Par décision de son Conseil d’administration du 17 octobre 2025, la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales a décidé d’héberger sur son site internet, dans une rubrique réservée à l’édition de sources primaires (documents d’archives, témoignages personnels in extenso) qui venait d’être créée, l’édition du journal intime d’Antoine d’Estève de Bosch (Vinça, 14 octobre 1882-16 novembre 1948), dont les descendants venaient de retrouver le texte original au sein de leurs archives familiales. C’est à la demande de M. Pierre Lemaitre, aujourd’hui propriétaire de ces archives et arrière-petit-fils de l’auteur, que l’édition du journal a été lancée, et confiée à M. Sylvain Chevauché, archiviste paléographe et président de la SASL. Ce dernier a pris l’initiative de proposer au Conseil d’administration de l’association de publier le texte, pour lui donner plus de visibilité, et car cela rentre dans les attributions de l’association qui est destinée à promouvoir et diffuser le patrimoine du département des Pyrénées-Orientales.
Le texte dont il s’agit présente de multiples intérêts qui ont justifié un projet d’édition de grande ampleur : en effet, il compte 42 tomes, allant du 1er janvier 1901 au 2 novembre 1948, 14 jours seulement avant la mort de l’auteur (avec pour seules interruptions les années 1909, 1915-1918 et 1929, nous reviendrons plus loin sur ces manques). C’est une source importante pour l’histoire de notre département, tout d’abord par son caractère inédit. Le journal a été retrouvé « en l’état » au sein d’un fonds d’archives qui avait été longtemps conservé dans un grenier, et son existence était inconnue. Les descendants avaient donc permis sa transmission, ainsi que le reste des archives – dont certaines remontent à l’époque médiévale, et concernant, pour l’Ancien régime, plusieurs anciennes familles d’Ille comme les Cornellà –, sans cependant avoir conscience, jusqu’à aujourd’hui, du caractère exceptionnel de son contenu.
Ce journal a été écrit par un propriétaire terrien de solides convictions royalistes, conservatrices et catholiques, issu d’une ancienne famille du Roussillon, originaire de Perpignan par son père et venue à Ille par le mariage de son grand-père paternel avec l’héritière de la famille de Bosch, une lignée de la noblesse de cette ville qui y possédait d’importantes propriétés foncières (notamment deux importantes demeures et plusieurs métairies et domaines agricoles). Ce personnage a traversé plusieurs périodes historiques de grande conséquence pour notre pays : tout d’abord, les luttes autour de la liberté d’association, des Congrégations, entre l’Église et l’État, qui animent toute la première partie du journal (années 1901-1905). Clairement inscrit dans le camp des congrégations contre les gouvernements républicains, il fréquente (sans y adhérer) la Ligue de la patrie française, admire les écrivains nationalistes, et plaide pour une union des patriotes au-delà des convictions politiques. Sous la pression des événements, il adhèrera toutefois à l’Action française et deviendra progressivement un militant très passionné, en particulier après son retour dans les Pyrénées-Orientales en 1907, rejoignant la rédaction du journal royaliste local, Le Roussillon, où il publie de nombreux articles. À cette époque, il participe aussi à tous les débats politiques nationaux (crise viticole notamment) et joue un rôle de premier plan dans l’organisation du royalisme dans le département, globalement républicain, dont certaines zones (la Salanque principalement) étaient cependant restées très attachées à la monarchie.
Engagé pendant la guerre de 1914-1918, il cesse provisoirement de rédiger son journal, d’où l’absence de tomes pour ces années-là (qu’il explique lui-même) – ses carnets de guerre, dont l’existence est aussi mentionnée, n’ont malheureusement pas été retrouvés. Entre deux guerres, il reprend la rédaction. Une seconde période historique passionnante est alors abondamment illustrée : c’est l’époque des Ligues, avec la condamnation de l’Action française par le pape (et la difficile position des catholiques), la crise de 1934, mais aussi la montée des périls en Italie et en Allemagne, la guerre civile espagnole et l’arrivée des réfugiés espagnols. Par patriotisme, par attachement profond pour la monarchie à l’exclusion de tout autre système, par conviction religieuse aussi, il exprime un rejet profond de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, mais ses préférences vont pour le régime de Franco – même s’il condamne les excès des troupes nationalistes. L’un de ses fils, tête brûlée, s’engage parmi les Requetes nationalistes. Tâchant de maintenir l’unité de sa famille malgré plusieurs drames personnels – la perte d’un fils mort jeune de maladie, et une séparation douloureuse avec son épouse, indifférente et infidèle, qui débouchera (honte absolue dans une famille aussi religieuse et traditionnelle) sur un scandaleux divorce –, il consacre beaucoup d’efforts à la gestion de ses propriétés à travers les successives crises économiques, agricoles et les méventes.
Une troisième période, également très riche, est représentée par la Seconde guerre mondiale et ses suites. Trop vieux pour y participer lui-même, Antoine d’Estève de Bosch voit ses deux fils mobilisés. Les deux choisissent la voie de la collaboration, l’aîné allant jusqu’à rejoindre – ainsi que le font plusieurs amis et parents – la Milice française, force supplétive de la Gestapo pour lutter contre la Résistance, au grand dam de son père. Toutes les nuances et les complexités de la vie familiale et des positionnements politiques sont magnifiquement mis en lumière par ce texte très sincère et personnel, où un père n’hésite pas à dire, malgré l’amour qu’il a pour son fils, son profond désaccord. Fils qu’il tâchera cependant ensuite d’aider contre vents et marées au cours d’un long exil qui commencera à l’approche de la Libération. Malgré ces drames, Antoine se montrera patriote jusqu’au bout, profondément opposé à l’Allemagne hitlérienne, et verra en le général de Gaulle une force d’attraction positive capable de redresser le pays et, qui sait, de le conduire vers le retour du roi.
Si la première partie de ce journal, jusqu’en 1907, se passe essentiellement en Anjou – l’auteur ayant fait toutes ses études de droit à l’Université catholique d’Angers, dont il sortit docteur –, le reste concerne ensuite largement le Roussillon, que ce soit Ille et ses alentours (Vinça, Bouleternère) ou Perpignan avec les complexes jeux de la politique dans le département et la place des royalistes dans les successifs scrutins municipaux ou législatifs. Malgré de fréquents voyages ou vacances à Nice (pour jouer au casino au Palais de la Méditerranée), à Paris, dans le Tarn, dans l’Hérault où il achète des terres, en Tunisie (sur laquelle il publie d’ailleurs un récit de voyage), le journal d’Antoine d’Estève de Bosch est certainement le texte du for privé le plus complet, le plus intéressant et le plus personnel existant pour la première moitié du XXe siècle dans notre département. Il sera utile à tous les chercheurs qui souhaiteraient étudier son histoire tant politique qu’économique, agricole, religieuse (une attention extrême est portée à toutes les cérémonies religieuses, aux processions, à la vie du clergé, notamment à l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou et à Mgr de Carsalade), sociale (relations entre propriétaires terriens et employés), et intime (avec les conflits matrimoniaux, entre parents et enfants). Son ampleur permettra une multitude de points de vue et d’utilisations tant pour les historiens que pour les sociologues, les économistes, les spécialistes de folklore.
Selon la volonté de la famille, le texte sera publié in extenso, sans censure aucune, respectant sa présentation originale jour après jour, son orthographe et, dans la mesure du possible, sa ponctuation propre. Ce texte sera illustré principalement de photographies issues de la collection familiale de Pierre Lemaitre (qui compte environ 900 clichés) montrant tant les membres de la famille que les amis, les religieux, certains événements comme des processions, ou des lieux divers – qui, pour la plupart, sont également inédites et du premier intérêt. Il sera agrémenté de commentaires historiques de différents historiens qui rejoindront, à mesure, le projet, et dont le nom sera indiqué après chaque commentaire. Ces commentaires seront annexés en notes, ce qui permettra de ne pas altérer le texte original.
AVERTISSEMENT IMPORTANT
1) La Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales n’approuve ni ne fait siens les jugements et les réflexions exprimées par l’auteur de ce journal, qui n’exprime que ses positions propres au moment de leur mise par écrit entre 1901 et 1948. Tous les individus sur lesquels il est porté des jugements de valeur ou des commentaires politiques sont aujourd’hui décédés – la plupart depuis plus de 50 ans – et personne ne peut donc s’estimer lésé ou calomnié. Le lecteur devra avoir bien en vue que ce texte montre les positions d’une personne très engagée en politique dans le camp nationaliste et royaliste, ce qui implique, notamment, dans les années 1900-1910 en particulier, des commentaires antisémites. Les commentaires historiques des différents historiens qui interviendront permettront de remettre ces phrases dans leur contexte. L’intérêt d’une telle publication est la documentation historique, en mettant à disposition des chercheurs un texte original non retouché, qui constitue une source primaire.
2) Le présent projet est, à l’heure où sont écrites ces lignes, un projet en cours de réalisation. Le résultat que vous verrez donc est un état à l’instant T, mais est susceptible de changer au fil de l’eau. En particulier, les commentaires historiques pourront être revus, augmentés, et de nouveaux apparaîtront sous la plume des historiens participant au projet. Ces historiens pourront aussi, s’ils le souhaitent, ajouter au travail leur propre préface. Une édition papier, déposée dans les bibliothèques universitaires et dépôts d’archives concernés, sera établie postérieurement.
3) La réutilisation du présent texte, qui n’est plus couvert par le droit d’auteur, est libre. Nous vous serons reconnaissants, pour toute citation, de mentionner que le texte est la propriété de M. Pierre Lemaitre, que l’édition a été réalisée par Sylvain Chevauché et qu’elle est hébergée par la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales.
Antoine d’Estève de Bosch entouré de ses deux sœurs Marie-Thérèse et Philomène, années 1890 – Collection Pierre Lemaitre
Je suis né le 14 octobre 1882 à Vinça (Pyrénées-Orientales), dans la maison de ma grand-mère maternelle, Madame de Lazerme, née Marie Antoinette de Pontich.
Mon père, Henri Estève de Bosch, alors professeur à la Faculté catholique de droit de Toulouse, était fils du colonel de génie Estève et de Mlle Sophie de Bosch ; il avait épousé le 17 septembre 1881 à Vinça Suzanne de Lazerme, fille de M. Auguste de Lazerme et de Marie Antoinette de Pontich.
Je suis donc l’aîné des 3 enfants qui composent notre famille.
Henri d’Estève de Bosch (1852-1914), professeur à la Faculté catholique de droit de Toulouse puis d’Angers – Collection Pierre Lemaitre
De 1882 à 1886, j’ai habité Toulouse, d’abord à la rue Nazareth où est née le 12 juin 1884 ma sœur Marie Thérèse, puis à la place du Jardin royal où ma sœur Philomène est née le 27 mars 1886.
J’ai été baptisé le 19 octobre 1882 à Vinça par l’abbé Orpy Massot qui était et qui est encore curé de cette paroisse. On m’adonné 4 prénoms : Antoine, Marie, Joseph, Calixte ; en 1894, au moment de ma confirmation, je pris en plus le nom de Louis de Gonzague.
En 1886, par suite de la disparition de la Faculté catholique de droit de Toulouse, nous allâmes habiter Ille-sur-Tet (Pyrénées-Orientales) où vivait M. Victor de Bosch, un oncle maternel de mon père.
Par suite de la mort de sa mère (1888) et de son oncle (1889), mon père devint possesseur d’une assez belle fortune dont la plus grande partie consistait en immeubles, surtout territoriaux.
Nous avons vécu à Ille de 1887 à 1894 ; nous faisions de fréquentes visites à mon grand-père et à ma grand-mère qui habitaient la commune de Vinça voisine d’Ille (9 kilomètres les séparaient).
C’est à Ille que j’ai fait mes premières études, à l’école du Saint-Sacrement avec la sœur Marie-Geneviève, la sœur Marie-Louise et la sœur Céleste, supérieure de l’établissement. Je restai dans cette école jusqu’en 1891, époque à laquelle on me donna un précepteur, M. l’abbé Latour, de Labarthe-de-Neste (Hautes-Pyrénées), que je conservai jusqu’en 1894.
En 1889, au mois de septembre, à Vinça, en voulant couper un coing, je me coupai une artériole de la main gauche ; cet accident, dont on ne soupçonna pas d’abord la gravité, faillit me coûter la vie, car le médecin de Vinça, M. Jocaveil, était à ce moment-là à Paris, à l’Exposition, et on n’eut pour me soigner que le pharmacien, M. Garène[1], qui reconnut, a-t-il dit, la coupure de l’artère, mais qui, pour ne pas effrayer Maman, ne voulut pas le dire. Bref, malgré les soins de notre cousin le Dr Henri Batlle, de Montpellier, mort en 1894[2], de notre cousin le Dr de Massia[3], du Dr Donnezan[4], du Dr Treinier[5], on eût été obligé de me lier l’artère coupée, si, le 14 octobre, après une très forte hémorragie, au milieu de laquelle je faillis mourir, la blessure n’eût, par une intervention vraiment providentielle, refusé de saigner au moment où cela était nécessaire pour la réussite de l’opération. Depuis lors, ma main s’est guérie peu à peu, et seule une légère cicatrice indique l’endroit de la blessure.
Mais la grande perte de sang que j’avais faite me laissa longtemps faible. C’est à cela, et aussi à une artérite que j’avais eue en 1884, qu’il faut attribuer les nombreuses maladies qui s’abattirent sur moi pendant mon enfance. En voici un spécimen : rougeole et dysenterie en 1890 ; variole en 1891 à Salies-de-Béarn ; urticaire en 1891 ou 92 (je ne me rappelle pas) et une foule de fois la dysenterie et l’influenza les années suivantes. Qu’il me suffise de dire pour prouver la faiblesse de ma santé à cette époque que, pendant que M. l’abbé Latour dirigeait mes études, pour 3 semaines de travail, il fallait compter environ une semaine de maladie. Ma santé ne s’affermit réellement qu’à partir du moment où nous habitâmes Angers (1894) ; mais n’anticipons pas.
« « A gauche, le jeune Soucail qui est mort noyé, à droite, Antoine d’Estève de Bosch. Cette photographie, faite par l’abbé Latour, date de 1892 ou, au plus tard, 1893 » (Note de l’auteur) – Collection Pierre Lemaitre
Pendant les huit années que nous passâmes à Ille, notre vie fut assez monotone. Elle était coupée par un voyage de deux à trois mois que nous faisions tous les étés, et durant lequel nous nous arrêtions ordinairement à Lourdes et à Toulouse pendant quelques jours, et pendant environ deux mois à Biarritz, magnifique station balnéaire, où mon père fit construire en 1893 la jolie villa Sainte-Cécile, non loin de l’ancien palais de Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie. Pendant notre séjour à Ille, nous recevions presque toutes les semaines la visite de mes grands-parents de Lazerme qui venaient de la commune voisine de Vinça en voiture. De temps en temps, nous allions nous installer pour quelques semaines à Vinça, ce qui était pour nous une grande joie, car Bon Papa et Bonne Maman nous gâtaient et nous aimions beaucoup à jouer avec les chiens de mon grand-père, qui s’appelaient tous Citron et qui nous connaissaient si bien qu’ils nous permettaient de leur faire n’importe quoi, bien qu’ils fussent d’une race ordinairement assez féroce, la race du bouledogue ; le plus aimable de ces chiens est mort en 1899. Une autre distraction pour nous à Vinça, c’était de monter de temps en temps sur les chevaux de mon grand-père, ancien officier des haras et qui aimait beaucoup les chevaux bien tenus, cela va sans dire, par mon grand-père lui-même ou par son cocher.
Auguste Lazerme (1825-1895), ancien officier des haras, maire de Vinça, grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch – Collection Pierre Lemaitre
Mais le séjour à la campagne ne pouvait se prolonger au-delà d’une certaine limite, car ma santé délicate empêchait mes parents de me mettre dans un collège comme pensionnaire et, d’un autre côté, il était nécessaire de continuer mes études en vue du baccalauréat. Aussi, une chaire ayant été vacante à la Faculté catholique de droit d’Angers, mon père posa sa candidature et fut agréé comme professeur de droit administratif et de droit international public, en remplacement de M. Lucas, décédé[6], avec le frère duquel une cousine éloignée de ma mère était mariée. Ainsi, en 1894, nous abandonnâmes le Roussillon pour nous fixer dans la capitale de l’Anjou ; nous habitâmes d’abord à Angers la maison n°5bis de la rue Proust.
La même année 1894, mon père était allé à Versailles tenir sur les fonds baptismaux ma cousine Marie Antoinette Magué, fille de mon oncle Paul Magué, alors commandant du génie et qui fit l’année suivante en cette qualité la campagne de Madagascar, aujourd’hui colonel en garnison à Toulouse ; ma cousine était née le 18 décembre 1893, sa mère, ma tante Joséphine ou Josepha Magué était la sœur de Maman. Ma tante Magué avait déjà eu deux petits garçons, Charles né en 1888 et Henri né en 1890, morts tous deux en 1890 à huit jours d’intervalle.
Paul Magué (1849-1912), commandant et futur général, et son épouse Joséphine dite Josepha, née Lazerme (1856-1914) – Collection Pierre Lemaitre
Au mois de juin 1894, nous allâmes à Toulouse où je fis ma première communion au collège des Pères Jésuites (Caousou) le 21 juin ; le même jour, je fus confirmé par le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse. Je garderai toujours le souvenir de ces cérémonies qui laissèrent dans mon esprit d’enfant une impression ineffaçable.
Le 21 octobre 1894, mourut à Perpignan ma grand-tante de Coma, sœur de mon grand-père de Lazerme ; elle laissa toute sa fortune à mon oncle Joseph de Lazerme, car elle était séparée de son mari et n’avait pas d’enfants. Ce testament surprit tous ses parents et toutes les personnes qui la connaissaient bien ; quelques-uns ont pensé que mon oncle de Lazerme avait pesé sur sa volonté ; depuis lors, nos rapports avec les Lazerme, qui étaient très cordiaux, se sont bien refroidis, du moins pendant plusieurs années.
C’est au mois de novembre de 1894 que nous nous installâmes à Angers. Malheureusement, Maman, dès le surlendemain de notre arrivée, tomba malade et sa maladie, avec des hauts et des bas, dura à peu près tout l’hiver. L’hiver suivant (1895-96), nouvelle rechute ; ce n’est que la 3e année de notre séjour à Angers (hiver 1896-97) que, grâce aux soins du Dr Claude de Paris, Maman commença à s’acclimater à Angers. En 1899, elle s’adressa du Dr Narodetzki de Paris qui la soigne encore et dont les soins lui ont fait beaucoup de bien. De temps en temps, elle va à Versailles (jusqu’en 1899), à Neuilly (depuis 1900) chez ma tante Civelli, sœur de Papa, pour consulter ce médecin.
Marie Civelli, née Estève (1853-1926), tante paternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, vers 1867 – Collection Pierre Lemaitre
En 1895, 1896 et 1897, nous allâmes passer nos grandes vacances, en grande partie au moins, en Roussillon. C’est pendant les vacances de 1895, le 7 octobre, que nous eûmes le malheur de perdre notre pauvre Bon Papa à Vinça.
Presque tous les ans, nous allions passer aussi nos vacances de Pâques en Roussillon.
Cependant, mes examens du baccalauréat approchaient ; pendant 4 ans (de 1895 à 1899), ce fut surtout M. François Delahaye qui m’y prépara. La première fois que je me présentai, pour le baccalauréat de rhétorique (le 12 juillet 1899) devant la Faculté de Rennes, j’échouai pour l’écrit. Je me préparai à un nouvel examen à Biarritz, pendant les vacances, sous la direction de M. Tétard ; je me présentai le 3 novembre 1899 à Bayonne, je fus admissible et je fus reçu à l’oral, à Bordeaux le 16 novembre. Je me mis alors à préparer un examen de philosophie au collège Ste Croix du Mans, chez les Révérends Pères Jésuites. J’échouai en juillet, mais je me préparai à Biarritz, sous la direction de M. Tétard et du chanoine Lurde, et je fus reçu le 12 novembre 1900 définitivement « bachelier ès lettres philosophie » à Bordeaux.
Quelques jours avant, le 30 octobre, j’assistais à Bordeaux au mariage de mon cousin germain, M. Xavier Civelli, avec Mlle Marguerite Marie des Cordes. J’étais garçon d’honneur avec Mlle Arlette des Cordes, sœur de la mariée.
Mme Marguerite Marie Civelli, née des Cordes – Collection Pierre Lemaitre
Après mon examen, nous rentrâmes à Angers à la fin de novembre ; le 30 de ce mois, je pris ma première inscription de droit à la Faculté catholique.
J’avais omis de dire que, au mois d’août 1900, nous étions tous allés chez ma tante Civelli à Neuilly pour visiter l’Exposition universelle de Paris.
Me voilà donc arrivé au moment où j’entreprends jour par jour le récit de ma vie. Mon existence, jusqu’à présent, a été assez heureuse. Le sera-t-elle encore ? C’est le secret de Dieu.
A. Estève de Bosch
[1] Théophile Honoré Denis Garène, né à Perpignan le 16 octobre 1854, fils d’Eugène Garène et Marie Pic, épousa à Vinça le 8 mai 1886 Rose Batlle, née en 1853, fille de Joseph Batlle, ancien pharmacien de Vinça, et de Rose d’Esprer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Henri Bonaventure Batlle, né le 14 juillet 1827 à Vinça, fils d’Étienne Batlle (lointain cousin de Rose Batlle, épouse du pharmacien Garène cité ci-dessus), maire de Vinça, et d’Emérentienne Ballessa, elle-même cousine germaine de Marie-Thérèse Ribes, épouse d’Antoine de Pontich, dont elle eut Antoinette de Pontich, épouse Lazerme, grand-mère de l’auteur du journal. Henri Batlle fut reçu docteur en médecine à Montpellier le 3 mai 1858, puis enseigna à la Faculté de cette ville. Il y épousa le 5 mai 1858 Élisabeth Bancal, issu d’une famille de cette ville, dont il eut un fils Étienne Batlle, également médecin à Montpellier. Il mourut le 5 mai 1894 dans cette ville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Les Massia étaient cousins éloignés des Lazerme de Pontich par les Ballessa, cités ci-dessus, via le mariage de Joseph Ballessa et Emérentienne Massia en 1756. Le docteur cité ici est Édouard de Massia (1824-1892), célèbre pour avoir été le propriétaire des thermes de Molitg-les-Bains. Il avait épousé Angélique Saleta en 1856 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Il s’agit très certainement du Dr Albert Donnezan (1846-1914), futur président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales de 1909 à 1914, célèbre pour ses travaux archéologiques (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Jacques Trainier, né le 26 février 1829 à Ille, fils de Joseph Jacques Trainier, également médecin, et de Madeleine de Sampso. Il avait épousé le 26 août 1856 à Vinça Thérèse Batlle, fille de Jean Batlle et Joséphine Ballessa (respectivement frère et sœur d’un autre couple Batlle/Ballessa cité ci-dessus, parents du Dr Batlle de Montpellier), donc également parents éloignés des Estève par les Lazerme/Pontich. Jacques Trainier et Thérèse Batlle sont les grands-parents maternels de l’écrivain Josep Sebastià Pons et de Simona Gay (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Fernand Lucas (Romorantin-Lanthenay, 11 janvier 1844-Angers, 10 avril 1894), avocat à la Cour d’appel d’Angers, bâtonnier et professeur de droit aux Facultés catholiques de l’Ouest, fils de Denis Lucas et d’Aglaé Lhuillier, épousa en 1870 Noémie Poumier. Son frère cadet, Élie Lucas (Romorantin-Lanthenay, 15 avril 1853-Savenay, 16 avril 1932), médecin militaire, avait épousé le 30 janvier 1888 à Fontenay-le-Comte Marguerite Marie Pares, née en 1859, petite-fille de l’avocat perpignanais Théodore Pares et d’Antoinette Lazerme – tante d’Auguste Lazerme, le grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch –, mariés en 1823, qui s’étaient fixés en Vendée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Nous franchissons le seuil du XXe siècle dans l’église des Pères Jésuites d’Angers où on célèbre la messe de minuit ; nous communions. Dans la journée, nombreuses visites du jour de l’an.
Mercredi 2 janvier 1901
Rien de saillant ; je reçois et fais quelques visites.
Jeudi 3 janvier 1901
Départ de Philomène pour Le Mans. Nous l’accompagnons à la gare.
Vendredi 4 janvier 1901
Je rencontre M. Gallet qui me propose de me faire entrer à la conférence Saint Louis[1] : j’accepte. Il me propose aussi de me faire entrer dans la jeunesse catholique dont il est président à Angers. Après m’être informé de l’esprit de cette ligue et avoir demandé si on pouvait en faire partie sans abandonner ses convictions royalistes, et sur la réponse affirmative de M. Gallet, j’accepte d’en faire partie.
Samedi 5 janvier 1901
Rien de saillant.
Dimanche 6 janvier 1901
Visites de M. F. Delahaye et de MM. Gavouyère[2], le soir Papa et Maman vont à la soirée Bazin[3].
Jean Gavouyère, doyen de la Faculté catholique de droit d’Angers – Collection Pierre Lemaitre
Semaine du 7 au 13 janvier 1901
Lundi 7 janvier 1901
Nous assistons à Saint-Laud au mariage de Mlle Elisabeth Bazin, fille de René Bazin, avec M. Antoine Sainte-Marie Perrin, de Lyon[4] ; le mariage est béni par Mgr Rumeau[5] ; beau discours de Mgr. Il neige abondamment et le thermomètre reste toute la journée entre 5° et 6° au-dessous de 0°.
Mardi 8 janvier 1901
Le froid diminue ; je vais cependant patiner dans les prairies du Bon Pasteur.
Mercredi 9 janvier 1901
Rien de saillant. Cours d’agriculture.
Jeudi 10 janvier 1901
Je vais m’entendre avec M. Letournel au sujet du cours de danse.
Vendredi 11 janvier 1901
J’assiste à l’Université à la conférence de Mgr Rumeau sur la lettre de Léon XIII au cardinal Richard au sujet du projet de loi sur le droit d’association.
Mgr Joseph Rumeau (1849-1940), évêque d’Angers de 1898 à 1940 – Collection Pierre Lemaitre
Samedi 12 janvier 1901
Rien de saillant.
Dimanche 13 janvier 1901
Rien de saillant.
Semaine du 14 au 20 janvier 1901
Lundi 14 janvier 1901
Idem.
Mardi 15 janvier 1901
Nous assistons à Saint-Joseph au mariage de René Bazin fils, fils de l’auteur de La terre qui meurt, avec Mlle Madeleine Gain[6].
René Bazin (1853-1932), romancier et membre de l’Académie française, professeur à l’Université catholique d’Angers. Lui et sa famille sont souvent cités dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch
Mercredi 16 janvier 1901
Cours de viticulture de M. Bouchard.
Jeudi 17 janvier 1901
Premier cours de danse chez Monsieur Letournel avec Mlles : de la Villeliot, Mongazon, Estève de Bosch, Guilhaut, de Moulis, MM. Vachez, Gayon, Bazin, Gazeau, de Porcaro, Roussier, Parage, La Roche et moi. J’apprends la mort de M. le chanoine Boullay (dit Pous-Pous), directeur de Sainte-Croix du Mans, survenue avant-hier.
Vendredi 18 janvier 1901
Second cours de danse avec les mêmes personnes et en plus M. Dauge et sa sœur et Mlle Chenaut.
Samedi 19 janvier 1901
J’assiste le soir à l’université à la conférence de Mgr Favier, évêque de Pékin[7], sur le siège du Peï Tsang[8] et sur l’enseigne de vaisseau Paul Henry[9].
Mgr Alphonse Favier (1837-1905), vicaire apostolique de Pékin
Mgr Rumeau souhaite la bienvenue à Mgr Favier, puis René Bazin raconte la vie de Paul Henry jusqu’au moment de son arrivée à Pékin au commencement de juin 1900. Puis Mgr Favier, venu à Angers pour remettre à M. Paul Henry, professeur à la Faculté catholique de droit et père de l’enseigne de vaisseau, le drapeau français qui flottait sur le Peï Tsang pendant le siège et que Paul Henry avait planté lui-même (le drapeau troué par les balles et un peu décoloré flottait sur l’estrade de la salle de conférence, un peu au-dessus du fauteuil du conférencier), raconte ce mémorable siège qui dura tes premiers jours de juin au 16 août 1900 ; il raconte les cruautés des Boxers, leurs attaques réitérées dans la direction du prince Tuan, parle des milliers d’obus, des millions de balles, des pots à feu, du pétrole, des biscaïens qui tombèrent sur le Peï Tsang, des mines qui firent tant de morts ; il met au courant des détails de la défense, du courage de Paul Henry ; il raconte en termes émouvants sa mort le 30 juillet et enfin la délivrance le 16 août par les Français et les Japonais de l’armée internationale au moment où les malheureux assiégés du Peï Tsang, réduits par la mort d’un tiers environ des défenseurs, étaient rationnés à deux onces d’une nourriture infecte par homme et par jour, et étaient sur le point de mourir de faim !
L’évêque de Pékin s’exprime dans un langage familier et émouvant qui a été coupé à diverses reprises par de frénétiques applaudissements.
Dimanche 20 janvier 1901
Rien de saillant ; je fais plusieurs visites.
Semaine du 21 au 27 janvier 1901
†Lundi 21 janvier 1901
Je suis admis à la Conférence Saint Louis ; première séance à laquelle j’assiste.
Mardi 22 janvier 1901
Rien de saillant.
Mercredi 23 janvier 1901
J’apprends la mort de la reine d’Angleterre survenue hier et l’avènement du nouveau roi[10]. Papa part à midi pour le Roussillon. Nombreuses visites à la maison.
Jeudi 24 janvier 1901
Troisième cours de danse ; le soir je vais prendre le thé chez De Bréon[11].
Vendredi 25 janvier 1901
Quatrième cours de danse.
Samedi 26 janvier 1901
Rien de saillant.
Dimanche 27 janvier 1901
Je passe l’après-midi chez J. Hervé-Bazin[12], où on prend le thé, on danse et on joue aux cartes. Maman, qui a la fièvre, fait appeler le docteur Saurier qui constate qu’elle a une angine
Semaine du 28 au 31 janvier 1901
Lundi 28 janvier 1901
Maman continue à avoir la fièvre ; son angine va un peu mieux.
Mardi 29 janvier 1901
Philomène vient passer la journée à Angers. Papa et Bonne Maman arrivent le soir à 5 heures.
Mercredi 30 janvier 1901
Cours de viticulture de M. Bouchard. Le soir je vais dîner chez M Buston[13]. Nous étions treize à table ; je ne m’en inquiète pas, réservant mes soucis pour des sujets plus sérieux.
Jeudi 31 janvier 1901
Maman se lève pour la première fois depuis samedi. 5e cours de danse.
Février 1901
Semaine du 1er au 3 février 1901
Vendredi 1er février 1901
6e cours de danse. Rien de saillant.
Samedi 2 février 1901
Rien de saillant.
Dimanche 3 février 1901
J’assiste matin à la messe de la Congrégation à l’Université. J’y renouvelle ma consécration de congréganiste[14].
Semaine du 4 au 10 février 1901
Lundi 4 février 1901
Rien de saillant.
Mardi 5 février 1901
Idem.
Mercredi 6 février 1901
Idem.
Jeudi 7 février 1901
Je vais déposer une carte à tout hasard chez Mme du Puy[15] où on donne un bal le 8 ; je ne suis pas invité.
Vendredi 8 février 1901
J’attends toute la journée mon invitation qui n’arrive pas ; j’en fais mon deuil.
Samedi 9 février 1901
J’apprends que je n’ai pas été invité parce que la famille du Puy n’est pas en relations avec la mienne.
Le soir, à 6h, je jette un flacon d’encre sur une affiche du discours de Waldeck-Rousseau contre les Congrégations[16] ; la bouteille se casse sans tacher l’affiche. Mais au même moment, 3 agents de la sûreté en civil ouvrent une porte dérobée, se précipitent sur moi, m’arrêtent et m’amènent dans une cuisine qui se trouvait derrière cette porte, située derrière le jardin de la Préfecture, boulevard du roi René. On arrête en même temps Vachez le plus jeune[17] et 3 messieurs qui se trouvaient près de moi ; on les relâche presque aussitôt.
Et mais après m’avoir fait décliner mes nom et qualité, on me mène devant le préfet, M. de Joly[18], qui me reçoit dans son cabinet et me sermonne sur ce qu’il appelle mon enfantillage ; puis il me fait mettre en liberté provisoire et les agents qui, sans son intervention, m’auraient mené passer la nuit au violon, me ramènent à la maison.
Dimanche 10 février 1901
J’attends mon assignation qui n’arrive pas.
Semaine du 11 au 17 février 1901
Lundi 11 février 1901
Rien encore. Nous passons la soirée chez Mme Loir-Mongazon[19].
Mardi 12 février 1901
Rien de saillant.
Mercredi 13 février 1901
On me signale un article du Patriote de l’Ouest[20] qui, sans me nommer, parle de l’affiche que j’ai voulu maculer et prétend que j’ai fait au préfet « de pleurnichardes excuses » ; j’écris au Patriote pour protester contre cette expression.
Jeudi 14 février 1901
Je vais raconter à M. Delahaye l’affaire de l’affiche et du Patriote. Il m’engage à ne pas pousser les choses plus loin.
Vendredi 15 février 1901
Le Patriote ne publie que ma lettre ; comme je n’étais pas nommé, je ne puis pas l’y obliger. Le soir, à 9h, nous recevons une quarantaine d’invités ; fort jolie soirée ; un artiste comique, M. Marcon, débite d’amusantes chansonnettes. On danse jusqu’à près de 3h du matin avec force visites au buffet.
Samedi 16 février 1901
Je vais patiner pendant 2 heures sur les prés du Bon Pasteur.
Dimanche 17 février 1901
Rien de saillant.
Semaine du 18 au 24 février 1901
Lundi 18 février 1901
Le matin, je vais à bicyclette à Bellouailles où le curé, M. Prud’homme, insiste pour me retenir à déjeuner. Je ne puis accepter à cause de Papa et de Maman qui m’attendent ; le soir, je vais patiner sur les prés de Saint-Serge ; ensuite, je vais avec Papa faire une visite de digestion à Mme Mongazon.
Mardi 19 février 1901
Je vais patiner au Bon Pasteur, après être allé le matin à la Membrolle à bicyclette.
Mercredi 20 février 1901
Le matin, j’entends la messe des cendres à l’Université. Le soir cours de M. Bouchard. Ensuite, je reçois avec Maman des visites au salon.
Jeudi 21 février 1901
Je vais patiner au Bon Pasteur. Le soir, après la réunion de la Congrégation, le comte de Saint-Pern[21] m’engage à assister à la réunion de la commission des patronages ; j’y assiste et, sur les instances de M. de Monti de Rezé[22], président du patronage de Saint-Serge, je me décide à faire partie de la direction de ce patronage. À la Commission, on discute les moyens d’établir un cours de dessin pour les apprentis concurrent du cours officiel qui est établi dans la matinée du dimanche et empêche les jeunes gens qui le suivent d’assister à la messe. Le projet de secours étant adopté en principe, on discute le détail : professeur, local finances, etc.
Vendredi 22 février 1901
9e cours de danse. Papa réussit à voir le directeur du Patriote de l’Ouest[23] qui consent, en principe, à rectifier l’expression de pleurnichardes excuses qui l’a mise à propos de l’affaire de l’affiche. Il avoue confidentiellement à Papa que, s’il n’a pas publié ma lettre, c’est qu’il l’a montrée au préfet et que celui-ci, craignant que des socialistes le prennent à parti pour avoir relâché un jeune homme de bonne famille, de la Faculté catholique et non repentant, ne se soucie pas de voir ma lettre publiée. Maman écrit au rédacteur en chef pour lui dire de rectifier sans mettre le préfet en cause. Le soir, conférence du comte du Réau[24] sur le mouvement angevin pour la défense du Pape en 1860.
Samedi 23 février 1901
Je vais patiner au Bon Pasteur et je vais à bicyclette sur la glace. Ensuite, je vais avec Papa trouver le rédacteur en chef du Patriote et il est entendu qu’il rectifiera sans mettre le préfet en cause.
Dimanche 24 février 1901
Je vais passer une partie de l’après-midi au patronage Saint-Serge où je surveille et fais amuser les enfants (Quel acte de dévouement !).
Semaine du 25 au 28 février 1901
Lundi 25 février 1901
Le soir, j’assiste à la salle des Quinconces à une conférence de Mr Augouard, vicaire apostolique de l’Oubanghi[25]. Mgr Rumeau, puis le R. P. Le Tallec lui souhaitent la bienvenue. Conférence très intéressante sur les mœurs des anthropophages de l’Oubanghi et sur les progrès du christianisme et de la civilisation dans ces contrées.
Mgr Augouard (1852-1921), évêque responsable du Congo français et de l’Oubangui
Mardi 26 février 1901
Rien de saillant.
Mercredi 27 février 1901
Je reçois plusieurs visites au salon après avoir suivi le cours de viticulture de M. Bouchard.
Jeudi 28 février 1901
10e cours de danse, avec cotillon. Le soirs conférence Saint Louis ; belle conférence de Normand d’Authon[26] sur la liberté d’enseignement. Et vote des 3 vœux suivants :
1° Toute personne, sous certaines garanties de capacité, aura le droit de fonder un établissement d’enseignement.
2° L’Etat devra distribuer également entre établissements officiels et établissements libres subventions et bourses.
3° Liberté absolue des programmes et libre collation des diplômes.
Ces 3 vœux seront portés à la réunion annuelle de la jeunesse catholique de l’Ouest à Saumur le 3 mars.
Mars 1901
Semaine du 1er au 3 mars 1901
Vendredi 1er mars 1901
11e cours de danse. Le matin j’assiste à l’Université à la messe du premier vendredi du mois de la congrégation.
Samedi 2 mars 1901
Le Patriote insère enfin la note rectificative à son article du 12 février. Nous apprenons la naissance et la mort de la fille de M. Maurice Gavouyère à Rennes[27].
Dimanche 3 mars 1901
Je vais passer l’après-midi au patronage Saint-Serge.
Semaine du 4 au 10 mars 1901
Lundi 4 mars 1901
À la conférence Saint Louis Conférence de M. de Ponnat[28] sur « Le vin et son rôle social en France ». Discussion qui se prolonge jusqu’à 10 h.
Mardi 5 mars 1901
Rien de saillant.
Mercredi 6 mars 1901
Papa et Maman font beaucoup de visites ; j’assiste aux cours de viticulture ; ensuite, je vais à la bibliothèque de la ville faire des recherches sur les combattants de Fontenoy ; l’heure de la fermeture de la bibliothèque arrive presque aussitôt ; je viendrai un autre jour continuer mes recherches.
Jeudi 7 mars 1901
Je me réunis avec MM. La Roche, Bazin et Parage, d’abord chez Letournel puis à l’Université pour décider les figures que nous présenterons ensemble au cotillon de demain.
Vendredi 8 mars 1901
Dernier cours de dansa ; il dure de 4h ½ à 7h ¾. Le cotillon, que je conduis en terminant avec Mlle de la Villebiot[29], est très réussi.
Samedi 9 mars 1901
Ce matin, M. Baugas[30] est malade et comme il devait faire les deux cours, par suite de l’absence de M. Coulbault parti pour Chinon à l’occasion de son mariage, il n’y a aucun cours. J’en profite pour faire avec Jacques Hervé-Bazin une jolie promenade à bicyclette. Nous allons chez sa sœur Mme Barthélémy au château de la Haye Joulin.
Dimanche 10 mars 1901
J’assiste au cirque à la conférence de M. Hubert Valleraux sur le droit d’association ; conférence très documentée, très claire, mais pas très éloquente. Ensuite, je vais au patronage Saint-Serge.
Semaine du 11 au 17 mars 1901
Lundi 11 mars 1901
Nous refusons une invitation de M. Gontard de Launay[31] pour mardi soir (demain), ayant déjà accepté une invitation à dîner chez M. Courtois pour le même jour. Le soir je vais à la Conférence Saint-Louis où M. René Bazin nous lit le premier chapitre du nouveau roman sur l’Alsace qu’il va faire paraître dans la Revue des Deux-mondes[32] ; autant que je puisse en juger par un premier chapitre, ce roman diffère un peu des précédents ouvrages de René Bazin. Ce n’est plus l’étude d’une classe particulière d’habitants d’un pays ; c’est plutôt l’étude de l’état d’âme d’un pays tout entier ; de plus, la fibre patriotique que René Bazin fait vibrer à propos de la malheureuse province qui nous a été ravie est d’un excellent effet.
Les Oberlé de René Bazin, couverture de l’édition originale (1901)
Mardi 12 mars 1901
Le matin, profitant de la maladie de MM. Jac et Baugas je fais une longue promenade à bicyclette, 3 h de promenade (8h10 à 11h10) et 40 kilomètres de trajet ; je vais d’Angers à Corné (15 km), de Corné sur la Loire à 2 km de Saint-Mathurin (5 km ½) ; de là, je rentre à Angers par La Bohalle, La Daguenière, et La Pyramide (18 à 19 km). Le soir, je vais dîner chez M. Courtois.
Mercredi 13 mars 1901
Je reçois quelques visites au salon avec Maman.
Jeudi 14 mars 1901
Je vais à l’inspection d’Académie retirer mon diplôme de bachelier ès lettres philosophie.
Le soir, congrégation.
Vendredi 15 mars 1901
J’assiste à la conférence de droit civil de M. Jac.
Samedi 16 mars 1901
Rien de saillant. Le soir, leçon d’escrime et conférence Saint-Vincent de Paul
Dimanche 17 mars 1901
Je vais voir Jacques Hervé-Bazin et Jacques des Loges[33]. Le soir j’assiste à la représentation du Voyage de M. Perrichon, comédie de la Biche en 4 actes au patronage Saint-Joseph.
Semaine du 18 au 24 mars 1901
Lundi 18 mars 1901
Je passe à l’Université un examen préparatoire de droit ; j’obtiens : une rouge pour le droit romain (M. Gavouyère), une rouge pour l’histoire du droit (M. de la Bigne de Villeneuve) et une blanche-rouge pour le droit civil (M. Jac). Si cette moyenne se maintient à mon examen d’économie politique de demain, je serai reçu.
Le soir je vais à la conférence Saint-Louis où M. Grimaut lit une courte étude sur la Tunisie (j’y fais quelques observations) ; et M. Gaudineau lit un travail sur la loi, actuellement en discussion, des associations, et sur la manière dont elle est discutée à la Chambre[34].
Mardi 19 mars 1901
Marie-Thérèse, fatiguée depuis deux jours, est obligée de garder le lit à cause d’une angine. Le soir, je passe mon examen d’économie politique (M. Baugas) ; j’obtiens une rouge-blanche. Je suis donc reçu pour l’ensemble, puisqu’il suffit pour être reçu d’avoir une moyenne de rouge. Après l’examen, je vais faire une visite par carte à Madame Courtois.
Mercredi 20 mars 1901
C’est aujourd’hui Bonne Maman[35] qu’une grippe oblige à garder le lit. Cela fait deux malades en même temps. Papa va chercher une sœur garde-malade de l’Espérance. Maman reçoit quelques visites au petit salon.
Jeudi 21 mars 1901
Premier jour du printemps ; cela se reconnaît encore mieux à la température et à l’état du ciel qu’au calendrier ; aussi je profite du beau temps pour aller faire une belle promenade à bicyclette : Angers à Saint-Georges-sur-Loire, retour par La Possonnière, Savennières, Bouchemaine ; 42 km ; départ à 1h ½, retour à 5h avec de fréquents arrêts. Bonne maman et Marie-Thérèse vont mieux, mais plusieurs jours de lit et de précaution leur seront nécessaires.
Le soir, alerte, parce que la cuisinière a vu des individus de mauvaise mine prendre les dimensions de la porte ; Papa avertit la police ; nous barricadons toutes les portes etc… Et la nuit se passe sans que nous ayons à faire usage des armes que nous avions préparées.
Vendredi 22 mars 1901
Rien de saillant ; le soir à 5h, conférence de droit civil.
Samedi 23 mars 1901
Leçon d’allemand et leçon d’escrime ; le soir, conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 24 mars 1901
Je passe l’après-midi au patronage Saint-Serge ; le soir, j’assiste à la chapelle de l’internat de la rue Rabelais au sermon de l’abbé Crosnier, à la bénédiction et ensuite au punch en l’honneur de la fête de la congrégation de Notre-Dame de l’Annonciation qui est demain.
Semaine du 25 au 31 mars 1901
Lundi 25 mars1901
Le soir, conférence Saint-Louis ; après la conférence, Joseph Vachez m’amène dans sa chambre où il m’offre une cigarette et des biscuits.
Mardi 26 mars 1901
Le matin, premier jour de la retraite de l’Université. J’écris à M. Féron-Vrau, directeur de La Croix[36], pour lui demander de me laisser de temps en temps écrire dans son journal une chronique sur les œuvres d’étudiants de l’Université catholique d’Angers.
Papa va voir Philomène au Mans.
Couverture d’un livre sur Paul Féron-Vrau (1864-1955), directeur de La Croix
Mercredi 27 mars 1901
Je reçois quelques visites au petit salon avec Maman.
Jeudi 28 mars 1901
Rien de saillant. L’après-midi, je vais consulter un ouvrage à la bibliothèque de la ville.
Vendredi 29 mars 1901
Le matin, à 8h, je fais ma communion pascale à la chapelle de l’internat de l’Université. L’après-midi, je fais féliciter J. des Loges qui vient d’être reçu à Caen à l’oral dans son baccalauréat de philosophie. Ensuite, promenade à bécane aux Ponts-de-Cé où il y a une crue de la Loire. Le soirs conférence d’Étienne Lamy[37] sur la femme et l’enseignement de l’État. M. Lamy nous montre d’abord les hommes s’éloignant de plus en plus de toute morale sous l’influence de l’enseignement athée et destinée à glisser rapidement dans le socialisme, dont les partisans sont déjà légion dans l’Université, si un frein ne vient pas les arrêter. Ce frein, ce sont les femmes qui peuvent et doivent l’être, car, mieux que les hommes, elles ont su résister à l’athéisme et à ses conséquences. Mais, pour que la femme ait sur l’homme assez d’influence pour l’arracher à ces doctrines fatales, il faut développer son instruction. L’éducation actuelle de la femme est celle d’un temps de paix ; il lui faut l’éducation d’un temps de guerre ; et de peur qu’elle n’aille chercher la science dans les établissements de l’État ou les fausses doctrines l’auraient corrompue, les établissements catholiques de jeunes filles doivent étendre leur programme.
Etienne Lamy (1845-1919), avocat, journaliste et homme politique, membre de l’Académie française
Toutes les idées de M. Lamy s’enchaînent d’une façon merveilleuse : pas d’artifices mais des idées. Cette conférence, présidée par Mgr Rumeau qui adresse quelques paroles de bienvenue au conférencier, est une des plus belles qui aient été prononcées à l’université.
Samedi 30 mars 1901
Je reçois la réponse de M. Féron-Vrau ; il accepte ma proposition ; je prépare sur la conférence d’Étienne Lamy un article que je lui enverrai demain. Il me demande dans sa lettre de lui envoyer régulièrement les publications concernant l’Université. L’après-midi je vais me renseigner sur ces publications ; je vois que celle qui pourra le mieux satisfaire est L’Écho régional. Le soir, leçon d’allemand, escrime et Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 31 mars 1901
Le matin, nous assistons au long office des rameaux à Saint-Joseph. Le soir, je recopie mon article d’hier sur la conférence Lamy et je l’envoie à M. Féron-Vrau à qui j’écris au sujet du Bulletin.
Avril 1901
Semaine du 1er au 7 avril 1901
Lundi 1er avril 1901
Le matin, promenade à bécane à Montreuil-Bellay, Béné et Epinard (20 km).
Mardi 2 avril 1901
Papa part à midi pour le Roussillon. Nous recevons une lettre de Tata Mimi[38] me disant qu’elle m’attend à Neuilly. Je partirai mardi 9 avril. L’après-midi, je vais consulter des ouvrages à la bibliothèque de la ville.
Mercredi 3 avril 1901
Je passe une partie de l’après-midi à fouiller l’arquimèse[39] du salon où je trouve quelques vieux papiers très curieux.
Jeudi 4 avril 1901
Le mauvais temps m’empêche d’aller déjeuner à bicyclette chez Jacques Hervé-Bazin au Château du Pathis, près Segré et Marrans, comme j’y étais invité. J’envoie une dépêche et j’écris. Le soir, je visite avec Maman et Marie-Thérèse les reposoirs des églises.
Vendredi 5 avril 1901
Vendredi Saint. Le matin j’assiste à l’Office à Saint Joseph.
Samedi 6 avril 1901
Le matin, j’assiste à l’Office à Saint Joseph. Le soir, je vais à la bibliothèque.
Dimanche 7 avril 1901 (Jour de Pâques)
Nous assistons à la messe de six heures à Saint-Serge. L’après-midi, je vais au patronage
Semaine du 8 au 14 avril 1901
Lundi 8 avril 1901
Nous allons attendre Philomène à la gare. Elle arrive à 11h37.
Mardi 9 avril 1901
Le matin, je vais chez l’oculiste Bernard qui m’enlève un commencement de kyste à la paupière inférieure de mon œil gauche. Par le rapide de 10h25, je pars pour Paris ; j’arrive à 3h30 à la gare Saint-Lazare où m’attendait Tata Mimi. Nous allons chez elle à Neuilly ; puis je vais me promener sur les boulevards. Je rentre à 7h et je dîne avec Monsieur le vicomte H. des Cordes[40], beau-frère de Xavier, en ce moment de passage à Paris.
Mercredi 10 avril 1901
Le matin, je fais quelques courses et commissions dans Paris ; le soir je vais me promener avec Margot, nous allons au Musée de Cluny, au Palais de justice puis je laisse Margot et je vais faire une longue visite à M. Le Marois, avocat à la Cour de Cassation, cousin de mon oncle Joseph de Lazerme et son associé dans l’affaire de la particule et du titre de comte des Lazerme ; nous causons longuement de cette affaire[41].
Joseph de Lazerme (1846-1922), dont le père Charles avait obtenu en 1876 un brevet de comte du prétendant carliste espagnol Carlos VII de Bourbon, ici (au centre) lors d’un voyage en Hongrie en 1908 – Archives départementales des Pyrénées-Orientales, Fonds Lazerme (57J408)
Jeudi 11 avril 1901
Le matin, je fais l’acquisition d’une photographie du duc d’Orléans et d’une photographie de la duchesse et je commande une photographie du comte de Chambord et une autre du comte de Paris ; puis je vais à la Bibliothèque nationale où je vais voir Monsieur Ria, archiviste paléographe, pour lequel Xavier m’a donné un mot de recommandation. Il m’engage à revenir demain parce que tout sera ouvert et que je pourrai mieux visiter la bibliothèque. Le soir, je vais voir à l’Hôtel de ville mon oncle Henri de Pontich, directeur administratif des travaux de la Ville de Paris, je ne le trouve pas, je me promène ensuite sur la rive gauche, je vais chercher Xavier à l’usine Mars[42], nous allons ensemble chez Piccot, que nous ne trouvons pas puis, chez Pouff.
Philippe d’Orléans (1838-1894), comte de Paris : « Aurait régné sous le nom de Philippe VII de 1883 à 1894 » (inscription d’Antoine d’Estève de Bosch) – Collection Pierre Lemaitre
Vendredi 12 avril 1901
Le matin, je vais avec Margot chez le curé de Neuilly à qui Margot demande pour quel candidat Xavier doit voter à l’élection municipale de dimanche. Puis nous faisons un tour au bois. Le soir, je vais voir mon oncle Albert de Lazerme, il est absent de Paris ; mais je vois ma tante Jeanne et mes cousines Madeleine et Suzanne[43]. Ensuite, j’entre à Notre-Dame, puis je reviens à l’Hôtel de ville où je ne trouve pas encore mon oncle de Pontich, je vais ensuite voir mon cousin le docteur Cornet de Bosch[44], que je ne trouve pas ; enfin, je vais chercher Margot au concours hippique, au Grand Palais des Champs-Elysées, et nous allons ensemble chez nos cousins de Barescut[45] que nous ne trouvons pas.
Samedi 13 avril 1901
Le matin, je reviens à la Bibliothèque nationale que je n’ai pas eu le temps de visiter hier ; je fais des recherches au Grand Armorial de d’Hozier ; je vais aussi chez Piccot que je ne trouve pas, mais je cause longuement avec son propriétaire qui me raconte toutes ses grotesqueries. Le soir, nous allons avec Margot visiter le Musée du Louvre ; puis Margot va faire des visites et je vais chez Piccot, que je rencontre enfin ; il me raccompagne dans le métropolitain jusqu’à l’Étoile. Après dîner, nous allons à la foire du Trône place de la Nation avec Margot et Xavier.
Dimanche 14 avril 1901
Le matin vers 9h Maurice[46] arrive pour passer la journée avec nous ; à 10 heures, nous allons tous les quatre, Margot, Xavier, Maurice et moi à la Mairie de Neuilly où Xavier vote pour le candidat de la « Patrie française », Monsieur Suard ; nous allons ensuite à la messe à Saint-Pierre de Neuilly. L’après-midi Xavier, Margot et moi raccompagnons Maurice chez son oncle M. Armand de Terrats[47], qui nous fait visiter son atelier de peinture et de sculpture. Ensuite nous rencontrons Piccot, à qui nous offrons une cigarette explosive, ce qui lui cause une frayeur injustifiée ; puis nous rentrons à Neuilly par le métropolitain.
Semaine du 15 au 21 avril 1901
Lundi 15 avril 1901
Je quitte Paris, avec regret, par le rapide du midi ; j’arrive à Angers à 5h de l’après-midi. Je trouve Bonne Maman en bien meilleure santé.
Mardi 16 avril 1901
Je fais quelques commissions avec Marie Thérèse et Philomène.
Mercredi 17 avril 1901
Je rentre à la Faculté pour la reprise des cours. L’après-midi, j’assiste à la séance du Conseil général ; par 25 voix contre 3, on vote un vœu invitant les sénateurs du Maine-et-Loire à s’opposer au vote par le Sénat de la loi sur les associations déjà votée par la Chambre.
Jeudi 18 avril 1901
Papa arrive le matin venant du Roussillon et de Biarritz. Le soir, à cinq heures, nous allons accompagner Philomène qui rentre au Sacré-Cœur du Mans. À 8h ¼, nous assistons à la salle de la rue des Quinconces à une séance musicale et récréative offerte par des Messieurs et des dames du monde au profit du patronage Saint-Vincent-de-Paul. Sortie à 11h ½.
Vendredi 19 avril 1901
À 5h, à l’Université, conférence de droit civil de M. Jac.
Samedi 20 avril 1901
Leçon d’allemand et leçon d’escrime. À 8 heures, conférence de Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge.
Dimanche 21 avril 1901
Je passe la plus grande partie de l’après-midi au patronage Saint-Serge, le soir, à 8 heures, nous assistons avec Papa à la réunion générale des conférences de Saint-Vicent-de-Paul, place Saint-Martin.
Semaine du 22 au 28 avril 1901
Lundi 22 avril 1901
Je commence aujourd’hui les visites du jubilé. Le soir à 08h, Conférence Saint-Louis.
Mardi 23 avril 1901
À 2 ½ h, au laboratoire de chimie de l’Université, cours de viticulture avec un examen au microscope de certains ferments du vin. À cinq heures, conférence d’économie politique. Entre les deux, je continue mes visites du jubilé
Mercredi 24 avril 1901
Cours à 2h de viticulture à la société industrielle et agricole. À 5h cours de greffage chez M. Lepage, pépiniériste
Jeudi 25 avril 1901
A 5h leçon d’escrime, le soir à 8h congrégation.
Vendredi 26 avril 1901
L’après-midi, conférence d’économie politique à 1h ½ et conférence de droit civil à 5h à l’Université
Samedi 27 avril 1901
Par le rapide de 10h25, Maman part pour Paris ; comme il n’y a pas aujourd’hui de second cours, nous allons Marie-Thérèse et moi l’accompagner à la gare. L’après-midi, je vais à bicyclette à Sainte-Gemmes ; retour par les Ponts-de-Cé. Ensuite, leçon d’escrime ; à 5h, travaux pratiques de greffage chez M. Lepage ; à 8h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 28 avril 1901
Le soir, nous assistons à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale.
Semaine du 29 au 30 avril 1901
Lundi 29 avril 1901
Le matin, je passe assez bien un examen de viticulture. L’après-midi, j’assiste à l’Université au cours de droit public du comte du Plessis de Grenédan[48]. À 8h, Conférence Saint-Louis.
Joachilm du Plessis de Grenédan (1870-1951) , docteur en droit, professeur d’histoire du droit, d’économie politique et de droit commercial à la Faculté libre de droit d’Angers, doyen en 1919
Mardi 30 avril 1901
Bonne Maman, qui devait partir aujourd’hui pour Toulouse, retarde son départ jusqu’à demain à cause du mauvais temps. À 5h, conférence de Monsieur Coulbault.
Mai 1901
Semaine du 1er au 5 mai 1901
Mercredi 1er mai 1901
Bonne Maman renvoie encore son départ à demain à cause du mauvais temps. Le soir : cours de viticulture à 2h, cours de droit public à 3h ½ et cours de greffage à 5 heures. Après-midi bien employée !
Jeudi 2 mai 1901
À midi, nous accompagnons Bonne Maman à la gare. Papa l’accompagne jusqu’à Niort afin qu’elle n’ait pas à changer de train jusqu’à Bordeaux où l’attendra l’Oncle Paul[49]. L’après-midi à 1h ½ leçon de mandoline. Ch. de Fontenay qui vient prendre sa leçon avec moi, m’annonce ses prochaines fiançailles avec une jeune fille des environs de Saumur, dont il ne me dit pas le nom. À 8h, j’assiste au Mois de Marie à la cathédrale et à la procession.
Vendredi 3 mai 1901
Papa rentre de Niort à 1h du matin ; il a très bien visité la ville grâce à l’amabilité de M. Nivart, qu’il a rencontré et qui s’est mis à sa disposition pour lui faire visiter Niort. À 2h, je vais à la bibliothèque municipale.
Samedi 4 mai 1901
Leçon d’allemand ; cours de greffage.
Dimanche 5 mai 1901
Le matin, je vais à la messe de 8 heures ; puis je fais de la photographie. L’après-midi, je vais au patronage Saint-Serge ; puis je visite, avec Maillefer, les greniers de l’église Saint-Serge.
Semaine du 6 au 12 mai 1901
Lundi 6 mai 1901
Je passe mon après-midi aux assises ou j’assiste au jugement et à la condamnation à 4 ans de prison d’un carrier de Trélazé qui en avait tué un autre d’un coup de carabine. Le soir, Conférence Saint-Louis.
Mardi 7 mai 1901
L’après-midi, je vais à la bibliothèque. À 5h, conférence d’économie politique. À 8h ½, j’assiste à la salle du cirque à une conférence donnée par MM. Syveton[50] et Noilhan[51] de « la Patrie française ». François Coppée[52], qui devait venir présider la conférence, en a été empêché par la maladie. La salle du cirque est comble. M. Syveton nous fait part des regrets de Coppée de n’avoir pu venir ; Monsieur Noilhan nous lie le discours qu’il devait prononcer et qui est un réquisitoire contre le gouvernement. Puis M. Syveton nous retrace l’histoire du néfaste ministère Waldeck-Rousseau, qui nous opprime depuis deux ans ; le seul lien qui unit des hommes d’origine aussi diverses que l’ancien modéré Waldeck et le collectiviste Millerand est l’amour de Dreyfus, la haine de l’armée française. Contre ces bandits, tous les Français, quelle que soit leur opinion politique – royalistes, bonapartistes républicains – doivent s’unir sur le terrain, qui nous est cher à tous, de la liberté et du patriotisme. Il termine son magnifique discours par le cri de « Vive la Patrie française ».
Gabriel Syveton (1864-1904), dirigeant de la Ligue de la patrie française, député
Ce discours est fréquemment interrompu par quelques cris hostiles proférés par des socialistes et des anarchistes, mais les applaudissements et les acclamations de l’auditoire patriote les couvrent. Un anarchiste ayant crié « Vive la Sociale », toute la salle se lève et le conspue en criant : « à la porte », et plusieurs patriotes le saisissent, le jettent dehors. Même sort pour un interrupteur qui a crié « Vive l’Internationale », tout le monde lui crie : « en Prusse !!! » et « quarante sous ! ». Un moment, l’anarchiste, qui a été expulsé, rentré dans la salle ramenant plusieurs camarades ; ils ont plusieurs fois interrompu le discours ; quelques coups de poing ont été échangés ; mais il n’y a pas eu de désordre grave. M. Noilhan, succédant à M. Syveton, répond à certains interrupteurs. À la fin, un ordre du jour est noté par 2500 citoyens présents dans la salle, environ ; il souhaite un prompt rétablissement à Coppée, et appelle l’union des Français, pour jeter bien loin la bande de Juifs, de Francs-maçons et de Cosmopolites aux élections de l’année prochaine.
Mercredi 8 mai 1901
Cours de viticulture et de greffage ; Maman rentre ce soir de Neuilly. Marie-Thérèse est moi allons l’attendre à la gare.
Jeudi 9 mai 1901
J’assiste à la cour d’assises à la condamnation à quinze ans de travaux forcés d’un nommé Morin pour tentative d’assassinat avec commencement d’exécuter à Cholet.
Leçon d’escrime à 5 heures. Le soir, congrégation.
Vendredi 10 mai 1901
J’assiste à la cour d’assises aux débats de l’affaire de 3 voleurs dont l’un est défendu par Joseph Vachez, à qui l’on a confié d’office cette rude tâche, car son client a 22 vols à son actif dont plusieurs dans des églises. Les plaidoiries auront lieu demain. À 5h, leçon d’escrime.
Samedi 11 mai 1901
Je vais à la Cour d’assises ou j’entends la plaidoirie de Vachez et où je vais voir le sergent de Marsaguet[53]. L’accusé le plus coupable, le client de Vachez, a 10 ans de travaux forcés ; l’autre en a 8 et la femme, leur complice, a 2 ans de prison. À 5 h, dernier cours de greffage. Le soir à 8h ¼, j’assiste à l’Université à la belle conférence de Ferdinand Brunetière[54] sur les services rendus par les Congrégations. L’éminent académicien montre que chacune des congrégations est l’épanouissement d’une vertu particulière de l’Évangile ; les congrégations sont aussi le lien qui unit les diverses églises entre elles et chaque église au pape. Enfin, les services rendus par les congrégations à l’Église et le clergé séculier sont si grands que les deux clergés sont solidaires et que toute atteinte à la liberté de l’un est une atteinte à celle de l’autre. Mgr Rumeau et Mgr Augouard assistaient à la conférence ; après la conférence, punch d’honneur à la bibliothèque de l’Université.
Ferdinand Brunetière (1748-1906), historien de la littérature et critique littéraire, membre de l’Académie française
Dimanche 12 mai 1901
À 8 h ½, je prends part avec plusieurs élèves de l’école d’agriculture à un grand concours de greffage à l’école des Beaux-Arts. Le soir à 4 heures, je vais faire en compagnie de Joseph Vachez une promenade à bicyclette à la Pyramide, la Daguenière, la Bohalle, Brain-sur-l’Authion, et retour par Trélazé.
Semaine du 13 au 19 mai 1901
Lundi 13 mai 1901
Le soir, conférence Saint-Louis.
Mardi 14 mai 1901
Le matin, j’assiste à la procession du jubilé. L’après-midi, je vais travailler à la bibliothèque. Le soir, à 5 h, conférence de droit romain. À 8 h, je vais passer la soirée et prendre le thé chez Jacques Hervé-Bazin. Il y a, en même temps que moi, Mme des Loges, Jacques des Loges et Henri Bonnet.
Mercredi 15 mai 1901
Le matin, j’assiste à la procession du jubilé. Au cours de viticulture à 2 h, M. Bouchard me remet le diplôme de maître-greffeur que m’a valu le concours de dimanche. Le matin, j’avais déjà vu mon nom dans la liste publiée par Le Maine-et-Loire.
Jeudi 16 mai 1901
C’est aujourd’hui l’Ascension ; mais un fort rhume de cerveau, qui a une tendance à passer à la gorge, m’empêche de sortir de toute la journée ; je vais seulement à la messe. Je profite de ma réclusion forcée pour faire de la photographie, de l’allemand et aussi pour lire Le Correspondant.
Vendredi 17 mai 1901
Mon rhume va mieux ; à 8 h, je vais au cours en voiture ; ensuite, je sors comme d’ordinaire ; je vais à la bibliothèque en sortant des cours. L’après-midi, conférence de droit civil.
Samedi 18 mai 1901
Je vais matin et soir à la bibliothèque. L’après-midi, j’ai aussi une leçon d’allemand.
Dimanche 19 mai 1901
Je passe l’après-midi au patronage. J’y apprends le départ d’Angers de Maurice Beaufreton, si lancé dans les œuvres et qui s’occupait tant de la Ligue antialcoolique ; il avait volé des quantités de livres à la bibliothèque de l’Université ; sans ressources aucunes, il ne subsistait qu’en vendant ces livres. Pour éviter un scandale, on a étouffé l’affaire ; il erre de ville en ville cherchant une position qu’il ne peut trouver car on refuse de l’employer dès qu’on a reçu des renseignements d’Angers sur son compte ; il est actuellement en Belgique. Qui aurait pu se douter de cela de la part d’un bon étudiant de l’Université catholique, qui avait fondé le Patronage de Saint-Serge et qui s’occupait d’une foule d’œuvres, en apparence avec dévouement ?
Semaine du 20 au 26 mai 1901
Lundi 20 mai 1901
Le soir, je vais à l’escrime à 5 heures ; et à 8 heures, Conférence Saint-Louis. Très intéressante conférence de René Lucas sur la navigation de la Basse-Loire et la nécessité d’aménager le port de Saint-Nazaire, qui est, du continent, le plus rapproché de l’Amérique et qui pourrait devenir l’un des plus importants de l’Europe.
Mardi 21 mai 1901
Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. À 4 h, Maman et moi allons faire une visite à Mme Hervé-Bazin ; nous ne la trouvons pas et nous laissons nos cartes. À 5 h, conférence d’économie politique. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Mercredi 22 mai 1901
Le matin et l’après-midi, je vais travailler à la bibliothèque. Le soir à 4 h, en sortant de la bibliothèque, je vais à la caserne Desjardins inviter le sergent de Marsaguet à venir voir samedi le concours hippique de nos fenêtres.
Jeudi 23 mai 1901
À 1 h, je prends une leçon de mandoline de 2 heure. À 5 h, conférence de droit civil.
Vendredi 24 mai 1901
Après le second cours, je rentre vite déjeuner à la maison ; puis je prends avec le Père Vétillart, Daniel Dauge et De Ponnat le train de Saumur ; arrivés à la gare, nous prenons une voiture qui nous mène à la pépinière départementale à Chacé où Monsieur Bouchard, directeur, nous fait admirer tous les plans de vigne possibles et imaginables ; nous allons ensuite à Varrains où nous visitons les vignes et surtout les caves à 25 m sous le sol de M. Duran, négociant champagniseur, qui expédie dans tous les pays un million de bouteilles par an. Enfin, nous allons chez le marquis de Dreux-Brézé[55], à Brézé ; nous visitons une de ses vignes, dont nous admirons l’ordre et la propreté, puis ses caves. Nous dégustons ses vins, blancs et rouges, qui sont excellents. Nous quittons Brézé à 7 h ½ et nous arrivons à 8 h ¼ à l’hôtel Budan à Saumur où nous attend à un excellent dîner. Nous partons de Saumur par le train de 10 h 48 et nous arrivons à Angers à 11 h 57. Charmante et instructive journée !
Samedi 25 mai 1901
Je passe mon après-midi à la fenêtre d’une chambre du second où je vois le concours hippique en compagnie de quelques amis (les 2 Vachez, Hervé-Bazin, De Marsaguet et Roger Follenfant). Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 26 mai 1901
Je vais au concours hippique où on reprend un exercice de chasse inauguré à Paris au Grand Palais, et qui consiste en ce que le cavalier ouvre une porte, une première fois en descendant de cheval et une seconde fois, sans quitter son cheval. Affluence de la société-ultra élégante dans les tribunes. Le soir, je vais au Mois de Marie à la cathédrale.
Semaine du 27 au 31 mai 1901
Lundi 27 mai 1901
Je pars par le rapide de 10 h 25 pour le Mans où je vais voir Philomène au Sacré-Cœur, et où j’assiste à la réunion des anciens élèves au Collège Sainte-Croix. On joue Le fils de Ganelon, qui n’est autre chose que La fille de Roland d’Henri de Bornier, moins les rôles de femme ; la pièce est fort bien jouée. À 6 h, banquet dans la cour d’honneur. Nous repartons – De Bréon[56], Hervé-Bazin, Des Loges et moi –, par le train de 9 h 42 et nous arrivons à Angers à minuit passé.
Mardi 28 mai 1901
À 2 heures de l’après-midi, nous assistons à la salle des Quinconces à une séance de charité ou Botrel[57] et sa femme chantent plusieurs chansons de la composition de Théodore Botrel ; ils sont toujours chaleureusement applaudis, surtout quand vient la note royaliste ou quand ils attaquent les Anglais !
Mercredi 29 mai 1901
Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. À 6 h, je porte aux pauvres les bons de Saint-Vincent-de-Paul.
Jeudi 30 mai 1901
Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. Papa obtient de M. Baugas des renseignements sur Beaufreton qui prouvent que ce jeune homme n’est pas aussi coupable qu’on l’avait dit tout d’abord. Au sujet des livres, il s’est rendu coupable d’indélicatesses, il est probable qu’il y a eu vol, mais l’enquête de l’abbé Delahaye n’a pas prouvé absolument le vol. Enfin, au sujet de rapports inavouables que Beaufreton aurait entretenus avec des enfants du Patronage Saint-Serge, il n’y a ni preuve, ni présomption.
Vendredi 31 mai 1901
Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. Nous recevons une invitation à un dîner mardi soir chez M. et Madame Georges de la Villebiot[58] ; nous acceptons.
Juin 1901
Semaine du 1er au 2 juin 1901
Samedi 1er juin 1901
Le matin, je vais à la bibliothèque ; l’après-midi leçon d’allemand et leçon d’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 2 juin 1901
Le matin à 8 heures, j’assiste avec Papa, dans la chapelle de l’externat Saint-Maurille, à la première communion d’Alfred de Soos[59]. L’après-midi, je vais au patronage Saint-Serge. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 3 au 9 juin 1901
Lundi 3 juin 1901
Je vais à l’escrime à 5 h. Le soir à 7 heures, Papa qui est invité par le comte de Saint-Pern[60] et moi, allons à la Conférence Saint-Louis. Je lis un travail sur « Le côté moral de la colonisation » et sur la manière dont les peuples colonisateurs modernes l’ont compris dans leurs rapports avec les indigènes. Puis M. René Bazin nous lit quelques passages de son roman sur l’Alsace[61].
Mardi 4 juin 1901
Je vais voir M. Pinguet professeur de musique et m’entendre avec lui pour les heures de mes leçons de mandoline car le départ de Mme Edouard Fischer pour Châteaubriant a rendu nécessaire le choix d’un nouveau professeur. À 7 heures, nous allons dîner chez M. de La Villebiot ; nous ne sommes que 10 à table ; en dehors de nous, il y a M. de Grehaulme[62] et M. de Pontbriand[63]. Nous prenons le thé à 10h00.
Mercredi 5 juin 1901
Je me lève à 3 heures et demie (ce qui ne fait guère de sommeil puisque je me suis couché hier soir à plus de onze heures) pour aller voir le lancement sur la Loire d’un pont de bateaux et le passage sur ce pont de la garnison d’Angers, qu’on nous a annoncés pour 5 heures. Aussitôt levé, je vais à l’Université où m’attendent plusieurs étudiants et, à 4 h ½, nous partons pour la Pointe, à bicyclette ; nous y arrivons à 5 h ¼ pour assister au commencement de la construction du pont par le 6e génie ; comme l’opération sera assez longue et que les troupes ne passeront que vers 9 heures, nous partons à la rencontre du 77e de ligne qui doit arriver de Cholet ; de Rochefort, nous entendons des feux de salves qui doivent nous annoncer son approche ; malheureusement, au moment où nous quittions Rochefort, un de mes compagnons de route vient se buter dans ma bicyclette et me casse 3 rayons ; par bonheur, il se trouve à Rochefort-sur-Loire un mécanicien qui me l’arrange. Après la réparation, nous cherchons vainement le 77e et, ne le rencontrant pas, nous nous décidons à partir pour Denée où est la tête du pont ; quand nous y arrivons, le 135e de ligne levait le bivouac pour commencer le passage, le sergent de Marsaguet, qui m’aperçoit, m’indique un bon endroit pour assister au passage ; le passage, commencé à 9 h moins le quart, s’est terminé vers 9 h 20 (environ 35 minutes pour le 135e infanterie et le 25e dragons). Après le passage, nous repartons dans la direction de Mûrs, où nous nous rafraîchissons puis nous rentrons à Angers pour par les Ponts-de-Cé ; nous arrivons à Angers à 11 h ¼. L’après-midi, je vais prendre un bain pour me reposer car il faisait très chaud pendant la promenade. À 6 h ½, nous avons la visite de l’abbé de Falguières[64] qui est venu passer quelques jours à Angers.
Jeudi 6 juin 1901
Je suis invité à aller porter le dais à la procession des Dominicains aujourd’hui ; j’accepte. Je commence à faire circuler dans la rue Joubert la pétition qu’on m’a confiée ; pour aujourd’hui, résultat nul, personne ne veut mettre son nom le premier sur la liste ; un huissier me répond que ; bien que partisan de la liberté d’association ; il n’ose pas, étant officier ministériel, signer la pétition ; je lui dis que je n’avais pas cru l’office d’huissier incompatible avec l’indépendance politique et la liberté de pensée ; un magistrat, pour me refuser sa signature, m’allègue sa qualité de fonctionnaire (quelle indépendance ! quel courage !), je continuerai demain. À 5 h, je vais à la procession chez les Dominicains ; je porte le dais avec Hervé-Bazin, De Bréon et Roques. Après la procession, qui est fort courte, le Père Supérieur nous réunit dans la bibliothèque avec Mgr de Kernaëret[65] et nous offre du vin blanc d’Anjou. Le soir après la Congrégation, le Père Caron nous réunit, nous offre des rafraîchissements et nous fait approuver quelques mesures pour lutter contre la loi d’association ; on décide d’afficher dès cette nuit des affiches de protestation et d’équiper le plus tôt possible des hommes-sandwiches, etc.
Vendredi 7 juin 1901
M. Follenfant[66] met le premier son nom sur ma pétition ; je recueille aujourd’hui 6 signatures. À 5 h, conférence de M. Jac. Le soir en nous promenant nous rencontrons des Roussillonnais de passage à Angers ; nous causons un moment avec eux en français et en catalan.
Samedi 8 juin 1901
Je recueille aujourd’hui neuf signatures ; on a commencé, il suffit : les moutons de Panurge suivent ; la plupart des personnes chez lesquelles je me présente sont hostiles à la loi contre les associations ; mais beaucoup craignent de se compromettre en signant la pétition. À 3 h ½, leçon d’allemand ; à 5 h, nous allons faire une visite de digestion à Madame de La Villebiot, nous ne la trouvons pas ; ensuite, leçon d’escrime. À 8 h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 9 juin 1901
Je vais à la messe à 8 h à Saint-Joseph ; à 9 h ½, je vais à la salle synodale de l’évêché ; c’est de là que je pars avec quelques membres de la Conférence Saint-Louis et l’Université pour le tertre Saint Laurent avec la procession générale du Saint-Sacrement ; le temps étant superbe et malgré la chaleur, la procession est très belle. À l’aller où elle est la plus complète, elle a mis presque une heure à défiler sur un point donné ; les décorations des maisons sont, en général, très réussies, surtout à la rue de la Roë où il y a beaucoup de dômes allant d’une maison à une autre par-dessus la rue. On est de retour à la cathédrale à midi trois quarts et nous rentrons à la maison à 1 heure. À 4 heures, je vais chez Jacques Hervé-Bazin, qui reçoit quelques amis que Mme Hervé-Bazin présente à Mlle de Bréon[67]. Mlle de Bréon est venue passer deux jours à Angers chez Mme Hervé-Bazin pour voir la procession. On s’amuse bien ; il y avait : Mlle de Kergaradec[68], Jacques des Loges, Roger de Bréon, M. de Beauregard et moi. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 10 au 16 juin 1901
Lundi 10 juin 1901
Papa part à midi pour Angoulême où il va présider le concours des collèges catholiques de l’Ouest. Marie-Thérèse va passer l’après-midi chez Madame René Bazin à sa campagne de Saint-Barthélemy. À 11 h, Je vais prendre une leçon de mandoline chez M. Pinguet. À 5 h, leçon d’escrime.
Mardi 11 juin 1901
À 5 h, conférence d’économie politique.
Mercredi 12 juin 1901
Nous recevons une dépêche de Trouillas nous annonçant la mort de Paul Torrent-Ricard, le régisseur de nos vignes de Trouillas, dont la famille est depuis 150 ans sur nos propriétés. Il n’avait pas plus de 45 ou 46 ans, mais à son passage à Trouillas au moment de son avant-dernier voyage en Roussillon, Papa l’avait trouvé très fatigué. J’envoie une dépêche de condoléances à sa fille Mathilde qui nous a annoncé la mort. Paul Torrent laisse un père âgé de 70 à 80 ans, sa femme est morte depuis longtemps et ses 3 enfants vont se trouver seuls avec leur grand-père. Son fils doit avoir à peine 15 ans ; il va falloir prendre de nouvelles dispositions pour la propriété de Trouillas. Maman, qui est très fatiguée depuis ce matin, est obligée de se mettre au lit vers 4 heures. À 5 h, je vais prendre une leçon de mandoline chez M. Pinguet. Je vais commander une voiture pour papa qui arrivera à minuit 29.
Jeudi 13 juin 1901
En l’honneur de la Saint Antoine, nous allons à la messe de 7 heures chez les Jésuites et nous communions. Au retour, nous trouvons Papa arrivé cette nuit ; il me souhaite la fête ; nous lui annonçons la mort de Paul Torrent. L’après-midi, je vais avec Papa voir Mgr Pasquier, nous ne le trouvons pas ; j’écris plusieurs lettres en réponse à celles que je reçois à l’occasion de ma fête. Je reçois 10 fr. de Bonne Maman ; deux jolis livres de géographie de l’Oncle Paul (l’un Henri Turot sur l’insurrection crétoise et la gare gréco-turque, l’autre du comte Henri de La Vaulx sur un voyage en Patagonie). Papa me donne 10 fr ; Maman aussi ; et Marie-Thérèse me fait cadeau d’une jolie épingle de cravate ; tout cela me constitue de jolis cadeaux de fête. Le soir à 9 h, nous allons à la procession du Saint-Sacrement à la cathédrale et à l’Adoration nocturne qui précède la fête du Sacré-Cœur. Nous y restons jusqu’à 11 h ¼.
Vendredi 14 juin 1901
Je vais à la messe de 7 heures chez les Pères Jésuites. À 5h, conférence de droit civil de M. Jac. J’invite De Bréon et De Fontenailles[69] à venir prendre le thé mardi soir. Le soir, De Fontenailles vient pour jouer de la mandoline avec moi ; nous jouons un peu et surtout nous causons beaucoup, il annonce son mariage à Papa et Maman, il repart à 10 h.
Samedi 15 juin 1901
J’invite Hervé-Bazin pour mardi soir. À 5 heures, leçon d’escrime ; le soir, Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 16 juin 1901
Le matin à 7 heures, je vais au pèlerinage de l’Université à la Madeleine. À 9 h ½, je suis avec le Patronage Saint-Serge la procession de cette paroisse ; les rues étaient fort bien décorées ; nous avons décoré nos deux façades de la rue Joubert et du Champ-de-Mars. L’après-midi, je regarde passer plusieurs processions, puis je vais inviter Madame De La Villebot pour mardi. Le soir, nous allons à la musique.
Semaine du 17 au 23 juin 1901
Lundi 17 juin 1901
À 5 h, leçon d’escrime. De La Villebiot accepte mon invitation.
Mardi 18 juin 1901
À 11 h, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin. Le soir à 8 h ½, nous offrons un petit thé à quelques invités : d’abord, de mes camarades, Roger de Bréon, Jacques Hervé-Bazin, Jacques des Loges, Olivier et Roger Follenfant, René de La Villebiot, Joseph de Soos[70] ; Charles de Fontenailles, appelé par dépêche auprès de son père malade, n’a pu venir. Il y a aussi Mme et Mlles Blanc, Mme et Mlles de Soos et M. de Falguières. Nous jouons à divers petits jeux ; on chante un peu etc. ; finalement, on s’amuse bien.
Mercredi 19 juin 1901
Sur le désir exprimé par Xavier, Maman écrit à Mme de Becdelièvre[71] pour la prier d’engager son frère, le vicomte de Rouault, à s’adresser directement à lui s’il se décide à acheter une voiture Mars (M. de Rouault avait écrit chez Mars, manifestant l’intention de commander une automobile). À 5 h, leçon de mandoline.
Jeudi 20 juin 1901
Papa et moi, nous partons par le train de 11 h 44 pour la Ménitré, avec le P. Vétillart s.j. et M. Moreau professeur de chimie agricole à l’École supérieure d’agriculture. Nous franchissons la Loire sur une barque et nous nous trouvons à la porte de l’abbaye de Saint-Maur appartenant aux Bénédictins. Nous trouvons là De Ponnat venu d’Angers à bicyclette. Le Père Dom Vannier[72], qui s’occupe spécialement des vignes et qui est d’ailleurs conseiller municipal (!), nous fait visiter les caves, creusées dans le roc, où on fait du vin mousseux. Nous voyons aujourd’hui la première partie de l’opération dont nous avons vu la fin le 24 mai chez MM. Tapin et Duvau à Varrains ; en renversant l’ordre, je me rends très bien compte de l’opération. Voici en quoi elle consiste : le vin récolté sur place ou acheté (celui de Saint-Maur pèse environ 12 degrés alcooliques au moment de la récolte fin octobre ou commencement de novembre, si on a eu soin de laisser se développer sur la grappe la pourriture grise qui donne du degré au vin) est mis dans des tonneaux où il se clarifie pendant l’hiver et perd un peu de degré. Vers le mois de mars, on change le vin de tonneau, on y on y introduit une levure spéciale (venue de Champagne ordinairement) dans une proportion rigoureusement déterminée, et on met le vin ainsi additionné en bouteille. Cette levure sécrète une diastase qui, dans la bouteille, va transformer le sucre du vin el alcool (s’il n’y avait pas assez de sucre dans le vin au moment de la mise en bouteille, on y a ajouté du sucre candi). Les bouteilles sont mises au repos pendant plusieurs mois pour laisser s’accomplir la fermentation puis, pendant un mois, avant de les déboucher, on les secoue une ou 2 fois par jour afin de reporter tout le dépôt sur le bouchon. Ensuite, on les débouche, on jette le bouchon sur lequel s’est formé le dépôt et on ajoute du vin vieux ou du cognac ou un mélange de différentes liqueurs fortes, dans une proportion variable (entre 5 et 12% par litre). On bouche alors à nouveau les bouteilles et le Champagne est fait, prêt à être expédié. Les bouteilles sont en verre très résistant, car elles ont à supporter parfois des pressions égales à 10 kg pendant la fermentation. Dans tout le Saumurois, il se fait un grand commerce de vin blanc mousseux. MM. Duvau et Tapin, qui comptent parmi les plus grands champagniseurs du pays, avec M. Inkerman, M. Bouvet, etc., en expédient plus d’un million de bouteilles par an dans tous les pays ! Ce Champagne est aussi bon que du Champagne d’Epernay.
Dom Pierre-Paul Vannier (1860-1914), moine de l’abbaye de Saint-Maur et futur fondateur du monastère Saint-Benoît-du-Lac au Canada
Nous visitons aussi les vignes de l’abbaye de Saint-Maur qui sont très bien tenues, l’alambic, les pressoirs, l’appareil qui élève l’eau de la Loire au sommet du côteau pour l’arrosage de la vigne, etc. Nous assistons ensuite aux vêpres des Pères. Puis nous visitons les fouilles faites en 1898 par le jésuite de la Croix, qui ont mise à jour une villa romaine et un nymphée sur l’emplacement desquelles l’abbaye fut fondée par Saint-Maur au VIe siècle ; nous voyons aussi le sarcophage du saint retrouvé par le P. de la Croix, beaucoup de céramiques trouvées dans les fouilles, etc. L’abbaye a été détruite six fois ; les constructions actuelles datent du XVIIe siècle, elles ne sont pas très curieuses. À 7 heures nous dînons dans le réfectoire des Pères au milieu d’eux ; avant et après le repas, ils psalmodient des prières. Nous repartons à 7 h ½ et arrivons à Angers à 9 heures, enchantés de notre excursion si instructive et du charmant accueil qui nous a été fait.
Vendredi 21 juin 1901
Je vais à la messe de 7 h chez les Pères Jésuites à cause du 7e anniversaire de ma première communion. À 11 h, pour nous préserver de l’épidémie de variole qui sévit à Angers, et conformément à l’avis du maire affiché en ville, le Dr Sourice vient nous vacciner tous. À 5 h, conférence de droit civil.
Samedi 22 juin 1901
À 11 h, je vais prendre une douche froide car le temps est très chaud. L’après-midi, je vais acheter des livres de droit chez Lachèse. À 5 h, leçon d’escrime ; à 8 h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 23 juin 1901
Je passe une partie de l’après-midi au Patronage où les enfants s’exercent à une petite pièce « Les pupilles de la garde » qu’ils joueront dimanche prochain devant Mgr Rumeau. Le soir à 8 h ¼, nous allons à une audition offerte par les élèves de mon professeur de musique M. Pinguet, salle Courcier-Bourigault. Le programme, qui est très chargé, est admirablement exécuté. Un duo d’Hamlet, exécuté par un sergent du génie et par une demoiselle, soulève les applaudissements de l’auditoire, tant il est bien chanté.
Semaine du 24 au 30 juin 1901
Lundi 24 juin 1901
J’apprends à la Faculté que la loi sur les associations a été votée samedi soir, ou plutôt dimanche matin à 1 heure par le Sénat, c’est fait, le crime est consommé ; les Congrégations sont maintenant à la discrétion complète du gouvernement. Et voilà ce qu’on appelle la liberté, l’égalité ! Je passe toute l’après-midi à revoir les matières de mon examen.
Loi sur les assocations du 1er juillet 1901 dans le Journal Officiel
Dans l’après-midi, j’ai deux conférences : une d’économie politique de M. Baugas à 1 h 1/2, ; une autre de droit romain de M. Coulbault à 5 h. Je suis interrogé aux deux ; entre les deux, je travaille à la bibliothèque de l’Université.
Mardi 25 juin 1901
C’est aujourd’hui qu’est célébré à Saint-Augustin le double mariage de mes cousines de Roig : Antoinette, avec M. de Lavaur de Laboisse (de la Gironde) ; et Marie-Louise, avec M. du Cos de Saint-Barthélemy, le frère de Jeanne de Barescut (de Toulouse)[73].
Mercredi 26 juin 1901
Je passe une bonne partie de la matinée, en-dehors des cours, à la bibliothèque de l’Université. Dans l’après-midi, je revois du droit romain et du code civil. À 5 heures, leçon de mandoline.
Jeudi 27 juin 1901
Je passe la plus grande partie de l’après-midi à revoir le droit civil. À 5 h ½, je vais faire une petite promenade à bécane. Avrillé, la Baratonière, et je reviens par la route de Saint-Georges (10 à 12 kms).
Vendredi 28 juin 1901
Je passe toute la matinée à l’Université pour le concours de droit civil ; nous avons de 7 h à midi ; le sujet à traiter est difficile : « De la transcription », je le traite moyennement. Je passe mon après-midi à travailler.
Samedi 29 juin 1901
Je vais à 7 heures à la composition de droit romain ; comme hier, nous ne sommes que 6 à composer (4 de première année et 2 de seconde année). Ne trouvant pas grand-chose à mettre sur le sujet, je m’en vais sans composer. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 h ½, puis je vais tirer quelques coups de fleuret chez Bickel ; de là, je vais à bicyclette chez M. Brossard à Saint-Jacques où je suis surpris par un fort orage ; je suis obligé de laisser ma bécane et de rentrer en tram. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 30 juin 1901
Je vais à la messe de 8 heures et je travaille toute la matinée ; idem pour l’après-midi jusqu’à plus de 6 heures. Maman avait invité Miss Peary à venir déjeuner aujourd’hui avec nous, puis elle l’avait complètement oubliée ; à midi passé, nous avions plus qu’à moitié déjeuné lorsque Miss Peary arrive ; Maman se lève de table affolée et, en dix minutes, improvise un nouveau déjeuner ; dix minutes après, nous nous mettons à table avec Miss Peary et nous recommençons un nouveau déjeuner sans qu’elle se doute du trouble qu’elle nous a causé. Par exemple, en nous remettant à table, nous avions fort à faire pour ne pas partir tous d’un même éclat de rire !
Le soir à 8 h, au Patronage Saint-Serge, j’assiste à une séance donnée en l’honneur de Mgr Rumeau qui préside ; on commence par l’inauguration du buste de M. Bachelot, ancien curé, puis on joue les « Pupilles de la Garde » et on récite monologues et chansonnettes ; malheureusement, à cause de la maladie d’un des principaux acteurs, on ne peut pas jouer le « Pater » de François Coppée, qui était annoncé.
Juillet 1901
Semaine du 1er au 7 juillet 1901
Lundi 1er juillet 1901
M. Gavouyère nous distribue nos feuilles d’examen ; je passerai le 18 juillet à Caen. J’apprends le prochain mariage de mon cousin Van den Zande, de Bordeaux, avec Mlle de Rolland[74]. Je passe l’après-midi à travailler.
Mardi 2 juillet 1901
Monsieur Baugas fait un cours supplémentaire à 2 heures. Je passe le reste de l’après-midi à travailler. Il pleut toute la journée et il fait froid. À 3 h de l’après-midi un thermomètre ne marquait que 12 centigrades.
Mercredi 3 juillet 1901
A 5 h leçon, de mandoline. Jusque-là, je revois mon examen. Pendant le dîner, M. Follenfant vient annoncer que son fils Olivier, dont le nom n’avait pas paru sur la liste publiée il y a quelques jours au Journal officiel (par erreur sans doute) est sous-admissible à Saint-Cyr[75]. À 8 h, Nous allons attendre à la gare Maman qui est allée passer la journée au Mans pour voir Philomène. Au retour, je travaille encore jusqu’à près de 11 heures.
Jeudi 4 juillet 1901
À 1 h ½, je vais passer à la Faculté l’examen semestriel. Je suis interrogé sur l’histoire du droit et le droit constitutionnel par M. de la Bigne de Villeneuve, il me demande d’abord ce qu’étaient les lois sous l’Ancien régime, puis me fait exposer le pouvoir législatif sous toutes les constitutions depuis celle de 1791 jusqu’à la charte de 1830 inclusivement, j’obtiens une blanche. Pour Monsieur Jac (droit civil) qui m’interroge d’abord sur la maxime « en fait de meubles possession vaut titre » (art. 2279 C. civ.), puis sur les diverses catégories d’incapables, et enfin sur les immeubles par destination et par suite de l’objet auquel ils s’appliquent, je mérite une rouge. M. Coulbault (droit romain), qui m’interroge sur les constructions faites sur un terrain avec les matériaux d’autrui ou sur le terrain d’autrui avec ses propres matériaux, me donne une blanche-rouge. Idem pour Monsieur Baugas, qui, m’interrogeant (économie politique) sur l’influence du change sur les émissions de billets de banque et sur la théorie des bullionistes et des inflationnistes, me donne une blanche-rouge (avec une certaine indulgence). J’ai donc une blanche, deux blanches-rouges et une rouge ; c’est bien plus qu’il nous faut pour être admis puisque la moyenne de rouge suffit, et que l’on peut même passer avec 3 rouges et une rouge-noire ! Ce résultat nous donne beaucoup d’espoir, deux semaines avant l’examen définitif. À 5 h ½, pour me détendre l’esprit, j’enfourche ma bécane et je refais à rebrousse-poil la promenade de jeudi dernier. Le soir, nous allons à la musique.
Vendredi 5 juillet 1901
L’après-midi, conférence de droit civil. Le matin, M. Maurice Gavouyère nous remet ses notes de conférence des deux semestres qu’il va envoyer à Caen si nous les trouvons assez bonnes. J’ai : pour le droit civil : dans le premier semestre 8/10, dans le second 7/10, pour le droit romain 8/10 et 7/10, pour l’économie politique 8/10 et 8/10. En résumé 4 x 8 et deux 7 ; ce sont de bonnes notes ; je dis à M. Gavouyère de les envoyer à Caen ; elles ne peuvent que m’aider dans mon examen. Le soir, nous nous promenons avec la famille Buston et nous rencontrons Mme de Lagérie et ses enfants[76] ; ils sont venus passer quelques jours à Angers.
Samedi 6 juillet 1901
L’après-midi, cours supplémentaires d’économie politique et dernier cours de cette matière. À 5 h, je vais à l’escrime. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Dimanche 7 juillet 1901
Je vais à la messe de 8 h ; et je passe tout le reste de la journée à travailler jusqu’à 6 h ½ de l’après-midi où je vais à la bénédiction chez les Pères Jésuites. Le soir, nous allons à la musique. Maman, un peu fatiguée, garde le lit.
Je passe l’après-midi à travailler. Le soir, nous allons nous promener avec M. et Mlle Buston que nous rencontrons. À la fin de notre promenade, nous assistons à une rixe sur le boulevard ; comme la chose tournait à l’aigre, je vais avec M. Buston prévenir la police au poste de la Mairie, pendant que papa garde Mlle Buston et Marie-Thérèse sur le boulevard. On amène au violon un des combattants ; l’autre s’est enfui je crois.
Angers, mardi 9 juillet 1901
Le matin, j’assiste encore aux deux cours ; je travaille toute l’après-midi. Le soir, Papa, Marie-Thérèse et moi, nous assistons dans la salle des fêtes de l’Hôtel de ville à une conférence de l’abbé Cros sur la « colonisation par les orphelins ». L’abbé Cros recueille des orphelins des deux sexes, les élèves dans des orphelinats, soit en France, soit aux colonies, leur apprend : l’anglais, ou une autre langue, des notions de comptabilité, l’agriculture (spécialement les cultures coloniales) et même du droit international. Les jeunes filles reçoivent une éducation presque aussi soignée que celle des garçons et, en plus, on leur apprend à bien tenir un ménage, en résumé, éducation très pratique et pleinement adaptée aux besoins de la colonisation. Malheureusement – est-ce par crainte de l’auditoire ? – l’abbé Cros laisse complètement de côté la question de l’éducation morale chrétienne, qu’il ne néglige certainement pas dans les orphelinats ; cela paraît étrange de la part d’un missionnaire. Néanmoins, l’œuvre est essentiellement bonne et patriotique car l’abbé Cros n’envoie ces orphelins aux colonies que lorsqu’il les a mariés et les a pourvus d’un pécule de 5000 francs recueilli au moyen de placements. Cette œuvre peut avoir des résultats féconds pour le peuplement de nos vastes colonies !
Angers, mercredi 10 juillet 1901
Je travaille toute l’après-midi. Le soir à 9 h, quand nous revenions d’une petite promenade, Papa reçoit une dépêche de l’agence Benguet à Biarritz lui demandant s’il veut louer la villa du 15 août au 15 octobre 2400 francs. Papa s’empresse de répondre qu’il accepte. C’est un fort joli prix et cela Nous permet d’aller passer 3 semaines à Biarritz avant l’entrée des locataires, ce que nous désirons vivement. Une lettre de tante Josepha nous apprend que le colonel qui a été frappé de 8 jours d’arrêts par l’infâme ministre de la guerre, général André, parce qu’il avait puni un soldat qui avait fait du scandale dans une église à l’occasion de l’enterrement de son père qu’il voulait faire enterrer civilement, est notre cousin le colonel comte de Franclieu[78] ; ce n’est pas la première injustice que cette canaille d’André commet à son égard ; l’année dernière, il l’avait déjà empêché de passer colonel, bien qu’il fût inscrit au tableau. Quel triste sire que ce ministre ! Et quelle honte pour l’armée française d’avoir un pareil personnage pour chef ! Il est vrai que la Triple Alliance s’en réjouit ! Enfin, supportons tout, nous sommes en République ! Pour cette inestimâââble bienfait, les Français doivent souffrir les humiliations les plus dures.
Georges Pasquier de Franclieu (1847-1929), colonel d’infanterie
Angers, jeudi 11 juillet 1901
Je travaille matin et soir ; à 5 h, je vais porter les bons aux pauvres. À 8 h, nous allons à la musique au Mail.
Angers, vendredi 12 juillet 1901
Une lettre de l’oncle Xavier, qui vient de passer quelques jours en Roussillon, nous apprend que lors de son passage à Trouillas, il a vérifié les registres de notre régisseur Paul Torrent qui est mort il y a un mois. De son examen, il ressort que ce malheureux nous volait depuis plusieurs années d’une façon indigne ! Il s’attribuait une part de récolte plus grande que celle à laquelle il avait droit et réduisait d’autant la nôtre ; l’oncle Xavier est allé vérifier à la régie les quantités de vin sorties de Trouillas, là, nouvelle confirmation des désordres de Paul Torrent. Il va falloir faire une vérification complète. C’est bien triste pour un métayer dont la famille était depuis plus de 150 ans sur nos terres. À 5 h, je vais visiter M. Delahaye à venir dimanche matin, 14 juillet, assister à la revue de la garnison, de nos fenêtres. Je reçois une lettre de Jacques des Loges m’invitant à dîner demain soir.
Angers, samedi 13 juillet 1901
Papa reçoit une lettre de l’agence Benguet à Biarritz disant que la location à laquelle la dépêche de mercredi soir nous avait fait croire n’est pas faite ; que c’était un simple renseignement qu’on nous demandait. C’est très ennuyeux, car nous avions échafaudé notre plan de vacances sur cette location, qui nous permettait de passer 3 semaines à Biarritz à la villa. À midi, Monsieur Baugas, mon professeur d’économie politique, collègue de Papa, qui est en ce moment à la campagne avec sa famille, et qui est revenu ce matin tout exprès pour nous faire un cours, déjeune avec nous. Le soir, à 7 h, je vais dîner chez M. et Mme des Loges pour fêter le succès de Maurice des Loges qui vient d’être reçu bachelier ès sciences. C’est un dîner de jeunes gens. Il y a : M. et Mme des Loges, Jacques et Maurice des Loges, leur cousin Étienne de Place, leur ami M. de Bermont, Henri Bonet, de Beauregard, Hervé-Bazin, de Bréon et moi. Madame des Loges me fait l’honneur de me mettre à sa droite. Après le dîner, nous formons une véritable colonne et allons attendre sur la place du Ralliement la retraite en musique et aux flambeaux des 2 régiments. Au moment où elle paraît, nous la saluons de formidables cris de « Vive l’armée ! » pendant plusieurs minutes. Nous la suivons un moment en criant « Vive l’armée ! ». Puis nous formons un monôme et parcourons la rue d’Alsace et les boulevards en continuant à acclamer l’armée ; quelques étudiants se joignent à nous. Il se forme derrière nous une deuxième bande qui crie aussi « Vive l’armée ». Enfin, nous rentrons époumonées. Par moments, il y a eu aussi quelques cris hostiles.
Angers, dimanche 14 juillet 1901
Je vais à la messe de 7 h chez les Jésuites, puis je rentre vite pour assister à la revue de la garnison qui a lieu sous nos fenêtres, place du Champ de Mars. Quelques amis profitent de notre balcon pour voir la revue : M. et Mme Maurice Gavouyère, M. Delahaye mon ancien professeur et son petit garçon, Jacques et Maurice des Loges, Jacques Hervé-Bazin, Henri Bonet et Roger de Bréon. Le 135e de ligne étant dans un camp pour les écoles à feu, la revue est assez maigre ; il n’y a que le 6e génie et le 25e dragons. L’après-midi, il y a toutes sortes de réjouissances pour célébrer la fête prétendue nationale. Je ne sors que pour faire une visite à Mme Hervé-Bazin et pour aller au salut. Le soir, nous voulons essayer de voir les illuminations qui sont assez réussies, mais nous sommes chassés des rues par la foule grouillante et par les voyous qui hurlent la « Marseillaise », cet hymne sanguinaire qu’on a décoré de titre d’hymne national, comme si le génie français n’était capable que de produire des champs d’orgie ! Nous ne sommes pas tentés d’aller au feu d’artifice qui nous assourdit, cependant, jusqu’à minuit.
Semaine du 15 au 21 juillet 1901
Angers, lundi 15 juillet 1901
C’est aujourd’hui la Saint Henri, anniversaire autrement « national » que celui de la prise de la Bastille ont célébré hier, puisque c’était la fête du bon roi Henri IV et du regretté comte de Chambord. C’est aussi la fête de Papa ; c’est donc une fête de famille. L’après-midi, Papa, Maman et moi allons faire une visite à Mme des Loges. Papa et Maman font sa connaissance ; ils font aussi la connaissance de sa mère, Mme de Place, qui était dans son salon.
Caen, mardi 16 juillet 1901
Nous sommes partis d’Angers par le train de 5 h 3, et nous arrivons à Caen à 10 h 54 par Le Mans et Surdon. Maman m’a accompagné pour passer mon examen ; nous descendons à l’hôtel d’Angleterre.
Caen, mercredi 17 juillet 1901
Nous nous promenons dans Caen qui est une assez vieille ville, et curieuse bien qu’un peu sale. Nous visitons la belle église Saint-Pierre. Nous rencontrons Gohier, étudiant d’Angers, qui vient de passer avec succès la 1ère partie de son examen de 2e année de droit. Nous apprenons qu’Hervé-Bazin a été reçu hier, mais que De Bréon a échoué (on s’y attendait un peu). L’après-midi, je vais déposer des cartes, suivant l’usage, chez les professeurs qui m’interrogeront demain ; j’écoute quelques examens à la Faculté de droit. Puis, à 5 h 35, Maman et moi nous prenons à la gare Saint-Martin un train de la Compagnie « Caen à la mer », qui nous mène à Délivrande où il y a un sanctuaire connu sous le nom de Notre-Dame de Délivrande. Nous allons y prier pour mon examen ; puis nous dînons et nous reprenons le train à 8 h 34, nous arrivons à Caen à 9h ½. La plaine qui s’étend autour de Caen n’est pas très accidentée ; il y a beaucoup de céréales et quelques bosquets dont les arbres ne sont pas très élevés. Mais, grâce au voisinage de la mer, l’air y est très pur.
Caen, jeudi 18 juillet 1901
Le matin, nous allons faire la sainte communion à l’église Saint-Pierre, à l’intention de mon examen ; puis nous rentrons à l’hôtel ou je revois quelques questions d’examen. Je passe mon examen à 3 h ¼. Je mets une robe d’avocat, comme tout le monde. Je le passe dans la même salle que La Prada, Gazeau et Fortin. Je suis interrogé par Monsieur Villey (économie politique) sur la législation monétaire française et sur notre système monétaire, puis sur quelques unités monétaires étrangères. Il me met une blanche. M. Aron[79] (histoire du droit), un Juif, m’interroge ensuite sur la « justice retenue ». J’obtiens une rouge. M. Guillouard (droit civil), qui m’interroge sur les servitudes et sur la loi de 1898 sur cette matière, me met une blanche. Enfin, M. Debray (droit romain) me demande ce que c’est que la « collatio emancipati »[80] ; je suis incapable de lui répondre là-dessus, car c’est dans la partie que M. Coulbault a passée à cause de son mariage et qu’il n’a vue que très rapidement à la fin de l’année. Je lui réponds mieux sur la « querela inofficiosi testamenti »[81]. Il nous pose à tous la même question sur la collatio. Seul un dispensé de cours, Fortin, lui répond. Nous lui expliquons alors ce qui en est. Dans la délibération des professeurs, on s’en occupe et on nous fait demander de nouvelles explications par le secrétaire ; on nous fait dire qu’on en tiendra compte ; en effet j’ai une rouge. À la proclamation, les 8 étudiants d’Angers sont reçus, sauf 2, Gazeau et Ross. Je suis content du résultat de son de mon examen : deux blanches et deux rouges, alors qu’une moyenne de 3 rouges et d’une rouge-noire suffit, c’est un bon examen. Je vais l’annoncer à Maman à Saint-Pierre ; puis nous envoyons des dépêches, ensuite, nous allons nous promener en voiture. Le soir, j’écris à plusieurs personnes sur des cartes postales. Malheureusement, Maman – suite de la fatigue du voyage et de l’émotion, sans doute – a de fortes douleurs d’entrailles. Je crains qu’elle ne soit malade. Peut-être ne pourrons-nous pas partir demain ? Vers 9 heures, nous recevons une dépêche de Papa me félicitant et nous annonçant que la villa de Biarritz est louée du 18 juillet au 25 octobre pour 2500 francs. Voilà qui va modifier le plan de nos vacances.
Trouville, vendredi 19 juillet 1901
Maman se sentant remise, nous partons pour Trouville par le train de 8h14 ; auparavant, je vais à la faculté voir si je trouve mon scapulaire que je pense y avoir perdu ; je le retrouve au vestiaire ; je l’avais sans doute laissé tomber en mettant une ma robe avant l’examen.
Nous passons la journée à visiter Trouville ; je me baigne ; Trouville a une fort belle plage très animée et très élégante. Toutefois, je donne la préférence à Biarritz comme aspect et comme pittoresque et aussi pour ses villas et ses châteaux. Avant de repartir, nous visitons en voiture Deauville, nouvelle station créée à côté de Trouville il y a une quarantaine d’années par le duc de Morny sur des terrains reconquis sur la mer. Les rues sont tirées au cordeau ; on y voit de somptueuses villas entourées de magnifiques jardins dont les massifs ressemblent à des mosaïques. Nous repartons par le train de 6h19. Nous dînons à la gare de Caen et nous prenons à Caen le train de 10h22 qui, par Mézidon et Le Mans, nous mènera à Angers samedi à 4h4 du matin. Dans le même train, voyage Testard-Vaillant qui a passé son examen aujourd’hui en même temps que Roussier ; ils ont été ajournés tous les deux ; donc, il y a déjà 5 étudiants d’Angers ajournés en 1ère année.
Angers, samedi 20 juillet 1901
La température est accablante ; j’ai vu un bon thermomètre marquer à l’ombre près de 38° centigrades. Nous sommes arrivés à 4h ce matin et nous avons dormi jusqu’à près de 10 heures. L’après-midi. je fais quelques courses ; je vais voir M. Jac, mon professeur de droit civil, M. l’abbé Brossard. À 5h, je vais à l’escrime ; à 8h, conférence Saint-Vincent-de-Paul, la dernière de l’année avant les vacances.
Angers, dimanche 21 juillet 1901
Je vais à la messe de 8 heures. L’après-midi je fais quelques visites ; le soir, nous allons à la musique.
Semaine du 22 au 28 juillet 1901
Angers, lundi 22 juillet 1901
Le matin, je vois le 135e de ligne rentrer du camp du Ruchart. Ensuite, je vais à bicyclette faire une visite à M. Baugas dans la propriété qu’il a louée à la Meignanne. Je ne le rencontre pas. L’après-midi, à 5h, leçon d’escrime. Ensuite, je vais à la Faculté voir les dépêches qui ont dû arriver de Caen. Bonet, de Broc et Piron sont reçus, mais comme on ne dit rien de Turquet de Beauregard et de Porcaro, j’en conclus qu’ils sont refusés (c’était prévu).
Angers, mardi 23 juillet 1901
En allant voir Bonet, j’apprends qu’il a été reçu avec 2 blanches une blanche-rouge et une rouge. En première année, les 3 meilleurs examens sont donc ceux de 3 anciens élèves de Sainte-Croix : Hervé-Bazin avec 2 blanches et 2 rouges ; Bonet et moi, avec deux blanches et 2 rouges. J’apprends aussi que De Porcaro[82] a été refusé avec 3 noires (!) et une rouge, et De Beauregard avec 3 rouges-noires et une rouge. Je pars à cinq heures pour Le Mans où je dois aller prendre Philomène que j’amènerai à la gare à minuit rejoindre Maman, et nous partirons tous les 3 pour Roscoff, dans le Finistère, où nous allons passer quelque temps au bord de la mer. Au moment où j’achevais de dîner au buffet du Mans, je suis abordé par De Maquillé[83], qui était aussi au buffet et que je n’avais pas vu. Il vient de Saint-Vincent de Rennes où il a été reçu à son baccalauréat ès sciences, et il va à Morannes (près Angers) dans sa famille. Comme il a deux heures à perdre, je lui propose de venir dans ma voiture, nous irons à Sainte-Croix ; nous y allons, nous voyons le Père Cisterne dans le parc, le Père Carré, M. Quid’beuf, etc. Je l’y laisse avec son cousin De Quatrebarbes, et je vais chercher Philomène au Sacré-Cœur. Je vais avec elle voir tante Lucas[84], puis nous allons à la gare à dix heures. À minuit, le train d’Angers arrive et nous retrouvons Maman. Nous partons pour Roscoff.
Roscoff, mercredi 24 juillet 1901
Nous sommes arrivés à Roscoff à 9 heures et descendus, après des recherches, à l’hôtel des bains de mer ; comme on ne nous avait donné que des chambres au 3e à cause de l’encombrement, nous allons nous installer à l’hôtel du Palmier où nous sommes mieux. Roscoff est une vieille petite ville bretonne ; il y a des maisons du XVIe siècle, l’église a un clocher fort curieux ; presque tous les habitants portent le costume breton et, entre eux, ils parlent le breton. Le site est très beau, avec plusieurs îlots sur la Manche en avant de la plage ; Roscoff est le port d’embarquement d’une quantité de petits bateaux qui font l’exportation des primeurs du pays de Léon, d’un climat très doux à cause du voisinage du gulf-stream jusqu’en Angleterre.
Roscoff, jeudi 25 juillet 1901
Il pleut presque toute la journée ; il fait presque froid. Nous ne pouvons sortir que de courts instants ; nous en profitons pour lire et pour mettre à jour notre correspondance. J’écris à M. de la Bigne de Villeneuve, qui est en villégiature à Saint-Jacut (Ille-et-Vilaine) pour lui annoncer le succès de mon examen.
Roscoff, vendredi 26 juillet 1901
Le temps étant un peu plus doux, Philomène et moi nous nous baignons. Maman, qui souffre un peu de la gorge, attend à un autre jour. La plage n’est pas agréable ; elle est trop plate ; on peut aller très loin sans avoir plus d’eau qu’à mi-corps ; donc, il est presque impossible de nager. L’après-midi, je vais à bicyclette à Saint-Pol-de-Léon pour faire réparer mon lorgnon qui a un verre brisé. Chemin faisant, on me propose de visiter des dolmens ; j’accepte ; il y en a 4 à la file ; deux sont intacts, deux autres sont écroulés, ils paraissent authentiques. À Saint-Pol, pas d’opticien, quel pays ! Je visite la cathédrale qui contient plusieurs tombeaux d’anciens évêques, car Saint-Pol était un évêché avant la Révolution.
Roscoff, samedi 27 juillet 1901
Il fait absolument froid, il n’y a pas plus de 10 à 12 degrés ; Philomène et moi nous nous baignons tout de même, mais nous avons de la peine à faire la réaction.
Roscoff, dimanche 28 juillet 1901
Nous allons à la grand’messe ; l’église est remplie de monde, il y a beaucoup d’hommes, tout le monde chante, le curé lit le prône et prêche en breton. Le temps est beaucoup plus doux ; nous nous baignons l’après-midi.
Semaine du 29 au 31 juillet 1901
Roscoff, lundi 29 juillet 1901
Temps superbe. Le matin, je vais prendre quelques vues avec l’appareil 13×18 ; l’après-midi, nous nous baignons.
Roscoff, mardi 30 juillet 1901
À 9h10, nous allons attendre Papa à la gare ; il vient passer 3 ou 4 jours avec nous avant d’aller à Cauterets avec Marie-Thérèse. Celle-ci, qui déteste le chemin de fer, a préféré rester à Angers et être pensionnaire à l’externat de Bellefontaine pendant l’absence de Papa, que de le suivre à Roscoff. L’après-midi, Papa et Maman vont à Saint-Pol-de-Léon ; Philomène et moi restons sur la plage, nous nous baignons.
Roscoff, mercredi 31 juillet 1901
L’après-midi, nous allons à l’île de Batz. À l’aller, à cause du vent et du courant, nous sommes obligés de louvoyer et nous mettons une grande heure, bien qu’il n’y ait pas plus de deux kilomètres, en ligne droite, entre Roscoff et l’île. L’île de Batz, peuplée de 1400 à 1500 habitants, est plus longue que large ; elle a 3 lieues de tour, et pas plus de 500 à 600 mètres dans sa plus grande largeur. La plupart des habitants sont pêcheurs ; mais une partie de la population s’adonne aussi à la culture du blé ou des pommes de terre, etc. ; on recueille les varechs de la mer pour fumer les champs. Nous passons une heure environ dans l’île, puis nous rentrons à Roscoff en 35 minutes. Au retour, nous nous baignons.
Août 1901
Semaine du 1er au 4 août 1901
Roscoff, jeudi 1er août 1901
Nous passons presque toute la journée sur la plage, nous nous baignons. Le matin, papa va visiter Morlaix qui est, nous dit-il, une ville très fatigante à cause de ses pentes terribles.
Roscoff, vendredi 2 août 1901
À cause du premier vendredi du mois, nous allons à la messe de 7h ; puis je vais me baigner, et, Papa et moi, nous partons par le train de 9h25 pour Brest. Nous avons deux heures à passer à la gare de Morlaix ; nous en profitons pour visiter la ville, ce qui est vite fait, et pour déjeuner ; la chose la plus curieuse de Morlaix est, à mon avis, le viaduc du chemin de fer qui domine la ville de 50 ou 60 mètres. Nous arrivons à 2 heures à Brest ; nous passons l’après-midi à visiter notre grand port militaire. La ville, aux rues droites et aux maisons élevées, est resserrées entre les remparts et n’a pas de monuments. Mais le coup d’œil de la rade vue du château est féerique ; le pont national, pont tournant qui fait communiquer la ville proprement dite avec le faubourg de Recouvrance, par-dessus le port militaire, est très remarquable. Nous apercevons du haut du pont deux cuirassées déjà vieux, « l’Amiral Baudin » et le « Neptune », et deux garde-côtes. Le reste de l’escadre du Nord est en ce moment aux manœuvres de la Méditerranée. Le cours Dajot est encombré par une exposition que nous n’avons pas le temps de visiter. Nous repartons à 7h35. De Morlaix à Roscoff, nous voyageons avec deux demoiselles nous avions vues il y a juste deux ans sur le pont du « Victoria » à notre retour de Jersey et avec qui nous avions causé ; elles sont actuellement à Roscoff avec leur famille. On a raison de dire qu’il y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas. Nous arrivons à Roscoff à 9h56.
Roscoff, samedi 3 août 1901
Nous passons la plus grande partie de la journée sur la plage ; l’après-midi, nous nous baignons.
Roscoff, dimanche 4 août 1901
Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, Papa va à Saint-Pol-de-Léon ; je reste avec Philomène pour me baigner ; mal m’en prend, car le temps étant devenu presque froid, nous ne pouvons nous baigner. Maman, qui a une forte migraine, se met au lit après la messe de 8h et y reste toute la journée.
Semaine du 5 au 11 août 1901
Roscoff, lundi 5 août 1901
Je vais me baigner le matin. À 6h53 du soir, nous accompagnons Papa à la gare ; il repart pour Angers.
Roscoff, mardi 6 août 1901
Nous nous baignons à 11 heures. L’après-midi, nous restons sur la plage. Il fait très mauvais temps.
Roscoff, mercredi 7 août 1901
Je me baigne le matin ; l’après-midi, je fais une assez jolie promenade à bécane. Je visite de nouveau Saint-Pol-de-Léon ; puis j’arrive à un village qui porte le nom de Sibiri ; je vois aussi le village de Plougoulm ; je traverse un cours d’eau à bicyclette, en passant dans l’eau, à cause de l’absence de pont ; ensuite, je reviens à Roscoff à travers bois, et par des chemins invraisemblables où je suis obligé de porter ma bécane. Je remarque que les clochers des églises sont, en général, très jolis : la plupart sont à jour. Dans la campagne, on voit assez souvent d’énormes pâtés de rochers accumulés et couverts en partie de végétation. Quand je veux me faire indiquer mon chemin, il ne faut pas que je m’adresse aux grandes personnes ; elles ne parlent que le breton, les enfants, au contraire, qui vont à l’école, parlent passablement le français.
Roscoff, jeudi 8 août 1901
J’apprends qu’un grave accident s’est produit au chantier de l’institut marin ; un ouvrier est tombé sur le sol, d’une hauteur de 15 mètres et s’est tué ; chose curieuse, je n’en avais pas entendu parler et je l’ai appris par la lecture du Petit Journal. L’après-midi, je vais à l’île de Batz ; je prends une photo du phare, que je visite ensuite ; puis je vais me baigner sur une petite plage au-dessous du phare. Il n’y a pas de cabine, et je suis obligé de me déshabiller en public… heureusement que le public est absent. Au retour, je m’amuse à ramer presque tout le temps.
Roscoff, vendredi 9 août 1901
Je reviens me baigner à l’île de Batz ; mais à une autre plage ; j’y vais et j’en reviens sur un tout petit bateau à voile manœuvré par deux enfants d’une quinzaine d’années ; heureusement, la distance n’est pas grande.
Roscoff, samedi 10 août 1901
Le temps étant à la pluie, je ne reviens pas à l’île de Batz, comme j’en avais l’intention. L’après-midi, je révèle des plaques photographiques ; la plupart sont manquées, cela provient d’un déplacement de la lentille de mon appareil, survenu probablement en voyage.
Roscoff, dimanche 11 août 1901
En l’honneur de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne, dont c’est aujourd’hui la fête, nous allons à la messe de 8h, où nous communions. L’après-midi, nous allons à vêpres ; ensuite, je me baigne. Je jette un coup d’œil sur les régates, qui ont lieu aujourd’hui ; n’étant pas initié, je n’y comprends pas grand-chose ; d’ailleurs, un fort vent d’ouest me contrarie. Le soir, nous allons voir un bal populaire en plein air ; nous espérions qu’on y danserait des danses bretonnes, notre attente est déçue, on y danse des polkas, des valses, bref, tout ce qu’il y a de plus banal. Nous apprenons ensuite qu’il n’y a eu, dans le bal même, une rixe entre les partisans des danses du pays et ceux qui voulaient des danses françaises. Ils avaient trop fêté la dive bouteille en l’honneur des régates !
Semaine du 12 au 18 août 1901
Roscoff, lundi 12 août 1901
Un fort vent d’ouest m’empêche de retourner à Batz me baigner ; je suis obligé de me contenter d’un seul bain, ce qui ne fait que 20 pour la saison. Nous sommes toute la journée dans les malles. Le soir, nous causons longuement avec Mme François Miron[85] qui est à l’hôtel du Palmier avec ses deux petits garçons, mais qui ne tardera pas à le quitter, tant elle est peu satisfaite de l’hôtel (je le comprends) !
Angers, mardi 13 août 1901
Partis à 6h38 du matin de Roscoff, nous sommes arrivés ici à 5 heures du soir. À la Brohinière (près Rennes) une déception m’attendait. François de La Touche[86] m’ayant dit dans sa dernière lettre qu’il voulait venir me voir à la Brohinière au passage du train, je lui avais écrit à quelle heure j’y passais ; je comptais l’y trouver et causer avec lui pendant les 6 minutes d’arrêt de l’express ; à mon grand étonnement, il n’y était pas, il aura eu sans doute un empêchement.
Angers, mercredi 14 août 1901
Je fais des commissions toute la journée ; j’écris plusieurs lettres, notamment une carte de félicitation à Charles de Fontenailles à l’occasion de son mariage avec Mlle Marie Anne Le Bouvier, qui a lieu le mardi 20 août à l’église Notre-Dame[87] ; je ne pourrai pas y assister puisque nous repartons le samedi 17 août. La future vicomtesse de Fontenailles apporte, paraît-il, une très jolie dot qui viendra très à propos redorer le blason de son mari. Peut-être est-ce plus le sac que la jeune fille qu’épousera mardi De Fontenailles ?
Angers, jeudi 15 août 1901
Je vais à la messe de 8 heures, puis à la grand’messe. L’après-midi, j’accompagne Philomène voir les dames de Bellefontaine. Nous voyons passer la procession, qui est bien médiocre à cause de la pluie ; puis je vais voir Henri Bonnet. Le soir, je vais à la musique.
Angers, vendredi 16 août 1901
Nous sommes toute la journée dans les bagages. L’après-midi, J. des Loges vient me voir. Le soir, je vais voir M. Delahaye.
Angers, samedi 17 août 1901
Nous quittons Angers Maman, Philomène et moi, accompagnés de Jean qui nous suit jusqu’à Bordeaux par le train de 11h38. Nous arrivons à Bordeaux à 8h14. D’Angers à Bordeaux, nous avons fait route tout le temps avec la famille de Maquillé. Antoine[88], avec qui je cause presque tout le temps dans le couloir de notre wagon, me dit qu’ils vont comme nous à Lourdes, en s’arrêtant une journée à Bordeaux, et, coïncidence curieuse, ils descendent comme nous à la villa Béthanie ; nous serons donc ensemble pendant le pèlerinage national. À Bordeaux, nous quittons les Maquillé. Jean part, à 10h50, pour Vinça, et nous, à 11h20, pour Lourdes.
Lourdes, dimanche 18 août 1901
Nous arrivons à Lourdes à 6h du matin, c’est-à-dire avec une heure de retard. Après des incidents de malles à la gare, nous arrivons à la ville Béthanie à 7h ; nous allons à une messe de 8h à l’église du Rosaire ; puis je rentre à la villa faire ma toilette, tandis que Maman se baigne à la piscine. L’après-midi, nous nous promenons avec Tata Mimi Civelli et, grâce à la recommandation du R.P. de Raymond-Cahuzac[89], s.j., j’y obtiens dès aujourd’hui des bretelles de brancardier ; je serai attaché à l’Hôpital des sept douleurs.
Semaine du 19 au 25 août 1901
Lourdes, lundi 19 août 1901
Je suis à mon service dès 6h ½ à l’Hôpital de Notre Dame des sept douleurs. Toute la journée, je transporte des malades à la grotte ou j’en ramène. Dans mon équipe, qui est la 4e, et qui est commandée par le comte de Bonvouloir[90], nous sommes 90 brancardiers volontaires. Il s’y trouve précisément un étudiant d’Angers, Denner, et le marquis de Dax d’Axat[91], d’Ille (!). Force m’est de cause avec ce dernier, avec lequel nous étions depuis de longues années en rapports plutôt aigres, et pour cause…
Lourdes, mardi 20 août 1901
C’est aujourd’hui qu’arrive toute la fin du Pèlerinage national : la plus grande partie. Aussi, une équipe de brancardiers, détachée de la 4e, dans laquelle M. de Dax et moi, sous les ordres du vicomte de Sarret[92], assure-t-elle le service dès 2h30 du matin à la gare. Dire ce que j’ai débarqué de malades de 3h du matin à 11h, heure à laquelle je suis rentré en ville, serait impossible ! Malheureusement, il nous arrive un incident : Philomène qui est venue avec Maman pour assister à l’arrivée du train blanc, et qui, pas plus que Maman, ne peut pénétrer dans l’intérieur de la gare, est prise d’une sorte d’épuisement, et tombe d’une façon si malheureuse qu’elle se blesse à la lèvre et se couvre de sang. Nous la raccompagnons dans sa chambre et Maman la couche. Cela ne sera pas grand-chose : elle en est quitte pour une écorchure à la lèvre et au visage. L’après-midi, je transporte un grand nombre de malades de l’hôpital à la grotte, j’assiste à la procession du Saint-Sacrement où il y a, je crois, quelques guérisons. Je rencontre aujourd’hui une foule de personnes de connaissance : M. et Mme Rivals avec Mlle de Baichis[93], Xavier de Chateaurocher[94], René le Jariel[95], Charles de la Messezière[96], André (étudiant à Angers), le P. Emmanuel de Chefdebien[97], la famille de Maquillé, de Lavaur, et j’en oublie ; hier, j’avais déjà rencontré M. et Mme Geoffroy de La Villebiot. Le soir à 6h, Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette arrivent de Cauterets.
Lourdes, mercredi 21 août 1901
Toute la journée, je transporte des malades ; nous avons ordre d’être à l’hôpital dès 5h45. L’après-midi, Papa et Marie-Thérèse viennent de Cauterets pour passer la journée. Nous assistons ensemble et avec M. Enlart à la procession du Saint-Sacrement. Le soir, ils repartent pour Cauterets, emmenant Philomène.
Lourdes, jeudi 22 août 1901
Dès que je vois Tata Mimi, elle m’annonce la naissance de sa petite-fille, qu’elle a apprise hier soir par dépêche. La fille de Xavier et de Margot s’appellera Marie Madeleine, en souvenir de Marie Madeleine des Cordes, sœur de Margot, qui s’est faite religieuse il y a deux ans. L’après-midi, à la procession, je vois un miracle : un homme, boiteux, jette tout à coup ses béquilles et se met à courir dans la direction du dais !!! C’est un miracle splendide.
Lourdes, vendredi 23 août 1901
Ce Matin, Maman rencontre M. de Dax, qui la salue et va au-devant d’elle ; la glace est définitivement rompue ; Tata Mimi quitte Lourdes aujourd’hui pour être à temps au baptême de sa petite-fille dont elle est marraine, à Saint-Emilion chez M. des Cordes. Maman et moi partons de Lourdes pour Cauterets à 5h38 ; nous arrivons à l’Hôtel de France à Cauterets, à 7h ½. J’ai été encore fort occupé aujourd’hui ; je suis arrivé à l’hôpital dès 5h du matin, suivant la recommandation de M. de Bonvouloir ; mon dernier voyage consiste à porter à la garde, sur un brancard, avec l’aide de 3 autres brancardiers, une femme qui a un cancer au ventre ; il s’en exhale une odeur épouvantable, nous mettons plus de trois quarts d’heure à faire le trajet, car il faut aller très lentement. Le matin, le baron de Fournas[98], de Toulouse, ancien camarade de Papa à Sainte-Marie, qui est brancardier dans la même équipe que moi, me présente le R. P. Huc, s.j., également ancien camarade de Papa. Nous causons beaucoup. J’ai rencontré pendant mon séjour à Lourdes une foule de personnes de connaissance : hier encore, j’ai rencontré Henri Brard[99], mon camarade de Sainte-Croix, avec qui je me promène un long moment.
Cauterets, samedi 24 août 1901
Je me lève tard. L’après-midi, nous écoutons la musique dans le parc ; je rencontre Briffaut, un étudiant d’Angers que j’avais déjà vu à Lourdes ; nous nous promenons ensemble, et nous causons de diverses choses, notamment du récent mariage de Fontenailles. Le soir, Maman se sent prise de douleurs d’entrailles ; de plus, elle est très enrhumée de la poitrine.
Cauterets, dimanche 25 août 1901
Il faut mauvais temps ; l’après-midi, nous entendons à l’église un sermon historique très intéressant sur Saint Louis, roi de France. Maman garde le lit.
Semaine du 26 au 25 août 1901
Cauterets, lundi 26 août 1901
Marie-Thérèse et moi nous faisons nos préparatifs pour partir ce soir à 3h20. Maman va bien mieux, elle se lève ; nous arrivons à Lourdes à 5h, nous allons à la grotte.
Vinça (Pyrénées-Orientales), mardi 27 août 1901
Nous nous levons à 5h, et allons à la messe avant de partir. Nous partons de Lourdes par le train de 7h53 ; à Toulouse, nous trouvons Bonne Maman et Nénette qui se joignent à nous et l’Oncle Paul et Tante Josepha venus les accompagner. À Narbonne, nous nous topons à l’infâme ministre de la guerre du cabinet Waldeck-Rousseau, le général André ; il vient de Rivesaltes où il a inauguré une ligne de chemin de fer, et va à Béziers ; il monte avec ses officiers d’ordonnance dans un wagon-salon qu’on accroche au train que nous venons de quitter. Sur le quai, le préfet de Carcassonne, le sous-préfet de Narbonne et quelques officiers, avec des agents de police, le tout en uniforme. Le ministre en grand uniforme fume une cigarette à la portière de son wagon ; nous pouvons l’examiner à loisir, il est grand, mais atrocement laid, avec son nez de corbeau et ses moustaches de travers. Un moment, je soulève dans mes bras Nénette qui veut le voir, il a l’audace de lui sourire ; aussitôt, je m’empresse de la redescendre. Quand le train part, environ deux douzaines d’individus claquent des mains ; deux ou trois crient : « Vive la République, à bas les Jésuites », je les soupçonne d’avoir été payés par la police pour jouer ce triste rôle. Marie-Thérèse et moi, nous crions « Vive l’armée ! », si fort que, certainement, le général André nous a entendus, car ces individus ont vite cessé de crier. Ensuite, dans toutes les gares, ce ne sont que gendarmes qui regagnent leur caserne. De Rivesaltes à Perpignan, préfet, sous-préfets et conseillers de préfecture prennent le même train que nous. Il y a avec eux plusieurs conseillers généraux parmi lesquels je reconnais Étienne Batlle[100] en habit qui fait des courbettes au préfet, comme il a dû en faire auparavant au ministre ! Nous nous promenons à Perpignan entre les deux trains, nous rencontrons l’oncle Albert. Nous arrivons à Vinça à 8h15 ; on nous attendait à la gare.
Louis André (1838-1913), général de division et ministre de la Guerre de mai 1900 à novembre 1904
Vinça, mercredi 28 août 1901
Le matin, nous assistons à la messe de 7h qui est dite pour le pauvre Bon Papa à l’occasion de sa fête. Puis, nous voyons différentes personnes. Je vais avec Amiel et un négociant en pommes à la propriété de la Balme pour voir la récolte de pommes, elle est moyenne. Le marchand en offre un assez bon prix, nous vendons la récolte. L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse à Ille en voiture ; notre arrivée y fait littéralement sensation ; nous voyons une foule de personnes.
Vinça, jeudi 29 août 1901
Je passe la plus grande partie de la matinée à fouiller de vieux papiers de famille ; j’en trouve de très curieux, entr’autres le passeport donné à mon bisaïeul de Pontich-Sicart[101] émigré en Espagne pendant la Révolution, par un général espagnol ; un acte de cession en censive remontant au XIVe siècle. L’après-midi, je vais a Bouleternère voir nos vignes. La récolte est beaucoup moins abondante que l’an passé, mais par contre, la qualité s’annonce comme meilleure. En rentrant, je vais tirer quelques oiseaux au jardin avec une carabine Flobert ; j’en tue cinq.
Vinça, vendredi 30 août 1901
Le matin, je vais tuer quelques oiseaux au jardin, je tue aussi un lapin qui vivait en liberté dans les fourrés du jardin. L’après-midi, je vais à Ille avec M. Jules Sabaté[102] ; je vais à la métairie de Saint-Martin ; ensuite, je fais quelques recherches à la grande maison, j’y trouve les nominations de plusieurs de mes ancêtres à des grades militaires, avec les signatures de Louis XIV et de Louis XV, et des lettres du ministre d’Ormesson au marquis de Durfort au sujet d’une bourse accordée pour l’entrée à Saint-Cyr de sa mère Elisabeth de Curzay de Bourdeville, mon arrière-arrière-grand-tante[103].
Vinça, samedi 31 août 1901
Le matin, je m’exerce à tirer des oiseaux au vol ; j’en tue plusieurs. Je passe l’après-midi à consulter de vieux papiers dans le cabinet de Bon Papa ; il y en a de fort curieux, par exemple la légitimation d’une certaine Catherine Barrera[104] par le roi d’Espagne Philippe en 1597. En fouillant ces papiers, je réussis à pousser la généalogie de la famille de Pontich jusqu’à un sieur Pontich, citoyen noble de Perpignan, de Vinça, qui avait épousé la noble demoiselle de Guanter[105]. C’était le quatrième aïeul de mon bisaïeul Antoine de Pontich-Sicart.
Septembre 1901
Semaine du 1er septembre 1901
Vinça, dimanche 1er septembre 1901
Nous avons plusieurs visites, notamment celle de M. de Guardia[106], rédacteur au Roussillon, journal conservateur de Perpignan ; je lui demande des renseignements sur les démarches à faire pour entrer dans la ligue de la « Jeunesse royaliste » ; il me promet d’en prendre auprès de M. Despéramons[107], directeur du Roussillon, et de me les rapporter dimanche.
Semaine du 2 au 8 septembre 1901
Vinça, lundi 2 septembre 1901
L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette ; je rentre par le train de 8h car la petite réparation que j’ai fait faire à ma bicyclette a demandé plus de temps que je ne pensais, je l’aurai demain seulement. Je rentre dans le même compartiment que Maman et Philomène, qui reviennent de Cauterets et viennent à Vinça ; je croyais y trouver Papa, mais Maman me dit que, convoqué par le recteur de l’Université d’Angers pour le Congrès eucharistique qui se tient dans cette ville, il s’est décidé hier seulement à s’y rendre. Il est parti de Cauterets et, après un arrêt à Bordeaux, arrivera mercredi matin à Angers.
Vinça, mardi 3 septembre 1901
Je suis occupé toute l’après-midi à préparer avec Jacques et Amiel deux anciens cochers de Bon Papa, ce qui me sera nécessaire ces jours-ci pour mes promenades à cheval. Bonne maman me loue en effet un cheval pour les vacances. Je choisis une jument baie de 1m55 de haut et âgée de 4 ans. Elle est très douce. L’ancienne jument de mon grand-père, que nous attelons encore de temps en temps, est trop vieille pour la selle.
Vinça, mercredi 4 septembre 1901
Je fais dans l’après-midi ma première promenade à cheval. La jument est douce.
Vinça, jeudi 5 septembre 1901
Je monte à cheval à 8 heures. Je prends le train de midi jusqu’à Saint-Féliu-d’Avail. Là, je vais à bicyclette jusqu’à Trouillas avec Joseph Echernier que j’ai rencontré avec la gare à Saint-Féliu. À Trouillas, on n’a pas encore commencé à vendanger, mais je visite les vignes qui sont assez belles. La vendange commencera demain soir ou samedi et durera vraisemblablement toute la semaine prochaine. Au retour, je m’arrête à la métairie des Echernier près de Saint-Féliu ; ils me font visiter leur cave qui est fort bien organisée. Je repars par le train qui passe à Saint-Féliu à 7h33. J’y trouve mon oncle et ma tante Magué ; nous arrivons ensemble à Vinça à 8h15.
Vinça, vendredi 6 septembre 1901
Nous assistons le matin à la messe de la Ligue de l’Ave Maria, à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, nous allons nous promener, l’oncle Paul, M. Dalverny[108] et moi, à l’usine électrique Bartissol[109] qui fournit la lumière électrique à Perpignan et la force motrice aux tramways Perpignan-Canet. Grâce à l’amabilité du premier surveillant M. d’Arx[110], nous pouvons tout visiter en détail et même descendre au fond des puits où tombe l’eau qui actionne les turbines.
Vinça, samedi 7 septembre 1901
Le matin, je monte à cheval. L’après-midi, nous allons tous à Rodès voir nos cousins Cornet de Bosch qui y sont en ce moment ; nous les trouvons tous : tante Isabelle, Joseph, Pierre et Marie[111].
Vinça, dimanche 8 septembre 1901
Nous allons à grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous avons quelques visites.
Semaine du 9 au 15 septembre 1901
Vinça, lundi 9 septembre 1901
Nous avons à déjeuner l’oncle Louis Lutrand et tante Thérèse Lutrand[112] ; ils arrivent à midi et repartent à 3h. Après leur départ, Marie-Thérèse et moi allons à Finestret voir Mme Noëll[113]. Le matin, de 8h à 10h, promenade à cheval jusqu’à Sainte-Anne.
Vinça, mardi 10 septembre 1901
Le matin à 8h, l’oncle Paul et moi allons à cheval à Marquixanes ; Amiel suit sur un troisième cheval. À 3h, nous allons à la gare attendre l’oncle Hector de Pontich[114] et M. l’abbé Sarrète[115]. Le premier arrive de Vincennes, le second de Palau-de-Cerdagne. M. Sarrète a fait route avec l’évêque de Perpignan, Mgr de Carsalade du Pont[116], qui revient à Perpignan après un séjour de plusieurs mois en Cerdagne. Sa Grandeur m’a fait l’honneur de me faire demander, par lettre de M. Sarrète, de me trouver à la garde au moment de son passage. J’y vais avec mon oncle Magué ; M. Sarrète me présente à Monseigneur que je trouve très affable et très distingué. M. Sarrète et l’oncle Hector descendent à la maison. Dans la soirée nous avons la visite de nos cousins Cornet de Bosch.
Vinça, mercredi 11 septembre 1901
Le matin, je vais à Ille à cheval. L’après-midi, nous allons nous promener à la propriété de la Balme avec Papa, arrivé à 11h.
Vinça, jeudi 12 septembre 1901
Je vais à Rodès à cheval voir mes cousins Cornet avant leur départ pour Perpignan. L’après-midi, nous allons nous promener dans la campagne.
Vinça, vendredi 13 septembre 1901
Je vais à Marquixanes à cheval. Ensuite, avec l’oncle Hector et l’oncle Paul, nous essayons de photographier le tableau de Mgr de Pontich[117] ; la photographie est mauvaise, nous recommencerons. L’après-midi, nous allons nous promener à Nossa[118]. L’abbé Sarrète nous quitte aujourd’hui.
Portrait de Mgr Miquel Pontich, évêque de Girona (1632-1699) – Collection Pierre Lemaitre
Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales), samedi 14 septembre 1901
Mon onclé Magué, mon oncle de Pontich et moi, nous sommes partis de Vinça à midi et, après un arrêt d’une heure et demie à Elne pour visiter le cloître, sommes arrivés à Arles vers 4 heures. Nous visitons le soir cette gentille petite ville entourée de montagnes, et son église où se trouve le tombeau des saints Abdon et Sennen, but de nombreux pèlerinages.
Le Perthus (Pyrénées-Orientales), dimanche 15 septembre 1901
Nous avons quitté Arles ce matin après la messe ; une voiture nous a amenés à Amélie-les-Bains. Nous visitons la station, et, en particulier l’hôpital militaire reconstruit par mon grand-père Estève lorsqu’il était directeur du génie à Perpignan[119]. Une seconde voiture nous porte à Céret, que nous visitons, puis au Perthus en passant par la route qui longe la vallée de la rivière de Rome : cette rivière est ainsi nommée parce que l’ancienne route romaine des Gaules en Espagne y passait aussi ; c’est encore cette vallée que suivit Hannibal dans son passage des Pyrénées. Chemin faisant, nous voyons sur deux collines en face l’une de l’autre de chaque côté de la route, à droite en regardant au sud, l’autel de César, et à gauche les trophées de Pompée, vieilles ruines romaines que nous visiterons demain. À peine arrivés au Perthus, ville frontière dont certaines maisons sont françaises et d’autres espagnoles, nous grimpons au fort de Bellegarde où nous sommes très bien reçus par un lieutenant d’artillerie qui a connu autrefois l’oncle Hector à Douai. De la terrasse du fort, on a un superbe point de vue sur la France et sur l’Espagne. Le soir, nous allons nous promener en Espagne, puis nous assistons à un bal qui est donné dans notre hôtel ; j’y prends même part un moment.
Semaine du 16 au 22 septembre 1901
Vinça, lundi 16 septembre 1901
Nous sommes partis du Perthus ce matin à 8h ; nous sommes allés à pied aux ruines des trophées de Pompée ; nous les visitons en détail ; cet examen nous convainc de l’exactitude de l’assertion de l’archéologue Freixe[120], qui assure que ces trophées, dont on ignorait la place, sont bien les ruines que nous avons sous les yeux ; nous visitons aussi les ruines d’un château féodal situé, comme les trophées, au hameau de l’Écluse haute. Des ruines des trophées, nous plongeons sur les ruines de l’autel de César que nous examinons à loisir, et sur la voie romaine dont on voit nettement des restes près de la rivière (on voit encore les ornières faites sur les dalles par les roues des chars). Nous déjeunons à l’établissement thermal du Boulou, et nous repartons, l’Oncle Hector et l’oncle Paul pour Cerbère, et moi pour Perpignan où je passe l’après-midi ; nous nous retrouvons à la gare de Perpignan pour le train de 7h et nous arrivons à Vinça à 8h15.
Ille, mardi 17 septembre 1901
Nous allons aujourd’hui nous installer à Ille. Papa, Maman, Marie-Thérèse et Philomène partent par le train de 3h35 ; je pars après eux, mais à bicyclette et j’arrive une dizaine de minutes après eux. Les bagages sont chargés sur le chariot. Maman emploie la fin de l’après-midi à s’installer dans la maison à Ille.
Ille, mercredi 18 septembre 1901
Le matin, nous allons tous à une grand’messe à l’église paroissiale ; l’après-midi, je fais d’abord des recherches dans les papiers de la maison de Bosch ; puis je vais à Corbère savoir avec le fermier à quel moment on commencera à vendanger dans nos vignes. Je visite les vignes, la quantité est assez faible, mais la qualité est bonne pour peu que le beau temps continue ; aussi, ne se pressera-t-on pas de vendanger de façon à laisser au raisin le temps de gagner encore en qualité.
Ille, jeudi 19 septembre 1901
Nous avons pris le train de midi qui nous a menés à Perpignan à 1h ; l’Oncle Paul était avec nous pour voir des panneaux d’armoire à réparer. Ensuite, nous faisons quelques commissions, une visite à M. et Mme Vassal[121], puis nous allons chez tante Bonafos[122], l’oncle et la tante Lutrand[123], où nous attendent Mme et Mlle de Llamby[124]. On nous sert un excellent five-o-clock. Nous revenons à la gare pour le par le train de 7h ; chemin faisant, nous rencontrons l’oncle Albert et mes deux cousines, Suzanne et Madeleine de Lazerme[125] ; il nous accompagne à la gare. Nous arrivons à 8h.
Marie-Fanny Bonafos née Ribell, fille d’André Ribell, maire de Perpignan, et épouse d’Emmanuel Bonafos, directeur de l’Hôpital de Perpignan – Collection Pierre Lemaitre
Ille, vendredi 20 septembre 1901
Nous allons dans l’après-midi à Bouleternère voir finir les vendanges ; nous y rencontrons Bonne Maman, l’oncle Hector, l’oncle Paul, tante Josepha et Nénette, à qui nous avions donné rendez-vous.
Ille, samedi 21 septembre 1901
Je vais à Vinça prendre dans le cabinet de Bon Papa une notice sur la baronnie du Pouget contenant des renseignements très précis sur la famille de las Hermes[126], de laquelle descend la famille Lazerme ; le nom s’est modifié et mon oncle Joseph, l’aîné de la famille, qui a voulu reprendre l’ancienne forme, est en ce moment en Cassation pour cette affaire ; j’espère que ce document va lui servir ; je vais l’envoyer à M. Dorel, avoué de Perpignan, qui s’occupe de cette affaire. J’espérais pouvoir revenir à Ille à cheval, la pluie m’en empêche et je rentre en chemin de fer.
Ille, dimanche 22 septembre 1901
Nous allons à tous les offices. L’après-midi, je vais avec Papa faire deux visites : à la marquise de Dax d’Axat et à Mme Terrats d’Aguillon[127] ; Maman, fatiguée, ne peut les faire avec nous.
Semaine du 23 au 29 septembre 1901
Ille, lundi 23 septembre 1901
J’accompagne Marie-Thérèse et Philomène à Vinça par le train de 10h30 ; je rentre à cheval.
Ille, mardi 24 septembre 1901
Je pars pour Vinça par le train de 10h30, j’arrive tout juste pour assister à la messe de mariage de M. d’Arx, ingénieur électricien, avec Mlle Rouire[128]. Je repars à cheval en passant par Bouleternère ; je fais même une pointe jusqu’à La Ferrière où je vais saluer ma tante et mes cousines de Barescut[129]. Marie-Thérèse et Philomène reviennent en chemin de fer.
Ille, mercredi 25 septembre 1901
Nous avons la visite de notre tailleur, M. Charouleau, qui vient essayer nos costumes d’hiver. Il nous annonce le départ des Pères Cisterciens de Fontfroide pour l’Espagne où ils vont s’établir ; il a assisté ce matin au départ de 12 d’entre eux. Conséquence de la misérable loi d’association élaborée par le cabinet Waldeck-Rousseau !
Ille, jeudi 26 septembre 1901
Dans la matinée, je vais fouiller les vieux papiers de la maison de Bosch. À midi, nous recevons à déjeuner Bonne Maman, l’oncle Paul, tante Josepha, l’oncle Hector et Nénette ; l’après-midi, après leur avoir fait visiter les curiosités d’Ille, nous allons avec eux à Millas où nous allons voir nos cousins Ferriol et à La Ferrière, voir nos cousins de Barescut. Bien que nous fassions ces visites dans le grand omnibus attelé de 2 chevaux, nous rentrons très tard.
Ille, vendredi 27 septembre 1901
Le matin, je continue mes recherches à la vieille maison. L’après-midi, nous allons, avec Papa, aux vendanges de Corbère.
Ille, samedi 28 septembre 1901
Le matin, je fais des recherches parmi les papiers de la grande maison. L’après-midi, je vais à bécane à Vinça pour voir l’oncle Paul avant son départ pour Toulouse ; je le vois à Bouleternère où il est pour affaire avec l’oncle Hector.
Ille, dimanche 29 septembre 1901
L’après-midi, nous avons une foule de visites : la famille Roca d’Huytéza[130], Mlle Trainier[131], mon oncle, ma tante et ma cousine de Barescut, le marquis, la marquise et Henri de Dax d’Axat[132], le lieutenant et Mme Naugès. Le soir, je vais avec Papa chez les demoiselles Matthieu pour assister de chez elles au dépouillement du scrutin pour les élections de 8 conseillers municipaux qui a eu lieu aujourd’hui, et qui promet d’être orageux. Le dépouillement est terminé quand nous y arrivons, et nous apprenons le succès de la liste du Dr Etienne Batlle[133], qui est la moins avancée, mais à la place, nous assistons au bal en plein air qui a lieu sous leurs fenêtres. Marie-Thérèse, qui se sent fatiguée, est obligée de se coucher de bonne heure, et Maman fait appeler le Dr Trainier qui constate une fatigue d’estomac. Quand nous rentrons de chez les demoiselles Matthieu, nous trouvons à la maison mon ancien précepteur, M. l’abbé Latour, qui nous arrive pour plusieurs jours, espérons-le, du moins !
Semaine du 30 septembre 1901
Ille, lundi 30 septembre 1901
Je passe la matinée et l’après-midi à fouiller de vieux papiers à la grande maison, à cause de la pluie qui m’empêche de me promener dans la campagne.
Octobre 1901
Semaine du 1er au 6 octobre 1901
Ille, mardi 1er octobre 1901
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé, puis je fouille de vieux papiers sur la famille de Corneilla, dans la maison que nous habitons[134]. L’après-midi ; je vais avec papa à Bouleternère pour plusieurs affaires.
Ille, mercredi 2 octobre 1901
Bonne Maman, tante Josépha, Nénette et l’oncle Hector arrivent de Vinça à 10 ½, et à midi ½, nous partons en omnibus malgré la pluie Bonne Maman, tante Josepha, l’oncle Hector, M. l’abbé, Maman, Papa et moi pour Bélesta ; là, avec le curé, M. Badrignans, nous allons visiter le Château de Caladroer[135] situé à 1 heure environ de Bélesta. Du vieux château féodal, il ne reste plus que deux tours qui ont été un peu restaurées, mais, à côté, la famille Delebart (richissimes industriels de Lille) a bâti une splendide villa moderne avec de magnifiques salons. L’abbé Badrignans, curé, nous présente à Mme Delebart[136] qui nous fait les honneurs du Château avec une exquise amabilité ; la cour d’entrée est encore enguirlandée en l’honneur de Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, qui est venu bénir la chapelle avant-hier. Quand nous rentrons à Bélesta, un goûter somptueux nous attend chez le curé. Nous quittons Bélesta à 6h, et nous arrivons à Ille à plus de 7 heures ; il fait nuit noire et il pleut. Les chevaux étant trop fatigués pour rentrer à Vinça, coucheront à Ille et Bonne Maman, avec ses hôtes, regagne Vinça par le train de 8h15.
Ille, jeudi 3 octobre 1901
Le matin, je vais dans la campagne avec Papa, puis à la grande maison. L’après-midi, nous allons tous sauf Marie-Thérèse, qui est encore fatiguée, chez les Barescut. Je fais la connaissance de ma cousine Jeanne, qui est mariée depuis le 9 août 1898 avec mon cousin le capitaine Maurice de Barescut.
Ille, vendredi 4 octobre 1901
Papa et Maman partent pour Perpignan par le train à 3h pour Vinça avec nos cousines Ferriol[137] qui sont venues nous voir à Ille et qui, de là, vont voir Bonne Maman. À Vinça, je vais voir la vigne de Rigarda où l’on achève la vendange. Je Rentre à Ille avec les Ferriol ; M. l’abbé reste à Vinça.
Ille, samedi 5 octobre 1901
Nous avons à déjeuner M. le curé d’Ille et nos cousins Joseph et Pierre Cornet de Bosch. Nos cousins partent pour Perpignan par le train de 4h, en même temps que M. l’abbé qui va à Toulouse.
Ille, dimanche 6 octobre 1901
Dans la journée, nous assistons aux offices de l’Église ; à vêpres, on chante « Ave Maria Stella » sur l’air de l’ancien hymne national catalan « Montanas regaladas ». Le soir, nous quittons Ille par le train de 8h et nous arrivons à Vinça à 8h15.
Semaine du 7 au 13 octobre 1901
Ille, lundi 7 octobre 1901
Ce matin à Vinça nous avons assisté, à 8h, au service célébré pour le 6e anniversaire de la mort de mon grand-père de Lazerme. Nous repartons pour Ille par le train de 6h30.
Vinça, mardi 8 octobre 1901
Nous devrions tous repartir pour Vinça par le train de 3h ; mais Marie-Thérèse, qui était sortie trop tôt après ses accès de fièvre de la semaine dernière, se trouve très fatiguée ; elle a une forte fièvre dès le matin. Le Dr Trainier, appelé, craint une fièvre muqueuse. Aussi, Maman me fait partir par le train de 10h30. L’après-midi, je vais à cheval à Prades et je retourne à Vinça à 5h ½.
Vinça, mercredi 9 octobre 1901
L’après-midi, nous allons tous à Finestret faire deux visites, les dames et l’oncle Hector sont en voiture ; je les suis à cheval. Le matin, Papa est venu d’Ille et nous a donné des nouvelles de Marie-Thérèse dont l’état paraît s’améliorer.
Vinça, jeudi 10 octobre 1901
L’après-midi, je vais avec l’oncle Hector à Bouleternère où l’on pressure la vendange. Nous y trouvons Papa, qui y est venu d’Ille. Il nous donne des nouvelles rassurantes de Marie-Thérèse.
Vinça, vendredi 11 octobre 1901
L’après-midi, je vais à cheval à Ille avec Jacques, je trouve Marie-Thérèse levée et en bien meilleure santé. Je pousse jusqu’à La Ferrière voir nos cousins de Barescut ; quand je rentre à Vinça, il fait nuit.
Ille, samedi 12 octobre 1901
Je quitte Vinça par le train de midi ; je déjeune à Ille et j’assiste aux vêpres de l’adoration perpétuelle. À quatre heures, nous avons tout à coup la bonne surprise de voir arriver mon cousin Maurice Estève qui a obtenu une permission de quinze jours et qui vient passer ce temps en Roussillon. Il habite la maison contiguë à la métairie de son père, mais il va venir prendre tous ses repas à la maison. Je me promène avec lui.
Vinça, dimanche 13 octobre 1901
Je suis resté à peu près toute la journée avec Maurice, qui produit un effet épatant avec son uniforme de maréchal des logis de hussards et son superbe shako à plumet. Je rentre à Vinça par le train de 8 heures du soir.
Maurice d’Estève de Bosch (1878-1921), chef d’escadrons de cavalerie – Collection Pierre Lemaitre
Semaine du 14 au 20 octobre 1901
Ille, lundi 14 octobre 1901
À l’occasion du double anniversaire de ma naissance (19e) et de ma guérison en 1889 (12e), nous voulions entendre la messe et communier ; mais le curé est malade et le vicaire est absent, nous sommes obligés de remettre ces dévotions à demain. Je pars avec Philomène par le train de midi pour Perpignan, Papa nous rejoint à Ille et nous allons tous les trois déjeuner à Perpignan chez ma tante Cornet de Bosch ; toute l’après-midi, nous nous promenons avec Joseph, Pierre et Marie, qui sont pleins d’attention pour nous. Nous rentrons à Vinça par le train de 8h ¼.
Vinça, mardi 15 octobre 1901
Je vais à Ille à midi ; je vais chasser avec Maurice, mais nous ne trouvons pas un seul oiseau ; je rentre à Vinça à 8h15.
Vinça, mercredi 16 octobre 1901
L’oncle Hector nous quitte aujourd’hui ; il part pour Cette où il va voir un parent avant de rentrer à Paris. Maurice arrive à 3h ½, il vient passer la nuit ici, de façon à être prêt à partir de meilleure heure demain pour Rodès.
Vinça, jeudi 17 octobre 1901
Malgré le temps menaçant et même un peu de pluie, nous partons, Maurice et moi, pour Rodès, où nous attend Joseph Cornet. Il nous fait visiter le vieux château en ruines de Rodès où ses ancêtres, gouverneurs de Rodès sous la domination espagnole, se sont défendus pendant 3 jours contre les assauts des Français. À la suite de ce brillant fait d’armes, le roi d’Espagne leur donna des lettres de noblesse ; mais les Cornet qui restèrent en France ne purent s’en prévaloir, le gouverneur français du Roussillon, le fameux Sagarre, le leur ayant interdit ; au contraire, ceux qui émigrèrent en Espagne s’en prévalurent et entrèrent dans l’armée espagnole. Après déjeuner, nous partons pour la forêt de Canahettes ; cette forêt, qui a plus de 200 hectares, appartient toute entière à Joseph ; elle est située sur la montagne qui sépare Serrabonne de Domanova. La ferme la plus élevée est à près de 1000m d’altitude. La forêt a été mise par Joseph en coupes réglées ; en ce moment, des charbonniers qui lui ont acheté ses chênes verts, ou yeuses, en font du charbon ; il y a aussi un assez grand nombre de chênes lièges et beaucoup de bruyères surtout. Il y a un peu de gibier ; chemin faisant, nous rencontrons 3 salamandres. Nous rentrons à Vinça, dans la voiture de Joseph ; nous arrivons vers 6h du soir.
Vinça, vendredi 18 octobre 1901
Je pars pour Perpignan par le train de 5h45 du matin ; Maurice part avec moi, mais il s’arrête à Ille. À Perpignan, je fais diverses commissions ; je visite la bibliothèque où je fais quelques recherches ; je vais déjeuner chez ma tante Bonafos. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez ma tante Cornet de Bosch, que je ne rencontre pas, et je devais faire une visite à Madame de Llamby, mais je la rencontre dans la rue, ce qui m’en dispense ; j’ai rencontré aussi M. Dalverny, Mme Terrats d’Aguillon, René de Chefdebien[138], Charles de Guardia et son père[139]. Je rentre à Vinça à 8h ¼. Je trouve Maman au lit ; une légère fatigue l’a empêchée de se lever ce matin. Je trouve aussi deux lettres de faire-part, l’une de décès, l’autre d’un mariage ; la première annonce la mort de la sœur de Jacques Hervé-Bazin, en religion sort de l’Agnus dei, décédée en Belgique où sa congrégation avait émigré par suite de la loi si injuste sur les associations (j’écrirai demain à Hervé-Bazin pour lui présenter mes condoléances). La seconde annonce le mariage de mon cousin, M. Léon van den Zande[140], à Bordeaux, avec Mlle Édith de Roland, fille du comte de Rolland ; voici comment je suis parent avec M. van den Zande : mon bisaïeul Antoine de Pontich, père de ma grand-mère de Lazerme, était fils d’une demoiselle de Sicart de Taqui ; il avait un cousin germain nommé de Sicart d’Aloigny qui a épousé une demoiselle de Miquel de Riu ; de ce mariage naquit Adèle de Sicart d’Aloigny qui épousa le baron d’Appat. Du mariage du baron d’Appat avec Mlle de Sicart d’Aloigny sont issus : Jules d’Appat, enseigne de vaisseau, qui a épousé Mlle de Linois, fille de l’amiral, et Mlle d’Appat, qui est devenue Mme van den Zande, celle dont le fils s’est marié le 30 septembre. Mme van den Zande a aussi une fille, Marthe van den Zande.
Vinça, samedi 19 octobre 1901
Le temps est sombre et froid, je ne fais qu’une courte promenade.
Vinça, dimanche 20 octobre 1901
Il pleut, nous n’allons qu’aux offices ; je reçois une carte de ma tante Cornet m’invitant à aller déjeuner demain chez elle à Perpignan ; décidément, ils me comblent !
Semaine du 21 au 26 octobre 1901
Vinça, lundi 21 octobre 1901
Je pars pour Perpignan par le train de 5h50. À Ille, je suis rejoint par Maurice qui est invité aussi chez les Cornet. Nous passons la matinée à visiter Canet, ou plutôt la plage de Canet où nous sommes venus au moyen du tram électrique, et les abords de l’étang de Saint-Nazaire sur les bords duquel est construit, au milieu d’un grand vignoble, le château de l’Espardoux[141] qui appartient à la famille Sauvy. Le domaine de l’Espardoux appartenait autrefois à mon oncle Henri de Lazerme, père de Bon Papa. C’est lui qui l’a vendu au Sauvy et ceux-ci y ont construit le château. Nous déjeunons à midi, et nous passons l’après-midi à nous promener avec Joseph et Pierre jusqu’à l’heure du départ. J’arrive à Vinça à 8h ¼.
Vinça, mardi 22 octobre 1901
Le matin, je vais à bicyclette, d’abord à Rigarda pour réclamer à Garrigue le cheval que nous lui avons loué, puis à Ille ; pendant l’après-midi, je prends avec Maurice des vues dans la garrigue, côteaux sablonneux, au nord d’Ille ; je rentre à Vinça à 5h à bicyclette.
Vinça, mercredi 23 octobre 1901
Je vais à Ille à cheval, je passe la plus grande partie de l’après-midi à mettre en ordre, avec Jean et Papa, les papiers qui courent par terre dans les chambres de la grande maison. Je rentre à Vinça par le train à 8h ¼, après avoir fait mes adieux à Maurice qui part demain matin à 6h pour Montauban, Paris et Verdun.
Vinça, jeudi 24 octobre 1901
Je vais à Ille à cheval. Nous attendions les experts qui devaient venir de Perpignan pour évaluer la grande maison. Joseph Cornet, qui est venu pour les voir, déjeune chez nous, mais les experts n’arrivent pas ; une dépêche de Pierre Cornet nous apprend qu’ils n’ont pas pu venir aujourd’hui, mais qu’ils seront à Ille demain. Papa invite Joseph à revenir déjeuner demain. Je repars à cheval à 4h ½ et j’arrive à Vinça vers 5h ½.
Ille, vendredi 25 octobre 1901
Joseph Cornet arrive à Ille vers 11 heures ; Maman et Marie-Thérèse en voiture et moi à cheval nous sommes arrivés à 9h ½ ; après le déjeuner, les experts visitent la grande maison[142], ils l’évaluent 27.000 francs ; c’est 10 à 12.000 francs de plus que nous ne pensions ; comme Papa n’en a que les 9/20 et que pour nous y installer il faudrait indemniser les autres cohéritiers de l’oncle Victor, il est à craindre que ce prix élevé soit un obstacle à notre installation dans cette maison lors de notre retour à Ille.
Ille, samedi 26 octobre 1901
Le matin à 9 heures, nous assistons au mariage de Mlle Joséphine Trainier, fille du Dr Trainier, d’Ille, avec M. Albert Batlle, de Vinça[143]. Maman repart pour Vinça par le train de 10h30 avec Marie-Thérèse, moi je reste jusqu’à lundi. L’après-midi, je vais avec Papa du côté de notre ancienne vigne de Régleille qui a disparu depuis le phylloxéra. Cette vigne qui est sur un côteau au-dessus de la rivière de la Tet, subit une diminution de superficie à chaque crue de cette rivière et les voisins en profitent pour planter des prairies et des jardins sur les terrains que nous enlève la rivière. Papa a l’intention, non de les chasser de ces terrains, mais de les obliger à reconnaître par un écrit son droit de propriété et à se considérer comme ses fermiers.
Vinça, dimanche 27 octobre 1901
Nous assistons à tous les offices ; après vêpres, nous allons nous promener jusqu’aux Escatllas, nous passons la soirée chez les demoiselles Mathieu.
Semaine du 28 au 31 octobre 1901
Vinça, lundi 28 octobre 1901
Le matin je vais prendre une photographie des ruines de Régleille, puis je vais avec Papa à la Mairie prendre le calque du territoire de Régleille sur le cadastre ; nous nous apercevons que le point du territoire où se trouve notre ancienne vigne ne s’appelle pas Régleille mais bien « Portal de la Sal ». L’après-midi, je vais avec Papa, Dominique Valé, notre fermier de Casenove, et un géomètre, M. Domenach, sur cette vigne ; M. Domenach la mesurera plus tard afin de se rendre bien compte si les nouvelles prairies sont bien chez nous ; en attendant, il vient prendre une première idée des lieux. Nous voyons le plan d’une nouvelle prairie qui a été tracé sur un terrain abandonné par la rivière et qui nous appartient ; c’est un individu qui l’a tracé avec des pierres ; Dominique Valé enlève le tracé et inscrit sur une pierre ces mots : « Défense d’y touché (sic) sans permission » aux applaudissements de Mlle Trésine Mathieu qui le voit opérer de sa propriété. L’ex-futur planteur sera bien attrapé ! Et une autre fois, avant de tracer le projet d’une prairie sur le terrain d’autrui, il viendra demander la permission au propriétaire. Je rentre à Vinça par le train de 8h15.
Vinça, mardi 29 octobre 1901
Nous devions aller à Prades, mais la pluie qui dure toute la journée nous en empêche. Je vais vérifier sur le cadastre la contenance de la propriété de « Bente farines » où nous devons faire une plantation de chêne-liège. J’écris à Margot une lettre de condoléances à l’occasion de la mort de son frère, M. Frédéric des Cordes, un jeune homme de 25 ou 26 ans, mort il y a quelques jours en mer pendant un voyage à Saint-Pierre-et-Miquelon ; son cadavre a été débarqué à Lisbonne où il a été inhumé. Pauvre garçon ! Et dire qu’il y aura demain un an du mariage de Xavier où il était garçon d’honneur avec Marie-Thérèse !
Vinça, mercredi 30 octobre 1901
La pluie continue presque toute la journée, aussi nous ne pouvons pas aller à Domanova comme nous en avions fait le projet ; à peine une éclaircie nous permet-elle de nous promener un moment après déjeuner.
Vinça, jeudi 31 octobre 1901
Il pleut encore toute la journée. Nous nous confinons dans la maison. Le matin, nous déballons avec Maman les anciennes tentures Louis XV qui étaient au salon d’Ille, car Maman veut en emporter une partie à Angers.
Novembre 1901
Semaine du 1er au 3 octobre 1901
Ille, vendredi 1er novembre 1901
C’est aujourd’hui la fête de la Toussaint. Le matin, nous assistons à la grand’messe à Vinça ; à midi, malgré une pluie battante, nous partons pour Ille où nous assistons aux vêpres ; la pluie dure jusqu’à 3 heures de l’après-midi, puis elle s’arrête assez brusquement. Il était temps, car depuis quatre jours, il est tombé 137 millimètres d’eau ! Et les rivières sont très fortes ; si la pluie avait continué un jour de plus, on aurait eu à déplorer un désastre.
Vinça, samedi 2 novembre 1901
Le matin, j’assiste avec Papa à l’office des morts à Ille, puis je vais me promener ; l’après-midi, procession au cimetière, on m’invite à porter un des quatre glands d’un drap mortuaire, Papa en tient un autre. Après la procession, Papa, M. Truillès[144] et moi allons à Bouleternère pour mesurer la bande de terrain que Papa vend à un de nos voisins M. Coste. M. Truillès dresse l’acte que Papa et M. Coste signent séance tenante. Le prix est de 3,75 francs le mètre carré, car cette bande qui touche aux maisons de Bouleternère est considérée comme terrain à bâtir. Nous rentrons à Ille à pied et je rentre à Vinça par le train de 8h15.
Vinça, dimanche 3 novembre 1901
Nous assistons à la grand’messe et à vêpres ; après les vêpres, on va processionnellement au cimetière. Papa y vient avec nous, car il est arrivé par le train de 3h30, porteur de l’acte fait hier à Bouleternère, il le fait signer à Maman, la bande de terre vendue étant détachée d’une propriété de Maman, qui est un bien dotal, cette signature était nécessaire.
Semaine du 4 au 10 novembre 1901
Vinça, lundi 4 novembre 1901
Le matin, je vais me promener à cheval jusqu’à Espira ; l’après-midi, je vais avec Amiel et un marchand de bois nommé Clottes à Bentefarines ; ce Clottes choisit 35 oliviers, pris parmi ceux qui ne produisent rien ; il les abattra la semaine prochaine en nous en donnera 100 francs. Cet argent paiera les frais de la plantation des chênes lièges.
Vinça, mardi 5 novembre 1901
Le matin, je vais me promener à cheval sur la route de Velmanya ; l’après-midi, nous allons tous à Prades. Nous allons voir ma tante et mes cousines de Saint-Jean que nous rencontrons. Voici comment nous sommes parents avec les De Saint-Jean : une demoiselle Lazerme, sœur de mon bisaïeul, épousa le marquis d’Argiot de Lafferrière ; ils eurent une fille qui épousa M. Balalud de Saint-Jean ; du mariage de Mlle de Lafferrière avec M. de Saint-Jean, naquit un fils, M. de Saint-Jean, décédé, qui a épousé Mlle de Romeu[145], actuellement vivante, et que nous sommes allés voir aujourd’hui ; elle a 3 garçons, Hyacinthe, Emmanuel et Joseph, et deux filles, Thérèse, qui a épousé M. Felip, décédé, dont elle a un fils, Xavier Felip, et Marguerite qui n’est pas encore mariée. Nous voyons en même temps que ma tante Thérèse, Marguerite et Emmanuel ; Hyacinthe et Joseph sont absents. Nous voyons aussi à Prades notre cousin M. Emile Marie et sa femme, qui est une demoiselle Sèbe-Boluix, c’est par elle que nous sommes parents[146]. Maman voit ici la nièce de son ancienne nourrice, Mlle Pejouan. Nous rentrons à Vinça à 7h.
Joseph Balalud de Saint-Jean (1846-1885), fils de Sophie d’Argiot de La Ferrière – Collection famille FelipMarie Balalud de Saint-Jean, épouse de Joseph, née de Romeu (1845-1936) – Collection famille Bécat-Rotgé
Vinça, mercredi 6 novembre 1901
Le matin à 8h ½, je pars pour Ille à cheval, Jacques me suit avec la voiture ; à Ille, Papa monte en voiture et nous allons, toujours dans le même équipage, à Corbère-les-Cabanes où nous allons voir le champ de l’Aire que Papa a acheté lundi à Pierre Cornet. Nous rentrons à Ille pour déjeuner, l’après-midi, nous faisons différentes commissions, puis, à 4h, je repars pour Vinça à cheval, Jacques me suit avec la voiture qui porte la malle de Papa. Maman a quitté Vinça par le train de midi ; elle sera ce soir à 8h de Toulouse où elle passera un jour chez tante Josepha ; nous irons l’y retrouver pour quelques heures, demain soir.
Vinça, jeudi 7 novembre 1901
Dans la matinée, je fais quelques visites d’adieu ; j’assiste aussi à une partie de l’audience à la justice de paix ; nous déjeunons à 10h ½ et nous partons par le train de midi, Papa, Marie-Thérèse, Philomène et moi. Bonne Maman, Philomène grande, Amédée et Mimi Jocaveil nous accompagnent à la gare. À Perpignan où nous avons plus de deux heures à perdre, nous faisons quelques commissions, et nous visitons l’église Saint-Jacques, l’église Saint-Mathieu et le cimetière où nous allons prier sur la tombe qui contient les restes de mon grand-père et de ma grand-mère Estève, de ma tante Rose Estève et de mon oncle Gaëtan Civelli. Nous arrivons à Toulouse à 7h40 ; un excellent dîner nous attend chez mon oncle le colonel Magué où nous retrouvons Maman ; nous passons chez mon oncle et ma tante une charmante soirée et, à onze heures, nous les quittons pour regagner la gare d’où nous repartons à 11h55 pour Bordeaux.
Angers, vendredi 8 novembre 1901
Nous arrivons à Bordeaux à 5h22 du matin ; Papa et moi nous en repartons dix minutes plus tard pour Saintes où nous devons nous arrêter. Maman, Marie-Thérèse et Philomène attendent le train de 8h50. Nous arrivons à Saintes à 8h36. Aussitôt, nous nous mettons à la recherche de la rue Saint-Eutrope où habite l’abbé Bourdé de Villeliné, à qui nous allons faire une visite et dont nous allons faire la connaissance, car Papa correspond avec lui depuis 10 ans sans le connaître. Il nous attendait ; il nous fait visiter la belle basilique romane Saint-Eutrope, puis il nous accompagne à la gare pour le train de 11h5 avec la plus grande amabilité ; nous le trouvons très distingué. À la gare, nous rejoignons Maman et mes sœurs et nous faisons route ensemble pour Angers où nous arrivons à 4h35 ; nous trouvons la température très basse comparativement à celle du Roussillon.
Angers, samedi 9 novembre 1901
Le matin, je vais aux cours de droit romain (M. Coulbault) et de droit administratif (Papa). C’est le premier cours de Papa auquel j’assiste. L’après-midi, je fais différentes courses en ville. Je vais voir le P. Vétillart, jésuite, qui habite une maison en ville et qui met sur ses cartes « l’abbé Vétillart » depuis que la compagnie s’est dispersée par suite de la loi du 3 juillet dernier sur les associations (C’est un bon tour joué au gouvernement ! Les Jésuites ne forment plus une association puisqu’ils ne vivent pas ensemble, mais ils n’en continuent pas moins à diriger leurs œuvres). Je m’entends avec le P. Vétillart au sujet du cours de l’École d’agriculture que je pourrai suivre ; j’en aurai 5 par semaine (4 d’agriculture par M. Lavallée, et un de météorologie par M. Couette). Le soir, après dîner, conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 10 novembre 1901
Le matin, je vais à la grand’messe en musique de l’église Notre-Dame où l’on célèbre la fête de l’adoration. L’après-midi, j’assiste au Patronage Saint-Serge à une pièce de Brisebarre et Nus Les pauvres de Paris[147], fort bien jouée par les jeunes gens du Patronage, mais fort mal choisie à mon avis, car elle met en scène un banquier qui file avec sa caisse, qui fait faillite en emportant l’argent de ses clients et qui, réhabilité plus tard, persécute encore ceux qu’il a ruinés. Une telle pièce, d’une haute portée sociale, ne devrait pas être jouée devant des enfants du peuple, incapables pour la plupart de raisonner froidement ; elle risque de les exciter contre la société en mettant sous leurs yeux un de ses plus mauvais côtés.
Semaine du 11 au 17 novembre 1901
Angers, lundi 11 novembre 1901
Le matin, un assez fort mal de gorge, qui avait déjà commencé hier, m’empêche d’aller aux cours, je garde le lit jusqu’à onze heures et demis. Papa part pour Le Mans où il va accompagner Philomène au Sacré-Cœur par le train de 1h11. À 5h, je vais au cours d’agriculture de M. Lavallée.
Angers, mardi 12 novembre 1901
Le matin, mon rhume étant guéri, je vais aux cours, l’après-midi, après diverses commissions, je vais au cours d’agriculture, le soir à 8h, j’assiste avec Papa à une conférence donnée à la Salle des Quinconces par M. Renault[148], directeur du nouveau journal La Délivrance sur « Le rôle des Protestants sectaires, associés aux Juifs et aux Francs-maçons, dans la politique actuelle ». L’orateur, auteur du Péril protestant, a fondé La Délivrance et a entrepris une campagne de conférences dans toute la France pour mettre en relief la place beaucoup trop considérable occupée par les Protestants, qui ne sont que 500.000 en France en face de 37.000.000 de catholiques, dans toutes les administrations ; cette prédominance est un danger pour la religion catholique et pour la nationalité française car les Protestants ont leurs attaches et leur idéal chez nos ennemis, les Allemands et les Anglais. En terminant, l’orateur flétrit comme il convient le ministère « trois fois infâme » de défense républicaine. M. Renauld, jeune, grand, à la figure avenante, est nerveux et très énergique ; il n’avance rien sans preuves ; aussi la campagne qu’il a entreprise est-elle appelée, selon toutes prévisions, à un grand succès.
Angers, mercredi 13 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, il n’y a pas de cours d’agriculture, j’en profite pour faire diverses commissions ; je vais à l’escrime notamment, où je retrouve, à peu de chose près, les mêmes personnes que l’année dernière : de Charnacé, Cochin, etc. ; j’apprends que mon ancien professeur, M. Delahaye, y vient tous les soirs.
Angers, jeudi 14 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; il paraît que pendant les cours, l’abbé Bosseboeuf, candidat blackboulé aux élections législatives de 1898 et probablement futur candidat pour 1902, est venu prendre une inscription de doctorat ; on la lui a refusée, alors il est venu avec deux témoins faire constater le refus. Cette démarche semble indiquer chez l’abbé Bosseboeuf l’intention de ne pas quitter Angers ; c’est précisément ce qui lui a fait refuser l’inscription. Car Mgr Rumeau, évêque d’Angers, craignant avec raison que la candidature de l’abbé Bosseboeuf ne soit de nature à diviser le parti catholique et conservateur et à assurer le triomphe du candidat radical et franc-maçon, comme en 1898, a obtenu de l’archevêque de Tours qu’il rappelât l’abbé Bosseboeuf dans le diocèse de Tours d’où il est venu ; l’abbé a été nommé curé d’une paroisse d’Indre-et-Loire, mais il n’a pas encore rejoint son poste et sa démarche de ce matin semble faire croire qu’il n’obéira pas à son archevêque. Mgr Rumeau, qui avait deviné les projets de l’abbé Bosseboeuf, avait sans doute donné l’ordre au secrétaire de la Faculté de refuser l’inscription.
Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. Coulbault, professeur de droit romain, que je rencontre, à M. Jac, professeur de droit civil, que je ne rencontre pas ; je vais voir aussi M. Delahaye que je rencontre. À 5h, Papa et moi nous allons à la Faculté des sciences assister à un cours de météorologie par M. Couette. Le soir à 8h, à la salle de la rue Rabelais, réunion préparatoire de la Jeunesse catholique ; j’y vais.
Angers, vendredi 15 novembre 1901
Le matin, cours à la Faculté. L’après-midi, je vais faire une visite à M. Jac, puis, à 5h ½, cours d’agriculture. À 8h, à la salle de la rue Rabelais, réunion préparatoire de la Conférence Saint-Louis, nous procédons aux élections des dignitaires : le comte Henry de Saint-Pern[149] est élu président en remplacement de M. Normand d’Authon, qui ne se représentait pas ; M. Couteau est élu premier vice-président en remplacement de M. de Saint-Pern, élu président ; M. de Monti de Rezé[150] est élu second vice-président ; Jacques Hervé-Bazin est élu secrétaire en remplacement de Couteau élu vice-président ; enfin M. de Monsabert[151] est élu trésorier en remplacement de M. de Berthois qui a quitté Angers. Ce sont de bons choix ; la première séance de la Conférence aura lieu le lundi 25 novembre.
Angers, samedi 16 novembre 1901
Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 2h cours d’agriculture ; puis, je vais faire une visite à M. René Bazin ; je vais me confesser au curé de Saint-Jacques, et à 5h ½, je vais à l’escrime. Le soir, à 8h, Conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 17 novembre 1901
Le matin, je vais à la messe de 8h à Saint-Joseph où je communie ; je vais ensuite à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je fais plusieurs visites, je ne rencontre personne. À 4h, j’assiste à un lâcher de pigeon sur la place de Lorraine ; il est organisé par la Société colombophile de Maine-et-Loire. Je vais au salut à 6h ½ dans l’ancienne chapelle des Pères Jésuites organisée en chapelle de secours pour l’église Saint-Serge.
Semaine du 18 au 24 novembre 1901
Angers, lundi 18 novembre 1901
Le matin, cours de droit (M. Bazin oublie de venir faire le sien). À 5h ¼, cours de botanique par l’abbé Noffray. À 8h ¼, a lieu dans la grande salle de conférences de l’Université la séance solennelle de rentrée ; elle est présidée par le cardinal Labouré, archevêque de Rennes[152], il y a aussi plusieurs des évêques protecteurs de l’Université. On distribue les médailles et les récompenses des concours. Puis Mgr Pasquier, recteur de l’Université, fait un rapport sur les travaux de l’année écoulée ; la séance se termine par une allocution du cardinal Labouré.
Angers, mardi 19 novembre 1901
Le matin, a lieu à la chapelle de l’internat la messe du Saint-Esprit célébrée par l’évêque d’Angoulême ; Mgr de Durfort[153], du Mans, prélat de la Maison de Sa Sainteté, y prend la parole. À dix heure un quart, dans la salle de la Conférence Saint-Louis, séance de rentrée de l’École supérieure d’agriculture ; elle est présidée par M. L. de Maillé, duc de Plaisance[154], président du Conseil supérieur de l’école. Après quelques paroles du duc, on entend un rapport du P. Vétillart, directeur de l’école ; on constate avec plaisir que le nombre des élèves s’est beaucoup accru (29 inscrits) et l’école a à peine trois ans d’existence ; cela fait bien augurer pour l’avenir. L’abbé Noffray, professeur, prononce ensuite un long discours sur l’idéal de « l’agriculteur chrétien ». À midi, Papa dîne à l’Évêché avec les professeurs de l’Université ; c’est un véritable banquet, nous dit-il, il y avait 58 convives ; en dehors des évêques et des professeurs, il y avait les professeurs de l’École d’agriculture, le duc de Plaisance, le Père Vétillart. Le soir à 8h, nous assistons au Cirque-théâtre à une conférence donnée par le jonkher Sandberg, aide de camp du généralissime boer Louis Botha ; il est présenté à la nombreuse assemblée (environ 1800 personnes de toutes conditions) par M. Joubert ; quand il paraît, en uniforme d’officier transvaalien, il est accueilli par un tonnerre d’applaudissements et par de frénétiques acclamations. C’est avec des larmes dans la voix qu’il nous dépeint les souffrances atroces auxquelles les femmes et les enfants des Boers sont soumis dans les camps de concentration où les Anglais les parquent et où ils meurent par milliers (le pourcentage de la mortalité est énorme !) ; le jonkher nous renseigne ensuite sur la manière dont les Anglais font la guerre : comme les Boers faisaient sauter souvent les trains militaires anglais, les généraux britanniques ont imaginé de placer sur la locomotive de leurs trains des femmes ou des enfants boers tirés des camps de concentration, et qui protègent ainsi par leur présence les trains de leurs ennemis ! D’autres fois, pendant les batailles, les Anglais font ranger devant eux des femmes boers et tirent à l’abri de leurs corps ; les Boers alors, pour ne pas tirer sur leurs femmes, sont obligés d’aller au combat à cours de crosse ; si les femmes boers veulent fuir du champ de bataille, les Anglais les y ramènent à coups de fusil ou de canon ! En un mot, les Anglais, qui sont 250.000 contre 20 ou 25.000 boers, font une guerre de lâches et de sauvages. M. Sandberg fait faire une quête pour venir en aide aux femmes et aux enfants enfermés dans les camps de concentration, qui manquent du nécessaire ; cette quête lui rapporte environ 450 francs. Ensuite, il montre de curieuses projections de photographies prises sur le théâtre de la guerre. M. Sandberg s’exprime en français d’une façon un peu embarrassée, mais très suffisante ; son discours est coupé par de frénétiques applaudissements ; pour donner une idée de la grandeur d’âme de ces Boers, comme l’assemblée criait souvent « À bas les Anglais », il nous a repris doucement en disant : « Ne maudissais pas nos ennemis, je vous en supplie ».
Angers, mercredi 20 novembre 1901
Le matin, cours ; l’après-midi, j’assiste, à la Cour d’assises, à la condamnation à 5 ans de prison d’un vagabond pris en flagrant délit de vol, la nuit, avec effraction. Ensuite, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, puis je vais chez M. Gavouyère, doyen de la Faculté de droit, que je rencontre, puis chez Mlle Grieshaber, que je ne rencontre pas. Le soir, Papa et Maman assistent, au théâtre, à la représentation de Quo Vadis, la pièce tirée du fameux roman de Sinkierrickz, qui porte le même nom ; la pièce est jouée par des acteurs de la « Porte Saint-Martin », qui font une tournée en province.
Angers, jeudi 21 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, j’assiste au Palais de justice à la condamnation à deux ans de prison d’un ancien domestique de la famille d’Andigné qui a cambriolé le château des D’Andigné près de Beaufort ; la vieille marquise d’Andigné[155] et Mlle d’Andigné viennent témoigner ; plusieurs domestiques de la famille viennent aussi témoigner. Les circonstances atténuantes ayant été admises (je me demande pourquoi ?), le voleur ne peut plus être condamné que de 1 à 5 ans de prison ; la Cour lui donne deux ans de prison ; au lieu que, sans les circonstances atténuantes, il aurait eu de 5 à 20 ans de travaux forcés. À 5 heures ¼, j’assiste au cours de météorologie de M. Couette, et à 8h, dans la chapelle de la rue Rabelais, à une réunion de la Congrégation à laquelle tous les étudiants – congréganistes ou non – ont été invités.
Angers, vendredi 22 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais à bicyclette à la ferme de la Sermonnerie, entre Avrillé et Montreuil-Beffroy ; c’est la ferme d’expérience de l’École d’agriculture ; nous sommes plusieurs élèves, et M. Lavallée nous montre des bestiaux d’abord, puis des champs nouvellement ensemencés. Le soir à 8h ½, nous assistons à la représentation du cirque Plège ; après divers exercices fort bien exécutés, on exécute une pantomime en 4 actes qui représente d’abord des scènes de la vie chinoise, des Européens implantés en Chine, puis une fête au Palais impérial, les massacres des Européens par les Boxers, enfin la prise de Pékin par les armées alliées et des danses exécutés par les soldats alliés dans le Palais impérial ; les costumes étaient très riches, et la couleur locale respectée.
Angers, samedi 23 novembre 1901
Le matin cours de droit. À 2 heures, cours d’agriculture de M. Lavallée ; ensuite, je vais, avec Marie-Thérèse, voir le curé de Saint-Jacques, l’abbé Brossard ; enfin, je vais à la leçon d’escrime. Le soir, conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 24 novembre 1901
Le matin, je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame ; on célèbre la fête d’une société de secours mutuels, et le chanoine secrétaire prononce une allocution. L’après-midi, je vais au Patronage Saint-Serge. Puis je vais féliciter Roger Follenfant du succès de son examen de rhétorique.
Semaine du 25 au 31 novembre 1901
Angers, lundi 25 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais faire une visite à M. Lavallée, que je ne rencontre pas, à M. Maurice Gavouyère, que je ne rencontre pas, et à Mlle Grieschaker, que je rencontre ; je décide avec elle que je vais reprendre mes leçons d’allemands tous les 15 jours, le mardi de 4 à 5 heures. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, admission de plusieurs nouveaux membres ; Bonnet lit un travail sur l’impérialisme anglais ; il l’intitule « Edouard VII seigneur du Transvaal ».
Angers, mardi 26 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais m’entendre avec M. Pinguet, professeur de musique, au sujet des leçons de mandoline ; nous nous mettons d’accord pour prendre la leçon le lundi de 3 à 4 heures de l’après-midi. À 4 h, je vais prendre la leçon d’allemand chez Mlle Grieschaker. À 5h ¼, cours d’agriculture ; ensuite, je vais voir, à l’internat, Normand d’Authon qui est un peu malade, et De Reviers.
Angers, mercredi 27 novembre 1901
Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 5 heures, je vais à l’escrime. Avant, j’ai eu la visite de De Reviers. Maman, fatiguée, garde le lit.
Angers, jeudi 28 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, j’aurais dû aller au cours de météorologie, mais, comme je suis bien enrhumé et que le temps est très froid, Papa ne veut pas m’y laisser aller ; de même, je ne vais pas le soir à la réunion de la Congrégation ; je me fais excuser par De Bréon.
Angers, vendredi 29 novembre 1901
Le matin, cours de droit ; le soir, à 5h, cours d’agriculture.
Angers, samedi 30 novembre 1901
Le matin, je dois dans l’impossibilité d’assister au second cours, celui de Papa, je ne sais quel étudiant nous ayant enfermés Gazeau, De Bréon et moi, dans la chambre de Gazeau à l’internat ! Malgré nos appels, on ne vient nous délivrer qu’à 10h25, c’est-à-dire tout à fait à la fin des cours ; c’est une bien vilaine farce ! Maman part pour Neuilly par le train de 10h ½. L’après-midi, je vais me confesser à l’abbé Brossard à Saint-Jacques, puis à l’escrime ; le soir, à cause de mon rhume, je n’assiste pas à la conférence Saint-Vincent-de-Paul ; Papa y va seul et, à son retour, m’annonce qu’on m’a nommé secrétaire de la Conférence.
Décembre 1901
Semaine du 1er décembre 1901
Angers, dimanche 1er décembre 1901
Le matin, je vais à la messe de communion de 8h à Notre-Dame ; l’après-midi, après une promenade du côté de la route des Ponts-de-Cé, nous allons à vêpres à Saint-Joseph.
Semaine du 2 au 8 décembre 1901
Angers, lundi 2 décembre 1901
Voulant en finir avec mon rhume, je me décide à ne pas quitter la maison d’aujourd’hui, et de plusieurs jours si c’est nécessaire ; aussi, je ne me lève ce matin qu’à 11h ; l’après-midi, je prends une leçon de mandoline au petit salon d’où je ne bouge guère d’ailleurs. Heureusement, pour me distraire, j’ai la lecture de Quo vadis ; je ne sais ce qu’on doit admirer le plus dans ce roman : de l’antithèse continue qui fait ressortir, au regard de la cruauté et de la bassesse des mœurs païennes, la douceur et l’élévation des mœurs chrétiennes ; ou du coloris si vif, du style si vigoureux, qui montre la vie romaine, tant celle des Chrétiens que celle des Païens, avec une exactitude telle que le lecteur se croit au milieu des Pétrone et des Vicinius, des Pomponia et des Lygie. Le soir, je me fais excuser par De Saint-Pern pour la Conférence Saint-Louis où Roques doit parler sur « La question canadienne ».
Angers, mardi 3 décembre 1901
Aujourd’hui encore, je ne me lève qu’à 11h ; j’achève la lecture de Quo vadis. Je reprocherais une chose à ce roman, d’ailleurs remarquable, c’est d’avoir peut-être péché contre la vérité historique en représentant trop Néron sous les traits d’un artiste, ou d’un faux artiste, qui tirait, incendiant et torturant pour se procurer des jouissances artistiques, le plaisir d’assister à des drames véritables ; je crois que Sienkiewickz a un peu trop laissé de côté les calculs politique de ce monstre dont le nom
« … sera, dans la race future
Au plus cruel tyran, une cruelle injure ».
Angers, mercredi 4 décembre 1901
Ce matin, mon rhume étant en bonne voie de guérison, je vais aux cours, l’après-midi, j’assiste à la première conférence de droit civil.
Angers, jeudi 5 décembre 1901
Le matin à 8h, à la chapelle de l’internat Saint-Clair, messe suivie du sermon du R. P. Trophime dominicain ; c’est le premier jour de la retraite, qui finira dimanche. Le P. Trophime annonce les sujets de ses discours ; il parlera sur « l’âme » ; il commence aujourd’hui en traitant « des sens » ; c’est un vrai cours de psychologie. Après le sermon, les cours de droit ont lieu, mais abrégés. L’après-midi, à 5h ¼, cours de météorologie. Le soir à 8h, à cause de mon rhume, qui n’est pas encore fini, je ne vais pas au sermon. Nous apprenons le mariage d’un de nos cousins éloignés, le baron Henry de Descallar, avec Mlle Eulalie Nissimovich, fille de M. Charles Nissimovich, secrétaire général interprète du gouverneur de Tripoli ; le mariage a été célébré le 28 octobre dernier dans l’église catholique de Tripoli de Barbarie. Le baron Henry de Descallar est fils du comte de Descallar et de la comtesse, née de Clermont. Voici comment nous sommes parents avec les Descallar : le grand-père de mon bisaïeul de Pontich, M. de Pontich, avait épousé une demoiselle de Descallar, ou plutôt de Descatllard, d’après l’ancienne orthographe du nom ; avant cette époque, le nom s’était même orthographié « dels Catllard », ce qui signifie en catalan « des échelles », ou des échelons ; aussi, les Descallar sont une des plus vieilles familles de la Cerdagne et de l’Empurdan ; aujourd’hui, ils ont subi des revers de fortune qui leur ont enlevé beaucoup de leur ancienne splendeur.
Angers, vendredi 6 décembre 1901
Le matin, à 8h, messe et instruction à la chapelle de l’internat ; ensuite, cours de droit civil. L’après-midi, à 5h, cours d’agriculture. Le soir, je vais au sermon à l’internat.
Angers, samedi 7 décembre 1901
Le matin, messe et instruction ; suivies du cours de droit administratif. L’après-midi, à 2h, cours d’agriculture ; ensuite, Marie-Thérèse et moi allons nous confesser au curé de Saint-Jacques ; puis je vais à la leçon d’escrime ; le soir, sermon à la chapelle de l’internat. Papa fixe au lundi à 4h l’heure de la conférence de droit administratif. Le programme de ma semaine se trouve maintenant réglé ainsi :
Lundi :
matin : à 8h, cours de droit civil ; à 9h ½, cours de droit criminel
soir : à 4h, conférence de droit administratif ; à 5h ¼, cours d’agriculture ; à 8h, réunion de la Conférence Saint-Louis
Mardi :
matin : à 8h, cours de droit romain ; à 9h ½, cours de droit administratif
soir : à 4h, leçon d’allemand (tous les 15 jours) ; à 5h ¼, cours d’agriculture
Mercredi :
matin : à 8h, cours de droit civil ; à 9h ½, cours de droit criminel
soir : à 5h, conférence de droit civil
Jeudi :
matin : à 8h, cours de droit romain ; à 9h ½, cours de droit administratif
soir : à 2h, leçon de mandoline ; à 5h ¼, cours de météorologie (jusqu’au 1 janvier seulement) ; à 8h, réunion de la Congrégation de Notre-Dame de l’Annonciation
Vendredi :
matin : à 8h, cours de droit civil ; à 9h ½, cours de droit criminel
soir : à 5h ¼, cours d’agriculture ; de temps en temps, visite à la ferme de la Sermonnerie dans l’après-midi du vendredi. Souvent, à 8h, conférence publique dans la grande salle de l’Université
Samedi :
matin : à 8h, cours de droit romain ; à 9h ½, cours de droit administratif
soir : à 2h, cours d’agriculture ; à 5h, leçon d’escrime ; à 8h, réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse Saint-Serge, au presbytère de Saint-Serge
Dimanche :
tous les 15 jours (sauf empêchement), au Patronage Saint-Serge, je surveille les enfants.
Angers, dimanche 8 décembre 1901
Le matin, je vais avec Papa à la messe de communion qui clôture la retraite à la chapelle de l’internat. À 3h, à vêpres à la cathédrale, j’assiste à la procession de foi et au serment des professeurs de l’Université en robe ; enfin, le soir, à la salle de place Saint-Martin, à la réunion générale des conférences de Saint-Vincent-de-Paul
Semaine du 9 au 15 décembre 1901
Angers, lundi 9 décembre 1901
Le matin, cours de droit civil et de droit administratif (celui-ci à cause du cours de M. Bazin, qui est absent). Au cours de Papa, on fait beaucoup de tapage ; les principaux auteurs de ce tapage sont Roussier[156] et De Beauregard. Le soir, à 4h, conférence de droit administratif ; à 5h, cours d’agriculture ; et à 8h, réunion de la Conférence Saint-Louis où on entend une conférence de l’abbé Thomas sur « Les caisses rurales ». Je présente à la conférence Richard de Reviers de Mauny, qui sera reçu à la prochaine séance.
Angers, mardi 10 décembre 1901
Cours de droit romain et de droit administratif. Roussier, De Beauregard et Roques font énormément de bruit malgré les observations de Papa ; Papa est obligé de faire sortir Roussier ; il fait un rapport au doyen sur son cas. L’après-midi, à 4h, leçon d’allemand ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Maman arrive de Neuilly par le train de 8h35.
Angers, mercredi 11 décembre 1901
Le matin, cours de droit civil et de droit administratif (toujours pour remplacer M. Bazin) ; De Beauregard ne vient pas au cours ; Roussier, qui arrive au milieu du cours, est mis à la porte immédiatement et prié de ne revenir qu’avec un mot du doyen. On cause moins que les jours précédents ; mais, malgré la défense expresse de Papa, on fait rouler des boules tout le temps du cours, si bien que Papa, après plusieurs observations très sévères, est obligé d’interrompre le cours ; c’est une situation intenable ! L’après-midi, à 5h, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 12 décembre 1901
Ce matin, au cours de Papa, on s’est tenu un peu mieux, grâce à la précaution qu’a eue Papa d’expulser Roussier qui venait sans la permission du doyen ; cependant, vers le milieu du cours, éclate la sonnerie d’un réveil caché sous la tribune. L’après-midi, à 3h, leçon de mandoline ; à 4h ½, je vais prendre le thé chez De Reviers ; à 5h ¼, cours de météorologie.
Angers, vendredi 13 décembre 1901
Avant le cours de Papa, De Beauregard, Roques et Condoyer qui étaient en train de déranger la tribune, sont surpris par l’appariteur ; celui-ci, ayant voulu les obliger à la remettre en place, De Beauregard l’a insulté ; l’appariteur est allé alors chercher le doyen, qui a pris les noms des coupables ; ils auront sans doute une sévère punition qu’ils n’auront pas volée. Pendant le cours de Papa, il y a eu plus de calme à cause de l’absence de Roussier et de De Beauregard. L’après-midi, à 3h, je vais faire une visite à De Solis y Desmaisières[157], l’élève espagnol de l’école d’agriculture, je ne le rencontre pas. À 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 14 décembre 1901
Le matin, cours de droit (celui de Papa a lieu avec un calme parfait) ; à 11h, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin. L’après-midi, à 2h, cours d’agriculture ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5h, je vais à la salle d’escrime ; à 8h, conférence de Saint-Vincent-de-Paul, j’y donne lecture de la liste des familles secourues, que j’ai faite cette semaine.
Angers, dimanche 15 décembre 1901
Le matin, j’assiste, à 8h, à la messe de communion de la chapelle de la rue Rabelais ; je rentre vers 9h ½, et je ne ressors pas de toute la journée à cause de mon rhume qui m’a repris et qui m’empêche de respirer par le nez et me gêne beaucoup pour parler.
Semaine du 16 au 22 décembre 1901
Angers, lundi 16 décembre 1901
À cause de mon rhume, je ne me lève que vers 11h ; je ne quitte pas la maison, je me distrais par la lecture de diverses études du Correspondant, notamment une étude sur l’origine de la « Liberté de conscience et des cultures » du vicomte de Meaux ; une autre sur un recueil de lettres de Bismarck ; une 3e sur le « Monument de Turenne à Salsbach » ; une 4e enfin, sur le sauvetage des diamants de la couronne en mars 1815 au moment du retour de Napoléon. Une dépêche de l’oncle Xavier arrivée ce matin nous annonce son arrivée pour demain soir. Maman et Marie-Thérèse vont, à la salle de la rue des Quinconces, à un concert où on entendra Botrel et sa femme, au profit de l’achèvement de l’église Notre-Dame.
Angers, mardi 17 décembre 1901
Je ne quitte pas encore aujourd’hui la maison. L’oncle Xavier arrive ici (à 4h35), après avoir passé 3 semaines de permission en Roussillon pour ses affaires. Il reçoit une lettre lui annonçant que sa fille Madeleine est souffrante, ce qui va l’oblige à repartir dès demain, au lieu d’après-demain, comme il en avait l’intention.
Angers, mercredi 18 décembre 1901
Je vais au cours ce matin ; à 5h, nous accompagnons l’oncle Xavier à la gare ; il sera à Paris ce soir ; et il en repartira demain dans l’après-midi pour arriver à Verdun demain à 10h du soir.
Angers, jeudi 19 décembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h leçon de mandoline de M. Pinguet ; à 5h, cours de météorologie de M. Couette.
Angers, vendredi 20 décembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 21 décembre 1901
Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 2h, cours d’agriculture ; à 8h, à l’Université dans la grande salle de conférences, séance solennelle de la Conférence Saint-Louis. M. Lerolle, député de Paris[158], vient la présider ; le programme était celui-ci : d’abord allocution du président, comte Henry de Saint-Pern ; rapport du secrétaire, Jacques Hervé-Bazin, sur les travaux de l’année dernière ; discours de M. René Bazin ; discours de M. Lerolle. Mais M. Lerolle, ayant manqué la correspondance au Mans, n’arrive que vers 9h ; aussi on commence par lire le rapport ; M. Lerolle arrive lorsqu’il en est à plus de la moitié ; M. de Saint-Pern lui souhaite ensuite la bienvenue ; puis M. René Bazin lit un fort joli discours sur les genres de travaux abordés aujourd’hui par les jeunes gens ; enfin, M. Lerolle prononce son discours ; il dit que les catholiques étant, en France, l’immense majorité, doivent reprendre la place qui leur es due, d’autant plus qu’eux seuls peuvent résister à la désagrégation de la société dont les assises – idées de patrie, de famille et de propriété – sont si fortement ébranlées aujourd’hui. M. Lerolle compte sur les jeunes gens pour réaliser cette œuvre de justice et de salut national. Ce discours a été vigoureusement applaudi.
Angers, dimanche 22 décembre 1901
Le matin, à 8h ½, dans la chapelle de l’externat Saint-Maurille, j’assiste à la première messe de M. l’abbé Joseph Henry, frère de l’enseigne de vaisseau Paul Henry mort l’année dernière à la défense du Peï-Tsang et fils de M. Henry, professeur à l’Université catholique. M. l’abbé Henry, ordonné hier par l’évêque de Saint-Brieuc, a voulu venir célébrer sa première messe dans la chapelle de l’externat où il a été élevé ; il a autour de lui beaucoup d’amis de sa famille. L’après-midi, j’assiste avec Papa à une séance du Patronage Saint-Serge ; on y joue une comédie, le Moulin du chat qui fume, et un drame Les mémoires du diable.
Semaine du 23 au 29 décembre 1901
Angers, lundi 23 décembre 1901
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 1h ½, je vais me confesser à M. Brossard, à Saint-Jacques. À 3h moins le quart, je vais avec Maman faire une visite à Mme des Loges, puis chez Mme Gavouyère ; ensuite, je vais à la conférence de droit administratif, puis au cours d’agriculture. Le soir à 8 heures, à la Conférence Saint-Louis, conférence de Roger de Bréon sur « Les États-Unis d’Europe ».
Angers, mardi 24 décembre 1901
Le matin, à 7 heures, je vais à la messe à Notre-Dame où je communie ; ensuite, cours de droit. L’après-midi, malgré une véritable tempête, Maman, Marie-Thérèse et moi nous allons faire une visite à Mme Hervé-Bazin ; à 4h, leçon d’allemand ; à 5h ½, cours d’agriculture ; le soir, nous veillons en attendant l’heure d’aller à la messe de minuit à Saint-Joseph, nous y allons à 11h ¼ en voiture.
Angers, mercredi 25 décembre 1901 (Jour de Noël)
Après la messe de minuit, où nous avons communié, nous réveillonnons ; puis je me couche et je ne me lève qu’à 10 heures. Je reçois une lettre de Xavier me disant qu’il a appris que M. Lafarge, d’Angers, a l’intention d’acheter une voiture automobile Mars ; il me prie d’aller trouver M. Lafarge, de lui faire adresser la commande à lui ; il touchera ainsi une commission que nous partagerons ; je vais voir M. Lafarge à 2h, malheureusement, la commande est déjà fate par l’intermédiaire d’une maison d’Angers, j’en suis pour mes frais ! Nous allons à vêpres à Saint-Joseph.
Angers, jeudi 26 décembre 1901
Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 2 heures leçon de mandoline. Par le courrier de 4 heures, Papa reçoit une lettre de M. Le Marois lui annonçant que la Chambre civile de la Cour de Cassation a cassé, mardi dernier, l’arrêt de la Cour de Montpellier qui nous était favorable, dans l’affaire en demande de rectification d’actes de l’État-civil de la famille Lazerme[159]. Il ne nous dit pas devant quelle cour d’appel l’affaire est renvoyée ; quoiqu’il en soit, et bien que cet arrêt ne tranche qu’une question de droit, il est bien ennuyeux d’avoir encore longtemps à nous préoccuper de cette affaire où nous ne sommes que partie jointe. Le soir, à 8h, j’assiste à la réunion de la Congrégation, rue Rabelais.
Angers, vendredi 27 décembre 1901
Le matin, cours de droit ; après les cours, examen d’agriculture par M. Lavallée, en présence du P. Vétillart, je m’en tire passablement. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8h ¼, nous assistons à une conférence du Recteur des Facultés, Mgr Pasquier, sur « Les principaux étonnements d’un voyage autour du monde ». Mgr Pasquier qui, en sa qualité de supérieur général du Bon Pasteur, a fait l’an dernier le tour de la terre en passant par l’Inde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis d’Amérique, pour inspecter les deux cents et quelques maisons de cet ordre qui sont répandues sur la surface du globe, nous lit un charmant travail, dans un style très doux et souvent émaillé de citations classiques sur les « principaux étonnements » que cet énorme voyage lui a fait éprouver. Mgr Rumeau assistait à la conférence ; Maman, fatiguée, avait été obligée de se coucher de bonne heure, et n’a pas pu y venir.
Angers, samedi 28 décembre 1901
Le matin, cours de droit, les derniers avant le jour de l’an, car c’est aujourd’hui que nous entrons en vacances. L’après-midi, à cinq heures, je vais à l’escrime ; à 8h, conférence de Saint-Vincent-de-Paul, où je propose d’admettre plusieurs familles de la part de M. Jac ou du P. Carron.
Angers, dimanche 29 décembre 1901
Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, jusqu’à 5 heures, je reste au Patronage où je surveille les enfants. Je rentre ensuite et j’écris des lettres du jour de l’an jusqu’au moment de dîner.
Semaine du 30 au 31 décembre 1901
Angers, lundi 30 décembre 1901
Ce matin, je me lève tard, comme il convient quand on est, pour peu de temps, en vacances. Dans la journée, j’écris un grand nombre de lettres. Philomène arrive ce matin pour 5 jours.
Angers, mardi 31 décembre 1901
Je me lève encore assez tard ; j’écris quelques lettres. Le soir, je vais me confesser avec Marie-Thérèse, à Saint-Jacques. Le soir, au moment de dîner, vient le moment des étrennes ; Marie-Thérèse, Philomène et moi nous nous sommes cotisés pour offrir un petit objet à Papa et Maman. Nous voilà donc arrivés au terme de cette 1ère année du XXe siècle. Elle est navrante pour notre patriotisme et notre foi ! Un gouvernement de dictateurs sans vergogne et sans honneur s’est employé toute l’année à démolir l’esprit de discipline dans l’armée et a détruit la liberté des congrégations par la loi néfaste du 1er juillet, qui organise la liberté d’association pour tout le monde, sauf pour elles. La liberté d’enseignement, déjà atteinte par la loi sur le contrat d’association, est menacée d’être brutalement supprimée par différents projets d’initiative parlementaire. Ce n’est qu’à l’extérieur que nous avons eu quelques consolations, par le règlement de la question chinoise où les propositions de la France ont formé la base de l’accord des puissances, et par la démonstration contre la Turquie qui a montré que nous saurions faire respecter les droits de nos compatriotes et surtout notre protectorat religieux. L’année 1902, qui nous apportera les élections législatives, mettra-t-elle enfin, à la place de cette république dreyfusarde, un gouvernement honnête et patriote ? L’avenir nous le dira.
[1] Les conférences sont des cercles d’étudiants catholiques. La Conférence Saint-Louis a été fondée à Angers en 1886 par Ferdinand Hervé-Bazin (1847-1889), beau-frère du célèbre écrivain René Bazin (dont il sera question plus loin) pour accueillir les élèves des facultés catholiques. Elle organisait des lectures publiques et des conférences (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Il s’agit de Jean Gavouyère (Rennes, 11 octobre 1839-Angers, 19 février 1909), doyen de la Faculté catholique de droit d’Angers, marié à Adrienne Chemin, et de son fils Maurice (Rennes, 6 décembre 1866-Les Ponts-de-Cé, 4 août 1951), avocat, secrétaire des Facultés catholiques de l’Ouest (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Il s’agit très certainement de la famille de René Bazin (Angers, 26 décembre 1853-Paris, 20 juillet 1932), professeur de droit à la Faculté catholique d’Angers, romancier, membre de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers en 1880, qui sera élu membre de l’Académie française en 1903. Il avait épousé en 1876 Aline Bricard (1855-1936), d’où 8 enfants. Il sera souvent question de cette famille ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Élisabeth Bazin (Angers, 9 octobre 1879-Lyon, 13 décembre 1926), première fille de René Bazin dont il est question dans la note précédente, épousa le 5 janvier 1901 en l’église Saint-Laud de Tours l’architecte lyonnais Antoine Sainte-Marie Perrin (1871-1928), fils de Louis Perrin dit Sainte-Marie Perrin (1835-1917), auteur notamment de la basilique de Fourvière. Ils n’eurent pas de postérité (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Joseph Rumeau (Tournon-d’Agenais, 11 janvier 1849-9 février 1940), évêque d’Angers de 1898 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] René Ferdinand Nicolas Marie Bazin (devenu René-Bazin en 1922 ; Angers, 11 mai 1877-23 mai 1940), fils aîné de l’auteur René Bazin évoqué dans une note plus haut. Polytechnicien (1897), il fut industriel dans l’électrécité. Son épouse Madeleine Gain, née à Angers en 1880, était la fille de Louis Gain, bâtonnier de l’ordre des avocats de cette ville et procureur de la République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Alphonse Pierre Marie Favier du Perron (Marsannay-la-Côte, Côte d’Or, 22 septembre 1837-Pékin, 4 avril 1905), prêtre lazariste, missionnaire à Pékin depuis 1862, vicaire apostolique de Pékin en 1898. ’est lui qui négocie le décret impérial du 15 mars 1899 sur les relations des évêques avec les autorités civiles chinoises. Il assiste à la révolte des Boxers et dirige la défense du quartier du Pé-Tang lors du siège du 13 juin au 16 août 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Le Pé-Tang ou Beitang (chinois : 北堂 ; litt. « cathédrale du nord »), de son nom officiel cathédrale de Xishiku (chinois traditionnel : 西什庫天主堂 ; chinois simplifié : 西什库天主堂), également connue sous le nom de cathédrale Saint-Sauveur ou église Saint-Sauveur (chinois : 救世主堂), est une ancienne cathédrale du Pékin impérial de la fin du XIXe siècle. Il est situé à l’intérieur de l’enceinte de la Cité impériale. En 1900, lors de la révolte des Boxers, il a été assiégé du 6 juin au 16 août, au cours de violents combats. L’édifice est affecté désormais à l’organisation chinoise de l’association patriotique qui n’est pas reconnue par Rome. (Wikipédia ; note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Paul Henry (Angers, 11 novembre 1876-tué lors de la défense de la cathédrale du Pé-Tang le 30 juillet 1900). René Bazin a rédigé une plaquette en son hommage, publiée à Tours en 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] La reine Victoria est décédée le 22 janvier 1901. Son fils Édouard VII lui succède comme roi d’Angleterre, jusqu’à sa propre mort en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Il s’agit probablement d’Arthur de Lancrau, comte de Bréon (1843-1903), capitaine d’artillerie, marié à Marthe de Certaines (1857-1914), dont le fils Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934) était de la même génération qu’Antoine d’Estève de Bosch. Famille vivant à Bréon, commune de Marigné-Peuton, Mayenne, à 48 au nord d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Certainement Jacques Hervé-Bazin (Angers, 22 juillet 1882-Le Kremlin-Bicêtre, 10 septembre 1944), fils de Ferdinand Hervé et de Marie Bazin et neveu de l’écrivain René Bazin, souvent cité ci-dessus. De la même génération qu’Antoine d’Estève de Bosch, il fut lui-même magistrat et professeur à l’Université catholique d’Angers. Marié en 1909 à Paule Guilloteaux, ils sont les parents du célèbre écrivain Jean-Pierre Hervé-Bazin dit « Hervé Bazin » (1911-1996) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Charles Guillaume Buston (né à Bordeaux le 18 juillet 1848), professeur à la Faculté catholique de droit d’Angers, marié dans cette ville le 14 septembre 1878 avec Marie Marthe Belleuvre. Leur fils, Paul Buston (Angers, 25 août 1879-1964) fut colonel d’artillerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Il s’agit très certainement de la Congrégation de la Très Sainte-Vierge. L’année 1901 fut marquée par d’âpres débats sur les congrégations, donnant lieu à une loi au mois de juillet – dont il sera question plus loin – puis, plus tard, sur la fameuse loi de 1904 interdisant les congrégations en France (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Il s’agit peut-être de Marie Bouvier (Angers, 25 mars 1849-14 octobre 1929), mariée le 18 avril 1871 à Angers avec Valentin Huault-Dupuy (Angers, 30 octobre 1844-23 novembre 1912), membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Angers, avocat et propriétaire terrien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Il s’agit du discours prononcé à la Chambre par Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904) en février 1901 au moment de la présentation de sa loi sur les congrégations, qui sera votée en juillet de la même année (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Peut-être Louis Vachez (Déols, Indre, 5 avril 1884-Nantes, 6 mai 1969), fils d’Alfred Vachez et Valentine Moulin, qui sera architecte et épousera en 1925 à Angers Marthe Bigot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] André de Joly (Paris, 26/1/1857-6 avril 1934), chef de cabinet de différents ministres de la IIIe République, fut nommé en 1893 préfet de la Creuse, puis de la Vendée (1895), de Saône-et-Loire (1899), du Maine-et-Loire (1900) puis des Alpes-Maritimes (1904) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Très certainement Marie Le More (Chantenay, Sarthe, 21 mai 1855-Le Mans, 11 juin 1923), mariée le 22 novembre 1877 à Chantenay avec Charles Loir-Mongazon (Cholet, 9 juillet 1848-Paris, 17 février 1887), professeur à l’Université catholique d’Angers. Leurs deux filles, mentionnées plus haut lors d’un bal – voir 17 janvier 1901 –, Cécile et Thérèse, épouseront respectivement MM. Chassin du Guerny et de Sars (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Ce journal de tendance républicaine, intitulé Le Patriote. Journal démocratique de l’Ouest, parut à Angers de 1870 à 1917 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Henri de Saint-Pern (Angers, 12 octobre 1874-16 janvier 1945), fils d’Henri de Saint-Pern et de Sophie Espivent de La Villesboisnet, marié le 16 avril 1907 à Paris avec Gabrielle de Robien. Propriétaire agricole et châtelain de la Bourgonnière, il sera conseiller général et élu député du Maine-et-Loire en 1936 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Plusieurs membres de cette famille pourraient correspondre à ce personnage. Il s’agit peut-être de René de Monti de Rezé (Rezé, Loire-Atlantique, 30 juillet 1848-Saint-Aubin-le-Cloud, Deux-Sèvres, 22 octobre 1934), ancien zouave pontifical et auteur de souvenirs sur le comte de Chambord (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] En 1901, le directeur de ce journal était Henry Jagot (1858-1933), qui écrira en 1914 un livre sur les origines de la guerre de Vendée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Certainement Raoul du Réau de La Gaignonnière (château de Barot, Montevrault-sur-Èvre, Maine-et-Loire,30 septembre 1855-Angers, 1er novembre 1935), fils de Zacharie, comte du Réau de La Gaignonnière, ancien zouave pontifical, et de Marie-Thérèse de Quatrebarbes. Licencié en droit, il publia en 1901 un livre intitulé L’Anjou et la défense du Saint Siège en 1860 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Prosper Philippe Augouard (Poitiers, 16 septembre 1852-Paris, 3 octobre 1921), ancien zouave pontifical, missionnaire français de la Congrégation du Saint-Esprit, second évêque responsable du Congo français et de l’Oubangui (1890-1921). Il est une figure importante de l’alliance entre le pouvoir civil et religieux dans l’entreprise de colonisation républicaine, et a été surnommé « l’apôtre du Congo » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Paul Normand d’Authon (Grenoble, 21 février 1873-Angers, 25 novembre 1932), administrateur d’hospices et historien amateur. Il avait épousé en 1902 Gabrielle Hervé (1872-1945), fille de Ferdinand Hervé et de Marie Bazin, et nièce de René Bazin cité plus haut (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Voir plus haut note du 6 janvier 1901. Maurice Gavouyère (Rennes, 6 décembre 1866-Les Ponts-de-Cé, Maine-et-Loire, 4 août 1951), avocat et secrétaire des Facultés catholiques de l’Ouest, avait épousé le 23 janvier 1889 à Rennes Mathilde Beaufils (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Il s’agit peut-être d’Antoine de Ponnat (Gueugnon, Saône-et-Loire, 12 juin 1840-Rigny-sur-Arroux, même département, 30 septembre 1905), écrivain, mais il est surprenant que ce personnage ait participé à la Conférence Saint-Louis car il était libre penseur et anticlérical (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Il doit certainement s’agir de Jeanne Guillemot de La Villebiot (Chevillé, Sarthe, 23 juillet 1881-Bazougers, Mayenne, 14 février 1953), fille de Georges Guillemot de La Villebiot, capitaine d’infanterie, et de Marie Lemonnier de Lorière, qui épousera le 27 octobre 1902 à Angers Louis-Marie de Guibert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Paul Baugas (Saint-Denis-la-Chevasse, Vendée, 19 octobre 1861-Banneville-la-Campagne, Calvados, 10 août 1948), professeur à l’Université libre d’Angers, membre titulaire de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Léonce Gontard de Launay (né à Nantes le 2 décembre 1859), issu de la noblesse angevine et vendéenne, généalogiste, membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Angers, auteur de plusieurs ouvrages de généalogie angevine. Il avait épousé en 1883 Yvonne de Bruc de Montplaisir, dont il divorcera en 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Il s’agit de l’un de ses plus célèbres ouvrages : Les Oberlé, publié en 1901 chez Calmann-Lévy, qui fut vendu à 18.000 exemplaires à sa sortie, et ouvrit à son auteur les portes de l’Académie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Jacques Dodard des Loges (Doué-la-Fontaine, Maine-et-Loire, 28 décembre 1881-Angers, 10 décembre 1954), fils de Louis Dodard des Loges et de Madeleine de Place. Il épousera en 1907 Gersinde Le Beschu de Champsavin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Il s’agit de la loi du 1er juillet 1901, qui régit encore à l’heure actuelle le statut des associations en France. Les débats à la Chambre, très houleux portaient sur les statuts des congrégations, devant devenir des associations religieuses (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Il s’agit de sa grand-mère maternelle, Antoinette de Pontich (1835-1924), veuve d’Auguste Lazerme. Voir supra notes de la partie introductive (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Paul Féron-Vrau (1864-1955), issu d’une famille de Lille, journaliste dans la presse catholique de sa région natale, reçut La Croix des mains des Assomptionnistes en 1900, à l’issue de l’Affaire Dreyfus, et fut étroitement mêlé aux rapports entre le Vatican et la IIIe République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Etienne Lamy (Cize, Jura, 2 juin 1845-Paris, 9 janvier 1919), avocat, journaliste et homme politique, ancien député du Jura, à la fois catholique et républicain. Il sera élu membre de l’Académie française en 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Marie Estève (1853-1926), mariée à Gaëtan Civelli (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Il s’agit d’un catalanisme pour « arquimesa », un meuble équivalent à un cabinet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Henry des Cordes (1877-1949), fils de Georges des Cordes et de Nathalie d’Auberjon, était le frère aîné de Marguerite-Marie des Cordes (1879-1952), qui avait épousé en 1900 Xavier Civelli de Bosch, comme cela a été indiqué dans la partie introductive du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Joseph de Lazerme (1846-1922), cousin germain de la mère d’Antoine d’Estève de Bosch, avait engagé une procédure pour ajouter une particule à son nom et faire reconnaître en France le titre de comte de Lazerme qui lui avait été attribué par le prétendant carliste au trône d’Espagne. Cette affaire est largement documentée dans le Fonds Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (cote 57J).
Pierre Le Marois (1854-1918), avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation, avait épousé en 1879 Fernande de Jacomel de Cauvigny, cousine germaine de Joseph de Lazerme par sa mère née Delon de Marouls (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Il s’agissait d’une fabrique d’automobiles où travaillait Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Il s’agit d’Albert Lazerme (Sisteron, 24 octobre 1856-Paris, 21 septembre 1913), fils d’Henri Lazerme et d’Amélie Fichet, et cousin germain de Suzanne Lazerme, Mme d’Estève de Bosch. Albert Lazerme, entré à Saint-Cyr en 1875, sous-lieutenant puis lieutenant d’infanterie, fera sa carrière dans le contrôle de l’armée, terminant administrateur de 1ère classe au Ministère de la Guerre. Il avait épousé le 7 mai 1888 à Perpignan Jeanne Génin (1864-1927), dont il eut quatre enfants : Suzanne Lazerme (née en 1889), Madeleine (née en 1891), Amélie (1894-1900) et Jean (né en 1902), dont il sera question par ailleurs dans le journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Joseph Cornet (Rodès, 10 avril 1885-Perpignan, 27 avril 1953), fils aîné de Joseph Cornet et d’Isabelle Ribes. Son père était le fils de Rosalie de Bosch, sœur de Sophie de Bosch, grand-mère de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Léon de Barescut (1825-1907), ancien directeur de l’enregistrement, était le cousin issu de germains de Sophie de Bosch, citée dans la note ci-dessus. Il eut neuf enfants, parmi lesquels Maurice de Barescut (1865-1960), futur général (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Maurice d’Estève de Bosch (Perpignan, 14 octobre 1878-disparu au combat de Deir Koush, Syrie, 8 janvier 1921), chef d’escadrons de cavalerie, fils de François-Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938) et de Marie de Terrats (1855-1939), cousin germain d’Antoine, dont il sera question à de nombreuses reprises dans le journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Armand de Terrats (Bordeaux, 4 février 1851-Paris 9e, 11 juin 1907) était le fils d’Antoine de Terrats et d’Emma Jaume, morte dans l’incendie du Bazar de la charité en 1897. Sa sœur Marie de Terrats avait épousé François-Xavier d’Estève de Bosch. Armand de Terrats fut artiste peintre à Paris et mourut célibataire. Il est cité dans certaines revues d’art contemporain mais ses productions semblent perdues (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] Joachim du Plessis de Grenédan (Rennes, 31 janvier 1870-Bégrolles-en-Mauges, Maine-et-Loire, 1er septembre 1951), dit le comte du Plessis de Grenédan, fils de Charles du Plessis de Grenédan et de Marie-Caroline Frilet de Châteauneuf, d’abord avocat à Rennes, fit l’essentiel sa carrière comme professeur de droit à l’Université catholique d’Angers, dont il fut le doyen. Marié en 1889 à Louise Louërat, il rentra dans les ordres après son veuvage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Il s’agit de Paul Magué (1849-1912), commandant du génie et futur général de brigade, époux de Joséphine Lazerme. Voir chapitre introductif du journal supra. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Gabriel Syveton (Boën, Loire, 21 février 1864-Neuilly, 8 décembre 1904), professeur agrégé d’histoire, fondateur avec Jules Lemaître et François Coppée de la Ligue de la patrie française, dont il est trésorier. Élu député nationaliste de Paris en 1902, il participe à créer le groupe républicain nationaliste. En 1903, il défend les congrégations et, en 1904, joue un grand rôle dans la révélation du scandale des fiches, affaire de fichage politique et religieux des militaires. Il est célèbre pour avoir souffleté le général André, ministre de la guerre en 1904. Il décide, cette même année, que la Ligue de la patrie française rompra ses liens avec Edouard Drumont, considérant que l’antisémitisme était dommageable au mouvement nationaliste. Sa mort, par intoxication au monoxyde carbone, sera considérée comme suspecte (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[51] Pierre Noilhan (Geaune, Landes, 15 décembre 1952-Paris, 25 juillet 1902), avocat à la cour d’appel et journaliste, secrétaire de la Ligue de la patrie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] François Coppée (Paris, 26 janvier 1842-23 mai 1908), poète, dramaturge et romancier, célèbre pour ses poésies sur la vie parisienne populaire, membre de l’Académie française en 1884. Revenu à l’Église catholique, il fut le président d’honneur de la Ligue de la patrie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Il s’agit très certainement de Roger du Rieu de Marsaguet (Angers, 24 avril 1880-Marseille, 28 novembre 1939), fils d’Alexandre du Rieu de Marsaguet, docteur en droit et professeur à la Faculté catholique d’Angers, ancien gouverneur des princes d’Orléans (ducs de Vendôme, de Montpensier et d’Alençon) et de Jane Stafford-Henderson. Il épousera en 1918 Bérangère Delpature (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Il pourrait aussi s’agir de ses frères Henri (1877-1912), directeur des Mutuelles du Mans, ou Gonzague (1883-1929), bien qu’ils ne soient pas tout à fait de la même génération qu’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Ferdinand Brunetière (Toulon, 19 juillet 1849-Paris, 9 décembre 1906), historien de la littérature et critique littéraire, directeur de la Revue des Deux Mondes, membre de l’Académie française en 1893. Antidreyfusard mais pas antisémite, il s’opposa à Edouard Drumont (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Henri de Dreux-Brézé (Paris, 22 mars 1826-13 janvier 1904), marquis de Dreux-Brézé, fils d’Emmanuel et de Marie-Charlotte de Boisgelin, marié en 1850 à Marie des Bravards d’Eyssat. Propriétaire du château de Brézé (Maine-et-Loire, au sud de Saumur), il en continua les travaux d’embellissement, sous la houlette de l’architecte angevin René Hodé (élève de Viollet-le-Duc) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Théodore Botrel (Dinan, 14 septembre 1868-Pont-Aven, 26 juillet 1925), auteur-compositeur-interprète, connu pour avoir composé La Paimpolaise (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Alfred Gardey de Soos (né le 27 juin 1891 à Angers), fils de Louis Gardey de Soos (1850-1921), d’une famille originaire du Gers, et de Blanche de Falguière (1854-1908), pour sa part originaire de Toulouse. Cette famille s’était installée à Angers comme administrateur des chemins de fer. Alfred de Soos sera père jésuite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Bertrand de Gréaulme (né en 1857), dit le comte de Gréaulme, fils d’Alfred de Gréaulme, issu de la petite noblesse de l’Indre, et d’Ane Gaultier, avait épousé en 1884 Valérie Pintedevin du Jardin. Il avait eu trois enfants, nés entre 1886 et 1889 à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[63] Henri du Breil de Pontbriand (Rennes, 16 février 1851-Candé, Maine-et-Loire, 13 février 1929), fils d’Henri du Breil de Pontbriand et d’Adélaïde Brossays du Canfer, d’une vieille famille de la vieille noblesse bretonne. Engagé en 1870 aux Éclaireurs des volontaires de l’Ouest, il épousa en 1872 à Angers Marie Guibourd, d’une famille de propriétaires d’Angers, dont il eut cinq enfants nés à Angers entre 1873 et 1883 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[64] Jules de Falguière (né à Toulouse en 1860), fils de Louis de Falguière et de Jeanne Ledoux, chanoine, aumônier de l’hôpital militaire et de la prison militaire de Toulouse, frère de Jeanne de Falguière, Mme Gardey de Soos (voir notes du 2 et du 18 juin 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Jude Chauveau de Kernaëret (1841-1927), dit « Monseigneur », professeur à la Faculté des lettres d’Angers, membre de l’Académie d’Angers, fils de Joseph Chauveau de Kernaëret et de Félicité de Tredern (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Albert Follenfant (né le 15 janvier 1854 à Angers), fils d’Alexandre Follenfant et d’Adèle Charon, épousa le 5 octobre 1881 à Angers Marie-Louise Poirier du Lavouër. Il était avocat à la Cour d’appel d’Angers et eut trois enfants, dont Roger Follenfant, cité plus haut (25 mai 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Il s’agit soit de Claire (née en 1880) ou d’Isabelle de Lancrau de Bréon, sœurs de Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934), tous fils du comte Arthur de Lancrau de Bréon, et de Marthe de Certaines (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Sabine Le Jumeau de Kergaradec (Angers, 21 octobre 1883-La Motte-Beaumanoir, Pleugueneuc, Ille-et-Vilaine, 13 juillet 1914), fille de Camille Le Jumeau de Kergaradec et d’Henriette de Place. Elle épousera en 1913 le vicomte Paul de Lorgeril (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Charles Armand Marie Gilles de Fontenailles (né à Orléans le 2 mai 1880), fils de Raymond Gilles de Fontenailles (1856-15 août 1901) et de Blanche Longuet de La Giraudière. Il épousera le 27 août 1901 à Angers Marie Anne Lebouvier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] Voir supra note du 2 juin 1901. Joseph Gardey de Soos (Nohic, 18 octobre 1887-Angers, 24 janvier 1942), fils de Louis Gardey de Soos et de Blanche de Falguière. Il épousera en 1912 à Angers Jeanne de Richeteau de La Coudre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Marguerite de Rouault (Poitiers, 5 août 1867-Chalandray, Vienne, 15 mars 1944), fils de Louis Alfred de Rouault et de Marie-Victoire de Pidoux, tous deux issus de familles nobles de la vielle. Elle épousa Léonce de Becdelièvre (1863-1942). Elle avait deux frères : Henry (1864-1948) et Armand (né en 1866) de Rouault.
[72] Pierre Paul Vannier (Baumé, 16 mars 1860-Canada, 30 novembre 1904). Bénédictin, moine de Solesmes, il fait partie en 1890 du groupe chargé de restaurer l’ancienne abbaye de Saint-Maur-sur-Loire, où, en tant que cellérier, il développe la culture de la vigne. Les lois de 1901 forcent les moines de Saint-Maur à émigrer en Belgique puis au Luxembourg, et de nouveau en Belgique. Il se fixe au Canada en 1912 et fonde le monastère bénédictin Saint-Benoît-du-Lac. Voir une excellente biographie : https://www.biographi.ca/fr/bio/vannier_pierre_paul_14F.html (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Les Roig descendent du mariage (1764) de Thomas de Roig Dotres et de Marie de Pontich Descallar, dont le frère François de Pontich Descallar (1741-1830) est le grand-père d’Antoinette de Pontich (1835-1924), grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, qu’il appelait « Bonne Maman ». Le grand-père des demoiselles mariés en 1901 était donc le cousin issu de germains de cette dernière. Les demoiselles, respectivement nées en 1879 et 1881, était les filles de Charles de Roig et de Thérèse Lacordaire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Il s’agit de Léon van den Zande (Metz, 9 mars 1865-Bussunarits-Sarrasquette, Pyrénées-Atlantiques, 2 décembre 1921), fils de Louis Ferdinand van den Zande, inspecteur des douanes, et d’Adélaïde d’Apat. Cette dernière était la fille de Clémence Sicart d’Alougny, elle-même petite-nièce de Marie-Antoinette de Sicart, épouse de François de Pontich et grand-mère de Marie-Antoinette de Pontich, grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch. Cette parenté est expliquée plus loin par ce dernier. Léon van den Zande épousa le 28 septembre 1901 à Bordeaux Édith de Rolland (1874-1966), fille d’Albert de Rolland et de Jeanne de Baritault (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Olivier Follenfant (Angers, 12 août 1882-mort pour la France au Touquet le 22 mai 1940), saint-cyrien et colonel de cavalerie, fils d’Albert Follenfant et de Marie-Louise Poirier du Lavouër, épousera en 1938 à Paris Claire Devicque (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[76] Il peut s’agir de Berthe Lepiller, mariée en 1887 à Angers avec Gaston Jeauffreau de Lagérie, avocat, ou de sa belle-sœur Denise Thoré, mariée en 1887 à Angers avec Raoul Jeauffreau de Lagérie, colonel, membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[77] À partir de ce jour, Antoine d’Estève de Bosch note tous les jours le lieu où il se trouve.
[78] Georges Pasquier de Franclieu (El Biar, Algérie, 1er janvier 1847-Puymaurin, Haute-Garonne, 24 mars 1929), saint-cyrien, colonel d’infanterie. Fils de Camille Pasquier de Franclieu et de Victorine Rouher de Julliac, il avait épousé en 1882 Léonie Dougnac de Saint-Martin, dont la grand-mère paternelle, Anne Cécile Conil, était la demi-sœur de Thérèse Sérane, mère d’Auguste Lazerme, grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[79] Il doit s’agir de Gustave Aron (1870-1935), juriste distingué, père du célèbre philosophe Raymond Aron (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[80] La collatio emancipati est une ancienne pratique juridique romaine qui obligeait les descendants émancipés à rapporter à la masse héréditaire les biens qu’ils avaient acquis après leur émancipation pour pouvoir participer à la succession de leur père. Elle visait à rétablir l’égalité entre les héritiers émancipés (qui n’étaient plus sous l’autorité paternelle) et les descendants non émancipés restés sous cette tutelle, car ils n’avaient pas acquis de biens en leur propre nom (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[81] La querela inofficiosi testamenti est une procédure de droit romain par laquelle les héritiers légitimes les plus proches peuvent contester un testament qui ne respecte pas leurs parts successorales minimales, en demandant sa nullité (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[82] René de Porcaro (Saint-Jouan-des-Guérets, Ille-et-Vilaine, 16 janvier 1880-Paris, 29 janvier 1922), fils de René Marie, comte de Porcaro, et d’Alix Moucet. Il épousera en 1912 Marthe de Léonard de Juvigny (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[83] Antoine du Bois de Maquillé (Morannes, Maine-et-Loire, 13 juin 1883-Angers, 23 août 1972), fils de René du Bois de Maquillé et de Marguerite de Quatrebarbes. Il épousa en 1957 Clotilde Chouviat puis en 1964 Jeanne Vinmer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[84] Marguerite Marie Pares, épouse d’Élie Lucas. Voir note au sujet de la famille Lucas dans la partie introductive de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[85] Il s’agit peut-être de Jeanne Lestre du Saussois (Semur-en-Auxois, Côte-d’Or, 24 mai 1865-Juillenay, Côte d’Or, 21 octobre 1951), fille d’Émile Lestre du Saussois et de Louis Ricard, mariée le 11 mai 1887 à Semur-en-Auxois avec François Miron (1855-1917), lieutenant-colonel de cavalerie, dont elle eut deux enfants (en 1901, elle avait trois garçons de 9, 5 et 3 ans) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[86] Il s’agit certainement de François Roumain de La Touche (Saint-Lô, Manche, 15 avril 1883-Thionville, Moselle, 14 février 1951), fils de Paul Roumain de La Touche, de la noblesse bretonne, et de Marie-Thérèse Avril de Pignerolle, pour sa part originaire d’Angers. Il épousera en 1906 à Paris Solange Girard de Vasson (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[89] Il s’agit peut-être d’une erreur, aucun jésuite n’ayant été retrouvé dans la généalogie de la famille de Raymond Cahuzac. On note en revanche Louis Marie Casimir Félix de Roquefeuil Cahuzac (1871-1916), jésuite, fils de Félix de Roquefeuil Cahuzac et de Charlotte du Breil de Pontbriand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[90] Henri Achard de Bonvouloir (1839-Paris, 12 juillet 1914), dit le comte de Bonvouloir, fils d’Auguste Achard de Bonvouloir et d’Henriette de La Tour du Pin Verclause. Issu de la branche cadette d’un vieille famille noble du Calvados, il épousa le 14 mai 1871 à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénéees) Marie-Thérèse du Pin (1849-1938) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[91] Ernest de Dax d’Axat, né le 20 décembre 1860 à Montevideo (Uruguay), marquis d’Axat, fils du marquis Albert de Dax d’Axat, diplomate, et d’Hortensia Cruz. Il épousa Marie-Antoinette de Fréjacques de Bar, d’une vieille famille bourgeoise de l’Aude. Les Dax ou d’Ax de Cessales, originaires de l’Aude, arrivèrent en Roussillon par un mariage en 1719. À la génération suivante, Jean d’Ax de Cessales épousa en 1766 Marie-Thérèse de Chiavari, héritière de terres à Ille et Bouleternère, qui se transmirent dans sa famille, par la suite fixée à Montpellier. Ange Bonaventure de Dax d’Axat (1767-1847), marquis d’Axat, arrière-grand-père de celui dont il s’agit ici, fut maire de Montpellier de 1814 à 1830 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[92] Il s’agit peut-être d’Ernest de Sarret, né à Aurillac le 1er mars 1876, fille de Louis Gabriel, vicomte de Sarret, et de Blanche du Cos de la Hitte. Il épousera en 1911 à Lavaur Elisabeth de Bermond d’Auriac. Cette piste semble plus plausible qu’un membre de la branche de Sarret de Coussergues, qui usait plutôt le titre de baron (Note de l’éditeur).
[93] Membre de la famille de Gentil Baichis de l’Aude. À cette époque, il y avait plusieurs jeunes filles de cette famille non encore mariées : Germaine (1879-1922), Lucienne (1879-1928), Pauline (née en 1880) et Marie-Henriette (née en 1881) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[94] Xavier Roux de Reilhac de Chateaurocher (4 novembre 1881-mort pour la France en septembre 1918), fils de Louis Roux de Reilhac de Chateaurocher, capitaine d’infanterie de marine, et d’Élise Motais de Narbonne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[95] René Le Jariel des Chatelets (Le Mans, 4 juillet 1882-Paris, 17 décembre 1963), fils d’Alexandre Le Jariel des Chatelets, d’une famille originaire d’Ernée (Mayenne) et de Marie Mordret (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[96] Charles Aubin de La Messezière (Torchamp, Orne, 11 mai 1883-mort pour la France le 19 septembre 1918), fils d’Ernest Aubin de La Messezière, d’une famille originaire d’Ernée (Mayenne), et d’Alix Doynel de La Sausserie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[97] Emmanuel de Chefdebien-Zagarriga (Perpignan, 25 décembre 1877-Lorgues, Var, 5 décembre 1951), prêtre puis professeur, fils de Fernand de Chefdebien-Zagarriga, industriel, et de Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[98] Il peut s’agir de plusieurs personnes : Paul de Fournas de La Brosse (1853-1914) ; Henry (1852-1921) ; Gaston (1853-1917) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[99] Henri Brard (Longueville, Seine-et-Marne, 29 juillet 1883-8 novembre 1958), fils de Jean Brard, ingénieur des Arts et Manufactures, et de Marie Eudoxie Marion. Il épousa en 1906 à Paris Louise Gourmand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[100] Étienne Batlle (Ille-sur-Tet, 10 décembre 1859-6 décembre 1925), fils de Simon Batlle et de Marguerite Salamo, issus de deux vieilles familles d’Ille. Marié à Marguerite Boix, il fut docteur en médecine, maire d’Ille puis pharmacien à Perpignan. Conseiller général du canton de Vinça en 1889, président de la Commission de ravitaillement en 1914-1918, il fut élu député des Pyrénées-Orientales sur la liste « d’union républicaine nationale pour l’ordre et la prospérité du pays ». Il en sera question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[101] Il s’agit sans doute d’Antoine de Pontich Sicart (Vinça, 5 mars 1775-4 avril 1865), fils de François de Sicart Descallar et de Marie-Antoinette Sicart de Taqui (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[102] Jules Sabaté, né à Vinça le 12 avril 1843, fils de Michel Sabaté et de Thérèse Badrignans, avait épousé le 13 juillet 1871 à Vinça Constance Batlle, née à Vinça le 11 juillet 1850, fille de Constant Batlle et d’Angélique Jonquères. Par sa grand-mère paternelle, Joséphine Ballessa, il était le cousin éloigné de la grand-mère d’Antoinette d’Estève de Bosch, Antoinette de Pontich, elle-même fille d’une Ballessa (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[103] Louis Philippe de Durfort (1733-1800), comte de Deyme, colonel du Régiment de Chartres infanterie, était le fils de Nicolas de Durfort et de Marie Agnès de Curzay de Bourdeville. Il fut portraituré par Carmontelle en 1760. Il semble qu’il y ait ici une erreur : Saint-Cyr était un établissement qui admettait des jeunes filles de la noblesse pauvre ; il est peu probable que le marquis de Durfort ait correspondu pour faire rentrer sa mère dans cette maison (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[104] Les Barrera sont une ancienne famille bourgeoise d’Ille dont les biens parvinrent par héritage à la famille Folcra puis à la famille Boscha, dont descendent les Semaler puis les Bosch, ancêtre des Estève de Bosch. Le document dont Antoine d’Estève de Bosch mentionne l’existence ne figure plus dans les archives de famille, où l’on trouve néanmoins de nombreux documents de la famille Barrera (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[105] Il s’agit de Josep Pontich i Selva, burgès honrat de Perpignan, qui épousa en 1675 Ana Dalmau i Guanter, fille de Diego Dalmau et de Maria-Ana Guanter. C’est le grand-père de ce Josep, Miquel Pontich, originaire de Bouleternère, qui avait été inscrit le 20 février 1639 à la matricule des burgesos honrats de Perpignan à l’époque de Philippe IV d’Espagne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[106] Joseph de Guardia (Vinça, 24 mars 1849-Perpignan, 14 juillet 1931), membre de la Garde nationale mobile des Pyrénées-Orientales, lieutenant puis capitaine, rédacteur au journal royaliste Le Roussillon, fils de Sébastien de Guardia, d’une famille noble originaire d’Arles-sur-Tech, et de Thérèse Verges, de Vinça. Il épousa le 21 mai 1883 à Marseille Marie Rose Anne Garrigue. Il avait eu deux fils : Charles de Guardia, docteur en médecine, et Albert de Guardia, licencié en droit (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[107] André Desperamons (1861-1951), avocat et directeur du journal Le Roussillon, grande figure du royalisme dans les Pyrénées-Orientales, dont il sera souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[108] Il doit s’agir d’Henri Joseph Marie Dalverny (Perpignan, 8 septembre 1840-Terrats, Pyrénées-Orientales, 28 janvier 1910), capitaine au 142e de ligne, qui avait épousé en 1876 à Terrats Thérèse Parahy, et possédait une propriété à Pézilla-la-Rivière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[109] Il s’agit de l’actuel barrage hydro-électrique de Vinça (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[112] Louis Lutrand (Perpignan, 1859-1915), fils d’Alphonse Lutrand, principal du Collège de Perpignan, et de Louise Bouis, elle-même fille de Dominique Bouis (1797-1866), qui fut, de 1837 à 1839, le 5e président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales. Docteur en médecine, Louis Lutrand épousa le 3 avril 1886 à Perpignan Thérèse Bonafos, née à Perpignan le 9 octobre 1860, fille d’Emmanuel Bonafos (1824-1885), médecin chef de l’Hôpital de Perpignan, et de Marie-Fanny Ribell, dont le grand-père paternel Emmanuel Bonafos (1774-1854) avait également été, de 1840 à 1841), président de la SASL. La parenté avec la mère d’Antoine d’Estève de Bosch se faisait par l’épouse de ce dernier et grand-mère de Mme Lutrand, Thérèse Lazerme, tante d’Auguste Lazerme, et donc grande-tante de la mère de l’auteur du présent journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[113] Il s’agit peut-être de Joséphine Monniot (1848-1939), épouse depuis 1876 de Jean Baptiste Noëll (1836-1898), lieutenant-colonel, issu d’une famille de propriétaires de Vinça, originaires de Valmanya et possédant aussi une demeure à Finestret, non loin de là. Leur fils cadet Louis Noëll (1885-1964), futur gouverneur des colonies, épousera en 1918 Antoinette dite « Nénette » Magué (1893-1973), cousine germaine de l’auteur du présent journal, dont il sera très souvent question tout au long de celui-ci. Les deux familles se connaissaient donc de longue date avant ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[114] Hector de Pontich (Paris, Les Batignolles, 24 mai 1845-Paris, 29 octobre 1906), polytechnicien, lieutenant-colonel, fils de François de Pontich, chef de bataillon, et d’Elisabeth Volle, cousin germain d’Antoinette de Pontich, épouse Lazerme, grand-mère de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[115] Jean Sarrète (Argelès-sur-Mer, 3 décembre 1868-Perpignan, 10 décembre 1948), curé de Palau-de-Cerdagne puis de Palau-del-Vidre, professeur à l’institution Saint-Louis-de-Gonzague à Perpignan, il finira chanoine de Perpignan et doyen du chapitre. Il est surtout connu pour avoir été un prêtre érudit et publié de très nombreux articles et monographies sur l’histoire des villages du département, collaborant notamment au Bulletin de la SASL. Ses archives personnelles sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[116] Jules de Carsalade du Pont (Simorre, Gers, 16 février 1847-Perpignan, 29 décembre 1932), évêque de Perpignan-Elne de 1899 à sa mort, dont il sera très souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[117] Peinture à l’huile d’école catalane du XVIIe siècle, dont beaucoup de copies ont circulé, certaines étant encore possédées par la famille. Miquel Pontich, parent éloigné de la famille (Bouleternère, 20 novembre 1632-Girona, 26 janvier 1699), moine franciscain, provincial de son ordre puis, de 1686 à sa mort, évêque de l’important siège de Girona dans le Principat de Catalogne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[118] L’établissement thermal de Nossa-les-Bains était situé approximativement à l’emplacement de l’actuel lac (artificiel) de Vinça, agrandi après la création du barrage, qui entraina la disparition de ce lieu-dit (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[119] Jean Estève (1804-1881), polytechnicien, colonel, directeur des fortifications de Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[120] Jacques Freixe (Le Perthus, 6 juin 1845-1925), érudit ayant écrit essentiellement autour de l’histoire de son village natal. Ses archives sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[121] Jacques Vassal (Perpignan, 21 avril 1831-24 novembre 1901), négociant, marié le 24 octobre 1864 à Perpignan avec Blanche Devaux (1842-1920) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[122] Certainement Marie-Fanny Ribell, fille d’André Ribell, maire de Perpignan (1800-1860) et de Joséphine Albar. Elle épousa le 21 octobre 1856 à Barcelone Emmanuel Bonafos (1824-1885), médecin en chef de l’Hôpital civil de Perpignan. Leur fille Thérèse Bonafos, mariée au Dr. Lutrand, est également citée dans le journal (voir ci-dessus, note du 9 septembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[124] Il s’agit de Caroline d’Oms (Sainte-Marie-la-Mer, 8 mai 1856-Perpignan, 30 mars 1936), dernière représentante de cette ancienne famille du Roussillon, qui avait épousé le 26 janvier 1880 à Perpignan Joseph de Llamby (1852-1904). Elle eut deux filles : Louise (1880-1910), mariée en 1905 avec Maurice Faurichon de La Bardonnie, et Isabelle (1887-1983), mariée en 1907 avec Lucien Darru. Il sera très souvent question de cette famille au cours de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[126] Il doit certainement s’agir de : Denis de Thézan, Le Pouget et ses alentours. Étude historique, Paris, Ed. Léon Sault, 1882, 59 pages. Cette rare monographie est consultable dans le fonds Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (ADPO, 57J2).
[127] Rosalie Pallarès (née en 1841), mariée à Ille-sur-Tet le 23 février 1865 avec Jacques Terrats (né en 1841), clerc de notaire, dont la famille portait le nom de courtoisie de « Terrats d’Aguillon » (depuis le mariage à Perpignan en 1765 d’un ancêtre, Jacques Terrats, marchand, avec Louise Daguillon, fille de Pierre Daguillon, maître teinturier). Rose Terrats, fille unique du couple, avait épousé en 1887 à Ille le baron Antonin Desprès, d’où une importante descendance dans les familles Desprès, Sire de Vilar, Marceille et Viguier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[128] Franz Adrian von Arx, né à Bâle (Suisse) le 13 juin 1869, fils de Franz von Arx et de Sophie Berges, ingénieur électricien, employé à l’usine électrique Bartissol, épousa à Vinça le 24 septembre 1901 Marie Rouyre, née à Vinça le 2 mai 1881, fille de Léger Rouyre, employé des chemins de fer, et de Rose Batlle (1857-1938), elle-même fille de Joseph Batlle et de Rose Paule d’Esprer, d’une vieille famille d’Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[129] Léon de Barescut (1825-1907), cousin éloigné des Bosch par les Cornellà, d’Ille, et son épouse Mathilde Boudet de Joly, avaient eu neuf enfants, parmi lesquels Maurice de Barescut (1865-1940), général, et plusieurs filles dont deux devinrent Mmes Cristau et Delcros de Ferran. C’est de cette dernière, Thérèse (1874-1960) qu’il doit s’agir ici ainsi que de sa sœur aînée Madeleine (1862-1940), restée célibataire, l’aînée, mariée à M. Cristau, étant déjà décédée depuis 1885 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[130] La famille Roca, originaire de Prades, avait hérité de la thèse d’Huytéza de la famille Satgé, qui avait acheté cette seigneurie sous l’Ancien régime. Une branche s’était fixée à Ille au tout début du XIXe siècle par le mariage de Jean Roca et de Thérèse Moynier. Leur fils Joseph Roca (1815-1889), propriétaire à Ille, avait épousé Antoinette Bonafos (1825-1912), fille de Jean-Baptiste Bonafos et de Marie-Rose de Sampso, cousine éloignée des Bosch par une grand-mère Cornellà (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[131] Jacques Trainier, docteur en médecine dont il a été question plus haut (voir notes du chapitre introductif), fils de Madeleine de Sampso et donc cousin germain de Mme Roca citée ci-dessus, avait épousé Thérèse Batlle, de Vinça, fille de Joséphine Ballessa et donc elle aussi cousine de l’auteur du journal par le biais des Pontich de Vinça. De ce mariage étaient nées plusieurs filles : Antoinette, mariée en 1885 au docteur Simon Pons (ce sont les parents du poète Josep Sebastià Pons et de Simona Gay), Joséphine, mariée en octobre 1901 à Albert Batlle (voir plus loin, journal au 26 octobre 1901), et Marie, devenue Mme Jager (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[134] Il s’agit de l’ancienne maison des Cornellà, devenue ensuite par héritage de Bourdeville, situé à l’actuel n°25 de la Grande rue à Ille-sur-Tet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[135] Act. Caladroy (Pyrénées-Orientales) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[136] Auguste Delebart, né à Lille en 1840, filateur, avait épousé Lucie Pech, originaire de la Réunion, dont il avait eu quatre filles : Germaine (mariée en 1897 à Emile Vanlaer, notaire à Lille), Suzanne (mariée en 1899 à Maurice Gillotin, industriel dans les Vosges), Marcelle (mariée en 1900 à Lille avec Paul Dewavrin, négociant en coton à Tourcoing) et Renée, qui épousera Élie Talairach, négociant en vins de Perpignan, dont il sera question plus loin dans le journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[137] Il doit s’agir de Marie Ferriol, née à Millas en 1887, mariée depuis 1881 à Jean Bertran de Balanda, polytechnicien et officier d’artillerie. Par sa mère, née Marie Gelabert, elle descend de familles d’Estagel et lointainement, par sa grand-mère née Batlle, d’Estagel, des Llorens et des Estève. Ce sont ces Llorens, fixés à Pézilla, qui furent à l’origine du célèbre épisode des Saintes Hosties de Pézilla, dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[138] René de Chefdebien-Zagarriga (Perpignan, 1er janvier 1877-27 mars 1953), fils de l’industriel Fernand de Chefdebien-Zagarriga et de Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège. Ingénieur des Arts et Manufactures, il épousera en 1906 Louise Bas de Cesso (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[144] Ferdinand Trullès (1858-1918), notaire à Ille-sur-Tet, dont il sera souvent question au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[145] Josep Balalud de Saint-Jean (Ille-sur-Tet, 12 août 1846-Prades, 14 novemre 1885), fils d’Antoine Balalud de Saint-Jean et de Sophie d’Argiot de La Ferrière, avait épousé à Prades le 27 avril 1870 Marie de Romeu (Prades, 22 août 1845-Prades, février 1936), fils d’Hyacinthe de Romeu et de Joséphine Guiter (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[146] Les Boluix descendent du mariage de François-Xavier Boluix et de Marie-Grâce Lazerme en 1799. C’étaient les arrière-grands parents de Mme Marie née Joséphine Sèbe, mariés en 1885 à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[147] Drame en 5 actes et 7 tableaux d’Édouard Brisebarre et Eugène Nus, créée au Théâtre de l’Ambigu-Comique le 5 septembre 1856 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[148] Ernest Renauld (Vierzon, 16 octobre 1869-janvier 1939), journaliste et essayiste catholique principalement connu pour son antiprotestantisme. Royaliste mais opposé à l’Action française, il dirigera le journal Le Soleil de 1904 à 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[151] Il s’agit certainement d’Henri de Goislard de Monsabert (Bordeaux, 25 septembre 1846-Poitiers, 30 septembre 1910), fils de Gustave de Goislard de Monsabert, et de Marie Léontine Hosseleyre, qui avait épousé en 1874 Pauline de Cumont (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[152] Guillaume Marie Joseph Labouré (Achiet-le-Petit, Pas-de-Calais, 27 octobre 1841-Rennes, 21 avril 1906), évêque du Mans puis, de 1893 à sa mort de Rennes, créé cardinal par Léon XIII en 1897. Il avait été favorable au ralliement de l’Église à la République et ne s’opposera pas à la séparation de l’Église et de l’État, mourant cependant peu après (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[153] Olivier de Durfort Civrac de Lorge (Montfermeil, 12 juillet 1863-Combourg, 27 février 1935), qui sera, évêque de Langres et de Poitiers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[154] Louis de Maillé de La Tour-Landry (Paris, 27 juin 1860-6 février 1907), duc de Plaisance à la mort de son grand-père maternel M. Le Brun de Plaisance (titre de noblesse d’Empire), il était issu d’une vielle famille de l’Anjou. Marié depuis 1886 à Hélène de La Rochefoucauld, il fut conseiller général puis, de 1903 à sa mort en 1907, député du Maine-et-Loire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[155] Noémie de Robin de Barbentane (1839-1914), veuve d’Henri d’Andigné (1821-1895), ancien sénateur du Maine-et-Loire et propriétaire du château de Monet à Beaufort-en-Vallée, dans ce département. Le titre de marquis, porté par un oncle, est de courtoisie dans cette branche. Onéida d’Andigné (1864-1945), restée célibataire, fille des précédents, est certainement celle qui est ici désignée comme Mlle d’Andigné (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[156] Il s’agit de Paul Roussier (Le Lion-d’Angers, Maine-et-Loire, 19 octobre 1882-Savonnières, Maine-et-Loire, 12 mars 1965), qui deviendra archiviste paléographe en 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[157] Il peut s’agir de Manuel de Solís y Desmaisières (Sevilla, 10 avril 1881-29 avril 1928) ou de son frère cadet Pedro (Cádiz, 1883-Carmona, Andalucía, 10 octobre 1945), tous deux fils de Pedro de Solís et de Mathilde Desmaisières, Marquesa de Valencina. L’aîné Manuel hérita de ce titre de sa mère (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[158] Paul Lerolle (Paris, 3 avril 1846-26 octobre 1912), conseiller général puis député de la Seine de 1898 à 1912, membre de l’Action libérale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame, où je communie. Papa nous donne ensuite notre cadeau de nouvel an ; il me donne 10 francs ; Maman m’a donné hier 12 francs. Le temps est abominable, il pleut toute la journée ; hier, au contraire, il faisait un temps magnifique et très doux pour la saison. Malgré la tempête, l’après-midi, pendant que Maman reçoit des visites au salon, je distribue en ville un grand nombre de cartes.
Angers, jeudi 2 janvier 1902
Je reçois 20 francs de l’Oncle Paul. J’écris plusieurs lettres ; à 2 heures, leçon de mandoline. J’ai prié cette année tous mes parents de me donner mes étrennes en espèces ; je les réunis pour l’achat d’une chaîne de montre giletière en or jaune, du prix de 75 francs, que je fais venir de chez M. Laugier à Biarritz ; j’en ai reçu hier deux au choix. Le soir à 7 heures, je vais dîner chez M. et Mme des Loges ; c’est un dîner de garçons, car, en dehors de M. et Mme des Loges et de leurs deux fils, il n’y a que leurs cousins Robert de Kergaradek[1], Bonnet, Hervé-Bazin et moi. Après le dîner, on joue à divers petits jeux de société. On se retire à 10h ¼ après le thé.
Angers, vendredi 3 janvier 1902
Ce matin, nous recevons une lettre de Tata Mimi ; elle contient un mandat de 55 francs dont 15 pour moi ; avec ce que j’avais déjà, cela me fait 77 francs pour mon premier de l’an ; j’ai mis de côté les 20 francs de Bonne Maman pour un ouvrage héraldique qui arrivera au commencement de mars ; mais comme d’autre part ; j’ai enlevé 40 francs de mes économies de la caisse d’épargne, dont 15 s’ajoutent aux 57 francs qu’il me restaient, il me reste pour payer la chaîne et la réparation de la montre de mon bisaïeul de Pontich, environ 70 francs, une fois les petites dépenses enlevées ; il est vrai que j’ai envoyé hier 20 francs au comité électoral de l’Action libérale, qui s’est formé en vue des prochaines élections législatives sous la présidence de M. Piou[2] et qui est patronné par La Croix ; une autre fois, j’avais donné 5 francs à une souscription faite parmi les étudiants de l’Université pour envoyer aux comités électoraux catholiques ou monarchistes. Le matin, à 7h, j’assiste à la messe de la congrégation à la chapelle de la rue Rabelais, j’y fais la sainte communion ; ensuite, j’assiste aux cours de droit qui reprennent aujourd’hui. Le soir, à 8h ½, nous allons tous à un thé chez la famille Gavouyère ; il y a aussi les dames Beaufils ; on y fait beaucoup de musique. Nous nous retirons à 11 heures.
Angers, samedi 4 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; le soir, à 5h, escrime ; à 8h conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 5 janvier 1902
Le matin, je me lève fort tard et nous n’allons qu’à la grand’messe. L’après-midi, avec Papa, nous allons distribuer un grand nombre de cartes en ville ; nous allons faire une visite à Monsieur Henry et à son fils l’abbé Joseph Henry, nous ne les rencontrons pas. Le soir, entre 8h et 8h ½, nous recevons au salon une quinzaine de personnes : M. et Mme Gavouyère et les demoiselles Gavouyère, M. Maurice et Mme Maurice Gavouyère, Mme et Mlles Beaufils, Mme, Mlle et René de La Villebiot[3], M. de Falguière, Joseph et Jeanne de Soos[4]. On fait de la musique, on joue à divers petits jeux ; on prend le thé vers 10h ¾, et on se retire vers 11h ½.
Semaine du 6 au 12 janvier 1902
Angers, lundi 6 janvier 1902
Le matin, il n’y a que le premier cours de droit. À dix heures, à Saint Joseph, a lieu, exécuté par les chanteurs de Saint Gervais, la messe du pape Marcel de Palestrina, au profit des œuvres d’étudiants de l’Université catholique, car chaque place se paie 5 francs, même pour les personnes qui ont déjà des chaises en location. Mgr Rumeau préside. Il y a plusieurs quêteuses, toutes parmi les dames ou les jeunes filles de l’Université ; Marie-Thérèse quête au bras d’un étudiant, M. Condroyer ; c’est elle qui reçoit l’offrande de Monseigneur. La messe, sans accompagnement, est admirablement exécutée. Par le train de 1h11, Papa part pour Le Mans, accompagnant au Sacré-Cœur Philomène, qui est restée deux jours de plus que ses vacances ne lui en donnaient le droit, afin d’assister à notre réunion d’hier soir et à la messe de ce matin. L’après-midi, avec Maman et Marie-Thérèse, nous faisons plusieurs visites chez Mme de Moulins[5], que nous ne rencontrons pas ; chez Mme Blanc, où nous sommes invités à dîner samedi ; chez Mme Gavouyère pour une visite de digestion ; enfin, je vais seul faire une visite de digestion à Mme des Loges. À 5h, conférence de droit romain.
Angers, mardi 7 janvier 1902
Le matin, les deux cours de droit ; ensuite, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin. L’après-midi, je vais, avec Papa, faire une visite à Mgr Pasquier à Saint-Aubin, il nous reçoit dans son magnifique cabinet de travail. À quatre heures, leçon d’allemand ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 8 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture (désormais, le cours du samedi aura lieu le mercredi) ; ensuite, je vais à la bibliothèque de l’Université préparer la conférence de droit civil qui aura lieu à 5 heures ; à 5 heures, conférence de droit civil de M. Jac.
Angers, jeudi 9 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5 heures cours de météorologie ; à 2 heures, leçon de mandoline ; à 8 heures, réunion de la congrégation.
Angers, vendredi 10 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h ½, je vais avec l’Espagnol de Solis à la foire aux vins d’Anjou qui se tient dans un grand bâtiment sur le champ de Mars. À 5h ¾, cours d’agriculture. Le soir à 8h ¼, à l’Université, conférence de M. Couette sur l’aérostation ; elle dure jusqu’à 8 heures. Nous apprenons, par une lettre de Tante Genin de Regnes à Maman, la naissance du fils de mon oncle Albert de Lazerme, elle ne dit pas son nom[6] ; me voilà un cousin de plus.
Angers, samedi 11 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je retourne avec Hervé-Bazin à la foire aux vins, je goute à plusieurs échantillons blancs et rouges. Le soir, à 7 heures, nous dînons tous chez les dames Blanc ; c’est un fort joli dîner ; nous sommes 14 : Mme et les 2 demoiselles Blanc, M. et Mme Guinchez ou Quinchez[7], Mme Laforcade, la générale Bertrand, une dame dont je ne me rappelle pas le nom, M. et Mme Robiou du Pont[8] et nous 4. Nous nous retirons à 11 heures, après le thé.
Angers, dimanche 12 janvier 1902
Le matin, je me lève à 8h ½ ; je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, j’assiste à Saint-Serge aux vêpres de l’adoration et à la procession qui les suit, avec le patronage. Le soir à 8h ¾, nous allons tous en soirée chez M. René Bazin qui réunit ses collègues des facultés catholiques et leur famille, la plupart des professeurs sont présents. M. et Mme René Bazin, qui sont grand-père et grand-mère depuis quinze jours, se sont amusés à se mettre des perruques blanches ; de plus, M. Bazin porte 3 décorations ; c’est une amusante plaisanterie. Après le thé, on se retire, à 11 heures.
Semaine du 13 au 19 janvier 1902
Angers, lundi 13 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi à 3 heures, je vais, avec Papa, Maman et Marie-Thérèse faire ma visite de digestion à Mme Blanc ; à 4 heures, conférence de droit administratif. Ensuite, comme, à la place du cours d’agriculture générale, il y a un cours de botanique dont Hervé-Bazin et moi nous sommes dispensés, nous allons prendre le thé dans la chambre de De Bréon. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Bonnet parle sur les écoles ménagères (sa mère vient d’en fonder une à Angers) ; puis Colcombet parle sur « Belle Isle en mer » ; enfin, Normand d’Authon, qui rentre de Saint-Nazaire, nous entretient pendant 35 minutes, en une brillante improvisation, sur les travaux énormes qui vont être entrepris à Nantes et à Saint-Nazaire et qui feront de ces 2 ports, dans quelques années, un des groupes maritimes les mieux outillés d’Europe, comme Hambourg en Brême.
Angers, mardi 14 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 15 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h cours d’agriculture, puis je vais travailler à la bibliothèque jusqu’à 5 heures, heure de la conférence de droit civil de M. Jac. Le soir à 7 heures, nous recevons à dîner quelques-uns de mes camarades : Jacques Hervé-Bazin, Jacques des Loges, Roger de Bréon, Henri Bonnet et l’Espagnol Manuel de Solis-Desmaizières. Après le dîner, nous jouons à divers petits jeux, on prend le thé à 10h ½ et ils se retirent vers 11 heures.
Angers, jeudi 16 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi à 2h, leçon de mandoline ; ensuite nous allons tous faire une visite à Mme Robiou du Pont ; à 5h ¼, cours de météorologie ; le soir, il n’y a pas réunion de la congrégation.
Angers, vendredi 17 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5h, cours d’agriculture ; le soir à 8h ¼, à l’Université, conférence de M. Jac sur le bienheureux Grignon de Monfort, ses cantiques et ses poèmes.
Angers, samedi 18 janvier 1902
Le matin, cours de droit, l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, avec Marie-Thérèse, puis nous allons tous faire une visite de digestion chez Mme René Bazin ; à 5h, je vais à l’escrime ; le soir à 8h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 19 janvier 1902
Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame, où je communie ; l’après-midi, je reste au patronage Saint-Serge jusqu’à près de 5 heures ; ensuite, je vais, avec Maman et Marie-Thérèse, faire une visite à Mlle Grieshaker ; le soir à 8h, nous recevons M. de Solis-Desmaisières qui vient prendre le thé.
Semaine du 20 au 26 janvier 1902
Angers, lundi 20 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi à 5 heures ¼, cours d’agriculture ; avant le cours, je vais prendre le thé chez De Bréon. Le soir à 8h, conférence Saint-Louis ; Guy parle sur l’assemblée constituante et ses principaux orateurs, assez médiocrement, aussi De la Coussaye[9] fait-il des critiques qui durent une demi-heure !
†Angers, mardi 21 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; nous apprenons que Mademoiselle Marguerite Henry, la fille du professeur de droit civil, qui était malade depuis quelque temps, est menacée d’une pleurésie ; l’après-midi, je suis un moment le 135e qui revient d’une revue ; ensuite, je vais prendre une leçon d’allemand chez Mlle Grieshaker, puis je vais au cours d’agriculture ; après le cours, je vais à l’hôtel d’Anjou où De Solis m’a invité à dîner, nous causons beaucoup de la législation et des mœurs de l’Espagne.
Angers, mercredi 22 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; j’apprends à la Faculté que l’état de Mlle Henry a empiré pendant la nuit et que les médecins la considèrent comme perdue ; aussi Papa passe-t-il son après-midi à décommander les invitations à dîner qu’il avait faites pour demain soir à Mgr le Recteur et à plusieurs autres personnes, presque toutes de l’Université ; en raison du deuil qui menace la famille d’un professeur de l’Université, Papa renvoie ce dîner sine die. L’après-midi, cours d’agriculture à 2 heures et conférence de droit civil à 5 heures.
Angers, jeudi 23 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; j’apprends à la faculté la mort de Mlle Henry survenue vers minuit ; cette pauvre famille Henry si chrétienne et si sympathique est vraiment bien éprouvée ; après la mort de Paul Henry en juillet 1900 à Pékin[10], on pouvait croire que Dieu l’épargnerait longtemps ; il en a décidé autrement ! En raison de ce deuil, Papa et Maman, non contents d’avoir ajourné sine die le dîner qui devait avoir lieu ce soir, décident de renvoyer à l’époque de la mi-carême la soirée que nous devions donner dans quelques jours. L’après-midi, à 2 heures, leçon de mandoline ; ensuite, je vais visiter le musée que je ne connaissais pas encore ; puis je vais faire la visite des pauvres ; à 5h ¼, cours de météorologie ; à 8h, réunion de la Congrégation de Notre-Dame de l’Annonciation.
Angers, vendredi 24 janvier 1902
Le matin, cours de droit, l’après-midi, à 2 heures, j’assiste, aux Quinconces, à une réunion de la commission des patronages où on décide d’organiser dans les patronages des leçons de gymnase ; les élèves qui les suivront seront organisés en compagnies appelées « Compagnies de Saint-Maurice ». À 5h ¼, cours d’agriculture. À 7 heures, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin qui a réuni quelques jeunes gens, De Bréon, Des Loges et moi (Bonnet, malade, s’est excusé) en l’honneur de Roger de Bréon qui a 20 ans aujourd’hui ; nous restons jusque vers 10h ¼.
Angers, samedi 25 janvier 1902
Ce matin, le premier cours seul a lieu à cause des obsèques de Mlle Marguerite Henry qui sont célébrées à 10h ½ à Saint-Joseph. Nous y assistons tous depuis la levée du corps à la maison de la famille Henry jusqu’à la gare Saint-Serge où est conduit le cercueil qui sera amené à Plougrescant (Côtes-du-Nord) où la famille possède une propriété et où on a élevé, il y a quelques mois, un monument à Paul Henry ; le corps de sa sœur y sera à Plougrescant avant le sien, car ce dernier n’arrivera que dans quelques semaines, ramené de Pékin aux frais du gouvernement. Détail navrant : il y avait sur le cercueil, au milieu des couronnes et des autres bouquets, un bouquet de fleurs de mimosa que nous avions reçu d’Ille pour orner la table le jour du dîner en l’honneur de Mgr Pasquier et que nous avions envoyé aux Henry dès que le dîner a été décommandé ! Autre détail : devant la Mairie, le cortège funèbre a été obligé de s’arrêter pour laisser passer un mariage ; quel contraste, d’un côté la vie, et de l’autre la mort ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5 heures, leçon d’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 26 janvier 1902
Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion, puis à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste aux vêpres à Saint-Serge, puis au patronage, à une séance où l’on joue d’abord une petite pièce enfantine Don Quichotte et les petits meuniers, puis Le Malade imaginaire ; cette dernière comédie est assez bien interprétée, vue l’inexpérience des acteurs ; malheureusement, les rôles de femmes étaient supprimés. Le soir, nous attendons De Solis qui devait venir prendre le thé comme dimanche dernier ; mais il l’a sans doute oublié, ou il est malade, car il ne paraît pas.
Semaine du 27 au 31 janvier 1902
Angers, lundi 27 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; au cours de droit civil, M. Jac nous lit une lettre anonyme qu’il a reçue et dans laquelle on se plaint qu’il fasse son cours beaucoup trop vite pour qu’on puisse prendre des notes (ce qui est vrai) et on dit que si cela continue on se plaindra « au recteur Pasquier » ; le ton de cette lettre est tout à fait inconvenant, c’est malheureux car M. Jac n’en tiendra pas compte ; ce qui est pire, c’est que l’auteur de cette lettre a signé « un étudiant, au nom de tous » ; pour s’en venger et peut-être aussi pour comparer les écritures, M. Jac écrit au bas de la lettre ces mots « l’auteur de cette lettre est un goujat » et nous fait signer à tous cette déclaration ! L’après-midi, vers 4 heures, Maman, fatiguée, se met au lit ; à 4h, je vais à la conférence de droit administratif ; à 5h ¼, au cours d’agriculture. Le soir à 8h, conférence Saint-Louis ; De Saint-Pern lit un travail sur le scrutin de liste et le scrutin d’arrondissement ; il y a pas mal de choses à relever de ce travail ; j’y fais quelques objections.
Angers, mardi 28 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais, avec Papa, faire ma visite de digestion chez Mme Hervé-Bazin, nous ne la rencontrons pas. À 5h ¼, cours d’agriculture. Maman passe toute la journée au lit.
Angers, mercredi 29 janvier 1902
Le matin cours de droit ; après le cours, je vais envoyer de la part de Maman une dépêche de félicitations à ma cousine Marguerite de Saint-Jean[11] qui épouse aujourd’hui M. Clément Garau, receveur de l’enregistrement à Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales) ; le mariage a lieu à Prades. L’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 5 heures, conférence de droit civil. Le soir, Maman reçoit une lettre de ma tante Isabelle Cornet de Bosch lui annonçant le prochain mariage de sa fille, ma cousine Marie, avec le lieutenant d’infanterie Companyo[12] ; c’est décidément le jour des mariages dans notre famille !
Angers, jeudi 30 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h, leçon de mandoline ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, vendredi 31 janvier 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais faire une visite à De Solis, puis leçon d’escrime.
Février 1902
Semaine du 1er au 2 février 1902
Angers, samedi 1er février 1902
Le matin, cours de droit. Quand je rentre de la Faculté, Maman me fait lire une dépêche de Tante Josepha qu’elle vient de recevoir, lui annonçant la nomination de l’oncle Paul à Angers, au commandement du 6e génie. Cette nouvelle, reproduite déjà par le Maine-et-Loire, nous comble tous de joie, nous sommes littéralement ravis à la pensée que nous allons être en famille ici ; nous nous empressons de télégraphier notre joie aux Magué. Ce bonheur, que nous n’aurions pas osé espérer, nous arrive précisément au moment où nous souffrions davantage de l’isolement que notre origine étrangère à l’Anjou nous occasionnait ; aussi nous paraît-il d’autant plus grand. Il faut avouer que s’il y a de tristes jours dans la vie, il y a aussi, de loin en loin, des jours bien joyeux ! Le soir, à cause de la neige et de mon rhume de cerveau qui a l’air de vouloir recommencer, je ne ressors pas.
Paul Magué (1849-1912), colonel et futur général de brigade – Collection Pierre Lemaitre
Angers, dimanche 2 février 1902
Le matin, je ne vais qu’à la messe de 11 heures à Notre-Dame ; l’après-midi, après quelques courses, je vais au salut chez les Dominicains avec Marie-Thérèse.
Semaine du 3 au 9 février 1902
Angers, lundi 3 février 1902
Le matin, cours de droit. Après le second cours, je vais avec Papa et Marie-Thérèse (Maman, malade, ne peut y venir) à l’enterrement de M. Frédéric de La Villebiot, le père de MM. Georges et Geoffroy de La Villebiot, qui a lieu à Saint-Joseph ; on porte ensuite le corps à Bréon. Le soir, à 7 heures, nous recevons à dîner Mgr le Recteur Pasquier, M. le curé de Saint-Serge, MM. A Gavouyère, Jac, Courtois et Buston.
Angers, mardi 4 février 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5 heures, je vais prendre une leçon de danse chez Letournel.
Angers, mercredi 5 février 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 3h ½, je vais prendre une leçon de danse. Le soir, à dix heures, je vais au bal offert par le marquis et la marquise de Kergos[13] ; je danse avec Mlles de Farcy, de Beauchamp, de Chemellier et, pour le cotillon, avec Mlle Bodinier, la fille du sénateur conservateur d’Angers[14] ; le buffet est des mieux servis ; il y a environ 110 à 120 invités ; on se retire de bonne heure, vers 1h ½.
Guillaume Bodinier (1847-1922), sénateur du Maine-et-Loire de 1897 à 1922 – Crédits Archives départementales du Maine-et-Loire
Angers, jeudi 6 février 1902
Le matin, m’étant levé à 8 heures, je ne vais qu’au second cours ; l’après-midi, j’assiste à un cours de chimie agricole de M. Moreau, puis je vais me confesser à l’église des Pères Dominicains ; ensuite, à 5h ¼, j’assiste au cours ordinaire d’agriculture. À 7 heures, je vais dîner chez M. et Mme Bonnet avec Des Loges, Hervé-Bazin et De Bréon ; quand je rentre à la maison, vers 11h ¾, je trouve Maman affolée et Papa déjà parti à ma recherche parce qu’ils me croyaient victime d’une agression nocturne à cause de l’heure un peu tardive à laquelle je rentre ; elle s’explique par ce fait que le dîner n’a commencé qu’à 8 heures et que le thé, par voie de conséquence, n’a été servi qu’à 11 heures ; heureusement, Papa rentre bientôt et nous nous mettons au lit.
Angers, vendredi 7 février 1902
Le matin, je ne me lève que vers 10 heures et je manque les deux cours parce que j’ai été indisposé pendant la nuit, probablement à cause du trop bon dîner de Mme Bonnet ou de l’émotion que m’a causé l’effroi de Maman. L’après-midi, je fais la visite des pauvres, puis je vais voir De Solis avec qui je cause pendant plus d’une heure.
Angers, samedi 8 février 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, à 10h ¼, je vais au bal offert par la baronne Le Guay[15] ; il y a environ 200 invités que le grand salon, une immense serre éclairée par une multitude de lampions disséminés dans des guirlandes de lierre et le buffet, ont de la peine à contenir ; l’orchestre est excellent, je danse avec Mlles de Farcy, de La Salle, Bodinier et de Chemellier ; je me retire à 1h ½ avant le cotillon qui a dû durer au moins jusqu’à 4 heures.
Angers, dimanche 9 février 1902
Je me lève vers 10 heures et je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, nous allons au salut chez les Dominicains.
Semaine du 10 au 16 février 1902
Angers, lundi 10 février 1902
Le matin, Papa et Marie-Thérèse partent pour Paris par le rapide de 10h25 ; Papa profite du congé des jours gras pour accompagner Marie-Thérèse à Neuilly où elle va passer une quinzaine chez Tata Mimi. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez Mme Bonnet ; je vais aussi chez M. Delahaye avec qui je cause des premières négociations qu’il a engagées avec la famille Rogeron au sujet d’un projet de mariage entre Mlle Rogeron et Henri des Cordes[16].
Angers, mardi 11 février 1902
Je ne me lève que fort tard à cause du congé du mardi gras ; toujours à cause de ce congé, j’ai mon après-midi libre ; j’en profite pour partir à bécane : je vais jusqu’au Lion d’Angers ; je vais sonner chez Roussier que je ne rencontre pas. Je rentre par le train qui arrive à Angers à 6h34.
Angers, mercredi 12 février 1902
C’est aujourd’hui le mercredi des cendres ; je prends cendres à la messe de 8 heures à la chapelle de l’Internat Saint-Clair ; les cours ont lieu ensuite.
L’après-midi, à 3 heures, je vais consulter un médecin spécialiste, M. Devau, sur un rhume de cerveau que j’ai pris en novembre et qui n’est pas encore complètement terminé ; il me dit que cela ne présente pas la moindre gravité et passera à la belle saison. À 5 heures, cours d’agriculture.
Angers, jeudi 13 février 1902
Le matin, cours de droit ; c’est maintenant M. Albert qui nous fait le cours de droit criminel à la place de M. René Bazin qui est à Paris jusqu’à Pâques. L’après-midi, à 2 heures, leçon de mandoline ; ensuite, je vais, avec un garçon d’une agence de locations, visiter des maisons pour le compte de l’oncle Paul, je les trouve toutes trop petites ; à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8 heures, réunion de la congrégation, après laquelle on nous occupe à écrire beaucoup d’adresse pour les convocations au prochain congrès de l’Association catholique de la jeunesse française qui aura lieu à Nantes à la fin du mois.
Angers, vendredi 14 février 1902
À 11 heures, après les cours, je vais, en compagnie du garçon de l’agence de location, visiter une maison que je n’avais pas vue hier, rue Saint-Julien ; il y a de grands salons ; elle pourrait convenir à l’oncle Paul, mais le prix (2400 fr.) est un peu élevé ; peut-être le propriétaire consentira-t-il à une réduction ? L’après-midi, j’écris à l’oncle Paul le résultat de mes recherches, puis je repasse des matières de droit civil. À 8 heures, je vais faire ma visite à Madame de Kergos. Le soir, à 8 heures, à l’Université, conférence de M. l’abbé Marchand sur « Les ignorances de Louis XIV », la conférence paraît documentée, malheureusement, l’abbé Marchand a la voix si faible que, de ma place, on perd la moitié de sa conférence.
Angers, samedi 15 février 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, j’accompagne avec ma bicyclette, un bout de chemin, Roussier qui part, aussi à bicyclette, pour Le Lion ; puis je vais me confesser au curé de Saint-Jacques. À 5 heures, je vais voir De Solis, il me présente son cousin, jeune officier de l’armée espagnole, arrivé avant-hier. Ensuite, je vais à la salle d’armes. Papa arrive ce soir de Paris, il a laissé Marie-Thérèse à Neuilly chez Tata Mimi. À 8 heures du soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 16 février 1902
Le matin, j’assiste avec Papa à la messe des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul à la cathédrale à 7h ½ où nous communions. L’après-midi, Papa et moi assistons au 8e concert populaire au cirque-théâtre ; on joue un très joli poème symphonique en ré majeur de Beethoven en 4 actes ; puis divers morceaux ; enfin le 4e acte de Siegfried avec chant en allemand, puis Tristan et Yseult ; il y a trop de Wagner, c’est un bruit assourdissant qui casse la tête malgré le charme spécial que l’on éprouve à se sentir écrasé par les sons puissants et par les grondements de l’orchestre. À 5 heures, nous allons au salut chez les Dominicains, et à 8 heures, à la réunion générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul, place Saint-Martin.
Semaine du 17 au 23 février 1902
Angers, lundi 17 février 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je fais ma visite à Mme Le Guay, puis j’assiste au cours d’agriculture. À 8 heures, conférence Saint-Louis ; Noël lit un intéressant travail sur « Les chemins de fer au XXe siècle ».
