Janvier 1914
Semaine du 1er au 4 janvier 1914
Ille, jeudi 1er janvier 1914
L’année commence par un temps glacial ; il a gelé, la nuit dernière, à 3 ou 4 degrés en ville, et à 5 ou 6° dans la campagne ; c’est désagréable, mais c’est bon pour les récoltes de l’été prochain. Nous allons à la grand’messe et à vêpres. Dans l’après-midi nous allons à Vinça par le train offrir à Bonne Maman nos vœux de Nouvel An.
Ille, vendredi 2 janvier 1914
Le matin nous allons à la messe de 7 heures, nous faisons la sainte communion. L’après-midi je vais à Bouleternère en auto. Il fait encore très froid.
Ille, samedi 3 janvier 1914
Le matin je vais à Perpignan en auto ; je vois Me Vergès qui a examiné la question de notre rectification des actes de l’État-Civil ; en se plaçant au point de vue purement juridique, il ne croit pas possible de baser sur notre titre de noblesse une demande de rectification. La noblesse transmissible acquise par mon trisaïeul et par mon bisaïeul Estève est incontestable, mais ils n’ont pas pris la particule à ma connaissance ; je n’ai trouvé jusqu’à présent aucun document prouvant qu’ils aient pris la particule ; c’était mon arrière-grand-oncle, frère de mon bisaïeul, qui avait la particule. Mon bisaïeul et mon trisaïeul auraient pu la prendre très facilement alors, mais ils ne l’ont pas fait, à ma connaissance du moins. Aujourd’hui nous ne pourrions pas obtenir d’un tribunal l’autorisation de le faire. Nous apporterions devant le tribunal une preuve de noblesse[1] mais le tribunal n’a pas à s’occuper de cela, il n’a à s’occuper que de la forme du nom telle qu’il a été porté par nos ascendants. La particule n’est pas considérée comme un signe de noblesse, il y a beaucoup de gens à particule qui ne sont pas nobles ; il y a aussi beaucoup de nobles qui n’ont pas la particule, c’est le cas des Estève. Je regrette un peu qu’on ne puisse pas adopter l’orthographe « d’Estève », mais enfin puisque nous pouvons faire nos preuves de noblesse, c’est beaucoup mieux que la particule. L’après-midi je mène Papa à Thuir en auto pour signer la vente d’une des vignes de l’oreille. Je suis obligé d’aller chercher les acquéreurs à Trouillas.
Ille, dimanche 4 janvier 1914
Je vais à la grand’messe ; ensuite je vais à Vinça en auto pour le recouvrement de la Société Saint-Sébastien ; au retour je vais à vêpres ici.
Semaine du 5 au 11 janvier 1914
Ille, lundi 5 janvier 1914
Je vais à Perpignan avec Bebelle ; nous ramenons Maman. Nous faisons plusieurs visites à Perpignan ; le temps est encore froid, il a cependant une tendance à s’adoucir.
Ille, mardi 6 janvier 1914
Aujourd’hui pendant que nous déjeunions chez mes parents, Bebelle s’est sentie très souffrante, elle a beaucoup souffert du ventre. En rentrant à la maison, elle s’est mise au lit et a eu un commencement de fausse couche ; la sage-femme Marie Jampy la soigne et croit que la fausse couche sera évitée en gardant l’immobilité pendant quelques jours.
Ille, mercredi 7 janvier 1914
On nous fait part de la mort de notre oncle de Chefdebien[2] survenue hier matin après quelques heures seulement de maladie ; les obsèques auront lieu demain matin ; Bebelle ne pourra pas y assister ; elle va mieux. La sage-femme espère de plus en plus que la fausse couche n’aura pas lieu. Bebelle gardera le lit encore deux jours au moins.
Ille, jeudi 8 janvier 1914
J’assiste aux obsèques de notre oncle de Chefdebien à la nouvelle petite église Saint-Martin de Bon Secours, paroisse de Mailloles ; il y a, à cet enterrement, une très grande affluence de Perpignanais, mais assez peu de parents. Comme seul représentant de la famille du Lac je suis placé dans les premiers rangs des parents. Je déjeune chez les Llobet. L’après-midi je fais des recherches généalogiques aux Archives municipales de Perpignan ; c’est long mais bien intéressant. Quand les Archives départementales seront rouvertes, je ferai de nouvelles recherches dans le fonds du Conseil souverain et je ne serais pas surpris d’y trouver beaucoup de documents sur ma famille ; s’il existe des documents où notre nom porte la particule, c’est là. En attendant, je fais remonter notre généalogie en feuilletant les registres de la paroisse Saint-Jean. Bebelle va de mieux en mieux.
Ille, vendredi 9 janvier 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto ; je m’arrête à Bouleternère au retour. Je travaille à la seconde partie de ma conférence sur le livre de Funck-Brentano que je dois faire demain soir.
Ille, samedi 10 janvier 1914
Je vais à Perpignan en auto ; je passe l’après-midi aux Archives municipales, je dîne et couche chez l’oncle Gabriel où il y a l’oncle Charles et les La Barrière. Le soir je fais au Panache la deuxième partie de ma conférence.

Ille, dimanche 11 janvier 1914
J’assiste à la grand’messe en musique à Saint-Jean. L’après-midi je vais à Claira où j’assiste à une Assemblée générale des tenanciers du syndicat du ruisseau ; on y discute la question d’un nouveau barrage à créer ; je prends la parole sur la question des crédits et j’obtiens gain de cause. Je rentre à Ille le soir.
Semaine du 12 au 14 janvier 1914
Ille, lundi 12 janvier 1914
Nous avons à déjeuner nos cousins de La Barrière ; l’après-midi, la famille d’Ax, de Corneilla, vient nous voir ; après leur départ nous allons voir nos cousins de Descallar.
Ille, mardi 13 janvier 1914
Nous voici de nouveau très alarmés par la santé de Papa. Papa allait beaucoup mieux, sortait, se promenait presque tous les jours depuis un mois, trop souvent peut-être ; il s’est promené encore hier. Ce matin, ou plutôt dans la nuit, une broncho-pneumonie s’est déclarée tout à coup, la fièvre est montée à presque 40° ; c’est un état très alarmant, le Docteur Pons ne nous le dissimule pas ; dans l’après-midi, le poumon gauche tend à se prendre. Je télégraphie à Marie-Thérèse, à l’oncle Xavier, à Tata Mimi ; M. le curé, M. le vicaire, prévenus par moi, viennent le voir ; il faut, hélas, envisager les pires hypothèses. Son grand état de faiblesse, résultat de sa longue maladie, lui rend la lutte contre le mal particulièrement difficile. Je passe toute la journée auprès de lui ; ce soir je vais y rester pour la nuit. Mon Dieu, que d’inquiétudes !
Ille, mercredi 14 janvier 1914
Mon pauvre Papa n’est plus ; il nous a quittés ce matin à 2 heures, je lui tenais doucement la main ; il n’a pas souffert ; il avait reçu tous les secours de notre sainte Religion. Ah ! Quels affreux moments ; comme on a besoin de croire en Dieu pour ne pas désespérer ! Je ne veux pas en écrire plus long aujourd’hui ; je suis brisé d’émotion et de fatigue !

Semaine du 20 au 25 janvier 1914
Ille, mardi 20 janvier 1914
Mon chagrin, ma fatigue ont été tels depuis six jours, mes occupations si absorbantes que j’ai dû renoncer pendant quelques jours à écrire mon journal. Mercredi et jeudi nous sommes restés tout le temps auprès du lit où Papa reposait, endormi pour toujours. Son visage était calme ; une véritable foule d’amis est venue le voir et prier. Marie-Thérèse est arrivée mercredi soir ; l’oncle Xavier, ma tante Civelli, Tante Josèphe, Nénette sont arrivées jeudi à 11 heures 30. Le désespoir de tous est poignant ; quelle tristesse ! Notre douleur à tous est immense ; quelle perte terrible ! Tout s’écroule ; pauvre cher père ! Il nous aimait trop ; il ne nous a laissé que de bons exemples ! Nous avions d’abord eu la pensée de porter au caveau de Vinça la dépouille mortelle de Papa, car notre petit caveau d’Ille, sous la croix, est plein ; puis il nous a semblé que Papa aurait préféré être enterré à Ille ; alors j’ai dû faire, dans l’après-midi de jeudi, une pénible chose, j’ai dû exhumer l’oncle Victor et le faire porter dans le caveau de la famille Salamo pour faire de la place à Papa. Dans quelque temps nous ferons bâtir un caveau ou agrandir le caveau actuel. Les obsèques, fixées à vendredi, auraient été triomphales ; on se disposait à y venir de tout le département ; le Bon Dieu nous a envoyé une nouvelle épreuve, il n’a pas permis ce triomphe, sur cette terre, de la mémoire de Papa ; Papa a dû avoir un tel triomphe en arrivant au Ciel ! Dans la nuit une chute de neige comme on n’en avait pas vu depuis 27 ans et peut-être depuis 43 ans a rendu toute communication impossible ; les rues, les chemins étaient obstrués, les trains circulaient avec des retards énormes ou ne circulaient plus du tout, les automobiles ne pouvaient circuler non plus. Nos parents, nos amis de Perpignan, du département, nous envoient des télégrammes désolés, ils sont bloqués par la neige ; en dehors des parents arrivés dans la maison comme l’oncle Xavier, les Magué etc., nous n’avons eu que Madame de Saint-Jean qui était arrivée la veille dans sa maison d’Ille. Max de Saint-Cyr, Maurice, Henri de Rodellec ont été bloqués dans Narbonne, ne pouvant ni avancer ni reculer ; ils y ont passé 4 jours ; nous avons communiqué avec eux par le téléphone et le télégraphe ; personne n’a pu arriver ici ; de Vinça deux personnes seulement sont venues. Nous avons fait déblayer les rues et les chemins jusqu’au cimetière par des équipes d’hommes et c’est au milieu de véritables tourbillons de neige que nous avons accompagné mon pauvre Papa à sa dernière demeure ; je suis bien reconnaissant aux personnes qui nous ont accompagnés. Je me remémore constamment les détails des heures affreuses qui ont précédé la mort. Quelle journée que celle de mardi ! Nous avons lutté contre le mal, sans espoir mais sans répit. Dans l’après-midi les deux poumons se sont congestionnés. À 9 heures du soir, le Docteur Pons a constaté, en tâtant le pouls, que le cœur était troublé ; il nous a alors avertis que la fin était imminente ; Papa avait beaucoup de malaise, sa respiration était bien difficile, il était agité par la fièvre, mais il ne soupçonnait nullement la gravité de son état. Notre devoir était de lui faire comprendre qu’il fallait appeler le prêtre. Comme il l’eût demandé lui-même s’il s’était douté du danger ! Bebelle est allée chercher M. le vicaire qui, sur sa demande, était déjà venu le voir dans l’après-midi. M. le vicaire a dit à Papa qu’il était monté le voir en passant près de la maison ; nous avons dit que nous commencerions demain une neuvaine par la sainte communion et nous avons demandé à Papa de la commencer avec nous ; il ne demandait pas mieux mais se sentant peu malade il ne voulait se confesser que demain afin de se mieux préparer ; M. Trullès, qui était avec nous dans la chambre à côté, est entré et a dit à Papa qu’il devait se confesser ; Papa a accepté ; après la confession, le vicaire est sorti un moment puis a apporté le Saint Viatique ; Papa a été surpris, mais a accueilli avec joie le corps de Jésus-Christ ; il a eu une certaine peine à avaler la sainte hostie, et j’ai cru qu’il allait avoir une syncope. M. le Vicaire voulait ensuite lui administrer le sacrement de l’extrême onction, mais Papa qui n’avait pas encore compris la gravité de son état, a préféré attendre à demain. Le vicaire est resté dans la chambre voisine attendant le moment favorable. Il pouvait être 10 heures du soir ; Papa nous a envoyé nous coucher, nous avons fait semblant de lui obéir pour ne pas l’effrayer, et nous nous sommes retirés dans la chambre voisine ; M. Trullès, le Dr Pons, M. le vicaire y sont restés avec nous jusqu’à minuit. De dix heures à minuit, il y a eu une sorte d’arrêt dans l’état de Papa et l’on a pu croire qu’il durerait encore quelques heures. A minuit les étrangers sont partis, Bebelle est rentrée à la maison pour voir les enfants ; je suis resté seul avec Henri de Lavergne dans la chambre voisine de celle de Papa ; Maman était restée auprès de Papa. Je me suis étendu tout habillé sur le lit ; par la porte entrouverte j’entendais Papa respirer avec difficulté et parler à Maman de temps en temps. Vers 1 heure ¼ du matin Maman est entrée et nous a fait part de ses craintes ; Henri est allé avertir le vicaire et j’ai préparé Papa à sa visite, le lui disant qu’il était six heures du matin et que le vicaire, en passant pour aller dire sa messe, entrerait probablement. Il est arrivé bien vite ; les saintes huiles étaient dans la chambre ; quand Papa eut dit au vicaire qu’il acceptait de recevoir le sacrement, l’abbé se retira dans la chambre voisine faisant semblant d’aller à l’église les prendre, et je restai auprès du lit du malade. Je le voyais, certes, perdu, mais je ne croyais pas qu’il fût aux derniers instants de sa vie ; cependant, par une inspiration de Dieu, j’allai dire au vicaire qu’il était temps. Le vicaire vint et administra à Papa l’extrême onction ; Maman était agenouillée à droite du lit, moi à gauche ; Philomène qu’on était allé réveiller et Henri se tenaient au pied du lit. Le vicaire venait de faire les onctions et récitait en latin les prières des agonisants ; à ce moment Papa paraissait suivre les prières et s’y unir ; tout à coup, j’ai vu son œil gauche regarder fixement en l’air et sa pupille se dilater ; j’ai compris que c’était la fin ; Maman et Philomène l’ont vu et l’ont compris aussi. Je me suis précipité dans la chambre voisine et j’en ai rapporté le tableau où est encadré le bref pontifical de Léon XIII nous accordant l’indulgence « in articulo mortis » ; j’ai pris la main gauche de Papa, je lui ai dit de baiser ce tableau, mais je crois qu’il ne m’a pas entendu ; sa tête s’était inclinée à droite vers Maman qui le soutenait, sa bouche a fait quelques mouvements, puis… plus rien ; il était mort ou paraissait l’être. Cependant j’ai pris son livre de prières préparé par Philomène et je me suis uni au prêtre en récitant, en français, les prières si belles des agonisants ; il n’était peut-être pas encore tout à fait mort, je tenais toujours sa main gauche, mais il ne faisait plus un mouvement, ce que voyant je me suis arrêté ; il était environ 1h55 du matin… Je n’avais plus de père ; mon Papa chéri était parti pour le Ciel que lui avait si bien mérité sa vie exemplaire ; mes yeux se mouillent, je ne peux plus écrire… Alors il a fallu procéder à la toilette ; on est allé chercher M. Trullès et Bebelle ; le vicaire et M. Trullès nous ont aidés dans ce devoir si pénible, je n’oublierai jamais leur dévouement dans ces affreux moments. Quand tout fut terminé, j’ai dû m’occuper de beaucoup de choses, de télégrammes, de lettres etc., il a fallu tout prévoir pour les obsèques ; j’aurais tant voulu ne pas m’éloigner de ce lit et pleurer et prier ! Mon devoir était de m’occuper de mille détails. Dans la matinée de mercredi, on est allé à Vinça avec mon auto et on en a ramené Bonne Maman, quel désespoir à son arrivée ! Je ne parle pas de la suite, ayant déjà raconté les journées de mercredi, de jeudi et de vendredi. Dans la nuit de jeudi à vendredi, le corps de Papa, mis en bière jeudi soir à 9 heures, est resté dans la chapelle ; je voulais veiller toute la nuit auprès de lui avec Maman ; celle-ci m’a supplié de ne pas le faire et, pour lui éviter tout souci, tout chagrin, j’ai dû céder ; j’ai fait ce dernier sacrifice. Plusieurs messes ont déjà été célébrées pour Papa ; celles de M. le curé et de M. le vicaire mercredi matin ; celle que le vicaire a célébré jeudi dans la chapelle de la maison et au cours de laquelle nous avons tous communié, une messe dite par l’oncle Gabriel de Llobet, plusieurs dites par l’abbé Latour, puis nous prenons tout de suite nos dispositions pour en faire célébrer très vite plusieurs centaines ; c’est la chose la plus pressée ! Papa avait gagné le jubilé avant le 8 décembre ; il a reçu tous les sacrements, l’indulgence in articulo mortis, donc tout porte à croire qu’il est d’ores et déjà dans la gloire de Dieu ; nous devons prier cependant et prier sans nous lasser ; pour mon compte je ne manquerai pas à ce dernier devoir envers un père à qui je dois tant !
