et ne veut pas manger. Nous en sommes un peu inquiets. Dans l’après-midi étant allé à Casteljaloux pour voir où en est la réparation de mon moteur, je laisse un mot au docteur Vital pour le prier de venir voir cette petite. Bachères travaille à mon moteur ; plusieurs pièces seront à changer ; dans une dizaine de jours tout sera prêt.

Chalet Saint-Michel, vendredi 3 mai 1912

Le docteur est venu ce matin ; l’œil gauche de Germaine est complètement fermé et suppure. Le docteur dit qu’elle a une conjonctivite purulente, mais ce n’est pas grave. Il suffit de tenir l’enfant à l’abri de l’air et de la lumière chaudement et de lui laver très fréquemment les paupières avec de l’eau boriquée ; 3 fois par jour mettre dans les yeux 3 gouttes d’un collyre que le docteur m’indique. Je vais chercher ces médicaments à Casteljaloux ; j’y vais avec la mobylette de François, mais elle a une panne de magnéto et je suis obligé de la laisser chez Bachères et de revenir à bicyclette en pédalant. Le traitement fait tout de suite du bien à Germaine ; elle est plus contente et boit ses biberons. Je pourrai partir demain afin d’être à Claira dimanche pour prendre part aux élections municipales.

Perpignan, samedi 4 mai 1912

J’ai quitté le chalet ce matin, la petite Germaine paraissant aller bien mieux ; je suis parti avec Henri et François en auto jusqu’à Montech ; là, après avoir déjeuné chez Albert, je les ai laissés continuer sur la Métairie Grande où ils vont et j’ai pris le train à la gare de Montbartier ; je suis arrivé ici ce soir à 10 heures et j’y couche.

Perpignan, dimanche 5 mai 1912

Après la messe, je suis allé à Claira où j’ai voté pour la liste entière de M. Besombes, liste sur laquelle se trouvent deux membres du groupe d’Action française de Claira ; je fais un peu de propagande pour cette liste qui est excellente, très catholique et même monarchiste, composée d’hommes probes et sérieux ; j’ai la conviction qu’elle sera élue. Le soir, à Perpignan je dîne chez les Lazerme ; je vais au cinéma Castillet. À Claira, j’ai fait le tour de toutes mes vignes sauf le Lloucati ; toutes mes vignes et une partie de celle de Papa ont été envahies par l’inondation qui y a laissé beaucoup de détritus, de broussailles, mais qui, fort heureusement, a peu raviné ; la couche d’alluvions laissée par les eaux sera un grand avantage pour plusieurs causes ; cette année, la récolte s’annonce très belle, mais je redoute une invasion de mildiou à cause de la grande humidité du sol ; il va falloir faire des traitements très fréquents et à doses massives.

Cinéma Castillet à Perpignan – Carte postale J. Fau, Perpignan, s.d. [années 1910] (site picryl.com)

Semaine du 6 au 12 mai 1912

Ille, lundi 6 mai 1912

Je reçois de bonnes nouvelles de Germaine. Je quitte Perpignan à 11 heures, après avoir fait avec Maurice Roger des emplettes pour Claira au syndicat agricole ; j’achète notamment une pompe pour bast, afin de pouvoir sulfater très rapidement. Je vais à Vinça où je déjeune et vois M. Bouchède ; la maison de Vinça est vide comme celles d’Ille puisque Bonne Maman est encore à Nice pour assez longtemps. Je viens ici en voiture et je m’installe dans ma maison où nous allons tous rentrer dans quelques jours ; il me tarde bien ! À Claira la liste Besombes, pour qui j’ai voté, a été élue en entier sauf 3 noms qui seront élus dimanche prochain. Ces élections municipales me font l’effet de n’avoir pas été très mauvaises, au moins dans notre coin.

Ille, mardi 7 mai 1912

Le matin, je m’occupe et fais des commissions dans Ille ; l’après-midi je vais voir Victor de Lacour qui est, comme moi, seul ici. Ensuite je vais à Bouleternère ; je vois l’acquéreur du champ de Las Grabas, le nommé Pierre Pratx. À Bouleternère, la liste républicaine et la liste conservatrice se sont suivies ou dépassées de 2 ou 3 voix ; il est bien regrettable que je n’aie pas voté dimanche à Bouleternère où j’étais inscrit aussi et où ma voix aurait été bien plus utile qu’à Claira où notre liste a eu 20 voix de majorité ; à Bouleternère 3 conservateurs et 5 républicains sont élus ; il y a 4 ballottages que nos amis espèrent bien enlever dimanche prochain. Les vignes sont superbes. Je vais au Mois de Marie.

Ille, mercredi 8 mai 1912

Je vais à Vinça par le train de midi, je rentre à Ille en voiture et m’arrête à Boule en passant. Je reçois tous les jours de bonnes nouvelles de Bebelle et des enfants ; Germaine va bien. Le soir, Mois de Marie.

Ille, jeudi 9 mai 1912

Le matin, je vais à Boule ; je fais un peu de propagande pour que la liste conservatrice soit élue dimanche. L’après-midi je ne bouge pas. Depuis trois jours il fait une chaleur suffocante ; cette précoce explosion de chaleur surprend ; le thermomètre dépasse 30 degrés à l’ombre. Ce soir je vais au mois de Marie.

Vinça, vendredi 10 mai 1912

Je suis allé à Perpignan de 10 heures à 4 heures ; j’ai déjeuné chez les Llobet. De retour à Ille à 4 h, je viens à Vinça en voiture ; je passerai ici la journée de demain. Je vais au Mois de Marie.

Vinça, samedi 11 mai 1912

Je m’occupe de la plantation par M. Bartre du nouveau petit jardinet de Bonne Maman ; il fait, comme du reste depuis 4 jours, une chaleur torride ; je vais au grand jardin, vers le soir, prendre le frais. Je m’occupe des affaires de la Société Saint-Sébastien. Ce soir je vais au Mois de Marie.

Toulouse, dimanche 12 mai 1912

Je couche à Toulouse à l’Hôtel Terminus ; j’ai quitté Vinça ce matin après avoir assisté à la messe de 8 heures où j’ai communié. Je suis allé à Claira où j’ai voté pour les 3 candidats conservateurs restés en ballottage dimanche dernier, j’y ai fait une tournée dans les vignes, je suis allé à vêpres et je suis parti à 4 h pour Toulouse où je suis arrivé à 11h22 du soir. Je couche à l’Hôtel Terminus en face de la gare.

Semaine du 13 au 19 mai 1912

Chalet Saint-Michel, lundi 13 mai 1912

Je passe la matinée à Toulouse ; je vois Emmanuel de Saint-Jean. Je pars par l’express de 1h18 et j’arrive à 5h45 du soir à Casteljaloux où j’espérais trouver l’auto prête à prendre la route ; je me trompais, l’auto n’est pas prête et je suis obligé de prendre une voiture pour rentrer au chalet. La petite Germaine est à peu près guérie de son ophtalmie et je compte que nous pourrons partir dans une huitaine de jours.

Chalet Saint-Michel, mardi 14 mai 1912

Je vais à Casteljaloux et je prends livraison de l’auto ; le moteur a été remonté, revu et resserré ; on a changé quelques pièces usées ; bref, il est en très bon état.

Chalet Saint-Michel, mercredi 15 mai 1912

Je reviens à Casteljaloux tous ces jours-ci, avant d’entreprendre un long voyage en auto, il faudra faire fréquemment de petites sorties à petite allure pour « roder » les pièces. Le matin, vient la procession du 3ème jour des Rogations ; un petit reposoir a été préparé devant la porte ; je prie pour toutes nos récoltes, celles d’ici et surtout celles du Roussillon ! Nous suivons un moment la procession qui est bien simple.

Chalet Saint-Michel, jeudi 16 mai 1912 (Ascension)

Nous allons tous à la grand’messe à Saint-Michel ; il pleut et nous ne pouvons pas aller à vêpres. On a enfin arrêté, ou plutôt « pris » de force et morts les compagnons de Bonnot, Garnier et Valet, dont on avait enfin retrouvé la trace. Comme pour Bonnot, il a fallu faire un siège en règle et faire sauter leur repaire à la mélinite ; ils ont lutté avec l’énergie du désespoir et ont fait plusieurs victimes ; quelle bande sinistre ils formaient !

Chalet Saint-Michel, vendredi 17 mai 1912

Nous passons l’après-midi à Casteljaloux où je fais donner le dernier coup de main à l’auto pour mettre le moteur tout à fait en état ; je fais revoir les tiges des culbuteurs et celles des soupapes ; c’est très long et nous ne rentrons qu’à 9h ¼.

Chalet Saint-Michel, samedi 18 mai 1912

L’après-midi, nous allons faire une petite promenade à l’étang de Casteljaloux avec retour par Lartigue dans la charrette anglaise attelée de la jument d’Henry.

Chalet Saint-Michel, dimanche 19 mai 1912

Nous allons à la messe à Lartigue. L’après-midi nous allons à Bazas pour assister à un meeting d’aviation ; le premier et unique vol a lieu dès notre arrivée, le seul aviateur présent est Kühling[27] sur un monoplan Blériot ; à peine venait-il de décoller qu’il a dû atterrir précipitamment, si précipitamment que son appareil s’est retourné et brisé ; lui est indemne ; Henry, François et moi arrivons les premiers auprès de Kühling qui en a été quitte pour la peur ; mais son appareil étant brisé le meeting est terminé aussitôt. Au retour nous nous arrêtons au château de Castelnau où nous voyons les Lamothe. Ce meeting aurait bien au profit de l’aviation militaire.

Vue d’un décollage de l’aviateur Paul Louis Kuhling à Clairac (Lot) en 1912 – Carte postale anonyme, 1912 (site amisdeclairac.com)

Semaine du 20 au 26 mai 1912

Chalet Saint-Michel, lundi 20 mai 1912

Nous allons tous, dans les 2 autos, déjeuner à Cap Lisse chez notre nouveau cousin de La Barrière[28], à 36 kilomètres d’ici. L’oncle Charles et Tante Geneviève de Llobet et Mimi y sont depuis quelques jours. Nous sommes de retour ici à 5h ½ environ. Les Llobet et les La Barrière doivent venir ici mercredi.

Chalet Saint-Michel, mardi 21 mai 1912

Il pleut une bonne partie de la journée ; je prépare l’auto en vue de notre voyage de jeudi, car nous partons jeudi pour Ille. L’après-midi, nous allons en charrette anglaise visiter l’église de Gouts, curieuse église fortifiée, en pleine forêt.

Eglise Saint-Clair de Gouts (Lot-et-Garonne) – Vue actuelle (Wikipédia)

Chalet Saint-Michel, mercredi 22 mai 1912

Les Llobet et les La Barrière viennent déjeuner ici ; nous nous promenons ensemble ; il pleut une partie de la journée. Nous bouclons nos malles pour partir demain matin.

Montech, jeudi 23 mai 1912

Nous avons quitté le chalet ce matin à 8h45 par la pluie ; notre intention était de déjeuner ici et d’aller coucher à Limoux ou Quillan ; mais une fois à Montech, il pleut tellement qu’Albert et Marie insistent beaucoup pour nous faire rester jusqu’à demain matin ; nous acceptons et passons ici l’après-midi et la nuit. Dans l’après-midi entre deux averses, nous allons nous promener en charrette anglaise ; Albert nous fait passer dans sa propriété et son bois de chênes.

Ille, vendredi 24 mai 1912

Nous avons quitté Montech ce matin à 8h ¼ et nous arrivons à Ille à 5h ½ du soir, c’est bien marché ! Nous avons déjeuné à Limoux où nous nous sommes arrêtés, en tout, deux bonnes heures. Nous avons eu la pluie une bonne partie de la journée. Notre voyage s’est admirablement effectué : ni une panne ni une crevaison. Albert m’a donné un chien épagneul « Oscar », nous le prenons avec nous en auto. Nous voici enfin de retour chez nous après cinq mois d’absence ; je m’y retrouve avec satisfaction, nous y sommes pour 2 mois ½ environ.

Ille, samedi 25 mai 1912

Je vais à Claira en auto ; je fais une tournée dans les vignes qui sont fort belles ; une attaque de mildiou la semaine dernière a été arrêtée par une application énergique de sulfate de cuivre en pulvérisations et par un poudrage ; ces jours-ci le vent du nord-ouest sec et frais qui ne cesse de souffler, favorise le vignoble ; la récolte s’annonce très abondante ; Dieu veuille qu’elle arrive à bon port ! Au retour je m’arrête un moment à Perpignan.

Ille, dimanche de la Pentecôte 26 mai 1912

Le matin, je me confesse et communie ; nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 27 au 31 mai 1912

Ille, lundi 27 mai 1912

Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous allons à Vinça en auto ; nous nous arrêtons à Boule au retour ; Bonne Maman arrivera probablement à Vinça cette semaine. Nous avons amené les enfants à Vinça.

Ille, mardi 28 mai 1912

L’après-midi, je vais à Bouleternère où l’on sulfate pour la 2ème fois la vigne de la Grande Fèche ; cette vigne est très belle pour le moment. Ce soir, nous allons au Mois de Marie.

Ille, mercredi 29 mai 1912

Le matin je vais voir la vigne du Bouc que papa vient d’agrandir en achetant une petite vigne contiguë. L’après-midi je devais aller à Boule expédier 2 barriques de vin, mais il pleut assez fort et je remets la chose à demain matin. Nous allons au mois de Marie.

Ille, jeudi 30 mai 1912

Le matin je vais à Boule faire remplir et expédier deux barriques de vin. L’après-midi je vais avec Bebelle à Perpignan où nous faisons des commissions et des visites et où j’assiste, au Panache, à une réunion des chefs des sections de la campagne pour préparer une série de manifestations d’Action française qui auront lieu les 22, 23 et 24 juin ; on y cause beaucoup de la belle lettre du Roi au marquis de Kernier[29] rendue publique hier. Un négociant me fait offrir le prix de 20 fr. l’hecto pour ma récolte future de Claira ; je ne me décide pas, c’est prématuré.

Ille, vendredi 31 mai 1912

L’après-midi je vais à Claira ; je vais jusqu’à la vigne du Lloucati. Je visite une vigne qui est à vendre et que l’on me propose ; il est possible que je me décide à l’acheter parce qu’elle est très voisine des miennes, bien qu’elle soit en assez mauvais état ; elle est située entre la Cadène et la Griffaigne et d’un accès facile. Si je l’achète je vendrai le Lloucati dont le grand éloignement a beaucoup d’inconvénients ; le Lloucati a 180 ares ; la vigne dont on me parle en a, dit-on, 240 (4 ayminates) ; malgré cette différence de superficie, je crois que je gagnerais à l’échange.

Juin 1912

Semaine du 1er au 2 juin 1912

Ille, samedi 1er juin 1912

Il fait mauvais temps, presque froid. Maman m’écrit de Biarritz et m’annonce la mort de notre tante de Roig[30] ; en la voyant, il y a un mois, si pleine de vie et si bien conservée malgré ses 88 ans, je ne croyais pas notre tante si près de sa fin. J’envoie un télégramme mes condoléances à nos cousins Charles de Roig.

Ille, dimanche 2 juin 1912

Nous nous levons à trois heures et à quatre heures, avant le lever du soleil, nous partons en voiture (avec le break de Vinça) pour le célèbre ermitage de la Trinité où il y aura aujourd’hui grande affluence de pèlerins. Nous y arrivons à 7h20 ; c’est la première fois que je vais à la Trinité ; nous visitons la curieuse chapelle, sans grand mérite architectural mais extrêmement ancienne ; les retables sont assez beaux ; il y a surtout un Christ très remarquable du XIIe siècle. Nous montons aux ruines du château de Belpuig rasé par ordre de Louis XIV, d’où la vue est très belle ; nous assistons ensuite à la grand’messe dans la chapelle ; nous déjeunons et repartons à midi ¼ ; nous sommes ici à 2h ½ ; je vais à vêpres.

Château de Belpuig (commune de Prunet-et-Belpuig, Pyrénées-Orientales) – Vue actuelle, photographie « La photo de treize heures » (site laphotodetreizeheures.wordpress.com)

Semaine du 3 au 9 juin 1912

Ille, lundi 3 juin 1912

Nous allons voir Madame Rivière qui a perdu son fils il y a quelques jours ; il pleut encore une partie de la journée ; il pleut presque tous les jours, ce qui est très mauvais pour les vignes, surtout en ce moment. L’Éclair de Montpellier contient une bien triste nouvelle ; le chanoine Piton, mon ancien curé de Saint-Serge, d’Angers, a été très probablement assassiné ; on est venu le chercher la nuit, pour porter les Sacrements à un malade disait-on ; il a suivi confiant, et n’a plus reparu. Le lendemain matin on a retrouvé son missel et une manche de soutane dans un quartier éloigné ; dans la nuit, les vicaires inquiets se mirent à sa recherche et ne le trouvant pas, prévinrent la police ; sa chambre était cambriolée. Le bon curé a été probablement attiré dans un guet-apens et assassiné. Cette triste nouvelle me fait beaucoup de peine.

Ille, mardi 4 juin 1912

Je vais à Claira en voiture pour voir les vignes ; le temps très pluvieux m’inquiète, je redoute le mildiou ; on commence aujourd’hui le 4e sulfatage, je fais expérimenter un nouveau jet de lance pour les pulvérisateurs. Bebelle et les enfants viennent à Claira avec moi ; au retour nous nous arrêtons un moment à Perpignan. On n’a aucune trace du curé de Saint-Serge et on croit de plus en plus à l’assassinat ; comme ancien paroissien du chanoine Piton, j’envoie un mot de sympathie au premier vicaire.

Ille, mercredi 5 juin 1912

Nous ne bougeons pas d’ici. On n’a pas encore retrouvé le corps du curé de St Serge ; comme c’est triste !

Ille, jeudi 6 juin 1912

Je vais à Vinça en auto le matin, pour signer la vente du champ de Las Grabas à Bouleternère, à M. Pierre Pratx ; j’ai vendu ce champ 1600 frs. ; avec le prix de ce champ et le prix de la Balme, je compte acheter une partie de la métairie de ma tante Civelli à Ille. Je reviens à Vinça dans l’après-midi avec Bebelle et Tony pour chercher une clé que je crois y avoir perdue le matin et que je ne retrouve pas. Je m’arrête à Boule où l’on poudre la vigne de la Grande Fèche ; c’est bien nécessaire, car le mildiou menace beaucoup. Ce matin, j’ai assisté à la messe de 7 heures. L’Éclair de ce matin contenait une bonne nouvelle qui m’avait causé une grande joie : l’abbé Piton, raconte ce journal, s’est présenté au chef de la Sûreté de Lyon et lui a raconté que samedi soir à Angers, au moment où il allait visiter un malade de sa paroisse, il a été attiré dans un guet-apens, ligotté, laissé dans une prairie à la garde de 3 individus une partie de la nuit, pendant que d’autres qui lui avaient volé ses clés devaient cambrioler sa demeure, puis repris par la bande au complet, encapuchonné dans un fichu, hissé dans une auto qui avait filé à toute vitesse, et enfin après un très long voyage et quelques arrêts, déposé au milieu de la nuit dans une ville qu’il avait reconnue être Lyon. Là, le jour venu, il s’était réfugié dans une maison ecclésiastique dite « Les Chartreux » et il attendait l’arrivée de son vicaire d’Angers à qui il avait télégraphié et qui devait lui apporter des vêtements ecclésiastiques, pour regagner Angers avec lui. Tel était le récit du chanoine Piton et le télégramme de Lyon qui le racontait ne le mettait pas en doute. Enchanté de savoir que mon ancien curé, pour qui j’avais beaucoup de sympathie, était sauvé, je lui ai envoyé aussitôt un petit mot de félicitations et de sympathie. Mais je le regrette beaucoup maintenant. En effet, les journaux de ce soir publient un second télégramme de Lyon disant que le chanoine Piton, ayant été mis par le chef de la Sûreté lyonnaise en présence d’un sac trouvé en ville et qui paraissait devoir lui appartenir, le chanoine a d’abord nié, puis a reconnu que ce sac lui appartenait, enfin, pressé de questions, a avoué que son récit du matin n’était qu’une fable et a alors raconté que la disparition, la mise en scène de la chambre cambriolée, tout cela était son œuvre. Il a voulu faire croire qu’il avait été volé parce que, détenteur d’une somme de 50.000 francs appartenant au Grand Séminaire d’Angers, il avait joué à la bourse avec cet argent et avait perdu, sur le point d’être obligé de rembourser il s’était affolé et, pour cacher sa culpabilité, avait imaginé l’histoire d’un enlèvement, d’un vol etc., bref tout ce qu’il a fait depuis quatre ou cinq jours ; il est allé d’Angers à Paris, puis de Paris à Lyon tout simplement en chemin de fer, déguisé en laïc et muni d’une perruque et d’une fausse barbe ; cette fausse barbe a été retrouvée dans le sac abandonné, ainsi que divers objets, notamment un crucifix et du linge. L’abbé Piton n’a pas été arrêté pour le moment parce qu’aucune plainte n’est déposée contre lui ; il va repartir pour Angers où il sera tenu à la disposition du Parquet. En lisant ce récit, j’éprouve un douloureux étonnement. Ainsi, ce prêtre qui paraissait distingué et si zélé, ce curé qui avait été mon pasteur pendant plusieurs années et pour qui j’avais tant de sympathie, n’était qu’un fumiste, un homme indélicat, une sorte d’escroc ! Ce qui est encore pire, il a menti effrontément et risquait de faire arrêter et condamner des innocents ! Quelle désolation ont dû éprouver ses paroissiens qui l’estimaient et l’aimaient ! Quelle joie pour les ennemis de l’Église ! Quelle tristesse pour les bons Catholiques ! En un mot quel scandale ! Combien je regrette le mot de sympathie que je lui ai écrit ce matin ; mais qui ne s’y serait trompé ? L’évêque d’Angers tout le premier s’y est trompé, lui qui dimanche à Saint-Serge, croyant l’abbé Piton assassiné, prononçait de ce prêtre un vibrant et éloquent éloge ! Mais aussi, combien ce malheureux curé a été sot et naïf ; comment pouvait-il supposer, après tant d’autres histoires de ce genre qui avaient échoué, que lui réussirait ? Puisqu’il avait eu la coupable faiblesse de gaspiller l’argent qui lui était confié, il devait avoir le courage de tout confesser à son évêque. Pour éviter un scandale qui risque de faire tant de mal, Mgr Rumeau aurait trouvé le moyen d’arranger la chose ; certainement on aurait pu, à Angers, trouver la somme nécessaire pour boucher le trou ; le curé, au bout de quelque temps, aurait été mis à la retraite pour raison de santé, et un grand scandale aurait été évité. Comment l’abbé Piton, que je croyais intelligent, n’a-t-il pas compris qu’il fallait agir ainsi ! Ce scandale m’attriste profondément ; je me reporte par la pensée à quelques années en arrière, je me vois aux réunions de la conférence paroissiale de Saint-Vincent-de-Paul aux côtés du curé de Saint-Serge ; qui, alors, aurait supposé que ce prêtre si bon, si affable, si vénérable, finirait ainsi ?

Ille, vendredi 7 juin 1912

Le matin je vais à Boule, à la Grande Fèche ; il y a un peu de mildiou dans cette vigne, il faut tâcher de l’enrayer, ce qui n’est pas facile à cause du mauvais temps. L’après-midi je vais à Perpignan en auto, avec Bebelle pour différentes courses et commissions ; un courtier en vins me fait une offre à 21 frs. sur souche. Nous voyons l’oncle Charles de Llobet, l’oncle Xavier qui est à Perpignan et viendra dimanche. Tout le monde parle de l’affaire du curé de Saint-Serge qui a fait un bruit énorme dans la presse comme il fallait s’y attendre. Les journaux sont pleins de nouveaux et tristes détails sur cette lamentable aventure où sombre l’honneur d’un prêtre que je vénérais et croyais irréprochable. Le matin à l’occasion du premier vendredi du mois, j’assiste à la messe de 7 heures et fais la sainte communion.

Ille, samedi 8 juin 1912

Bonne Maman rentre aujourd’hui de Nice où elle était depuis le milieu de mai ; Nénette l’accompagne ; Tante Josepha va aller passer quelque temps à Lausanne où elle suivra un traitement pour tâcher de guérir complètement son entérite. Nous allons les voir passer à la gare à midi, et l’après-midi, nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; nous les voyons plus longuement.

Ille, dimanche 9 juin 1912

Nous allons à la grand’messe, à vêpres et à la procession du Très-Saint-Sacrement. Nous organisons un reposoir dans la maison de mes parents ; dimanche prochain, nous en ferons un chez nous. Je crois devoir prendre part à la procession un flambeau à la main ; ce n’est pas pour le curé que je le fais, il ne le mérite pas n’ayant pas fait à mes parents les excuses qu’il leur doit depuis un an, c’est pour le Bon Dieu ; tout le monde le comprend ainsi. L’oncle Xavier vient passer la journée ici ; il arrive à 9h et repart à 7h du soir ; il passe avec nous la plus grande partie de la journée.

Semaine du 10 au 16 juin 1912

Ille, lundi 10 juin 1912

Le matin, je vais à Bouleternère en auto voir la Grande Fèche où il y a un peu de mildiou ; l’après-midi nous nous promenons et faisons 2 visites ; le soir, Mois du Sacré-Cœur[31].

Ille, dimanche 16 juin 1912

[…] je vais en auto à Perpignan pour assister au Panache à une réunion ayant pour but d’arrêter le programme des conférences, banquets etc. des 22, 23 et 24 mai. Je suis de retour avant midi. Nénette vient passer la journée avec nous. Nous édifions ensemble un fort joli reposoir dans notre entrée et nous avons l’honneur d’y recevoir la bénédiction du Très-Saint-Sacrement quand la procession s’y arrête. Comme dimanche dernier, je prends part à la procession.

Semaine du 17 au 23 juin 1912

Ille, lundi 17 juin 1912

L’après-midi nous nous promenons Bebelle, Tony et moi, du côté de Régleilles ; il commence à faire sérieusement chaud.

Ille, mardi 18 juin 1912

Nous allons passer la journée à Vinça où l’on chante la grand’messe de Saint Antoine qui n’a pu être célébrée jeudi ; nous assistons bien entendu à cette messe dite pour la famille ; l’après-midi nous allons en auto à Finestret voir le curé M. Badrignans ; nous allons voir la jolie cascade du Lentilla ; Nénette vient avec nous. Nous rentrons à Ille vers 6h ½ ; le soir nous allons à la cérémonie du Mois du Sacré-Cœur.

Ille, mercredi 19 juin 1912

Nénette vient passer la journée avec nous ; elle arrive par le train de 9 heures. L’après-midi nous allons ensemble à Perpignan en auto ; nous emmenons les enfants parce que la petite Germaine dont la conjonctivite n’est pas finie, doit aller chez le Dr Espinaze, oculiste ; en arrivant, nous la menons chez ce médecin. Ensuite, je laisse à Perpignan Nénette et Bebelle qui voient leurs amies et vont au tennis, et je vais à Claira. Le carignan de la Cadène et le Lloucati subissent une assez forte attaque de mildiou qui s’étend même à la grappe. J’en suis cependant, pour ces vignes, au cinquième sulfatage ; je les fais poudrer pour la 3e fois avec la poudre Chefdebien ; je ne sais si je réussirai à enrayer cette attaque. Le temps a encore changé ; au vent frais a succédé un temps brumeux et chaud, c’est ce qui nous vaut ce mildiou. Décidément la récolte ne sera pas aussi forte qu’on l’avait annoncé ; et près de 3 mois nous séparent encore des vendanges ! Nous sommes de retour à Ille à 7h45 ; Nénette repart pour Vinça par le dernier train de 8h ¼.

Ille, jeudi 20 juin 1912

Le matin je vais voir les vignes de Boule ; elles sont belles ; il n’y a pas de mildiou. L’après-midi je ne bouge pas ; je fais un grand nettoyage, avec du pétrole, du moteur de l’auto.

Ille, vendredi 21 juin 1912

Nous ne bougeons pas d’ici. Le soir nous allons à la bénédiction à l’église et nous nous promenons ensuite sur la route de Prades. L’été officiel commence aujourd’hui ; on s’en aperçoit !

Perpignan, samedi 22 juin 1912

Nous avons accompagné les enfants à Vinça où Bonne Maman les gardera 2 jours. Bonne Maman se prépare à recevoir chez elle le colonel et plusieurs officiers du 80e de ligne de Narbonne qui passe 2 jours à Vinça. Nous allons à Perpignan ; dans l’après-midi je vais à Claira ; le mildiou est à l’état latent dans beaucoup de vignes. Nous dînons et couchons chez les Llobet ; le soir nous assistons, à la salle des Œuvres, à une séance donnée par les jeunes filles royalistes et qui comporte deux saynètes : « La joie fait peur » et « La Cigale chez les Fourmis » ; les Massia, Despéramons, jouent dans ces deux pièces.

Perpignan, dimanche 23 juin 1912

À 11 heures, messe pour le Roi à la chapelle du Christ. L’après-midi, à la salle des Œuvres, grande conférence ; discours de Vaugeois, Maxime Réal del Sarte, Massé, Despéramons, Rohain ; la salle est comble. À l’issue de la réunion, la bénédiction du Très-Saint-Sacrement est donnée dans la chapelle attenante à la salle. Le soir nous assistons au banquet chez Gadel ; nous sommes une centaine. Après dîner, on va prendre le café à la salle des Œuvres.

Semaine du 24 au 30 juin 1912

Vinça, lundi 24 juin 1912

Journée bien remplie ! Elle a été employée par Vaugeois et Réal del Sarte, accompagnés de M. Bertran, de Massé, de M. Miquel, de Triquéra et de moi, à la visite des sections dans les campagnes ; j’ai mis mon auto à leur disposition, M. Cambres, maire de Théza, leur a prêté aussi la sienne. Nous partons de Perpignan à 9 heures ; je prends dans ma voiture MM. Vaugeois et Bertran ; nous nous arrêtons un moment à Ille où ces messieurs visitent la cathédrale et le cloître, à Saint-André où nous voyons, chez M. Bocamy, plusieurs ligueurs d’Action française ; nous prenons avec nous Lammerville et nous allons déjeuner à Port-Vendres. Au retour, arrêts à Collioure, à Corneilla chez les Jonquères et à Théza chez M. Cambres ; nous n’arrivons à Perpignan qu’à 4 heures. Cette après-midi, ces messieurs doivent aller à Rivesaltes et dans la Salanque ; je ne peux pas, à mon grand regret, les y accompagner étant obligé d’être à Vinça ce soir pour assister au dîner que Bonne Maman offre aux officiers qui sont ses hôtes. Nous quittons donc Perpignan à 4h ½ en auto et sommes à Vinça à 6h ½, après une crevaison et un arrêt à Ille. À Ille le 53e d’infanterie a fait étape aujourd’hui ; ici nous trouvons le 80e qui y est depuis dimanche, chez Bonne Maman il y a le colonel de Voillemont, le lieutenant-colonel Olive, un capitaine, et le drapeau du régiment. Ces messieurs sont charmants ; le colonel a connu l’oncle Xavier à Saint-Mihiel. La population de Vinça a fait le meilleur accueil à l’armée ; on a dressé des arcs de triomphe etc.

Ille, mardi 25 juin 1912

Je me suis levé de très grand matin, à 3 heures, pour saluer les officiers et les faire déjeuner avant leur départ de Vinça à 4 heures. Moins de 2h après, le 53e de ligne, venu d’Ille, traversait Vinça musique en tête ; les deux régiments vont au col de la Perche pour des tirs de guerre et des manœuvres. Nous avons, à Vinça, la visite de l’oncle Lucien Delestrac qui vient déjeuner ; il arrive à 9h ½ et repart à 1h10 ; il verra demain matin Maman qui est à Paris chez les Delestrac pour 4 ou 5 jours ; je l’accompagne à la gare où il monte dans le wagon direct de Vernet à Paris. Dans l’après-midi, Nénette, Bebelle et moi allons à Nossa nous baigner ; nous rentrons à Ille en auto à 6 heures.

Ille, mercredi 26 juin 1912

Nous allons nous promener, dans l’après-midi, à la métairie Saint-Martin. Le soir nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 27 juin 1912

Il fait chaud ; l’après-midi nous allons nous promener à Régleilles ; nous voyons des pêchers couverts de fruits dans le jardin Solère ; je voudrais bien que mes pêchers de Boule fussent aussi beaux.

Ille, vendredi 28 juin 1912

Ce matin, j’ai fait examiner Bebelle par le Docteur Pons ; depuis 2 mois environ, nous nous doutons qu’il y avait du nouveau comme on dit en pareil cas ; depuis ce matin, cette idée s’est transformée en certitude ; nous sommes sûrs maintenant qu’un 3ème bébé est en chantier ; il naîtra fin décembre ou commencement janvier ; souhaitons que Bebelle ne soit pas plus malade que pour Tony et Germaine. Voilà un sujet de préoccupation pour moi ; une nouvelle charge en perspective ; la famille augmente, prions Dieu d’augmenter aussi les ressources ; on dit que Dieu protège d’une façon spéciale les familles nombreuses ; j’espère qu’Il continuera à protéger la mienne. En tout cas, en donnant à la France de nombreux enfants, j’ai conscience de remplir toute mon devoir envers Dieu, envers ma famille et envers ma Patrie ; c’est là l’essentiel, « Fais ce que dois advienne que pourra » ! L’après-midi nous allons à Vinça avec les enfants.

Ille, samedi 29 juin 1912

J’ai visité aujourd’hui toutes mes vignes, toutes celles de Bouleternère le matin et toutes celles de Claira le soir ; je suis même allé 2 fois à Boule le matin ; elles sont belles, la récolte est abondante mais partout, du moins dans les carignans, j’ai trouvé le mildiou et le rot-brun ; jusqu’à présent, à force de traitements j’ai réussi à l’enrayer, mais réussirai-je jusqu’au bout ? À Claira, on a déjà fait six sulfatages, 4 poudrages cupriques et 2 soufrages ; les poudrages cupriques ont fait le plus grand bien. Ces traitements sont très coûteux mais ils sont nécessaires ; des voisins qui les ont négligés ont leurs vignes absolument ravagées ! Bebelle et les enfants reviennent à Perpignan.

Ille, dimanche 30 juin 1912

Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, nous allons à Vinça où nous laissons les enfants, nous prenons Nénette en passant et allons avec elle, en auto, à Vernet-les-Bains ; cette station est encore à peu près déserte ; nous y restons environ 2 heures et rentrons ; nous dînons à Vinça.

Juillet 1912

Semaine du 1er au 7 juillet 1912

Ille, lundi 1er juillet 1912

L’après-midi nous allons avec les enfants à la vigne du Bouc. Hier 2ème centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, le gouvernement avait organisé une fête au Panthéon en l’honneur du prophète, du père des idées de 89 ; elle a été ratée ; à l’intérieur du Panthéon des banquettes vides, à l’extérieur une vive manifestation de la jeunesse des Écoles conduite par l’Action française, contre Rousseau et contre le gouvernement ; Fallières et les ministres, venus presque en cachette par terreur des camelots du Roi, sont partis en fuyant sous les sifflets et les huées de la jeunesse ; il y a eu plus de 100 arrestations. En somme belle journée pour la cause de l’ordre, de la tradition et de la Patrie ! Quant au métèque, quant au triste personnage que la république voulait fêter, il est passé à l’arrière-plan, ses idées tombent, heureusement, dans l’oubli ; les ministres eux-mêmes qui ont dû, par habitude et par métier, par position, le défendre à la tribune de la Chambre et du Sénat il y a quelques jours, l’ont défendu assez mollement et non sans de nombreuses restrictions ; de même dans la presse, même dans celle de gauche, le culte de ce « Saint » du calendrier révolutionnaire s’en va, signe certain que les idées de 89 sont fortement en baisse ; les faits démolissent une à une les nuées absurdes qui ont fait, durant plus d’un siècle, tant de mal à la France. Puisse leur règne finir à tout jamais !

Ille, mardi 2 juillet 1912

Papa et Maman ont loué la villa à partir du 6 juillet ; ils vont donc rentrer ici incessamment. Le matin je vais à Boule en auto, je visite la vigne de la Grande Fèche ; l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel. Ce matin nous allons à la grand’messe à 9 heures.

Ille, mercredi 3 juillet 1912

L’après-midi nous allons à Perpignan en auto, je vois plusieurs courtiers en vins ; on me fait des propositions à 25 frs. ; j’examine les conditions d’enlèvement, d’acompte etc. ; si elles sont acceptées, je vendrai mille hectos à ce prix.

Font-Romeu, ermitage, jeudi 4 juillet 1912

Me voici pour deux jours à Font-Romeu en retraite ; c’est une retraite fermée, nous sommes plus de 40 messieurs installés dans l’ermitage ; la retraite est prêchée par le P. Eyraud ; l’ouverture a lieu ce soir ; elle paraît devoir être intéressante et surtout utile ; malheureusement, je ne pourrai pas la suivre jusqu’à la fin puisque je dois rentrer à Ille avant dimanche à cause du passage de troupes de ces jours-ci. J’arrive ici, avec les autres retraitants, par le train qui part d’Ille à 11h32 ; nous avons un wagon spécial ; nous montons dans le chemin de fer électrique et allons à pied de la station d’Odeillo à l’ermitage. Parmi les retraitants, il y a Lucien Darru, Henri Bertran de Balanda (fils de M. Jean Bertran), M. Colomer, M. Taillade, M. Cambres, MM. Barrère père et fils etc. ; nous sommes plus de 40.

Le pélerinage à l’ermitage de Font-Romeu – Carte postale anonyme, s.d. [années 1900] (Musée de Cerdagne, fonds Gironès)

Font-Romeu, ermitage, vendredi 5 juillet 1912

Lever à 5h ½. 1ère instruction, messe, temps libre, 2ème instruction, méditation etc. ; à la messe je fais la sainte communion. Les instructions sont profondes et obligent à réfléchir sur l’âme, ses destinées, les moyens de la sauver ; de temps en temps ces retours sur soi-même sont nécessaires ; ce sont de vraies cures d’âme ; il faut remercier Dieu de m’avoir donné cette grande grâce. Le temps est très beau et l’air frais et pur à cette hauteur de près de 1800 mètres.

Ille, samedi 6 juillet 1912

J’assiste à la messe et aux toutes deux premières instructions de la journée à Font-Romeu, je communie. Je quitte Font-Romeu vers 10h du matin dans l’auto de M. Cambres qui me mène à la gare de Mont-Louis et j’arrive ici à 11h ½ ; le 53e de ligne est à Ille aujourd’hui ; le soir il y a musique et retraite, mais nous n’avons personne à loger aujourd’hui.

Ille, dimanche 7 juillet 1912

Le 80e de ligne arrive à Ille à 9h ½ ; le matin à 7 heures on vient nous annoncer que nous logerons le colonel et le lieutenant-colonel et nous nous hâtons de compléter leur installation. Ces messieurs arrivent pendant que nous sommes à la grand’messe ; on amène le drapeau et on place un factionnaire à la porte. Ce sont le colonel de Woillemont et le lieutenant-colonel Olive que j’avais vus à Vinça il y a 15 jours. Nous les invitons à dîner ce soir. Nénette et Bonne Maman viennent dans l’après-midi ; nous gardons Nénette jusqu’à demain. Le dîner se passe fort bien ; ces messieurs se retirent dans leurs chambres à 10h ½ ; ils sont vraiment charmants et nous nous découvrons beaucoup de relations communes surtout avec le colonel qui connaît l’oncle Xavier, les Padirac, les Villelume à Angers.

Semaine du 8 au 14 juillet 1912

Ille, lundi 8 juillet 1912

Le colonel et lieutenant-colonel se lèvent à 2 heures ; nous aussi ; nous leur servons à déjeuner et ils partent à 3 heures avec le régiment qui va aujourd’hui d’Ille à Perpignan ; après leur départ nous nous recouchons et nous nous levons à six heures. Je vais, avec Bebelle et Nénette, à Perpignan et Claira en auto ; nous rencontrons le 80e aux portes de Perpignan et assistons à son entrée en ville et à une revue aux Platanes. Bebelle reste à Perpignan et je vais à Claira avec Nénette. Je parcours les vignes qui sont superbes ; la récolte s’annonce très belle, je suis vraiment favorisé et j’en remercie le Bon Dieu. Je suis en pourparlers pour la vente sur souches d’une partie de ma récolte, mais la chose n’est pas encore abouti. Nous rentrons à Ille à 1h ½. Nous sommes un peu fatigués, ayant dormi à peine 4 heures cette nuit.

Ille, mardi 9 juillet 1912

Il y a un an aujourd’hui de l’inoubliable banquet de Villeclare ; quelle belle manifestation royaliste ce fut ! Ma tante Augustine de Llobet arrive ici pour 4 jours ; je vais l’attendre à la gare ; l’après-midi nous nous promenons ensemble.

Ille, mercredi 10 juillet 1912

Bonne Maman et Nénette viennent déjeuner et passer avec nous une partie de la journée. Papa et Maman vont rentrer très prochainement à Ille ; les travaux à la villa sont terminés ; celle-ci est louée et occupée depuis samedi par les locataires. Nous allons à la neuvaine de Notre-Dame du Carmel.