Angers, mardi 18 février 1902
Le matin, il n’y a pas cours de droit romain parce que M. Coulbault est malade ; mais il y a cours de droit administratif. Il n’y a pas de cours d’agriculture dans l’après-midi parce que les élèves sont en excursion agricole ; j’assiste, à la cour d’assises, à la condamnation à deux années d’emprisonnement avec bénéfice de la loi Bérenger d’un individu qui avait volé 800 frs. et à l’acquittement de sa femme qui était poursuivie pour complicité ; cette dernière était défendue par Normand d’Authon. Nous recevons une dépêche de l’oncle Paul qui devait arriver ce soir ; il est grippé et n’arrivera que vendredi ou samedi.
Angers, mercredi 19 février 1902
Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture ; ensuite je prépare ma conférence à la bibliothèque ; à 5 heures, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 20 février 1902
Le matin, cours habituels, M. Coulbault étant rétabli ; l’après-midi, à 5 heures cours d’agriculture, auparavant leçon de mandoline et visite des pauvres. Une lettre de Tante Josepha nous dit que l’oncle Paul n’est pas parti lundi à cause d’un petit rhume mais qu’il arrivera probablement demain matin. Le soir, réunion de la congrégation.
Angers, vendredi 21 février 1902
Le matin, cours habituels ; l’oncle Paul n’arrive pas, une lettre de Nénette nous annonce son arrivée pour demain matin ; je déjeune à 10h ½ et dès onze heures, je suis à la cour d’assises où il y a affluence, car on juge un nommé Delalande, âgé de 19 ans ½ qui était détenu à la Maison centrale de Fontevrault et qui a assassiné un gardien pour s’évader ; l’avocat général, qui parle pendant près d’une heure, demande la peine de mort ; l’avocat demande le rejet des deux circonstances aggravantes de préméditation et du délit d’évasion. Le jury rejette ces deux circonstances et Delalande est condamné aux travaux forcés à perpétuité, plus un an de cellule pour achever de purger son ancienne peine. Les débats sont terminés vers 5 heures. À 5 heures, je vais me confesser à l’abbé Brossard, car je n’aurai pas le temps d’y aller demain avant mon départ pour Nantes. À 8 heures ½, conférence à l’Université du comte du Plessis de Grenédan, professeur, sur « Le bluff anglo-saxon et la prétendue suprématie des Anglo-saxons ».
Nantes, samedi 22 février 1902
Le matin, cours habituels. Après les cours, je trouve à la maison l’oncle Paul qui est arrivé par le train de 8h45, il est encore il peu enrhumé. Par le train de 2h34, je pars pour Nantes avec plusieurs étudiants ; nous y arrivons à 4 heures à peu près. Nous descendons à l’Hôtel de Bretagne ; l’hôtel est envahi par des jeunes gens venus un peu de partout assister au congrès de l’Union régionale de l’Association catholique de la Jeunesse française de l’Ouest. Nous visitons la ville, quelques camarades et moi ; puis on dîne à 6h ½, et, à 8h ¼ a lieu l’ouverture du congrès dans la salle de l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, rue du Chapeau rouge : allocution de Charles Gallet, discours de Jean Lerolle[17] et du comte Rouillé d’Orfeuil[18] ; dans ces deux discours, je remarque quelques mots à redire sur l’action sociale ; la séance est finie à 10h ¼. Avant de me coucher, j’expédie des cartes postales de Nantes un peu dans toutes les directions.
Nantes, dimanche 23 février 1902
Je me lève à 6h ½ pour assister à la messe de communion de 7h ½ dans la chapelle de l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, puis déjeuner ; à 9 heures, première séance d’étude : lecture de plusieurs rapports sur les progrès de la Jeunesse catholique depuis l’année dernière ; discussions à la suite de ces rapports ; puis élection du président de l’Union régionale de l’Ouest, Normand d’Authon est élu ; du vice-président, De Saint-Pern est élu ; et de deux membres du conseil régional, Gaudineau et Joseph Vachez sont élus ; ce sont tous ceux pour lesquels j’avais voté sauf pour le vice-président (j’avais voté pour De Monti de Rezé) ; n’ont pris part au vote que ceux des membres ayant voix consultative, c’est-à-dire un quart environ ; je votais au nom de la Commission des patronages d’Angers. À midi, banquet suivi de 10 toasts, nous étions plus de 250 à ce banquet. À 2h ¼, seconde séance de travail à la suite de laquelle on discute les statuts de la nouvelle Union diocésaine nantaise qui est fondée aujourd’hui. Après cette séance, je rentre un moment à l’hôtel, puis je me dirige vers la basilique Saint-Nicolas ou a lieu la cérémonie de clôture du congrès ; j’y arrive un peu en retard à cause des haies de troupes que l’on rencontre dans tous les coins de rues pour protéger le passage du ministre radical-socialiste des Travaux publics, M. Pierre Baudin, venu aujourd’hui à Nantes présider un congrès de la Loire navigable ; quand le cortège est passé au milieu de la place royale, noire de monde, et dans le silence glacial de la foule, je vais à Saint-Nicolas ; très belle cérémonie. Nous repartons par le train de 8h50 et nous arrivons à Angers à 10h17 ; Jean m’attendait à la gare.
Semaine du 24 au 28 février 1902
Angers, lundi 24 février 1902
Je ne vais qu’au second cours ; l’après-midi, à 4 heures, conférence de droit administratif ; à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8h ½, salle des Quinconces, conférence de Jean Lerolle sur le même sujet qu’avant-hier à Nantes.
Angers, mardi 25 février 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, avec l’oncle Paul je fais une tournée de maisons, l’oncle Paul ne trouve rien qui lui convienne. À 5 heures, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 26 février 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture, à 5 heures conférence de droit civil. Au retour de la Faculté, je trouve à la maison Margot[19] et Marie-Thérèse qui sont arrivées à 5 heures de Paris ; Margot est ici pour une quinzaine de jours.
Angers, jeudi 27 février 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, après la leçon de mandoline, je vais faire avec Maman et Marie-Thérèse une visite à Mme Bodinier, la femme du sénateur[20], avec laquelle nous n’étions pas encore en relations, elle est très aimable envers nous.
Angers, vendredi 28 février 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je vais avec l’oncle Paul à la caserne du génie où l’oncle Paul me fait visiter son bureau qui est fort bien installé ; ensuite, je vais sur la place Monprofit attendre un bataillon du 6e génie qui devait passer par là et rentrer à Angers musique en tête ; j’y suis à 4 heures, heure à laquelle il devait passer, je l’attends jusqu’à 5h moins un quart, mais il ne passe pas, sans doute, l’heure aura été changée au dernier moment ; ensuite, je vais voir De Solis et son cousin avant de rentrer à la maison, puis je vais faire la visite des pauvres à Saint-Vincent-de-Paul.
Mars 1902
Semaine du 1er au 2 mars 1902
Angers, samedi 1er mars 1902
L’oncle Paul va à Tours faire une visite au général Tanchot[21], commandant du IXe corps d’armée ; il rentre à 5 heures. Le matin, j’assiste aux cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je sors avec Margot, ensuite je vais à l’escrime. Le soir à 8 heures, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Louis Tanchot (1838-1910), général de division – Crédits site military-photos.com
Angers, dimanche 2 mars 1902
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais au patronage jusqu’à 5 heures. Nous dînons à 5h 1/4. Pour que l’on puisse préparer la salle à manger pour notre soirée de ce soir. À 9 heures, nous recevons quarante à quarante-cinq personnes ; comme on ne danse pas à cause du carême et aussi à cause des malheurs publics, on fait de la musique – piano, violon, chant, monologues – puis, à la fin, on procède au tirage d’une loterie très amusante, chaque invité emporte deux lots ; nombreuses visites au buffet qui était fort bien garni. On se retire vers une heure.
Semaine du 3 au 9 mars 1902
Angers, lundi 3 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à l’heure du cours d’agriculture qui n’a pas lieu, je vais prendre un bain.
Angers, mardi 4 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, Marie-Thérèse et moi nous accompagnons Margot chez le Père des Cars dont elle est la cousine, puis je vais faire une visite à M. de Boisaubin[22], que je ne rencontre pas ; ensuite, leçon d’allemand, puis cours d’agriculture. Maman, qui a une forte migraine, ne quitte pas le lit de la journée.
Angers, mercredi 5 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, Maman ne reçoit pas à cause de sa migraine d’hier, qui va mieux, mais qui l’a laissée fatiguée. Je vais visiter la maison du boulevard du Palais, 7, appartenant à M. Gautret de la Moricière[23], que l’oncle Paul a louée pour 2300 frs., elle a de grands avantages : d’abord, être fort bien placée, sur le Champ de Mars, sans vis-à-vis, puis d’avoir écurie et remise et, avantage particulier nous nous, d’être à une minute à peine de chez nous ; mais elle a l’inconvénient d’avoir un salon de dimension à peine moyenne, et une toute petite salle à manger. Mais il n’y avait pas de maison plus confortable à louer en ce moment. Je vais ensuite au cours d’agriculture, puis à la conférence de droit civil.
Angers, jeudi 6 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je vais, avec l’oncle Paul et Margot, chez divers marchands de meubles pour l’oncle Paul qui cherche une table de travail ; à 5 heures ¼, cours d’agriculture. Le soir à 8 heures, salle des Quinconces, conférence de Mgr de Saune[24], évêque coadjuteur de Madagascar, sur Madagascar ; Mgr de Saune est un ancien lieutenant d’artillerie, il a été à Polytechnique dans la même promotion que l’oncle Paul, qui a conservé les meilleures relations avec lui. À la suite de la conférence, il y a quelques projections.
Mgr Henri Lespinasse de Saune (1850-1929) sur son cheval à Madagascar, vers 1903
Angers, vendredi 7 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5 heures, conférence de droit administratif ; auparavant, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, samedi 8 mars 1902
Cours habituels ; ensuite, je vais avec l’oncle Paul faire un tour au marché pour voir si nous ne trouverons pas à acheter de vieilles faïences ; nous ne trouvons rien. L’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture à la place de celui qui n’a pas eu lieu lundi ; ensuite, je vais faire visiter à l’oncle Paul plusieurs magasins de meubles anciens ; puis, je vais me confesser à M. le curé de Saint-Jacques ; je vais ensuite à la salle d’armes. Le soir à 8 heures, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 9 mars 1902
Je vais avec Papa à la messe de 8 heures à Saint-Serge où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, je visite avec l’oncle Paul le musée établi dans l’hôtel Pincé rue Lenepveu ; puis je vais rejoindre Maman, Margot et Marie-Thérèse à Saint-Laud où nous entendons le premier sermon de la mission qui s’ouvre aujourd’hui pour durer jusqu’à Pâques. Ensuite, je vais avec Margot chez M. Delahaye en vue du projet de mariage entre Henri des Cordes et Mlle Rogeron.
Semaine du 10 au 16 mars 1902
Angers, lundi 10 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi je travaille le droit romain jusqu’à cinq heures ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir à 8 heures, conférence Saint-Louis ; Le Prado lit un travail sur « Les alcools d’industrie » à la suite duquel une assez vive discussion s’engage sur la qualité des vins du Midi ; j’y prends part en faisant observer que si la qualité de ces vins est assez médiocre depuis 2 ans, cela tient à des circonstances exceptionnelles. À 10 heures, l’oncle Paul part pour Toulouse où il va surveiller le déménagement de ses meubles ; il sera de retour dimanche matin.
Angers, mardi 11 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, j’accompagne Margot à Saint-Laud, puis je me mets au travail jusque vers 5 heures. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, à Notre-Dame, nous assistons au sermon du Père Vihan.
Angers, mercredi 12 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 5 heures, conférence de droit civil. Le soir, je reste à la maison, pendant que Papa, Maman et Margot sont au sermon, pour préparer mon examen préparatoire de demain.
Angers, jeudi 13 mars 1902
Le matin, cours habituels. L’après-midi, je subis l’examen préparatoire ; j’obtiens une rouge pour le droit romain, une rouge pour le droit civil et une rouge-blanche pour le droit administratif ; je subirai l’examen de droit criminel après le retour de M. Bazin. Comme résultat, ce n’est pas merveilleux, mais c’est bien suffisant pour être reçu et c’est tout ce que je pouvais demander à la fin du premier semestre, d’ailleurs ce sont les notes que j’avais obtenues l’année dernière à cet examen. Après l’examen, je vais, avec Papa, Maman et Marie-Thérèse, chez Priet où nous choisissons pour Mimi Cornet, à l’occasion de son mariage, une grande fontaine à thé Louis XVI en métal fortement argent du prix de 100 francs. C’est aujourd’hui que nous arrêtons le programme de mes vacances de Pâques : j’irai, du vendredi 21 au vendredi 28 (vendredi saint) à Neuilly chez Tata Mimi ; j’en partirai ce jour-là pour arriver le lendemain 29 mars (samedi saint) à Ille ou à Vinça ; j’y resterai jusqu’après le mariage de ma cousine Marie Cornet de Bosch qui aura lieu probablement le 10 avril et pour lequel Mimi Cornet a eu l’amabilité de m’inviter à être garçon d’honneur[25]. Papa et moi, nous repartirons directement du Roussillon pour rentrer à Angers. Le soir à 8 heures, Papa et moi nous assistons à Saint-Serge à une conférence pour les hommes (il y en a au moins 300 à 400), par le Père Mouton.
Angers, vendredi 14 mars 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 3 heures, je vais avec Maman chez M. Desvaux, le spécialiste que j’avais consulté il y a environ un mois au sujet de mon rhume de cerveau qui a duré tout l’hiver et qui n’est pas encore entièrement terminé ; il constate que la muqueuse est moins irritée qu’il y a un mois. Ensuite, je vais me promener du côté des casernes en construction à la Brisepotière où il est probable que je logerai pendant mon service militaire si je puis le faire à Angers, puis je vais faire la visite des pauvres. À 6 heures, je vais, ainsi que tous les autres élèves de l’école d’agriculture, chez le P. Vétillart qui nous demande de remplir les fonctions de commissaires à l’audition que les chanteurs de Saint-Gervais donneront vendredi, à la cathédrale, au profit de l’école d’agriculture ; il nous explique ce que nous aurons à faire ; il est probable que je serai parti vendredi à l’heure de cette cérémonie ! Le soir, nous allons tous au sermon de la mission à Saint-Serge.
Angers, samedi 15 mars 1902
Le matin, il n’y a pas de premier cours, car le cours de droit international ne commence que lundi, j’en profite pour aller à la gare prendre du tuyau sur des billets circulaires. Ensuite, cours ordinaire. L’après-midi, à 5h ¼, leçon d’escrime. Le soir, à 8h ¼, Mgr Rumeau fait, à l’Université, une conférence sur la liberté d’enseignement qui est si compromise par les projets de loi déposés au Sénat et par l’abrogation de la loi Falloux qui a été votée, en principe, par la Chambre des députés. Il est évident, comme le dit fort bien Monseigneur, que le sort de cette liberté essentielle est subordonné au résultat des élections législatives.
Angers, dimanche 16 mars 1902
J’assiste à la grand’messe à Saint-Joseph avec Margot. L’après-midi, j’envoie à La Croix le compte-rendu de la conférence d’hier soir, puis je vais du côté de Saint-Laud où je vois passer la procession de la Vraie Croix ; puis je vais me promener avec l’oncle Paul, qui est rentré ce matin de Toulouse. Le soir, à Saint-Serge, j’assiste avec Papa à la conférence donnée pour les hommes seuls par le Père Mouton.
Semaine du 17 au 23 mars 1902
Angers, lundi 17 mars 1902
Ce matin, après le cours de M. Jac, Papa devait faire le premier cours de droit international, mais je ne sais quel imbécile ayant enlevé et à moitié brisé la porte de la salle de cours, le cours de Papa ne peut avoir lieu. L’après-midi, je vais à la gare faire ma demande d’un billet circulaire à itinéraire facultatif : je le prendrai vendredi au moment de mon départ. L’itinéraire est par Paris, Melun, Nevers, Clermont-Ferrand, Arvant, Neussargues, Béziers, Narbonne, Perpignan, Ille, et, pour le retour, Perpignan, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Niort, Montreuil-Bellay et Angers, soit 2124 kilomètres, il ne coûtera, en 2ème classe, que 124 ou 128 frs. Je vais ensuite faire, avec Maman, une visite à la baronne Le Guay que nous ne rencontrons pas, puis quelques emplettes. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, je vais, avec Papa et Margot, à Saint-Serge où nous entendons un sermon sur « Le jugement particulier » par un Rédemptoriste autre que le Père Mouton.
Angers, mardi 18 mars 1902
Le matin, cours habituels. L’après-midi, je vais me confesser au Père Mouton à Saint-Serge, j’attends 2 heures avant de le voir. À 4 heures, leçon d’allemand ; à 5h ½, cours d’agriculture ; le soir, nous allons, avec Papa, Margot et moi, au sermon à Saint-Serge. Tante Josepha et Nénette arrivent à 4h ½.
Angers, mercredi 19 mars 1902
Le matin, je vais à la messe de communion à Notre-Dame, puis au cours de droit international public, que fait Papa (c’est aujourd’hui que commence ce cours). L’après-midi, je vais, à 2 heures, au cours d’agriculture ; ensuite, je m’occupe de trouver quelqu’un qui veuille me remplacer vendredi comme commissaire à l’audition des chanteurs de Saint-Gervais, à la cathédrale ; Etienne Vachez y consent. Le soir, nous allons tous au sermon à Saint-Serge.
Angers, jeudi 20 mars 1902
Le matin, cours habituels, ce sont les derniers avant les vacances de Pâques ; l’après-midi, à 2 heures, leçon de mandoline ; ensuite, je vais faire diverses commissions. Le soir, à 8 heures, j’assiste, au cirque, à la conférence organisée par la Ligue de la Patrie française pour patronner la candidature de M. Joubert[26] dans la 1ère circonscription d’Angers, et celle de M. Cesbron à Baugé. Il y a environ 2500 personnes, rien que des hommes qui acclament frénétiquement les divers orateurs : François Coppée, Syveton, M. de Grandmaison[27], M. Cesbron, M. Joubert ; à mains levées, ils acclament les candidatures proposées. Il n’y a pas un seul cri hostile.
Georges Millin de Grandmaison (1865-1943), député de Saumur de 1893 à 1932 – Crédits Site de l’Assemblée nationale
Neuilly, vendredi 21 mars 1902
Le matin, après la messe de communion pascale à l’Université, je pars pour Paris par le rapide de 10 heures 25, j’y arrive à 3h30 et je suis à 4h15 à Neuilly où m’attendait Tata Mimi. Je sors à 5 heures et je fais diverses commissions dans Paris jusqu’au moment où je rentre à Neuilly pour dîner. C’est aujourd’hui que j’ai fait la connaissance de ma nièce, Marie Madeleine ; elle est vraiment bien gentille, et ne crie jamais malgré ses 7 mois ; elle ressemble énormément à la photographie que nous avons de son père à cet âge.
Neuilly, samedi 22 mars 1902
Le matin, de 8h ½ à midi, je fais diverses courses : chez M. Chabert pour l’affaire de la conversion des titres du Nord[28] ; chez Piccot, que je ne rencontre pas. L’après-midi, je vais au Collège des Frères de Passy demander De La Touche, que je ne puis pas voir, puis je vais visiter la nouvelle gare du Quai d’Orsay, ensuite je reviens chez Piccot, qui est encore sorti, je me promène du côté du boulevard Sébastopol, je vais du côté de Saint-Sulpice et je rentre par le métropolitain que je prends au Louvre.
Neuilly, dimanche 23 mars 1902
Le matin, je vais à pied à la messe de 11 heures à Saint-Augustin, je rentre par le tramway des Ternes. L’après-midi, je vais au pensionnat des Frères de Passy où je vois De La Touche au parloir pendant plus d’une heure, ensuite, j’assiste au salut dans la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland, puis j’allais chez Piccot lorsque, tout près de chez lui, je le rencontre ; il me raccompagne dans le métropolitain jusqu’à l’Étoile ; toujours aussi grotesque ! Le soir, je vais avec Xavier au Palais de glace des Champs-Élysées où je regarde pendant une petite demi-heure patineurs et patineuses, j’y laisse Xavier et je vais me promener sur les boulevards jusqu’à l’Opéra où je m’amuse à regarder un moment les dépêches que l’Écho de Paris affiche en lettres de feu au fur et à mesure qu’elles arrivent. Je rentre à Neuilly à minuit par le métropolitain.
Semaine du 24 au 30 mars 1902
Neuilly, lundi 24 mars 1902
Le matin, je ne vais pas à Paris, je me promène pendant plus de deux heures dans le bois de Boulogne, j’y entre et j’en sors par l’allée des Sablons, mais après être passé par Longchamps, par les lacs et par le pavillon d’Armenonville. L’après-midi, je vais voir Piccot, nous nous promenons ensemble ; je fais quelques commissions, et je rentre à Neuilly par le métropolitain ; j’y trouve Margot, qui est arrivée d’Angers à 3h30.
Neuilly, mardi 25 mars 1902
Le matin, je ne vais pas à Paris ; je vais, avec Margot, à la messe à l’église Saint-Pierre de Neuilly à cause de la fête de l’Annonciation. L’après-midi, j’assiste à la séance de la Chambre des députés ; c’est un spectacle auquel je n’avais pas encore assisté. On a peine à suivre les discours, tant les députés font de tapage en allant et venant de la buvette à leurs bancs. M. Denys Cochin adresse une question à M. Delcassé au sujet de la déclaration franco-russe qui a suivi l’accord anglo-japonais ; le ministre réponse que cette déclaration a pour but de garantir l’intégrité de la Chine. Il y a ensuite une assez vive discussion au sujet du projet de loi électorale, notamment sur le droit que la commission propose d’accorder aux préfets de refuser la déclaration de candidature des citoyens ayant encouru la dégradation civique ; comme ce texte vise les condamnés à la Haute-Cour, l’incident est très chaud, finalement, il est repoussé après une intervention de M. Camille Pelletan qui dit qu’il entrave aux principes républicains ; Pelletan, chose curieuse, se fait applaudir par l’extrême-gauche et par la droite ! Quant à l’interpellation de M. Chiché sur l’attitude que le gouvernement compte prendre devant le Sénat au sujet de la loi, votée par la Chambre, qui porte de 4 à 6 ans la durée du mandat législatif, elle est renvoyée à la suite, c’est-à-dire après les élections ; son renvoi soulève de vives protestations.
Neuilly, mercredi 26 mars 1902
Le matin, je vais me faire photographier, boulevard Rochechouart. L’après-midi, je vais à Versailles, suivant la recommandation de Maman, pour faire une visite à Mme Salmon ; j’y aurais été de bonne heure et j’aurais eu le temps, à mon retour, d’aller voir les Barescut, si je n’avais eu la distraction de laisser passer la station de Puteaux sans changer de train ! En sorte que je suis allé jusqu’aux Moulineaux, et de là, j’ai dû revenir à Puteaux pour aller à Versailles. Par suite, dans cette ville, je n’ai eu que le temps d’aller faire ma visite et de rentrer de suite ; Mme Salmon m’a même invité à dîner, ce que je n’ai pu accepter n’ayant pas prévenu à Neuilly.
Neuilly, jeudi 27 mars 1902
Le matin, je vais à Saint-Gervais où j’entends une partie de l’office du jeudi saint chanté par les célèbres chanteurs de Saint-Gervais. Je déjeune avec ma tante de Barescut, qui est en ce moment à Paris chez son fils le capitaine d’artillerie Maurice de Barescut, élève de l’École de guerre, avec ma cousine Jeanne de Barescut et avec mon cousin Maurice dont je fais la connaissance, car je n’avais encore jamais eu l’occasion de le voir ; je le trouve tout à fait à mon goût : très aimable et très simple à la fois ; Tata Mimi les avait invités à cause du passage à Paris de ma tante. L’après-midi, je visite les tombeaux de plusieurs églises : Neuilly, Sainte-Clotilde, Saint-Augustin, la Madeleine. Je vais aussi faire une visite à ma tante de Roig, boulevard de Courcelles, que je ne connaissais pas encore.
Neuilly, vendredi 28 mars 1902 (vendredi saint)
Le matin, je vais à la basilique de Montmartre, puis, en redescendant, je rencontre Piccot, avec qui je me promène un moment. L’après-midi, au moment où je sortais, je rencontre d’Anteroche[29] à l’entrée du Bois, puis je vais visiter la chapelle de la rue Jean-Goujon élevée en souvenir de l’incendie du Bazar de la Charité, je vais me faire couper les cheveux boulevard Malesherbes et je vais visiter le reposoir de Saint-Eustache. Je rentre à Neuilly de bonne heure et j’en repars à 7 heures pour prendre, à 8h20, le train à la gare de Lyon.
Ille, samedi 29 mars 1902
J’ai voyagé toute la journée en passant par Paris, Nevers, Moulins, Clermont, Arvant, Neussargues, Béziers, Narbonne, Perpignan et Ille ; je n’ai pas changé de wagon jusqu’à Béziers. La région que j’ai traversée entre Arvant et Bédarieux est des plus curieuses, la ligne passe à 1100 mètres d’altitude dans les montagnes du Cantal et de la Lozère ; dans l’Aveyron, on passe près des fameuses gorges du Tarn ; c’est un pays très peu habité, très triste et assez froid. J’arrive à Ille à 8 heures ; Papa m’attendait à la gare.
Ille, dimanche 30 mars 1902 (jour de Pâques)
Le matin, je me lève avant 5 heures pour assister à la procession qui a lieu à six heures. Le Regina en musique est très bien exécuté au moment où la statue du Ressuscité et celle de la Sainte Vierge se rencontrent et se saluent. Nous déjeunons chez M. le curé, avec le vicaire et le Père prédicateur. L’après-midi, après vêpres, nous faisons plusieurs visites. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu où nous voyons leur neveu, le capitaine Scillie et sa femme.
Semaine du 31 mars 1902
Vinça, lundi 31 mars 1902
Je quitte Ille, après la grand’messe, par le train de 10h ½ et j’arrive à Vinça à 10h ¾, Bonne Maman m’attendait à la gare, j’ai le plaisir de constater qu’elle est en très bonne santé. L’après-midi, nous assistons aux vêpres, puis nous faisons plusieurs visites et deux tours du jardin.
Avril 1902
Semaine du 1er au 6 avril 1902
Vinça, mardi 1er avril 1902
Le matin, je vais me promener à Bentefarines. Nous déjeunons à 10h ½ et nous partons, par le train de midi, pour Perpignan. Nous allons voir Mme de Guardia[30], et Mme de Llamby[31] que nous ne rencontrons pas ; ensuite, nous retrouvons à Saint-Jean Papa, qui est allé à Trouillas ce matin. Nous allons tous ensemble chez les Cornet que nous rencontrons. J’y fais la connaissance de mon lointain cousin le lieutenant Louis Companyo[32]. Je vais ensuite avec Bonne Maman, faire une visite à ma tante Bonafos, que nous rencontrons, puis chez Mme de Llobet[33] que nous rencontrons aussi ; et nous finissons notre après-midi chez la même tante Bonafos, en compagnie de Tante Lutrand. Nous rentrons tous à Vinça par le train de 8 heures.
Vinça, mercredi 2 avril 1902
Le matin, je vais me promener avec Papa au Cam dels Rocs ; puis je vais attendre à la gare Charouleau qui arrive par le train de 11 heures ; il nous essaie nous habits d’été. L’après-midi, Papa part en voiture pour Boule et Ille. J’écris à L’Autorité pour faire venir 100 exemplaires de la brochure Aux électeurs par Cassagnac[34]. Puis, Bonne Maman et moi nous allons nous promener à la Mirande et au grand jardin.
Vinça, jeudi 3 avril 1902
L’après-midi, je vais à Rodès où je vois Joseph Cornet.
Ille, vendredi 4 avril 1902
Je quitte Vinça par le train de midi, après être allé voir, le matin, la plantation de chênes-lièges de Bentefarines ; les pousses de chênes commencent à se voir. L’après-midi, à Ille, je vais avec Papa à la vigne du Bouc où Dominique Vallé greffe quelques plants de vignes. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu.
Ille, samedi 5 avril 1902
Le matin, je vais chez l’oncle Victor[35] avec M. le curé[36], nous fouillons dans les vieux papiers où M. le curé trouve quelques renseignements intéressants pour l’étude qu’il veut faire sur Ille et ses anciennes familles ; je vais ensuite faire une visite à Victor de Lacour qui part à midi, je vois en même temps son père M. Charles de Lacour[37]. L’après-midi, nous allons, Papa et moi, chez M. de Barescut pour l’inviter à venir déjeuner demain matin ; nous ne le rencontrons pas, mais nous laissons notre invitation écrite. Nous allons passer la soirée chez les demoiselles Matthieu.
Ille, dimanche 6 avril 1902
Le matin, après la grand’messe, nous avons à déjeuner M. le curé, M. de Barescut et Thérèse. Après vêpres, je vais me promener à la métairie et aux travaux de défense contre le Boulès ; nous allons passer la soirée chez les demoiselles Matthieu.
Semaine du 7 au 13 avril 1902
Vinça, lundi 7 avril 1902
Le matin, j’assiste avec Papa à la grand’messe qui est dite à 9 heures en l’honneur de la fête de l’Annonciation renvoyée à aujourd’hui, puis je pars pour Vinça par le train de 10h ½. L’après-midi, à Vinça, je vais me promener à la vigne dite Ruscane.
Vinça, mardi 8 avril 1902
Le matin, à 7h ½, j’assiste avec Bonne Maman au Canta qu’elle fait dire pour Bon Papa de Pontich. L’après-midi, je pars pour Ille en voiture à 21h ½. À Ille, je fais distribuer par plusieurs individus 50 exemplaires de la brochure de propagande électorale intitulée Aux électeurs, par Paul de Cassagnac ; au retour, nous nous arrêtons à Bouleternère ; j’en confie 20 exemplaires à Joseph Jacomy, le fils du fermier, qui les distribuera ; j’en ai fait distribuer 30 exemplaires à Vinça. Papa et moi, nous arrivons à Vinça à 6h ½.
Perpignan, mercredi 9 avril 1902
Papa, Bonne Maman et moi nous partons par le train de midi. Bonne Maman s’arrête à Bouleternère, mais Papa et moi nous allons jusqu’à Perpignan ; nous descendons au Grand Hôtel, il est envahi par la noce de Mlle Grandidier, aussi, à 8 heures du soir, de peur d’être trop dérangés par le bal qui aura lieu cette nuit, nous quittons l’hôtel et nous allons au Petit Paris. Nous trouvons au Grand Hôtel l’oncle Xavier qui y est arrivé hier. Dans l’après-midi, je vais voir, avec Papa, mes cousins de Lazerme et les Cornet ; Papa va voir Monseigneur de Carsalade.
Ille, jeudi 10 avril 1902
Le matin, nous nous levons assez tard ; nous recevons, à l’hôtel, la visite de l’oncle Joseph que nous n’avions pas vu hier. Malheureusement, il tombe une pluie battante ! Vers 10h ½, je vais chez les Cornet que je trouve au milieu des derniers préparatifs de la noce. À 11 heures, arrivent les parents et amis : M. Companyo[38], M. et Mme Delmas, M., Mme et Mlles de Bonnefoy[39], M. Azémart[40], le général Souhart[41], l’oncle et tante Lutrand[42], M. et Mme Charles de Llobet[43], M. et Mme Michel de Pous[44], mon cousin Henri de Blaÿ[45] et tous ses enfants, que je ne connaissais pas encore, etc, etc. On me présente à ma demoiselle d’honneur, Mlle Marie-Thérèse de Massia[46] ; l’autre garçon d’honneur est le sous-lieutenant Delmas avec Mlle de Bonnefoy. À la messe, allocution du curé de La Réal, je me tire assez bien de la quête. Après la messe et le défilé à la sacristie, on rentre à la maison, où a lieu un grand dîner de 40 personnes qui dure de 1 heure à 4 heures ; après le dîner, pendant lequel j’étais à côté de la mariée, on prend le café, les messieurs fument un cigare, puis on se retire parce que Louis Companyo et Mimi[47] partent à 5 heures pour Céret voir Mme Companyo mère qui n’a pu venir, étant malade. Nous repartons de Perpignan par le dernier train, l’oncle Xavier, Papa et moi, et nous arrivons à Ille à 8 heures.
Louis Companyo (1870-1959), alors jeune lieutenant d’infanterie – Crédits photo famille Companyo/L’Indépendant
Vinça, vendredi 11 avril 1902
Le matin, je vais me promener avec l’oncle Xavier dans la direction de Bouleternère ; nous voyons les nouveaux travaux de défense contre le Boulès, qui sont presque achevés ; nous apprenons la mort de Mme Jules Marty survenue subitement ce matin. Je pars pour Vinça par le train de 3h9.
Vinça, samedi 12 avril 1902
Le matin, je vais à 7 heures à l’église où je fais la sainte communion. Papa arrive d’Ille par le train de 11 heures. Nous partons, Papa et moi, par le train de 3h ½.
Angers, dimanche 13 avril 1902
À la gare de Perpignan à 5 heures, nous voyons l’oncle Xavier, qui nous y avait donné rendez-vous, et tous les Cornet qui viennent accompagner Louis Companyo et Mimi ; ils partent pour leur voyage de noce, après 2 jours passés à Céret auprès de Mme Companyo mère qui était souffrante. Au buffet de Narbonne, nous dînons ensemble ; ils descendent à Toulouse. Dimanche matin à 5 heures, nous arrivons à Bordeaux, nous allons vite à la cathédrale où nous entendons la messe de 7 heures et nous repartons pour Angers par le train de 8h50. Nous y arrivons à 4h ½. À la maison, nous voyons les changements faits dans la distribution des appartements par Maman : petit salon transporté dans la chambre du Champ de Mars (anciennement chambre de Maman) et chambre de Maman transportée dans l’ancien petit salon.
Semaine du 14 au 20 avril 1902
Angers, lundi 14 avril 1902
Le matin, je reprends mes cours ; à 8 heures, celui de M. Jac, à 9h ½, celui de Papa. L’après-midi, de 2h à 4h, je travaille du droit ; à 5 heures ¼, cours d’agriculture.
Angers, mardi 15 avril 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5h ¼ cours d’agriculture.
Angers, mercredi 16 avril 1902
Le matin cours habituels, l’après-midi, le cours d’agriculture est supprimé. À 5 heures, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 17 avril 1902
Le matin, cours habituels, les étudiants, comme hier et avant-hier, font beaucoup de tapage au cours de Papa, qui les menace de les signaler au doyen. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, à 8h, l’oncle Paul, tante Josepha, Nénette et mon oncle Albert de Lazerme, qui est en ce moment à Angers pour son service (il est contrôleur de l’armée) viennent prendre le thé à la maison.
Angers, vendredi 18 avril 1902
Le matin, cours habituels, le tapage continue au cours de Papa qui, pour comble du malheur, est obligé de faire cours tous les jours depuis qu’il a commencé le droit international ! L’après-midi, à 5 heures, conférence de droit administratif. Le soir, à 8 heures, nous allons prendre le thé chez l’oncle Paul ; l’oncle Albert devait y venir aussi, mais il n’y vient pas.
Angers, samedi 19 avril 1902
Après les cours, j’accompagne à la gare Maman qui part pour Biarritz où elle va faire une saison de bains salins chauds, et Papa qui l’accompagne jusqu’à Saumur. L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse me confesser à M. l’abbé Brossard. À 5h, leçon d’escrime. À 8 heures, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 20 avril 1902
Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame, où je communie ; je travaille le reste de la matinée ; l’après-midi, nous allons au salut à 4h ½ à l’Adoration, puis nous nous promenons avec tante Josepha et Nénette. Le soir à 8 heures, au patronage Saint-Serge, nous assistons à la représentation du Bossu, qui dure jusqu’à minuit.
Semaine du 21 au 27 avril 1902
Angers, lundi 21 avril 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 6h 1/2., puis je vais au cours d’agriculture à 5h ¼. À 8 heures, conférence Saint-Louis. M. René Bazin nous fait plusieurs lectures, notamment un chapitre d’un ouvrage de Maurice Barrès appelé Leurs figures, ce chapitre est consacré à la peinture de la séance de la Chambre où Jules Delahaye dénonça le scandale du Panama en novembre 1892 ; la frousse intense de ces parlementaires, en mieux, de ces parlementaires véreux, est tracée de main de maître par l’ardent nationaliste et l’antiparlementaire convaincu qu’est Maurice Barrès.
Angers, mardi 22 avril 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture ; nous allons ensuite dîner et prendre le thé chez l’oncle Paul.
Angers, mercredi 23 avril 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture ; ensuite, je vais travailler à la bibliothèque ; à 5 heures, conférence de droit civil. Le soir, Papa reçoit une lettre de M. Joseph Batlle[48], d’Ille, qui le décide à partir demain afin d’être à Ille le 27 avril pour des élections législatives, où sa présence, dit M. Batlle, est nécessaire pour entraîner certains hésitants en faveur de la candidature conservatrice de M. Circan. Le soir, nous allons tous chez les Magué, à qui Papa fait ses adieux ; l’oncle Albert s’y trouve aussi. Vers 10 heures, je vais à la soirée offerte par M. Bodinier, sénateur, à l’occasion du mariage de sa fille, Mlle Geneviève Bodinier[49]. C’est une simple réception ; il doit y avoir environ 150 personnes. Je me retire vers 11 heures, la soirée ne devant pas durer longtemps ; buffet très assorti.
Angers, jeudi 24 avril 1902
Le matin, après les cours, Papa part pour Ille où il va faire de la propagande électorale en faveur du candidat des conservateur, M. Albert Circan[50], qui, de même que M. Joubert à Angers, se présente sous l’étiquette de « républicain libéral », afin de rallier sur son nom tous les antiministériels. Papa, qui ne s’est pas fait inscrire sur la liste électorale d’Angers, va en Roussillon, d’abord pour voter lui-même, ce qui est un devoir essentiel dans les circonstances que nous traversons, et aussi pour user de son influence en faveur de M. Circan, comme le lui demandait un des conservateurs influents d’Ille, M. Joseph Batlle, dont la lettre a décidé Papa à partir pour le 1er tour de scrutin. À 11 heures, Marie-Thérèse, Tante Josepha et moi nous allons à Saint-Joseph assister au mariage de Mlle Geneviève Bodinier avec M. Robert Huault-Dupuy[51], qui est béni par Monseigneur Rumeau. La cérémonie est splendide, et il y a tellement de monde que nous fraisons queue, Marie-Thérèse et moi, pendant plus d’une demi-heure avant de pouvoir pénétrer dans la sacristie pour présenter nos vœux aux jeunes époux. Comme ni Papa ni Maman ne sont à Angers, nous n’allons pas à la réception qui suit le mariage, à laquelle nous étions invités. L’après-midi, à 5h ¼ cours d’agriculture. Ensuite, nous allons dîner chez Tante Josepha, comme nous ferons tout le temps que Papa sera absent.
Angers, vendredi 25 avril 1902
Le matin, cours de M. Jac et cours de M. Bazin, qui remplace Papa ; à 11 heures moins dix, je vais prendre ma 1ère leçon d’équitation au manège du 6e génie. L’après-midi, je travaille, puis à 5 heures, conférence de droit romain ; ensuite, je vais faire une visite à l’oncle Albert à l’Hôtel du Cheval blanc, puis je vais dîner et passer la soirée chez Tante Josepha.
Angers, samedi 26 avril 1902
Le matin, en l’honneur de Notre-Dame du Bon conseil, nous allons, Marie-Thérèse et moi, à la messe de 7 heures à Notre-Dame ; ensuite, je vais à mes cours ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures, puis nous allons au salut à la chapelle de la route de Paris où l’oncle Albert et Tante Josepha viennent nous rejoindre. À 5 heures, leçon d’escrime. À 6h ½, nous allons dîner chez M ; et Mme Perrin. Après dîner, je vais avec Joseph Perrin à la conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis je reviens prendre Marie-Thérèse chez Mme Perrin, et nous rentrons.
Angers, dimanche 27 avril 1902
Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; j’y fais mes dévotions à l’intention des élections législatives qui ont lieu aujourd’hui et dont le résultat sera si décisif pour l’avenir de la France ! À midi, nous recevons à déjeuner l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures à mon étude pour Saint-Louis, puis je vais au salut à l’Adoration ; je reviens travailler jusqu’à 6 heures, à 6 heures, je vais assister au dépouillement du scrutin à la Mairie et à la Préfecture. Nous dînons chez Tante Josepha. Après dîner, nous sortons tous, nous avons même avec nous Hervé-Bazin et Roger Follenfant, pour essayer de connaître le résultat des élections. Notre 1ère impression est mauvaise car, en ville, c’est le socialiste ministériel Maurice qui arrive en tête ; mais je vais ensuite aux bureaux du Maine-et-Loire où on centralise les résultats ; là j’apprends que Joubert[52], candidat libéral, nationaliste soutenu par tous les conservateurs, arrive en tête, du reste voici les chiffres :
Joubert : 5870 voix
Bichon radical ministériel 5775 voix
Abbé Bosseboeuf, républicain démocrate 5551 voix
Maurice, socialiste ministériel 5083 voix
Foucher, libéral 1127 voix
Joxé, député sortant radical, 762 voix
C’est un beau résultat ; si l’abbé Bosseboeuf fait son devoir et se désiste en faveur de Joubert, ce que fera certainement Foucher, Joubert sera élu au second tour, et ce sera un siège gagné ! Somme toute, les antiministériels ont 12548 voix contre 11620 voix ministérielles. À Baugé, ballotage, mais l’antiministériel Cesbron arrivait, aux derniers chiffres connus, avec 7800 voix contre 7060 à Cathelineau ministériel et 2600 environ à Berlet ; il est probable que les voix de ce dernier se partageront également entre les deux autres et le succès restera à Cesbron. Ainsi, dans ces deux circonscriptions, les candidats de la Patrie française soutenus par les conservateurs, arrivent en tête. Dans les autres circonscriptions de Maine-et-Loire, les candidats conservateurs ont des majorités écrasantes ! On ne sait pas encore grand-chose de Paris et de la province. Cependant, pour Paris, on sait que les seuls élus, jusqu’à présent connus, sont des nationalistes – Prache, Sprouk, Berger, etc. – et, dans les autres circonscriptions, les nationalistes arrivent en tête des ballotages ! Dans la Sarthe, le ministériel d’Estournelles est battu ; le ministre Caillaux est en ballotage. À Nantes, le candidat antiministériel est élu dans une circonscription et, dans l’autre, il y a un ballotage. À Bordeaux, 3 ballotages. Somme toute, les nouvelles de ce soir sont excellentes. Puisse le Ciel nous en envoyer d’autres aussi bonnes demain ! Je rentre à 11 heures, j’écris ces lignes et je me couche.
Semaine du 28 au 30 avril 1902
Angers, lundi 28 avril 1902
Dès que je suis hors du lit, j’envoie acheter des journaux, je constate des succès très réels pour les antiministériels, surtout à Paris où presque tous les élus sont des nationalistes et où ils tiennent la tête dans les ballotages ; dans l’Ouest, beaucoup de victoires, par exemple dans le Calvados, dans la Seine-Inférieure, dans la Loire-Inférieure, la Vendée, la Vienne, idem pour le département du Nord, pour ceux des Vosges, de la Meuse et bien d’autres ; malheureusement, nous avons éprouvé quelques échecs très sensibles : Piou à Saint-Gaudens ; de Cassagnac dans le Gers ; le marquis de Solages à Carmaux où le socialiste Jaurès est élu ; Drumont à Alger ; la défaite de Drumont à Alger est certainement due aux manœuvres gouvernementales car le conseil municipal de cette ville qui était composé d’amis du député Drumont, avait été dissous 3 ou 4 jours avant le scrutin et, à sa place, on a mis une commission municipale dévouée au ministère, qui a dû s’en donner à cœur joie de tripatouiller les urnes et de faire de l’arithmétique électorale ! Espérons que l’élection d’Alger sera invalidée, lors de la vérification des pouvoirs, si nos amis sont en majorité à la nouvelle Chambre ; à Perpignan, Bartissol[53], républicain modéré et libéral, est élu contre des radicaux et des dreyfusards dans l’ancienne circonscription du radical Rolland ; c’est un échec de plus pour le ministère. Malheureusement, à Prades, Escanyé[54] est réélu !
Je vais au cours de 9h ½ de Monsieur Bazin car il n’y a pas de cours de 8 heures. Après le cours, je vais prendre ma leçon d’équitation au quartier du génie. L’après-midi, je lis des nouvelles éditions de journaux, j’y vois, avec regret, que d’Estournelles, dont on avait annoncé l’échec, est élu, ainsi que Caillaux qui, avait-on dit, était en ballotage. Mais, dans l’ensemble, les antiministériels ont eu les succès de la journée. Je travaille toute l’après-midi à mon étude sur « Cecil Rhodes et l’Afrique du Sud », que je lis, le soir, après avoir dîné chez Tante Josepha, à la Conférence Saint-Louis ; il a un certain succès.
Angers, mardi 29 avril 1902
Le matin, cours habituels. L’après-midi, à 4 heures, leçon d’allemand ; Mlle Grieshaker me fait lire une lettre de Piccot dans laquelle ce malheureux a l’audace de lui demander, non pas une pièce de 5 francs, comme dans une lettre qu’il lui écrivait la veille, mais sa main ! à cette lecture, je suis pris d’un accès d’hilarité bien compréhensible ; je n’ai pas besoin d’ajouter que Mlle Grieshaker, qui lui avait peut-être envoyé les 100 sous, si la seconde lettre n’était pas arrivée, ne lui a rien envoyé du tout et s’est bien gardé de lui répondre. À 5 heures ¼, cours d’agriculture. À 7 heures, nous allons dîner chez Tante Josepha ; l’oncle Albert, qui part demain, vient y passer la soirée et nous fait joliment rire ! Les journaux publient de nombreuses statistiques sur les résultats des élections ; chaque feuille s’efforce de prouver que les élections se sont prononcées en faveur de sa politique. La statistique la plus sérieuse émane du Temps qui, malgré ses opinions ministérielles, veut bien reconnaître que les nationalistes et les modérés reviennent à la Chambre plus nombreux. Voici la statistique du Temps ; il y avait 589 députés à élire ; 411 députés ont été élus ; ce sont :
Indépendants : 4 socialistes antiministériels
Ministériels : 196
18 socialistes ministériels
150 radicaux ou radicaux socialistes
28 républicains ministériels
Antiministériels : 211
114 progressistes antiministériels
26 ralliés
33 nationalistes
38 conservateurs
En ne comptant pas les 4 socialistes antiministériels dans la majorité antiministérielle, nous avons donc :
Antiministériels (114+26+33+38) : 211
Ministériels (18+150+28) : 196
Indépendants : 4
C’est donc un avantage sérieux pour les antiministériels et, pour peu que la proportion se maintienne dans le scrutin de ballotage du 11 mai et dans les deux élections de la Réunion, la France sera enfin délivrée de ce ministère de la trahison nationale qui, constitué uniquement en vue de l’acquittement du traître Dreyfus, a inventé cette infâme parodie de la justice qu’on appelle la Haute-Cour, a obligé par sa loi d’association les meilleurs Français à s’exiler, a privé l’armée de ses meilleurs chefs et a creusé dans nos finances un déficit de près de 400 millions. Il était temps !
Angers, mercredi 30 avril 1902
Papa arrive à 8 heures de Biarritz où il est passé à son retour du Roussillon, et fait son cours à 9h ½. À 11 heures, leçon d’équitation. L’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 3 heures ½ je vais faire une visite de digestion à Mme Perrin que je ne rencontre pas ; à 5h ¼, conférence de droit civil. Le soir, nous dînons tous chez les Magué. Les nouvelles que l’on reçoit de tous côtés du scrutin de dimanche dernier prouvent que la pression gouvernementale a été éhontée ; ainsi, dans une circonscription du Lot-et-Garonne où le ministre Leygue[55] avait un concurrent antiministériel, le sous-préfet reçoit dans la journée de dimanche la dépêche suivante de Waldeck-Rousseau : « Quel que soit le résultat, Leygue doit être proclamé » ! Dans l’Aveyron, on a enlevé 100 bulletins d’une urne et on les a remplacés par autant de bulletins du candidat ministériel ; à Marennes, le candidat antiministériel, Ernest Renault, n’a pas été élu parce que la veille au soir du jour de l’élection, on a fait afficher partout son désistement, ce qui était faux ! Et il y a bien d’autres exemples. Si, en dépit de toutes ces fraudes, la majorité est aux antiministériels, j’espère bien que les prétendus députés proclamés élus à la suite de manœuvres de ce genre seront invalidés.
Mai 1902
Semaine du 1er au 4 mai 1902
Angers, jeudi 1er mai 1902
Le matin, cours habituels. À 11 heures, leçon de mandoline. L’après-midi, vers 4 heures, je vais avec Papa et Marie-Thérèse faire une visite de digestion à Mme Bodinier. Ensuite, cours d’agriculture. Le soir, Papa va dîner chez Mme Jac ; Marie-Thérèse et moi, nous y étions invités aussi, mais au dernier moment, nous nous sommes excusés à cause des maladies de deux enfants de Mme Jac, dont l’un a la rougeole et l’autre la varicelle. Nous allons dîner chez les Magué et, après dîner, nous allons tous à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale ; le maître-autel est presque entièrement tendu de gaze bleue et blanche ; un moment, le feu prend à cette gaze, un énorme jet de flamme jaillit ; mais on se précipite et on réussit à arracher les parties enflammées avant qu’elles aient pu communiquer le feu aux autres ; les dégâts sont insignifiants et la cérémonie n’a même pas été interrompue. Les journaux continuent à signaler, contre les candidatures antiministérielles, les faits de pression et de fraude les plus honteux ; c’est ainsi que, dans des localités de la Haute-Saône, l’une a été, plusieurs fois, enlevée du bureau de vote et le dépouillement a été fait à huis-clos. On cite aussi une commune où on n’a porté que 7 voix au candidat antiministériel et où 28 électeurs ont affirmé devant notaire avoir voté pour ce candidat ; ailleurs, on a fait voter, pour le candidat ministériel, des militaires, des condamnés ou même des inconnus à qui l’on avait délivré de fausses cartes électorales. Enfin, dans plusieurs circonscriptions, la préfecture a déclaré élus des candidats ministériels qui étaient en minorité ! On espère que les commissions de recensement vont corriger plusieurs résultats proclamés par les préfectures et reconnus faux depuis. C’est honteux ! Et il faut bien que le ministère Waldeck-Millerand, qu’un de ses membres a pu traiter de « ministère de l’étranger », se sente perdu pour se livrer à de pareilles manœuvres !
Angers, vendredi 2 mai 1902
Le matin, je vais à Notre-Dame, à la messe de 7 heures où je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois ; ensuite, cours habituels ; à 11 heures, leçon d’équitation ; l’après-midi, visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.
Angers, samedi 3 mai 1902
Le matin, cours habituels ; à midi, nous avons à déjeuner M. et Mlle Louise Laugier, de passage à Angers ; l’après-midi, à 4 heures, je vais me faire soigner les dents chez le dentiste M. Sicart ; à 5 heures, leçon d’escrime ; à 8 heures, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. M. Foucher, le républicain libéral qui avait obtenu 1127 voix et dont on escomptait le désistement en faveur de M. Joubert, fait afficher le maintien de sa candidature ; c’est un bien mauvais son de cloche pour le 11 mai, surtout en présence du désistement du socialiste Maurice en faveur de Bichon, qui paraît certain !
Angers, dimanche 4 mai 1902
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph avec Papa. À midi, nous recevons les Magué à déjeuner ; l’après-midi, je vais avec Papa au salut à l’Adoration ; le soir, à cause d’un petit rhume, je ne vais pas au Mois de Maris.
Semaine du 5 au 11 mai 1902
Angers, lundi 5 mai 1902
Le matin, cours habituels ; après le cours, je lis, sur tous les murs, une affiche de l’abbé Bosseboeuf annonçant qu’il est candidat le 11 mai ! C’est vouloir à tout prix faire élire le candidat ministériel Bichon, en faveur de qui Maurice s’est désisté ! Ce malheureux abbé Bosseboeuf, dont la candidature était déjà fort inopportune le 27 avril, est vraiment bien coupable en la maintenant au ballotage, alors que l’autre candidat antiministériel, Joubert, a eu plus de voix que loi. Pour expliquer cette attitude, dont le véritable mobile est son ambition démesurée, cet abbé politicien invente que les partisans de Joubert faisaient courir le bruit qu’ils avaient acheté son désistement 50, 80 ou même 100.000 francs, et il dit qu’il se présente uniquement pour réduire cette accusation à néant !
M. Joubert lui répond le soir même, par une affiche très calme et très digne, qu’il n’a jamais cherché à acheter personne. Ce bruit, s’il a réellement couru, doit émaner des Bossebouviens qui voulaient trouver un prétexte à cette candidature (is fecit cui prodest) ; quoi qu’il en soit, c’est doublement malheureux : d’abord à cause de l’élection de Bichon qui est assurée maintenant, et ensuite à cause du mauvais effet produit par l’ambition de ce prêtre qui ne veut pas céder à l’intérêt si pressant de la religion et de la Patrie. L’après-midi, à 5 heures ¼ cours d’agriculture ; avant le cours, je vais me faire arranger les dents par M. Sicart. Le soir, à 8 heures, Conférence Saint-Louis ; Cotelle lit un travail sur « Le swating-system ».
Angers, mardi 6 mai 1902
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, Papa et moi nous allons à la représentation de L’Aiglon de Rostand, par la troupe, de passage à Angers, du Théâtre Sarah-Bernhardt. Mlle Grumbach[56], qui remplace Sarah Bernhardt, joue très bien, et avec beaucoup de feu, le beau rôle du duc de Reichstadt, mais elle a le malheur de ne pas posséder du tout la tête du fils de Napoléon ; l’histoire nous le représente comme un grand jeune homme blond, et aux traits creusés et amincis, au lieu que Mlle Grumbach a la figure pleine et le nez en l’air. Metternich est, peut-être, un peu compassé : Flambeau et Marie-Louis sont très naturels. Nous rentrons à minuit 30.
Jeanne Grumbach (1871-1947), actrice française
Angers, mercredi 7 mai 1902
Étant assez enrhumé et, à cause du froid qui est très vif pour la saison, je ne me lève que vers 11 heures et je ne sors pas de toute la journée. M. Pinguet vient me donner ma leçon de mandoline.
Angers, vendredi 9 mai 1902
Comme mon rhume avait encore augmenté dans la nuit de mercredi à jeudi et que je toussais beaucoup jeudi matin, je n’ai pas quitté le lit de toute la journée d’hier malgré la fête de l’Ascension. Ce matin, comme j’ai passé une bonne nuit, je me suis levé à 11h ½ ; mais je n’ai pas quitté la maison. J’ai dû refuser une invitation à dîner, ce soir, chez Mme Hervé-Bazin qui réunit les amis de Roger de Bréon ; celui-ci, qui est malade dans sa famille depuis plus de deux mois, et qui, cependant, continue son droit comme il peut, est venu aujourd’hui à Angers pour prendre son inscription.
Angers, samedi 10 mai 1902
Je me lève à la même heure qu’hier et je passe l’après-midi au petit salon ; vers le soir, le Dr Sourice vient, il m’ausculte et reconnaît que ma toux ne vient pas d’un refroidissement, elle tient à ce que je subis l’influence d’une épidémie de grippe qui sévit en ce moment à Angers ; c’est donc une grippe très bénigne, mais suffisante pour nécessiter des précautions, surtout par le temps si rigoureux de ces jours-ci, c’est une véritable température d’hiver ; de tous côtés, on se plaint des gelées ; je dois m’attendre à rester deux ou trois jours dans la maison. C’est très ennuyeux à cause des cours que je manque (il est vrai, qu’à la place, je travaille avec les notes que Papa me prêtre, ou avec mes ouvrages). Les journaux racontent, ce matin, l’effroyable cataclysme de la Martinique ; la Montagne Pelée, ancien volcan qui domine la ville de Saint-Pierre et qui n’était plus en activité depuis 1851, a repris tout à coup de l’activité et, dans la matinée d’avant-hier, une pluie de feu, de cendres et de scories s’est abattue sur Saint-Pierre et, en quelques minutes, la ville a été ensevelie sous les décombres ou détruite par le feu ; on croit que plus de 30.000 personnes ont péri ; c’est la répétition de la catastrophe qui détruisit Pompéï et Herculanum en 79 ap. J.C. Comme les communications télégraphiques ont été en partie détruites, c’est le Suchet, navire de guerre qui était en rade de Saint-Pierre au moment de la catastrophe, et un navire anglais, qui ont câblogrammé ces nouvelles ; tous les autres navires qui étaient en rade ont péri et le Suchet n’a pu recueillir qu’une trentaine de survivants ! Il est probable qu’il y a une corrélation entre cette éruption subite et le tremblement de terre qu’on a ressenti, il y a une huitaine de jours, dans le Midi de la France et en Espagne.
Angers, dimanche 11 mai 1902
Le matin, je ne me lève qu’à 11 heures ½ ; je passe toute mon après-midi au petit salon. Le soir, Papa va s’informer du résultat des élections complémentaires qui ont eu lieu aujourd’hui. Il apprend l’élection, à Angers, du docteur Bichon[57], radical et ministériel par 10895 voix contre 7562 à l’abbé Bosseboeuf, 5093 à M. Joubert et 439 à M. Foucher. Ce résultat était prévu depuis le jour où, contre toute convenance, contre tous les précédents et malgré les blâmes sévères de beaucoup de journaux catholiques, même d’organises démocrates-chrétiens, l’abbé Bosseboeuf qui avait eu au premier tour de scrutin moins de voix que l’autre candidat antiministériel M. Joubert, avait maintenu sa candidature ; la responsabilité de ce résultat retombe aussi, en partie, sur M. Foucher qui avait agi comme l’abbé Bosseboeuf. Ce qu’il y a de plus étonnant c’est que l’abbé Bosseboeuf ait encore gagné 2000 voix depuis quinze jours ; ce sont, sans doute, des voix socialistes venues des électeurs de Maurice ; elles ne lui font pas honneur !
Semaine du 12 au 18 mai 1902
Angers, lundi 12 mai 1902
Je ne me lève, encore aujourd’hui, qu’à 11h 1/2 ; mais comme je tousse beaucoup moins et que le temps s’est amélioré, je vais faire une toute petite promenade dans l’après-midi. Les résultats des élections complémentaires dans l’ensemble de la France paraissent favorables au ministère ! Il y a, sans doute, bien des sièges gagnés par nos amis, comme à Baugé où M. Fabien Cesbron est élu, à Castelnaudary où le marquis de Laurens-Castelet, à Lombez où le marquis de Pins, à Nérac où M. Léopold Fabre sont élus, et bien d’autres sièges conquis sur les ministériels ; mais, malheureusement, nous en perdons plusieurs et, comme pour conserver la petite majorité conquise le 24 avril, il aurait fallu avoir au moins la moitié des ballotages, le résultat est mauvais, car nous en avons à peine un tiers. Notre petite majorité est perdue et même, je crois (sauf à changer d’opinion lorsque j’aurai vu les résultats dans toutes les circonscriptions et des statistiques bien nettes !) je crois, dis-je, que le ministère a une petite majorité ! Ainsi, cet immense effort de tous les honnêtes gens unis sur le terrain de la liberté et du patriotisme, cette magnifique campagne de conférences si bien conduite par les admirables lutteurs de la Patrie française et de l’Action libérale, ces souscriptions qui ont eu tant de succès, tout cela n’aura abouti qu’à amoindrir de quelques voix la majorité de Waldeck-Rousseau et de ses tristes acolytes ! Je veux croire que le résultat sera plus encourageant et que les honnêtes gens auront, au moins, appris à se connaître et à lutter ensemble et que cette union se poursuivra pour arriver, un jour, à la victoire.
Mais, qu’il est triste de constater l’aveuglement du suffrage universel ! Trois ans de gouvernement antinational, trois ans d’attentats continuels contre la liberté, n’ont pas assez remué le pays pour lui faire vomir, dans un accès de dégoût, les infâmes politiciens qui l’oppriment ! Je sais bien qu’il faut tenir compte de toutes les causes qui vicient le suffrage universel : la pression gouvernementale, les fraudes (qui nous ont fait perdre au moins 30 sièges), le défaut de représentation des minorités ; mais, même ces circonstances écartées, le suffrage universel est une institution essentiellement dangereuse. Il n’est pas admissible que tout, même les libertés les plus essentielles, les principes les plus sacrés, dépende de la loi du nombre, c’est-à-dire de la masse ignorante, pleine de préjugés, et n’agissant que sous l’empire de la passion. Non ! Le suffrage universel, tel qu’il existe en France, n’est pas fait pour l’état actuel de notre société ; il suppose un niveau d’instruction très élevé, que nous n’atteindrons pas de longtemps. Cette institution est très dangereuse dans tous les pays ; mais elle l’est particulièrement dans une république comme la France, où il n’existe pas de pouvoir pondérateur. En Allemagne, en Espagne, pays monarchiques, tout ne dépend pas du suffrage universel ; le souverain est là pour l’arrêter ou pour le modérer ; en France, au contraire, où tout dépend de lui, il nous conduira à notre perte si nous ne trouvons un moyen de l’enrayer.
Angers, mardi 13 mai 1902
Je me lève encore fort tard – vers 11 heures ; mais comme je vais de mieux en mieux, je sors un peu plus longuement dans l’après-midi. À 4 heures, Mlle Greishaker vient me donner ma leçon d’allemand.
Des statistiques assez exactes sont données aujourd’hui sur le résultat du scrutin de ballotage. Ce qui ressort de ces statistiques, c’est que partout où les candidats ministériels ont été élus, et c’est hélas ! dans plus de deux tiers des circonscriptions, ils ne l’ont été qu’à de très faibles majorités où, comme à Angers, grâce à la division des libéraux. En additionnant les résultats du 27 avril avec ceux d’avant-hier, on trouve que les antiministériels sont environ 260, dans la nouvelle Chambre, et les ministériels environ 305 ; il y a, de plus, une vingtaine de douteux, parmi lesquels les socialistes guesdistes ; enfin, quelques résultats ne sont pas connus, par exemple celui de la Martinique où l’élection n’a pu avoir lieu à cause de la catastrophe de jeudi. Ainsi, la majorité ministérielle est de 45 voix environ ; c’est moins que dans l’ancienne chambre où elle était presque toujours de 75 à 80 voix. Nous avons donc obtenu un résultat ; c’est déjà fort beau quand on a à lutter contre un gouvernement sans scrupules et tout-puissant. Ce qu’il y a de plus triste là-dedans, c’est que les ministériels élus frauduleusement, comme le ministre Millerand qui, pour obtenir sa petite majorité de 300 voix, a grisé les porteurs de bulletins de son adversaire !, ne seront pas invalidés et que, peut-être même, certains de nos amis n’ayant obtenu qu’une faible majorité sont exposés à l’être. Je crains fort que le ministère Waldeck, tout fier de cette majorité, pourtant bien faible et obtenue Dieu sait comment !, ne se cramponne au pouvoir et ne fasse voter les propositions de loi contre la liberté de l’enseignement ; il est bien triste aussi de penser que cette canaille de général André va rester à la tête de l’armée. Ce succès relatif des ministériels est une bien grosse déception pour les patriotes qui avaient tant espéré avoir la majorité à la nouvelle chambre ! Et pourtant, malgré l’absurdité du suffrage universel, n’avons-nous pas lieu de nous réjouir de ce fait que la majorité des électeurs s’est prononcée contre le ministère ? Oui, le 27 avril, où on votait partout, le chiffre de voix données aux antiministériels a dépassé, pour toute la France (colonies comprises) de 403.000 le chiffre des voix ministérielles ! Donc, si le ministère reste au pouvoir, il brave le pays ! Mais, je ne suis pas assez naïf pour croire que cette considération pèsera dans la balance ministérielle : il est probable que le poids des 60.000 francs du traitement de « Leurs Excellences » aura plus d’influence sur elle.
Angers, mercredi 14 mai 1902
Je vais, ce matin, au second cours en voiture ; l’après-midi, je ressorts. Le soir, nous recevons à dîner Tante Josepha et Nénette ; l’oncle Paul est parti en manœuvres avec son régiment, de mardi à vendredi.
Un fait qui pourra donner une idée des mœurs des électeurs ministériels est la mort du député Lorthiois, élu dimanche à Lille comme antiministériel et mort le soir même des suites d’une agression dont il avait été victime, il y a quelques jours, à la sortie d’une réunion électorale, de la part des partisans de son adversaire. Dans un bourg des Côtes-du-Nord, un homme a été à moitié assommé, sous les yeux du nouveau député ministériel et maire de cette localité, par les partisans et même par le cocher du maire-député, sans que celui-ci ait rien fait pour l’empêcher, ce dernier fait s’est produit le 27 avril. Le 11 mai, à Paris, le candidat nationaliste Thiébaud ayant voulu entrer dans le bureau de vote d’une section de sa circonscription pendant le dépouillement du scrutin, a été assailli et grièvement blessé par ses adversaires qui occupaient seuls la salle. Les journaux citent bien d’autres faits de ce genre qui prouvent à quels moyens ont recours les ministériels.
Angers, jeudi 15 mai 1902
Le matin, je vais au second cours, puis à ma leçon de mandoline ; l’après-midi, je ne ressors pas, je travaille à la maison ; j’ai, comme hier, la visite de Jacques des Loges. Tante Josepha et Nénette viennent encore dîner ce soir. Les journaux citent encore des faits inouïs de fraude, organisés par le gouvernement, en faveur de ses candidats ; je prends le plus monstrueux, il s’est passé à Montauban. Deux candidats, M. Prax-Paris, conservateur, député sortant, et M. Capéran, ministériel, étaient en présence le 11 mai dans cette ville. Voyant la victoire de M. Prax-Paris certaine, on a fait distribuer à tous les électeurs dans la nuit du 10 au 11 mai, par les facteurs de l’administration des postes, et dans des enveloppes insuffisamment affranchies, sans que cela ait donné lieu à aucune réclamation, des bulletins de M. Prax-Paris, sur lesquels on avait écrit au crayon, et en caractères minuscules, presque invisibles, le nom de M. Capéran. Beaucoup d’électeurs, croyant votre pour M. Prax-Paris, mirent de ces bulletins dans l’urne et, au dépouillement du scrutin, on les annula comme portant deux noms. Et, malgré cette fraude monstrueuse, la commission de recensement n’a proclamé M. Capéran élu qu’à une voix de majorité (comme la république) ! Si cette élection n’est pas invalidée, c’est qu’il n’y a plus pour un liard d’honnêteté chez les partisans de ce régime ! Et, d’abord, de quel droit des employés d’une administration ont-ils été mobilisés, de nuit, pour distribuer des enveloppes insuffisamment affranchies ? Que répondra à cela le baron Millerand, ministre du Commerce ? Il est certain que, sans la fraude qui a été pratiquée sur une si vaste échelle, les antiministériels avaient la majorité à la Chambre ; on nous a volé, au bas mot, 30 à 40 sièges. C’est une majorité d’une quarantaine de voix, acquise de cette façon, que chantent les journaux radicaux en célébrant la grande victoire que vient de remporter la république ! Par exemple, ils se gardent bien de dire qu’une majorité de 403.000 électeurs s’est prononcée contre le ministère.
Angers, vendredi 16 mai 1902
Le matin, cours habituels. L’après-midi, à 5 heures, conférence de droit administratif.
Angers, samedi 17 mai 1902
Le matin, cours habituels. L’après-midi, nous regardons le concours hippique, qui a lieu sous nos fenêtres ; Jacques Hervé-Bazin vient profiter de nos fenêtres pour le voir. Malheureusement, le temps est très mauvais ; il pleut presque tout le temps, et les tribunes sont presque désertes.
Angers, dimanche 18 mai 1902
Le matin, je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame, et à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous recevons quelques personnes qui viennent profiter de nos fenêtres pour voir le concours hippique : Mme Gavouyère ; M. et Mme Maurice Gavouyère ; René et Mlle de La Villebiot ; M. et Mlles Blanc. Le temps est moins mauvais qu’hier mais, de temps en temps, le concours est mouillé.
Semaine du 19 au 25 mai 1902
Angers, lundi 19 mai 1902
Pas de cours ce matin à cause du congé de la Pentecôte. Comme il fait réellement froid et que le temps est menaçant, je ne vais pas au concours hippique ; je risquerais d’y aggraver mon rhume qui ne veut pas finir avec ce mauvais temps. Marie-Thérèse y va avec Tante Josepha et Nénette. Je vais, avec Papa, à vêpres à Saint-Joseph, et, en rentrant, j’assiste à la dernière journée du concours de la fenêtre de la chambre bleue.
Angers, mardi 20 mai 1902
Mon rhume s’étant aggravé pendant la nuit, je ne me lève qu’à 11h ½, le docteur Sourice vient me voir, m’ausculte, reconnaît encore que je n’ai rien ni à la poitrine ni dans les bronches. Il dit que ma toux est une toux coqueluchoïde, et il me donne des remèdes en conséquence. Ce qu’il y a de plus ennuyeux dans mon cas, c’est que je ne vais pas pouvoir sortir d’assez longtemps, surtout avec le temps froid qui continue et qui n’a pas l’air de vouloir finir.
Angers, mercredi 21 mai 1902
Je me lève à 11 heures et, l’après-midi, je travaille mon droit. À 4h ½, Maman arrive de Biarritz après une saison de bains salins de plus d’un mois ; au retour, elle s’est arrêtée un jour à Poitiers pour voir le P. Engrand, le Sacré-Cœur et Mme de Rouault.
Angers, jeudi 22 mai 1902
Le Dr Sourice dit, aujourd’hui, que j’ai la coqueluche jusqu’au 15 juin environ. À 11 heures, M. Pinguet vient me donner ma leçon de mandoline. On me traite par l’homéopathie et par des fumigations de formol dont on va faire brûler des pastilles, matin et soir, dans ma chambre ; je vais être obligé de respirer cela une partie de la matinée et toute la nuit.
Angers, vendredi 23 mai 1902
Je continue mon existence monotone comme hier. Ma coqueluche est stationnaire, j’espère qu’elle a atteint son maximum et qu’elle commencera, bientôt, à décliner.
Angers, samedi 24 mai 1902
Même programme de journée qu’hier.
Angers, dimanche 25 mai 1902
«
Semaine du 26 au 31 mai 1902
Angers, lundi 26 mai 1902
«
Angers, mardi 27 mai 1902
Pour faire passer le temps, je lis, dans les moments où je ne travaille pas, des articles du Correspondant. Je lis aujourd’hui une très intéressante étude du vicomte de Meaux, ancien ministre, membre de l’Assemblée nationale, sur l’œuvre de cette assemblée. L’auteur montre comment Thiers, qui avait été choisi d’un commun accord, à Bordeaux, pour conclure la paix et réorganiser la France, à condition qu’il ne s’occuperait pas, pour le moment, de la forme du gouvernement, trahit sa majorité et viola le pacte de Bordeaux en favorisant constamment les républicains et même les radicaux et en tendant toujours à faire de la république la forme définitive du gouvernement jusqu’au jour, beaucoup trop tardif à mon avis, du 24 mai. M. de Meaux explique cette attitude par des engagements que Thiers avait pris, pendant la Commune, avec des personnalités révolutionnaires de plusieurs grandes villes, du Midi surtout, qui promettaient d’empêcher la Commune de s’étendre en province à la condition que Thiers favoriserait l’établissement de la république. Dans l’impossibilité d’empêcher par la force un soulèvement général de l’élément révolutionnaire, Thiers aurait accepté cette transaction. Cette explication donne la clé de bien des énigmes.
Angers, mercredi 28 mai 1902
Même programme de journée qu’hier. Mais je commence à espérer que cela ne durera plus bien longtemps ; car j’ai beaucoup moins de quintes depuis hier.
Angers, jeudi 29 mai 1902
Même programme qu’hier.
Angers, vendredi 30 mai 1902
«
Angers, samedi 31 mai 1902
«
Juin 1902
Semaine du 1er juin 1902
Angers, dimanche 1er juin 1902
La pluie, qui n’a pas cessé de tomber durant toute la journée d’hier, continue ce matin et on est obligé de renvoyer à l’après-midi la procession du Sacre qui devait avoir lieu ce matin. Elle se fait après les vêpres et jouit d’un temps relativement beau ; mais elle se ressent beaucoup, paraît-il, de ce contre-temps ; on me dit qu’elle est bien loin de valoir la procession des années précédentes ; Papa y assiste, avec l’Université, en robe de cérémonie ; Marie-Thérèse, avec l’œuvre des catéchistes, dont elle porte, un moment, la bannière. Quant à moi, bien entendu, je reste à la maison où je fais passer le temps en lisant un livre de Mgr Favier, évêque de Pékin, sur cette ville. Il contient des renseignements très intéressants et relativement précis sur les origines de l’empire chinois ; ils sont tirés des ouvrages des historiens chinois, très nombreux, paraît-il, environ 5 siècles avant notre ère. Le soir, une bien triste nouvelle nous arrive de Paris : M. Bourgeois, candidat de la concentration radicale, radicale-socialiste et socialiste, a été élu président de la Chambre dans la 1ère séance de cette après-midi par 303 voix contre 267 voix données à M. Deschanel, président de l’ancienne Chambre et candidat des modérés, des nationalistes et de la droite. Cette élection qui est une indication des tendances de la nouvelle Chambre est accueillie par les cris de « À bas la calotte » des députés socialistes ! Les deux vice-présidents sont aussi choisis parmi les radicaux.
Semaine du 2 au 8 juin 1902
Angers, lundi 2 juin 1902
Programme de journée comme avant-hier. Maman va, l’après-midi, aux courses qui ont lieu à l’hippodrome d’Eventard, avec l’oncle Paul et Tante Josepha. On annonce que la paix est signée dans le sud-africain. Cette nouvelle serait de nature à exciter une joie universelle si elle consacrait l’indépendance des Boërs ; malheureusement, d’après la manière dont l’annoncent les journaux anglais, il semble certain que cette poignée d’hommes héroïques qui a tenu en échec pendant 2 ans et demi les armées anglaises, a fait le sacrifice de l’indépendance.
Angers, mardi 3 juin 1902
Pour moi, même programme de journée qu’hier. Marie-Thérèse va, avec Tante Josepha, aux environs de la Possonnière où le régiment du génie lance un pont de bateaux sur la Loire ; la garnison d’Angers franchira ensuite le fleuve sur ce pont. C’est la même intéressante manœuvre que celle dont j’ai été témoin le 5 juin de l’année dernière à Denée. La nouvelle de la conclusion de la paix est confirmée. Les Boërs reconnaissent la suprématie britannique, mais ils rentrent dans leurs biens, reçoivent une indemnité de 75.000.000 frs. pour la reconstitution du cheptel de leurs fermes, obtiennent l’amnistie pour les Afrikanders du Cap et du Natal qui se sont soulevés en leur faveur et, de plus, l’Angleterre s’engage à leur accorder la plus large autonomie et à enseigner, dans les écoles, la langue hollandaise. Si l’Angleterre, qui, il n’y a pas encore bien longtemps, réclamant une soumission sans conditions, consent à de pareilles concessions, c’est qu’elle a compris qu’elle ne pourrait pas arriver à réduire la résistance des deux républiques ! Je décroche du mur de ma chambre la carte de l’Afrique du Sud que j’avais dressée au début de la guerre, en octobre 1899, et qui y était restée accrochée depuis lors ; j’avoue que ce n’est pas sans une pénible impression. J’avais espéré, en effet, que la vaillance des Boërs triompherait de l’or britannique ; hélas, c’est l’or qui triomphe ; c’est toujours le principe de Bismarck « la force prime le droit ». Dieu veuille que le droit ait un jour sa revanche ! Il l’aura, sans doute, et peut-être plus tôt que ne le pense l’Angleterre ; car l’antagonisme des deux nationalités, anglais et hollandaise, aussi prolifiques l’une que l’autre, ne peut manquer d’amener des conflits sanglants en Afrique du Sud lorsque l’élément hollandais se sera reconstitué et, alors, qui sait si, pour avoir voulu s’annexer le Transvaal et l’Orange, l’Angleterre ne perdra pas toutes ses colonies sud-africaines ?
Angers, mercredi 4 juin 1902
Même vie que les jours précédents ; le Dr Sourice, qui vient me voir le matin, refuse de me laisser sortir tant que je tousserai et comme j’ai encore 8 ou 9 quintes de toux par jour, il est à craindre que j’en aie pour plusieurs semaines.
Angers, jeudi 5 juin 1902
Même programme qu’hier, avant-hier et les jours précédents.
Angers, vendredi 6 juin 1902
Je reçois une lettre d’Hervé-Bazin qui, ne pouvant venir me voir par crainte de la contagion, me demande de mes nouvelles. L’après-midi, Monsieur Jac vient me voir et m’offre très aimablement, pour me faire rattraper, dans la mesure du possible, le temps perdu, de me faire faire une révision du programme de droit civil quand je serai rétabli. Un garçon de Normandin vient me couper les cheveux, ce qui n’avait pas eu lieu depuis un mois et demi !
Angers, samedi 7 juin 1902
Monsieur Sourice vient me voir et refuse de me dire quand je pourrai sortir. L’après-midi, nous apprenons la constitution du nouveau ministère qui va remplacer le ministère Waldeck-Rousseau. Il ne vaut pas mieux que l’ancien, étant choisi, presqu’entièrement, dans le parti radical. Le président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes est M. Combes, ex-séminariste et protestant ; ministre de la Guerre, l’infect général André ; aux Finances, le panamiste Rouvier ; à la Justice, M. Vallé[58], rapporteur au Sénat de la loi sur les associations ; aux Affaires étrangères, Delcassé, l’homme de Fachoda qui a, décidément, la vie dure puisqu’il a été dans 4 ministères successifs, etc. Ce ministère est un défi jeté aux catholiques car il réunit dans son sein Combes, président de la commission sénatoriale pour la loi sur les associations, Vallé, rapporteur de cette même commission, et Trouillot, rapporteur de la commission de la Chambre sur la même loi, qui a, je crois, le portefeuille des Travaux publics. Les catholiques, qui avaient cru à l’amélioration possible de la république, perdent, je pense, toute illusion ! Le nouveau ministère a, dans son programme, l’application rigoureuse de la loi sur les associations et la suppression de la liberté d’enseignement. Il est assuré du concours de la majorité républicaine dont la première manifestation, à la nouvelle Chambre, a été le cri de « À bas la calotte », qui a accueilli l’élection de Bourgeois au fauteuil présidentiel ! Il est donc prouvé qu’en république, le programme essentiel de gouvernement est la guerre aux catholiques ! Avec ce programme, un gouvernement est sûr de rallier la majorité républicaine et d’associer des hommes qui sont très divisés sur d’autres points ! C’est ainsi que, dans le ministère actuel, on trouve M. Rouvier, aux Finances, très hostile à l’impôt progressif sur le revenu (qui est un des points principaux du programme radical et radical-socialiste) et Camille Pelletan, ministre de la Marine (pourquoi ? probablement parce qu’il a l’habitude de se lever à midi), partisan résolu de la progressivité de l’impôt. Combes, désireux de s’assurer le concours de Rouvier dont la compétence financière est nécessaire pour remettre en état nos finances fortement compromises par le précédent ministère, a biffé de son programme cette réforme et les radicaux n’ont pas protesté, tant il est vrai que, pour eux, la guerre à la religion tient lieu de programme économique, financier, militaire, etc.
Angers, dimanche 8 juin 1902
Le temps est incertain et les processions du Petit Sacre s’en ressentent ; elles se font, mais sont moins brillantes que si le temps avait été beau ; le matin, je vois passer celle de Saint-Serge, de la fenêtre du salon.
Semaine du 9 au 15 juin 1902
Angers, lundi 9 juin 1902
Ma coqueluche va mieux ; aujourd’hui, je n’ai que 4 quintes, au lieu du 18 ou 19 que j’en avais au début et des 8 ou 10 que j’avais encore ces jours-ci.
Angers, mardi 10 juin 1902
Nouvelle amélioration, aujourd’hui, je n’ai que deux quintes, je commence à entrevoir la fin de ma séquestration.
Angers, mercredi 11 juin 1902
Le Dr Sourice, qui vient ce matin, me permet d’aller, en voiture, à la messe vendredi, fête de Saint Antoine. Papa rentre à 4h ½ d’Angoulême, où il était allé présider un concours, organisé par l’Université d’Angers, entre les collèges catholiques de l’Ouest.
Angers, jeudi 12 juin 1902
Il fait un temps affreux, un vent furieux accompagné de grains, on se croirait en mars ; espérons qu’il fera meilleur demain.
Angers, vendredi 13 juin 1902
Le temps est aussi mauvais, plus mauvais même qu’hier, le vent, la pluie, la grêle font rage ; le matin à 9 heures, je profite d’une éclaircie pour aller, en voiture, à la cathédrale où j’entends la messe du Chapitre ; nous en revenons avec Tante Josepha et Nénette qui étaient venues nous y rejoindre. Le Dr Sourice ayant bien voulu lever la consigne pour Nénette qui a eu déjà la coqueluche, et en considérant que ma maladie touche à sa fin, Tante Josepha et Nénette viennent déjeuner avec nous. À l’occasion de ma fête, Tante Josepha m’a offert une très jolie aquarelle représentant un cavalier pied à terre et un cheval au repos, à leurs pieds, deux chiens de chasse ; Marie-Thérèse m’a donné une boîte à poudre ; Papa et Maman m’ont donné chacun 10 frs. ; Bonne Maman, 20 frs. ; je n’ai donc pas à me plaindre de ma fête, cette année.
Angers, samedi 14 juin 1902
Le matin, je reçois une lettre de Xavier et une autre de l’abbé Sarrète, ainsi qu’une carte postale de Jacques des Loges, tout cela pour ma fête. Nous déjeunons à 11 heures et, dès midi et demi, nous nous précipitons, en voiture, au fameux cirque Barnum et Bailey qui, après avoir fait courir tout Paris où il était installé, dans les anciens bâtiments de l’Exposition au Champ de Mars, fait maintenant courir toute la province où il va de ville en ville, passant deux jours ici, un jour là, ailleurs 3 jours suivant l’importance de la localité. À Perpignan, il y a un mois, il a passé un jour ; ici, il va passer deux jours. Il voyage la nuit ; ainsi, dimanche soir, après sa 4ème représentation, il partira pour Nantes, s’y installera dans la matinée de lundi et y jouera dans l’après-midi, puis le soir, pendant 3 jours. Son matériel réuni forme 4 trains qui roulent discrètement sur les voies ferrées et les wagons sont conditionnés de telle sorte que le personnel qui n’est pas employé au roulement dort pendant les trajets. Voilà une installation bien américaine. Ici, ils sont installés place La Rochefoucauld. Nous sommes uax places à 5 francs ; nous traversons d’abord une immense tente de 50 mètres de long environ qui forme, sur le pourtour ménagerie avec des animaux de toutes sortes, et, au milieu, sur une estrade, on voit des monstres humains ; il y a là une toute petite femme de la taille d’un bébé de 2 ans, mais très bien proportionnée ; un homme-caniche, sa figure est couverte entièrement de poils ; l’homme-téléscope qui s’allonge, à volonté, de 0m45 ; la femme qui avale des épées entières, des scies, etc. (nous assistons à son exercice) etc. etc. ; nous entrons ensuite dans une seconde tente, plus grande encore (elle a, au moins 100 mètres de long, sur 30 mètres de large, et est aussi haute que la plupart des églises) il y a place, là-dedans, pour environ 12.000 personnes, et toutes les places sont bien vite occupées, tant la publicité a été considérable, en ville et dans tout le département (il y a beaucoup de spectateurs venus de la campagne). Le spectacle, qui a lieu simultanément sur 3 pistes, ressemble, en plus grand, à ce que l’on voit dans tous les grands cirques ; il est terminé avant 4 heures.
Affiche de la tournée du Cirque Barnum en France en 1902 – Crédits Site circus-parade.com
Angers, dimanche 15 juin 1902
Je vais à la messe de 11 heures à Notre-Dame. L’après-midi, nous retournons à Barnum pour voir, dans une 3ème tente plus petite, des monstres humains qui nous n’avons pas vus hier. Nous voyons là un homme étrange : son corps est à peu près comme celui de tout le monde, mais sa tête est toute petite, par derrière surmontée d’une touffe de cheveux ; il a été recueilli par M. Barnum, il y a 50 ans, à Calcutta, il a donc au moins 70 ans, quoiqu’il n’en porte que 20 ; il n’a jamais dit un mot, mais il émet des sons gutturaux, et il comprend quand on lui parle anglais, il adore la musique, c’est, sans contredit, une des plus grandes curiosités du monde ; on l’appelle Zip ou encore « Qu’est-ce que c’est que ça » à cause de cette question qu’on ne manque jamais de poser quand on le voit. Dans la même tente, nous voyons deux petits hommes de Bornéo de la taille d’un enfant de 8 ans ; ils ont été capturés, en 1848, par le capitaine Hammond ; l’un a environ 70 ans ; l’autre, 80 ans, ce dernier est aveugle, les savantes ne peuvent dire à quelle race humaine ils appartiennent. Nous voyons aussi deux jeunes Chinois âgés d’environ 20 ans, qui se tiennent par une membrane, à la hauteur du thorax, à la manière des fameux frères siamois, ils marchent très facilement, font beaucoup de mouvements et paraissent très heureux. Toujours dans la même tente, nous avons vu un Français, d’une taille plutôt petite, mais très bien membré, d’une force herculéenne ; il pèse 125 livres et soulève le double de ce poids, je l’ai vu briser avec les mains un fer à cheval, s’entourer la poitrine d’une chaîne de fer qu’il fait voler en éclat par le seul effort de ses poumons. Dans la même tente, j’ai vu une charmeuse des serpents ; un homme qui avale des aiguilles et udu fil séparément, puis un liquide, et une minute après, les aiguilles sortent par son nez, toutes enfilées et toutes séparées, sur le fil, par une même distance, je n’ai pas vu opérer cet homme, mais Tante Joseph a assisté, hier, à son exercice. Nous rentrons vers 4 heures après avoir passé environ une heure dans cette tente où nous avons vu des choses bien plus intéressantes qu’hier. Partout, il y a une foule énorme ; toutes les tentes, aujourd’hui encore, étaient combles, si bien que la cuisinière, qui y est allée vers 2h ½, n’a pas pu y rentrer. Comme la tente principale contient 12.000 personnes, et qu’il y a des places à 8 frs., à 5 frs., à 2 fr. 40 et à 1 fr. 50, on trouve, en prenant comme moyenne 3 frs. par place, 36.000 frs. comme produit de chaque représentation, soit 144.000 frs. pour les 4 représentations données à Angers ; avec les attractions secondaires, comme la tente que nous avons vue ce soir où on payait 0 fr. 40, ils emporteront d’Angers plus de 150.000 frs. ! Il est vrai qu’ils ont plus de 1000 personnes, dans tout l’établissement, au moins 200 chevaux, 20 éléphants, etc. etc. En un mot, c’est une exhibition des plus curieuses. Mais, d’après moi, la plus grande curiosité, c’est qu’ils puissent s’installer en une matinée ! Enfin, je ne regrette pas les deux imprudences que j’ai commises en y allant, et j’espère que la guérison de ma coqueluche n’en sera pas retardée.
Semaine du 16 au 22 juin 1902
Angers, lundi 16 juin 1902
Je ne sors pas aujourd’hui et je travaille la plus grande partie de la journée ; les journaux annoncent que le cirque Barnum a emporté plus de 200.000 frs. de son séjour à Angers ; c’est joli pour 2 jours !
Angers, mardi 17 juin 1902
Je travaille comme hier.
Angers, mercredi 18 juin 1902
Ce matin, visite du docteur qui me trouve bien mieux et m’autorise à aller aux cours ; il ne juge pas utile un séjour de quelques jours au bord de la mer comme il en avait parlé dans sa dernière visite, à cause du temps humide et frais qui ne finira, décidément, jamais.
Angers, jeudi 19 juin 1902
Je vais au second cours. Papa va passer l’après-midi au Mans pour faire sortir Philomène. Nous avons à déjeuner l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette. Dans l’après-midi, Madame Perrin, qui a entendu dire que je devais aller m’installer pour quelques jours à la maison Saint-René au Pouliquen où son fils Maurice, Michel Hervé-Bazin et Roger de Bréon sont tous trois en convalescence en ce moment, arrive toute effrayée et vient dire à Maman, sur un ton presque cavalier, en son nom et au nom de Madame Hervé-Bazin, qu’elles enlèveront leurs fils de la maison Saint-René pendant mon séjour si je vais m’y installer, par crainte de la contagion. Maman lui répond que, dans ces conditions, sa délicatesse lui interdit de me mettre à la maison Saint-René que, d’ailleurs, le danger de la contagion n’existe plus puisque ma coqueluche est presque guérie et que le docteur me laisse communiquer, depuis plusieurs jours déjà avec ma petite cousine mais qu’elle peut se rassurer car je n’irai pas à la maison Saint-René si le médecin juge un nécessaire un changement d’air. Madame Perrin comprenant, sans doute, le manque de tact dont elle a fait preuve, cherche à s’excuser en disant qu’elle n’avait pas l’intention de m’empêcher d’aller à la maison Saint-René, mais, qu’au contraire, son fils et Michel Hervé-Bazin pourraient très facilement s’installer ailleurs pour quelques jours ; Maman lui répond qu’offrir cela, c’est nous empêcher de m’envoyer à la maison Saint-René ; qu’elle comprend ses craintes à la rigueur, mais que, placée dans sa situation, elle aurait fait partir son fils sans laisser comprendre la raison du départ. Je pense que Madame Perrin doit être assez mortifiée de la leçon de politesse qu’elle est venue se faire donner, car, avant de partir, elle dit à Maman que si elle lui a fait de la peine, c’est bien involontairement et qu’elle la prie de l’oublier. Naturellement, Maman assure bien qu’elle n’est nullement fâchée, que cet incident n’en vaut pas la peine. Mais, ce qu’on peut dire, c’est que Madame P. a joliment mis les pieds dans le plat.
Angers, vendredi 20 juin 1902
Je vais au second cours.
Angers, samedi 21 juin 1902
Le matin, à l’occasion du huitième anniversaire de ma 1ère communion, je vais à la messe de huit heures à Notre-Dame, je me confesse et je fais la sainte communion ; je ne vais pas à l’Université parce que j’attends la visite du docteur ; il constate que je vais de mieux en mieux et me permet de sortir davantage, j’en profite tout de suite et, après déjeuner, je fais une assez longue promenade. Je lis les débats devant le Sénat de la proposition de M. Rolland tendant à abaisser à 2 ans la durée du service militaire avec suppression de toutes les dispenses pour essayer de compenser le déficit occasionné par l’abaissement dans la durée du service. Ce projet sera très certainement voté, mais le Sénat va faire là une œuvre politique et antimilitaire car une foule de généraux se sont prononcés contre ce projet ; le ministre de la Guerre, qui en est partisan, n’a même pas daigné donner l’avis du Conseil supérieur de la Guerre, qui est tout entier hostile. Je préfèrerais l’adoption de la proposition de M. de Tréveneuc qui consiste à abaisser à un an la durée normale du service, mais à la condition de trouver tous les ans 40.000 rengagés pour 5 ans, on aurait ainsi une solide armée de métier qui encadrerait bien les recrues d’un an ; mais cette proposition peut être sûre d’être rejetée pour deux raisons : parce qu’elle émane d’un membre de la Droite et parce que la République redoute une armée de métier (qui serait pourtant bien préférable, pour la défense nationale, à notre cohue armée), elle a peur d’être f… à la porte par elle. Ce qui ressort de ce débat, c’est qu’une fois de plus l’intérêt national va être sacrifié par nos parlementaires à la passion et à la surenchère électorale. Quant au ministère, pendant que cette grave question se discute au Sénat, il décide en conseil des ministres cette choses monstrueuse : « que désormais aucune nomination de fonctionnaire n’aura lieu sans que l’on ait consulté le dossier de son attitude politique, et cela dans tous les départements ministériels ; les préfets sont chargés d’établir ce dossier ; ils ont la surveillance de tous les fonctionnaires ». Il est impossible d’afficher plus de cynisme et un plus grand mépris des principes ; c’est bien la peine de faire de « la déclaration des droits de l’homme » l’Évangile des temps modernes pour violer aussi cyniquement ses déclarations les plus solennelles ! Jamais, jusqu’ici, un gouvernement n’avait osé se vanter tout haut des injustices qu’il commettait derrière le voile ; il était réservé à la 3ème République d’inaugurer ces mœurs nouvelles ; mais nous en verrons bien d’autres.
Angers, dimanche 22 juin 1902
Aujourd’hui, premier jour de l’été d’après le calendrier, le temps change du tout au tout ; il fait très chaud et le soleil est éclatant. Cela contraste avec le temps humide et froid qui sévissait depuis la fin d’avril, presque sans interruption, au point que l’on se demandait s’il y aurait un été cette année. Je vais à la messe et au salut.
Semaine du 23 au 29 juin 1902
Angers, lundi 23 juin 1902
Le temps chaud et sec continue ; je travaille toute la journée et je ne sors qu’à 6 heures de l’après-midi et après le dîner.
Angers, mardi 24 juin 1902
Je sors désormais à 6 heures et après dîner car je ne tousse plus ; le matin et l’après-midi, je travaille. Si je ne vais pas aux cours, c’est que Papa estime que j’emploierai mieux mon temps à la maison qu’à l’Université où, après une absence de 7 semaines, je ne saurais plus où on est ni ce qu’on voit.
Angers, mercredi 25 juin 1902
Je ne tousse plus, mais, par contre, j’ai attrapé un rhume de cerveau ; le Dr Sourice m’avait prévenu que cela m’arriverait probablement après la coqueluche qui vous laisse très sensible. Les journaux remarquent que la maladie du roi d’Angleterre Edouard VIII, qui arrive à la veille de son couronnement, qui renvoie celui-ci à une date indéterminée, et qui met en danger la vie du roi, doit être un châtiment de la Providence. Dieu ne veut pas permettre cette apothéose de la grandeur britannique au lendemain de la criante injustice et de la guerre si cruelle que l’Angleterre a infligée aux républiques boërs.
Angers, jeudi 26 juin 1902
L’opération de l’appendicite que l’on a pratiquée sur le roi Edouard a réussi, mais le roi n’est pas sauvé, et dire que le couronnement était pour aujourd’hui ! Quel coup de la Providence et comme les pauvres Boërs sont vengés ! Mon rhume de cerveau est assez fort ; le Dr Sourice me prévient qu’il pourra me faire tousser, mais que ce ne sera plus de la coqueluche. Dans l’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse chez le Dr Desvaux, moi pour mon rhume, elle pour se faire soigner les oreilles.
Angers, vendredi 27 juin 1902
Je travaille ferme matin et soir malgré la chaleur qui est torride.
Angers, samedi 28 juin 1902
Le matin, à 8 heures, je vais chez Monsieur Jac qui veut bien me faire repasser mon cours de code civil pour remplacer les cours que j’ai manqués. L’après-midi, je travaille et je ne puis pas sortir le soir à cause de la pluie.
Angers, dimanche 29 juin 1902
Je sors plusieurs fois dans la journée ; mais, dans l’intervalle, je travaille. Le soir, en l’honneur de l’oncle Paul dont c’est aujourd’hui la fête, nous allons dîner chez lui et, après dîner, nous allons nous promener à la musique au Mail. Nous avons fait cadeau à l’oncle Paul d’une petite plaque de bronze représentant je ne sais quel sujet et encadré de peluche et nous l’avons fait expédier par Jean, de Saint-Barthélemy, sans autre indication ; il est arrivé hier soir et l’oncle Paul n’a pas encore deviné qui le lui a offert, il croit que c’est Tante Josepha ; le tour a été bien joué.
Semaine du 30 juin 1902
Angers, lundi 30 juin 1902
Je travaille la plus grande partie de la journée ; dans l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Bonnet qui m’avait invité, il y a quinze jours, à un dîner que je n’avais pas pu accepter à cause de ma coqueluche. Le soir, je me promène avec l’oncle Paul et Nénette.
Juillet 1902
Semaine du 1er au 6 juillet 1902
Angers, mardi 1er juillet 1902
Le matin à 8 heures, je vais chez M. Jac et je revois avec lui quelques questions de droit civil. L’après-midi, je travaille ferme ; l’examen approche, j’apprends aujourd’hui que je le passerai les 25 et 26 juillet ; mon bureau sera assez bon. Le soir, je ne sors pas à cause d’un bain que j’ai pris dans l’après-midi.
Angers, mercredi 2 juillet 1902
Je commence aujourd’hui ma saison douches, je l’aurais commencée bien plus tôt sans la coqueluche.
Angers, jeudi 3 juillet 1902
L’après-midi, je vais me confesser à l’abbé Brossard, à Saint-Jacques.
Angers, vendredi 4 juillet 1902
Le matin, je vais à la messe de communion de 7 heures à Notre-Dame, puis à 8h ½, je suis au manège du génie où je prends une leçon d’équitation après deux mois d’interruption. L’après-midi, j’assiste à l’Université à une conférence de droit romain ; quand je rentre à la maison, j’apprends que nous avons eu la visite d’Henry des Cordes, qui ne nous a pas trouvé. Le soir, nous nous mettons à sa recherche ; au Grand Hôtel, on nous dit qu’il repart dans la nuit, je lui laisse ma carte sans le voir.
Angers, samedi 5 juillet 1902
Le soir, je vais à un cours supplémentaire de Papa sur le contentieux administratif. Le soir, après la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, nous faisons un tour à la musique.
Angers, dimanche 6 juillet 1902
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, malgré une chaleur de 34 degrés, je vais avec Papa à la chapelle des Dominicains où a lieu, à 5h ½, une belle cérémonie pour célébrer le 25e anniversaire du rétablissement de l’ordre des Dominicains à Angers. Mgr Rumeau préside la cérémonie et prononce un très beau discours où il stigmatise comme il convient la législation actuelle qui laisse la liberté pour tout sauf pour mettre en commun ses prières et ses mortifications. C’est, de sa part, un grand acte de courage, au lendemain du décret Combes qui vient de fermer brutalement 130 écoles congréganistes ouvertes depuis la loi de 1901 sur les associations et où les gendarmes n’ont même pas respecté la propriété de tiers qui avaient loué leur maison aux congréganistes pour y instruire les enfants du peuple. Au reste, le ministère actuel comme le précédent et comme presque tous ceux qui se sont succédé depuis 25 ans, est l’esclave de la franc-maçonnerie. Je n’en veux d’autre preuve que l’attitude du nouveau garde des Sceaux, Monsieur Vallé : avant la constitution du ministère et alors qu’il ne songeait pas à décrocher un portefeuille, Monsieur Vallé, avocat, disait à qui voulait l’entendre qu’à la place du ministre de la Justice, il ne laisserait pas 24 heures à son poste Monsieur Bulot, procureur général à Paris et franc-maçon militant, dont la partialité dans l’affaire Humbert a été révoltante. Devenu ministre de la Justice, M. Vallé s’est bien gardé de toucher à Monsieur Bulot, et comme il était sommé par la presse et par des députés indépendants de mettre à exécution ses menaces d’antan, il a répondu, en singeant un mot célèbre, ce qui sied à un ministre républicain comme un pardessus sur le dos d’un singe, que le ministre ne devait pas se souvenir des injures de l’avocat (!), et Monsieur Bulot continue toujours à protéger la suite des Humbert à son poste de procureur général ! La vérité, c’est que Monsieur Bulot, en bon franc-maçon, n’a pas voulu faire la lumière sur une affaire où de très hautes personnalités républicaines sont compromises, c’est que la franc-maçonnerie a protégé son enfant, c’est enfin, qu’en devenant ministre, Monsieur Vallé a abdiqué toute indépendance entre les mains de la puissante et ténébreuse association à laquelle il doit obéir, comme tout ministre de la R. F., « perinde ac cadaver » !
Semaine du 7 au 13 juillet 1902
Angers, lundi 7 juillet 1902
À 8h ½, leçon d’équitation au manège du génie. Dans la journée, je travaille à peu près tout le temps. Le soir à 5h ½, je fais différentes emplettes avec Maman en vue des vacances, puis je vais prendre une douche. Le soir, nous allons nous promener avec les Magué aux allées Jeanne d’Arc et au Mail.
Angers, mardi 8 juillet 1902
Le matin, je vais chez M. Jac qui me fait revoir quelques questions de droit civil ; le soir, à 5 heures, conférence de droit criminel par M. René Bazin. Le soir, après dîner, nous allons à la musique au Mail.
Angers, mercredi 9 juillet 1902
Le matin à 8h ½, leçon d’équitation au génie, j’y vais et j’en viens à bicyclette, ce qui me fait gagner beaucoup de temps. L’après-midi, j’assiste à un cours supplémentaire de Papa sur le droit administratif. Le soir, nous allons tous – les Magué et nous – nous promener au Mail.
Angers, jeudi 10 juillet 1902
Le matin, je vais au cours de Papa, puis je reste à une conférence de révision que fait M. Bazin. Le soir à 7 heures, nous avons les Magué à dîner en l’honneur de la fête de Papa, qui a été avancée de 5 jours parce que l’oncle Paul part samedi pour aller faire des manœuvres de pontage sur le Rhône près de Vienne. Ensuite, nous allons à la musique au Mail.
Angers, vendredi 11 juillet 1902
Le matin, leçon d’équitation au génie ; je vais, avec le maréchal des logis qui me donne des leçons, et qui est aussi à cheval, sur la piste du polygone, puis nous passons par la Baumette et nous rentrons par la région de la gare Saint-Laud c’est très amusant. Le soir à 5h ½, cours de révision de Papa. Après dîner nous allons nous promener au Mail.
Angers, samedi 12 juillet 1902
Le matin, je vais chez M. Jac pour la répétition de droit civil. L’après-midi, je jette quelques invitations à venir assister, lundi, à la revue. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 13 juillet 1902
Je vais à la messe de communion de 7 heures à Notre-Dame ; l’après-midi, je vais au salut chez les Dominicains ; le reste du temps, je travaille. Le soir, après dîner, nous assistons à la retraite aux flambeaux des musiques des 3 régiments.
Semaine du 14 au 20 juillet 1902
Angers, lundi 14 juillet 1902
Le matin à 9 heures a lieu, sous nos fenêtres au Champ de Mars, la revue de la garnison par le général de division ; nous avons invité quelques personnes : M. et Mme Jac et leur petit Pierre ; M. Delahaye et son petit garçon ; M. et Mme et Jacques des Loges ; Mlle Sabine de Kergaradek[59] ; Mlle Grolleau ; Mlle Chennechot ; Jacques Hervé-Bazin à venir y assister de notre balcon. Il fait une chaleur terrible (près de 37° à l’ombre !) et plusieurs soldats sont indisposés. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 heures, puis je vais assister à un cours de Papa. Le soir, nous allons un moment voir les illuminations du Mail ; elles sont assez médiocres, mais beaucoup trop belles pour le souvenir que rappelle cette journée du 14 juillet.
Angers, mardi 15 juillet 1902
Le matin, je vais prendre une répétition chez M. Jac, ensuite je travaille à la maison ; l’après-midi, je travaille tout le temps à la maison. Nous avons Tante Josepha à dîner à l’occasion de la Saint Henri. Après dîner, nous allons à la musique au Mail, nous nous y asseyons avec les Des Loges, les Hervé-Bazin, Mlle de Kergaradek et les demoiselles de La Masselière[60] ; nous en partons vers 9 heures ¼.
Angers, mercredi 16 juillet 1902
Le matin à 8 heures, dernier cours de Papa (cours de droit international) ; j’y assiste et je ne vais prendre ma leçon d’équitation qu’à 10h ½. Je travaille toute l’après-midi. Après dîner, nous allons nous promener jusqu’à la Maître-Ecole.
Angers, jeudi 17 juillet 1902
Travail matin et soir tout le temps, le soir, musique au Mail.
Angers, vendredi 18 juillet 1902
Le matin à 8h ¼, leçon d’équitation ; le maréchal des logis Marin et moi allons dans les prairies de la Baumette où nous galopons à cœur joie ! Je travaille le reste de la journée et même avant la leçon, car, depuis quelques jours, je me suis mis à me lever à 5 heures afin de travailler le matin de bonne heure. Nous allons entendre deux ou 3 morceaux de concert qui a lieu sur la place du Ralliement, puis nous rentrons et Papa me dicte, jusqu’à plus de 10 heures, du droit international.
Angers, samedi 19 juillet 1902
Le matin à 8 heures, je vais prendre ma répétition chez M. Jac ; je travaille à la maison le reste de la matinée et toute l’après-midi. Le soir à 8 heures, Conférence Saint-Vincent-de-Paul, c’est la dernière de l’année.
Angers, dimanche 20 juillet 1902
Temps affreux, il pleut presque toute la journée ; je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame, j’avais travaillé deux heures avant et je passe le reste de la journée sur ma table de travail, sauf à 6 heures pour aller au salut chez les Dominicains.
Semaine du 21 au 27 juillet 1902
Angers, lundi 21 juillet 1902
Je travaille du matin au soir, et même jusqu’à près de 11 heures du soir, presque sans interruption.
Angers, mardi 22 juillet 1902
Je me mets devant ma table de travail à 6 heures précises du matin et, jusqu’à midi, je ne me dérange que 25 minutes (le temps de prendre mon petit déjeuner et de laisser faire la chambre). L’après-midi, de 2 heures à 7 heures, je ne me dérange aussi qu’une demi-heure ; après dîner, nous faisons Papa et moi une étude-promenade, c’est-à-dire une promenade pendant laquelle Papa me fait subir un véritable examen de droit international, comme il avait fait hier entre 6 et 7 heures. Après cette promenade, il me dicte du droit international jusqu’à près de onze heures ! J’avoue qu’à la fin, mes yeux se fermaient de force ; heureusement qu’il n’y en a plus que pour deux jours !
Henri d’Estève de Bosch (1852-1914), ici professeur à Toulouse – Collection Pierre Lemaitre
Dans l’après-midi, Papa – pas moi – assiste à la séance extraordinaire du Conseil général qui a été provoquée par la demande de plus des 2/3 des membres de l’Assemblée départementale ; il y a entendu plusieurs discours très éloquents de MM. de La Guillonière, de Blois, de Castries, contre les mesures d’expulsion des religieuses enseignantes qui ont eu pour effet de jeter, dans ce seul département, 1539 religieuses hors de leurs couvents ! Le préfet feint une grande indignation contre ce qu’il appelle la violation de la loi de 1871, demande la question préalable qui n’est pas votée et déclare que la délibération sera annulée, puis il se retire. Le vœu en faveur de la réintégration des religieuses dans leurs écoles et le crédit de 10.000 frs. pour leur venir en aide sont votés par la presque unanimité des 28 membres présents (heureux département !) aux applaudissements du public. Pendant la séance, une manifestation en faveur des sœurs a eu lieu devant la Préfecture. Puisse tout cela produire un heureux résultat ! Je crains bien qu’il n’en soit rien. Mais on a raison de protester contre les mesures de jacobinisme et les procédés terroristes des forcenés qui nous gouvernent. J’oubliais de dire que, pendant la séance, le comte de Maillé, président du Conseil général, a donné lecture d’une lettre de Mgr l’évêque félicitant le Conseil général de sa noble initiative (il pourrait lui en cuire !).
Angers, mercredi 23 juillet 1902
Je travaille depuis le matin à 7 heures jusqu’au soir à 11h ½ ! Comme seule interruption, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul à 1h ½ ; le soir après dîner, je fais avec Papa une promenade sur la route de Paris ; Papa me pose tout le temps des questions sur le droit administratif.
Caen, jeudi 24 juillet 1902
Parti par le train de 10h25, je suis à 11h50 au Mans où je déjeune ; j’en repars 25 minutes plus tard, et j’arrive à Caen à 4 heures 50 ; depuis Le Mans, je fais route avec l’abbé Bellanger, surveillant de Sainte-Croix, qui amène à Caen deux élèves pour des examens, Bené et un que je ne reconnais pas. J’arrive à Caen dans un assez lamentable costume, car, un peu avant Sées, ayant mis un instant la tête à la portière, mon chapeau en a profité pour faire connaissance avec le sol de l’Orne, sans demander la permission ; je le déclare au chef de train à la station suivante, mais je crains de ne plus le revoir. Je retrouve maman à Caen à l’Hôtel d’Angleterre ; elle y est arrivée hier soir.
Caen, vendredi 25 juillet 1902
Ce matin, j’assiste à la messe de communion de 8 heures à Saint-Pierre ; j’y communie à l’intention de mon examen de ce soir. Ensuite, je prends un sapin et je vais porter des cartes à tous les professeurs qui doivent m’interroger ; au retour, je revois quelques questions de droit civil et de droit romain. Je passe l’examen à 3h ¼ ; je suis interrogé, pour le droit civil, d’abord par M. Degoat, puis par M. Villey ; je devais être interrogé par MM. Guillouard et Lenet des Hayes, mais le bureau a été modifié ; je ne m’en plains pas, car un ami de M. Villey m’avait recommandé à lui. M. Degoat m’interroge sur une partie de la vente ; je n’avais pas eu le temps de repasser la vente, je réponds tout de même bien et j’ai une blanche ; pour M. Villey, j’ai une blanche-rouge, sur une question sur les hypothèques. Enfin, M. Debray (qui était bien indiqué pour mon bureau celui-là) m’interroge sur le droit romain, je m’embrouille sur la novation, et je n’ai qu’une rouge-noire. Mais enfin, je suis reçu, c’est le principal ! Je m’empresse d’envoyer des dépêches.
Caen, samedi 26 juillet 1902
Le matin à 7 heures, j’assiste à la messe de communion à Saint-Pierre ; j’y communie en actions de grâce du premier succès et pour en demander un second au Bon Dieu. Ensuite, de 8h ½ à midi, je revois un très grand nombre de questions de droit international ; après déjeuner, de 1h ½ à 2h ½, je repasse plusieurs questions de droit administratif. Aujourd’hui, je dois avoir M. Le Fur, M. Worms et M. Degoat ; ce sont bien eux qui sont au bureau. M. Worms m’interroge d’abord, en droit international, sur la fin d’une longue question qui avait déjà fait l’objet de l’examen de mes 3 camarades de bureau, au sujet des diverses nationalités réunies en Autriche-Hongrie (il faut dire que M. Worms m’avait déjà fait rectifier les inexactitudes de mes camarades au fur et à mesure qu’elles se produisaient) ; ensuite, il me demande quels seraient pour la France les inconvénients qui résulteraient de l’établissement des Russes à Constantinople, je lui réponds que cela serait fatal à notre protectorat religieux en Orient ; cette réponse lui plaît, et il m’interroge alors sur ce protectorat ; comme dernière question, il me demande ce que sont les chargés d’affaires. M. Le Fur, qui lui succède, m’interroge en droit administratif, sur les conseils généraux, sur leurs différentes catégories de délibérations, sur les avis qu’ils peuvent ou ne peuvent pas émettre (comparaison sur ce point avec les pouvoirs des conseils municipaux), sur les inscriptions d’office et, au sujet de la commission départementale, sur les motifs qui ont déterminé le législateur de 1871 à décider que cette commission n’aurait pas de président élu ; je réponds bien à la plupart de ces questions et je n’hésite que sur quelques points de détail. Enfin, M. Degoat m’interroge, en droit criminel, sur le cas où le mineur qui a commis un crime est justiciable de la cour d’assises et sur ceux où il est justiciable du tribunal correctionnel, je lui cite la plupart des cas des deux catégories, mais je ne sais pas lui établir la théorie générale sur la question. À la proclamation, je suis reçu avec une blanche, une blanche-rouge et une rouge-noire (comme hier), j’attribue la première de ces notes au droit international ; la seconde, au droit administratif et la troisième au droit criminel (cette dernière est sévère). Je suis très content d’avoir de bonnes notes pour les cours de Papa, cela va lui faire grand plaisir. Somme toute, surtout après avoir manqué les cours pendant deux mois, je n’ai qu’à me féliciter du résultat de mon examen. Deux blanches-rouges, c’est très beau. Les deux notes faibles de droit romain et de droit criminel sont la rançon de la coqueluche qui ne m’avait pas permis de revoir mon programme aussi complètement que je l’aurais voulu. Je télégraphie à Bonne Maman, à Papa, à Tante Mimi, et à l’internat de l’Université d’Angers. Le soir, je regarde passer la retraite aux flambeaux du régiment d’infanterie (36ème).
Caen, dimanche 27 juillet 1902
Nous partons par le train de 7h45 de la Compagnie de Caen à la mer pour la Délivrande où nous entendons la messe et communions en actions de grâce ; nous commandons, comme pour l’examen de l’an dernier, une plaque en reconnaissance. À 11 heures, nous allons à Saint-Aubin, jolie station de bains de mer, très coquette et bâtie de très nombreuses villas et chalets ; elle dédommage de l’aspect monotone présenté par l’immense plaine plate et nue qui sépare Caen de la mer. Nous y déjeunons et nous en repartons à 2h56 et nous arrivons à Caen à 4 heures.
Semaine du 28 au 31 juillet 1902
Le Havre, lundi 28 juillet 1902
Nous avons quitté Caen à 2h ½ par le vapeur (j’ai oublié son nom) ; il suit l’Orne pendant une heure et demi, puis débouche dans la Manche à Ouistreham et pique droit sur Le Havre où il arrive à 5h ½ environ ; au passage, nous apercevons Dives, Cabourg, Deauville, Trouville et toutes les jolies stations de cette charmante partie de la côte normande ; mer assez belle, pas la moindre indisposition. Roques, qui a passé son examen il y a quelques jours et qui a été reçu, fait le voyage avec nous ; il s’embarque ce soir sur le Columbia à destination de Southampton, il va passer 2 mois en Angleterre. Le Havre, que nous commençons à visiter dans la soirée, est une ville aux rues droites, larges, animées mais sans aucune originalité, les maisons sont laides. Une promenade agréable, que nous faisons après le dîner, consiste à suivre les quais jusqu’à l’entrée du port à l’endroit où sont les deux lanternes ; l’air de mer y est très sain, presque trop froid, et on aperçoit les lumières de Trouville, Deauville, qui brillent dans le lointain de l’autre côté de l’estuaire.
Angers, mercredi 30 juillet 1902
Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin, nous prenons une voiture qui nous mène à Sainte-Adresse ; au passage, nous voyons la villa de feu le Président Félix Faure. Nous nous arrêtons à la chapelle Notre-Dame des Flots qui domine la rade, nous voyons en passant le pain de sucre blanc élevé à la mémoire de Lefebvre-Desnoettes ; nous voyons, ou plutôt nous soupçonnons, car étant au ras du sol, ils sont à peine visibles, les deux forts dont les énormes canons tiennent toute la rade sous leur feu ; nous voyons aussi les deux phares, puis nous redescendons sur Le Havre par une route qui passe au milieu d’un véritable dédale de jardins et de parcs d’aspect charmant. Nous nous faisons porter devant les hangars de la Compagnie générale transatlantique où nous visitons le transatlantique « La Lorraine », qui est avec le « Savoie » le dernier que la compagnie ait fait construire. Nous admirons les colossales dimensions de ce superbe navire, le luxe de ses appartements (salon de musique, de conversation, bibliothèque, fumoir, vaste salle à manger, etc.) ; il y a sur ce navire des appartements de famille comprenant 3 chambres, un salon, une salle de bain, le tout meublé avec le plus grand luxe, éclairé à l’électricité, avec téléphone etc. comme dans tout le navire d’ailleurs. Les premières sont encore très convenables, les secondes ne se distinguent des premières que par leur position à l’arrière du navire, ce qui fait qu’elles regardent davantage la trépidation des hélices. Enfin, tout cela me donne une furieuse envie de partir pour New York. Le service est assuré par 85 garçons (le personnel complet comprend plus de 300 hommes) ; personnel et passagers de toutes classes compris, la Lorraine donne asile à plus de 2000 personnes ! Toutes les précautions sont prises contre les dangers de naufrage car il y a une ceinture de sauvetage au-dessus de chaque couchette. De plus, des pompes à incendie, spécialement appropriées, sont disséminées à chaque coin du navire. En un mot, c’est merveilleux.
Le paquebot « La Lorraine »
Après déjeuner, nous nous préparions à passer l’après-midi au Havre et à ne partir pour Trouville que par le bateau qu’on nous avait dit être à 4h45, lorsque nous apprenons que ce bateau ne part qu’à 5h15 ; comme nous devons prendre à Trouville le train de 6h26 et que la traversée demande à elle seule trois quarts d’heure, sans compter le temps nécessaire pour opérer le transbordement du débarcadère à la gare de Trouville, nous sommes obligés d’opérer en toute hâte nos préparatifs de départ afin de prendre le bateau de 11h45 ; nous y parvenons, mais comme nous sortons de table, nous craignons beaucoup pour nos pauvres estomacs ! Contre toute attente, ils se comportent merveilleusement bien, alors que tout autour de nous, nous ne voyons que visages décomposés et nous n’entendons que sanglots et hoquets suivis d’autres bruits qui, s’ils ne sont pas agréables à écrire, le sont encore moins à ouïr !!! Nous passons l’après-midi sur la plage de Trouville et nous partons à 6h26 pour Caen où nous dînons ; à la gare, nous nous rencontrons De Bréon qui a passé aujourd’hui la seconde partie de son examen et qui s’est fait refuser aux deux parties ; pauvre garçon, ce n’est pas de sa faute, car il a été malade depuis le commencement de mars jusqu’à présent ; je lui promets de lui prêter mes cahiers de notes qui, grâce à Dieu, me sont devenus inutiles. Repartis de Caen à 10h22 du soir, nous sommes arrivés à Angers ce matin à 4h2 après changement à Mézidon et au Mans. Nous nous couchons jusqu’à 9 heures. Ensuite, je reçois les félicitations de tout le monde et j’embrasse Philomène qui est en vacances depuis le 25 et que je n’avais pas vue depuis le jour de l’an. L’après-midi, je vais me faire couper les cheveux, puis je vais, à bécane, faire une visite à Henri Bonnet et à Pierre Hardouin-Duparc qui est descendu chez lui ; je ne les rencontre pas ; j’en profite pour aller me promener à Trélazé, je reviens par Saint-Barthélemy.
Caen, jeudi 31 juillet 1902
J’apprends ce matin, par Le Maine-et-Loire, qu’un chien danois enragé a parcouru hier soir entre 8h ½ et 9 heures une foule de rues de la ville, pénétrant dans plusieurs maisons et mordant une dizaine de personnes ; il a mordu notamment Mme Denécheau, la mère d’un de mes anciens professeurs de mathématiques. Nous avons failli nous trouver sur son passage, car, au moment où il commettait tous ces méfaits, je parcourais avec Papa une partie de son itinéraire, mais, heureusement, avec une dizaine de minutes d’avance sur lui ; c’est égal, nous l’avons échappé belle ! L’après-midi, je vais avec Papa acheter une paire de guêtres Leghens qui me serviront en Roussillon pour le cheval ; puis je fais plusieurs visites, presque toutes par carte. Le soir, musique au Mail.
Août 1902
Semaine du 1er au 3 août 1902
Angers, vendredi 1er août 1902
Le matin, j’assiste à la messe de 7 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois, puis je vais prendre une leçon d’équitation au manège du génie. L’après-midi, je vais faire deux visites par carte, puis je vais voir Monsieur Denécheau qui me donne des nouvelles de sa mère ; elle a reçu deux morsures, l’une à la cuisse et à l’autre au bras, et elle a été dirigée immédiatement sur l’Institut Pasteur ; on espère la guérir.
Angers, samedi 2 août 1902
Le matin, après la messe de 8 heures à Notre-Dame où je communie en l’honneur de la fête de la Portioncule, je fais une promenade à bécane, je vais à Soulaire et je rentre par Briollay et Ecouflant, je franchis la Mayenne sur un pont à péage, la Sarthe, sur une barque (car il n’y a pas de pont), enfin le Loir sur un pont. L’après-midi, nous allons au salut à la chapelle de l’Esnière, puis nous allons faire une visite à Mlle Chennechot. Le soir, musique au Mail.
Angers, dimanche 3 juillet 1902
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, après le salut de 2 heures à la chapelle de l’Espérance, nous allons tous (excepté Papa) avec les Magué, par bateau, faire une visite aux De Soos dans l’habitation qu’ils ont louée pour l’été à Ecouflant sur les bords de la Sarthe ; c’est gentil surtout à cause du petit bois qui est fond du vaste jardin. Nous rentrons, toujours par bateau, à 7 heures. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 4 au 10 août 1902
Angers, lundi 4 août 1902
À 8 heures ½, leçon d’équitation, je vais au polygone du génie et aux prés de la Baumette où je galope à mon aise. L’après-midi à 6 heures, nous allons tous au salut chez les Dominicains.
Angers, mardi 5 août 1902
Le matin, je vais, à 9 heures, à la ferme de la Sermonnerie où m’attend M. Lavallée le professeur d’agriculture ; il me fait voir les blés superbes, des betteraves, des trèfles qu’il a obtenus grâce à l’emploi d’engrais appropriés ou d’assolements rationnels. L’après-midi, j’ai la visite d’Henri Bonnet qui me raconte comment il a été arrêté, le 25 juillet, au cours de la manifestation qui a lieu ce soir-là devant la Mairie en faveur des religieuses expulsées ; comme il était assailli par une bande d’énergumènes de barrières, probablement payés par la Préfecture, et qui répondaient non seulement par des cris hostiles mais par des coups de poing, à ses cris en faveur des persécutées, il a levé sa canne pour faire fuir ces échappés du bagne ; mal lui en prit ! Aperçu par un agent de police (qui était myope sans doute au moment où il recevait des coups de poing… !), il fut arrêté et mené au poste ; relâché vers une heure du matin grâce aux instances de Normand d’Authon, il n’a pas encore été poursuivi et espère ne pas l’être. Le lendemain, 26 juillet, il n’était pas à la conférence de protestation contre la persécution religieuse, faite au Cirque-théâtre par M. Marc Sangnier-Lachaux[61], et à la suite de laquelle des collisions se sont produites entre partisans des sœurs et « églantinards »[62], et deux agents de police ont été grièvement blessés ; Papa y était, et nous la raconte. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Angers, mercredi 6 août 1902
Le matin à 8h ½, leçon d’équitation, au manège aujourd’hui ; je fais du sous-étrier, même du galop sans étrier pendant la moitié de la leçon. L’après-midi, je vais avec Maman à la chapelle de Notre-Dame du Bon Conseil, route de paris ; nous voyons la Supérieure ; elle nous dit qu’elle a demandé l’autorisation pour son couvent ; aussi est-elle tranquille pour le moment et n’est-elle pas comprise dans la liste des 2500 écoles ou asiles que Combes le défroqué ferme de force depuis quinze jours. Elle nous dit que, si sa demande en autorisation n’est pas agréée, et qu’on veuille l’obliger à fermer, elle se laissera jeter dehors par force, comme le font les religieuses de plus de 400 maisons à Paris et dans une foule de départements, surtout dans les Vosges, en Savoie, dans le Finistère, le Morbihan et les Côtes-du-Nord. Dans certaines communes du Finistère, la population entière, hommes et femmes, est debout, veillant autour des écoles, sonnant le tocsin et le clairon à la première alerte, et mettant depuis quinze jours le gouvernement dans l’impossibilité de mettre à exécution ses odieux décret et de chasser les religieuses ; c’est un bien bel exemple que la Bretagne donne au reste de la France ! Et il prouve que les petits-fils des vaillants Chouans n’ont pas dégénéré. Du reste, le même fait s’est produit dans les Vosges. De plus, dans une foule de départements du Nord comme du Midi, de l’Est comme de l’Ouest, les populations ont vaillamment défendu leurs bonnes sœurs, s’opposant souvent au passage des commissaires de police et des gendarmes, poussant des acclamations en l’honneur des pauvres expulsées. Dans beaucoup de localités, les propriétaires des écoles s’y sont enfermés et les agents du gouvernement, honteux de l’infâme besogne qu’on leur faisait faire, ont dû les en arracher de force après avoir crocheté les portes ou les fenêtres ; dans beaucoup d’endroits aussi, les propriétaires d’écoles ont fait sauter les scellés apposés sur leur immeuble par le commissaire de police, contrairement au Code de procédure civile. En un mot, un véritable réveil de l’opinion se manifeste, suscité enfin par les infâmes mesures d’un gouvernement de scélérats qui ne connaît plus ni la loi, ni le principe de la séparation des pouvoirs, et ne craint pas de faire jeter dans la rue en pleine nuit de malheureuses orphelines âgées de 3 ou 5 ans !!!
Angers, jeudi 7 août 1902
Le matin, pas de leçon d’équitation et rien à faire, j’en profite pour me lever à près de neuf heures. L’après-midi, je fais quelques commissions ; le soir, nous allons tous – les Magué et nous – à la musique au Mail.
Tours, vendredi 8 août 1902
Le matin, dernière leçon d’équitation, nous allons au polygone, puis aux près de la Baumette, je vais ensuite à Saint-Jacques voir l’abbé Brossard et me confesser. L’après-midi, à 5 heures, Papa et moi nous partons pour Tours où nous devons passer la nuit, nous y arrivons à 7 heures et nous nous promenons un peu après dîner.
Brive (Corrèze), samedi 9 août 190
Le matin à Tours, nous allons entendre une partie de la messe à la chapelle de la Sainte-Face, nous en partons à 8h21 pour Brive-la-Gaillarde. À Châteauroux où nous changeons de train et où nous devons attendre 3 heures, nous en profitons pour aller déjeuner en ville et pour jeter un coup-d’œil sur celle-ci, qui n’a pas le moindre intérêt. De Châteauroux à Brive (2h25 à 6h34), nous faisons route avec un charmant petit garçon que sa mère a embarqué pour Toulouse et sur lequel elle nous a priés de veiller. Le soir, à Brive, nous nous promenons un peu ; cette petite ville est entourée de boulevards bâtis de villas entourées de jardins et fort riants d’aspect, l’intérieur de la ville n’a pas grand intérêt.
Brive, dimanche 10 août 1902
Le matin, à 7h1/2, nous partons à pied pour les grottes de Saint-Antoine-de-Padoue, but de notre voyage à Brive ; nous y arrivons en une vingtaine de minutes, nous y entendons la messe de 8 heures et y faisons la sainte commun ; malheureusement Papa se trouve indisposé ; en rentrant à l’hôtel, il se fait servir du thé ; cette indisposition ne sera rien du tout mais elle nous obligera à retarder notre départ jusqu’à demain soir au lieu que nous devions partir ce soir pour Lourdes et Cauterets, Papa ne se sent pas assez fort pour passer la nuit prochaine en chemin de fer. L’après-midi, nous explorons un peu la ville, puis nous revenons aux grottes et nous faisons une visite au Père gardien.
Semaine du 12 au 17 août 1902
Cauterets, mardi 12 août 1902
Hier matin, nous retournons aux grottes, mais je manque la messe de 7 heures et je vais l’entendre à l’église paroissiale de Brive. Ensuite, nous allons en voiture aux grottes de Lamouroux à 6 kilomètres. L’après-midi, après une petite promenade, nous revenons une dernière fois aux grottes et nous partons par le train de 7 heures pour Toulouse où nous arrivons à 10h ¾, nous y dînons et en repartons à minuit 22 pour Lourdes ; nous y sommes à 5 heures ; nous allons au Rosaire, à la grotte, à l’Hôtel de la Chapelle où nous nous assurons que des chambres nous sont réservées pour le pèlerinage national, puis nous prenons le train de 8 heures pour Cauterets où nous arrivons à 10 heures. Nous descendons à l’Hôtel de l’Univers, on nous donne une chambre à 2 lits en attendant mieux. L’après-midi, après avoir attendu 2 heures, nous finissons par voir le Dr Duhourcaut[63] qui nous ordonne un traitement ; le mien, qui vise à la fois la gorge et la muqueuse du nez, comprend des boissons, des gargarisations, des aspirations nasales, des pulvérisations et des douches écossaises. De suite, après la visite chez le Docteur, nous allons à la Raillère et au Mauhourat où nous commençons notre traitement.
Cauterets, mercredi 13 août 1902
Le matin, à la Raillère au Mauhourat, boisson, gargarisation et aspiration nasale ; à César, pulvérisation ; l’après-midi, nous écoutons l’orchestre du Casino à la place des Œufs jusqu’à 3 heures, puis nous rentrons et vers 5 heures, nous allons à la Raillère et au Mauhourat faire notre traitement qui est le même que celui fait hier soir et ce matin dans ces établissements.
Cauterets, jeudi 14 août 1902
Ce matin et ce soir, même traitements et, par suite, mêmes occupations dans la journée qu’hier ; la seule différence, c’est que, le matin, je prends une douche écossaise au César à la place de la pulvérisation. L’après-midi, je vais me confesser.
Cauterets, vendredi 15 août 1902
Le matin, messe de 7 heures, nous y communions en l’honneur de la fête de l’Assomption, puis nous allons faire le traitement et nous revenons à la grand’messe ; l’après-midi, nous allons à vêpres à 3 heures et nous faisons le traitement ensuite.
Cauterets, samedi 16 août 190
Matinée comme à l’ordinaire ; l’après-midi, nous posons près de deux heures avant de pouvoir être reçus par le Docteur ; il ne modifie que très peu mon traitement pour la boisson, les aspirations, les gargarismes et les aspirations nasales, mais il m’ordonne une douche tous les jours.
Cauterets, dimanche 17 août 1902
Nous assistons à la grand’messe et aux vêpres, nous nous promenons un peu dans l’intervalle et nous continuons notre traitement ; le soir après dîner, nous écoutons le concert donné à l’occasion de la fête de charité d’aujourd’hui, par la musique du 53e de ligne venue de Tarbes ; illuminations au parc des Œufs.
Semaine du 18 au 15 août 1902
Cauterets, lundi 18 août 1902
Après notre traitement, nous partons à 9h ¼ pour le lac de Gaube ; nous déjeunons à l’hôtellerie du Pont d’Espagne, arrivons au lac à 1 heure, en repartons vers 2h ¼ et sommes à 4h ½ à la Raillère pour le traitement du soir.
Cauterets, mardi 19 août 1902
L’après-midi, nous allons faire une visite à M. le curé de Cauterets que nous ne rencontrons pas et à M. et Mme de Mollans[64] ; nous ne sommes reçus que par Monsieur car Madame, qui vient d’être très malade, repose ; à la Raillère, nous voyons aussi M. et Mme de Gardilane qui, de Capvern où ils font une saison, sont venus à Cauterets se rendre compte de l’état de leur fille.
Résumé du pèlerinage de Lourdes du mardi 20 août au lundi 25 août 1902 [écrit le 26 août]
Je suis rentré hier soir à Cauterets après avoir passé cinq jours à Lourdes pour assister au pèlerinage national ; mes occupations de brancardier m’ont tellement absorbé que je n’ai pas trouvé une minute pour faire mon journal tous ces jours-ci. Arrivé à Lourdes mercredi soir, j’y ai trouvé Tata Mimi arrivée dans la journée et descendue au même hôtel que nous (Hôtel de la Chapelle) ; le lendemain matin, Maman et Marie-Thérèse sont arrivées d’Angers après un arrêt à Brive. Jeudi matin, je me suis occupé d’obtenir mes bretelles de brancardier, cela m’a été facile, car j’ai été recommandé par le marquis de Latour et par M. Moreau des Briostières, d’Angers. La journée de jeudi a été surtout une journée de préparation ; je rencontre De Damas et son père[65] qui sont aussi brancardiers, De Lavaur[66]. Damas aîné et De Lavaur sont attachés à la même équipe que moi (la 2ème, de service à l’Hôpital des 7 Douleurs) ; nous avons pour chef d’équipe le marquis de Latour, pour sous-chef le comte de Cahuzac[67] ; De Lavaur et moi nous sommes de la 5ème escouade (chef M. Mellet, ancien étudiant de l’Université d’Angers). Vendredi 22, je suis à l’Hôpital à 3 heures du matin et j’y passe presque toute la journée, car notre escouade est de service dans l’intérieur de l’Hôpital ; je suis libre, vendredi, samedi et dimanche, pendant la procession du Saint-Sacrement. À l’Hôpital, arrive De Prunelé, un de mes anciens camarades de Sainte-Croix, ainsi que deux de ses frères. Je rencontre aussi plusieurs personnes de connaissance pendant le pèlerinage : M. l’abbé Latour qui nous présente sa nièce et pupille, Des Monstiers-Mérinville[68], Hardouin-Duparc[69], de Cordoue[70], Mmes Noëll[71] et Jeoffre[72], Mlle Grieshaker, etc. Plusieurs des malades que j’avais transporté ont été guéris ; je remarque particulièrement une jeune fille que j’avais transportée, aidée de 3 autres brancardiers, sur un brancard à la salle du Sacré-Cœur ; au moindre mouvement que nous faisions, elle criait et pleurait, car elle avait un cancer dans le ventre, qui la faisait horriblement souffrir, et de plus, elle était boiteuse ; aussi, ne pouvait-elle pas faire le plus petit mouvement sans d’horribles souffrances ; ses souffrances étaient même si fortes que, remise sur son lit, elle continuait encore à pleurer et à crier. Étant remonté dimanche soir dans la salle du Sacré-Cœur, j’ai été tout surpris de voir cette jeune fille marcher, toute souriante, et parler comme tout le monde ; elle me dit qu’elle a été guérie dans la piscine et, maintenant, elle se porte admirablement. Vraiment ceux qui déblatèrent contre le miracle, Zola en tête, feraient bien de venir voir de près les malades du pèlerinage national ! Le pèlerinage est reparti lundi, ce jour-là, malgré une pluie battante qui n’a cessé qu’a midi, j’étais à l’Hôpital dès 4 heures du matin afin de faire partir pour la gare tous les malades hospitalisés. Je remets mes bretelles vers 2 heures ; je fais mes préparatifs de départ, je dis « Au revoir » à Tata Mimi qui repart à 5 heures pour Neuilly, à Maman et à Marie-Thérèse qui partent mardi matin pour Vinça, et, par le train de 5h ½, je remonte à Cauterets ; j’y suis avant 8 heures du soir.
Semaine du 26 au 31 août 1902
Cauterets, mardi 26 août 1902
Le matin, je fais mon traitement comme d’habitude, malgré la pluie (qui dure toute la journée) ; Papa, un peu courbaturé, est obligé de l’écourter, il ne peut aller à la Raillère. L’après-midi, nous allons chez le Dr Duhourcaut qui nous trace notre traitement pour la fin de notre séjour.
Cauterets, mercredi 27 août 1902
Papa va mieux et vient ce matin à la Raillère. Une carte de Mme Hervé-Bazin nous annonce les fiançailles de sa fille, Mlle Gabrielle, avec Normand d’Authon, c’est décidément l’ère des mariages à Angers puisque pendant notre séjour à Lourdes, Maman a reçu une lettre de Mme de La Villebiot lui annonçant aussi le prochain mariage de sa fille, Mlle Jeanne, avec M. de Guibert[73], neveu de la Supérieure de l’Externat de Bellefontaine. Dans l’après-midi, nous assistons à un sermon de charité donné par la P. Maumus[74] ; le célèbre dominicain y laisse trop percer ses tendances de démocrate-chrétien.
Cauterets, jeudi 28 août 1902
Il fait un peu moins mauvais que les autres jours et nous pouvons rester un moment au parc dans les heures laissées libres par le traitement. Le soir, nous assistons à une séance de cinématographe au Café Persan.
Cauterets, vendredi 29 août 1902
Très mauvais temps ; il pleut la plus grande partie de la journée ; nous profitons d’une éclaircie dans l’après-midi pour aller nous promener du côté de la ferme de la Reine Hortense.
Cauterets, samedi 30 août 190
Temps pire encore qu’hier ; la pluie ne cesse presque pas. Cependant, avant le traitement du soir, nous allons nous promener sur la route en aval de Cauterets.
Cauterets, dimanche 31 août 1902
Le matin, nous allons à la grand’messe à 10 heures après le traitement ; l’après-midi, comme le temps est passable, nous pouvons rester au parc écouter la musique ; puis nous allons à vêpres et nous faisons notre traitement du soir. Après dîner, nous nous promenons un peu au parc, puis nous allons au salon de l’hôtel où une dame d’Alger, Mme Meiffren, dont nous avons fait la connaissance à table d’hôte, nous a invités à venir écouter une jeune fille, aussi d’Alger, qui viendra jouer le piano ; il y a aussi au salon plusieurs autres familles de l’hôtel, entr’autres la famille Saint-Père qui a habité le Pérou pendant longtemps ; elle se compose d’un jeune homme dont je fais la connaissance, d’une jeune fille, et de la mère (une Martiniquaise)[75] ; après l’audition de plusieurs morceaux de piano, on danse pendant plus d’une heure ; c’est charmant ; il paraît qu’on recommencera demain soir.
Septembre 1902
Semaine du 1er au 7 septembre 1902
Cauterets, lundi 1er septembre 1902
Dans l’après-midi, nous allons chez le Dr Duhourcau pour prendre congé de lui, mais il y a tellement de monde chez lui que nous n’avons pas la patience d’attendre. Le soir après dîner, on recommence à danser comme hier soir.
Saint-Sauveur, mardi 2 septembre 1902
Nous avons clôturé notre saison de Cauterets ce matin ; nous sommes allés voir le docteur dans la matinée et nous avons quitté Cauterets par le train de 3h15 ; nous sommes arrivés à l’Hôtel de France à Saint-Sauveur où nous devons passer la nuit. En nous promenant le soir, après avoir admiré le pont Napoléon, nous rencontrons Mme, Mlle et Daniel Lamothe d’Angers, qui sont ici depuis 5 semaines, nous causons un moment.
Vinça, jeudi 4 septembre 1902
Hier matin à 8h ¼, départ de Saint-Sauveur en victoria pour Gavarnie par un temps superbe, pas un nuage au ciel. Nous arrivons à 10h40 à Gavarnie où nous déjeunons. Après déjeuner, nous partons à pied pour le cirque, chemin faisant nous rencontrons M. et Mme de Mollans qui, profitant du beau temps, sont partis le matin de Cauterets ; nous faisons ensemble l’excursion, nous allons ensemble jusqu’au pont de neige où nous prenons de la glace qui sert un moment après à glacer le Champagne qu’ils ont apporté et dont ils nous offrent aimablement deux verres. Le coup-d’œil de ces cimes étincelantes de neige et se découpant sur l’azur ardent du ciel est féérique. Nous repartons de Gavarnie à 4 heures et nous sommes à 6h ¼ à Pierrefitte où nous nous séparons, M. et Mme de Mollans remontant à Cauterets et nous partant pour Lourdes où nous sommes à 8h ¼ ; nous couchons à l’Hôtel de Toulouse. Ce matin, nous nous confessons et nous communions, puis nous partons par le train de 7h50 pour Vinça où nous sommes ce soir à 8h 1/4. ; à la gare de Lourdes, nous nous apercevons qu’il me manque une malle que nous avions laissée hier soir en consigne, nous faisons les réclamations nécessaires, mais quand j’arrive seul à Vinça (j’ai laissé Papa à Perpignan où il s’arrête un jour pour aller demain à Trouillas), Maman est littéralement désolée de voir que cette malle me manque, elle est persuadée que je ne la retrouverai pas et se fait comme on dit vulgairement un sang de vinaigre, pour cette affaire qui n’en vaut pas la peine. À la gare de Vinça, m’attendaient Bonne Maman, Maman, Marie-Thérèse et Philomène, Tante Josepha, Nénette, Tante Delestrac, Paul, Antoine, Geneviève et Yvonne Delestrac[76]. Mes cousins Delestrac sont venus à Vinça pour quelques jours. Je suis d’autant plus heureux de leur présence que je ne les connaissais pour ainsi dire pas encore, car je n’avais pas vu Paul depuis douze ans et Tante Delestrac et Geneviève depuis neuf ans ; quant à Yvonne et à Antoine, je ne les avais jamais vus. Ils me plaisent tout de suite par leur distinction et leur amabilité.
Vinça, vendredi 5 septembre 1902
Le matin, je me promène un peu avec Paul et Antoine ; l’après-midi, je vais à Ille avec Paul et Antoine en voiture car nous n’avons pas nos bicyclettes, celle de l’oncle Paul, dont Paul se servira pendant son séjour ici étant en réparation à Ille, c’est même pour cette réparation que nous allons à Ille.
Vinça, samedi 6 septembre 1902
L’après-midi, je vais avec Paul à Ille en chemin de fer et nous rentrons avec nos bicyclettes ; au retour (nous passons par le chemin de la Foun dal Boulès), une pédale de sa machine tombe et je suis obligé, après plusieurs essais de réparation, de le laisser revenir tout doucement et de partir en avant pour qu’on ne s’inquiète pas ; il arrive à Vinça 20 minutes après moi juste assez tôt pour empêcher le départ de la voiture qu’on allait envoyer pour le ramener.
Vinça, dimanche 7 septembre 1902
Le matin, nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, au moment où nous nous dispositions à faire des visites, nous voyons arriver après vêpres Tante Bonafos et Tante Lutrand qui restent jusqu’au départ du train de 7 heures.
Semaine du 8 au 14 septembre 1902
Vinça, lundi 8 septembre 1902
Le matin, je vais avec Paul à Prades en chemin de fer en amenant nos bicyclettes ; nous les faisons réparer ; Paul fait remettre la pédale qui manquait à celle dont il se sert et moi, je fais changer la chambre à air de ma roue de derrière qui était usée ; nous rentrons à Vinça en 25 minutes avec nos bicyclettes remises à neuf. À 11h ½ de l’après-midi, nous partons tous pour Millas, dans deux voitures, pour aller voir nos cousins Ferriol, nous les voyons tous et, au retour, nous nous arrêtons chez nos cousins de Barescut ; nous rentrons à Vinça à 7 heures.
Vinça, mardi 9 septembre 1902
Le matin à 7 heures, nous partons tous pour Doma Nova, les grandes personnes en voiture, Antoine et Nénette avec les domestiques et Geneviève, Paul, Marie-Thérèse, Philomène et moi à pied par le chemin de Rigarda ; malgré la pluie et le brouillard intense, nous y arrivons vers 8h ½, nous nous confessons à l’abbé Borrella, puis Paul et Moi nous lui servons la messe où nous communions tous ; ensuite, nous absorbons un repas froid, puis avant de redescendre, nous allons chanter (?) des cantiques à la chapelle ; nous trouvons deux voitures au pied de la colline, elles nous portent à Bouleternère où c’est aujourd’hui la foire, j’y vois un cheval qui ferait bien mieux mon affaire que l’abominable rosse que m’a envoyée hier Garrigue ; cet homme-là s’est moqué de moi en m’envoyant un cheval tout au plus bon pour les courses de taureaux ; mais, suivant nos conventions, je vais le lui renvoyer. À Boule, nous nous entendons aussi avec un menuisier pour refaire le portail de l’écurie qui tombe en morceaux ; puis nous partons pour Ille où nous lunchons, et nous visitons l’église, nous en repartons à 5 heures ¼ et sommes à Vinça à 6 heures ¼.
Vinça, mercredi 10 septembre 1902
Ce matin, Jacques qui va dans le bas Roussillon pour les vendanges, ramène sa rosse à Garrigue, il lui apporte en même temps une lettre de moi. Dans la matinée, je vais avec Paul tirer quelques oiseaux au jardin. Par le train de 11 heures, arrivent l’oncle et Tante Lutrand avec leur nièce Mlle Delafosse et leur neveu le jeune Henri Fourcade ; ils déjeunent à la maison. Dans l’après-midi, nous invitons Amédée et Mimi Jocaveil, ainsi que leur cousine Mlle Mathieu à venir danser et, tous réunis, nous improvisons une matinée dansante dans la grande salle, l’oncle Lutrand tient le piano ; ils repartent par le train de 6h ¾.
Vinça, jeudi 11 septembre 1902
À 7h ½ du matin, je pars avec Paul pour Ille en voiture ; je m’arrête à Boule où Joseph Jacomy me dit que notre fermier Xatard, propriétaire du cheval que j’ai vu mardi, refuse de louer sa bête, il veut la vendre. À Ille, nous prenons le train de 9h10, dit train des poules, qui nous amène à Perpignan à 10h50. À Perpignan, chez l’oncle Lutrand où nous allons déjeuner, je trouve une dépêche de Papa me disant qu’on a reçu à Vinça une lettre fort mécontente de Garrigue, et me recommandant de ne pas chercher un cheval chez lui. Avant le déjeuner, nous allons, avec le lieutenant Fourcade et son frère Henri Fourcade[77], chez plusieurs maquignons, aucun n’a de cheval qui me convienne ; après le déjeuner, suite de nos investigations et mêmes échecs ; tous les chevaux que je vois sont à vendre et non à louer, on ne consentirait à les louer qu’à des prix exorbitants ; force m’est de renoncer à trouver un cheval à Perpignan, je tâcherai de repêcher celui de Boule. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à ma tante Cornet, je suis reçu par elle, par Mimi Companyo et par Joseph ; je vais ensuite me faire arranger les dents, je me promène avec Paul aux Platanes, je fais quelques emplettes et nous repartons par le train de 7 heures, nous sommes à Vinça à 8h ¼ ; nous trouvons Maman au lit avec la migraine.
Vinça, vendredi 12 septembre 1902
Le matin, je vais avec Paul à Boule pour tâcher de repêcher le cheval de Xatard ; il me suffit pour cela de le voir et de faire mes propositions, il les accepte de suite ; je lui prends son cheval pour les vacances au prix de 100 francs, plus, bien entendu, la nourriture et l’entretien ; j’avoue que je suis bien heureux de ce résultat car je commençais à me demander si je pourrais trouver un cheval à louer cette année. Paul et moi nous partons par le train de 11h ¾ pour Saint-Féliu-d’Avail. De là, nous partons à bicyclette pour Trouillas où nous arrivons à 1h 1/2. ; je fais la connaissance de notre nouveau métayer Auguste Faliu, qui me montre les emplettes que Papa vient de faire pour la cave, comportes, pompe, fouloir, emplettes rendues nécessaires par le départ des Torrent qui étaient propriétaires de toute une partie du matériel ; ensuite, nous allons aux vignes, nous mangeons un raisin à la fontaine de la Fon Rouge, puis nous partons pour Ponteilla où nous faisons une visite à Mme de Llamby qui nous reçoit, avec Louis et Isabelle, dans sa maison de campagne et qui nous invite à revenir l’y voir ; de Ponteilla nous allons à Corbère où la fermière, Baby Poull, nous offre un succulent goûter ; enfin, nous allons à Millas où nous attendons plus d’une heure avant de prendre le train pour Vinça. Dans le train, nous sommes tout étonnés de voir Tante Delestrac, Tante Josepha, Geneviève et Marie-Thérèse qui sont allées, par le train de 3h ½, faire quelques visites à Perpignan et qui rentrent à Vinça ; à Ille, monte dans le train Papa qui, reparti de Vinça ce matin, y est rappelé par une dépêche de Maman ; nous y arrivons à 8h ¼.
Vinça, samedi 13 septembre 1902
Nous partons tous à 9 heures du matin, dans deux voitures différentes pour Velmanya où nous arrivons à 11 heures. Nous y déjeunons, et après déjeuner, nous allons à la métairie du maire de Velmanya, M. Bachès, qui nous fait voir les cachettes où mon bisaïeul de Pontich[78], qui avait émigré en Espagne pendant la Révolution, revenait de très loin en très loin se rencontrer avec quelque membre de sa famille ; quelle triste époque ! Pourvu que les Jacobins qui nous gouvernent ne nous y ramènent pas d’ici peu ! Nous repartons de Velmanya à 4h ½ et nous arrivons à Vinça juste à temps pour que Papa puisse prendre le train de 6h ¾ pour Ille. À Vinça, est arrivé le cheval que j’ai loué hier à Xatard.
Vinça, dimanche 14 septembre 1902
Le matin, nous allons à la grand’messe, après laquelle je vais, avec Paul, canarder quelques oiseaux au jardin. L’après-midi, avant vêpres, et après vêpres, nous recevons et faisons quelques visites, puis, de 5 heures à 6 heures, je vais avec Paul au grand jardin pour tirer encore des oiseaux.
Semaine du 15 au 21 septembre 1902
Vinça, lundi 15 septembre 1902
Le matin, je fais ma première promenade à cheval, Jean me suit sur Reinette et Paul à bicyclette (au bout de 3 kilomètres, il est obligé de s’en retourner parce que la pédale de sa bicyclette cède de nouveau) ; je vais à Ille, puis, au retour, je m’arrête à Boule et je rentre à Vinça à 11 heures ; je ne suis pas mécontent de mon cheval, Bijou, bien qu’il craigne un peu les mouches et qu’il n’allonge pas assez au pas. Dans l’après-midi, nous allons tous au grand jardin où moi d’abord, puis Paul, nous photographions le groupe ainsi formé par toute la famille. À 6h ¾, hélas ! nous allons à la gare accompagner les Delestrac qui partent pour la Burbanche[79]. C’est avec un serrement de cœur que nous leur disons « Au revoir », car la période passée avec eux a été, pour moi du moins, la plus agréable de l’année ; finies maintenant les promenades à bicyclette avec Paul ! Finies les longues poses au jardin à guetter des oiseaux ! Finies les sauteries du soir dans la grande salle ! Mais il fallait bien en arriver là, car il n’y a pas de joie sans fin ici-bas !
Ille, mardi 16 septembre 1902
Le matin, je vais à cheval à Marquixanes, Jean m’accompagne sur Reinette. L’après-midi, nous recevons la visite de Tante Isabelle, de Mimi Companyo et de Joseph Cornet, puis je vais avec Amiel à Bentefarines voir la plantation de chênes-lièges faite l’année dernière ; il y a bien des manquants, mais on les remplacera facilement au moyen des pépinières faites avec le surplus des glands ; ensuite, je fais avec Maman une longue visite à Mme Dalverny[80], puis je pars à bicyclette pour Ille pendant que Maman et Philomène font le même trajet en chemin de fer. Marie-Thérèse reste encore quelques jours à Vinça pour prendre les bains de Nossa.
Ille, mercredi 17 septembre 1902
Le matin, je vais à bicyclette jusque près de Neffiach ; l’après-midi, après avoir révélé les photographies prises avant-hier, je vais à bicyclette à Boule où je vois Bonne Maman, l’oncle Paul et Tante Josepha venus pour affaires, puis à Corbère où Papa et Philomène sont venus à pied.
Ille, jeudi 18 septembre 1902
Le matin par le train de 6h ¾, je pars avec Jean pour Vinça où nous montons à cheval, nous allons à Finestret et recevons par la route de Prades, nous rentrons à Ille par le train de midi ; j’y trouve Monsieur Charouleau qui, après déjeuner, me fait choisir mes costumes d’hiver. Après son départ, je fais un peu de photographie ; puis nous allons tous nous promener à Saint-Martin. Le soir, nous allons chez les Dlles Mathieu.
Ille, vendredi 19 septembre 1902
Le matin, je me lève fort tard, puis je fais de la photo. À midi ¼, nous partons tous, sauf Philomène, pour Perpignan. Nous faisons quelques commissions, puis nous allons voir les Vassal que nous ne rencontrons pas, les Cornet qui nous reçoivent ; ensuite, je vais me faire couper les cheveux. Je suis très étonné d’apprendre par Papa que Maman est chez l’oncle Joseph de Lazerme ; elle passait rue de l’Ange quand l’oncle Joseph, qui l’a vue, a voulu absolument la faire monter chez lui ; je vais l’y rejoindre, je vois aussi Carlos[81] ; mais Tante Hélène, Marthe, Thérèse et Jacques sont dans l’Indre chez M. du Limbert[82] ; en sortant de chez l’oncle Joseph, nous allons voir tante Lutrand. Nous rentrons par le train de 7h3, en compagnie de M. l’abbé Sarrète[83] et de M. l’abbé Badrignans qui, la retraite ecclésiastique finie, vont à Vinça.
Ille, samedi 20 septembre 1902
Bonne Maman, Tante Josepha, l’oncle Paul, Nénette et Marie-Thérèse viennent déjeuner ici ; après le déjeuner, Poupon et son fils viennent pour renouveler le bail des propriétés de Bouleternère qui leur sont affermées. C’est Joseph Jacomy fils qui succède à son père et qui devient notre fermier ; mais nous sommes obligés de consentir une diminution de fermage par suite de la mévente des denrées. Bonne Maman et sa suite repartent à 5h ¼ pour Vinça. Nous allons nous confesser.
Ille, dimanche 21 septembre 1902
Nous allons à la messe à 7 heures à l’Hôpital où nous communions. Nous revenons à la grand’messe qui est très solennelle aujourd’hui parce qu’on fête le camail de M. le curé Bonet qui vient d’être nommé chanoine. L’après-midi, avant vêpres, nous allons faire une visite au marquis et à la marquise de Dax[84] et à la famille Roca[85] ; après vêpres, nous allons voir Mme Terrats d’Aguillon[86] que nous ne rencontrons pas, puis, pendant que Papa et Maman font d’autres visites, Philomène et moi nous allons nous promener du côté de la Têt. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu d’où nous voyons les danses de la place ; nous profitons même de la musique pour danser un peu ; il y a aussi la famille Batlle, la famille Roca et Mlle Marie-Louise de Lacour.
Semaine du 22 au 28 septembre 1902
Ille, lundi 22 septembre 1902
Le matin je vais, par le train de 7 heures, à Vinça où je monte à cheval ; je rentre à Ille par le train de midi, Marie-Thérèse m’accompagne pour venir dire « Au revoir » à Papa qui part par le train de 3h ½ pour Rome où il va avec le train de pèlerinage de Toulouse ; il rejoindra ce train à Cette ; c’est le pèlerinage de la France du travail organisé par M. Harmel[87]. Nous allons tous l’accompagner à la gare, puis nous nous promenons un peu. Marie-Thérèse repart pour Vinça par le train de 8h du soir.
Ille, mardi 23 septembre 1902
Le matin, nous assistons à une grand’messe en l’honneur de Saint Ferréol ; l’après-midi à une heure, je pars à bicyclette pour Trouillas par Millas ; j’y suis à 2h ½ ; j’y reste jusqu’à 3h50 pour surveiller un peu la vendange qui s’achève et je suis de retour à Ille à 5h20.
Ille, mercredi 24 septembre 1902
Je vais à Vinça par le train de 6h 3/4 ; je vais à cheval à Prades, je déjeune à Vinça et je rentre à Ille par le train de 3h ½.
Ille, jeudi 25 septembre 1902
Il pleut toute la journée ; impossible de sortir ; vers 5 heures, je vais mesurer l’eau tombée au pluviomètre de la maisonnette du chemin de fer ; je recueille 20 millimètres ; cette plus est fâcheuse pour les vignes qu’elle expose à la pourriture.
Ille, vendredi 26 septembre 1902
Marie-Thérèse arrive par le train de midi et vient passer l’après-midi ici ; dans l’après-midi, nous allons tous nous promener dans la direction de la métairie du Sals de Caball et le chemin des deux ruisseaux, nous revenons par la grand’route. Ensuite, je fais installer dans l’écurie de la grande maison, que l’on a aménagée hier, la provision de foin que l’on apporte de Vinça.
Ille, samedi 27 septembre 1902
Le matin par le train de 7 heures, je vais à Vinça, je rentre à cheval et j’amène le cheval à l’écurie de la grande maison où il est très bien installé et où il restera pendant tout notre séjour à Ille.
Ille, dimanche 28 septembre 1902
Le matin, Philomène et moi nous assistons à la messe de 8 heures ½ parce que nous devons prendre le 10h ½ pour Vinça où a lieu aujourd’hui le tirage de la loterie des Dames de la Charité auquel Bonne Maman, qui est présidente des Dames de la Charité, tient à ce que nous assistions. Au retour de la messe, je trouve Jean légèrement blessé au genou par le cheval qu’il n’a pas su tenir en allant le faire boire et qui lui a donné un petit coup de pied ; nous le faisons panser, j’espère que ce ne sera pas grand’chose, mais il ne s’occupera plus du cheval ; nous chargeons de ce soin un maréchal-ferrant, ancien maréchal des logis, qui en a l’habitude. À Vinça, l’après-midi, tirage de la loterie sur la place du Vieux cimetière ; je n’ai guère de chance car je ne gagne qu’une vulgaire tasse que je remets en loterie et qui est gagnée ensuite par Paul Delestrac ! Nous rentrons à Ille par le train de 7 heures du soir.
Semaine du 29 au 31 septembre 1902
Ille, lundi 29 septembre 1902
Ce matin, le genou de Jean étant plus enflé qu’hier, nous profitons de la voiture qui est venue accompagner Tante Josepha au train de 9h10 pour envoyer Jean à Vinça où Bonne Maman le soignera au moyen d’estoufades, je le précède à bicyclette pour prévenir Bonne Maman de son arrivée, je rentre à 11h ½ à bicyclette et j’apprends que Philomène va partir après-demain avec Tante Josepha pour Angers d’où elle rentrera au Mans parce que les dames du Sacré-Cœur du Mans veulent absolument qu’elle soit exacte cette année pour sa rentrée ; dans l’après-midi, je l’accompagne faire quelques visites d’adieu.
Vinça, mardi 30 septembre 1902
Nous partons tous, l’après-midi, pour Vinça parce que notre cuisinière nous quitte et que celle qui doit la remplacer ne peut commencer son service que jeudi soir. À la gare, Tata Mimi Estève et Madeleine[88] descendent du train où nous montons ; elles viennent pour le mois d’octobre à Ille. Le soir à Vinça, Bonne Maman reçoit à dîner Mme Jean-Baptiste Noëll[89], son frère le commandant Noëll[90], ses deux fils[91], sa belle-sœur Mme Marty[92] et son neveu M. Bouchède[93] ; après le dîner, on joue à divers petits jeux jusque vers 10h ½.
Octobre 1902
Semaine du 1er au 5 octobre 1902
Vinça, mercredi 1er octobre 1902
Le matin, je vais me promener au Cam dal Roc, je pars pour Perpignan par le train de midi ; là, je fais quelques recherches aux Archives départementales et à la Bibliothèque de la ville, puis je vais me promener aux Platanes, je rencontre Rodolphe Bonet[94] ; je rentre à Vinça à 8h ¼.
Vinça, jeudi 2 octobre 1902
Le matin, je tue quelques oiseaux au jardin. Je vais à Ille par le train de midi pour empêcher Papa, qui doit rentrer ce soir de Rome, de s’arrêter à Ille et pour l’amener à Vinça ; je vois l’oncle Xavier, arrivé hier, Tata Mimi et Madeleine, puis je vais me promener à cheval à Bélesta ; le curé, M. Badrignans, me reçoit chez lui et me fait goûter, je rentre à Ille à 4 heures, et je vais me confesser ; à 7 heures, je reçois une dépêche de Papa, envoyée de Cette, disant qu’il n’arrivera que demain ; aussi je rentre seul à Vinça.
Ille, vendredi 3 octobre 1902
Le matin, j’assiste à la messe de communion en l’honneur du premier vendredi du mois, puis je pars à bicyclette pour Ille commander notre déjeuner, car nous serons tous à Ille avant midi. Ensuite, je vais à la métairie de l’oncle Xavier où je vois Tata Mimi et, Madeleine et moi nous partons, tous deux à bicyclette, au-devant de Maman et de Marie-Thérèse qui arrivent en voiture et que nous rencontrons à Rodès ; nous rentrons à Ille où Papa arrive de Rome, malheureusement il est à la maison avant nous car nous arrivons à Ille après l’arrivée de son train. Il nous raconte en détail son voyage, l’audience pontificale, sa courte conversation avec Léon XIII qui, en le quittant, lui a donné une tape amicale sur la joue, etc. L’après-midi, je vais à cheval à Boule, et, au retour, je trouve à la maison Tante Cornet, Mimi, Joseph et Louis Companyo, qui sont venus nous voir de Rodès où ils sont en ce moment. Ensuite nous nous promenons avec Tata Mimi, l’oncle Xavier et Madeleine ; le soir, nous allons à l’église et chez les demoiselles Mathieu à qui papa raconte son voyage.
Ille, samedi 4 octobre 1902
Le matin à 10 heures, je vais prendre Madeleine à la métairie et nous faisons ensemble une promenade à bécane jusque tout près de Millas. L’après-midi, je vais à cheval au Bouc où on vendange, puis Marie-Thérèse et moi allons nous promener du côté de la Garrigue avec Tata Mimi et Madeleine ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 5 octobre 1902
Le matin, nous allons communier en l’honneur de la fête du Rosaire, puis nous retournons à la grand’messe ; l’après-midi, je vais, avec Papa et Maman, faire une visite à Mme Terrats d’Aguillon, puis à vêpres ; après vêpres, nous nous promenons avec Tata Mimi et Madeleine, sur la route de Perpignan. Après dîner, M. le curé et le vicaire viennent prendre le thé.
Semaine du 6 au 12 octobre 1902
Vinça, lundi 6 octobre 1902
Le matin, je vais me promener à Neffiach avec Madeleine à bicyclette ; l’après-midi, je vais à cheval à Millas. À 8 heures, nous partons pour Vinça.
Ille, mardi 7 octobre 1902
Le matin à 7 heures ½, nous faisons la sainte communion pour célébrer le septième anniversaire de la mort de Bon Papa, puis nous assistons au service funèbre qui est chanté à cette occasion. Ensuite, je vais tirer quelques oiseaux au jardin, puis nous allons au cimetière, puis devant le caveau de la famille où sont déposés les restes de Bon Papa. Nous rentrons à Ille par le train de 3h30 ; à 4 heures, je vais à bicyclette à Bouleternère faire une commission dont m’a chargé Tata Mimi Civelli auprès de son fermier de Boule Antoine Bô ; après dîner, nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Ille, mercredi 8 octobre 1902
Le matin, je vais à Vinça à bécane avec Madeleine ; l’après-midi, je vais à cheval à la vigne de la Foun dal Boulès où on vendange. Nous avons à dîner l’oncle Xavier, Tata Mimi et Madeleine.
Ille, jeudi 9 octobre 1902
L’après-midi, je vais à cheval à Montalba. Le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous allons à la gare attendre Papa qui est allé à Perpignan avec l’oncle Xavier, Tata Mimi et Madeleine.
Ille, vendredi 10 octobre 1902
Le matin, j’amène à Vinça le cheval Bijou qui sera attelé demain à l’omnibus avec Reinette. L’après-midi, Marie-Thérèse, Maman et moi, nous allons à Casenove espérant y rencontrer Tata Mimi et Madeleine, mais nous ne les y rencontrons pas ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Ille, samedi 11 octobre 1902
Nous déjeunons à 10h ¼ avec Bonne Maman qui est arrivée dans l’omnibus attelé de Bijou et de Reinette. Nous partons à midi ¼ pour Ponteilla où nous arrivons à 2h ½ après un arrêt d’une vingtaine de minutes à Corbère. À Ponteilla, nous allons chez Mme de Llamby[95] qui nous attendait avec sa sœur, Mlle d’Oms[96], ses deux filles, Louise et Isabelle, et son mari (pour un jour, il n’est pas pochard)[97] ; après un goûter et une longue visite, nous repartons pour Trouillas où l’omnibus est allé nous attendre, accompagnés par tous les Llamby, sauf Monsieur ; à Trouillas, nous allons à la maison voir le fermier Faliu, puis nous disons « Au revoir » aux Llamby et nous repartons à 5h ¼ ; nous sommes à Ille à 7h ½ ; après dîner, Maurice, qui est arrivé par le train de 3 heures de Verdun, vient nous faire une visite.
Ille, dimanche 12 octobre 1902
Le matin, nous allons à la grand’messe ; le soir, après vêpres, je vais me promener à la Foun dal Boulès espérant y rencontrer Maurice, mais je ne l’y trouve pas. À 7 heures moins le quart, nous allons dîner chez l’oncle Xavier.
Semaine du 13 au 19 octobre 1902
Ille, lundi 13 octobre 1902
Le matin, je vais à Vinça par le train de 10h ½ pour reprendre le cheval et le ramener à Ille ; je rentre à Ille à cheval et j’y suis à midi. Après déjeuner, je pars dans la voiture d’Augustin, avec l’oncle Xavier et Maurice pour l’usine électrique de M. Bartissol, que Monsieur d’Arx[98] nous fait visiter dans tous ses détails. De retour à Ille, je vais, avec Maurice et son domestique Gabriel, pêcher sous le pont de la Têt, mais je ne prends rien. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire après laquelle je me confesse à M. le curé.
Ille, mardi 14 octobre 1902
Le matin, nous allons tous à la messe de 6h ¼ à laquelle nous faisons la sainte communion en l’honneur du vingtième anniversaire de ma naissance, du treizième de ma guérison en 1889. Ensuite, je vais à la recherche de Maurice qui m’a donné rendez-vous dans le lit de la rivière où il pêche ; mais, malgré toutes mes recherches, je ne puis le retrouver ; j’attends alors, dans la propriété de l’oncle Xavier à Casenoves, ce dernier qui doit y arriver avec M. Domenach pour tracer les limites de la propriété. En attendant, je réfléchis à l’anniversaire d’aujourd’hui ; je me dis que je ne suis plus un enfant, qu’un tiers de ma vie est déjà écoulé, et je fais toutes sortes de réflexions sérieuses. Après avoir assisté aux recherches de M. Domenach, je rentre déjeuner à la maison, puis nous accompagnons à la gare Maman et Marie-Thérèse qui vont à Perpignan. L’après-midi, je vais à cheval à Corbère, Maurice me suit à bécane ; ensuite, avec Madeleine et Maurice, je vais pêcher à la rivière. Le soir, nous allons attendre Maman à la gare après la cérémonie du Rosaire.
Ille, mercredi 15 octobre 1902
Je pars pour Perpignan par le train de 6h du matin pour assister aux obsèques de Mme Lutrand, mère de l’oncle Louis Lutrand[99], qui ont lieu à 8h ½ à l’église Saint-Joseph ; l’inhumation a lieu au vieux cimetière. Après l’enterrement, je vais chez les Lazerme demander un renseignement à Carlos ; je vois en même temps Tante Hélène, Marthe, Thérèse et Jacques. Ensuite, après quelques commissions, je vais déjeuner chez M. et Mme Dalverny[100] qui m’avaient invité, et je rentre à Ille par le train de 2h9. À 4 heures, à Ille, nous assistons tous, Tata Mimi et Madeleine aussi, au panégyrique de Sainte Thérèse prononcé, dans l’église du Carmel, par le supérieur du Couvent des Capucins de Perpignan. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, jeudi 16 octobre 1902
Le matin, je vais me promener à bicyclette avec l’oncle Xavier et Gabriel ; l’après-midi, je vais à Corbère à bicyclette avec Madeleine et Maurice, puis, de retour à Ille, Maurice nous quitte et je continue à me promener jusqu’auprès de Rodès, avec Madeleine et l’oncle Xavier. Ensuite, je viens à Vinça à cheval ; Maman y arrive par le train de 8h ¼ avec Marie-Thérèse.
Ille, vendredi 17 octobre 1902
Le matin, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin. Puis j’essaie les habits d’hiver que Charouleau a apportés pour l’essayage. L’après-midi, je vais à cheval à Ille où j’assiste au transfert par l’oncle Xavier du grand tableau de Saint Martin, de la grande maison à leur métairie ; il le fait mettre dans la salle à manger. Avant de repartir pour Vinça, Maurice et moi nous nous amusons à nous lancer à tour de rôle au grand galop dans une prairie qui dépend de la métairie de l’oncle Xavier ; je rentre à Vinça à 5h ½ ; le soir nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Ille, samedi 18 octobre 1902
Le matin à 10h ¾, nous allons à la gare attendre l’oncle Xavier, Tata Mimi et Maurice qui viennent déjeuner ; Madeleine n’a pas pu venir à cause d’un léger refroidissement. Après déjeuner on se promène un peu ; ils repartent à 3h30 ; Papa, qui était arrivé hier soir, repart à 7 heures. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Ille, dimanche 19 octobre 1902
Le matin, avant la grand’messe, Viguier vient nous dire qu’un négociant offre 18 francs l’hecto de vin de Vinça, Maman accepte ce prix ; je crois donc qu’on peut considérer la vente comme faite ; après vêpres, je vais tirer quelques oiseaux au jardin.
Semaine du 20 au 26 octobre 1902
Ille, lundi 20 octobre 1902
Nous partons tous, sauf Bonne Maman, de Vinça à 8 heures et demi dans l’omnibus et nous arrivons à Ille pour assister à la grand’messe de la fête de l’Adoration perpétuelle qui est aujourd’hui. Bonne Maman, qui a été retenue ce matin à Vinça par l’enterrement de Mlle de Massia[101], la sœur du docteur de Massia, arrive par le train de midi. L’après-midi après les vêpres, nous nous promenons avec les Estève ; Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse repartent vers 6 heures du soir ; moi je reste jusqu’au départ de Maurice qui a lieu vendredi.
Ille, mardi 21 octobre 1902
Maurice et moi nous prenons le train de 6h45 pour Bouleternère ; à Boule, nous prenons à pied le chemin de Serrabone ; nous arrivons au Monastir vers 9h ½ ; nous visitons l’église et le cloître si curieux avec ses colonnes romanes admirablement conservées, puis, après un déjeuner tiré du havresac que nous portions à tour de rôle, et pris au bord de la fontaine du Monastir, nous repartons à midi ½ et nous grimpons au col de Las Arques à plus de 1000 mètres d’altitude ; nous y sommes à 1h ½, nous admirons le superbe panorama qui se déroule à nos yeux : à l’est toute la plaine du Roussillon parsemée de villages, et pour fond de tableau la mer ; au nord, la vallée de la Têt et les Corbières ; à l’ouest, le Canigou, légèrement couvert de nuages, le Carlitte et toutes les montagnes ; au sud enfin, une partie de la vallée du Tech et les Albères. Nous redescendons ensuite dans la direction de Glorianes après avoir contourné la vallée de Domanova et de Canahètes, nous passons par Rigarda et nous sommes à 4h ½ à Vinça, où nous goûtons bien. Nous rentrons à Ille par le train de 7 heures. Après le dîner, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu. La superbe excursion que je viens de faire, favorisée par un temps superbe, trop chaud même, ne m’a pas fatigué du tout.
Ille, mercredi 22 octobre 1902
Je me lève très tard ce matin ; à midi, nous allons accompagner à la gare l’oncle Xavier qui repart pour Paris et Verdun. L’après-midi, je vais avec Papa me promener à la métairie, puis aux Escatllar ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu.
Ille, jeudi 23 octobre 1902
Le matin, je vais avec Maurice me promener dans la garrigue ; Marie-Thérèse arrive à midi de Vinça passer l’après-midi. Vers 3 heures, je vais avec papa à la métairie Barescut. Marie-Thérèse repart à 8 heures du soir. Par le même train, arrivent de Perpignan Tata Mimi, Madelon et Maurice ; je fais mes adieux à Maurice, qui part pour Montauban, Paris et Verdun, demain par le train de 6 heures du matin.
Vinça, vendredi 24 octobre 1902
Le matin, nous recevons la visite de M. Marie[102], de Prades, qui est venu à Ille pour s’occuper de la fondation d’un groupe de l’Action libérale populaire ; ensuite, je vais me promener avec Papa à l’olivette du Pont de la Fouste. L’après-midi, je pars à bécane pour Vinça ; en passant devant la métairie, je vais dire « Au revoir » à Tata Mimi et à Madelon. Le soir à Vinça, nous allons à la cérémonie du Rosaire ; Papa et Jean arrivent par le train de 8 heures. Papa nous annonce qu’à Corbère, où il est allé dans l’après-midi, il a vendu le vin au prix de 20 francs l’hecto, c’est le meilleur prix que nous ayons atteint cette année, car les vins de Boule et d’Ille n’ont été vendus qu’à 17fr. 60 l’hecto, celui de Vinça à 18 francs et la partie vendue de Trouillas à 16 francs. Si tout cela pouvait être la fin de la terrible crise viticole que notre pays traverse depuis deux ans !
Joseph Marie (1849-1902), docteur en médecine et président du conseil d’arrondissement de Prades – Collection Famille Vilar
Vinça, samedi 25 octobre 1902
Le matin, je vais à cheval à Prades sur une selle que m’a prêtée Henri Sabaté. L’après-midi, je vais tirer quelques oiseaux au jardin ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Vinça, dimanche 26 octobre 1902
Nous allons aux cérémonies du matin et du soir. Après vêpres, je vais me promener au grand jardin avec Amédée Jocaveil. Papa repart pour Ille à 2 heures en voiture.
Semaine du 27 au 31 octobre 1902
Vinça, lundi 27 octobre 1902
Je pars à 8h ¾ à cheval pour Ille ; là, après déjeuner, je vais avec Papa me promener à Casenove ; à 4 heures, je repars pour Vinça ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, après laquelle le vicaire, M. Borrella, vient passer la soirée avec nous.
Vinça, mardi 28 octobre 1902
Tata Mimi et Madelon, qui partent demain d’Ille pour Paris et Verdun, viennent passer avec nous une partie de l’après-midi ; nous allons les raccompagner à la gare où nous leur faisons nos adieux, pour le train de 6h ½. Papa arrive de Perpignan par le dernier train. Le matin, Amédée Jocaveil me photographie à cheval dans le grand jardin.
Ille, mercredi 29 octobre 1902
L’après-midi, nous allons tous en omnibus à Marquixanes, où nous allons voir le curé, M. Vidal, ancien vicaire de Vinça, et à Prades où nous allons voir les Marie que nous rencontrons et les De Saint-Jean que nous ne rencontrons pas.
Ille, jeudi 30 octobre 1902
À onze heures, je pars avec Papa pour Ille en omnibus ; Papa continue sur Trouillas, et moi je vais, à bicyclette, à Ballesta[103] où je vois Mlle Badrignans, mais où je ne rencontre pas son frère, M. le curé ; de là, je redescends sur Millas en passant devant le château de Caladroy, où nous sommes tous allés l’année dernière, puis je rentre à Ille où je m’arrête un moment, et à Boule où je fais signer à Joseph Jacomy les nouveaux baux ; je suis à Vinça à 5h ½. En passant près de la métairie Barescut, j’ai rencontré M. de Barescut qui m’a annoncé que Maurice vient de passer brillamment ses examens de sortie à l’École de guerre : il a obtenu le numéro 4 et la note très bien, aussi il a la garnison d’Alger qu’il convoitait[104]. Papa rentre de Trouillas vers 7 heures ¼.
Vinça, vendredi 31 octobre 1902
Le matin je fais emballer la bicyclette dans son cadre par Jean. L’après-midi, Amédée Jocaveil vient me remettre la photo prise mardi ; elle est assez réussie, puis je vais faire 3 ou 4 tours de jardin ; ensuite je vais me confesser chez M. le curé ; à 7 heures, nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Novembre 1902
Semaine du 1er au 2 novembre 1902
Vinça, samedi 1er novembre 1902
À l’occasion de la fête de la Toussaint, le matin nous allons tous faire la sainte communion ; ensuite, nous allons à tous les offices ; nous nous promenons un peu après la grand’messe.
Vinça, dimanche 2 novembre 1902
Après la grand’messe, nous allons nous promener sur la route de Perpignan, et après vêpres, sur celle de Joch ; Bonne Maman, qui est très enrhumée, garde le lit toute la journée. Dans l’après-midi, nous avons la visite de Mme Dalverny qui est venue passer deux jours à Vinça, et de Mme Jocaveil.
Semaine du 3 au 9 novembre 1902
Vinça, lundi 3 novembre 1902
C’est aujourd’hui la fête des morts retardée d’un jour à cause du dimanche ; nous allons à la messe de communion de 7 heures et au service funèbre à 10 heures. Bonne maman garde encore le lit et reçoit la visite des demoiselles Parès ; je vais à Boule dans l’après-midi pour rendre le cheval à son propriétaire.
Angers, mercredi 5 novembre 1902
Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Après avoir passé la matinée à faire des visites à Vinça, Papa et moi nous sommes partis par le train de 3h ½ pour Angers, laissant Maman en meilleure santé et levée ; Maman et Marie-Thérèse nous accompagnent jusqu’à Perpignan où elles ont les commissions à faire, elles repartiront le soir même pour Vinça où elles passeront encore une dizaine de jours avant leur départ pour Angers. De Boule à Perpignan, nous faisons route avec Joseph Cornet. À la gare de Perpignan, nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme, sa tante Mme de Rovira[105], Tante Hélène et Marthe qui descendent de l’express dans lequel nous montons, nous causons un moment. Nous dînons au buffet de Narbonne ; nous arrivons à Bordeaux ce matin à 5h ½, nous allons à la cathédrale Saint-André où nous entendons la messe, nous repartons de Bordeaux à 8h45 et nous sommes à Angers à 4h ½, l’oncle Paul et Tante Josepha nous attendaient à la gare ; nous dînons chez eux. Voilà donc finies ces vacances longues de 3 mois et demi, pendant lesquelles je puis me vanter d’avoir pris le grand air et d’avoir fait beaucoup d’exercice. Le grand bonheur de ces vacances a été de pouvoir me retrouver en famille au milieu de mes cousins Delestrac et de mes cousins Estève, chose que j’aime par-dessus tout. J’espère bien que ce sera la même chose l’année prochaine. Maintenant, c’est le moment de travailler car chaque chose en son temps !
Angers, jeudi 6 novembre 1902
Je suis les premiers cours, ce sont ceux de M. Buston (droit commercial) et de M. Courtois (procédure civile). Après les cours, je vais avec Hervé-Bazin voir Normand d’Authon à l’Hôtel d’Anjou, et le féliciter de son prochain mariage avec Mlle Gabrielle Hervé-Bazin. Nous allons déjeuner chez Tante Josepha ; et l’après-midi, je fais plusieurs commissions en ville. Après dîner, je vais avec Papa à une cérémonie de la cathédrale.
Angers, vendredi 7 novembre 1902
Cours de droit civil (M. Jac) et de droit international privé (M. Albert). L’après-midi, je vais avec Papa chez le Dr Sourice, puis je vais faire mes visites à mes nouveaux professeurs ; je rencontre MM. Buston et Jac, je ne rencontre pas MM. Courtois et Albert ; je vois aussi M. Gavouyère. Le soir, nous allons, avec papa et Tante Josepha à la cérémonie de l’Adoration à Notre-Dame.
Angers, samedi 8 novembre 1902
Cours de droit commercial et de procédure civile. L’après-midi, je vais acheter mes livres de droit, puis je vais me confesser à M. l’abbé Brossard, ensuite, je vais voir le P. Vétillart pour m’entendre avec lui au sujet des cours d’agriculture que je pourrai suivre cette année ; nous décidons que je suivrai 3 cours par semaine jusque vers le 1 janvier et 2 à partir du 1 janvier ; ce sont (pour le moment du moins) le complément du cours d’agriculture générale vu l’an dernier, le complément du cours d’agriculture spéciale vu aussi l’année dernière ; quant au 3ème cours que je suivrai jusqu’au premier de l’an, c’est une série de 10 cours sur les machines agricoles. Le soir, nous allons à la conférence Saint-Vincent-de-Paul, j’y reprends mes fonctions de secrétaire.
Angers, dimanche 9 novembre 1902
Le matin, je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame, je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph, après quoi, à 11h ½, nous allons déjeuner chez Tante Josepha. À 1h ½, nous allons, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, au concert populaire au cirque-théâtre ; on y exécute une foule de morceaux dont les plus remarquables sont : l’ouverture du Roi Lear, la bacchanale de Tannhäuser et Per Gynt, fort bien exécutés ; on entend aussi une très forte violoniste, Mlle Samuels. Nous allons au salut chez les Dominicains.
Semaine du 10 au 16 novembre 1902
Angers, lundi 10 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert ; l’après-midi, je vais faire la visite des pauvres à 4h ½ et je vais à la salle d’armes à 5h ½.
Angers, mardi 11 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, visite avec Papa à Mme Hervé-Bazin qui nous a tous invités à sa soirée de mercredi 19 novembre.
Angers, mercredi 12 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. Papa part pour Le Mans par le rapide de 10h25, pour faire sortir Philomène ; je passe une grande partie de l’après-midi chez Jacques Hervé-Bazin avec Bonnet pour l’aider à démonter a bicyclette.
Angers, jeudi 13 novembre 1902
Le matin, cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, je reçois avec Papa la visite de M. Courtois, puis, à 5h ¼, je vais au cours d’agriculture spéciale de M. Lavallée, on commence l’étude du blé. Auparavant, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin.
Angers, vendredi 14 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture sur les machines agricoles.
Angers, samedi 15 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, je reçois avec Papa quelques étudiants qui viennent le voir. À 5 heures, je vais voir M. René Bazin, puis je vais à la salle d’armes où je livre plusieurs assauts. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 16 novembre 1902
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je vais à la foire avec Tante Josepha et Nénette ; nous assistons d’abord à une séance de cinématographe et ensuite nous allons voir jouer la Passion de Notre Seigneur, c’est une série de tableaux vivants bien naturels. À 5 heures, je vais avec Tante Josepha au salut chez les Dominicains. Après dîner, nous allons prendre le thé chez les Magué.
Semaine du 17 au 23 novembre 1902
Angers, lundi 17 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; à 4h ½, je vais voir M. Maurice Gavouyère que je ne rencontre pas ; à 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, je vais avec Tante Josepha à la séance de rentrée de l’Université catholique ; 6 évêques y assistent, Mgr Catteau, de Luçon, préside ; plusieurs rapports, plusieurs discours empreints de tristesse à cause du projet de loi contre la liberté de l’enseignement supérieur etc. On se retire vers 10 heures.
Angers, mardi 18 novembre 1902
Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe du Saint-Esprit célébrée par l’évêque du Mans dans la chapelle de l’Internat. Ensuite, je cause avec Maman et Marie-Thérèse arrivées cette nuit à minuit, et que je n’avais vues qu’un petit moment à 1h du matin au moment de leur arrivée (elles étaient venues me voir dans mon lit). À 11 heures, nous avons la visite de l’abbé Llobet, ancien vicaire de Vinça, qui a passé la nuit chez Tante Josepha, il s’est arrêté un jour à Angers pour une affaire et il va à Vannes où il vient d’être agréé comme précepteur chez M. de Breda, capitaine adjudant-major. L’après-midi, j’assiste à la séance de rentrée de l’école d’agriculture présidée par le duc de Plaisance, président du conseil d’administration de l’école ; on y entend un discours de M. Courton, membre de la Société des Agriculteurs de France ; puis je fais quelques courses avec Maman et Marie-Thérèse, malgré le froid très vif (il n’a pas dégelé de toute la journée).
Angers, mercredi 19 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, à 5 heures, je vais à la salle d’armes. Le soir à 9h ½, nous allons tous à la soirée de mariage de Mlle Gabrielle Hervé-Bazin ; il y a une centaine de personnes ; on exécute plusieurs morceaux ; buffet bien servi ; nous rentrons à 11h ¾.
Angers, jeudi 20 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois ; le second est un peu écourté ; nous déjeunons à 10h ½, puis nous allons tous à Saint-Laud au mariage de Mlle Gabrielle Hervé-Bazin avec Paul Normand d’Authon, c’est Mgr Rumeau qui leur donne la bénédiction nuptiale. Après le défile à la sacristie, on se précipite à la maison où Mme Hervé-Bazin reçoit et où est servi un lunch ; nous rentrons à la maison à 2h ¼, transis car il neige assez fort. À 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, vendredi 21 novembre 1902
Cours de M. Jac et Albert. Après le second cours, j’assiste à la réunion de la Conférence Saint-Louis pour élire les membres du bureau : Couteau est élu président, Hervé-Bazin et Clayeux vice-présidents, Catta secrétaire et De Monsabert trésorier. L’après-midi, à 5h ¼ cours d’agriculture sur les machines agricoles ; auparavant je vais voir M. Lavallée et le P. Lionnet.
Angers, samedi 22 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, Papa et moi nous recevons la visite du P. Lionnet, puis je vais me confesser à Saint-Jacques et ensuite je vais à la salle d’armes ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 23 novembre 1902
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion, je retourne à la grand’messe en musique de Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir Jacques des Loges que je vois pour la première fois en soldat ; puis je vais au salut chez les Pères Dominicains.
Semaine du 24 au 30 novembre 1902
Angers, lundi 24 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi à 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, conférence Saint-Louis ; élection des nouveaux membres, puis lecture par De Monti de Rezé d’un travail sur le labour copartnership tiré de sa thèse de doctorat en droit qui est sur le même sujet et qu’il doit soutenir vendredi. Le labour copartnership est un système de participation aux bénéfices dans lequel on retient la part qui revient aux ouvriers sur les bénéfices, et on leur achète, avec cet argent, les actions de l’entreprise, en sorte que les ouvriers peuvent arriver à être propriétaires de tout le capital social, comme cela est arrivé pour la maison Godin (actuellement société du familistère de Guise). Il me semble que ce système, dans lequel De Monti voit beaucoup d’avantages, est absolument socialiste, car, s’il se généralisait, il arriverait à supprimer un des facteurs de la production, le capital, qui se confondrait avec un autre facteur, le travail, et la fameuse revendication des socialistes « les instruments de production aux mains des travailleurs » ou encore « la mine aux mineurs » serait réalisé ; de plus, on peut se demander ce que deviendrait, dans ce système, les capitalistes, ils n’auraient plus d’entreprises à soutenir ; il me semble que tout cela est de l’utopie. J’aimerais mieux chercher à assurer la paix sociale en rendant chaque ouvrier propriétaire de sa maison comme cela a été essayé par beaucoup de grands industriels, notamment à Mulhouse.
Angers, mardi 25 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. À 11 heures, je vais prendre une leçon d’équitation au manège du génie. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 26 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, je vais faire quelques commissions avec Maman et Tante Josepha, puis je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, enfin je vais prendre un bain.
Angers, jeudi 27 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, nous allons tous faire une visite de digestion à Mme Hervé-Bazin, puis je vais au cours d’agriculture ; le soir, réunion de la congrégation, rue Rabelais, instruction du nouvel aumônier l’abbé (lisez le Père) Barbier ?
Angers, vendredi 28 novembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. Après le second cours, je vais prendre une leçon d’équitation au manège du génie. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 29 novembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 30 novembre 1902
Le matin, je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je reviens avec Papa à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir Mlle Grieshaker, puis nous allons au salut chez les Dominicains. Le soir nous recevons à dîner l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette.
Décembre 1902
Semaine du 1er au 7 décembre 1902
Angers, lundi 1er décembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, à 5 heures, je vais à l’escrime. Après dîner, Conférence Saint-Louis : Roques lit un travail sur « Le nationalisme aux antipodes », c’est-à-dire sur le mouvement qui se manifeste en Australie en faveur de l’indépendance.
Angers, mardi 2 décembre 1902
Cours de MM. Buston et Courtois. Après le second cours, leçon d’équitation au génie ; pour la première fois, je franchis les obstacles. Le soir à 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, nous allons tous à la cathédrale pour assister à la cérémonie de clôture de l’Adoration perpétuelle ; j’assiste, avec une foule d’étudiants, à la procession du Très-Saint Sacrement qui la termine.
Angers, mercredi 3 décembre 1902
Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, Maman reçoit pour la première fois, elle a un assez grand nombre de visites. Après dîner, nous assistons tous, à l’Université, au discours que Monseigneur Rumeau prononce à l’occasion de la prochaine ouverture des cours de jeunes filles dont le programme est très varié et qui vont durer jusqu’à Pâques ; Marie-Thérèse se propose de s’y faire inscrire.
Angers, jeudi 4 décembre 1902
Aujourd’hui, commence à la chapelle de l’Internat Saint-Martin la retraite de l’Université qui durera 3 jours, c’est le P. Barbier qui la prêche. À 8 heures, instruction et messe, puis un seul cours. À 2 heures, instruction, à 5 heures, cours d’agriculture. À 8h du soir, instruction et salut.
Angers, vendredi 5 décembre 1902
À 8 heures du matin, messe et instruction, suivies d’un cours ; à 11 heures, je vais à l’équitation. L’après-midi, à 5h, cours d’agriculture, à 8h du soir, instruction et salut de retraite.
Angers, samedi 6 décembre 1902
À 8h du matin messe et instruction, puis un cours de droit. L’après-midi à 2h instruction, à 5h je vais me confesser puis je vais à l’escrime. À 8h du soir, nous allons tous, Tante Josepha est aussi avec nous, au concert de charité des Quinconces où nous entendons Botrel et sa femme qui chantent plusieurs chansons nouvelles et qui jouent une piécette de la composition de Botrel Fleur d’ajonc ; Marie-Thérèse fait la quête avec M. Gaudineau, il y a aussi plusieurs autres quêteuses. Très brillantes assistance. On se retire à près de minuit.
Angers, dimanche 7 décembre 1902
À 8 heures, je vais avec Papa à la messe de communion que clôture notre retraite. Je retourne à la grand’messe à Saint-Serge où on célèbre aujourd’hui la fête de la corporation des ouvriers métallurgistes. Un chœur de dames du monde chante la grand’messe ; on m’a invité à quêter ainsi que Marie-Thérèse. Je quête avec Mlle de Contades et Marie-Thérèse avec De La Guillonnière. L’après-midi je vais voir patiner aux prairies du Bon Pasteur (il gèle continuellement depuis 3 jours et, la nuit dernière, le thermomètre a dû descendre à 8° ou 9° au-dessous de 0). Ensuite, j’assiste avec plusieurs étudiants aux vêpres de la Cathédrale où tous les professeurs de l’Université, en robe, prêtent serment devant Mgr Rumeau. Cette cérémonie a lieu en l’honneur de la fête patronale de l’Université, qui est le jour de l’Immaculée Conception. Le soir, les Magué viennent prendre le thé avec nous pour célébrer l’heureuse décision qui a été prise aujourd’hui au sujet d’une affaire dont je n’ai pas voulu parler dans mon journal, tant qu’elle n’était pas certaine ; je veux dire le prochain mariage de Marie-Thérèse avec M. Max du Pin de Saint-Cyr, un jeune homme de 25 ans, ami de Xavier Civelli, et appartenant à une des plus anciennes familles du Périgord ; il habite, avec sa mère (qui est une demoiselle de la Bardonnie) et sa sœur aînée, le château de Sainte-Croix près de Mareuil-sur-Belle (Dordogne). C’est ma tante Civelli qui a eu l’idée de ce mariage et qui a conduit les négociations. L’entrevue, ménagée par M. le chanoine Galais, a eu lieu à Périgueux le 16 novembre ; c’est en prévision de cette entrevue que Maman et Marie-Thérèse ont retardé de deux semaines leur départ de Vinça. Les deux futurs se sont convenus et, maintenant que toutes les questions sont réglées, Mme de Saint-Cyr vient d’écrire la lettre officielle qui demande pour son fils Max la main de Marie-Thérèse ; inutile de dire que la réponse sera favorable. Max de Saint-Cyr, on peut dire, n’a que des qualités ; on a été unanime à nous en dire tout le bien possible. Il possède autour de son château une grande propriété de 214 hectares. Il me tarde vivement de faire sa connaissance. Il a une sœur plus âgée que lui et un frère, Gérard de Saint-Cyr, plus jeune, qui est au séminaire de Périgueux et qui sera ordonné prêtre dans un an ou deux.
Semaine du 8 au 14 décembre 1902
Angers, lundi 8 décembre 1902
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais patiner sur les près de Saint-Jacques, la gelée de la nuit de samedi à dimanche, qui a été de -10°, a bien affermi la glace qui est très solide, il y a beaucoup de monde sur ce lac. Le soir, Conférence Saint-Louis, le P. Lionnet lit une étude sur les causes de la haine des Protestants anglais contre les Catholiques, il l’attribue à ce fait qu’à la suite de la conspiration des poudres, et d’une autre conspiration, inventée de toute pièce celle-là, les Catholiques ont été considérés comme des ennemis publics, des ennemis de l’Angleterre, et que ce préjugé n’est pas encore tombé.
Angers, mardi 9 décembre 1902
Après déjeuner, je vais patiner avec l’oncle Paul et Tante Josepha ; ils ne patinent pas, mais Tante Josepha se fait porter en traineau par un capitaine du génie, c’est très amusant. À 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 10 décembre 1902
Le froid diminue, il dégèle, je ne retourne pas patiner. À 5 heures, escrime.
Angers, jeudi 11 décembre 1902
Il dégèle tout à fait ; l’après-midi à 5h, conférence de droit civil qui me fait manquer le cours d’agriculture ; après dîner, réunion de la congrégation, on procède à l’élection du préfet et des assistants : De Bréon est élu préfet, De Monsabert 1er assistant et De Saint-Pern 2ème assistant.
Angers, vendredi 12 décembre 1902
À 2h moins le quart de l’après-midi, conférence de droit international. À 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, nous assistons, avec Tante Josepha, à la conférence de M. René Bazin sur l’Alsace, qu’il a visitée l’année dernière. M. Bazin estime que la germanisation ne fait pas de progrès ; il nous dit que, tous les ans, 4 à 5000 jeunes gens quittent l’Alsace-Lorraine pour ne pas servir dans l’armée allemande, que la langue française n’est pas en recul (en 1895, il y avait 159.000 personnes en Alsace-Lorraine qui déclarèrent que le français était leur langue maternelle ; au recensement de 1901, 200.000 personnes ont fait la même déclaration, ce résultat a rempli les Allemands de stupéfaction). M. René Bazin se fait longuement applaudir quand il cite ce beau trait d’une jeune Alsacien incorporé dans un régiment allemand et qui fut remarqué, dans une revue, par un général le faisant sortir du rang, lui demande d’où il est ; sur sa réponse, il lui demande s’il a des parents dans l’armée ; alors le jeune Alsacien se dressant répondit : « Oui, mon général, j’ai des parents dans l’armée : un oncle lieutenant-colonel à Paris, un cousin capitaine au Mans, un autre cousin capitaine à Belfort, enfin un oncle colonel à Lunéville, c’est tout, mon général ». Le général allemand roula des yeux terribles, puis, après une minute de réflexion, eut l’esprit de partir sans rien dire. Puisse l’exemple de ce jeune homme être suivi et la crânerie et l’attachement des Alsaciens à la France forcent les Allemands à partir ! M. Bazin fait remarquer qu’après 32 ans de conquête, il y a encore au Reichstag 10 députés alsaciens protestataires sur 15 ; ce n’est pas un mince résultat de la ténacité des Alsaciens !
Angers, samedi 13 décembre 1902
L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, ensuite je vais à la salle d’armes. Le soir à 8 heures, je vais avec Papa à la cérémonie de la retraite des Conférences Saint-Vincent-de-Paul dans la chapelle de la rue du Voilier.
Angers, dimanche 14 décembre 1902
Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe de communion qui clôture la retraite de Saint-Vincent-de-Paul, rue du Voilier ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’écris, pour la première fois, à mon futur beau-frère Max de Saint-Cyr. À 5h, nous allons tous au salut chez les Dominicains. À 8h, j’assiste avec Papa à la réunion générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin ; à notre retour, à 9h ½, nous trouvons à la maison les Magué que nous avons invité à venir prendre le thé.
Semaine du 15 au 21 décembre 1902
Angers, lundi 15 décembre 1902
Le matin cours ordinaire ; l’après-midi, à 5h escrime. Après dîner, Conférence Saint-Louis, j’y lis un petit travail sur Bizerte, ensuite le P. Lionnet continue la lecture de son travail sur les causes de la haine des protestantes anglais contre les catholiques, il nous parle notamment de la campagne menée contre les catholiques par la puissante Alliance protestante. Après lui, M. René Bazin lit une partie de la nouvelle Le retour de Donatienne qu’il publie en ce moment dans la Revue des Deux Mondes. Toutes ces lectures ont prolongé la séance un peu plus que d’habitude, aussi je rentrais tranquillement avec De La Morinière[106], lorsque je rencontre Papa qui vient à ma rencontre sur le boulevard, envoyée par Maman affolée qui me croyait déjà assassiné, c’est la réédition de ce qui se passa l’hiver dernier le jour du dîner de Mme Bonnet, et cependant il n’était que 10h20 ! A nervosis mulieribus libera nos Domine !!!
Angers, mardi 16 décembre 1902
Cours ordinaires suivis de ma leçon d’équitation au génie ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 17 décembre 1902
Cours ordinaires. L’après-midi, je prépare la conférence de droit civil à laquelle j’assiste à 5 heures.
Angers, jeudi 18 décembre 1902
Cours ordinaires suivis de la leçon d’équitation au génie ; en allant la prendre, je vois dans la cour du quartier la revue des jeunes recrues que passe le général Mortagne assisté de l’oncle Paul, du lieutenant-colonel et de plusieurs officiers du régime, tout cela malgré la pluie. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8 heures, je vais à la réunion de la congrégation où les nouveaux dignitaires élus il y a huit jours sont reçus solennellement par Mgr Pasquier. En sortant, vers 9h ¼, je rejoins Papa et Maman chez les Magué où ils sont allés passer la soirée et prendre le thé en l’honneur du 9ème anniversaire de la naissance de Nénette.
Angers, vendredi 19 décembre 1902
Cours ordinaires ; l’après-midi à 1 heures ¾, conférence de droit commercial. À 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, je vais avec papa et Tante Josepha (Maman, enrhumée, reste à la maison et Marie-Thérèse lui tient compagnie) à la séance de rentrée de la Conférence Saint-Louis dans la grande salle de l’Université. Après un petit discours assez bien tourné du nouveau président Couteau, Catta[107] lit son rapport, très bien ordonné et très varié, sur les travaux de l’année dernière ; après lui M. René Bazin prononce quelques mots en l’honneur du conférencier qui est venu présider la séance, M. Henry Reverdy[108] avocat à la Cour d’appel de Paris, ancien défenseur des Pères Assomptionnistes devant le Tribunal de la Seine en janvier 1900, ancien président de l’Association catholique de la jeunesse française. M. Reverdy, dans un beau discours, parle des devoirs des jeunes gens catholiques à notre époque et insiste surtout sur les devoirs sociaux. Nous ne restons pas au punch qui a lieu ensuite dans la bibliothèque.
Angers, samedi 20 décembre 1902
Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille jusque vers 5 heures ; quand je sors, vers 5 heures, pour aller à la salle d’armes, je remarque un mouvement inusité dans les rues, bientôt je suis abordé par des marchands de journaux qui crient la nouvelle sensationnelle de l’arrestation de la famille Humbert-Daurignac[109] à Madrid ce matin. Dans les agences où arrivent les dépêches, il y a foule ; on s’interpelle en s’annonçant la nouvelle, on s’y attendait si peu ! La note qui domine est que le gouvernement connaissait depuis longtemps la retraite de cette bande d’escrocs, mais que le gouvernement espagnol pour les faire arrêter, attendait que le gouvernement français le lui dise. Quelles négociations entre le ministère Combes et la famille Humbert ont précédé cette arrestation ! Ce qui est probable c’est que leur silence à l’égard des hommes politiques compromis a été sans doute acheté. Quand je rentre à la maison, je trouve un numéro extraordinaire du Maine-et-Loire que ce journal a envoyé à tous ses abonnés pour annoncer la célèbre nouvelle. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 21 décembre 1902
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; en en sortant, je rencontre Dupré, ancien camarade du Mans, qui fait son année de service à Angers au 135e. L’après-midi, j’assiste au patronage Saint-Serge, avec Papa, Tante Josepha et Nénette, à une pièce de Leroy-Villard, Les piastres rouges, bien interprétée.
Semaine du 22 au 28 décembre 1902
Angers, lundi 22 décembre 1902
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je vais me faire photographier chez Margerie, rue Plantagenêt. À 5 heures, escrime. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail bien fait de Mézerette sur l’Inquisition, suivi d’une longue discussion (le sujet y prêtait).
Antoine d’Estève de Bosch (auteur du journal) photographié le 22 décembre 1902 chez Margerie, photographe à Angers – Collection Pierre Lemaitre
Angers, mardi 23 décembre 1902
Cours habituels ; après le second cours, leçon d’équitation au génie ; le soir, pas de cours d’agriculture.
Angers, mercredi 24 décembre 1902
Le matin, cours habituels. L’après-midi, à 2 heures, je vais me confesser à Saint-Jacques ; en revenant, j’entre voir, chez Margerie, l’épreuve de ma photo d’avant-hier ; comme l’épreuve sur papier n’est pas visée, je ne puis pas bien me rendre compte de ce qu’elle sera. Le soir, en attendant l’heure d’aller à la messe de minuit, nous écrivons un très grand nombre de cartes de faire-part des fiançailles de Marie-Thérèse avec Max de Saint-Cyr, mais nous n’avons pas fini, loin de là ; heureusement qu’elles ne partiront pas avant quelques jours. Tous les journaux se demandent avec anxiété quelle est la raison de l’arrestation des Humbert, car pas un journal propre n’émet l’idée que le garde des Sceaux les ait fait arrêter par devoir, pour faire rendre la justice ! Les uns disent que le gouvernement espagnol a procédé à l’arrestation pour jouer un tour au ministère Combes qui avait vu d’un mauvais œil l’arrivée des conservateurs et du cabinet de M. Silvela à Madrid ; d’autres croient que Combes les a fait arrêter afin de paraître juste aux délégués sénatoriaux en vue des prochaines élections ; l’opinion la plus répandue est que le gouvernement français a été surpris par cette arrestation qui serait une vengeance de M. Patenôtre, ambassadeur de France à Madrid, récemment rappelé, qui a voulu, avant de quitter son poste, embêter le gouvernement en arrêtant les Humbert ; il aurait été lui-même poussé par Waldeck-Rousseau, rentré vendredi à Paris après un long voyage en Grèce et en Italie ; Waldeck, qui lorgne l’Elysée, voudrait en fait sortir Loubet ; pour arriver à ce résultat, il a levé le lièvre de l’affaire Humbert avant de quitter le pouvoir au mois de mai, et, maintenant, au moyen des scandales que révélera (?) le procès, il voudrait obliger Loubet à déguerpir pour prendre sa place. Quelles combinaisons ! Et quelles ignobles fripouilles que tous ces gens-là, Combes, Loubet, Humbert, Waldeck et Cie !!!
Angers, jeudi 25 décembre 1902
Très belle messe de minuit à l’Université dans la chapelle de l’Internat Saint-Martin, il y a un chœur d’enfants, un chœur d’hommes et plusieurs musiciens du théâtre. Je rentre à la maison à 1h ¼ bien avant Papa, Maman et Marie-Thérèse qui sont allés à la messe de Saint-Joseph ; je me couche à 2 heures et me lève à 9h. L’après-midi, je vais voir René de La Villebiot et Jacques des Loges ; puis nous allons tous, avec Tante Josepha, au salut des Dominicains.
Angers, vendredi 26 décembre 1902
Cours ordinaires. L’après-midi, conférence de droit commercial.
Angers, samedi 27 décembre 1902
Cours ordinaires. L’après-midi, escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 28 décembre 1902
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je vais au salut dans la chapelle de l’Adoration.
Semaine du 29 au 31 décembre 1902
Angers, lundi 29 décembre 1902
Cours ordinaires. L’après-midi de 1h ½ à 3h, composition de droit commercial. Le soir, à 8h ½, nous allons à une petite soirée chez M. et Mme Maurice Gavouyère ; il y a environ 25 personnes. Nous rentrons à 11h.
Angers, mardi 30 décembre 1902
En rentrant des cours, qui sont les derniers de l’année, j’apprends que Max de Saint-Cyr qui devait arriver samedi pour remettre la bague de fiançailles à Marie-Thérèse, est enrhumé et ne pourra venir que dans quelques jours. Quel fâcheux contretemps ! L’après-midi, nous faisons partir des quantités de lettres et de cartes pour annoncer les fiançailles ; ce sont celles du Roussillon qui partent aujourd’hui ; celles d’Angers ne partiront que dans quelques jours. À 2h, je vais avec Papa et Nénette attendre à la gare Philomène qui est en vacances. Le soir, Tante Josepha, l’oncle Paul, Papa, Marie-Thérèse et moi (Maman, fatiguée, s’est fait excuser) nous assistons à une petite soirée toute intime chez Mme Hervé-Bazin, il n’y a, en dehors des familles Hervé-Bazin et Normand d’Authon, que le comte et la comtesse du Plessis de Grenédan, Henri Bonnet, Jacques des Loges et nous ; on joue tout le temps à des petits jeux de société. Nous rentrons à 11h ½.
Angers, mercredi 31 décembre 1902
Je suis occupé une grande partie de la journée à écrire mes lettres du jour de l’An, et à aider Papa et Maman à faire partir leurs cartes de fiançailles. L’après-midi, je vais me faire couper les cheveux. Nous recevons une lettre de Sainte-Croix nous disant que Max de Saint-Cyr va mieux et qu’il arrivera probablement lundi. Le soir, je vais acheter une urne en bronze japonais que Marie-Thérèse, Philomène et moi nous offrons à Papa et à Maman au moment où on se met à table.
1902 passe à l’histoire ; triste année, pour la France ! Elle a vu la grosse déception de nos espérances électorales et les abominables expulsions qui ont été la rapide conséquence des élections radicales. Mais que nous réserve 1903 ? N’allons-nous pas voir encore de pires choses ?
[1] Robert Le Jumeau de Kergaradec (Angers, 1er août 1885-Saint-Malo, 6 décembre 1966), fils de Camille Le Jumeau de Kergaradec, capitaine de frégate, issu d’une famille de la noblesse bretonne, et d’Henriette de Place. Il épousera en 1922 Marie-Louise de Montaignac de Chauvance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Jacques Piou (Angers, 6 août 1838-Paris, 12 mai 1932), avocat et député de la Haute-Garonne, qui prit en 1889 la tête des catholiques ralliés à la République. Fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire, premier parti politique de droite solidement organisé, qui défendait essentiellement la liberté religieuse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] René Guillemot de La Villebiot, né le 18 juillet 1884 au château de La Roche à Chevillé (Sarthe), fils de Georges Guillemot de La Villebiot et de Marie Lemonnier de Lorière. Il épousera en 1911 à Rennes Marie Lucas de Bourgerel. Voir aussi supra note du 8 mars 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Il pourrait s’agir de Marie de Bruc de Livernière (1856-1946), mariée en 1874 à Léopold de Moulins de Rochefort, inspecteur général des haras (1846-1919), ou de l’épouse d’un autre membre de cette famille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il sagit de Jean Lazerme, né le 2 janvier 1902 à Paris 7e, fils d’Albert Lazerme et de Jeanne Génin, futur médecin phtisiologue (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Il s’agit de la famille Quinchez, originaire du Pas-de-Calais mais dont plusieurs membres étaient fixés dans l’Ouest à cette époque. On citera Gaston Quinchez (1855-1922), directeur puis inspecteur général des haras à Bordeaux, marié en 1890 à Madeleine Promis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Il pourrait s’agir de Ferdinand-Louis Robiou du Pont, marié en 1890 à Alice Miche de Malleray (1864-1956), ou bien de son oncle Ludovid Désiré, administrateur général de la Marine (1845-1918) et de son épouse Hortense Barot (1854-1941), mariés en 1886 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Il pourrait s’agir d’Emmanuel de La Coussaye, fils de Gaston, comte de La Coussaye, issu d’une vieille famille noble poitevine, et de Marie-Thérèse de Fontane, qui épousera en 1905 à Nueil-sur-Layon dans le Maine-et-Loire Marie de La Selle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Marguerite Balalud de Saint-Jean, fills de Joseph Balalud de Saint-Jean et de Marie de Romeu, de Prades ; Joseph était le fils de Sophie d’Argiot de La Ferrière, elle-même fille de Suzanne Lazerme. Voir supra, note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Alain de Kernafflen de Kergos (Quimper, 29 novembre 1848), fils de François de Kernafflen de Kergos et de Denise Ponthier de Chamaillard, avait épousé à Angers le 27 septembre 1880 Madeleine Charbonnier de La Guesnerie, fils du comte de La Guesnerie, maire de Savennières dans le Maine-et-Loire. M. de Kergos, officier de cavalerie, dont la famille était de noblesse douteuse, portait le titre de courtoisie de « marquis » de Kergos (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Guillaume Bodinier (Angers, 30 mai 1847-Trélazé, 15 septembre 1922), sénateur de 1897 à 1922. Il avait épousé en 1876 à Tours Clémence Jeanne Faye (1856-1909), fills de Jean Louis Faye et d’Adèle Meauzé, elle-même cousine germaine d’Elisabeth Meauzé, propre mère de René Bazin. La fille dont il est question ici est Geneviève Bodinier (1878-1931), qui épousera le 24 avril 1902 à Angers Robert Huault-Dupuy (1876-1946), artiste sculpteur et lui-même conseiller d’arrondissement dans le Maine-et-Loire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Il pourrait s’agir de Madeleine Thouin (La Meignanne, Maine-et-Loire, 10 octobre 1844-Angers, 1er août 1909), fille d’Urbain Thouin, propriétaire du château de La Meignanne, et d’Estelle Violas. Elle avait épousé le 23 septembre 1863 à La Meignanne Léon Le Guay (Paris, 3 juillet 1827-Angers, 25 janvier 1891), préfet et sénateur du Maine-et-Loire, dont le grand-père, François-Joseph Le Guay (1764-1812), général de brigade, avait reçu en 1809 un titre de baron d’Empire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Henri des Cordes, frère de Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch. Le mariage Des Cordes/Rogeron ne se réalisera pas. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché)
[18] Roger Rouillé d’Orfeuil (Fontainebleau, 22 février 1873-Rostrenen, Côtes-d’Armor, 21 août 1963), fils de Charles Rouillé d’Orfeuil et de Jeanne Moisant, marié en 1900 à Anne de Goulaine, fille du sénateur du Morbihan Geoffroy de Goulaine. Il portait le titre de baron et non de comte (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Il s’agit de Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Louis Tanchot (Saint-Etienne, 22 février 1838-Rouen, 31 octobre 1910), général de division en 1898, commandant la 26e DI puis le 9e CA de 1901 à 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Edmond van Schalkwyck de Boisaubin (Morriston, New-Jersey, États-Unis, 23 février 1834-Angers, 14 octobre 1914), d’une famille originaire d’Utrecht et fixée à la Guadeloupe, Saint-cyrien et colonel de dragons, qui épousa en premières noces en 1875 Cécile Meissner, en secondes noces en 1880 Juliette de Becdelièvre, et en troisièmes noces en 1884 Olympe de Bruc de Montplaisir (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Georges Gautret de La Moricière (1842-1917), officier, issu d’une famille bourgeoise de l’Anjou. Ne pas confondre avec la famille du général de Lamoricière, les Juchault de Lamoricière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Henri Lespinasse de Saune (Toulouse, 7 juillet 1850-Tananarive, 7 août 1929), polytechnicien, lieutenant de l’armée française, démissionna pour devenir Jésuite et fut nommé coadjuteur de l’évêque de Tananarive puis, en 1911, vicaire apostolique, en charge de Madagascar central (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Georges Millin de Grandmaison (Paris, 14 mai 1865-3 décembre 1943), député de la circonscription de Saumur de 1893 à 1932, membre de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Il s’agit probablement de titres boursiers de la Compagnie des Chemins de fer du Nord (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Il peut s’agir d’Henri d’Anterroches (1884-1945), fils de Louis d’Anterroches et de Marie Angot des Rotours, ou de son cousin germain Ferdinand d’Anterroches (1877-1933), avocat, fils d’Henri d’Anterroches et de Blanche Mathieu, issus d’une famille noble d’origine auvergnate (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Il s’agit peut-être de Marie Rose Anne Garrigue, épouse de Joseph de Guardia, rédacteur au Roussillon. Voir supra note du 1er septembre 1901.
[33] Il s’agit probablement de Mme Charles de Llobet. Voir note plus loin au 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Paul Granier de Cassagnac (Paris, 2 décembre 1842-Saint-Viâtre, Loir-et-Cher, 4 novembre 1904), journaliste politique, député bonapartiste d’extrême droite du Gers de 1876 à 1893 et de 1898 à 1902
[35] Il s’agit d’une référence à la maison de la rue Sainte-Croix, où était décédé le 23 avril 1889 Victor de Bosch, grand-oncle paternel d’Antoine d’Estève de Bosch. La maison n’ayant pas encore été partagée en 1902, ce n’est qu’en 1907 que la famille s’y installera. Voir plus loin note du 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Pierre Jean Théophile Bonet, né à Oms (Pyrénées-Orientales) le 17 septembre 1851, ordonné prêtre le 15 juin 1878 pour le diocèse de Perpignan, décédé à Céret le 22 janvier 1916, où il est inhumé. Professeur à Saint-Louis de Gonzague, au Petit séminaire de Prades, curé doyen d’Ille-sur-Tet du 20 juillet 1892 au 1er mars 1904, curé archiprêtre de Céret de 1904 à sa mort en 1916. Il publiera en 1908 Impressions et souvenirs. Ille-sur-Tet et ses environs, Céret, Impr. Louis Roque, 1908, réédité en 2007 (Note de l’éditeur, S. Chevauché/Sophie Milard).
[37] Charles de Lacour (Faulx, Meurthe-et-Moselle, 11 août 1849-Cazouls-lès-Béziers, Hérault, 1er novembre 1927), capitaine de la garde nationale mobile des Pyrénées, était le fils de Victor de Lacour (1810-1878), lieutenant-colonel du 9e dragons, qui fut maire d’Ille-sur-Tet de 1867 à 1870 et en 1871, et de Françoise Charlotte Cuisset, originaire de Faulx. Son grand-père paternel, Jean Nicodème Auguste de Lacour (1764-1859), né dans le Périgord, s’était fixé en Roussillon et avait été sous-préfet de Céret puis lui-même maire d’Ille de 1831 à 1837 et de 1840 à 1848, ayant épousé en 1801 Marie-Thérèse Chamayou de Montalba, d’une vieille famille de la ville. Les Lacour, appelés parfois « Lacour de Montalba », seront souvent cités au cours de ce journal. Charles de Lacour, comme son père et son grand-père, avait été maire d’Ille en 1877-1878. Il épousa en 1881 à Béziers Thérèse Louise Lugagne, et partagera son temps entre Ille et Cazouls-lès-Béziers où son épouse possédait une importante propriété. Victor Armand de Lacour, né le 13 juin 1882 à Béziers, son fils, résidera principalement dans l’Hérault, où il épousera Jeanne Mandoul (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Le marié était Louis Charles Henri Companyo (Céret, 5 septembre 1870-12 avril 1959), alors lieutenant d’infanterie, qui finira sa carrière comme chef de bataillon, et se fera aussi connaître comme un talentueux peintre régional (https://www.institutdugrenat.com/2018/10/exposition-louis-companyo-a-ceret/). Il était le fils de Paul Companyo, ici cité en tête (Céret, 4 septembre 1840-6 juin 1908), avocat, et de Laure de Bonnefoy (Perpignan, 3 avril 1848-Céret, 16 avril 1917), tous deux mariés à Castelnaudary le 15 août 1869. Les Companyo étaient une ancienne famille authentiquement cérétane depuis de nombreuses générations, et dont les membres s’y étaient succédé comme notaires – ce qu’était encore Louis Companyo (1809-1864), père de Paul cité ci-dessus. Une autre branche de cette famille, lointainement parente, compta aussi un homonyme, Louis Companyo (1781-1871), docteur en médecine, naturaliste, et président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales de 1843 à 1845, qui ne semble cependant pas avoir entretenu de liens étroits avec la branche qui nous intéresse strictement ici. La mère du jeune marié, née De Bonnefoy, était la fille de l’archéologue et érudit roussillonnais Louis de Bonnefoy (1815-1887), dont une autre fille, Marie de Bonnefoy, avait également épousé en 1868 un cérétan, Joseph Delmas, juge d’instruction à Céret, né en 1840 et qui mourra en 1902 quelques mois après ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Voir note ci-dessus. Henri de Bonnefoy (né en 1850 à Castelnaudary) était le frère de Mmes Delmas et Companyo (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Edouard Azémar (Perpignan, 13 décembre 1832-6 mai 1930), vice-consul d’Espagne, qui avait épousé le 1er juin 1863 à Perpignan Amélie Jaume, d’où une fille Amélie Azémar, mariée en 1887 à Henri de Çagarriga (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Georges Barthélemi Souhart (Paris, 2 novembre 1844-8 octobre 1914), membre de l’expédition de Chine, général de brigade le 30 décembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Charles de Llobet (Perpignan, 22 juin 1856-Caraman, Haute-Garonne, le 20 novembre 1943), fils de Joseph de Llobet et de Gabrielle de Chefdebien, marié le 7 octobre 1885 au Falga avec Geneviève Guiraud du Falga (Le Falga, Haute-Garonne, 18 juin 1861-Perpignan, 10 avril 1928). Les Llobet, famille anoblie en 1760 au titre de burgès honrat de Perpignan, seront très souvent cités au fil du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Michel de Pous (Lugan, Tarn, 30 septembre 1870-Palalda, Pyrénées-Orientales, 1er juillet 1934), fils d’Henri de Pous et de Marie-Christine de Marliave, issu d’une famille noble du Tarn, avait épousé le 7 février 1898 Henriette de Balanda (1871-1954), héritière de la propriété de « Can Day » à Palalda (aujourd’hui Hôtel « Le Roussillon », commune d’Amélie-les-Bains Palalda). Cette dernière était la fille d’Eulalie de Chefdebien, cousine germaine, par sa mère née de Richard de Gaïx, d’Henri de Blaÿ cité à la note suivante, également présent au mariage. Mais elle était surtout, par son père, la petite-fille de Thérèse de Bonnefoy, sœur de l’archéologue Louis de Bonnefoy. M. de Balanda, beau-père de M. de Pous, était donc le cousin germain de Mme Companyo née de Bonnefoy. Michel de Pous et son épouse sont les parents de l’archéologue et historienne Anny de Pous (1908-1991) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Henri de Blaÿ (Perpignan, 16 novembre 1855-Aïn Bessem, Algérie, 28 mai 1911), fils de Jean de Blay et de Mathilde de Richard de Gaïx, Saint-cyrien, capitaine puis aide-major, avait épousé le 19 février 1889 à Perpignan Madeleine Cornet (Perpignan, 8 juin 1866-Aïn Bessem, 26 avril 1900), fille de Joseph Cornet et d’Isabelle Ribes, et donc sœur aînée de Marie Victorine Henriette Isabelle Cornet, mariée à Louis Companyo. Mme de Blaÿ née Cornet, donc décédée depuis deux ans au moment du mariage de sa sœur, ainsi que Mme Companyo, étaient les petites-cousines d’Antoine d’Estève de Bosch. Henri de Blaÿ était, par sa mère, le cousin germain de Mme de Balanda née Chefdebien citée ci-dessus. Le ménage Blaÿ-Cornet avait eu cinq enfants : Marcelle (1892), Jeanne (1893), Maurice (1895), Mathilde (1897) et Marie-Thérèse de Blaÿ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Marie-Thérèse de Massia de Ranchin (Céret, 13 septembre 1880-La Rochette, Seine-et-Marne, 3 mai 1974), fille d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] La mariée est Marie Victorine Henriette Isabelle (dite Mimi) Cornet, née à Perpignan le 30 avril 1874. Le mariage civil avait eu lieu la veille, le 9 avril, à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] À ne pas confondre avec son cousin éloigné Étienne Batlle, aussi d’Ille, dont il est question plus haut à la note du 27 août 1901. Joseph Batlle, né le 12 juillet 1842 à Ille, fils de François Batlle et de Monique Sire, avait épousé le 27 septembre 1881 à Céret Elisabeth Delcros. Ce sont les beaux-parents du poète Jean Amade (1878-1949) et les grands-parents du parolier Louis Amade (1915-1992) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Albert Circan (Prades, 5 août 1847-1928), avocat, ancien maire de Prades de 1877 à 1878, fils d’Auguste Circan et de Catherine Roca, avait épousé en 1871 à Céret Elisa Cogomblis du Rivage. Par son épouse, il était parent de M. Batlle cité ci-dessus, mais aussi des Companyo de Céret (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] Il s’agit de Joseph Joûbert-Bonnaire (Angers, 13 août 1853-1924), fils d’Achille Joûbert-Bonnaire (1814-1883), ancien maire d’Angers et sénateur du Maine-et-Loire, et de Valérie Le Motheux, qui avait épousé en 1889 Marguerite Duval. Il fut sous-lieutenant d’infanterie et industriel, conseiller municipal d’Angers ne réussissant cependant jamais à être élu député. Il sera titré en 1920 comte pontifical par Benoît XV (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Edmond Bartissol (Portel-des-Corbières, Aude, 20 décembre 1841-Paris, 16 août 1916), entrepreneur de travaux publics, célèbre pour la démolition des remparts de Perpignan, député de Céret en 1889, de la 1ère circonscription de Perpignan en 1902, réélu en 1906 et battu en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Frédéric Escanyé (Thuir, 15 mai 1833-Perpignan, 31 août 1906), président du Comité de défense nationale des Pyrénées-Orientales en 1870, conseiller municipal de Perpignan, conseiller général, élu député à Prades en 1876, battu en 1877 mais réélu en 1878, et constamment réélu jusqu’en 1906. Républicain opportuniste, il soutiendra les gouvernements Gambetta et Ferry (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Georges Leygues (1856-1933), ancien ministre de l’Intérieur, député de 1885 à 1933, qui sera président du Conseil en 1920-1921 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Jeanne Grumbach (1871-1947), actrice française, premier prix de tragédie et de comédie du Conservatoire en 1893, membre de la Troupe de l’Odéon, du Théâtre de Vaudeville et du Théâtre de la Renaissance, elle jouera aussi dans le cinéma muet entre 1908 et 1929 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Pierre Bichon (Bourgneuf-en-Retz, Loire-Inférieure, 26 novembre 1848-Angers, 3 juillet 1915), pharmacien et docteur en médecine, conseiller municipal et général, se présenta en appelant « tous les républicains à s’unir contre le péril nationaliste réactionnaire ». Peu actif à l’Assemblée, il ne fut pas réélu en 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Ernest Vallé (Avize, Marne, 19 septembre 1845-Paris, 24 janvier 1920), avocat, député (1889-1898) puis sénateur (1898-1920) de la Marne, rapporteur général de la commission d’enquête parlementaire sur les affaires de Panama, président du Parti radical en 1901, garde des Sceaux de 1902 à 1905. Il relancera les procédures judiciaires pour innocenter Dreyfus et préparera la séparation de l’Église et de l’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Marie-Antoinette (1878-1958), Marie-Thérèse (1885-1965) et Anne-Marie (1892-1951) Charlery de La Masselière, filles de René Charlery de La Masselière, capitaine de cavalerie, et de Thérèse Lemercier de La Monneraye (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Marc Sangnier (1873-1950), créateur du mouvement Le Sillon et promoteur de la démocratie chrétienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Mot injurieux créé par le journaliste nationaliste et antidreyfusard Henri Rochefort en référence à l’églantine rouge, portée notamment lors des commémorations du 14 juillet 1900, et utilisé depuis dans la presse nationaliste comme nom injurieux pour désigner les socialistes et apparentés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[63] Jean Marie François Emile Duhourcau (Cauterets, 3 mai 1847-Paris, 26 février 1904), docteur en médecine à Paris et à Cauterets, maire de Cauterets. Il avait épousé en 1875 à Angers Mathilde Gaucher, elle-même angevine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[64] Charles d’Amedor de Mollans (né à Langres en 1850), conseiller de préfecture, qui avait épousé en 1892 Mathilde de Gardilanne (1861-1944). M. et Mme de Gardilanne, dont il est question plus loin, peuvent être les parents de cette dernière ou bien son frère Jean marié en 1897 avec Paule Dutour (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Pierre de Damas d’Anlezy (Paris, 2 février 1861-Anlezy, Nièvre, 30 janvier 1931), fils d’Edmond de Damas et de Blanche de Bessou avait épousé à Paris le 22 janvier 1884 Mathilde de Maillé de La Tour-Landry, issue d’une célèbre famille de la région angevine. Le fils dont il est question doit être son aîné Maxence de Damas (1885-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Peut-être s’agit-il de Raymond de Lavaur de Laboisse, né en 1876 et marié en 1901 à Antoinette de Roig, cousine très éloignée d’Antoine d’Estève de Bosch par les Pontich, cela n’est pas entièrement sûr vu qu’il ne cite pas cette parenté. Voir aussi note du 25 juin 1901. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Il doit peut-être s’agir de Robert de Roquefeuil Cahuzac (1864-1940), exploitant agricole, président de l’Association Catholique de la Jeunesse française, rallié à la République en 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Il pourrait s’agir de plusieurs personnages de cette famille : Jean, marquis des Monstiers-Mérinville (1847-1919), conseiller général de la Haute-Vienne, son frère Henri, officier de cavalerie (1858-1903), ou encore leurs cousins germains René (né en 1853), François (1854-1914) ou Maurice (né en 1867), tous trois également officiers de cavalerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] André Hardouin-Duparc (1844-1919), avocat, membre associé de la Société historique et archéologique du Maine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] Fernand de Cordoüe (1851-1928), dit le marquis de Cordoüe, fils de Gonzalve de Cordoüe et de Gabrielle de Préaulx, marié en 1878 à Marie Thomas des Chesnes (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Voir supra note du 9 septembre 1901. La personne identifiée ici comme Mme Noëll peut être Joséphine Monniot (1848-1939), épouse de Jean Baptiste Noëll, ou bien sa belle-sœur Thérèsine Joséphine Léocadie de Girvès (Llo, Pyrénées-Orientales, 25 février 1843-Vinça, 7 août 2929), mariée à Vinça en 1860 avec François Xavier Noëll, qui fut la mère de Thérèse Noëll citée à la note suivante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[72] Il s’agit certainement de Thérèse Noëll (Vinça, 4 juillet 1872-Rivesaltes, 22 janvier 1957), mariée le 14 février 1901 à Vinça avec Antoine Joffre (1865-1906), négociant et frère cadet du maréchal Joffre. Thérèse Noëll était donc probablement la nièce de la personne citée à la note précédente (voir note du 9 septembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Louis-Marie de Guibert (1876-1956), fils de Louis Marie de Guibert et Marie Nelly Ogier, épousa le 27 octobre 1902 à Angers Jeanne Guillemot de La Villebiot (1881-1953) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Vincent Maumus (1842-1912), issu d’une famille farouchement républicaine, entré dans l’ordre dominicain en 1861, dreyfusard, proche du couple Waldeck-Rousseau, il se rend célèbre pour ses prêches à travers la France, et soutient le ralliement des catholiques à la République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Constant Julien Saint-Père (Dijon, 18 avril 1845-Callao, Pérou, 13 août 1899), commissaire de la marine, fils de Jules Saint-Père et de Suzanne Guillaume de Gévigney. Il avait épousé le 16 avril 1879 à Callao Eugénie Marie Aline Lestonnat Chasot, née à Saint-Pierre (Martinique) le 2 décembre 1861. Ils avaient eu deux fils, nés en 1880 et 1882, et une fille, Alice Ernestine Saint-Père (1890-1975), qui épousera en 1910 Léo Sigougne Latouche (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[76] Lucien Delestrac (Apt, Vaucluse, 12 novembre 1847-Paris, 13 juin 1921), polytechnicien et ingénieur général des Ponts-et-Chaussées, avait épousé le 11 décembre 1883 à Paris Marie Collet-Meygret (Perpignan, 30 septembre 1857-Paris, 15 mars 1914), fille de Louis Alcide Collet-Meygret (1819-1885), lui aussi polytechnicien et inspecteur général des Ponts-et-Chaussées, et de Mathilde Lazerme (1831-1886), cette dernière sœur d’Auguste Lazerme, grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch. Quatre enfants étaient nés de ce mariage Delestrac/Collet-Meygret : Geneviève (1884-1957), Paul (1886-1914), Yvonne (1889-1966) et Antoine dit plus tard René (1891-1961) Delestrac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[77] Henri Ange André Fourcade, né le 1er décembre 1887 à Perpignan, fils de Prosper Fourcade, négociant, et d’Henriette Dejean, cette dernière fille d’Amélie Ribelll, sœur de Marie-Fanny Ribell mariée à Emmanuel Bonafos (la « tante Bonafos »), mère de Thérèse Bonafos mariée à Louis Lutrand (la « tante Lutrand »). Henri Fourcade épousera en 1920 Madeleine Pepratx. Voir aussi supra note du 9 septembre 1901. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[78] Antoine de Pontich Sicart (1775-1865). Voir supra note du 29 août 1901.
[79] La Burbanche (Ain), ville d’origine des Collet-Meygret (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[81] Carlos de Lazerme (Perpignan, 26 janvier 1873-Elne, 26 août 1936), homme de lettres et poète, fils de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920). Voir aussi la note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[82] Marthe (1883-1972), Thérèse (1890-1926) et Jacques (1887-1959) de Lazerme sont les enfants de Joseph de Lazerme et Marie-Hélène du Limbert, qui avait deux frères vivants en 1902 : Henri (1855-1906) et Jacques Pougeard du Limbert (1870-1943)
[87] Léon Harmel (1829-1915), industriel dans la Marne, qui fit une expérience d’application de la doctrine sociale de l’Église dans sa filature. Fondateur des pèlerinages de « La France du Travail à Rome » et de la confrérie Notre-Dame de l’Usine, secrétaire général adjoint puis président de l’Oeuvre des cercles catholiques d’ouvriers ; promoteur des cercles d’études sociales et des « congrès ouvriers », président du conseil national de la Démocratie chrétienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[88] Il s’agit de Madeleine d’Estève de Bosch (Perpignan, 20 janvier 1880-Le Chesnay, Yvelines, 24 novembre 1966), qui épousera le 6 août 1908 à Saint-Mihiel Henri de Rodellec du Porzic. Elle était la fille du général François-Xavier d’Estève de Bosch, et donc la cousine germaine d’Antoine d’Estève de Bosch, et comme lui la nièce de Mme Civelli née Estève (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[89] Joséphine Monniot (1848-1939), épouse depuis 1876 de Jean Baptiste Noëll, lieutenant-colonel d’infanterie (1836-1898), et père de Louis Noëll futur époux de « Nénette » Magué. Voir aussi supra notes du 9 septembre 1902 et 20-25 août 1902.
[90] Il s’agit de Louis Noëll (Finestret, 28 mars 1833-Vinça, 6 juillet 1914), commandant puis chef de bataillon d’infanterie, frère de Jean Baptiste et de François Xavier Noëll, et donc beau-frère – et non frère comme indiqué dans le journal – de Mme veuve Jean Baptiste Noëll née Monniot (citée à la note précédente). Il mourut célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[91] Henri Noëll (1883-1980), futur bibliothécaire du Sénat, et Louis Noëll (1885-1964), futur époux de Marie-Antoinette dite « Nénette » Magué (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[92] Marie Noëll, née à Finestret le 25 mai 1839, mariée le 5 juin 1872 dans ce village avec Eugène Marty, né à Pézilla-la-Rivière en 1840 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[93] Paul Bouchède, notaire à Vinça, marié à Marie Noëll, fille de François Xavier Noëll et de Thérèsine de Girvès. Il sera très souvent question de lui dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[94] Il peut s’agir de Rodolphe Bonet, avocat à Perpignan, né à Néfiach en 1854, marié en 1881 à Thérèse Noé, on de son fils Rodolphe Bonet (ou Bonet-Noé) (1883-1946), qui épousera en 1908 sa cousine germaine Marguerite Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[95] Voir supra note du 19 septembre 1901. La maison des Oms à Ponteilla était située entre la route du Soler et la rue de la Méditerranée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[96] Il s’agit de Marie d’Oms (Sainte-Marie-la-Mer, Pyrénées-Orientales, 8 septembre 1853-Perpignan, 1er mars 1954), sœur aînée de Mme de Llamby née Caroline d’Oms (voir supra note du 19 septembre 1901). Elle mourut célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[97] Il s’agit de Joseph de Llamby (Lunel, Hérault, 27 janvier 1852-Perpignan, 17 juillet 1904), licencié en droit, avoué, fils de Louis de Llamby et de Marie Zoé Saisset. Issu d’une famille anoblie au titre de burgès honrat de Perpignan, il eut de son mariage avec Caroline d’Oms, célébré le 26 janvier 1880 à Perpignan, deux filles, les futures Mme de La Bardonnie et Darru, dont il sera très souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[99] Louise Bouis (Perpignan, 1835-1902), fille de Dominique Bouis (1797-1866), qui fut président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales de 1837 à 1839, et de Raymonde Vilar, avait épousé le 19 janvier 1859 à Perpignan Alphonse Lutrand, principal du Collège de Perpignan. Elle était la mère de Louis Lutrand (1859-1915), marié à Thérèse Bonafos, dont il a souvent été question dans ce journal, et qui sera lui-même président de la SASL en 1914-1915 ; de Marguerite Lutrand, devenue Mme Fernand Gillet ; et de Jeanne Lutrand, devenue Mme Xavier Rovani (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[101] Virginie de Massia (Mosset, Pyrénées-Orientales, 19 mars 1827-Molitg-les-Bains, 18 octobre 1902), fille de François de Massia, ancien maire de Mosset, et de Sophie Bompeyre, était la sœur d’Edouard de Massia (1824-1892), médecin qui se rendit célèbre par l’expansion des thermes de Molitg dont il était propriétaire. Elle resta célibataire. Les Massia étaient cousins éloignés, par une parenté remontant au XVIIIe siècle, des Pontich et donc d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[102] Il s’agit certainement de Joseph Marie (Prades, 19 janvier 1849-6 décembre 1902), médecin dans sa ville natale, dont il fut président du conseil d’arrondissement. Mort célibataire, il était le fils d’Hyacinthe Marie et d’Alexandrine, toutes deux issues de vieilles familles de Prades (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[104] Maurice de Barescut (1865-1960), dont il a été question plusieurs fois dans le journal, sera un général célèbre de la Guerre de 1914-1918 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[105] Gabrielle Delon de Marouls (Perpignan, 17 février 1829-3 janvier 1910), fille de Ferdinand Delon et d’Espérange Buget, avait épousé en 1860, en secondes noces, Henri de Rovira. Elle était la tante, par sa sœur Charlotte Delon de Marouls mariée avec Charles de Lazerme, de Joseph de Lazerme (1846-1922), très souvent cité dans ce journal. Elle était aussi la mère de Fernand de Rovira, dont il sera aussi beaucoup question (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[106] Il s’agit peut-être de Michel Le Bault de La Morinière (1880-1934), fils d’Olivier Le Bault de La Morinière et Marie Madeleine de Menou, issu d’une famille de la noblesse angevine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[107] Jean Catta (Nantes, 27 janvier 1882-Nice, 1966), fils d’Antoine, comte Catta, procureur de la République et conseiller municipal de Nantes, comte pontifical, et de Marguerite Dézanneau (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[108] Henry Reverdy (Nogent-le-Roi, Eure-et-Loir, 15 août 1866-château de Bury, Molineuf, Loir-et-Cher, 26 août 1950), avocat, collaborateur du journal La Croix, président de l’Association catholique de la Jeunesse française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[109] L’affaire Humbert, ou affaire de l’héritage Crawford, est une célèbre escroquerie : Mme Humbert, née Thérèse Daurignac, avait prétendu être héritière d’un millionnaire américain, et avait réussi à abuser la justice et de nombreuses personnes pendant une vingtaine d’années. Son beau-père avait été ministre d’un gouvernement républicain en 1882 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Je vais à la grand’messe de 9h à Saint-Joseph. Ensuite, je vais acheter un bouquet que nous offrons, Marie-Thérèse, Philomène et moi, à Tante Josepha et à l’oncle Paul à l’occasion du jour de l’An, et une bourse de bonbons que nous offrons à Nénette. L’après-midi, je porte une quantité énorme de cartes : M. Mailfert, M. Delahaye, tous mes professeurs actuels et anciens, le P. Vétillart, M. Gavouyère, Mme Robiou du Pont, Mme Blanc, Mme de Kergos, Mme Bodinier ; je fais aussi une visite au curé de Saint-Serge. Maman a plusieurs visites, entr’autres celle des De Soos. Le soir après dîner, nous envoyons encore une foule de cartes de faire-part des fiançailles de Marie-Thérèse.
Angers, vendredi 2 janvier 1903
À l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame et j’y fais la sainte communion. L’après-midi, il fait un temps tellement épouvantable -pluie continuelle et vent violent – que je reste claquemuré dans la maison ; Nénette passe toute l’après-midi avec nous et, même, dîne ici ce soir. À 6h ½, je suis tout de même obligé de sortir pour aller dîner chez Mme des Loges, c’est un petit dîner de jeunes gens ; en dehors des Des Loges, il n’y a que Jacques et Michel Hervé-Bazin, Henri Bonnet et moi ; après le dîner arrivent, pour passer la soirée, M., Mme, Mlle Bonnet, Robert de Kergaradec et Etienne de Place ; je rentre vers 11 heures.
Angers, samedi 3 janvier 1903
Le matin, je me lève très tard. L’après-midi, je vais avec Papa chez Mme de La Villebiot, quand M. et Mme de Padirac, qui y étaient, sont partis, nous causons longuement du mariage de Marie-Thérèse que nous avons annoncé aux De La Villebiot avant de l’annoncer aux autres personnes d’Angers ; d’ailleurs Mme de La Villebiot en connaissait le projet depuis longtemps puisqu’on s’était adressé à elle pour des renseignements. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 4 janvier 1903
Messe de 10h à Saint-Joseph. L’après-midi, salut à 4h ½ à l’Adoration. Nous recevons un grand nombre de lettres et de cartes de félicitations du Roussillon où les fiançailles sont annoncées depuis plusieurs jours. À midi, nous avons les Magué à déjeuner pour manger en famille un chapon truffé envoyé par les Saint-Cyr.
Semaine du 5 au 11 janvier 1903
Angers, lundi 5 janvier 1903
Le matin, cours de droit commercial (en remplacement de M. Jac) et de droit international, car les vacances sont finies. L’après-midi à 2h, je vais avec Papa à la gare attendre Tata Mimi qui arrive pour plusieurs jours afin d’être présente au moment des fiançailles de Marie-Thérèse ; après son arrivée, je vais faire une visite à Mme des Loges, je porte à l’Evêché et à Saint-Aubin les cartes de fiançailles pour Mgr Rumeau et Mgr Pasquier ; je vais à la gare où je dis au revoir à Philomène qui repart ce soir pour Le Mans, les dames du Sacré-Cœur ne voulant pas nous la laisser deux ou 3 jours de plus, malgré les prochaines fiançailles de Marie-Thérèse ; elle ne fera donc que beaucoup plus tard, au moment du mariage, la connaissance de son futur beau-frère. Ensuite, je vais voir le Père Barbier et le Père Lionnet. Le soir, il n’y a pas de Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 6 janvier 1903
Cours ordinaires. Après le cours, je distribue une vingtaine de cartes de fiançailles dans le quartier Saint-Joseph. L’après-midi, j’en distribue environ 60. Avec quelques-unes qui seront distribuées demain et celles que nous enverrons par la poste, cela fait environ 110 cartes pour Angers ; en-dehors d’Angers, nous en avons envoyé environ 200. Je vais faire une visite à Mme Hervé-Bazin et à Mme Maurice Gavouyère ; partout, on me félicite ; les fiançailles de Marie-Thérèse sont l’événement du jour à Angers. Il était temps de les annoncer officiellement, car plusieurs personnes en étaient instruites, notamment Mme des Loges, qui l’avait appris par Mlle de Kergaradec, laquelle le tenait de Mlle de Boursetty, de Versailles, aux parents de laquelle nous en avions fait part il y a plusieurs jours.
Angers, mercredi 7 janvier 1903
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, le bouquet de fiançailles de Marie-Thérèse arrive vers 2h ½ avec la carte de Max de Saint-Cyr piquée dedans ; on l’installe au salon et il est le point de mire des nombreuses personnes qui viennent féliciter Maman et Marie-Thérèse ; vers 4 heures, je vais distribuer quelques cartes à des ecclésiastiques de Saint-Aubin et des Internats, puis je vais à la gare attendre Max. Il arrive à 5 heures avec sa mère, et je l’accompagne chez Tante Josepha qui a l’amabilité de le loger. Vers 6h ½, il vient à la maison et il offre alors sa bague de fiançailles à Marie-Thérèse ; elle se compose d’un saphir accompagné de quelques brillants. Vers 10h ½, je le raccompagne chez l’oncle Paul. Mme de Saint-Cyr loge dans la chambre de Maman.
Angers, jeudi 8 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires ; l’après-midi, après une visite aux Magué, nous faisons un petit tour au Jardin des plantes avec les Saint-Cyr ; nous n’allons pas ailleurs parce que Max, qui n’a apporté que des vêtements de campagne, doit passer par La Belle Jardinière avant de se risquer sur les boulevards ; il y va vers 5h ½ et en revient avec de forts jolis vêtements. Le soir, les Magué viennent prendre le thé.
Angers, vendredi 9 janvier 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, nous allons nous promener tous ensemble et faire visiter la ville aux Saint-Cyr. À 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 10 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je vais avec Hervé-Bazin à la foire aux vins où je déguste plusieurs vins blancs, dont la plupart sont un peu verts (c’est la note dominante cette année dans ce pays-ci et c’est ce qui a permis à nos vins de se relever). Ensuite, je vais faire une visite à M. Jac, puis je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, nous avons les Magué à dîner ; c’est le dîner de fiançailles ; au champagne, l’oncle Paul porte un toast aux jeunes fiancés. Après dîner, nous faisons de la musique, puis on prend le thé et on s’en va.
Angers, dimanche 11 janvier 1903
Le matin, nous faisons la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, nous allons tous à vêpres à Saint-Serge où l’on célèbre la clôture de l’Adoration perpétuelle. Le soir, thé chez les Magué.
Semaine du 12 au 18 janvier 1903
Angers, lundi 12 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires ; l’après-midi, je vais assister à une revue de toute la garnison, place La Rochefoucauld ; je vois pour la première fois l’oncle Paul à la tête de son régiment qui défile fort bien, mieux que le 135e. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Catta[1] sur le Kulturkampf.
Angers, mardi 13 janvier 1903
Le matin, cours ordinaires ; après le cours, je vais accompagner à la gare Mme de Saint-Cyr qui repart pour le Périgord ; Tata Mimi est partie pour Paris par le train de 10h25. L’après-midi, conférence de droit civil, puis cours d’agriculture.
Angers, mercredi 14 janvier 1903
Cours habituels le matin ; l’après-midi, Maman reçoit une quantité énorme de visites et je suis obligé de descendre plusieurs fois au salon. À 5h ½, ouverture dans la salle de la Conférence Saint-Louis, à l’Université, que le Père Barbier fera tous les 15 jours pour les étudiants et les professeurs. Mgr Rumeau préside ce premier cours.
Angers, jeudi 15 janvier 1903
Le matin, il n’y a pas le second cours, M. Courtois étant malade. L’après-midi, à 2h, je vais patiner sur les près du Bon Pasteur, par un froid de -3° ou -4° qui dure toute la journée. À 5h ¼, cours d’agriculture. À 7h, nous allons tous dîner chez les Magué.
Angers, vendredi 16 janvier 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, à 2h moins un quart, conférence de droit commercial ; je vais ensuite patiner ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, conférence de l’abbé Morlais sur Cicéron.
Angers, samedi 17 janvier 1903
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je vais faire 2 visites. À 5 heures, leçon d’escrime. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 18 janvier 1903
Je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame. Je reviens à la grand’messe à Notre-Dame avec Maman, Marie-Thérèse et Max. L’après-midi, à cause du mauvais temps, je ne sors que pour aller chez les Magué, puis au salut des Dominicains. Papa et Max partent tous les deux par le train de 10h27 du soir. Ils voyageront ensemble jusqu’à Angoulême ; là Max quittera Papa pour s’en retourner à Sainte-Croix, et Papa continuera sur Vinça où il arrivera demain soir à 8h15 ; il va passer quelques jours en Roussillon pour préparer certaines affaires en vue du mariage de Marie-Thérèse.
Semaine du 19 au 25 janvier 1903
Angers, lundi 19 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, je fais la visite des pauvres, puis je vais voir M. l’abbé Brossard. À 8h du soir, Conférence Saint-Louis ; le comte du Plessis de Grenédan[2] y fait une conférence sur « Les salons bleus et les précieuses », M. Le Gonidec de Traissan, père du député (ou sénateur, j’oublie lequel des deux) des Côtes-du-Nord[3] assiste à la séance.
Angers, mardi 20 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi à 4 heures conférence de droit civil ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
†Angers, mercredi 21 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, Maman a encore beaucoup de visites.
Angers, jeudi 22 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, cours d’agriculture à 5h ¼ ; j’apprends qu’il y a eu, aujourd’hui, en gare de la Bohalle un assez grave accident de chemin de fer ; le Père Barbier qui s’y trouvait a été très légèrement blessé à la main ; le soir, pas de congrégation.
Angers, vendredi 23 janvier 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial après laquelle j’enfourche ma bécane et je vais voir, à la Bohalle, s’il y a encore les traces de l’accident d’hier ; la voie est complètement déblayée et la circulation rétablie ; on voit seulement, par côté, un wagon-fourgon brisé et quelques débris ; le plus triste, c’est que deux mécaniciens, dont l’un était père de sept enfants, ont été tués, et qu’il y a plusieurs blessés. Je venais de rentrer à la maison, trop tard pour aller au cours d’agriculture, lorsque Jules vient annoncer que le Père Ollivier demande à nous voir ; on le fait monter au petit salon et nous sommes très surpris de nous trouver en présence d’un assomptionniste que nous ne connaissions pas du tout. Il nous connaissait de nom, et ayant quelques jours à passer à Angers, il est venu nous voir ; nous nous trouvons de suite en pays de connaissance, il connaît Bonne Maman, Tata Mimi, des parents des Saint-Cyr et une foule de personnes de notre connaissance. Maman le prie de rester à dîner, il accepte et nous causons très agréablement jusqu’à 10 heures ; il prend le train de 10h40 pour Paris.
Angers, samedi 24 janvier 1903
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5 heures, escrime. À 6 heures, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner parce qu’ils ne sauraient comment dîner chez eux à cause du bouleversement occasionné dans leur maison par leur soirée (pour la même raison, Nénette, qui n’assiste pas à cette soirée, couche dans le lit de Philomène). À 9 heures, je vais chez Tante Josepha ; j’y vais seul parce que Marie-Thérèse ne peut pas aller dans le monde sans son fiancé et que Maman ne veut pas y aller sans Marie-Thérèse. À 9h ¼, les invités commencent à arriver ; ce sont presque tous des militaires (il n’y a que 3 habits noirs : Jacques Hervé-Bazin, un ingénieur et moi), et la plupart sont des officiers du génie ; il y a cependant des fantassins : le colonel du 135e et le lieutenant-colonel ; et 3 dragons ; le colonel de Monspey[4], le lieutenant-colonel de Sainte-Marie et le commandant de La Masselière[5] ; j’ouvre le bal à 10 heures moins le quart avec Mlle Challan de Guillanche[6], fille du colonel du 135e ; je danse avec Mlles Blanc, de La Masselière, Simon, Challan de Guillanche, Bretaud, etc. etc. ; il y a plusieurs intermèdes : un morceau de violoncelle, un morceau de chant et deux scénettes : « Le commissaire n’est pas méchant » et « Un wagon ». Buffet très bien assorti, dans la salle à manger ; la musique : un piano et deux violons, est excellente. À 2h ½, tout le monde est parti. Tante Josepha compte recommencer dans 3 semaines ; tant mieux ! Car on s’est bien amusé.
Angers, dimanche 25 janvier 1903
Je me lève à 10h ¼ et j’assiste à la messe de 11 heures ½ à Notre-Dame. Le soir, à 5h, salut chez les Dominicains.
Semaine du 26 au 31 janvier 1903
Angers, lundi 26 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi à 3h, je vais avec Maman faire une visite à Mme Bonnet que nous ne rencontrons pas ; je vais chez le dentiste, puis me faire couper les cheveux ; enfin à la salle d’armes. Le soir, à 8h ½, je vais, avec Tante Josepha, voir jouer Œdipe-Roi au Théâtre municipal ; l’attrait de la pièce, c’est que Mounet-Sully[7], de la Comédie française, joue le rôle principal, celui d’Œdipe ; Mme Lerou[8], de la Comédie française, joue celui de Jocaste. Mounet-Sully est vraiment supérieur, surtout dans la seconde partie de la tragédie, au moment où Œdipe est malheureux ; beaucoup de dames pleurent autour de moi (j’avoue que je n’en fais pas autant). Cette traduction du chef-d’œuvre de Sophocle est extrêmement intéressante ; les décors, par exemple, sont médiocres. Nous rentrons à 11h ½.
Mlle Lerou (1855-1935), de la Comédie française, ici dans le rôle de Cléopâtre de RodoguneMounet-Sully (1841-1916), de la Comédie française
Angers, mardi 27 janvier 1903
Cours habituels ; après le cours, Hervé-Bazin est Bonnet arrivent à la Faculté, retour du tirage au sort ; le premier a eu la malchance de tomber sur un numéro inavouable, le numéro 100 ! (pareille mésaventure était arrivée, il y a 2 ans, à Daniel Dauge), Bonnet a 167. L’après-midi, à 4 heures, conférence de droit civil ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 28 janvier 1903
Le matin, impossible d’assister aux cours parce que je vais, à 9 heures, à la Mairie pour le tirage au sort, avec les conscrits du canton nord-est d’Angers (il y en a 334), je tire le numéro 107, cela n’a aucune importance pour les dispensés comme moi. L’après-midi à 11h ½, nous avons la visite de M. Marc de La Bardonnie, frère de Madame de Saint-Cyr, qui est en ce moment avec sa femme (une demoiselle de Juillac, cousine éloignée de Bosch)[9] près du Lion-d’Angers, au château de Richou chez son cousin le baron de Boulémont[10] ; nous causons pendant une heure et demie, puis je raccompagne M. de La Bardonnie à la gare Saint-Serge ; c’est un homme charmant, il nous a plu à tous. À 5h, je vais attendre à la gare Papa qui rentre du Roussillon. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. À 7h, je vais dîner chez Tante Josepha avec laquelle j’assiste le soir à une représentation donnée, au Cirque-théâtre, par les acteurs du théâtre au profit de pêcheurs bretons victimes en ce moment d’une grande misère à cause du manque de sardines sur les côtes de Bretagne. On joue Les Romanesques de Rostand, assez mal, ensuite, on joue mieux une petite comédie en 2 actes, Prête-moi ta femme, dans laquelle un Narbonnais est tourné en ridicule. Nous rentrons à 11h ½.
Joseph de Picquet de Vignolles de Juillac, marié en 1795 à Joséphine Bertran, cousine des Bosch (Collection privée)Armoiries des Bertran de Catllar d’après l’armoral d’Hozier
Angers, jeudi 29 janvier 1903
Cours habituels. L’après-midi, jusqu’à 5 heures, je prépare dans ma chambre ma composition de demain. À 5h, cours d’agriculture ; à 8h, congrégation.
Angers, vendredi 30 janvier 1903
Cours habituels le matin, l’après-midi à 11h ½, composition de droit commercial. À 5 heures, je passe un examen d’agriculture spéciale ; sujet : « Facteurs qui influent sur la production du blé » ; ensuite cours de machines agricoles. Le soir, après dîner, conférence de Monsieur Gavouyère sur « La séparation de l’Église et de l’État » ; malgré la façon déloyale dont le gouvernement applique le Concordat, M. Gavouyère se déclare partisan de son maintien, parce que, dit-il, le Concordat abrogé, l’Église n’aura certainement pas la vraie liberté comme aux États-Unis ou même en Angleterre, mais l’exercice du culte sera entamé par toutes sortes de règlements. C’est probable !
Angers, samedi 31 janvier 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais chez le dentiste, ensuite je vais me confesser à Saint-Jacques, puis à la salle d’armes. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Février 1903
Semaine du 1er février 1903
Angers, dimanche 1er février 1903
Je vais avec papa à la messe de 7h à Saint-Serge où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais au salut à Saint-Laud ; vers 4h ¼, je vais prendre le thé chez Jacques Hervé-Bazin qui a réuni quelques amis. Le soir, nous dînons tous chez les Magué.
Semaine du 2 au 8 février 1903
Angers, lundi 2 février 1903
Je vais à la messe de 7 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de la Purification. Ensuite, cours habituels. L’après-midi, à 5h, escrime ; le soir, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis, croyant, comme on me l’avait dit, qu’il n’y avait pas de conférence ; mais il y en a, et je regrette bien de n’y avoir pas assisté.
Angers, mardi 3 février 1903
Cours habituels. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, mercredi 4 février 1903
Cours habituels, sauf celui de M. Albert, qui est malade. L’après-midi, à 5h, conférence de droit civil. Le soir, réunion de la congrégation avancée d’un jour.
Angers, jeudi 5 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture spéciale. Après dîner, je vais avec Papa à la cathédrale où a lieu la cérémonie de l’adoration mensuelle, je prends part à la procession.
Angers, vendredi 6 février 1903
Cours de M. Jac, mais pas le second cours, M. Albert étant toujours malade. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais chez le dentiste qui me bouche avec de l’émail une prémolaire qui était en train de se gâter. À 5h ¼, cours de machines agricoles. Le soir, j’assiste avec Papa et Marie-Thérèse à une conférence de l’abbé Crosnier sur les Maronites ; le conférencier a visité ce peuple aux mœurs douces et patriarcales dans lequel l’amour de la France et le souvenir de son intervention en 1890 sont très vivaces ; très intéressante conférence.
Angers, samedi 7 février 1903
Le matin, cours de droit civil à la place du cours de droit commercial ; ensuite, cours de procédure civile. L’après-midi, je fais quelques commissions, je m’occupe notamment du cadeau que je veux offrir à Marie-Thérèse à l’occasion de son mariage ; je choisis chez Girard un nécessaire de bureau se composant d’un joli coupe-papier en bronze argenté et d’un cachet assorti du même métal, que je porte chez un graveur de la rue Plantagenêt pour y faire graver le blason des De Saint-Cyr, qui est « d’azur à 3 bourdons d’argent », couronne de marquis, et le nôtre, accolés ; le tout est enfermé dans un joli écrin sur lequel je ferai graver le chiffre de Marie-Thérèse. Le cachet sera prêt dans dix ou douze jours. Ensuite, je vais me confesser. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 février 1903
Le matin, au moment où j’allais me rendre à la grand’messe à Saint-Serge, l’oncle Paul vient me proposer d’aller avec lui cette après-midi visiter Durtal où il y a un fort beau château à voir ; j’accepte avec grand plaisir. À la grand’messe, à Saint-Serge, je quête, avec Maurice Lucas, pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse ; à nous deux, nous recueillons de 26 à 27 francs, c’est maigre ! Je prends avec l’oncle Paul le train de 1h41 qui nous amène à Durtal à 2h45 ; nous visitons l’église, puis le château dont l’aspect au centre de la commune est monumental. Commencé au XIe siècle par Foulques Nerra, comte d’Anjou, le château a appartenu à plusieurs familles dont la dernière était la famille de La Rochefoucauld-Liancourt ; le duc de La Rochefoucauld le vendit en 1808 à plusieurs propriétaires qui le dépecèrent ; une grande partie fut convertie en hôpital ; pour comble de malheur, un incendie détruisit une aile vers 1855 ; dans l’intérieur, que nous fait visiter une sœur de l’Hôpital, il ne reste presque rien à voir, les plus grandes pièces étant converties en salles pour les malades. L’extérieur est fort beau, un côté est gothique (du XIVe ou du XVe siècle), une autre partie est Renaissance ; la principale tour, dans laquelle est installée le presbytère de Durtal, est gothique, très élancée. En résumé, ce château a dû être de toute beauté ; actuellement, il est très mutilé. Nous repartons à 4h28, non sans avoir expédié quelques cartes postales, et nous rentrons à Angers à 5h35. Nous avons eu un temps superbe et presque chaud, comme, du reste, depuis une semaine.
Château de Durtal (Maine-et-Loire)
Semaine du 9 au 15 février 1903
Angers, lundi 9 février 1903
Le matin, cours de droit commercial à la place du cours de droit civil, puis cours ordinaire de droit international privé. L’après-midi, je travaille jusque vers 5 heures, puis je fais quelques commissions. Le soir, étant un peu enrhumé, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 10 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, je travaille jusque vers 4h ; puis Hervé-Bazin vient me prendre et nous allons ensemble voir Roger de Bréon qui est en traitement à la clinique Saint-Louis pour sa jambe toujours malade ; il est au lit pour une quinzaine de jours. Ensuite, nous allons au cours d’agriculture.
Angers, mercredi 11 février 1903
Cours habituels ; en arrivant à la Faculté, nous nous apercevons que nos chaises qui, depuis quelque temps, se cassaient pendant les cours avec une régularité surprenante sous le poids de certains étudiants (peut-être les y aidait-on un peu), ont été remplacées par des bancs, sur lesquels nous sommes fort mal. L’après-midi, Maman arrive à 2h12 de Paris. Le soir à 4h ½, conférence de droit civil. À 9h, nous allons tous, sauf Marie-Thérèse qui souffre de la gorge, passer la soirée chez le doyen M. Gavouyère ; c’est une réunion exclusivement universitaire, il y a environ 35 à 40 personnes ; on chante, on fait de la musique et on sert d’excellents rafraichissements. C’est fini à 11h ½.
Angers, jeudi 12 février 1903
Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 5h, puis je vais au cours d’agriculture. Le soir, congrégation.
Angers, vendredi 13 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon, puis, à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 14 février 1903
Cours habituels le matin ; l’après-midi, je fais une foule de commissions, je vais voir De Bréon etc., puis je vais à l’escrime. Le soir à 9h ¼, je vais avec Maman chez Tante Josepha qui donne un second bal, il y a environ 80 personnes, la plupart différentes de celles du 24 janvier. Une dame, dont j’ai oublié le nom, chante la marche à l’étoile (il y a même un appareil de projection) ; un peu plus tard, on joue une comédie Les convictions de Papa, dans laquelle la fille d’un député se fiche bigrement des députés et des ministres. Entretemps, on danse avec entrain et on fait de nombreuses visites au buffet ; nous rentrons, quand tout est fini à 3h ½. Papa et Marie-Thérèse ne sont pas venus parce que la seconde ne peut pas danser sans son fiancé et que le premier la gardait, ils sont allés dans une soirée intime chez M. René Bazin.
Angers, dimanche 15 février 1903
Je me couche à 4h du matin et me lève à 9h ½, je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, je porte une quinzaine d’invitations pour une petite soirée que nous avons samedi prochain ; puis je vais au salut des Dominicains.
Semaine du 16 au 22 février 1903
Angers, lundi 16 février 1903
Le matin, il n’y a pas de cours de droit international ; j’en profite pour aller voir De Bréon. L’après-midi, je fais 3 visites : à Mme Gavouyère que je rencontre, à la marquise de Kergos, que je ne rencontre pas et à Mme Hervé-Bazin que je rencontre. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Des Monstiers-Mérinville[11] y parle de Montalembert[12], il fait très bien ressortir ses grands mérites et son ardeur pour la cause de la liberté religieuse, surtout de la liberté d’enseignement, mais il oublie de faire remarquer les variations de Montalembert en politique et ses risettes successives à Louis-Philippe, à la république et au Prince-président.
Angers, mardi 17 février 1903
Cours ordinaires le matin. Après le cours, je vais chercher chez le graveur le cachet qui sera renfermé dans l’écrin que j’offre à Marie-Thérèse comme cadeau de noce ; il est prêt, on y a gravé les armes de Saint-Cyr et les nôtres accolées ; je l’apporte chez Girard, on le met dans l’écrin avec le coupe-papier et on l’envoie, dans l’après-midi, à Marie-Thérèse, qui en est enchantée. L’après-midi, je vais faire quelques recherches à la Bibliothèque municipale, puis je vais m’exercer à la danse appelée « Baston » qui est très en vogue cet hiver, chez Letournel. Ensuite, je reviens chez Girard voir la copie du portrait de mon bisaïeul de Lazerme, député des Pyrénées-Orientales de 1827 à 1830, celui-là même à qui Charles X donna le titre de comte (auquel, d’ailleurs, ses ancêtres eu droit, mais qu’ils avaient abandonné depuis fort longtemps)[13] ; la copie a été faite par un artiste de Perpignan, M. Blanquer, d’après un portrait appartenant à mon oncle Joseph de Lazerme. Elle est admirablement réussie ; on l’encadrera, puis on la placera au salon, en face du portrait de mon bisaïeul de Pontich[14]. À 5h, cours d’agriculture. Le soir, je passe la soirée en famille avec Philomène qui est arrivée ce matin à 11h du Mans pour 3 ou 4 jours, congé extraordinaire que lui accordent les dames du Sacré-Cœur, pour permettre à Maman de lui faire faire les toilettes qu’elle mettra au moment du mariage de Marie-Thérèse.
Joseph Lazerme (1787-1853), député des Pyrénées-Orientales de 1827 à 1830 (copie par Jacques Blanquer) – Collection Pierre Lemaitre
Angers, mercredi 18 février 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi à 5h, conférence de droit civil ; au retour, je trouve à la maison M. Max de Saint-Cyr qui arrive pour une dizaine de jours ; il descend chez Tante Josepha, comme lors de son premier séjour à Anger. Le soir à 9h ½, je vais chercher Hervé-Bazin et De La Grandière et nous allons ensemble à la soirée de Mme de Kergos où nous arrivons vers 10 heures. C’est une soirée d’environ 120 personnes suivie d’un cotillon sans accessoire conduit par Mlle Denyse de Kergos avec le lieutenant de Macignac, du 135e, dont j’ai fait la connaissance chez Tante Josepha. Tout est fini avant 2 heures. Je danse avec Mlles de La Masselière, de Richeteau, de La Salle, de Chemeillier, etc., et, pour le cotillon, avec Mlle de Grainville. Ce qu’il y a d’original dans ces soirées (celle-ci est la seconde), c’est que Mme de Kergos n’a fait aucune invitation écrite, elle s’est contentée de faire dire par quelques personnes aux amis qui voudraient venir la voir, de venir le mercredi et le vendredi à partir de 9 heures du soir.
Angers, jeudi 19 février 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, je vais avec papa et Max assister au Cirque-théâtre à une matinée où Talbot[15] et une troupe formée par lui jouent L’Avare et Le Malade imaginaire. Talbot est bien vieux et sa voix cassée a grand peine à se faire entendre ; par contre, ses jeux de physionomie sont remarquables.
Talbot (1824-1904), de la Comédie française
Angers, vendredi 20 février 1903
Cours ordinaires le matin. À midi, M. et Mme Marc de La Bardonnie, toujours chez M. de Boulémont au Lion-d’Angers, viennent déjeuner avec nous. Ils viennent aujourd’hui vendredi parce qu’ils n’ont pas pu venir un autre jour. Ils sont absolument charmants et Marie-Thérèse va trouver eux de très gentils parents.
L’après-midi, je vais un moment à la vente de charité qui a lieu dans la salle des fêtes de la Mairie au profit des Servantes des Pauvres ; j’achète à différents comptoirs tenus par des personnes de connaissance. Ensuite, je vais voir De Bréon. Le soir, je vais à la troisième et dernière soirée de Mme de Kergos à laquelle on m’avait invité, avant-hier, de vive voix. Je danse avec Mlles de Chemeillier, de Beauchamp, de La Salle, de La Masselière, de Richeteau, etc., et, pour le cotillon, avec Mlle de La Selle. Il y a moins de monde qu’avant-hier et tout est fini à 1h ½.
Angers, samedi 21 février 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, je passe 4 heures à la vente de charité, où on m’a invité à être commissaire, à placer des billets de tombola ; j’en place environ 60 et je suis encore obligé d’acheter à plusieurs comptoirs. Le soir à 9h, nous recevons environ 45 personnes, toutes de l’Université ; c’est une simple réception sans danses, pour présenter Max de Saint-Cyr aux collègues de Papa. Une artiste, Mme de Brosnac, chante plusieurs morceaux ; buffet très complet. On se retire avant 1 heure.
Angers, dimanche 22 février 1903
Je me lève à 9 heures et je vais à la grand’messe à Notre-Dame. Je prends avec Philomène le train de 1h05 pour Le Mans où je vais raccompagner Philomène. Au Mans, je vais à Sainte-Croix où je vois quelques abbés que j’y connais et le directeur, M. Quid’Beuf, mon ancien professeur de philosophie ; car il n’y a plus aucun père jésuite, ils sont tous dispersés en ville ; dans une rue, j’en rencontre précisément un, le P. de Nadaillac. Je rentre à Angers par le train de 8h30 du soir.
Semaine du 23 au 30 février 1903
Angers, lundi 23 février 1903
Je me lève à 8h ½. L’après-midi, je vais voir De Bréon.
Angers, mardi 24 février 1903
Le matin, je vais faire une recherche à la Bibliothèque municipale. Le soir, les Magué viennent prendre le thé. L’après-midi, nous assistons tous à une représentation au Patronage Saint-Serge.
Angers, mercredi 25 février 1903
Je vais à la messe à la chapelle Saint-Martin, rue Rabelais, où le P. Barbier fait l’imposition des cendres. L’après-midi, nous allons tous, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, dans l’omnibus du régiment qui est à la disposition de l’oncle Paul, au château du Plessis-Bourré ; superbe château style transition du gothique à la Renaissance construit par Jean Bourré, précepteur des enfants de Louis XI. Entr’autres choses remarquables, il faut citer la salle dite du Parlement et la salle des gardes au plafond à compartiments avec de très belles peintures gothiques. Nous rentrons à Angers vers 5h ½. Le château appartient à la comtesse d’Onsenbray[16] qui nous l’a laissé aimablement visiter.
Château du Plessis-Bourré
Angers, jeudi 26 février 1903
Cours habituels. L’après-midi, je vais faire la visite des pauvres, puis je vais au cours d’agriculture. À 7h du soir, je reçois à dîner quelques amis pour leur présenter Max ; ce sont : Jacques Hervé-Bazin, Henry Bonnet, Hervé de La Guillonnière, René de La Villebiot, Tony Catta et Pierre de Laurière, fils d’une demoiselle de Grammont amie de pension de Maman ; après dîner, on fait de la musique et on joue à de petits jeux ; on se retire un peu avant minuit.
Angers, vendredi 27 février 1903
Cours ordinaires ; en rentrant de cours, Maman m’annonce la mort de notre cousine Antoinette de Roig, mariée depuis le 25 juin 1901 à M. de Lavaur de Laboisse[17] ; elle est morte des suites de ses couches (elle avait donné le jour à un garçon il y a 3 semaines environ) ; elle avait à peine 21 ans ! Pauvre jeune femme ! Je ne la connaissais pas, mais la nouvelle de sa mort nous rend tristes toute la journée. À 1h ½, composition de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon qui est toujours à l’Hôpital Saint-Louis. Le soir, Max repart pour la Dordogne.
Angers, samedi 28 février 1903
Cours ordinaires. Après le cours, le secrétaire M. Maurice Gavouyère nous réunit pour nous faire opter, pour le second semestre, entre le cours de « législation financière » fait par M. François-Saint-Maur[18], et le cours des « voies d’exécution » fait par M. Albert. L’après-midi à 4h ½, je vais voir De Bréon ; en y allant, je rencontre précisément mon ancien camarade De Lavaur de Sainte-Fortunade, cousin (germain je crois) de M. Raymond de Lavaur de Laboisse dont la femme est morte ces jours-ci, je cause avec lui de la mort si triste de notre commune cousine, qu’il n’avait pas encore apprise bien que les journaux l’aient annoncée depuis deux jours. Ensuite, je vais me confesser, puis à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Mars 1903
Semaine du 1er mars 1903
Angers, dimanche 1er mars 1903
Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe célébrée pour les confrères défunts des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul à la cathédrale, où je fais la sainte communion. L’après-midi, je travaille à mon travail pour la Conférence Saint-Louis pour le lundi 9 mars ; à 5h, je vais au salut chez les Dominicains.
Semaine du 2 au 8 mars 1903
Angers, lundi 2 mars 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, à 5h, je vais faire ma visite de digestion à Mme de Kergos ; puis je vais à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Louis, j’y vais malgré une véritable tempête de vent et de pluie. Lucas y lit un assez intéressant travail sur « Le patriotisme et l’internationalisme ».
Angers, mardi 3 mars 1903
Cours habitues. L’après-midi, je vais voir le P. Vétillart qui me dit que M. Lavallée étant malade, il n’y aura pas de cours d’agriculture pendant toute cette semaine.
Angers, mercredi 4 mars 1903
Cours ordinaires, ou, plutôt, cours ordinaire de droit civil, car M. Albert ayant fini son cours de droit international privé, et M. Saint-Maur ne commençant que le 13 mars son cours de législation financière, nous serons privés (?) de second cours pendant quinze jours. L’après-midi à 5h, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 5 mars 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, à 4h ½, je vais chez Bréon à l’Hôpîtal Saint-Louis, mais je ne puis pas le voir, sa famille étant ici aujourd’hui. Après les cours du matin, je porte chez Girard le projet des lettres d’invitation au mariage pour le mariage de Marie-Thérèse. Le soir, à la cathédrale, procession du Saint-Sacrement ; j’y assiste.
Angers, vendredi 6 mars 1903
Cours de droit civil. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon. Le soir, réunion de la congrégation renvoyée d’hier.
Angers, samedi 7 mars 1903
Cours habituels le matin ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures à mon travail pour la Conférence Saint-Louis ; ensuite je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais à l’escrime ; en prenant une leçon de main gauche avec le professeur Bickel, j’attrape un coup de fleuret au-dessous de l’œil gauche, donné par Bickel dans un faux mouvement (j’avais eu le tort de ne pas mettre mon masque pour la leçon, comme je le mets pour les assauts) ; comme le fleuret était mal moucheté, il me fait une petite coupure qui saigne un moment ; si le fleuret avait frappé un centimètre plus haut, mon œil était fortement endommagé ; j’en suis quitte pour me laver souvent la plaie avec de l’eau boriquée chaude et pour avoir pendant quelques jours une croûte sous l’œil gauche. Mais c’est une leçon ; désormais, je mettrai toujours mon masque, même pour les leçons ; du reste, Bickel a dit qu’il l’exigerait de tous ses élèves. Le soir, à cause de ce petit accident qui m’occasionne une certaine inflammation, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 mars 1903
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame ; mon œil va beaucoup mieux, ma plaie est en train de se cicatriser. Je travaille presque toute la journée pour la Conférence Saint-Louis sur « La question arménienne » ; à 5h, je vais voir De Bréon, puis je vais au salut chez les P. dominicains.
Semaine du 9 au 15 mars 1903
Angers, lundi 9 mars 1903
Cours de droit commercial à la place du cours de droit civil, M. Jac étant à l’enterrement, dans l’Orne, de Mme de Capellis, fille de son cousin de Foulques. Ensuite cours de procédure civile, M. Courtois n’ayant pas fini son cours prend l’heure laissée libre par M. Albert qui a fini. L’après-midi, jusqu’à 5h, je travaille à ma conférence de ce soir ; à 5h, escrime. Le soir à 8 heures, je lis mon travail sur « La question arménienne », c’est une étude historique qui a son intérêt en ce moment où la Macédoine est sur le point de se soulever.
Angers, mardi 10 mars 1903
Cours de droit civil et de procédure civile ; l’après-midi, je repasse beaucoup de procédure et de droit international en vue de l’examen de lundi prochain. L’oncle Paul et Tante Josepha viennent nous voir et nous apprennent que le commandant vicomte de Chappedelaine, du génie, s’est blessé ce matin à la tête en faisant une chute de cheval ; ce sera peut-être grave. Je vais faire la visite des pauvres. Maman achève aujourd’hui les invitations pour le mariage de Marie-Thérèse. Si tout le monde accepte, le cortège sera nombreux. Cependant, quelques proches parents nous manqueront pour cause de deuil : chez les Civelli, Tata Mimi viendra probablement ; Marguerite-Marie, ayant perdu son père, le comte des Cordes, la semaine dernière, ne viendra certainement pas ; je ne vois pas non plus que Xavier vienne. Chez les Lazerme de Perpignan, à cause de la mort de la baronne du Limbert[19], mère de Tante Hélène, survenue le mois dernier, nous n’aurons certainement ni Tante Hélène, ni Marthe[20] ; tout au plus, l’oncle Joseph et Carlos[21] viendront-ils et, encore, ce n’est pas sûr. L’oncle Lutrand ayant perdu sa mère au mois d’octobre ne viendra pas non plus, et je ne pense pas que sa femme vienne. Néanmoins, si tous les autres invités acceptent, nous serons très nombreux ; mais il y aura du déchet ! Enregistrons cependant pour aujourd’hui l’acceptation de Mme de Llamby et de ses filles, Louise et Isabelle ; et de Mme de Saint-Jean avec un de ses fils.
Angers, mercredi 11 mars 1903
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi à 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion. Le soir, je vais avec Papa, Tante Josepha et Nénette au sermon de la station de carême à Saint-Serge.
Angers, jeudi 12 mars 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps. Par le courrier du soir, arrivent une foule d’acceptations de nos invitations au mariage de Marie-Thérèse : nos cousins de Lamer[22], d’Albici[23], Companyo[24], Tante Isabelle, nos cousins de Barescut, Mme de Llobet, Mlle Madeleine Batlle acceptent. Le soir, congrégation ; après la congrégation, je vais avec Jacques Hervé-Bazin prendre une tasse de thé dans la chambre de Jacques des Loges qui nous raconte des histoires de la caserne. À 10h, avant de rentrer, nous le raccompagnons à la caserne.
Angers, vendredi 13 mars 1903
L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais place de La Rochefoucauld où Jacques des Loges, hier soir, m’a dit que le général Halter doit passer une revue du peloton des dispensés ; j’assiste à cette revue, on leur fait exécuter toute sorte de mouvements et de manœuvres dont ils s’acquittent d’une façon mathématique. Après dîner, je vais avec Papa à la cérémonie de l’Adoration à Saint-Laud.
Angers, samedi 14 mars 1903
Cours habituels. L’après-midi, je potasse mon examen d’après-demain. Le soir, nous dînons tous chez les Magué, en même temps que Pierre de Laurière.
Angers, dimanche 15 mars 1903
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je travaille mon examen ; à 5h, je vais faire une visite à M. Saint-Maur qui commence mardi son cours de législation financière. Après dîner, je vais avec Papa à la cérémonie de clôture de l’Adoration à Saint-Laud.
Semaine du 17 au 22 mars 1903
Angers, lundi 16 mars 1903
Le matin, il n’y a que le premier cours ; j’en profite pour chauffer mon examen. Je passe cet examen, à la Faculté, de 1h ½ à 3h ½ ; j’ai une blanche de droit international privé ; une blanche-rouge de droit civil et aussi une blanche-rouge de procédure civile ; c’est-à-dire bien plus qu’il n’en fait pour être reçu ; j’avoue que j’ai eu de la chance car je n’avais pas énormément préparé cet examen ; il est vrai que j’avais mis Saint Antoine dans mes intérêts. Il me reste encore à passer le droit commercial, M. Buston n’étant pas venu aujourd’hui pour je ne sais quelle raison. Ensuite, je vais me faire couper les cheveux. À 5h, escrime. À 6h ½, les Magué viennent dîner avec nous pour la dernière fois avec Marie-Thérèse avant son mariage, car Maman et Marie-Thérèse partent mercredi pour Vinça (elles s’arrêteront 3 jours à Sainte-Croix chez les Saint-Cyr). Le soir, Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 17 mars 1903
Le matin, cours de droit commercial et premier cours de législation financière par M. Saint-Maur. L’après-midi, à 2h, je vais la visite des pauvres. À 5h ¼, cours d’agriculture ; ils reprennent cette semaine après une longue interruption occasionnée par l’Assemblée des agriculteurs de France qui a eu lieu tous ces jours-ci et à laquelle M. Lavallée assistait ; il a eu d’ailleurs plusieurs prix pour son exploitation de la ferme de La Sermonnerie. Le soir, Papa reçoit une lettre de Louis Companyo lui annonçant la naissance d’une fille qu’on appellera Elisabeth ; ça va bien, une cousine de plus ! Qu’elle soit la bienvenue ! Mais je doute que ma cousine Marie Companyo[25] soit suffisamment remise, le 18 avril, pour assister au mariage de Marie-Thérèse ; son mari a accepté de venir.
Angers, mercredi 18 mars 1903
Il n’y a qu’un cours ce matin, le cours supplémentaire de M. Courtois n’a pas lieu parce que M. Courtois assiste à l’enterrement de sa cousine Mme de Varannes à Saint-Joseph. À 11 heures, je vais, avec Papa et Tante Josepha, accompagner Maman et Marie-Thérèse à la gare ; elles partent pour Angoulême où elles coucheront et choisiront demain avec Max leur chambre pour Sainte-Croix ; elles iront ensuite passer trois jours à Sainte-Croix, et, de là, se rendront à Vinça pour commencer les préparatifs du mariage. L’après-midi, à 3h ½, je vais à Saint-Jacques me confesser puis je vais voir De Bréon ; il est toujours ici, mais il ne tardera pas à partir pour le château de Bréon d’abord, puis pour Biarritz ; depuis une dizaine de jours, il a eu tout le temps quelqu’un de sa famille auprès de lui. Pauvre garçon, comme il est à plaindre ; voilà 5 semaines qu’il est là ! À 5h, conférence de droit civil ; je n’y passe qu’un quart d’heure (tout juste le temps d’être interrogé) car à 5h 1/4, je vais au cours de machines agricoles qui est fait aujourd’hui au lieu de vendredi. Le soir, je vais avec Papa au sermon de carême à Saint-Serge.
Angers, jeudi 19 mars 1903
Le matin à 7h10, j’assiste à la messe de l’Internat Saint-Martin en l’honneur de la fête de Saint Joseph ; j’y fais la sainte communion ; ensuite, ont lieu les cours ordinaires. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, congrégation plus solennelle que d’habitude à cause de la fête de Saint Joseph. En en sortant, je me trouve au milieu de la retraite aux flambeaux qui escorte un énorme mannequin assis sur un trône et décoré du nom de « S.M. l’Ami-Carême », c’est le commencement des fêtes de la mi-carême qui vont encombrer Angers pendant 3 jours.