Samedi nous avons encore communié pour lui ; dimanche, l’abbé Latour a dit la messe dans la chapelle. Lundi la maison s’est vidée ; l’abbé Latour était parti dimanche. Ma tante Civelli, l’oncle Xavier (qui se sont réconciliés), Marie-Thérèse sont parties lundi ; Marie-Thérèse était très inquiète de son petit Robert qui avait une bronchite à Bergerac ; la neige, qui empêchait toute communication et qui même empêchait Max de quitter Narbonne où il était bloqué avec Maurice et Henri de Rodellec, avait aussi obligé Marie-Thérèse à attendre ici, elle a pu partir lundi par la ligne de Quillan. Bonne Maman et Tante Josepha sont parties aujourd’hui pour Vinça, Nénette nous reste jusqu’à demain.
Nous avons pris connaissance des volontés et des dispositions de Papa ; elles sont restreintes. Papa n’a pris de dispositions que pour ses maisons ; il nous laisse toute liberté de nous partager à notre guise le reste de sa fortune. Il me laisse sa grande maison de Bosch toute meublée sauf quelques meubles qu’il désigne, pour mes sœurs ; il laisse à Marie-Thérèse la maison de Bourdeville que j’habite depuis 3 ans et à Philomène ses droits sur la maison de la place d’Armes à Perpignan ; il laisse l’usufruit de la villa Sainte-Cécile à Maman ; il lui laisse aussi la jouissance de la maison de Bosch et de son mobilier. Ce testament a été fait à Ille le 22 mars 1912 c’est-à-dire à un moment où Papa était seul ici, un mois environ après la mort de l’oncle Paul ; cette mort l’avait beaucoup frappé. En me donnant sa maison meublée, Papa m’a fait un avantage dont j’apprécie le prix ; il n’a pas voulu que la maison de famille fût désorganisée, dégarnie ; j’ai le devoir désormais de la maintenir à son rang, suivant la volonté de mon père.
Ille, mercredi 21 janvier 1914
Les jours passent tristement, je prie et je fais prier pour Papa ; je distribue beaucoup de messes. Nous dépouillons ses papiers. Il fait très froid ; la température descend toutes les nuits à -5 ou -6. Nous recevons chaque jour des monceaux de lettres toutes plus sympathiques les unes que les autres ; vraiment la sympathie qu’on nous exprime est touchante.
Ille, jeudi 22 janvier 1914
Les jours se suivent et se ressemblent tristement. Nous causons avec Me Trullès et établissons des projets de partage ; tant que Max et Marie-Thérèse ne sont pas ici, nous ne pouvons rien décider. Nous avons la visite de Carlos.
Ille, vendredi 23 janvier 1914
Bonne Maman et Nénette viennent coucher ici ce soir en vue du service funèbre de demain.
Ille, samedi 24 janvier 1914
Déjà dix jours que nous avons perdu Papa ! Et dire que nous ne le reverrons plus sur cette terre ! Aujourd’hui a lieu le service de neuvaine pour Papa ; il est très solennel ; il a été annoncé dans Le Roussillon et beaucoup de parents et d’amis de Perpignan, de Vinça et d’ailleurs viennent y assister. Il y a notamment MM. Jean et Henri Bertran, M. Henri d’Arexy, Massé, l’oncle Gabriel, Thérèse de Lazerme et les Durand, Henri Passama, Darru, Mme de Llamby, Mlles d’Arexy, la cousine de Guardia et sa fille, Tante Lutrand etc. Après le service, on lunche à la maison.
Ille, dimanche 25 janvier 1914
Nous allons tous à la messe de 8h ½, je fais la sainte communion pour Papa. Max arrive pour quelques jours ; il a laissé Marie-Thérèse à Bergerac auprès de Robert qui va bien mieux.
Semaine du 26 au 31 janvier 1914
Ille, lundi 26 janvier 1914
Aujourd’hui pour la 1ère fois depuis le jour fatal, je quitte Ille ; je vais en auto à Perpignan avec Bebelle, Philomène et Henri afin de m’occuper un peu de mes affaires personnelles ; je paie mon annuité pour les vignes Parès et Nougué à Claira, et le solde du prix du Champ Bourrou.
Ille, mardi 27 janvier 1914
Nous avons une longue conférence chez Me Trullès ; nous faisons des projets de partage ; outre les vignes de Trouillas déjà vendues, nous devrons vendre les vignes et la cave de Claira afin de combler le passif, car il y a malheureusement un fort passif ; Maman vendra ses propriétés de Vinça et nous rachètera ici pour la même valeur afin de conserver intactes les propriétés d’Ille ; le sort de la villa Sainte-Cécile est en suspens ; elle représente au moins cent mille francs.
Ille, mercredi 28 janvier 1914
Le matin je vais à la messe de 7 heures qui est célébrée pour Papa, chaque jour, on célèbre au moins cinq messes pour lui. Nouvelle réunion chez Me Trullès ; nous décidons de procéder ainsi : nous vendrons les vignes et la cave de Papa à Claira ; nous vendrons à Maman pour une valeur de 25.000 frs. environ de terres à Ille ; enfin nous constaterons la vente, déjà faite, de Trouillas ; avec ces capitaux nous boucherons presque tout le passif ; nous attribuerons à Maman, pour ses reprises, la métairie Saint-Martin et une autre propriété à Ille ; nous garderons la villa dont la nue-propriété sera par parts indivises à Philomène et à moi ; nous compléterons tous deux notre part sur des propriétés à Ille ; Marie-Thérèse aura tout son lot en propriétés qu’elle pourra réaliser au besoin ; enfin Maman aura, comme Papa l’a voulu par testament, l’usufruit de la villa Sainte-Cécile. De cette façon nous conservons toutes les propriétés d’Ille et la villa. Les choses étant ainsi réglées, nous allons passer à l’exécution. Qu’il est triste de se voir dans la nécessité de s’occuper de ces questions matérielles alors qu’on voudrait être tout à sa douleur ! Tante Josepha et Nénette, qui repartent aujourd’hui de Vinça pour Nice, passent en gare à 18 heures ; nous allons les embrasser.
Ille, jeudi 29 janvier 1914
Le matin je vais à Bouleternère en auto ; on a achevé la réparation de la toiture de l’écurie ; maintenant je fais blanchir le rez-de-chaussée de la maison. L’après-midi nous allons voir la métairie dite de « Salt das Caballs » que Papa avait achetée à ma tante Civelli.
Ille, vendredi 30 janvier 1914
Nous allons tous en auto à Vinça dans l’après-midi ; Maman ne voulait pas y venir, je l’y amène pour lui faire prendre l’air ; nous nous arrêtons à Bouleternère en passant.
Ille, samedi 31 janvier 1914
L’après-midi je vais à Claira en auto avec Philomène, Henri et Max, Bebelle reste à Perpignan ; nous visitons les vignes du Champ Grand et la cave de Papa ; nous mettons en vente toutes les vignes de Papa et sa cave.
Février 1914
Semaine du 1er février 1914
Ille, dimanche 1er février 1914
Nous allons à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais avec Henri et Max à la vigne du Bouc. L’après-midi, nous allons porter une couronne et prier sur la tombe de Papa ; les Rovira et d’Albici, qui sont venus nous voir, nous rejoignent au cimetière ; ils passent une heure avec nous.
Semaine du 2 au 8 février 1914
Ille, lundi 2 février 1914
J’assiste à la messe de 8 heures, à la bénédiction des cierges ; je fais la sainte communion pour Papa. Avec Henri et Max nous visitons ce qui reste des propriétés de Régleilles et de Casanove.
Ille, mardi 3 février 1914
Aujourd’hui nous ne bougeons pas, nous avons assez marché hier.
Ille, mercredi 4 février 1914
Nous allons tous à Thuir en auto et nous signons chez Me Brial les actes de vente de la propriété de Trouillas ; il y a eu hier un mois que nous y sommes venus avec Papa ; ce souvenir est impressionnant. Max repart pour Bergerac ; Marie-Thérèse ne tardera pas à venir ici.
Ille, jeudi 5 février 1914
Nous allons, Philomène, Henri et moi, à Claira en auto ; nous échangeons la vigne de La Chau contre une autre plus petite mais meilleure que les Lavergne comptent prendre dans leur lot ; cette nouvelle vigne, assez voisine de ma Cadène, s’appelle la Grangère ; on nous donne, outre la vigne qui a 61 ares, une soulte de 4000 francs ; notre vigne de La Chau avait 92 à 94 ares, elle est vendue 16.000 francs ; l’autre est estimée 12.000 ; nous allons à Saint-Laurent chez Me Pech qui fait le sous-seing-privé ; nous passerons l’acte plus tard. Les autres vignes sont en vente.
Ille, vendredi 6 février 1914
Je vais à la messe de 7 heures avec Bebelle ; nous communions à l’occasion du premier vendredi du mois. Henri et Philomène partent ce soir pour Angers ; il y a 3 mois qu’ils étaient ici ; Philomène, arrivée au commencement de novembre peu de jours après la crise qui avait terrassé alors le pauvre Papa, a pu passer auprès de lui les deux derniers mois qu’il avait à vivre.
Ille, samedi 7 février 1914
Dans l’après-midi nous allons voir Bonne Maman à Vinça ; je m’arrête à Boule en passant. Maman ne veut pas sortir de sa maison ; elle va à la messe le matin, mais c’est tout ; elle ne sort un peu et ne prend l’air que lorsque, comme aujourd’hui, je la fais aller à Vinça en auto.
Ille, dimanche 8 février 1914
Nous allons à la messe de 8h ½ ; l’après-midi, nous allons au cimetière et apportons quelques fleurs sur la tombe de Papa.
Semaine du 9 au 15 février 1914
Ille, lundi 9 février 1914
Je vais à Perpignan en auto avec Bebelle ; je m’occupe d’une foule d’affaires concernant la succession.
Ille, mardi 10 février 1914
Nous ne bougeons pas aujourd’hui.
Ille, mercredi 11 février 1914
Nous retournons à Vinça en auto ; c’est, pour Maman, une promenade, la seule à laquelle elle consente.
Ille, jeudi 12 février 1914
Le matin, je vais en auto à Saint-Féliu-d’Amont voir, chez la veuve Grabas, les racinés pour Bouleternère que j’avais commandées le 19 novembre ; on les prend aujourd’hui pour la plantation de ma nouvelle vigne de Bouleternère. L’après-midi je me promène avec Juliette du côté de Corbère.
Ille, vendredi 13 février 1914
L’après-midi, je vais à Bouleternère où l’on commence aujourd’hui la plantation de ma nouvelle vigne dite du Champ de l’Aire. Quelle journée nous passâmes il y a un mois ! Le pauvre Papa n’avait plus que quelques heures à vivre et nous luttions en vain contre les progrès de son mal. Pauvre père ; quelle désolation à la pensée de ne plus le revoir ici-bas !
Ille, samedi 14 février 1914
Je vais à la messe de 6h ½ et fais la sainte communion pour Papa. L’après-midi je vais à Claira, la vente des vignes de Papa marche bien ; les travaux se poursuivent normalement.
Ille, dimanche 15 février 1914
Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous allons au cimetière déposer quelques fleurs et prier sur la tombe de celui que Dieu vient d’appeler à Lui. C’est dans la pensée de la récompense qu’il a certainement reçue là-haut que nous trouvons un peu de réconfort. Que je plains les incroyants ! Comme la mort d’un être chéri doit être affreuse pour eux et comme ils doivent voir approcher avec terreur l’heure de leur propre mort !
Semaine du 16 au 22 février 1914
Ille, lundi 16 février 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto, j’en ramène Bonne Maman qui vient passer quelques jours ici afin de tenir compagnie à Maman ; je m’arrête à Bouleternère où je fais des comptes ; on achève de planter la vigne du Champ de l’Aire. Visite de Tante Hélène de Lazerme et de Thérèse. Il y a un mois aujourd’hui que le corps du pauvre Papa, enseveli sous la terre, attend à l’ombre de la Croix l’heure de la résurrection finale. Papa, j’en suis persuadé, jouit auprès de Dieu d’un bonheur incomparable ; mais comme nous sommes malheureux, nous, de ne plus le voir !
Ille, mardi 17 février 1914
Le matin je vais à la gare avec Bebelle attendre Marie-Thérèse qui arrive pour passer ici 48 heures. Nous causons d’affaires avec elle ; le partage n’avance pas vite.
Ille, mercredi 18 février 1914
Dans l’après-midi nous nous promenons avec Marie-Thérèse du côté de la métairie Batlle.
Ille, jeudi 19 février 1914
Marie-Thérèse repart à 10 heures pour Bergerac ; nous l’accompagnons à la gare.
Ille, vendredi 20 février 1914
Monsieur Maury, architecte à Perpignan, vient voir, au cimetière, comment notre caveau pourra être agrandi ; il nous enverra un plan et un devis. Ensuite je vais à Claira en auto ; j’y déjeune, je vais même à Saint-Laurent ; je vois toutes les vignes, les travaux avancent. Au retour je m’arrête un moment à Perpignan.
Ille, samedi 21 février 1914
Le matin, Max vient entre 2 trains passer quelques instants ici ; il signe différentes pièces chez Me Trullès. Dans l’après-midi je vais à Perpignan avec Bebelle. Au retour je trouve Maman et Bonne Maman très inquiètes ; elles ont reçu une lettre de Tante Josepha leur disant que Nénette a la fièvre typhoïde ; un peu plus tard arrive un télégramme dans lequel Tante Josepha dit qu’elle n’a pas le courage de rester seule ; c’est demander à Maman et à Bonne Maman d’aller l’aider à soigner Nénette. Elles n’hésitent pas et décident de partir demain soir.
Ille, dimanche 22 février 1914
Le matin je vais à la messe de 8h ½, puis j’accompagne Bonne Maman en auto à Vinça. L’oncle Xavier passe la journée ici, il reviendra jeudi. Le soir, Maman et Bonne Maman partent pour Nice, nous les accompagnons à la gare.
Semaine du 23 au 28 février 1914
Ille, lundi 23 février 1914
Je vais à la grand’messe et à la bénédiction ; je me promène un moment avec Bebelle. Maman télégraphie qu’elle a fait bon voyage.
Ille, mardi 24 février 1914
Je vais à Perpignan où je déjeune, puis à Baixas voir du fumier que l’on m’a proposé pour les vignes de Bouleternère ; je ne le prends pas. Mauvais temps, pluie.
Ille, mercredi 25 février 1914
Nous allons à la messe de 9h précédée de l’imposition des cendres. Il fait mauvais temps et froid. Je reçois une lettre de Maman ; Nénette a une fièvre typhoïde caractérisée, elle a une forte fièvre (40,5°), mais c’est normal ; il n’y a pas de complications à redouter pour le moment. Espérons qu’il ne s’en produira pas.
Ille, jeudi 26 février 1914
Je vais à Vinça le matin, pour assister au service célébré à 8 heures pour l’âme de l’oncle Paul. Me Trullès est venu avec moi en auto, car il achète à Maman le jardin d’Amont qui est contigu à l’ancien couvent des Carmélites, pour le prix de 6000 frs. ; nous signons chez Me Bouchède un acte sous seing privé. Je signe en même temps la vente de deux autres propriétés qui ont trouvé acquéreurs aux prix fixés par nous : le champ et la montagne de Bente Farines pour 9500 frs. et la vigne du Camp dal Roc pour 3000 frs. ; il ne reste donc plus à vendre que la vigne « la Ruscane » sur le territoire de Rigarda. Avec l’argent provenant de ces ventes, Maman pourra acheter quelques-unes des propriétés d’Ille que Max ou Henri voudrait vendre ; c’est dans ce but qu’elle a mis en vente ses petites propriétés de Vinça. Je rentre à Ille à 11 heures. Le vent de nord-ouest est d’une violence extrême ; en allant vers Vinça, il a exercé une telle pression sur les montants et sur la glace du pare-brise de l’auto que cette glace s’est brisée tout à coup ; elle aurait pu nous faire grand mal ; Saint Antoine et Saint Christophe dont les plaques sont fixées à la voiture nous ont protégés. L’oncle Xavier vient passer la journée ici, il déjeune avec nous ; l’après-midi nous réglons des comptes ensemble.
Ille, vendredi 27 février 1914
Je passe ma journée à payer les notes qui ont été réunies depuis la mort du pauvre Papa. Le vent de nord-ouest continue à souffler en tempête. Les nouvelles de Nénette sont stationnaires ; la maladie bat son plein ; mais, Dieu merci, il n’y a pas de complications jusqu’à présent. Nous comptons partir jeudi prochain pour le Chalet Saint-Michel ; espérons que le temps, pendant les deux journées de voyage en auto, sera meilleur qu’il n’est depuis quelques jours !
Pendant mon séjour au chalet, je devrai pousser une pointe sur Paris pour régulariser, avec ma tante Civelli, comme je l’ai fait hier avec l’oncle Xavier, la situation de la maison de Bosch ; la vente de leurs droits à Papa sur cette maison par mon oncle et par ma tante avait eu lieu par actes sous seing privé qui n’avaient pas été enregistrés ; en produisant ces actes maintenant nous encourrions les uns et les autres de très fortes amendes ; mais la vente n’est pas faite et je ne suis pas propriétaire de la maison tant que l’acte sous seing privé qui ne peut pas paraître n’est pas remplacé par un nouveau. Hier, avec l’oncle Xavier, nous avons signé un nouvel acte sous seing privé ; mais il faut que ma tante Civelli en signe un semblable ; or ce sont des choses qui ne peuvent pas s’expliquer par lettre, et cependant nous ne pouvons pas attendre pour régulariser cette situation ; il faut donc que j’aille à Paris puisque ma tante ne peut pas venir ici ; j’y irai du chalet. Le voyage sera un peu moins long que d’ici.