Ille, jeudi 11 juillet 1912

Je vais à Perpignann je vois plusieurs courtiers et je me décide à vendre mille hectos sur souches à 24 francs à la maison Fourriques. J’aurais bien voulu arriver à 25 francs, mais cela n’a pas été possible ; on me donnait bien 25 frs. il y a 3 ou 4 jours mais en garantissant 9° ou au moins 8 ½ et en acceptant, dans le cas où le vin pèserait moins, une réduction proportionnelle ; en sorte que si le vin avait été inférieur d’un ½ degré, par exemple, à 8 ½, j’aurais subi une réduction de plus de 1,50 ; et s’il avait été inférieur d’un degré, la réduction eût été de plus de 3 francs ; au lieu de vendre 25 frs., j’aurais, en réalité, vendu à 23,50 ou même à 22 frs. à peine ; cette clause cachait un trompe-l’œil. J’aime mieux vendre à 24 francs, sans garantie de degré ; de plus le vin sera enlevé sur marc et payé tout de suite ; ce sont d’excellentes conditions qui valent bien 1 frs. par hecto. Maintenant il faut souhaiter que les cours montent encore pour mieux vendre le reste. J’ai eu raison de ne pas accepter les offres de 20 frs. qui m’étaient faites en mai. J’assiste à une réunion du comité royaliste, ayant pour but d’organiser sur des bases plus sûres le budget du Roussillon qui [est] en déficit chronique ; c’est désolant et c’est difficile à organiser ; il faut toujours faire de nouveaux sacrifices. Je rentre à Ille vers 8h ½.

Ille, vendredi 12 juillet 1912

Papa et Maman rentreront demain. Dans l’après-midi nous faisons une petite promenade en auto avec Tante Augustine, nous allons à Corbère et Bouleternère ; Tante Augustine repart ce soir, nous l’accompagnons à la gare à 6h21, ou plutôt, comme on écrit depuis quelques jours, à 18 heures 21 ; le soir nous allons à la cérémonie du Carmel.

Ille, samedi 13 juillet 1912

Je vais attendre Papa et Maman à la gare, il y a 3 mois que je ne les avais vus. Ils ont fait bon voyage. Papa n’est pas encore entièrement remis de sa furonculose. Ils ont bien des choses à nous raconter. L’après-midi, visite en voiture de Bonne Maman et de Nénette. Je vais à Boule avec Bebelle en profitant de la voiture, nous revenons à pied.

Ille, dimanche 14 juillet 1912

Nous allons à la grand’messe. Aujourd’hui encore la Gueuse célèbre sa fête, fête bien choisie puisqu’elle commémore la trahison, le massacre, la révolte, le mépris de la parole donnée ; c’est tout ce qui convient à la république. Pour fuir cette insupportable journée nous allons en voiture, avec Nénette, passer l’après-midi à Vernet-les-Bains, après avoir déjeuné à Vinça ; nous dînons à Vernet et rentrons à Ille à près de minuit ; nous sommes obligés de rentrer à Ille en voiture car nous avons manqué le train de retour.

Semaine du 15 au 21 juillet 1912

Ille, lundi 15 juillet 1912

Je vais à la messe à 7 heures, en l’honneur de la Saint Henri nous allons souhaiter la fête à Papa avec les enfants, nous déjeunons chez mes parents ; Nénette arrive par le train de 10 heures ; elle vient passer quelques jours avec nous pendant que Bonne Maman est à Lourdes où elle va rejoindre Tante Josepha qui arrive de Lausanne ; elles arriveront toutes deux à Vinça à la fin de la semaine.

Ille, mardi 16 juillet 1912

Je souffre d’une fluxion à la mâchoire inférieure, à gauche ; cela me gêne beaucoup, je ne sais comment manger. Nous allons à la grand’messe et à la cérémonie du soir à l’église du Carmel. Je ne sors presque pas à cause de ma fluxion.

Ille, mercredi 17 juillet 1912

Nous nous promenons un peu, le temps est très chaud. Visites à M. et Mme de Rolland et à Mme Amade.

Ille, jeudi 18 juillet 1912

Je vais à Perpignan par le train de 1h25 (l’auto ne marche pas, il y a une pièce à changer) ; j’assiste à une réunion, au Panache, pour le journal Le Roussillon ; j’ai trouvé depuis 8 jours pour 60 francs de souscriptions nouvelles ; quelques autres en ont trouvé aussi ; certains résultats ont été obtenus, mais il reste beaucoup à faire. Je rentre à 8h ½ du soir.

Ille, vendredi 19 juillet 1912

Dans l’après-midi nous nous promenons du côté du Bouc. Je souffre toujours de ma fluxion, j’ai beaucoup de peine à manger ; il faut que je me décide à me faire arracher la dent cause de tout le mal.

Ille, samedi 20 juillet 1912

Nous allons à 11h ½ à la gare attendre Yvonne Delestrac qui vient passer quelques jours ici et à Vinça ; ses parents l’ont embarquée hier soir à 7h au quai d’Orsay dans le wagon direct de Vernet-les-Bains et elle est arrivée ici sans descendre de son wagon ; à la gare nous voyons Marie de Rovira qui va à Nyer ; elle nous invite à aller y passer la journée un de ces jours. L’après-midi je vais à Perpignan entre 2 trains me faire arracher la dent cause de ma fluxion ; je suis de retour à 4 heures.

Ille, dimanche 21 juillet 1912

La dent arrachée ou plutôt la gencive a saigné toute la nuit et la fluxion n’a pas diminué ; je vais voir le docteur qui me donne un médicament pour arrêter l’hémorragie. La fluxion me gêne beaucoup, la joue gauche est très enflée. L’après-midi, je vais cependant à Perpignan par le train de 1h25 avec Bebelle et Yvonne ; nous allons à vêpres à Saint-Jean ; nous faisons plusieurs visites, notamment chez la famille de Marliave ; nous allons au tennis et sommes de retour à Ille par le dernier train du soir.

Semaine du 25 au 28 juillet 1912

Ille, jeudi 25 juillet 1912

Je reprends mon journal interrompu pendant trois jours, trois jours peu agréables pour moi ; lundi et mardi surtout j’ai beaucoup souffert. Ma fluxion, loin de diminuer après l’enlèvement de la dent, est devenue un phlegmon qui s’est développé sous la mâchoire gauche, ma joue gauche est devenue énorme, je ne pouvais plus faire un mouvement de mâchoire et ne pouvais avaler que des liquides ; j’éprouvais la plus grande difficulté à parler même ; le Dr Pons, qui venait me voir 2 fois par jour, a cru qu’il serait obligé d’ouvrir ce phlegmon ; Dieu merci, il s’est vidé de lui-même par l’ouverture de la dent enlevée à partir d’hier matin et, depuis lors, l’enflure diminue progressivement et a presque complètement disparu aujourd’hui ; lundi et mardi, j’ai éprouvé un affreux malaise accompagné de fièvre ; j’ai passé trois nuits atroces presque sans sommeil ; dans la nuit de lundi à mardi, je n’ai pas dormi du tout. J’ai soigné ce phlegmon par des applications de compresses très chaudes, par des gargarismes antiseptiques très chauds aussi et par de la pommade au collargol ; il a mûri vite puisqu’il s’est vidé hier. J’avais fait une promesse à Saint Antoine s’il se crevait de lui-même sans intervention chirurgicale et je suis bien heureux d’avoir été exaucé. La pauvre Bebelle a eu beaucoup de travail, jour et nuit, pour me soigner ; elle a dû se lever plusieurs fois chaque nuit. Enfin tout est bien qui finit bien ; je n’ai plus maintenant que quelques précautions à prendre et ce sera fini. Cette maladie nous prive d’une agréable réunion ; nous étions invités à aller aujourd’hui à Nyer, chez les Rovira, avec Yvonne Delestrac, Nénette, les Lazerme et les La Croix ; j’aurais voulu que Bebelle y allât sans moi, mais elle n’a pas voulu me laisser. Je regrette cette réunion.

Ille, vendredi 26 juillet 1912

Je vais de mieux en mieux ; je sors un peu pour aller chez mes parents, nous y déjeunons avec Yvonne Delestrac et avec Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette, venues de Vinça en voiture ; je n’avais pas vu Tante Josepha depuis Nice au moment de la mort de l’oncle Paul, elle est encore bien fatiguée.

Ille, samedi 27 juillet 1912

Nous nous promenons avec Yvonne. J’apprends qu’hier, en rentrant à Vinça, il a failli arriver un grave accident à Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette ; une roue du break s’est détachée et la caisse de la voiture est tombé à terre avec ces dames, la jument s’est abattue ; finalement, personne n’a eu de mal Dieu merci, mais tout le monde s’est effrayé ; pareille chose nous était arrivée avec la même voiture, près de Neffiach, il y a 8 ou 10 ans[32].

Ille, dimanche 28 juillet 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 29 au 31 juillet 1912

Ille, lundi 29 juillet 1912

Je vais à Claira faire un tour dans les vignes ; je pars par le 1er train du matin et rentre ici à 4 heures ; les vignes sont très belles grâce aux très nombreux traitements faits. Hier ont eu lieu à Denain de belles fêtes pour le bi-centenaire de la grande victoire de Villars qui sauva la France ; aucun ministre n’avait daigné se déranger, c’est à peine s’ils s’y étaient fait représenter ; et dire que pour inaugurer le moindre groupe scolaire tous les ministres se mobilisent ; mais pour fêter une grande victoire de la Monarchie, cela ne vaut pas l’honneur d’un déplacement ministériel ; mais pourquoi récriminer, les grands souvenirs de l’histoire de France se suffisent à eux-mêmes et n’ont pas besoin des ministres républicains !

Ille, mardi 30 juillet 1912

L’après-midi, je vais à Bouleternère avec le train, je rentre pédestrement ; j’ai vu les vignes qui sont très belles et j’ai arrêté tous les comptes avec Joseph Jacomy.

Ille, mercredi 31 juillet 1912

Nous allons passer la journée à Vinça ; Bebelle et les enfants partent vendredi pour la Borie Grande ; ils font leurs adieux, pour 2 mois, à Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette ; moi, je ne partirai que mardi, peut-être lundi ; je reviendrai à Vinça dimanche.

Août 1912

Semaine du 1er au 4 août 1912

Ille, jeudi 1er août 1912

Nous faisons nos préparatifs de départ ; le soir je me promène un peu avec Bebelle.

Ille, vendredi 2 août 1912

Je fais la sainte communion pour gagner l’indulgence de la Portioncule. Nous achevons nos préparatifs de départ ; l’oncle Gabriel de Llobet vient déjeuner avec nous. Bebelle et les enfants partent pour la Borie Grande par le train de 1h ½ ; je les rejoindrai lundi ou mardi. Dans l’après-midi je me promène avec l’oncle Gabriel, il repart à 4h, ou plutôt à 5h20 pour Perpignan car le train a une heure 20 de retard ; je devais aller à Perpignan par le même train pour faire quelques commissions et en ramener l’auto, mais à cause de ce retard, j’y renonce. Je m’installe chez mes parents pour trois jours.

Ille, samedi 3 août 1912

C’est aujourd’hui la fête paroissiale d’Ille ; je vais à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais à Perpignan d’où je ramène l’auto ; l’après-midi, je vais à vêpres et à la procession. De 5h à 7h, je vais en auto avec Yvonne et Maman à Corneilla voir les d’Ax et à Laferrière voir les Barescut. On annonce presque officiellement qu’une convention navale, qui complète fort utilement le traité d’alliance et la convention militaire, vient d’être conclue entre la France et la Russie ; je me réjouis grandement de cette nouvelle qui prouve la vitalité de l’alliance franco-russe qui doit être notre sauvegarde contre l’ogre germanique.

Ille, dimanche 4 août 1912

Je vais à Vinça où je passe la partie de la journée, pour assister à une réunion du bureau de Saint-Sébastien à l’occasion du recouvrement des cotisations ; je déjeune à Vinça et j’assiste, à Vinça, à la grand’messe et à vêpres. Je fais mes adieux, pour quelques jours, Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette.

Semaine du 5 au 11 août 1912

La Borie Grande, lundi 5 août 1912

Ce matin à Ille, après m’être occupé de différentes choses (fait rentrer des sarments apportés d’Claira etc.), je suis parti à 11 heures 10 en auto et suis passé par Perpignan, Narbonne, Saint-Chinian, Saint-Pons ; je suis arrivé ici à 4h ½. L’auto a marché parfaitement bien. En passant près d’Aureilhes, je m’y suis arrêté, mais Gaston n’y était pas. Nous allons voir nos cousins d’Auxilhon.

La Borie Grande, mardi 6 août 1912

Mauvais temps presque froid ; on se croirait à la fin d’octobre ; l’été de 1912 ne ressemble pas à celui de 1911 ! Je lis un ouvrage, récemment paru, de M. Gabriel de Blaÿ sur sa tante Coraly de Gaïx (1801-1847) ; c’est un recueil de lettres de cette dernière ; cet ouvrage m’intéresse parce qu’il fait revivre une société aujourd’hui disparue, et surtout un genre de vie que l’on ne connaît plus ; beaucoup de ces lettres sont adressées à Mlle Élise de Raynaud, arrière-grand-mère de Bebelle, qui habitait Saint-Pons et qui épousa le vicomte de Chefdebien, de Narbonne ; sa fille Gabrielle de Chefdebien, à qui sont adressées quelques-unes des lettres de Coraly de Gaïx, est la grand-mère maternelle de Bebelle ; elle est devenue Mme Joseph de Llobet, je l’ai beaucoup connue, elle est morte à Vinça en 1903[33] ; mes parents ont connu la vicomtesse de Chefdebien, née Élise de Raynaud. Toutes les correspondantes de Coraly de Gaïx appartenaient à l’aristocratie de la région située entre Castres et Saint-Pons ; comme cette époque, si rapprochée, paraît cependant loin de nous ! Ce livre est intitulé : Une vie inconnue d’Eugénie de Guérin, Coraly de Gaïx. Correspondance et Œuvres publiées avec notes et portrait par le baron de Blay de Gaïx. Introduction par Armand Praviel. Lettre préface de Jules Lemaitre de l’Académie Française » (Paris, Honoré Champion éditeur 1912).

La Borie Grande, mercredi 7 août 1912

Il fait absolument froid ; l’après-midi nous allons voir les Saint-Martin et De Pous à la Ribeaute. Dans le livre du colonel de Blay, il est souvent question d’un Paul de Raynaud, frère de la bisaïeule de Bebelle et d’un vicomte Auguste de Raynaud de la Salvetat, son cousin germain qui fut garde du corps de Louis XVIII et dont le portrait est ici, dans le salon ; ce livre m’intéresse beaucoup.

La Borie Grande, jeudi 8 août 1912

Nous avons la visite des d’Auxilhon, de M. de St-Martin et de Madame et Mlle de Pous[34]. Il fait moins froid qu’hier ; le temps s’améliore. Je vais à Saint-Amans pour envoyer un télégramme.

La Borie Grande, vendredi 9 août 1912

Le matin nous allons nous promener du côté de la halte et du moulin. Je partirai demain pour Casteljaloux et le chalet Saint-Michel ; je laisserai l’auto à Bachère pour achever la réparation du moteur qu’il a assez mal faite au mois de mai ; si cette réparation ne doit pas durer trop longtemps je resterai là-bas ; si ça doit être long, je reviendrai ici et retournerai ensuite prendre la voiture à Casteljaloux.

Montech, samedi 10 août 1912

Au lieu de rouler ce soir au chalet comme je le projetais, je suis obligé de coucher à Montech ; j’ai eu beaucoup de malheurs de route pendant le trajet et je ne peux pas, aujourd’hui, dépasser Montech. Parti ce matin à 8h environ de la Borie Grande, j’ai crevé 2 fois et éclaté 2 fois en route ; de plus, j’ai assisté à un accident d’auto (une auto qui s’est jetée contre la barrière d’un passage à niveau), je suis même allé chercher un médecin pour panser une petite fille qui a été blessée au visage par les éclats de verre du pare-brise qui a été cassé. Au dernier éclatement, près d’Orgueil, je n’avais plus de chambre de rechange et je n’avais pas de cric, Dominique ayant fait la grosse bêtise d’oublier mon cric sur la route, je ne pouvais donc plus avancer et j’ai téléphoné à Albert qui est venu à mon secours avec une voiture louée à Montauban ; et voilà comment je n’ai pu arriver qu’à Montech ; depuis que j’ai l’auto je n’avais jamais éprouvé une pareille malchance ! J’ai reculé pour rechercher le cric, mais je ne l’ai pas trouvé.

Chalet Saint-Michel, dimanche 11 août 1912

J’ai passé la matinée et je suis allé à la messe à Montech ; je suis allé aussi avec Albert et son cousin le comte de la Hitte[35] visiter les vignes de ce dernier tout près de Montech ; ce n’est pas le même genre de culture qu’en Roussillon. Je quitte Montech en auto à 2h25 et j’arrive sans incidents à Casteljaloux à 5h ¾. Je laisse l’auto chez Bachère et je vais au chalet avec la voiture attelée de Corbeau ; j’avais télégraphié au régisseur de venir m’attendre à Casteljaloux ; je couche ici.

Semaine du 12 au 18 août 1912

La Borie Grande, lundi 12 août 1912

Parti du chalet à 6h 1/2 en voiture, j’arrive ce matin Auchère ; il ne pourra me livrer la voiture que mardi, Auchère trouvant que ce long séjour au chalet manquerait d’armes, je rentre à la Borie grande ; je quitte Casteljaloux par le train de 8h 11 avec un billet d’aller et retour et suis ici à 4h 9m par le car de 4 heures. Enfin je repartirai pour la Gironde, passerai la journée de demain à Royan et rentrerai lundi au chalet ; si la voiture est réellement arrangée, je repartirai mardi prochain 20 août.

La Borie Grande, mardi 13 août 1912

Temps affreux, nous devions aller aujourd’hui à la Salvetat, nous remettons la partie à plus tard. M. Poincaré, président du Conseil, est à Saint-Pétersbourg, il y est reçu avec la plus grande cordialité et à tous les jours d’importantes entrevues avec l’Empereur Nicolas et avec les ministres russes ; l’alliance franco-russe paraît plus solide que jamais, surtout renforcée par l’entente avec l’Angleterre ; notre situation diplomatique est donc excellente, mais cela durera-t-il ? Avec le régime essentiellement instable qu’est la république, on ne peut pas tabler sur l’avenir ; d’ailleurs la république, qui n’a pas su jusqu’à présent tirer parti de l’alliance russe, sera-t-elle plus habile désormais ? Il est, hélas, permis d’en douter.

La Borie Grande, mercredi 14 août 1912

Le matin, j’ai fait avec Henry une promenade en auto sur la Montagne Noire pour essayer sa nouvelle voiturette 8 chevaux, « Stabilia » ; elle se comporte bien. L’après-midi nous allons nous confesser à Albine.

La Borie Grande, jeudi 15 août 1912

Nous allons à 8 heures la sainte communion à Albine, Bebelle, Lolotte et moi ; nous allons à la grand’messe à Albine, à vêpres et à la procession à Sauveterre.

Royan, samedi 17 août 1912

Pas de journal hier soir parce que je roulais en chemin de fer. Nous avons fait hier, dans les deux autos de ma belle-mère et d’Henry, une superbe excursion en montagne ; nous sommes allés à la Salvetat, avons déjeuné à Lacaune, avons poussé ensuite à Roche-Seyzière à la limite de l’Aveyron, d’où l’on a une vue magnifique sur ce département, et étions de retour à la Métairie grande à 7h ¼. J’en suis reparti, ou plutôt suis parti de Saint-Amans par l’express de 9h32 et suis arrivé à Royan ce matin à 9h ½. Je passerai 48 heures ici ; je désirais depuis longtemps connaître Royan. Je passe la journée à visiter Royan et Saint-Georges. Royan est une fort belle station très élégante (un peu moins élégante et luxueuse que Biarritz) ; la mer n’y est pas aussi belle qu’à Biarritz ; on est à l’estuaire de la Gironde, on n’y jouit pas de la pleine mer comme à Biarritz. Je rencontre des gens de connaissance, notamment nos cousins les Edmond de Blaÿ. Le soir, je vais voir jouer au casino Madame Butterfly, une pièce qui vaut surtout par la mise en scène et les décors japonais. Chose amusante : la pièce est assez pathétique et, vers la fin, tout le monde pleurait autour de moi ; on n’entendait que sanglots étouffés et même avoués !

Vue du sentier des crêtes à Laval-Roquecezière (Aveyron) – Vue actuelle (site tourisme-aveyron.com)

Royan, dimanche 18 août 1912

Je suis allé à la messe de 8 heures, puis j’ai employé la matinée à visiter Pontaillac, j’ai poussé jusqu’à la Grande-Côte, ce côté-là est très joli. L’après-midi après m’être promené dans Royan, j’ai profité d’une excursion en mer organisée par la Compagnie Bordeaux-Océan et j’ai fait une jolie promenade en mer de 3 heures ; notre vapeur a traversé le très large estuaire de la Gironde, nous sommes passés devant la pointe de Grave où l’on voit de très intéressants travaux de défense contre l’envahissement de la mer qui est, dans ce pays, un si redoutable fléau et nous avons poussé jusque devant Soulac sur la côte du département de la Gironde ; Soulac est une petite station battue par les tempêtes du large ; nous n’y avons pas abordé et sommes rentrés à Royan à cinq heures ½ ; beaucoup de personnes étaient malades à bord car ce petit bateau secouait beaucoup, j’ai tenu bon. Le soir, je vais un moment au casino, j’y rencontre les Edmond de Blaÿ.

Vue de Royan et Pontaillac – Photographie anonyme, 1910 (Site ebay.fr)

Semaine du 19 au 25 août 1912

Chalet Saint-Michel, lundi 19 août 1912

J’ai quitté Royan ce matin par bateau ; au lieu de faire le trajet Royan-Bordeaux en chemin de fer, j’ai préféré le faire en bateau en remontant la Gironde ; parti de Royan à 8 heures, notre vapeur était à Bordeaux à 1h ¼. Ce trajet en bateau est charmant ; la Gironde, jusqu’à Pauillac et même plus haut, est un véritable bras de mer, elle atteint 12 kilomètres de largeur ; malheureusement, il a plu pendant la plus grande partie du trajet. Je repars de Bordeaux à 2 heures et suis à Casteljaloux à 5h 45 ; là une mauvaise surprise m’attendait. Je croyais trouver la voiture prête, coucher au chalet et rentrer demain soir à la Borie Grande en auto. Mais Bachère s’est retardé et a négligé de m’en prévenir ; le moteur n’est pas remonté et ne le sera pas avant 4 jours. Je suis très contrarié ; si j’avais prévu cela, je ne serais parti que 4 jours plus tard de la Borie Grande. Mais je suis bien forcé de m’incliner ! J’envoie chercher Maubaret qui vient me prendre en voiture et me ramène au chalet. Puisque j’ai 4 jours à perdre, je décide d’aller en passer un à Biarritz pour voir la villa Sainte-Cécile dans toute sa splendeur ; nous sommes ici tout près de Biarritz. Je partirai mercredi et passerai la journée de jeudi à Biarritz ; j’y retrouverai les Jamme qui y ont loué, pour le mois d’août, la villa Alma sur la Côte des Basques.

Bateau effectuant la traversée de l’estuaire de la Gironde depuis Royan – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site vinylmaniaque.com)

Chalet Saint-Michel, mardi 20 août 1912

Dans la matinée je me repose ; ce n’était pas sans besoin après 3 jours passés à courir. L’après-midi je fais avec Maubaret une longue tournée dans la propriété, elle est en bon état ; les pins poussent bien, les jeunes semis ont bien pris ; nous faisons au moins 8 kilomètres dans le sol sablonneux des pignadas.

Biarritz, mercredi 21 août 1912

Pour occuper mon temps pendant que Bachère tripote l’auto, je suis venu passer un jour à Biarritz ; parti ce matin à 9 heures de la station de Tourneuve près de Cap-Chicot, je suis arrivé ce soir à 16h39 à Biarritz Ville ; je descends à l’Hôtel du Louvre parce qu’il n’y a pas de place à l’Hôtel de l’Europe ; je me mets à la recherche d’Henry et de Germaine ; je les rencontre enfin du côté du Palais. Je me promène sur la plage ; je dîne chez les Jamme à leur chalet Alma sur la Côte des Basques ; après dîner, je vais un moment au casino.

Biarritz, jeudi 22 août 1912

Dans la matinée, je me promène au rocher de la Vierge et sur la plage ; je prends un bain de mer, je déjeune et dîne chez les Jamme. L’après-midi, je vais visiter la villa Sainte-Cécile que j’avais laissée, en avril, pleine d’ouvriers ; les réparations sont achevées depuis six semaines et la villa est louée ; je m’entends avec la concierge pour l’heure de la visite ; la villa est bien changée à son avantage ; la salle à manger agrandie est superbe ; le petit boudoir, les vérandas agrandies, toutes les tapisseries changées, la plus grande partie du mobilier rafraîchie et mise à neuf, la façade sur la mer bien améliorée, enfin le jardin plus que doublé ; tout cela est superbe ; la villa est maintenant en excellent état. Ce soir, je vais avec les Jamme au music-hall du casino municipal. J’ai rencontré beaucoup de gens de connaissance : les De Lalande et De La Croix, Mme d’Hestreux etc.

Chalet Saint-Michel, vendredi 23 août 1912

J’ai quitté Biarritz ce matin par le train de 9h33 et je suis arrivé à 13h39 à Casteljaloux ; Bachère n’a pas encore remonté le moteur et je doute fort de partir demain ; je reviendrai demain matin. Je vais coucher au chalet.

Chalet Saint-Michel, samedi 24 août 1912

Je n’ai pas pu partir aujourd’hui. Bachère m’a rendu la voiture à 5 heures du soir seulement ; je partirai demain matin et ferai le voyage d’une seule traite.

La Borie Grande, dimanche 25 août 1912

J’ai quitté le chalet ce matin à 5h40 ; j’ai assisté à la messe de six heures à Casteljaloux ; je suis parti de Casteljaloux à 7h ¼, j’ai déjeuné à Moissac, j’ai visité la belle église romane et le cloître dont cette petite ville s’enorgueillit, et je suis arrivé ici à 5h ¼ du soir après avoir parcouru 260 kilomètres sans incidents désagréables. Bebelle et les enfants vont bien.

Semaine du 26 au 31 août 1912

La Borie Grande, lundi 26 août 1912

Je mène l’auto à Castres pour faire charger une aile qui est abîmée depuis longtemps ; ensuite nous allons tous, Bebelle, Henry, François et moi, à une élégante matinée dansante chez le comte et la comtesse de Gontaut-Biron au château de Lostanges près de Castres ; toute la société du pays y est invitée, j’estime que nous étions 50 environ. Le comte de Gontaut-Biron, ancien député de Pau, est le fils de l’ancien ambassadeur à Berlin, le fin diplomate qui remplit si bien la pénible et délicate mission de rétablir les relations entre la France et l’Allemagne après la guerre, et que Bismarck détestait tant ! Il fut sacrifié par Gambetta pour plaire au Chancelier de fer. Nous sommes de retour à 7h ¼.

La Borie Grande, mardi 27 août 1912

Le matin je vais à Castres en chemin de fer ; je reprends l’auto et suis rentré avec. J’écris des lettres en retard.

La Borie Grande, mercredi 28 août 1912

Avec du ripolin rapporté de Castres, je peins l’auto qui en avait grand besoin. Je passerai la seconde couche vendredi.

La Borie Grande, jeudi 29 août 1912

Nous avons la visite de Gaston qui, venu chasser avec Jojo du côté de la Salvetat s’arrête une heure ici avant de regagner Aureilhes. Il fait un grand vent de sud-est qui me fait craindre qu’il ne pleuve en Roussillon ; ce serait dangereux à la veille des vendanges.

La Borie Grande, vendredi 30 août 1912

Dans l’après-midi, je vais à Saint-Amans avec Henry ; nous donnons la 2e couche à l’auto.

La Borie Grande, samedi 31 août 1912

Nous avons la visite de Charles de Llobet et de leurs filles ; l’oncle Charles commence lundi sa vendange à Torreilles. Arrivée de Gaston.

Septembre 1912

Semaine du 1er septembre 1912

La Borie Grande, dimanche 1er septembre 1912

Gaston, qui venu ici pour l’ouverture de la chasse, est indisposé et ne peut pas la faire ; d’ailleurs il fait mauvais temps. Gaston repart pour Aureilhes et laisse Jojo ici ; demain, en partant, je m’arrêterai à Aureilhes pour avoir des nouvelles de Gaston. Je vais à la grand’messe à Sauveterre. L’après-midi, nous allons en auto à Lapeyrouse ; les Jamme ne sont pas encore rentrés de Biarritz.

Semaine du 2 au 8 septembre 1912

Vinça, lundi 2 septembre 1912

J’ai quitté la Borie grande ce matin en auto par la pluie ; je ne me suis arrêté à Aureilhes ; Gaston, qui va bien mieux, m’a fait déjeuner et visiter les belles caves d’Aureilhes et de Montels où il peut loger 24.000 hectos ; il a commencé ses vendanges et n’est pas très satisfait du rendement. J’arrive à Claira à 4 heures, je visite une partie des vignes, la récolte est belle et assez mûre pour commencer bientôt la vendange ; nous commencerons vendredi. J’arrive à Vinça à 9 heures et trouve Papa, Maman, Bonne Maman et les Magué en bonne santé ou à peu près. J’ai eu deux ennuyeux incidents de route. À Puisserguier (Hérault), une charrette de vendange est venue se jeter contre l’auto, et a écrasé mon aile gauche de l’arrière, le conducteur de la charrette n’était pas à la tête de son cheval. À Neffiach, étant descendu pour arranger un phare, j’ai coupé l’allumage et le moteur a continué à tourner, il s’est produit en même temps plusieurs explosions ; ne sachant à quoi attribuer ce phénomène et craignant un court-circuit, je prends le parti de laisser l’auto dans une remise jusqu’à demain. Pour arriver à Vinça, j’ai recours à l’obligeance d’une auto de passage qui allait à Mont-Louis ; les voyageurs, très aimables, nous prennent – le domestique et moi – jusqu’à Vinça ; ce sont des Espagnols. Ces incidents de route sont désagréables, mais il faut s’y résigner, c’est la monnaie courante de l’automobile !

Vinça, mardi 3 septembre 1912

L’après-midi, je convoque un ouvrier du garage Chassaing à Neffiach ; il reconnaît la cause de la panne d’hier ; ce n’était rien, simplement deux cylindres avaient un peu chauffé ; je regagne Vinça sans la moindre difficulté et m’arrête à Ille et à Bouleternère.

Vinça, mercredi 4 septembre 1912

Je vais à Ille et à Boule je visite la vigne de la Grand Fèche, elle est belle.

Claira, jeudi 5 septembre 1912

Ce matin, j’assiste à la fête de Saint Sébastien organisée comme tous les ans à Rigarda par les 2 sections de cette commune ; j’y déjeune ; cette année la fête est bien plus brillante parce qu’elle a lieu librement sur la place publique, les élections municipales ayant tourné au profit des conservateurs dont la plupart sont, d’ailleurs, à la fois conseillers municipaux et membres de la Société ; ainsi, le maire, qui est sociétaire, assiste au cortège en musique que son prédécesseur, il y a 3 ans, tenta d’interdire, sans succès d’ailleurs. L’après-midi, j’embarque à la gare de Bouleternère, par le train de 15h ½, 24 vendangeurs ou vendangeuses qui vont chez moi à Claira ; à ce sujet, j’ai une difficulté avec le maire (ou prétendu maire de Bouleternère car les élections municipales de cette commune viennent d’être annulées pour la 2ème fois) ; il prétendait me refuser un certificat que je demandais pour ces vendangeurs, certificat attestant leur qualité de vendangeurs et me permettant de prendre pour eux des billets spéciaux de chemin de fer ; il avait renvoyé le chef de colle qui lui avait demandé ce certificat ; je vais moi-même à la Mairie, je l’y fais appeler et il est obligé de me délivrer ce certificat comme je le demande ; il n’a pas osé m’envoyer promener, il a même été très poli. Je m’arrête un moment à Perpignan où je vois quelques personnes, puis je pars pour Claira ; j’y couche. À Perpignan, je me confesse.

Claira, vendredi 6 septembre 1912

Aujourd’hui premier vendredi du mois, j’assiste à la messe de 7 heures à Claira et je fais la sainte communion. On commence les vendanges par le Champ Nougué ; c’est la vigne la moins belle ; néanmoins, la récolte y est bien plus forte que l’année dernière. Dans l’après-midi, je vais à Perpignan en auto faire quelques commissions.

Claira, samedi 7 septembre 1912

La vendange continue, on va aujourd’hui à la Cadène ; la récolte y est superbe, toutefois, je ne crois pas pouvoir arriver aux chiffres de 1910. Je vais déjeuner à Perpignan chez ma tante Augustine de Llobet ; je vois Papa qui est venu, lui aussi, passer l’après-midi à Perpignan ; il vend ses raisins de Claira à la maison Pierre Pams à raison de 16 frs. les cent kilos rendus à Bompas[36].

Vinça, dimanche 8 septembre 1912

Le matin, à Claira, j’assiste à la messe de 7 heures où je communie. Ensuite je vais à la Cadène où l’on continue la cueillette de l’aramon ; à la Cadène, je compte que la récolte sera, à très peu près, équivalente à celle de 1910 ; s’il y a diminution, ce sera insignifiant. La vendange continue aujourd’hui bien que ce soit dimanche, parce que c’est une habitude des pays viticoles et que c’est permis par l’Église ; je m’en suis assuré hier en allant voir M. le curé de Claira ; du reste, j’ai fait cesser le travail pendant une heure de 6h40 à 7h40 afin de permettre aux ouvriers d’aller à la messe de 7 heures ; je ne sais si beaucoup en ont profité, mais j’ai rempli mon devoir vis-à-vis d’eux. Je quitte Claira à 9 heures, je m’arrête une heure à Perpignan, le marché y est peu animé et j’arrive à Vinça vers 11h ¾. Je passe l’après-midi et je couche à Vinça ; je vais à vêpres et je me promène avec Nénette.

Semaine du 9 au 15 septembre 1912

Vinça, lundi 9 septembre 1912

J’emmène tante Josepha, Bonne Maman et Nénette à Claira en auto ; je leur fais voir les vendanges à la Cadène ; nous déjeunons à Claira ; nous allons à Saint-Hippolyte, nous arrêtons, au retour, à Pia et à Perpignan et rentrons à Vinça à six heures. Temps superbe, un peu chaud. Bonnes conditions pour vendanger ; mais la quantité n’est pas ce que l’on avait espéré ; il faut compter sur une diminution de 1/8 sur la récolte de 1910.

Vinça, mardi 10 septembre 1912

L’après-midi nous allons à Bouleternère en auto ; j’y mène tante Josepha. Nous recevons un télégramme de la Motte annonçant la naissance d’un petit de Lavergne ; Philomène va bien ; le nouveau-né s’appellera Gonzague, il sera baptisé samedi ; il doit être le bienvenu ; après deux filles, Philo et Henri doivent être heureux d’avoir un garçon. Madeleine de Rodellec attend un bébé en novembre ou décembre ; Marthe Durand ces jours-ci ; Marie du Lac en octobre, Gabrielle de La Barrière à la même époque, Thérèse de Lazerme en octobre et Bebelle en décembre ; quelle formidable éclosion dans la famille ! Heureusement que Dieu bénit les familles nombreuses !

Claira, mercredi 11 septembre 1912

Ce matin à Vinça, j’ai fait célébrer une messe à la chapelle de Saint-Antoine, j’y ai fait la sainte communion ; cette messe est la réalisation d’une promesse faite au mois de juillet quand je souffrais d’un phlegmon ; j’avais fait cette promesse si j’en guérissais sans intervention chirurgicale. Je vais à Prades, en auto, avec Nénette, pour voir le mécanicien Rozé qui doit arranger ma moto-rêve. L’après-midi, je viens à Claira où l’on a achevé de vendanger la Grande Fèche, on en est au Lloucati. Papa y vient avec moi et repart le soir ; je le ramène en auto à Perpignan.

Claira, jeudi 12 septembre 1912

Je vais au Lloucati matin et soir ; l’après-midi, j’y vais en auto et j’en profite pour visiter la nouvelle cave de la Quintane, propriété située entre Torreilles et la mer et qui appartient à mes tantes Emérentienne et Augustine de Llobet et à mon oncle Gabriel, elle est affermée à mon oncle Charles de Llobet ; ce sont des terres de 1er choix. Au Lloucati, comme partout ailleurs, [la récolte] est meilleure que l’année dernière mais paraît devoir être inférieure à celle d’il y a 2 ans ; sur l’ensemble, je crois que j’aurai 3400 à 3500 comportes au lieu de 2592 en 1911 et 3915 en 1910, soit, sur 1910, une diminution de près de un dixième.

Vinça, vendredi 13 septembre 1912

Ce matin, de Claira, je vais à Rivesaltes voir M. Sisqué, agent voyer, pour une question d’alignement. L’après-midi, je quitte Claira, et vais faire ma visite de condoléances à la famille Henri Bertran ; j’avais télégraphié à Papa de se trouver à Perpignan s’il voulait y venir ; il s’y trouve et y vient avec moi. Après notre visite à Latour-Bas-Elne, nous nous arrêtons chez Carlos à Saint-Martin près d’Elne ; nous tombons bien mal, les Carlos viennent de recevoir la nouvelle de la mort du petit Gérard de Mauvaisin à Biarritz et sont, naturellement, très affectés ; nous ne demandons même pas à voir Thérèse et ne passons que cinq minutes à Saint Martin ; nous repartons vers Vinça ; près de Corbère, j’éclate, ce qui nous retarde beaucoup.

Vinça, samedi 14 septembre 1912

L’après-midi, je prends part à une réunion de la Commission cantonale d’assistance-retraite sous la présidence du juge de paix ; nous avons cinq dossiers à examiner et admettons les cinq demandes.

Claira, dimanche 15 septembre 1912

Je vais à la messe de 8 heures à Vinça, puis je pars pour Perpignan en chemin de fer, je vais au marché aux vins qui présente une certaine animation, aujourd’hui l’on est à la hausse ; on constate partout un déficit sur les prévisions ; moi-même je récolterai 600 comportes, soit 400 hectos de moins que je n’espérais il y a encore quelques jours ; ce déficit est l’effet du vent sec de nord-ouest qui souffle depuis un mois et qui a empêché les raisins de grossir ; aussi j’espère que les cours vont monter un peu. Je vais à vêpres à Saint-Jean et j’arrive à Claira par le train de 6 heures. J’y coucherai et partirai demain pour la Borie Grande où je passerai 24 heures.

Semaine du 16 au 22 septembre 1912

La Borie Grande, lundi 16 septembre 1912

Je suis parti à 6 heures 8 ce matin de Claira, et par Rivesaltes, Béziers, Bédarieux, j’arrive ici à cinq heures ; le trajet est bien long ; j’ai passé trois heures à Béziers, je me suis promené et j’ai déjeuné à la gare. Ici, je trouve Bebelle et les enfants en très bonne santé ; les Albert sont ici.

La Borie Grande, mardi 17 septembre 1912

Je passe la journée ici sans bouger, cela me change un peu et me repose !

Claira, mercredi 18 septembre 1912

Je n’ai passé qu’un jour à la Métairie Grande ; j’en suis reparti ce matin à 7h33 et j’arrive à Perpignan à 2h ½ ; de Narbonne à Perpignan, j’ai voyagé avec l’oncle Gabriel qui arrive du Congrès eucharistique de Vienne qui a été, paraît-il, malgré le mauvais temps, une superbe et grandiose manifestation de Foi ; l’oncle Gabriel a été reçu à la Cour avec les cardinaux et les évêques ; il a vu de très près le vieil Empereur François Joseph qui a donné un bel exemple à l’occasion de ce Congrès. Je repars de Perpignan à 5h8 et j’arrive à Claira à 6h ¼ ; on cueille le Champ Parès où il y aura aussi une notable diminution sur les prévisions ; je calcule que je ne récolterai guère plus de 2000 hectos à Claira ; je comptais sur 2700 environ ; la sécheresse m’a fait beaucoup de mal.

Vinça, jeudi 19 septembre 1912

Je déjeune à Perpignan chez les Llobet ; j’ai plusieurs propositions pour la vente des mille hectos qui me restent encore ; je réfléchis. Je pars de Perpignan à 3h17, je m’arrête à Bouleternère, je visite les vignes et décide de commencer la vendange lundi prochain ; j’avais télégraphié à Vinça de m’envoyer le break à Bouleternère et je rentre à Vinça avec le break.

Vinça, vendredi 20 septembre 1912

Je suis revenu ce soir à Claira pour le règlement de comptes de la fin des vendanges. En journées d’hommes, femmes, charretiers, j’ai eu à payer 2224 fr. 25 ; 143,10 de nourriture, gratifications au comptable et au chef de colle, voyage des vendangeurs etc. ; le pressurage me coûtera bien 250 frs. ; vendange et pressurage me reviennent à 2650 frs. environ ; il y a eu 992 comportes au Champ Parès, soit 158 de plus que l’année dernière et 268 de moins qu’en 1910 ; en tout j’ai 3305 comportes ; il me semble que cela doit donner 2100 hectos de vin, donc, après les mille hectos vendus à M. Fourriques et les 35 hectos environ que je dois mettre de côté pour mon approvisionnement, je pourrai en vendre encore 1060 environ ; les cours sont en ce moment stationnaires pour les petits vins ; il n’est pas probable qu’ils montent davantage, les gros vins sont nettement à la hausse ; j’ai plusieurs offres entre 22 et 23 francs et je suis sur le point de me décider à vendre. Je vais, comme l’an dernier, acheter des grapillons.