Angers, vendredi 20 mars 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, je vais au Palais où se juge devant la Chambre des Appels correctionnels l’affaire de MM. de Chamaillard, sénateur du Finistère[26], le comte de Carheil et Le Gouvello de La Porte pour bris de scellés apposés sur des écoles congréganistes leur appartenant, lors des expulsions de l’été dernier dans le Finistère. Condamnés pour bris de scellés par le Tribunal de Ploërmel, ces messieurs avaient fait appel devant la Cour de Rennes qui avait réformé le jugement correctionnel de Ploërmel ; sur pourvoi du ministère public, la Cour de Cassation a cassé l’arrêt de Rennes et les a renvoyés devant la Cour d’Angers qui les juge aujourd’hui ; j’arrive trop tard pour entendre M. de Chamaillard qui, paraît-il, s’est superbement défendu lui-même, prenant violemment à parti le gouvernement de scélérats qui nous opprime ; cela lui était facile après le vote que la Chambre a émis avant-hier sur les demandes d’autorisation que beaucoup de congrégations d’hommes avaient faites conformément à la loi de juillet 1901 et sur la promesse de M. Waldeck-Rousseau qu’elles seraient examinées avec bienveillance ; le gouvernement de Combes a demandé que la Chambre les rejette toutes en 3 blocs sans passer à la discussion des articles, c’est-à-dire sans examen !!! Et il a posé sur ce point la question de confiance ; naturellement la Chambre, par 300 voix contre 257, lui a donné raison ; c’est le régime de l’étranglement sans phrases ! Lundi prochain viendra le tour du deuxième bloc ; quelques jours après celui du troisième. Puis viendront les demandes d’autorisation qui doivent être examinées au Sénat ; là, sur 60 environ, M. Combes demande l’admission de 5 !!! Puis viendra l’étranglement des congrégations de femmes, en attendant le tour du clergé séculier qui ne peut tarder.
Pour en revenir à notre affaire, j’ai assisté à l’affaire de M. de Carheil[27] ; il avait arraché les scellés mis par ordre de l’autorité administrative sur la maison d’école qui lui appartenait. Un avocat de Quimper le défend admirablement en soutenant que le scellé mis sur cette école l’avait été illégalement vu que, par définition, le scellé ne peut être apposé que sur des objets mobiliers et non sur des immeubles ; donc, la Cour doit acquitter ; l’avocat le soutient en s’appuyant sur divers arrêts de condamnation qui condamnaient « pour bris de scellés apposés légalement par ordre du gouvernement » (donc, a contrario, c’était reconnaître le droit d’enlever les scellés apposés illégalement). Le prononcé de l’arrêt est renvoyé à une audience ultérieure ainsi que pour les 2 autres affaires ; je crains bien que la Cour d’Angers condamne, il y a plusieurs sectaires parmi les conseillers ! Le soir, nous allons au sermon à Saint-Serge.
Angers, samedi 21 mars 1903
Temps superbe et chaud pour le premier jour du printemps. L’après-midi, je passe l’examen de droit commercial renvoyé à aujourd’hui, j’ai une rouge ; donc, pour l’ensemble : une rouge, une blanche, et 2 blanches-rouges, c’est bien plus qu’il ne faut pour le succès ; cela me donne de l’espoir pour juillet ; je vais voir De Bréon et je vais prendre un bain. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 22 mars 1903
J’assiste à la grand’messe à Saint-Joseph où on célèbre la fête paroissiale (messe en musique). À 2 heures, Hervé-Bazin, Bonnet, Des Loges, Hardouin-Duparc et Barrière viennent me chercher, et nous partons tous ensemble pour faire une belle promenade à bicyclette à cause du beau temps. Nous nous dirigeons d’abord vers Saint-Sylvain ; tout à coup, à une descente où j’allais assez vite, je sens ma bicyclette tourner sous moi, zigzaguer pendant 3 ou 4 secondes, puis se laisser choir et moi aussi, je ramasse une formidable pelle ! J’en suis quitte pour de la poussière, mais, à l’allure où j’allais, j’aurais pu me casser un bras ou la tête ; je n’ai même pas une écorchure ! C’est vraiment providentiel ; l’accident a pour cause la sortie de la chaîne, qui n’était pas assez serrée, de la roue dentée du pédalier dans laquelle elle s’engraine ; après 20 minutes d’efforts, aidé par mes camarades, je réussis à la faire rentrer à sa place, je la serre, et nous repartons. Nous allons au château de la Haie-Joulin où Mme Barthélemy, la sœur de Jacques Hervé-Bazin, nous fait aimablement goûter ; nous sommes à Angers à 6 heures. Je n’ai aucune douleur dans la jambe gauche qui a reçu le choc ni dans le bras droit sur lequel je suis aussi tombé ; peut-être sentirai-je quelque chose demain en me réveillant. Le soir, je vais avec Papa en soirée chez M. Albert ; il y a presque toute la Faculté, on joue à divers jeux, notamment au baccarat (avec des jetons !!!) ; on se retire à 11 heures.
Semaine du 23 au 25 mars 1903
Angers, lundi 23 mars 1903
En me réveillant, je ne ressens aucune douleur, pas davantage en marchant ; à peine une légère courbature au bras droit ; je suis ébahi de m’être tiré de ma « pelle » à si bon compte ! Cours ordinaires. L’après-midi visite des pauvres, escrime. Le soir, la Conférence Saint-Louis n’a pas lieu à cause du concert qui a lieu à la salle des Quinconces au profit des Petites-sœurs des Pauvres. Je suis invité à remplir les fonctions de commissaire à ce concert ; j’y vais, en habit, à 8h 1/4, et je me mets à faire placer les gens et à vendre les programmes ; les autres commissaires sont : De Damas, Hervé-Bazin, De La Villebiot, Catta et M. de Bermont. Le concert est superbe, il y a un chœur de jeunes filles de la société dirigé par M. de Romain, j’y reconnais les demoiselles Hervé-Bazin, Mlle de Padirac, les demoiselles Blanc etc. Il y a aussi plusieurs artistes, notamment Mlle Maria Gay, contralto des concerts Lamoureux, qui chante plusieurs très beaux morceaux, et, à la fin, charme l’auditoire, nous surtout, par 3 chansons catalanes !!! qui sont bissées (Mlle Gay, à son type, doit être catalane espagnole) ; Mlle Hasslauer dit plusieurs ravissants monologues et Mlle Ritter, des concerts populaires, joue plusieurs morceaux de piano. La quête faite par Mlles de Chemeillier, Boutton, de Kergos et Bazin, au bras de : Hervé-Bazin, M. de Bermont, De La Villebiot et De Damas, donne 336 francs. Assistance absolument d’élite et salle comble ; tout est fini à 11h ½. C’est égal ! Je ne m’attendais pas à entendre chanter ce soir en catalan !
Maria Gay (1876-1943), chanteuse catalane
Angers, mardi 24 mars 1903
Cours habituels ; l’après-midi à 6 heures, conférence de droit civil au lieu de demain. Le soir, nous allons à la cathédrale au sermon.
Angers, mercredi 25 mars 1903
Le matin, cours habituels. L’après-midi, n’ayant rien à faire, je vais à la salle d’armes. Le soir, je vais avec Papa au sermon et à la cérémonie à Saint-Serge, présidée par Monseigneur.
Avril 1903
Semaine du 11 au 12 avril 1903
Vinça, samedi 11 avril 1903
Longue interruption dans mon journal. Elle s’explique par une assez longue et tenace maladie qui m’a tenu au lit près de quinze jours. Le vendredi 27 mars à Angers, j’ai commencé à me sentir des douleurs dans le dos. Dans la nuit, j’ai eu la fièvre assez forte ; le lendemain, je ne me lève pas, l’influenza était déclarée : fièvre et angine ; après 3 jours, l’angine était enrayée et la fièvre avait disparu, lorsqu’une douleur rhumatismale se déclara au tendon du pied gauche, impossible d’appuyer le pied ; le lendemain, sans cesser de me faire souffrir au pied gauche, elle était aussi au pied droit ; deux jours de soins la font disparaître et nous étions contents, espérant partir bientôt pour le Roussillon, lorsque dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 avril, une nouvelle douleur se déclare au genou gauche : impossible de le plier ; alors, le médecin, au lieu de nous faire rester, veut hâter notre départ, craignant que cette douleur deviennent de plus en plus envahissante et espérant beaucoup du changement d’air ; il voulait nous faire partir dès samedi matin, mais, à cause du mauvais temps, nous retardons jusqu’au dimanche 5 avril ; je me lève dimanche à 10h ½ après 8 jours de lit et Papa, Jules et moi, nous partons à 11h ½ pour Bordeaux et Vinça. Le docteur m’a défendu de marcher et m’a ordonné de garder ma jambe gauche étendue pendant tout le voyage ; dans les gares, pour les changements, des employés aidés de Jules me transportent sur une chaise d’ambulance ; nous passons la nuit à Bordeaux à l’Hôtel Terminus, dans une chambre qui nous avait été préparée. Le lendemain, nous repartons à 8h du matin et, après 2 changements, nous arrivons à Vinça lundi 6 avril à 8h du soir ; je dîne et je me couche ; le lendemain, arrivent Philomène, Tante Josepha, Nénette et la femme de chambre Marie parties d’Angers lundi ; je passe ma journée au lit comme le docteur l’avait recommandé. Dans la nuit de mardi à mercredi, mon genou était à peu près guéri, lorsque je suis attaqué par la dysenterie ! (cinq promenades nocturnes entre 11h du soir et 6h du matin). Donc, encore 2 jours de lit ; en sorte que je ne me suis levé qu’hier vendredi 10 avril après 8 jours de lit à Angers, 2 jours de voyage et 3 jours de lit à Vinça. J’ai trouvé la maison bien aménagée en vue de la noce : la grande salle a été retapissée ; la salle à côté du salon a été tapissée et on y a installé la salle à manger, divers meubles ont été changés de place etc. etc. Aujourd’hui, je vais de mieux en mieux, bien que me sente faible des jambes, et je me lève de nouveau ; j’espère pouvoir assister à la messe demain ; l’oncle Paul arrive ce matin pour plusieurs jours (jusqu’après le mariage). Le soir à 8h ½, arrive Max de Saint-Cyr.
Vinça, dimanche 12 avril 1903 (Fête de Pâques)
Je ne puis pas assister à la procession qui a lieu de trop bonne heure (à 7 heures), mais je vais à la grand’messe à 10 heures, ce qui est ma première sortie. L’après-midi, nous avons la visite de Carlos qui se décide, malgré la mort récente de Mme du Limbert[28], à venir au mariage de Marie-Thérèse. Je me promène avec lui au grand jardin. Il part pour ses 28 jours à Castres, mais, afin qu’il puisse venir, l’oncle Paul écrit à son colonel, qu’il connaît bien, pour lui faire avoir un congé.
Semaine du 13 au 19 avril 1903
Vinça, lundi 13 avril 1903
Maman, Marie-Thérèse, M. de Saint-Cyr et moi nous allons en voiture déjeuner à Ille où se trouvent Papa et Philomène ; nous rentrons à 5 heures.
Vinça, mardi 14 avril 1903
Tata Mimi arrive par le train de 3 heures et demie ; à partir de demain, c’est le grand flot qui arrive. Dans l’après-midi, je vérifie avec Jules plusieurs caisses de vin qui sont arrivées pour la noce. Je vais inviter quelques fermiers de Vinça à venir au dîner des fermiers qui aura lieu à l’Hôtel, le jour du mariage.
Vinça, mercredi 15 avril 1903
À 10h ½, je vais avec l’oncle Paul attendre à la gare l’oncle Hector de Pontich[29]. À 3h ½, arrivent Mme de Saint-Cyr, Mlle de Saint-Cyr[30], l’abbé Gérard de Saint-Cyr[31], M. Marc de La Bardonnie[32] et M. l’abbé Labasse, curé de Sainte-Croix. À 8h du soir, arrivent l’oncle et Tante Delestrac avec Geneviève et Paul[33], et les chanoines Galais et Loizeau ; tout ce monde arrive en vue du mariage. Les Saint-Cyr et M. de La Bardonnie sont logés dans la maison. L’oncle Hector et les chanoines chez le commandant Noëll, les Delestrac chez Mme Thibaut et les abbés de Saint-Cyr et Labasse, avec Max, chez Mme de Llobet[34], car tout le monde s’est mis à notre disposition de la façon la plus aimable pour nous offrir des chambres.
Vinça, jeudi 16 avril 1903
Mme de Saint-Cyr, Mlle, M. l’abbé, Monsieur de La Bardonnie, Max, l’oncle Paul, Marie-Thérèse, Maman et moi, nous partons pour Ille à 9h ½, dans les deux voitures. Nous trouvons à Ille Papa, Philomène et l’oncle Xavier qui y est arrivé avant-hier. À 11 heures, a lieu à la maison la signature du contrat de mariage de Max et de Marie-Thérèse, qui est dressé par Me Truillès. À midi, déjeuner. À 3 heures, nous nous rendons à la Mairie où a lieu le mariage civil célébré par M. Aspès, maire. Il ne peut avoir lieu qu’à un domicile de l’un des époux, c’est-à-dire à Sainte-Croix, à Ille ou à Angers, mais pas à Vinça (au contraire, grâce à une délégation, le mariage religieux pourra avoir lieu à Vinça) ; les témoins de Marie-Thérèse sont l’oncle Xavier et l’oncle Paul ; ceux de Max sont M. de La Bardonnie et l’abbé de Saint-Cyr son frère. À 8h à Vinça a lieu le dîner de contrat qui réunit 23 personnes ; nous avons manqué, dans l’après-midi, la visite de notre cousine Mme d’Albici et de son fils Henri venus de Perpignan[35].
Vinça, vendredi 17 avril 1903
La journée se passe en préparatifs ; cependant, Mme, Mlle et M. l’abbé de Saint-Cyr, M. de La Bardonnie, le curé de Sainte-Croix et Philomène grimpent à Saint-Martin-du-Canigou ; de leur côté, les chanoines excursionnent. Moi, je me promène au grand jardin avec Paul Delestrac, nous tirons des oiseaux. Le soir à 8h, arrive l’abbé Latour ; il loge chez Mme de Llobet.
Vinça, samedi 18 avril 1903
Dès 5h ½ du matin, la maison est envahie par le restaurateur de Perpignan, Gadel, qui fait le dîner et par les 11 garçons ou cuisiniers qu’il amène. Ils installent dans la cuisine un énorme fourneau, apportent des monceaux de victuailles, des chaises en quantité énorme etc. etc. Par le train de 7h, arrivent l’oncle Xavier et Maurice[36]. Après bien des occupations, je m’habille vers 10 heures et je vais à la gare attendre les invités de Perpignan qui arrivent par le train de 10h ½ ; chemin faisant, je rencontre Pierre Cornet[37] et le capitaine de Lamer[38] qui arrivent en automobile. À la gare, c’est un flot énorme. De retour à la maison, je m’occupe d’organiser le cortège ; voici sa composition :
Papa
–
Marie-Thérèse
Max
–
Mme de Saint-Cyr
Garçons d’honneur
Moi
–
Mlle de Saint-Cyr
Commandant de Chasteigner
–
Philomène
Maurice
–
Geneviève Delestrac
Paul Delestrac
–
Nénette
Oncle Xavier
–
Bonne Maman
M. de La Bardonnie
–
Maman
Oncle Paul
–
Tata Mimi
Oncle Hector
–
Tante Josepha
Oncle de Barescut
–
Tante Isabelle Cornet de Bosch
Oncle Delestrac
–
Tante Bonafos
Joseph Cornet
–
Tante Delestrac
Pierre Cornet
–
Cousine de Saint-Jean
Henri de Blaÿ
–
Mme de Barescut
Carlos de Lazerme
–
Cousine de Llamby d’Oms
Cousin capitaine de Lamer
–
Mlle de Llobet
Cousin Companyo
–
Thérèse de Barescut
Cousin Boluix de Lacroix
–
Louise de Llamby dOms
Cousin Ferriol
–
Espérance Truillès
M. Truillès
–
Mimi Jocaveil
Capitaine de Llobet
–
Madeleine Batlle
Cousin Henri d’Albici
–
Isabelle de Llamby d’Oms
Cousin Joseph de Saint-Jean
–
Mlle Durand
M. de Guardia
Xavier Cristau
M. Marie
C’est moi qui suis chargé de faire placer tout le monde. À 11h ¼, le cortège se met en marche. L’église est admirablement décorée de plantes vertes, de fleurs et de lumières. Discours du curé d’Ille et du chanoine Galais, très bien tous deux ; c’est le curé de Vinça qui bénit l’union en l’absence de l’abbé Raoul de Saint-Cyr, cousin de Max qui devait la bénir (au dernier moment, il n’a pu venir). Pendant la messe, nous quêtons : à nous quatre, nous récoltons 145 francs, ce qui est assez gentil pour Vinça ; à la sacristie, long défilé ; beaucoup de gens de Perpignan sont venus à la messe, ainsi que beaucoup de gens de Vinça et d’Ille. Après la messe à 1 heure a lieu un lunch pour les gens venus à la messe, il se passe dans le petit salon du bas de l’escalier, près du petit jardin ; une cinquantaine de personnes environ y prennent part. Quand le lunch est à peu près fini, les gens du cortège viennent au dîner qui a lieu dans la grande salle : 52 personnes y prennent part. De leur côté, 12 prêtres (qui ne peuvent, d’après les statuts diocésains, prendre part aux dîners de mariage) dînent dans l’ancienne salle à manger. La salle à manger et le salon servent pour circuler ; le dîner dure de 1h50 à 5h ½, il y a, je crois, 10 ou 11 plats. Au champagne, M. de Barescut[39] porte un très joli toast où il rappelle le souvenir des défunts de la famille ; après lui, M. de La Bardonnie souhaite la bienvenue à sa nouvelle nièce. Au salon, après le café, le pousse-café et les cigares, on danse un peu, puis tout le monde s’en va pour prendre le train de 6h ½ (peu de personnes partent en voiture). À la gare, au moment où nous disions « au revoir » à Max et à Marie-Thérèse, à tous nos cousins, nous voyons Monseigneur de Carsalade qui est dans le train et qui félicite Papa du mariage de Marie-Thérèse. Nous rentrons à la maison un peu tristes de la séparation. L’oncle Delestrac et Paul, ainsi que les chanoines, sont partis dès ce soir. Vers 8h ½, on se remet à table pour prendre du thé ou du chocolat. À 10h ½, on se retire après une journée bien employée. Certes, tout s’est très bien passé : pas le moindre accroc. La table était admirablement décorée. Toutes les personnes qui ont assisté à la cérémonie nous font compliment et nous disent que c’est le plus beau mariage qu’elles aient vu à Vinça. Ce qu’il y a de consolant pour Marie-Thérèse, c’est qu’il a eu lieu, comme l’a fait remarquer le chanoine Galais, à la place même où avait été célébré celui de Maman et celui de Bonne Maman. Inutile de dire qu’une foule énorme garnissait le fond de l’église et se trouvait sur le passage du cortège. Ce qui nous faisait plaisir aussi, c’était de voir presque tous nos parents réunis autour de nous ; nous n’en aurions eu que fort peu, au contraire, si le mariage avait eu lieu à Angers. Enfin, journée superbe et qui comptera dans l’histoire de la famille !
Vinça, dimanche 19 avril 1903
Nous allons tous à une messe dite pour nous à 9h par l’abbé Labasse. À 10h ½, déjeuner ; à midi, départ de MM. de La Bardonnie, l’abbé de Saint-Cyr, Labasse, de Mme et Mlle de Saint-Cyr. L’après-midi, nous allons au grand jardin et à vêpres.
Semaine du 20 au 25 avril 1903
Vinça, lundi 20 avril 1903
Le matin, je vais me promener au grand jardin, et tirer quelques oiseaux avec M. l’abbé Latour et Geneviève. À midi, départ de Tata Mimi et de M. l’abbé. À 3h ½, de l’oncle Paul ; la maison se dépeuple de plus en plus. Le Roussillon d’aujourd’hui publie un long compte-rendu du mariage. Le voici[40] :
Le Roussillon, 20 avril 1903 – Coupure de presse collée dans le journal intime
Vinça, mardi 21 avril 1903
Le matin, je me lève à 9 heures. L’après-midi, je vais avec Genevève tirer des oiseaux au grand jardin ; je m’y promène aussi pendant une heure avec l’oncle Hector.
Vinça, mercredi 22 avril 1903
Papa arrive d’Ille par la voiture, vers 3 heures. À 2h ½, nous avons la visite de Pierre et de Joseph Cornet. Par le train de 3h ½, partent Tante Josepha, Nénette, Philomène, Tante Delestrac et Geneviève ; nous allons bien tristement les accompagner à la gare, car, pour les Delestrac, au moins, je ne sais pas quand nous les reverrons.
Vinça, jeudi 23 avril 1903
Je vais plusieurs fois me promener au jardin et ma journée, comme les précédentes, se passe d’une façon assez monotone.
Vinça, vendredi 24 avril 1903
À partir de onze heures du matin, le temps se met à la pluie pour le reste de la journée ; aussi, je ne sors pas. Papa, qui devait partir aujourd’hui pour Biarritz et Angers, y renonce, à cause du mauvais temps et parce qu’il est très enrhumé. Du reste, nous le sommes tous : Maman et Bonne maman le sont depuis quinze jours, l’oncle Hector et moi le sommes aussi ; Max, l’oncle Paul et Nénette sont partis enrhumés ; enfin, c’est un rhume quasi-universel.
Vinça, samedi 25 avril 1903
Papa part à 3h ½ pour Angers ; je vais au grand jardin avec l’oncle Hector puis je fais quelques visites de départ.
Semaine du 27 au 30 avril 1903
Angers, lundi 27 avril 1903
Hier matin, départ de Vinça par le train de midi pour Perpignan ; je fais route avec Jules Sabaté[41]. À Perpignan, je fais plusieurs visites ; je vais voir mes cousins Bonafos et Cornet de Bosch, que je rencontre (on me montre, chez les Cornet, la petite Elisabeth Companyo), et D’Albici et De Lazerme, que je ne rencontre pas (toutefois je rencontre l’oncle Joseph de Lazerme dans la rue). J’assiste aussi à une partie des vêpres à Saint-Jean où c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration, mais je n’ai pas le temps d’attendre la fin. À 4h ½, je suis à la gare ; j’y trouve Madame de Llamby, avec Louise et Isabelle, venues pour voir Maman à son passage. À 5 heures, je prends avec Maman (arrivée de Vinça avec Marie par le train de 4h ½), le train pour Narbonne où nous dînons et prenons à 8h 13 le train pour Bordeaux ; nous sommes seuls presque tout le temps et dormons assez bien. À Bordeaux, nous déjeunons, allons entendre la messe à la cathédrale, et reprenons le train de 9 heures pour Montreuil-Bellay où nous changeons encore et nous arrivons à Angers à 4h35 par la pluie ; Papa nous attendait à la gare.
Angers, mardi 28 avril 1903
Le matin, je dors jusqu’à 9 heures. L’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin ; il m’annonce qu’il a été ajourné lors du conseil de révision pour faiblesse des bras ; pourvu que pareille chose ne m’arrive pas demain !
Angers, mercredi 29 avril 1903
Le matin à 9 heures, je vais passer mon conseil de révision à la Préfecture ; je passe vers 10h ½ et je suis ajourné pour faiblesse de constitution ; cela, comme pour Hervé-Bazin, vient aussi des bras probablement, car, avant de se prononcer, le major m’a examiné les bras avec soin ; il se peut aussi, et c’est même probable, que cet ajournement soit le résultat de mon influenza qui m’a fait beaucoup maigrir. Quoi qu’il en soit, c’est fort ennuyeux, car pour la commodité de mes études, j’étais très content de faire mon service militaire cette année après la licence. Par contre, c’est une année de gagnée sur trois ; donc, le doctorat devient moins nécessaire ; si même j’étais de nouveau ajournée l’année prochaine, il ne me serait plus utile du tout. Tout cela demande réflexion et mon ajournement pourrait bien être le point de départ d’une grave décision !
Angers, jeudi 30 avril 1903
Je recommence à suivre les cours ; ce matin, cours de droit commercial et de législation financière. Aujourd’hui comme déjà hier, il est de plus en plus question de notre retour définitif en Roussillon. Nous ne restions à Angers en effet que pour notre éducation ; or, celle de Marie-Thérèse est terminée depuis 2 ans, celle de Philomène sera terminée dans 2 mois, et quant à moi j’espère être licencié en droit en juillet prochain ; puisque je suis ajourné et que je n’ai donc plus que 2 ans de service militaire à faire au lieu de 3 (et que même il me sera facile de me faire ajourner l’année prochaine, ce qui me dispenserait de 2 ans de service sur trois), je ne vois pas l’utilité de pousser jusqu’au doctorat en droit, ce diplôme ne me servira pas pour ma carrière d’agriculteur ; rien ne nous retient donc plus à Angers. Beaucoup de raisons, au contraire, nous commandent d’en partir ; d’abord l’enseignement fatigue Papa qui souffre souvent de la gorge et qui a la voix cassée vers la fin de l’année scolaire ; puis le séjour dans une grande ville, si loin de nos propriétés est doublement coûteux : à cause de la cherté de la vie à Angers et parce que cela nous oblige à donner nos vignes du Roussillon à portion de fruits et diminue d’autant notre revenu. Pour toutes ces raisons, j’ai lieu de croire que cette année sera la dernière de notre séjour à Angers.
Mai 1903
Semaine du 1er au 3 mai 1903
Angers, vendredi 1er mai 1903
Cours habituel (droit civil seulement, car il n’y a plus, maintenant, de second cours 3 fois la semaine). L’après-midi, à 4h ½, je vais à la gare attendre Max et Marie-Thérèse qui arrivent aujourd’hui de Paris pour une huitaine ; mais leur train ayant du retard, je ne puis pas les attendre et je vais au cours de machines agricoles à 5h ¼. Je les trouve, en arrivant à la maison, enchantés de leur vie commune. Le soir, les Magué viennent prendre le thé.
Angers, samedi 2 mai 1903
L’après-midi, à 5 heures, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 mai 1903
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais tenir compagnie à l’oncle Paul qui est dans son lit souffrant de la migraine ; je vais porter aux familles pauvres les bons de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, nous allons à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale.
Semaine du 4 au 10 mai 1903
Angers, lundi 4 mai 1903
Le matin, cours habituels. L’après-midi, je vais avec Papa voir Mmes Jac et Gavouyère qui m’avaient invité à dîner avant les vacances de Pâques (sans que, d’ailleurs, je puisse m’y rendre, à cause de mon influenza) ; je ne rencontre que la seconde. Le soir, Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 5 mai 1903
Le matin, cours de droit civil à la place du cours de droit commercial M. Buston étant malade ; quant au second cours, M. Saint-Maur nous a prévenu samedi qu’il n’aurait lieu que demain. L’après-midi, je vais avec Papa faire une visite de digestion à Mme Albert pour son invitation du 22 mars ; à 5h ¼, cours d’agriculture (économie rurale).
Angers, mercredi 6 mai 1903
Le matin, cours de droit civil et de législation financière ; l’après-midi à 3h, conférence de droit civil.
Angers, jeudi 7 mai 1903
Cours de droit commercial et de législation financière. L’après-midi, vers 4h ½, je vais visiter la nouvelle salle d’escrime de mon professeur M. Bickel, à la rue Corneille ; elle est beaucoup plus vaste et bien mieux organisée que l’ancienne ; mais je ne pourrai pas en profiter de longtemps, car, pendant quelques mois, je vais remplacer l’escrime par de la gymnastique. Le soir à 8h ½, nous allons à la petite soirée de Mme Mongazon[42] ; il y a, en-dehors de nous et des Saint-Cyr, Pierre Hardouin-Duparc, Mme et Mlle Buston, le lieutenant-colonel et Mme Lenoir, parents de Mme Mongazon. Nous nous retirons à 11 heures.
Angers, vendredi 8 mai 1903
Cours de droit commercial le matin (pour remplacer celui qui n’a pas eu lieu mardi) ; à 1h ½, composition de droit commercial ; à 5h ¼, cours d’agriculture.
Angers, samedi 9 mai 1903
Le matin, cours habituels. Au retour de l’Université, je suis surpris dehors, et sans parapluie (car il faisait beau à 8h quand j’ai quitté la maison) par une terrible averse de grêle que je suis obligé de subir jusqu’à ce que j’ai trouvé un tram ; après les gelées du mois dernier, voilà qui va achever les vignes en Anjou ! Il y a eu aussi vers le 20 avril de fortes gelées en Roussillon, mais nos vignes ont été à peu près complètement épargnées ; nous pouvons en dire autant pour l’orage de grêle de mercredi ; toutes ces gelées (qui ont enlevé plus des ¾ de la récolte dans le Bordelais, dans l’Aude et dans l’Hérault) ont eu pour résultat une grande hausse sur les prix ; si nous continuons à être épargnés par les fléaux, nous pouvons espérer une bonne année de vin. Nous déjeunons avant onze heures, et, à midi, nous sommes tous dans le quartier Saint-Laud où nous faisons escorte, avec environ 300 catholiques (hommes et femmes) aux onze Pères capucins qui passent aujourd’hui en correctionnelle pour ne s’être pas dispersés après la signification du refus d’autorisation de leur congrégation ; chemin faisant, notre groupe grossit et quand nous arrivons devant le Palais de justice, nous pouvons être 500 environ ; je réussis, avec Papa et quelques personnes, à pénétrer dans le Palais, et au moment où les Pères montent les marches du Palais, la foule massée devant la porte les acclame longuement. Pendant près de deux heures, nous entendons juger M. Dominique Delahaye, président de la Chambre de commerce (la bête noire du préfet), qui, le jour de l’apposition des scellés sur le couvent des Oblats, s’était livré à quelques plaisanteries sur le juge de paix ; poursuivi pour outrages à un magistrat, il attrape 200 fr. d’amende, à cause des circonstances atténuantes. Ensuite, vient le procès des Capucins. À l’appel de son nom, le supérieur lit une belle déclaration dans laquelle il dit qu’en vivant en communauté et en priant avec ses frères en religion, il ne fait qu’user de son droit de citoyen français, et qu’il ne reconnaît pas à l’État le droit de l’en empêcher ; ni l’amende ni la prison ne nous font peur, dit-il, car, après notre jugement, nous en subirons un autre, celui du juge infaillible qui sonde les consciences ; tous les Capucins s’associent à cette déclaration ; puis le procureur de la République (un Roussillonnais, M. Jacomet de Boaçà[43], de Prades) prononce son réquisitoire ; il dit que les Pères, en ne se dispersant pas après notification de leur refus d’autorisation, tombent sous le coup des pénalités de la loi du 1er juillet 1901. L’avocat M. Perrin, professeur à l’Université, démontre que les Pères sont toujours protégés par leur demande d’autorisation, qui n’a pas été examinée, car la Chambre a refusé de passer à la discussion des articles du projet de loi sur les demandes d’autorisation, et, de plus, le projet, après le refus de la Chambre, n’est pas allé au Sénat, ce qui est contraire à la loi de 1901 pendant la discussion de laquelle M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, avait dit formellement qu’en cas de refus d’autorisation par l’une des deux chambres, le projet devait quand même aller devant l’autre. Vient ensuite le procès des Pères oblats qui est absolument identique, aussi leur avocat M. Gain, pour ne pas répéter ce qu’a déjà dit M. Perrin, élève le débat et, se plaçant sur le terrain de la justice et du droit de tous les citoyens à la liberté, déclare que les Pères ont les mêmes droits que les autres, et dit que, s’ils sont condamnés aujourd’hui, la justice aura son heure sur notre terre de France ; sa péroraison est accueillie par une salve d’applaudissements ; alors, le président, M. Joussaume, fait évacuer la salle, mais c’est un coup d’épée dans l’eau car tout est fini ; on n’a plus qu’à attendre le jugement ; il est rendu une demi-heure après ; les Pères (Capucins et Oblats) sont condamnés à 25 fr. d’amende ;il fallait s’y attendre, car le tribunal, aussi bien que la Cour d’Angers, ne brille pas par son indépendance. À la sortie des Pères, une foule d’environ 3000 personnes est massée devant le Palais ; les dames, parmi lesquelles Maman et Marie-Thérèse, ont acheté des fleurs et en jonchent le sol devant les Pères ; cependant, ceux-ci sont encadrés chacun par 6 hommes se donnant le bras, ce qui fait un important cortège dont je suis ; le cortège est lui-même entouré de gendarmes à pied et d’agents de police et précédé de gendarmes à cheval ; au moment de la sortie du Palais de justice, une immense acclamation retentit ; mais aussitôt, on entend des sifflets, des cris de « À bas la calotte », « Vive la Sociale », etc. poussés par plusieurs centaines de voyous mêlés aux manifestants ; ils se mettent à lancer de la boue, des pierres, des trognons de choux, des pommes de terre etc. sur les Pères et entonnent l’Internationale. Tout le long du chemin, jusqu’au couvent des Capucins, la double manifestation suit le cortège en proférant des cris très différents ! Le cortège s’avance en silence (c’est le mot d’ordre) mais nous avons les oreilles endolories par les cris de « Vivent les Pères », « Vive la liberté », proférés par nos amis, et par ceux de « La calotte hou ! hou ! », « À bas la calotte », « À bas les Pères », « À bas la Patrie », et autres aménités, et par les accents de la Carmagnole et de l’Internationale, qui viennent de l’autre camp ; de temps en temps, une pierre ou un trognon de divers légumes tombe au milieu de nous ; mais nous sommes bien protégés par les gendarmes. Un moment sur le boulevard, Papa, Maman, Marie-Thérèse et Max se trouvent isolés au milieu d’un groupe de voyous, ils sont insultés, et Papa, qui n’a pas d’armes (pas même une canne) leur fait face en croisant les bras ; ils n’osent pas frapper, à cause du voisinage des gendarmes, mais ils se vengent en jetant une pomme de terre sur la figure de Marie-Thérèse. En arrivant à la place Saint-Laud devant le couvent, les forces de gendarmerie et de police se déploient pour ne laisser passer sur la place que les Pères et leur cortège ; ils sont appuyés par un peloton de dragons ; au-dessus de la porte de la chapelle, des mains amies ont placé une grande pancarte aux couleurs nationales avec les mots : « Liberté, Égalité, Fraternité », ô ironie !!! La vue de cet emblème, le tintement de la cloche du couvent qui sonne le glas de la liberté, les cris des deux catégories de manifestants, la vue des dragons et des gendarmes et du cortège qui s’avance silencieusement sur la place, tout cela est profondément impressionnant ; au moment où le cortège arrive à la porte du couvent, un jeune homme s’avance au-devant des Pères et leur offre un magnifique bouquet (produit d’une collecte faite en partie par Marie-Thérèse) ; alors le cortège des Pères pousse une immense acclamation en leur honneur, et on pénètre dans la chapelle où nous entonnons le Magnificat ; puis le Père supérieur nous remercie en termes émus de nos témoignages de sympathie, et, avant notre départ, récite avec nous 3 Ave Maria pour les persécuteurs des Pères ; j’avoue que, pendant le Magnificat, en chantant la strophe « Deposuit potentes de sede… », j’adressais au Ciel de bien ferventes prières pour qu’il hâte la chute de ce misérable Combes et de tout ce gouvernement de bandits !!! Je rentre à la maison avec un groupe d’amis sans rencontrer de manifestants ; mais quand j’arrive à la maison à 8 heures, Papa et Maman me racontent que, n’ayant pu entrer dans la cour de Saint-Laud à cause du barrage de gendarmes, ils ont été un moment entourés de contre-manifestants et ont dû subir leurs cris haineux et leurs crachats (Max en a reçu sur son chapeau). Max avait un revolver chargé sur lui, ainsi que beaucoup d’autres de nos amis (moi, j’avais un casse-tête, et Maman, un coup de poing américain) ; Papa et Maman ont été témoins de deux rixes entre manifestants du côté de la rue Hoche ; des coups de canne ont été échangés ; un vieillard a été blessé par des contre-manifestants. Il est probable que ces voyous, contenus par les gendarmes jusqu’à présent, profiteront de la nuit pour commettre des agressions, comme ils l’ont déjà fait le 23 avril, sur des passants inoffensifs. En somme, malgré la condamnation des Pères et la contre-manifestation (qui d’ailleurs ne comprenait que la lie de la populace), belle journée à Angers pour la cause de la liberté ! Il faut reconnaître que les mesures d’ordre ont été bien prises ; l’honneur en revient au maire, M. Bouhier, qui n’a pas voulu voir se reproduire les agressions et les rixes qui ont accompagné l’apposition des scellés sur les couvents des Capucins et des Oblats, le 23 avril dernier. J’espère que les Pères vont faire appel du jugement qui les condamne ; nous reverrons alors une nouvelle manifestation comme celle d’aujourd’hui ; il faut s’en réjouir, car cela habitue les Catholiques à s’organiser, à se compter, et impressionne beaucoup la population.
Denis Jacomet dit « Jacomet de Boaçà » (1858-1929), substitut du procureur à Angers en 1902-1904, futur conseiller à la Cour de Cassation – Collection privée
Angers, dimanche 10 mai 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À midi, nous avons à déjeuner Jacques Hervé-Bazin et les Magué. Les journaux locaux racontent tout au long les manifestations d’hier. Les rixes ont été plus graves qu’on ne l’avait cru tout d’abord ; c’est ainsi qu’un vieillard a été renversé et piétiné par les apaches gouvernementaux ; un clerc d’avoué a reçu des coups de pied dans le ventre ; un tailleur a reçu sur la tête un formidable coup de canne qui lui a fendu le crâne ; des prêtres ont été renversés et piétinés ; enfin, l’agression la plus lâche a été celle dont le jeune Henri de la Selle, à peine âgé de 16 ans, a été victime ; il a reçu dans le dos, puis sur la figure, de formidables coups de poing d’un voyou qui a pris la fuite et n’a pu être rattrapé. Transporté évanoui et perdant son sang par une blessure au front, chez le Dr Dezanneau, on se demande s’il ne perdra pas l’œil. Toutes ces collisions ou, pour mieux dire, ces agressions, se sont produites après le retour des Pères dans le couvent, et entre la cour Saint-Laud et la place de l’Académie ; parce que toutes les forces de police et de gendarmerie étaient massées dans la cour Saint-Laud ; ça a été là une lacune dans les mesures d’ordre. Le soir vers minuit, des personnes qui sortaient d’une conférence donnée par le triste abbé Bosseboeuf dans la salle des fêtes du Grand hôtel (il aurait pu mieux choisir son jour), ont été assaillies par des apaches trainant dans les rues et ont dû tirer des coups de revolver dont les balles sont allées s’aplatir sur la devanture des Nouvelles Galeries ; des consommateurs attablés devant le Café Gasnault ont été également insultés et menacés par des bandes d’apaches. Il est à remarquer que parmi tous ces apaches, aussi bien que parmi ceux qui insultaient les Pères hier soir, il n’y avait pas d’ouvriers ; ces bandes, d’ailleurs assez peu nombreuses (environ 4 à 500) se composaient du rebut de la populace, de repris de justice, presque tous âgés de 15 à 20 ans à peine. Je suis tout étonné le matin d’apprendre que M. Maurice Gavouyère est venu prendre de mes nouvelles ; il me croyait blessé dans les bagarres d’hier ; je m’explique ce qui a pu le lui faire croire : le Petit Courrier de ce matin (Le Maine-et-Loire ne paraît pas le dimanche) a raconté l’agression dont Henri de la Selle a été victime, sans le nommer et a dit, du reste à tort, que sa mère et sa sœur présentes l’avaient relevé ; comme le malheureux jeune homme n’était pas nommé et que M. Gavouyère m’avait vu dans la manifestation et avait vu aussi Maman et Marie-Thérèse, il s’est figuré que c’était moi le blessé, alors que je m’en suis retourné le plus tranquillement du monde avec M. Gavouyère père, M. Jac et d’autres, sans me douter de ce qui se passait en même temps dans la rue Marceau. À 6 heures, nous allons au salut chez les Dominicains, qui ne sont plus 48 comme avant, mais seulement 14, tous leurs novices ayant quitté la France ; si leur maison d’Angers est encore ouverte sans que cela ait donné l’ouverture de poursuites contre eux, c’est qu’après le rejet de leur demande d’autorisation, ils ont formé une demande subsidiaire d’autorisation pour 3 maisons, comme préparatoires aux missions (celles d’Angers, de Paris et de Marseille) ; je crains bien qu’ils ne soient, dans cette nouvelle démarche, les dupes des paroles mielleuses à dessein de l’exécrable Combes, et j’aurais mieux aimé leur voir suivre l’exemple des Capucins et des Oblats !
Semaine du 11 au 17 mai 1903
Angers, lundi 11 mai 1903
Le matin, cours de droit civil. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez Mme Mongazon que je ne rencontre pas. Je vais aussi chez M. Jac. Je vais m’entendre avec le docteur Taupard, directeur de l’établissement d’hydrothérapie, aérothérapie etc. du boulevard du Château, au sujet des leçons de gymnastique respiratoire que je dois prendre. Un jeune homme m’arrête dans la rue pour me demander de mes nouvelles ; lui aussi m’avait cru blessé, sur la foi de M. Maurice Gavouyère ; décidément, on veut à toute force faire de moi une victime. Enfin, dans plusieurs salons, Maman qui fait aujourd’hui beaucoup de visites, est obligée de démentir les prétendues blessures que j’aurais reçues ; c’est plus que curieux ! Le soir, nous dînons chez les Magué ; après dîner, je vais à la Conférence Saint-Louis, pour laquelle on avait annoncé une conférence de Roussier ; mais, comme lundi dernier, il fait dire qu’il n’est pas prêt ; décidément ! Il se fiche de nous ; déplacement inutile.
Angers, mardi 12 mai 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais faire l’acquisition d’un revolver de poche à 5 coups, calibre 8mm10 ; c’est un joujou qui est fort utile par le temps qui court, car nous en viendrons bientôt à être obligés de nous faire justice nous-mêmes, car l’action du Parquet qui est si implacable contre les adversaires du gouvernement, est d’une faiblesse voisine de la complicité contre les apaches qui cognent sur les Catholiques. C’est ainsi qu’aucun des auteurs des agressions du 23 avril n’a été arrêté à Angers ; et, quant à ceux des agressions de samedi, il en est de même jusqu’à présent, et il n’est probable qu’ils resteront introuvables ; rien d’étonnant à cela, puisque « ces Messieurs » sont les auxiliaires de Combes. L’armurier me dit qu’il a vendu, depuis un mois, un très grand nombre de revolvers ; c’est la guerre civile qui se prépare, déchainée par le gouvernement républicain. À 3 heures, je vais prendre une leçon de gymnastique respiratoire, c’est une Suédoise qui me la donne sous la direction du docteur Topart ; cela consiste à faire certains mouvements et à respirer en même temps de manière à faire entrer dans les poumons la plus grande quantité possible d’oxygène. À 5h ¼, cours d’économie rurale. Max et Marie-Thérèse vont dîner chez le commandant de Chappedelaine.
Angers, mercredi 13 mai 1903
Cours de droit civil. L’après-midi, visite des pauvres. À 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion par le P. (officiellement M. l’abbé) Barbier. Les Magué viennent prendre le thé avec nous et disent « Au revoir » à Marie-Thérèse qui part, avec son mari, pour Sainte-Croix où elle va commencer sa nouvelle vie. C’est le cœur un peu serré que nous lui disons « Au revoir » à 10 heures.
Angers, jeudi 14 mai 1903
Cours habituels. L’après-midi, je vais prendre le thé chez Hervé-Bazin ; je m’y retrouve avec plusieurs camarades : De Kergaradec, De Pontgibaud, Catta, Des Loges, De La Guillonnière, De la Grandière. À 8 heures, réunion de la Congrégation.
Angers, vendredi 15 mai 1903
Le matin, cours ordinaire de droit civil et cours de législation financière à la place du cours de demain. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, je vais avec Segot au Palais pour tâcher de recueillir quelques tuyaux sur l’affaire du frère Charles ; à cause du huis-clos, impossible de pénétrer dans la salle d’audience, mais à 4 heures, nous apprenons que l’affaire, après l’audition des témoins, a été renvoyée à demain pour le réquisitoire, la plaidoirie et le verdict. À 5h ¼, cours de machines agricoles. Le soir, nous avons Nénette à dîner, puis son père et sa mère viennent passer la soirée avec nous.
Angers, samedi 16 mai 1903
Cours de droit commercial. L’après-midi, vers 4 heures, je vais au Palais ; la salle des pas perdus est envahie par une soixantaine d’apaches qui vont sans doute crier ferme si le frère Charles est condamné. Dès la fin de la plaidoirie, le huis-clos est levé et je puis pénétrer au prétoire ; après une demi-heure d’attente, la cour et le jury rentrent et le chef du jury lit le verdict ; il est négatif sur toutes les questions, c’est donc l’acquittement. Quel camouflet pour le Patriote qui avait monté toute cette affaire !!! L’acquittement du frère Charles est sa condamnation ; à la place du frère, je lui intenterais une action en dommages-intérêts, car, très certainement, le Parquet ne marchera pas contre un journal tout dévoué au gouvernement. Les apaches, décontenancés, se portent vers la sortie espérant faire une conduite de Grenoble au frère Charles ; mais celui-ci est sorti par une petite porte ! Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, tout le monde commente le verdict d’acquittement, tous les journaux locaux (sauf le Patriote) publient une édition spéciale. C’est que cette affaire passionnait l’opinion à Angers ; c’était, en effet, un coup monté contre les religieux, comme il y en a eu tant depuis quelques années (comme l’affaire du frère Flamidien à Lille[44], ou celle de l’abbé Santol[45]). Mais les sectaire finiront par renoncer à ce genre d’attaques, car elles ratent toujours ; c’est ainsi que, presque en même temps, 3 frères poursuivis pour attentats à la pudeur ou excitation de mineurs à la débauche viennent d’être acquittés : le frère Charles par la Cour d’assises de Maine-et-Loire ; un autre devant celle du Finistère ; et un 3ème, devant celle de Lot-et-Garonne ; au grand jour de la Cour d’assises, les accusations odieusement échafaudées dans les ténèbres des Loges s’évanouissent comme des fantômes !
Angers, dimanche 17 mai 1903
Je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame. L’après-midi, je commence par me promener du côté des allées Jeanne d’Arc, puis je vais au salut chez les Dominicains. Le soir, les Magué viennent prendre le tilleul. À 2 heures, au Cirque-théâtre, il y a une conférence donnée par le citoyen Renaudel, de L’Action (journal de l’ex-abbé Charbonnel) sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme cette conférence est donnée aujourd’hui même dans plus de 20 villes, par les soins du même comité, les journaux catholiques y voient un plan de la Franc-maçonnerie pour forcer a main au gouvernement et, à la suite de troubles dans les églises, lui faire prendre l’initiative de la dénonciation du Concordat (le gouvernement ne demande pas mieux). On craint donc des troubles dans les églises comme il y en a eu dimanche dernier à Aubervilliers ; aussi une compagnie du génie et un escadron de dragons sont consignés ; mais il ne se passe rien, à Angers du moins.
Semaine du 18 au 24 mai 1903
Angers, lundi 18 mai 1903
Cours de droit civil le matin. L’après-midi je travaille de 2 heures à 7 heures avec une interruption de 45 minutes pour faire une petite promenade à bicyclette. Les journaux racontent avec beaucoup de détails les désordres qui se sont produits dans plusieurs églises envahies par les Révolutionnaires. Sous prétexte d’empêcher d’anciens jésuites sécularisés de parler, l’église de Notre-Dame de Plaisance et celle de Belleville, à Paris, ont été envahies par des bandes d’apaches qui ont voulu escalades les chaires ; mais les Catholiques veillaient ; ils ont été repoussés à coups de gourdins et chassés au-dehors où ils ont attendu la sortie des fidèles pour leur cracher au visage et les bousculer. Néanmoins, les prédicateurs sont restés en chaire et les cérémonies ont suivi leur cours, grâce au dévouement des Catholiques qui ont bravé les coups pour défendre la liberté religieuse. Une dizaine de personnes ont été blessées à Belleville, quelques-unes grièvement. Mais la victoire est restée aux Catholiques. C’est comme cela qu’on doit faire partout ; il faut faire comprendre aux postérieurs de ces énergumènes que nos cannes et s’il le faut nos revolvers sont à leur service pour le jour où ils viendront nous provoquer dans nos églises !!! Notre Seigneur a bien chassé à coup de cordes les voleurs du Temple ! Dans plusieurs villes de province, à Clermont, à Toulon, et ailleurs, graves bagarres à la suite de manifestations de ce genre. Partout, les Catholiques se sont montrés ; c’est bien ! L’heure n’est plus aux paroles, mais aux arguments frappants !
Angers, mardi 19 mai 1903
Cours habituels le matin. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 heures, puis je vais au cours d’agriculture. Le soir, Maman qui arrive du Mans où elle est allée voir Philomène, nous apporte la confirmation d’une triste nouvelle qui courait à Angers depuis deux jours : le Sacré-Cœur du Mans va être fermé. Chaque jour apporte un nouveau deuil pour la liberté ! Ces dames se croyaient à l’abri de toute persécution car leur congrégation était autorisée par une ordonnance de Charles X et un décret de Napoléon III ; mais le gouvernement prétend, ainsi qu’il le fait pour beaucoup d’autres congrégations, que cette autorisation ne visait que la maison-mère et il exige l’autorisation de chaque maison ; comme ces dames n’ont pas fait, après la loi de 1901, de demande d’autorisation (laquelle, d’ailleurs, leur aurait été refusée), on vient de leur signifier d’avoir à fermer leur établissement et à se disperser, et cela à un mois de la fin de l’année scolaire ! Elles renvoient leurs élèves dans quinze jours, et elles-mêmes s’en iront dans un mois. Je préfèrerais les voir rester dans leur maison et s’en laisser arracher de force ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, mercredi 20 mai 1903
Cours ordinaires le matin. L’après-midi, conférence de droit civil ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, jeudi 21 mai 1903
Le matin, à l’occasion de la fête de l’Ascension, je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, malgré la chaleur, je vais voir de chez M. Baugas les courses bicyclette sur l’avenue Jeanne d’Arc. Le soir, Mois de Marie à la cathédrale.
Angers, vendredi 22 mai 1903
Cours de droit civil. À 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, malgré une chaleur de 30°, je vais avec M. Neveu placer des billets de la loterie Saint-Vincent-de-Paul dans le quartier Saint-Serge. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. Je reçois une lettre de Xavier me donnant les derniers tuyaux sur la course d’automobiles Paris-Madrid[46], à laquelle il prendra part, et que nous irons voir passer l’oncle Paul et moi ; sa voiture (Clément, légère, 30 chevaux d’après certains journaux, 40 d’après d’autres, peinture jaune et rouge, n°62) se reconnaîtra assez facilement à cause de ces renseignements et des croquis qu’il m’en envoie.
Sainte-Catherine-de-Fierbois (Indre-et-Loire), samedi 23 mai 1903
Cours ordinaires. Tout de suite après, je reviens vite déjeuner et je prends le train de 11h44 pour Tours ; j’y arrive à 2h25 avec un peu de retard ; j’en repars à 2h59 et je retrouve à Saint-Pierre-des-Corps l’oncle Paul, parti d’Angers à 1h ½. Nous montons ensemble dans l’express de Bordeaux et nous descendons à 3h55 à la station de Sainte-Maure. Une voiture (une vraie guimbarde) nous conduit à Sainte-Catherine-de-Fierbois ; en route, nous rencontrons une foule de teufs-teufs qui roulent dans la direction de Bordeaux ; ils sont tous remplis de dames ; nous pensons que ce sont les femmes (ou les maîtresses) des coureurs de Paris-Madrid qui les précèdent à Bordeaux pour assurer le gîte. À Sainte-Catherine, nous descendons dans une auberge où nous retenons 2 chambres, puis nous visitons un magnifique parc entourant le superbe château du marquis de Lussac ; puis le curé nous fait visiter en détail l’église fort ancienne, puisque c’est dans cette église que Jeanne d’Arc envoya prendre son épée, sur l’ordre de ses voix ; elle était cachée sous l’autel et tout le monde ignorait son existence. Une légende dit que c’est l’épée de Charles Martel que celui-ci y aurait laissée lorsqu’il vint prier dans l’église après sa victoire de Poitiers ; une plaque de marbre et plusieurs vitraux rappellent cet épisode. Le curé nous parle beaucoup de notre cousin le vicomte de La Villarmois[47], qui possède un fort beau château (le château de Montgoger) près du village voisin (Villeperdue). Nous nous couchons à 9h ½.
Angers, dimanche 24 mai 1903
Nous nous levons à 4h ¼ et, à 5h ¼, nous sommes sur la grand’route Paris-Bayonne que doit suivre la course Paris-Madrid. Elle est sillonnée d’automobiles et de cyclistes venus pour préparer la voie aux coureurs ou simplement en curieux comme nous. Nous la suivons pendant 5 kilomètres environ, jusqu’au chemin qui s’en détache pour aller à Villeperdue. Là, près d’un groupe très nombreux d’automobilistes, de cyclistes et de curieux, nous nous asseyons sur un des côtés gazonnés de la route et nous attendons le passage de la course. La première voiture qui arrive est le n°3 (type Renault) montée par Louis Renault ; elle passe à une effroyable vitesse, qui doit être ici du 110 ou du 120 kilomètres à l’heure ; il est 7h, 18 ½. Nous sommes à 240 kilomètres du point de départ (Versailles) et cette voiture en est partie à 3h32 ; comme il y a entre Versailles et le point où nous sommes 10 arrêts obligatoires (qu’on appelle neutralisations) d’une durée totale de 97 minutes, Renault a couvert ces 240 kilomètres en 129 minutes !!! Ce qui fait une moyenne de 112, 500 kilomètres à l’heure (près de deux à la minute) ; c’est plus que les trains les plus rapides, mais aussi le bruit courait ce soir à Tours que Renault s’était tué en arrivant à Poitiers. Un quart d’heure après, passe une seconde voiture, le n°14. À 7h 8 ½, passe celle conduite par la trop célèbre Mme du Gast ; partie 29ème, elle passe ici 8ème, elle a donc dépassé 21 voitures en 240 kilomètres (à Versailles il y a un départ toutes les minutes par ordre de numéro, à partir de 3h ½, et comme il y a 286 partants, cela fait durer le départ jusqu’à 7h35). À 8h50, passe Xavier[48] qui est parti à 4h15 ; sa voiture Clément marche à merveille, malgré sa vitesse vertigineuse, il nous voit et nous fait bonjour de la main, nous en faisons sautant, tout cela dans l’espace d’un dixième de seconde. Parti 62ème, il passe ici 30èe, il a donc dépassé 32 voitures, et fait une moyenne de 80 kilomètres à l’heure, c’est gentil pour une voiture légère de 30 ou 40 chevaux (celle de Renault est de 30 chevaux aussi, mais de forme différente). Nous remarquons que les plus rapides sont les voitures en forme de sous-marin, ou encore de ballon dirigeable (tube allongé), elles offrent moins de résistance à l’air. Nous partons à 9h ¼, après avoir vu passer 43 voitures (la dernière qui passe est le N°217, c’est une Mars de 70 chevaux ; partie à 5h40, elle a donc fait les 240 kilomètres en 127 minutes, soit plus vite que Renault ; du 113, 940 à l’heure comme moyenne !!!). Nous étions admirablement placés pour voir les voitures en vitesse, car nous étions peu près aux deux tiers d’une ligne droite longue de 21 kilomètres, complètement en rase campagne et à un endroit où la route descend légèrement en marchand dans le sens de la course, pendant assez longtemps ; aussi nous voyions développer aux teufs-teufs le maximum de leur vitesse, et on peut certainement compter que ceux qui ont fait dans l’ensemble une moyenne de 80 kilomètres à l’heure passaient devant nous à une allure de 100 à l’heure ; quant à celui qui a fait une moyenne de 114 à peu près, il a dû passer devant nous à une allure de 130 au moins ! À 9h ¼, nous prenons la direction de Villeperdue, situé à 3 kilomètres ½, où nous nous embarquons dans le train de 10h 1, qui nous amène à Tours en une demi-heure ; nous entendons la messe de 11 heures à la basilique Saint-Martin, nous déjeunons à l’Hôtel de l’Europe et nous dispositions à prendre le train de midi 40 quand nous apprenons que ce train n’a que des 1ères, et que, pour le prendre, je devrais non seulement faire supplémenter mon billet de deuxième, ce qui serait acceptable, mais, voulait m’arrêter à Saumur, abandonner complètement mon billet, jusqu’à Angers ; je renonce à mon arrêt à Saumur et j’attends le train de 2h40. Nous nous promenons dans Tours qui présente une grande animation à cause du passage de la grande course ; nous voyons passer les dernières voitures. À Saumur, à 4 heures, je retrouve Papa, Maman, Tante Josepha et Nénette, venus en pèlerinage à Notre-Dame des Ardillers avec les Conférences Saint-Vincent-de-Paul d’Angers qui ont donné rendez-vous à celles de Tours ; je comptais assister aux vêpres de ce pèlerinage, mais l’impossibilité de prendre le train de midi 40 à Tours me les a fait manquer. L’oncle Paul est resté à Langeais pour visiter le château ; il sera à Angers à 9h. À Angers, j’achète un télégramme que vendent des marchands de journaux ; il donne les noms des premiers arrivés à Bordeaux : le premier est Renault (dont on nous avait annoncé la mort) à 11h45. Xavier arrive 10ème à 1h51, ce qui fait, neutralisations déduites, 6h40 (400 minutes, 82 kilomètres 8 à l’heure en moyenne ; il a donc dépassé 52 voitures). Un grave accident s’est produit à Libourne ; une voiture a butté contre un arbre, s’est retournée, son conducteur, M. Lorainne-Barrot[49] a été projeté à 6 mètres en avant et tué sur le coup ; son compagnon est grièvement blessé ; la voiture est en morceaux. Il est probable qu’il y a d’autres accidents. Demain, L’Auto nous donnera d’autres détails. À Bordeaux, il y a un jour complet de repos ; les coureurs n’en repartent que mardi 26, pour faire la seconde étape (Bordeaux-Vitoria), mais, pour ne pas qu’on puisse réparer les voitures à Bordeaux et à Vitoria, elles sont mises sous scellés dès leur arrivée et y restent jusqu’au moment du départ ; sans cette précaution, on ne pourrait pas connaître la force de résistance des voitures. En somme, j’ai passé une excellente journée, favorisée par un temps superbe, et j’ai vu un spectacle des plus curieux.
Départ de la course Paris-Madrid le 24 mai 1903
Quand je pense à ces monstres passés sous mes yeux à des allures de bolides, et quand je reporte ma pensée à 10 années en arrière, je ne puis m’empêcher d’admirer ces ingénieurs qui, en si peu de temps, ont fait faire de pareils progrès à l’industrie des voitures automobiles, à peine naissante alors, et si prospère aujourd’hui !
Semaine du 25 au 31 mai 1903
Angers, lundi 25 mai 1903
Cours de droit civil. Après le cours, j’apprends que la course Paris-Madrid est interdite sur territoire français par arrêté du ministre de l’Intérieur (Combes) pris cette nuit, à la suite des accidents si nombreux qui ont marqué sa première étape. Le fait est que plusieurs journaux signalent 17 morts et 30 blessés, ces chiffres me paraissent fantastiques ! Ce n’est pas Louis Renault qui s’est tué, c’est son frère Marcel Renault, vainqueur de Paris-Vienne l’année dernière, qui s’est grièvement blessé. Une foule d’autres accidents sont arrivés ; ainsi deux voitures se sont renversées, ont pris feu et leurs conducteurs ont été carbonisés. Xavier est arrivé à Bordeaux, non pas 10ème comme le disait une dépêche inexacte d’hier soir, mais 36ème, et comme il était parti non pas 62ème, mais 39ème malgré son numéro (cela provient de nombreuses défections ; ainsi, au lieu de 286 voitures annoncées, il n’en est parti de Versailles que 220), ce n’est pas très brillant ; il n’a guère fait que maintenir son rang. Le vainqueur est Gabriel sur une Mars ; il n’a mis que 5h13 minutes, 31 secondes pour parcourir les 552 kilomètres, ce qui donne une moyenne de plus de 106 kilomètres à l’heure (le sud-express n’en fait que 95) ; aux passages où il pouvait se lancer, Gabriel faisait du 130 à l’heure ; mais il avait la sagesse de ralentir aux passages dangereux.
Voiture de Marcel Renault lors du Paris-Madrid 1903
Quant à Louis Renault, noté premier pour les voitures légères, il a constaté à certains endroits très favorables une vitesse de 143 kilomètres à l’heure ; mais sur l’ensemble il a été un peu inférieur à Gabriel, puisqu’il a mis 5h33 minutes. Le soir, on apprend que le gouvernement espagnol a interdit lui aussi la course sur la demande des journaux, en présence des accidents survenus en France. L’épreuve sportive si intéressante, mais si dangereuse, paraît donc terminée. Qui doit être contente, c’est ma tante Civelli ; elle était si inquiète pour son fils !!! Gageons que, pour une fois, elle aura crié « Vive Combes » ! Le soir, nous allons au Mois de Maris à Notre-Dame. Dans l’après-midi, je vais chez le docteur Sourice pour me faire donner l’ordonnance des douches que je vais commencer ; puis je vais faire une foule d’emplettes avec Maman : gilets, chemises, bottines, vestons d’été etc.
Angers, mardi 26 mai 1903
Cours ordinaires. Après le second cours, je vais prendre ma première douche à l’établissement du Dr Topart boulevard du Château. Les journaux de tous les partis tombent à bras raccourcis sur les automobiles, les automobilistes et leurs courses. Une interpellation est déposée à la Chambre et une autre au Sénat contre le gouvernement qui a autorisé la « tuerie du 24 mai », lit-on partout. C’est un concert presque unanime contre ces malheureux chauffeurs et l’automobile a accompli ce miracle de réunir dans une même opinion les rouges et les blancs, les Jaurès et les Le Provost de Launay, en passant par les Méline et les Waldeck-Rousseau !!! C’est ce malheureux Combes qui paie pour tout le monde, et beaucoup de journaux se déclarent persuadés que le ministère va tomber sur cette question. Malgré mon vif désir de ce résultat, je ne partage pas leur opinion. D’autres déclarent sérieusement que l’industrie de l’automobile est morte à tout jamais !!! Comme si une course à une allure absolument anormale pouvait rien contre l’usage régulier d’un mode de locomotion en somme si commode ! À ceux-là encore je prédis l’insuccès de leurs pronostics, et, cette fois, en le leur souhaitant. C’est absolument comme si, après une catastrophe de chemins de fer (telle celle de Sait-Mandé en 1892, qui a fait mourir 50 personnes) ou un naufrage comme celui de la Bourgogne en 1898 (600 victimes), on déclarait qu’on ne voyagera plus en chemin de fer ou en navire à vapeur, et qu’on va reprendre l’antique diligence ou les trirèmes de nos aïeux !!!
D’ailleurs, on avait beaucoup exagéré hier en parlant de 17 morts et 30 blessés. La vérité, très difficile à démêler, paraît être pour un chiffre moins lamentable ; il semble qu’il faille compter une dizaine de morts (tous des chauffeurs, sauf un soldat, un mécanicien et un cycliste à Angoulême et une femme ailleurs) et un certain nombre de blessés ; ni Renault, ni Lauraine-Barrot, ni Porta qu’on portait hier comme décédés, ne sont morts.
Ce qui se dégage de cette course, c’est que si les automobilistes veulent reprendre leurs expériences, ils doivent s’associer pour créer une route à eux (qu’on appellera autodrome si l’on veut) où ils seront libres de se livrer à toutes les extravagances possibles sans exposer la vie des passants. Il serait bon aussi d’imposer aux constructeurs une limite dans la vitesse de leurs voitures. Mais de là à interdire la construction des automobiles qui constituent aujourd’hui une des principales, sinon la première des industries françaises, il y a un abîme qu’il faut être insensé pour franchir.
L’après-midi, je travaille tout le temps, sans aller au cours d’agriculture ; en raison de l’approche de l’examen de droit, je supprime à partir d’aujourd’hui les cours d’agriculture. Le soir, je vais à la musique au Mail.
Angers, mercredi 27 mai 1903
Cours de droit civil. Après le cours, je vais prendre une douche boulevard du Château. Une lettre de Tata Mimi nous apprend que Xavier a eu un léger accident à sa voiture à 3 kilomètres de Bordeaux : l’arbre de la manivelle s’est cassé ; ce qui l’a retardé. C’est ce qui explique qu’il n’ait pas figuré au classement donné dans L’Auto hier et dans celui d’avant-hier. Xavier part pour Madrid en chemin de fer, sa voiture n’était pas prête à se remettre en route ; il ne veut pas manquer la réception que les Espagnols préparent aux chauffeurs français, car plus de 100 voitures ont passé la frontière, mais elles ne marchent qu’à l’allure de touristes ainsi que le leur permettent les termes de l’interdiction de la course en Espagne. J’écris à Xavier à Madrid pour l’inviter à s’arrêter à Angers à son retour ; j’adresse ma lettre au président du Royal Automobile-Club, rue d’Alcalá, en le priant de la remettre à Xavier, j’espère qu’ainsi elle lui parviendra. L’après-midi à 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion. Après dîner, Mois de Marie. Par le courrier du soir, je reçois une carte postale de Xavier partie ce matin d’une station espagnole ; il me dit qu’il va à Madrid par train spécial.
Xavier Civelli de Bosch (1878-1924) au volant d’une Grégoire (1906), photographie par l’agence Rol – Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, EI4-13 (boîte 109)
Angers, jeudi 28 mai 1903
Cours de droit commercial seulement ; le cours de législation financière aura lieu demain. Ensuite, douche. L’après-midi, je travaille dans ma chambre ; il y a vers 3 heures ½ un violent orage de pluie et de grêle ; pluie diluvienne pendant une demi-heure, forts coups de tonnerre, puis le temps se débrouille et je puis sortir. Le soir, réunion de la Congrégation, après laquelle je vais entendre un morceau de musique au Mail. Maman a enfin reçu de M. de Barescut le texte du toast qu’il a prononcé au dîner de mariage de Marie-Thérèse ; nous l’avons trouvé si bien que je veux le copier dans mon journal ; le voici :
Toast prononcé au mariage de Mademoiselle Marie-Thérèse Estève de Bosch et de Monsieur Max du Pin de Saint-Cyr par leur oncle Monsieur de Barescut, à Vinça le 18 avril 1903
« Ma chère Nièce,
Mon cher Neveu,
On dit que les mariages sont écrits au Ciel. Je n’ai qu’à jeter les yeux sur vous pour être persuadé de cette vérité.
En Bretagne, lorsqu’un mariage est parfaitement assorti, comme le vôtre, on dit du Monsieur qu’il a trouvé sa paire, et de la Dame qu’elle a trouvé son pair, ce qui veut dire qu’il y a parité en toutes choses.
Il y a quelques instants, à l’église, des voix éloquentes ont dit votre parité d’origine et l’illustration de vos familles.
Je tiens à vous laisser sous le charme de ces paroles et je veux simplement ajouter qu’il y a encore harmonie parfaite de l’âge, parité de beauté physique et morale ; mêmes sentiments, même credo, mêmes espérances. Elles se réaliseront certainement, ces espérances, et votre union sera parfaite comme celle du chêne et du lierre, du soleil et de la lumière, de la fleur et de son parfum.
Monsieur, vous êtes chez nous depuis quelques jours à peine, et vous avez déjà conquis toutes nos sympathies. En échange des bons souvenirs que vous nous laisserez, pouvons-nous espérer que nous ne serons pas oubliés ?
Rentré au manoir de vos pères, vous vous souviendrez de notre Roussillon, de ses plaines aux cultures variées et fertiles, de la bonté et de l’abondance de ses sources, du cristal de nos rivières, et de cette montagne qui est en face de nous, si belle lorsque sous les feux du jour, sa base prend toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, belle surtout lorsque, comme en ce moment, le soleil couchant lance sa dernière tangente d’or sur ses neiges éternelles.
Vous l’oublierez d’autant moins, cette montagne enchanteresse, que votre charmante compagne vous la rappellera les soirs d’automne, en chantant la suave mélopée qui lui est dédiée et dans laquelle notre poète catalan vous fiat une invitation que vous avez déjà saisie ;
Dès le début, il s’écrie :
« Et parmi ces fleurs de la montagne, fleurs d’été et fleurs d’automne, fleurs d’hiver et de printemps, fleurs de soleil et fleurs de neige, je prendrai les plus belles ».
C’est ce que vous avez fait, et parmi nos jeunes filles, fleurs du Roussillon, vous avez choisi une des belles parmi les belles.
Vous n’oublierez pas les cœurs catalans : ils ont sans doute les défauts de leurs qualités ; mais nulle part, vous ne trouverez autant de franchise, autant de loyauté : ils sont tous fidèles à leur Dieu, fidèle à leur Patrie, fidèles à tous leurs serments.
Vous n’oublierez pas surtout cette charmante réunion, cette guirlande de fleurs qui entoure cette table, ces Dames et ces jeunes filles, voilant sous leur distinction personnelle et la diversité de leur grâce, la similitude de leur beauté. Oui, ce sont bien des sœurs ! « Et facies unaqualem decet esse sororum ».
Madame,
Je me reprocherais de ne pas payer dans une circonstance aussi solennelle le tribut de mes souvenirs à ceux des vôtres que j’ai particulièrement connus.
À vos oncles et à vos tantes d’Ille. Ce qu’ils étaient, demandez-le aux pauvres, ils vous renseigneront mieux que moi.
Je veux saluer votre grand-père, colonel du génie… À l’éclat de ses services militaires, il joignait, sans ostentation comme sans respect humain, la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Votre grand-mère, plus âgée que moi, avait guidé les premiers pas de mon enfance, et j’ai toujours conservé le meilleur souvenir de la distinction de sa personne et de l’excellence de ses qualités.
Je salue en votre père le parfait chrétien, l’homme du Devoir, le savant et le professeur que sa haute intelligence a désigné pour élever la jeunesse de nos écoles dont la France attend son relèvement.
Je ne dis rien de Madame votre mère ; sa modestie me défend de dire tout le bien que je pense d’elle ; mais elle ne peut m’empêcher de lire dans tous nos cœurs et de déposer à ses pieds l’hommage de leur admiration et de leur respect.
Quant à Madame de Lazerme, votre grand’mère, je lui en demande bien pardon, mais qu’elle me permette de dévoiler un secret de son cœur qui vient de m’être révélé.
Lorsqu’il y a un instant, elle a mis les pieds dans ce salon, son regard voilé s’est porté sur le portrait de son cher disparu qui domine cette réunion[50].
À ce moment, moi aussi je regardais la belle tête de mon ami d’enfance, aux relations si sûres. Sous le regard de celle qu’il eut pour compagne, cette tête s’est éclairée, ses yeux ont repris de la vie, sa bouche s’est entr’ouverte comme pour dire une prière.
Que dis-je ? Sous son cadre de verre j’ai vu, j’ai entendu les battements de son cœur, et sa main droite s’et levée pour bénir ses enfants.
Après la bénédiction du prêtre, celle des aïeux, et comme dans nos villes, l’éclairage de la nuit est installé au moyen d’un double courant, de même le double courant de cette bénédiction – celui de la Terre allant au Ciel, et celui du Ciel revenant sur la terre – s’est arrêté sur vos fronts inclinés. Il sera leur égide, leur force, leur gloire et leur lumière.
Aurai-je la consolation de voir le complet développement votre bonheur ? Je n’ose l’espérer. À mon âge, je n’attends rien des jours.
Dans les forêts du Nouveau Monde, sur les bordes du Meschacébé, Chateaubriand, le grand vaincu de la vie, s’écriait :
« Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient jamais d’aucun rivage heureux ».
Je me fais l’application de cette parole. Dans ce voyage de la vie, qui est bien un voyage en chemin de fer, soit par la rapidité de la course, soit par les accidents qu’elle entrave, colis meurtri, épave brisée par de grandes et de nombreuses douleurs[51], j’arrive enfin à destination et je n’ai pas, au départ, pensé à demander à l’Éternel distributeurs de billets un coupon de retour, mais je consulterai mon indicateur, et s’il me reste encore quelques kilomètres à parcourir, ils me donneront, je l’espère, la consolation de voir votre bonheur complet, et je pourrai alors répéter avec vérité ce que je disais au début de mon toast, comme une aspiration et comme une espérance :
« Oui, vraiment, votre mariage était écrit au ciel ».
C’est dans ces sentiments que je lève mon verre en votre honneur ».
Ce toast, très applaudi, et qui méritait bien de l’être, a été suivi de celui de M. de La Bardonnie ; nous n’avons pas le texte de ce dernier. Je suis heureux d’avoir pu consigner dans mon journal les paroles, si bien empreintes de l’esprit familial, du bon M. de Barescut.
Angers, vendredi 29 mai 1903
Le matin, cours de droit civil et de législation financière. À onze heures 44, Papa part pour Biarritz où il va passer 3 jours pendant le congé de la Pentecôte pour voir si tout est en état à la villa. À 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite douche.
Angers, samedi 30 mai 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je regarde de ma fenêtre le concours hippique qui est terriblement saucé car il pleut presque toute l’après-midi ; aussi, peu de monde dans les tribunes ; Jacques Hervé-Bazin vient de 3h à 5h ½ pour regarder le concours. Ensuite, je vais me confesser. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 31 mai 1903
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À cause de la pluie, je ne vais pas à une balade en bécane organisée par Hervé-Bazin, Hardouin-Duparc etc. L’après-midi, le concours hippique est mouillé. Jacques des Loges vient à 2h ½ à 4h y assister des fenêtres du second. À 4h ½, je vais au salut à la chapelle de l’Adoration, celle des Dominicains étant fermée par ordre du gouvernement de la R.F. (devise : liberté (oh oui !!!), égalité (et les loges maçonniques, quand les fermera-t-on ?), fraternité (de guerre civile)). Le soir, nous avons à dîner les Magué et Jaques Hervé-Bazin.
Juin 1903
Semaine du 1er au 7 juin 1903
Angers, lundi 1er juin 1903
Maman part pour le Mans par le rapide de 10h25 pour aller chercher Philomène obligée par la fermeture du Pensionnat du Sacré-Cœur du Mans, de quitter cet établissement 3 semaines avant son examen du brevet et 7 semaines avant les vacances. Jusqu’à la signification brutale d’avoir à se disperser dans le délai d’un mois, les religieuses du Sacré-Cœur du Mans se croyaient parfaitement en sûreté, car leur maison avait été particulièrement autorisée par un décret de Napoléon III ; mais elles ont été tirées de leur quiétude par l’arrêté de fermeture motivé sur une interprétation vraiment monstrueuse de leur autorisation : le gouvernement a le cynisme de soutenir que leur maison n’est pas autorisée parce qu’à l’époque de l’autorisation elles n’étaient pas dans le même local ; depuis le changement de local, dit Combes, l’autorisation n’existe plus !!! J’aime à croire que ces dames auraient gain de cause si elles allaient devant les tribunaux ; je ne sais si elles le feront. Je vais déjeuner chez les Magué. L’après-midi, le concours hippique débute par une forte averse, puis, vers 2h ½, le temps se met au beau et c’est par un beau soleil que se termine la journée ; aussi, tribunes combles et superbes toilettes ; j’y vais vers 3 heures, et j’y rencontre un tas de monde de connaissance ; beaucoup de personnes venues des villes voisines. À 8h24, je devais aller avec les Magué aller attendre Maman et Philo à la gare, mais à 7h je reçois une dépêche de Maman me disant qu’elle arrivera à minuit ; je préviens une voiture d’aller l’attendre.
Angers, mardi 2 juin 1903
Cours ordinaires ; ensuite douche. L’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je vais me faire couper les cheveux. Au retour, j’assiste sur le boulevard à une dispute, je diras même à une rixe, entre apaches qui trainaient un de leurs camarades ivre-mort et voulaient le ramener chez lui, et agents de police qui voulaient le leur arracher pour le mener au poste ; les apaches étaient vainqueurs et amenaient leur victime (cars ils trainaient sur le sol ce malheureux absolument inanimé, comme mort) lorsqu’un renfort de police arriva et parvint à le leur arracher ; mais les apaches, furieux, tiraient le couteau et menaçaient et insultaient les agents que moi et quelques individus nous avons entourés un moment pour les protéger car ils étaient incapables de faire un mouvement, occupés qu’ils étaient tous à porter l’auteur de tout ce trouble. Il faut dire que le nombre des apaches avait beaucoup grossi ; à un coup de sifflet de l’un d’eux, il en était sorti de tous les coins. Le soir, nous allons au Mois du Sacré-Cœur, chapelle de l’Adoration, avec Tante Josepha et Nénette. Philomène, arrivée cette nuit, commence ses leçons avec M. Delahaye et la supérieure des Ursules, afin de ne pas perdre un seul jour dans la préparation de son examen.
Angers, mercredi 3 juin 1903
Cours de législation financière seulement, M. Jac étant malade ; l’après-midi à 5 heures, conférence de droit civil. Le matin, Papa arrive de Biarritz ; il a refusé une location de 2500 fr. pour les mois de juillet, août et septembre (ce qui nous permettait de jouir de la villa en octobre) parce qu’elle était offerte par des Juifs ; il a préféré perdre cette location que d’introduire des Youtres dans la ville Sainte-Cécile ; bravo !!! Si tout le monde faisait comme ça, les sales Youpins n’auraient plus qu’à retourner dans leur ghetto.
Angers, jeudi 4 juin 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps. Tante Josepha vient dîner avec nous. Le soir, congrégation.
Angers, vendredi 5 juin 1903
Cours de droit commercial pour remplacer celui de droit civil, M. Jac étant malade. À 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite douche. Le soir, nous allons tous au salut à l’Adoration. Le matin, je vais à la messe de communion de Notre-Dame à l’occasion du premier mercredi du mois.
Angers, samedi 6 juin 1903
Cours de droit commercial. L’après-midi, douche. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul, Papa et moi nous y sommes presque seuls. Le matin, on apprend à la Faculté que l’état de M. Perrin, qui était malade depuis deux jours, s’est subitement aggravé ; il a été pris hier soir d’une congestion cérébrale et les médecins étaient très inquiets ; je vais prendre de ses nouvelles et son fils me dit que la nuit a été assez tranquille, mais le danger reste grand.
Angers, dimanche 7 juin 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à la cérémonie de la première communion à l’externat Saint-Maurille ; le petit Bernard de Soos et le petit Yves Jac ont fait ce matin leur première communion. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 8 au 14 juin 1903
Angers, lundi 8 juin 1903
Le matin à 9h ½, je vais à la Faculté, mais M. Jac vient nous dire lui-même qu’il ne peut pas nous faire cours ; il a fait un effort pour assister à la messe d’action de grâce à l’externat, mais cela l’a fatigué beaucoup et il rentre chez lui ; il espère pouvoir nous faire cours demain à 8 heures. Je lis dans les journaux le récit du terrible abordage entre l’Insulaire et le Liban, près de Marseille, à la suite duquel le Liban et 150 de ses passagers ont péri. On devrait, franchement, chercher un système plus perfectionné de signaux ; lors de la catastrophe de la Bourgogne en 1898, on avait eu cependant une bonne leçon ! La semaine qui commence aujourd’hui verra, sans doute, des « journées » à Angers. En effet, les Capucins d’Angers, ainsi que ceux du Mans, passent en appel vendredi, et il y aura sans doute, ce jour-là, manifestation et contre-manifestation ; ce qui est à craindre, c’est que le préfet ne prenne prétexte de ces troubles pour mettre le maire en demeure d’interdire la procession de dimanche prochain en vue de laquelle, d’ailleurs, socialistes et apaches font ouvertement les préparatifs de désordres. Que fera le maire ? Son devoir serait de réquisitionner la force armée pour protéger la liberté des Catholiques ; mais ne se laissera-t-il pas intimider et ne prendra-t-il pas un arrêté d’interdiction ? C’est ce que beaucoup se demandent. D’ailleurs, il est à craindre qu’en cas de refus de sa part, le préfet ne prenne l’arrêté à sa place. Aussi beaucoup de personnes pensent qu’il serait prudent de ne pas manifester vendredi afin de sauver la procession, et de se réserver pour dimanche ; mais cela sera difficile, car des Catholiques manceaux viennent jusqu’à Angers escorter leurs Capucins ; peut-on, dans ces conditions, s’abstenir ? Et, d’ailleurs, cela empêchera-t-il e préfet d’interdire la procession ? Je ne le pense pas. Enfin, nous sommes prêts à suivre le mot d’ordre ! Papa part ce matin à 11h ½ pour Angoulême où il va, comme les deux années précédentes, présider le concours des collèges qui a lieu sous le patronage de l’Université catholique ; mercredi, il ira voir Marie-Thérèse à Sainte-Croix. M. Perrin va beaucoup mieux ; heureusement ! Car sa mort eût été un vrai malheur pour les Catholiques d’Angers, qu’il défend avec le plus grand talent devant les tribunaux quand leurs droits sont méconnus. Il devait plaider vendredi pour les Capucins devant la Cour d’appel ; mais il ne le pourra hélas ! pas, car il aura besoin de plusieurs mois de repos. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Des Monstiers-Mérinville.
Angers, mardi 9 juin 1903
À 8 heures, je vais à la Faculté, mais M. Jac, plus malade, ne peut pas encore nous faire cours ; à partir de demain, M. Coulbault fera le cours de code civil à sa place. À mon retour, je travaillais dans ma chambre, lorsque je suis interrompu par un incident comique : Maman m’appelle dans sa chambre et me montre sur son lit, 3 petits chats auxquels la chatte Coucou vient d’avoir l’inconvenance de donner le jour à cet endroit !!! Coucou et l’autre chatte Grisou lèchent à qui mieux cette progéniture sur le couvre-pieds de Maman, qui est dégoûtant et hors d’usage désormais. Les jeunes chats s’en vont bien vite… ad Patres ; et, quant aux chattes, puisqu’elles prennent de ces libertés, on va leur interdire l’accès des chambres. Mais de quel fou-rire nous avons tous été pris à ce spectacle !!! J’écris tout de suite cet événement à Marie-Thérèse qui, demain à Sainte-Croix, passera un bon moment avec Papa en lisant ma lettre ! L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps ; le soir, Tante Josepha et Nénette viennent dîner avec nous. Après dîner, congrégation au lieu de jeudi ; ensuite, je vais un moment à la musique au Mail.
Angers, mercredi 10 juin 1903
Le matin, cours de droit civil par M. Coulbault et de législation financière. L’après-midi, je reçois une convocation de M. Stanislas de La Morinière[52] pour une réunion à la salle des Quinconces, demain soir à 5 heures, dont le but est d’assurer la protection de la procession de dimanche ; c’est qu’en effet, les Socialistes et les apaches, excités par des meneurs venus de Paris, se préparent ouvertement à y promener le drapeau rouge, à insulter le Saint-Sacrement par des chants révolutionnaires et peut-être à frapper les Catholiques ; mais, nous sommes décidés à ne pas nous laisser faire. Le soir à 8h, j’assiste dans une des salles de la rue des Quinconces à une première réunion d’une quinzaine de personnes qui arrête le plan de défense qu’on proposera à l’assemblée beaucoup plus nombreuse de demain. Ainsi, nous en sommes venus à être obligés de nous armer pour permettre à une procession de sortir ! N’est-ce pas le prélude de la guerre civile ? Ou, plutôt, la guerre civile n’est-elle pas commencée après ce qui s’est passé dans plusieurs églises de Paris ? Thiers disait : « La République finira dans l’imbécillité ou dans le sang », mais je dis « dans l’imbécilité et dans le sang » ; imbécillité, en effet, que de voir un prétendu gouvernement hypnotisé par le spectre des prêtres et des moines et uniquement occupé à leur faire la guerre, alors que toute l’Europe se préoccupe de questions économiques, militaires, coloniales, financières, en un mot de ce qui fait vivre un pays et non de ce qui le tue ; sang, car il a déjà coulé sur bien des points du territoire, et la politique des fous-furieux des Combes, Loubet, André et tutti quanti, est bien faite pour nous plonger de plus en plus dans la guerre religieuse et dans la guerre civile.
Angers, jeudi 11 juin 1903
Le matin, cours de MM. Buston et Saint-Maur. L’après-midi, je vais avec Tante Josepha choisir une très jolie canne avec poignée en argent ciselé qu’elle m’offre pour ma fête ; ensuite, je reçois la visite de l’abbé de Falguières, de passage à Angers. J’apprends par une dépêche à la Société générale l’horrible massacre de Belgrade : le roi et la reine de Serbie assassinés ce matin pendant leur sommeil, un frère et deux sœurs de la reine, trois ministres, des généraux et une partie de la garde massacrés aussi, c’est atroce et, vraiment, on est tenté de se demander si un pays aux mœurs si sauvages est digne de l’indépendance que l’Europe lui assure. Il y a 2 versions sur ce massacre : la 1ère, officielle, dit que c’est un coup d’État militaire fait pour donner le trône au prince Karageorgewitz (reste à savoir si les puissances signataires du traité de Berlin vont accepter ce nouveau roi proclamé par l’armée serbe) ; la seconde dit que le roi, décidé à divorcer, a voulu faire enlever la reine par des amis dévoués, que la reine a résisté, qu’il en est résulté une bagarre dans le Palais, au cours de laquelle toutes ces morts se sont produites ; la 1ère me paraît plus véridique puisque l’armée a immédiatement acclamé le nouveau roi et qu’un nouveau ministère a été formé sur-le-champ : ça devait être un coup monté. À 5 heures, j’assiste à la séance des Quinconces ; nous sommes une cinquantaine, les dispositions prises hier pour la procession sont adoptées et on décide de manifester demain en faveur des Capucins ; quelques personnes craignent que cela compromette la procession, mais la majorité s’étant déclarée pour la manifestation, tout le monde va s’y préparer ; moi-même, je me mets à parcourir la ville pour donner le mot d’ordre et indiquer le lieu du rendez-vous à tous nos amis que je rencontre : je le dis à plus de dix personnes. Le soir, salut à l’Adoration et musique. À la réunion des Quinconces assistaient quelques représentants des corporations ouvrières qui prennent une si belle part, tous les ans, à la procession du sacre. Je suis frappé de l’autorité qui s’attache à ces corporations, du respect avec lequel on écoute le président de l’une d’elles, un simple ouvrier cependant ; il parle d’égal à égal aux Messieurs de la société qui sont là (et dont beaucoup appartiennent à la noblesse) et au président de notre réunion, le comte de La Morinière ; c’est que cet ouvrier n’est pas seul ; au moyen de l’association, il a su grouper autour de lui des intérêts et des droits, il parle en leur nom et il devient l’égal des plus huppés aristocrates. Imagine-t-on quelle devait être l’autorité et le prestige des chefs des puissantes corporations de l’ancienne France ? Et comme, dans une société organisée, ayant ses cadres, tout s’harmonise ? La Révolution, sous prétexte de tout égaliser, a tout abaissé, a brisé tous les moules et est arrivée à un résultat contraire à ses prévisions ; elle a facilité toutes les tyrannies en laissant l’individu isolé en face de l’État tout-puissant. Si l’on veut revoir l’ordre régner dans notre pays, il faudra bien qu’on revienne à l’association qui permet aux droits et aux intérêts de se grouper et de parler haut. Un pas a été fait dans ce sens, un grand mouvement d’idées y porte tous les vrais patriotes ; espérons qu’il sera fécond en résultats !
Stanislas Le Bault de La Morinière (1852-1936), comte de La Morinière
Angers, vendredi 12 juin 1903
Le matin, droit commercial et procédure. L’après-midi à 3h ½, je suis sur le Champ de Mars ; j’y retrouve beaucoup d’amis, le nombre de ceux-ci grossit peu à peu et, à 4h ½, quand les Capucins sortent de l’audience des appels correctionnels, une foule d’environ 500 personnes, presque tous des hommes bien armés, leur fait escorte ; presque pas d’adversaires, à peine quelques agents de police. Aussi va-t-on très vite jusqu’au couvent sans un cri ni de part ni d’autre. Quelle différence avec la journée du 9 mai ! Les apaches se réservent-ils pour dimanche ? On croit connaître le vrai motif de l’affreux massacre de Belgrade : c’est un coup d’État militaire causé par le mécontentement profond qu’avait ressenti la Serbie du mariage de son roi avec Mme Draga ; Alexandre, qui sentait venir l’orage, avait l’intention de divorcer pour sauver son trône et sa vie, mais on ne lui en a pas laissé le temps ; la cause immédiate de cet horrible attentat est le bruit qui courant depuis quelques jours dans le pays que la Skouptchina allait proclamer successeur du roi et héritier de la couronne un frère de la reine Draga, homme ignorant et de mœurs dissolues. Quant aux circonstances qui ont accompagné l’assassinat, impossible de les connaître ; les uns disent que le roi et quelques fidèles se sont énergiquement défendus, d’autres prétendent que les souverains ont été massacrés dans leur lit ; il sera très difficile de démêler la vérité. Quoiqu’il en soit, l’émotion soulevée dans le monde entier par ces affreuses nouvelles est immense : les journaux y consacrent la moitié de leurs colonnes ; ce n’est partout qu’un cri d’horreur. Je reçois plusieurs cadeaux de Papa, Maman, Marie-Thérèse, Philomène, Bonne Maman, à l’occasion de ma fête. Le soir, salut à l’Adoration.
Angers, samedi 13 juin 1903
En l’honneur de la fête de Saint Antoine, je vais faire la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Nous déjeunons tous chez les Magué (l’oncle Paul est rentré hier matin de Vienne) ; à 11h ½, composition de droit commercial ; ensuite douche. Le soir, nous allons au salut à l’Adoration.
Angers, dimanche 14 juin 1903 (Fête-Dieu)
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; puis, armé d’une canne matraque, ayant mon revolver dans ma poche, je me rends à la salle synodale à l’Évêché où se réunit l’Université avant de prendre part à la procession. Sur la place Sainte-Croix, de nombreux groupes d’hommes armés sont là pour protéger la sortie ; il y a aussi des adversaires ; le citoyen Laurent Tailhade[53], venu exprès de Paris, leur fait un petit laïus dont le sens est celui-ci : « Citoyens, vous braverez ceux qui insultent la république chez elle », on sait ce que cela veut dire. Mais les apaches auront à lutter contre le sentiment de toute la population, car les rues sont aussi bien pavoisées que les années précédentes ; d’ailleurs, les mesures sont bien prises : un groupe d’hommes passe en tête de la procession sous la direction de M. de Grainville, ancien capitaine de cuirassiers ; les Socialistes en chantant l’Internationale mais sans drapeau rouge (ils reculent sur ce point) précèdent ce groupe, dont les sépare une escouade de police, au nombre d’une cinquantaine à peine, c’est leur manière de prendre part à la procession ; divers groupes d’hommes sont massés sur plusieurs points du cortège ; je passe avec les étudiants de l’Université en avant du clergé (nous avons tous d’énormes cannes) ; le groupe le plus important entoure le dais (1500 hommes au moins) ; de plus, des groupes stationnent aux endroits les plus dangereux, notamment aux ponts et au tertre Saint-Laurent ; enfin la police et la gendarmerie nous protègent, grâce à la bonne volonté du maire d’Angers, M. Bouhier, qui a refusé d’interdire la procession comme le préfet le lui demandait officieusement. Nous chantons presque tout le temps le cantique : « Nous voulons Dieu » dont le refrain est caractéristique :
« La liberté sur terre
Est fille de la foi
Nous voulons Dieu, c’est notre père
Nous voulons Dieu, c’est notre roi ».
Au tertre Saint-Laurent, les apaches au nombre d’environ 150 ou 200 poussent d’affreuses vociférations, mais la police, les gendarmes et les Catholiques à qui est confiée la garde du tertre et du reposoir les maintiennent. D’ailleurs, la vue du nombre immense d’hommes qui arrive avec la procession les calme bientôt. La procession se masse autour du reposoir en chantant le « Parce Domine » et « Nous voulons Dieu » ; tout le monde chante, même les personnes massées en curieux sur le tertre et sur les maisons voisines (jusque sur les toits), et comme on peut évaluer cette foule à 12 ou 15.000 personnes, on peut se faire là une idée de l’immense clameur qui s’élève du tertre, c’est de la frénésie ! Les musiques accompagnent ; quant aux cris et aux sifflets des apaches, ils sont absolument couverts par cette clameur. Au moment de la bénédiction, l’enthousiasme redouble, tous les chapeaux s’élèvent au sommet des cannes, les mouchoirs s’agitent et l’immense foule crie « Vive Jésus-Christ !!! » C’est un spectacle merveilleux et impressionnant au possible, les Socialistes eux-mêmes doivent en être émus ; ils se vengent en faisant le geste de cracher sur le Saint-Sacrement, et en dépliant les journaux révolutionnaires La Lanterne, L’Action, mais on les méprise. Le retour s’effectue sans incident jusqu’à l’angle de la rue Baudrière et de la rue Saint-Laud ; les apaches venus du tertre sont massés là et l’un d’eux ayant frappé un prêtre (du reste, on l’arrête aussitôt et on le mène au poste), nos amis se précipitent les cannes levées, quelques coups sont échangés, mon groupe étant à une cinquantaine de mètres de là, nous accourons au plus vite, mais hélas trop tard, l’incident était déjà terminé. Au retour lors dans la cathédrale, Monseigneur remercie les Catholiques d’Angers de cette superbe manifestation de foi. C’est bien le mot qui convient à la procession d’aujourd’hui ; elle a été une protestation contre les persécutions gouvernementales, protestation de ceux qui y ont pris part et des personnes dont les maisons étaient situées sur son passage, car les rues étaient magnifiquement décorées. Quant à la contre-manifestation, elle a été un vrai four ; les contre-manifestants qui n’étaient qu’une poignée ont été tenus en respect par la vue de nos cannes qu’ils savaient prêtés à s’abattre sur eux en cas de provocation. C’est ainsi qu’on devrait toujours faire ; si les Catholiques se montraient toujours, leurs adversaires rentreraient sous terre. Le pauvre ci-to-yen Tailhade a dû s’en retourner tout confus à Paris ! Sa conférence d’hier soir pour réchauffer le zèle des « compagnons » angevins n’a guère eu d’écho ! Mais il a pu voir que les Catholiques d’Angers savaient se montrer : M. de La Morinière comptait sur 2000 hommes, il y en a eu 6 à 8000 à suivre la procession ; ces chiffres se passent de tout commentaire ! Le soir, les Magué viennent prendre le thé.
Laurent Tailhade (1854-1919), par Nadar
Semaine du 15 au 21 juin 1903
Angers, lundi 15 juin 1903
Le matin, à l’Université, j’apprends les événements de Nantes : le préfet juif Hélitas ayant, hier à 7h du matin, interdit la procession qui devait sortir à 9 heures, une immense foule de Catholiques s’est portée sur la place Saint-Pierre ; du porche, l’évêque lui a donné la bénédiction, puis une bande 600 à 800 socialistes l’ayant attaquée au chant de l’Internationale, une mêlée terrible s’en est ensuivie dans laquelle la police et la gendarmerie ont été complètement débordées ; deux socialistes ont été tués, nombreux blessés de part et d’autre, puis 15.000 personnes se portent sur la Préfecture ; une délégation s’introduit dans les appartements du préfet ; pendant ce temps, l’immense foule fait irruption dans la cour de la Préfecture brisant tout sur son passage ; le concierge a à peine le temps de barricader les portes du monument, sans quoi la Préfecture entière eût été mise à sac ; en même temps, les Catholiques élevaient des barricades dans les rues voisines en sorte que la troupe et la gendarmerie n’ont pu approcher. Bravo pour nos amis Nantais !!! Ils ont répondu comme il le fallait à la provocation des bandits qui nous oppriment. Si le préfet d’Angers avait interdit la procession comme on l’avait craint un moment, nous étions décidés à aller manifester dans la Préfecture (cette résolution avait été prise à la réunion du jeudi, salle des Quinconces) ; de graves incidents se seraient certainement produits. À Paris, Combes-la-défroque avait interdit aux curés de la Madeleine, de Saint-Sulpice, de Saint-Augustin et d’une autre église de faire leur procession à l’extérieur de l’église (mais à l’intérieur des grilles) comme les autres années ; ces curés ont fait des interdictions de Combes l’usage qu’elles méritaient, et les processions ont eu lieu quand même plus belles que jamais protégées par nos amis catholiques et nationalistes venus en grand nombre et décidés à assommer le premier qui troublerait la cérémonie. À Dunkerque, Lyon, Brest, Le Havre, Montélimar, etc., les processions ont eu lieu malgré les provocations des Socialistes ; de violentes bagarres se sont produites dans toutes ces villes, mais la rue est restée aux Catholiques. Bravo ! Les Catholiques enfin se réveillent et commencent à s’apercevoir que « la liberté ne se demande pas ; elle se prend ».
Angers, mardi 16 juin 1903
Le matin, cours habituels. L’après-midi, avant de me mettre au travail, je vais avec papa chez ses pauvres pour l’aider à mesurer leurs logements pour l’enquête que la Commission des logements ouvriers a demandée aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, réunion aux Quinconces d’environ 80 catholiques pour décider quelles mesures de défense on prendra dimanche prochain ; c’est toujours M. de La Morinière qui préside. La chose est plus difficile que pour dimanche dernier, car, au lieu d’une procession, il y en a 10 à défendre (6 le matin et 4 le soir), nos forces devront donc se diviser, et les Socialistes auront plus de chances de succès en se portant en masse sur une seule procession. Nous décidons que les paroisses se prêteront un mutuel appui : celles qui n’ont pas de procession le matin enverront leurs hommes à celles qui en ont et vice versa. Saint-Joseph enverra le matin ses hommes à Saint-Serge et le contraire le soir ; Notre-Dame et la cathédrale sont associées de la même façon ; de même la Madeleine et Saint-Léonard (cette dernière sera renforcée par les étudiants de l’Université à cause des groupes socialistes des carrières), Saint-Laud se suffira à cause du voisinage des casernes et des grands appuis que lui procurer la Patronage de Notre-Dame-des-Champs ; dans la Doutre, les hommes de la Trinité iront, le matin, moitié à Saint-Jacques et moitié à Sainte-Thérèse ; l’après-midi, les hommes de ces 2 paroisses iront à la Trinité. Enfin, la procession de Saint-Maurice qui a lieu la dernière à 5 heures, sera protégée par les hommes de presque toute la ville ; les Socialistes trouveront donc partout à qui parler ; j’irai le matin à Saint-Serge, qui est ma paroisse, et l’après-midi à Saint-Joseph et à Saint-Maurice ; c’est d’ailleurs pour Saint-Serge, à cause du quartier de la route de Paris où passe la procession et pour Saint-Maurice que l’on craint surtout des troubles. Les curés des paroisses convoqueront avant dimanche tous les hommes de leur paroisse susceptibles de marcher pour leur communiquer ces instructions, et les inviter à s’armer. Nous sommes tous pleins d’entrain et absolument décidés à ne reculer devant rien ; s’il faut du sang, il y en aura. Ah ! Vous avez voulu la guerre civile, Messieurs de la Sociale, eh bien nous ne reculons pas, elle ne nous fait pas peur !
Angers, mercredi 17 juin 1903
Le matin, cours habitues ; l’après-midi, je travaille presque tout le temps ; à 5h, conférence de droit civil. Nous avons les Magué à dîner, sauf l’oncle Paul qui est en manœuvres avec son régiment.
Angers, jeudi 18 juin 1903
Le matin cours de droit commercial et de droit civil. Je travaille presque toute l’après-midi ; de 4 à 3h ½, je sors pour faire quelques emplettes et aller me confesser. En rentrant, j’apprends par Papa qui vient lui-même de l’apprendre, l’élection de M. René Bazin à l’Académie française, au fauteuil de Legouvé ; il a été élu au 3ème tour de scrutin ; son concurrent le plus sérieux était M. Larroumet, mais celui-ci ne se présentait que pour la première fois, tandis que pour M. Bazin, c’était la 3ème fois. C’est un grand honneur pour l’Université d’Angers que d’avoir un de ses professeurs dans la maison de Richelieu ! Je m’en réjouis bien sincèrement, d’abord pour les Bazin et les Hervé-Bazin qui ont toujours été très aimables pour nous et aussi pour l’enseignement libre. Le soir, au moment où nous allions à la cathédrale pour la cérémonie de l’Adoration à la veille de la fête du Sacré-Cœur, nous apprenons la provocation que le gouvernement de chenapans vient de faire aux Catholiques d’Angers par l’intermédiaire de son préfet M. de Joly. Ce sale monsieur vient de prendre, malgré le maire, un arrêté interdisant les processions à Angers ! C’est monstrueux de despotisme et d’absurdité, car le préfet n’a le droit de se substituer au maire, d’après la loi municipale du 5 avril 1884, que dans des cas où, par l’inaction du maire, l’ordre public se trouverait absolument menacé par exemple si, en cas de grave épidémie, le maire refusait de prendre des mesures d’hygiène nécessaire ; ce n’était certes pas le cas ici puisque le maire d’Angers avait admirablement assuré l’ordre dimanche dernier. C’est donc non seulement un défi aux Catholiques, mais un affront au maire et une illégalité flagrante. Ah, Monsieur de Joly, les lauriers du Juif Hélitas vous empêchaient de dormir, prenez garde que l’indignation et la colère des Catholiques ne vous procurent un réveil semblable au sien. Car nous ne sommes pas disposés à nous laisser marcher dessus par les bandits de la place Beauveau ! La mesure est comble ! L’heure n’est plus aux reculades et aux atermoiements ; ce sont des actes qu’il faut ; vous les avez cherchés ; vous les aurez !
Angers, vendredi 19 juin 1903
Cours de droit civil le matin. Partout, sans distinction d’opinions, l’indignation est générale contre l’acte du préfet ; on y voit un attentat aux libertés des Catholiques, une atteinte aux franchises municipales et un grave préjudice causé aux intérêts du commerce. Notre tapissier nous dit qu’il perd 800 fr. ; tous les tapissiers de la ville qui fournissaient et louaient des décorations pour les maisons ; les fleuristes, les couturières ; les blanchisseuses et repasseuses ; les musiques qu’on louait ; les ouvriers qui auraient travaillé aux reposoirs, etc. ; tout ce monde-là perd énormément d’argent ; on évalue à 100.000 fr. la parte que subira le commerce angevin du fait de cette interdiction. Dans la matinée, Papa va voir M. Frogé ; il y trouve MM. de La Morinière, Gavouyère, etc. et, ensemble, ils arrêtent un plan de manifestation de protestation pour dimanche, qui sera soumis à Monseigneur : on propose d’élever un reposoir dans l’intérieur de la grille de la cathédrale d’où Mgr donnera la bénédiction aux milliers de catholiques qu’on va grouper sur la place Saint-Maurice ; la colonne se rendra de là à Saint-Joseph et à Saint-Laud où la bénédiction sera encore donnée ; si ce plan est agréé, on le soumettra aux chefs de groupes qui se réuniront cette après-midi aux Quinconces ; des réunions de paroisse auront lieu ce soir pour recruter le plus d’hommes possible ; il faut que la protestation soit imposante. Le soir, des affiches signées de divers comités catholiques paraissent en très grand nombre ; c’est une vibrante protestation contre l’attentat d’hier soir ; elles sont très lues et avec une grande sympathie. Je passe mon après-midi, de 2 à 7h ¼, à faire, à l’Université, la composition du concours général entre les étudiants de 3ème année de toutes les facultés catholiques ; le sujet est le suivant : « Des dettes nées avant et pendant le mariage à la charge de la femme mariée sous le régime de la communauté légale », il est très vaste. Le soir, salut à l’Adoration. Le matin à 7h, je suis allé à la messe de la Congrégation qui est dite à l’Université en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion.
Angers, samedi 20 juin 1903
Cours de droit commercial et civil. Après les cours, je vais un moment à la cathédrale pour le service qui est célébré en l’honneur du comte de Maillé, sénateur et président du Conseil général, décédé la semaine dernière à l’âge de 87 ans. M. de Maillé, qui appartenait à l’une des plus illustres familles de France, a joué un rôle très important à l’Assemblée nationale de 1761 ; au Sénat, il était président de la Droite ; la décoration est magnifique à la cathédrale. Pendant que Maman et Papa assistent à ce service, je fais une tournée dans le quartier Saint-Michel pour engager tous les hommes du peuple que j’y connais à assister à la manifestation de demain qui a été décidée hier et à laquelle des affiches apposées ce matin convient la population ; tout fait présager qu’elle sera très imposante. Mais quelles mesures le préfet va prendre ! L’après-midi, à 3h, cours supplémentaire de procédure civile ; ensuite, douche. Le soir, Conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 21 juin 1903
Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion en l’honneur du 9ème anniversaire de ma première communion. Je vais à 10h à la procession du Saint-Sacrement de Saint-Serge qui se fait, aussi bien que c’est possible, dans l’intérieur de l’église ; beaucoup d’hommes y assistent. À 3h, je vais avec Papa et Maman assister aux vêpres de la cathédrale, quelques personnes commencent à arriver sur la place. À 4 heures, dès que la bénédiction est donnée, tout le monde sort de l’église et alors on aperçoit massée sur la grande place Saint-Maurice et débordant sur la place Sainte-Croix une véritable fourmilière humaine ; il y a là, au bas mot, vingt mille personnes ; hommes armés de cannes énormes, et femmes. Dès que Monseigneur paraît, l’ostensoir à la main, et s’avance vers le reposoir improvisé dans l’intérieur de la grille, une immense acclamation de « Vive le Christ », « Vive la liberté », retentit, les chapeaux s’élèvent au haut des cannes ; et quand Monseigneur donne la bénédiction, toute cette foule tombe à genoux en chantant le « Parce Domine », c’est un spectacle grandiose au possible. Puis l’énorme colonne se met en mouvement et, par les rues Saint-Aubin, Saint-Julien et d’Alsace, et ensuite par le boulevard où les 3 groupes se réunissent, gagne Saint-Joseph, en chantant des cantiques, c’est un véritable flot humain et les couplets retentissent et roulent comme le bruit des vagues de la mer. Sur le parcours, la foule, très sympathique, chante avec les manifestants et souvent se joint à eux. À Saint-Joseph, nouvelle bénédiction encore donnée par Monseigneur à l’immense foule prosternée, puis on se dirige vers l’église Saint-Laud toujours en chantant. Quand on arrive à la statue du Roi René, on aperçoit massée sur les glacis du Château une foule de plusieurs milliers de personnes qui attend la manifestation ; les manifestants se massent sur la place de l’Académie et débordent sur le boulevard du Roi-René. Les cantiques, les acclamations redoublent ; enfin, sur le parvis, paraît Monseigneur qui donne une dernière fois à ces quarante mille personnes la bénédiction du Saint-Sacrement ; alors, c’est de l’enthousiasme, du délire, de la frénésie ! Tout le monde tombe à genoux devant Dieu, spectacle inoubliable et empreint d’une majesté dont rien ne peut donner une idée. Sitôt la bénédiction donnée, la foule se relève, les acclamations de « Vive le Christ », « Vive le Sacré-Cœur » éclatent comme des roulements de tonnerre ; à ce moment, une quinzaine d’apaches groupés là je ne sais comment poussent quelques cris hostiles, on les dédaigne, ils sont si peu ! Un bruit circule alors de groupe en groupe ; la manifestation religieuse est terminée, allons acclamer le maire qui a refusé d’interdire les processions ; après le préfet qui vient d’avoir son compte, félicitons le maire ! Plusieurs milliers d’hommes se forment en colonne, et, par les boulevards, on se dirige vers la maison de M. Bouhier, 35 rue des Quinconces. Devant la préfecture, nous conspuons le préfet ; devant les bureaux du socialiste Patriote de l’Ouest, ami des apaches, nous poussons de formidables Hou ! Hou ! ; le rédacteur en chef Jagot, et sa femme (est-ce bien sa femme qu’il faut dire ?) paraissent au balcon, et se donnent le plaisir (qui doit être relatif) de nous dédaigner ; une trentaine d’apaches essaient de contre-manifester ; on s’injurie, les cannes se lèvent, une mêlée se produit pendant laquelle un apache a une canne cassée sur son dos, et les voyons sont refoulés. Nous reprenons notre marche ; près de chez le maire, une colonne conduite par MM. Joubert et Martin arrive par la rue Prébaudelle et se joint à nous ; nous acclamons longuement Monsieur Bouhier qui, malheureusement, n’est pas là ! Puis nous repartons dans la direction de l’Évêché, toujours pleins d’enthousiasme ; en traversant le boulevard, une mêlée se produit ; la police, craignant un retour offensif contre le Patriote, veut nous couper ; mais c’est elle qui se trouve prise entre les deux tronçons à ce moment, on entend quelques apaches ; on veut se précipiter sur eux ; la police s’y oppose, M. de Villoutreys, qui est très excité, est appréhendé par trois agentes, des mains desquels je l’arrache aidé par quelques amis. Nous suivons la rue Saint-Julien ; en passant devant la rue qui va droit à la Préfecture, M. de Villoutreys essaie de nous entrainer (une foule hostile stationne déjà devant la Préfecture), avec une dizaine de manifestants, je veux le suivre ; mais le gros de la manifestation, retenu par quelques timides, nous lâche, et force nous est de renoncer à notre projet ; c’est fâcheux, car les ouvriers avaient dans leur poche des outils nécessaire pour forcer toutes les portes ; quel sac nous aurions fait ! Il est vrai que beaucoup de gendarmes sont cachés dans le monument ; une grave collision, peut-être sanglante, se serait donc produite ; mais l’effet moral eût été si grand dans toute la France ! Quoi qu’il en soit, nous arrivons à l’Évêché ; là, éclatent des cris vigoureux de « Vive Monseigneur », mais nous apprenons que Monseigneur est à sa maison de campagne de l’Esnière ; quelques-uns nous quittent, mais nous sommes encore un millier à nous y rendre à travers les rues de la cité, escortés par la police et par des gendarmes à cheval qu’elle s’est adjoints. À l’Esnière, nous nous faisons ouvrir la porte, nous nous massons dans la cour et nous acclamons Monseigneur. Il descend, et, sur le pas de la porte, improvise une vibrante allocution sur les événements de la journée, nous félicitant d’avoir donné ce réconfortant spectacle d’une ville entière soulevée pour défendre la liberté de sa foi ; il termine en disant que nous venons de conquérir par-là les processions de l’année prochaine ; puis il nous donne sa bénédiction et accorde à chacun de nous et aux membres de nos familles 40 jours d’indulgence ; nous recevons, agenouillés, sa bénédiction, puis nous acclamons une dernière fois l’évêque, et, sur son désir, nous défilons tous devant lui en lui baisant la main. Quand nous sortons de l’Esnière, une rangée de gendarmes fait cercle autour de la porte, un commissaire de police en écharpe nous enjoint de nous disperser ; au fond de la place, des apaches sont groupés. La manifestation est terminée, nous repartons chacun de notre côté. Quelle magnifique journée pour la cause de la liberté, et quel réconfortant spectacle que celui d’une ville entière acclamant Dieu ! Ah, Monsieur le Préfet, vous avez voulu interdire les processions ; vous en avez eu une comme jamais Angers n’en avait vues ! Belle réponse à la tyrannie jacobine ! Le soir, les Magué viennent passer une heure avec nous ; nous causons beaucoup des événements de la journée. J’oubliais de dire que Philomène est partie à 1h11 pour Chartres où elle va passer ses examens du brevet élémentaire, accompagnée par Marie la femme de chambre ; Maman, qui n’a pas voulu manquer les manifestations d’aujourd’hui, ira demain la rejoindre et Marie rentrera demain soir ici. À noter qu’aucun barrage de police ni de gendarmerie n’a essayé d’arrête la marche de la manifestation ; c’eût été bien inutile, car aucun barrage n’aurait pu résister à la pression d’une pareille foule !
Semaine du 22 au 28 juin 1903
Angers, lundi 22 juin 1903
Maman part par le rapide de 10h25 pour Chartres ; la femme de chambre rentrera ce soir à minuit. J’envoie à La Croix de Paris le compte-rendu ses événements d’hier ; on confirme que des ouvriers avaient apporté hier tous les instruments nécessaires pour ouvrir les grilles et forcer les portes de la Préfecture si on y était allé ; ce sera peut-être pour une autre fois, et puisque le gouvernement nous donne l’exemple du crochetage des couvents et même des maisons particulières, nous serions bien bons de ne pas lui rendre la monnaie de sa pièce ! Le soir à 5h ½, au moment où nous attendions une dépêche de Chartres nous annonçant l’admissibilité de Philomène, nous en recevons une qui dit que le résultat ne sera connu que demain à onze heures. L’après-midi, je passe à l’Université les examens préparatoires ; j’obtiens une rouge de droit commercial et une blanche-rouge de droit civil.
Compte-rendu des manifestations d’Angers le 21 juin 1902 – La Croix, mardi 23 juin 1902 (texte certainement dû à Antoine d’Estève de Bosch) – BNF, Gallica
Angers, mardi 23 juin 1903
Cours ordinaires le matin. Pendant le déjeuner, nous attendons vainement la dépêche tant désirée de Chartres ; à 1 heure, nous perdons tout espoir de la recevoir ; et, en effet, Maman et Philo arrivent à cinq heures : Philo n’a pas été admissible, elle a manqué complètement toute la partie mathématique, et la partie française n’a pas été assez forte pour compenser ; c’est bien triste, car Philomène avait travaillé beaucoup en vue de cet examen. Il y a trois ans, Marie-Thérèse, pour le même examen, avait été admissible dans de très brillantes conditions (puisqu’elle avait obtenu 42 points au lieu des 30 points qui sont nécessaires), mais elle avait échoué le lendemain pour le dessin ; il est vrai qu’elle avait été complètement reçue en octobre 1900 à Mont-de-Marsan, après s’être préparée à ce nouvel examen avec M. Tétard à Biarritz ; Papa et Maman ne savent pas encore ce qu’ils vont faire pour Philomène. Je passe à la Faculté les trois derniers examens préparatoires : j’obtiens une blanche pour la procédure civile, une blanche pour la législation financière et une blanche-rouge pour le droit international privé, soit 2 blanches, 2 blanche-rouges, et une rouge. Le soir, nous allons à la cérémonie à l’Adoration, puis un moment à la musique au Mail.
Angers, mercredi 24 juin 1903
Cours habituels. L’après-midi, à 5h, je vais à la gare où je retrouve quelques étudiants et anciens étudiants de M. René Bazin, le nouvel académicien, qui sont venus, comme moi, pour le saluer et le féliciter dès son arrivée à Angers. M. René Bazin se montre très touché de cette attention, et nous dit qu’il continuera à habiter Angers. Ensuite, conférence de droit civil. Le soir, nous allons à l’Adoration. Le matin, à 7 heures, pèlerinage de l’Université à l’église de Sainte-Madeleine du Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion.
Angers, jeudi 25 juin 1903
Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille tout le temps. Le soir, cérémonie à l’Adoration.
Angers, vendredi 26 juin 1903
Cours ordinaire. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. À 5h ½, j’apprends la mort de M. Perrin qui s’est produite 2 heures avant ; il était malade depuis trois semaines, mais allait beaucoup mieux ainsi que son fils me le disait hier encore ; il est mort presque subitement et on n’a pas eu le temps d’aller chercher un prêtre pour l’administrer. C’est une bien grande perte pour l’Université et pour le barreau d’Angers ! Le soir après dîner, je vais à un petit thé de jeunes gens chez Bonnet.
Angers, samedi 27 juin 1903
Le matin à 7 heures, je vais à la Faculté pour le concours entre les étudiants ; en 3ème année, nous sommes cinq à concourir ; vingt minutes plus tard, deux étant déjà partis ; enfin, après avoir beaucoup hésité, je me décide à ne pas faire la composition qui est sur une partie du droit civil que je n’ai pas encore repassée, et je m’en vais à mon tour. Hervé-Bazin et Le Prado se disputent seuls la médaille. Je vais me faire couper les cheveux. À onze heures, je vais prier un moment dans la chambre mortuaire de M. Perrin ; je vois Maurice Perrin et Mlle Clémence Perrin à qui j’offre mes condoléances. L’après-midi à 3h, cours supplémentaire de droit commercial ; je travaille tout le reste de la journée. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 28 juin 1903
À 3h ¼ du matin (il commençait à peine à faire jour), je suis brusquement réveillé par un coup de clairon et un roulement de tambour presque sous ma fenêtre et par les appels désespérés de la sirène de l’usine Bessonneau ; je comprends tout de suite qu’il y a le feu à cette usine ; je bondis à la fenêtre et, en effet, j’aperçois une vive lueur derrière le Palais de Justice ; la sirène appelle toujours, et les pompiers accourent ainsi que les ouvriers de l’usine ; les gens sont aux fenêtres et regardent, brusquement arrachés comme moi des bras de Morphée ; Papa et Maman, réveillés eux aussi, viennent au balcon du petit salon. Au bout d’un moment, la lueur a disparu et nous nous remettons au lit. J’apprends le lendemain, par l’oncle Paul qui est allé tout de suite sur le lieu du sinistre, que le feu a pris à un bâtiment de menuiserie et en a consumé une bonne partie (il y a pour une quarantaine de mille francs de dégâts) ; mais grâce aux bouches d’eau et aux lances et tuyaux disposés partout dans l’usine, il a été vite enrayé ; quoiqu’il en soit, cet incendie a mis toute la ville en émoi. À 11h ¼, j’assiste à Saint-Joseph aux obsèques du pauvre M. Perrin ; dans le cortège, les professeurs de l’Université en robe de cérémonie entourent le cercueil ; l’ordre des avocats passe en avant. À l’église, comble, Mgr Rumeau chante l’absoute. Après la triste cérémonie, sur le parvis de l’église, M. Gain, bâtonnier des avocats, et M. Gavouyère, prononcent chacun un discours qu’on n’entend pas. Ensuite, le cercueil est mis dans un fourgon et emporté à Bouchemaine (commune dont M Perrin était maire et où il a des propriétés) ; c’est là qu’il sera inhumé. Quelle fin si prématurée d’une vie si utile à l’Église et à la société ! Pauvre M. Perrin, je ne me doutais pas, quand je l’entendais défendre si éloquemment la cause de la liberté en la personne des R.P. Capucins le 8 mai, que sa fin était si proche. On peut bien dire de lui qu’il est mort sur la brèche, car la maladie qui l’a emporté est due au surmenage que lui avait occasionné la défense des religieux devant les tribunaux !
Je travaille toute l’après-midi ; d’ailleurs la chaleur torride m’empêcherait de sortir. L’après-midi, Philomène, un peu fatiguée, se couche quelques heures. Vers 6 heures, nous allons souhaiter la fête à l’oncle Paul. Le soir, je vais au salut à l’Adoration puis à la musique au Mail.
Semaine du 29 au 31 juin 1903
Angers, lundi 29 juin 1903
Le matin, concours en droit commercial ; le sujet est celui-ci : « De la fixation de l’époque de la cessation des paiements » ; il concerne donc les faillites et la liquidation judiciaire ; je le traite assez bien. Je travaille mon examen toute l’après-midi.
Angers, mardi 30 juin 1903
Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je travaille tout le temps, car le moment de l’examen approche de plus en plus ; l’écrit est fixé au 8 juillet ; si je suis admissible, je repartirai pour Caen le 19 juillet et je passerai, le 20, la première partie de l’oral (droit civil et droit commercial) et le 21 la seconde partie de l’oral (procédure civile, droit international privé et législation financière) ; je me présenterai à cette seconde partie orale, même si je ne suis pas admissible, tandis que je n’aurais pas le droit de me présenter, dans ce cas, au premier oral parce qu’il porte sur les mêmes matières que l’épreuve écrite. C’est donc mardi prochain 7 juillet que je partirai pour Caen.
Juillet 1903
Semaine du 1er au 5 juillet 1903
Angers, mercredi 1er juillet 1903
Le matin, cours de droit civil et dernier cours de législation financière. L’après-midi à 3h ½, cours supplémentaire de droit commercial ; à 5h, conférence de droit civil. Mes journées tous ces jours-ci sont des plus monotones : je me lève presque tous les jours à 5h et je travaille jusqu’au moment de partir pour la Faculté ; l’après-midi, sauf les heures où je dois aller encore à la Faculté, ce qui n’arrive pas tous les jours, je travaille de 2h à 7h en ne m’interrompant qu’un moment vers 4h ½ pour aller prendre un peu l’air. C’est un régime terrible surtout par la chaleur de 30° et au-dessus qui règne depuis quelques jours. Heureusement que c’est la fin ! La pauvre Philo prend une grave décision : comme elle veut absolument se représenter en octobre pour son brevet (Papa, Mama, Bonne Maman l’engageaient à attendre au mois de juin prochain), elle se décide à passer ses vacances à Angers sous la garde de la femme de chambre et sous la surveillance de Tante Josepha qui ne quittera Angers que pendant une semaine ; elle suivra le cours de la Pension des Ursules (cours préparatoire au brevet élémentaire) qui continue pendant les vacances et elle se représentera en octobre. C’est une décision bien courageuse de sa part ; Papa et Maman, tout en l’engageant vivement à attendre à l’année prochaine et à jouir de ses vacances, ne veulent pas user d’autorité et la laissent libre. Le soir, nous dînons chez les Magué.
Angers, jeudi 2 juillet 1903
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je travaille tout le temps. Le soir après dîner, j’assiste à une conférence extraordinaire de la Conférence Saint-Louis en l’honneur de notre directeur M. René Bazin pour fêter son élection à l’Académie ; notre président, Couteau, lui débite, en notre nom, un joli petit discours, puis le P. des Cars lui lit une pièce de vers faite par le P. de La Porte, ancien membre de la Conférence ; enfin, M. Bazin nous remercie en quelques mots très aimables ; ensuite, on fait passer du champagne et M. René Bazin trinque avec chacun de nous. En m’en retournant avec Maurice Lucas, nous collons tous deux sur beaucoup de murs de petites affiches contre le gouvernement, dont j’ai retrouvé une ample provision dans un placard de la maison, les unes portent ces mots : « VIVE la France ; VIVE le duc d’Orléans » ; d’autres « C’est Gamelle qu’il nous faut » ; « VIVE l’armée » ; « À bas les Juifs », etc. Nous tâchons de ne pas nous faire surprendre par la police.
Angers, vendredi 3 juillet 1903
Cours le matin à 7h ¼, parce que tous les professeurs vont à Bouchemaine assister au service de huitaine pour M. Perrin ; pendant ce temps, je travaille ferme. Le soir à 1h ¾, dernière conférence de droit commercial. À 7h, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin ; j’y suis seul avec Tony Catta. Maman et Philomène vont, avec les Magué, assister au lancement d’un pont de bateaux sur la Mayenne par le génie à la lueur des torches ; elles sont de retour à 11h14.
Angers, samedi 4 juillet 1903
Cours le matin ; je travaille tout le reste de la journée. Le soir à 7h, nous avons à dîner les Magué et Pierre de Laurière. Dans l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, dimanche 5 juillet 1903
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée ; l’après-midi, je vais faire mon pèlerinage à la chapelle de Notre-Dame du Bon Conseil, en vue de mon examen ; puis au salut à l’Adoration. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 6 au 12 juillet 1903
Angers, lundi 6 juillet 1903
Le matin, je travaille dans ma chambre de 4h ½ à 7h ½ ; ensuite, je vais à la Faculté où j’apprends deux nouvelles, l’une heureuse, l’autre très malheureuse ; la première est le succès que J. Hervé-Bazin vient de remporter au concours général des Facultés ; il a obtenu le premier prix (c’est la composition du 19 juin), nous nous en réjouissons bien sincèrement. La seconde nouvelle est celle de l’agonie du pape Léon XIII. Cette nouvelle arrive comme un coup de foudre, on avait bien dit, depuis quelques jours, que le pape était fatigué, mais on l’avait déjà tant de fois dit sans que cela fût vrai qu’on n’y avait pas fait attention cette fois-ci ; le pape a reçu hier soir les derniers sacrements et on s’attend, d’un moment à l’autre, à recevoir la nouvelle de sa mort, car à son âge (93 ans et 3 mois), une affection des poumons (c’est sa maladie) ne pardonne pas ; il faudrait un vrai miracle pour le guérir. Léon XIII avait gardé, jusqu’à présent, une si bonne santé, malgré son grand âge, qu’on avait fini par se figurer qu’il dépasserait la centaine ; aussi, la nouvelle de sa mort imminente produit-elle de la stupeur. L’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je vais à bicyclette au génie payer, chez le maître-sellier, la réparation de ma selle ; en passant, je vois au Crédit Lyonnais une dépêche de Rome démentant le bruit de la mort de Léon XIII qui avait couru ce matin vers 10 heures ; le bulletin de santé de ce matin portait que l’état du Saint-Père était stationnaire, et qu’il s’est fait porter ce matin à la messe à Saint-Pierre ; la même dépêche dément l’agonie du pape, mais confirme que son état est grave ; à son âge, on peut tout craindre. Le Bon-Dieu peut-être voudra-t-il donner encore quelques années de vie à son vicaire ? Les Catholiques du monde entier l’en supplient. Le soir, nous nous promenons un moment.
Caen, mardi 7 juillet 1903
Je me lève à 5h ; je travaille jusque vers 9h ½ ; à 10h25, je prends le rapide de Paris ; nous sommes plusieurs étudiants à voyager ensemble (Coutansais, Hervé-Bazin, Bonnet, Roques, etc.) ; nous arrivons à Caen à 5 heures, nous descendons à l’Hôtel de la Place royale ; le soir, nous nous promenons un peu. Les nouvelles de la santé du pape ne laissent plus aucun espoir. Après les nouvelles d’hier soir et de cette nuit que nous avions lues ce matin, nous nous attendions à apprendre la mort de Léon XIII à notre arrivée à Caen, les dépêches de l’après-midi disent que le Saint-Père s’affaiblit de plus en plus, mais il conserve toute sa lucidité, hier matin, il s’est fait lever en disant qu’il voulait mourir debout, et il a écrit une pièce de vers latins qui sont ses adieux au monde chrétien ; pour un agonisant, c’est vraiment remarquable ; il a ordonné de la faire immédiatement imprimer. Le pape a été extrêmontié hier ; la dernière dépêche dit que l’agonie a commencé ; mais est-ce bien sûr ? On le disait aussi hier matin. Ce qui est certain c’est que le pape meurt de vieillesse comme une lampe qui n’a plus d’huile ; mais il oppose à la mort une merveilleuse résistance. Le voyage de Loubet à Londres est bien oublié au milieu des soucis que causent les nouvelles de Rome !
Angers, jeudi 9 juillet 1903
Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en chemin de fer. Hier matin à Caen, je vais à la messe de 6 heures à Saint-Pierre, j’y fais la sainte communion. À 8h, à la Faculté, composition de droit civil ; nous sommes 72 à composer, dont 15 de la Faculté d’Angers ; les deux sujets sont les suivants : « De l’effet déclaratif du partage », et « Pouvoir du mari sur les propres de sa femme sous le régime de la communauté et sous le régime dotal ». Je prends le second, qui est, du reste, choisi par la plupart des candidats ; je l’ai bien traité. À 2h, composition de droit commercial ; voici les sujets : « Influence de la faillite sur les inscriptions d’hypothèques » et « Notions générales sur la publicité des sociétés de commerce » ; ce dernier est le plus traité ; je choisis le premier. Jusqu’à mon arrivé à Angers, je croyais aussi l’avoir bien traité, mais en vérifiant sur mon livre, je me suis aperçu d’une erreur ; j’espère que l’autre devoir, qui, lui, est très bien, fera passer celui-ci. J’ai peut-être eu tort de ne pas faire ce que faisaient tous les étudiants de Caen, c’est-à-dire d’apporter les manuels nécessaires pour y préciser, à l’insu (peut-être voulu) du surveillant, les renseignements nécessaires, j’aurais mieux fait de les imiter. Enfin, jusqu’à vendredi soir, me voilà un peu inquiet. Nous repartons de Caen par le train de 10h22 du soir et arrivons ici ce matin à 4 heures, je me suis couché jusqu’à mi-onze heures. L’après-midi, je commence à travailler ma procédure en vue de l’examen oral. Je vais voir aussi Madame Mailfert qui connait beaucoup la femme du doyen de la Faculté de droit de Caen, Madame Villey, pour la prier de me recommander à son mari ; Madame Mailfert est très aimable et me promet d’écrire ; je ne sais pas si sa lettre arrivera assez tôt pour exercer une influence sur le résultat de l’écrit, car la liste des admissibles sera affichée demain à Caen ; à vrai dire, je ne crois pas avoir besoin de cette recommandation car mon devoir de droit civil compensera certainement la faiblesse de l’autre, mais je me dis que deux sûretés valent mieux qu’une. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Angers, vendredi 10 juillet 1903
Le matin, je travaille ; l’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Vers 4h ½, je reviens à l’Université pour y attendre la dépêche de Caen nommant les admissibles, elle arrive vers 5 heures, nous sommes tous admissibles sauf un dispensé de cours de Nantes ; Dieu en soit loué ! Voilà, pour toutes les vacances, une préoccupation de moins. À 5h, conférence de droit civil. Le soir, nous allons nous promener du côté de la Maître-école. Les nouvelles de Rome sont un jour satisfaisantes, le lendemain plus mauvaises ; il en est ainsi depuis le début de la maladie. Mardi, une ponction que l’on a fait à Léon XIII l’a beaucoup soulagé, on lui a enlevé 800 grammes de liquide pleurétique ; on s’attendait à une amélioration sensible après cette opération qu’il avait admirablement supportée malgré une extrême faiblesse ; le lendemain, il était plus affaissé, et, hier, il a fallu faire une nouvelle ponction qui a donné 1100 grammes de liquide ; l’hépatisation des poumons n’augmente pas ; mais les médecins craignent que Léon XIII, malgré son indomptable énergie, ne soit vaincu par la faiblesse. La lucidité de l’auguste vieillard est merveilleuse ; si l’on en croit les journaux, il préside au gouvernement de l’Église et entre jusque dans les plus petits détails, comme si de rien n’était ; c’est ainsi qu’il a recommandé à son secrétaire de faire porter chez ses petits-neveux un piano qu’il leur avait promis et dont il ne veut pas que sa mort les prive. Depuis près d’une semaine, les yeux du monde entier sont tournés vers la Ville éternelle et on suit avec une intense émotion les phases de cette lutte entre la mort et le pape ; la mort semble reculer devant l’énergie de cet illustre vieillard de plus de 93 ans ! Les journaux consacrent près de la moitié de leurs colonnes aux nouvelles du pape, et, dans les agences de publicité, on remarque bien plus de monde que de coutume, tant est grand l’intérêt que tous prennent à cette précieuse santé ! Par le courrier du soir, nous recevons de Bonne maman une lettre désolée où elle se lamente sur mon échec ; elle me croit recalé ! C’est que nous avons oublié de lui dire que nous ne connaîtrions le résultat de l’examen que ce soir, et elle s’attendait à recevoir un télégramme de Caen dès mercredi ! Pauvre Bonne Maman, quelle bonne surprise elle a dû éprouver ce soir quand elle a reçu notre dépêche !
Angers, samedi 11 juillet 1903
Chaleur torride aujourd’hui ; le matin, M. Buston nous fait encore cours, Hervé-Bazin et moi seuls y assistons ; le soir, M. Jac nous fait sa dernière conférence de droit civil ; après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 12 juillet 1903
Il fait encore plus chaud qu’hier, il y a au moins 35° à l’ombre ; et, par cette température, je dois travailler presque toute la journée ; je ne m’interromps de mon travail le matin que pour aller à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, que pour aller au salut à l’Adoration. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 13 au 19 juillet 1903
Angers, lundi 13 juillet 1903
Je travaille à peu près toute la journée ; l’après-midi, je vais à la chapelle de la route de Paris recommander mon examen oral à Notre-Dame du Bon Conseil. Le soir à 7h, l’oncle Paul nous fait dire qu’il vient d’apprendre par une lettre du général Halter sa nomination à la dignité d’officier de la Légion d’honneur ; sa nomination n’avait cependant pas paru ce matin à L’Officiel. Après dîner, je vois passer la retraite aux flambeaux et en musique en l’honneur de la fête de la révolution qu’on célèbre demain.
Angers, mardi 14 juillet 1903
Le matin, nous recevons quelques personnes qui viennent profiter de notre balcon et de nos fenêtres pour assister à la revue. Après la revue, et avant le défilé, le général Halter remet les nouvelles décorations ; il commence par celle de l’oncle Paul ; la revue n’est pas très belle car le 135e d’infanterie est resté au camp de Ruchard où il est depuis trois semaines. La revue militaire, c’est le seul plaisir que nous prenions à la journée d’aujourd’hui parce que c’est la seule chose nationale, tout le reste c’est la révolution. Ah, quand aurons-nous une fête vraiment nationale en l’honneur de laquelle on puisse se réjouir et pavoiser sans avoir l’air d’être les complices de la révolution, la fête de Jeanne d’Arc par exemple ! Je l’appelle de tous mes vœux ce jour ; il est vrai qu’il ne paraît pas prochain ! Très mauvaises nouvelles du pape ce matin, on télégraphie de Rome qu’il est à toute extrémité, il faut s’attendre à apprendre sa mort d’un moment à l’autre ; cette nouvelle est d’autant plus pénible que, depuis trois jours, on renaissait à l’espérance, un peut trop vite peut-être. Le soir, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, j’assiste au feu d’artifice du sommet de la tour la plus élevée du château ; on domine de là toute la ville. Je rentre vers 11 heures, enchanté de voir finie cette journée du 14 juillet qui soulève beaucoup de poussière, de bruit, mais excite fort peu d’enthousiasme ; cette année-ci, on s’est particulièrement abstenu de pavoiser ; en-dehors des édifices publics, qui sont assez piètrement illuminés, les fonctionnaires (pas tous) ont arboré un drapeau ; quant au commerce, il s’est abstenu ; on pourrait compter les magasins ou les cafés qui ont pavoisé ; on voit bien par-là combien mérite peu d’être appelé « fête nationale » l’anniversaire de la prise de la Bastille ; c’est, en effet, le souvenir du triomphe d’un parti, et par conséquent de l’écrasement d’un autre ; pour une partie de la nation, c’est un jour de deuil, c’est donc le contraire d’une fête nationale. On devrait choisir comme fête nationale un anniversaire qui réunisse l’unanimité de la nation dans un même sentiment de joie, de fierté nationale ; par exemple, celui d’une grande victoire sur l’étranger (Tolbiac, ou Bouvines, ou la délivrance d’Orléans, ou Denain ou Austerlitz), alors toute la nation pourrait se réjouir et pavoiser ; mais décorer du beau nom de fête nationale l’anniversaire de la victoire d’un parti, c’est un non-sens, une contradiction dans tous les termes ! C’est une provocation à une partie de la nation !
Angers, jeudi 16 juillet 1903
Hier, je travaille toute la journée. À 9h du soir, au moment où nous étions en train, les Magué et nous, de nous ingurgiter des glaces en l’honneur de la fête de Papa, le tailleur Charron vient nous prévenir que les Pères Capucins, s’attendant à être expulsés demain matin au petit jour, demandent leurs amis. Aussitôt, je pars avec Papa ; Papa m’y laisse et j’y ai passé la nuit ; jusqu’à 3 heures du matin, nous étions une quinzaine d’hommes seulement, mais nous avons fait de la bonne besogne. Pénétrant dans la chapelle par une porte secrète (que la police n’a jamais réussi à découvrir) et, par conséquent, sans briser les scellés qui sont apposés depuis trois semaines, nous retirons de nombreux rangs de chaises qui s’y trouvent, et nous les disposons dans le couloir qui suit la porte d’entrée, prêts à barricader ce couloir (la porte sera fermée par une épaisse barre de fer) dès que la force armée arrivera ; recueillant tout ce que nous trouvons dans les greniers, dans les caves, dans le jardin, nous barricadons solidement la porte de la chapelle (à laquelle la police croit que nous ne pouvons pas parvenir à cause des scellés !), nous barricadons aussi, au moyen de madriers et d’arcs-boutants, une autre porte du couvent, et derrière, une 4ème porte donnant sur le jardin, nous entassons une dizaine de grosses caisses de terre plantées de lauriers (cela fait un poids formidable) ; nous clouons les contrevents de toutes les fenêtres ; dans les deux escaliers qui conduisent aux cellules, nous accumulons les meubles (nous les empilons les uns sur les autres), nous mettons des matelas, le tout lié à la rampe par des fils de fer, afin que la police, après avoir pénétré dans le rez-de-chaussée, éprouve les plus grandes difficultés à arriver jusqu’aux cellules dans lesquelles nous nous barricaderons avec les pères, pour la forcer à nous en arracher un à un, afin de rendre cette exécution aussi odieuse que possible ; pendant ce temps, la cloche du couvent sonnera à toute volée pour ameuter le quartier ; 3 pères s’enfermeront dans la chapelle dans laquelle on n’aura pas l’idée de les chercher, en sorte que l’expulsion sera à recommencer. Nous ne nous faisons pas d’illusions sur le résultat final, nous savons très bien que les Pères, malgré nos efforts, seront expulsés, mais nous voulons donner aux agents de Combes autant de fil à retordre que possible, afin de soulever la population contre eux ; c’est le seul résultat que l’on puisse espérer atteindre dans les tristes circonstances actuelles. À partir de 3h ½, les amis des pères arrivent de plus en plus nombreux ; vers 4 heures, nous sommes une cinquantaine ; c’est plus qu’il n’en faut pour bien résister ; mais 4 heures, 4h ½, 5 heures, 6 heures arrivent… et la police ne se montre pas ; ce ne sera pas pour aujourd’hui ; en entendant les coups de marteau et tout le bruit de cette nuit, les agents de Combes qui stationnaient sur la place Saint-Laud ont compris que nous organisions la résistance, et ils ont reculé ; premier résultat d’une organisation courageuse ! Ce sera sans doute pour une des prochaines nuits ; mais, à cause de mon examen, je ne pourrai malheureusement pas continuer à passer des nuits comme celle-ci. Mais j’ai chargé quelqu’un de venir m’avertir dès que la police se présentera et j’entrerai dans le couvent par une maison voisine dont le propriétaire s’est entendu avec les Pères pour livrer passage à leurs amis ; après tout le mal que je me suis donné pour organiser la défense, je veux assister les Pères au moment de l’expulsion. Pourvu qu’elle n’ait pas lieu après mon départ ! Je rentre à la maison vers 7 heures, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête du Mont-Carmel, je dors pendant une petite heure, puis je me remets au travail, pour l’examen. Dans l’après-midi je reviens un moment chez les Pères, rien de nouveau. Nous arrêtons notre plan de voyage : je pars samedi avec Papa pour Caen ; après mes deux examens, mercredi nous partons pour Paris où nous passerons 2 ou 3 jours, et nous en repartirons pour commencer une tournée dans l’Est : notre principal arrêt sera à Verdun chez l’oncle Xavier ; nous comptons même aller à Metz, et peut-être à Strasbourg. Nous rentrerons à Angers vers le 5 août ; après deux ou 3 jours de repos et de préparatifs, j’irai rejoindre Maman à Sainte-Croix chez Marie-Thérèse où elle sera installée depuis une quinzaine déjà. Nous irons ensemble au pèlerinage national à Lourdes vers le 20 août, et nous arriverons en Roussillon vers le 25 août ; nous y resterons jusqu’en octobre, partageant notre temps entre Ille et Vinça ; enfin, nous irons peut-être finir nos vacances à Biarritz où Maman prendrait les bains salins de Briscous. Voilà notre plan de vacances, Dieu veuille qu’il se réalisé sans accrocs. À 5h le soir, je vais chez les Capucins : rien de nouveau ; j’y retournerai demain matin.
Angers, vendredi 17 juillet 1903
Le matin à 5h ½, je vais chez les Capucins ; quelques messieurs y ont passé la nuit en prévision d’une attaque ; j’y reste un moment, puis voyant qu’elle n’est pas à craindre pour aujourd’hui, je me retire. Je travaille à peu près toute la journée ; je m’interromps seulement dans l’après-midi pour aller me faire couper les cheveux. Je me décide à ne partir que dimanche, cela me fera gagner un peu de temps pour travailler.
Angers, samedi 18 juillet 1903
Ce matin, je ne retourne pas chez les Capucins, car je suis sûr d’être averti dès que la police arrivera devant le couvent, à quelque heure que ce soit. Je travaille toute la matinée, et je ne m’interromps, l’après-midi, que pour aller me confesser à Saint-Jacques. Le pape est toujours à la mort, mais il ne meurt pas ; malgré son extrême faiblesse, sa lucidité d’esprit est parfaite, et, à force de soins, ses médecins espèrent lui assurer encore quelques jours de vie. On fait au Vatican de grands préparatifs en vue du conclave ; quant au cardinal qui remplacera Léon XIII, il est bien difficile de le désigner ; on parle du cardinal Gotti (je le désire, car il est très ferme), du cardinal Vannutelli, et aussi (mais à tort) du cardinal Rampolla ; quelques-uns pensent aussi au vieux cardinal di Oreglia ; le Saint-Siège décidera.
Caen, dimanche 19 juillet 1903
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je quitte Angers par le train de 10h22 ; je voyage avec plusieurs étudiants, et j’arrive à Caen à 5h. je descends à l’Hôtel Maderne, n’ayant pas été satisfait, il y a quinze jours, de l’Hôtel de la Place royale. Je vais déposer ma carte chez les professeurs qui m’interrogeront demain : MM. Danjou, Guillouard et Astoul ; après dîner, je travaille un moment avec Hervé-Bazin et Delahaye, qui sont à l’Hôtel de la Place royale, et je me couche.
Semaine du 21 au 26 juillet 1903
Caen, lundi 20 juillet 1903
Je me lève à 5 heures, et je vais à la messe de 6h à Saint-Pierre où je fais la sainte communion. À 8 heures, je vais à la Faculté ; dans mon bureau, nous ne sommes que trois : un nommé Adde, Hervé-Bazin et moi. M. Danjou m’interroge sur le droit commercial ; je débute fort mal dans mon examen ; en droit commercial, je me trouble, et je ne sais rien répondre de bien ; je me relève fort heureusement, pour les deux questions de droit civil ; la première m’est posée par M. Guillouard : « Du rapport ; quand doit-il être fait en nature ; quand en moins-prenant » ; la seconde, de M. Astoul, est celle-ci : « Est-il nécessaire, en communauté légale, pour qu’un immeuble soit propre à un époux, qu’il l’ait eu en propriété avant le mariage ? ». Je réponds fort bien à ces deux questions. À la proclamation, j’ai : une rouge, une blanche et une rouge-noire ; cette dernière est, évidemment, pour le droit commercial, je m’y attendais ; quant au droit civil, je pensais avoir deux blanches-rouges ou une blanche et une blanche-rouge ; sans doute, pour me donner une blanche, ils ont abaissé d’un cran l’une des deux notes, et élevé l’autre d’autant. Je suis reçu, c’est l’essentiel (nous le sommes tous en 3ème année d’ailleurs), mais je regrette d’avoir séché en droit commercial, car c’était certainement de tout l’examen la partie que j’avais le plus travaillée. On donne aujourd’hui de très mauvaises nouvelles du papa ; il paraît être au bout de sa longue résistance. À 5h, Papa arrive, il est parti ce matin d’Angers ; moi, je travaille toute l’après-midi mon examen de demain. Le soir au moment où nous sortons de table, nous trouvons tous les étudiants d’Angers qui nous attendent à la porte de l’hôtel et qui nous invitent Papa et moi à déjeuner demain à leur hôtel ; Papa, à cause de son excursion demain à Trouville et au Havre, ne peut pas accepter, mais j’accepte.
Caen, mardi 21 juillet 1903
Je me lève à 5 heures, et la première chose que j’apprends en descendant de ma chambre, c’est la mort du pape survenue hier soir à 4h04 ; il paraît que la nouvelle a été répandue dès hier soir ; c’est une bien grande figure qui disparaît ! Certes, ce n’est pas le moment de porter un jugement sur Léon XIII ; mais ce qu’on peut dire c’est que, quelque opinion que l’on ait sur sa politique à l’égard de notre gouvernement persécuteur, il a toujours voulu le bien ; son attitude conciliatrice lui a réussi dans bien des cas ; dans d’autres, elle a échoué, en France par exemple ; mais aucun pape n’avait porté plus haut le prestige de la papauté en des temps aussi difficiles ! Je vais à la messe de 6 heures où je fais la sainte communion ; Papa part à 8h pour Trouville et Le Havre. Je passe la dernière partie de mon examen, de 8h à 10 heures. M. Alix m’interroge en législation financière sur « Les crédits additionnels », je lui réponds bien. M. Cabouat, en droit international privé, m’interroge sur les « Annexions de territoire et leurs effets sur les habitants, domiciliés et originaires du pays annexé » ; je lui réponds très bien ; enfin M. Biville m’interroge, en procédure civile, sur « La procédure des référés », chose spéciale qui n’est pas dans le cours de M. Courtois, aussi je réponds tant bien que mal. À la proclamation, nous sommes tous reçus comme hier (Roussier qui passe aujourd’hui se première partie est reçu aussi), j’ai une blanche, une blanche-rouge et une rouge ; la première est évidemment pour le droit international, la seconde pour la législation financière et la 3ème pour la procédure. Mon examen est réellement bon aujourd’hui. Pour l’ensemble des 6 notes, j’ai donc : deux blanches ; une blanche-rouge ; deux rouges ; une rouge-noire ; chose bizarre, c’est pour la partie que j’avais le plus travaillée, le droit commercial, que j’ai le plus mal répondu, et c’est pour la partie que j’avais le plus négligée, le droit international, que j’ai fait la meilleure réponse ! Du reste, ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. Me voilà donc licencié en droit, et en vacances, double plaisir ; je télégraphie à Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse. L’après-midi, je vais accompagner plusieurs de mes camarades d’Angers qui repartent à 11h40, puis je vais écouter passer des examens de seconde année à la Faculté, pour passer mon temps. Ensuite, j’écris mon journal et plusieurs lettres. Je lis les journaux qui sont remplis des nouvelles de Rome et d’articles sur Léon XIII ; ils ne donnent presque aucune nouvelle en-dehors de cela. La Libre Parole publie en 3 pages une histoire complète de la vie du pape ; en débutant, l’auteur (M. Boyer d’Agen) se reporte par la pensée à 1810… un siècle en arrière !!! Au moment où Napoléon était au faîte de sa puissance ; c’est à ce moment que vient au monde le grand pape qui est mort avant-hier, quelle vie et quelle carrière ! Je garde l’article car il en vaut la peine.
Léon XIII, mort le 20 juillet 1903
Caen, mercredi 22 juillet 1903
Papa et moi nous allons au pèlerinage d’action de grâce à La Délivrande où nous faisons la sainte communion ; de là, nous allons à Luc-sur-Mer où nous déjeunons, puis à Saint-Aubin ; au retour, à 3h49, je fais visiter la ville à Papa ; j’apprends que Roussier a été reçu ; donc, superbe succès en 3ème année !
Paris, jeudi 23 juillet 1903
Nous partons de Caen par l’express de 8h21, et nous sommes à Paris à 1 heure ; nous descendons à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou ; dans l’après-midi, nous allons chez Tata Mimi rue de Monceau, où nous dînons le soir avec une religieuse sécularisée tante de Margot, Mme d’Auberjon qui est obligée de s’habiller comme tout le monde, de changer de nom et de changer très souvent de quartier car elle est traquée comme une bête fauve par la police de Combes ! Et vive la liberté quand même !
Paris, vendredi 24 juillet 1903
Dans la matinée nous faisons diverses commissions ; nous allons à Notre-Dame voir les préparatifs du service funèbre qui sera célébré mardi pour Léon XIII, ils sont presque achevés, nous y reviendrons dimanche ou lundi pour les voir achevés. Nous allons déjeuner chez les Civelli où il y a aussi l’oncle Xavier qui arrive du Roussillon et qui est à Paris jusqu’à demain soir ; l’après-midi, au moment où nous attendions l’oncle Xavier au Palais Royal où il nous avait donné rendez-vous, nous rencontrons l’oncle Hector, nous nous promenons avec lui jusqu’à l’arrivée de l’oncle Xavier ; il nous annonce les fiançailles de sa nièce, ma cousine Jeanne de Pontich, fille de l’oncle Henri, avec un jeune médecin le docteur Mathieu. Nous faisons plusieurs visites chez Tante Cornet de Bosch qui est ici chez son fils Joseph, chez ma tante de Roig, chez son fils M. Charles de Roig, nous ne rencontrons personne. Nous dînons chez les Civelli.
Paris, samedi 25 juillet 1903
Le matin, je vais avec papa aux bureaux des Compagnies de Chemins de fer, rue Sainte-Anne, et nous demandons deux carnets pour notre voyage dans l’Est dont nous traçons nous-mêmes l’itinéraire : il est tout entier sur le réseau de l’Est, et passe par Reims, Verdun (d’où nous irons à Metz), Nancy (d’où nous irons à Strasbourg), Epinal, Gérardmer, Plombières et Troyes ; nous serons, sans doute, de retour à Paris le 8 août ; mais nous n’y ferons pas d’arrêt sérieux, nous repartirons tout de suite pour Angers. Nous déjeunons à l’hôtel et nous allons passer une partie de l’après-midi à Saint-Germain où je visite avec un vif plaisir le château et ses si intéressantes collections préhistoriques et historiques, et le magnifique parc. Le soir, nous dînons chez les Civelli avec l’oncle Xavier et un jeune ménage italien, le comte et la comtesse Palucco, qui sont très aimables ; l’oncle Xavier repart à 10 heures pour Verdun où nous le retrouverons mardi.
Paris, dimanche 26 juillet 1903
Nous allons le matin à la messe à la Madeleine ; après déjeuner, nous allons à Enghien par la Gare du Nord ; c’est une gentille petite station mais elle est envahie par les Parisiens ; le lac, le petit casino et les villas qui l’entourent ont l’air d’un décor d’opérette. Nous rentrons à Paris vers 5h ½.
Semaine du 27 au 31 juillet 1903
Epernay, lundi 27 juillet 1903
Ce matin, à Paris, nous sommes montés à la basilique du vœu national de Montmartre et nous y avons fait la sainte communion ; ensuite nous sommes allés à Notre-Dame voire la décoration pour le service funèbre pour Léon XIII, elle est grandiose ; le catafalque surmonté d’un superbe baldaquin est monumental. Nous déjeunons chez les Civelli, puis nous leurs faisons nos adieux et, après avoir fait nos malles, nous prenons à 5h20 le train à la Gare de l’Est ; nous sommes à Epernay vers 7h ½ ; le soir, nous nous promenons un peu dans cette petite ville qui n’a rien d’intéressant ; nous passons la nuit à l’Hôtel de l’Europe.
Verdun, mardi 28 juillet 1903
Nous avons quitté Epernay par le train de 8h40 et nous sommes arrivés à Reims trois quarts d’heure plus tard ; malgré la pluie qui n’a pas cessé, nous avons vu à peu près tout ce qu’il y a à voir dans cette ville : avant déjeuner, nous visitons en détail la merveilleuse cathédrale, merveille de l’art gothique et son trésor si précieux à cause des souvenirs qui s’y rattachent, puis la vieille et curieuse église Saint-Rémy ; après déjeuner, nous visitons l’Archevêché où on remarque surtout la belle salle, ornée de portraits d’une foule de rois, où les rois de France recevaient après leur sacre ; puisse-t-elle servir bientôt, pour le plus grand bien de la France ! Nous visitons aussi le Musée qui est dans l’Hôtel de ville ; dans la galerie de peinture, on remarque plusieurs Corot. Nous repartons de Reims à 3h12 et arrivons à Verdun à 6h ½, après avoir traversé des pays pleins de souvenirs historiques : Sainte-Menehould, Valmy, le camp de Chalons etc. À Verdun, l’oncle Xavier nous attendait à la gare et lui, Tata Mimi, Madeleine et Maurice nous font le plus aimable accueil.
Verdun, mercredi 29 juillet 1903
Toute la matinée, il fait un temps déplorable ; cependant, nous nous promenons un peu dans les rues montantes et étroites de cette petite ville. Verdun est une véritable forteresse, un vrai camp retranché : à tous les coins de rue, on croise des soldats ou des officiers de toutes armes. À 10h ½, nous assistons à la cathédrale au service pour le papa ; l’édifice est un mélange bizarre de gothique et de Louis XV. L’après-midi, accompagnés de l’oncle Xavier et d’un officier de l’intendance, nous visitons les immenses galeries souterraines creusées sous la citadelle, il y en a ainsi 9 kilomètres ! Le tout est éclairé à la lumière électrique ; une grande partie est réservée à l’artillerie ; nous ne visitons que la partie réservée aux subsistances, il y a là des approvisionnements énormes en blé, en vin et en conserves de toutes sortes, il y a, de plus, 3 moulins ; ce qui fait qu’on pourrait, en cas de mobilisation, faire 108.000 pains de guerre par jour avec le secours des moulins de la ville qui seraient réquisitionnés ; toutes ces provisions à plus de 15 mètres sous terre, dans des galeries voûtées, sont à l’abri d’un bombardement pour le cas où les Allemands voudraient recommencer ce qu’ils firent en 1870. Pour l’hypothèse d’un bombardement, on a construit aussi des galeries souterraines qui serviraient de dortoir à la garnison et à la population ; les lits sont déjà disposés ; c’est une organisation merveilleuse et on peut espérer que Verdun résisterait à un siège jusqu’au bout ; d’ailleurs, il est probable que les forts qui dominent la ville dans toutes les directions empêcheraient l’ennemi de l’assiéger. Le soir, l’oncle Xavier va se coucher de bonne heure parce qu’il doit partir à 2h du matin pour assister à une manœuvre de brigade qui a lieu dans les environs.
Citadelle souterraine de Verdun (vue actuelle)
Verdun, jeudi 30 juillet 1903
Nous partons à 9h46 pour Metz où nous arrivons à 11h10 (heure allemande) ; nous ne changeons pas de train à la frontière, mais à partir d’Amanvilliers, ce sont des employés allemands qui conduisent le train. Le trajet est plein de pénibles souvenirs, la ligne traverse le champ de bataille de Saint-Privat jalonné de tombes. À Metz, nous nous promenons beaucoup dans les rues qui ont toutes l’aspect de celles d’une ville française ; partout, on entend parler français, sauf, bien entendu, les soldats que l’on croise à chaque instant et les officiers élégants et à l’air arrogant ; les enseignes des magasins sont dans les deux langues par ordre de la police qui ne veut pas tolérer d’enseignes purement françaises, par contre beaucoup de magasins appartenant à des immigrés ont des enseignes purement allemandes ; nous admirons la superbe cathédrale gothique et son nouveau portail ; nous allons en voiture au cimetière de l’île Chambière prier sur la tombe des officiers et des soldats français morts pour la défense de la ville : pèlerinage à la fois triste et consolant ; l’impression que nous laisse notre excursion à Metz est que nous venons de voir une ville essentiellement française mais où l’élément indigène français se trouve et se trouvera de plus en plus absorbé par le flot montant de l’immigration allemande favorisée par la grande faute que firent les Alsaciens-Lorrains qui vinrent s’établir en France après la séparation ; ils auraient mieux fait de rester dans le pays, d’occuper les places, de façon à résister sur place à l’influence germanique, au lieu de favoriser, en partant, l’immigration allemande et la germanisation du pays. Nous rentrons à Verdun à 9h47 heure française.
Une rue de Metz en 1903
Verdun, vendredi 31 juillet 1903
Il pleut presque toute la journée ; dans l’après-midi, nous allons, Papa, l’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine et moi faire une jolie promenade en voiture autour de Verdun ; nous traversons de jolis bois ; nous passons devant 7 ou 8 forts et devant au moins autant de batteries détachées, le tout armé de canons du dernier modèle ; il y a 17 forts, sans compter les batteries annexes, autour de Verdun ; il ne serait donc pas facile de bloquer cette place ! Au retour, je m’arrête au quartier du 3ème hussards que Maurice me fait visiter, et nous rentrons ensemble.
Août 1903
Semaine du 1er au 2 août 1903
Verdun, samedi 1er août 1903
Nous avons passé toute la journée en excursion, heureusement avec le beau temps, enfin ! Partis l’oncle Xavier, Papa et moi par le train de 8h17, nous descendons à Aubréville d’où une voiture nous conduit à Varennes, là, nous visitons la maison à Louis XVI et sa famille passèrent la nuit du 21 au 22 juin 1791 ; nous voyons la tour où s’appuyait la voûte qui empêcha sa berline d’avancer, le maire, M. Evrard, très aimable, nous montre les procès-verbaux originaux de l’époque qui constatent ces événements etc. ; très intéressante visite ; la maison de Sauce où la famille royale passa la nuit qui précéda son retour à Paris vient d’être achetée par M. Evrard qui va y installer un petit musée de portraits, de gravures et de documents se rapportant à ces tristes événements. Après avoir déjeuné à l’Hôtel du Grand monarque, le même où se tenaient les hussards que M. de Bouillé avait postés à Varennes, nous prenons une voiture qui, à travers la splendide forêt de l’Argonne, nous mène à des villages aux noms historiques : la Harazée, la Chalade où se trouve une magnifique église gothique, les Islettes, Clermont-en-Argonne où nous reprenons le train pour Verdun ; nous sommes de retour à 7h du soir. Après dîner, je vais avec Tata Mimi et Madeleine voir passer la retraite en musique. L’excursion d’aujourd’hui nous a beaucoup intéressés.
L’Hôtel du Grand monarque à Varennes en 1901
Verdun, dimanche 2 août 1903
Je vais à la grand’messe à la cathédrale ; ensuite, je me promène avec Papa. L’après-midi, je vais au quartier de Bévaux voir Maurice qui n’a pas pu venir parce qu’il est de semaine. Après dîner, nous allons tous à la musique.
Semaine du 3 au 9 août 1903
Nancy, lundi 3 août 1903
Nous avons quitté Verdun ce matin à 9h46 après avoir fait nos adieux à Tata Mimi et à Madeleine que nous reverrons sans doute à Lourdes pendant le pèlerinage national et à l’oncle Xavier que nous reverrons peut-être en octobre en Roussillon. Le temps est affreux ; nous déjeunons à la gare de Conflans et arrivons à Nancy à 1h10 ; nous descendons à l’Hôtel de l’Europe et, vite, nous nous mettons à visiter cette belle ville malgré le mauvais temps ; nous admirons la splendide place Stanislas, le Palais du gouvernement militaire, auquel le roi de Pologne a donné si bien son empreinte, la cathédrale, le palais des ducs de Lorraine et son musée, la chapelle contenant 79 tombeaux de ducs ou de duchesses de Lorraine, propriété de l’empereur d’Autriche, et que Combes voulait fermer (il a dû le rouvrir sur la réclamation de l’Autriche) etc., en un mot, nous employons bien notre journée.
Strasbourg, mardi 4 août 1903
Le matin, jusqu’au moment du départ, nous nous promenons encore dans Nancy ; nous déjeunons à 10h ½ et partons à 11h25 pour Strasbourg où nous arrivons à 5h50 (heure allemande) ; c’est avec un vif serrement de cœur que nous franchissons pour la seconde fois la nouvelle frontière, et que nous parcourons à toute vapeur ces belles plaines t ces jolies montagnes qui étaient françaises il y a 33 ans et que foule de son pied brutal le reître prussien. Strasbourg nous apparaît de suite comme une fort belle ville, très animée ; jusqu’à notre dîner, et le soir, nous nous promenons un peu ; nous sommes descendus à l’Hôtel de l’Europe ; nous allons prendre la bière dans un café du Broglie. Ici, sur 15 enseignes, il y en a à peine une en français ; c’est que toute la population comprend l’allemand dont la langue du pays, l’alsacien, se rapproche beaucoup ; dans les rues, on entend très peu parler français. Vers 7 heures, nous apprenons l’élection du nouveau pape Pie X ; c’est le cardinal Joseph Sarto, patriarche de Venise, qui a été élu ce matin après 6 tours de scrutins et au quatrième jour du conclave ; que Dieu le conserve longtemps et qu’il soit un second Pie IX ! Nous apprenons cette grande nouvelle envoyant à la vitrine d’une librairie voisine de la cathédrale le portrait du cardinal Sarto et le nom choisi par l’élu du conclave ; en ville, on voit flotter plusieurs drapeaux pontificaux (jaunes et blancs).
Strasbourg, mercredi 5 août 1903
Le matin, nous visitons la splendide cathédrale ou Munster dont la façade si élancée, presque à jour, produit une impression si profonde ; l’intérieur du vieil édifice est surtout remarquable par ses belles et vastes proportions. Nous visitons l’église protestante Saint-Thomas où se trouve le mausolée monumental du maréchal de Saxe et plusieurs autres moins grandioses ; dans une sacristie de cette église, nous voyons deux momies fort bien conservées : celle du duc de Nassau tué pendant la guerre de Trente Ans et celle de sa fille. Ensuite, nous prenons sur la place de Kléber un tram électrique qui nous mène à Kehl ; je franchis avec émotion le Rhin, ce fleuve si beau, qui a fait couler tant de sang pour sa possession, comme on dit dans le Wacht am Rheim, et qui ne coule plus sur des rives françaises depuis 1871. À Kehl, dans le grand’duché de Bade, nous nous disons sans arrière-pensée que nous foulons une terre allemande ; nous rentrons à Strasbourg vers 1 heure pour déjeuner. L’après-midi, nous nous promenons dans les nouveaux quartiers allemands au-delà du Broglie ; nous voyons l’Université, le Palais de la représentation, la poste, la bibliothèque, l’église protestante de la garnison, le Palais impérial, tous monuments absolument neufs dont l’ensemble est d’un effet grandiose ; on voit bien là que les Germains ont voulu affirmer leur conquête par des monuments durables : « eregi monumentom ore perennius ». Plus tard, nous allons, par de grandes avenues, bâties de beaux immeubles, au splendide parc de l’Orangerie où nous nous promenons près d’une heure. Après dîner, nous prenons un bock sur le Broglie.
Palais impérial de Strasbourg
Strasbourg, jeudi 6 août 1903
Nous partons le matin par le train de 7h48 pour Sainte-Odile, le célèbre pèlerinage alsacien ; à partir de Oberenheim, nous quittons le chemin de fer et faisons en voiture la montée de 2h ½ dans de superbes montagnes ; je cause avec le cocher (un jeune homme de 18 ans environ), je lui demande notamment si dans son village d’Obernai la population est pour l’Allemagne ou pour la France, il me répond avec énergie, et comme étonné d’une pareille question : « für Frankreich », car il ne parle ni ne comprend un seul mot de français ; cette réponse me fait grand plaisir. Nous arrivons à Sainte-Odile vers 11h ½, nous visitons les chapelles, la châsse de la sainte, nous déjeunons fort bien dans le restaurant tenu par les sœurs (qu’on ne chasse pas, ici) et nous admirons le magnifique panorama qu’on a sur la plaine d’Alsace ; les pèlerins et les touristes sont, du reste, fort nombreux (une centaine environ, dont la plupart français ou alsaciens, très peu d’Allemands) ; au retour, nous offrons une place dans notre voiture à un jeune ecclésiastique, l’abbé Vitory, organiste de la cathédrale de Strasbourg, avec qui nous causons beaucoup de la situation de l’Alsace ; il ne nous cache pas, malgré ses vives sympathies pour la France, que la germanisation fait des progrès en Alsace, et il nous dit cette phrase navrante : « Le gouvernement français a fait plus avancer la germanisation de notre pays depuis deux ans par sa persécution religieuse que n’avaient pu le faire les Allemands en trente ans » ; et ce n’est pas la première fois que j’entends dire cela ! En chemin de fer, nous voyageons avec d’autres ecclésiastiques qui nous disent combien ils aiment la France, et combien la séparation leur coûte ; ils nous citent l’exemple d’un Alsacien, ancien soldat français, qui s’est fait enterrer dans son uniforme. Mais ils nous confirment une chose dont nous nous étions doutés à Strasbourg, c’est que dans cette ville, les immigrés allemands sont plus nombreux que les indigènes ; beaucoup de ceux-ci étant partis après la guerre, ont été remplacés par des Allemands ; c’est ce qui donne à Strasbourg cet aspect si allemand. Le soir, nous retournons à la belle promenade de l’Orangerie où joue la musique des pompiers ; elle joue ce soir notre marche militaire de Sambre et Meuse que les Allemands interdisaient depuis 1870 et qu’ils tolèrent depuis quelques semaines seulement, parce que c’était la marche favorite de nos troupes pendant la guerre ; elle est couverte d’applaudissements frénétiques ; cela me console un peu des tristes constatations de cette après-midi.
Le Mont Sainte-Odile (vue actuelle)
Gérardmer (Vosges), vendredi 7 août 1903
Le matin à Strasbourg, nous visitons le Palais de l’Empereur, tout neuf, et quelques vieux quartiers que nous n’avions pas encore vus, puis je retourne à Kehl d’où j’expédie quelques cartes postales ; à midi ½ (midi du méridien de Strasbourg), je vois et j’entends sonner la fameuse horloge de la cathédrale ; c’est très curieux, mais je croyais les personnages plus grands qu’ils ne sont. Vers 1 heure, avec l’abbé Vitory qui nous avait donné rendez-vous, nous assistons place Kléber au spectacle, bien triste pour nous, de la parade ; je trouve que la marche que joue la musique prussienne ne vaut pas nos marches militaires si entrainantes ; le matin, nous avions déjà vu défiler deux compagnies d’infanterie et leurs fifres nous avaient surpris, ils ne valent pas nos clairons. Nous quittons Strasbourg par le train de 2h46, regrettant de ne pouvoir séjourner plus longtemps dans cette belle et intéressante ville ; et, après avoir visité Lunéville entre deux trains (le château transformé en caserne et le parc sont les seules choses intéressantes), nous arrivons à Gérardmer à 10h du soir ; pas de place à l’Hôtel de la poste ; nous sommes obligés de nous contenter de l’Hôtel des Vosges qui n’est pas fameux.
Gérardmer, samedi 8 août 1903
Nous partons avant 9h du matin dans un grand break pour le col de la Schlucht et nous suivons une des plus jolies routes que je connaisse, à travers les forêts de sapins qui dominent 3 jolis lacs ; nous arrivons à ce col, qui forme la nouvelle frontière, à midi, et nous déjeunons fort bien et en musique dans un hôtel excellent situé à l’extrême frontière (par la fenêtre, tout le temps du déjeuner nous voyons le poteau frontière avec l’horrible aigle prussienne, à quelques mètres) ; après déjeuner, nous prenons notre café dans un café qui est de l’autre côté de la frontière, sur territoire allemand, puis nous grimpons l’Altenburg (à 1350m environ ; le col de la Schlucht est à 1150m d’altitude) ; de là, nous avons une très belle vue sur la belle vallée alsacienne de Munster ; nous sommes de retour à Gérardmer avant 5h ; nous nous promenons un peu et, à la poste, je rencontre une dame d’Alger, Madame Maifrein, dont nous avons fait la connaissance l’année dernière à Cauterets (il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas)[54] ; après dîner, avec papa, je vais lui faire une visite à son hôtel, puis j’écris mon journal et je me couche.
Plombières, dimanche 9 août 1903
Après la messe, nous quittons Gérardmer ; nous visitons Epinal (ville assez insignifiante) entre deux trains, et nous arrivons à 2h à Plombières ; malgré la pluie, nous visitons cette station élégante mais resserrée ; après dîner, nous allons au salut à l’église, puis au casino ; nous rencontrons un étudiant d’Angers, Camille Brard, et Mme et Mlle Graindorge dont nous avons fait la connaissance hier à la Schlucht.
Semaine du 10 au 16 août 1903
Paris, lundi 10 août 1903
Nous quittons Plombières à 7h24 du matin et, après un arrêt à Chaumont (nous regrettons de n’avoir pas le temps de visiter Troyes), nous arrivons à Paris à 5h du soir par le rapide de Bâle ; nous comptions aller dîner chez Tata Mimi, mais en arrivant à l’Hôtel du Prince de Galles, nous trouvons une dépêche de Maman nous disant de ne pas y aller parce qu’il y a la fièvre typhoïde dans la maison ; nous dînons au restaurant Lecoeur et, après dîner, nous nous promenons dans de vilains quartiers (du côté du Marais), ce qui nous fait manquer la visite de Tata Mimi et de Xavier à l’hôtel.
Paris, mardi 11 août 1903
Le matin, en l’honneur de la fête de Sainte Philomène, nous allons à la messe à l’église Saint-Gervais ; dans le métropolitain, nous apprenons l’affreuse catastrophe qui s’est produite hier soir vers 8 heures entre les stations Belleville et des Couronnes de la ligne métropolitaine des boulevards extérieurs : un train a pris feu, et beaucoup de personnes sont mortes brûlées ou asphyxiées ; au premier moment, on ne connaît pas le nombre des victimes, car les pompiers ne peuvent pas descendre dans le souterrain à cause de l’énorme chaleur ; vers 10 heures, les journaux annoncent que les derniers cadavres ont été retirés ce matin à 7h, il y en a 84 ! Cette catastrophe fait le pendant de celle du bazar de la Charité, seulement en 1897 c’était l’aristocratie qui était frappée, maintenant c’est le peuple, égalité dans la mort. Nous décidons de rester jusqu’à ce soir pour aller voir le théâtre de la catastrophe. Nous voyons Tata Mimi à 10h à l’hôtel. Nous la retrouvons à 2h, avenue Alexandre III où elle nous attendait au sortir de l’exposition de l’habitation au Grand Palais que nous avons visitée ; nous allons d’abord visiter la chapelle et le cloître de la rue Jean-Goujon élevés sur le lieu de la catastrophe du 4 mai 1897, et que je connaissais mal ; ensuite, nous allons ensemble boulevard de Ménilmontant ; un barrage d’agents et de gardes républicains empêche d’approcher des stations sinistrées, mais il y a encore une forte fumée sur le boulevard. Nous voyons bien vite que nous n’aurons pas le temps de partir ce soir. Alors, nous allons visiter le cimetière du Père-Lachaise, puis nous rentrons à l’hôtel, nous allons dîner chez Lecoeur. Après dîner, avec Tata Mimi et Xavier à qui nous avions donné rendez-vous, nous prenons des rafraichissements à la Taverne royale.
Angers, mercredi 12 août 1903
Nous partons de la Gare Saint-Lazare par le train de 9h38 du matin et nous arrivons à Angers à 2h12. Dans l’après-midi, j’emballe ma salle.
Angers, jeudi 13 août 1903
Le matin, je fais diverses commissions, je me fais couper les cheveux, etc. L’après-midi, j’emballe ma bicyclette et je vais prendre une douche et je fais diverses commissions.
Sainte-Croix (Dordogne), vendredi 14 août 1903
Je pars d’Angers par le train de 10h ½ ; à Saint-Pierre-des-Corps, je prends le rapide Paris-Bordeaux jusqu’à Angoulême où je prends le train de 4h42 pour Périgueux ; je descends à La Roche-Beaucourt où Marie-Thérèse et Maman m’attendent en omnibus ; nous arrivons vers 6h ½ à Sainte-Croix ; Max, qui est à Périgueux, arrive à 8h ½.
Sainte-Croix, samedi 15 août 1903
En l’honneur de l’Assomption, nous allons tous faire la sainte communion à 7 heures à la petite église qui est en face de la maison des Saint-Cyr ; nous assistons à la messe de 10h. L’après-midi, nous allons en omnibus à Mareuil-sur-Belle où nous voyons M. et Mme René de La Bardonnie et leurs enfants[55] ; le soir, M. le curé dîne avec nous ; après dîner, nous allons tous faire une assez longue promenade dans la campagne.
Château de Sainte-Croix-de-Mareuil (Dordogne), demeure des Dupin de Saint-Cyr, près de l’église du village (vue actuelle)
Sainte-Croix, dimanche 16 août 1903
J’assiste à la grand’messe à 10h ; l’après-midi, j’accompagne M. le curé qui va tirer quelques lapins ; nous en voyons deux, il en tire un et le rate. Ensuite, tous en voiture nous allons voir la marquise d’Ambelle que nous ne rencontrons pas, puis nous allons au château d’Aucors voir Mme du Pin de Saint-Cyr, tante de Max, que nous rencontrons ainsi que son fils l’abbé Raoul du Pin de Saint-Cyr ; nous rentrons par Mareuil ; le soir après dîner, longue promenade dans la campagne.
Semaine du 17 au 23 août 1903
Sainte-Croix, lundi 17 août 1903
Le matin, je vais encore fureter avec M. le curé ; nous ne trouvons rien. L’après-midi, en omnibus, nous allons voir la comtesse de Maillard, cousine de Max, au château de Lacombe ; nous revenons par Mareuil où nous voyons les De La Bardonnie. Le soir, longue promenade dans la campagne.
Lourdes, mercredi 19 août 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage ; après avoir passé la journée à lire l’ouvrage si intéressant de Drumont : De l’or, de la boue et du sang[56], j’ai quitté Sainte-Croix avec Maman, Marie-Thérèse et Max ; arrivés à Angoulême à 10h, nous en sommes repartis dès le lendemain matin à 5h53 après une courte nuit passée à l’Hôtel de la poste. Nous sommes arrivés à Lourdes le soir à 8h36. À Tarbes, où nous avons eu 3 heures à perdre, nous avons fait une visite à Madame d’Arexy, de Toulouse, et à son fils M. Henry d’Arexy[57], ami de Papa, qui est chef de gare de Tarbes. À Lourdes, nous descendons à l’Hôtel Heins, et, le soir même, nous voyons Tata Mimi et Xavier descends à l’Hôtel de la Chapelle.
Lourdes, jeudi 20 août 1903
Le matin, messe des brancardiers à la basilique, après laquelle je vais me faire inscrire comme brancardier. L’après-midi, on commence à travailler : Xavier, Max et moi sommes de la même équipe, celle de l’Hôpital des Sept-douleurs. À 1 heure, arrivent Tata Mimi et Madeleine ; elles descendent à l’Hôtel Soubirous.
Lourdes, vendredi 21 août 1903
Le matin, dès 2h ½, nous sommes à la gare et jusqu’à 9h, nous débarquons les malades des trains de pèlerinage. L’après-midi, nous sommes occupés aux Sept-douleurs, sous la direction de notre chef d’équipe le marquis de Scorraille[58], et à la procession du Saint-Sacrement. Dans la journée, je rencontre plusieurs personnes d’Angers ou du Roussillon. Le soir, je vais voir la superbe illumination de la basilique avec Xavier, Mimi et Madeleine.
Lourdes, samedi 22 août 1903
Je suis à l’hôpital à 6h et je n’ai un peu de liberté que lorsque les malades ont été transportés à la grotte. Le soir, superbe procession du Saint-Sacrement, enthousiasme délirant des 30.000 personnes réunies sur l’esplanade du Rosaire, plusieurs miracles.
Lourdes, dimanche 23 août 1903
Même programme de journée qu’hier. Pour la procession, cependant, comme le défroqué Charbonnel, qui a l’audace d’être ici en ce moment, avait annoncé du trouble, nous nous rangeons, environ 300 brancardiers (tous ceux qui ne sont pas de service) contre la rampe gauche de l’esplanade, sous les ordres du marquis de Laurent-Castelet[59], député, et du marquis de Latour-Landort[60], prêts à repousser toute attaque ; heureusement, nous n’avons pas à intervenir car la procession se passe dans le plus grand ordre et avec autant d’enthousiasme qu’hier.
Semaine du 24 au 31 août 1903
Lourdes, lundi 24 août 1903
Aujourd’hui, départ des malades ; nous sommes dans la cour de l’Hôpital à 4h ½ et nous aidons à embarquer les malades ; de temps en temps, je suis envoyé à la gare pour y accompagner un malade. Papa arrive à midi 6 bien en retard car il aurait dû arriver jeudi, mais une indisposition l’a retardé. Marie-Thérèse et Max partent à 1h pour Odars où M. Marc de La Bardonnie les a invités à passer quelques jours (nous étions invités aussi, mais nous n’avons pas pu accepter). Tata Mimi et Madeleine partent à 1h35 pour Bordeaux, Paris et Verdun. Après le départ du train blanc à 4h, je vais avec Xavier remettre mes bretelles, puis nous en profitons pour nous promener et cause ensemble.
Vinça, mercredi 26 août 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Le matin à Lourdes, je me promène avec Xavier qui part à 9h ½ pour Biarritz. À midi 45, Maman, Tata Mimi et moi nous partons pour Perpignan ; Papa montera le soir à Cauterets pour quelques jours ; nous faisons route jusqu’à Boussens avec la famille de Latour-Landort[61] ; nous arrivons à Perpignan à 10h du soir, nous couchons à l’Hôtel du Nord et nous repartons de Perpignan à 9h25 après quelques commissions ; nous arrivons à Vinça ce matin à 10h37 ; nous trouvons Bonne Maman en bonne santé. L’après-midi, je déballe mes affaires de cheval et ma bicyclette et je vais voir quelques personnes.
Vinça, jeudi 27 août 1903
Le matin, j’essaie au grand jardin et sur la promenade un cheval qu’on me propose pour les vacances ; il est beaucoup trop petit et trop jeune, j’en chercherai un autre. Je vais à Ille par le train de midi et j’en reviens par celui de 3 heures 9, pour charger un homme d’Ille de me chercher un cheval à louer pour les vacances, je vois quelques personnes à Ille. Au retour à Vinça, je vais voir une jument de selle qu’on me propose ; elle est un peu petite, mais très jolie (alezan doré), je l’essaierai demain matin. Nous avons à dîner Mère Céleste, ancienne supérieure des religieuses du Saint-Sacrement d’Ille, et sa nièce Mère Marie-Louise, qui est maintenant sécularisée ; nous tombons sur le dos de Combes-le-défroqué comme il convient.
Vinça, vendredi 28 août 1903
Le matin, nous allons à une messe que Bonne Maman fait dire pour le pauvre Bon papa dont c’était aujourd’hui la fête. Ensuite, j’essaie la jument qu’on ma proposée hier, j’en suis assez content, mais elle craint les éperons. Je me déciderai après un nouvel essai à 3h ; on nous annonce tout à coup que Mme Denise Batlle[62] vient de mourir subitement ; nous allons tout de suite chez elle où on nous confirme la triste nouvelle ; ce matin, nous lui avions parlé, elle avait assisté à la même messe que nous et y avait communié ; elle est morte en moins d’une heure d’une attaque que rien ne faisait prévoir ; la Providence a de ces coups ! Nous recevons une dépêche de Marie-Thérèse nous annonçant son arrivée pour demain 3 heures.
Vinça, samedi 29 août 1903
Le matin, je vais à Ille avec la même jument, elle va très bien et comme l’individu que j’avais chargé à Ille de me chercher un cheval n’en a pas trouvé, je vais la retenir. L’après-midi, je vais avec Tata Mimi attendre Marie-Thérèse à l’arrivée du train de 3h ½ par une chaleur torride. Je fais faire toilette complète à la jument « Belle » que j’ai louée : on la ferre à neuf, on lui coupe la queue, lui rase la crinière, etc. Après dîner, je vais prier un moment devant la dépouille mortelle de Madame Batlle ; elle n’est nullement décomposée malgré la vive chaleur d’aujourd’hui et semble dormir.
Vinça, dimanche 30 août 1903
Le matin, j’assiste aux obsèques de Madame Batlle : beaucoup de monde, pas de discours. L’après-midi, je me promène au jardin pendant que Maman, Marie-Thérèse, Tata Mimi et Bonne Maman font des visites.
Semaine du 31 août 1903
Lourdes, lundi 31 août 1903
Le matin, je ne puis pas faire ma promenade habituelle à cheval, car, à peine parti, je m’aperçois que la jument tracassée par les mouches qui la harcèlent à cause de la chaleur, ne veut pas obéir ; aussi, je rentre presque tout de suite. L’après-midi, nous allons tous nous promener en voiture à Estoher et Espira.
Septembre 1903
Semaine du 1er au 5 septembre 1903
Vinça, mardi 1er septembre 1903
Je monte à cheval à 6h ½ du matin pour éviter la chaleur et les mouches auxquelles la jument est très sensible ; je vais à Ille en passant par Boule et la Foun dal Boulès ; la jument va très bien ; l’après-midi, nous allons tous à Nossa.
Anciens thermes de Nossa (Vinça), aujourd’hui disparus pour l’établissement du lac et barrage de Vinça
Vinça, mercredi 2 septembre 1903
Le matin avant 7 heures, je vais, à cheval, à Finestret et je reviens par le chemin de la route de Prades. L’après-midi, malgré une chaleur torride, nous allons tous en voiture à Millas où nous voyons les Ferriol, puis à La Ferrière où nous voyons nos cousins de Barescut ; nous rentrons à Vinça vers 7 heures.
Vinça, jeudi 3 septembre 1903
Le matin, je vais à cheval à Prades où je vois mon cousin M. Emile Marie. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille où je fais deux commissions puis à Boule où je touche les fermages de Joseph Jacomy et de Xatard ; je vois, en même temps, la vigne de la Grande Fèche, qui est belle.
Vinça, vendredi 4 septembre 1903
Le matin, après la messe où je fais la sainte communion, je vais tuer quelques oiseaux au jardin, puis je vais me baigner à Nossa. L’après-midi, je reste dans la maison à cause de la chaleur accablante.
Vinça, samedi 5 septembre 1903
Le matin, je monte à cheval à 7h ; je déjeune à 10h ½ et je pars pour Perpignan par le train de midi. À Perpignan, je fais diverses commissions, puis je vais voir les Cornet, les Bonafos, les Lazerme ; je rencontre dans la rue tous les Llamby ; je retrouve aux Platanes Tante Hélène, Marthe et Thérèse[63] ; je rentre par le train de 8 heures.
Semaine du 7 au 12 septembre 1903
Palau-de-Cerdagne (Pyrénées-Orientales), lundi 7 septembre 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Après avoir assisté aux offices du dimanche, j’ai quitté Vinça hier soir par le train de 8h ¼ ; à Villefranche-de-Conflent, j’ai pris une place de coupé dans la diligence de Cerdagne, et, après avoir assez bien dormi, je suis arrivé à Osséja à 6h ½ du matin ; ce voyage en diligence, évocateur de temps disparus, m’a fait grand plaisir. Je suis allé à pied d’Osséja à Palau où m’attendait le curé, M. l’abbé Sarrète[64], qui m’a invité à venir le voir. Je vais faire une visite à Monseigneur de Carsalade du Pont qui est en villégiature dans une jolie villa à côté de Palau. Nous déjeunons à Puigcerdà, petite ville espagnole et, l’après-midi, malgré la pluie, nous allons en voiture à Angoustrine, où je photographie un Christ ancien fort curieux ; je trouve dans la même église un joli plat en cuivre très ancien représentant la chute originelle ; le curé me le vend. Nous rentrons à Palau à 7h du soir. Parmi les choses intéressantes vues aujourd’hui, il faut citer particulièrement la maison de la famille de Descallar, dont je descends par Bonne Maman, et qui, vendue, sert aujourd’hui de cercle commercial à Puigcerdà ; elle a encore très grand air.
Maison de la famille Descallar à Puigcerdà (vue ancienne)
Vinça, mercredi 9 septembre 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, après avoir servi la messe à l’abbé Sarrète, je passe la matinée avec lui à voir les choses intéressantes de Palau. L’après-midi, il y a vêpres après lesquelles je retourne voir Monseigneur et je vais à Puigcerdà où j’assiste à une procession. Je quitte palau à 7h ½, et je prends la diligence à Osséja à 9h ¼ ; je dors assez bien jusqu’à Villefranche où je suis arrivé ce matin à 5h après changement à Mont-Louis ; j’étais à Vinça avant 6 heures. J’apprends, en arrivant, que Papa arrivera ce soir ici et que nous ne partons que demain pour Ille. Dans l’après-midi, je me promène au jardin. Le soir nous apprenons qu’un accident de voiture est arrivé à Mlle Costenadal de Perpignan, à sa sœur Mme de Roig, qui est un peu notre cousine[65] et à Mme Catala, sur la route de Valmanya ; Bonne Maman va voir ces dames à l’hôtel où elles sont descendues. Papa arrive à 8h du soir.
Vinça, jeudi 10 septembre 1903
Le matin, de Vinça, je vais me promener à cheval à Espira ; l’après-midi, nous avons la visite de Joseph Cornet de Bosch, puis je pars pour Ille à cheval ; le reste de la famille arrive par le train de 7h. Le soir, nous commençons à nous installer.
Vinça, vendredi 11 septembre 1903
Le matin, je vais à cheval à Millas et je rentre par un chemin qui part de Neffiach et va rejoindre la route de Corbère à Ille. L’après-midi, Marie-Thérèse recevant une lettre de Max (qui a séjourné à Vinça) lui disant qu’il est assez enrhumé, est sur le point de partir pour Sainte-Croix, mais une dépêche de Max disant qu’il est guéri la fait rester.
Vinça, samedi 12 septembre 1903
Bonne Maman arrive à 10h de Vinça en voiture et nous allons tous déjeuner à La Ferrière chez les Barescut ; l’après-midi, je pars à cheval pour Caladroy, mais la pluie m’empêche d’y arriver et je ne puis pas dépasser Bélesta.
Vinça, dimanche 13 septembre 1903
Nous assistons à la grand’messe et aux vêpres. Nous apprenons que Maurice est admissible à Saumur (je voudrais bien qu’il fût reçu) et que l’oncle Xavier, à la suite d’une chute de bicyclette négligée, à un épanchement de synovie et a dû abandonner les grandes manœuvres pour rentrer se soigner à Verdun.
Semaine du 14 au 20 septembre 1903
Ille, lundi 14 septembre 1903
Je me promène à cheval dans la matinée du côté de Saint-Michel. Nous partons tous à midi pour Perpignan où nous attend une voiture qui nous mène à Trouillas ; au retour, nous nous arrêtons chez Mme de Llamby à Ponteilla ; nous faisons quelques commissions à Perpignan puis nous rentrons par le train de 7h3 ; nous faisons route avec le capitaine Michel de Llobet.
Ille, mardi 15 septembre 1903
Le matin, je vais me promener du côté de Saint-Martin, puis je vais attendre M. Charouleau à la gare ; je choisis les échantillons de mes vêtements d’hiver. L’après-midi à 2h ½, je pars à cheval pour Bélesta, j’espérais aller avec le curé à Caladroy, mais il est très enrhumé et ne peut pas sortir ; je suis forcé de remettre à un autre jour ma visite à Caladroy ; il me tarde pourtant bien d’y aller ! Depuis hier, retentit dans tous les journaux catholiques un long cri d’indignation contre la cérémonie sacrilège auquel le monstre à forme humaine qui a nom Combes s’est livré à Tréguier, en inaugurant, entouré de sa valetaille ministérielle et de ses apaches déguisés en Bretons, le monument de l’apostat Renan. C’est une injure directe à la religion de 38.000.000 de Français que ce monument élevé en plein pays breton en face de la cathédrale de Tréguier, à l’insulteur du Christ ; le Défroqué, pendant tout son trajet en Bretagne, a été sifflé comme il le méritait et il a pu par là juger des sentiments de la Bretagne à son égard ; du reste, il les soupçonnait si bien que pas une minute il n’a été en contact avec la population dont une forêt de baïonnettes le séparait ; mais si on n’a pas pu l’écharper, du moins l’a-t-on vigoureusement sifflé et conspué ! Dieu, peut-être, sera assez bon pour ne pas punir la France du sacrilège que viennent de commettre ceux qui se disent ses gouvernants ; prions pour qu’il en soit ainsi !
Ille, mercredi 16 septembre 1903
Le matin, je vais en promenade à cheval à Boule et à Rodès où j’espérais voir Joseph Cornet, mais il n’y est pas. L’après-midi, nous allions Tata Mimi, Maman et moi, partir pour Boule par le train de 3h, lorsqu’en voulant franchir le ruisseau qui est à l’extrémité du jardin de Baillot près de la gare, Tata Mimi tombe, se foule le pied et nous sommes forcés de rentrer à la maison ; l’accident de Tata Mimi lui impose plusieurs jours de repos. Vers 4h ½, je fais une promenade dans la campagne avec Maman.
Ille, jeudi 17 septembre 1903
Le matin, j’assiste à la messe que Papa et Maman font dire pour célébrer le vingt-deuxième anniversaire de leur mariage ; ensuite, je vais à cheval à Corbère où Pierre Pull, le métayer, me fait visiter les vignes où la récolte n’est pas merveilleuse. L’après-midi, Marie-Thérèse, qui part le samedi matin, offre le thé à quelques jeunes filles d’Ille, les demoiselles Batlle[66], Roca[67] et Truillès[68] ; en même temps, nous avons tous nos cousins de Barescut et M. le curé, on mange et on boit ferme, on chante un peu et M. de Barescut déclame ; on s’en va vers 6 heures ; et, le soir, nous assistons aux complies et aux goigs de Saint-Ferréol.
Ille, vendredi 18 septembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Vinça chercher de la consoude pour les estoupades de Tata Mimi qui souffre toujours de son pied ; j’apprends que M. le curé de Vinça s’est enfin décidé à donner sa démission que Monseigneur vient d’accepter et Monseigneur lui offre en meme temps que le camail de chanoine honoraire dans une lettre très élogieuse que le curé me fait lire ; cette bonne paroisse de Vinça va donc enfin avoir un curé un peu actif. L’après-midi, je vais à cheval au château de Caladroy en passant par Millas ; je suis reçu très aimablement par Madame Delebart[69] qui me présente à deux de ses gendres et à M. Delebart qui arrivait de Perpignan au moment même où j’allais quitter Caladroy. Je rentre à Ille à 7h ; je trouve toute la maison affolée de mon léger retard : les uns me cherchent d’un côté les autres d’un autre ; enfin, on finit par avertir tout le monde de mon heureuse arrivée et je puis raconter ma charmante promenade.
Château de Caladroy (vue actuelle)
Ille, samedi 19 septembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Millas où je me promène pendant une heure aux environs du pont ; je suis de retour à Ille vers 11h ¼ ; Marie-Thérèse est partie par le premier train pour Périgueux où elle va retrouver son mari ; ils assisteront mardi à Agonac au mariage de leur cousine Mlle Marguerite de La Bardonnie avec M. Motas d’Estreux, enseigne de vaisseau, fils du général en retraite[70] que Bon Papa avait beaucoup connu quand il était colonel à Perpignan. L’après-midi, je me promène avec Maman. Tata Mimi ne va pas mieux, elle éprouve de plus en plus de difficultés pour marcher. Papa rentre à 8h de Perpignan où il a passé la journée ; il a vendu le vin de Bouleternère, qui n’est pas encore fait, au prix de 2 fr. 60 le degré à l’hectolitre, en sorte que si le vin pèse 11°, cela fera 28 fr. 60 l’hectolitre, ce qui est un excellent prix.
Général Eugène Motas d’Hestreux (1832-1919)
Ille, dimanche 20 septembre 1903
Je fais la sainte communion à la messe de sept heures à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe ; Bonne Maman arrive à 11h pour soigner le pied de Tata Mimi qui va aujourd’hui un peu mieux, elle lui met une bonne estoupade ; après vêpres, je vais me promener avec Papa dans la campagne ; le soir après dîner, M. le curé, le vicaire et l’abbé Pla viennent prendre le thé avec nous.
Semaine du 21 au 27 septembre 1903
Ille, lundi 21 septembre 1903
Je voulais ce matin retourner à Millas avec ma bécane, mais comme il pleut un peu, ce serait un voyage inutile ; l’après-midi, la bruine continuant, je ne peux pas monter à cheval ; je vais me promener un moment avec Papa.
Ille, mardi 22 septembre 1903
Il a plu très fort toute la nuit et une partie de la matinée ; donc, impossible de sortir ; vers 11h, je vais seulement mesurer la quantité de pluie tombée à la barrière du chemin de fer, je trouve 52mm, c’est beaucoup en une nuit, il n’en faudrait pas davantage pour les vignes ; heureusement le temps se coupe. L’après-midi, je vais à cheval à Boule où je me fais montrer par Antoine Bô, le fermier de Tata Mimi, les parties de sa maison pour lesquelles il a demandé des réparations à Tata Mimi ; je rentre par la route de Corbère. Dans l’après-midi, nous recevons un mot de Bonne Maman nous annonçant que Mme de Llobet, qui est en ce moment à Vinça, est au plus mal ; Maman ira la voir demain.
Ille, mercredi 23 septembre 1903
Le matin, je reviens me promener pendant plus d’une heure à bicyclette au-delà du pont de Millas sur la route de Caladroy. L’après-midi, je vais avec Papa à Corbère à pied ; nous allons voir les vignes qu’on vendange la semaine prochaine. À notre retour, Maman qui arrive de Vinça nous annonce la mort de Mme de Llobet[71], c’est une bien bonne et bien sainte dame qui s’en va ! M. le curé vient passer la soirée avec nous.
Joseph de Llobet et son épouse Gabrielle de Chefdebien, morte en 1903 – Collection famille de Llobet (Institut du Grenat)
Ille, jeudi 24 septembre 1903
Le matin, je vais me promener à cheval à Boule où on vendange ; l’après-midi, avec papa, nous allons en voiture à Trouillas où on vendange à la vigne de la Font-Rouge qui est en augmentation sensible sur l’année dernière comme quantité ; au retour, nous nous arrêtons cinq minutes à Corbère où Papa s’entend définitivement avec le fermier Pull pour la vente du vin ; il accepte de vendre à la maison Carbonell, de Perpignan, au même prix qu’à oule, c’est-à-dire 2 fr. 60 le degré à l’hectolitre.
Ille, vendredi 25 septembre 1903
Le matin à 7h20, nous partons tous en voiture (même Tata Mimi qui a commencé à sortir hier) pour Vinça où nous assistons au service funèbre de Madame de Llobet ; le deuil est conduit par son fils aîné M. Charles de Llobet que Papa accompagne ; moi, j’accompagne M. de Massia ; Maman, Mlle de Llobet ; Bonne Maman, Mme du Lac[72] ; je retrouve Joseph Cornet et René de Chefdebien venus pour ce service ; après la cérémonie, le corps par en corbillard pour Perpignan où auront lieu les obsèques solennelles à Saint-Jean ; Papa y assistera et y représentera la famille. Nous restons à déjeuner à Vinça ; Bonne Maman invite aussi Joseph Cornet qui nous raconte que Pierre a renversé avant-hier avec son automobile un individu près de Terrats ; contrairement à ce que disaient les journaux, l’accident n’est pas grave. Nous rentrons à Ille en voiture. Je vais voir à Ille Mme Bartre qui m’a fait appeler pour me communiquer, dit-elle, un secret ; cela m’intrigue beaucoup : elle me dit qu’on lui a annoncé mon prochain (?) mariage avec Mlle Delebart, de Caladroy ; comme elle est au moins la 10ème personne à me dire cela depuis quinze jours, et que ce bruit court depuis le mois d’avril, je veux rechercher qui l’a mis en circulation ; ce qui est certain, c’est que l’idée ne serait pas mauvaise (si la jeune fille me plaît bien entendu), car cette famille a acquis dans l’industrie, le plus honnêtement du monde, une fortune colossale (les appréciations varient, on parle de 20 à 60 millions) ; de plus, elle est très bien-pensante et admirablement posée à Lille ; ce sera une chose à examiner !
Ille, samedi 26 septembre 1903
Papa part par le train de 6h pour Perpignan où il représentera la famille aux obsèques de Madame de Llobet à Saint-Jean. Dans la matinée, je vais me promener à cheval du côté de Neffiach et de Saint-Michel. À midi, j’accompagne à la gare Tata Mimi qui va à Perpignan ; à 8h du soir, je vais l’attendre à la gare ; elle arrive avec Papa. Papa et Tata Mimi nous font part (en grand secret) du bruit qu’on se communique à mots couverts à Perpignan : un complot bonapartiste serait sur le point d’éclater, favorisé par la haute finance juive enfin alarmée des progrès du socialisme qu’elle a tant contribué à faire monter au pouvoir ! Je ne suis certes pas suspect d’enthousiasme pour la cause impériale, car je suis convaincu que seule une restauration de la royauté légitime et traditionnelle peut assurer à la France un relèvement durable, tout le reste : empire, dictature, république plébiscitaire etc. n’a que la valeur d’expédients ; cependant, comme j’estime que rien ne peut être pire que le régime actuel, je serais très content pour la France d’un changement qui, à défaut d’ordre moral, sauvegarderait au moins l’ordre matériel ; et puisqu’il est désormais démontré que la Révolution est destinée à être sans cesse ballottée entre la dictature et la démagogie sans pouvoir jamais fonder un régime stable, j’estime qu’une restauration bonapartiste qui assainirait pour quelque temps le pouvoir serait un grand bienfait. Mieux vaut encore la dictature que la démagogie ; en attendant le seul régime sauveur et restaurateur : la royauté.
Ille, dimanche 27 septembre 1903
Je vais à la grand’messe ; l’après-midi, à vêpres, après quoi je vais en visite avec Papa et Maman chez la marquise de Dax[73], que nous rencontrons, Mme Roca d’Huytéza[74] et la baronne de Rolland[75] que nous ne rencontrons pas et M. le curé que nous rencontrons. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu où il y a aussi Mme et Mlles Batlle, Mme Roussin et ses filles, Mme de Dax, son fils et ses filles ; on danse un peu.
Semaine du 28 au 30 septembre 1903
Ille, lundi 28 septembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette sur la route de Millas à Estagel ; j’en reviens bredouille ; l’après-midi, nous allons tous en voiture à Corbère ; pendant que nous sommes aux vignes, nous apprenons que nous avons eu la visite à Ille de Mme de Balanda[76], qui est même venue jusqu’à Corbère avec sa voiture pour tâcher de nous rencontrer, mais nous ne l’avons pas rencontrée.
Ille, mardi 29 septembre 1903
Nous déjeunons tous à 10h ½ et nous allons accompagner à la gare Tata Mimi qui part pour Montpellier et Paris par le train de midi. L’après-midi, je vais avec Papa en voiture à Saint-Michel dont c’est aujourd’hui la fête, nous rentrons à 4h et nous ressortons un moment avec Maman. Je reçois une carte de Joseph Cornet m’invitant à aller passer chez lui à Rodès la journée de jeudi. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 30 septembre 1903
Le matin, je vais me promener avec Papa à la vigne du chemin de Boule où l’on vendange. L’après-midi, Papa, Maman et moi nous allons en promenade à La Ferrière où nous trouvons non seulement les Barescut, mais une nombreuse société : un père carme, le baron et la baronne de Rolland, les Roca, les Batlle etc.
Octobre 1903
Semaine du 1er au 4 octobre 1903
Ille, jeudi 1er octobre 1903
Je pars vers 10h à bicyclette pour Rodès où je suis vers 10h ½, je cause pendant près de deux heures avec Joseph avant le déjeuner ; Tante Isabelle est à Rodès en ce moment ; je repars pour Vinça à 2h ½ et je passe le reste de l’après-midi à Vinça avec Papa et Maman qui y sont venus par le train de 10h ½ ; je rentre à Ille avec Papa seulement par le train de 7h.
Ille, vendredi 2 octobre 1903
Le matin, je me confesse et je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois ; ensuite, je vais à bicyclette à Bélesta ; l’après-midi, je vais avec papa à Boule par le train de 3h pour rejoindre Maman qui arrivera de Vinça par celui de 3h ½ ; à la gare de Boule, nous causons avec les Cornet qui prennent le train d’où Maman descend ; nous rentrons tous les trois à Ille par le vieux chemin de Boule.
Ille, samedi 3 octobre 1903
Le matin, je vais à la grande maison examiner quelques vieux papiers. L’après-midi, je vais à bicyclette au-delà de Millas sur la route d’Estagel et de Caladroy ; c’est la 4ème fois en deux semaines et, cette fois, mon voyage n’a pas été inutile puisque je rencontre la jolie charrette anglais que conduisait elle-même Mlle Renée Delebart que je réussis enfin à voir ; je m’arrange pour la croiser quatre fois en vingt minutes dans las rues de Millas ; ensuite, quand elle a repris la route de Caladroy, je vais voir les Ferriol. À mon retour à Ille, je trouve l’oncle Xavier qui vient d’arriver pour quelques jours ; il a vendu son vin de Pia (environ 6500 hectolitres pesant près de 10° à 2 fr. 75 le degré) ; il ira faire une saison à Amélie-les-Bains pour achever de rétablir son genou qui se remet encore de sa chute de bicyclette du 16 août.
Ille, dimanche 4 octobre 1903
Le matin, je fais la sainte communion à 7h à l’occasion de la fête du Rosaire ; nous retournons à la grand’messe. L’après-midi, nous avons une foule de visites et nous ne pouvons sortir qu’un petit moment. Le soir, M. le curé vient prendre le thé ; l’oncle Xavier nous intéresse beaucoup par ses souvenirs de l’affaire Dreyfus à laquelle il a parfois été mêlé, dans une part modeste cependant.
Semaine du 5 au 11 octobre 1903
Ille, lundi 5 octobre 1903
Le matin, nous faisons tous la sainte communion pour attirer les bénédictions du Ciel sur l’examen de Philomène qui se présente aujourd’hui à Quimper au brevet simple ; espérons qu’elle va réparer son échec du mois de juin ! À 9h, je pars avec Papa pour Saint-Maurice où tout Ille se réunit aujourd’hui ; après la grand’messe, nous déjeunons avec M. le curé (et son neveu Rodolphe Bonet) qui nous avait invités ; l’après-midi, après le chant des goigs, nous allons, avec notre cousin le comte de Descallar[77], visiter le château de Corbère, puis nous rentrons à Ille par Corbère du milieu. Au retour, l’oncle Xavier nous annonce qu’il est obligé de partir pour Pia afin de résoudre une difficulté au sujet de la vente de son vin ; il reviendra peut-être dans quelques jours ; nous allons l’accompagner à la gare, et nous voyons en même temps descendre du train Maman qui est allée passer l’après-midi à Vinça. Aucune dépêche de Philomène n’arrive ce soir ; il ne fait pas s’en inquiéter, car il lui était très difficile de télégraphier ce soir.
Vinça, mardi 6 octobre 1903
Toute la matinée, nous attendons le petit bleu qui doit nous annoncer que Philo est admissible ; vers 1àh, nous commençons à être vraiment inquiets, nous allons nous promener aux Escatllas car jusqu’à 2h, nous n’avons plus aucune chance de recevoir une dépêche ; si la proclamation de l’admissibilité a eu bien lieu hier, Philo est refusée ; si elle n’a lieu qu’aujourd’hui à 11h, nous ne pourrons recevoir la dépêche qu’à 2h au moment de la réouverture du télégraphe ; 2h, 3h, 4h passent et aucune dépêche n’arrive !!! Nous ne nous faisons plus aucune illusion, c’est un second échec ; la malheureuse Philo voulant réparer son échec du mois de juin, l’a doublé ! Je pars avec Maman par le dernier train pour Vinça où sera célébré demain matin le service funèbre pour le 8ème anniversaire de la mort du pauvre Bon Papa ; Bonne Maman est consternée de l’échec de Philo.
Ille, mercredi 7 octobre 1903
À 7h, avec Bonne Maman et Maman, je fais la sainte communion pour Bon Papa ; Papa arrive par le train de 7h ; à 8h, on chante le canta ; à 10h, nous allons au cimetière prier sur la tombe de notre cher grand’père. L’après-midi, je règle la note au propriétaire de la jument que je montais, car il l’a tellement abîmée pendant les quelques jours qu’il l’a gardée pour ses vendanges que je ne pourrai plus la monter, au moins de plusieurs jours ; cela me contrarie beaucoup ; je vais avec Amiel voir les chênes-lièges de Bente Farine ; ceux qui ont bien pris poussent régulièrement, mais il y a des manquants qu’il faudra remplacer ; nous rentrons à Ille par le train de 7h et nous trouvons une carte postale de Philo qui nous confirme son échec ; sur 62 ou 54 qui se sont présentées à Quimper, 28 seulement sont admissibles.
Ille, jeudi 8 octobre 1903
Nous déjeunons à 10h ½ et nous partons à midi pour Perpignan où nous avons des commissions et des visites à faire. Je me fais couper les cheveux ; Papa et Maman vont voir Monseigneur pour lui parler de moi. Monseigneur, en effet, connaît beaucoup la famille Delebart chez qui il a fait plusieurs séjours ; Papa lui demande si vraiment, comme on nous l’a dit, M. et Mme Delebart ont l’intention de marier leur plus jeune fille dans ce pays-ci ; il lui fait part des bruits qui courent de tous côtés à mon sujet et dont nous cherchons vainement l’origine, et le prie, si la chose est possible, de parler de moi à la famille Delebart. Monseigneur répond que M. et Mme Delebart tiennent essentiellement à marier leur fille dans le pays et qu’ils cherchent avant tout un jeune homme élevé dans des sentiments religieux ; au point de vue de la fortune, il ne connaît pas leurs prétentions. Sa Grandeur assure à Papa et à Maman qu’elle parlera de moi et qu’elle fera mon éloge ; la chose est donc en bonne voie ; le tout est de savoir si la famille Delebart, puissamment riche elle-même, cherchera la fortune ; si oui, je n’ai aucune chance, car à côté d’elle, nous sommes pauvres ; si elle ne cherche pas la fortune, j’ai de grandes chances, car Mlle Renée étant très jeune (17 ou 18 ans, croit Monseigneur), il est probable que M. et Mme Delebart attendraient volontiers quelques années. Et puis, ajoute Monseigneur, si Dieu le veut, cela se fera ; c’est ce qu’il faut se dire, et il n’y a qu’à attendre. Je n’ai fait qu’entrevoir Mlle Renée, elle m’a paru fort bien, mais une entrevue plus longue serait nécessaire, car je ne consentirai jamais à épouser une jeune fille qui ne me plairait pas, quelle que soit sa fortune ; le principal dans un mariage, c’est qu’on se plaise. Nous allons voir les Cornet, les Lutrand, je vais voir aussi Carlos que je ne rencontre pas, mais nous voyons son père dans la rue. Au retour, comme à l’allée, nous faisons route avec mon oncle de Barescut.
Ille, vendredi 9 octobre 1903
Le matin, à 10h ¼, je vais attendre à la gare Charouleau qui vient nous essayer nos costumes d’hiver ; l’après-midi, je vais le raccompagner au train de 4h, puis Papa, Maman et moi allons nous promener à Saint-Martin ; le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, samedi 10 octobre 1903
Nous allons attendre Bonne Maman qui arrive par le train de 4h, ensuite avec Maman et elle, je vais me promener ; Bonne Maman passera 3 jours ici, elle ne pourra pas rester davantage à cause de la prochaine arrivée de l’oncle Paul à Vinça. Le soir, nous faisons nos adieux à l’oncle Xavier qui, arrivé hier soir de Toulouse où il a arrangé son affaire avec son marchand de vins, part demain matin pour Amélie-les-Bains.
Ille, dimanche 11 octobre 1903
Nous assistons à tous les offices ; après vêpres, nous allons nous promener du côté de la rivière. Après dîner, le curé, le vicaire et les demoiselles Mathieu viennent prendre le thé.
Semaine du 12 au 18 octobre 1903
Ille, lundi 12 octobre 1903
Le matin, je vais me promener avec Papa du côté de Saint-Martin. L’après-midi je retourne à bicyclette sur la route de Millas à Caladroy où je ne tarde pas à voir passer la charrette anglais conduite par Mlle Renée Delebart qui va, tous les jours, prendre le courrier à Millas ; je la croise à l’aller et au retour.
Vinça, mardi 13 octobre 1903
Le matin, je vais me promener du côté de Saint-Martin ; l’après-midi, je vais avec Papa, Maman et Bonne Maman à la propriété des demoiselles Mathieu. Nous avons la visite de M. J. Bertrand de Balanda.
Ille, mercredi 14 octobre 1903
Le matin, je vais me promener avec Papa du côté de Boule. L’après-midi, nous avons la visite de M. Emile Marie[78] à qui je montre de vieux papiers sur la famille de Corneilla à laquelle la sienne est alliée, puis je vais avec Papa me promener sur les restes de Casenove. C’est aujourd’hui le 21ème anniversaire de ma naissance et le 14ème anniversaire de ma guérison ; en reconnaissance, je fais la sainte communion à la messe de 7h ¼ que M. le curé dit à nos intentions.
Ille, jeudi 15 octobre 1903
Je vais à 9h à la grand’messe qu’on chante à la chapelle du Carmel en l’honneur de la fête de Sainte Thérèse. L’après-midi, je vais à bicyclette à Bélesta.
Ille, vendredi 16 octobre 1903
Le matin, je fais avec Joseph Batlle le tour du jardin de la gare ; il me fait voir les superbes pépinières qu’il y a installées. Ce beau et grand jardin va être prochainement entamé, car Papa se décide à vendre par parcelles à 6 fr. le mètre carré les deux côtés du jardin donnant sur la route de Corbère comme terrain à bâtir ; plus tard même, on tracera à travers le jardin une large avenue qui fera communiquer la ville avec la gare. L’après-midi, Bonne Maman nous quitte par le train de 3h ; nous avons la visite de Tante Isabelle et de Pierre, venus en automobile, et, plus tard, celle de M. le curé.
Vinça, samedi 17 octobre 1903
Le matin à Ille, je vais me promener dans la campagne ; l’après-midi, je rencontre Maurice de Barescut arrivé avant-hier d’Alger ; il a 1 mois de congé ; je vais me promener à Régleilles en franchissant la rivière sur des pierres. Par le train de 8h, je pars avec Maman pour Vinça où nous resterons jusqu’à la fin de notre séjour en Roussillon.
Vinça, dimanche 18 octobre 1903
Nous assistons aux offices et nous nous promenons un peu malgré le vent fort et froid.
Semaine du 19 au 25 octobre 1903
Vinça, lundi 19 octobre 1903
Aujourd’hui, il fait beau et chaud ; le matin, je tire quelques oiseaux au grand jardin ; l’après-midi, je vais à Boule à bicyclette.
Vinça, mardi 20 octobre 1903
Le matin, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais avec Jules Sabaté et son fils à la chasse au lapin pour rentrer bredouille.
Vinça, mercredi 21 octobre 1903
L’oncle Paul arrive pour quelques jours par le train de 7h à 8h 1/2 ; je pars en omnibus pour Ille où c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; j’amène le vicaire qui doit y chanter la grand’messe. L’après-midi, je vais avec papa au jardin de la gare voir sur place quelles sont les parcelles vendues. Après vêpres, je vois un moment l’oncle Xavier qui arrive d’Amélie et qui repart demain pour Pia, Paris et Verdun. Je rentre à Vinça à 6h ½, ramenant le curé de Rodès et le vicaire de Vinça.
Vinça, jeudi 22 octobre 1903
L’après-midi, je vais à bicyclette à Finestret où je visite la maison hospitalière Saint-Marcel.
Vinça, vendredi 23 octobre 1903
Le matin, je fais replacer dans le grand jardin le pluviomètre qu’on avait enlevé ; l’après-midi, j’essaie de tirer quelques oiseaux au jardin, pas longtemps car il fait froid.
Vinça, samedi 24 octobre 1903
Ce matin, l’oncle Paul, ayant passé très mauvaise nuit, ne se lève pas, il a une forte migraine et un peu de fièvre ; je vais faire placer à Bente Farine un poteau pour en remplacer un qui a été volé. L’après-midi, je vais à bicyclette à Corbère où je prends, dans chaque vigne, un peu de terre que je ferai analyser à Angers pour savoir quel engrais leur convient, puis à Ille où je vois Papa qui me dit qu’il a eu, ces jours-ci, des difficultés avec Joseph Batlle, le fermier du jardin de la gare, au sujet de la vente de ce jardin par parcelles ; son bail expirant ces jours-ci, on pourrait, en stricte justice, le sommer de quitter la propriété ; mais, par humanité, Papa lui donnera un assez long délai afin qu’il puisse écouler les arbres de ses pépinières ; de plus, il va entrer en pourparlers avec d’autres fermiers, afin de lui permettre d’établir ses pépinières sur d’autres champs, et, très probablement, il lui vendra à 8 fr. le mètre carré 20 ares de terrain autour de la maison qui, elle, lui sera laissée par-dessus le marché ; je suis de retour à Vinça vers 5h ¼.
Vinça, dimanche 25 octobre 1903
Le matin à 7h ½, je fais la sainte communion ; je vais aux autres offices ; Papa passe la matinée avec nous ; il s’en retourne en voiture à 11h ½ ; l’once Paul se lève.
Semaine du 26 au 30 octobre 1903
Vinça, lundi 26 octobre 1903
Je pars avec Maman, par le train de midi, pour Perpignan. Etonné de ne rien savoir encore au sujet des informations que Monseigneur a dû prendre auprès de la famille Delebart chez qui il était sur le point d’aller passer quelques jours lorsque Papa et Maman sont allés le voir, je prends le parti d’aller moi-même chez Monseigneur. Celui-ci me reçoit très aimablement, mais il me dit que différentes choses, notamment un voyage qu’il a dû faire dans le Gers, l’ont empêché d’accepter l’invitation des Delebart ; tout s’explique donc ; si Monseigneur ne nous a rien dit, c’est qu’il ne sait encore rien ; il me promet de prendre les informations et de faire les démarches que nous lui demandons la prochaine fois qu’il ira passer quelque temps à Caladroy, c’est-à-dire quand la famille Delebrat y reviendra, car elle part elle-même, ces jours-ci ; la chose lui sera facile, M. et Mme Delebart lui ayant fait part plusieurs fois de leur intention arrêtée de marier leur fille Renée avec un jeune homme du pays et bon chrétien. Quand ces démarches pourront-elles être faites ? Je n’en sais rien ; ce qui est sûr, c’est que l’affaire est en bonnes mains ; il n’y a donc qu’à attendre patiemment et s’en remettre à la volonté de Dieu. Je vais avec Maman voir, chez le peintre Blanquer, le portrait de l’oncle Philippe qui est bien en train ; je vais voir seul Carlos de Lazeme que je ne rencontre pas, puis avec Maman, les De Guardia et les Lutrand que nous rencontrons. Nous rentrons à Vinça à 8h ¼.
Portrait de Philippe de Bosch (1804-1875) par Jacques Blanquer – Collection Pierre Lemaitre
Vinça, mardi 27 octobre 1903
Le matin, je vais avec l’oncle Paul me promener à Bente Farine et à Saorle ; l’après-midi, à Rigarda où j’admire, dans l’église, de magnifiques peintures du 14e ou du 15e siècle qui viendraient, dit-on, de Saint-Martin-du-Canigou. Le soir, nous nous attendons à voir arriver M. l’abbé Latour qui m’a écrit qu’il serait ici mardi soir ou mercredi matin ; mais il n’arrive pas, ce sera pour demain matin. Maman part à 7h du soir pour Ille.
Vinça, mercredi 28 octobre 1903
Bonne Maman, l’oncle Paul et moi nous partons pour Ille en omnibus à 9h ¼ ; nous nous arrêtons à Boule en passant. À Ille, après le déjeuner, nous allons voir au jardin de Batllot, puis chez Me Trullès sur le plan, quelles sont les parcelles vendues du jardin de Batllot (il y en a pour près de 40.000 fr. et c’est à peine le tiers du jardin, ainsi que l’emplacement de la future grande avenue. Nous rentrons à Vinça à 5h ½, M. l’abbé n’est pas arrivé. Il arrive cependant à 8h ¼ du soir, et ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il était aujourd’hui à Ille en même temps que nous, y étant arrivé à 3h9, sans que nous l’ayons su ; il n’est allé à la maison qu’après notre départ et a dîné avec Papa.
Vinça, jeudi 29 octobre 1903
Le matin, avec l’oncle Paul et M. l’abbé, je vais au pont du Riufagès qui, dit-on, oscille de façon inquiétante au passage des trains ; nous y remarquons quelques fissures ; l’après-midi, nous allons tous nous promener au jardin ; j’envoie une dépêche à Papa pour le prévenir que nous irons demain à Saint-Martin-du-Canigou.
Vinça, vendredi 30 octobre 1903
Nous partons tous par le premier train pour Villefranche, nous retrouvons Papa à la gare ; nous prenons à Villefranche une voiture qui nous conduit à Castell d’où nous montons à pied à Saint-Martin ; cette ancienne abbaye bénédictine, perchée au sommet d’un pic du massif du Canigou, présente pour nous un intérêt tout particulier puisqu’elle a eu pour abbé (il fut l’avant-dernier) dans la seconde moitié du XVIIIe un cousin de mon trisaïeul de Bourdeville, l’abbé de Durfort ; je la trouve en bien meilleur état qu’en avril 1900 où je la voyais pour la 1ère fois ; à cette époque, il n’y avait que des ruines ; maintenant, l’église, en style roman primitif, a été couverte et déblayée, on y a placé 3 autels, remplacé des piliers etc., de plus, la tour a été couronnée ; c’est Mgr de Carsalade qui a pris l’initiative de cette restauration, il y a été aidé par de nombreuses souscriptions ; mais encore, il reste beaucoup à faire. Nous déjeunons à l’Hôtel du Portugal à Vernet-les-Bains et, après avoir passé plusieurs heures à éviter la pluie, nous repartons en voiture pour Villefranche où, avant de reprendre le train, nous visitons l’usine hydro-électrique en construction qui va fournir de la lumière et de la force motrice à une bonne partie du département ; nous rentrons à Vinça à 7h, Papa rentre à Ille. Je lis dans les journaux l’émeute qui a ensanglanté hier les abords de la Bourse du Travail à Paris, l’invasion à coups de baïonnettes de la Bourse par la police exaspérée des provocations des Socialistes qui lui jetaient des projectiles de toute nature, un grand nombre d’ouvriers et 77 agents blessés tant au-dehors qu’à l’intérieur de la bourse, etc. ; gageons que les Socialistes de la Chambre qui, sous un autre ministère, auraient poussé des cris d’orfraie pour beaucoup moins, pardonneront à Combes de n’avoir pas su empêcher sa police de pénétrer de force dans la Bourse du Travail en perçant à coups de sabres et de baïonnettes tous les grévistes qui se trouvaient sur son passage !
Vinça, samedi 31 octobre 1903
Le matin, après avoir servi la messe à M. l’abbé, je vais me promener avec lui au jardin ; l’après-midi, je vais, encore avec lui, à sa vigne, mais nous ne savons pas la trouver. Papa vient entre deux trains. Ce que je prévoyais est arrivé ; dans l’interpellation sur les événements d’avant-hier, Combes n’a ni désavoué ni complètement approuvé le préfet de police, et la plupart des députés socialistes, comme d’ailleurs presque tous les progressistes, ont voté l’ordre du jour de confiance ; tant il est vrai que pour ces farceurs, il n’y a que la politique anticléricale qui compte !
Novembre 1903
Semaine du 1er novembre 1903
Vinça, dimanche 1er novembre 1903
À l’occasion de la fête de la Toussaint, je fais la sainte communion ; j’assiste à tous les offices ; l’après-midi, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin, j’y surprends un individu en train de voler des fruits, je l’interpelle et il décampe prestement ; je ne l’ai malheureusement pas reconnu.
Semaine du 2 au 8 novembre 1903
Vinça, lundi 2 novembre 1903
Je fais la sainte communion à la messe de M. l’abbé à 7h ½, je vais à l’office des morts à 9h. Nous déjeunons à 11h et Maman, M. l’abbé et moi, nous allons en voiture à Ille où nous assistons à la procession au cimetière et à l’absoute (qui est donnée autour de notre caveau de famille), je tiens un des cordons du drap mortuaire. Nous rentrons à Vinça à 5h après avoir fait quelques visites à Ille.
Vinça, mardi 3 novembre 1903
Le matin à 8h ½, je sers la messe à M. l’abbé ; ensuite, je vais tirer des oiseaux au jardin. À 1h ½, je pars avec M. l’abbé pour Eus où nous faisons une longue visite à l’abbé Vidalet, curé, ancien vicaire d’Ille ; il nous donne un lapin qu’on a tué le matin même, nous l’acceptons à la condition qu’il viendra demain le manger avec nous. Nous allons prendre le train de 6h ½ à Prades.
Vinça, mercredi 4 novembre 1903
Le matin, nous assistons à la messe que l’abbé de Llobet[79] dit pour sa mère morte au mois de septembre, c’est son frère M. Charles qui la lui sert ; le capitaine et Mlle Augustine[80] y assistent ; après la messe, ils viennent tous déjeuner à la maison. Nous déjeunons à 10h ½ avec l’abbé Vidalet et l’oncle Paul, M. l’abbé. M. Vidalet et moi prenons le train de midi jusqu’à Ille ; l’oncle Paul, dont le séjour à Vinça est fini, continue sur Avignon et Lyon, et les 3 autres descendent à Ille ; M. l’abbé et moi, laissant M. Vidalet en visite à la maison, nous partons pour Bélesta où j’accompagne M. l’abbé qui désire voir le curé M. Badrignans ; nous y passons une heure ; nous sommes de retour vers 5h ½ à Ille où nous dînons avec Papa et nous rentrons à Vinça par le train de 8h ¼.
Vinça, jeudi 5 novembre 1903
Je sers la messe à M. l’abbé ; l’après-midi, je vais à la Balme avec lui et Maman.
Vinça, vendredi 6 novembre 1903
Je fais la sainte communion, en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois, à la messe de M. l’abbé ; plus tard, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin, je tue un superbe merle que nous mangerons demain ; l’après-midi, nous allons tous (sauf Bonne Maman qui souffre d’un rhumatisme à la jambe depuis une foule de jours) à la vigne de M. l’abbé.
Vinça, samedi 7 novembre 1903
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé, puis je vais tirer quelques oiseaux au jardin ; l’après-midi, je vais me promener au grand jardin avec Maman, puis à Nossa avec M. l’abbé.
Vinça, dimanche 8 novembre 1903
Pénible et émotionnante journée ! Ce matin entre 7h ½ et 8h, Bonne Maman a été prise tout à coup d’un violent saignement de nez que le docteur (un jeune bulgare qui remplace M. Berjoan) a réussi à arrêter, après deux heures d’efforts, par des injections d’ergotine, car les moyens extérieurs ne suffisaient pas ; chose curieuse, le rhumatisme dont Bonne Maman souffrait depuis quelques jours cessa aussitôt, ce qui nous fait penser que l’hémorragie est due à un déplacement du rhumatisme ; vers midi, l’hémorragie a recommencé plus violente, le sang sortait par le nez, la bouche et les yeux ; alors, Bonne maman très frappée, a cru sa dernière heure venue, elle a demandé à se confesser et a reçu l’extrême-onction ; cependant une piqûre d’éther a eu raison de cette seconde hémorragie ; le médecin, qui commençait à être inquiet à cause de la grande faiblesse que pourraient entrainer de nouvelles pertes de sang, nous a conseillé de télégraphier à Tante Josepha, mais la chose n’a pas été possible car le télégraphe, aujourd’hui dimanche, était fermé à partir de midi ; je me contente d’écrire ; si la situation ne s’est pas améliorée, nous télégraphierons demain matin ; nous envoyons chercher Papa en voiture ; il arrive vers 3h avec le docteur Trainier qui apporte un injecteur et du sérum artificiel ; les deux médecins examinent ensemble la malade et concluent qu’il n’y a pas de danger immédiat, mais que les hémorragies pourraient se renouveler ; il y a eu, cette année, plusieurs cas de ce genre dans le pays ; vers le soir, comme il n’y a pas eu de nouvelle hémorragie Bonne Maman reprend un peu confiance. C’est égal ! Nous avons passé une rude journée, et d’autant plus émotionnante que la maladie de Bonne Maman était plus inattendue ! Cette nuit, le médecin couche dans la maison, et les demoiselles Parès veillent Bonne Maman.
Semaine du 9 au 15 novembre 1903
Vinça, lundi 9 novembre 1903
La nuit a été tranquille ; la matinée d’aujourd’hui l’est aussi ; tout Vinça vient prendre des nouvelles ; nous ne télégraphions pas à Tante Josepha. Dans l’après-midi, Bonne Maman rend par la bouche deux caillots de sang qui gênaient beaucoup sa respiration ; nous nous demandons s’ils ne proviennent pas d’une hémorragie interne, le médecin croit qu’ils étaient tombés tout simplement du nez dans le larynx ; mais comme Bonne Maman a un peu de chaleur, il se demande si ces hémorragies ne sont pas le début d’une fièvre typhoïde ; c’est Mlle Badrignans qui veille cette nuit. Papa écrit au recteur de l’Université d’Angers qu’il ne pourra partir, et par conséquent, ouvrir son cours que lorsque tout danger sera écarté.
Vinça, mardi 10 novembre 1903
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé ; Bonne Maman va mieux. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille porter des nouvelles à Papa ; je vais un moment au jardin de la gare qui commence à changer d’aspect.
Vinça, mercredi 11 novembre 1903
L’état de Bonne Maman continue à s’améliorer ; M. l’abbé va à Saint-Martin-du-Canigou où a lieu la grande cérémonie de la prise de possession de la nouvelle basilique restaurée ; j’en profite pour aller me promener l’après-midi à bicyclette, je pars à 2h ½ et je vais à Molitg, où je suis vers 4h ; je jette un coup-d’œil sur les bains et j’admire le superbe château fièrement campé de mes cousins de Massia[81] ; j’en repars à 4h10 et je suis à Vinça à 5h10 (une heure exactement de trajet pour 17 kilomètes). M. l’abbé arrive à 7h nous annonçant l’abbé Sarrète qui était aussi à la belle cérémonie et qui vient jusqu’à demain ; il dîne avec nous et couche ici.
Vinça, jeudi 12 novembre 1903
Je sers la messe à M. l’abbé et, l’après-midi, je vais me promener avec lui du côté de Bente Farine et de Saorle.
Vinça, vendredi 13 novembre 1903
Le matin, je sers la messe à M. l’abbé. À midi, je vais l’accompagner à la gare pour son départ définitif ; Papa part en même temps pour Ille jusqu’à ce soir : il va signer l’acte de vente à Batllot de la maison que celui-ci habite et d’une assez grande parcelle de terrain autour (7 ares environ). L’après-midi, je vais à bicyclette à Los Masos, à Prades et aux ruines de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel-de-Cuixa où il y a eu, au 18ème siècle, un Dom Estève[82].
Vinça, samedi 14 novembre 1903
Le matin, je vais avec Papa me promener à Bentefarine ; l’après-midi, Papa et moi nous allons ensemble à Eus faire une visite au curé M. Vidalet, nous allons jusqu’à Marquixanes et nous en revenons en chemin de fer.
Vinça, dimanche 15 novembre 1903
Papa part pour Ille en voiture ; il rentrera demain soir ; je fais la sainte communion à 7h ½, et j’assiste à tous les offices de la journée. Bonne Maman va beaucoup mieux et commence à circuler dans les chambres voisines de la sienne.
Semaine du 16 au 22 novembre 1903
Vinça, lundi 16 novembre 1903
Je me promène au grand jardin, puis je fais un tout petit tour à bicyclette. Jacques Hervé-Bazin, à qui j’avais écrit pour savoir à quelle époque je devais prendre mes inscriptions de doctorat, me répond que le registre est clos depuis avant-hier et que je n’ai plus qu’un moyen, c’est d’obtenir du doyen de la Faculté une inscription de faveur avant le 1 décembre ; pour cela, il me faut un certificat médical constatant que l’état de ma grand’mère ne m’a pas permis de m’absenter de Vinça avant le 15 novembre ; je me le fais délivrer par M. Berjoan ; j’espère que j’obtiendrai sans difficulté mon inscription à Angers. Papa rentre d’Ille à 5 heures en voiture.
Vinça, mardi 17 novembre 1903
L’après-midi de 2h à 3h ¼ (en me pressant beaucoup) je vais et je reviens de Doma Nova ; à mon retour, je trouve Madame et Thérèse de Barescut qui sont venues voir Bonne Maman.
Vinça, mercredi 18 novembre 1903
Il fait froid et je ne sors pas le matin ; l’après-midi, j’enfourche ma bécane et je vais à Eus voir un vieux coffre que m’a signalé le curé ; je ne le trouve pas aussi remarquable qu’on me l’avait dit ; comme il me restait du temps, je suis arrivé à Prades où j’ai fait réparer la pompe de ma bicyclette, et où je suis allé voir ma cousine De Saint-Jean et mon cousin Emile Marie ; je rencontre aussi la mère Céleste, ancienne supérieure des religieuses d’Ille ; je rentre à Vinça vers 5h ¼. Maman, fatiguée, ne s’est pas levée de la journée ; Bonne Maman va de mieux en mieux.
Vinça, jeudi 19 novembre 1903
L’après-midi, je vais avec Papa voir à Catllar un autre coffre ; nous ne le trouvons pas mieux que celui d’hier ; nous prenons à Prades le train de 6h34.
Vinça, vendredi 20 novembre 1903
Le matin, je vais au jardin tirer quelques oiseaux ; l’après-midi, il fait tellement froid et tellement mauvais que je ne sors que pour faire quelques tours de jardin. Madame J. de Guardia[83], qui est ici jusqu’à demain, vient passer la soirée avec nous. On ne parle aujourd’hui à Vinça que d’un jeune homme de 20 ans qui a tenté de se tuer en se logeant une balle dans la tête parce que ses parents ne voulaient pas le laisser se marier avant son service militaire ; on l’a transporté à l’Hôpital de Perpignan où on le sauvera peut-être par une opération.
Vinça, samedi 21 novembre 1903
Le matin, je lis dans L’Eclair le vote sectaire du Sénat ; sur les instances de Combes, et malgré un discours de Waldeck-Rousseau, une petite majorité a décidé d’interdire l’enseignement secondaire aux congrégations même autorisées ; et c’est là ce qu’on appelle « organiser la liberté d’enseignement » ! J’aime encore mieux la franchise de ceux qui disent crûment qu’ils veulent le rétablissement du monopole. Quant à Waldeck, il voit aujourd’hui comme il est facile de maîtriser la révolution quand on l’a déchaînée ! Ce misérable a eu pourtant l’exemple des Mirabeau, des Roland, des Vergniaud etc., mais il a voulu faire une nouvelle expérience ; elle prend exactement la même tournure que la première, et nous irons de mal en pis jusqu’au moment où apparaîtra le sabre libérateur que l’on pressent déjà !!! Il est vrai que ce ne sera là qu’un moindre mal et que le salut définitif ne sera que dans le rétablissement de la monarchie nationale, légitime et traditionnelle à laquelle beaucoup de républicains raisonnables, effrayés des progrès du socialisme, commencent à penser. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille ; poussé par le vent, je ne mets que 26 minutes ; mais, au retour où j’ai le vent contre moi, j’en mets le double. À Ille, je vois Louis Vidal, fils de notre voisin le menuisier, qui part demain matin pour Sousse (Tunisie) où il va faire son service militaire dans le 4ème régiment de tirailleurs algériens.
Vinça, dimanche 22 novembre 1903
Il fait un vent épouvantable qui nous oblige à renoncer au projet que nous avions formé d’aller à Ille cette après-midi. Je fais la sainte communion à 7h ½ et j’entends la messe de 8h. L’après-midi, je me promène avant vêpres, et après je vais avec Mlle Parès dans 3 maisons voir d’anciens coffres que l’on serait disposé à vendre ; je les trouve tous très ordinaires.
Semaine du 23 au 29 novembre 1903
Vinça, lundi 23 novembre 1903
Nous déjeunons à 11h et, à midi ½, je pars en voiture avec Mlle Chiquette Parès pour faire une tournée dans plusieurs villages à la recherche d’anciens coffres ; nous fouillons Finestret, Espira, Estoher ; je n’en trouve un à peu près convenable, mais très délabré, qu’à Finestret ; tous les autres sont absolument ordinaires ; je ne reviens cependant pas bredouille car j’ai acheté pour 5 fr. à Espira un petit mortier en marbre rouge où l’on voit 8 figurines assez bien sculptées.
Vinça, mardi 24 novembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Marquixanes à la recherche d’un coffre ; je n’en vois aucun de joli. À midi ½, par un temps superbe (un peu moins chaud qu’hier cependant), Maman, Mlle Parès et moi, nous partons en voiture pour Rigarda, Joch, Finestret et Espira, toujours à la recherche d’un joli coffre ancien, nous n’en trouvons pas car Maman trouve trop délabré et trop cher celui que j’avais remarqué hier à Finestret.
Vinça, mercredi 25 novembre 1903
Le matin, je retourne encore à Joch visiter une maison qui était fermée hier et où on m’a signalé un coffre ; il n’y en a pas ; aussi, dans l’impossibilité de trouver un joli coffre, Maman va se décider à acheter un meuble d’un autre genre. Papa nous télégraphie de lui envoyer la voiture à 2h ; comme on ne trouve pas Jacques, je lui téléphone qu’on ne peut pas la lui envoyer. Il arrive par le train de 3h ¼, et nous raconte que le conseil municipal d’Ille vient d’accepter ses propositions au sujet des 3 avenues dont il offre le terrain à la commune à travers le jardin de la gare. La principale (avenue de Bosch) aura 12 mètres de largeur et sera continuée par la ville, à travers le champ de foire, jusqu’à la route nationale ; ce sera une superbe artère ; la seconde (avenue d’Albert, du nom d’un de nos arrière-grands-oncles, conseiller d’État sous Louis XVI et lieutenant-général de la police à Paris, qui était d’Ille) aura 8 mètres de largeur et sera entre l’avenue de Bosch et la route de Corbère ; la 3ème (avenue de Bourdeville) joindra les deux premières ; elle aura, je crois aussi 8 mètres. Papa donne gratuitement le terrain à la commune, qui met les avenues en état de viabilité, les éclaire etc. Ce sera une grande amélioration pour la ville d’Ille, et aussi un grand avantage pour nous, car les parcelles de terrain situées le long de ces avenues se vendront fort bien. En même temps, Papa nous annonce la vente d’une parcelle à l’Hospice d’Ille, au prix de 10 fr. le mètre carré. Le soir, de la fenêtre de la salle, j’assiste au mariage d’Amiel qui est accompagné par un brillant orchestre de casseroles et de caisses ; quel charivari ! Et je comprends que le pauvre Amiel ait choisi la nuit pour se marier ; du reste, cela ne lui est pas personnel, c’est ainsi pour tous les veufs qui se remarient.
Vinça, jeudi 26 novembre 1903
Le matin, je vais à bicyclette à Espira pour débattre avec les marguilliers le prix du bahut gothique de l’église ; nous ne pouvons pas nous entendre, car ils ne veulent pas le céder à moins de 70 fr. et Maman ne m’a pas autorisé à dépasser 60 fr. L’après-midi, je commence mes préparatifs de départ, car nous partons demain Papa et moi. Nous voici donc arrivés au terme de ces longues vacances ; somme toute, malgré notre émoi des derniers jours qui n’a pas eu de suite fâcheuse, elles ont été heureuses.
Angers, samedi 28 novembre 1903
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Après avoir fait vendredi matin quelques visites de départ, nous avons, Papa et moi, quitté Vinça à 3h ½ ; de Bouleternère à Perpignan, nous avons eu pour compagnon de route Tante Isabelle et Joseph Cornet de Bosch ; à Perpignan, nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme et M. J. Bertran de Balanda[84] ; nous causons avec eux jusqu’au départ de notre train à 5h environ ; nous dînons à Narbonne et arrivons à Bordeaux à 5h du matin. Papa en repart à 8h25 pour Angoulême et Sainte-Croix ; moi, je prends à 8h45le train de l’État et je suis à Angers à 4h40 environ ; en route, pour me distraire, je lis le récit de la croisière que fit l’année dernière M. de Joantho avec le duc d’Orléans sur le yacht « Maroussia » ; l’éminent conférencier royaliste fait bien connaître dans ses notes la figure attachante du premier des Français ; puisse-t-il reprendre un jour la place qui lui revient à la tête de notre pays ! Je dîne chez les Magué.
Angers, dimanche 29 novembre 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; en en sortant, je vois M. Gavouyère qui m’autorisé à prendre demain mon inscription après clôture du registre. Je déjeune et je dîne chez les Magué ; dans l’après-midi, je vais voir Jacques Hervé-Bazin, puis je vais au salut à l’Adoration et je vais voir un cinématographe à la foire.
Semaine du 30 novembre 1903
Angers, lundi 30 novembre 1903
Le matin, je vais prendre mon inscription à la Faculté. Je déjeune chez les Magué. L’après-midi, je fais diverses commissions, je vais voir l’abbé Brossard, je me fais couper les cheveux puis je vais attendre à la gare Papa et Philomène ; celle-ci me produit un effet bizarre avec son chignon et ses robes longues ; je ne l’avais pas encore revue dans cet accoutrement ; il est vrai qu’elle approche de 18 ans, il était temps de s’y mettre. Ils apportent de bonnes nouvelles de Marie-Thérèse et de Max. Le soir à 8h, je vais à la Conférence Saint-Louis (dont Hervé-Bazin est le président cette année) ; on y entend un travail de Bigeart sur le suffrage universel ; à la discussion, tout le monde est d’accord pour condamner cette triste institution.
Décembre 1903
Semaine du 1er au 6 décembre 1903
Angers, mardi 1er décembre 1903
Je vais au cours d’économie politique de M. Baugas ; j’ai l’intention de suivre ce cours, ce sera fort utile, bien que pas indispensable, pour mon doctorat économique ; je me trouve là au milieu d’étudiants de 1ère année. L’après-midi, je vais chez le Dr Sourice et chez les Capucins, qui sont encore chez eux, mais qui s’attendent tous les jours à être expulsés ; ils résisteront et ont accumulé de formidables défenses ; ils me promettent de me faire prévenir en cas d’alerte. Le soir, nous assistons tous, à la cathédrale, à la cérémonie de clôture de l’Adoration, et à la procession du Saint-Sacrement.
Angers, mercredi 2 décembre 1903
Dans l’après-midi, je fais quelques commissions, puis j’écris plusieurs lettres ; j’envoie à Marie-Thérèse 1200 timbres usés que j’ai recueillis pour elle.
Angers, jeudi 3 décembre 1903
Le matin, je vais inutilement à l’Université car M. Baugas fait dire qu’il ne fera pas cours. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, congrégation.
Angers, vendredi 4 décembre 1903
Cours d’économie politique de licence. Je fais, avant d’y aller, la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur du premier vendredi du mois. L’après-midi, je vais voir l’oncle Paul qui est malade au lit, puis je vais faire des visites à mes professeurs de cette année ; je ne rencontre que M. Coulbault. Le soir à 7h moins un quart, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin, je suis le seul invité au dîner, mais Catta, Arnous-Rivière et Poirier-Coutansais viennent passer la soirée ; nous jouons à divers petits jeux de société.
Angers, samedi 5 décembre 1903
À 8h du matin, commence notre retraite à l’Université, elle durera trois jours, elle est prêchée par un Jésuite, le Père Ery (pour Combes, disons « l’abbé Ery ») ; ensuite, cours d’économie politique de licence. L’après-midi, après la conférence du P. Ery à 2h, je passe près d’une heure dans la chambre de Roger de Bréon à causer avec des camarades, puis je vais faire quelques visites à M. René Bazin d’abord, puis à mes professeurs de l’année dernière MM. Buston, Courtois et Jac, que je rencontre. À 8h, exercice de la retraite.
Angers, dimanche 6 décembre 1903
À 8h du matin, messe et sermon à l’Université ; au retour, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; l’après-midi, à deux heures, conférence du P. Ery après laquelle je fais par carte deux visites (à Mme des Loges et à Henry Bonnet). De 5h à 6h, je tiens compagnie à l’oncle Paul qui est toujours dans sa chambre ; le soir après dîner, sermon de la retraite.
Semaine du 7 au 22 décembre 1903
Angers, lundi 7 décembre 1903
À 8h, à l’Université, messe et sermon après lequel je vais lire les journaux à la salle de lecture de l’Internat Saint-Clair. À 2h, conférence du P. Ery, après laquelle je vais voir le père et je me confesse. Ensuite, je fais quelques commissions et je vais tenir compagnie à l’oncle Paul qui est toujours au coin de son feu. Le soir, sermon du P. Ery sur la croix ; c’est le dernier de la retraite.
Angers, mardi 8 décembre 1903
Le matin à 7h ½, nous assistons à la messe à la chapelle de l’Internat Saint-Clair et nous y communions ; les professeurs, en robe de cérémonie, prêtent le serment habituel. L’après-midi, je fais quelques visites ; à 5h, je vais au salut à l’Adoration. À 6h, je vais avec papa au banquet que les professeurs de l’Université offrent à leur collègue M. René Bazin pour fêter son élection à l’Académie française ; il a lieu dans la grande salle de conférences ; sur l’estrade, est la table d’honneur où prennent place le recteur, le doyen de la Faculté de droit, les vicaires généraux, quelques notabilités et le héros du jour, M. René Bazin ; en bas, est la table des professeurs au milieu et celle des étudiants tout autour ; enfin, sous la tribune, celle des étudiants ecclésiastiques ; nous sommes environ 180 à 200 convives. Il y a 5 toasts qui durent 40 minutes : celui du recteur Mgr Pasquier qui fait un terrible lapsus (en rappelant un roman de M. Bazin intitulé La sarcelle bleue, il se trompe et dit : « La sardine bleue ») qui est accueilli par des rires qui s’efforcent d’être discrets ; celui du doyen de la Faculté de droit, M. Gavouyère, celui de M. Jac comme président de l’association des anciens étudiants (avant de commencer son toast, M. Jac fait porter à M. Bazin par son jeune fils le petit Louis Bazin qui assistait au banquet, l’épée que lui offre l’association des anciens étudiants), celui du plus jeune professeur de la Faculté, le comte du Plessis de Grenédan qui est en vers, enfin celui de Roger de Bréon au nom des étudiants ; M. Bazin, dans sa réponse, est très modeste et très simple. Le banquet est fini à 9h et nous allons chercher Philomène chez Mme Gavouyère où elle a dîné ce soir.
Angers, mercredi 9 décembre 1903
Pas de cours le matin. L’après-midi, j’écris un article à propos de la grande réunion plébiscitaire qui a eu lieu à Paris le 3 décembre, je l’enverrai demain à La Vérité française. L’après-midi, je passe une heure avec l’oncle Paul à qui je tiens compagnie ; il est toujours malade dans sa chambre. À 5h, j’assiste à l’Université à une intéressante conférence d’un missionnaire au Canada sur ce pays.
Angers, jeudi 10 décembre 1903
Le matin à 9h ½, cours d’économie politique de licence. L’après-midi, je vais à l’exposition des Amis des Arts où je remarque quelques jolis tableaux-portraits et paysages et quelques bonnes eaux-fortes. Je vais, pendant près d’une heure, tenir compagnie à l’oncle Paul.
Angers, vendredi 11 décembre 1903
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, nous recevons une dépêche de Maman qui nous annonce son arrivée pour le soir à 5h, alors que nous ne l’attendions que demain ; nous allons l’attendre à la gare ; elle nous annonce la prochaine arrivée de Marie-Thérèse. Je vais m’entendre avec le P. Vétillart au sujet des cours d’agriculture que je vais suivre : je suivrai le lundi à 10h ½ le cours de zootechnie spéciale ; le jeudi à 10h ½ le cours de constructions rurales ; le samedi à 10h ½, le cours de zootechnie générale ; en outre, l’après-midi du jeudi, j’irai de temps en temps à la ferme modèle de La Sermonnerie.
Angers, samedi 12 décembre 1903
C’est aujourd’hui que commencent les cours de doctorat (désormais, ils auront lieu le mardi et le vendredi). À 9h ½, je vais au cours d’économie politique de licence. À 10h ½, au cours de législation industrielle ; le sujet que traitera M. Coulbault est « Des brevets d’invention ». À 1h ½, cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas traitera de l’école classique ; le cours d’économie politique de M. Saint-Maur ne commencera que dans une dizaine de jours. À 4h, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais passer encore une heure avec l’oncle Paul.
Angers, dimanche 13 décembre 1903
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, puis je vais avec Papa à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir René de La Villebiot et Mme Hervé-Bazin, puis au salut à l’Adoration. Le soir à 8h a lieu à la salle de la rue des Quinconces une séance offerte par les étudiants de l’Université à M. René Bazin en l’honneur de son élection à l’Académie. On joue trois petites pièces : Le luthier de Crémone ou l’Inspiration de la musique ; Gringoire ou l’Inspiration de la poésie ; Fra Angelico ou l’Inspiration de la peinture ; c’était donc une soirée absolument artistique ; j’y assiste en qualité de commissaire ; tout est fini à onze heures.
Semaine du 14 au 20 décembre 1903
Angers, lundi 14 décembre 1903
Le matin à 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, il n’y a pas de Conférence Saint-Louis : la séance solennelle qui devait avoir lieu aujourd’hui ayant été renvoyée parce que M. Denys Cochin ne pouvait pas venir.
Angers, mardi 15 décembre 1903
Le matin à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours de législation industrielle ; à 1h ¼, cours de législation industrielle à la place du cours d’économie politique ; à 2h ½, cours d’histoire des doctrines économiques.
Angers, mercredi 16 décembre 1903
Aucun cours à suivre aujourd’hui ; j’en profite pour revoir dans ma chambre ceux d’hier. À 5h, je vais à la salle d’armes.
Angers, jeudi 17 décembre 1903
Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel j’assiste à l’École d’agriculture, au cours de constructions rurales. Le soir après dîner, nous allons tous chez M. René Bazin qui, à l’occasion de son élection à l’Académie, réunit tous ses collègues à dîner et leur famille à une soirée qui suit le dîner ; c’est donc une réunion exclusivement universitaire ; nous sommes de 50 à 60 ; on se retire de bonne heure, vers 11h ¼.
Angers, vendredi 18 décembre 1903
Cours de doctorat ; nous en avons trois, ce qui est assez fatigant.
Angers, samedi 19 décembre 1903
Le matin, cours de licence d’économie politique, puis cours de zootechnie générale. L’après-midi, après avoir travaillé dans ma chambre, je vais à Saint-Jacques me confesser puis à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 20 décembre 1903
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je travaille le reste de la matinée ; Maman est obligée de garder le lit à cause d’une forte douleur rhumatismale au rein. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous en l’honneur du 10ème anniversaire de Nénette qui tombait avant-hier. L’après-midi, je fais quelques visites à des camarades.
Semaine du 21 au 27 décembre 1903
Angers, lundi 21 décembre 1903
Le matin, je vais à 10h ½ à un cours de zootechnie spéciale. Le soir, à 8h, Conférence Saint-Louis ; j’y vais malgré un épais brouillard qui a duré toute la journée. J’y entends une étude assez documentée de Roger de Bréon sur « La noblesse rurale au XVIe siècle » et sur le rôle éminemment social et bienfaisant qu’elle remplissait auprès des paysans ; puis une conférence de M. du Plessis de Grenédan qui, en sa qualité de membre fondateur de la conférence, nous donne des conseils sur les choix de nos sujets et la manière de les traiter.
Angers, mardi 22 décembre 1903
À 9h ½, cours d’économie politique de licence. À 10h ½, M. Saint-Maur commence son cours d’économie politique approfondie pour le doctorat ; le sujet qu’il traitera cette année sera : « La petite propriété rurale ; le Homestead américain ; les moyens de la constituer, de la maintenir et de la transmettre » ; ce sera, je crois, très intéressant, et les deux premiers cours qu’il nous fait aujourd’hui nous intéressent au plus haut point. M. Baugas, à 2h ½, fait son cours d’histoire des doctrines économiques. À 5h, je vais à la salle d’armes.
Angers, mercredi 23 décembre 1903
Le matin, je n’ai aucun cours et je travaille dans ma chambre. L’après-midi, à cause de l’affreux brouillard qui n’a pas cessé depuis dimanche matin, je ne sors que pour aller à la gare attendre Marie-Thérèse qui arrive, en très bonne santé, par le train de 5h, elle vient passer avec nous une bonne partie de l’hiver ; Max viendra la rejoindre mercredi ou jeudi de la semaine prochaine ; je retourne à la gare un peu plus tard pour voir ce que sont devenues les malles de Marie-Thérèse qu’on n’a pas porté à la maison une heure et demie après son arrivée ; à mon retour, je les trouve à la maison. Le soir, je vais avec Papa à l’Université entendre une intéressante conférence du marquis de Dampierre[85] sur « Le 18 fructidor » ; le conférencier nous donne la primeur des mémoires du directeur Barthélemy qui vont être publiées. Il termine en disant que le 18 fructidor appelait le 18 brumaire ; c’est bien vrai ; quand on emploie l’armée nationale à des besognes politiques, on ne doit pas se plaindre si la même armée se retourne contre vous ; avis aux tyrans de la 3ème République Française, dignes successeurs des Barras et des Reubell !
Jacques, marquis de Dampierre (1874-1947), archiviste paléographe
Angers, jeudi 24 décembre 1903
Le matin, cours d’économie politique de licence, et de constructions rurales. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, nous préparons à aller à la messe de minuit ; j’y vais à l’Université où la messe sera chanté par de jeunes artistes qui viennent de faire une tournée dans toute l’Europe ; l’un d’eux, pendant une tournée en Prusse, a joué devant Guillaume II, qui l’a fait accompagner par l’orchestre royal. Papa, Maman, Marie-Thérèse et Philo vont à Saint-Joseph.
Angers, vendredi 25 décembre 1903
J’ai quitté l’Université après la messe de minuit où j’ai fait la sainte communion. Après un joyeux réveillon, je me suis couché à 2h ½, jusqu’à 9h du matin. L’après-midi, je vais aux vêpres de Saint-Joseph, puis je vais voir Maurice Lucas.
Angers, samedi 26 décembre 1903
Le matin, cours d’économie politique de licence, et de zootechnie générale. L’après-midi, je vais à la gare retirer un phonographe « Excelsior » et 50 cylindres impressionnés, que Philomène et moi avons fait venir de Libourne ; il coûte 145 fr. mais est payable à raison de 5 fr. par mois. Je l’essaye, et le trouve très bon ; ce sera une charmante distraction. Je vais faire ma visite de digestion à Mme René Bazin. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 27 décembre 1903
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Maurice avec Papa ; après les vêpres, je vais à l’Évêché où Monseigneur reçoit, à l’occasion du nouvel an, les vœux des membres de toutes les œuvres de la ville ; il y a environ 500 hommes dans la grande salle synodale ; c’est M. Frogé qui lit le discours ; Monseigneur lui répond. Ensuite, je vais voir Jacques des Loges pour le prier de jouer un rôle dans la petite comédie que nous comptons faire jouer vers le milieu de janvier ; je ne le vois pas, mais son père se charge de la commission ; le soir, il vient nous donner une réponse favorable.
Semaine du 28 au 31 décembre 1903
Angers, lundi 28 décembre 1903
Le matin, cours de zootechnie spéciale. Le soir à 8h, à la Conférence-Saint-Louis, intéressant travail de Jacques Hervé-Bazin sur le féminisme ; René de La Villebiot accepte un rôle dans notre pièce ; tous nos acteurs sont ainsi trouvés.
Angers, mardi 29 décembre 1903
À 9h ½, cours d’économie politique de licence. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques, et à 1h ¼, cours d’économie politique de doctorat. À 5h, Papa part pour Biarritz.
Angers, mercredi 30 décembre 1903
À 9h ½, cours exceptionnel d’économie politique de licence. Pour la 1ère fois depuis le 19 décembre, nous voyons aujourd’hui le soleil ; mais nous le payons par un froid de 7° environ au-dessous de 0° ; Max arrive à 5h pour 15 jours environ.
Angers, jeudi 31 décembre 1903
Le matin à 8h, je vais à la messe à Notre-Dame ; le reste de la journée est consacré à écrire des lettres et des cartes, et à faire des achats. L’après-midi, je vais me confesser et je porte à De La Villebiot son rôle copié. Nous nous réunissons tous les trois pour offrir à Maman un encrier style Empire ; et nous nous faisons de mutuels petits cadeaux ; tout cela paraît le soir sur la table au moment de dîner.
L’année 1903 est finie, et elle n’a apporté à notre pauvre France qu’un redoublement de malheurs, et à l’Église que des deuils ! Il est bien triste d’arriver, tous les ans à pareil jour, à la même constatation ! Si, du moins, 1904 pouvait nous apporter la fin de la persécution et le relèvement national ! Il y a bien, il est vrai, quelques symptômes de relèvement en cette fin d’année ; l’opposition, en se plaçant de plus en plus sur le terrain monarchique, qui est le vrai terrain, sera, je crois, plus efficace ; mais, que de chemin à faire avant le salut ! Malgré tout, j’ai confiance en Dieu, et je suis persuadé qu’Il ne laissera pas mourir la France, la fille aînée de son Église.
[1] Voir supra note du 19 décembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Voir supra note du 29 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Le seul député de ce nom est Olivier Le Gonidec de Traissan (Vitré, château de La Baratière, 24 février 1839-Paris, 18 janvier), ancien officier des zouaves pontificaux, qui siégea pour l’Ille-et-Vilaine (et non les Côtes-du-Nord, act. Côtes-d’Armor) de 1876 à sa mort. Il doit y avoir une erreur car son père Alfred mourut en 1874 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Henri, marquis de Monspey (1844-1922), colonel de cavalerie. Fils du marquis Ferdinand de Monspey et de Louise de Busseul, il avait épousé en 1872 Alix de Sinéty (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Voir supra note du 15 juillet 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il s’agit de la famille Chaland de La Guillanche (noblesse de courtoisie). Marie Alfred Casimir Chaland, né en 1843, colonel d’infanterie breveté, marié en 1874 avec Blanche Gréterin, avait eu deux filles : Marie Louise, née en 1875 (mariée en 1901 à Angers avec Marcel Rousselon), et Yvonne, née en 1879 (mariée le 7 octobre 1903 à Angers avec Marc Ulrich Ducellier) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Jean-Sully Mounet dit Mounet-Sully (Bergerac, 27 février 1841-Paris, 1er mars 1916), acteur de théâtre et de cinéma (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Émilie Lerou (Penne-d’Agenais, 10 avril 1855-Valence-d’Agen, 10 février 1935), écrivaine et comédienne française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Marc Faurichon de La Bardonnie (Vaunac, Dordogne, 16 octobre 1846-26 novembre 1921), propriétaire du château d’Odars près Baziège (Haute-Garonne), maire de cette commune, était le frère de Marie-Anne Faurichon de La Bardonnie, mère de Max Dupin de Saint-Cyr, l’époux de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch. Il avait épousé le 10 avril 1877 à Odars Geneviève de Picquet de Vignolles de Juillac (Toulouse, 1er mars 1853-1921), dont il n’eut pas d’enfants. Geneviève était la fille de Gustave de Picquet de Vignolles de Juillac (1796-1879) et de Louise de Lanusse-Boulémont (1812-1871). Ses grands-parents paternels étaient Joseph de Picquet de Vignolles de Juillac et Joséphine Bertran, mariés à Toulouse en 1795. Joséphine Bertran était issue d’une importante famille catalane, originaire de Catllar près de Prades, qui avait acquis au fil du temps les seigneuries de Catllar et de Toulouges, mais résidait à Perpignan où elle possédait une très belle demeure située au n°9 de la rue Maximilien-Sébastien Foy, reconnaissable aujourd’hui à son emblématique façade en briques rouges et à ses balcons en fer forgé. Joséphine Bertran, orpheline de père depuis 1781, avait été vivre à Toulouse chez son oncle maternel le baron Xavier Desprès, où elle demeura toute sa vie, ne revenant guère à Perpignan, ce qui motiva la vente de la demeure et la liquidation du patrimoine roussillonnais. La parenté avec les Bosch que cite ici Antoine d’Estève de Bosch est relativement proche, puisque les grands-parents paternels de Joséphine Bertran, Mme de Juillac, étaient Joseph Bertran de Palmarola et Anne-Marie Bosch Semaler (frère de Cyprien Bosch Semaler, ancêtre direct des Bosch d’Ille et d’Antoine d’Estève de Bosch), mariés à Ille le 17 novembre 1734 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Il doit s’agir de Théodose de Lanusse-Boulémont (1855-1934), baron de Boulémont, cousin germain de Geneviève de Picquet de Vignolles de Juillac, Mme de La Bardonnie : voir note ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] [11] Il pourrait s’agir de plusieurs personnages de cette famille : Jean, marquis des Monstiers-Mérinville (1847-1919), conseiller général de la Haute-Vienne, son frère Henri, officier de cavalerie (1858-1903), ou encore leurs cousins germains René (né en 1853), François (1854-1914) ou Maurice (né en 1867), tous trois également officiers de cavalerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Charles René de Montalembert (Londres, 15 avril 1810-Paris, 13 mars 1870), journaliste et historien, membre de l’Académie française, membre des assemblées constituante et législative de la Deuxième République, membre du Corps législatif du Second Empire, il est l’un des participants à la rédaction de la loi Falloux (2 mars 1850) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Il s’agit de Joseph Lazerme (Perpignan, 14 mars 1787-13 avril 1853), fils de Joseph Lazerme et de Suzanne Augé, marié le 29 juin 1812 à Perpignan avec Thérèse Sérane. Membre du conseil municipal de Perpignan, conseiller général de 1815 à 1848, il fut en 1827 député du collège du Département des Pyrénées-Orientales sous Charles X. Contrairement à ce qui est dit dans le présent journal, Joseph Lazerme, qui ne porta jamais légalement de particule, ne bénéficia pas non plus d’un titre de noblesse de la part de Charles X. C’est son fils aîné qui reçut un titre de comte par le prétendant carliste espagnol en 1876 dont le brevet original est conservé dans le fonds de Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (ADPO, 5J337 ; voir aussi l’inventaire de ce fonds, rédigé par S. Chevauché en 2017) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Voir supra note du 13 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Denis-Stanislas Montalant dit Talbot (Paris, 27 juin 1824-20 décembre 1904), comédien français et ancien secrétaire de la Comédie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Lucile Avenant (1826-1907), fille d’un notaire d’Angers qui avait acheté le château du Plessis-Bourré en 1863, s’était mariée en 1856 en secondes noces à Paul Le Gendre d’Onsenbray (1829-1891), comte d’Onsenbray (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Voir supra note du 24 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Charles François-Saint-Maur (Pau, 19 décembre 1869-La Boissière-du-Doré, Loire-Atlantique, 9 mars 1949), avocat, qui sera sénateur de la Loire-Inférieure de 1924 à 1941 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Marie Flory (1833- château de Lureuil par Tournon-Saint-Martin, Indre, 14 février 1903), mariée en 1852 avec Henri Pougeard du Limbert (1817-1898), ancien préfet des Pyrénées-Orientales, et parents notamment de Marie Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920), épousé depuis 1871 de Joseph de Lazerme, cousin germain de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Marthe de Lazerme (1883-1972), fille de Joseph de Lazerme et de Marie Hélène Pougeard du Limbert, qui épousera en 1911 Paul Durand de Girard (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Carlos de Lazerme (1873-1936), fils aîné de Joseph de Lazerme et de Marie Hélène Pougeard du Limbert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] La famille de Lamer descend du mariage de Charles Pierre de Lamer (1853-1812), général, et de Jeanne Lazerme (1774-1834) – sœur de Joseph Lazerme, (1787-1853), député cité plus haut, grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme –, mariés en 1795 à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Auguste Colavier d’Albici (1793-1864) avait épousé en 1819 Marie-Grâce Boluix, fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur de Mme de Lamer et de Joseph Lazerme cité dans la note ci-dessus. Leur fils Louis Colavier d’Albicy (1820-1877), colonel, était déjà décédé au moment de l’écriture du journal mais il restait sa veuve Pauline Saleta (1842-1911) et leurs deux enfants Marie-Pauline (1873-1968), mariée en 1898 à Fernand de Rovira, dont il sera souvent question au cours de ce jounal, et Henri (1876-1925) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 10 avril 1902. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Voir supra note du 10 avril 1902. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Henri Ponthier de Chamaillard (Quimper, 23 octobre 1848-Nice, 24 mai 1908), fils d’Henri Pierre Ponthier de Chamaillard, député monarchiste du Finistère de 1871 à 1876, et d’Adrienne Marie Eudoxie Briant de Penquelein, sénateur de 1898 à 1908. Partisan de l’école libre et du maintien de la loi Falloux, il défendit de nombreux catholiques s’opposant aux inventaires lors de leurs procès, brisant aussi par exemple les scellés apposés à l’entrée de l’école congréganiste de Trégunc (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Robert de Foucher de Careil (Glénac, Morbihan, 29 janvier 1875-21 mai 1937), fils d’Auguste de Foucher de Careil et de Marguerite de Clinchamp, qui avait épousé en 1902 Marie-Thérèse de La Cropte de Chantérac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Voir supra, note du 10 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Marie Dupin de Saint-Cyr (château de Sainte-Croix-de-Mareuil, Dordogne, 6 novembre 1874-Bergerac, 14 juin 1959), sœur aînée de Max, qui restera célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Gérard Dupin de Saint-Cyr (château de Sainte-Croix-de-Mareuil, Dordogne, 10 février 1879- Larmane, Port-Sainte-Foy, Dordogne, 13 janvier 1951), frère cadet de Max, qui sera ordonné prêtre en 1904et fera toute sa carrière en Dordogne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Voir supra note du 28 janvier 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Voir supra note du 4 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Gabrielle de Chefdebien (1830-1903), veuve de Joseph de Llobet, dont il sera question plus loin, voir note du 22 septembre 1903. Elle possédait une maison à Vinça (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Le Général François-Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938) et son fils Maurice (1878-1921) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Voir plus loin note du 25 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Charles de Lamer (Perpignan, 18 juillet 1859-15 avril 1939), fils de Jules de Lamer et de Léonie Massot, arrière-petit-fils du mariage Lamer/Lazerrme cité plus haut (voire note du 12 mars 1903), avait épousé à Perpignan en 1891 Marthe Denamiel (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Voir le toast de M. de Barescut plus loin, le 28 mai 03 (Note de l’auteur).
[40] La coupure de journal a été collée à la suite par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal. L’auteur de ce texte est probablement Joseph de Guardia, ami de la famille et rédacteur du Roussillon, qui était présent au mariage : voire note du 1er septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Denis Jacomet (Prades, 11 octobre 1858-Paris, 9 février 1929), fils de Louis Jacomet, conseiller à la Cour d’Appel de Montpellier, et de Philomène Asprer de Boaçà. Après une carrière déjà longue, il fut nommé le 15 avril 1902 substitut du procureur général à Angers, d’où il partit en juillet 1904 pour rejoindre le poste de procureur général à Nantes. Il poursuivit ensuite une brillante ascension qui le mena jusqu’à la Cour de Cassation en 1919. Il fut célèbre pour avoir été otage des Allemands pendant la Première guerre mondiale. Bien que cela n’ait jamais été officiellement confirmé, Denis Jacomet porta la particule de courtoisie « de Boaçà » de son grand-père maternel François Asprer de Boaçà (1808-1878), érudit roussillonnais. Ce dernier s’était également fait connaître pour son âpre défense du légitimisme (en France) et du carlisme (en Espagne). Malgré cet ancrage familial, Denis Jacomet privilégia sa carrière à une quelconque idéologie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Assassinat d’un enfant le 8 février 1899 dans l’école des Frères des Écoles chrétiennes à Lille. Le suspect, le frère Flamidien (de son vrai nom Isaïe Hamet) fut accusé d’attentat à la pudeur ainsi que de l’assassinat. Le procès déboucha néanmoins sur un non-lieu, la culpabilité de Flamidien ne pouvant jamais être prouvée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Joseph Santol (Céret, 10 mai 1853-Paris, 3 février 1923), vicaire de Cerbère dont il édifia l’église et les écoles. Il fut en conflit avec la municipalité qui souhaitait récupérer ces dernières, puis fut nommé en 1895 inspecteur des orphelinats. Créateur en 1901 du « Placement familial », destiné à envoyer des orphelins pauvres travailler dans des exploitations agricoles ou des usines (notamment de verrerie), il subit un procès pour outrage aux bonnes mœurs sur enfants, mais fut relaxé – les témoins ayant été subornés. Son œuvre en direction des orphelins lui valut des attaques pour traite d’enfants, venant essentiellement de la gauche socialiste (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir plus loin note du 24 mai 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Martial Artur de La Villarmois (Tours, 10 février 1855-Saint-Épain, Intre-et-Loire, 21 novembre 1920), fils de Martial Artur de La Villarmois et d’Henriette de Gallet de Mondragon, saint-cyrien, capitaine de cavalerie et maire de Saint-Épain, avait épousé le 28 novembre 1883 à Montpellier Claire Geneviève d’Espous (1860-1938), fille d’Auguste, comte d’Espous, important propriétaire terrien de l’Hérault, et de Valérie Durand, cette dernière également issue d’une célèbre famille de banquiers et négociants montpelliérains également implantée à Perpignan. Elle était elle-même la petite-fille, par sa mère née Amélie Durand, de Joséphine Lazerme, mariée en 1801 à Perpignan avec Jean Louis Durand, sœur du député Joseph Lazerme (1787-1853), grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, qui était donc la cousine issue de germains de Mme d’Espous née Durand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] Xavier Civelli de Bosch (1878-1924), cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch, fils de sa tante Marie Civelli née d’Estève de Bosch. Il s’illustrera comme coureur automobiliste mais sera lui-même tué dans un accident en 1924, comme on le verra dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Claude Loraine Barrow (1870-1903), tué à Libourne le 13 juin 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Le portrait de mon grand-père de Lazerme, suspendu dans la grande salle à Vinça. Mon pauvre grand-père et M. de Barescut étaient nés dans la même semaine, en 1825 (Note de l’auteur).
[51] La fille de M. de Barescut, ma cousine « Germaine », est morte le 12 janvier 1899 à l’âge de 27 ans. Quelques années plus tôt, l’aînée de ses filles, Marie de Barescut, mariée à M. Cristau, était morte encore très jeune (1885), laissant un jeune fils Xavier Cristau (Note de l’auteur).
[52] Stanislas Le Bault de La Morinière, comte de La Morinière (Angers, 19 janvier 1852-19 mars 1936),
[53] Laurent Tailhade (Tarbes, 16 avril 1854-Combs-la-Ville, 1er novembre 1919), polémiste, poète et pamphlétaire libertaire, franc-maçon, connu pour son anticléricalisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Voir supra au 31 août 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] René Faurichon de La Bardonnie (1875-1923), fils de Gaston Faurichon de La Bardonnie et de Marthe de Bonnegens, cousin germain maternel de Max Dupin de Saint-Cyr. Il avait épousé en 1902 Marie Benoist (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Ouvrage publié en 1896, sous-titré « Du Panama à l’anarchie », qui relate les scandales financiers et politiques de la IIIe République, notamment l’affaire du Panama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Mme Sylvain d’Arexy, née Dorothée de Falguières (1827-1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Raoul de Scorraille (château de Sangruère, Villeneuve-sur-Lot, 9 juillet 1859-Montredon-des-Corbières, Aude, 13 octobre 1940), marquis de Scorraille, fils de Léonce, marquis de Scorraille, et de Noémie de Roquette-Buisson. Il avait épousé en 1888 Clémentine de Montredon, héritière de domaines dans l’Aude (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Alphonse Auguste Olivier de Laurens-Castelet (Toulouse, 9 avril 1844-château de Lagrange, Bram, Aude,15 mai 1923), marquis de Laurens-Castelet, ancien lieutenant aux dragons de l’Impératrice, fils d’Henry, marquis de Laurens-Castelet, et de Jeanne Viviès, marié en 1871 avec Godelieve Marie de Lacoste de Belcastel. Maire de Puginier dans l’Aude, député de ce département de 1902 à 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Il s’agit de Gérard de La Tour Landorthe (Toulouse, 13 mars 1845-Saint-Ignan, 21 novembre 1920), fils d’Assiscle de La Tour Landorthe et de Clémentine de Montredon, tante et homonyme de l’épouse du marquis de Scorraille cité ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Voir supra note du 23 août 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Denise Salvo, née à Vinça le 9 octobre 1838, fille de Jacques Salvo et de Thérèse Dorandeu, avait épousé à Vinça le 7 octobre 1872 Alexis Batlle, de Jean Batlle et de Joséphine Ballessa, d’une famille parente avec les Pontich souvent cité plus haut. Voir notamment note de la partie introductive du journal.
[63] Il s’agit de Mme Joseph de Lazerme née Marie Hélène Pougeard du Limbert ainsi que ses filles Marthe, née en 1883 (future Mme Durand de Girard) et Thérèse, née en 1890 (future Mme Goursaud de Merlis) (Note de l’éditeur, S.Chevauché).
[64] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Charles de Roig, né en 1849, fils de François de Roig et d’Antoinette d’Oms (arrière-petit-fils d’une Pontich, donc lointainement cousin avec Mme d’Estève de Bosch née de Lazerme) avait épousé le 15 octobre 1885 à Perpignan Berthe Marie Marguerite Costenadal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Il doit s’agir de Marie Batlle, née en 1884 à Ille, fille de Joseph Batlle et d’Elisabeth Delcros, qui épousera en 1910 Jean Amade (1878-1949), poète et écrivain. Ils sont les parents du parolier Louis Amade (1915-1992) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Il doit s’agir de Marie-Thérèse Roca (1886-1963), fille de Joseph Roca et de Joséphine Muxart, qui épousera René Puech, avocat (1883-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Il doit s’agir d’Espérance Trullès (1883-1904), fille unique du notaire illois Etienne Trullès, qui mourut de la tuberculose, et dont il sera question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] Le jeune Albert Charles Henri Motas d’Hestreux, né en 1874, marié le 22 septembre 1903 à Agonac (Dordogne) avec Marguerite Faurichon de La Bardonnie, fille de Gaston Faurichon de La Bardonnie et de Marthe de Bonnegens, cousine germaine de Max Dupin de Saint-Cyr, était le fils d’Eugène Motas d’Hestreux (Basse-Terre, Guadeloupe,23 août 1832-La Rochelle, 26 novembre 1919), général de division qui eut une brillante carrière sous le Second Empire, et d’Alix de Gastebois (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Gabrielle de Chefdebien (Saint-Pons, Hérault,15 juin 1930-Vinça,23 septembre 1903), fille de Roch de Chefdebien et d’Elisabeth de Raynaud-Raynaud, était issue d’une ancienne famille de l’Aude, possédant la seigneurie d’Armissan, alliée à la lignée roussillonnaise des Çagarriga. Mariée le 24 janvier 1853 à Narbonne avex Joseph de Llobet (1825-1900), Gabrielle en eut 8 enfants, dont le célèbre archevêque d’Avignon Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957), dont il sera très souvent question dans ce journal. Le rapprochement des Estève et des Llobet, opéré dès 1903 – Mme de Llobet possédant à Vinça une maison où elle demeurait – serait lointainement à l’origine du futur mariage, en 1908, d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac, elle-même fille de Marie-Thérèse de Llobet, née en 1853, fille aînée de Joseph de Llobet et Gabrielle de Chefdebien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[72] Mère de la future Mme Antoine d’Estève de Bosch. Voir note ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Voir supra note du 19 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Elisabeth Roca d’Huytéza, née en 1867 à Toulouse, épousa en secondes noces en 1902 à Toulouse Hector, baron de Rolland (1853-1923), vice-président du Conseil d’État de Monaco (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[76] Eulalie de Chefdebien (1838-1927), veuve de Joseph de Balanda, cousine germaine de Mme de Llobet née de Chefdebien citée plus haut (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[77] Voir supra au 5 décembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[78] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[79] Futur archevêque d’Avignon, Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[80] Augustine de Llobet (1863-1939), tertiaire de Saint-François, autre fille de Joseph de Llobet et de Gabrielle de Chefdebien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[81] Voir supra note du 20 octobre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[82] François Erasme Estève (Perpignan, 2 juin 1724-21 juin 1777), moine à Saint-Michel-de-Cuxa, fils de Jean Estève et de Monique Simon, frère aîné de François-Xavier Estève Simon, avocat et père du colonel Estève, propre grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[83] Voir supra note du 1er avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[84] Jean Bertran de Balanda (1853-1934), polytechnicien, inspecteur aux chemins de fer du Midi puis propriétaire terrien en Roussillon, fils de Bonaventure Bertran de Balanda et de Thérèse Muxart, marié en 1881 à Millas avec Marie Ferriol (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[85] Jacques, marquis de Dampierre (1874-1947), archiviste paléographe, petit-fils d’Henriette Barthélemy, nièce de François Barthélemy (1747-1830), membre du Directoire exécutif de Paris (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous ; nous nous faisons de mutuels cadeaux. Une lettre de Papa nous annonce que son arrivée n’aura lieu que lundi soir. Je passe quatre heures de mon après-midi à faire des visites et à porter des cartes ; j’en fais tant qu’à la fin les pieds me font mal.
Angers, samedi 2 janvier 1904
Quand je me lève, j’éprouve une douleur, qui me gêne pour marcher, dans le tendon du pied gauche ; vers 10h, elle est un peu calmée et je vais chez J. Hervé-Bazin à qui j’ai un renseignement à demander. L’après-midi, je fais quelques nouvelles visites. Ma douleur au pied gauche me reprend. Nénette dîne avec nous. L’oncle Paul me prête un intéressant bouquin intitulé Petite garnison, écrit par le lieutenant Bilse, de l’armée allemande ; c’est un pamphlet accablant contre les mœurs des officiers allemands ; l’auteur a été condamné par le Conseil de guerre de Metz à 6 mois de prison et à l’exclusion de l’armée, et le livre interdit en Allemagne ; mais il a été traduit et se voit à toutes les vitrines en France, et ailleurs ; ce qu’il y a de piquant, c’est que le lieutenant Bilse a été poursuivi par des officiers qui se sont reconnus dans les personnages du roman, et, au cours du procès, la plupart des faits reprochés ont été reconnus dans les dépositions des officiers ; or, ils sont très graves : mauvais traitements à l’égard des soldats, intrigues amoureuses avec les femmes de leurs camarades, détournements de fonds et surtout dettes criantes des jeunes officiers. Je ne m’étonne pas de l’émotion des milieux militaires et de la colère de l’empereur, car c’est un rude coup porté par un de ses enfants au corps sacro-saint des officiers allemands.
Angers, dimanche 3 janvier 1904
Ma douleur au pied gauche a augmenté ; le docteur Sourice, que nous faisons appeler, diagnostique un petit rhumatisme, et m’ordonne certains médicaments homéopathiques et surtout le repos ; aussi, je ne sors que pour aller à la grand’messe à Notre-Dame, et déjeuner chez les Magué ; toute l’après-midi, je lis et j’écris. J’ai la visite de M. Frogé[1], président des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui vient me demander de m’occuper dans la paroisse Saint-Serge de l’Œuvre des Bons Journaux, qui vient de se fonder ; c’est une œuvre de dames, mais il y aura dans chaque paroisse un représentant masculin ; j’accepte volontiers, car c’est une excellente œuvre ; une réunion préparatoire aura lieu sans doute après-demain chez Madame René Bazin, qui est présidente de l’Œuvre.
Semaine du 4 au 10 janvier 1904
Angers, lundi 4 janvier 1904
À cause de mon pied, je ne me lève que vers 10h ; j’avance dans la lecture de Petite garnison, et plus je vais, plus je suis édifié sur la moralité des officiers d’outre-Rhin ! L’après-midi, je ne sors que pour aller à la salle des Quinconces remplir mon rôle de commissaire à l’arbre de Noël, et pour aller prendre ma leçon de chant. Papa arrive de Biarritz à 8h ½ du soir.
Angers, mardi 5 janvier 1904
Je me lève tard encore aujourd’hui, mais mon pied est presque guéri. L’après-midi, je fais quelques visites, puis je vais à la réunion de l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Frogé ; on y prend d’importantes décisions. Le soir, je reçois un mot de Jacques des Loges me disant que, par suite d’un surcroît d’occupations à la Société générale, il ne peut pas tenir la promesse qu’il m’avait faite de jouer un rôle dans notre saynète ; c’est d’autant plus contrariant que cette mauvaise nouvelle m’arrive au moment même où va avoir lieu notre première répétition ; elle a lieu quand même, mais il n’y a que deux acteurs au lieu de trois : Marie-Thérèse et René de La Villebiot ; elle est dirigée Par Mme Dorlin, ancienne maîtresse de diction de Marie-Thérèse ; dès demain matin, je vais me mettre à chercher le 3ème acteur.