Ille, samedi 28 février 1914
L’oncle Xavier vient passer la journée ici, il déjeune avec nous. Dans l’après-midi, je cherche un document égaré dans les papiers de Papa ; je cherche dans sa chambre, dans ses tiroirs ; tout est encore dans l’état où il l’a laissé, il ne manque que lui et il semble qu’il est en voyage et qu’il va revenir. Ces recherches sont affreusement tristes ; ces mille riens raniment ma douleur et les larmes me montent souvent aux yeux.
Mars 1914
Semaine du 1er mars 1914
Ille, dimanche 1er mars 1914
Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous partons pour Perpignan par le train de 1h 25 ; nous assistons à Perpignan à la superbe réunion organisée par l’Action française et qui a réuni au moins 1200 personnes dans la salle de l’Eldorado ; très heureux discours de Léon Daudet sur l’espionnage juif-allemand, de Vaugeois et de Despéramons ; il y avait dans la salle de nombreux adversaires, on leur offre de leur donner la parole, pas un ne la demande ; les arguments de Daudet paraissent avoir produit une forte impression. Nous passons la fin de l’après-midi à Perpignan et rentrons à Ille par le dernier train ; nous ne sommes pas allés à Perpignan en auto parce que le pare-brise n’est pas encore remplacé.
Semaine du 2 au 8 mars 1914
Ille, lundi 2 mars 1914
L’état de Nénette est stationnaire, il y a des hauts et des bas ; c’est une forte typhoïde. Dans l’après-midi je vais à Vinça par le train. Temps affreux et froid.
Ille, mardi 3 mars 1914
Je devais aller à Claira aujourd’hui ; j’y renonce à cause du mauvais temps, mais nous devrons, par suite, retarder notre départ pour le chalet ; du reste avec ce mauvais temps le voyage ne serait pas pratique ; nous décidons d’attendre jusqu’à mardi prochain ; peut-être le temps s’arrangera-t-il d’ici là.
Ille, mercredi 4 mars 1914
Je reçois une lettre de Maman qui me donne des nouvelles de Nénette ; elle a passé plusieurs mauvais jours ; le cœur était faible et il y a eu de la congestion à la base du poumon droit. Maman me dit qu’elle a été très inquiète ; pour le moment l’état est stationnaire. Dans l’après-midi je vais à Perpignan ; j’ai de nombreuses courses et commissions à faire ; je vais aussi aux Archives municipales au Castillet ; je rentre par le dernier train.
Ille, jeudi 5 mars 1914
Le matin je vais à Bouleternère en auto ; l’après-midi, avec Bebelle je vais à la vigne du Bouc ; je n’ai pas de nouvelles de Nice aujourd’hui.
Ille, vendredi 6 mars 1914
Nous allons à l’église le matin à 7 h et nous y faisons la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Il y a eu une consultation sur l’état de Nénette ; le résultat a été un peu plus rassurant. On dira ici demain matin une messe pour Nénette. Le matin je vais à Bouleternère où l’on met de l’engrais à la vigne de la Grande Fèche ; je vais et viens à pied.
Ille, samedi 7 mars 1914
Je fais célébrer une messe pour la guérison de Nénette ; nous y faisons tous les deux la sainte communion. L’après-midi, je vais à Perpignan, Claira et Saint-Laurent en auto. Tante Augustine de Llobet rentre aujourd’hui de son voyage au Chili ; elle est enchantée de son grand voyage et surtout de son séjour auprès de sa sœur. Elle a été absente de Perpignan 4 mois, étant partie le 2 novembre.
Ille, dimanche 8 mars 1914
Après les vêpres, je vais à Vinça en auto ; je m’arrête, au retour, à Bouleternère où, pour la 5ème fois depuis mai 1912, ont lieu les élections municipales !
Semaine du 9 au 15 mars 1914
Ille, lundi 9 mars 1914
Je vais à Perpignan en auto pour quelques commissions avant le départ ; je déjeune chez les Llobet. Nous faisons nos préparatifs de départ.
Toulouse, mardi 10 mars 1914
Nous avons quitté Ille en auto, ce matin à 8h ½ et, par Estagel, Quillan, Limoux et Castelnaudary, nous arrivons à Toulouse à 17h40. La pluie nous a surpris en route et nous a beaucoup gênés à partir de Limoux, aussi nous ne dépassons pas Toulouse ce soir ; nous dînons et couchons à l’Hôtel Capoul place Lafayette. J’ai dû m’arrêter près d’une heure à Quillan pour faire changer une soupape d’échappement qui était usée, et encore une heure plus loin pour déjeuner.
Chalet Saint-Michel, mercredi 11 mars 1914
Nous avons quitté l’hôtel ce matin à 8 heures et nous partions de l’octroi de Toulouse à 8h15 exactement ; à midi ½ nous arrivions ici ; le temps a été beau et nous a permis de bien marcher ; si je défalque de ces 4h ¼ au moins 25 minutes d’arrêt à divers endroits, nous avons mis moins de 4 heures pour franchir les 170 kilomètres qui séparent Toulouse du chalet ; c’est environ 45 kilomètres à l’heure, belle moyenne. L’automobile a admirablement marché au cours de ce voyage. Marie et Albert sont ici avec leurs filles. Le soir ils repartent précipitamment pour Montech à cause de la mort de leur tante la comtesse de La Hitte[3]. Je vais avec eux, dans l’auto de ma belle-mère de sa belle-mère, à Casteljaloux.
Chalet Saint-Michel, jeudi 12 mars 1914
Je me promène dans les bois, mon fusil à la main ; les pins grossissent lentement.
Chalet Saint-Michel, vendredi 13 mars 1914
Rien de nouveau, la vie est ici très monotone, mais ce calme a son charme. Aujourd’hui, je me remémore notamment les tristes moments d’il y a deux mois.
Chalet Saint-Michel, samedi 14 mars 1914
Il y a deux mois de notre affreux malheur ; je prie pour mon cher Papa ; je suis persuadé qu’il est au ciel d’où il nous contemple déjà. Retour d’Albert et de Marie. Je reçois des nouvelles bien meilleures de Nénette.
Chalet Saint-Michel, dimanche 15 mars 1914
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel. Je me promène avec Albert et Henri.
Semaine du 16 au 22 mars 1914
Ille, lundi 16 mars 1914
Je reçois un télégramme de Maman m’annonçant que Tante de Lestrac[4] est morte hier subitement. Je devais partir pour Paris dans 2 ou 3 jours ; bien que le télégramme ne dise rien sur la date des obsèques, il est fort probable qu’elles auront lieu demain ; aussi je pars ce soir à 6h50 de Casteljaloux, je serai à Paris demain matin à 7h15 et j’assisterai aux obsèques de ma pauvre tante que j’aimais beaucoup ; elle a toujours été excellente pour moi. Comme les deuils se succèdent cette année dans notre famille ! Je fais mes préparatifs de départ.
Paris, mardi 17 mars 1914
J’ai pris le train de 18h51 hier soir à Casteljaloux ; par Marmande et Bordeaux, j’arrive à Paris-Orsay ce matin à 7h15. Je vais un moment à l’Hôtel du Prince de Galles pour ma toilette, puis je vais chez les De Lestrac ; j’y arrive juste au moment où on sortait la bière de ma pauvre tante ; cette vue me rappelle les affreux moments d’il y a deux mois. Tante de Estrée a succombé à une embolie dimanche à midi ; son mari, ses enfants sont consternés. Il n’y a eu à Paris qu’une absoute ; on emporte le corps à La Burbanche où les obsèques n’auront lieu que samedi afin de permettre à Paul d’arriver du Maroc ; j’accompagne le corps à la gare de Lyon, puis je rentre avec mon oncle et mes cousins et je passe avec eux une partie de la journée, j’y déjeune, je les aide à envoyer leurs avis mortuaires. Comme je n’irai pas à La Burbanche, je tiens à les voir beaucoup aujourd’hui. Le soir, je dîne chez Tata Mimi. Paris est secoué d’émotion à la suite du drame d’hier soir : la femme (non légitime, mais légale) du ministre Caillaux a tué à coups de revolver M. Calmette directeur du Figaro, qui menait une ardente campagne contre son mari ; la république tombe de plus en plus dans l’imbécillité et dans le sang.
Paris, mercredi 18 mars 1914
Je m’occupe, matin et soir de l’affaire Brousse ; je vois le magistrat instructeur chargé d’instruire l’affaire ; sur ma demande il décide de convoquer Brousse vendredi matin dans son cabinet ; j’y serai aussi ; voyons quelle sera l’attitude de ce filou ? Je dîne chez ma tante Civelli.
Paris, jeudi 19 mars 1914
Je vais à la messe de 8h ½ à Notre-Dame-des-Victoires, je me confesse et fais la sainte communion. Je donne à célébrer une messe pour Papa et une pour tante de Lestrac. Je déjeune avec ma tante Civelli et Margot, que j’ai invitées dans un restaurant chinois de la rue du Bac, puis nous allons ensemble visiter la Monnaie ; c’est très curieux et comme musée et surtout comme fabrication. Le soir je dîne chez Tata Mimi.
Paris, vendredi 20 mars 1914
Le matin à 9h, je vais dans le cabinet de M. Poncet, juge, chez qui Brousse a été convoqué ; il se garde bien de s’y rendre ; on va ouvrir une instruction contre lui. Ensuite j’assiste, sous la pluie qui ne cesse de tomber, aux obsèques du malheureux Gaston Calmette ; je suis la couronne de l’Action française, nous sommes au moins 4000 personnes à suivre cette couronne. Les obsèques sont d’un calme digne et imposant ; mais au retour du cimetière des Batignolles, des agents provocateurs, soudoyés par la police, tentent de provoquer des troubles en criant « Vive Caillaux ! ». Dans l’avenue de Clichy, une violente bagarre se produit entre la police qui dégaine avec brutalité et les Camelots du Roi ; un agent en bourgeois tire un coup de revolver sur un camelot, sans aucun motif, il le manque heureusement ; il y a plusieurs arrestations ; des remous, des manifestants et de la police produisent des troubles ; les spectateurs sont sympathiques à l’Action française ; il y a une nouvelle bagarre sur la place Clichy. Mais l’Action française avait recommandé d’éviter aujourd’hui toute manifestation ; s’il s’en est produit, ce n’est pas de sa faute ; la police les a provoquées. À 4 heures, nous raccompagnons Maurras aux bureaux du journal ; tout est fini. Je vais voir M. Lambert de Montoison[5], héraut juge d’armes (nommé sous l’Empire en 1862) ; je le charge de recherches généalogiques sur ma famille à Montpellier et en Languedoc. Dimanche, je verrai chez lui un paléographe qui fera lui-même les recherches. Je dîne chez les Civelli. Aux obsèques de Calmette, j’ai rencontré plusieurs personnes connues : M. Dominique Delahaye, sénateur ; M. André, de Perpignan ; et mon ami d’Angers Pierre de La Morinière avec qui j’ai été tout le temps.

Paris, samedi 21 mars 1914
Le temps est déplorable, il pleut tout le temps, le niveau de la Seine est très élevé ; je fais des courses et des commissions sur la rive gauche ; l’après-midi je vais à la Bibliothèque nationale. Je dîne chez les Civelli ; le soir je vais au cinéma.
Paris, dimanche 22 mars 1914
Je vais à la messe de midi à Notre-Dame et j’entends une admirable conférence du Père Janvier sur la charité ; la conférence est présidée par le cardinal Amette ; des milliers d’hommes se pressent dans l’antique basilique. Je rencontre M. René Bazin et sa famille. Le temps est affreux. Je reviens chez M. Lambert de Montoison et j’ai un entretien avec M. Le Bœuf, paléographe[6], qui va aller faire dans le Midi les recherches sur les Estève avant leur arrivée à Perpignan au milieu du 17e siècle. Le soir, après avoir dîné chez les Civelli, je vais un moment au cinéma.
Semaine du 23 au 29 mars 1914
Paris, lundi 23 mars 1914
J’ai terminé toutes les affaires pour lesquelles j’étais venu à Paris (Brousse, Lambert de Montoison, sous-seing-privé pour la maison d’Ille) ; je fais mes dernières commissions ; je repartirai ce soir à 22h10 du quai d’Orsay ; ce soir je ferai mes adieux aux Civelli.
Chalet Saint-Michel, mardi 24 mars 1914
Je suis parti de Paris Orsay hier soir à 22h10 et arrive à Bazas ce matin à 9h30. Bebelle et Henry viennent m’y attendre avec mon auto. Je trouve ici la pluie comme je l’ai laissée à Paris. Les Tournamille sont arrivés avant-hier et vont faire un séjour ici.
Chalet Saint-Michel, mercredi 25 mars 1914
Je mets ma correspondance à jour, ce qui n’est pas une petite affaire après plusieurs jours.
Chalet Saint-Michel, jeudi 26 mars 1914
Cette nuit j’ai rêvé le pauvre Papa mourant. Ce songe ravive mes tristes souvenirs, ma douleur si cuisante ; je suis triste toute la journée. J’envoie dix messes de plus à célébrer pour l’âme de notre cher disparu. À moi seul (sans compter Maman, tous mes autres parents et des amis) j’ai déjà fait célébrer 116 messes pour Papa. J’espère bien que Dieu lui a fait miséricorde et qu’il jouit du bonheur éternel.
Chalet Saint-Michel, vendredi 27 mars 1914
Temps affreux, nous ne bougeons pas. La fameuse commission d’enquête nommée par la Chambre pour faire la lumière sur le scandale Rochette poursuit ses travaux, mais elle cherche évidemment à sauver Caillaux et ses complices, tant il est vrai que la justice en république n’est qu’un vain mot. Jules Delahaye donne du fil à retordre à la commission ; il ne sera pas facile de l’empêcher de parler. Cette crise est une manifestation de plus de la pourriture républicaine ; rien ne pourra sauver la France tant que ce régime de mort subsistera ; il corrompt tout autour de lui.
Chalet Saint-Michel, samedi 28 mars 1914
Je vais avec Tournamille à Houeillès où nous terminons à l’amiable l’affaire Dussillos, qui a failli amener un procès (à la suite de l’incendie du hangar de Lavance). En route, nous tirons des lapins et des grives près du chalet.
Chalet Saint-Michel, dimanche 29 mars 1914
Nous allons à la messe à Saint-Michel ; la pluie recommence et nous empêche d’aller à vêpres.
Semaine du 30 au 31 mars 1914
Chalet Saint-Michel, lundi 30 mars 1914
Le temps s’arrange ; nous nous promenons, nous allons au Doupigal et rentrons par le bas du champ et Mézin.
Chalet Saint-Michel, mardi 31 mars 1914
L’après-midi nous allons tous à Casteljaloux pour des commissions.
Avril 1914
Semaine du 1er au 5 avril 1914
Chalet Saint-Michel, mercredi 1er avril 1914
Nous allons en promenade près du Biret ; il fait chaud.
Chalet Saint-Michel, jeudi 2 avril 1914
Le matin je vais en auto à Casteljaloux faire arranger un organe de la voiture par Bachère ; Lolotte vient avec moi. Le mauvais temps recommence. Nous chassons un peu dans l’après-midi.
Chalet Saint-Michel, vendredi 3 avril 1914
Pluie continue toute la journée ; impossible de mettre le nez dehors ; quel affreux printemps !
Chalet Saint-Michel, samedi 4 avril 1914
Il y a des éclaircies dans l’après-midi ; je tire quelques grives avec Henry.
Chalet Saint-Michel, dimanche 5 avril 1914
Nous allons, en auto, à la grand’messe et à vêpres à Saint-Michel ; pluie presque toute la journée.
Semaine du 6 au 12 avril 1914
Chalet Saint-Michel, lundi 6 avril 1914
Je mène l’auto au garage Bachère à Casteljaloux pour faire ajuster les soupapes ; je la reprendrai mercredi.
Chalet Saint-Michel, mardi 7 avril 1914
Henry chasse le sanglier ; je passe l’après-midi posté sur la route de Casteljaloux à l’endroit où ce sanglier est passé ce matin pour le tirer au passage ; quand il passe, c’est à 300 mètres de moi, il s’est arrêté une demi-minute devant Bebelle, Élisabeth et Lolotte ; quel dommage que je n’aie pas été avec elles j’aurais tiré le plus beau coup de fusil de ma vie.
Chalet Saint-Michel, mercredi 8 avril 1914
Nous allons tous nous confesser à Casteljaloux, j’en ramène l’auto.
Chalet Saint-Michel, jeudi 9 avril 1914
Le e matin nous allons tous à la messe à Saint-Michel, nous y faisons la communion pascale, nous y revenons pour l’office de l’après-midi.