Vinça, samedi 21 septembre 1912

J’ai passé presque toute la journée à Perpignan, je suis en rapport avec plusieurs courtiers ; je suis même victime de la légèreté, ou plus probablement de la duplicité de deux courtiers, M. Merlan et M. Gratia qui m’annoncent à 11 heures ½ qu’ils ont trouvé pour mon vin, sans condition de degré, preneur à 24,50 ; je suis enchanté de cette offre et je m’empresse de l’accepter après leur avoir fait bien préciser. Après déjeuner, nous allons ensemble chez le négociant M. Galté, et là il a fallu déchanter ; on m’offrait ce prix si le vin pesait plus de 9 degrés ; or il n’en est rien, il pèse 8° environ ; l’un des courtiers M. Gratia, le représentant de la maison et moi allons ensemble à Claira, on prend échantillon, on pèse le vin et, au retour, le représentant de la maison me dit qu’il ne répond pas à ce que l’on avait dit et qu’on ne peut pas l’agréer. Les courtiers ont essayé, sans y réussir, de tromper et l’acheteur et le vendeur ; voyant l’affaire impossible, l’un d’eux, M. Gratia, s’éclipse à l’anglaise pour éviter l’explication qu’il aurait eu à me donner ; l’autre reçoit sa semonce ; quant à ce farceur de M. Gratia je le retrouverai. Je rattrape l’affaire qui m’avait été proposée hier soir et je vends le solde de la cave (y compris 130 hectos de vin blanc) à la maison Roche, de Rivesaltes, au prix de 22,50, dernière retiraison à fin janvier. Tout fait prévoir que le cours des petits vins va baisser dans l’Hérault et le Gard, ils se vendent bien meilleur marché qu’ici ; c’est ce qui m’a décidé à vendre. Avec les 1000 hectos que j’ai vendus sur souche, j’aurai, somme toute, une bonne moyenne. Je rentre à Vinça par le dernier train.

Vinça, dimanche 22 septembre 1912

Je vais à la grand-messe et à vêpres ; l’après-midi après vêpres, je vais en voiture à Ille prendre deux robes que Bebelle me demande de lui envoyer pour le dîner de fiançailles de Marie-Amélie de Llobet qui va épouser M. Jean de Gensac[37] ; la nouvelle est encore tenue secrète. Nénette vient avec moi à Ille.

Semaine du 23 au 29 septembre 1912

Vinça, lundi 23 septembre 1912

On commence aujourd’hui la vendange à Bouleternère ; j’y vais matin et soir, je fais beaucoup soigner la vinification, tenant à faire du très bon vin pour satisfaire la petite clientèle qui commence à se former pour ce vin.

Vinça, mardi 24 septembre 1912

Je vais à Bouleternère ; la vendange continue, la récolte est plus abondante que j’aie cru jusqu’à présent ; à la Grande Fèche, que l’on vendange en ce moment, les raisins sont gros et juteux, bref c’est une très belle récolte. De Bouleternère je vais à Prades par le train de 4 heures voir si ma motocyclette est prête, elle n’est pas encore prête et je m’en retourne par le train de 5 heures 40. À Prades, je vais voir les jeunes filles de La Croix qui y passent le mois de septembre ; je les vois au moment où elles viennent de rentrer du lunch du mariage de leur cousin Puech avec Mlle Roca. Le soir, je me un peu fatigué, courbaturé et je souffre d’une dent ; je crois que je vais avoir encore une fluxion.

Demeure de la famille de Lacroix, rue du Palais de Justice à Prades (Pyrénées-Orientales) – Google Street View

Vinça, mercredi 25 septembre 1912

Ma fluxion est bien déclarée, pourvu que ce ne soit pas un abcès comme celui d’il y a deux mois ! Je vais tout de même à Boule et à Ille en auto ; les vendanges de Boule continuent, la récolte est très abondante.

Vinça, jeudi 26 septembre 1912

Je vais à Claira en auto ; on pressure ; Maurice achète, comme l’année dernière, autant de grappillons qu’il peut en trouver, je lui ai donné 1100 frs. pour cela ; mais il n’y en a pas autant que l’an dernier. Je déjeune à Perpignan. Je rentre ici le soir à 7h ½ ; Papa est venu avec moi jusqu’à Claira ; mais il est resté ensuite à Perpignan. Ma fluxion augmente et la course d’aujourd’hui n’est pas faite pour l’enrayer, je crois bien que je vais avoir un abcès.

Vinça, dimanche 27 septembre 1912

J’ai eu l’abcès auquel je m’attendais, il a été aussi désagréable et gênant que celui du mois de juillet ; pendant deux jours j’ai éprouvé une grande gêne, beaucoup de malaise, de la fièvre etc. Enfin cet abcès s’est crevé hier et je vais bien mieux, mais il faut prendre encore bien des précautions parce que j’ai eu une petite inflammation de l’amygdale conséquence de l’abcès dentaire. Il faudra que je fasse soigner ma mâchoire inférieure ; j’y ai, à gauche, trois racines de dents qui m’occasionneraient constamment des abcès si je les conservais. Je me lève, mais ne sors pas encore aujourd’hui.

Semaine du 30 septembre 1912

Vinça, lundi 30 septembre 1912

Je suis tout à fait guéri et je commence à sortir, je vais reprendre peu à peu toutes mes habitudes. Il y a eu à Bouleternère 328 comportes au lieu de 235 l’année dernière ; l’augmentation est très forte ; jamais je n’avais eu, à Boule, une aussi forte récolte.

Octobre 1912

Semaine du 1er au 6 octobre 1912

Vinça, mardi 1er octobre 1912

Je n’ai pas grand’chose à faire aujourd’hui, je fais avec Nénette plusieurs parties d’écarté ; on nous photographie dans le jardin, en train de faire une partie. Le soir, Mois du Rosaire.

Vinça, mercredi 2 octobre 1912

Je vais à Bouleternère et à Ille en auto, je vais faire cimenter la cave Boule, j’emmène d’Ille avec moi le maître-maçon Coÿnat pour voir la cave et faire le devis ; on s’y mettra vendredi. Nous avons, moi d’abord à Ille, puis tout le monde à Vinça, la visite de nos cousins Companyo.

Perpignan, jeudi 3 octobre 1912

Je quitte Vinça à 9h ½, je déjeune à Perpignan, vais à Claira où je décide la construction d’un mur de clôture pour la cour devant la cave, puis je reviens à Perpignan, je laisse l’auto au garage jusqu’à demain ; je couche au Grand Hôtel. L’oncle Xavier y est arrivé dans la nuit, nous dînons et passons la soirée ensemble. L’oncle Xavier sera mis en disponibilité le 10 novembre, et sera à la retraite en avril ; quel dommage qu’il ne devienne pas divisionnaire !

Perpignan, vendredi 4 octobre 1912

Je devais quitter aujourd’hui Perpignan et aller à la Borie Grande pour en ramener Bebelle et les enfants ; mais j’avais laissé hier l’auto au garage pour faire roder les soupapes et changer des segments et, au lieu de me la rendre aujourd’hui midi comme on me l’avait promis, on ne me la rend qu’à cinq heures ; il est beaucoup trop tard pour partir ; je prends le parti de coucher encore ce soir à Perpignan ; je passe la soirée avec l’oncle Xavier. Ce matin je suis allé à la messe de 7 heures à Saint-Jean ; j’ai fait la sainte communion.

La Borie Grande, samedi 5 octobre 1912

J’ai quitté Perpignan à 8 heures ce matin en auto et j’arrive ici à 2 heures après un arrêt à la Nouvelle au bord de la mer et un second arrêt pour déjeuner ; très bon voyage ; temps beau et frais. Bebelle et les enfants vont très bien ; nous repartons ensemble mardi pour Vinça.

La Borie Grande, dimanche 6 octobre 1912

Je vais à la messe de communion de 6h ½ à Albine, je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Sauveterre. L’après-midi, nous avons la visite de Germaine.

Semaine du 7 au 13 octobre 1912

La Borie Grande, lundi 7 octobre 1912

L’après-midi, je vais à Mazamet en auto, avec Henry et François ; je fais plusieurs commissions, puis je vais faire mes adieux à Henry et Germaine à Lapeyrouse. Nous les reverrons, du reste, dans trois semaines, au mariage de Mynny de Llobet qui aura lieu le 29. Nous faisons nos préparatifs de départ.

Vinça, mardi 8 octobre 1912

Nous quittons tous la Borie Grande à midi en auto ; Bebelle ya passé deux mois et 6 jours. Nous passons par Saint-Pons, Saint-Chinian, Narbonne et Perpignan, nous nous arrêtons plusieurs fois, et arrivons à Vinça à 6h40 ; très bon voyage, temps superbe. Nous allons passer quelques jours ici avant de rentrer à Ille.

Vinça, mercredi 9 octobre 1912

Le matin, je vais à Bouleternère et à Ille en auto ; à Boule, le cimentage de la cave est très avancé ; on pressurera bientôt. Je reçois deux fusils que Louis Bergeron m’envoie à choisir ; je les essaie en garderai un ; Louis Bergeron me fait une grosse réduction, il me cède au prix du gros, à 280 frs., un fusil qui vaudrait 400 à 500 frs. chez un armurier ; j’aurai un excellent fusil de chasse.

Vinça, jeudi 10 octobre 1912

Je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; je pousse jusqu’à Claira où j’arrête les comptes du pressurage qui est terminé. Tous comptes faits, j’ai 2075 ou 2080 hectos provenant des vignes ; avec 60 hectos environ provenant des grappillons, j’ai 2135 ou 2140 hectos ; j’en aurai donc plus de 2100 à vendre ; avec 416 francs de marc, quelques centaines de francs de tartres et de lies, cette propriété aura produit cette année 48 à 49.000 francs brut bien entendu ; Bouleternère donnera 5 à 6000 ; nos vignes auront produit 54.000 francs environ ; c’est joli et je ne me plains pas. Nous déjeunons chez l’oncle Gabriel ; je me fais arracher 3 vieilles racines de dents qui avaient occasionné les 2 abcès dentaires ; nous rentrons à Vinça vers 7 heures ¼ du soir.

Vinça, vendredi 11 octobre 1912

Le matin, la sage-femme d’Ille Marie Jampy vient voir Bebelle qui va très bien ; il faut s’attendre à la naissance vers la fin de décembre. Je vais à Ille et Bouleternère. On va fonder à Bouleternère une société de secours mutuels catholique et conservatrice, la société Saint-Gaudérique ; j’y donne mon adhésion comme membre honoraire et je donne aussi une subvention de 50 frs. pour aider à la formation et à la mise en marche de la Société qui rendra de grands services en groupant nos amis de Bouleternère.

Vinça, samedi 12 octobre 1912

Nous allons voir Madame Thibault. Je renvoie un des deux fusils de Louis Bergeron ; je les ai essayés tous deux ; je garde celui qui a donné les meilleurs résultats ; c’est une très belle arme.

Vinça, dimanche 13 octobre 1912

Nous allons à la messe de 8 heures ; l’après-midi nous allons à Doma Nova où il y a une nombreuse réunion de pèlerins à l’occasion de la bénédiction d’une statue de Jeanne d’Arc ; Thérèse de Lazerme, qui y assiste, fait une conférence consacrée à des dames de la Ligue patriotique des Françaises ; nous avons emmené Tony qui a très bien suivi.

Semaine du 14 au 20 octobre 1912

Vinça, lundi 14 octobre 1912

Je fais la sainte communion et j’assiste à la messe à l’occasion du double anniversaire de ma naissance et de ma guérison ; il y a 30 ans de l’une et 23 de l’autre. 30 ans ! J’ai 30 ans ! Je ne peux pas me le figurer, quelle longue période de vie ! Verrai-je 30 autres années ? Ce n’est pas sûr ! Je vends la vigne du Lloucati à Claira ; il y avait longtemps que j’avais l’idée de vendre cette vigne qui était très éloignée des autres, ce qui occasionnait une grande perte de temps et qui était aussi la moins productive. Il se présente un acquéreur de Torreilles, Maurice Roger me l’accompagne ici ; il offre d’emblée 21.000 francs et arrive à 22.500 francs ; je vends à ce prix qui est très beau ; cette vigne a 1 hectare 80 ares ; elle est donc vendue sur le pied de 12.500 frs. l’hectare ou 7500 l’ayminate ; il faut bien que le vin se vende cher pour qu’on donne de pareils prix. Maintenant, je vais m’occuper de remplacer cette vigne ; j’achèterai la petite vigne dite Champ Bourrou que Papa veut vendre ; je la prendrai parce qu’elle est très voisine de ma cave ; j’en chercherai une autre plus grande et plus rapprochée de Claira que le Lloucati. L’acquéreur est un nommé Michel Comes, de Torreilles ; il fait partie de l’Action française de Torreilles. L’après-midi, je vais à Boule et à Ille avec Bebelle. On prépare à Boule.

Vinça, mardi 15 octobre 1912

Je vais à la messe à 8 heures. Dans la matinée, je vais à Boule. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan.

La guerre est allumée dans les Balkans ; la Bulgarie, la Grèce, la Serbie et le Monténégro unis par la Haine du Turc, vont essayer de chasser d’Europe la race turque qui n’aurait jamais dû prendre pied. Les grandes puissances ont essayé (au moins en apparence) d’empêcher le conflit, elles n’y ont pas réussi ; elles essayent maintenant de le localiser ; y réussiront-elles davantage ? Ce n’est pas sûr ; le danger vient pour l’Europe de la rivalité de la Russie et de l’Autriche dans les Balkans. La question d’Orient violemment rouverte peut amener une guerre générale en Europe. Notre gouvernement, qui redoute la guerre par-dessus tout, fera l’impossible pour l’éviter mais il peut y être entrainé en quelque sorte malgré lui par le jeu des alliances. L’avenir est sombre ! Dans la guerre actuelle tous nos vœux vont aux royaumes chrétiens des Balkans ; je leur souhaite la victoire par sentiment chrétien et aussi par intérêt, car nous avons intérêt à voir se former en Orient de fortes nationalités qui seront une barrière contre le germanisme dont l’Autriche, qui convoite Salonique, est l’avant-garde.

Vinça, mercredi 16 octobre 1912

Nous allons à la grand’messe de Saint-Gaudérique ; l’après-midi, je vais à Prades entre deux trains, j’en ramène ma motocyclette qui n’est pas encore arrangée depuis plus d’un mois.

Vinça, jeudi 17 octobre 1912

Nous allons tous, en pèlerinage particulier, à Doma Nova ; M. le curé de Vinça dit la messe que je lui sers ; nous communions. Ensuite, avec Bebelle, Papa et le curé, nous allons à Ille ; je m’arrête à Bouleternère ; le pressurage est terminé ; mes 328 comportes ont donné 192 hectos de vin ; jamais cette propriété n’avait produit autant ; le vin pèse 11° et même dépasse ce degré. Nous ramenons d’Ille à Vinça le docteur Pons qui fait une incision à une grosseur que Papa avait à la nuque ; il fait cela très bien et Papa n’éprouve aucune douleur grâce au chlorure d’éthyl qui l’a bien insensibilisé.

Vinça, vendredi 18 octobre 1912

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je me contente d’aller tirer quelques oiseaux avec mon nouveau fusil ; la guerre est définitivement et officiellement déclarée dans les Balkans ; que va-t-il en résulter ?

Vinça, samedi 19 octobre 1912

Nous allons à Perpignan et à Claira ; nous emmenons les enfants à Perpignan. À Claira, on a commencé la construction du mur devant la cave. J’ai deux vignes en vue pour remplacer le Lloucati. Nous rentrons à Vinça à 8 h ½.

Vinça, dimanche 20 octobre 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous rentrerons demain à Ille.

Semaine du 21 au 25 octobre 1912

Ille, lundi 21 octobre 1912

Nous rentrons nous installer ici pour de longs mois ; nous rentrons en auto.

Ille, mardi 22 octobre 1912

Je vais à Perpignan le matin en chemin de fer à l’occasion du Congrès diocésain qui se tient à la salle des Œuvres sous la présidence de Monseigneur ; j’assiste à la fin de la séance du matin et à toute celle du soir ; très beaux discours de M. Henri de Çagarriga et de M. Henri Bertran. Je rentre par le train du soir ; je déjeune chez les Lutrand.

Ille, mercredi 23 octobre 1912

Je reviens à Perpignan toujours pour le Congrès ; le matin rapports de M. le chanoine Bonet et de M. Maymil (presse et œuvres sociales) ; l’après-midi est consacré à la Ligue patriotique des Françaises ; discours de Madame de Noaillach-Devuns. Je vais et viens en chemin de fer.

Ille, jeudi 24 octobre 1912

Dernier jour du Congrès ; j’y vais plus tôt que les autres jours ; la journée est consacrée à la formation de la jeunesse ; on met en vedette l’Association catholique de la Jeunesse française ; le matin, rapport très bien fait du chanoine Patau, rapport très à critiquer de M. Parent du Comité de l’A.C.J.F. de Toulouse. L’après-midi, beau discours de M. de Gailhard-Bancel, fils du député, et remarquable rapport de l’oncle Gabriel de Llobet sur la Fédération des œuvres diocésaines. La séance de l’après-midi est présidée à la fois par Mgr de Carsalade et Mgr Yzart. Le soir, belle cérémonie de clôture à la cathédrale, superbe discours de Mgr Yzart ; la cathédrale est comble. Nous repartons tout de suite après en auto et sommes ici à 10h ½. Bebelle est venue me rejoindre à Perpignan l’après-midi ; je déjeune et nous dînons chez les Llobet.

Ille, vendredi 25 octobre 1912

Je fais faire différentes choses dans la maison ; on tapisse deux chambres et je fais faire un devis pour installer la lumière électrique. Nous allons au Mois du Rosaire.

[Ici, le journal s’interrompt brusquement du 26 octobre au 4 novembre 1912, avec plusieurs jours et passages barrés par de gros traits à l’encre noire, que l’auteur a visiblement souhaité effacer. À travers les biffures, on peut néanmoins distinguer certaines phrases éparses :

« Ille, samedi 26 octobre 1912. Aujourd’hui a été la […] »

« Ille, lundi 4 novembre. Que d’événements […] j’ai abandonné mon journal […] d’une grande douleur […] ; ne voulant pas me fier à mon […] dans cette circonstance si pénible et si […] j’ai consulté mon oncle l’abbé de Llobet qui a été parfait pour moi ». Le 4 novembre se poursuit non barré, transcrit ci-dessous. Plus loin au 4 novembre, un autre passage a été barré : « Les quelques lignes que je viens d’écrire paraîtront mystérieuses à celui qui les lira peut-être un jour ; si je […] je ne peux pas m’étendre, mettre des détails […] dans mon journal intime, car il ne s’agit pas que de moi. Oui, j’ai beaucoup souffert les 26 et 27 octobre surtout ; mais peut-être […] cette souffrance ! »

Ces passages barrés mentionnent de toute évidence un événement très douloureux et intime vécu par Antoine d’Estève de Bosch les 26 et 27 octobre 1912. La mention « il ne s’agit pas que de moi », en plus de ce que l’on connaît de la suite de sa vie de famille – à savoir sa mésentente, séparation puis son divorce d’avec son épouse Gabrielle du Lac – peut faire penser que l’événement dont il s’agit concerne son épouse. On peut émettre l’hypothèse qu’il l’a surprise en train de commettre une infidélité par exemple, ou qu’ils ont eu tous deux une violente dispute ; les jours et semaines qui suivent semblent marquer, par un « retour à la normale » après un mystérieux voyage éclair à Paris (pour consulter un avocat loin du Roussillon par souci d’éviter le scandale ?), la volonté de faire comme si rien ne s’était passé et de maintenir les apparences autant que possible]

Double page du journal d’Antoine d’Estève de Bosch entre le 23 octobre et le 8 novembre 1912 comportant de nombreuses biffures entre le 26 octobre et le 4 novembre

Novembre 1912

Semaine du 4 au 10 novembre 1912

Ille, lundi 4 novembre 1912

J’ai assisté lundi et mardi au Castelet au mariage de Marie-Amélie de Llobet avec le vicomte de Gensac[38]. Ensuite j’ai accompagné Bebelle à la Métairie Grande et, mercredi soir, je suis parti pour Paris ; j’ai passé moins de dix heures à Paris, j’étais de retour vendredi à la Métairie Grande et avant-hier samedi avec Bebelle à Ille. Hier je suis allé à Vinça en auto. Maurice est ici. Aujourd’hui je reviens à Vinça avec Bebelle et Tony ; Tante Josepha et Nénette partent demain pour Nice.

Ille, mardi 5 novembre 1912

Je vais, avec Maurice à Claira en auto ; je m’arrête à Perpignan ; à Claira, le mur devant la cave est achevé.

Ille, mercredi 6 novembre 1912

Je vais chasser avec Maurice, pour essayer avec lui mon nouveau fusil ; mais il fait un vent affreux et nous ne voyons rien.

Ille, jeudi 7 novembre 1912

Nous allons en auto à Corneilla et à Millas : visite aux d’Ax et aux Ferriol.

Ille, vendredi 8 novembre 1912

Je vais à la messe à 8 heures ; je fais la sainte communion ; j’avais bien besoin de ce réconfort après les épreuves que j’ai traversées ; je les ai offertes au bon Dieu ! Mon voyage à Paris est ignoré de tout le monde, sauf de Bebelle, de ma belle-mère, de l’oncle Gabriel de Llobet, et des deux personnes intéressées. Ces préoccupations m’ont presque empêché d’arrêter mon attention sur les trois graves événements qui se déroulent dans les Balkans ; la Turquie battue, écrasée par la coalition de la Grèce, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro ; les Turcs vont être chassés d’Europe ; l’armée bulgare va entrer à Constantinople ; cette revanche chrétienne, cette victoire de la Croix sur le Croissant après cinq siècles et demi ne peut que nous réjouir. Mais quel sera le lendemain de la victoire balkanique ? L’Europe est inquiète ; l’Autriche paraît décidée à se tailler un morceau dans le partage de l’Empire ottoman, l’Italie veut aussi sa part ; l’Allemagne soutient ses alliés. La Triple Alliance a refusé de souscrire à la déclaration de désintéressement territorial proposée par la France au nom de la Triple Entente. La Turquie a demandé l’intervention de la France pour mettre fin à la guerre ; avec beaucoup de raison, le gouvernement a refusé. Les ambitions austro-italiennes s’affirmant, la Triplice affichant la prétention de régler sans le consentement du reste de l’Europe le nouveau statut balkanique, quelle va être l’attitude de la Triple Entente, surtout de la Russie qui est peut-être de toutes les nations, la plus intéressée dans ces questions ? Un conflit est dans l’air ; ira-t-il jusqu’à la guerre générale ? C’est le secret de Dieu et… des chancelleries.

Le matin, je vais à Corbère, Boule et Vinça en auto avec Maurice ; le soir avec Bebelle, je vais voir les Çagarriga à Millas, puis les Jean Bertran que nous ne rencontrons pas et les Barescut.

Ille, samedi 9 novembre 1912

Je vais en auto, à Perpignan et Claira pour m’occuper de l’achat d’un cheval ; je vois des chevaux, mais ne fais aucune affaire. Avec moi viennent Bebelle, les enfants et Maurice. Je vois un moment Maman qui est installée pour quelques jours à Perpignan où elle s’occupe beaucoup d’une kermesse au profit du dispensaire de la Croix-Rouge, dispensaire dont elle est Directrice.

« Pour nos soldats », lettre d’Henri d’Estève de Bosch, père d’Antoine, publiée dans Le Roussillon du 8 novembre 1912 en faveur de la Croix-Rouge française – Gallica

Ille, dimanche 10 novembre 1912

Je vais à Bouleternère où je prends part à la fête de la nouvelle société de secours mutuels « L’Union familiale » qui vient de se fonder et dont je suis membre honoraire ; cette société s’est formée par l’adhésion de tous les conservateurs, catholiques et royalistes qui se sont retirés de l’ancienne société dont le bureau est républicain et blocard ; elle comprend des hommes, des femmes et des enfants ; le président est mon fermier Joseph Jacomy. La fête est mouvementée : l’ineffable Mary, maire élu par la fraude, pour ennuyer ses adversaires, avait pris un arrêté pour interdire tout cortège ; sur mon conseil, le bureau de la Société a décidé de passer outre. Aussi j’ai tenu à prendre part à la fête et à être au premier rang, afin de me solidariser entièrement avec le bureau. On m’a dressé procès-verbal, je ne m’en porte pas plus mal ; je ne raconte pas plus longuement ce petit événement car j’ai l’intention de coller ici l’article du Roussillon qui le relatera demain ou mardi. Les Tournamille, venus à Perpignan pour le mariage de leur cousin de Lapasse[39], viennent déjeuner ici et passent l’après-midi avec nous. Je leur fais faire une petite promenade en auto.

Semaine du 11 au 17 novembre 1912

Ille, lundi 11 novembre 1912

Nous ne bougeons pas d’ici ; je vais seulement à Bouleternère ; nous nous promenons un peu avec Maurice ; avec Bebelle et Tony.

Ille, mardi 12 novembre 1912

Je vais à Perpignan et j’assiste au mariage d’Henriette de Massia de Ranchin avec le lieutenant Bernard de Lapasse[40] du 6e cuirassiers, proche parent d’Henri Tournamille ; après la messe, j’assiste au lunch chez la marquise de Massia ; c’est un lunch de 150 couverts. Bebelle y était invitée aussi mais n’y est pas venue, elle a eu peur que cela ne la fatiguât. Henry du Lac, qui connaissait le marié, est venu au mariage et viendra ici demain.

Ille, mercredi 13 novembre 1912

Henry arrive ce matin vers 11 heures. L’après-midi, Bebelle, Maurice, Henry et moi faisons une promenade en auto ; nous allons d’abord à Thuir, puis à Bouleternère, nous allons à pied à la Guillère, et rentrons à Ille vers 5 heures.

Ille, jeudi 14 novembre 1912

Le matin, avec Maurice et Henry, promenade à la Sybille[41], dans « les Orgues » etc., à Régleilles, nous allons en auto jusqu’à la Sybille ; temps superbe. L’après-midi, Henry va à une réunion au château de Castelnau[42] ; avec Bebelle, Maurice et les enfants je vais à Perpignan ; nous allons à la kermesse de la Croix-Rouge que dirige Maman et qui a donné d’excellents résultats pour la caisse du dispensaire ; Bebelle mène les enfants à un cirque. J’achète pour Claira un des chevaux que j’avais vus samedi, je le paie 1550 francs ; c’est une bête superbe ; j’ai vendu l’autre 400 frs.

Le château de la Sybille à Ille-sur-Tet  – Carte postale Couderc, s.d. [années 1910] (Site Généanet cartes postales)

Ille, vendredi 15 novembre 1912

Henry repart dans l’après-midi pour la Borie Grande. On parle de négociations de paix entre la Turquie aux abois et le roi de Bulgarie dont les troupes sont aux portes de Constantinople ; la Turquie d’Europe, à l’exception du vilayet de Constantinople, serait partagée entre les coalisés ; la grosse difficulté de la situation vient de l’opposition entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie ; le conflit paraît cependant un peu moins aigu qu’il y a cinq ou six jours. Voici le compte-rendu des incidents de Bouleternère paru dans Le Roussillon de mardi ; L’Éclair le reproduit aujourd’hui.

Coupure de presse du « Roussillon » du 15 novembre 1912 (article relatant les péripéties à l’occasion de la fête de la Société de secours mutuels de Bouleternère), collée à cette date par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal

Ille, samedi 16 novembre 1912

Il fait froid ; je sors très peu et travaille dans la maison ; j’écris plusieurs lettres ; je fais un article pour Le Roussillon sur les questions extérieures. La lumière électrique est installée depuis avant-hier dans la maison ; c’est bien commode.

Ille, dimanche 17 novembre 1912

Le matin nous allons à la grand’messe, l’après-midi nous allons voir Bonne Maman à Vinça, nous allons à vêpres à Vinça.

Semaine du 18 au 24 novembre 1912

Ille, lundi 18 novembre 1912

Je ne bouge pas d’ici ; l’après-midi je me promène un peu avec Bebelle et Maurice.

Ille, mardi 19 novembre 1912

Maman, qui est encore installée à Perpignan jusqu’à vendredi, vient ici entre deux trains, elle déjeune avec nous. L’après-midi, nous faisons en auto, avec Maurice, une tournée de visites ; nous allons d’abord à la Grange où nous ne rencontrons pas les Henri de Çagarriga ; puis à Argelès où nous rencontrons la baronne de Vilmarest ; nous retrouvons chez elle M. de Çagarriga, et plusieurs autres visites ; enfin nous allons aux Capeillans, nous ne rencontrons pas les Rovira, mais M. de Juvenel fait visiter les écuries à Maurice ; nous sommes de retour à Ille à 6h ½. Le Roussillon d’aujourd’hui publie un article de tête que je lui ai envoyé sous la rubrique « Chronique de l’Étranger » ; dans une réunion des chefs de l’Action française du département à laquelle j’assistais, on m’a demandé d’écrire de temps en temps une Chronique de l’Étranger pour Le Roussillon ; j’ai dû accepter et je commence aujourd’hui.

« Chronique de l’étranger », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 19 novembre 1912 – Gallica

Ille, mercredi 20 novembre 1912

Nous nous promenons Bebelle, Maurice et moi ; il fait beau.

Ille, jeudi 21 novembre 1912

Je vais à la grand’messe à 9 heures ; je me promène avec Maurice à Casenove ; l’après-midi nous nous promenons encore avec Bebelle. Maurice nous quitte ce soir ; son congé est fini, il part à 6h21 du soir pour Paris où il sera demain matin à 10h41 et, de là, pour Angers où il doit reprendre son service lundi.

Ille, vendredi 22 novembre 1912

Je vais à Claira et Rivesaltes en auto ; je m’occupe de l’achat d’une vigne que l’on m’a signalée et qui me conviendrait pour remplacer le Lloucati ; l’affaire n’est pas conclue mais est en bonne voie. Papa et Maman rentrent aujourd’hui à Ille après plus de 15 jours passés à Perpignan.

Ille, samedi 23 novembre 1912

Je vais à Bouleternère et Vinça en auto ; Maman vient avec moi en auto ; Bonne Maman va bien. Les affaires s’embrouillent de plus en plus entre la Serbie qui veut un port sur l’Adriatique et l’Autriche-Hongrie qui veut l’empêcher de le prendre ; la Russie paraît soutenir la Serbie ; jusqu’à quel point ? Je l’ignore. Il y a des pourparlers d’armistice et même de paix entre les alliés et la Turquie, mais ils ne semblent pas devoir aboutir. Le choléra sévit dans l’armée ottomane et à Constantinople ; peut-être fera-t-il réfléchir les Bulgares et les empêchera-t-il, mieux que les Turcs, d’entrer à Constantinople.

Ille, dimanche 24 novembre 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; de 4 à 6 heures du soir nous nous promenons un peu dehors et faisons des visites.

Semaine du 25 au 30 novembre 1912

Ille, lundi 25 novembre 1912

Nous nous promenons dans la direction de Corbère et de Saint-Michel.

Ille, mardi 26 novembre 1912

Dans l’après-midi nous allons à Perpignan où nous faisons plusieurs visites : nos cousins de Chefdebien, à Maillole, les Massia, les Lazerme etc. ; nous faisons plusieurs commissions et sommes de retour ici à 7h ½. La situation internationale tend à s’aggraver ; le conflit entre l’Autriche et la Serbie pour le port que réclame cette dernière est loin d’être résolu. L’Autriche mobilise son armée, c’est certain ; la Russie en fait autant. Les pourparlers en vue d’un armistice et même de la paix entre la Porte et les États balkaniques n’aboutissent pas, et il paraît certain que l’Allemagne et l’Autriche poussent la Turquie à résister. Bref, la tension européenne actuelle est pleine de danger et peut ménager les plus terribles surprises pour ceux qui ne prendront pas en temps voulu les précautions nécessaires. Prend-on en France ces précautions que la prudence exigerait ? Je l’ignore. Cependant des bruits de guerre courent dans le pays ; l’opinion reste calme.

Ille, mercredi 27 novembre 1912

Je vais à Bouleternère dans l’après-midi ; je vais à la vigne de la Grande Fèche.

Ille, jeudi 28 novembre 1912

Dans l’après-midi nous allons voir les Passama à Saü près de Thuir ; nous rentrons de bonne heure.

Ille, vendredi 29 novembre 1912

Nous avons la visite de Tante Augustine de Llobet qui vient déjeuner avec nous et passe l’après-midi ici ; nous allons faire une petite promenade en auto sur la route de Bélesta et de Montalba. L’Autriche mobilise de plus en plus son armée, la situation devient inquiétante et le gouvernement se décide enfin à prendre quelques précautions militaires. Dans le public, on commence à parler ouvertement d’une guerre européenne dans laquelle nous serions entraînés par le jeu des alliances.

Ille, samedi 30 novembre 1912

Dans l’après-midi, je vais à Vinça ; Maman et Tony y viennent avec moi ; je crois que j’aurai vendu le vin de Bouleternère à 30 francs l’hecto.

Décembre 1912

Semaine du 1er décembre 1912

Ille, dimanche 1er décembre 1912

Nous allons à tous les offices ; l’après-midi je me promène un peu malgré le froid assez vif.

Semaine du 2 au 8 décembre 1912

Ille, lundi 2 décembre 1912

Nous allons à Perpignan tous en auto. Nous allons chez le Dr Espinouze, oculiste, pour Germaine et chez le Dr Vidal, dentiste, pour Bebelle ; nous en profitons pour faire quelques visites : De Llamby, Lutrand.

Ille, mardi 3 décembre 1912

Nous ne bougeons pas ; il fait froid, je vais me promener du côté de Saint-Michel. Ce matin je suis à la messe à 7 heures.

Ille, mercredi 4 décembre 1912

Bonne Maman vient déjeuner et passer la journée avec nous. Mes parents ont la visite de Lucien Darru.

Ille, jeudi 5 décembre 1912

Nous revenons à Perpignan à cause de Bebelle qui est forcée de revoir son dentiste ; nous en profitons pour faire plusieurs visites.

Ille, vendredi 6 décembre 1912

Dans l’après-midi, nous allons à Boule en auto et revenons par la route qui longe la montagne ; nous prenons les enfants avec nous. Le matin je vais à la messe et fais la sainte communion.

Ille, samedi 7 décembre 1912

Nous allons à Perpignan avec Bebelle ; je vais seul à Claira où je fais un tour dans les vignes que l’on continue à tailler.

Ille, dimanche 8 décembre 1912

Je vais avec Bebelle à la messe de 8h ½, nous faisons la sainte communion ; je vais ensuite seul à Perpignan où j’assiste au déjeuner mensuel des représentants des sections d’Action française ; je rentre par le train de 4 heures mais je vais coucher à Vinça à cause d’un enterrement auquel je dois assister demain matin ; j’ai laissé l’automobile à Perpignan pour faire changer les axes des pistons.

Semaine du 9 au 15 décembre 1912

Ille, lundi 9 décembre 1912

J’assiste le matin à Vinça aux obsèques du sociétaire Siré Joseph ; je rentre en voiture dans l’après-midi.

Ille, mardi 10 décembre 1912

Je vais à Perpignan par le train de 1h25 et j’en rentre le soir par le dernier train ; à Perpignan je fais une foule de courses et commissions ; je fais établir mon changement de domicile pour mon livret militaire ; j’étais encore domicilié à Angers ; en cas de mobilisation je serais probablement affecté à la conduite des automobiles ; qui sait si on ne mobilisera pas bientôt ; le conflit austro-serbe qui ne se règle pas peut donner lieu à toutes les surprises. En réalité, l’Autriche redoute beaucoup, peut-être avec raison pour elle, la formation de la confédération balkanique et elle cherche à l’empêcher en cherchant noise à la Serbie ; si elle attaque la Serbie comme c’est probable, et si la Russie prend la défense de la Serbie, la situation deviendra très grave pour la France car l’Allemagne soutiendra l’Autriche.

Ille, mercredi 11 décembre 1912

Nous avons Papa et Maman à déjeuner ; nous avons la visite des Ferriol. Vers le soir, Tony se plaint de mal à la gorge ; nous faisons venir le Dr Pons qui recommande de le tenir au chaud ; s’il ne va pas mieux demain, il lui fera une injection de sérum antidiphtérique.

Ille, jeudi 12 décembre 1912

Dans l’après-midi, je vais à Boule pédestrement (et en reviens de même) pour m’entendre avec le fils Llense et Joseph Jacomy qui comparaissent demain avec moi devant le tribunal de simple police à Vinça à la suite du procès-verbal qui nous a été dressé à Bouleternère le 10 novembre. Tony ayant quelques points blancs dans la gorge, le docteur lui fait le soir une injection de sérum ; il lui en injecte deux tubes ; ainsi nous serons tranquilles, il n’y aura pas de complication à redouter.

Ille, vendredi 13 décembre 1912

Tony a passé une excellente nuit, il va bien mieux, mais ne se lève pas. Je vais à Vinça en voiture et rentre par le train de une heure ; nous comparaissions devant la justice pour infraction à l’arrêté du maire de Bouleternère interdisant toute manifestation avec ou sans emblème sans son autorisation. Devant le juge, je soutiens que l’arrêté était illégal parce qu’il n’avait pas le caractère d’un arrêté d’ordre général et qu’il était d’ordre particulier, il était préventif et non répressif, contrairement à ce que peut faire un maire en matière de tranquillité publique (article 97 paragraphe 2 loi du 5 avril 1884) ; je me défends longuement en me tenant sur ce terrain ; je montre également que cet arrêté a été pris uniquement pour vexer des adversaires politiques et que dans ces conditions nous avions le devoir de ne pas en tenir compte, et en conséquence je demande l’acquittement. Mes co-inculpés ajoutent quelques explications du fait. L’organe du ministère public n’est pas de mon avis, je lui réplique ; je vois que le juge a son siège fait d’avance et va nous condamner ; cela m’est bien égal, mais, pour ennuyer davantage le maire de Boule, je veux faire durer le plaisir et je demande le renvoi à une prochaine audience, ce qui est accordé. La prochaine fois, je ferai venir un avocat. Je déjeune à Vinça et rentre à Ille par le train. Ce matin, je suis allé à la messe de 7h avec Bebelle ; elle était célébrée à nos intentions à l’autel de Sainte Lucie.

Ille, samedi 14 décembre 1912

Tony va de mieux en mieux et nous le levons ; je me promène avec Bebelle du côté de Casenove. Je crois bien que Bebelle ne sera plus valide longtemps ; il est probable que le bébé naîtra dans 8 ou 10 jours au plus ; nous l’appellerons Joseph ou Marie ; Maman sera sa marraine et l’oncle Charles de Lalobet son parrain. L’attitude de l’Autriche demeure énigmatique ; elle a fait d’énormes préparatifs militaires et il semble probable que si elle n’obtient pas ce qu’elle veut de la Serbie par persuasion, ou plutôt par intimidation, elle engagera les hostilités contre ce petit peuple slave ; et alors la Russie sera peut-être entraînée dans le conflit et une grande guerre européenne pourra s’ensuivre.

Ille, dimanche 15 décembre 1912

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons un peu dans l’après-midi.

Semaine du 16 au 22 décembre 1912

Ille, lundi 16 décembre 1912

Je vais à Perpignan et à Claira ; je prends la voiture à Perpignan où elle était depuis quelques jours pour changer les axes des pistons. Je m’occupe, à Claira, d’une vigne que je voudrais acheter pour remplacer le Lloucati.

Ille, mardi 17 décembre 1912

Nous avons, dans l’après-midi, la visite de Fernand et de Marie de Rovira. Un télégramme de l’oncle Xavier nous annonce la naissance d’un fils de Madeleine, un petit de Rodellec ; je ne sais pas comment on l’appellera[43] ; à bientôt notre tour.

Ille, mercredi 18 décembre 1912

Je vais à Perpignan, Rivesaltes et Claira en auto ; à Perpignan je vois M. Henri Bertran qui me donne certaines instructions confidentielles ; dimanche, je ferai avec lui une tournée dans les sections d’Action française de Claira, Bompas, Pia ; il faut passer la revue de nos troupes pour être prêts à toutes les éventualités.

Ille, jeudi 19 décembre 1912

Déjeuner chez mes parents avec M. et Mme Jean Bertran de Balanda, la cousine de Guardia et sa fille Zete, Mme de Llamby, sa fille et son gendre Darru ; ils repartent à 4 heures.

Ille, vendredi 20 décembre 1912

Le matin je vais à Boule ; Maurice Roger est ici, il m’apporte 2 barriques de vin et des sarments ; il vient à Boule avec moi. Je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel.

Ille, samedi 21 décembre 1912

La journée est pluvieuse, je ne sors presque pas ; j’écris un article pour Le Roussillon, j’entreprends l’histoire de la Question d’Orient. Je suis à 10 heures au moment de me mettre au lit, Bebelle commence à souffrir, il est probable que le bébé attendu arrivera cette nuit ; j’envoie chercher la sage-femme.