Nantes, jeudi 6 janvier 1904 (minuit passé)
Hier matin à Angers, j’ai trouvé l’acteur qui me manquait : Maxence de Damas ; il a tout de suite accepté. J’ai quitté Angers par le train de 2h34 et je suis arrivé ici à 4h4 avec Jacques Hervé-Bazin seulement, car De Bréon et Milleret qui devaient venir en ont été empêchés ; je vais avec Lucas, arrivé ce matin, faire timbrer ma carte de banquet chez M. Mériadec de Quinquis[2], l’organisateur du banquet et de la réunion d’aujourd’hui, puis je me promène en attendant 7h. À 7h, nous allons aux salons Turcaud rue Voltaire où aura lieu le banquet ; celui-ci commencé à 7h40 sous la présidence du lieutenant-colonel de Saint-Rémy[3] (il devait être présidé par le général de Charette, mais celui-ci est malade) ; il est placé sous la présidence d’honneur de Paul Bourget, de l’Académie française, qui est, depuis quelques années, un des plus fermes soutiens de notre parti royaliste. Au banquet assistent environ 250 personnes, dont quelques dames parmi lesquelles je reconnais la comtesse de Becdelièvre, née de Rouault[4], amie de Maman. À la table d’honneur, il y a le colonel de Parseval, le général de Cornulier-Lucinière, etc. ; M. de Baudry d’Asson, député de la Vendée, a été empêché de venir par la maladie. Je prends place à la table des jeunes gens présidée par M. Tony de Charette[5]. Les toasts ne sont pas nombreux car on attend les discours de la soirée ; cependant M. Mériadec de Quinquis, au nom des jeunes (il n’a que 23 ans) porte à la santé du prince héritier, le duc de Montpensier. Après le banquet, on va et vient un moment dans les vastes salons, beaucoup de personnes arrivent, puis commence la réunion proprement dite à laquelle assistent, je pense, environ 6 à 700 personnes. Elle débute par quelques mots du président, le colonel de Saint-Rémy ; puis par un discours de De Quinquis contre l’indifférentisme en matière politique ; enfin arrive le grand discours de la soirée, celui du comte de Larègle, ce vaillant royaliste, qui fait une active propagande dans les centres ouvriers de Belleville et de La Villette, où il est le continuateur de M. de Sabran-Pontevès. Il démontre éloquemment que la monarchie légitime seule peut sauver la France parce qu’elle est le seul gouvernement qui ait source dans la tradition nationale, et que c’est là une condition essentielle car les gouvernements qui n’ont pas leur base dans la tradition doivent la chercher ailleurs, dans la gloire militaire, par exemple comme l’Empire, et alors c’est la guerre avec tous ses aléas, ou dans le suffrage universel comme les républiques (de quelque titre qu’on les décore) et alors c’est la flatterie des passions basses du peuple et l’accroissement indéfini des dépenses. De plus, la monarchie puise dans la tradition nationale, la stabilité et l’unité de vues nécessaires à tout gouvernement pour réaliser les grands desseins à longue échéance. Enfin, M. de Larègle développe le programme de réformes sociales de la monarchie : organisation corporative du travail par le développement de l’association libre ; c’est la question ouvrière résolue sans qu’il en coûte un sou à l’État ; et la décentralisation qui ramènera la vie dans la province et dans la commune ; et il montre la parfaite unité de vues qui a existé sur tous ces points entre les 3 derniers rois exilés : le comte de Chambord, le comte de Paris et le duc d’Orléans. M. de Larègle nous fait aussi un tableau lamentable, mais hélas trop vrai, de la situation où se débat actuellement la France après 33 ans de république ; il nous montre l’effroyable persécution religieuse qui engendrera nécessairement la guerre civile, et, à ce propos, il reproche vivement aux députés et sénateurs catholiques ralliés du Finistère d’avoir, en août 1902, arrêté les Bretons qui voulaient s’opposer par la force à la fermeture de leurs écoles libres ; il assure que le gouvernement aurait reculé, et c’est probable en effet, si l’on en juge par la peur qu’il a éprouvée. Après M. de Larègle, un simple ouvrier de Nantes monte à la tribune et dit qu’il préfère le programme de réformes ouvrières et sociales exposé par M. de Larègle aux utopies collectivites ; il est chaleureusement applaudi.
Mériadec du Plessis-Quinquis (1880-1969), responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest – Carte postale (Musée de la carte postale de Baud)
Après une interruption de 20 minutes, pendant laquelle on va au buffet, M. Chéguillaume[6], l’orateur catholique nantais que j’avais entendu il y a 2 ans au congrès de la jeunesse catholique, vient saluer les Vendéens, catholiques fidèles et royalistes inébranlables, au nom de leurs frères de Bretagne. La soirée se termine par des ovations au colonel de Saint-Rémy et des cris répétés de « Vive Dieu ; Vive le ROI ; Vive la France ». Hervé-Bazin, Lucas et moi, comme anciens élèves de l’Externat Saint-Maurille, nous chargeons M. de Quinquis d’adresser au duc de Montpensier, ancien élève de cet établissement, un télégramme où nous lui témoignons notre attachement et notre inébranlable fidélité à la cause du ROI qui est la cause de la France. La réunion s’est terminée à minuit au milieu d’un grand enthousiasme. Hervé-Bazin et Maurice Lucas sont partis avant le discours de Chéguillaume, pour reprendre le train de 11h ; moi j’ai attendu la fin, et je couche à l’Hôtel de Bretagne. Un espion du marquis de Dion et des plébiscitaires plus ou moins bonapartistes avait réussi à s’introduire dans la réunion et donnait des signes comiques de nervosité quand M. de Larègle se moquait spirituellement du prince Victor Bonaparte qui est tantôt candidat à l’Empire, tantôt candidat à la présidence de la République, qui tantôt désire ceindre la couronne de Napoléon Ier, et tantôt se contenter d’ambitionner le chapeau bosselé de M. Loubet ! Qui, enfin, choisit le moment où la république persécute furieusement les Catholiques pour se déclarer anticlérical ! Et cela parce qu’il se sait soutenu par les Juifs et par une partie des Jacobins qui, craignant pour leurs coffres-forts, ne seraient pas éloignés de recourir à cette solution bâtarde qu’est l’Empire. Pour nous, nous aimons mieux nous en tenir à la seule solution efficace, au retour de la monarchie légitime, nationale et traditionnelle. Je me couche à près de une heure du matin.
Angers, jeudi 7 janvier 1904
Je me lève à 6h ½ et je prends à Nantes le train de 8h36 qui me dépose à Angers à 10h10 ; il fait très froid ; dans l’après-midi, j’écris pour Le Roussillon le compte-rendu de la belle réunion royaliste d’hier. Le soir, nous allons tous (sauf Maman qui en est empêchée par la migraine) dîner chez les La Villebiot ; outre les De La Villebiot, les De Guibert et nous 5, il y a Mlle Madeleine de Padirac, et la vicomtesse de Kermainguy ; après dîner, les jeunes gens de Padirac viennent reprendre leur sœur.
Angers, vendredi 8 janvier 1904
Le matin, je fais avec Maman des invitations pour notre soirée de mardi ; ensuite, je vais à l’Université pour le cours de doctorat, mais aucun professeur ne vient. L’après-midi, j’ai 2 cours : l’un de législation industrielle, l’autre d’histoire économique. De 4 à 5h, De La Villebiot et De Damas viennent répéter avec Marie-Thérèse leur pièce sous la direction de Mme Darlin ; De Padirac répète ses monologues. Le soir, congrégation.
Angers, samedi 9 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je passe à peu près tout mon temps à faire les statistiques de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis je vais voir M. René Bazin que je ne rencontre pas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 10 janvier 1904
Denys Cochin en 1915 – Wikipédia
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je fais diverses commissions. À 2h ½, nous assistons tous aux vêpres et à la procession de clôture de l’Adoration perpétuelle à Saint-Serge. Ensuite, nos acteurs de mardi viennent répéter leurs rôles. Le soir à 8h, à l’Université, séance de rentrée de notre Conférence Saint-Louis : discours de J. Hervé-Bazin, rapport de Maxence de Damas, secrétaire, sur les travaux de l’année dernière ; discours de bienvenue de M. René Bazin à M. Denys Cochin[7] ; enfin, grand discours de M. Denys Cochin sur la liberté d’enseignement ; M. Denys Cochin passe en revue tous les prétextes que nos ennemis invoquent pour interdire l’enseignement aux congrégations religieuses et aux Catholiques, et il en démontre facilement l’inanité. Il y avait une assistance énorme et, naturellement, très sympathique. Un murmure d’indignation à l’adresse du gouvernement s’est élevé quand M. Denys Cochin, pour montrer le manque absolu de patriotisme des sinistres coquins qui nous oppriment, a rappelé l’odieuse expulsion d’un député alsacien protestataire à laquelle vient de procéder le sous-préfet de Lunéville ; ce député, l’abbé Delsor[8], devait adresser la parole (et non pas faire un discours politique) à ses compatriotes très nombreux à Lunéville, lorsqu’il a été accosté dans la rue par un commissaire de police qui lui a signifié l’arrêté d’expulsion du territoire français pris contre lui par le sous-préfet et libellé dans les termes les plus odieux ; il y est dit qu’on ne peut tolérer la présence sur le territoire français de cet étranger qui se propose d’y troubler l’ordre ! La foule exaspérée a failli faire le sac de la Sous-préfecture et je regrette vivement que M. Corrard des Essarts, le député nationaliste de Lunéville chez qui était descendu l’abbé Delsor (et qui va interpeller le gouvernement) ait cru devoir l’en dissuader. Ainsi, voilà où nous en sommes ; dernièrement, le député socialiste belge Vandervelde a pu venir, sans être inquiété, faire en France une tournée de conférences internationalistes, bien plus, un préfet (!) a pu assister à l’une d’elles sans recevoir du gouvernement le moindre blâme, et un député alsacien qui, après 33 ans de conquête allemande, revendique héroïquement sa qualité de Français, est honteusement chassé de France comme un malfaiteur étranger !!! Ah ! Quel retentissement une aussi odieuse mesure a dû avoir en Alsace, et quelle bonne aubaine pour le gouvernement allemand ! Quant à moi, je ne puis m’empêcher de me rappeler ce que me disait au mois d’août dernier l’abbé Vitory en descendant de Sainte-Odile : « Le gouvernement français a plus fait pour la germanisation de l’Alsace en deux ans que n’avait pu faire le gouvernement allemand en trente ans ». Mais nous voici bien loin de l’Université et de M. Cochin. Après son discours couvert d’applaudissements, il est allé dans la grande salle des Lettres où on a servi le punch aux professeurs et étudiants.
Abbé Nicolas Delsor (1847-1927) – Wikipédia
Semaine du 11 au 17 janvier 1904
Angers, lundi 11 janvier 1904
Le matin, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, dernière répétition de notre pièce. Le soirs, à la Conférence Saint-Louis, intéressant travail de Gazeau sur la décentralisation, suivi d’une vive discussion ; presque tous sont d’accord sur la nécessité de la décentralisation ; pour ma part, je soutiens vivement l’opportunité, la nécessité de la décentralisation, mais je dis que nous ne l’obtiendrons jamais d’un gouvernement dépendant entièrement de l’élection comme le nôtre, car il ne consentira jamais à relâcher la chaîne administrative par laquelle il tient le corps électoral. Seul, un gouvernement indépendant, ne comptant pas sur l’élection, c’est-à-dire la monarchie, sera assez fort pour prendre l’initiative de la décentralisation.
Angers, mardi 12 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique (doctorat) ; l’après-midi, autre cours d’économie politique (doctorat) et cours de législation industrielle. Ensuite, je fais une visite qui a rapport à l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Audouin rue Bertin ; le soir a lieu notre soirée artistique et musicale qui se prolonge jusqu’à une heure du matin. Y sont invités et y viennent environ 32 personnes ; quelques autres n’ont pu accepter. Voici les noms de celles qui y viennent :
Mme, Mlles et Jacques Hervé-Bazin
Tante Josepha et Nénette (l’oncle Paul, toujours souffrant, n’est pas venu)
Comtesse et Mlle Madeleine de Padirac, et Gabriel de Padirac
Commandant et Mlle Regnard
Mme et René de La Villebiot
Mme et Mlle Diard
Mlle Grolleau
Mme et Mlles de Soos
Mme et Mlle Mongazon.
Enfin, plusieurs de mes camarades de l’Université : Roger de Bréon, René Guy, Maxence de Damas, Tony Catta, Jacques des Loges. Voici le programme de la soirée, tel que nous l’avons distribué aux invités (j’ajoute les noms des artistes qui n’y figurent pas) :
Soirée du 12 janvier 1904
Chanson à la lune (Mlles Hervé-Bazin)
Discours d’un Alsacien sur la tombe d’un ami, monologue (de Padirac)
Les Champs, piano (Maman et Philomène)
Une journée de l’Hôtel de Rambouillet, saynète :
Mlle Marcelle de Garges (Marie-Thérèse)
Le comte Bernard de Boulainville (René de La Villebiot)
Le vicomte Georges de Boulainville (Maxence de Damas)
La scène se passe dans le château du marquis de Garges.
L’Orage, piano (Philomène)
La dernière gavotte, chant (Mlle de Padirac)
Chanson de la boîte à Fursy (Roger de Bréon)
L’existence brisée, monologue (de Padirac)
Mon ami Rémy, monologue (René Guy)
Le cœur de ma Mie, chant (Mlle Catherine et Jacques Hervé-Bazin)
L’épave, monologue (Mlle Jeanne de Soos)
En se disant adieu, duo de Rubinstein (J. Hervé-Bazin et R. de Bréon, accompagnés par Catta)
Amoureuse prière, chant -Mlle de Padirac)
Le baiser à la Dame, monologue (René Guy)
La petite pièce est fort bien exécutée, et les monologues et chansonnettes fort bien dits. À l’issue de la pièce, René de La Villebiot nous fait une aimable surprise : tandis que les applaudissements du public rappelaient les acteurs sur la scène, il offre un superbe banquet de roses à Marie-Thérèse. On fait passer fréquemment des rafraîchissements et des petits fours de toutes sortes en attendant le thé qui est servi un peu après minuit. Les derniers invités se retirent à 1 heure.
Angers, mercredi 13 janvier 1904
Il fait un temps atroce toute la journée ; je vais avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max faire ma visite de digestion à Mme de La Villebiot ; à 5h, cours de religion du P. Barbier ; il traitera, cette année, ce sujet : la foi chrétienne et la foi Kantienne.
Angers, jeudi 14 janvier 1904
Le matin à 9h ½, cours d’économie politique ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Mailfert ; ensuite, je vais voir le frère Engilbert qui est sécularisé. À 9h, nous disons au revoir à Max qui repart pour Sainte-Croix par le train de 10h et nous allons tous en soirée chez Mme Gavouyère qui reçoit toute la Faculté ; nous rentrons à minuit après le thé.
Angers, vendredi 15 janvier 1904
Le matin à 9h, je vais à la messe à Notre-Dame ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. À 4h, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire une visite à Mme de Kergos, puis je vais me baigner et je vais un moment tenir compagnie à l’oncle Paul qui, toujours souffrant, ne sort que le matin en omnibus pour aller à sa caserne.
Angers, samedi 16 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique de licence et de zootechnie générale. L’après-midi, je m’occupe de l’Œuvre de la Presse pour tous dont on m’a nommé membre zélateur pour la paroisse Saint-Serge ; je m’adresse à M. Pineau, à M. Audouin, à M. Girard représentant de la Patrie française afin de me procurer les adresses des électeurs nécessaires pour l’expédition des bons journaux. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y lis les statistiques de fin d’année. Voici le compte-rendu de la réunion de Nantes que j’ai envoyé au Roussillon et qu’il a publié dans son numéro du 11 janvier ; le Réveil de l’Ouest de cette semaine l’a aussi publié :
Coupure du Roussillon du 11 janvier 1904, collé par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 16 janvier 1904
Papa reçoit de M. Bonet, curé d’Ille, la confirmation de son départ, et de sa nomination à l’archiprêtré de Céret ; on n’attend plus que la signature ministérielle au bas du décret. Par le même courrier, l’abbé Rajau écrit à Papa et, en lui annonçant le départ d’Ille du chanoine Bonet, il lui fait part du bruit qui court concernant son successeur ; il serait question d’envoyer à Ille l’abbé Bonafon[9], actuellement curé de Prats-de-Mollo ; c’est un catalaniste distingué.
Angers, dimanche 17 janvier 1904
Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je me promène un peu avec Tante Josepha et l’oncle Paul dans la direction de Saint-Barthélemy, puis je vais avec Maman à l’exposition des Amis des Arts, et au salut à l’Adoration ; je vais voir Jean Gavouyère.
Semaine du 18 au 25 janvier 1904
Angers, lundi 18 janvier 1904
Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, je fais plusieurs visites. À 4h leçon de chant. Le soir Conférence Saint-Louis, travail de Grimault intitulé « Les États-Unis sont-ils une nation ou une association d’intérêts ? » Il faut un temps épouvantable, et je commence à éprouver une douleur rhumatismale dans le tendon du pied droit.
Angers, mardi 19 janvier 1904
Ma douleur a augmenté ; je vais néanmoins au cours d’économie politique de licence et à celui de doctorat ; mais je suis obligé d’en revenir en voiture ; l’après-midi, pour les 2 autres cours de doctorat, je suis obligé d’aller et venir de la Faculté en voiture.
Angers, mercredi 20 janvier 1904
Mon pied va mieux ; mais je ne sors que vers 5h pour aller au cours de religion.
†Angers, jeudi 21 janvier 1904
Mon rhumatisme est guéri ; je vais au cours d’économie politique (licence), puis au cours de constructions rurales. L’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philomène chez Madame de Padirac ; ensuite, je vais voir Bonnet à la caserne Desjardins.
Angers, vendredi 22 janvier 1904
Aujourd’hui 2 cours de législation industrielle et un cours d’histoire des doctrines économiques. À 8h, je vais à la messe à Notre-Dame. C’est aujourd’hui que se discute à la Chambre l’interpellation de M. Corrard des Esarts sur l’expulsion de l’abbé Delsor à Lunéville. Cette affaire a fait un bruit énorme tant en France qu’en Allemagne, et a soulevé en France et en Alsace une bien légitime émotion. Quelques journaux gouvernementaux et tous les journaux indépendants ont flétri avec plus ou moins de vigueur l’inqualifiable mesure du préfet de Nancy et les termes odieux de « sujet allemand » employés dans l’arrêté d’expulsion. En Alsace, toute la presse antiallemande est indignée ; quant aux feuilles reptiliennes, elles sont dans la jubilation, car elles voient dans cet acte abominable la confirmation du traité de Francfort par le gouvernement français. Ce qu’il y a de plus épouvantable encore que l’expulsion elle-même, c’est la tactique employée par les feuilles gouvernementales pour justifier cette mesure : ces sans-patrie prétendent que l’abbé Delsor, qui est un des chefs du parti alsacien-lorrain, et qui a été toujours en Alsace l’adversaire acharné du gouvernement allemand, s’est rallié à l’Allemagne parce que, au Reichstag, il ne se fait pas appeler « député protestataire », mais seulement « député du parti alsacien-lorrain » ! Or, tout le monde sait, et en Alsace l’année dernière on me l’a répété, que, depuis 1887, le parti français a changé de tactique ; au lieu de se dire protestataire, et de continuer à protester inefficacement contre l’annexion, il se dit « parti alsacien-lorrain », et, se plaçant en apparence et dans ses rapports avec le gouvernement, sur le terrain des faits accomplis, il se contente de réclamer l’abolition des mesures d’exception contre l’Alsace-Lorraine et l’autonomie de ce pays ; il estime que conserver l’Alsace telle qu’elle est, et la préserver autant que possible de la germanisation, est le meilleur moyen de servir la cause français, et que ce but sera atteint plus facilement en se plaçant sur le terrain des faits accomplis qu’en se cantonnant dans une fière mais inutile protestation ; la chose peut être discutable, mais les intentions des députés de ce parti, et, en particulier, de l’abbé Delsor sont au-dessus de toute discussion. Eh bien, Combes, la chose est prouvée, a fait rechercher à Berlin par sa police secrète si, dans les votes et dans l’attitude de l’abbé Delsor, il pourrait trouver un argument pour sa thèse qui sera la même que celle de sa presse : l’abbé Delsor est rallié à l’Allemagne, donc les termes de « sujet allemand » et l’expulsion n’ont rien de choquant ! Tout de même, il est dur pour notre patriotisme de voir le chef du gouvernement français envoyer des Français à Berlin pour s’aboucher avec les policiers prussiens dans le but de salir un Alsacien ! Le débat d’aujourd’hui, s’il tourne en faveur de Combes, sera un sanglant affront à l’Alsace fidèle ; par contre, je pense qu’il désabuserait les conservateurs et les honnêtes gens qui mettent leur espoir dans une république assagie. Malgré l’avantage que la victoire du défroqué assurerait à notre parti royaliste, je serais désolé de ce résultat (hélas trop probable !) car je mets la France au-dessus de mes préférences dynastiques ; les blocquards n’en disent pas autant, et, entre Combes et la France, ils n’hésiteront pas à choisir Combes.
Angers, samedi 23 janvier 1904
Le matin, cours de zootechnie générale. Avant d’aller à la Faculté, je lis dans le Maine-et-Loire le navrant résultat du vote d’hier : 295 députés contre 243 se sont prononcés en faveur de Combes contre l’Alsace-Lorraine ! Ainsi, chose inouïe, et que nos petits-enfants qui vivront, je l’espère, sous un régime d’ordre, voudront à peine croire, il s’est trouvé dans une chambre française une majorité de 52 voix pour dire à ce ministre qui est le dernier des misérables « Vous avez eu raison de faire expulser de France et de laisser traiter de « sujet allemand » un Alsacien, un député de l’Alsace fidèle ! » De par la décision de la Chambre, c’en est donc fait de la question d’Alsace-Lorraine ; désormais, il pourra rester dans ce pays des individualités fidèles au souvenir de la France, mais il est certain qu’il n’y aura plus, qu’il ne peut plus y avoir de parti politique français. Voilà où nous a conduits l’abominable campagne qui se poursuit depuis 6 ans contre l’armée et contre la patrie ; voilà où nous a menés cette maudite république ! Ombre de Bismarck, comme vous devez vous réjouir ; la France est deux fois en deuil : pour avoir perdu l’Alsace et pour l’avoir vu renier par son gouvernement ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, dimanche 24 janvier 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame puis je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je lis, dans tous ses détails, la désolante séance d’avant-hier ; le magnifique discours de M. Ribot (un adversaire politique, mais toute la droite l’a applaudi, car, en ces matières, il n’y a plus d’adversaires politiques, il ne doit y avoir que des Français), celui de M. Corrard des Essarts le témoin de l’abominable attentat de Lunéville, de M. Ferri de Ludre, de M. Ollivier qui a mis en parallèle l’attitude du préfet des Côtes-du-Nord qui assistait au premier rang aux conférences internationalistes du député socialiste belge Vandervelde sans avoir encouru le moindre blâme du gouvernement, et celle du préfet de Meurthe-et-Moselle vis-à-vis d’un frère d’Alsace. L’attitude de la majorité a été écœurante, et, je le dis, j’ai pleuré en lisant le récit de cette épouvantable séance : les socialistes hachaient par leurs interruptions saugrenues les discours des députés patriotes, les membres les moins avancés du bloc avaient peur, et, par moments, les paroles de Combes, ses lâches insultes vis-à-vis de l’abbé Delsor, la facilité avec laquelle il abandonnait nos provinces perdues, leur faisaient horreur et ils ne pouvaient s’empêcher de le laisser paraître ; alors, l’ignoble défroqué parlait de la lutte contre la congrégation, de la réaction clérico-monarchico-nationaliste, de la défense républicaine, et ramenait ses mamelucks un moment désemparés. Il s’est même cru obligé, le monstre ! d’emboucher la trompette patriotique et de parler de la plaie qui saigne toujours au flanc de la patrie ; mais ces mots sonnaient faux dans sa bouche immonde. Enfin, tout le bloc, sauf une dizaine de ses membres, a donné, et le misérable, qui s’est contenté de l’ordre du jour pur et simple, a eu ses 52 voix de majorité ! Pendant ce temps, 5 à 6000 patriotes ont manifesté aux cris de « Vive Delsor ; Vive l’Alsace » et « À bas Combes » autour du monument des combattants de 1870 ; il y a 3 jours, à Nancy, 3000 personnes réunies par l’Action libérale ont envoyé une adresse à l’abbé Delsor, la réunion était présidée par M. Haas, ancien député protestataire de Metz (je crois) au Reichstag ; un millier d’ouvriers de Saint-Dié en ont fait autant, en un mot, un très grand mouvement d’opinion s’est produit ; j’espère qu’il fera comprendre à l’Alsace que les 295 traîtres qui ont soutenu le défroqué ne sont pas la France.
L’après-midi, je vais me promener avec Maman, Philo, l’oncle Paul et Tante Josepha du côté des nouvelles casernes. À 5h ½, j’assiste dans la salle du Patronage Saint-Serge à une conférence faite par M. Jac au nom des comités de paroisse, devant environ 300 personnes, pour organiser dans la paroisse Saint-Serge un pétitionnement en faveur du maintien de l’école des Frères menacées par le projet de loi liberticide déjà voté à la Chambre en novembre. Je me charge de faire circuler la pétition dans une dizaine de rues.
Semaine du 25 au 31 janvier 1904
Angers, lundi 25 janvier 1904
Le matin, en ouvrant le Maine-et-Loire, j’apprends une bien bonne nouvelle qui me consule un peu des tristesses de ces jours-ci, c’est l’élection à plus de 1200 voix de majorité de M. Flayelle, nationaliste et patriote ardent, contre le candidat opportuniste ministériel Desbleumortiers, dans les Vosges ; c’est la réponse des patriotes de la frontière à la honteuse attitude du gouvernement. Cette élection est d’autant plus significative que M. Flayelle avait eu contre lui M. Méline qui, pour le récompenser d’avoir retiré sa candidature en sa faveur en 1902, vient de le lâcher maintenant et de soutenir le candidat ministériel, fidèle en cela à la ligne de conduite uniformément suivie par le parti républicain depuis 30 ans : « plutôt la révolution que la réaction ». M. Flayelle venait remplacer malgré lui M. Méline dans son siège de député de Remiremont, voilà qui est bien fait ! À 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je commence à m’occuper de la pétition. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Pierre de La Morinière[10] ainsi intitulé : « L’insurrection peut-elle être légitime » ; le conférencier dit que, dans certains cas lorsque le gouvernement viole gravement les droits, la liberté des citoyens, manque à ses devoirs, l’insurrection est légitime ; il semble bien que nous soyons dans ce cas ; c’est l’opinion que plusieurs soutiennent dans la discussion très orageuse qui suit ce sujet passionnant.
Angers, mardi 26 janvier 1904
Je suis enrhumé ; je vais tout de même au cours d’économie politique et aux cours de doctorat. Le soir, Papa et moi recevons quelques jeunes gens qui viennent prendre le thé ; ce sont des étudiants de Papa et quelques-uns de mes amis.
Angers, mercredi 27 janvier 1904
Je ne sors pas de toute la journée afin de guérir mon rhume.
Angers, jeudi 28 janvier 1904
Le matin, je vais au cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales. L’après-midi, je fais circuler la pétition dans la rue Pré d’Allemagne, la cour Rillon et la rue Constant Le Moine ; je n’éprouve presqu’aucun refus dans les milieux ouvriers ; quelques-uns seulement dans la petite bourgeoisie chez des timides.
Angers, vendredi 29 janvier 1904
Le matin à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. Ensuite, je fais circuler la pétition dans la rue Savary et sur le boulevard du palais ; même observation qu’hier.
Angers, samedi 30 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je continue à faire circuler la pétition ; je vais sur la route de Paris, la rue Giraud, etc. J’obtiens beaucoup de signatures. Le soir, à cause de mon rhume qui n’est pas tout à fait fini, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 31 janvier 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais la visite des pauvres ; puis je vais au salut à l’Adoration, je rencontre M. Paul Girard qui me dit qu’il me communiquera le lundi 8 février les listes de la Patrie française pour l’organisation de l’Œuvre de la Presse pour tous. Je vais voir Maurice Lucas qui me communique son projet d’almanach royaliste pour 1905.
Février 1904
Semaine du 1er au 7 février 1904
Angers, lundi 1er février 1904
Je vais au cours d’agriculture à 10h ½. L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser, puis je prends ma leçon de chant. Toute la journée, j’entends très mal de l’oreille droite parce que, hier matin, en faisant ma toilette, il m’est entré de l’eau dans cette oreille d’une si drôle de façon qu’elle n’a pas pu en sortir malgré toutes les positions que j’ai prises. Je vais chez le Dr Desvaux, mais je ne le rencontre pas.
Angers, mardi 2 février 1904
Le matin, je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame ; à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours d’économie politique de doctorat. L’après-midi, second cours d’économie politique, puis cours d’histoire des doctrines économiques. À 3h ½, je vais chez le docteur Desvaux qui constate que l’entrée rapide de l’eau dans mon oreille a collé contre le tympan une forte couche de cérumen, c’est ce qui m’empêche d’entendre ; il m’enlève cette couche et j’entends comme par le passé. Le mouvement de protestation contre l’expulsion de l’abbé Delsor et surtout contre le vote antipatriotique de la Chambre continue dans la France entière. Avant-hier, il y a eu peut-être vingt réunions qui, toutes, ont flétri en termes indignes cet acte abominable. Les principales ont été celles de Nancy, organisée par l’Action libérale, à laquelle 4000 personnes ont pris part ; celle de Lille où la Patrie française a réuni 4000 personnes (j’ai lu même, dans certains journaux, 7000 personnes) à l’hippodrome ; celle de Saint-Dié où 2000 personnes réunies dans la salle même où devait parler l’abbé Delsor, ont protesté énergiquement contre l’attitude du gouvernement. À L’Isle-Adam, à Paris, à Perpignan, à Grenoble (2000 personnes), à Rouen, à Alençon, etc. etc., on a flétri l’ignoble expulseur ; en dehors de l’Action libérale et de la Patrie française, ce sont la Ligue patriotique des Françaises, la Ligue des Patriotes, des ligues royalistes, la Ligue de l’Appel au peuple, l’Association catholique de la Jeunesse française etc. qui ont soulevé ce magnifique mouvement de patriotisme ; dans certains endroits même, le mouvement a été spontané, et des réunions patriotiques ont eu lieu sans qu’aucune ligue les ait organisées. En face de tout cela, 1400 républicains (1400 traîtres) réunis à Rambervillers, sur la frontière, ont félicité le gouvernement ; il se contente de peu le Bloc ! Le soir, je vais chez M. Bickel qui m’a invité, ainsi que tous ses élèves et anciens élèves, à assister à l’inauguration de sa nouvelle salle d’escrime. Auparavant, je vais à la réunion de la congrégation qui aura lieu désormais le mardi.
Angers, mercredi 3 février 1904
Le matin, je vais me faire couper les cheveux ; ensuite, je vais chercher chez M. Frogé de nouvelles listes de pétition ; il en profite pour me demander instamment d’accepter d’être secrétaire général des Conférences Saint-Vincent-de-Paul de la ville, car le secrétaire actuel, Joseph Perrin, trop occupé depuis la mort de son père, a dû donner sa démission ; je ne veux pas accepter sans avoir réfléchi ; mais je promets d’aller pour aujourd’hui à la place Saint-Martin faire les fonctions de secrétaire provisoire. Je vais voir Joseph Perrin pour m’informer de ce que doit faire le secrétaire général ; celui-ci m’engage à accepter. À 11h ½, je vais à la réunion du conseil particulier place Saint-Martin, et, devant les instances de M. Frogé, je me décide à accepter ce surcroît d’occupations ; par exemple, je vais me faire remplacer comme secrétaire de la Conférence Saint-Serge. Dans l’après-midi, je vais recueillir de nouvelles signatures rue Franklin et passage de Lesseps ; presque tout le monde, hommes et femmes, signe avec enthousiasme ; je puis voir par-là combien les Frères sont populaires. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. Le soir à 8h ½, à la salle des Quinconces, a lieu la grande séance au profit des œuvres du P. Carron, dont le tout-Angers s’occupe depuis trois semaines. La séance débute par un monologue de Baracé ; ensuite, chœur de jeunes filles habillées en « fleurs » accompagné par l’orchestre que dirige M. de Romain ; ce chœur est d’un effet superbe ; il se termine par une apothéose de la « reine » des Fleurs admirablement symbolisée par Denyse de Kergos toute couverte de roses. Après quelques chansonnettes de Roger de Bréon, vient la série de tableaux vivants faits par M. et Mme de La Vingtrie et leurs enfants ; ils représentent différentes scènes du poème de Lamartine « Les laboureurs » que débite M. du Plessis. Enfin, après la quête, on joue Les mardis de la vicomtesse, charmante petite comédie en un acte ; Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Lestivent ; Mme de La Vingtrie celui de la vicomtesse et Mlle Aïda de Romain celui de la baronne de Hautepie ; il y a, en plus, 3 rôles d’hommes qui sont tenus par M. de La Bévière, M. Gasnier et le baron Hamelin ; Marie-Thérèse, comme tous les autres d’ailleurs, s’en tire fort bien. L’affluence était énorme et l’assistance d’un chic ! Toilettes superbes ; le P. Carron a dû faire une recette superbe. Demain, seconde séance.
Angers, jeudi 4 février 1904
Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel je passe un examen de constructions rurales dont je me tire assez bien ; ensuite cours de constructions rurales. L’après-midi, à 4h ½, aux Quinconces, seconde séance au profit des cercles ; on entend, comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier ; puis le tableau vivant des « Saisons » où Marie-Thérèse, habillée de circonstance, figure le printemps ; ensuite Les deux timides, comédiée jouée par De Bréon, Catta, Milleret et De Ferry ; tout est fini à 7h ¼.
Angers, vendredi 5 février 1904
Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame. Cours de législation financière, mais pas de cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas ayant sans doute oublié le cours. Le soir, à 5h, je vais à l’escrime. À 8h ¼, conférence du comte de Castries[11], conseiller général, sur le Maroc, à l’Université ; le conférencier parle d’après des souvenirs personnels de voyage ; il est très intéressant.
Angers, samedi 6 février 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je fais signer à une foule de personnes la pétition pour les Frères, puis je vais prendre des tuyaux sur la réunion de demain ; on me dit que nous y serons nombreux. Il s’agit d’une conférence radicale-socialiste que doit faire le sénateur du bloc Béraud et le député Mas, également du bloc ; on nous a conseillé d’y aller en nombre afin de soutenir un de nos amis qui doit répondre aux blocards. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y remets ma démission de secrétaire de la Conférence Saint-Serge.
Angers, dimanche 7 février 1904
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Serge où je fais la quête annuelle pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. À 1h ½ ou 2h moins le quart, je me rends aux abords du cirque-théâtre où doit avoir lieu la conférence dont je parlais hier. Petit à petit, arrivent quelques groupes de républicains, mais par contre je remarque fort peu de nos amis ; enfin, je vois Gaudineau, MM. de Villoutreys, Martin, de La Vingtrie, de La Voy, de Rochebouët, de La Perraudière, quelques étudiants : Dupré, du Réau de La Gaignonnière, Lucas, de La Morinière, Nicolle, etc., nous sommes quinze à vingt ; je m’explique ce petit nombre quand j’apprends par Lucas qu’il y a eu contre-ordre, mais le contre-ordre a été donné si tard que certains (moi, par exemple, et ces messieurs) ne l’ont pas reçu ; nous nous demandons si nous entrerons, mais nous sommes d’avis d’entrer en curieux. Les républicains sont exactement 400, c’est maigre pour le cirque où peuvent tenir de 2500 à 3000 personnes ; nous nous groupons sur les stalles de gauche, près de la porte, et la conférence commence. On excuse le sénateur Béraud, qui s’est défilé ; on nomme le bureau, puis Jagot[12] prend la parole, il parle de la nécessité pour le parti républicain angevin de s’unir afin de devenir plus influent ; ce mot, maladroit dans la bouche d’un farouche républicain, est souligné par nos applaudissements ironiques ; alors Jagot, furieux, s’écrie : « Pour vous prouver que nous sommes plus influents que vous ne croyez, je n’ai qu’à rappeler qu’il nous a suffi d’une démarche à Paris pour faire interdire aux troupes les cercles catholiques militaires de France » (on a appris hier, en effet, cette nouvelle et odieuse mesure du général André). Je crie : « Et la liberté de conscience, qu’en faites-vous ? », mes amis m’applaudissent. Alors, c’est dans la salle un tumulte épouvantable ; les républicains se lèvent et nous hurlent les épithètes de « calotins », « aristos » etc. « À bas la calotte ». Nous continuons à crier « Vive la liberté ! ». Alors, notre ami Félix Martin demande la parole ; cela déchaîne la tempête. Des stalles de l’autre côté, des groupes de gens à mines douteuses se détachent et s’élancent sur notre petit groupe ; ils nous entourent et commencent à nous frapper. Alors, nous nous levons tous, et tirant, qui sa canne, qui sa matraque (j’avais une matraque) nous nous préparons à nous défendre. M. Martin nous crie : « Tous dehors » ; nous le suivons, et à travers les rangs des apaches, qui nous frappent et auxquels nous ripostons, nous arrivons à la porte de gauche qui donne sur le vestibule du cirque-théâtre ; mon chapeau tombe et il m’est impossible de le ramasser. Lorsque nous arrivons sur le vestibule où une nombreuse bande d’apaches nous attendait, une lutte terrible s’engage : nous sommes roués de coups de canne, nous en donnons à droite et à gauche de notre mieux. À partir de ce moment (j’avais quitté mon lorgnon qui aurait pu être très dangereux), je ne vois plus autour de moi que poings tendus et cannes levées ; pour éviter et parer les coups qui pleuvent de toute part, j’applique des coups de matraque sur la figure de mes agresseurs ; alors, pour me mettre dans l’impossibilité de me défendre, un individu me prend, par derrière, à bras-le-corps, me tenant les deux bras, pendant que trois ou quatre autres m’assènent sur la tête nue quatre ou cinq formidables coups de canne tellement violents qu’une canne se brise sur ma tête. À ce moment, entre deux coups, je suis stupéfait d’apercevoir sur les marches du cirque Papa, Maman et Marie-Thérèse qui, me voyant dans une aussi épouvantable situation, s’élancent à mon secours sans calculer le danger. Maman a à la main mon casse-tête et en frappe l’individu qui me tient, au bras ou à l’épaule ; Papa le prend par le bras et Marie-Thérèse, qui crie à tue-tête « C’est mon frère, mon frère », reçoit un coup de poing dans le dos ; il est vrai que ses ongles font de la bonne besogne, elle m’a même assuré qu’elle a mordu un apache. Cependant, un individu plus charitable m’a tendu un chapeau qui gisait par terre, et, enfin délivré de mon crampon, je descends les marches du cirque pendant que Maman désigne ce drôle de citoyen à la police qui l’arrête ; mais elle est elle-même arrêté par le commissaire central en personne qui l’a vue se servir du casse-tête, arme prohibée. La figure rouge, paraît-il, comme une pivoine, les cheveux en désordre et les habits en triste état, privé de ma canne matraque qui est restée dans la mêlée comme mon chapeau, je me dirige avec les autres réacs et Maman, Papa et Marie-Thérèse vers le commissariat de police de la place de la République. J’ai, heureusement, à mettre sur ma tête le melon qu’un apache moins brute que les autres m’a tendu et qui est très propre. Je m’informe alors du sort de mes amis ; j’apprends que la plupart n’ont pas été mieux traités que moi : Du Réau de La Gaignonnière[13] a la figure labourée par les ongles, et un torticolis que lui a valu un coup dans le coup ; de plus, il a été empoigné à l’oreille (qui est blessée) et n’a été délivré que grâce à M. de Villoutreys[14] qui, avec sa canne, a fait lâcher prise à son agresseur ; Lucas a une égratignure à l’oreille ; de plus, il a reçu des coups dans le dos et a été lancé en avant sur l’escalier du cirque (il a eu la chance de tomber sur ses 2 pieds). Deux petits jeunes gens du peuple qui étaient avec nous ont eu le même sort, mais l’un d’eux, moins heureux que Lucas, est tombé sur le ventre. Nicolle (je l’ai su depuis) a reçu derrière la tête un violent coup de canne qui lui a occasionné, quand il a été rentré chez lui, une violente hémorragie etc. etc. Quant à nos adversaires, nous ne savons pas quel a été sur eux l’effet de nos ripostes. Je sais qu’un personnage inoffensif, le caissier du cirque, a reçu dans la figure un coup de poing qui l’a fait saigner ; il dit que c’est un des nôtres qui le lui a asséné ; c’est bien possible, mais celui qui l’a asséné n’en est guère responsable car, dans l’affreuse mêlée qui s’est produite, il était bien difficile de voir qui était là pour nous frapper ou qui y était par devoir. Je m’occupe aussi de savoir par quel prodige ma famille, à qui je n’avais pas soufflé mot de la conférence et de la manifestation qui se préparaient, s’est trouvée devant le cirque au moment tragique, et j’ai bientôt la clef de l’énigme. Vers 2h ¼, Nicolle et Lucas (à qui j’avais pourtant dit que je ne parlais pas, chez moi, de la manifestation), sont venus à la maison pour me porter le fameux contre-ordre auteur de tout le mal ; ne me trouvant pas, ils ont dit au domestique de me prévenir qu’ils étaient passés me dire de ne pas aller au cirque (il était bien temps !) ; Martin n’a eu rien de plus pressé que d’aller rapporter la chose à Papa et à Maman. Ceux-ci ont compris alors qu’il y avait une réunion au cirque et qu’une manifestation s’organisait à laquelle je devais prendre part ; et ils sont partis pour le cirque espérant y arriver à temps pour me prévenir du contre-ordre et m’empêcher d’y entrer ; Maman, flairant une bagarre, a pris le casse-tête que je m’étais bien gardé d’emporter et, à peine furent-ils arrivés devant le cirque qu’ils entendirent les hurlements qui précédèrent notre violente expulsion ; un instant après, ils virent deux femmes (deux blocardes) sortir affolées du cirque en criant « On se bat » ; tout de suite après, ils virent M. de La Vingtrie dégringoler les marches sans chapeau, essoufflé et rouge comme une pivoine, une moitié de matraque à la main ; enfin, le grand flot, Maurice Lucas à qui Maman demanda « Antoine est-il dedans » et les autres. Sur la réponse affirmative de Maurice Lucas, Maman s’élança en avant et m’aperçut dans le vestibule me débattant contre mes agresseurs… Une fois arrivés au commissariat avec MM. de Villoutreys, de Rochebouët, du Réau de La Gaignonnière, les deux jeunes gens du peuple, un monsieur dont je ne sais pas le nom et l’individu qui m’avait pris à bras-le-corps (c’est un nommé Colin, machiniste du théâtre et du cirque, 29 ans), on prend nos noms : celui de Maman et celui de La Gaignonnière contre lequel un blocard qui l’a frappé, mais auquel il a vigoureusement riposté, a l’audace de porter plainte ! Je m’assure de mes témoins, et je n’ai pas de peine à les trouver car tout le monde m’a vu, afin de pouvoir poursuivre Colin ; celui-ci, d’ailleurs, reconnaît qu’il m’a tenu pour m’empêcher de me défendre pendant que d’autres me frappaient, mais il se défend de m’avoir frappé lui-même. Se voyant pincé, il est assez penaud et craint que ma poursuite ne lui fasse perdre sa place de machiniste. Je suis décidé à ne pas le lâcher si l’on poursuit Maman ; si l’on abandonne la poursuite contre Maman, je ne maintiendrai pas ma plainte. Pendant que nous sommes au commissariat, nos amis stationnent devant la porte et demandent la mise en liberté de Maman, qu’on leur refuse. Le commissaire central désirant nous entendre lui-même, on nous fait aller au commissariat central rue David ; là, après avoir attendu au moins une heure, nous finissons par être interrogés par le commissaire central, les uns après les autres ; il nous fait signer nos déclarations ; je porte plainte contre Colin, Maman sera poursuivie ; mes témoins sont entendus eux aussi. Nous rentrons à 7h moins le quart, et nous nous habillons bien vite pour aller dîner chez les Follenfant où il y a une quinzaine d’invités. Maman, fatigué, se fait excuser. Il n’est question, à table, que des événements de l’après-midi. Papa charge Me Follenfant[15] de défendre Maman. Une importante nouvelle qui nous est arrivée tout à coup est la rupture des relations diplomatiques entre le Japon et la Russie ; c’est donc la guerre à brève échéance ; c’est le Japon qui aurait pris l’initiative de la rupture.
François de Villoutreys de Brignac (1873-1956) – Album du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) circa 1900 (Base de données généalogiques Roglo)
Semaine du 8 au 14 février 1904
Angers, lundi 8 février 1904
Le Matin, je lis dans le Maine-et-Loire le compte-rendu exact des incidents d’hier ; quant au Patriote de l’Ouest qui porte bien mal son nom puisqu’il est socialiste et dreyfusard, il invente les mensonges les plus fantaisistes : Maman aurait brandi d’un air tragique le casse-tête et serait venue à la conférence exprès pour occire les mécréants républicains ; elle aurait ensuite essayé de faire prendre ce casse-tête pour un… chapelet (!!!). Enfin, si nous nous trouvions à la réunion, c’est pour entendre M. Mas, député de Montpellier, notre compatriote, dit l’infâme journal, et même… notre parent (c’est la 1ère nouvelle)[16]. Tout cela ne signifie rien et tous les gens de bonne foi considèreront ces blagues comme histoires à dormir debout. Il accuse, ce qui est plus grave, le groupe des opposants d’avoir provoqué la colère des républicains et le rend responsable de ce qui s’est passé ; il est, au contraire, plein d’indulgence pour ces bons républicains qui nous ont assommés ; c’est une singulière manière d’intervertir les rôles ! Le Petit courrier raconte impartialement les faits. À 1h ½, malgré une tempête épouvantable de vent, de grêle et de pluie, je vais chez M. Frogé qui me remet la liste des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, je vais chez M. de La Voy savoir si le chapeau que j’ai rapporté hier est bien à lui ; son domestique me dit que oui. Ensuite, leçon de chant. Le soir, à cause de la tempête qui fait pleuvoir ardoises et cheminées, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis. Maman reçoit avis d’avoir à se présenter demain devant le Tribunal correctionnel ; on se presse joliment !
Angers, mardi 9 février 1904
Suite des plaisanteries de mauvais goût du Patriote : il paraît que la haute société d’Angers, violemment émue par l’arrestation de Maman, se propose de lui offrir un thé d’honneur au cours duquel on lui remettra solennellement un casse-tête en argent, produit d’une collecte faite dans les salons de l’aristocratie angevine. Peut-on être plus inepte ? Je vais aux 3 cours habituels de doctorat et au cours de licence. À 1h, Maman comparaît devant le Tribunal correctionnel. Je ne raconte pas l’audience, à laquelle, d’ailleurs, je n’ai pas pu assister à cause de mes cours ; je collerai dans mon journal le compte-rendu que ne manquera pas d’en donner le Maine-et-Loire de demain. Elle attrape 30 fr. d’amende, avec la loi Bérenger. Il paraît que le président, M. Jousseaume, notre voisin, a été très courtois. Le soir, nous allons tous en soirée chez les Fauvel où est réunie à peu près toute l’Université. Il y est souvent question des événements de dimanche et de leur suite.
Angers, mercredi 10 février 1904
Voici le compte-rendu du Maine-et-Loire ; il est exact :
Coupure de presse du Maine-et-Loire collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 10 février 1904
Quant au Patriote, il continue à blaguer et à dire que voici Maman mise au rang des martyrs par le clan clérical etc. etc. Le Petit courrier raconte assez exactement les faits. Dans l’après-midi, je vais au parquet pour demander quelle suite on compte donner à ma plainte contre Colin ; du moment que Maman a été poursuivie, je ne lâche pas mon agresseur, et si le parquet ne le poursuit pas, je le poursuivrai par voie de citation directe. Le substitut Millet, qui me reçoit en l’absence du procureur de la République, me dit que Colin passera demain devant le Tribunal de simple police de son canton, sous l’inculpation de violence légère ; il me semble que le fait de me tenir à bras-le-corps pendant que d’autres me frappaient, et avec l’intention évidente de m’empêcher de me défendre, est plus qu’une violence légère et mériterait bien le Tribunal correctionnel ; mais je ne veux pas insister et, somme toute, je dois me montrer satisfait que, vu les temps où nous vivons, le parquet donne une suite quelconque à ma plainte. Le soir, nous disons au revoir à Tante Josepha qui part pour Lyon afin d’assister aux derniers moments du beau-frère de l’Oncle Paul, M. Charles Thomas, âgé de 78 ans, qui est au plus mal. La nouvelle des premières hostilités entre Russes et Japonais arrive aujourd’hui ; les Japonais, sans déclaration de guerre, ont attaqué la nuit, à l’improviste, dans la rade de Port Arthur, la flotte russe et lui ont fait du mal ; de plus, les navires japonais ont bombardé Port Arthur. Qui sait si, par le jeu des alliances, nous ne serons pas amenés à intervenir dans cette guerre ? Quoi qu’il en soit, tous nos vœux doivent aller à la Russie, non seulement parce qu’elle est notre alliée, mais parce qu’elle a fait preuve d’une grande modération dans les négociations, et surtout parce qu’elle est le boulevard de l’Europe contre le monde jaune.
Angers, jeudi 11 février 1904
Cours d’économie politique et de constructions rurales le matin ; l’après-midi, je vais voir M. François de Villoutreys, que je ne rencontre pas, M. de Rochebouët, conseiller général, que je rencontre, et Jacques Hervé-Bazin, que je vois dans sa chambre d’où une grippe l’empêche de sortir depuis plusieurs jours. Le soir, nous allons tous à la soirée de Madame Baugas qui réunit l’Université ; à 10h, Marie-Thérèse et moi partons pour aller à la soirée dansante de Madame de Kergos où il y a, environ, 100 personnes ; j’y retrouve mon ancien camarade de Sainte-Croix François d’Aboville[17] que je n’avais pas revu depuis le collège ; il est sous-lieutenant au 65ème de ligne à Nantes.
Angers, vendredi 12 février 1904
Le matin, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, deux cours de législation industrielle. J’apprends par le Maine-et-Loire que Colin a été condamné à une journée de travail (dont la valeur, d’après la loi, est de 1 fr. 50, je crois) ; il faut avouer qu’il s’en est tiré à bon compte. Quant à Maman, elle reçoit, depuis mardi, des quantités de visites ou de cartes de félicitations. Dans l’après-midi, je vais m’entendre avec M. Frogé au sujet des convocations à la réunion des Conférences Saint-Vincent-de-Paul qui aura lieu le 1er dimanche de carême et aussi au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous.
Angers, samedi 13 février 1904
Cours d’économie politique de licence. Le soir, nous recevons une cinquantaine de personnes : la Faculté, et, en plus, les Follenfant, les La Villebiot et les Padirac ; il y a plusieurs morceaux de piano et de chant.
Angers, dimanche 14 février 1904
Le matin, je vais à la messe de onze heures à Notre-Dame. L’après-midi, je prépare un grand nombre de convocations pour la réunion de dimanche prochain. Je vais au salut à l’Adoration. Après le salut, nous allons sur les quais voir la crue de la Maine ; la Maine est à 5m30 à l’étiage du pont du centre, les bateaux ne peuvent plus passer sous les ponts, c’est la plus forte crue depuis 1897.
Semaine du 15 au 21 février 1904
Angers, lundi 15 février 1904 (lundi gras)
Le matin, je vais aux Ponts-de-Cé voir la crue de la Loire ; au pont de Dumnacus, il y a 4m50 à l’étiage, et encore le fleuve commence-t-il à baisser ; il a été à 4m60. L’après-midi, j’avance beaucoup mes convocations. À 4h, leçon de chant ; à 5h ½, je vais faire ma visite de digestion à Mme Fauvel.
Angers, mardi 16 février 1904
Le matin, j’achève les convocations ; il y en a 300 environ. L’après-midi, je vais voir la Maine qui est à 5m50 et qui monte toujours, car la pluie ne cesse pas. Quant à la Loire, on annonce que le maximum de la crue sera demain avec 5m30 aux Ponts-de-Cé ; mais si la pluie continue, il est à craindre que la crue n’augmente encore ; alors, un désastre est à craindre. Nous avons l’oncle Paul et Nénette à déjeuner. À 2h ½, je vais au Patronage Saint-Serge où j’assiste à une pièce à grand spectacle Baudouin III duc de Montrezé et roi de Jérusalem composée par René Couteau tout exprès pour les enfants du patronage ; plus de 60 enfants paraissent sur la scène ; c’est un vrai tour de force… et de patience !
Angers, mercredi 17 février 1904
Je vais à la messe de 8h à l’Université ; mais comme j’arrive trop tard pour recevoir les cendres, je vais les recevoir à Saint-Joseph ; ensuite, je fais différentes commissions en ville ; du pont de la Basse-Chaine, j’admire le spectacle magnifique de la Maine débordée, les immenses prairies de la Baumette, du Bon Pasteur, jusque dans la direction de la Pointe, sont entièrement recouvertes, les levées disparaissent sous l’eau ; on n’aperçoit plus dans les prairies que le haut des arbres, et, de ce lac, poussées par le vent d’ouest, de grosses lames s’élèvent et vont frapper les quais, on dirait un golfe et la mer ; en attendant, l’inondation n’est pas près de finir, et le niveau des eaux, tant en Maine qu’en Loire, monte toujours. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion à Madame Baugas ; à 5h ½, cours de religion.
Les inondations à Angers en février 1904 – Carte postale d’époque (site internet Delcampe.net)
Les nouvelles du théâtre de la guerre arrivent en Europe dénaturées par les agences anglaises, en sorte qu’il est très difficile de connaître la vérité ; ainsi, on n’est pas encore fixé sur la manière dont a tourné la première attaque de Port-Arthur ; les Japonais en ont fait une victoire ; les Russes assurent que l’attaque a échoué et que la flotte japonaise a été fortement endommagée ; ce qui me fait penser que les Russes disent vrai, c’est que, depuis lors, la flotte japonaise n’a plus été aperçue ; elle doit, sans doute, réparer ses avaries. Que deviendra cette guerre ? Des interventions se produiront-elles ? Si l’Angleterre s’unit au Japon, notre alliance avec la Russie nous obligera à nous unir à elle, quoiqu’en disent les journaux radicaux-socialistes et socialistes qui trouvaient bon de voir le tsar venir saluer Marianne, mais qui sont d’avis maintenant de dénoncer l’alliance, et par conséquent, de violer un serment national ! Ce qu’il y a de plus inquiétant encore que le conflit russo-japonais pour la paix européenne, c’est l’insurrection macédonienne qui est sur le point de recommencer. L’année dernière, l’Autriche-Hongrie et la Russie ont réussi à empêcher une conflagration générale dans les Balkans en imposant un programme de réformes à la Porte, et en pesant sur la Bulgarie pour l’empêcher de se joindre aux insurgés macédoniens. Mais, actuellement, la Porte, comme toujours, n’a pas appliqué les réformes, et, d’autre part, la Bulgarie sentant que la Russie occupée en Extême-Orient ne pourra la frapper que d’un bras, est prête à faire la guerre à la Turquie dès que la Macédoine se soulèvera, et ce sera bientôt sans doute. Qu’en résultera-t-il ? Une guerre générale dans les Balkans probablement ; et, alors, l’Autriche, à défaut de la Russie, sera forcée d’intervenir, et qui sait où tout cela nous mènera ? L’Italie ne paraît pas enchantée de la perspective d’une intervention autrichienne ; elle pourrait fort bien ou s’y opposer ou intervenir de concert avec l’Autriche. Quant à l’Angleterre, c’est elle qui, après avoir excité le Japon contre la Russie, excite maintenant les insurgés macédoniens en leur fournissant armes et subsides, et cela afin de pêcher en eau trouble.
Angers, jeudi 18 février 1904
Le matin, cours habituels. À 11h, Marie-Thérèse nous quitte ; elle repart pour Sainte-Croix après un séjour de près de deux mois à Angers ; c’est avec un grand regret que nous la voyons repartir. L’après-midi, je retourne aux Ponts-de-Cé où l’inondation a fait de grands progrès depuis lundi ; il y a aujourd’hui 5m10 au pont de Dumnacus ; l’inondation de 1897 est dépassée, et il faut remonter à 1872 pour trouver une aussi forte inondation ; on commence à craindre pour la solidité des levées de la Loire. Aux Ponts-de-Cé, le spectacle est impressionnant ; sur une largeur de près de 3 kilomètres, on ne voit que de l’eau ; toutes les rues des Ponts-de-Cé sont envahies, sauf la rue centrale ; dans les jardins, on n’aperçoit plus que le haut des arbustes hors de l’eau. Pour peu que le fleuve monte encore, il faut s’attendre à des désastres comme en 1856. Tante Josepha est rentrée ce matin de Lyon où elle a enterré son beau-frère ; elle est allée à Saint-Étienne voir les Delestrac.
Angers, vendredi 19 février 1904
Le matin à 10h ½, cours de M. Baugas (doctorat) ; l’après-midi, 2 cours de M. Coulbault ; ensuite, je vais faire signer la pétition pour les Frères dans le fond de la rue Franklin ; puis je vais voir la Maine qui est à près de 6 mètres ; les rues voisines des quais sont envahies, et il a fallu installer des planches sur des pilotis pour pouvoir passer. Le soir à l’Université, conférence de l’abbé Marchand, qui a été pendant plusieurs années vicaire à Londres, sur « La religion à Londres » ; il s’appuie sur deux enquêtes faites l’une par M. Booth, l’autre par le Daily News, avec le plus grand soin dans tous les quartiers de l’immense ville et qui ont prouvé sur près de 5 000 000 d’habitants, 800 000 au plus (et encore compte-t-on parmi ceux-ci les étrangers) fréquentent habituellement le dimanche une église ou un temple quelconque, même des religions les plus extravagantes comme les Salutistes, même des Juifs ; c’est un résultat navrant qui contraste avec l’apparence recueillie qu’offre Londres, comme toutes les villes anglaises, le dimanche ; l’abbé Marchand estime que les ¾ des habitants de Londres vivent en dehors de toute religion.
Angers, samedi 20 février 1904
Cours ordinaires ; après le cours de zootechnie générale, examen sur cette matière, je m’en tire moyennement. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 21 février 1904
Joseph Zamanski (1874-1962), industriel, responsable à l’Association catholique de la Jeunesse française
Le matin à 7h ½ à la cathédrale, chapelle de Notre-Dame de la Pitié, a lieu la messe trimestrielle pour les membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Serge. Ensuite, à 4h ½, j’assiste avec Papa, dans l’ancienne église Saint-Martin restaurée par l’externat Saint-Maurille, à une grande réunion de la jeunesse catholique organisée par la commission des patronages d’Angers ; un millier de jeunes gens et du diocèse appartenant tous à l’association sont venus entendre deux beaux discours de M. Couteau et de M. Zamanski[18], du comité central. Couteau nous raconte le fonctionnement des patronages et de toutes les œuvres qui y sont annexées : mutualités qui assurent un petit capital à l’ouvrier qui, depuis son enfance, a versé une très légère somme chaque semaine, sociétés de gymnastique etc. M. Zamanski, avec une parole ardente et concise, nous raconte les grands services que notre association a rendus à Paris au moment où les églises étaient envahies par les apaches au mois de juin, les rudes raclées que nos amis parisiens leur ont administrées ; puis, il trace le programme d’action religieuse et sociale de l’association et annonce qu’un grand congrès où seront convoqués tous les groupes de l’Association catholique de la Jeunesse française se tiendra dans 3 mois à Arras pour étudier la question de la « mutualité » comme celui de Chalon, l’année dernière, a étudié la question des syndicats ; c’est ainsi que se forme le corps de doctrines sociales de notre association ; la question des syndicats a été résolue après trois jours d’une discussion au cours de laquelle on a entendu les maîtres de la science sociale, dans le sens de la liberté. Pour préparer le congrès d’Arras, tous les groupes de la Jeunesse catholique vont être appelés à étudier la question de la mutualité ; c’est dans ce but que se tiendra le 5 et le 6 mars au Mans un congrès régional de l’union régionale de l’Ouest (j’espère pouvoir y assister). Le discours de Zamanski est littéralement haché d’applaudissements frénétiques, et l’on sent bien que tous ces jeunes gens catholiques, à quelque classe sociale qu’ils appartiennent (fils de nobles, de bourgeois, d’ouvriers, de paysans) sont intimement unis dans un même amour de l’Église, de la France et dans un même désir de faire quelque chose pour leur salut. Les questions politiques ne nous divisent pas, car il y a place, dans notre association, pour toutes les opinions politiques, pour la raison bien simple qu’on ne s’en occupe pas ; on ne s’occupe que des questions religieuses et sociales ; c’est ainsi que les Catholiques monarchistes, les Catholiques républicains et les Catholiques bonapartistes s’unissent ici sur le terrain catholique, sans rien abandonner au-dehors de leurs revendications politiques. La réunion se termine, comme elle a commencé, par l’exécution du « chant patriotique catholique » et par une sonnerie de clairon en l’honneur du drapeau. Le soir, après dîner, j’assiste à l’assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul du 1er dimanche de carême ; j’y remplis mes fonctions de secrétaire.
Semaine du 22 au 28 février 1904
Angers, lundi 22 février 1904
Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je vais chez le dentiste, puis, à cinq heures, à l’escrime. Le soir, Conférence Saint-Louis. Gaudineau fait une intéressante étude de la question des « retraites ouvrières » ; j’avais eu l’idée de faire ce travail et j’avais même fait quelques recherches dans ce but lorsque j’ai appris que Gaudineau l’avait retenu. Il le traite, dans le fond, absolument comme je l’aurais traité, c’est-à-dire il repousse, au nom de la liberté et du droit de propriété, l’idée de la retraite obligatoire imposée à tous par l’État s’exerçant, avant tout par une bonne législation accordant la liberté la plus complète et même des privilèges (il ne faut pas avoir peur de ce mot) aux institutions libres créées pour assurer une retraite à ceux qui leur auront versé une certaine somme (très minime) pendant un temps donné, et aussi, provisoirement du moins et pour mettre la chose en train, par des subventions comme en Belgique. Certains, De Saint-Pern et Lebreton notamment, sont partisans du principe de l’obligation, qui, disent-ils, n’entraîne pas nécessairement la création d’une nouvelle institution d’État, car l’État peut fort bien décider que tous les citoyens devront s’assurer une retraite, en les laissant libres pour le choix de l’institution à laquelle ils voudront s’adresser ; c’est vrai, mais le principe de l’obligation n’est pas moins contraire à la liberté et au droit de propriété. Je sais que la question de savoir si l’on doit se ranger au principe de l’obligation ou rester fidèle au principe de la liberté est très discutée, même entre Catholiques. Pour ma part, j’aime mieux m’en tenir à l’idée de liberté (c’est, d’ailleurs, par le développement de l’association libre que les royalistes comptent résoudre cette question des retraites ouvrières).
Angers, mardi 23 février 1904
Cours habituels matin et soir. Après les cours du soir, je vais à Saint-Serge m’entendre avec le vicaire M. Pineau qui doit me donner des indications pour une 3ème liste que je dois fournir à Mme René Bazin pour l’Œuvre de la presse pour tous. À 5h, escrime.
Angers, mercredi 24 février 1904
On apprend aujourd’hui une victoire russe : les Japonais ayant tenté une nouvelle attaque de nuit contre Port-Arthur ont été repoussés avec perte, tant mieux ! Je remets à Mme Bazin une 3ème liste pour l’Œuvre de la presse pour tous
Angers, jeudi 25 février 1904
Cours d’économie politique de licence, mais pas de cours de constructions rurales, presque tous les élèves de l’École d’Agriculture étant aujourd’hui en excursion agricole à une ferme du duc de Plaisance, député. Je fais deux visites à Mme de Kergos, qui je ne rencontre pas, et à Mme Robiou du Pont que je rencontre. À 5h, escrime. Le soir, sermon à la cathédrale.
Angers, vendredi 26 février 1904
Cours ordinaire de doctorat. Après les cours, pendant une affreuse tourmente de neige, je fais les convocations pour le conseil particulier du mercredi. Le soir, malgré la neige, je vais à la conférence de M. René Bazin sur « Les compagnes de la vie », c’est-à-dire les femmes, et leur rôle dans le foyer ; M. René Bazin n’est pas heureux, ce soir, il ne dit que des banalités. Une grosse nouvelle qui soulève une grande émotion depuis hier est celle qui nous arrive de Dijon : 58 séminaristes qui devaient recevoir le sacrement de l’Ordre demain ont demandé à leur évêque Mgr Le Nordez[19] de vouloir bien renvoyer cette cérémonie jusqu’après les fêtes de Pâques, parce qu’ils ne se sentaient pas, en ce moment, dans les dispositions nécessaire pour bien recevoir ce grand sacrement ; l’évêque a refusé, et a répondu à une nouvelle demande des séminaristes en renvoyant du séminaire cinq d’entre eux pris au hasard, et en supprimant les bourses à tous ceux qui en bénéficiaient. Alors, tous les élèves du séminaire (au nombre de 83) ont déclaré se solidariser avec leurs camarades, et ont quitté le séminaire. Parmi les ordinands, certains ont dit qu’ils voulaient bien être ordonnés tout de suite, mais par un autre évêque que Mgr Le Nordez. Et maintenant, quelle est la raison de cette attitude qui, au premier abord, ressemble à un acte de révolte ? Oh, elle est bien simple ! Les séminaristes ne veulent pas être ordonnés prêtres par un évêque qui est l’objet d’une accusation terrible contre laquelle il n’a pas jusqu’à présent protesté : Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, est accusé d’être franc-maçon !!! Pas plus que les séminaristes, pas plus qu’aucun des journalistes catholiques qui se sont occupés ces jours-ci de cette affaire, je ne préjuge rien ; Rome, sans doute, donnera son jugement que tout bon Catholique doit attendre. Mais il m’est bien permis de me rappeler l’attitude, plus qu’étrange pour un évêque, qui a été celle de Mgr Le Nordez dans certaines circonstances : il y a deux ans, deux bénédictins chassés de leur couvent par la persécution traversaient le diocèse de Dijon ; ils avaient reçu asile chez un grand propriétaire du pays ; tout à coup, Mgr Le Nordez leur fit savoir qu’il ordonnait aux curés de son diocèse de considérer comme nul leur celebret, c’est-à-dire qu’il leur interdisait de dire la messe dans le diocèse de Dijon ; et cela, évidemment, pour la seule raison qu’ils appartenaient à une congrégation non autorisée ; le désir de faire sa cour au gouvernement franc-maçon passait pour Mgr Le Nordez bien avant le respect que tout le monde, et surtout un évêque, doit avoir pour des religieux proscrits ! Je me souviens des ardentes polémiques que souleva cet acte bien peu épiscopal. Les habitants de Dijon en connaissaient sans doute bien d’autres sur le compte de leur évêque, car il ressort de toutes les correspondances de cette ville que Mgr Le Nordez est mis véritablement en interdit par les Catholiques de sa ville épiscopale. On ne va plus à la cathédrale parce qu’il s’y trouve ; l’autre jour, au moment où il montait en chaire, un grand nombre de Catholiques quittèrent ostensiblement l’église tandis que d’autres sifflaient et criaient « Démission » ; ces derniers ont certainement eu tort car on ne doit, sous aucun prétexte, se livrer à des manifestations dans une église mais ce fait indique bien que l’attitude plate de leur évêque vis-à-vis du gouvernement les a exaspérés. Après tout ce que je viens de rappeler, et en présence de l’accusation qui n’a pas été démentie, on comprend parfaitement que les séminaristes de Dijon aient désiré attendre pour recevoir le grand sacrement de l’Ordre !
Mgr Albert Le Nordez (1844-1922), évêque de Dijon – Wikipédia
Angers, samedi 27 février 1904
Cours habituels le matin ; l’après-midi, je vais me confesser, je vais travailler à la Bibliothèque municipale et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’incident de Dijon continue à faire beaucoup de bruit ; mais une cinquantaine de séminaristes ayant atteint leur but, qui était de faire retarder leur ordination, ont réintégré le Grand séminaire. Il faut dire aussi que le gouvernement, sans attendre un jour, sans se demander si les séminaristes comptaient rentrer au séminaire, a déclaré qu’il allait les appeler sous les drapeaux pour compléter leur temps de service, nouvelle manière de s’ingérer dans une question toute religieuse. Cette affaire de Dijon est profondément malheureuse. Elle prouve combien les Catholiques sont divisés, combien peu de confiance ils ont souvent dans leurs évêques ! Il fait bien dire que, dans bien des cas, les évêques n’ont rien fait pour mériter leur confiance, et, outrepassant les conseils de ralliement de Léon XIII, se sont mis à plat-vendre devant le gouvernement afin que personne ne puisse mettre en doute leur attachement profond à nos institutions républicaines ! Cet attachement a paru quelque fois être plus fort que leur amour de la justice et de la religion persécutée. On comprend conc que les évêques qui ont pris une pareille attitude n’aient pas la confiance des Catholiques. En tout cas, cet état d’esprit est le résultat le plus clair de la politique de ralliement à la république si fort préconisée par Léon XIII et par le cardinal Rampolla ! Aujourd’hui, à Rome, on commence à reconnaître que les Catholiques les plus clairvoyants sont ceux qui ont refusé de la suivre ; et, depuis l’avènement de Pie X, des feuilles royalistes ont eu des encouragements du pape, le Mémorial des Pyrénées, par exemple. Pie X demande aux Catholiques français de s’unir mais sur le terrain catholique qui est assez large pour que tous les Catholiques puissent y trouver place sans abandonner leurs convictions politiques, et non sur le terrain constitutionnel qui excluait les Catholiques monarchistes. Ainsi entendue, l’union ne peut être que féconde. Pour moi, je crois que l’union est possible, non seulement entre Catholiques, mais même entre libéraux ; pour cela, il n’y a qu’à chercher à unir les hommes de divers partis politiques et religieux sur les questions sur lesquelles ils ont une opinion commune, en laissant de côté, dans leurs discussions, les questions qui les divisent ; un royaliste, par exemple, est en même temps catholique ; sur le terrain catholique, il s’unit aux Catholiques qui n’ont pas la même opinion politique que lui, mais qui ont une foi commune avec lui à défendre, c’est, je crois, la pensée de Pie X ; mais ce royaliste et les Catholiques non royalistes avec lesquels il s’est uni ont tous l’amour de la liberté, de la patrie, de la propriété, qui leur est commun avec beaucoup d’autres hommes qui ne sont ni catholiques ni royalistes ; tous ces hommes recherchent les points qui les unissent et, sur le terrain de la liberté, de la propriété, du patriotisme, forment le vaste bloc des libéraux, des patriotes, sans avoir pour cela rien abandonné de leurs opinions politiques ou religieuses, et, tout en luttant pour leur triomphe en-dehors de la vaste ligue dont je parle. L’Action libérale populaire, La Patrie française, si elles ne se plaçaient pas sur le terrain constitutionnel, pourraient réaliser cette union de tous les libéraux, de tous les patriotes ; malheureusement, ces deux ligues se sont placées sur le terrain constitutionnel ; elles écartent donc les monarchistes. Mais je ne serais pas surpris que l’Action libérale populaire fût amenée, sur l’inspiration de Rome, à modifier dans le sens que j’indique son terrain d’action ; je le désire bien vivement ! Quel bloc libéral on pourrait avoir alors ! Les Catholiques formeraient une aile de cette immense armée, et les royalistes un corps d’armée !
Angers, dimanche 28 février 1904
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène faire une jolie promenade dans la campagne sur la route d’Epinard. Ensuite, je vais au Salut à l’Adoration. Le soir, j’assiste au Cirque-théâtre à une représentation du drame Les Deux gosses qui fit tant de bruit il y a quelques années. L’oncle Paul et Tante Josepha sont rentrés hier de Paris ; ils ont vu le lieutenant-colonel Lenoir, chef du personnel du génie au Ministère de la Guerre, et le général Joffre[20], directeur de ce même personnel, tous deux amis de l’oncle Paul ; c’est surtout pour des questions de service que ces messieurs avaient prié l’oncle Paul d’aller les voir, pour désigner quelques officiers de génie qui vont partir pour l’Indo-Chine où l’on envoie des renforts en prévision de complications possibles. L’oncle Paul, d’après ce que lui ont dit ces messieurs, ne s’attend pas à rester longtemps à Angers, car, d’après une mesure nouvelle, les colonels du génie ne doivent pas rester beaucoup plus de deux ans à la tête des régiments, de façon à ce que les 37 colonels puissent tous ou à peu près tous commander un des 7 régiments de l’arme. Il faut donc nous attendre à voir l’oncle Paul nous quitter dans quelques mois pour aller, à la tête de quelque importante direction, attendre ses étoiles ; ce départ sera pour nous un vrai chagrin !
Joseph Joffre (1852-1931) lors de sa promotion comme général de brigade – Cliché anonyme, vers 1901 (Collection Guy Roger)
Semaine du 29 février 1904
Angers, lundi 29 février 1904
Voilà une date que je n’avais pas vue depuis huit ans ; dans quatre ans, quand je la reverrai, où serai-je, que ferai-je ? Si Dieu d’abord me prête vie et s’il me permet de réaliser mes projets, je serai sans doute à Ille où je m’occuperai d’agriculture, et aussi de propagande religieuse et politique ; je serai peut-être marié, enfin, qui sait ? Nous jouirons peut-être d’une paix religieuse, sociale et politique à laquelle nous aurons aspiré pendant trop longtemps. Il y a quelques jours, à propos de la proclamation par le pape de l’héroïcité des vertus du curé d’Ars, présage de sa prochaine béatification, le journal catholique La Vérité française rappelait une prédiction de ce vénérable, très consolante pour nous : en 1845, une jeune fille qui désirait entrer au couvent alla demander au saint curé de la conseiller sur l’ordre qu’elle devait choisir et sur sa vocation. Le vénérable la confirma dans sa vocation, et lui conseilla d’entrer dans un ordre où elle est entrée depuis ; puis il lui prédit qu’elle soignerait les blessés dans 2 guerres, qu’elle verrait le XXe siècle ; que les premières années de ce siècle seraient des années de persécution pour l’Église « les années 1, 2, 3, dit-il, seront néfastes, mais dans l’année 4, la persécution, après avoir atteint son apogée, prendra fin ; toutefois, cette année-là, la France aura beaucoup à souffrir des suites d’une guerre civile ou étrangère, mais elle sera sauvée ». Il est à remarquer que la prédiction du curé d’Arts s’est parfaitement réalisée jusqu’à présent ; la religieuse en question a soigné les blessés de la guerre de Crimée et de la guerre d’Italie ; elle a vu le XXe siècle puisqu’elle vit toujours ; les 3 premières années de ce siècle ont été, certes, des années néfastes pour l’Église de France ; enfin, la guerre vient d’éclater ; si la prédiction se réalisé jusqu’au bout, nous serons donc sauvés cette année, mais nous souffrirons des suites d’une guerre ; cela veut-il dire que la guerre d’Extrême-Orient amènera une conflagration générale, comme beaucoup le craignent ? Peut-être ; si cela pouvait nous débarrasser de la hideuse république, j’y souscrirais des deux mains. N’oublions pas que M. Combs enfant, ayant été amené devant le curé d’Ars, celui-ci, à la vue du futur persécuteur, s’écria : « Oh ! Cet enfant ; quel mal il fera à l’Église ! Mais il se convertira ». Il me semble que l’autre prédiction doit se réaliser puisque celle-ci s’est, jusqu’à présent, si bien réalisée.
Statue du curé d’Ars Jean-Marie Vianney (1786-1859) dans de Sermentizon, Puy-de-Dôme – Wikipédia
Le matin, pas de cours de zootechnie, le professeur étant au Congrès des Agriculteurs de France, rue d’Athènes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, Poirier-Coutansais parle sur la mutualité et les sociétés de secours mutuels. Je donne mon adhésion pour le congrès du Mans.
Mars 1904
Semaine du 1er au 6 mars 1904
Angers, mardi 1er mars 1904
Cours habituels. À 5h, escrime.
Angers, mercredi 2 mars 1904
Le matin, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » pour la Conférence Saint-Louis. L’après-midi, à 1h ½, je vais remplir mes fonctions de secrétaire au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. À 5h ½, cours de religion.
Angers, jeudi 3 mars 1904
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je fais différentes commissions pour Papa qui ne peut pas sortir à cause d’un fort rhume et d’une extinction de voix, je vais porter les bons aux pauvres, travailler à la Bibliothèque municipale ; à l’escrime à 5h ½.
Angers, vendredi 4 mars 1904
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, j’assiste avec Tante Josepha à une conférence organisée au cirque par la Société de géographie commerciale de l’Anjou sur le Japon d’autrefois et d’aujourd’hui ; le cirque est comble, mais l’orateur ne fait que dire ce que tout le monde, ou à peu près, savait déjà. Il y a quelques projections.
Le Mans, samedi 5 mars 1904
Le matin cours d’économie politique (licence). Je pars par le train de 1h pour le Mans où a lieu cette année le Congrès de l’Union régionale de la Jeunesse catholique de l’Ouest ; je descends avec un grand nombre de congressistes à l’Hôtel de France. Notre première réunion, un simple conseil où on expose la marche de l’association et ses énormes progrès dans l’Ouest en 1903 (84 nouveaux groupes ont été affiliés depuis un an à l’Union), a lieu dans l’ancien hôtel du poète Scarron, chez le chanoine Bruneau, de 8 à 10h du soir ; environ cent cinquante jeunes gens y prennent part ; c’est demain qu’auront lieu les grandes séances.
Maison du poète Scarron, place Saint-Michel au Mans – Wikipédia
Le Mans, dimanche 6 mars 1904
La journée commence par la messe de communion, dite par Mgr de Durfort à la chapelle de la Visitation, à laquelle assistent tous les congressistes déjà arrivés (car quelques-uns n’arrivent que par les trains du matin). À 9h ½, séance d’études à la salle Maupertuis ; elle dure jusqu’au moment du banquet qui a lieu à 11h ½ à l’Hôtel de France ; dans cette séance sont votés les statuts de la nouvelle Union diocésaine de la Sarthe qui vient de se fonder afin de fédérer les groupes de l’Association existant déjà dans ce diocèse, et surtout afin d’en fonder de nouveaux ; M. Bienvenu est élu président ; l’aumônier est le chanoine Bruneau. Dans cette séance, on lit plusieurs intéressants rapports sur le développement de l’Association dans le diocèse du Mans ; ce sont surtout les groupes ruraux qui sont nombreux. On procède à l’élection des membres sortants du comité régional : De Saint-Pern est réélu vice-président, et Gaudineau trésorier ; on élit aussi deux membres du comité. Je retrouve à cette séance le P. Cisternes, qui a été recteur du Collège Sainte-Croix pendant que j’étais pensionnaire de collège, et le P. Carré qui était préfet des études ; je trouve que celui-ci, que je n’avais pas revu depuis lors, a beaucoup vieilli ; c’est sans doute un effet de la pénible situation à laquelle la persécution réduit ces pauvres Pères jésuites. À 11h ½ a lieu le banquet ; il dure jusqu’à 2h environ et réunit tous les congressistes, nombreux toasts ; notamment on remarque celui d’Arnaud[21], président d’un groupe rural à la Genetouse (Vendée), c’est un brave meunier qui parle vraiment fort bien et avec une conviction profonde, il est très applaudi. À 2h ½, seconde séance de travail salle Maupertuis ; Charles Poisson, de Saumur, lit les résultats de l’enquête à laquelle on a procédé dans tous les groupes de l’Union régionale sur la mutualité ; et sur les sociétés de secours mutuels existant ; ensuite, Poirier-Coutansais lit le travail qu’il a déjà lu à la Conférence Saint-Louis sur la mutualité ; ensuite s’engage la discussion ; on discute beaucoup sur la question de savoir si les sociétés de secours mutuels contre la maladie doivent se contenter de servir à leurs membres malades une somme fixe par jour suffisante pour qu’ils puissent faire vivre leur famille, et, en outre, payer eux-mêmes leur médecin et leur pharmacien, ou si elles doivent leur donner une somme moins élevée, mais leur fournir directement et gratis les secours médicaux et pharmaceutiques ; pour ma part, je suis partisan du second système ; on finit par se ranger à l’opinion du meunier Arnaud qui demande que les sociétés de secours mutuels laissent leurs membres payer directement une partie des frais médicaux et pharmaceutiques ; de cette façon, ils seront intéressés à ne pas en abuser ; on émet un vœu dans ce sens. À propos des sociétés qui assurent la retraite en cas d’invalidité ou de vieillesse, on discute le point de savoir si les membres doivent avoir un livret individuel, ou si les cotisations réunies doivent former un fonds commun ; les 2 opinions sont soutenues, mais comme le temps manque pour discuter à fond cette question, on décide de ne pas voter de vœu ; la question sera examinée au Congrès d’Arras. À 5h ½ a lieu le salut à la chapelle de la Visitation. À 8h, ou 8h ¼ pour être plus exact, séance solennelle de clôture salle Maupertuis présidée par Mgr de Bonfils, évêque du Mans ; 1200 personnes environ de la société mancelle y assistent ; on y entend un discours d’ouverture de Normand d’Authon, quelques mots de Bienvenu, une brillante improvisation du meunier Arnaud qu’on oblige, pour ainsi dire, à monter à la tribune ; il improvise un vrai discours de vingt minutes sur les motifs que nous avons d’espérer le salut de la France ; puis un magnifique discours de Jean Lerolle[22] sur l’action religieuse et sociale de notre association ; enfin, Séjourné, président de l’Union diocésaine de l’Orléanais, termine cette joute oratoire par un vibrant discours sur les devoirs des jeunes gens de la jeunesse catholique : énergie et persévérance ; Mgr de Bonfils nous adresse quelques paroles d’édification, puis nous donne sa bénédiction, et chacun rentre se coucher, enchanté d’une journée aussi bien remplie.
Semaine du 7 au 13 mars 1904
Angers, lundi 7 mars 1904
Je pars du Mans, avec quelques autres congressistes, par le train de 8h25 ; à la gare, nous disons « au revoir » à nos amis Lerolle et Séjourné qui repartent pour Paris. J’arrive à Angers à 11h ½. L’après-midi, je prends ma leçon de chant, me fais couper les cheveux etc. Le soir, Conférence Saint-Louis : intéressante étude du P. Barbier sur « L’évolutionnisme et la foi chrétienne » ; il en terminera la lecture lundi prochain.
Angers, mardi 8 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) ; l’après-midi, nous n’avons que le cours d’histoire des doctrines économiques, M. Saint-Maur nous ayant fait prévenir qu’il ne viendrait pas aujourd’hui à cause d’un deuil. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste à une conférence organisée par la Croix-Rouge sur les maladies des armées en campagne par le docteur Quintard, salle des Quinconces. Cette conférence est aussi bien pour les hommes que pour les dames, tandis que les cours que, 3 fois par semaine, la Croix-Rouge fait pour les dames et jeunes filles ne sont pas ouverts aux messieurs. Les dames et jeunes filles qui, après avoir suivi ces cours et leurs applications à une clinique, passeront l’examen requis, obtiendront le titre d’infirmières de la Croix-Rouge. Maman les suit assidûment, comme la plupart des dames d’Angers.
Angers, mercredi 9 mars 1904
Je travaille mon droit matin et soir. Maman est obligé de se mettre au lit à cause d’une brusque fatigue ; le docteur Sourice dit que cette fatigue n’annonce pas l’influenza comme nous l’avons craint, mais qu’elle passera avec un peu de repos.
Angers, jeudi 10 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales ; l’après-midi, je vais un moment au Palais où plaide Hervé-Bazin mais j’arrive trop tard pour l’entendre. Je travaille à mon étude sur les corporations pour la Conférence Saint-Louis ; à 5h ½, escrime.
Angers, vendredi 11 mars 1904
Cours ordinaires ; seulement, ceux de l’après-midi ont lieu dans le cabinet de M. Coulbault, celui-ci, à cause d’une attaque de rhumatisme au pied n’ayant pu sortir de chez lui. Le soir, je vais au sermon dialogué de l’abbé Delahaye à Saint-Serge avec Papa. Au retour, j’apprends que Tante Josepha est venue pour la soirée avec Maman et qu’elle lui a dit, confidentiellement, que l’oncle Paul allait être nommé directeur du génie à Alger ; l’oncle Paul le sait par ses amis le général Joffre[23] et le lieutenant-colonel Lenoir ; c’est une charmante garnison et dont l’oncle Paul est enchanté. Mais la nouvelle doit rester secrète tant que la nomination n’est pas officielle, car le général André, s’il savait que l’on escompte ainsi sa signature, serait capable de la refuser.
Angers, samedi 12 mars 1904
Le matin, je vais à l’Université pour le cours d’économie politique de licence et pour le cours de zootechnie générale, et je n’assiste ni à l’un ni à l’autre, car j’arrive en retard pour le premier et le second n’a pas lieu à cause des 28 jours de M. Brohm. D’ailleurs, le moment de l’examen approche trop maintenant pour que je puisse continuer à suivre les cours d’agriculture ; j’irai le dire demain au P. Vétillart. L’après-midi, je fais plusieurs visites avec Papa, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, je dîne chez l’oncle Paul avec le fils du lieutenant-colonel Lenoir qui fait son service militaire au 135e au peloton des dispensés, et un caporal et un soldat du génie, fils d’amis de l’oncle Paul.
Angers, dimanche 13 mars 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, en me promenant avec Papa, je vois passer la cavalcade organisée à l’occasion de la mi-carême ; elle est assez jolie et très convenable. Ensuite, je vais au sermon à Saint-Joseph, puis je vais voir quelques-uns de mes camarades : Jacques des Loges, Bonnet, Lucas qui est le seul que je rencontre. Je dîne chez M. Jac avec M. Albert et quelques étudiants : Normand d’Authon, Gaudineau, Lucas, Catta etc. On ne se retire qu’à près de onze heures après le thé.
Semaine du 14 au 20 mars 1904
Angers, lundi 14 mars 1904
Le matin à midi, nous recevons à déjeuner l’oncle Paul, tante Josepha, Nénette, De La Villebiot, Hervé-Bazin et De Padirac. Le soir, Conférence Saint-Louis : fin du travail du P. Barbier sur l’évolutionnisme et la foi chrétienne.
Angers, mardi 15 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique ; l’après-midi, cours d’économie politique et d’histoire des doctrines économiques. À 5h ½, escrime.
Angers, mercredi 16 mars 1904
Je travaille le matin dans ma chambre. L’après-midi, je travaille aussi jusqu’à 4 heures, puis je vais faire quelques commissions, et j’assiste, à 5h ½, au cours de religion.
Angers, jeudi 17 mars 1904
Je vais au cours d’économie politique de licence. Le soir à 5h, escrime. Dans la journée, je passe mon temps à écrire des adresses pour les 380 convocations que j’ai à envoyer pour la messe que Monseigneur célèbrera le 27 mars pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, vendredi 18 mars 1904
Cours ordinaires matin et soir. Après le second cours du soir, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 6h ½, nous allons tous chez Tante Josepha lui offrir nos vœux à l’occasion de sa fête ; elle nous annonce que le colonel de Monspey, du 25e dragons, vient de demander sa mise à la retraite à la suite du duel qu’un lieutenant de son régiment, M. de Hillerin de Boistissandeau, vient d’avoir, sans son autorisation, contre un rédacteur de la Petite République qui avait publié plusieurs articles diffamatoires et mensongers sur le régiment ; les officiers demandèrent au ministre l’autorisation de poursuivre ; le ministre ayant refusé, ils ont décidé de se faire justice eux-mêmes, et ont délégué M. de Hillerin, qui a blessé au bras son adversaire ; M. de Monspey, plutôt que de punir cet officier qui a défendu l’honneur du régiment (il a eu tort d’après moi, car le duel ne prouve rien), demande sa mise à la retraite ; c’est Mme de Monspey qui l’a dit à Tante Josepha et la nouvelle sera bientôt connue. L’oncle Paul nous annonce aussi sa prochaine nomination à Alger, qui va paraître incessamment à l’Officiel, et nous invite d’ores et déjà à aller le voir dans sa nouvelle garnison, ce que nous acceptons avec joie. Ce matin, j’avais vu encore ces deux colonels à la tête de leur régiment pendant la revue de la garnison qui a eu lieu au Champ de Mars à la suite d’une alerte de nuit ; ce soir, ils annoncent tous deux leur départ ; avec le colonel Challon, qui a atteint la limite d’âge à la fin de décembre, les 3 colonels d’Angers seront partis presqu’en même temps. Le soir, je vais à la réunion de la congrégation qui a lieu en l’honneur de la fête de Saint-Joseph : sermon du P. Larousse.
Angers, samedi 19 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) ; je suis à l’Université à 7h du matin pour la messe de communion, et j’attends le cours près de deux heures ; en causant avec Milleret, je découvre qu’il est proche parent de mes cousins d’Appat[24], du Pays Basque. À 10h ½, j’assiste à Saint-Joseph à une messe en musique chantée pour célébrer la fête de Monseigneur, par un chœur de dames et de jeunes filles du monde ; on ne chante que du chant grégorien pour se conformer au récent « motu proprio » du pape. Nous déjeunons tous chez les Magué pour célébrer la Saint Joseph ; nous causons beaucoup d’Alger, de l’Algérie. C’est avec une grande tristesse que nous voyons approcher le moment du départ de l’oncle Paul ; il partira au commencement d’avril, ira passer une semaine à Vinça, et s’embarquera à Port-Vendres afin d’arriver à Alger deux ou trois jours avant le moment de prendre son service (le 20 avril) ; Tante Josepha restera à Angers jusqu’après la première communion de Nénette, à laquelle l’oncle Paul assistera, car il reviendra à ce moment-là pour quelques jours ; puis, tous ensemble partiront définitivement pour leur nouvelle résidence ; ce sera du 10 au 15 juin. L’après-midi, j’achève mes convocations et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 20 mars 1904
Je vais à la messe de 11h à la cathédrale, qui est dite spécialement pour les hommes d’œuvres de la ville ; Monseigneur les a convoqués par paroisse ; ils ont bien répondu à son appel, car la nef et les transepts sont littéralement remplis d’hommes (il doit y en avoir 3000), les femmes ne sont pas admises. Dans le chœur autour de l’autel sont rangées les étendards et les bannières, je tiens celle des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; Monseigneur parle, on chante plusieurs cantiques, les clairons du Patronage Saint-Vincent-de-Paul sonnent aux champs à l’Élévation, et on se retire à plus de midi, enchanté d’une aussi belle manifestation catholique. L’après-midi, je vais la visite des pauvres ; puis, j’assiste avec Papa et une centaine d’hommes la procession de la Vraie-Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour, elle traverse la foire de la place Saint-Laud dans le plus grand calme, la plupart des gens qui sont là se découvrent même au passage du dais. La nouvelle du changement de l’oncle Paul est aujourd’hui officielle, les journaux la publient et elle commence à se répandre en ville. Le soir, je vais en soirée, avec Papa et Philomène, chez le général Lelong[25] ; on ne se retire qu’à plus de minuit ; Maman, très affectée du prochain départ des Magué, s’est excusée.
Semaine du 21 au 27 mars 1904
Angers, lundi 21 mars 1904
L’après-midi, je fais une visite de dégustation à Mme Jac. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis à cause d’un concert qui a lieu aux Quinconces. À 4h, leçon de chant.
Angers, mardi 22 mars 1904
Cours du mardi : 2 d’économie politique de doctorat, 1 de licence, et 1 d’histoire des doctrines économiques. M. Saint-Maur nous ayant dit qu’il ne nous ferait pas cours mardi prochain, nous demandons à M. Baugas de nous faire vendredi le cours qu’il nous aurait fait mardi ; de cette façon, je serai libre vendredi soir ; j’y vois un double avantage : d’abord d’arriver à Biarritz quatre jours plus tôt, ce qui me permettra d’y passer 4 semaines environ, et puis de n’être pas à Angers dimanche, jour où le général André doit venir (et ne viendra peut-être pas) inaugurer ici les nouvelles casernes d’infanterie. Le ministère a été battu hier à la Chambre, pendant la discussion de la loi qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; un amendement, combattu par lui, et qui tendait à permettre aux congrégations d’avoir des noviciats pour leurs membres qui doivent enseigner à l’étranger, dans les colonies et pays de protectorat, a été adopté à 11 voix de majorité ; tous les ministres ayant vraisemblablement voté contre, la majorité réelle est plus forte encore ; c’est la seconde fois en peu de jours qu’il est battu dans la discussion de cette loi, et, cette fois-ci, c’est sur une question importante, mais il n’a pas la pudeur de se retirer. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste, aux Quinconces, à une conférence médicale par le docteur Brin, organisée par la Croix-Rouge ; le capitaine Lacretelle s’évanouit pendant la conférence, juste au moment où j’arrivais. À 5h, escrime.
Angers, mercredi 23 mars 1904
Le matin, je fais différentes emplettes d’accessoires photographiques en vue de mon prochain départ. À 1h, je vais avec Tante Josepha et Philomène au bord de la Maine au bas de la rue du Mail, assister au passage de cette rivière par un bataillon d’infanterie, et un escadron de dragons avec fourgons pesamment chargés, sur un pont de bateaux jetés par le 6e génie ; les officiers nous font placer au premier rang pour assister à cette intéressante opération. L’après-midi, je fais emballer ma bicyclette par Louis. A 5h ½ cours de religion du P. Barbier : la religion positiviste. Après dîner, j’assiste avec Papa à une séance solennelle organisée par la Conférence Pocquet de Livonnière à l’occasion du centenaire du Code Civil ; la séance est présidée par Me Sémery, ancien bâtonnier, délégué par le barreau d’Angers. La partie le plus intéressante de la séance consiste dans deux discours faits l’un par Cesbron[26], l’autre par Catta[27] : le premier fait l’éloge du Code Civil et montre tout ce qu’il a de bon ; le second s’efforce d’établir ses défauts, en insistant surtout sur le titre du divorce et sur le régime des successions ; sur ces deux points, le Code Civil ne me semble pas défendable.
Angers, jeudi 24 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique de licence ; des étudiants de 1ère année ayant enfoncé un panneau d’une porte de la salle de cours, le cours a lieu presque en public. L’après-midi, je fais quelques dernières commissions et je vais me confesser. Nous allons tous passer la soirée chez les Magué.
Biarritz, samedi 26 mars 1904
Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en wagon. Hier matin à Angers, nous assistons tous à la messe de 8h à Saint-Serge où nous faisons notre communion pascale ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, les 2 cours ordinaires de législation industrielle et un cours extraordinaire d’histoire des doctrines économiques que M. Baugas nous fait hier au lieu de mardi, afin de me permettre de partir le soir et de ne pas obliger Des Lyons et Poisson à venir mardi à Angers pour un seul cours. Une bonne nouvelle se répand dans l’après-midi : le général André est malade et ne viendra pas dimanche ici ! Tête de Jagot et des socios angevins ! Ah, ces bons blocards ! Mais cela ne fait pas l’affaire de notre sympathique préfet M. de Joly, car ce joli monsieur, à moitié mort à la pensée qu’il n’y aura pas une Excellence à montrer dimanche aux Angevins, est parti illico pour Paris afin de s’assurer pour dimanche de la personne d’un ministre ; n’importe lequel, les blocards angevins, au besoin, accepteraient de frayer avec les poux de Pelletan ; cependant, ils tâcheront d’avoir Rouvier ; quelle frousse, Messieurs les blocards ; pas de ministre dimanche à Angers, quel désastre !!!
Nous faisons nos adieux à Tante Josepha et à Nénette que nous retrouverons à Angers à notre retour de Biarritz, et à l’oncle Paul que nous ne reverrons qu’au mois de juin lorsqu’il reviendra d’Alger pour assister à la 1ère communion de Nénette. Maman et moi nous partons par le train de 8h14 ; nous avons failli manquer le train parce que m’étant aperçu une fois arrivé à la gare que je n’avais pas de casquette de voyage, je suis rentré en ville pour en acheter une ; je me mets, en compagnie de M. Buston que je rencontre, à la recherche d’un chapelier aux environs de la gare, et je réussis à en trouver un rue Hoche ; au moment où j’arrivais à la gare, il était 8h12 et je me croyais en avance parce que Papa m’avait dit que le train partait à 8h24 ; mais, pendant que je cherchais un chapelier, il a appris que le train partait à 8h14, d’où affolement de Papa et Maman ; enfin, nous courrons comme des fous, et Maman et moi nous montons en wagon à la dernière minute (on fermait les portières). Nous allons d’un seul trait jusqu’à Poitiers où nous arrivons à minuit passé ; là, nous attendons l’express pour Bordeaux que nous prenons à 2h16, nous entrons dans un compartiment rempli de petits garçons élèves de l’ancien Collège des Jésuites de Tours ; nous sommes à Bordeaux à plus de 6h du matin, et nous en repartons après avoir déjeuné à 7h31 ; cette fois, nous faisons route avec plusieurs malheureuses religieuses du Sacré-Cœur, dont le pensionnat d’Angoulême va être fermé par ordre du défroqué ; chassées de France, elles vont s’établir à Saint-Sébastien dans ce pays espagnol si hospitalier qui a déjà recueilli tant de proscrits français depuis quelques années ! Que c’est triste… ! Les autres voyageurs qui font route avec ces pauvres exilées ne peuvent contenir leur indignation en présence des attentats à la liberté que commet chaque jour la bande de malfaiteurs qui s’est emparée du gouvernement ; inutile d’ajouter que nous faisons chorus avec eux ! Nous arrivons à Biarritz à 11h ¾ par une averse à l’Hôtel de l’Europe, on nous donne deux chambres voisines, au premier. L’après-midi, le temps se lève et je puis me promener un peu, je remarque de grands changements survenus à Biarritz depuis novembre 1900 ; d’abord, le Casino municipal, que l’on commençait à peine à construire alors sur la grande plage, entre les deux parties de l’établissement de bains, et qui est terminé depuis longtemps ; je le trouve massif, sans aucun style, déjà délabré par l’air de la mer, il obstrue la vue, si belle, que l’on avait là, il a l’air « provisoire », « bâtiment d’exposition » ; il est, à l’extérieur, aussi antiesthétique que possible ; la nouvelle église Sainte-Eugénie, qui est à peu près terminée, est jolie, mais pas assez grande ; enfin, dans notre quartier des thermes salins, une foule de villas nouvelles, la plupart fort belles, ont été construites.
Le casino de Biarritz d’après une carte postale de 1904 – Cartorum.fr
Biarritz, dimanche 27 mars 1904
Je vais avec Maman à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je me promène sur la plage, je vais voir M. Tétard ; après les vêpres, je vais voir Roger de Bréon, à la maison Nartus où il est encore pour longtemps, car il n’a pas encore commencé la seconde partie de son traitement salin ; nous nous promenons assez longtemps ensemble ; le temps est charmant.
Semaine du 28 au 31 mars 1904
Biarritz, lundi 28 mars 1904
Le matin, je me promène du côté du phare. L’après-midi, je me promène, avec Maman et Bréon, dans le quartier de la villa puis à la plage. Le soir, nous assistons au sermon à Sainte-Eugénie.
Biarritz, mardi 29 mars 1904
Le matin, je vais à bicyclette à Anglet voir mon ancienne nourrice Didia que je trouve bien portante ; puis je prends ma première douche aux thermes salins. L’après-midi, je vais avec Maman voir Mme Tétard, qui nous fait visiter sa villa, puis Mme Laugier ; ensuite, je me promène avec Bréon ; il me propose de suivre demain, avec lui, en voiture, un drag qui partira de l’embouchure de l’Adour ; je ne demande pas mieux. Les journaux commentent beaucoup le vote abominable de la majorité sectaire de la Chambre ; ces affreux tyrans ont voté hier la loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste, même appartenant à une congrégation autorisée, et donnant au gouvernement un délai de 10 ans pour fermer toutes les écoles où enseignent des congréganistes (il est probable que si le pouvoir n’est pas bientôt arraché à ces sectaires, ils ne mettront pas 10 ans à accomplir leur œuvre abominable). Le Sénat va certainement voter, à son tour, avec entrain, cette nouvelle loi infâme dont s’enrichit la législation républicaine, et du même coup, voilà des milliers et des milliers de parents privés de la liberté de faire élever leurs enfants comme bon leur semble, des centaines de milliers d’enfants jetés sur le pavé, car les écoles officielles sont absolument insuffisantes pour les recevoir, enfin le budget d’un très grand nombre de communes grevé de lourdes charges pour la construction de nouveaux édifices scolaires, sans que celles-ci n’aient été consultées, car cette majorité soi-disant démocratique a refusé de consulter les municipalités par voie de référendum, comme l’ont demandé les députés de la droite. Et voilà comment, sous la R.F., on sait supprimer une liberté !
Mais la lecture des journaux, depuis 2 jours, m’apporte une bonne nouvelle ; c’est celle de la réunion de l’Action libérale populaire qui a eu lieu à Vannes et à laquelle 6000 personnes assistaient. Là, M. de Lamarzelle, sénateur royaliste du Morbihan, et défenseur intrépide au Sénat de la liberté religieuse, a prononcé un discours qui est un éloquent appel à l’union entre tous les Catholiques, sur le terrain purement catholique, et « sans abdication de la moindre parcelle des convictions politiques de chacun, sans renonciation, en quoi que ce soit, au but poursuivi, ni aux moyens de l’atteindre » ; et M. Piou, président de l’Action libérale populaire, ancien député rallié, qui présidait la réunion, a ratifié dans son discours les paroles du sénateur royaliste. C’est là, je crois, un événement extrêmement important, car il y a de bonnes raisons de penser que cette attitude de l’Action libérale est inspirée par le pape Pie X ; celui-ci, semble-t-il, ne demande pas, comme Léon XIII, aux Catholiques français d’accepter la république et de combattre sur le terrain républicain, ce qui était impossible car il était certain que les Catholiques monarchistes, les plus nombreux et les plus influents, n’accepteraient pas une pareille direction, incompatible avec leurs opinions politiques et leurs traditions, et ce qui, d’ailleurs, bien loin d’unir les Catholiques, n’a fait que les diviser, mais il leur demande seulement de s’unir, sur le terrain catholique, pour la défense de leur foi commune, quelles que soient, d’ailleurs, leurs opinions politiques, et sans aucun renoncement à ces opinions ou aux moyens de les faire prévaloir. Voilà le véritable terrain d’entente, et si les Catholiques le comprennent, ils seront bientôt les plus forts.
Coupure de presse autour de la manifestation de Vannes, collée dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch au 29 mars 1904
Il est certain qu’une attitude nouvelle vis-à-vis du gouvernement français a été adoptée à Rome ; la preuve en est dans le discours prononcé par le pape devant les cardinaux venus le 18 mars lui présenter leurs vœux à l’occasion de sa fête, et où il flétrit avec énergie la persécution religieuse qui sévit en France. Je suis, je l’avoue, très heureux de l’union qui semble devoir se faire entre tous les Catholiques sur le terrain catholique ; la chose, d’ailleurs, n’est pas si difficile ; elle a été réalisée dans l’Association catholique de la Jeunesse française, elle est réalisée, en Maine-et-Loire, dans « les comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il y a longtemps que je la désirais (voir mon journal du 27 février dernier), car je le crois sincèrement, là est la véritable tactique qui nous donnera la victoire.
Biarritz, mercredi 30 mars 1904
Ce matin, la pluie et le vent font rage ; force m’est de renoncer à suivre le drag ; mais j’apprends qu’il y en aura un autre mardi prochain, j’espère bien ne pas le manquer. En revenant de ma douche, je rencontre Madame Rivals, qui est en ce moment à la Villa Inès avec sa sœur la générale Courbebaisse ; elle m’apprend que leur mère Mme Jaume, née de Descallar, qui est notre parente par les Descallar[28], et qui est ici aussi, est très malade ; elle a failli succomber, il y a quelques jours, à une congestion pulmonaire et n’a été sauvée que grâce à une saignée pratiquée par le docteur de Lostalot ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Rivals. Je vais aussi au pont de la Vierge pour jouir du spectacle de la tempête qui, coïncidant avec la grande marée d’équinoxe, est merveilleuse ; de tous côtés, on ne voit que vagues monstrueuses, véritables montagnes d’eau, se jeter avec furie contre les rochers et rejaillir en nuages d’écume ; ce spectacle, que j’ai vu bien d’autres fois, est tellement beau que, pour y assister, je brave la pluie et le risque d’être inondé par les vagues. À 5h, je me confesse au P. Tapie.
Biarritz, jeudi 31 mars 1904 (jeudi saint)
Je fais la sainte communion à 8h avec Maman. Je reviens à Sainte-Eugénie pour l’office à 10h. L’après-midi, malgré la pluie qui continue, je vais avec Maman à Bayonne pour voir les reposoirs de la cathédrale et des autres églises. Au retour, je vais encore admirer la tempête, aussi belle qu’hier, à la grande plage, au rocher de la Vierge, à la côte des Basques, etc. Le soir, nous allons au chant du stabat à Sainte-Eugénie.
Avril 1904
Semaine du 1er au 3 avril 1904
Biarritz, vendredi 1er avril 1904 (vendredi saint)
J’assiste à l’office à Sainte-Eugénie ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, à 3h ½, je vais avec Maman au chemin de la Croix ; j’y vois la pauvre reine Nathalie de Serbie, veuve de Milan, et mère du malheureux roi Alexandre Obrenovitch, assassiné l’année dernière ; la reine est catholique depuis quelques années ; elle suit très dévotement les offices de la semaine sainte.
La reine Nathalie de Serbie en 1882 – Wikipédia
Biarritz, samedi 2 avril 1904
J’assiste, avec Maman, au long office du samedi saint à Sainte-Eugénie ; j’y vois encore la reine Nathalie. Ensuite, je vais prendre ma douche pendant que Maman prend son bain. Le temps est superbe ; aussi, l’après-midi, je vais avec Bréon prendre quelques vues. Ensuite, je vais voir avec Maman mes cousins Rivals et Courbabeiasse ; je fais la connaissance de cette dernière. Mme Jaume va un peu mieux.
Biarritz, dimanche 3 avril 1904 (jour de Pâques)
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ¼. Je retourne à la grand’messe, puis je vais prendre ma douche. À midi ½, Maman et moi allons déjeuner chez la famille Laugier. Au retour, nous trouvons à l’hôtel les cartes de Mme Rivals et de mon cousin Albert de Romeu, fils de Mme Courbebaisse, de son premier lit. Nous les retrouvons au rocher de la Vierge ainsi que ma cousine Jeanne Courbebaisse ; nous nous promenons un moment ensemble puis nous retrouvons à la plage le général et Mme Courbebaisse avec lesquels nous nous asseyons un moment. J’ai fait aujourd’hui la connaissance du général, de sa fille et d’Albert de Romeu[29] ; je les trouve tous très aimables. Nous allons ensuite au sermon et au salut, puis je vais voir Bréon. Le soir, avec Bréon, je révèle les photos prises hier ; je crois qu’elles ne seront pas trop mal.
Le général Henri Courbebaisse (1849-1935) – Base de données généalogique Pierfit (http://gw.geneanet.org/pierfit)
Semaine 4 au 10 avril 1904
Biarritz, lundi 4 avril 1904
Le matin, je me promène et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais avec Bréon à Bayonne assister à une course landaise ; ce n’est pas très amusant ; ensuite, nous allons goûter à la chocolaterie Casenave.
Biarritz, mardi 5 avril 1904
Le matin, à 9h ½, je pars en voiture avec Bréon pour Arbonne où est fixé le rendez-vous du drag que nous voulons suivre. C’est à 11h ¼ que les cavaliers (quelques-uns en habit rouge) et les amazones qui doivent y prendre part se trouvent réunis ; je prends une vue du groupe. Le drag a pour but Saint-Jean-d’Anglet ; nous nous dirigeons en voiture vers ce point, et, de temps en temps, nous apercevons le drag qui marche bien. Nous sommes de retour à Biarritz à 1 heure. L’après-midi, je prends quelques photos avec Bréon et Jeanne Courbebaisse, puis je vais voir Mme de Violet avec Maman ; le soir, je vais révéler mes plaques dans le laboratoire du fils Laugier que celui-ci met aimablement à ma disposition.
Biarritz, mercredi 6 avril 1904
Le matin, je me promène au bord de la mer à bicyclette, je lis mon journal et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je pars par le tramway de 2 heures avec Maman et Jeanne Courbebaisse pour Anglet ; nous allons au fronton du Brun, où a lieu une belle partie de pelote à chistera ; Bréon nous y rejoint un peu plus tard ; il y a le camp français et le camp espagnol ; le principal pelotari français est le fameux Chiquita ; il fait des tours de force, mais il est mal secondé par ses deux partenaires, et, après une lutte émouvante, c’est le camp espagnol qui est vainqueur ; nous rentrons par le train de 6h. Le soir, nous avons Bréon à dîner ; il passe ensuite la soirée avec nous au salon jusqu’à 11 heures.
Biarritz, jeudi 7 avril 1904
Il fait mauvais temps aujourd’hui ; le matin, je prends ma douche. L’après-midi, je fais quelques visites : le P. Tapie, l’abbé Guilhamet, Mlle Simons (je ne rencontre pas ces derniers), M. Tétard. Le soir, je reçois une dépêche de M. Frogé me demandant de lui faire remettre le répertoire des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul dont il a besoin pour des convocations ; aussitôt, j’écris à Marie de le prendre et d’aller le lui porter, et je lui écris pour lui accuser réception de son télégramme ; à peine avais-je jeté ces deux lettres à la boite de la petite gare qu’une seconde dépêche arrive (moins d’une heure après la 1ère) me disant que M. Frogé a retrouvé le répertoire et de considérer la 1ère dépêche comme non avenue. Il n’est plus temps, Marie en sera quitte pour une course inutile.
Biarritz, vendredi 8 avril 1904
Le matin, par un temps splendide, je vais photographier la villa Sainte-Cécile, puis je prends ma douche. L’après-midi, je vais voir, avec Maman, le docteur de Lostalot, puis je reste un bon moment sur la grande plage à jouir du spectacle de la mer et de la foule répandue sur le sable, qui rappelle l’animation de la grande saison. Je termine la soirée en passant deux heures assis sur un banc près du rocher de la Vierge à lire, en contemplant, de temps en temps, le grandiose panorama dont on jouit de cet endroit, les premiers chapitres d’un roman de Lichtenberger, La mort de Corinthe, que Bréon m’a prêté ; c’est un intéressant roman historique sur l’époque de l’asservissement de la Grèce par les Romains. Le soir, je révèle les photos de la villa, qui sont nettes, mais un peu pâles.
Le Rocher de la Vierge à Biarritz – Carte postale de 1904 (Site fortunapost.com)
Biarritz, samedi 9 avril 1904
Le matin, avant la douche, je vais à bicyclette voir Didia à Anglet. L’après-midi, je vais au rocher de la Vierge passer plusieurs à lire et à une partie de pelote. Le soir, avec Maman et Bréon, je vois passer la retraite en musique et aux flambeaux qui inaugure les fêtes de Biarritz-printemps ; elle est manquée ; au contraire, les maisons sont bien décorées et illuminées.
Biarritz, dimanche 10 avril 1904
Je ne prends pas de douche aujourd’hui ; je vais avec Maman à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, je vais voir passer avec Bréon la cavalcade historique qui représente l’entrée à Biarritz de la belle Corisande qui va voir à Pau son ami Henri de Navarre ; elle est reçue par la reine des reines biarrotes, jeune ouvrière de Biarritz élue reine par ses compagnes ; la cavalcade est favorisée par le temps, et assez réussie ; elle manque cependant un peu de couleur du temps, car j’ai remarqué dans le cortège des uniformes 1er Empire ! Le soir, nous nous amusons à regarder les danses populaires.
Semaine 11 au 17 avril 1904
Biarritz, lundi 11 avril 1904
Le matin, je vais faire de nouvelles photos de la villa que je révèle le soir même ; elles sont bonnes, mais mon révélateur, qui ne vaut rien, les gâche ; c’est décourageant ! L’après-midi, nous avons la visite de Didia, qui est dans la misère, et qui nous demande de lui avancer 2000 fr. qui lui serviront à désintéresser les créanciers de la succession dont elle a hérité ; de cette façon, la maison et le champ dont elle a hérité et qu’elle habite ne seront pas vendus, et elle pourra vivre tranquille ; d’ailleurs, cet emprunt serait gagé sur cette maison et ce champ, et elle nous paierait les intérêts de la somme ; nous lui promettons d’écrire à Papa pour lui demander d’y consentir et, en attendant, Maman lui donne un petit secours. Ensuite, je vais avec Maman et Bréon à la bataille de fleurs qui a lieu au square de la grande plage par un soleil éclatant et une chaleur gênante ; les voitures et les automobiles sont très bien décorées et, pendant deux heures, on ne voit que bouquets lancés par les voitures les unes sur les autres ou par les spectateurs aux jolies conductrices des voitures, et vice-versa ; pour mon compte, j’en ai jeté au moins cinquante. Ensuite, je vais lire au rocher de la Vierge. Les fêtes de Biarritz-printemps se terminent par un bal masqué au casino ; les entrées sont de 10 fr., mais j’ai eu la bonne fortune de recevoir une invitation du comité ; je ne puis pas en profiter, n’ayant ici ni habit, ni smoking, ni rien de ce qu’il faut pour ce bal ; je me contente d’aller le soir, avec Bréon, au casino voir l’aspect du bal et entendre l’orchestre ; j’ai bien offert ma carte à Bréon ; mais pour la même raison que moi, il ne peut pas en profiter. À vrai dire, je ne suis nullement désolé de ne pouvoir assister à ce bal, car il y aura un grand mélange, non seulement la petite bourgeoisie et le commerce biarrots s’y portent en foule, mais on est exposé à danser avec des demi-mondaines, ce qui, même à Biarritz, est embêtant.
Biarritz, mardi 12 avril 1904
Le matin, je lis mon journal, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais, avec le fils Laugier, qui emporte son appareil, photographier la villa ; je prends aussi une vue avec le mien ; tout cela par une chaleur accablante (il y a 27° à l’ombre !) ; les photos, que nous révélons tout de suite, sont toutes réussies. Je termine ma journée en lisant pendant deux heures sur un banc près du rocher de la Vierge. Le soir, avec Bréon, je vais entendre au casino une charmante opérette Miss Helyett, qui est assez bien jouée et fort bien chantée ; je rentre à minuit et demi.
Biarritz, mercredi 13 avril 1904
Il fait un peu moins chaud qu’hier ; j’en profite pour aller à bicyclette à Bayonne voir le notaire de Didia, Me Blaise ; quand je suis à Bayonne, j’apprends que ce notaire habite Biarritz ! Je vais voir mon ancien professeur de philosophie, le chanoine Lurde ; je le rencontre au moment où il sortait de chez lui pour aller au Lycée de Marracq ; je l’y accompagne et nous pouvons ainsi causer longuement ; je rentre à Biarritz par la route des Cinq-cantons et du phare, que j’ai si souvent suivie en 1900 quand j’allais à Bayonne prendre mes leçons de philosophie avant l’examen de novembre, la même d’ailleurs, par laquelle j’étais parti. L’après-midi, je vais avec Maman chez Me Blaise avec qui nous causons des affaires de Didia ; mais nous reviendrons afin de causer avec son premier clerc qui est plus au courant de ces affaires ; nous allons faire une longue visite à M. et à Mme Tétard qui nous invitent à déjeuner pour samedi ; puis je vais prendre ma douche. Nous nous décidons à aller demain à la frontière voir passer le corps de la reine Isabelle d’Espagne qui est parti aujourd’hui de Paris ; un bataillon français lui rendra les honneurs à Hendaye et un bataillon espagnol à Irun ; le bruit a même couru que le roi serait à la frontière.
Biarritz, jeudi 14 avril 1904
Nous partons, Maman et moi, par le train de 9h37 pour Irun ; en arrivant à Hendaye, nous apprenons par des officiers français qui sont encore sur le quai de la gare, que le train royal est passé depuis une heure ; c’est bien ennuyeux, et le Courrier de Bayonne qui annonçait hier soir qu’il passerait à Hendaye vers 11 heures étaient bien mal renseigné ; si j’avais su cela, je serais parti à bicyclette ce matin à 5h comme me l’a conseillé le jeune d’Armagnac, fils du général qui commande à Bayonne, que j’ai rencontré hier sur la plage. Quand nous arrivons à Irun, nous voyons en gare le train royal avec le fourgon qui contient le corps de la reine Isabelle ; on voit très bien ce cercueil enveloppé du drapeau espagnol ; la chapelle ardente est très simple. Il y a dans la gare une foule énorme venue pour assister à l’arrivée du funèbre convoi ; on la laisse circuler très librement et c’est à peine s’il y a quelques carabiniers royaux pour maintenir l’ordre ; tant il est vrai qu’en Espagne où on parle moins de démocratie qu’en France, les mœurs sont beaucoup plus démocratiques ; ce n’est pas la première fois que je fais cette remarque ; se figure-ton de quelle armée d’agents de police et de gendarmes serait entouré en France le cercueil d’un simple ministre de la république ?
Le train repart d’Irun pour l’Escurial à midi ; un bataillon espagnol vient se ranger, musique en tête et drapeau voilé de crêpe, sur le quai de la gare devant le train ; le prince des Asturies, beau-frère du roi et chargé de le représenter, en descend et passe cette troupe en revue entouré des officiers de sa suite ; c’est un grand et bel homme. Quand le train se met en mouvement, la musique joue une marche funèbre ; le prince se met à la portière de son wagon-salon et salue militairement, les princesses ne se montrant pas ; le spectacle est impressionnant, et, en présence du cercueil de cette reine chassée de son pays par la révolution et qui revient dans un pays pacifié et rendu à sa famille, je ne puis m’empêcher de penser à la dépouille mortelle de nos rois que personne ne rappelle d’exil ; hélas, oui, le corps de Charles X, celui du comte de Chambord, celui du comte de Paris, attendent en exil que la France les rappelle, et, moins raisonnable que l’Espagne, la France reste sourde ! Nous déjeunons au buffet d’Irun, puis nous allons, en nous promenant, à Fontarabie, et j’admire une fois de plus la beauté de cette frontière ; nous traversons, vers 4 heures, la Bidassoa sur une barque et, en attendant à Hendaye, le train de 5h 38, nous entendons un concert donné par la musique du 49e venue pour rendre, ce matin, les honneurs à la reine Isabelle. Nous sommes à Biarritz vers 7h.
Fontarabie (Espagne) – Carte postale de 1907 (site fortunapost.com)
Biarritz, vendredi 15 avril 1904
Le matin, malgré la pluie, je me promène, je vais voir Bréon et prendre ma douche. L’après-midi, Bréon, qui part demain matin, vient faire ses adieux à Maman ; je vais, avec Maman, à la villa Sainte-Cécile (avec la permission des locataires) pour voir quels travaux il peut y avoir à faire avant la grande saison, soit à la villa elle-même, soit au mobilier, ce n’est pas grand-chose ; je vais chez le notaire Blaise au sujet de Didia. Au rocher de la Vierge, je me fais arroser par une vague et je suis obligé de rentrer me changer. La perte du cuirassé russe Petraupawlosk englouti à la suite du choc d’une torpille dormante devant Port-Arthur avec 625 hommes et 2 amiraux : l’amiralissime Makharof et l’amiral Molas, cause une émotion énorme, d’autant plus qu’il paraît certain aujourd’hui que ce malheur n’a pas été produit par une torpille russe dont on avait perdu la trace comme on le disait hier, mais bien par une torpille japonaise déposée par un torpilleur à un point où l’escadre japonaise a habilement attiré l’escadre russe pendant une bataille navale ; l’échec de nos alliés est sérieux, car, en même temps que le Petraupawlosk, vaisseau amiral, perdu, ils ont eu un autre cuirassé (le Pobedian) très endommagé par une torpille, et un contre-torpilleur coulé complètement, et surtout la mort de l’amiral en chef est une perte énorme ; vraiment, la flotte russe n’a pas de chance depuis le début de la guerre ; heureusement pour nos amis qu’ils disposent sur terre d’une grande supériorité sur leurs ennemis. Et c’est le moment où se passent des événements extérieurs d’une telle gravité que notre gouvernement de malfaiteurs publics choisit pour frapper les amiraux Bienaimé et Ravel, soupçonnés d’avoir dénoncé une partie des turpitudes du ministre Pelletan, et pour obliger le colonel Marchand, le glorieux héros de la mission Congo-Nil, toujours traité de suspect par la république que tout rayon de gloire offusque, comme le jour aveugle une chouette, à donner sa démission, et pour essayer de le rabaisser aux yeux de l’opinion en faisant croire que cette démission est dictée par des motifs d’intérêt ; infâme république, et malheureuse France !
Le cuirassé russe Petropavlovsk – Wikipédia
Biarritz, samedi 16 avril 1904
Le matin, je vais à Bayonne retenir ma place pour la représentation de Cyrano de Bergerac lundi soir, et voir, à la conservation des Hypothèques, de quelles hypothèques est grevée la maison que Didia voudrait nous donner en gage si nous lui prêtons 2000 fr. ; il y en a 3 (pour 3500 fr. environ). L’après-midi, je me promène au bord de la mer, je vais me confesser, etc. À midi, nous déjeunons chez M. et Mme Tétard.
Biarritz, dimanche 17 avril 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½, puis je me promène aux environs du phrase jusque vers 11h ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais voir Mme Rivals et je reste longtemps sur la plage ; je vais au salut à 6h ½.
Semaine 18 au 24 avril 1904
Biarritz, lundi 18 avril 1904
Le matin, je vais à bicyclette chez Didia pour lui expliquer que le Tribunal de Bayonne ordonnera, dans un mois environ, la liquidation de la succession « du vieux » et qu’il lui reviendra 3000 fr., d’après ce que nous a dit le notaire ; elle n’a donc pas besoin d’emprunter tout de suite, elle verra plus tard. L’après-midi, je vais voir avec Maman le docteur de Lostalot, les Tétard, le P. Tapie, puis je reste sur la plage. Le soir, je vais voir jouer à Bayonne Cyrano de Bergerac par la troupe Henri Hertz ; la belle comédie héroïque de Rostand est bien interprétée par la plupart des acteurs. Je suis très heureux de connaître cette pièce, et je ne m’étonne pas du succès énorme qu’elle a eu ; car elle est d’allure « bien française ». Ces fameux cadets de Gascogne sont l’incarnation de notre vieille race française avec ses qualités et même avec ses défauts ; à certains passages, le public applaudit avec enthousiasme ; alors, on sent vibrer l’âme française, la vraie, celle qui n’a pas été empestée par le souffle délétère qui est venu, il y a un siècle et demi, de Judée en passant par l’Angleterre et par Genève, et on se dit que cette âme française, qui n’est pas mort mais seulement endormir, aura peut-être un de ces soudains et terribles réveils dont elle est coutumière, et balaiera dans un élan d’indignation les parasites qui la croient empoisonnée.
Pendant un entracte, les journaux de Paris étant arrivé, j’achète La Libre parole et L’Autorité ; je tombe bien, car je trouve dans L’Autorité un article, le premier, celui de Cassagnac, qui me cause le plus vif plaisir ; c’est le récit d’une audience que le royaliste français Paul Dimier, de l’Action française, a obtenue de Pie X. Comme M. Dimier entretenait le pape de la politique du ralliement prêchée par Léon XIII et de ses désastreuses conséquences, le pape lui a dit que les Catholiques français devaient s’unir sur le terrain catholique, mais qu’ils sont absolument libres dans leur action politique. Les propres paroles de Pie X sont les suivantes : « Mais de savoir si le gouvernement restaurateur de l’ordre, celui que, devenus maîtres, ils devront établir, doit être république, Orléans, Bonaparte, c’est une chose où Rome n’a rien à dire, et qui ne regarde qu’eux seuls, Catholiques et Français ». J’avoue qu’à la joie que m’inspire la manière de voir qui prévaut à Rome et qui est, je crois, un gage de victoire pour les Catholiques français, se même pour moi une certaine satisfaction personnelle, car, depuis que je suis capable de réfléchir sur les choses politiques, j’ai toujours été très hostile à l’opinion de ceux qui désertaient l’opposition monarchique pour passer à la république et couvraient leur reculade du prétexte des directions pontificales ; j’ai eu sur ce point de très vives discussions avec des prêtres, avec des Jésuites même ; je leur ai toujours soutenu que les directions politiques de Léon XIII n’obligeaient personne, car le pape ne peut rien ordonner en matière politique, et je suis heureux et fier de voir le pape Pie X lui-même prononcer des paroles qui sont la confirmation éclatante de mon opinion. Je rentre après la représentation par un train B.A.B spécial et je me douche à 1h ½.
Bordeaux, mardi 19 avril 1904
Le matin à Biarritz, je me promène et je fais mes adieux à la mer ; ce n’est pas sans regret que je vais m’éloigner de cette charmante station de Biarritz, à laquelle tant de souvenirs déjà vieux m’attachent et où je viens de passer de si agréables vacances de Pâques ; mais le moment est venu de reprendre mes occupations ordinaires et mes études. Nous prenons l’express de 2h07 qui nous amène à Bordeaux à 6h, nous descendons, comme d’habitude, à l’Hôtel de Toulouse.
Bordeaux, mercredi 20 avril 1904
Le matin, je vais avec Maman à Saint-André, puis nous faisons diverses commissions. L’après-midi, nous faisons une visite à la famille Dourdin qui nous invite à dîner pour ce soir, et à notre vieille cousine Mme Van den Zande, née d’Appat ; je fais sa connaissance ainsi que celle de sa fille Mlle Marthe Van den Zande[30]. Ensuite, je me promène jusqu’à 6 heures. À 7h, nous allons dîner chez les Dourdin ; en même temps que nous, ils ont M. Fabre, le beau-père de leur fille. Je revois avec beaucoup de plaisir mon ami Roger Dourdin.
Angers, jeudi 21 avril 1904
Nous partons de Bordeaux par l’express de l’État de 8h45 et nous arrivons ici à 4h35 de l’après-midi. Nous retrouvons Papa et Bonne Maman arrivés avant-hier du Roussillon et Philomène qu’ils ont prise au passage à Angoulême où Marie-Thérèse l’a accompagnée. Bonne Maman se porte admirablement.
Angers, vendredi 22 avril 1904
Je reprends mes cours ; j’en ai 3 aujourd’hui. Après le dernier cours, je vais voir M. Frogé qui me charge de faire un rapport sur la situation générale des conférences de l’Anjou en 1903 que je devrai lire à l’assemblée commune des conférences d’Anjou et de Touraine qui aura lieu après-demain à l’occasion du pèlerinage à Candes (Indre-et-Loire) ; quelle tuile, et je n’ai pas de temps à perdre ! Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; elles ont reçu de bonnes nouvelles de l’oncle Paul qui est arrivé lundi à Alger. Le soir, j’assiste avec Papa au Cirque à deux conférences, l’une du docteur Barrault sur le récent traité franco-anglais qui, sans doute, consacre sur certains points de grands avantages pour nous, mais qui nous oblige à consentir aussi de durs sacrifices ; le docteur Barrault ne semble voir que des avantages à ce traité et, surtout, il a le tort de tomber dans la note humanitariste et pacifiste à outrance ; la seconde, de M. Jamet, commissaire de la Marine en retraite, sur les souvenirs d’une croisière en Extrême-Orient, ne m’apprend rien du tout.
Angers, samedi 23 avril 1904
Je passe ma journée à faire le rapport sur la situation générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul de l’Anjou en 1903 ; je le termine dans l’après-midi ; je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 24 avril 1904
Je pars avec papa, par le train de 6h33, pour Saumur ; beaucoup de membres des conférences, ainsi que Mgr Rumeau, partent en même temps. Nous nous réunissons, à Saumur, aux membres de la conférence de cette ville et à ceux de la Touraine, et nous partons tous ensemble, dans un train spécial organisé par la Compagnie des Tramways de Saumur et extensions, pour Montsoreau ; là, nous descendons du train, et à la limite des communes de Montsoreau et Candes, qui est aussi celle des deux départements de Maine-et-Loire et d’Indre-et-Loire, et, par conséquent, des deux diocèses, le clergé de Candes nous attend avec croix et bannière, et nous allons processionnellement à Candes. Nous y arrivons à 10 heures, et, dans la magnifique basilique en style transition du roman au gothique, Monseigneur dit la messe à laquelle nous communions, puis fait une instruction. Après la messe, on va se promener sur la terrasse du château de Mme Caillaux, qui a mis sa cour à notre disposition pour y dresser la tente où a lieu le banquet, et nous admirons le merveilleux point de vue sur la vallée de la Loire, le confluent de la Vienne, les îles vertes qui sortent de la nappe argentée du fleuve comme des émeraudes qu’on aurait posées sur la surface polie d’un miroir, c’est féérique et, vraiment, j’envie le sort de ceux qui ont une habitation dans une aussi belle situation. Le banquet, médiocrement servi, dure jusqu’à 1 heure à peu près ; il a été retardé par un accident tragico-comique : un cheval affolé est entré sous la tente, a renversé une table et brisé une grande quantité de vaisselle ; on voit dans la cour un monceau de débris. Monseigneur est obligé de nous quitter au milieu du déjeuner parce qu’il veut reprendre à Saumur le train de 1h40 afin d’être à la cathédrale d’Angers au moment où on chantera le miserere en expiation de la dernière canaillerie du gouvernement, l’enlèvement des crucifix de tous les prétoires, ordonné par une circulaire ministérielle, le vendredi saint ! Il ne pourra donc pas assister à la séance plénière des conférences d’Anjou, de Touraine et même du Poitou qui a envoyé quelques représentants. Cette séance a lieu à 2h moins le quart et dure jusqu’à 2h ½ ; j’y lis mon rapport. On part de Montsoreau à 3h et nous prenons à 4h03 l’express à Saumur pour Angers. Ici, le soir, je vais porter les bons aux pauvres ; Tante Josepha et Nénette viennent passer la soirée avec nous. Nous racontons notre intéressant pèlerinage aux lieux où mourut Saint-Martin.
Château de Montsoreau – Wikipédia
Semaine 25 au 31 avril 1904
Angers, lundi 25 avril 1904
C’est cette semaine que je vais passer pour la seconde fois devant le conseil de révision ; Papa et Maman voudraient faire des démarches afin d’obtenir que je sois de nouveau ajournée ; mais je ne veux pas ; j’aime bien mieux être pris et avoir fini plus tôt mon service militaire. Le matin, je vais me faire couper les cheveux. Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » que j’ai commencée avant les vacances et que je dois lire lundi prochain à la Conférence Saint-Louis. Le soir, Conférence Saint-Louis ; travail de De Laujardière sur la condition de la classe ouvrière en 1789. On s’entretient beaucoup de l’apostasie que le président Loubet est en train d’accomplir à Rome ; ce triste sire, en rendant visite au roi d’Italie dans la ville des papes, accomplit la consigne que lui a tracée la franc-maçonnerie internationale ; il est le premier chef d’un État catholique qui ait consenti à offenser gravement le pape en venant rendre visite au prince usurpateur dans le lieu même de son usurpation ; c’est là une véritable abdication du rôle douze fois séculaire de la France de protectrice de la Papauté. Je ne comprends pas comment les députés et sénateurs catholiques ont pu, en conscience, voter les crédits nécessaires pour ce voyage ; qu’on ne me dise pas que cette visite n’est qu’une question de simple politesse sans intention désobligeante pour le pape ; non, car, s’il en était ainsi, Loubet n’avait qu’à aller voir Victor-Emmanuel dans une ville dont ce dernier est le souverain légitime, à Turin par exemple ; mais en allant à Rome, il est clair que le président de notre république athée fait de propos délibéré une grave injure au pape, seul souverain de la Ville Éternelle. Il n’y a, du reste, rien d’étonnant à cela ; c’est dans le programme franc-maçon qui est celui de la R.F.
Angers, mardi 26 avril 1904
Cours habituels ; Tante Josepha et Nénette viennent déjeuner avec nous. Le soir, congrégation.
Angers, mercredi 27 avril 1904
Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour Saint-Louis. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier.
Angers, jeudi 28 avril 1904
À 8h ½, je vais à la Préfecture subir, pour la seconde fois, l’épreuve du conseil de révision ; en m’y rendant, je suis persuadé que ce n’est là qu’une formalité et que je vais être déclaré « bon pour le service », ce que, d’ailleurs, je désire ; erreur ! À mon grand étonnement, je suis encore ajourné pour palpitations du cœur, dit le major ; c’est, précisément, une chose dont je ne m’étais jamais aperçu ; du reste, la proportion des ajournés est énorme ; question budgétaire ! Cette décision du conseil de révision me contrarie vivement, je voulais faire mon service cette année afin d’en être débarrassé le plus tôt possible, c’est pour cela que je n’ai pas voulu que Papa et Maman fissent de démarches afin de me faire ajourner comme ils le désiraient ; voilà, une fois de plus, mon plan détruit ; ce qui me désole c’est que j’aurais pu, si je n’avais pas été ajourné l’année dernière, sortir de la caserne avant 22 ans, que j’aurais fait déjà plus de la moitié de mon temps de service, et que, par suite de mon second ajournement, je serai encore à la caserne à près de 24 ans ! J’ai grandi de un centimètre depuis l’année dernière. À quelque chose malheur est bon cependant, car, par suite de mon ajournement, je pourrai, si je n’ai pas d’échec, achever mes études de doctorat avant d’entrer à la caserne, je pourrai même, en me pressant, soutenir ma thèse avant. Après le conseil et l’après-midi, j’assiste aux cours de doctorat qui auront lieu, pendant quelque temps, le jeudi au lieu du vendredi. Dans l’après-midi, Maman, inquiète qu’on m’ait ajourné pour palpitations du cœur, fait appeler le docteur Sourice pour m’examiner ; il m’ausculte avec le plus grand soin et déclare que mon cœur bat d’une façon absolument normale et qu’il ne comprend pas qu’on m’ait ajourné pour ce motif. Il dit que les majors ont reçu l’ordre de se montrer très difficile et d’ajourner beaucoup de jeunes gens, et qu’ils prennent prétexte des moindres choses pour proposer l’ajournement ; peut-être, au moment où j’ai été examiné, étais-je un peu émotionné, ce qui faisait battre mon cœur plus fort que de coutume, ou bien ces palpitations, vraies ou fausses, venaient-elles de ce que, dans la tenue plus que sommaire où je me trouvais, je grelottais. Quoi qu’il en soit, il nous rassure pleinement et déclare qu’il m’aurait pris s’il avait été chargé de m’examiner. Le soir, séance extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour fêter la réception de notre directeur M. René Bazin à l’Académie française qui a lieu aujourd’hui. Catta lit le discours de réception de René Bazin et De Damas lit la réponse de M. Brunetière ; avant, pendant et après, par les soins du P. Barbier, on fait passer des glaces, des sandwiches, des gâteaux, du Champagne, des rafraîchissements de toutes sortes ; l’étendard de la conférence avait été arboré à la place qu’occupe ordinairement M. René Bazin ; en un mot, nous avons aujourd’hui une séance très réussie. Papa y était venu afin d’entendre les discours.
Angers, vendredi 29 avril 1904
Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour la Conférence Saint-Louis. Le soir, à l’Université, dans la salle Saint-Louis, j’assiste à une séance récréative : deux artistes jouent deux vaudevilles, deux scènes de Ruy Blas et récitent quelques monologues et chansonnettes sur l’estrade transformée en scène ; il y a aussi de la musique et on fait passer des rafraichissements ; tout est fini à 11 heures.
Angers, samedi 30 avril 1904
Je travaille toujours à mon étude pour Saint-Louis. L’après-midi, je vais avec Papa et Maman faire une visite au général Lelong que nous ne rencontrons pas, puis je vais me confesser. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Mai 1904
Semaine du 1er mai 1904
Angers, dimanche 1er mai 1904
Je vais, avec Papa, Maman et Philomène, à la messe de 7h à Saint-Serge ; j’y fais la sainte communion pour célébrer l’ouverture du Mois de Marie et prier pour les élections municipales qui ont lieu aujourd’hui. À 11h, je vais voter pour la première fois de ma vie ; dans ma section (la 4ème du canton nord-ouest), il y a en présence deux listes : l’une radicale-socialiste, composée de sectaires francs-maçons, dont le plus bel ornement est Jagot, l’ignoble directeur de l’affreux torchon qui s’intitule Le Patriote de l’Ouest ; l’autre, républicaine modérée, composée de gens qui se réclament de la liberté et qui promettent de la respecter ; dans ces conditions, la discipline antiministérielle oblige les conservateurs à soutenir cette dernière liste, c’est ce qu’ils font, sans enthousiasme, mais avec la conscience d’accomplir un devoir ; voilà pourquoi je vote pour la liste républicaine modérée bien qu’il me répugne énormément de donner ma voix, pour la 1ère fois que je vote, à des gens qui n’ont pas, à beaucoup près, toutes mes idées ; c’est un exemple d’union qu’il faut donner. L’après-midi, je fais visiter le Musée Saint-Jean à Maman et à Bonne Maman, puis je vais voir Hervé-Bazin que je ne rencontre pas (je vois un moment sa mère), Bonnet et Lucas, que je ne rencontre pas davantage. Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; puis, tous ensemble, nous assistons à la cérémonie d’ouverture du Mois de Marie à Saint-Serge. Ensuite, je vais avec Papa aux informations dans les bureaux du Maine-et-Loire ; nous apprenons que, dans notre section, il y a ballotage presque complet, un seul conseiller municipal sur cinq est élu, c’est le socialiste David, et encore ne l’est-il qu’à une voix de majorité ; il faudra donc revoter dimanche. Pour l’ensemble de la ville, sur 36 conseillers à élire 25 sont élus, dont 5 ministériels et 20 antiministériels ; parmi ces derniers, il y a 9 conservateurs qui sont passés sans concurrents et avec un nombre de voix en progrès sur 1900 ; le maire M. Charles Bouhier, qui s’était séparé des républicains avancés pour former une liste modérée et libérale, est élu ainsi qu’un membre de sa liste ; mais on remarque que les voix socialistes sont plus nombreuses qu’en 1900 dans les quartiers ouvriers, c’est là qu’est le gros point noir. À 10h, on reçoit par téléphone les résultats de Paris ; c’est dans un silence complet que M. Philouze enregistre les résultats transmis : environ 25 nationalistes, conservateurs ou royalistes élus contre une vingtaine de républicains, radicaux ou socialistes ; il y a de nombreux ballotages ; mais les nationalistes parisiens ont eu les succès de la journée et je crois qu’ils conservent leur majorité à l’Hôtel de Ville ; un siège a été gagné par un royaliste. Nous partons vers 10h ½. Demain, nous aurons des résultats plus complets.
Semaine du 2 au 8 mai 1904
Angers, lundi 2 mai 1904
Aujourd’hui arrivent un grand nombre de résultats, pas tous encore cependant. À Paris, les positions sont maintenues ; il y a 54 élus : 27 antiministériels, dont 7 conservateurs ou royalistes, 1 républicain libéral et 19 nationalistes, et 27 ministériels, dont la plupart sont des socialistes ; sur les 26 ballotages, environ les deux tiers, s’il y a de l’union, peuvent donner des résultats favorables à l’opposition nationaliste. Somme toute, c’est, à Paris, une mauvaise journée pour le ministère. En province, les résultats sont panachés : dans beaucoup de villes, le ministère est battu : à Nancy où la liste nationaliste est élue toute entière, idem à Caen, à Verdun, à Ajaccio ; à Nantes, il y a beaucoup de ballotages, mais, d’ores et déjà, 7 royalistes sont élus ainsi qu’un Catholique rallié ; à Poitiers, ballotage, mais plusieurs nationalistes sont passés ; idem à Rouen, au Havre. À Lille, ballotage, mais les républicains progressistes (c’est-à-dire antiministériels) arrivent en tête de beaucoup contre la municipalité socialiste sortante. À Béziers et à Cette, des listes d’opposition sont élues. Enfin, nouvelle qui nous fait grand plaisir, nous apprenons qu’à Perpignan, la liste dite « des intérêts perpignanais », liste progressiste, est élue toute entière, contre le conseil radical-socialiste sortant ; cette liste était soutenue par les conservateurs ; en tête arrive mon cousin le docteur de Lamer dont je suis loin de partager les opinions républicaines, mais qui était depuis longtemps l’adversaire des radicaux-socialistes de la Mairie ; c’est un beau succès. Dans le département de Maine-et-Loire, les conservateurs, non seulement ont conservé leurs positions mais ont battu plusieurs listes républicaines sortantes ; le journal de Maine-et-Loire se déclare enchanté du résultat des élections qui constitue un progrès sérieux pour les conservateurs. Il y a, il faut l’avouer, le revers de la médaille : le ministère, qui a partout soutenu les socialistes, est vainqueur à Tours, à Reims, à Remiremont, Sedan, etc. ; mais, si on examine bien l’ensemble des résultats, on constate que l’opposition a fait des progrès ; c’est très beau, car, en butte à une formidable pression gouvernementale, l’opposition pourrait déjà se féliciter d’avoir maintenu ses positions, à plus forte raison doit-elle se montrer heureuse d’avoir fait quelques progrès. L’après-midi, je vais prendre ma leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Lucas lit un travail sur Mgr Freppel[31] ; c’est une étude, fort bien faite, de la vie du grand évêque fondateur de notre université ; le conférencier ne peut, naturellement, faire autrement que de parler de Mgr Freppel homme politique, et, par conséquent, de ses opinions royalistes et de sa lutte contre les premières tendances de ralliement à la république qui se manifestaient, parmi les Catholiques, les dernières années de sa vie. Aussi, De Saint-Pern, qui est un rallié incorrigible, se hâte-t-il de demander la parole pour attaquer sur ce point le grand évêque d’Angers ; Lucas, Catta et moi, nous lui répondons. Après la conférence, les deux Du Réau, De La Morinière et moi, nous allons chez Lucas qui nous offre à boire en l’honneur de Mgr Freppel et de la cause royaliste !
Cours ordinaire. L’après-midi, après les cours, je vais chez M. Allard, membre du « comité paroissial de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » pour lui signaler un fait qui s’est produit dimanche au bureau de vote de la 4ème section et qu’il faudrait tâcher d’empêcher dimanche : les vieillards des Petites-sœurs des pauvres n’ont pas pu voter parce qu’on les a malmenés et qu’on leur a enlevé leur bulletin des mains. Je veux demander à M. Allard de les faire accompagner dimanche prochain ; il me semble que c’est au comité à faire cela ; comme ils sont plus de cinquante, cela en vaut la peine. Le soir, congrégation. Le Roussillon de lundi, qui nous arrive ce soir, nous apporte les résultats de notre département ; ils sont relativement bons : à Perpignan, d’abord, le succès que signalaient hier les journaux de Paris ; il a été remporté malgré des essais d’intimidation du parti adverse, qui avait organisé samedi soir une manifestation socialiste qui a parcouru les rues drapeau rouge en tête, au chant de l’Internationale, et qui a lapidé une maison ; ce succès n’en est que plus significatif ; il est dû aux Catholiques et aux monarchistes qui, discipline antiministérielle, ont voté en bloc pour la liste progressiste. À Ille, deux listes étaient en présence : une liste républicaine modérée, comprenant beaucoup de gens raisonnables, François Bau, Étienne Batlle, etc. et la plupart des membres de l’ancien conseil, et une liste anticléricale, dite liste du bloc républicain, comprenant les fortes têtes du Parti radical et radical-socialiste : Riboux, Gallia, Domenach, Ausseil, et les membres les plus avancés de l’ancien conseil ; eh bien ! La 1ère liste, grâce aux conservateurs, a été élue par une moyenne de 500 voix, et l’autre a obtenu une moyenne de 280 voix ; c’est un joli résultat, et le nouveau conseil est bien plus modéré que l’ancien. À Vinça malheureusement, on n’avait pas engagé la lutte, et l’ancien conseil républicain a été réélu. À Trouillas, Bélesta, Villefranche, le Vernet, des listes libérales sont élues ; dans plusieurs localités, les libéraux font passer un grand nombre de membres de leur liste : à Saint-Feliu-d’Availl et Céret notamment ; enfin, dans les communes de la Salanque, les conservateurs maintiennent hautement leurs positions. Dans un grand nombre de communes du département, les modérés reprennent le dessus sur les radicaux. Étant donné le manque d’organisation des éléments libéraux et conservateurs en Roussillon, je suis vraiment surpris du résultat assez bon de ces élections. Peut-être commence-t-on à être effrayé des conséquences de la politique combiste.
Angers, mercredi 4 mai 1904
Je travaille à la préparation de l’examen. L’après-midi à 5h ½, cours de religion.
Angers, jeudi 5 mai 1904
Le matin, je travaille dans ma chambre. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques. L’après-midi, cours d’économie politique et de législation industrielle. Le soir, nous allons tous au mois de Marie à la cathédrale.
Angers, vendredi 6 mai 1904
Je travaille une bonne partie de la matinée et de l’après-midi ; je vais la visite des pauvres. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; ce matin, à la messe de 8h, j’y ai fait la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Cette cérémonie du Mois de Marie est la dernière qui ait lieu dans l’église provisoire de la place des Halles qui servait au culte depuis six ans, car la nouvelle église est terminée et on la bénit demain. Dans l’après-midi, nous recevons une dépêche du général Courbebaisse qui nous annonce la mort de Madame Jaume survenue ce matin[32] ; ses obsèques auront lieu dimanche à Biarritz suivant ses dernières volontés ; cette mort ne nous surprend pas, car notre cousine était au plus mal quand j’ai quitté Biarritz ; elle ne pouvait aller loin.
Angers, samedi 7 mai 1904
L’après-midi, nous avons la visite de Mme et de Mlle Delafosse, de Perpignan, qui sont de passage à Angers ; je fais quelques commissions, je rencontre M. Allard, du comité paroissial de revendication etc…, qui s’occupe beaucoup des élections dans le quartier ; il me prie d’être assesseur demain au bureau de vote de la rue de Bouillon, cela me sera facile car je serai très probablement le plus jeune électeur présent dans la salle ; j’accepte, bien que ce soit une rude corvée. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; tout le monde y parle du scrutin de ballotage, on blâme beaucoup M. Laforge d’avoir mis sur sa liste modérée le nom de M. Brillet qui, hier encore, était considéré comme socialiste ; il s’est cru très habile, et il n’a fait qu’une grosse bêtise, car cette manœuvre ne lui fera pas gagner une seule voix socialiste, M. Brillet ayant été exclu immédiatement du Parti socialiste, tandis qu’elle lui en fera perdre du côté conservateur.
Angers, dimanche 8 mai 1904
Je me lève avant 5 heures ; j’assiste à la messe de 6h dans la nouvelle église Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Bon Conseil dont c’est aujourd’hui la fête, et je suis avant 7h à la section de vote de la rue de Bouillon ; il y a deux bureaux afin d’éviter l’encombrement de dimanche dernier ; je suis nommé sans difficulté assesseur au 1er bureau qui est présidé par M. Mahier, conseiller municipal conservateur (l’autre est présidé par M. Bruas, aussi conseiller municipal conservateur) ; je passe là toute la journée, sauf de midi ¾ à 4h ½ où je peux me faire remplacer. À 6h commence le dépouillement du scrutin ; il dure jusqu’à 8h environ. La liste du bloc Joxé-Jagot-Mesfrey-Lecoq est élue tout entière (David, socialiste, avait été élu dimanche à 1 voix de majorité) ; au moment de la proclamation du scrutin, les socialistes qui ont envahi la salle hurlent l’Internationale, « à bas la calotte », « vive la république » et tout leur répertoire qu’il nous faut subir jusqu’à ce qu’ils aient quitté la salle pour aller hurler dans la rue. Je reste jusqu’à huit heures 1/2, pour signer le procès-verbal. Les résultats de la section du centre et du quai Ligny sont aussi mauvais ; les radicaux du bloc sont élus grâce à l’appui des socialistes. Dans notre section, les blocards ne remportent qu’à cent voix en moyenne de majorité ; voici les chiffres :
Foucher : 1012
Jagot : 1163
Lafarge : 1075 Lecoq : 1101
Brillet : 812 Mesfrey : 1123
Autré : 1035 Joxé : 1288
Après avoir vite dîné, je vais au Maine-et-Loire où on communique d’autres résultats plus consolants ; à Saumur, sur 8 ballotages, 7 antiministériels sont élus ; à Muis, les conservateurs sont élus. Entre les deux tours de scrutin, 18 municipalités au moins ont été arrachées aux républicains pour devenir conservatrices, dans le département. À 10h, le téléphone nous apporte le résultat de Nantes qui est excellent : 13 antiministériels et un seul ministériel sont élus, en sorte que, sur 36 conseillers municipaux, il y a actuellement 18 royalistes ou catholiques libéraux, 17 républicains antiministériels, et un seul ministériel. À 10h ¾ arrive le résultat de Paris qui est mauvais : 10 nationalistes et 16 ministériels sont élus ; dont il y a 43 ministériels et 37 nationalistes seulement au nouveau conseil, le bureau va repasser à gauche ; comme le gouvernement va chanter victoire !!! Je rentre et je me couche ; je m’endors bercé par les couplets de l’Internationale que des bandes avinées hurlent dans les rues ; c’est charmant !
Semaine du 9 au 15 mai 1904
Angers, lundi 9 mai 1904
On a aujourd’hui des nouvelles plus précises sur le résultat des élections ; Paris est perdu pour l’opposition, momentanément du moins, bien que le nombre de voix obtenu par les nationalistes soit à peu de chose près le même qu’en 1900 ; mais, dans plusieurs grandes villes, le ministère est battu, à Marseille, à Lille, au Havre, à Nantes, même à Bordeaux où le nouveau conseil, quoique très républicain et pas du tout catholique, est moins avancé que l’ancien et a été combattu par la Préfecture ; dans les campagnes, l’avantage semble bien aussi être du côté des adversaires du gouvernement ; il en est au moins ainsi dans l’Ouest, par exemple en Maine-et-Loire, dans la Loire-Inférieure. Ce qui ressort d’une vue d’ensemble sur ces élections municipales, c’est que le gouvernement est absolument l’esclave des socialistes. Partout, les préfets ont soutenu des listes socialistes pour faire échec, non seulement à des listes conservatrices, mais même à des listes républicaines avancées mais anticollectivistes ; nous avons assisté à cette attitude ici ; à Bordeaux, il en a été de même ; idem à Perpignan, à Lille ; à Marseille, l’exemple est frappant ; il y avait en présence une liste socialiste révolutionnaire (docteur Flaissières), chassée depuis deux ans de l’Hôtel de Ville à la suite d’un désordre inouï dans les finances de la ville qui l’avait obligée à démissionner (14 millions de déficit), et la liste républicaine, radicale même de M. Chanot qui l’avait remplacée il y a deux ans à la Mairie ; cette dernière avait aux yeux du gouvernement le grave défaut de combattre les collectivistes ; aussi a-t-elle été combattue par toutes les forces gouvernementales, sans succès d’ailleurs. Cette attitude des préfets a été générale ; partout la cause socialiste a été la cause gouvernementale ; voilà où nous en sommes ! Cela n’est pas pour m’étonner, car les conservateurs qui ont combattu la république dès le début ont toujours prédit que le moment viendrait où la république se confondrait avec la révolution sociale ; ce moment est venu ! Quel triste chemin nous avons parcouru depuis cinq ou six ans !
Le soir, à la Conférence Saint-Louis, je lis un travail sur « L’origine des corporations ouvrières en France ».
Angers, mardi 10 mai 1904
Cours habituels. À 10h25, Maman part pour Paris où elle va passer une huitaine ; je l’accompagne à la gare. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.
Angers, mercredi 11 mai 1904
Le matin, je travaille dans ma chambre. L’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions et je travaille.
Angers, jeudi 12 mai 1904 (Ascension)
Je communie à la messe de 8h à Notre-Dame ; je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais quelques visites – toutes par carte – et je vais regarder un moment la course de bicyclettes. Le soir, nous avons Tante Josepha et Nénette à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la cathédrale.
Angers, vendredi 13 mai 1904
J’étais couché, hier soir, depuis une heure, lorsque, à 11h, Louis vient me réveiller en me disant qu’on me fait dire que les Capucins seront expulsés au point du jour. Je m’attendais depuis quelques jours à cette expulsion ; hier, M. Louis-Napoléon Foata (le commissaire spécial qui m’arrêta il y a 3 ans pour l’affaire de l’affiche) était allé, dans l’après-midi, demander chez Tante Josepha à parler au colonel du génie, croyant que le nouveau colonel, M. Petitbon, avait pris la maison de son prédécesseur ; je me méfiais que ce devait être pour parler au colonel de l’expulsion des Capucins que M. Foata le demandait. Aussi, avant de me coucher, j’avais dit à Louis d’aller ouvrir, si, une de ces nuits, il entendait sonner ; j’avais été bien inspiré ! À 11h, je me lève et je vais avec Papa chez les Capucins, où j’arrive vers 11h50. Là, je trouve quelques amis, des étudiants surtout, et quelques rares messieurs plus âgés. Un escalier est barricadé entièrement depuis plusieurs mois ; et, pour l’autre, les barricades sont prêtes ; aussi, nous ne nous mettrons au travail que vers 3 heures ou 3h ½, cela suffit, l’expulsion ne pouvant avoir lieu avant le lever du soleil. En attendant, on cause ; on sait que deux compagnies du génie ont reçu l’ordre de se tenir prêtes à 4h, c’est donc bien ce matin qu’aura lieu l’expulsion (je me rappelle la démarche de Foata). À 2h, nous entendons la dernière messe que les Capucins disent dans le couvent, c’est le P. Gardien qui la célèbre dans une chambre où on a mis un autel ; le P. Gardien dit cette messe à nos intentions pour nous remercier, dit-il, de notre dévouement ; cette messe célébrée dans cette chambre à une pareille heure et dans de telles circonstances a quelque chose à la fois de triste et de touchant et j’y ai fait bien des réflexions sur l’étrangeté du temps où nous vivons ; j’y ai fait aussi de ferventes prières pour que Dieu délivre bientôt notre pauvre France des tyrans qui l’oppriment. Ah ! Quel triste temps qu’un temps de révolution ! Cependant, il nous arrive quelques recrues. À 3h ½, quand on décide de commencer les barricades, nous devons être environ une trentaine de jeunes gens (la plupart, des étudiants de l’Université) et une dizaine d’hommes mûrs ; certes, c’est bien insuffisant, mais force nous est de nous en contenter. Nous mettons une grosse barre de fer en travers de la porte qui donne sur la cour d’entrée ; nous entassons de lourdes caisses derrière la porte qui donne sur le cloître, puis nous nous retirons tous au premier étage qui communique avec le rez-de-chaussée par deux escaliers ; l’un de ces escaliers est entièrement obstrué de haut en bas par un monceau de meubles, de terre, de fagots, d’objets de toute sorte, liés entre eux par du fil de fer, qui est là depuis le mois de juillet. Nous allons barricader l’autre ; nous commençons par barricader solidement, au moyen d’arcs-boutants, la porte qui fait communiquer cet escalier avec le cloître ; ces arcs-boutants sont énormes et nous en clouons solidement les appuis dans le plancher. Ensuite, nous entassons dans l’escalier les tables (il y en a peut-être dix ou douze, et elles sont de dimension), les rangs de chaises, les fagots de bois, les meubles et ustensiles de toute sorte, le tout lié ensemble par des ronces artificielles ; nous mettons environ une heure à faire cette barricade ; vers la fin de notre travail, nous entendons les coups de la bande d’argousins de Combes qui s’efforce de démolir la porte du cloître sans y réussir. Vers 4h ½, en effet, deux compagnies du génie sont venues se ranger sur la place devant le couvent, escortées d’une bande d’agents de police sous les ordres du commissaire central et de plusieurs commissaires d’arrondissement ; les crocheteurs ont avec eux quelques ouvriers qui ne sont vraiment pas dégoûtés. Quand notre barricade est terminée, et elle est formidable, nous nous mettons aux fenêtres pour voir opérer les agents de la république. Ils s’acharnant pendant une heure contre la porte barrée par une barre de fer, sans pouvoir réussir à l’enfoncer. Alors ils prennent le parti de passer par un autre côté. Ils enfoncent la porte de la chapelle, qui était pourtant barricadée depuis le 16 juillet, enlèvent les scellés qu’ils avaient eux-mêmes apposés et arrivent dans le jardin après avoir enfoncé une autre porte. Là, ils se trouvent en présence de l’escalier qui est barricadé depuis le mois de juillet, et ils se mettent à démolir la barricade. Ils organisent une haie de sapeurs du génie qui enlèvent, un à un, les nombreux objets dont elle se compose. Mais alors, avec les quelques meubles restés dans les cellules, nous renforçons encore la barricade par le haut en sorte que, non seulement, toute la cage d’escalier est entièrement obstruée, mais la barricade obstrue même le couloir sur lequel elle ouvre. Après une heure d’efforts, les crocheteurs officiels comprenant qu’ils n’en viendront pas à bout de cette façon, prennent un 3ème parti, c’est celui d’entrer par les fenêtres ; on voit qu’ils sont fidèles jusqu’au bout à leur rôle de cambrioleurs. Vers 6h ½, ils appliquent une échelle contre une fenêtre, la brisent et arrivent dans le couloir ; mais ils sont encore séparés de nous par quelques meubles de la barricade. C’est un gros commissaire de police en civil muni de sa sous-ventrière qui s’avance le premier. L’avoué des Pères, Me Lelong, lui demande de quel droit il a pénétré de force dans l’immeuble ; il répond, avec un gros accent de Narbonne, à moins que ce soit d’Auch, qu’il a des ordres à exécuter. Me Lelong lui fait défense de toucher aux meubles avant de lui avoir montré la grosse du jugement en vertu duquel il agit ; grand embarras de l’argousin qui déclare que la grosse est entre les mains d’un huissier qui ne peut pas passer par la fenêtre à cause de sa corpulence, et, malgré la défense de Me Lelong, fait travailler ses agents et des sapeurs du génie à la démolition de la barricade. Quand les meubles qui séparaient la police des Pères sont enlevés, le gros commissaire dit au P. Gadien qu’il le somme de quitter le couvent. Le P. Gardien, s’adressant au commissaire central qui est là aussi, lui demande la permission d’adresser une protestation, permission qui est accordée. Il proteste en termes émus contre la violation de domicile, la violation de propriété et la violation de la liberté individuelle dont il est victime avec ses frères en religion, et qu’il n’a en rien méritée ; il met le commissaire au défi de lui reprocher une seule mauvaise action. Il termine en rappelant l’excommunication dont l’Église frappe ceux qui touchent aux biens ou à la personne de ses religieux ; à ce mot d’excommunication, le commissaire fait la grimace et dit : « Puisque vous nous avez excommuniés, inutile de vous laisser continuer » et il interrompt la noble protestation du Père en ordonnant à ses agents d’expulser les religieux. Le P. Gardien fait bien constater qu’il ne cède qu’à la violence, et on l’entraîne, les autres Pères sont emmenés ensuite, puis on nous fait sortir par l’escalier qu’on a à peu près achevé de débarrasser de sa barricade en s’y prenant à la fois par le haut et par le bas. À travers la chapelle vide, on nous mène sur la place, pendant qu’on fait passer les Pères d’un autre côté. Mais nous, qui avions décidé d’accompagner les Pères à la cathédrale, nous demandons à ce qu’on ne nous sépare pas d’eux ; le commissaire qui nous amène nous dit que nous les retrouverons de l’autre côté du barrage de gendarmerie qui ferme l’accès de la cour Saint-Laud ; mais il n’en est rien et, de l’autre côté de ce barrage, nous ne trouvons qu’une centaine d’amis des Pères attirés là par la cloche du couvent qui, malgré les scellés, a sonné à toute volée pendant la triste opération. Nous attendons environ trois quarts d’heure, et enfin nous comprenons qu’on nous a bernés quand nous apercevons les Pères que l’on fait partir en voiture dans 3 directions différentes. Alors, suivis de 200 personnes environ qui s’étaient peu à peu massées là, nous nous dirigeons à 8h vers la cathédrale où nous espérons que l’on conduit les Pères. Mais, peine perdue, les Pères ne sont pas devant la cathédrale. Alors, nous rentrons, je déjeune et je m’endors jusque vers 11h ½. En regardant le Maine-et-Loire à mon arrivée à la maison, je vois que les deux pauvres Pères oblats ont aussi été expulsés ce matin avant les Capucins. Quelle triste nuit, et combien il est douloureux d’assister à de pareils spectacles ! La chose qui m’a le plus attristé c’est de voir l’Armée française employée à de semblables besognes. Mais en même temps, je me félicite avec Bonne Maman, Tante Josepha et nous tous, que l’oncle Paul ait quitté le 6e régiment du génie avant de recevoir l’ordre de faire exécuter cette ignoble besogne, car il serait trouvé dans l’alternative ou de briser sa carrière ou de marcher contre sa conscience. L’après-midi, j’écris à Maman, j’écris cette longue relation dans mon journal et je sors un peu. J’apprends que les Pères ont été forcés à monter en voiture et que les 3 voitures où ils sont montés ont été envoyées à l’une à la caserne du génie, l’autre à la place Monprofit, l’autre à la Madeleine, c’est-à-dire à 3 points extrêmes de la ville, ceci est illégal et arbitraire au premier chef, car la police avait seulement pour mission de faire cesser le délit à la loi de 1901 et de mettre le liquidateur en possession de l’immeuble en expulsant les Pères de chez eux, ce qui était déjà passablement raide ; mais, une fois les Pères hors du couvent, elle n’avait plus à s’occuper d’eux puisqu’ils n’étaient pas arrêtés, et le fait de les obliger, malgré eux, à monter en voiture est une violation de plus de la liberté individuelle ; une de plus ou de moins, la république n’y regarde pas de si près ! Les Pères sont tous allés à la cathédrale où un grand nombre de Catholiques les attendaient ; Mgr Rumeau les a reçus et a prononcé un discours assez énergique à l’adresse du gouvernement ; cela ne vaut pas l’attitude de Mgr Freppel qui, en 1880, se présentait le 1er à la Trappe de Bellefontaine devant les crocheteurs qu’il excommuniait, mais enfin, étant donné l’attitude habituelle de l’épiscopat actuel, c’est bien quelque chose !
Général Joseph Jeannerot (1839-1920) – Site militaryphotos.com
J’apprends, au Crédit Lyonnais, que le gouvernement accepte la démission du glorieux colonel Marchand et qu’il met en non-activité par retrait d’emploi le général Jeannerod, commandant du corps d’armée de Lille ; motif de cette mesure : le général a adressé, à l’occasion du départ des sœurs chassées par le gouvernement de l’Hôpital militaire de Lille, un ordre du jour à la garnison dans lequel il témoigne aux sœurs sa reconnaissance pour le dévouement avec lequel elles ont soigné les soldats pendant 29 ans. Ainsi, en république, il est permis d’être reconnaissant des croix d’honneur achetées à Wilson ou des bons dîners faits par des ministres ou des députés chez Mme Humbert[33], ou encore du silence d’Arton[34], mais il est interdit de témoigner la reconnaissance de l’armée à de saintes femmes qui ont consacré leur vie au soin des soldats malades ! Quant au souci de la défense nationale, qui devrait empêcher le gouvernement de sacrifier, le même jour, deux chefs de l’Armée, fi donc, Combes, André, Loubet and Cie s’en félicitent bien ! Je me rappelle que je lisais, il y a quelques années, un roman intitulé La guerre fatale par le capitaine Danrit (Driant) ; c’est le récit d’une guerre avec l’Angleterre ; le général Jeannerod est généralissime de l’Armée qui débarque en Angleterre, s’empare de Londres et dicte la paix au roi et au Parlement ; on lit les ordres du jour vibrants d’enthousiasme patriotique et militaire qu’il adresse à l’Armée après chaque victoire. Ça, c’est le rêve ; la réalité, c’est le général Jeannerod chassé de l’Armée par la hideuse république pour avoir témoigné la reconnaissance de l’Armée à des sœurs de charité qui ont soigné les soldats pendant 29 ans ! Les victoires, nous n’y sommes plus habitués, et, tandis que le télégraphe nous apporte chaque jour le récit de sanglants combats en Extrême-Orient, dont la répercussion peut amener une guerre européenne, le gouvernement emploie l’Armée française à remporter des victoires sur des Capucins ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; puis je me couche avec une certaine satisfaction.
Angers, samedi 14 mai 1904
Cours habituels ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 14 mai 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je photographie, dans le jardin, Nénette tenant le « petit noir » sur ses genoux, ce n’est pas chose facile. Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.
Antoinette dite Nénette Magué, future Mme Noëll (1893-1973) avec le « Petit Noir » sur ses genoux – Cliché Antoine d’Estève de Bosch, Angers, 14 mai 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Semaine du 16 au 22 mai 1904
Angers, lundi 16 mai 1904
Je travaille dans ma chambre une bonne partie de la matinée et de l’après-midi. À 4h, leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; étude de Durand sur « Molière et le Moliérisme ». On apprend avec joie aujourd’hui l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier en Ille-et-Vilaine ; Monsieur Brayer de La Villemoysan, monarchiste, a été élu contre M. Martin-Métairie, républicain du bloc, en remplacement d’un ministériel ; c’est une victoire non seulement contre les soutiens du bloc, mais même contre ces incorrigibles ralliés de Bretagne qui, bien que se disant catholiques, ont soutenu, dans l’intérêt supérieur de la République, le candidat du bloc soutenu par la Préfecture, la franc-maçonnerie etc. ; quant à l’intérêt supérieur de la religion, qui est, tout au moins, aussi respectable que celui de la République, ces messieurs les Catholiques ralliés s’en sont fort peu occupés ; car leur thèse est celle-ci : « plutôt un républicain non-catholique qu’un Catholique non-républicain ». C’est cette jolie ligne de conduite qu’ils ont appliquée dimanche ; ils l’avaient suivie il y a quelques mois lors de l’élection à la députation de M. de Rosanbo, royaliste, dans les Côtes-du-Nord ; également en Ille-et-Vilaine il y a 3 ans, quand M. Brayer de La Villemoysan, le nouveau sénateur royaliste, se présentait au Conseil général ; dans le Gers, quand ils ont fait campagne contre Cassagnac en faveur d’un radical ; c’est cette même thèse que l’abbé Naudet soutenait encore ces jours-ci dans son journal La Justice sociale. Elle est jolie leur thèse ! Et ils sont d’autant plus coupables que les monarchistes ne leur rendent pas la pareille et, avec un noble désintéressement, votent en masse pour des républicains libéraux ou modérés, même pour des progressistes, quand ces républicains représentent la cause de la liberté en face du candidat du bloc. Quoi d’étonnant si l’opinion catholique, en présence de cette scandaleuse attitude de trop de ralliés, se rapproche de plus en plus de la cause des royalistes, qui, eux, n’ont jamais consenti à de honteuses compromissions avec les ennemis de la religion, de la patrie et de la liberté ?
Angers, mardi 17 mai 1904
Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille dans ma chambre. A 4h ½, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Paris. Nous apprenons la mort d’un ami de Papa, M. Xavier de Planet[35], à l’âge de 50 ans seulement ; il est mort d’une angine de poitrine. Le soir, congrégation.
Angers, mercredi 18 mai 1904
Je travaille toute la matinée. L’après-midi, je vais demander des conseils à M. Baugas pour le choix d’un sujet de thèse, car, si je suis reçu en juillet (ce qui est fort douteux), je persisterai dans mon doctorat, malgré mon ajournement du conseil de révision, et alors il me faudra retenir mon sujet de thèse. M. Baugas me conseille beaucoup de persister dans le choix d’un sujet auquel je pense depuis plusieurs mois, et que je lui indique ; c’est le suivant : « Les retraites ouvrières assurées par la mutualité » ou « La question des retraites résolue par la mutualité » ou quelque autre titre ayant la même signification ; j’écris à la librairie Giard et Brière pour avoir le catalogue des thèses. À 5h ½, cours de religion. Le soir, avec Papa et Maman, je vais voir joue, au Grand théâtre, Le Cid et Les Précieuses ridicules par une troupe de passage composée d’artistes de l’Odéon et de la Porte Saint-Martin ; ils rendent bien ces deux chefs-d’œuvre classiques ; il n’y a, parmi eux, aucun talent remarquable, mais l’ensemble est bon. Nous rentrons à minuit ½.
Angers, jeudi 19 mai 1904 (Ascension)
Le matin, je développe quelques photos et je travaille. L’après-midi, je travaille, je sors et je vais à la salle d’armes. Le soir, Mois de Marie. La protestation que le Saint-Siège a adressée à tous les gouvernements contre le voyage de Loubet à Rome, considéré comme une offense grave par le pape, est très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond. Elle soulève une très grande émotion, aussi bien chez les Catholiques, qui la comprennent et s’inclinent, que chez les anticléricaux de toute nuance, jusqu’aux organes les plus modérés comme Les Débats qui s’élèvent contre elle ; les feuilles d’extrême-gauche affectent d’y voir une provocation (comme si la provocation n’avait pas été le voyage de Loubet !) et déclarent qu’il faut y répondre par la rupture des relations avec le Saint-Siège, prélude de la dénonciation du Concordat. Je ne sais si le ministère osera aller jusque-là. Mais ce qui ressort de tout ceci, c’est que la crise qui devait fatalement se produire, qui a été retardée par la politique prudente, presque timide, de Léon XIII, est maintenant à l’état aigu. La Papauté, d’un côté, la Révolution de l’autre sont prêtes à entrer en lutte ouverte ; le pape ne redoute pas la dénonciation du Concordat, qui était le cauchemar de son prédécesseur, et, ma foi, tout compte fait, il vaut encore mieux qu’il en soit ainsi ! Plus de compromissions entre l’Église et la république, telle paraît être la ligne de conduite adoptée par Pie X. De cette façon, les choses peuvent aller vite, les événements vont peut-être se précipiter ; la situation des Catholiques sera plus nette. Quant aux royalistes, ce sont eux qui gagneront à cela. Le mouvement d’idées en faveur d’une restauration monarchique, créé, à la suite du procès de la Haute-Cour, par l’Enquête sur la monarchie de Charles Maurras, accéléré par l’excellente revue L’Action française et par la campagne de conférences de l’hiver dernier, ne peut que faire de nouveaux progrès. Beaucoup d’esprit éclairés, clairvoyants, patriotes, séduits par la netteté et l’opportunité du programme monarchique, se sont ralliés à la cause royaliste (par exemple Bourget, Vaugeois, Montesquiou, Dimier et bien d’autres) ; d’autres, tout en pensant de même, n’osent pas encore jeter le masque républicain (Lemaitre, Drumont, etc.) mais laissent voir de plus en plus leurs préférences monarchiques. Il se forme ainsi, en faveur de l’idée monarchique, un mouvement d’opinion que la lutte ouverte entre l’Église et le gouvernement ne peut manquer de propager parmi les Catholiques. C’est là un grand espoir pour l’avenir ; car, le jour où la catastrophe que ne peut manquer d’entrainer la politique républicaine se sera produite, quand rien ne restera debout, comme après la guerre et la Commune, le peuple, poussé par l’instinct de conservation, aura peut-être recours, comme il y a 30 ans, aux hommes d’ordre, et ceux-ci seront amenés à la monarchie comme à la seule solution possible. Comment se produira cette catastrophe ? Sera-t-elle amenée par une guerre étrangère ou par une guerre civile ? Nul ne le sait ; peut-être par les deux à la fois. Mais ce qui paraît certain, c’est qu’elle se produira, et même plutôt qu’on ne pense. Le moment sera terrible ; la France paiera les fautes accumulées pendant 30 ans par le gouvernement qu’elle a eu la faiblesse de supporter ; mais j’ai le ferme espoir que Dieu aura pitié de nous et je crois qu’il nous sauvera en nous rendant notre monarchie nationale ; le mouvement actuel d’idées semble bien le présager.
Charles Maurras (1868-1952), journaliste, essayiste, poète et homme politique royaliste, dirigeant de L’Action française – Vers 1909 (Wikipédia)
Angers, vendredi 20 mai 1904
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je travaille et je tire sur épreuves positives mes clichés de l’autre jour. L’après-midi, leçon de chant à la place de celle de lundi prochain que je ne pourrai prendre. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. En Extrême-Orient, la malchance qui poursuivait les Russes depuis le début de la guerre a pris fin ces jours-ci ; la flotte japonaise, en attaquant pour la énième fois Port-Arthur, a subi de grandes pertes ; un des ses meilleurs cuirassés, le Hatsuhé, a sauté en heurtant une torpille à peu près comme avait péri le Petropawlosk, et un autre croiseur cuirassé a été détruit par l’artillerie russe ; chacun son tour ! J’espère bien que nos amis les Russes finiront, avec de la patience, par triompher des petits hommes jaunes.
Angers, samedi 21 mai 1904
Premier jour du concours hippique qui a lieu, comme tous les ans, sous nos fenêtres ; je le regarde un peu. L’après-midi, je vais me confesser. Le soir à 8h, nous allons attendre à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui, au cours d’un voyage circulaire, viennent passer 3 jours à Angers. En y allant, je lis une dépêche annonçant que M. Nisard, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, est rappelé par le gouvernement et quitte Rome ce soir. Il fallait s’y attendre ; il sera intéressant de savoir si le gouvernement osera aller jusqu’à la rupture officielle.
Angers, dimanche 22 mai 1904 (Pentecôte)
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph, avec Papa, Philo et Geneviève qui est installée ici (sa mère est chez Tante Josepha) ; tous les repas ont lieu ici. L’après-midi, nous regardons le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la cathédrale.
Semaine du 23 au 29 mai 1904
Angers, lundi 23 mai 1904
Nous allons tous à la grand’messe à Notre-Dame. Ensuite, Tante Delestrac, Geneviève, Tante Josepha, Maman et moi, nous allons aux Ponts-de-Cé où nous nous promenons un peu ; la Loire est entièrement basse, c’est le contraire du mois de février. Nous rentrons à midi. Le soir, nous regardons le concours, puis nous prenons une voiture et faisons visiter plusieurs monuments à Tante Delestrac et à Geneviève (l’Université, le château, l’évêché etc.) ; le soir, Mois de Marie à Saint-Serge. Papa reçoit une lettre de l’oncle Xavier lui disant qu’une dénonciation est partie du comité républicain de Pia (où il a ses principales vignes) contre lui ; elle a été adressée au ministre de la Guerre et à Combes ; on l’accuse d’avoir exercé, par l’intermédiaire de son régisseur Balène, une pression sur ses ouvriers pour les faire voter contre la liste municipale républicaine qui n’a été élue qu’à quelques voix de majorité. On l’accuse en même temps d’avoir prêté, il y a 3 ans, ses charrettes pour la construction de l’école libre ; cette dénonciation a paru dans l’ignoble torchon socialiste La République des Pyrénées-Orientales. Cela peut faire beaucoup de tort à l’oncle Xavier qui est inscrit, cette année, au tableau d’avancement pour le grade de colonel ; malgré les excellentes notes de ses chefs militaires, il peut être écarté à cause de cette dénonciation, car, aujourd’hui, le ministre de la Guerre tient plus de compte des avis de je ne sais quel vague comité de défense républicaine d’un trou quelconque que de ceux des chefs militaires quand il s’agit de la nomination d’un officier supérieur. D’ailleurs, la dénonciation pour pression électorale est absolument mensongère, attendu que l’oncle Xavier n’a pas mis les pieds en Roussillon depuis 6 mois et plus ; si son régisseur, qui est un très brave homme, catholique et royaliste, a fait de la politique, c’est son affaire personnelle et l’oncle Xavier n’avait pas à s’en mêler. Quant à l’affaire des charrettes prêtées, elle est vraie ; mais n’est-ce pas là le droit de tout citoyen, d’un militaire comme de tout autre ? Sans même le dire à l’oncle Xavier, Maman écrit à notre cousin M. Jules de Lamer[36] pour le prier d’arranger l’affaire et de veiller à ce que cette dénonciation n’ait pas de suites fâcheuses pour l’oncle Xavier ; M. de Lamer étant un vieux républicain, ancien préfet de Ferry, pourra beaucoup, s’il veut s’en donner la peine, pour enrayer la chose, d’autant plus que c’est lui qui dirige le Parti républicain à Pia ; car je suis persuadé qu’il est absolument étranger à cette lâche dénonciation.
Jules de Lamer (1828-1906), ancien préfet républicain – Institutdugrenat.com
Angers, mardi 24 mai 1904
Le matin, je sors un moment avec Maman, Bone Maman, Tante Josepha, Tante Delestrac et Geneviève, puis je vais au cours ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle ; à 5 heures, je vais accompagner à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui partent pour Paris ou elles vont passer quelques jours avant de regagner Saint-Étienne ; c’est avec un bien vif regret que nous les voyons s’éloigner. Elles nous invitent à faire un séjour à La Burbanche ; quand pourrons-nous le faire ? Je désire que ce soit bientôt… Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.
Angers, mercredi 25 mai 1904
Cours de doctorat matin et soir ; nous allons avoir cours maintenant 3 fois par semaine, afin d’en avoir fini plus tôt. À 5h ½, cours de religion très intéressant sur la doctrine de l’abbé Loisy en matière de révélation. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, jeudi 26 mai 1904
Je travaille matin et soir dans ma chambre ; après dîner, nous allons au Mois de Marie de Notre-Dame. Dans l’après-midi, je choisis chez Girard 3 porte-mines que nous allons porter à Nénette à Bellefontaine où elle est pensionnaire depuis mardi, pour qu’elle en choisisse un comme cadeau de 1ère communion. Papa et Maman lui ont donné un très joli missel.
Angers, vendredi 27 mai 1904
Cours matin et soir ; après le dernier cours, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Mois de Marie.
Angers, samedi 28 mai 1904
Le matin, je fais avec M. René Neveu une tournée sur le territoire de Saint-Serge pour le placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul. À 1h, avec Philomène, je vais accompagner à la gare Papa qui part pour Paris ; il va représenter la Faculté d’Angers à la réunion des délégués des 4 facultés catholiques de droit qui se tient demain à la Faculté de Paris ; le soir, il dînera, avec les autres délégués, chez le doyen de Paris, M. Terrat ; il rentrera mardi soir. Je travaille l’après-midi. Le soir, après la Conférence Saint-Vincent-de-Paul qui est très courte, je me promène un moment avec Joseph Perrin et Maurice Lucas ; nous écoutons passer la retraite militaire. L’impression qui se dégage de la séance d’hier à la Chambre et de l’attitude du gouvernement est que, devant l’énergie du Saint-Siège qui montre bien qu’il ne recule pas devant la menace de dénonciation du Concordat, c’est le ministère qui a peur et qui recule ; premier effet d’une attitude énergique !
Angers, dimanche 29 mai 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi à vêpres à Notre-Dame ; le soir, nous nous promenons et nous prenons le frais jusque vers 10 heures.
Semaine du 30 au 31 mai 1904
Angers, lundi 30 mai 1904
Je travaille matin et soir dans ma chambre ; le soir, à 4h, leçon de chant. Après dîner, à la Conférence Saint-Louis, travail de Guiet sur la liberté d’enseignement à l’étranger. Un violent orage m’oblige à attendre près d’une heure après la conférence pour m’en retourner.
Angers, mardi 31 mai 1904
Cours matin et soir. Après dîner, nous allons tous à la cérémonie de clôture du Mois de Marie à Saint-Serge où on fait une belle procession. Papa arrive à 10h de Paris où il a assisté à l’intéressante réunion des délégués des facultés catholiques de droit ; dimanche soir, M. Terrat, doyen de la Faculté de Paris, a offert un grand dîner, dans sa villa de Bellevue, à tous les délégués ; Papa y a vu M. de Lamarzelle, M. René Bazin, Boyer de Bouillane etc. Je lis dans tous les journaux le compte-rendu de la journée de clôture du Congrès national de la Jeunesse catholique à Arras ; elle a été fort belle puisqu’à la suite de ce congrès consacré à l’étude des mutualités, il y a eu, à travers les rues d’Arras, un défilé auquel ont pris part 4000 jeunes gens ! De plus, des orateurs célèbres, M. Piou notamment, ont été entendus. Mais, ce qui me déplaît beaucoup, c’est qu’on a joué la Marseillaise à une des séances ; je ne comprends pas qu’on se permette, à une réunion de la Jeunesse catholique qui est une association destinée à grouper tous les jeunes gens catholiques, sans distinction de parti, et en-dehors de toute préoccupation politique, de jouer un hymne républicain ; on risque par-là, en mécontentant les monarchistes très nombreux dans l’association, de compromettre cette union si nécessaire et à laquelle les discours des séances du congrès ont convié les Catholiques. J’envoie à La Vérité française une lettre où je fais des réflexions dans ce sens. Beaucoup, d’ailleurs, pensent comme moi dans l’association.
Juin 1904
Semaine du 1er au 5 juin 1904
Angers, mercredi 1er juin 1904
Je travaille dans ma chambre le matin et une partie de l’après-midi ; à 1h ½, réunion du conseil particulier des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, on y parle de la procession de dimanche, qui est autorisée par le maire ; mais on redoute une contre-manifestation importante. À 5h, je vais attendre à la gare Marie-Thérèse qui arrive pour une quinzaine de jours, afin d’assister à la première communion de Nénette qui aura lieu mercredi prochain.
Angers, jeudi 2 juin 1904
Le matin, j’assiste à Notre-Dame à la messe de 1ère communion. Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser. La Vérité française publie ma lettre ; la voici :
Coupure de presse de La Vérité française collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 2 juin 1904
Cette lettre, qui trouble certaines combinaisons, me vaut des blâmes des ralliés (je les attendais) et des félicitations des monarchistes qui veulent empêcher que la Jeunesse catholique devienne la Jeunesse républicaine ; je reçois notamment une carte de félicitation de l’abbé Delahaye, secrétaire-général de l’Université, frère de Jules Delahaye, l’ancien député de Chinon, et de Dominique Delahaye, sénateur du Maine-et-Loire, j’y suis très sensible. L’après-midi, après les cours, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui m’approuve ; il me racontera ce qui se dira ce soir à la réunion du comité régional. Cette protestation, qui est en même temps un avertissement pour qui sait lire entre les lignes, était nécessaire, pour bien montrer que si les royalistes ne demandent qu’à s’unir aux autres Catholiques pour la défense de la foi commune, ils n’entendent pas abdiquer leurs convictions et se laisser marcher dessus. De plus, elle vient bien dans son temps : au lendemain du Congrès national d’Arras et le jour même de l’élection du nouveau président de l’association, Jean Lerolle, dont les tendances peuvent faire redouter une orientation à gauche. N’étant qu’un membre isolé de l’association, n’appartenant à aucun comité, j’étais très libre pour la faire ; voilà pourquoi je l’ai faite, et je l’ai faite seul, sans consulter aucun de mes amis, qui n’ont appris son existence qu’en ouvrant La Vérité française ; idem pour ma famille.
Angers, vendredi 3 juin 1904
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée. L’après-midi à 4h ½, je vais, avec Maman, Marie-Thérèse, Bonne Maman, Tante Josepha, attendre à la gare l’oncle Paul qui arrive d’Alger, en bonne santé ; le voyage, de 52 heures cependant, ne l’a pas trop fatigué. Je vais savoir chez Hervé-Bazin ce qui se dit à la Faculté au sujet de ma lettre à La Vérité française ; il paraît que les ralliés sont persuadés que nous nous y sommes mis à plusieurs pour l’écrire. Le soir, nous allons au Salut. Une affiche ignoble, immonde, blasphématoire signée d’une dizaine de comités anticléricaux inconnus d’Angers et de Trélazé invite la canaille de ces deux villes à manifester dimanche contre ce qu’elle appelle la mainmise des nauséabonds enjésuités, échappés de sacristies sur la voie publique. Ça promet !
Angers, samedi 4 juin 1904
Je travaille une bonne partie de la matinée. L’après-midi, je vais voir Nénette à Bellefontaine ; les nouvelles concernant la procession de demain se corsent de plus en plus ; il paraît que, comme l’année dernière, Laurent Tailhade[37] est arrivé pour chauffer à blanc les révolutionnaires. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 5 juin 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Vers 9h ½, nous arrivons tous autour de la cathédrale ; il nous semble que les apaches y sont moins nombreux que l’année dernière. La police est nombreuse. Je me mets avec la Conférence Saint-Louis et, vers 10h, nous sortons de la cathédrale, nous chantons beaucoup, nous sommes tous armés d’énormes cannes ; aucun incident pendant toute la première partie de la procession, jusqu’au tertre. Quand nous arrivons au tertre Saint-Laurent et que nous contournons le monument où on a élevé le reposoir, nous commençons à entendre hurler les apaches groupés, comme l’année dernière, sur les pentes gazonnées du tertre ; ils sont encadrés par de nombreux gendarmes et agents de police commandés par le commissaire central en personne et par plusieurs commissaires de police. Cependant, nous nous massons tout près d’eux (entre eux et le monument) ; des pierres et des mottes de terre lancées par eux tombent de temps en temps sur nous ; MM. Frogé, de La Morinière, font, à diverses reprises, observer aux commissaires de police que nous sommes lapidés, et que, si cela continue, nous serons obligés de nous défendre nous-mêmes. Pendant la bénédiction, toute la canaille crie « À bas la calotte », on chante l’Internationale ; mais nous couvrons ses hurlements par nos chants de Parce Domine, du Tantum ergo et nos acclamations en l’honneur du Christ ; à plusieurs reprises, nos chapeaux s’élèvent au sommet de nos cannes en l’honneur du Saint-Sacrement ; ce sont des acclamations frénétiques. Mais un moment après la bénédiction, les pierres recommencent à pleuvoir sur nous ; il en tombe une énorme à quelques centimètres de moi ; il en pleut de tous côtés. Alors, voyant que la police est impuissante à nous protéger (plusieurs des nôtres sont blessés), nous nous décidons à nous protéger nous-mêmes ; quelques-uns des nôtres renvoient aux apaches des projectiles qu’ils nous lancent ; la plupart (moi par exemple) s’élancent en avant les cannes levées ; en un instant, le barrage de police est enfoncé, et les deux camps se trouvent mêlés, les coups de cannes pleuvent sur le dos des apaches qui filent comme des lièvres, protégés par la police ; j’avais enlevé mon lorgnon et j’y voyais assez mal ; néanmoins, je suis des yeux (et des jambes) les apaches qui fuient ; je me tope constamment à des agents ou à des gendarmes ; je vois arrêter, sous mes yeux, Du Réau de La Gaignonnière qui a été pris en flagrant délit de coups. Cependant, en moins d’une ou deux minutes, le terrain est balayé ; plus un apache ! Mais quelques-uns de ceux-ci se trompent de chemin ; nos amis les rencontrent et se jettent dessus ; plusieurs sont acculés contre un mur et littéralement assommés ; le nommé Gallard, étudiant en pharmacie, est roué de coups de pieds dans le ventre, dans la figure, partout, il ne l’a pas volé l’animal ! Le docteur Hébert, d’un monumental coup de canne, abat un apache à ses pieds. Enfin, nous voyant maîtres du terrain, nous nous arrêtons. Nous nous communiquons les bruits qui courent ; j’apprends qu’un prêtre a été blessé à la figure par une pierre ; je vois un vieux monsieur qui a dans le crâne un trou fait aussi par une pierre etc. etc. Je sais qu’un apache au moins a été arrêté. La procession se reforme assez vite ; et on commente les événements de tout à l’heure ; l’impression qui s’en dégage est surtout la lâcheté des 250 apaches environs qui étaient très braves tant qu’il s’agissait de lancer, de loin, des pierres sur les Catholiques, mais qui ont déguerpi comme des lapins quand ils ont vu les Catholiques se jeter sur eux ; cette résolution dont on a fait preuve est un excellent exemple. Au retour, calme complet jusqu’à la grille de l’Évêché. Là, dans la rue de l’Oisellerie, sont massés une cinquantaine d’apaches contenus par un cordon de gendarmes ; ils vomissent, à notre adresse et à l’adresse du Saint-Sacrement, les plus abominables injures ; nous nous contentons de chanter plus fort qu’eux. Cependant, comme le dais, qui arrive du carrefour Rameau, approche (cette année, en effet, la procession est passée par la place du Ralliement et la rue Chaussée Saint-Pierre), notre aumônier, le P. Barbier, nous dit de laisser passer notre bannière et de nous arrêter en face de ces apaches afin de grossir la masse d’hommes qui entoure le dais ; c’est ce que nous faisons. Mais à ce moment, pendant que j’exécutais ce mouvement, j’aperçois, à côté de moi, au milieu des étudiants, et bien loin de la Confrérie des Mères chrétiennes avec laquelle elle devait suivre la procession, Maman qui me crie : « Je suis là » ; je lui réponds : « Eh bien, allez-vous en ! » Croyant qu’on se battait, elle appelle Papa qui arrive en robe de cérémonie et me prenant par le bras, me sépare de mes camarades, voulant me faire continuer seul, alors que le reste de la Conférence Saint-Louis s’arrêtait là ; je m’y refuse et, dès que Papa eût regagné sa place, j’attends sur le trottoir le passage du dais et je me joins à mes camarades. Certes, notre appoint n’était pas inutile ; car sur la place Sainte-Croix, un nombreux groupe de contre-manifestants, non content de vomir d’ignobles injures et de hurler l’Internationale, fait mine de se jeter sur le Saint-Sacrement ; mais il en est empêché par la masse d’hommes que nous formons ; nous entourons le dais de tous côtés, tenant constamment nos gourdins levés et faisant comprendre aux apaches qu’il leur faudra passer sur notre corps avant d’arriver au Saint-Sacrement. Pour répondre aux insultes des apaches, nous crions constamment « Vive le Christ ! », et ces cris, scandés sur l’air des lampions, couvrent leurs hideux blasphèmes. Enfin, nous rentrons dans la cathédrale ; tous les hommes se groupent près du maître-autel, et, avant de donner la bénédiction, Monseigneur, en quelques mots vibrants, félicite les Catholiques d’Angers de la magnifique manifestation en l’honneur du Saint-Sacrement qu’ils viennent de faire ; il remercie aussi la municipalité des mesures d’ordre qu’elle a prises. On lui répond par des acclamations en l’honneur du Saint-Sacrement, puis la foule s’écoule lentement après la bénédiction. Je suis extrêmement contrarié de la ridicule intervention de Maman à la rue de l’Oisellerie ; elle est venue me prendre par la main comme si j’avais dix ans ; elle est allée chercher Papa au milieu de ses collègues, se couvrant elle-même et nous couvrant tous de ridicule aux yeux des professeurs et des étudiants de l’Université ; je suis bien décidé à manifester mon mécontentement, car je veux qu’elle comprenne enfin que je n’ai plus dix ans mais que j’en ai près de vingt-deux. Aussi, lorsque je suis rentré à la maison, je m’enferme dans ma chambre où je me fais servir à déjeuner, je ne veux pas descendre à la salle à manger. Dans l’après-midi, je sors un peu avec Marie-Thérèse ; j’ai aussi une explication avec Papa et Maman, et, sans leur manquer de respect, je leur fais comprendre que je ne veux pas me laisser traiter comme un enfant, surtout en présence de mes camarades ; je suis décidé à leur battre froid pendant plusieurs jours. Le soir, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner avec nous. Dans l’après-midi, M. Delahaye, qui remplace au Maine-et-Loire le reporteur ordinaire (lequel fait ses 28 jours), vient me demander des renseignements sur la mêlée dans laquelle il pense bien que je me trouvais ; il y était lui aussi du reste, mais nous ne nous sommes pas vus ; je lui indique le nom de plusieurs jeunes gens atteints par les projectiles des apaches.
Semaine du 6 au 12 juin 1904
Angers, lundi 6 juin 1904
Le Patriote de l’Ouest raconte avec une indigne mauvaise foi les événements d’hier ; il a l’audace de dire que les cléricaux ont provoqué les « 1500 » socialistes en leur lançant des pierres ! Je l’avoue, je ne croyais pas, dans ma naïveté, qu’un journal fût capable de mentir aussi impudemment ! J’apprends que l’étudiant en pharmacie que nous avons rossé n’est pas Gallard, c’est un nommé P… ; il avait jeté à terre une bannière. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’Hardouin-Duparc sur « La politique de Léon XIII » ; le sujet est scabreux, il est traité par un rallié. Hardouin-Duparc parle de la politique du pape défunt vis-à-vis de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Suisse, etc ; enfin, il en arrive au gros morceau, à la politique pontificale vis-à-vis de la république française. D’après lui, cette attitude du pape était nécessaire et si les Catholiques, dans leur ensemble, l’avaient suivie, nous aurions aujourd’hui une république respectueuse de la religion ; la responsabilité des malheurs actuels retombe donc sur nous ! Sur nous, royalistes, qui cependant avons toujours combattu avec énergie pour la cause de l’Église. M. Hardouin-Duparc veut bien convenir cependant que certains ralliés sont allés trop loin et ont eu tort de présenter l’acceptation de la république comme un devoir de conscience. La discussion est très courtoise, mais acharnée ; elle dure une bonne heure. Les conclusions du conférencier sont vivement attaquées par les uns, défendues par les autres. Je fais remarquer que si Léon XIII a eu pour but de réaliser une union étroite entre les Catholiques, comme l’a dit le conférencier, il est arrivé à un résultat diamétralement opposé à ses intentions, puisque l’union était bien mieux réalisée avant les encycliques sur « L’Union conservatrice » qu’aujourd’hui où les Catholiques sont émiettés et où leur opposition, dans les Chambres, est beaucoup moins catégorique et leurs représentants beaucoup moins nombreux qu’autrefois. Le P. Barbier nous promet de nous parler demain soir de la question du ralliement à la réunion de la congrégation.
Angers, mardi 7 juin 1904
Cours d’histoire des doctrines économiques, et de législation industrielle. Dans l’après-midi, je vais me confesser. Le matin, je lis une longue lettre de Normand d’Authon qu’on m’a apportée hier soir, et dans laquelle le président de l’Union régionale de l’Ouest me blâme officiellement, après en avoir référé au président de l’Association catholique de la Jeunesse française, de la lettre que j’ai écrite le 31 mai à La Vérité française ; je m’y attendais, mais j’ai voulu l’écrire tout de même parce que je la croyais nécessaire. Il me reproche, avec beaucoup de modération dans le ton, du reste, la forme que j’ai donnée à ma protestation et le fond même de cette protestation ; il m’engage à exprimer mon regret de cet acte et me dit, que dans le cas où je ne voudrais pas le faire, il se verrait dans la pénible nécessité de me demander ma démission. J’avoue que ma première pensée est de la lui envoyer en 3 lignes. Puis, à la réflexion, je me dis que j’aurais tort d’agir ainsi ; ce serait laisser croire que je ne puis me justifier ; je lis et relis sa lettre, et je m’arrête à la résolution suivante : je veux bien reconnaître que j’aurais mieux fait de donner à ma protestation une autre forme, et, au lieu de la publier dans un journal, de la faire parvenir par la voie hiérarchique aux chefs de l’A.C.J.F. Mais je resterai inflexible pour le fond même de la protestation, car ce sont des idées bien arrêtées dans mon esprit que j’y ai exprimées, et je ne reconnais à personne le droit de m’en demander compte. Je vais lire la lettre de Normand d’Authon au Père Barbier et lui demander conseil sur ce que je dois faire ; il m’engage beaucoup à persévérer dans la résolution que j’ai prise. Aussi, dans l’après-midi, j’écris une lettre dans ce sens à Normand d’Authon. Advienne que pourra ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, à la congrégation, le P. Barbier nous parle du « Ralliement ». À son avis, le pape a le droit comme chef de la société indépendant dans sa sphère qu’est l’Église de juger au dernier ressort si telle question qui est, de sa nature, du ressort de la puissance civile, elle aussi indépendante dans sa sphère, intéresse la religion indirectement et, par conséquent, tombe sous sa juridiction. Le P. Barbier dit que peu de papes ont usé autant que Léon XIII de ce droit. L’attitude que les Catholiques français devaient prendre vis-à-vis de la république rentrait, d’après le P. Barbier, dans cette catégorie. Donc, Léon XIII avait le droit de conseiller aux Catholiques français de s’unir sur le terrain constitutionnel, c’est-à-dire de ne pas faire une opposition systématique à la forme du gouvernement, afin de mieux lutter contre les lois injustes de ce même gouvernement. C’est ce qu’il a fait en 1892 ; et il n’a rien fait de plus, car il a laissé aux Catholiques l’entière liberté de leurs opinions sur la question de république ou de monarchie et ne leur a certes pas interdit d’espérer le rétablissement de la monarchie. En agissant ainsi, Léon XIII espérait faire immédiatement une union plus étroite qu’auparavant entre Catholiques et arriver vite à changer l’esprit de la république par de meilleures élections ; il attendait de sa politique un résultat prochain, cela ressort de ses propos à Mgr d’Hulst. D’où vient que la politique de Léon XIII a échoué ? Le P. Barbier attribue cet échec à 3 principales causes : la fourberie du gouvernement français, qui a constamment trompé Léon XIII sur ses sentiments et ses projets vis-à-vis des Catholiques, et l’a amené, par une sorte de chantage, à demander, et, au besoin, à commander aux Catholiques de ne pas lui créer d’embarras par une opposition trop énergique même sur le terrain constitutionnel ; Léon XIII, par esprit de conciliation et par une loyauté excessive, s’est laissé prendre à ce jeu et a souvent arrêté les Catholiques prêts à lutter énergiquement (il y a 3 ans par exemple, quand il a arrêté la campagne de conférences du P. Caubé sur la demande de Waldeck-Rousseau). La seconde cause de cet échec est l’attitude déplorable de beaucoup de ralliés et surtout de leurs chefs et de leurs organes attitrés, qui ont outrepassé les conseils de Léon XIII, en présentant ces simples conseils comme une obligation de conscience, en traitant les royalistes les plus religieux comme des ennemis de la religion, en disant que le pape voulait que l’on se fît républicain (alors que c’est absolument faux), en préférant souvent, dans les élections, des candidats antireligieux, francs-maçons même, parce qu’ils étaient républicains, à des candidats bons catholiques mais monarchistes (par exemple en 1893, dans le Gers, élection de Bascou contre Cassagnac ; par exemple, en Ille-et-Vilaine et dans bien d’autres endroits). Le P. Barbier estime que cette attitude des ralliés a été extrêmement funeste. Les ralliés, du moins la plupart d’entre eux, ne se sont rappelé qu’une partie des conseils du pape (ceux qui avait pour but de faire accepter la république), mais oubliaient les autres (ceux qui avaient pour but de faire lutte énergiquement les Catholiques contre la législation impie et sectaire). En effet, afin que nul ne puisse suspecter leur républicanisme de fraîche date, les ralliés se sont abstenus de faire une trop vive opposition à ces lois et, bien souvent, ont abandonné, d’une façon déplorable, les principes ; on l’a vu encore lors du vote des crédits pour le voyage de Loubet à Rome. Le P. Barbier insiste beaucoup sur cette très fâcheuse attitude des ralliés. Il attribue aussi à une 3ème cause l’échec de la politique pontificale ; mais il a bien soin de dire que cette 3ème cause a eu une bien moindre importance que les deux autres : c’est le mécontentement par lequel beaucoup de royalistes ont accueilli les directions de Léon XIII, et le peu d’empressement qu’ils ont mis à les appliquer, parfois même l’opposition qu’ils leur ont faite. En dehors de ces causes principales, il y a eu des causes secondaires, par exemple le Père Barbier a dû avouer que, dans certaines circonstances, le secrétaire d’État de Sa Sainteté, le cardinal Rampolla, a adonné des conseils contraires à la volonté de Léon XIII, en allant, dans la voie du ralliement, beaucoup plus loin que le pape ; il nous cite deux exemples frappants de cette attitude. Une chose qui m’a fait grand plaisir pour des raisons personnelles, c’est que le P. Barbier, à propos du toast du cardinal Lavigerie en 1890, et de la Marseillaise qui l’a suivi, a dit que le cardinal avait eu tort de faire jouer cet hymne qui, dit-il, « était et sera longtemps encore considéré, quoiqu’on en dise, comme un champ impie et révolutionnaire par un très grand nombre de Catholiques ». Que n’étiez-vous là M. Normand d’Authon ? Le P. Barbier termine son intéressante conférence en examinant la situation actuelle. Actuellement, dit-il, comme déjà un peu avant la mort de Léon XIII, il y a quelque chose de changé. La république, jetant le voile de l’hypocrisie, a démasqué son jeu. Le nouveau pape peut, par suite des circonstances nouvelles, donner aux Catholiques français des instructions différentes ; car, de l’avis même du cardinal Lavigerie, les instructions d’un pape n’obligent plus les Catholiques après sa mort. Mais tout porte à croire que Pie X laissera aux Catholiques français une bien plus grande liberté d’allure que ne leur en laissa Léon XIII. Pour le moment donc, tant que Pie X n’a pas parlé officiellement, les instructions de Léon XIII subsistent en théorie ; mais, en pratique, le pape a fait savoir qu’il désirait voir cesser l’attitude défiante des ralliés vis-à-vis des royalistes, et il convie ces derniers à venir, sans abandonner leurs convictions et leurs espérances, combattre à côté des autres, sur le terrain constitutionnel dans l’intérêt de l’Église. C’est à ces conseils de Pie X qu’on doit la nouvelle attitude de certains chefs ralliés, de M. Piou, par exemple, qu’on a vu à Vannes le 27 mars en sa qualité de président de l’Action libérale populaire accepter ouvertement le concours des royalistes représentés par M. de Lamarzelle ; les paroles de M. Piou au Congrès de la Jeunesse catholique à Arras, où il a dit que les jeunes gens catholiques ne devaient pas se désintéresser des questions politiques ; un article de M. Féron-Vrau, retour de Rome ; tout cela est un effet des conseils du pape. Nul doute que la conférence de ce soir n’en soit un autre effet ! Elle a été très intéressante. En tout cas, le clan rallié ne doit pas être enchanté !
Angers, mercredi 8 juin 1904
Je me lève à 6h précises et, à 7h ½, nous sommes tous au pensionnat de Bellefontaine pour la cérémonie de la 1ère communion ; malheureusement, en me rasant, je me suis fait à la lèvre inférieur une coupure qui saigne tout le temps à la messe ; c’est insupportable. La cérémonie est très touchante. Nénette est chef de file et reçoit la 1ère la sainte communion ; beaucoup de parents et d’amis communient après les enfants ; je fais la sainte communion. Après la cérémonie, nous déjeunons dans le pensionnat et nous voyons un moment les communiantes. Il y a aussi à Bellefontaine Mmes de Soos, de Padirac etc. Nous déjeunons fort bien chez Tante Josepha. L’après-midi, nous revenons à Bellefontaine où a lieu la cérémonie de rénovation des vœux du baptême et celle de la consécration à la Sainte Vierge ; malheureusement, la pluie empêche la procession qui devait avoir lieu dans les vastes jardins. Le soir, nous dînons chez les Magué avec le lieutenant-colonel, Mme et Mlle Franck ; Nénette, ce soir, dîne avec nous dans son blanc costume de 1ère communiante.
Je pense beaucoup à la conférence du P. Barbier ; j’avoue qu’elle m’a instruit ; je savais bien que les instructions de Léon XIII avaient été très exagérées par beaucoup de ralliés commentateurs sans mandat, mais je ne croyais pas que ce fût au point où l’a dit le P. Barbier ; je croyais que Léon XIII avait demandé plus aux Catholiques français.
Angers, jeudi 9 juin 1904
Je travaille, le matin, dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir Normand d’Authon ; il me reçoit très aimablement et exprime le désir que je reste longtemps chez lui afin qu’il puisse s’expliquer longuement avec moi sur la question de la Marseillaise. Il ressort de ses explications, qui durent 1h ½ environ, que les chefs de l’A.C.J.F. ne voient pas avec plaisir les groupes jouer la Marseillaise, mais qu’ils n’osent pas s’y opposer, de peur de passer pour des royalistes déguisés ; l’Union régionale de l’Ouest jouit, paraît-il, de cette réputation dans les autres unions régionales ; c’est pourquoi ma lettre a produit, d’après Normand d’Authon, une grande émotion dans les hautes sphères de l’association. Normand d’Authon s’évertue, en vain, à me faire comprendre que le chant de la Marseillaise ne signifie pas grand’chose et que les royalistes de l’association ont tort de s’en offusquer, car, dans l’esprit de ceux qui la chantent, la Marseillaise est bien l’hymne national. Je lui réponds que puisque l’on a coutume, dans certains groupes, de jouer l’hymne national, les chefs de l’association n’ont qu’à répandre un chant national catholique, par exemple celui qu’on a chanté à Angers à la réunion du 21 février dernier ; il trouve (ou il paraît trouver) l’idée bonne. Le soir, nous allons tous à la cérémonie de l’adoration nocturne qui a lieu à la cathédrale en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’assiste à la procession. En y allant, je rencontre Hervé-Bazin qui me dit que Normand d’Authon a donné lecture, hier soir à la réunion du comité de l’Union régionale, de ma lettre à La Vérité, de la lettre qu’il a écrite et de ma réponse, et qu’il a déclaré l’incident clos. Je sais cependant qu’il a envoyé ma seconde lettre à Paris.
Angers, vendredi 10 juin 1904
Le matin, en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Université ; je passe toute la matinée à l’Université à causer avec Hervé-Bazin et Damas dans la chambre de Bréon, à parcourir les journaux dans la salle de lecture et à travailler à la bibliothèque ; j’apprends que Du Réau a été interrogé hier par un commissaire de police et qu’il passera peut-être demain en correctionnelle. À 10h ½, cours de M. Baugas. L’après-midi, à 1h ½, autre cours de M. Baugas ; ensuite, je vais voir Lucas et je vais me faire couper les cheveux ; le soir, les Magué viennent dîner avec nous. Ils prendront désormais tous leurs repas à la maison car leurs meubles partent demain. L’oncle Paul part dimanche pour Paris ; Tante Josepha, Nénette et Bonne Maman partent mardi pour Vinça ; ils s’embarquent à Port-Vendres la semaine prochaine. Comme ce départ va nous attrister !
Angers, samedi 11 juin 1904
Le matin, on ne sait encore rien de précis sur les processions de demain. Dans l’après-midi, on affiche un arrêté du maire autorisant les processions, mais dans des conditions insensées : il n’y en aura que deux (une de chaque côté de l’eau) ; les corporations ne pourront pas y prendre part ; on ne pourra y chanter que des chants liturgiques ; enfin, les hommes n’auront pas le droit d’y apporter des cannes. Cela veut dire : faites les processions, mais de façon à qu’il vous soit impossible de couvrir la voix de vos adversaires s’ils vous insultent et de rendre des coups si vous en recevez. Dès que j’ai connaissance de cet arrêté, je suis persuadé que l’autorité religieuse préférera ne pas faire de processions que d’accepter de telles conditions ; c’est ce que décident, en effet, les curés de la ville réunis à l’Évêché dans l’après-midi, et, vers 6 heures, une affiche annonce aux Angevins que l’autorité religieuse n’a pas cru pouvoir accepter les conditions de la Municipalité, que les processions, par conséquent, n’auront pas lieu, et qu’on les convoque pour demain à 4 heures devant la cathédrale afin de recevoir la bénédiction du Très Saint-Sacrement et d’aller ensuite la recevoir à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; la même manifestation que l’année dernière ! Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, je reçois les félicitations de M. le curé de Saint-Serge pour ma lettre à La Vérité française. Mgr Pasquier, recteur de l’Université, M. Gavouyère, doyen, l’abbé Delahaye, secrétaire-général, l’abbé Bourdé de Villebué, curé de Saint-Eutrope de Saintes, m’ont aussi adressé leurs félicitations ; voilà de quoi me consoler de la douche officielle de Normand d’Authon et de Lerolle !
Angers, dimanche 12 juin 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, nous faisons nos adieux à l’oncle Paul qui part pour Paris, et, de là, pour Vinça, Port-Vendres et Alger. L’après-midi à 3h, nous allons aux vêpres de la cathédrale ; après les vêpres, nous sortons sur la place Saint-Maurice qui est noire de monde ; la foule déborde sur la place Sainte-Croix ; avec les étudiants de l’Université, je vais me placer en tête de la colonne des manifestants, derrière, MM. Joubert, conseiller municipal, de La Morinière, Frogé, de Grainville, qui ouvrent la marche. Monseigneur donne la bénédiction et toute cette foule chante le Tantum, acclame le Christ, agite chapeaux et mouchoirs, c’est splendide. Ensuite, on se met en marche en chantant des cantiques, tantôt « Nous voulons Dieu ! », tantôt « Je suis chrétien », etc. L’énorme foule, en deux colonnes (rue Sain-Aubin et rue d’Alsace) gagne Saint-Joseph : toutes ces voix d’hommes et de femmes chantent cantiques et hymnes religieux, formant une clameur immense qui s’élève vers le ciel ; seconde bénédiction devant Saint-Joseph : la rue des Arènes est littéralement bondée ! L’immense colonne se dirige ensuite vers Saint-Laud par les rues Desjardins et Paul Bert et par le boulevard du Roi René ; sans exagération aucune, peut l’évaluer à 15 ou 20.000 personnes. Devant Saint-Laud, une grande foule sympathique attendait les manifestants ; là, au moment de la bénédiction, il y avait encore plus de monde que l’année dernière ; depuis les marches de Saint-Laud jusqu’à l’extrémité de la place Marguerite d’Anjou, une foule énorme se presse ; en supposant qu’il y avait 3 personnes par mètre carré, que la place ait 250 mètres de longueur sur une largeur moyenne de 35 mètres, on trouve qu’il y avait là 26.000 personnes ; et si on ajoute à ce nombre les personnes massées sur les marches de l’église, à toutes les fenêtres, sur les tours du château etc. on peut penser qu’il y en avait environ 30.000 ; c’est gentil ! Et je répète qu’il n’y avait là, à quelques exceptions près, que des manifestants catholiques, ou des curieux sympathiques. L’énorme foule chante le Tantum, le Parce Domine, des cantiques, et élève vers le ciel les cris mille et mille fois répétés de « Vive Dieu ; vive le Christ ! » C’est splendide. Après cette dernière bénédiction, la foule s’écoule peu à peu ; je rentre à la maison. J’ai appris ensuite qu’il y avait eu, à ce moment-là, une petite manifestation de jeunes gens qui sont allés conspuer Jagot et acclamer Bouhier ; mais elle était beaucoup moins considérable que celle qui suivit la manifestation religieuse de l’année dernière, car on n’avait, cette année, les mêmes raisons d’acclamer M. Bouhier. Bonne Maman, Marie-Thérèse et Philomène, qui n’ont pas vu la manifestation de l’année dernière, sont littéralement enthousiasmées.
L’affaire de l’oncle Xavier nous préoccupe beaucoup. M. de Lamer a été, il est vrai, fort aimable, et a usé de toute son influence sur le préfet des Pyrénées-Orientales pour faire retarder autant que possible le départ pour Paris des renseignements que Combes a demandés au préfet ; mais, néanmoins, il faudra bien qu’ils finissent par partir ; de plus, la dénonciation adressée au Ministère de la Guerre a fait, elle aussi, son chemin : des renseignements ont été demandés par le général André au préfet. Il est certain que Baleine a fait des imprudences ; dans le but très louable d’assurer le succès de la liste royaliste (qui n’a été battue que de quelques voix), il ne s’est pas contenté de faire de la politique pour son propre compte, il a mis en avant le nom de l’oncle Xavier et, à l’heure actuelle, cela suffit pour briser la plus belle carrière militaire ! Papa a prié l’oncle Paul de parler de cela au général Joffre[38], au Ministère de la Guerre ; il peut beaucoup pour l’enrayer ; de son côté, le général Lelong va agir. Mais l’oncle Xavier nous télégraphie du camp de Chalons d’arrêter toutes les démarches ; c’est sans doute son chef de corps, le général Dalstein, qui le lui aura conseillé ! À Angoulême, où il sera ces jours-ci, Papa en dira un mot au général Courbebaisse. Le soir, au moment de dîner, échange de félicitations et de cadeaux s’adressant à Bonne Maman, Nénette et moi, à l’occasion de la Saint Antoine. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la musique au Mail.
Semaine du 13 au 19 juin 1904
Angers, lundi 13 juin 1904
En l’honneur de la Saint Antoine, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y vais la sainte communion. Marie-Thérèse et Papa partent par le train de 11 ½ pour Angoulême ; Papa va à Angoulême pour le concours des collèges de l’Ouest organisé par l’Université, et Marie-Thérèse rentre à Sainte-Croix. À 11h, M. Baugas nous fait une sorte de récapitulation de son cours ; il nous explique les parties que nous n’aurions pas comprises. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Ducellier sur l’expansion de la nationalité française. Les élèves venus pour le concours assistent à la séance. Après la séance, le P. Barbier nous annonce que les finances de la Conférence étant en bon état, il a décidé, d’accord avec le directeur et le bureau, de payer le pèlerinage de Rome à un membre de la Conférence qui sera chargé de représenter celle-ci ; ce jeune homme privilégié sera désigné par une commission composée de l’aumônier, du directeur et des anciens présidents sur une liste de 12 ainsi composée : 6 de droit (les membres du bureau), 6 élus par la conférence ; on procède tout de suite à l’élection des 6 ; je vote pour : De Bréon, Lucas, Paul Lebreton, De Ferry, De La Villebiot, Jean du Reéau. Les 6 élus sont : De Monsabert, de Laujardière, Lucas, De Bréon, Hardouin-Duparc et moi ; j’ai obtenu 11 voix. J’ai donc 1/12 de chance d’aller gratis à Rome. Je songeais précisément depuis quelques jours à prendre part à ce pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome ; mais, tant qu’il est question de notre voyage en Algérie au mois d’octobre, je ne puis me décide ; on verra plus tard. Je suis très heureux de la marque de confiance de mes camarades. Cette réunion est la dernière de l’année.
Angers, mardi 14 juin 1904
Nous passons avec Tante Josepha, Bonne Maman et Nénette les derniers instants de leur séjour à Angers. À 10h ½, nous partons pour la gare où elles prennent le train de 11h35 pour Bordeaux et Vinça. À la gare, un grand nombre d’officiers avec leurs femmes sont là pour saluer Tante Josepha ; je reconnais le colonel Wairhaye, le commandant de Chappedelaine, la marquise de La Masselière, Mme Gallais, Mme Franck, le capitaine Astier de Villatte, la générale Samary, les dames Blanc, etc. En tout une trentaine de personnes. Tout cela ne diminue pas notre émotion et les regrets avec lesquels nous voyons partir Tante Josepha et Nénette dont l’arrivée à Angers, il y a 2 ans, nous avait tant réjouis. Quel vide elles vont laisser ici ! Et comme le séjour d’Angers va nous paraître triste ! L’après-midi, j’ai la visite d’Hervé-Bazin et de Lucas. Le soir, je vais au Salut avec Philomène. Maman est très triste toute la journée.
Angers, mercredi 15 juin 1904
Je trouve dans Le Maine-et-Loire d’avant-hier un calcul de la foule qui se pressait dimanche devant Saint-Laud. La place est plus grande que je ne pensais : elle a 12.870 mètres carrés de superficie ; en comptant 4 personnes par mètre carré, dit le journal, cela fait plus de 51.000 personnes ; je crois, pour mon compte, qu’il est exagéré de compter 4 personnes par mètre carré en moyenne ; car, si à beaucoup d’endroits il y avait au moins cela, à d’autres endroits, il y avait quelques vides ; je crois qu’il faut prendre comme moyenne 3 personnes par mètre carré ; cela ferait environ 38.000 personnes sur la place, parmi lesquelles la moitié de curieux sympathiques et la moitié de manifestants. C’est gentil ! Et dire que pour réunir tout ce monde, il a suffit d’une simple affiche du « comité de revendication… etc. » apposée la veille au soir ; Le Patriote aurait de la peine à en faire autant. Je travaille une bonne partie de la journée. Maman, très fatiguée à la suite des émotions d’hier, passe la matinée au lit.
Angers, jeudi 16 juin 1904
Papa arrive à 4h du matin ; il a passé la journée d’hier à Sainte-Croix où les travaux d’agrandissement avancent lentement ; je ne sais si on pourra s’installer dans l’aile nouvelle avant l’été de l’année prochaine. Papa a dîné mardi soir chez les Courbebaisse à Angoulême et hier soir chez les La Bardonnie à Mareuil. L’oncle Xavier et Tata Mimi ont écrit à Papa qu’ils préféraient qu’il cessât ses démarches au sujet de l’affaire de Baleine ; ils disent que l’affaire est sans importance. Mais Papa reçoit une lettre de M. de Lamer disant que le préfet a répondu à la demande de renseignements en atténuant les faits autant que possible et en couvrant l’oncle Xavier ; en rejetant, par conséquent, toute la responsabilité des faits sur son régisseur. L’intervention de Papa n’a donc pas été inutile. Mais l’oncle Xavier et sa femme, qui n’ont jamais entretenu à Pia des relations cordiales avec M. de Lamer, sont un peu contrariés que nous ayons fait agir celui-ci ; ils craignent que M. de Lamer s’imagine qu’ils ont sollicité, par notre intermédiaire, son intervention, et ils redoutent de passer pour leurs obligés. Cette crainte n’est pas fondée car Papa et Maman ont toujours eu soin, en écrivant à leur cousin de Lamer, de lui dire qu’ils lui écrivaient à l’insu de l’oncle Xavier. L’oncle Xavier dit à Papa qu’il ne se dissimule pas les suites que peut avoir pour lui cette affaire, mais il ne veut pas qu’on fasse de démarches pour les éviter ; il verra, de son côté, s’il est bon d’avertir ses chefs militaires. Naturellement, Papa et Maman ne continueront pas leurs démarches. Quant à M. de Lamer, il n’a agi que par complaisance pour nous, et, d’ailleurs, son rôle est fini puisque le dossier est à Paris maintenant.
Angers, vendredi 17 juin 1904
Je travaille à peu près toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi. Le général Lelong vient voir Papa pour lui parler de l’affaire de l’oncle Xavier ; Papa le prie de ne rien faire pour se conformer au désir du principal intéressé. Le soir, avec Papa et Philo, j’assiste à l’inauguration d’un chemin de croix à la nouvelle église Notre-Dame.
Angers, samedi 18 juin 1904
Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. J’achète, rue Voltaire, un nouvel appareil photographique à plaques, 6 ½/9, Folding ; il est très peu encombrant, c’est ce qui me l’a fait choisir ; je l’ai acheté en vue de mes voyages de cet été, soit à Rome soit en Algérie. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 19 juin 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’essaye mon nouvel appareil en photographiant Philomène, je réussis assez bien. On célèbre aujourd’hui la fête dite de l’Enseignement, créée pour faire mousser les écoles laïques ; on avait annoncé qu’elle serait ici très bruyante et que les anticléricaux en profiteraient pour prendre leur revanche de l’avanie que nous leur avons fait essuyer les deux derniers dimanches, on craignait même des troubles ; en réalité, elle a lieu dans le plus grand calme. À 5h, après le salut à l’Adoration, nous prenons une voiture et allons respirer l’air pur dans la campagne, du côté d’Avrillé.
Semaine du 20 au 26 juin 1904
Angers, lundi 20 juin 1904
Maman et Philo partent, par le train de 11 ½, pour Poitiers ; Philo va tenter, pour la 3e fois, de se faire breveter par l’État ; cela vaut-il la peine de se déranger ? J’en doute ; en tous cas, elle ne reviendra de Poitiers ni plus ni moins savante. Dans l’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin qui me montre, dans L’Echo régional de ce mois-ci, un article évidemment écrit dans l’intention de répondre à ma lettre à La Vérité au sujet de la Marseillaise qui, décidément, a rudement embêté les ralliés ; c’est un dialogue entre un jeune homme qui veut introduire la jeunesse catholique dans une paroisse et le curé ; après différents sujets, au cours desquels il est trop souvent question du « flot montant de la démocratie » que les Catholiques doivent suivre et canaliser afin de ne pas être submergé par lui, on en arrive à la question de la Marseillaise ; et le curé dit au jeune homme que cet hymne joué assez souvent par des groupes de jeunesse catholique donne une couleur politique à l’association (c’est le sens de ma lettre) ; le jeune homme répond que pas du tout ; la Marseillaise n’est considérée que comme un chant patriotique et militaire, et non comme un hymne révolutionnaire, et ne doit pas plus offusquer le jeune catholique non-républicain qu’elle n’offusque le petit vicomte royaliste qui l’entend jouer par la musique de son régiment ! Comme si on pouvait comparer une « association » où l’on entre librement et sous certaines conditions, à un régime où l’on est sous le joug de la discipline militaire et où l’on n’est maître ni de ses mouvements ni de ses paroles !!! Ce qui ressort de cela et de la conversation que j’ai eue avec Normand d’Authon, c’est que l’on est bien décidé, dans l’A.C.J.F., à ne pas attacher d’importance à la Marseillaise et à ne rien faire pour empêcher des républicains de la jouer au risque de froisser les sentiments des membres non républicains de l’association ; reste à savoir si ces derniers consentiront à se laisser marcher dessus et s’ils supporteront toujours que l’on soit plein de complaisance pour les républicains de l’association alors que les royalistes, à la moindre incartade, et souvent sans sujet, sont traités avec rigueur. Le soir, une lettre d’Ille nous annonce les fiançailles de ma cousine Thérèse de Barescut avec un M. Delcros de Ferran[39], de Céret, attaché au Crédit Lyonnais ; le mariage aura probablement lieu pendant les vacances, et tout porte à croire que nous y assisterons.
Angers, mardi 21 juin 1904
Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe du pèlerinage de l’Université au Sacré-Cœur, à la Madeleine ; j’y fais la sainte communion ; à la sortie, Jean du Réau[40] me dit qu’il est cité pour samedi devant le Tribunal correctionnel. Je travaille à peu près toute la journée ; je pense beaucoup à Philomène qui compose aujourd’hui. L’affaire du million des Chartreux[41] se corse de plus en plus. Edgard Combes a été à peu près convaincu de mensonge par la commission d’enquête ; à chaque séance, l’honneur de Combes s’effondre un peu plus. Tout fait présager que le ministère ne survivra pas à cet océan de boue. Pour nous, croyants, les raisons de croire à l’effondrement prochain de ces bandits sont doubles : d’abord, Combes a attaqué le pape, il ne peut donc prospérer longtemps ; et, en second lieu, cette affaire du million des Chartreux a été soulevée par Combes lui-même dans un moment d’égarement je pense, le jour de la fête du Sacré-Cœur le vendredi 10 juin ! N’y-a-t-il pas là une preuve que c’est le Sacré-Cœur qui mène tout cela ? Voilà Combes au sommet de sa puissance ; tout à coup, sans savoir ni pourquoi ni comment, il soulève cette affaire du million des Chartreux, à laquelle personne ne pensait plus, pour écraser un rival politique ; elle se retourne contre lui ; une commission d’enquête est nommée ; elle est en majorité antiministérielle, et les révélations qui se produisent devant elle sont de plus en plus accablantes pour Combes et pour son fils. N’y a-t-il pas lieu de penser que le Sacré-Cœur mènera les choses jusqu’au bout, et que Combes le tout-puissant (en apparence) aura la honte de tomber à propos d’une affaire dans laquelle les Pères Chartreux (des congréganistes !) lui ont donné une leçon d’honnêteté ? Et n’allons-nous pas assister, une fois de plus, à la confirmation de cette parole célèbre : « Qui mange du pape en crève » ? Je l’espère. Qui sait même si tout cela n’est pas le commencement de la réalisation de la prophétie du curé d’Ars d’après laquelle la persécution religieuse doit prendre fin et la France doit être sauvée en 1904 ? Hervé-Bazin me disait hier que le curé d’Ars, voyant une fois le cardinal Langénieux tout jeune, lui avait prédit qu’il deviendrait évêque, archevêque de Reims, et qu’il sacrerait un roi de France ; comme cette prédiction s’est réalisée jusqu’ici, pourquoi ne se réaliserait-elle pas jusqu’au bout ? En tout cas, la chose ne peut tarder, car le cardinal Langénieux a 80 ans. Dieu veuille que la prophétie soit vraie !
Angers, mercredi 22 juin 1904
C’est aujourd’hui à 11 heures que devait être affichée à Poitiers la liste des candidates au brevet déclarées admissibles ; c’est donc vers 1 heure que nous pensions recevoir une dépêche de Philomène. Mais une carte postale de Philo nous fait savoir que la liste sera affichée à 5h du soir ; nous ne devons donc pas attendre la dépêche avant 6h ½ ou 7 heures. Je travaille toute la journée ; entre temps, je lis avec intérêt tout ce qui s’écrit au sujet de l’affaire du million des Chartreux, et j’éprouve une douce jouissance à voir le bloc républicain se débattre dans les affres de la mort. À 6h ½, la dépêche de Philo n’était pas encore arrivée ; nous commençons à être inquiets ; à 7h, pas de dépêche, nous n’avons plus d’espoir, et quand nous voyons, à 8h10, au moment de sortir, que rien n’est arrivé, nous ne nous faisons plus aucune illusion, et, tout le temps de la promenade, nous ne parlons que de l’échec de Philomène et de ses causes probables. Nous allons au salut à l’Adoration, puis nous nous promenons sur l’avenue Jeanne d’Arc. En rentrant, Louis nous dit qu’une dépêche est arrivée vers 8h ¼ ; nous pensons d’abord que c’est Maman qui nous annonce qu’elle va arriver par le train de 1h du matin ; Papa l’ouvre, et, ô, surprise ! C’est Philomène qui nous fait part de son admissibilité ; c’est bien ce que l’on peut appeler une bonne surprise, car nous n’y comptions plus. La dépêche a été expédiée à 6h55 ; sans doute, la proclamation a dû faire attendre. Nous sommes bien heureux que les efforts et le travail persévérant de Philo soient enfin couronnés de succès. Demain sans doute, seconde et peut-être même 3ème épreuve.
Angers, jeudi 23 juin 1904
Je continue à me tenir tout le temps au travail ; mais, dans l’après-midi, je suis obligé de faire plusieurs courses à bicyclette pour organiser une réunion du conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; après divers pourparlers, je la fixe à demain soir d’accord avec M. Frogé. Le soir, nous sommes étonnés et inquiets de ne pas recevoir de nouvelles de l’examen oral de Philomène ; nous commençons à la croire collée ; le seul espoir qui nous reste est qu’elle ne l’ait pas passé aujourd’hui, mais c’est invraisemblable.
Angers, vendredi 24 juin 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame, c’est une grand’messe. Je travaille toute la journée, et ne m’interromps, dans l’après-midi, que pour aller un moment chez le dentiste et aller faire une très courte visite à Lucas. Le soir, réunion du conseil particulier ; c’est une réunion extraordinaire ; c’est, d’ailleurs, la dernière avant les vacances. Après la réunion, je me promène un bon moment avec M. Baugas et je lui parle une dernière fois de mon sujet de thèse. Je suis maintenant complètement décidé à prendre le sujet suivant : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée, le rôle de l’État, législation comparée ». M. Baugas trouve que ce choix est excellent. Je vais retenir ce sujet à Caen. Si je suis reçu à mon prochain examen, je compte faire ma thèse l’hiver prochain jusqu’à Pâques ; de Pâques au mois de juillet, préparer mon second examen de doctorat, et soutenir ma thèse en octobre ou novembre 1905, avant le service militaire ; de cette façon, si tout marche sans anicroche, je serai délivré du souci de mon doctorat avant d’entrer à la caserne.
Au sujet de Philomène, nous avons des nouvelles ; elle a passé hier avec succès la seconde série d’épreuves, et elle a passé une partie de l’oral : chant, histoire, géographie, elle a bien répondu à tout, sauf à l’histoire ; elle doit passer aujourd’hui sans doute les mathématiques et les sciences, et le résultat définitif ne sera proclamé que samedi ; que c’est long ! Mais nous pouvons considérer Philomène comme assurée du succès.
Angers, samedi 25 juin 1904
Je travaille le matin dans ma chambre. À midi ½, j’assiste à l’audience du Tribunal correctionnel où, après quelques affaires ordinaires, on juge Du Réau ; de suite après lui, on juge un apache qui a jeté 2 pierres sur nous le 5 juin au tertre Saint-Laurent ; l’apache n’était provoqué ni menacé par personne, un agent qui l’a vu vient l’établir, il attrape 6 jours de prison sans sursis, je pensais qu’il serait plus salé car un autre apache qui avait été vu jetant des pierres et qui avait été arrêté a été condamné, il y a quinze jours, à quinze jours de prison. Quant à Du Réau, il a soutenu qu’il était en cas de légitime défense en frappant un apache, car il avait reçu deux pierres (ses témoins l’établissent) ; mais le ministère public n’admet pas que l’on puisse frapper indistinctement dans un groupe, alors même que ce groupe vient de vous lapider, si l’on n’a pas la preuve que l’individu sur lequel on tape est bien celui qui avait lancé la pierre même qui vous a atteint ! D’après le procureur, il fallait, avant de frapper, s’enquérir de ce point. En vérité, il en parle bien à son aise, c’était facile ! Et si cette théorie était suivie, il n’y aurait plus, pratiquement, lorsqu’on est en face d’un groupe un peu nombreux d’agresseurs qui vous lapident, qu’à se croiser les bras et à dire : continuez !!! Le Tribunal semble bien admettre cette théorie saugrenue, puisqu’il condamne Du Réau à un jour d’emprisonnement, avec sursis.
Au retour du Tribunal, nous trouvons la dépêche de Maman qui nous annonce le succès définitif de Philomène et leur retour, à toutes deux, pour cette nuit ; Dieu soit loué ! À 4h ½, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul
Angers, dimanche 26 juin 1904
À 7h moins le quart, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de-Paul. Au retour, je puis causer avec Maman et Philomène arrivées dans la nuit ; elles me racontent les diverses péripéties de l’examen. Je travaille dans ma chambre une partie de la matinée ; l’après-midi, M. Maurice Gavouyère vient m’annoncer que je ne passerai mon examen, à Caen, que le 26 juillet ; dans un mois ! Je m’attendais à le passer vers le 10 juillet et je pensais être libre de mes mouvements dans quinze jours, aussi la perspective de n’être libre que dans un mois me désole. Je vais au salut à l’Adoration, puis Maman et moi nous prenons une voiture et nous allons nous promener à Sainte-Gemmes.
Semaine du 27 au 30 juin 1904
Angers, lundi 27 juin 1904
Le matin (j’ai le temps désormais), je vais faire, de 8h ½ à 9h ½, une jolie promenade à bécane autour de Saint-Barthélemy, 10 à 12 kilomètres, puis je travaille un peu. L’après-midi, nous avons la visite de M. Jean Bartre, pépiniériste à Ille et de sa jeune femme, Mlle Lucie Saly[42], d’Ille, qui font leur voyage de noces et qui, passant à Angers, ont eu la pensée de venir nous voir ; nous les invitons à dîner. Ils nous apprennent une nouvelle qui nous étonne beaucoup ; c’est celle des fiançailles de René de Chefdebien avec Mlle Sire, de Corbère ; cette demoiselle Sire a beaucoup de fortune par son père (aucune fortune par sa mère, Mlle de Vilar)[43] ; mais les Sire sont littéralement bourrés de biens d’émigrés ; ils ont notamment à Corbère une importante métairie qui appartenait, avant la Révolution, à mon ancêtre le chevalier de Sabater (elle lui a été confisquée, tant vaut dire volée, parce qu’il était allé mettre sa tête à l’abri, en Espagne) ; une autre grosse métairie qu’ils ont tout près de notre métairie de Saint-Martin à Ille appartenait aux De Gispert ; etc. ; dans ces conditions, je m’étonne qu’un jeune homme de la bonne société et dont la famille a toujours été dans les meilleures traditions, comme René de Chefdebien, consente à épouser Mlle Sire ; pour certaines personnes, il est vrai, l’argent n’a pas d’odeur. Pour Edgar Combes par exemple ; à propos de l’affaire du million des Chartreux, M. Bartre nous raconte qu’il tient du juge d’instruction de Nice qu’Edgard Combes n’a consenti à autoriser le baccarat au casino de Nice que moyennant le versement de « un million » par le tenancier ; l’entremetteur a été un nommé Marquette, le même qui s’est prêté à la négociation de l’autorisation, dans les mêmes conditions ou à peu près, de la maison de jeux d’Aix-les-Bains ; le juge d’instruction de Nice ne parle pas, de peur d’être révoqué ; ah oui ! Elle a de jolis dessous cette république qui était si belle sous l’Empire ! Elle en arrive, pour cacher ses turpitudes, à ressusciter les plus vieilles maximes de la monarchie absolue. C’est ainsi que le procureur général Bulot, interrogé l’autre jour devant la commission du million des Chartreux, sur les raisons qui l’avaient poussé à interrompre arbitrairement une procédure engagée l’année dernière à propos de cette affaire, a été obligé d’avouer qu’il n’avait aucune raison juridique, et que, s’il a interrompu la procédure, c’est parce qu’une volonté supérieure s’est manifestée ; c’était « la raison d’État », « le fait du prince » si vous voulez, a dit M. Bulot ! Le prince, en l’espèce, c’était M. Combes ou plutôt son Edgar[44] ; et la raison d’État, ce n’est pas dans l’intérêt supérieur du pays qu’on l’invoquait, c’était dans la nécessité de ne pas dévoiler les concussions de Combes et de son fils. Ah les voleurs !!!
Pour oublier un peu toutes ces saletés, j’ai eu la curiosité de relire le premier fascicule de l’Enquête sur la monarchie par Charles Maurras, déjà vieux de 4 ans, et qui a été, on peut le dire, le point de départ du mouvement néo-royaliste que nous voyons aujourd’hui se développer de plus en plus. J’ai été frappé de la précision avec laquelle les royalistes de 1900 avaient vu ce que deviendraient les partis d’alors ; pour le parti nationaliste, qui était alors dans toute sa vigueur et dans toute l’éclat que lui promettait sa récente victoire à Paris, les royalistes prédisaient qu’il s’affaiblirait et finirait par perdre toute l’influence faute d’une doctrine positive ; ils ne disaient que trop vrai ; nous l’avons vu au mois de mai ; les nationalistes, qui ont un moment effrayé le gouvernement, perdent de plus en plus de terrain, et cela évidemment, faute d’une doctrine positive qui les unisse d’abord entre eux, et qui les fasse accepter par l’opinion ; aussi, un assez grand nombre de nationalistes ont abandonné la cocarde républicaine et sont venus au nationalisme intégral, à la monarchie ; mais beaucoup d’autres n’osent pas se déclarer antirépublicains, ils s’imaginent que le peuple veut à tout prix la république, et ne voient pas qu’ils manquent de logique en invitant les Français à renverser le gouvernement sans leur proposer un autre gouvernement à mettre à la place ; ils ne savent donc pas que l’on ne détruit que ce que l’on remplace ! Le même reproche pourrait être adressé à trop de Catholiques.
Angers, mardi 28 juin 1904
Le matin, je vais me promener à bécane du côté de Saint-Léonard, puis je travaille à la préparation de mon examen. L’après-midi, je me dis que, si ce qu’a raconté hier M. Jean Bartre est vrai, il y a là une piste qu’il ne faut pas négliger ; aussi, sans nommer M. Bartre, j’écris ce qu’il a raconté à M. Fabien Cesbron[45], député de Baugé, membre de la commission d’enquête ; il est à craindre que le cabinet noir ne lui laisse pas parvenir cette lettre ! Le soir, Philomène reçoit une lettre de Bonne Maman qui lui dit qu’à la suite d’un incident sans importance qui s’est produit à un enterrement entre le vicaire et un groupe de jeunes gens porteurs d’un drap mortuaire, le conseil municipal de Vinça a invité le maire à interdire les processions, et le maire l’a fait ; cela ne s’était jamais vu à Vinça ; quel scandale ! Les Magué, qui sont arrivés à Alger hier soir, nous télégraphient que leur traversé a été excellente.
Fabien Cesbron (1862-1931), député du Maine-et-Loire de 1902 à 1906 et sénateur de 1911 à 1920 – Base de données généalogique « Pierfit » (http://gw.geneanet.org/pierfit)
Angers, mercredi 29 juin 1904
Mes examens continuent à m’occuper beaucoup. Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Le Sénat est en train de voter la loi, déjà votée par la Chambre, qui interdit aux congréganistes, même autorisés, d’enseigner ; c’est une formidable restriction à la liberté d’enseignement, et c’est un acheminement vers le monopole. M. de Lamarzelle et d’autres sénateurs de droite, quelques républicains amis de la liberté même, s’élèvent avec énergie contre ce projet ; peine perdue ! Combes répond à peine, et le projet passera comme à la Chambre et 300.000 enfants seront violentés dans leurs consciences, et la liberté des pères de famille sera, en fait, supprimée dans un très grand nombre de communes, et les municipalités seront contraintes par les préfets de construire de nouvelles écoles dont le besoin ne se faisait pas sentir, nouvelle atteinte aux libertés municipales ; et tout passera, et les électeurs se contenteront de hausser les épaules, tant ils sont faits à la tyrannie jacobine ; ah, malheureuse France ! Ah malheureux enfants élevés sans l’idée de Dieu !
Angers, jeudi 30 juin 1904
Le matin, je vais à Écouflant à bicyclette, puis je me mets au travail ; je travaille aussi une partie de l’après-midi ; le soir, nous allons au salut à l’Adoration : sermon de l’abbé Delahaye.
Juillet 1904
Semaine du 1er au 3 juillet 1904
Angers, vendredi 1er juillet 1904
Je vais à la messe de 8 à Notre-Dame. Je travaille matin et soir. Dans le courrier de 5 heures arrive pour Maman une lettre de Lille que j’attendais avec impatience ; elle a trait à la famille Delebart[46]. En effet, au banquet des délégués des universités catholiques le 29 mai chez le doyen de la Faculté de Paris, Papa avait pour voisin de table un professeur de la Faculté de Lille ; la conversation étant venue à tomber sur la famille Delebart à propos du Roussillon, il a semblé à Papa que son collègue de Lille, en disant que cette famille avait acquis une fortune très considérable dans l’industrie, faisait quelques sous-entendus et avait quelques réticences sur la façon dont cette fortune avait été faite ; à son retour, Papa (qui n’a pas voulu faire parler ce professeur) m’a raconté cela ; et comme je sais que Mgr de Carsalade parlera de moi aux Delebart, à Caladroy, les vacances prochaines (il l’a encore dit à Papa, à Pâques), je n’ai pas voulu le laisser parler sans tirer cela au clair ; Maman a écrit à un prêtre de Lille en le priant, confidentiellement, de nous dire si la famille Delebart est bien vue à Lille ; si elle passe pour une famille chrétienne et si la fortune a été acquise honorablement ; c’est la réponse de ce prêtre que nous avons reçue aujourd’hui ; elle nous confirme, ce que nous savions déjà, que la fortune a été acquise tout entière dans la filature fondée par le père de M. Delebart ; que les Delebart ont marié leurs 3 premières filles dans des milieux très honorables et très chrétiens, et il nous dit que Mlle Renée a été élevée aux Oiseaux à Paris ; ces renseignements, quoiqu’un peu incomplets, sont bons, surtout s’ajoutant à ceux que nous avions reçus l’été dernier ; cependant, comme je veux une certitude absolue (car, pour une chose aussi grave à décider, je ne veux rien laisser dans le doute) je vais faire prendre de nouveaux renseignements auprès de M. Féron-Vrau, directeur de La Croix, lui-même grand filateur dans le Nord. Le moment où Monseigneur s’occupera de ce projet approche ; aussi j’y pense de plus en plus ; comment tournera-t-il ? Je m’en remets pour cela, sans arrière-pensée, à la volonté de Dieu.
Angers, samedi 2 juillet 1904
Le matin, je vais me promener à bicyclette ; je vais à Écouflant par la Chalouère et je reviens par Saint-Sylvain et la route de Paris ; puis je me mets au travail. L’après-midi, je vais me confesser, je travaille, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 juillet 1904
Le matin, nous allons tous à la messe de 7h à Saint-Serge où nous faisons la sainte communion ; ensuite, je lis les journaux et je travaille. L’après-midi, nous assistons aux vêpres de Saint-Serge et à la procession ; ensuite, avec Maman et Philomène, je vais me promener en voiture à Saint-Barthélemy et Saint-Léonard. Le soir, je vais avec Maman et Philo à la musique au Mail ; Papa, qui souffre depuis quelques jours de fortes douleurs névralgiques à la tête, n’y vient pas.
Semaine du 4 au 10 juillet 1904
Angers, lundi 4 juillet 1904
Le matin, Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de La Caillère qui nous invite tous à nous arrêter chez elle, soit à Fontenay-le-Comte, soit à la campagne, en partant pour le Midi ; Maman va lui répondre que nous acceptons avec grand plaisir. Je fais une balade à bécane : Pignerol, Trélazé, Saint-Léonard, Angers. L’après-midi, je vais chez le dentiste puis je vais voir Hervé-Bazin. Le soir, je me promène avec Papa.
Angers, mardi 5 juillet 1904
Je travaille ferme matin et soir ; dans l’après-midi, dernière séance du dentiste ; le soir, nous allons à la musique au Mail.
Angers, mercredi 6 juillet 1904
Il fait une chaleur torride, pas autant qu’à Alger cependant ; Tante Josepha nous écrit, en effet, que de 11h à 5h, on ne peut pas songer à mettre le nez dehors ; elle nous vante beaucoup sa nouvelle résidence et sa maison qui, paraît-il, est charmante ; elle nous engage à aller la voir bientôt, nous irons peut-être en octobre prochain. Le Sénat a voté hier la loi, votée en mars par la Chambre, qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; par suite de cette loi, 10.000 Frères, 12.000 religieuses vont être expulsés, 9000 écoles vont être fermées brutalement, 400.000 enfants vont être jetés dans la rue, un trou d’une foule de millions va être fait tous les ans dans le budget ; et toutes ces désastreuses conséquences pour assouvir la passion sectaire d’une poignée de francs-maçons judaïsants dont les hypothèses philosophiques sont en contradiction avec la foi catholique de 37 millions de Français ! Ah, les coquins ! En vain les royalistes de Lamarzelle, de Blois, de Monfort, les modérés Wallon, Vidal de Saint-Urbain, Guillier ont-ils adjuré les vieux gâteux du Luxembourg de ne pas commettre cette nouvelle infâmie, de respecter au moins les écoles professionnelles ; rien n’y a fait, tous les amendements ont été rejetés ; tous ces magnifiques discours sont venus se briser devant la résolution sectaire de ces caïmans qui ont juré de détruire toutes les institutions chrétiennes de la France ; ah, qu’une rangée de baïonnettes aurait mieux valu que tous ces beaux discours ! Qui viendra avec ces baïonnettes faire rentrer sous terre l’ignoble bande qui tyrannise la France et rétablir le roi ? Je ne sais ; mais il me semble impossible que Dieu ne nous tire pas bientôt des griffes de ces bandits qui se jouent de nos droits, de nos libertés et qui traitent la France en pays conquis.
Angers, jeudi 7 juillet 1904
Par le courrier du matin, Maman reçoit une lettre de Tata Mimi qui a vu elle-même M. Féron-Vrau[47] à qui elle s’est fait présenter par un Père assomptionniste ; elle a demandé à M. F.V. les renseignements que nous voulons avoir, et les renseignements ont été excellents. M. Féron-Vrau, qui est très au courant des industries du Nord, a dit à Tata Mimi qu’il n’avait jamais rien entendu dire qui pût lui faire croire que la famille Delebart ait employé des moyens suspects pour réussir dans son industrie ; il a ajouté que cette famille est bien posée à Lille, que l’une des filles de M. Delebart a épousé le fils d’un professeur de l’Université catholique de Lille etc. Ces renseignements, pris aux meilleures sources, et venant s’ajouter à tous les autres, ne me laissent plus aucune incertitude sur le compte de la famille Delebart. Il n’y a plus qu’à aller de l’avant en se recommandant à Dieu ; c’est ce que je ferai pendant les vacances ; Dieu conduira les choses conformément à ses desseins sur moi. La première chose à faire sera de tâcher de voir Mlle Renée d’un peu plus près et un peu mieux que l’année dernière pour savoir si elle me plaît, car c’est là l’essentiel ; si elle ne me plaît pas, ses millions ne me la feront pas épouser. Enfin, à la grâce de Dieu ! La température est encore plus torride qu’hier ; aussi, je ne sors que très peu dans la journée. Le soir, nous cherchons en vain la fraîcheur au Mail, à la musique.
Angers, vendredi 8 juillet 1904
Je travaille matin et soir malgré la température sénégalienne (il y a 34° à l’ombre). Le soir, vers 6h ½, nous avons la visite de M. Ernest Renault[48], le nouveau directeur du Soleil. Nous ne le connaissions pas, mais passant à Angers, il a eu l’idée de voir quelques royalistes d’Angers (ceux, du moins, qui y sont encore dans cette saison), et c’est pourquoi nous avons sa visite ; c’est un homme charmant ; il m’explique le changement qui a eu lieu, au mois d’avril, dans la direction du Soleil. Parmi les anciens rédacteurs de ce journal, il y en avait quelques-uns comme Maurras et Vaugeois, de L’Action française, qui, tout en rendant dans cette revue de très grands services à la cause royaliste, n’étaient pas très à leur place dans Le Soleil, à cause de leurs opinions philosophiques (ce sont des disciples de Comte, des positivistes) ; le duc d’Orléans a mieux aimé voir son journal officiel dirigé par des hommes se plaçant davantage au point de vue catholique pour la défense de la cause royaliste, et il a chargé M. Renault de la direction de son organe officiel. M. Renault cherche à répandre de plus en plus son excellent journal ; c’est pourquoi il fait, en ce moment, une tournée en province. Le soir, pour me rafraîchir un peu, je vais prendre un bon bain.
Angers, samedi 9 juillet 1904
Je fais quelques commissions, dans la matinée, avec Philomène ; l’après-midi, après avoir travaillé jusqu’à 5 heures, je vais voir avec Maman chez un marbrier des cheminées pour Marie-Thérèse ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Température tropicale toute la journée ; c’est très pénible au moment où j’ai beaucoup à travailler.
Angers, dimanche 10 juillet 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À 10 heures, malgré un soleil brûlant, je vais à la salle des Quinconces entendre une conférence du lieutenant-colonel Regnard sur les syndicats agricoles ; c’est pour amorcer la fondation d’un syndicat des maraîchers d’Angers. L’après-midi, je fais la sieste jusque vers 3h ½, puis je vais au salut à l’Adoration ; le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 11 au 17 juillet 1904
Angers, lundi 11 juillet 1904
Le matin vers 11 heures, je vais prendre un bain à l’école de natation sur la Maine où on a la place de nager, j’en profite bien. L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais me faire couper les cheveux ; vers 5h, un assez violent orage vient rafraîchir la température. Nous avons René de La Villebiot à dîner ; à 9h ¼, je l’accompagne à l’Université pour avoir des nouvelles des examens ; j’apprends que Fourmond est reçu, mais Padirac collé.
Angers, mardi 12 juillet 1904
Je vais faire une promenade à bicyclette sur la route des Ponts-de-Cé, le chemin des Trois Paroisses et la route de Sainte-Gemmes, le temps est bien moins chaud. Les conséquences de l’abominable loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste ne se sont pas fait attendre ; L’Officiel d’avant-hier et celui d’hier publient une liste de 2398 écoles tenues par des congréganistes autorisés qui doivent être fermées d’ici au 31 juillet. 2398 ! C’est-à-dire les 2/3 environ des écoles atteintes par la loi du 7 juillet ; M. Combes avait 10 ans pour les fermer ; il n’a pas pris 15 jours. Par l’ordre de ce misérable dont le nom sera voué à l’exécration de l’Histoire, 300.000 enfants (enfants du peuple pour la plupart) vont être privés des maîtres que leurs parents avaient choisis !!! Que de ruines matérielles et surtout morales !!! Que vont faire ces pauvres congréganistes ? Vont-ils essayer de rouvrir leurs écoles en se sécularisant comme l’ont fait beaucoup de ceux dont les écoles ont été fermées en 1902 et 1903 ? Je pense que beaucoup l’essaieront, c’est ce qu’ils auront de mieux à faire ; ils pourront ainsi, par un nouveau et douloureux sacrifice, continuer à soigner les âmes de ces milliers d’enfants du peuple qu’ils ont adoptés, en attendant qu’une nouvelle mesure législative, en supprimant complètement la liberté d’enseignement, vienne les priver de ce dernier droit. Ainsi, comme les Catholiques et les conservateurs l’avaient prédit, le tour des congrégations autorisées est venu après celui des congrégations non autorisées. Si ces bandits continuent à occuper le pouvoir, ce sera ensuite le tour des prêtres séculiers, en attendant celui des laïques catholiques. Mais ne se trouvera-t-il personne pour les précipiter hors du pouvoir ? Quelle belle occasion aurait après-demain un général à poigne ! Pendant que président et ministres assisteront à la revue à Longchamp dans la tribune officielle, faire cerner cette tribune et les coffrer tous ; quelle bonne petite opération de police ! Ne se trouvera-t-il personne pour la tenter ? Je travaille matin et soir, car quinze jours seulement me séparent de l’examen. Papa a terminé ses cours aujourd’hui. Le soir, je me promène un peu avec Papa ; il était temps que ses cours s’achevassent, car il souffre de névralgies à la tête qui ne veulent pas céder.
Angers, mercredi 13 juillet 1904
Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais un moment à l’Université voir quelques résultats. Au moment même où le gouvernement en finit avec les congrégations religieuses, un conflit commence à s’élever avec le Vatican au sujet des évêques de Laval et de Dijon auxquels le pape aurait demandé de donner leur démission et qui s’y refuseraient ; le gouvernement les soutiendrait ; tout est possible ! Et il faut nous attendre à voir le clergé suivre le sort des congrégations ; pour en arriver là, le gouvernement saisira avec empressement tous les prétextes ; bien coupables seront ces deux prélats indignes s’ils s’y prêtent !
Angers, jeudi 14 juillet 1904
À 8h a lieu sous nos fenêtres la revue militaire de toute la garnison ; malgré la chaleur très vive, elle est réussie ; cependant, une dizaine de soldats environ se trouvent indisposés. Nous pensons beaucoup à l’oncle Paul qui, l’année dernière à pareil jour, commandait son régiment et recevait la rosette d’officier de la Légion d’honneur ; il est bien loin maintenant ! M. Delhaye vient, avec son fils et ses filles, profiter de nos fenêtres. Pauvre Armée ! On est heureux et fier de la voir au moment où elle est bafouée par tant d’énergumènes sans-patrie et où celui qui devrait la défendre, le ministre de la Guerre, la traite d’une façon scandaleuse. Cet animal d’André ne pouvant pas empêcher le commandant Guignet de faire devant la Cour de Cassation une déposition qui sera accablante pour le traître Dreyfus, a imaginé, pour détruire l’effet de cette déposition, un stratagème digne du shah de Perse ! Il veut faire passer le commandant pour atteint d’aliénation mentale ! Et, pour cela, il lui a fait subir deux visites médicales dont il a refusé, à la Chambre, de donner les résultats ; c’est d’un despotisme oriental ! Il faut bien que les dreyfusards aient une peur bleue de la déposition du commandant Guignet pour imaginer des manœuvres de ce genre ! C’est égal, si après des faits pareils ils réussissent à faire innocenter leur triste client, ils seront bien naïfs s’ils se figurent qu’ils feront croire à son innocence ; ce ne sera pas moi qu’ils convaincront. L’après-midi, je vais avec Papa voir M. du Réau que nous ne rencontrons pas. Le soir, pour échapper un peu à la foule qui célèbre bruyamment (et inconsciemment) la fête de la France révolutionnaire, républicaine et athée, nous allons nous promener du côté de la Maître-école, mais nous y cherchons vainement le frais. Le soir, au moment du dîner, nous souhaitons la fête à Papa.
Angers, vendredi 15 juillet 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de la Saint Henri. Ensuite, je travaille à 11h, je vais me baigner à l’école de natation. L’après-midi, je travaille et je fais quelques commissions ; le soir, nous allons chercher un peu de fraîcheur du côté de la Maître-école. Maman reçoit une lettre de Madame de Barescut qui change notre plan de vacances, du moins pour le début. Cette lettre nous annonce, en effet, que le mariage de Thérèse est fixé au 23 août et nous invite tous à y assister ; or, le 23 août, c’est en plein pèlerinage national à Lourdes et nous avions écrit hier à Lourdes pour retenir nos chambres pour la durée de ce pèlerinage. Après hésitation, nous décidons d’aller à Lourdes avant le pèlerinage national, tout de suite après l’Assomption et d’arriver à Ille ou à Vinça vers le 19 ou le 20 août. Je regrette beaucoup de manquer le pèlerinage national, mais, puisque je peux aller à Lourdes à un autre moment, je pense qu’il ne faut pas refuser l’invitation des Barescut.
Angers, samedi 16 juillet 1904
Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel ; je travaille le reste de la matinée et la plus grande partie de l’après-midi malgré la chaleur torride. Le soir, dernière réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.
Angers, dimanche 17 juillet 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je travaille une partie de la matinée. À 1h, tout de suite après déjeuner, je suis obligé de sortir pour aller chercher, place Saint-Martin, le registre des procès-verbaux des réunions générales de Saint-Vincent-de-Paul dont j’aurai besoin dimanche prochain ; il me faut un vrai courage pour arriver jusque-là. Le thermomètre de l’opticien Verchaly sur le boulevard de Saumur est à 40° ; il est vrai que le soleil n’est pas très loin ; mais, à la rue d’Alsace, un autre thermomètre, qui est bien à l’ombre, dépasse 37° ; en arrivant à la maison, j’ai la curiosité de mettre notre thermomètre au balcon au grand soleil : en quelques minutes, il monte à 51° et je suis obligé de l’enlever de peur qu’il n’éclate en montant plus haut ; à 3h ¼, avant d’aller à vêpres, je passe de nouveau devant le magasin de Verchaly, le thermomètre, bien à l’ombre cette fois, est au-dessus de 39° ; le maximum a dû être 40° aujourd’hui. C’est une température saharienne ! Je ne me rappelle pas avoir jamais vu une pareille chaleur à Angers ; en 1891 à Salies-de-Béarn, j’avais vu 40° et 41° deux jours de suite ; mais depuis lors, je n’avais jamais eu aussi chaud. Ce qui est surtout surprenant, cette année, c’est la continuité de la chaleur ; depuis deux semaines, les maxima (à part un jour ou deux) ont toujours été au-dessus de 30° et ont très souvent atteint 33° et 34° ; l’orage du lundi a à peine rafraîchi pour un jour la température. La nuit, le thermomètre descend à 17° d’habitude mais les chambres sont surchauffées ; je ne peux dormir qu’en laissant ouverte en grand la porte-fenêtre du petit salon et en ouvrant la porte de ma chambre ; de plus, je ne conserve qu’un simple drap sur mon lit. Mais comme la chaleur est très vive sans être humide ou orageuse, nous la supportons assez bien ; tant il est vrai que la chaleur sèche est plus facile à supporter, malgré l’ardeur du soleil, que la chaleur humide et orageuse. Vers 6h, je vais faire ma dernière visite aux pauvres. Le soir, nous allons nous asseoir à la musique au Mail, mais nous y cherchons vainement un peu de fraîcheur, nous n’y trouvons qu’une buée chaude et accablante.
Semaine du 18 au 24 juillet 1904
Angers, lundi 18 juillet 1904
Dès le matin, il fait une température étouffante ; je vais me baigner à la Maine à 11h. En passant, je vois les observations météorologiques d’hier à l’observatoire du Jardin des plantes ; le maximum noté à l’observatoire a été 38°2 ; mais, en ville, il a été encore plus élevé ; dans l’après-midi, je vois plusieurs thermomètres qui marquant, comme hier, 39 degrés ; vers le soir, cependant, arrive un orage qui n’éclate pas complètement mais qui fait un peu fléchir la température. Je travaille à peu près toute la journée ; je n’ai plus que huit jours ; je vais voir M. Coulbault, qui n’est pas encore parti, pour lui demander quelques petites explications sur le cours ; j’apprends qu’Hervé-Bazin a été reçu, avant-hier, au 1er examen du doctorat juridique ; le soir, je vais lui porter un mot de félicitation.
Angers, mardi 19 juillet 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame à cause de la fête de Saint-Vincent-de-Paul, puis je travaille car c’est aujourd’hui en huit que je paraîtrai devant mes examinateurs. Il faut toujours horriblement chaud, le maximum d’hier a été, à l’observatoire, encore plus élevé que celui du dimanche : 38°4 ; et le minimum de la nuit de dimanche à lundi a été 20° au lieu de 17° la nuit précédente. Le semblant d’orage d’hier soir n’a pas rafraîchi la température ; aujourd’hui, il souffle un vent brûlant du sud-est, une sorte de sirocco, la température doit être, à peu de chose près, la même que ces jours-ci. Les nouvelles les plus graves arrivent de Paris et de Rome au sujet des évêques de Laval et de Dijon ; il est désormais certain que le pape a fait demander au premier sa démission et a fait dire au second qu’il l’invitait à s’abstenir des actes du ministère épiscopal ; ce sont les cardinaux Merry del Val et Vannutelli qui leur ont écrit. Au lieu d’obéir, ces deux prélats défense républicaine ont fait appel à Combes et lui ont communiqué les lettres ; Combes a pris fait et cause pour eux contre le pape comme il fallait s’y attendre et a fait des observations au Saint-Siège sur ce qu’il appelle une violation du Concordat, comme si le Concordat avait enlevé au pape son droit de juridiction sur les évêques ! Le Saint-Siège, avec raison, n’a pas tenu compte de ces observations du défroqué et a cité Mgr Geay, évêque de Laval[49], pour 20 juillet devant le Saint-Office à Rome pour y expliquer sa conduite et se justifier des accusations émises contre lui. Évidemment, il se gardera bien d’y aller ; il sera alors excommunié. Mais le gouvernement le soutient, et le conseil des ministres de samedi a décidé d’adresser au pape, par l’intermédiaire de ce qu’il reste à Rome de l’Ambassade de France, un ultimatum le sommant de retirer les lettres aux deux évêques sous peine de la rupture complète avec la France ; en cas de refus, le gouvernement remettra ses passeports au nonce Mgr Lorenzelli. Le pape ne cèdera évidemment pas ; nous sommes donc à la veille de la rupture définitive ; c’est profondément triste ! Quant aux deux évêques qui sont la cause de tout cela, je suis persuadé que, même après l’excommunication, ils ne cèderont pas ; et le gouvernement persistera à les considérer comme évêques de Laval et de Dijon, les maintenant dans ces deux postes et ordonnant à ses fonctionnaires de les traiter comme évêques légitimes ! C’est le schisme ! Mgr Freppel l’avait prédit ; la république trois fois maudite devait en arriver là ! Quant aux Catholiques, ils se détourneront avec horreur et mépris de ces nouveaux prélats jureurs. Qui sait même si une fois la rupture rendue définitive, et tout au moins tant que le Concordat subsistera, le gouvernement n’aura pas l’audace de nommer lui-même des évêques aux sièges vacants, et sans, bien entendu, l’institution canonique ? C’est fort possible ; le gouvernement trouvera bien, parmi les abbés républicains, quelques ambitieux qui se prêteront à ce triste manège ! Pauvre Église de France !!! Je suis persuadé que l’immense majorité du clergé se rangerait du côté du pape contre le gouvernement, comme en 1791 ; mais combien quelques défections sont préjudiciables à la cause catholique ! Le soir, nous apprenons la mort à Perpignan, à l’âge de 52 ans, de M. de Llamby[50] qui était un peu notre parent, par les Bosch je crois ; ce pauvre homme avait le grave défaut de trop aimer la bouteille, ce qui désolait sa femme et ses filles qui sont charmantes ; en dehors de ces moments-là, il était fort aimable et très spirituel ; il était, de plus, excellent musicien ; nous envoyons un télégramme de condoléances à notre cousine de Llamby d’Oms.
Angers, mercredi 20 juillet 1904
Le matin, je vais faire une promenade à bécane ; je vais à La Baumette par la route de Sainte-Gemmes ; le temps a changé depuis hier ; hier matin, la température était encore brûlante, mais elle s’est bien rafraîchie depuis hier grâce à un assez fort vent du nord-ouest.
Je travaille le reste de la journée. Déjà un an aujourd’hui de la mort de Léon XIII ; il me semble que c’était hier ! Et cependant que de choses depuis lors, et combien l’attitude du Saint-Siège vis-à-vis de notre gouvernement a changé. Pie X, instruit par l’expérience de son prédécesseur qui avait perdu son latin à essayer de désarmer nos jacobins par des concessions, a compris qu’il ne fallait pas persister dans cette voie, et a adopté une attitude intransigeante, je crois qu’il tient le bon bout ; en tout cas, cette attitude est plus encourageante pour les Catholiques que celle du dernier pontificat. Le soir nous recevons de M. Pierre Lelong[51], à qui Papa avait fait revoir en particulier le droit administratif et le droit international sur le désir du général, un télégramme de Caen nous annonçant qu’il a été reçu.
Angers, jeudi 21 juillet 1904
J’ai souffert toute la nuit d’une douleur dans le dos que j’éprouvais déjà dans l’après-midi d’hier, mais qui devait passer, je le croyais, dans la nuit ; au lieu de passer, elle a augmenté, et, ce matin, elle m’a beaucoup gêné dans mes mouvements ; j’ai dû me livrer à toute sorte de contorsions pour arriver à faire ma toilette. M. Sourice vient me voir et dit que c’est probablement une névralgie intercostale que j’ai dû prendre, en ces jours de grande chaleur, en me mettant dans un courant d’air ; il m’ordonne deux sinapismes et un traitement homéopathique ; après le 1er sinapisme, que je mets vers 11 heures, je suis bien soulagé et mes mouvements sont beaucoup plus libres ; je mets le second le soir dans mon lit avant de m’endormir. Dans l’après-midi arrive tout à coup, sans avoir envoyé de télégramme, M. l’abbé Latour qui nous avait annoncé depuis plusieurs jours son arrivée, mais qui devait nous prévenir du jouer et de l’heure par dépêche ; il arrive de Paris, et passera deux ou trois jours avec nous.
Angers, vendredi 22 juillet 1904
Ma douleur névralgique va beaucoup mieux. Je travaille encore un peu dans la matinée et dans l’après-midi ; j’achève aujourd’hui la seconde révision de tout mon programme ; avec la 1ère idée que donne l’assistance aux cours et les notes prises, j’aurai vu chaque point 3 fois ; aussi, je sais mon examen, et si j’échoue, ce sera une sorte de coup de surprise ; ce serait assez ennuyeux, car cela me retarderait de quelques mois, mais je ne le crois pas. Le général Lelong, pour remercier Papa d’avoir « chauffé » son fils, lui envoie un superbe encrier en marbre vert et bronze doré style Empire ; c’est une pièce magnifique. Dans l’après-midi, je fais visiter l’Université à M. l’abbé.
Angers, samedi 23 juillet 1904
Le matin à 6h ½, j’assiste à la chapelle du Bon Conseil à une messe pour mon examen ; j’y fais la sainte communion. À 11h ¼, je vais accompagner à la gare M. l’abbé qui repart pour Toulouse. L’après-midi, je travaille encore un peu et je me promène avec De Linclays, nous allons prendre un bock ensemble ; le soir, nous allons tous visiter la ménagerie Bostock[52] qui vient de s’installer sur le Champ de Mars. Pendant les exercices, M. Delahaye, qui était tout près de nous, nous annonce qu’on a reçu une dépêche du Maine-et-Loire annonçant que l’évêque de Laval, le trop célèbre Mgr Geay, vient d’être excommunié ; le pape a donc maintenu fermement les droits de l’Église en face de Combes ; tant mieux !
Angers, dimanche 24 juillet 1904
Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul, au Patronage Saint-Vincent-de-Paul, en l’honneur de la fête des conférences, et à l’assemblée générale qui la suit. L’après-midi, je vais à l’Adoration ; je travaille encore un peu et je fais quelques préparatifs de départ. Il faut une chaleur lourde et orageuse ; au fond, la chaleur, quoique moins forte depuis mardi soir, n’a pas cessé ; mais jusqu’à aujourd’hui, elle était plus modérée (27 à 29° depuis mardi) ; à Montpellier, il y a 3 ou 4 jours, il y a eu 43 degrés à l’ombre ! En Roussillon, il a fait très chaud aussi, mais un peu moins ; ces chaleurs ont hâté la fin de ce pauvre M. Orpy[53], curé honoraire de Vinça ; Bonne Maman nous a écrit sa mort survenue vendredi ; cet excellent prêtre était l’ami de notre famille depuis de longues années ; il avait marié Papa et Maman et Marie-Thérèse ; il m’avait baptisé ; c’est un ami que nous perdons en lui ; il n’a pas joui longtemps du repos que lui assurait sa retraite. Nous avons trouvé le moyen de combiner le pèlerinage national et l’assistance au mariage Barescut ; nous passerons à Lourdes les deux premiers jours du pèlerinage (19 et 29 août) et nous en repartirons le 21 à 7h du matin, nous serons à Ille le soir ; c’est parfait et nos chambres sont retenus à l’Hôtel Heins. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 25 au 31 juillet 1904
Caen, lundi 25 juillet 1904
Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je change au Mans, quelques stations après Le Mans (à Piacé Saint-Germain), notre locomotive refuse d’avancer, un tiroir est tombé, nous sommes obligés de passer une heure dans cette toute petite station ! Et comme la gare n’a ni télégraphe ni téléphone, on est obligé d’envoyer un homme à pied à la station suivante pour prier de demander par télégraphe une machine de secours ; la désolation des voyageurs est comique : correspondances manquées, bateaux partis etc., on n’entend parler que de cela ; comme toujours, deux ou trois individus crient plus fort que les autres, et, satisfaits de paraître importants, croyant l’être peut-être, assiègent le malheureux chef de train qui n’en peut mais ; la morale de tout cela, c’est que chaque gare devait être reliée télégraphiquement ou téléphoniquement aux têtes de lignes et aux gares voisines. Enfin, avant l’arrivée de la machine de secours, le mécanicien a l’idée de démonter le fameux tiroir et d’y regarder : il s’aperçoit qu’il suffit de presque rien pour le remettre en place, et tente l’opération qui ne demande pas 5 minutes, puis nous repartons et croisons en route la machine de secours. Chose curieuse, au moment même où notre train est resté en panne, Durand, Gardot et De Guerdavid[54], avec qui je voyage, racontaient pareil accident arrivée l’année dernière, je crois, à De Linclays et nous plaisantons sur ce que nous pourrions faire pour passer le temps si cela nous arrivait à Piacé !!! Nous arrivons à Caen à près de 6h, avec une heure de retard ; je descends à l’Hôtel de la Place royale ou où a fait les réparations et qui est beaucoup mieux que l’année dernière. Le soir, je me promène avec Des Lyons[55] arrivé ce matin de Nantes.
Caen, mardi 26 juillet 1904
Je me lève à 6h et j’assiste, à 7 heures, à une messe demandée par Des Lyons pour notre examen, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je revois quelques questions. Nous allons à la Faculté à 3h après une longue station aux églises Saint-Pierre et Saint-Sauveur. Je passe dans la même salle que Des Lyons ; Poisson et Segot passent ensemble. M. Villey, doyen, m’interroge d’abord, en économie politique, sur « Le Play »[56], les différents types de familles qu’il distingue ; les différents régimes successoraux qu’il distingue, celui qu’il préconise, les rapports entre le régime politique d’un pays et son régime successoral ; les écoles qui se recommandent de Le Play, je réponds bien. M. Cabouat m’interroge ensuite, en législation industrielle, sur les principes qui inspirent notre législation en matière de brevets, si la société a bien le droit de s’emparer, au bout d’un certain temps, des inventions etc. J’hésite un peu sur quelques points, mais, somme toute, je réponds bien. En 3ème lieu, M. Allix m’interroge, en histoire des doctrines économiques d’abord, sur les principaux économistes classiques en France et en Angleterre, puis sur la théorie classique des salaires (fonds des salaires et salaire naturel) et sur la théorie de la productivité ; puis sur la théorie de l’éducation industrielle de List et enfin sur la théorie américaine de la protection ; je lui débit tout cela imperturbablement. Enfin, M. Lebret[57], ancien ministre de la Justice, m’interroge, en législation financière, sur le système de l’exercice en matière budgétaire ; je sais bien. À la proclamation, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, alors que 2 blanches, une blanche-rouge et une rouge-noire suffisaient, ce sont les meilleures notes que j’aie jamais eues ! Poisson est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; mais Des Lyons est refusé avec 1 blanche et 3 blanches-rouges, et Segot avec des notes que j’ai oubliées ; ils auraient été reçus en licence. Je vais porter joyeusement mes dépêches. Ensuite, je soumets au doyen mon sujet de thèse : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée ; le rôle de l’État ; législation comparée ». À mon grand étonnement et mécontentement, il n’est pas agréé. M. Villey, que je demande à voir dans son cabinet, me dit que le sujet est trop vaste et trop actuel, que, dans ce moment-ci où la question des retraites ouvrières est devant le Parlement, je risquerais de compromettre la Faculté de Caen et celle d’Angers en prenant parti d’un côté ou de l’autre ; j’avoue que cette objection me surprend : étudiant d’une faculté libre, j’ai bien le droit de soutenir une thèse de mon choix. Mais je ne puis pas fléchir M. Villey. J’en recauserai avec Monsieur Baugas ; c’est bien embêtant ! Le soir, après dîner, j’écris quelques lettres et cartes postales, ce journal et je me couche.
Angers, mercredi 27 juillet 1904
À 7h45 ce matin, j’ai pris le train à Caen Saint-Martin pour La Délivrande où j’ai assisté à la messe et fait la sainte communion en actions de grâce de mon succès, je commande aussi une plaque ex-voto, comme les années précédentes. Je rentre à Caen à 10h ½, et j’en repars par le train de 1h25 qui m’amène à Angers, par Le Mans, à 8h24 ; j’ai fait route avec Guerdavid, Durand et Gardot qui ont été collés, les 2 premiers à leur seconde partie seulement, le 3ème aux 2 parties. Papa, Maman et Philo m’attendaient à la gare ; à la maison, je trouve 6 ou 7 dépêches de félicitations ; ça n’en valait pas la peine.
Angers, jeudi 28 juillet 1904
Je fais quelques commissions et quelques visites ; je vais voir notamment M. Baugas à qui je rends compte de mon examen ; il est fort étonné que M. Villey ait refusé mon sujet de thèse ; j’écris quelques lettres et je fais quelques paquets. Je vais voir aussi l’abbé Brossard que je ne rencontre pas. J’apprends que les deux étudiants qui se présentaient hier à l’oral de l’examen de licence, Couteau et Testard-Vaillant, ont échoué le 1er jour. Demain, départ d’Angers pour près de 4 mois !
Fontenay-le-Comte, samedi 30 juillet 1904
Pas de journal hier à cause d’une drôle d’aventure qui nous est arrivée en voyage. Nous avions quitté Angers par le train de 2h34 et comptions arriver à Fontenay le soir, lorsque deux stations après La Poissonnière, aux Fourneaux, on crie tout à coup « Tout le monde en bas » ; en un clin d’œil, le train se vide et on apprend que, de la station voisine, un train est signalé sur notre unique voie ; on nous fait éloigner de la voie et on attend ; aucun train n’arrive et l’employé porteur d’un drapeau qu’on envoie en avant n’en arrête aucun ; c’est évidemment une erreur de signaux, mais il faut attendre un quart d’heure aux Fourneaux et gagner au pas la station voisine ; chemin faisant, notre train fait éclater les pétards qu’on avait placés sur la voie ; nous ne reprenons l’allure normale qu’à la station suivante et, quand nous arrivons à Cholet, nous apprenons que notre train s’arrête car on a fait partir un train pour Bressuire ; donc, impossible d’arriver ce soir à Fontenay ; nous nous empressions de télégraphier aux Pichard de La Caillère et nous allons dîner en ville à l’Hôtel de France ; je me fais donner la note acquittée de ces dîners afin de la présenter aux agents des chemins de fer de l’État ; du reste, le chef de gare de Cholet, qui est très complaisant, nous donne un mot pour que son collègue de Fontenay nous rembourse ; nous allons coucher à Bressuire à l’Hôtel du Dauphin et nous prenons le train de 7h3 du matin pour Fontenay ; à Bressuire, impossible, le soir, d’écrire mon journal qui était resté dans une malle à la gare. Nous arrivons à Fontenay ce matin à 8h54 ; le chef de gare, à qui je présente les deux notes acquittées, nous rembourse intégralement. Notre cousine Pichard de La Caillère et sa fille Antoinette[58], âgée de 20 ans exactement, nous attendaient à la gare ; mon cousin Louis Pichard de La Caillère est à la campagne, où il s’occupe des élections de demain au Conseil général. À Angers, dans mon canton, il y avait 4 candidats, dont deux socialistes, puis l’abbé Bosseboeuf, et enfin un comte Gautron, conservateur, candidat pour rire et pour permettre aux conservateurs de voter ; dans ces conditions, étant donné qu’il y aura certainement ballotage, j’ai cru inutile de rester. Ma cousine Thérèse est à La Bourboule avec une de ses tantes, nous ne la verrons donc pas. Antoinette est charmante et, bien que nous la voyions aujourd’hui pour la première fois, nous sommes tout de suite à l’aise avec elle. L’après-midi, nous allons en voiture à La Touche de Sérigné, très jolie campagne qui appartenait à notre tante Parès, cousine germaine par alliance de Bon Papa ; elle est habitée maintenant par sa sœur Mlle Rivasseau ; notre cousine Lucas et ses 3 filles sont à La Touche ; nous y dînons en compagnie du colonel Branger, parent des Parès. Nous rentrons vers 9 heures à Fontenay. Charmante journée !
Jeanne Parès, épouse de M. Pichard de La Caillère – Cliché anonyme et non daté (Collection de M. Antoine Blanpain de Saint-Mars)
Antoinette Pichard de La Caillère – Cliché anonyme et non daté (Collection de M. Antoine Blanpain de Saint-Mars)
Fontenay, dimanche 31 juillet 1904
L’hippodrome de Fontenay-le-Comte (Vendée) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 31 juillet 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Je me lève vers 7 heures et nous allons à la messe de 9 heures ; après la messe, je me promène un peu avec Antoinette qui me présente à plusieurs de ses amies. Au retour, nous faisons la connaissance de notre cousin M. Pichard de La Caillère qui vient d’arriver de sa campagne de La Girardière où il a rempli ce matin son devoir électoral ; il est extrêmement aimable. On nous présente à Mlle Antoinette de Fontaine, demoiselle déjà mûre, dont Maman a beaucoup connu les sœurs ; elle nous invite à une soirée qu’elle donne ce soir à l’occasion des courses. Vers 2 heures, nous allons au champ de courses dans la calèche des Pichard ; là, aux tribunes et au pesage, on nous présente à toute la société du pays. Il y a 5 courses assez intéressantes ; je prends quelques photos. Nous rentrons vers 5h ½. Le soir, nos cousins ont à dîner une foule d’amis : M. de Genne, le lieutenant Lafargue, les demoiselles Favin-Lévêque, filles du commandant directeur du dépôt de remonte, les demoiselles de Parsay, du Temps etc. À 9 heures, nous allons en bande à la soirée de Mlle de Fontaine qui réunit toute la gentry de Fontenay ; on fait de la musique, on se promène et on s’assied dans le jardin, ce qui permet aux 80 personnes environ qui sont là de circuler aisément ; on danse un peu ; je danse avec une des demoiselles Favin-Lévêque, avec Antoinette qui est ravissante, avec une autre jeune fille dont j’ai oublié le nom etc. ; le buffet est très bien servi ; nous partons à minuit ; charmante soirée ! Et tous ces gens-là, qui ne nous connaissaient pas, nous ont fait le plus charmant accueil ; je fais la connaissance du fils du député conservateur de Fontenay, M. de Fontaine[59], et d’un très gentil jeune homme, M. de Laroque-Latour ; nous rentrons à minuit.
Antoinette Pichard de La Caillère, Philomène d’Estève de Bosch et « la petite Lucas » à Fontenay-le-Comte (Vendée) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 31 juillet 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Août 1904
Semaine du 1er au 7 août 1904
Fontenay, lundi 1er août 1904
Je me lève assez tard et je fais quelques commissions. L’après-midi, nous retournons aux courses où je retrouve la société d’hier soir. Mlle Rivasseau et notre cousine Lucas viennent nous dire au revoir.
Sainte-Croix, mardi 2 août 1904
Nous quittons Fontenay par le train de 9h04 ; notre cousin et notre cousine Pichard et Antoinette viennent nous accompagner à la gare. Nous passons par Niort, Poitiers et Angoulême, tout cela par une atroce chaleur qui a recommencé avec une nouvelle ardeur, après 3 ou 4 jours de répit au moment de mon voyage à Caen. Marie-Thérèse et Max nous attendaient à la gare de Larochebeaucourt et nous amènent en voiture à Sainte-Croix où nous constatons que les travaux avancent. Mais ils ne sont pas assez avancés pour que je puisse coucher chez Marie-Thérèse ; aussi, j’ai accepté une chambre que M. le curé m’offre au presbytère.
Sainte-Croix, mercredi 3 août 1904
J’ai eu un rat qui m’a empêché de dormir une partie de la nuit. Max fait mettre des souricières dans ma chambre. Le matin, je vais à bicyclette à Mareuil. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture ; il fait extrêmement chaud. Le terrible événement qui s’est produit cette semaine, la rupture définitive entre le gouvernement et le Saint-Siège, à propos des prétentions inadmissibles du gouvernement qui, dans l’affaire des évêques de Dijon et de Laval, prétendait enlever au pape son droit de juridiction sur les évêques ; Pie X a prononcé ce non possumus auquel nous n’étions plus habitués. Il est probable que la dénonciation du Concordat sortira de cette rupture ; et alors, c’est dans une nouvelle et terrible phase de la guerre religieuse que nous allons entrer ! Dieu veuille que les Catholiques de France soient assez fermes pour supporter le choc et rendre coup pour coup !
Sainte-Croix, jeudi 4 août 1904
Le matin, je vais à Mareuil puis je me baigne dans la Belle à l’endroit appelé le Trou de la Jument. L’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse (Philomène est fatiguée) faire une visite à la marquise d’Ambelle[60] que nous rencontrons.
Sainte-Croix, vendredi 5 août 1904
Un orage très violent qui dure une bonne partie de la nuit m’empêche de dormir, je ne dors peut-être pas 3 heures. Je me lève tout de même à 5h ½, et à 7h, nous partons Maman, Marie-Thérèse et Philo conduites par M. de La Bardonnie[61] dans sa voiture et moi à cheval sur Coquette, la jument de selle de Max, pour Gours où Marie-Thérèse a des emplettes à faire ; Max est occupé ailleurs ; Gour est à environ 10 kilomètres de Sainte-Croix. Au retour, je vais seul de mon côté et je m’égare, je vais à Fontaines au lieu de revenir à Sainte-Croix ; je me retrouve en demandant plusieurs fois mon chemin et j’arrive à Sainte-Croix peu après la voiture ; cela me fait environ 25 kilomètres, dont une bonne partie au trot et un peu au galop afin de n’être pas trop en retard ; pour une 1ère partie après 10 mois de repos et sur un cheval que je ne connaissais pas, c’est gentil ! M. de La Bardonnie reste à déjeuner. L’après-midi, je dors un peu et je fais de la photo. Nous avons la visite de M. Arthur d’Ambelle. La marquise d’Ambelle m’envoie une invitation pour demain à une chasse au lapin dans les bois d’Ambelle ; rendez-vous à 6h devant le château. Je vais avec Max chez un de ses voisins M. Croizier qui me montre plusieurs intéressantes machines agricoles : moissoneuse-lieuse, semoir, etc.