Chalet Saint-Michel, vendredi saint 10 avril 1914
Le matin, nous allons à l’office à Saint-Michel. L’après-midi, nous allons à Capchicot.
Chalet Saint-Michel, samedi saint 11 avril 1914
L’après-midi avec Henry Tournamille et Maubaret, je fais une longue tournée dans la propriété, nous marquons des pins que nous mesurerons dans un an. En moyenne les pins de 0,50 à 0,80 de tour gagnent 4 à 5 centimètres par an.
Chalet Saint-Michel, dimanche 12 avril 1914
Nous allons à la grand’messe et vêpres en auto, à Saint-Michel. Le temps paraît enfin fixé au beau. L’après-midi nous allons à Casteljaloux attendre François qui devait arriver par quelques jours ; il n’arrive pas.
Semaine du 13 au 19 avril 1914
Chalet Saint-Michel, lundi 13 avril 1914
Nous nous promenons, nous chassons un peu ; départ des Tournamille. François arrive, il a 8 jours de permission, il s’était arrêté à Montech.
Chalet Saint-Michel, mardi 14 avril 1914
Nous chassons dans l’après-midi ; il y a bien peu de lapins.
Chalet Saint-Michel, mercredi 15 avril 1914
Nous allons à Casteljaloux tous en auto ; nous rentrons à 6h ½ ; le temps est au beau.
Chalet Saint-Michel, jeudi 16 avril 1914
Je voudrais partir demain, mais Bebelle préfère attendre à lundi. J’ai conclu pour la villa, en échangeant des télégrammes avec l’agence Bliss de Biarritz, une location pour juillet et août à 1800 frs., c’est un beau prix ; Maman en sera enchantée. La villa est donc louée pour plus d’un an.
Chalet Saint-Michel, vendredi 17 avril 1914
Rien de nouveau ; le temps s’écoule avec lenteur et monotonie.
Chalet Saint-Michel, samedi 18 avril 1914
Nous commençons nos malles et nos préparatifs de départ.
Chalet Saint-Michel, dimanche 19 avril 1914
Nous allons à la messe à Saint-Michel en auto et nous achevons nos préparatifs de départ.
Semaine du 20 au 26 avril 1914
Castelnaudary, lundi 20 avril 1914
Nous avons quitté le chalet ce matin et nous venons coucher à Castelnaudary après 233 kilomètres d’automobile ; nous avons, du reste, fait un excellent voyage, visitant au passage Nérac, curieuse petite ville pleine de souvenirs d’Henri IV, Condom et Lectoure où nous déjeunons. Voulant voir un pays que je ne connaissais pas, j’ai traversé le Gers au lieu de suivre la vallée de la Garonne.
Ille, mardi 21 avril 1914
Nous arrivons à Ille à 5 heures du soir ; nous sommes passés par Carcassonne, Limoux, Quillan, Saint-Paul ; excellent voyage.
Ille, mercredi 22 avril 1914
J’ai la visite de mon ami angevin Maurice Perrin qui rentre d’un séjour à Barcelone ; en passant à Perpignan, il a eu la bonne pensée de m’avertir et il est venu déjeuner ici ; j’ai été enchanté de le voir et de lui faire les honneurs d’Ille.
Ille, jeudi 23 avril 1914
Je vais le matin à Bouleternère, l’après-midi à Perpignan et Claira ; je vais voir Maman à mon passage à Perpignan ; elle y est pour 5 ou 6 jours chez les Sœurs de l’Espérance, elle s’occupe de son dispensaire ; je ne l’avais pas vue depuis 2 mois, elle est toujours bien triste. À Boule et à Claira les vignes sont belles.
Ille, vendredi 24 avril 1914
L’après-midi nous allons à Vinça ; Marie-Thérèse et ses enfants y sont depuis 15 jours.
Ille, samedi 25 avril 1914
Nous commençons notre déménagement, ce ne sera pas une petite affaire ! Max commence à installer ses meubles dans sa maison.
Ille, dimanche 26 avril 1914
Le matin, je vais à la grand’messe ; je fais la sainte communion, avec Bebelle, à 8 heures. L’après-midi je vais à vêpres et au cimetière prier sur la tombe de Papa. À 11 heures je vais voter à Bouleternère ; il n’y a, dans notre circonscription, qu’un candidat, Emmanuel Brousse ; je ne veux pas voter pour lui malgré sa réelle compétence et son activité pour défendre les intérêts roussillonnais, à cause de ses opinions républicaines et surtout de son attitude à la Chambre dans diverses questions religieuses ; ainsi il a fait partie d’une ligue d’action laïque très anticléricale ; il a voté un ordre du jour invitant le Gouvernement à appliquer sans faiblesse la loi de séparation. Ne pouvant pas en conscience voter pour Brousse, je mets dans mon enveloppe un portrait de Mgr le duc d’Orléans au bas duquel j’ai écrit : « Vive le Roi ! »
Semaine du 27 au 30 avril 1914
Ille, lundi 27 avril 1914
C’est aujourd’hui que nous nous installons dans la maison Bosch qui va être désormais ma maison. Autrefois cela m’eût comblé de joie ; je me rappelle avec quelle joie j’y suis venu en décembre 1907[7] ! Mais aujourd’hui tout dans cette maison me rappelle Papa, je me dis que si je suis le maître de cette maison c’est parce que Papa est mort ! Cette installation, les arrangements qu’il faut faire dans la maison, tout m’attriste parce que tout me rappelle notre immense malheur. Les élections d’hier ne changeront presque rien à la situation respective des partis ; cependant elles ne sont pas un succès pour les radicaux au pouvoir qui perdent plusieurs sièges et n’en gagnent pas. L’élection de Caillaux, par exemple, est un vrai scandale, une honte (mais avec le suffrage universel, cela n’a rien d’étonnant) ; la droite gagne quelques sièges et n’en perd pas.
Ille, mardi 28 avril 1914
Nous continuons à déménager et à emménager ; quel tracas !
Ille, samedi 29 avril 1914
Je fais faire une chambre de plus pour les enfants au 2e étage, près de la chambre que j’habitais autrefois et que j’habiterai de nouveau avec Bebelle ; les maçons sont dans la maison, ce qui donne de la poussière, du désordre etc.
Ille, jeudi 30 avril 1914
Maman vient passer la journée ; le soir je la raccompagne à Vinça en auto.
Mai 1914
Semaine du 1er au 3 mai 1914
Ille, vendredi 1er mai 1914
Je vais à la messe de 7 heures. Ensuite je vais à Perpignan et à Claira ; je visite presque toutes les vignes, elles sont superbes. À Perpignan, j’assiste à une réunion du Comité royaliste, convoqué chez M. Despéramons pour examiner l’attitude que les royalistes doivent prendre au 2e tour de scrutin dans la 1ère circonscription de Perpignan ; nous sommes unanimes à décider de soutenir M. Nérel qui donne de sérieuses garanties au point de vue des intérêts patriotiques et même religieux ; il n’est pas notre candidat, loin de là, nous le soutiendrons par patriotisme.
Ille, samedi 2 mai 1914
Nous continuons à nous organiser, c’est long et fastidieux.
Ille, dimanche 3 mai 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, je vais porter des fleurs et prier sur la tombe du pauvre Papa.
Semaine du 4 au 10 mai 1914
Ille, lundi 4 mai 1914
Maman et Marie-Thérèse, qui sont encore à Vinça tant que leur installation ici n’est pas achevée et qu’elles n’ont pas trouvé de domestique, viennent passer la journée ici ; le soir Mois de Marie.
Ille, mardi 5 mai 1914
L’oncle Xavier vient passer la journée ici ; nous lui demandons d’être parrain de notre futur bébé attendu pour fin juillet, il accepte avec plaisir. Maman et Max viennent aussi de Vinça et déjeunent avec nous et l’oncle Xavier. Le soir, nous allons au Mois de Marie.
Ille, mercredi 6 mai 1914
L’oncle revient déjeuner et passer la journée ici. Notre installation avance bien. Le matin je vais en auto à Vinça ; j’y suis convoqué pour être entendu comme témoin par le juge de paix en vertu d’une commission rogatoire du juge d’instruction de Paris, sur l’affaire Brousse ; je réitère la déposition que j’ai faite le 1er décembre devant le commissaire de police du quartier de la Madeleine. Cela semble prouver que l’instruction marche. Au retour je ramène Marie-Thérèse.
Ille, jeudi 7 mai 1914
Nous poursuivons notre installation, les maçons traînent en longueur ; Mois de Marie.
Ille, vendredi 8 mai 1914
Je vais à la messe de 7 heures, j’y fais la sainte communion ; je suis occupé à dépouiller et mettre en ordre quantité de papiers et de lettres ; c’est profondément attristant ; tout cela me rappelle constamment la perte de mon cher père.
Ille, samedi 9 mai 1914
Le matin, je vais à Bouleternère, en auto, faire un tour dans les propriétés ; l’après-midi, je vais à Perpignan ; j’y fais des commissions.
Ille, dimanche 10 mai 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Semaine du 11 au 17 mai 1914
Ille, lundi 11 mai 1914
Notre installation s’achève pour les meubles, mais la chambre que je fais faire au second n’est pas terminée ; j’ai les ouvriers dans la maison pour plusieurs semaines encore. M. Nérel[8], que nous soutenons, a été élu grâce à notre appui ; puisse-t-il ne pas nous donner de mécomptes ! Ailleurs, les élections sont franchement mauvaises au 2e tour de scrutin ; il y a une forte poussée du parti socialiste ; c’est la suite logique de la république, elle ira toujours plus à gauche ; je dirais tant mieux si le sort de la France n’était hélas lié à celui de la république. Quel sera, avec cette Chambre encore plus « avancée » que la précédente, le sort de la loi de 3 ans ? Et nos dernières libertés catholiques, que deviendront-elles ? Il est triste de penser que d’aussi graves intérêts sont à la merci de scrutins frelatés !

Ille, mardi 12 mai 1914
Maman vient de 9h ¾ à 4 heures. Les Saint-Cyr devraient s’installer ici dans leur maison aujourd’hui ; mais Ghislaine souffrant de la gorge, ils décident de passer à Vinça trois ou quatre jours de plus.
Ille, mercredi 13 mai 1914
Dans l’après-midi je vais à Bouleternère en auto. Nos travaux avancent avec une sage lenteur.
Ille, jeudi 14 mai 1914
4 mois déjà que Papa nous a quittés ; je pense constamment à lui et ne peux pas m’habituer à l’idée de cette séparation qui ne cessera qu’à ma mort ; à chaque instant il me semble que je vais le voir revenir, qu’il est seulement en voyage. L’après-midi, je vais à Saint-Laurent-de-la-Salanque en auto avec Marie-Thérèse et Max pour signer l’acte notarié d’échange de la vigne de la Chau contre la vigne de la Grangère ; pour cet échange, il n’y aurait encore qu’un acte sous-seing-privé. Bebelle reste à Perpignan ; je m’y arrête aussi pour des commissions. Le matin je vais à la messe.
Ille, vendredi 15 mai 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto prendre Marie-Thérèse et ses enfants qui viennent aujourd’hui s’installer dans leur maison d’Ille, notre ancienne résidence. Ici, notre installation est presque achevée.
Ille, samedi 16 mai 1914
Rien de nouveau ; les maçons n’ont pas encore terminé leurs opérations, mais j’espère qu’ils finiront la semaine prochaine.
Ille, dimanche 17 mai 1914
Je vais à Perpignan par le train de 10 heures pour assister à une réunion des chefs de sections de l’Action française au Panache et au déjeuner qui la suit ; je rentre à 4 heures. Je vais prier au cimetière sur la tombe de Papa.
Semaine du 18 au 24 mai 1914
Ille, lundi 18 mai 1914
Maman, qui est encore à Vinça pour quelques jours, vient passer la journée ici. Nous complétons peu à peu notre installation ; mais la maison sera très sale tant que les maçons y seront. Le matin, procession dans l’église.
Ille, mardi 19 mai 1914
Je ne bouge pas aujourd’hui. Je vais à la procession des Rogations.
Ille, mercredi 20 mai 1914
Je vais à Vinça en auto, de 9h du matin à 5h du soir ; j’y amène Tony. Le matin, je vais à la justice de paix pour l’affaire Desmarquoy. L’après-midi, Passama et Reynès viennent pour organiser une réunion d’Action française ; j’avais rendez-vous avec eux ; nous voyons quelques personnes et la réunion est décrétée. Le matin, j’assiste à la procession dehors.
Ille, jeudi 21 mai 1914 (Ascension)
Nous faisons la sainte communion Bebelle et moi ; nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Ille, vendredi 22 mai 1914
Le pauvre Papa aurait aujourd’hui 62 ans ; comme il est mort jeune ; nous aurions pu le conserver encore 20 ans avec nous ! Dieu en a décidé autrement ; il avait suffisamment mérité sa récompense. Le matin je vais à Claira, je visite toutes les vignes, elles sont superbes ; je déjeune à Claira. L’après-midi j’ai rendez-vous à Perpignan avec Maman et Bebelle au Grand Hôtel où Me Pech leur fait signer l’acte d’échange de la vigne de la Grangère. Nous y voyons l’oncle Xavier qui est de nouveau en Roussillon pour 10 ou 15 jours, à cause de ses grands travaux à Pia dans sa cave. Nous rentrons à Ille en auto.
Ille, samedi 23 mai 1914
L’installation continue ; nous avons encore les maçons ; comme tout cela est long et ennuyeux !
Ille, dimanche 24 mai 1914
C’est aujourd’hui la première communion solennelle, elle est célébrée avec éclat ; nous allons à la messe de 1ère communion, à vêpres et revenons le soir à une cérémonie à l’église. J’irai demain à Montpellier où se trouve M. Leboeuf, le paléographe qui fait les recherches généalogiques dont j’ai chargé M. Lambert de Montoison à Paris.
Semaine du 25 au 31 mai 1914
Montpellier, lundi 25 mai 1914
Parti d’Ille ce matin à 5h50, j’arrive à 11h ¼ à Montpellier ; je descends à l’Hôtel Métropole. L’après-midi j’ai un entretien avec M. Leboeuf qui a trouvé ici ou dans la région quantité de documents sur la famille d’Estève ou Estève ; il lui manque encore le lien à établir entre nous et ces d’Estève ; il va interrompre ses recherches devant rentrer à Paris et il les reprendra dans quelques semaines ; toutefois il va jeter un coup d’œil à Perpignan avant de repartir pour Paris. Je vais voir Paul et Marthe Durand ; il fait un temps atroce et très froid. Je vais au cinéma.
Ille, mardi 26 mai 1914
J’ai déjeuné ce matin chez Marthe Durand qui habite un joli petit hôtel près de la promenade du Peyrou. Le temps est exécrable, la pluie, une pluie très froide, ne cesse de tomber. Je passe ma matinée au Musée de Montpellier qui contient d’assez beaux tableaux, des Rubens notamment, il est intéressant. Je repars à 14h47 et arrive à Ille à 8h du soir.
Ille, mercredi 27 mai 1914
Maman vient de Vinça passer la journée ici. Ma correspondance est très chargée et m’occupe toute la journée. Le soir nous allons au Mois de Marie.
Ille, jeudi 28 mai 1914
Dans l’après-midi nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; je m’arrête un moment à Bouleternère où il y a une belle récolte de cerises.
Ille, vendredi 29 mai 1914
Nous allons à Perpignan en auto : j’arrive à Claira où je ne reste pas longtemps, les vignes sont toujours très belles.
Ille, samedi 30 mai 1914
Une semaine de plus est passée et nos travaux, pourtant peu importants, ne sont pas terminés ; quand on met les maçons dans une maison on ne sait pas quand ils en sortiront !
Perpignan, dimanche 31 mai 1914
J’ai reçu deux permis de circulation en 1ère classe entièrement gratuits sur le Midi et l’Orléans ne permettent d’aller à Paris sans bourse délier pour l’Assemblée générale de l’Association de la Presse monarchique départementale le 7 juin ; je vais en profiter et je passerai 48 heures à Paris ; un voyage dans ces conditions est charmant ! Le matin, je fais la sainte communion avec Bebelle ; nous assistons à toutes les cérémonies de la fête de la Pentecôte, le soir je vais à Perpignan, je dîne et couche chez l’oncle Gabriel de Llobet ; je fais à la réunion des hommes chez les Sœurs de l’Assomption une conférence sur ce sujet : « L’Église et l’instruction populaire avant la Révolution ».
Juin 1914
Semaine du 1er au 7 juin 1914
Ille, lundi 1er juin 1914
Je rentre à Ille à midi ; je vais à vêpres.
Ille, mardi 2 juin 1914
Maman devait venir ici aujourd’hui ; elle nous télégraphie que Bonne Maman est souffrante et qu’elle ne viendra pas. Marie-Thérèse va à Vinça dans l’après-midi voir Bonne Maman ; elle a une bronchite avec un peu de congestion aux poumons ; on ne croit pas que ce soit grave.