Ille, dimanche 22 décembre 1912

À 2 heures 20 du matin, Bebelle après 4 heures seulement de travail, donne le jour à un fils, c’est un assez beau petit ; nous l’appellerons Joseph. À la fin, les choses se sont tellement précipitées que le Docteur Pons est arrivé après la naissance ; mais tout a été pour le mieux. Bebelle va aussi bien que possible. Je vais à la messe de 8h ½ et vais faire ma tournée de réunions, je passe la journée ici ; comme je ne me suis pas couché de la nuit dernière, je suis très fatigué.

Semaine du 23 au 29 décembre 1912

Ille, lundi 23 décembre 1912

Bebelle et le petit ont passé une très bonne nuit ; je vais à Vinça pour passer chez Me Bouchède l’acte de vente de la vigne du Lloucati, en même temps j’achète à Papa pour 8500 francs sa vigne dite Champ Bourrou à Claira (si je trouve un bon prix de cette dernière, je la revendrai). Je vends le Lloucati 22.500 francs ; en attendant de trouver une bonne vigne à acheter, je vais placer l’argent qui me reste après avoir payé le Champ Bourrou (je paye 6000 francs aujourd’hui, 2500 en janvier 1914). Monsieur Bouchède vient ici avec moi en auto faire signer ces deux actes à Bebelle dans son lit ; pour faire une grosse économie d’enregistrement, j’ai profité d’une voie d’échange pour ces deux vignes.

Ille, mardi 24 décembre 1912

Nous fixons à dimanche prochain à 2 heures le baptême du petit Joseph ; naturellement, c’est l’oncle Gabriel de Llobet qui fera le baptême. Je vais à Perpignan dans l’après-midi et je m’entends avec lui à ce sujet. Je place 19.500 francs en obligations Maroc 1904 5%.

Ille, mercredi 25 décembre 1912

Je vais à la messe de minuit et je fais la sainte communion ; je reviens à vêpres, je réveillonne chez mes parents après la messe. Bebelle va très bien.

Ille, jeudi 26 décembre 1912

Je vais à la grand’messe de la Société Saint-Étienne qui est en même temps la messe d’enterrement de Madame Roca ; je reviens à vêpres.

Ille, vendredi 27 décembre 1912

Je vais à Finestret en auto enterrer, avec une délégation de la Société Saint-Sébastien, l’ancien ermite de Doma Nova, le vieux Chicou Paraire, je déjeune à Vinça ; l’après-midi je vais à Prades, je vois longuement M. Jean Déjan de la part de M. Bertran.

Ille, samedi 28 décembre 1912

Le matin, je vais à Boule et en reviens en me promenant ; on taille la Grande Fèche. L’après-midi, je ne bouge pas.

Ille, dimanche 29 décembre 1912

J’assiste à la grand’messe. Aujourd’hui à 2 heures a lieu le baptême de Joseph. À cette occasion j’ai invité quelques parents et amis, les uns à venir déjeuner, les autres à venir assister au ralleu et à luncher. J’ai le parrain qui est l’oncle Charles de Llobet, Tante Augustine, l’oncle Gabriel qui fait le baptême, les Lutrand, les Chefdebien, les Rovira, les Lazerme et Marthe avec son mari, et les de La Croix. Le baptême a lieu à 2 heures précises ; le curé[44], qui nous en veut à mort depuis 18 mois (j’ignore pourquoi) n’y assiste pas et empêche même le vicaire d’y assister (ce dernier en est désolé et m’en fait ses excuses) ; c’est un affront que veut nous faire ce curé mal élevé, mais il lui retombera sur le nez sans m’atteindre. Le petit reçoit les noms de Joseph Marie Antoine Auguste Paul Philippe ; ce dernier nom à cause du Roi. Le ralleu est très réussi et amuse beaucoup mes invités ; le lunch qui le suit est aussi très réussi. C’est Maman qui est marraine de cet enfant.

Semaine du 30 au 31 décembre 1912

Ille, lundi 30 décembre 1912

L’après-midi je vais à Perpignan en auto pour conduire Germaine chez M. Espinouze, oculiste, et pour causer avec M. Bertran que je vois au Panache où nous nous étions donné rendez-vous. Je fais une foule de courses et commissions.

Ille, mardi 31 décembre 1912

Je vais à Vinça en auto pour la réunion de la commission d’assistance-retraite ; j’y déjeune et j’offre à Bonne Maman mes vœux du Jour de l’An ; en rentrant ici, je m’arrête à Bouleternère où la taille de la Grande Fèche s’achève ; ici, j’assiste à la cérémonie, chant du Miserere, du Te Deum et bénédiction qui clôture l’année, triste année pour moi et ma famille ; elle n’a été heureuse pour moi qu’en raison de la naissance de mon dernier enfant et aussi de la bonne récolte de vin. À tous les autres points de vue, je n’ai pas été heureux cette année. Je crois que 1913 sera une année historique ; il est probable que d’importants événements politiques auront lieu en 1913 en France et hors de France. Prions Dieu de les faire tourner à l’avantage de notre chère Patrie, ce sera ma meilleure consolation[45].


[1] Sézanne, Marne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Gabrielle de Llobet (1888-1967), fille de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, mariée le janvier 1912 à Cuq-Toulza (Tarn) avec Christian de La Barrière (1883-1945). Cousine germaine de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934) épousa le 11 janvier 1912 à Paris Marthe de Corbel Corbeau de Vaulserre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] François Xavier Louis Noëll (Finestret, 1er octobre 1828-Vinça, 16 janvier 1912), receveur de l’enregistrement et des domaines, fils de Françoise Noëll et de Marguerite Ribes. Marié en 1860 à Thérèsine de Girvès. Cette famille est et sera souvent citée au fil du journal. Son neveu Louis Noëll (1885-1964) épousera en 1912 Marie Antoinette Magué dite « Nénette », cousine germaine de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Albert de Séré de Lanauze (1872-1959), marié en 1900 avec María de los Dolores Muñoz (1866-1931), fille de Fernando María Muñoz (1838-1910), duc de Riansares, et de Eladia Bernaldo de Quirós, petite-fille par son père de María Cristina de Bourbon des Deux Siciles, veuve en premières noces du roi Ferdinand VII d’Espagne, remariée en 1833 avec Agustín Fernando Muñoz, duc de Riansares (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Marie-Thérèse Pujade (Amélie-les-Bains, 10 février 1861-Perpignan, 27 janvier 1912), fille d’Abdon Pujade, médecin, et de Fanny Pujade, avait épousé en 1881 le docteur Paul de Lamer, dont il a souvent été question au fil de ce journal. Voir supra notes du 23 mai 1904, 17 avril 1906 et 15 mars 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Voir supra note du 28 mai 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Il s’agit d’une propriété de la famille du Lac située dans l’Hérault. Voir supra 28, 29 et 30 octobre 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Voir supra note du 19 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Jules Védrines (1881-1919), aviateur français, pilote breveté en 1910, embauché chez Morane à partir de 1911, il effectua divers exploits et impulsa en 1912 une souscription nationale pour le développement de l’armée aérienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Raymond d’Arexy (Toulouse, 29 décembre 1856-Charenton-le-Pont, 12 février 1912), fils de Sylvain d’Arexy et de Dorothée de Falguière, avait épousé le 28 novembre 1883 à Perpignan Thérèse Bertran (1856-1943), sœur de Jean et d’Henri Bertran (ou Bertran de Balande) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Marie-Louise Jarlier (Port-Vendres, 17 août 1883-Perpignan, 1912) avait épousé en 1909 Adolphe Sèbe (1877-1961), notaire puis banquier à Perpignan, fils de Frédéric Sèbe et de Marie Boluix, cette dernière petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Tante par alliance d’Albert du Lac, frère de Gabrielle du Lac (Mme d’Estève de Bosch), par son épouse née Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Jeanne de Villèle, belle-sœur d’Albert du Lac, frère de Gabrielle du Lac (Mme d’Estève de Bosch), par son épouse née Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Robert Ducourneau (Hagetmau, Landes, 10 janvier 1877-tué sur l’aérodrome de Pau dans un accident d’avion le 24 février 1912), Saint-Cyrien, lieutenant au 49e régiment d’infanterie à Bayonne, il entra dans l’aviation militaire en 1910 comme volontaire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Lucien Millevoye (1850-1918), journaliste et homme politique, député de la Seine de 1898 à 1918, inscrit successivement aux groupes boulangiste, antijuif et à l’Action libérale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Cirque itinérant allemand créé par la famille Hagenbeck de Hambourg, connu pour la présentation de fauves dans des « cage-arènes ». En 1912, la ménagerie Wilhelm Hagenbeck comprenait 200 animaux (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Opérette composée par Edmond Audran sur un livret d’Alfred Duru et Henri Chivot, représentée pour la première fois en 1877 à Marseille, version révisée en 4 actes créée à Paris en 1884. Deux Parisiens débarquent en Inde pour échapper à leurs créanciers, le prince héritier s’amourache de l’une des deux, qu’il finit par épouser (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Ernest Auguste William Helouis (1849-1916), général de brigade en 1903, de division en 1907, commandant supérieur de la défense des places du groupe de Nice et gouverneur de Nice et commandant de la Subdivision de région de Nice (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Henri Beaudenom de Lamaze (1848-1938), général de brigade en 1903, de division en 1910, commandant de la 29e division d’infanterie à Nice (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Xavier Rouflay (1843-1924), médecin principal de 1ère classe, directeur du Service de Santé de la province d’Alger, il était le fils d’une catalane, Joséphine Felip, originaire de Prades (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Honoré Jean Baptiste Pierrugues (1849-1926), X 1869, général de brigade (1910), gouverneur militaire et commandant supérieur de Langres (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), officier de marine, médecin et explorateur polaire français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Gaston de Campredon (1850-1912), fils de Pierre Albert, baron de Campredon, et de Marie Antoinette Cavaillon, avait épousé en 1876 Espérance de Lazerme (1854-1935), fille de Charles de Lazerme et de Charlotte Delon de Marouls, cousine germaine de Suzanne Lazerme, Mme d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Comédie en trois actes de Tristan Bernard, créée en 1911 au Théâtre du Palais-Royal. L’intrigue suit Albert, un garçon de café qui, devenu riche, se retrouve contraint par un contrat de continuer à travailler dans le bistrot de Philibert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Comédie en quatre actes de Flers et Caillavet, créée en 1908 et redonnée en 1912 au Théâtre des Variétés. Satyre politique et sociale tournant en ridicule un député socialiste millionnaire trompé par sa maîtresse puis par son épouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Paul Louis Kühling, allemand naturalisé français né en 1870, breveté pilote en 1910, il réalisa plus de 300 meetings en trois ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Christian de La Barrière, marié en 1912 avec Gabrielle de Llobet. Voir supra note du 18 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Jean Le Cardinal, marquis de Kernier, élu député d’Ille-et-Vilaine le 31 mars 1912. Le marquis de Kernier était un légitimiste fervent et un partisan avéré du « Roi » (« Philippe VII »). À la suite de son élection à la Chambre des députés en 1912, le duc d’Orléans lui a adressé une lettre de félicitations. Le prétendant y félicite le marquis pour sa victoire électorale dans un bastion traditionnellement fidèle à la cause monarchiste (le pays de Fougères/Vitré) et y réaffirme le lien entre la noblesse bretonne et la tradition monarchique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Anne-Pauline Lambert (Phalsbourg, 17 mai 1824-Paris, 21 mai 1912), mariée en 1844 avec Thomas de Roig (1813-1888), colonel, lui-même fils de François de Roig Pontich et de Victoire d’Oms. Par sa grand-mère née Pontich, il était le cousin de la grand-mère de l’auteur, née Antoinette de Pontich. Voir supra note du 25 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Il semble qu’il y ait une lacune à cet endroit du journal, la semaine du 10 au 16 juin 1912 étant manquante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra au 3 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Voir supra au 23 et au 25 septembre 1903 notamment (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Voir supra note du 10 avril 1902 et au 21 juin 1911. Il doit d’agir d’Henriette de Balanda (1871-1954), mariée en 1898 avec Michel de Pous (1870-1934) et de leur fille Anne Marie dite Anny de Pous (1908-1991), future archéologue (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Maurice du Cos de La Hitte (1865-1924), cousin issu de germains de Ludovic de Villèle, père de Marie de Villèle, épouse d’Albert du Lac, beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).       

[36] Note marginale de l’auteur : « Depuis le début de l’année jusqu’à ce soir j’ai fait, en auto, 3314 kilomètres ».

[37] Voir infra au 4 novembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Marie Amélie de Llobet (La Falga, Haute-Garonne, 30 août 1886-Pouy-Loubrin, Gers, 31 décembre 1975) mariée le 29 octobre 1912 à Cuq-Toulza (Tarn) avec Jean de Colomez de Gensac (né en 1885), fils de François de Colomez de Gensac et de Marie-Marthe Esmangart de Bournonville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Voir infra au 12 novembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Bernard de Lapasse (Toulouse, 22 mars 1886-Pau, 12 février 1969), fils de Jean de Lapasse et de Marie Derrouch (elle-même cousine germaine de Gabriel Tournamille, père d’Henri Tournamille, beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch), épousa le 11 novembre 1912 à Perpignan Henriette de Massia de Ranchin (Perpignan, 18 octobre 1889-Pau, 10 septembre 1983), fille d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Le château de la Sybille est une demeure historique emblématique construite en 1889 par la célèbre cantatrice d’opéra Renée Vidal au-dessus des Orgues d’Ille-sur-Tet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Il s’agit certainement de Castelnou (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Olivier de Rodellec du Porzic, né le 17 décembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Note de l’auteur en marge : « Total des kilomètres parcourus en automobile en 1912 : 5766 ».

1913

Janvier 1913

Semaine du 1er au 5 janvier 1913

Ille, mercredi 1er janvier 1913

Que sera cette année qui commence ? Pour moi, pour les miens, je la souhaite tranquille, exempte de secousses, calme. Au point de vue des affaires générales, il y a de sérieuses raisons de penser qu’elle sera agitée ; l’année qui vient de finir a vu une grande guerre, la paix n’est pas encore faite, l’Europe est en armes, les Nations se regardent d’un œil jaloux ; plusieurs fois depuis deux mois la situation a été des plus tendues entre les grandes puissances ; il est facile de comprendre qu’il suffirait de peu de chose pour allumer une guerre générale. En France, l’esprit public a fait, en 1912, de grands progrès vers les idées d’ordre, d’autorité, de hiérarchie, de discipline ; le peuple français, sous la menace de guerre, a senti le besoin d’un gouvernement fort, d’un gouvernement qui gouverne ; les esprits d’élite demandent le rétablissement de la Monarchie, et l’Action française, à la propagande de qui est dû en grande partie cet heureux retour, fait de plus en plus de progrès. Mais si les hommes qui demandent ouvertement le Roi sont encore relativement peu nombreux, on peut dire que le peuple français tout entier l’appelle inconsciemment et on a l’impression très nette que son retour serait accueilli avec faveur par l’immense majorité des Français ; seuls les Juifs et les judaïsants, les Francs-Maçons, les Métèques et la plupart des Protestants l’accueilleraient mal parce qu’ils verraient en lui le chef de la France, celui qui ne leur permettrait plus d’exploiter, de ruiner notre Patrie. La situation étant ce qu’elle est, le retour de la Monarchie est une question de circonstances ; qu’une occasion favorable s’offre, l’Action française ne la laissera pas échapper. À son signal, nous marcherons à l’assaut de la république. Souhaitons que ce soit en 1913 !

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; j’écris beaucoup de cartes et de lettres.

Ille, jeudi 2 janvier 1913

Il pleut toute la journée, je ne sors presque pas ; j’achève mes lettres du Jour de l’An et j’écris beaucoup de billets de naissance de Joseph. Je vais me confesser.

Ille, vendredi 3 janvier 1913

Je vais à la messe de 7 heures et je communie à l’occasion du premier vendredi de l’année. Il pleut encore et je ne sors presque pas.

Ille, samedi 4 janvier 1913

Je vais à Perpignan entre deux trains de 1h25 à 4 heures pour en ramener la moto-rêve qui était en réparation ; comme il pleut, je la ramène en chemin de fer. J’en profite pour faire rapidement quelques commissions à Perpignan.

Perpignan, dimanche 5 janvier 1913

Je pars pour Perpignan à midi ; je passe l’après-midi à faire avec M. Bertran une tournée de réunions restreintes dans les sections d’Action française de Claira, Pia et Bompas ; à Claira il y a une jolie réunion qui se tient chez moi ; à Pia et Bompas, nous voyons seulement quelques ligueurs isolément ; nous leur disons à tous de se tenir prêts à toutes les éventualités ; l’Action française peut être amenée, d’un moment à l’autre, à s’élancer à l’assaut de la république et il faut être toujours prêt. Le soir, je vais à Rivesaltes avec Henri Passama pour tirer le gâteau des Rois ; nous prenons tous les deux la parole devant la section réunie, et donnons les mêmes conseils. Je couche à Perpignan chez les Llobet.

Semaine du 6 au 12 janvier 1913

Ille, lundi 6 janvier 1913

Le matin j’assiste à une messe pour le Roi célébrée à la chapelle du Christ par les soins de l’Association des jeunes filles royalistes. Ensuite je vais à Claira ; je visite deux vignes qui sont à vendre ; je suis de retour à Ille à midi ½.

Ille, mardi 7 janvier 1913

Je ne bouge pas d’Ille ; Germaine est un peu souffrante.

Ille, mercredi 8 janvier 1913

Madame Victor Roca d’Huytéza[1], qui avait contracté une pneumonie aux obsèques de sa belle-sœur le 26 décembre, meurt ce matin ; c’était une femme d’une grande distinction et qui laissera à Ille un grand vide. L’après-midi, je vais à Perpignan en auto avec Titi que je ramène chez le Dr Espinouze ; je vais aussi, à Perpignan, à une kermesse organisée, à l’Eldorado, au profit des écoles chrétiennes ; ensuite je vais faire une longue visite à Monseigneur l’Évêque.

Ille, jeudi 9 janvier 1913

Le matin je vais à Vinça et à Bouleternère à motocyclette ; l’après-midi, je vais faire une visite aux Roca d’Huytéza et aux De Rolland.

Ille, vendredi 10 janvier 1913

J’assiste aux obsèques de Madame Victor Roca d’Huytéza. L’après-midi, je vais du côté de Saint-Michel, au champ de « Las Pedrosas » avec M. Clerc, agent-voyer, qui me donne l’alignement de ce champ. C’est aujourd’hui en huit qu’aura lieu l’élection présidentielle ; l’opinion est absolument indifférente ; de plus en plus, elle dédaigne les vaines agitations des parlementaires et se dégoûte du régime républicain ; il est infiniment probable que la chute de ce régime serait accueillie de la part de l’immense majorité du pays par un immense soupir de satisfaction ; j’ai la conviction que le coup de force auquel l’Action française se prépare, sera très facile : il rencontrera de nombreuses complicités dans l’Armée, dans la police et même dans le corps des fonctionnaires ; ce coup d’État est dans l’air, on en parle ouvertement, les journaux qui l’annoncent ne sont l’objet d’aucune poursuite ; j’ai l’impression qu’il ne tardera pas beaucoup à se produire.

Ille, samedi 11 janvier 1913

Je souffre de douleurs rhumatismales aux tendons des deux pieds ; j’ai toutes les peines du monde à marcher ; aussi je ne sors que quelques minutes.

Ille, dimanche 12 janvier 1913

Je vais à Vinça après la messe pour la réunion des chefs de section de la Société Saint-Sébastien ; nous y prenons plusieurs décisions.

Semaine du 13 au 19 janvier 1913

Ille, lundi 13 janvier 1913

On apprend que M. Millerand, ministre de la Guerre, a été mis par le Conseil des ministres et par M. Poincaré dans l’obligation morale de donner sa démission à la suite de la réintégration dans l’armée territoriale du lieutenant-colonel du Paty de Clam, et que cette démission a été acceptée ; ce retour offensif de l’esprit dreyfusien prouve que la sinistre Affaire n’est pas finie, elle n’est endormie qu’en apparence et c’est le parti dreyfusard qui continue hélas à gouverner la France. Ce parti ne pouvait supporter de voir rue Saint-Dominique un ministre qui ne faisait pas de politique et relevait l’esprit militaire ; malgré l’état de l’Europe à l’heure actuelle, malgré l’opinion publique et l’intérêt évident de l’armée, il fallait punir ce ministre ; il fallait venger le sacrilège commis contre la religion dreyfusienne ; périsse l’Armée, périsse la France même pourvu que l’esprit républicain et dreyfusien (qui ne font qu’un) triomphent ! Ainsi, il est bien démontré, une fois de plus, qu’aucune amélioration durable ne peut se produire en république ; c’était bien la peine de parler de ministère national ! À la première sommation des ennemis de la Patrie, ce ministère s’incline et se disloque. Ce triste évènement est une éclatante confirmation de nos doctrines ; espérons qu’il sera compris des patriotes et qu’il hâtera encore l’heure de la chute de la république qui apparaît si proche maintenant ! Si ça pourrait être pour vendredi, jour de l’élection présidentielle ! Je suis allé à Boule à motocyclette.

Ille, mardi 14 janvier 1913

L’indignation contre le ministère, contre son chef pusillanime, contre le parti républicain tout entier ne fait que croître ; puisse-t-elle exploser comme un fétu de régime néfaste ; l’Action française l’aidera au besoin ! Je vais à Perpignan ; je mène Germaine chez le Dr Espinouze ; son œil va bien mieux. Je vais assister, à la cour d’assises, au réquisitoire et aux plaidoiries d’un procès qui concerne des Illoises et qui a fait grand bruit à Ille ; ce sont des affaires d’avortement ; les avortées sont acquittées ; mais l’avorteuse, une professionnelle de ce triste métier, une Espagnole, est condamnée à 5 ans de réclusion.

Ille, mercredi 15 janvier 1913

Je vais à Claira ; j’achète aujourd’hui sous seing privé une petite vigne qui touche ma vigne de la Griffaigne ; nous passerons l’acte notarié après avoir vérifié la contenance qui doit être entre 50 et 55 ares. La capitulation du ministère dit « national » devant le parti dreyfusien produit le plus déplorable effet ; il fait réfléchir les derniers républicains patriotes et est certainement de nature à hâter la chute de la république et le retour du Roi ; puisse cet évènement libérateur, sauveur, se produire au plus tôt ! Quelque chose me dit que nous touchons au but. Que Dieu nous aide !

Ille, jeudi 16 janvier 1913

Aujourd’hui je ne bouge que pour porter à Vinça, en auto, différentes choses nécessaires pour la fête de Saint-Sébastien.

Ille, vendredi 17 janvier 1913

Je suis allé à Perpignan de 4 heures à 10 heures pour m’occuper de l’achat de ma nouvelle petite vigne. On attend le résultat de l’élection présidentielle ; je dîne chez les Lazerme et j’apprends vers 8h ½ que Poincaré est élu à près de 200 voix de majorité, au 2ème tour de scrutin. Comme Pams[2] a eu la majorité à l’assemblée plénière des gauches, c’est la droite et le centre qui ont fait l’élection. Est-ce à regretter ou à approuver ? Il est assez difficile de se prononcer. Poincaré est un homme de valeur, il en a surtout la réputation et il est certain qu’il est intelligent. Pour moi, je le crois fort intelligent (je l’ai entendu plaider à Perpignan il y a 4 ans), mais sans caractère ; sa conduite vis-à-vis de Millerand vient de montrer que sa réputation est surfaite. Ce qui plaît au pays dans Poincaré, c’est sa réputation d’homme de valeur et son patriotisme et c’est là un symptôme favorable à nos idées ; la France veut « un homme ». Elle s’apercevra vite qu’un homme intelligent et patriote ne peut rien faire d’utile avec les institutions actuelles ; quand elle l’aura compris, la Monarchie lui apparaîtra comme la seule solution et d’ailleurs nous sommes là pour hâter ce moment. Néanmoins je crains que l’élection de Poincaré, en faisant illusion quelque temps, ne donne un répit à la république et ce sera un grand dommage pour la France ! La république, en dérogeant à sa tradition et en prenant un homme de valeur comme président, joue sa dernière carte ; elle la perdra certainement.

Ille, samedi 18 janvier 1913

Nous devions aller aujourd’hui à Vinça avec Bebelle et les enfants pour y passer 4 jours ; mais Bebelle étant un peu fatiguée, nous ne partirons que demain ; je vais un moment à Vinça à motocyclette.

Vinça, dimanche 19 janvier 1913

Nous sommes allés à la grand’messe à Ille et arrivons à Vinça à midi et demi pour 3 ou 4 jours ; je vais à vêpres. Le soir à 7 h Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien ; admission de 15 nouveaux membres dont 4 honoraires et 11 participants ; nous annonçons qu’une nouvelle Assemblée générale aura lieu dans quelques jours pour quelques modifications aux statuts. Le passeville, les danses et les sérénades commencent ensuite.

Semaine du 20 au 26 janvier 1913

Vinça, lundi 20 janvier 1913

Fête de Saint-Sébastien ; cortège de toute la Société moins long que les années précédentes, ordre parfait, grand’messe très solennelle ; ensuite « ball de l’Ouffici » précédé d’une allocution que je prononce comme tous les ans devant la Société massée devant l’hospice. L’après-midi et le soir, les danses ne sont pas très animées ; temps splendide.

Vinça, mardi 21 janvier 1913

À cause de la fête de Saint-Sébastien qui se prolonge fort avant dans la nuit et à cause des comptes qu’il faut apurer le lendemain matin, il m’est impossible d’assister à la messe pour Louis XVI célébrée à la chapelle du Christ à Perpignan ; chaque année c’est une grande privation pour moi. Je vais à Boule dans la matinée. L’après-midi nous allons à Prades en auto, Bebelle, Tony, Bonne Maman, Maman et moi ; nous allons voir notre cousine de Saint-Jean. Au retour je trouve à Vinça Maurice Roger qui m’annonce que le cheval « Mignon » est malade ; quel ennui, une opération va être probablement nécessaire ; il n’y a que deux mois que j’ai ce cheval ; c’est vraiment trop tôt ! J’irai à Claira demain.

Vinça, mercredi 22 janvier 1913

Je vais à Perpignan et Claira ; le cheval Mignon est atteint de la maladie appelée « champignon » ; le vétérinaire prescrit une opération ; j’avertis par lettre recommandée « la Mutuelle hippique française » à laquelle je suis assuré pour ce cheval. Je rentre à Vinça à 7h ½ du soir.

Ille, jeudi 23 janvier 1913

Nous rentrons à Ille ; je m’arrête un moment à Bouleternère pour voir les vignes. Avant de quitter Vinça, je réunis le bureau de la Société pour décider ce que nous proposerons à l’Assemblée générale de samedi.

Ille, vendredi 24 janvier 1913

Je vais à Perpignan ; je fais, au Panache, une conférence-causerie devant les Jeunes filles royalistes ; je signe, en l’étude de Me Bonnel, l’acte de vente de la vigne que j’achète à Claira à M. Manalt ; comme c’est un remploi dotal, Bebelle viendra signer cet acte à son premier voyage à Perpignan. Je rencontre Christian de La Barrière et Jean de Gensac[3] venus passer 2 jours en Roussillon avec leur beau-père.

Ille, samedi 25 janvier 1913

Dans l’après-midi je vais à Vinça, j’y dîne ; le soir, à Vinça, Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien pour l’examen des modifications que le bureau propose d’apporter aux statuts. J’expose ces modifications et leurs avantages ; les sociétaires suivent avec beaucoup d’attention mes explications et celles que donnent après moi M. Bouchède et Amédée Jocaveil, puis on passe au vote ; ces modifications sont votées à l’unanimité moins 9 voix. Elles consistent à porter la cotisation mensuelle à 1 franc, moyennant quoi les sociétaires malades auront droit à une allocation journalière de maladie de 1 franc pendant six mois renouvelable après une période de six mois (actuellement, c’était 1 fr. pendant 3 mois ; 0,50 pendant 3 autres mois, et il fallait attendre 12 mois pour pouvoir toucher encore) ; à une allocation de 10 fr. à la naissance d’un enfant ; à un secours pour leurs veuves ou leurs enfants à leur charge au moment du décès ; à une indemnité de bains de 15 francs (au lieu de 10). Ce sont là des avantages précieux. Je rentre à Ille à 10 heures.

Ille, dimanche 26 janvier 1913

Nous avons Joseph de Massia[4] à déjeuner ; ses sœurs devaient venir aussi, mais elles manquent le train à Perpignan. Je vais à Bouleternère avec Massia ; il doit nous défendre, Jacomy, Llense et moi lorsque notre affaire, qui n’a pas été jugée le 13 décembre, sera appelée de nouveau en simple police à Vinça ; je lui fais donc faire la connaissance de mes co-inculpés.

Semaine du 27 au 31 janvier 1913

Ille, lundi 27 janvier 1913

Je vais à Perpignan dans l’après-midi avec Bebelle qui signe l’acte chez Me Bonnel ; on amène chez M. Delhoste le cheval Mignon ; il sera opéré mercredi matin. Charles Maurras a été condamné samedi à Versailles à 8 mois de prison par le Tribunal correctionnel présidé par le Juif Worms, pour un délit qu’il n’a pas commis ; il a refusé de répondre au président, déniant à un Juif le droit de juger des Français ; cette attitude digne est appelée à produire un effet considérable ; la condamnation est la vengeance du Juif. J’envoie un mot à Maurras.

Ille, mardi 28 janvier 1913

Je vais à la messe de 7 heures ; c’est le 25ème anniversaire de la mort de ma grand-mère Estève de Bosch. Nous déjeunons chez mes parents. L’après-midi je vais à Boule à pied en me promenant, on laboure la Grande Fèche. Par suite du coup de force qui vient d’avoir lieu à Constantinople et qui a ramené au pouvoir les Jeunes Turcs, la paix qui était sur le point de se faire est de nouveau gravement compromise ; il est probable que la guerre va recommencer entre la Turquie et les États balkaniques, elle sera peut-être compliquée d’une guerre civile en Turquie ; tout cela n’amènera-t-il pas de graves complications européennes ? Le coup de force de Constantinople a été d’une facilité étonnante (confirmation des doctrines de l’Action française). On se demande aussi si la Triplice, au moins l’Allemagne et l’Autriche, ne soutiennent pas les Jeunes Turcs pour amener de graves désordres et pêcher en eau trouble.

Ille, mercredi 29 janvier 1913

Je vais à Perpignan le matin en auto ; j’assiste chez M. Delhoste, vétérinaire, à l’ablation du champignon faite à mon cheval Mignon, c’est une opération délicate, elle a été bien faite, j’espère que le cheval se remettra vite. L’après-midi, ici, Papa et Maman donnent un thé à une quinzaine de personnes, nous y assistons naturellement.

Ille, jeudi 30 janvier 1913

Il fait mauvais temps ; je ne me déplace que pour aller à Bouleternère le matin.

Ille, vendredi 31 janvier 1913

Je reviens à Boule où l’on achève d’entonner mon vin vendu à M. Reynès ; j’ai été bien inspiré de vendre ce vin en décembre, à 30 frs ; il y a maintenant une légère baisse.

Février 1913

Semaine du 1er au 2 février 1913

Ille, samedi 1er février 1913

Je vais, le matin, à Bouleternère ; l’après-midi avec Bebelle, Papa et Maman, visite aux Çagarriga à La Grange ; nous y voyons M. Arnaud de Pontac[5], le fiancé de Lyly, que je connaissais déjà, ayant déjeuné avec lui et Henry du Lac à Bordeaux ; j’y vois aussi son frère que j’avais connu à Lourdes comme brancardier à l’Hôpital des Sept-Douleurs.

Ille, dimanche 2 février 1913

Je fais la sainte communion le matin à 8 heures. M. l’abbé Latour arrive ici à l’improviste pour une courte visite ; devant aller à Vinça pour le recouvrement de la Société (le premier recouvrement des cotisations de 1fr.), je l’y amène ; Bonne Maman est enchantée de cette surprise et nous la décidons, le soir, à nous accompagner à Ille ; nous dînons avec elle et M. l’abbé, chez mes parents.

Semaine du 3 au 9 février 1913

Ille, lundi 3 février 1913

M. l’abbé célèbre la sainte messe dans la chapelle de la maison de mes parents, je la lui sers et nous y assistons tous ; avec mes parents et Bonne Maman, il déjeune chez moi et repart à 1h27. L’après-midi, je vais à Perpignan et Claira en auto. Je donne son congé à Dominique Harismendy que je supportais depuis près d’un an ; il a découché la nuit dernière et s’est masqué. Je le renverrai demain.

Ille, mardi 4 février 1913

Je vais à la grand’messe et, l’après-midi, à la bénédiction. Je renvoie Dominique par le train de 4 heures. Je vais à Boule pour vérifier mon inscription sur la liste électorale car il y aura certainement des élections municipales dans l’année. Nous dînons chez mes parents.

« Choses du dehors », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 4 février 1913 – Gallica

Ille, mercredi 5 février 1913

Nous allons à la cérémonie de l’imposition des cendres et à la grand’messe. L’après-midi, je fais avec Bebelle une petite promenade en auto. La guerre a recommencé lundi soir, les hostilités ont repris à Andrinople et Tchatsldja ; la Turquie paira cher le retour au pouvoir des Jeunes Turcs !

Ille, jeudi 6 février 1913

Je vais à Boule à motocyclette pour surveiller l’épandage de l’engrais aux pêchers.

Ille, vendredi 7 février 1913

L’après-midi je vais à Perpignan en auto pour différentes courses et affaires ; je vais au syndicat agricole, je vois le cheval qui est en bonne voie de guérison. Au retour, avant de rentrer ici, je vais à Boule et j’y porte le sulfate de fer, le sulfate de cuivre et la chaux nécessaires pour le traitement des pêchers, je les avais pris à Perpignan au syndicat agricole. Je vois Philomène et Henri de Lavergne arrivés d’Angers pour quelque temps ; leurs enfants ont grandi depuis que je ne les avais vus.

Ille, samedi 8 février 1913

L’après-midi, je vais à Boule avec Henri de Lavergne ; on sulfate les pêchers.

Ille, dimanche 9 février 1913

Je vais à Perpignan au déjeuner mensuel de l’Action française ; j’y vais en chemin de fer. Le soir, nous dînons chez mes parents.

Semaine du 10 au 16 février 1913

Ille, lundi 10 février 1913

L’après-midi, je vais à Boule et à Vinça à motocyclette.

Ille, mardi 11 février 1913

Nous faisons la sainte communion Bebelle et moi, allons à la grand’messe et au salut en l’honneur de la fête de Notre-Dame de Lourdes. L’après-midi, je vais à Boule à motocyclette ; le travail aux pêchers s’achève ; je pousse jusqu’à Vinça où je vois Bonne Maman. Je fais ma demande à la gare des billets spéciaux à prix réduits que nous aurons pour aller à Nice ; nous partirons le 21 février s’il n’y a aucun empêchement et passerons 33 jours à Nice, cela nous mènera au 26 mars ; j’espère que nous aurons beau temps et ferons là-bas un séjour agréable ; je pense que nous descendrons au n°11 de la rue Cronstadt, en face de la maison de Tante Josepha, nous prendrons 3 chambres et serons nourris dans cette pension meublée.

Ille, mercredi 12 février 1913

Tante Josepha m’écrit et se conseille de ne décider pour un appartement qui est au bout de la rue Cronstadt, près du boulevard Victor Hugo et du square ; c’est mieux paraît-il que le n 11 et pas plus cher ; je lui réponds d’arrêter cet appartement. Nous allons voir les d’Ax à Corneilla, avec Bebelle, Maman, Philo et Henri ; de là nous allons à Pézilla, puis à Perpignan et rentrons ici à 7 heures, le tout en auto.

Ille, jeudi 13 février 1913

Le matin je vais à Boule ; l’après-midi nous nous promenons du côté de Saint-Michel.

Ille, vendredi 14 février 1913

L’après-midi, nous allons à Vinça, Bebelle, les Lavergne et moi ; je fais appel devant le juge de paix de la décision de la commission municipale de Bouleternère qui m’a rayé de la liste électorale de cette commune.

Ille, samedi 15 février 1913

Nous allons le matin à Boule ; l’après-midi, Bebelle, les Lavergne et moi à Claira ; au retour nous nous arrêtons à Perpignan à une intéressante conférence avec projections de l’abbé Théophile Moreux[6], directeur de l’Observatoire de Bourges, sur cette question : « Les planètes sont-elles habitées ? » ; il se prononce pour la négative, sauf peut-être pour certaines parties de la planète Vénus ; les conditions de la vie telle que nous pouvons la concevoir ne sont réalisées sur aucune autre planète du système solaire, les unes sont glacées, d’autres sont brûlantes, les grosses planètes sont à l’état gazeux, d’autres n’ont pas d’atmosphère etc. Dans Mars, il y a probablement de la végétation. Cette conférence ne m’apprend rien de nouveau, mais elle m’intéresse beaucoup.

Abbé Théophile Moreux (1867-1954), directeur de l’Observatoire de Bourges – Photo A. Orcel – Lyon, dans Le Ciel et l’Univers, Gaston Doin et Cie, Paris 1928 (Wikipédia)

Ille, dimanche 16 février 1913

Nous allons à la grand’messe à et à vêpres ; nous nous promenons avec les Lavergne ; nous déjeunons chez mes parents.

Semaine du 17 au 23 février 1913

Ille, lundi 17 février 1913

L’après-midi, je me promène avec Bebelle du côté de Touïre et jusque près de La Ferrière ; nous avons la visite des Massia (Jean, Joseph, Yvonne et Mme de Fondclair)[7].

Ille, mardi 18 février 1913

Je devais aller avec Henri de Lavergne aux obsèques de M. Julia à Sainte-Marie[8] ; le mauvais temps nous y fait renoncer ; il neige une partie de la journée. À Nice nous descendrons au Palais Yolande, 55 boulevard Victor Hugo. On annonce que le gouvernement va prendre diverses mesures pour augmenter considérablement nos forces de terre ; un article du Temps, qui paraît inspiré, parle de porter la durée du service militaire à 30 mois ou même de revenir au service de 3 ans ; certes, ce serait nécessaire en présence de l’augmentation formidable de l’armée allemande qui va comprendre bientôt comme armée active constamment mobilisée 865.000 hommes ! Le danger pour la France est immense et l’opinion publique paraît le comprendre. Mais les parlementaires dont le vote est nécessaire pour cela osent-ils faire ce geste sauveur ? Le gouvernement osera-t-il seulement le leur proposer ? Certes, je le souhaite bien vivement et, en cela, je fais abstraction de toute considération de parti pour ne penser qu’aux intérêts de la Patrie ; mais hélas, je n’ose pas y compter !

Ille, mercredi 19 février 1913

Nous ne descendrons pas au Palais Yolande, les chambres qu’on nous destinait ne sont pas libres ; nous serons sans doute 11 rue Cronstadt en face de la maison de Tante Josepha ; j’ai passé deux nuits l’année dernière dans cette maison qui paraît bien. Je vais à Vinça, où je déjeune, pour soutenir mon appel devant le juge de paix ; il réforme la décision de la commission municipale de Bouleternère et ordonne de rétablir mon nom sur la liste électorale de cette commune. Je fais mes adieux à Bonne Maman. Henri était venu avec moi. Au retour, je m’arrête un moment à Bouleternère.

Ille, jeudi 20 février 1913

Je vais avec Henri, d’abord à Perpignan ; j’accompagne Germaine chez le Dr Espinouze, elle est guérie ; ensuite nous allons à Claira où je fais une tournée complète dans les vignes. Nous partons pour Nice demain matin à 9h56.

Nice, samedi 22 février 1913

Nous avons quitté Ille hier matin à 9h56 par la pluie et sommes arrivés à Nice à 11 heures 25 du soir, nous n’étions dans notre logement 11 rue Cronstadt que ce matin à minuit un quart ; de Narbonne à Marseille nous avons emprunté le nouveau rapide Bordeaux-Marseille. Notre logement est un peu petit mais il y aura des départs dans quelques jours et le propriétaire pourra, j’espère, nous arranger mieux. Nous voyons tout de suite, ce matin, Tante Josepha et Nénette ; Tante Josepha est encore fatiguée mais va, cependant, un peu mieux. Nous nous promenons beaucoup, matin et soir ; le temps est superbe ; il y a affluence d’étrangers en ce moment à Nice, bien que la saison n’ait pas été brillante jusqu’à présent.

Nice, la promenade du Midi et le château – Carte postale L. N. Nice, 1913 (site Généanet cartes postales)

Nice, dimanche 23 février 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Notre-Dame ; nous nous promenons avec Tante Josepha et Nénette.

Semaine du 24 au 28 février 1913

Nice, lundi 24 février 1913

C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort du pauvre Oncle Paul ; Tante Josepha fait célébrer une messe à Saint-Pierre ; elle y a invité plusieurs amis, notamment les Julia de Roig, la générale Fabre et M. de Pallarès ; grand est notre étonnement de voir qu’à 9 heures on ne dit pas de messe ; on va à la sacristie, on s’explique et on s’aperçoit que cette messe a été oubliée à cause d’un enterrement ; c’est bien ennuyeux ; la messe est renvoyée à demain. Nous allons passer chaque jour un moment chez Tante Josepha après déjeuner et un autre moment après dîner ; nous prenons le café chez elle ; le soir, je joue aux cartes avec Nénette.