Sainte-Croix, samedi 6 août 1904
Je me lève à 4h ½, et, à 6 heures, Max et moi nous sommes à Ambelle ; M. d’Ambelle, son fils M. Arthur, son gendre M. Monnier, les deux fils de celui-ci, M. de Lafon, Max et moi, suivis du garde, nous partons et allons nous poster, échelonnés à la lisière d’un bois, les chiens crient beaucoup, mais il ne vient que très peu de lapins : 5 ou 6 au plus ; il en passe 3 à portée de mon fusil ; j’en rate deux et en tue un ; un autre est tué par l’aîné des deux fils de M. Monnier ; c’est là tout ce que l’on tue aujourd’hui ; pour Ambelle où il y a tant de lapins, c’est maigre. La marquise nous retient à déjeuner ; nous sommes seize à table ; elle me fait placer à sa droite. Nous repartons vers 1 heure. M. d’Ambelle nous ayant fait cadeau de deux lapins, Max invite M. Arthur à venir les manger demain avec nous. L’après-midi, je vais me baigner avec Max au Trou de la Jument ; M. Arthur d’Ambelle s’y baigne en même temps. Ensuite, je vais à Mareuil en bécane pour y faire quelques commissions et m’y confesser.
Château d’Ambelle à Sainte-Croix-de-Mareuil (Dordogne) – Wikipédia
Sainte-Croix, dimanche 7 août 1904
Je fais la sainte communion à 7h, puis nous assistons à la messe à 10h 1/2. M. Arthur d’Ambelle déjeune avec nous. L’après-midi, nous allons en voiture à Aucors où nous voyons Mme Charles du Pin de Saint-Cyr cousine de Marie-Thérèse, puis à La Rousselière où nous sommes reçus par M., Mme et Mlle de La Chapelle, cousins de Marie-Thérèse.
Semaine du 8 au 14 août 1904
Sainte-Croix, lundi 8 août 1904
Le matin, je me promène avec Max à la propriété de La Côte qui appartient à M. de La Bardonnie, puis je tire sur positif et je vire les photos prises à Fontenay[62]. L’après-midi, je vais avec M. le curé tirer le lapin dans les bois d’Ambelle (j’y suis autorisé par le marquis), j’en tue un.
Sainte-Croix, mardi 9 août 1904
Le matin, j’écris deux ou trois lettres ; je vais aussi à Mareuil en voiture avec Marie-Thérèse ; j’envoie à Antoinette Pichard de La Caillère les photos de Fontenay. L’après-midi, je vais expédier le courrier à Mareuil ; puis je vais fureter avec M. le curé ; nous faisons sortir deux ou trois lapins ; j’en tire un et le rate.
Sainte-Croix, mercredi 10 août 1904
Le matin, je me promène un peu avec Max et je vais me baigner. L’après-midi, nous avons la visite de M. de La Villatte, je le raccompagne à bicyclette jusqu’à Mareuil et Ambelle. Le soir, Mme et Mlle de Saint-Cyr arrivent de Bergerac.
Sainte-Croix, jeudi 11 août 1904
Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne ; ensuite Max, Philo, Monsieur le curé et moi allons à la pêche aux écrevisses dans un ruisseau qui traverse une prairie de Max, nous en prenons beaucoup. L’après-midi, je vais à pied en me promenant avec Max à la gare de Mareuil Gouts faire des expéditions en petite vitesse. Le soir, nous dînons tous chez M. le curé qui nous reçoit fort bien. La grosse nouvelle du jour est la mort de M. Waldeck-Rousseau survenue hier. Ce misérable qui, par dépit ou par ambition, a jeté la France dans la terrible situation où elle se débat, et qui, reniant tout son passé a, le premier, appelé les socialistes au pouvoir, a déjà trouvé sa punition sur cette terre dans l’ingratitude de ceux dont il a fait des députés ou des sénateurs. Puisse Dieu ne s’être pas montré trop sévère pour lui au moment où il a dû lui rendre compte de sa vie ! C’est là toute la vengeance des Catholiques contre lesquels il a forgé les armes de mort que son successeur manie d’une façon si cruelle. Les Juifs peuvent glorifier le ministre qui a tout fait pour sauver Dreyfus et qui, furieux de son échec, l’a si cruellement vengé sur la France catholique et sur l’Armée ; les Francs-maçons, ennemis de la religion, pourront lui tresser des couronnes ; les collectivistes, ennemis de la propriété et de tout ordre social, éprouveront sans doute quelque embarras pour parler de cet adversaire implacable devenu tout à coup leur meilleur auxiliaire ; quant aux bons Français, ils n’auront que du mépris pour ce traître qui a employé tout son talent à détruire un jour ce qu’il adorait la veille ; ils se rappelleront que des Français, des patriotes, victimes de Waldeck, souffrent sur la terre d’exil ; ils se diront enfin que si Combes, ce monstre, traque partout comme des bêtes fauves des milliers de religieux et de religieuses, c’est parce que Waldeck a fait voter une loi infâme qui leur enlève leurs droits les plus sacrés de citoyens français ! Et ce nom de Waldeck-Rousseau, ils le cloueront au pilori de l’histoire !
Sainte-Croix, vendredi 12 août 1904
Le matin, je fais une balade à cheval par les bois de Lasteyrie et Mareuil. L’après-midi, je vais tirer quelques lapins dans les bois d’Ambelle, mais, au bout d’un petit moment, je rencontre le marquis d’Ambelle, je cause avec lui et je ne tire rien du tout.
Sainte-Croix, samedi 13 août 1904
Nous partons tous à 7h du matin pour Brantôme ; nous y arrivons vers 9 heures. Nous jetons un coup-d’œil sur la ville avant le déjeuner, pas longtemps car nous mourons de faim, n’ayant pas déjeuné ce matin à cause de la vigile de l’Assomption. L’après-midi, nous visitons la célèbre abbaye fondée par Charlemagne et illustrée par Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme ; actuellement, elle est défigurée car c’est la Mairie qui y est installée dedans. À 3h, nous partons pour Bourdeilles où nous visitons en détail le beau château construit en partie pour Catherine de Médicis ; il y a de beaux restes, mais que d’argent à dépenser pour le bien restaurer ! Nous rentrons à Sainte-Croix vers 7h ¼.
L’abbaye de Brantôme (Dordogne) en 1904 – Carte postale (site ebay.com)
Sainte-Croix, dimanche 14 août 1904
Nous assistons à la messe à 10h ½. Papa, qui est à Cauterets, nous écrit qu’un orage de grêle très violent s’est abattu sur Ille et a dévasté les récoltes ; c’est agréable ! L’après-midi, nous allons voir les D’Ambelle et les La Bardonnie ; ceux-ci nous invitent à dîner pour demain soir. Le soir, Max et Marie-Thérèse ont la visite de leur oncle M. de Ruffray, de sa fille et de sa belle-fille.
Semaine du 15 au 21 août 1904
Sainte-Croix, lundi 15 août 1904
Le matin à 7h, je me confesse et je fais la sainte communion. À 8h ½, je vais avec Max en voiture à la gare de Mareuil prendre des colis postaux. À 10h ½, messe. L’après-midi, vêpres et procession du vœu de Louis XIII ; elle va à la Croix de la Chabroulie. Ensuite, nous avons la visite de M. et Mme de La Villatte. Le soir, nous dînons tous chez Mme de La Bardonnie à Mareuil ; nous rentrons à 10h.
Lourdes, mercredi 17 août 1904
Je n’ai pas pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je vais à Mareuil en voiture avec Max, Marie-Thér-se et Mme de Saint-Cyr ; je me fais couper les cheveux. L’après-midi, je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir aussi M. le curé. Nous avons avec Max et Marie-Thérèse une conversation très sérieuse au sujet d’une affaire qui pourrait être très avantageuse pour eux ; il s’agirait d’affermer le domaine de la Chabroulie (38 hectares) que M. Croizier vient de vendre à M. Joseph de Ruffray ; celui-ci voudrait l’affermer ; M. le curé dit qu’il ne demande que 650 fr. par an ; or Max calcule que, tous frais payés, et en faisant des évaluations très basses, il aurait, en affermant à ce prix-là, 1800 à 2000 fr. de bénéfice net par an ; seulement, pour commencer, il lui faut un capital de 5000 fr. Nous lui proposons de demander à Papa de le lui fournir, moyennant une diminution de la pension de Marie-Thérèse correspondant aux intérêts de cette somme, c’est-à-dire de 150 à 200 fr. environ ; nous en parlerons à Papa après-demain à Cauterets. Nous quittons Sainte-Croix vers 7 heures avec l’omnibus après quinze jours fort agréables, et Larochebeaucourt à 8h13. À Angoulême, nous étions montés dans le train mixte qui part à 10h35 pour arriver à Bordeaux à 4h15, lorsqu’un contrôleur nous fait remarquer que cela ne nous avance nullement et qu’il vaut beaucoup mieux attendre l’express de 4h05 qui nous mène à la gare Saint-Jean, tandis que l’autre train va à Bordeaux-Bastide ; nous arriverons à Lourdes à la même heure. Nous sommes de son avis et nous nous endormons jusqu’à 4h moins le quart dans la salle d’attente. À 4h, l’express est comble ; pas une place libre en seconde ; nous sommes obligés de monter en première ; nous arrivons à Bordeaux à 6h23 et nous repartons à 7h ; nous sommes à Lourdes à midi ½. Là, un nouvel ennui nous attendait ; nos malles ne sont pas arrivées ; je retourne à la gare vers 5h ½, elles n’y sont pas encore ; Maman a grand peur qu’elles soient perdues, car elles contiennent tous nos habits pour le mariage. Enfin, elles arrivent à 8h du matin. Nous sommes à l’Hôtel Heins. Dans l’après-midi, nous allons à la grotte, au Rosaire ; je vais au panorama des apparitions. Maman, qui est très fatiguée, se couche dans l’après-midi, en chemise de jour, car nos paquets de nuit sont dans la malle. La perspective de passer la nuit avec nos chemises de jour était plutôt désagréable ; enfin, tout est bien qui finit bien. Je rencontre plusieurs personnes de connaissance : M. Moreau des Briostières, dont j’avais vu la belle-mère à la gare de Bordeaux, le P. de Raymond, etc.
Lourdes, jeudi 18 août 1904
Nous allons un moment à la grotte puis nous prenons le train de 10h12 pour Cauterets où nous allons pour la journée avec Papa. Nous déjeunons avec lui et nous restons avec lui jusqu’à 6h40 ; Papa va très bien, mais son traitement a commencé trop tard pour qu’il puisse venir au mariage Barescut ; aussi, il y renonce. Papa, quand nous lui présentons la requête de Max pour la propriété de La Chabroulie, n’hésite pas à prêter les 5000 fr. à Max afin de l’aider à améliorer sa situation ; il lui télégraphie aussitôt après déjeuner qu’il peut conclure l’affaire. Nous rentrons à Lourdes par le train de 8h15 ; nous dînons et nous nous couchons aussitôt. Une lettre de Bonne Maman nous disant que le bruit court que le mariage de Thérèse de Barescut est retardé jusqu’au jeudi 25, nous décidons de télégraphier demain aux Barescut pour savoir si c’est vrai ; si la nouvelle est exacte, nous pourrons presque attendre la fin du pèlerinage national avant de quitter Lourdes.
Lourdes, vendredi 19 août 1904
J’assiste à la messe des brancardiers à la basilique à 7h ½ ; j’y fais la sainte communion dans l’intention de gagner les indulgences du jubilé du cinquantenaire du dogme de l’Immaculée Conception que l’on peut gagner ici, moyennant certains exercices de piété, du 15 juin au 15 novembre. Ensuite, j’obtiens, pour les Sept douleurs, les bretelles n°1 ; c’est M. le marquis de La Salle qui me patronne ; mon chef d’équipe est le comte de Beauchamp. Dans l’après-midi, je fais du service à la procession du Saint-Sacrement. Je rencontre M. et Mme Charles de Llobet, de La Villebiot, tous nos cousins et cousines de Lazerme, etc.
Lourdes, samedi 20 août 1904
Je suis à la gare à 2h30 du matin et je débarque des malades jusqu’à 8h ½ ; je suis libre de 9h à midi ; j’en profite pour aller faire mon chemin de crois à la basilique, afin d’achever les exercices du jubilé ; je vois un moment les Lazerme ; Carlos[63] est arrivé par le train de Poitiers, il était dans l’Indre chez les Du Limbert. Carlos et Jacques obtiennent des bretelles à l’Hôpital municipal ; mais l’oncle Joseph ne peut pas en obtenir ; je lui ferai passer les miennes. Nous apprenons par une lettre de Papa une affreuse nouvelle : Espérance Trullès[64], fille du notaire d’Ille ami de notre famille, qui était poitrinaire et qu’on avait envoyée à Cauterets, y est morte, au milieu d’une syncope, dans la nuit de jeudi à vendredi ; cette mort était depuis longtemps prévue ; mais on ne la croyait pas si prochaine. Pour rendre service à sa grand-mère Mme Batlle, papa s’occupe de tout : acte de décès, cercueils, transport du corps à Ille etc. ; cette pauvre jeune fille avait 21 ans. Le soir, j’assiste à 5h à la magnifique procession du Saint-Sacrement ; je me promène avec Carlos et Jacques. Après dîner, je vais un moment au Rosaire avec Carlos et Jacques. J’ai remis mes bretelles vers 7h ; l’oncle Joseph, qui était avec moi, s’est fait inscrire aussitôt ; on les lui donnera demain. L’abbé Latour déjeune et dîne avec nous.
Ille, dimanche 21 août 1904
Nous allons à la messe au Rosaire à 6h, et nous partons par le train de 7h54 ; nous voyageons toute la journée et arrivons à Ille à 8h du soir ; Mlle Mathieu et les Vidal nous attendaient à la gare ; on nous parle beaucoup de la mort de la pauvre Espérance Trullès.
Semaine du 22 au 28 août 1904
Ille, lundi 22 août 1904
Le matin, je fais quelques commissions. Je vois quelques personnes. À onze heures, je vais avec Maman, accompagnée de Mlle Antoinette Mathieu, voir M. Trullès ; je vois en même temps sa belle-mère Mme Batlle et sa sœur Mme de Balanda[65]. La douleur du pauvre M. Trullès fait peine à voir. Dans l’après-midi, nous allons avec Bonne Maman (qui est arrivée par le train de midi) voir notre nouveau curé l’abbé Bonafon[66] que nous ne rencontrons pas, puis chez Mme Bartre[67] ; enfin, je vais en me promenant à La Ferrière m’informer de l’heure du mariage ; je vois Mme et Thérèse de Barescut et M. Joseph Delcros[68] le fiancé de cette dernière ; c’est un grand jeune homme brun, au visage agréable mais à l’air un peu froid. Le soir, je vais aux complies avec Philomène.
Ille, mardi 23 août 1904
Bonne Maman arrive de Vinça avec l’omnibus de 8h ½. À 9h ¼, nous partons pour La Ferrière en omnibus ; nous prenons avec nous les deux jeunes gens Roca, la jeune Mme Delmas née Circan et M. Antoine Delmas[69]. À La Ferrière, on attend très longtemps l’arrivée des voitures de Perpignan. Enfin, vers 10h ½, le cortège s’organise et les voitures se mettent en marche, par un vent épouvantable. J’accompagne Mlle Marguerite Reilhac, parente des Barescut par Mme de Barescut ; Maman donne le bras à Maurice de Barescut ; Philomène à M. Antoine Delcros. Nous avons parmi les invités beaucoup de parents ; en dehors des Barescut, fort nombreux, ce sont Mme Gout de Bize née de Guardia et ses deux filles mes cousines Jeanne et Marguerite dont je fais la connaissance et qui sont charmantes (nous sommes parents des Gout de Bize par les De Guardia, et de ceux-ci par les De Règnes, et enfin, de ces derniers par les D’Argiot de Laferrière)[70] ; je fois aussi Louis et Marie Companyo de Bonnefoy[71] ; la cousine de Saint-Jean et deux de ses fils, Hyacinthe et Emmanuel[72], qui ont tous deux des têtes impayables, surtout le second. On va d’abord à la Mairie pour la formalité du mariage civil et, de là, sans remonter en voiture, à l’église qui est fort bien décorée. C’est notre ancien curé, M. Bonet, archiprêtre de Céret, qui bénit le mariage et prononce une charmante allocution. Beaucoup de personnes défilent ensuite à la sacristie ; il y a cependant moins de monde dans l’église qu’il n’y en avait l’année dernière à Vinça pour le mariage de Marie-Thérèse. On rentre à La Ferrière en voiture et on est, dans les rues, obligé de mettre pied à terre à cause de la difficulté qu’on les chevaux à passer. On se met à table vers 2 heures dans une grande salle qui est au-dessus de la cave et qui est, d’ailleurs, fort bien décorée ; on est, je crois, 48 ou 49 à table ; c’est moins que pour Marie-Thérèse où on était 63 en y comprenant les prêtres ; le repas dure jusqu’à 4h ¼ ; il y a un toast de M. Sabaté, de Céret[73], qui donne à M. de Barescut l’occasion de répondre, ce dont il est enchanté j’en suis persuadé. Vers 5 heures, on se met à danser un peu dans la cour, et vers 6 heures, les invités de Perpignan commencent à se retirer ; nous partons à 7 heures. Moi qui suis enrhumé depuis 3 jours (depuis samedi à Lourdes) j’ai eu la mauvaise chance de me trouver pendant le repas devant une fenêtre grande ouverte ; j’ai bien peur d’avoir aggravé mon rhume. Ce serait fort ennuyeux, car j’ai l’intention d’aller passer avec Maman quelques jours dans la montagne à Mont-Louis où nous avons en ce moment des amis et des parents ; mais il faut laisser passer ce rhume.
Vinça, mercredi 24 août 1904
Le matin à Ille, je vais me promener à Saint-Martin où le pauvre Jacques Lavail me fait voir les terribles effets de la grêle du 11 août ; beaucoup de récoltes sont détruites ; il est évident que Papa devra lui faire consentir une forte réduction sur son fermage d’octobre. Nous partons pour Vinça en omnibus vers 6 heures ; il pleut et il fait presque froid, ce qui contrarie la foire d’Ille. Ce mauvais temps est aussi bien malencontreux pour notre séjour à Mont-Louis ; il faut absolument le laisser passer avant de nous remettre en route, sans quoi nous serions exposés à trouver la neige là-haut.
Vinça, jeudi 25 août 1904
Je vais tirer quelques oiseaux au jardin. L’après-midi, je me promène et nous faisons quelques visites ; il fait toujours très frais. Le soir, Jacques m’apprend que la jument que Bonne Maman avait louée pour moi (la même que je montais l’année dernière) vient d’être vendue ; me voilà donc obligé de chercher une monture.
Vinça, vendredi 26 août 1904
J’interroge un peu les uns et les autres ; tout le monde me dit qu’il me sera difficile de me procurer quelque chose. L’après-midi, je vais à Boule en voiture ; le fermier Joseph Jacomy me dit qu’il va parler au propriétaire d’une jolie jument pour savoir s’il consentirait à la louer ; j’aurai sa réponse demain matin. Jacomy me présente sa jeune femme âgée de 17 ans ! C’est une enfant et elle vient d’avoir une fille !
Vinça, samedi 27 août 1904
Nous allons à la messe qui est célébrée pour Bon Papa à l’occasion de la Saint Augustin qui est demain. Ensuite, je vais en voiture, accompagné de Jacques, à Finestret et à Marquixanes à la recherche d’un cheval ; je n’en trouve pas. Mais j’en ai vu un ici qui fera peut-être mon affaire ; il a le défaut d’être un peu jeune (3 ans ½) ; mais on prend ce qu’on trouve ; il est joli. J’envoie à Prades une demande de permis de chasse.
Vinça, dimanche 28 août 1904
Nous faisons la sainte communion après la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe et, l’après-midi, aux vêpres. L’après-midi, avant les vêpres, nous avons plusieurs visites : M. le curé, Mme Jocaveil, Mme Roure ; après vêpres, nous allons voir Mlle de Llobet et je vais chez Charles de Guardia. Chaque jour, en lisant L’Éclair, je suis pris d’une inquiétude croissante en constatant les progrès de la révolution. Notre malheureuse France tombe tous les jours un peu plus dans l’anarchie. C’est ainsi que le port de Marseille est en train de se ruiner et de perdre sa clientèle française et étrangère par les grèves continuelles qui s’abattent sur lui ; le gouvernement, par une inaction ou même par sa complicité à l’égard des meneurs, est grandement responsable de cette situation. Et, pendant que de pareils faits se produisent, arrêtant toute relation commerciale et même postale entre la France, l’Algérie et la Corse, le ministre de la Marine, le pouilleux Pelletan, ne quitte sa villégiature de Salon que pour accepter un banquet du syndicat socialiste révolutionnaire des ouvriers du port de Toulon, banquet au cours duquel cet incroyable ministre oblige généraux et amiraux à l’escorter en grand uniforme au milieu de bandes ignobles acclamant le ministre et hurlant aux oreilles des officiers l’Internationale et la Carmagnole ! Telle est la situation ! Et cela au moment où la guerre russo-japonaise bat son plein et où des incidents diplomatiques touchant les droits des neutres et susceptibles d’amener les plus graves complications se produisent journellement ! Nous touchons à l’extrémité de la pente sur laquelle la république, entraînée par son penchant naturel, se laisse glisser depuis sa naissance : à l’anarchie !
Semaine du 29 au 31 août 1904
Vinça, lundi 29 août 1904
Le matin, je vais en voiture à Ille avec Maman et Marie ; Marie prend des rideaux qu’on doit laver à Vinça.
Vinça, mardi 30 août 1904
Le matin, je suis sur le point de partir pour Mont-Louis ; mais le temps étant très menaçant, j’y renonce pour aujourd’hui ; puis, réflexion faite, j’y renonce complètement, la saison est trop avancée pour aller à de pareilles altitudes. Je devais aller inviter Monseigneur, à Palau, à déjeuner le jour où il passera ici en descendant de Cerdagne ; on lui écrira. L’après-midi, après avoir essayé le cheval de 3 ans ½ qu’on me propose, je vois qu’il ne sait absolument rien faire, et je pars pour Ille tâcher d’en trouver un ; je n’en trouve pas, décidément, je n’ai qu’une chose à faire, c’est d’écrire à mon cousin de Rovira[74] qui, faisant l’élevage en grand, me trouvera ce qu’il me fait. À Ille, j’apprends la mort de Mme Delcros, la mère de notre nouveau cousin qui était très malade déjà le jour du mariage ; quel lendemain de noce pour Thérèse ! En rentrant à Vinça, Maman me dit que nous devons assister à ses obsèques ayant tous assisté à la noce ; nous partirons donc demain pour Céret.
Vinça, mercredi 31 août 1904
Le couvent des Capucins de Céret vers 1880 – Wikipédia
Nous nous levons à 4 heures et, Maman et moi, nous prenons le train de 5h37 ; à Ille, M., Mme de Barescut, Madeleine, Jeanne et Marie-Louise nous rejoignent et nous arrivons à Céret à 8h30 après deux changements de train ; je trouve à la gare de Céret Jean de Chefdebien venu, lui aussi, pour les obsèques de Mme Delcros[75]. La maison Delcros est très belle ; il y a beaucoup de monde aux obsèques ; tout Céret est là et on est venu de tout le pays. On dépose le corps dans le caveau de la famille qui est dans la chapelle du Couvent des Capucins, vide depuis 1881, au grand détriment des pauvres de Céret. Je trouve une foule de personnes de connaissance : les Sabaté, de Céret ; Mme Delmas de Ribas[76] ; M. et Mme Companyo, père et mère de Louis Companyo, c’est même M. Companyo qui parle devant la tombe ouverte de la pauvre Mme Delcros ; M. de Massia, père de Mlle de Massia[77] qui était ma demoiselle d’honneur au mariage de Mimi Cornet, je fais la connaissance de son fils ; M. le curé Bonet, etc. Nous sommes invités à déjeuner par les Companyo que Papa et Maman ont beaucoup connu à Toulouse chez M. de Bonnefoy, par les Sabaté, par M. le curé ; pour ne froisser personne, nous acceptons l’invitation des Delcros. À cette table se retrouvent une foule de personnes qui assistèrent au mariage il y a huit jours ! Il est venu des Espagnoles appartenant à la famille de Ferran, qui est celle de la défunte. Nous repartons à 2h, passons une partie de l’après-midi à Perpignan et sommes à Vinça à 8h ½ ; nous pensions trouver Papa à Vinça, mais une dépêche de lui annonce qu’il arrivera seulement demain.
La maison Delcros, 3 rue des Evadés de Francé à Céret – Wikipédia
Septembre 1904
Semaine du 1er au 4 septembre 1904
Vinça, jeudi 1er septembre 1904
Une lettre de Papa dit qu’il arrivera ce soir à 2h à Perpignan et qu’il ira tout de suite à Trouillas où on vendange ; il me propose d’aller le rejoindre à Perpignan et d’aller avec lui à Trouillas ; puis arrive une dépêche pendant que je faisais mes préparatifs de départ, qui dit que Papa étant un peu fatigué, arrivera directement ce soir sans passer par Trouillas ; je n’y vais donc pas non plus. L’après-midi, je chasse avec les Sabaté père et fils ; nous ne voyons presque rien ; Henri Sabaté[78] tue cependant un lapin. Le soir, Papa arrive en assez bonne santé.
Vinça, vendredi 2 septembre 1904
Le matin, je vais tirer quelques oiseaux au jardin. Je lis avec anxiété dans les journaux les télégrammes concernant la terrible bataille engagée depuis deux ou trois jours à Liao Yang ; plus de 400.000 hommes armés de 1300 canons s’entrechoquent ; c’est une bataille historique ; le choc formidable de l’Orient contre l’Occident, une sorte de réédition de la bataille des Champs Catalauniques ! Puisse le Dieu des Chrétiens secourir les Russes ! L’après-midi, je reçois de Fernand de Rovira, en réponse à ma lettre d’hier, une lettre me disant qu’il sera très heureux de me louver à très bon compte un cheval de selle ; il a pensé pour moi à une jument qui est en ce moment au Vernet et qui a été montée, pendant la saison, par beaucoup d’amazones ; il me dit que si je veux aller la voir, je n’ai qu’à prévenir télégraphiquement son cousin le baron de Meynard[79] qui est au Vernet[80] ; je télégraphie aussitôt que j’irai demain. Si je pouvais trouver là mon affaire, ce serait joliment agréable !
Vinça, samedi 3 septembre 1904
Le bruit court que les Russes ont dû abandonner leurs positions et battre en retraite par suite du mouvement enveloppant d’une des 3 armées japonaises ; c’est désolant ! Je me fais couper les cheveux, le déjeune et je pars à 10h37 pour le Vernet ; à Villefranche, M. de Meynard m’attendait avec une charrette anglaise de Fernand de Rovira ; il m’invite à déjeuner au Vernet, mais je ne puis accepter ayant déjeuné à Vinça. À 1h ½, il me fait essayer, sur la piste du concours hippique que F. de Rovira a organisé, la jument « Hildegarde », alezane, 1m58, pur-sang anglais, 8 ans ; malheureusement, elle a été couronnée, mais M. de Meynard m’assure qu’elle est, quand même, très solide de jambes ; je le crois, en effet, puisqu’il la faisait monter à des dames et à des jeunes filles ; comme elle est fort jolie, et qu’elle paraît douce, je la prends et je rentre à Vinça avec elle en 2h ¼. Le soir, en arrivant, je m’occupe de l’installer à l’écurie, et de renvoyer à M. de Meynard la selle qu’il m’avait prêtée ; je suis enchanté d’avoir fait la connaissance de ce jeune homme, il est charmant et nous avons une foule de connaissances communes.
Vinça, dimanche 4 septembre 1904
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Nous faisons quelques visites. Après vêpres, je vais avec Papa à Rodès où nous voyons Tante Isabelle et Joseph. Pierre[81], qui a été frappé en juillet d’une insolation, va mieux nous dit-on. Monseigneur a répondu tout de suite à la lettre de Bonne Maman ; il a été très touché de l’invitation à déjeuner mais ne peut l’accepter étant obligé de rentrer tout de suite à Perpignan pour des affaires urgentes ; ce qui l’appelle si vite à Perpignan, c’est sans doute l’affaire d’un curé qui vient de jeter sa soutane aux orties et qui a écrit dans La République des Pyrénées-Orientales d’ignobles articles contre Monseigneur et contre la religion.
Semaine du 5 au 11 septembre 1904
Vinça, lundi 5 septembre 1904
Je pars à 8h en break pour Bélesta où le curé M. Badrignans m’a invité à déjeuner à l’occasion de l’Adoration perpétuelle ; cette invitation m’a fait grand plaisir ; elle est venue fort à propos me tirer d’embarras au moment où je me demandais comment je ferais pour assister à l’Adoration de Bélesta ; je tenais à assister aux cérémonies de cette fête parce que j’y voyais une occasion de rencontrer enfin Mlle Renée Delebart que j’ai cherché à voir l’année dernière et que je veux absolument arriver à voir de près afin que Monseigneur de Carsalade puisse, si cette jeune fille me plaît, parler de moi à la famille Delebart dans les cas où, vu les intentions de cette famille, je croirais avoir quelque chance d’être agréé. Mais une déconvenue m’attendait à Bélesta ! Par une coïncidence désastreuse, les Delebart, dont l’automobile s’est détraqué et qui ont dû aller à Perpignan à ce sujet, ne sont pas venus à Bélesta ! Quelle déveine ! Moi qui attendais depuis si longtemps cette circonstance où je me croyais sûr de voir Mlle Delebart, je suis venu pour rien ! Tout est à recommencer ; comment ferai-je pour voir Mlle Renée ? Je n’en sais rien. Je ne peux pourtant pas laisser parler Monseigneur avant de l’avoir vue, c’est inutile ! Je profite du moins de ma présence à la fête de l’Adoration pour prier le Bon Dieu de tout arranger pour notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre, et selon sa sainte volonté, il sait mieux que moi ce qui me convient ! M. Badrignans a un excellent déjeuner venu en grande partie de Caladroy. Je suis le seul laïque ; les 9 autres convives appartiennent au clergé. Le soir à 6h quand je rentre à Vinça, je trouve M. Blanquer, le peintre perpignanais, venu pour faire le portrait de Maman. On l’installe dans les anciens appartements de l’oncle Henri au second ; il y restera jusqu’à la fin de son œuvre ; Maman posera tous les matins.
Vinça, mardi 6 septembre 1904
Le matin à 7h ¾, je monte Hildegarde pour la seconde fois ; je vais à Ille et je rentre par Bouleternère. La jument avait été sage tout le temps. Mais au moment d’arriver, en passant aux Pountets, je venais de la mettre au trot lorsqu’elle prend tout à coup le grand galop et, malgré tous mes efforts, je ne peux pas l’arrêter ; j’ai beau tirer de toutes mes forces sur la bride et sur le filet, rien n’y fait, elle est emballée ; elle arrive ainsi au triple galop sur la route dans Vinça ; toute ma peur est de renverser quelqu’un ; je la dirige cependant et je suis assez heureux pour éviter tous les obstacles, charrettes, tonneaux ou personnes ; au tournant de la route seulement j’effleure avec le pied un petit garçon ; il s’assoit sur son derrière mais n’a aucun mal heureusement ; il ne pleure même pas. J’avoue que je n’étais pas très rassuré pour moi-même ; j’avais peur qu’en arrivant devant l’écurie la jument ne s’arrêtât net et ne m’envoyât balader 10 mètres plus loin ; grâce à Dieu, elle ne le fait pas, et je finis par l’arrêter près de l’abreuvoir. C’est égal, je l’ai échappée belle, tout le monde est en émoi sur la route ; maintenant que je connais ce défaut de cette jument, j’y prendrai garde. À peine descendu, je prends des nouvelles de l’enfant que j’ai légèrement touché, on me dit qu’il n’a aucun mal ; Dieu en soit loué ! Je pars pour Perpignan par le train de midi ; je fais route avec les Joseph de Llobet ; à Ille, Papa me rejoint et nous prenons une voiture de Margouet pour aller à Trouillas ; on vendange depuis quatre ou cinq jours, la récolte est bonne ; nous voyons le nouveau curé. Au retour, nous nous arrêtons une vingtaine de minutes à Ponteilla où nous voyons Mme de Llamby et Louise. Nous reprenons le train de 7h05 à Perpignan et nous sommes à Vinça à 8h ¼.
Vinça, mercredi 7 septembre 1904
Je monte à cheval de 11h à midi autour de Joch. L’après-midi, je vais chasser avec Croco, son fils et Amédée Jocaveil ; nous ne voyons rien ; décidément, la chasse n’est pas un sport agréable dans ce pays-ci ; je n’y retournerai pas souvent.
Vinça, jeudi 8 septembre 1904
Je suis malade dans la nuit et le matin ; c’est fort contrariant à cause de la promenade projetée pour aujourd’hui au Vernet où a lieu le baptême des cloches de Saint-Martin-du-Canigou jusqu’à 11h, j’espérais cependant pouvoir y aller ; ainsi, j’étais sorti un peu, allé à la grand’messe. Mais à 11h, nous achevions de déjeuner (j’avais mangé fort peu de chose), lorsque j’ai été pris de vomissements ; alors, après avoir bien hésité, je me décide à rester ; ce serait si ennuyeux d’être malade pendant la cérémonie ou en omnibus ! Maman, qui est malade elle aussi, reste à Vinça. Papa, Bonne Maman et Philo partent en omnibus ; ils emmènent Marie, la femme de chambre. Moi, je me repose presque toute l’après-midi ; cependant, de 4h ¼ à 3h ¾, je me promène tout doucement sur la route de Prades avec Monsieur Blanquer. L’omnibus rentre à 7h ½ et les détails que nous donne Papa sur la belle cérémonie présidée par Monseigneur, sur le discours de l’abbé Bonet me font encore plus regretter la fâcheuse coïncidence qui m’a empêché d’y assister ; c’est d’autant plus regrettable que j’aurais retrouvé là une foule de parents ou de personnes de connaissance : les Rovira[82], les Lutrand, les Çagarriga, les Lazerme etc. Enfin, qu’y faire ? C’est ainsi !
Vinça, vendredi 9 septembre 1904
Je vais beaucoup mieux ; je ne monte cependant pas à cheval ; l’après-midi, nous allons en break à Finestret voir les Noëll[83] et Madame Dumas[84].
Ille, samedi 10 septembre 1904
Monsieur Blanquer achève aujourd’hui le portrait de Maman, qui est fort réussi. Il quitte Vinça par le train de 3h ½ ; Papa, Maman et Philomène partent pour Ille par le même train ; moi, j’y vais à cheval. Quand j’arrive, un petit moment après eux, je trouve Maman aux prises avec un grand malaise et un dérangement d’entrailles ; elle est obligée de faire diète et de se coucher plus tôt que d’habitude. J’installe la jument dans l’écurie de la grande maison ; elle y est pour plus d’un mois.
Portrait de Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (1860-1935) par le peintre Jacques Blanquer (1854-1932) en 1904 – Collection Pierre Lemaitre
Ille, dimanche 11 septembre 1904
Maman, fatiguée toujours, passe la journée au lit ; Papa, Philomène et moi assistons à la grand’messe et aux vêpres ; de plus, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½. Le soir, je vais avec Philomène chez les demoiselles Mathieu où nous voyons Mme de Dax et Henri. En revenant d’une petite promenade dans la campagne, au moment où nous passions, Papa et moi, devant un nouveau café, nous avons été salués par un groupe de quelques jeunes gens du chant de « l’Internationale » scandé de quelques cris de « À bas les calotins » ; c’est là une preuve du progrès de l’esprit révolutionnaire dans les masses paysannes : il y a deux ans, nul ici ne connaissait l’ignoble chant appelé « L’internationale » ; l’année dernière, à la suite du voyage de Pelletan dans le pays, quelques voyous commençaient à le chanter ; cette année, tous les gamins le hurlent, la plupart inconsciemment il est vrai, mais beaucoup cependant avec l’intention d’agacer les conservateurs comme ceux qui nous ont ainsi salués aujourd’hui ; il paraît que, pendant plusieurs semaines, à la suite de l’élection au Conseil général, une bande d’ouvriers ruraux qui s’est syndiquée en vue de la grève, chantait constamment « l’Internationale » et insultait les conservateurs et les gens religieux. Cet état d’esprit, qui ne s’était pas vu depuis la période révolutionnaire de 1870, est très inquiétant, et il est probable qu’en cas de troubles graves, ces voyous, excités par le gouvernement à la solde des collectivistes, se livrerait aux désordres les plus graves ; on verrait dans le pays une véritable jacquerie ; ce sera alors aux honnêtes gens à se défendre eux-mêmes !
Semaine du 12 au 18 septembre 1904
Ille, lundi 12 septembre 1904
Je vais à cheval à Corbère en passant par Millas ; on commence à vendanger à la vigne du Cam dal Nougué qui a été atteinte par la grêle ; l’après-midi, malgré une petite pluie, je vais à la vigne du Bouc avec Papa et Philomène ; là aussi, la grêle a fait beaucoup de mal. Maman va beaucoup mieux.
Ille, mardi 13 septembre 1904
Le matin, je vais à Vinça à cheval ; je vois un moment Bonne Maman. L’après-midi, je vais avec Papa à Bouleternère voir un petit bout de vigne près de Sainte-Anne où M. Ecoiffier, concessionnaire de l’éclairage électrique pour plusieurs communes, a demandé de placer un pylône ; il n’y a aucun inconvénient à cela ; nous rentrons par le train à 7h ; il fait de l’orage.
Ille, mercredi 14 septembre 1904
Le matin, je fais une courte promenade à cheval dans la région de Saint-Michel[85]. Nous allons tous quatre à Perpignan par le train de midi ; au moment où nous nous dirigions vers la gare, Papa reçoit une dépêche de Biarritz pour une location ; il répond de Perpignan. Avec Papa et Maman, je vais voir Monseigneur de Carsalade. Nous lui demandons s’il a pensé à s’informer des intentions de la famille Delebart ; il nous dit qu’il s’est informé et qu’il a cru comprendre qu’il y a un projet de mariage dans le Nord pour Mlle Renée ; je suis bien aise d’être renseigné, car, alors, je ne penserai plus à ce projet que j’avais formé parce que je croyais, d’après ce que j’avais entendu dire, que M. et Mme Delebart tenaient à marier leur fille en Roussillon ; néanmoins, Monseigneur, qui doit faire prochainement un séjour à Caladroy tâchera de se renseigner d’une façon plus précise. Mais je comprends que j’ai bien peu de chances de réussir de ce côté, et le mieux est de ne plus y penser. Monseigneur a été d’une très grande amabilité. Nous faisons quelques autres visites : M. de Lamer, Mme Vassal, les Lazerme, Mlle de Llobet, les Lutrand, Mlle de Bruguère ; nous ne rencontrons que ces deux derniers. Nous rentrons à Ille par le train de 8 heures.
Ille, jeudi 15 septembre 1904
Le matin, je vais à cheval à Corbère où on achève la vendange, et je rentre par Millas. L’après-midi, nous allons tous nous promener du côté du Touïre ; je pousse, avec Papa, jusqu’à la Coume de l’Infern.
Ille, vendredi 16 septembre 1904
Le matin, je fais une petite promenade à bicyclette dans la région de Saint-Michel. L’après-midi, je vais à pied avec Papa à Boule où nous assistons aux vêpres de la fête de l’Adoration et à la procession qui les suit. Ensuite, nous allons voir la vigne de la Grande Fèche qui est fort belle cette année ; on a commencé hier à la vendanger.
Ille, samedi 17 septembre 1904
En l’honneur du 23e anniversaire du mariage de Papa et Maman, nous assistons à une messe dite par M. le curé. À 7h ¼, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, nous allons tous à La Ferrière voir les Barescut ; nous ne rencontrons que M. et Mme de Barescut. Le soir, M. le curé, le vicaire et les demoiselles Matthieu viennent prendre le thé après les complies de Saint Ferréol.
Ille, dimanche 18 septembre 1904
J’assiste à la grand’messe et aux vêpres ; l’après-midi, avant et après les vêpres, nous faisons quelques visites : Mme Terrats d’Aguillon, Mme Roca d’Huytéza et sa fille la baronne de Roland, la marquise de Dax. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu voir les danses ; nous y trouvons les Batlle, les Dax, les jeunes gens Roca et Xavier Cristau.
Semaine du 19 au 25 septembre 1904
Ille, lundi 19 septembre 1904
Je pars à cheval à 9h ¼ pour Bouleternère où Papa et Maman avec Philomène vont à pied pour voir la vendange ; nous y retrouvons Bonne Maman venue en voiture de Vinça ; après avoir vu cueillir un moment à la Grande Fèche, nous repartons pour Ille : Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène en voiture, moi à cheval ; Bonne Maman déjeune avec nous. Vers 3h ½, Bonne Maman repart pour Vinça ; je l’accompagne afin de me faire couper les cheveux à Vinça où le coiffeur Antoine Roig, neveu de la vieille Philomène, me les coupe mieux que celui d’Ille. À Vinça, je vais avec Bonne Maman à la Mirande où on vendange, je me fais couper les cheveux et je repars par le train de 6h51 avec Jacques.
Ille, mardi 20 septembre 1904
Le matin, je me promène un peu à pied et je lis. L’après-midi à 1h ½, je pars pour une promenade à bicyclette avec Henri de Dax[86] ; nous allons à Ponteilla malgré la pluie qui menace et qui tombe un peu par moments ; nous ne rencontrons pas Mme de Llamby. Nous allons alors à Trouillas où on n’a pas encore fini de vendanger depuis plus de quinze jours qu’on a commencé ; on en est maintenant aux vignes de Tata Mimi ; c’est que la récolte est superbe cette année ; il y a près de 700 comportes à nos vignes. Nous repartons à 4h05 et sommes à Ille à 5h20 ; nous esquivons à peu près la pluie et avons fait une charmante promenade d’une quarantaine de kilomètres.
Ille, mercredi 21 septembre 1904
Le matin, promenade à cheval ; je vais à La Ferrière faire une commission aux Barescut ; puis à la vigne du chemin de Boule. L’après-midi, pour passer le temps, je vais à Vinça en chemin de fer avec Papa pour connaître le résultat de la vendange ; comme il pleut, on a dû l’interrompre, mais nous passons quelques heures avec Bonne Maman ; nous rentrons à 7 heures.
Ille, jeudi 22 septembre 1904
Il pleut fort toute la journée ; le matin, je vais à un enterrement. L’après-midi, nous recevons une trentaine de personnes, toute la société illoise : les Dax, les Matthieu, les Roca, les Barescut, les Rolland, les Batlle ; on fait de la musique, du chant, on jour à divers jeux de société et surtout on mange au buffet qui est très bien dressé ; c’est absolument comme nos soirées d’Angers ; seulement, elle a lieu l’après-midi pour ne pas obliger les Barescut qui ont un assez long trajet à faire, à venir la nuit ; ils pourraient prendre mal à leur âge.
Ille, vendredi 23 septembre 1904
Le matin, le temps étant menaçant, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à cheval à Rodès où je vois Tante Isabelle, Mimi Companyo, Joseph et Pierre Cornet ; je trouve à ce dernier assez bonne mine, mais il a l’air extrêmement abattu, il ne répond rien aux questions qu’on lui pose, ou bien il répond par monosyllabes ; il est très difficile de savoir le fin mot sur son état[87]. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu.
Ille, samedi 24 septembre 1904
Le matin, je me promène à cheval entre Ille et Neffiach en passant par de petits chemins à l’aller et par la route nationale au retour ; je rencontre notre nouveau cousin Delcros qui est à Ille pour un jour. L’après-midi, il fait chaud, nous allons à la gare attendre Papa qui arrive de Vinça où il a assisté au service funèbre pour Mme de Llobet ; nous apprenons par Augusti et par une lettre de l’oncle Xavier la prochaine arrivée de Maurice[88] ; le soir, nous nous promenons un peu sur la route.
Ille, dimanche 25 septembre 1904
Le matin, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, nous allons tous aux vêpres, à la fil desquelles nous trouvons Maurice au fond de l’église ; il vient d’arriver pour une dizaine de jours, ainsi que nous l’annonçait une lettre de l’oncle Xavier arrivée hier soir ; quant à l’oncle Xavier, il vient d’arriver à Pia pour 3 jours seulement afin de prendre des mesures au sujet de sa vendange extraordinairement abondante cette année, mais comme sa permission n’est que de 5 jours, il s’en retournera tout de suite à Verdun sans venir à Ille et reviendra ici en octobre. Le soir, nous allons tous, même avec Maurice, chez les demoiselles Matthieu où on danse jusqu’à 10 heures.
Semaine du 26 au 30 septembre 1904
Ille, lundi 26 septembre 1904
Le matin, promenade à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, de 3 à 7 heures, nous sommes tout le temps avec notre cousine Lutrand, Mlle Delafosse et le jeune Henri Fourcade qui sont venus nous voir. Maman part pour Vinça par le train de 8 heures ; elle doit assister demain matin à 6 heures à Prades au mariage de sa sœur de lait Mlle Péjouan ; elle partira de Vinça en omnibus à 5 heures.
Ille, mardi 27 septembre 1904
Le matin, je vais à cheval à Vinça ; l’après-midi, je vais chasser avec Maurice aux Escatllas et dans la bosquette de M. Sire, mais la pluie nous oblige à rentrer. Vers 4h ½, Maman arrive en voiture amenant Bonne Maman qui vient ici pour quelques jours.
Ille, mercredi 28 septembre 1904
Le matin, je vais avec Maurice à Vinça pour en ramener ma carabine, lui à bicyclette et moi à cheval ; après une copieuse collation à Vinça, nous rentrons en changeant mutuellement de montures. L’après-midi, nous nous préparions à partir tous pour Rodès en voiture voir les Cornet lorsqu’arrive Marie Companyo pour nous voir ; nous renonçons donc à notre visite à Rodès et nous causons assez longtemps avec Marie Companyo, elle ne nous donne pas de très bonnes nouvelles de Pierre ; il va être soigné par un médecin de Toulouse qui s’installe aujourd’hui à Rodès pour longtemps et avec lequel on va le laisser seul[89]. Vers 4 heures, j’accompagne Maman et Bonne Maman du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu. Les journaux catholiques sont remplis des détails concernant le pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome auquel j’ai été sur le point de me décider à prendre part ; ces détails sur la bonté de Pie X et les belles cérémonies auxquelles ont assisté les 1100 jeunes gens venus à Rome me font beaucoup regretter de ne m’être pas joint à eux. À propos de la Jeunesse catholique, je vais trouver des changements en arrivant à Angers : le P. Barbier, à a suite de démarches absolument insensées, a été rappelé par ses supérieurs sous prétexte « qu’il y avait désaccord absolu entre lui et les jeunes gens de la Jeunesse catholique à l’exception d’un petit groupe de royalistes » et « qu’il rendait dans sa personne la compagnie de Jésus odieuse à l’Université d’Angers ». Lucas ma écrit tout cela ; aussitôt, j’ai écrit à Normand d’Authon, président de l’U.R.D. que je ne pensais nullement comme les auteurs de ces démarches inqualifiables et que je répudiais toute solidarité avec eux ; j’ai écrit aussi au P. Barbier pour lui exprimer ma sympathie et tous mes regrets de le voir s’éloigner d’Angers. Dans sa réponse, très affectueuse, il m’a confirmé ce que m’avait écrit Lucas. C’est vraiment incroyable ! Évidemment, la conférence qu’il nous a faite un jour contre le ralliement, son attitude très favorable à mon égard lors de ma lettre à La Vérité (pour laquelle j’ai reçu les félicitations du chanoine de Llobet, secrétaire de Mgr de Cabrières[90]) lui ont mis à dos les membres ralliés de l’U.R.D. et du comité ; ceux-ci ont intrigué auprès de ses supérieurs pour le faire partir. Vraiment la Jeunesse catholique s’engage dans une bien mauvaise voie ! Puissent les réconfortants spectacles auxquels ses chefs ont assisté à Rome les en détourner !
Ille, jeudi 29 septembre 1904
Le matin, je vais à cheval à Bélesta ; je vois l’abbé Badrignans ; au retour, tout près d’Ille à une légère descente, la jument bute tout à coup si fort que le genou gauche (qui était couronné) touche le sol et saigne légèrement ; immédiatement, la jument se relève ; je descends, lui lave la petite plaie. À la maison, je ne me vante pas de cela, mais Maurice me dit ce qu’il faut faire : tamponner la petite plaie avec de la teinture d’aloès et la saupoudrer de poudre de gentiane ; dans quelques jours il n’y paraîtra plus étant donné que le genou a été couronné autrefois ; j’en serai quitte pour ne pas sortir de 3 jours. L’après-midi, Papa, Bonne Maman, Philomène et moi allons à Saint-Michel dont c’est la fête aujourd’hui ; je photographie le vieux Badie.
« Notre fermier le vieux Badi à St Michel de Llotes » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 29 septembre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Ille, vendredi 30 septembre 1904
Le matin, il fait un vent épouvantable ; c’est un excellent prétexte pour ne pas monter à cheval ; du reste, la plaie insignifiante de la jument se cicatrise vite ; matin et soir, je vais à la chasse avec Maurice ; nous tuons beaucoup de petits oiseaux. En rentrant, nous dispersons une bande de gamins élèves de l’école laïque qui jetaient des pierres sur un vieux mendiant qui ne pouvait pas se traîner ; voilà le fruit de l’école sans Dieu ! Papa va, dans l’après-midi, à Port-Vendres se renseigner sur le moyen d’aller en Algérie malgré l’interruption de service résultant de la grève maritime qui continue toujours ; on lui répond qu’il faut passer par Barcelone et Palma de Majorque ; mais on croit que la grève touche à sa fin. Je ne sais si notre voyage en Algérie se décidera ; la grève le contrarie, mais la grêle du 11 août le contrarie encore davantage, car Papa est obligé de diviser les fermages de plusieurs fermiers et les deux petites vignes d’Ille et celles de Corbère ont beaucoup souffert ; de plus, le vin se vendra très mal, en sorte que l’année n’est pas très bien choisie pour faire cette dépense.
Octobre 1904
Semaine du 1er au 2 octobre 1904
Ille, samedi 1 octobre 1904
Je retourne à la chasse avec Maurice ; nous tuons encore beaucoup d’oiseaux. L’après-midi, je vais me confesser.
Ille, dimanche 2 octobre 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Hôpital en l’honneur de la fête du Rosaire ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, après vêpres, je me promène avec Papa et Maman.
Semaine du 3 au 9 octobre 1904
Ille, lundi 3 octobre 1904
Le matin, je vais chasser avec Maurice. Nous déjeunons à onze heures à cause de Papa qui va à Saint-Maurice. Bonne Maman arrive par le train de midi et nous partons en break, à deux heures, pour Millas où nous faisons une visite aux Ferriol ; au retour, à 300 mètres environ de Neffiach, nous allions au trot tranquillement lorsque je sens une commotion terrible et une chute dans le vide ; c’est une des grandes roues de la voiture qui s’est détachée tout à coup, précisément celle au-dessus de laquelle j’étais assis ; nous la réparons de notre mieux, c’est une cheville qui s’est cassée, et la roue n’étant plus retenue, s’est détachée ; heureusement, aucun de nous n’a de mal. Nous nous arrêtons à La Ferrière. Le soir, avec Papa et Maurice, j’accompagne à la gare Bonne Maman qui repart pour Vinça.
Ille, mardi 4 octobre 1904
Le matin, Maurice, qui est parti dès 5h ¾ de la métairie pour la chasse, ne vient à la maison qu’à 10h ¾ ; je me promène un peu après être passé chez lui sans le trouver ; il fait un vrai temps d’été. Je me suis légèrement enrhumé hier ; aussi, l’après-midi, je ne fais pas de grande promenade ; je me contente d’aller un moment chez Maurice et ensuite, avec Papa, Maman et Philomène, au champ affermé jusqu’à présent à Margail et que Papa vient d’affermer à Batllot pour y reconstituer le jardin détruit pour les nouvelles avenues que Papa y a tracées. Je reçois une invitation à déjeuner des Rovira pour après-demain aux Capeillans ; je répons que j’accepte. Maurice repart ce soir à 7h après un séjour bien employé ; il va passer 3 jours à Paris avant la fin de sa permission.
« Papa [Henri d’Estève de Bosch] dans le jardin de la maison Bourdeville photographié par Maurice [d’Estève de Bosch] pendant les vacances 1904″ (annotation au dos de la main de Philomène d’Estève de Bosch) – Cliché vers septembre-octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Perpignan, mercredi 5 octobre 1904
Le matin, je monte à cheval, je vais à Néfiach. L’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Je pars pour Perpignan par le train de 7h12 ; je descends à l’Hôtel Malet ; je vais passer la soirée chez nos cousins de Lazerme.
Vinça, jeudi 6 octobre 1904
J’ai quitté Perpignan par le train de 9h35 pour Elne où j’arrive vingt minutes plus tard. M. de Meynard[91] m’attendait à la gare avec une voiture des Rovira. Nous partons tout de suite pour les Capeillans, jolie propriété tout près de la mer où mes cousins de Rovira me reçoivent très aimablement. Ils ont à déjeuner, en même temps que moi, M. et Mme Henri Talayrach et leur fille, qui sont un peu nos cousins par Madame (même parenté qu’avec Mme de Rovira, par les Boluix)[92]. Après déjeuner, visite des écuries et des paddocks, très intéressant ! Il y a là environ une centaine de chevaux, juments, poulains ou pouliches, tous admirablement installés. Je repars à 3 heures, enchanté de l’aimable accueil que j’ai reçu. M. de Meynard m’accompagne en charrette à Boaçà, le beau château de nos cousins Gout de Bize[93] ; je fais à Mme Gout de Bize une visite d’une vingtaine de minutes, visite du parc ; son mari et ses filles sont à Perpignan. Ensuite, nous repartons pour Corneilla-del-Vercol où je quitte M. de Meynard et où je prends le train de 4h30 qui m’amène en quelques minutes à Perpignan ; je voyage avec l’oncle Joseph et avec l’homme d’affaires de nos cousins de Campredon[94]. À Perpignan, j’ai deux heures à perdre : je vais voir nos cousins Lutrand, je fais quelques commissions pendant lesquelles je rencontre notre cousine de Barescut. Je prends le train de 7h03 pour Vinça ; jusqu’à Ille, je fais route avec la famille Rivière, banquiers à Ille ; à Ille, montent Papa, Maman et Philomène qui viennent à Vinça assister au service funèbre pour Bon Papa. Maman et Philomène ont déjeuné à Ponteilla chez notre cousine de Llamby.
Vinça, vendredi 7 octobre 1904
Je suis à l’église avant 7 heures, je me confesse et fais la sainte communion. À 8h ½, nous revenons tous à l’église où on célèbre le service funèbre à l’occasion du 9ème anniversaire de la mort de mon pauvre Bon Papa[95] ; 9 ans déjà ! Que c’est long, et dire que ce triste événement me semble arrivé hier ! Maman souffre d’une très forte migraine qui l’oblige à se coucher et nous empêche de rentrer ce soir à Ille. Dans l’après-midi, il fait un coup de vent furieux accompagné de pluie ; impossible de se promener ! Le soir, nous assistons à la cérémonie du 1er vendredi du mois.
Ille, samedi 8 octobre 1904
Le matin, je pars pour Espira-de-Conflent afin de tâcher d’acheter le meuble gothique que j’avais marchandé l’année dernière, la pluie m’oblige bientôt à rebrousser chemin. Nous partons pour Ille à 3h ½ ; le soir, à Ille, nous allons à la cérémonie du mois du Rosaire.
Ille, dimanche 9 octobre 1904
Nous n’allons qu’à la grand’messe et à vêpres sans pouvoir nous promener dans la campagne car un vent épouvantable souffle depuis trois jours. Après les vêpres cependant, j’allais à la grande maison voir si Jacques avait fait sortir la jument lorsque M. le curé, qui montait au salon pour présider le tirage d’une loterie entre les enfants du Catéchisme de persévérance pour lequel nous prêtons le salon, veut absolument que j’y assiste ; j’y consens et cela me fait passer une heure. Au retour, je trouve notre ancien domestique Jean Bonet, qui est placé au château des Ducup de Saint-Paul[96], et qui est venu à Ille par bicyclette.
Semaine du 10 au 16 octobre 1904
Ille, lundi 10 octobre 1904
Le matin, malgré le grand vent qui continue, je monte la jument une petite heure. Au retour, je trouve tout le monde troublé parce que Madame Delafosse, qui nous a invités et chez qui nous avons accepté d’aller déjeuner demain, télégraphie qu’elle a eu connaissance d’une lettre de Maman à Madame Gout de Bize et qu’elle écrit ; nous ne comprenons rien à cette dépêche. Heureusement, arrive bientôt une lettre disant que le jour de mardi ne peut pas convenir à cause de Tante Bonafos et que les demoiselles Gout de Bize seront invitées aussi ; elle nous prie d’accepter pour jeudi. Nous comprenons que cette lettre n’est pas celle annoncée dans la dépêche et nous en attendons une autre. Charouleau arrive à 10h ½ pour essayer nos costumes et repart à 4h ; Bonne Maman arrive de Vinça par ce même train de 4h croyant aller demain avec nous à Rière. À 5h arrive une seconde lettre de Mme Delafosse disant qu’elle a vu à Perpignan Mme Gout de Bize qui lui a dit que nous ne pouvions pas accepter pour jeudi parce que c’est le jour de l’Adoration perpétuelle à Ille ; voilà pourquoi elle a télégraphié ; mais, après entente avec ses invités, elle nous prie d’accepter pour le jeudi 20 ; je ne sais si nous pourrons y aller. Une lettre de Tata Mimi nous annonce son arrivée pour le mercredi 3 heures ; quel bonheur !
Ille, mardi 11 octobre 1904
Le matin, le vent, encore assez fort, m’empêche de monter à cheval ; je fais une promenade pédestrement. L’après-midi, je me dédommage ; je vais à cheval à Saint-Michel, à Corbère ; de là à Millas par la route de Thuir et je rentre à Ille à 4h20, cela fait plus de 20 kilomètres en 1h ¾. En rentrant, je trouve dans la rue nos cousins Bertrand de Balanda et leur neveu le jeune d’Arexy venus de Saint-Feliu pour nous voir ; Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène sont dehors, je les fais rechercher et ils arrivent bientôt ; nous faisons prendre le thé à nos cousins. Je suis très content d’avoir fait la connaissance du jeune homme d’Arexy[97], il est charmant ; d’ailleurs Papa et Maman ont beaucoup connu ses parents et ses grands-parents à Toulouse, nous nous promettons de nos promener à cheval ensemble. Le soir, nous allons au mois du Rosaire et chez les demoiselles Matthieu.
Ille, mercredi 12 octobre 1904
Le matin, nous allons Maman, Bonne Maman, Philo et moi à Bélesta en break faire à l’abbé Badrignans la visite que nous lui avons promise plusieurs fois ; il fait très beau ; nous partons à 8h ¼ et sommes rentrés à 11h ½. L’après-midi, nous allons à la gare à 3h accompagner Bonne Maman qui repart pour Vinça et attendre Tata Mimi ; elle arrive pour plusieurs jours afin de débarrasser sa maison qu’elle vient de louer. Ensuite, je fais une dizaine de kilomètres de cheval du côté de Boule ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, mois du Rosaire et visite aux demoiselles Matthieu.
Ille, jeudi 13 octobre 1904
C’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures, nous retournons à la grand’messe. Après la grand’messe, Jacques vient me dire que Reinette s’est détachée et est allée donner des coups de pied à Hildegarde, celle-ci est un peu blessée à la jambe ; quel ennui ! Je vais voir la jument qui boite, je la fais soigner, je crois que ce ne sera pas grave, néanmoins, me voilà dans l’impossibilité de monter pendant plusieurs jours. L’après-midi, nous assistons aux vêpres où l’illumination de l’église est très réussie.
Ille, vendredi 14 octobre 1904
J’ai 22 ans aujourd’hui, et c’est aussi le quinzième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; je fais la sainte communion pour célébrer ce double anniversaire. Ensuite, je me promène dans la campagne, mon fusil à la main, et je tue quelques oiseaux. L’après-midi, à 4 heures, nous allons tous à la gare attendre Bonne Maman qui arrive de Vinça avec des fleurs et des provisions pour notre déjeuner de demain. Le soir, cérémonie du Rosaire. À 6 heures, quand la nuit est venue, je fais un petit tout à bicyclette pour essayer une lanterne à acétylène qui a été à Xavier et que Tata Mimi me cède ; elle va très bien.
Ille, samedi 15 octobre 1904
Je vais à 9 heures au Carmel à la grand’messe de Sainte Thérèse. À 10h20, Papa, Tata Mimi, Philomène et moi allons à la gare attendre notre cousins Mme Gout de Bize et ses deux filles Marguerite et Jeanne qui viennent déjeuner et passer l’après-midi avec nous. Mes cousines sont charmantes. Marguerite, qui a 23 ans, est grande et jolie, elle ressemble à sa grand’mère, notre cousine de Guardia de Règnes, qui a été une des plus jolies femmes du Roussillon[98] ; mais elle a l’intelligence moins vive et n’a pas le talent musical hors ligne de sa sœur Jeanne âgée de 22 ans. Cette dernière est brune, grande et belle femme ; elle n’a pas la finesse de sa sœur, mais elle a de très beaux yeux noirs et aussi de beaux cheveux noirs ; sans être ce qui s’appelle jolie, elle plaît par sa distinction et a beaucoup de charme. J’étudie beaucoup mes cousines, surtout Jeanne, parce que Maman et Tata Mimi se sont mis en tête ces vacances de m’en faire épouser une ; Jeanne étant la plus jeune, c’est elle évidemment que je devrais choisir. Les avances, à peine déguisées, de leur mère nous font penser que si je faisais une demande j’aurais quelque chance d’être agréé. Me voici donc arrivé à un moment important de ma vie ; je réfléchis et je prie beaucoup. Le parti est, d’ailleurs, très avantageux. Les Gout de Bize ont une très belle fortune, et chacune de leurs filles aura, plus tard, au moins 700.000 francs ; au moment de leur mariage, on leur fera une pension de 6000 fr. à chacune, au minimum, et beaucoup plus élevée les années où les vignes rapporteront beaucoup, car M. Gout de Bize a de très grandes vignes autour de son château de Boaçà. De plus, la famille est excellente, aussi bien du côté du père que du côté de la mère qui est une demoiselle de Guardia ; or, nous sommes doublement parents par les Guardia, par les Estève[99] et par les Lazerme, parenté très éloignée il est vrai et qui ne pourrait pas nuire à un projet de mariage. Enfin, mes cousines sont d’une éducation, d’une distinction parfaites. Le seul inconvénient est la question de l’âge : Jeanne, la plus jeune, est de mon âge, elle a même 6 mois de plus que moi ; cela me donne beaucoup à réfléchir. Maman me dit bien qu’il faut toujours passer sur quelque chose, et que c’est là en somme une chose de peu d’importance ; je ne veux pas me décider avant d’avoir beaucoup réfléchi. Nous faisons promener nos cousines dans la campagne et nous les raccompagnons au train de 4 heures à la gare, nous rencontrons Joseph Cornet qui ramène Pierre à Perpignan. Nous sommes invités à passer la journée de mercredi à Boaçà ; je reverrai mes cousines ; d’ici là, j’aurai réfléchi. Le Roussillon de ce soir annonce que la bataille générale qui durait depuis trois jours en Mandchourie et où près de 500.000 hommes étaient engagés vient de finir par la défaite des Russes ; d’après les dépêches, l’armée russe aurait subi des pertes énormes, une de ses ailes aurait été coupée et anéantie ; les pertes des deux côtés seraient de 80.000 hommes ! Même en admettant qu’il y a dans ces dépêches quelque exagération, c’est un désastre ! Pauvre Russie, pauvre tsar ! Et quelle menace pour notre civilisation ! La peine que me cause cette nouvelle est telle qu’elle me fait oublier par moments ma préoccupation au sujet de mon avenir.
Ille, dimanche 16 octobre 1904
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après les vêpres, je fais une promenade dans la campagne avec Papa, pendant laquelle je cause longuement avec ce dernier du projet qui occupe toutes mes pensées. Papa, sans vouloir en rien m’influencer et en me laissant la plus entière liberté, ne me cache pas que ce projet lui convient, qu’il désire le voir se réaliser, et que si je laissais échapper cette occasion, j’aurais peu de chance d’en retrouver une pareille ; Maman dit la même chose ; Bonne maman, Tata Mimi aussi. Je réfléchis beaucoup, je prie le Bon Dieu de m’éclairer sur sa volonté. Il paraît probable, d’après certains indices, que la famille Gout de Bize accepterait de m’avoir pour gendre ; Mme Gout de Bize a dit à Tata Mimi, à Papa, à Maman des choses qui semblent l’indiquer. C’est donc à moi à bien réfléchir……… Quand je pense à Jeanne Gout de Bize, j’ai l’impression d’une jeune fille accomplie, très bien élevée, très sérieuse, mais sachant parfaitement tenir son rang dans le monde, d’un excellent caractère, en un mot ayant de très grandes qualités ; au point de vue des avantages extérieurs, elle a du charme mais n’est pas jolie. Je sais bien que les qualités valent mieux qu’une grande beauté, néanmoins j’hésite. Je la reverrai mercredi, et je verrai si je dois donner quelque suite à cette idée.
Semaine du 17 au 23 octobre 1904
Ille, lundi 17 octobre 1904
Le matin, je vais en me promenant à Casenove. J’en profite pour faire de longues réflexions ; du reste, je réfléchis toute la journée et j’en arrive à la conclusion que les avantages de cette alliance, avantages personnels de Jeanne Gout de Bize et avantages au point de vue de la fortune, sont trop grands pour qu’une question de quelques mois de plus ou de moins me la fasse abandonner. Si donc la bonne impression que m’a faite samedi ma cousine se continue après-demain, ma décision sera affirmative et je prierai Tata Mimi de sonder le terrain. Après déjeuner, je vais un moment à la maison de Tata Mimi où celle-ci vend la plupart de ses meubles, qu’elle n’aurait pas la place de loger à Paris, pour remettre la maison à ses locataires. Le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous recevons quelques personnes que nous avons invitées à venir entendre la sérénade que l’Orphéon Saint-Étienne nous offre ce soir : les Barescut, Batlle, Matthieu, etc. À 9 heures, les orphéonistes arrivent et nous chantent plusieurs morceaux français et un morceau catalan, le Pardal ; ils ont de belles voix, pas toutes très bien exercées, mais cela passe tout de même ; ils sont 28. Nous leur offrons du punch, des gâteaux, de la chartreuse, du vin vieux que Papa, Maman, Philomène et moi leur offrons nous-mêmes dans l’entrée ; Papa leur adresse quelques mots de remerciements pour leur délicate attention et nous trinquons avec eux, leur disant un mot aimable à chacun. C’est une bonne soirée qui me fait grand plaisir. Il faut dire qu’ils sont nos obligés car Papa leur prête pour leurs répétitions le salon de la grande maison. Une foule de voisins et de fermiers étaient venus aussi dans l’entrée ; nous leur offrons aussi à boire. Ensuite, quand ils sont partis, nous prenons le thé au salon et nos invités partent vers 11h ½.
Ille, mardi 18 octobre 1904
Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Boule ; l’après-midi, je me promène avec Maman et Bonne Maman dans la direction de la métairie Batlle. Le soir, cérémonie du Rosaire. Toute la journée, je pense au projet qui doit faire demain un nouveau pas. Je réfléchis et je prie Dieu ; je me confirme dans la décision prise hier.
Ille, mercredi 19 octobre 1904
Jeanne Gout de Bize, Philomène d’Estève de Bosch et Marguerite Gout de Bize, au château de Boaçà – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Nous partons tous par le train de 9h (dit train des poules) pour Perpignan où nous arrivons vers 11 heures (quelle charrette ce train !). À la gare nous attendaient M. Gout de Bize et Jeanne avec un omnibus et une charrette anglaise ; je monte dans la charrette, prennent place aussi M. Gout de Bize et Jeanne et nous arrivons à Boaçà vers midi ; pendant le trajet, bien que placé à l’arrière, j’examine beaucoup Jeanne ; je cause avec elle ; je la trouve de mieux en mieux, et aussitôt ma grande résolution est prise : je prierai Tata Mimi de parler ; je la prends d’autant plus volontiers que je viens d’apprendre une nouvelle qui me fait grand plaisir : Philomène, en causant avec Jeanne, a réussi à lui faire dire son âge, et a appris ainsi qu’elle n’a pas eu 22 ans au mois d’avril dernier, mais bien 21 ; elle a donc 6 mois de moins que moi, et comme elle est de 1883, on pourrait dire que nous avons un an de différence. Philo, avant même de quitter la gare, me fait part de cette bonne nouvelle qui m’enlève, je l’avoue, un grand souci. À Boaçà, Mme Gout de Bize et Marguerite nous reçoivent avec la plus grande amabilité. À table, je suis à côté de Jeanne. Mme Gout de Bize la mère, âgée de plus 94 ans, ne paraît pas, elle ne quitte plus ses appartements. Après le déjeuner, nous visitons l’extérieur de Boaçà, c’est-à-dire la vacherie modèle, la superbe cave (qui renferme plus de 10.000 hectolitres récoltés sur 160 hectares de vigne), les écuries, la pompe à vapeur etc., puis l’intérieur qui est fort intéressant, car les Gout de Bize ont une magnifique accumulation de meubles anciens, la plupart meubles de familles, gilets et costumes de cour (comme les nôtres), gravures, tableaux etc. Nous allons aussi dans le parc si agréable où je photographie mes cousines, je prends aussi d’autres vues. L’amabilité extrême de M. et Mme Gout de Bize nous donne beaucoup à penser et nous fait croire de plus en plus que ma candidature sera agréée si je la pose. A 5 heures, nous partons pour Perpignan, les uns en omnibus, les autres (mes 2 cousines, Philo et moi) en victoria. À Perpignan, nous faisons une visite à la grand’mère maternelle de Jeanne et de Marguerite, notre cousine de Guardia de Règnes ; elle aussi est très aimable et prononce même à mon égard des paroles significatives. Nous faisons nos adieux (peut-être pas pour longtemps) à nos cousines, et nous reprenons le train de 7 heures ; en wagon, nous nous faisons part de nos impressions ; quant à moi, je dis à Tata Mimi que ma résolution est prise et qu’elle pourra engager les négociations (elles ne tarderont pas à s’engager, car Mme de Guardia a invité Tata Mimi à déjeuner pour mardi afin de causer avec elle et avec Mme Gout de Bize de l’avenir de ses petites filles). Bonne Maman rentre directement à Vinça. Notre petit voyage a été favorisé par un temps splendide, une vraie journée d’été, pas un nuage au ciel, aussi le point de vue était-il merveilleux du haut des tours de Boaçà.
Château de Boaçà (commune d’Alénya, Pyrénées-Orientales), propriété de la famille Gout de Bize – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Ille, jeudi 20 octobre 1904
Le matin, je fais une longue promenade à cheval : Millas, Corneilla, Saint-Feliu-d’Amont, Millas et Ille, soit environ 24 kilomètres en 2 heures exactement. Maintenant que ma résolution est prise et que je n’ai plus qu’à attendre les événements, je pense beaucoup moins au projet de mariage qui nous occupe ; je me confie à la volonté de Dieu qui me permettra que je fasse un mariage qui ne ferait pas mon bonheur. Cependant, pour tâcher de hâter la solution, Tata Mimi, sur ma demande, écrit à Mme Gout de Bize pour lui demander de la recevoir dimanche ou même samedi. Nous allons nous promener du côté de Saint-Martin. Je révèle les photos prises hier. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite des demoiselles Mathieu. Les nouvelles sont meilleures pour les Russes depuis deux jours. Leur mouvement en arrière est arrêté et ils ont même repris vigoureusement l’offensive et auraient infligé une sérieuse défaite aux Japonais. Mais quel spectacle que cette bataille de dix jours, se développant sur un front de plus de 50 kilomètres et mettant en contact 500.000 combattants ! C’est une nouvelle bataille de Chalons, la grande lutte du monde oriental contre l’Occident.
Ille, vendredi 21 octobre 1904
Tata Mimi reçoit de Mme Gout de Bize un télégramme lui annonçant qu’on l’attend dimanche ; c’est donc ce jour-là que je saurai si je suis agréé, que mon sort sera peut-être à jamais fixé ! Eh bien, c’est sans trop d’impatience que j’attends le moment d’apprendre ce qui aura été dit pendant cette visite. Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je fais de la photo, puis je vais me promener du côté de Saint-Michel avec Maman, Papa et Philo. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite aux demoiselles Mathieu.
Ille, samedi 22 octobre 1904
Le matin, promenade à cheval du côté de Saint-Michel et à Boule. L’après-midi, nous devons aller à Saint-Feliu voir nos cousins Bertran de Balanda, nous étions même partis dans une voiture qu’on nous avait prêtée (le break de Bonne Maman étant retourné à Vinça) lorsque le temps qui se gâtait et le vent marin très aigre nous ont fait reculer. À 5h, je vais me confesser. Le soir, cérémonie du Rosaire. Naturellement, nous parlons beaucoup en famille du projet de mariage que nous formons pour moi. Papa est persuadé, quand il rappelle l’attitude plus qu’aimable de Mme Gout de Bize et de Mme de Guardia, que je serais agréé ; nous partageons son opinion. Quoiqu’il en soit, nous serons bientôt fixés. Quant à moi, je prie Dieu (comme je le fais non seulement depuis que je pense à ce mariage, mais même depuis que je pensais à celui avec Mlle Delebart, c’est-à-dire depuis 2 ans) qu’il arrange toutes choses en vue de notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre.
Ille, dimanche 23 octobre 1904
Le matin, je vais à la messe de 7 heures à l’Hôpital où je fais la sainte communion. Ensuite, j’accompagne au train de 9 heures Tata Mimi qui part pour Perpignan et à qui j’ai confié mon sort ; elle va déjeuner chez Mme de Guardia et elle causera avec Mme Gout de Bize, sur la demande de cette dernière, de l’avenir de ses filles ; c’est à ce moment-là qu’elle parlera de moi ; elle présentera ma candidature comme une idée venant d’elle seule. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais de la photo, je vais à vêpres, je me promène avec Philomène etc. ; inutile de dire que je suis dominé, que nous sommes tous dominés par la pensée de ce qui se dit à Perpignan. Aussi à 8h, je suis à l’arrivée du train qui ramène Tata Mimi, et mon étonnement est grand d’apprendre que son idée n’a pas été partagée. Mme Gout de Bize, dès qu’il a été question de moi, s’est écriée, paraît-il : « Quel dommage qu’il n’ait pas 3 ans de plus, c’est moi-même qui le demanderais à sa mère ». On me trouve donc trop jeune pour permettre que j’engage mon avenir et celui de ma cousine ; c’est Bonne Maman qui a eu raison. Mais alors pourquoi ces avances ? Pourquoi samedi Mme Gout de Bize a-t-elle dit en parlant de moi à Papa et à Maman « C’est un jeune homme comme lui que je veux pour mes filles » ; pourquoi a-t-elle répété plusieurs fois à Tata Mimi que l’âge du candidat et sa position de fortune lui étaient indifférents pourvu qu’il réunît les qualités qu’elle cherche ? Pourquoi mercredi, alors que Maman disait, chez Mme de Guardia, que je prenais des leçons de chant, cette dernière m’a-t-elle dit : « Apprenez de jolis morceaux et Jeanne vous accompagnera » ? Tous ces mots, avec l’extrême amabilité manifestée à notre égard, et l’éloge que Mme Gout de Bize a fait plusieurs fois de moi à mes parents ou à Tata Mimi, constituaient des indices tellement sérieux que Papa lui-même, qui n’est certes pas sujet à s’emballer, était persuadé que la famille Gout de Bize me voulait pour gendre. Aussi la déception de tous ici est-elle grande. Pour moi, ce qui atténue un peu mes regrets, c’est que Mme Gout de Bize a assuré à Tata Mimi que Jeanne avait eu 22 ans au mois d’avril, elle a donc 6 mois de plus que moi. Quand j’arrive à la maison, M. le curé et le vicaire sont au salon où Papa les a invités à venir prendre le thé, aussi nous ne pouvons pas causer, je ne puis que faire signe à Papa et à Maman que la solution est négative ; mais dès qu’ils sont partis, nous causons longuement. La vérité est que Mme Gout de Bize me trouve trop jeune pour permettre que je m’engage déjà, de plus elle veut absolument marier sa fille aînée Marguerite avant Jeanne ; c’est pourquoi elle ne s’est pas prononcée ; elle a dit à Tata Mimi que si, lorsque Jeannet et moi nous étant vus souvent et nous connaissant bien, elle comprenait que je conviens à sa fille, elle défèrerait certainement à son désir. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite ! Notre désir qui était de faire immédiatement des fiançailles en attendant qu’on puisse faire le mariage dans un an ou deux ne sera pas exaucé ; mais rien n’est définitivement perdu, l’avenir est sauvegardé. Dieu décidera.
Semaine du 24 au 30 octobre 1904
Ille, lundi 24 octobre 1904
J’ai passé une fort mauvaise nuit, me remémorant les péripéties de la journée d’hier, l’espoir puis la désillusion ; je n’ai réussi à dormir que quelques heures et encore très mal. Papa est navré de cet ajournement de nos espérances ; il était tellement persuadé que les avances de la famille Gout de Bize avaient pour but mes fiançailles avec Jeanne qu’il croyait déjà la chose faite. Mais il n’a certes pas renoncé à ce projet. Il reste convaincu que les Gout de Bize ont pensé à moi mais il croit qu’ils ont été surpris par la hâte que nous avons mise à saisir la balle au bond ; il dit qu’un jalon a été posé et que c’est déjà beaucoup. Papa dit que pour ne pas avoir l’air de bouder, et aussi pour me permettre de tâter habilement le terrain et les dispositions des Gout de Bize par moi-même, Philo et moi irons leur faire une visite jeudi dans l’après-midi, nous prendrons pour prétexte les photographies que nous devions leur envoyer, nous les leur porterons ; Philomène écrit dans ce sens à Jeanne et à Marguerite. Je vais à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, visite aux Barescut ; le soir, cérémonie du Rosaire.
Ille, mardi 25 octobre 1904
Le matin, promenade à cheval à Boule. Papa et Maman vont à Perpignan par le train de midi. Vers 2h ½, nous recevons une dépêche de Mme Gout de Bize nous invitant Philomène et moi à déjeuner jeudi, et, par conséquent, à arriver à Perpignan à 10h40 comme mercredi dernier. Vers 4h ½, avec Tata Mimi et Philo, je vais à la métairie de Tata Mimi. À 8h, après la cérémonie du Rosaire, nous allons attendre Papa et Maman.
Ille, mercredi 26 octobre 1904
Le matin, par une température de gros été qui dure depuis dix jours, promenade à cheval du côté de Saint-Michel puis de Neffiach par le Cami de l’Oratori. Nous répondons aux Gout de Bize que nous acceptons leur invitation. L’après-midi, je vais à Boule avec Papa en chemin de fer pour vérifier l’emplacement des poteaux placés pour l’éclairage électrique, nous rentrons à pied. Le soir, cérémonie du Rosaire.
Vinça, jeudi 27 octobre 1904
Vue du château de Boaçà (commune d’Alénya, Pyrénées-Orientales) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Philo et moi partons d’Ille par « le train des poules » à 9h ¾, c’est-à-dire avec un regard de 3/3 d’heure. À Perpignan, nous attend un landeau envoyé par les Gout de Bize ; nous arrivons à Boaçà à midi environ, et là nous sommes reçus avec la plus grande amabilité. Je donne à mes cousines les photographies, et, après le déjeuner, j’en prends plusieurs autres. Une fois les photos prises (et pendant ce temps, j’ai toute la facilité pour me promener dans le parc avec Philomène, Jeanne et Marguerite) Mme Gout de Bize nous fait voir différentes choses anciennes que nous n’avons pas eu le temps de voir mercredi, notamment un coffret ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette, puis nous attendons l’heure du départ en causant dans la bibliothèque. Nous partons pour Perpignan vers 5 heures et Mme Gout de Bize me confie ses filles qu’elle me charge de ramener à Perpignan ; je deviens donc, pour une heure, leur mentor ! Nous restons un moment chez Mme de Guardia, puis nous faisons quelques commissions et nous nous dirigeons vers la gare ; nous rencontrons notre ancien curé M. Bonet et Mme Delmas de Ribas, ainsi que Mimi et Andrée Jocaveil. Notre excursion a été favorisée par un temps d’été (il y avait environ 27° à l’ombre) mais le vent du nord-ouest était un peu fort. Bien entendu, si j’ai pu faire cette visite à la famille Gout de Bize après ce qu’avait dit dimanche Tata Mimi à son sujet, c’est que Tata Mimi a eu soin de présenter ce projet de mariage comme une idée venant d’elle et de laisser croire que nous ignorions sa démarche ; aussi n’ai-je pas été gêné du tout aujourd’hui. À Ille, Maman et Tata Mimi montent dans notre wagon et nous arrivons ensemble à 8h ¼ à Vinça où nous nous installons pour la fin des vacances.
Jeanne Gout de Bize, Philomène d’Estève de Bosch et Marguerite Gout de Bize, au château de Boaçà – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)
Vinça, vendredi 28 octobre 1904
Le matin, je vais à cheval à Prades ; je reviens par le chemin qui passe sous Eus et rejoint la route nationale au pont de Marquixanes ; le temps est beaucoup plus frais, c’est l’automne qui se décide à faire valoir ses droits. L’après-midi, nous nous promenons un moment sur la route de Joch. Le soir, je révèle les photos de Boaçà ; elles sont toutes réussies sauf une.
Vinça, samedi 29 octobre 1904
Tata Mimi retourne à Perpignan où elle est encore invitée à déjeuner chez Mme de Guardia, elle part par le train de 5h37. Le matin, je vais à cheval à Espira faire prendre le meuble gothique de l’église que nous avons acheté pour 70 fr. et un grand banc à dossier donné par-dessus le marché ; Jacques le charge sur le charriot. L’après-midi, je ne sors pas, car le temps est mauvais ; je me fais couper les cheveux. Le soir, après la cérémonie, je vais, avec Philomène, attendre Tata Mimi à la gare. Tata Mimi a beaucoup causé avec Mme Gout de Bize de sa fille aînée Marguerite qu’elle est chargée de marier ; elle a aussi reparlé un peu de son projet pour moi avec Jeanne, et Mme Gout de Bize a redit qu’elle ne voulait pas s’occuper de Jeanne avant d’avoir marié Marguerite, mais elle n’a pas repoussé l’idée de Tata Mimi et a dit « Nous en reparlerons plus tard quand le moment sera venu » ; voilà donc la chose renvoyée aux calendes grecques ! Tata Mimi s’est aussi occupée de Philomène ; elle voudrait (et nous voudrions tous) la marier avec notre cousin Henri d’Albici[100], elle a parlé de la chose à Mme Donnezan, parente des D’Albici, qui croit la chose très faisable et a promis de s’en occuper. Dieu veuille que cela réussisse et surtout que cela aille plus vite que pour moi ! Quant à mon projet de mariage (ou de fiançailles) avec Jeanne Gout de Bize, il n’y a, pour le moment, qu’à ne plus y penser ; on verra, au besoin, plus tard, s’il peut être repris.
Vinça, dimanche 30 octobre 1904
Je vais à la grand’messe avec tout le monde ; au retour, nous trouvons à la maison Papa qui est arrivé par le train de 10h35 ; il a reçu de M. Albert une lettre qui lui permet, grâce à un arrangement entre professeurs, de prolonger son séjour ici jusqu’au 10 ou 12 novembre. Nous déjeunons à 11h pour permettre à Tata Mimi de prendre le train de midi ; elle va passer l’après-midi et dîner chez M. et Mme de Balanda à Saint-Feliu-d’Amont. Je pars pour Ille en voiture à midi ½ prendre quelques affaires oubliées jeudi, je suis de retour à Vinça à 2h ¾, à temps pour les vêpres. Papa repart à 6h51 et Tata Mimi rentre à 8 heures.
Semaine du 31 octobre 1904
Vinça, lundi 31 octobre 1904
Je suis occupé toute la matinée et une partie de l’après-midi à tirer sur positif les photos de Boaçà. Cependant de 2h à 3h ½ à peu près nous allons tous nous promener dans le lit de la rivière ; nous rentrons par le chemin de Nossa. À 5h, je vais me confesser. Les photos partent le soir pour Boaçà. Après dîner, cérémonie de clôture du mois du Rosaire.
Novembre 1904
Semaine du 1er au 6 novembre 1904
Vinça, mardi 1er novembre 1904 (Toussaint)
Nous faisons la sainte communion à 7h ½. Au retour, Tata Mimi reçoit une lettre de Xavier lui annonçant qu’avant-hier vers 9h ½ du matin, il allait à Rouen en automobile avec Margot, lorsque, arrivé à 2 kilomètres après Mantes, à une allure de 80 kilomètres à l’heure, il s’est vu dans l’obligation de jeter sa voiture contre un arbre de la route pour éviter d’écraser un enfant qui venait de tomber d’une autre automobile les précédant ! La voiture (de 27.000 fr.) a été très abîmée, mais ni Xavier ni Margot n’ont aucun mal. Xavier s’est cramponné au volant (qui, selon toute prévision humaine, devait lui défoncer la poitrine), Margot a été projetée à 10 mètres de la voiture. Comme le dit Xavier, c’est un vrai miracle s’ils ne se sont ni tués ni même blessés ! Il faut dire qu’ils ne partent jamais sans emporter une image de Saint-Christophe ! On comprend facilement l’émotion de Tata Mimi et notre émotion à tous en lisant cette lettre. Nous allons aussitôt à la chapelle remercier Dieu qui a protégé si visiblement Xavier et Margot. Tata Mimi télégraphie aussitôt.
Croquis de l’accident de Xavier Civelli par Antoine d’Estève de Bosch, dessiné dans son journal au 1er novembre 1904
Tout le reste de la journée, en dehors des offices, nous ne parlons guère que de cela, cherchant à reconstituer la circonstance de ce drame. Le soir, une seconde lettre de Xavier nous donne plus de détails : il était précédé par deux automobiles qui marchaient plus lentement que lui ; il cornait pour leur indiquer qu’il voulait les dépasser ; les 2 voitures se rangent à droite de Paris vers Rouen ; mais, au moment où elles venaient de se ranger laissant la route libre à leur gauche, Xavier voit sur la route devant lui un gosse qui venait de tomber de la 1ère voiture à laquelle il avait eu l’idiotie de se cramponner, et que la seconde voiture lui avait caché ; il s’est donc trouvé dans cette alternative ou de se jeter à droite sur la voiture qui le précédait, ou d’écraser le gosse ou d’aller s’écraser lui-même contre un arbre à gauche, s’exposant à se tuer et à tuer sa femme ; sans hésiter (il n’en avait pas le temps) il a choisi le 3ème parti, et c’est miracle si ni lui ni sa femme n’ont eu aucun mal. Dieu sans doute a voulu le récompenser de son dévouement et de son abnégation que beaucoup d’autres n’auraient pas eus. Margot est tombée sur la tête sur un tas de pierres et, quand Xavier est sorti de la voiture brisée, il l’a trouvée debout, ramassant son porte-monnaie et son manchon. Ils ont profité de cette circonstance pour visiter Mantes ; ils ont déjeuné à Mantes chez un ami et le soir ils sont allés en soirée à Paris chez la famille de Merlis. C’est égal, ils l’ont échappé belle, et ils peuvent remercier la Providence !
Vinça, mercredi 2 novembre 1904
Le matin, nous faisons la sainte communion. À 9h, nous assistons à l’office des Morts ; à 10h ½, je pars à cheval pour Ille où je trouve Papa légèrement indisposé. Par le train de midi arrivent Tata Mimi et Maman. Après déjeuner, à 2h, nous assistons aux vêpres des morts et à la procession au cimetière où M. le curé prononce une touchante allocution. Je rentre à Vinça vers 4h ½ à cheval. Toute la journée nous avons beaucoup causé de l’accident de Xavier.
Vinça, jeudi 3 novembre 1904
Le matin, je vais me promener à cheval du côté de Los Masos ; ce sont mes dernières promenades à cheval, car lundi je ramènerai Hildegarde aux Capeillans. L’après-midi, Tata Mimi, Maman et moi allons en break à Boule où Tata Mimi devait voir avec son fermier une vigne que l’on reborne ; nous allons à cette vigne, où nous rencontrons le curé d’Ille qui revient avec son collègue de Boule d’un enterrement à Rodès. Nous voyons aussi les Jacomy ; au retour, nous nous arrêtons à Rodès pour voir un objet ancien qu’on nous a signalé, mais nous ne rencontrons pas la propriétaire. Le soir, cérémonie des mots à 8h ¼, arrive Papa ; il vient jusqu’à demain afin de voir un peu Tata Mimi avant son départ qui a lieu demain.
Vinça, vendredi 4 novembre 1904
Le matin, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7h à l’Hospice. Nous déjeunons à 11 heures et partons, Papa, Maman, Tata Mimi et moi par le train de midi ; Papa descend à Ille et Perpignan, nous restons près d’une heure à la gare avec Tata Mimi. Nous causons avec les Çagarriga de Millas, M. Charles de Llobet et son frère l’abbé, M. de Chefdebien et René, Mme de Toulouse-Lautrec, Mme Delmas de Ribas, Mme de Gironde etc., il y avait un tas de monde à la gare. Mme Donnezan vient dire bonjour à Tata Mimi avant le départ du train, elle la renseigne sur ce qu’elle a fait pour le projet d’Albici ; Mme Passama croit la chose très faisable, d’autant plus qu’Henri d’Albici a remarqué Philomène au mariage de Marie-Thérèse, il en a parlé à beaucoup de personnes à Perpignan, on l’a même blagué là-dessus ; aujourd’hui même, Mme Passama lui parle. Tata Mimi nous tiendra au courant. Après avoir quitté Tata Mimi, nous allons nous entendre avec le sculpteur Rousseau au sujet de la restauration du meuble d’Espira, puis nous allons chez les Lutrand ; Maman, avant d’aller à la conférence pour laquelle elle est venue, va chez Mme de Llamby. Pendant ce temps, je rencontre Henri d’Albici qui causait précisément avec Mme Passama ; je me promène un grand moment avec lui, il m’amène chez lui etc. ; il me fait faire la connaissance des jeunes gens Passama[101] dont l’aîné est charmant. Ensuite, je vais voir Carlos ; je vois en même temps Tante Hélène et Marthe. Jacques[102], qui vient d’être reçu à son bachot de rhéto, viendra déjeuner un de ces jours avec nous. Quand Maman sort de la conférence de la Croix-Rouge, elle est avec Tante Bonafos et la cousine Lutrand, Mme de Çagarriga, la mère de MM. Henri et Albert. Nous allons tous ensemble prendre le thé chez Tante Bonafos ; Mme de Çagarriga est charmante[103]. Entretemps, nous allons vite en voiture chez notre cousine de Guardia que nous ne rencontrons pas. Nous rentrons par le dernier train.
Mme Raymond de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917) – Cliché photographique Levitsky à Paris (site ebay.com)
Vinça, samedi 5 novembre 1904
Le matin, le temps est mauvais et je ne vais pas me promener. Du reste, je passe une bonne partie de la matinée à lire tous les détails de la mémorable séance d’hier à la Chambre. Il s’en est fallu de 2 voix que le ministère ne fût battu et, en défalquant les voix de 7 ministres, on constate qu’il a été en minorité. Néanmoins, il reste, et les ignobles procédés de délation dénoncés par M. Guyot de Villeneuve vont continuer ; l’avenir des officiers, l’avenir de l’Armée française continuera à dépendre de la fiche fabriquée dans le cabinet du ministre par deux ou trois francs-maçons délégués du Grand-Orient. Ah ! Si l’Armée, cette fois, ne se révolte pas et ne jette bas, dans son mouvement de colère vengeresse, l’ignoble bande qui la persécute, c’est que la vieille énergie française n’est plus qu’un mot ! On comprend, quand on songe aux abominables procédés que le général André, quoiqu’il en dise, connaissait parfaitement, on comprend que, dans un moment d’indignation, M. Syveton ait fait une chose qui serait inexcusable sous un gouvernement régulier, mais qui est bien excusable dans le cas présent, je veux parler de la maîtresse paire de gifles qu’il a appliquée sur les sales joues du ministre mouchard ! Le vaillant député de Paris peut s’attendre à de sévères représailles, mais il aura eu, du moins, le mérite d’indiquer au pays, par son geste vengeur, que l’heure des beaux discours est passée et que c’est par des actes, par la révolte, qu’il faut répondre aux provocations incessantes de l’immonde bande qui nous tyrannise. La lecture du Roussillon m’apporte une bien triste nouvelle, celle de la mort de Paul de Cassagnac. Dieu a rappelé à lui ce vaillant en plein combat, et ne lui a pas donné la consolation de voir la victoire récompenser ses efforts. L’après-midi, je vais à la chasse avec les Sabaté, je rate un lapin qui part à un moment où je causais de choses et autres, ne pensant plus à la chasse. Papa vient de 3h ½ à 7h ; nous lui donnons les nouvelles d’hier au sujet de D’Albici.
Ille, dimanche 6 novembre 1904
Le matin à Vinça grand’messe. À 2h, je pars à cheval pour Ille où je coucherai afin que la course de demain soit moins longue. Papa, qui était à Millas à une réunion d’œuvres chez les Çagarriga, arrive à 3h9. Après les vêpres, nous nous promenons un moment. Papa part demain par le 1er train pour Céret ; il ne rentrera à Ille que mardi soir ; demain soir, il couchera à Perpignan.
Semaine du 7 au 13 novembre 1904
Vinça, lundi 7 novembre 1904
Je pars d’Ille à cheval à 8h précises par la route de Corbère, je traverse Corbère, Thuir, Bages et Montescot ; à 11h précises, j’arrive devant la gendarmerie d’Elne ; ma course de 32 kilomètres environ a été favorisée par un temps merveilleux. Je remets Hildegarde à un employé de Rovira et je monte dans une voiture qui est venue me chercher. En arrivant aux Capeillans, j’apprends de Fernand de Rovira que s’il m’a prié de venir aujourd’hui au lieu de jeudi ou samedi comme j’en avais l’intention, c’est parce qu’il a aujourd’hui à déjeuner tous les Çagarriga, de Millas, et les De Gironde[104]. Je règle le prix de la location de la jument. Je me débarbouille un peu. Un moment après moi arrivent en voiture de Perpignan Mme de Rovira la mère et tous les Çagarriga et les Gironde. On monte un moment sur la terrasse la plus élevée d’où le coup-d’œil est magnifique. Le déjeuner est excellent ; je suis entre la comtesse de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga. Après le café, visite des paddocks, puis, avec Marie de Rovira, les dames de Çagarriga et de Gironde, et M. de Çagarriga, nous allons sur la plage qui n’est qu’à quelques centaines de mètres de l’habitation. Au retour, on sert le thé. Vers 5h moins le quart, on part, en deux fournées, pour Perpignan. Dans la 1ère voiture il y a Mme de Rovira la mère, Mmes de Gironde et de Çagarriga, deux des demoiselles de Çagarriga, M. de Çagarriga et moi ; Fernand de Rovira, sa femme, M. de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga sont dans l’autre. Je fais mes adieux aux Rovira et aux Çagarriga à Perpignan, je fais quelques courses et je vais vite à la gare ; le temps s’est gâté, il tombe quelques gouttes. Je laisse ma selle et ma bride chez les Bonafos où le commissionnaire de Vinça les prendra demain. À la gare, je retrouve les Çagarriga et les Gironde qui partent pour Millas. J’arrive à Vinça à 8h ¼ et je dîne. Agréable journée favorisée par un temps superbe. Je trouve une dépêche de Jacques de Lazerme m’annonçant sa visite pour demain.
Vinça, mardi 8 novembre 1904
Je vais attendre Jacques à l’arrivée du train de Perpignan à 10h35. Avant le déjeuner, je le fais promener un peu du côté de Joch, je lui fais visiter l’église. Après déjeuner, nous allons tous ensemble nous promener au grand jardin ; puis, malgré un vent furieux, je vais à Nossa avec Jacques ; celui-ci repart par le train de 1h ½. Le soir, après la cérémonie, Madame Jocaveil et Mimi viennent passer une heure (ou plutôt deux) avec nous ; elles nous parlent de l’affaire des lettres anonymes envoyées à un tas de personnes à Vinça par un certain individu et contenant les imputations les plus calomnieuses sur plusieurs personnes, notamment sur l’honneur de plusieurs femmes. Les personnes qui ont reçu ces lettres se sont entendues, les ont envoyées à un expert en écritures près la Cour d’Appel de Paris avec des exemplaires de l’écriture de deux individus que l’on soupçonnait ; le rapport de l’expert est arrivé aujourd’hui et confirme les soupçons ; l’auteur présumé de ces lettres anonymes n’est autre que le nommé Gaston Echernier ; les personnes attaquées paraissent décidées à le poursuivre en justice. On ne parle à Vinça que de cette affaire.
Vinça, mercredi 9 novembre 1904
Le matin, je vais à Ille en break avec Maman et Mlle Chiquette Parès que Maman amène pour négocier, à Rodès, l’achat d’un mortier ancien très curieux ; je rentre à bicyclette laissant Maman et Mlle Parès aller à Rodès. À Ille, nous voyons un instant Papa qui est enchanté de sa journée de lundi à Céret où il a déjeuné chez le chanoine Bonet avec M. Companyo, et de celle d’hier à Perpignan. L’après-midi, je vais à la chasse avec Jules et Henri Sabaté et un Monsieur Frézul, greffier de la Justice de paix, du côté du Riufagès, je tue tout juste un tourt. Le soir, M. Bouchède vient nous montrer le rapport de l’expert en écritures.
Vinça, jeudi 10 novembre 1904
Le matin, je vais à Bentefarines essayer de tirer quelques coups de fusil, mais il n’y a rien, le vent est trop fort. L’après-midi, je lis quelques pages des Origines de la France contemporaine. Papa arrive à 3h ½.
Vinça, vendredi 11 novembre 1904
Vue de l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou le 11 novembre 1904 – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)
Je me lève à 3h ½ et, à 7h, je pars avec Papa pour Villefranche, nous rencontrons en wagon les Llobet. À Villefranche nous attendait la voiture de Bonne Maman ; il nous mène au Vernet où nous rencontrons M. Vassal. Nous montons tout doucement dans la direction de Saint-Martin-du-Canigou, par un temps splendide, chaud même pour la saison. De longues théories de pèlerins montent en même temps. Arrivés à l’endroit dit « Porte Forane », nous trouvons Monseigneur, entouré de deux chanoines et de nombreux prêtres à surplis, venu pour attendre les pèlerins ; nous nous entretenons un moment avec lui ; d’autres pèlerins arrivent bientôt, notamment les Batlle d’Ille, Mme Pacull, les Çagarriga de Millas ainsi que ceux de Saint-Génis[105] etc. La procession se met bientôt en marche au chant des « goigs » de Notre-Dame la Souterraine, accompagnés par la fanfare du Petit séminaire de Prades. Au bout d’une vingtaine de minutes, cette procession si pittoresque dans ces sentiers de montagne, à une pareille altitude, et dominée par de si hauts sommets, arrive à l’abbaye. Nous entrons dans l’église dont la restauration est complètement terminée et la grand’messe avec diacre et sous-diacre commence. Elle dure une heure ½ y compris le sermon ; cela nous paraît long, car il y a une telle affluence que nous sommes obligés de rester debout. Après la grand’messe, nous rencontrons Tante Bonafos et nos cousines Lutrand et Victor de Guardia. Nous déjeunons sur l’herbe, causons avec les uns et les autres, puis a lieu la récitation du chapelet en catalan ; les cloches baptisées le 8 septembre sonnent à toute volée. Je prends quelques photos. Vers 2h 1/2 a lieu la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle Monseigneur va donner la bénédiction sur un rocher élevé qui surplombe l’église. La maîtrise de la cathédrale, qui a chanté ce matin pendant la grand’messe, chante une cantate sur la terrasse de la maison, nouvellement restaurée, qui faisait partie de l’abbaye primitive. C’est la fin de la fête. Nous redescendons à regret, car le spectacle de cette foule de 600 personnes environ accourue pour faire escorte à son évêque sur ce rocher de 1200 mètres d’altitude autour de la vieille abbaye ressuscitée, ce spectacle éclairé par un soleil radieux, est inoubliable ! Pendant la descente, nous causons avec les uns et les autres : M. Vassal et Charles (qui est arrivé vers 1 heure), les Bonafos, Mme de Guardia, les Çagarriga et les De Gironde, de nombreux prêtres, les Aragon, etc. Nous arrivons à la gare de Villefranche 1 heure avant le départ du train ; nous montons jusqu’à Vinça dans le même wagon que les Bonafos et Mme de Guardia, avec lesquels nous causons beaucoup. Nous arrivons à Vinça à 7h, enchantés de notre bonne journée. Je suis bien décidé, si la chose est possible, à revenir à Saint-Martin, l’année prochaine à pareil jour et beaucoup d’autres fois.
Montée ou procession à Saint-Martin-du-Canigou le 11 novembre 1904 – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)
Vinça, samedi 12 novembre 1904
Le matin, par un soleil très chaud extraordinaire pour la saison, je vais avec Papa à la Balme donner des instructions à Massette pour la plantation de plusieurs pommiers, mais Massette n’y est pas. L’après-midi, je vais à la gare faire des expéditions en petite vitesse.
Ille, dimanche 13 novembre 1904
Le matin à 10 heures, nous allons tous à la grand’messe. Après la grand’messe, coup de théâtre : Papa, Maman et Philomène devaient, en principe, partir aujourd’hui (Maman pour Sainte-Croix, les deux autres pour Angers) si aucune nouvelle n’était arrivée au sujet du projet d’Albici. Au retour de la grand’messe, nous trouvons une dépêche de Tata Mimi nous disant qu’aucune réponse n’est encore arrivée (ce qui n’a rien d’extraordinaire) mais conseillant d’attendre la réponse pour partir. Maman, sur le conseil de Papa, s’y décide ; elle va attendre quelques jours. Pour le public, Marie-Thérèse a télégraphié à Maman qu’elle sera absente quelques jours de Sainte-Croix et qu’elle la prie de retarder son arrivée. Papa partira donc seul ce soir ; au lieu de 3h ½, il attend le train de 7h, ce qui revient au même pour lui. À 7h, je l’accompagne à la gare.
Semaine du 14 au 20 novembre 1904
Vinça, lundi 14 novembre 1904
Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission pour Maman. L’après-midi, nous allons nous promener à la Balme où je puis enfin donner à Massette des instructions pour les trous des pommiers.
Vinça, mardi 15 novembre 1904
Papa et Maman ayant jugé bon que je fasse une visite aux Gout de Bize avant de quitter le pays (afin de sauvegarder l’avenir) j’y vais aujourd’hui ; j’en profiterai pour faire ma visite de digestion aux Rovira. Je pars pour Perpignan par le train de midi en costume de cycliste, avec ma bicyclette aux bagages. À la gare de Perpignan, je rencontre les Lazerme (Tante Hélène, Marthe et Thérèse) qui vont à Argelès voir les Vilmarest ; quand je leur dis que je vais aux Capeillans, Tante Hélène (avec qui je fais route jusqu’à Corneilla) me dit que très probablement les Rovira seront eux aussi chez les Vilmarest dont c’est aujourd’hui le jour de réception et m’engage à y aller moi aussi si je ne rencontre pas Fernand et sa femme aux Capeillans ; je me décide à suivre con conseil, cela me vaudra d’être présenté à la famille de Vilmarest que je ne connaissais pas. Je descends à Corneilla et je vais tout droit aux Capeillans par Elne ; les Rovira n’y sont pas ; M. de Meynard me dit qu’ils sont à Argelès ; je n’ai donc plus qu’à y aller à mon tour, c’est ce que je fais en repartant par Elne ; j’y arrive vers 3h ¼, et j’y trouve les Lazerme et les Rovira. Tante Hélène me présente à Madame de Vilmarest qui est fort aimable pour moi ; M. de Vilmarest est charmant aussi, ainsi que Mademoiselle qui est une grande amie de Marthe[106]. Je visite le par cet une partie des appartements qui ne sont pas très grands, mais aménagés avec beaucoup de luxe. Avant de repartir, nous prenons le thé. Vers 4 heures, les Rovira repartent en charrette anglaise ; moi, pour m’épargner une douzaine de kilomètres, je reprends le train et, jusqu’à Corneilla, je fais route avec les Lazerme. De Corneilla, je vais à bicyclette à Boaçà où je croyais trouver tout le monde et où je ne trouve que M. Gout de Bize, sa femme et ses filles étant depuis plusieurs jours à Agen chez des parents ; je lui fais une visite d’une vingtaine de minutes dans la cour sur un banc. Avant de repartir, je veux allumer la lanterne de la bécane, et j’ai toutes les peines du monde à y arriver ; il nous faut, à M. Gout de Bize, au cocher et à moi près d’un quart d’heure d’efforts ; le carbure de calcium qui dégage le gaz acétylène s’était mis en pâte. Enfin, je pars à la nuit tombante (5h35) à peu près et, par un superbe clair de lune, je vais de Boaçà à Perpignan en passant par Corneilla ; j’arrive à la gare vers 6h40. Là, pendant que je faisais enregistrer la bécane, je suis abordé par Gaston Echernier qui vient me parler comme si rien ne s’était passé ; dès que je reconnais cet aimable auteur des lettres anonymes de Vinça, je lui tourne le dos avec affectation, c’est tout ce qu’il mérite. Jusqu’à Vinça, je voyage avec un employé de la Compagnie du Midi, qui est d’Ille et qui a beaucoup connu ma famille ; c’est un ancien soldat, il a fait la campagne de 1870, a été fait prisonnier deux fois et s’est toujours évadé, sa conversation est très intéressante. En arrivant à Vinça, un monsieur qui vient de Perpignan lui aussi m’apprend une intéressante nouvelle qu’il a vue affichée à Perpignan ; c’est celle de la démission du général André et de son remplacement au Ministère de la Guerre par M. Berteaux ; sans doute, ce dernier ne vaut pas lourd, néanmoins j’éprouve une grande satisfaction à la pensée de l’humiliation de ce général indigne, qui a tant fait de mal à notre pauvre armée et qui, alors qu’il s’était flatté de ne quitter le Ministère que « les pieds devant », est obligé de s’en aller sous la pression de l’opinion publique révoltée de ses honteux procédés de délation, emportant sur ses jours le stygmate vengeur que M. Syveton y a imprimé ; c’est un rude châtiment, mais certes bien mérité !
Vinça, mercredi 16 novembre 1904
La démission du F :. André, qui remplit les colonnes des journaux, ne changera rien à la situation, l’œuvre infâme entreprise contre l’Armée continuera, comme par le passé, avec des hommes nouveaux ; ce n’est ni un changement de ministre ni même un changement de ministère qu’il nous faut, c’est un changement de régime, c’est la chute de cette infâme république qui porte en elle un germe de mort pour la France : le souffle antichrétien et antinational qu’elle tient de la tradition révolutionnaire. Le beau discours, prononcé par le pape au dernier consistoire sur les affaires de la France, me console de toutes ces turpitudes ; il est d’une énergie toute apostolique, c’est vraiment le langage du chef de l’Église ; il y a longtemps que nous en étions déshabitués ! Cela vaut mieux, en face d’une bande de coquins que toutes les finesses de la diplomatie dont ils se moquent ; des discours comme celui de Pie X leur font peur ! Dans l’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Nossa puis au grand jardin. Le temps est splendide ; il n’y a pas un nuage au ciel, et le soleil est chaud ; le vent, par contre, est un peu fort. Après un été brûlant, nous avons un automne remarquable.
Vinça, jeudi 17 novembre 1904
Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je vais à la chasse avec Croco et son fils.
Vinça, vendredi 18 novembre 1904
Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission et dire adieu à quelques personnes. Chez Mme Bartre, je trouve M. et Mme de Çagarriga qui me demandent l’autorisation d’organiser pour dimanche une conférence de la Ligue patriotique des Françaises dans le salon de la grande maison ; je ne pouvais refuser ; je promets à Mme de Çagarriga de faire organiser le salon. L’après-midi, à 3h ½, Maman et Philomène partent définitivement ; aucune réponse des D’Albici n’était encore arrivée, on ne peut pas attendre indéfiniment, d’autant plus que Maman est pressée de rentrer à Angers pour suivre les cours et travaux pratiques organisés par la Croix-Rouge ; elles passeront la journée de dimanche à Sainte-Croix et arriveront lundi à Angers. Moi je ne partirai que mardi matin, mes cours ne reprenant qu’en décembre. Je passerai par la nouvelle ligne Rivesaltes-Quillan, ce qui permettra de visiter Carcassonne. Je passerai environ une semaine à Sainte-Croix.
Vinça, samedi 19 novembre 1904
Le matin, vers 10 heures, je suis étonné de voir arriver tout à coup M. et Mme Raymond et Mme Henri de Çagarriga qui viennent pour jeter des jalons en vue de l’organisation de la Ligue patriotique des Françaises à Vinça ; ils me prient de leur donner une liste d’adresses de personnes chez lesquelles ils pourront aller, je les accompagne chez plusieurs personnes qui les reçoivent fort bien ; la Chiquette Parès donne la comédie, elle est tellement contente de revoir M. de Çagarriga qu’elle a connu enfant à Perpignan qu’elle se met à raconter de vieilles histoires avec force démonstrations de joie etc. L’après-midi, ces dames vont à Rodès et à Bouleternère faire de la propagande ; en allant à Ille à bicyclette, je m’arrête à Boule et je recommande à Poupon de se mettre à leur disposition. À Ille, je mets en mouvement Trésette et Pierre pour faire disposer le salon de la grande maison en vue de la conférence de demain ; je prie M. le curé de faire porter les bancs de l’église. Je rentre vers 5h à Vinça après m’être arrêté à Boule où j’ai retrouvé les Çagarriga ; je vais me confesser.
Ille, dimanche 20 novembre 1904
Le matin, je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Après la grand’messe, nous déjeunons tout de suite, et, à midi, nous partons pour Ille en break emmenant avec nous Mme Albert Batlle. Nous arrivons à Ille avant une heure et je m’assure que le salon est prêt ; il est bien disposé comme je l’avais dit. On arrive peu à peu et, vers deux heures, il y a environ 140 dames, femmes ou jeunes filles. Mme de Çagarriga[107] fait sa conférence qui dure environ une demi-heure ; elle insiste sur ce point que la Ligue patriotique des Françaises n’est pas une ligue politique mais une association catholique et patriotique destinée à groupes les Françaises catholiques pour la défense de la religion et en vue de la fondation de diverses œuvres catholiques. Depuis deux ans que la Ligue est fondée, elle a réuni dans toute la France plus de 150.000 adhérentes ; et depuis un an qu’on l’a introduite en Roussillon, elle compte dans le département 3600 adhérentes. La conférence a du succès, la preuve c’est que, avant la sortie, plus de 100 personnes se font inscrire par Mme Henri de Çagarriga et sa fille qui recueillaient les adhésions à la porte ; tout le monde paraissait enchanté de la conférence. Aussi Bonne Maman et Mme Albert Batlle ayant insisté auprès de Mme de Çagarriga pour la décider à venir faire une conférence semblable à Vinça, celle-ci s’est décidée pour mardi ; elle arrivera à 10h ½, déjeunera avec nous, fera la conférence à une heure dans la grande salle à la maison et pourra reprendre le train de 3 heures. Après la conférence, nous allons, ainsi que les Çagarriga, Batlle, Barescut, Delcros et Roca, prendre le thé chez Mme Roca d’Huytéza. Nous repartons vers 4h ¼ et combinons déjà avec quelques personnes nos plans pour avoir beaucoup de monde mardi.
Semaine du 21 au 28 novembre 1904
Vinça, lundi 21 novembre 1904
Le matin, je vois, dans Vinça, quelques personnes que j’invite à la conférence. L’après-midi, je vais à bicyclette à Rodès, Rigarda, Joch et Finestret faire de la propagande ; j’espère que tous ces villages nous enverront du monde. Naturellement, je retarde mon départ jusqu’à mercredi.
Vinça, mardi 22 novembre 1904
Le matin, j’aide Bonne Maman à disposer la grande salle. À 10h ½, je vais attendre les Çagarriga ; au trail, je vois une minute Mme de Rovira qui va à Nyer. J’amène en break M., Mme et Mlle de Çagarriga (ceux de Millas). Nous déjeunons. Après le déjeuner, avec M. et Mlle de Çagarriga je vais faire une visite à M. le curé. À 1 heure, il arrive beaucoup de monde ; nous les faisons placer dans la grande salle (où il y a 70 places assises, sans se serrer) et dans le salon. Quand tout le monde est arrivé, je compte environ 120 femmes au bas mot ; pour un jour de semaine, c’est superbe. Ce qui me fait plaisir, c’est qu’il est venu des femmes de tous les villages où je suis allé hier (sauf de Joch) et même de quelques autres. La conférence est, à peu de chose près, la répétition de celle d’Ille. À la fin, avec Mlle de Çagarriga, j’inscris environ 20 dizainières entre Vinça et les autres villages. Ainsi, voilà la Ligue patriotique des Françaises fondée à Vinça, Rodès, Rigarda, Saorle, Finestret, Espira-de-Conflent et Marquixanes ; pour un jour, c’est beau ! Séance tenante, on décide la fondation à Vinça d’un patronage de jeunes filles, Mme Toléra met sa maison à la disposition de la ligue pour cette œuvre. Après la conférence, nous offrons le thé aux Çagarriga et à quelques personnes que nous gardons. Je raccompagne, à 3h ½, les Çagarriga à la gare ; ils sont enchantés de leur journée et nous aussi ! Que de bien à faire en perspective ! Ensuite, je fais ma malle et j’écris ces lignes.
Carcasonne, mercredi 23 novembre 1904
Je me lève à 4 heures, je fais mes adieux à Bonne Maman et je pars par le train de 5h37 ; je prends, à Perpignan, le train de 7h pour Rivesaltes où je fais un tour en ville jusqu’au départ du train de 7h48 pour Quillan par la nouvelle ligne qui suit la vallée de l’Agly et que je ne connaissais pas ; au-dessus de Caudiès, elle passe par de très beaux défilés à une altitude élevée ; on voit la neige tout près de la voie. À midi 6, je suis à Carcassonne, je descends à l’Hôtel du Commerce ; l’après-midi, je visite la Cité si curieuse, et la ville ; le soir je vais au Cirque Toscan, il fait froid.
Sainte-Croix, jeudi 24 novembre 1904
Je quitte Carcassonne par le train de 7h23, je déjeune au buffet d’Agen, et en changeant à Agen et à Périgueux, j’arrive à 8h02 à Mareuil-Gouts où m’attendant Marie-Thérèse et Max. Nous arrivons à Sainte-Croix vers 9h, il fait froid tout à fait.
Sainte-Croix, vendredi 25 novembre 1904
Le matin, je fais un peu la grasse matinée ; je vois les travaux de Sainte-Croix qui sont presque achevés. L’après-midi, nous allons à la chasse, Max, M. le curé et moi, nous suivons longtemps une compagnie de perdreaux, Max en tue un superbe.
Sainte-Croix, samedi 26 novembre 1904
Le matin, quand je me lève, il neige abondamment ; la neige ne cesse qu’à midi ; il y en a une couche de quinze centimètres ; et quand je pense que j’étais en costume d’été il y a cinq jours avec un soleil magnifique ! L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé ; je ne vois qu’un seul lapin que je rate.
Sainte-Croix, dimanche 27 novembre 1904
Nous allons à la messe à 10h ¾, il fait très froid. L’après-midi, Marie-Thérèse, Max et moi allons à pied, car les chevaux glisseraient, voir les D’Ambelle et les La Bardonnie, cela nous fait onze kilomètres dans la neige. Les La Bardonnie nous invitent à déjeuner mardi. M. le curé vient dîner, il est désolé d’avoir perdu un furet qui n’a pas voulu sortir d’un trou, il a bouché le trou et rattrapera peut-être le furet demain.
Semaine du 28 au 30 novembre 1904
Sainte-Croix, lundi 28 novembre 1904
Il fait un froid de loup (-11° ce matin à la fenêtre de Marie-Thérèse). Après déjeuner, vers 1 heure, M. le curé, Marie-Thérèse et moi allons à la recherche du furet dans les bois d’Ambelle ; on débouche le trou et il en sort tout de suite.
Sainte-Croix, mardi 29 novembre 1904
Froid intense (-12° à 8 heures). Vers 10h ¼, nous allons à pied à Mareuil déjeuner chez les La Bardonnie qui sont comme toujours fort aimables. Nous rentrons à 4 heures ¼. À Mareuil, je dessine des chenets qui sont à vendre et qui sont très jolis ; je ferai voir le dessin à Maman. Je me délecte, en lisant tous les jours les journaux, en constatant la colère, le désarroi des francs-maçons qui sont accablés par la publication des « fiches » découvertes par M. Guyot de Villeneuve ; ces immondes casseroles reçoivent journellement des raclées de leurs victimes ; le gouvernement lui-même est obligé, à contre-cœur, de les blâmer ; bref, c’est un désarroi complet dans le Temple sur lequel pleuvent d’ailleurs les démissions.
Sainte-Croix, mercredi 30 novembre 1904
Le froid est un peu moins vif (-7°) ; le matin, aidé de Marie-Thérèse, je fais mes malles. L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé et Max ; nous passons quatre heures dans la neige pour ne rien voir ; quelle déveine ! À 6h ½, je vais avec Max dîner chez M. le curé ; Marie-Thérèse est souffrante et ne vient pas.
Décembre 1904
Semaine du 1er au 4 décembre 1904
Angers, jeudi 1er décembre 1904
Je me lève à 5 heures ; je boucle ma valise, je fais mes adieux à Max, et, à 6h ¾, en phaëton et avec cheval ferré à glace, je pars, accompagné de Marie-Thérèse, pour la gare de Mareuil-Gouts ; à cause de la neige, nous sommes obligés d’aller au pas tout le temps. Je prends le train de 8h et, après arrêts à Angoulême et Saint-Pierre-des-Corps, j’arrive à Angers à 5h du soir ; retour après plus de quatre mois d’absence ! Je trouve Papa, Maman et Philomène en excellente santé, Maman très occupée par les cours et travaux pratiques préparatoires à l’examen à la suite duquel elle espère obtenir le diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge.
Angers, vendredi 2 décembre 1904
Le matin, je vais à la messe en l’honneur du 1er vendredi du mois ; l’après-midi, je fais quelques visites sans rencontrer personne. Me voici donc rentré encore à Angers, peut-être pour la dernière fois, après de longues vacances. En quittant Angers en juillet, j’avais d’importants projets en tête : projet de mariage à décider avec Mlle Delebart, parce que je croyais, d’après ce qu’on m’avait dit, que sa famille tenait essentiellement à la marier à un jeune homme roussillonnais ; je l’ai abandonné dès que Monseigneur m’eût appris le contraire ; un autre s’est formé spontanément, il n’a pas abouti cette année, peut-être aboutira-t-il l’année prochaine si c’est la volonté de Dieu. Somme toute j’ai passé de fort agréables vacances ; sans sortir du Roussillon, je me suis beaucoup promené, j’ai vu beaucoup de monde ; j’ai fait la connaissance de parents et d’amis fort aimables etc. Maintenant, changement complet de vie ; il va falloir se remettre au travail et, pour commencer, j’assiste aujourd’hui à quatre heures au premier cours de M. Gavouyère sur « Les rapports de l’Église et de l’État », sujet tout d’actualité et qui sera fort intéressant ; c’est le sujet que traitera M. Gavouyère pour le cours d’histoire du droit public.
Angers, samedi 3 décembre 1904
Le matin, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint François-Xavier, puis je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir M. Sourice, M. Frogé, Jacques Hervé-Bazin ; je fais quelques emplettes ; je commande une jaquette à La Belle Jardinière ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; il y a une foule de nouveaux membres cette année : les deux Henry, Jean Gavouyère qui renonce à sa vocation jésuitique, Pierre de La Morinière etc.
Angers, dimanche 4 décembre 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais a salut à Notre-Dame porter mes bons aux pauvres et voir Maurice Lucas. Celui-ci m’entretient longuement des manœuvres qui ont amené le départ du P. Barbier, et de l’état de division où se trouve la Conférence Saint-Louis, division qui est imputable aux ralliés, lesquels y ont introduit la politique, notamment au moment des élections pour le renouvellement du bureau où ils n’ont voulu tolérer qu’un royaliste, ce qui a obligé celui-ci (Hervé-Bazin) à ne pas accepter, en sorte que le bureau tout entier appartient aux ralliés bien que la Conférence comprenne à peu près autant de royalistes que de ralliés ; il est bien fâcheux que la politique soit entrée dans cette Conférence où elle n’avait que faire !
Semaine du 5 au 11 décembre 1904
Angers, lundi 5 décembre 1904
Le matin à 8 heures, j’assiste au premier exercice de la retraite préparatoire à la fête de l’Immaculée-Conception prêchée à l’Université par le Père Corbillé s.j. qui a remplacé le P. Barbier. À 2 heures, autre sermon ; le soir il pleut tellement que je n’y retourne pas. À mesure qu’approche la fin de l’année, les Catholiques qui ont espéré que l’année 1904, cinquantenaire de la promulgation du dogme de l’Immaculée-Conception, apporterait à la France la fin de ses maux, se demandent chaque jour anxieusement quand sera le Salut ; s’il arrivait le 8, dans 3 jours, comme on verrait là le doigt de Dieu et la preuve de l’amour de la Vierge Marie pour la France ! Certains y comptent. En attendant, chaque jour nous apporte de nouvelles preuves de l’infâmie du gouvernement qui réglait l’avancement des officiers sur les ignobles fiches de délation dont les journaux patriotes publient tous les jours une nouvelle liste ; voilà qui embête le gouvernement et la franc-maçonnerie ! Ce qui les embête aussi, c’est le mouvement d’indignation qui s’est emparée de la jeunesse des lycées de Paris aux insultes adressées à Jeanne d’Arc par l’infâme professeur F:. Thalamas ; les élèves de Concorcet ont forcé le ministre à le blâmer et à l’envoyer à leurs camarades de Charlemagne ; ceux-ci n’en veulent pas davantage et, hier, ont manifesté dans la rue contre Thalamas et en l’honneur de la Vierge lorraine, 200 à 300 arrestations ont eu lieu ; mais les jeunes lycéens auxquels se joignent les étudiants ne veulent pas céder ; tant mieux !
Angers, mardi 6 décembre 1904
Suite de la retraite ; j’y vais à 8 heures et à 2 heures, pas le soir à cause de la tempête de vent et de pluie ; dans l’après-midi, je vais voir MM. Gavouyère et Baugas ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre.
Angers, mercredi 7 décembre 1904
Suite et fin de la retraite ; l’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; j’y donne ma démission de secrétaire général, mes occupations, à cause de ma thèse, seront trop nombreuses pour que je puisse continuer à remplir ces fonctions ; je continuerai, du reste, jusqu’à ce qu’on ait trouvé à me remplacer. Ensuite, je vais à Saint-Jacques me confesser à l’abbé Brossard. Le soir, je vais à la clôture de la retraite. Demain, grande fête dans tout le monde catholique.
Angers, jeudi 8 décembre 1904
Le matin à 8 heures, à l’Université, messe solennelle de communion et salut. Ensuite, je vais à Bellefontaine voir le P. Barbier qui vient d’y prêcher une retraite ; je lui exprime tous les regrets que me cause son départ et nous causons un peu de tout ce qui s’est passé à la Conférence Saint-Louis ; il déplore que les ralliés introduisent la politique dans la Jeunesse catholique, ce qu’ils nous accusent, nous royalistes, bien à tort, de faire ; nous ne demandons qu’une chose, c’est que la Jeunesse catholique soit la Jeunesse catholique c’est-à-dire une association ouverte à tous les Catholiques sans distinction d’opinion politique, et, pour cela, il faut qu’elle reste en-dehors des querelles des partis et fasse l’union de tous sur le terrain de la défense de la religion, du patriotisme etc., en un mot de ce qui unit et non de ce qui divise ; la même observation s’appliquerait à l’Action libérale populaire. C’est la tactique préconisée le 27 mars à Vannes par M. de Lamarzelle. Pour qu’elle réussisse, il faut que chacun soit bien décidé à laisser de côté, dans l’association, tout question politique, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’il renonce à faire, en dehors de l’association, de la propagande pour le parti politique auquel il appartient. Malheureusement les ralliés de la Jeunesse catholique ne l’entendent pas ainsi. Ils veulent nous empêcher, nous royalistes, de faire de la politique, non seulement dans l’association, ce qui est juste, mais même en-dehors, ce qui est injuste ; et eux ne se gênent pas pour parler, même dans l’intérieur de l’association, de démocratie ou de république libérale. C’est là une manière de faire absolument contraire à l’union des catholiques, et que réprouve Pie X. Elle ne peut aboutir qu’à créer la division dans la Jeunesse catholique. L’après-midi, j’ai la visite de Jean Gavouyère qui fait du chic depuis qu’il a renoncé à entrer chez les Jésuites. Ensuite, je vais voir le docteur Sourice pour deux engelures (une à chaque oreille) qui me sont venues à Sainte-Croix, et dont l’une (la gauche) refuse de sécher ; elle saigne toutes les nuits ; le docteur m’indique des médicaments et un système de pansement. Le soir à 8 heures, grande cérémonie et superbe illumination à la cathédrale pour fêter le cinquantenaire du dogme de l’Immaculée-Conception, cette définition qui, en affirmant le principe unique de la Vierge Marie, a, par le fait même, proclamé que tous les hommes naissent naturellement mauvais, contrairement à la doctrine de Rousseau et de la Révolution ; c’est la condamnation du libéralisme et de la doctrine révolutionnaire. Les Catholiques dits libéraux qui essaient de faire accorder leur religion avec les principes révolutionnaires feraient bien de s’en convaincre. La cérémonie, où il y avait une affluence énorme, est finie vers 9h ¾.
Angers, vendredi 9 décembre 1904
Le matin, quand j’ouvre le Maine-et-Loire, une nouvelle aussi douloureuse qu’inattendue me saute aux yeux : Syveton est mort ; mort la veille du procès pendant lequel ce lutteur énergique et un grand nombre d’officiers généraux et supérieurs ou témoins devaient accabler le gouvernement de trahison et amener un acquittement presque certain, mort dans la force de l’âge, dans la plénitude du talent, dans l’épanouissement de toutes les facultés. Hier à 2 heures, Gabriel Syveton, qui avait mis la dernière main aux pièces de sa défense, se retirait dans son cabinet de travail en priant sa femme de le prévenir à 3 heures pour le cas où il s’endormirait ; à 3h, sa femme, entrant, le trouve étendu par terre et est saisie à la gorge par une forte odeur de gaz ; déjà, le cœur de Syveton ne battait que faiblement, quelques minutes après le vaillant député nationaliste était mort. Ses amis de la Chambre, prévenus téléphoniquement, accourent et, en scrutant dans le cabinet de travail, trouvent le tuyau de la cheminée (dans laquelle était l’appareil à gaz) par lequel le gaz devait s’échapper obstrué par des journaux dont l’un, L’Intransigeant, était du jour même ; conclusion : ces journaux ont été mis là le matin même ; par qui ? C’est un mystère ; l’idée d’un crime maçonnique envahit tous les esprits, car vraiment, cette mort est par trop opportune pour le gouvernement ! Et si l’on rapproche cette mort mystérieuse de toutes celles, non moins mystérieuses qui ont mis fin, depuis quelques années, à l’existence de ceux qui déplaisaient ou avait cessé de plaire à la juiverie et à la franc-maçonnerie, le président Faure, le commandant d’Attel (qui avait reçu les aveux de Dreyfus), le député Chaulin-Servinière, le lieutenant-colonel Henry, on est bien obligé de se dire que la mort est bien complaisante pour les hommes au pouvoir, et de se demander si elle n’est pas quelquefois aidée. Nous sommes en pleine République de Venise s’est écrié M. Archdeacon ; c’est le sentiment qui domine ! Vraiment, l’opposition est bien éprouvée ; Cassagnac et Syveton, ces deux vaillants, ces deux énergiques qui, dans des camps différents mais alliés, combattaient le même ennemi, meurent à un mois d’intervalle ; quel deuil, quels regrets pour les vrais Français ! Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère, toutes les conversations portent sur le tragique événement d’hier qui soulève une émotion énorme.
Angers, samedi 10 décembre 1904
Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je fais des visites obligées : MM. Courtois et Baugas (qui me donne des conseils pour ma thèse), les PP. Lionet et Corbillé. L’émotion soulevée par la mort de Gabriel Syveton et les soupçons qu’elle fait naître ne font que croître et embellir. Vraiment, comme le gouvernement doit être heureux d’avoir échappé à l’écrasant réquisitoire que accusé et témoins auraient dressé hier contre lui à la Cour d’assises de la Seine ! Quand je lis l’énergique, documentée et fière déclaration publiée in extenso dans La Libre parole que Syveton devait faire, mes regrets sont immenses ; et quand on sait que les généraux Kessler, Jamont, de Taradel et d’autres, le colonel de Quinemont, le commandant Guignet, le député Guyot de Villeneuve etc. devaient venir défendre Syveton à la barre, on se dit que l’accusé, hier, n’aurait pas été l’agresseur de l’ignoble André, mais la franc-maçonnerie et le gouvernement ! Et alors, on s’explique pourquoi ce procès et l’acquittement de Syveton étaient si redoutés par les malfaiteurs publics qui nous trahissent. De là à supposer un manque de scrupules chez ces gens-là, il n’y a qu’un pas ; ce pas, la plupart des journaux patriotes et des vrais Français l’ont franchi ; et d’ailleurs, rien n’est venu encore expliquer la présence dans la cheminée des journaux qui, en bouchant le tuyau, ont fait refluer le gaz dans l’appartement ! Un suicide est inadmissible pour qui connaissait Syveton ; un soldat ne déserte pas son poste à la veille d’une bataille ; donc, il y a eu imprudence ou crime ; l’imprudence est bien difficile à admettre ; qui aurait pu, en-dehors d’un criminel, avoir l’idée de placer là ces journaux, qui devaient forcément amener l’asphyxie de la personne enfermée dans le cabinet de travail ? L’idée d’un crime prend de plus en plus de consistance.
Angers, dimanche 11 décembre 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph avec Papa. L’après-midi, je me promène un peu, assiste à la bénédiction à la Madeleine, et fais quelques visites : La Villebiot et Des Loges, que je ne rencontre pas, et M. Delahaye que je rencontre. Le soir, assemblée générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin, j’y remplis encore mes fonctions de secrétaire.
Semaine du 12 au 18 décembre 1904
Angers, lundi 12 décembre 1904
Je déjeune chez M. et Mme Frogé en compagnie de plusieurs personnes de sa famille. Ensuite, je vais à la bibliothèque de l’Université où je bouquine en vue de ma thèse ; je trouve pas mal de tuyaux sur « l’assurance contre le chômage involontaire », sujet que je suis à peu près décidé à traiter. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Couteau sur « L’Église et le travail », bien quoiqu’incomplet. Mes amis et moi nous abstenons de prendre part à la discussion pour protester contre l’exclusion systématique des royalistes du bureau ; par suite, la discussion est de plus monotones.
Angers, mardi 13 décembre 1904
Le matin, je retourne à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi aussi ; je trouve quelques tuyaux sur mon sujet, mais pas très nombreux. Je fais quelques commissions.
Angers, mercredi 14 décembre 1904
Le matin, je vais à la Bibliothèque municipale espérant y trouver des documents ; je n’en trouve pas du tout ; il faudra que je cherche à Paris. L’après-midi, je vais avec Lucas chez Hervé-Bazin ; il m’apprend qu’il vient de fonder une conférence indépendante de la Jeunesse catholique, la Conférence Freppel, qui a pour objet l’étude des questions religieuses, politiques et sociales ; elle se compose de 15 à 20 étudiants ; je donne immédiatement mon adhésion, car cette conférence est royaliste ; demain, réunion chez Hervé-Bazin pour arrêter un plan de travail. Quelle excellente idée ! Enfin, les royalistes apprendront à se tenir les coudes et à se faire respecter. Afin d’éviter des difficultés avec la Jeunesse catholique et de pouvoir soutenir que cette nouvelle conférence n’est pas exclusivement royaliste, on y a fait entrer Sassier, qui est bonapartiste, et on l’a nommé président ; il servira de façade, et cela ne nous empêchera pas d’étudier les questions politiques, religieuses et sociales dans leur rapport avec la cause de la monarchie légitime.
Angers, jeudi 15 décembre 1904
Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir Lelong que je ne rencontre pas, puis à la Faculté où je lis les journaux, enfin à la séance de la Conférence Freppel chez Hervé-Bazin ; nous sommes onze membres présents ; on arrête un plan de travail.
Angers, vendredi 16 décembre 1904
À 3h ¾, cours de M. Gavouyère ; j’apprends, en feuilletant un nouveau catalogue de thèses, que le sujet que je voulais traiter, « L’assurance contre le chômage », a déjà été traité cette année ; c’est bien fâcheux et je n’ai vraiment pas de chance pour le choix de mes sujets ! Je sais bien que certains sujets ont été traités jusqu’à 10 ou 12 fois, il serait donc possible de reprendre celui-là sous un nouvel aspect, mais c’est moins agréable ; enfin, j’y réfléchirai. Le soir, nous assistons à l’Université au premier cours public du P. de Mayol de Lupé, bénédictin, qui commence une série de cours sur « L’archéologie chrétienne ».
Angers, samedi 17 décembre 1904
L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, et j’assiste au premier cours de M. Courtois sur le contentieux administratif. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 18 décembre 1904
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Nous déjeunons à 10h ½ et nous allons tous à la messe du Midi à la cathédrale ; elle est célébrée par les soins de la Croix-Rouge française pour les soldats morts à l’ennemi ; très grande affluence, belle décoration, belle musique et beau discours de notre curé. Monseigneur présidait ; la quête, faite pour la Croix-Rouge, a dû produire beaucoup. Dans l’après-midi, nous allons voir Balmitgère que nous rencontrons ; je vais aussi faire ma visite de digestion aux Frogé que je ne rencontre pas. À 7h, je dîne chez les Hervé-Bazin avec les deux Damas, qui se sont engagés et qui sont actuellement au peloton des dispensés ici. Après le dîner arrivent Mme des Loges, Jacques et Maurice des Loges. Jacques Hervé-Bazin lit une lettre ouverte adressée par le P. Barbier à Normand d’Authon dans laquelle l’ancien aumônier dit tous ses griefs contre le comité de l’U.R.D. et, en particulier, les démarches qui ont amené son départ ; il justifie, en passant, les étudiants royalistes des accusations dont ils ont été l’objet. Quelle tuile pour les ralliés !!! On joue à divers jeux de société ; je pars à 11h10, après le thé.
Semaine du 19 au 25 décembre 1904
Angers, lundi 19 décembre 1904
Le matin, je fais deux commissions pour Maman. L’après-midi, ne sachant que faire, je vais passer une heure environ à la salle de lecture de l’Université. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, très intéressante conférence de Dupré sur la séparation de l’Église et de l’État ; cette conférence est bien dans la note. On s’entretient de la lettre du P. Barbier. Normand d’Authon est là, nous affecte de l’indifférence ; si on lui en parlait, il serait cependant bien embarrassé !
Angers, mardi 20 décembre 1904
L’après-midi, cours de M. Courtois ; le soir, congrégation. Je trouve que Normand d’Authon, comme président de l’Union générale de l’Ouest, doit à la Jeunesse catholique des explications sur les faits qui lui sont reprochés dans la lettre du P. Barbier. Venant de si haut, ces accusations ne sont pas négligeables, est j’estime que nous (comme membres de l’A.C.J.F.) avons le droit de lui demander des explications ; s’il les refuse ou s’il les donne incomplètes, il n’a plus l’autorité morale nécessaire pour rester à la tête de l’U.R.D. Je donne cette idée à plusieurs de mes camarades, et je leur propose de rédiger une demande d’explications à Normand d’Authon que nous ferons signer par le plus grand nombre possible de membres de la Jeunesse catholique ; aucun de ceux à qui j’en parle n’est de cet avis ; je pense que c’est pour éviter de froisser Hervé-Bazin, beau-père de Normand d’Authon ; et cependant, je suis persuadé qu’Hervé-Bazin pense comme moi puisque lui-même m’a lu la lettre du P. Barbier ; mais il est délicat d’aller lui proposer la mesure dont j’ai l’idée. C’est fâcheux car, de cette façon, la lettre du P. Barbier, ou plutôt les accusations qu’elle formule, n’auront pas de sanction.
Angers, mercredi 21décembre 1904
Dans l’après-midi, je vais voir Lucas au sujet de l’affaire Barbier-Normand d’Authon ; je ne puis le décider à me promettre sa signature et cependant, au fond, il reconnaît que j’ai raison. Je fais quelques commissions. Je commence mes lettres de Jour de l’An, car, devant aller à Paris, je n’aurai pas le temps de les faire plus tard.
Angers, jeudi 22 décembre 1904
Dans l’après-midi, Papa a la visite de Normand d’Authon qui va chez chaque professeur de l’Université pour s’expliquer au sujet de la lettre ouverte du P. Barbier ; puisqu’il comprend la nécessité de fournir des explications, il ferait bien de nous en donner à la Jeunesse catholique ! À 5 heures, chez Maurice Perrin, Conférence Freppel : travail de Bidault sur « La déclaration des droits de l’Homme » ; le temps nous manquant, nous ne pouvons discuter que le 1er point mis en lumière par l’orateur, le prétendu principe de la souveraineté du peuple ; cela nous amène à parler de l’origine du pouvoir, sur laquelle nous discutons pendant plus d’une heure ; je soutiens que tout pouvoir vient de Dieu qui en investit tout souverain (prince ou assemblée) qui l’a pris ou le détient par suite d’un fait quelconque : force, volonté du peuple, ou autre chose, tradition par exemple, et qu’on doit obéissance à ce gouvernement comme gouvernement de fait (non comme gouvernement de droit), d’autres disent qu’il faut toujours la ratification du peuple et que la volonté du peuple est le canal dont Dieu se sert toujours pour transmettre son autorité ; je ne le pense pas. Une autre fois, nous discuterons jusqu’à quel point on doit obéir au gouvernement établi ; car, évidemment, la désobéissance est permise, nécessaire même, quand ce gouvernement traître à sa mission gouverne contre la religion et contre tous les principes d’ordre ; surtout si ce gouvernement est un gouvernement de fait qu’une longue possession du pouvoir, jointe à une administration sage et conforme aux intérêts du pays, n’a pas transformé en gouvernement légitime ; c’est le cas de notre république, gouvernement de fait mais non de droit.
Angers, vendredi 23 décembre 1904
Je reçois du P. Barbier une brochure contenant sa conférence du mois de juin sur « Le ralliement » et un appendice sur « La Démocratie » ; tout cela est fort intéressant, et j’écris au P. Barbier pour le remercier ; à noter que le P. Barbier a reçu du général des Jésuites une lettre lui disant que sa conférence est irréprochable sur tous les points. Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère.
Angers, samedi 24 décembre 1904
Le matin, je sors avec Philomène pour acheter l’objet que nous destinons à Papa et à Maman pour le Jour de l’An ; Marie-Thérèse nous a envoyé un mandat afin de nous réunir tous les 3 pour ce cadeau ; nous choisissons deux statuettes en bronze : la Renommée et la Fortune. L’après-midi, je vais faire deux visites : Mme Frogé et Mme Hervé-Bazin, je les rencontre toutes les deux, puis je vais me confesser ; à 5h, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Après plus de 15 jours, la mort de Syveton fait l’objet de toutes sortes de commentaires dans la presse ; les journaux nationalistes et conservateurs de toute nuance ont mené une enquête très serrée qui a eu pour résultat de faire écarter successivement l’idée de l’accident, puis l’idée du suicide que les journaux ministériels eux-mêmes renoncent maintenant à soutenir ; tout le monde maintenant ou à peu près croit à l’assassinat ; on dit que des arrestations sensationnelles sont imminentes ; je ne serais pas étonné que Mme Syveton fût arrêtée ; elle s’est si souvent contredite sur les circonstances de la mort de son mari qu’elle est l’objet de tous les soupçons. Enfin, cette affaire est intéressante !
Angers, dimanche 25 décembre 1904 (Noël)
J’assiste à la messe de minuit, où je fais la sainte communion, à Notre-Dame ; à vêpres, à Saint-Joseph. Après les vêpres, je vais voir M. Buston et M. Jac que je ne rencontre pas, et Maurice Lucas, que je rencontre ; avec Maurice Lucas, je vais chez M. Gavouyère à qui nous lisons la lettre du P. Barbier à Normand d’Authon et que nous mettons au courant, impartialement, des affaires de la Conférence Saint-Louis afin qu’il ne soit pas circonvenu par Normand d’Authon quand ce dernier ira le voir.
Semaine du 26 au 31 décembre 1904
Angers, lundi 26 décembre 1904
Je vais à 9h à la grand’messe à Saint-Joseph ; ensuite, je vais voir à L’Officiel, à l’Université, si l’oncle Xavier est dans les promotions ; hélas non ! Il n’est pas encore nommé colonel ; il doit avoir une fameuse fiche !!! L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais voir les pauvres. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 27 décembre 1904
Le matin, je vais au Mikado choisir un second écran pour Marie-Thérèse, puis me faire rafraîchir la tête chez Normandin. L’après-midi, je vais causer avec Lucas, et au cours de M. Courtois. Le soir, séance solennelle de Saint-Louis dans la grande salle de l’Université ; discours assez terne de Coutansais, rapport bien fait de Cesbron lu par Bigeard ; discours de M. René Bazin et discours de M. Paul Gerbier, du comité général de l’A.C.J.F., jeune homme de 23 ans ; il prononce un discours remarquable pour son âge ! Au moment où Bigeard est obligé, par les convenances, d’exprimer (combien à contrecœur) les regrets de la Conférence pour le départ du P. Barbier, nous, qui le regrettons vraiment, interrompons le discours par de frénétiques applaudissements ; les autres n’applaudissent pas. Après le punch, je rentre à 10h ¼.
Paris, mercredi 28 décembre 1904
Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je visite Chartres et sa superbe cathédrale entre deux trains et j’arrive à 6h à la gare de Montparnasse ; Xavier m’attendait et me mène à l’hôtel où il a retenu une chambre pour moi ; puis nous sortons un peu. À 8h, nous allons chez Tata Mimi rue Saint-Dominique. Je suis admirablement reçu. Mon hôtel, l’Hôtel français, avenue Bosquet, est convenable.
Paris, jeudi 29 décembre 1904
Le matin, je vais avec Xavier à Poissy, où Xavier a une affaire. L’après-midi, je me promène, puis je retrouve Xavier vers 6h devant l’Opéra. Nous rentrons vers 8h et après dîner, mon cousin Paul de Guardia, que je ne connaissais pas, vient passer la soirée, il reste jusqu’à minuit.
Paris, vendredi 30 décembre 1904
Le matin, je vais au Musée social prendre quelques tuyaux pour le choix de mon sujet de thèse. MM. Martin Saint-Léon et M. de Seilhac, qui me reçoivent dans leur cabinet, sont tous deux des économistes très connus ; ils me donnent, très aimablement, de précieux renseignements ; le second me fait même cadeau de plusieurs brochures intéressantes. Ensuite, je fais une commission pour Margot au Palais Royal. L’après-midi, je sors un moment avec Xavier puis je le quitte pour aller faire deux visites : chez les Fabre que je rencontre (M. Fabre, député, m’annonce la chute prochaine du ministère), et chez les Lazerme, qui sont tous deux, mari et femme, malades, et que je ne vois donc pas. Je retrouve Xavier devant l’Opéra où il m’avait donné rendez-vous, puis nous faisons ensemble des commissions aux Galeries Lafayette. Nous rentrons à 8h ½, et, à 9h ½, nous ressortons avec Margot. Nous allons « à La Boucle » où nous passons agréablement notre soirée au milieu de toutes sortes d’attractions ; je me décide à « boucler » ; on éprouve une impression effrayante en se voyant glisser sur une pente aussi rapide et en tournant dans « la boucle » la tête en bas et les pieds en l’air. Ensuite, à 1 heure, nous allons souper au Café Mazarin ; à 2h moins le quart, nous allons passer trois quarts d’heure à Olympia où Margot se décidé à venir parce qu’elle est avec Xavier et avec moi, mais où elle se garderait bien d’aller seule. Je rentre à l’hôtel à 3h ¼, j’écris ces lignes et je me couche.
« La Boucle » attraction à Paris – Carte postale de mars 1904 (site ebay.com)
Paris, samedi 31 décembre 1904
Je me couche à 3h ¾ du matin ; je dors jusqu’à 9h ; je me lève à 9h20 ; le matin, je vais chez Xavier et je l’accompagne jusqu’à la rue Méhul où il déjeune chez un de ses amis ; je rentre déjeuner rue Saint-Dominique. À 2h ½, je suis de nouveau rue Méhul où, au bout d’un moment, nous partons, Xavier et Moi, à la recherche de Piccot ; nous le rencontrons vite et nous l’amenons au Café des Princes où, en deux heures, nous lui faisons absorber huit grands bocks de ½ litre, 1 kirsch et 1 madère ; et avec cela, il fume au moins quinze cigarettes. Cela l’excite tellement qu’il ne sait plus ce qu’il fait : il chante l’hymne allemand en levant en l’air son verre, il va parler à deux catins, leur demande si elles sont allées à la messe etc., leur pince les cuisses, tient des propos insensés ; tout le café se tord !!! Un moment, il monte se vider aux cabinets ; quand il redescend, il empeste. Il nous donne la comédie pendant deux heures, et tout cela au milieu de la musique de l’orchestre ! Ensuite, à 7h, je vais au Louvre acheter un harmonica pour la petite Mimi Civelli ; je n’en trouve pas au Louvre, je l’achète dans un bazar du Faubourg Saint-Honoré. Le soir, à 11h ½, Xavier m’accompagne à l’hôtel et veut m’amener souper dans un restaurant de nuit quelconque, je ne veux pas et je rentre à l’hôtel, le laissant aller de son côté. J’écris ces lignes au moment où l’année 1904 s’achève pour faire place à 1905. C’est avec une bien grande tristesse que je vois s’achever cette année sans que se soient réalisées les espérances qu’elle avait fait naître ; jusqu’à ce soir, je n’ai pas entièrement désespéré, mais à l’heure où j’écris, il est minuit vingt ; nous sommes donc bien en 1905 et aucun tumulte, aucun bruit insolite ne me révèle le changement que nous avons espéré toute l’année. Serait-ce que le curé d’Ars s’est trompé ? Non, sans doute ses paroles auront été rapportées inexactement. Je suis, je l’avoue, un peu découragé. Quand viendra-t-il enfin ce 31 décembre au soir duquel je pourrai écrire dans mon journal : « Bénie soit cette année qui a vu le salut de la France » ? Ah, j’ai beau interroger l’avenir, je ne vois que de sombres pronostics ! Mon Dieu, mon Dieu, sauvez la France, sauvez-nous !
[1] Il s’agit peut-être d’Arthur Frogé (Saint-Brieuc, 3 octobre 1846-Angers, 19 juillet 1919), fils de Louis Frogé et de Marie Le Roux, lieutenant de vaisseau qui se retira à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Mériadec du Plessis-Quinquis (Nantes, 4 octobre 1880-Saint-Philibert-de-Grand-Lieu, Loire-Atlantique, 13 avril 1969), fils de Bonabes du Plessis-Quinquis et d’Alix de Cornulier-Lucinière, issu d’une famille de la noblesse bretonne, fut responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest. Il fut ensuite administrateur de la Compagnie agricole de Guinée (Bananeraies de Foulaya) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Maurice Gaudin de Saint-Rémy (Caen, 14 juin 1851-juin 1936), colonel, célèbre pour avoir refusé en 1902 d’exécuter l’ordre d’expulsion des religieuses de Loudéac, traduit devant le Conseil de guerre puis retirée de l’Armée, maire de Chavoy de 1906 à 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Charles Antoine « Tony » de Charrette de La Contrie (Passy, 3 mars 1880-Nice, 21 octobre 1947), baron de La Contrie puis marquis de Charette, fils d’Athanase de Charrette de la Contrie (1832-1911), zouave pontifical, commandant de la Légion des Volontaires de l’Ouest puis général de brigade en 1871, issu d’une célèbre famille de militaires au service de la cause légitimiste (lui-même fils d’une fille naturelle de Charles X), et d’Antoinette Wayne van Leer Polk (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il peut s’agir de Joseph Cheguillaume (Nantes, 12 octobre 1870-Le Retail, Soullans, Vendée, 14 novembre 1948), fils de l’ancien député de la Loire-Inférieure Joseph Cheguillaume (1825-1897) et de Pauline Méry. Docteur en droit, avocat, il faut maire de Soullans. Mariée en premières noces à Jeanne Polo et en secondes noces à Marguerite Marion de Procé, il eut cinq enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Denys Cochin (Paris, 1er septembre 1851, 24 mars 1922), baron, fils d’Augustin Cochin, maire d’arrondissement et figure du catholicisme libéral. Il fut lui-même un chimiste éminent, conseiller municipal puis député de Paris de 1893 à 1919, représentant le parti catholique à la Chambre et défenseur des libertés scolaires et des congrégations religieuses. Il sera, à l’époque de l’« Union sacrée », ministre dans le cabinet Briant en 1915-1917 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Nicolas Delsor (Strasbourg, 5 octobre 1947-20 décembre 1927), prêtre, professeur au Grand séminaire de Strasbourg, lanceur d’une nouvelle série de la Revue catholique d’Alsace, membre du mouvement protestataire qui milite contre la domination allemande, puis dirigeant du Parti catholique alsacien. Élu au Landtag d’Alsace-Lorraine, il entre en 1898 au Reichstag, où il est député protestataire. Il est sénateur du Bas-Rhin de 1920 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Il s’agit de l’abbé Joseph Bonafont (1854-1935), dont il sera davantage question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Pierre Le Bault de La Morinière (Angers, 21 février 1884-29 décembre 1939), fils de Georges Le Bault de La Morinière et de Mathilde Bourbon, neveu de Stanislas Le Bault de La Morinière (voir supra au 11 juin 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Henry de La Croix de Castries (Paris, 29 décembre 1850-10 mai 1927), fils de Gaspard de La Croix de Castries et de Marie Léontine de Saint-Georges de Vérac, saint-cyrien, militaire en Algérie, chargé d’effectuer des relevés topographiques et de cartographier, officier des Affaires Indigènes en Oranie (1878-1882), il sera fondateur de l’Institut historique du Maroc ; conseiller général du Maine-et-Loire pour le canton de Louroux-Béconnais. Il épousa en 1880 Isabelle Juchault de La Moricière, fille de Louis Juchault de La Moricière, ministre de la Guerre en 1848 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Henry Jagot (1854-1933), typographe, journaliste, rédacteur de différents journaux, dont Le Patriote de l’Ouest à Angers de 1901 à 1904, avant de passer à Lille puis à Paris (rédacteur au Petit Parisien de 1906 à sa mort). Il a également publié des ouvrages et des pièces de théâtre. Voir https://panckoucke.org/biographie/jagot-henry/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Jean du Réau de La Gaignonnière (château de Cirières, Deux-Sèvres, 12 mars 1885-mort pour la France à Vert-la-Gravelle, Marne, le 6 septembre 1914), fils de Maurice du Réau de La Gaignonnière et de Marie-Thérèse de La Rochebrochard, sergent au 135e régiment d’infanterie. Il était le neveu de Raoul du Réau de La Gaignonnière, conférencier, voire supra note du 22 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Voir aussi supra au 21 juin 1903. Il doit d’agir de François de Villoutreys de Brignac (Angers, 24 janvier 1873-4 octobre 1956), fils d’Henri de Villoutreys de Brignac et de Valentine Pissonnet de Bellefonds, qui épousera en 1905 Marie-Louise de Renouard de Sainte-Croix, membre du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Auguste Mas (Prades, 28 mai 1854-Marquixanes, 27 août 1908), fils d’Auguste Mas et de Denise Colomer. Bien qu’issu d’une famille du Conflent où il revint mourir, il fut professeur de rhétorique dans divers lycées de province avant de se fixer à Montpellier où il épousa la fille du chimiste Chancel, ancien recteur de l’Université. Conseiller général de Béziers, président du Conseil municipal de Montpellier, adjoint au maire, élu en 1902 député de Montpellier, membre du groupe radical-socialiste à la Chambre. Il ne fut pas réélu en 1906. Voir le dictionnaire des parlementaires. La mention au député Mas et à une parenté avec les Estève est curieuse : elle n’est pas totalement inexacte dans la mesure où, comme les Estève, Mas descend lointainement de la famille Viader, d’Ille-sur-Tet, par sa grand-mère maternelle, née de Lacour, d’une famille également fixée à Ille. C’est cette parentèle à Ille qui a sans doute inspiré les personnes évoquant une parenté avec les Estève, certes lointaine mais bien existante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] François d’Aboville (Rennes, 31 janvier 1883-Le Chesnay, Yvelines, 27 avril 1952), fils d’Henri d’Aboville et de Jeanne de Gouvello, saint-cyrien, qui sera chef de bataillon d’infanterie. Il épousera en 1913 Anne-Marie Didelot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Joseph Zamanski (Parthenay, Deux-Sèvres, 18 mai 1874-Paris, 22 mars 1962), petit-fils d’un militaire lituanien installé en France. D’abord avocat, il s’engage au sein de l’Association catholique de la jeunesse française, président de la Conférence Olivaint, il présente dès 1903 au congrès de l’Association catholique de la jeunesse française un rapport sur le contrat collectif de travail. Dirigeant d’une biscuiterie de luxe puis administrateur de mines, il présida dès 1924 les Unions fédérales professionnelles des catholiques. Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Albert Le Nordez (Montebourg, Manche, 19 avril 1844-29 janvier 1922), évêque de Dijon de 1898 à 1904, conférencier et publiciste. Il afficha comme évêque ses opinions républicaines, soulevant l’hostilité d’une partie du clergé de son diocèse. En 1904, à la suite de l’affaire évoquée ici, le pape Pie X le convoqua au Vatican pour qu’il s’explique sur sa conduite. Il démissionna ensuite. L’affaire fut exploitée par les Républicains pour rompre les relations diplomatiques avec le Saint Siège et hâter la séparation de l’Église et de l’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Il s’agit du futur général Joseph Joffre (1852-1931), également originaire du Roussillon, dont il sera à nouveau question par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 1er juillet 1901 et au 18 octobre 1901. Le Milleret cité ici à quelques reprises doit être Jacques Milleret, né le 4 décembre 1885 à La Fère (Aisne), fils de René Louis Constant Milleret (1852-1929), colonel d’artillerie, et de Julie Adrienne Larrieu, cette dernière fille de Julie de Prigny de Quérieux, cousine germaine de Marthe Durand de Linois (1830-1920), elle-même veuve de Jules d’Apat, cousin éloigné des Estève de Bosch par les Sicart (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Il doit s’agir de Michel Lelong (Pionsat, Puy-de-Dôme, 9 janvier 1843-Montgeron, Essonne, 28 avril 1929), polytechnicien, officier d’artillerie, général de division (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] James Jaume (1812-1889) et Rosalie de Descallar (1831-1904), mariés à Perpignan en 1854, avaient eu deux filles : Mathilde (1853-1942) et Valérie Jaume (1856-1945). La première épousa en premières noces en 1872 François de Romeu, puis, une fois veuve, en 1889, le général Pierre Alphonse Henri Courbebaisse (1850-1935) ; la seconde épousa en premières noces à Perpignan en 1876 Maurice Roland, et, une fois veuve, Jean Rivals. Mme d’Estève de Bosch née Lazerme descendait des Descallar par sa mère, Antoinette de Pontich, dont les arrière-grands-parents étaient François de Pontich et Marie Descallar Pera, mariés à Ille en 1739. Les Descallar, ancienne famille noble originaire de Puigcerdà, avait en effet une branche à Ille qui était liée aux Estève de Bosch, le journal citant assez souvent leur nom (voir supra au 5 décembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 30 mars 1904. Albert de Romeu (1875-mort pour la France en 1915), ingénieur de l’École Centrale et professeur de minéralogie, était le fils du premier mariage de Mathilde Jaume avec François de Romeu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Charles-Émile Freppel (Obernai, Bas-Rhin, 1er juin 1827-Angers, 23 décembre 1891), évêque d’Angers de 1870 à sa mort, fondateur de l’Université catholique de l’Ouest, défenseur du catholicisme social et inspirateur de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII. De 1880 à 1891, il fut député du Finistère et combattit l’instruction laïque et étatique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Léopold Émile Arton (Strasbourg, 16 août 1849-Paris, 17 juillet 1905), homme d’affaires célèbre pour ses scandales financiers et ses escroqueries, impliqué dans le scandale de Panama, qui fut en cavale puis jugé et emprisonné. La plupart des parlementaires qu’on accusait d’avoir été corrompus avec sa participation furent acquittés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Xavier de Planet (Toulouse, 23 juin 1853-13 mai 1904), fils de Casimir de Planet et de Marie-Thérèse de Planet, était issu d’une famille noble toulousaine, descendant d’un capitoul. Conseiller général de la Haute-Garonne et maire de Mervilla, il avait épousé le 1er septembre 1879 à Toulouse Christine Touzé. Il avait certainement connu Henri d’Estève de Bosch lors du passage de ce dernier comme professeur à la Faculté libre de Toulouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Jules de Lamer (Perpignan, 21 juin 1828-16 avril 1906), fils d’Amédée de Lamer, ancien colonel de la Garde Nationale en 1848, et de Julie Calmètes, avait épousé Léonie Massot en 1856. Il était par son père le petit-fils de Jeanne Lazerme, sœur aînée de Joseph Lazerme, député des Pyrénées-Orientales et grand-père de Mme Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Edgard Combes est en effet accusé d’avoir voulu extorquer, par l’entremise de tierces personnes, de fortes sommes d’argent aux Chartreux en échange de l’autorisation de cette congrégation par les autorités. Cette accusation de chantage n’a pas été prouvée (d’après Wikipédia) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Lucie Bartre, née Saly (Ille, 1881-1977), écrivaine et dramaturge roussillonnaise, auteur de 7 volumes de comédies et de saynètes d’inspiration populaire. Il en sera question à plusieurs reprises dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Il s’agit très certainement de Rose Sire, ou Sire de Vilar, fille d’Étienne Sire (1844-1910) et de Berthe Marie Lucie de Vilar, mariés le 8 juin 1872 à Corbère. Le mariage dont il s’agit ici ne se réalisera pas et Rose Sire mourra jeune ou célibataire à une date inconnue. René de Chefdebien épousera en 1906 Louise Bas de Cesso. Les Sire sont une famille originaire de Montalba-le-Château près d’Ille. La branche dont il s’agit ici est dite de « Sire-Poubill » pour la différencier d’autres. Riches propriétaires terriens, les Sire possédaient l’ancienne métairie Sabater où mourut Étienne Sire en 1910. Mlle de Vilar était issue d’une ancienne famille de la noblesse de Roussillon, propriétaire du château de Corbère. Il sera souvent question de cette famille dans le journal par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Il s’agit d’Edgard Combes (1864-1907), fils aîné d’Émile Combes, qui fut lui-même préfet, secrétaire général du Ministère de l’Intérieur et conseiller d’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Fabien Cesbron (Saint-Lambert-du-Lattay, Maine-et-Loire, 13 janvier 1862-Saint-Sébastien-sur-Loire, 26 avril 1931), avocat à Angers, conseiller municipal de Varrains, élu en 1902 dans la circonscription de Baugé (voir supra au 27 avril 1902) dans le groupe de droite. Sénateur du Maine-et-Loire en 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Pierre Geay (Saint-Symphorien-sur-Coise, Rhône, 15 mars 1845-Hyères, 14 novembre 1919), évêque de Laval de 1896 à 1904. Républicain, il avait tenté d’amenuiser le pouvoir des congrégations dans son diocèse et avait été victime d’une campagne de presse. En 1904, le pape demanda sa démission mais le gouvernement Combes lui interdit de quitter la France. Il finit par présenter tout de même sa démission fin août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Voir supra note du 11 octobre 1902. La parenté exacte de M. de Llamby et des Bosch n’est pas connue. Les seuls ancêtres communs que nous ayons pu trouver sont les Pellisser de Perpignan et Saint-Feliu-d’Amont, ancêtre respectivement des Terrats (grand-mère paternelle de M. de Llamby) et des Sabater (Antoine de Bosch, père de Sophie de Bosch, devenue Mme Estève, étant fils d’une Sabater), une parenté remontant à la fin du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[51] Le général Michel Lelong (1843-1929) – voir supra note du 20 mars 1904 – avait certes un fils cadet nommé Pierre Lelong, mais ce dernier est né en 1891, il avait donc 13 ans en 1904 et ne peut donc pas être étudiant en droit. Il semble s’agir en réalité plutôt de l’un de ses frères aînés Paul (1877-1962), Joseph (1879-1950) ou Georges (1885-1973) Lelong (Base généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] Francis Charles Bostock (1866–1912) était un entrepreneur et un dresseur d’animaux anglais, qui parcourut l’Europe et l’Amérique avec sa ménagerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Orpy Massot (voir supra le résumé de la vie d’Antoine d’Estève de Bosch jusqu’en 1901 au tout début du journal) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Gaston Le Rouge de Guerdavid (manoir de Keraël, Botsorhel, Finistère, 10 novembre 1881-Carantec, Finistère, 3 juillet 1962), avocat, fils de Gaston Le Rouge de Guerdavid et de Marguerite de Robien. Il épousa en premières noces en 1904 Germaine Cogels et en secondes noces en 1913 Louise Taulaigo (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Il s’agit certainement de Christian Marie Henry Joseph Just Charles Ignace des Lyons (Rocheservière, Vendée, 31 juillet 1879-12 décembre 1938), docteur en droit, propriétaire à Belleroche, fils de Joseph Marie François Just des Lyons et de Marie Joséphine Julie Aimée Billette de Villeroche. Il épousa le 3 juin 1920 à Abbeville Henriette Renée Bourguignat de Chabaleyret (Généalogie de Vanessa Barteau, http://gw.geneanet.org/vbarteau) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Frédéric Le Play (1806-1882), sociologue, homme politique, conseiller d’État et réformateur social français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Georges Lebret (Étampes, 7 novembre 1853-Paris, 16 janvier 1927), député de 1893 à 1902 et ministre de la Justice et des Cultes en 1898-1899 dans les gouvernements Dupuy IV et V (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Voir note au sujet de la famille Lucas dans la partie introductive de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché). Marie Parès, née le 12 janvier 1862 à La Roche-sur-Yon, avait épousé le 7 mai 1883 à Fontenay-le-Comte (Vendée) Auguste Pichard de La Caillère. Elle était la fille d’Albert Parès (1826-1865), juge d’instruction et de Marie Apollonie Rivasseau. Albert Parès était issu du mariage de Théodore Parès, ancien député orléaniste des Pyrénées-Orientales, et d’Antoinette Lazerme (1798-1836), elle-même sœur de Joseph Lazerme, député également, grand-père paternel de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Mme Pichard de La Caillère était donc la cousine issue de germains de cette dernière. Elle eut notamment deux filles : Antoinette et Thérèse. La première qui est citée ici, est née le 3 août 1884 à Fontenay-le-Comte et morte en cette ville le 4 décembre 1965. Elle avait épousé le 2 juillet 1907 dans sa ville natale Marie Joseph Louis Blanpain Le Bœuf de Saint-Mars (Généalogie d’Antoine Blanpain, http://gw.geneanet.org/boislinière) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Raymond de Fontaines (Foussais-Payré, Vendée, 30 mai 1859-Bourneau, Vendée,14 novembre 1949), officier de cavalerie, député de Vendée de 1902 à 1910 dans le groupe Action libérale, puis de 1914 à 1923. Son fils Raymond de Fontaines (1889-mort pour la France en 1916) était alors âgé de 15 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Marc, marquis de Pindray d’Ambelle (1836-1924) avait épousé en 1860 à Paris Valentine d’Assailly (1839-1919), fille de Charles d’Assailly et d’Octavie de Lasteyrie du Saillant, et à ce titre arrière-petite-fille de La Fayette. Ce couple eut sept enfants, parmi lesquels Arthur de Pindray d’Ambelle (1873-1959) cité ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Voir supra ces photographies illustrant le journal du 31 juillet 1904.
[63] Carlos de Lazerme (Perpignan, 26 janvier 1873-Elne, 26 août 1936), homme de lettres et poète, fils de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920). Voir aussi la note du 10 avril 1901. Jacques de Lazerme (Perpignan, 20 octobre 1887-20 mai 1959), son frère cadet également mentionné ici, resta célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[64] Espérance Trullès – parfois improprement orthographié Truillès – (Thuir, 1883-Cauterets, 18 août 1904), fille de Ferdinand Trullès, notaire à Ille, et de Marie Madeleine Batlle, était la fille unique de ce couple. À la suite de la perte de cette enfant, qui aurait voulu être carmélite, cette famille se lança dans plusieurs œuvres pieuses qui seront évoquées dans ce journal, notamment le Carmel de Vinça. Sa grand-mère maternelle, Angélique Maria ou Marie, morte en 1914, épouse de Paul Batlle, pharmacien à Ille, se distingua aussi par des legs de bienfaisance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Thérèse Trullès, sœur du notaire Ferdinand Trullès, avait épousé à Ille le 3 juillet 1877 Jean Baptiste de Balanda (1828-1917), fils cadet de Jean-Baptiste de Balanda et de Thérèse de Bonnefoy, beau-frère d’une autre Mme de Balanda citée plus haut (voir supra note du 28 septembre 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Joseph Delcros (Céret, 13 février 1874-Moncaut, Lot-et-Garonne, 29 octobre 1939), fils aîné de Gaston Delcros (1841-1905), avocat à Céret, et de Marie de Ferran de Ribas (1849-1904), issue de la noblesse barcelonaise. Il prit postérieurement, ainsi que ses frères et sœurs, le nom de « Delcros de Ferran » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Antoine Delmas et son frère Joseph Delmas – semble-t-il absent le jour du mariage – marié en 1903 à Prades avec Jane Circan étaient les fils de Félix Delmas, juge d’instruction à Céret, et de Pauline Latouche. Félix Delmas (ou Delmas de Ribas) était le fils de Jean Delmas et de Victoire de Ribas, tous deux originaires de Céret et proches parents des Delcros. Les « deux jeunes gens Roca » dont il s’agit ici sont certainement des fils de la famille Roca ou Roca d’Huytéza établie à Ille et citée ici à plusieurs reprises, à laquelle Mme Delmas née Circan appartenait par sa grand-mère paternelle née Roca – voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] Berthe de Guardia (Perpignan, 9 mai 1857-Perpignan, 21 mai 1943) épousa le 19 mars 1879 à Perpignan Charles Gout de Bize (Alénya, château de Boaçà, 26 mai 1850-1914), propriétaire du château et de domaine de Boaçà à Alénya (aujourd’hui détruit) que sa famille avait acquis à la famille Asprer de Boaçà en 1834. Comme l’indique ici l’auteur, Mme Gout de Bize était cousine avec Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, puisque sa mère née Louise de Règnes (1839-1917), fille de Pauline d’Argiot de La Ferrière, était petite-fille de Suzanne Lazerme, l’une des sœurs de son grand-père le député Joseph Lazerme. Il sera souvent question de la famille Gout de Bize dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Dieudonné Sabaté, né en 1848 à Céret, notaire dans cette ville. Il avait épousé en 1873 à Vinça Marie Verges, originaire de cette ville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Fernand de Rovira (Perpignan, 19 juin 1870-29 août 1951), fils d’Henri de Rovira (1830-1899) et de Gabrielle Delon de Marouls (1829-1910) avait épousé à Perpignan le 5 octobre 1898 Marie-Pauline Colavier d’Albici (1873-1968), dont la grand-mère paternelle, Marie-Grâce Boluix, était fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur du député Joseph Lazerme, propre grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Fernand de Rovira était donc le cousin issu de germains par alliance de cette dernière. Il possédait l’important domaine des Capeillans sur la commune de Saint-Cyprien, qui sera très souvent cité au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Née de Ribas. Voir supra note du 22 août 1904.
[76] Voir supra différentes notes du 23 août 1904.
[78] Il s’agit d’une famille homonyme avec les Sabaté de Céret cités non loin ci-dessus. Ceux d’Ille ont été présentés supra à la note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[79] Paul de Maynard (né le 17 août 1873), chef d’escadron de cavalerie, était le fils d’Henri de Maynard (1838-1919) et de Marie de Vilar (1845-1874). Cette dernière était la cousine issue de germains d’Henri de Rovira, père de Fernand de Rovira ; les deux étaient respectivement petits-fils de Louise et de Madeleine de Guanter (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[80] Il s’agit bien ici de Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales), appelé improprement « le Vernet » par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[81] Il s’agit d’Isabelle, Joseph et Pierre Cornet, très souvent cités ici, proches cousins des Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[82] Les Rovira avaient participé au financement des nouvelles cloches de l’abbaye de Saint-Martin-du-Canigou (d’après les souvenirs d’André Bécat). Ces cloches ont été fondues en 1904 par la fonderie Farnier-Bulteaux dans la Meuse. On a un aperçu de leur sonnerie dans la vidéo suivante : https://www.youtube.com/watch?v=luW42ARsMyA (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[84] Thérèse de Crozals, née le 24 juillet 1886 à Béziers, avait épousé le 24 novembre 1905 dans cette ville le banquier Fernand Dumas (Paris, 10 mai 1877-1927), lui-même arrière-petit-fils du célèbre homme politique et homme de lettres François Jaubert de Passa. Ce couple d’amateurs d’art reçut de nombreux créateurs dans sa maison de Finestret (ancienne maison Morer, famille dont descendait l’épouse de Jaubert de Passa). Dumas fut un mécène du fauvisme et du pointillisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[85] Saint-Michel-de-Llotes, Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[86] Voir supra note du 19 août 1901. Henri de Dax d’Axat (né au château d’Axat, Ariège, le 6 avril 1889) fils d’Ernest de Dax d’Axat et de Marie-Antoinette de Fréjacques de Bar. Il sera avocat et professeur au Collège des Oratoriens de Pontoise (Base de données généalogique Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché)
[87] Pierre Cornet se suicidera le 8 mars 1907, à l’âge de 30 ans (voir infra au 8 mars 1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[88] Maurice d’Estève de Bosch, cousin germain de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[89] Voir supra note du 23 septembre 1904 et infra au 8 mars 1907.
[90] Gabriel de Llobet, futur archevêque d’Avignon, dont il sera abondamment question au fil du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[92] Henri Talairach (né à Trouillas le 29 novembre 1865), avocat, fils de Joseph Talairach et de Marie Delcros, avait épousé le 27 septembre 1890 à Perpignan Marie-Thérèse Boluix (Perpignan, 6 mai 1872-19 juin 1944), fille de Jules Boluix et de Berthe de Lacroix. Elle était l’arrière-petite-fille du couple François-Xavier Boluix/Marie-Grâce Lazerme dont il a souvent été parlé plus haut, voir notamment notes des 5 novembre 1901 et 6 octobre 1904.
[93] Voir infra aux 19 et 27 octobre 1904 pour les visites ultérieures à Boaçà.
[94] Joseph de Lazerme (1846-1922), cité à de nombreuses reprises ici. Sa sœur Espérance de Lazerme (1854-1935) avait épousé en 1876 Gaston de Campredon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[95] Auguste Lazerme (1825-1895), grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[96] Act. Parc Ducup dans la banlieue de Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[97] Il doit s’agir de Joseph d’Arexy (1885-1938), fils aîné de Raymond d’Arexy (1856-1912) et de Thérèse Bertran de Balanda (1856-1943), cette dernière sœur de Jean (1853-1934) et Henri (1854-1936) Bertran de Balanda, tous deux officiers de cavalerie s’étant consacrés à la gestion de leurs terres (Note de l’éditeur, S. Chevauché). La parenté de cette famille avec les Estève de Bosch est très lointaine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[99] La parenté avec les Lazerme a été détaillée plus haut (23 août 1904). En ce qui concerne les Estève, cette parenté cette faisait par le père de Berthe Gout de Bize née de Guardia. Ce dernier, Auguste de Guardia (1833-1891), était le fils de Rose Calmètes, cette dernière petite-fille, par sa mère née Rose Vallès, de Thérèse Estève, propre sœur de François-Xavier Estève Simon, père du colonel Estève, grand-père de l’auteur du présent journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[100] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[101] Louise Caroline Alengry (née le 4 juin 1847 à Narbonne), mariée le 2 février 1870 à Perpignan avec Jean de la Croix Passama (1841-1906), officer de marine, président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Ils eurent deux fils : Henri (1881-1975) et Jacques (1883-1965) Passama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[102] Carlos de Lazerme, sa mère Marie-Hélène de Lazerme née Pougeard du Limbert, sa sœur Marthe de Lazerme et son frère Jacques de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[103] Il s’agit de Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), mariée en 1851 à Raymond de Çagarriga, mère d’Henri (1855-1939) et Albert (1861-1911) de Çagarriga. Cette famille résidait notamment dans une demeure construite par l’architecte Viggo Dorph Petersen, située à Saint-Génis-des-Fontaines (Pyrénées-Orientales), aujourd’hui Lycée Agricole, d’où la désignation de cette branche cadette comme « Çagarriga de Saint-Génis ». Raymond de Çagarriga était le frère cadet de Gaspard de Çagarriga, dont la descendance, fixée à Millas, est citée ci-dessus comme « les Çagarriga de Millas », et dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[104] Voir supra note du 4 novembre 1904. Raymond de Çagarriga (1845-1927) fils de Gaspard de Çagarriga et de Perpétue de Llucià (cette dernière sœur de Louise de Llucià, mariée à Jean-Baptiste de Rovira, propre grand-mère de Fernand de Rovira), ingénieur des constructions navales, avait épousé en 1881 une Bretonne, Jeanne de Ploeüc, d’où trois filles, Madeleine (née en 1882), Marthe (née en 1883) et Jeanne (née en 1889) de Çagarriga. Il avait une sœur Marie de Çagarriga (1850-1920), mariée en 1872 au comte Augustin de Gironde, sans descendance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[106] Raoul Moullart de Vilmarest (Ecuires, Pas-de-Calais, 23 août 1843-Argelès-sur-Mer, 2 janvier 1927) marié le 11 juillet 1871 à Saint-Omer (Pas-de-Calais) avec Laure Renard de Saint-Malo (Paris, 12 février 1848-Argelès-sur-Mer, 15 septembre 1919). Les Renard de Saint-Malo sont une ancienne famille du Roussillon. Le père de Mme de Vilmarest, Philippe Renard de Saint-Malo (1813-1883), avait été député du Pas-de-Calais à la suite de son mariage avec une demoiselle Moullart de Torcy. Son grand-père, Jean-Baptiste Renard de Saint-Malo (1780-1854), est l’auteur d’ouvrages historiques sur le Roussillon. Cette famille possédait, entre autres, une villa appelée « Saint-Malo » à Argelès-sur-Mer, dont il est sans doute question ici. Raoul et Laure de Vilmarest eurent trois enfants : Marguerite, née en 1873, Jacques, né en 1887, et Germaine, née en 1884 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[107] Il n’est pas clairement dit s’il s’agit de Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), veuve de Raymond de Çagarriga et mère d’Henri (capitaine d’infanterie) et Albert, résidant à Saint-Génis-des-Fontaines, dont il s’agit d’ici, ou de l’épouse d’Henri, née Marie Azémar (1865-1917) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Je vais à la messe de 10h ½ à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou par un froid de -5° ; ensuite, je vais voir Roussier 153 bd Saint-Germain, il est à Angers ; je vais prendre des nouvelles de l’oncle Albert[1], Tante Jeanne, que je vois un instant, me dit qu’il a eu hier une crise et je vais voir Carlos[2] dont Tante Jeanne m’a indiqué l’adresse (Hôtel de Bourgogne), je ne le rencontre pas. L’après-midi, avec Xavier et Margot[3], je vais attendre Papa à Saint-Lazare, je l’accompagne à l’Hôtel Français ; puis je vais voir les Çagarriga[4], que je rencontre et qui nous invitent à dîner mercredi ; Tante de Roig qui est à Bordeaux chez Mme de Fouquet, sa fille[5] ; et enfin son fils M. Charles de Roig dont je fais la connaissance. Les Civelli ont M. Paul de Guardia[6] à dîner.
Semaine du 2 au 8 janvier 1905
Paris, lundi 2 janvier 1905
Le matin, je me promène et je fais quelques commissions avec Papa ; l’après-midi, je me promène avec Papa ; tout à coup, près de Notre-Dame, je lis en manchette dans La Patrie : « La reddition de Port-Arthur » ; je saute sur le journal et je vois que la triste nouvelle est exacte ; le héros Staessel et ses Spartiates, après 7 mois d’une lutte surhumaine qui a coûté fort cher aux Japonais, a demandé hier soir à 9 heures à capituler, faute de combattants, de vivres et de munitions ; c’était inévitable puisque Kouropatkine ne pouvait pas débloquer la place, mais c’est bien triste ! Je vais voir Carlos, que je ne rencontre pas encore mais à qui je fixe un rendez-vous pour demain, et Joseph Cornet qui est ici mais que je ne rencontre pas chez lui. Nous dînons au Grand Duval et nous allons au Français voir jouer Notre jeunesse, nouvelle pièce de Maurice Donnay, qui contient quelques idées et qui est fort bien jouée ; Coquelin cadet jouait un des principaux rôles.
Alexandre Honoré Ernest Coquelin dit Coquelin Cadet (1848-1909), acteur et écrivain français – Wikipédia
Paris, mardi 3 janvier 1905
Le matin, par un froid très vif et quelques flocons de neige, je vais chez le P. Barbier (10 rue Ampère) qui m’attendait vers 10h ¼ ou 10h ½, à cause du départ pour Versailles j’y vais à 10 heures et je ne le rencontre pas. À 10h55, je pars pour Versailles à la gare Saint-Lazare et, en arrivant, je retrouve Papa chez Mme Salmon chez qui nous déjeunons. Après le déjeuner, nous allons un moment au château que je revois avec plaisir et fierté ; là oui on sent revivre la vraie France ! Je repars à 4 ¼ et, à 5h ½, je vais trouver Carlos à l’Hôtel de Bourgogne ; nous causons une heure ensemble ; puis je rentre.
Paris, mercredi 4 janvier 1905
Le matin, je vais de nouveau voir Carlos, nous sortons ensemble. L’après-midi, je vais avec Papa chez M. Le Marois[7] que nous ne rencontrons pas et prendre des nouvelles de l’oncle Albert, puis je vais chez le P. Barbier que je vois enfin ; il habite un petit pavillon dépendant de l’hôtel de Mme de Cassagnac, il m’explique que L’Autorité, sous la direction des deux fils Cassagnac (MM. Paul et Guy) est désormais un journal « d’Union conservatrice » ; le royaliste Delahaye conseille les fils Cassagnac ; je crois que le P. Barbier les conseille aussi. Je raconte au P. Barbier ce qui se passait à Angers la semaine dernière. Je vais me confesser à Saint-Augustin. À 7h, nous allons dîner chez les Çagarriga qui sont magnifiquement installés. Ils ont aussi à dîner un cousin et une cousine de Mme de Çagarriga[8], le vicomte et la vicomtesse de Boihury (je crois), leurs enfants et le curé de Saint-Médard, l’abbé Sicart ; nous rentrons à 11 heures.
Paris, jeudi 5 janvier 1905
Le matin, je vais à Montmartre avec Papa, je fais la sainte communion dans la basilique du Vœu national ; ensuite, nous faisons quelques commissions puis nous allons louer nos places à l’Opéra-Comique pour ce soir. Nous rentrons très tard chez Tata Mimi et nous y trouvons Joseph Cornet qui y déjeune. Après déjeuner, je fais mes adieux aux Civelli, puis je vais avec Papa revoir les Invalides ; ensuite, je vais voir l’oncle Hector quai des Célestins, je ne le rencontre pas. Je retrouve Xavier au Louvre et nous allons ensemble chez Piccot ; celui-ci n’y est pas, mais sa concierge nous dit que samedi il est rentré très excité, en chantant, et une de ses élèves, charmante jeune fille, nous raconte qu’il l’a embrassée sur le boulevard où il l’a rencontrée ; pauvre malheureux ! Nous dînons au Duval et nous allons voir jouer à l’Opéra Comique Le Vaisseau fantôme, le fameux opéra de Wagner, que je suis enchanté de connaître ; la musique est grandiose, c’est grand, presque écrasant, et admirablement joué ; l’action est très simple, mais a aussi un cachet de grandeur qui plaît ; par exemple, c’est un peu nuageux, c’est allemand ! Dans les couloirs, nous rencontrons les Brisson. Nous rentrons à minuit ½ et je fais ma malle.
Angers, vendredi 6 janvier 1905
Je pars à la gare Montparnasse à 9 heures par le rapide, Xavier vient me faire ses adieux à la gare ; je suis navré de quitter déjà Paris qui est si agréable à cette époque de l’année, mais il faut bien rentrer, j’ai un cours dans l’après-midi. Je déjeune vite au buffet du Mans et j’arrive à Angers à 1h ¾ ; à 4 heures moins le quart, cours de M. Gavouyère. Papa, qui est parti à 4h de la gare du Quai d’Orsay, arrive à 9h ½ par Tours.
Angers, samedi 7 janvier 1905
Je me lève fort tard pour tâcher de rattraper l’arriéré de sommeil de ces jours-ci. L’après-midi, je vais voir Lucas et Hervé-Bazin ; je rencontre dans la rue Jean Gavouyère et je me promène longtemps avec lui ; à 5 heures, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 janvier 1905
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph après déjeuner, je me promène un moment avec Philomène, puis nous allons à vêpres à Saint-Serge où c’est l’Adoration ; ensuite, je vais à l’évêché où 600 à 800 hommes d’œuvres offrent leurs vœux à Monseigneur à l’occasion du Nouvel An. M. Frogé prononce un discours, Sa Grandeur lui répond longuement, insistant sur la nécessité pour les Catholiques de lutter et de s’unir sur le terrain catholique. Ensuite, je vais voir les Pères Lionnet et Corbillé.
Semaine du 9 au 15 janvier 1905
Angers, lundi 9 janvier 1905
Le matin, je fais quelques courses. L’après-midi, je commence une série de visites indispensables, qui durera toute la semaine ; j’en fais 10 aujourd’hui : Gavouyère, Follenfant, Mongazon, Des Loges, Blanc, De Chappedelaine, Normand d’Authon, Frogé etc. ; c’est insupportable, mais il faut le faire. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail assez vague de Gaudineau sur le patrimoine familial.
Angers, mardi 10 janvier 1905
Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je continue mes visites, j’en fais cinq. Je vois un moment, à l’Internat, Roger de Bréon qui y est pour 2 jours ; il est bien triste de la récente mort de son père ; et il est forcé de le remplacer sur ses terres, et, par conséquent, de quitter l’Université. Le soir, j’apprends qu’à la Chambre, M. Doumer, ennemi personnel de Combes, a été élu président de la Chambre contre le président sortant le F:. Brisson, soutenu par Combes, à 25 voix de majorité ; serait-ce le signal de la prochaine chute du ministère, M. Léopold Fabre aurait-il vu juste ? Je serais enchanté de voir Combes et sa bande ignoble par terre sans me faire l’illusion que cela changerait quelque chose à la situation ; il faudrait un changement plus radical pour nous sauver.
Paul Doumer (1857-1932), président de la Chambre des députés de 1905 à 1906, futur président de la République, cliché par Eugène Pirou vers 1905 – Wikipédia
Angers, mercredi 11 janvier 1905
L’après-midi, je continue mes visites ; j’en fais 6 dont 2 par carte : Mgr Pasquier, les Regnard, Coulbault, Perrin, De La Villebiot, De Soos.
Angers, jeudi 12 janvier 1905
L’après-midi, je vais voir Mmes Robiou du Pont, de Padirac, Mailfert et le curé de Saint-Serge ; les 2 dernières visites par carte. À 5h, Conférence Freppel chez Pierre de La Morinière ; on y traite « De l’égalité », toujours à propos de la Déclaration des droits de l’Homme.
Angers, vendredi 13 janvier 1905
Il éclate aujourd’hui un scandale énorme ; M. Guyot de Villeneuve ne publie qu’une « fiche » de délation ; mais elle est de taille ; c’est la lettre du général Peigné, commandant du 9e corps à Tours et membre du Conseil supérieur de guerre, au F:. Vadécard, lettre du 29 août dernier, dans laquelle Peigné, en rendant compte à Vadécard de certaines mesures qu’il a déjà prises contre des officiers cléricaux, remercie la Maçonnerie de l’assistance qu’elle lui prête dans l’œuvre de décléricalisation du 9e corps qu’il a entreprise. Le général ne peut pas nier ; les journaux de l’opposition publient le fac-similé de sa lettre ; c’est un scandale sans précédent ; je savais que Peigné était un de nos généraux les plus dreyfusards, les plus dévoués à notre gouvernement de trahison, mais je n’aurais pas cru un général commandant un corps d’Armée capable de s’abaisser au vil métier de mouchard et de délateur. Il me semble que sa situation dans l’Armée n’est plus possible désormais, et il faudra bien, coûte que coûte, que le ministre de la Guerre, Berteaux ou celui qui le remplacera, dise clairement s’il entend couvrir une casserole digne de tous les mépris et maintenir un mouchard dans une des plus hautes situations de l’Armée française. Peigné est tout désigné aux justes coups du Conseil de l’Ordre de la Légion d’Honneur qui, malgré Combes, et sous la pression de l’importante pétition de milliers de légionnaires, commence la série de ses mesures contre les légionnaires délateurs. L’après-midi, je vais au cours de M. Gavouyère ; puis visite à Mme de Kergos. Maman se sent prise de la grippe qui fait en ce moment de très nombreuses victimes à Angers. Moi, j’attrape un rhume de cerveau.
Paul Peigné (1841-1919), général de division et franc-maçon – Wikipédia
Angers, samedi 14 janvier 1905
Le matin, je lis et travaille dans la maison ; l’après-midi, je vais me confesser, faire deux visites (Mmes Lelong et Henry), et au cours de M. Courtois. Maman passe la journée dans son lit. Le ministère n’est pas encore à bas ; la discussion sur la politique générale continue aujourd’hui. Marie-Thérèse arrive à 5 heures pour longtemps ; Max viendra la rejoindre dans quelques jours.
Angers, dimanche 15 janvier 1905
Je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame. Le ministère a eu 6 voix de majorité, c’est-à-à-dire en réalité 2 de minorité, car 8 ministres députés ont voté. Pendant le vote, le vaillant député royaliste de la Vendée, M. de Baudry d’Asson, a synthétisé dans un geste le régime actuel ; saisissant une énorme casserole de cuivre, il en a couvert le chef de Combes, ce qui a fait dire à un autre député s’adressant à Combes : « M. de Baudry d’Asson vous a couronné roi des Casseroles ». On ne pouvait dire mieux au lendemain de la lettre du général Peigné et alors que le ministre de la Guerre a déclaré « qu’il ne sacrifierait pas le général Peigné à la haine des nationalistes ». Tout le monde, Jaurès lui-même, s’accorde à dire que le ministère ne peut plus rester au pouvoir, qu’il va s’en aller. C’est parfait, mais qui aura-t-on à la place ? Si tout le changement consiste à renvoyer les hommes et à conserver le programme, ce n’est pas la peine ! C’est tout juste si on aura un peu décrassé et peigné Marianne ! L’après-midi, je vais, au Cirque-Théâtre, à un très beau concert tout entier consacré aux œuvres de Wagner : on jour les 3 préludes de Lohengrin, Tristan et Parsifal ; j’ouverture, la bacchanale et la marche de Tannhauser ; l’ouverture des Maîtres-chanteurs etc. ; tout cela exécuté par un orchestre de plus de 60 exécutants est d’un effet saisissant ; de plus, une cantatrice russe très célèbre, Mme Felia Litvinne, chante accompagnée par l’orchestre plusieurs morceaux notamment « Le rêve d’Elsa » ; c’est splendide. Après le concert, je fais quelques visites ; le bruit se répand de plus en plus que le ministère va démissionner. Le soir, j’accompagne Marie-Thérèse et Philomène prendre le thé chez Mme Mongazon[9] ; il y a, avec nous, les Diard et les Dauge.
Couverture du Monde illustré du 21 janvier 1905 sur l’épisode de la casserole branche à la Chambre par le marquis de Baudry d’Asson, député de la Vendée
Semaine du 16 au 22 janvier 1905
Angers, lundi 16 janvier 1905
Maman est toujours grippée et continue à garder le lit ; l’après-midi, je vais voir, sans la rencontre, Mme du Plessis, puis le P. Vétillart qui me retient 1h ¼ à causer des affaires de la Conférence Saint-Louis ; il fait son possible pour m’amener à partager son avis qu’on a eu raison de mettre hors la loi tous les royalistes, et que l’A.C.J.F. peut, sans faire de politique, laisser jouer la Marseillaise, par exemple ; mais il n’y réussit pas ; je discute pied à pied, pendant plus d’une heure. Le soir, à cause de la maladie de Maman, nous n’allons pas au concert de la Croix-Rouge aux Quinconces.
Angers, mardi 17 janvier 1905
Maman garde toujours le lit ; l’après-midi, cours de M. Courtois. Il est certain, à présent, que le ministère démissionne ; on parle, pour le remplacer, d’une combinaison Rouvier-Millerand ; tout cela n’aboutira à rien, pas même au plus léger recul si les socialistes gardent dans la majorité la place qu’on leur a faite depuis 6 ans ; pour qu’il y ait un semblant d’apaisement, il faudrait un ministère s’appuyant sur les Centres, et encore !
Angers, mercredi 18 janvier 1905
Maman a passé une nuit très agitée ; elle ne se lèvera pas encore. L’après-midi, je vais à ma leçon de chant à laquelle je fais assister Philomène afin qu’elle apprenne à bien m’accompagner ; ensuite, je vais voir M. Lavallée que je ne rencontre pas.
Angers, jeudi 19 janvier 1905
Maman va mieux mais garde encore aujourd’hui le lit. Je vais avec Marie-Thérèse chez les Padirac ; à 5h, je reçois la Conférence Freppel qui se réunit aujourd’hui ici ; travail critique de Lucas sur l’article de M. Piou dans le Correspondant du 10 octobre, article dans lequel le président de l’Action libérale somme (de quel droit ?) tous les Catholiques d’abandonner toute ambition politique et de se grouper pour l’action uniquement électorale sur le terrain constitutionnel ; l’orateur rend d’ailleurs hommage aux services que rendent M. Piou et sa puissante association, en groupant tant de bonnes volontés éparses. M. Combes, avant de s’en aller, a lancé sur les Catholiques la flèche du Parthe sous la forme d’un décret qui ferme dans un délai de 8 mois 466 établissement d’enseignement congréganistes en vertu de la loi du 7 juillet dernier. Ainsi, ce scélérat se sera montré tyrannique jusqu’au bout !
Jacques Piou (1838-1932), député de Haute-Garonne puis de Lozère, fondateur avec Albert de Mun de l’Action libérale populaire – Wikipédia
Angers, vendredi 20 janvier 1905
Maman se lève un peu dans l’après-midi. Le matin, je vais chez M. Saint-Maur m’entendre avec lui pour les dates et heures de ses cours de droit constitutionnel comparé qui vont commencer. L’après-midi, je me fais couper les cheveux, puis je vais au cours de M. Gavouyère qui n’a pas lieu, M. Gavouyère étant malade. Je lis dans La Libre parole la fiche de l’oncle Xavier ; elle est envoyée par un nommé Dupré F:. et directeur du Petit méridional de Béziers ; elle est horriblement mensongère ; il y est dit que l’oncle Xavier affiche à Verdun des tendances républicaines et qu’à Pia, où sont ses propriétés, il se montre réactionnaire militant. C’est un double mensonge. À Verdun, j’ai vu l’oncle Xavier assister en uniforme au service pour Léon XIII ; venir d’autres fois aux offices religieux en uniforme ; je sais qu’il pavoise pour le passage de la procession de la Fête-Dieu, qu’il est en relations avec l’évêque de Verdun etc. ; si ce sont là des opinions républicaines, les mots changent de sens ! Quant à la seconde partie de cette immonde fiche, elle n’est pas moins mensongère ; l’oncle Xavier, sans rien cacher de ses opinions réactionnaires, n’a jamais fait, ni à Pia ni ailleurs, de la politique militante, sa situation dans l’Armée lui commandant une grande réserve. Peut-être son gérant de Pia, qui est un ardent royaliste, s’est-il quelquefois avancé un peu imprudemment ; mais ce n’est pas de la faute de l’oncle Xavier. Donc, mensonge sur tout la ligne MM. les francs(?)-maçons ! Le soir, aux Quinconces, concert de M. et Mme Botrel ; j’y accompagne Marie-Thérèse et Philomène.
Première page de La Libre parole du 20 janvier 1905 (en bas de page, la fiche du colonel Estève) – Wikipédia
Angers, samedi 21 janvier 1905
Dans la matinée, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui me montre des prospectus de propagande de la ligue « La Voie » qui a pour but de fédérer toutes les ligues ou associations catholiques, qu’elles fassent ou non de la politique, et en leur laissant la plus extrême liberté. L’après-midi, je m’entends avec M. Baugas sur le titre du sujet de thèse que je vais présenter à Caen ; ce sera « De la nécessité sociale du repos du dimanche ». Ensuite, je vais voir le P. Lionet que je ne rencontre pas ; à 5h, cours de M. Courtois. Quand je rentre à la maison, j’y trouve Max qui est arrivé à 5 heures. Marie-Thérèse et moi allons dîner chez Mme Blanc : superbe dîner, 14 convives ; ce sont les 3 dames Blanc, nous deux, M. et Mme Quinchez, M. et Mme Robiou du Pont, la générale Bertrand, la vicomtesse de Kermainguy, Mme Lafourcade, Mlle de Jourdan et une demoiselle anglaise amie de Mme Quinchez ; je donne le bras à Mme de Kermainguy ; nous nous retirons à 10h ½ après le thé. On nous parle beaucoup de la fiche de l’oncle Xavier qui a été remarquée.
Angers, dimanche 22 janvier 1905
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; je vais voir ensuite le P. Lionet que je rencontre enfin. L’après-midi, je vais chez Jacques Hervé-Bazin (aff. à O.T. éc.)[10]. Je fais ensuite quelques visites, puis je vais à Saint-Joseph et je rentre ; j’ai la visite de Jacques des Loges. Maman va bien mieux ; elle passe l’après-midi au petit salon.
Semaine du 23 au 29 janvier 1905
Angers, lundi 23 janvier 1905
Le matin, on est terrifié par les épouvantables nouvelles qui arrivent de Saint-Pétersbourg ; la journée d’hier a été une journée de sang, de massacres, de révolution ; une grève, changée par quelques meneurs, dont un pope, le nommé Gapony, en mouvement politique, a été l’occasion de tout cela ; le tsar a peut-être eu le tort de ne pas faire de différence entre les revendications politiques et les revendications économiques, et mal conseillé, a refusé de recevoir une délégation de grévistes ; les ouvriers, furieux, ont tenté de se précipiter sur le Palais, d’enfoncer les cordons de troupes, et la troupe a chargé et tiré, et le sang a coulé à flots dans les rues de la capitale, rougissant la neige. On parle de 2000 morts et 5000 blessés, il doit y avoir évidemment de l’exagération dans ces chiffres ; mais quel effroyable malheur ! Et sait-on où s’arrêtera ce mouvement qu’on pressentait depuis plusieurs mois et que les échecs répétés de l’Armée russe en Extrême-Orient ont précipité ! Néanmoins Nicolas II ne paraît pas décidé à se laisser ravir toutes ses prérogatives comme Louis XVI. Le tout est de savoir s’il peut compter sur l’Armée. Mais vraiment, les révolutionnaires font preuve d’un bien grand manque de patriotisme ! Profiter d’une crise extérieure si grave pour venir à bout de laquelle la Russie a besoin de toutes ses ressources, pour faire une révolution, ce n’est pas généreux ! Nous devons tous souhaiter que l’empereur triomphe au-dedans et au dehors et que, une fois le calme rétabli, il examine avec attention les besoins de son peuple et lui accorde les réformes nécessaires. Tout le monde commente les nouvelles de Russie. Je fais deux visites de digestion : à Mme Mongazon et à Mme Blanc. Le soir, avec Papa et Max, je dîne chez M. Gavouyère qui réunit un grand nombre de professeurs ; tous les invités sont des professeurs sauf Jacques Hervé, max et moi.
Manifestants allant vers le Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg en janvier 1905 – Wikipédia
Angers, mardi 24 janvier 1905
Le matin, je vais apporter à Jacques Hervé-Bazin mon adhésion et celle de Papa au congrès de « La Voie » qui aura lieu à Tours vendredi, samedi et dimanche ; j’arriverai samedi à 2h et Papa dimanche. Les nouvelles de Russie sont toujours très graves : un régiment aurait refusé de marcher contre l’émeute. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Saint-Maur ; à 5h, je vais à la salle d’armes pour la 1ère fois depuis ma rentrée à Angers. Le soir, congrégation. Les événements de Russie précipitent tant l’opinion qu’on en oublie presque la constitution du nouveau ministère qui est, aujourd’hui, chose faite : Rouvier est président du Conseil et garde les Finances, Étienne à l’Intérieur, Delcassé l’indéracinable garde les Affaires étrangères, Bertrand la guerre, Thompson (juif) est à la Marine, Chaumié passe de l’Instruction publique à la Justice, etc. ; il n’y a pas grande différence entre ce cabinet et le précédent ; le programme sera le même, et on n’y aurait gagné que la satisfaction d’être débarrassé de Combes et de Pelletan. Tant il est vrai que tout retour aux idées d’ordre est impossible en république comme le faisait remarquer Drumont hier ou avant-hier !
Angers, mercredi 25 janvier 1905
Le matin, je travaille dans ma chambre ; l’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Courtois (ce dernier pour remplacer celui de samedi prochain) et cours de religion du P. Corbillé. Maman est à peu près complètement remise et recommence aujourd’hui à suivre les cours de la Croix-Rouge.
Angers, jeudi 26 janvier 1905
Le matin, je travaille à une étude sur « la législation successorale » pour la Conférence Freppel. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur ; à 5h, Conférence Freppel chez Perrin ; impossible de décider l’ensemble de la Conférence à s’affilier encore à « La Voie ». Travail de Bidault sur la partie des droits de l’Homme qui touche à la liberté ; vive discussion au sujet de la liberté de conscience ; on vote un vœu disant que la liberté des cultes n’est pas un droit primordial de l’Homme mais une simple tolérance du pouvoir, et qu’il doit y avoir une religion d’État.
Angers, vendredi 27 janvier 1905
Le matin, je vais à la messe de 9h à Notre-Dame ; à 10 heures, leçon de chant ; l’après-midi, je continue mon travail ; je reçois la réponse de Caen approuvant mon sujet de thèse, mais modifiant légèrement le titre ; M. Gavouyère oublie à 3h ¾ de venir faire son cours. À 5h ½, avec Marie-Thérèse et Max, visite à Mme de Rochebouët. Le soir, je vais à l’Université avec Papa, Max et Marie-Thérèse, à une conférence sur les origines de la littérature arabe.
Tours, samedi 28 janvier 1905
Je quitte Angers par le train de 11h34 après avoir déjeuné au buffet de la gare ; j’arrive à Tours à 2h02 ; aussitôt, je vais au local où se tient le congrès de La Voie pour lequel je viens à Tours, 3 rue du Président Merville, j’y retrouve plusieurs de nos amis : Lucas, De La Morinière, Hervé-Bazin, Catta, De Bréon. Après une séance assez éteinte, je me promène un peu avec mes camarades. Bréon nous offre le thé dans un thea-room. À 5h, à l’Hôtel de la Boule d’Or où je suis descendu, on tient une petite réunion (O.T.). Je dîne à l’Hôtel du Croissant avec la plupart de mes camarades ; je fais la connaissance de plusieurs charmants jeunes gens, la plupart royalistes. Le soir, à 8h ½, séance du congrès jusqu’à 10h, sur la propagande catholique dans les campagnes, et sur certains travaux des groupes de La Voie.
Tours, dimanche 29 janvier 1905
Le matin à 8h ½, messe au tombeau de Saint-Martin dans la basilique par le P. Dom de Mayol de Lupé, aumônier général de la Voie ; j’y assiste ainsi que beaucoup de congressistes. À 10 heures, séance de travail. À midi, banquet à l’Hôtel du Croissant présidé par l’archevêque de Tours Mgr Renou ; nombreux toasts. À 2 heures ¼, Papa arrive à l’Hôtel de la Boule d’Or. À 3h, j’assiste à la dernière séance de travail du Congrès. À 5h (O.T.) Hôtel de la Boule d’Or. À 6h, nous dînons à l’Hôtel du Croissant avec MM. Boyer de Bouillane et de Mayol de Lupé. À 8 heures ½ ou plutôt à 9h, au Théâtre national, grande réunion de clôture sous la présidence de M. Boyer de Bouillane en l’absence de François Coppée malade qui envoie une longue dépêche de regrets. On débute par un long discours de M. Laurentie, du Sillon, dans lequel l’orateur vante la démocratie dite chrétienne et la république ; ensuite, magistral discours de M. Léon de Montesquiou, de l’Action française, qui au nom des lois de la science sociale condamne les faux principes révolutionnaires et conclut à la nécessité de la restauration de la monarchie traditionnelle ; ce discours, par la clarté et la logique, est une vraie démonstration par a+b ; enfin, M. Hébrard, président de l’Union régionale de Paris (Jeunesse catholique) prononce un discours d’une vingtaine de minutes dans lequel il montre la nécessité de l’union entre catholiques pour la défense de la foi. M. Boyer de Bouillane termine par quelques paroles vibrantes en l’honneur de « La Patrie chrétienne » dont la restauration est le but de La Voir ; 1000 à 1200 personnes environ assistaient à la réunion ; les discours, surtout celui de M. de Montesquiou, ont été très applaudis ; je rentre avec Papa à l’hôtel à 11h ½ et je me couche.
Pierre Paul Henri Dominique Boyer de Bouillane (1848-1908) – Wikipédia
Semaine du 30 au 31 janvier 1905
Angers, lundi 30 janvier 1905
Le matin avec Papa, j’entends la messe de Mgr Renou à Saint-Martin. Nous quittons Tours à 11h ½ après avoir déjeuné au buffet de la gare où nous rencontrons une foule de congressistes qui partent aussi. Nous arrivons à Angers à 1h ½ ayant fait route avec Lucas. Dans l’après-midi, je vais, avec Papa et Max, voir Mme Gavouyère. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Laujardière sur l’enseignement de l’histoire dans les écoles primaires.
Angers, mardi 31 janvier 1905
Le matin, je me promène avec Max et je travaille un peu. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Courtois ; ensuite, je vais chez Hervé-Bazin (t.t.). Le soir, congrégation.
Février 1905
Semaine du 1er au 5 février 1905
Angers, mercredi 1er janvier 1905
Le matin, je vais me confesser à Saint-Jacques. L’après-midi, j’assiste aux Quinconces à une conférence de M. Marcel Morry pour recommander l’Œuvre de la Presse pour tous dont je me suis occupé l’année dernière. L’œuvre est sous le patronage des « Comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales ». Monseigneur prend la parole. À 4h ½, cours de M. Saint-Maur.
Angers, jeudi 2 février 1905
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de la Purification, je fais la sainte communion ; je reçois un carnet d’adhésion et des prospectus de propagande de la nouvelle « Ligue d’Action française » qui vient de se fonder dans le but avoué de restaurer la monarchie par tous les moyens ; cette ligue répand les idées de la revue L’Action française qui a fait tant de bien. J’ai envoyé mon adhésion à la ligue, et je suis chargé maintenant de lui recruter des adhérents. Cours de M. Saint-Maur à 3h ½. À midi, je vais, avec Marie-Thérèse, prendre une leçon de danse chez Letournel fils. À la Conférence Freppel, qui se réunit chez Hervé-Bazin, j’essaie de faire des adeptes pour l’Action française, mais Perrin, qui est arrivé avant moi, a déjà fait inscrire deux membres ; je lis un travail sur « Le régime successoral » ; je conclus à la liberté testamentaire afin de fortifier l’autorité du père de famille, mais je dis que notre régime de partage égal et forcé a été imaginé par les législateurs du Code pour amener le nivellement des fortunes afin d’appliquer le principe révolutionnaire de l’Égalité, et que le régime actuel ne consentira jamais à le sacrifier. Le vœu que je propose, tendant à établir la liberté testamentaire, est voté par presque tous. Après dîner, Papa, Max et moi allons à l’Adoration mensuelle à Saint-Maurice.
Angers, vendredi 3 février 1905
Le matin, à 10 heures, leçon de chant. Je rencontre M. Gavouyère et je lui parle de la ligue d’Action française. Après déjeuner, je vais voir M. François de Villoutreys[11], et je lui demande son adhésion à l’Action française, il me la donne et s’inscrit. Ensuite, je vais me promener aux Ponts-de-Cé avec Max. À 4h ½, cours de M. Gavouyère. Ensuite, je vais passer un quart d’heure à la salle d’armes et me faire couper les cheveux. Après dîner, à 8h, je vais chez Hervé-Bazin + (t… O.T. de… chap…)[12] ; plusieurs de mes camarades y sont aussi.
Angers, samedi 4 février 1905
Le matin, je vais avec Max visiter l’exposition « des Amis des Arts ». L’après-midi, je fais des commissions et visites jusqu’à 5 heures ; à 5 heures, cours de M. Courtois. Après dîner, à 9h ¼, je vais avec Marie-Thérèse à la soirée de la vicomtesse de Rochebouët[13] ; il y a toute l’aristocratie d’Angers ou à peu près (120 personnes au moins) ; on ne danse pas, en raison sans doute des tristes circonstances présentes ; un acteur et une actrice de Paris, qui doivent jouer demain aux Amis des Arts, jouent une des pièces qu’ils joueront demain « L’agréable surprise », charmante fantaisie ; ils chantent aussi plusieurs jolies chansonnettes ; buffet très bien servi. On se retire à minuit. Max était aussi invité, mais, comme il n’aime pas beaucoup le monde, il s’est excusé et m’a confié sa femme.
Angers, dimanche 5 février 1905
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais plusieurs visites ; je ne rencontre que M. Courtois.
Semaine du 6 au 12 février 1905
Angers, lundi 6 février 1905
Le matin, je vais à la Faculté parler à plusieurs étudiants. L’après-midi, je vais un moment à la bibliothèque de la Conférence Saint-Louis où je vois Nicolle et La Morinière. A 5h, salle d’armes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail très intéressant et très bien fait d’Alfred Gazeau sur « La morale laïque ».
Angers, mardi 7 février 1905
Le matin, je me promène avec Max et Marie-Thérèse ; je porte un mot chez Fourmond pour le prier d’accepter un rôle dans une comédie que nous organisons pour la fin du mois. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur (pas de cours de M. Courtois) ; je vais, avec Maman, voir Mme de Guibert que nous rencontrons avec Padirac, voir Mme du Rostu que nous ne rencontrons pas. Je recrute un adhérent de plus à l’Action française, Poirier ; par contre, M. Jamet, autrefois chaud partisan d’Henri V, ne veut pas se laisser convaincre ; je ne puis pas lui faire admettre que le duc d’Orléans est le représentant de la Monarchie traditionnelle et légitime ; il prétend que la Monarchie est morte avec le comte de Chambord ! C’est non seulement contraire au principe d’hérédité qui a fait la grandeur de notre Monarchie nationale, mais même contraire à la volonté formelle exprimée par Henri V comme le rappelait il y a quelques jours dans un banquet royaliste M. de Baudry d’Asson ; mais M. Jamet, malheureusement, n’est pas le seul de son espèce. Le soir, congrégation, après la réunion de laquelle je vais voir le P. Lionnet pour lui parler de différentes choses.
Angers, mercredi 8 février 1905
L’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; à 3h, cours de M. Saint-Maur. Ensuite, je me promène avec Marie-Thérèse et Max.
Angers, jeudi 9 février 1905
Le matin, je sors avec Max. L’après-midi à 2h ½, cours de M. Saint-Maur. Ensuite, je vais voir Gabriel de Padirac, et j’en profite pour inviter Madeleine à danser le cotillon avec moi samedi au bal de Mme du Rostu. À 5h, réunion de la Conférence Freppel chez La Morinière : travail de Sassier sur le principe des nationalités, j’y fais plusieurs critiques. Désormais, c’est chose décidée, nous aurons un local à nous, salle Vallage.
Angers, vendredi 10 février 1905
Dans l’après-midi, avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max, visite de digestion à Mme de Rochebouët ; le soir, à l’Université, conférence de M. Gavouyère sur « Le mariage » ; il parle beaucoup contre le divorce.
Angers, samedi 11 février 1905
Le matin, je sors avec Max et Marie-Thérèse, je vais voir à la bibliothèque de l’Université un bouquin qu’on m’a signalé et dans lequel il y a quelques tuyaux sur la question du repos dominical. L’après-midi, visite (par carte) à Mlle du Réau. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; au retour, je m’habille et, vers 10h ¼, je vais chez Mme du Rostu[14] qui donne un bal d’environ 150 à 160 personnes (à peu près toute la société d’Angers). Je danse avec Mlles de Moulin, de Padirac, de Richeteau, de Jourdan, de Kergos, Doyen, de La Masselière, du Rostu. Pour le cotillon, qui commence vers minuit ½, j’ai Madeleine de Padirac[15] ; je ne pouvais choisir une danseuse plus charmante, plus aimable, plus gaie ; ces deux heures du cotillon sont un vrai plaisir pour moi ; de notre côté, le cotillon est conduit par Denyse de Kergos et le marquis de Hillerin, lieutenant de dragons ; il y a de fort jolis accessoires. Il est fini et on se retire à 2h 1/2 ; le buffet était très bien servi. Je conserverai un charmant souvenir de ce bal.
Angers, dimanche 12 février 1905
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste avec Papa à une conférence sur « La laïcisation des hôpitaux » organisée par le comité paroissial de Saint-Serge au Patronage Saint-Serge.
Semaine du 13 au 19 février 1905
Angers, lundi 13 février 1905
Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère pour remplacer celui de vendredi dernier. Quand je rentre, il y a un tas de gens au salon ; les Padirac restent les derniers, et on m’appelle pour me faire chanter « Au clair de la lune » de Buissière devant eux ; Madeleine de Padirac l’a appris aussi et le chante bien mieux que moi. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la soirée des Geoffroy de La Villebiot : je danse avec Mlles de Kergos, de La Salle, de Chemeiller, de Richeteau, de La Grandière. On se retire vers minuit ½ ; il y avait une soixantaine d’invités ; des Padirac, il n’y avait que Gabriel.
Angers, mardi 14 février 1905
Le matin, je vais faire des recherches à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Saint-Maur. Au retour, à 5h ¼, les Padirac viennent jusqu’à 7 heures pour exercer les morceaux que Madeleine chantera et les monologues que Gabriel dira à notre soirée de lundi prochain. Le soir, congrégation.
Angers, mercredi 15 février 1905
Le matin, je vais à l’Université lire quelques tuyaux pour ma thèse. L’après-midi, j’assiste chez Mme Maurice Neveu à une réunion des « Zélateurs de paroisses » pour l’Œvre de la Presse pour tous ; il y a aussi plusieurs vicaires ; on prend plusieurs résolutions ; ensuite, cours de M. Saint-Maur. Le soir, aux Quinconces, nous assistons tous aux deux représentations, jouées par des messieurs et des dames du monde, au profit des patronages Notre-Dame-des-Champs et Saint-Vincent-de-Paul ; dans la 1ère comédie, Mouton, Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Boucard ; les autres acteurs sont : Mlle Aïda de Romain, M. Geoffroy de La Villebiot, vicomte Guy de Chemeiller et le baron Hamelin. Dans la seconde, L’Âne et le ruisseau, de Musset, jouent des personnes de la société de Poitiers : la comtesse Aubaret, M. de La Bouttetière etc. Entre les 2 pièces, buffet ; nous étions placés à côté des Padirac. Somme toute, soirée très réussie ; assistance des plus selectes. Demain, on recommence en matinée.
Angers, jeudi 16 février 1905
Le matin, je souffre un peu de la gorge et je ne sors pas. L’après-midi, à 2h ½, je vais faire une visite à la marquise de Villelume qui m’a invité avant-hier à un bal qu’elle donnera le 27. À 3h ½, cours de M. Saint-Maur. À 5 heures, à la salle Vallage, Conférence Freppel. Nous avons comme orateur un socialiste qui fait une conférence à laquelle nous ferons des objections. Nous étions un peu inquiets parce que M. Baugas, qui devait y assister, nous a fait faux bond. Néanmoins, tout se passe pour le mieux ; nous passons à notre socio des objections auxquelles il est impossible de répondre ; il reste le bec cloué ; succès complet ! Le soir, Max repart pour Sainte-Croix après un séjour de 3 semaines, et sans pouvoir attendre notre soirée de lundi ; ses affaires le rappellent.
Angers, vendredi 17 février 1905
Le matin, messe à Notre-Dame et leçon de chant. M. Pinguet m’offre des billets d’entrée à un concert que la société chorale dont il fait partie offre mercredi au cirque ; j’en offrirai au Padirac. L’après-midi, La Villebiot et Fourmond viennent répéter leurs rôles pour lundi. À 3h ¾, cours de M. Gavouyère. Le soir, à l’Université, très intéressante conférence de l’abbé Crosnier sur le sentiment religieux dans l’art.
Angers, samedi 18 février 1905
Cours de M. Courtois ; Fourmond et La Villebiot viennent répéter leurs rôles. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, dimanche 19 février 1905
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. À 11 heures, je vais aux obsèques de Mme Assier, grand’mère de mon ancien camarade Roussier à Saint-Joseph. L’après-midi, La Villebiot et Fourmond viennent encore s’exercer, Madeleine de Padirac vient aussi s’exercer ses morceaux de chant. Je vais chez La Morinière que je ne rencontre pas, il est à Paris.
Semaine du 20 au 26 février 1905
Angers, lundi 20 février 1905
Le matin, je vais à la Faculté à la bibliothèque. L’après-midi, à 2 heures, réunion à la bibliothèque de Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin de la commission d’organisation du congrès du 2 avril dont je fais partie, j’y vais donc. Ensuite, je fais quelques commissions ; La Villebiot et Fourmond viennent encore une fois s’exercer, mais je n’assiste pas à la répétition. Le soir, à 9h ½ à peu près, arrivent nos invités pour notre soirée d’aujourd’hui : vicomte et vicomtesse de Rochebouët et leurs filles[16], vicomte et vicomtesse de Padirac, Gabriel et Madeleine de Padirac[17], Mme de Kergos et ses filles[18], Mme et Jean Gavouyère[19], M. et Mme Geoffroy de La Villebiot[20], comte et comtesse de Lozé[21], M. et Mme Robiou du Pont[22], comte de Bernard, comte de Pierrefeu, comte du Réau de La Gaignonnière[23], général, Mme et Pierre Lelong, M. et Mme du Guerny[24] et Mlle Thérèse Mongazon[25], comte de Chappedelaine, vicomte de Chappedelaine (les deux Mme de Chappedelaine, malades, n’ont pas pu venir)[26] ; de plus, une foule d’étudiants : René de La Villebiot, Fourmond, Le Marié, de Ferry, du Boisbaudry, de Maillé, Milleret, de La Guillonnière etc. ; nous sommes en tout 45 à 50 ; nous aurions été 50 et même plus si les dames de Chappedelaine de Moulins (qui n’ont pu accepter à cause d’un mariage) et M. et Mme de Villelume avaient pu venir, ces deux derniers se sont excusés au dernier moment à cause d’une grippe que la marquise de Villelume a attrapée au dernier moment. On fait de la musique, Madeleine de Padirac joue de la mandoline et chante ; Marie-Thérèse, Fourmond et René de La Villebiot jouent la gentille saynète Une journée de l’Hôtel de Rambouillet ; enfin, un artiste, M. Durand, harpiste de théâtre, premier prix du Conservatoire, joue plusieurs morceaux de son instrument qui sont très appréciés. Mais, au dernier morceau, les demoiselles de Kergos, à la suite d’un mot drôle de M. du Réau je crois, ayant été prises d’un fou rire, l’artiste croit qu’on se rit de lui et il interrompt son morceau et s’en va ; on a beau lui dire qu’on ne rit pas de lui, on n’arrive pas à le convaincre. Cet incident jette un peu de froid sur la fin de la soirée, Mme de Kergos en était très ennuyée. Nombreuses visites au buffet très complet, qui était dressé dans la salle à manger. On se retire vers minuit ½. Les Padirac restent un bon moment de plus, ainsi que nos acteurs René Fourmond et René de La Villebiot, et nous nous amusons à chanter un trio Madeleine de Padirac, Fourmond et moi. Soirée très réussie somme toute malgré le fou rire.
Angers, mardi 21 février 1905
L’après-midi, 2 cours. Je suis un peu enrhumé du cerveau et je ne sors pas le soir.
Angers, mercredi 22 février 1905
Le matin à 9 heures, je subis à la Préfecture pour la 3ème fois l’examen du conseil de révision ; comme je m’y attendais à la suite des démarches que le général Lelong avait faites pour moi, je suis affecté aux services auxiliaires de l’Armée ; excellente solution, car, sans avoir l’ennui d’être réformé, j’évite de passer un an à la caserne ce qui, à 23 ans, n’aurait pas été bien agréable. Les années précédentes, je n’avais voulu faire aucune démarche, préférant être pris et faire mon service que de rester dans l’incertitude, mais, puisqu’on n’a pas voulu de moi les autres années, je me suis dit que le mieux était de tâcher d’être affecté aux services auxiliaires (car j’ai fait faire des démarches non seulement pour être versé dans les services auxiliaires mais aussi, et surtout, pour ne pas être exempté). Bien entendu, si jamais la guerre éclate, au lieu de rester dans les bureaux, je m’engagerai dans un corps de combattants ; on ne demandera pas mieux à ce moment-là que d’avoir le plus possible d’engagements. Dans l’après-midi, cours de M. Saint-Maur, visite de remerciement au général Lelong et cours de religion. Je reçois aujourd’hui deux invitations : une de Mme Robert Huault-Dupuy à un bal qu’elle donne lundi (je suis obligé de la refuser étant déjà invité ce jour-là chez Mme de Villelume) l’autre de Mme Geoffroy de La Villebiot à un bal le 6 mars ; hier, j’en avais aussi reçu deux, une à dîner du commandant de Chappedelaine pour le 1 mars, et une de Mme de Moulins à un bal le 5 mars ; cela fait 4 invitations en 24 heures ; jamais il n’y en avait eu autant que cette année ! Après dîner, avec Mme de Padirac et Madeleine, nous allons à un concert au Cirque malgré la neige ; le concert est assez réussi ; il n’est fini qu’à minuit. À la sortie, la foule est si dense que je perds de vue Papa, Mme de Padirac et Philomène et que je me retrouve seul avec Madeleine de Padirac ; après avoir regardé de tous côtés et cherché dans tous les groupes, nous nous décidons à partir, et je la ramène chez elle ; à minuit, j’étais vraiment dans une situation bien fausse ! Heureusement que Mme de Padirac nous connaît bien et qu’elle sait qu’elle peut avoir confiance en moi ; Madeleine se tordait, littéralement, de rire ! En arrivant rue Saint-Julien devant chez les Padirac, nous retrouvons le groupe de Papa, de Mme de Padirac et de Philo qui se demandaient ce que nous étions devenus, mais qui n’étaient pas cependant bien inquiets.
Angers, jeudi 23 février 1905
Le matin, je fais quelques commissions et je vais voir La Morinière. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur, et Conférence Freppel ; travail de La Rochefordière sur « Le clergé et la politique » ; dans la discussion, un silloniste invité nous déclare sans sourciller qu’en présence de deux candidats, l’un républicain et franc-maçon, l’autre catholique et monarchiste, il voterait pour le premier ; donc, pour ces messieurs du Sillon, la grande affaire c’est le salut de la République, celui de la religion vient après ! Heureusement pour la France et pour la religion que tous les Catholiques ne pensent pas comme eux ; et encore quand je dis « tous » les Catholiques, je me trompe, je devrais dire : « Les Catholiques » car lorsqu’on professe des théories dans le genre de celles exposées par ce jeune homme, j’estime qu’on n’est plus catholique.
Angers, vendredi 24 février 1905
Le matin, leçon de chant ; l’après-midi, je vais affilier René de La Villebiot à l’Action française ; à 5h, escrime.
Angers, samedi 25 février 1905
L’après-midi, cours de MM. Gavouyère absent hier, et Courtois ; auparavant, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 26 février 1905
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste au Patronage Saint-Serge avec Papa et Marie-Thérèse à la représentation de Jeanne d’Arc, le nouveau drame composé pour le patronage par René Couteau ; à 7h, nous partons sans pouvoir attendre la fin de la séance.
Semaine du 27 au 28 février 1905
Angers, lundi 27 février 1905
Maman passe ce matin la partie écrite de son examen pour l’obtention du diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge française ; je vais à la messe de 9h à Notre-Dame à son intention ; l’après-midi, elle reçoit une quantité énorme de visites, peut-être 60 personnes ont défilé dans le salon. Le soir, je vais au bal de la marquise de Villelume[27] ; j’étais aussi invité à celui de Mme Robert Huault-Dupuy, mais ayant accepté chez Mme de Villelume d’abord, j’ai dû m’excuser ; chez Mme de Villelume, il y a énormément de militaires ; du civil, ne j’y vois, en-dehors de quelques jeunes gens, que les Kergos et les Chemeiller qui sont ses parents ; je danse avec Mme de Villelume, Mlles de Kergos, Breteau, de La Masselière, de Chemeiller etc. ; pour le cotillon, on m’attribue la femme d’un officier que je ne connaissais pas et dont je n’ai même pas bien compris le nom ; le commandant Breteau m’invite à son bal d’après-demain ; je rentre à 2h ¾.
Angers, mardi 28 février 1905
Je me lève fort tard, vers 9h ½ ; je fais quelques courses le matin. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur et Courtois, visite avec Maman et Philo à Mme du Rostu et escrime. Le soir, je vais au cours du P. de Mayol de Lupé sur « Le matériel liturgique ».
Mars 1905
Semaine du 1er au 6 mars 1905
Angers, mercredi 1er mars 1905
Le matin, M. Saint-Maur nous fait son cours à 8h, car il doit prendre le train de Nantes ; je fais ensuite quelques commissions. L’après-midi, je fais ma visite de digestion chez Mme Huault-Dupuy la jeune qui m’annonce que je serai invité chez sa belle-mère pour une soirée dansante qui a lieu demain soir et qui s’est décidée au dernier moment ; que d’invitations ! Je commence à en être assommé ; mais je ne pouvais cependant pas refuser. À 7h ½, je vais dîner chez le commandant et la vicomtesse de Chappdelaine ; dîner de 10 couverts ; les autres convives sont : la comtesse de Tolgouëth, le comte et la comtesse de Chappedelaine (c’est à cette dernière que je donne le bras), le lieutenant-colonel et la baronne de Sainte-Marie et la mère de cette dernière dont j’ai oublié le nom et le lieutenant du Couëdic, du 25e dragons ; dîner très fin. Je me retire après le thé à 11 heures et je vais au bal du commandant Breteau, les Sainte-Marie y vont aussi. C’est un bal superbe, avec cotillon ; on danse jusqu’à 3 heures. Je danse avec Madeleine de Padirac six ou sept fois, avec Mlles Breteau, de Grainville, Doyen et avec Mme de Villelume ; malheureusement, étant arrivé si tard, je n’ai pas eu de danseuse de cotillon, mais Madeleine de Padirac qui, avant d’accepter un danseur, m’avait attendu jusqu’à 11 heures, me dédommage car je la fais danser aussi souvent que son danseur qui est Jacques des Loges. On s’en va à 3 heures et je ramène jusque chez eux les Padirac dans ma voiture. Il y a eu aussi une comédie : Le mariage au téléphone, jouée par deux officiers, MM. de Macignac et Perrodon.
Angers, jeudi 2 mars 1905
Le matin, je me lève à 9h ½, je reçois pour ce soir l’invitation des Huault-Dupuy. L’après-midi, je fais quelques visites : Mme de Villelume qui ne reçoit pas et Mme de La Villebiot que je rencontre ; à 5 heures, Conférence Freppel ; on y note les statuts définitifs de la conférence qui s’affilie à La Voie. À cette réunion de la Conférence Freppel, le silloniste qui avait professé jeudi dernier de si étranges opinions a eu honte, sans doute, et s’est rétracté très simplement. Mais il n’en reste pas moins que ses théories sont celles de beaucoup de membres du Sillon et même de quelques abbés démocrates. Après dîner à 9h ¼, je vais à la soirée dansante des Huault-Dupuy ; ce n’est pas, à beaucoup près, la même société que dans les autres soirées où je suis allé jusqu’à présent et il y a une foule de gens que je ne connais pas. Je danse avec Mlles Mongazon, Fourmont, de Chemeiller, Doyen, et avec Mme du Guerny ; pour le cotillon, j’invite Mlle Thérèse Mongazon. Tout est fini à 1h ¼.
Angers, vendredi 3 mars 1905
Le matin, je me réveille avec un assez fort mal de gorge qui dure toute la journée ; néanmoins je vais à la messe de 9h à Notre-Dame et, à 10h, je prends ma leçon de chant. L’après-midi, je fais quelques commissions, je vais chez le coiffeur Maegerlin me commander une perruque Louis XV pour le bal costumé de lundi chez Mme de La Villebiot ; je me prive de la conférence de M. Baugas le soir à l’Université à cause de mon rhume. Je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner, dans mon journal d’hier, le succès de l’examen oral de Maman qui a été reçue infirmière de la Croix-Rouge française ; elle l’a bien mérité par son travail persévérant depuis le mois de novembre, et il nous fait à tous grand plaisir.
Angers, samedi 4 mars 1905
Je ne sors pas de la maison à cause de mon mal de gorge qui n’est pas passé cette nuit ; je suis obligé d’envoyer mes excuses à Mme Bordeaux-Montrieux qui m’avait invité à son bal de ce soir. Vers le soir, mon mal de gorge baisse, mais j’ai un rhume de cerveau.
Angers, dimanche 5 mars 1905
Je vais à la grand’messe Saint-Joseph. L’après-midi, je ne sors que pour aller, avec Marie-Thérèse, au salut à l’Adoration. Papa, sur une dépêche de notre cousin de Guardia de Règnes avec qui il montre une affaire dans laquelle il place quelques milliers de francs, se décide à partir demain matin pour Paris. Le soir, bal chez Mme de Moulins ; c’était Maman qui devait y accompagner Philomène, car c’est un bal blanc (où ne sont invités que jeunes gens et jeunes filles), mais Maman étant très enrhumée s’excuse dans l’après-midi et Madame de Moulins qui veut avoir Philomène, écrit un petit mot pour prier Marie-Thérèse de remplacer Maman et d’accompagner Philomène ; nous y allons donc tous les trois et Philomène fait « son entrée dans le monde » ; je danse avec Mlles de Moulins, de La Brunière, de Geoffre, de La Masselière, Fourmond, de Beauchamp, de Chemeiller, de Jourdan etc. ; pour le cotillon, j’ai Mlle Françoise de Chemeiller ; ce soir, c’est la fleur du panier, il n’y a que du select. Tout est fini à 2 heures.
Semaine du 6 au 12 mars 1905
Angers, lundi 6 mars 1905
Je fais quelques courses et commissions le matin. L’après-midi, je fais deux visites : Mmes Bordeaux-Montrieux et la vicomtesse de Chappedelaine, la première par carte. À 10h du soir, je vais chez le coiffeur Maegerlin me faire mettre une perruque Louis XV avec visages poudrés à frimas ; je porte aussi un jabot Louis XV et de la dentelle aux manches de mon habit ; je vais, ainsi costumé, au bal de Mme Geoffroy de La Villebiot. Composition des plus sélectes. Presque tout le monde est déguisé et c’est le Louis XV qui domine, le maître de la maison est mis comme moi, c’est parfait. Je danse avec Mlles de La Selle, de Chemeiller, de Kergors, de La Masselière et avec Mmes de La Villebiot, la princesse de Broglie (qui est ici pour quelques semaines) et de Monne. Pour le cotillon, n’ayant pas pris la précaution de retenir une danseuse les jours précédents, je suis forcé de m’en passer ; c’est dommage car les accessoires sont fort beaux ; je danse néanmoins un peu. Tout est fini à 3 heures. Des officiers de dragons qui étaient là reçoivent tout à coup l’ordre de se tenir prêts à partir avec 2 escadrons pour Nantes où une grève vient d’éclater et dont une partie de la garnison est aux grèves de Brest ; ces messieurs quittent le bal, vont se mettre en tenue de campagne, et reviennent danser le cotillon, attendant l’ordre de partir ; c’est bien le cas de dire qu’ils dansent sur un volcan ! Du reste, ne peut-on pas le dire de toute la société d’Angers cette année en ce moment où le projet de séparation de l’Église et de l’État va venir en discussion ? Ce carnaval est peut-être le dernier que nous passons gaiement, de longtemps du moins.
Angers, mardi 7 mars 1905 (mardi gras)
Le matin, je me promène avec Marie-Thérèse. L’après-midi, ayant appris que beaucoup de personnes de la société sont allées consulter une cartomancienne et en ont reçu, disent-elles, des réponses exactes, j’ai eu la curiosité d’en faire autant ; sans grande confiance d’ailleurs, j’y suis allé aussi ; seulement, j’ai voulu en consulter deux pour voir si leurs réponses concorderaient. Je suis allé hier chez une certaine dame Laur rue Chèvre et aujourd’hui chez une certaine dame Léa rue Toussaint. Leurs réponses et leurs prédictions, chose curieuse, concordent sur beaucoup de points. Je consigne ici leurs prédictions afin de les retrouver dans quelques mois ou dans quelques années, et de voir si elles se sont réalisées. Voici les prédictions de Mme Laur : en commençant, elle m’a dit de lui poser, par la pensée, une question ; j’ai pensé à une certaine jeune fille et j’ai posé, toujours en pensée, cette question : l’épouserai-je ? Voici les réponses, du moins le résumé : Vous n’épouserez pas la jeune fille à laquelle vous pensez, un jeune homme brun voudra l’épouser mais n’y réussira pas non plus ; vous lutterez à cause d’elle, avec vos parents ; vous quitterez la ville et vous entretiendrez de loin des rapports par écrit avec elle pendant quelque temps puis elle vous trahira. Plus tard, vous serez content de ne pas l’avoir épousée. Vous épouserez une étrangère, vous serez heureux en ménage. Vous recevrez bientôt une lettre de quelqu’un qui s’intéresse à nous et, à la suite de cette lettre, il se produira pour vous un changement de situation qui constituera une élévation, dans lequel un homme qui dépend du gouvernement jouera un rôle. Vous quitterez Angers. Vous serez peiné de ce changement de ville à cause de la jeune fille à laquelle vous pensez, vous aurez des démêlés, des discussions avec quelqu’un qui a autorité sur vous (ce pourrait être notre père), votre mère en pleurera. Vous triompherez dans un but que vous poursuivez, grande victoire. Vous avez vos deux parents. Votre père est en voyage pour une question d’intérêt qu’il laissera derrière lui[28], il rentrera bientôt ; votre mère aura des contrariétés à propos de cette affaire. Votre famille aura à débattre des questions d’intérêt à propos de la mort d’une femme. Votre famille aura à soutenir un procès que lui fera un homme, elle le gagnera. Un homme de robe (magistrat, avocat ou ecclésiastique) s’occupera de vous pour votre situation.
Après toutes ces réponses, je lui ai posé, toujours en pensée, cette question : la république sera-t-elle renversée et remplacée par la Monarchie dans 3 ans ? Elle m’a répondu : la chose à laquelle vous pensez se réalisera 3 mois après la date que vous avez pensée.
Tout ceci est d’hier. Pour contrôler, je suis allé aujourd’hui chez une autre cartomancienne Mme Léa, et voici ses réponses ; sur beaucoup de points, elles concordent avec celles de Mme Gouin ; j’ai souligné, dans les deux réponses, les points communs.
Réponses de Mme Léa (j’ai posé en commençant, et par la pensée, la même question qu’hier : épouserai-je telle jeune fille, la même qu’hier) : Vous réussirez après d’une femme blonde ou châtain, vous pourrez l’épouser, vous serez heureux en ménage. Vous changerez bientôt de situation avantageusement pour vous. Vous aurez beaucoup de fortune. Vous vous marierez bientôt. Vous ferez un long voyage. Vous recevrez une lettre par à la suite de laquelle vous réfléchirez sur votre avenir, vous éprouverez des déceptions. Un homme de robe s’intéresse à vous et participera à ce changement de situation avantageux pour vous. Un homme de votre famille mourra et cela amènera le veuvage d’une jeune femme. Un jeune homme vous en veut et cherchera à vous nuire sans y réussir. On vous dira dans une réunion des médisances sur une femme, n’y croyez pas. Votre famille sera engagée dans un procès qu’elle gagnera. Vous aurez des démêlés, d’assez vives discussions avec votre père au sujet de votre avenir. Vous serez étonné d’apprendre la grossesse d’une femme. Un de vos amis sera emprisonné pour raisons politiques. Un de vos amis militaires commettra une faute et s’éloignera pendant quelques jours ce qui nous ennuiera un peu.
Comme on voit, bien des points communs existent dans les deux prédictions, et même d’une façon très précise ; par exemple le procès, les discussions avec mon père, le changement de situation avantageux, l’homme de robe qui s’intéresse à moi, la lettre que je dois recevoir. Mais Mme Léa ne s’est pas expliquée clairement sur le point de savoir si j’épouserai Mlle de X…, elle s’est contentée de me dire que je réussirai en amour, et que j’épouserai une jeune fille blonde ou châtain ; Mlle de X.. à laquelle j’ai pensé les deux jours est brune, donc il semble assez bien que la réponse de Mme Léa concorde avec celle de Mme Laur et que je ne l’épouserai pas, mais elle a été moins catégorique que Mme Laur.
Voilà donc consignées ici les réponses et prédictions de deux jeux de cartes ; il ne convient pas d’y attacher grande importance ; mais je les ai reproduites afin de voir, plus tard, si elles se sont réalisées, ce n’est qui, d’ailleurs, pourrait fort bien être un pur effet du hasard.
Dans l’après-midi, visite à Mme Breteau, puis je vais au salut à l’Adoration. Les rues sont envahies par une foule de masques et de badauds. Le soir, je suis enchanté de pouvoir me coucher de bonne heure.
Angers, mercredi 8 mars 1905 (mercredi des cendres)
Je vais recevoir les Cendres à la messe de 9 heures à Notre-Dame. Puis je me mets à faire les statistiques pour Saint-Vincent-de-Paul. À 2h, Papa arrive de Paris, sans avoir voulu (pour des raisons très sérieuses) l’affaire pour laquelle il s’est déplacé ; ne serait-ce pas ce que Mme Laur avait voulu dire : « il laissera cette question d’intérêt derrière lui » ? Ce qui est certain, c’est que Maman en est assez contrariée. Dans l’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire ma visite de digestion à Mme de Moulins, puis seul, celle à Mme Huault-Dupuy. À 5h ½, cours de religion.
Angers, jeudi 9 mars 1905
Le matin, je continue les statistiques et je fais plusieurs courses pour les œuvres ; je vais à Saint-Jacques etc. ; la statistique des conférences St Vincent de Paul, l’envoi des programmes du congrès du 2 avril et le rapport que je dois faire pour dimanche m’occupent beaucoup. L’après-midi, visites à Mmes de Padirac, de La Villebiot et la comtesse de Chappedelaine, je les rencontre toutes trois ; à 5h, Conférence Freppel sur les idées politiques de Renan.
Angers, vendredi 10 mars 1905
Je vais à la messe de 7h à Notre-Dame, puis à ma leçon de chant. Je suis occupé une bonne partie de la journée à faire des adresses pour l’envoi de 400 programmes. À midi, Maman reçoit une lettre de Tante Delestrac lui annonçant les fiançailles de Geneviève ; ma charmante cousine est fiancée à un jeune industriel de 24 ans M. Louis Bergeron, propriétaire d’une manufacture d’armes à Saint-Étienne ; garçon, parait-il, très sérieux et religieux, beaucoup de fortune, et mariage d’inclination.
On ne fait plus se faire aucune illusion sur l’issue de la colossale rencontre qui a mis aux prises pendant douze jours Russes et Japonais autour de Moukden. Cette bataille formidable, peut-être la plus formidable des temps modernes puisqu’elle a mis aux prises 800.000 hommes, 3000 bouches à feu sur un front de 120 kilomètres pendant douze jours, est une terrible défaite pour les Russes qui, malgré une défense héroïque et tenace sur les positions qu’ils fortifiaient depuis quatre mois ont dû céder devant l’offensive japonaise. Moukden, la ville sainte des Mandchous, la capitale de cette Mandchourie à la possession de laquelle les Russes ont tout tenu, est prise ou va l’être, et l’armée de Kouropatkine, bien affaiblie, se retire sur Tié-Ling. Les deux armées ont énormément souffert ; une dépêche de Tokio datée d’hier avouait 50.000 morts du côté japonais ; s’il y en a autant du côté russe, la bataille de Moukden est une des plus sanglantes rencontres que l’Histoire ait enregistrées. Jusqu’à présent, aucun échec des Russes n’avait pu ébranler ma confiance ; mais j’avoue que je commence à être très inquiet sur l’issue de la guerre. De plus en plus, je crois que le nœud de la question c’est la possession de la mer ; si les Japonais ont pu se ravitailler à volonté, recevoir autant de renforts qu’ils en ont eu besoin, c’est parce qu’ils sont les maîtres de la mer depuis qu’ils ont anéanti l’escadre de Port-Arthur. Si les Russes envoient en Extrême-Orient une escadre suffisante pour battre la flotte japonaise et les rendre maîtres de la mer, l’armée japonaise qui ne pourra plus se ravitailler ni recevoir de renforts, sera destinée à s’affaiblir et à être battue à la longue. Le tout est de savoir si l’escadre que la Russie envoie avec quelle lenteur et quelles hésitations ! dans les mers de Chine, sera assez forte pour battre la flotte japonaise ? Ah ! Si nos amis pouvaient disposer de la flotte que le traité de Paris retient prisonnière dans la Mer Noire ! Vraiment, je trouve que la France devrait prendre l’initiative de dégager la Russie des obligations de ce traité, ce serait le cas de mettre à profit les bonnes dispositions que l’Angleterre, assure Delcassé, nourrit pour nous ! Il y a à cela un intérêt, pas seulement russe, mais européen ; je trouve que l’Europe ne peut pas assister impassible à la défaite d’une grande nation européenne par des Jaunes ; cette défaite définitive serait un coup terrible pour le prestige de la race blanche et de la civilisation chrétienne dans toute l’Asie !
Ce soir, nous allons tous à l’Université pour la conférence que fait Papa sur : « Un poète catalan, Jacinto Verdaguer ». Il a choisi ce sujet parce qu’il y a été poussé par plusieurs de nos amis du Roussillon, M. Vassal notamment, désireux de faire connaitre aux Angevins l’intéressante figure de ce prêtre-poète qui, mort il y a moins de 3 ans, est considéré, dans les pays de langue catalane, comme un poète de génie. La conférence de Bazin, très étudiée, très littéraire, a je crois, un certain succès auprès du public plus nombreux qu’à la plupart des conférences de cette année.
Jacint Verdaguer (1845-1902), prêtre et poète catalan – Wikipédia
Angers, samedi 11 mars 1905
Je suis occupé, une partie de la journée, par les statistiques de la Société Saint-Vincent-de- Paul. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 5h, escrime. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Les nouvelles que les journaux de ce matin publient sur la guerre dépassent en horreur tout ce qu’on aurait pu imaginer de pire. Certaines dépêches disent que l’armée russe est cernée et qu’une grande partie a capitulé, qu’elle a fait des pertes énormes pendant les douze jours de bataille et surtout le dernier jour etc. ; ce qu’il y a de plus inquiétant, c’est que ce sont des télégrammes venant de Saint-Pétersbourg qui disent cela. Si ces dépêches n’exagèrent pas ce n’est pas une défaite que les Russes ont subie, c’est un désastre tel qu’il leur sera très difficile de continuer la guerre.
Angers, dimanche 12 mars 1905
Avec Papa, j’assiste à 9h ½ à la messe célébrée par le P. Van den Bruhl (prédication du carême à la Cathédrale) dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié à l’intention des membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; le reste de la matinée, je suis occupé à préparer le rapport que je dois lire à l’Assemblée générale de ce soir au nom du conseil particulier.
Les dépêches de Mandchourie sont un peu moins pessimistes qu’hier : Moukden a été pris et occupé par les Japonais, d’énormes approvisionnements en vivres, munitions et armes ont été pris aux Russes par les Japonais, et les Russes ont eu 50.000 morts et 80.000 blessés dit-on ; mais le reste de l’armée a échappé à l’étreinte japonaise et se retire sur Tié-Ling où elle pourra se retrancher et attendre les renforts ; il est bien difficile de connaître la vraie version ; ce qui parait malheureusement hors de doute, c’est que les Russes ont essuyé une grande défaite, ont perdu un nombre énorme d’hommes, d’immenses approvisionnements et une grande partie de leur artillerie. L’après-midi, je rédige mon rapport, je vais à la cathédrale entendre le premier sermon du P. Van den Bruhl qui est remarquable. Les Padirac (Madeleine et sa mère) viennent de 5h ½ à 7h. Après dîner, je vais avec Papa à l’Assemblée générale où je lis mon rapport sur les statistiques. Après l’Assemblée, M. Frogé m’invite à dîner pour le 1 avril avec M. Calon, président général de toutes les conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui présidera le lendemain notre congrès régional.
Semaine du 13 au 19 mars 1905
Angers, lundi 13 mars 1905
Il paraît certain aujourd’hui que, outre les pertes énormes en hommes, armes, matériel et approvisionnements, les Russes ont perdu 40.000 hommes environ faits prisonniers par les japonais ; quant à ce qui reste de l’armée russe, il est poursuivi par les Japonais, et Dieu veuille qu’il réussisse à leur échapper !
Dans l’après-midi, j’assiste aux Quinconces à une conférence du docteur Quintard sur « L’influence du moral sur le physique ». Le matin, je vais voir La Morinière vers 11 heures ; je lui propose que nous organisions une conférence de l’Action française, l’idée lui sourit, il y réfléchira. Ce soir à 5h ½, je vais aux Internats chez Damas (O.T.). Après diner, Conférence Saint-Louis, travail de Michel Henry sur « Talleyrand évêque d’Autun et négociateur du Concordat ».
Angers, mardi 14 mars 1905
Cours de M. Saint-Maur et de M. Courtois dans l’après-midi. Ensuite, salle d’armes. Le soir, congrégation.
Angers, mercredi 15 mars 1905
Marie-Thérèse, qui devait partir aujourd’hui, reste jusqu’à demain à cause du temps qui est détestable. Dans l’après-midi, je vais chez M. Frogé au sujet de l’assemblée régionale du 2 avril. Ensuite, je vais chez Lucas. A 5h ½, cours de religion du P. Corbillé.
Angers, jeudi 16 mars 1905
Angers, jeudi 16 mars. – Ce matin, je vais accompagner à la gare Marie-Thérèse qui repart pour Sainte-Croix après un séjour de deux mois parmi nous ; la séparation est pénible, mais il fallait bien qu’elle rejoignît son mari. L’après-midi, cours de Monsieur Saint-Maur. À 5h, Conférence Freppel ; on y parle de la décentralisation ; je crois (et la plupart des membres de la conférence sont de mon avis) que, sous le régime actuel et sous tout régime issu de l’élection, la décentralisation est impossible et dangereuse ; et la nécessité de la décentralisation est une raison de plus, pour moi, de rétablir la monarchie traditionnelle et héréditaire. Nous apprenons par les journaux la mort à Labarthe-de-Neste du père de l’abbé Latour décédé à l’âge de 97 ans !
Angers, vendredi 17 mars 1905
Ce matin, je suis à 9h à la messe à Notre-Dame, et à 10h à ma leçon de chant. L’après-midi, cours de MM. Courtois et Gavouyère, et salle d’armes.
Angers, samedi 18 mars 1905
L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, je vais voir Dupré que je décide à s’affilier à l’Action française, il me donne son adhésion. Je vois Perrin et La Morinière qui me disent que si M. de Montesquiou accepte de venir faire une conférence le 9 avril, c’est parfait ; il s’agit maintenant de trouver un président ; La Morinière dit qu’il proposera la présidence de la réunion à son oncle De Blois, sénateur du Maine-et-Loire. À 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 19 mars 1905
Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais demander un renseignement à M. Allard, je vois aussi M. Schleiter. Ensuite, je vais à vêpres à la cathédrale où j’entends le sermon du P. Van den Bruhl. Je vais m’informer ensuite du prix de location de la salle des Variétés Angevines (Grand Hôtel) pour la conférence de M. de Montesquiou. À 7 heures, nous avons à dîner M. Saint-Maur et Jean Gavouyère.
Semaine du 20 au 26 mars 1905
Angers, lundi 20 mars 1905
Le matin, je vais voir La Morinière, j’apprends par lui que M. de Blois accepte de présider notre réunion de l’Action française, sous réserve cependant de l’approbation du comité royaliste et du représentant du duc d’Orléans dans le département, M. de La Bourdonnaye ; ceci ne nous inquiète pas, car nous sommes sûrs de l’approbation de M. de La Bourdonnaye. L’après-midi, je vais voir Lucas et Dupré (O.T.), je rencontre de nouveau La Morinière, je vais au Grand Hôtel louer la salle des fêtes pour la conférence de M. de Montesquiou. Après diner à 8h ½, nous assistons à une conférence de M. de Valence au nom du comité des Œuvres de mer dans la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville ; la réunion est présidée par M. de Blois et par l’amiral de La Jaille, député de la Loire-Inférieure ; nous sommes à côté des Padirac ; du reste il y a beaucoup de monde. Une lettre de Mme de Llamby nous raconte que l’entrevue qui a eu lieu le 15 mars à Perpignan entre sa fille Louise et M. Maurice de La Bardonnie, cousin germain de Max, (entrevue combinée par Maman qui a eu l’idée de ce mariage et qui, avec Marie-Thérèse, a conduit toutes les négociations) a été suivie, presque immédiatement, de la demande officielle de la main de Louise pour son fils par M. de La Bardonnie père (frère de Mme de Saint-Cyr) qui avait accompagné son fils à Perpignan, et des fiançailles des deux jeunes gens. Voilà un mariage qui est bien l’œuvre de Maman et de Marie-Thérèse et qui est fort bien assorti. Bien entendu, nous nous en sommes tous réjouis.
C’est aujourd’hui – date mémorable – que commence, à la Chambre, la discussion du projet de loi séparant les Églises de l’État. Cette loi, dont sortira la guerre religieuse, quoiqu’en dise le ministère hypocrite que préside M. Rouvier et le rapporteur Briand, est l’aboutissement de 35 années de république, c’est l’acte décisif de guerre à la religion traditionnelle de la France, rêvé par le parti républicain, soigneusement préparé par la Maçonnerie ; Dieu veuille que les malheurs que je prévois ne se réalisent pas ! Je n’ai, certes, pas peur pour l’Église qui est immortelle, mais je frémis à la pensée de la crise redoutable, de la persécution terrible dans laquelle va entrer l’Église de France et qui ne pourra que porter un coup terrible à notre pauvre patrie déjà si affaiblie par les principes révolutionnaires et par 35 années de république ! Mon espoir est dans la fermeté de Pie X qui saura, l’heure venue, donner aux Catholiques français les directions nécessaires, et les royalistes seront les premiers à les suivre. Qui sait, peut-être le bien sortira-t-il de l’excès du mal ? Et l’Église de France sortira-t-elle plus forte de cette crise redoutable ? C’est le secret de Dieu. L’après-midi, je vais avec Dupré chez Lucas (Dupré O.T. rec. ec.). Le soir, je vais au sermon à la cathédrale.
Angers, mercredi 22 mars 1905
L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Nous nous décidons à tenir après-demain une réunion plénière de tous les membres de la Ligue d’Action française d’Angers pour la constituer en section et pour préparer la conférence du 8 avril. A 5 h ½, cours de religion du P. Corbillé.
Angers, jeudi 23 mars 1905
L’après-midi, je porte quelques convocations pour la réunion de demain soir ; à 5h, Conférence Freppel. A 7h ½, je dîne chez le comte et la comtesse de Chappedelaine ; les autres invités sont : commandant et vicomtesse de Chappedelaine, commandant et Madame de Lagrange, commandant et Mme Breteau, comtesse de Tolghouët, lieutenant du Couëdic et M. de Chappedelaine, neveu du consul et du commandant. On se retire à 11h après le thé.
Angers, vendredi 24 mars 1905
Je souffre un peu de l’estomac une partie de la matinée ; j’ai des tourments de tête ; peut-être ai-je mangé hier soir quelque chose qui m’a fait mal ? Cela ne m’empêche, d’ailleurs, pas de prendre ma leçon de chant et de faire diverses commissions. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. A 5h ¼, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, réunion à la salle Vallage des membres angevins de la Ligue d’Action française ; on élit comme président de la section M. François de Villoutreys[30] et comme secrétaire M. Félix Martin, on s’occupe de la préparation de la conférence Montesquiou, nous allons inviter le plus de monde possible parmi les conseillers généraux et d’arrondissement, les députés et les sénateurs, et d’abord toutes les notabilités du monde conservateur et catholique ; nous faisons imprimer 5000 cartes d’invitation. Enfin, voilà la section angevine de la Ligue d’Action française fondée ; je puis me rendre le témoignage d’y avoir participé pour une bonne part, j’ai recruté, jusqu’à présent, 8 adhérents dont le président Villoutreys, et j’ai été le second, en Maine-et-Loire, à envoyer mon adhésion à la Ligue. Il faut bien préparer l’avenir et, puisque tout croule autour de nous, songer à reconstruire sur les fondations solides de la tradition nationale la maison de la Patrie que la Révolution achève de démolir ; l’Action française s’y emploie activement, et avec succès ; elle est certainement l’effort le plus considérable qui ait été fait depuis longtemps par la cause royaliste. De plus, elle ne reste pas dans un vague voulu comme « la Patrie française » qu’on oublie de plus en plus et « l’Action libérale populaire » qui se confine sur le terrain électoral et qui, par suite, est obligée de soutenir des candidats que les Catholiques auraient combattus autrefois avec énergie et qui, une fois élus, s’empressent parfois d’oublier leurs promesses. L’Action française a un programme des plus nets : « la restauration de la Monarchie française par tous les moyens », c’est-à-dire surtout par les moyens à poigne. Elle tend à constituer cette minorité énergique et consciente, cette « brigade de fer » dont parlent sans cesse les orateurs royalistes, et qui, un beau jour (ou une belle nuit) coupera le cou à Marianne. Je crois que seul l’emploi des moyens violents nous tirera d’affaire et nous installera au pouvoir ; voilà pourquoi j’ai fait tant de propagande pour l’Action française.
Angers, samedi 25 mars 1905
Le matin, je vais à la messe à l’Université croyant qu’il y a une messe de congrégation, mais il n’y en a pas, elle a été avancée d’un jour sans que j’en sache rien ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à la chapelle de la rue Rabelais. L’après-midi, je fais différentes commissions et je suis le cours de M. Courtois. À 7 heures, je vais dîner chez Mme de La Villebiot ; c’est un dîner de jeunes gens, d’amis de René ; les autres invités sont Jean de Jourdan et De La Chevrelière ; je me retire de bonne heure (9h ½) et je vais aux bureaux du Maine-et-Loire où nous nous réunissons, un certain nombre, pour faire les adresses des convocations pour la conférence Montesquiou ; j’y reste jusqu’à minuit. J’y apprends que M. de Blois ne pourra pas nous présider, le comité officiel royaliste ne le lui permettant pas. Pourquoi ? Mystère. Ces vieux membres du comité, qui n’organisent jamais aucune manifestation royaliste, sont-ils jaloux de voir des jeunes gens leur damner le pion, ou bien ont-ils peur, étant la plupart députés, sénateurs, conseillers généraux ou d’arrondissement, de n’être pas réélus s’ils se montrent trop carrément sous leur vrai jour ? Je ne sais, mais je suis tenté de croire qu’ils ne sont pas fâchés de nous laisser aller de l’avant, de nous pousser au besoin, à condition de ne pas se compromettre. Enfin nous verrons ce qui adviendra.
Angers, dimanche 26 mars 1905
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous allons tous au concert populaire du Cirque qui est le dernier de la saison ; programme superbe ; on y applaudit notamment avec frénésie un pianiste hors ligne M. Cortot. Ensuite, je vais au salut à l’Adoration.
Alfred Cortot (1877-1962), pianiste français – Wikipédia
Semaine du 27 au 31 mars 1905
Angers, lundi 27 mars 1905
Le grand événement d’aujourd’hui c’est l’apparition d’un manifeste de Mgr le duc d’Orléans ; il est adressé au président des comités royalistes et a été lu hier par M. Paul Bézine aux présidents de plusieurs comités royalistes départementaux réunis à Paris. Mais il s’adresse à toute la France, et sera accueilli par les royalistes avec joie et respect, par tous les bons Français avec déférence. Tous ne peuvent manquer d’être frappés de la netteté avec laquelle le descendant des rois qui firent la France indique le vice constitutionnel du régime qui la tue et les remèdes que la Monarchie apportera aux maux causés par la république.
Coupure de presse du manifeste du duc d’Orléans collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 27 mars 1905
Ce manifeste arrive à un moment très bien choisi : L’opposition nationaliste, qui avait semblé un moment dangereuse pour le régime juif et maçonnique, a perdu sa force et la confiance des patriotes par sa reculade devant le ministère Rouvier ; ceux des Catholiques qui s’obstinent à s’appeler « libéraux » et à marcher au combat le visage masqué, ont accueilli, eux aussi, avec une confiance quelque peu naïve le ministère Rouvier qui les roule, et se trouvent maintenant dans une posture ridicule. Seuls les hommes de droite, qui pensent que les maux dont souffre la France ne viennent pas de tel ou tel ministère mais du régime républicain issu de la Révolution, ne se sont pas laissés prendre aux pièges de Rouvier, et peuvent dire à la Nation, le front haut : « nous ne sommes pas responsables des trahisons, des persécutions de ce ministère, car nous lui avons refusé notre confiance sachant qu’il n’est pas maître de ne pas nous combattre ». La parole royale ne pouvait donc venir plus opportunément ; je crois qu’elle est appelée à un grand retentissement. Tous les journaux du matin la publient, la plupart (les journaux conservateurs) avec des louanges ; L’Autorité, en particulier, l’accueille avec joie, et c’est significatif. Voyons quelle va être l’attitude des journaux ralliés. Dans l’après-midi, cours de M. Saint-Maur.
Angers, mardi 28 mars 1905
Tous les journaux s’occupent du manifeste du duc d’Orléans. La Vérité française, La Gazette de France, Le Soleil, L’Autorité, Le Gaulois, pour ne compter que les journaux de Paris, l’accueillent comme la parole libératrice, celle qui indique à l’opposition sa vraie voie si elle veut vaincre ; L’Autorité, notamment, qui n’est plus bonapartiste comme autrefois, mais solutionniste, s’écrie que, à l’exemple de son fondateur Paul de Cassagnac, elle est prête à accepter le premier homme qui nous délivrera du régime actuel, voilà pourquoi la parole royale lui cause tant de joie. Parmi les autres journaux conservateurs ou nationalistes, La Libre Parole le publie sans commentaire, mais le sens de l’article de Drumont répond à merveille aux idées exposées dans le manifeste.
C’est l’attitude des deux journaux catholiques ralliés, La Croix et L’Univers, qui est curieuse à observer ; La Croix, qui n’a pas de mots trop flatteurs pour les républicains progressistes ou même dissidents du Bloc quand, par hasard, ces hommes qui ont tant combattu la religion, la défendent pour une fois avec plus ou moins de vigueur uniquement au nom de la liberté, publie sans aucun commentaire, et seulement en seconde page, le manifeste du chef de la Maison de France, elle ne trouve pas un mot d’approbation aux paroles si chrétiennes de ce manifeste sur les rapports de l’Église et de l’État, voilà l’impartialité de ces ralliés ! Quant à L’Univers, les 5 lignes dont il fait suivre la publication, en seconde page aussi, du manifeste sont tellement niaises et grotesques qu’il aurait mieux valu, certes, ne rien mettre du tout. Il constate que, sauf le retour à la Monarchie, le programme du duc d’Orléans est celui de tous les libéraux (!!!). Oh là, nos chers libéraux, expliquez-vous et dites-moi, je vous prie, par quels moyens, en dehors de la restauration de la Monarchie, vous pourrez assurer l’exécution de ce programme ? Que vous le vouliez ou non, votre république, non celle que vous bâtirez dans les nuées, mais celle qui existe, que nous voyons, est la négation même de ce programme ; vous feriez mieux de le reconnaître et de scander avec nous que votre expérience, votre « essai loyal » de la république a abouti à un désastre et qu’il est temps d’essayer d’autre chose et de revenir au milieu de vos anciens compagnons de lutte, batailler pour Dieu et pour le Roi, au lieu de continuer à pactiser avec l’ennemi et à être pour lui un objet de mépris, et pour nous un sujet de honte. Parmi les journaux républicains, les uns raillent sans discuter, les autres, Le Temps par exemple, font des réflexions genre Univers que Le Gaulois n’a pas de peine à réduire en poussière.
Dans l’après-midi, cours de M. Courtois. Le soir, nous sommes 8 à nous réunir au Maine-et-Loire pour la préparation des invitations à la conférence Montesquiou. Nous y restons jusqu’à minuit.
Angers, mercredi 29 mars 1905
Je ne lève assez tard. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur ; ensuite, je vais faire deux visites : Mme Robiou du Pont et Mme de La Villebiot ; à 5 h ½ cours du P. Corbillé. On publie aujourd’hui une importante lettre adressée par les cardinaux français à M. Loubet pour protester contre le projet de loi de séparation ; la lettre est énergique et laisse entendre que les Catholiques n’accepteront pas le joug qu’on veut leur imposer ; très bien. On continue à parler beaucoup de la lettre du duc d’Orléans ; elle a produit beaucoup d’effet décidément.
Angers, jeudi 30 mars 1905
Je m’occupe d’un rapport que je dois lire lundi ou dimanche à une des séances de l’Assemblée régionale de Saint-Vincent-de-Paul, il sera assez long. Je fais aussi un grand nombre de lettres qu’on doit adresser à des personnages marquants : sénateurs, députés, conseillers généraux, pour les inviter à la conférence Montesquiou. Je vais faire ma visite de digestion à la comtesse de Chappedelaine. Le soir, au Maine-et-Loire, nous faisons encore un grand nombre d’adresses jusqu’à près de onze heures.
Angers, vendredi 31 mars 1905
Le matin, je vais à la messe de 7h à Notre-Dame, et à ma leçon de chant. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. Le soir, dans les bureaux du Maine-et-Loire, réunion de la section de la Ligue d’Action française ; présidence de M. de Villoutreys ; nous lisons un article du Patriote de l’Ouest qui nous attaque et nous décidons de ne pas lui répondre, on verra après la conférence. Plusieurs nouveaux membres se sont fait inscrire. Nous savons pourquoi M. de Blois ne nous présidera pas ; le comité officiel royaliste, présidé par M. de La Bourdonnaye, ne le lui a pas interdit mais M. de La Bourdonnaye s’est montré un peu froissé de ce que M. de Blois ne l’ait pas consulté, et, alors, par déférence, M. de Blois a renoncé à présider la réunion de samedi prochain ; nous serons présidés par M. Roger Lambelin que M. de Blois lui-même nous a trouvé. Nous sommes, d’ailleurs, en dépit de ce petit malentendu, parfaitement d’accord avec le comité royaliste officiel de Maine-et-Loire puisqu’il nous donne 100 francs pour notre conférence. On décide la création d’un comité de dames royalistes comme il s’en est fondé, depuis quelque temps, dans beaucoup de villes.
Avril 1905
Semaine du 1er au 2 avril 1905
Angers, samedi 1er avril 1905
Le matin vers 8h ¼ arrive l’oncle Xavier qui profite de ce qu’il vient accompagner Maurice à l’école de cavalerie de Saumur où il entre pour un an, pour venir nous voir ; il ne restera malheureusement que jusqu’à demain soir. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5h, je suis à la salle de la place Saint-Martin (bibliothèque des conférences) où les bureaux des conférences sont convoqués pour être présentés à M. Calon, président général des conférences Saint-Vincent-de-Paul du monde entier, venu à Angers pour présider l’Assemblée générale régionale qui aura lieu demain et où viendront des confrères de 8 diocèses y compris Angers. Après la présentation, je me promène un moment, puis je vais dîner chez M. Frogé qui a eu l’amabilité de m’inviter, en sa qualité de secrétaire général d’Angers, avec M. Calon, son secrétaire général tout pour la France le vicomte d’Hendecourt et quelques membres des conférences d’Angers, M. Jac, M. Sigot etc. Je rentre de bonne heure après dîner de façon à passer la soirée avec l’oncle Xavier.
Angers, dimanche 2 avril 1905
Aujourd’hui, je suis pris presque toute la journée par l’Assemblée régionale. A 7h ¼ du matin, messe de communion par Mgr Rumeau dans la chapelle de l’Évêché ; ensuite petit déjeuner pris chez Vullage. Puis première séance de travail 2 rue Saint-Aignan, de 9h à 10h ½ ; elle ne comporte pas de rapport écrit ; chaque président de conseil central est interrogé par M. Calon et parle un moment sur son conseil, échange de vues très intéressant. A 11h, messe annuelle des hommes d’œuvres à la cathédrale ; il y a là, comme l’année dernière, plusieurs milliers d’hommes ; je porte la bannière de Saint-Vincent-de-Paul dans le chœur. À midi, banquet de 200 couverts présidé par Monseigneur dans la salle synodale de l’Evêché ; toast de M. Calon à Pie X ; un grand nombre de confrères d’Angers y assistent ; on m’a mis à la table d’honneur, je ne sais trop pourquoi ! À 2h, dans l’ancienne église Saint-Martin, seconde réunion de travail présidée par Monseigneur ; on y entend plusieurs rapports écrits et un discours de Monseigneur. Elle se termine par une quête que je fais avec Dupré ; elle produit beaucoup. Après cette séance, je suis passablement satisfait de pouvoir rentrer à la maison ; je ne m’arrête pas à regarder passer la cavalcade ; nous causons jusqu’au soir avec l’oncle Xavier que j’ai dû négliger beaucoup ce matin. Le soir, les Lelong que l’oncle Xavier a beaucoup connus à Verdun, le général, surtout, viennent prendre le thé. L’oncle Xavier part à 10 h ¼ pour Paris.
Semaine du 3 au 9 avril 1905
Angers, lundi 3 avril 1905
L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Je passe une heure de l’après-midi à distribuer dans une foule de rues des invitations personnelles à la conférence Montesquiou ; nous sommes une foule d’étudiants ou de jeunes gens, membres de l’Action française, qui nous sommes distribués cette besogne peu amusante mais nécessaire. Le soir, Conférence Saint-Louis ; conférence de Labbé sur « Les droits du père de famille en matière d’enseignement » ; Hervé-Bazin, arrivé à 4 heures d’Arcachon, y assistait ; M. René Bazin, rentré de Paris depuis quelques jours, a repris ses fonctions de directeur.
Angers, mardi 4 avril 1905
Le matin, je distribue des invitations et je vais voir Hervé-Bazin. L’après-midi, cours de M. Courtois ; avant et après ce cours, je distribue des invitations.
Angers, mercredi 5 avril 1905
Le matin à 8 heures, cours extraordinaire de M. Gavouyère ; ensuite, je distribue quelques invitations. L’après-midi à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; ensuite, je porte des invitations, puis je vais au cours du P. Corbillé. Après dîner, au Maine-et-Loire, réunion de la section d’Action française ; M. Médiadec de Quinquis, de Nantes, qui est ici pour quelques jours, y assiste ; on prend différentes décisions.
On parle beaucoup depuis quelques jours, des paroles si hautaines, si dédaigneuses pour la France de Guillaume II à Tanger ; cet empereur affecte de ne pas prendre au sérieux l’accord franco-anglo-espagnol au sujet du Maroc, et le gouvernement, si arrogant naguère vis-à-vis du pape, plie l’échine maintenant devant le roi de Prusse ; que pourrait-il faire d’ailleurs, dans l’état de désorganisation où 10 ans de dreyfusisme et 4 ans de délation maçonnique ont mis l’Armée ? Et au moment où notre alliée sur terre la Russie ne nous serait d’aucun secours ? C’est tout de même dur pour notre patriotisme !
Angers, jeudi 6 avril 1905
Le matin, je porte encore quelques convocations et je vais voir mon camarade Segot qui est malade depuis 3 semaines ; visite des pauvres. L’après-midi, on distribue les dernières convocations, j’en fais porter par le domestique Joseph dans le quartier Saint-Serge. Je vais faire une visite de digestion à Mme Frogé. À 5 heures, Conférence Freppel ; intéressant travail de Lucas sur « La Tradition et le progrès » ; à l’encontre de ce qu’avait affirmé il y a quinze jours le silloniste Brusset, Lucas dit que le vrai progrès en France doit s’appuyer sur cet organe fondamental de notre patrie, la royauté ; c’est très vrai ! M. Mériadec de Quinquis assistait à la conférence. Le soir, je vais au sermon du P. Van den Bruhl à la cathédrale ; il prêche contre le divorce. On parle depuis quelques jours d’un complot qu’on aurait découvert contre la république ; jusqu’ici on n’a pas relevé beaucoup de preuves ; on ne peut dire encore s’il s’agit d’un vrai complot ou d’un coup monté par la police sur l’ordre du ministère pour consolider la situation de celui-ci en lui permettant de monter au Capitole ; dans tous les cas, s’il s’agit d’un vrai complot, ce n’est pas un complot royaliste, c’est, je crois, un complot bonapartiste. Nous voici donc dans l’ère des complots ; c’est par-là, ou je ne m’y connais pas, que la république périra et que la France sera sauvée !
Angers, vendredi 7 avril 1905
Il n’y a plus rien à faire aujourd’hui, toutes les invitations sont portées à leurs adresses ; La Morinière est attaqué dans Le Patriote de l’Ouest. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère. Le soir, réunion, au Maine et Loire, de la section angevine de la Ligue d’Action française, on y prend les dernières dispositions pour la conférence.
Angers, samedi 8 avril 1905
Ce matin, je fais diverses commissions ; je vais demander à M. Courtois de retarder un peu l’heure du cours de l’après-midi. L’après-midi, je vais chez Dupré, à la Belle Jardinière et au cours de M. Courtois. À 6h., je suis au Grand Hôtel, la boutonnière fleurie d’un œillet blanc ; M. de Montesquiou et M. de Roux sont arrivés ; M. Roger Lambelin, malheureusement, n’a pas pu venir ; c’est notre président M. de Villoutreys qui présidera la réunion. À 6 h. ½, nous sommes dans une des salles à manger de l’hôtel ; nous sommes une quarantaine. Les commissaires (une vingtaine) se distribuent les rôles dans la salle des fêtes ; je fais entrer et placer beaucoup de monde ; d’autres commissaires distribuent le récent manifeste du duc d’Orléans et le Manuel du royaliste de M. Bacconier à toutes les personnes qui entrent. Il arrive environ 900 à 1000 personnes, la salle est archicomble, les tribunes aussi, et pas mal de personnes sont obligées de se tenir debout au fond ou dans le vestibule ; c’est un beau succès. A 9h moins un quart, M. de Villoutreys présente les orateurs ; M. Martin lit une lettre d’excuse de Mgr de Kermaeret qui est une profession de foi royaliste, puis M. de Montesquiou[31] prononce son discours sur « Les Étapes d’une pensée de l’Anarchie à la Monarchie » ; il montre avec un grand talent et une merveilleuse netteté le chemin qui a été parcouru par sa pensée, par celle de la plupart des fondateurs et de beaucoup de lecteurs de la revue L’Action française et probablement aussi par celle d’un grand nombre de patriotes, de la foi naïve et irraisonnée dans la bonté des principes révolutionnaires et, par conséquent, de la république, à la monarchie ; cette évolution a commencé quand les événements politiques, l’affaire Dreyfus, surtout, sont venus montrer aux patriotes intelligents, que l’application intégrale de ces néfastes principes de 89 aboutissaient à la négation de la patrie et légitimaient tous les attentats auxquels nous assistons depuis quelques années et qui, meurtriers des libertés, se font précisément au nom de la liberté. À ce propos, M. de Montesquiou montre que « la liberté » telle que l’entendent les hommes imbus des idées de 89 n’est une vaine abstraction, une chimère, car l’homme, tout comme tous les êtres, et, par conséquent la société est soumise à des lois contre lesquelles il ne peut pas impunément se révolter ; l’application des principes de 89 est une révolte contre ces lois morales et politiques, voilà pourquoi ils aboutissent à des désastres. Au lieu de concevoir des idées chimériques, comme celle de la liberté abstraie, et de poser en principe que le gouvernement sera modelé sur ces idées, ce qui est la grande erreur révolutionnaire, on doit chercher les lois qui nous régissent et, basant le salut public sur ce principe, s’efforcer de conformer le gouvernement à ces lois ; c’est ce qu’on a fait à l’Action française, et cette recherche, a amené les penseurs de l’Action française, qui étaient républicains au début, à reconnaître que la Monarchie est le gouvernement commandé par les lois qui régissent la société française ; le salut public exige le retour de la Monarchie qui a fait la France : Monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée. Cette monarchie donnera à la France, au lieu d’une vaine liberté qu’on lui montre mais qu’on ne lui donne pas, de vraies libertés provinciales, corporatives, etc. par la décentralisation ; elle sera l’organe des intérêts généraux du pays, l’organe du salut public. Après ce discours, irréfutable, et très convaincant pour les hommes un peu instruits, mais, il faut bien le dire, difficile à suivre pour les ouvriers et pour les dames, M. de Roux[32], jeune avocat de Poitiers, fait un discours plus accessible à la masse dans lequel il parle du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, et, preuves en mains, montre que ces princes, du fond de leur exil, ont toujours suivi avec un patriotique intérêt les affaires de France et ont eu à un tel point le sens des intérêts français qu’ils ont tracé par avance dans leurs écrits le plan des réformes nécessaires comme le droit de grève, la liberté syndicale, la liberté d’association ; ils auraient donc fait d’excellents rois à la hauteur de leur mission. Il montre aussi que les États républicains d’Europe ont dû abandonner la république ou ont péri de la république, et il cite l’exemple de la Hollande et de la Pologne ; enfin il dit que la république a été voulue en France par Bismarck afin de nous réduire à l’impuissance, c’est là la meilleure preuve de la nécessité de la Monarchie pour nous relever.
Léon de Montesquiou par Maurice Joron – Wikipédia
M. de Villoutreys remercie les orateurs et invite les assistants à faire de la propagande royaliste. Il a soin de dire que les monarchistes n’ont point l’intention de créer une scission entre Catholiques ; ils seront toujours au premier rang pour la défense des intérêts religieux ; la Royauté a toujours été le soutien de la religion en France et, en 93, les royalistes moururent pour Dieu et pour le Roi. Il termine par le cri de « Vive le Roi », répété par une bonne partie de l’assistance ; pour mon compte, je le crie de toutes mes forces !
Toute la salle ne nous était pas favorable ; il y avait quelques ralliés, et un tout petit nombre de plébiscitaires et de socialistes ; mais la grande majorité était catholique et royaliste. Après la réunion, je monte dans un salon de l’hôtel avec la plupart des commissaires, MM. de Montesquiou, de Villoutreys, Martin, de Roux, et François Delahaye qui était là comme reporter du Maine-et-Loire et du Réveil de l’Ouest. Au nom de la Section angevine de la Ligue d’Action française, on envoie un télégramme de fidélité au duc d’Orléans. En somme, excellente soirée et qui aura, je l’espère, d’excellents effets à Angers ; je me félicite vivement, in petto, et je suis fier d’avoir lancé l’idée de cette conférence.
Angers, dimanche 9 avril 1905
Je vais attendre Maurice qui arrive de Saumur pour passer la journée d’aujourd’hui avec nous ; nous allons ensemble à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous allons ensemble nous promener à Erigné ; nous montons à la roche de Mûrs, où on a élevé un monument, bien médiocre, à la république en souvenir de la bataille qui eut lieu à cet endroit en 1793 ; je constate avec joie que sur le socle du monument, une main bien inspirée, a écrit à la peinture en lettres énormes : « À bas la république, vive le Roi ; Loubet est un co…, Combes est un co… ; toutes les ministres sont des co… ; m… pour la république » ; cette inscription et la fleur de lys que la même main, sans doute, a peinte sur ce socle sont ce qu’il y a de plus apparent quand on approche du monument. De la roche de Mûrs, le point de vue est merveilleux. Après dîner, nous accompagnons Maurice à la gare pour le train de 7h50 mais là nous apprenons que ce train n’existe que les jours de foire ; Maurice rentre donc à la maison jusqu’à 10h et il quitte Angers par le train de 10h27.
Semaine du 10 au 16 avril 1905
Angers, lundi 10 avril 1905
Je recueille des appréciations sur la conférence de samedi ; en général, on trouve le discours de M. de Montesquiou très convaincant, très bien fait, mais on s’accorde à dire que, parfait pour un milieu intellectuel, il était difficile à suivre pour les ouvriers ; pour ceux-là, le discours de M. de Roux, à la portée de toutes les intelligences, a été excellent. Le Maine-et-Loire publie un excellent compte-rendu de la conférence. À 2h, je transporte un grand nombre de manuels et de manifestes qui sont restés, du Grand Hôtel chez un membre de la Ligue, avec une voiture. A 2h ½ cours de M. Saint-Maur. A 10h, je vais accompagner à la gare Maman qui part pour Paris ; elle y restera jusqu’à vendredi ; c’est le premier acte de ses vacances de Pâques. Celles-ci seront, d’ailleurs, assez mouvementées : nous partirons tous mardi, Papa pour Ille, Philomène pour Sainte-Croix, Maman et moi pour Biarritz ; je resterai à Biarritz jusque vers le 10 mai ; de là, en m’arrêtant probablement à Lourdes, j’irai à Ille ou à Vinça, où je resterai jusqu’après le mariage de Louise de Llamby qui aura lieu le 24 mai à Perpignan ; Maman quittera Biarritz vers le 12 ou le 13 mai ; ira prendre Philo à Sainte-Croix et elles iront ensemble à Saint-Étienne où elles assisteront le 16 mai au mariage de Geneviève Delestrac ; de là, Maman viendra me rejoindre en Roussillon, afin d’assister au mariage Llamby ; quant à Papa, il assistera le 27 avril au mariage de Marguerite Gout de Bize à Perpignan et à Boaçà, rentrera plus tard à Angers (vers le 10 mai) après avoir passé, peut-être, deux ou 3 jours à Biarritz, et d’Angers, ira à Saint-Étienne pour y rejoindre Philomène qu’il ramènera ici. C’est donc une série de combinaisons peu banale. Moi, je ne serai de retour ici qu’à la fin de mai, et je n’aurai guère que 6 semaines avant mon examen. Le soir, Conférence Saint-Louis, M. René Bazin nous lit les premiers chapitres de son nouveau roman L’Isolée qui est l’histoire d’une religieuse lyonnaise forcée par la persécution de se séculariser et qui tombe dans le ruisseau.
Angers, mardi 11 avril 1905
Aujourd’hui commence le triduum préparatoire à la Communion pascale que le P. Van den Bruhl prêche à l’Université : messe à 8 h suivie d’une instruction ; après, à 9 h., cours de M. Gavouyère. L’après-midi, cours de M. Courtois. Le soir, je vais voir jouer avec Papa, au Théâtre municipal : Polyeucte et Le Malade imaginaire, par une troupe de l’Odéon ; les deux pièces classiques sont fort bien interprétées, surtout la tragédie.
Angers, mercredi 12 avril 1905
La matin seconde journée du triduum ; mais je n’arrive à l’Université que pour entendre l’instruction, car, m’étant couché à minuit passé, je n’ai pas entendu le réveil à 6h ½ et je me suis réveillé après 7h ½ ; vite, je me presse de me lever sans avoir le temps de prendre ma douche et j’arrive à l’Université à 8h ¼ à peu près. L’après-midi cours de M. Saint-Maur. Le soir, réunion, au Maine-et-Loire, de la section d’Action française ; on annonce plusieurs adhésions nouvelles : MM. de Grainville, de Soland, Mgr de Kermaeret ; nous sommes maintenant une soixantaine. On va s’occuper de former le comité de dames royalistes.
Angers, jeudi 13 avril 1905
Pas de cours aujourd’hui. Dans l’après-midi, je vais à la ménagerie internationale à la foire Saint-Laud ; je me fais couper les cheveux, je vais me confesser au P. Van den Bruhl parce que je n’ai pu rencontrer l’abbé Bossard ; enfin, j’assiste à la Conférence Freppel. Après dîner, nous allons au sermon du P. Van den Bruhl à la cathédrale.