Ille, mercredi 3 juin 1914
Je vais à Vinça en auto dans la matinée ; Bonne Maman n’est pas gravement atteinte, elle n’a que très peu de fièvre ; je cause en particulier avec le Dr Jocaveil, il est très rassurant, c’est fort peu de chose.
Ille, jeudi 4 juin 1914
Je vais à Bouleternère le matin ; j’y emmène les enfants. L’après-midi je vais à Perpignan où je fais une foule de commissions et vois plusieurs personnes. Bonne Maman va de mieux en mieux.
Paris, samedi 6 juin 1914
Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin à Ille j’ai fait la sainte communion. Dans l’après-midi je suis allé à Vinça en auto voir Bonne Maman qui va très bien. Je pars d’Ille à 18h ¼ ; de Perpignan à Narbonne je voyage avec Rovira, Juvenel etc. qui vont à Béziers ; de Narbonne à Paris je suis seul dans mon compartiment de 1ère avec un ingénieur allemand, je dors assez bien. À Paris où j’arrive à 10h40, je passe mon après-midi à faire des courses chez le photographe Petit et dans divers magasins ; je dîne chez les De Lestrac ; le soir je vois M. Leboeuf qui reprendra dans quelques jours les recherches généalogiques. Il est allé à Perpignan après Montpellier et a constaté comme je l’avais déjà fait que notre ascendance perpignanaise s’arrête à Laurent Estève fils en 1667 ; Laurent Estève père a dû arriver à Perpignan vers 1650 ou 1660 ; il n’y est pas né et ne s’y est pas marié. M. Leboeuf va chercher à le découvrir ailleurs pour faire remonter plus haut la généalogie ; il est probable qu’il doit être venu de la région de Montpellier.
Paris, dimanche 7 juin 1914
Je vais à la messe de 8 heures à La Madeleine, puis à 9h ½ dans les salons Véfour (Palais Royal), j’assiste à l’Assemblée générale de l’Association de la Presse monarchique et catholique des départements. Je déjeune chez les Civelli. L’après-midi nous allons ensemble à Enghien, j’entre au casino avec Marguerite-Marie, je gagne 46 francs à la boule. Voilà tous les frais de mes deux journées de Paris qui vont être payés ! Je dîne chez les Civelli.


Carte de membre de l’Association professionnelle de la presse monarchique et catholique d’Antoine d’Estève de Bosch – S.d. [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)
Semaine du 9 au 14 juin 1914
Vinça, mardi 9 juin 1914
J’ai quitté Paris hier soir, en proie à une vive inquiétude, Maman m’ayant écrit que l’état de Bonne Maman s’était aggravé. J’ai passé la matinée et l’après-midi d’hier à faire des courses et commissions ; je vois le syndic de la faillite Brousse. J’ai déjeuné chez les De Lestrac. Je suis reparti à 7 h de la gare du quai d’Orsay et arrivé à Ille ce matin à 11h32. Après déjeuner, je suis venu à Vinça en auto ; j’ai vu tout de suite que Bonne Maman est bien malade ; le refroidissement dont elle souffrait la semaine dernière s’est transformé en pneumonie ; je téléphone au docteur de Lamer de venir la voir tout de suite. Entre temps je reviens à Ille prendre mon sac car je veux coucher à Vinça pour le cas où sa situation s’aggraverait encore pendant la nuit. Le docteur de Lamer trouve l’état grave ; aussi nous faisons administrer à notre chère malade le Sacrement d’extrême onction ; c’est la seconde fois que Bonne Maman reçoit ce sacrement, elle l’avait reçu en 1903. Les Magué sont arrivés ce matin. J’ai bien peur d’un nouveau malheur et qui est malheureusement bien à craindre à l’âge où est arrivée Bonne Maman. L’essentiel est de soutenir le cœur afin qu’il ne s’arrête pas tout à coup comme c’est arrivé à Papa. Vers le soir, il y a une certaine amélioration.
Vinça, mercredi 10 juin 1914
La journée a été meilleure ; la pneumonie va mieux mais le danger est au cœur ; jusqu’ici il se comporte bien. Je vais encore coucher à Vinça. À Ille, l’oncle Xavier est arrivé ce matin pour quelques jours chez nous ; j’y déjeune, je rentre à Vinça vers le soir.
Vinça, jeudi 11 juin 1914
La journée est assez bonne ; je la passe à Ille mais je retourne coucher à Vinça. Le soir, il y a une crise ; les pulsations montent à 110 par minute, le cœur parait fléchir, là est le grand danger. Nous nous effrayons ; je téléphone à M. de Lamer ; il ne peut pas venir tout de suite mais viendra demain. La nuit est calme. Henri de Lavergne arrive à Vinça à 4 heures ; Philomène n’a pas pu venir à cause de son état de grossesse avancée. Ce qui est bizarre et attristant c’est que la vieille Philomène, depuis 50 ans au service de Bonne Maman et qui n’avait jamais été sérieusement malade, est atteinte en même temps de la même maladie ; on lui donne les mêmes soins.
Vinça, vendredi 12 juin 1914
Je passe la journée à rôder de Vinça à Ille ; après avoir couché à Vinça je vais à Ille, j’y déjeune ; dans l’après-midi, je reviens à Vinça avec Bebelle et les enfants qui souhaitent la fête à leur bisaïeule, ensuite je les ramène à Ille, où je dîne et le soir après dîner je retourne à Vinça ; j’y couche. L’amélioration constatée hier persiste et paraît s’accentuer ; prions Dieu de guérir tout à fait notre chère malade !
Ille, samedi 13 juin 1914
Triste fête de Saint Antoine cette année sans Papa et avec la crainte de voir Bonne Maman nous quitter ! J’assiste à la messe et fais la sainte communion à Vinça. Bonne Maman continue à aller mieux. Philomène va mieux aussi. Saint Antoine les sauvera. Je rentre à Ille dans l’après-midi ; l’oncle Xavier, qui y était depuis quatre jours, part ce soir pour Perpignan ; il rentrera à Angers la semaine prochaine.
Ille, dimanche 14 juin 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous disposons un joli reposoir dans l’entrée ; mais il fait de l’orage dans l’après-midi et la procession du Saint-Sacrement ne peut pas sortir ; on la fait dans l’église et on donne la bénédiction à chaque chapelle. Les nouvelles de Bonne Maman continuent à être bonnes.
Semaine du 15 au 21 juin 1914
Ille, lundi 15 juin 1914
Le matin j’assiste aux obsèques de Madame Simon Batlle, mère du docteur Étienne Batlle, maire d’Ille. L’après-midi nous faisons tous ensemble, Maman, Henri, Max, Marie-Thérèse et moi, l’inventaire de l’argenterie de la maison ; nous faisons estimer celle appartenant à Papa ou achetée en communauté ; elle me revient toute, mais Maman dédommage mes sœurs. Il y a un violent orage, il tombe de la grêle.
Ille, mardi 16 juin 1914
Le matin je vais à Claira avec Henri de Lavergne ; nous faisons une longue tournée dans les vignes, elles sont belles mais la cochylis et l’eudémis commencent à se montrer ; pourvu que ces vilains vers ne se développent pas. L’après-midi à Perpignan je vois M. Leboeuf qui m’avait écrit qu’il y serait de passage aujourd’hui ; je lui fais faire la connaissance de l’oncle Xavier que ses recherches intéressent naturellement, autant que moi. Il revient dans l’Hérault et va chercher encore ; mais j’incline à penser qu’il faudra chercher ailleurs, et d’abord dans une autre partie du Languedoc ; il est convenu que s’il n’a pas de nouveaux indices dans l’Hérault, il ira chercher ailleurs. Je fais plusieurs commissions à Perpignan ; je laisse l’auto chez le carrossier et je rentre par le train de 19h30.
Ille, mercredi 17 juin 1914
Nous avons la visite de Marthe Durand et de son mari, de Carlos et de Thérèse et de la jeune Thérèse, ils nous ont annoncé leur visite et nous leur avons dit de venir déjeuner ; nous avons, par la même occasion, Marie-Thérèse et Max, Henri et Nénette ; déjeuner très simple et de famille, à cause de notre grand deuil. Ils nous quittent par le train de 16 heures et je vais à Vinça entre deux trains ; je suis heureux de trouver Bonne Maman en bien meilleur état ; c’est la convalescence ; Philomène va aussi beaucoup mieux.
Ille, jeudi 18 juin 1914
Nous avons la visite de Pierre d’Ax de Cessales et de ses sœurs. Notre installation s’achève tout à fait.
Ille, vendredi 19 juin 1914
Le matin je vais à la grand’ messe de 8h avec Bebelle ; avant cette messe nous communions en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi je vais à Perpignan reprendre l’auto et faire quelques commissions.
Ille, samedi 20 juin 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto ; j’apporte au receveur de l’Enregistrement la déclaration de succession. Bonne Maman va de mieux en mieux, elle est levée. Comme je remercie le Bon Dieu de nous l’avoir conservée ! Philomène va aussi beaucoup mieux. Au retour je m’arrête à Bouleternère ; j’ai, cette année, une assez belle récolte de pêches ; la cueillette commencera après-demain.
Ille, dimanche 21 juin 1914
Il y a aujourd’hui vingt ans de ma première communion, grande date dans ma vie ! J’étais alors entouré de mes parents, mon grand-père de Lazerme vivait encore ; que de deuils depuis lors ! Nous allons à tous les offices ; la procession n’a pas lieu parce qu’il a plu avant les vêpres et que le terrain est détrempé, on la fait dans l’église.
Semaine du 22 au 28 juin 1914
Ille, lundi 22 juin 1914
Je vais à Perpignan en auto, dans l’après-midi ; je vais chez mon dentiste qui me soigne une canine ; j’y amène Henry qui va jouer avec le petit Jacques de Lazerme.
Ille, mardi 23 juin 1914
Je suis obligé de retourner encore à Perpignan chez le dentiste ; aujourd’hui j’y vais entre deux trains, de 13h25 à 16 heures. Le temps se met à la chaleur sèche ; il le fallait bien pour les vignes !
Ille, mercredi 24 juin 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto ; je trouve Bonne Maman et Philomène en pleine convalescence. Je m’arrête, au retour, à Bouleternère ; il y a beaucoup de pêches mais elles se vendent à vil prix.
Ille, jeudi 25 juin 1914
La chaleur est de plus en plus lourde et accablante. Aujourd’hui a lieu à Paris à Saint-Thomas-d’Aquin le mariage de notre cousine Laure de Saussine avec le comte de Robien, attaché d’ambassade à Saint-Pétersbourg.
Ille, vendredi 26 juin 1914
Le matin je vais à la messe de 7 heures ; je vais ensuite à Bouleternère en auto visiter les vignes ; il y a toujours un peu de cochylis. Maman est ici aujourd’hui et déjeune avec nous ; si Bonne Maman continue à aller mieux, Maman s’installera à Ille la semaine prochaine. Je vais à la clôture du Mois du Sacré-Cœur.
Ille, samedi 27 juin 1914
Je vais en auto à Perpignan où je déjeune chez les Llobet. Je termine mes séances du dentiste ; ensuite je passe un moment aux Archives municipales au Castillet ; je fouille dans tous les registres paroissiaux antérieurement à 1667, je vais jusqu’à 1630 ; nulle part je ne trouve l’acte de mariage de Laurent Estève avec Anna Maria… (j’ignore son nom de famille) ; il ne s’est donc pas marié à Perpignan, c’est absolument certain[9] ; j’espère que M. Leboeuf découvrira son acte de mariage ; il ne l’a pas encore découvert. L’après-midi, je vais à Claira ; je parcours les vignes qui sont très belles : à peine un tout petit peu de cochylis et de pyrale.
Le soir je vais à Torreilles à une réunion organisée par la section d’Action française ; M. Bertran, Henri Passama et moi prenons la parole ; j’y parle sur le progrès des idées de l’Action française. Je suis de retour à Ille, en auto, à 11 heures 35 du soir.
Ille, dimanche 28 juin 1914
Je vais à la grand’ messe et à vêpres ; je fais faire un tour de foire aux enfants.
Semaine du 29 au 30 juin 1914
Ille, lundi 29 juin 1914
La température est brûlante et sèche ; c’est pénible mais il faut s’en réjouir, car c’est contraire au développement de la cochylis. On apprend avec une horreur profonde l’assassinat à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François Ferdinand et de sa femme la duchesse de Hohenberg ; c’est un crime inspiré par le ressentiment des patriotes serbes contre la politique autrichienne. Les affaires d’Orient n’ont pas dit leur dernier mot !
Ille, mardi 30 juin 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto avec Bebelle, tous les enfants et Marie-Thérèse. Bonne Maman va de mieux en mieux ; mais Tante Josepha est de plus en plus malade.
Juillet 1914
Semaine du 1er au 5 juillet 1914
Ille, mercredi 1er juillet 1914
L’oncle Xavier m’écrit que la petite Anne de Rodellec a une crise d’appendicite et qu’on va l’opérer ; nous télégraphions pour avoir des nouvelles ; on nous répond, le soir, que la journée d’aujourd’hui a été bonne, l’opération a eu lieu hier. M. Leboeuf est rentré à Paris d’où il m’écrit qu’avant d’abandonner le Languedoc pour porter nos recherches ailleurs comme je le lui disais, il faudrait chercher à Saint-Geniès-de-Malgoirès, à Saint-Geniès-de-Comolas (Gard), à Béziers et à Servian (Hérault) ; pourquoi diable n’y est-il pas allé voir lui-même quand il était dans la région ? J’avoue qu’en ce moment il m’est impossible de me lancer dans des recherches là-bas. Cependant, pour en avoir le cœur net, j’écris aux secrétaires de mairie des quatre communes qu’il me signale et je leur demande de rechercher l’acte de naissance et l’acte de mariage de Laurent Estève. Mais voudront-ils s’en donner la peine ? S’ils ne le font pas, j’irai voir moi-même à Béziers et à Servian qui ne sont pas loin d’ici ; peut-être pourrait-t-on aller dans ces deux localités en partant d’ici le matin et en rentrant le soir. M. Leboeuf me signale des d’Estève à Servian au 17e et au 18e siècle ; il faudra donc voir cette commune. Pour le moment il faut attendre la réponse des secrétaires de mairie, si toutefois ils répondent à mes lettres !
Ille, jeudi 2 juillet 1914
Nous allons à la grand’messe à 9 heures ; il fait un fort orage avec beaucoup de pluie dans l’après-midi. Les nouvelles d’Anne de Rodellec sont bien meilleures.
Ille, vendredi 3 juillet 1914
Le secrétaire de Servian me répond qu’il n’y a pas de Laurent Estève à Servian et que, d’ailleurs, les registres paroissiaux de l’État-civil ne commencent qu’en 1700. M. Leboeuf m’a indiqué beaucoup de d’Estève à Servian ; mais comment savoir s’ils ont un lien avec nous ? Je vais à Vinça et à Boule en auto dans l’après-midi.
Ille, samedi 4 juillet 1914
Je me décide à aller lundi à Béziers et, si c’est utile et possible, à Servian ; je ne sais si je pourrai arriver à Servian car je veux partir le matin et rentrer le soir. Les Saint-Geniès sont trop loin pour que j’y aille tout de suite ; j’irai plus tard si c’est utile. L’après-midi je vais à Perpignan et à Claira en auto ; les vignes sont très belles, Maman et Marie-Thérèse viennent à Perpignan avec moi.
Ille, dimanche 5 juillet 1914
Nous allons à la grand’ messe et à vêpres ; la chaleur paraît vouloir recommencer.
Semaine du 6 au 12 juillet 1914
Ille, lundi 6 juillet 1914
Parti ce matin par le premier train ; je rentre à 8h ½ du soir ; je suis allé à Béziers, j’ai découvert dans les registres de la paroisse Sainte-Magdeleine, à l’année 1662, l’acte de mariage de mon ancêtre Laurent Estève, le premier Estève qui est venu se fixer à Perpignan. Il a épousé, le 23 août 1662, Anna Maria Granier. Il était fils de Gabriel d’Estève et de Marguerite Messet. Parmi les deux témoins, il y avait Bertrand d’Estève de Servian. Laurent Estève est donc de la famille des d’Estève de Servian[10]. Voilà un grand progrès dans nos recherches. Il nous restera maintenant à voir à Servian ou aux Archives départementales de l’Hérault à Montpellier, où se trouvent transportées les archives de Servian. Mais nous sommes sur la bonne piste. Comment Laurent Estève a-t-il son nom sans particule alors que son père et son témoin portent la particule ? Peut-être est-ce un simple oubli du rédacteur de l’acte ; peut-être aussi Laurent, qui est devenu commerçant à Perpignan à la même époque, avait-il abandonné intentionnellement sa particule pour se livrer au commerce. Le plus tôt possible, je réunirai des documents sur ses ascendants.
Ille, mardi 7 juillet 1914
Je ne bouge pas aujourd’hui, je mets à jour ma correspondance. Je m’occupe de la concession que nous sollicitons de la commune pour l’agrandissement de notre caveau.