Nice, églie Saint-Pierre d’Arène – Wikipédia

Nice, mardi 25 février 1913

La messe pour l’oncle Paul est célébrée à 9 heures à l’église Saint-Pierre ; nous y assistons tous à l’exception de Nénette qui est atteinte de la grippe et qui garde le lit aujourd’hui. L’après-midi je vais à Monte-Carlo ; je vais au casino et je gagne cent francs à la roulette ; aussitôt mon coup fait, je repars de peur de les perdre ; j’y retournerai 3 ou 4 fois pendant notre séjour à Nice et j’essaierai de gagner encore en appliquant le même système qu’aujourd’hui, système que j’ai longuement étudié sur ma petite roulette et qui offre beaucoup de garanties.

Nice, mercredi 26 février 1913

Nénette a toujours la grippe, assez bénigne heureusement, et garde encore le lit. L’après-midi, je vais avec Tante Josepha et Bebelle à la réception, très élégante, de la générale Fabre[9]. Ensuite, je vais un moment au casino municipal où je n’étais pas encore entré.

Nice, le casino municipal – Carte postale Edition Baylone frères, 1914 (site Généanet cartes postales)

Nice, jeudi 27 février 1913

Nénette a une forte rougeole, elle est très effrayée ; je cours un peu partout pour lui trouver une garde et je ne réussis pas à en trouver ; nous ne pouvons plus laisser aller les enfants chez Tante Josepha, et nous-mêmes Bebelle et moi sommes obligés de prendre de grandes précautions à cause du danger de contagion, surtout à cause des enfants. Je vais au cinéma.

Nice, vendredi 28 février 1913

Je vais plusieurs fois voir Tante Josepha, mais je n’entre pas dans la chambre de Nénette ; la rougeole suit son cours normal et on peut espérer qu’il n’y aura pas de complication ; nous trouvons enfin une garde pour la nuit. Dans l’après-midi nous allons voir la bataille de fleurs du balcon de M. Rouflay[10].

La bataille de fleurs à Nice en 1913 – d’après un album photos en vente sur livre-rare-book.com (https://www.livre-rare-book.com/book/28344370/11084)

Mars 1913

Semaine du 1er au 2 mars 1913

Nice, samedi 1er mars 1913

Nénette va mieux, la fièvre l’a quittée ; je prends part à une très intéressante excursion en autocar organisée par plusieurs personnes de la pension que nous habitons ; nous sommes 10. Nous allons de Nice à Boulouris en suivant la ravissante route de la Corniche, arrêt à Cannes ; déjeuner au Grand-Hôtel de Boulouris ; nous passons ensuite à Saint-Raphaël et retournons à Nice par la route de montagne dans l’Estérel ; quelles jolies montagnes ! Elles me rappellent les Albères en Roussillon. Au retour arrêt dans une poterie à Vallauris. Nous avons eu un temps superbe. Au retour, j’apprends qu’il y a un cas de rougeole dans la maison où nous sommes, c’est un enfant du concierge qui est atteint ; à cause des enfants, nous ne pouvons pas rester là et je me mets immédiatement à la recherche d’un autre appartement ; je le trouve tout de suite à la Villa des Colonnes, 48 boulevard Gambetta ; nous faisons rapidement nos conditions ; nous serons plus grandement logés et ne paierons pas plus cher qu’ici ; nous nous y installerons demain matin.

La corniche de l’Esterel à Boulouris – Carte postale LL., 1905 (site Généanet cartes postales)

Nice, dimanche 2 mars 1913

Après la messe, nous nous installons dans notre nouveau logement ; c’est beaucoup mieux qu’à la rue Cronstadt ; il y a, dans la maison, des officiers serbes blessés pendant la guerre et qui sont ici en convalescence ; il y a aussi une famille russe de Saint-Pétersbourg ; Tony et Germaine jouent avec trois petites filles russes très gentilles. L’après-midi, nous allons voir jouer La Fille de Madame Angot[11] au casino de la Jetée. Nénette va de mieux en mieux, elle commence à s’alimenter. Dieu veuille que les enfants échappent à la rougeole !

Semaine du 3 au 9 mars 1913

Nice, lundi 3 mars 1913

Je rencontre plusieurs fois les jeunes filles de La Croix qui sont ici avec leur père depuis trois jours, et partent demain. L’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je gagne 50. frs, toujours avec mon système. J’ai la surprise, à Monte-Carlo, de rencontrer Louis Rupert, que je n’avais pas vu depuis près de 7 ans ; il est dans la police de Monaco.

Nice, mardi 4 mars 1913

Dans l’après-midi nous allons à Cimiez, temps superbe. Nénette va de mieux en mieux et se lèvera demain.

Nice, mercredi 5 mars 1913

Je vais en excursion avec Bebelle au Cap-Ferrat ; nous prenons le thé à l’hôtel qui est à l’extrémité du Cap ; c’est un très joli site.

Le cap Ferrat et son hôtel – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)

Nice, jeudi 6 mars 1913

Je vais en excursion à San Remo (Italie) en autocar, par la grande corniche, Menton et Bordighera ; on déjeune à San Remo, au retour on s’arrête un moment à Monte-Carlo. Je serai probablement obligé d’interrompre mon séjour à Nice pour aller voter à Bouleternère le 16 mars, jour des élections municipales rendues nécessaires par l’annulation par le Conseil d’État des élections précédentes ; il y a eu deux annulations de suite ; ce sera assommant, mais je considère cela comme un devoir, et j’y irai.

Nice, vendredi 7 mars 1913

Nous allons, Tante Josepha, Bebelle et moi, visiter les splendides jardins de la villa Eilen Roc, au Cap d’Antibes ; c’est un des plus beaux sites de la Riviera ; ces jardins sont merveilleux.

Jardins de la villa Eilenroc au cap d’Antibes – Carte postale L.L., s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)

Nice, samedi 8 mars 1913

La villa Cyrnos au Cap Martin – Carte postale, éditions Giletta, Nice, s.d . [années 1910]

Je vais au concert du matin au casino de la Jetée ; l’après-midi, je vais en excursion au Cap Martin ; je descends du tram à l’entrée du cap et je le parcours à pied en tous sens, c’est très pittoresque ; je vois la villa Cyrnos saluée par l’impératrice Eugénie, que l’on dit malade en ce moment ; elle est si âgée ! Le soir, j’assiste à une conférence, ou plutôt à un essai de conférence de Jaurès ; je me joins à un fort groupe de patriotes qui proteste contre ce misérable pacifiste qui va souvent parader à Berlin ; dès que Jaurès paraît, il est accueilli par des bordées de sifflets à roulette, par des cris de « À Berlin », de « Sale Prussien », etc. ; la salle est très houleuse, mais les patriotes sont en très grande majorité et rendent impossible cette conférence ; chaque fois que le leader socialiste essaie de prendre la parole, les manifestations reprennent et cela pendant plus d’une heure ! Finalement, Jaurès comprenant qu’il ne réussira pas à imposer sa honteuse présence aux patriotes bien décidés à ne pas le laisser parler, prend le parti de se déclarer vaincu ; le rideau se baisse et Jaurès fuit, entouré de quelques amis. Au dehors, des manifestations patriotiques se produisent. Cette conduite de Grenoble devrait servir de leçon à ce misérable qui prend toujours parti pour les ennemis de la France et qui, en ce moment, fait tout ce qu’il peut pour s’opposer au service de 3 ans. Je suis bien content d’avoir pris part à cette manifestation du Patriotisme indigné contre les utopies coupables du pacifisme ; j’avoue qu’à la sortie, j’étais un peu enroué. Cet accueil fait à Jaurès par la ville de Nice est certainement appelé à avoir un grand retentissement, surtout en ce moment où la question du retour au service de 3 ans passionne le pays patriote et suscite un magnifique mouvement ; la manifestation de Nice a été un symptôme de cet état d’esprit réconfortant.

Nice, dimanche 9 mars 1913

Nous allons à la grand’messe, à vêpres et au sermon à Saint-Pierre ; ensuite, nous assistons à une réception chez une dame qui habite la même maison que Tante Josepha, une Suédoise, Madame Eliasson.

Semaine du 10 au 16 mars 1913

Nice, lundi 10 mars 1913

Les journaux parisiens s’occupent beaucoup de notre manifestation d’avant-hier qui fait le tour de la presse ; elle est très favorablement commentée par toute la presse patriote qui prévoit que l’exemple sera suivi ; bravo pour les Niçois ! L’après-midi, je vais en excursion à Levens par le tram électrique. Le soir je vais avec Bebelle voir jouer La Belle Hélène[12]au casino de la Jetée.

Nice, mardi 11 mars 1913

L’après-midi, je vais à Bordighera voir les cousines de Llobet, filles de notre oncle Joseph de Llobet, au Pensionnat de l’Assomption ; je rentre à 7 heures. La conduite de Grenoble[13] que nous avons faite à Jaurès a eu le plus grand retentissement comme je l’avais prévu ; toute la presse de Paris et de la province s’en occupe, elle y voit un symptôme, il paraît que les socialistes enragent et veulent se venger ; quoi qu’il en soit, je suis persuadé que cette manifestation aura de l’influence pour le vote de la loi de 3 ans ; je suis bien heureux d’y avoir participé !

Nice, mercredi 12 mars 1913

Germaine qui était un peu fatiguée depuis 2 jours, a la rougeole. L’éruption a eu lieu ce matin ; c’était à prévoir malgré les précautions que nous avons prises ; notre cousin le Docteur Julia de Roig vient la voir ; nous éloignons Tony et le petit Joseph, mais il est presque certain que l’un des deux, sinon tous les deux, prendra aussi la rougeole. Nous avons la visite d’Henri Passama qui est de passage à Nice ; nous nous promenons ensemble ; sur la promenade des Anglais, nous voyons les évolutions d’un aéroplane, puis d’un hydro-aéroplane biplan.

Nice, jeudi 13 mars 1913

La rougeole de Titi évolue normalement ; il y a, comme toujours, un peu de bronchite ; le soir, je fais venir une garde pour la nuit afin que Bebelle ne se fatigue pas à veiller. Dans l’après-midi, je vais à Monte-Carlo avec Passama ; je gagne 75 francs ; je vois Rupert. Le petit Joseph est installé avec sa bonne chez Tante Josepha ; il a ainsi quelques chances d’éviter la rougeole.

Nice, vendredi 14 mars 1913

La rougeole commence à passer ; la bronchite a aussi une tendance à diminuer, je crois que le mieux va s’accentuer. Si demain ce mieux s’accentue, je partirai dans l’après-midi à 4h30 pour un voyage bien ennuyeux mais que je me crois, en conscience, obligé de faire ; j’irai toucher barre à Vinça et je voterai dimanche à Bouleternère ; je repartirai de Vinça lundi matin afin de rentrer ici le plus tôt possible et de ne pas laisser Bebelle longtemps seule avec Titi malade ; ce fatigant et coûteux voyage me pèse, mais je considère que c’est un devoir pour moi et je le ferai. La guerre balkanique paraît toucher à sa fin ; depuis la rupture de l’armistice, il n’y a pas eu d’action décisive et les belligérants paraissent épuisés ; mais les pourparlers de paix seront longs et délicats ; une foule de questions se posent et seront difficiles à résoudre même à propos du partage de la Turquie d’Europe ; que sera-ce donc lorsqu’il faudra régler le sort de la Turquie d’Asie ? Il n’est pas sûr que cette question de la Turquie d’Asie se pose à trop brève échéance ; mais on s’en préoccupe en Europe et on s’y prépare car cette question risque d’être l’occasion de terribles conflits. De nouveau, des bruits de guerre circulent de tout côté ; l’état de l’Europe est très troublé, il règne un malaise général ; tous les peuples augmentent leurs armements comme si l’on était à la veille d’un choc formidable ; il est vrai que c’est peut-être là le seul moyen de l’éviter. Puisse-t-on le bien comprendre en France et se hâter de rétablir le service de trois ans ! Dans l’après-midi, je vais visiter l’exposition florale d’Antibes ; j’y rencontre le fils du colonel Roca. Ensuite je vais avec Henri Passama à un thé très élégant sur invitations au Country Club, à l’Hôtel Impérial. Le soir, je me promène un moment avec Passama qui part demain matin pour Paris. Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Saint-Pierre, je me confesse et fais la sainte communion.

Grand Hôtel Impérial de Nice – Carte postale anonyme, 1908 (site Généanet cartes postales)

Nice, samedi 15 mars 1913

Titi va mieux ; sa rougeole est à peu près guérie ; reste la bronchite, il y a un peu de congestion aux poumons, mais avec tendance à l’amélioration. J’étais ennuyé d’être obligé de partir lorsque, à une heure, je reçois un télégramme de Papa me disant qu’il a consulté M. Despéramons et que je ne peux pas voter demain à Bouleternère ; à la Préfecture de Nice (bureau électoral) où j’avais exposé ma situation il y a quelques jours, on m’avait dit que j’avais le droit de voter. Je me rends parfaitement compte de la situation ; ayant usé de mon droit de vote en 1912 à Claira, je ne peux pas voter ailleurs qu’à Claira tant que sont en usage les listes électorales de 1912, c’est-à-dire jusqu’au 31 mars inclusivement ; c’est bien ce que j’avais pensé jusqu’à présent. Mais M. Soucail, à Ille, m’avait dit le contraire ; à la Préfecture de Nice également, en sorte que je croyais avoir, depuis le 1er janvier, le droit de voter à Bouleternère. Heureusement j’avais exposé ma situation à Papa par lettre ; il a consulté M. Despéramons qui, après examen de la question, a reconnu que je ne pouvais pas voter demain. Il est heureux que je l’aie su assez tôt pour ne pas partir ; il eût été bien ennuyeux aussi d’aller à Bouleternère, de voter et d’être peut-être poursuivi ensuite, ou même de faire annuler l’élection. Je renonce donc à ce voyage pour lequel tous mes préparatifs étaient faits. J’ai été bien mal inspiré l’année dernière le jour où je suis allé voter à Claira !

Nice, dimanche 16 mars 1913

Nous allons à la messe à Saint-Pierre, Titi va beaucoup mieux ; dans l’après-midi, je vais un moment au concert de casino de la Jetée.

Semaine du 17 au 23 mars 1913

Nice, lundi 17 mars 1913

L’amélioration dans l’état de Titi continue, mais il faudra prendre des précautions pendant quelques jours et nous ne pourrons certainement pas quitter Nice lundi prochain comme nous le voulions. La commission de l’Armée, à la Chambre, examine le projet de loi de service de 3 ans présenté par le gouvernement, avec trop de lenteur à mon avis ; il est vrai que certains de ses membres, l’immonde Jaurès par exemple, font de l’obstruction. Je ne sais pas à quelle date le projet viendra en discussion devant la Chambre. L’opinion, la vraie et saine opinion publique est excellente et veut cette réforme nécessaire ; mais il se dessine un mouvement inquiétant dans les partis révolutionnaires, qui font de nouveau alliance, comme au temps de l’affaire Dreyfus, avec les intellectuels antimilitaristes, les cuistres de Sorbonne comme Séailles[14], Seignobos[15] etc., et un fort parti de Juifs et de métèques. Cette tourbe, que l’on voit toujours se dresser contre les intérêts de la France, a tenu ces jours-ci plusieurs réunions contre le service de 3 ans ; on y a tonné contre l’État-Major, tout comme il y a 15 ans. Pourvu que ce mouvement factice, mais venu des plus fermes soutiens du parti républicain, ne soit pas plus fort, dans les conseils du gouvernement et de la Chambre, que l’immense et superbe mouvement patriotique de la partie saine du pays ! Si nous avions, pour résister à ces fous malfaisants, le gouvernement national du Roi de France, je n’aurais pas la moindre inquiétude ; mais je tremble quand je songe que les intérêts vitaux de la France sont à la merci d’un vote parlementaire ; aujourd’hui les parlementaires, que guide seul le souci de leur réélection, peuvent croire qu’ils ont intérêt à voter le service de 3 ans réclamé par l’opinion, mais qu’une saute de vent se produise, ils sacrifieront, hélas, les intérêts du pays à leur intérêt électoral. Le souvenir de tant de capitulations honteuses devant les pires éléments de désordre n’est pas fait pour me rassurer ; je me rappelle l’affaire, la terrible affaire Dreyfus et je tremble pour la France ; la situation était à peu près la même alors qu’aujourd’hui ; nous avons vu la suite !

Nice, mardi 18 mars 1913

Je ne me doutais pas, en écrivant hier les lignes qui précèdent, que l’événement suivrait d’aussi près mes prévisions ; c’est cependant ce qui vient d’arriver. Le ministère Briand, qui a présenté le projet de loi de service de 3 ans, a été renversé cet après-midi par le Sénat sur la question de la représentation proportionnelle à laquelle le Sénat est hostile. Il y a un conflit entre les deux chambres, voilà Poincaré dans un bel embarras ! Je me moque de Poincaré, je méprise Briand et la représentation proportionnelle ne m’intéresse pas, mais je crains bien qu’au milieu de cette crise, le service de 3 ans ne soit pas rétabli ; je le crains d’autant plus que le ministère a été renversé par le parti combiste ; c’est Clemenceau qui a mené la principale attaque. La crise actuelle va permettre de voir si la confiance que l’on met dans M. Poincaré est justifiée ; on le jugera à l’œuvre et l’on verra si un homme intelligent et de bonne volonté est capable de faire quelque chose de bon malgré les déplorables institutions dans lesquelles il est empêtré ; ce n’est pas probable ! Nous allons, dans l’après-midi, au casino de la Jetée. Le soir, je vais à la cathédrale où je suis, depuis hier soir, la retraite pascale pour les hommes prêchée par un dominicain, le Père Montagne, professeur de théologie à l’Université de Fribourg.

Nice, mercredi 19 mars 1913

Le matin, nous allons à la messe à Saint-Pierre ; Titi est à peu près guérie et nous la levons aujourd’hui pour la première fois. On annonce de Salonique que le roi Georges de Grèce a été lâchement assassiné ; ce lâche attentat, que rien ne peut expliquer, suscite une indignation universelle. Dans l’après-midi, nous allons au casino municipal. Le soir, je vais au sermon du Père Montagne, j’en reviens avec M. Alban Jamme.

Nice, jeudi 20 mars 1913 (Jeudi saint)

Le matin je vais à l’office de Saint-Pierre ; l’après-midi, Bebelle, Nénette et moi, visitons les reposoirs de plusieurs églises. Le soir, je vais au sermon du Père Montagne.

Nice, vendredi 21 mars 1913 (Vendredi saint)

Ce matin, je vais à l’office à Saint-Pierre, le soir au sermon du Père Montagne à la cathédrale. Poincaré a offert la présidence du Conseil à M. Barthou ; il semble aujourd’hui certain que Barthou réussira à former un ministère qui aura une nuance un peu plus radicale que les précédents ; puisse-t-il faire voter le retour au service de trois ans, c’est tout ce qu’on peut lui demander de bon ; pour tout le reste, il n’y a aucune illusion à avoir ! Tony tousse beaucoup depuis hier, ce soir il est tout fatigué ; nous avons bien peur que ce soit la rougeole ; il n’est pas allé se promener aujourd’hui.

Nice, samedi 22 mars 1913

Tony a, comme sa sœur, rougeole et bronchite ; c’est complet ! Voilà une charmante villégiature à Nice ! Cela me rappelle la variole que nous eûmes, Marie-Thérèse et moi, à Salies-de-Béarn, à la villa Marie-Henri en 1891. Nous donnons à Tony les mêmes soins qu’à sa sœur il y a huit jours. Je me confesse ; le soir, je vais à la clôture de la retraite que j’ai suivie à la cathédrale depuis lundi. Le ministre Barthou est constitué ; il est un peu plus radical que les précédents ; il annonce son intention de faire voter le plus tôt possible la loi de 3 ans ; puisse-t-il dire vrai ! Quant à la représentation proportionnelle, on en reparlera à Pâques… ou à la Trinité, et ce n’est pas encore en 1914 que M. Charles Benoist et M. Piou auront la joie de faire de bonnes élections avec ce nouveau mode de scrutin. En attendant, on perçoit le bruit des armes ; la paix ne se fait pas en Orient, et un nouveau conflit surgit entre l’Autriche qui ne peut pas se résigner à la victoire des États slaves des Balkans, et le Monténégro ; ce conflit restera-t-il localisé ou dressera-t-il, une fois de plus, les unes contre les autres les nations de la Triple Alliance et celles de la Triple Entente ? Nous le saurons sans doute bientôt. Mais on frémit en songeant combien est précaire la paix de l’Europe !

Nice, dimanche de Pâques 23 mars 1913

Je gagne mes Pâques en communiant à Saint-Pierre à 8h ½, je retourne à la grand’messe à Saint-Pierre et à vêpres à la cathédrale. La rougeole de Tony est bien sortie et suit son cours normal ; la bronchite est en décroissance ; il faudra une foule de jours de précautions, et pourvu que Joseph ne suive pas l’exemple de son frère et de sa sœur ! Il pleut à torrents toute la journée.

Semaine du 24 au 30 mars 1913

Nice, lundi 24 mars 1913

Je vais à la messe de 9h ¾ à Saint-Pierre d’Arène ; l’après-midi avec Bebelle, Tante Josepha et Nénette, nous allons voir jouer La Veuve Joyeuse[16] au casino de la Jetée. Tony va beaucoup mieux ; la rougeole passe et la bronchite se guérit.

Nice, mardi 25 mars 1913

Je vais à la messe de 9h ½ à Saint-Pierre ; ensuite, je vais visiter un élevage d’autruches sur la route de Cagnes[17] ; l’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je vois Rupert, je gagne 100 francs à la roulette toujours en employant mon système. Tony continue à aller mieux.

Ferme d’autruches de Nice – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site delcampe.net)

Nice, mercredi 26 mars 1913

Il pleut à torrents toute la journée ; l’après-midi, nous allons au casino municipal. On apprend la prise d’Andrinople par les Bulgares et les Serbes ; cet événement est de nature à hâter la fin de la guerre ; mais il reste bien des questions à régler : celle de l’Albanie n’est pas la plus facile avec les exigences de l’Autriche !

Nice, jeudi 27 mars 1913

Avec tante Josepha, je vais au Théâtre des Variétés voir jouer Réjane dans L’Aigrette[18] ; la pièce me déplaît souverainement, mais Réjane et les autres acteurs sont très bons.

Nice, vendredi 28 mars 1913

Je vais en excursion par auto-car au Pont du Loup, où je déjeune, et à Grasse où nous visitons une parfumerie ; nous rentrons par Cannes. Les enfants sont guéris ; Tony se lève depuis hier, il sortira lundi s’il fait beau et j’espère que nous pourrons partir jeudi ou vendredi. En attendant, nous avons manqué le mariage d’Amélie de Çagarriga[19] qui a eu lieu hier ; Papa et Maman, qui y assistaient, nous donneront des détails.

Nice, samedi 29 mars 1913

Le matin nous assistons, à Saint Pierre, à une messe pour l’oncle Paul ; ensuite je vais avec Nénette au concert à la Jetée ; l’après-midi, nous allons tous à Monaco et Monte-Carlo ; nous visitons avec Rupert l’intéressant Musée océanographique ; nous allons ensuite au casino et retrouvons nos cousins de Campredon[20] avec qui nous prenons le thé au Café de Paris. Je reste à Monte-Carlo pour voir une fête de nuit et un feu d’artifice tiré de Monaco ; je le vois de la terrasse du casino, les pièces d’artifice se reflètent dans la mer, c’est très joli ; c’est fini à 9 heures et je suis ici à 10 heures.

Musée océanographique de Monaco Carte postale anonyme, 1913 (Facebook « La Côte d’Azur d’antan »)

Nice, dimanche 30 mars 1913

Nous allons à la messe à Saint-Pierre, à vêpres et au salut à Notre-Dame. L’après-midi, nous allons un moment au casino municipal ; ensuite, visites à M. Jamme et à M. Heulard. Le soir, je vais voir jouer Servir[21], la nouvelle pièce de Lavedan, si patriotique ; elle est très applaudie.

Semaine du 31 mars 1913

Nice, lundi 31 mars 1913

Il pleut toute l’après-midi ; le soleil boude par trop souvent sur la Riviera ! L’après-midi, nous allons passer un moment dans un music-hall pour tuer le temps. La situation se complique encore en Orient ; l’Autriche veut empêcher le Monténégro de s’emparer de Scutari dont elle veut faire une ville albanaise ; le Monténégro ne tient aucun compte des remontrances de l’Europe, car il faut dire, à la honte des nations de la Triple Entente, que le reste de l’Europe, pour éviter des complications (qu’on n’évitera probablement pas), se met à la remorque de l’Autriche et soutient son point de vue ! Même la Russie paraît soutenir l’Autriche ! Une démonstration navale autrichienne va avoir lieu, d’autre puissances y participeront ; souhaitons que la France et la Russie s’abstiennent d’entrer dans ce guêpier !

Avril 1913

Semaine du 1er au 6 avril 1913

Nice, mardi 1er avril 1913

L’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je gagne 165 francs, toujours avec mon système, je vois Rupert, je vais voir aussi à Beausoleil M. Gabriel Batlle, de Vinça.

Nice, mercredi 2 avril 1913

Le matin, je vais au concert du casino de la Jetée ; l’après-midi nous allons prendre le thé chez Tante Josepha dont c’est aujourd’hui jour de réception avec thé.

Nice, jeudi 3 avril 1913

Le matin, je vais à Monte-Carlo, je perds 460 francs ; mon système, qui m’avait toujours réussi jusqu’à présent, me trahit pour la 1ère fois, c’est normal puisque c’est la huitième fois ; pour gagner, puisque l’on gagne à chaque coup réussi le cinquième de la mise, il suffit de réussir une 6 fois sur 7 ; or j’ai réussi 7 fois sur 8 ; je suis donc encore en bénéfice ; si j’en ai le temps, je reviendrai à Monte-Carlo avant notre départ qui est fixé à lundi s’il fait beau ! L’après-midi, je vais voir le petit Joseph Batlle, d’Ille, fils de Batllot, élève à l’École d’agriculture d’Antibes qu’il me fait visiter.

Nice, vendredi 4 avril 1913

Il y a eu le feu mercredi soir dans la maison de la place d’Armes à Perpignan ; il a pris dans l’atelier des peintres Lafay et Foulquier ; le danger a été très grand à cause de la présence dans cet atelier de bidons d’essence ; Papa et Maman, qui étaient dans leur pied-à-terre du 3e étage, se sont effrayés ; il était 9 heures ½ du soir, ils se sont empressés de quitter la maison dès que le feu eût été signalé ; les pompiers et les piquets d’incendie des deux régiments de Perpignan sont immédiatement arrivés sur les lieux, on a enfoncé la devanture des peintres et on a copieusement arrosé le foyer ; vers minuit tout danger était écarté et Papa et Maman sont remontés se coucher. M. Vassal et Mme Larrivé avaient eux aussi quitté la maison en toute hâte. Il faut remercier Dieu d’avoir évité un malheur qui était à redouter à cause de l’essence renfermée chez les peintres ; les dégâts sont couverts par des assurances. Je lis la nouvelle de cet incendie dans Le Roussillon d’hier 4 avril et je reçois, le soir, une longue lettre de Papa me donnant tous les détails. Le Roussillon d’hier publie un article que j’ai lui ai envoyé, c’est une interview prise au capitaine serbe Mikovitch qui est ici à la villa des Colonnes, et avec qui je cause tous les jours de la guerre d’Orient ; il a été blessé le 5/18 octobre sous les murs de Monastir. Il pleut toute la journée ; l’après-midi nous faisons des visites.

« La crise orientale. Opinion d’un officier serbe », entrevue prise par Antoine d’Estève auprès du capitaine Michkovitch, publiée en première page du Roussillon du 3 avril 1913 – Gallica
Capitaine Michkovitch, officier serbe – Photographie envoyée par lui-même à Antoine d’Estève de Bosch en carte postale du 17 août 1913 (Collection Pierre Lemaitre)
Carte envoyée par le capiaine Michkovitch à Antoine d’Estève de Bosch le 17 août 1913 (Collection Pierre Lemaitre)

Nice, samedi 5 avril 1913

Il pleut encore toute la journée ; je fais avec Bebelle des commissions et des visites. Les enfants sont encore assez enrhumés ; nous ne pourrons pas partir avant mardi ou mercredi, peut-être jeudi ; il semble qu’une force irrésistible nous retienne à Nice.

Nice, dimanche 6 avril 1913

Je vais à la grand’messe à la cathédrale. L’après-midi, nous allons voir jouer, au Kursaal-Casino, un drame patriotique, Cœur de Française[22], où sont en scène des espions et des officiers allemands ; la salle vibre à l’unisson et ces sentiments de vibrant patriotisme font du bien, on se sent meilleur.

Semaine du 7 au 13 avril 1913

Nice, lundi 7 avril 1913

Dans l’après-midi, je retourne une dernière fois à Monte-Carlo ; afin de gagner un peu plus et plus vite pour le dernier jour, je m’écarte un peu de mon système si prudent ; mal m’en prend ; au lieu de gagner, je perds. Ce sera une bonne leçon. Désormais, je ne m’écarterai jamais de mon système qui a fait ses preuves. Le soir, je vais avec le Capitaine Mikovitch au music-hall du casino municipal. Afin de ne pas jouer, nous n’emportons qu’une toute petite somme sur nous, mais la perdons et rentrons, lui et moi, sans un sou ; c’est très amusant, nous en rions beaucoup ! Bebelle souffre beaucoup de sa dent, elle est allée chez le dentiste, j’ai bien peur qu’elle ait un abcès.

Nice, mardi 8 avril 1913

Nous fixons, une fois de plus, notre départ à jeudi ; Bebelle est retournée chez le dentiste qui lui a débouché sa dent, elle va mieux. Le soir, je vais voir jouer La Mascotte[23] au casino de la Jetée.

Nice, mercredi 9 avril 1913

Le matin je vais au concert de la Jetée. L’après-midi, nous assistons à une répétition d’Esther ; cette tragédie sera jouée demain par les Noëlistes[24] devant l’évêque de Nice, Mgr Chapon ; Nénette remplit fort bien le rôle d’Esther. L’abcès de Bebelle avortera j’espère ; elle souffre beaucoup moins. Nous voici à la fin de ce séjour à Nice, pendant lequel la déveine nous a poursuivis ; j’ai bien vu ; mais toutes ces maladies des enfants ont été bien ennuyeuses.

Ille, vendredi 11 avril 1913

Nous avons quitté Nice hier à 16 heures 30 et sommes arrivés ce matin à 11h32 ici ; avec changements de train à Tarascon, Narbonne et Perpignan ; nous avons eu beau temps et le voyage n’a pas fatigué les enfants. En passant à Perpignan, je vais un moment en ville et Papa vient nous voir à la gare.

Ille, samedi 12 avril 1913

Le matin, je vais à Vinça voir Bonne Maman, j’y vais à motocyclette ; l’après-midi, je vais à Bouleternère également à motocyclette. Maman vient nous voir entre deux trains ; elle est encore toute 3 jours à Perpignan où elle fait un stage à l’Hôpital militaire pour l’obtention du diplôme d’infirmière supérieure ; dans 3 jours elle aura fait la moitié de son stage ; elle se reposera quelque temps, et fera un peu plus tard l’autre moitié.

Ille, dimanche 13 avril 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; il fait froid, je redoute une gelée qui serait désastreuse ; nous allons voir les demoiselles Mathieu.

Semaine du 14 au 20 avril 1913

Ille, lundi 14 avril 1913

Le matin je vais aux obsèques de Joseph Sicart, beau-père de Jacomy, à Bouleternère, je rentre à pied avec M. Trullès.

 Ille, mardi 15 avril 1913

Je vais à Perpignan et Claira en auto ; à Perpignan, je déjeune avec Papa et Maman dans leur pied-à-terre de la place d’Armes ; à Claira, je fais une tournée complète dans les vignes ; il a gelé ce matin au lever du soleil comme je le redoutais depuis plusieurs jours, et mes aramons de la Cadène et du Champ Parès ainsi qu’une partie des carignans de la Griffaigne ont été abîmés ; il y aura, du fait de cette gelée, diminution sensible de la récolte ; puissent les prix compenser le déficit ! Bebelle me rejoint à Perpignan et nous rentrons en auto.

Ille, mercredi 16 avril 1913

L’après-midi je vais à Bouleternère, je vais voir la vigne de la Grande Fèche qui n’a pas été gelée ; ici et à Boule, il n’y a pas eu de gelée. Papa et Maman rentrent aujourd’hui de Perpignan où ils étaient depuis six semaines. Maman a fait un stage à l’Hôpital militaire pour l’obtention du brevet d’infirmière supérieure de la Croix-Rouge ; elle doit faire un peu plus tard un second stage de même durée ; c’est très fatigant et il lui faut beaucoup de dévouement pour entreprendre cela. Tony m’a beaucoup étonné tout à l’heure ; il a donné une preuve de mémoire dont je n’aurais pas cru capable un enfant de son âge. Il a vu des cartes postales illustrées représentant des paysages de Biarritz, la grande plage avec le casino, il a parfaitement reconnu la plage, le casino etc., a indiqué, sans se tromper, la direction à suivre pour aller à la villa, etc. J’essayais de lui faire croire que c’étaient des vues de Nice, d’où il arrive ; il ne s’y est pas pris et a soutenu que c’était Biarritz, qu’il n’a pas vu depuis un an ; il avait alors 2 ans et 9 mois ; je n’aurais pas cru qu’un enfant de cet âge pût avoir des souvenirs aussi précis, il est vrai que Tony est très intelligent et très avancé pour son âge !

Ille, jeudi 17 avril 1913

L’après-midi, nous emmenons Titi chez l’oculiste, Docteur Espinouze, à Perpignan ; depuis sa rougeole, elle a de nouveau un œil très fatigué ; voici qui va encore retarder notre voyage dans la Gironde car nous devrons ramener plusieurs fois Titi à Perpignan ; après les retards successifs que nous avons éprouvés à Nice, c’était suffisant !

Ille, vendredi 18 avril 1913

L’après-midi, je vais me promener avec Bebelle du côté de Saint-Michel ; la gelée de mardi a fait des dégâts considérables dans l’Aude, l’Hérault, le Gard, la Gironde, tout le sud-ouest, le Var, et même l’Algérie ; c’est encore en Roussillon que le mal est le moindre ; il ne faut pas trop nous plaindre !

Ille, samedi 19 avril 1913

L’après-midi, nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; nous passons quelques heures avec Bonne Maman.

Ille, dimanche 20 avril 1913

Je vais faire la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe ; nous déjeunons chez mes parents ; l’après-midi, nous allons à vêpres et nous nous promenons ensuite sur la route de Corbère.

Semaine du 21 au 27 avril 1913

Ille, lundi 21 avril 1913

Ce matin 7h 1/2 j’assiste à Perpignan, à Saint Jean, à une messe de mémoire pour Madame Laurence de Massia de Ranchin, religieuse du Sacré Coeur, morte à Ostende. Je déjeune à Perpignan avec Papa au Grand Hôtel ; puis nous allons ensemble à Claira ; les dégâts faits par la gelée sont très apparents maintenant ; ils sont énormes ; à l’aramon de la Cadène, au Champ Parès et au Champ Nougué, je n’aurai pas demie récolte ; les carignans de la Griffaigne et du Champ Bourrou sont eux-mêmes atteints, mais bien moins que les aramons, je serai heureux si je récolte en 1913, 1500 hectos ; j’ai peur de ne pas dépasser 1200 ; si le prix de vente, au moins, pouvait compenser ! J’irai voir demain le directeur du syndicat agricole, M. Artigala, pour lui demander conseil et voir s’il n’y aurait pas lieu de retailler et de mettre du nitrate de soude pour stimuler la végétation et essayer de faire naître de nouvelles grappes. En rentrant à Ille, nous sommes surpris près de Corbère par un orage très violent ; à Corbère nous nous réfugions chez la veuve Pull.

Ille, mardi 22 avril 1913

Je vais, entre deux trains, à Perpignan ; je vois M. Artigala qui me conseille de retailler certains ceps et de mettre du nitrate de soude. Il viendra à Claira donner à Maurice et à quelques autres une leçon de taille, car il ne faut pas tailler maintenant après la gelée, comme on l’aurait fait à l’époque normale de la taille, en hiver.

Ille, mercredi 23 avril 1913

Comme il pleut, M. Artigala ne va pas à Claira ; mais j’y vais et je lui amène Maurice à qui il donne, sur une souche gelée, une leçon de taille ; on taille sur le jeune bois, on enlève tout ce qui est gelé et on laisse tout ce qui n’est pas atteint ; M. Artigala croit qu’il naîtra beaucoup de nouveaux raisins, un tiers environ de ce qui a disparu ; je fumerai les vignes gelées avec du nitrate de soude qui donnera un coup de fouet à la végétation et favorisera, j’espère, la naissance de nouveaux raisins. Bebelle vient avec moi à Claira et Perpignan.

Ille, jeudi 24 avril 1913

Le temps est toujours à la pluie ; aujourd’hui je ne bouge pas ; j’en profite pour mettre à jour ma correspondance. Le mal aux yeux de Titi (qui va beaucoup mieux) et la gelée qui nécessite ma présence pour la surveillance des nouveaux travaux retardent notre départ pour le Chalet Saint-Michel. Rien n’est encore décidé au sujet de ce départ ; nous serons peut-être ici encore au moment du concours hippique de Perpignan (3,4,5 mai) et nous assisterons peut-être au bal auquel nous ont invités les Lammerville, à Taxo le 6 mai. La prise de Scutari par les Monténégrins, qui, logiquement, termine la guerre des Balkans puisque les quatre États alliés ont tous atteint le but qu’ils s’étaient proposé, est, au contraire, de nature à déterminer de graves complications internationales. Les six grandes puissances, à l’instigation de l’Autriche, avaient interdit au Monténégro de s’emparer de cette place destinée à être la capitale de la future Albanie ; devant le refus du Monténégro de lever le siège de Scutari, les puissances avaient envoyé une flotte internationale faire le blocus de la côte monténégrine ; le Monténégro n’a tenu aucun compte ni du blocus ni de la défense, il a continué le siège et a fini par s’emparer de Scutari. Que va faire l’Europe ? Les journaux autrichiens parlent de contraindre le Monténégro à évacuer la place conquise ; il est assez peu probable qu’il s’y résigne. Des mesures coercitives contre ce vaillant petit État seraient ridicules et odieuses ; l’opinion publique en Russie, en France, en Angleterre, en Italie et dans les parties slaves de l’Autriche-Hongrie est nettement favorable au Monténégro ; en Russie surtout, on verrait avec horreur une armée européenne opérer contre le Monténégro ; d’autre part, laisser l’Autriche intervenir seule est extrêmement dangereux. Un conflit austro-russe est possible ; s’il se produit, la France se trouvera entraînée aux côtés de son alliée, contre l’Autriche et l’Allemagne. Mais les gouvernements russe et français n’ont pas fait preuve jusqu’à présent de beaucoup d’énergie et se sont laissés mener par la Triple Alliance. Aussi, il est bien possible que cette faiblesse continue et que, par peur de la guerre, la France et la Russie, ou plutôt leurs gouvernements, s’inclinent une fois de plus devant les exigences de l’Autriche soutenue par l’Allemagne.

Ille, vendredi 25 avril 1913

Je vais à Vinça à motocyclette ; comme il est tard quand j’achève tout ce que j’avais à y faire, Bonne Maman me garde à déjeuner ; au retour je m’arrête à Bouleternère, je vois les pêchers et les vignes. Le juge de paix de Vinça, M. Calvel, est mort hier. Mon procès-verbal du 10 novembre à Bouleternère va probablement tomber dans l’eau, car une loi d’amnistie va être votée et les affaires de ce genre seront comprises dans l’amnistie ; mais je récidiverai l’année prochaine si le maire maintient son absurde arrêté.

Ille, samedi 26 avril 1913

Nous avons l’oncle Charles de Llobet, Tante Geneviève, Germaine et Madeleine de Llobet, Tante Augustine et Papa à déjeuner (Maman est à Perpignan). Ils viennent en auto et repartent vers cinq heures.

Ille, dimanche 27 avril 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents ; après vêpres, je me promène avec Bebelle du côté de la métairie Saint-Martin et du Boulès.

Semaine du 28 au 30 avril 1913

Ille, lundi 28 avril 1913

Le matin, je vais à la première des 3 processions des Rogations et à la messe qui la suit. L’après-midi, je vais à Claira ; le travail de la retaille avance beaucoup ; il sort de nouveaux bourgeons, mais donneront-ils du raisin ?

Ille, mardi 29 avril 1913

Le matin, je vais à la messe dite au retour de la procession. L’après-midi, nous allons à Perpignan où nous faisons une foule de commissions et voyons plusieurs personnes.

Ille, mercredi 30 avril 1913

Dans l’après-midi, je vais à Vinça à motocyclette ; je m’occupe de la Société ; le ministre du Travail et de la Prévoyance sociale m’ayant répondu, lorsque je lui ai envoyé les modifications statutaires décidées en janvier par la Société Saint-Sébastien, qu’il n’avait aucune objection à y faire, mais qu’il engageait la Société à supprimer en même le dernier alinéa de l’article 24 de ses statuts (qui décide que les obsèques des membres participants décédés doivent avoir lieu avec 2 prêtres), je n’accepte pas cette invitation. J’ai écrit à M. Dédé, avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation et directeur du journal Le Mutualiste français, pour lui demander la marche à suivre ; M. Dédé est un des hommes les plus compétents dans les questions de mutualité ; il m’indique plusieurs arrêts du Conseil d’État rendus dans des espèces identiques et condamnant la prétention du ministre, prétention que la loi du 1er avril 1898 n’autorise pas. Je retrouve ces arrêts dans la collection du Mutualiste français, que je reçois depuis longtemps, et je m’en inspire pour rédiger ma réponse au ministre que j’envoie aujourd’hui après l’avoir communiquée à plusieurs membres du bureau de la Société. Je dis au ministre que son invitation n’est pas légale et que la Société refuse de s’y soumettre. Je crois que le ministre n’insistera pas et approuvera purement et simplement les modifications statutaires ; s’il insiste, nous formerons un pourvoi au Conseil d’État.