Angers, vendredi 14 avril 1905
Le matin à 8 heures, messe de communion à l’Université (chapelle Saint-Martin) j’y gagne mes Pâques ; ensuite, je fais plusieurs commissions, leçon de chant, je vais voir mes pauvres. L’après-midi, cours de MM. Saint-Maur et Gavouyère, salle d’armes. À 6 heures, je suis tout surpris de voir Maman qui ne s’était annoncée que pour 11h48 ; étant un peu fatiguée, elle a renoncé à s’arrêter à Versailles, ce qui l’a fait arriver bien plus tôt.
Angers, samedi 15 avril 1905
L’après-midi, je fais diverses commissions ; je vais voir La Morinière ; cours de M. Courtois. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 16 avril 1905
Le matin à 7 heures, je vais avec Papa à la chapelle de l’Évêché où Monseigneur célèbre la messe pour les membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul et pour les familles visitées par ces conférences. Cette messe, à cause des convocations et des préparatifs, m’a beaucoup occupé ces derniers jours. Monseigneur donne la communion qui peut servir de communion pascale ; ensuite on distribue des brioches bénites et des images. Je retourne à l’office des Rameaux et à la grand’messe à Saint-Serge ; elle dure jusqu’à près de midi. L’après-midi, je lis jusqu’à 4 heures ¼, puis je vais au salut à l’Adoration et je vais voir Des Loges que je ne rencontre pas.
Semaine du 17 au 23 avril 1905
Angers, lundi 17 avril 1905
Le matin à 8h ½ cours de M. Saint-Maur, c’est le dernier avant les vacances de Pâques. À 9h ½, je suis, place Saint-Martin, à la réunion du conseil central des Conférences Saint-Vincent-de-Paul pour remplir mes fonctions de secrétaire ; il y a là des présidents de conférence ou des directeurs d’œuvres venus un peu de tous les points de l’Anjou. L’après-midi, je vais voir le P. Lionnet. Je sors et fais quelques commissions avec Philomène. Le soir, réunion de l’Action française, au Maine-et-Loire ; nous sommes très peu nombreux car il y a eu un contre-ordre que tout le monde n’a pas reçu ; ceux qui sont présents tiennent cependant séance. Papa et Philomène partent à 8 heures 25 du soir pour Sainte-Croix où Papa va accompagner Philomène ; nous retrouverons Papa après demain matin à la gare d’Angoulême.
Biarritz, mercredi 19 avril 1905
Je fais quelques commissions dans la matinée d’hier ; l’après-midi, je vois quelques amis, Lucas, La Morinière, et je fais quelques commissions. Nous devions partir à 8h25 par Poitiers, puis, pour ne pas passer 2 heures à la gare de Poitiers, nous nous décidons à aller prendre l’express à Saint-Pierre-des-Corps, et, par conséquent, à ne partir d’ici que par le train de 10h27 du soir. À Saint-Pierre-des-Corps, notre train ayant eu du retard, l’express était parti ; nous attendons 1h ½ le rapide qui passe à 1h57 ; je télégraphie la chose à Papa en gare d’Angoulême. À Angoulême, Papa, qui est arrivé de Sainte-Croix à 9 heures du soir, et qui comptait nous rejoindre dans l’express à 3h56, a attendu le rapide à la suite de ma dépêche, et monte avec nous jusqu’à Bordeaux. À Bordeaux, nous n’avons pas le temps matériel de prendre nos billets, de déjeuner et de faire enregistrer nos bagages pour le train de 7h25 ; aussi, nous attendons le train de 11h et, après avoir embarqué Papa pour Ille à 7h50, nous allons à la cathédrale Saint-André où nous entendons une messe. À Bayonne, nouvel ennui : dans le tunnel voisin de la gare, un fourgon de notre train déraille ; la réparation et la manœuvre nous font perdre plus d’une demi-heure et nous n’arrivons à Biarritz ce soir qu’à 6 heures ; si nous étions partis d’Angers à 8h du soir, nous serions arrivés à midi ½ ; mauvaise idée ! Nous descendons à l’Hôtel de l’Europe où j’ai la même chambre que l’année dernière.
Biarritz, jeudi 20 avril 1905 (Jeudi Saint)
Temps épouvantable ; pluie battante et vent terrible toute la journée ; de plus il fait froid (à peine 10 degrés), aussi nous nous contentons d’assister aux offices. Dans l’après-midi, cependant, je profite d’une légère éclaircie pour me promener un peu ; on a beaucoup construit à Biarritz même depuis l’année dernière ; il y a dans notre quartier une foule de nouvelles villas ; de plus, le Palais est reconstruit et est plus grand et plus beau qu’avant l’incendie ; enfin, au cœur même de Biarritz, le Grand Hôtel s’agrandit et construit un cercle. Maman est très enrhumée.
Affiche pour la réouverture de l’Hôtel du Palais à Biarritz en 1905 – Site www.cotebasqueencheres.com
Biarritz, vendredi 21 avril 1905 (Vendredi Saint)
Nous assistons à l’office à Sainte-Eugénie ; il fait aussi mauvais et encore plus froid qu’hier, ce n’est pas gai. L’après-midi, nous allons au Chemin de la Croix, après quoi je me promène un peu avec Maman du côté de Sainte-Cécile malgré le mauvais temps. Le soir, nous allons au sermon de la Passion.
Biarritz, samedi 22 avril 1905 (Samedi Saint)
Le matin, j’assiste à la bénédiction de l’eau et à la grand’messe à Sainte-Eugénie puis je me confesse ; Maman commence un traitement de bains salins. L’après-midi, le temps se remet un peu et nous pouvons nous asseoir sur la plage ; je reçois une invitation pressante au congrès de La Voie.
Biarritz, dimanche 23 avril 1905 (Pâques)
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½ et je retourne à la grand’messe. Je voudrais bien aller au Congrès de La Voie qui se tient le dimanche 30 avril et le lundi 1er mai à Paris ; il sera, me dit-on, très intéressant ; certaines séances, ajoute-t-on, m’intéresseront au plus haut point (O.T.) ; j’avoue que ce sera une grande privation pour moi si je n’y assiste pas. J’en parle à Maman qui consent à m’y laisser aller si Papa l’autorise à mettre à ma disposition la somme nécessaire pour cela ; comme la dépense ne serait pas bien considérable, surtout en tenant compte de ce que, pendant mon absence, la dépense à Biarritz sera bien diminuée, j’espère qu’il permettra, je lui écrirai demain. L’après-midi, nous allons prendre le thé chez les Laugier ; ensuite nous allons à vêpres à Sainte-Eugénie.
Semaine du 24 au 30 avril 1905
Biarritz, lundi 24 avril 1905
J’écris à Papa pour le congrès de La Voie ; le temps est bien meilleur ; il fait beau, mais encore frais. Je lis une partie de la matinée au Rocher de la Vierge. L’après-midi, nous allons voir à Bayonne une cavalcade qui n’est pas trop mal.
Biarritz, mardi 25 avril 1905
C’est aujourd’hui qu’on inaugure à Bordeaux un monument à Gambetta. Loubet, entouré de ses ministres, va glorifier comme un grand patriote ce Juif génois issu de Juifs allemands qui a profité de la défaite de la France pour s’improviser dictateur et qui, pendant cinq mois, n’a employé son pouvoir usurpé qu’à dicter aux généraux des ordres sans queue ni tête, les obligeant, pour appliquer ses conceptions stratégiques en dépit du bon sens, à renoncer à des plans savants et mûris et organisant la défaite et la curée de la France. Loubet et ses ministres sont dans leur rôle en glorifiant celui qui a fait tout cela, qui, de plus, a mendié l’appui de Bismarck pour établir sa république et qui a lancé le fameux cri « Le cléricalisme voilà l’ennemi ! », inaugurant ainsi la persécution religieuse qui a été l’unique programme de cette maudite république. Mais comment expliquer que le groupe nationaliste de la Chambre ait envoyé une délégation à cette inauguration ? Ce n’est [pas] pour cela que les électeurs patriotes et conservateurs les ont envoyés à la Chambre. Ils sont intelligents, connaissent l’histoire de leur pays et savent très bien que Gambetta n’a jamais été le patriote que l’on nous représente ; mais il a fondé la république et les députés républicains nationalistes consentent à venir parader autour des représentants de l’infâme gouvernement qui nous opprime de peur de passer pour des ennemis de cette république. Décidément, cette sale gueuse salit tous ceux qui l’approchent et Drumont a cent fois raison en disant leur fait à ces timides nationalistes. Ah ! Quand viendra-t-il le balai libérateur qui nettoiera ces ignobles écuries d’Augias qu’on appelle la république, ou plutôt, qui les démolira ? Quelque chose me dit qu’il n’est pas loin.
Monument à Gambetta à Bordeaux (carte postale d’époque) – Wikipédia
Le temps est superbe ; je vais pêcher au lac de la Négresse avec M. Henri Laugier, jusque vers 5 heures. Le soir, je vais voir jouer au Casino Les P’tites Micha, charmant opéra-comique en 3 actes.
Biarritz, mercredi 26 avril 1905
Je passe une partie de la matinée au Rocher de la Vierge et la plus grande partie de l’après-midi sur la plage ; le temps est beau.
Biarritz, jeudi 27 avril 1905
Papa assiste aujourd’hui au mariage de notre cousine Marguerite Gout de Bize avec M. de La Robertie, à Perpignan et à Boaçà ; nous y étions invités et je regrette de ne pouvoir y assister (ceci sans aucune arrière-pensée à l’égard de la sœur de la mariée à laquelle je ne pense plus du tout)[33]. Je reçois la réponse de Papa pour le congrès de La Voie ; elle est négative, et cela parce que les journaux socialistes ont annoncé des manifestations pour le 1er mai ; crainte bien chimérique ! Le congrès de La Voie ne s’occupera en rien de ces manifestations. Je vais me promener à bicyclette à Bayonne. Au retour, je trouve une dépêche La Morinière qui me dit, en réponse à une lettre que je lui ai écrite dimanche, que La Voie me rembourserait une partie des frais de mon long voyage ; c’est bien naturel ; puisque les jeunes gens d’Angers se font payer le voyage, je puis bien, venant de Biarritz, me faire rembourser une partie de la dépense ! Mais je suis d’autant plus ennuyé du refus de Papa et je lui écris pour essayer de le faire changer. Maman aussi (qui ne vit qu’avec la crainte que je reçoive des horions !!!), emploie toute sa diplomatie, mais en vain, à me faire renoncer à ce congrès ; tout cela est insupportable et il me tarde joliment d’être libre ! Le conflit avec l’Allemagne au sujet du Maroc entre dans une phase aiguë. C’est là une mauvaise querelle, une véritable « querelle d’Allemand », que nous cherche Guillaume II qui est enchanté de profiter de l’abaissement de notre alliée la Russie pour nous humilier. L’Angleterre, qui a tout intérêt à voir la France et l’Allemagne s’entredéchirer pour régner, nous pousse aux solutions extrêmes. Mais de quel secours nous serait-elle en cas de guerre avec l’Allemagne, guerre essentiellement continentale ? Delcassé, qui par son imprévoyance nous a mis dans ce pétrin, a failli quitter le Quai d’Orsay ; certains regrettent qu’il ne soit pas parti. Moi, malgré mon peu de sympathie pour les gens qui nous gouvernent, je ne le regrette pas, car c’eût été pour la France une cruelle humiliation que de voir un simple discours de l’empereur d’Allemagne motiver la retraite de celui qui, aux yeux de l’étranger, représente sa politique extérieure. Quoi qu’il en soit, l’affaire ne s’arrange pas et tout est à craindre.
Biarritz, vendredi 28 avril 1905
Le matin, je vais, à bicyclette voir Didia. L’après-midi, je vais avec Maman au fronton du Brun à Anglet assister à une partie de pelote à chistera dans laquelle joue le célèbre Chiquito.
Biarritz, samedi 29 avril 1905
J’attends toute la journée, jusqu’à 6h du soir, la dépêche de Papa m’autorisant à aller à Paris ; hélas ! Elle n’arrive pas. Le soir, il faut bien me rendre à l’évidence : Papa me refuse l’autorisation. J’avoue que cela me vexe au plus haut point ; je suis d’abord contrarié de manquer le congrès et je le suis encore bien davantage de voir qu’à près de 23 ans, je ne suis pas libre de faire un voyage de 3 jours ! Mais que faire, sinon se soumettre et se résigner ; j’écris donc au secrétaire de La Voie et à La Morinière que je n’irai pas au Congrès. C’est égal, il me tarde de plus en plus d’avoir ma liberté ; aussi, quand j’en aurai fini avec mon droit, si je ne me marie pas vite, je chercherai une position qui me donnera enfin la liberté de mes mouvements.
Biarritz, dimanche 30 avril 1905
Je vais à la grand’messe à Sainte-Eugénie. Je vais admirer plusieurs fois au Rocher de la Vierge la mer qui est fort belle aujourd’hui. Nous passons une bonne partie de l’après-midi sur la plage avec Madame Rivals et nous allons au salut à 6h ½. Nous allons voir le P. Tapie. La pensée du Congrès de La Voie, qui commence ce soir, me plonge toute la journée dans une tristesse concentrée mêlée de colère rentrée.
Mai 1905
Semaine du 1er au 7 mai 1905
Biarritz, lundi 1er mai 1905
Je passe une partie de la journée à admirer la tempête au phare et au Rocher de la Vierge ; je pense beaucoup, et avec regret, aux séances du Congrès qui ont lieu pendant ce temps.
Biarritz, mardi 2 mai 1905
Le matin, nous assistons à Saint-Charles à une messe pour le repos de l’âme de notre cousine Mme Rosalie de Descallar, veuve de M. Jaume, morte ici il y a un an. La journée d’hier a été absolument calme à Paris comme je l’avais prévu ; pour une vaine crainte de Papa je n’en ai pas moins été privé du congrès qui m’aurait tant intéressé. La mer est encore très agitée. Un grand banquet royaliste populaire a eu lieu avant-hier à Paris en l’honneur de la Saint Philippe (j’y aurais probablement pris part si j’avais été à Paris) ; il a été marqué par un véritable événement : le ralliement public du comte Branicki, ancien président des comités impérialistes, à la cause royaliste. M. Branicki a porté un toast et a déclaré que lui et ses amis, impérialistes d’origine mais avant tout monarchistes, se ralliaient à la cause du Roi puisque le prince Victor-Napoléon déchire le manteau impérial pour revêtir la carmagnole de Robespierre qui l’étranglera fatalement. C’est l’adhésion à notre cause d’un des plus autorisés représentants du parti bonapartiste dynastique (genre Cassagnac) ; ce prince Victor qui est plutôt candidat à la présidence de la république (quitte à étrangler ensuite cette dernière comme son grand’oncle et son oncle) qu’au trône impérial, ne sera bientôt plus entouré que des plébiscitaires genre Lasies et De Dion. C’est tout profit pour nous. Le conflit avec l’Allemagne ne s’aggrave pas mais ne s’arrange pas non plus : les choses sont toujours dans le même état. L’Angleterre nous appuie diplomatiquement. Est-elle décidée à aller plus loin et à tirer l’épée pour nous soutenir ? Je serais assez disposé à le croire étant donné qu’un conflit entre l’Allemagne et l’Angleterre est inévitable à une époque assez rapprochée, et l’Angleterre, qui nous a jetés dans le guêpier marocain, savait ce qu’elle faisait, elle voulait s’assurer une alliée sur le continent. Mais qu’y a-t-il entre la France et l’Angleterre ? Y a-t-il simplement entente ou y a-t-il un traité qui oblige les deux nations à se battre l’une pour l’autre ? Personne n’en sait rien pas plus qu’on ne connaît les clauses du traité qui nous lie à la Russie, car on n’a été jamais été plus mal renseigné sur notre politique extérieure que sous ce régime parlementaire. Les gouvernements gardent la plus grande réserve et les représentants du peuple se gardent bien de les interroger ; les uns et les autres ont raison à mon avis car s’il est des questions qui relèvent du pouvoir exécutif et qui doivent être soustraites aux discussions de la tribune ce sont bien celles les questions de politique extérieure ; mais ce silence rigoureusement gardé et si bien respecté prouve l’absurdité de notre soi-disant Constitution qu’on est obligé de violer sur une question aussi importante.
Biarritz, mercredi 3 mai 1905
Le matin, je me promène à bicyclette ; je passe un moment chez Didia puis je vais à Bayonne où je fais une visite au chanoine Lurde ; je rentre à midi par le B.A.B. Je passe l’après-midi sur la plage.
Biarritz, jeudi 4 mai 1905
Le temps est incertain et presque froid ; je me promène un peu dans la matinée. L’après-midi, je vais avec Maman à Anglet voir Didia. Au retour, nous allons au Mois de Marie à Sainte-Eugénie après lequel je me confesse au P. Tapie. Le soir, il éclate un orage assez fort.
Biarritz, vendredi 5 mai 1905
Le matin, en l’honneur du 1er vendredi du mois, je fais la sainte communion à la messe de 8h ½ à Sainte Eugénie. Le temps est déplorable presque toute la journée ; il pleut, le vent est très fort et froid. À 2 heures, nous allons visiter la villa Sainte-Cécile, avec la permission des locataires, pour voir ce qui est à remplacer ou à réparer ; à un thermomètre dans le jardin, il y a à peine 9 degrés, c’est incroyable ! Le soir à 6h ½, Mois de Marie.
Biarritz, samedi 6 mai 1905
Il fait un temps atroce ; c’est à peine si je peux me promener un peu. Papa arrive à 10 heures du soir de Vinça d’où il est parti ce matin à 5h37. Il me propose d’aller à Saint-Étienne assister au mariage de Geneviève en dédommagement du congrès manqué de La Voie ; mais j’aime mieux aller tout droit en Roussillon où j’aurai ainsi deux semaines à passer. Je m’arrêterai à Lourdes et même quelques heures à Salies-de-Béarn que je n’ai pas vu depuis 13 ans (1892) ; je n’ai que Bréon y est en ce moment.
Biarritz, dimanche 7 mai 1905
Le temps est tellement mauvais que je renonce à partir ce soir ; je ne partirai que demain matin et ne passerai que quelques heures à Salies. Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie, puis nous allons déjeuner chez les Laugier, ce qui nous retient jusqu’à près 4h ½. Nous allons ensuite au Mois de Marie.
Semaine du 8 au 14 mai 1905
Lourdes, lundi 8 mai 1905
J’ai quitté Biarritz à 8h ½ par le B.A.B. et, prenant à Bayonne l’express de 9h33, je suis arrivé à 11h ½ à Salies de Béarn par un temps lamentable (depuis Bayonne tout le long de la voie l’Adour est débordée). À Salies, en passant sur l’avenue Jeanne d’Albret devant la villa Marie-Henri où nous avons habité en 1890, 91 et 93, j’ai rencontré le propriétaire de cette villa M. Lacour-Saint-Guily, que je serais d’ailleurs allé voir l’après-midi. Je l’ai abordé et, me faisant entrer, il m’a invité à déjeuner. M. et Madame Lacour et leur fils Henri, avec qui j’avais joué il y a 15 ans et qui a maintenant 25 ans, ont été extrêmement aimables pour moi et nous avons beaucoup causé des 3 saisons que nous avons passées autrefois à Salies. Après déjeuner, je me promène avec Henri Lacour et j’apprends que Bréon, qui était à l’Hôtel Belle Vue, a quitté Salies, je ne vais donc pas le voir et, après avoir jeté un coup d’œil sur les nouvelles constructions de Salies, je prends le train de 3h39 et j’arrive à Lourdes à 6h ½. Je descends à l’Hôtel Heins où une chambre m’est réservée. J’apprends que la grande procession à travers les rues de la ville, qui sera la principale manifestation du pèlerinage national d’hommes, aura lieu mercredi ; aussi, au lieu de partir mercredi matin pour arriver à Vinça le soir, je me décide à passer ici la journée de mercredi ; je partirai mercredi soir à 6h38 et j’arriverai à Vinça jeudi matin à 7 heures. Je vais prier un moment à la grotte.
Lourdes, mardi 9 mai 1905
Je me lève à 6h ½, et je vais me confesser et communier à la crypte. Il continue à pleuvoir. Je rencontre Bréon, Gaudineau, De Monti de Rezé, et une foule d’Angevins ; je passe une bonne partie de la journée avec Bréon. À 10 heures ½, inauguration du pèlerinage par Mgr Schaepfer (un des évêques les plus républicains) qui prononce à cette occasion un discours des plus ternes dans la basilique du Rosaire. Le pèlerinage du reste, n’est pas réussi ; au lieu de 80.000 hommes qu’on avait en 1901, de 30.000 en 1903, on sera heureux si on dépasse 10.000 ; cela tient à ce que le clergé des diocèses n’est pas, en général, favorable à ce pèlerinage national et aime mieux réserver les hommes pour les pèlerinages diocésains où ils viennent de plus en plus nombreux. L’après-midi, je prends part à la procession du Très-Saint-Sacrement. Ensuite je fais quelques commissions, j’écris deux lettres. Je rencontre 2 vicaires de Saint-Georges d’Angers : MM. Bourbier et Ballu venus pour accompagner un groupe de jeunes gens du Patronage Saint-Serge, et M. Charles de Llobet (c’est le seul Roussillonnais que j’ai rencontré jusqu’à présent). Le soir, malgré la pluie, je vais à la procession aux flambeaux, puis au Mois de Marie au Rosaire jusque vers 9 heures.
Vinça, jeudi 11 mai 1905
Je n’ai pu écrire mon journal hier soir, étant en voyage. Hier matin, à Lourdes, j’ai assisté à la messe en plein air sur le parvis du Rosaire et au sermon de Mgr Enart. L’après-midi à 1 heure, au château-fort, réunion de la Jeunesse Catholique ; on y entend et y applaudit 3 orateurs : Gaudineau, Couteau et Gerlier ; environ 1200 auditeurs ! Discours très bien. À 2h ½, j’assiste à la procession à travers la ville ; elle est splendide ; beaucoup de personnes sont arrivées par les trains ordinaires ; aussi, on peut évaluer à 20.000 ou 25.000 hommes le nombre des hommes qui y prennent part ; après la bénédiction, donnée à 5 heures, par un reposoir élevé place du Marcadal, je quitte avec regret la procession et je vais prendre le train de 6h38 ; à la gare je rencontre le P. Barbier venu avec les deux jeunes gens De Cassagnac. Je prends l’express pour Toulouse ; là, le rapide pour Narbonne ; à Narbonne, un autre rapide pour Perpignan où j’arrive à 2h45 du matin ; je m’endors dans la salle d’attente et je prends à 5h50 le train pour Vinça où j’arrive à 7 heures. Je trouve Bonne Maman assez enrhumée ; elle garde le lit toute la journée. On me raconte qu’à une réunion de « l’Action libérale populaire » qui avait lieu mardi soir ici et où on a entendu M. M. de Rivals et Pagès, les apaches vinçaquois ont jeté les pierres sur le local où avait lieu la conférence ; une pierre, passant à travers une fenêtre a blessé un assistant. Après la conférence ils ont brisé la plupart des vitres de la maison de Jules Sabaté, essayant d’enfoncer la porte et tentant même de mettre le feu. Henri Sabaté[34] leur a tiré de la fenêtre un coup de revolver, mais, dans l’ombre, n’a atteint personne. Quels événements ! Je vois ici, dans la maison, quantité d’objets de l’Église qu’on a cachés pour les soustraire à l’inventaire arbitrairement ordonné par la Préfecture ; j’apprends que, sur l’ordre de Monseigneur, on refusera, dans tout le diocèse, le double de l’inventaire exigé par les maires ; on a cent fois raison ; car cet inventaire est le premier acte de la spoliation. L’après-midi, je vais à Prades à bicyclette : je vois M. Marie avec qui je cause assez longuement.
Vinça, vendredi 12 mai 1905
Je me lève assez tard car j’avais besoin d’une bonne nuit. Je comptais partir par le train de midi pour Corneilla-del-Vercol où j’ai fait annoncer ma visite à M. Jonquères d’Oriola[35], un des champions de la cause royaliste dans ce département, dont je désire faire la connaissance. À midi moins quelques minutes, j’arrive à la gare, le train venait de partir, et cependant il n’était que 11h56 et l’heure réglementaire est 11h58 ; je fais des observations au chef de gare, qui tout penaud, me dit que sa montre l’a trompé ; il n’avait qu’à regarder l’horloge de la gare, et il n’aurait pas fait partir le train 3 minutes avant l’heure ! Ce contretemps me contrarie beaucoup ; que va penser M. Jonquères à qui j’ai fait annoncer ma visite pour 1h ½, et que je ne connais pas ? À 2 heures, dès que le bureau est ouvert, je demande la communication téléphonique avec Corneilla et je suis assez heureux pour l’obtenir tout de suite ; je lui fais mes excuses et lui explique comment j’ai manqué le train. Nous convenons que j’irai le voir mardi par le premier train et que je passerai la journée avec lui à Villeclare. Ensuite, je vais à Ille à bicyclette ; je trouve, là aussi, la maison remplie d’objets de l’église qu’on y a cachés ; bonne précaution. Je rentre à 6 heures. Le soir, Mois de Marie
Vinça, samedi 13 mai 1905
Je passe une bonne partie de la matinée au grand jardin. L’après-midi, nous avons la visite de M. Marie ; ensuite je vais voir Madame Jocaveil, puis je vais à la vigne du Cam dal Roc où je constate que la récolte s’annonce bonne grâce aux scories de déphosphoration qu’on a mises au mois de mars ; je vais aussi au jardin d’Amont. Tous les gens bien-pensants sont inquiets, ici, des événements religieux ou plutôt anti-religieux, qui se préparent. La séparation de l’Église et de l’État et ses conséquences, tel est le grand sujet de conversation ; tout le monde m’en parle depuis mon arrivée dans le pays. Tous partagent ma conviction que cette mesure, prise par les sectaires et les francs-maçons qui forment le gouvernement de la république, ne peut qu’être dirigée contre la religion ; on s’attend à la spoliation et à la fermeture des églises. Si, au moins, cela pouvait révolter les populations ! Le succès des pétitions contre la séparation, qui s’est affirmé dans un grand nombre de départements, a surpris les sectaires, mais il ne les désarmera pas et je suis convaincu qu’ils feront tout de même la séparation (quelques-uns, la mort dans l’âme) parce que la congrégation judéo-maçonnique la veut !
Vinça, dimanche 14 mai 1905
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je fais aussi quelques visites : M. le curé, M. et Mlle de Llobet. Bonne Maman reçoit plusieurs visites ; elle ne sort pas encore pour aller à la messe, car il fait presque froid.
Semaine du 15 au 22 mai 1905
Vinça, lundi 15 mai 1905
Ce matin, je vais à la vigne dite « La Ruscane » où Amiel et Massette sont occupés à émonder les ceps ; près de la vigne, je tue un énorme lézard vert qui a absolument l’aspect d’un petit crocodile ; je le mets dans l’eau de vie pour le conserver. Je reçois une dépêche de M. Jonquères me disant qu’il est obligé de partir pour Montpellier et ne peut donc pas me recevoir demain, mais qu’il sera chez lui mercredi et jeudi ; il me prie de lui dire quel jour j’irai le voir ; je lui réponds que j’irai mercredi à moins qu’il ne préfère jeudi ; il me répondra sans doute à ce sujet. L’après-midi j’essaie de partir pour Ille à bicyclette, mais le vent de nord-ouest est tellement fort que je recule avant même d’être à Saint-Pierre. À partir d’aujourd’hui, Le Roussillon adopte le grand format à 6 colonnes ; j’en suis enchanté. Il y a quelques mois, des ralliés m’avaient dit que Le Roussillon se mourait faute d’abonnés et ne tarderait pas à disparaître ; ils escomptaient déjà cette disparition pour fonder un journal libéral, plus ou moins catholique, et surtout plein de complaisance et d’indulgence pour les républicains dits modérés ; ils doivent être bien attrapés ; Le Roussillon, catholique et royaliste, renaît avec une nouvelle vigueur, bravo !
Vinça, mardi 16 mai 1905
C’est aujourd’hui qu’a lieu à Saint-Étienne le mariage de Geneviève Delestrac avec M. Louis Bergeron ; je reçois une carte de Philomène, de Saint-Étienne, datée d’hier, me disant qu’elle part pour la gare attendre Papa. Nous envoyons une dépêche de félicitations à « M. et Mme Louis Bergeron ». L’après-midi, le vent étant à peu près tombé, je vais à Ille ; je vais d’abord à La Ferrière où je cause pendant près d’une heure avec les Barescut. À Ille, je vois Mme Bartre, M. le curé, Mlles Mathieu, M. Trullès. Je vais aussi à la métairie Saint-Martin ; je vois le pauvre Jacques Lavail qui a perdu sa femme au mois de mars. Une des pédales de ma bicyclette tombe, ce qui m’oblige à traîner ma bécane jusqu’à Ille et à la laisser en réparation chez un serrurier ; chose plus ennuyeuse, pendant que je traînais la bicyclette, l’autre pédale est venue frapper mon genou droit si fort que le genou me fait mal et me gêne pour marcher toute la soirée. Je repars pour Vinça par le train de 8 heures. En arrivant à Vinça, je trouve une dépêche de Mme Jonquères, née d’Oriola, me disant que son fils m’attendra jeudi à Corneilla ; décidément, la date de cette visite recule tous les jours.
Vinça, mercredi 17 mai 1905
Le matin, je vais à la Balme où on travaille ; l’après-midi, je ne sors pas.
Vinça, jeudi 18 mai 1905
Je me lève à 4 heures du matin et je prends le train de 5h37 ; à Corneilla, M. Henri Jonquères d’Oriola[36] monte dans mon wagon et, descendant à Palau, nous allons ensemble à son château de Villeclare (où a eu lieu il y a 2 ans un grand banquet royaliste de 1700 hommes dans le parc). Nous nous promenons ensemble et nous causons beaucoup ; je suis heureux de faire la connaissance de M. Jonquères qui est le plus zélé champion de l’idée royaliste en Roussillon. Après déjeuner, nous allons chez M. Henry Talayrach son voisin. Nous repartons vers 3 heures et allons prendre le train à la gare d’Elne. Il me quitte à Corneilla, en me donnant rendez-vous pour dimanche à Perpignan afin d’aller ensemble à une conférence royaliste à Claira ; il insiste même pour que je prenne la parole à cette réunion ; sans prendre d’engagement, je lui promets d’y penser. Je reste 2h ½ environ à Perpignan. Je vais voir Mme de Llamby, notre cousine Lutrand et Carlos (que je ne rencontre pas) ; je prends une carte pour la conférence que l’abbé Gayraud doit donner Dimanche soir à Saint-Jean au profit des écoles libres ; je n’aime pas beaucoup le conférencier, néanmoins je serai curieux de l’entendre, et puis c’est pour une bonne œuvre. Je rentre par le dernier train, faisant route jusqu’à Ille avec les Barescut.
Château de Villeclare, propriété de la famille Jonquères (photo actuelle) – Wikipédia
Vinça, vendredi 19 mai 1905
Je reçois une carte de Papa me donnant quelques détails sur le mariage de Geneviève et m’annonçant l’arrivée de Maman pour samedi. L’après-midi, je vais chez les Lloobet prendre des nouvelles de M. Michel qui a eu une forte crise ce matin ; on l’a administré. Je pars pour Ille par le train de 3h ½ et je reviens à bicyclette en m’arrêtant à Boule un moment.
Vinça, samedi 20 mai 1905
Aujourd’hui, je ne sors pas beaucoup. Je passe quelques instants dans la matinée et deux heures de l’après-midi à préparer le discours que je dois prononcer demain à une réunion royaliste à Claira ; comme il y aura plusieurs autres orateurs, je ne parlerai qu’un quart d’heure environ. L’après-midi, je me promène assez longtemps au grand jardin. À 8h, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Saint-Étienne ; elle va bien et nous donne beaucoup de détails sur le mariage de Geneviève qui a été très brillant.
Perpignan, dimanche 21 mai 1905
Je vais à la grand’messe à Vinça, et je pars par le train de midi pour Perpignan ; à la gare, M. Jonquères m’attendait et m’annonce que la réunion de Claira est renvoyée à dimanche prochain ; c’est bien ennuyeux, car je ne serai probablement plus ici dimanche. Je descends pour trois jours au Grand Hôtel ; l’après-midi est longue à passer, je vais voir les Cornet, puis je vais à vêpres à Saint-Jean. Après vêpres, je vais voir Carlos et les Vassal pour les rencontrer. Le soir, j’assiste à Saint-Jean à la conférence de l’abbé Gayraud, député républicain et démocrate du Finistère (celui qui a fait tant de mal en Bretagne) sur l’éducation. Il démontre que l’éducation doit être morale et que, pour être morale, elle doit être chrétienne ; tout cela est très vrai ; il ajoute qu’elle doit être patriotique et il a aussi, sur ce point, grandement raison ; mais il profite de cette 3ème partie de son discours pour faire une profession de foi démocratique qui me déplaît souverainement. Il dit aussi que l’éducation est une chose particulièrement nécessaire dans une démocratie parce que les citoyens, ayant beaucoup plus de responsabilités que dans une monarchie, ont besoin d’être préparés à remplir leurs devoirs de citoyens. C’est la condamnation même de la démocratie. En effet, l’homme étant naturellement porté au mal, il lui faut des institutions qui le soutiennent et non des institutions qui aient besoin d’être soutenues par lui, par sa vertu, car, dans ce dernier cas, la vertu étant trop souvent absente, l’homme fera sentir aux institutions l’influence de ses mauvais penchants plutôt que de ses bons, et c’est à ce spectacle que nous assistons depuis 30 ans. Un gouvernement qui a besoin, pour bien remplir sa mission, de beaucoup de vertus est dangereux ! Vers le milieu de la conférence, des apaches tentent d’envahir la cathédrale en chantant l’Internationale, on les repousse facilement.
Semaine du 22 au 28 mai 1905
Perpignan, lundi 22 mai 1905
Le matin, je vais à bicyclette à Villelongue pour prendre des renseignements sur 2 individus qui se sont offerts comme régisseurs à l’oncle Delestrac ; je vais chez le curé et chez le maire, tous deux royalistes mais se faisant tout de même la guerre ; les renseignements sont bons. L’après-midi, j’ai la visite de M. de Meynard ; puis je passe presque toute l’après-midi avec Carlos, nous discutons beaucoup, car il est de plus en plus républicain et démocrate. À 6h, arrivent Marie-Thérèse, Max et tous les La Bardonnie, au Grand Hôtel, nous dînons ensemble ; Maman arrive à 7 heures.
Perpignan, mardi 23 mai 1905
Il pleut, pourvu que cela ne dure pas jusqu’à demain ! Nous faisons quelques commissions ; nous allons notamment chez le peintre Blanquer qui fait devant nous quelques légères retouches au portrait de Maman que Marie-Thérèse n’avait pas trouvé ressemblant[37]. Nous allons déjeuner tous les quatre chez Mme Delafosse, nos cousins Lutrand y sont aussi. L’après-midi j’accompagne Marie Thérèse et Max faire une tournée de visites ; nous n’avons pas de chance car nous ne rencontrons ni les Cornet, ni les Guardia, ni Monseigneur ; nous ne sommes reçus que par les Lazerme. À 7 heures, grand dîner chez Mme de Llamby ; c’est l’entrée en matière pour le mariage de Louise ; on est 24 à table ; je suis placé à côté de Mlle Marie de La Bardonnie, sœur du marié. Parmi les personnes de connaissance, je vois Henri de Dax, M. Henri de Çagarriga etc. On se retire à 11 heures environ.
Vinça, mercredi 24 mai 1905
Ce matin à Perpignan, après une longue toilette, on va, vers 10h ¼, chez Mme de Llamby[38]. Là, c’est moi (qui suis garçon d’honneur ainsi que MM. Lucien Darru, Marc de La Bardonnie et le baron Henri de Montcheuil) qui suis chargé d’organiser le cortège ; je m’en acquitte avec Isabelle de Llamby ; il comprend 60 personnes. Maman donne le bras à M. Marc de La Bardonnie l’oncle, Marie Thérèse à M. Albert de Çagarriga, Max à Mme Pepratx, moi à Mlle Yvonne de La Bardonnie. À 11 heures, le cortège définitivement formé se rend de la maison à la cathédrale Saint-Jean, à pied sur un tapis (car le temps est beau), le cortège est superbe. À Saint-Jean, l’autel est très bien garni de lumières et de fleurs, tout le cortège prend place dans le chœur. Charmante allocution de M. le curé Yzart qui fait allusion aux 15 siècles de noblesse de la famille d’Oms et aussi à celle de la famille de La Bardonnie ainsi qu’à la vaillance chevaleresque de M. de La Bardonnie, père du marié, qui a été zouave pontifical et a combattu à Mentana pour le Pape et à Patay pour la France. Il fait aussi une discrète allusion à « la main amie qui a préparé cette union » et qui n’est autre que celle de Maman. À l’Offertoire, nous faisons la quête. Long défilé à la sacristie. Ensuite, on va en voiture à la salle du banquet. Elle est superbement décorée ; c’est une table en croissant dont l’intérieur est garni d’un parterre de plantes vertes et de fleurs ; c’est Gadel, le même restaurateur que pour le mariage de Marie-Thérèse, qui a fait le banquet. Il est somptueux, et dure 2h ½ environ. Au champagne, M. Henri de Çagarriga porte un toast charmant ; M. Frédéric Saisset lit une poésie assez fade. Après le banquet, on passe une heure ou une heure et demie à causer et à fumer dans la salle du cercle d’escrime perpignanais, au-dessus de celle du banquet ; je cause avec Carlos, Marthe, Mlle Marie-Thérèse de Massia (ma demoiselle d’honneur du mariage de Marie Companyo), les Dax, les Çagarriga, M. de Guardia et tous les La Bardonnie qui sont venus très nombreux etc.
Les témoins étaient, pour la mariée : M. Charles de Llamby, son oncle et M. Henri de Çagarriga son cousin.
Pour le marié : M. de La Bardonnie, son oncle, et M. Fernand de La Villatte son cousin.
Les garçons et demoiselles d’honneur étaient : M. Marc de La Bardonnie avec Isabelle de Llamby.
M. Lucien Darru avec Mlle Marie de La Bardonnie.
Moi avec Mlle Yvonne de La Bardonnie.
Le baron Henri de Montcheuil avec Jeanne Gout de Bize.
La mariée donnait le bras à son oncle le marquis d’Oms. À cause du deuil des Llamby, on n’a pas dansé.
Nous partons, Maman et moi, par le train de 7 heures pour Vinça. Marie-Thérèse, Max et Mme Renée de La Bardonnie viendront passer la journée de demain à Vinça.
Vinça, jeudi 25 mai 1905
À 10h37, Marie-Thérèse, Max, Mme de La Bardonnie et Mlle Yvonne de La Bardonnie[39] arrivent de Perpignan. Ils viennent passer, les premiers la journée, les seconds quelques heures ici. Après le déjeuner nous les faisons promener un peu. A 3h ½, nous raccompagnons à la gare Mme et Mlle de La Bardonnie. Marie Thérèse et Max restent jusqu’à 6h 48, c’est bien peu, mais ils ne peuvent pas se séparer de leurs parents du Périgord avec qui ils ont pris, pour venir à Perpignan, un billet de famille ; Marie-Thérèse et Max vont voir quelques personnes, puis, après diner, je les accompagne à la gare avec regret. Le Roussillon raconte le mariage.
Vinça, vendredi 26 mai 1905
L’après-midi, Maman, Bonne Maman et moi allons en voiture à Boule et à Ille ; nous rentrons à 6h 1/4 ; nous allons ensuite au mois de Marie.
Vinça, samedi 27 mai 1905
Le matin, je vais me promener à Notre-Dame de la Garde. L’après-midi, nous allons plusieurs fois prendre des nouvelles du capitaine Michel de Llobet qui est au plus mal, on l’a administré et il vient de faire son testament ; on craint qu’il ne passe pas la nuit. Je vais me confesser ; le soir, Mois de Marie. J’écris plusieurs lettres, notamment à l’oncle Paul. Il paraît qu’en ne me voyant pas aller au mariage de Geneviève, on a cru que j’en étais amoureux et je ne voulais pas m’imposer le supplice d’assister à son mariage avec un autre : cela m’est revenu de divers côtés ! Je laisse dire ; si j’en avais été amoureux, je n’aurais pas eu mauvais goût, donc tout ce qu’on peut imaginer me laisse indifférent. J’irai à la fin de Juillet à la Salette en pèlerinage, ainsi que Bonne Maman l’a promis pour moi dès ma naissance paraît-il ; j’en profiterai pour voir les Delestrac et même pour passer, si c’est possible, quelques poux avec eux à La Burbanche ; il n’aurait donc pas d’été raisonnable d’y aller maintenant, si peu de temps avant mon voyage de juillet. D’ailleurs, je tenais à passer quelque temps en Roussillon, et, tout compte fait, maintenant que ce séjour est terminé, je ne le regrette pas.
Semaine du 29 au 31 mai 1905
Angers, lundi 29 mai 1905
Je n’ai pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Le matin, voulant savoir si la réunion royaliste de Claira a réellement lieu aujourd’hui, je téléphone à Jonquères ; il me répond qu’elle n’aura lieu que dimanche prochain, le principal organisateur s’étant blessé dans une chute de voiture ; décidément, je ne devais pas assister à cette réunion ! Je ne pars donc qu’à 3h ½ au lieu de midi ; je dîne à Narbonne. Ce matin, je me suis promené pendant deux heures dans Bordeaux, j’ai vu le monument de Gambetta, beaucoup trop beau pour ce brouillon de demi-juif, je suis allé un moment à Saint-André. Je suis reparti de Bordeaux à 8h40 et je suis arrivé à Angers à 4h39 par Montreuil-Bellay. J’ai rencontré en wagon-restaurant M. Henri de Montcheuil qui, de retour de Perpignan, est allé passer quelques jours chez lui dans la Dordogne et rentre maintenant à Paris. Il a fait très chaud pendant tout ce voyage. J’ai charmé mes loisirs en lisant un nouveau bouquin Le duc d’Orléans intime par le comte de Coleville ; sa couverture d’azur semée de fleurs de lys d’or avec la couronne royale m’a frappé hier à la bibliothèque de la gare de Narbonne et je l’ai acheté ; il est intéressant, et ne se borne pas à parler de la personne de notre prince, mais il contient aussi plusieurs chapitres sur l’organisation royaliste et sur les progrès de l’idée royaliste. Je trouve Papa et Philomène en excellente santé. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la Cathédrale.
Page de titre du livre Le duc d’Orléans intime
Angers, mardi 30 mai 1905
Je vais voir nos professeurs pour savoir avec eux quand nous recommencerons les cours ; M. Courtois et M. Saint Maur m’ont attendu. L’après-midi, j’ai un cours de M. Courtois. Je vais voir La Morinière. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Laud. C’est aujourd’hui qu’arrive à Paris le jeune et sympathique roi d’Espagne Alphonse XIII ; certainement la capitale française le recevra aussi bien qu’elle a reçu tous les souverains qui sont venus la visiter : le roi d’Angleterre, l’empereur de Russie, le roi d’Italie etc. Mais on ne peut être tout à la joie ces jours-ci à cause des affreuses nouvelles qui arrivent d’Extrême-Orient : la flotte de l’amiral Rodjetvenski aurait été à peu près anéantie dans le détroit de Corée par la flotte de l’amiral Tago. Cette flotte si hétérogène (c’était là sa faiblesse) sur laquelle les Russes fondaient néanmoins tout d’espoir est réduite à l’impuissance ; un grand nombre de navires sont coulés, d’autres pris ; on dit que Rodjetvenski s’est noyé dans la perte de son vaisseau-amiral ; trois mille marins russes et plusieurs amiraux seraient prisonniers des Japonais, ce qui reste de la flotte cherche à gagner Vladivostok. Telles sont les nouvelles, toutes d’origine japonaise, anglaise ou américaine ; les dépêches sont, jusqu’à présent, muettes sur les pertes japonaises qui doivent être considérables aussi. Néanmoins, les Japonais continueront à être les maîtres de la mer et pourront, comme par le passé, renforcer et ravitailler à volonté leur armée de Mandchourie ; il n’y a donc pas de raison pour que les Russes voient désormais la fortune sourire à leurs armes, et je crois qu’ils seront forcés de faire la paix. Quoiqu’il en soit, cette bataille de Tsou-Sima est une des plus importantes batailles navales qu’on ait vues jamais.
Angers, mercredi 31 mai 1905
Les journaux sont pleins des détails de la réception enthousiaste que le peuple de Paris a faite à Alphonse XIII ; elle a dépassé en enthousiasme toutes les autres réceptions de rois ou d’empereurs. Et dire que ce peuple se croit républicain ! S’il l’était, il regarderait un roi comme un homme ordinaire et ne se dérangerait même pas pour le voir passer. La vérité est que ce peuple de Paris, à qui une nuée de charlatans a cherché à persuader depuis plus d’un siècle qu’il est républicain et démocrate, se révèle royaliste dès qu’un roi vient le visiter ; on l’a bien vu lors de la visite du tsar, lors de celle du roi d’Angleterre, du shah de Perse même, de Victor-Emmanuel etc. et on le voit encore mieux aujourd’hui. Si ce peuple acclame avec tant d’enthousiasme les rois des autres pays, il est bien permis de penser qu’il accueillerait bien son propre roi s’il était libre. Car enfin on ne peut pas soutenir sérieusement que le sentiment monarchique est mort en France quand on voit de pareils spectacles ! À 5 heures, cours de M. Courtois ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.
Juin 1905
Semaine du 1er au 3 juin 1905
Angers, jeudi 1er juin 1905 (Ascension)
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’apprends l’abominable attentat anarchiste qui a été dirigé hier soir, place du Théâtre français, contre le roi d’Espagne ; l’ingénieur qui a lancé la bombe est encore inconnu d’après les journaux. Heureusement que le roi n’a pas été atteint ! Voilà la conséquence des doctrines athées que l’on répand dans le peuple : semer l’irréligion, en réalité l’anarchie ! Ce stupide autant que méchant attentat redoublera la sympathie que tous les Français éprouvent pour le jeune roi qui est notre hôte, mais combien il me tarde qu’Alphonse XIII ait quitté la France ! Je serais si triste s’il venait à être tué en France !
Les nouvelles du désastre de Tsou-Sima sont tellement navrantes que tout le monde en France est unanime à conseiller la paix à la Russie ; on ne voit pas, en effet, comment l’armée russe qui combat à 10 ou 12.000 kilomètres de la Russie pourrait résister à l’armée japonaise qui, maîtresse des ports japonais, pourra être indéfiniment renforcée et ravitaillée puisque les Japonais vont continuer à être les maîtres incontestés de la mer. De plus, la Russie n’aura pas trop de toutes ses ressources pour lutter contre la Révolution qui devient de jour en jour plus menaçante et à qui la défaite de la marine du tsar une nouvelle audace. Sans doute, il est honteux pour la Russie et pour la race blanche de se reconnaître vaincue par le Japon, mais puisque les puissances européennes ne viennent pas en aide aux Russes, ils ne peuvent pas lutter contre l’évidence. C’est égal, l’Europe fait preuve d’une d’un aveuglement effrayant et méconnaît par trop ses intérêts ! Notre Indo-Chine sera, certainement, la prochaine victime du Japon. Ce soir, nous allons à la clôture du Mois de Marie à la Cathédrale.
Angers, vendredi 2 juin 1905
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. L’après-midi, cours de MM. Gavouyère et Courtois. Papa est sur le point de se décider à partir avec moi pour Paris afin d’assister à la revue de Vincennes demain matin et de voir le roi d’Espagne ; après de grandes hésitations, il y renonce, mais je pense qu’il reprendra la chose demain car, alors, Maman sera arrivée. Ce soir, nous allons au mois du Sacré-Cœur.
Paris, samedi 3 juin 1905
Papa s’est décidé car il en avait, lui aussi, grande envie. Nous sommes donc allés à la gare attendre Maman qui est arrivée par le train de 4h39 venant de Vinça et aussitôt après, laissant Maman (qui a fait un excellent voyage) gagner la maison, nous prenons l’express de 4h58 et, par Tours et Orléans, arrivons à Paris – Quai d’Orsay à 10h ½. Tante Mimi, que nous avions prévenue par dépêche, nous attendait. À l’Hôtel du Prince de Galles où nous allons d’abord, pas une chambre ; mais le propriétaire nous indique une maison meublée rue Ville-l’Evêque où nous trouvons deux bonnes chambres. Nous allons jeter un coup d’œil sur les illuminations du côté de l’Opéra, mais nous ne réussissons pas à voir le cortège du roi. Je me couche vers 1 heure après avoir écrit ces lignes.
Semaine du 5 au 11 juin 1905
Angers, lundi 5 juin 1905
Je n’ai pas écrit mon journal hier soir étant en voyage. Hier matin, nous rencontrons Xavier dans un café du boulevard de la Madeleine où nous prenions notre petit déjeuner. À 9 heures, nous assistons à la grand’messe à la Madeleine, on chante un Te Deum solennel d’action de grâces ordonné par le cardinal pour remercier Dieu d’avoir protégé la vie du roi d’Espagne lors de l’attentat anarchiste de mercredi. Ensuite, par un temps orageux très chaud, nous allons nous poster devant la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland où le roi doit venir entendre la messe de onze heures ; nous nous plaçons derrière le barrage d’agents. Quand le roi arrive escorté par des cuirassiers, et qu’il traverse à pied le court espace qui le sépare de l’entrée de la chapelle, je ne réussis pas à le voir ; mais nous attendons la fin de la messe et je le vois très bien à la sortie, il est en civil, je le photographie ; la foule l’acclame. Ensuite, nous allons déjeuner chez Tata Mimi. Après le déjeuner, Xavier, Margot, Tata Mimi, Papa et moi allons attendre devant le Ministère des Affaires étrangères (qui sert de Palais royal) le départ du roi pour le steeple chasse d’Auteuil. A 2h45, Loubet arrive en daumont et vient prendre Alphonse XIII. Le Roi est en uniforme bleu ; je le vois très bien pendant que, sur le perron du Ministère, il attend Loubet. Il monte avec Loubet en daumont et, quand il passe devant nous, il est vigoureusement acclamé, on n’entend que des cris de « Vive le Roi », rien pour Loubet ; Alphonse XIII remercie gentiment de la main. Il est fort bien en uniforme, bien mieux qu’en civil. Un homme du peuple qui louait des chaises dit : « Nous ferions bien mieux d’avoir un roi, nous aussi, que de garder cette bande d’arrogants, nos affaires iraient mieux » ; comme j’approuve, cet homme ajoute : « Je ne suis pas pour la république moi, j’étais employé dans un ministère et on m’en a chassé parce que j’envoyais ma fille à l’école des sœurs ; c’est le roi qu’il nous faut, et pas celui de Bruxelles Victor, mais d’Orléans ». Naturellement, j’approuve chaudement les propos de ce brave homme. Je prends deux instantanés du roi Alphonse. À peine le cortège royal était-il passé qu’une formidable averse d’orage disperse la foule qui se réfugie en grande partie dans la gare des Invalides ; nous y allons nous aussi. Quand le temps s’est un peu arrangé, nous allons nous promener le long des quais, à Saint-Eustache, sur les boulevards etc. Nous allons dîner vers 8 heures chez Tante Mimi. À 9 heures, nous repartons en voiture ; Xavier nous accompagne et, après avoir pris nos valises et nous être promenés un peu avenue de l’Opéra pour voir les illuminations, la voiture nous porte à la gare Saint-Lazare et, à 10 heures, nous quittons Paris après une journée bien remplie. Nous arrivons à Angers à 4h06 du matin. Je me couche jusque vers 10 heures ; Papa ne peut pas se coucher car il a deux cours à faire dans la matinée pour se reposer. Jacques Hervé vient me voir vers 10h ½ ; il est de passage à Angers ; je le reçois en chemise dans ma chambre ; il m’invite à aller ce soir à la campagne, j’irai, je pense, ce dimanche à la Trinité. L’après-midi, cours de M. Saint-Maur. Le domestique Joseph rentre ivre et Papa est obligé de le mettre à la porte.
Entrée du roi d’Espagne Alphonse III à la messe de la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland à Paris – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 4 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Angers, mardi 6 juin 1905
Maintenant que les lampions sont éteints, la France se retrouve en présence du redoutable conflit marocain et son gouvernement s’apprête à le résoudre par une humiliation nationale. On apprend, en effet, que Delcassé vient de donner sa démission de ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupait depuis 7 ans. Ce gaffeur a eu une carrière diplomatique bien peu glorieuse pour la France : il débute par la reculade de Fachoda devant l’Angleterre ; il cède, depuis, à cette puissance nos droits sur l’Égypte et Terre-Neuve en compensation d’une problématique prépondérance sur le Maroc, qu’un froncement de sourcils de l’empereur allemand va forcer la France à abandonner, et c’est sur cette cuisante humiliation qu’il se retire ; je passe sur les humiliations secondaires devant le Siam, le Japon etc. Vraiment, M. Delcassé, qui a été porté aux nues par la presse républicaine pour ses traités d’arbitrage et pour les visites de rois et d’empereurs qu’il a négociées, offre un joli type de diplomate républicain ! Nous sommes loin du temps où le Grand Frédéric disait : « Si j’étais roi de France je ne voudrais pas qu’un coup de canon fût tiré en Europe sans ma permission », et de celui, plus rapproché de nous, où le baron d’Haussez répondait à l’ambassadeur anglais qui se plaignait de l’expédition d’Alger : « La France se f… de l’Angleterre », et cependant, cette réponse était faite 15 ans après l’invasion complète de la France par les Alliés, il est vrai que pendant ces quinze années, la France avait été gouvernée par ses rois légitimes ! Après 35 ans de république, nous en sommes réduits à renvoyer un ministre des Affaires étrangères parce qu’il a cessé de plaire à l’Allemagne et nous ne choisissons pour le remplacer que celui qui sera persona grata à Berlin. Après ce rapprochement, comment, si l’on est patriote, peut-on ne pas être royaliste ? Car enfin, il ne suffit pas de crier sur Delcassé ou sur Rouvier à propos de la reculade devant le roi de Prusse, il faut surtout se demander si ces hommes peuvent agir autrement, et s’il en est ainsi, rechercher les causes de cette situation. Or, je ne m’en prends pas à Rouvier et je reconnais qu’étant donné la situation de la France, il ne peut pas risquer une guerre avec l’Allemagne. Mais maintenant, je me demande pourquoi il en est ainsi, et je vois que notre armée a été affaiblie par 7 ans de dreyfusisme, de délation maçonnique, d’esprit antimilitariste etc. ; or tous ces maux sont des produits de la république ; et alors, je conclus que la grande coupable c’est la république et non pas tel ou tel homme. Dès lors, mon patriotisme me commande de chercher à détruire cette cause de notre situation humiliée ; je n’y faillirai pas.
L’après-midi, cours de M. Gavouyère. Le soir nous allons au Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.
Angers, mercredi 7 juin 1905
Cours de M. Courtois le matin à 8h ½ et de M. Saint-Maur à 3 heures. A 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. La démission de Delcassé imposée, ou à peu près, par l’Allemagne est une nouvelle démonstration de cette vérité que notre régime politique ne nous permet pas d’avoir une politique extérieure. Ce ministre, en effet, raconte ayant débuté dans son ministère par une cuisante humiliation devant l’Angleterre, a voulu faire oublier Fachoda et a songé à nous donner le Maroc ; l’idée n’était pas mauvaise et c’est pour la réaliser qu’il s’est rapproché de l’Angleterre et de l’Italie et a voulu une convention avec l’Espagne ; mais ce rapprochement avec l’Angleterre, surtout en cherchant à attirer à soi l’Italie, impliquait forcément un éloignement de l’Allemagne. Il fallait donc s’attendre à voir un jour ou l’autre cette puissance se mettre en travers de notre politique, et il fallait se tenir prêt à lui résister sur le terrain diplomatique et même, si c’était nécessaire, sur tous les terrains. Or c’est ce que n’a pas su faire le gouvernement. Pendant que le ministre des affaires étrangères poursuivait à l’extérieur, à travers cinq ministères, une politique qui devait nous mettre l’Allemagne à dos, les divers ministères qui se sont succédé depuis 7 ans, esclaves des loges maçonniques, de la juiverie, du socialisme et de toutes les forces révolutionnaires, poursuivaient à l’intérieur une politique qui livrait l’Armée à un loufoque comme André et l’affaiblissait par l’infiltration du piteux esprit d’indiscipline et de délation. Après plusieurs années d’un pareil régime on reconnait que l’Armée est devenue impropre à servir les desseins que nous avons poursuivis à l’extérieur, et c’est la faillite et l’humiliation sur toute la ligne. La faute en est au régime. Et si encore cela devait pouvait servir de leçon au gouvernement ! Je n’y compte guère !
Angers, jeudi 8 juin 1905
Cours de M. Courtois le matin à 8h ½ ; j’oublie le cours de M. Saint-Maur, qui est le dernier.
Angers, vendredi 9 juin 1905
Cours de M. Courtois le matin à 8h 1/2. L’après-midi, cours de M. Gavouyère. Ensuite, je vais soumettre à M. Burger un plan d’études que la revue d’études sociales Le Quand Même m’a chargé de dresser pour la section de jurisprudence et de morale sociale dont je fais partie ; M. Burger, directeur du Quand Même l’approuve pleinement et on n’a plus qu’à l’imprimer.
Angers, samedi 10 juin 1905
Dans l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je me fais couper les cheveux ; au retour je suis surpris par un orage et une formidable averse ; je suis obligé de changer de tout en rentrant ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 11 juin 1905 (Pentecôte)
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. A 9h40, je vais attendre Maurice à la gare ; il vient passer la journée avec nous et, comme il a deux jours de permission, il restera jusqu’à demain soir. Nous allons ensemble à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous assistons des fenêtres du second, à la dernière journée du concours hippique, il pleut, d’ailleurs, presque tout le temps.
Semaine du 11 au 18 juin 1905
Angers, lundi 12 juin 1905
Ce matin, je fais différentes courses et commissions avec Maurice. L’après-midi, plusieurs personnes — le général, Mme et Pierre Lelong, M. de Falguières et les De Soos, M., Mme et Madeleine de Padirac, les demoiselles Regnard, Jean Gavouyère – viennent voir le concours des fenêtres du second ; nous leur présentons Maurice. Mme de Padirac nous invite à aller déjeuner lundi prochain à sa campagne de La Lasserie. Après la fin du concours, je vais me promener avec Maurice ; à la rue Talot, un cycliste se jette sur nous à une allure assez rapide et risque de nous renverser ; il ne nous fait pas mal, mais il tombe ainsi que sa machine, et a dû se faire plus de mal que nous ; nous, nous le laissons filer sans trop l’engueuler. Maurice repart pour Saumur par le train de 10h27.
Angers, mardi 13 juin 1905 (fête de Saint Antoine)
En l’honneur de Saint Antoine de Padoue, j’assiste et je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame ; à 8h, cours de M. Courtois. Je reçois une foule de lettres avec souhaits de bonne fête. L’après-midi cours de M. Gavouyère à 4 heures. Le soir, nous allons au mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.
Angers, mercredi 14 juin
Cours de M. Courtois à 8 heures. Papa part à 11h38 pour le Petit Séminaire de Richemont (Charentes) où il va surveiller les compositions pour le concours annuel entre les collèges catholiques de l’Ouest organisé par l’Université ; vendredi, il ira à Sainte-Croix voir Marie-Thérèse et Max, et rentrera samedi. Le soir, arrive pour Papa une lettre de M. Soucail par laquelle ce dernier, candidat à l’élection municipale complémentaire qui doit avoir lieu dimanche à Saint-Michel, demande à Papa d’écrire à nos fermiers de Saint-Michel – Blanc et son fils, Fabre et Manent – pour leur recommander sa candidature. Maman ayant ouvert la lettre, nous calculons que nous n’avons pas le temps d’envoyer cette lettre à Papa et c’est moi qui écris aux fermiers ; je leur recommande de voter pour M. Soucail, catholique et conservateur, et candidat des honnêtes gens, contre le candidat de l’ancien maire Faigt, dont l’élection a été annulée par le conseil de Préfecture, et qui avait dilapidé les fonds de la commune et même escroqué au moyen de mandats fictifs. J’espère que M. Soucail sera élu ; il le mérite bien, ayant mené une énergique campagne contre les procédés de l’ancienne municipalité ; s’il est élu, il deviendra probablement maire. Le soir, nous allons au Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.
Angers, jeudi 15 juin 1905
Je passe une bonne partie de ma matinée et de mon après-midi au travail ; je résume mes notes de cours ; c’est qu’un mois seulement me sépare de mon examen ! Je vais voir mes pauvres à onze heures. Le soir, Mois du Sacré Cœur. Dans l’après-midi, je vais chez le dentiste.
Angers, vendredi 16 juin 1905
Le matin à 8 heures, je vais à la messe à Notre-Dame. Elle est dite par Monseigneur qui doit donner la confirmation. Je travaille le reste de la matinée et une partie de l’après-midi. La situation extérieure, qui semblait moins inquiétante depuis le départ de M. Delcassé, apparaît de nouveau comme très grave. Il est évident que l’Allemagne entend profiter de notre affaiblissement résultant des désastres russes, et aussi hélas ! du dreyfusisme et de ses suites, pour exercer sur nous une sorte de chantage, et nous acculer en prenant pour prétexte la question marocaine, à changer de politique et à nous rapprocher d’elle. Quelque opinion que l’on ait sur les avantages en soi de la politique de rapprochement avec l’Allemagne, il est certain qu’ainsi présentée, ou plutôt imposée, le sentiment de notre propre dignité nationale nous fait un devoir de nous réserver. Mais alors, c’est probablement la guerre ? On a lieu de la craindre ; et l’attitude de l’Angleterre qui, plus royaliste que le roi, vient de refuser avec éclat de prendre part à la conférence internationale proposée par l’empereur du Maroc (sur l’inspiration de l’Allemagne) n’est pas faite pour arranger les choses. Ainsi, le gouvernement nous a mis dans cette impasse : ou de subir une humiliation nationale qui nous fera perdre notre prestige de grande puissance aux yeux du monde entier, ou de nous exposer à une guerre dont l’état de désorganisation morale et même matérielle dans lequel il a jeté lui-même notre armée rend l’issue très incertaine. Tout cela est souverainement inquiétant À 4 heures, cours de M. Gavouyère. Le soir, nous allons à la cérémonie du Mois du Sacré-Cœur à l’Adoration.
Angers, samedi 17 juin 1905
Ce matin, je travaille puis je fais quelques commissions ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques et je retourne chez le dentiste. Le soir Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Les nouvelles sont très alarmantes aujourd’hui ; une dépêche annonce que l’Allemagne aurait proposé au Maroc d’exécuter les réformes proposées par la France, et que celui-ci aurait accepté ; si cette nouvelle est confirmée, elle peut mettre le feu aux poudres. D’autre part, de grands préparatifs sont faits à la frontière ; envoi de troupes, de munitions et d’approvisionnements ; inspections de généraux, du général Pendezec, chef d’état-major général en personne ; une dépêche annonce que les permissionnaires du 6e corps ont été rappelés d’urgence et rentrent par train spéciaux dans leurs garnisons. De l’autre côté de la frontière, même activité. Il était temps que le gouvernement se décidât enfin à réparer les fautes du misérable fantoche André ; mais est-il possible de réparer en quelques jours les fautes de 4 ou 5 ans ? Toute la journée l’idée de la guerre me poursuit. Le soir, en me promenant du côté du Mail, j’entends quelques voyous imbéciles crier « À bas la guerre ! », « À bas les traîneurs de sabre ! » sur le passage de quelques dragons ; ces abrutis s’imaginent peut-être que Guillaume II, s’il a envie de nous attaquer, leur demandera la permission.
Angers, dimanche 18 juin 1905
Ce matin à 6h ½, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de- Paul au Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion et je prie pour la France. Je travaille une partie de la matinée ; l’après-midi, je vais au salut à 4 heures ½ ; puis je me promène un peu ; après dîner, je me promène avec Papa.
Semaine du 19 au 25 juin 1905
Angers, lundi 19 juin 1905
Château de La Lasserie près de Brissac-Quincé (vue actuelle)
Cours de M. Courtois à 8h ½. A 11h38 par le train de Poitiers, nous partons pour Quincé-Brissac ; à la gare de cette localité nous attend la victoria des Padirac et nous arrivons vers une heure à La Lasserie, le château des Padirac sur la commune de Vauxchrétien ; c’est très gentil, les pièces sont grandes, et surtout le parc superbe ; l’habitation est entourée de 32 hectares dont 14 en vigne. Après le déjeuner, nous nous promenons dans le parc, je prends des photos ; ensuite nous jouons au tennis avec Madeleine, Gabriel et Pierre Lelong qui y est aussi. Avant de partir, on rentre un moment au salon où on joue et chante un peu. Nous faisons nos adieux vers 6 heures, et M. de Padirac nous raccompagne lui-même à la gare où nous prenons le train de 6h39. Nous sommes à Angers vers 7h25. Nous avons eu très beau temps et avons passé une journée fort agréable. Ce soir, je vais faire à l’Hôtel d’Anjou, de la part de M. de Padirac, une commission à un de ses amis de passage à Angers, le colonel d’Artaud, de Toulouse.
Philomène d’Estève de Bosch, Madeleine de Padirac, Pierre Lelong, Robert de Padirac – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Château de La Lasserie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 juin 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Angers, mardi 20 juin 1905
Cours de M. Courtois à 8h ½. L’après-midi, je travaille, puis je vais chez le dentiste et à 4 heures, au cours de M. Gavouyère. Le soir, salut à l’Adoration. La situation vis-à-vis de l’Allemagne semble s’être très légèrement améliorée depuis deux jours ; il y a, semble-t-il, une certaine détente non dans le fond du conflit, mais dans le ton des négociations. Les préparatifs militaires continuent ; ils étaient bien nécessaires. A 10h, à la cathédrale, je vais aux obsèques de M. Paumard, père de Mme Perrin.
Angers, mercredi 21 juin 1905
En l’honneur du onzième anniversaire de ma première communion et de pèlerinage de l’Université Catholique au Sacré-Cœur, je vais à la messe de 7 heures à la Madeleine avec l’Université ; j’y fais la sainte communion. Je déjeune à l’internat ; déjeuner mouvementé et bruyant comme chaque fois qu’il y a des externes ; aujourd’hui, le vacarme, pour fêter les externes, va jusqu’au point de se jeter mutuellement des assiettes ! Cours de M. Courtois à 8h ½. L’après-midi, travail dans ma chambre.
Angers, jeudi 22 juin 1905
Cours de M. Courtois à 8h 1/2 ; il dure un peu plus longtemps que d’habitude, mais c’est le dernier ; ensuite, séance chez le dentiste. L’après-midi, comme tous les jours, travail de révision. Le soir, je vais à la messe de 7h ½ à Notre Dame.
Angers, vendredi 23 juin 1905
L’impression recommence à être mauvaise relativement au conflit franco-allemand, la note envoyée par Rouvier au prince Radolin et envoyée à Berlin déclare accepter la conférence internationale mais à condition que le programme de ses délibérations soit délimité à l’avance, et que l’accord franco-anglo-espagnol ainsi que les accords intervenus directement entre la France et le Maroc ne seront pas discutés ; cette réponse est très bien, mais il y a un abîme entre elle et le point de vue allemand ; surtout avec les sous-entendus et les prétentions inavouées de Guillaume II ! La France ne peut cependant pas admettre qu’une convocation voulue et signée par elle sera remise en question dans une conférence internationale ; nous ne sommes pas une Turquie ! Je vais au cours de M. Gavouyère à 8 heures du matin. Le soir à 8h ¼, nous assistons à une intéressante conférence sur l’« Inde méridionale » avec projections cinématographiques, faite à l’Université par un missionnaire au Maduré. A la sortie, l’abbé Delahaye nous apprend que le préfet a pris aujourd’hui un arrêté interdisant les processions de la Fête-Dieu malgré le maire qui les autorisait et avait promis à Monseigneur de les faire respecter ; cette inqualifiable intrusion du représentant du pouvoir central dans les affaires de la ville d’Angers pour persécuter les Catholiques amènera certainement une éclatante protestation ; elle sera bien méritée.
Angers, samedi 24 juin 1905
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint Jean-Baptiste. Ensuite, je retourne chez le dentiste pour l’arrachage de deux dents de devant de la mâchoire supérieure ; elle dure une heure et demie, mais ne me fait pas beaucoup souffrir ; j’aurai, un de ces jours, deux autres dents à faire plomber. Dans l’après-midi, on affiche deux protestations contre la mesure du préfet : l’une émane des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; elle proteste au nom des droits de Notre Seigneur en excellents termes ; l’autre, qui émane du « comité républicain progressiste », est faite « au nom de la liberté qui doit être égale pour tous » ; ces « progressistes », autrefois « opportunistes » qui nous ont mis dans le pétrin où nous sommes trouvent maintenant que les choses vont trop loin et puis ils ne seraient pas fâchés d’avoir nos voix l’année prochaine, bien qu’ils ne nous donnent jamais les leurs dans les élections ; peut-être est-ce là le mobile de leur attitude. Quoiqu’il en soit, leur protestation fera de l’effet ; les deux affiches sont très lues. La 1ère convie les Catholiques à manifester demain matin à 9h ½ (heure où aurait eu lieu la procession) en l’honneur du Saint-Sacrement par le cortège habituel, de Saint-Maurice à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; ce sera sa 3e réédition. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge ; ensuite, avec Papa, je vais un moment à la salle des Quinconces où M. Gavouyère fait une conférence. J’ai appris aujourd’hui une nouvelle désagréable, c’est la date de mon examen ; il est fixé au 8 juillet, je n’avais demandé à le passer que du quinze au vingt juillet et je vais être obligé de doubler les doses de travail pour arriver à tout revoir deux fois. L’année dernière, on m’avait beaucoup retardé ; cette année on m’avance beaucoup trop ! Si la guerre éclate, Segot et moi aurons décidé d’aller passer notre examen immédiatement, avant d’être appelés ; je pense que la Faculté de Caen nous autoriserait.
Angers, dimanche 25 juin 1905 (Fête-Dieu)
Je vais à la messe de 8h ½ à Notre-Dame et, à 9h ¼, nous sommes tous devant la cathédrale, lieu de rendez-vous pour la manifestation. Beaucoup de personnes arrivent jusqu’à 9h ¾ ; la foule, difficile à évaluer, doit être, à peu de chose près, aussi nombreuse que l’année dernière. Après la bénédiction donnée d’un reposoir dressé dans l’intérieur de la grille de la cathédrale, l’immense colonne, en chantant des cantiques (et surtout « Nous voulons Dieu ») va à l’Évêché où Monseigneur donne une seconde bénédiction, puis à Saint-Laud où, pour la 3e et dernière fois, Monseigneur donne la bénédiction ; en passant devant la grille de la Préfecture boulevard du Roi René, on conspue le préfet à Saint-Laud, la foule était immense, et on pousse de frénétiques acclamations en l’honneur du Christ. Après la dernière bénédiction, le mot d’ordre circule d’aller à la Préfecture ; une colonne de jeunes gens se forme, je m’y mets et on part pour la Préfecture en criant « Démission, conspuez le préfet, démission », elle est suivie d’une seconde colonne ; sur le boulevard du Roi René, nous enfonçons un barrage d’agents que l’on tentait de nous opposer et, au pas de course, nous arrivons devant le jardin de la Préfecture ; nous sommes rejoints par un grand nombre d’autres manifestants et nous sifflons et conspuons vigoureusement le préfet ; nous pouvons être là 800 environ dont beaucoup de prêtres ; la police essaie de nous faire taire, mais c’est peine perdue. Puis nous partons en courant et allons par le boulevard de Saumur et la rue Saint-Aubin devant la principale entrée de la Préfecture ; nous nous heurtons à un fort barrage d’agents ; nous nous contentons de siffler et de huer le préfet et nous repartons au pas de course pour les bureaux du Patriote de l’Ouest ; cette course au grand soleil par le temps brûlant qu’il fait est éreintante, aussi beaucoup restent-ils en route ; Papa et moi nous suivons jusqu’au bout le groupe d’une cinquantaine environ de manifestants qui arrive au Patriote ; nous sifflons et huons cet infâme torchon, plusieurs des nôtres à coups de cannes et à coup de pieds, tentent d’enfoncer la devanture, mais elle résiste ; enfin, une vive altercation se produit entre quelques-uns des nôtres et quelques individus qui sortent des bureaux du journal ; il y a même quelques coups échangés. Enfin, on émet l’idée d’aller à la loge maçonnique, mais nous ne sommes plus assez nombreux et on se disperse. J’étouffe et je suis en nage ; en rentrant à la maison vers 11h ¾, je change de tout. Maman et Philomène ne rentrent qu’une grosse demi-heure après nous. Elles ont assisté à une seconde manifestation devant la Préfecture, plus importante que la nôtre. Une bonne partie des manifestants de Saint-Laud sont passés par la rue des Lices ou par le boulevard et sont venus, près de la tour Saint-Aubin et dans la rue Saint-Aubin ; là, les charges d’agents et de barrages gendarmes à cheval ont essayé de les bousculer, mais n’y ont pas réussi, nos amis revenant sans cesse à la charge ; Maman et Philomène ont dû franchir plusieurs barrages comme elles ont pu car la plupart des rues avoisinant la préfecture étaient barrées. Il parait que 17 arrestations ont été opérées là, notamment celles de M. Maisonneuve, de trois étudiants Nicol, Monnier, Testart-Vaillant et de deux prêtres. Je ne sais pas si elles ont été maintenues. Je vois qu’en allant au Patriote nous avons manqué le plus intéressant ; je le regrette. Enfin, les processions ont été bien vengées, et le Saint-Sacrement bien acclamé !
Nous déjeunons à près de une heure. Dans l’après-midi, je me repose, je travaille un peu, et je vais aux nouvelles ; je n’apprends rien de nouveau. D’une conversation que j’ai eue ce matin avec Normand d’Authon qui rentre de Paris, il ressort que le danger de la guerre est toujours imminent. Il a vu à Paris un secrétaire de Berteaux qui lui a dit que dans la nuit du 5 au 6 juin, les chefs du grand état-major étaient réunis au Ministère de la guerre préparant tout pour la mobilisation qui avait été sur le point d’être ordonnée ; et le même secrétaire croit à la guerre parce qu’on la veut en Allemagne, surtout dans les milieux militaires et dans les milieux commerçants de Hambourg par hostilité à l’égard de l’Angleterre ; le gouvernement fera ce qu’il pourra pour l’éviter, mais il ne le pourra peut-être pas ! Dans un pareil moment, le gouvernement ferait mieux de se consacrer tout entier à la défense nationale compromise par André que de faire interdire des processions par ses préfets. En se promenant le soir, j’apprends que, parmi les deux prêtres arrêtés, il y a un jésuite, le jeune père Scellier qui habite l’Université ; il pourra avoir des ennuis sérieux !
Semaine du 26 au 30 juin 1905
Angers, lundi 26 juin 1905
Les journaux locaux sont remplis de détails sur les événements d’hier : Le Maine-et-Loire, royaliste et catholique et Le Petit Courrier, républicain progressiste, les racontent impartialement ; ils protestent contre la brutalité de la police autour de la Préfecture ; quant au radical-socialiste Patriote de l’Ouest, comme il fallait s’y attendre, notre manifestation contre ses bureaux lui arrache des cris de putois et il nous traite d’apaches, titre qui devrait être réservé à ses amis, à cause d’un malheureux coup de canne donné à un nommé Colin (je ne sais si c’est mon agresseur dans l’affaire du Cirque) qui, dit-il, passait tranquillement dans la rue ; je crois, au contraire, qu’il a dû nous provoquer ; d’ailleurs, je ne me suis pas aperçu de la chose. Il y a eu 18 arrestations. Cette manifestation a dû être racontée et exagérée même par des journaux de province, puisque Bonne Maman nous télégraphie qu’ayant lu le récit dans L’Éclair de Montpellier, elle est inquiète et nous demande de la rassurer par dépêche, ce que nous faisons tout de suite. Beaucoup de personnes, qui me connaissent comme un des plus hardis manifestants d’Angers, sont étonnées que je ne sois pas arrêté et nous en expriment, aux uns ou aux autres, leur étonnement. Si, au lieu d’aller au Patriote où il n’y avait pas de police, j’étais resté autour de la Préfecture, je l’aurais été probablement. Il va y avoir probablement des poursuites. Le Soleil de ce matin raconte ces événements. Je travaille beaucoup matin et soir. Le soir, salut à Notre Dame.
Angers, mardi 27 juin 1905
Je travaille beaucoup matin et soir. Je ne sors dans la journée que pour prendre un peu l’air ; entre la matinée et l’après-midi, j’ai de 6 à 7 heures de travail par jour ; ce n’est pas trop ; heureusement qu’il n’y en a que pour une dizaine de jours !
Angers, mercredi 28 juin 1905
Je vais au cours de M. Gavouyère le matin à 8 heures. Je travaille le reste de la matinée ainsi que l’après-midi. Ce soir, je vais prendre le thé chez M. Baugas qui m’a invité en même temps que plusieurs ecclésiastiques et laïques de la rédaction du Quand Même. On cause des événements. Il parait que les dames de la garnison de Stenay auraient reçu un des premiers jours de ce mois l’ordre de se tenir prêtes à quitter la ville au premier avis ; Mme Baugas tient cela de la sœur de Mme Maurice Gavouyère dont le mari est en garnison à Stenay dans les chasseurs. L’oncle Xavier a écrit ce matin à Papa qu’à Verdun les uns croient à la guerre immédiate, les autres croient qu’elle n’éclatera que dans quelques mois. C’est aussi l’avis de M. René Bazin qui rentre de Paris où il a prononcé un discours à une réunion de l’Association des Alsaciens-Lorrains ; de ses conversations avec des personnages haut placés paraît-il, il ressort que l’on espère éviter la guerre actuellement grâce à la diplomatie de M. Rouvier qui n’est pas un imbécile, mais on est persuadé que d’ici moins d’un an, elle éclatera. Si le gouvernement ne s’y prépare pas et ne se consacre pas tout entier à cette préparation, il sera impardonnable. En attendant, alors que le danger est certes loin d’être écarté, la Chambre continue à discuter la séparation des Églises et de l’État, et à s’occuper de la sonnerie des cloches ou du port de la soutane. Cela fait songer à Byzance !
Angers, jeudi 29 juin 1905
Cours de M. Gavouyère à 8 heures. Dans l’après-midi, je vais à Saint-Jacques pour me confesser, mais ne trouvant pas l’abbé Brossard, je vais me confesser à Notre Dame. Le soir, nous allons tous à la grande cérémonie de l’Adoration nocturne qui précède la fête du Sacré-Cœur, à la cathédrale. Nous prenons part — Papa et moi — à la procession du Saint-Sacrement et nous restons jusqu’à près de 10 heures. Nous avons bien besoin que le Sacré-Cœur nous vienne en aide.
Angers, vendredi 30 juin 1905
En l’honneur de la fête du Sacré-Cœur (qui devrait être en France une fête nationale) je fais la sainte communion pour la France à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Cours de M. Gavouyère à 8h ½. Dans l’après-midi, je vais chez le dentiste qui plombe la dernière molaire gauche de ma mâchoire inférieure, et un moment chez Lucas ; le reste du temps, je travaille. Ce soir, nous allons au salut à l’Adoration.
Juillet 1905
Semaine du 1er au 2 juillet 1905
Angers, samedi 1er juillet 1905
À 9h ½, M. Gavouyère nous fait son dernier cours ; c’est le dernier de l’année scolaire et aussi le dernier de ma carrière d’étudiant en droit ; j’avais suivi le 1er en décembre 1900 ; cinq ans d’études de droit, c’est long ! Je travaille le reste de la journée. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 2 juillet 1905
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à Saint-Serge aux vêpres et à la procession qui a lieu dans l’intérieur de l’église au lieu de se dérouler dans les rues comme cela devrait être. Je travaille à la réponse des matières de mon examen.
Semaine du 3 au 9 juillet 1905
Angers, lundi 3 juillet 1905
Je travaille une partie de la matinée et presque toute l’après-midi. Je commence à m’occuper du plan de mon pèlerinage à La Salette et de mon voyage dans le sud-est ; j’écris à Xavier de m’envoyer le guide des voyages circulaires sur le réseau du P.L.M. qu’on ne trouve pas ici.
Angers, mardi 4 juillet 1905
La loi de séparation de l’Église et de l’État a été votée hier à la Chambre par 108 voix de majorité (341 contre 233). L’acte de reniement de 14 siècles d’histoire de France est donc accompli par la Chambre en attendant de l’être par le Sénat. Voilà où la République voulait en venir, elle y est arrivée ! Et maintenant va s’ouvrir une ère de persécution violente sans doute, qui durera jusqu’à la chute de la république. Car je ne me fais aucune illusion sur la signification de cette loi ; si on a réussi à faire passer quelques amendements libéraux sans que le gouvernement et la commission s’y fassent une opposition bien vive, c’est que le parti républicain voulait la loi, le principe. Les amendements libéraux n’étaient qu’une ruse destinée à faire passer la marchandise et à être enlevés plus tard ; il en sera de la loi actuelle comme de la loi de 1901 sur les associations, elle sera aggravée à la pratique et, au besoin, complétée par des lois postérieures, jusqu’à ce que le but, qui est la destruction du catholicisme en France, soit atteint. Je plains ceux qui se font illusion et qui ne voient pas cela. Le but des sectaires ne sera, d’ailleurs, pas atteint ; la république en France périra avant l’Église et le pouvoir qui lui succédera négociera avec le pape un nouveau concordat. Et, une fois de plus, le Christ triomphera pour le plus grand bien de la France.
Je travaille matin et soir. Ce soir, vers 6h ½, un véritable cyclone s’abat sur Angers. Le temps avait été très chaud toute l’après-midi. Depuis une demi-heure, des nuages d’orage montaient du sud-ouest et le temps s’assombrissait de plus en plus ; enfin, il fit tout à fait sombre et, chose rare pour le soir, j’ai dû allumer ma lampe pour pouvoir travailler, à 6h ½. Le tonnerre se mit à gronder à intervalles très rapprochés et d’une façon de plus en plus violente. Enfin tout à coup, vers 6h40, il s’élève un vent du du sud-ouest d’une violence inouïe et une véritable trombe d’eau s’abat sur la ville. Bien entendu, à l’approche de l’orage, nous avions fermé toutes les fenêtres ; malgré cela, dans les appartements sur le Champ de Mars, dans ma chambre notamment, l’eau arrivait jusqu’au milieu ; et nous avons dû pousser en toute hâte les meubles rapprochés des fenêtres. Si on s’approchait des fenêtres, on ne voyait rien qu’une couche d’eau d’un vert glauque qui donnait l’illusion de la mer, on aurait pu se croire en sous-marin ; les sifflements de l’ouragan joints aux détonations du tonnerre étaient tellement effrayants que les chats, affolés, couraient dans la maison en poussant des hurlements lamentables. Enfin, après une dizaine de minutes, la trombe diminue d’intensité et le vent perd un peu de sa violence. Nous nous approchons des fenêtres et nous voyons le cirque qui était sur le Champ de Mars entièrement abattu et brisé littéralement ; des branches d’arbres arrachées du Mail ont été transportées par le vent jusque près de notre façade. La pluie et le vent sont encore très forts pendant dix autres minutes ; enfin, le cyclone se calme vers 7 heures. Chose bizarre, le baromètre que je suis allé voir tout de suite a très peu bougé. Les domestiques sont occupés à étancher l’eau qui est tombée à flots dans les appartements et nous ne pouvons nous mettre à table qu’à 7h ½. À 8h ½, je sors un moment avec Papa pour me rendre compte des dégâts ; sur le boulevard de la Mairie, une foule de gros arbres sont déracinés ; il y en a, là seulement, plus de quinze cassés ou déracinés ; le cirque est en lambeaux, un bec de gaz est emporté, un urinoir coupé en deux, un kiosque de journaux très solide renversé et à moitié brisé ; l’aspect du boulevard est lamentable ; j’entends parler d’accidents de personnes. La foule se répand dans les rues, atterrée, comme nous par la curiosité. Demain, on se rendra mieux compte des dégâts.
Dégâts du cyclone du 4 juillet 1905 à Angers (carte postale d’époque) – Archives municipales d’Angers
Angers, mercredi 5 juillet 1905
Le Maine-et-Loire de ce matin est plein de détails lamentables sur les résultats du cyclone d’hier ; à Angers, un homme a été tué par la chute d’une branche d’arbre boulevard Daviers, un autre est grièvement blessé et est à l’hôpital ; les toits éventrés ou emportés ne se comptent pas ; une maison a été entièrement démolie rue La Réveillère, les ardoises jonchent le sol ; enfin et surtout, sur tous les boulevards de la ville, les arbres sont ou cassés ou déracinés ou très abîmés ; certains boulevards ont l’aspect d’un bois tellement il y a de branches par terre ou de troncs entiers au travers des trottoirs ou de la chaussée ; Angers a l’air d’une ville bombardée. Les habitants sont affolés et beaucoup disent avec raison que c’est la punition de Dieu pour l’interdiction des processions. Dans le département, les dégâts sont énormes ; les récoltes sont ou perdues ou très endommagées. Les lignes télégraphiques et téléphoniques étant détruites autour d’Angers, les journaux n’ont pas de dépêches et les agences n’en publient pas de toute la journée. Quel bouleversement ! À 11h ½, je vais au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, nous allons Papa et moi voir les dégâts dans la Doutre ils sont très importants.
Angers, jeudi 6 juillet 1905
Je travaille une bonne partie de la journée ; le matin, je vais me faire couper les cheveux ; l’après-midi, me faire plomber une dent ; j’en ai fini avec le dentiste… jusqu’à nouvel ordre. Le cyclone a exercé ses ravages dans une bonne partie de la France ; pour moi, c’est la réponse de Dieu au vote de la séparation qui a eu lieu la nuit précédente. Le soir, nous nous promenons un peu. La ville reprend peu à peu son aspect habituel.
Caen, vendredi 7 juillet 1905
J’ai quitté Angers ce matin par le rapide de 10h25 avec une foule de mes camarades de l’Université qui viennent passer quelques-uns l’écrit de la licence, un autre le même examen que moi ; après changement et déjeuner au Mans, je suis arrivé ici à 3 heures ; je suis descendu à l’Hôtel de la Place royale. Avec Segot nous allons poser des cartes chez nos examinateurs de demain. Après dîner, je me promène avec Segot du côté du port.
Caen, samedi 8 juillet 1905
Le matin à 8 heures, j’assiste avec Segot à la messe que j’ai demandée au curé de l’église Saint-Sauveur de célébrer pour notre examen ; j’y fais la sainte communion. Ensuite, jusqu’à midi, je repasse quelques questions. Après déjeuner, je me repose ; et, à 3h ¼, après avoir fait nos prières et mis des cierges à Saint Pierre et à Saint Sauveur, je vais à la Faculté avec Segot. Je suis au même bureau qu’un certain M. Juel, étudiant de Caen. M. Le Fur (frère du président de l’association royaliste « l’Entente Nationale ») m’interroge, en droit international public, sur diverses conséquences des cessions de territoires au point de vue des habitants domiciliés et originaires, de la dette publique de l’État cédant, des jugements et actions en justice, je lui réponds bien. Ensuite, M. Genestal m’interroge en histoire du droit public, sur une question que nous n’avions pas étudiée au cours, « La querelle des investitures », je lui réponds ce que je sais là-dessus, et ensuite sur diverses théories à propos des rapports de l’Église et de l’État au Moyen Âge ; je lui réponds bien sur la plupart des points. La 3ème interrogation est celle de M. Béville, en contentieux administratif ; il me pose des questions très générales sur la théorie du contentieux administratif, sur les principes auxquels il se rattache, etc. ; et aussi sur le contentieux des contributions directes ; je lui réponds très bien. Enfin, M. Villey m’interroge en droit constitutionnel comparé sur les élections en Angleterre, les opérations électorales et la vérification des pouvoirs ; il me demande aussi de faire la critique des systèmes français correspondants. Je lui réponds très bien. À la proclamation des résultats, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, comme l’année dernière, c’est superbe ! M. Juel est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; un 3ème candidat, de l’Université catholique de Lille, est reçu avec les mêmes notes que moi ; enfin Segot seul reste sur le carreau ; pauvre garçon, je le plains sincèrement. Je vais envoyer des télégrammes puis je vais remercier Dieu et mes saints protecteurs à Saint-Sauveur et à Saint-Pierre. Après dîner, je suis un moment la retraite aux flambeaux et la musique du 36e de ligne, j’écris 3 lettres, mon journal et je me couche à 10 heures. Quelle veine de n’avoir plus d’examens à passer et surtout à préparer ! Depuis sept ans que j’en passais tous les ans, c’était une véritable habitude organique ou plutôt cérébrale. Me voilà donc presque docteur en droit. Maintenant après les vacances, je me mettrai à ma thèse que je n’ai pas l’intention de faire traîner longtemps.
Palais des Facultés à Caen – Wikipédia
Caen, dimanche 9 juillet 1905
Je pars à 7h 45 par la gare Saint-Martin pour La Délivrande où je vais comme tous les ans faire mon pèlerinage d’actions de grâces et laisser une plaque en reconnaissance. Croyant que le train partait à 6h52 (j’avais mal lu sur l’horaire), je me lève à 5h ½ et j’arrive à la gare une heure à l’avance ! Aussi, j’en profite pour aller à la messe à la chapelle des Bénédictines avant de partir. Je l’entends de nouveau, du reste, à La Délivrande. Je pars à 10h ½ de La Délivrande pour Luc-sur-Mer où je passe le reste de la journée. Je déjeune, à Loc, à l’Hôtel du Soleil levant. Il fait très chaud ; je me promène beaucoup sur la digue et sur la plage. Mais le temps est long à passer ; dans l’après-midi, il y a deux ondées d’orages puis le temps se remet. À 4 heures, je vais à un concert au casino, qui me mène à peu près à l’heure de mon départ (6h19). Je suis à Caen un peu après 7 heures. Après dîner, j’allais faire mes préparatifs de départ, quand je reçois une dépêche de Papa me recommandant de ne pas voyager cette nuit et de ne rentrer que demain. J’en profite pour aller voir jouer une petite comédie Il faut que jeunesse se passe qui, malgré son titre est, d’ailleurs, assez inoffensive et pas très intelligente.
Semaine du 10 au 16 juillet 1905
Angers, lundi 10 juillet 1905
Je pars de Caen à 9h 48 et, après changement au Mans, j’arrive vers 5 heures à Angers. Je trouve tout le monde en bonne santé bien que Maman ait été un peu fatiguée samedi. Je trouve une foule de télégrammes et de lettres me félicitant. Le soir, nous nous promenons un peu.
Angers, mardi 11 juillet 1905
Le matin, je sors un petit moment. Après déjeuner, je fais mon plan de voyage dans dans le sud-est, et j’écris à Bonne Maman pour cela. Nous avons la visite de M. et Mme Baugas. Après dîner, nous nous promenons un peu.
Angers, mercredi 12 juillet 1905
Nous partons Philomène et moi de la gare Saint-Serge à 8h45 pour Segré ; là Jacques Hervé-Bazin nous attend en voiture et nous mène à son château du Patys où Mme et Mlles Hervé-Bazin nous reçoivent avec la plus grande amabilité. Nous nous promenons beaucoup dans le parc, nous faisons des parties de bateau sur la pièce d’eau etc. Jacques me fait espérer qu’il viendra peut-être en Roussillon à la fin d’août ou au commencement de septembre ; j’en serais enchanté. Nous repartons à 5h ½ par la gare de Marans et nous arrivons à Angers à 6h ½. Journée très agréable malgré la chaleur qui était très forte. Nous nous promenons après dîner.
Château du Patys à Segré-en-Anjou-Bleu, demeure de la famille Hervé-Bazin (aujourd’hui Maison-musée Hervé-Bazin) – Carte postale d’époque
Angers, jeudi 13 juillet 1905
Je ne sais trop que faire de mon temps et je me promène quand je ne lis pas. Une chose qui m’intéresse beaucoup et qui me fait grand plaisir, c’est la note parue dans le dernier numéro de la Semaine religieuse de Nancy ; cette note, évidemment inspirée par le vaillant évêque de Nancy Mgr Turinaz, déclare que le moment est venu pour les Catholiques de se séparer de la république définitivement puisque malgré toutes les avances, ce régime s’acharne à traiter les Catholiques en ennemis politiques ; il prouve ainsi lui-même qu’il est incompatible et inconciliable avec la religion catholique ; c’est ce que je n’ai jamais cessé de penser. La Croix de Meurthe-et-Moselle dans un article intitulé « Séparons-nous » commente la note précédente et déclare que puisque la république vient de faire la séparation de l’Église et de l’État, tous les catholiques doivent se séparer de la république ; pendant 20 ans, ils ont été trop naïfs allant de concession en concession et de reculade en reculade ; maintenant, la leçon a été bonne, et c’est fini ; l’article se termine par le cri de « Vive le Pape, à bas la république ». Enfin !!! On peut dire « À bas la république » dans une Croix ; ces quatre mots sont un événement historique, c’est ma conviction profonde. Ils marquent le point de départ d’une attitude nouvelle des Catholiques français, attitude conforme à leurs vraies traditions et à leur intérêt bien entendu, attitude plus digne d’eux que la politique d’effacement et de reculades menée depuis quinze ans. Il y aura des résistances de la part de ralliés incorrigibles, des essais de retour en arrière, mais je suis convaincu que la majorité des Catholiques, enfin poussés par la force des événements, se ralliera à la politique royaliste. Il était temps !!! Inutile de dire que ces articles sont très commentés par les journaux monarchistes comme Le Soleil, La Gazette, L’Autorité ou à tendances monarchistes comme La Libre Parole. Les ralliés (Croix de Paris et Univers) observent un silence prudent. La lumière nous vient de Lorraine où la propagande royaliste a fait, depuis quelques mois, de si grands progrès comme, d’ailleurs, dans d’autres pays-frontière, du pays de Jeanne d’Arc, c’est de bon augure. Puisse-t-elle se répandre vite dans toute la France !
En attendant le conflit franco-allemand est ajourné par le consentement de la France d’assister à la conférence, consentement accordé, quoiqu’en dise Rouvier, sans garantie sérieuse. Cette conférence, et l’attitude qu’y prendra l’Allemagne pourraient bien ménager quelque surprise ; je suis convaincu que le conflit renaîtra au moment de la conférence, car il n’est nullement résolu. Ce qui ressort de ces douloureux incidents, c’est que notre régime politique ne nous permet pas d’avoir une politique extérieure !
Angers, vendredi 14 juillet 1905
La revue a lieu, cette année, sur la place La Rochefoucauld ; nous y assistons à 9 heures. Le reste de cette odieuse journée se passe, pour nous, sans aucune différence avec les autres jours. L’amnistie qui prétendait confondre les vaillants proscrits de la Haute Cour avec les infâmes délateurs a été rejetée, au grand dépit de Marcel Habert, ami et ancien compagnon d’exil de Deroulède, à cause du « chambard » fait au Sénat par les royalistes de Lamarzelle et de Carné ; à la Chambre par le royaliste De Rosanbo et le nationaliste Lasies ; grâce à la violence de langage de ces deux derniers, l’amnistie qui était passée au Sénat malgré le vote hostile de la droite, a été retirée à la Chambre par le Gouvernement. Nos amis ont été joliment bien inspirés ! Grâce à eux, le pays ne risque pas de croire qu’un marché honteux a été conclu entre eux et le ministère, comme celui-ci, sans doute, l’espérait. Ils ont mieux aimé risquer d’infliger aux proscrits une prolongation d’exil que de laisser croire cela, et ils ont eu raison ; et Buffet et Lur-Saluces sont les premiers à les approuver ! Le gouvernement, qui a retiré le projet d’amnistie, fait gracier par Loubet les personnes qu’il visait. Mais Buffet et Saluces, de mieux en mieux inspirés, télégraphient à Loubet dans un style des plus lestes et des plus méprisants ; ce sont presque deux télégrammes d’injures. Ils lui disent qu’ils se bornent à constater qu’ils ont la possibilité de rentrer en France et qu’ils ne lui en doivent aucune reconnaissance. Ils lui disent aussi que le fait par lui d’avoir sanctionné un projet qui les confondait dans le même traitement avec les délateurs est une vilénie de plus ajoutée à tant d’autres. Buffet ajoute qu’il sera en France avant la signature du décret de grâce et qu’il fournit ainsi à Loubet le moyen légal de l’exclure de sa mesure de clémence. C’est parfait et maintenant, la manœuvre gouvernementale étant déjouée grâce à la vigilance de nos amis, les vaillants royalistes peuvent rentrer en France la tête haute, et profiter pour reprendre le bon combat, d’une mesure qu’ils n’ont pas sollicitée, qu’ils ont tout fait pour empêcher. Nous offrons une fort jolie canne à Papa en l’honneur de la Saint Henri.
Angers, samedi 15 juillet 1905
Papa termine aujourd’hui son cours et nous pourrons partir pour Lyon, la Salette et La Burbanche, dès que j’aurai reçu une lettre des Delestrac que j’attends. Papa, qui a grande envie de voir la Salette, se décide à m’accompagner une partie du voyage. On étouffe aujourd’hui, il y a environ 35° à l’ombre. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. Gavouyère. Je vais aussi, avec Philomène, poser chez le photographe Cauville. Je vais me confesser à Saint Jacques.
Antoine d’Estève de Bosch – Cliché Edmond Cauville, Angers, 15 juillet 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Angers, dimanche 16 juillet 1905
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, après les vêpres à Notre-Dame, je fais quelques visites. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 17 au 23 juillet 1905
Angers, lundi 17 juillet 1905
Le matin je vais me promener à bicyclette, à Pellouailles et Saint-Sylvain. L’après-midi, je lis et je fais diverses commissions, notamment pour trouver un précepteur pour les vacances aux fils du commandant de Chappedelaine. Une dépêche annonce le suicide (?) d’Arton[40]. Beaucoup de républicains dorment plus tranquilles désormais, le sale Loubet le premier.
Angers, mardi 18 juillet 1905
Je suis occupé une partie de la journée aux convocations pour la fête de Saint Vincent de Paul mardi. Je fais diverses commissions. Superbe réunion royaliste hier soir à Paris en l’honneur de Buffet et de Lur-Saluces ; sur l’estrade, au milieu des principales notabilités royalistes : MM. de Parseval, Vaugeois, de Sabran, Chamillard, Lambelin etc., on pouvait voir, chose remarquable et significative, le supérieur des Rédemptoristes ; victime de la gueuse, il commence à comprendre son véritable intérêt. Vaugeois a hardiment préconisé le coup d’État pour ramener le Roi ; bravo pour le vaillant président de l’Action française !
Angers, mercredi 19 juillet 1905
Je fais un grand nombre de convocations pour Saint Vincent de Paul ; je fais aussi diverses commissions. Au début des vacances, au lieu d’aller tout d’abord chez les Delestrac et à la Salette, je vais commencer par aller à Cauterets avec Papa après un arrêt de deux jours chez Marie-Thérèse ; à Cauterets, j’attendrai que les Delestrac soient à La Burbanche et, dès qu’ils y seront, j’irai à La Burbanche. Nous partirons vendredi soir.
Angers, jeudi 20 juillet 1905
Je fais plusieurs commissions et visites. L’après-midi, j’apprends par La Guillonnière que Bréon est malade à la maison de santé Saint-Louis ; je vais l’y voir. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Sainte-Croix, samedi 22 juillet 1905
J’ai quitté vendredi soir à 10h17 avec Papa et, après changements à Saint-Pierre-des-Corps et à Angoulême, je suis arrivé ce matin à 7h ½ à La Rochebeaucourt où nous attendaient, en omnibus, Max et Marie-Thérèse. Nous étions à Sainte-Croix vers 8h ¼. Je n’ai donc pas pu écrire mon journal hier soir. La journée d’hier a été très occupée à Angers ; j’ai fait des quantités d’achats (notamment un superbe sac de voyage, très confortable, que j’ai eu presque simplement avec des timbres-prime de L’Anjou ; il m’aurait coûté environ 40 francs, et je l’ai eu pour 2250 timbres recueillis, sauf 200, chez divers fournisseurs pendant toute l’année). L’après-midi, je suis allé prendre le thé chez Bréon, j’y ai retrouvé Jacques Hervé qui arrive de Caen où il a été reçu avec 4 blanches.
Cette après-midi, je suis allé à Mareuil avec Marie-Thérèse, à pied malgré la chaleur (34° environ). Nous sommes allés voir les La Bardonnie.
Sainte-Croix, dimanche 23 juillet 1905
Nous recevons une lettre de Tante Delestrac, qui nous revient d’Angers, annonçant qu’elle partira pour La Burbanche le 10 ou 12 août. Nous voilà enfin fixés ; mais quelle guigne que cette lettre ne soit pas arrivée avant notre départ d’Angers. Le mieux va être, je pense, de faire tout de suite (c’est à dire dans 3 ou 4 jours) le pèlerinage et le circuit en Savoie et en Dauphiné, puis pour moi, d’aller à Saint-Étienne et à La Burbanche avec les Delestrac. Papa, après être venu avec moi pendant le pèlerinage et le voyage dans le sud-est, reviendrait à Angers et irait à Cauterets. Moi, après quelques jours passés à La Burbanche j’irais à Vinça, car je n’ai nul besoin de Cauterets et je n’y allais que pour attendre le moment d’aller à La Burbanche. Nous entendons la messe ici à 10h ¼… L’après-midi, nous allons, en phaéton, voir les La Chapelle à La Roussetière et, au retour, les La Bardonnie à Mareuil. Les vêpres sont à 8h du soir.
Semaine du 24 au 30 juillet 1905
Sainte-Croix, lundi 24 juillet 1905
Maman et Philomène arrivent à 8 heures du matin. L’après-midi, je vais avec le curé de Sainte-Croix, celui de Combe (dans la Charente) et quelques pêcheurs à une partie de pêche au tramail dans la Lizonne ; nous prenons beaucoup de poissons.
Sainte-Croix, mardi 25 juillet 1905
Notre plan de voyage étant arrêté comme je l’indiquais avant-hier, je vais à Angouleme par le train de 1h13 demander à la gare un billet à itinéraire facultatif pour Papa. Moi, devant aller de La Burbanche à Vinça sans passer par ici, je ne puis pas en prendre. Je rentre par le train de 4h42 qui arrive à La Rochebeaucourt à 5h ¾. Il fait très chaud. À Angoulême, j’en profite pour me faire couper les cheveux.
Sainte-Croix, mercredi 26 juillet 1905
Je vais à la messe qui est à 7h ½. Dans la matinée, je vais avec Marie-Thérèse et Philo me promener à Verdinak. L’après-midi, à 4 heures, par une chaleur de 33 à 34° à l’ombre et de 45 au soleil, nous allons en break faire deux visites : l’une au château de Jaurias chez la famille de ce nom ; l’autre au château de Gaillar chez la famille Dereix de Laplane. Ces visites dans les châteaux des environs sont une grande distraction ici où la « gentry » est très unie et très aimable.
Il fait extrêmement chaud (36 ½ à l’ombre) ; aussi ne sortons-nous qu’à 5h ½ pour aller à Mareuil où nous sommes invités à dîner chez les La Bardonnie ; nous y allons à pied Papa, Philomène et moi – pour faire un peu d’exercice. Après le dîner, le temps étant menaçant, nous rentrons assez vite ; à pied encore car l’omnibus est à la gare pour amener à Sainte-Croix Madame et Mlle de Saint-Cyr qui viennent passer quelque temps ici (de plus en plus elles habitent avec l’abbé Gérard de Saint-Cyr qui est curé de Puy-Guilhem à l’autre bout de la Dordogne). En arrivant à Sainte-Croix, nous trouvons ces dames qui viennent d’y arriver.
Sainte-Croix, vendredi 28 juillet 1905
C’est notre dernière journée complète à Sainte-Croix, car Papa et moi nous partons demain pour Vichy, La Salette, Genève, Lyon etc. À la fin de l’après-midi, nous allons — Max, Marie-Thérèse, Philo, Mlle de Saint-Cyr et moi — faire une visite aux De Montcheuil au château des Ages à 8 kilomètres de Mareuil sur la route de Bourdeilles ; le pays est très joli.
Vichy, dimanche 30 juillet 1905
Hier matin, préparatifs de départ. Je quitte avec Papa Sainte-Croix par le train qui part de La Rochebeaucourt à 1h18. Nous sommes à Limoges vers 6h ½ ; comme nous n’en repartons qu’à minuit, nous dînons en ville et nous en profitons pour revoir un peu la ville où je n’étais pas venu depuis 14 ans. Impossible, naturellement d’écrire mon journal hier soir. Nous repartons de Limoges à minuit 1/2 et arrivons à Vichy à 7h du matin. Nous descendons à l’Hôtel de l’Amirauté où nous étions descendus la dernière fois que nous étions venus ici en 1891. Avant et après la messe, nous passons la matinée et une bonne partie de l’après-midi à visiter cette jolie et élégante station. L’après-midi et le soir, concert au parc. J’ai rencontré La Guillonnière à la gare ; il arrivait d’Angers pour huit jours.
Hôtel de l’Amirauté à Vichy (carte postale d’époque) – Site cartorum.fr
Semaine du 31 juillet 1905
Grenoble, lundi 31 juillet 1905
Nous avons quitté Vichy à midi 30 et, après un arrêt de 3/4 d’heure à Lyon, nous arrivons à 8 heures 5 à Grenoble. C’est la première fois que je viens dans cette ville ; nous descendons à l’Hôtel Bayard. Le soir, nous nous promenons un peu ; il fait chaud.
Août 1905
Semaine du 1er au 6 août 1905
Couvent de la Salette (1800 mètres d’altitude), mardi 1er août 1905
Nous sommes partis de Grenoble par le train de 8h36 ce matin et, après changements à Saint-Georges de Commiers, La Mure, où l’on monte par une ligne d’une grande hardiesse à Corps, nous arrivons à plus de 7 heures du soir au pèlerinage de la Salette but de notre présence dans ces régions. A partir de Corps, la route n’existe plus et on n’a qu’une sorte de chemin muletier où l’on réussit cependant à faire passer une voiture (?) attelée de 4 chevaux ; nous sommes très cahotés et devons par moments mettre pied à terre ; malheureusement il pleut. Le trajet est merveilleux. A l’hôtellerie du couvent, on nous donne deux chambres, ou plutôt deux cellules. Mais nous sommes en pèlerinage de pénitence ! Le soir, après le dîner, nous assistons à une première cérémonie dans la basilique.
La Salette, mercredi 2 août 1905
Temps abominable et, par conséquent, presque froid toute la journée ; le brouillard et la pluie alternent tout le temps. Impossible de faire la plus petite promenade, pas même l’ascension si facile du Gargas (2300m), et on ne voit rien du superbe paysage qui nous environne, c’est de la guigne ! Nous sommes dans un nuage. Par contre, au point de vue du pèlerinage notre journée est bien remplie à cause d’un pèlerinage de la Maurienne qui est ici en ce moment et pour lequel il y a beaucoup de cérémonies. Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe à 10 heures ; aux vêpres à 2 heures, au récit de l’apparition qui a lieu en plein air sur les lieux mêmes foulés par la Sainte Vierge et arrosés de ses larmes il y a cinquante-neuf ans, à 5 heures ; cette cérémonie est très touchante ; enfin, dernière cérémonie après dîner à 8 heures. J’écris une foule de cartes postales ; je fais quelques emplettes au petit magasin voisin de la basilique. La journée, si bien remplie par les exercices de piété, n’est ni longue ni monotone. Mon seul regret est de n’avoir pas joui du panorama des montagnes.
Sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Salette – Cliché Victor Riston, 1904 (Site image-est.fr)
Grenoble, jeudi 3 août 1905
Ce matin à la Salette, beau temps et nous pouvons enfin jouir, avant de partir, du coup-d’œil des montagnes. Départ à 7 heures pour Corps ; à Corps, nous grimpons dans une voiture-courrier qui nous mène en 3 heures à La Mure où nous déjeunons ; là, à 2h 30, nous prenons le chemin de fer à voie étroite jusqu’à Saint-Georges, et nous sommes à Grenoble à cinq heures. Le soir, nous nous promenons et nous asseyons à la musique du 4e génie ; il fait très chaud.
Annecy, vendredi 4 août 1905
Nouvelle étape de notre voyage. Nous quittons Grenoble par 33 degrés de chaleur, à 3h38 après avoir employé la matinée à visiter Grenoble et à aller à Uriage où nous avons rencontré le P. Barbier. De Grenoble à Annecy, par Albertville, nous suivons de ravissantes vallées, puis les bords du lac d’Annecy ; c’est une ligne idéale, je ne crois pas en avoir jamais suivi une plus belle ni même aussi belle.
Genève, samedi 5 août 1905
Le matin, nous nous promenons dans Annecy qui a le cachet italien encore très prononcé. Nous partons à 2 heures pour Genève au lieu de partir pour Chamonix à cause du mauvais temps qui en rendrait le séjour peu agréable. Nous arrivons à Genève à 5 heures (heure française) avec la pluie. Nous nous promenons un peu. Genève est une fort belle ville. Nous sommes à l’Hôtel de Paris sur le quai ; nous avons, de nos fenêtres, un superbe point de vue sur le lac. Le temps s’arrange un peu vers le soir.
Genève, dimanche 6 août 1905
Nous allons à la grand’messe à l’église catholique Saint-Joseph, la seule église catholique que nous ayons rencontrée. Nous nous promenons ensuite dans les vieux quartiers notamment près de la cathédrale qui est assez belle et que nous visitons. Malheureusement, volée depuis quatre siècles aux Catholiques qui l’avaient bâtie par les Protestants, elle est très abimée.
L’après-midi, de 1h30 à 8 heures, nous faisons une charmante promenade sur le lac. Nous prenons place sur le vapeur « Genève » qui nous mène à Évian en 3 heures ; nous passons une heure et demie dans cette jolie station, puis nous en repartons à 5h ½ et nous sommes à Genève à 8 heures après avoir touché à Nyon, Coppée, Thonon et différents points de la côte suisse ou française. Le lac Léman est bien beau !
Genève, le quai des Eaux-Vives – Cliché anonyme, vers 1905 (SiteAbebooks.fr)
Semaine du 7 au 13 août 1905
Genève, lundi 7 août 1905
Journée occupée et remplie s’il en fut jamais. Nous quittons Genève à 6h50 du matin avec l’intention de visiter Lausanne et Fribourg, ce qui était déjà un joli programme ; à 8 heures 1/4, nous sommes à Lausanne que nous visitons en 3 heures ; ville ouverte, gaie, mais fatigante parce que très en pente. Nous en repartons à 11h ½ pour Fribourg ; la ligne est idéale, elle suit le lac de Genève qu’elle surplombe en corniche et qui déroule au soleil sa nappe bleu constellée de voiles et sillonnée de petits vapeurs ; comme fond de tableau, les Alpes, le Mont Blanc, c’est divinement beau !
Nous sommes à Fribourg à 1 heure et nous déjeunons au restaurant de l’Aigle noir. Nous visitons ensuite la ville où il y a plusieurs grandes églises catholiques ; on commence à sentir à Fribourg l’influence de la Suisse allemande ; cependant, c’est la langue française qui domine encore de beaucoup. Vers 4 heures, nous avons tout vu et il nous reste encore 1 heure et demie ; alors nous nous décidons à pousser jusqu’à Berne qui n’est qu’à 31 kilomètres. Nous arrivons à 6h30 dans la capitale de la Suisse et nous n’avons qu’une heure à y passer si nous voulons être rentrés le soir à Genève. Mais nous employons si méthodiquement ces soixante minutes que nous voyons l’essentiel et nous emportons de la ville une idée précise et très suffisante. On est ici en pleine Suisse allemande ; presque toutes les enseignes sont en allemand et l’architecture des villes de l’Allemagne du sud, d’ailleurs très curieuse et très originale, domine dans les rues anciennes. Nous avons le temps, comme à Lausanne et à Fribourg, d’expédier plusieurs cartes postales. Nous prenons un train qui part à 5h32 ; malheureusement il est omnibus et nous n’arrivons à Genève qu’à onze heures ; cinq heures et demie pour 160 kilomètres ! Nous dînons au buffet de Lausanne. C’est égal, nous n’avons pas perdu notre temps ; en un jour, nous avons vu 3 villes dont une capitale et traversé un pays ravissant. Le temps, d’ailleurs, nous a favorisés.
Aix-les-Bains, mardi 8 août 1905
Nous passons la matinée à Genève à visiter le quartier nouveau voisin du lac et à faire quelques achats de souvenirs de voyage. Nous passons la plus grande partie de l’après-midi à visiter l’église russe, l’Hôtel de ville et un musée d’armes etc. Nous quittons à 6h45 (heure française) la charmante ville de Genève pour Aix-les-Bains où notre circulaire nous permet de nous arrêter ; nous y sommes à 9h ½ et descendons à l’Hôtel du Parc ; nous nous promenons un peu le soir.
Chambéry, mercredi 9 août 1905
Ce matin, à Aix, nous prenons au grand port un bateau qui nous mène, à travers le joli lac du Bourget, à l’abbaye cistercienne de Hautecombe dans l’église de laquelle il y a un grand nombre de mausolées, dont quelques-uns très beaux de princes et de princesses de la Maison de Savoie. L’après-midi, nous visitons la ville et la station thermale. Nous partons à 4h43 pour Chambéry où nous descendons à l’Hôtel de France ; de 5h à 7h, nous visitons Chambéry ; nous trouvons plusieurs lettres à la poste restante ; le soir, nous nous promenons un peu.
Grenoble, jeudi 10 août 1905
Nous quittons Chambéry ce matin à 8h52 et, après changement à Saint-Béron, nous arrivons vers 11 heures à Saint-Laurent-du-Pont où nous déjeunons. Nous en repartons à midi sur un grand car alpin pour la Grande Chartreuse ; en route, le cocher, que j’interroge, me montre, au milieu de l’endroit appelé « le Désert » le précipice où est tombé et s’est tué mon pauvre oncle Antoine Collet-Meygret en chassant le chamois le 1 ou 2 octobre 1894 ; il se trouve que ce cocher est celui-là même qui a amené vivant en voiture l’oncle Collet-Meygret jusqu’au point de départ de la chasse et qui l’a ramené mort à Saint-Laurent-du-Pont.
La route est magnifique, mais il fait un soleil de feu, la température est extrêmement élevée comme, du reste, presque toujours depuis la fin de juin. À 2 heures 25, nous arrivons à la Grande Chartreuse ; nous nous mettons à la visiter, en même temps qu’une foule d’étrangers, sous la conduite d’un agent forestier que le gouvernement voleur charge de ce soin ; j’éprouve un sentiment des plus pénibles à voir ce grand couvent, fondé pour la prière et le travail, envahi par une foule indifférente et très peu recueillie ; là où il y a deux ans vivaient, dans la pénitence et la prière, de saints religieux, des femmes et des jeunes filles en costume clair et léger pénètrent sans respect et sans souci des clôtures ; après quelques minutes, je ne puis continuer à assister à ce spectacle et je préfère renoncer à la visite du couvent. Ce spectacle est par trop choquant. Voilà où nous a conduits la 3ème république spoliatrice comme la première ! Nous repartons à 3h et, après 4 heures d’un admirable trajet à travers des forêts de bouleaux et de sapins, nous arrivons à 7 heures à Grenoble par le col de la Porte. À Grenoble, nous sommes au bout du circulaire que nous avions pris il y a huit jours. Nous descendons, pour la nuit, à l’Hôtel Bayard.
Expulsion des frères chartreux de la Grande Chartreuse en 1903 – Carte postale d’époque (site icharta.com)
Paray-le-Monial, vendredi 11 août 1905
À Grenoble ce matin, nous allons à la messe de 7 heures en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne. Nous partons par le train de 8h 12 ; nous ne sommes à Lyon qu’à plus de midi et, comme nous ne pourrons pas en repartir avant 3h8, nous allons un peu en ville ; nous déjeunons dans un restaurant de la rue de l’Hôtel de ville. Nous repartons à 3h 8 et arrivons à Paray-le-Monial à 8h50 seulement, via Mâcon. À Paray le Monial, comme à Lyon, je n’étais pas revenu depuis 1891. Nous descendons, comme il y a quatorze ans, à l’Hôtel du Sacré-Cœur.
Saint-Étienne, samedi 12 août 1905
Carte postale d’époque de Paray-le-Monial possédée par Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)
Ce matin, à Paray, je me confesse et je fais la sainte communion dans la fameuse Chapelle des Apparitions. Ensuite, je vais chercher mon courrier poste restante ; j’y trouve une lettre de Paul Delestrac et une autre de sa mère, toutes deux du 11 août, me disant que tante Delestrac est obligée, étant très fatiguée, d’aller faire immédiatement une saison à Vichy, elle part aujourd’hui samedi, son médecin ne voulant pas qu’elle diffère son traitement ; mais Paul et Antoine partent pour La Burbanche ; Geneviève et Louis vont, jusqu’à lundi, à Saint-Étienne. Que faire ? Tante Delestrac me dit d’aller les voir à un endroit ou à un autre ; après hésitations, je me décide à partir pour Saint-Étienne où je verrai ce soir et demain Geneviève et Louis Bergeron ; lundi, je partirai pour La Burbanche rejoindre Paul et Antoine. Je pars à 1h57 ; j’arrive à Saint-Étienne avec 25 minutes de retard, à 6h moins cinq ; je descends à l’Hôtel de la Poste qui, lorsque j’y arrive, ne me convient guère. Puis je me mets tout de suite à la recherche de Geneviève ; je la trouve chez sa mère, m’attendant. Elle veut absolument que je quitte l’hôtel et que je m’installe chez ses parents qui le lui ont dit avant leur départ pour Vichy aujourd’hui à une heure. Pour ne pas leur faire de peine, je m’y décide et je fais mon déménagement. On m’installe dans la chambre de Paul. Je dîne chez Geneviève où je fais la connaissance de son mari Louis Bergeron qui est un très aimable garçon. Me voici donc installé chez les Delestrac avec deux bonnes pour me servir. Curieux ! Mais, si je n’avais pas accepté, j’aurais fait de la peine à Germaine et à Tante Marie. Papa est parti à 4 heures de Paray pour Angers.
Saint-Étienne, dimanche 13 août 1905
Je suis très proprement installé dans la chambre de Paul et j’ai très bien dormi. Je me promène un peu le matin, d’abord seul puis, à 10h 1/2, avec Geneviève ; elle me fait visiter le musée où les parties armes et rubans sont très intéressantes. À 11h ½, je vais à la messe avec Geneviève et Louis. Saint-Étienne est une affreuse ville qui a poussé comme un champignon et où on ne voit que des cheminées d’usines ; l’armurerie est l’industrie la plus importante (c’est celle de Louis Bergeron) ; mais la rubanerie et la teinturerie y ont aussi une grande place. Aussi le centre de la ville est-il peu de chose à côté des immenses quartiers ouvriers. L’après-midi, mes cousins me font faire une jolie promenade en voiture au barrage de Rochetaillée qui capte les eaux pour l’approvisionnement de Saint-Étienne ; ce barrage est dans le département de l’ingénieur en chef des Ponts-et-chaussées ; aussi le garde nous fait-il tout visiter avec empressement ; c’est très joli comme paysage et très intéressant comme travail. Le soir, nous faisons la causette avec Geneviève et son mari jusque à près de onze heures.
Semaine du 14 au 20 août 1905
La Burbanche (Ain), lundi 14 août 1905
Je quitte Saint-Étienne, après être allé dire bonjour à Geneviève, à 9h51 ; je déjeune au buffet de Lyon (en maigre) et arrive à 4h3 à la gare de La Burbanche où m’attendaient en voiture Paul et Antoine ; nous arrivons vers 4h ½ au petit village de La Burbanche à côté de laquelle est la grande et belle maison de campagne de la famille Collet-Meygret. Mes cousins, qui sont seuls ici, m’installent très bien, ma chambre est entre celle de Paul et celle d’Antoine.
Maison de la famille Collet-Meygret à la Burbanche (Ain) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 14 août 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
La Burbanche, mardi 15 août 1905
Ce matin, je me confesse et je fais la sainte communion pour et en l’honneur de la fête de l’Assomption ; nous allons à la grand’messe à 10 heures. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture à Belley ; nous ne rentrons que vers 9 heures.
La Burbanche, mercredi 16 août 1905
Il pleut toute la journée ; nous ne pouvons pas sortir ; nous ne pouvons même pas aller chez le général Collet-Meygret, grand’oncle de Paul et d’Antoine et frère de mon grand’oncle Alcide Collet-Meygret, que nous avions l’intention d’aller voir. Nous ne sortons que pour aller au cimetière prier sur la tombe de mes oncles, tantes et cousins Collet-Meygret.
La Burbanche, jeudi 17 août 1905
Il fait encore mauvais mais nous nous décidons à excursionner tout de même ; nous allons visiter les grottes de la Balme (Isère) ; pour cela, nous allons en chemin de fer jusqu’à Lagnieu (Ain), puis nous prenons une voiture qui nous mène de l’autre côté du Rhône à la Balme ; un guide expérimenté nous fait visiter la grotte rendue célèbre parce qu’elle servit de repaire au fameux brigand et faux-monnayeur Mandrin ; François 1er la visita aussi. Nous déjeunons à Lagnieu ; nous rentrons à La Burbanche à 8 heures.
La Burbanche, vendredi 18 août 1905
Le matin, nous allons pêcher dans le lac de La Burbanche qui appartient aux Delestrac ; nous rapportons 26 poissons. L’après-midi, nous allons en voiture à la propriété de la Balme faire une visite au général et à Madame Collet-Meygret que nous rencontrons. Je me décide à partir dimanche soir, à m’arrêter lundi à Lyon, à voir mardi Valence et Orange, à coucher à Avignon, à voir mercredi Avignon et Nîmes et à arriver le soir à Vinça où les Magué ne sont plus que jusqu’au 3 septembre. À Vinça, paraît-il, on m’offre la présidence de la Société de secours mutuels Saint Sébastien fondée par Bon Papa, en remplacement de M. Michel de Llobet qui vient de mourir ; je ne sais si j’accepterai, la chose demande réflexion. Nous allons faire une visite à M. le curé de La Burbanche au retour de la Balme.
La Burbanche, samedi 19 août 1905
Nous partons de bonne heure en voiture pour une grande excursion ; chemin faisant, nous rencontrons le facteur qui nous donne le courrier, ce qui nous apprend que l’oncle Lucien Delestrac arrivera ce soir pour passer ici la journée de demain. Nous prenons à Virieu-le-Grand un chemin de fer départemental jusqu’à Ruffieu où nous déjeunons. Après ce déjeuner, nous partons pédestrement pour Hauteville, station climatérique avec sanatoria située à plus de 800 mètres d’altitude. Nous faisons là une très jolie promenade en forêt dans les montagnes du Jura en passant par le col de la Rochette (1118 mètres d’altitude) ; nous prenons plusieurs photos. À Hauteville, nous nous reposons deux heures ; je fais la conversation en catalan avec une bonne femme du Vernet qui est à Hauteville avec ses maîtres ; je l’ai reconnue à son bonnet roussillonnais. À 7h, nous prenons le courrier pour Tenay où nous attend la voiture des Delestrac ; nous en repartons à 9 heures avec l’oncle Lucien qui arrive par le train de 9 heures à Tenay et nous sommes à La Burbanche 10 heures ¼, après une journée bien employée et fort agréable.
Lyon, dimanche 20 août 1905
Ce matin, nous nous sommes levés assez tard ; nous sommes allés à la grand’messe. L’après-midi, je fais ma malle, ma valise ; je me promène et je cause avec Paul. À 5h, nous partons pour la gare en voiture ; l’oncle Lucien, Paul et Antoine m’accompagnent, je leur fais mes adieux et je les remercie ; je pars par le train de 5h38 ; je dîne au buffet d’Ambérieu et j’arrive à Lyon vers 8h 1/2 ; je descends à l’Hôtel du Globe rue Gasparin au centre de la ville, comme en 1891. Avant de me coucher, je me promène, puis, d’un café de la place Bellecour, j’écris à Maman que j’arriverai mardi soir à Vinça ; en effet, ayant appris que l’oncle Paul part mercredi pour Paris, j’avance mon arrivée d’un jour afin de le voir avant son départ ; pour cela, je suis forcé de renoncer à voir Orange et Valence.
Semaine du 22 au 27 août 1905
Vinça, mardi 22 août 1905
Étant en chemin de fer hier soir, je n’ai pas écrit mon journal. Hier matin, à Lyon, je monte à Fourvière et je visite longuement la superbe basilique, trop riche à mon avis ; je monte à l’observatoire placé au sommet de la tour. L’après-midi, je vais au Parc de la Tête d’Or. Je vais aussi, au hasard de l’annuaire, voir un médecin pour lui montrer une éruption de petits boutons rouges qui viennent de surgir sur ma jambe et qui m’inquiétaient un peu ; il m’a pleinement rassuré et m’a dit que cela provenait seulement de la fatigue du voyage et de la nourriture de l’hôtel, et que ce n’était rien. Après m’être bien promené, je pars de Lyon à 11h30 du soir ; j’arrive à Avignon à 3h 1/2 ; je dors dans la salle d’attente jusque vers 6 heures ; puis, ce matin, de 6h à 7h ½, je visite rapidement l’intéressante ville ; j’en repars à 8h17 et suis à Nîmes à 9h15 ; je revois Nîmes et je déjeune à la gare ; j’en repars à 11h 32, et suis à Montpellier à 1h14 ; de 1h14 à 2h45 je revois rapidement Montpellier ; enfin, je ne quitte plus le chemin de fer et arrive à Vinça à 8h ½. L’oncle Paul, Nénette, Philomène et, surprise des plus agréables, Marie Thérèse, m’attendaient à la gare ; Marie-Thérèse s’est décidée à venir passer quelques jours Roussillon ; tant mieux ! Mais l’oncle Paul part dès demain matin pour Paris.
Me voici enfin à Vinça après un long mais très intéressant voyage, clôturé par une semaine passée agréablement en famille. Maintenant, c’est une vie plus tranquille. Je suis enchanté de revoir les Magué que je n’avais pas revus depuis leur départ d’Angers il y a 14 mois.
Vinça, mercredi 23 août 1905
À peine arrivé, on me harcèle pour différentes choses. D’abord, pour la Société Saint-Sébastien, on m’offre la présidence et on insiste beaucoup pour que j’accepte ; j’avoue que c’est une responsabilité qui m’effraie un peu, et puis, étant pour le moment si peu dans le pays, j’ai peur de faire un mauvais président ; à tous, je réponds que je veux prendre le temps de la réflexion. Une autre affaire, plus importante encore, va m’occuper : M. de Guardia, du Roussillon, attendait avec importance mon arrivée pour me demander de la part de M. Passama, représentant du duc d’Orléans dans le département et président du comité royaliste départemental, d’organiser un comité royaliste pour Ille et les communes environnantes. M. Bézine, chef du bureau politique, a donné à M. Passama l’ordre d’organiser un comité dans chaque canton ; le canton de Vinça, qui est grand et qui a en quelque sorte deux capitales, est scindé, et on a décidé de fonder un comité à Vinça et un autre à Ille ; et c’est moi que M. Passama charge de fonder ce dernier ; je ne peux pas refuser, c’est un véritable ordre du Roi ; je promets donc de m’en occuper de mon mieux, d’autant plus que je suis enchanté de voir se fonder ces comités qui, au point de vue de l’information et de la propagande, ne peuvent que rendre de grands services à notre cause ; je ne sais si cette organisation cantonale s’étendra à la France entière.
L’après-midi, nous assistons au tirage de la loterie des dames de la Charité, dont Bonne Maman est présidente, dans la cour du Patronage Sainte-Philomène qui s’est fondé l’an dernier, à la suite de la conférence de Mlle de Cagarriga.
Vinça, jeudi 24 août 1905
L’après-midi, nous allons à Ille – Maman et moi – pour différentes choses, notamment pour retenir un domestique ; nous y amenons Nénette qui sera enchantée de voir la foire d’Ille. À Ille, j’apprends que Fernand de Rovira est là avec beaucoup de chevaux ; je me mets à sa recherche, et je le trouve avec sa femme et M. de Meynard chez Mme Philomène Malets. Je lui parle de la location d’une bête de selle pour les vacances et il me donne rendez-vous pour demain deux heures aux Capeillans ; je choisirai la bête. Nous arrêtons un domestique pour les vacances ; il sort depuis peu des dragons et sait très bien soigner les chevaux, c’est l’essentiel. Je demande à M. Serradell, le pharmacien[41], qui est un ardent royaliste, de faire partie du comité dont je lui explique le fonctionnement ; il accepte, c’est un premier pas. Je vois à Ille un tas de monde et je suis obligé de dire bonjour peut-être à 100 personnes. Nous rentrons par le train de 8 heures.
Vinça, vendredi 25 août 1905
Je pars pour Elne par le train de midi avec ma bicyclette comme bagage ; d’Elne aux Capeillans je vais, à bicyclette, en 20 à 25 minutes. Aux Capeillans, Fernand de Rovira me fait voir une foule de chevaux qu’il pourrait mettre à ma disposition ; enfin, nous en essayons deux, deux jolies juments l’une grise, l’autre baie ; nous les essayons à toutes les allures, pas, trot, galop, sur l’excellente piste qu’a Fernand sur le bord de la mer ; toutes deux me donnent satisfaction ; enfin, je me décide pour la jument baie « Véturie » qui est très jolie et très fine ; c’est une jument de Tarbes, pur-sang anglais, fille d’un gagnant du Grand Prix de Paris ; elle a douze ans ; elle fera tout à fait mon affaire. Nous décidons que le nouveau domestique Pierre viendra la prendre demain matin pour l’amener à Ille. Avant de repartir, Fernand et sa femme me font rafraîchir et nous causons assez longtemps. Mes cousins m’ayant dit qu’en passant à Vinça pour aller à Nyer ou pour en revenir, ils viendraient nous voir, je les invite à y déjeuner ; ils acceptent. Je vais à bicyclette des Capeillans à Corneilla où je laisse une carte chez Henri Jonquères qui est absent, puis je prends le train de 4h ½ ; je suis à Perpignan à 4h ¾. Je rencontre l’oncle Joseph à la gare, je cause assez longtemps avec lui en le raccompagnant chez lui. Je fais quelques commissions, et je repars par le train de 7h3 à la gare d’Ille, où je donne nos instructions à Pierre pour demain ; je dîne ici en arrivant.
Vinça, samedi 26 août 1905
Le matin, je ne fais pas grand-chose ; l’après-midi, je vais à bicyclette à Ille faire installer Véturie dans l’écurie de la grande maison.
Vinça, dimanche 27 août 1905
Le matin, nous allons à la grand’messe à 10h ; l’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse à Ille en break ; Maman et Marie-Thérèse vont jusqu’à La Ferrière prendre des nouvelles de Maurice de Barescut qui est gravement malade dans sa nouvelle garnison de Castres ; moi, je vais à vêpres. Vers 5 heures, nous rencontrons chez les demoiselles Mathieu Victor de Lacour et sa sœur Marie-Louise que je n’avais pas vue depuis longtemps[42] ; ils sont devenus lui un jeune homme (il a mon âge), elle une fort jolie jeune fille (elle a 18 ans ½) ; elle est ravissante, très bien élevée et très distinguée ; ma foi, elle ferait fort bien mon affaire ! Les demoiselles Mathieu avaient évidemment arrangé les choses pour que la rencontre se produise ; elles ont une arrière-pensée. Nous partons d’Ille, Maman et Marie-Thérèse en voiture, moi à cheval sur Véturie, à 5h ½ ; la jument ne va pas aussi bien que vendredi aux Capeillans.
Semaine du 28 au 31 août 1905
Vinça, lundi 28 août 1905
Le matin, nous entendons la messe dite pour le pauvre Bon Papa à l’occasion de sa fête, nous y faisons la sainte communion. Ensuite, je monte Véturie ; je vais jusqu’à Ille ; au retour, elle marche très mal, n’ayant aucune allure régulière, s’arrêtant souvent et même refusant d’avancer sans que ni les caresses ni les coups de cravache y fassent rien ; à tel point que je suis obligé de la tenir en bride la moitié du chemin ; je l’essaierai encore une fois, et si elle ne va pas mieux, je prierai Rovira de la changer comme il me l’a offert d’ailleurs ; c’est dommage, car elle est très jolie ! L’après-midi, je vais chez Mme Thibaut essayer sur son piano deux morceaux de chant que je dois exécuter à une matinée qu’elle organise pour mercredi ; c’est Philomène qui m’accompagne. Je vais tirer des moineaux au grand jardin, j’en tue quatre.
Vinça, mardi 29 août 1905
Ce matin, nous allons tous en pèlerinage à Doma Nova où le vicaire de Vinça, M. Claverie, nous dit la sainte messe que je lui sers. L’après-midi, j’écris, je lis etc. Jacques essaie Véturie et me confirme dans mon opinion qu’elle est mal dressée ; je la monterai encore une fois et, si elle ne va pas, je la changerai.
Vinça, mercredi 30 août 1905
Nous déjeunons à onze heures et, dès midi ½, nous montons à la terrasse munis de verres fumés pour observer l’éclipse de soleil presque totale qui affecte la région ; elle est ici des 94% du soleil. Malgré des nuages, nous l’observons assez bien au moment du maximum, le soleil n’est plus qu’un insignifiant petit croissant, et il règne une demi obscurité. Ensuite, chez Mme Thibault dans la tonnelle de sa villa Sainte-Lucie[43], des fillettes de Vinça jouent une gentille petite pièce Dans les airs sans ballon de la composition de Mme Cuillet ; Nénette a le principal rôle, celui de la fée des voyages, dont elle s’acquitte bien ; pendant les entr’actes, on joue du piano, on chante etc. ; je me décide à chanter deux morceaux.
Villa Sainte-Lucie à Vinça (vue actuelle) – Google Street View
La grande nouvelle du jour est celle de l’accord complet entre la Russie et le Japon au sujet des conditions de paix ; le Japon ayant rabattu au dernier moment la plus grosse part de ses prétentions, la Russie s’en tire tout à son honneur ; elle ne donne pas d’indemnité de guerre et ne cède, à titre de territoire russe, que la moitié de l’île Sakhaline ; elle a de la veine ; après nos défaites de 70, nous avons été autrement saignés ! Enfin, l’armée russe va revenir en Europe ; j’en suis fort aise pour notre alliée et pour nous ; j’espère que l’attitude de l’empereur prussien s’en ressentira.
Vinça, jeudi 31 août 1905
J’essaie encore Véturie ; elle me fait les mêmes bêtises ; aussi je me décide à la laisser ; j’écris dans ce sens à Rovira. J’apprends la mort, survenue ce matin, de notre fermier et métayer de Corbère Pierre Pull ; je vais à Ille à bicyclette m’informer du jour et de l’heure des obsèques ; je m’arrête à Bouleternère. L’oncle Paul arrive de Paris à 10h47.
Septembre 1905
Semaine du 1er au 3 septembre 1905
Vinça, vendredi 1er septembre 1905
Je pars en voiture à 6h ½ du matin pour Corbère ; j’y arrive à 8h. ; les obsèques sont à 9h. Je comptais rentrer pour déjeuner, mais la cérémonie finit trop tard et je suis obligé d’accepter l’invitation des fermiers ; cela leur fait d’ailleurs plaisir ; mais ils ne servent que du gras, et moi, qui ne me suis plus rappelé que c’est aujourd’hui vendredi, j’ai mangé six plats de viande ; j’en suis très ennuyé quand je m’en aperçois. Je passe à Ille, où je fais plusieurs commissions, et je rentre à Vinça vers cinq heures. On n’était pas inquiet de mon retard à la maison, car j’avais téléphoné de Corbère que je ne pouvais pas rentrer.
Vinça, samedi 2 septembre 1905
Le matin j’écris une lettre à Tata Mimi et je fais plusieurs commissions. L’après-midi réédition de la pièce de mercredi chez Mme Thibaut ; je chante deux autres morceaux.
Vinça, dimanche 3 septembre 1905
Je vais à la grand’messe. L’après-midi nous accompagnons à la gare les Magué qui partent pour Port-Vendres où ils s’embarqueront ce soir sur la « Marsa » ; ils seront à Alger lundi vers 10h du soir. Nénette a le cœur bien gros. Mais nous avons l’intention, si rien ne met obstacle à ce projet, d’aller en Algérie au mois d’octobre ; aussi la séparation ne sera pas de longue durée. Ensuite nous allons voir M. le curé, que nous ne rencontrons pas, et je fais une assez longue visite à Mme Dalverny.
Semaine du 4 au 10 septembre 1905
Vinça, lundi 4 septembre 1905
Je pars par le train de 10h17 pour Vernet-les-Bains où je vais essayer une jument de Fernand de Rovira ; je l’essaye, elle est trop petite (1m45 seulement), c’est dommage car elle est jolie et marche bien. Je rentre par le train de 3h. J’expédie Véturie à Ille au neveu de Pierre que j’ai fait venir pour cela. Je m’en servirai demain pour monter à Bélesta où je suis invité par le curé M. Badrignans à assister à l’Adoration ; il m’avait même invité à déjeuner comme l’année dernière, mais je me suis excusé et j’ai promis d’y aller l’après-midi.
Ille, mardi 5 septembre 1905
Le matin à Vinça je fais paquets et commissions. Je prends le train de midi, et, vers midi ¾, je monte à cheval ici et je pars pour Bélesta ; la jument fait plusieurs fois des bêtises, mais enfin, j’arrive à Bélesta vers 2h20. J’assiste aux vêpres. Somme toute, j’ai fait un voyage inutile car je venais surtout, poussé par Maman, pour voir Mlle Renée Delebart ; or ni Mlle Renée ni sa mère, qui sont venues à la grand’messe, ne viennent pas à vêpres. Je n’en suis pas fâché outre mesure ; cependant, comme on se remet à parler de mon mariage avec cette jeune fille (on me l’a annoncé peut-être vingt fois depuis mon arrivée dans le pays), je n’aurais pas mieux demandé que de la voir enfin et de faire sa connaissance. Je ne sais vraiment qui fait courir ainsi depuis deux ans ces bruits de mariage à mon sujet ; ce n’est certes pas moi car je ne pense guère à ce mariage en ce moment. Je rentre à Ille vers 5 ½ et j’y trouve Maman, Marie-Thérèse et Philomène qui sont arrivées de Vinça par le train de 3h ½ ; elles commencent l’installation, car nous sommes à Ille pour tout le mois de septembre au moins.
Ille, mercredi 6 septembre 1905
Je prends le train de 6h ¾ pour Prades où je sais que Fernand de Rovira est aujourd’hui pour les primes ; je veux le voir pour arrêter définitivement le changement de cheval ; précisément, il est dans le train, je monte avec lui et, comme tout a été décidé entre nous en quelques minutes, je trouve inutile d’aller à Prades et je m’arrête à Vinça où je passe la matinée ; je vais tirer des oiseaux au jardin et, au lieu d’oiseaux, je tue un chat qui se trouvait dans un massif. Je m’en retourne à Ille par le train de midi. À 5h, je vais prendre un bain à l’établissement de l’Hôpital. Demain, j’irai prendre ma nouvelle monture, la jument « Colette » que j’ai essayée aux Capeillans, au Mas de Sault près Thuir chez les Passama.
Ille, jeudi 7 septembre 1905
Château de Sau à Thuir, propriété de la famille Passama (vue actuelle) – Site aspres-thuir.com
Je pars à 8h 1/2 sur Véturie que j’amène aux Passama et, par Corbère et Thuir, j’arrive à 10h ½ à Sault, propriété fort agréable de M. Alengry, père de Mme Passama[44]. Je remets Véturie à l’aîné des jeunes gens M. Henri Cassana à qui j’avais écrit hier (Rovira lui avait écrit aussi pour le prévenir). Je comptais m’en retourner tout de suite, mais ils tiennent absolument à me garder à déjeuner. Ils ont des parents, la baronne de Saint-Vincent, un chanoine etc. Je cause beaucoup avec les deux jeunes gens Passama qui sont très gentils. Je repars à 2h ¾ sur « Colette », la jolie jument grise anglo-arabe que j’avais essayée aux Capeillans ; M. Henri Passama m’accompagne pendant 3 kilomètres sur une pouliche de 4 ans qu’il dresse. Je passe par Millas où je rencontre les Çagarriga qui sont arrivés hier ; ils m’annoncent le mariage de Denise de Kergos qu’ils ont appris en Bretagne où ils ont vu les Kergos. Denise épouse le jeune homme Richou banquier à Angers, et très riche ; tout cet hiver, on avait parlé de ce mariage, et cette nouvelle ne m’étonne pas du tout ; c’est uniquement un mariage d’argent[45]. J’arrive à Ille à 4h ¾ après avoir rencontré M. de Barescut qui m’a donné de bonnes nouvelles de Maurice. Colette a très bien marché au pas, au trot et au galop ; son pas, très allongé, est surtout agréable et me change du pas de Véturie, si mou et si lent. Je vais me confesser. Le soir, nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu. On a encore parlé à Maman de mon mariage avec Mlle Delebart ; et dire que je ne connais pas cette jeune fille ! Il faudrait cependant tâcher de la voir ; j’ai envie d’imaginer un truc pour aller à Caladroy un de ces jours. Papa, qui devait arriver ce soir, nous écrit qu’il veut être demain à Lourdes et qu’il n’arrivera que demain soir ou après-demain matin.
Ille, vendredi 8 septembre 1905
Nous allons à la messe de 6h ½ où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, nous allons à vêpres ; nous voulions aller ensuite voir les Barescut, mais la pluie nous en empêche ; nous allons voir M. le curé. Maman écrit à M. Badrignans que nous avons l’intention d’aller mardi à Belesta pour faire visiter le château à Marie-Thérèse qui ne le connaît pas ; nous en profiterons pour faire une visite à Mme Delebart ; bon truc pour voir Mlle Renée ! Maman prie M. Badrignans de demander à Mme Delebart si elle sera chez elle mardi.
Ille, samedi 9 septembre 1905
Papa arrive enfin par le train de 7h du matin après avoir passé la journée d’hier à Lourdes. Je vais à cheval à Vinça ; je vois un moment Bonne Maman et je me fais couper les cheveux. Je vais aussi voir M. Bouchède[46], vice-président de la Société Saint-Sébastien, pour lui dire qu’après réflexion et après en avoir causé avec Papa, je n’accepte pas la présidence de cette société ; je lui avais fait plusieurs fois prévoir cette réponse, mais devant son insistance et celle de plusieurs autres membres de la société, j’avais consenti à ajourner ma réponse définitive jusqu’au retour de Papa. Je le remercie toutefois de l’honneur qu’on m’a fait en m’offrant la présidence à 23 ans ; mais c’est président ma jeunesse qui m’empêche d’accepter ; je crains que si des difficultés se présentent, je manque d’expérience pour les résoudre. L’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Je vais un moment à la grande maison que je trouve encore toute bousculée et très sale par suite du passage des 300 soldats que nous y avons logés dimanche dernier lors du passage de troupes qui a suivi les manœuvres qui ont eu lieu dans la région d’Estagel, Montalba et Millas.
Ille, dimanche 10 septembre 1905
Nous allons tous à la grand’messe à 10h ; après déjeuner, nous allons voir Mme Terrats d’Aguillon ; après vêpres, nous avons plusieurs visites, puis nous nous promenons, nous nous promenons encore après dîner.
Semaine du 11 au 17 septembre 1905
Ille, lundi 11 septembre 1905
Je vais, le matin, à Neffiach à cheval, je reviens en suivant un petit chemin qui longe à peu près le Boulès. Nous déjeunons à 11h et nous prenons le train de midi pour Millas où nous allons voir les Ferriol et les Çagarriga ; Bonne Maman y vient aussi, nous la retrouvons en chemin de fer. À Millas, nous ne rencontrons que la vieille Madame Ferriol ; par contre, nous voyons tous les Çagarriga, ils nous raccompagnent à la gare et nous reprenons le train de 2h 55. Nous sommes à Ille à 3h5 ; il fait très chaud.
Ille, mardi 12 septembre 1905
Le matin, je me promène avec Papa du côté de Saint-Michel. Nous partons en break à 2 heures pour Bélesta et Caladroy ; en passant à Bélesta, nous causons avec M. le curé Badrignans. À Caladroy, où nous arrivons vers 4h ½, nous sommes reçus par Mme Delebart qui ne tarde pas à faire appeler sa fille Renée dont je fais la connaissance ; c’est une blonde, grande et svelte, fine et distinguée ; je la trouve bien. Mme Delebart nous fait visiter le château, surtout à cause de Marie-Thérèse, les caves, automobile, dynamos, volières, serres, chapelle etc. et nous fait rafraîchir avant de repartir. Nous voyons aussi deux autres des filles de Mme Delebart, Mmes Vanlaër et Gilotin, la première femme du fils d’un professeur à l’Université catholique de Lille (que nous voyons d’ailleurs un moment), la seconde femme d’un grand industriel des Vosges qui n’est pas ici en ce moment ; Mme Delebart a une autre fille Mme Dewavrin femme d’un des plus riches notaires de Lille[47]. Nous repartons de Caladroy à 8h40 ; nous nous arrêtons un moment à Bélesta, où M. le curé nous fait encore prendre quelque chose, et nous rentrons à Ille à près de huit heures ; Papa qui n’était pas avec nous, commençait à être inquiet de ne pas nous voir rentrer. Mais je suis enchanté d’avoir vu enfin Mlle Renée Delebart dont j’ai tant entendu parler !
Ille, mardi 13 septembre 1905
Il pleut matin et soir et je ne peux pas faire de cheval. Je me vais promener au moment du côté de la rivière.
Ille, mardi 14 septembre 1905
Ce matin, je me promène à cheval de 9h à 11h ½ à Corbère, la route de Garrigueplane à Millas. L’après-midi, nous allons tous, en break, à La Ferrière où nous faisons une assez longue visite aux Barescut ; Maurice, qui vient d’être très malade, est ici en congé de convalescence ; nous le voyons un moment ; il a eu le chagrin de ne pouvoir conduire sa batterie qui est passée à Ille au cours des récentes manœuvres, à cause de sa maladie. Pendant que Papa et Maman vont à Corbère par Millas, Marie-Thérèse, Philo et moi nous rentrons à pied ; nous nous arrêtons un moment chez les Bartre. Je vais voir M. Joseph Batlle, arrivé depuis hier de Saint-Laurent, pour lui parler du comité royaliste que je suis chargé de former ; il accepte d’en faire partie. Ce soir, nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu.
Ille, vendredi 15 septembre 1905
Le matin, je vais à Vinça accompagné de Xavier Cristan qui monte aussi à cheval, pour faire ferrer Colette ; nous rentrons à midi 10. Il pleut une partie de l’après-midi ; aussi ne nous promenons-nous que fort peu. Papa est à Perpignan et rentre à 8h du soir. Je parle à Jérôme Noguès, épicier, du comité royaliste que j’ai mission de fonder ; il me donne son adhésion.
Ille, samedi 16 septembre 1905
Le matin, je fais une assez longue promenade à cheval, tout le temps dans de petits chemins ou même dans des sentiers ; parti par le Touïre, je rentre par le Cami de l’Oratori et la route de Corbère, après avoir fait un vrai parcours de chasse à travers des fossés, ruisseaux etc. Bonne Maman arrive tout à coup au milieu du déjeuner ; nous allons ensemble à Bouleternère assister à la fête de l’Adoration et à la procession qui la suit ; autre surprise : à la fin des vêpres dans l’église de Boule, nous voyons tout à coup arriver M. l’abbé Latour ; arrivé à Ille par le train de marchandises de 2 heures, il est reparti pour Boule par le train de 3 heures afin de nous surprendre ; avec Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse, il part pour Vinça en voiture pendant que je rentre à Ille à pied avec Papa. M. l’abbé, Maman et Marie-Thérèse reviennent de Vinça vers 7 heures. M. l’abbé n’est ici que pour 2 jours.
Ille, dimanche 17 septembre 1905
Je vais à la grand’messe que chante M. l’abbé. L’après-midi, nous allons à vêpres ; après vêpres, nous avons la visite de notre cousin M. Jean Bertran de Balanda qui vient nous inviter à aller déjeuner chez lui à Saint-Feliu un jour de la semaine prochaine ; nous avons aussi plusieurs autres visites : Barescut, Pacull, Batlle-Trainier. Après dîner, en l’honneur de M. l’abbé, nous offrons le thé au clergé d’Ille : M. le curé, le vicaire et l’abbé Debazach.
Semaine du 18 au 22 septembre 1905
Ille, lundi 18 septembre 1905
Je sers la messe à M. l’abbé à 7h ¾. Maman reçoit une lettre de M. le curé Badrignans lui annonçant les fiançailles de Mlle Renée Delebart avec M. Talayrach gros négociant en vins de Perpignan[48], dont on lui a fait part hier à Caladroy. Je pense que les bruits qui couraient depuis deux ans à mon sujet vont cesser maintenant ! Peut-être si j’avais fait quelques démarches l’année dernière aurais-je décroché la timbale, mais je n’ai pas voulu me mettre carrément en avant étant donnée la très grosse fortune des Delebart, et cela par délicatesse. Maintenant je ne pense plus du tout à ce projet et je n’ai voulu voir Mlle Delebart que parce qu’on ne cessait de m’en parler. Chose curieuse, maintenant qu’on va nécessairement cesser de me parler de ce projet (qui n’en était pas un) on se met, à Ille, à me marier avec Marie-Louise de Lacour ; depuis quelques jours, on m’a annoncé, une foule de fois, mon mariage avec elle. Décidément, les gens s’occupent beaucoup de moi ! Nous avons à déjeuner M. et Mme Dalverny, Mme et Albert de Guardia et Bonne Maman ; ils arrivent tous par le train de midi et partent par le train de 3h. sauf Bonne Maman qui ne part qu’à 8 heures. M. l’abbé, après avoir manqué le train de 5 heures, nous quitte par celui de 7 heures.
Ille, mardi 19 septembre 1905
Je pars à cheval pour Vinça à 9h ½ ; je m’arrête quelques minutes à Boule. Papa, Maman etc. arrivent en voiture à 11h 1/2 à Vinça où nous déjeunons avec l’oncle Albert, Tante Jeanne, mes cousines Suzanne et Madeleine leurs filles et leur fils Jean[49] que Bonne Maman reçoit à déjeuner à leur passage à Vinça ; après avoir passé l’été à Mont-Louis, ils vont passer quelques jours à Saint-Cyprien avant de regagner Paris. Je m’en retourne, toujours à cheval, vers 1 h après avoir accompagné les Lazerme à la gare et je m’arrête à Boule où je vois notre fermier Fines Athanase et son gendre Pujol Étienne ; ce sont de très braves gens, catholiques et royalistes ; je leur demande d’entrer dans le comité royaliste, ils acceptent volontiers et seront les correspondants pour Bouleternère.
Ille, mercredi 20 septembre 1905
Le matin, je vais à cheval à Belesta. Je vois un moment l’abbé Badrignans. Nous causons naturellement du mariage de Mlle Delebart. M. le curé, qui s’était mis en tête depuis quelque temps, de me la faire épouser (mais qui, soit dit entre parenthèses, n’avait, je crois, su rien dire aux parents) est navré de ce mariage ; moi, je le suis beaucoup moins car si je trouvais beaucoup de fortune, j’aurais dû faire de grands sacrifices sur la famille. L’après-midi, je vais à Saint-Michel demander à M. Llense, ancien maire, d’entrer dans le comité royaliste ; il accepte avec enthousiasme. Mon comité est donc maintenant tout à fait formé et il ne me reste plus qu’à envoyer la liste de ses membres à M. Passama. Je dois dire que si j’ai rencontré beaucoup de bonne volonté, j’ai essuyé aussi certains refus motivés non par le manque de conviction, mais par l’âge ou par la lassitude ou même par la peur de se compromettre ou de compromettre les siens. Mon comité est ainsi constitué :
M. Antoine Estève de Bosch, docteur en droit, Ille
Pour Saint-Michel
M. Llense, propriétaire à Saint-Michel
Pour Boule
M. Athanase Fines, fermier à Bouleternère
M. Étienne Pujol, cultivateur à Bouleternère
Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, jeudi 21 septembre 1905
Le matin, je reste à la maison afin de jouir des dernières heures du séjour de Marie Thérèse. Nous déjeunons à 11 heures et Marie-Thérèse et moi nous prenons le train de midi. Je vais à Perpignan remettre à M. de Guardia, qui la fera passer à M. Passama, la liste des membres du comité que je ne veux pas envoyer par la poste. À Perpignan, je fais mes adieux à Marie-Thérèse qui part pour Odars où elle s’arrête quelques jours chez son oncle Marc de La Bardonnie avant de regagner Sainte-Croix. Je vais voir M. de Guardia que je trouve chez lui ; nous allons ensemble au Roussillon. Je repars par le train de 2h25 et je suis à Ille à 3h05. Je rentre à cheval : je vais à Corbère et à Millas.
Ille, vendredi 22 septembre 1905
Le matin, je vais à Montalba à cheval. L’après-midi, nous avons la visite de M., Mme et Mlle Madeleine de Çagarriga ; nous nous promenons avec eux et allons voir ensemble Mme Roca d’Huytéza que nous ne rencontrons pas : nous ne rencontrons que sa fille la baronne de Rolland. Ils partent pour Millas à 6h en voiture. Le bruit de mon mariage avec Louloute de Lacour se fait de plus en plus persistant ; pour savoir s’il ne part pas de chez les Lacour eux-mêmes et, en même temps, si cette idée conviendrait à M. de Lacour, Papa et Maman prient M. Scillie, ami commun des deux familles, par l’intermédiaire des demoiselles Mathieu, de sonder M. de Lacour qui est actuellement à Béziers pour ses vendanges.
Ille, samedi 23 septembre 1905
Le matin, je fais une longue promenade à cheval avec Xavier Cristau ; nous partons par Millas, passons au col de la Bataille, à Caladroy (à un kilomètre de Caladroy, je croise une victoria où vont Mme et Mlle Delebart), à Bélesta et nous redescendons sur Ille ; cela fait 27 à 28 kilomètres. L’après-midi, je vais me confesser ; il pleut. Ce soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 24 septembre 1905
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe. Après déjeuner, avant vêpres, nous avons une foule de visites ; les Roca, Roca d’Huytéza, de Rolland, Batlle. Après vêpres, nous allons nous promener sur la route de Perpignan. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Semaine du 25 au 31 septembre 1905
Ille, lundi 25 septembre 1905
Nous partons en break à 10 h10 pour Saint-Feliu-d’Avail où nous allons déjeuner chez nos cousins Bertran de Balanda[52] ; ils ont en dehors du village, un ancien petit château dont le parc est très agréable. En même temps que nous, les Bertran ont à déjeuner la famille d’Ax, de Corneilla-de-la-Rivière[53] dont nous faisons la connaissance. Après déjeuner, avec les jeunes gens Bertran et d’Ax et les demoiselles d’Ax, nous jouons au croquet dans le parc. Nous partons, après le thé, vers 3h ½. Nous voyons un moment M. et Mme de Balanda et Mme de Vilar qui viennent dans l’après-midi. Nous sommes à Ille à 5h ½.
Ille, lundi 26 septembre 1905
Ancienne maison Cornellà, située Grand Rue à Ille-sur-Tet, possédée par la famille d’Estève de Bosch en 1905 (vue de 2008) – Google Street View
Le matin, par le train de 6h ¾, arrive de Perpignan l’architecte Carbasse[54] que nous avons chargé d’examiner nos deux maisons d’Ille pour voir quelles réparations et quels agrandissements seraient nécessaires pour nous permettre de nous y bien installer avec notre mobilier d’Angers lorsque nous reviendrons dans le pays, c’est-à-dire l’année prochaine très probablement. Il examine d’abord la grande maison Bosch, c’est elle qui a nos préférences, car on n’aurait pas à l’agrandir ; il suffirait de faire quelques aménagements à l’intérieur de la maison, qui est très grande et très belle, et de démolir des communs, écurie, vieille tour sans mérite architectural, pour créer un jardin. Pour tout cela, il faudrait avant tout s’entendre avec les héritiers de l’oncle Victor — l’oncle Xavier, Tante Mimi et Joseph Cornet — mais comme Papa a la moitié environ de cette maison indivise, la chose ne présenterait pas, je crois, grande difficulté. La maison que nous habitons actuellement, et qui nous vient de la famille de Corneilla, devrait être agrandie ; de plus, il faudrait acheter deux petites maisons voisines pour agrandir le jardin ; comme cette maison est située dans un vilain quartier et qu’elle n’a pas aussi grand air que l’autre, j’opine pour la maison Bosch. Nous gardons M. Carbasse à déjeuner ; nous avons aussi Bonne Maman qui arrive de Vinça à midi pour manger avec nous un lièvre tué par Max qui est arrivé de Sainte-Croix. L’après-midi, je vais à cheval à Millas et Corbère où l’on achève de vendanger. Bonne Maman part par le dernier train. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 27 septembre 1905
Nous déjeunons à 10 heures et, à 11h ½, nous partons — Papa, Maman et Philo — en voiture, moi à cheval pour Trouillas et Pontilla. J’arrive à Trouillas, bien avant les autres à 1h20 ; quand Papa est arrivé, nous allons à la vigne de la Foun Rouge qui est presque tout entière cueillie ; après avoir vu les comptes, nous partons pour Ponteilla où Maman et Philo nous attendent chez Mme de Llamby. Après avoir pris le thé, j’en repars à 4h ½ et j’arrive à Ille à 6h ½. Papa, Maman et Philo partis en même temps n’arrivent qu’à 7h ½.
Ille, jeudi 28 septembre 1905
Le matin, nous apprenons par les journaux la nouvelle de la nomination de l’oncle Xavier au grade de colonel. Il était temps après six ans de grade ! Il est envoyé à Mézières à la tête du 91e de ligne. Il ne change guère de pays, mais cela n’est pas pour lui déplaire car il désirait rester dans l’Est. Nous télégraphions aussitôt à Verdun. Nous déjeunons à 11 heures et nous partons par le train de midi pour Perpignan où, après quelques commissions, nous prenons chez Margouet un bon landeau pour une tournée de visites que nous devons faire dans les environs de Perpignan. Nous allons d’abord à Boaçà où nous voyons nos cousins Gout de Bize ; ensuite à Saint-Cyprien où nous sommes reçus par notre cousine Genin, nous y voyons en même temps notre cousine de Guardia la mère et Tante Jeanne[55] ; je vais aussi voir 5 minutes le curé M. Rajau qui est d’Ille ; nous allons ensuite aux Capeillans où nous ne rencontrons pas nos cousins de Rovira qui sont à Biarritz, mais nous voyons quelques instants M. de Meynard. Enfin, nous terminons cette tournée par une visite aux D’Arexy et aux Henri Bertran de Balanda à Latour-Bas-Elne[56] ; M. d’Arexy me fait visiter sa magnifique cave. Nous rentrons à Perpignan à temps pour prendre le train de 7h03 et nous sommes à Ille à 8 heures ; nous retrouvons Papa qui est allé à Vinça dans l’après-midi.
Ille, vendredi 29 septembre 1905
Le matin, je vais à Vinça à cheval. L’après-midi, étant un peu enrhumé du cerveau, je ne sors qu’un petit moment. Papa va à Port-Vendres retenir cinq premières sur « la Marsa » de la Compagnie Touache, courrier d’Alger, pour le 8 octobre. Voilà donc un superbe voyage que nous allons faire !
Ille, samedi 30 septembre 1905
À cause de mon petit rhume de cerveau que je ne veux pas laisser durer, je ne sors pas le matin. L’après-midi, je vais me promener avec Philomène du côté de la Foun dal Boulès et de Saint-Michel. Le soir, nous allons aux complies du Rosaire. Je me confesse à M. le curé.
Octobre 1905
Semaine du 1er octobre 1905
Ille, dimanche 1er octobre 1905
Je vais à l’église à 7 heures ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Rosaire ; je retourne à la grand’messe et à vêpres. Avant et après vêpres, nous nous promenons un peu. Ce soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu où sont aussi les Batlle.
Semaine du 2 au 8 octobre 1905
Ille, lundi 2 octobre 1905
Le matin, je vais me promener à pied du côté de Régleille ; il pleut par moments et je rentre vite. Après déjeuner, à 2h ½, je monte à cheval ; je vais à Corbère et à Saint-Féliu-d’Avail ; je passe 3/4 d’heure chez les Bertran où les jeunes gens seuls me reçoivent, les parents étant à Perpignan. J’arrive à Ille vers 5h ½ par un vent épouvantable. Le soir, nous allons tous à la cérémonie du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu où nous rencontrons les Batlle.
Ille, mardi 3 octobre 1905
Il fait une véritable tempête de vent, accompagnée d’ondées, toute la matinée ; aussi je reste dans la maison et ne sors que pour assister à la grand’messe que Maman fait chanter, à 8 heures, en l’honneur de Sainte Philomène. L’après-midi, le temps s’améliore un peu et nous allons tous nous promener, de 2h à 4h, du côté de Saint-Michel. Le soir, nous allons au Mois du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 4 octobre 1905
Le matin, je vais à cheval à Montalba ; de là à Bélesta par une jolie route que je ne connaissais pas encore, je m’arrête un quart d’heure chez M. Badrignans et je suis à Ille à 11h ¾. L’après-midi, nous avons tout à coup la visite de M. l’abbé Badrignans qui ne me l’avait pas annoncée ce matin. Ensuite, nous allons faire notre visite d’adieu à M. le curé car c’est aujourd’hui la dernière journée de notre séjour à Ille, puis nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, puis nous faisons nos adieux aux demoiselles Mathieu.
Vinça, jeudi 5 octobre 1905
Ce matin, je suis parti d’Ille à 8h 20 à cheval pour les Capeillans ; je suis passé par Corbère, Thuir, Bages, Elne et Latour-Bas-Elne : je suis arrivé aux Capeillans à 11h 3/4, soit 3 heures 25 minutes pour 37 kilomètres, sans me presser et sans mettre pied à terre une seule fois. Je remets Colette en excellent état. Je déjeune avec Fernand, sa femme, Meynard et M. Joseph Jonquères d’Oriola[57], sportsman assez connu qui vient de gagner plusieurs prix aux concours hippiques de Biarritz et de Saint-Sébastien sur des chevaux de Fernand. Je repars avec lui vers 3h ½ en trainant, derrière sa charrette anglaise, une jument de Fernand qu’il emmène à Corneilla. Je prends à Corneilla le train de 4h20. À Perpignan, je monte une minute chez les Bonafos, je fais quelques commissions et je vais passer une heure avec Carlos ; je vois aussi Tante Hélène et Marthe. Je prends le train de 7h03 ; à Ille, montent Maman et Philomène qui viennent à Vinça où nous allons passer deux jours et d’où nous nous repartirons tous ensemble dimanche pour Alger.
Ille, vendredi 6 octobre 1905
Il fait un vent à décorner les bœufs. Le matin, je vais à la messe à 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Je vais, avec Amédée Jocaveil, me promener jusqu’à Bente Farine. L’après-midi, pour marcher un peu, nous faisons plusieurs tours de jardin. Le soir, nous allons à la cérémonie à l’église.
Ille, samedi 7 octobre 1905
Dix ans aujourd’hui de la mort de mon pauvre Bon Papa ! Il me semble que ce malheur est arrivé hier. Nous faisons la sainte communion et assistons à un service funèbre à son intention. Nous faisons nos préparatifs de départ. M. le curé forme une « association paroissiale » à Vinça en vue de la séparation. Bonne Maman s’y inscrit comme membre fondateur ; nous, étant propriétaires dans dix localités, nous devons donner partout le bon exemple et montrer que nous tenons à participer partout à l’organisation et aux frais du culte ; cependant, c’est surtout à Ille que notre action devra s’exercer ; là, nous serons certainement fondateurs ; ici, nous nous faisons inscrire comme membres donateurs. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.
À bord de la « Medjerda », dimanche 8 octobre 1905
Ce matin, nous assistons à Vinça à la grand’messe pendant laquelle M. le curé annonce la formation de l’association paroissiale et engage ses paroissiens à y entrer. Nous faisons nos derniers préparatifs de départ, et nous partons pour Port-Vendres par le train de 3h35 ; Papa nous rejoint à Ille. À Corneilla, notre train écrase un homme ; on croit que cet homme a voulu se suicider car, disent les employés, il s’est jeté sous la machine. À Port-Vendres, nous apprenons qu’au lieu de « la Marsa », qui est en réparation, nous allons nous embarquer sur « la Medjerda », paquebot un peu plus petit, mais le plus rapide de la Compagnie Touache ; aussi, nous arriverons à Alger à 8h ½ au lieu de 10 heures ; je le télégraphie à l’oncle Paul avant de quitter Port-Vendres. Sur le navire, qui n’est pas mal, je partage mon temps entre le pont, le salon et la cabine ; jusqu’à présent, aucun de nous n’a été malade, pas même Bonne Maman. La mer est assez belle et la nuit est claire ; dans un moment, j’irai me coucher.
Semaine du 9 au 15 octobre 1905
Alger, lundi 9 octobre 1905
Je me lève de bonne heure, sur la Medjerda, afin d’assister au lever du soleil ; le matin, jusque vers 8 heures, la mer est très houleuse, on a peine à se tenir sur le pont tant le tangage est accentué. Philomène est carrément malade, Bonne Maman a du malaise ; Maman en a un peu aussi ; Papa et moi n’avons absolument rien. Je mange et bois à bord, me tiens sur le pont, dans le salon ou dans la cabine, sans rien ressentir d’anormal. Après les Baléares, le mistral se calme et la houle diminue. Elle recommence un peu en approchant de la côte d’Afrique à cause du vent de sud-est qui se met à souffler. À partir de 5h, on commence à voir la terre, et nous arrivons dans le port d’Alger à 7h45, en avance sur l’heure prévue ; nous débarquons à 8h ¼ ; Tante Josepha et l’oncle Paul qui ne nous attendaient pas aussitôt malgré ma dépêche, ne sont pas au débarcadère et nous nous faisons conduire chez eux par deux pauvres Maures qui prennent nos petits bagages. Nous arrivons rue Philippe, au moment où l’oncle Paul et Tante Josepha allaient partir pour le port en omnibus ; ils sont stupéfaits de nous voir déjà, croyant que nous n’arriverions pas avant 9 h ½ car les bateaux ont l’habitude d’arriver en retard ; c’est le mistral de ce matin qui nous a beaucoup poussés et qui nous vaut cette arrivée anticipée. Nous prenons quelques rafraîchissements puis nous visitons la ravissante maison mauresque qu’habitent les Magué et nous allons prendre dans nos lits un repos bien gagné.
Maison « mauresque » habitée par la famille Magué à Alger (Algérie) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 9 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Alger, mardi 10 octobre 1905
Alger : plafond du salon de la direction du génie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 10 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Le matin, avec l’oncle Paul et Papa, je visite une partie de la ville, la Préfecture où la salle du conseil général, ancienne cour mauresque, est très intéressante ; la mosquée de la marine où nous sommes obligés de nous déchausser, les quartiers élégants des boulevards et du square Bresson etc. Le coup-d’œil de la rade est féérique. L’après-midi, tous ensemble, nous visitons le cimetière arabe de Bab-el-Oued, la Casbah dont les rues si tortueuses et si originales empreintes d’un si vif cachet arabe, produisent une impression inoubliable ; dans la Casbah, des bandes de gamins et de gamines indigènes, repoussants de saleté, nous suivent indéfiniment en criant : « Donne-moi un sou » ; les fillettes me disent : « Embrasse-moi, je te donne permission », inutile de dire que je n’ai pas profité de cette permission car ce baiser m’aurait pu laisser dans ma chevelure des traces blanches et vivantes ! Nous voyons aussi la curieuse rue de la Lyre avec ses magasins juifs.
Alger : le salon de la direction du génie – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 10 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Alger, mercredi 11 octobre 1905
Le matin à 6 h ½ , je monte à cheval avec l’oncle Paul suivis de l’ordonnance ; je monte un petit cheval barbe au trot saccadé et au galop vif. Nous sortons d’Alger par l’ancien village d’Isly, nous allons à El Biar, et nous rentrons par la porte Bab-el-Oued ; charmante promenade. Ensuite, je me promène en flânant jusqu’vers midi. L’après-midi, nous allons, en tram électrique au Jardin d’Essai de Mustapha inférieur ; nous nous promenons une bonne heure dans ce magnifique parc où on peut admirer une superbe flore semi-tropicale ; mais le temps se gâte et nous rentrons ; à cinq heures, nous allons au Mois du Rosaire à la cathédrale.
La Jardin d’essai à Alger – Carte postale de 1905 (site ebay.fr)
Alger, jeudi 12 octobre 1905
Le matin je vais à la messe, je flâne etc. A 1 h ½ nous prenons le tram électrique pour Mustapha supérieur où nous allons voir Nénette au parloir du Sacré Cœur ; nous restons avec elle jusqu’à 3 h ½, puis la supérieure nous fait visiter le parc, la chapelle etc. ; elle a grand peur de voir son établissement fermé prochainement par les bandits gouvernementaux. Nous nous promenons un peu dans Mustapha, puis nous rentrons.
Alger, vendredi 13 octobre 1905
Nous devions monter à cheval le matin, mais la pluie nous en empêche. La pluie à Alger, quel ennui ! Elle dure toute la journée. Dans l’après-midi, elle diminue un peu et nous pouvons faire quelques commissions ; nous entrons dans plusieurs magasins de meubles et objets orientaux où nous faisons plusieurs emplettes ; mais nous ne nous décidons qu’à la fin de notre séjour pour le meuble de résistance que nous voulons emporter d’Alger. Je me promène dans la Casbah ; nous allons nous confesser à la cathédrale. Nous visitons la bibliothèque installée dans une très belle maison mauresque dans le genre de l’Archevêché ou de la maison habitée par l’oncle Paul, mais plus belle encore.
Alger, samedi 14 octobre 1905
J’ai aujourd’hui 23 ans et c’est, en même temps, le seizième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; pour fêter ce double anniversaire, je fais la sainte communion à la messe de 7h à Notre-Dame-des-Victoires. Ensuite, comme il continue à pleuvoir, je ne sors qu’une heure environ dans la matinée. L’après-midi, le temps s’étant mis au beau, nous visitons une grande fabrique de tapis d’Orient rue Frais-Vallon, puis nous voyons la « Medersa », école indigène.
Alger, dimanche 15 octobre 1905
Le temps est beau et nous pouvons reprendre nos promenades à cheval. L’oncle Paul et moi partons à 6 h ½ suivis de l’ordonnance ; nous allons à Mustapha supérieur, traversons le jardin d’essai, la forêt en pente qui le domine et revenons par le chemin du Télemly ; nous rentrons à 9 h ½ et allons à la messe de 10 h ½. Nénette, qui a la permission de venir passer chez ses parents la journée du dimanche jusqu’au lundi matin pendant notre séjour ici, arrive à 11 h ½ ; on l’accompagne jusqu’à la place du Gouvernement où nous allons l’attendre à la descente du tram électrique. L’après-midi, nous allons tous à Notre-Dame-d’Afrique où nous assistons à la bénédiction et à l’absoute donnée sur la tombe qui domine la mer ; c’est une cérémonie très émouvante. Nous entrons un moment à la chapelle voisine du Carmel et nous rentrons par le joli village de Saint-Eugène, ces dames en tram, Papa, l’oncle Paul et moi à pied.
Notre-Dame-d’Afrique à Alger – Carte postale ancienne sans date (site archnet.org)
Semaine du 16 au 22 octobre 1905
Constantine, lundi 16 octobre 1905
Nous partons d’Alger, Papa et moi, par le train de 6h25 du matin et après 14 heures de chemin de fer sur « l’Est algérien », nous arrivons à 8h40 du soir à Constantine, ville où nous appellent des souvenirs de famille puisque mon grand-père paternel, alors capitaine du génie, depuis colonel, a pris part aux deux sièges de cette ville en 1836 et 1837 ; il était à la prise de Constantine. Nous avons traversé d’abord la plaine si fertile de la Métidja, puis des montagnes et des défilés assez sauvages qui nous ont menés sur les hauts plateaux constantinois sur lesquels la locomotive courait au milieu de plaines immenses égayées ça et là par un campement d’Arabes ou par un passage de bourricots ou de chameaux ; de loin en loin, une localité moitié française moitié indigène et une gare ; pays de céréales, mais dont l’aspect est assez triste et monotone à cette époque-ci de l’année ; près de Sétif, à plus de 1000 mètres d’altitude, il faisait presque froid. Nous descendons au Grand Hôtel ; après dîner, à 10 heures, pendant que j’écris à Maman pour lui donner des nouvelles de notre voyage, Papa écrit à notre cousin Henri de Blaÿ, propriétaire de grands vignobles à Aïn-Bessem (département d’Alger) que nous irons le voir samedi à notre retour de Biskra et de Constantine s’il peut nous envoyer prendre à la station de Bouïra à 25 kilomètres d’Aïn-Bessem.
Constantine, mardi 17 octobre 1905
Nous employons la matinée à visiter la ville proprement-dite, qui est assez vite vue ; le quartier arabe, très animé le matin, est très curieux avec ses maisons bleues aux fenêtres si étroites pour éviter les regards indiscrets ; mais les habitants sont presque aussi sales et sentent presque aussi mauvais que dans la Casbah d’Alger. Nous visitons deux mosquées, en ayant soin de nous chausser de babouches à l’entrée. L’après-midi, nous allons voir, aux bureaux de l’État-major de la place, M. Naugès lieutenant d’infanterie, d’Ille, et M. Paul Collet-Meygret, fils du général, lieutenant de cavalerie ; ils nous font visiter différentes choses, notamment la Casbah entièrement transformée en casernes et en arsenal d’artillerie ; ils nous donnent une lettre de recommandation d’un capitaine de leurs amis pour le chef du bureau des Affaires indigènes de Biskra, en priant ce dernier de faciliter notre excursion à Biskra et dans l’oasis ; ce sera précieux. Ensuite, nous voyons le chemin des Touristes, situé à 100 mètres au-dessous de la ville dans la gorge si étroite du Rummel qui enserre la ville sur 3 côtés et la rend presque inaccessible ; nous visitons le quartier juif etc. Le temps s’est mis au beau, mais il fait frais. Naturellement, j’expédie un bon nombre de cartes postales.
Biskra, mercredi 18 octobre 1905
Nous quittons Constantine par le train de 8h25 ; il fait beau, mais presque froid, il n’y a pas 10 degrés le matin. Nous déjeunons au buffet de Batna près des ruines romaines de Timgad que nous n’aurons malheureusement pas le temps d’aller voir ; nous traversons des plaines dénudées dans cette saison, et très tristes ; de temps en temps, on voit des tentes de nomades ou des caravanes en marche vers le sud avec force chameaux ; à El Kantara, nous entrons dans le Sahara ; il est triste car le temps est gris et, chose très rare dans ces pays, il tombe quelques gouttes de pluie. Nous arrivons à Biskra à 4 h ½ et nous descendons à l’Hôtel du Sahara. Biskra est une jolie petite ville française située à l’extrémité de l’oasis qui porte son nom ; c’est une station d’hiver assez fréquentée, il y a de très grands hôtels et déjà, plusieurs familles – françaises et anglaises – sont installées. Le soir, sous la conduite d’un jeune cicérone, qui parle assez bien le français, nous allons dans un café maure très chic où nous assistons un moment à de curieuses danses indigènes par des femmes Ouled-Naïl et d’autres venues, dit-on, de Tombouctou.
Biskra, jeudi 19 octobre 1905
« Biskra : l’extrémité du village nègre » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Il fait beau aujourd’hui ; tant mieux ! Nous en profitons pour bien voir la ville et ses environs immédiats et l’oasis. Le matin, nous allons voir le capitaine Lafforgue, chef du Bureau arabe, pour qui nous avons une recommandation ; il met à notre disposition un employé du Bureau arabe qui parle bien le français ; ce jeune homme nous pilote matin et soir ; nous visitons, dans la matinée, le village nègre peuplé d’une population noire composée de descendants d’esclaves, et le parc magnifique dit « Jardin Landon », propriété du comte Landon de Longeville qui ne l’habite presque pas ; le comte a réuni dans ce parc presque toutes les essences tropicales, c’est merveilleux et la villa attenante à ce magnifique parc doit être bien agréable à habiter l’hiver. Nous visitons aussi le marché indigène où se réunissent les Arabes du désert et ceux venus du Tell et des plateaux ; on y vend beaucoup de dattes, des bestiaux, des chameaux. J’y achète pour 25 francs un joli sabre à fourreau en cuir ciselé et incrusté de nacre dont on me demandait d’abord 40 francs ; Papa y achète aussi diverses curiosités du pays. L’après-midi, à 2 h ½ , nous louons une calèche et, accompagnés de notre guide, nous faisons le tour de l’oasis ; cette forêt de 150.000 palmiers chargés de dattes, de figuiers, d’oliviers, d’orangers etc. est ravissante ; à l’extrémité, nous avons une belle vue sur le désert qui s’étend à perte de vue ; à l’horizon, on a l’illusion complète, absolue, de la mer ; notre guide nous dit que c’est un effet de mirage, l’immense nappe n’est coupée que par la ligne télégraphique qui court vers Touggourt et les autres postes militaires d’extrême-sud. Nous rentrons vers 4 heures ¼, expédions des cartes postales et nous nous promenons jusqu’à la nuit. A la lisière de l’oasis, le coucher de soleil sur les montagnes de l’Aurès dont les derniers contreforts meurent à une trentaine de kilomètres, irise ces montagnes de teintes roses et violettes ; et de l’autre côté les têtes altières des palmiers se profilant sur le ciel sombre, puis l’immensité… C’est impressionnant. Le temps étant beau dans la journée, il a fait réellement chaud (24° environ) ; on trouve ici qu’il fait frais, car la semaine dernière avant les pluies, on avait 30° et 32°, et, en juillet, on a eu 49°, quelquefois, le thermomètre monte à 50 et au-dessus ! Pays charmant l’hiver, mais l’été !!!!! Dès le matin, on nous remet une dépêche d’Henri de Blaÿ nous disant qu’il nous attendra samedi matin à la gare de Bouïra.
« Biskra : une allée du parc du château Landon » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
« Un village indigène dans l’oasis de Biskra ; vue prise du haut d’un minaret » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
« Oasis de Biskra ; une oasis détachée vue de loin à travers l’oued. Direction de l’oasis de Sidi-Okhar » – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, 19 octobre 1905 (Collection Pierre Lemaitre)
Biskra, samedi 21 octobre 1905
Impossible d’écrire mon journal hier soir car j’étais en chemin de fer. Hier matin, nous quittions Biskra à 7h50 par un temps superbe qui a dû devenir très chaud dans la journée, nous arrivions à Constantine à 4h ½, nous passions 5 heures dans cette ville en attendant le départ du train de nuit pour Alger ; nous en profitions pour aller déposer une carte chez les lieutenants Collet-Meygret et Naugès et remercier le capitaine Pouget de sa recommandation ; nous dînons au Grand Hôtel et partons par le train de 9h20 du soir ; il pleut un peu dans la soirée, décidément, c’est à croire que c’est nous qui avons apporté la pluie en Algérie. Je dors bien jusqu’à cinq heures. À 6h ½ nous arrivons à Bouïra ; nous déjeunons au buffet, puis nous montons dans le dog-cart que nous a envoyé Henri de Blaÿ ; il est conduit par un Arabe qui parle fort bien le français. Partis avant 7 heures, nous n’arrivons qu’à 9h ½ à la propriété d’Henri de Blaÿ à Aïn-Bessem ; elle est à 26 kilomètres de la gare de Bouïra et à 21 kilomètres d’Aumale. Le pays est très habité ; nous traversons une foule de villages français ; les principales cultures sont les céréales et la vigne. Nous nous promenons et causons avec notre cousin jusqu’à l’heure du déjeuner ; nous voyons aussi les 3 aînés : Marcelle, Jeanne et Marie ; les deux fillettes les plus jeunes sont à Perpignan. Après un excellent déjeuner, nous repartons à 1h ¼ et arrivons à 3h ½ à Bouïra pour reprendre le train de 3h50 ; nous arrivons à Alger à 7h30 trouvant tout le monde en bonne santé. Je suis bien aise d’avoir pu faire une petite visite à nos cousins de Blaÿ, au retour de cette intéressante tournée dans l’est et le sud de l’Algérie.
Biskra, dimanche 22 octobre 1905
Je me lève assez tard pour rattraper le temps perdu et vais à la grand’messe à Notre-Dame-des-Victoires à 9 heures. Ensuite, nous allons tous attendre Nénette qu’on emmène à 11 h ¼ par le tram de Mustapha. L’après-midi, nous allons visiter la mosquée de Sidi abd er Rhaman au-dessus du Jardin Marengo, et une synagogue, puis nous allons à vêpres à Notre-Dame-des-Victoires où l’on fait la fête de l’Adoration perpétuelle.
Semaine du 23 au 29 octobre 1905
Alger, lundi 23 octobre 1905
Ce matin, je me promène du côté du vieux port, sur la jetée ; il fait chaud, le soleil surtout est brûlant, c’est enfin le vrai soleil d’Alger ; aussi, je vais prendre un bain. L’après-midi, nous allons tous nous promener à Kouba où nous visitons le grand séminaire d’où l’on a une vue superbe. Le sirocco souffle.
Alger, mardi 24 octobre 1905
Ce matin, je me promène et fais quelques commissions avec l’oncle Paul. L’après-midi, nous allons en voiture à El Biar faire une visite à Mmes de Villepilière[58], mère et belle-fille et à Mme de Suloze qui habitent deux villas mauresques voisines dans un joli site boisé ; Mme de Villepilière mère et Mme de Suloze sont les sœurs des deux Messieurs de Franclieu qui ont épousé nos deux cousines de Saint-Martin, de Toulouse, et dont l’aîné est colonel à Sedan et le second, le vicomte, est ingénieur. Le simoun continue et amène sur Alger et sur les environs des nuages gris plomb qui ont des reflets métalliques ; la chaleur est lourde et accablante. Nous sortons un peu le soir pour prendre l’air.
Alger, mercredi 25 octobre 1905
Nous prenons tous, sauf l’oncle Paul et Tante Josepha, le train de 9h45 pour Blida où nous arrivons à 11h45 après avoir traversé la Mitidja qui offre tant de rapports avec notre plaine du Roussillon. Nous déjeunons à l’Hôtel d’Orient puis nous prenons une voiture qui nous fait promener un peu dans la jolie petite ville de Blida, dans le village arabe et nous mène aux gorges de la Chiffa ; malheureusement, la nécessité de prendre le train de 4h37 ne nous permet pas de nous enfoncer beaucoup dans les gorges et nous ne pouvons même pas arriver au ruisseau des singes. Nous sommes à Alger à 6h ½. Le temps, très lourd le matin, s’est tempéré dans l’après-midi. La température par le sirocco a été très élevée puisque nous avons eu, deux jours de suite, un maximum de 32°.
Alger, jeudi 26 octobre 1905
Le matin, avec l’oncle Paul, nous visitons le port de commerce, très animé comme toujours, puisqu’Alger est le premier port de France, après Marseille. L’oncle Paul me montre les travaux que l’on commence à exécuter et qui vont doubler le port. Nous prenons une barque qui nous mène à la jetée nord et nous rentrons en suivant cette jetée qui était parfois un peu arrosée par les lames, et le port militaire qui est dans la vieille darse turque. L’après-midi, il pleut assez fort à plusieurs reprises et nous ne sortons que pour faire des commissions et aller au salut à la cathédrale ; nous visitons aussi le palais d’hiver du gouverneur général qui est un ancien palais du dey en style mauresque naturellement, pas trop dénaturé.
Alger, vendredi 27 octobre 1905
Le matin, nous allons, en break, raccompagner au Sacré-Coeur Nénette qui avait une sortie hier et qui a couché ici ; ensuite, Papa, l’oncle Paul, Philo moi nous promenons en break toujours, au ravin de la Plaine sauvage, à Hussein-Dey et revenons par le jardin d’essai ; le temps est gris. L’après-midi, je me promène avec l’oncle Paul et Papa ; nous allons à la Casbah et rentrons par le quartier indigène qui est en-dessous.
Alger, samedi 28 octobre 1905
Le matin je me promène seul ; je vais au Sacré-Cœur prendre des nouvelles de Nénette qui avait un peu mal à la gorge hier et qui s’est brûlée au cou avec de la teinture d’iode. L’après-midi, nous avons la visite de deux gendarmes de Vinça et de Rigarda qui sont dans les environs d’Alger ; je me promène seul et vais me confesser à un Père Jésuite qui continue à confesser dans l’ancienne chapelle des Jésuites ; cela durera tant que ça pourra !
Alger, dimanche 29 octobre 1905
Nous faisons tous le matin en voiture le pèlerinage de Notre-Dame-d’Afrique où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, j’assiste à un petit congrès, organisé par le Sillon algérien sur « Le repos hebdomadaire » ; je n’aime guère le Sillon et je déteste ses tendances en religion, en sociologie, en politique et en patriotisme, mais le sujet m’a attiré à cause de l’utilité que je pourrai en retirer pour ma thèse de doctorat ; il est, du reste, bien traité ; ces jeunes gens, fort bien intentionnés, m’ont du reste, bien accueilli. J’ai fait la connaissance d’un jeune homme, M. Louis Rupert, élève de l’École de commerce d’Alger et originaire du Tarn, qui a toutes mes idées patriotiques et religieuses, mais qui va aux réunions du Sillon parce qu’il n’y a pas autre chose à Alger ; il brûle de former ici un groupe royaliste ; il a fait partie en France de l’A.C.J.F.
Semaine du 30 au 31 octobre 1905
Alger, lundi 30 octobre 1905
Le matin, je me promène et je vais me baigner ; Papa et l’oncle Paul sont en excursion au Tombeau de la Chrétienne. L’après-midi, je vais en tram à Maison-Carrée où je me promène un peu ; au retour, je vais au Sacré-Cœur porter un paquet à Nénette, cela me donne l’occasion de passer de Mustapha inférieur à Mustapha supérieur ; je me trompe même un peu de chemin ; je vais me faire couper les cheveux.
Alger, mardi 31 octobre 1905
Le matin, nous allons en bande visiter la Casbah, la vieille forteresse turque résidence des deys, sous la conduite d’un officier d’administration ; nous voyons le pavillon du fameux coup d’éventail qui nous a valu (?) l’Algérie. L’après-midi, nous allons, dans le break du génie, à un village de Boudzaréa sur la montagne du même nom ; nous entrons dans plusieurs maisons du village arabe ; la pluie nous empêche de pousser jusqu’à la forêt de Baïnem ; nous rentrons par le Frais-Vallon et Saint-Eugène. Je reçois une lettre de M. Jac me demandant de faire une confère à Saint-Serge le 19 novembre sur le repos dominical.
Novembre 1905
Semaine du 1er au 5 novembre 1905
Alger, mercredi 1er novembre 1905
Je réponds à M. Jac que je ne serai pas à Angers le 19, mais que j’accepte de la faire plus tard. Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame-des-Victoires ; je retourne à la grand’messe à la cathédrale. L’après-midi, je vais me promener avec M. Louis Rupert ; je le décide à fonder à Alger un groupe d’Action française ; je resterai en correspondance avec lui à ce sujet ; nous allons nous promener au cimetière Saint-Eugène où il y a, ce soir, beaucoup de monde ; ce cimetière est très bien tenu et très beau. A 7h, nous allons voir tous ensemble une cérémonie à la mosquée de la Pêcherie, à l’occasion du Ramadan.
Alger, jeudi 2 novembre 1905
Je vais à la messe de 7h à Notre-Dame-des-Victoires ; j’y fais la sainte communion à l’occasion de la Fête des morts. Ensuite, je vais me promener avec l’oncle Paul, puis prendre un bain. L’après-midi, nous allons faire nos adieux à Nénette de 2h à 3h ½ au parloir du Sacré Cœur à Mustapha ; puis je vais visiter le Musée et le Palais d’été du Gouverneur ; de 5h ½ à 6h ½, je me promène avec Rupert ; je lui donne conseils et instructions pour la fondation de sa section d’Action française ; je me tiendrai au courant en restant en correspondance avec lui. Mon séjour à Alger n’aura pas été inutile à la cause nationale si, grâce à mes instances et à ma propagande, M. Rupert réussit ; j’aurai été l’occasion de cette fondation. Notre séjour à Alger est terminé ; il est temps de regagner le Roussillon, puis l’Anjou. Nous partirons demain soir sur un navire espagnol pour Palma de Majorque où nous passerons 3 jours, puis, de là, nous rentrerons à Vinça par Barcelone. Séjour des plus agréables grâce à l’extrême bonté de l’oncle Paul et de Tante Josepha ; seul, le temps nous a un peu contrariés ; il n’a pas été ce qu’on aurait pu espérer en Algérie. Malgré cela, nous avons très bien vu Alger, nous avons fait plusieurs excursions aux environs et, avec Papa, j’ai même fait un voyage des plus intéressants.
Alger, vendredi 3 novembre 1905
Je ne m’attendais pas à être encore à Alger ce soir ; mais ce matin, nous avons appris que le vapeur espagnol n’était pas parti de Palma hier à cause du mauvais temps et qu’il y avait donc 24 heures de retard. Un jour de plus à passer ici ! Nous en profitons pour nous promener ; je vais, dans l’après-midi, jusqu’à la colonne Voirol ; à 5 heures, je me promène avec Rupert.
À bord du « Balear », de la Compagnie Sitges, mardi 4 novembre 1905
Ce matin, je vais du côté du port et je vois arriver « le Baléar » qui nous emportera le soir, je regrette que ce ne soit pas le « Miramar » qui est beaucoup plus confortable. Je vais prendre un bain à 10h ½. Après déjeuner, nous allons au Sacré-Cœur embrasser une dernière fois Nénette qui est bien étonnée de nous voir ; il fait un sirocco très chaud (28 à 29 degrés). Nous partons à cinq heures accompagnés par les Magué et par Rupert ; c’est avec un certain regret que je vois s’éloigner la côte africaine où j’ai passé un mois bien agréable. Le « Baléar » est un petit vapeur manquant assez de confort ; de plus, il tangue pas mal et nous sommes tous plus ou moins indisposés.
Palma de Majorque, dimanche 5 novembre 1905
Je quitte ma couchette vers 6h du matin ; à peine monté sur le pont, je suis pris de nausées ; Philomène est indisposée aussi et plus que moi, Maman également ; Papa lui-même fait comme les autres ; Bonne-Maman est la seule qui ne… restitue rien, à condition de rester couchée dans sa cabine. Vers 7h, la mer devenait de plus en plus houleuse, et le ciel s’assombrissait, lorsque tout à coup arrive brusquement une bourrasque de l’ouest qui nous secoue et nous ballotte énormément ; nous y assistons Philomène et moi, de la passerelle du commandant qui, ayant un mot de recommandation du chanoine Miralles pour nous, se montre plein d’attention, il parle bien le français ; à partir de ce moment, jusqu’à celui de notre arrivée dans le port la nuit et la pluie font rage ; c’est une véritable tempête que nous essuyons là, aussi arrivons-nous très en retard et après plusieurs rechutes de mal ; Philomène fait peine à voir. À Palma, nous descendons au Grand Hôtel, nouvel établissement très confortable ; il n’existe que depuis 3 ans ; en 1897 avec Papa, nous étions descendus à la « Fonda de Mallorca », hôtel espagnol des plus médiocres ; ici, au contraire, le personnel parle admirablement le français, et nous ne nous apercevons pas du tout que nous sommes en Espagne, tout notre hôtel a l’aspect français. Après déjeuner, je vais avec Papa, faire une visite au chanoine Miralles y Sbert qui, sans connaître Papa, est en correspondance avec lui depuis qu’il a fait imprimer dans la Revista mallorquina la conférence que Papa fut sur Majorque le 4 février 1898 à l’Université d’Angers, sous le titre « Une semaine à Majorque ». Le chanoine est un homme d’une quarantaine d’années, comprenant le français mais ne le parlant pas ; nous parlons, avec lui, catalan et il nous parle majorquin. Ensuite, de 4h à 6h, nous visitons la ville ; nous revoyons la Lonja, la Casa consistorial, la superbe cathédrale où nous entendons les vêpres ; nous avons entendu ce matin la messe à l’église Saint-Nicolas. Le temps reste troublé toute la journée.
Semaine du 6 au 12 novembre 1905
Palma, lundi 6 novembre 1905
Le temps est lamentable toute la journée ; il pleut à verse, la mer est démontée et les paquebots ne partent pas. Pourvu que cela ne dure pas ! Être bloqué dans cette île par le mauvais temps, cela n’aurait rien de charmant ; un jour de retard, c’est déjà trop. Le matin, nous allons à la cathédrale que le chanoine Miralles[59] nous fait visiter dans tous ses détails ; on y a fait l’année dernière de grands travaux qui ne sont pas encore terminés ; aussi n’a-t-elle plus, à l’intérieur, le même aspect qu’en 97. Nous voyons le trésor qui contient des merveilles ; le cadavre du roi Jaime II qui n’est plus à la même place qu’il y a huit ans et les archives dont le chanoine, qui est archiviste de la cathédrale, nous fait les honneurs. L’après-midi, le mauvais temps nous bloque dans l’hôtel ; je sors à peine une demi-heure ; j’écris des cartes postales.
Josep Miralles (1860-1947), chanoine et futur évêque de Barcelone puis de Majorque – Wikipédia
À bord du « Miramar », mardi 7 novembre 1905
Le temps est meilleur dans la matinée ; nous en profitons pour visiter l’église Sainte-Eulalie, l’église et le cloître Saint-François ; à 10 h ½ , arrivé à l’hôtel M. Carbou fils que le chanoine a prévenu de notre arrivée à Palma ; il vient de Felanita exprès pour nous voir ; c’est lui qui, en 1897, nous avait fait visiter Palma en détail ; nous l’invitons à déjeuner ainsi que le chanoine que nous voyons vers 11h ½ ; avec M. Carbou, nous visitons la Casa consistorial ou Hôtel de ville où nous revoyons une nouvelle salle très belle, toute tapissée de portraits ; dans une des salles, nous admirons un Van Dick très expressif. Après le déjeuner, nous raccompagnons chez lui le chanoine et nous visitons le cercle Balear. Le temps se gâte de nouveau ; nous faisons nos paquets, disons « au revoir » à M. Carbou et nous nous embarquons à 6h sur le « Miramar » qui part à 6h ½ pour Barcelone. Notre séjour à Palma a été bien contrarié par le mauvais temps ; s’il avait fait beau, nous aurions pu revoir Valldemosa et Miramar ; avec la pluie, rien n’a été possible. Le « Miramar » est beaucoup plus confortable que le « Balear » ; aussi, je n’hésite pas à dîner à bord et jusqu’à présent, je ne ressens aucun malaise.
Casa consistorial à Palma de Majorque – Carte postale ancienne sans date (site todocoleccion.net)
Vinça, mercredi 8 novembre 1905
Après une excellente nuit de sommeil dans ma couchette sur le « Miramar », je me réveille et me lève en vue de Barcelone où nous arrivons à 5h ½ ; une fois tous les bagages pris, nous débarquons et allons à la gare où nous prenons nos billets, faisons enregistrer nos bagages et déjeunons ; ensuite, à 7h ½ , nous allons nous promener en ville afin de faire rapidement voir à Philomène cette jolie et élégante capitale de la Catalogne ; Bonne Maman, un peu enrhumée, reste à la gare. Nous utilisons bien notre temps et voyons les Rambles, la place de Catalogne, le paseo de Gracia, la cathédrale, l’église de Belén et la calle Fernando ; une heure et demie après, nous sommes de retour à la gare et prenons place dans le rapide de 10h qui ne contient que des voitures de luxe ; moi qui connaissais Barcelone, j’ai été content de revoir les plus beaux quartiers de cette belle ville, Philomène, qui n’y était jamais venue en emportera une idée suffisante. Nous sommes à la frontière à 1h ½ , à Perpignan à 4h ½ et à Vinça à 8h ¼ ; à Perpignan, je vais un peu en ville ; il fait frais, presque froid et le Canigou est tout blanc. Nous voici donc de retour après une absence d’un mois exactement. Jamais temps ne fut mieux employé ! Papa descend à Ille où il passera 3 ou 4 jours avant de partir pour Angers où il rentre afin d’ouvrir son cours.
Vinça, jeudi 9 novembre 1905
Il fait froid, quelle différence avec Alger ! Je ne sors que très peu ; je vois un peu les uns et les autres. Tout le monde me demande des détails sur notre voyage. Il a été réellement bien intéressant et je suis bien content de connaître cette Algérie où se rencontrent deux civilisations qui vivent côte à côte sans se compénétrer et où l’on peut saisir sur le vif le génie colonisateur de notre race ; il s’affirme là et donne un éclatant démenti à ceux qui vont répétant que les Français ne sont pas colonisateurs ! Comment, la race des Dupleix, des Garnier, des Faidherbe, et plus récemment, des Brazza et des Marchand, ne serait pas une race colonisatrice ! Une race qui a colonisé le Canada et la Louisiane, qui lutte dans ces régions depuis un siècle et demi contre la poussée anglo-saxonne et qui, depuis 30 ans a conquis à la civilisation d’immenses territoires, cette race ne serait pas colonisatrice ? J’ai toujours pensé le contraire et mon voyage en Algérie me confirme dans mon opinion. J’écris à M. Rupert et je lui envoie le carnet d’abonnements à la revue L’Action française. J’écris aussi à M. de Montesquiou, secrétaire général de la Ligue, pour lui signaler M. Rupert et ses projets.
Vinça, vendredi 10 novembre 1905
Je lis, je sors un peu et je reste beaucoup dans la maison ; il fait froid ; nous adoptons les costumes d’hiver. Le Sénat a commencé hier l’examen de la loi de séparation de l’Église et de l’Etat votée à la Chambre ; il a débuté en rejetant sans les examiner les questions préjudicielles de M.M. de Lamarzelle, de Cuverville, Riou et de Chamaillard. C’est là une indication des tendances détestables et du parti-pris des caïmans. Il ne faut se faire aucune illusion ; la loi sera votée sans changements avant le 1er janvier, et elle sera appliquée après les élections à moins d’un coup d’État ou d’une guerre qui viendraient bouleverser la face des choses ; car je n’envisage même pas l’hypothèse d’un succès électoral, le gouvernement est trop fort et trop peu scrupuleux, le corps électoral trop bête et l’opposition dans son ensemble trop mal dirigée pour qu’il soit raisonnable de compter là-dessus ; non, il n’y a rien à attendre du suffrage universel, absurde système imaginé pour tromper les gogos et faire régner les coquins ! Papa vient de 3 heures ½ à 7 heures.
Vinça, samedi 11 novembre 1905
L’Éclair nous apporte ce matin la nouvelle de la démission de Berteaux comme ministre de la Guerre à la suite d’un vote d’il y a 3 jours dans lequel le ministère a été sauvé par la droite (vraiment, la droite a été généreuse à l’excès). Je suis enchanté de voir déguerpir de la rue Saint-Dominique ce socialiste millionnaire qui salue le drapeau rouge et réintègre les casseroles. Mais par qui sera-t-il remplacé ? Le bloc républicain semble divisé ; je dis « semble » car cette association de malfaiteurs trouve toujours le moyen de rebondir surtout en faisant la guerre à la religion. L’après-midi, je pars pour Rodès avec Philomène afin de me procurer l’adresse de Joseph Cornet : la pluie nous force à reculer.
Vinça, dimanche 12 novembre 1905
Le ministère est replâtré ; Étienne, jugé trop modéré pour l’Intérieur, passe à la Guerre ; Thomson passe de la Marine à l’Intérieur, Dubief du Commerce à la Marine et M. Trouillot, ancien ministre de Combes, est nommé au Commerce ; en somme, le ministère est aussi radical qu’auparavant, je dirai même plus à cause de la présence de Trouillot ; pour la Guerre, Étienne vaut mieux que Berteaux, mais quelle idée bizarre de donner à la Marine le médecin aliéniste Dubief ! Quelle compétence cet homme-là a-t-il dans les fonctions maritimes ? C’est trop bête, c’est fou, c’est criminel ! Nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Semaine du 13 au 19 novembre 1905
Vinça, lundi 13 novembre 1905
Maman est malade aujourd’hui ; elle passe la journée au lit. Le matin, je vais à Rodès à pied prendre l’adresse de Joseph Cornet ; il est à Paris. Je rentre avec M. Berjoan qui me ramène en voiture. Papa arriver par le train du soir pour partir mercredi pour Angers avec Philomène. Encore une modification au replâtrage ministériel : M. Thomson, jugé par M. Sarrien chef des radicaux trop modéré pour l’Intérieur, reste à la Marine et Rouvier, s’empressant de capituler devant les radicaux, nomme à l’Intérieur le radical-socialiste Dubief ; cc’est donc ce ministre qui fera les élections sénatoriales et législatives ; elles seront propres ! Quant à la droite, qui a sauvé Rouvier mardi dernier, elle est une fois de plus roulée par lui. Heureusement, mieux inspirée vendredi que mardi, elle a voté contre l’ordre du jour Steeg-Dumont qui affirmait sa confiance dans le ministère et comptait sur lui pour faire aboutir en temps utile la séparation de l’Église et de l’État, et qui a rallié presque toute la gauche anticléricale. Par exemple, j’ai été trop surpris de voir, parmi les noms des députés qui ont voté cet ordre du jour, celui du marquis de Laurens-Castelet, député de Castelnaudary. Ce monsieur est un des chefs des brancardiers de Lourdes pendant le pèlerinage national. En 1902, s’étant présenté à la députation à Castelnaudary, le très noble marquis, qui est évidemment royaliste par tradition de famille et qui l’est aussi très probablement par conviction personnelle, a cru assurer son élection en faisant des déclarations constitutionnelles ; élu député à cause des divisions de ses adversaires et nullement à cause de ses déclarations, il siège au groupe républicain progressiste (l’ancien groupe opportuniste, gambettiste et ferryste ; pas dégoûté le marquis !!!). Mais les élections approchant, il importe donc que nul ne puisse suspecter les convictions et le loyalisme républicains du très noble marquis. Dès lors il faut « donner des gages » suivant l’expression consacrée ; et comme il est très difficile d’être à la fois bon républicain et bon catholique, je dirai même et honnête homme, le marquis de Laurens-Castelet se résigne, la mort dans l’âme je veux bien le croire, à être infâmie tout simplement et tout crûment. Et les électeurs catholiques de l’arrondissement de Castelnaudary peuvent lire que leur député, le très dévot brancardier de Notre-Dame de Lourdes « compte sur le Gouvernement pour faire aboutir en temps utile la séparation de l’Église et de l’État ». Cette histoire est celle de tous les ralliés ; voilà pourquoi j’ai tenu à la reproduire tout au long ; on l’a bien vu, il y a deux ans, quand l’abbé Lemire vota les crédits pour le voyage de Loubet à Rome qui n’avait pour but que d’offenser le Pape. Non, on ne peut pas être à la fois catholique et républicain ; l’expérience est faite et quiconque met timidement le bout du doigt dans l’engrenage républicain est à peu près sûr, s’il ne s’en dégage à temps, d’y passer tout entier.
Vinça, mardi 14 novembre 1905
L’après-midi, je vais à la Balme avec Papa et Philomène ; nous voyons ce qu’on devra faire pour enlever la luzerne qui est morte et créer un pré. Maman va beaucoup mieux. Nous apprenons par une lettre de Tante Josepha, la 1ère depuis notre retour, que le successeur du général Cauvin à Alger est nommé et que c’est le général Ducrey, qui vient de Toulon ; l’oncle Paul est donc certain de ne plus rester longtemps à Alger ; quel ennui ! Il ne sera pas non plus nommé à Toulon, qui est un poste assez agréable, car le successeur du général Ducrey est nommé ! On n’a pas toujours ce que l’on veut dans l’Armée, surtout quand on n’est pas du côté du manche ! L’oncle Xavier, lui, après sa nomination a eu la chance de pouvoir se permuter ; laissant Mézières, qui ne lui plaisait pas beaucoup à un autre colonel qui ne demandait qu’à y aller, il a obtenu le commandement du 150e à Saint-Mihiel où il s’installe ces jours-ci dans un petit château entouré d’un joli parc. Son déménagement sera facile car Saint-Mihiel n’est qu’à 45 kilomètres de Verdun.
Vinça, mercredi 15 novembre 1905
Il pleut et il fait froid et Papa qui devait partir à midi avec Philomène et qui devait s’arrêter de 8h à 11h du soir à Toulouse pour essayer un costume que lui fait Charouleau, renonce à cet arrêt à cause de la pluie, et ne part qu’à 3h ½, je vais les accompagner à la gare ; ils arriveront demain à 4h ½ à Angers. Je ferai le même voyage, pour la dernière fois sans doute, dans 15 jours.
Vinça, jeudi 16 novembre 1905
L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette faire quelques commissions ; je rentre par le train de 3 heures. Pendant ce temps, Maman et Bonne Maman, ainsi que plusieurs autres dames de Vinça, passent de maison en maison pour faire signer les adhésions à l’association paroissiale qui se constitue en vue de la séparation ; elles sont, en général, bien accueillies. Le peuple est, dans son ensemble, hostile à la mesure, mais il ne croit pas encore à la fermeture des églises.
Vinça, vendredi 17 novembre 1905
Le matin, je vais me promener à Nossa. L’après-midi, je suis à la Balme avec Maman, Amiel et le marchand de bois Closs. Ce dernier va nous acheter des arbres que l’on va abattre au fond de la propriété pour défricher une partie qui est inculte et que l’on va mettre en pré, ainsi que des pommiers vieux que je vais faire remplacer. On s’y mettra lundi et je surveillerai. Ensuite, je vais faire une visite à M. Berjoan et lui rendre un livre sur l’Algérie qu’il m’avait prêté : je ne le rencontre pas.
Vinça, samedi 18 novembre 1905
Je déjeune à 10h ¾ et je prends le train de midi pour Perpignan où je dois aller pour une foule de raisons : d’abord, voir M. de Guardia et M. Passama afin de m’entendre avec ce dernier pour fixer le jour où il pourra venir à Ille présider la première séance du comité royaliste que j’ai formé en septembre ; malheureusement, j’apprends par M. de Guardia que M. Passama a eu une attaque dernièrement et qu’il lui est impossible de venir maintenant à Ille ; M. Passama, très souffrant aujourd’hui, ne peut même pas me recevoir ; c’est très fâcheux ; je prie M. de Guardia de voir avec Passama si M. Despéramons[60] ne pourrait pas venir à sa place. Je vois aussi Mme de Guardia et Charles, M. et Mme Dalverny, Carlos, Tante Boanafos etc. Je vois également M. Carbasse. En arrivant, j’ai passé une heure à la Bibliothèque municipale où j’ai fait quelques recherches. Il a plu toute la journée. Je rentre par le dernier train qui a une demi-heure de retard.
Vinça, dimanche 19 novembre 1905
Je vais me confesser et je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Nous déjeunons à 10h ½ et partons à 11h ½ en voiture pour Ille où nous devons aller nous entendre avec M. Philippe Baux, entrepreneur, au sujet des travaux à faire à la grande maison où nous nous installerons lors de notre retour à Ille l’année prochaine si Papa peut s’entendre avec ses cohéritiers dans la succession de l’oncle Victor pour la cession de la maison ; Tata Mimi et l’oncle Xavier ont répondu favorablement ; nous n’attendons plus que la réponse de Joseph Cornet. Nous nous entendons conditionnellement avec M. Philippe Baux. M. Carbasse est déjà venu lever des plans. Je vais aux vêpres à Ille ; Maman assiste à une réunion des Dames de Charité, retient une femme de chambre etc. Nous rentrons à Vinça à 6h ¼.
Semaine du 20 au 26 novembre 1905
Vinça, lundi 20 novembre 1905
Je reçois une lettre de M. Louis Rupert me racontant toute la propagande qu’il fait à Alger pour l’Action française que je lui ai fait connaître. J’espère qu’il fondera bientôt une section de la ligue ; j’ai fait là de la bonne besogne ; de temps en temps, je lui écris pour entretenir son zèle et je lui envoie des brochures de propagande. Papa nous télégraphie que Joseph Cornet fait des difficultés au sujet de la cession de ses droits sur la maison et qu’il nous faut suspendre les travaux, ou plutôt les plans. Je télégraphie et j’écris à Carbasse dans ce sens ; c’est ennuyeux car tout cela va nous retenir ici plus que nous ne voudrions. L’après-midi, je vais à la Balme surveiller les travaux qu’on a commencés ce matin.
Vinça, mardi 21 novembre 1905
Je retourne à la Balme l’après-midi. Nous recevons une lettre de Papa nous disant que si Joseph Cornet refuse de nous céder ses droits sur la maison Bosch, c’est qu’il veut s’y créer un petit appartement ; il croit la chose facile à concilier avec notre propre installation. Papa, Maman et moi jugeons la chose impossible. C’est évidemment le droit de Joseph de refuser de nous céder sa part de maison (qui est de 1/5 je crois), mais c’est aussi notre droit d’exiger la licitation de cet immeuble indivis depuis 16 ans ½, à moins que Joseph ne préfère nous acheter la maison à raison de 15.000 fr. par exemple ; il en reviendrait environ 7000 à Papa. J’explique cela à Maman et elle se décide à écrire à Joseph dans ce sens, ne doutant pas que Papa soit de notre avis ; peut-être en présence de la menace de licitation cèdera-t-il ; en tout cas, si la licitation a lieu, nous serons toujours libres de racheter la maison ou de la faire racheter par un mandataire. Maman écrit à Tata Mimi et moi à l’oncle Xavier pour les mettre au courant de tout cela ; bien entendu Maman et moi écrivons aussi à Papa.
Vinça, mercredi 22 novembre 1905
Papa nous écrit ce matin qu’il est d’avis lui aussi d’engager une procédure de licitation si Joseph ne cède pas, afin de pouvoir racheter lors de la vente ; il ne sera donc ni surpris ni contrarié de ce que Maman a décidé et écrit. Je reçois le numéro de L’Action française du 15 novembre qui publie, en tête du courrier de la Ligue, la lettre que j’ai écrite à M. de Montesquiou à mon retour d’Alger pour lui dire que j’avais obtenu l’adhésion de M. Rupert et pour lui signaler ses projets ; je ne la croyais pas destinée à la publicité. On la publie sous ce titre « Modèle de propagande » et on qualifie ce que j’ai fait de « coup de maître » ; on me met à l’ordre du jour de la Ligue. Que de fleurs ! Bien entendu, l’Action française, toujours discrète, ne cite pas de noms propres. Je pars pour Perpignan par le train de midi, afin d’aller à Trouillas où Papa m’a chargé de régler avec Faliu les comptes définitifs de la récolte de 1904. Je prends une voiture qui m’attendait à la gare et que j’avais demandée par téléphone ce matin à Margouet et je me fais conduire à Thuir où je vais voir M. Salsas[61], receveur de l’enregistrement, l’un des hommes qui connaissent le mieux l’histoire du pays et surtout des familles nobles du Roussillon. J’ai eu, en effet, entre les mains dernièrement l’almanach du journal L’Indépendant de l’année 1895, qui publie les blasons de toutes les familles nobles du Roussillon ainsi que ceux des villes et communautés. Or, dans ce véritable recueil ou armorial roussillonnais, j’ai vu le nom d’une famille Estève, de Cerdagne, bourgeois noble de la ville de Perpignan au 18e siècle ; j’ai voulu savoir si cette famille se rattachait à la mienne et, pour cela, le mieux était de consulter M. Salsas qui a fourni cette nomenclature à L’Indépendant. M. Salsas auprès de qui je m’étais fait recommander par l’abbé Sarrète qui le connaît beaucoup, m’a très aimablement reçu et m’a donné tous les renseignements que je désirais ; il m’a dit que ladite famille Estève, qui s’est retirée en Espagne, ne se rattache pas à la mienne ; mais il m’a montré sur ma famille des documents très intéressants qui m’ont appris des choses que je ne soupçonnais pas. Il m’a montré un extrait des registres du Conseil souverain du Roussillon qui précise que mon trisaïeul[62] M. Jean d’Estève (car ils avaient alors la particule) était en 1771 président de la Chambre des domaines du Roy en Roussillon (une des chambres du Conseil souverain) et conseiller honoraire au même conseil ; il était président à mortier, ce qui n’était pas de la petite bière et ce qui conférait, ipso facto, comme la simple charge de conseiller, la noblesse transmissible ; d’ailleurs, dans cet extrait, mon trisaïeul est désigné sous le nom de Jean d’Estève, et dans un autre sous le nom de M. de Estève. De plus, sur le premier extrait, il y a le cachet aux armes de mon trisaïeul, dont il est fait mention ; ses armes sont : « d’azur avec trois pins au naturel plantés sur une montagne et surmontés de 3 étoiles d’argent », avec la couronne de comte et, comme supports, un lion et une licorne. M. Salsas m’a dit que je trouverais aux Archives départementales, au fonds du Conseil souverain, des quantités de documents sur mon trisaïeul ; je me promets d’y aller. Des documents sur la famille d’Estève que mon grand-père avait prêtés une fois à l’oncle Cornet ayant été perdus par celui-ci, nous ne possédions que fort peu de renseignements sur cette branche, la plus importante, de ma famille. Je savais cependant que mon bisaïeul, mort en 1823, était, avant la Révolution, avocat au Conseil souverain, titre qui conférait tous les droits et prérogatives de la noblesse (le Conseil souverain le rappelle dans l’enregistrement des lettres patentes de Louis XVI de février 1787 ; il « supplie très humblement le Seigneur Roi de maintenir l’Ordre des avocats dans les prérogatives et privilèges qui leur compétent comme jouissans de la noblesse tant par le droit commun que par les lois particulières de cette province » etc.). Je savais que mon bisaïeul, avocat au Conseil souverain, avait épousé en 1784 Mlle Bonaure, d’une famille de riches armateurs. Je savais aussi que son père était magistrat, mais je ne savais pas qu’il était président de chambre. Enfin je ne connaissais pas nos armes que je suis particulièrement content d’avoir retrouvées. Je ne connaissais, outre celles des Lazerme et des Pontich, que celles des Bosch et des Curzay. Dans mes investigations aux archives, je trouverai probablement des documents intéressants sur ma famille en feuilletant les registres du Conseil souverain.
Albert Salsas (1864-1940), historien catalan – Cliché anonyme et non daté (Site publicationsdelolivier.fr)
Après une demi-heure ou trois quarts d’heure passés avec M. Salsas, je vais à Trouillas où je passe une demi-heure avec Faliu. Je suis à Perpignan à 5h ¾. Je vais voir M. de Guardia qui me dit qu’à la dernière réunion du comité royaliste départemental, M. Despèramons lui a promis de faire son possible pour venir, avant son départ, présider, au nom du comité, la première réunion du comité d’Ille. Je vais un moment chez les Bonafos. Je rentre à Vinça par le dernier train.
Vinça, jeudi 23 novembre 1905
Le matin, je vais à la Balme avec M. l’abbé Henri Badrignans qui est ici, chez sa sœur, pour 4 ou 5 jours. L’après-midi, je fais un petit tour avec Maman et Bonne Maman, du côté de Nossa, puis j’écris plusieurs lettres. Le soir à 6h ½ nous avons M. Badrignans à dîner ; après dîner, nous causons longtemps ; il insiste beaucoup pour que j’accepte la présidence de la Société Saint-Sébastien ; depuis mon retour d’Algérie, je subis sur cette question de terribles assauts trop souvent répétés. M. Durand, à qui l’on s’était adressé sur mon conseil, refuse sous prétexte qu’il habite Perpignan ; alors on se retourne de mon côté. Mes parents, bien entendu, me laissent absolument libre. J’hésite à cause de ma jeunesse ; mais on ne cesse de me répéter que je dois accepter pour relever cette société fondée par mon grand-père, que je dois cela à la situation de ma famille et que, par conséquent, ma jeunesse n’est pas un obstacle etc. Je crois que je finirai par accepter ; je considérerai cela comme un devoir social.
Vinça, jeudi 23 novembre 1905
L’après-midi, je vais à la Balme où M. Closs doit venir les arbres à couper avant d’en donner un prix ; il pleut, et quand j’y arrive, M. Closs en était déjà reparti ; ce n’était pas la peine de me mouiller. Dans la matinée, je vois M. Bouchède qui me fait subir encore un terrible assaut sur la présidence de la Société Saint-Sébastien ; enfin, je me décide et je lui dis que j’accepte puisqu’il le faut. Sans doute, je n’habiterai jamais Vinça et c’est là un inconvénient que j’ai fait valoir ; mais on n’a pas voulu en tenir compte et on m’a dit que Ille ou même Perpignan sont assez près de Vinça pour que je puisse fort, tout en les habitant, présider la Société Saint-Sébastien de Vinça. Par exemple, je préviens ces messieurs que ma présidence ne pourra devenir effective que l’année prochaine lors de mon retour en Roussillon.
Vinça, samedi 25 novembre 1905
Le matin je vais à la Balme où l’on commence à couper le bois. Au retour, j’ai l’agréable surprise de trouver une dépêche de Papa nous annonçant que Joseph Cornet se décide à nous céder ses droits sur la maison Bosch. Cette nouvelle me délivre d’un grand souci ! L’après-midi, d’ailleurs, nous recevons une lettre de Joseph nous confirmant le télégramme de Papa. J’écris à M. Carbasse pour le prier de nous fixer un jour où nous puissions avoir avec lui une conférence dans la maison. Chaque jour le Sénat, avec une obstination satanique, vote un ou plusieurs articles de la loi de séparation ; en vain, ces messieurs de la droite, l’infatigable De Lamarzelle, MM. Ponthier de Chamaillard, Brayer de la Villemoysan, Riva etc. s’évertuent-ils à démontrer l’hypocrisie du projet de loi et s’efforcent-ils de faire passer quelques amendements qui rendraient la loi un peu [moins] draconienne pour les Catholiques ; rien n’y fait et avec un ensemble, qui est la preuve la plus évidente d’un parti-pris scandaleux ou plutôt d’un mot d’ordre maçonnique, la gauche et l’extrême-gauche votent sans y changer un iota le texte de la Chambre. Si cela continue, et rien n’indique qu’un changement soit probable, la loi sera votée telle quelle, avant le premier de l’an, ce qui la rendra applicable en 1906. En attendant, les Catholiques commencent à s’organiser ; un peu partout on fonde des associations paroissiales ; dans ce diocèse, le mouvement est bien lancé. L’association de Vinça, dont Bonne Maman et Maman se sont beaucoup occupées, semble devoir se constituer sans difficulté ; on a recueilli 600 signatures environ ; à Ille, on n’a encore rien fait ; mais à Perpignan, à Prades et dans beaucoup d’autres communes, on fonde des associations paroissiales. Et maintenant que fera le pape ? Personne n’en sait encore rien. Réprouvera-t-il en bloc cette loi qui a des tendances schismatiques et qui est très dangereuse pour la hiérarchie catholique en introduisant d’une part l’État, de l’autre l’élément laïque dans l’organisation religieuse de la France ? Beaucoup le pensent ; in petto, c’est mon avis. Ou bien, jugera-t-il qu’il faut tâcher de tirer parti de cette loi et autorisera-t-il la fondation d’associations cultuelles ? On ne le saura qu’une fois la loi votée et promulguée. Quel que soit l’avis de chacun en particulier, on devra s’incliner devant les ordres du chef de l’Église et je suis convaincu que pas un Catholique digne de ce nom ne refusera d’obéir au Pape. En matière religieuse, obéissance absolue au Pape, c’est mon principe. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Voilà où nous mène la république. Pendant ce temps, les Norvégiens, qui n’avaient pas de gouvernement, viennent après plusieurs mois de réflexion, d’étude et de comparaison entre le gouvernement républicain et le gouvernement monarchique, de se prononcer à une énorme majorité pour la Monarchie et le prince Charles de Danemark va devenir roi de Norvège sous le nom de Haakon VII. Belle leçon que nous donne ce peuple du Nord ! Puisse-t-elle nous servir. Décidément, suivant les prévisions de Bismarck, notre république sert de repoussoir à l’Europe, car il paraît que le Storting norvégien nous a pris comme sujet d’études sur la république, et le résultat de ces études a été concluant. Un notable Norvégien déclarait récemment à un journaliste français républicain qui l’interrogeait que si son pays se décidait pour la monarchie, c’est :
1° Parce que la Norvège est pauvre et que la monarchie est un gouvernement plus économique que la république.
2° Parce que la Norvège a besoin de rester forte à cause du voisinage dangereux de la Suède.
3° Parce que les Norvégiens tiennent à leurs libertés et ne veulent pas s’exposer à subir avec une république les gouvernements de partis qui détruiraient leurs libertés. Ces réponses se passent de commentaires ; leur concision en dit plus en faveur de la monarchie que de longues dissertations.
Vinça, dimanche 26 novembre 1905
Je vais à la grand’messe le matin. L’après-midi, je vais à 1 heure, avec Amiel, sur la partie de la propriété de la Balme qui se trouve sur la rive gauche de la Têt par suite de déplacements de la rivière vers le sud lors de différentes inondations ; c’est à la limite des territoires de Vinça, de Marquixanes et d’Arboussols. Les propriétaires voisins y sont aussi, et nous décidons ensemble de créer une prairie sur les parties laissées par la rivière et, l’année prochaine, on appliquera le plan cadastral d’Arboussols pour déterminer ce qui revient à chacun dans cette prairie. J’arrive à temps pour assister à la fin des vêpres ; ensuite, je vais voir M. Berjoan que je ne rencontre pas.
Semaine du 27 au 31 novembre 1905
Vinça, lundi 27 novembre 1905
Nous partons à midi, Maman et moi, en voiture, pour Ille où nous allons commencer à faire enlever de la grande maison ce qui y reste encore avant de commencer les travaux. Nous avons à la maison une conférence avec l’entrepreneur M. Philippe Baux ; nous voyons ensemble une foule de questions de détail, en attendant de tout revoir avec l’architecte, vendredi. Je fais enlever et porter à l’autre maison des livres et de nombreux papiers de famille que je tiens à mettre en lieu sûr, car il y en a de très précieux ; il y a notamment des brevets de différents grades militaires conférés soit au colonel de Bourdeville soit à son fils, soit à mon ancêtre M. de Xaupÿ, soit à d’autres et qui sont signés de Louis XIV, de Louis XV ou de Louis XVI ; il y a aussi de nombreuses lettres fort curieuses ; il y a de très anciens parchemins que je suis incapable de déchiffrer mais dont certains remontent au XIVe siècle ; enfin, il y a des papiers se rapportant à la seigneurie de Garrius (près de Saltes) qui était aux Bosch. Nous repartons à 5h et arrivons à Vinça vers 6 heures.
Vinça, mardi 28 novembre 1905
Ce matin, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à la Balme où les travaux avancent.
Vinça, mercredi 29 novembre 1905
Le matin, je vais à bicyclette à Ille où je vais à la grande maison qu’on achève de débarrasser ; je rentre à Vinça à midi ; l’après-midi, le temps se gâte et je ne sors pas.
Vinça, jeudi 30 novembre 1905
C’est aujourd’hui la foire principale de Vinça, et il fait beau ce qui est heureux pour les Vinçanais. Je vais voir les chevaux sur le champ de foire ; je n’en vois que 3 ou 4 d’assez bien. Il est venu beaucoup de monde à l’occasion de la foire et nous avons une interminable visite de Batllot. Je fais dans l’après-midi quelques tours de jardin.
Décembre 1905
Semaine du 1er au 3 décembre 1905
Vinça, vendredi 1er décembre 1905
Nous déjeunons à 10h ½ et Maman et moi allons à Ille par le train de midi. Nous nous rencontrons dans la grande maison avec M. Carbasse et nous faisons ensemble des plans, mais M. Carbasse n’est pas encore bien familiarisé avec la maison et une autre entrevue sera nécessaire. Il part à 4h. Nous allons à cinq heures à une cérémonie en l’honneur du Sacré-Cœur à l’occasion du 1er vendredi du mois (ce matin, ici, je me suis confessé et j’ai fait la sainte communion à la messe de 7h ½) ; ensuite, nous allons passer une heure chez les demoiselles Matthieu ; nous repartons par le dernier train. Nous aurions mieux aimé venir et repartir en voiture, mais Amiel a oublié de venir à la maison ainsi je le lui avais dit et on n’a pas trouvé Jacques.
Vinça, samedi 2 décembre 1905
Cent ans aujourd’hui de la victoire d’Austerlitz ! Rayon de gloire lointaine qui réjouit le cœur et lui permet de se détacher un moment des tristes spectacles actuels. L’après-midi, je vais à la Balme où les travaux avancent. Au retour, je rencontre 4 automobiles qui rentrent d’une chasse dans la région de Marquixanes ; les chasseurs sont MM. Ferriol, Maria, Albert de Çagarriga, Jonquères, Batlle etc. Ils n’ont pas tué grand-chose.
Vinça, dimanche 3 décembre 1905
Je vais à la grand’messe après laquelle nous nous promenons un peu sur la grande route. Après déjeuner, à 2 heures, a lieu la réunion des chefs de sections de la Société Saint-Sébastien provoquée par le bureau ; le bureau porte ma candidature à la présidence, les chefs de section votent et m’élisent à l’unanimité ; on vient alors me chercher. M. Bouchède, vice-président, m’annonce le résultat du scrutin et je remercie en quelques mots les chefs de sections ; je leur parle environ six minutes. Mercredi soir aura lieu la séance plénière des sociétaires ; on leur soumettra le choix des chefs de sections, et ils voteront ; ce n’est que ce jour-là que mon élection sera définitive. Je vais à vêpres ; après vêpres, je reçois déjà des visites de félicitations, avant l’heure !
Semaine du 4 au 10 décembre 1905
Vinça, lundi 4 décembre 1905
Je vais à Perpignan par le train de midi. Maman m’accompagne jusqu’à Ille où elle va chez Pierre Vidal pour tâcher de raccorder le ménage Vidal vieux avec la femme de Pierre le jeune qui est partie il y a quelques jours durant un coup de tête et qui est chez ses parents à Thuir depuis 15 jours ; le jeune Pierre a prié Maman de s’entremettre entre sa femme et ses parents. Ce sont de si braves gens et ils nous sont si dévoués que Maman le fait bien volontiers. À Perpignan, je passe environ deux heures aux Archives départementales où, sous la direction de l’archiviste, M. Palustre, je compulse un grand nombre de registres d’ordonnances et d’arrêts de la Chambre des domaines du Conseil souverain de Roussillon, dans la seconde moitié du 18e siècle ; je prends note de quelques ordonnances et arrêts où je trouve la signature de mon trisaïeul ; surtout, il est désigné sous le nom de M. d’Estève. Je retrouve le cachet de ses armes dans le fonds de la famille de Sabater (alliée aux Bosch), que M. Salsas m’avait signalé. Je retrouve la provision de procureur du Roy en la Chambre des domaines conférée à mon trisaïeul en 1760 (il en est dit qu’il exerçait alors depuis 18 ans la profession d’avocat au conseil souverain) ; et la provision de président de la Chambre des domaines et de conseiller honoraire qui est de 1764. Dans un État de MM. les officiers du Conseil souverain de Roussillon, j’ai trouvé une notice sur le conseiller d’Estève ; il y est dit qu’il était fils d’un avocat et qu’il était protégé par la maison de Noailles à cause de son mariage avec l’unique fille de M. Antoine Roumiguères, protégé de cette maison ; ce M. Roumiguères fut longtemps greffier en chef ; il fut aussi procureur du Roy en la Chambre des domaines et avocat général honoraire. De ce côté-là, tous mes ancêtres étaient des parlementaires et des gens de robe ; je suis bien aise d’avoir retrouvé tous ces documents grâce auxquels je pourrai en trouver d’autres en faisant de nouvelles recherches. En sortant des archives, je vais chez M. Despéramons afin de savoir si, décidément, il viendra à Ille inaugurer, au nom du comité royaliste départemental, le comité royaliste que j’y ai fondé ; il me promet d’y venir un jour de la semaine prochaine. Je vais ensuite chez M. Passama, qui va mieux et qui me reçoit dans son cabinet ; il me remercie d’avoir fondé le comité d’Ille et me dit que M. Despéramons ira l’inaugurer à sa place ; peut-être même, ce dernier sera-t-il accompagné d’un autre membre du comité départemental. Je vois un moment aussi Mme Passama et son fils Henri avec qui je sors ; nous nous promenons une demi-heure ensemble ; nous rencontrons M. de Meynard et Carlos. Au moment où je rentrais à la gare, je rencontre notre ancien domestique Jean Bonet, il est toujours chez M. Ducup de Saint-Paul. J’arrive à Vinça à 8h ¼.
Vinça, mardi 5 décembre 1905
Le matin, je commence à penser au discours que je dois prononcer demain soir à l’assemblée de toute la Société Saint-Sébastien ; je jette quelques idées sur le papier ; l’après-midi, je vais à la Balme, puis j’avance beaucoup la rédaction de mon discours. À 5h ¼ je vais à la cérémonie préparatoire à la fête de l’Immaculée Conception. Le soir, nous avons la visite de M. Bouchède. Je tiens à réunir tous les membres de la société Saint-Sébastien dans un punch fraternel avant mon départ pour Angers ; nous discutons avec M. Bouchède la question de savoir si je le leur offrirai demain soir après le résultat ou dimanche soir ; je finis par me décider pour dimanche. Je les inviterai demain soir à la séance.
Vinça, mercredi 6 décembre 1905
Paul Bouchède (1871-1936), notaire à Vinça, vice-président de la Société de secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, notaire de la famille d’Estève de Bosch, et son épouse Marie Noëll – Cliché Canac à Perpignan, vers 1899-1900 (Collection Guy Roger)
Le matin, j’achève la rédaction de mon discours. L’après-midi, j’écris quelques lettres et je vais à la cérémonie de 5h ¼. Nous dînons à 6h et, à 7h ¼, je vais avec Jules et Henri Sabaté attendre au café Llech, qui est en face de la maison d’école où se tient la réunion, le résultat du vote ; vers 7h ¾, on vient me chercher et on m’annonce que je suis élu président à l’unanimité. Quand j’entre dans la salle où sont réunis environ 200 hommes sur les 255 membres de la Société, M. Bouchède, vice-président, m’annonce que la Société Saint-Sébastien après avoir refusé d’user du scrutin secret, vient de m’élire à l’unanimité son président ; on a voté en levant le bras ; tous les bras se sont levés pour me nommer et aucun ne s’est levé à la contre-épreuve. Je remercie M. Bouchède des sentiments qu’il m’exprime, puis il me cède la présidence, je monte à la tribune et je prononce le discours que je transcris ci-dessous ; après quoi, je lève la séance. Après avoir levé la séance, je reprends une minute la parole pour inviter tous les membres de la Société « à venir choquer leurs verres avec moi dimanche soir, dans la maison de mon grand’père leur fondateur et ancien président, et pour boire à la prospérité de la Société ». J’ajoute que j’espère que pas un ne manquera au rendez-vous ; leurs applaudissements et leurs acclamations me prouvent que je leur ai fait plaisir. Après la séance, je serre de nombreuses mains, puis je prie les membres du bureau de la Société et les chefs de sections qui ne sont pas encore partis, de venir au café Llech boire à mon élection ; je fais boire à une quinzaine environ. Ensuite, je rentre et je reçois les félicitations de Maman et de Bonne Maman. Ma joie serait sans nuage, à la suite de cette élection à l’unanimité (bien différente de celle de M. de Llobet l’année dernière, qui avait été assez laborieuse), si je n’avais l’affreuse certitude que le Sénat a voté aujourd’hui la loi de séparation de l’Église et de l’État qui va marquer une étape décisive dans la voie de cette persécution religieuse qui a été la principale raison d’être de la république en France. Cette pensée, qui me suit toute la journée, m’empêche d’être réellement heureux de la preuve d’affection et de la marque de confiance que me donnent les habitants de Vinça.
Discours que j’ai prononcé, immédiatement après mon élection à la présidence de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça en remplacement de M. Michel de Llobet décédé, devant l’Assemblée générale de la Société, le 6 décembre 1905 à Vinça :
« Mes chers Amis,
Il y a quelques mois à peine, j’adressais à M. le capitaine de Llobet mes félicitations pour son élection à la présidence de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien ; j’étais bien loin de penser qu’il serait sitôt ravi à notre affection et surtout que je serais appelé à lui succéder.
Au milieu des crises douloureuses dont l’accablait la longue et terrible maladie qu’il avait contractée, sous un climat meurtrier, au service de la France[63], une des plus grandes consolations de M. de Llobet a été, certainement, de pouvoir conserver à la Société Saint-Sébastien les derniers mois de sa vie. C’est donc un devoir pour moi d’envoyer aujourd’hui un souvenir ému à la mémoire de celui que vous aviez choisi pour votre chef et à qui nous aurions été si heureux de voir remplir très longtemps les fonctions que vous lui aviez confiées.
Et maintenant, mes chers amis, laissez-moi vous exprimer toute ma reconnaissance pour l’honneur que vous me faites en m’appelant si jeune à vous présider.
Je n’essaierai pas de vous le cacher, je suis ému au plus haut point de la grande marque de confiance que vous me donnez. C’est ma jeunesse et la crainte de manquer parfois d’expérience qui m’ont fait hésiter longtemps devant les instances si flatteuses dont j’ai été l’objet de la part des membres de votre bureau, et si je me suis enfin laissé fléchir, c’est parce que j’ai compris que ces instances s’adressaient bien moins à ma modeste personne qu’au souvenir de mon cher grand’père qui a été pendant plus de trente ans à votre tête[64]. Aucun de ceux qui l’ont connu ne me contredira, certainement, si je vous dis qu’il vous avait donné tout son cœur ; cette Société qu’il avait vue à son berceau, il la considérait comme sa fille et il aimait, comme ses propres enfants, tous les enfants de Saint-Sébastien. En me reportant par la pensée à douze ou quinze ans en arrière, je me vois, encore tout petit garçon, suivant à ses côtés la belle procession du 20 janvier, et je me rappelle l’éclair de joie qui illuminait son visage quand il embrassait du regard ce magnifique cortège d’hommes se déroulant fièrement, à travers nos rues et nos places publiques, à la suite de la bannière bleue de Saint-Sébastien.
Mes chers Amis, puisque c’est aux souvenirs laissés par mon grand’père que je dois l’honneur de recueillir aujourd’hui vos suffrages, je ne tromperai pas votre confiance et je m’efforcerai de le faire revivre au milieu de vous ; c’est de ses exemples que je m’inspirerai en toute circonstance et mon ambition sera qu’on puisse dire un jour : « Tel aïeul, tel petit-fils ».
Je consacrerai d’autant plus volontiers tous mes efforts à assurer la prospérité de notre chère Société que celui que vous venez de choisir pour votre président est un mutualiste convaincu. Je suis de ceux qui pensent que le développement de l’association libre est une des principales garanties de l’ordre public et c’est avec une grande joie que j’ai suivi l’essor pris, depuis quelques années, en France, par les organisations mutualistes. Cet essor si considérable, qui a fait passer le nombre des mutualistes français de quinze cent mille en 1892 à deux millions sept cent dix-huit mille en 1904, répond à un besoin qui est inné, je dirai même presque instinctif, chez l’homme, celui de se mettre, autant que possible, à l’abri des risques de la vie. Pour atteindre ce but, vous l’avez compris, il faut être prévoyant et, comme la fourmi du bon La Fontaine, mettre de côté aux jours de prospérité pour recueillir aux jours de disette. La mutualité, et c’est là son premier mérite, est donc fondée sur l’esprit de prévoyance. Mais elle a un autre avantage, qui est de développer l’esprit de solidarité ; à ce point de vue, elle est incomparable et réalise à merveille parmi nous cette parole du Christ, d’où est sortie la charité chrétienne : « Aimez-vous les uns les autres ». Ce qu’un ouvrier ou un cultivateur isolé ne pourrait faire, en effet, un grand nombre d’ouvriers, unis dans une même pensée, peuvent le tenter et leurs petites économies mises en commun permettent de venir en aide à ceux que la maladie vient visiter[65] ; l’argent du mutualiste bien portant sert ainsi à secourir le mutualiste malade en attendant que celui-ci, une fois rétabli, vienne à son tour en aide à son camarade dans le malheur. Et cet échange de services, rendu possible grâce à la prévoyance des mutualistes et à une organisation commune, fait naître en chacun d’eux un sentiment de sécurité, accompagné d’une fierté bien légitime, et fait éclore entre eux un autre sentiment, encore plus grand et plus noble, qui est en même temps le plus doux des liens, un véritable amour fraternel. Et ainsi l’on peut dire que la Mutualité, en développant les meilleurs penchants de la nature humaine, est un merveilleux instrument de rénovation et de pacification sociales.
Pénétré des nombreux avantages que présente une organisation mutualiste, vous me trouverez toujours disposé à favoriser le développement de la Société Saint-Sébastien, dont vous venez de me confier les destinées, et à étudier les moyens d’étendre progressivement et prudemment son champ d’action.
Sans doute, pendant quelques mois encore d’impérieuses circonstances me retiendront bien loin de vous ; mais, je suis heureux de vous l’annoncer, à partir de l’été prochain je viendrai me fixer définitivement dans notre beau Roussillon. Et alors, secondé par des collaborateurs dont j’apprécie à sa juste valeur le zèle intelligent et dévoué, je serai tout à vous ; vos malades recevront fréquemment ma visite ; aucune des questions qui vous intéressent, aucune de vos préoccupations ne me laissera indifférent, et je m’efforcerai de répondre à la confiance que vous me témoignez par un dévouement à toute épreuve à la Société Saint-Sébastien. »
Vinça, jeudi 7 décembre 1905
Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglise et de l’Etat, 1ère page, Archives Nationales – AE-II-2991 – Wikipédia
C’est fait ! je ne me trompais pas hier ; le Sénat, refuge de toutes les turpitudes et de toutes les lâchetés du régime, a voté par 181 voix contre 102 la loi sacrilège. Par la volonté d’une bande de francs-maçons et de Juifs, le Concordat solennellement contracté par le Premier Consul et par Pie VII, et qui avait assuré à la France un siècle de paix religieuse, est déchiré contre toutes les règles du droit des gens et de la bonne foi. Et maintenant, nous voilà lancés dans l’inconnu, ou, plutôt, dans la réédition de cette séparation sanglante de la Terreur ; car il est impossible de s’arrêter, ne fut-ce qu’une minute, à l’idée que le gouvernement de la 3ème république va tenter un essai loyal de séparation qui, à défaut des privilèges auxquels l’Église catholique a droit en France encore plus qu’ailleurs, assurerait au moins la liberté aux Fidèles. Non, jamais les républicains n’auraient consenti à dénouer les chaînes concordataires sans en forger de nouvelles à l’Église. Nous devons donc nous attendre à tout, et, pour commencer, à la spoliation. Aussi, dès 9 heures du matin, je prends ma bicyclette et je vais à Ille prier les demoiselles Mathieu de cacher dans notre maison tous les objets de nos 3 chapelles qui n’y seraient pas encore, afin de les soustraire à l’inventaire que le gouvernement ne va pas manquer d’ordonner ; chemin faisant, je rencontre notre ancien fermier Poupon le père qui est fabricien à Bouleternère et je lui recommande d’en faire autant dans son église ; ici, depuis deux jours, Bonne Maman est occupée à faire enlever de l’église et à faire cacher dans la maison tout ce qu’elle peut, d’ailleurs bien des choses ont été données par la famille et, en cas de poursuites, nous soutiendrons, d’accord avec la fabrique, qu’elles nous appartiennent. Voilà où nous en sommes ; c’était d’ailleurs à prévoir et si j’en suis très triste, je ne m’en étonne nullement ; c’est le produit naturel de la république et de l’application des principes révolutionnaires, n’en déplaise à ces illusionnés de libéraux. Et maintenant, tous les regards se tournent vers Rome ; on attend avec anxiété les paroles du Pontife suprême, prêts, quoiqu’il ordonne, à une obéissance sans réserve.
Dans l’après-midi, je vais un moment à la Balme surveiller les travaux, puis je vais me confesser. Je reçois une lettre de Rupert me disant qu’il est entré comme administrateur-adjoint à L’Éclaireur algérien dont le rédacteur en chef, sur son conseil, vient d’adhérer à la Ligue d’Action française ; ce journal va donc devenir royaliste et sera l’organe de la section algéroise de la Ligue que ce brave Rupert s’occupe activement de recruter. Bravo, il prend le bon moyen pour nous délivrer des tyrans de nos consciences ; et je suis vraiment fier d’avoir recruté un ligueur si actif et si zélé. Je lui télégraphie pour le féliciter.
Vinça, vendredi 8 décembre 1905
Je vais à la messe de 7 heures où je communie en l’honneur de la Fête de l’Immaculée Conception. Nous recevons une lettre de Papa qui nous annonce que le bruit de mon mariage avec Madeleine de Padirac court avec persistance dans les salons d’Angers, on lui en a plusieurs fois parlé même à la Faculté ; c’est assez bizarre alors que j’ai quitté Angers depuis près de cinq mois ; peut-être ai-je été trop aimable avec elle l’hiver dernier ; dans tous les salons, j’étais son chevalier servant, c’est de là que vient sans doute ce bruit que rien ne pourrait expliquer actuellement. L’après-midi, après m’être promené un bon moment au soleil qui est absolument chaud et donne l’illusion de l’été, je me fais accompagner par M. Bouchède chez deux malades de la Société Saint-Sébastien. Je leur fais une bonne visite ; l’un d’eux, nommé Noguès, est bien bas et n’ira sans doute pas très loin. Après les vêpres, je vais avec Dalmer, secrétaire de la Société, chez 3 autres malades. M. le curé, ayant reçu une lettre de Monseigneur lui recommandant d’être toujours prêt à transporter le Saint-Sacrement hors de l’église pour éviter les profanations de ceux qui viendront faire l’inventaire, demande à Bonne Maman de laisser disposer un tabernacle dans la chapelle de la maison pour y porter le Saint Ciboire en cas de nécessité ; ainsi nous aurons peut-être bientôt l’insigne honneur de donner asile au Bon Dieu !
Vinça, samedi 9 décembre 1905
Il fait aussi beau qu’hier ; j’ai trop chaud et ne peux même pas supporter le pardessus d’été en allant l’après-midi à la Balme avec Jules Sabaté. Le sociétaire François Noguès est mort dans la nuit ; très bon chrétien (et royaliste), il avait demandé lui-même, il y a quelque temps, les secours de la Religion. Je vais prier dès 9h. du matin près de sa dépouille mortelle ; hier quand je le voyais et que je causais avec lui, je ne croyais pas qu’il fût aussi près de sa fin ; je pensais qu’il traînerait encore cinq ou six jours. On l’enterre demain matin aux frais de la Société. Le soir, paraît dans Le Roussillon une longue correspondance de Vinça relative à mon élection à la présidence de Saint-Sébastien ; elle est due à la plume d’un sociétaire, très aimable, trop aimable même, mais aurait pu, tout en étant plus discrète, être mieux faite. Je la colle ci-dessous. Vers le soir, je prépare quelques mots que je prononcerai demain sur la tombe de Noguès ; c’est là une des charges de la fonction de président.
Coupure de presse du Rousillon du 9 décembre 1905 relative à l’élection d’Antoine d’Estève de Bosch comme président de la Société de secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, collée par l’intéressé dans son journal au 9 décembre 1905
Vinça, dimanche 10 décembre 1905
Avant huit heures, une délégation de la Société Saint-Sébastien vient prendre la bannière, qui est déjà ici ; et nous allons à la maison mortuaire de François Noguès, puis, avec le cortège funèbre, à l’église ; au cimetière, je prononce l’allocution d’usage et je remercie au nom de la Société les personnes venues aux obsèques ; il fait froid, et le vent de nord-ouest est fort. Dans l’après-midi, je fais quelques visites. M. le curé, avec qui je cause beaucoup de la séparation, M. Noëll, etc. Plus tard, après les vêpres, on se met à débarrasser de ses meubles la grande salle pour la réception des sociétaires que j’ai tous invités à venir ce soir. Ils commencent à arriver un peu avant huit heures, vers 8h ¾ ; une bonne partie de la Société est là ; ils sont environ 120 hommes du peuple ; je leur offre des cigares, cigarettes ; Maman et moi leur faisons passer également des gâteaux et du vin chaud que nous avons préparé nous-même ; quand tous en sont pourvus, j’en prends un à mon tour et je leur dis quelques mots de remerciement pour leur empressement à se rendre à mon invitation etc. ; je termine par un vivat en l’honneur de la Société. M. le curé, qui est là comme membre honoraire, me porte aussi un toast ainsi que M. Noëll ancien président, M. Bouchède vice-président etc. Je trinque fraternellement avec tous les sociétaires, je cause autant que possible avec chacun d’eux, et, quand ils se retirent, je me tiens près de la porte et leur serre la main à tous. Les derniers partent à 9h ¾. Cette soirée leur a, je crois, fait plaisir ; j’ai fait mon possible pour cela ; voilà bien de l’action populaire chrétienne non de la démocratie, moins de ce que j’appellerai de la démophilie car si je repousse de toutes mes forces la qualification de démocrate, je m’honore d’être démophile !
Semaine du 11 au 17 décembre 1905
Vinça, lundi 11 décembre 1905
Je vais à Perpignan par le train de midi ; j’en profite pour aller aux Archives communales où je trouve dans les registres paroissiaux de Saint-Jean beaucoup de renseignements sur ma famille paternelle. J’y reconnais, par l’examen des actes de baptême, mariages ou décès des Estève au 18e siècle que Jean Joseph Jacques Bonaventure Estève qui devint président de la chambre du domaine (Jean d’Estève) n’est pas mon trisaïeul comme je l’avais cru à cause d’une similitude prénom, mais bien le frère aîné de mon bisaïeul. Mon trisaïeul Jean Estève, docteur ès lois, épousa en 1718 Mlle Monique Simon dont il eut une foule d’enfants ; il fut longtemps avocat au conseil Souverain (titre qui conférait la noblesse) ; mon bisaïeul, son plus jeune fils, l’était aussi ; le conseiller puis président Jean d’Estève était son fils aîné. Pendant tout le 18e siècle, les Estève occupèrent des charges judiciaires ou furent avocats ; c’étaient alors des gens de robe ; depuis, ils sont devenus gens d’épée, du moins dans la branche aînée. Je vais faire une visite à Monseigneur ; il arrive de Rome où il a vu le Saint Père et nous parlons beaucoup de la séparation ; Monseigneur me dit qu’il est partisan personnellement de la résistance à la loi, mais il n’aura qu’à s’incliner devant les directions de Pie X. C’est également ma manière de voir, je suis, comme Monseigneur, partisan de la résistance qui, je le crois, déconcerterait le gouvernement persécuteur beaucoup plus que « l’essai loyal de la loi » que préconisent quelques timides et qui nous mettrait de plus en plus dans les griffes des persécuteurs ; mais en bon catholique, je m’inclinerai avec la plus entière soumission devant les ordres du chef de l’Église. A l’heure actuelle, c’est là un beau spectacle, toute la France croyante a les yeux tournés vers Rome attendant la parole du Pape. Je vais voir M. Carhasse qui viendra demain à Ille, M. Despéramons qui m’annonce sa venue pour après-demain, Carlos et les Lazerme chez qui je vois la vieille Mme de Çagarriga, les Bonafos etc. Entre le Soler et Ille, je fais route, au retour, avec M. le curé d’Ille.
Vinça, mardi 12 décembre 1905
Nous partons, Maman et moi, à midi pour Ille, Maman en voiture, et moi à bicyclette ; je passe à Boule et à Saint-Michel prévenir les membres du comité royaliste de l’arrivée de M. Despéramons demain à Ille. À Ille, avec M. Carbasse, nous repassons, pièce par pièce, la maison en revue et nous prenons plusieurs décisions. Nous nous en retournons vers 5h et sommes ici à 6 h ¼ seulement car Reinette vieillit de plus en plus et on ne peut pas la presser. Le Roussillon publie le compte-rendu de notre réception d’avant-hier soir ; on le lui a envoyé malgré ma défense ; j’en suis contrarié car on peut croire que nous tenons à faire du tam-tam ; mais que faire ? Nous avons des amis plus zélés que discrets ! Voici ce compte-rendu :
Coupure de presse du Roussillon du 12 décembre 1905 relatif à une réunion de la Société de Secours mutuels Saint-Sébastien de Vinça, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 12 décembre 1905
La maison d’Ille était pleine de nouveaux ornements et objets du culte qu’on y a fait porter de l’église afin de les soustraire à l’inventaire. Comme c’est triste.
Vinça, mardi 13 décembre 1905
Je pars pour Ille par le train de midi afin de recevoir les deux délégués du comité royaliste départemental, MM. Despéramons et Jonquères d’Oriola, qui viennent, au nom de ce comité, baptiser le comité d’Ille. Maman y vient aussi pour s’occuper de la grande maison Bosch ; à la gare nous rencontrons les dames Batlle qui partaient pour un mariage à Céret et qui ont reçu ce matin même la nouvelle de la mort de M. Gaston Delcros (le beau-père de Thérèse de Barescut, oncle de la mariée ; ce n’est pas de chance : elles partent dans le même temps pour un mariage (qui n’aura peut-être pas lieu tout de suite) et pour un enterrement. Je fais arranger le petit salon et, à 3 heures, je vais attendre ces Messieurs à la gare ; à 3 h. ½, les membres du comité sont présents : MM. Joseph Batlle, Serradell et les deux MM. Llense, l’un pour Bouleternère l’autre pour Saint-Michel sont venus ; M. Despéramons et Henri Jonquères leur donnent quelques instructions notamment en ce qui concerne la diffusion de la presse royaliste. Je leur offre du vin vieux et des gâteaux et on trinque au Roi et au comité d’Ille. Ensuite, je fais promener un peu ces Messieurs puis je les mène au café Nicolau qui est le café conservateur d’Ille, et je les raccompagne au train de 7 heures. Je repars avec Maman à 8 heures.
André Despéramons (1861-1951), avocat, directeur du journal Le Roussillon et délégué du comité royaliste des Pyrénées-Orientales – Dessin par Edmond Nègre en 1934 (La Semaine du Roussillon, 9 février 2025)
Vinça, jeudi 14 décembre 1905
Le matin, je vais à la Balme où les travaux avancent beaucoup. L’après-midi, je me promène un moment, avec Maman et Bonne Maman, sur la route de Joch et du côté de Saorle ; il a gelé la nuit dernière, mais le soleil est éclatant et absolument je suis obligé de quitter mon pardessus ; pas un nuage au ciel. Voilà l’hiver du Roussillon !
Vinça, vendredi 15 décembre 1905
Le matin, je ne sors que très peu. L’après-midi, je vais à la Balme. Le temps est toujours beau.
Vinça, samedi 16 décembre 1905
Le matin, je m’occupe du vin vieux que l’on transvase. L’après-midi, nous allons – Maman et moi – à Ille ; nous partons par le train de midi et rentrons par celui de 8 heures. Comme on nous a fait remarquer, un peu tard, mercredi dernier qu’une fois la tour de la grande maison démolie pour faire le jardin, nous nous trouverions en présence de deux maisons dont les fenêtres prendraient jour sur notre jardin, nous avons prié M. Trullès de demander aux propriétaires de ces maisons à quelles conditions ils consentiraient à nous les vendre ; M. Trullès nous donne aujourd’hui leur réponse : les deux maisons – en fort mauvais état – nous coûteraient 7000 fr. en argent ou en lots de terrain près de la gare ; évidemment, ces gens-là ont résolu de nous tenir la dragée haute. Nous calculons qu’avec l’achat de ces maisons (qui est indispensable), les réparations et arrangements de la maison Bosch nous coûtant au moins 15.000 fr., l’achat des parts des autres cohéritiers 8000, cela met déjà à 30.000 fr. les frais de notre installation dans la maison Bosch ; si l’on compte 5000 fr. d’imprévu, ce qui n’est pas trop, cela fait 35.000. Or tout le monde nous dit qu’avec cette somme nous pourrions faire bâtir dehors une maison de campagne grande et beaucoup plus agréable qu’une maison située au cœur d’Ille ; dès lors, cela nous donne à réfléchir. Maman écrit à Papa et lui fait écrire par M. Trullès. Peut-être avant de nous lancer dans des réparations qui vont coûter si cher, peut-être ferions-nous bien de nous renseigner sur le prix d’une campagne. Tout est donc remis en question après un mois entier passé à faire des plans et à tenir des conférences avec architecte, entrepreneur etc ! Heureusement que l’acte avec Joseph Cornet n’est pas encore signé et je crois que en cas de renoncement par nous à nos projets d’installation dans la maison Bosch, il consentirait à renoncer à la vente pour laquelle il s’est tout fait tirer l’oreille. Cette question de l’installation m’intéresse personnellement d’une façon très directe. A partir du moment où nous quitterons Angers pour rentrer en Roussillon (et ce moment doit être l’été prochain à cause de la fin de notre bail d’Angers), je m’occuperai de faire valoir les propriétés et, par conséquent, je viendrai habiter avec mes parents. Depuis quelques mois, j’ai très sérieusement songé à chercher une position, ce qui me faciliterait, je crois, un « beau mariage » ; les carrières gouvernementales me sont toutes fermées, mais j’aurais peut-être pu trouver une carrière indépendante ; j’aurais pu, tout au moins, chercher. Mais Maman m’a déclaré, de sa voix la plus solennelle et avec de grands gestes, qu’elle ne me quitterait pas d’une semelle avant mon mariage, et qu’elle me suivrait si je prenais une position. Une pareille perspective était pour me faire renoncer à mon projet, car il est tout à fait inadmissible de voir toute la smala me suivre, avec armes et bagages, dans la ville de France ou de Navarre où m’appellerait ma position ; au point de vue financier, ce serait désastreux et à aucun point de vue ce n’est admissible. J’ai dû me résigner et faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il est donc entendu que, jusqu’à mon mariage, je vivrai avec mes parents et m’occuperai des terres. Seulement, dans ces conditions, la question de l’installation est capitale à mes yeux et l’incertitude dans laquelle nous nous trouvons me tracasse beaucoup. À Ille, nous examinons les baraques en question qui se trouvent derrière la grande maison et nous remarquons que nous ne pouvons rien faire sans elles. Nous allons voir le curé et les demoiselles Mathieu.
Vinça, dimanche 17 décembre 1905
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Avant et après vêpres, je fais une nouvelle tournée de visites aux sociétaires malades. Le soir, nous offrons un thé au curé et au vicaire. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. François Noëll.
Semaine du 18 au 24 décembre 1905
Vinça, lundi 17 décembre 1905
Le matin je me fais couper les cheveux. L’après-midi, j’emmène Maman et Bonne Maman à la Balme pour leur montrer les travaux que j’ai fait exécuter ; le temps est magnifique et le soleil chaud, bien qu’il ait gelé assez fort la nuit dernière.
Vinça, lundi 18 décembre 1905
Le matin, nous recevons une longue lettre de Papa. En présence des difficultés qui surgissent au sujet des réparations et de l’arrangement de la maison Bosch, du prix qui est très élevé (au moins 20.000 fr. de travaux nous écrit l’architecte), il n’est pas éloigné de se décider à faire bâtir dehors. Comme nous partons demain pour Angers, nous allons pouvoir en causer en famille. Je vais voir un nouveau sociétaire malade de la société. L’après-midi, je vais à la Balme pour la dernière fois avant le départ, les travaux sont très avancés. Je vais faire ensuite une visite au commandant Noëll. Depuis que je suis président de la société Saint-Sébastien, je ne puis dire combien de fois j’ai été sollicité de rester ici de jusqu’à la Saint Sébastien ou de revenir pour cette fête qui est un jour de grande liesse pour la Société. Je ferai mon possible pour revenir, car je ne peux rester ici encore un mois.
Perpignan, mercredi 20 décembre 1905
Nous faisons à Vinça nos préparatifs de départ, quelques adieux et nous partons par le train de 3 h. ½ afin de coucher à Perpignan car le voyage de nuit serait trop fatiguant dans cette saison. Nous descendons au Grand Hôtel ; à 5 h. ½, nous avons une conférence avec M. Carbasse. Nous dînons chez Tante Bonafos qui a, en ce moment, chez elle une foule de parents.
Bordeaux, jeudi 21 décembre 1905
Nous quittons Perpignan par le train de 8h25 ; à la gare, nous rencontrons l’oncle Joseph, Carlos et l’abbé Bonet ; temps assez froid, mais superbe ; le Canigou est resplendissant. À Toulouse, à midi 37, je m’arrête pour aller essayer un costume chez Charouleau. Maman et la femme de chambre Thérèse Planeille, que nous emmenons d’Ille, continuent sur Bordeaux ; l’abbé Latour, qui m’attendait à la gare, me pilote toute l’après-midi dans Toulouse après l’essayage. Je vais au Musée, au Capitole etc. Je rejoins Amédée Jocaveil qui m’attendait à la Faculté de médicine et nous allons ensemble chez M. l’abbé dans son petit appartement de la rue des Récollets ; il nous y offre du thé ; je repars à 5h10 et arrive à Bordeaux à 10h ; Maman m’attendait à l’Hôtel Terminus.
Angers, vendredi 22 décembre 1905
Nous partons de Bordeaux par le train de 8h35 et, après changements à Niort et à Montreuil, nous arrivons à Angers à 4h35 ; il fait froid et brumeux. Papa et Philomène vont très bien et nous causons beaucoup des affaires de la grande maison et de notre future installation. Ici, le propriétaire ayant fait mettre sur la maison l’affiche « À louer », le bruit de notre départ définitif d’Angers à la fin de l’année commence à se répandre. On parle aussi beaucoup paraît-il, de mon mariage avec Madeleine de Padirac. Mme de M. a dit, me rapporte-t-on : « C’est à peu près décidé et on ne tardera pas à l’annoncer » ; voilà qui est un peu fort ! Je retrouve ici Jean Llori que j’avais laissé à Alger où il était ordonnance de l’oncle Paul et qui est maintenant valet de chambre civil chez nous.
Angers, samedi 23 décembre 1905
Le matin, je fais quelques courses et je vais voir La Morinière afin de reprendre contact avec le monde angevin. Il me met au courant de la situation et des progrès de la ligue d’Action française et de La Voie à Angers ; l’Action française va faire apposer ici une affiche appelant l’attention des patriotes sur l’exemple que vient de nous donner la Norvège en adoptant la Monarchie ; très bien. L’après-midi, je vais voir Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de Paul.
Angers, dimanche 24 décembre 1905
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais me confesser à M. l’abbé Brossard à Saint-Jacques, puis je fais une assez longue visite au P. Lionnet. Le soir, nous ne nous couchons pas et vers 11h ¼, allons aux diverses messes de minuit ; je vais avec Papa à Saint-Joseph ; Maman, avec Philo, va à Notre-Dame qui est plus près.
Semaine du 25 au 31 décembre 1905
Angers, lundi 25 décembre 1905 (Noël)
Après la messe de minuit où je fais la sainte communion (la communion a été des plus édifiantes ; j’évalue à un millier le nombre des personnes qui ont reçu N.S. dans leur cœur à Saint-Joseph), nous rentrons et nous réveillonnons ; ensuite, je me couche ; il est 2h ¾. Je me lève à 9h ½. L’après-midi, nous allons tous à vêpres à la Cathédrale où elles sont très solennelles ; à 5 h, je vais à l’Université voir le jeune homme Du Lac, élève de l’École d’agriculture, que sa mère (Mlle de Llobet) nous a recommandé[66] ; je ne le rencontre pas. Il fait un froid de loup ; le brouillard est glacé, et il parait qu’on n’a pas vu le soleil ici depuis le 13 décembre.
Angers, mardi 26 décembre 1905
Je vais à la grand’messe de 9h à Notre-Dame. Le reste de la matinée et l’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, je vais à l’Université, au cours du P. de Mayol sur l’archéologie chrétienne.
Angers, mercredi 27 décembre 1905
Je commence mes lettres de Jour de l’An. L’après-midi, j’apprends la mort d’un étudiant de Papa, M. Fradin, qui nous avait été recommandé ; il était très maladif, nous n’avons su que ce matin qu’il était malade ; pauvre jeune homme ! On se perd en conjectures sur les instructions que donnera le pape aux Catholiques français au sujet de la loi de séparation ; personne ne sait rien encore et Pie X ne paraît pas disposé à parler avant quelque temps. Si le pape ordonne de résister à la loi, les Catholiques irréfléchis qui se sont ralliés à la constitution républicaine vont se trouver dans une posture quelque peu embarrassante et surtout très ridicule ; ils vont être placés entre leur devoir de catholiques et leur devoir de républicains ; en effet, respectueux de la constitution, ils pourront bien protester contre une loi injuste et s’efforcer de la faire abroger constitutionnellement, mais, tant qu’elle n’est pas abrogée, ils ne peuvent pas refuser de s’y soumettre, sinon ils se révoltent contre la constitution. Mais si le Pape, comme chef des Catholiques, leur défend de s’y conformer ? Alors, je veux espérer qu’ils préfèreront obéir au pape qu’à la constitution républicaine et qu’ils désobéiront à la loi ; mais ils donneront un démenti à leurs principes constitutionnels car, d’après la constitution, toute loi votée et promulguée régulièrement oblige les citoyens français. S’ils veulent être de bonne foi, ils seront donc obligés de reconnaître qu’on ne peut pas être à la fois bon catholique et bon républicain. C’est ce que nous Catholiques et royalistes, n’avons cessé de soutenir ; aussi, combien notre attitude est plus simple, plus digne et … plus logique !
Angers, jeudi 28 décembre 1905
J’écris plusieurs cartes et lettres de Jour de l’An. L’après-midi, j’ai la visite du jeune homme Du Lac que je trouve gentil. À 5 h, petite réunion de la section de la Ligue d’Action française au nouveau local 8 rue Corneille ; je raconte mon voyage d’Alger.
Angers, vendredi 29 décembre 1905
Matin et soir, j’écris des lettres de Jour de l’An ; le matin, cependant, avant de m’y mettre, je vais à la messe à Notre-Dame et je fais plusieurs commissions. L’après-midi, à 5h, je vais prendre mon bain ; le temps est doux et pluvieux.
Angers, samedi 30 décembre 1905
Je m’occupe le matin, avec La Morinière et Lucas, des affiches de l’Action française ; nous avons quelques difficultés avec l’imprimeur qui a la frousse d’être poursuivi. Dans l’après-midi, je revois La Morinière au Maine-et-Loire puis chez lui ; il m’annonce que la chose est arrangée. J’écris de nombreuses lettres et cartes.
Angers, dimanche 31 décembre 1905
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À 11h ¼, je vais, avec Papa, à la salle synodale de l’Évêché où les hommes d’œuvres de la ville, au nombre d’un millier environ, offrent leurs vœux de Nouvel An à Monseigneur. Celui-ci prononce un discours énergique dans lequel il convie les Catholiques à défendre et à reconquérir leurs libertés et à s’unir sur le terrain religieux ; mais il ne donne pas d’instructions précises sur la conduite à tenir en présence de la loi de séparation ; il ne le peut pas tant que le pape n’a pas parlé ; il se borne à recommander l’obéissance au pape, aux évêques et au clergé. A 4h ½, je vais au salut à l’Adoration, puis je vais voir Lucas. Cette année si triste, qui a vu se consommer l’apostasie de la France officielle, sera marquée en traits noirs dans l’histoire de France. Elle se termine, du moins, sur une bonne nouvelle, celle de la condamnation sévère par le jury de la Seine des signataires de l’affiche antimilitariste qui excitait les soldats à la révolte et à la désertion ; le gouvernement, sous la pression de l’opinion publique restée patriote, a dû les poursuivre ; la nouvelle de leur condamnation sévère me fait grand plaisir. Que nous réserve 1906 ? La guerre religieuse et peut-être la guerre étrangère ; des élections de tout genre aussi, et ce n’est pas là-dessus que je compte pour nous sauver. Dieu prendra-t-il enfin la France en pitié ? J’ai peur qu’en châtiant le misérable gouvernement qui nous opprime, il ne châtie en même temps la France. Quand je songe à toutes les menaces d’un avenir prochain, je frémis !!! Pauvre France en 1906 !
Nous offrons un petit souvenir à Papa et à Maman.
[1] Albert Lazerme, marié à Jeanne Génin. Voir supra note du 12 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Carlos de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Xavier Civelli, fils de Marie d’Estève de Bosch, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch, marié à Marguerite-Marie des Cordes. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Il s’agit très certainement de Raymond de Çagarriga (1845-1927), ingénieur des constructions navales, marié en 1881 à Jeanne de Ploeüc (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Il s’agit très certainement de Marie-Clotilde Lcconte des Graviers (1845-1924), mariée en 1884 à Charles de Roig (1846-1918). D’un premier lit, ce dernier avait eu trois filles, dont l’aînée, Pauline de Roig (1877-1915), avait épousé en 1900 Marie Louis Roger de Fouquet. Voir aussi supra note du 25 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Paul de Guardia (Perpignan, 17 janvier 1872-Carcassonne, 12 décembre 1941), fils d’Auguste de Guardia et de Louise de Règnes (cette dernière, petite-fille d’une Lazerme par sa mère née Pauline d’Argiot de La Ferrière, et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme), il fut docteur en droit et resta célibataire. Il est le frère de Mme Gout de Bize née Berthe de Guardia, souvent citée dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir supra note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Voir supra note du 1er janvier 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Ici, un passage a été effacé sur le manuscrit original, et cette inscription surajoutée : « aff. à O.T. éc. ». Nous n’avons pas réussi à trouver quel était le sens de cette mention à ce jour (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Voir supra note du 7 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Même commentaire qu’au 22 janvier 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Il pourrait s’agir d’Elisabeth de Quatrebarbes (1853-1936) mariée à Gaston de Grimaudet de Rochebouët (1847-1909), conseiller général du Maine-et-Loire, ou bien de sa belle-sœur Henriette Paultre de Lamotte (1863-1907), mariée à Fernand de Grimaudet de Rochebouët (1852-1920) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Il s’agit certainement de Marie Bernard des Champsneufs (1866-1954), mariée en 1886 à Guillaume Levesque du Rostu (1863-mort pour la France en 1914), militaire, issu d’une famille de la noblesse bretonne mais installé à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Madeleine de Foulhiac de Padirac (Limoges, 2 août 1885-Angers, 3 mars 1945) était la fille de Maurice de Foulhiac de Padirac (1852-1928) et de Thelcide Fargues du Pigné (1858-1908). Famille noble originaire de Padirac dans le Lot et fixée à Angers. Elle avait deux frères, Robert (1881-1944) et Gabriel (1882-1942) de Padirac. Elle semble être restée célibataire. Voir la généalogie d’Hervé de Padirac : http://gw.geneanet.org/vieuxlogis53 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Voir supra note du 4 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Voir supra note du 5 février 1902. Denyse de Kernafflen de Kergos était née le 28 février 1883 à Angers et épousera dans cette ville le 24 janvier 1906 Raymond Richou. Elle était la fille d’Alain de Kernafflen de Kergos et de Madeleine Charbonnier de La Guesnerie. Elle avait une sœur Magdeleine (1885-1950) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Voir supra note du 6 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Voir supra note du 8 mars 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Il pourrait s’agir de Gabriel Tripier de Lozé et de Marie Tripier de Lozé, mariés en 1891, propriétaires du château de Lozé à Saint-Fraimbault (Sarthe), même si le titre de comte semble de courtoisie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Voir supra note du 11 janvier 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Voir supra notes du 22 février 1901 et du 7 février 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Cécile Loir-Mongazon (1881-1922) mariée en 1903 à Angers avec René Chassin du Guerny (1877-1948). Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Il s’agit de Thérèse Loir-Mongazon (1885-1955), sœur cadette de Cécile, citée à la note précédente. Elle épousera en 1906 Ludovic de Sars (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Il doit s’agir de deux des fils d’Olivier, comte de Chappedelaine (1817-1895) et de Barbe Holynska : Stephen (1844-1917), Jean (né en 1854) ou Olivier (né en 1857), le second et le dernier militaires. Ils étaient mariés respectivement avec Hélène Berthold, Marguerite Gérard et Léonide Dupré (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Marie de Pelletier de La Garde (1868-1942), originaire du Poitou, mariée en 1890 à Charles, marquis de Villelume (1855-1922), officier d’infanterie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Précisément, Papa est parti hier pour Paris afin de traiter avec M. Paul de Guardia l’affaire que celui-ci lui propose ; c’est là une chose remarquable. Mme Laur, que je n’avais jamais vue et à qui je n’ai pas dit mon nom, ne pouvait matériellement pas connaître ce départ que presque personne, d’ailleurs, ne connaît (Note de l’auteur).
[29] Voir infra au 24 mai 1905 pour ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Voir supra note du 7 février 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Léon de Montesquiou Fezensac (Briis-sous-Forges, 12 juillet 1873-mort pour la France à Souain le 25 septembre 1915), docteur en droit, essayiste et militant de l’Action française à laquelle il a adhéré en 1899. Il est président du conseil d’administration fin 1902 puis, en 1905, secrétaire général de la ligue. À l’instar de Charles Maurras, Montesquiou tente de concilier le système politique d’Auguste Comte avec ses idéaux royalistes et le catholicisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Marie de Roux (Saint-Florent-les-Niort, 17 février 1878-château du Fort à Aslonnes, 3 décembre 1943), avocat historien et journaliste qui se rapprocha de Maurras dès 1900 et consacrera une grande partie de sa carrière à défendre l’Action française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Marguerite Gout de Bize (1881-1969), fille de Charles Gout de Bize et de Berthe de Guardia (cette dernière petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme), épousa le 26 avril 1905 à Alénya Louis Sarlandie de La Robertie (1873-1948), d’une famille originaire du Périgord. Elle était la sœur de Jeanne Gout de Bize, dont il a été abondamment question plus haut en 1904 (voir notamment aux 15, 19, 23, 24, 27 et 29 octobre 1904) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Voir plus loin au 18 mai 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Henri Jonquères (Corneilla-del-Vercol, 11 juin 1877-Barcelone, 27 mars 1962), fils aîné de Joseph Jonquères, issu d’une famille d’agriculteurs de Corneilla, et de Gabrielle d’Oriola, elle-même issue de la noblesse roussillonnaise d’Ancien régime. Lui et ses frères Joseph, Christophe, Gabriel et François sont à l’origine d’une importante réussite foncière et financière en Roussillon. Cette famille sera souvent citée au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Voir supra aux 5 et 10 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Voir supra au 11 octobre 1902 pour la généalogie de cette famille. Mme de Llamby était née d’Oms. Sa fille aînée Isabelle épousera en 1907 Lucien Darru (voir infra au 27 octobre 1907). C’est de sa fille cadette Louise de Llamby (1880-1910) mariée à Maurice Faurichon de La Bardonnie, dont il s’agit ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] La mère de Max Dupin de Saint-Cyr était née Marie-Anne Faurichon de La Bardonnie (1850-1940). Son frère aîné Gaston (1842-1935), marié à Marthe de Bonnegens (1846-1918) était le père de Maurice Faurichon de La Bardonnie marié en 1905 à Louise de Llamby, donc cousin germain de Max. Yvonne Faurichon de La Bardonnie (1889-1970) était une autre cousine de Max, fille de René Faurichon de La Bardonnie, autre frère de Mme Dupin de Saint-Cyr. Voir aussi supra aux 28 janvier et 15 août 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Voir supra note du 13 mai 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Voir infra au 20 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Voir supra note du 5 avril 1902. Marie-Louise de Lacour, dont il sera souvent question dans la suite du journal, était née à Béziers le 9 janvier 1887, fille de Charles de Lacour, d’Ille, et de Thérèse Lugagne, de Béziers. Elle épousera en 1913 Lucien Grandsaignes d’Hauterives, et mourra le 4 octobre 1974 à Cazouls-lès-Béziers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Marie Thérèse Lucie Sauvy, née à Perpignan le 8 août 1869, mariée le 18 mai 1893 à Perpignan avec Henri Albert Thibault (1858-1932). Leur villa Saint-Lucie à Vinça existe toujours, à l’entrée du village. Leur fille Suzanne Thibault épousera en 1914 Henri Noëll, dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Voir supra notes du 5 février 1902 et du 20 février 1905. Voir aussi infra au 23 et 24 janvier 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir supra note du 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Au sujet de cette famille, voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] Elie Talairach, né au Soler le 25 juin 1874, fils de Gaspard Talairach et de Marie Planes, épousera le 26 décembre 1905 à Lille Renée Delebart, née le 27 mars 1885 à Paris (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Albert Lazerme, Jeanne Génin et leurs enfants : voir supra note du 12 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Voir supra note du 23 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[51] Henri Victor Julien Serradell, né à Ille le 15 mars 1858, pharmacien, fils de Jean Baptiste Blaise Serradell, propriétaire, d’une vieille famille de Vinça, et de Françoise Larrive. Il épousa le 7 septembre 1887 à Thuir Marguerite Trilles (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] Voir supra notes des 28 novembre 1903 et 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Louis d’Ax de Cessales (né en 1840 à Perpignan), fils d’Eugène d’Ax de Cessales – issu d’une autre branche de la famille de Dax, souvent citée dans ce journal – et de Marie-Caroline de Coignac, marié en 1875 à Sète avec Marguerite Courtois. Ils eurent deux fils, Pierre (1880-1973) et Marie François Hubert Henri (1889-1916) et deux filles, Mari-Thérèse née en 1876, Marie Louise née en 1882 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Joseph Carbasse (1857-1906), diplômé de l’École des Beaux-Arts, architecte du département des Pyrénées-Orientales, nommé le 3 avril 1888, inspecteur des travaux diocésains en remplacement de son beau-frère Remorain, décédé le 12 janvier 1888. Il démissionne en 1894 par suite de mauvais rapports avec Léon Bénouville, l’architecte diocésain (d’après le Répertoire des architectes diocésains du XIXe siècle) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Louise de Règnes (1839-1917), veuve d’Auguste de Guardia petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Elle était la mère de trois personnages cités de façon récurrente ici : Berthe de Guardia (1857-1943), Mme Gout de Bize, Victor (1863-1899) et Paul de Guardia (1872-1941). Victor avait épousé en 1891 Jeanne Dexpers (1864-1956), qui est souvent désignée ici comme « tante Jeanne » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Voir supra note du 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Joseph Jonquères (1882-1945). Il s’agit du frère cadet d’Henri Jonquères, cité ci-dessus (note du 18 mai 1905). Il épousera Henriette de Ferluc et sera le père du célèbre cavalier Pierre Jonquères d’Oriola (1920-2011) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Il s’agit d’une orthographe erronée. Constance Pasquier de Franclieu (1849-1916) avait épousé à El Biar en 1873 Xavier de Reydet de Vulpillières (1848-1874). Elle était l’une des 12 enfants de Camille Pasquier de Franclieu et de Victorine Rouher de Juillac. Sa sœur, Jeanne Pasquier de Franclieu (1859-1933) avait épousé à El Biar en 1884 Eugène de Sulauze (1855-1905). Voir supra note du 10 juillet 1901 pour la parenté avec les Franclieu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Josep Miralles i Sbert (1860-1947), chanoine de Palma et historien de Majorque, qui en fut évêque de 1930 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] André Desperamons (1861-1951), avocat et directeur du journal Le Roussillon, grande figure du royalisme dans les Pyrénées-Orientales, dont il sera souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Albert Salsas (Palau-de-Cerdagne, 26 février 1864-4 juin 1940), receveur de l’Enregistrement et des Domaines, auteur de nombreuses études historiques sur le Roussillon et la Cerdagne, dont le fonds d’archives se trouve aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Comme Antoine d’Estève de Bosch le corrigera lui-même plus loin (voir infra au 11 décembre 1905), il s’agit ici d’une erreur : Jean d’Estève Simon (1719-1810) n’était pas le trisaïeul d’Antoine mais le frère de son bisaïeul François-Xavier Estève Simon (1739-1822) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[63] M. Michel de Llobet, capitaine d’infanterie coloniale, a pris au Tonkin la fièvre coloniale à laquelle, après des hauts et des bas, il a succombé au mois d’août dernier ; il était président de la Société depuis décembre 1904 (Note de l’auteur).
[64] La Société Saint-Sébastien, fondée une première fois en 1853, a été complètement réorganisée et, pour ainsi dire, fondée de nouveau en 1859 par Bon Papa qui en a été le président de 1864 (à la place de M. de Massia) jusqu’à 1895 (date de sa mort) (Note de l’auteur).
[65] J’ai pris l’exemple « maladie », parce que la Société Saint-Sébastien est une mutuelle contre la maladie (Note de l’auteur).
[66] L’identification exacte de ce personnage pose problème. Plus loin (9 janvier 1906), l’auteur indique qu’il s’agit d’Henri du Lac. Il y eut deux alliances entre des MM. du Lac et des demoiselles de Llobet (Dieudonné du Lac marié en 1875 à Marguerite-Marie de Llobet, et son frère Joseph du Lac marié à Marie-Thérèse de Llobet en 1878, ces derniers parents de Gabrielle du Lac, la future épouse d’Antoine d’Estève de Bosch). Cependant, aucun de leurs enfants ne porte ce prénom. Il s’agit peut-être d’une confusion. Voir aussi supra note du 25 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Voici donc commencée cette année qui verra notre départ d’Angers et notre retour en Roussillon ; année bien importante pour nous ! Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. J’écris plusieurs cartes. L’après-midi, je fais des visites et je pose des cartes ; on commence à savoir que nous quitterons prochainement Angers et plusieurs personnes me parlent de ce départ ; c’est fort ennuyeux ; les quelques mois que nous avons encore à passer ici seront rendus désagréables par les lamentations que nous allons avoir à entendre. On m’annonce aussi, de deux côtés différents… mon mariage. Ce bruit a pris tellement de consistance que je me demande si ce ne sont pas les Padirac qui le font courir ; décidément, les gens s’occupent beaucoup de mon avenir ; en Roussillon, on a annoncé pendant deux ans mon mariage avec Mlle Delebart (qui vient de se marier le 27 décembre), on a aussi parlé à Ille de Marie-Louise de Lacour ; ici, de Madeleine de Padirac ; à quand le vrai ? Peut-être en 1906 ? Je ne sais ; et je n’ai, pour le moment, aucune jeune fille en vue. Mais l’occasion peut venir si Dieu le veut ; qui sait si les gens d’Ille n’auront pas raison ?