Ille, mercredi 8 juillet 1914
Le matin je vais en auto à Vinça où j’assiste aux obsèques du commandant Louis Noëll, décédé avant-hier à l’âge de 81 ans. Maman et Marie-Thérèse y viennent avec moi pour voir Bonne Maman. Je pense que Bebelle n’attendra pas plus de 8 ou 10 jours la naissance de notre 4e bébé ; le moment approche.
Ille, jeudi 9 juillet 1914
Je vais à Montpellier du matin au soir (parti par le 1er train de 5h50, rentré à 20h ¼). J’ai voulu voir aux Archives départementales de l’Hérault s’il n’y a pas de documents sur Servian ; il n’y a à peu près rien ; les registres paroissiaux de l’État-civil de Servian, qui commencent à Servian à 1700, ne commencent, dans les Archives départementales, qu’à 1747 ; donc, il faut chercher dans d’autres genres de documents, dans les archives notariales par exemple, des renseignements sur les d’Estève de Servian au 17e siècle. En résumé, je n’ai rien trouvé à Montpellier ; il faudra voir à Servian même. J’ai eu affreusement chaud en chemin de fer.
Ille, vendredi 10 juillet 1914
Dans l’après-midi, nous allons à Canet en auto ; j’y amène les enfants et ceux de Marie-Thérèse, je me baigne et je les baigne. Ils se mouillent de nouveau après leur bain, Germaine tombe même tout à fait dans la mer et il faut les changer de la tête aux pieds. Bebelle n’est pas venue ; si près de sa délivrance, le déplacement l’aurait fatiguée.
Ille, samedi 11 juillet 1914
L’après-midi je vais à Perpignan visiter le concours agricole où je vois beaucoup de choses intéressantes, notamment dans les moteurs et les pressoirs. Je laisse l’auto chez le carrossier pour repeindre une partie et je rentre par le dernier train.
Ille, dimanche 12 juillet 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; il fait très chaud. Aujourd’hui huitième anniversaire du triomphe de la Raison d’État juive sur la raison d’Etat française et sur la Justice, en la personne du traître Dreyfus. Quand viendra l’heure de la revanche française ?
Semaine du 13 au 19 juillet 1914
Ille, lundi 13 juillet 1914
Il fait de plus en plus chaud ; nous ne bougeons pas ; Bebelle ne sort presque pas et attend l’heure de sa délivrance.
Ille, mardi 14 juillet 1914
Dans l’après-midi je vais à Vinça entre 2 trains ; la pauvre Tante Josepha va de plus en plus mal ; sa maigreur est effrayante ; je redoute une issue fatale. Quel malheur pour Nénette et quel nouveau chagrin pour nous tous ! Je ne m’occupe en rien de ce que l’on appelle si improprement la fête nationale ; la république est bien pauvre en dates glorieuses pour choisir un aussi ignoble anniversaire !
Ille, mercredi 15 juillet 1914
C’est aujourd’hui la Saint Henri, la fête de Papa ; hélas il n’est plus au milieu de nous et nous ne pouvons lui offrir que nos prières. Nous faisons tous célébrer la sainte messe pour lui ; à 7 heures j’assiste à la messe et je communie pour Papa ; plus tard, nous apportons des fleurs sur sa tombe. Pauvre Papa ; voici déjà six mois que nous sommes séparés de lui ! Tante Augustine de Llobet, qui est à Vinça, vient passer la journée avec nous ; elle aussi est effrayée de l’état de Tante Josepha.
Ille, jeudi 16 juillet 1914
Nous faisons, après la grand’messe de Notre-Dame du Mont-Carmel, une chose nécessaire mais bien attristante. En vue de l’agrandissement de notre caveau, agrandissement qui est hélas indispensable, nous ôtons le cercueil du pauvre Papa et les restes de mes oncles et tantes de Bosch ; nous les mettrons dans le caveau des Demoiselles Mathien. Le cercueil de Tante Marie tombe en morceaux ; on recueille ce qui reste d’elle et on le met dans une boite. Combien tout cela est émotionnant, surtout la vue du cercueil dans lequel le corps de notre cher Papa est en train de tomber en pourriture ! Son âme est certainement au Ciel d’où elle nous protège. L’après-midi, je me promène un peu ; le temps est plus frais à la suite de l’orage d’hier soir. Le soir je vais à la bénédiction à la chapelle du Carmel.
Ille, vendredi 17 juillet 1914
Je vais à Perpignan avec Germaine, du train de 13h25 à celui de 16 heures ; je conduis Titi chez le docteur Sagols car elle souffre de l’oreille depuis cinq ou six jours ; il prescrit un petit traitement.
Ille, samedi 18 juillet 1914
Nous ne bougeons pas d’ici, la chaleur redevient vive ; Bebelle n’est pas encore disposée à accoucher, je ne sais pas ce qu’elle attend en vérité !
Ille, dimanche 19 juillet 1914
Je reçois de M. Leboeuf des renseignements sur Gabriel d’Estève, père de Laurent, d’après l’acte de mariage de ce dernier. M. Leboeuf a pris ses renseignements dans l’Armorial de La Roque. La famille d’Estève existait à Escousseins (diocèse de Lavaur) au 16e siècle ; Antoine et Pierre d’Estève sont portés sur le cadastre de cette paroisse en 1567 ; Gabriel d’Estève est nommé dans l’Armorial de La Roque ainsi que son fils Bertrand ; c’est lui, Gabriel, qui a fondé la branche de Servian ; il a épousé Marguerite de Messec (l’acte de mariage de Laurent porte Marguerite Messet, c’est évidemment la même personne). Somme toute, il résulte de tous ces renseignements : 1°) Qu’une famille d’Estève existait dès le 16e siècle en Languedoc ; Gabriel d’Estève faisait partie de cette famille. 2°) Que nous nous rattachons à cette famille par Laurent et Gabriel. Nous avons donc tous les éléments pour introduire une demande en rectification d’État-civil[11]. J’envoie tous ces renseignements à l’oncle Xavier. Je pense qu’il sera d’avis d’engager la procédure. Nous allons à la grand’ messe et à vêpres.
Semaine du 20 au 26 juillet 1914
Ille, lundi 20 juillet 1914
Je vais à Vinça dans l’après-midi. Tante Josepha est encore au lit, elle n’a pas eu la force de se lever ; d’après moi elle ira de plus en plus mal jusqu’au jour fatal où la faiblesse l’emportera.
Ille, mardi 21 juillet 1914
L’après-midi je vais à Perpignan et à Claira ; je prends l’auto à Perpignan. Les vignes sont très belles et, s’il n’y a pas de surprise d’ici à la vendange, je peux espérer une très belle récolte ; mais le prix de vente sera faible ; je ne compte pas vendre plus de 15 à 20 francs et plutôt à 15 qu’à 20 !
Ille, mercredi 22 juillet 1914
Le matin je vais à Bouleternère en auto ; j’y emmène les enfants ; ici les vignes n’ont qu’une récolte moyenne.
Ille, jeudi 23 juillet 1914
Je vais à Perpignan en auto pour affaires ; j’emmène Marie-Thérèse et Maman. Bebelle n’est pas en état de faire de l’automobile ; cet enfant n’est pas pressé de faire son entrée en ce monde.
Ille, vendredi 24 juillet 1914
Bebelle est toujours fatiguée, mais n’est pas encore à terme ; contrairement à son habitude elle se retarde cette fois-ci.
Ille, samedi 25 juillet 1914
Coup de tonnerre dans le ciel diplomatique : la note de l’Autriche à la Serbie à la suite de l’enquête sur le crime de Sarajevo où l’Archiduc François-Ferdinand a trouvé la mort constitue une ingérence qui ne paraît pas acceptable pour la Serbie ; de plus elle stipule pour la réponse un délai de 48 heures qui expire ce soir. Il est impossible de se faire illusion : l’Autriche veut faire la guerre à la Serbie, elle veut écraser ce pays et se débarrasser ainsi d’un foyer d’irrédentisme slave à ses portes ; à son point de vue elle n’a pas tort ; mais quelles terribles complications cela ne va-t-il pas entraîner ? Comment la Russie prendra-t-elle la chose ? Il est probable que, plus décidée qu’en 1909, elle va intervenir ; une note officielle du gouvernement russe le fait déjà pressentir. Mais l’Allemagne soutient à fond l’Autriche-Hongrie ; l’ambassadeur allemand à Paris a fait hier une communication qui ne laisse aucun doute à ce sujet. Est-ce que nous allons être entraînés dans cette conflagration européenne qu’on annonce depuis si longtemps et qui a été évitée jusqu’à présent ? Sommes-nous à la veille de ce grand choc ? Que Dieu protège la France ! L’après-midi je vais à Perpignan faire roder les soupapes de l’automobile. Au retour, je prends Maurice Roger avec moi et je passe avec lui à Baho pour voir un pressoir Marmonnier qui sera vendu demain aux enchères et qui serait mon affaire pour la cave de Bouleternère ; il est en bon état.
Ille, dimanche 26 juillet 1914
Le matin je vais à la messe de 7 heures à l’hôpital ; ensuite je vais à Baho en auto la vente a lieu à 9 heures ; la mise à prix est de 200 francs ; j’ai le pressoir pour 275 frs., plus 16,50 pour les frais de vente, en tout 291,50 ; c’est une bonne affaire ; neuf, ce pressoir vaut 650 ou 700 francs et il fallait absolument que j’en achète un pour la cave de Bouleternère. Il paraît certain que la Serbie a repoussé l’ultimatum autrichien ; à cette heure il est probable que le canon a tonné ; quelles seront les suites de cette initiative de l’Autriche ? L’après-midi je vais à vêpres ; on fait dans l’église une procession en l’honneur du Très-Saint-Sacrement et à l’occasion du grand Congrès eucharistique de Lourdes.
Semaine du 27 au 31 juillet 1914
Ille, lundi 27 juillet 1914
Les nouvelles de ce matin sont d’une gravité exceptionnelle ; la Russie mobilise quinze corps d’armée ; en France, des précautions militaires sont prises. Ce soir, les derniers télégrammes donnent, peut-être à tort, l’impression d’un temps d’arrêt dans le développement de la crise ; les diplomates doivent travailler ferme ! Mais les événements ne sont-ils pas trop avancés pour pouvoir les arrêter ? Si l’Autriche et l’Allemagne veulent réellement la guerre, rien ne l’empêchera ; mais si elles bluffent, l’attitude résolue de la Russie et de la France pourrait les arrêter. Notre gouvernement sera-t-il à la hauteur de la situation ? Certes je le voudrais, mais comment oser l’espérer ! Dans l’après-midi je vais en auto à Vinça et à Bouleternère. Je suis épouvanté de Tante Josepha ; depuis huit jours, le mal a fait des progrès effrayants ; elle est impressionnante de maigreur, on croirait voir un squelette ; Nénette ne se rend pas un compte exact de l’état de sa mère ; Bonne Maman elle-même a encore quelques illusions. Moi, je suis persuadé que la fin est imminente. La pauvre femme, sans se rendre peut-être compte absolument de son état et de l’imminence du péril, se voit cependant bien malade ; elle me fait des recommandations au sujet de Nénette.
Ille, mardi 28 juillet 1914
Les nouvelles de ce matin me confirmaient dans l’impression d’hier soir ; mais vers 2 heures après-midi arrive la nouvelle des premières hostilités entre l’Autriche et la Serbie ; l’armée austro-hongroise a franchi le Danube et s’est emparée de Belgrade. Cette nouvelle peut avoir des conséquences incalculables ! Je vais à Perpignan en auto ; je change des billets, à la Banque de France, contre de l’or et de l’argent. À Perpignan, arrivent à chaque instant des dépêches ; l’une d’elles dit que la Russie a sommé l’Autriche d’évacuer Belgrade dans les 24 heures ; si cette nouvelle est exacte, c’est la guerre européenne certaine. La foule envahit les salles de dépêches ; l’impression générale est que la guerre est inévitable ; tout le monde s’y attend, beaucoup s’en réjouissent, d’autres acceptent avec sang-froid cette éventualité. Dans les villages les paysans commentent ces nouvelles avec calme et sang-froid. La journée de demain nous apportera probablement des nouvelles décisives. Dès la proclamation de la mobilisation je ferai partir ma bonne allemande. Mon livret militaire porte que je dois attendre des ordres. On me ferait probablement conduire des automobiles.
Ille, mercredi 29 juillet 1914
Dans la nuit Bebelle ressent des douleurs, pour de bon cette fois-ci, et à 10 heures ½ naît un beau garçon qui pèse 3 kilos 435 grammes. Me voici donc père pour la 4e fois et muni de trois garçons ; quelle responsabilité et quels soucis dans quelques années pour leur éducation ! Bebelle va aussi bien que possible. Nous appellerons cet enfant Henri en souvenir de Papa. Certaines nouvelles affichées hier à Perpignan, telles que la prise de Belgrade et l’ultimatum russe à l’Autriche, étaient fausses. Mais on confirme la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie. Toutes les puissances mobilisent ou prennent de grandes précautions militaires. La situation, en somme, ne s’est pas aggravée ; on négocie, on gagne du temps, c’est déjà beaucoup. La Russie paraît absolument intransigeante. Que fera-t-elle lorsque l’armée austro-hongroise pénétrera en Serbie ? Si elle attaque, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne entrera en lice immédiatement. Les journées qui vont suivre seront angoissantes. On parle de l’assassinat du ministre d’Allemagne à Belgrade ; voilà, si la nouvelle est confirmée, qui ne serait pas fait pour arranger les choses !
Ille, vendredi 30 juillet 1914
Bebelle va bien ; cependant elle ressent à une jambe une petite douleur qui m’inquiète un peu ; le Dr Pons la lui bande fortement ; si on ne soignait pas cela, il pourrait y avoir une phlébite. Le petit va très bien. La situation européenne est sans changement ; les négociations engagées ne paraissent pas devoir aboutir. Il semble que l’Allemagne, intimidée par la perspective d’une guerre à soutenir contre la Russie, la France et l’Angleterre, hésite à déchaîner le conflit. Les préparatifs continuent partout. Le soir, on annonce la nouvelle, téléphonée de Perpignan, que la Russie mobilise 21 corps d’armée ; il y a conseil des ministres tous les jours à Paris. Ces nouvelles colportées dans Ille à 10 heures du soir produisent une émotion profonde. Seront-elles confirmées ou démenties demain ? Nous avons la visite de Tante Augustine.
Ille, vendredi 31 juillet 1914
La situation paraît empirer ; la Russie mobilise ; dans les autres pays, on en est aux mesures préliminaires, en France de grandes précautions sont prises. Je vais à Perpignan causer avec l’oncle Gabriel du baptême du petit Henri ; ma belle-mère ne peut pas venir et l’oncle Xavier non plus. Nous baptiserons donc cet enfant incessamment.
Août 1914
Semaine du 1er au 2 août 1914
Ille, samedi 1er août 1914
Journée historique ; toute la France est sur pied, prête à marcher à la frontière ; le gouvernement a lancé dans l’après-midi l’ordre de mobilisation générale. J’étais à Perpignan d’où j’ai fait partir Keathy, par le train de 15h15 car les nouvelles de ce matin étaient très graves. On a assassiné cette nuit Jaurès au sortir d’un meeting qu’il avait organisé contre la guerre ; c’est une canaille de moins, mais cet attentat est absurde. A l’heure qu’il est, partout où je suis passé, j’ai vu la nouvelle de la mobilisation accueillie avec joie ; chacun se prépare à faire son devoir, cette guerre va s’engager dans d’excellentes conditions pour la France et je crois que, Dieu aidant, nous serons vainqueurs. La guerre cependant n’est pas déclarée, du moins on ne le sait pas ; elle éclatera probablement très brusquement, à l’extrême rigueur les choses pourraient s’arranger encore si l’Allemagne a peur ; mais il faudrait qu’elle reculât et c’est une hypothèse très improbable ! Que Dieu protège la France !
Ille, dimanche 2 août 1914
Aujourd’hui, je vais deux fois à Perpignan. Le matin, j’apprends que l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie hier soir ; c’est donc fini, voici le déclenchement général. L’Italie proclame sa neutralité, c’est bon pour nous et bien mauvais pour nos ennemis. La mobilisation commence ; de tous côtés on voit des hommes qui partent ; chacun est à son poste, bien décidé ; tout se passe dans le plus grand ordre. Je suis allé chercher l’oncle Gabriel en auto, il a baptisé Henri à 11 heures ½ ; nous lui donnons les prénoms de Henri-Xavier-Marie- Antoine-Charles. Max de Saint-Cyr remplaçait l’oncle Xavier qui devait être parrain et Nénette remplaçait Lolotte qui devait être marraine. Après déjeuner, je raccompagne en auto l’oncle Gabriel à Perpignan. Le soir, il y a une manifestation patriotique organisée par les réservistes qui partent demain. Ils défilent dans les rues avec des drapeaux et précédés de clairons ; sur la place de la Mairie, le maire les harangue, c’est émouvant au plus haut point. Le matin, j’assiste à la messe de 7 heures à la chapelle de l’hôpital, j’y fais la sainte communion. Henri aura été baptisé en un jour historique. Nous signons définitivement le partage.