Mai 1913

Semaine du 1er au 4 mai 1913

Ille, jeudi 1er mai 1913 (Ascension)

Nous faisons la sainte communion et entendons la messe de 8h ½. Je vais à Perpignan, en auto, et assiste à une réunion des chefs de l’Action française chez M. Henri Bertran, puis au déjeuner mensuel d’Action française au restaurant Gadel. On parle beaucoup de la guerre prochaine ; l’attitude de l’Autriche devient de plus en plus menaçante ; pour empêcher la formation de puissants États slaves à ses frontières, elle est sur le point d’intervenir les armes à la main contre le Monténégro et la Serbie ; jusqu’à présent les puissances de la Triple Entente, en s’associant à certaines de ses démarches, ont réussi à empêcher une action isolée de sa part, action qui serait grosse de conséquences. Mais la reddition de Scutari et la proclamation d’Essad Pacha comme roi d’Albanie précipitent les événements. Le semblant de concert européen qui régnait encore est virtuellement rompu ; l’Autriche est sur le point d’agir seule ; si elle agit, la Russie sera probablement entrainée à agir contre elle et alors, c’est une guerre générale en perspective. Voilà où nous en sommes à l’heure actuelle !

Ille, vendredi 2 mai 1913

Je fais la sainte communion à l’occasion du 1er vendredi du mois, à la messe de 7 heures. Nous devions aller passer l’après-midi à Vinça avec les enfants ; nous y renonçons à cause de la pluie et ne bougeons pas d’ici. M. Trullès me fait lire 3 très curieuses prophéties allemandes sur la Prusse et les Hohenzollern ; la première de ces prophéties, celle du Père Hermann, religieux de l’Abbaye de Lehnin en Brandebourg datée du 13e siècle : elle prédit le sort, règne par règne, des margraves, électeurs, rois et empereurs de la maison de Hohenzollern et annonce que le souverain régnant actuellement sera le dernier ; elle s’exprime ainsi sur Guillaume II : « enfin le sceptre est aux mains de celui qui sera le dernier de la liste royale. Israël tente un misérable forfait que la mort seule peut expier ». La seconde prophétie est celle dite de Mayence connue et publiée au milieu du 19e siècle ; elle prédit admirablement les guerres de 1866 et de 1870, la chute de Napoléon III, l’annexion à l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine ; puis elle prédit la revanche de la France, la chute de l’Empire allemand ; le paragraphe de cette prophétie dit : « Guillaume, deuxième du nom, aura été le dernier roi de Prusse, il n’aura d’autres successeurs qu’un roi de Pologne, un roi de Hanovre et un roi de Saxe ». Mais la plus curieuse est la dernière celle dite de Fiensberg. En 1829, le prince Guillaume de Prusse (le futur Guillaume Ier), traversant le village de Fiensberg, consulta sur sa destinée une devineresse de l’endroit. « Votre destin est inclus dans les chiffres de cette année », lui dit la sorcière. « Additionnez-les, ajoutez le chiffre obtenu à 1849, et vous trouverez la date d’un grand soulèvement que vous réprimerez dans le sang ». 1+8+2+9 = 20. 1829+20 = 1849. Le prince annonça 1849 qui est la date du soulèvement du duché de Bade réprimé par la Prusse. La sorcière annonça au prince qu’il deviendrait empereur d’Allemagne ; comme le prince lui demandait quelle serait la date de la fondation de l’Empire et de son élévation, elle lui dit de faire la même addition comme l’année 1849 ; le prince trouva 1871, date de la fondation de l’Empire et du couronnement de Guillaume Ier comme empereur d’Allemagne à Versailles. Le prince demanda alors à la sorcière quelle serait la date de sa propre mort ; la sorcière lui enjoignit de faire la même addition avec 1871 ; l’addition donne 1888, date de la mort de l’empereur. Enfin, le prince ayant demandé si son empire durerait longtemps après lui, la sorcière lui fit continuer la même addition avec l’année 1888, ce qui produit 1913. Ainsi d’après cette prophétie qui offre tous les caractères de l’authenticité, l’Empire allemand tombera cette année ; quel bonheur si ce pouvait être vrai ! Les événements actuels sont maintenant de mettre le feu à l’Europe donnent à ces prophéties, toutes d’accord pour prédire la chute de l’empire allemand, un grand intérêt.

Nous recevons une lettre de Fernand de Rovira nous invitant à déjeuner demain au restaurant du Concours hippique à Perpignan avec sa sœur, les Forton et les Lazerme etc.

Ille, samedi 3 mai 1913

Nous allons, en auto, au concours hippique de Perpignan qui est installé sur la route de Perpignan à Thuir. Nous déjeunons au restaurant-bar du Concours, invités par les Rovira et De Forton ; il y a une trentaine de personnes à ce déjeuner : les Lammerville, Forton, Mme de Rovira de Roquevaire, les Lazerme, La Croix, Henri d’Albici, Henri Passama, etc. Pour le concours, le temps n’est pas beau ; il y a plusieurs ondées.

Ille, dimanche 4 mai 1913

Dans l’après-midi, je retourne au concours hippique avec Bebelle, Maman et Tony ; aujourd’hui encore, le temps est mauvais, il pleut à plusieurs reprises ; c’est regrettable car une bonne partie de la ville de Perpignan est pavoisée en l’honneur de Jeanne d’Arc dont c’est aujourd’hui la fête, fête qui devient de plus en plus nationale.

Semaine du 6 au 11 mai 1913

Ille, mardi 6 mai 1913

Pas de journal hier soir parce que j’étais à Perpignan d’où nous sommes rentrés à 1 heure du matin. Dans l’après-midi, je vais à Claira faire un tour dans les vignes, les ceps retaillés sont en bon état, de nouvelles pousses sortent, mais il est probable qu’elles seront peu fructifères. Bebelle me rejoint à Perpignan et nous dînons au Grand Hôtel à Perpignan ; nous sommes les invités de notre cousine de La Chapelle[25] qui est de passage à Perpignan et qui a organisé ce dîner de 15 couverts ; elle y a invité, outre nous deux, Carlos et Thérèse de Lazerme, Henri Passama, Mlles de Lacroix, leur oncle le comte de Lalande, les Jonquères d’Oriola Mlle Delafosse, M. Etschger, le jeune de Lammerville. Ce soir, nous allons au bal des Lammerville à Taxo ; nous partons d’Ille à 8 heures ½.

Ille, mercredi 7 mai 1913

Nous sommes rentrés de ce bal à 5 heures du matin ; partis d’Ille à 8h ½ hier soir, nous nous arrêtons une heure à Perpignan où Bebelle se fait coiffer ; nous arrivons à Taxo à 11 heures ; le bal n’est pas nombreux mais il est très select et réussi ; les Lammerville[26] ont réuni, pour pendre la crémaillère, la gentry ou, du moins, une partie, car plusieurs familles sont en deuil, d’autres sont absentes en ce moment ; nous n’étions que 34 : les Rovira et Forton, les Lazerme, les Guardia, Gout de Bize, La Croix, Henri Passama, Jonquères d’Oriola, les demoiselles de Lammerville etc. Je danse le cotillon avec une des demoiselles de Lammerville, Bebelle avec Fernand de Rovira. Nous quittons Taxo à 3 heures, sommes ici à 4 heures 10 par Thuir ; nous nous couchons et dormons de cinq heures à 10 heures ½ du matin. Dans l’après-midi, je vais à Boule, je vois les vignes et les pêchers ; je vais au Mois de Marie.

Le château de Taxo – Site komoot.fr

Ille, jeudi 8 mai 1913

Nous déjeunons chez mes parents avec Bonne Maman ; nous partirons demain pour le Chalet Saint-Michel.

Toulouse, vendredi 9 mai 1913

Notre voyage, jusqu’à présent, a été mouvementé et marqué par bien des ennuis. Partis d’Ille ce matin à 9 heures, nous aurions dû arriver à Gaspard vers 5 ou 6 heures du soir ; mais voici qu’en grimpant une forte côte après Quillan, les graisseurs n’ont pas bien fonctionné, le moteur a chauffé et finalement s’est grippé. J’aurais dû m’arrêter tout de suite, j’ai eu le tort de continuer à marcher ; enfin près de Salles-sur-l’Hers, à 50 kilomètres environ de Toulouse, le moteur a refusé de tourner ; j’ai dû me faire remorquer jusqu’au village où j’ai laissé la voiture dans une remise et nous nous sommes fait porter en voiture à la gare de Villefranche-de-Lauragais d’où nous avons gagné Toulouse en chemin de fer ; nous couchons à Toulouse ; j’irai demain au garage Fontan pour qu’on envoie chercher la voiture qui aura sans doute besoin d’une sérieuse réparation ; voilà bien des ennuis et des dépenses imprévues en perspective !

Toulouse, samedi 10 mai 1913

Je suis allé à Salles avec une auto et 2 ouvriers du garage Fontan, on a remorqué l’auto jusqu’ici ; on va démonter le moteur. Bebelle et les enfants partent à 5 heures en chemin de fer pour Casteljaloux ; je couche encore ici afin de voir commencer à démonter le moteur ce soir. On se rend compte à peu près de ce qu’il y a à faire ; on m’enverra mardi un devis détaillé.

Chalet Saint-Michel, dimanche 11 mai 1913 (Pentecôte)

Ce matin, à Toulouse, j’ai fait la sainte communion à Saint-Jérôme puis je suis allé à la grand’messe à Saint-Sernin. Je suis parti par le train de 13 heures 18 et arrivé à Casteljaloux à 5 heures ½ ; l’auto de ma belle-mère m’y attendait et m’a porté ici.

Semaine du 12 au 18 mai 1913

Chalet Saint-Michel, lundi 12 mai 1913

Mauvais temps ; il paraît qu’ici comme partout, il pleut depuis un mois ; les pins gagnent à cette humidité, mais ce n’est pas agréable. Une lettre de Philomène m’annonce la mort de son beau-père survenue samedi. M. de Lavergne[27] a succombé en trois ou quatre jours, à une fluxion de poitrine ; il a fait une mort tout à fait chrétienne. Je devais aller passer quelques jours à La Motte avec Philo et Henri, mais je ne sais si mon projet pourra se réaliser maintenant ; Philo et Henri vont probablement rester quelque temps à Angers. M. de Lavergne avait, je crois, 75 ans.

Chalet Saint-Michel, mardi 13 mai 1913

Le temps est beau aujourd’hui ; nous en profitons pour faire une promenade à charrette anglaise.

Chalet Saint-Michel, mercredi 14 mai 1913

Ma belle-mère, Bebelle, Henri, Lolotte vont à Casteljaloux ; comme je n’ai rien à y faire, j’aime mieux rester ici ; je me promène dans les bois. Les obsèques de M. de Lavergne ont eu lieu lundi ; on a porté son corps à Segré où est le caveau de famille.

Chalet Saint-Michel, jeudi 15 mai 1913

Il fait beau aujourd’hui, par hasard, nous nous promenons en voiture dans la direction de Captieux.

Chalet Saint-Michel, vendredi 16 mai 1913

Dans l’après-midi nous allons en voiture chez Maria Dagès, veuve de l’ancien régisseur de Lafille ; pendant que nous sommes dans la maison, la jument d’Henry attelée à la charrette anglaise, s’échappe, casse ses traits etc ; la voiture est arrêtée par un pin, un des brancards est cassé ; nous pouvons tout de même rentrer avec des harnais de fortune.

Chalet Saint-Michel, samedi 17 mai 1913

Nous nous promenons à pied du côté de la métairie du bas du champ.

Chalet Saint-Michel, dimanche 18 mai 1913

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, on annonce qu’on a vu un chevreuil au moulin de Lartigue ; Henry et le régisseur sautent à cheval et se mettent à chercher ses traces ; je vais aussi dans la même direction armé de mon fusil, mais ne voyons rien ni les uns ni les autres ; je fais tout de même une agréable promenade dans les bois. Les journaux annoncent qu’à la suite des pluies tombées en Roussillon, l’Agly a débordé ; la Salanque et particulièrement le territoire de Claira sont inondés ; je suis très tracassé au sujet de mes vignes, une inondation dans cette saison peut avoir des conséquences désastreuses.

Semaine du 19 au 25 mai 1913

Chalet Saint-Michel, lundi 19 mai 1913

Je télégraphie à Maurice Roger pour avoir des nouvelles des vignes ; il me répond qu’elles n’ont pas de mal ; le soir je reçois une lettre de lui écrite vendredi, il me dit que la plupart des vignes sont submergées, mais aucune n’est ravinée ; comme il venait de les resulfater avant l’inondation, j’espère que l’excès d’humidité n’amènera pas une attaque de mildiou ; l’année dernière malgré l’inondation d’avril, j’ai évité le mildiou, puisse-t-il en être de même !

Chalet Saint-Michel, mardi 20 mai 1913

Je me promène dans les bois. C’est demain que je partirai pour Angers où je passerai quelques jours ; si Philo et Henri sont à La Motte, je les y rejoindrai.

Bordeaux, mercredi 21 mai 1913

Je couche à Bordeaux où je suis arrivé à 4 heures ¼ ; Hôtel Regina.

Angers, jeudi 22 mai 1913

Ce matin, à Bordeaux, je vais à la messe au Sacré-Cœur ; je pars à 8h46, ligne de l’État (Niort, Montreuil) que nous avons suivie si souvent autrefois ; j’arrive à Angers à 16h ½, ma malle me manque ; je descends à l’Hôtel d’Anjou, je dîne chez l’oncle Xavier ; enchanté de redevenir angevin pour quelques jours.

Angers, vendredi 23 mai 1913

Je fais des démarches pour ma malle, j’achète des objets qui me manquent et que le chemin de fer paiera. Je prends mes repas chez l’oncle Xavier ; ils sont tous très aimables ; les deux enfants de Madeleine sont très mignons. Je fais des visites et rencontre bien des amis.

Angers, samedi 24 mai 1913

Je continue mes visites ; dans la matinée je vois Jacques Hervé-Bazin, je fais un tour à l’Université ; je revois avec plaisir beaucoup d’anciens amis.

Angers, dimanche 25 mai 1913

Le matin, j’assiste à la messe de 8 heures à Saint-Joseph ; ensuite je vois défiler (près de la cathédrale) la belle procession du Grand Sacre à laquelle je me suis tant intéressé autrefois quand il fallait défendre contre les apaches le droit de rendre à Dieu un culte public dans la rue ; aujourd’hui cette belle procession a lieu dans le plus grand calme ; cette liberté a été conquise de haute lutte par les Catholiques angevins en 1903, 1904, 1905 ; quels souvenirs ! Je suis la procession jusqu’au tertre Saint-Laurent ; je la quitte après la bénédiction. L’après-midi, je vais aux courses d’Eventard avec l’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine ; je retrouve là mes relations d’il y a quelques années.

Semaine du 26 au 31 mai 1913

La Motte, lundi 26 mai 1913

J’ai quitté Angers à 15 heures et arrive à Segré à 16h ¼ ; je suis maintenant à La Motte, but de mon voyage ; Philo et Henri m’y font l’accueil le plus aimable ; d’Angers à Segré j’ai voyagé avec Madame Hervé-Bazin que je n’avais pas revue depuis six ans ; elle allait au Patys.

La Motte, mardi 27 mai 1913

Le matin, promenade en bateau à Saint-Aubin, paroisse des Lavergne, nous suivons l’Oudon pendant 4 kilomètres ; Saint-Aubin est un hameau de la commune de Segré. L’après-midi, visite à la famille de Laborde, voisins de campagne.

Saint-Aubin, commune de Segré (Maine-et-Loire) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site delcampe.net)

La Motte, mercredi 28 mai 1913

Le matin je vais à Segré avec Henri à pied, c’est jour de foire, je rencontre Jean de Jourdan que j’avais beaucoup connu autrefois à Angers.

La Motte, jeudi 29 mai 1913

Promenade en barque, ou plutôt en périssoire jusqu’à Segré ; de là, nous allons à pied à Sainte-Gemmes d’Andigné et à la grotte de Lourdes installée dans un coin du parc de M. de La Salmonière ; nous rentrons en barque. L’après-midi nous retournons à Segré ; je partirai demain.

Chalet Saint-Michel, samedi 31 mai 1913

Hier matin à La Motte nous sommes allés à la messe à Saint-Aubin, toujours en bateau ; j’ai quitté La Motte l’après-midi, j’ai pris à Segré le train de 15 heures 15 ; j’ai passé la fin de l’après-midi à Angers ; j’ai dîné chez l’oncle Xavier, je me suis occupé de chercher une bonne d’enfant dans des bureaux de placement, pour Joseph et j’ai quitté Angers par l’express de 22h54 ; j’ai voyagé toute la nuit dernière par Tours et Bordeaux et j’arrive ce matin au Chalet Saint-Michel. Bebelle, ma belle-mère, Lolotte, Henry, sont à Cap Lisse chez les La Barrière, ils arrivent vers 5 heures. Papa souffre d’une grippe et a dû rentrer de Perpignan à Ille ; je télégraphie pour avoir des nouvelles.

Juin 1913

Semaine du 1er juin 1913

Chalet Saint-Michel, dimanche 1er juin 1913

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, visite des Lamotte de Mondion ; Maman me télégraphie que Papa a un simple embarras gastrique avec fièvre, sans complication.

Semaine du 2 au 7 juin 1913

Chalet Saint-Michel, lundi 2 juin 1913

Je reçois une lettre de Maman ; Papa est toujours malade, mais Maman m’assure que son état n’a aucune gravité, et me dit de ne pas me tracasser. La paix est enfin signée depuis 3 jours, entre les Alliés balkaniques et la Turquie qui abandonne aux Alliés toute la Crète et presque tout son territoire européen, à l’exception de l’Albanie dont le sort, dont l’étendue même seront réglés par les grandes puissances. Bien des questions restent en suspens et contiennent en germe des complications internationales, celle d’Albanie d’abord, puis celle des îles de la mer Égée, celle de l’Épire etc. De plus la question du partage de la Turquie d’Asie commence à se poser et chacun prend position : la France sera-t-elle en état de profiter des occasions qui ne manqueront pas de se présenter ? Une autre cause de préoccupation réside dans les rivalités entre Alliés pour le partage des territoires conquis ; il y a eu plusieurs rencontres sanglantes entre les troupes grecques et bulgares, et ces jours-ci la situation est très tendue entre la Bulgarie et la Serbie. L’horizon politique est donc loin d’être éclairci. Aujourd’hui commence à la Chambre la discussion de la loi de 3 ans ; malgré leurs justes griefs, les Catholiques et les royalistes donneront, j’en suis sûr, leur appui le plus complet au gouvernement de la république sur cette question, puisque, pour une fois, ce gouvernement fait son devoir malgré l’opposition de 240 députés républicains ! L’après-midi, promenade en break.

Chalet Saint-Michel, mardi 3 juin 1913

Maman m’écrit que l’état de Papa a une tendance à s’améliorer et qu’en tout cas, c’est bénin.

Chalet Saint-Michel, mercredi 4 juin 1913

Nous nous promenons en voiture ; je ne sais encore rien de l’auto ; Jamme, Tournamille et Albert qui doivent venir ne s’annoncent pas ; j’ignore donc quand nous pourrons partir d’ici ; et cependant, il me tarde de partir et de voir comment va Papa.

Chalet Saint-Michel, jeudi 5 juin 1913

L’après-midi, promenade en voiture.

Chalet Saint-Michel, vendredi 6 juin 1913

Papa va mieux, la fièvre diminue beaucoup, mais il est faible. Pas de nouvelles de l’auto. Les Jammes, Albert etc. n’annoncent pas leur arrivée.

Chalet Saint-Michel, samedi 7 juin 1913

Albert, Jamme, Tournamille arriveront lundi soir ; j’espère que nous pourrons partir peu après. Nous allons à Casteljaloux en voiture.

Semaine du 9 au 15 juin

Chalet Saint-Michel, lundi 9 juin 1913

Nous allons à Allons en voiture ; le soir arrivent en auto Albert, Jamme et Tournamille.

Chalet Saint-Michel, mardi 10 juin 1913

Le matin, tournée dans les bois voir les parcelles de l’ancien domaine Bertrin qui sont enclavées dans les nôtres et que nous aurions intérêt à acheter ; nous décidons de les acheter si le prix demandé n’est pas trop élevé. L’après-midi, nous allons tous à Casteljaloux, nous nous entendons avec Labat qui devient notre fermier de Lavance. Je téléphone avec Maman qui me donne des nouvelles de Papa ; il a été très faible et très fatigué dimanche, mais il va mieux aujourd’hui ; je décide d’aller passer quelques jours à Ille, pour voir comment va réellement Papa ; Bebelle restera ici avec les enfants, jusqu’à ce que je vienne la reprendre pour aller à Biarritz ou Papa ne pourra pas aller de longtemps sans doute ; je le remplacerai pour différentes petites choses à faire à la villa. Je partirai jeudi pour Ille.

Chalet Saint-Michel, mercredi 11 juin 1913

Visite des cousins et cousines de La Barrière et de Gensac qui viennent déjeuner en auto ; ils vont à Bordeaux. Après leur départ, nous nous promenons dans les bois et chassons, je tue un lapin avec mon nouveau fusil.

Ille, jeudi 12 juin 1913

Je quitte le chalet ce matin à 7h avec l’auto de Tournamille ; je prends le train à Casteljaloux à 8h21 et j’arrive ce soir à 20h22 à Ille. Je trouve Papa au lit depuis 17 jours, il se lève cependant un peu dans le milieu de la journée ; sa maladie, qui est une infection intestinale ayant quelques rapports avec la fièvre typhoïde, l’a beaucoup affaibli ; il va mieux cependant, sa fièvre diminue d’intensité et il commence à s’alimenter ; les docteurs croient que la convalescence va commencer ; mais elle sera longue.

Ille, vendredi 13 juin 1913

Je vais à Vinça par le premier train, afin de passer auprès de Bonne Maman la fête de Saint Antoine ; je me confesse et communie. Triste fête cette année ! Je rentre à Ille avec Jocaveil qui vient voir Papa en auto. J’ai reçu l’approbation pure et simple par le ministre du Travail des modifications statutaires de la Société Saint-Sébastien ; il m’a suffi de répondre au ministre que le bureau de la Société n’acceptait pas de supprimer la clause relative aux obsèques religieuses et de lui rappeler les arrêts du Conseil d’État et de différents cours d’appel qui me donnaient raison, et il s’est incliné ; s’il l’avait fallu, je serais allé en Conseil d’État. Papa a passé une assez bonne journée. L’avis des médecins est que la convalescence va s’accentuer.

Ille, samedi 14 juin 1913

Même état pour Papa ; ce sera long ; je vais à Perpignan acheter des médicaments pour Papa.

Ille, dimanche 15 juin 1913

Je vais à la grand’messe ; l’après-midi, j’assiste à Perpignan à la salle Gerbet, à la conférence organisée par l’Action française ; discours du commandant Cuignet sur la question juive, de Georges Valois sur les questions sociales et le syndicalisme, de Massé, de Despéramons ; après la conférence, je vais prendre le thé chez les Jean de Massia avec le commandant Cuignet. Je ne reste pas au banquet à cause de Papa ; je veux pouvoir rentrer ici ce soir et voir comment il a passé l’après-midi ; précisément, il a plus de fièvre.

Semaine du 16 au 22 juin 1913

Claira, lundi 16 juin 1913

Le matin je vais à Boule à motocyclette ; de là j’arrive jusqu’à Vinça où je vois Bonne Maman un instant. À Boule, les vignes sont belles, mais les pêchers ont peu de fruits. L’après-midi j’emballe les effets que je vais expédier à Biarritz ; je vais coucher à Claira afin de visiter les vignes demain de grand matin avant la chaleur. Papa avait un peu moins de fièvre et était moins abattu ce matin. En passant à Perpignan, j’ai bien exposé son état à Louis Lutrand ; il estime, comme M. Pons et M. Trainier, qu’il n’y a pas à s’alarmer, mais que ce sera long.

Ille, mardi 17 juin 1913

Ce matin, à Claira, je me suis levé à 4 heures et j’ai parcouru toutes les vignes de 5 heures à 8 h 1/2 ; elles sont en bon état, saines, mais la récolte sera faible, la gelée a fait le plus grand mal ; la plus belle est le Champ Grand de Papa. Je rentre à Ille à 11 heures ½. Papa a passé une nuit assez calme, la fièvre est moins forte que la semaine dernière, il y a aussi moins d’abattement. Si cette petite amélioration continue, je partirai jeudi, de façon à être au chalet vendredi, jour du départ de ma belle-mère, pour que Bebelle ne reste pas seule avec les enfants au chalet. De là nous irons le lendemain à Biarritz ; Papa est pressé de me voir partir pour Biarritz car il m’a chargé de faire faire quelques petites choses à la villa avant la location d’été qui commence le 20 juillet ; nous aurons donc à y passer près d’un mois, Tony prendra des bains de mer.

Ille, mercredi 18 juin 1913

Même état, la tendance à l’amélioration persiste ; je compte partir demain. Bonne Maman vient passer une partie de la journée avec nous. Le matin, je vais à Bouleternère à motocyclette ; je fais tous les comptes avec Jacomy.

Toulouse, jeudi 19 juin 1913

J’ai quitté Ille à 4 heures du soir ; Papa était dans le même état que ces jours-ci, c’est à dire que la fièvre diminue un peu. J’arrive à Toulouse à 23 heures 1/2 et j’y couche.

Agen, vendredi 20 juin 1913

J’ai fait ce matin quelques courses dans Toulouse, j’ai vu mon avoué Me Gavalda pour l’affaire des « Prévoyants de France » qui n’est pas finie. Albert vient me rejoindre ; nous prenons livraison de l’auto au garage Fontan et je pars avec Albert à 11 heures ½ ; je le mène à Montech, je passe à Montauban pour faire régler les graisseurs et je vais coucher à A²gen ; il est trop tard pour arriver ce soir au chalet ; ne devant pas marcher vite aujourd’hui, je ne pourrais y arriver qu’à 10h ½ ou 11 heures du soir. J’y arriverai demain matin.

Biarritz, samedi 21 juin 1913

Je pars d’Agen à 5h45 et j’arrive au chalet deux heures après ; on déjeune à 9 heures et nous repartons pour Biarritz à 10 heures. ; ma belle-mère part en même temps pour la Métairie Grande. Par Mont-de-Marsan et Dax, à travers des forêts ininterrompues de pins, nous gagnons tout doucement Biarritz ; nous y arrivons vers 19 heures après plusieurs arrêts. La villa est très propre.

Biarritz, dimanche 22 juin 1913

Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et, l’après-midi, au salut à Sainte-Eugénie ; nous faisons une partie de l’après-midi sur la plage ; nous rencontrons Mme Rivals, Mme de Mollans. Je n’ai pas de nouvelles de Papa depuis jeudi, j’en suis surpris.

Semaine du 23 au 29 juin 1913

Biarritz, lundi 23 juin 1913

Je reçois des nouvelles de Papa, elles sont un peu meilleures. Je m’occupe des affaires dont Papa m’a chargé. Nous nous promenons sur la plage et en ville ; je retrouve avec joie la mer incomparable, cet océan si majestueux et si beau lorsqu’il se brise avec furie sur les rochers de la Côte d’Argent ; quelle différence avec la Méditerranée si calme que j’ai vue à Nice ; là-bas, la mer est jolie sans doute, mais elle ne bouge pas, elle ne vit pas ; l’Océan monte, descend, se met en colère ; il est certainement plus beau.

La Côte d’Argent à Biarritz – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site ebay.com)

Biarritz, mardi 24 juin 1913

Je vais à la messe de 11 heures à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je fais diverses commissions et passe un moment sur la plage.

Biarritz, mercredi 25 juin 1913

Papa m’écrit lui-même une lettre de 4 pages, il va réellement mieux ; je commence à l’établissement Biarritz salin thermal une série de quelques bains que je dois prendre.

Biarritz, jeudi 26 juin 1913

Le matin nous allons à Bayonne en auto chercher une bonne d’enfant pour Joseph, nous en voyons une qui nous conviendrait ; peut-être pourrons-nous la prendre. Le soir à 10 heures arrive mon beau-frère Henry du Lac que nous avons invité à venir passer quelques jours avec nous.

Biarritz, vendredi 27 juin 1913

Nous nous promenons tous les trois, nous allons visiter une villa que les Jamme nous ont chargés de voir, elle est très éloignée, dans le quartier de la rue d’Espagne. Le soir, cinéma.

Biarritz, samedi 28 juin 1913

Je prends mon second bain aux thermes salins, Bebelle commence ses bains de mer, je voudrais bien pouvoir la suivre ! Les bains de mer sont autrement agréables que les bains de baignoire.

Biarritz, dimanche 29 juin 1913

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, nous allons tous les trois à une course de taureaux à Irun ; nous laissons l’auto sur les bords de la Bidassoa en face d’Irun et franchissons la rivière frontière en barque ; les matadors sont Bombita et Mazzantinito ; la course est assez bonne.

Les arènes d’Irun (Espagne) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site cofradia-anaka.com)

Semaine du 30 juin 1913

Biarritz, lundi 30 juin 1913

Je vais voir le docteur de Lostalot qui me dit de prendre des bains de mer et non des bains salins chauds ; je suis enchanté de ce changement. J’ai des offres pour ma future récolte de Claira à 25 et 26 francs, mais je ne me décide pas encore à vendre car ma récolte sera très faible à cause de la gelée et il y a, partout, beaucoup de mildiou.

« Ceux qui n’ont rien appris », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon le 30 juin 1913

Juillet 1913

Semaine du 1er au 6 juillet 1913

Biarritz, mardi 1er juillet 1913

Je prends mon premier bain de mer de la saison, je nage beaucoup avec Henry ; Tony va prendre aussi les bains de mer et commence aujourd’hui. Le soir nous allons voir le cinéma du café anglais. Il fait très chaud.

Biarritz, mercredi 2 juillet 1913

Le matin bain de mer ; Tony n’aime pas ce traitement et il crie beaucoup dans l’eau où, d’ailleurs, il reste très peu de temps. L’après-midi, nous allons à Saint-Jean-de-Luz en auto ; nous retenons pour les Jamme, qui nous en ont chargés, la villa La Béroje, petite villa près du jardin public ; nous le leur annonçons par téléphone ; nous causons longtemps et nous comprenons très bien malgré la distance. Le soir nous allons au casino municipal.

Biarritz, jeudi 3 juillet 1913

Bain de mer ; le soir, nous allons au cinéma du café anglais. Je reçois de bonnes nouvelles de Papa ; il va de mieux en mieux.

Biarritz, vendredi 4 juillet 1913

Le matin Bebelle et moi allons à la messe à Saint-Charles, nous nous confessons et communions. L’après-midi, promenade en auto chez Didia que nous ne trouvons pas puis à Bayonne.

Biarritz, samedi 5 juillet 1913

La guerre a repris de plus belle dans les Balkans, mais cette fois-ci ce sont les anciens alliés qui sont aux prises ; la Bulgarie est en guerre contre la Serbie et la Grèce ; chose curieuse la guerre n’est pas déclarée et les relations diplomatiques ne sont pas rompues et cependant de terribles batailles se livrent depuis 8 jours ; le capitaine Milovitch m’avait prédit, à Nice, que le partage des dépouilles de la Turquie entraînerait probablement la guerre entre les ex-alliés ; il avait vu juste. Beaucoup d’alarmes et de complications pour l’Europe sortiraient encore de cette guerre. Nous prenons tous notre bain de mer, même Tony et Titi.

Biarritz, dimanche 6 juillet 1913

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous allons à Bayonne voir un concours de gymnastique donné par les gymnastes des patronages catholiques de la région et présidé par Mgr l’évêque ; nous revenons par la Barre que nous voyons franchie par plusieurs bateaux.

Semaine du 7 au 13 juillet 1913

Biarritz, lundi 7 juillet 1913

Nous allons à Saint-Sébastien en auto ; nous faisons visiter la ville à Henry, nous allons au casino, puis, avant de repartir, faisons une visite à M. de Lanauze. On a enterré, civilement hélas ! Henri Rochefort qui est mort la semaine dernière âgé de 82 ans ; malgré l’abîme qui me sépare du célèbre polémiste, je le vois disparaître avec un certain regret ; c’était un beau caractère, il avait un fond de vieil atavisme français qui l’a empêché de tomber dans certaines erreurs, notamment dans le dreyfusisme. À cause de ce caractère vieux français et de son ardent patriotisme il lui sera beaucoup pardonné.

Biarritz, mardi 8 juillet 1913

Nous nous baignons l’après-midi, la mer est très agitée. Le soir, nous allons au cinéma.

Biarritz, mercredi 9 juillet 1913

Ce matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons à Bayonne en b.a.b. et en train[28].

Biarritz, jeudi 10 juillet 1913

Il fait très mauvais temps et très frais, nous ne nous baignons pas ; l’après-midi nous allons au casino, le soir au cinéma de la Croix de Lorraine.

Biarritz, vendredi 11 juillet 1913

Le temps est encore assez troublé, nous nous baignons tout de même ; le soir nous allons au casino.

Biarritz, samedi 12 juillet 1913

Très beau temps ; le matin bain de mer. L’après-midi, nous allons en auto à Cambo, par la délicieuse vallée de la Nive, nous voyons la campagne de Rostand « Arnaga » ; retour par Arcangue. La nouvelle guerre qui vient d’éclater entre Alliés dans les Balkans tourne à l’avantage de la Grèce, de la Serbie et du Montenegro et au détriment de la Bulgarie ; les armées de cette dernière, inférieures en nombre, sont complètement battues et sont menacées d’être cernées et capturées. La Bulgarie paraît avoir été l’agresseur ; elle a été bien mal inspirée, d’autant plus que la Roumanie entre en lice et vient de déclarer la guerre à la Bulgarie. C’est un nouveau bouleversement en Orient ; il ne peut laisser indifférente ni la Russie ni l’Autriche et par là, des complications entre la Triple Entente et la Triple Alliance sont possibles et même probables. Messe à Saint-Charles.

Villa Arnaga d’Edmond Rostand à Cambo-les-Bains (Pyrénées-Atlantiques) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site cparama.com)

Biarritz, dimanche 13 juillet 1913

Le matin, grand’messe à Sainte-Eugénie, bain à la grande plage ; l’après-midi, nous allons voir le cirque Rancy à Bayonne, avec les enfants. Bénédiction à Sainte-Eugénie.

Semaine du 14 au 20 juillet 1913

Biarritz, lundi 14 juillet 1913

Nous ne nous apercevons guère que c’est aujourd’hui la fête dite nationale, anniversaire d’émeutes, de massacres, de trahison, de mépris de la parole donnée, bref d’une journée honteuse qu’il est bien absurde de commémorer. Nous nous baignons à la grande plage.

Biarritz, mardi 15 juillet 1913

Je vais à la messe à Saint-Charles ; bain de mer ; le soir, nous allons tous au casino voir des danses andalouses.

Biarritz, mercredi 16 juillet 1913

Je vais à la messe à Saint Charles, à la bénédiction à Sainte-Eugénie. Je me baigne au Port Vieux. Henry repart ce soir par le train de 21h41 sur Bordeaux ; nous l’accompagnons à la gare. Nous n’avons plus que 3 jours à peine à passer ici. Nous partirons samedi, nous nous arrêterons à Lourdes et irons passer 15 jours à 3 semaines à Vinça, de là à La Métairie Grande où nous resterons jusqu’aux vendanges. La Bulgarie est aux abois, enserrée de tous côtés par les Serbes et les Monténégrins, les Grecs, les Roumains et par les Turcs eux-mêmes qui profitent de la circonstance pour réoccuper les territoires que la Bulgarie avait conquis sur eux et qu’ils avaient cédés aux alliés par le tout récent traité de Londres. Depuis bien longtemps, on n’avait vu une pareille situation ; les grandes puissances (mot bien impropre !) ne peuvent rien faire car leur rivalité les paralyse et assistent les bras croisés à cette nouvelle guerre. Si l’une d’elles se décide à intervenir, que ce soit l’Autriche-Hongrie ou la Russie, elle risque de déchaîner une guerre générale en Europe.

Biarritz, jeudi 17 juillet 1913

Le matin bain de mer ; l’après-midi je vais un moment au casino et sur la plage. Le soir thé chez les Laugier.

Biarritz, vendredi 18 juillet 1913

Ce matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons sur la plage ; nous faisons nos préparatifs de départ. Le soir casino.

Lourdes, samedi 19 juillet 1913

Nous avons quitté Biarritz à 13 heures 40 et nous arrivons à Lourdes vers 19 heures ½ après un arrêt à Salies-de-Béarn où nous avons vu M. et Mme Lacau Saint-Guily. Nous descendons à l’Hôtel Métropole.

Lourdes, dimanche 20 juillet 1913

Nous assistons à la messe, nous nous confessons et communions à la Basilique. Tante Josepha est venue d’Argelès passer l’après-midi et déjeuner avec nous ; elle va bien mieux qu’à Nice, l’air des montagnes lui fait du bien. Il y a ici un pèlerinage écossais et un pèlerinage prussien (!), de Berlin. Nous passons la plus grande partie de la journée près de la Grotte.

Grotte de Lourdes – Carte postale anonyme, 1913 (site delcampe.net)

Semaine du 21 au 27 juillet 1913

Quillan (Aude), lundi 21 juillet 1913

Partis de Lourdes ce matin à 8h20, nous arrivons à Quillan pour y passer la nuit, vers 20 heures après avoir fait 255 kilomètres d’automobile. En partant de Lourdes deux heures plus tôt nous aurions pu arriver ce soir à Ille ou à Vinça. Nous avons déjeuné à Salies-du-Salat où nous couchons à l’Hôtel des Pyrénées.

Vinça, mardi 22 juillet 1913

Partis de Quillan à 9h ½, nous arrivons à Vinça à midi ½ ; nous nous y installons pour 15 jours à 3 semaines. L’après-midi, je vais avec Bebelle voir Papa à Ille. Il va bien mieux, certes, que lorsque je l’avais laissé il y a un mois, mais il a toujours sa douleur arthritique au bras gauche qui le gêne beaucoup ; si cela passait, il pourrait être considéré comme guéri.

Vinça, mercredi 23 juillet 1913

Maman vient déjeuner ici pour voir les enfants ; c’est la première fois qu’elle laisse Papa depuis près de 2 mois ; je la raccompagne à Ille en auto, j’y amène Tony. Au retour je m’arrête à Bouleternère pour voir les pêchers.

Vinça, jeudi 24 juillet 1913

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je fais faire un nettoyage général du moteur de l’automobile, au pétrole ; il en avait besoin après de pareils voyages. J’apprends la mort à Verdun, dans un accident de camion automobile, du lieutenant aviateur de Gensac dont j’avais fait la connaissance au mariage de son frère Jean de Gensac. La loi de 3 ans a été enfin votée à la Chambre samedi dernier ; sans doute elle n’est pas tout à fait ce qu’elle aurait pu être, l’incorporation à 20 ans par exemple est sujette à critique, mais enfin il ne faut pas demander à la république et au régime parlementaire plus qu’ils ne peuvent donner ; qu’ils aient voté, sous la pression de l’opinion saine du pays et sous la menace des armements allemands, la prolongation du service militaire, voilà qui est déjà extraordinaire et, certes, bien inattendu ; réjouissons-nous en à cause de la France qui en profitera et si nous voulons que ce résultat soit durable, travaillons à changer le régime.

Vinça, vendredi 25 juillet 1913

Le matin je vais à la messe de 7 heures ; l’après-midi nous allons à Perpignan en auto avec Bebelle et les enfants. Je voulais aller à Claira mais le temps est mauvais, il pleut une partie de l’après-midi et je dois y renoncer. À Perpignan, je vais voir Alphonse Massé dans sa prison, je vois l’oncle Gabriel de Llobet. Vers la fin de l’après-midi le temps s’étant bien arrangé nous poussons jusqu’à Canet, je prends un bain de mer et baigne les enfants. Chose bizarre, moi qui suis un Roussillonnais je ne m’étais jamais baigné dans la Méditerranée ; au contraire, combien de centaines de bains ai-je pris dans l’Océan ? Je l’ignore. J’en ai pris aussi dans la Manche. À Perpignan, je conclus définitivement avec M. André la vente sur souches de 700 hectos de Claire à 25 francs, sans garantie de degré.

Canet-en-Roussillon, la plage – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)

Vinça, samedi 26 juillet 1913

Le matin, je vais à Nossa. L’après-midi je vais à Ille en auto, je tiens compagnie à Papa qui souffre toujours de son bras ; je m’arrête à Bouleternère où je vais voir les vignes et les pêchers.