Angers, mardi 2 janvier 1906
J’écris encore de nombreuses cartes. L’après-midi, malgré le mauvais temps, je fais plusieurs visites ; je ne rencontre que Mme Courtois et Mme Albert. Visite des pauvres aussi.
Angers, mercredi 3 janvier 1906
Temps épouvantable ; très doux, mais horriblement humide ; il pleut à torrents. L’après-midi, je fais quelques visites : Mmes de La Villebiot, Regnard, Perrin ; je ne rencontre que les deux dernières. Nous avons la visite de M. l’abbé Delahaye qui nous raconte, à Papa et à moi, des choses fort peu édifiantes sur la vie privée de l’abbé Bosseboeuf[1], cet aventurier qui est venu jeter le trouble en Anjou et qui a l’audace, alors qu’il a avec une femme (ou plusieurs) des rapports adultères (qui commencent à se connaître maintenant), de se poser en champion de la cause catholique, catholique-républicaine à la manière des abbés démocrates bien entendu. Mme Perrin m’a donné un renseignement intéressant ; elle a vu hier le P. Lemius[2], ancien supérieur de Montmartre, qui arrive de Rome ; il lui a dit que tous les bruits qui courent dans les journaux sur les instructions que donnera le pape relativement à la question de la séparation, sont absolument faux ; le pape est muet comme un tombeau et est absolument décidé à ne parler qu’au moment voulu par lui ; pas un cardinal, en dehors du cardinal Merry del Val, ne connaît l’opinion du pape. Tant que le pape n’a pas parlé, et tout porte à croire qu’il ne parlera pas de sitôt, on peut donc discuter. Eh bien, mon opinion (partagée par un grand nombre de Catholiques) est qu’on ne devrait pas former les associations cultuelles et qu’on devrait ignorer la loi ; ces associations sont pleines de pièges ; le gouvernement, par le Conseil d’État, aura toujours la main sur elles ; de plus, les évêques auront fort peu de pouvoirs dans cette organisation qui est contraire à la discipline de l’Église ; enfin, en formant ces associations et en acceptant de l’État les églises qu’il vient de nous voler pour la seconde fois, nous aurions l’air de sanctionner la spoliation. D’ailleurs, le fait même que le gouvernement nous invite à former ces associations devrait nous mettre en garde ; nous avons été assez souvent roulés par lui en faisant « l’essai loyal » de ses lois persécutrices ; ne donnons pas une fois de plus dans le panneau ; surtout, défions-nous des Catholiques naïfs qui parlent de « faire l’essai loyal de la loi » ; ce fameux essai loyal ne serait possible qu’avec un gouvernement loyal, ce qui n’est pas notre cas. Si le pape ordonne donc de former les associations cultuelles, je m’inclinerai et j’obéirai mais la mort dans l’âme et avec la conviction que nous courons à de grands désastres ; l’obéissance seule me fera agir.
Angers, jeudi 4 janvier 1906
Le matin, je commence la rédaction de ma thèse de doctorat sur « Le repos hebdomadaire » ; je m’occupe d’abord de l’historique de la question. L’après-midi, je fais plusieurs visites : Mmes Robiou du Pont, de La Villebiot (Geoffroy), de Chappedelaine (la comtesse car la vicomtesse a quitté Angers, son mari ayant été nommé chef du génie à Cherbourg), Bordeaux-Montrieux ; les deux dernières par carte. Il pleut très fort depuis trois jours ; l’humidité est pénétrante et m’a donné une petite douleur rhumatismale au tendon droit qui me gêne parfois pour marcher ; par contre, la température est extraordinairement douce ; nous avons jusqu’à 14° ; on a trop chaud.
Angers, vendredi 5 janvier 1906
Une lettre de Bonne Maman me décide à aller à Vinça pour la fête de Saint Sébastien le 20 janvier ; Bonne Maman (et Maman surtout, par son intermédiaire) se chargent des frais ; je pourrai prendre, ici même, un billet d’aller et retour pour Vinça ; il sera valable 11 jours et coûtera, en seconde classe, 92 fr. J’écris à M. Bouchède pour lui annoncer ma présence à la fête de la Société et pour saisir le bureau de la question de l’affiliation de la société Saint-Sébastien à l’Union centrale mutualiste qui, pour une cotisation insignifiante, assure des avantages très appréciables aux membres participants des sociétés unies et surtout à leurs femmes (indemnités de maternité et de sevrage) ; je ne pense pas que cette question soulève des difficultés. L’après-midi, le temps étant un peu meilleur, bien que toujours très doux, je fais quelques visites : Mmes de Kergos (que je ne rencontre pas), de Villelume (idem), Follenfant et M. Gavouyère. Un spectacle amusant pour nous qui le contemplons de la galerie est celui de l’élection présidentielle qui met le chichi le plus complet dans le camp républicain ; les uns tiennent pour Doumer, d’autres pour Fallières qui paraît être le favori du bloc ; certains parlent de Freycinet ; certains voudraient Combes mais n’osent pas le dire et se rallient à Fallières ; pour moi, cette question, qui ne m’intéresse nullement, me laisse absolument indifférent. Quel que soit le président qui s’installera au Faubourg Saint-Honoré, il ne représentera jamais la France et ne sera que l’élu d’un parti. Par conséquent, Doumer, Fallières, Freycinet ou Combes, je mets tout cela dans le même sac ; le dernier nommé, cependant, Combes en raison des abominations qui se sont commises sous son ministère (guerre à l’Église, au pape, aux congrégations, à l’enseignement libre, à l’Armée etc.) me serait encore plus antipathique que les autres ; mais je crois qu’il n’a aucune chance de décrocher la timbale. Le bloc votera pour Fallières ; toute l’opposition, depuis les royalistes jusqu’aux progressistes, pour faire échec au bloc, votera pour Doumer ; et celui qui sera élu est, d’après moi… Panama Ier, le père Loubet, qui, après avoir déclaré tout et plus qu’il ne serait pas candidat, finira bien au dernier moment, par accepter (pour se dévouer à la République bien entendu) le fauteuil que le bloc, uni aux progressistes peut-être, lui laissera afin de barrer le passage à Doumer. Quel chichi !!! Et dire que c’est est au milieu de ce désarroi que va s’ouvrir la conférence d’Algésiras d’où peut sortir la guerre avec l’Allemagne ! Triste régime ! Les autres peuples auront un chef qui saura prévoir ; nous, nous aurons deux soliveaux irresponsables ; nous n’y gagnerons guère ! Ce matin, je me confesse et je fais la sainte communion à la messe de 8 h à Notre-Dame pour fêter le 1er vendredi du mois et de l’année. Le soir, je vais à l’Adoration à Saint-Serge.
Angers, samedi 6 janvier 1906
Le matin, je travaille à ma thèse puis je vais à la Mairie vérifier si je suis inscrit sur la liste électorale et faire inscrire Jean. L’après-midi, j’ai la visite de Jacques Hervé-Bazin qui est venu d’Arcachon passer quelques jours ici ; je l’invite à venir dîner mardi ; je vais aussi à l’Université inviter le jeune homme Du Lac[3], puis je fais quelques visites : Mme Henry, M. Baugas, etc.
Angers, dimanche 7 janvier 1906
Je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de l’Épiphanie, à la messe de 8 h à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à Saint-Serge aux vêpres solennelles qui clôturent les fêtes de l’Adoration et qui sont présidées par Monseigneur ; nous faisons acte de paroissiens. Ensuite je vais voir René de La Villebiot.
Semaine du 8 au 14 janvier 1906
Angers, lundi 8 janvier 1906
L’après-midi, je fais une foule de visites dont, heureusement, plusieurs par carte : Mmes Gavouyère, Mongazon, Jac, de Chappedelaine, Blanc, des Loges, Normand d’Authon. À 5 h, réunion de l’Action française ; on y mange le gâteau des Rois. Les imprimeurs n’ayant pas osé tirer les 200 affiches par peur de poursuites, nous leur avons fait faire 6000 tracts à la place ; on les distribue ces jours-ci ; espérons qu’ils auront du succès ; ils mettent les points sur les i et ne pèchent pas par le vague. Les élections sénatoriales d’hier, qui ne pouvaient pas donner grand résultat, ne sont pas trop mauvaises ; les conservateurs monarchistes conservent tous leurs sièges avec des majorités accrues comme ici par exemple, et en gagnent cinq nouveaux ; les progressistes en gagnent 3 et en perdent cinq ; donc, en réalité, ils en perdent 2 ; les radicaux en perdent quelques-uns ; quant aux socialistes, ils réussissent à faire entrer deux des leurs au Sénat. C’est donc la droite et les socialistes – les partis extrêmes – qui ont les succès de la journée aux dépens des partis moyens ; c’est dans la logique. Le Maine et Loire a des résultats merveilleux puisque les 6 sénateurs sortants – MM. Merlet, Bodinier, de Blois et Delahaye – conservateurs royalistes, sont réélus par 690 à 700 voix contre entre 250 environ à la liste républicaine qui perd environ 50 voix depuis les dernières élections sénatoriales ; c’est un beau succès pour les sympathiques sénateurs et pour le grand comité royaliste qui les présentait. Mais à quoi mènera-t-il ? À rien je pense ! Car les assemblées parlementaires, même les meilleures, ont bien peu de chances de faire quelque chose de bon ; à plus forte raison au Sénat !
Angers, mardi 9 janvier 1906
Ce matin, je m’occupe de renseignements qu’on m’a demandés pour un patronage catholique. L’après-midi, je fais une foule de visites toutes par carte, sauf une ; beaucoup de dames n’ont pas encore repris leur jour de réception. Nous avons à dîner Jacques Hervé-Bazin et le jeune Henri du Lac[4].
Angers, mercredi 10 janvier 1906
Une petite douleur rhumatismale que je ressentais dans le tendon droit et qui était passée, étant revenue et s’étendant aussi au tendon gauche, j’ai beaucoup de peine à marcher ; aussi, je prends le parti de ne pas sortir de la journée. Je travaille à ma thèse. L’après-midi, Maman reçoit plusieurs visites ; j’ai, personnellement, la visite de René de La Villebiot.
Angers, jeudi 11 janvier 1906
Ma douleur est à peu près passée grâce au repos d’hier et à l’homéopathie ; le matin, je pioche ma thèse. L’après-midi, je fais plusieurs visites par carte, puis je vais à la Conférence Freppel rue Saint-Aignan ; travail sur « Le droit divin ». Le chanoine Chaplain, que je rencontre, me charge de faire circuler une pétition contre le récent décret du ministre de la Guerre Étienne qui décide de faire des obsèques purement civiles aux soldats morts à l’Hôpital quand le soldat ou sa famille n’a pas demandé formellement des obsèques religieuses. Je m’en charge volontiers, car cette mesure est vraiment abominable ; il est vrai qu’elle vient après tant d’autres qui méritent le même qualificatif ! Le soir, Jacques des Loges vient passer la soirée et prendre le thé.
Angers, vendredi 12 janvier 1906
Je travaille à ma thèse matin et soir. Le soir, à l’Université, conférence de M. l’abbé Leroy, professeur de langues orientales à la Faculté des sciences, sur « L’Exode » des Juifs. Je fais deux visites, toutes deux par carte.
Angers, samedi 13 janvier 1906
Le matin je pioche ma thèse ; l’après-midi je vais à la bibliothèque de l’Université, toujours pour ma thèse ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis prendre la leçon de chant que je n’ai pas pu prendre mercredi. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 14 janvier 1906
Ce matin, je fais la sainte communion à la messe de 8 h à Saint-Serge qui est célébrée exprès pour les membres de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse. Je reviens à la grand’messe à Saint-Joseph. Nous avons Maurice[5] qui a obtenu un congé et qui vient le passer avec nous ; il arrive par le train de 9h39 du matin et repart par celui de 10h27 du soir ; l’après-midi, je me promène beaucoup avec lui, mais nous ne pouvons pas aller au concert des Amis des Arts, comme nous en avions le projet, parce que Maurice a oublié de mettre ses pattes d’épaulette ce qui est antiréglementaire et qu’il ne veut pas être vu par des officiers. Il n’a plus que 6 semaines à passer à Saumur, après quoi il sera nommé sous-lieutenant ; il a demandé la cavalerie légère et espère aller aux chasseurs à Saint-Mihiel où il serait avec ses parents qui sont admirablement installés au château de Bugnevaux[6] entouré d’un très grand parc, aux portes de la ville ; il paraît que c’est charmant.
Semaine du 15 au 22 janvier 1906
Angers, lundi 15 janvier 1906
Le matin, je fais quelques commissions de départ, je vois La Morinière etc. L’après-midi, je fais deux visites : Mmes Bonnet et de Moulins que je rencontre. Ce soir, je vais, rue Kellerman, au cercle du chanoine Chaplain, entendre une intéressante conférence, avec projections et cinématographe, sur le Maduré ; elle est faite par le P. Cazelle missionnaire français ; il y a beaucoup de monde ; Monseigneur préside ; tout est fini à 10h ¾.
Vinça, mercredi 17 janvier 1906
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je fais quelques commissions et préparatifs de départ et je télégraphie à Bonne Maman que j’arriverai le lendemain à Vinça. Un billet de Marie-Thérèse annonçant qu’elle arrivera le soir même à Angers ; je ne la verrai donc qu’à mon retour. Je quitte Angers, par un temps superbe et très doux, par le train de 11h29 et, par Montreuil-Bellay et Niort, j’arrive à Bordeaux à 8h15 ; ne devant repartir de Bordeaux qu’à 10h45, j’en profite pour me promener en ville ; je vois les grandes et voyantes affiches annonçant la grande réunion royaliste qui aura lieu le 20 janvier sous la présidence du comte Eugène de Lur-Saluces, ex-proscrit de la Haute-Cour, sur la séparation de l’Église et de l’État ; on y entendra une conférence de M. de Lamarzelle, sénateur, sur ce sujet qu’il connaît si bien puisqu’il a défendu au Sénat pied à pied les droits de l’Église pendant la discussion de la loi. Si elle avait été deux jours plus tôt ou deux jours plus tard, j’aurais pu m’arranger pour assister à cette réunion ; mais puisqu’elle est le jour même de la fête de Saint-Sébastien, c’est impossible. Je repars de Bordeaux à 10 h45, et je suis seul dans mon compartiment jusqu’à Narbonne où j’arrive à 7h20 ; j’en repars à 7h45, je suis à Perpignan à 9h22 ; je rencontre à Perpignan M. Bouchède et nous faisons route ensemble jusqu’à Vinça. Bonne Maman m’attendait à la gare ; elle se porte à merveille. Je pourrais passer 9 jours ici car mon billet d’aller et retour, 2ème classe qui ne coûte que 92 fr. 75, me donne droit à 11 jours d’absence d’Angers. Mais tenant être à Angers mercredi matin pour assister au mariage de Mlle Denyse de Kergos, à la messe et au lunch duquel nous sommes tous invités, je repartirai lundi. Ici, on se prépare à la fête de la Société Saint-Sébastien ; je vois plusieurs personnes dans l’après-midi. M. le curé a été avisé officiellement que le receveur de l’enregistrement, M. Frère[7], procédera mardi à l’inventaire des biens de la Fabrique, ordonné par l’infâme loi du 9 décembre. M. Frère, qui est catholique et même pratiquant, fera cette opération la mort dans l’âme, mais il n’a pas le courage de briser sa carrière en se refusant à cette sale besogne ; entre nous soit-dit, à sa place j’agirais différemment ; mais je ne suis pas dans sa conscience et je m’abstiens de le juger. Quoi qu’il en soit, M. Frère vient, à 11 h ½ trouver Bonne Maman pour s’entretenir avec elle au sujet de cet inventaire ; il le fait en grand secret car si on venait à connaître sa démarche en haut lieu, cela pourrait lui faire le plus grand tort. Il vient s’excuser d’être obligé de procéder à cette besogne et dit à Bonne Maman qu’il n’aura à faire figurer sur l’inventaire que ce qui se trouvera mardi prochain dans l’église et qu’officiellement, il ignorera ce qu’on aura pu faire du reste ; et il dit à Bonne Maman qu’elle peut faire disparaître de l’église tout ce qu’elle voudra. C’est déjà fait depuis longtemps. Sans avoir le courage de briser sa carrière, M. Frère apporte cependant le plus de ménagements possibles à l’accomplissement de sa triste mission. Je regrette que les évêques ne donnent pas à leurs curés l’ordre de fermer toutes les églises au moment de l’inventaire pour obliger les employés du gouvernement à les crocheter partout, le gouvernement ne l’oserait certainement pas et nous aurions finalement gain de cause ; mais nous n’avons pas d’évêques, à deux ou trois exceptions près ! C’est affligeant ! Le soir, vers 8h ½, nous apprenons que M. Fallières candidat du bloc a été élu président de la république, au premier tour de scrutin, donc à la majorité absolue ; cela n’a pas grande importance ; une nullité, qui sera la chose d’un parti de coquins, en remplace une autre qui était l’instrument d’une bande de canailles, et tout est dit.
Vinça, jeudi 18 janvier 1906
Le matin, je suis occupé à une foule de détails concernant la fête de samedi, négociations avec la municipalité pour l’éclairage pendant le bal sur la place publique, commande de lampes à acétylène etc. L’après-midi, je vais à Prades entre le train de 3h ½ et celui de 7h. Je vais voir mes cousins de Saint Jean et Marie ; avec M. Marie, je cause beaucoup de l’Union centrale mutualiste. Le soir, je vais écouter les musiciens s’exercer à la Mairie.
Vinça, vendredi 19 janvier 1906
Le matin, je m’occupe encore de diverses choses concernant la fête ; je prends les noms des nouveaux adhérents. L’après-midi, je vais, avec Amiel, à la Balme voir où en sont les travaux commencés en novembre ; on a dû les interrompre il y a quinze jours pour tailler les vignes, mais ils sont très avancés. Une section de la Société Saint-Sébastien, désignée par le sort, s’occupe des préparatifs de la fête ; je vais voir, plusieurs fois, ce que l’on fait ; vers le soir, le temps se gâte. À 7h a lieu, à l’école des garçons, l’Assemblée générale annuelle. Je prononce une petite allocution, puis je propose les nouveaux membres – 12 participants et 6 honoraires – et je passe en revue les diverses questions inscrites à l’ordre du jour ; je fais voter sur chaque question, toutes sont adoptées ; la principale est l’adhésion de la société à l’Union centrale mutualiste, elle est adoptée sans protestation et cela paraît faire beaucoup de plaisir. Le temps est tout à fait mauvais, il pleut à verse et les danses qui devient avoir lieu ce soir sont à peu près manquées, ainsi que les sérénades ; on vient, cependant, m’en faire une que je reconnais en donnant quelques pièces aux musiciens pour aller boire.
Vinça, samedi 20 janvier 1906
Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [peut-être 1906] (Collection Pierre Lemaitre)Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [peut-être 1906] (Collection Pierre Lemaitre)
C’est aujourd’hui le grand jour qui a motivé mon voyage. À 8h ¾, les membres honoraires et le bureau ainsi que les chefs de section viennent me prendre avec la musique ; et, ainsi escorté, je vais rejoindre le reste de la Société ; les deux bannières et la musique se placent en tête et commence le défilé à travers les rues de la ville qui remplace la procession qui se faisait autrefois avant l’interdiction ; après le défilé, qui a lieu par un vent de nord-ouest glacé, on rentre à l’église pour la grand’messe qui est très solennelle. Après la grand’messe, on revient sur la place du Puig où j’adresse quelques paroles de remerciement et d’encouragement aux sociétaires, puis on me raccompagne en grande pompe à la maison avec les bannières. Un peu plus tard, je vais avec le bureau remercier M. le curé de la cérémonie religieuse ; puis, au bras de Mme Bouchède, femme du vice-président, j’ouvre sur la place du Puig le bal des sociétaires appelé « Ball de l’Ouffice » ; je danse avec plusieurs jeunes filles, membres honoraires ou filles de sociétaires. Dans l’après-midi, après les vêpres, nouveau bal ; il devait y en avoir un dernier le soir sur la place, mais le vent est tellement fort et tellement froid que, à la demande générale, nous décidons de le donner dans la salle Llech ; j’y vais vers 8h ½ et j’y reste jusqu’à minuit ; j’y fais danser un très grand nombre de filles du peuple car, le jour de la Saint-Sébastien, toutes les classes sociales, ici, se confondent ; c’est de la vraie « démocratie chrétienne » au sens où l’entend le pape ou plutôt de « l’action populaire chrétienne », c’est parfait. Entre temps, j’ai dû, plusieurs fois, accepter à boire des musiciens, des membres de la section chargée de l’organisation de la fête etc. Avec tous, je m’efforce d’être aussi aimable que possible. Aussi, je suis très content quand plusieurs sociétaires me disent qu’on a remarqué que « je ne suis pas fier » avec les gens du peuple et que « je n’ai pas peur d’attraper la gale en leur serrant la main » ; c’est le témoignage des gens du peuple et c’est celui qui me fait le plus de plaisir. Je me couche à minuit ½ avec une réelle satisfaction.
Vinça, dimanche 21 janvier 1906
Je me lève à 8h ; il paraît que le bal a continué jusqu’à 3 heures. Je vais à la grand’messe à 10h, après quoi je déjeune et je pars à Ille de midi à 3h ½ ; à Ille, je vois une foule de personnes, les Pierre Vidal, les demoiselles Mathieu, Jacques le fermier de la métairie, M. le curé, M. Trullès etc. De retour à Vinça, je rédige le procès-verbal de de l’Assemblée générale d’avant-hier ; puis je vais le lire et le faire signer à plusieurs membres du bureau. Demain, départ.
Semaine du 23 au 28 janvier 1906
Angers, mardi 23 janvier 1906
Maison de Pontich à Vinça, rue Presa – Photo de 2008 (Google StreetView)
Pas de journal hier ; c’était impossible puisque j’étais en chemin de fer à l’heure de le faire. Le matin, je fais mes préparatifs de départ, je vais voir un malade de la Société et je réunis, à 11h ½, le bureau pour trancher, avant mon départ, un cas délicat. Après déjeuner avant l’heure du départ, je vais dire adieu à quelques personnes ; nous avons la visite de M. le curé qui vient annoncer à Bonne Maman qu’il portera ce soir ou demain matin le Saint-Sacrement dans la chapelle de la maison où un tabernacle a été préparé, afin qu’il ne soit pas à l’église pendant l’inventaire ; Bonne Maman accepte avec joie l’insigne honneur que lui fait Notre Seigneur en venant lui demander l’hospitalité ; vraiment, cette maison ne peut pas, après cela, ne pas être bénite de Dieu et comme c’est la maison d’une partie de nos ancêtres et celle où je suis né, j’en éprouve, moi aussi, une grande fierté et une grande joie. Avoir l’honneur de donner asile à Notre Seigneur chassé de son temple saint par les persécuteurs est certainement un signe de bénédiction pour cette maison et pour ses habitants. Bonne Maman prend aussi toutes ses dispositions pour bien cacher les objets de l’église qu’on veut soustraire à l’inventaire et qu’on lui a confiés, notamment des reliques ; prévoyant une perquisition possible, elle réunit tous ces objets dans le petit cabinet voisin de l’ancienne chambre de Bon Papa, qu’elle fait murer et tapisser. Nous voilà revenus au temps de la Révolution ! Je quitte Vinça par le train de 3h ½ et par Narbonne, Bordeaux, Niort et Montreuil-Bellay, je rentre à Angers où j’arrive aujourd’hui à 4h ½ ; à la gare de Toulouse, M. l’abbé Latour que j’avais prévenu de mon passage, vient me voir ; à Bordeaux, où j’ai près de 4 heures à perdre, j’entre en ville ; je vais à Saint-André. J’arrive à Angers par un temps froid mais calme et superbe, bien différent de la tempête de nord-ouest qui sévissait hier en Roussillon. Je trouve à la gare Papa, Maman, Philo et Marie Thérèse qui est arrivée le soir de mon départ et qui est ici pour plusieurs semaines. Mon voyage m’a fait manquer la soirée de contrat donnée hier soir par le marquis et la marquise de Kergos à l’occasion du mariage de leur fille Denyse à laquelle j’étais invité ; Papa, Maman et Philo y sont allés hier soir ; c’était, paraît-il, très brillant et très select ; il n’y avait presque pas d’invités du côté Richou[8]. Mais je ne regrette pas mon voyage, car je devais le faire, je le devais à la Société Saint-Sébastien et, maintenant, j’ai conscience d’avoir rempli tout mon devoir de président.
Angers, mercredi 24 janvier 1906
Je me lève assez tard pour rattraper le temps perdu hier ; il fait froid et beau, cela vaut mieux, pour le mariage, que la pluie et la boue. Nous déjeunons à 10h afin d’arriver d’assez bonne heure à la cathédrale ; nous avons à déjeuner Mme de Padirac et Madeleine qui sont venues de la campagne aussi pour le mariage. À ce propos, il paraît que le bruit de mon mariage avec Madeleine de Padirac prend de plus en plus de consistance malgré mes démentis ; on en parle de tous côtés ; on désigne même l’appartement dans lequel nous devons nous installer ; voilà qui est un peu fort ! La respectable comtesse de Tolghouët, qui a des relations dans le Midi, a dit que ce mariage serait très assorti à cause de la parité des deux familles etc. etc. Ces bruits si persistants font que nous sommes obligés de voir les Padirac bien plus rarement qu’autrefois ; aujourd’hui notamment, pendant que ces dames vont ensemble à la cathédrale, j’invente un prétexte quelconque pour y aller de mon côté afin qu’on ne nous rencontre pas ensemble, ce qui ferait marcher les langues encore davantage.
Le mariage a lieu à 11h50 environ dans la cathédrale comble et magnifiquement parée et illuminée ; chant et musique des plus réussis, toilettes magnifiques etc. C’est Monseigneur qui donne la bénédiction nuptiale après un long discours. Ensuite, défilé interminable à la sacristie. Un peu plus tard, nous allons au lunch servi chez les Kergos et j’admire l’exposition des cadeaux. Tout est fini vers 2h ½. Mariage très brillant, mais assez mal assorti sous le rapport des familles. Quand Monseigneur a rappelé les cinq siècles de noblesse des De Kergofen de Kergos qui comptent dans leurs ascendants des militaires nombreux, des conseillers au parlement de Bretagne, etc. etc., on n’a pu s’empêcher de penser que leur descendante, si sa famille avait une meilleure position de fortune, n’aurait pas épousé le banquier Richou !
Dans l’après-midi, Maman a des quantités de visites. J’en fais deux : Mme Huault-Dupuy la jeune et la générale Lelong.
Angers, jeudi 25 janvier 1906
Le matin, je fais quelques commissions avec Marie-Thérèse ; l’après-midi je vais un moment à la permanence de la section angevine de la Ligue d’Action française, rue Corneille, puis, plus tard, à la Conférence Freppel où l’on a fait une intéressante conférence sur « Le mouvement de 1789 ». Bonne Maman nous écrit que le Saint-Sacrement est dans la chapelle de la maison depuis lundi ; M. le curé et le vicaire l’y ont porté ostensiblement et plusieurs personnes viennent l’y adorer. Ici, on n’oppose pas une résistance sérieuse aux fonctionnaires qui viennent faire l’inventaire du mobilier des églises ; on proteste à peine, et c’est ainsi dans la plupart des diocèses, où évêques et curés rivalisent de platitude vis-à-vis des agents de la république maçonnique, laissent faire et sont même fort ennuyés si des Catholiques plus zélés et moins moules qu’eux font mine de protester. Seul Mgr Turinaz, le vaillant évêque de Nancy, paraît vouloir résister jusqu’au bout ; quatre ou cinq autres ont protesté d’une façon plus ou moins énergique par des lettres ou des discours, pas par des actes bien sûr ; ailleurs, cela passe inaperçu. C’est navrant !!! Les sectaires ont beau jeu ; quelques preuves qu’ils aient eu de l’avachie des Catholiques français depuis trente ans, ils ne pouvaient pas s’attendre à les voir leur faciliter à ce point leur ignoble besogne. Si, dès la première escarmouche on cède ainsi, que sera-ce plus tard quand l’application de la loi de Séparation sera complète ? Vraiment, c’est à désespérer de l’avenir de l’Église de France, et c’est à croire que nous sommes mûrs pour l’asservissement le plus complet. Et dire que les choses se passent ainsi en Anjou, dans la région la plus catholique de la France ! Que diraient de leurs descendants les héros des guerres de Vendée ? Que dirait Mgr Freppel s’il pouvait voir cela ? Ah, les francs-maçons et les Juifs doivent se frotter les mains et rire à nos dépens !!!
Angers, vendredi 26 janvier 1906
Le matin je vais, comme tous les vendredis à la messe de 9h, puis à ma leçon de chant que je n’ai pu prendre avant-hier. L’après-midi, vers 5h, nous allons tous à la réception de Mme Robert Huault-Dupuy organisée en l’honneur de sa sœur Mme de Pétigny de Saint-Romain qui est ici en ce moment ; de 5 à 6h ½, toute la société d’Angers – aristocratie et haute bourgeoisie – défile dans les salons de Mme R. Huault-Dupuy ; un moment, on est certainement 200. Je crois que ces réceptions vont prendre cette année ; on ne voudra pas s’amuser à cause des tristesses de l’heure présente, et comme il faut bien se voir, on assistera à des réceptions en matinée comme celle d’aujourd’hui. Le soir, je vais avec Papa à une conférence de M. Saint-Maur qui avait pour titre « Une république modèle » et qui a trait à l’Andorre ; pour nous Roussillonnais cette conférence avait un attrait tout particulier ; le titre avait attiré pas mal de monde ; il est rare, en effet, d’entendre parler d’une république modèle et tout le monde veut connaître ce merle blanc !
Angers, samedi 27 janvier 1906
Dans l’après-midi, je vais voir M. du Plessis[9] pour lui demander un renseignement d’ordre historique au sujet de ma thèse ; ensuite, salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de- Paul.
Angers, dimanche 28 janvier 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Nous avons Maurice qui n’a plus qu’un mois à passer à Saumur avant d’être nommé sous-lieutenant ; il voudrait être nommé aux chasseurs à Saint-Mihiel où son père est en garnison, mais n’est pas sûr d’obtenir ce régiment ; tout au moins désire-t-il la cavalerie légère (chasseurs ou hussards). L’après-midi, je me promène un peu avec Maurice ; je vais au salut à Saint-Joseph. À 5h, nous allons tous (sauf Philomène) au concert qui se donne tous les dimanches aux Amis des Arts ; une artiste, des Variétés chante plusieurs chansonnettes plus que grivoises ; on pourrait les qualifier de « chansons rosses » et elles ne dépareraient pas le répertoire d’un beuglant ; aussi, la plupart des spectateurs, qui appartiennent en grande majorité au meilleur monde, font-ils une tête !!! Surtout les mères de famille qui ont amené leur file ; aussi Papa et Maman se félicitent-ils de ne pas avoir amené Philomène. La pièce qui suit est insipide car les acteurs sont détestables ; on les siffle, les interrompt et presque tout le monde part avant la fin. Four complet pour la direction. Le soir, je vais avec Papa à la conférence sur la séparation faite au « comité de revendication etc… » de Saint-Serge, par le sympathique catholique et royaliste Dominique Delahaye[10]. Tenant à retrouver Maurice avant son départ pour Saumur, nous ne restons pas au vaudeville qui suit la conférence.
Semaine du 29 au 31 janvier 1906
Angers, lundi 29 janvier 1906
L’après-midi, je vais à la bibliothèque de l’Université où je consulte plusieurs ouvrages pour ma thèse. Ensuite, je vais faire une visite à M. Lavallée et lui demander conseil pour la Balme à Vinça ; il me conseille de ne pas semer la prairie sur une terre où il y a eu, jusqu’à présent, de la luzerne sans y cultiver pendant un an, au moins, une plante sarclée ; il faudra donc attendre jusqu’à l’année prochaine pour la prairie et faire des pommes de terre, en attendant, dans l’intervalle, des pommiers. Le soir, Conférence Saint-Louis ; lecture par Poisson d’un chapitre de sa thèse qui est sur « Le salaire des femmes ».
Angers, mardi 30 janvier 1906
Le matin, je vais à la bibliothèque de la ville pour ma thèse. L’après-midi, nous faisons deux visites : Mme Buston et Mme du Rostu. À 5h ½, je vais à la salle d’armes.
Angers, mercredi 31 janvier 1906
Le matin, leçon de chant. L’après-midi je fais une visite de digestion à Mme Robert Huault-Dupuy. J’y rencontre M. François de Villoutreys qui revenait de l’Évêché où, avec une vingtaine de messieurs, de notabilités catholiques d’Angers, entre autres MM. de Rochebouët, Gavouyère, de la Boulaye etc., il était allé attirer, respectueusement, l’attention de Monseigneur sur le fâcheux exemple que donnait le diocèse d’Angers en ne résistant pas du tout aux agents du gouvernement dans la question des inventaires. Dans la plupart des autres diocèses, à Moulins, à Vannes, à Alençon, à Arras, à Dijon, à Lille etc. pour ne citer que ceux-là, on résiste un peu (pas suffisamment, mais, enfin, c’est quelque chose) ; ici, dans le pays le plus catholique de France, on ne fait rien ; bien plus, souvent, on facilite la besogne de l’agent des Domaines. Ces messieurs supplient respectueusement Monseigneur de donner des instructions pour que cet état de choses cesse. Peine perdue ! Mgr Rumeau les envoie promener et déclare qu’il a donné des instructions pour empêcher toute résistance ; il ne veut pas, dit-il, en résistant aux agents du pouvoir dans la question des inventaires, compromettre les pensions que le gouvernement doit servir, d’après la loi, aux prêtres âgés. Quelle colossale naïveté !!! Comme le lui fait remarquer M. Gavouyère, il y a 3 ou 4 ans les congrégations religieuses ne devaient pas, non plus, résister afin de sauver « la maison mère », ce fameux bateau qu’on nous a tant servi ; ont-elles rien sauvé en s’inclinant ? Maintenant, c’est la même chose et je m’étonne que Monseigneur tombe si facilement dans le piège grossier que lui tend le gouvernement. Tout en disant qu’il ne veut pas prendre parti pour ou contre la loi tant que le pape n’a pas parlé, Monseigneur, en laissant exécuter presque sans protestations l’inventaire prescrit par cette loi, prend, en réalité, parti dans le sens de l’acceptation. Rien n’y fait et ces messieurs sont obligés de se retirer navrés de l’insuccès de leur démarche. Parmi les Catholiques angevins, on se montre de plus en plus froissé de la manière de faire de Mgr Rumeau. Et il y a vraiment de quoi, car son attitude d’à plat-ventriste vis-à-vis du gouvernement est une honte pour l’Anjou. Vraiment que peut espérer Monseigneur ? L’exemple des Catholiques français depuis 30 ans ne lui a-t-il pas suffisamment montré que les reculades, loin de rien sauver, ont toujours été le signal de nouvelles persécutions ? Mais il est écrit que les chefs (?) des Catholiques français seront toujours d’une incorrigible naïveté !!! À 5h ½, je vais au cours de religion du P. Corbillé. L soir, nous assistons tous, aux Quinconces, à une « première », c’est la première représentation d’un charmant « marivaudage » en deux actes Le Jeu des ans et de l’amour, interprété par des artistes du monde au profit du Patronage de Notre-Dame-des-Champs.
Février 1906
Semaine du 1er au 4 février 1906
Angers, jeudi 1er février 1906
Le matin je lis avec une grande satisfaction les nouvelles de Paris ; hier, l’inventaire devait être fait dans 28 églises. Les Catholiques, qui s’étaient portés en masse dans les églises, l’ont empêché presque partout, mettant énergiquement à la porte les inventorieurs ; à Saint-Roch, il y a eu de violentes bagarres ; la police a envahi l’église dans laquelle on s’est battu entre fidèles et policiers. Bravo pour les Catholiques parisiens ! Le matin, je vais travailler à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je fais deux visites : la marquise de Villelume et Mme Bodinier. Ensuite, Conférence Freppel.
Angers, vendredi 2 février 1906
Les bagarres d’avant-hier n’étaient rien à côté de celles qui ont rompu hier la tentative d’inventaire à Sainte-Clotilde. Les Catholiques, conduits par leurs chefs en tête desquels il faut nommer S.A.R. Mgr le duc de Chartres, puis MM. de Ramel, de Lamarzelle, du Roscoat, de Rosanbo, de Largentaye, Lerolle, Piou etc. se sont opposés à ‘entrée de l’inventorieur dans la basilique ; la police a chargé avec une brutalité inouïe sur cette masse humaine qui défendait ses autels ; les agents ont dégainé, les grilles ont été arrachées ; les Catholiques, barricadés dans l’église et sonnant le tocsin, leur ont opposé une résistance désespérée ; il y a eu 62 blessés et des quantités d’arrestations. À la Chambre, les députés catholiques qui revenaient de « la bataille » ont vivement pris à partie le gouvernement, et M. de Ramel, président de la droite royaliste, a traité M. Rouvier et son gouvernement d’assassins aux applaudissements de ses collègues ; pendant ce temps, les députés entendaient le tocsin que l’on sonnait à Sainte-Clotilde. Dans les autres églises de Paris, où l’inventaire devait avoir lieu, les Catholiques l’ont empêché. Les Catholiques français se réveilleraient-ils enfin de leur longue torpeur ? Puissé-je dire vrai ! Dans beaucoup de villes de province, les Catholiques ont empêché l’inventaire de se faire.
Ce qui est remarquable, c’est que partout où les Catholiques se soulèvent, c’est ou malgré les évêques ou tout au moins en dehors d’eux ; les curés, la plupart du temps, n’osent pas résister à cause des ordres de l’évêché, ils se contentent d’une protestation inoffensive ; il y a cependant des exceptions. Quant aux fidèles, ce sont eux les plus dévoués ; ils marchent d’eux-mêmes et avec énergie. Que ne feraient-ils pas s’ils avaient un mot d’ordre ? Ici, par exemple, on ne demande qu’à marcher. Mais l’évêque, du fond de son palais, ne juge pas cela prudent. Que n’a-t-on pas marché sans lui demander la permission, comme à Paris !
Le matin, je vais travailler à ma thèse à la bibliothèque municipale ; l’après-midi à la bibliothèque de l’Université. je vais aussi faire deux visites : la marquise de Kergos et la vicomtesse de Rochebouët. Le soir, à l’Université, très intéressante conférence de M. Joseph Joûbert sur l’explorateur De Brazza qui vient de mourir. J’apprends le soir même que la résistance a été des plus opiniâtres, cette après-midi, à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou qui est la paroisse de Tata Mimi.
Angers, samedi 3 février 1906
La résistance à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou a encore dépassé en opiniâtreté celle de la veille à Sainte-Clotilde. Les Catholiques se sont barricadés dans l’église ; un très grand nombre d’hommes politiques catholiques étaient avec eux. Drumont, paroissien du Gros-Caillou, en tête, la marquise de Mac-Mahon, la baronne Reille, Spronch, Maurras, le colonel Rousset, Roger Lambelin, Gaston Méry etc. Au-dehors, une foule énorme huait les voleurs officiels. Après 3 heures de siège, pendant lesquelles les Catholiques défendaient pied à pied leurs barricades, les pompiers requis par le préfet de police ont fait une brèche dans la toiture et ont inondé les assiégés avec des pompes à incendie qu’on a réussi, un moment, à retourner contre eux. Enfin, après une défense désespérée, la police a enfoncé une barricade et a pénétré dans l’église sous les huées des assiégés ; des batailles ont eu lieu dans l’église ; 150 arrestations ont été opérées, il y a plus de 100 blessés dont plusieurs grièvement ; comme hier, la police a été d’une brutalité inouïe ; beaucoup d’agents sont blessés d’ailleurs, et c’est bien fait. Voilà comment les Catholiques parisiens savent défendre leurs sanctuaires, souvent en dépit des conseils de prudence des curés. La vérité, quoiqu’en dise le gouvernement, c’est que les Catholiques, exaspérés, se soulèvent enfin et les donneurs de conseils de prudence (?) sont débordés. Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, à 5h, salle d’armes. Le soir, à 6h ½, nous allons tous dîner chez M. et Mme Buston ; il y a quelques autres invités : M. Gavouyère et Jean, Mme et Mlle Thérèse Mongazon. Après le dîner, Mme et Mlle Marie Gavouyère viennent pour le reste de la soirée.
Nous télégraphions à Tata Mimi pour savoir ce qui lui est arrivé, car elle devait être à Saint-Pierre sa paroisse.
Angers, dimanche 4 février 1906
Manifestation à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, le 2 février 1906, où était présente Marie Civelli née d’Estève de Bosch dite « Tata Mimi » – Cliché anonyme, 2 février 1906 (Wikipédia)
Nous recevons une lettre de Tata Mimi ; elle a été, chaque jour, à l’œuvre : mercredi à la Madeleine, jeudi à Sainte-Clotilde, vendredi à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou où elle était dans l’intérieur de l’église ; elle y a subi le siège et les douches ; elle y a causé avec Drumont. Marguerite-Marie[11] était, partout, avec elle. C’est très bien ! Elle a, d’ailleurs, l’intention de continuer. Elle nous écrit que les jeunes gens ont été sublimes à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Le mouvement grogne, de plus en plus, en province même dans les campagnes. Les timides sont débordés. Notre évêque lui-même, si j’en crois certains bruits partis de bouches autorisées, est près d’être débordé ; on marchera malgré lui. Il le faut bien ! Le rôle des fidèles est de défendre les églises en dépit de tout ! Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph, et l’après-midi à vêpres à la cathédrale ; ensuite, je vais voir Des Loges et Du Lac que je ne rencontre pas, et Lucas que je rencontre.
Semaine du 6 au 11 février 1906
Angers, lundi 5 février 1906
Le matin, je rencontre M. Frogé qui me dit qu’on se décide enfin à manifester contre les prochains inventaires ; manifestation calme et digne (!!!) dit-il ; on verra bien quand on y sera ; j’en cause aussi avec Nicol que je rencontre presqu’en même temps. L’après-midi, je vais voir le P. Lionnet avec qui je cause longuement de ces questions-là ; il déplore, comme à peu près tous les Catholiques, la faiblesse incroyable de Mgr Rumeau qui est en train de se mettre tout son diocèse à dos ; il s’est fait dire de dures vérités samedi dernier, et il est probable que ce n’est pas fini. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Maxence de Damas sur une de ses grandes-tantes qui vivait à la cour de Louis XIII et de Louis XIV Mme d’Hautefort épouse du maréchal de Schomberg.
Angers, mardi 6 février 1906
Le matin, je vais travailler à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, visite de digestion à Mme Buston puis visite à M. du Plessis qui me donne des tuyaux pour ma thèse. Le soir, cours de Dom de Mayol de Lupé ; il était enfermé à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou vendredi. Le mouvement de protestation gagne de plus en plus en province où des scènes violentes se sont produites dans certaines villes ; tant mieux ! Mais tant pis pour Angers et surtout pour son évêque ! Aujourd’hui, désarroi complet ; les uns disent qu’on manifestera malgré l’évêque, qui ne pourra pas nous désavouer ; les autres disent que rien ne s’organise ; c’est d’une incohérence effroyable, par la faute de Monseigneur ! Aussi est-on de plus en plus mécontent.
Angers, mercredi 7 février 1906
Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je vais à une conférence de M. Saint-Maur, aux Quinconces, sur « L’Œuvre de la presse pour tous », sous les auspices des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; Monseigneur préside la réunion, et, dans son discours, parle en termes fort élogieux de la résistance contre les inventaires, de ce « réveil de la conscience catholique qui… que… dont… etc. ». Il le vante, puis il n’en veut pas à Angers ; c’est incompréhensible, vérité en deçà des Pyrénées erreur au-delà ! Ce n’est pas le cas. À 5h ½, salle d’armes. Le soir, réunion extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour organiser la résistance aux inventaires, tant pis pour les timides et les faux prudents ! On établit une permanence de jeunes gens cyclistes qui, en cas d’alerte, iront prévenir en ville les personnes chargées d’en amener d’autres. Pour demain où doit avoir lieu, dit-on, l’inventaire de Saint-Laud, on prend les dispositions nécessaires.
Angers, jeudi 8 février 1906
Nous déjeunons à 10h ¾ et, avant midi, je suis devant Saint-Laud ; quelques groupes d’étudiants y sont déjà ; peu à peu, il arrive beaucoup de monde. À 2 heures, quand l’inspecteur de l’Enregistrement, assisté du commissaire central et de deux commissaires de police, se présente devant l’église, il y a environ 500 personnes, des dames surtout, dans l’intérieur et environ 300 hommes sur les marches devant la porte ; c’est là que je suis ainsi que Papa. Nous déclarons à l’inventorieur qu’il n’entrera pas ; il déclare que nous l’empêchons d’accomplir son devoir, qu’il va en requérir à qui de droit et qu’il reviendra ; alors, nous entrons tous dans l’église au chant du cantique « Nous voulons Dieu », et nous en fermons toutes les portes sauf une ; nous élevons contre les portes fermées des barricades avec des chaises et des bancs, au grand désespoir des fabriciens qui ont peur pour leur mobilier ; mais nous les laissons se plaindre et nous continuons. Nous savons qu’une compagnie du génie est consignée ainsi que la gendarmerie et des dragons et nous nous attendons à tout moment à les voir arriver, prêts à barricader la dernière porte. Pendant ce temps, un étudiant, qui s’est introduit en cachette du curé dans le clocher, sonne le tocsin, ce qui fait arriver de nombreuses femmes du quartier. Le curé dit le chapelet à la chaire ; on chante des cantiques, et à 3h ½ il donne la bénédiction. Après la bénédiction, nous sortons sur la place Saint-Laud, prêts à rentrer dans l’église à la moindre alerte. Enfin à 4h ½, le curé fait fermer les portes avec promesse de ne pas les rouvrir ; nous nous décidons alors à partir, enchantés d’avoir empêché cette injuste mesure de l’inventaire. Les fameux comités angevins de revendication etc… n’avaient convoqué personne ; plusieurs de leurs membres étaient là cependant, mais individuellement. Somme toute, ce sont les jeunes gens, au premier rang desquels étaient les royalistes toujours les plus ardents à défendre l’Église, qui ont organisé la résistance, malgré l’évêque trop timoré, et un peu aussi malgré le curé, bien que celui-ci ne nous ait pas trop contrariés. Cette note est, du reste, celle qui caractérise les événements actuels dans toute la France ; partout, le peuple se soulève et empêche les inventaires souvent avec violence, mais ceux qui devraient être à la tête de la résistance, les évêques, sauf deux ou trois exceptions, ne bougent pas. C’est un mouvement des fidèles qui marchent malgré leurs pasteurs ou, tout au moins, en-dehors d’eux. Les autres, entraînés par le mouvement, seront bien obligés de résister aussi. Pourvu que le pape n’aille pas accepter la loi et donner l’ordre de fonder les associations cultuelles ! Les 3/3 des évêques, au moins, doivent l’y pousser. Depuis quelques jours, La Vérité française, Le Soleil et d’autres journaux catholiques réactionnaires ont lancé une adresse au pape lui demandant de repousser la loi et d’ordonner la résistance, tout en lui promettant, bien entendu, l’obéissance complète dans le cas où il ordonnerait la soumission. J’ai signé et fait signer cette adresse qui doit être remise au pape le 1 mars.
Angers, vendredi 9 février 1906
Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Ensuite, je vais voir du côté de la Madeleine et de Saint-Laud s’il n’y a rien de nouveau ; rien, mais des étudiants, qui se relayent d’heure en heure, montent la garde prêts à donner l’éveil. Il paraît qu’hier soir, vers 5 heures, les voleurs se sont présentés de nouveau à Saint-Laud, une fois les Catholiques partis bien entendu. Après avoir frappé trois fois et sommé d’ouvrir au nom de la loi, ils se sont retirés. Je vais me faire couper les cheveux. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Le soir, à l’Université, conférence de M. René Bazin sur « Les Catholiques » ; ce beau sujet a été traité d’une façon assez ordinaire et assez vague. Affluence des grands jours. À Versailles, à l’église Saint-Symphorien, on s’est barricadé de telle façon que le voleur a dû faire enfoncer les portes par le génie. Pénétrant ensuite avec le préfet de Seine-et-Oise comme un cambrioleur dans l’église, il a été reçu comme on reçoit un cambrioleur, à coups de chaises et de bancs. Des Catholiques traqués par la police se sont réfugiés à la tribune de l’orgue d’où ils ont lancé des chaises et des bancs sur le groupe préfectoral, le préfet a été blessé à la tête, l’agent du fisc, renversé, s’est évanoui ; plusieurs policiers et gendarmes ont été également blessés. Les Catholiques résolus qui ont reçu si vertement mais si justement les cambrioleurs officiels ont payé leur coup d’audace les uns de 2 ans de prison à l’audience des flagrants délits correctionnels, les autres de un an, six mois et un mois, le tout sans sursis. M. de Vézins, président de la section marseillaise de la Ligue d’Action française, a eu 2 ans de prison et 500 fr. d’amende ; honneur à lui ! Un vicaire de l’église a eu 1 mois de prison. Les condamnations dont la magistrature enjuivée et servile frappe les Catholiques coupables de défendre leurs temples contre les voleurs officiels sont des plus rigoureuses. Mais cela n’arrêta pas l’élan des Catholiques, loin de là !
Angers, samedi 10 février 1906
Le matin, je vais du côté de Saint-Laud ; il y a toujours devant l’église un poste d’étudiants ; ensuite, je vais travailler à la bibliothèque. Après déjeuner, Maman a, tout à coup, une syncope qui l’oblige bientôt à se mettre au lit ; le docteur Sourice lui prescrit un traitement. À 5h, salle d’armes. Le soir, il fait si mauvais temps que nous n’allons pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 11 février 1906
Maurice d’Estève de Bosch (1878-1921), alors élève à l’Ecole de cavalerie de Saumur – Cliché anonyme, vers 1906 (Collection Pierre Lemaitre)
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je prends le rapide de 1h50 pour Saumur où Maurice, qui n’a plus de congés et ne peut plus venir à Angers, m’a invité à aller passer l’après-midi. Il me fait visiter en détail l’école de cavalerie et ses magnifiques écuries. Nous dînons à 6h ½ avec un de ses camarades, un dragon, qu’il a invité et je repars par l’express de 8h46 ; j’arrive à Angers à 9h ½. Maman s’est levée et va mieux.
Semaine du 12 au 18 février 1906
Angers, lundi 12 février 1906
Pierre, marquis de Ségur (1853-1916) – Cliché anonyme, 1914 (Wikipédia)
Le matin et l’après-midi, je vais travailler à ma thèse à la bibliothèque de l’Université. On a, un instant, une alerte pour Saint-Laud ; mais ce n’est qu’une fausse alerte. Le soir, je vais, avec Papa, à la séance solennelle de rentrée (qui a lieu, cette année, un peu tard) de la Conférence Saint-Louis ; elle est présidée par le marquis de Ségur[12] qui prononce un très beau et très substantiel discours dans lequel il nous montre de quoi était fait le patriotisme dans l’ancienne France, amour du clocher, de la province et de la grande patrie personnifiée et concrétisée dans un homme etc. M. René Bazin, directeur de la Conférence, prononce quelques mots très délicats de bienvenue à M. de Ségur. Il y a aussi un discours de Catta, président, et un rapport d’Henry de La Selle, secrétaire.
Angers, mardi 13 février 1906
Je passe une partie de la matinée à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi, je travaille à la maison ; il neige.
Angers, mercredi 14 février 1906
Le matin à 10h, je vais à ma leçon de chant. L’après-midi, je travaille à ma thèse à la maison. À 5h ½, cours du P. Corbillé à la salle Saint-Louis. L’adresse au Saint Père, dans laquelle on lui promet l’obéissance complète à ce qu’il ordonnera aux Catholiques français à la suite de la loi de Séparation, mais on lui dit qu’il comblerait les vœux des Catholiques s’il ordonnait la résistance à la loi, prend des proportions grandioses. En 10 jours environ, il est arrivé à Paris au siège d’où est parti le mouvement 115.000 feuilles couvertes de signatures, c’est-à-àdire, en comptant 15 signatures par feuille, ce qui est bien peu, environ 1.700.000. Un premier stock sera remis au pape le 15 février et un second stock le 1mars ; ici, on répand activement la pétition ; je l’ai signée et faite signer ; j’en ai envoyé à Bonne Maman pour Vinça, à Rupert pour Alger. À propos de Rupert, il a fait un coup de maître pour l’Action française à Alger ; à la suite d’une conférence contradictoire qui a eu lieu mardi dernier au Sillon algérien, lui et ses camarades ont si bien parlé que cinq sillonnistes, au cours de la séance, ont donné bruyamment leur démission ! Et il espère leur en enlever vingt qui s’enrôleront certainement sous la bannière de l’Action française. Rien d’étonnant à cela, car le Sillon devient de plus en plus mauvais ; cette association se sert de la religion pour couvrir une véritable propagande républicaine, démocratique, presque socialiste et à tendances internationalistes ! Ces jours-ci, les Sillonnistes n’ont eu garde de prendre part à la lutte pour la défense des églises ; bien plus, Marc Sangnier leur chef, a eu l’audace, dans une réunion contradictoire avec des royalistes, de traiter d’agents provocateurs les défenseurs des églises ; c’en était trop, une bagarre s’en est suivie, au cours de laquelle plusieurs membres de « la Jeune garde » du Sillon ont été fortement houspillés par les Catholiques royalistes que leur chef venait d’insulter. Maman reçoit une lettre de Thérèse Espériquette qui lui dit qu’à Ille, le bruit court avec persistance de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour ; elle dit qu’elle a elle-même parlé à M. de Lacour de ce bruit et que M. de Lacour lui a répondu que je lui conviendrais fort bien si je convenais à sa fille ; puisse-t-elle dire vrai car Marie-Louise est une charmante et ravissante jeune fille ; je l’ai trouvé tout à fait à mon goût quand je l’ai vue au mois d’août dernier, à Ille.
Angers, jeudi 15 février 1906
Ce matin, je vais à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, je vais visiter mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, la famille Fardeau, et j’apprends par les voisins que Fardeau atteint d’une pneumonie a été transporté à l’hôpital où il est mort en deux jours ; son fils, âgé de 15 ans et maladif ne peut pas compter sur sa mère qui avait quitté depuis longtemps le domicile conjugal, et je ne sais pas trop ce qu’il va devenir. C’est bien triste, et je vais signaler ce cas à la prochaine réunion de la conférence. Je travaille à ma thèse ; à 5h je vais à la Conférence Freppel, travail de Du Réau sur « Gobineau et le gobinisme »[13]. Le soir, j’ai à dîner 3 de nos amis : Jacques des Loges qui va quitter Angers pour Mayenne où il est envoyé comme « second » dans une succursale que la Société générale fonde dans cette petite ville, Jean Gavouyère et Henri du Lac ; après le dîner, nous jouons à des jeux de société.
Angers, vendredi 16 février 1906
Le matin, je vais à la messe de 9h à Notre-Dame ; je fais partir des feuilles de l’adresse au Saint Père que Philomène envoie à Mlle Madeleine Batlle en la priant de les faire signer à Ille. À 1h, a lieu à la salle Saint-Louis à l’Université une réunion générale des étudiants ; bien que je ne sois plus étudiant, j’y assiste. On y nomme une commission exécutive de 3 membres : Damas, Nicol et Galichon, chargée de répartir les étudiants entre les différentes églises où l’inventaire se fera lundi matin : Saint-Serge, la Trinité, Saint-Jacques, Saint-Léonard, la Madeleine et Saint-Laud, c’est-à-dire toutes les églises où il n’a pas encore été fait. À 5h. je vais à la salle d’armes. Le soir, j’assiste à une très captivante conférence de M. Raoul du Réau, à l’Université, sur « Les brigades », c’est-à-dire les Vendéennes qui se sont distinguées pendant les guerres d’il y a 112 ans ; cette conférence, fertile en traits de bravoures et en actes de fidélité à la religion et au roi, est fréquemment coupée par les applaudissements de l’auditoire dans lequel il y avait bien des descendants des héros vendéens. Après cette conférence, je vais prendre le thé chez un étudiant, Bidault[14], qui réunit quelques amis. Nous sommes une douzaine. La Morinière développe un plan pour lundi matin à Saint-Serge ; avec 7 camarades résolus, dont plusieurs sont là, il grimpera dans les tribunes et de là, bombardera la police d’objets divers : bancs, chaises, pierres etc. après avoir eu soin d’obstruer l’étroit escalier qui conduit aux tribunes ; après quoi, le coup fait, ils s’échapperont au moyen de cordes. C’est un coup épatant ; devant me trouver dans l’église avec mes parents, je ne serais pas assez libre pour pouvoir y prendre part. Nous nous promettons tous de garder le plus grand silence sur ce « complot » d’autant plus que le curé de Saint-Serge ne paraît pas favorable aux moyens violents ; il prétend se contenter de laisser enfoncer les portes sans faire de barricades. J’espère bien qu’il sera débordé par les jeunes gens toujours batailleurs.
Angers, samedi 17 février 1906
Le matin, je vais travailler un moment à la Bibliothèque municipale. L’après-midi, je vais voir le chanoine Chaplain ; je retourne à la bibliothèque, enfin je vais me confesser à Sant-Jacques ; je vais ensuite aux nouvelles à l’Université et j’apprends que les plans pour lundi matin sont de nouveau changés ; on ne va pas à Saint-Serge à cause du curé qui ne veut pas de barricades ; j’en suis désolé ; peut-être d’ici à demain soir changera-t-il encore d’idée ; je le souhaite. Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, il est naturellement question de l’inventaire à Saint-Serge ; le curé répète qu’il ne veut pas de barricades, plusieurs trembleurs l’appuient. Mon opinion est que le curé, qui est d’un tempérament énergique, parle ainsi parce qu’il a reçu la consigne de l’Evêché ; au fond, il ne serait pas fâché que l’on n’écoutât pas ses instructions. Mais, dans ces conditions, je crois que les étudiants de l’Université n’iront pas à Saint-Serge et c’est fâcheux. Moi-même, j’hésite beaucoup à y aller. Les portes de l’église seront ouvertes à partir de 9 h du soir.
Angers, dimanche 18 février 1906
J’écris mon journal après dîner en attendant l’heure d’aller à Saint-Serge. Ce matin, j’ai fait la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Ensuite, j’ai lu dans tous les journaux la magnifique encyclique de Pie X aux cardinaux, aux évêques, au clergé et au peuple de France, dans laquelle le Saint Père, après avoir démontré le plus nettement du monde que la dénonciation du Concordat a été faite par le gouvernement français en violation du droit des gens comme suite à tous les attentats contre la religion perpétrés depuis vingt-cinq ans, montre la fausseté du principe de la séparation de l’Église et de l’État, les dangers et les pièges des associations cultuelles que la loi nous convie à former, et invite les Catholiques français à se préparer à la lutte. Il condamne formellement la loi du 9 décembre dernier. Le Saint Père annonce qu’il tracera prochainement une ligne de conduite pratique. La parole pontificale, arrivant au moment où la guerre religieuse bat son plein, ne peut qu’encourager les Catholiques français. Cet évènement va être très commenté. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, je vais, de la part de M. le curé de Saint-Serge, prévenir Mme du Rostu[15] de l’heure à laquelle l’église sera ouverte ; M. du Rostu, afin de ne pas s’exposer à être réquisitionné par le préfet pour prêter main-forte à la police chargée de crocheter les églises, vient de donner sa démission de capitaine ; j’en félicite Mme du Rostu. J’hésite toute la journée sur le choix de l’église où j’irai la nuit prochaine. Par goût, j’irais avec les étudiants de l’Université. Mais Papa et Maman paraissent tenir beaucoup à ce que j’aille à Saint-Serge qui est notre paroisse ; aussi, c’est là que je finis par me décider à aller. Dans son encyclique, le pape dit que les associations cultuelles sont contraires à la constitution divine de l’Église ; il semble bien que ces mots sont leur condamnation définitive et que le pape nous ordonnera donc de ne pas les constituer et de résister à la loi, ce que je souhaite de tout cœur pour le bien de l’Église et de la France ; cependant, nous ne serons définitivement fixés là-dessus que lorsque les instructions sur la ligne de conduite à adopter auront paru.
Semaine du 19 au 25 février 1906
Angers, lundi 19 février 1906
Je me suis décidé à aller à Saint-Serge. Nous y sommes tous arrivés à 10h hier soir ; il y a déjà une centaine de personnes, hommes et femmes, qui vont y passer la nuit. M. le curé donne lecture de l’encyclique du pape ; on chante, on dit des chapelets etc. ; mais on est trop peu nombreux. À 3h, des cyclistes qui vont d’église en église et qui surveillent les casernes pour avertir du départ des troupes viennent nous dire que l’on fait à la Madeleine des barricades formidables. Je me décide à y aller voir, je me fais accompagner de Jean qui nous a demandé la permission de passer la nuit avec nous à Saint-Serge. À la Madeleine, où je passe une vingtaine de minutes de 3h ½ à 4h moins le quart environ, on a joliment travaillé ; j’essaie d’emmener quelques jeunes gens de la Madeleine à Saint-Serge, mais ils préfèrent rester là où l’on travaille réellement. À partir de 4h, heure à laquelle je rentre à Saint-Serge, il arrive quelques personnes de plus ; le clergé dit des messes. Enfin à 7h, trois coups sont frappés à la porte principale, c’est l’inventorieur. M. Follenfant, président du conseil de fabrique, lui déclare qu’il « refuse catégoriquement » de le laisser entrer et d’ouvrir la porte ; le voleur se retire alors ; les 150 personnes enfermées dans l’église chantent le cantique « Nous voulons Dieu ». On attend encore une heure et demie et nous partons car il est probable que l’exécuteur ne reviendra pas aujourd’hui. Je rentre un moment à la maison, je déjeune puis je vais à la Madeleine ; les portes sont formidablement barricadées. 25 gendarmes sont venus assiéger l’église puis sont repartis. Nulle part, ni à la Trinité où il y avait beaucoup d’étudiants, ni à Saint-Jacques où beaucoup d’étudiants ont construit de formidables barricades, ni à Sainte-Thérèse, ni à Saint-Laud, ni à Saint-Léonard, l’inventaire n’a pu être fait. Partout, les Catholiques enfermés ou barricadés dans leurs églises ont obligé l’agent des Domaines à se retirer. De 10h ½ à midi, je fais un somme bien mérité ; je dors de nouveau de 1h ½ à 3h ½. Ensuite, je sors un peu ; je vais aux nouvelles. L’encyclique pontificale qui condamne formellement la loi produit en général une excellente impression et la plupart des personnes s’accordent à dire que le pape ne permettra pas, après cette encyclique si formelle, l’essai de la loi.
Angers, mardi 20 février 1906
Aujourd’hui paraît une liste à peu près complète des évêques que le pape seul nomme aux 19 évêchés vacants ; depuis quelques jours, on désignait certains noms, mais il n’y avait rien de certain. M le chanoine Grellier, vicaire général d’Angers, est nommé à Laval. Le pape sacrera lui-même tous ces évêques dimanche prochain à Saint-Pierre. L’impression générale au sujet de l’encyclique est que le pape, après avoir condamné si formellement la loi, ne pourrait dire aux Catholiques français de former les associations cultuelles que si le gouvernement dans son prochain règlement d’administration publique donnait de très grandes garanties à leur sujet, par exemple s’il disait formellement qu’il ne considérera comme devant succéder aux fabriques que celles reconnues par les évêques ; mais il ne faut pas s’y attendre. Il désire peut-être le faire, mais ne l’osera pas. À propos de l’encyclique, l’article que publiait Le Maine et Loire d’hier était réellement très bien ; il disait que le pape en montrant la France livrée à des sectes qui n’ont pour but que de la décatholiciser, confirme le mot de Mgr Freppel que la république s’était toujours identifiée avec les sectes dont le but avoué est la destruction en France du Christianisme. Saura-t-on enfin comprendre que le seul moyen d’arrêter la persécution religieuse et de rendre à l’Église en France la liberté dont elle a besoin pour remplir son divin ministère est de renverser ce régime de mort et de rétablir la monarchie nationale et chrétienne. Le rôle des royalistes est de le dire, de le crier de plus en plus, tout en tendant une main largement ouverte à ceux des Catholiques qui ne pensent pas comme eux sur ce point, pour défendre ensemble l’Église catholique, leur mère à tous ; tout en restant fidèles à leur roi qui seul peut assurer à la France un relèvement durable, ils suivront ainsi les conseils d’union que Pie X donne aux Catholiques. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont toujours fait jusqu’ici.
Angers, mercredi 21 février 1906
Le matin, à 6 h ½, je vais à la Madeleine parce que le bruit a couru hier soir que cette église serait inventoriée ce matin ; quelques jeunes gens y sont déjà prêts à donner l’alarme ; mais le voleur ne se présente pas. L’après-midi, j’assiste dans la salle des fêtes du Grand Hôtel à une magnifique conférence du P. Couhé sur « Le patriotisme » ; cette conférence dure une heure trois quarts ; mais on ne s’y ennuie pas, car le P. Couhé est un orateur de premier ordre. Dans un langage d’une très grande élévation, le tribun (c’est le mot qui convient au célèbre jésuite) traite à fond ce magnifique sujet. Il flétrit avec des accents indignés cet abominable chancre de l’antipatriotisme qui s’est manifesté à la suite de l’affaire Dreyfus et qui a trouvé en France des docteurs et des avocats ; il le stigmatise, sous quelque forme qu’il se manifeste, pacifisme, humanitarisme ou internationalisme. Il montre que les loges maçonniques, unies à la juiverie, sont les principales instigatrices de cet abominable mouvement. Quand il parle du rôle historique de la France, et qu’il fait revivre les principaux héros de notre Patrie Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Bayard etc., l’élévation de son langage atteint au sublime. Cette magnifique conférence est hachée, à chaque instant, de frénétiques applaudissements. Ce soir je vais à un concert donné par la Chorale angevine au Cirque-théâtre ; c’est mon professeur de chant, M. Pinguet, directeur de la Chorale, qui m’y a invité.
Angers, jeudi 22 février 1906
Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université travailler à ma thèse. L’après-midi, je vais un moment à la permanence de l’Action française ; puis à la vente de charité au profit des sécularisées qui se tient dans l’hôtel de Ruillé rue Bressigny ; Philomène vend au comptoir de la parfumerie. À 5h, Conférence Freppel. Je reçois un mot de Rupert, il me raconte les progrès de l’Action française à Alger, ses polémiques avec le Sillon, il m’envoie un article qu’un royaliste a fait paraître à l’adresse du Sillon dans L’Éclaireur algérien. L’Action française est en progrès partout. L’Institut d’Action française qu’elle vient de fonder et qui, de pair avec les sections de la Ligue et la revue, est destiné à faire pénétrer les idées de la contre-révolution, est appelé à un grand développement. Ces jours-ci, les ligueurs de l’Action française, comme le leur recommandait la revue du 1 février, ont été partout au premier rang pour la défense des églises, car les royalistes sont toujours les plus dévoués et les plus ardents des Catholiques. Aujourd’hui à Nantes la foule des Catholiques a empêché l’inventaire dans toutes les églises ; il y a eu une manifestation contre le préfet ; il y a des arrestations et des blessés. Je refuse une invitation à une soirée dansante chez Mme de La Villebiot, comme j’avais refusé deux autres invitations à des matinées dansantes chez Mme Mongazon et chez Mme Follenfant ; j’estime qu’on ne doit pas danser au moment où le gouvernement fait enfoncer partout les portes des églises. Du reste, il n’y a, pour ainsi dire, pas de réunions mondaines cette année à Angers. Le moment n’est pas à s’amuser, on le comprend.
Angers, vendredi 23 février
Le matin, je vais un moment à la bibliothèque de l’Université. J’apprends que Jacques Hervé-Bazin a été arrêté, à Arcachon, au cours de la manifestation catholique qui a eu lieu au moment de l’inventaire de l’église, pour avoir crié « À bas les voleurs » ; son beau-frère M. Barthélemy a été arrêté aussi. Le mouvement de protestation a gagné maintenant la France entière ; dans les campagnes, on y va avec plus d’ardeur encore que dans les villes. Elles sont bien rares les églises dans lesquelles l’inventaire peut se faire du premier coup ; et là où on peut réussir à le faire, par surprise, ce n’est qu’un semblant d’inventaire, car l’agent des Domaines, hanté par la peur de voir arriver les Catholiques, opère à la hâte ; tant mieux car on pourra facilement emporter des églises tout ce que l’on voudra quand le gouvernement les fera fermer, ce qui arrivera dans un an si l’on ne forme pas les associations cultuelles et un peu plus tard si on les forme, à moins que, d’ici là, la guerre ne soit étranglée. L’après-midi, je vais à l’hôpital pour savoir ce qu’est devenu le fils de Fardeau ; il y est toujours, depuis la mort de son père, en attendant d’être admis aux Enfants assistés de Maine-et-Loire. La nouvelle famille que je visite est alsacienne ; ce sont de très braves gens, le père, âgé de 38 ans, a quitté l’Alsace plutôt que de servir dans l’armée allemande, comme des milliers de ses compatriotes le font chaque année ; les braves gens ! Le soir, à l’Université, conférence de M. l’abbé Marchand sur « L’or et les pays aurifères ».
Angers, samedi 24 février 1906
Je travaille matin et soir à la thèse ; j’achève aujourd’hui complètement mon chapitre historique qui m’a obligé à tant de recherches ! Trois officiers, hier, à Saint-Servan, ont refusé d’obéir à la réquisition du commissaire de police et de donner l’ordre d’enfoncer la porte d’une église qu’on devait inventorier et dans laquelle le curé et ses paroissiens s’étaient barricadés. Ce sont des héros ; l’un d’eux a 10 enfants et est sans fortune. À Loches, ces jours-ci, une jeune fille de 17 ans, Mlle de Colmar, a été condamnée à 6 jours de prison, qu’elle a faits, à la suite d’une manifestation contre l’inventaire d’une église ; la brave petite fille ! À Toulouse, une jeune fille du peuple fait un mois de prison pour avoir giflé l’inventorieur. Ils ne sont pas galants les Juifs et les francs-maçons que la république a revêtus des insignes de la magistrature !!! Dans l’après-midi, je rencontre Fontenailles que je n’avais pas vu depuis fort longtemps ; il est séparé de sa femme, ruiné et il habite Saumur où il s’occupe d’assurances. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 25 février 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; il pleut presque toute la journée. Dans l’après-midi, j’ai la visite de Jacques des Loges qui part demain définitivement pour Mayenne.
Semaine du 25 au 28 février 1906
Angers, lundi 26 février 1906
La pluie et le vent font rage presque toute aujourd’hui ; aussi je sors très peu. À 5h, je vais à l’escrime. J’envoie à Paris les 148 signatures que nous avons recueillies ou fait recueillir ici par des amis pour l’adresse au pape ; dans la seule ville d’Angers, on en a recueilli près de 9000 en moins de trois semaines et sans que les divers comités organisés s’en soient mêlés. Pendant le dîner, Roger Follenfant vient me dire que, par suite de l’indiscrétion d’un agent de la sûreté, on croit que l’inventaire de Saint-Serge se fera demain matin à 6h ; je crains bien que ce soit là une manœuvre du préfet pour lasser la patience des Catholiques, j’irai cependant. Je suis allé voir dans l’après-midi un nain véritablement prodigieux, le petit prince Colibri haut de 0m62 et qui pèse moins de 4 kilos ; il a un peu plus de 22 ans ; il est né en Russie. Ce qui est le plus curieux, c’est que cet homme inouï est fort bien proportionné. Je me souviens que je l’avais déjà vu à Perpignan.
Angers, mardi 27 février 1906
Je me lève à 4h ½ et suis à Saint-Serge à 5h ¾ ; Papa y vient aussi. Nous y restons jusqu’à 7h ½ environ, inutilement ; un certain nombre de personnes y sont aussi. Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui. L’après-midi, nous assistons, au Patronage Saint-Serge, à une représentation de L’Épopée de la France, série de tableaux vivants dans lesquels figurent les plus grands personnages de notre histoire : Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Louis XIV, Napoléon 1er et, pour faire saisir le contraste de ces temps de prospérité et de gloire avec les tristesses de l’heure présente, un franc-maçon qui enchaîne la France chrétienne, mais que celle-ci, dans un moment de réveil, chasse à jamais. Ces représentations, qui sont à la portée des gens du peuple, doivent faire beaucoup de bien dans des auditoires populaires comme ceux des patronages.
Angers, mercredi 28 février 1906
Je vais recevoir les cendres à la messe de 9h à Saint-Joseph. Les inventaires donnent lieu à des incidents de la plus haute gravité dans les départements de l’Ardèche, de la Haute-Loire et de la Lozère ; dans beaucoup de villages de cette région, toute la population entoure l’église et fait pleuvoir sur le receveur et sur les gendarmes une grêle de pierres ; d’autres fois, on les bastonne d’importance. Dans une commune de la Haute-Loire, hier, les gendarmes ont tiré ; 15 personnes ont été blessées, deux seraient mortes dit-on. Ce sont des scènes de guerre civile. Le gouvernement en porte toute la responsabilité. Bravo pour les Catholiques qui défendent leurs églises au prix de leur sang ! Le gouvernement ferait mieux de préparer à repousser une agression de l’Allemagne ; la situation, à la conférence d’Algésiras, est loin de s’améliorer par suite des exigences de plus en plus grandes de l’Allemagne qui a le parti-pris de nous exclure et de nous humilier. Si nous étions prêts à la guerre, une attitude intransigeante serait certes bien préférable à ces négociations sans fin, suivies de concessions toujours plus considérables qui sont le propre de la diplomatie de Rouvier. Mais sommes-nous prêts ? C’est douteux avec la république.
Mars 1906
Semaine du 1er au 4 mars 1906
Angers, jeudi 1er mars 1906
Je travaille une bonne partie de la matinée à une étude pour la conférence Freppel. L’après-midi je vais faire deux visites : Mmes de La Villebiot, qui m’avait invité, et Saint-Maur. Maman a la visite de la vieille comtesse de Rouault, de Poitiers, qui est de passage ici, et qu’elle a beaucoup connue autrefois. Le soir, on vient me dire que l’inventaire aura lieu à Saint-Serge probablement demain matin ; je dis à Jean d’aller voir à 6 h et de venir me prévenir immédiatement s’il y a quelque chose. Vers 10 h, j’entends passer plusieurs détachements de troupes sous les fenêtres ; c’est sans doute pour l’inventaire.
Angers, vendredi 2 mars 1906
Le matin à 6h ½, Jean vient me réveiller et me dire que l’église Saint-Serge est entourée par des cordons de troupes et qu’il est impossible d’en approcher. Je saute de mon lit et, puisqu’il est impossible d’aller à Saint-Serge, je vais à la Madeleine où, certainement, la résistance sera vive. La Madeleine est également entourée par des cordons d’infanterie qui sont là, les malheureux ! sous la pluie depuis 10 h du soir ; une foule considérable est massée derrière les cordons conspue vigoureusement les exécuteurs de la loi odieuse condamnée par le pape ; un drapeau en berne et crêpé est au clocher et le tocsin sonne lugubrement. La foule grossit peu à peu ; on chante des cantiques, surtout « Nous voulons Dieu », le credo etc. ; de temps en temps, on crie en chœur : voleurs, cambrioleurs, lâches, vendus, casseroles etc. ; mais jamais un mot contre l’Armée, la pauvre Armée française que les bandits installés au pouvoir par l’émeute et qui s’y maintiennent par la pression, la fraude et le mensonge, emploient à une aussi honteuse besogne ! Tout le monde plaint cette pauvre Armée, ces pauvres officiers, ces malheureux soldats ! Cependant, des sapeurs du génie s’acharnent pendant plus d’une heure, sous la direction d’un commissaire de police, contre une porte ; les coups résonnent lugubrement, scandés par les cris d’indignation de la foule des Catholiques. Après plus d’une heure d’efforts, la porte, derrière laquelle est une formidable barricade, résiste aux pics du génie et les sapeurs attaquent une autre porte qui tient aussi une bonne heure. Pendant que s’accomplit cet affreux sacrilège, derrière les cordons de troupes, la foule moque de plus en plus les exécuteurs des basses-œuvres républicaines ; une femme du quartier nous porte des casseroles que nous élevons sur nos cannes et nos parapluies et que nous montrons aux policiers et aux gendarmes en criant « Voilà l’emblème de la république ». J’en tiens une dont je me sers comme il convient. Nous accablons de sarcasmes contre le journal qui l’emploie et contre le gouvernement qu’il soutient, un reporter du Patriote de l’Ouest ; comme la foule grossit, il arrive des renforts de troupes ; il y a, pour protéger les crocheteurs, des dragons, de l’infanterie, des gendarmes et de la police municipale ; le génie exécute l’odieuse besogne. Enfin, la porte cède ; on se met alors à démolir la barricade que les catholiques qui ont réussi à s’enfermer à temps hier soir dans l’église ont élevée derrière ; au fur et à mesure qu’on la démolit, ses défenseurs la renforcent ; bancs, chaises, sont peu à peu arrachés ; enfin à 9 heures environ, la police entre dans l’église ; il y avait deux heures et demie que le crochetage était commencé ! Ils expulsent de l’église les 30 à 40 Catholiques qui l’ont si courageusement défendue ; plusieurs de ceux-ci se laissent traîner par les policiers ; parmi eux, je reconnais d’abord M. Dominique Delahaye, le vaillant sénateur catholique et royaliste ; il est revêtu de ses insignes de sénateur, écharpe tricolore et plaque ; Mme et Mlle Henry, Mlle Lucie Gavouyère, Jean Gavouyère, Lucas, plusieurs étudiants : De Guerdavid, De Castelan etc. M. Delahaye, de l’intérieur des grilles, prononce un discours des plus violents, qui est scandé par les applaudissements et les acclamations des Catholiques qui se pressent derrière le cordon de soldats. L’inventaire, cause de cet abominable attentat contre les droits de Dieu, de l’Église, et de tous les Catholiques français, dure de 30 à 40 minutes à peine ; c’est dire que c’est un simulacre ; l’inventorieur, avant de commencer, a dû entendre la rigoureuse protestation du curé, puis celle de M. Delahaye. Quand il sort de l’église et que la police en sort aussi, la foule des Catholiques pousse à son adresse de formidables cris de : voleur, cambrioleur etc. ; pendant quelques instants, c’est une clameur immense. Enfin les cordons de troupes sont levés et la foule veut passer ; elle se précipite vers l’église, dans laquelle elle entre par la porte fracturée, et la remplit en quelques minutes ; cette pauvre église fait peine à voir ! La porte est pulvérisée ; derrière, dans un désordre inexprimable gisent chaises, bancs brisés, fils de fer etc. jusqu’au milieu de l’église, il y a des montagnes de bancs et de chaises ; contre les autres portes, les barricades précédemment construites et des amoncellements pour les consolider. Le P. Lemius, des Pères de Montmartre, qui est de passage à Angers précisément pour un sermon qu’il devait donner à l’église Sainte-Madeleine du Sacré-Cœur en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois (aujourd’hui), félicite les défenseurs ; le curé monte en chaire, lit sa protestation puis donne le salut ; la foule acclame Jésus-Christ, le pape etc. Quand je sors de l’église, il est près de onze heures ; je vais aux abords de l’église depuis 7 heures, et comme j’avais l’intention de me confesser et de faire la sainte communion, chose qui a été impossible, je suis parti de la maison sans rien prendre et je n’ai pu me procurer un petit pain que très tard ; cela ne m’a pas empêché de m’égosiller à crier au voleur ! et à chanter les cantiques. Plusieurs arrestations ont eu lieu. D’abord, deux des jeunes gens enfermés dans l’église ont été arrêtés parce qu’ils ne sortaient pas assez vite au gré de la police ; d’autres ont été arrêtés en voulant délivrer ceux-là et en se colletant avec la police ; après l’inventaire, à la sortie de l’église, d’autres arrestations ont lieu devant le commissariat de la Madeleine où une foule considérable conduite par M. Delahaye manifestait sa réprobation contre les précédentes arrestations ; là, le commissaire rappelle par téléphone les dragons qui étaient repartis, et fait charger cette foule après les sommations sans résultat ; il y a plusieurs autres arrestations pour refus de circuler ; une troisième bagarre se produit devant l’Université, où Du Lac et un autre étudiant sont arrêtés ; il y a, en tout, 18 arrestations. Parmi ces 18 arrêtés, quelques-uns sont relâchés, et une douzaine sont jugés le soir même à l’audience correctionnelle des flagrants délits ; j’y assiste et j’entends les condamnations qui, en général sont légères ; le tribunal se montre beaucoup plus modéré que dans d’autres villes. Maurice Perrin attrape 200 fr. d’amende, Du Lac 48 heures de prison avec sursis et 100 fr. d’amende sans sursis, De Guerdavid idem etc. De Damas, De Laujardière, De La Guillonnière qui avait été arrêtés, ont été remis en liberté ; ils seront peut-être poursuivis plus tard. J’apprends que Jacques Hervé-Bazin a été condamné, hier à Bordeaux, à 8 jours de prison sans sursis ; son beau-frère M. Barthélemy à la mère pleine, on dit qu’ils font appel. Voilà le bilan de cette journée, extrêmement fatigante et émotionnante. Je suis tellement rendu que je n’ai pas le courage d’aller le soir à la conférence que le P. Lemius donne ce soir à la Madeleine pour les hommes et qui, en raison des circonstances, sera certainement intéressante. Je n’ai eu le temps, dans la journée, que d’arriver à Saint-Jacques demander à M. le curé Brossard la dispense du jeûne ; à Saint-Jacques, ils ont enfoncé la porte pour entrer ; idem à Saint-Serge, Sainte-Thérèse, la Trinité et Saint-Léonard ; à Saint-Laud, le curé les a laissés entrer tout tranquillement, c’est inconcevable ! À la Madeleine, au moins, la résistance a été sérieuse ! Je me souviens qu’à l’époque où on chassait les religieux des couvents, il y a 2, 3 et 4 ans, on disait aux républicains : maintenant c’est le tour des couvents, plus tard ce sera celui des églises ; les hypocrites protestaient, ceux qui étaient plus francs ne le niaient pas ; maintenant, on voit que la prédiction des Catholiques clairvoyants s’est réalisée !
Angers, samedi 3 mars 1906
Je pars, avec Philomène, par le train de 9h57 pour Nantes où nos cousins Pichard de la Caillère, qui sont venus à Nantes à l’occasion du concours hippique, nous ont donné rendez-vous. Nous nous retrouvons à l’Hôtel des voyageurs place du Théâtre ; dans l’après-midi, nous allons ensemble au concours hippique ; Mme Pichard de la Caillère, enrhumée, n’est pas venue à Nantes, et nous ne voyons que notre cousin Louis et ses deux filles Antoinette et Thérèse ; je ne connaissais pas cette dernière, elle est moins jolie que sa sœur mais très gentille cependant. Avec Philo, je vais poser une carte chez la comtesse de Becdelièvre que nous ne trouvons pas. Je retrouve, au concours, beaucoup de personnes de connaissance beaucoup d’Angevins qui y sont venus attirés par le beau temps, car, après une longue série de pluies qui ont amené une inondation de la Loire et de la Maine, il fait aujourd’hui un temps superbe, un vrai temps de printemps. Nous ne sommes pas à temps à prendre le train de 5h40 et nous ne partons qu’à 8h50 après avoir dîné avec nos cousins à qui nous faisons nos adieux. Nous sommes de retour à Angers à 10h27. À Nantes, au concours, on entendait constamment parler d’inventaires et d’inventorieurs, de gendarmes, de prison etc., beaucoup plus que de chevaux et même que de toilette ! Il y avait cependant, à la tribune où nous étions, beaucoup d’élégants et d’élégantes et de fort jolies toilettes ; les inventaires se feront, à Nantes, après le concours ; on compte résister. Dans le groupe formé par les départements de la Lozère, de l’Ardèche et de la Haute-Loire, dans ce dernier surtout, la résistance est des plus vives ; on transforme les églises en véritables forts, entourés de fossés, et défendues par des enchevêtrements de fils de fer, par des pièges etc. et on se propose de recevoir à coups de fusils les cambrioleurs de la république ; dans certains villages, on a déjà tiré sur eux. Honneur à ces montagnards, nouveaux Vendéens, ils commencent la guerre civile nécessaire !
Angers, dimanche 4 mars 1906
Je vais à la messe de 8h ½ à Saint-Serge où je quête pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’après-midi, nous assistons tous aux vêpres de la cathédrale à l’issue desquelles Mgr Rumeau, qui arrive de Rome où il a accompagné Mgr Grellier pour son sacre, lit et promulgue solennellement du haut de la chaire l’encyclique de Pie X qui condamne la loi de Séparation. Une foule énorme, qu’on peut sans aucune exagération évaluer à 5000 à 6000 personnes remplit totalement la vaste cathédrale, les tribunes et déborde même sur la place. Dans son discours, Monseigneur parle en termes élogieux, du mouvement de résistance aux inventaires, « dans lequel, dit-il, la ville et le diocèse d’Angers ont tenu un rang honorable » ! Tant il est vrai que les violents finissent toujours par avoir raison des pusillanimes et les entraîner ! Ces réflexions me viennent à l’esprit quand je compare le langage actuel de Monseigneur avec celui qu’il tenait il y a un mois ; il est vrai que, dans l’intervalle, Monseigneur a vu le pape qui l’a, probablement, encouragé à la résistance. Après le salut, réception des hommes, par NN. SS. Rumeau et Grellier à la salle synodale de l’Évêché ; il y a là de 1200 à 1500 hommes autant que je puis en juger ; nouveaux discours, nouvelles paroles de résistance ! Monseigneur, en louant le mouvement de résistance, ne dit pas qu’il a tout fait pour l’empêcher dans son diocèse et que c’est malgré lui qu’on a résisté ; il en est, du reste, ainsi dans la plupart des diocèses ; maintenant que le mouvement est général et qu’ils sont impuissants à l’arrêter, les évêques le louent, le portent aux nues. Enfin tout est bien qui finit bien ! Après dîner, je vais avec Papa à l’Assemblée générale des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin ; elle est présidée par Monseigneur qui dit encore quelques mots très bien sous forme de causerie. Ensuite, je vais chez René de La Villebiot qui m’a invité à un thé où il réunit quelques amis ; il y a outre René et moi, Jean de Jourdan, Bidault, Du Réau et De Saint-Valmont ; je rentre à 11 heures.
Semaine du 5 au 11 mars 1906
Angers, lundi 5 mars 1906
J’achève, pour la conférence Freppel un travail sur la politique de ralliement (je la critique) et sur les conditions de l’union des Catholiques (j’indique comme le seul terrain d’union le terrain catholique, l’union pour la défense de la religion avec la liberté de l’action politique en dehors des questions religieuses). L’après-midi, je fais deux visites : la comtesse de Plessis de Grenédan que je ne rencontre pas, et Mme Mongazon que je rencontre. La situation est de plus en plus grave dans plusieurs régions de la France. Dans la Haute Loire et la Lozère, beaucoup d’églises sont devenues de véritables forts avec fossé d’enceinte, défenses, mines, meurtrières etc. ; et les paysans sont absolument décidés à les défendre, contre la gendarmerie et contre la troupe même, à coups de fourches et de fusils ; ces jours-ci, il y a déjà eu plusieurs échauffourées ; des gendarmes ont été aux trois quarts assommés, des paysans ont été blessés, un ou deux même ont été tués ; dans la Haute-Savoie, le Jura, la Vendée, la Loire Inférieure, l’Ardèche, la situation est presque aussi grave ; les paysans sont très montés ; nous sommes à deux doigts d’une guerre de religion ; si le gouvernement ne capitule pas, elle va éclater presque infailliblement. Voilà où nous a menés la politique de haine de cette république qui semble n’avoir eu, depuis qu’elle existe, qu’un seul but : la décatholicisation de la France ! Ces sectaires, qui ont toujours vu jusqu’ici les Catholiques capituler, ont cru qu’ils pourraient tout se permettre contre eux ; ils voient enfin le peuple catholique de France se dresser devant eux, menaçant, malgré la pusillanimité de ses chefs ; puisse cette leçon être salutaire aux sectaires, au pouvoir et aussi aux chefs des Catholiques ! Le soir, à la Conférence Saint-Louis, intéressante conférence de M. de La Morinière sur Morès à propos du livre de M. Jules Delahaye sur « Les assassins et les vengeurs de Morès » ; quelle passionnante et attachante figure que celle de ce marquis de Morès[16], descendant de paladins, paladin lui-même, ennemi acharné du gouvernement d’exploiteurs qui traite la France en pays conquis et de ses complices conscients ou inconscients, et qui tombe dans le désert au moment où il allait réaliser le grand rêve africain que lui inspirait son patriotisme, victime de ce gouvernement d’assassins !
Angers, mardi 6 mars 1906
Le matin et une partie de l’après-midi, je travaille à ma thèse ; à 5h, je vais à la salle d’armes. On dit que le gouvernement recule pour les inventaires. Il se contenterait de le faire tenter une première fois et si l’agent des Domaines trouve une résistance, il dresserait un procès-verbal de carence et se retirerait définitivement ; si la nouvelle est exacte, c’est une grande victoire pour les Catholiques.
Angers, mercredi 7 mars 1906
Je travaille à ma thèse la plus grande partie de l’après-midi ; le matin je vais à la leçon de chant. À 5 h ½, cours de religion du P. Corbillé ; le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Joseph. La nouvelle d’après laquelle le gouvernement renoncerait à employer la force pour les inventaires paraît exacte ; pour la première fois que les Catholiques se sont soulevés depuis 30 ans qu’on les persécute, cette tactique leur réussit ! Avis aux timides ! Hier, à Boschèpe (Nord) dans une violente bagarre occasionnée par l’inventaire de l’église, un homme du peuple, un boucher père de 4 enfants, a été tué ; le percepteur a été blessé ; la balle qui a tué le boucher a été tirée d’après les uns par un gendarme, d’après les autres par le fils de percepteur. On ne compte pas les églises barricadées, les gendarmes et même les soldats lapidés, il y en a trop. Dans la Haute Loire, les villages entiers sont transformés en forts, les chemins sont minés autour, certains ponts coupés ; on reçoit la troupe et la gendarmerie à coups de fusils ; plusieurs colonnes d’infanterie battent tout le pays, comme les colonnes infernales en Vendée ; mais elles se retirent aux premiers coups de feu afin de ne pas donner le signal de l’insurrection générale qui éclaterait dans une foule de départements. Voilà où nous en sommes ! Cette magnifique résistance prouve qu’il y a en France plus de foi et plus d’énergie que ne le croyait la secte maçonnique. Le gouvernement doit être bien ennuyé, à cause des élections si prochaines surtout. En vue de ces élections, et sans doute pour faire oublier l’odieuse loi qui soulève la France, nos parlementaires donnent le spectacle le plus écœurant qui se puisse voir ; ils votent à tort et à travers les mesures les plus onéreuses et les plus contraires à l’intérêt du pays, sans même se demander si elles sont possibles, dès qu’ils supposent qu’elles flatteront le corps électoral ; c’est ainsi qu’ils viennent de rétablir le privilège des bouilleurs de cru, de voter l’abaissement du prix des timbres-poste, la suppression des 13 jours et l’abaissement de la période d’instruction des réservistes de 28 à 15 jours ; ils espèrent certainement que le Sénat ne ratifiera pas leur vote, mais ils votent tout de même afin de s’en faire un mérite devant leurs électeurs. C’est le régime le plus funeste, le plus abject, de la surenchère électorale. Et voilà par quels tristes sires la France est gouvernée. Le mal, ici, on le touche du doigt, c’est la constitution qui livre tout à des assemblées élues par un suffrage incompétent. Quand le comprendra-t-on et fera-t-on le nécessaire ?
Angers, jeudi 8 mars 1906
Le matin, j’apprends la chute du ministère tombé hier à la Chambre sous le coup d’un vote de défiance de la droite, du centre, d’une partie des progressistes et de l’extrême gauche ; interpellé sur les troubles de Boschèpe et la mort de Ghyzel, il n’a pas voulu promettre de cesser les inventaires comme le voulait la droite ; alors, la droite par principe, et une partie de la gauche par peur, par peur des Catholiques qui se sont enfin réveillés et par peur des conséquences que le crochetage des églises dans toute la France opéré malgré les populations pourraient avoir sur les élections, l’ont renversé ; quant à l’extrême gauche, elle a trouvé l’occasion bonne pour se débarrasser d’un ministère dont elle s’est toujours défiée, bien à tort certes ! Ainsi finit ce ministère Rouvier ; pour rappeler un mot historique, le pied lui a glissé dans le sang. À son avénement, les Catholiques ralliés, et même une partie de la droite monarchique l’accueillirent comme un gouvernement d’apaisement, presque de réparation ; étrange illusion que les esprits clairvoyants n’ont pas partagée ! L’opposition désarma presque devant lui. Et voilà que ce ministère modéré a fait voter la séparation de l’Église et de l’État qui nous a menés à la guerre civile, n’a jamais pris aucune mesure contre les délateurs, en a, au contraire, réintégré plusieurs dans l’Armée, a eu devant l’Allemagne une attitude humiliée, et il meurt au milieu du crochetage des églises opéré par la violence grâce et malgré les populations qui se soulèvent et se laissent emprisonner, blesser et même tuer pour l’empêcher. Si c’est ça un ministère modéré, un ministère d’apaisement et de réparation, grand merci ! J’espère que les bons libéraux qui ont salué son avènement comme une victoire auront la pudeur de ne pas triompher aussi de sa chute. Après ça, tout se voit. N’a-t-on pas vu hier à la Chambre un prêtre (un prêtre étrange), l’abbé Lemire, faire retomber sur les Catholiques la faute du sang versé ? Il faut donc se laisser voler sans se défendre ! Je comprends qu’après cela, la majorité blocarde et franc-maçonne de cette Chambre qui a voté la séparation, ait voté l’affichage du discours de l’abbé Lemire. Ce vote devrait être la plus grande honte de sa vie pour ce prêtre républicain et catholique (?). Mais ces ralliés sont tellement extraordinaires que le bon abbé en est peut-être enchanté. Par exemple, ses électeurs doivent la trouver mauvaise et ils feraient bien de choisir un successeur à cet aumônier du bloc. Je travaille à ma thèse matin et soir. Il n’y a pas de Conférence Freppel.
Angers, vendredi 9 mars 1906
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; au retour, je suis tout surpris de trouver à la maison Max de Saint-Cyr ; il devait arriver à une heure, mais, ayant terminé hier à Angoulême ses affaires assez tôt pour prendre un train de nuit, il en a profité. Il va passer 3 jours ici après quoi il partira avec Marie-Thérèse qui aura passé, à notre grande joie, près de deux mois avec nous. Je travaille matin et soir. À 5h, salle d’armes. La crise ministérielle n’a pas fait un pas ; il est probable que les radicaux vont être appelés au pouvoir ; à la veille des élections et au milieu de la lutte violente qui est engagée dans toute la France, cela vaudrait mieux que l’équivoque du ministère soi-disant modéré qui vient de tomber.
Angers, samedi 10 mars 1906
Le matin, je travaille à ma thèse ; l’après-midi je vais me confesser à St Jacques ; j’apprends l’effroyable catastrophe qui s’est produite ce matin aux mines de Courrières (Pas-de-Calais) ; à la suite d’un terrible coup de grisou, un violent incendie s’est déclaré dans 3 fosses, et sur 1800 ouvriers descendus dans la mine, on croit qu’on ne pourra en sauver que très peu ; on s’attend à ce qu’il y ait plus de 1000 victimes ; l’horreur inspirée par cette catastrophe fait presque oublier les événements de ces jours-ci. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; on récite un De Profundis pour les malheureux ouvriers de Courrières ; Papa, légèrement grippé, ne sort pas de la journée.
La catastrophe de Courrières vue par une carte postale d’époque – Site du journal La Croix
Angers, dimanche 11 mars 1906
Je vais à la messe de 8h ½ à Saint-Serge ; elle est dite pour le repos de l’âme de ce pauvre Fardeau, que je visitais comme membre de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion ; ensuite, je vais me promener avec Max ; nous allons aux Amis des Arts. On n’a pas beaucoup de détails sur la catastrophe d’hier ; très peu de sauvetages ont pu avoir lieu, on persiste à croire que le nombre des morts dépassera mille. Le soir à 5h, à la Madeleine, cérémonie de réparation des sacrilèges commis le 2 mars par les inventorieurs ; tous les catholiques d’Angers y étaient invités ; l’église, dont on avait enlevé toutes les chaises, était réservée aux hommes ; elle était comble bien avant cinq heures ; une foule énorme débordait dans l’intérieur des grilles et dans la rue. Monseigneur arrive à 5 h et monte en chaire où il prononce un discours ému. Ensuite, on récite la prière de réparation qui avait été distribuée, on acclame plusieurs fois le Sacré-Cœur ; puis on chante un De Profundis pour les personnes tuées en défendant les églises et pour les ouvriers de Courrières. Monseigneur donne une première bénédiction dans l’église, puis une seconde hors de l’église pour la foule restée dehors. La foule se masse dans la rue devant l’église ; on chante des cantiques et on fait circuler le mot d’ordre : raccompagner Monseigneur à l’Évêché. Dès que Monseigneur sort de l’église, quelques jeunes gens prennent les rênes du cheval et en avant ! Un millier d’hommes entoure la voiture, on crie « Vive Monseigneur », et on prend le chemin de l’Évêché ; on s’engage par les rues Volney, Paul Bert, le boulevard de Saumur, la rue Saint-Aubin (où un fort barrage d’agents s’était placé devant la Préfecture, ce qui nous a empêchés de huer au passage le représentant de la République), la place Sainte-Croix et la place Saint-Maurice. Une foule énorme, celle qui était à la Madeleine ou au dehors, suit la voiture en chantant des cantiques, surtout le cantique « Nous voulons Dieu » qui est devenu le chant de ralliement des Catholiques français, en criant « liberté », « résistance », des cris variés. Des fenêtres, les gens saluent, agitent leurs mouchoirs et applaudissent. Arrivé devant la cathédrale, l’immense cortège s’arrête, Monseigneur descend de voiture et on entre dans la cathédrale. La foule peut être évaluée à 5000 à 6000 personnes. Étant invité à dîner à 7h ½ chez la comtesse de Chappedelaine rue Mirabeau, je suis obligé à mon grand regret de quitter la manifestation devant la cathédrale, car il fait déjà nuit, il est 7 heures et je n’ai que le temps de rentrer et d’enfiler à la hâte mon frac. Cependant, je n’arrive pas en retard chez Mme de Chappedelaine. Les autres convives sont : la comtesse de Tolghouët, le général et Mme Joly, Mlle de Posson, M. et Mme Bove, un intendant militaire dont je n’ai pas compris le nom et sa femme. Dîner très élégant. Aussitôt après le thé à 10h ¾, je prends congé de M. et Mme de Chappedelaine et je prends une voiture qui m’attendait et qui me mène chez M. et Mme Gavouyère qui donnent ce soir un petit thé intime ; ayant promis, malgré le dîner de Mme de Chappedelaine, d’aller y faire une apparition, je dois tenir ma promesse ; les autres invités, en dehors de Papa, Maman, Marie-Thérèse, Max et Philo, sont M. et Mme Baugas et la famille Grifat. J’y passe une vingtaine de minutes. On y parle beaucoup de la manifestation de ce soir. Parmi les personnes qui acclamaient ce soir Mgr Rumeau, il y en avait beaucoup qui le critiquaient vivement il y a quelques semaines ; il faut dire que depuis lors, comme je l’avais prévu, Monseigneur, sous l’influence des événements, a été forcé de « marcher » dans le sens de la résistance ; du haut de la chaire, il n’a pas, maintenant, de mots trop flatteurs pour les Catholiques qui résistent aux inventaires. Et puis, on a voulu surtout faire une manifestation catholique ; par-dessus la personne de Monseigneur, on acclamait la religion dont il est ici le plus haut représentant. Ces manifestations ont du bon, elles habituent les Catholiques à se compter et à prendre possession de la rue.
Semaine du 12 au 18 mars 1906
Angers, lundi 12 mars 1906
L’après-midi, visite à Mme de Chappedelaine ; si j’y vais dès aujourd’hui, c’est qu’elle-même m’a demandé hier soir de venir la voir bientôt parce qu’elle a un renseignement à me demander. Le nombre des victimes de l’affreuse catastrophe de Courrières s’élève à 1280 dit-on ; je ne crois pas qu’on trouve dans les annales des catastrophes minières un pareil nombre de victimes. De tous côtés, des souscriptions s’ouvrent ; un service solennel de requiem va être célébré à Notre-Dame de Paris. Comme ministère, nous allons avoir Clemenceau, à l’Intérieur, qui gouvernera sous le nom de Sarrien, président du conseil ; les personnalités les plus marquantes seront Bourgeois, Clemenceau, Briand et Poincaré. Ce sera évidemment un ministère à poigne, tout fait prévoir qu’il appliquera rigoureusement la loi de Séparation ; je préfère cela à un ministère modéré qui aurait cherché à endormir les Catholiques ; les pontifes du ralliement, du libéralisme et de la conciliation auraient été assez naïfs pour se laisser prendre une fois de plus à ses boniments intéressés. Dieu merci, grâce au ministère presque extrême-gauche qui va nous tomber du ciel, ou plutôt de l’enfer, à moins que ce ne soit du Grand Orient, ce danger semble conjuré. Marie-Thérèse, après un séjour de près de deux mois, repart le soir à 10h pour Sainte-Croix avec Max qui était venu la chercher. Maman aurait été bien aise de la garder le plus longtemps possible afin de la faire profiter de son expérience car, s’il plaît à Dieu, j’aurai un neveu ou une nièce vers le mois de septembre. Mais Marie-Thérèse, pour d’autres raisons, tenait réintégrer son domicile.
Angers, mardi 13 mars 1906
L’après-midi, je travaille à ma thèse ; je vais à la salle d’armes à 5h. Nous avons Henri du Lac à dîner.
Angers, mercredi 14 mars 1906
Couverture du Petit Journal du 18 mars 1906 au sujet des inventaires – Wikipédia
Le nouveau ministère, qu’on n’appelle déjà plus que « le ministère Clemenceau », a décidé de poursuivre les inventaires et de rechercher les organisateurs de la résistance ; c’est Haute-Cour en perspective. En attendant, sur tous les points de la France, les inventorieurs rencontrent une résistance des plus opiniâtres ; dans beaucoup de localités, les paysans sont armés de fourches et même de fusils et sont décidés à défendre jusqu’à la mort leurs églises barricadées ; la plupart du temps, l’agent des Domaines se retire sous les huées de la foule quand il constate ces dispositions ; la résistance est particulièrement opiniâtre dans le Cantal, la Lozère, l’Ardèche, la Haute Loire, le Nord, dans toute la Bretagne, dans l’Aveyron, la Manche, Meurthe et Moselle etc. À Sainte-Anne-d’Auray ce matin, 20.000 personnes ayant à leur tête le nouvel évêque de Vannes Mgr Gouraud, les députés et sénateurs du Morbihan, le général de Charette, attendaient de pied ferme devant la basilique formidablement défendue l’arrivée de l’envoyé de la république qui ne s’est même pas présenté. Cette foule de chouans était bien décidée à mourir plutôt que de céder. Ce réveil des Catholiques français est magnifique après tant de défaillances, de capitulations honteuses de ceux qui auraient dû le conduire ; le peuple de France, resté malgré tout attaché à la religion de ses ancêtres, se lève partout, spontanément presque toujours, pour défendre ses autels. La secte maudite, incarnée dans la république, s’y brisera, la religion catholique triomphera une fois de plus ! Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, si ce n’est pas demain ce sera après-demain, mais l’Église triomphera en France ! Les Catholiques de Nancy, hier matin après l’inventaire de leur cathédrale, se sont rués sur la loge maçonnique dont ils ont enfoncé toutes les portes, et ont tout cassé, tout pulvérisé dans cet antre maudit ; voilà une excellente mesure digne d’être suivie partout.
Le matin à 10h, leçon de chant. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Maman reçoit une lettre de Bonne Maman lui annonçant qu’une dame de Perpignan, dont elle ne nous dit pas le nom, me propose de s’occuper de mon mariage avec Mlle de Pallarès, fille de M. Charles de Pallarès, décédé, et de Mlle Beilhoc[17]. La jeune fille a 18 à 19 ans, et 500.000 fr. de dot. La dame en question se chargerait de toutes les démarches ; on ne me donne pas d’autres renseignements. C’est la première fois que j’entends parler de Mlle de Pallarès bien que nous soyons en bons termes avec sa famille ; je crois même qu’il y a entre nous une lointaine parenté par les Pontich ; la famille de Pallarès est une des anciennes familles du Roussillon ; la fortune paraît belle ; sur ces deux rapports, ce projet me sourirait donc. Mais, avant tout, il faut que la jeune fille me plaise. La question de convenance personnelle est, à mon avis, la principale ; la famille a beau être bonne, la fortune considérable, si on ne se convient pas il me semble qu’on ne peut pas être heureux ; donc d’abord la jeune fille ; si, avec cela, il y a la dot et la famille tant mieux ; mais la famille fût-elle princière, et la dot fût-elle colossale, ne me feront jamais épouser une jeune fille qui ne me plairait pas. Je vais répondre que l’idée de ce mariage ne me déplaît pas ; mais qu’avant de laisser tenter la moindre démarche, je veux avoir des renseignements plus complets ; si ces renseignements me conviennent, alors je me préoccuperai de voir Mlle de Pallarès. Pendant que cette bonne dame s’occupe, à Perpignan, de ce mariage, on parle beaucoup à Ille, de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour et, ici, avec Madeleine de Padirac. J’ai donc 3 cordes à mon arc en ce moment-ci ! Il est possible que j’aille en Roussillon dans quelque temps pour voir les choses de plus près. Le soir, nous allons au sermon à Saint-Serge.
Angers, jeudi 15 mars 1906
Le matin, je travaille à ma thèse. L’après-midi, Maman répond, sous ma dictée, à Bonne Maman. Avant de laisser engager la moindre négociation, je demande des renseignements sur les points suivants : santé, éducation, caractère, piété, physique, parenté, fortune présente et à venir. Si ces renseignements sont favorables, je verrai ce que j’aurai à faire. Je vais à la permanence de la section d’Action française. À 5h, à la Conférence Freppel, je donne lecture d’un travail intitulé « À propos d’un ouvrage récent sur le ralliement, conditions de l’union des Catholiques, du rôle des minorités ». Cet ouvrage est le livre du P. Barbier. Je fais d’abord la critique de la politique de ralliement et je montre ses résultats funestes, mort de l’union conservatrice, divisions de plus en plus profondes entre Catholiques, directions de Léon XIII outrepassées, opposition à la législation antichrétienne et aux hommes de la république presque nulle de la part des ralliés comme l’avaient prédit les monarchistes. Union entre Catholiques impossible sur le terrain constitutionnel, possible et désirable sur le terrain catholique pour la défense de la religion et en laissant toute liberté d’action, en dehors de cette défense, aux groupes alliés. Les royalistes ont toujours préconisé cette union (citation de M. de Lamarzelle) ; c’est à cette union, honorable pour tous, que Pie X nous convie (citations des paroles de Pie X à M. Dimier et à l’abbé Odelin et d’un passage de l’encyclique Vehementer nos). La minorité doit être consciente, énergique, organisée ; elle ne doit pas reculer devant les moyens illégaux et violents s’ils sont nécessaires et si l’intérêt du pays l’exige ; son opposition ne doit pas être systématique dans les Chambres ; elle doit se prêter aux alliances, comme nous l’avons déjà vu, mais sans rien abandonner de ses principes, et elle doit profiter de toutes les occasions pour affirmer ses principes ; exemple de l’opposition républicaine sous le Second Empire. Dans le pays, elle doit être opiniâtre et persévérante.
Mon travail est suivi d’une longue discussion mais où presque tous sont d’accord avec moi. Un vœu dans le sens de mes conclusions est voté.
Angers, vendredi 16 mars 1906
Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Je travaille ensuite à ma thèse. L’après-midi, je travaille à ma thèse puis je vais à une réunion convoquée par M. Frogé 2 rue Saint-Aignan pour l’organisation de la messe des hommes le 25 mars à la cathédrale. Au retour, je trouve la maison toute troublée, Papa ayant fait observer à Jean et à Marie que le vin des carafons baissait d’une façon anormale, Jean a fait une scène, disant qu’on l’accusait de voler du vin, ce qui n’était pas vrai, il est parti illico sans même donner ses huit jours ; bon voyage ! Le soir, je vais avec Papa au sermon à Saint-Serge. La réunion, une première fois retardée à la suite de certaines intrigues, et qui a eu lieu hier soir sous la présidence des jeunes gens De Cassagnac au manège Saint-Paul a été splendide ; il y avait de 7 à 8000 personnes : lettre enthousiaste d’encouragement de Drumont, discours de François Coppée, de Jules Delahaye, de Paul et Guy de Cassagnac. La réunion, d’un caractère exclusivement catholique, avait pour but de fonder une ligue purement catholique pour fédérer toutes les ligues et associations également catholiques mais poursuivant aussi un but politique. L’idée est excellente et répond à la pensée d’union de Pie X. Tous les Catholiques, qu’ils soient monarchistes ou républicains, peuvent se réunir dans la nouvelle « Ligue de résistance des Catholiques français », sans rien abdiquer de leurs opinions politiques et sans rien abandonner du but poursuivi par eux ; toutes les associations ou ligues, royalistes, bonapartistes ou républicaines, mais avant tout catholiques, pourront adhérer à la nouvelle Ligue qui sera pour elles un champ commun, un point de réunion ; c’est ainsi que « l’Action libérale populaire » qui combat sur le terrain constitutionnel pourra, si elle adhère à la Ligue de résistance, se rencontrer avec « l’Avant-garde royaliste » de Bacconier[18], ou avec la « Jeunesse plébiscitaire »[19] ; ces deux groupes, de même que la royaliste « Entente nationale » du docteur Le Fur[20] et « la Jeunesse royaliste » de M. de Larègle[21], ont déjà donné leur adhésion. La nouvelle « Ligue de résistance des Catholiques français » peut devenir le centre de la résistance catholique, le noyau de l’opposition, le tronc où se rattacheront les branches d’importance diverse de l’activité catholique. C’est une admirable pensée d’union qui l’a fait naître ; espérons que tous les Catholiques, quelles que soient par ailleurs leurs opinions politiques dont on ne leur demande nullement le sacrifice et pour lesquelles ils pourront continuer à lutter, seront empressés à venir se ranger sous sa bannière. L’Association catholique de la Jeunesse française réalise déjà cette union pour les jeunes, bien qu’on puisse lui reprocher de ne pas toujours se tenir sur le terrain exclusivement catholique. La « Ligue de résistance » a le mérite d’aspirer à imprimer une direction commune à l’opposition catholique, chose qui manquait absolument jusqu’ici ; elle a su choisir pour l’union le terrain le plus large, le plus honorable, le seul acceptable pour tous. Je souhaite longue vie et croissance rapide à la « Ligue de résistance des Catholiques français ».
Angers, samedi 17 mars 1906
Je travaille à ma thèse le matin et l’après-midi ; à 5h, salle d’armes ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Il fait un temps splendide et absolument chaud : 21° à l’ombre, temps de juin. La résistance aux inventaires a gagné même le Roussillon et, depuis quinze jours, on a fermé les portes au nez des agents des Domaines dans quantités de paroisses de notre pays, avec manifestation de la population. Quant au gouvernement, décidément, il recule devant la résistance des Catholiques ; Clemenceau a donné des instructions tendant à faire surseoir aux inventaires là où il y aurait danger de conflit violent, et de se contenter, pour le moment, d’un procès-verbal de constat. Ce sont les Catholiques, enfin réveillés, qui l’emportent sur le gouvernement le plus avancé que la France ait eu depuis 70 ; belle victoire pour la première bataille ; elle devrait être un encouragement.
Angers, dimanche 18 mars 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à un concert extraordinaire au cirque : ouverture de Tannhauser, symphonie de Vincent d’Indy pour piano et orchestre, piano tenu par Cortot, morceaux chantés par Mme Auguez de Montalant, bref programme très réussi ; ensuite, je vais au salut à l’Adoration, puis un moment à l’Adoration perpétuelle à Saint-Laud. Cette semaine, vers la fin probablement, je compte partir pour Paris où je dois faire quelques recherches indispensables pour ma thèse ; j’y passerai le nombre de jours strictement nécessaire afin de pouvoir travailler un peu, au retour, sur les matériaux rapportés, avant les vacances de Pâques ; je devrai probablement aller en Roussillon à Pâques si le projet Pallarès se précise.
Semaine du 19 au 25 mars 1906
Angers, lundi 19 mars 1906
Je me confesse et je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de Saint-Joseph. L’après-midi, je vais au salut à l’Adoration, puis faire ma visite de digestion à Mme Gavouyère. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’un étudiant qui a habité 2 ans la Russie, sur ce pays et sur la révolution actuelle ; ce travail, qui dénote une certaine connaissance du pays, de son état de civilisation, de ses idées ou plutôt de l’absence presque complète d’idées, et de ses mœurs, est intéressant.
Angers, mardi 20 mars 1906
À Saint-Nicolas-du-Port (Diocèse de Nancy) deux vicaires assaillis par une bande d’apaches, puis assiégés et même menacés dans leur maison par cette même bande, ont tiré sur eux ; un individu est très sérieusement blessé et mourra probablement ; les deux prêtres pourront prouver, je l’espère, qu’ils étaient en cas de légitime défense ; néanmoins ce fait [est] extrêmement malheureux en lui-même d’abord, et surtout en raison de la qualité du meurtrier ; il est fort à craindre que la presse blocarde ne profite de la circonstance pour mentir effrontément et, en dénaturant les faits, organiser un gros scandale. Le soir, je vais à une conférence organisée par la Croix-Rouge à la salle des Quinconces ; elle est faite par le Dr Brin ; sujet : les blessures de guerre.
Angers, mardi 21 mars 1906
Le matin, à 10 h, leçon de chant ; ensuite, je vais un moment à la Bibliothèque municipale. L’après-midi, je travaille à ma thèse, à 5 h cours de religion du P. Corbillé ; au contraire de la semaine dernière, il fait absolument froid, ma douche du matin me paraît glacée. L’individu blessé par le vicaire de Saint-Nicolas-du-Port, l’abbé Claude, s’appelle Schumacker ; il est mort à l’hôpital après avoir demandé et reçu les derniers sacrements ; bonne leçon pour les incrédules et les prétendus esprits forts ; le dimanche, cet individu poursuivait des prêtres une fourche à la main, les menaçait de les étriper, faisait le siège de leur maison, lançait sur eux des pierres qui auraient pu les tuer ; le lendemain, se sentant près de mourir et se voyant sur le seuil de l’autre vie, il laisse de côté ses idées de la veille et ses passions anticléricales et se dit qu’il est bon d’avoir des prêtres pour vous aider à franchir ce seuil. Que les journaux antireligieux qui parleront de Schumacker pour exciter l’opinion contre le clergé et contre la religion racontent cela à leurs lecteurs, il n’y a pas de danger !
Angers, jeudi 22 mars 1906
Ce matin, je reçois L’Action française du 21 mars et j’ai la satisfaction de voir, dans la chronique de la Ligue, une longue correspondance d’Angers ; on y raconte les controverses avec le Sillon, la démission d’un grand nombre de sillonistes qui sont venus à l’Action française etc. La section algérienne de la ligue d’Action Française est virtuellement fondée grâce aux efforts de mon ami Rupert activement secondé d’ailleurs par le commandant Vaissière et par plusieurs personnes qu’il a gagnées à ses vues ; je suis enchanté d’avoir été si bien compris, en octobre dernier, par ce bon garçon de Rupert qui, avant de me voir, ne connaissait même pas de nom l’Action française. La nouvelle section va créer un courant royaliste à Alger. L’après-midi, je vais à la Cour d’appel où l’on juge Du Lac sur appel a minima du parquet qui estime que la peine de 2 jours d’emprisonnement avec sursis et de 100 fr. d’amende n’était pas suffisante ; il attrape en appel 8 jours de prison avec sursis et 200 fr. d’amende. À 5h, salle d’armes. À propos de l’Action française, elle est en progrès partout ; il y a quelque temps dans les Côtes-du-Nord, des royalistes qui s’étaient laissé prendre aux avances de l’Action libérale et qui avaient fondé cette association dans leur pays, ont enfin reconnu qu’ils ne pouvaient pas continuer leur propagande pour cette association, qui est en fait le ralliement organisé, et rester fidèles à leurs convictions politiques, et, plantant là l’Action libérale, ils ont fondé une nombreuse section d’Action française ; quant à l’Action libérale, elle est restée presque sans adhérents dans les Côtes-du-Nord. Bien loin de là, à Saint-Gaudens, il y avait un Sillon ; eh bien, les jeunes Catholiques qui formaient ce groupe, dégoûtés par les directions insensées de Sangnier, viennent de passer tous à la cause royaliste et ont fondé une section d’Action française dans leur ville ; trois des membres de cette nouvelle section, anciens sillonnistes, ont même été admis dans le sein du comité royaliste de la région de Saint-Gaudens. Tout cela est bon signe ; le ralliement est, de plus en plus, en baisse. Le livre du P. Barbier, qui vient de recevoir une chaude approbation de Mgr Turinaz, le prouve bien. Depuis quelque temps, je remarque qu’on ne chante plus le Domine Salvum fac rempublicam à la fin de la grand’messe. Cela m’évite d’ajouter tout bas : « a republica libera nos Domine ».
Angers, vendredi 23 mars 1906
Le matin, je vais à la chapelle des sœurs de l’Espérance, à une messe célébrée par Monseigneur et suivie d’une allocution du chanoine Crosnier et d’un salut au profit des œuvres d’Orient ; une quête est faite par quatre jeunes filles dont Philomène. Ces œuvres qui rendent tant de services au point de vue catholique et au point de vue français ont de plus en plus besoin de recourir à la charité des Catholiques depuis que le gouvernement, par une criminelle négligence, diminue les subventions qu’il leur accordait. Ces gens-là sacrifient à leur stupide anticléricalisme les intérêts de la France ; ils le savent mais n’en continuent pas moins ; quelles brutes ! Avant de partir pour Paris j’attends une brochure sur le repos hebdomadaire que j’ai demandée et qui ne se presse pas d’arriver ; peut-être pourrai-je attendre après Pâques à aller à Paris.
Angers, samedi 24 mars 1906
L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le Soleil publie une dépêche de Rome disant que l’Osservatore Romano blâme les Catholiques qui ont écrit une lettre collective aux évêques pour les engager à ne pas repousser les associations cultuelles ; ces Catholiques, qui sont tous libéraux et presque tous ralliés, sont Brunetière, prince d’Arenberg, Denys Cochin, de Castelnau, de Caraman, Goyau, d’Haussonville, marquis de Vogüé etc. Si la nouvelle est confirmée, c’est une indication très nette dans le sens de la résistance à la loi de Séparation.
Angers, dimanche 25 mars 1906
Don Carlos de Borbón y Austria-Este (1848-1909), « duc de Madrid », prétendant carliste au trône d’Espagne et chef de la maison de Bourbon de 1887 à sa mort – Cliché anonyme, vers 1880 (Wikipédia)
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. À 10h ½, je vais à la cathédrale servir de commissaire pour la messe de 11 heures où tous les hommes catholiques d’Angers sont convoqués ; il y en a environ 2000 ; Monseigneur parle et donne la bénédiction pontificale. Près de la cathédrale, mon attention est attirée par une affiche autour de laquelle je vois beaucoup de monde : c’est un manifeste de Don Carlos, duc de Madrid et d’Anjou, chef des Maisons de France (!) et d’Espagne, aux Catholiques français, dans lequel le chef de la maison de Bourbon blâme en excellents termes la séparation de l’Église et de l’État. Je dis aux personnes qui sont là que Don Carlos n’est pas le chef de la maison de France et qu’il commet une usurpation quand il se donne pour l’héritier d’Henri V. Don Carlos prend donc au sérieux le titre de prétendant au trône de France que des royalistes bien peu ferrés sur les règles de succession au trône de la dynastie capétienne lui ont fait endosser à la mort du regretté comte de Chambord. Les royalistes ont oublié tout simplement la renonciation de Philippe V. En donnant, en haine des D’Orléans, cet accroc aux lois de succession au trône, ils vont contre la volonté formelle d’Henri V qui a désigné le comte de Paris comme son héritier, et ils enlèvent à la Monarchie sa principale raison d’être, car c’est le principe d’hérédité qui fait la grande force de l’institution monarchique. Heureusement que ces « blancs d’Espagne » sont bien peu nombreux. J’en connais, cependant, qui m’ont traité d’« orléaniste » parce que je suis, depuis la mort d’Henri V, partisan des D’Orléans ; c’est insensé. Il est évident que, si j’avais vécu sous Louis-Philippe, j’aurais été hostile, comme l’ont été mes grands-parents, à ce roi usurpateur et que j’aurais été un chaud partisan d’Henri V. Mais Henri V est mort et l’application de la loi salique appelle au trône les D’Orléans ; en fidèle légitimiste, je ne fais que les soutenir. Mon bisaïeul De Lazerme, député des Pyrénées-Orientales en 1827, a démissionné en 1830 plutôt que de prêter serment à Louis-Philippe ; j’aurais agi comme lui en pareil cas ; je ne suis donc pas orléaniste. Le duc d’Orléans, non plus, n’est pas orléaniste ; il se considère comme l’héritier d’Henri V et nullement comme celui de Louis-Philippe et tous ses actes de prétendant, ses tendances politiques et sociales, sont la condamnation des principes libéraux des orléanistes ; jusqu’au nom de « Philippe VIII » sous lequel il règnerait qui prouve qu’il a rompu, comme son père en 1873, avec la tradition de l’usurpateur de 1830. M. Dominique Delahaye, sénateur, avec qui j’ai eu l’occasion de causer dans la matinée me dit que la lettre collective de Brunetière etc. aux évêques a, très probablement, été inspirée par les évêques, partisans honteux de l’essai de la loi ; ils n’ont pas osé exprimer leur opinion et l’ont fait exprimer par d’autres. Mais dans l’après-midi, L’Éclair dément la note de l’Osservatore Romano qui a fait beaucoup de bruit et dans laquelle les journaux de ce matin, La Croix elle-même, voyaient une indication très nette dans le sens de la résistance ; on ne sait qu’en croire. L’après-midi, je regarde passer la cavalcade de la Mi-carême ; le char le plus réussi est celui de la conférence d’Algésiras, dans lequel un monumental Kaiser, botté, casqué, éperonné embête tout le monde tout en retroussant ses moustaches d’un air qui veut paraître terrible. Il y a beaucoup de masques dans les rues et l’on se bat avec des confettis ; je m’amuse à les regarder un peu dans la rue d’Alsace.
Semaine du 26 au 31 mars 1906
Angers, lundi 26 mars 1906
Les journaux du matin, arrivant ici l’après-midi, portent les promotions et mutations militaires ; l’oncle Paul n’est pas encore nommé général, on lui fait joliment attendre les étoiles ! Mais il est nommé, comme colonel, gouverneur de Dijon ; c’est là un poste de général ; il est donc à peu près sûr d’être nommé dans quelques mois. Il s’attendait à être nommé à Dijon, mais quelle différence de climat avec Alger et comme il regrettera sa dernière garnison ! À 5h, escrime. Il fait démesurément froid ; c’est certainement pire qu’en janvier ; il neige et il gèle dans presque toute la France, même en Roussillon où les arbres à fruits et la vigne, dont la végétation était très avancée à cause de la douceur de l’hiver et de la chaleur de la première quinzaine de mars, souffrent beaucoup dit-on.
Angers, mardi 27 mars 1906
Georges de Blois (1849-1906) – Cliché anonyme, sans date (Site du Sénat)
Le matin à 11 h, je vais au service funèbre célébré à la cathédrale à la mémoire du regretté comte de Blois, sénateur, qui vient de mourir ; il y a eu, pour lui, un service à Saint-François-Xavier sa paroisse de Paris ; le duc d’Orléans s’y était fait représenter ; ses obsèques ont eu lieu ces jours-ci à Huillé. Monseigneur prononce lui-même son oraison funèbre et donne l’absoute ; il rappelle sa grande affabilité, la fermeté de sa foi religieuse et de ses convictions politiques, les luttes qu’il a soutenues au Sénat pour conserver à la France la liberté d’enseignement que son oncle M. de Falloux avait fait voter en 1850, à l’Assemblée nationale, pour l’enseignement secondaire, sa belle conduite en 1870 comme officier des mobiles de Maine-et-Loire. Le comte de Blois venait d’être nommé par Pie X commandeur de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. C’était un agriculteur distingué. Le parti royaliste fait en lui une grande perte ; il n’avait que 57 ans. Par son mariage, il était devenu l’oncle de mon ami Pierre de La Morinière[22]. Sa veuve a été honorée d’un télégramme de condoléances du duc d’Orléans. M. de Blois était si affable, si bienveillant qu’il réussissait à se faire écouter, au Sénat, même par ses adversaires les plus acharnés. Si on peut lui reprocher une chose, c’est peut-être une teinte de libéralisme ; neveu, héritier et exécuteur testamentaire de M. de Falloux, il ne pouvait guère se soustraire à ce léger défaut. Il est probable que M. de Falloux aurait signé la supplique aux évêques en faveur de la formation des associations cultuelles, cette supplique dont les journaux publient ce matin le texte et qui a produit à Rome une très mauvaise impression ; la Difesa de Venise, journal officieux de Pie X, la déclare naïve parce qu’il est naïf de parler d’« essai loyal » alors que l’on sait qu’il n’y aura pas loyauté du côté du gouvernement, et inopportune parce que ses auteurs ont l’air d’avoir oublié que les associations cultuelles viennent d’être formellement condamnées par le pape. Il est donc, maintenant, infiniment probable que le pape défendra aux Catholiques français de subir la loi et de former les associations cultuelles ; le blâme de l’Osservatore Romano que l’on a démenti dimanche, après l’avoir télégraphié samedi, a bel et bien paru, mais dans des termes un peu différents. La Croix, qui ne se prononçait pas jusqu’à présent, est maintenant en plein pour la résistance ; M. de Mun lui-même est partisan de la résistance. La supplique des 23 cardinaux laïques, comme on commence à appeler les signataires de la fameuse lettre, produit donc un effet diamétralement opposé à celui qu’en attendaient ses auteurs. M. de Blois, pour en revenir à lui, avait beaucoup contribué à rapprocher, en Anjou, les royalistes légitimistes et ultramontains, qui avaient pour organe L’Anjou et pour chef Mgr Freppel, des royalistes plus ou moins orléanistes à tendances libérales en religion dont le chef était M. de Falloux et l’organe L’Union de l’Ouest ; il avait réussi à fondre en un seul parti puissant et compact ces deux groupes qui, fusionnés, n’ont plus aujourd’hui qu’un organe, Le Maine-et-Loire et sont si puissants en Anjou qu’ils font à peu près toutes les élections. Leur comité, qu’on appelle ici « le grand comité » dirige avec autorité toutes les forces monarchistes et conservatrices du pays, sous la direction du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans. Il laisse la direction des affaires religieuses au bureau diocésain des œuvres, dont beaucoup de ses membres font d’ailleurs partie, et aux « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales ». Le parti catholique, conservateur et monarchique est ainsi admirablement organisé en Anjou. D’autres organisations de propagande, l’Action française en politique, la Jeunesse catholique au point de vue religieux, ont aussi une grande influence. Malheureusement, l’Action libérale, dont le besoin ne se faisait nullement sentir dans ce département, s’est implantée dans l’arrondissement de Cholet et a réussi à enrôler un grand nombre de Catholiques et même de royalistes en se présentant à eux comme un organe d’union ouvert à tous les Catholiques et ne faisant pas de politique ; ce dernier point est faux ; l’A.L.P. tourne les masses qu’elle ensorcelle vers la république, elle fait de la politique de ralliement et, partout, contrecarre les monarchistes. Au début, on pouvait se tromper sur son but ; moi-même, je m’y suis trompé longtemps, mais maintenant, il n’est plus permis de se laisser abuser. De vrais royalistes peuvent donc considérer l’Action libérale populaire comme une troupe alliée avec laquelle on peut conclure des ententes, surtout des ententes électorales comme le recommande le duc d’Orléans dans ses instructions électorales, mais ils ne peuvent pas entrer dans ses cadres, lui donner leur argent ; ils joueraient un rôle de dupes. Trop de royalistes, hélas ! se laissent encore prendre aux boniments de l’A.L.P.
Angers, mercredi 28 mars 1906
Dans l’après-midi, je vais voir Du Lac et je le décide à entrer dans l’Action française ; à 5h ½, cours de religion du P. Corbillé ; le soir nous allons au sermon à Saint-Serge.
Angers, jeudi 29 mars 1906
J’assiste à l’audience de la Cour d’appel où l’on rejuge De Guerdavid sur appel a minima du ministère public ; il est confirmé. Ensuite, je vais à la permanence de l’Action française où je présente Du Lac ; il y a eu, ces jours-ci, plusieurs adhésions nouvelles notamment celle d’un conseiller général le marquis de la Bretesche, et celle du président d’une section de l’Action libérale de l’arrondissement de Cholet, tant il est vrai que l’A.L.P. compte dans ses rangs d’innombrables royalistes ; ils sont bien naïfs ! À 5h, Conférence Freppel. Le soir, je vais avec Papa à un sermon pour les hommes seuls à Notre-Dame.
Angers, vendredi 30 mars 1906
Je vais à la messe de 9 heures à Notre-Dame. Les journaux publient un grand nombre d’adhésions à un article de M. de Mun en faveur de la résistance à la loi de Séparation publié hier dans La Croix ; entre autres adhésions, citons celles de M. René Bazin, Dominique Delahaye, de La Ferronnays, Piou, Jean Lerolle président de la Jeunesse catholique, etc. ; le courant vers la résistance est de plus en plus fort et il paraît certain qu’il est inspiré par le pape ; j’en suis bien content. L’après-midi, je vais à l’Université voir le P. Lionnet et l’entretenir d’une extension que projette l’Œuvre de la presse pour tous et dont on m’a prié de m’occuper. Le soir, nous assistons tous à une séance organisée, salle des Quinconces, par la Croix-Rouge française ; elle consiste en une conférence du marquis de Dampierre sur le sujet « France et Allemagne » et en une partie musicale. La nouvelle la plus intéressante d’aujourd’hui nous vient de Courrières où, continuant les recherches dans les galeries de la mine d’où l’on enlève tous les jours des cadavres, on a trouvé ce matin quatorze mineurs vivants ; les malheureux étaient là depuis vingt jours, se nourrissant de la viande pourrie d’un cheval mort, d’avoine et de bois et buvant un peu d’eau mélangée à leur urine (!!!) ; ils n’avaient pas perdu confiance ; l’un d’eux surtout dirigeait ses camarades et leur remontait le moral ; quelle odyssée ! On croit entendre des appels et on espère trouver d’autres survivants de l’épouvantable catastrophe. Le gouvernement a eu, ces jours-ci, plusieurs camouflets de la part de l’Armée : trois des officiers poursuivis pour avoir refusé d’enfoncer les portes des églises ont été acquittés, deux à Nantes et un à Bordeaux ; aussi, fureur du bloc où l’on parle de supprimer les conseils de guerre. Quand l’Armée comprendra-t-elle qu’il faut viser au cœur : à l’Élysée, au Grand-Orient, aux ministères, aux Chambres, en un mot renverser la république ? Le jour où elle le comprendra et agira en conséquence, elle sera sauvée et nous aussi. Une autre victime des inventaires, André Régis qui avait reçu deux balles d’un gendarme à Montregard (Haute-Loire) vient de mourir ; c’est un martyr. Par contre, Schumacker, de Lunéville, dont on avait annoncé la mort, va de mieux en mieux, et, revenu à de bons sentiments, il raconte qu’on lui avait donné de l’argent pour poursuivre et insulter les prêtres, cela n’empêche pas l’instruction de continuer contre les deux prêtres qui sont en prison. Quant au juge de paix de Baccarat qui a tiré sur les Catholiques qui le conspuaient sans le menacer et a atteint une jeune fille, il continue à vivre tranquillement chez lui à Baccarat ; voilà « l’égalité » et la justice républicaine.
Angers, samedi 31 mars 1906
Dans l’après-midi, je vais voir Jacques Hervé qui est ici de retour d’Arcachon, pour deux mois environ ; en appel, à Bordeaux, ses 8 jours de prison sans sursis ont été transformés en 8 jours de prison avec sursis. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. On me raconte que M. René Bazin avait été sollicité de signer la fameuse lettre des « soumissionnistes », mais il a refusé et a adhéré, depuis, à l’article de M. de Mun. Le comité royaliste de Maine-et-Loire a choisi comme candidat au Sénat, pour remplacer M. de Blois, son président le comte de La Bourdonnaye, député de Cholet et représentant du Roi en Maine-et-Loire ; le duc de Blacas sera candidat aux élections législatives du 6 mai prochain au siège laissé vacant par M. de La Bourdonnaye.
Avril 1906
Semaine du 1er avril 1906
Dimanche 1er mars 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, après être allé voir le P. Lionnet au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous, je prends part à la procession de la Vraie Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour ; elle se passe dans le plus grand calme. Le soir, nous avons Henri du Lac à dîner. Un article qui a paru vendredi dans L’Osservatore Romano produit une certaine émotion ; cet article, après avoir constaté que le mouvement de résistance aux inventaires en France, mouvement purement religieux, a surpris nos ennemis et même beaucoup de Catholiques, conseille aux Catholiques de profiter des prochaines élections législatives pour améliorer leur situation ; à ce propos, l’auteur de l’article dit que l’Action libérale populaire qui s’est préparée de longue main à la lutte sur le terrain électoral, doit être appuyée et secondée, et qu’il ne faut pas, actuellement à la veille du scrutin, remanier tumultueusement les cadres de l’armée catholique ; mais il ajoute qu’il y a parfaitement place, à côté de l’A.L.P., pour d’autres organisations et qu’après le danger, on pourra améliorer l’organisation des Catholiques. En troisième lieu, l’article blâme « l’initiative de M. l’abbé Barbier » capable seulement de jeter le trouble et la confusion dans les esprits et, par suite, de nuire à l’union des Catholiques ; il fait aussi allusion à certains discours retentissants qui ont donné lieu à des condamnations excessivement sévères. Que veut-il dire par là ? Je n’en sais rien ; quant au blâme adressé au P. Barbier, est-ce à propos de son livre ou de la « ligue de résistance catholique » ? Peut-être estime-t-on à Rome qu’il aurait mieux valu attendre après les élections pour fonder cette ligue ? Je crois que le blâme s’adresse plutôt au livre. Quant à la ligue, elle fera bien de ne pas agir avant les élections. L’article du journal romain n’a rien d’officiel ; cependant, tout ce qui paraît dans L’Osservatore Romano passe pour refléter la pensée du Vatican. Il est certain que l’A.L.P. exercera une grande influence sur l’opposition lors des prochaines élections ; faute de mieux, il faut l’appuyer ; d’ailleurs, les instructions de Mgr le duc d’Orléans, transmises par M. Bézine, en font un devoir pour les royalistes partout où ils n’engagent pas eux-mêmes la lutte. Les royalistes doivent faire alliance avec les autres groupes d’opposition ; mais alliance ou coalition ne signifient pas confusion ; les royalistes feront donc alliance, mais en conservant leur individualité ; c’est ce que l’on va faire ici dans la première circonscription d’Angers en appuyant M. Gauvin, candidat progressiste présenté par Le Petit Courrier ; le comité royaliste et Le Maine-et-Loire appuieront sa candidature et engageront leurs amis à voter pour lui afin de faire échec au bloc. Quant à l’Action Libérale, elle ne peut pas avoir la prétention d’englober tous les Catholiques ; si elle voulait arriver à ce but, elle devrait se placer sur le terrain catholique, et non sur le terrain institutionnel et libéral ; tant qu’elle persistera dans cette attitude, aucun vrai royaliste ne pourra y entrer ; on pourra bien faire alliance avec elle, mais non faire de la propagande pour elle. On prétend, du reste, à tort ou à raison, qu’elle va évoluer dans le sens que je désire. Toutefois, une fois les élections passées, la « ligue de résistance catholique », faite pour unir tous les groupements catholiques, pourrait rendre de grands services.
Semaine du 2 au 7 avril 1906
Angers, lundi 2 avril 1906
Ce matin, je vais visiter le nouveau magasin des Dames de France qui s’ouvre aujourd’hui, ensuite je vais me faire couper les cheveux. L’après-midi, je travaille à ma thèse. La conférence d’Algésiras est enfin terminée ; son protocole final va être signé. Eh bien ! Le résultat de cette conférence internationale est moins mauvais qu’on ne pouvait le craindre. Sans doute, nous avons fait de grandes concessions notamment en partageant la police avec l’Espagne et en acceptant l’inspection de la police. Mais il est certain que l’Allemagne, venue à Algésiras dans l’intention bien évidente de nous humilier, en a fait plus que nous ; le kaiser voulait faire constater à l’Europe la faiblesse et l’isolement de la France ; c’est l’Allemagne dont la mauvaise foi et l’isolement ont éclaté. La France s’en tire, je ne dirai pas avec les honneurs de la guerre puisque nous avons dû rabattre beaucoup de nos prétentions primitives, mais sûrement en meilleure posture que l’Allemagne. Celle-ci avait posé le principe de l’égalité des puissances au Maroc et elle a été obligée de reconnaître la situation privilégiée de la France. La France a été soutenue par son alliée la Russie (et l’alliance franco-russe s’est affirmée pleine de vitalité), par l’Angleterre, l’Espagne et même l’Italie dont l’alliance avec l’Allemagne et l’Autriche paraît devoir se briser bientôt ; l’Allemagne, en fait de grande puissance, n’a eu que l’Autriche avec elle, et encore !! Il ne faut donc pas se montrer trop mécontent du résultat de la conférence. Sans doute, en ce qui concerne le protectorat français au Maroc qui était la pensée de derrière la tête de Delcassé et de beaucoup d’autres, la partie est perdue pour longtemps, mais nous avons réussi, ce qui est beaucoup, à faire reconnaître notre situation privilégiée au Maroc par toutes les puissances, par l’Allemagne elle-même. Avec un gouvernement plus sûr de lui-même et par conséquent mieux armé et plus ferme, l’Allemagne n’aurait pas osé nous chercher la misérable querelle du Maroc et il y aurait encore de beaux jours pour l’action extérieure de la France. Mais enfin, notre gouvernement, soutenu en cela, il faut le dire, par la quasi-unanimité de la nation qui a donné un bel exemple d’union en face de l’étranger, notre gouvernement, pour une fois, n’a pas tout cédé ; c’est énorme pour lui quand on se rappelle Fachoda !
Angers, mardi 3 avril 1906
Le matin, je vais visiter une de nos familles de Saint-Vincent-de-Paul. L’après-midi, je vais à la Belle Jardinière faire mes commandes pour l’été. Il y a eu ce soir une grande réunion républicaine libérale et progressiste présidée par le sénateur Vital de Saint-Urbain, pour « lancer » la candidature Gauvin ; j’ai reçu, comme électeur, une carte d’invitation, mais je n’y vais pas ; je voterai pour Gauvin faute de mieux, mais je n’entends pas avoir l’air de sanctionner par ma présence les sottises qu’il ne manquera pas de dire sur « la république gouvernement de liberté et d’ordre », etc. etc. et autres choses ejusdem farinae.
Angers, mercredi 4 avril 1906
Ce matin, leçon de chant. L’après-midi, je vais au cours de religion de l’abbé Corbillé, le dernier de l’année. Ce soir, nous allons au sermon à Notre-Dame.
Angers, jeudi 5 avril 1906
Le matin, je vais avec Papa à la retraite prêchée par l’abbé Delahaye dans la chapelle Saint-Martin à l’Université ; aucun étudiant n’étant arrivé à l’heure dans la chapelle, c’est moi qui dois servir la messe ; bientôt après, Catta arrive et nous la servons tous les deux. L’après-midi, je vais à la permanence de l’Action française ; nous y décidons, en principe, la création d’un journal hebdomadaire qui s’appellerait L’Intérêt national, il aurait pour but de répandre les idées et les méthodes de l’Action française, la question est mise à l’étude ; Le Maine-et-Loire, organe quotidien du parti royaliste, se chargerait, croit-on, de l’impression. À 5 h, je vais me confesser à Notre-Dame. Nous recevons la réponse aux renseignements demandés sur Mlle de Pallarès ; c’est Bonne Maman, qui étant allée mardi à Perpignan, les a recueillis de Tante Bonafos, et nous les transmet : pour la famille, c’est très bien du côté du père, c’est assez ordinaire quoique très honorable du côté de la mère ; pour la fortune, très considérable ; la jeune fille, très jeune, est jolie et très bien élevée aux Sacrés-Cœurs de Perpignan puis de Montpellier après la fermeture de celui de Perpignan ; elle paraît avoir bonne santé ; par exemple, on croit que son père, qui est mort très jeune, a succombé à une maladie de poitrine. C’est là une circonstance fâcheuse sur laquelle, avant de pousser plus loin, il faudra se renseigner minutieusement. Comme Mlle de Pallarès est très jeune, 18 ans à peine, il n’y a pas péril en la demeure et je crois que je n’aurai pas besoin d’aller en Roussillon à Pâques. Pendant les grandes vacances, je vais me trouver pris entre deux courants : Mlle de Pallarès ou Marie-Louise de Lacour, vers laquelle des deux diriger mes efforts, dresser mes batteries ? Il y a longtemps que je n’ai longuement vu Marie-Louise de Lacour ; je ne connais pas Mlle de Pallarès, il faudra d’abord que je tâche de les voir toutes les deux ; puis je tâcherai d’obtenir celle qui me plaira le plus. Marie-Louise de Lacour est fort jolie, elle m’a plu beaucoup l’année dernière pendant les quelques instants où je l’ai revue à Ille, mais il est évident qu’avant de rien entreprendre il faudrait se connaître davantage.
Angers, vendredi 6 avril 1906
Je vais à la messe de 8h à Saint-Serge où je fais ma communion pascale. À 5 h, salle d’armes ; le soir nous allons au sermon à Notre-Dame. Les troubles sociaux, qui n’ont cessé de croître depuis l’avènement du parti républicain et, en particulier, ces dernières années, prennent une intensité croissante depuis quelques jours. Dans les grèves minières du Nord et Pas-de-Calais, venues à la suite de la catastrophe de Courrières, une faible minorité impose, par la violence comme toujours, à la majorité de mineurs qui n’en veut pas ; l’autre jour, comme un mineur non-gréviste allait courageusement à son travail, des grévistes l’ont assailli et allaient lui faire un mauvais parti, il s’est retourné et, d’un coup de revolver, a étendu à terre son principal agresseur qui est mort peu après ; à Toulon, où les garçons de cafés sont en grève, un garçon non-gréviste a tué d’un coup de stylet un gréviste qui le malmenait pour l’obliger à cesser son travail ; de tels faits sont très regrettables mais les victimes n’ont que ce qu’elles méritaient ; le gouvernement, composé en partie de socialistes et esclave des révolutionnaires, ne prend que des mesures dérisoires pour faire respecter la liberté du travail ; certes, le régime de la liberté absolue du travail peut être, à juste titre, critiqué, mais tant qu’il n’y en a pas une autre, le gouvernement a le devoir de faire respecter cette liberté ; en ne le faisant pas, il se rend complice des violences qui se commettent. Dans la Somme, des grévistes de je ne sais quelle industrie ont fait le sac complet de la villa de leur patron, du frère de celui-ci et d’une épicerie, après quoi ils ont mis le feu à la villa de leur patron et ont empêché les pompiers d’approcher. La Confédération Générale du Travail, plus connue sous le nom de « syndicats rouges », est aujourd’hui plus puissante que le gouvernement ; c’est une organisation qui n’a rien de professionnel et qui ne s’occupe que de politique collectiviste et antimilitariste ; elle organise ouvertement pour le 1er mai une « journée » qui comptera un essai de grève générale et violente. Le gouvernement, impuissant ou complice, n’a pas le courage de désavouer ces révolutionnaires qui sont ses meilleurs soutiens, au contraire, il est plein de complaisance pour eux et tient rigueur à cette admirable « Fédération des Jaunes de France » qui, en moins de cinq ans et malgré l’hostilité des pouvoirs publics et l’indifférence de trop de patrons aveugles, a déjà groupé 450.000 ouvriers honnêtes et sérieux autour de 9 bourses du travail indépendantes. Cet admirable groupement, qui se place en dehors de toute question politique ou religieuse, est un grand instrument de pacification sociale. Il est digne de tous les encouragements. Le gouvernement préfère soutenir les rouges. Il lui en cuira. Rappelons-nous le mot de Thiers : la république finira dans l’imbécilité ou dans le sang. Moi je dis : dans les deux.
Angers, samedi 7 avril 1906
Le matin, je vais à la retraite à l’Université. Je m’occupe, à plusieurs reprises dans la journée, du bureau de distribution gratuite de journaux et brochures aux Justices ; je vois pour cela Mlle Clarinval et M. Frogé ; ce bureau commencera à fonctionner demain. Le soir, nous allons tous dîner chez M. et Mme Robiou du Pont qui nous ont invités en l’honneur d’une Roussillonnaise de passage à Angers Mme Delpech[23], fille de M. de Bruguère, de Perpignan, mort il y a 2 ou trois ans. Les autres invités sont M. et Mme de Labroise, la comtesse de Tolghouët, le lieutenant Fleuriau et le lieutenant de Langallerie. Mme Delpech a habité Angers il y a quelques années quand son mari était préfet de Maine-et-Loire, avant M. de Joly. À cette époque-là – 1896 à 1900 – on pouvait, à la grande rigueur, cumuler cette fonction avec la qualité de patriote et d’honnête homme ; depuis lors, M. Delpech, écœuré, a quitté l’administration ; il aurait certainement mieux fait de n’y entrer jamais. Quoiqu’il en soit, Mme Delpech, que nous connaissons du reste depuis longtemps, est fort aimable.
Angers, dimanche 8 avril 1906
Je vais, le matin à 7h ½, à la messe célébrée par Monseigneur dans la chapelle de l’Évêché pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; visiteurs et visités y assistent ; j’y fais la sainte communion. Je passe, avec Jean Gavouyère. l’après-midi (de 1h à 4h) au bureau de distribution gratuite de journaux et brochures pour l’Œuvre de la presse pour tous, sous le patronage des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » a installé en plein quartier populaire, aux Justices ; nous distribuons des quantités de bons journaux et de bonnes brochures à plus de cent enfants, jeunes gens et jeunes filles ; l’initiative a beaucoup de succès ; plus tard il viendra des hommes, nous l’espérons bien ; des affiches antigouvernementales décorent la salle, ce qui nous fournit l’occasion de causer avec les gens qui viennent et de faire de la propagande maçonnique[24] (!) quelle distraction !!! je veux dire catholique. La note de L’Osservatore romano au sujet de l’Action Libérale n’a pas fait grand bruit. L’ensemble de la presse catholique, conservatrice ou monarchique, n’en a, pour ainsi dire, pas parlé. D’ailleurs elle ne concerne que les prochaines élections et n’engage nullement l’avenir ; si même elle pouvait avoir pour effet d’empêcher l’A.C.J.F. de patronner des candidats soi-disant libéraux et tolérants au point de vue religieux et, en même temps, républicains très avancés, elle aurait rendu service, car l’Action Libérale, dans sa rage de patronner quelqu’un partout, là même où elle n’a guère d’influence, soutient des candidats qui ne valent pas la corde pour les pendre et qui, une fois élus, s’empresseront de lui tourner le dos et d’oublier leurs promesses. Papa et Maman ont été tous les deux d’avis que je ferais bien d’aller en Roussillon et ont insisté pour que j’y aille ; moi, j’aurais mieux aimé rester ici maintenant et continuer ma thèse de doctorat. Mais, en y réfléchissant, je crois qu’ils ont raison ; je pourrai ainsi obtenir vite et d’une façon précise les renseignements sur Mlle de Pallarès ; peut-être aussi verrai-je à Ille Marie-Louise de Lacour si elle y est en ce moment.
Semaine du 9 au 15 avril 1906
Angers, lundi 9 avril 1906
Je vais chez M. Jac chercher les bons de Saint-Vincent-de-Paul que je n’ai pas pu prendre mardi ; je vais voir Jacques Hervé que je ne rencontre pas.
Vinça, mardi 10 avril 1906
Hier, à Angers, Papa a hésité toute la journée à partir ou à rester. Le départ devait avoir lieu à 8h ½, et, à 6h, il n’était pas encore décidé ; enfin, étant un peu fatigué, il finit par décider de ne pas partir. Moi, je pars à 10h27 du soir par Saint-Pierre-des-Corps, Bordeaux, Narbonne, Perpignan et j’arrive ici ce soir à 8h15 après 22 heures de voyage. J’ai assez bien dormi entre Saint-Pierre-des-Corps et Bordeaux. Papa partira, sans doute, vendredi pour arriver à Ille samedi d’après une dépêche envoyée à Bonne Maman et que je trouve ici en arrivant ; il avait eu un moment l’idée de partir mercredi à 11h du matin. Je trouve Bonne Maman en excellente santé. Maman et Philomène vont aller à Sainte-Croix tenir compagnie à Marie-Thérèse.
Vinça, jeudi 12 avril 1906 (Jeudi saint)
Je me lève de bonne heure malgré ma fatigue d’hier et je vais me confesser à M. le curé avant sept heures ; je fais la sainte communion à 7h. Je vais avec Bonne Maman à l’office à 9 heures ; je vois M. Bouchède, M. Jules Sabaté etc. L’après-midi, j’hésite à aller à Ille, mais comme il pleut, je reste à Vinça, je vais à l’office de l’après-midi, puis, le soir, au sermon de la Passion. Il y a eu très peu de malades cet hiver dans la Société Saint-Sébastien. Les journaux sont pleins d’affreux détails sur l’éruption du Vésuve qui sème l’effroi et la désolation sur la région de Naples ; des villes entières sont détruites, des milliers de personnes sans abri ; des centaines sont tuées ; la ville de Naples elle-même est sous la cendre. Cela doit être bien beau à voir, mais combien effrayant !
Vinça, vendredi 13 avril 1906
Je vais à l’office à 9h ½. Nous recevons, le matin, une lettre de Papa annonçant qu’il arrivera ici demain à 10h ¾ et qu’il repartira pour Ille à 3h ½ ; j’avais l’intention d’aller demain à Perpignan par le train de midi, mais je me décide à y aller aujourd’hui. Je pars à 3h ½ et suis de retour à 8h ¼. À Perpignan, je ne vois que Tante Bonafos et Carlos ; à tante Bonafos, je parle de Mlle de Pallarès, elle n’a pas de nouveaux renseignements importants ; je tâcherai de m’en procurer d’autres à Prades, d’où les Pallarès sont originaires, par les Saint-Jean ou les Marie. À mon retour à Vinça je trouve une dépêche de Papa ; il a changé d’idée une fois de plus, et arrivera directement à Ille demain soir à 8h. J’irai à Ille demain par le train de 3h ½ pour y passer trois jours.
Ille, samedi 14 avril 1906
Le matin, à Vinça, je m’occupe de différentes choses concernant la Société Saint-Sébastien. Je vais à Ille par le train de 3h ½. Ici, je vois, à l’église, les demoiselles Mathieu ; elles m’apprennent que les De Lacour ne sont pas à Ille en ce moment ; rien à faire, par conséquent, de ce côté pour le moment. Papa arrive à 8h, je vais l’attendre à la gare. Au retour de la gare, trois groupes différents de chanteurs et musiciens viennent nous chanter les traditionnels « Goigs dels ous », attention qu’il nous faut reconnaître en leur donnant de quoi « s’arroser » le gosier.
Ille, dimanche 15 avril (jour de Pâques)
Je me lève avant quatre heures et je vais à la messe de communion de 5 heures ; je rentre déjeuner, puis je vais à la procession qui sort vers 6h ¼, comme il n’y a plus de flambeaux à la sacristie, nous suivons le Ressuscité, avec MM. de Barescut, Trainier, Domenach etc. sans flambeau à la main comme les autres fois que j’avais assisté à cette procession ; elle est très belle et suit les rues d’Ille au milieu d’un grand enthousiasme de la population ; on exécute 3 fois le Regina Caeli en musique sur son passage. Je reviens à la grande messe à 10h et à vêpres à 3h. Je fais deux visites : M. le curé et Mme Terrats d’Aguillon ; je vois aussi un moment Mme Bartre. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu, nous y voyons M. Silie et sa belle-fille dont le mari, le capitaine, est en ce moment au Sénégal. Nous y apprenons qu’il est arrivé ce soir à Mlle Marie-Thérèse Roca[25] un accident qui aurait pu être grave, ses frères faisaient des expériences de chimie, tout à coup une bouteille remplie d’un gaz ou d’un liquide (je n’ai pas su de quoi) a explosé et lui a sauté au visage, elle a été atteinte au front, mais l’œil est intact.
Procession des Régines à Ille-sur-Tet, mâtin de Pâques, avec le reliquaire de la Vraie Croix – Cliché anonyme, s.d. [certainement 1906] (Collection Pierre Lemaitre)
Semaine du 16 au 22 avril 1906
Ille, lundi 16 avril 1906
Je vais le matin à la grand’messe, puis à la métairie Saint-Martin ; l’après-midi, après vêpres, je vais avec Papa à La Ferrière faire une visite à nos voisins de Barescut. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, mardi 17 avril 1906
Je rentre à Vinça, avec Papa, par le train de 10h ½. Bonne-Maman a à déjeuner Mme de Guardia[26] qui est ici pour débarrasser sa maison qu’elle vient de vendre. L’après-midi, je vais à la Balme avec Papa, nous voyons la nouvelle plantation de pommiers ; les travaux de la terrasse qui fait suite à la Balme sont terminés, on l’a plantée de pruniers ; prochainement, on l’ensemencera en luzerne. Au retour de la Balme, nous apprenons la mort de notre cousin M. Jules de Lamer[27] survenue à Perpignan ; les obsèques sont demain matin ; je décide d’y aller s’il ne fait pas trop mauvais car le temps est très menaçant.
Vinça, mercredi 18 avril 1906
Il pleut une bonne partie de la nuit ; aussi, le matin à 4h quand il aurait fallu me lever pour prendre le premier train, je reste dans mon lit ne tenant pas à patauger dans la boue et sous la pluie à Perpignan ; quand je me lève, le temps s’est arrangé et je regrette alors de n’être pas parti, mais comme les Lamer ne savent pas que nous sommes en ce moment dans le pays, il n’y a pas grand mal. L’après-midi, je vais à Prades ; je vois notre cousin De Saint-Jean et notre cousin Marie[28] ; à ce dernier, je demande quelques renseignements sur la famille de Pallarès, j’apprends que M. Charles de Pallarès, père de Mlle Hélène, est bien mort de la poitrine, mais que ce fut de sa faute et que cette maladie n’est nullement héréditaire dans la famille. Nous parlons également des élections ; M. Marie s’en occupe comme président de l’Action libérale populaire de Prades. Ni les royalistes ni l’Action libérale ne présentent de candidats ; les uns et les autres appuient, dans l’arrondissement de Prades, le moins mauvais des candidats républicains, c’est un nommé Brousse ; il paraît qu’il a pris des engagements sur les points essentiels et qu’on peut avoir confiance en lui ; Dieu veuille qu’il ne trahisse pas cette confiance ; les autres candidats sont le vieux député blocard sortant Escanyé, qui persiste à se représenter et le docteur Arrous, socialiste ; on dit cependant que ce dernier se désiste en faveur d’Escanyé ; quant au docteur Étienne Batlle, d’Ille, je ne crois pas qu’il se présente.
Emmanuel Brousse (1866-1926), député des Pyrénées-Orientales de 1906 à 1924 – Cliché anonyme, 1914 (Wikipédia)
Vinça, jeudi 19 avril 1906
Le matin, je vais à Boule à bicyclette ; je vais voir les vignes qui ont un peu souffert de la gelée de mars. J’apprends qu’à la suite d’une conférence que Carlos est venu donner à Boule le dimanche des Rameaux, il s’est formé un groupe d’Action Libérale. Le président de ce groupe est M. Llense ; ce M. Llense est entré, l’année dernière, dans le comité royaliste que j’ai formé à Ille ; comment, diable, accepte-t-il d’être maintenant président de l’A.L.P. ? C’est absurde ! Tous les membres du nouveau groupe sont des légitimistes purs sang, comme d’ailleurs à Rodès où Carlos a aussi fondé un groupe. L’explication, elle est bien simple : le pavillon a couvert la marchandise ; ces braves gens de Boule et de Rodès entendant M. Carlos de Lazerme leur vanter l’Action Libérale, n’ont même pas eu l’idée que ce qu’un Lazerme leur vantait pût ne pas être royaliste ; si on leur disait que ce M. de Lazerme n’est pas royaliste, ils ne le croiraient pas ; et voilà comment le tour a été joué. C’est ainsi que l’A.L.P., au lieu d’agir sur les républicains et de les amener à ne plus soutenir des sectaires, nous prend, hypocritement, nos troupes ; mais, à partir de l’époque de mon retour dans le pays, j’y mettrai bon ordre dans le canton. Pour commencer, je vais fonder un comité royaliste à Vinça pour Vinça et les communes voisines ; pour le composer, je vais prendre les débris du comité que l’Action Libérale populaire y avait fondé l’année dernière et qui est tombé en désuétude. Œil pour œil, dent pour dent ; ils viennent nous prendre nos troupes ; je vais leur confisquer un comité en attendant de faire mieux. L’après-midi, je fais la tournée des membres malades de la Société Saint-Sébastien, je vais jusqu’à Saorle en voir un ; je fais ensuite une visite à Mme Dalverny. C’est Mme Dalverny[29] qui, le mois dernier, a proposé à Bonne Maman, de la part de la jeune Mme Noëll de Girvès, de s’occuper de mon mariage avec Mlle Hélène de Pallarès ; Mme Dalverny, qui est à Vinça pour quelques jours, ira voir demain Bonne Maman qui lui parlera de cela ; maintenant que j’ai sur Mlle de Pallarès et sa famille tous les renseignements désirables, je voudrais tâcher de voir la jeune fille ; impossible de laisser faire la moindre démarche sans l’avoir vue ; j’espère que Mme Dalverny pourra me procurer une occasion de la voir.
Ille, vendredi 20 avril 1906
Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938), alors colonel du 150e régiment d’infanterie à Saint-Mihiel – Cliché Walery, Paris, s.d. [1906 ou 1907] (Collection Pierre Lemaitre)
Je quitte Vinça par le nouveau train de 7h56 du matin et j’arrive à Ille un moment après ; je viens ici pour voir l’oncle Xavier qui a quinze jours de congé après 17 mois pendant lesquels, à cause des affaires marocaines, il n’avait pas pu obtenir de congé sérieux. L’après-midi, je vais à Corbère avec Papa. Pendant le dîner, l’oncle Xavier reçoit une dépêche du colonel de Valory, commandant d’armes à Saint-Mihiel, lui demandant s’il a reçu l’ordre de rappel lui enjoignant de se rendre immédiatement aux grèves. Il s’agit des grèves terribles ou plutôt du mouvement révolutionnaire qui sévit depuis un mois dans le bassin minier du Pas-de-Calais et du Nord. Ces jours-ci, ce mouvement prend une tournure des plus inquiétantes ; les meneurs grévistes ont réussi, par des intimidations et par des coups, à débaucher à peu près tous les mineurs ; le gouvernement, pour avoir l’air de maintenir l’ordre, y envoie des troupes à qu’il est expressément recommandé de ne pas faire usage de leurs armes ; les émeutiers, qui savent cela, en profitent ; un lieutenant, blessé ces jours-ci par un pavé lancé à bout portant, est mort hier, deux autres sont grièvement blessés, un gendarme est mort, un grand nombre de gendarmes et de soldats sont blessés, les émeutiers pillent et démolissent les maisons des patrons, des directeurs, des contre-maîtres et même des ouvriers opposés à la grève ; bref, toute cette région est en pleine révolution. L’oncle Xavier pense qu’il a dû recevoir à Pia un ordre télégraphique ou une lettre de service que son régisseur ne lui a pas transmis et il prend ses dispositions pour partir dès demain, le dernier train dans la direction de Perpignan étant parti ; le télégraphe est fermé et il ne peut pas télégraphier ce soir. En attendant, il examine l’indicateur et cherche quel sera pour lui l’itinéraire le plus rapide ; il est toujours obligé de passer par Sannt-Mihiel prendre son uniforme et ses armes, car il n’a rien de tout cela ici. Voilà son congé brusquement interrompu de la façon la plus ennuyeuse. J’avais bien vu, ce matin dans L’Éclair, qu’une partie du 150e de ligne était aux grèves, mais l’oncle Xavier n’ayant rien reçu, nous pensions que c’était le lieutenant-colonel qui y commandait ; j’ai lu aussi que deux escadrons du 12e chasseurs sont partis aussi ; Maurice doit donc y être. Comme tout cela est pénible ! Et dire que si le gouvernement avait eu, au début, tant soit peu d’énergie, la grève serait terminée depuis longtemps ; mais peut-on dire que l’on a un gouvernement quand un Clémenceau et un Briand sont ministres !!!
Vinça, samedi 21 avril 1906
Le matin à Ille, dès sept heures, l’oncle Xavier télégraphie au colonel de Valory pour avoir confirmation de l’ordre de rappel ; bientôt il en reçoit un télégramme lui disant qu’il doit aller à Lens, c’est-à-dire au centre même de l’agitation ouvrière. Il expédie plusieurs dépêches, fait ses préparatifs et à midi nous l’accompagnons à la gare, il sera demain soir à Saint-Mihiel et après-demain à Lens. Les nouvelles du théâtre de la grève, ou plutôt de l’insurrection révolutionnaire, sont de plus en plus graves, de nouveaux officiers et un grand nombre de soldats ont été blessés ; les révolutionnaires coupent toutes les lignes télégraphiques et téléphoniques, arrêtent les trains et molestent les voyageurs, pillent, démolissent, incendient etc. ; la situation est de plus en plus grave. L’oncle Xavier étant parti, je n’ai pas de raison de rester à Ille et, m’excusant auprès de M. Trullés qui m’avait invité à dîner pour ce soir avec Papa et l’oncle Xavier et qui n’aura que Papa, je repars pour Vinça par le train de 3h ½. Bonne Maman connaissait déjà la nouvelle du rappel et du départ de l’oncle Xavier, qui s’était répandue d’Ille à Vinça. Bonne Maman a vu Mme Dalverny qui s’est chargée de ne faire voir, un jour de la semaine prochaine, Mlle Hélène de Pallarès, à Perpignan.
Vinça, dimanche 22 avril 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, je vais faire une visite à M. le curé. Le soir, Mme Dalverny vient nous voir ; elle combine tout pour arriver à me faire voir Mlle de Pallarès.
Semaine du 23 au 29 avril 1906
Ille, lundi 23 avril 1906
Je vais à Perpignan par le train de midi ; je vois les Bonafos et Lutrand ; Tante Bonafos n’a rien appris de nouveau sur Mlle de Pallarès, je lui raconte ce que j’ai fait pour avoir des renseignements. Je vais voir M. Despéramons et je m’entretiens avec lui de la situation électorale ; dans les quatre circonscriptions du département, le comité royaliste, d’accord avec l’Action libérale populaire, soutient les candidats progressistes qui se présentent contre les blocards ; dans l’arrondissement de Prades, c’est Brousse qui luttera contre le libéral Escanyé, député depuis trente ans et qui a toujours été avec « le ministère », quel qu’il soit. Dimanche, une réunion ayant pour but d’examiner la situation électorale aura lieu à Perpignan ; le comité royaliste, le comité bonapartiste et l’Action libérale y convoquent leurs adhérents et leurs amis ; je ferai mon possible pour y assister. J’annonce à M. Despéramons que j’ai trouvé à Vinça plusieurs royalistes disposés à former un comité ; il en est enchanté. Je ne rencontre aucune des autres personnes que je vais voir, je rencontre seulement dans la rue Mme de Llamby et Isabelle. Je rentre à Vinça à 8h ½.
Vinça, mardi 24 avril 1906
Les grèves de Lens en mars 1906 – Carte postale d’époque (Wikipédia)
Papa arrive par le train de 10h ½ ; il a reçu une dépêche de l’oncle Xavier, datée de Lens, lui disant que lui et Maurice vont bien, et une lettre de Tata Mimi qui lui donne des nouvelles de Maurice ; ce dernier avait déjà, au moment où elle écrivait, chargé deux fois les grévistes et avait reçu des pierres sur la tête, mais sans être blessé. Des mesures énergiques ayant été prises, il semble qu’il y ait un temps d’arrêt dans le Nord et le Pas-de-Calais ; mais on a les plus grandes appréhensions pour le 1er mai ; que se passera-t-il ce jour-là à Paris et dans toute la France ? Les socialistes annoncent un formidable mouvement révolutionnaire ; bluffent-ils ou disent-ils vrai ? C’est souverainement inquiétant. C’est foire aujourd’hui à Vinça ; je fais un tour au champ de foire où il n’y a rien en fait de chevaux ; dans l’après-midi, je vais avec Papa au Cam del Roc. Papa repart à 6h ½.
Vinça, mercredi 25 avril 1906
L’après-midi, je vais avec Bonne-Maman à la Mirande ; ensuite nous faisons plusieurs tours de jardin.
Vinça, jeudi 26 avril 1906
Je vais, le matin à la Balme où on recommence à labourer et à nettoyer le sol avant de semer le maïs qui doit précéder la prairie. L’après-midi, je vais à bicyclette, à Ille et à Boule, faire un peu de propagande pour la réunion de dimanche à Perpignan et, par ricochet, pour la candidature Brousse qui ne m’enthousiasme, cependant, pas. Mais que faire ? Puisque nous n’avons ni un candidat monarchiste, ni un candidat catholique, il faut bien tâcher de faire échec au libéral Escanyé et, par conséquent, soutenir Brousse, comme, à Angers, on soutient Gauvin ; Papa n’est pas à Ille, on me dit qu’il est parti à midi pour Perpignan et Trouillas. Au retour, je trouve à mon adresse un stock d’invitations à la réunion de dimanche au nom du comité royaliste des Pyrénées-Orientales ; je vais m’occuper de les répandre. Le soir, Dalmer vient me montrer des affiches de propagande qu’il va placarder d’ici aux élections, la plupart bien faites d’ailleurs, roulent sur la séparation, la délation maçonnique ou l’augmentation des dépenses publiques et des impôts.
Vinça, vendredi 27 avril 1906
Le matin, Bonne-Maman reçoit un mot de Mme Dalverny, lui disant que l’entrevue que je dois avoir avec Mlle de Pallarès ne peut pas s’organiser pour demain samedi. Je vais à la Balme, je distribue, et envoie à Ille, pour qu’on les distribue, des invitations à la réunion de dimanche. Pour causer avec Mme Dalverny et voir ensemble s’il sera possible d’organiser l’entrevue avant mon départ, je vais à Perpignan par le train de 3h ½ ; à la gare je rencontre Mgr de Carsalade qui rentrait de Saint-Martin-du-Canigou ; Mme Dalverny verra demain Mme Noëll et fera son possible pour que l’entrevue ait lieu dimanche, lundi ou mercredi. Je vais aussi chez Carlos ; les jeunes gens Passama y sont en même temps ; j’apprends qu’on a perquisitionné ce matin aux bureaux de La Croix ; serait-ce le « grand complot » que le gouvernement veut de nouveau d’échafauder ? Je rentre par le dernier train.
Vinça, samedi 28 avril 1906
Le matin, L’Éclair apporte la nouvelle du « grand complot » contre la république. Le gouvernement veut faire croire que ce sont les royalistes, les bonapartistes, les Catholiques, l’Action libérale, et même des républicains genre Doumer qui, unis par je ne sais quel miracle, auraient fomenté, d’accord avec les socialistes de la Confédération du Travail, les troubles du Nord et du Pas-de-Calais afin d’influencer les élections. C’est tellement absurde que j’ai peine à comprendre que Clémenceau, qui n’est pas un imbécile, puisse avoir la prétention de faire avaler cela ; comment veut-on que les anarchistes et les cléricaux puissent faire marcher la Confédération générale du Travail ? Quelle influence peuvent-ils avoir sur elle ? Ce coup du « grand complot » n’est qu’une vulgaire manœuvre électorale. On a opéré hier à Paris 65 perquisitions : à l’Avant-garde royaliste, à La Croix, à la Ligue antimaçonnique, chez M. de Larègle, à l’Action libérale, chez différentes notabilités bonapartistes etc. On va certainement se mettre à opérer en province. Un gouvernement qui ne vit qu’à coup de « complots » imaginaires pour se donner prétexte à sévir contre ses adversaires n’est pas un gouvernement sérieux, c’est un gouvernement qui penche vers sa chute. Tout cela me confirme dans l’opinion que j’avais déjà que le gouvernement, si les élections tournent contre lui, dissoudra la Chambre ; il fera un seize-mai à son profit et comme il n’aura pas les scrupules des conservateurs de 1877, il « fera » de nouvelles élections avec tous les raffinements de l’art jacobin ; Clémenceau n’est pas là pour rien !
L’après-midi, nous avons la visite de M. Marie. Ensuite, je vais à bicyclette à Boule et à Ille où je porte des invitations à la conférence de demain à Perpignan ; à Ille je vois quelques minutes Papa. Du reste, il arrive ici par le train du soir.
Vinça, dimanche 29 avril 1906
Je vais à la messe de 8h après laquelle je fais la sainte communion. Nous déjeunons à 10h ½ et je pars avec Papa, par le train de midi pour Perpignan ; quatre autres personnes partent en même temps pour assister à la réunion. En arrivant je vais voir Mme Dalverny qui me dit que les dames de Pallarès étant à Prades chez le vieux M. Gustave de Pallarès et devant rentrer demain à Perpignan, je pourrai les voir en chemin de fer ; c’est ce que je tâcherai de faire. Un peu avant deux heures, je vais à la « salle des œuvres », très vaste, où il y a déjà beaucoup de monde, rien que des hommes ; il en arrive encore bien d’autres et bientôt la grande salle est comble ; j’estime qu’il y a là 1800 hommes, beaucoup d’hommes du peuple, de royalistes des villages de la Salanque. Sur l’estrade, plusieurs notabilités du mode catholique et conservateur, l’oncle Joseph[30], Jonquères[31], M. Companyo[32], les jeunes gens Passama[33], Fernand de Rovira, Sabaté[34] (de Céret) etc. ; on y fait monter Papa. M. Henri de Çagarriga, président de l’Action libérale, préside la réunion en l’absence de M. Passama, président du comité royaliste, qui est gravement malade. Il donne la parole à M. Despéramons qui parle au nom du comité royaliste ; sa conférence dure plus d’une heure ; dans un très beau langage, il dit qu’aucune des trois organisations qui ont pris l’initiative de cette réunion commune : le comité royaliste, le comité bonapartiste et l’Action libérale populaire, ne présente de candidats dans le département le 6 mai prochain ; il fait ensuite le procès du bloc et de la politique suivie par les ministres qui se sont succédé au cours de la législature qui vient de finir ; il examine chacune des 3 catégories de candidats qui se présentent dans les 4 circonscriptions, les socialistes, les blocards et les progressistes, et conclut en disant que, pour faire échec au bloc, les Catholiques de toutes nuances, royalistes, bonapartistes et libéraux, doivent porter leurs voix aux progressistes Sauvy, Bartissol, Brousse et Nérel. Il a bien soin de dire que cette alliance, toute momentanée et de circonstance, n’engage en rien l’avenir et que chacun des 3 groupes représentés dans la réunion conserve sa complète indépendance ; c’est bien ainsi que tout le monde l’entend. De cette façon, nous pouvons, suivant les instructions de Mgr le duc d’Orléans, nous allier aux autres partis d’opposition quand il ne nous est pas possible de présenter de candidats bien à nous. M. de Çagarriga parle environ un quart d’heure dans le même sens que M. Despéramons. Au nom du comité bonapartiste, qui n’existe que sur le papier, personne ne prend la parole. Les discours, surtout celui de M. Despéramons, sont fréquemment applaudis. La grande majorité des assistants se compose de royalistes ; à lui seul, Jonquères d’Oriola en a amené quatre cents de la région de Corneilla et de Théza. Maintenant, nous allons donc faire campagne pour les progressistes ; ce n’est pas très agréable, mais enfin puisqu’il faut faire bloc contre le bloc, faisons bloc ; d’ailleurs, pour nous royalistes, les élections n’étant pas l’unique moyen, ni même le principal moyen d’arriver au pouvoir, nous pouvons le faire sans abdication ; enfin la discipline l’exige. Après la réunion, nous allons à vêpres à Saint-Jean où on fait la fête de l’Adoration, puis je vais voir Mme Noëll et je retrouve Papa chez Tante Bonafos ; nous rentrons par le dernier train.
Semaine du 30 avril 1906
Vinça, lundi 23 avril 1906
Le matin, Papa fait ses préparatifs de départ pour Angers en passant par Biarritz ; moi, je me prépare à aller à Prades afin de tâcher de faire route, au retour, avec les dames de Pallarès. Je pars par le train de 10h37 et je suis à Prades à 11 heures ; je suis convaincu que ces dames ne partiront que par le train de 3h16 ; cependant, après m’être promené un moment dans la campagne, je reviens à la gare pour le départ du train de 11h41 et j’ai l’agréable surprise de voir un monsieur âgé, accompagné d’une dame et d’une jeune fille, ce ne peut être que M. de Pallarès avec sa belle-fille et sa petite-fille ; je m’en informe toutefois auprès de la distributrice de billets qui me le confirme et je monte dans le même compartiment que MM. et Mlle de Pallarès. Comme ceux-ci ne me connaissent pas et ne se doutent de rien, je peux les observer à loisir. Mademoiselle Hélène est une belle jeune fille d’une vingtaine d’années (elle en a, paraît-il, exactement 19) ; elle a de beaux yeux noirs, une physionomie agréable, de la distinction et de l’aisance dans les manières et beaucoup de chic ; elle est, du reste, fort bien mise. Jusqu’à Vinça, je l’observe attentivement ; elle me rappelle une jeune fille d’Angers, Mademoiselle Françoise de Chemeiller. À la gare de Vinça, je descends et Papa monte dans le compartiment ; il pourra ainsi observer ces dames jusqu’à Perpignan et se faire, lui aussi, une opinion. Je suis enchanté d’avoir réussi à voir aussi bien Mlle de Pallarès ; en rentrant à Angers, j’aurai une opinion faite, un « dossier » complet sur elle. Maintenant, il nous reste encore à prendre quelques renseignements sur son caractère auprès de ses anciennes maîtresses du Sacré-Cœur de Montpellier, Bonne Maman s’en charge. Après cela, je verrai ce que j’aurai à faire. L’après-midi, il pleut à verse et je me félicite doublement de n’avoir pas eu à rester à Prades jusqu’à 3h ¼. Le soir, nous allons à l’ouverture du mois de Marie.
Mai 1906
Semaine du 1er au 6 mai 1906
Vinça, mardi 1er mai 1906
Le grand jour préparé par quelques-uns, subi par beaucoup, redouté par tous les autres, est arrivé. Que se passe-t-il à Paris à l’heure où j’écris ? J’ai idée qu’il ne se passe rien de bien grave ; il y a de très grandes précautions prises ; les jacobins ministres sont bien obligés, bon gré mal gré, de faire marcher l’Armée. En attendant, le coup de l’absurde complot suit son cours ; un de mes cousins, le comte Durand de Beauregard, des Durand de Beauregard de Montpellier, qui habite Paris et qui était depuis quelques temps à Nice, a été arrêté hier à la suite de la perquisition opérée chez lui il y a quelques jours ; il est bonapartiste ; voyons jusqu’où ira cette comédie ! L’après-midi, je vais à la Balme avec Bonne Maman ; le soir nous allons au Mois de Marie. J’ai la visite de M. le curé qui vient, au nom du conseil de fabrique, me demander d’accepter d’être conseiller de fabrique. Après hésitations, je m’excuse ; n’étant pas destiné à habiter Vinça, j’estime qu’il vaut mieux offrir ce poste à quelqu’un de Vinça. Vers le soir quatre individus parcourent la ville derrière un drapeau et escortés par un clairon ; ils s’amusent ; c’est à cela que se réduit le 1er mai à Vinça ; d’ailleurs, le drapeau est tricolore et le clairon ne joue que des airs militaires ; c’est parfait. Mon séjour de 3 semaines en Roussillon est terminé, je pars demain. Il n’a pas été inutile puisque je venais ici pour me procurer des renseignements sur Mlle de Pallarès et pour tâcher de la voir et que j’ai réussi dans ces deux buts que j’avais assignés à mon voyage.
Angers, jeudi 3 mai 1906
J’ai quitté Vinça hier matin par le train de midi ; Bonne Maman m’a accompagné à Perpignan où je suis resté de 1h à 5h ; j’ai vu Mme Dalverny à qui j’ai raconté comment s’est passée l’entrevue (non fortuite) de l’avant-veille ; pendant ce temps, Bonne Maman est allée au Sacré-Cœur prendre l’adresse de l’ancienne supérieure du Sacré-Coeur de Montpellier où Mlle Hélène de Pallarès a passé plusieurs années, afin d’avoir, par-là, des tuyaux sur son caractère ; on lui donne, ce qui vaut encore mieux, l’adresse de la maîtresse générale qui habite Avignon. J’assiste, place Arago, à une réunion électorale en plein air donnée par le citoyen Vidal Anglès dont le comité (ambulant) se compose d’une tartane surmontée de quelques drapeaux. Ce « citoyen » clame contre l’infâme capital, s’exalte contre l’oppression du prolétariat par le capitalisme et le patronat etc. etc. On l’applaudit pour rire, c’est ce qu’il y a de mieux à faire ; je rencontre René de Chefdebien que je félicite de son mariage avec Mlle de Cesso (c’est Papa, il ne s’en doute pas, qui a fourni à M. de Cesso les renseignements sur les Chefdebien)[35]. Je dis adieu à Bonne Maman et je pars à 4h55 ; à la gare, je rencontre Henri Jonquères qui m’annonce que l’on va fonder à Perpignan une section de la Ligue d’Action française ; tant mieux ! Je passe par Narbonne et Bordeaux ; à la gare de Bordeaux, je retrouve Papa qui arrive de Biarritz ; nous allons ensemble à la messe à l’église du Sacré-Cœur voisine de la gare, puis nous nous séparons de nouveau ; Papa part par la ligne de l’État, tandis que je passe par la ligne d’Orléans. Je m’arrête à Poitiers de midi 16 à 4h46 afin de voir un jeune homme de la Jeunesse catholique, M. Robert Lévrier ; je le prie de tâcher de me faire prêter par le comité diocésain de l’A.C.J.F. du Poitou une enquête sur le repos du dimanche faite par les groupes de Jeunesse catholique de la Vienne et des Deux-Sèvres ; il me le promet. Ce jeune homme, secrétaire du député « libéral » sortant de Poitiers, M. de Montjou[36], qui s’intitule républicain progressiste (et qui est, sans doute, aussi républicain que moi), est extrêmement occupé ces jours-ci ; il m’emmène au comité électoral de M. de Montjou ; j’y passe environ six quarts d’heure pendant lesquels je vois de près comment « se cuisine » une élection. Comme M. Lévrier me l’annonce du reste, les pièces de cent sous volent dru des poches de M. de Montjou et celles de ceux de ses électeurs dont la conscience a besoin d’être éclairée par cet éclat métallique ; M. Lévrier ne me cache pas que son député est obligé « d’acheter » une bonne partie de ses électeurs. Voilà la moralité du suffrage universel ! Je passe ensuite environ deux heures à visiter Poitiers ; je vois plusieurs églises, le musée etc. J’arrive à Angers à 9h22 du soir ; j’y retrouve Papa, Maman, Philomène en excellente santé. On se fait raconter mes vacances et surtout mes démarches et ma rencontre de lundi.
Edgard de Montjou (1856-1942), député de la Vienne de 1902 à 1906 et de 1910 à 1932) – Cliché anonyme, sans date (Site de l’Assemblée nationale)
Angers, vendredi 6 mai 1906
Le matin, je me lève tard et ne sors qu’un petit moment ; l’après-midi, je vais voir le Dr Sourice puis l’abbé Delahaye à qui je demande de me recommander à son frère M. Dominique Delahaye, sénateur, qui a pris au Sénat une part active à la discussion du projet sur le repos hebdomadaire ; je veux aller le voir et lui demander son opinion sur certains points ; en sa qualité d’industriel et d’ancien président de Chambre de commerce d’Angers, M. Dominique Delahaye est très compétent sur la question. Maman écrit à l’ancienne maîtresse générale de Mlle de Pallarès au Sacré-Cœur de Montpellier, Mme de Bony à Avignon. Le soir, nous allons au mois de Marie à Notre-Dame. Des affiches multicolores couvrent les murs de la ville ; c’est le fléau électoral qui sévit ici comme partout ; on s’injurie, les candidats mentent à qui mieux mieux etc., quelle pétaudière !!! Nous, Français, nous ne sommes pas plus faits pour le régime parlementaire que des singes pour être habillés. Ce qui me console, c’est que ce sont des républicains qui se gourment entre eux ; dans la 1ère circonscription d’Angers, c’est, en effet, la même situation que dans les 4 circonscriptions des Pyrénées Orientales, le comité royaliste ne présente pas de candidat et engage ses amis à voter pour M. Gauvin, candidat républicain progressiste à qui on fait prendre des engagements ; par discipline et pour suivre les conseils d’union donnés par Pie X et les instructions de Mgr le duc d’Orléans, c’est pour ce Gauvin que je voterai, mais sans enthousiasme. J’ai envoyé au « comité électoral royaliste » présidé par le duc de Doudeauville ma souscription pour les frais des élections actuelles. Le parti royaliste ne présente pas des candidats partout tant s’en faut ; il en présente un grand nombre dans l’Ouest, 4 à Paris, quelques-uns dans le Midi : Delahaye, De Ramel, Vincent, De Solages etc. ; partout ailleurs, il a conclu, comme en Roussillon et comme dans la 1ère circonscription d’Angers, des alliances avec les autres partis d’opposition ; on forme ainsi une « coalition » dont les divers éléments gardent, par ailleurs, leur complète indépendance et leur liberté d’allure. Il faut reconnaître qu’il y a, aux élections actuelles, plus d’entente, plus d’union qu’aux élections précédentes. Puisse le succès récompenser ces efforts ; je le souhaite sans trop oser l’espérer ; je crois que l’opposition gagnera plus de sièges qu’elle n’en perdra, surtout la droite ; la majorité, à mon avis, perdra des sièges et sera diminuée, mais je crains que cette diminution soit insuffisante pour la faire changer de côté, car les socialistes gagneront aussi des sièges, c’est fort à craindre : droite et extrême gauche, ce sont les partis extrêmes qui me paraissent devoir le plus gagner au scrutin de dimanche ; c’est toujours ainsi, du reste, aux époques troublées.
Le premier 1er mai, qu’on redoutait tant, s’est passé somme toute assez tranquillement sauf à Paris où il y a eu quelques bagarres sérieuses et dans un petit nombre de grandes villes ; l’Armée, comme toujours, a contenu les révolutionnaires et a marché avec entrain et discipline, sauf un lieutenant qui a déclaré qu’il ne marcherait pas (il a été mis en disponibilité) et un soldat du 90e de ligne. La grève générale a complètement échoué ; les émeutiers de Paris ont eu le dessus, grâce à la police et à l’Armée. Mais gare à la seconde édition si ce gouvernement de révolution garde le pouvoir !
Angers, samedi 5 mai 1906
L’après-midi, je travaille à ma thèse, puis je vais me confesser ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 6 mai 1906
Le matin à la messe de 8h à Notre-Dame, je fais la sainte communion à l’intention des élections ; je prie le Saint-Esprit d’éclairer les électeurs français (chose bien difficile !) sur leur devoir et leur véritable intérêt. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voter pour Gauvin, par nécessité et par discipline mais sans aucun enthousiasme, au bureau de vote de la rue Bardou. Je vais ensuite aux Justices passer plusieurs heures dans la salle de distribution gratuite des journaux et brochures que j’ai contribué à organiser avant mon départ. Après dîner, je vais aux bureaux du Maine-et-Loire afin de connaître quelques résultats d’élections ; à Angers, Gauvin[37] est élu quoiqu’une urne ait été jetée et brisée par les socialistes avant la fin du dépouillement ; M. Bruas, conseiller municipal de la droite, qui présidait ce bureau de vote, m’annonce, tout ému, cet incident ; je vais, à mon tour, l’annoncer au Maine et Loire où il produit une grosse émotion ; on craint que cela ne fasse annuler l’élection ; cependant M. Gauvin ayant tout de même la majorité absolue des électeurs de la circonscription, on espère que l’élection ne sera pas annulée. Je reste au Maine et Loire jusque vers 11 heures ; les bureaux sont envahis par une foule compacte de « conservateurs » ; le téléphone apporte les nouvelles au fur et à mesure ; dans l’arrondissement de Beaugé, mauvais résultat, M. Cesbron est battu par le blocard Gioux ; dans les cinq autres circonscriptions du département, les conservateurs et monarchistes Bourgère, duc de Plaisance etc. sont réélus à d’écrasantes majorités encore accrues depuis 1902. Les résultats de Paris qui nous arrivent ce soir ne changent à peu près rien ; mais à Roubaix, le socialiste Guesde bat le progressiste Motte ; dans la Mayenne, M. Leblanc, royaliste, est élu contre un républicain sortant ; les quelques autres résultats connus ce soir ne changeraient pas beaucoup la situation, cependant l’impression n’est pas bonne : la majorité n’a pas gagné de terrain, elle en a plutôt perdu. Voyons demain. C’est aujourd’hui que s’ouvre l’exposition d’Angers ; on l’inaugure par le lancement du ballon « La Ville d’Angers ».
Semaine du 7 au 13 mai 1906
Angers, lundi 7 mai 1906
En ouvrant, le matin, le Journal de Maine-et-Loire, j’ai l’impression d’un désastre, d’un désastre électoral s’entend. Non seulement, l’opposition ne gagne pas de terrain, mais elle en a perdu ; une foule de députés sortants des groupes d’opposition sont battus par les blocards ; le contraire ne se voit presque pas. Dans la journée, on a des statistiques à peu près complètes ; elles permettent de constater que sur les cinq groupes dont se compose l’opposition, quatre sont cruellement frappés ; un seul, le groupe royaliste, est indemne et même en progrès. Dieu merci ! Les progressistes perdent au moins dix sièges, notamment deux de leurs principaux chefs MM. Renault-Morlière (remplacé par un royaliste) et Motte (par un socialiste) ; les nationalistes républicains perdent plusieurs sièges importants ; MM. de Benoist, le colonel Rousset, Flourens et bien d’autres sont remplacés par des blocards ; les bonapartistes (qui avaient fort peu de sièges) en perdent deux, ceux de MM. de Maussabré et Pain. Pour l’Action libérale, comme elle avait des candidats à peu près partout, il est difficile de se faire une opinion précise ; elle a perdu des sièges c’est certain, en a-t-elle gagné assez pour compenser ces pertes ? Il est difficile de le dire encore ; ce qui est évident, c’est qu’elle subit un gros échec ; elle affichait hautement la prétention de diriger l’opposition et de faire tourner les élections à son profit ; avec son organisation générale ou quasi-générale, les ressources dont elle disposait et les concours qu’on lui a prêtés, elle devait enlever au bloc un très grand nombre de sièges ; non seulement elle ne l’a pas fait, mais elle a perdu plusieurs sièges ; une foule de députés « libéraux » sortants, MM. Leret d’Aubigny, Joseph Brisson, du Roscoat et bien d’autres sont battus. L’Action libérale a donc échoué dans son œuvre ; pas plus que La Patrie française, pas plus que la coalition boulangiste, elle n’a réussi à arracher le pouvoir aux sectaires. Seul des groupes d’opposition, le groupe royaliste a fait des progrès ; quand je dis le groupe royaliste, je n’entends pas les députés chèvre et chou, tantôt « conservateurs », tantôt « libéraux » ou même « républicains libéraux » ; ceux-là, qui ont tous des attaches avec l’Action libérale populaire, ont reçu de rudes coups ; par députés royalistes, j’entends ceux qui se posent nettement comme hostiles à la république, très conservateurs et monarchistes, tels que quatre des députés de Maine-et-Loire tels que les Baudry d’Asson, les De Lavrignais (qui remplace Bourgeois, De Rosanbo, Lanjuinais etc. Eh bien, je le constate avec joie, aucun de ceux-là n’est battu ; d’ores et déjà, ils reviennent tous à la Chambre avec des majorités accrues ; bien mieux, ils gagnent cinq sièges sur des progressistes battus par eux, ou sur des républicains libéraux ne se représentant pas (3 dans la Mayenne, un dans l’Orne, un dans la Loire-Inférieure). Enfin, dans les circonscriptions blocardes où les royalistes présentaient des candidats – comme Vincent à Arles, Magne à Nîmes, Castillon de Saint-Victor dans le XXe à Paris, etc. – ils n’ont pas triomphé (ils n’y comptaient, d’ailleurs, pas le moins du monde), mais ils ont recueilli de très fortes minorités presque toujours ; Vincent a presque 7000 voix, Magne bien près de 6000, Castillon de St Victor, près de 4000 ; De Villemandy, également dans le XXe plus de 2000 ; près de 6000 électeurs royalistes à Ménilmontant !!! N’est-ce pas superbe ? Du côté du bloc, les socialistes et les radicaux-socialistes gagnent beaucoup de sièges sans qu’il soit encore possible de donner des chiffres exacts. Mes prévisions se sont donc réalisées : les partis extrêmes augmentent d’importance au préjudice des partis intermédiaires. Cependant, je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une pareille défaite de l’opposition (22 ou 25 sièges au moins de perdus) ; je n’avais jamais compté sur un grand succès, mais je croyais à un gain d’une trentaine de sièges ; je n’aurais certainement pas prévu que l’opposition reculerait. Mince consolation, Brousse est élu à Prades, grâce aux conservateurs naturellement, comme M. Gauvin. En Maine-et-Loire, à part l’échec du nationaliste républicain Fabien Cesbron, très bonnes élections ; les royalistes F. et L. Burgère, De Blacas, De Plaisance et le nationaliste De Grandmaison sont élus avec de très fortes majorités et, à Angers même, le progressiste Gauvin, autour duquel s’étaient groupée toute l’opposition, l’emporte à plus de 2000 voix de majorité. Si tous les départements étaient comme celui-ci, la gueuse n’aurait plus longtemps à vivre ! Décidément, il n’y a rien à faire avec les élections ; le suffrage universel, dont le principe est absurde, est incapable de connaître et de poursuivre l’intérêt du pays ; il ne peut pas s’élever au-dessus des petits intérêts personnels ou locaux et le gouvernement établi est sûr de le tenir en laisse par-là ; ajoutez à cela la pression et la fraude et vous reconnaîtrez qu’il n’y a plus aucune illusion à se faire. Beaucoup d’esprits clairvoyants ne s’en faisaient déjà plus ; les élections d’hier viennent fournir une nouvelle démonstration de l’absurdité de ce système de gouvernement ; jamais scrutin ne s’était présenté dans de meilleures conditions pour l’opposition. Toute l’année dernière, des menaces de guerre, cette année l’agitation des inventaires, les grèves du nord, les craintes du 1er mai, les impôts toujours plus lourds, les fiches maçonniques etc. Quelle plateforme pour l’opposition ! On espérait créer un courant d’opinion hostile aux hommes du régime sinon au régime lui-même. Rien n’y fait, c’est à y renoncer. Le soir, j’assiste à la Conférence Saint-Louis, à une conférence du P. Corbillé sur un roman italien récemment mis à l’index, Il Santo[38], qui soutient de nombreuses doctrines nouvelles et très hasardées en matière de dogme et de discipline religieuse. L’après-midi, je fais, avec Michel Henry, une tournée de placement de billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul, dans le quartier de la gare Saint-Serge. Maman et Philomène vont aux obsèques de Mme du Pigné, mère de Mme de Padirac, décédée samedi à la Lasserie ; elles déjeunent à la Lasserie et rentrent par le train de 5 h. Le matin, je vais faire une visite à M. Dominique Delahaye, sénateur, à son usine ; nous parlons beaucoup du repos hebdomadaire dont M. Delahaye s’est beaucoup occupé au Sénat, lors de la récente discussion du projet de loi ; il me dit de revenir le voir.
Angers, mardi 8 mai 1906
Nous avons à déjeuner la famille de Padirac, Jeanne de Soos, M. et Mme du Pigné ; ils sont venus passer la journée à Angers ; naturellement, à raison de leur deuil, nous les recevons dans la plus stricte simplicité en famille. Le piteux résultat des élections défraye toutes les conversations. Un jeune homme, Gardot, que j’avais tenté naïvement autrefois de convertir aux méthodes d’opposition de l’Action française, me dit que l’échec des ligues d’opposition légale et constitutionnelle, échec que les circonstances rendent aussi grand que possible, le rapproche beaucoup de nos doctrines ; il me dit que le résultat des élections fait « franchir une étape » à sa pensée. C’est logique ; j’espère bien que beaucoup d’autres feront le même raisonnement, et tandis que l’Action libérale perdra peu à peu toute son influence, l’Action française s’étendra de plus en plus ; les événements actuels, qui sont une éclatante confirmation de toutes ses prévisions, doivent nécessairement lui amener de nombreux partisans ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, mercredi 9 mai 1906
Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je vois longuement, à son usine, M. Dominique Delahaye ; il me donne son opinion sur plusieurs questions concernant ma thèse et, d’autre part, comme j’ai porté toutes mes notes, il prend note de plusieurs points, surtout dans la partie historique de ma thèse, pour un discours qu’il doit prononcer au Sénat lorsque le projet de loi reviendra en discussion. Il ressort de statistiques publiées par plusieurs journaux que les progressistes ont perdu, depuis 1902, environ 300.000 voix dans toute la France, tandis que les partis de droite en ont gagné 400.000 ; bien entendu, les radicaux-socialistes et les socialistes en ont gagné beaucoup aussi, toujours les extrêmes… je l’avais prévu.
Angers, jeudi 10 mai 1906
Le matin, je vais un moment aux Internats pour voir le P. Lionnet qui m’a fait appeler, mais je ne le rencontre pas. L’après-midi, je vais faire à Mme Robiou du Pont la visite de digestion pour son dîner du commencement d’avril que je n’avais pu, naturellement, lui faire encore ; je vais aussi voir le P. Lionnet avec qui je cause longuement du résultat des élections et de ses conséquences ; il croit à la formation d’un parti catholique ; l’idée est dans l’air ; j’aimerais mieux ça que l’Action libérale ; je vois aussi Jacques Hervé-Bazin qui part demain pour la campagne. Vers 7 heures, nous recevons tout à coup de Dijon une dépêche de Tante Josepha nous annonçant que l’oncle Paul est nommé général. Cette nouvelle, très inattendue car nous ne pensions pas que la nomination pût avoir lieu avant la fin de juin, nous cause la plus grande joie ; on avait fait attendre assez longtemps les étoiles à l’oncle Paul ; il est enfin nommé, Dieu en soit béni. Comme Tante Josepha doit être heureuse ! Nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, vendredi 11 mai 1906
Dans l’après-midi, je commence une enquête personnelle, auprès de représentants de divers métiers, sur l’observation du repos du dimanche à Angers ; elle me servira pour ma thèse ; j’écris à l’oncle Paul pour le féliciter. On signale, tous les jours les fraudes dont un grand nombre de candidats de l’opposition ont été victimes ; elles révèlent une canaillerie raffinée ; je ne perds pas mon temps à m’en indigner car elles étaient dans le programme. Seulement, elles me renforcent de plus en plus dans mon opinion que nous n’arriverons pas par les élections, car le gouvernement, dénué de tout scrupule, emploiera la fraude pour garder de pouvoir chaque fois qu’il se croira en danger, et comme, de cette façon, il aura toujours la majorité, nous tournons dans un cercle vicieux ; le seul moyen d’en sortir, c’est de ne pas trop compter sur les élections et de préparer le salut par d’autres moyens.
Angers, samedi 12 mai 1906
Je continue mon enquête sur le repos du dimanche. À 5h, avec Michel Henry, je continue la tournée de placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul ; un violent orage nous oblige à l’interrompre. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 13 mai 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; à 1h ½, j’assiste, au patronage Notre-Dame-des-Champs, à la représentation, la 1ère à Angers, des Oberlé, le drame émouvant et si patriotique d’Haraucourt d’après le roman de M. René Bazin sur l’Alsace ; Mgr Rumeau et M. René Bazin assistent à la séance. Le soir, je vais avec Maman au Mois de Marie à la cathédrale ; Papa et Philomène vont à une séance au patronage de jeunes filles de Saint-Serge.
Semaine du 14 au 21 mai 1906
Angers, lundi 14 mai 1906
Je continue mon enquête sur le repos du dimanche à Angers ; je vois pour cela une foule de petits patrons et d’ouvriers de tous les métiers ; je prends note sur un carnet de ce qu’ils me disent puis je mets ces notes au clair. Le soir, je reçois une lettre bien triste de mon ami d’Alger Louis Rupert ; il me dit que sa mère a fait de très grosses pertes dans la faillite d’une banque et qu’elle est à peu près ruinée ; quant à lui, il cherche une situation quelconque ; il me demande de chercher pour lui ; je lui réponds que je ferai mon possible pour cela. Pauvre garçon ! Je chercherai certainement à le caser
On est très ennuyé ici, dans le monde monarchiste et conservateur, de ce qui se produit pour l’élection sénatoriale qui doit avoir lieu prochainement. C’est le comte de La Bourdonnaye, président du comité royaliste et représentant de Mgr le duc d’Orléans, qui a été choisi par le comité comme candidat pour remplacer M. de Blois ; et voilà que le député républicain libéral de Beaugé, M. Fabre Cesbron, blackboulé le 6 mai, pose sa candidature. C’est extrêmement fâcheux, car il est à craindre que M. Cesbron n’entraîne la défection de certains délégués sénatoriaux conservateurs du Baugeois. Les blocards ne profiteront-ils pas de cette division pour faire passer un des leurs ? M. Cesbron est bien ingrat envers le comité royaliste ; c’est lui qui l’a fait passer en 1902 ; c’est encore lui qui vient de le patronner et de payer les frais de sa campagne à Beaugé, et maintenant, il se présente malgré le comité, malgré Le journal de Maine-et-Loire et contre leur candidat. Je pense qu’on arrivera à lui barrer la route ; mais c’est un domaine très fâcheux pour l’exemple.
Angers, mardi 15 mai 1906
L’après-midi, je vais un moment à la bibliothèque faire quelques recherches. Je vais voir aussi le P. Caron pour Rupert ; il prend son nom.
Angers, mercredi 16 mai 1906
Le matin, je vais voir M. Dominique Delahaye qui m’avait donné rendez-vous ; l’après-midi, ayant un peu mal à la gorge, je ne sors pas.
Angers, jeudi 17 mai 1906
Mon mal de gorge ayant un peu augmenté dans la nuit, je ne sors pas de la journée ; le Dr Sourice vient me voir ; le mal de gorge va passer très vite ; mais le Docteur me dit que, pour éviter le retour de la petite éruption que j’ai eue l’été dernier à la cuisse, je devrai aller faire une saison à la Bourboule ; j’irai donc à la Bourboule en juin avec Maman. Je profite de ma séquestration pour faire avancer ma thèse. Papa est sur le point de se décider à retarder d’un an notre retour à Roussillon ; il dit que certaines petites réparations à la maison d’Ille sont nécessaires puisque nous ne pourrons pas nous installer à la grande maison, et qu’il vaut mieux les faire l’été prochain et l’hiver qui suivra plutôt qu’au moment où tous nos meubles arriveront à Ille. Cette idée ne me sourit pas beaucoup ; puisque nous devons quitter Angers, mieux vaudrait le faire tout de suite que de traîner encore un an.
Angers, vendredi 18 mai 1906
Le temps étant très mauvais (pluie, vent, orage), je ne sors pas encore. Je travaille ma thèse.
Angers, samedi 19 mai 1906
Dans l’après-midi, comme le temps est beau, je sors ; je vais à la bibliothèque. Papa s’est décidé, comme je le craignais, à retarder d’un an notre retour à Roussillon. J’étais opposé à ce retard, mais je n’ai pas voulu trop insister afin de ne pas peser sur la volonté de mes parents. Quant à moi personnellement, d’ailleurs, je ne reviendrai guère à Angers ; l’hiver prochain, je resterai presque tout temps en Roussillon.
Angers, dimanche 20 mai 1906
Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. Je reçois une dépêche de Rupert me disant qu’il arrivera demain soir ; que diable vient-il faire ici ; les situations ne courent pas les rues ; jusqu’à présent, je ne lui ai rien trouvé. J’ai la visite de M. Delahaye, sénateur ; il vient me communiquer une lettre qu’il a reçue d’un raffineur belge, et prendre quelques renseignements que je dois lui donne pour son discours au Sénat. Nous causons près d’une heure. Dans l’après-midi, je vais voir l’abbé Leroy qui me donne un renseignement historique, toujours pour ma thèse.
Semaine du 21 au 27 mai 1906
Angers, lundi 21 mai 1906
Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi, je vais à la gare à 5h avec Maman pour attendre Rupert, il n’arrive pas ; je trouve à la maison une dépêche de Blois me disant qu’il arrivera à 9 h ; il a dû manquer le train. Je retourne à la gare à 9 h. ; il arrive, en effet ; je l’accompagne à l’Hôtel de France.
Angers, mardi 22 mai 1906
Je trotte toute la journée avec Rupert ; je l’accompagne chez le P. Caron, chez M. Laperrière, chez La Marinière, chez M. Frogé, Normand d’Authon, le chanoine Crosnier, Mgr Pasquier ; tout le monde lui dit qu’il trouvera très difficilement une position ici où il n’y a guère de commerce ni d’industrie ; La Morinière lui donne l’idée de demander au duc de Blacas, nouveau député de Cholet, de le prendre à titre de secrétaire ; il lui écrit, et je le fais recommander par Mgr Pasquier, M. Frogé et Normand d’Authon. J’ai eu toute ma journée prise ! Le scrutins de ballottage d’avant-hier donne des résultats navrants ; l’opposition qui avait perdu une vingtaine de sièges le 6 mai, en perd environ 30 autres ; c’est une perte nette de 50 sièges ; les républicains nationalistes et les progressistes sont surtout éprouvés ; le colonel Marchand, M. Guyot de Villeneuve, M. Auffray sont battus ; le parti nationaliste n’existe plus et cela faute d’avoir eu un programme, une doctrine positive ; en résumé, veste sur toute la ligne pour tous les partis ralliés ou républicains modérés ; c’est la France et la religion qui en subiront les conséquences. M. Piou, et les grands manitous qui suivaient béatement ses grands airs républicains libéraux peuvent se flatter d’avoir réussi ; oh oui !
Angers, mercredi 23 mai 1906
Le matin, je vais voir M. Baugas et lui montrer ce qui est fait de ma thèse. L’après-midi, je suis pris pendant plusieurs heures par Rupert ; je vais me confesser, me faire couper les cheveux, prendre ma leçon de chant etc. ; le soir, je me promène un peu avec Rupert. Madame Dalverny ayant écrit à Maman que nous ferions sagement de laisser tenter une première démarche auprès de Mme de Pallarès avant le départ de ces dames pour Vichy qui doit avoir lieu très prochainement, nous nous décidons à laisser tenter cette démarche, à une condition cependant, c’est que Mme Noëll aura recueilli sur le caractère de Mlle Hélène de Pallarès de bons renseignements ; la religieuse du Sacré-Cœur dont on avait donné l’adresse à Bonne Maman ne veut évidemment pas répondre, Maman lui a écrit deux fois inutilement ; évidemment, elle est de ces religieuses qui refusent de donner des renseignements sur leurs anciennes élèves ; comme la première lettre a été écrite le 4 mai et la seconde le 14, il est certain maintenant qu’elle ne répondra pas ; force nous est donc de nous passer de ces renseignements ; pour y suppléer, Maman a prié Mme Noëll de se renseigner à Perpignan même sur le caractère de Mlle de Pallarès et de lui dire, en toute sincérité, ce qu’elle aura appris ; j’estime, en effet, que cette question de caractère a la plus grande importance. Pour gagner du temps, comme Mme Dalverny nous presse d’agir, Maman lui écrit aujourd’hui que Mme Noëll pourra faire la première démarche et présenter à Mme de Pallarès l’idée de ce mariage comme venant d’elle (ce qui est la stricte vérité), si les renseignements recueillis sont bons, sans même nous écrire, ce qui ferait perdre 3 ou 4 jours. Et maintenant à la grâce de Dieu ! J’ai appris par Le Roussillon d’hier une bien triste nouvelle, celle de la mort de M. Passama[39]. À vrai dire, on s’y attendait depuis plusieurs mois. C’est une bien grande perte pour notre pays et surtout pour le parti royaliste dont M. Passama était le chef autorisé en Roussillon ; il était, depuis très longtemps, président du comité royaliste des Pyrénées-Orientales et représentant de Monseigneur dans notre département. Qui va le remplacer ? Sans doute M. Despéramons. J’envoie un mot de condoléances à ses fils.
Angers, jeudi 24 mai 1906 (Ascension)
Je fais la sainte communion à la messe de 7 h. à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je me promène avec Rupert ; le soir, je vais avec Papa au Mois de Marie à la Cathédrale.
Angers, vendredi 25 mai 1906
Me matin, je vais travailler à la bibliothèque. L’après-midi je travaille un peu à la maison, puis je fais diverses courses et commissions. Le soir, je vais voir jouer Ruy Blas, au Théâtre municipal, par une troupe de passage ; bonne exécution. Rupert reçoit du duc de Blacas un mot très courtois disant qu’il n’a pas l’intention de prendre un secrétaire ; il faudra lui chercher autre chose. Maintenant que l’on a sous les yeux les résultats complets des élections, on peut se rendre compte de l’étendue de l’échec de l’opposition sur le terrain électoral ; elle perd au moins soixante sièges ; la coalition des royalistes, bonapartistes, libéraux, nationalistes et progressistes, qui formait un total de 230 voix environ dans l’ancienne chambre, n’en aura plus que 180 environ ; les progressistes perdent un tiers de leurs sièges, c’est le parti le plus éprouvé ; les nationalistes en perdent 23 sur 55 ; l’Action libérale, quoiqu’elle dise et fasse dire, a certainement perdu des sièges ; les bonapartistes en ont perdu plusieurs aussi ; seuls les royalistes, les vrais royalistes, n’en ont pas perdu et en ont même gagné quelques-uns sur des progressistes ou des libéraux qui ne se représentaient pas ou qu’il fallait combattre à cause de leurs trahisons dans la question religieuse, comme Renault-Morlière dans la Mayenne. Autrement dit, tous les partis républicains modérés ou ralliés à la république, ceux qui voudraient (quel rêve chimérique !) une république raisonnable en France, sont absolument battus, battus à plate couture et la république, fidèle à son principe, continue à pas de géants sa course vertigineuse vers la Révolution ; c’est logique et il n’y a qu’un Piou qui puisse s’en étonner. Ce n’est pas nous, ligueurs de l’Action française, que cela étonne !
Angers, samedi 26 mai 1906
Je me promène un peu avec Rupert ; je travaille ma thèse etc. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 27 mai 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je passe une partie de l’après-midi (jusqu’à 4 heures) à distribuer journaux et brochures dans le bureau établi aux Justices ; ensuite, avec Rupert, je visite l’exposition qui est très restreinte et ne vaut pas celle qui était établie au même endroit en 1895, et le village noir ; le soir, nous avons Rupert à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la Cathédrale.
Semaine du 28 au 31 mai 1906
Angers, lundi 28 mai 1906
Le matin, je vais porter à M. Delahaye un petit travail sur les constitutions des empereurs romains chrétiens concernant le repos du dimanche, qu’il m’avait demandé parce qu’il en aura peut-être besoin pour son discours au Sénat. L’après-midi, je me promène un moment avec Rupert, je vais chez le dentiste Sicart, puis je travaille ma thèse.
Angers, mardi 29 mai 1906
Le matin, je me promène un moment avec Rupert qui aura probablement trouvé une place de secrétaire et plus tard de voyageur dans la corderie voisine. Je pars à 1h37 pour Chantenay (près Nantes) où j’arrive à 3h30 ; je vais voir immédiatement M. Lizeray, directeur d’une importante raffinerie de sucre, qui m’attendait ; je l’interroge sur la possibilité d’accorder le repos hebdomadaire dans les raffineries de sucre ; il considère cette réforme comme très difficile ; elle a pourtant été réalisée par un raffineur belge, M. Graffe, qui s’en trouve très bien. M. Lizeray a une conversation très intéressante ; je repars de Chantenay par le tramway de 5h3 ; je prends à la gare de Nantes le train de 5h40 et je suis à Angers à 8h05. D’une statistique publiée par l’Action catholique française, il résulte que non seulement l’Action libérale, malgré sa propagande acharnée, n’a rien gagné depuis 1902 comme elle le répète mensongèrement sur tous les tons et le fait répéter par L’Osservatore romano, mais qu’elle a perdu (d’après le calcul des voix au 1er tour de scrutin) 248.000 voix, les nationalistes en ont perdu 245.000, les progressistes 233.000, tandis que les candidats conservateurs, monarchistes ou catholiques indépendants de l’A.L.P., qui se présentaient en dehors d’elle ou même malgré elle, en ont gagné 332.000. Donc, d’un côté, les partis d’opposition républicaine modérée ou ralliés à la République ont perdu 726.000 voix, tandis que les partis d’opposition au régime en ont gagné 332.000 ; il n’y a pas de quoi chanter victoire pour la bande à Piou ! Ma prévision du succès des partis extrêmes s’est donc pleinement réalisée. Attrape, Action libérale, et f… nous la paix !
Angers, mercredi 30 mai 1906
Rupert a sa place ; il en est ravi ; j’en suis enchanté aussi ; pauvre garçon, le voilà hors d’affaire pour quelque temps au moins. Dans l’après-midi, je vais avec lui chez La Morinière. Aujourd’hui, il se produit un événement mémorable ; c’est l’ouverture de l’Assemblée générale des évêques de France, la première depuis la Révolution, réunie par le pape pour lui donner son avis au sujet de la réorganisation de l’Église de France rendue nécessaire par la Séparation. Cette « Assemblée de l’Épiscopat » va avoir à se prononcer sur la question si épineuse et si discutée des associations cultuelles. Ces fameuses associations ont été formellement condamnées par l’Encyclique Vehementer nos ; malgré cela, des gens à courte vue prétendent qu’on peut les former dans la pratique et que l’article 4 de la loi permet d’assurer le respect de la hiérarchie ecclésiastique par ces associations ; je ne le pense pas, car l’article 8 détruit l’article 4. Je pense, et je suis de l’avis d’un grand nombre d’évêques, de prêtres, de Catholiques et de presque tous les journaux catholiques, que ces associations sont d’essence démocratique et contraires au principe d’autorité sur lequel repose l’Église ; que les former, c’est se mettre sans profit sous la coupe de l’État, c’est renoncer à toute indépendance ; que l’acceptation, dans la pratique, de la loi ne sauvera même pas les églises car il sera facile au gouvernement de faire naître des incidents à la suite desquels il fermera les églises. Si on forme ces associations, on s’en repentira avant deux ans ! Le pape, seul compétent, décidera souverainement, après avoir consulté l’épiscopat français pour s’entourer de conseils ; et tout le monde devra s’incliner devant sa décision suprême. Pour moi, malgré mon aversion pour les associations cultuelles, je me suis prêt à m’incliner et même à entrer dans une de ces associations si le pape ordonne de les former. En matière religieuse, j’obéis sans hésiter au chef de l’Église.
Angers, jeudi 31 mai 1906
Le matin, je rapporte à M. Delahaye des livres qu’il m’avait prêtés et je lui raconte ma visite à la raffinerie de Chantenay. Nous causons de l’affaire Cesbron ; elle se corse. Avant-hier, avait lieu la réunion préparatoire à l’élection des délégués sénatoriaux conservateurs et libéraux ; MM. de La Bourdonnaye et Cesbron avaient fait leurs invitations ; la réunion était présidée par les 3 sénateurs de Maine-et-Loire. M. de La Bourdonnaye, présenté par le comité royaliste dont il est le président, déclara qu’il s’inclinerait devant la décision de l’assemblée et qu’il retirerait sa candidature si la majorité de l’assemblée se prononçait pour Cesbron ; M. Cesbron refusa obstinément de prendre le même engagement ; un moment, comme les choses ne plaisaient pas à M. Cesbron, il quitta la salle suivi de quelques-uns de ses amis et aussi de quelques amis de M. de La Bourdonnaye qui crurent la réunion terminée ; altercation avec M. d’Andigné, gifle de Cesbron à M. d’Andigné (aujourd’hui excuses de Cesbron) etc. Au vote, 294 voix se prononcent pour M. de La Bourdonnaye et 81 seulement pour M. Cesbron. Si désormais Castiron ne retire pas sa candidature, il fait œuvre de division et fait le jeu des blocards. Je crains, en effet, que ceux-ci ne profitent de la division de leurs adversaires pour tâcher de prendre ce siège sénatorial ; si même ils étaient habiles, ils voteraient pour Cesbron afin de faire échec au candidat royaliste. Au fond de cette affaire, M. Delahaye voit la main de l’Action libérale ; il est certain que c’est un coup monté par les ralliés et les libéraux contre les monarchistes. Les sénateurs monarchistes de Maine-et-Loire ne veulent pas d’un collègue républicain libéral, le congrès des délégués sénatoriaux d’opposition leur a donné raison et M. Cesbron n’a qu’à se retirer. Certains curés agissent odieusement pour Cesbron. C’est ainsi que 3 curés sont venus trouver dimanche M. Delahaye et lui ont déclaré qu’il pécherait mortellement s’il faisait campagne pour M. de La Bourdonnaye ; inutile de dire que M. Delahaye a conservé toute sa sérénité devant les menaces de ces étranges commentateurs de la loi divine qui feraient bien de réapprendre leur catéchisme ; je ne sache pas que Jésus-Christ ait ordonné sous peine de péché mortel de faire élire un sénateur républicain de préférence à un royaliste, surtout quand les deux candidats sont tous deux d’excellents catholiques ! Voilà les procédés des ralliés ; quand on me disait, autrefois, que des prêtres de Bretagne avaient usé d’arguments de ce genre pour assurer le succès de la politique de ralliement, allant jusqu’à refuser l’absolution à ceux de leurs pénitents qui s’obstinaient à voter pour des royalistes, je ne voulais pas le croire ; maintenant que je sais de source certaine que 3 curés n’ont pas craint de venir déclarer à un sénateur catholique et royaliste qu’il pécherait mortellement en ne soutenant pas un candidat rallié contre un catholique royaliste, je n’hésite plus à croire le reste ! Le soir, nous recevons une lettre de Mme Noëll de Perpignan, nous donnant d’excellents renseignements sur le caractère et la piété de Mlle de Pallarès et nous disant qu’elle a parlé à Mme de Pallarès de son idée de faire le mariage de sa fille avec moi ; Mme de Pallarès a accueilli très favorablement cette idée ; il ne reste donc plus à s’entendre que sur la question de dot ; le projet paraît en très bonne voie ; s’il est conforme à la volonté de Dieu, qu’il se réalise ! Je vais me confesser à Notre-Dame. Le soir, nous allons tous au Mois de Marie à la cathédrale ; on y fête la clôture du Mois de Marie. Beaucoup de rumeurs courent sur ce qui se dit à l’assemblée de l’Épiscopat ; comme les évêques sont liés par le secret pontifical, on ne peut rien savoir de certain ; on remarque que leur adresse au pape est un peu froide.
Juin 1906
Semaine du 1er au 3 juin 1906
Angers, vendredi 1er juin 1906
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion pour fêter le 1er vendredi du mois et l’ouverture du Mois du Sacré-Cœur. Les journaux apportent de Madrid la nouvelle d’un attentat particulièrement odieux : hier, on célébrait dans cette capitale le mariage du sympathique roi d’Espagne Alphonse XIII avec la princesse Ena de Battenberg nièce du Roi d’Angleterre ; l’Europe et le monde entier avaient suivi avec sympathie les fiançailles de ce gentil petit roi avec une charmante princesse ; et bien, c’est le jour du mariage de ce gentil couple royal qu’un affreux anarchiste, une brute humaine, choisit pour tenter de tuer les jeunes mariés en lançant une bombe sur le cortège royal peu après sa sortie de l’église ! La bombe, fort heureusement, n’a pas atteint ni le roi ni la reine, mais elle a tué une foule de personnes, des soldats qui faisaient la haie, des personnages de la suite etc., de plus il y a un grand nombre de blessés. Cet affreux attentat, qui emprunte au jour choisi pour le perpétrer un caractère particulièrement odieux, redoublera les sympathies que tout le monde éprouve pour leurs Majestés catholiques. Nous répondons à Madame Noëll ; Maman lui dit qu’elle est très contente des bons renseignements sur le caractère et la piété de Mlle Hélène ; elle dit que j’aurai une dot en valeur de cent mille francs en terres (probablement Bouleternère et Trouillas), cela me rapportera de 4000 à 6000 suivant les années. Mlle de Pallarès a la fortune de son père c’est-à-dire un peu plus de cent mille francs ; pour que nous ayons un revenu de 12.000 fr. environ en commençant, il faudrait que sa grand-mère et sa mère lui donnassent, en outre, un capital d’environ 100.000 fr. ou, tout au moins, lui fissent une pension de 3000 fr., c’est ce que nous demandons ; j’espère que cette question d’intérêt, qu’il faut bien traiter, ne viendra pas mettre des bâtons dans les roues. On avait été mal renseigné tout d’abord quand on avait dit à Bonne Maman que Mlle de Pallarès avait 500.000 fr. de dot ; la dot réelle est bien loin de ce gros chiffre ; je ne veux cependant pas reculer car Mlle Hélène m’a plu, mais encore faut-il avoir de quoi vivre. Le soir, nous allons tous à une conférence, au Cirque-théâtre sur la Croix-rouge russe pendant la guerre russo-japonaise ; elle est faite par le médecin militaire Follenfant qui faisait partie de la mission française attachée à l’armée russe ; cette conférence est pleine d’intéressants renseignements. Avant la conférence, je vais rattraper à la poste la lettre à Mme Noëll dans laquelle il y avait une petite inexactitude sur le revenu des propriétés que Papa et Maman me donneraient ; je trouvais le chiffre indiqué un peu élevé ; je corrige cette inexactitude et la lettre repart le soir même.
Angers, samedi 2 juin 1906
On connait aujourd’hui le chiffre exact des victimes de l’attentat de Madrid : 25 tués et 50 à 60 blessés ; c’est effrayant ! Le Roi et la gracieuse jeune reine n’ont échappé que par miracle à une mort affreuse ; l’assassin n’est pas encore arrêté. Je travaille le matin et l’après-midi à la bibliothèque. L’après-midi, visite de M. Sourice à Maman et à moi ; il m’engage à aller avec Maman à La Bourboule ; les eaux me prémuniront contre le retour de la petite éruption que j’ai eue l’été dernier à la cuisse ; je ne demande pas mieux que d’y aller ; nous partirons donc mardi. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 juin 1906 (Pentecôte)
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph et l’après-midi à vêpres à Saint-Joseph. Le soir, nous avons Rupert à dîner ; je me promène ensuite avec lui. Il paraît que Madame de Pallarès (j’avais oublié de le mentionner ces jours-ci dans mon journal) m’avait reconnu, le 30 avril pendant le court trajet que j’ai fait avec elle, sa fille et son beau-père de Prades à Vinça, à ma ressemblance avec Maman qu’elle a connue autrefois dans les réunions d’Enfants de Marie au Sacré-Cœur de Perpignan ; c’est curieux ! Dès qu’on lui a parlé de moi, elle a dit aux dames qui lui en ont parlé qu’elle m’avait reconnu ; elle a dit que j’étais « le vivant portrait de Maman ».
Semaine du 4 au 10 juin 1906
Angers, lundi 4 juin 1906
Je vais à la grand’messe à 9h à Notre-Dame. Je fais quelques commissions le reste de la matinée. L’après-midi, je fais des préparatifs de départ. Le soir, nous avons à dîner Lelong et Rupert ; j’avais aussi invité Du Lac, mais il ne vient pas ; comme l’invitation avait été faite par écrit sur une carte que j’avais laissée dans sa chambre, je me méfie qu’un de ses voisins de chambre, à l’externat aura supprimé la carte pour lui jouer une farce ; à l’Université, on est coutumier du fait !
La Bourboule, mercredi 6 juin 1906
Pas de journal hier parce que je roulais en chemin de fer. Hier matin, à Angers, nous recevons une lettre de Mme Noëll très encourageante pour mon projet de mariage avec Mlle de Pallarès ; la chose est en très bonne voie. M. de Pallarès, grand-père de la jeune fille (ancien président du Tribunal de Prades) a d’abord accueilli avec surprise la nouvelle du projet de mariage de sa petite-fille qui est très jeune (il paraît, décidément qu’elle a eu 18 ans en mars) ; mais ensuite, le projet lui a plu ; il a dit qu’à sa mort, il laisserait 200.000 fr. à sa petite fille, or il a 81 ans ; Mlle de Pallarès a d’ores et déjà, de son père, 140.000 fr. ; pour peu que sa grand’mère Beilhoc veuille lui faire une petite pension, tout au moins jusqu’à la mort de M. de Pallarès, tout sera réglé du côté « intérêts ». Par ailleurs, tout va bien, puisque Mlle Hélène m’a remarqué elle aussi, le 30 avril, en wagon ; quand sa mère lui a parlé de ce qui se trame, elle lui a répondu : « J’ai bien vu que ce jeune homme me regardait ; et vous savez, Maman, lui aussi est bien gentil » ; puisqu’elle me trouve « bien gentil », et que je la juge de retour, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il y a, cependant, une question qui se pose ; ces dames craignent que la surveillance des propriétés ne m’occupe pas assez et voudraient me voir prendre une position à Perpignan, me voir plaider par exemple ; cela ne me sourit guère, les propriétés m’occuperont certainement bien plus que ne le pensent ces dames, et d’ailleurs, je n’aime pas l’oisiveté et si j’ai du temps libre, je l’emploierai à compléter mes études et à m’occuper d’œuvres religieuses, politiques ou sociales comme je le fais déjà à Angers. Si ces dames y tiennent, cependant, je leur donnerai satisfaction en me faisant inscrire au barreau de Perpignan ; mais je crois que la surveillance et l’exploitation de propriétés fort éloignées les unes des autres (car je m’occuperai non seulement des miennes, et de celles de ma femme si elle en a, mais aussi de celles de mes parents) ne me laisseront guère le temps de m’occuper de chicane ; cela, du reste, n’est guère dans mes goûts. Dans la matinée et le commencement de l’après-midi, je fais plusieurs commissions et mes préparatifs de départ. Nous partons, Maman et moi, par l’express de 4h40, et, par Tours, Vierzon, Eygurande et Laqueuille, nous arrivons à La Bourboule ce matin à 8 heures 08. Nous descendons à l’Hôtel de Londres, ou plutôt à la Villa Pasteur qui est une annexe toute neuve et très propre de l’Hôtel de Londres, en face du parc ; c’est ce que nous avons trouvé de mieux à La Bourboule. Ici, la saison commence à peine, il n’y a presque pas d’étrangers. Nous allons voir le Dr Lamarle que nous a indiqué M. Sourice ; il ordonne à Maman de boire et à moi de boire et de me baigner. Dans l’après-midi, je dors un peu, je m’installe dans ma chambre, j’écris et je me promène.
Les dames de Pallarès partent pour Vichy, les pourparlers vont être forcément plus compliqués à poursuivre et, par conséquent, plus longs ; par contre, Vichy n’étant pas très loin de La Bourboule, y aura-t-il peut-être moyen de se voir si toutes les questions sont résolues favorablement. Je prie le Sacré-Cœur, la Sainte-Vierge et mes saints patrons de tout arranger en vue de notre plus grand bonheur à tous deux, en ce monde et dans l’autre. Il en sera de ce projet ce que Dieu voudra. Une bonne amie l’a fait naître ; s’il est conforme à la volonté de Dieu, il se réalisera certainement ; s’il échoue, il faudra se dire qu’il n’était pas conforme à la volonté de Dieu et, par conséquent, ne pas trop le regretter.
La Bourboule, jeudi 7 juin 1906
Je prends mon premier bain le matin à 8h et je me fais inscrire pour cette heure-là ; je prends aussi une dose de boisson le matin et une dose le soir à cinq heures et demie. Je flâne dans le parc. Maman répond à Mme Noëll dans le sens que j’indiquais dans mon journal d’hier.
La Bourboule, vendredi 8 juin 1906
Mon programme de journée ressemble fort à celui d’hier ; l’existence est assez monotone ; je travaille à ma thèse que j’ai apportée.
La Bourboule, samedi 9 juin 1906
La Bourboule, Roche Vendeix – Carte postale d’époque (site cartorum.fr)
Dans l’après-midi, je fais une assez jolie promenade, je fais l’ascension d’un rocher qui domine toute la vallée de La Bourboule (le rocher de Vandeix), il est situé à une heure de marche environ. Nous recevons une lettre de Papa ; il me dit qu’il a lu dans La Vérité française, un article que j’avais écrit pour ce journal, à la fin de mai, et qui a pour titre « Les leçons de la défaite » ; inutile, après ce titre, de dire qu’il s’agit des leçons à tirer du triste résultat des élections ; comme l’article (de 12 grandes pages) était assez corsé et ne ménageait pas l’Action Libérale et les ralliés, je craignais que La Vérité, tout en l’approuvant, n’osât pas l’insérer et je n’en avais pas parlé à la maison ; j’écris à Papa de m’envoyer les numéros dans lesquels il a paru afin de les garder. Ce soir, à 7h ½, je vais me confesser.
La Bourboule, dimanche 10 juin 1906
Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures ; je vais prendre mon bain à 8 heures ; je retourne à la grand’messe à 10 heures et à vêpres à 3h ; entre temps, je me promène dans le parc et je lis.
Semaine du 11 au 17 juin 1906
La Bourboule, lundi 11 juin 1906
Le matin, en parcourant un journal, je vois avec plaisir que l’élection sénatoriale d’hier à Angers a tourné contre Cesbron et les ralliés ; M. de La Bourdonnaye a été élu par 481 voix contre 411 à Cesbron, 29 à un socialiste Rompion et 36 égarées sur le nom de Bichon ; M. de La Bourdonnaye a eu 210 voix de moins que ses collègues élus en janvier, ce sont 210 dissidents qui sont allés à Cesbron, mais celui-ci a bénéficié, en plus, de 200 voix qui n’ont pu venir que du bloc ; elles ne lui font pas honneur. Le comité royaliste de Maine-et-Loire vient de remporter un nouveau succès dans la personne de son président ; tant mieux ! L’après-midi, je fais une longue promenade dans la jolie vallée de la Dordogne vers Saint-Sauves ; je suis sous bois assez longtemps, c’est très joli. Je reçois déjà plusieurs lettres de bonne fête.
La Bourboule, mardi 12 juin 1906
Je ne fais pas aujourd’hui de grande promenade ; je me promène un peu autour du parc ; l’après-midi, je travaille à ma thèse.
La Bourboule, mercredi 13 juin 1906
En l’honneur de la fête de Saint Antoine, ma fête, je vais à la messe de 7h ½ où je fais la sainte communion ; je reçois une foule de lettres et cartes contenant des vœux de bonne fête. Maman reçoit une lettre de Mme Dalverny lui donnant de l’espoir pour mon projet de mariage ; elle dit que Mme Beilhoc et le vieux M. de Pallarès sont enchantés de cette idée ; quant à Mlle Hélène, elle m’a si bien remarqué qu’elle a dit à sa grand’mère, paraît-il : « Si tu savais, grand’mère, comme il est mignon (sic !) ; je voudrais bien l’entendre me parler » ; il ne tient qu’à elle… ou plutôt à sa mère. C’est égal, je crois que j’ai un bon atout dans mon jeu ; mais la question « chicane » reste toujours sur le tapis puisque nous n’avons pas encore reçu de réponse à la lettre de jeudi dernier ; puisse-t-elle ne pas embrouiller les choses ! Ce qui me donne de l’espoir, c’est que ces dames ont depuis plus de huit jours ma photographie entre les mains et qu’elles la gardent ; si elles n’avaient pas l’intention de donner suite à ce projet, elles ne garderaient pas mon effigie. La lettre de Madame Dalverny me donne de l’espoir ; mais il me tarde joliment d’être fixé ! Dans l’après-midi, je monte avec Maman par le funiculaire sur une montagne élevée qui domine toute la vallée ; au sommet, il y a un plateau qui forme un véritable parc naturel très agréable, nous y restons assez longtemps. Mais Maman éprouvant dans le funiculaire une impression désagréable, nous redescendons à pied à travers bois par de mauvais chemins.
La Bourboule, jeudi 14 juin 1906
Je me promène dans le parc, je lis et je fais avancer ma thèse. Il continue à faire beau temps.
La Bourboule, vendredi 15 juin 1906
Aujourd’hui, importante lettre de Mme Noëll à Maman. Elle lui dit que c’est entre les mains du vieux M. de Pallarès grand’père de la jeune fille qu’est maintenant mon sort. Les dames – Mlle Hélène, sa mère et sa grand’mère – me sont acquises ; Mme Noëll nous dit qu’elles étaient décidées ; Mme de Pallarès qui a acheté il y a deux ans une propriété à Elne venant de la succession de ma pauvre cousine Charlotte de Nogaret[40] – propriété qui vient de son bisaïeul – disait : « Quel bonheur, cette propriété va rentrer dans la famille ! ». Mais M. de Pallarès a un peu arrêté leur élan ; après avoir levé un premier lièvre, celui de mes occupations auquel j’ai répondu, voilà qu’il s’avise de soulever maintenant la question de mon service militaire ; je leur ai fait dire déjà par Mme Noëll qu’ayant été ajourné parce que j’avais subi mon premier conseil de révision au moment où je relevais de l’influenza, mes parents avaient obtenu ensuite par l’intermédiaire d’un général ami (le général Lelong) que je sois classé dans les services auxiliaires, ce qui m’a dispensé de faire mon année de service effectif et, par conséquent, de couper mes études de doctorat. Mais nous apprenons maintenant que Mme de Pallarès, sur les instances de son beau-père évidemment, a chargé son beau-frère le général Fabre de faire des recherches là-dessus ; j’écris donc à l’oncle Paul, qui connaît beaucoup le général Fabre, pour le prier de lui donner des renseignements sur mon compte, sur ma santé etc. De plus, Mme Noëll disant à Maman que si elle pouvait rencontrer Mme de Pallarès, cela ferait avancer les choses, Maman se décide à aller à Vichy ; elle verra Mme de Pallarès qu’elle connaît déjà et causera franchement avec elle ; en une heure de conversation que de sujets elles pourront traiter ! Cependant Maman écrit à Papa pour lui demander son avis sur l’opportunité de ce voyage. Enfin comme c’est surtout sur le vieux M. de Pallarès qu’il faut agir, nous prions Bonne Maman de lui écrire ; comme Bon Papa l’a beaucoup connu autrefois et qu’il y a même eu une alliance entre les Pallarès et les Pontich, la lettre n’est pas difficile à faire. Puisse tout cela réussir et ce mariage est selon la volonté de Dieu !
La Bourboule, samedi 16 juin 1906
Je ne fais pas de grande promenade ; je me promène autour du parc, je lis et je travaille plusieurs heures à ma thèse.
La Bourboule, dimanche 17 juin 1906
Je reçois une lettre de Papa me disant que le préfet de Maine-et-Loire n’a pas interdit, cette année, la procession du Sacre autorisée par le maire d’Angers ; c’est heureux, il est instruit, sans doute, de la manifestation qu’a value à son prédécesseur l’interdiction de l’année dernière ; il n’a pas envie de la voir se renouveler ; elle n’a donc pas été inutile. Mais les apaches ne troubleront-ils pas la procession ? Ici, après la grand’messe, il y a une procession, nous y assistons ; elle est suivie par beaucoup de femmes et par un assez grand nombre d’hommes. J’ai réfléchi que la lettre de Bonne-Maman à M. de Pallarès pourrait paraître un peu pressante ; c’est peut-être ainsi que la jugerait son destinataire et, comme je ne veux pas m’imposer, Dieu m’en garde !, je télégraphie à Bonne-Maman (à mots couverts) ne pas écrire cette lettre jusqu’à nouvel avis. Au retour de Maman de Vichy, nous pourrons y repenser.
Semaine du 18 au 24 juin 1906
La Bourboule, lundi 18 juin 1906
Après avoir beaucoup hésité, Maman se décide à partir aujourd’hui pour Vichy ; je l’accompagne au train de 9h44 ; elle passera par Clermont et sera à Vichy à 3h15. Elle cherchera aussitôt, dans la liste des étrangers, l’adresse de Mme de Pallarès et lui écrira un petit mot pour lui demander de lui fixer un rendez-vous mardi. L’oncle Paul, qui ne répond ce matin, croit que sa lettre au général Fabre me ferait plus de mal que de bien car le général ne croirait pas à la sincérité de son oncle et cette lettre intempestive pourrait lui monter l’imagination ; cependant l’oncle Paul me dit qu’il l’écrira si j’y tiens ; pour cette lettre, comme pour celle à M. de Pallarès, il faut attendre le retour de Maman. Papa écrit que la procession du Sacre s’est passée à Angers sans aucun trouble ; les apaches n’avaient pas oublié sans doute, la salutaire raclée d’il y a deux ans. Mais Monseigneur a accepté des conditions bien humiliantes de la part du maire d’Angers : pas d’étendards de corporations, pas de chants français, pas de religieux à la procession, interdiction de porter des cannes ; ce n’est pas fier ! Le soir, je vais à la bénédiction et je me repose. Le docteur Nicolas, d’Angers, me fait lire dans L’Éclair de Paris des documents accablants contre Dreyfus que la cour pourrie de Cassation va, sans doute, réhabiliter ces jours-ci ; personne ne croira à l’innocence de ce traître ; n’importe, les Juifs auront triomphé !
La Bourboule, mardi 19 juin 1906
Journée bien importante pour moi puisque c’est aujourd’hui que Maman verra Mme de Pallarès ; aussi je veux la placer sous la protection de Dieu et j’assiste à la messe de 6h ½ où je fais la sainte communion. Je passe une partie de la matinée à lire le rapport sur l’affaire Dreyfus du conseiller rapporteur Moras qui conclut à la cassation avec renvoi du jugement de Rennes ; le procureur général Baudouin, quand une pièce gêne sa thèse et accuse « le Kapitaine », la falsifie, c’est très simple ; c’est ainsi que dans une lettre de 1897 écrite par l’attaché militaire autrichien à son gouvernement, et dans laquelle cet attaché, le colonel Schneider (bien placé pour savoir) dit : « Je maintiens encore et toujours l’exactitude des informations fournies autrefois au sujet de l’affaire Dreyfus, les considérant comme justes, et estimant que Dreyfus a été en relations avec les bureaux confidentiels de Bruxelles et de Strasbourg que le grand État-major allemand cache avec soin jaloux, même à ses nationaux », le procureur Baudouin traduit le mot « gelieferten » (fournies) par « publiées », et le mot allemand « damals » (autrefois) par ces mots : « dans le journal Le Temps » ; n’est-ce pas le comble des combles ! Naturellement, la phrase « fournies autrefois » et la phrase « publiées dans le journal Le Temps » ont un sens tout différent. À côté de ce faux, cette canaille au service de la Juiverie en a commis une foule d’autres qu’il serait trop long de signaler ici. Tels sont les procédés employés par les crapules pour innocenter le plus avéré des traîtres. Le conseiller rapporteur Moras, pour en revenir à lui, considère comme quantité négligeable tout ce qui le gêne ; pour les aveux de Dreyfus, aveux faits le matin de la dégradation (5 janvier 1895) au capitaine Lebrun-Renault et au commandant d’Attel (qu’on a fait disparaître depuis), ce conseiller extraordinaire dit que la Cour de cassation n’a pas à s’en occuper, que, d’ailleurs, ils n’ont pas d’importance, qu’on a dû prendre pour des aveux des mots incohérents échappés à Dreyfus dans un moment d’exaltation etc. Est-il permis de se moquer du monde d’une façon pareille !!! Dreyfus a dit au capitaine Lebrun-Renault, qui l’a souvent répété depuis : « Si j’ai livré quelques documents sans importance, c’était pour en obtenir de plus importants etc. ». Voilà ce que le conseiller Moras considère comme négligeable ! Si ces gens-là s’imaginent arriver jamais à faire considérer comme innocent un condamné pour lequel il a fallu employer de pareils moyens, ils se trompent étrangement. Quant à la Cour de cassation, qui est devenue une chambre d’enregistrement des ordres de la rue Laffitte et de la rue Cadet, elle est bien capable de se contenter de ces arguments-là, mais fistre ! L’opinion publique ne s’en contentera pas, et on ne s’empêchera jamais de considérer Dreyfus comme le plus vil des traîtres.
Dans l’après-midi, je travaille longtemps à ma thèse, je me promène sur la montagne etc. À six heures, je reçois une dépêche de Maman qui n’est pas très encourageante ; elle est ainsi conçue : « Mère bien disposée mais pas pressée, grand-père pense cousin Cholet, verrai ce soir personne en question, arriverai demain soir » ; ce cousin Cholet, c’est Pierre Saisset, sous-lieutenant au 77e régiment d’infanterie à Cholet, c’est le cousin germain de Mlle Hélène de Pallarès ; il est venu nous voir l’année dernière à Angers et nous l’avons même invité à déjeuner à Angers, mais il n’a pas pu venir ; comment diable M. de Pallarès pense-t-il à lui pour Mlle Hélène ; un mariage entre cousins germains, c’est bien malheureux ! Enfin, j’ai la mère pour moi. Bonne Maman écrit qu’elle n’a rien compris à la dépêche que je lui ai adressée dimanche et qu’elle s’est empressée d’écrire à M. de Pallarès ; cette nouvelle me contrarie, quel effet cette lettre aura-t-elle produit sur M. de Pallarès ? Ma dépêche était pourtant claire, je ne pouvais cependant pas mettre de noms propres. Je vais à la bénédiction à 7h ½ ; au retour, je trouve une seconde dépêche de Maman ainsi conçue : « Ai revu dame, te conseille fortement espérer ». Je me couche et je m’endors sur cette bonne nouvelle.
La Bourboule, mercredi 20 juin 1906
Le matin, je reçois une nouvelle dépêche qui dit : « Dernière entrevue très satisfaisante », cette dernière entrevue, c’était, hier soir où Maman a vu Mlle Hélène ; tant mieux. Après déjeuner, je fais une très belle promenade dans la montagne ; je vais de La Bourboule au Mont Dore par la montagne ; c’est une course de 12 à 13 kilomètres sur une belle route qui est longtemps sous bois et qui passe, à certains endroits, sur des plateaux élevés de 1200 à 1300 mètres ; parti à midi ½, j’arrive à 2h ¾ ; j’écoute le concert dans le parc du Mont Dore et je repars par le train de 5h. À la Bourboule, je vais attendre Maman au train de 6h.29. Elle me rapporte ses impressions de Vichy. Mme de Pallarès a été enchantée de sa visite et l’a très bien reçue ; personnellement, elle désire ce mariage, la jeune fille aussi ; la grand’mère Beilhoc est indifférente ; le grand’père de Pallarès voudrait, croit-on, marier Mlle Hélène à son cousin Pierre Saisset, quoiqu’il dise le contraire ; c’est à cause des hésitations du grand’père que tout est en suspens maintenant. Maman a vu la jeune fille qu’elle a trouvée gentille, et qui lui a dit qu’elle ne voulait pas de son cousin Saisset et qu’elle l’avait déclaré à son grand’père ; à la fin, elle a dit à Maman de me donner de l’espoir. La mère désire le mariage, mais n’a pas de volonté et se laisse dominer par son beau-père ; la fille paraît plus décidée ; c’est sur elle surtout que je dois compter. Tout se dessinera au plus tard dans la première moitié de juillet à Vernet-les-Bains où ces dames doivent aller auprès de M. de Pallarès. Maman a bien dit à Mme de Pallarès qu’elle ne venait pas pour peser sur sa volonté, mais pour préciser les situations, et elle a bien fait ! Car les renseignements, jusqu’à présent, avaient été très mal donnés ; ces dames ignoraient l’existence de nos propriétés de Corbère, de Bouleternère, de la maison louée à Margouët à Perpignan, de la villa Sainte-Cécile à Biarritz ; Maman leur a fait connaître tout cela. De plus, elle a donné les explications nécessaires au sujet de mon service militaire, de ma santé ; le docteur Sourice, délié par nous du secret professionnel, est prêt à répondre aux questions de Mme de Pallarès sur ma santé, et il a dit à Papa qu’il répondrait, en conscience, et parce qu’il le pense, que j’avais un excellent tempérament ; en même temps, Mme de Pallarès fait examiner sa fille par un médecin de Vichy, qui la connaît depuis longtemps, pour savoir si elle peut se marier sans inconvénient pour sa santé ; les deux médecins correspondront et verront ensemble si nous sommes un couple physiologiquement assorti. Il parait que le médecin de Vichy a dit à Mme de Pallarès : « si toutes les mères agissaient avec autant de franchise que vous deux, il naîtrait moins d’enfants mal constitués ». Tout cela ne nous engage pas ; je me suis d’ailleurs formellement réservé le droit de revoir Mlle Hélène avant de prendre un engagement ; mais il est certain que c’est un acheminement vers une solution affirmative. Somme toute, la chose est en bonne voie. Le soir, nous allons au Salut et nous nous promenons un moment.
La Bourboule, jeudi 21 juin 1906
Le matin, je vais à la messe de 6h ½ à l’occasion du 12e anniversaire de ma 1ère communion. J’ai une bonne surprise dans la matinée ; c’est un mot de Bonne-Maman qui nous envoie la réponse que lui a écrite M. de Pallarès ; cette réponse est encourageante et prouve que ce monsieur n’est pas aussi éloigné de nos vues que semble le croire sa belle-fille. Je relève notamment les deux phrases suivantes de sa réponse : « À tous les points de vue cette alliance ne pourrait que nous satisfaire et je crois comme vous que notre petit-fils possède toutes les qualités qu’on peut rechercher d’un époux… Mon sincère désir serait donc de donner un acquiescement immédiat… » Puis, après avoir expliqué les raisons qui lui imposent, dit-il, « une certaine réserve », la jeunesse de sa petite-fille, etc., il termine en disant « laissez-nous donc, Madame, réfléchir à ces questions avant de vous rendre une réponse qui, j’aime à l’espérer, pourra être conforme à vos souhaits. C’est dans cette espérance que… etc. » Le ton de cette réponse me donne à penser que les renseignements recueillis par lui sur mon compte, renseignements qui ont été favorables de tous côtés (Mme de Pallarès l’a dit à Maman), modifient peu à peu la manière de voir du vieux M. de Pallarès. Je sais qu’il a demandé des renseignements à notre cousin de Barescut. Dans l’après-midi, je me promène dans le parc, je travaille à ma thèse ; le soir nous allons au Salut. La lecture de l’interminable rapport Moras à la Cour de Cassation, que je m’impose tous les jours, m’indigne de plus en plus ; ce conseiller ineffable trouve toujours le moyen, chaque fois qu’il se trouve en présence d’un fait ou d’un témoignage à la charge de Dreyfus, de déclarer que cela n’a guère de valeur, que le témoin a été mal servi par sa mémoire etc. ; c’est d’un parti-pris révoltant ! De plus, il accepte comme argent comptant les prétendus faits nouveaux du procureur Baudouin dont l’un – celui qui est basé sur le pièce dite des chemins de fer – est basé sur un faux fait par Baudouin pour les besoins de la cause ; tout cela est profondément écœurant ! Ces magistrats partiaux, procureur général faussaire, cette cour domestiquée, voilà les instruments des prétendus amis de la Justice et de la Vérité ; quelle ironie !!
La Bourboule, vendredi 22 juin 1906
Je vais à la messe de 6h où je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi, je retourne au Mont Dore avec Maman, aller et retour en chemin de fer ; il fait très chaud.
La Bourboule, samedi 23 juin 1906
Il fait très chaud, je ne bouge guère, je travaille à ma thèse.
La Bourboule, dimanche 24 juin 1906
Maman ayant envoyé à Mme de Pallarès, qui l’en avait priée, la réponse de M. de Pallarès à Bonne Maman, Mme de Pallarès la lui renvoie aujourd’hui et dit qu’elle va quitter Vichy, qu’elle arrivera le 9 juillet à Vernet-les-Bains auprès de son beau-père et nous communiquera avant le 15 juillet le résultat de leurs réflexions communes. Dieu veuille, si je dois être heureux dans le mariage, que ce soit une décision affirmative : mais je ne me déciderai pas, de mon côté, avant d’avoir revu Mlle Hélène. Que c’est long d’attendre le 15 juillet ; encore 3 semaines de cette incertitude qui me pèse tant, c’est terrible ! Je trouve que Mme Noëll, qui a pris l’initiative de ce mariage, n’aurait pas dû en lancer l’idée en avant de s’être assurée des intentions de Mme de Pallarès ; si elle avait agi ainsi, elle m’aurait épargné cette attente si ennuyeuse pendant que les Pallarès réfléchissent. Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; le temps s’est rafraîchi. Le soir, nous allons au concert au casino ; dans l’après-midi, visite au docteur et à Mme Nicolas (qui sont d’Angers).
Casino de La Bourboule – Carte postale d’époque, 1906 (site ebay.fr)
Semaine du 25 au 30 juin 1906
La Bourboule, lundi 25 juin 1906
L’après-midi, je remonte, par le funiculaire, au plateau de Charlanne ; là-haut, je me promène beaucoup, malgré la grande chaleur, je vais jusqu’à l’endroit appelé Bastide. Je viens d’organiser mon temps jusqu’au 15 juillet : jeudi, départ de la Bourboule, et, au lieu de rentrer directement à Angers, visite à Marie-Thérèse et à Max que je n’ai pas vus depuis longtemps, j’y passerai quatre ou cinq jours ; ensuite, cinq ou six jours à Angers, puis quatre jours à Paris où je resterai jusqu’au 14 juillet afin de voir la revue de Longchamp ; retour à Angers le 14 juillet au soir. La réponse de Mme de Pallarès sera alors arrivée ou bien près d’arriver ; si elle est favorable, je partirai aussitôt comme une flèche jusqu’au Vernet ; s’il faut encore négocier à ce moment-là, je verrai, suivant les circonstances, ce que j’aurai à faire.
La Bourboule, mardi 26 juin 1906
Il fait une chaleur torride ; je lis dans le parc, je me promène peu, je travaille à ma thèse ; le soir, je vais au concert au casino.
La Bourboule, mercredi 27 juin 1906
Il fait aussi chaud qu’hier : 32° ou 33°. Dans l’après-midi, je vais avec Maman, voir le Dr Lamarle pour régler ses honoraires et prendre congé de lui, car mon traitement, assez bénin, est terminé ; je l’ai, du reste, admirablement supporté et je suis sûr maintenant que la petite éruption de l’année dernière, qui aux dires de M. Sourice, n’avait aucune importance, ne reviendra pas de longtemps ; Mama n’a pas aussi bien supporté le sien, elle a dû l’interrompre plusieurs fois. Nous allons aussi voir M. le curé. Puis nous faisons une promenade en voiture à l’île aux mouches.
Sainte-Croix, jeudi 28 juin 1906
Nous avons voyagé toute la journée, par une très forte chaleur ; partis de la Bourboule à 6h56 du matin, nous ne sommes arrivés en gare de Mareuil-Gouts qu’à 8h du soir, ces lignes du centre de la France sont très mal desservies surtout en allant transversalement. À Limoges, où nous avions près de 3 heures à perdre, nous avons eu le temps, après avoir déjeuné, d’aller voir le P. Eyraud que nous n’avons pas rencontré d’ailleurs, il était en voyage. En approchant de Périgueux, nous avons traversé un orage très violent ; à Périgueux même, la marquise de la gare venait d’être réduite en miettes par la grêle quand nous y sommes arrivés, il tombait encore, de temps en temps, de grosses plaques de verre sur les voies ; les grêlons étaient aussi gros que de petits œufs, la contrée est ravagée. Max nous attendait, avec son omnibus, à la gare de Mareuil. À Sainte-Croix, j’ai trouvé Marie-Thérèse en excellente santé malgré sa grossesse de près de sept mois qui ne se remarque que très peu d’ailleurs ; jusqu’à présent, elle a eu une excellente grossesse, et tout fait présager qu’il n’y aura aucune complication et que tout sera pour le mieux.
Sainte-Croix, vendredi 29 juin 1906
Je vais à la messe à 7 h en l’honneur de la fête de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Dans l’après-midi, je me promène longtemps avec Max dans sa propriété. Le temps est moins chaud qu’il y a quelques jours, mais il règne partout une sécheresse terrible.
Sainte-Croix, samedi 30 juin 1906
Maman, qui avait demandé deux fois à Mme de Bony, ancienne maîtresse générale de Mlle Hélène de Pallarès à Montpellier, des renseignements sur le caractère, l’intelligence, la piété de cette dernière et qui n’en avait pas reçu de réponse, s’est décidée à lui écrire une 3ème fois car ce silence nous inquiétait et nous nous demandions ce qu’il cachait ; Mme de Bony répond à Maman qu’elle s’était fait une règle de ne jamais donner de renseignements sur ses anciennes élèves et que c’était là l’unique raison qui l’avait empêchée de répondre à Maman ; mais qu’elle aime tant Mlle Hélène qu’elle ne veut pas l’exposer à lui faire tort par son silence, et qu’elle fait en sa faveur une exception à cette règle, et elle donne sur son compte les meilleurs renseignements. Ces renseignements me font désirer encore plus d’obtenir la main de cette jeune fille. Et dire que je ne saurai rien avant quinze jours, que c’est long ! L’après-midi nous allons en voiture à Mareuil où nous faisons une visite à M. et à Mme René de La Bardonnie.
Juillet 1906
Semaine du 1er juillet 1906
Sainte-Croix, dimanche 1er juillet 1906
Voilà enfin entamé ce mois de juillet qui m’apportera, j’espère, la solution du projet né depuis le mois de mars et entré dans sa phase active depuis plus d’un mois ; dans deux semaines, je compte être fixé sur mon sort ; jamais, je crois sauf peut-être l’année où j’étais au collège pensionnaire, je n’avais autant désiré de voir le temps s’écouler vite. Nous assistons à la messe à 10 h ; premier effet de la loi de Séparation : le curé dit, en chaire, que la quête pour l’entretien du clergé n’ayant produit dans l’annexe des Granges qu’une somme tout à fait insuffisante, il se voit obligé, suivant les instructions formelles de l’évêque de Périgueux, de cesser le culte à partir de dimanche prochain dans cette annexe ; on verra bien d’autres cas semblables ; comme c’est triste ! Nous allons, dans l’après-midi, faire une visite à Mme de Saint-Cyr, d’Aucors, à Aucors. Le soir, Marie-Thérèse a le curé à dîner.
Semaine du 2 au 8 juillet 1906
Sainte-Croix, lundi 2 juillet 1906
Le matin, je vais avec Max dans sa plus petite et plus ordinaire voiture (dite de tape-cu), à la gare de Mareuil puis à Mareuil même, faire quelques commissions. L’après-midi, je lis ; nous avons la visite de Mmes de La Bardonnie et de Guer.
Sainte-Croix, mardi 3 juillet 1906
Dominique Delahaye (1848-1932), sénateur de Maine-et-Loire de 1903 à 1932 – Cliché anonyme, années 1900 (Site du Sénat)
Page du Journal officiel donnant le texte de l’intervention du sénateur Dominique Delahaye au Sénat le 29 juin 1906 au cours de laquelle il cita le travail de thèse en cours d’Antoine d’Estève de Bosch – Gallica
Bonnes nouvelles aujourd’hui. Papa écrit que le Dr Sourice a reçu du médecin de Mme de Pallarès à Vichy, qui a examiné l’autre jour Mlle Hélène qu’il connaît d’ailleurs depuis l’âge de 12 ans, une lettre dans laquelle il dit que Mlle Hélène a une santé excellente ; le Dr Sourice, interrogé par le Dr Lagrange, va répondre qu’il la connaît aussi depuis l’âge de 12 ans, qu’il n’a eu à me soigner que pour quelques petites choses insignifiantes et que j’ai un excellent tempérament ; Mlle Hélène et moi ferions donc un couple physiologiquement assorti, et ce n’est pas la question de santé qui viendra mettre obstacle au mariage, soit pour l’un soit pour l’autre. Papa m’envoie le numéro du Maine-et-Loire d’hier dans lequel est in extenso le discours prononcé au Sénat par M. Delahaye[41] le 29 juin sur le repos hebdomadaire ; je retrouve, dans ce beau et long discours, une foule de renseignements que j’ai fournis à M. Delahaye ; aussi celui-ci me fait-il l’amabilité et la surprise de parler nommément de ma modeste collaboration et du travail que je ferai paraître bientôt sur ce sujet ; c’est bien aimable de sa part et peut-être cela fera-t-il valoir ma thèse quand elle paraîtra. Il parle aussi du mandement de Mgr de Carsalade que je lui ai indiqué, de Mgr Turinaz, etc. etc., d’une foule de choses que je lui ai signalées. J’irai le voir à mon retour à Angers. L’après-midi, Max fauche ses avoines, j’y vais un moment et je vois de près fonctionner une moissonneuse-lieuse ; j’avais appris autrefois, à l’École d’agriculture d’Angers, le fonctionnement de cette machine ; mais, en pratique, on comprend bien mieux. De 5 à 6h, je vais avec Max à Mareuil faire quelques commissions ; j’y étais déjà allé, le matin, à bicyclette porter une dépêche. À la Cour de Cassation, l’affaire Dreyfus continue ; le procureur général Baudouin continue la lecture de son singulier réquisitoire, ou plutôt, de sa plaidoirie en faveur du traître, basée sur des faux manifestes ; ce répugnant personnage a profité de la circonstance pour attaquer violemment plusieurs officiers des plus respectés de notre Armée : le général Mercier, le général Zurlinden, le colonel du Paty de Clam, le commandant Cuignet ; lui, le faussaire audacieux, a le toupet d’accuser ces officiers d’avoir fait des faux pour accabler Dreyfus. Le général Zurlinden a écrit hier au premier président de la Cour de Cassation une lettre ouverte, qu’il le prie de lire aux chambres réunies, et dans laquelle il remet au point les faits dénaturés sciemment par le sieur Baudouin ; il y a quelques jours, le colonel du Paty de Clam a annoncé qu’il le poursuivait ; je ne crois pas que cette poursuite soit légalement possible et j’estime que M. du Paty fait trop d’honneur à ce magistrat indigne en le poursuivant, il ferait mieux de l’attendre à la sortie de l’audience ; un personnage de cet acabit ne relève que d’une juridiction, celle de la cravache !
Angers, mercredi 4 juillet 1906
Le matin, je vais avec Max faire quelques courses en voiture. Nous partons de Sainte-Croix à midi ¼ et prenons à La Rochebeaucourt le train de 1h18 ; par Angoulême et Saint-Pierre-des- Corps, nous arrivons à Angers à 9h16 du soir après une absence d’un mois. Papa et Philomène sont en excellente santé.
Angers, jeudi 5 juillet 1906
Le matin, je fais diverses commissions, je vais à la bibliothèque municipale vérifier plusieurs citations de ma thèse ; l’après-midi, je vais, pour la même raison, à la bibliothèque de l’Université ; je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, vendredi 6 juillet 1906
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, à l’occasion du 1er vendredi du mois ; dans l’après-midi, je vais voir Rupert et Lucas.
Angers, samedi 7 juillet 1906
Première page du Roussillon du 6 juillet 1906 contenant un extrait du discours fait au Sénat par Dominique Delahaye rendant hommage à Mgr de Carsalade et à Antoine Estève de Bosch – Gallica
Dans la matinée, je fais plusieurs commissions et achats ; dans l’après-midi, je vais voir M. Delahaye et le remercier du petit mot si aimable qu’il a eu pour moi dans son discours au Sénat (et que Le Roussillon reproduit dans son numéro d’hier), M. Delahaye écrit au président de la Chambre, au F:. Brisson pour lui demander une carte pour moi pour mardi ; c’est ce jour-là qu’on discute à la Chambre la loi sur le repos hebdomadaire, retour du Sénat, et je tiens à assister à cette séance. M. Delahaye me donne aussi deux cartes de tribune pour la revue du 14 juillet à Longchamps. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 8 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à l’Adoration ; dans l’après-midi, je porte les bons à mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; nous avons Rupert à dîner. Nous recevons de Mme Noëll une lettre disant qu’elle a vu, à son passage à Perpignan, Mme de Pallarès qui se préoccupe, paraît-il, beaucoup de la question de ma situation matérielle ; pour la rassurer, Mama lui écrit et précise les éléments de mon revenu qui sera de 5000 fr. garantis ; Maman ajoute que je pourrai me faire inscrire au barreau de Perpignan et plaider un peu ; mais c’est évidemment secondaire. Quoiqu’il en soit, la décision sera prise cette semaine ; qu’elle soit conforme à la volonté de Dieu et de nature à assurer notre bonheur à tous deux dans ce monde et notre salut éternel ; c’est ce que je demande tous les jours à Dieu !
Semaine du 9 au 15 juillet 1906
Paris, lundi 9 juillet 1906
Philomène ayant demandé hier soir à la dernière heure la permission de venir avec moi à Paris et cette permission lui ayant été accordée, nous partons tous les deux par le rapide de 10h27. En arrivant ici, je m’installe à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou, puis je me promène avec Philomène jusque vers 6 h, après quoi je l’accompagne chez Tata Mimi où elle s’installe ; nous y dînons, Xavier est un peu souffrant.
Paris, mardi 10 juillet 1906
Henri Vaugeois (1864-1916), président de la Ligue d’Action française – Dessin par Maurice Joron, 1928, publié dans l’Almanach de l’action française de 1928 (Wikipédia)
Le matin, je vais au Musée Social rue Las Cases ; j’y vois M. Martin Saint-Léon et De Seilhac et j’y prends des notes sur les chemins de fer. L’après-midi, je suis reçu par Vaugeois[42] au siège de la Ligue d’Action française ; ensuite, je vais à la séance de la chambre, la question du repos hebdomadaire est épuisée quand j’y arrive, mais on discute l’amnistie proposée par le gouvernement ; très chaude discussion, les socialistes hurlent comme des ânes parce que le gouvernement refuse d’y comprendre les facteurs révoqués lors de leur grève d’avril qu’il considère comme des fonctionnaires ; les radicaux, les progressistes, le centre applaudissent le ministre Barthou ; la droite, par la voix de M. Binder, demande, comme l’extrême gauche, l’amnistie des facteurs ; cette séance ne manque pas d’intérêt. Je vais dîner chez Tata Mimi ; le soir, nous nous promenons tous ensemble aux Champs-Élysées.
Paris, mercredi 11 juillet 1906
Le matin, je fais des recherches à la bibliothèque de l’Action libérale populaire. L’après-midi, promenade en automobile ; Xavier nous fait aller, Philomène et moi, jusqu’à l’usine Grégoire à Poissy dans une voiture de course Grégoire modèle 1905, nous marchons jusqu’à une allure de 80 km à l’heure ; les voitures de course de cette année dépassent beaucoup cette vitesse ; nous avons la pluie en route ; au retour, nous trouvons Papa chez Tata Mimi, il est arrivé jusqu’à samedi. Après dîner, nous retrouvons au café de Rohan Piccot à qui nous avions donné rendez-vous ; il est toujours aussi grotesque.
Paris, jeudi 12 juillet 1906
Charles Maurras (1868-1952), journaliste, essayiste, homme politique et poète français, directeur du journal L’Action française – Cliché Pierre Petit, avant 1909 (Wikipédia)
Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame des Victoires comme clôture à la neuvaine que je fais en l’honneur de Saint Joseph pour le succès de mon projet de mariage ; je fais quelques courses sur la rive gauche, je revois le trésor de Notre-Dame. L’après-midi, je suis reçu par M. Charles Maurras à qui je fais une très intéressante visite ; il me montre dans L’Espérance du peuple de Nantes un article signé de mon nom ; cela me surprend au premier abord, puis je vois que ce sont mes articles de La Vérité française que l’organe royaliste nantais a reproduits. Ensuite, je vais chercher quelques documents au siège de la Ligue populaire pour le repos du dimanche. Je vais aussi voir l’oncle Hector de Pontich[43] à l’école d’électricité Bréguet (à Vaugirard) dont il est directeur depuis l’année dernière ; je tombe justement sur le moment de la distribution des prix, ce qui me procure l’occasion de voir ma cousine Jeanne de Pontich, fille de l’oncle Henri de Pontich, mariée au docteur Paul Mathieu et son frère Adrien de Pontich, ainsi que leur grand’mère maternelle Mme Martin ; je ne les connaissais pas encore ; la jeune femme est gentille. Je vais ensuite chez le P. Barbier que je ne rencontre pas. J’apprends vers 7h du soir l’affreuse nouvelle qui était imminente depuis plusieurs jours : l’ignoble valetaille dont se compose ce qu’on appelle la Cour de Cassation a cassé sans renvoi, sur le coup de midi ½, le jugement du conseil de guerre de Rennes qui condamnait Dreyfus ; par cet arrêt de complaisance, probablement payé à chers deniers par les Juifs, les magistrats indignes de la Cour de Cassation viennent de déshonorer leur corporation, personne ne peut croire à l’innocence du Juif félon deux fois condamné, les preuves de sa culpabilité abondent et on a été obligé de commettre des faux grossiers et manifestes pour créer des faits nouveaux, tout cela est profondément écœurant. Aucun mouvement d’indignation ne se manifeste sur les boulevards qui conservent leur physionomie habituelle ; les Juifs ont bien le pied sur le cœur de la France ; pauvre France, où la république t’a-t-elle menée ? À l’apothéose de la trahison !!! Pauvre France !!!
Paris, vendredi 13 juillet 1906
Le matin, je vais avec Papa, en pèlerinage à la basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre, où je fais la sainte communion ; ensuite, je vais au Musée Social. L’après-midi, je suis reçu par M. de Nordling[44], président de la Ligue populaire pour le repos du dimanche. À 4h 1/2, je retrouve au Bon Marché Paul Delestrac[45] à qui j’avais donné rendez-vous ; il est admissible à Saint-Cyr ; nous nous promenons ensemble jusqu’au soir. À la pensée que Dreyfus est légalement réhabilité mais seulement innocenté, on éprouve un sentiment de honte, d’écroulement, et aussi de colère ; le gouvernement, aujourd’hui même, a fait voter par les deux Chambres, la loi nécessaire pour le réintégrer dans l’Armée avec le grade de chef d’escadron ; on s’est battu, à la Chambre, à cette occasion, il y a eu une mêlée en règle entre dreyfusards et patriotes. Dreyfus, traître avéré, officier félon, réhabilité grâce à un véritable coup d’État judiciaire qui l’a soustrait à ses juges naturels, c’est le triomphe de la conspiration contre la France menée patiemment depuis douze ans par les juifs, les francs-maçons, beaucoup de protestants, et subventionnée par l’étranger ; c’est l’étranger qui triomphe en France, jusqu’à nouvel ordre…
Angers, samedi 14 juillet 1906
Revue du 14 juillet à l’hippodrome de Longchamp, Paris – Cliché Maurice Louis Branger, 14 juillet 1906 (Roger-Viollet)
Le matin, à Paris, je me lève à 5h 1/4 et, avec Papa, je passe par la gare Saint-Lazare pour Suréne-Longchamp ; j’arrive à Longchamp vers 7h ½ ; il y a une foule énorme et, en entrant dans la tribune, je perds Papa de vue ; la revue a lieu à 8h ; le gros Fallières fait traîner sa bedaine sur le front des troupes pendant une demi-heure, ensuite il décore quelques officiers généraux ou supérieurs qui sont obligés de subir ensuite son accolade peu ragoûtante. Le défilé des troupes est la partie la plus intéressante de la revue ; il dure une heure ; y prennent part 12 régiments d’infanterie de ligne, 2 d’infanterie coloniale, 2 du génie, 4 d’artillerie, 6 de cavalerie, 1 bataillon de chasseurs à pied, 1 bataillon de zouaves, la garde républicaine, les sapeurs-pompiers de Paris, les écoles de Saint-Cyr et Polytechnique, Centrale, d’artillerie, du génie, un bataillon d’artillerie à pied, l’artillerie de la 1ère division de cavalerie, un bataillon de télégraphistes, le train des équipages ; cela doit faire de 25 à 30.000 hommes, mais comme cette masse de troupes est perdue dans l’immense pelouse, on ne se rend pas compte qu’il y en ait autant. Au passage du général Percin, un des organisateurs (avec André) de la délation dans l’Armée, éclatent dans les tribunes des hou ! hou !, des sifflets, des cris divers contre les casseroles ; pour mon compte, je m’égosille pendant plusieurs minutes ; quelques idiots crient, pour nous répondre, vive Percin ; ils seraient plus francs en criant : vive la délation, le mouchardage, vivent les casseroles ! Tout est terminé à 9h ¾ ; le roi du Cambodge, notre protégé Sisowath, paraît enchanté de la revue à laquelle il a assisté de la tribune présidentielle. Je déjeune chez Tata Mimi et nous quittons Paris par le train de 4h17 à la gare du quai d’Orsay ; Tata Mimi, Margot et Paul Delestrac viennent nous dire adieu à la gare. Par Orléans et Tours, nous arrivons à Angers à 9h16 du soir. Maman a été un peu fatiguée ces jours-ci. Le « chef d’escadron Dreyfus », réintégré par la volonté des Juifs de tous les pays, a eu le bon goût de ne pas assister à la revue ; peut-être a-t-il craint les pommes cuites.
Angers, dimanche 15 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; je vais voir Rupert. C’est aujourd’hui 15 juillet qu’expire le délai fixé par Mme de Pallarès elle-même pour sa réponse ; elle avait, en effet, promis à Maman dans une lettre écrite de Vichy de lui répondre avant le 15 juillet ; cependant, le facteur n’a rien apporté aujourd’hui du Vernet. Cette date du 15 juillet, si éloignée quand Mme de Pallarès l’a fixée, ne devrait pas être dépassée ; j’espère bien que Mme de Pallarès s’y sera tenue et que nous recevrons une lettre demain.
Semaine du 16 au 22 juillet 1906
Angers, lundi 16 juillet 1906
Rien encore de Mme de Pallarès ; je commence à trouver le retard extraordinaire pour ne rien dire de plus. Dreyfus, acquitté par la Cour de Cassation qui n’avait pas qualité pour le juger en fait, se fait réintégrer dans l’Armée à qui il impose la honte de sa présence ; le gouvernement l’affecte à Vincennes. Et voilà comment la raison d’État juive, l’emportant, en plein État français, sur la raison d’État française, un traître avéré est soustrait à ses juges naturels, acquitté par une juridiction incompétente et réintégré dans l’Armée pour cette seule raison qu’il est juif. La Cour de Cassation, en se prêtant à cette infâme besogne, s’est déshonorée à jamais.
Angers, mardi 17 juillet 1906
Rien encore de Mme de Pallarès ; son revirement de procédé est par trop incorrect et, quand j’y pense, j’ai peine à garder mon sang-froid. Je décide de partir après-demain pour Vinça, y précédant Maman de quelques jours, car Philomène restera à Sainte-Croix et Papa ira à Cauterets. Je vais faire une visite à Mme Robiou du Pont qui quitte Angers.
Angers, mercredi 18 juillet 1906
Rien encore du Vernet ; je lis un intéressant roman de Léon Daudet, Les Primaires, peinture transparente du monde socialiste français.
Angers, jeudi 19 juillet 1906
Mme de Pallarès n’a pas encore écrit ; vraiment, c’est un comble ; quand on a soi-même fixé une date, surtout une date aussi éloignée, c’est bien le moins que l’on s’y tienne, surtout si la réponse doit être négative ; s’il en est ainsi, j’aurai le droit de penser que ces dames agissent comme des personnes sans éducation. Maman lui écrit pour lui dire que nous allons quitter Angers et la prier de répondre à Vinça ; en même temps, elle lui fait comprendre, modérément mais nettement, qu’il est grand temps de donner sa réponse. Dans l’après-midi, visite à Mme René Bazin aux Ranjeardières puis à la famille de Soos.
Angers, vendredi 20 juillet 1906
Je vais passer la journée chez Hervé-Bazin au Patys, c’est même ce qui m’a porté à retarder mon départ qui est fixé, maintenant, à dimanche soir. M. et Mme Normand d’Authon sont au Patys ; Jacques qui fait une assez longue tournée pendant les vacances, viendra passer quelques jours en Roussillon.
Angers, samedi 21 juillet 1906
Gustave de Pallarès (1825-1915), président du Tribunal Civil de Prades, maire de Prades de 1861 à 1870 – Cliché anonyme, sans date (Album de famille Bécat-Rotgé)
Charles de Pallarès (1859-1895), fils de Gustave et père de Mlle Hélène de Pallarès, objet d’un projet de mariage avec Antoine d’Estève de Bosch – Photographie S. Grand et Cie, Aux Tanneries, Perpignan, 1886 (Institut du Grenat)
Fatale journée ! Ce matin, la réponse de Mme de Pallarès est arrivée enfin ; mais elle n’est pas conforme à nos souhaits. Mme de Pallarès, dans quatre longues pages, explique que sa fille est trop jeune pour qu’elle consente à s’en séparer encore etc. etc. C’est la seule raison qu’elle donne ; c’est un prétexte ; sa fille était aussi jeune et même plus jeune il y a deux mois quand Mme Noëll lui a demandé si elle voulait la marier, et, si l’âge de Mlle de Pallarès avait arrêté sa mère, celle-ci aurait répondu tout de suite à Mme Noëll qu’elle ne voulait pas la marier encore ; elle n’aurait pas réfléchi pendant près de deux mois, elle n’aurait pas parlé du projet à sa fille, n’aurait pas accepté ma photographie, n’aurait pas dérangé deux médecins, n’aurait pas traité à fond les questions d’intérêt, enfin ne nous aurait pas laissés dans l’incertitude pendant deux mois. Il ne peut y avoir à cette décision si tardive que deux raisons : ou bien Mme de Pallarès a une autre idée pour sa fille, ou bien elle ne me trouve pas assez fortuné. Mais là encore, elle est inexcusable de nous avoir fait attendre si longtemps sa réponse, elle devait répondre dans les 15 jours. Il est évident que ces dames, qui se laissent beaucoup plus toucher par les questions d’intérêt que par les qualités morales, ne me trouvent pas assez riche bien que mes parents me donnent une propriété de cent mille francs intérêt garanti de 5000 fr. ; elles auraient voulu qu’en plus de cela, j’achète une étude de notaire ou d’avoué ; grand merci cela n’a jamais été dans mes goûts ; j’ai offert de me faire inscrire au barreau de Perpignan, mais cela ne leur a pas suffi. Toutefois, je crois que les dames se seraient décidées ; le grand obstacle a été le grand’père, le vieux M. de Pallarès qui, dès le début, a manifesté de la répugnance à laisser marier sa petite-fille, et qui à la fin, a dû imposer sa volonté. Ils le regretteront probablement un jour, ainsi que nous l’écrit Mme Noëll ; quand on a, dans sa famille, un noceur comme M. Charles de Pallarès, qui s’est tué par ses excès après avoir rendu sa femme malheureuse comme les pierres[46], la leçon devrait servir ; on devrait tenir un peu moins à la fortune et un peu plus aux qualités morales. Pour moi, je pensais bien que tout cela finirait par s’arranger et cette solution me surprend et me fait de la peine ; c’est une grosse déception après une si longue attente et tant d’espoir. Les personnes qui ont eu l’idée de ce mariage auraient mieux fait de ne m’en jamais parler ; je ne connaissais même pas l’existence de Mlle Hélène de Pallarès et je n’aurais jamais, de moi-même, pensé à elle. Enfin, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Dans l’après-midi, je vais rendre compte à M. l’abbé Brossard, que j’avais mis au courant, de l’insuccès de ce projet de mariage. J’ai la visite de Rupert. Mon arrivée en Roussillon n’étant plus aussi pressé, je ne partirai que demain.
Angers, dimanche 22 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à la chapelle de l’Adoration ; ensuite, visite à M. et Mme Buston. Nous avons Rupert à dîner et je sors un moment avec lui après dîner. Je lis avec horreur les détails de la cérémonie qu’Israël triomphant a imposée à l’Armée française en l’honneur de Dreyfus. Non content de réintégrer le traître dans l’Armée, le gouvernement l’a décoré de la Légion d’honneur (!!!) et l’a fait en grande pompe ; dans la cour de l’École militaire, où il avait été dégradé il y a douze ans, le général Gillain, en présence de détachements de cavalerie et d’artillerie, à qui on a imposé cet odieux spectacle, l’a décoré au nom de Fallières après l’avoir embrassé deux fois ; quelques-unes des gloires (!) du dreyfusisme, le capitaine juif Cassel, le juif Hadamard, Percin, Picquart, Baudouin, et quelques dizaines de youtres assistaient à la honteuse cérémonie et jouissaient de l’humiliation de l’Armée ; je crois que si j’avais été à la place des soldats désignés pour assister à cette chose ignoble, il m’eût été impossible de contenir mes sentiments ; Henri Vaugeoiss s’est pris de querelle, à l’extérieur de l’École militaire, avec des Juifs à propos d’un article de L’Action française et a été arrêté pendant un moment, peut-être cette affaire aura-t-elle d’autres suites. Comment, quand la république donne un pareil spectacle d’ignominie, peut-il y avoir encore des patriotes et des catholiques républicains ? La foule qui avait réussi à se masser peu à peu contre la grille de l’École militaire, a conspué Dreyfus à sa sortie. Mon Dieu, mon Dieu ! Quand serons-nous délivrés d’un gouvernement qui fait des choses aussi ignobles ? Je pense beaucoup au projet de mariage manqué et je m’efforce d’en prendre mon parti. Combien je regrette que Mme Noëll, avant de lancer l’idée de ce mariage, n’ait pas demandé d’une façon certaine à Mme de Pallarès si elle tenait à beaucoup de fortune ; elle m’aurait évité bien des angoisses et la déception d’hier.
Semaine du 23 au 29 juillet 1906
Angers, lundi 23 juillet 1906
Je me décide, puisque rien ne m’appelle immédiatement en Roussillon, à accepter l’invitation que me fait depuis quelque temps l’oncle Paul d’aller à Dijon ; j’écris donc à Tante Josepha que j’arriverai jeudi matin ; mon séjour à Dijon coïncidera avec la « Semaine sociale » qui se tient cette année dans cette ville sous la présidence de son nouvel évêque Mgr Dadolle ; j’espère bien pouvoir assister à plusieurs des séances de ce congrès social catholique d’une semaine où des questions si intéressantes et si actuelles seront traitées. Papa va partir pour Cauterets pour son traitement ; Philomène va aller à Sainte-Croix où Marie-Thérèse la réclame ; Maman hésite entre Cauterets et Dijon, elle paraît décidée à venir passer peu de jours à Dijon et à y prendre Nénette, si on la lui confie, pour l’accompagner à Vinça où ses parents ne viendront qu’en septembre. La grosse nouvelle du jour, c’est la dissolution de la Douma par le tsar ; cette assemblée avait pris immédiatement une attitude des plus révolutionnaires et il était évident que l’un des deux pouvoirs, le sien ou le pouvoir impérial, devait prendre le dessus ; le tsar l’a enfin compris et, pour ne pas être dépossédé de ses prérogatives et peut-être de son trône, dissout la Douma actuelle et annonce la réunion d’une nouvelle Douma pour le mois de mars ; mais le pouvoir impérial est-il assez sûr de lui-même pour triompher du mouvement que la dissolution de la Douma produira probablement ? C’est douteux, et là est le danger pour la Russie. Le tsar fera bien aussi de tâcher de réaliser quelques réformes indispensables surtout dans l’administration.
Angers, mardi 24 juillet 1906
Nous faisons nos préparatifs de départ. Le soir, je dîne chez la famille Gavouyère.
Dijon, jeudi 26 juillet 1906
J’étais en chemin de fer hier soir et je n’ai pu écrire mon journal. Dans la matinée et l’après-midi d’hier, nous avons été occupés à nos préparatifs de départ ; nous sommes tous partis hier soir à 10h27 ; Papa, Philomène et la femme de chambre Thérèse nous ont laissés à Saint-Pierre-des-Corps ; Philomène va à Sainte-Croix où Papa l’accompagne et passe deux jours avant d’aller à Cauterets, la femme de chambre va à Ille avec Maman, je continue sur Saincaize, Nevers que je visite en deux heures, Chagny et Dijon. À Dijon Tante Josepha et Mariette nous attendaient à la gare ; Nénette a encore énormément grandi depuis l’année dernière ; je vois l’oncle Paul pour la première fois depuis qu’il est général. Ils sont installés dans un vieil hôtel très curieux appartenant au marquis de Vogüé (il y a eu une alliance entre la branche aînée des Bosch et les Vogüé, Mlle de Vinezac, petite-fille d’une demoiselle de Bosch, avait épousé un marquis de Vogüé au commencement du 19e siècle)[47]. Dans l’après-midi, nous nous promenons et nous causons beaucoup.