Semaine du 3 au 9 août 1914
Ille, lundi 3 août 1914
Le matin j’accompagne, avec presque toute la population d’Ille, les partants à la gare ; ils partent avec enthousiasme. Les Allemands nous ont attaqués hier à midi, ils ont franchi la frontière sur trois points et ont tiré sur nos postes, il y a eu quelques escarmouches. Le bruit court que l’aviateur Garros a détruit un zeppelin allemand en se jetant dessus avec son avion ; il est mort dans son triomphe. L’Angleterre nous envoie 150.000 hommes de secours ; ils vont débarquer à Calais ; il paraît que l’armée russe a pris l’offensive et avance dans la Pologne prussienne. L’absence de nouvelles sûres est très pénible. L’état de siège est proclamé dans toute la France pendant la durée de la guerre. Je suis réquisitionné avec mon auto pour mener un gendarme à Boule-d’Amont et à Trinité ; nous y montons à 2 heures ; c’est pour la proclamation de l’état de siège. Le soir le bruit court avec insistance qu’une automobile montée par des Allemands a été vue ici et a refusé de s’arrêter quand on l’en a sommée. Les gendarmes font barrer les routes ; avec mon auto et 3 jeunes gens armés je pars à la recherche de ces gens-là qui peuvent être des espions ; nous passons par Corbère et revenons par Millas et Neffiach ; nous ne les voyons pas. Toutes les brigades de gendarmerie sont averties par téléphone, les routes sont barrées, il y a des hommes armés à tous les carrefours ; on nous arrête, mais nous nous faisons vite reconnaître ; nous ne les trouvons pas. Se voyant traqués, ils ont dû abandonner leur voiture et chercher à s’échapper individuellement. Nous sommes de retour à 10 heures. Il faut être sur l’œil car les espions allemands sont capables de tout pour entraver notre mobilisation qui se poursuit dans le plus grand ordre.
Ille, mardi 4 août 1914
On annonce la prise de Mulhouse et de Colmar par le général Pau après une bataille au cours de laquelle les Allemands auraient eu trois mille morts. Cette nouvelle est trop belle pour être vraie ; elle est prématurée, la guerre a été, je crois, déclarée officiellement hier, il n’est pas possible qu’une pareille offensive ait pu déjà être prise et donner des résultats. Tout en désirant au plus haut point que cette nouvelle soit vraie, je n’ose y croire. Le soir, après une battue, on arrête dans une métairie, où ils se cachaient, deux individus que l’on croit être les espions d’hier, la foule a failli les écharper. On dit que l’armée allemande a violé, comme on s’y attendait, la neutralité belge ; tant mieux, elle aura encore à combattre l’armée belge. Ces barbares ont fusillé à Metz M. Samain, le jeune président du Souvenir lorrain ; ce sont des brutes sanguinaires.
Ille, mercredi 5 août 1914
Il paraît de plus en plus certain que les Allemands ont pénétré en Belgique ; la Belgique fait appel à l’Angleterre. La prise de Mulhouse n’est pas confirmée ; deux croiseurs allemands ont lancé quelques obus sur Bône et Philippeville. À la frontière il n’y a eu encore que des escarmouches. Il me tarde d’être appelé ; comme nous ne sommes qu’au 4e jour de la mobilisation, j’ai peur d’avoir à patienter longtemps encore. Le matin, je vais à Bouleternère et à Vinça en auto ; à Bouleternère je prends des dispositions pour assurer la vendange. À Vinça je vois Tante Josepha dont l’état est stationnaire. Philomène nous télégraphie qu’elle a une fille. Les Allemands fusillent des quantités d’Alsaciens-Lorrains. Pauvres martyrs de la fidélité à la France !
Ille, jeudi 6 août 1914
On donne lecture, du balcon de la Mairie, de plusieurs dépêches officielles. Il est certain que l’Allemagne a attaqué la Belgique, elle lui a déclaré la guerre ; l’Angleterre a riposté en déclarant la guerre à l’Allemagne. Les opérations sur la frontière française se bornent à quelques escarmouches ; mais une forte armée allemande est entrée en Belgique près d’Aix-la-Chapelle, elle est arrêtée par l’importante place de Liège qui résiste vigoureusement. Qu’elle tienne seulement 4 ou 5 jours et elle donnera à l’armée française et aux Anglais le temps d’arriver ; la première grande bataille entre l’armée française et l’armée allemande aura donc lieu très probablement en Belgique. J’attends avec la plus grande impatience que l’on m’appelle ; si on ne le fait pas, je m’engagerai. Il me serait impossible de rester ici pendant que la France a besoin de tous ses enfants pour la défendre. J’en mourrais de honte ! Tante Augustine de Llobet est auprès de nous pour quelques jours.
Ille, vendredi 7 août 1914
Le fait saillant de la journée est la superbe résistance de Liège ; plusieurs corps d’armée allemands se brisent et subissent de grosses pertes devant cette ville défendue par 40.000 soldats belges. Que cette résistance continue encore, que Namur résiste de même, et l’armée française aura le temps d’arriver en Belgique ; ce pays fait appel à l’Angleterre, à la France et à la Russie. Aujourd’hui on apprend la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Russie. Nous allons à Perpignan en auto assister au départ pour la guerre du 53e régiment de ligne ; c’est émouvant au possible. À Perpignan, je fais des démarches au recrutement et au bureau de la place pour qu’on m’appelle le plus tôt possible ; pour hâter ce moment, je demande si je pourrai contracter un engagement. On me répond toujours que je n’ai qu’à attendre d’être appelé ; mon affectation est fixée. Comme cette attente est pénible et dire qu’il n’y a rien à faire pour l’abréger !
On nous dit à Perpignan qu’il y aura, en face de l’Allemagne, trois armées françaises : celle de droite au sud, vers Belfort et la Haute-Alsace sous les ordres du général Chomer ; celle du centre en face de Metz et de Strasbourg, sous les ordres du général Pau, et celle du nord destinée à entrer en Belgique commandée par le général de Castelnau. En arrière, en réserve prêts à se porter aux points menacés, trois corps d’armée : les 15e, 16e et 17é ; enfin la division coloniale, soit 35.000 hommes commandée par le général Gallieni ; ces troupes d’élite seront opposées à la garde prussienne. Puisse Dieu protéger ces vaillantes armées qui porteront le destin de la France !
Le matin je vais à la messe, je communie et je prie ardemment pour la France. Dans la matinée je suis réquisitionné avec l’auto pour visiter le matériel des logis de gendarmerie dans plusieurs villages.
Ille, samedi 8 août 1914
Je vais à Claira en auto ; je fais une tournée dans les vignes qui sont très belles ; nous éprouverons de grandes difficultés pour vendanger mais j’espère cependant qu’on y parviendra. Maurice Roger ne sera pas mobilisé avant trois semaines. À Perpignan, je m’informe et je crois qu’il me sera possible de contracter un engagement dans les automobilistes ; je passerai ainsi dans le service armé et je partirai tout de suite pour la guerre au lieu que je risquerais d’attendre trois semaines ou même de ne pas partir du tout si j’attendais que l’on m’appelle. Le commandant de recrutement n’était pas dans son bureau aujourd’hui, mais je retournerai demain à Perpignan pour le voir et prendre une décision. Les Belges tiennent toujours à Liège ; ils infligent aux Allemands de grosses pertes et un retard considérable qui nous est favorable ; l’armée anglaise de secours a commencé à débarquer. Le moral des Français est excellent ; tout le monde est persuadé que nous serons vainqueurs.
Ille, dimanche 9 août 1914
Grande nouvelle ! L’armée française est en Alsace ! Notre avant-garde s’est emparée vendredi de la place forte d’Altkirch après un vif combat, et ensuite de Mulhouse sans coup férir ; la Haute-Alsace est à nous. Les populations font éclater leur joie ; ces braves Alsaciens arrachent les poteaux frontières. Notre armée va certainement continuer son offensive et marcher sur Strasbourg. Autour de Liège, l’offensive allemande est brisée par l’admirable résolution de la place ; le plan du grand état-major prussien est donc bien compromis. L’armée française entre en Belgique. L’Angleterre y débarque 200.000 hommes. La guerre commence bien pour nous. À Perpignan, on m’a conseillé d’aller à Lunel, grand point de concentration, avec ma voiture ; là il est probable qu’on me prendra. J’y irai demain, je tâcherai de me faire enrôler et, en avant, vive la France !
Semaine du 13 au 16 août 1914
Ille, jeudi 13 août 1914
Me voici de retour à Ille après 3 jours d’absence et navré de n’avoir pu réussir à me faire prendre pour me rendre utile à la patrie. Lundi à Perpignan, on m’a répété ce que l’on m’avait dit précédemment, que l’on n’accepte pas d’engagements et que je dois attendre mon tour d’être appelé. D’autre part j’ai appris que des jeunes gens de Perpignan qui sont allés à Lunel pour se faire enrôler en sont revenus : on a refusé de les prendre ; je télégraphie au lieutenant qui s’occupe à Lunel des formations automobiles ; je lui demande de me prendre moi et mon auto ; j’attends sa réponse toute la journée. Le lendemain mardi à midi, n’ayant pas de réponse de Lunel, je pars pour Montpellier, siège du corps d’armée, espérant y être plus heureux ; j’emmène avec moi en auto un jeune mécanicien, M. Méliorat, qui veut s’enrôler aussi. Mercredi à Montpellier nous faisons toutes les démarches possibles : chez le sous-intendant, chez le chef d’état-major du 16e corps, enfin, appuyé par mon cousin d’Auxilhon, capitaine de dragons, et par un de ses parents officier d’ordonnance du général en chef, auprès de ce dernier. Partout c’est la même réponse qu’à Perpignan et il faut bien se résigner à l’inévitable et abandonner provisoirement la partie. Je rentre à Perpignan où je couche, après être allé prendre un bain de mer à Palavas ; ce matin je rentre à Ille. Partout où je suis passé à Montpellier, j’ai laissé des demandes écrites d’enrôlement ; en arrivant ici, j’adresse une nouvelle demande au général commandant la division de Perpignan. De temps en temps j’irai voir s’il me sera possible d’être utilisé ; c’est mon plus cher désir. Ma belle-mère et Lolotte arrivent ici dans l’après-midi accompagnées en auto par Henri Jamme ; elles vont passer quelques jours ici. Albert, Henry, François, Gaston sont partis chacun à son poste. Qu’il me tarde de pouvoir en faire autant ! Sans doute il me sera pénible de laisser Bebelle et les enfants pour si longtemps, pour toujours peut-être, mais c’est égal je veux partir tout de même ; je veux servir la France. Les nouvelles de la guerre, nouvelles très rares, ne sont pas mauvaises. L’offensive allemande est toujours arrêtée en Belgique, devant Liège, où nous avons remporté quelques succès partiels ; nous occupons fortement la Haute-Alsace ; enfin nous nous sommes emparés de plusieurs points stratégiques importants dans la chaîne des Vosges. Les communiqués officiels sont très laconiques ; on ne dit presque rien et on fait bien. On ignore même la composition des différentes armées et le nom de leurs chefs. Les communications avec les combattants sont presque impossibles ; je ne sais rien de l’oncle Xavier. On a, en général, une grande confiance ; le plan allemand d’une attaque brusquée à travers la Belgique a échoué. Notre mobilisation s’est effectuée avec la plus grande régularité ; chaque jour qui passe nous rapproche du moment où la Russie jettera sur la Prusse et l’Autriche ses masses innombrables. Je crois de plus en plus que Dieu nous donnera la victoire. À quels changements nous allons assister en Europe ! Ils seront, si nous sommes vainqueurs, plus considérables encore que ceux qui suivirent les victoires prussiennes de 1866 et 1870 ; le faux équilibre qui se maintenait à grand’peine depuis près de 50 ans sera jeté à bas et la situation qui lui succédera sera infiniment plus favorable à la France.
Ille, vendredi 14 août 1914
Henri Jamme repart à 13 heures pour Lapeyrouse ; tante Augustine repart pour Perpignan après quelques jours passés ici. Peu de nouvelles aujourd’hui de la guerre ; il n’y a pas de changement dans la situation. Un mouvement d’opinion de plus en plus fort (peut-être favorisé par le gouvernement) se manifeste en Italie contre l’Autriche. Je l’ai dit dès le premier jour de ce conflit, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que l’Italie se joignit à la Triple Entente pour vider sa vieille querelle avec « son alliée » l’Autriche.
Ille, samedi 15 août 1914
Je fais la sainte communion, j’assiste à la messe de 8h ½, à la grand’messe et à vêpres ; la procession a lieu dans l’église. Pas de changement aujourd’hui dans la situation.
Ille, dimanche 16 août 1914
Nous assistons à la grand’messe et à vêpres. On annonce un combat heureux pour nos troupes, non loin d’Avricourt ; nous avons pris plusieurs villages de la Lorraine annexée. L’immense choc entre notre armée renforcée par les Belges et les Anglais d’une part, et l’armée allemande renforcée, dit-on, par des corps austro-hongrois, ne saurait tarder ; il se produira probablement cette semaine et mettra aux prises des millions d’hommes, sur un front de plusieurs centaines de kilomètres, de Bâle à Maëstricht. Redoublons de prières pour que Dieu nous donne la victoire et protège ceux des nôtres qui vont combattre ! Cette immense bataille durera plusieurs jours, elle sera sans précédent dans l’Histoire. Quelle angoisse ! Le Tsar, dans un manifeste à la nation polonaise, annonce son intention de reconstituer la Pologne sous la suzeraineté de la Russie ; pour cela, il faudra arracher à l’Autriche et à la Prusse leurs provinces polonaises ; ce sera là un grand événement historique.
Semaine du 17 au 23 août 1914
Ille, jeudi 17 août 1914
Ce matin je vais à Perpignan en auto ; au bureau de recrutement on me dit qu’on acceptera des engagements à partir du 21 août. Les nouvelles d’aujourd’hui, du moins celles qu’on laisse arriver jusqu’à nous, sont très bonnes ; il y a eu des combats très violents sur 3 points : à Dinant en Belgique, à Cirey et Blâmont en Lorraine et dans les montagnes des Vosges ; partout nous avons eu la victoire ; l’ennemi a été mis en déroute, nous lui avons pris des canons, des approvisionnements et un grand nombre de prisonniers, un drapeau. Des Vosges nos troupes descendent sur la plaine d’Alsace ; nous avons progressé partout. Somme toute, on se bat sur tout le front ; c’est la grande bataille qui est engagée. La Russie commence en même temps ses grandes opérations contre l’Allemagne et l’Autriche ; on annonce que le Japon est sur le point, comme allié de l’Angleterre, de déclarer la guerre à l’Allemagne ; quant à l’Italie, elle fait des préparatifs qui paraissent bien dirigés contre l’Autriche. Nous sommes à un grand moment de l’Histoire ; nous allons assister à la fin du germanisme.
Ille, mardi 18 août 1914
La flotte française, sous les ordres de l’amiral Boué de Lapeyrère, est dans l’Adriatique ; elle a coulé devant Antivari un croiseur autrichien. Nos troupes avancent en Alsace au pied des Vosges. Les premiers blessés arrivent à Perpignan. Maman part demain pour Perpignan où elle va prendre son service à l’hôpital militaire comme infirmière major de la Croix-Rouge. Dans l’après-midi je suis réquisitionné avec l’auto pour accompagner le maire d’Ille à Perpignan ; nous allons et venons en deux heures. Nous avons ici la visite de bonne Maman ; c’est sa première visite depuis sa maladie ; elle va réellement très bien. J’irai demain à Vinça pour voir Tante Josepha.
Ille, mercredi 19 août 1914
Les nouvelles de la guerre continuent à être très bonnes ; un rapport du généralissime Joffre annonce que nos troupes avancent en Alsace et en Lorraine annexée et que partout l’ennemi se retire en désordre. Notre artillerie de campagne fait merveille. Je vais à Vinça en auto avec Maman, Tata Mimi, ma belle-mère et Lolotte ; Tante Josepha paraît aller un peu moins mal. Maman part ce soir pour Perpignan ; elle prendra son service demain.
Ille, jeudi 20 août 1914
Il y a aujourd’hui peu de nouvelles de la guerre ; on annonce une importante victoire des Serbes sur les Autrichiens. On dit aussi que le pape est sérieusement malade ; s’il venait à mourir en ce moment ce serait un surcroît de malheur ! Et quelles difficultés pour la réunion d’un conclave ! Je retournerai demain à Perpignan et j’essaierai de m’engager ; c’est demain le 21 août et je pense qu’on accepte les engagements ; on me fera sans doute passer une visite puisque je suis de l’auxiliaire. Mon plus vif désir est de recevoir une affectation, n’importe laquelle, qui me permette de servir la France.