Vinça, dimanche 27 juillet 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres. L’après-midi nous faisons quelques visites ; M. le curé me fait voir une brochure très hostile à Maurras et à l’Action française[29] qu’il vient de recevoir en 3 exemplaires ; à l’aide de citations empruntées pour la plupart à d’anciens livres de Maurras et à ceux des chefs de l’Action française qui n’ont pas la foi catholique, l’auteur s’efforce d’inspirer l’horreur de l’Action française ; il déclare que c’est un scandale que de voir des Catholiques collaborer avec ces incroyants. Je signale cette brochure à Maurras et j’écris pour Le Roussillon un article dans lequel je réponds aux sophismes exprimés dans cette brochure qui a pour auteur un M. Fabien Chalenave.

Semaine du 28 au 31 juillet 1913

Vinça, lundi 28 juillet 1913

Nous allons tous déjeuner à Ille chez mes parents ; l’état de Papa est toujours le même ; dans l’après-midi, je lui fais faire une promenade en auto pour lui faire prendre l’air.

Vinça, mardi 29 juillet 1913

Je vais déjeuner chez l’oncle Gabriel de Llobet à Perpignan, puis je vais visiter des vignes à Claira, elles sont en très bon état, mais la récolte est faible à cause de la gelée d’avril ; heureusement les prix seront bons. Bebelle vient à Perpignan par le train de 4 heures, nous rentrons ensemble en auto.

Vinça, mercredi 30 juillet 1913

Je suis obligé de revenir à Perpignan, ce qui ne m’amuse pas du tout, pour mener l’auto au garage, la pompe à eau est détraquée et je dois faire allonger les tiges des soupapes d’échappement ; je pars à midi ½, j’emmène Tony et pendant qu’on fait le travail au garage, je vais avec lui à la plage de Canet, je le baigne et je me baigne aussi. Au retour, la voiture n’est pas prête, et je rentre en chemin de fer. Le Roussillon publie aujourd’hui mon article sur « Les Catholiques et l’Action française », il y a 2 erreurs de composition, je les fais rectifier, la rectification paraîtra demain.

« Les Catholiques et l’Action française », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 30 juillet 1913 – Gallica

Vinça, jeudi 31 juillet 1913

Je suis obligé, pour la 3e fois en 2 jours, d’aller à Perpignan pour y reprendre l’auto ; j’y vais par le train de 13 heures ; à Perpignan je vais voir Massé ; au retour, je m’arrête à Ille voir Papa.

Août 1913

Semaine du 1er au 3 août 1913

Vinça, vendredi 1er août 1913

Le matin, je vais à la messe de 7h ½ ; je me confesse et communie. L’après-midi, nous nous promenons et faisons quelques visites.

Vinça, samedi 2 août 1913

Nous déjeunons à Ille, Bebelle et moi ; je mène Papa à Perpignan où il va consulter le docteur de Lamer ; celui-ci lui conseille d’aller dans quelques jours prendre des bains et douches à Thuès pour guérir son arthrite ; à Perpignan je vais voir les Lazerme avec Bebelle. Le voyage à Perpignan, fait en auto, n’a pas fatigué Papa.

Vinça, dimanche 3 août 1913

Le matin, je vais voter à Bouleternère ; aujourd’hui ce sont les élections départementales ; dans ce canton, on vote pour les conseillers d’arrondissement ; comme les deux conseillers sortants qui se représentaient sans concurrents ne me conviennent pas, je vote pour Despéramons et Massé. Je vais à la grand’messe à Ille dont c’est aujourd’hui la fête patronale. L’après-midi, je vais avec Bebelle et Tony au concours hippique de Vernet-les-Bains ; nous y retrouvons les Rovira, Forton, La Croix, Lazerme etc. Un violent orage interrompt le concours pendant une heure.

Semaine du 4 au 10 août 1913

Vinça, lundi 4 août 1913

Je reçois une lettre d’Albert me proposant de me vendre sa Motobloc 16 HP pour 4500 francs ; comme je connais cette voiture qui a très peu servi et qui est presque neuve, comme d’autre part ma 12 HP vieillit beaucoup et est trop petite quand nous y sommes tous dedans, je me décide à accepter et je réponds à Albert que je vais revoir cette voiture qui est dans un garage d’Agen pour la vente. C’est réellement, à ce prix, une bonne affaire. Si je ne la saisis pas, je pourrai peut-être à grand peine faire durer ma 12 HP un an ou 18 mois, et alors je serai obligé d’acheter une voiture neuve qui me coûtera 10.000 frs. environ ; je revendrai la vieille 1500 frs., ce sera une dépense de 8500 frs. ; actuellement je peux espérer revendre la 12 HP 2500 ou 3000 ; la neuve me coûtant 4500, je n’aurai à débourser que 1500 ou 2000 frs. et j’aurai une excellente voiture que je connais. Dans l’après-midi, je vais un moment à Ille. Albert me répond de ne pas aller encore à Agen ; qu’est-ce que cela signifie ?

Vinça, mardi 5 août 1913

Je télégraphie à Albert ; il me répond d’aller le rejoindre à Gaspard où il est en ce moment ; plus je pense à l’affaire qu’il m’a proposée plus je crois qu’il faut l’accepter ; ce sera une bonne affaire.

Gaspard, jeudi 7 août 1913

Hier soir j’étais en chemin de fer et je n’ai pas pu écrire mon journal. J’ai quitté Vinça hier matin, je suis allé à Saint-André pour assister aux obsèques de la petite Luce de Lammerville morte à 15 mois ; je déjeune et dîne à Perpignan chez l’oncle de Llobet ; l’après-midi je vais à Claira, puis à Canet où je prends un bain de mer. Le soir j’assiste, au Panache, au punch en l’honneur de Massé qui est sorti de prison ce matin, et à la remise de l’objet d’art qu’on lui a offert par souscription (une statue de Gaulois). Je quitte Perpignan par le rapide de 23 heures 57 ; je suis à Toulouse ce matin à 3h40, je couche (pour moins de 4 heures) à l’Hôtel de Chambord ; je repars de Toulouse à 9h ¼ et j’arrive à Gaspard à 10 heures. J’y trouve Albert qui est avec les Tournamille ; demain nous irons chercher la voiture à Agen. Je passe la journée agréablement avec les Tournamille.

Gaspard, vendredi 8 août 1913

Nous avons quitté Gaspard ce matin Albert et moi ; nous sommes allés à Agen en chemin de fer ; nous y avons pris la 16 chevaux qui est superbe, repeinte de neuf et en excellent état[30]. J’en prends livraison, je l’essaie jusqu’à Montech et je me décide complètement car elle va très bien ; je la paie à Albert. Nous déjeunons à Montech et en repartons à 2 heures ; nous couchons à Lavelanet chez M. Étienne Bastide où sont en ce moment Marie et les filles d’Albert. Nous en repartirons demain, Marie nous accompagnera.

Automobile type Motobloc 16 HP – Site motobloc1902.com

Vinça, samedi 9 août 1913

Le matin je vais avec Albert visiter le superbe château de Léran, des ducs de Lévis-Mirepoix, amis des Bastide. Le château est à 9 kilomètres de Lavelanet. Nous partons à 2h ¼ de Lavelanet et sommes à Vinça à 6h ½ après nous être arrêtés ¾ d’heure à Ille où nous avons pris le thé chez mes parents. Henry, François et M. Louis d’Ax de Vaudricourt sont arrivés à Vinça jeudi soir et vont tous les jours à Vernet-les-Bains prendre part à un match de tennis qui dure 3 jours ; nous y irons demain, nous sommes tous invités à déjeuner chez les Rovira dans leur villa de Vernet.

Château de Léran (Ariège) – Carte postale Labouche frères, Toulouse, s.d. [années 1910] (site cartorum.fr)

Vinça, dimanche 10 août 1913

Nous allons à la messe de 8 heures ; nous partons vers 10 heures pour Vernet, nous y déjeunons tous chez les Rovira, il y a aussi comme invité un M. de Lafarge qui matche contre François. La fin du concours a lieu l’après-midi, François a un premier prix et un second prix, il est très fatigué. Ma nouvelle voiture se comporte admirablement ; elle grimpe les côtes en 3e et 4e vitesse à merveille.

Semaine du 11 au 17 août 1913

Vinça, lundi 11 août 1913

François, Henry, M. d’Ax partent le matin dans la nouvelle auto d’Henry. Albert et François partent par le train de 11h45 pour Font-Romeu d’où ils regagneront Lavelanet par le Capcir et la vallée de l’Aude, en auto-car. Le matin je vais à la messe de 7h ½, l’après-midi nous allons à Ille souhaiter la fête à Maman ; je fais faire une promenade en auto à Papa.

Vinça, mardi 12 août 1913

Je vais avec Bebelle à la messe de mariage de Mlle Henriette Jonquères d’Oriola avec M. Raphaël Vigier, à Corneilla-del-Vercol ; nous allons ensuite déjeuner chez nos cousins Gout de Bize au château de Boaça. Nous passons l’après-midi à Perpignan où nous faisons beaucoup de commissions, car nous comptons partir après-demain pour la Borie grande.

Vinça, mercredi 13 août 1913

Dans l’après-midi, je vais à Ille et Bouleternère ; Tony souffre de l’oreille gauche, je ne sais pas si cela ne nous empêchera pas de partir demain.

La Borie Grande, jeudi 14 août 1913

Ce matin, Tony ne souffre plus de son oreille et le Dr Jocaveil nous dit que nous pouvons partir sans inconvénient. Nous quittons Vinça à 2 heures en auto. Malheureusement, le mauvais temps nous surprend en route, c’est d’abord un vent violent, puis la pluie, tout cela nous retarde beaucoup, nous nous arrêtons plusieurs fois longuement et nous n’arrivons à la Borie Grande qu’à plus de dix heures le soir par une pluie battante, on ne nous attendait plus. L’auto a marché admirablement, c’est une très bonne voiture, excellente côtière.

La Borie Grande, vendredi 15 août 1913

Je fais la sainte communion à Sauveterre où nous allons à la messe de 9h ½ ; nous nous reposons. La paix est enfin signée dans les Balkans après 10 mois ou même 11 mois de guerre. La Roumanie, la Serbie, la Grèce, le Montenegro d’une part, la Bulgarie d’autre part qui a été complètement écrasée, viennent de s’entendre pour le partage de la Turquie d’Europe ; la Bulgarie, après sa défaite, a dû renoncer à la plupart de ses prétentions ; c’est ainsi que la Grèce, énergiquement soutenue par la France, obtient Salonique et même le port de Cavala sur la mer Égée. Mais il reste encore deux grosses questions à résoudre dans les Balkans : celle des frontières méridionales de l’Albanie et celle de la Thrace et particulièrement de la ville d’Andrinople ; la Turquie, profitant de la nouvelle guerre, a réoccupé cette province et cette ville qui ont été attribuées à la Bulgarie et on ne voit pas comment on pourra les en déloger ; les grandes puissances ne sont pas d’accord, la force seule pourrait obliger la Turquie à respecter le traité de Londres, or aucune puissance ne semble disposée à employer la force ni à permettre que sa voisine l’emploie. On voit, à cet aperçu, que la question d’Orient est loin d’être résolue. La loi du service de 3 ans est définitivement votée et va entrer en application ; elle a le grand inconvénient d’appeler cette année deux classes en même temps, de sorte que, tout l’hiver prochain, il y aura dans l’armée 2/3 de recrues contre un tiers seulement de soldats instruits ; il aurait cent fois mieux valu garder la classe de 1910 ; que pour des raisons politiques et électorales le gouvernement va renvoyer. Une fois l’instruction de ces 2 classes terminée ; la loi sera définitivement entrée en jeu et ce sera un grand progrès.

La Borie Grande, samedi 16 août 1913

Nous ne bougeons pas ; je lis avec grand intérêt l’ouvrage remarquable de Frantz Funck-Brentano, Le Roi ; cet ouvrage est destiné à faire tomber bien des préjugés injustes contre notre monarchie nationale.

La Borie Grande, dimanche 17 août 1913

Je vais avec Bebelle et Lolotte à la messe de 8 heures à Albine, nous y communions.

Semaine du 18 au 24 août 1913

La Borie Grande, lundi 18 août 1913

Nous ne bougeons pas ; ici le temps passe lentement.

La Borie Grande, mardi 19 août 1913

L’après-midi nous allons tous à Castres ; je laisse la voiture à la carrosserie Crouzat pour quelques améliorations à apporter à la carrosserie. Je reviens dans l’auto 12 HP de ma belle-mère ; nous faisons une visite à nos cousins de Blaÿ au château de Gaïx ; le commandant nous fait visiter les ruines du vieux château démoli en 1810 après avoir été démantelé par les révolutionnaires.

Vestiges de l’ancien château de Gaïx (vue actuelle)  – Wikipédia

La Borie Grande, mercredi 20 août 1913

L’après-midi, nous allons voir la famille de Lager au château de Navès, thé et tennis.

La Borie Grande, jeudi 21 août 1913

Je vais à Castres voir si l’on travaille à ma carrosserie ; j’y vais en auto avec Henry jusqu’à Vaudricourt, puis à bicyclette. On annonce la mort d’un vieillard qui gardera dans l’Histoire la plus effroyable responsabilité, Émile Ollivier, libéral impénitent, chef du ministère de l’Empire libéral, l’homme « au cœur léger » (mot terrible) qui, ayant la responsabilité du pouvoir, laissa éclater la guerre de 1870 à laquelle la France n’était pas préparée. Il meurt moins de 2 mois après son ennemi Rochefort ; j’aurais mieux aimé voir Émile Ollivier partir le premier ; de quels épigrammes le spirituel et terrible polémiste n’eût-il pas accablé sa mémoire ! Des personnages de premier plan de cette terrible époque, il ne reste guère plus que l’Impératrice qui achève sa triste existence tantôt en Angleterre près des cercueils de son mari et de son fils, tantôt sur la Côte d’Azur au Cap Martin, dans cette villa Cyrnos que j’ai entrevue il y a quelques mois. Combien il eût mieux valu pour la France que le Second Empire ne vît jamais le jour !

La Borie Grande, vendredi 22 août 1913

L’après-midi, nous allons tous chez les Tournier au château d’Ayguefondes, thé et tennis.

La Borie Grande, samedi 23 août 1913

Nous ne bougeons pas.

La Borie Grande, dimanche 24 août 1913

Je vais à la messe de 6 heures ; dans la matinée je vais à Castres par le train de 8h, j’en ramène l’auto. Nous avons le vicomte Ernest de Lacaze à déjeuner ; François passe la journée ici.

Semaine du 25 au 31 août 1913

La Borie Grande, lundi 25 août 1913

Dans l’après-midi, je vais en auto à Saint-Amans perdre un permis de chasse ; le soir j’essaie les phares et fais une courte promenade ; ils ne sont pas fameux, je devrai mettre un projecteur.

La Borie Grande, mardi 26 août 1913

Nous ne bougeons pas. Il vient d’y avoir 30 ans, avant-hier, de la mort de Celui qui aurait été, si la France avait compris, le grand Roi Henri V. À l’occasion de ce triste anniversaire, plusieurs journaux ont évoqué la belle figure de ce Prince si noble, si chevaleresque, si loyal et, on peut le dire, si clairvoyant car il a été sur bien des points en avance sur son temps. La France (ou plutôt les Français) sans doute ne le méritait pas. Combien il faut le regretter !

La Borie Grande, mercredi 27 août 1913

Nous allons à Castres tous ; Bebelle choisit un costume tailleur. Nous rentrons vers 7 heures.

La Borie Grande, jeudi 28 août 1913

Nous allons à Castres, puis à Vaudricourt chez les d’Ax, tennis et thé.

La Borie Grande, vendredi 29 août 1913

Bebelle va chez les Tournier avec Henri et Lolotte ; moi, cela ne me sourit pas ; je les accompagne à Saint-Amans voir la marquise de Lacaze, puis je rentre ; je vais voir nos cousins d’Auxilhon.

La Borie Grande, samedi 30 août 1913

Bebelle va à Castres en chemin de fer pour un essayage ; elle revient avec Henry dans sa petite auto ; moi, je ne bouge pas.

La Borie Grande, dimanche 31 août 1913

Nous allons à la messe à Sauveterre. François passe la journée ici.

Septembre 1913

Semaine du 1er au 7 septembre 1913

La Borie Grande, lundi 1er septembre 1913

L’après-midi nous allons tous faire une longue visite aux d’Auxilhon.

Castres, mardi 2 septembre 1913

Nous sommes tous partis de la Métairie Grande ce matin dans les deux autos (celle d’Henri et la mienne) ; nous nous arrêtons à Castres, nous en repartons pour aller au bassin de Saint-Ferréol, nous nous trompons de route tous les deux, nous nous retrouvons à Sorèze où nous déjeunons ; nous visitons ensuite le collège de Sorèze, puis le bassin de Saint-Ferréol, nous passons ensuite devant celui de Lampi où je n’ai pas le temps de m’arrêter parce qu’il va faire nuit ; je redescends par Dourgne seul, les autres restant à la Métairie grande dans l’auto d’Henri ; moi je vais à Castres où je fais l’essai de 2 phares et d’un projecteur, je couche à Castres à l’Hôtel du Nord.

La Borie Grande, mercredi 3 septembre 1913

Après avoir passé la matinée à Castres où j’ai fait placer sur la voiture un avertisseur électrique dit « cléophon », que j’ai fait venir de Paris, je me promène avec François que j’ai été chercher au quartier du 9ème d’artillerie ; je rencontre Henri Jamme arrivé hier de Biarritz à Lapeyrouse ; je le ramène en auto à Lapeyrouse, il m’y garde à déjeuner ; je rentre ici dans l’après-midi.

La Borie Grande, jeudi 4 septembre 1913

Dans l’après-midi nous allons tous à Lapeyrouse avec l’auto de ma belle-mère voir les Jamme.

La Borie Grande, vendredi 5 septembre 1913

Le matin à 8 heures je vais à la chasse avec Henry, nous ne voyons rien. L’après-midi, avec Bebelle et Lolotte, en auto à Saint-Amans pour téléphoner à Castres et accompagner Henry au docteur Molinier. Maurice Roger m’écrit que les raisins sont mûrs et qu’il faudra vendanger au milieu de la semaine prochaine. Je vais aller seul là-bas afin de mettre les choses en train, puis je reviendrai ici pour aller en auto aux grandes manœuvres du Sud-Ouest ; et ensuite nous repartirons tous pour rentrer à Ille.

La Borie Grande, samedi 6 septembre 1913

Joséphine Miller, que nous avions depuis deux ans, nous quitte aujourd’hui pour rentrer chez elle à Munich ; je l’accompagne à la gare à midi 17 avec les enfants. Sa remplaçante, une Wurtembergeoise catholique Käthe Hinterauer, s’est annoncée pour lundi. J’aurais préféré une Autrichienne car il me répugne d’avoir des domestiques allemands, mais je n’ai pu en avoir. Pour rien au monde, par exemple, je ne voudrais une Prussienne. J’espère que les enfants apprendront facilement l’allemand ; c’est la raison, la seule raison pour laquelle je leur donne une bonne allemande.

La Borie Grande, dimanche 7 septembre 1913

Nous allons à la messe à Sauveterre. À la sortie de la messe nous apprenons qu’un grave accident de chemin de fer vient de se produire à Saint-Amans ; nous y allons aussitôt ; c’est un train militaire transportant le 81e de ligne et un train de voyageurs qui se sont précipités l’un contre l’autre à trois ou 400 mètres au-delà de la gare de Saint-Amans, le chef de gare avait donné à tort au train militaire le signal du départ ; c’est un triste spectacle ; les wagons ont grimpé les uns sur les autres, brisés en mille morceaux ; il y a 4 morts : le chauffeur du train de voyageurs, et, dans le train militaire, la cantinière, un soldat garçon de cantine et, dit-on, le cantinier ; tous étaient dans le premier wagon, il y a quelques autres blessés, il y a aussi des chevaux tués et blessés et du matériel endommagé. Les troupes bivouaquaient dans une prairie sous la ligne de chemin de fer. Le train militaire transportait le 81e de ligne sur le théâtre des grandes manœuvres d’armée. L’après-midi visite de Germaine avec son beau-frère et ses enfants.

Semaine du 8 au 14 septembre 1913

La Borie Grande, lundi 8 septembre 1913

Je vais à la messe de 6h ½ à Albine. Ensuite je vais à Castres, je fais l’acquisition d’un projecteur Blériot d’occasion ; ainsi, je serai très bien éclairé en automobile. Ma belle-mère et Lolotte sont venues avec moi.

Vinça, mardi 9 septembre 1913

Je quitte le matin à 7h la Borie grande, je prends à Albine le train de 7h33 et j’arrive à Perpignan à 14h ½ ; je fais route depuis Béziers avec le Docteur Rouflay, de Nice. Je prends à Perpignan l’ancienne voiture Motobloc et je vais à Claira où je parcours les vignes ; la récolte est mûre et il est temps de vendanger, certains raisins de carignan commencent même à se pourrir ; on commencera jeudi. Je vais coucher à Vinça où je n’arrive qu’à 21h ¾ ; Papa, Maman, Tante Josepha, Nénette y sont depuis quelque temps ; Papa irait beaucoup mieux si sa douleur arthritique au bras ne le faisait souffrir.

Vinça, mercredi 10 septembre 1913

Je fais partir nos vendangeurs de la gare de Bouleternère et de celle de Vinça. L’après-midi, Tante Josepha offre un thé à quelques personnes, notamment aux fiancés Thibault-Noëll ; on fait de la musique. Le matin je suis allé aussi à Ille.

Claira, jeudi 11 septembre 1913

Le matin je vais prendre un bain à Nossa ; l’après-midi je viens en auto à Claira où la vendange a commencé ce matin, il était grandement temps ! En passant je m’arrête un instant à Perpignan ; je couche à Claira.

Claira, vendredi 12 septembre 1913

On continue la cueillette du carignan de la Cadène ; ils sont très chargés de récolte ; mais ils commencent à se pourrir parce que les grains sont gros et serrés ; et cependant ils ne sont certes pas trop mûrs ! On se hâte. Je vais à Perpignan, j’y déjeune et y passe une partie de l’après-midi ; je me fais arracher 3 racines de dents par le Dr Vidal. Je vais voir Tante Augustine ; je couche à Claira.

La Borie Grande, samedi 13 septembre 1913

Je passe la matinée à Claira, je déjeune à Perpignan et je repars à 15h15 de Perpignan afin de rejoindre Bebelle et les enfants à la Borie Grande et d’aller aux grandes manœuvres. En arrivant, je trouve une carte de circulation que le généralissime Joffre m’a envoyée, sur ma demande, et qui va me permettre de circuler en auto sur le théâtre des grandes manœuvres. Albert est ici ; nous logerons chez lui à Montech pendant les manœuvres.

La Borie Grande, dimanche 14 septembre 1913

Nous allons à la messe à Sauveterre. L’après-midi je vais à la chasse avec Albert, nous ne levons rien. Je reçois une lettre de Paris, d’un M. Maurice Brousse, me disant qu’il m’achète la voiture 12 HP au prix de 3300 francs ; je lui en avais d’abord demandé 3500 ; puis sur sa demande j’en avais rabattu 200. Je suis enchanté de cette affaire, le prix est bon et, de cette façon, ma nouvelle voiture ne me coûte que 1200 francs ; j’y ai dépensé environ 400 frs en diverses améliorations ; j’ai donc pour une dépense de 1600 francs une superbe voiture pour ainsi dire neuve et qui me donne toute satisfaction. J’ai fait une excellente opération.

Semaine du 15 au 21 septembre 1913

Montech, lundi 15 septembre 1913

Départ pour Montech à 1 heure, arrêt à Castres, nous arrivons ici vers 5h ½ ; 117 kilomètres d’automobile. Marie est arrivée dans l’après-midi pour nous recevoir.

Montech, mardi 16 septembre 1913

Longue randonnée en auto, de Montech à Beaumont-de-Lomagne, Cologne, Cadours, en pleine armée du général Pau dont nous rencontrons constamment des détachements en train d’avancer vers la Save derrière laquelle est retranchée l’armée rouge du général Chomer ; nous retrouvons celle-ci à L’Isle-en-Jourdain où nous rencontrons François ; nous visitons une position très forte de l’armée rouge, à l’est l’Isle, sur la route de Toulouse ; c’est là que nous reviendrons demain matin car c’est là vraisemblablement qu’aura lieu la première attaque. Nous rencontrons le cortège de M. Poincaré qui visite les armées ; son auto est conduite par un cousin d’Albert, M. de Lagausie, qui fait une période comme réserviste et qu’on a réquisitionné à cet effet ; on a réquisitionné la voiture et le propriétaire, ce qui n’amuse pas ce dernier, qui est royaliste ; il nous raconte ce qu’il fait. Nous rentrons le soir à Montech.

Les grandes manoeuvres dans le Tarn-et-Garonne en 1913  – Photographie de presse, Agence Rol (Gallica)

La Borie Grande, mercredi 17 septembre 1913

Nous nous levons à 2 heures, partons à 3h et sommes avant cinq heures à la position centrale de défense de l’armée rouge, remarquée hier soir ; c’est un mamelon près de Pujaudran sur la route de l’Isle-en-Jourdain à Toulouse ; chemin faisant nous assistons à un combat de nuit sur l’aile droite de l’armée rouge. L’armée du général Pau attaque toute la ligne de défense du général Chomer qui s’étend sur une vingtaine de kilomètres ; la bataille dure toute la matinée, de 4 heures à midi ; de notre position, nous voyons tout ; j’assiste à des mises en batterie et à des tirs de canon, de mitrailleuses etc. ; les troupes d’attaque et de défense se dissimulent très bien et profitent de tous les accidents de terrain ; à partir de 8h ½, le bruit devient assourdissant, les canons, les mitrailleuses, l’infanterie tirent continuellement, c’est grandiose. Le président de la république, les officiers étrangers, le généralissime Joffre, les arbitres restent longtemps sur le tertre que nous avons choisi ; le public est très nombreux, il y a là plus de cent automobiles ; la mienne est envahie un moment par des gens qui veulent se faire photographier en même temps que Poincaré, notamment par un officier russe, homme superbe. À midi, le général Pau est déclaré victorieux par les arbitres et la bataille est finie ; c’est la fin des grandes manœuvres. Nous déjeunons sur l’herbe avec les Tournamille et François, puis nous rentrons à Montech, prenons nos sacs et repartons à 5h ¼, de Montech pour la Borie Grande où nous arrivons à 9h ½ du soir.

La Borie Grande, jeudi 18 septembre 1913

Nous nous reposons aujourd’hui ; demain, je repars pour aller reprendre mes vendanges.

Ille, vendredi 19 septembre 1913

Nous quittons la Métairie Grande à 3 heures, trop tard, mais les malles n’étaient jamais finies ! Aussi nous n’arrivons à Ille qu’à 10 h du soir après avoir sonné 3 fois et éclaté une fois à 3km d’Ille ! Il m’est arrivé de passer six mois sans crever ni éclater, puis, comme aujourd’hui, crever trois fois en quelques heures, c’est déconcertant ! Je suis heureux de rentrer ici après tant de déplacements ; nous voici enfin stables pour plusieurs mois.

Ille, samedi 20 septembre 1913

Je vais à Claira ; on a laissé mes vignes ces jours-ci pour vendanger celles de Papa : on reprendra les miennes mercredi ou jeudi. J’éclate encore ; évidemment, il y a quelque chose d’anormal dans les pneus ; heureusement aucun pneu n’a été endommagé par ces éclatements, mais j’ai perdu 2 vieilles chambres à air ; j’enverrai les pneus chez un spécialiste à Perpignan, mais cela me privera de l’usage de la voiture pendant 2 ou 3 jours.

Ille, dimanche 21 septembre 1913

Je vais à Perpignan en chemin de fer ; au marché aux vins, on me fait des offres à 31 frs. pour Claira, je demande 32 frs. Je déjeune chez les Llobet ; je vais voir les Lazerme qui m’apprennent que l’oncle Albert est gravement malade, il a une maladie du foie et a été opéré ces jours-ci à la clinique des Frères de Saint-Jean de Dieu à Paris, l’opération a réussi dit-on. Je rentre à Ille par le train de 4 heures et vais à Bouleternère en auto ; on a commencé hier à vendanger ; puis on a interrompu la vendange et on la reprendra mercredi ou jeudi.

Semaine du 22 au 28 septembre 1913

Ille, lundi 22 septembre 1913

Le matin, je vais à Perpignan par le premier train pour expédier la 12 HP à son acheteur M. Brousse, Descombes-Autos, 11 rue Descombes, à Paris ; il la veut par grande vitesse, ce qui lui coûtera 336 francs ; je fais toutes les démarches et j’assiste à l’embarquement de la voiture, elle est en très bon état ; je l’ai très bien vendue ; je ne comptais certainement pas en retirer ce prix de 3300 frs. J’apprends à Perpignan par Marthe Durand la mort de l’oncle Albert de Lazerne ; il n’avait pas plus de 55 ou 56 ans et laisse un fils de 11 ans ; c’est une mort bien prématurée. Je rentre à Ille par l’express de 11 heures, puis vais à Vinça en auto avec Bebelle et les enfants, nous y déjeunons et passons l’après-midi. J’apprends la triste nouvelle à Bonne Maman. Papa et Maman sont encore à Vinça pour quelques jours.

Ille, mardi 23 septembre 1913

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je fais faire différentes petites choses à la carrosserie de l’automobile, un nouveau vernis notamment. Nous n’avons aucun détail sur la mort de l’oncle Albert ; nous ne savons pas si on l’enterrera à Perpignan ou à Saint-Cyprien.

Claira, mercredi 24 septembre 1913

Je vais à Perpignan et Claira en chemin de fer ; en passant à Perpignan, j’apprends par les Lazerme que l’oncle Albert sera inhumé à Paris et qu’il n’y aura dans le pays qu’un service funèbre. À Claira je suis navré du résultat de la vendange au Champ Parès ; au lieu de 992 comportes l’année dernière (834 en 1911 malgré la gelée et 1268 en 1910), il n’y en aura guère plus de 300 ; quelle diminution ; en tout, je ne dépasserai guère 1800 comportes, c’est-à-dire la valeur de 1150 à 1200 hectos ; quel mal la gelée d’avril m’a fait ! Je couche à Claira.

Ille, jeudi 25 septembre 1913

Il n’y a eu au Champ Parès que 298 comportes ! Je rentre à Ille par l’express de 11 heures 30. L’après-midi nous allons en auto, Bebelle, Henry et moi, aux vendanges de Bouleternère, puis à Vinça. Papa souffre toujours de son bras gauche ; je crains beaucoup que ce bras ne reste ankylosé ; c’est désolant !

Claira, vendredi 26 septembre 1913

Je suis revenu à Claira pour assister à la fin de la vendange ; le matin, je suis allé à Bouleternère ; on finira demain soir à Claira ; je couche ici.

Claira, samedi 27 septembre 1913

Je passe la plus grande partie de la journée à Perpignan, je cherche à voir des courtiers, mais on ne propose pas d’affaires, les transactions sont presque nulles. Je déjeune chez les Llobet. Je rentre et couche à Claira ; le soir, je paie les vendangeurs. Le résultat est bien piètre, il y a, en tout, 1888 comportes au lieu de 3305 en 1912, 2592 en 1911 et 3915 en 1910. Tout le mal vient de la gelée du 15 avril qui a abîmé les aramons ; les carignans ont donné d’une façon normale ; ceux de la Cadène ont eu une très belle récolte. J’achète des grappillons à 0,12 fr. le kilogramme ; on en apporte déjà pour plus de 6000 kilogrammes.

Ille, dimanche 28 septembre 1913

Je vais à la messe de 7h à Claira, j’y fais la sainte communion ; tous mes vendangeurs, du moins tous ceux qui ne sont pas repartis encore, y viennent aussi. Je passe la matinée à Perpignan où je vois de nombreux courtiers qui engagent des pourparlers avec moi pour ce qui me reste à vendre, mais je n’ai pas d’offre ferme. Les cours oscillent de 30 à 33 frs. suivant degré ; mon vin de Claira peut valoir 31 frs. environ. Je rencontre l’oncle Xavier à Perpignan ; je l’engage à venir déjeuner à Ille et je l’emmène en auto ; il déjeune avec nous et, dans l’après-midi, va voir Papa à Vinça. Il a, entre Pia et Claira, une récolte de 7000 hectos environ ; il vient de la vendre à 32 frs. ; cela lui fait 220 à 230.000 frs. ; heureux propriétaire !

Semaine du 29 au 30 septembre 1913

Ille, lundi 29 septembre 1913

Il pleut toute la journée ; vers le soir, la pluie redouble, accompagnée de tonnerre et d’éclairs ; nous ne sortons guère ; nous n’allons que chez les Barescut, en auto, avec les Amade.

Ille, mardi 30 septembre 1913

Je vais prendre Papa à Vinça en auto pour le mener à Perpignan où Louis Lutrand doit radiographier son bras ; je déjeune à Vinça ; je vais me baigner à Nossa. Tante Josepha et Maman viennent aussi à Perpignan. Nous prenons aussi Bebelle en passant à Ille. La radiographie par les rayons X révèle, ce dont nous nous doutions, que c’est de l’arthrite ; un traitement thermal pourra donc en avoir raison. Je vois plusieurs courtiers, mais je n’ai encore aucune offre ferme ; il y a un véritable marasme dans les affaires ! Je ramène Papa à Vinça et rentre à Ille à 8 heures. La pluie d’hier, qui est tombée en trombe vers le soir et dans la nuit à Perpignan et au sud de Perpignan, a causé de grands dégâts. À Perpignan, beaucoup de maisons ont été inondées, des caves, des cours, des cuisines, ont été remplies d’eau ; il est tombé, en moins d’un jour, 114 millimètres au pluviomètre de l’observatoire. À Cerbère, ça a été une véritable catastrophe ; plusieurs maisons se sont effondrées, on parle de 14 ou même de 18 morts ; la ligne de chemin de fer d’Espagne a été coupée en plusieurs points ; une explosion d’acétylène occasionnée par l’inondation a fait plusieurs victimes ; c’est un désastre !

Octobre 1913

Semaine du 1er au 5 octobre 1913

Ille, mercredi 1er octobre 1913

Je ne bouge pas de la journée ; nous faisons un tour de promenade à la Métairie Saint-Martin.

Ille, jeudi 2 octobre 1913

Nous allons tous à Claira et Perpignan en auto ; à Perpignan je vois plusieurs courtiers, mais on fait des offres insuffisantes et je ne traite pas ; il y a, en ce moment, un véritable marasme, mais je suis persuadé qu’il y aura une reprise vers le milieu du mois. Je vois Maman à Perpignan. Nous avons emmené les enfants qui ont été enchantés de la promenade. À Claira j’ai acheté 34.363 kilos de grappillons pour 3964 francs 40 ; je crois que cela pourra me donner 225 à 250 hectos de vin ; à 30 francs l’hecto, cela ferait, brut, 6750 à 7500 frs., et net (déduction faite du prix d’achat et des frais) la coquette somme de 2750 à 3500 francs ; mais la vendra-t-on 30 francs ? C’est douteux !

Ille, vendredi 3 octobre 1913

Le matin je vais à Bouleternère à motocyclette ; l’oncle Xavier vient nous voir, il repart demain pour Angers.

Ille, samedi 4 octobre 1913

Le matin, je vais à Vinça à motocyclette, je vois Papa qui est toujours à peu près dans le même état. L’après-midi, Maman vient ici pour orner la chapelle du Rosaire.

Ille, dimanche 5 octobre 1913

Le matin nous faisons, Bebelle et moi, la Sainte Communion avant la messe de 8h ½ ; nous revenons à la grand’messe et à vêpres, l’après-midi nous faisons et recevons des visites.

Semaine du 6 au 12 octobre 1913

Ille, lundi 6 octobre 1913

Je vais à Perpignan et Claira ; le marasme dans les affaires continue ; il faudra attendre une reprise, plusieurs jours et peut-être plusieurs semaines.

Ille, mardi 7 octobre 1913

Nous allons à Vinça pour le service anniversaire de la mort de Bon Papa ; nous y passons la journée et faisons des visites.

Ille, mercredi 8 octobre 1913

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; il pleut une partie de la journée ; nous nous promenons dans la campagne.

Ille, jeudi 9 octobre 1913

Je vais à Claira, Perpignan, Rivesaltes en auto ; à Rivesaltes je vois Tribillac pour mon vin, il n’est pas acheteur ; à Perpignan j’assiste à une réunion du comité royaliste au sujet du journal Le Roussillon.

Ille, vendredi 10 octobre 1913

Le matin je vais à Vinça à motocyclette ; l’après-midi je ne bouge pas.

Ille, samedi 11 octobre 1913

Nous ne quittons pas Ille aujourd’hui ; nous allons nous promener dans la campagne.

Ille, dimanche 12 octobre 1913

Je vais à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais à Perpignan pour le marché aux vins et pour le déjeuner d’Action française ; je suis en pourparlers pour la vente du solde du vin rouge de Claira ; il y a une certaine reprise : il faut en profiter. Ille est en fête aujourd’hui ; on a organisé une fête de bienfaisance au profit des familles des victimes de la catastrophe de Cerbère ; il y a cortège en musique, danses, loterie, distribution de petites fleurs bleues etc. Cette fête produit 1600 francs ; à la loterie, nous gagnons plusieurs choses ; elle est tirée par le maire, M. Batlle, sur le balcon de la mairie.

Semaine du 13 au 19 octobre 1913

Ille, lundi 13 octobre 1913

Je reviens à Perpignan et je vais à Claira avec M. Rebuffat et M. André, négociant, pour voir le vin ; je me décide à vendre à M. André, à qui j’ai déjà vendu 700 hectos, le solde de mon vin rouge, c’est à dire 400 à 450 hectos. Je le vends à 27,50 fr. l’hecto ; il y a 4 jours, on m’offrait 27 frs. Le vin rouge pèse exactement 8°, et encore il entre là-dedans pour 260 ou 270 hectos de vin de grappillons qui pèse 6,4, sans quoi le degré de ma récolte serait 8 ½ au moins ; pour cette année c’est beaucoup. L’achat de grappillons a été une affaire excellente. Nous rentrons à Ille à 8 heures moins le quart.

Ille, mardi 14 octobre 1913

J’ai aujourd’hui 31 ans et il y a 24 ans de la guérison de ma blessure à la main ; que de temps écoulé déjà ! Je vais aux obsèques de M. Deille, beau-père de M. Obert. Le matin je vais aussi à Bouleternère et le soir à Vinça, le tout à motocyclette. Papa ne se sent pas mieux, bien au contraire ; son bras le fait toujours beaucoup souffrir et il s’affaiblit ; ce sera bien long !

Ille, mercredi 15 octobre 1913

Nous allons à la grand’messe et vêpres au Carmel où l’on célèbre l’Adoration perpétuelle et la fête de Sainte Thérèse. Poincaré, à son retour d’Espagne, vient de traverser la Provence et il est allé hier à Maillane saluer Frédéric Mistral ; c’est un joli geste auquel tout le monde doit applaudir ; c’est surtout, de la part du président de la république, un geste symptomatique de l’état des esprits et du courant des idées. Cette nécessité dans laquelle est le gouvernement de céder au courant d’idées régionalistes, si contraires à son principe, prouve combien ces idées ont fait de progrès ; voilà précisément ce qu’il y a de bon car c’est aussi antirépublicain que possible !

Ille, jeudi 16 octobre 1913

Le matin je vais à Bouleternère assister à la fête de la société de secours mutuels « L’Union Familiale » ; cette année le maire n’a pas osé interdire le cortège ; il n’a pas oublié la leçon de l’année dernière ! Je déjeune chez mon fermier Jacomy. L’après-midi nous allons tous à Vinça ; Papa va un petit peu mieux, mais n’est pas brillant encore.

Ille, vendredi 17 octobre 1913

Je reçois de mauvaises nouvelles de ma 12 HP qui est à Paris ; son acheteur est à peu près introuvable et ne me paie pas bien qu’il ait reconnu, après essai, que la voiture est en très bon état et marche parfaitement. Il me l’avait achetée ferme 3300 frs ; mais il comptait la revendre immédiatement pour pouvoir me la payer ; or l’acheteur sur lequel il comptait s’est dérobé, et lui est hors d’état de payer. C’est bien ennuyeux et bien inquiétant ; j’ai eu affaire à un farceur. Heureusement j’avais pris mes précautions, je ne lui ai pas livré la voiture ; c’est Xavier Civelli qui l’a retirée de la gare de ma part. En attendant, mon acheteur Brousse assure qu’il trouvera à très bref délai, à revendre la voiture ; s’il n’y a pas réussi dans peu de jours, je partirai pour Paris où je tâcherai de la vendre moi-même. L’après-midi nous allons voir les d’Ax à Corneilla et les Çagarriga à Millas.

Ille, samedi 18 octobre 1913

Dans l’après-midi je vais à Perpignan en auto ; j’assiste à une réunion du comité royaliste ; d’importantes décisions y sont prises pour relever la situation financière du journal Le Roussillon qui laisse tant à désirer !

Ille, dimanche 19 octobre 1913

J’ai été fatigué cette nuit ; j’ai eu un peu de fièvre ; aussi je ne sors que pour aller à la grand’messe et à vêpres. Nous devions aller déjeuner demain chez les Massia à Montesquieu ; je leur télégraphie que nous n’y irons pas ; ce serait une imprudence. Avec deux jours de repos il n’y paraîtra plus et nous pourrons certainement nous rendre à l’invitation de Madame Raymond de Çagarriga qui nous invite à déjeuner mardi chez elle à Millas avec ses cousins de Çagarriga et ses neveux de Pontac.