Ille, samedi 22 août 1914
Je suis allé hier à Perpignan pour contracter un engagement ; on m’a indiqué la marche à suivre : il faut demander, par l’intermédiaire de la gendarmerie de mon domicile, de passer du service auxiliaire dans le service armé. De retour à Ille aujourd’hui, je fais immédiatement cette demande. On me fera passer devant une commission de réforme qui se réunit toutes les semaines à Perpignan et qui décidera si je suis apte à passer dans le service armé ; si oui, je m’engagerai très probablement comme soldat automobiliste. En arrivant hier à Perpignan, j’ai eu confirmation de la triste nouvelle redoutée : la mort de Pie X survenue jeudi matin 20 août à 1h20 ; la rumeur en était arrivée à Ille le matin. Cette nouvelle me cause une peine profonde. J’éprouvais, comme tous les Catholiques je crois, un véritable amour filial pour le Saint Père ; il paraissait si bon ! Ce sera un des grands regrets de ma vie que de ne pas l’avoir vu. Mais j’espérais qu’à l’exemple de ses deux prédécesseurs, il régnerait encore longtemps. J’espère que, du haut du Ciel, il priera pour la France qu’il aimait malgré les avanies dont le triste gouvernement que nous subissons lui avait infligées. Il avait souvent annoncé que l’heure du salut de la France est proche ; puisse-t-il la hâter par ses prières !
Les nouvelles de la guerre sont excellentes en Alsace où l’offensive du général Pau a eu pour effet d’obliger l’ennemi à franchir le Rhin ; mais moins bonnes en Lorraine annexée où nos troupes ont dû reculer devant une très nombreuse contre-attaque allemande. Le grand choc en Belgique est imminent, il est probablement commencé. Là est le point décisif. Quelle angoisse ! Nos dirigeables et nos avions ont fait ces jours-ci de véritables prouesses ; ils nous rendent de grands services ; un avion a jeté des bombes sur les hangars des dirigeables allemands à Metz et a détruit trois dirigeables ; un dirigeable ou un avion français a fait sauter la gare de Trèves, très important point de concentration de l’armée allemande. Un autre a jeté des bombes sur un camp de cavalerie allemande.
Ille, dimanche 23 août 1914
La grande bataille est engagée depuis hier matin sur tout le front, de Mulhouse à Bruxelles ; quel prodigieux choc ! C’est sans précédent dans l’histoire. Au moment où nous vaquons ici à nos occupations ordinaires, le sort de la France se joue dans les plaines de la Belgique ; quelle affreuse angoisse m’étreint à cette pensée ! J’ai confiance, non seulement dans le succès final qui nous sera forcément acquis dans cette guerre, mais même dans le succès de la grande bataille engagée en Belgique ; je crois fermement que cette bataille sera pour nous une victoire ; quelle revanche de Sedan ! Prions Dieu, sans nous lasser, de protéger la France. Nous assistons à la grand’messe et à vêpres ; on y prie pour la France et ses défenseurs. On ne sait presque rien des opérations ; depuis la proclamation de l’état de siège, nous ne sommes plus en république ; nous vivons sous une dictature militaire rigoureuse mais dont tout le monde comprend la nécessité. On ne peut pas télégraphier en dehors du département sans faire viser le télégramme ; on ne peut pas aller d’une commune à une autre sans un laissez-passer ; on ne peut circuler sur les routes que le jour (de 4 heures à 19 heures ½). Les soldats et les officiers qui sont aux armées n’ont pas le droit d’écrire même le lieu où ils se trouvent ; ils ne peuvent dire que des choses banales ; on ignore absolument où sont les corps de troupes, on ne sait pas les noms des généraux (sauf celui du général Pau que l’on connaît depuis hier). Les cafés sont fermés à partir de 9 heures ou de 10 heures du soir suivant les localités. Bref, c’est une main de fer qui dirige la France ; le général en chef des armées, notre compatriote Joffre, est un véritable roi, ou plutôt un dictateur. Tant mieux, cette autorité bienfaisante nous dédommage de l’anarchie habituelle. Les Français s’y plient avec la plus grande facilité.
Semaine du 24 au 30 août 1914
Ille, lundi 24 août 1914
On apprend aujourd’hui que nous avons dû reculer en Lorraine et que l’ennemi est à Lunéville ; cette nouvelle, bien que n’ayant pas une grosse importance, jette un voile de tristesse ; il est regrettable que notre offensive en Lorraine annexée, si heureusement menée, ait été enrayée ; le soir arrive la nouvelle d’une grande victoire de l’armée russe qui a envahi la Prusse orientale ; cela redonne confiance. Les énormes effectifs que la Russie a mis sur pied vont tout bousculer et marcher sur Berlin et sur Vienne ; il faudra bien que Guillaume envoie contre eux une partie de son armée, et ce sera autant de moins contre nous.
Ille, mardi 25 août 1914
Je vais à la messe de 7 heures et je fais la sainte communion pour la France. Je vais à Perpignan dans l’après-midi, entre deux trains ; je vois Maman à l’hôpital militaire. Les nouvelles d’aujourd’hui ne nous sont pas favorables. La gigantesque bataille qui durait depuis trois jours en Belgique paraît terminée et sur deux points nos troupes se sont repliées ; on n’en dit pas plus long ; ce n’est certainement pas une victoire ; d’autant plus qu’on annonce la présence de l’ennemi à Tourcoing sur notre frontière du nord. On dit que nous avons infligé aux Allemands des pertes énormes et que nos pertes aussi sont considérables. L’armée française, intacte dit-on, pleine d’entrain, s’établit sur une ligne de défense, et va attendre un peu avant de reprendre l’offensive. Il est certain, en effet, que l’invasion de la Prusse par les Russes va obliger l’Allemagne à enlever de la Belgique une partie de ses forces ; ce sera notre heure. Mais la première grande bataille, si les nouvelles sont exactes, sans être pour nous un désastre, ne nous a pas été favorable. Avec quelle angoisse on suit ces événements formidables ; on voudrait tout voir, tout savoir à la fois ! Malgré cette déception, j’ai pleine confiance dans le succès final.
Ille, mercredi 26 août 1914
D’après les communiqués officiels, très sobres de détails, la lutte a repris en Belgique ; l’armée française occupe des positions meilleures que dans la première partie de la grande bataille. Le point décisif de la guerre étant le nord, nous avons porté là notre armée de Haute-Alsace. La lutte a repris aussi en Lorraine entre Nancy et Lunéville. Il paraît qu’avant-hier, il y a eu un choc formidable entre nos troupes d’Afrique et la garde prussienne. On assure que l’ennemi a subi des pertes énormes. Prions sans cesse pour que la victoire couronne la vaillance de nos soldats. L’Allemagne a un adversaire de plus, le Japon, qui vient de lui déclarer la guerre. Il est impossible qu’à la longue l’Allemagne et l’Autriche ne soient pas écrasées.
Ille, jeudi 27 août 1914
Je vais à Perpignan en auto ; j’y emmène ma belle-mère, Tata Mimi, Marie-Thérèse et Ghislaine. Je vois Maman à l’hôpital militaire, elle me fait visiter les blessés qu’elle soigne ; je vais à Claira où la récolte sera bientôt mûre ; on vendangera dans 8 ou 10 jours, mais pourrai-je vendre le vin ? Il y a très peu de nouvelles aujourd’hui ; on sait seulement que la grande bataille du nord continue et que l’armée russe ou plutôt les armées russes, car il y en a trois, avancent de plus en plus en Prusse ; toute la Prusse orientale est aux mains des Russes qui sont près de Dantzig. Il faudra bien que Guillaume envoie des forces contre eux puisqu’ils ont à peu près détruit les 5 corps d’armée qui leur étaient opposés ; ces forces devront être distraites de la masse qui attaque la France ; puissions-nous tenir bon jusqu’à ce moment ! Il paraît que le 53e régiment d’infanterie, de Perpignan, a été décimé. Le matin j’assiste, à six heures, au service funèbre pour Sa Sainteté Pie X ; j’y fais la sainte communion.
Ille, vendredi 28 août 1914
Je retourne à Perpignan où a lieu la réunion de la commission de réforme ; je n’ai pas été convoqué et je ne passe pas aujourd’hui ; je m’informe : ce sera pour vendredi prochain ; auparavant, mercredi, je dois subir une première visite à la Place ; espérons que tout cela ne sera pas inutile et que je serai pris. Il y a très peu de nouvelles aujourd’hui. La lutte continue acharnée aux frontières du nord et de Lorraine. Que nos vaillantes troupes tiennent bon encore quelques jours et ce sera le salut ; les Russes progressent rapidement et l’opinion publique allemande s’inquiète de leur avance ; s’ils continuent de ce train, ils seront à Berlin au milieu de septembre. J’apprends qu’un jeune homme de Collioure, un royaliste d’Action française avec qui j’étais en très bons termes, Triquera, a été tué ; Dieu ait son âme !
Ille, samedi 29 août 1914
Ma belle-mère reçoit un télégramme lui disant que François est blessé, il a reçu une balle à la poitrine et est en traitement à l’Hôpital Saint-Jacques à Dijon ; on dit que la blessure est de peu de gravité. Le télégramme est d’Henri Jamme car c’est à Lapeyrouse qu’on a d’abord annoncé la nouvelle. Nous télégraphions à Dijon pour avoir des nouvelles récentes ; dans l’après-midi je vais avec Bebelle à Vinça pour prier Tante Josepha, qui a conservé des relations à Dijon, de nous indiquer quelqu’un qui puisse aller voir François et nous dire exactement quel est son état ; elle nous indique un ancien curé, nous lui télégraphions dans ce sens. Tante Josepha va de plus en plus mal, elle ne peut pas durer longtemps ainsi. Aucun fait saillant n’est signalé aujourd’hui à la frontière du nord ou en Belgique ; la bataille continue là et en Lorraine. Les Russes continuent à avancer, ils sont maîtres de la Prusse orientale et envahissent la Pologne prussienne. Pourvu que nous tenions bon encore quelques jours dans le Nord et la partie sera bien près d’être gagnée. La flotte anglaise a coulé trois croiseurs allemands ; un autre a été capturé par la flotte russe dans la Baltique ; un grand paquebot, orgueil de l’Allemagne, le « Kaiser Wilhelm der Grosse » qui avait été armé en croiseur auxiliaire, a été coulé par un croiseur anglais. La flotte anglo-française bombarde Cattaro dans l’Adriatique. Dans l’ensemble, les affaires de la coalition vont bien. On assure que les vivres deviennent rares en Allemagne et que des troubles se produisent. On dit que deux régiments autrichiens composés de Slaves ont passé avec armes et bagages dans l’armée russe. Il y a, depuis deux jours à Paris, un nouveau ministère dit « de défense nationale » et composé d’hommes appartenant à toutes les fractions républicaines ; c’est un incident de peu d’importance ; on ne s’occupe pas de politique de parti en ce moment ; on ne songe qu’à faire face à l’ennemi.
Ille, dimanche 30 août 1914
Les nouvelles sont toujours aussi rares ; je ne le dis pas, mais j’ai la conviction que le gouvernement nous cache la véritable situation. Malgré une très belle résistance, il paraît certain que notre armée a reculé plusieurs fois dans le nord ; ce n’est plus en Belgique, ni même à la frontière qu’est « le front », c’est bien en-deçà ; l’ennemi cherche à avancer dans la direction de Paris par la vallée de l’Oise. Pourrons-nous lui barrer la route et le jeter hors de nos frontières ? L’invasion russe s’accentue en Prusse. Si une portion du territoire français est envahie, les Russes occupent une portion plus considérable du territoire allemand et Berlin est plus menacé que Paris. J’ai toujours confiance dans la victoire finale, mais nous traverserons peut-être de dures épreuves. Que Dieu nous protège. Nous assistons à la grand’messe et à vêpres. Somme tout, bien que rien ne soit encore compromis, l’impression aujourd’hui est nettement pessimiste. Nous n’avons pas de réponse à nos télégrammes d’hier, ma belle-mère est très inquiète au sujet de François. Cependant le télégramme qui annonçait la blessure était rassurant.
Semaine du 31 août 1914
Ille, lundi 31 août 1914
Enfin, je suis arrivé à me faire prendre ! Je suis allé aujourd’hui à Perpignan ; j’ai vu le commandant de recrutement, j’ai insisté pour me faire prendre ; on m’a fait subir une visite médicale très méticuleuse et on m’a déclaré bon pour le service ; je suis admis à contracter un engagement dans le service armé pour la durée de la guerre. J’irai le signer demain pour le train des équipages où je tâcherai de me faire placer dans les automobiles ; je serai ainsi utile tout de suite au lieu de subir des semaines et des mois d’instruction dans un dépôt. Demain soir je serai dirigé d’abord sur Lyon. Que je suis heureux de pouvoir servir activement la France, malgré la peine très vive que j’éprouve à la pensée de quitter tous les miens pour longtemps peut-être. Je vais à Vinça en auto faire mes adieux à Bonne Maman, à Tante Josepha que je ne reverrai probablement pas en ce monde, et à Nénette. François est à l’Hôpital de Chambéry et non pas à celui de Dijon, pas de nouvelles de lui. Peu de nouvelles de la guerre. On parle d’un explosif merveilleux inventé par Turpin et qui serait sur le point d’être employé par l’armée française ; on dit que ses effets destructifs sont terrifiants. Puisse-t-on dire vrai et puisse cette belle invention nous donner la victoire ! Je ferme pour de longs mois ce journal. Je prie Dieu de protéger tous les miens pendant mon absence et de m’entourer moi de sa protection. Et vive la France !
[1] Voir supra note du 25 décembre 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Fernand de Chefdebien-Zagarriga (1836-1914), fils de Paul de Chefdebien-Zagarriga et de Marie de Richard, marié en 1875 à Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège. Il s’était fait connaître comme industriels (poudres chimiques pour l’agriculture) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Sophie de Martin du Tyrac de Marcellus (1875-Montech, 11 mars 1914), mariée en 1898 à Maurice du Cos de la Hitte (1865-1924), ce dernier cousin issu de germains de Ludovic de Villèle, père de Marie de Villèle, épouse d’Albert du Lac, le beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Marie Collet-Meygret (Perpignan, 30 septembre 1857-Paris VIe, 15 mars 1914), fille de Louis Collet-Meygret et de Mathilde Lazerme, mariée le 11 décembre 1883 à Paris VIe avec Lucien Delestrac (1847-1921) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Lambert de Montoison ne semble pas être un vrai nom, et Antoine d’Estève a sans doute été victime d’un escroc de haut vol. À propos de cet imposteur utilisant tour à tour différentes identités, et ayant réussi dans le juteux commerce des « recherches » généalogiques pour satisfaire les vanités de ses clients (semble-t-il, à leur insu), lire le très intéressant article de Tudor-Radu Tiron, « « Bon pour Orient ». Les « marchands de merlettes » et la noblesse roumaine d’avant la Grande Guerre », Revue française d’héraldique et de sigillographie – Études en ligne, 2022 : https://sfhs-rfhs.fr/wp-content/PDF/RFHS_W_2022_001.pdf (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Voir note supra au 20 mars 1914. À l’instar de Lambert de Montoison, Leboeuf semble avoir été aussi paléographe que celui-là était héraut d’armes. Aucun Leboeuf ne figure parmi la liste des archivistes paléographes (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir supra au 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Léon Nérel (1855-1931), avocat, maire de Perpignan en 1911-1912, député des Pyrénées-Orientales de 1914 à 1920 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Voir infra au 6 juillet 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Comme on le sait depuis, Llorenç Estève, botiguer de draps i sedas (boutiquier de draps et de soiries) à Perpignan n’était pas issu de la famille d’Estève de Servian. Il épousa à Perpignan par contrat de mariage du 8 septembre 1665 passé devant Francesc Diego (Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 3E2/62) Anna Maria Llara. Le contrat de mariage précise que ses parents étaient Joan Estève et Victoria, de Perpignan. Ces derniers sont Joan Estève (ou Esteva, ou Ste ve), originaire de Ventenac (act. Ariège) et Victoria Gres, dont le contrat de mariage fut reçu le 23 août 1611 par Andreu Bosch, notaire de Perpignan (Arch. dép. des Pyrénées-Orientales, 3E1/4354). Ce contrat révèle que les parents de Joan étaient Joan et Francesca (donc Jean et Françoise). Une famille Estève (qu’on trouve aussi parfois orthographiée Estevenel) est en effet présente à Ventenac entre le XVIe et le XVIIe siècle.
Par ailleurs, on notera que le registre des mariages de la paroisse Sainte-Madeleine de Béziers (encore conservé dans la commune mais microfilmé aux Archives départementales de l’Hérault, 1MI EC 32/33) semblent lacunaires, les pages comprises entre le 5 septembre 1661 (folio 65v) et le 14 octobre 1663 (folio 77r) ayant disparu du registre, rendant impossible à l’heure actuelle de retrouver l’acte de mariage signalé par Antoine d’Estève de Bosch et qui pourrait correspondre à un autre couple « Laurent+Anne-Marie » non perpignanais. Voir aussi inventaire des archives de la famille par nos soins, 2024, p. 46 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Voir supra notes des 20 et 22 mars 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).