Semaine du 19 au 26 octobre 1913

Ille, lundi 20 octobre 1913

Je vais aux obsèques de Bonaventure Bô, fermier de la métairie du Salt des Cabaills, autrefois à ma tante Civelli, aujourd’hui à Papa ; il est mort samedi soir d’une maladie de cœur ; j’étais allé le voir il y a huit jours.

Ille, mardi 21 octobre 1913

Nous allons déjeuner à Millas chez les Raymond de Çagarriga ; ils ont leurs cousins et neveux et un archiviste de Toulouse venu pour inventorier leurs archives de famille qui sont très riches.

Ille, mercredi 22 octobre 1913

Dans l’après-midi je vais à Vinça voir Papa dont l’état n’a pas changé ; je m’arrête à Bouleternère.

Ille, jeudi 23 octobre 1913

Nous avons à déjeuner Tante Augustine qui va partir pour le Chili ; elle quitte Perpignan le 2 novembre et s’embarque à Barcelone le 4 ; elle passera 2 ou 3 mois à Santiago chez sa sœur, ma tante Emérentienne de Llobet, fille de la Charité, qui est là-bas depuis 9 ans ! Nous avons aussi bonne Maman, Tante Josepha et Nénette qui font leurs adieux à Tante Augustine, et enfin Henri Passama qui s’est annoncé pour aujourd’hui.

Ille, vendredi 24 octobre 1913

Je vais à Vinça assister, comme président de la Société Saint-Sébastien, aux obsèques de Mlle Antoinette Salvo qui était membre honoraire ; je déjeune à Vinça. L’après-midi, nous avons la visite de Tante Hélène de Lazerme et de Thérèse venues ici pour accompagner une conférencière de la Ligue patriotique des Françaises ; elles viennent avec cette dame et le chanoine Parmentier nous voir et prendre le thé.

Ille, samedi 25 octobre 1913

Dans l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint Michel et du Ximenil.

Ille, dimanche 26 octobre 1913

Je vais passer la journée à Béziers pour prendre part au Congrès de la Confédération générale des Vignerons (C.G.V.) ; ce congrès est superbe et réunit plus de 3000 membres de cette formidable union de syndicats qui comprend plus de 80.000 membres ; au banquet nous sommes 3000 et le service s’en ressent car il est loin d’être fameux mais bah ! nous n’y sommes pas allés pour bien manger, mais pour affirmer notre force, je vois Gaston, Rinette et leurs enfants. Parti à 5h56, je rentre le soir à 8h ½. ; des trains spéciaux sont organisés ; j’entends la messe de 7 heures à Perpignan, à l’église Saint Joseph.

Semaine du 27 au 31 octobre 1913

Ille, lundi 27 octobre 1913

Je vais chercher Papa à Vinça en auto ; j’y déjeune ; je le ramène ici dans l’après-midi. Nous pensons maintenant qu’il a un abcès à l’articulation du bras gauche ; il faudra nous en assurer le plus tôt possible.

Ille, mardi 28 octobre 1913

Le matin je vais à Perpignan en auto avec Bebelle ; de là, je vais seul à Claira. Nous rentrons vers 13 heures. M. Pons, qui a vu Papa ce matin, a reconnu l’existence d’un abcès ; il appelle M. de Lamer et il est probable qu’on le percera demain ; ce sera très facile car il est tout à la surface. Mais le point inquiétant c’est de savoir de quelle nature est cet abcès ; ne serait-il pas tuberculeux ? S’il en est ainsi, tout est à craindre.

Ille, mercredi 29 octobre 1913

M. de Lamer vient aujourd’hui et perce l’abcès ; c’est chose très facile ; il ne croit pas que cet abcès soit d’origine tuberculeuse ; en tout cas, il est probable que Papa va ressentir un grand soulagement à la suite de l’enlèvement de cet abcès qui le faisait beaucoup souffrir.

Ille, jeudi 30 octobre 1913

Papa a été très souffrant aujourd’hui et nous a donné un moment de réelle inquiétude ; la plaie de son abcès s’est mise à saigner et le Docteur Pons lui-même n’arrivait pas à arrêter l’hémorragie ; il a fallu à 9 heures du soir (grâce à l’obligeance d’une employée de la poste) téléphoner au Docteur de Lamer qui est arrivé à 10h ½ en auto. Au bout d’une demi-heure, M. de Lamer a réussi à arrêter cette hémorragie, mais Papa est très affaibli et il a fallu lui faire des injections de sérum pour le soutenir. Ce matin il a eu la joie de voir M. le curé[31] qui, reconnaissant implicitement ses torts à notre égard, est venu faire une visite à Papa, mettant fin ainsi à une brouille qui durait depuis plus de deux ans et était très pénible ; de part et d’autre on a convenu que le passé serait oublié. M. de Lamer quitte Papa à 11h ½ du soir et s’efforce de nous rassurer.

Ille, vendredi 31 octobre 1913

Papa a passé une nuit assez tranquille ; sa plaie est cicatrisée et l’hémorragie ne recommencera pas ; il a besoin maintenant de reprendre des forces ; il faut aussi que l’abcès se vide complètement. Il est bien malade et, parfois, je me demande avec angoisse s’il ne faut pas nous attendre à le voir nous quitter. M. Pons est assez pessimiste ; M. de Lamer l’est moins. Dans l’après-midi, je suis obligé d’aller à Perpignan pour plusieurs affaires ; je retardais depuis mercredi ce déplacement à cause de Papa ; j’y vais avec Bebelle et avec Nénette qui est venue ici par le train de 13 heures ¼.

Novembre 1913

Semaine du 1er au 2 novembre 1913

Ille, samedi 1er novembre 1913

Nous faisons la sainte communion à 8 heures ; nous assistons à la grand’messe et à vêpres. Papa est toujours très faible, M. de Lamer revient le soir et est cependant assez satisfait ; il croit que l’abcès n’était pas de nature tuberculeuse et qu’il ne se renouvellera pas ; dans quelques jours nous pourrons nous rendre compte de cela ; s’il était tuberculeux ce serait très grave.

Ille, dimanche 2 novembre 1913

Nous faisons de nouveau la sainte communion ; nous allons à tous les offices et à la procession au cimetière ; Papa a passé une assez bonne nuit et une assez bonne journée.

Semaine du 3 au 9 novembre 1913

Ille, lundi 3 novembre 1913

Nous ne bougeons pas. Nous voyons Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette venues pour voir Papa dont l’état est stationnaire ; il y a tendance à l’amélioration.

Ille, mardi 4 novembre 1913

Papa passe d’assez bonnes nuits ; la plaie se cicatrise normalement ; la seule chose inquiétante, c’est un peu de fièvre le soir. Nous allons déjeuner chez les Passama à Saü près Thuir. Nous avions renvoyé cette visite à Saü, qui devait avoir lieu jeudi dernier, à cause de l’état de Papa. Les La Croix y viennent dans l’après-midi. Je vends mon vin blanc de Claira, qui pèse 9,7, au prix de 32 francs l’hecto à M. Péquignot, négociant à Rivesaltes ; il y a cinq ou six jours, il m’avait offert 30 frs., puis 31 ; j’avais toujours demandé 32 frs. et j’ai fini par les obtenir ; il y a une certaine reprise des cours des vins depuis quelques jours. On le retirera à la fin de la semaine.

Ille, mercredi 5 novembre 1913

Dans l’après-midi je vais à Bouleternère en auto ; j’y emmène Bebelle, Tony et les enfants. Le petit Joseph marche tout seul depuis quelques jours ; il a été plus avancé que son frère et sa sœur. L’état de Papa est stationnaire.

Ille, jeudi 6 novembre 1913

Papa semble, depuis deux ou trois jours, aller un peu mieux ; l’après-midi Maman est obligée d’aller à Perpignan et je la remplace auprès de Papa ; je le garde toute l’après-midi jusqu’à l’arrivée de Maman et j’aide le Docteur à faire son pansement.

Ille, vendredi 7 novembre 1913

Il commence à faire froid ; Papa va un peu mieux ; la plaie de son abcès ne suppure plus et va se fermer ; l’état général est stationnaire avec tendance à l’amélioration. Nous allons, Bebelle et moi, à la messe de 7h et y faisons la sainte communion.

Ille, samedi 8 novembre 1913

Je vais à Perpignan et Claira en auto ; Bebelle et Nénette m’accompagnent à Perpignan.

Ille, dimanche 9 novembre 1913

Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, je vais à Vinça en auto, pour la visite au cimetière. L’état de Papa est stationnaire. Henri de Lavergne, Philomène et leurs enfants arrivent ce soir ; ils viennent voir Papa et passeront quelque temps dans le pays.

Semaine du 10 au 16 novembre 1913

Ille, lundi 10 novembre 1913

Je vais à Perpignan assister aux obsèques de Madame Louis Noëll née Bartissol ; cette dame, morte d’une pneumonie à l’âge de 47 ans, m’avait témoigné de l’intérêt à l’époque où il était question de mon mariage avec Mlle de Pallarès, aujourd’hui mariée à M. Maurice Lafabrègue. Je laisse l’auto à Perpignan pour faire resserrer le frein et je rentre à Ille par le train de 4 heures. À Perpignan, je vais un moment à la Bibliothèque municipale.

Ille, mardi 11 novembre 1913

Je reviens à Perpignan reprendre l’auto au garage ; je rentre à Ille à 4h ½.

Ille, mercredi 12 novembre 1913

Je reviens encore à Perpignan pour y accompagner Maman, Nénette et Bebelle ; Maman s’occupe avec M. Bausil de la possibilité de faire jouer la pièce Cœur de Française au profit du Dispensaire de la Croix-Rouge ; il y a de grosses difficultés ; je vais aux Archives du département. Le matin je suis allé à Vinça avec Bebelle, Henri, Philomène et tous les enfants ; nous avons assisté à la messe du mariage de Charles de Guardia avec Mlle Chambeu ; nous avons déjeuné à Vinça.

Ille, jeudi 13 novembre 1913

Aujourd’hui, je ne bouge que pour aller à Bouleternère où je m’occupe avec Jacomy de refaire le bail des terres affermées ; ce remaniement est rendu nécessaire par la plantation en vigne du champ de l’Aire que je vais faire tout prochainement.

Ille, vendredi 14 novembre 1913

L’état de Papa s’améliore ; mais il y aura beaucoup à faire pour remonter le courant et rendre bon l’état général. Aujourd’hui je ne bouge pas.

Ille, samedi 15 novembre 1913

L’après-midi, je vais à Perpignan où j’assiste à une réunion du comité royaliste relative au journal Le Roussillon ; grâce à un pressant appel, un certain nombre de royalistes ont souscrit annuellement des sommes variables qui permettront d’établir un budget normal pour ce pauvre journal. Le matin, j’assiste à la grand’messe ; c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration.

Ille, dimanche 16 novembre 1913

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi de 4 à 6 h, j’accompagne Tony au cinéma de la gare. Papa va mieux et je vais pouvoir aller à Paris m’occuper de la situation de ma voiture 12 H.P. ; je passerai par Bergerac pour voir Marie-Thérèse et Max que je n’ai pas vus depuis 19 mois et pour étudier une affaire.

Semaine du 17 au 23 novembre 1913

Ille, lundi 17 novembre 1913

Maman étant à Perpignan au cours de la Croix-Rouge, je tiens compagnie à Papa toute l’après-midi.

Ille, mardi 18 novembre 1913

L’après-midi, je vais à Bouleternère et Vinça avec Bebelle ; je signe avec Jacomy le nouveau bail qui exclut le champ de l’Aire que je vais planter en vigne ; désormais, en fait de champs affermés, il n’y aura plus que « Derrès las Casas » et le « Camp d’el Prat ». Le fermage sera de 800 fr. au lieu de 1060.

Ille, mercredi 19 novembre 1913

Le matin je vais en auto avec M. Hippolyte Bô et un pépiniériste d’Ille acheter des racinés pour mes plantations de vignes ; je les achète à Saint-Feliu-d’Amont. Je reçois une lettre me disant que ce filou de Brousse a revendu ma 12 HP depuis 15 jours ; il ne m’a pas donné un sou ; c’est un escroc et il n’y a plus à hésiter à le poursuivre ; je partirai demain pour Paris. Dans l’après-midi je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; nous emmenons Tony chez le Dr de Lamer qui examine son abcès au front et qui déclare que c’est un bobo insignifiant ; peux partir tranquille. Papa va aussi beaucoup mieux.

Paris, vendredi 21 novembre 1913

J’ai quitté Ille hier matin à 5h56 et je suis arrivé ce matin à la même heure à la gare du P.L.M. après avoir voyagé par la vallée du Rhône (Tarascon, Lyon etc.) ; j’ai parfaitement dormi ayant été seul dans mon compartiment de Lyon à Melun ; à Melun, il est monté un employé de la gare qui a assisté à la catastrophe de chemin de fer du 4 novembre et qui a participé au sauvetage des blessés ; il me raconte tout cela. À Paris, je m’occupe immédiatement de l’affaire de ma malheureuse voiture dont je risque fort de ne jamais voir le prix. Je fais faire sommation par huissier au nommé Brousse d’avoir à me payer dans les 48 heures. En même temps, je charge une agence de police privée de rechercher si cet animal a quelque chose que je puisse saisir ; je fais prendre des renseignements sur son père qui habite Grenoble. Si l’enquête révèle l’existence de quelque chose que je puisse saisir, je l’assignerai devant le tribunal de commerce ; s’il n’y a rien à saisir, j’agirai sur le père par la menace d’une plainte au parquet, car il y a abus de confiance caractérisé ; peut-être devant cette perspective le père paiera-t-il la dette de son fils. En fin de cause, si je n’en tire rien, je déposerai ma plainte au Parquet. Je vois ma tante Civelli et Margot ; je dîne chez elles. Xavier est à Londres.

Paris, samedi 22 novembre 1913

Rien à faire contre Brousse jusqu’à lundi ; je fais beaucoup de commissions ; l’après-midi je vais un moment à la rédaction de L’Action française 17 rue Caumartin ; je vois quelques-uns de ces messieurs. Dans la matinée je fais des recherches à la Bibliothèque nationale sur les Estève de Montpellier et du Languedoc[32] au 17e siècle qui, probablement, étaient nos parents ; je trouve beaucoup de choses intéressantes sur eux dans l’Armorial du Languedoc. Je dîne chez Tata Mimi.

Paris, dimanche 23 novembre 1913

Je vais à la messe à la Madeleine. Je déjeune chez Tata Mimi ; ensuite nous allons ensemble au Jardin d’acclimatation. Le soir je vais au nouveau cirque.

Semaine du 24 au 30 novembre 1913

Paris, lundi 24 novembre 1913

Je m’occupe toute la journée de l’affaire Brousse ; je consulte M. Manchin, avocat, qui me conseille de porter plainte le plus tôt possible ; je voudrais pourtant essayer d’intimider Brousse par la menace de cette plainte ; je lui envoie donc une lettre recommandée l’avertissant que je déposerai la plainte s’il n’est pas venu me payer mercredi. Je fais de nouvelles recherches à la Bibliothèque nationale. Je dîne chez Tata Mimi.

Paris, mardi 25 novembre 1913

Je vais à Rouen, ville que je désirais, depuis longtemps, connaître ; c’est une belle ville ; ses monuments religieux et civils sont remarquables ; mon train, un rapide, fait le trajet en 1h50. Je suis de retour à Paris à 19h40 ; je dîne rapidement avec M. Bertran, Massé, Passama, Jonquères etc. au restaurant du Cercle militaire avenue de l’Opéra. Ensuite je reviens au nouveau cirque voir lutter le Nègre si célèbre Jack Johnson, l’homme le plus fort du monde.

Lutte Frank Moran – Jack Johnson, Paris, en 1914 – Photo crédits Université de Caen (Wikipédia)

Paris, mercredi 26 novembre 1913

Brousse ne donne pas signe de vie ; je prépare ma plainte ; aujourd’hui s’ouvre le congrès de l’Action française ; j’assiste à la réunion du matin et à une partie de celle de l’après-midi ; je fais des commissions.

Paris, jeudi 27 novembre 1913

Je dépose ma plainte entre les mains du substitut du Procureur de la République ; je dépose en même temps la copie de toutes les pièces justificatives, copie que j’ai fait faire à la machine à écrire ; je devrai prolonger mon séjour jusqu’à lundi, le procureur me dit qu’il sera impossible d’avoir suffisamment avancé l’enquête pour que je puisse partir samedi, comme je l’aurais voulu. J’assiste aux deux séances du congrès ; elles sont très intéressantes ; le matin, il y a un rapport de M. Rocher sur la propagande qu’il a faite dans l’Isère ; c’est un modèle de propagande. J’invite à déjeuner, sur la rive gauche, M. Bertran, Massé, Jonquères et M. Dominique Delahaye, sénateur, que je rencontre. Après le déjeuner, M. Delahaye nous fait visiter le Palais du Luxembourg qui est beaucoup trop beau pour les Caïmans ; il me donne une carte pour la séance du Sénat ; j’y vais un moment après le congrès ; j’y vois Henry Noëll[33] dans l’exercice de ses fonctions. Le soir, je dîne chez Tata Mimi, puis je vais, rue du Rocher, à une séance organisée par les Camelots du Roi au profit de leur caisse.

Paris, vendredi 28 novembre 1913

Je ne sais rien sur Brousse aujourd’hui ; la plainte suit son cours. J’assiste aux deux séances du congrès ; le soir après avoir dîné chez Tata Mimi, je vais avec elle, avec Margot, avec la comtesse des Cordes et sa fille Aliette à la magnifique réunion de clôture du congrès à la salle Wagram ; il y a là, sans aucune exagération, 5 à 6000 royalistes ; nombreux discours, grand enthousiasme. L’expérience d’une république nationale avec Poincaré touche à sa fin ; bientôt, la route sera libre devant le Roi.

Paris, samedi 29 novembre 1913

Je suis convoqué pour lundi matin chez le commissaire de police pour donner des renseignements afin de faire avancer l’enquête ; j’espère bien que je pourrai partir lundi soir. D’autre part, je sais par l’agence de police privée que le père de Brousse, que l’on m’avait dit habiter Grenoble, est inconnu dans cette ville ; quant à Brousse lui-même c’est un vulgaire escroc que je ferai condamner à la prison ; malheureusement j’ai bien peu de chances de retrouver mon argent. Je fais beaucoup de commissions dont Bebelle m’a chargé ; je vais voir nos cousins de Roig rue Portalis. Je vais aussi voir le Musée du Louvre. Je rencontre Tata Mimi et Madeleine ; elles sont ici pour quelques jours ; Tata Mimi m’invite à déjeuner demain.

Paris, dimanche 30 novembre 1913

Je vais à la grand’ messe à la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre ; j’y fais la sainte communion. Je reçois une dépêche d’Ille me disant que Brousse m’a envoyé à Ille un effet de 3700 frs. payable le 15 Janvier ; c’est le premier effet de ma plainte, mais je serais bien naïf si je m’en contentais et si je retirais ma plainte ; le 15 Janvier, il laisserait protester sa signature et je serais joué ; il faut donc aller de l’avant. Je déjeune chez Prunier avec Tata Mimi Estève et Madeleine. Le soir je dîne chez les Civelli ; Xavier est arrivé dans la nuit de Londres, il a une crise d’estomac.

Décembre 1913

Semaine du 1er au 7 décembre 1913

Paris, lundi 1er décembre 1913

Je vais à la messe de 9 heures à la Madeleine. Je me rends à la convocation du commissaire de police du quartier de la Madeleine 57 rue d’Anjou à qui je donne beaucoup de détails sur les agissements de Brousse, documents à l’appui il en dresse un procès-verbal. Je reçois à 9 heures ½ la lettre et l’effet de Brousse arrivés hier matin à Ille ; ils ont été mis à la poste à Paris avant-hier samedi, c’est-à-dire dès que Brousse a pu savoir que j’avais porté plainte ; il a daté la lettre et l’effet du 27, mais le timbre de la poste est du 29 ; je le fais voir au commissaire de police ; c’est ce qu’on appelle de la monnaie de singe et ce n’est pas cela qui me fera retirer ma plainte. Tout est en train maintenant et je compte partir demain, à moins d’imprévu. L’après-midi je vais à la Chambre ; le ministère a failli être mis en minorité sur la question de l’emprunt de 1300 millions qui n’est voté qu’à 21 voix de majorité ; ces séances de la Chambre ou du Sénat m’écœurent ! Je dîne chez les Civelli.

Paris, mardi 2 décembre 1913

Je fais mes dernières courses et commissions ; je déjeune chez les De Lestrac qui sont rentrés samedi de La Burbanche ; je dîne chez les Civelli et je quitte Paris par l’express de 22h10 à la gare d’Orsay pour aller à Bergerac. Je n’ai pas réussi à me faire payer par Brousse, mais j’ai pris le meilleur moyen pour arriver à ce résultat : saisir le Parquet ; la peur d’une condamnation certaine en correctionnelle sera, peut-être, pour cet animal le commencement de la sagesse et il tâchera de se procurer la somme nécessaire pour me payer ; en tout cas, il n’y avait pas autre chose à faire !

Bergerac, mercredi 3 décembre 1913

Je suis arrivé ce matin à 8h50 ; je n’avais pas vu Marie-Thérèse, Max et leurs enfants depuis 20 mois ; j’examine avec Max la possibilité d’une combinaison qui consisterait pour moi à acheter en Périgord une propriété que Max m’affermerait ; le mieux serait que j’achète une propriété appartenant au Crédit Foncier qui me ferait les meilleures conditions de paiement et le fermage me paierait les annuités dues au Crédit Foncier ; ainsi, je ferais personnellement une affaire qui ne serait pas mauvaise et Max, installé sur une propriété qu’il ferait valoir, serait tiré d’embarras.

Bergerac, jeudi 4 décembre 1913

Je vais voir avec Max le représentant du Crédit Foncier à Périgueux ; il a plusieurs propriétés à vendre ; Max va les visiter et m’enverra sur chacune d’elles une notice détaillée ; je pourrai prendre ainsi une décision en connaissance de cause ; je quitte demain Bergerac, mais j’y reviendrai dans quelques jours pour prendre une décision.

Perpignan, vendredi 5 décembre 1913

J’ai quitté Bergerac ce matin à 9h37 et j’arrive à Perpignan à 22h10 ; impossible d’arriver ce soir à Ille, il n’y a pas de train ; je couche au Grand Hôtel à Perpignan.

Ille, samedi 6 décembre 1913

Je suis arrivé ce matin à 8h35 avec grand plaisir après 16 jours d’absence ; Papa va mieux, mais son bras est toujours inerte, il est comme atrophié. Le front de Tony est complètement guéri ; Bebelle va bien.

Ille, dimanche 7 décembre 1913

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je vais voir M. le curé et M. le vicaire ; je me confesse.

Semaine du 8 au 14 décembre 1913

Ille, lundi 8 décembre 1913

Je fais la sainte Communion afin de gagner le Jubilé constantinien dont la clôture est aujourd’hui ; je fais les visites prescrites à l’église, et vais à la grand’messe et à vêpres. Papa sort aujourd’hui pour la 1ère fois.

Ille, mardi 9 décembre 1913

Nous allons à Vinça avec Maman et les enfants pour faire nos adieux à Tante Josepha et Nénette qui repartent pour Nice demain, elles y passeront l’hiver et le printemps.

Ille, mercredi 10 décembre 1913

Constitution de l’abominable ministère Doumergue qui est peuplé de médiocrités, le radicalisme triomphe ; c’est la loi de la république et Poincaré n’a pas su ou pas voulu l’empêcher malgré les espoirs un peu niais des conservateurs libéraux ; une fois de plus la malfaisance du régime est mise en lumière ! Je vais à Claira ; Bebelle et les enfants restent à Perpignan ; à Claira les travaux sont assez avancés.

Ille, jeudi 11 décembre 1913

Je ne bouge pas aujourd’hui ; le froid commence à se faire sentir, mais le temps est superbe.

Ille, vendredi 12 décembre 1913

L’après-midi je vais à Bouleternère en auto ; le soir Jean fait de grands dégâts au garage ; voulant essayer de conduire la voiture, ce que je lui avais expressément défendu, il l’envoie buter contre la cloison du fond du garage ; l’auto renverse cette cloison, casse ma vieille bicyclette et l’avant de la voiture s’abime un peu ; voilà une fantaisie de mon domestique qui me coûte cher !

Ille, samedi 13 décembre 1913

Nous allons à la messe à l’honneur de Sainte-Lucie à 5h ½ ; il y a beaucoup de monde à cette messe. À la suite de plusieurs vols et cambriolages, la police de sûreté a envoyé ici plusieurs agents qui font des perquisitions dans plusieurs maisons et arrêtent deux malfaiteurs ; l’enquête se poursuit, on fait d’autres perquisitions qui découvrent de nombreux vols ; il y avait à Ille depuis longtemps une bande de voleurs qui se croyait assurée de l’impunité ; il était temps d’agir ! Je mène l’auto à Perpignan pour faire réparer les dégâts faits par Jean.

Ille, dimanche 14 décembre 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; rien de nouveau. L’enquête de la police de sûreté continue et sera fructueuse. J’ai reçu avant-hier une lettre d’un homme d’affaires de Paris, un M. Boilleau, qui m’écrit de la part de la mère de cette canaille de Brousse pour me demander le décompte exact de ce que me doit Brousse ; il me dit qu’il me proposera quelque chose de nature à me satisfaire ; c’est ma plainte qui commence à agir !

Semaine du 15 au 21 décembre 1913

Ille, lundi 15 décembre 1913

Nous allons nous promener, avec Philomène et Henri, du côté du Touïre.

Ille, mardi 16 décembre 1913

Je vais déjeuner à Vinça avec Bonne Maman ; je suis convoqué à une réunion de la Commission cantonale d’assistance-retraite présidée par le sous-préfet ; elle est très courte. À Vinça, je m’occupe de différentes choses.

Ille, mercredi 17 décembre 1913

Le matin je vais à Bouleternère où l’on défonce, avec 5 paires de bœufs et une charrue de force, le champ de l’Aire que je vais planter en vigne. L’après-midi je vais à Perpignan par le train de 13h25, je reprends l’auto qui est réparée, je vais à Claira et rentre ici en auto. Je vais voir près de Pia des échaudeuses à grand travail qui appartiennent à M. de Lamer ; je vais faire transformer la mienne et j’adopte ce système qui permet d’économiser beaucoup de main-d’œuvre. Ici les perquisitions et les arrestations continuent.

Ille, jeudi 18 décembre 1913

Nous déjeunons chez mes parents avec les Lavergne ; ensuite, je retourne à Bouleternère en auto. Nénette a 20 ans aujourd’hui ; nous lui envoyons un télégramme de félicitations que nous signons tous.

Ille, vendredi 19 décembre 1913

L’après-midi je retourne à Bouleternère en auto. L’oncle Xavier, qui est dans le pays pour quelques jours, vient passer la journée ici.

Perpignan, samedi 20 décembre 1913

Je vais à Perpignan, où je couche chez l’oncle de Llobet, par le train de 4 heures ; je fais, au Panache, une conférence sur le livre de Frantz Funck-Brentano, Le Roi ; je parle ce soir de la première moitié du livre ; je traiterai de la seconde partie le 10 janvier ; c’eût été trop long en une fois.

Résumé de la conférence d’Antoine d’Estève de Bosch sur Le Roi de Frantz Funck-Brentano, publié en première page du Roussillon du 31 décembre 1913 – Gallica

Ille, dimanche 21 décembre 1913

Je vais à la messe à Perpignan ; ensuite, je vois un moment M. Bertran et quelques délégués de différentes sections d’Action française ; nous prenons des décisions au sujet de deux conférences qui auront lieu l’une en janvier l’autre le 1er février. Je rentre à Ille par l’express de 11 heures ; nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier. L’après-midi je vais à vêpres.

Semaine du 22 au 28 décembre 1913

Ille, lundi 22 décembre 1913

L’après-midi je vais à Bouleternère avec Bebelle en auto ; il fait froid mais beau temps ; nous nous promenons au soleil. Henri de Lavergne part ce soir pour Nice où Tante Josepha l’a invité à aller passer quelques jours.

Ille, mardi 23 décembre 1913

Nous allons à Perpignan dans l’après-midi en auto ; nous emmenons Philomène.

Ille, mercredi 24 décembre 1913

Dans l’après-midi, à 17h ½, joli arbre de Noël chez mes parents, pour les enfants qui sont ravis ; leur joie est exubérante. Je cause avec l’oncle Xavier d’une question qui me tient à cœur et pour la solution de laquelle j’ai fait de longues et patientes recherches sur le passé de notre famille paternelle. Je voudrais reprendre l’orthographe « d’Estève » qu’une partie de ma famille a portée au 18e siècle. Mon bisaïeul et mon trisaïeul ont exercé des fonctions conférant la noblesse ; j’ai écrit sur cette question un long mémoire et j’ai la certitude que tous mes ancêtres depuis Jean Estève ont eu la noblesse et le droit de signer « d’Estève ». Je désire beaucoup, à cause de mes fils, faire revivre cette tradition. Je le dis à l’oncle Xavier qui est de mon avis, comme Papa, et qui est disposé à engager, si la chose est juridiquement possible, une action en rectification d’actes de l’État-civil. Le soir, en attendant le moment d’aller à la messe de minuit, je recopie des documents et mon mémoire, pour les donner à l’oncle Xavier.

Ille, jeudi 25 décembre 1913

Nous assistons à la messe de Minuit qui est très solennelle, puis à la messe de l’aurore ; nous faisons tous la sainte communion. Ensuite nous allons réveillonner chez mes parents ; nous sommes très nombreux à cause de la présence de l’oncle Xavier et de Philomène. Nous retournons à vêpres. Je montre mes documents sur le passé de notre famille à l’oncle Xavier et, d’accord avec Papa, nous décidons d’aller consulter un avocat, Me Vergès, sur la marche à suivre pour obtenir la rectification de nos actes. La seule difficulté sera celle-ci : la forme « d’Estève » a été portée, non par nos ascendants, mais par le frère de mon bisaïeul ; tous, aussi bien mon trisaïeul et mon bisaïeul que mon arrière grand-oncle, ont acquis la noblesse et nous l’ont transmise[34] ; mon bisaïeul, comme son frère, avait le droit de prendre la particule puisqu’il était noble, on peut donc admettre que s’il ne l’a pas fait inscrire dans son État-civil, c’est l’effet d’une omission que nous pouvons réparer. Au point de vue juridique c’est ainsi que nous devons, à mon avis, présenter la demande de rectification, car le Tribunal n’a pas à déclarer que nous sommes nobles, ce n’est pas son affaire, il n’est pas compétent pour cela ; il n’a à s’occuper que de l’orthographe du nom. On peut être noble sans porter de particule ; cependant, étant donné que presque tous les nobles portent la particule et que c’est aujourd’hui le seul signe de noblesse, étant donné surtout qu’une partie de notre famille a porté la particule, il est désirable de la reprendre.

Ille, vendredi 26 décembre 1913

Fête de Saint Étienne ; nous allons à la grand’messe et à vêpres ; j’assiste à la grand’messe avec la Société Saint-Étienne.

Ille, samedi 27 décembre 1913

Le matin je vais à Claira voir les vignes et les travaux, puis à Saint-Laurent porter de l’argent au percepteur. L’après-midi je retrouve l’oncle Xavier à Perpignan et nous allons ensemble exposer nos projets de revendication de la particule à Me Vergès, avocat, que l’oncle Xavier connaît beaucoup. Je montre mes documents à Me Vergès, qui déclare que notre droit est évident ; il croit qu’il sera juridiquement possible de le revendiquer ; il va examiner cette possibilité et me donne rendez-vous samedi prochain. Somme toute, il a été très encourageant.

Ille, dimanche 28 décembre 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres. L’oncle Xavier vient passer la journée avec nous et nous fait ses adieux, il repart demain pour Angers. Il est décidé à demander au Tribunal de Perpignan l’adjonction de la particule « d’ » à notre nom si Me Vergès croit la chose possible juridiquement.

Semaine du 29 au 31 décembre 1913

Ille, lundi 29 décembre 1913

Dans l’après-midi nous nous promenons avec Philomène sur le vieux chemin de Bouleternère ; il fait froid. Je crois que dans 7 ou 8 mois, je serai père pour la quatrième fois ; ce sera une lourde charge que d’avoir quatre enfants à élever, mais enfin il faut espérer que Dieu nous aidera.

Ille, mardi 30 décembre 1913

L’après-midi nous allons à Perpignan en auto ; il a assez fortement neigé la nuit dernière et il fait très froid.

Ille, mercredi 31 décembre 1913

Dernier jour de l’année ; dans l’après-midi, cérémonie d’action de grâce à l’église.


[1] Il s’agit d’Hélène de Micas, fille de Jean de Micas et d’Elizabeth Segar Tisley, mariée en 1864 avec le capitaine de frégate Victor Roca d’Huytéza (1822-1889). Sur la généalogie de cette famille, voir supra notes du 29 septembre 1901, 27 septembre 1903 et 3 mai 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Jules Pams (1852-1930), député des Pyrénées-Orientales (1893-1904), sénateur (1904-1930), ministre de l’Agriculture (1911-1913), figure détachée du Parti radical (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] L’un et l’autre respectivement mariés à Marie et Gabrielle de Llobet, filles de Charles de Llobet (1856-1943) et donc cousines germaines de Gabrielle du Lac, épouse d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Joseph de Massia de Ranchin (Céret, 27 octobre 1885-Perpignan, 26 mars 1943), avocat, viticulteur, fils d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet, qui épousera en 1921 Jeanne d’Arexy. Il s’agit d’une famille homonyme et distincte des Massia de Vinça, cités à plusieurs reprises par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Arnaud de Pontac (1886-1962), ingénieur, fils d’Olivier de Pontac et de Marguerite de Sabran-Pontevès, épousera le 27 mars 1913 à Villelongue-dels-Monts Amélie de Çagarriga (1888-1966), dite « Lyly », fille d’Henri de Çagarriga (1855-1939) et de Marie Azémar (1865-1917). Voir supra notes des 4 novembre 1904 et 21 septembre 1906. Il avait deux frères : Agénor (1872-1919) et Gabriel (1874-1945) de Pontac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Théophile Moreux (1867-1954), prêtre, astronome et météorologue français, célèbre par ses publications de vulgarisation (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Jean (1877-1959), Joseph (1885-1943), déjà cité plus haut à la note du 26 janvier 1913, Yvonne (1892-1979) de Massia de Ranchin, enfants d’Albert de Massia et de Cécile Conte de Bonet. Marie-Thérèse (1880-1974), leur sœur, avait épousé en 1905 Alphonse Faure de Fondclair (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Hippolyte Julia (Perpignan, 3 septembre 1842-Nice, 15 février 1913), directeur des contributions directes, fils d’Hippolyte Julia et de Colombe Pujol, décédé à Nice mais inhumé à Sainte-Marie-la-Mer (Pyrénées-Orientales), où sa belle-famille possédait des propriétés. Il avait épousé le 18 septembre 1871 à Perpignan Caroline de Roig, fille de François de Roig et d’Antoinette d’Oms, cousine éloignée des Lazerme par les Pontich. Voir supra notes du 24 juin 1901 et du 29 octobre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Valentine de Pallarès (1862-1945) mariée en 1901 à Pierre Fabre (1844-1908), général de brigade. Elle était membre de la famille de Pallarès souvent citée supra et tante de la jeune Hélène de Pallarès qu’on pensa fiancer à Antoine d’Estève de Bosch en 1906 et 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Le médecin Xavier Rouflay. Voir supra note du 26 février 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Opéra-comique en trois actes de Charles Lecocq, livret de Clairville, Paul Siraudin et Victor Koning, créé le 4 décembre 1872 au théâtre des Fantaisies-Parisiennes de Bruxelles, puis le 21 février 1873 à Paris aux Folies-Dramatiques (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Opéra bouffe en trois actes de Jacques Offenbach, inspiré du personnage d’Hélène, fille de Zeus et de Léda, épouse du roi de Sparte Ménélas, amante de Pâris, fils du roi de Troie. Le livret est d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy. Il fut créé à Paris au théâtre des Variétés le 17 décembre 1864 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Locution française attestée dès 1759 : réception hostile, sous les huées de la foule (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Gabriel Séailles (1852-1922), philosophe et historien de la philosophie, professeur titulaire de la chaire d’histoire de la philosophie de la Sorbonne dès 1898, il fut un défenseur de Dreyfus et contribua activement à la création de la Ligue des droits de l’homme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Charles Seignobos (1854-1942), historien, figure de proue de la méthode historique dite « méthodique » ou positiviste, professeur à la Sorbonne, qui s’est engagé en faveur de Dreyfus et de la Ligue des droits de l’homme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Opérette autrichienne en trois actes de Franz Lehár créée en 1905 sur un livret de Victor Léon et Leo Stein, adapté de la comédie d’Henri Meilhac, L’Attaché d’ambassade (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Il s’agit d’un élevage installé par M. Blenfeld, originaire de Californie, dans le quartier Saint-Augustin à Nice en 1902. Voir https://www.nicematin.com/societe/insolite/quand-plus-d-une-centaine-d-autruches-divertissaient-les-azureens-dans-un-quartier-de-nice-au-debut-du-xxe-siecle-692952 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Pièce de théâtre en trois actes écrite par Dario Niccodemi. Elle a été créée à Paris au Théâtre Réjane (qui deviendra plus tard le Théâtre de Paris) le 28 janvier 1912 (et jouée tout au long des années 1912 et 1913). La célèbre actrice Réjane (Gabrielle-Charlotte Réju) y tenait le rôle principal, celui de la comtesse de Saint-Pras. Celle-ci, une aristocrate fière et ruinée, tente par tous les moyens de sauver les apparences et de préserver le nom de sa famille (symbolisé par l’aigrette). Son fils, Enrico, est pris entre le respect de ses traditions familiales et la dure réalité financière du monde moderne, ce qui le pousse à envisager des compromis désespérés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Avec Arnaud de Pontac. Voir supra note du 1er février 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir supra note du 6 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Pièce de théâtre en deux actes d’Henri Lavedan, représentée pour la première fois le 8 février 1913 sur la scène du Théâtre Ambigu-Comique à Paris. Le colonel Eulin, vouant un culte absolu à l’armée et au sacrifice de la patrie, s’oppose violemment à son fils Pierre, lieutenant d’artillerie et brillant scientifique. Ce dernier a inventé un explosif d’une puissance dévastatrice, mais, par idéalisme pacifiste, refuse de livrer sa formule à l’État-Major pour ne pas participer à la barbarie de la guerre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Drame en 5 actes et 8 tableaux d’Arthur Bernède, créée en 1912 au Théâtre de l’Ambigu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Opéra-comique créé en 1880 au Théâtre des Bouffes-Parisiens, musique d’Edmond Audran, livret d’Alfred Duru et Henri Chivot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] L’Union noëliste fut une association de jeunes filles catholiques âgées de plus de 15 ans, fondée officiellement en 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Il s’agit peut-être de Marie-Thérèse Le Boucq de Ternas (1873-1961), mariée à Frédéric de La Chapelle (1860-1909) dont la grand-mère paternelle, Marie Josèphe Asprer de Boaçà, était la fille de Josèphe de Çagarriga d’Alénya, propre sœur d’Eulalie de Çagarriga, épouse de François Marie de Chefdebien et trisaïeule de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Louis Heurtault de Lammerville (1877-1957), fils de Joseph Heurtault de Lammerville et de Françoise de Maistre, avait épousé en 1909 Constance Roca d’Huytéza (1883-1963), héritière du domaine de Taxo (commune de Saint-André, Pyrénées-Orientales) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Marie Pierre Geores de Lavergne, né le 3 décembre à Poitiers, fils de Joseph Napoléon de Lavergne et de Marie Anne Victoire Gennet, avait épousé le 1er septembre 1869 à Segré Marie-Caroline Chasseloup de Châtillon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Le b.a.b. était une petite ligne directe et rapide (Chemin de fer Bayonne-Anglet-Biarritz, ligne ferroviaire d’intérêt local) qui reliait les centres-villes et passait par Anglet. À l’inverse, le « train » désignait la grande ligne de la Compagnie du Midi (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Fabien Chalenave, L’action francaise ; Ses principes, ses directions et son Institut, Paris, Vic et Amat, Paris, s.d. [1913].

[30] En marge : « Nouvelle voiture : 225 kilomètres » (Note de l’auteur).

[31] Joseph Bonafont, voir supra notes du 16 janvier 1904 et du 29 décembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir infra au 1er, 3 et 4, 6, 9 et 19 juillet 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Henri Noëll (1883-1980), fils de Jean-Baptiste Noëll et de Joséphine Monniot, bibliothécaire du Sénat. Voir aussi supra au 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Si, comme le note Antoine d’Estève de Bosch, ses ancêtres ont bien joui de la noblesse avant la Révolution française, seul le frère de son bisaïeul, Jean d’Estève Simon (1719-1810) a exercé des fonctions (procureur puis président de la Chambre des Domaines) qui lui ont donné la noblesse transmissible. Son père Jean Estève Ayralt, docteur en droit, substitut du procureur général au Conseil souverain de Roussillon, jouissait de la noblesse seulement à titre personnel (à la faveur du privilegi militar, qui, dans le droit catalan, donnait la noblesse personnelle non transmissible aux docteurs en droit), ses descendants n’étaient donc pas régulièrement nobles. De même, seul Jean d’Estève Simon a porté la particule ; mais il n’a eu qu’une fille unique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).