Hôtel de Vogüé à Dijon – Carte postale d’époque, sans date (Site Généanet cartes postales)
Dijon, vendredi 27 juillet 1906
Le matin, je me promène un moment avec l’oncle Paul qui me fait visiter une partie de la ville ; je vais prendre ma carte de congressiste pour la « Semaine sociale », on m’inscrit sous le n° 936, il y aura donc au moins un millier de congressistes venus de toute la France. L’après-midi, je reçois de M. Henri Bertran[48], qui est le président de la section de la ligue d’Action Française nouvellement fondée à Perpignan, une lettre dans laquelle il me demande d’être le chef des groupements qui pourraient être fondés dans le canton de Vinça, car on s’est mis à fonder des groupes dans les campagnes ; il me dit, de plus, qu’il a l’intention d’aller à Ille prochainement et me prie de lui fixer un jour ; je vais lui répondre. Nous allons en promenade au magnifique parc créé par le Grand Condé aux portes de Dijon.
Dijon, samedi 28 juillet 1906
Je réponds à M. Bertran que je me consens très volontiers à mettre au service de la cause royaliste représentée par la ligue d’Action Française toute l’influence dont je puis disposer dans le canton de Vinça, et j’ajoute que je serai à Ille dans quelques jours et que je lui préparerai les voies afin qu’il puisse jeter facilement à Ille et à Vinça les bases de sections locales de la ligue. L’après-midi, nous allons au jardin de l’Arquebuse, Dijon est une ville très favorisée sous le rapport des promenades et jardins publics ; je visite la cathédrale assez ordinaire ; je commence à me bien reconnaître dans la ville. Il fait très chaud, je prends un bain un peu frais.
Dijon, dimanche 29 juillet 1906
Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je visite, avec l’oncle Paul, le musée très intéressant installé dans l’ancien château des ducs de Bourgogne, puis je vais à la Chartreuse de Champmolle où se trouve le remarquable puits de Moïse.
Semaine du 30 au 31 juillet 1906
Dijon, lundi 30 juillet 1906
Collège des Godrans (ancien collège des Jésuites) à Dijon – Vue actuelle (Wikipédia)
C’est aujourd’hui que s’ouvre la « Semaine sociale » consacrée à l’étude d’un grand nombre de questions sociales des plus intéressantes mais des plus épineuses ; les organisateurs de la semaine sociale appartiennent à l’école sociale catholique, nuance de Mun et de La Tour du Pin qui répudie, d’une part, l’abstentionnisme systématique et l’individualisme de l’école libérale, et d’autre part, l’étatisme et la tyrannie socialiste et collectiviste. La « Semaine » s’ouvre par une messe à l’église Saint-Michel ; à 8h ½, cours du chanoine Garriguet sur « La nécessité et la dignité du travail » ; à 10h ¼, cours très documenté de M. Eugène Duthoit sur « Le travail de la femme dans la grande industrie » ; à 5h ½, conférence de géographie commerciale de M. Jean Brunhes sur « Les conséquences industrielles et sociales de l’exploitation de la houille », pas très étudiée, exagérations. Le soir, au Cirque, réunion d’inauguration par le nouvel évêque de Dijon ; 3000 personnes environ y assistent. L’évêque, qui a succédé au triste Le Nordez, commente les enseignements sociaux de Léon XIII et de Pie X dont s’inspire l’école sociale catholique. Les cours, qui ont lieu dans le théâtre de l’ancien collège des Jésuites, sont suivis par un millier de congressistes, parmi lesquels les jeunes prêtres ou séminaristes dominent.
Dijon, mardi 31 juillet 1906
Pierre Xardel (1887-1961), avocat, poète et membre de l’Action française – Photographie Agence Meurice, 1932 (Wikipédia)
Je continue à suivre tous les cours et conférences de la « Semaine sociale » ; ceux du matin sont la suite de ceux d’hier matin ; le soir, au Cirque, conférence de M. Martin Saint-Léon, que j’ai vu plusieurs fois au « Musée Social » à Paris, sur l’utilité des « classes moyennes ». Dans l’intervalle des cours, je fais la connaissance d’un jeune homme royaliste, M. Pierre Xardel[49], de Nancy ; il est rédacteur à La Brigade de fer de Nancy où il signe « Rodrigue » ; comme les ralliés et les sillonnistes sont là en masses compactes, je suis enchanté de faire la connaissance d’un royaliste ; il me dit qu’il est l’un des cinq catholiques déterminés qui ont pénétré dans l’intérieur de la loge de Nancy et qui en ont fait le sac le jour de l’inventaire de la cathédrale de Nancy ; toujours les royalistes au premier rang !
Août 1906
Semaine du 1er au 5 août 1906
Dijon, mercredi 1er août 1906
Le matin, cours de l’abbé de Pascal, ancien dominicain et professeur à l’Institut d’Action Française, sur « Les justes et équitables rapports des hommes entre eux relativement à l’usage des biens temporels et aux échanges qu’ils comportent » ; il donne sa théorie de la propriété qui n’est pas la théorie romaine reprise par les légistes et par la Révolution, mais la théorie de l’école sociale catholique ; ensuite, conférence peu intéressante sur le féminisme. Le soir à 5h ¼, conférence de l’abbé Lemire sur « Les mesures de protection légale du foyer familial » ; la conférence est bien faite et les conclusions sont justes, mais cet abbé démocrate et républicain ne peut s’empêcher de laisser percer parfois ses opinions ; les jeunes prêtres ralliés et démocrates qui sont là lui font, à son entrée, une ovation à laquelle, d’ailleurs, l’ensemble de la salle ne s’associe pas ; au cours de la conférence, j’ai souvent l’occasion d’applaudir l’abbé Lemire ; à la sortie cependant, j’ai, au sujet de l’attitude politique de ce prêtre-député qui a désavoué à la Chambre la résistance aux inventaires, une discussion avec un jeune prêtre qui avait remarqué que l’abbé Lemire ne me plaisait pas et qui me demandait ce que j’avais à lui reprocher ; je le lui dis carrément et il a peine à me répondre. Mon Dieu, comme les Catholiques de France sont divisés ! On le sent, on le constate, on le touche du doigt, dès qu’un grand nombre de Catholiques sont réunis. Ayant remarqué qu’à la bibliothèque du congrès, il y a un grand nombre de revues sillonnistes et ralliées, j’ai écrit avant-hier à Gonnet de m’envoyer des numéros de l’Action française à y mettre ; il m’en envoie aujourd’hui un colis postal ; j’en porterai tous les jours un certain nombre au bureau de la distribution gratuite. Le soir, nous allons à la cathédrale à une audition de musique palestrinienne et de chants grégoriens ; nous y restons un petit moment.
Abbé Jules Lemire (1853-1928), député de 1893 à 1928, maire d’Hazebrouck de 1914 à 1928 – Cliché anonyme, sans date (Wikipédia)
Dijon, jeudi 2 août 1906
Suite du cours du P. de Pascal, puis conférence intéressante de M. Marcel Lecoq sur la durée du travail des adultes et les revendications du 1er mai ; il croit que la journée de 8 heures n’est pas une utopie et qu’on y arrivera dans un temps pas trop éloigné, pour le plus grand bien de la classe ouvrière ; c’est aussi depuis longtemps mon avis ; je mets sur les tables de la distribution gratuite plusieurs numéros de L’Action française, ils sont remarqués et pris pour être lus par plusieurs jeunes prêtres. L’oncle Paul donnant un dîner ce soir, il m’est impossible d’aller à la conférence de 5h ½ et à la conférence de M. Imbart de la Tour au Cirque à 8h. À ce dîner prennent part le lieutenant et Mme Chanay, une charmante jeune femme, le lieutenant-colonel Brochin et le capitaine de Marcilly, officier d’ordonnance de l’oncle Paul.
Dijon, vendredi 3 août 1906
Le matin, cours du P. Antoine sur « Les trois sociétés nécessaires » : la famille, la profession et la Cité ; ce matin, il traite de la famille ; ensuite conférence de M. Savot sur la crise de la famille agricole et ses symptômes en Bourgogne. Je vais à la messe à Saint-Ignace en l’honneur du 1er vendredi du mois ; je distribue, par le même moyen qu’hier, un bon nombre de numéros de L’Action française. Le soir à 5h ½, conférence de M. Milcent sur la mutualité agricole ; il fait un orage épouvantable. Il paraît que la conférence de M. Imbart de la Tour hier soir a été déplorable ; il a exalté la démocratie, tapé sur la royauté etc ; voilà comment les ralliés respectent la neutralité politique ; si nous en faisions autant que ne dirait-on pas ? L’effet de ce discours a été mauvais.
Dijon, samedi 4 août 1906
Le matin, après le dernier cours du P. Antoine sur « La profession » et sur « La Cité », un vif incident se produit à propos des Actions françaises que je porte aux tables de la distribution gratuite. Un monsieur, nommé M. Beudet, membre du Comité des Semaines sociales, prétend m’empêcher de les mettre ; je réclame à MM. Salvot et Boissard, ce dernier président du Comité, ceux-ci reconnaissent que j’ai le droit de les mettre ; je les reporte donc, mais le même M. Beudet les enlève encore ; nous avons ensemble une vive discussion qui occasionne un attroupement ; M. Xardel et un M. Joliet, aussi ligueur de l’Action française, me soutiennent ; ce M. Beudet enlève les revues, mais heureusement elles sont recueillies au passage et seront lues ; je déclare à ce M. Beudet que l’incident n’en restera pas là et que je le relaterai dans les journaux ; il n’est pas admissible que l’Action française soit exclue puisque le Sillon est admis partout. L’après-midi, nous allons en voiture à la fontaine dite de Jouvence.
Dijon, dimanche 5 août 1906
Avec M. Xardel, je fais pour les journaux le compte-rendu de l’incident d’hier, il faut que l’on sache que les monarchistes ne se laisseront pas marcher sur les pieds. Je fais un compte-rendu plus détaillé pour L’Action française. Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Maman part pour Vinça par le train de 7 heures. Nous envoyons le compte-rendu de l’incident d’hier à La Vérité, à La Gazette de France, au Soleil, au Gaulois, à L’Autorité, au Jaune, au Nouvelliste de Lyon, et à La Libre Parole.
Semaine du 6 au 12 août 1906
Lyon, lundi 6 août 1906
Mon séjour à Dijon s’est terminé aujourd’hui, il est grand temps d’arriver en Roussillon. Le matin, j’accompagne l’oncle Paul à Auxonne où il va, accompagné d’un capitaine de gendarmerie, présider le conseil de réforme. Auxonne a été une des premières étapes de la vie militaire de Napoléon (il y a été en garnison en 1788 et 89, quand il était lieutenant d’artillerie dans le régiment du Roy) ; il a sa statue ; l’église et la mairie sont curieuses (XIVe et XVe siècles) ; il y a aussi un vieux château transformé en caserne, nous le visitons ; nous déjeunons à Auxonne et nous sommes de retour à Dijon à 1h. Je suis occupé toute l’après-midi à recopier et à expédier mon long rapport à L’Action française, à me faire couper les cheveux, à faire ma malle. Je fais mes adieux à l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ; je pars par l’express de 7h37 ; j’arrive à Lyon, où je m’arrête jusqu’à demain 10h, vers 10h ½ ; je descends à l’Hôtel du Globe.
Vinça, mercredi 8 août 1906
Ayant été en voyage presque toute la journée d’hier et toute la nuit dernière, je n’ai pas pu écrire mon journal hier. Hier matin à Lyon, je suis allé entendre la messe de 8 heures à Fourvière ; ensuite, voyant qu’il ferait très chaud, j’ai pris une bonne douche avant de me mettre en route. Je suis parti par le train de 10h45 ; arrêt à Valence et visite rapide de la ville peu intéressante ; départ de Valence à 2h41, nouvel arrêt à Orange où je vais voir les fameuses antiquités romaines et notamment le théâtre ; je profite de mon passage dans cette région pour voir cette année les villes que je n’avais pas vues l’année dernière. Je repars d’Orange à 9h ¾ du soir et, par Tarascon, Cette et Narbonne, j’arrive à Perpignan vers 7h ½ ce matin, et à Vinça grâce à un nouveau train, à 9h ½ ; j’ai fait ce voyage par une chaleur torride. Ici, je trouve Maman et Bonne Maman en bonne santé. Avec Bonne Maman, que je n’avais pas vue depuis le commencement de mai, je parle beaucoup du projet de mariage manqué avec Mlle de Pallarès ; Bonne-Maman me dit que les dames de Pallarès sont tellement serrées sous le rapport de l’argent que j’aurais souffert ; quoiqu’il en soit, j’aurais préféré ne jamais entendre parler de ce projet puisqu’il ne devait pas aboutir ; précisément, Mme Louis Noëll est ici ; nous allons la voir dans l’après-midi, mais ne la rencontrons pas. Il fait une chaleur étouffante.
Vinça, jeudi 9 août 1906
Le matin, je vais à la Balme voir le résultat des travaux de l’année dernière et de l’hiver dernier ; les pommiers ont bien pris, le maïs a bien poussé, mais la luzerne sera à recommencer, elle n’a pas réussi. L’après-midi, nous avons en même temps la visite de Mme Noëll et celle de Mme Dalverny ; naturellement, nous ne parlons que du projet de mariage Pallarès auquel ces dames ont été mêlées de si près. Mme Noëll, qui a eu la première l’idée de ce mariage et qui, connaissant beaucoup Mme de Pallarès, a conduit toutes les négociations, nous dit qu’au début l’idée de ce mariage a beaucoup convenu à Mme de Pallarès qui en était enchantée ; Mlle Hélène, paraît-il, le voulait aussi beaucoup ; l’obstacle est venu du grand’père ; toutefois Mme Noëll croit qu’on aurait fini par se décider. Elle est convaincu qu’il a dû y avoir, vers la fin, quelque faux rapport, quelque calomnie ; que diable peut-on avoir dit ? Je ne crois pas avoir jamais fait de méchanceté à personne ; qui a pu me calomnier ? Ces dames me disent que Mme de Pallarès et sa mère sont très serrées pour les questions d’argent ; quoique fort riches, elles sont d’une économie qui frise l’avarice et, sous ce rapport, j’aurais eu des difficultés. Néanmoins, je le regrette ; après avoir cru pendant trois mois que ce projet allait se réaliser, je ne peux pas me faire à l’idée que tout est fini.
Vinça, vendredi 10 août 1906
Je vais aux Capeillans choisir un cheval que Fernand de Rovira m’a réservé ; c’est une jument grise, 9 ans, 1m55 ; je l’essaye au pas, au trot et au galop ; elle allonge et a le pied sûr, elle paraît très docile ; elle a le défaut d’avoir trop de ventre car c’est une poulinière ; mais on pourra le lui faire baisser ; j’ai le choix entre celle-là qui répond au nom de « Valentine » et une autre alezane « Zibeline », mais comme on me dit que cette dernière, qui est à Elne, a encore plus de ventre, je me décide pour « Valentine » ; j’enverrai Jacques la prendre demain matin et le conduire à Ille. A Perpignan, je ne rencontre personne ; ni les Bonafos, ni Carlos ; tout le monde est à la campagne ou à la montagne ; je vais voir un jeune homme de la Société Saint-Sébastien, malade à l’Hôpital de Perpignan, un nommé Brial.
Ille, samedi 11 août 1906
Le matin à Vinça, je me confesse et je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène ; dans la matinée, je fais la tournée des malades de la Société Saint-Sébastien. L’après-midi, j’écris, je vais voir Mme Dalverny. Je pars pour Ille avec Maman, par le train de 6h48 du soir ; nous nous installons à Ille jusqu’à la fin d’août.
Ille, dimanche 12 août 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je vois quelques personnes ; on m’annonce mon mariage avec Marie-Louise de Lacour ; ce bruit, qui courait déjà l’année dernière, n’a donc pas encore pris fin ; si les gens savaient combien les mariages sont difficiles dans mon monde, ils seraient plus circonspects dans leurs paroles ; les Lacour sont ici en ce moment et j’aperçois, de loin, Marie-Louise qui est une superbe jeune fille, mais Victor n’est pas ici. Les gens auront beau parler, ce n’est pas cela qui fera de moi le mari de Mlle de Lacour ; hélas, il faut autre chose pour réussir un mariage ! « Vox populi » n’est pas toujours « Vox Dei ».
Semaine du 13 au 19 août 1906
Ille, lundi 13 août 1906
Le matin, je monte Valentine, je vais à Boule où Joseph Jacomy m’annonce qu’il abandonnera les vignes à l’expiration du bail en décembre ; cela va très bien pour nous. Valentine marche bien, mais elle a trop de ventre et est blessée sous la sangle ; j’ai grande envie de la changer. Je fais de vains efforts pour décider le fermier Gachet, qui s’est disputé l’autre jour avec Batllot au sujet d’un bout de champ sous-affermé par Batllot à Gachet, à retarder à quinzaine l’assignation en justice de paix qu’il a lancée contre lui ; moins heureux qu’avec Batllot, que j’ai réussi à empêcher de porter plainte contre Gachet devant le procureur de la république, je ne réussis pas à convaincre Gachet ; ce procès entre deux de nos fermiers limitrophes est bien ennuyeux. Papa en sera furieux. Maman, à mon insu et malgré moi, avait écrit avant notre départ d’Angers une dernière lettre à Mme de Pallarès ; elle lui déclarait qu’elle ne venait pas essayer de changer sa décision, mais qu’elle lui demandait la vraie raison de sa décision car, disait-elle, elle comprenait que la raison d’âge n’était qu’un prétexte ; Maman m’a avoué il y a 3 jours seulement qu’elle a écrit cette lettre ; elle reçoit aujourd’hui la réponse de Mme de Pallarès qui lui assure que la raison d’âge est la seule raison car elle n’a reçu sur mon compte que « des renseignements parfaits sur tous les points ». Je persiste à croire que la raison de l’âge de la jeune fille n’a été qu’un prétexte ; la vraie raison, c’est que on ne m’a pas trouvé assez riche ; je suis bien aise, toutefois, de savoir qu’on n’a donné sur mon compte que de bons renseignements. Mais à quoi cela a-t-il servi ? Il arrive, dans notre rue, chez des voisins, un accident qui aurait pu avoir des suites graves ; un plancher s’est effondré et quatre enfants sont tombés ; une fillette de 8 ou 9 ans s’est blessée à la tête ; Maman, entendant le bruit, y va et, appliquant les principes qu’elle a appris aux cours de la Croix-Rouge à Angers, fait à cette petite un pansement antiseptique ; elle lui recommande de revenir tous les jours se faire panser.
Ille, mardi 14 août 1906
Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je me promène, je vais me confesser.
Ille, mercredi 15 août 1906
Le matin, je vais faire la sainte communion à l’église à 7 heures. Au retour, L’Éclair de Montpellier apporte enfin le texte si impatiemment attendu des instructions pratiques du pape sur la conduite à tenir en face de la Loi de Séparation ; c’est une encyclique aux évêques de France. À ma grande satisfaction, Pie X déclare que non seulement il interdit de former les associations cultuelles telles que les prévoit la loi, mais même qu’il ne permet pas de former ces associations dites canoniques sur lesquelles s’étaient rabattus les partisans de l’accommodement avec la loi ; donc ni essai loyal, ni essai même mitigé ; ignorance complète, absolue de la loi de Séparation, tant qu’une disposition certaine et légale ne reconnaîtra pas la hiérarchie et la discipline catholiques et la propriété ecclésiastique. Voilà enfin tranchée cette question qui passionnait les Catholiques français depuis 8 mois. Rome a prononcé le « Non possumus » suprême, et la décision du pape est celle que je souhaitais pour le bien de l’Église et de la France. Si le Pape avait ordonné l’essai de la loi, je me serais incliné par obéissance ; mais en présence des instructions actuelles, c’est avec enthousiasme que je lis les belles, les calmes, les fières paroles de Pie X. Le gouvernement n’a pas réussi, malgré toutes ses intrigues, hélas secondées par trop de Catholiques faibles, à faire fléchir le pape. Les instructions pratiques sont entièrement conformes à l’esprit de l’encyclique Vehementer nos ; Dieu en soit loué ! C’est la guerre religieuse en perspective ; nous ne l’avons pas cherchée, mais puisque la république nous l’a déclarée, nous l’acceptons et nous verrons bien qui finira par triompher en France, du parti de Dieu ou du parti de Satan ; pour moi, l’issue n’est pas douteuse ; l’Église est éternelle et la France doit rester chrétienne. Donc, après bien des luttes, bien des sacrifices, c’est nous qui l’emporterons, Dieu est avec nous !
Nous recevons les Barescut à qui nous offrons le petit déjeuner du matin après la communion. Je vais à la grand’messe et à vêpres dans cette belle église d’Ille qui, dans un an, sera peut-être fermée. Je vois la procession du vœu de Louis XIII. Après dîner, je me promène dehors avec Maman, je prends le frais. Tout le monde est heureux de la décision du pape ; l’immense majorité des catholiques français désirait le refus absolu de connaître la loi de Séparation.
Ille, jeudi 16 août 1906
Je vais à la grand’messe à 9 heures. À 12h, je vais à la gare attendre Bonne Maman qui vient passer trois jours ici avec nous. J’irai demain au Vernet changer Valentine contre une autre jument de Rovira ; Maman et Bonne Maman voulant profiter de cette occasion pour aller se promener au Vernet, c’est en voiture que nous irons, quittes à revenir en chemin de fer si l’autre jument ne s’attelle pas.
Ille, vendredi 17 août 1906
Je vais à la gare à 9h20 voir passer les Rovira qui descend de Nyer ; Fernand me dit qu’il viendra ici le jour de la foire pour affaires et qu’il viendra nous demander à déjeuner. Je reçois un mot de M. Bertran me disant que ce sera décidément dimanche qu’il viendra faire sa conférence ici et à Vinça. Nous allons au Vernet en voiture ; j’essaye « Véturie » et « Fantaisie » ; je me décide pour cette dernière qui est une jolie jument baie, très fine de bouche et ayant beaucoup de sang ; comme elle ne s’attelle pas à quatre roues, nous rentrons en chemin de fer ; Jacques la ramène en selle. Au Vernet, j’aperçois M. de Pallarès dans le chalet du Lac qu’il a loué pour la saison ; sa fille la générale Fabre y est très malade.
Ille, samedi 18 août 1906
Le matin, je vais aux obsèques de M. Selva, président du tribunal de Céret, parent des Serradell[50]. L’après-midi, tout mon temps est occupé à préparer la conférence de M. Bertran ; je m’assure certains concours, je fais imprimer et distribuer des invitations etc. À 4 heures, je pars pour Vinça à cheval ; j’y porte les invitations imprimées pour la conférence de Vinça ; je m’arrête à Bouleternère où je remets quelques invitations pour la conférence d’Ille ; je suis de retour à 7 heures.
Ille, dimanche 19 août 1906
Je vais à la messe de 8h ½ ; je vais attendre M. et Mme Bertran de Balanda au train de 11 heures. Nous déjeunons à 11h ½. M. Henri Bertran fait sa conférence à 2 heures, dans le salon de la grande maison devant une soixantaine d’hommes ; ça n’est pas énorme, mais pour une réunion improvisée, c’est passable. Je le présente à l’auditoire. Ensuite, il fait l’historique du mouvement d’idées de l’Action Française, parle de la monarchie de demain, de son programme politique, administratif, religieux, social, de Mgr le duc d’Orléans, fait la critique de la conception révolutionnaire de la société, parle du pape et de la résistance à la loi de Séparation. Aussitôt après, nous partons pour Vinça par le train de 4 heures, espérant qu’on aura réuni des hommes, mais là on n’a rien fait ; M. Bertran se voit forcé de renvoyer sa conférence à plus tard, probablement au dimanche 2 septembre. Maintenant, il va falloir tâcher de trouver quelques adhésions à de petits groupes d’Action française ; il faut convaincre des gens comme l’Action française en a converti beaucoup déjà.
Semaine du 20 au 26 août 1906
Ille, lundi 20 août 1906
Le matin, je vais à cheval à Millas et je rentre par Corbère ; l’après-midi, je me promène du côté de Touïre, de Régleilles et de la briqueterie ; je vois les demoiselles Mathieu dans leur propriété.
Ille, mardi 21 août 1906
Je vais à cheval à Neffiach par de petits chemins, je rentre par la grande route, je m’arrête chez les Barescut. L’après-midi, je m’occupe du groupe d’Action française à fonder ici ; ce n’est pas chose facile, les mieux intentionnés ont peur, à cause d’un fils ou d’un neveu fonctionnaire etc. Les demoiselles Mathieu nous racontent qu’on parle de plus en plus de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour, et cependant notre attitude vis-à-vis des Lacour est des plus réservées ; à cause de ces bruits, je ne suis pas encore allé voir Victor ; il faudra cependant que je m’y décide.
Ille, mercredi 22 août 1906
Papa et Philomène arrivent par le train de 7h du matin ; Papa arrive de Cauterets et Philo de Sainte-Croix ; ils se sont retrouvés à Agen où on a conduit Philomène ; Papa est enrhumé et très fatigué ; le matin, je vais à cheval du côté de Neffiach, puis de Saint-Michel ; Rovira, qui viendra vendredi à l’occasion de la foire et que nous aurons à déjeuner avec sa femme, m’ayant chargé de trouver une écurie pour les chevaux qu’il emmène en foire, je retiens celle de la métairie de l’oncle Xavier. L’après-midi, je vais voir Victor de Lacour, sans le rencontrer ; il avait demandé aux demoiselles Mathieu si j’étais ici ; elles lui avaient répondu que je serais enchanté de le voir, mais que j’hésitais à aller chez lui de peur de donner quelque créance aux bruits qui courent sur un mariage entre sa sœur et moi ; il leur avait dit que puisqu’il en était ainsi il viendrait me voir le premier ; alors, j’ai cru bien faire de le devancer. Ensuite, je vais me promener à Casenove ; je traverse la Tet à pieds secs.
Ille, jeudi 23 août 1906
Le matin, je vais à Vinça à cheval. Papa, très souffrant, ne quitte pas le lit de la journée ; il préfère soigner tout de suite sa courbature et son rhume.
Ille, vendredi 24 août 1906
Ce matin, je vais à cheval au-devant des Rovira qui arrivent de Nyer en voiture ; j’installe leur voiture chez l’oncle Xavier où les chevaux que Fernand a envoyés à la foire ont passé la nuit. La foire n’est pas très brillante. Nous avons Fernand et sa femme à déjeuner, Papa ne peut pas paraître bien qu’il se soit levé, mais Bonne Maman est venue de Vinça. Après déjeuner, nous faisons promener nos cousins dans la campagne d’Ille. Fernand m’invite à aller un de ces jours à Nyer où il passe l’été avec sa femme et sa mère.
Ille, samedi 25 août 1906
Le matin, je vais à cheval à Bélesta où je vois le curé M. Badrignans ; il me parle beaucoup de l’encyclique de Pie X ; il est enchanté du sens des instructions pontificales et, depuis qu’elles sont parues, ne manque pas une occasion d’exciter en chaire ses paroissiens à la résistance. Depuis 8 jours, l’union de l’Église de France avec le Siège Apostolique s’affirme plus vivante que jamais ; tous les évêques, en promulguant l’encyclique Gravissimo officii condamnent, avec le pape, la loi et les associations cultuelles, convient les prêtres et les fidèles à la résistance ; c’est un mouvement magnifique qui met les blocards dans la stupéfaction plus encore qu’il ne les enrage. Pie X a rendu à l’Église de France et à la France elle-même le plus signalé des services en ordonnant la résistance à la loi inique, tous les Catholiques le suivront, l’immense majorité avec enthousiasme, les autres par obéissance ; il fallait en arriver là, peut-être si l’on avait résisté plus tôt n’en serions-nous pas où nous en sommes ; il était grand temps de résister, Pie X l’a compris, vive Pie X ! Dans l’après-midi, je travaille à sa thèse, je me promène avec Philomène ; nous rencontrons M. de Lacour qui nous arrête et est très aimable avec nous.
Ille, dimanche 26 août 1906
Je vais à la grand’messe ; M. le curé y donne lecture de l’encyclique du pape et de la lettre pastorale de Monseigneur qui l’accompagne. L’après-midi, après vêpres, nous avons un petit thé de jeunes gens et jeunes filles ; y viennent Stanislas, Jean et Mlle Marie-Thérèse Roca, Xavier Cristau et Rose-Marie Desprès. Victor et Marie-Louise de Lacour avaient accepté aussi, mais Victor étant indisposé et gardant la chambre depuis quelques jours, ils n’y viennent pas. Maman est réellement souffrante depuis quelques jours, elle éprouve beaucoup de fatigue dans les jambes, à l’estomac, etc. Elle en est inquiète à cause des couches de Marie-Thérèse dont le moment approche de plus en plus ; elle tient absolument à être à Sainte-Croix à ce moment-là ; le pourra-t-elle ?
Semaine du 27 au 31 août 1906
Ille, lundi 27 août 1906
Je vais passer la journée à Vinça à cheval ; j’y arrive à 10h et je n’en repars qu’à près de 6h du soir ; il fait une chaleur torride, le soleil est brûlant ; je m’arrête à Boule à l’aller et je vais voir les vignes. De Vinça, je vais à la Balme avec un négociant en fruits M. Lévy dit Quatorze, il nous achète les pommes pour 125 fr. ; dans quelques années, il y en aura bien davantage. À Vinça, je m’occupe beaucoup de la conférence de dimanche qui s’annonce bien.
Ille, mardi 28 août 1906
Le matin, je me promène à cheval du côté de Neffiach. L’après-midi, je vais me promener avec Papa du côté de la métairie Saint-Martin et de Saint-Michel ; je travaille à ma thèse ; Maman, qui va mieux, décide de partir vendredi pour Sainte-Croix ; en même temps, nous nous installerons à Vinça.
Château de Nyer, mercredi 29 août 1906
Château de Nyer, propriété des Rovira – Carte postale d’époque, sans date (site ebay.fr)
Je comptais venir demain à Nyer mais je reçois le matin à 8h une dépêche de Fernand m’engageant à y aller aujourd’hui parce que nos cousins de Lazerme y seront. J’expédie Jacques à cheval à Villefranche et je pars par le train de 9h22 ; j’arrive à Villefranche à 10h ¼, Jacques y arrive un petit moment après sur Fantaisie ; je monte alors à cheval et j’arrive à 11h35 environ au superbe château de Nyer qui est situé au fond d’une vallée sauvage et qui domine le village et la vallée de Nyer. J’y suis reçu par Mme de Rovira la mère[51], sa fille Mme de Rovira de Roquevaire et sa belle-fille Mme Fernand ; un moment après, Fernand[52] arrive en voiture emmenant tous nos cousins de Lazerme, l’oncle Joseph, Tante Hélène, Carlos, Marthe etc. ; ils ont passé le mois d’août à Puigcerdà et rentrent ce soir à Perpignan ; je fais la connaissance de M. René de Rovira de Roquevaire – neveu et en même temps cousin germain de Fernand, par suite du mariage de la demi-sœur de Fernand, Mlle Sylvie de Roquevaire, avec M. Charles de Rovira, frère du père de Fernand, M. Henri de Rovira ; la mère et la fille, la baronne de Roquevaire et sa fille Mlle Sylvie de Roquevaire, ont épousé les deux frères MM. Henri et Charles de Rovira ; la mère, qui est veuve en 1ères noces du baron de Roquevaire et en secondes noces de M. Henri de Rovira est une demoiselle de Lon, sœur de ma grand’tante Charlotte de Lazerme mère de l’oncle Joseph ; c’est la mère de Fernand. Mme de Rovira de Roquevaire (on ajoute à son nom de femme son nom de jeune fille pour la distinguer de sa mère et de sa belle-sœur) habite les environs de Montpellier avec son fils ; ils sont en villégiature à Nyer et repartent demain. Je vois aussi Paul de Maynard[53] qui a été bien malade cet hiver. À table, au déjeuner, nous sommes quatorze. Le château de Nyer, qui appartenait avant la Révolution aux marquis de Montferré ancêtres des Rovira, a été ensuite vendu comme bien national. M. Henri de Rovira l’a racheté il y a une trentaine d’années et l’a restauré avec beaucoup de goût. Le mobilier est merveilleux, il ne se compose que de meubles anciens et de curiosités dont beaucoup ont une grande valeur. Mes cousins sont si aimables qu’ils ne veulent absolument pas me laisser repartir le soir en même temps que les Lazerme et je suis forcé de coucher à Nyer. Dans la soirée, je me promène avec Maynard dans la vallée, je vois la cascade, je fais une visite au curé qui a été vicaire à Ille il y a 10 ans etc. Ce château de Nyer est un vrai musée, quelle accumulation de merveilles !
Vinça, jeudi 30 août 1906
Je pars de Nyer à 7h 1/4 du matin après avoir pris congé de Fernand qui viendra déjeuner après-demain à Vinça avec sa femme ; la température est délicieuse le matin à cette altitude (800 mètres environ) ; je mets 3 heures environ à descendre de Nyer à Vinça à cheval, ce qui fait 28 kilomètres. Dans l’après-midi je m’occupe de la conférence Action française de dimanche. À 8h du soir, arrivent Papa, Maman et Philomène. Maman sortira demain soir pour Sainte-Croix, Papa l’accompagnera jusqu’à Narbonne.
Vinça, vendredi 31 août 1906
Nous accompagnons Papa et Maman au départ du train de 3h35 ; le matin, au train de 9h38, je vais voir passer mes cousins Lutrand qui vont passer la journée à Prades ; avec Bonne Maman et Philomène nous venons les voir repasser au train de 6h48.
Septembre 1906
Semaine du 1er au 2 septembre 1906
Vinça, samedi 1er septembre 1906
Le matin, je m’occupe de la conférence ; je télégraphie à Mme de Llobet. Je vais au-devant des Rovira qui arrivent de Nyer en voiture vers 11 heures ; ils déjeunent avec nous ; après déjeuner nous les faisons promener au grand jardin, puis nous les menons à la petite pièce Les petites Robinson que la famille Thibault-Sauvy fait jouer dans la tonnelle du chalet Sauvy par les petites fillettes du catéchisme ; nous y retrouvons notre cousin M. Marie, de Prades, parent des D’Albici et de nous par les Boluix à qui sa femme est apparentée[54]. Fernand et Marie de Rovira nous quittent vers 3h en nous faisant promettre, à Philomène et à moi, d’aller les voir et passer quelques jours aux Capellans. La pièce, coupée de musique, de monologues et de chants, finit vers 5 heures. Je m’occupe encore de la conférence de demain.
Vinça, dimanche 2 septembre 1906
Je vais attendre au train de 9h34 M. Despéramons qui arrive de Molitg, il est maintenant président du comité royaliste des Pyrénées Orientales, par conséquent représentant du Roi dans notre département. Mgr le duc d’Orléans l’a nommé le 18 juillet à ce poste d’honneur et de combat où il succède à M. Passama. Je vais à la grand’messe avec M. Despéramons. À 11h14, nous allons ensemble attendre à la gare M. Henri Bertran, président de la « Ligue du Panache » ; il arrive de Latour-Bas-Elne. Ces messieurs déjeunent à la maison. La conférence a lieu à 2 heures dans le très vaste salon de la maison de Llobet inhabitée depuis la mort de M. Michel de Llobet. J’y avais fait disposer, avec la permission de M. Charles de Llobet, environ 80 à 90 places assises. La conférence est écoutée par 60 à 70 auditeurs, tous des hommes ; il y a parmi eux quelques républicains ; tous les autres sont royalistes. C’est M. de Guardia[55] qui préside et présente les orateurs ; après lui, je dis quelques mots sur le programme de l’Action Française ; puis M. Bertran expose, comme à Ille, la genèse et le développement du mouvement d’idées de l’Action française, et le programme monarchique. Enfin, M. Despéramons, dans un discours d’une éloquence magnifique qui enlève l’auditoire, flétrit les ignominies sans nombre de la république, s’étend en particulier sur la persécution religieuse, parle de la Séparation, de la résistance des Catholiques etc ; enfin montre l’inanité de toutes les solutions autres que le retour à la monarchie. Aussitôt après la fin de la réunion, on décide la création à Vinça d’un groupe du « Panache », une quinzaine d’hommes donnent immédiatement leur adhésion et choisissent un bureau : M. Vergès-Lladères, de Saorles, président, Dalmer, secrétaire, Étienne Vergès, trésorier. Bonne journée pour la cause royaliste à Vinça ! Avec la ligue locale du Panache, qui a son centre à Perpignan et qui essaime dans le reste du département, les royalistes regagnent rapidement le terrain perdu, les idées de l’Action Française se répandent. Le comité royaliste seconde bien ce mouvement. Le Panache, ligue locale, étant affiliée à l’Action française, c’est l’esprit de l’Action Française qui se répand par le Panache. Le mouvement royaliste, c’est l’avenir, c’est le salut ! M. Bertran, avant de repartir, insiste beaucoup pour que j’aille déjeuner chez lui à Latour-Bas-Elne avec Philomène ; nous pourrons combiner cette visite avec celle aux Capeillans.
Semaine du 3 au 9 septembre 1906
Vinça, lundi 3 septembre 1906
L’après-midi, nous allons à pied tous les trois à Saorle voir Mme Joseph de Guardia qui y est installée pour l’été. On s’émeut beaucoup d’une lettre adressée par un groupe anonyme de Catholiques au pape au sujet de ses récentes instructions ordonnant la résistance à la loi de Séparation ; cette lettre, non signée, a paru dans Le Temps ; elle discute les instructions pontificales, et est souverainement irrespectueuse ; elle émane évidemment des soumissionnistes. Avant l’encyclique, on avait le droit de discuter et j’estime que les 23 intellectuels qui ont écrit la fameuse lettre aux évêques en février dernier n’ont pas outrepassé leur droit ; mais maintenant, après les deux encycliques condamnant doctrinalement et pratiquement la loi de Séparation, discuter encore les instructions religieuses du pape, c’est lui manquer de respect. Les auteurs de la lettre invoquent les principes de la révolution française, disent, à propos de l’encyclique Gravissimo qu’elle a réjoui les adversaires de la république ; ce sont donc des libéraux et des ralliés. Voilà, ce que j’avais prévu arrive : ces gens-là, forcés comme catholiques de ne pas obéir à une loi de la république, se trouvent pris entre leurs devoirs de catholiques et leur devoir de républicains ; comme il eût été plus simple et plus habile à la fois de ne pas s’exposer à se trouver dans cette situation et de ne pas déposer les armes contre ce régime qui a juré de détruire la religion en France !
Vinça, mardi 4 septembre 1906
Le matin, je vais, avec Philomène, me promener à la vigne dite de Rusca ; la récolte n’est pas fameuse ; l’après-midi, je travaille à ma thèse. Maman écrit que « l’événement » pourra se faire attendre encore quelques jours ; le voyage l’a un peu fatiguée.
Vinça, mercredi 5 septembre 1906
Le matin, je me promène à cheval de Vinça à Marquixanes, puis à Rodès ; j’accompagne Fernand et Marie de Rovira qui descendent de Nyer. L’après-midi, je travaille à ma thèse.
Vinça, jeudi 6 septembre 1906
Je vais à Ille à cheval, j’y déjeune ; je suis de retour à Vinça à 4h ½. Pour la seconde fois depuis six mois, l’Assemblée générale des évêques de France est réunie à Paris ; nos évêques, que la persécution et surtout que la ferme attitude du pape a unis, décident quelle sera l’organisation de l’Église de France conformément aux instructions pontificales et en dehors de la loi de Séparation. Puisse le Saint-Esprit les inspirer !
Vinça, vendredi 7 septembre 1906
Je vais à la messe de 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du 1er vendredi du mois. Nous déjeunons à 10h ¼ et je vais, avec Philomène, passer l’après-midi au Vernet dans l’espoir de voir Mme et Mlle de Pallarès qui, m’a-t-on dit, y sont en ce moment ; non pas certes que je veuille reprendre ce projet définitivement abandonné mais je voudrais les voir (de loin) cela m’amuserait ; je ne les vois pas du reste, et on me dit qu’elles n’y sont pas ; le grand-père seul y est avec Mme et le général Fabre. L’oncle Paul, tante Josepha et Nénette arrivent par le dernier train à Vinça où ils séjourneront jusqu’à la fin de septembre.
Antoinette dite « Nénette » Magué (future Mme Noëll), un inconnu, Paul Magué, Mme Paul Magué née Josepha Lazerme et Mme Lazerme née Antoinette de Pontich en promenade du côté de Vinça – Cliché anonyme, sans date [années 1900] (Collection Pierre Lemaitre)
Vinça, samedi 8 septembre 1906
Je vais à la messe de 6h ½ en l’honneur de la fête de la Nativité de la Ste Vierge, j’y fais la sainte communion. Ensuite, je vais me promener à cheval dans la vallée de Velmanya ; j’arrive sans encombre jusqu’à Ballestavy ; mais en redescendant sur Vinça, à 600 ou 800 mètres à peine de Ballestavy, à la suite d’un écart, Fantaisie, dont le mors avait sauté hors de la bouche, fait quelques mètres, puis tombe sur ses genoux et je tombe avec elle ; le mors ayant sauté, je n’avais plus d’action sur elle. J’aurais pu me tuer car la route, très étroite, surplombe un précipice et il n’y a pas de garde-fou. Grâce à Dieu, je ne me suis fait aucun mal, mais la jument est bien abîmée ; son genou gauche est couronné à fond ; le genou droit est à peine éraflé. Quel ennui ! Une si jolie bête ! Et qui ne m’appartient pas ; que va dire Fernand de Rovira ! Je me console en songeant que j’aurais pu me tuer et que je n’ai même pas une égratignure. Je ramène la jument à Ballestavy où je la soigne comme je peux dans l’auberge ; je télégraphie à Vinça qu’on vienne me chercher en voiture. Un moment après, l’oncle Paul m’appelle au téléphone et me demande des explications sur l’accident ; je le rassure sur mon compte. Enfin, vers midi, Jacques arrive avec une voiture de louage. Il ramène la bête à la main à Vinça pendant que je descends en voiture. Je déjeune en arrivant, puis je fais examiner et soigner la jument dès qu’elle est arrivée. Elle est très couronnée du genou gauche. J’en suis navré ; c’est le premier accident qui m’arrive depuis que je monte à cheval. J’écris à Fernand et je lui raconte la chose ; il est évident que nous devrons l’indemniser. Papa, qui est arrivé par le train de 11h pour passer l’après-midi ici, repart à 6h48. Quelle guigne j’ai eue aujourd’hui !
Vinça, dimanche 9 septembre 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; dans l’après-midi, violent orage et pluie abondante, elle est accueillie avec joie car il régnait depuis 3 mois ou même plus une terrible sécheresse ; l’été ayant été très chaud et très soutenu, et la pluie très rare, il n’y a presque plus d’eau à la rivière et l’arrosage devient très difficile.
Semaine du 10 au 16 septembre 1906
Vinça, lundi 10 septembre 1906
La jambe de Fantaisie se cicatrise régulièrement ; Fernand, à qui j’avais écrit dès samedi, me répond de ne pas me tracasser de ce qui est arrivé, que seuls ceux qui ne montent pas à cheval peuvent se vanter de n’avoir pas éprouvé d’accidents de ce genre etc. etc. ; en un mot, sa lettre, après un ennui pareil, est d’une extrême amabilité. Il ne veut pas entendre parler de l’indemnité que Papa et moi lui avons offerte, il dit que la jument, étant destinée à la reproduction, n’a éprouvé aucune dépréciation du fait de l’accident. Cependant, nous insisterons, et s’il n’y a pas moyen de lui faire accepter une indemnité, nous lui ferons un cadeau, à lui, à sa femme ou à la petite-fille, au moment du 1er de l’An. Je vais au Vernet (en chemin de fer jusqu’à Villefranche, au-delà et tout le retour à bicyclette) ; je regarde encore du côté du chalet du Lac, mais je ne vois rien ; décidément, ces femmes ne doivent pas y être…
Vinça, mardi 11 septembre 1906
Dieu soit loué ! Marie-Thérèse est heureusement accouchée d’une fille, la mère et l’enfant se portent bien ; nous avons appris cette heureuse nouvelle à Ille au moment où Philomène et moi attendions le train de 8 heures du soir pour rentrer à Vinça après une course en voiture qui a duré toute la journée ! Étant invités à déjeuner chez M. et Mme Henri Bertran de Balanda à Latour-Bas-Elne, nous y sommes allés en voiture, avec le break de Bonne Maman. Nous sommes partis d’ici à 6h40 du matin, avons attelé à Ille le cheval de Batllot, avons pris Papa et sommes arrivés à Latour à 11h ½ ; distance de Vinça 44 kilomètres et d’Ille 35 ; nous sommes passés par Corbère, Thuir, Bages et Elne. Après le déjeuner, nous avons pris le café chez les D’Arexy. Repartis à 3h ¼, nous sommes arrivés à Ille à 7h ¾, après avoir fait, comme à l’aller, une halte d’un quart d’heure à Trouillas pour laisser souffler la jument. À Bages, nous avons vu une chose horrible : au-dessous d’une croix de mission, un misérable, probablement aussi bête que méchant, a écrit à la craie cet horrible blasphème que j’ose à peine reproduire en en demandant pardon à Notre Seigneur : « âne à vendre » ; nous cherchons à l’effacer, mais nous ne pouvons pas l’atteindre ; Papa écrira au curé de Bages pour lui signaler cette épouvantable inscription et lui dire de la faire effacer. Nous avons fait aujourd’hui 80 kilomètres de voiture par un vent de nord-ouest furieux. Ici, on a reçu aussi des dépêches de Sainte-Croix et tout le monde est content ; voilà Bonne Maman bisaïeule !
Vinça, mercredi 12 septembre 1906
Je ne sors pas beaucoup aujourd’hui ; la jument va mieux, la chair repousse régulièrement. Nous annonçons aux uns et aux autres la naissance de sa nièce ; on vient nous en féliciter.
Vinça, jeudi 13 septembre 1906
Le matin, je vais me promener, avec l’oncle Paul, M. de Guardia et son fils Albert, à Marquixanes ; nous voyons le curé M. Vidal. Au retour nous trouvons Papa qui vient d’arriver d’Ille ; Maman lui a télégraphié que tout est changé relativement au baptême de la fille de Marie-Thérèse, il ne devait avoir lieu qu’au commencement d’octobre, et les Magué devaient y assister ; or l’abbé Gérard de Saint-Cyr, qui doit baptiser l’enfant, ne pouvant pas venir à Sainte-Croix en octobre, le baptême va avoir lieu tout de suite, et Papa, qui est parrain, va partir demain ou après-demain. Le soir, j’avais convoqué les membres du bureau de la Société Saint-Sébastien, mais plusieurs ayant été empêchés de venir, j’ajourne la réunion.
Vinça, vendredi 14 septembre 1906
Papa nous télégraphie que le baptême étant fixé à lundi, il ne partira que demain pour Ste Croix ; il se ressent encore de son indisposition du mois dernier. Le soir, je tiens la réunion du bureau de la société Ste Sébastien, on y décide plusieurs choses assez importantes.
Vinça, samedi 15 septembre 1906
Le matin, je me promène avec l’oncle Paul du côté de la rivière. Papa devait venir par le train de 9h ½ et partir cette après-midi pour Sainte-Croix, mais il nous télégraphie qu’étant fatigué, il ne viendra pas à Vinça et partira directement d’Ille. Nous avons la cousine Thérèse Lutrand à déjeuner. Dans l’après-midi, lettre de Papa annonçant qu’il est tout à fait souffrant et qu’il lui est impossible de partir aujourd’hui pour Sainte-Croix ; il partira demain à 4h du soir, s’il est mieux, et arrivera ainsi juste au moment du baptême. En présence de ces nouvelles, je me décide à aller à Ille voir ce qui en est ; j’y vais par le train de 7h du soir avec la cousine Lutrand qui rentre à Perpignan et j’en reviens une heure après par le train de 8 heures. Papa a un dérangement d’entrailles et de l’estomac, et il n’est pas probable qu’il puisse partir demain. Nous décidons ensemble que demain à la 1ère heure, je télégraphierai à Maman pour la mettre au courant de la situation et lui demander de faire ondoyer l’enfant et de renvoyer le baptême au mois d’octobre suivant le 1er plan ; si cela n’est pas possible, je partirai à la place de Papa et c’est moi qui tiendrai lundi ma nièce sur les fonts baptismaux comme représentant de son parrain qui sera Papa. Si Papa pouvait être assez bien pour partir demain, comme cela vaudrait mieux ! Ce voyage en perspective m’ennuie beaucoup ; nous étions invités à aller cette semaine aux Capeillans. Jacques Hervé arrive samedi ; que de coïncidences !
Vinça, dimanche 16 septembre 1906
Dès l’ouverture du bureau télégraphique à 7h, j’expédie ma dépêche à Maman en lui demandant une réponse immédiate, le bureau devant fermer à midi aujourd’hui dimanche. Mais à midi, je n’ai reçu aucune réponse. Que faire ? Partir ou rester ? Je consulte Papa en lui envoyant Jacques à midi 1/2 en voiture ; il rentre à 3h, porteur d’un billet de Papa me disant qu’il est aussi embarrassé que moi, n’ayant rien reçu, et qu’il me laisse libre. Dans ces conditions je ne pars pas. Nous avons plusieurs visites. Demain matin, sans doute, tout s’éclaircira, car je recevrai, je pense, la réponse télégraphique qu’on a dû m’envoyer ce matin et qui n’a pas eu le temps d’arriver avant midi ; mais il sera trop tard pour faire, avec moi ou avec Papa, le baptême lundi ; peut-être, si l’on me réclame, partirai-je demain et le baptême se fera-t-il mardi ; peut-être se décidera-t-on à ondoyer l’enfant et à renvoyer le baptême au mois d’octobre ; c’est ce qu’il y aurait de mieux, Papa pourrait y assister. Je suis toute la journée dans l’incertitude.
Semaine du 17 au 23 septembre 1906
Vinça, lundi 17 septembre 1906
Le matin, nous assistons tous à une messe célébrée par M. le curé pour Papa et Maman en l’honneur du 25ème anniversaire de leur mariage, noces d’argent que les circonstances empêchent de célébrer solennellement comme nous en avions l’intention. Toute la matinée, j’attends une dépêche ; à 11h ½ seulement, Papa me télégraphie que le baptême est renvoyé en octobre ; à midi ½, dépêche de Maman annonçant que la petite a été ondoyée, a reçu les noms de Ghislaine Marie et que le baptême n’aura lieu qu’en octobre ; comme j’ai bien fait de ne pas partir hier ! Philomène et moi allons voir Papa à Ille en voiture ; il va mieux mais est encore bien souffrant. L’oncle Paul va à Molitg avec M. de Guardia. Philomène répond aux Rovira que nous arriverons mercredi aux Capeillans.
Vinça, mardi 18 septembre 1906
Ce matin, l’oncle Paul, Nénette, M. de Guardia, son fils Albert et moi allons nous promener à Joch. Bonne Maman est à Perpignan aux obsèques de Mme Costenadal. Elle reçoit une lettre de la fille de l’oncle Hector de Pontich, Mme Trollet, lui disant que son père est atteint d’un cancer au foie et que sa mort n’est qu’une question de temps ! Cette nouvelle ne m’étonne pas trop ; j’avais trouvé l’oncle Hector très jaune à Paris il y a deux mois. Nous sommes tous attristés de ces nouvelles.
Les Capeillans, mercredi 19 septembre 1906
Nous avons quitté Vinça par le nouveau train de 9h ; Tante Josepha, Nénette, Philomène et moi, après avoir fait quelques commissions dans Perpignan, avons déjeuné chez Tante Bonafos. Par le train de 2h ¼, nous sommes partis Philomène et moi pour Elne où Fernand de Rovira nous attendait à la gare ; à 3h environ, nous étions aux Capeillans pour 2 jours ; bien entendu, accueil des plus aimables. Dans l’après-midi Fernand, Philomène et moi montons à cheval.
Les Capeillans, jeudi 20 septembre 1906
La villa du domaine des Capeillans à Saint-Cyprien, propriété des Rovira – Carte postale d’époque, sans date (site www.ganierdewisches.fr)
Le matin je monte à cheval avec Fernand ; à 10h, nous allons, dans un grand break, prendre à la gare d’Elne Carlos, Jacques, Marthe et Thérèse de Lazerme qui arrivent de Perpignan et Mlle de Vilmarest[56] qui arrive d’Argelès ; ils viennent déjeuner et passer la journée ; je monte un peu à cheval avec Jacques pendant que ces demoiselles jouent au tennis. L’après-midi, nous assistons tous à des sauts d’obstacles de concours hippique par M. Joseph Jonquères d’Oriola. Ensuite nous allons tous en break raccompagner Mlle de Vilmarest chez elle à Argelès ; les Lazerme repartent d’Elne par le train de 6h ½.
Vinça, vendredi 21 septembre 1906
Ce matin, aux Capellans, après avoir regardé sauter au manège les chevaux de concours, nous nous promenons, Philomène, Fernand et moi du côté de Saint-Cyprien. L’après-midi, René de Chefdebien vient en automobile faire une visite avec sa jeune femme aux Rovira ; Carlos, Marthe, Jacques et Thérèse[57] sont avec eux ; ils repartent tous vers 3h ½ pour aller chez les Henri de Çagarriga[58] à La Grange. Nous quittons Les Capeillans à 4h dans le grand break ; Fernand, sa femme et la petite Loulou[59] nous accompagnent à Perpignan ; nous nous arrêtons chez nos cousines Genin et De Guardia[60] à Saint-Cyprien mais nous ne les rencontrons pas ; puis chez nos cousins Gout de Bize[61] à Boaçà à qui nous faisons une visite d’une vingtaine de minutes. Nous prenons à Perpignan congé de nos cousins de Rovira qui nous ont fait passer deux jours bien agréables, et nous rentrons à Vinça à 8h22 du soir. Jacques Hervé, qui devait arriver demain soir, a envoyé lettres et dépêches contradictoires ; il annonce que son arrivée est pour samedi, puis pour lundi, puis de nouveau pour samedi ; ce soir, en arrivant à Vinça, je trouve une nouvelle dépêche l’annonçant pour dimanche soir ; c’est à ne savoir à quel saint se vouer et cela rend très difficile l’organisation de promenades et d’excursions.
Vinça, samedi 22 septembre 1906
Le matin, nous avons la visite, entre deux trains, de M. l’abbé Sarrète[62] qui arrive de la retraite ecclésiastique ; on a donné à ces messieurs des instructions orales et pratiques en vue de la résistance à la loi de Séparation ; il repart à 11h ¼ pour Palau-de-Cerdagne. Je vais l’après-midi à Perpignan où M. Bertran m’a convoqué, au Panache, avec quelques autres ligueurs pour arrêter une ligne de conduite dans la nouvelle campagne que l’Action française entreprend contre Dreyfus et l’arrêt infâme du 12 juillet dernier ; affichage de protestations raisonnées et motivées contre cet arrêt, distribution de tracts reproduisant l’affiche, souscription pour offrir une médaille d’or au général Mercier (cette dernière idée n’est peut-être pas très heureuse car le général Mercier n’a pas été, à la fin, à la hauteur de sa tâche), etc. etc. Le Panache décide de s’associer à cette campagne bien française contre l’omnipotence juive. À Perpignan, je vais voir Tante Bonafos et tante Cornet de Bosch (que je ne rencontre pas) ; je me promène longtemps avec Henri d’Albici. Nouvelle dépêche de Jacques Hervé-Bazin qui n’arrive que lundi !!!
Vinça, dimanche 23 septembre 1906
Je vais à la grand-messe où l’on donne lecture de l’importante lettre collective des cardinaux, archevêques et évêques français relative à la loi de Séparation. Cette lettre collective de l’épiscopat français condamne, après le pape, la loi de 1905 et les associations cultuelles et déclare qu’aucun Catholique ne peut se prêter à la formation de ces associations ; elle montre l’unanimité de l’épiscopat ; c’est un beau et consolant spectacle ; cette lettre, très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond, est lue aujourd’hui dans toutes les églises de France. Le gouvernement, qui, en vertu de l’article 35 de la loi de Séparation, pourrait poursuivre les curés qui donnent lecture de cette lettre comme ceux qui ont donné lecture des deux encycliques du Saint-Père, n’osera certainement rien faire encore ; il ne poursuivra pas plus ces curés qu’il n’a osé poursuivre ceux qui ont lu et commenté les encycliques pontificales. Dans l’après-midi je vais, avec Philomène, voir Papa à Ille en voiture ; il va beaucoup mieux. Nous arrêtons le programme du séjour de Jacques Hervé. Ici, à midi, nous avons M. et Mme Joseph de Guardia et leur fils Albert à déjeuner.
Semaine du 24 au 31 septembre 1906
Vinça, lundi 24 septembre 1906
Le matin, je vais à la Balme avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène. L’après-midi visite aux malades de la Société Saint-Sébastien. Le soir, à 8h22, Jacques Hervé[63] arrive enfin, mais pour quatre jours seulement.
Vinça, mardi 25 septembre 1906
Pour commencer à faire visiter le pays à Jacques Hervé, je le mène le matin à Bouleternère en voiture après avoir jeté un coup-d’œil sur la campagne de Vinça ; à Boule, nous assistons à la vendange. Papa vient déjeuner ici. L’après-midi, nous faisons une tournée en voiture dans les environs immédiats de Vinça : Espira, Finestret.
Vinça, mercredi 26 septembre 1906
Mgr Jules de Carsalade du Pont (1847-1932), évêque de Perpignan-Elne – Cliché anonyme, L’Album du Centenaire, 1910 (Wikipédia)
Aujourd’hui, excursion à Vernet-les-Bains et à Saint-Martin-du-Canigou. Je pars avec Jacques Hervé par le train de 7 heures ; nous sommes au Vernet vers 8h ¾. Nous grimpons tout de suite à Saint-Martin où nous arrivons à 10 heures ; là, nous voyons les nouveaux travaux de restauration, puis nous faisons une visite à Monseigneur qui est en villégiature à Saint-Martin avec sa sœur Mlle de Carsalade du Pont. Monseigneur, très aimable, nous fait tout visiter ; il arrive de la deuxième assemblée de l’épiscopat et nous causons avec lui de la Séparation et de la résistance à la loi ; il est plein d’énergie et nous encourage vivement à la résistance et à une résistance énergique ; bravo ! Nous sommes de retour au Vernet à midi 1/4 ; nous déjeunons à l’Hôtel du Parc ; puis nous rentrons à pied jusqu’à la gare de Prades ; nous visitons en passant la curieuse église de Corneilla-de-Conflent puis Prades. Le temps a été frais et favorable à la marche.
Ille, jeudi 27 septembre 1906
Aujourd’hui, visite d’Ille et de ses environs. Je pars de Vinça avec Jacques et l’oncle Paul par le train de 9 heures ; Papa nous attendait à Ille et nous nous promenons, le matin, dans Ille et dans les environs immédiats du côté de la Tet. Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette et Philomène arrivent en voiture vers 11 heures ; après le déjeuner, nous allons nous promener à Saint-Martin, à Saint-Maurice et au château de Corbère, les uns en voiture, les autres à pied. Ces dames et l’oncle Paul, après avoir dîné à Ille, repartent pour Vinça à 8h du soir et je reste ici avec Jacques Hervé et Papa.
Ille, vendredi 28 septembre 1906
Dernière journée de Jacques Hervé en Roussillon. Nous la commençons de bonne heure ; nous partons pour Perpignan par le train de 5h50 du matin ; nous passons à peu près 3h ¾ dans Perpignan où nous voyons tout ce qu’il y a à voir ; nous rentrons à Ille par le train qui y arrive à 10h55. Nous visitons les pépinières Bartre, la vieille maison de Bosch. À 2 heures, nous partons en voiture pour Millas où nous faisons une visite à la famille de Çagarriga avec laquelle Jacques a beaucoup de relations communes ; nous nous arrêtons aussi, en passant, chez nos cousins de Barescut ; nous rentrons par Corbère après avoir vu, à Millas, accompagnés de M. de Çagarriga, un reliquaire et un ostensoir précieux gardés chez le curé. En arrivant ici, Jacques dîne rapidement, fait ses paquets et nous l’accompagnons au train de 7h12 du soir, regrettant qu’il ne puisse pas passer plus longtemps dans le pays. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, samedi 29 septembre 1906
Le matin à Ille, je vais me promener avec Papa à la petite vigne du chemin de Boule. L’après-midi, Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette et Philomène arrivent de Vinça par le train d’une heure. À 2h, je pars en voiture avec elles pour Millas et Saint-Feliu-d’Avail ; nous faisons une visite à notre cousine Ferriol puis à notre cousine Bertran de Balanda ; nous revenons par la route de Corbère ; mais quand nous arrivons à Ille, Bonne Maman trouvant qu’il est trop tard pour rentrer à Vinça en voiture, nous attendons le train de huit heures pour rentrer tous à Vinça où je me retrouve après deux jours d’absence. J’y trouve les affiches de l’Action française contre Dreyfus que l’on m’envoie du Panache avec mission de les faire apposer, ici et à Ille ; elles sont énormes et bien faites pour être remarquées ; elles font, du reste, beaucoup de bruit. Les dreyfusards avaient annoncé que leur triste client poursuivrait l’Action française ; mais il ne l’a pas encore fait et ne paraît pas disposé à le faire car l’Action française fournirait ses preuves et ferait entendre ses témoins en Cour d’assises où l’on ne peut pas, comme à la Cour de Cassation, faire l’instruction à huis-clos et refuser d’entendre les témoins en audience publique !
Vinça, dimanche 30 septembre 1906
Je souscris et fais souscrire pour la médaille d’or du général Mercier c’est-à-dire contre Dreyfus et les dreyfusards ; la souscription a du succès ici. Je vais à la grand’messe et à vêpres. La liste des nouveaux saint-cyriens paraît et j’ai la joie d’y lire le nom de Paul Delestrac ; cette nouvelle me fait grand plaisir et je félicite ce brave Paul par dépêche.
Octobre 1906
Semaine du 1er au 7 octobre 1906
Vinça, lundi 1er octobre 1906
Le matin je vais à Bouleternère à cheval sur Hildegarde. L’après-midi, je travaille à ma thèse.
Vinça, mardi 2 octobre 1906
Aujourd’hui, dernière journée du séjour de l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette à Vinça, on célèbre le service funèbre que l’on a l’habitude de célébrer tous les ans le 7 octobre pour Bon Papa ; de cette façon, les Magué pourront y assister. Le baptême de Ghislaine est décidément fixé à samedi. Les Magué partent à 3h ½, passeront 4 jours à Sainte-Croix et assisteront au baptême avant de rentrer à Dijon. Papa, qui sera parrain, partira demain d’Ille. Nous accompagnons les Magué à la gare. On vendange ici et à Ille. Les métayers de Corbère et de Boule ne continuant pas (celui de Corbières est mort l’année dernière, et Joseph Jacomy à Boule laisse les vignes) nous reprenons ces vignes et c’est moi qui suis chargé de les faire valoir désormais directement ; l’oncle Paul par la même occasion, me prie de m’occuper de ses vignes de Boule et de Vinça ; je le ferai très volontiers. J’aurai donc à m’occuper désormais : de nos vignes de Corbère, de nos vignes de Boule et de celles de l’oncle Paul à Boule, de nos vignes de Vinça et de celles de l’oncle Paul à Vinça ; les deux petites vignes d’Ille continueront à marcher comme par le passé et les vignes de Trouillas ne sont pas encore libérées. Ma vie d’agriculteur va donc commencer ; aussi, je passerai fort peu de temps à Angers cette année ; le soir, Mois du Rosaire.
Vinça, mercredi 3 octobre 1906
Ce matin, je vais à cheval à Ille où je vois Papa qui part à 4 heures de l’après-midi pour Sainte-Croix. L’après-midi, je travaille à ma thèse, puis je vais surveiller les vendanges du Cam dal Roc. Le soir, nous allons au Mois du Rosaire.
Vinça, jeudi 4 octobre 1906
Le matin et le soir, je vais surveiller les vendanges à la vigne dite la Ruscane ; l’après-midi, je travaille à ma thèse, je vais me confesser. Le soir, Mois du Rosaire, nous nous promenons un peu après ; il a fait aujourd’hui une vraie journée de gros été, mais toujours pas de pluie ; c’est terrible pour les agriculteurs.
Vinça, vendredi 5 octobre 1906
Ce matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur du 1er vendredi du mois ; je vais à cheval à Espira, je reviens en passant par la Ruscane ; l’après-midi, je travaille à ma thèse ; le soir, nous allons à la cérémonie du 1er vendredi du mois à l’église.
Vinça, samedi 6 octobre 1906
Le matin, je vais à Boule à cheval ; je porte à M. Llense, membre du comité royaliste d’Ille pour la commune de Boule, l’affiche de l’Action française contre Dreyfus et l’arrêt de cassation du 12 juillet dernier ; je lui charge de la faire afficher ; l’après-midi, j’en envoie aussi une à Rodès ; je travaille à ma thèse ; le soir, cérémonie du Rosaire.
Vinça, dimanche 7 octobre 1906
Affiche « Appel au pays » de l’Action française – Site ebay.fr
Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Saintt Rosaire et à l’occasion du 11ème anniversaire de la mort de mon pauvre grand-père. « L’Appel au pays » de l’Action française a été affiché cette nuit, comme il a dû l’être aussi à Boule et à Rodès ; il est remarqué, lu et commenté, des groupes d’hommes s’y arrêtent et stationnent devant. Le parti républicain de Vinça est furieux, l’affiche de l’Action française et les dures vérités qu’elle contient l’ont touché au vif. Une des affiches est sur le mur de la justice de paix ; sur la réquisition du juge de paix, le maire la fait arracher. J’apprends avec joie que l’organe radical-socialiste du département, Le Petit Catalan, fondé il y a six mois pour remplacer La République des Pyrénées-Orientales cesse de paraître à partir d’aujourd’hui ; un reptile venimeux de moins ! Hier, c’était L’Humanité de Jaurès dont on annonçait la disparition ; tant mieux, continuez ! Je vais à la grand’messe et à vêpres. De 1 à 2h, j’assiste au recouvrement des cotisations des sociétaires de la Saint-Sébastien. La soir, je réunis, avec l’aide des membres du bureau du Panache fondé à Vinça le jour de la conférence de MM. Bertran et Despéramons, les 1ers membres de cette section, au café Morer ; il n’en vient que six ; nous serons plus nombreux une autre fois, ne nous décourageons pas.
Semaine du 8 au 14 octobre 1906
Vinça, lundi 8 octobre 1906
Ce matin, je vais à Bouleternère à cheval ; je vois l’affiche de l’Action française qui a été apposée hier et qui a été respectée ici ; il paraît qu’on s’y est arrêté beaucoup. À Rodès, elle a été affichée aussi ; j’en ai reçu de nouvelles pour Ille. L’après-midi, nous allons à la Balme en voiture, on y cueille des figues que la vieille Philomène rapporte à la maison.
Vinça, mardi 9 octobre 1906
Je travaille matin et soir à ma thèse. Étant un peu fatigué, je ne monte pas à cheval.
Vinça, mercredi 10 octobre 1906
Le matin, je me promène à cheval du côté d’Espira et de Finestret. L’après-midi, nous allons en voiture à Prades où je fais diverses commissions, je vais porter au greffe du Tribunal l’extrait du casier judiciaire de deux individus de la société Saint-Sébastien que je propose pour la médaille mutualiste. Nous voyons nos cousins de Saint-Jean (Thérèse, Emmanuel et Joseph)[64] et notre cousin Marie ; la pluie menace toute la journée. Une lettre de Papa nous annonce que Marie-Thérèse souffre d’un engorgement du sein gauche où il se forme un abcès ; ce n’est pas grave mais c’est très souffrant, cela va retarder le départ de Maman de Sainte-Croix qui devait avoir lieu aujourd’hui.
Vinça, jeudi 11 octobre 1906
Pont ferroviaire sur le Riufagès, commune de Rodès – Vue actuelle (Wikipédia)
Le matin, un accident de chemin de fer qui aurait pu avoir des suites très graves se produit sur le viaduc du Riufagès ; à la suite d’un violent orage cette nuit, un tassement s’est produit dans le sol de la falaise sur laquelle le pont s’appuie en amont ; le 1er train descendant a déraillé un peu avant le pont, cassant les rails et les traverses ; il a patiné, emporté par la vitesse acquise jusque sur le pont où il s’est arrêté en penchant fortement sur sa gauche ; la voie est fortement dégradée, plusieurs wagons sont endommagés et la circulation est interrompue, il n’y a pas d’accidents de personnes. Dans la matinée, j’y vais voir avec Philomène ; on cherche à remettre le train sur les rails au moyen de crics ; ça ne sera pas facile à cause du peu d’espace dont on dispose sur le pont. La manifestation de l’Action française prend de plus en plus de développement ; son « Appel au pays » est affiché partout, et ni Dreyfus ni le ministère public n’ont osé poursuivre jusqu’à présent ; les listes de souscriptions, publiées dans les journaux, se couvrent de signatures. Cela prouve que la victoire dreyfusarde n’est pas complète ! Le gouvernement ne se sent pas de taille à faire respecter l’arrêt infâme de la Cour de Cassation.
Vinça, vendredi 12 octobre 1906
Le matin, je vais à Ille à cheval ; j’y porte des affiches de l’« Appel au pays » et je donne des instructions pour qu’elles soient affichées dimanche matin ; l’après-midi, je travaille à ma thèse ; vers le soir, je vais me promener, avec Philomène, à Bentefarine.
Vinça, samedi 13 octobre 1906
Le matin, je travaille à ma thèse ; l’après-midi, je vais à Boule où l’on pressure, puis à Ille à bicyclette. À Ille, j’apprends la mort de M. Jeger, gendre du Dr Trainier[65], et celle de notre ancienne cuisinière la vieille Marguerite ou Guidette qui vient de mourir à l’âge de 86 ans ; on enterre le 1er demain et la seconde après-demain ; j’irai à ces deux enterrements ; je me confesse avant de repartir d’Ille. Ce soir à Vinça, réunion des adhérents au Panache, au café Morer ; désormais, le Panache, qui progresse lentement mais sûrement, se réunira dans un autre local ; nous avons de nouvelles adhésions.
Vinça, dimanche 14 octobre 1906
Le matin à 7h ¼, je fais la sainte communion en action de grâce du 24e anniversaire de ma naissance et du 17e anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889. Ensuite, je pars en voiture pour d’Ille avec Amédée Jocaveil à qui j’offre une place ; il a neigé sur les montagnes et il fait un vent glacial. À Ille, nous assistons aux obsèques de M. Jeger. L’« Appel au pays » de l’Action française vient d’être affiché sur les murs d’Ille bien en vue ; on le lit. Je paie un homme pour distribuer dans l’après-midi dans les cafés environ 150 tracts reproduisant les termes de l’affiche ; quelle campagne antidreyfusarde dans le canton ! Grâce à moi, Ille, Vinça, Bouleternère, Rodès, Rigarda et Marquixanes auront eu l’affiche et reçu des tracts ; j’ai aussi le projet d’envoyer des affiches à Prades ; enfin, ici, la souscription pour le général Mercier a réuni quelques noms et quelques pièces. Je suis de retour à Vinça à une heure à peu près. L’après-midi, je vais à vêpres ; on grelotte ; ce temps est encore trop froid pour durer longtemps dans cette saison.
Semaine du 15 au 22 octobre 1906
Vinça, lundi 15 octobre 1906
Le matin, je pars pour Ille avant 7 heures par un temps aussi froid qu’hier pour assister à un autre enterrement, celui d’une ancienne cuisinière de mes oncles et tantes de Bosch qui a été longtemps aussi à notre service, la vieille Guidette ; cette vieille servante, qui nous était très dévouée, mérite bien que je me dérange pour elle même avec le froid qu’il se fait. Aussitôt après la cérémonie, je repars pour Vinça en passant par Bouleternère. L’après-midi, je travaille à ma thèse. À Ille, on n’a pas touché aux affiches.
Vinça, mardi 16 octobre 1906
Nous recevons à 8 heures, une dépêche de Maman nous disant qu’elle arrivera ce soir ; la dépêche est partie de Toulouse ce matin 7 h. Je monte à cheval le matin, je vais à Marquixanes et à la Balme. L’après-midi à 4 h, nous allons attendre Maman à la gare, elle arrive en bonne santé après 1 mois ½ d’absence. Marie-Thérèse va mieux, son abcès a avorté, mais comme la petite Ghislaine-Marie ne se développait pas assez vite, on lui a donné une nourrice.
Vinça, mercredi 17 octobre 1906
Je travaille le matin à ma thèse ; l’après-midi, nous allons tous à Ille en voiture, nous voyons Papa.
Vinça, jeudi 18 octobre 1906
Par l’express d’une heure, nous allons, Maman et moi, à Perpignan ; nous voyons les Lutrand et les Bonafos ; je fais plusieurs courses et commissions ; je vais dans un bureau de la Préfecture pour une question concernant la Société Saint-Sébastien et pour une affaire d’assistance, je vais au Panache, je rencontre les Passama, Jonquères, M. Despéramons. J’apprends que Fernand de Rovira a eu énormément de succès au concours hippique de Biarritz ; je vais le féliciter dès demain ; sa jument Miss Fire, montée par Joseph Jonquères d’Oriola, a gagné la coupe, l’Omnium battant le célèbre cheval « Conspirateur » ; c’est merveilleux. À l’aller, nous faisons route avec notre cousine Mme de Massia, et au retour avec M. Jules Sabaté. On annonce la démission de M. Sarrien président du conseil ; M. Clemenceau, qui exerçait en fait ces fonctions puisqu’il était le véritable chef du cabinet, le remplacera évidemment ; on dit que les membres les moins avancés seront remplacés. Il n’y aura rien de changé, on ira seulement un peu plus à gauche, c’est dans la logique de la république.
Vinça, vendredi 19 octobre 1906
Le matin, je vais avec Bonne Maman à Prades en voiture pour une affaire. L’après-midi, je travaille à ma thèse, j’écris plusieurs lettres.
Vinça, samedi 20 octobre 1906
Le matin, je me fais couper les cheveux, ensuite je vais à Ille à cheval afin d’y conduire la jument Hildegarde. L’après-midi, je travaille. Maman et Philomène partent pour Ille, moi je n’irai m’y installer que demain à cause de la réunion du Panache fixée à Vinça et à laquelle il faut que j’assiste. En vue de cette réunion, je vais à Saorles dans l’après-midi voir le président de la section Vergès-Lladères.
Ille, dimanche 21 octobre 1906
C’est aujourd’hui que je reviens à Ille pour assez longtemps ; mes parents y sont installés depuis hier soir. À Vinça ce matin, je suis allé à la grand’messe ; l’après-midi, réunion du Panache qui donne neuf nouvelles inscriptions. Je pars à quatre heures ¼ en voiture.
Semaine du 22 au 28 octobre 1906
Ille, lundi 22 octobre 1906
Avec Maman et Philomène, je pars pour Perpignan par le train de 9h22. Nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme qui nous annonce le mariage de Carlos avec Mlle Thérèse de Mauvaisin[66], une Toulousaine ; sa mère est une demoiselle de Lestapis, sa famille est alliée aux D’Adhémar ; la jeune fille a 22 ans, elle est, dit-on, jolie ; ils se sont connus à Lourdes pendant le pèlerinage national. C’est aujourd’hui la grande nouvelle dans Perpignan ; pour mon compte, je suis enchanté pour Carlos ; sans être extrêmement riches, les Mauvaisin ont, paraît-il, de la fortune ; la fiancée de Carlos est pieuse. Papa a connu autrefois à Toulouse un M. de Mauvaisin ; je ne sais si c’était le père de ma future cousine. Nous déjeunons chez Tante Bonafos et nous partons à 1h ¼, en voiture, avec ma cousine Lutrand pour visiter l’église de Saint-André ; nous visitons aussi le château de Taxo au colonel David ; et Thérèse Lutrand nous fait entrer chez M. et Mme Roca d’Huytéza ; il y a là une jeune fille, fille unique[67], à qui Tante Bonafos a un peu pensé pour moi ; après l’avoir vue, je préfère que ma tante et ma cousine abandonnent cette idée et ne fassent aucune démarche ; il y a plusieurs personnes chez Mme Roca d’Huytéza, notamment Mlle de Globet ; nous visitons la curieuse église romane de Saint-André et nous sommes de retour à Perpignan à 6h ½ ; tout le monde parle du mariage de Carlos. Quant à Mlle Roca, je n’en veux pas pour moi !
Ille, mardi 23 octobre 1906
Le matin, je vais à Vinça à cheval. Bonne Maman vient de recevoir une lettre de l’oncle Joseph lui faisant part officiellement des fiançailles de Carlos. On pressure à Vinça ; je rentre à Ille à 11 heures. Nous déjeunons tout de suite et je pars à midi ½ avec Papa et Philomène pour Trouillas où nous allons aux vignes et voyons des comptes ; nous passons au retour par Corneilla pour porter à Mme de Llamby des bonbons de baptême de Ghislaine-Marie mais nous ne la rencontrons pas. Nous rentrons à Ille à 6h ¾.
Ille, mercredi 24 octobre 1906
Je ne monte pas le matin, l’après-midi je vais me promener à pied avec Papa et Philomène à la métairie de Tata Mimi et au-delà. Le ministère Clemenceau est constitué, Picquart est ministre de la Guerre, Picquart l’officier mis en réforme pour fautes graves dans le service, Picquart général de division alors qu’il y a 4 mois il avait le grade de lieutenant-colonel, voilà le chef imposé à l’Armée ! Quel ministre et quel ministère ! Les dreyfusards ont le triomphe insolent ! Heureusement que la campagne de l’Action française, à laquelle ils n’osent pas répondre, leur rabat le caquet.
Ille, jeudi 25 octobre 1906
Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Millas. L’après-midi, je travaille à ma thèse.
Ille, vendredi 26 octobre 1906
Le matin, je vais à cheval à Vinça où Bonne Maman est un peu souffrante ; elle a reçu de très mauvaises nouvelles du pauvre oncle Hector ; sa mort n’est qu’une question de semaines, peut-être de jours. Tata Mimi est allée le voir et l’a trouvé très changé. Bonne Maman lui télégraphie pour la prier d’aller le revoir. À Vinça, je m’occupe de questions concernant la Société Saint-Sébastien. L’après-midi, ici, j’examine avec l’entrepreneur Philipe Baux la grande maison ; des agrandissements sont nécessaires ici si nous voulons nous y installer avec notre mobilier d’Angers ; dans ces conditions, je préférerais de beaucoup que nous nous installions dans la grande maison Bosch ; l’année dernière, nous avons dû y renoncer à cause du plan beaucoup trop considérable que M. Carbasse avait fait ; il entraînait à acheter des maisons voisines, et la dépense eût été énorme. M. Carbasse est mort et je crois qu’on pourrait très bien se contenter d’un plan plus restreint ; j’examine tout minutieusement avec M. Baux et il entre dans mes vues. Je crois que si la somme à dépenser dans la grande maison pour la mettre en état ne doit pas dépasser sensiblement celle qui eût nécessaire ici, mes parents opteront pour la grande maison ; avec mon plan, il y a un jardin ; mais la tour est conservée et sert d’écurie. Nous allons tous nous promener à la métairie Saint-Martin ; je travaille à ma thèse.
Ille, samedi 27 octobre 1906
Le matin, je vais à Boule à cheval. L’après-midi je travaille ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 28 octobre 1906
Baronne Reille née Geneviève Soult de Dalmatie (1844-1910) – Cliché anonyme, sans date (Wikipédia)
Le matin, je vais à la messe de 8h ½ afin de pouvoir prendre le train de 11h pour aller à Vinça et à Prades. Nous partons, Maman, Philomène et moi à 11h pour Vinça ; nous retrouvons dans le train M., Mme et Mesdemoiselles de Çagarriga, de Millas, Tante Hélène et Marthe, les demoiselles d’Ax qui vont, comme nous, à Prades entendre la conférence de la baronne Reille. Nous déjeunons à Vinça ; Bonne Maman a reçu de Tata Mimi de très très mauvaises nouvelles de l’oncle Hector ; il est mourant. Notre très grand désir à tous serait qu’il se convertît avant de paraître devant Dieu ; mais, à moins d’un miracle, je ne crois pas la chose possible. Un Catholique, qui n’a pas pratiqué sa religion sa vie durant, mais qui n’a pas tout à fait oublié les leçons de catéchisme de son enfance, se confesse presque toujours à l’heure de la mort ; mais comment espérer convertir un protestant surtout quand c’est un homme aux idées aussi arrêtées que mon pauvre oncle ? Il faudrait un miracle ! Tata Mimi, déléguée par Bonne Maman, fait ce qu’elle peut, mais hélas sans grand succès jusqu’à présent. À 2h, nous partons en voiture de Vinça pour Prades ; Bonne Maman, encore enrhumée, ne vient pas. Nous voyons à Prades les Saint-Jean, les Marie etc. ; nous retrouvons les Çagarriga, Lazerme, d’Ax. La conférence a lieu dans la salle des Œuvres ; elle est présidée par M. Marie[68]. Elle est faite en faveur de la Ligue patriotique des Françaises dont la baronne Reille[69] est, je crois, présidente ou vice-présidente ; on a profité du séjour de la baronne à Molitg pour lui demander cette conférence ; après elle, qui n’est pas très éloquente, parle M. le Edmond de Rivals de Boussac, présidant de la Jeunesse catholique dans le département, il parle très bien et rien n’est à reprendre dans son discours. M. de Çagarriga me fait faire sa connaissance. La réunion était placée plus ou moins sous le patronage de l’Action libérale ; aussi y suis-je venu en simple curieux, pour accompagner Maman et Philomène qui désiraient entendre la baronne Reille et me suis-je tenu à l’écart. Au retour, notre train part de Prades avec une heure de retard à cause du déraillement d’un train de marchandises qui a encombré la voie. Nous attendons dans la gare de Prades et nous faisons route ensuite avec les Çagarriga, Lazerme, d’Ax, de Lacroix etc. Nous parlons beaucoup du mariage de Carlos qui m’a invité ; il aura lieu aux environs du Premier de l’An.
Semaine du 29 au 31 octobre 1906
Ille, lundi 29 octobre 1906
Le matin, je me promène à cheval du côté de Saint-Michel et de Bouleternère ; l’après-midi, nous nous promenons tout de suite de la rivière ; je travaille à ma thèse.
Ille, mardi 30 octobre 1906
Le matin, je retourne à Boule à cheval pour voir de près comment pourrait se faire une plantation d’arbres à fruits dans une propriété. Papa, qui est allé à Vinça, nous rapporte à son retour, la triste nouvelle, imminente depuis plusieurs jours, de la mort de l’oncle Hector de Pontich, Bonne Maman a reçu ce matin une dépêche lui annonçant qu’il s’était éteint cette nuit sans trop de souffrances. De la question religieuse qui nous préoccupe tant, la dépêche ne parle pas. Mais nous serons renseignés par Tata Mimi. Évidemment, il était chimérique de compter sur une conversion in extremis, mais l’oncle Hector, bien que protestant, était un homme très droit, il avait au plus haut point le sens du devoir, de la justice, il croyait en Dieu ; Dieu, si miséricordieux, l’aura sauvé, je l’espère, car tout porte à croire qu’il était de bonne foi ; d’autre part, il a fait ce qu’il croyait être son devoir, Dieu a dû lui en tenir compte. Son malheur, c’est d’avoir été élevé dans la religion protestante par sa mère, protestante elle-même (Mlle de Nolles), que son père (frère de mon bisaïeul de Pontich), qui appartenait à une famille si catholique !, avait eu le grand tort d’épouser malgré la différence de religion ; quelles malheureuses conséquences pour la famille de Pontich a eu ce triste mariage[70] ! Quoi qu’il en soit, le seul espoir qui nous reste de retrouver un jour notre pauvre oncle Hector dans l’éternité réside dans la miséricorde divine. Il n’avait que 61 ans et, à le voir si fort, si vert il y a quelques mois encore, on n’aurait jamais supposé qu’il fût si près de sa fin. J’aurai été le dernier à le voir. L’oncle Paul a télégraphié qu’il assisterait aux obsèques. Il y a une quinzaine d’années, très jeune lieutenant-colonel, on pouvait croire qu’il arriverait aux grades les plus élevés ; mais la haine d’un général lui a beaucoup nui et il a dû prendre sa retraite comme lieutenant-colonel. En 1870, il avait été blessé à Sedan d’un éclat d’obus à la cuisse ; mais avait réussi à échapper à la capitulation ; il était venu se réfugier à Vinça chez Bon Papa et Bonne Maman qui le recevaient toujours, lui et ses frères, comme leurs propres enfants ; il était reparti après la chute de Metz et avait pris part aux opérations de la fin de la guerre. Ensuite, presque toute sa carrière militaire s’était passée dans le sud-est (Valence, Vienne etc.). Depuis sa retraite, il avait habité Vincennes, puis le quartier du Jardin des plantes à Paris et enfin il était devenu l’année dernière directeur de l’École d’électricité Bréguet où je l’ai vu le 12 juillet présidant la distribution des prix ; je ne me doutais pas alors qu’il n’avait plus que 3 mois à vivre. L’oncle Hector nous aimait beaucoup ; il tenait beaucoup à la famille et venait toujours avec grand plaisir à Vinça. Sa mort, surtout dans les conditions où elle s’est produite, nous cause à tous un grand chagrin. Dans l’après-midi, je reviens avec Maman à la grande maison ; les demoiselles Mathieu y sont aussi ainsi que l’entrepreneur M. Philipe Baux ; nous examinons tout avec le plus grand soin. M. Baux va faire un devis.
Ille, mercredi 31 octobre 1906
Il fait un temps affreux, pluie, vent violent et froid ; je ne sors quelques instants que pour aller me confesser vers 4h ¼ ; je travaille à ma thèse qui avance beaucoup.
Novembre 1906
Semaine du 1er au 4 novembre 1906
Ille, jeudi 1er novembre 1906 (Toussaint)
Je fais la sainte communion à la messe de 7 h ¼ à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, visite à Mme Terrats d’Aguillon ; ensuite je vais à vêpres et je me promène un peu avec Philomène après vêpres, le temps, bien que très frais et humide, est moins mauvais qu’hier. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, vendredi 2 novembre 1906
Je fais la sainte communion puis je vais à l’office des morts, l’après-midi, procession au cimetière ; ensuite, nous allons attendre l’oncle Xavier qui arrive pour 3 jours ; Faliu, le fermier de Trouillas, et sa femme sont ici.
Ille, samedi 3 novembre 1906
Le matin, je vais à Vinça à cheval. L’après-midi, nous nous promenons tous avec l’oncle Xavier dans la campagne pour examiner une question d’arrosage ; le soir, nous allons à la cérémonie des morts, puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 4 novembre 1906
Le matin, je vais à la messe de 8h ½ avec l’oncle Xavier. Je pars pour Vinça sur le train de11h ; j’y vais pour assister au recouvrement de la Société Saint-Sébastien et au sujet du Panache. Maman y est aussi pour accompagner Bonne Maman au cimetière où l’on va prier aujourd’hui. Le Panache fait des progrès sensibles ; il y a plus de 30 hommes inscrits et qui ont signé leur carte ; la prochaine séance, celle de décembre, sera une séance solennelle d’inauguration. Nous rentrons par le train de 7 heures.
Semaine 5 au 11 novembre 1906
Ille, lundi 5 novembre 1906
Le matin, je vais avec l’oncle Xavier à Saint-Michel où il est appelé pour régler une question de limite de champ entre un de ses fermiers et un voisin. À midi, nous avons M. Trullès à déjeuner ; Bonne Maman y vient. À 4 heures, Bonne Maman repart pour Vinça et l’oncle Xavier pour Perpignan et Pia ; il reviendra probablement à Ille avant la fin de sa permission ; d’ailleurs, nous irons le voir jeudi à Pia. Nous les accompagnons à la gare et nous nous promenons ensuite. Le soir, nous allons à la cérémonie des morts.
Ille, mardi 6 novembre 1906
Le matin, il pleut et je ne peux pas monter à cheval. Je monte l’après-midi ; je vais à Rodès. Maman et Philomène vont à Perpignan déjeuner chez Mme de Llamby ; celle-ci leur apprend qu’on annonce mon mariage avec… trois jeunes filles en même temps ; les uns avec Mlle de Pallarès (comment le projet du printemps dernier a-t-il transpiré ? Je ne sais, mais j’en suis contrarié) ; les autres, comme ici, avec Mlle de Lacour (je voudrais bien que ce fût vrai !) ; les autres enfin avec Mlle Roca d’Huytéza (pour cette dernière, on ajoute que c’est Mlle de Llobet qui fait le mariage) ; ce dernier bruit est évidemment le résultat de notre visite à Taxo il y a 15 jours ; il est vrai que Tante Bonafos et Tante Lutrand ont eu cette idée et que l’excursion à Saint-André et à Taxo avait pour but de me faire voir cette jeune fille que je ne connaissais pas ; mais moi, après la visite à Taxo, j’ai immédiatement coupé les ailes à ce projet. Au lieu de 3 jeunes filles à qui l’on me marie… en imagination, je préférerais que l’on me mariât à une seule, mais que ce fût vrai… à condition qu’elle soit à mon goût. Le soir nous allons à la cérémonie des morts puis nous passons la soirée chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 7 novembre 1906
Le matin, je vais à cheval à Millas et je reviens par Corbère en passant par le petit chemin de Millas à Corbère ; la pluie me prend en route. Nous avons Charouleau qui vient m’essayer mes costumes d’hiver. Maman ayant prié hier à Perpignan Mme Noëll de demander à Mme de Pallarès les lettres qu’elle lui a écrites au printemps dernier au sujet de son projet de mariage avec Mlle Hélène de Pallarès, Mme Noëll répond aujourd’hui à Maman ; Mme de Pallarès consent à rendre les lettres de Maman, mais veut que Maman lui rende aussi les siennes ; or Maman a brûlé ces dernières avant de quitter Angers ; le mieux sera donc de le faire savoir à Mme de Pallarès et de la prier d’en faire autant de son côté. Dans sa lettre, Mme Noëll ajoute qu’elle a causé longuement avec Mme de Pallarès qui lui a dit que tous les renseignements sur mon compte avaient été excellents, qu’elle savait bien qu’elle ne retrouverait pas pour sa fille un mari aussi sérieux que moi, mais qu’elle a reculé parce qu’elle ne me trouvait pas assez riche. Je l’avais deviné, mais si Mme de Pallarès était un peu intelligente, elle ne le dirait pas. Le soir, nous allons à la cérémonie des morts puis chez les demoiselles Mathieu.
Ille, jeudi 8 novembre 1906
Village de Pia, Pyrénées-Orientales – Carte postale d’époque, sans date (site cartorum.fr)
Aujourd’hui, nous sommes les invités de l’oncle Xavier. Nous partons d’Ille par le train de 9 heures, déjeunons au Grand Hôtel à Perpignan avec l’oncle Xavier, partons à 1h ½ en voiture pour Pia. Là, nous visitons la superbe cave de l’oncle Xavier ; elle peut contenir de 9000 à 10000 hectolitres ; il y en a 7500 cette année ; nous visitons le village et l’église de Pia ; Pia est une bonne commune de 2000 habitants ; la moitié de la population est nettement royaliste, et, entre royalistes et républicains, c’est une séparation complète ; la municipalité malheureusement est républicaine depuis les élections de 1904 grâce à des fraudes. À Perpignan avant le déjeuner et au retour de Pia, je fais plusieurs courses et commissions, je vais au Roussillon, au Panache ; précisément, il y a eu cette après-midi une réunion du comité royaliste départemental, des questions intéressantes y ont été traitées ; M. Bertran, qui vient d’être reçu à Londres par Mgr le duc d’Orléans, a rendu compte son audience etc. ; le mois prochain, il y aura probablement une grande réunion royaliste à Perpignan. Nous assistons, à 5h ½, à Saint-Jean, à la cérémonie de l’octave des morts ; là, précisément nous nous trouvons placés, tout à fait par hasard, très près des Pallarès ; je vois très bien à plusieurs reprises Mlle Hélène, elle me regarde aussi ; ces dames ont eu tout le temps l’air embarrassé ; quand je suis passé devant Mlle Hélène en la regardant, elle a « piqué un soleil » ; Maman, qui était placée derrière elle, m’a dit qu’elle ne n’a pas quitté des yeux pendant toute la cérémonie. Mlle Hélène est toujours la même, je la trouve aussi bien qu’au mois d’avril. Quand je pense à ce projet, j’en éprouve une grande tristesse ; tout ce qui me le rappelle est extrêmement pénible ; aujourd’hui, surtout, je suis très triste, je n’avais pas revu Mlle Hélène depuis le mois d’avril et quand je pense à cette jeune fille que, pendant trois mois, j’ai cru devoir être ma femme, quand je pense que j’ai été ce soir si près d’elle, que je l’ai vue et l’ai trouvée encore si bien, son souvenir m’est très pénible comme l’a été sa vue à Saint-Jean ; et cependant, je ne regrette pas de l’avoir revue, je suis content que l’occasion s’en soit présentée. Enfin, ce passé si récent est de l’histoire ancienne et je n’ai certes pas le désir de voir ce projet se renouer, c’est fini et bien fini ! Mais comme le souvenir en est pénible ! À Perpignan, nous allons faire notre visite de félicitations aux Lazerme pour le mariage de Carlos ; celui-ci n’est pas encore rentré de Toulouse.
Ille, vendredi 9 novembre 1906
Ce matin, je vais à cheval à Vinça, je visite un malade de la Société ; cinq adhésions de plus au Panache depuis dimanche, total 35 et ce n’est pas fini ; j’assiste, à la justice de paix, à une affaire entre le curé de Ballestavy, qui dessert Velmanya, et cette commune à propos du presbytère. L’après-midi, nous montons au syndicat de l’église pour voir quelques vieilleries ; nous nous promenons du côté des Escallas sans y arriver ; le soir, nous allons à la clôture de la neuvaine des morts puis chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, samedi 10 novembre 1906
Le matin, à Ille, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, l’oncle Xavier rentre de Pia par le train de 4 heures. Le soir, nous venons tous – y compris l’oncle Xavier –, coucher à Vinça d’où il sera plus facile de partir demain matin pour Vernet et St Martin-du-Canigou.
Vinça, dimanche 11 novembre 1906
Nous partons de Vinça – l’oncle Xavier, Papa, Philomène et moi – par le train de 7 heures du matin ; le temps est superbe. La petite voiture nous attend à la gare de Villefranche ; la vieille Philomène vient avec nous et porte les provisions. Nous arrivons à Saint-Martin vers 10 heures ¼, comme nous aidons Philomène à porter le panier aux provisions, la montée est assez rude. Là-haut, nous retrouvons l’oncle Joseph de Lazerme, Marthe et Thérèse, tous les Çagarriga, ceux de Millas et ceux de la Grange, les d’Ax que nous avions déjà vus d’ailleurs à Villefranche etc. C’est Monseigneur lui-même qui chante la grand’messe pontificale dans la vieille église abbatiale restaurée ; il y a beaucoup de monde, environ 500 personnes ; nous y retrouvons Tante Bonafos et la cousine Lutrand, M. et Mme Amédée Aragon[71] ; Tante Bonafos et la vieille Mme de Çagarriga[72] ont couché au Vernet et sont venues en voiture jusqu’à Casteil ; à leur âge, c’était prudent ; le soir, leur voiture est venue aussi les reprendre à Casteil. Nous déjeunons sur l’herbe. Après le déjeuner, à 1h ¼, petites vêpres, puis procession du Saint-Sacrement sur la montagne jusqu’au Calvaire où un reposoir a été dressé ; Papa est invité à porter le dais avec l’oncle Joseph, M. Henri de Çagarriga et M. Jammet ; comme le chemin est très mauvais, il craint de ne pas pouvoir le tenir au retour et me prie de le remplacer pour redescendre. Ensuite, nous prenons congé de Monseigneur, qui est comme toujours très aimable et pour qui cette fête est un vrai bonheur, et nous redescendons en bande avec les Lazerme, Çagarriga et d’Ax par la traverse du Cadi, M. Pierre d’Ax photographie tout le groupe contre un rocher de la montagne. Nous revenons à Villefranche [par] le train de 6h10 ; à Vinça, Maman, qui a passé la journée avec Bonne Maman, monte dans notre wagon et nous rentrons tous à Ille à 7h. Nous avons fait route au retour avec les d’Ax, Çagarriga et Lazerme ; les jeunes filles remplissaient à elles seules tout un compartiment. Notre pèlerinage a été favorisé par un temps merveilleux. L’oncle Xavier, qui ne connaissait pas encore Saint-Martin, est enchanté de sa journée.
Semaine 12 au 18 novembre 1906
Ille, lundi 12 novembre 1906
Couverture de la brochure Vérité – Justice – Patrie publiée en 1906 par l’Action française – Site abebooks.fr
Deuxième appel au pays, affiche de l’Action française, 1906 – Site leboncoin.fr
Je me suis un peu enrhumé du cerveau hier à Saint-Martin ; aussi, je ne sors pas de la matinée. Je sors dans l’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Je reçois la brochure Vérité – Justice – Patrie dite le livre rouge ; c’est l’Action Française qui l’édite et la répand à profusion gratuitement ; elle contient le texte du premier Appel au pays et une foule de documents sur l’affaire Dreyfus. La campagne de l’Action Française continue, énergique et toujours impunie ; au premier Appel au pays a succédé un Deuxième appel au pays dans lequel on proteste solennellement et avec la dernière énergie contre la nomination de Picquart au ministère de la Guerre ; cette nomination est qualifiée ainsi : « Picquart au ministère, l’indiscipline, le faux-témoignage et le faux à l’ordre du jour de l’Armée » ; après ces mots qui sont le titre de l’affiche, l’Action Française montre que combien a été scandaleuse la nomination de Picquart lieutenant-colonel en réforme le 12 juillet dernier, général de brigade pendant 3 mois sans passer par le grade de colonel, puis général de division et enfin ministre de la Guerre, chef de l’Armée, lui que ses chefs en avaient chassé pour avoir fabriqué des faux pour avoir communiqué à une personne non qualifiée des secrets intéressant la défense nationale etc. ! L’affiche rappelle que Picquart a menti dans différentes circonstances ; elle met les points sur les i ; elle appelle au patriotisme et à l’honneur des Français de cette nomination monstrueuse ! Paris a été couvert de cette affiche qui se répand de plus en plus en province comme la précédente. Eh bien, l’Action Française fait tout cela impunément. Personne, ni Dreyfus, ni Picquart, ni le gouvernement, n’a poursuivi ; c’est bien le cas de dire « Audaces Fortuna juvat ». Si les Catholiques l’avaient compris et avaient pris l’offensive au lieu de se confiner depuis trente ans dans une prudente défensive, nous n’en serions pas où nous en sommes. Déjà, la fermeté du pape a produit son effet. Le gouvernement n’ose pas appliquer tout de suite la loi de Séparation ; il a fait rendre par le Conseil d’État un arrêt, absolument illégal, qui lui permet de ne faire la dévolution des biens (lisez la confiscation, le vol des églises, menses, etc.) que dans un an alors que, d’après la loi, cette dévolution devrait se faire le 11 décembre prochain. Ils ne s’attendaient pas à un rejet de la loi par le pape, et en sont désemparés. Une partie de la gauche grogne contre cette concession, cette reculade déguisée ; mais le gouvernement préfère la laisser grogner que de s’exposer à la guerre religieuse. Décidément, la fermeté a du bon. Notre saint et bon pape Pie X l’a compris, Dieu en soit loué ! L’oncle Xavier part pour Paris et Saint-Mihiel par le train de 9h22. Son congé est presque terminé.
Ille, mardi 13 novembre 1906
Je suis toujours enrhumé, je souffre de la gorge. Je ne sors pas pour aller à la métairie Saint-Martin ; je travaille à ma thèse.
Ille, mercredi 14 novembre 1906
Je suis trop enrhumé pour sortir aujourd’hui ; aussi je ne me lève que vers 10 heures. L’après-midi, je lis, je travaille à ma thèse. Après dîner nous avons, comme il y a deux ans, une sérénade que nous offre l’Orphéon Saint-Étienne ; le président M. Salie est venu l’annoncer il y a trois jours à Papa et lui faire choisir le jour. Nous leur offrons un punch, avec de la liqueur, des gâteaux etc. Papa leur dit quelques mots de remerciement et nous trinquons avec tous. Nous avons invité en même temps quelques personnes de la société illoise à venir entendre cette sérénade : nos cousins de Barescut, Mme et Mlles Batlle, Mme Roca d’Huytéza, Melle Julie Roca ; plusieurs se sont excusés : les demoiselles Mathieu, les Lacour, Mme Terrats d’Aguillon ; on prend le thé après le départ de l’orphéon, puis on fait de la musique et on cause jusqu’à onze heures. L’orphéon, après plusieurs morceaux français, a eu la bonne idée de chanter « Mountagnes regalades », cette vieille chanson catalane si douce et si jolie qui, dit-on, a été composée pendant les Croisades. Je crois que les orphéonistes sont contents de l’accueil que nous leur avons fait.
Ille, jeudi 15 novembre 1906
Mon rhume va beaucoup mieux, mais j’ai une douleur rhumatismale au tendon du pied gauche qui me gêne beaucoup pour marcher ; aussi, je reste dedans, je travaille à ma thèse qu’il me tarde de voir achevée.
Ille, vendredi 16 novembre 1906
Pour faire passer ma douleur du tendon, j’ai mis de l’iode qui a tellement agi que j’ai une véritable brûlure qui me fait plus de mal que ne m’en faisait le rhumatisme ; vers le soir, je ne peux plus marcher ; je travaille à ma thèse. Je crois que je devrai passer la journée de demain au lit.
Ille, dimanche 18 novembre 1906
Je suis resté au lit hier ; j’ai crevé l’ampoule occasionnée par la brûlure et je l’ai pansée. Mais le repos était nécessaire. Aujourd’hui ça va mieux ; j’ai fait un grand effort pour aller à la messe ; mais je ne ressors pas de la journée. Le soir, nous offrons le thé au clergé ; M. le curé, M. le premier vicaire et M. l’abbé Vaills restent jusqu’à 10h environ ; M. l’abbé Debazach souffrant et ne vient pas.
Semaine 19 au 25 novembre 1906
Ille, lundi 19 novembre 1906
Ma brûlure va beaucoup mieux, je marche à peu près sans aucune gêne. L’après-midi, nous allons une dernière fois à la grande maison avec l’entrepreneur Baux ; nous revoyons sur place tout ce qu’il y a à faire ; les devis sont faits avec une grande précision, la dépense sera de 10.300 fr. environ pour la maçonnerie seule (il est vrai qu’il y aura très peu de menuiserie). Nous avons décidé maintenant et il ne reste plus qu’à décider Joseph Cornet à nous céder ses droits sur la maison ; comme il y avait consenti l’année dernière, je pense qu’il ne fera pas de difficultés.
Ille, mardi 20 novembre 1906
Je travaille beaucoup à ma thèse, matin et soir. Dans l’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Papa, qui part demain, étant allé voir M. de Lacour qui lui avait exprimé par lettre le désir de le voir, ils ont parlé très librement et très amicalement des bruits de mariage entre Marie-Louise et moi qui ne cessent de courir. Papa lui a dit qu’il n’était pour rien dans ces bruits pas plus que dans la visite stupide que Thérèse Espériquette a faite à M. de Lacour l’hiver dernier pour lui parler de cela. Il a ajouté que, certes, cette alliance nous conviendrait beaucoup mais que la disproportion de fortune nous empêchait d’y penser. Alors M. de Lacour a dit très aimablement à Papa que la différence de fortune n’était pas un obstacle, que maintenant il allait partir avec sa famille pour Béziers mais que nous nous retrouverions ici l’année prochaine, qu’il espérait qu’alors Marie-Louise et moi nous pourrions nous voir et que si nous nous convenions, il passerait de grand cœur sur la différence de fortune. Il a ajouté : « Et je peux t’assurer que, jusqu’à ce moment-là, jusqu’à ce que les jeunes gens puissent se revoir et se bien connaître, je ne marierai pas ma fille ». Papa a rapporté une très bonne impression de cette conversation et de ces déclarations de M. de Lacour auxquelles il ne s’attendait pas ; Mme de Lacour a aussi rappelé à Papa la parenté qui nous unissait etc. Il ne faut rien exagérer, ce n’est pas un engagement, mais c’est un acheminement vers ce mariage qui serait si bien et si naturel ; les paroles de M. de Lacour sont de nature à me faire espérer que je pourrai aboutir l’année prochaine. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 21 novembre 1906
Le gouvernement a décidé de faire procéder aux 3600 inventaires d’églises qu’il a dû ajourner au mois de mars en présence de la résistance des Catholiques. À peine ces opérations sacrilèges ont-elles repris que la résistance a repris aussi ; partout, on s’oppose à la besogne des agents du fisc, on barricade les portes des églises que la troupe est obligée d’enfoncer ; c’est écœurant ! L’Armée française est employée à une besogne de malfaiteurs. Papa part pour Angers à 4 heures, il va reprendre son cours et reviendra à Noël et au Premier de l’An. Bonne Maman, qui était venue déjeuner, repart pour Vinça à 4 heures aussi. À la gare, nous rencontrons précisément Marie-Louise de Lacour avec les demoiselles Batlle ; je l’admire une fois de plus ; elle a beaucoup grandi depuis l’année dernière ; elle est superbe. M. de Lacour ayant dit à Papa qu’il ne la marierait pas jusqu’à l’année prochaine, je suis moralement obligé de lui rendre la pareille ; c’est ennuyeux d’attendre un an, mais Marie-Louise en vaut bien la peine… ! Mme d’Albici nous fait annoncer le mariage d’Henri avec Mlle Thérèse Ducup de Saint-Paul[73] ; elle l’a écrit à Bonne Maman.
Ille, jeudi 22 novembre 1906
Je vais à Vinça par le train de 9h ; à Vinça, je m’occupe d’une plantation de pommiers, du Panache, de la Société Saint-Sébastien ; je rentre à 4 heures. Je vais chercher, chez Mme Batlle, Philomène qui y a passé l’après-midi ; j’y vois Marie-Louise de Lacour.
Ille, vendredi 23 novembre 1906
Le matin, je vais à Rodès où j’ai appris que Joseph Cornet venait d’arriver ; nous nous entretenons de la question de la grande maison et il ne fait pas la moindre difficulté pour la cession de ses droits ; c’est donc une chose désormais réglée, nous allons signer l’acte et les ouvriers se mettront prochainement à la besogne.
Ille, samedi 24 novembre 1906
Le matin, je vais à Boule à bicyclette faire mesurer combien d’arbres à fruits peuvent tenir dans la pièce de terre dite « Derrère les cases » où nous allons faire une plantation de pêchers, abricotiers, pommiers et pruniers ; il en tiendra dans les 700 ; cette année, nous allons commencer par planter 300 pêchers environ. L’après-midi, j’écris un article pour Le Roussillon, je vais me confesser, je me fais couper les cheveux.
Ille, dimanche 25 novembre 1906
Je fais la sainte communion ; je vais à la grand’messe qui est une messe d’enterrement, pour le soir à vêpres. Le temps est merveilleux et absolument chaud ; on se croirait en septembre. Après vêpres, il y a une petite réunion chez Mme Roca d’Huytéza, un petit thé, j’y vais un moment et j’y vois Marie-Louise de Lacour. Nous allons passer la soirée chez les demoiselles Mathieu.
Semaine 26 au 31 novembre 1906
Ille, lundi 26 novembre 1906
On commence aujourd’hui les travaux de restauration de la grande maison de Bosch, bien que l’acte ne soit pas encore prêt à être signé (je le signerai demain). L’après-midi, nous allons en voiture à Corneilla-la-Rivière voir la famille d’Ax de Cessales ; le temps est splendide, mais il fait beaucoup de vent.
Ille, mardi 27 novembre 1906
Le matin, je vais en voiture à Vinça ; je m’arrête à Boule en passant. À Vinça je signe, comme mandataire de Papa, l’acte de cession à Papa des droits de Joseph Cornet sur la grande maison ; M. Georges Pacull est le mandataire de Joseph qui est déjà reparti pour Paris ; l’acte préparé par MM. Bès et Bouchède est signé chez Me Bès. L’après-midi, je m’occupe du Panache : le local est enfin trouvé ; M. Vergès-Lladères, président, va le louer en son nom ; le loyer est de 100 frs. par an, c’est une lourde charge pour la section. Je rentre par le train de 4h ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Vinça, mercredi 28 novembre 1906
Je ne m’attendais pas à coucher ce soir à Vinça. Voici comment les choses se sont passées. Je suis allé par le train de 1h25 à Latour-Bas-Elne où j’ai vu M Henri Bertran ; j’ai eu avec lui, au sujet du Panache et de ses progrès et surtout au sujet de l’action royaliste en général une conversation des plus intéressantes. Il n’y a certes pas lieu pour nous de désespérer en ce moment !!! M. Bertran arrive de Paris où il a vu Bézine, Lur-Saluces, Maurras, Vaugeois etc. Il est allé à Londres aussi pour voir le duc d’Orléans, mais, contrairement à ce que je croyais, n’a pas été reçu par lui, mais il a vu des personnes de son entourage et le Prince, en réponse à une de ses lettres, lui fait répondre qu’il félicitait les jeunes gens du Panache de leur fidélité et de leur dévouement. À Perpignan, je vois M. Despéramons, les Bonafos. Croyant rentrer à Ille, je suis rentré à Vinça ayant trouvé à la gare d’Ille Maman qui m’a dit qu’on enterrait demain matin ici un membre de la Société Saint-Sébastien, M. Joseph Paret, membre fondateur (l’avant-dernier) et le doyen d’âge. J’ai donc poussé jusqu’à Vinça ainsi que Maman et Philomène qui devaient d’ailleurs y venir demain pour y passer deux jours. Je suis ennuyé de n’avoir pu voir à la gare de Perpignan Victor de Lacour qui a pris le même train que moi ; je ne l’ai pas vu monter ; je ne me suis aperçu qu’il était là qu’à la gare d’Ille ; il arrive de Carcassonne ; je regrette de n’avoir pas fait route avec lui.
Vinça, jeudi 29 novembre 1906
Le matin, j’assiste à Vinça aux obsèques de M. Paret à la tête de la délégation de la Société Saint-Sébastien qui accompagne à sa dernière demeure son doyen d’âge. Je dis quelques mots sur la tombe, au nom de la Société ; je rappelle notamment que « de récents et douloureux événements, qui avaient profondément blessé ses sentiments chrétiens, ont porté un coup fatal à sa santé». Ces événements ne sont autres que l’inventaire de l’église de Rigarda fait il y a huit jours par la violence. L’après-midi, je vais à Ille de 1 h ½ à 8 heures ; j’y rencontre Victor de Lacour qui est, comme toujours, très gentil ; comme il aime beaucoup l’équitation, il me demande de lui faire faire la connaissance de Fernand de Rovira et nous convenons d’y aller ensemble un de ces jours ; j’écris à Fernand et lui demande quel jour il pourra nous recevoir.
Vinça, vendredi 30 novembre 1906
Je passe toute la journée ici ; c’est la foire et il y a beaucoup de monde, temps superbe. La pauvre vieille jument de Bonne Maman, Reinette, se meurt ; nous y tenons parce qu’elle a été la dernière bête montée par Bon Papa ; elle a près de trente ans, elle marchait encore très bien il y deux mois, mais on l’a laissée tomber deux fois et, de plus, un cheval de louage qui était mardi dans l’écurie et qui s’est détaché lui a donné des coups de pied, la pauvre bête n’a plus la force de se relever, elle gît par terre sur un lit de foin et de paille, mais comme elle a bon estomac elle peut vivre encore longtemps ainsi. C’est un souvenir qui s’en va !
Décembre 1906
Semaine du 1er au 2 décembre 1906
Ille, samedi 1er décembre 1906
Je rentre de Vinça, avec Maman, par le train de 1 h ½ ; nous avons la visite de Victor de Lacour, il est très aimable, nous nous promenons ensemble.
Perpignan, dimanche 2 décembre 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, nous recevons pour le thé la société d’Ille, c’est-à-dire nos cousins de Barescut, Victor et Marie-Louise de Lacour, les dames Batlle, Mme Roca d’Huytéza, Mlle Julie Roca ; on fait de la musique et on chante. Je pars à 7h12 pour Perpignan où j’assiste à la première réunion d’Action Française ; elle a lieu au Panache sous la présidence de M. Henri Bertran ; tous les 15 jours, durant tout l’hiver, il y aura une réunion d’étude : le sujet traité aujourd’hui était : la méthode positiviste en matière politique et sociale. Je couche chez Tante Bonafos. Au Panache, je vois M. Bertran, M. Despéramons, M. Maratuech qui me remercie de l’article envoyé au Roussillon (et qui a été reproduit par Le Courrier de l’Aude) et qui me demande d’en envoyer d’autres, etc.
Semaine du 3 au 9 décembre 1906
Ille, lundi 3 décembre 1906
Je repars de Perpignan par le train de 10h20, j’arrive à Ille à onze heures ; je vais voir les travaux de la grande maison qui avancent. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu. Fernand m’a répondu qu’il m’attend jeudi à déjeuner avec Victor.
Ille, mardi 4 décembre 1906
Le matin, je fais plusieurs commissions ; l’après-midi, je vais à pied à Boule avec Philomène demander à Joseph Jacomy certains renseignements nécessaires pour le trust[74] ; au retour, je travaille un peu à ma thèse. Le soir, M. le curé, les deux vicaires, l’abbé Vaills et les demoiselles Mathieu viennent prendre le thé avec nous. M. le curé arrive de Perpignan, il a vu Monseigneur et a reçu ses dernières instructions avant l’échéance du 11 décembre date où entrera en vigueur la loi de Séparation. Que fera le gouvernement à cette date ? Il désaffectera séminaires, évêchés, presbytères, nommera des séquestres qui mettront la main sur les églises et sur tous les biens cultuels etc. Cuelles profanations, quels vols !
Ille, mercredi 5 décembre 1906
Je m’occupe de plusieurs affaires, notamment de la nomination du délégué que les sociétés de secours mutuels du canton doivent nommer pour les représenter dans la commission cantonale qui doit surveiller l’exécution de la loi d’assistance aux vieillards ; je parle de cela aux présidents des deux sociétés d’Ille, l’un d’eux m’avait écrit pour me demander mon candidat disant qu’il ferait voter pour lui. C’est foire ici. Bonne Maman vient déjeuner. Dans l’après-midi, je vois Victor de Lacour ; on se réunit chez les demoiselles Mathieu pour voir les danses. Je danse beaucoup avec les demoiselles Batlle et surtout avec Marie-Louise de Lacour qui est plus charmante que jamais !
Ille, jeudi 6 décembre 1906
Je prends avec Victor de Lacour le train de 5h50 et, après 3 heures passées à nous promener dans Perpignan à attendre le départ du train pour Elne, nous arrivons à Elne vers 10 heures et aux Capeillans en voiture vers 11 heures moins le quart parce que nous avons visité le cloître et la cathédrale d’Elne. Fernand et Marie nous reçoivent, comme toujours, avec la plus grande amabilité ; nous visitons toutes les écuries, les paddocks etc. ; cela intéresse beaucoup Victor qui est grand amateur de chevaux. Après déjeuner, nous repartons à 2h ½ ; Fernand, Marie et Loulou nous accompagnent en break à la gare d’Elne. Nous sommes de retour à Ille à 4 heures. Je vais me confesser. J’apprends que l’on fait courir, à Ille même, le bruit de mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza ; comme c’est ennuyeux à cause des Lacour ! Les gens qui s’amusent ainsi à répandre de faux bruits sont bien coupables. Je saisirai la première occasion de démentir la nouvelle à Victor.
Ille, vendredi 7 décembre 1906
Je vais à Vinça par le train de 9 heures ; je fais route avec René de Chefdebien. À Vinça, je vais voir M. Jules Allart[75], président de la société « La Fraternelle » ; nous nous entendons pour présenter à nos bureaux respectifs ces 3 noms : M. Albert Batlle[76], M. Dufau, M. Estève-Ségui ; je ne sais si le bureau de « La Fraternelle » les acceptera ; le bureau de Saint-Sébastien, que je réunis à 11 heures, les accepte à l’unanimité, mais en décidant que le premier à qui on doit offrir la candidature de délégué cantonal est M. Batlle, c’est aussi mon avis. L’après-midi ici, je vois M. Batlle, il accepte, les deux autres noms sont donc caducs. La Société Saint-Étienne d’Ille votera pour le même ; je verrai demain le président de la Société des Travailleurs ; l’assemblée générale de Saint-Sébastien sera lundi soir. Je téléphone à Dalmer. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu. Le bruit de mon mariage avec Mlle Roca a couru, paraît-il, tout Ille et je ne le savais pas ; quel ennui !!! J’en suis désolé. Dès demain, je veux parler à Victor. En attendant, je démens à tous les échos !
Ille, samedi 8 décembre 1906
Je vais à la messe de 7h où je fais la sainte communion ; l’après-midi, je vais faire une visite aux De Lacour ; Monsieur n’y est pas, il est à Béziers, Madame est souffrante, je ne vois que Victor ; enfin, la visite est faite, c’est l’essentiel. Je vais à la cérémonie à l’église à 5 heures. Nous sommes aux derniers jours du régime concordataire le 11, dans trois jours, la séparation aura son plein effet. Dans une circulaire du 1 décembre, M. Briand, ministre des Cultes, disait que le culte public pourrait continuer dans les églises moyennant une déclaration aux maires, même sans association cultuelle, il arrivait à ce résultat en combinant d’une façon arbitraire la loi de 1881 sur les réunions publiques et sur la presse et la loi du 9 décembre 1905 ; c’était peut-être habile, mais c’était illégal. De plus, l’assimilation des cérémonies religieuses aux réunions publiques avait quelque chose de répugnant et cela cachait un piège, le maire et la police municipale avaient toujours le pouvoir de mettre le nez dans les affaires de l’Église. Le pape, si clairvoyant et si ferme, repousse du pied ce cadeau (?) humiliant et perfide et défend aux évêques et aux curés la déclaration (une seule par an) prescrite par la circulaire Briand. Plusieurs évêques avaient déjà donné des instructions à leurs curés en vue de la déclaration ; ils sont obligés de changer à la hâte leurs instructions. Pour moi, j’admire Pie X et je suis enthousiasmé de sa fermeté, de son énergie. Il donne l’ordre de continuer le culte public après le 11 décembre comme avant sans se tracasser de la loi ou des circulaires ; les Catholiques ne doivent pas plus en tenir compte que si elles n’existaient pas ; le gouvernement se mêle de ce qui ne le regarde pas, nous lui ferons bien voir que nous ne le supporterons pas. Vive Pie X !
Ille, dimanche 9 décembre 1906
Nous partons pour Vinça à 9 heures et nous assistons à la grand’messe à Vinça. À 11 heures, avec M. Henri Bertran et M. Despéramons pour l’inauguration du Panache qui prend possession de sa nouvelle salle. Ces messieurs déjeunent avec nous. Malheureusement, les membres du Panache ne mettent pas assez d’empressement à venir prendre part à cette séance ; ils sont plus de 40 qui ont adhéré, il n’en vient à peine une quinzaine. Je suis très ennuyé de ce piètre résultat et le président M. Vergès-Lladères ne l’est pas moins. Nous rentrons à Ille par le train de 3h ½ et nous allons prendre le thé chez Mlle Julie Roca où nous retrouvons les Barescut, les Batlle et Marie-Louise de Lacour. Pour l’affaire des sociétés de secours mutuels, comme le bureau de la société La Fraternelle ne s’est pas tenu à ce qui avait été décidé entre son président et moi et a choisi un candidat en dehors de la liste de 3 noms arrêtée entre nous deux, il y aura mardi matin à la mairie de Vinça une réunion des présidents du canton, les 8 seront convoqués ; y viendra qui voudra ; nous n’arriverons évidemment pas à une entente ; mais M. Albert Batlle passera certainement parce qu’il aura, outre la Société Saint-Sébastien, la plupart des mutualistes d’Ille et quelques autres ailleurs. Où la politique va-t-elle se nicher ? Et c’est elle pourtant qui a empêché le bureau de La Fraternelle de s’en tenir à ce qui avait été convenu entre son président et moi ; et cependant, il y avait dans la liste le beau-père de M. Albert[77] ; ils pouvaient bien le prendre !
Semaine du 10 au 17 décembre 1906
Ille, lundi 10 décembre 1906
Il fait très froid, il neige un peu. L’après-midi, nous avons la visite de la famille d’Ax de Cessales.
Vinça, mardi 11 décembre 1906
C’est aujourd’hui que la loi de Séparation entre en vigueur ; le gouvernement annonce des projets très rigoureux contre les Catholiques. Nous verrons bien ! En attendant, par ordre du pape, tous les évêques et tous les prêtres de France entrent en rébellion contre une loi de la république. C’est la condamnation tacite, comme me le disait dernièrement un père jésuite, de la politique de ralliement. Nous allons passer 4 jours à Vinça. Papa a écrit à M. de Lacour pour l’informer que les bruits de mariage qui courent sur mon compte n’ont aucun fondement ; il lui dit qu’à la suite de la conversation qu’ils ont eue ensemble le mois dernier, j’ai pris la ferme détermination de repousser, sans même les examiner, toutes les propositions de mariage qui pourraient m’être faites jusqu’à ce que Marie-Louise et moi, ayant eu souvent des occasions de nous rencontrer, je puisse enfin savoir si je serai agréé. L’attitude des Lacour est très encourageante ; Victor est encore venu voir Maman cet après-midi et lui a dit que sa mère désirait beaucoup la voir ; or ils avaient déjà reçu la lettre de Papa. Peut-être, arriverai-je là ; je le souhaite de tout mon cœur car Marie-Louise me plaît beaucoup. J’arrive à Vinça par le train de 9 heures ; j’assiste, à la Mairie, à la réunion des présidents des sociétés mutuelles du canton ; nous ne sommes que 3 sur 8 et, naturellement, nous ne décidons rien, les deux candidats restent en présence. L’après-midi, je vais à Rodès faire de la propagande pour M. Batlle.
Vinça, mercredi 12 décembre 1906
Le gouvernement, affolé par l’attitude si ferme du pape, frappe à tort et à travers comme un forcené ; contrairement à tous les usages diplomatiques il a fait perquisitionner à l’ancienne nonciature et a expulsé de France, comme un malfaiteur, l’ancien secrétaire Mgr Montagnini. L’après-midi, je vais à Ille et à Boule où je fais de la propagande pour la candidature de M. Batlle.
Vinça, jeudi 13 décembre 1906
Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je travaille à ma thèse. Je reçois la nouvelle qu’à Rodès, où la société de secours mutuels s’est réunie hier soir, M. Batlle a eu la majorité : 16 voix sur 29 votants, Roca en a 13 voix ; la société est de 31 membres ; ça commence bien ! J’envoie l’adhésion de Papa pour les vignes de Trouillas, de Corbère et de Bouleternère (soit plus de 14 hectares) et celle de Tante Josepha pour ses vignes de Bouleternère et de Vinça à la Société civile de producteurs de vins naturels du Midi et de l’Algérie ; nous n’avons laissé en dehors de cette société, plus connue sous le nom de « trust Palazy », que les deux petites vignes d’Ille et les deux petites vignes d’ici, soit en tout environ 3 hectares ; il est vrai que nous nous sommes réservé 60 hectolitres tous les ans à Trouillas pour la vente directe. Cette société civile colossale qui embrasse les sept départements du Midi les plus gros producteurs (Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Bouches-du-Rhône, Gard, Vaucluse, Var) et les 3 départements algériens commencera ses opérations dès qu’elle aura réuni 15 millions d’hectolitres ; c’est un groupement destiné à soustraire les viticulteurs à la tyrannie des négociants qui ne veulent donner que des prix de famine ; c’est la dernière planche de salut de la viticulture méridionale.
Vinça, vendredi 14 décembre 1906
Reinette, la pauvre Reinette est morte aujourd’hui de sa belle mort au moment où, pour mettre fin à ses souffrances, nous nous disposions à lui faire avaler une forte dose de strychnine ; on emporte son cadavre à Perpignan, c’est une entreprise d’engrais organiques qui nous en a débarrassés. On commence à dresser des procès-verbaux à des prêtres pour délit de messe sans déclaration. Partout, le pape est fidèlement obéi par les Catholiques dont ses directions si fermes comblent les vœux. Je travaille à ma thèse ; il pleut toute la journée.
Ille, samedi 15 décembre 1906
Bonne Maman fait installer, dans la chapelle de la maison, sur la demande du curé de Vinça, un autel ; on pourra ainsi venir y dire la messe si l’on est obligé d’abandonner l’église. Je rentre à Ille à 11h ½. Il fait très froid, les travaux de la maison ont fait des progrès.
Ille, dimanche 16 décembre 1906
Je me rends complice de la contravention accomplie sciemment, et avec préméditation, par le vicaire qui chante la grand’messe comme d’habitude ; il y aura aujourd’hui en France 100.000 contraventions de ce genre, n’en déplaise à la gueuse, et on est prêt à récidiver indéfiniment ; M. le curé, du haut de la chaire, prononce une allocution bien sentie. L’après-midi, Maman va faire une visite à Mme de Lacour qui le lui avait fait demander par Victor ; Mme de Lacour, qui a été longtemps malade, ne sort presque pas de chez elle. Après vêpres, nous allons prendre le thé chez les Batlle. Thérèse de Barescut (Delcros), qui arrive de Perpignan, nous raconte la grand’messe célébrée ce matin à Saint-Jean, le discours vibrant de Monseigneur ; tous les Catholiques de la ville étaient là, la basilique était comble ; on a ensuite raccompagné Monseigneur en triomphe chez M. Adamoli[78] qui lui donne l’hospitalité ; il y a eu aussi une contre-manifestation, mais les Catholiques étant au moins 4000, l’ont fait avorter. Les sociétés de secours mutuels d’Ille se réunissent aujourd’hui pour l’élection du délégué à la commission cantonale d’assistance ; la Société Saint-Sébastien a voté à l’unanimité pour M. Albert Batlle, celle des Travailleurs s’abstient.
Semaine du 17 au 23 décembre 1906
Ille, lundi 17 décembre 1906
Le matin, je fais plusieurs courses ou commissions ; le soir, nous allons tous les trois à Perpignan par le train de 12h ½ ; nous en rentrons à 8 heures. Tout le monde nous parle de la manifestation d’hier qui a été, paraît-il, réellement très belle.
Vinça, mardi 18 décembre 1906
Je vais à Vinça par le train de onze heures préparer l’Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien pour ce soir ; le soir, à 7h ½, cette Assemblée donne l’unanimité à M. Batlle son vice-président. La société d’Estoher lui a donné aussi l’unanimité (35 voix) ; seule La Fraternelle d’ici a voté pour Roca son trésorier ; la société La Prévoyance de Bouleternère ne s’est pas encore réunie ; il y a là quelque manœuvre que j’irai déjouer demain à Boule.
Vinça, mercredi 19 décembre 1906
Le matin, je pars de Vinça par le train de 9h4, je descends à Boule où je fais, de la part de M. Albert Batlle, une enquête sur la manière dont les choses se sont passées pour l’élection du délégué cantonal ; j’apprends qu’on n’a pas convoqué l’Assemblée générale de la société ; plusieurs sociétaires en sont très mécontents ; je vais trouver le président et lui dis qu’il est obligé de convoquer l’Assemblée générale, s’il ne le fait pas, une partie des sociétaires enverra une protestation à la Préfecture. Je vais de Boule à Ille à pied ; je retourne à Boule l’après-midi à bicyclette. Je pars d’Ille par le train de 8 heures afin d’assister demain matin aux obsèques d’un membre de la Société Saint-Sébastien, Thomas Rey, décédé ce matin.
Ille, jeudi 20 décembre 1906
Le matin à Vinça, j’assiste aux obsèques de Thomas Rey, je dis quelques mots. Je rentre à Ille par le train d’une heure ½. Ici, je vais reprendre Philomène chez Mme de Lacour ; elle y a passé l’après-midi avec Marie-Louise et les demoiselles Batlle ; je vois Mme de Lacour qui est fort aimable pour moi. Précisément, Tante Josepha écrit aujourd’hui à Maman qu’un père jésuite de Dijon lui a parlé d’une jeune fille à marier, 150.000 frs. de dot, fort bien paraît-il ; Tante Josepha nous écrit tout de suite pour nous demander si nous voulons qu’elle s’en occupe pour moi. Je lui réponds moi-même, dès aujourd’hui, que je la remercie beaucoup d’avoir eu cette idée, mais que pensant à Marie-Louise de Lacour, je ne veux prêter attention à aucun autre projet. C’est d’ailleurs ce que Papa a promis de ma part à M. de Lacour ; l’honneur et les sentiments que j’éprouve pour Marie-Louise me font un devoir d’agir ainsi. Nous devions aller coucher ce soir à Vinça pour monter demain matin en pèlerinage à Domanova ; mais un déraillement s’étant produit à Saint-Féliu, le dernier train a plus de deux heures de retard et ne passera au plus tôt que vers 10h ½ ; quand nous apprenons cela, nous rentrons à la maison ; nous partirons demain matin si le temps le permet.
Ille, vendredi 21 décembre 1906
Nous nous levons à 5h ½ afin de prendre le train de 6h45 et d’aller à Vinça et Domanova ; mais nous nous apercevons qu’il neige ; avec ce temps, impossible de songer à monter à Domanova ; aussi nous nous recouchons. Il neige une bonne partie de la matinée ; ensuite, il pleut. Je travaille beaucoup à ma thèse ne pouvant pas mettre le nez dehors. Le déraillement de Saint-Féliu a détraqué le service sur toute la ligne ; ce matin encore, les trains ne circulent pas régulièrement ; quant au train d’hier soir, il n’est passé ici qu’à 11h ½, nous avons été bien inspirés de ne pas l’attendre !
Ille, samedi 22 décembre 1906
Il a beaucoup neigé cette nuit et ça continue une partie de la matinée ; il pleut tout le reste de la journée ; tous les trains circulent avec de gros retards. Je ne sors pas et je travaille beaucoup à ma thèse. Hier soir, en une seule séance, la Chambre a voté une nouvelle loi contre l’Église, une loi qui prétend organiser le culte sur le terrain de la loi de 1901 combinée avec celle de 1905, dépouille immédiatement les fabriques de tous leurs biens et ne dit pas un mot de la hiérarchie ecclésiastique. Les députés catholiques, mieux inspirés qu’ils ne l’avaient été depuis bien longtemps, ont déclaré qu’ils refuseraient même de discuter une loi qui prétendait organiser le culte en dehors du pape. M. de Lanjuinais a lu cette déclaration au nom de la droite royaliste, M. Lasies au nom de ses amis plébiscitaires et bonapartistes, M. Plichon au nom du groupe de l’Action libérale. C’est ainsi qu’ils auraient dû faire lors de la loi de Séparation !
Ille, dimanche 23 décembre 1906
Papa nous annonce son arrivée pour demain matin. Il pleut encore presque toute la journée. Nous allons à la grand’messe et à vêpres et, après vêpres, au thé de Mme Victor Roca d’Huytéza. Marie Louise y est, je cause beaucoup avec elle. Victor est reparti depuis mardi pour Carcassonne ; il est venu me voir avant son départ, mais j’étais à Vinça quand il est venu.
Semaine du 24 au 30 décembre 1906
Ille, lundi 24 décembre 1906
Papa arrive par le train de 11 heures ; nous allons l’attendre à la gare ; le temps s’arrange. M. de Lacour a répondu à Papa ; il m’est tout acquis. Sans dire à Marie-Louise que je la recherchais, sans même lui dire qu’elle était l’objet d’une démarche quelconque, il a commencé à lui parler mariage : mais elle a répondu à son père qu’elle n’était pas pressée de se marier. Mon Dieu ! Si je pouvais trouver un moyen de lui faire savoir combien elle me plaît ! Il n’y a pas de messe de minuit, Monseigneur ayant supprimé cette cérémonie en raison de la tristesse des temps. Je vais me confesser.
Ille, mardi 25 décembre 1906, fête de Noël
Noël sans messe de minuit, il ne semble pas que ce soit Noël ; du reste, l’église est presque sans ornée, en signe de deuil. J’assiste à la messe de 7h ½ où je fais la sainte communion, puis à la grand’messe et à vêpres. A vêpres, la quête des Dames de Charité est faite par Maman et Marie-Louise de Lacour. Après vêpres, on vient prendre le thé à la maison ; on fait de la musique, du chant etc. Il y a les Barescut, Batlle, Pacull, et Marie-Louise.
Ille, mercredi 26 décembre 1906
Il y a ici grand’messe et vêpres en l’honneur de la fête de Saint Étienne ; nous allons à ces offices. Ensuite, de 4 à 6h, nous allons chez les demoiselles Mathieu d’où l’on regarde les danses ; il y a en même temps que nous les dames Batlle et Marie-Louise de Lacour.
Ille, jeudi 27 décembre 1906
Maman est à Perpignan. Papa va à Vinça voir Bonne Maman ; avant son départ, il a la visite de M. de Lacour qui lui confirme de vive-voix ce qu’il lui avait déjà dit dans sa lettre ; il n’a attaché aucune importance aux bruits relatifs à mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza, il les traite de perfidie. Il nous est tout acquis. Mais sa fille, qui ignore d’ailleurs la démarche dont elle a été l’objet, ne songe pas à se marier encore. C’est malheureux pour moi ; mais, en ce moment, je ne crois pas devoir ni pouvoir faire davantage ; il ne me paraît pas possible de faire une démarche plus pressante et de faire savoir à Marie-Louise que je la désire. Maman, qui arrive de Perpignan par le train du soir, m’apporte une drôle de nouvelle ; elle la tient de Mme de Llamby : il paraît qu’une jeune fille que j’ai vue chez Mme de Llamby, dont elle est d’ailleurs parente, Mlle B., est amoureuse de moi !!! Elle est d’ailleurs fort gentille physiquement et a une certaine fortune. Cela ne m’influence en rien et ne m’ébranle nullement dans ma résolution de repousser toute idée de mariage jusqu’à ce que je sache si je suis agréé par Marie-Louise ou si, au contraire, je dois renoncer à l’espoir de l’obtenir. C’est Marie-Louise qui me plaît et je ne veux pas penser à d’autres ; combien je serais heureux si l’on me disait d’elle ce que je viens d’apprendre de Mlle B. ! Cette jeune fille habite depuis peu Perpignan ; elle a été élevée à Paris et y a habité avec sa mère jusqu’à ces derniers temps.
Ille, vendredi 28 décembre 1906
Je travaille à recopier ma thèse toute la matinée ; l’après-midi, je vais avec Papa à Boule où Joseph Jacomy nous fait part, en termes assez peu respectueux, de son intention de quitter la propriété dans deux ans. Qu’est-ce qui lui prend ? Je commence mes lettres du Jour de l’An. L’oncle Lucien Delestrac vient d’être nommé inspecteur général des Ponts et Chaussées avec résidence à Paris et traitement superbe ; c’est un beau couronnement de carrière, d’autant plus qu’il ne s’est jamais gêné pour remplir ses devoirs religieux.
Ille, samedi 29 décembre 1906
Je travaille, le matin et l’après-midi, à recopier ma thèse. L’après-midi, je vais aussi, comme je fais à peu près tous les jours, inspecter les travaux de la grande maison.
Ille, dimanche 30 décembre 1906
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, thé chez Mme Roca ; j’y vois Marie-Louise car les De Lacour ont retardé leur départ, Dieu merci ! Il paraît certain qu’on a fait ici une déclaration pour l’exercice du culte ; ce sont deux inconnus qui ont fait cela, malgré la défense du pape ; le gouvernement, pour le quart d’heure, s’en contente ; c’est même lui qui fait faire par ses amis ces déclarations fictives, malgré le clergé et à son insu. Quant aux prêtres, qu’on leur ait dressé ou non procès-verbal, ils continuent à officier comme par le passé ; c’est un bel exemple de fermeté et de mépris des lois injustes qu’ils donnent là.
Semaine du 31 décembre 1906
Ille, lundi 31 décembre 1906
Je vais avec Philomène à Vinça par le train de 9 heures ; nous offrons nos vœux de Nouvel An à Bonne Maman ; je vais visiter les malades de la Société et nous repartons à 1h10. L’après-midi, ici, je travaille à ma thèse et je vais me confesser. Le soir, je vais attendre à la gare Papa qui arrive de Perpignan ; j’y vois en même temps Victor de Lacour ; il arrive pour huit jours. L’année s’achève ; année triste ; douloureuse à tous les points de vue ; année qui laissera dans mon esprit de plus mauvais souvenirs : hontes, trahison, persécution etc. dans les affaires publiques ; tristesse, déceptions, incertitude, doutes dans mes affaires particulières. Ah, je ne regretterai pas 1906 !!!
[1] Voir supra au 14 novembre 1901, 27 avril, 5 et 11 mai 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Le Père Joseph Lemius (1860-1923), Oblat de Marie Immaculée (OMI) français, théologien éminent et procureur de son ordre à Rome pendant trente ans. Il est surtout connu pour avoir été un rédacteur clé de l’encyclique Pascendi (1907) contre le modernisme et un promoteur actif du culte du Sacré-Cœur, notamment via des publications doctrinal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Voir supra note du 25 décembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Voir supra note du 25 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Maurice d’Estève de Bosch, fils de l’oncle Xavier et cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il s’agit de Bulgnevaux (commune de Saint-Mihiel, Meuse).
[7] Charles Frère (1870-1940), marié à Marie-Louise Batlle, d’Olette (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Voir supra notes du 5 février 1902, du 20 février 1905, et au 7 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Il s’agit de Joachim du Plessis de Grénédan. Voir supra au 29 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Voir supra au 2 juin 1904 et infra au 2, 25, 30 mars 1906, 6, 7, 9, 16, 20, 28 et 31 mai 1906, 3 et 7 juillet 1906. Voir sa biographie au 3 juillet 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch et fils de Marie d’Estève de Bosch dite Tata Mimi (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Pierre-Marie de Ségur (1853-1916), homme de lettres, élu à l’Académie française en 1907, petit-fils de la célèbre comtesse de Ségur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Arthur de Gobineau (1816-1882), diplomate, homme politique légitimiste et écrivain, connu pour son Essai sur l’inégalité des races humaines (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Il pourrait s’agir de l’un des deux frères du célèbre homme politique Georges Bidault, François Bidault (1881-1956), futur directeur d’assurances, ou Paul Bidault (1882-1957), futur directeur de La Voix du Centre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Antoine Manca-Amat de Vallombrosa, marquis de Morès (1858-1896), fondateur de la Ligue antisémitique de France avec Édouard Drumont, décédé en Tunisie alors qu’il tâchait de réunir des tribus nomades pour combattre l’hégémonie anglaise en Afrique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] La famille de Pallarès est originaire de Rigarda près de Vinça. Elle descend d’Aleix Pallarès, représentant du seigneur local, le vicomte de Joch, qui fut anobli en 1719 par Lettres patentes de Louis XV comme burgès honrat de Perpignan. Il est l’ancêtre de plusieurs branches des Pallarès. Son fils cadet Joseph se fixa à Prades. C’est de la branche de Prades qu’est issue Hélène de Pallarès (née le 26 janvier 1888 à Perpignan). Gaudérique de Pallarès, procureur aux sièges royaux de Conflent et de Capcir, marié à Pétronille Satgé, mourut en émigration. Son fils Jean de Pallarès (1792-1857), marié à Marie-Antoinette Girvès, avait été maire de Prades de 1846 à 1848. Le fils de ce dernier, Gustave de Pallarès (1825-1915), marié à Emilie Parès, fut avoué, juge puis président du Tribunal civil de Prades, dont il fut à son tour maire de 1861 à 1870. C’est ce Gustave de Pallarès qui est le grand-père d’Hélène, et souvent cité au cours du journal pour son opposition au mariage de cette dernière avec sa petite-fille. Cette dernière était la fille unique de son second fils mort avant lui, Charles de Pallarès (1859-1895), banquier, et de Julie Anne Rose Beilloch (1862-1920) mariés à Perpignan en 1887. Une autre branche des Pallarès a effectivement eu des alliances avec les Pontich, mais il n’existe pas de parenté directe proche entre la branche de Prades et les Estève de Bosch. Les plus proches remontent au début du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Firmin Bacconnier (1874-1965), journaliste monarchiste et théoricien du corporatisme français, fondateur de L’Avant-garde royaliste (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Mouvement politique de jeunes bonapartistes. Ce groupe soutenait le révisionnisme constitutionnel, le césarisme démocratique et s’opposait à la Troisième République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] René Le Fur (1872-1933), chirurgien urologue et militant royaliste, fondateur en 1904 de l’Entente nationale pour la reconstruction intégrale des libertés de France, ligue catholique d’orientations orléaniste et antimaçonnique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] La « Jeunesse royaliste » (JR) est un mouvement politique fondé en 1888, notamment par Roger Lambelin et Eugène Godefroy, pour promouvoir la restauration orléaniste sous Philippe d’Orléans (comte de Paris puis « Philippe VIII »). Ce groupe militant s’opposait au ralliement républicain, prônait un nationalisme actif et a servi de préfiguration à l’Action française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Georges de Blois (château du Plessis-Greffier à Huillé, Maine-et-Loire, 1er janvier 1849-Paris, 12 mars 1906), comte de Blois, fils d’Albert de Blois et de Cécile Bonnin de La Bonninière de Beaumont, fut sénateur du Maine-et-Loire et membre titulaire de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Fils d’un cousin issu de germains d’Alfred de Falloux. Il avait été sénateur du Maine-et-Loire de 1895 à 1906. Sa seconde épouse était Marie-Anne Le Bault de La Morinière, tante de Pierre Le Bault de La Morinière dont il est souvent question ici, voir supra note du 25 janvier 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Marthe de Bruguère (Perpignan, 19 novembre 1868-Lèves, Eure-et-Loir, 8 mars 1957), fille d’Ernest de Bruguère, avocat à Perpignan, et de Berthe Pascot. La famille de Bruguère (à l’origine Bruguera) est une ancienne famille de Perpignan qui reçut au XVIIIe siècle la noblesse en tant que burgesos honrats. Marthe de Bruguère avait épousé le 19 octobre 1889 à Perpignan Albert Delpech (Amiens, 21 septembre 1852-25 avril 1930), qui fut préfet de la Haute-Marne, des Ardennes puis du Maine-et-Loire de 1895 à 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Barré par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Marie-Thérèse Roca (1886-1963), fille de Joseph Roca et de Joséphine Muxart, était issu d’une famille originaire de Prades ayant une branche à Ille, de la même souche que les Roca d’Huytéza. Elle épousera René Puech. Voir aussi supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Voir supra notes du 1er septembre 1901 et du 1er avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Voir supra note du 23 mai 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Émile Marie. Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 6 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Joseph de Lazerme (1846-1922). Voir supra note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Henri Jonquères ou Jonquères d’Oriola (1877-1962). Voir supra note du 18 mai 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Paul Companyo (1840-1908), avocat à Céret. Son fils Louis Companyo avait épousé en 1902 Marie Cornet, cousine issue de germains d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir supra note du 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Henri Passama (Perpignan, 4 octobre 1881-9 juillet 1975) et Jacques Passama (Perpignan, 5 mai 1883-19 août 1965), fils d’Albert Passama (1841-1906) et de Caroline Alengry. Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Dieudonné Sabaté, notaire à Céret. Voir supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Voir supra note du 18 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Edgard Gaborit de Montjou (Bioussac, Charentes, 17 décembre 1856-Bonnevaux, Marçay, Vienne, 9 février 1942), lieutenant de cavalerie, conseiller général puis député de la Vienne de 1902 à 1906 et de 1910 à 1932 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] René Gauin (Angers, 8 juin 1859-17 octobre 135), négociant et briquetier, conseiller municipal et conseiller général, vice-président du comité républicain, député de 1906 à 1910, il ne se représentera pas en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38]Il Santo (« Le Saint ») est un roman de l’écrivain italien Antonio Fogazzaro publié en 1905, traduit en français en 1906 aux éditions Hachette, qui raconte la fondation d’un cercle de réformateurs catholiques, et est considéré comme le livre ayant fait connaître le courant religieux moderniste au public (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Charlotte Manoël de Nogaret (1878-1898), mort à 20 ans sans enfants, était la fille de Philippe Manoël de Nogaret et de Thérèse de Lazerme, elle-même fille de Charles de Lazerme et de Charlotte Delon de Marouls, et par conséquent cousine germaine de Suzanne Lazerme, mère d’Antoine d’Estève de Bosch. Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Dominique Delahaye (Angers, 5 décembre 1848-9 janvier 1932), cité à de nombreuses reprises au cours de ce journal : voir supra au 2 juin 1904, au 2, 25, 30 mars 1906, 6, 7, 9, 16, 20, 28 et 31 mai 1906, 3 et 7 juillet 1906. Manufacturier de voiles et de cordes à Angers, président de la Chambre de Commerce, sénateur de Maine-et-Loire de 1903 à 1932. Royaliste, il est très assidu au séances du Sénat où il intervient sur tous les sujets (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Henri Vaugeois (L’Aigle, Orne, 25 avril 1864-Paris, 11 avril 1916), co-fondateur de la Revue d’Action française en 1899 avec Maurice Pujo, président de la Ligue d’Action française de 1905 à 1916 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Wilhelm de Nordling (1821-1905), ingénieur d’origine allemande naturalisé français, fut une figure clé de la Ligue populaire pour le repos du dimanche en France, fondée en 1889. En tant que vice-président, il a promu un repos hebdomadaire, particulièrement pour les travailleurs des chemins de fer, avec une approche non confessionnelle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Voir supra note du 4 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir supra note du 14 mars 1906. Charles de Pallarès est mort le 30 août 1895 à Prades à l’âge de 36 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Il s’agit du célèbre hôtel de Vogüé, situé 8 rue de la Chouette à Dijon, près de l’église Notre-Dame. Construit par la famille Bouhier, une lignée de parlementaires dijonnais, il passa par héritage chez les Vogüé en 1766. Postérieurement racheté par la Municipalité, il abrite aujourd’hui la direction des Ressources humaines. Il s’agit de la branche aînée de Vogüé, une famille originaire du Vivarais, dont une branche cadette, descendant d’un frère cadet du marquis de Vogüé ayant épousé l’héritière des Bouhier, eut une alliance en Roussillon par le mariage en 1804 de Louis François de Vogüé et de Gabrielle de Julien de Vinezac, fille d’une Du Vivier de Lansac et petite-fille d’une Bosch. Il sera question plus précisément de cette alliance infra au sujet de la grande maison de Bosch, voire note du 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[48] Henri Bertran ou Bertran de Balanda (Perpignan, 19 décembre 1854-Latour-Bas-Elne, 4 juillet 1936), capitaine de cavalerie, fils de Bonaventure Bertran et de Joséphine Muxart, avait épousé en 1885 Magdeleine de Falguière. Voir supra notes des 28 novembre 1903 et 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[49] Pierre Xardel (Nancy, 3 juillet 1887-Saint-Martin-de-Caralp, Ariège, 16 décembre 1960), avocat, poète lorrain, militant de l’Action française et fondateur à Paris du Cercle de Sèze. Il épousera en 1924 l’écrivaine Isabelle Sandy (1884-1975). Voir aussi : https://pierrebecat.fr/index.php/2017/04/05/pierre-xardel/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Joseph Selva (1850-1906), fils de Jean Selva et de Thérèse Bigorre, né à Ille-sur-Tet, était issu de la branche illoise de cette ancienne famille originaire de Los Masos. Sa sœur Françoise Selva avait épousé en 1871 à Ille Jean Serradell, employé des télégraphes, frère d’Henri Serradell, pharmacien à Ille dont il a été question plus haut : voir supra note du 20 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[51] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] Voir supra note du 30 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Voir supra note du 2 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Joseph de Guardia (1849-1931), rédacteur du Roussillon. Voir supra note du 1er septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Carlos, Marthe, Jacques et Thérèse de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Henri de Çagarriga (1855-1939) possédait le château de La Grange à Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales). Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Louise de Rovira (1899-1985), fille de Fernand de Rovira et de Marie-Pauline Colavier d’Albici. Elle épousera en 1921 Hubert de Montal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Suzanne (1843-1942) et Louise (1830-1917) de Règnes, sœurs, respectivement épouses de Jules Genin et d’Auguste de Guardia. Voir aussi supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Voir supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[62] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[63] Il s’agit de Jacques Hervé-Bazin (1882-1944), neveu de René Bazin et père du futur écrivain célèbre Jean dit « Hervé Bazin ». Voir supra note du 27 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[64] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Voir infra ce mariage au 11 janvier 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Constance Roca d’Huytéza (Perpignan, 10 juin 1883-Saint-André, 23 décembre 1963), fille unique de Gustave Roca (1845-1884) et de Lucie d’André de Saint-Victor d’Albaret (1856-1908), descendait par ses parents de deux anciennes familles roussillonnaises – voir infra note du 29 septembre 1901 pour l’origine des Roca –, héritière par sa grand-mère paternelle née Auriol du château de Taxo (commune de Saint-André, Pyrénées-Orientales). Elle épousera le 22 septembre 1909 Louis Heurtault de Lammerville, dont les descendants possèdent encore Taxo (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[68] Émile Marie. Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Geneviève Soult de Dalmatie (1844-1910), fils du duc de Dalmatie, noble d’Empire, mariée au baron René Reille, cofondatrice en 1902 puis présidente en 1906 de la Ligue patriotique des Françaises. Sous sa présidence, la Ligue conserve son but de défense de la religion catholique, mais réoriente ses actions en faveur de l’éducation sociale, des interventions de bienfaisance et de l’action sociale, avec l’abandon de la prééminence pour la politique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] François de Pontich, frère du père de Mme Lazerme née de Pontich, grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, avait épousé aux Batignolles le 22 juin 1848 Élisabeth Volle, née vers 1819, dont il avait déjà deux enfants qu’il reconnut à cette occasion, dont Hector de Pontich. En 1881, celle-ci était internée à l’asile des aliénés de Turin. Au sujet d’Hector de Pontich, voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Amédée Aragon (1858-1919) et son épouse Louise Eugénie Faure de Fondclair (1867-1956) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[72] Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), voir supra note du 4 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[73] Voir supra note du 12 mars 1903. Des projets de mariage entre Henri d’Albici et Philomène d’Estève de Bosch, sœur d’Antoine, avaient été évoqués au cours de l’année 1904 : voir notamment supra aux 29 octobre, 4 et 18 novembre 1904. Henri Colavier d’Albici épousera le 5 février 1908 à Paris XVI Marie-Thérèse Ducup de Saint-Paul, mariage qui sera de courte durée puisque trois mois plus tard, le 25 mai de la même année le couple divorcera (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Il s’agit du « trust Palazy », voir infra au 14 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Jules Alart (Vinça, 1876-1965), fils de François Alart et de Marie Escanyé, marié en 1905 à Baptistine Duffaux, était le petit-neveu de l’historien Julien Bernard Alart (1824-1880) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[76] Voir supra note du 29 septembre 1901, au 26 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[77] Le docteur Jacques Trainier. Voir supra note à son sujet dans la partie introductive du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[78] Alexis Adamoli (Sallèles-d’Aude, 11 mai 1836-Vernet-les-Bains, 11 juillet 1913), propriétaire, marié depuis 1875 à Berthe Jaume, veuve d’Édouard Aragon, mère d’Amédée et Henri Aragon. En 1882, Adamoli avait acheté la demeure perpignanaise d’Henri Jaubert de Passa, 4 rue Saint-Dominique (aujourd’hui rue de la Révolution française) qu’il avait remodelée dans le goût de l’époque, avec notamment une chapelle d’inspiration néogothique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Il y a bien longtemps, depuis 1894 je crois, que je ne m’étais trouvé ici le premier jour de l’an. Je fais la sainte communion à 7 h. à l’église et je prie Dieu de bénir cette année, de protéger l’Église et la France qui en ont tant besoin et de faire que 1907 m’apporte plus de joie que 1906. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais des visites : M. le curé, M. et Mme de Lacour qui me reçoivent avec beaucoup de sympathie ; Madame, très aimable, fait même une petite allusion à mes sentiments pour sa fille, peut-être voulait-elle par-là engager la conversation et me confesser ? Je n’ai pas osé ; mais je crois que j’ai partie gagnée du côté de la famille. Restera à gagner la jeune fille ; jusqu’à présent, on ne lui a pas dit que je la recherchais, mais elle a bien dû s’en apercevoir. Oh si le bon Dieu voulait ! Je vais voir aussi Mme Roca d’Huytéza, Roca, Terrats d’Aguillon, Batlle. Je vais un moment au Carmel au tirage de la loterie des Dames de Charité ; j’y vois Marie-Louise.
Ille, mercredi 2 janvier 1907
Le matin, j’écris des lettres de Jour de l’An. L’après-midi, nous avons plusieurs visites : M. le curé, le vicaire, M. de Lacour, Victor ; Philomène offre le thé à ses amies Marie-Louise de Lacour et les demoiselles Batlle ; comme Victor est ici à ce moment-là, nous prenons aussi le thé. Ensuite, je sors avec Victor et je me décide à faire une chose que j’avais en tête depuis longtemps mais qu’une réserve excessive m’avait empêché de faire jusqu’ici : je lui fais mes confidences et je lui dis combien sa sœur me plaît, j’ai parlé avec lui pendant plus d’un quart d’heure ; du reste, il est très gentil pour moi et me facilite beaucoup la chose ; il était au courant de tout et me reproche de ne pas lui avoir parlé plus tôt. Il me dit qu’il serait très heureux de ce mariage qui resserrerait tant nos liens de parenté. La situation actuellement est celle-ci : j’ai pour moi la famille entière M., Mme et Victor ; mais je ne sais pas ce que pense la jeune fille qui, d’ailleurs, n’a pas été mise au courant de nos démarches. Il y a cette grande différence avec d’autres projets de mariage qui pourraient se présenter ou qui se sont déjà présentés, avec le projet Pallarès par exemple, qu’ici je connais et je connais beaucoup la jeune fille avec qui j’ai joué étant enfant, tandis que pour Mlle de Pallarès, c’était uniquement un mariage de proposition que deux dames mettaient en avant. Maintenant après avoir retrouvé Marie-Louise jeune fille et après l’avoir vue comme je l’ai vue depuis un mois, je serais extrêmement malheureux si j’étais repoussé par elle ; elle m’a tellement plu que je suis prêt à l’attendre ; mais ce qui me pèse le plus, c’est l’incertitude dans laquelle je me trouve. Je le dis à Victor et il le comprend très bien ; il essayera de se renseigner sur les sentiments de sa sœur, mais pourra-t-il lui-même les connaître actuellement ? Je ne puis dire à quel point tout cela me tracasse.
Ille, jeudi 3 janvier 1907
Je travaille presque toute la journée à recopier ma thèse, travail fastidieux. Papa étant allé rendre à M. de Lacour sa visite et offrir ses vœux à Mme de Lacour, ceux-ci, d’eux-mêmes, lui ont parlé du projet de mariage qu’ils désirent autant que nous. La jeune fille ignore nos démarches et ne veut pas actuellement se marier ; moi, elle me plaît tellement que je suis prêt à attendre et à refuser, comme je l’ai déjà fait, tout parti qui se présenterait ; mais ne sera-ce pas en pure perte ? Nous le verrons l’été prochain. Elle est charmante pour nous tous, pour Maman, pour Philomène avec qui elle sympathise beaucoup ; mais elle ne dit rien de ses projets, même à ses parents. Pourvu qu’elle n’ait pas une autre idée qu’elle ne veut pas dire… ! Enfin, la famille est on ne peut plus favorable.
Ille, vendredi 4 janvier 1907
Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année. Victor, qui repart aujourd’hui, vient me voir ; sans rien dire à sa sœur, il a essayé de la faire parler sur moi ; elle lui a dit qu’elle me trouve très à son goût ; lui ayant ensuite parlé de mariage (en général), il s’est rendu compte qu’elle ne veut pas en entendre actuellement parler ; il revient me dire cela ; il est, comme ses parents, très favorable. Mme de Lacour (qui ne sort jamais de chez elle) ayant fait dire à Maman qu’elle désirait la voir, Maman y va dans l’après-midi, et Mme de Lacour et son mari, tous deux spontanément, lui parlent de nos projets dans les termes les plus encourageants ; pour eux, c’est une chose décidée ; mais, précisément parce qu’ils désirent ce mariage autant que nous, ils ne veulent pas en parler encore à Marie-Louise que l’idée du mariage effraye ; elle n’a pas encore 20 ans. Quand Maman les quitte, ils lui disent de me donner de l’espoir et du courage. Mais les cinq mois qui nous séparent du moment de leur retour ici vont être longs !
Ille, samedi 5 janvier 1907
Joseph Jacomy ayant écrit à Papa une lettre d’excuses, je vais le matin à Boule m’occuper de la plantation. Les De Lacour partent aujourd’hui ; comme c’est triste pour moi ! Je regarde partir leur train de la route de Corbère puis je viens m’enfermer dans la chambre où je travaille et je me mets à pleurer ; j’écris ces lignes tout en pleurant. Si j’avais la certitude d’épouser Marie-Louise, si nous étions fiancés, la séparation serait certes bien pénible, mais enfin j’aurais la certitude ; mais je ne suis sûr que des parents, je ne suis pas sûr d’elle ; quelle inquiétude jusqu’au mois de mai ! Et encore le saurai-je alors ? Oh mon Dieu, mon Dieu, quand trouverai-je le bonheur complet ? J’avais espéré un moment que la famille de Lacour resterait jusqu’à lundi et que je reverrais Marie-Louise dimanche ; c’est même en grande partie pour cela et pour ne pas manquer cette dernière occasion de la voir, que j’ai renoncé à assister au mariage de Carlos. Ce mariage est mardi, il y a une soirée lundi et j’aurais dû partir pour Toulouse, pour ne pas trop me fatiguer, dimanche à 1h25 ; j’aurais donc manqué le thé de dimanche après vêpres auquel Marie-Louise aurait assisté si elle avait été ici. Aussi ai-je écrit mercredi à Carlos de m’excuser. Mais je suis volé puisque les De Lacour sont partis aujourd’hui ! Je ne regrette pas le mariage ; je suis trop triste et je n’y aurais pas trouvé de plaisir. J’ai vu Marie-Louise pour la dernière fois, ou plutôt je lui ai parlé pour la dernière fois hier soir chez les dames Batlle où je suis allé chercher Philomène qui y était avec elle. Et maintenant, il y en a pour près de cinq mois !!!
Vinça, dimanche 6 janvier 1907
Nous devions tous venir à Vinça ce soir pour y passer la journée de demain avec Bonne Maman ; mais maman ayant été souffrante ce matin, le programme est changé ; Maman n’y vient pas ; j’y vais seul avec Philomène et Papa n’y vient que de quatre heures à 7h faire ses adieux à Bonne-Maman. Je suis toujours bien attristé du départ de Marie-Louise ! Cependant, en envisageant froidement la situation, je suis forcé de reconnaître que le projet a marché à pas de géant pendant ces six dernières semaines ; s’il continue à aller de ce train quand nous nous retrouverons, il n’y aura plus qu’à prendre la décision définitive. Pour le moment, ma situation est bizarre : M. et Mme de Lacour m’ont promis le mariage de leur fille à qui ils n’ont pas encore parlé de ce projet ; naturellement, la promesse est conditionnelle et subordonnée au consentement de Marie-Louise. Je suis, pour le moment, une sorte de fiancé officieux et conditionnel !
Semaine du 7 au 13 janvier 1907
Ille, lundi 7 janvier 1907
C’était aujourd’hui la fête patronale de Vinça ; nous avons assisté ce matin à la grand’messe et je me suis occupé de différentes questions concernant la Société de Saint-Sébastien. Je suis reparti avec Philomène par le train de 1h10. Papa et Philomène partent pour Angers par le train de 4h6. Moi, je suis encore dans le pays avec Maman, jusqu’à la fin du mois ; mais je serai désormais plus souvent à Vinça qu’ici ; d’abord, c’est nécessaire à cause de la proximité de la fête de Saint Sébastien et puis Ille me paraît horriblement triste depuis le départ de Marie-Louise ; j’étais habitué, depuis un mois et demi, à la voir, sinon tous les jours, du moins plusieurs fois par semaine ; maintenant, je sens un vide immense ; elle seule pourrait le combler. Mais, il y en a pour cinq longs mois !!! Papa emporte 161 pages écrites et copiées de ma thèse ; j’aurais voulu pouvoir la lui donner tout entière, mais il me reste encore 40 à 50 pages à copier que je lui enverrai dans quelques jours ; j’aime mieux les savoir dans son sac que de les confier à la poste ; si ces 161 pages venaient à se perdre, quel malheur !, car je n’ai pas conservé le brouillon au complet. Dès que papa aura reçu la suite, il portera le tout à M. Baugas qui aura la complaisance de l’examiner et de me donner son avis, après quoi je l’enverrai à Caen ; mais je serai alors rentré à Angers.
Ille, mardi 8 janvier 1907
Je vais à Perpignan par le train de 1h25 pour faire quelques visites ; je vais chez Monseigneur, chez Mme Louis Noëll que je ne rencontre pas, chez Mme Dalverny, chez les Bonafos ; je vois aussi voir M. de Guardia au Roussillon. On me répète que le bruit de mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza[1] a couru tout Perpignan le mois dernier, c’est agaçant, j’en suis très ennuyé ; comme les gens qui inventent et colportent ces fausses nouvelles sont insupportables ! Heureusement que les De Lacour savent à quoi s’en tenir ! C’est aujourd’hui le mariage de Carlos ; tout le monde se demande pourquoi je n’y suis pas ; ne pouvant pas donner la vraie raison qui m’a retenu, je donne une seconde raison qui a pesé aussi dans la balance ; je réponds que, les Lazerme n’ayant pas invité Bonne Maman, j’ai voulu leur faire comprendre, en m’abstenant, que l’incorrection de leur procédé ne m’a pas échappé. On le répétera à Carlos ou à ses parents, mais cela m’est égal ; au contraire, je désire qu’ils le sachent ! Ce qui me contrarie beaucoup, ce sont ces bruits de mariage avec Mlle Roca d’Huytéza ; on peut croire que j’ai frappé à cette porte et que j’ai été éconduit ! C’est vraiment incroyable ! Alors qu’il n’y a rien eu qu’une simple idée ayant germé dans le cerveau de Tante Bonafos que j’ai immédiatement repoussée ; Mlle Roca d’Huytéza ne me plaît pas du tout et, d’ailleurs, au moment où tante Bonafos m’en a parlé, j’avais déjà l’idée de Marie-Louise. Pourvu que Tante Bonafos n’ait pas, sans me le dire, laissé échapper quelques mots sur son idée ! Il n’en faudrait pas davantage ! Moi, quand on m’en parle, je démens énergiquement et je déclare sur mon honneur que non seulement la nouvelle est fausse, mais même qu’il n’y a pas eu de notre part la plus petite démarche. Mais les gens pensent ce qu’ils veulent ; comme c’est agaçant !
Ille, mercredi 9 janvier 1907
Le matin, je vais à bicyclette à Boule faire creuser les trous pour la plantation de pêchers ; l’après-midi, je me promène car le temps est superbe et je travaille à recopier la fin de ma thèse, ce qui est insipide.
Ille, jeudi 10 janvier 1907
Le matin, je retourne à Boule ; l’après-midi, je fais une longue station au chantier de la grande maison, puis je travaille.
Ille, vendredi 11 janvier 1907
Je reviens encore à Boule à bicyclette ; on achève aujourd’hui de creuser les trous dans la partie de la propriété de « Derrère las cases » que nous plantons cette année en arbres à fruits ; il en tient 250 à 7 mètres de distance : 215 pêchers, 20 pommiers et 15 abricotiers ; l’année prochaine et les années suivantes, nous planterons d’autres pièces. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Je reçois le numéro de L’Express du Midi qui donne le compte-rendu du mariage du Vicomte Carlos de Lazerme de Lon avec Mlle Thérèse de Mauvaisin[2]. Les témoins étaient : pour Carlos, le baron du Limbert son oncle et M. Henri de Çagarriga ; pour Mlle de Mauvaisin, M. de Lestapis et le colonel de Ferluc. Les garçons et demoiselles d’honneur étaient Jacques de Lazerme, le vicomte de Mauvaisin, le comte Odon de Chefdebien-Çagarriga et M. Pierre de Sarrieu ; les demoiselles d’honneur : Marthe, Mlle de Mauvaisin, Mlle de Felzins et Mlle de Ferluc. MM. Henri de Çagarriga et Edmond de Rivals de Boussac ont porté des toasts. Le pape avait envoyé sa bénédiction. L’abbé Latour, qui m’envoie L’Express, me dit que l’élite de la société toulousaine se pressait dans la chapelle Sainte-Anne où se célébrait le mariage et qu’il regrettait de ne pas m’y voir. Moi aussi, j’avoue que je ne pense pas sans regret à cette belle fête, mais j’avais deux bonnes raisons pour m’en abstenir ; et encore, pour la principale, j’ai été volé ; c’est de la déveine ! Plus je réfléchis à l’attitude des De Lacour, plus je crois que M. de Lacour ne voulant pas marier encore Marie-Louise, lui aura parlé mariage à peine du bout des lèvres ; M. de Lacour m’est très favorable, mais pour l’avenir ; il veut garder le plus longtemps possible sa fille ; elle a 20 ans ce mois-ci ; si le mariage se décidait l’été prochain, peut-être pourrait-on le célébrer quelques mois après. Comme c’est malheureux de ne pas savoir, d’être là dans l’incertitude ! Déjà huit jours ce soir que j’ai parlé pour la dernière fois à Marie-Louise ; 20 fois autant de temps et je la retrouverai !
Vinça, samedi 12 janvier 1907
Je viens m’installer à Vinça afin de préparer la fête de la Société Saint Sébastien, de régler les comptes, de m’occuper des nouvelles adhésions etc ; d’Ille ce matin, je suis allé à Corbère et à Boule à bicyclette ; l’après-midi, j’ai surveillé les travaux de la grande maison et j’ai fait avancer ma thèse. Les journaux publient une nouvelle et magnifique encyclique de Pie X qui s’adresse à l’épiscopat et au peuple français, qui condamne la nouvelle loi votée par les Chambres et défend aux Catholiques de s’y conformer ; le pape réfute toutes les calomnies débitées sur son compte et sur le compte de l’Église à propos de la séparation. Quelle indomptable fermeté ; quel grand pape ! c’est un second Pie IX ! Une semaine s’est écoulée depuis le départ de Marie-Louise ; jusqu’à la fin de mai, il y en a encore 19 ; 1/20 du temps est donc seulement passé ; c’est peu !
Vinça, dimanche 13 janvier 1907
Je vais à la grand’messe. L’après-midi à 1h, recouvrement des cotisations de la Société ; de 2h. à 3h ¾, réunion des chefs de sections ; nous y décidons, en principe, la création d’une ou de plusieurs sections à Rigarda.
Semaine du 14 au 20 janvier 1907
Vinça, lundi 14 janvier 1907
Le matin, je vais à la Balme surveiller la plantation supplémentaire de pommiers et de pruniers ; il fait un temps merveilleux, le soleil est si chaud que je ne peux pas même supporter un pardessus d’été ; c’est inouï et on ne voit cela, dans cette saison, que dans ce pays-ci ou sur la Côte d’Azur. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Papa écrit que Louloute (petit nom que l’on donne à Marie-Louise) a déjà envoyé une carte postale à Philomène qui va lui répondre naturellement : c’est de bon augure ! Le Petit séminaire de Prades, fermé par suite de la loi de Séparation, va très probablement se rouvrir ici, sous la forme d’un établissement d’enseignement secondaire, dans l’ancien couvent des Carmélites. Maman, qui est allée à Perpignan, en rapporte la nouvelle par Mme Roca d’Huytéza, quand on lui parle des bruits idiots qui courent, ils démentent catégoriquement, comme nous ; c’est heureux !
Vinça, mardi 15 janvier 1907
Le matin, je vais surveiller la plantation des pommiers au petit champ du Biniou et à la nouvelle vigne de Tante Josepha. L’après-midi, je travaille à l’achèvement de ma thèse.
Vinça, mercredi 16 janvier 1907
Le matin, je travaille ; l’après-midi, je vais à Rigarda m’occuper de la création des nouvelles sections de la société ; la société Saint-Gaudérique avait déjà travaillé.
Vinça, jeudi 17 janvier 1907
Le matin, je travaille à ma thèse. L’après-midi, je vais à Ille. Le soir, j’achève de copier ma thèse ; enfin, elle est finie ! Il y a avait deux ans que j’avais choisi le sujet et un an que j’y travaillais. Elle est sensiblement plus longue que je ne l’avais prévu en commençant puisque je m’étais assigné, comme minimum, 160 pages écrites (ces pages sont du même format que celle-ci) et elle en a 206, sans compter les documents annexes. Cela fera je pense, de 220 à 230 pages imprimées ; c’est plus long que la plupart des thèses de doctorat en droit. Elle a dix chapitres : chap. I : historique ; chap. II : nécessité du repos hebdomadaire au point de vue physique et au point de vue moral, pour l’individu, pour la famille et pour la société ; chap. III : objections contre le repos hebdomadaire ; chap. IV : examen de quelques difficultés spéciales à certaines industries ; chap. V : choix du jour de repos ; chap. VI : repos facultatif ou repos obligatoire ; chap. VII : loi du 13 juillet 1906, projets antérieurs, étude critique ; chap. VIII : le repos hebdomadaire dans les chemins de fer ; chap. IX : le repos hebdomadaire dans l’agriculture, une enquête en Poitou ; chap. X : le repos hebdomadaire à l’étranger, législation comparée ; Annexes : Texte de la loi du 13 juillet 1906, son règlement d’administration publique, propositions tendant à modifier la loi. Papa avait emporté les 7 premiers chapitres, soit 151 pages ; je vais lui envoyer les 3 autres. J’avoue que j’éprouve un réel soulagement à la pensée que ce travail est terminé. Il ne me restera plus, dans quelques mois, qu’à soutenir ma thèse.
Vinça, vendredi 18 janvier 1907
Je vais à la Balme dans l’après-midi. Le soir à 7 heures, à la salle Llech, Assemblée générale annuelle de la Société Saint-Sébastien ; je l’ai avancée d’un jour afin de pouvoir m’occuper demain de l’organisation des sections de Rigarda ; ces sections, organisées demain, prendront part dimanche à la fête de la Société. La création de ces sections est décidée à l’unanimité ; nous coupons l’herbe sous les pieds à la Société Saint-Gaudérique !
Vinça, samedi 19 janvier 1907
Rigarda (carte postale ancienne sans date) – Site Pinterest
Quinze jours aujourd’hui du départ d’Ille des Lacour ; deux semaines sur 20, 1/10 du temps de séparation ! Quand je pense qu’il ne s’est encore écoulé que si peu de temps depuis ce moment-là, j’ai froid au cœur ; il me tarde tant de retrouver Marie-Louise ! Le soir, avec 3 autres membres du bureau de la Société, je vais à Rigarda ; nous donnons une réunion dans la salle de l’école mise à notre disposition par le maire ; j’explique ce que c’est que la mutualité, ses avantages, je fais connaître la Société Saint-Sébastien, les charges des sociétaires et les avantages de la Société ; 20 hommes se font inscrire sur le champ ; avec 10 autres qui s’étaient déjà inscrits, cela fait 30 ; je leur remets leur livret et leur insigne de sociétaire, nous les répartissons en deux sections, et ils nomment eux-mêmes leurs chefs de section ; l’un est républicain et l’autre royaliste ; nous avons, parmi nos nouveaux adhérents, des gens des deux camps ; c’est ce qu’il faut puisque la société Saint-Sébastien, qui est, en fait, la société conservatrice et catholique, ne fait pas de politique. Au retour, la fête de Saint Sébastien commence par des danses, par un passeville en musique et par des sérénades ; on m’en a fait une et je le reconnais en me fendant de deux pièces de cent sous.
Vinça, dimanche 20 janvier 1907
Journée occupée pour moi ! Le matin, défilé en musique de la Société dans les rues, puis grand’messe très solennelle, ensuite bal que j’ouvre après avoir adressé quelques mots aux sociétaires réunis sur la place du Puig ; l’après-midi, danses ; le soir, encore danses jusqu’à onze heures ; je fais danser des filles de sociétaires ; c’est de la vraie « fraternité » ; le temps étant très beau, on danse dehors sur la place du Puig décorée et aménagée à cet effet. Il y a eu six entrées nouvelles de Vinça dans la Société mais il y avait eu six décès dans l’année, comme nous avons dû rayer cinq membres pour défaut de paiement, cela ferait une légère diminution du nombre des membres ; mais les 30 inscriptions de Rigarda, qui seront 50 dans quelques jours nous assurent-t-on, rétablissent, et au-delà, l’équilibre ! Il y a maintenant 205 membres participants et cent membres honoraires (car il y a eu cette année 5 inscriptions de membres honoraires) ; notre société est bien plus nombreuse que l’autre et que la plupart des sociétés du département. Je donne ces chiffres dans mon petit speech du matin et cela fait bon effet. Je suis heureux de regagner mon lit à plus de minuit.
Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [années 1900] (Collection Pierre Lemaitre)
Semaine du 21 au 27 janvier 1907
Vinça, lundi 21 janvier 1907
Je me lève à 8 h. seulement. Je m’occupe de différentes choses, des dépenses de la fête qu’il faut mandater.
Vinça, mardi 22 janvier 1907
Je commence à préparer une conférence que je dois faire samedi à la réunion d’Action française qui aura lieu au local du Panache à Perpignan ; le sujet est : « L’organisation du pays sous la monarchie ».
Vinça, mercredi 23 janvier 1907
Jacques Hervé m’écrit et m’annonce le prochain mariage de Jacques de Loges avec Mlle de Champsavin[3], de Laval. Je voudrais bien pouvoir lui annoncer le mien avec Louloute !!! Je vais écrire à Jacques des Loges pour le féliciter ; c’est le second de mes amis dont j’apprends le mariage en peu de temps : le mois dernier, c’était celui de François de La Touche avec Mlle de Vasson[4]. Je m’occupe du procès-verbal de l’Assemblée générale de la Société que j’envoie à la Préfecture pour faire approuver la petite modification aux statuts nécessitée par la fondation des sections de Rigarda. Le Petit séminaire diocésain, chassé de Prades par la loi de Séparation, va s’installer ici dans l’ancien couvent des Carmélites racheté par M. Trullès pour le sauver des mains du liquidateur ; mais il y a des travaux à faire ; or le directeur vient de confier ces travaux à un entrepreneur de maçonnerie qui est le plus enragé blocard de Vinça ! C’est un comble, ces curés et ces religieuses n’en font jamais d’autres ! On leur écrit pour les avertir, moi-même j’écris à M. Marie d’user de son influence sur eux pour qu’ils emploient des ouvriers bien-pensants ; ceux-ci, et il y en a plusieurs à Vinça, sont indignés ; il y a vraiment de quoi ! Il paraît que ce sont les Carmélites elles-mêmes qui ont recommandé cet entrepreneur ; on n’est pas plus naïf ou plus bête ! Cela fait du mal, beaucoup de mal !
Ferdinand Trullès (1858-1918), notaire à Ille-sur-Tet, qui racheta l’ancien couvent des Carmélites de Vinça – Cliché anonyme, non daté (Collection famille Bécat-Rotgé)
Vinça, jeudi 24 janvier 1907
Je travaille à ma conférence d’Action française. J’écris à Victor de Lacour. Il pleut assez fort presque toute la journée.
Vinça, vendredi 25 janvier 1907
J’achève mon travail pour le Panache. Il pleut toujours, mais avec des interruptions. Je fais la sainte communion à la messe de 7h 1/2. J’apprends le mariage de Pierre Saisset de Pallarès, cousin germain d’Hélène de Pallarès, avec la fille d’un général en garnison à Lyon, Mlle Yvonne de Ferron[5], notre ancienne voisine d’Angers ; il n’a donc pas réussi auprès de sa cousine ! Il est plus jeune que moi et c’est le troisième de nos amis ou de nos camarades dont j’apprends le mariage depuis un mois ; cela me donne envie d’en faire autant, mais hélas ! je ne suis pas à la veille de les imiter. Et dire qu’il y a encore 4 mois au moins d’ici au moment où je retrouverai les Lacour ! Comme c’est long !
Perpignan, samedi 26 janvier 1907
Je suis venu à Perpignan par le train de 1h10 pour ma conférence d’Action française au Panache ; je dîne et je couche chez Tante Bonafos. Je fais une foule de commissions et de visites dans l’après-midi. Malgré le mauvais temps froid, il y a pas mal de monde le soir au Panache : MM. Despéramons et Bertran, Talayrach[6], baron Desprès[7], plusieurs prêtres etc. Je fais ma conférence sur « L’organisation du pays sous la monarchie » ; on décide, à l’unanimité, de la publier in extenso dans Le Roussillon ; j’ai beau protester contre cette décision, rien n’y fait, on m’arrache mon manuscrit des mains.
« L’organisation du pays sous la monarchie », texte de la conférence d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon (1ère partie, 30 janvier 1907) – Médiathèque de Perpignan« L’organisation du pays sous la monarchie », texte de la conférence d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon (2ème partie, 31 janvier 1907) – Médiathèque de Perpignan« L’organisation du pays sous la monarchie », texte de la conférence d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon (3ème partie, 1er février 1907) – Médiathèque de Perpignan
Vinça, dimanche 27 janvier 1907
Je vais à la messe de 9h à Saint-Jean, et je me prépare à repartir par le train de 10h20, mais le vent glacé de nord-ouest qui a soufflé en tempête toute la nuit ayant renversé beaucoup de poteaux de télégraphe sur la voie, tous les trains ont un retard énorme ; le train qui devait arriver à Perpignan à 10 h n’arrive qu’à 11h38 et celui qui devait partir à 10h20 ne part qu’à 11h ¾ et va très lentement ; je n’arrive à Vinça qu’à 1h25 ; j’ai fait route avec notre cousin le docteur de Massia[8] qui rentrait à Molitg. Je n’ai pas pu, naturellement, aller à Rigarda pour le premier recouvrement de la Société, comme je devais le faire. Je vais à vêpres.
Semaine du 28 au 31 janvier 1907
Vinça, lundi 28 janvier 1907
Le vent est moins fort et moins froid, cependant il a encore gelé dans la nuit. Je vais à Boule et à Ille à bicyclette ; je vois les travaux de la maison et je rentre par le train de 4 heures.
Vinça, mardi 29 janvier 1907
Je vais à Perpignan par le train de 1h10 me faire arranger une dent ; je rapporte au Roussillon la moitié des épreuves corrigées de ma conférence. Je vais une minute chez les Bonafos ; j’y rencontre notre cousine Mme Paul de Lamer et sa fille Hélène, ainsi que Mlle Delafosse. Je vais ensuite à Rivesaltes par le train de 4h55 afin d’aller demander une réponse à un négociant en vins M. Trévillac qui a des échantillons du vin de Boule depuis 3 semaines ; il ne se fait aucune affaire et ce négociant ne peut me prendre ce vin à n’importe quel prix ; un autre négociant que je vois me fait la même réponse ; c’est le marasme complet, c’est navrant ; et dire que lorsque les malheureux propriétaires ne peuvent pas arriver à se débarrasser de leur vin, de gros fraudeurs, comme ceux que dénonçait ces jours-ci à la Chambre notre député M. Brousse, font impunément, grâce à leur coupable trafic, des fortunes scandaleuses ! Voilà la moralité du régime ! Ce M. Trévillac est un fervent catholique et un fidèle royaliste ; à Rivesaltes, il s’occupe de toutes les œuvres religieuses et il fait, dans tout l’arrondissement de Perpignan, une active propagande pour l’Action française. Nous causons beaucoup politique avec lui chez M. Joseph Roca où je vais attendre le départ du train. Je rentre à Vinça le soir.
Vinça, mercredi 30 janvier 1907
Obsèques, par un affreux temps (pluie, vent, neige) du sociétaire André Serradell dit Leon, sonneur de cloches ; ancien soldat d’Italie et de 1870, médaillé d’Italie. Je fais un speech de circonstance. Le reste de la journée, je mets en ordre les affaires de la Société avant mon départ pour Angers. Le pape autorise les évêques à faire proposer par les curés aux préfets et aux maires, suivant les cas, de traiter avec eux pour la remise gratuite, pour une durée de 18 ans, des églises aux curés ; mais sous condition que ce contrat reconnaîtra la hiérarchie catholique suivant un modèle arrêté dans la dernière Assemblée de l’épiscopat et qui devra être accepté dans toute la France ou nulle part. Je ne crois pas que le gouvernement autorise les maires ou les préfets à accepter ces projets de contrat ; du moins, le gouvernement sera obligé d’avouer qu’il ne veut pas reconnaître la hiérarchie ecclésiastique. Le Roussillon publie, en première page, la 1ère partie de ma conférence de samedi.
Vinça, jeudi 31 janvier 1907
Il neige assez abondamment presque toute la journée ; je ne peux pas aller à Ille comme j’aurais voulu. Le Roussillon publie la seconde partie de ma conférence. Voilà donc enfin terminé ce mois de janvier qui m’a paru si long depuis que je suis séparé de Marie-Louise. Demain, le mois suivant commence ; c’est un acheminement vers le retour !
Février 1907
Semaine du 1er au 3 février 1907
Vinça, vendredi 1er février 1907
Je vais à la messe et fais la sainte communion en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois. L’après-midi je vais à Ille par le train d’une heure ; d’Ille, je vais à Corbère en voiture découverte, malgré le vent glacial et la neige qui me surprend au retour, pour m’occuper de trouver un fermier pour le Cam del Nougué que nous allons remettre en champ. À Ille, au retour, je vois M. le curé ; il vient de recevoir une demande de renseignements sur Louloute de Lacour ; c’est évidemment en vue d’une demande en mariage ; M. le curé, qui s’est aperçu de quelque chose, me dit qu’il ne veut pas répondre sans me consulter ; je lui dis alors franchement ce qui en est pour moi, je lui expose la situation et il me dit que, dès lors, il va répondre qu’on s’y est pris trop tard, qu’il n’y a rien à faire pour un mariage. Dieu a permis que ce danger soit écarté ; je remercie beaucoup M. le curé de la délicatesse de sa démarche ; d’autant plus que je ne lui avais jamais parlé de mes projets. Je vois aussi M. Trullès et les demoiselles Mathieu. Il y a à Ille un passage de troupes ; cantonnement de 3 compagnies du 24e colonial ; la tenue de ces coloniaux est mauvaise ; l’un d’eux pousse l’oubli des convenances jusqu’à me demander l’aumône ! Je l’engueule comme il le mérite ; la discipline s’en va, mais quoi d’étonnant avec Picquart pour ministre de la guerre ? Je rentre à Vinça par le train du soir. Le Roussillon publie la fin de ma conférence.
Vinça, samedi 2 février 1907
Je vais à la grand’messe à 9 heures ; à 1h ½, je retourne à Ille, je revois M. le curé. D’Ille, je vais à Boule à pied dans la neige ; je donne mes instructions à Joseph pour la plantation des arbres qui ne pourra pas se faire tant que le sol ne sera pas un peu sec ; je rentre à Vinça par le train de 4h ½.
Vinça, dimanche 3 février 1907
Il fait toujours très froid ; il neige une partie de la journée. Je vais à la grand’messe et à vêpres. À 1 heure, recouvrement de la Société ; je mets en ordre les dernières affaires de la Société, car je compte partir demain pour Angers, après un séjour de six mois en Roussillon ; je ne retarderais que si le temps était par trop abominable. Je m’arrêterai à la Bastide d’Anjou et à Lourdes, aussi mon voyage durera-t-il trois ou quatre jours.
Semaine du 4 au 10 février 1907
Narbonne, lundi 4 février 1907
Après une très forte gelée la nuit dernière, le temps s’est un peu radouci et je suis parti de Vinça à 3h ½ ; je couche à Narbonne (Hôtel de la Dorade) afin de pouvoir aller demain à la Bastide et coucher le soir à Toulouse. J’ai laissé Maman à Vinça pour quelques jours encore.
Toulouse, mardi 5 février 1907
Je suis parti de Narbonne par le train de 7h34 du matin ; froid très vif. J’étais à 27 ou 28 kilomètres du Pignas et j’avais une envie terrible de me tromper de train ! Déjà un mois aujourd’hui que je n’ai pas vu Louloute ! Il me tarde qu’il y en ait cinq ou six ; alors, je la retrouverai. Je me suis arrêté à Ségala et je suis allé à la Bastide d’Anjou demander au curé, que l’on m’avait conseillé de partout, un traitement préventif contre le retour des petites affections cutanées qui m’ont tracassé il y a deux ans ; je n’en ai pas du tout, mais il faut prendre ses précautions à l’avance. J’arrive à Toulouse à cinq heures pour coucher car, par ce temps glacial, je ne me soucie pas de voyager la nuit, je descends à l’Hôtel de la Poste. Le soir, pour passer le temps, je vais voir ou plutôt entendre jouer Manon au Théâtre du Capitole.
Lourdes, mercredi 6 février 1907
Ce matin à Toulouse, je suis allé chez M. l’abbé Latour, mais là on m’a dit qu’il n’était pas à Toulouse. Je suis parti par l’express de 1h10 pour Lourdes où je tenais beaucoup à venir pour recommander mon avenir et mon projet de mariage à la Sainte Vierge. Il fait un peu moins froid ; cependant on patinait à Toulouse ce matin ; il y a de la neige presque partout. En passant à Tarbes, j’ai demandé à M. d’Arexy, chef de gare, des nouvelles de sa mère ; elle est toujours au plus mal. J’arrive à Lourdes à 5h ; je descends à l’Hôtel Heins. Je vais me confesser et prier à la grotte.
Angers, vendredi 8 février 1907
Me voici de retour à Angers après 6 mois ½ d’absence ; j’y rentre pour 3 mois ½ à peine : le temps d’envoyer ma thèse à Caen, de la soutenir et de la faire imprimer. Je n’ai pas écrit mon journal hier vendredi car j’étais en voyage. Après avoir entendu la messe hier matin et fait la sainte communion, et après m’être promené, dans l’après-midi, j’ai quitté Lourdes par l’express de 5h7 du soir comptant être à Bordeaux à 10h du soir et à Angers ce matin à 8 heures. Mais n’ayant pas changé de train à Pau comme j’aurais dû le faire, j’ai manqué ce rapide et j’ai dû me contenter de prendre un rapide qui passe à 1h55 du matin à Dax (j’ai dû passer 4 heures en gare de Dax où j’ai assez bien dormi) ; je suis arrivé à Bordeaux à 4h12 ; j’ai pris aussitôt un rapide de l’Orléans qui partait pour Paris à 4h25 et je suis arrivé à Saint-Pierre-des-Corps avant 9 heures ; j’ai passé deux heures en gare de Tours et, par l’express de 11h55, je suis arrivé à Angers à 1h31 au lieu de 8 h1. Il faisait froid mais pas excessivement. Maman est arrivée à 5 h du soir par l’État emmenant la femme de chambre Angèle.
Angers, samedi 9 février 1907
Il pleut la plus grande partie de la journée ; je reprends contact avec le monde angevin, pour 3 mois ½, en allant voir Lucas. Cinq semaines aujourd’hui que je n’ai pas vu Marie-Louise ! Quand il y en aura 4 fois autant, je serai bien près de la revoir, si même je ne l’ai pas déjà revue ! On me raconte ici l’accueil que l’on a fait à Picquart ; il est venu dimanche dernier inaugurer je ne sais quoi et nos amis, en son honneur, ont, le matin même, rempli la ville du deuxième « Appel du pays » de l’Action française dans lequel sont étalées les turpitudes du « général » (!!!) Picquart ; on en a mis des centaines, partout, jusque sur le mur de l’école qu’il inaugurait ; il paraît qu’elles ont été extrêmement lues ; des groupes de 30 et 40 personnes étaient arrêtés devant : Marie-Georges ne devait pas être satisfait ! Mais il n’a pas osé les faire enlever le jour.
Angers, dimanche 10 février 1907
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à l’Adoration, je fais quelques visites ; il pleut. J’apprends avec peine la mort à Toulouse d’un saint religieux capucin le P. Marie-Antoine[9] ; c’était véritablement un saint et je suis convaincu qu’il sera canonisé un jour ; si je deviens mieux, je ne désespère pas de le voir vénérable ou même bienheureux ; pauvre Père ! Il m’avait donné sa bénédiction quand j’étais tout enfant et plusieurs fois depuis à Lourdes où je l’avais rencontré ; des foules pieuses le suivaient et sollicitaient une bénédiction ; il y a 3 ou 4 ans, au pèlerinage national, je le vis dans les passages souterrains de la gare au moment où il venait de descendre du train de Toulouse ; on le pressait, on l’entourait de toute part, je m’agenouillai devant lui et il me donna son crucifix à baiser. Tout Toulouse sera derrière son pauvre cercueil ; le P. Marie-Antoine savait, au besoin, morigéner comme ils le méritent les suppôts de Satan qui déshonorent la France ; je me rappelle quelques lettres bien senties qu’il a écrites à Combes ! Il était, d’ailleurs, royaliste ; j’ai lu, il y a quelque temps, un mot de lui sur le dévouement au Roi qu’il ne comprend pas qu’on sépare du dévouement à Dieu.
Père Marie-Antoine (1825-1907), prêtre capucin et pionnier des pèlerinages de Lourdes – Cliché anonyme, non daté (Site Actu.fr)
Semaine du 11 au 17 février 1907
Angers, lundi 11 février 1907
Je vais à la messe de 8 heures et je fais la sainte communion ; le matin et l’après-midi, je fais diverses commissions en ville. Il y aura, sans doute prochainement, une grande conférence ici par Jules Delahaye, les deux frères de Cassagnac et un ou deux autres orateurs. Cette conférence, dont la pareille a lieu à Nantes dimanche prochain et qui sera suivie de beaucoup d’autres, pourrait bien être le point de départ d’un mouvement nouveau, encouragé par Rome, et dont les ralliés n’auront pas à se féliciter ! Je ne puis en écrire plus long pour le moment… car je suis dans le secret des dieux et il ne faut pas le trahir.
Angers, mardi 12 février 1907
Je vois M. Baugas ; il a lu la plus grande partie de ma thèse et il m’en fait compliment ; il n’y a rien trouvé à reprendre. Nous passons l’après-midi au Patronage Saint-Serge où les enfants jouent une féerie : Le chat botté.
Angers, mercredi 13 février 1907
Je vais recevoir les cendres à Saint-Joseph à 9 heures. L’après-midi, je fais plusieurs visites et commissions. L’Éclair de Paris publie un ordre du jour extrêmement violent que notre cousin le comte de Franclieu[10], colonel du 147ème de ligne à Sedan, adresse à son régiment en prenant sa retraite pour limite d’âge ; dans cet ordre du jour, il dit que n’étant pas homme à tout faire, n’étant ni juif, ni franc-maçon, ni casserole, ni traître ni taré, il n’a pas été jugé digne de rester dans l’Armée etc. Il aurait certainement dû passer général si l’on n’avait tenu compte que de ses notes militaires ; mais il devait avoir sa fiche, voilà, et Picquart ne l’a pas nommé.
Angers, jeudi 14 février 1907
L’après-midi, leçon de chant chez M. Pinguet, ensuite, salle d’armes. Philomène reçoit plusieurs cartes de Louloute.
Angers, vendredi 15 février 1907
Le matin, je fais plusieurs commissions ; le soir des visites ; je prends un bain à 5h ½.
Angers, samedi 16 février 1907
L’après-midi, M. Baugas ne m’ayant pas encore rendu le manuscrit de ma thèse, j’écris l’introduction, ensuite je vais voir M. Courtois, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge. Je reprends ainsi peu à peu mes habitudes d’Angers, mais pour si peu de temps… ! Je dis à tout le monde que je ne suis ici que de passage, de passage pour 3 mois ; c’est aujourd’hui que se termine la sixième semaine depuis le départ d’Ille des Lacour ; sur 20 ou 21, c’est quelque chose déjà ; samedi prochain, ce sera le tiers !
Angers, dimanche 17 février 1907
Je vais à la grand’messe et à vêpres à Saint-Joseph ; aujourd’hui commencent les prédications du carême. Le soir, je vais à l’Assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin.
Semaine du 18 au 24 février 1907
Angers, lundi 18 février 1907
L’après-midi, je fais quelques visites ; je vais notamment chez Mme des Loges faire ma visite de félicitations pour le mariage de Jacques.
Angers, mardi 19 février 1907
Je fais quelques visites ; M. Baugas me rend ma thèse ; il n’y a fait que très peu d’observations et des observations insignifiantes.
Angers, mercredi 20 février 1907
Je remets une partie de ma thèse pour laquelle j’ai écrit une 1introduction de 3 pages. À 4 heures, dans la salle de la Conférence Saint-Louis, M. René Bazin, de passage à Angers, lit le 1er chapitre d’un nouveau roman qu’il va faire paraître Le blé qui lève ; il paraît devoir être intéressant, genre roman social, témoigne de beaucoup d’observation. Le soir, à la salle de la rue des Quinconces, conférence du marquis Costa de Beauregard[11], de l’Académie française, présenté par M. René Bazin : deux habits verts ! La conférence est faite au profit de 2 œuvres angevines, elle est lue, a pour titre : « Hier et aujourd’hui », très bien écrite.
Angers, jeudi 21 février 1907
Je passe une bonne partie de la journée à revoir ma thèse. L’après-midi, leçon de chant et salle d’armes.
Angers, vendredi 22 février 1907
J’achève la révision de ma thèse et je l’expédie au secrétaire de la Faculté de Caen ; j’aurai pour président de thèse le doyen de Caen, M. Villey.
Angers, samedi 23 février 1907
Septième semaine passée ! En comptant jusqu’au 1er juin, cela fait 1/3 de passé depuis le 5 janvier ; ça commence à se tirer comme disent les soldats, mais bien lentement. Je fais quelques visites. Le matin, je vais prendre des renseignements à l’imprimerie Burdin sur les tarifs et conditions pour ma thèse. Je vais me confesser. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 24 février 1907
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph ; je vais à vêpres et au sermon à la cathédrale. Le soir, je vais avec Papa à une réunion de comité paroissial de Saint-Serge ; M. Persin y fait une conférence sur « L’action sociale de l’Église ».
Semaine du 25 au 28 février 1907
Angers, lundi 25 février 1907
L’après-midi, je fais quelques visites : Mmes de Chappedelaine et Blanc. Comme je m’y attendais depuis le 1er jour de la « déclaration des évêques », les négociations engagées pour les contrats de jouissance des églises ont complètement échoué ; Briand, l’auteur de la loi de Séparation, a fait semblant, pendant quelques jours, de négocier avec une certaine bienveillance ; déjà de naïfs conservateurs plus ou moins libéraux (cette engeance est incorrigible !) parlaient du libéralisme du ministre des Cultes ; dans la séance de mardi dernier, cet animal a réussi à se faire applaudir par une partie de la droite à la Chambre (ce qui, il est vrai, ne constitue pas un tour de force). Maintenant tout est rompu, les conditions posées par le gouvernement étant jugées, à bon droit, inacceptables par l’archevêché de Paris et par le pape ; une fois de plus, les prévisions des royalistes se réalisent et les savantes combinaisons des soumissionnistes libéraux restent en panne ; mais ça ne les instruira pas ! Beaucoup de curés, qui redoutaient beaucoup les charges que le contrat leur aurait imposées, sont enchantés de l’échec de ces négociations que la souplesse des évêques avait imposées au pape ; Pie X avait avait laissé faire, mais ça ne lui plaisait guère. Le geste pouvait être plein de mansuétude de la part des évêques, mais il manquait de fierté. Le seul avantage que je trouve à la chose c’est que le gouvernement a été obligé de se démasquer un peu plus dans sa lutte contre l’Église.
Angers, mardi 26 février 1907
Le matin, je reçois une nouvelle ennuyeuse sous la forme d’une lettre de M. Villey, doyen de la Faculté de droit de Caen, qui m’annonce qu’il ne pourra pas être mon président de thèse parce qu’il venait de recevoir, quand mon manuscrit est arrivé, une autre thèse, fort longue, à examiner. Il a donc chargé M. Cabouat, professeur de législation industrielle, de prendre ma thèse ; ça m’ennuie, j’aurais préféré avoir M. Villey, mais il n’y a rien à faire ! Je vais à la Bibliothèque municipale.
Angers, mercredi 27 février 1907
Je retourne à l’imprimerie Burdin prendre des renseignements plus complets. L’après-midi, je fais des visites.
Angers, jeudi 28 février 1907
L’après-midi, leçon de chant ; je fais quelques commissions. Temps superbe, soleil radieux ; c’est déjà un avant-goût du printemps.
Mars 1907
Semaine du 1er au 3 mars 1907
Angers, vendredi 1er mars 1907
Un mois de plus, tant mieux ; je sens que je me rapproche de ce moment tant désiré de fin mai ! Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur du 1er vendredi du mois. Le soir, j’assiste à l’Université, à une conférence fort intéressante, faite par un Nantais, sur les prisonniers nantais sous la Terreur ; le conférencier retrace les souffrances épouvantables de ces malheureux nobles, bourgeois, commerçants, gens du peuple, jeunes gens, jeunes filles et enfants de tout âge entassés dans les prisons insalubres, et mourant comme des mouches dans leur prison ; ceux qui ne mouraient pas de maladie passaient sous le couperet de la guillotine ou noyés en masse par ordre de l’infâme Carrier ; et vive la liberté !
Angers, samedi 2 mars 1907
Fin de la 8ème semaine ; je commence à approcher de la moitié ! Je vais à la salle d’armes ; le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 mars 1907
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À 1h ½, au concert populaire extraordinaire ; j’y entends un violoniste roumain nommé Enesco[12] absolument remarquable. À 5h, et jusqu’à 6 h ¼, je vais à un thé très élégant chez la comtesse de Chappedelaine ; j’y rejoins Maman et Philomène. Le soir, nous avons Georges de Violet, qui est ici pour cinq semaines, il fait son stage au 6ème génie.
Georges Enesco (1881-1955), violoniste et compositeur roumain – Cliché anonyme, non daté (Site lepetitjournal.com)
Semaine du 4 au 10 mars 1907
Angers, lundi 4 mars 1907
Le matin, je vais au « Palais des marchands » voir une exposition de meubles parce que nous devons acheter une chambre pour Ille ; ça ne fait pas notre affaire. Le soir, j’assiste à une réunion de l’« Association franciscaine » dirigée par les Pères Capucins habillés en prêtres ! Intéressante conférence de René Couteau sur un beau sujet « L’Église et le travail », devant plus de 200 hommes du peuple ; la réunion était présidée par M. Joûbert, conseiller municipal de la droite.
Angers, mardi 5 mars 1907
Deux mois aujourd’hui du départ d’Ille des Lacour ; j’y pense toute la journée, il est vrai que ça ne me change guère des autres jours ; dans 3 mois, le 5 juin, j’espère bien que j’aurai revu Marie-Louise ; qui sait si M. de Lacour se décidera ! Je prie ardemment pour cela. Marie-Thérèse nous arrive pour 2 mois environ avec sa fillette que je ne connaissais pas encore et la nourrice ; Ghislaine-Marie est une belle fille de 6 mois qui ouvre de grands yeux bleus étonnés ; elle est très mignonne et je suis enchanté de l’embrasser. Ce matin, je fais avec M. Neveu la quête annuelle pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dans le quartier du faubourg Saint-Michel et du boulevard Carnot. Nous recevons une lettre de Vinça nous disant que Bonne Maman est grippée ; cela nous inquiète un peu, car la grippe est mauvaise cet hiver.
Angers, mercredi 6 mars 1907
Nous télégraphions à Vinça pour avoir des nouvelles de Bonne Maman ; on nous répond qu’elle va réellement mieux et qu’elle est levée. La petite est très mignonne et crie très peu pour son âge. Comme il me tarde d’avoir, moi aussi, un petit bébé à moi ; hélas ça ne sera pas de sitôt. Ah, si M. de Lacour voulait abréger ! Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge.
Angers, jeudi 7 mars 1907
Bonne Maman va bien mieux. Le soir, nous avons le jeune ménage de Violet à dîner ; Mme de Violet est assez gentille.
Angers, vendredi 8 mars 1907
Triste nouvelle et bien inattendue. Une dépêche de Joseph Cornet nous annonce la mort subite à Paris de son frère Pierre[13] survenue aujourd’hui. Pierre, qui avait la tête trouble depuis près de 3 ans, était presque constamment à Paris avec sa mère et son frère ; il avait de 39 à 40 ans ; il avait gâché sa vie. Pauvre malheureux cousin ! Je ne l’avais pas vu depuis 2 ans ½. Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge. Ces pauvres Cornet sont réellement malheureux depuis quelques années. Je vais à la salle d’armes à 5h ½.
Angers, samedi 9 mars 1907
Je choisis, dans l’après-midi, un souvenir que j’offrirai à Jacques des Loges à l’occasion de son mariage ; c’est un joli encrier en cristal et bronze doré style empire. Le Roussillon d’hier publie un article que je lui ai envoyé avec ce titre : « Antagonisme de principes », dans lequel je montre l’opposition de principes qui existe entre l’Église et les gouvernements issus de la Révolution. Une nouvelle dépêche de Joseph nous apprend que les obsèques de Pierre auront lieu mardi à Rodès. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. La 9ème semaine s’achève aujourd’hui ; le temps marche à pas de fourmis à mon gré. La pensée de Marie-Louise ne me quitte pas.
« Antagonisme de principes », article d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon du 8 février 1907 – Médiathèque de Perpignan
Angers, dimanche 10 mars 1907
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais avec Jean Gavouyère au bureau de distribution gratuite de journaux et brochures que j’ai contribué à fonder l’année dernière sous le patronage des « Comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il fonctionne très bien et répand un grand nombre de bons journaux, des almanachs, des brochures de propagande religieuse, sociale et politique dans le populeux quartier des « Justices ». Au retour, je vois la cavalcade de la Mi-Carême qui n’est pas aussi réussie que celle de l’an dernier. Je vais au salut à la chapelle de l’Adoration.
Semaine du 11 au 17 mars 1907
Angers, lundi 11 mars 1907
L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser ; je vais voir Mme Lucas que je ne rencontre pas. Le soir, je vais, pour la 1ère fois cette année, à la Conférence Saint-Louis où Bidault parle de « L’obéissance militaire » et de ses limites ; il s’inspire d’un article d’Étienne Lamy paru dans Le Correspondant ; d’un article du général Donop paru dans L’Action française et du livre du commandant Héry. Cette question est de plus en plus à l’ordre du jour en présence des honteuses besognes auxquelles des politiciens sans scrupules emploient l’Armée française qui n’était pas faite pour cela.
Angers, mardi 12 mars 1907
C’est aujourd’hui qu’on enterre à Rodès ce pauvre Pierre ; c’est bien malheureux que personne de nous puisse y assister ; mais c’est si loin et il y a si peu de temps que nous sommes rentrés ! Si les obsèques avaient eu lieu à Paris, Papa y serait certainement allé. Dans l’après-midi, une dépêche de Toulon annonce une terrible catastrophe : le cuirassé « Iéna » a fait explosion à rade ; 200 à 300 marins ont péri, on n’a pas d’autres détails ; vers le soir, on annonce que ce sont les poudres du navire qui ont explosé ; c’est atroce ! On venait de supprimer les aumôniers de la Marine, c’est la réponse du ciel ; mais la république maçonnique ne comprendra pas ! On annonce la mort de Casimir-Périer, l’ancien président de la république. Le soir, je vais à la salle d’armes ; après dîner, au sermon à la cathédrale. Le matin, à la messe de 8h à Notre Dame, je fais la sainte communion pour clôturer la neuvaine dite « de la grâce » que j’ai faite afin d’obtenir mon prochain mariage avec Marie-Louise de Lacour. Puissé-je être exaucé !
Le cuirassé Iéna après la catastrophe – Cliché Giraud, 1907 (Site reddit.com)
Angers, mercredi 13 mars 1907
L’après-midi à 5h ½, je vais au cours de religion du P. Corbillé à l’Université. On donne d’horribles détails sur la catastrophe du « Iéna » ; il y a plus de cent officiers ou matelots tués ; le commandant, capitaine de vaisseau Adigard, a une partie de sa famille à Angers ; je connais un de ses neveux membre de l’Action française ; il est parmi les morts. Le cuirassé est perdu.
Angers, jeudi 14 mars 1907
Je vais voir, par carte, Mme Robiou du Pont, qui, n’habitant plus Angers, est venue passer quelques jours chez la marquise de Becdelièvre. Il y a un an aujourd’hui qu’est arrivée la 1ère lettre m’annonçant que deux dames de Perpignan voulaient me marier à Mlle de Pallarès ; quelle navrante histoire, et qu’il aurait mieux valu que ces dames, puisqu’elles ne connaissaient pas les idées de la famille de Pallarès, restassent tranquilles !
Angers, vendredi 15 mars 1907
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame. L’après-midi, je vais faire des armes chez Bickel ; le soir, je vais au sermon à Saint-Serge.
Angers, samedi 16 mars 1907
C’est la 10ème semaine qui s’achève aujourd’hui ; dans 3 jours, la 1ère moitié du délai compris entre le départ d’Ille des Lacour le 5 janvier et leur retour probable, vers le 1 juin, sera passée ; le délai passe, mais l’incertitude dure et c’est ça surtout qui est pénible ! Quand saurai-je à quoi m’en tenir ? Nous avons à déjeuner tous les Padirac sauf M. de Padirac qui est en voyage. J’apprends une nouvelle qui me fait grand plaisir, c’est la nomination de M. Albert Batlle[14] comme délégué des sociétés de secours mutuel du canton de Vinça à la Commission cantonale d’assistance aux vieillards instituée par la loi du 14 juillet 1905 qui organise l’assistance obligatoire. Je m’étais beaucoup occupé de cela au mois de décembre. M. Albert Batlle étant le vice-président de la Société Saint-Sébastien, étant, de plus, connu comme réactionnaire ardent puisqu’il est le représentant officiel du comité royaliste départemental dans le canton de Vinça, on avait voulu mêler stupidement la politique à cette élection et la Société « La Fraternelle » de Vinça lui avait opposé son secrétaire, M. Jean Roca, un radical-socialiste bon teint. Alors s’était engagée une véritable lutte ; j’avais fait une active propagande pour M. Batlle dont la candidature était mon œuvre, et il avait eu, sur 8 sociétés existant dans le canton, les voix de 4 (3 à l’unanimité, 1 à la majorité) ; Roca n’avait eu que 2 sociétés, dont une irrégulièrement ; enfin deux sociétés s’étaient abstenues. Si on additionne le nombre des voix, M. Batlle l’emportait sur son concurrent. Mais comme on avait fait de cette élection une question politique, il était à craindre qu’on ne commît une injustice et qu’on ne proclamât l’autre élu. Mais j’avais fait paraître une note dans Le Roussillon annonçant qu’il y aurait une action contentieuse devant le conseil de Préfecture en cas de passe-droit ; M. Batlle l’avait aussi déclaré à un conseiller général républicain. Aussi, en présence de cette attitude énergique, n’a-t-on pas osé faire ce passe-droit que certains désiraient. Ils doivent être bien attrapés ! C’est un succès pour la Société Saint-Sébastien et pour les sociétés conservatrices du canton et un grave échec pour les autres, surtout pour « La Fraternelle » ; je peux ajouter que c’est pour moi, qui avais mis tout en train, un succès personnel. Je télégraphie mes félicitations à M. Albert Batlle. Le soir, nous allons à la conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 17 mars 1907
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. De 1h ½ à 3 heures, je vais, comme dimanche dernier, au bureau de distribution gratuite des bons journaux, au quartier des Justices ; ensuite je vais au sermon et au salut à Saint-Joseph. De 5h à 7h, nous donnons notre première réunion d’adieu aux Angevins, sous la forme d’un thé qui a été très élégant et très réussi. Il y avait de 25 à 30 personnes : M. et Mme Robiou du Pont, marquis et marquise de Becdelièvre, comtesse de Toulgoët, Mme et Mlle Blanc, Mme et Mlle Follenfant, Mme de La Villebiot, M. et Mme du Guerny et Mme Mongazon, Mlle de Lavigerie, commandant et marquise de Villelume, M. et Mme Bourjeon du Lac, comte du Réau, M. de Saint-Valmont, lieutenant et Mme de Violet.
Semaine du 18 au 24 mars 1907
Angers, lundi 18 mars 1907
On a enterré hier les victimes de la catastrophe du « Iéna » ; sur la sommation de plusieurs journaux, même républicains avancés, M. Fallières s’est décidé à y assister ; mais il s’y est conduit comme un goujat qu’il est ; il a refusé d’assister à la partie religieuse de la cérémonie, à l’allocution donnée par l’évêque de Fréjus ; il ne s’est même pas découvert devant les cercueils « à cause du soleil » ; a prononcé son fade discours très loin des cercueils, toujours pour éviter de prendre un rhume de cerveau. Cette goujaterie a écœuré tout le monde, même Le Matin, c’est tout dire. On avait refusé à des prêtres accourus tout de suite auprès des blessés l’entrée de l’hôpital militaire. Ces faits révoltants montrent à quel degré d’abaissement moral nous conduit la république ; on ne ferait pas pire en Turquie ou en Chine ! Dans l’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions ; le soir, à cause de l’épidémie de variole noire qui a éclaté simultanément dans plusieurs villes, le docteur Sourice vient tous nous revacciner ; c’est prudent.
Angers, mardi 19 mars 1907
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures en l’honneur de Saint Joseph ; j’ai bien des intentions à recommander à ce grand saint. C’est précisément aujourd’hui 19 mars le milieu entre le 5 janvier et le 1 juin, date à laquelle j’espère que les Lacour seront de retour à Ille d’après ce que m’a dit Victor ; 73 jours sont passés depuis ce triste jour du 5 janvier, quand il en sera passé autant, je puis espérer revoir Marie-Louise ; j’y pense sans cesse ! Quelle terrible déception ce serait pour moi si j’allais échouer ! Je ne veux pas y penser… ! Je vois Jacques Hervé-Bazin qui est de passage à Angers ; il va retourner à Arcachon jusqu’au mois de mai.
Angers, mercredi 20 mars 1907
Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge.
Angers, jeudi 21 mars 1907
Le matin à 8 heures, je vais au commencement de la retraite de 3 jours qui est prêchée par le P. Larousse dans la chapelle Saint-Martin à l’Université. Nous avons la visite de M. Henri Bertran qui est de passage à Angers chez son beau-frère M. de Soos ; nous l’invitons à déjeuner pour demain. Je reçois une lettre de Victor de Lacour ; il me dit qu’il sera à Ille à la fin de mai et il m’y donne rendez-vous ; il me tarde joliment d’y être ; peut-être alors, au bout de quelques jours, la solution que je désire tant interviendra-t-elle.
Angers, vendredi 22 mars 1907
Philomène reçoit 3 cartes postales très affectueuses de Marie-Louise ; décidément, cette onzième semaine aura été fructueuse ! Maman reçoit par le même courrier une lettre qui fait revivre une période bien pénible et des souvenirs récents mais tristes : Madame Louis Noëll lui écrit que, causant avec Mme de Pallarès du projet évoqué de l’an dernier, Mme de Pallarès lui a dit que les renseignements sur mon compte étaient excellents et qu’elle avait beaucoup hésité, mais que ce qui avait bien motivé sa décision, c’est qu’on lui avait dit que notre fortune ne dépassait pas à 400.000 fr. ; c’est M. de Barescut qui a donné ce renseignement. Dès lors, elle a craint que Papa ne s’engageât trop. Mais je ne comprends pas comment M. de Barescut a pu donner un renseignement aussi inexact ! Il a diminué de près de moitié le chiffre de notre fortune ; s’il n’était pas renseigné, il devait se renseigner ou se récuser ; mais en donnant ce chiffre, il a fait manquer mon mariage. Je ne peux pas croire qu’il ait agi par méchanceté ; ce serait si mal de la part d’un homme de son âge et d’un parent ! Et, cependant, comment admettre qu’il n’ait évalué, de bonne foi, notre fortune qu’à quatre cent mille francs ? J’avais très bien compris que l’âge de la jeune fille n’était qu’un prétexte et que la vraie raison du refus de ces dames était qu’elles ne me trouvaient pas assez riche ; mais je n’aurais pas cru qu’on les avait si mal renseignées, ni surtout que notre cousin de Barescut fût l’auteur des renseignements erronés. Il nous serait très facile de rectifier et de faire reconnaître aux dames de Pallarès leur erreur ; je suis convaincu que leurs dispositions à mon égard changeraient alors, car Mme Noëll dit qu’elles regrettent ce mariage. Mais à quoi bon ? Je n’ai, certes, nulle intention de le reprendre. J’ai donné, l’année dernière, suite à cette idée de Mme Noëll et de Mme Dalverny parce que je croyais n’avoir alors aucun espoir d’obtenir Marie-Louise de Lacour ; mais maintenant que je peux espérer obtenir Marie-Louise, je n’hésite pas ; j’ai dit, d’ailleurs, que je ne prêterais, jusqu’au moment où je retrouverai Marie-Louise, aucune attention aux projets de mariage qui pourraient naître pour moi et je tiendrai ma promesse, ce qui, d’ailleurs, ne me coûte nullement car, maintenant que j’ai bien vu Marie-Louise qui me plaît plus qu’aucune autre jeune fille, je ferai tout ce que je pourrai pour l’obtenir. Je vais, le matin, à la retraite à l’Université et, le soir, à Saint-Serge. Un mauvais plaisant, un farceur de peu d’esprit s’est servi d’une de mes cartes de visite pour écrire au P. Larousse et lui demander un rendez-vous ; sur cette carte, on avait mis une adresse imaginaire (Durtal) ; le P. Larousse m’a répondu à cette adresse et on lui a renvoyé la lettre en mettant : inconnu à Durtal. Alors le P. m’a envoyé le tout ici ; je me suis rendu compte de la farce, mais je n’ai pas reconnu l’écriture du farceur ; c’est idiot ; j’irai voir demain le P. Larousse pour lui bien expliquer que je ne suis pour rien dans cette stupide mystification. M. Henri Bertran déjeune avec nous ; il arrive de Paris et me donne d’intéressants renseignements sur la situation actuelle du parti royaliste et particulièrement de l’Action française qui a fait, depuis quelques mois, des progrès énormes ; il se forme partout, spontanément, des sections de la ligue ; de plus, les orateurs de la ligue font dans toute la France une magnifique tournée de conférences, dont je lis l’écho dans les journaux, conférences antidreyfusardes et dans lesquelles, devant n’importe quel auditoire, ils ne craignent pas de montrer que la monarchie est la seule solution possible à la crise religieuse, nationale etc. Les idées saines et fortes de l’Action française font de grands progrès dans la partie du pays qui pense.
Angers, samedi 23 mars 1907
Je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, je vais à la retraite à l’Université. Le P. Larousse, à qui j’explique la mystification dont nous avons été, l’un et l’autre, victimes, en rit avec moi. Fin de la onzième semaine d’attente.
Angers, dimanche 24 mars 1907
Je vais à 7 heures, dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié à la cathédrale, à la messe dite par Mgr Rumeau pour les membres et les pauvres des conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion, ma communion pascale, de la main de Monseigneur. Les autres années, cette messe était célébrée dans la chapelle de l’Évêché que la république a volée au mois de décembre. Je vais aux autres offices de la journée à Saint-Joseph. Le soir, il y a, à l’Université, une séance en l’honneur de Normand d’Authon dans la salle Saint-Louis ; c’est un punch d’honneur, organisé par le Comité régional de la Jeunesse catholique, pour remettre solennellement à Normand d’Authon, son président, la décoration de Saintt-Sylvestre que le pape vient de lui donner à la suite du congrès national de l’A.C.J.F. à Bordeaux. C’était une occasion de se réunir fraternellement sans arrière-pensée ni rivalités ; ayant reçu une invitation, j’étais décidé à m’y rendre, lorsque j’ai appris que l’on n’avait pas invité le président (Lucas) ni deux autres membres du bureau de la Conférence Saint-Louis qui est le seul groupe de jeunesse catholique existant à l’Université ; parmi les membres du bureau de la Conférence, on n’en a invité que deux et on a laissé 3 de côté dont le président. Cette exclusion est évidemment politique puisque les deux invités sont des ralliés et les 3 exclus sont royalistes. Dans ces conditions, je ne me rendrai pas à l’invitation que l’on m’a faite probablement comme fils de professeur. Le procédé est d’autant plus inconvenant que la réunion avait lieu dans la salle de la Conférence Saint-Louis. Le doyen, M. Gavouyère, le directeur (P. Lionnet) et le sous-directeur (P. Héry) des internats feront comme moi ; je les ai vus dans l’après-midi. Voilà donc la bonne foi des membres de ce comité régional. Ils jurent leurs grands dieux qu’ils restent en dehors de tout point de vue politique, et ils usent de procédés aussi impolis vis-à-vis des royalistes ; au contraire, les ralliés membres de leur association sont comblés de prévenances. Si le pape était au courant de toutes ces manœuvres, il serait moins prodigue de décorations. Mais la « Jeunesse Catholique » est très habile : elle a un programme et une manière d’agir absolument différents. Le programme, qui est de réunir tous les jeunes catholiques sans distinction de parti, est excellent ; mais la manière de faire est déplorable. Nous avons les Violet pour le thé.
Semaine du 25 au 31 mars 1907
Angers, lundi 25 mars 1907
Je vais à la messe de 9 h à Notre-Dame. Maman reçoit une lettre de la comtesse de Mollans[15] qui lui propose pour moi une jeune fille des environs de Montauban, fille unique, très riche, très bien sous tous les rapports. Je vais faire répondre à Mme de Mollans que j’ai d’autres idées, qu’il n’y a rien à faire. J’ai promis, de mon propre mouvement, à M. de Lacour, de rejeter, sans même l’examiner, toute proposition de mariage qui pourrait m’être faite jusqu’au moment où je retrouverai Marie-Louise et où je pourrai avoir une réponse des Lacour ; je vais, pour la 3ème fois de l’hiver, tenir ma promesse…. Puisse Dieu m’en récompenser en me donnant Marie-Louise ; je crois pouvoir dire que je l’aurai bien méritée. Le soir, je vais à la retraite pour les hommes à Saint-Serge.
Angers, mardi 26 mars 1907
Papa part à 11h ½ pour Ille où il va passer les 3 semaines des vacances de Pâques ; il pourra voir où en sont les travaux de la grande maison et décider quelques petites choses restées en suspens. Il y retrouvera l’oncle Xavier. C’est le dernier de ces départs ; le prochain sera le départ définitif d’Angers. Le soir, je vais à Saint-Serge. On est généralement indigné du déplacement que l’infâme Picquart vient d’infliger au général Bailloud, commandant le 20e corps à Nancy pour avoir parlé de la revanche, de la reprise des provinces perdues dans une réunion privée d’officiers ; un député socialiste a eu l’audace de menacer le ministre d’une interpellation et ce suppôt de Dreyfus s’est immédiatement incliné et a déplacé ce vaillant général, blessé en 1870, et qui dirigeait admirablement le 20e corps ! Avec cela que l’Allemagne se gêne vis-à-vis de nous ! Quand le Kaiser parle de « la poudre sèche » et de « l’épée aiguisée », un général français peu bien parler de la revanche ! Au Maroc, un médecin français, le docteur Mauchamp, vient d’être assassiné à Marrakech, ce sont les agissements de l’Allemagne qui sont causes de ce malheur ; pour venger ce meurtre, on s’empare de la ville marocaine d’Oudja et on envoie deux croiseurs à Tanger ; mais qu’y fera-t-on ? Étonné de ne pas voir encore ma thèse revenir de Caen, j’écris au secrétaire que je désire pouvoir la soutenir au plus tard au commencement de mai.
Angers, mercredi 27 mars 1907
Dans l’après-midi, je vais à l’office des Ténèbres et le soir, à la clôture de la retraite des hommes à Saint-Serge. Philomène est majeure à partir d’aujourd’hui ; 21 ans ! Et dire que j’ai un très vague souvenir de sa naissance ; que ça remonte loin !
Angers, jeudi 28 mars 1907 (jeudi saint)
Je fais la sainte communion à Notre-Dame et je vais à l’office à Saint-Joseph. L’après-midi, leçon de chant. Ensuite, je fais mes visites aux reposoirs ; je les fais en compagnie de Paul Roussier, qui est de passage à Angers et que je rencontre. Le soir, nous allons écouter le sermon de la Passion à Notre-Dame.
Angers, vendredi 29 mars 1907 (vendredi saint)
Je vais à l’office à Saint-Joseph et, le soir, au chemin de la croix à Notre-Dame. On me renvoie enfin ma thèse ; le permis d’imprimer a été signé le jour même où j’écrivais mardi ; ma lettre aura été inutile. Il n’y a aucune retouche ; pas plus que M. Baugas ici, M. Cabouat à Caen n’y a rien repris ; il me recommande seulement d’ajouter une petite étude critique des débats qui viennent d’avoir lieu ce mois-ci à la Chambre sur l’application de la loi du 13 juillet dernier ; c’était mon intention.
Angers, samedi 30 mars 1907
Je vais à l’office de matin à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à la bibliothèque de l’Université. La 12ème semaine de « séparation » s’achève aujourd’hui ; encore 8 ou 9 semaines et j’espère que j’aurai revu Louloute ; et alors quel sera le résultat ??? quel terrible point d’interrogation !
Angers, dimanche 31 mars 1907 (Pâques)
Je me lève à 5 heures et je vais à Saint-Serge à 6 heures à la messe de communion générale des hommes. C’est un spectacle vraiment réconfortant et qui prouve que la foi n’est pas morte ; il y a là des centaines et des centaines d’hommes, bourgeois, commerçants, employés et ouvriers, qui s’approchent, en rangs serrés, de la Sainte Table ; c’est beau et consolant. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et à vêpres à Saint-Serge. Il fait absolument chaud comme, du reste, depuis une dizaine de jours.
Avril 1907
Semaine du 1er au 7 avril 1907
Angers, lundi 1er avril 1907
C’est encore à moitié fête aujourd’hui ; je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je rencontre un socialiste nommé Binault que j’avais vu à la Conférence Freppel où il venait discuter ; je me promène longtemps avec lui et nous discutons ferme, en religion, en politique, en morale. Il a des idées impossibles ; il est, aujourd’hui, plus anarchiste que socialiste et ne jure que par Nietzsche. Ces discussions-là sont intéressantes ; on met peut-être un germe de vérité dans ces pauvres cerveaux détraqués.
Angers, mardi 2 avril 1907
Les « papiers Montagnini » que le gouvernement a saisis et voulait faire publier à son heure, sont publiés malgré lui par Le Figaro. Certes, on n’y trouve rien contre le pape dont la correction a été parfaite ; mais bien des hommes politiques libéraux, ralliés, négociateurs, y sont à mauvaise posture. Mgr Montagnini[16] se mêlait de bien des choses qui ne le regardaient pas ; par exemple lorsqu’il se prêtait au jeu de M. Piou[17] qui voulait faire peser par Rome sur la Ligue des Femmes françaises pour l’amener à remettre tout l’argent qu’elle avait recueilli pour les dernières élections entre les mains de l’Action libérale, à l’exclusion de toute autre organisation catholique. C’est toujours l’éternelle lutte des ralliés qui ne peuvent pas souffrir de voir d’autres Catholiques à leurs côtés ; eux et rien qu’eux ! Heureusement que leur dernière et monumentale veste électorale les a un peu discrédités au Vatican ! Ces gens-là ont des illusions extraordinaires ! M. Piou assurait au pape que le gouvernement perdrait au moins 40 sièges. Et dire que ce sont ces hommes si peu clairvoyants qui émettent la prétention de monopoliser la défense de l’Église de France ! Le soir, nous allons à la cérémonie de clôture de l’Adoration à Saint-Joseph.
Angers, mercredi 3 avril 1907
Jacques Piou (1838-1932), député de la Haute-Garonne (1885-1893 et 1898-1902) et de la Lozère (1906-1919), co-fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire – Wikipédia
Le déballage « Montagnini » est peu édifiant. Ces papiers, et notamment le carnet du Monsignor contiennent sur certains évêques (Mgr Amette, Mgr Fulbert-Petit) des appréciations assez sévères ; immédiatement, démentis de ces derniers ; donc qui dit vrai ??? D’autre part, M. Piou, qui ne cessait d’intriguer à l’ancienne Nonciature, apparaît rudement naïf pour ne pas dire plus ; en 1905, en pleine discussion de la loi de Séparation, cet imbécile…. négociait avec des gens comme Leygues ou Clemenceau et il se vantait de les avoir gagnés à la cause de l’Église ou, tout au moins, il assurait Rome « qu’ils ne seraient pas trop méchants » ; faut-il être sot pour compter sur des gens comme ceux-là et préférer les négociations perpétuelles où l’on se fait toujours rouler à la lutte ; quel triste chef trop de Catholiques se sont donné là ! Le même Piou, dont le nom revient à chaque page du carnet Montagnini, insinuait qu’avec la forte somme on pourrait acheter Clemenceau qu’il avait rencontré dans un déjeuner ; aujourd’hui, Piou dément cette insinuation ; mais alors Mgr Montagnini, en qui le Vatican avait toute confiance, est un menteur ; il n’y a pas de milieu ; c’est ce qu’établit Clemenceau dans une longue lettre qu’il adresse au Figaro et dans laquelle M. Piou est rudement malmené ; ma foi, il y a du vrai dans cette lettre. L’attitude des journaux ralliés trahit un embarras extrême ; entre leur Piou et leur Action Libérale qui personnifient leur triste politique et Mgr Montagnini, ils n’hésitent pas ; ils jettent à l’eau ce pauvre Monsignor, dont cependant ils se sont assez servi grand Dieu !, en insinuant que ce qu’il a écrit est faux ; ils préfèrent jeter la suspicion sur celui en qui le Pape avait toute confiance, pour sauver leur politique ; La Croix, L’Univers, Le Peuple français etc. et toutes autres feuilles de la même espèce « marchent » dans ce sens. Les organes monarchistes Gazette de France, Soleil, Autorité etc. sont, au contraire, très à l’aise et ne se gênent pas pour fouailler les ralliés ; ces imbéciles se trouvent ainsi pris entre deux selles ; c’est ce qui, fatalement, devait leur arriver avec leur stupide politique « constitutionnelle ».
Je travaille à la bibliothèque municipale.
Angers, jeudi 4 avril 1907
Le matin, je travaille à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, leçon de chant. Il ressort des papiers Montagnini publiés aujourd’hui que M. Piou a intrigué tant qu’il a pu à Rome pour que le Saint-Siège lui procurât un mandat de député ; il n’a pas craint pour cela de faire agir le cardinal Merry del Val et tout le monde peut lire ce matin des lettres du secrétaire d’État de Sa Sainteté dans lesquelles il est dit que le cardinal de Rennes a reçu pour instructions de Rome d’agir auprès de M. un tel ou de M. un tel autre pour que celui-ci renonce à sa candidature à la Chambre ou passe de la Chambre au Sénat afin de laisser la place à M. Piou ; la combinaison n’a pas réussi Dieu merci ! et M. Piou a dû se contenter de se faire élire en Lozère où l’évêque, Mgr de Ligonès, a aussi reçu pour instruction d’agir en sa faveur. Mais franchement, que penser d’un homme qui, pour se procurer un mandat de député, ne craint pas de compromettre à ce point le Saint-Siège en faveur d’un parti politique ? Nous, Catholiques royalistes, nous n’aurions même pas la pensée de faire intervenir Rome dans des questions pareilles de cuisine électorale. Vraiment, la papauté a une autre mission à remplir ; la faire intervenir en pareille matière, c’est rabaisser singulièrement son rôle, c’est vouloir lui attirer des ennemis. En matière politique, le rôle de l’Église consiste à rappeler aux Catholiques leur devoir de s’opposer au succès des ennemis de Dieu, à leur faire comprendre qu’ils pécheraient gravement en négligeant ce devoir ; mais il n’appartient pas à l’Église de venir choisir tel candidat de préférence à tel autre. Sa mission est infiniment plus élevée. Quelle haute opinion M. Piou a-t-il de lui-même pour oser solliciter en sa faveur de pareilles interventions ?
Angers, vendredi 5 avril 1907
Je travaille matin et soir à la bibliothèque de l’Université. Le matin, je vais à la messe de 8 heures. La suite des papiers Montagnini continue ; ceux qu’on publie aujourd’hui sont de moindre importance ; ils montrent cependant que le parti Piou intriguait à Rome contre les royalistes. Quant au pauvre Monsignor, dont M. Piou s’est servi tant qu’il en a eu besoin, son parti l’abandonne lâchement maintenant qu’il a été assez sot pour se faire prendre ! Je vais passer la semaine prochaine, cinq ou six jours à Paris ; j’irai à de bonnes sources ; que de choses intéressantes je vais apprendre ! Il y a aujourd’hui 3 mois que je n’ai pas revu Louloute de Lacour ; comme ces douze ou treize semaines sont passées lentement ! Toujours la pensée de Marie-Louise et de mes chers projets est présente à mon esprit ; dans moins de deux mois, j’espère, je l’aurai retrouvée ; mon mariage alors se décidera-t-il ? Ou faudra-t-il y renoncer ; ah, quelle terrible incertitude ! Le Roussillon publie, dans son numéro du 3, un long article que je lui ai envoyé sur le récent traité entre la France et le Siam, qui est assez avantageux pour nous ; malheureusement, par une déplorable erreur de composition, on a embrouillé deux parties de l’article, ce qui en rend deux phrases incompréhensibles ; c’est assommant et je n’enverrai plus rien au Roussillon tant que je ne serai pas dans le Midi et que je ne pourrai pas voir les épreuves moi-même. Dès le lendemain (n° du 4, que Papa m’envoie) ils ont rectifié, mais c’est bien ennuyeux tout de même.
« Le traité franco-siamois », article d’Antoine d’Estève de Bosch paru dans Le Roussillon du 3 avril 1907 – Médiathèque de Perpignan
Angers, samedi 6 avril 1907
Je travaille matin et soir à la bibliothèque de l’Université. On publie aujourd’hui des lettres absolument secrètes de Mgr Montagnini sur ce qui s’est passé aux assemblées des évêques ; il paraît qu’à la 1ère assemblée, il y a eu des divergences très vives et presque des disputes ; l’évêque de Tarentaise, Mgr Lacroix, très gouvernemental, et Mgr Bouquet ont parlé sur un tel ton au cardinal Richard que notre évêque Mgr de Carsalade les a rappelés au respect des convenances ; combien il est regrettable que de pareils faits soient divulgués ! La majorité des évêques était favorable à la formation des associations cultuelles ; je m’en étais toujours douté ! Je partirai demain soir à cinq heures pour Paris ; j’y passerai à peu près la semaine. Ce soir, fin de la treizième semaine.
Paris, dimanche 7 avril 1907
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame. Après vêpres, à 5 heures, je pars pour Paris par le rapide de Tours et Orléans ; j’arrive à 10h ½ au quai d’Orsay ; je descends à l’Hôtel du Prince de Galles, rue d’Anjou, et je me couche.
Semaine du 8 au 14 avril 1907
Paris, lundi 8 avril 1907
J’ai couru toute la journée. Le matin, je suis allé à Notre-Dame-des-Victoires, puis chez Tata Mimi. Après avoir déjeuné au Grand Duval, je suis allé voir à l’Hôtel Métropolitain, rue Cambon, ma tante Estève et Madeleine qui sont ici pour quelques jours. Je suis allé voir M. de Nordling[18], puis à l’Action française, puis chez le P. Barbier que je n’ai pas trouvé. Maman arrive par le rapide de 3h ½ à la gare St Lazare ; je la retrouve le soir pour le dîner chez Tata Mimi. Rencontré : le matin rue de Rivoli, le général Courbebaisse ; l’après-midi dans une pâtisserie de l’avenue de Villiers, Henri de la Selle.
Paris, mardi 9 avril 1907
Le matin, je fais plusieurs commissions soit seul soit avec Maman ; je vais à la Ligue Populaire pour le repos du dimanche. Après déjeuner, nous allons voir Tata Mimi Estève et Magdeleine[19] ; je vais chez M. Cheysson[20] que je ne rencontre pas. À 5h, j’assiste au cours de M. Bainville à l’Institut d’Action française (Hôtel des Sociétés savantes) ; cours sur les libertés germaniques dans l’ancienne Allemagne et sur la politique des rois de France à l’égard de l’Allemagne dans la période qui va des traités de Westphalie à la Révolution. Nous dînons chez Tata Mimi. On annonce la grève générale de l’alimentation pour après-demain ; ça sera embêtant mais pittoresque aussi peut-être !
Paris, mercredi 10 avril 1907
Dans la matinée, je fais plusieurs courses et commissions. À midi, je vais, avec Maman, au mariage de Mlle Madeleine de Çagarriga avec le marquis de Canchy[21], capitaine de cuirassiers ; nous sommes tous invités à la cérémonie religieuse et au lunch ; nous y retrouvons Tata Mimi et Margot qui sont invitées aussi. Le mariage, qui a lieu à Saint-François-de-Sales, est béni par Mgr de Carsalade qui prononce une charmante allocution. Il y a pas mal de Roussillonnais que nous retrouvons là : d’abord tous les Çagarriga, les Raymond et les Henri ; les Vilmarest ; Lacroix etc. ; il y a aussi des Angevins, Mme et Mlle de La Grandière ; le lunch est extrêmement élégant. Après ce lunch, je fais plusieurs courses. Nous dînons chez les Delestrac qui sont, depuis peu, installés dans un très bel appartement, rue Madame ; Geneviève est ici, elle repart demain ; je vois Yvonne que je n’avais pas revue depuis près de cinq ans ; c’est maintenant tout à fait une jeune fille, et une jolie jeune fille. Antoine a aussi beaucoup grandi.
Paris, jeudi 11 avril 1907
C’est aujourd’hui que se marie Jacques des Loges ; à quand mon tour ? Les distractions de Paris ne me font certes pas oublier mes chers projets ; j’y pense bien souvent. Le matin, je fais diverses courses et je vais à la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. L’après-midi, je vais à l’Action française où je vois Charles Maurras ; je l’accompagne à La Gazette de France où je cause beaucoup avec lui. Précisément, il y a aujourd’hui, à propos de la publication des papiers Montagnini, un important document ; ce sont des instructions officielles du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans aux royalistes dans La Correspondance nationale. Ces instructions rappellent aux royalistes que s’ils doivent être, sur le terrain religieux, les fils les plus soumis du Saint-Siège, sur le terrain politique, ils n’ont à recevoir d’instructions et de directions que de leur roi ; et le communiqué rappelle la longue série d’échecs que la politique contraire a valus aux Catholiques oublieux de ce principe ; il rappelle une déclaration du comte de Chambord dans le même sens. C’est parfait, cela remet les choses au point ; j’ai toujours, pour mon compte, professé cette opinion qui est, je crois, la vraie à tous les points de vue ; elle est, d’ailleurs, la conséquence de la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et c’est Jésus-Christ qui l’a enseigné le premier quand il a dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ; les instructions royales dont je vois de larges extraits dans la Libre parole sont certainement appelées à un grand retentissement. Catholiques, nous sommes en religion les fils les plus soumis du pape, et, certes, nous l’avons prouvé et sommes prêts à le montrer en toute occasion ; Français, nous ne suivons, en ce qui concerne la politique de notre pays, que les instructions de notre chef temporel, le roi de France ; voilà ma ligne de conduite, elle est nette, claire et franche ! Je vais voir François de La Touche boulevard Diderot en face la gare de Lyon, mais malheureusement je ne le rencontre pas ; je suis reçu par sa jeune femme que je ne connaissais pas car mon ami de La Touche n’est marié que depuis le mois de décembre. Le soir, nous dînons au Grand Hôtel avec Tata Mimi Estève et Magdeleine ; nous restons au concert après le dîner. J’ai appris le mariage d’un autre de mes contemporains, Xavier de Planet[22] avec qui j’ai joué autrefois, quand j’étais bien petit, à Toulouse ; il est un peu plus jeune que moi ; il a épousé une jeune fille très riche, dont le père a une situation en Belgique.
Paris, vendredi 12 avril 1907
Comme je n’ai pas fini ce que j’avais à faire à Paris, je me décide à retarder mon départ de samedi à lundi. Le matin, je vais faire une recherche à la Bibliothèque nationale. Je déjeune chez les Delestrac. L’après-midi, je vais au concours hippique au Grand Palais ; c’est aujourd’hui la clôture : saut d’obstacles ; chevaux superbes : Conspirateur, Jubilée etc. affluence énorme. Ce soir, je vais à l’Opéra où l’on joue Faust ; excellente exécution : Alvarez est un Faust bon, mais rien d’extraordinaire ; mais Gresse est un Méphisto supérieur et Mme Dubel une délicieuse Marguerite ; jeux de lumière merveilleux ; ballet très réussi. Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de la Caillère lui faisant part des fiançailles de notre jolie cousine Antoinette avec un riche propriétaire de la Vendée, appartenant à une excellente famille, M. Blanpain de Saint-Mars[23] ; c’est un jeune homme artiste et joli garçon. Précisément, il avait été question de lui pour Magdeleine, mais l’oncle Xavier avait trouvé la Vendée trop éloignée du Roussillon ; les Pichard de la Caillère n’ont pas cette raison, au contraire ! Décidément, ce jeune homme était destiné à devenir notre cousin ! Nous sommes tous invités à la noce, mais il est probable que je serai déjà en Roussillon au moment où elle se fera. La grève de l’alimentation a raté ; à peine quelques ouvriers boulangers en grève ; la C.G.T. bluffe quand elle se dit si puissante ; les ouvriers commencent à en revenir ! C’est une précieuse confirmation des doctrines des Jaunes qui tiennent ces jours-ci leur grand congrès annuel.
Paris, samedi 13 avril 1907
Fin de la 14e semaine ; entre le 5 janvier et le 1 juin, les 2/3 de l’intervalle sont passés ; qu’est-ce que l’avenir me réserve ? L’après-midi je vais au congrès des Jaunes[24] rue d’Athènes ; j’y entends Biétry et Japy ; plus tard, je vais au cours de M. Louis Dimier à l’Institut d’Action française : salle comble. Entre temps, je vois Piccot au bureau de Xavier. Le matin, je vais voir M. Dedé que je rencontre chez lui avenue Marigny. Le soir, je vais prendre un renseignement concernant ma thèse au Radical. Ensuite, je vais passer un quart d’heure aux Folies-Bergère (une fois n’est pas coutume !) ; puis je rentre sagement à l’Hôtel, non sans avoir été accosté par trois ou quatre cocottes par trop entreprenantes que j’ai dû envoyer… promener presque en me fâchant.
Paris, dimanche 14 avril 1907
Emile Cheysson (1836-1910), ingénieur et réformateur social français, auteur de la préface de l’édition imprimée de la thèse d’Antoine d’Estève de Bosch, Le repos hebdomadaire : étude sociale (Angers, L. Larose et L. Tenin, 1908) – Site Chiroubles-plaforet.fr
Le matin, je vais voir M. Cheysson[25] qui m’avait donné rendez-vous ; je cause près d’une heure avec lui ; il est très aimable et accepte d’écrire une préface pour l’édition définitive de ma thèse ; par exemple, je devrai l’attendre quelque temps ; mais ça ne fait rien, car ça ne m’empêchera ni de soutenir ma thèse ni de rentrer en Roussillon en temps voulu. Je suis enchanté d’avoir pour préfacier M. Cheysson qui fait autorité parmi les hommes s’occupant des questions sociales. Il a été président de la Société d’Économie sociale, il est actuellement vice-président de la Ligue populaire pour le repos du dimanche et président d’une ligue pour le développement des habitations à bon marché ; enfin, il écrit beaucoup et j’avais lu souvent de ses études dans la Réforme sociale ; il est membre de l’Institut. Je vais à la grand-messe de 11 heures à la Madeleine ; j’y rencontre Tata Mimi Estève, Magdeleine, Mme et Jeanne Courbebaisse. Nous déjeunons chez les Delestrac. L’après-midi, je fais plusieurs visites : De la Touche et le P. Barbier ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre ; pas de chance avec eux ! Nous dînons chez les Civelli. Je vais faire nos adieux à Madeleine et à sa mère, car je pars irrévocablement après-demain. Je ne pars que mardi au lieu de lundi parce que je dois revenir à la Bibliothèque nationale et que celle-ci est certainement fermée le lundi.
Semaine du 15 au 21 avril 1907
Paris, lundi 15 avril 1907
Il y a aujourd’hui 100 jours exactement que je n’ai vu Louloute de Lacour ; l’époque où je la reverrai approche bien, Dieu merci ! Mais mon anxiété est grande ! Le matin, je fais plusieurs commissions. À midi, a lieu la traditionnelle séance Piccot ; Xavier, ses camarades et moi l’emmenons déjeuner dans un petit restaurant de l’avenue des Ternes où nous nous amusons de lui pendant deux heures ; il boit sec, et, à la fin, s’est fâché contre Xavier et ses amis, surtout au retour rue Villaret-Joyeuse. Le soir, nous dînons chez les Civelli.
Angers, mardi 16 avril 1907
Le matin, à Paris, j’accompagne à la gare Saint-Lazare Maman qui s’arrête à Versailles et rentrera à Angers par Le Mans. Ensuite, je vais faire quelques recherches à la Bibliothèque nationale, salle des manuscrits ; j’y rencontre M. et Mme du Guerny[26]. Je vais déjeuner chez Tata Mimi, et je quitte Paris par l’Orléans (quai d’Orsay) à 4h17 ; je suis à Angers à 9h16 sans avoir eu à changer de train. Je retrouve Marie-Thérèse, Philomène et la petite Ghislaine en excellente santé. Papa arrive à 11h40 du soir.
Angers, mercredi 17 avril 1907
Je vais porter ma thèse à l’imprimeur ; elle sera prête vers le 7 ou 8 mai et je pourrai la soutenir entre le 15 et le 20. Nous recevons une bonne lettre de Papa qui me fait le plus grand plaisir. Ayant appris par un hasard vraiment providentiel que M. de Lacour allait arriver à Lille, il a retardé d’un jour son départ et il se disposait à aller voir M. de Lacour lorsque celui-ci l’a précédé et est venu lui-même. Naturellement, il a été tout de suite question de mes chers projets et Papa nous dit que M. de Lacour a été plus affirmatif encore qu’il y a quatre mois ; il arrivera avec sa famille dans quelques semaines à Ille ; nous nous verrons ; M. de Lacour a, lui-même, tracé le plan des nombreuses occasions que nous aurons de nous voir, et j’espère que mon mariage avec Marie-Louise ne tardera pas à se décider. Voilà une bonne nouvelle ! Comme il me tarde d’être dans deux ou trois mois !
Angers, jeudi 18 avril 1907
Je travaille une grande partie de la journée à mettre en ordre et à rédiger des notes que j’avais prises avant mon départ et des documents que j’ai rapportés de Paris afin de les ajouter au chapitre septième de ma thèse. Je pense beaucoup à ce que nous a écrit Papa ; il n’y a pas à dire le contraire, c’est de bon augure !
Angers, vendredi 19 avril 1907
Je termine la rédaction de mes notes et je les porte à l’imprimeur ; on me remet déjà la première feuille à corriger ; pendant plus de 15 jours, je vais avoir à faire ce minutieux travail de la correction des épreuves. J’aime mieux ça que le début de ma thèse ! C’est le dernier coup de collier de ce long travail. Depuis mon retour de Paris, ma thèse a encore grossi ; j’y ai ajouté 11 pages complètes écrites de ma main, plus plusieurs notes et 2 pages de documents annexes ; il y a donc 217 longues pages écrites de ma main et 7 pages de documents annexes ; avec 3 pages d’introduction, ça fait donc 220 pages manuscrites ; comme ces pages sont serrées, cela donnera au moins 250 pages imprimées à 29 lignes à la page. Je fais imprimer en même temps la thèse proprement dite et le volume ; le volume sera dans un format plus petit que la thèse ; de plus, avant de le brocher, on devra attendre la préface que m’a promise M. Cheysson.
Angers, samedi 20 avril 1907
Le matin, je vais à l’imprimerie ; l’après-midi, les Padirac viennent prendre le thé ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. La quinzième semaine depuis la triste date du 5 janvier s’achève ce soir ; encore six semaines et j’aurai revu Marie-Louise ou je serai bien près de la revoir ; que se passera-t-il alors ? La solution tant désirée se décidera-t-elle ? Comme cette incertitude est terrible ! De Caen, on m’avise que la soutenance de ma thèse est fixée au 16 mai à 3h ½.
Angers, dimanche 21 avril 1907
Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion ; je vais à la grand-messe et à vêpres à Saint-Joseph. Papa rentre à Angers à 5 heures après une absence de bien près d’un mois ; au retour, il est passé par Biarritz où il avait à s’occuper de différentes affaires concernant la Villa Sainte-Cécile. Il nous donne des nouvelles des réparations de la maison Bosch qui ont progressé mais qui sont loin d’être finies. Il me raconte ce que lui a dit M. de Lacour ; c’est réellement encourageant.
Semaine du 22 au 28 avril 1907
Angers, lundi 22 avril 1907
Je suis occupé par la correction des épreuves de ma thèse ; je vais tous les jours à l’imprimerie pour rapporter les épreuves corrigées et donner les explications nécessaires. On parle beaucoup d’un discours que le pape a prononcé ces jours-ci au Consistoire et dans lequel il a parlé des dangers que font courir à la foi les nouvelles méthodes de critique que certains Catholiques, même des prêtres, voudraient adopter, pour l’exégèse, l’explication des dogmes etc. ; le pape appelle tout spécialement l’attention des nouveaux cardinaux sur ce point, voilà une des conséquences de ce libéralisme catholique qui est un des effets de la politique de Léon XIII, effet non cherché assurément, mais qui n’en est pas moins réel ; en même temps Pie X prononce la suspense a divinis contre un des chefs des démocrates chrétiens l’Italie, l’abbé Murri.
Angers, mardi 23 avril 1907
Je m’occupe de l’impression de ma thèse ; on en est déjà à la page 96, c’est-à-dire à la page 79 du manuscrit. Des socialistes révolutionnaires, furieux des mesures que Clemenceau est obligé de prendre contre la Confédération Générale du Travail et contre les fonctionnaires de l’État qui voudraient former des syndicats affiliés à cette organisation révolutionnaire, poussent le cri de « À bas la république » ; ils le mettent en manchette sur leurs journaux ; ils disent que si les monarchistes avaient du cœur au ventre ils renverseraient d’une chiquenaude cette république qui a déjà toutes les espérances du peuple. Grand émoi dans le camp du vieux parti républicain ! Le Temps doctrinaire libéral en pleure ! Ces révolutionnaires ont pourtant raison. Comme le disait ces jours-ci dans son affiche électorale Jules Delahaye, qui se présente à Cholet comme « catholique avant tout, contre-révolutionnaire, royaliste », les socialistes, s’ils ne voulaient que le bien du peuple, le trouveraient dans le pouvoir d’un seul, dans la monarchie traditionnelle. Mais le désaccord sur l’institution de la propriété empêchera, sans doute, toute entente entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Il n’en reste pas moins que le parti le plus avancé jette la république par-dessus bord. C’est un évènement considérable que les commentaires auxquels il donne lieu rend plus considérable encore.
Angers, mercredi 24 avril 1907
Tous les jours, je corrige les épreuves de ma thèse dont l’impression commence à avancer. Hier, je parlais de révolutionnaires qui criaient « À bas la république ! » Aujourd’hui, c’est avec joie que je note l’aveu échappé à un rallié de la première heure, à un des hommes qui en raison même de sa grande valeur, avait fait le plus de mal à notre parti royaliste en l’abandonnant, à M. Albert de Mun pour l’appeler par son nom. M. de Mun, vice-président de l’Action libérale populaire, avoue dans Le Gaulois, à propos de certaines paroles de M. Pichon à la Chambre et de la condamnation de l’abbé Jouin, que puisque la Constitution est contraire à la liberté de l’Église, il est bien difficile, sinon impossible à des Catholiques de se dire constitutionnels. M. de Mun a mis quinze ans à s’apercevoir de cette vérité ; combien il eût été mieux inspiré, dans l’intérêt de l’Eglise et dans celui de la France, en n’essayant pas de cette politique constitutionnelle à laquelle il avait été opposé pendant si longtemps et qu’il est obligé de désavouer aujourd’hui ! Espérons qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin et que son évolution vers la vérité politique, vers cette vérité dont il a été autrefois un des plus brillants défenseurs, sera bientôt complète ! Nous, royalistes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, nous ne lui garderons pas rancune du mal qu’il nous a fait et nous ne nous souviendrons que de ses anciens services. Je vais à la salle d’armes.
Angers, jeudi 25 avril 1907
Je corrige toujours des épreuves ; ça commence à avancer.
Angers, vendredi 26 avril 1907
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, je vais un moment à l’Université où je vois Bidault qui prépare pour mercredi une réunion de la section d’Action française où l’on doit réorganiser la section et nommer le bureau.
Angers, samedi 27 avril 1907
Je m’occupe de l’impression de ma thèse ; je vais me confesser ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul. Fin de la 16ème semaine.
Angers, dimanche 28 avril 1907
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je reviens à la grand’messe à Saint-Joseph et le soir à vêpres à Saint-Serge ; après vêpres, j’assiste avec Papa à un concert et à une comédie au Patronage Saint-Serge. Le soir, je vais au Maine-et-Loire pour avoir des nouvelles de l’élection de Cholet ; on n’a que peu de résultats ; mais il est certain que M. Jules Delahaye est élu, le gouvernement n’ayant même pas osé lui opposer un concurrent. Mais on dit que l’Action libérale, qui a un groupe à Cholet, a fait sournoisement campagne contre lui.
Semaine du 29 au 30 avril 1907
Angers, lundi 29 avril 1907
Jules Delahaye (1851-1925), député d’Indre-et-Loire (1890-1893), de Maine-et-Loire (1907-1919) – Site de l’Assemblée nationale
Jules Delahaye est élu par plus de 9500 voix ; tout l’effort de l’Action libérale n’a réussi qu’à lui en enlever à Cholet même 800 voix environ, 800 abstentions. C’est mince, les Chouans de la Vendée angevine ont acclamé le « Catholique avant tout, le contre-révolutionnaire et le royaliste » qui déclarait dans son manifeste électoral que le retour de la monarchie traditionnelle était nécessaire au salut de la France et à la liberté de l’Église. Le comité républicain de Cholet a fait afficher que voter pour M. Delahaye, c’était voter pour le retour de Philippe VIII et le rétablissement du Trône ; certainement, ont répondu par leur vote les descendants des héros des guerres de Vendée, des soldats de l’Armée catholique et royale ! Et ce résultat est acquis bien que M. Delahaye soit étranger à la circonscription, ce qui mécontentait certaines personnalités ; mais le duc d’Orléans avait donné à son bureau politique l’ordre de faire élire M. Delahaye et le bureau politique avait donné au grand comité de Maine-et-Loire des instructions dans ce sens ; aussi le comité a-t-il agi et c’est grâce à ses instructions que le congrès des maires et adjoints de la circonscription, réuni en mars, a choisi Jules Delahaye de préférence au docteur Coignard, président de l’Action libérale de Cholet (bien que celui-ci ne fasse pas mystère de ses préférences royalistes). C’est donc une victoire royaliste et je crois que Jules Delahaye reprendra à la Chambre la place prépondérante qu’il y occupait autrefois, et fera entendre, du haut de la tribune, les vérités nécessaires au pays ; c’est là, à l’heure actuelle, le seul rôle utile d’un député. Je vais le soir à la Conférence Saint-Louis, c’est peut-être pour la dernière fois ! Marie-Thérèse nous quitte aujourd’hui après un séjour de près de 2 mois ; elle va bien nous manquer et la charmante petite Ghislaine, qui mettait tant de gaieté dans la maison, laissera un grand vide ; cette fillette de 7 mois est un vrai bijou ; elle pleure très peu, ne crie presque pas et est d’une propreté surprenante pour son âge. Elle nous connaissait tous très bien. Nous accompagnons Marie-Thérèse à la gare à 11h ½ ; c’est la dernière fois qu’elle vient à Angers, du moins chez nous. Je vois Jacques Hervé, ainsi que Madame Hervé-Bazin ; ils sont de passage ici ; ils sont définitivement rentrés d’Arcachon et sont au Patys où ils m’invitent à aller les voir ; je compte y aller avant mon départ, si possible.
Angers, mardi 30 avril 1907
Je m’occupe de la correction des épreuves de ma thèse ; je vais à la salle d’armes. Le soir, nous allons tous à l’ouverture du Mois de Marie à Saint-Joseph ; c’est dans cette église qu’on le célèbre cette année avec solennité.
Mai 1907
Semaine du 1er au 5 mai 1907
Angers, mercredi 1er mai 1907
Voici un nouveau mois qui commence ; c’est vraisemblablement le dernier pendant lequel je ne verrai pas Marie-Louise ; c’est aussi le dernier de mon séjour à Angers ; avant la fin de ce mois j’aurai définitivement quitté cette ville où j’ai passé treize années de ma vie. Dans l’après-midi j’assiste, salle Bourigault rue Proust, à une réunion de la section angevine de la Ligue d’Action Française ; c’est une réunion fermée, on est entre ligueurs, elle a pour but de réorganiser la section, en raison de son extension. M. le comte de la Bourdonnaye, représentant du Roi en Maine-et-Loire, et sénateur, M. Dominique Delahaye, sénateur, le duc de Blacas, député, ont accepté le titre de présidents d’honneur de la section ; le nouveau député de Cholet, M. Jules Delahaye, frère du sénateur, l’acceptera certainement aussi. M. Dominique Delahaye assiste à la réunion. M. de Bruc est nommé président de la section, puis il nomme (on n’élit pas, c’est très différent) un vice-président par arrondissement ; M. Cesbron-Lavau, lieutenant de dragons démissionnaire, est nommé pour l’arrondissement d’Angers, le docteur Turpault, président de la section d’Action française de Cholet, pour celui de Cholet, M. Brard, maire de je ne sais quelle commune, pour celui de Segré. On s’occupe aussi de la question du local. Bien entendu, je n’ai assisté à cette réunion qu’en simple spectateur et comme membre de la grande famille de l’Action Française, car ce n’est plus ici que s’exercera désormais mon action. Je corrige les avant-dernières épreuves de ma thèse. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, jeudi 2 mai 1907
Il fait très mauvais temps ; pluie une bonne partie de la journée. Je vais chez l’imprimeur où l’on achève l’impression de ma thèse.
Angers, vendredi 3 mai 1907
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, je corrige les dernières épreuves de ma thèse dont on achève ce soir l’impression ; je vais à la salle d’armes.
Angers, samedi 4 mai 1907
Je reçois cinquante exemplaires de ma thèse qui a 271 pages ; en la commençant, je ne pensais pas dépasser 200 pages ! On enverra lundi les 100 exemplaires réglementaires à la Faculté de Caen. Les bonnes feuilles du volume ont été tirées en même temps que celles de la thèse, mais le format sera différent ; on l’éditera dès que j’aurai reçu la préface de M. Cheysson. L’après-midi, je vais porter un exemplaire à M. Dominique Delahaye qui me reçoit très aimablement ; je vois Jacques Hervé qui est de passage ici. Il y a aujourd’hui exactement dix ans de l’incendie du Bazar de la Charité. Quand je pense à cette épouvantable catastrophe, qui nous a tout émus, j’en frémis encore. Ma tante Estève et Magdeleine ont bien failli y périr ainsi que la pauvre Jeanne de Terrats ; leur mère, du reste, a été complètement brûlée. Quel affreux drame ! Fin de la 17e semaine ; le temps passe !
Angers, dimanche 5 mai 1907
Il y a aujourd’hui 4 mois que j’ai vu avec désespoir le maudit train qui a emporté Marie-Louise ; quatre mois sont passés très lentement ; mais enfin, c’est autant de gagné ; il est probable que j’aurai revu Marie-Louise dans un mois ; que se passera-t-il alors ? Quelle angoissante question ! Mon sort se décidera ; à mesure que ce moment approche, mon inquiétude grandit. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; je vais aussi avec Jean Gavouyère au bureau de distribution gratuite de journaux, aux Justices. Le soir, j’assiste à une conférence du capitaine Magniez, qui a refusé d’enfoncer une porte d’église au mois de novembre ; il n’est pas très éloquent, mais a beaucoup de cœur. On joue une comédie : Les Boulinards.
Semaine du 6 au 12 mai 1907
Angers, lundi 6 mai 1907
Je vais à la salle d’armes ; le soir, à la Conférence Saint-Louis, conférence du P. de la Taille sur « Le parti catholique » ; discussion assez vive. Sur cette question de la constitution d’un parti catholique en France, j’avoue ne pas avoir d’idée bien arrêtée. Je souhaite vivement une « Union » des différents partis composés de Catholiques pour faire bloc contre les ennemis de l’Église ; c’est cette idée que j’ai développée dans le 3ème des articles que j’ai écrits en juin dernier dans La Vérité française ; cette union catholique, comme l’ancienne union conservatrice, ne demanderait, bien entendu, aucun renoncement aux partis coalisés ; leur union, d’ailleurs, ne se manifesterait que pour les questions religieuses. Le P. de la Taille, lui, demande la constitution d’un parti catholique complet ; n’est-ce pas un peu chimérique ?
Angers, mardi 7 mai 1907
Dans l’après-midi, je fais les visites de mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, thé chez la famille Régnard ; il y a aussi Mme et Mlle Buston, Mme de Guibert, M. de Saint-Valmont.
Angers, mercredi 8 mai 1907
C’est aujourd’hui la fête de Jeanne d’Arc qui se célébrait, les autres années à Orléans, par une magnifique procession à laquelle prenaient part l’Armée et les autorités civiles ; c’était un jour de réconciliation nationale. Cette année, le gouvernement a déclaré que si la loge maçonnique d’Orléans (les F:. sont cependant les insulteurs de Jeanne d’Arc), l’Armée et les fonctionnaires n’y prendraient pas part[27] ; le maire, un imbécile, aurait bien voulu tout arranger mais a été d’une insigne faiblesse. L’évêque a déclaré, avec raison, que le clergé ne pourrait pas assister à un cortège où la franc-maçonnerie était admise officiellement. Désorganisation complète de la fête, à cause des F:. Il y a une très grande indignation à Orléans et si quelques vingtaines d’hommes résolus savaient se concerter, ils profiteraient certainement de l’occasion pour donner à ces ignobles F:. une « leçon de choses » dont leurs échines garderaient longtemps le souvenir. L’Action française d’Orléans a collé sur les murs de la ville une affiche très énergique dans laquelle il est dit que les Juifs et les F:. qui, grâce à la république, se sont emparés de la France, doivent en être chassés comme autrefois les Anglais et que, pour cela, il faut, comme le fit Jeanne d’Arc, faire couronner le roi légitime de France. L’affiche invite donc tous les bons Français à se rallier autour du duc d’Orléans, protecteur des traditions des cités et des régions. Elle se termine par « Vive le roi, à bas la république ! » Cette affiche a été très remarquée par la presse républicaine et conservatrice ; les journaux ralliés font le silence autour. Les ligueurs d’Orléans ont très bien fait de tirer la conclusion logique des tristes évènements d’Orléans et de montrer l’unique solution politique de la crise actuelle. Nous saurons demain si les Catholiques orléanais ont eu du courage. Le soir, nous allons au Mois de Marie.
Angers, jeudi 9 mai 1907
Fête de l’Ascension ; je vais à la messe de 8 heures où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe et au salut à la rue Cordelle ; je me promène avec Jean Gavouyère. Les Catholiques d’Orléans ont été d’une faiblesse absurde, grâce à leurs chefs ; ils ont laissé l’odieux cortège se dérouler se dérouler sans houspiller les infâmes francs-mouchards qui ont désorganisé la fête. Il paraît que l’évêque avait recommandé le calme… !!! C’est enrageant ! Comble des combles : les curés ont fait la fête comme les années précédentes. On les avait, paraît-il, menacés de fermer toutes les églises s’ils s’opposaient aux sonneries, le maire avait pris un arrêté pour les ordonner ; on se serait bien gardé d’exécuter la menace, d’ailleurs, l’eût-on fait, on aurait vu la population catholique de la ville se lever pour les rouvrir. Mais non, les bons curés ont fait sonner leurs cloches en l’honneur de ce cortège maçonnique… il est vrai qu’ils ont protesté – pacifiquement – contre la violence morale qu’on leur faisait. Les F:. se fichent bien de leur protestation et doivent bien rire dans leurs loges de la naïveté et de l’insigne faiblesse de ces bons curés d’Orléans ! Quand nous serons-nous guéris de cette maladie de la peur si peu française ? Comme les Catholiques français sont tristement dirigés ! Quand on pense à l’audace des méchants et à la faiblesse des bons, c’est à pleurer de rage ; ce n’est pas ainsi que l’on sauve un pays ; évêques et prêtres devraient le méditer ! À noter que la municipalité qui a voté la participation de la loge maçonnique au cortège sachant très bien que c’était en exclure le clergé, a été élue avec l’appui de l’Action libérale ; ça aussi, c’est dans l’ordre… Prions Jeanne d’Arc de rendre aux Catholiques français un peu du courage de leurs ancêtres !
Le soir, je vais à un thé de jeunes gens chez Jean Gavouyère.
Angers, vendredi 10 mai 1907
Nous lisons dans La Libre Parole qu’un violent orage de grêle a fait beaucoup de mal à Roussillon ; le soir, une lettre de Trouillas nous apprend que nos vignes de cette localité, qui avaient fort belle apparence, ont été hachées ; c’est désolant ! Et pourvu qu’Ille, Corbère etc. n’aient pas été atteints ! M. Riverain, directeur de la compagnie de déménagements de ce nom, vient examiner notre mobilier en vue de notre prochain départ ; il nous donnera demain son devis. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.
Angers, samedi 11 mai 1907
La grêle a touché Ille, c’est dans Le Roussillon d’hier ; pour Corbère, nous ne savons rien. Il nous faudra, pour le déménagement, 1 grande voiture de 32 mètres cubes, 1 de 30, un cadre de 24 et un wagon entier ; coût : 3.300 fr. ; ça tombe mal cette année mais il n’y a pas à reculer. L’après-midi, nous avons la visite des Padirac. Dernier jour de la 18e semaine depuis le 5 janvier ; ça approche !… Le soir, Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 12 mai 1907
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph, et au Mois de Marie, le soir, à la cathédrale. L’après-midi, j’ai la visite de M. Dominique Delahaye qui me remercie de lui avoir offert ma thèse ; il a prononcé, lundi, au Sénat, un discours dont je le félicite. À 4h ½, nous donnons un petit thé, le second de nos thés d’adieu ; le dernier sera pour les collègues de Papa ; aujourd’hui, nous avons les Regnard, les Lelong, René de La Villebiot, Jean Gavouyère : les De Soos et Mme de Guibert, invités, n’ont pu venir. Dans l’après-midi d’aujourd’hui, les Perpignanais entendent, dans la grande salle de la Maison des œuvres, une conférence d’Action française du commandant Cuignet, d’Henri Vaugeois et de Bernard de Vezins ; je regrette bien de la manquer ; Le Roussillon a fait pour elle beaucoup de réclame et elle promet d’être très nombreuse.
Semaine du 13 au 19 mai 1907
Angers, lundi 13 mai 1907
Je prends aujourd’hui une grande décision, à laquelle je pensais, du reste, depuis quelques jours. Comme je dois retourner cet été à la Bourboule, je vais y aller tout de suite ; l’établissement ouvre le 25 mai ; j’y arriverai le lundi 27 ; j’en repartirai après 18 bains et j’arriverai à Ille le 15 ou le 16 juin. Si les Lacour avaient dû arriver à Ille à la fin de mai, comme ils l’avaient dit tout d’abord, je serais parti pour Ille ces jours-ci, tout de suite après la soutenance de ma thèse et je ne serais allé à la Bourboule que beaucoup plus tard ; mais M. de Lacour a dit à Papa qu’il arriverait seulement au commencement de juin ; or, Mme de Lacour ayant été malade, il se peut que leur arrivée n’ait lieu que le 10 ou le 15 ; dans ces conditions, il vaut mieux que j’aille de suite à la Bourboule ; j’en serai débarrassé et je n’y penserai plus. Somme toute, mon arrivée à Ille coïncidera à très peu près avec celle des Lacour ; je pourrai y rester tout le temps qu’ils seront et je ne serai pas obligé de quitter le Roussillon tout à coup pour la Bourboule ; donc, cela vaut mieux.
Hier, à Béziers, meeting monstre des viticulteurs du Midi ruinés par la mévente des vins ; ils étaient plus de 100.000 disent les journaux ; des villages entiers, hommes, femmes, enfants s’étaient transportés à Béziers, maire, curé et médecin en tête ; il y a huit jours, c’était à Narbonne ; il y a 15 jours à Lézignan, dimanche prochain à Perpignan ; ces meetings monstres sont absolument pacifiques, la politique, par un accord unanime, en est bannie ; elle en est si bien bannie qu’hier des élections municipales devaient avoir lieu à Narbonne et pas un seul électeur ne s’est présenté ; les bureaux de vote n’ont même pas été constitués, faute d’électeurs présents. Tous les partis s’unissent, en chassant la politique et en déclarant que les viticulteurs méridionaux ruinés ne paieront plus l’impôt si le gouvernement ne prend pas des mesures immédiates pour faire cesser la fraude et faire remonter le cours des vins ; toutes les classes sont confondues, propriétaires et ouvriers, dont les intérêts sont solidaires, font entendre les mêmes revendications. Ce mouvement est vraiment beau et doit bien inquiéter le gouvernement. Il faut bien en finir avec cette terrible crise qui dure depuis 7 ans et qui ruine toute une vaste région ! Je regrette bien de ne pas être à ce moment dans le Midi. Le soir, Mois de Marie.
Angers, mardi 14 mai 1907
La réunion d’Action française de Perpignan a été très nombreuse et très enthousiaste, nous écrit Mme de Llamby qui y assistait (cela lui a même fait manquer la naissance de sa petite-fille de La Bardonnie). Le compte-rendu du Roussillon est très complet et très enthousiaste ; je mets le numéro de côté ; à la suite de la conférence, banquet et toasts ; quel dommage d’avoir manqué tout cela ! À Béziers, où il y avait vraiment plus de 100.000 manifestants, on a voté les résolutions les plus énergiques ; des comités de défense viticole se créent dans toutes les communes de la région qui se fédèrent entre elles. Ce mouvement est des plus sérieux. Il occupe toute la presse parisienne et départementale. Nous allons, dans l’après-midi, à un thé chez la générale Lelong. Il fait un violent orage de pluie et de grêle. Nous apprenons la mort du pauvre « Jaume » ; c’est un vieux serviteur de la famille qui disparaît ; il y a plus de 60 ans qu’il travaillait pour nos oncles de Bosch, puis pour nous ; il nous était bien dévoué. Depuis deux ou trois ans, il était à bout de forces.
Caen, mercredi 15 mai 1907
Pour la dernière fois (au moins pour cause d’examen), je me retrouve dans cette bonne ville de Caen ; j’ai quitté Angers par le rapide de 10h27 et je suis arrivé ici à 5h par une pluie battante. Je descends à l’Hôtel de la Place Royale, et je vais aussitôt faire une visite à chacun des membres de mon jury de thèse : MM. Cabouat, que je ne rencontre pas, Villey et Allix, qui me reçoivent ; tous deux me font compliment de mon travail, me disent qu’il est creusé et intéressant. Après dîner, je vais au Mois de Marie à Saint-Pierre.
Caen, jeudi 16 mai 1907
Le matin, par le train de 8h, je vais à la Délivrande ; j’y entends la messe, j’y fais la sainte communion et j’y laisse mon dernier ex-voto, le sixième ; ces six plaques de marbre rappellent chacun de mes six examens de droit, portent toutes la même formule suivie de la date de chaque examen et de mes 3 initiales : A.E.B. Je suis convoqué, à la Faculté, pour 3h ½. MM. Cabouat, Villey et Allix me félicitent, tous trois, de ma thèse et me posent des objections un peu sur toutes les parties de mon travail. M. Villey, qui est un économiste à tendances très libérales, m’attaque sur le chapitre VI relatif à l’obligation du repos hebdomadaire ; je réponds à toutes les objections en donnant mes raisons ; M. Villey me félicite de la façon dont je soutiens mon opinion. M. Cabouat[28], qui est très anticlérical, dit qu’il trouve à ma thèse une couleur trop confessionnelle, ça m’est égal ! La soutenance dure 1h ½. Après délibération, M. Cabouat proclame le résultat et m’annonce que la Faculté me reçoit docteur en droit avec la mention « bien ». Me voici donc arrivé au couronnement de mes études ! J’en remercié Dieu et je le prie de me protéger pour le reste de ma vie et particulièrement pour mon mariage, comme Il m’a protégé pour mes études.
Après dîner, je vais au Mois de Marie à Saint-Pierre. Je fais mes préparatifs de départ, car je vais partir ce soir même à 10h20.
Angers, vendredi 17 mai 1907
J’arrive à Angers à 4h du matin ; je me couche alors et dors jusqu’à neuf heures. Papa et Maman sont enchantés de la mention que j’ai obtenue ; plusieurs personnes, notamment M. Gavouyère, m’en félicitent. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.
Angers, samedi 18 mai 1907
À l’occasion du concours hippique, nous avons du monde toute l’après-midi, à nos fenêtres sur le Champ de Mars : les Padirac, Blanc, De Villelume etc. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Fin de la 19e semaine d’attente. Dans moins d’un mois, le dimanche 16 juin, j’arriverai à Ille et j’espère bien que les Lacour y seront arrivés et que je verrai Marie-Louise.
Angers, dimanche 19 mai 1907 (Pentecôte)
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous avons des invités pour le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph. C’est aujourd’hui qu’a lieu le grand meeting viticole de Perpignan. Celui de Béziers, qui a été suivi quelques jours après par des scènes de violence (incendie de l’Hôtel de Ville), et par la démission de la municipalité, a réuni 141.000 manifestants ; ce chiffre a été contrôlé par les comités locaux de défense viticole. On compte aussi sur une très grande affluence à Perpignan.
Semaine du 20 au 26 mai 1907
Angers, lundi 20 mai 1907
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous avons encore beaucoup de monde à l’occasion du concours. Comme mon départ est fixé à mardi prochain (je l’ai retardé de deux jours à cause de la soirée que Papa et Maman veulent donner lundi, pour l’Université) je commence aujourd’hui la série de mes visites de départ ; j’en fais neuf aujourd’hui, toutes celles du lundi, toutes par carte. Ensuite, je viens avec les personnes que nous avons invitées pour la dernière journée du concours hippique. Tout le monde parle de la colossale manifestation viticole d’hier à Perpignan ; elle a dépassé tout ce qu’on aurait pu imaginer ; il y avait de 160.000 à 180.000 personnes venues, la plupart des Pyrénées-Orientales, mais aussi de l’Aude et de l’Hérault. Le meeting s’est déroulé dans le plus grand ordre et le plus grand calme ; mais, comme à Lézignan, Narbonne et Béziers, on a pris les résolutions les plus viriles : refus de l’impôt partout organisé sans préjudice d’autres mesures, si le gouvernement n’accorde pas les revendications de la viticulture. Ce mouvement sans précédent est des plus intéressants ; jusqu’à présent, l’union la plus complète a régné entre les viticulteurs de toute classe sociale, de tout parti politique. Je souhaite bien vivement qu’il réussisse et que la fraude étant enrayée, le vin retrouve ses anciens prix. Mais combien je regrette de n’avoir pas assisté à cette manifestation vraiment unique qui a concentré sur Perpignan toute l’attention de la France !
Angers, mardi 21 mai 1907
Je continue mes visites qui dureront toute la semaine ; aujourd’hui, je rencontre presque tout mon monde. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph. Les personnes que je vois ces jours-ci me félicitent de mon titre de docteur en droit. C’est un joli titre évidemment, mais actuellement à peu près inutilisable. Il est, en effet, impossible à un jeune homme ayant des idées saines et des sentiments religieux d’entrer dans la magistrature ; le barreau est horriblement encombré ; restent les contentieux de certaines compagnies ou sociétés de commerce, c’est à peine payé surtout au début et je ne couvrirais certainement pas, si j’entrais dans un contentieux, les frais que cela entraînerait pour moi. Actuellement, mon titre de docteur en droit est donc à peu près inutilisable ! Si le gouvernement venait à changer, il pourrait alors me servir ; Philippe VIII me nommera peut-être sous-préfet !
Angers, mercredi 22 mai 1907
Je fais des visites de départ toute l’après-midi. M. Émile Marie publie, dans Le Roussillon, deux articles intitulés « République ou Monarchie ? » dans lesquels, après avoir fait le procès de la république et de tous les partis républicains, même les plus modérés, il déclare reconnaître que la Monarchie est préférable, en France, à toute république. C’est une conversion car M. Marie, quoique très bon catholique, avait toujours été républicain, même avant le ralliement ; fondateur et président de l’important groupe d’Action libérale de Prades, il a de l’influence. Je suis enchanté de son évolution. Beaucoup d’autres, désabusés comme lui, évoluent aussi ; ces jours-ci, ici, deux jeunes gens qui, autrefois, n’étaient pas royalistes, m’ont déclaré que le ralliement était absurde et que l’affirmation franche du programme monarchique pouvait seule nous relever ; l’Action française est pour beaucoup dans ce mouvement d’idées.
Plusieurs personnes amies ont eu l’idée de marier Philomène à un jeune homme d’Angers, M. Henri de Lavergne ou de la Vergne ; je ne le connais que très peu ; mais les renseignements sur son compte sont très bons ; de plus, sa famille a beaucoup de fortune ; aussi Papa et Maman laissent-ils faire ; il plaît à Philomène. Nous ne saurons certainement pas avant quelques jours à quoi nous en tenir. Ce projet me plaît aussi ; sans doute, nous préférerions tous marier Philomène en Roussillon ; mais il y a, dans notre pays, bien peu de partis pouvant lui convenir ; et, à la marier en dehors du pays, il vaut cent fois mieux que ce soit à Angers, où nous sommes si connus et où elle se plaît beaucoup, qu’ailleurs. À la grâce de Dieu ! Mais il est à souhaiter que les choses ne traînent pas, car le moment du déménagement approche à pas de géant.
Angers, jeudi 23 mai 1907
Je continue mes visites ; j’en fais 7 ou 8 tous les jours. Le soir, Mois de Marie à Saint-Joseph. Dans l’après-midi, je prends une leçon de chant, la dernière à Angers, chez M. Pinguet ; pendant la leçon, un violent orage éclate et la foudre tombe sur la maison.
Angers, vendredi 24 mai 1907
Je continue mes visites de départ ; l’après-midi, vers 5 heures, Jacques Hervé-Bazin, de passage à Angers, vient me voir.
Angers, samedi 25 mai 1907
Les vingt semaines sont passées ! 20 semaines, ça me paraissait si long le soir du 5 janvier ! Seulement, ce n’est plus 20, c’est 23 qu’il faut compter maintenant ; j’arriverai à Vinça le 16 juin et à Ille le 17 et c’est ce jour-là que j’espère revoir Marie-Louise, car il est très probable que les Lacour seront alors à Ille ; ce sera dans 3 semaines. Alors, je reverrai Marie-Louise le plus possible et je ferai dire par Papa ou Maman à ses parents que le moment est venu d’en arriver à la conclusion… On lui demandera de se prononcer et alors, elle décidera… ; ce que je ne veux pas absolument, c’est laisser se prolonger l’incertitude dans laquelle je me trouve depuis six mois que ce projet de mariage est revenu sur l’eau ; si M. et Mme de Lacour ne veulent pas la marier tout de suite, bien entendu je n’insisterai pas et je consentirai à attendre encore quelque temps, mais à condition que le mariage soit décidé. C’est donc cet été que se décidera mon avenir. Précisément, je reçois une carte très aimable de M. et Mme de Lacour me remerciant de l’envoi de ma thèse. Philomène a reçu, ces jours-ci, des cartes postales de Marie-Louise. J’achève mes visites de départ. Le soir, j’assiste pour la dernière fois à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.
Angers, dimanche 26 mai 1907
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, en l’honneur de la fête de la Très Sainte Trinité ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi à 4h ¼, nous allons prendre le thé (ou plutôt le chocolat) chez Mme Perrin. Je n’ai plus qu’un jour complet à passer à Angers.
Semaine du 27 au 31 mai 1907
Angers, lundi 27 mai 1907
C’est la dernière fois que je date mon journal d’Angers, au moins en habitant Angers. Après treize années passées dans cette ville, je vais revenir habiter mon pays d’origine. Ce retour en Roussillon, nécessaire à tant de points de vue, je le désirais depuis longtemps ; j’aime beaucoup mon pays et la raison s’allie chez moi à l’inclination pour m’y faire rentrer ; cette année-ci particulièrement, à cause de mes projets d’avenir, dont la conclusion est toute proche, il me tardait de voir arriver le moment du départ. Néanmoins, en disant adieu à mes amis, dont quelques-uns sont des amis très chers, très sympathiques, et en quittant cette maison où j’ai passé dix ans, ma petite chambre sur le Champ de Mars où j’ai tant travaillé, où j’ai « mûri » d’esprit comme de corps, je ne peux retenir un certain sentiment de mélancolie ; c’est une période nouvelle de ma vie qui commence pour moi, période que je dois inaugurer par mon mariage lequel, en toute hypothèse, est évidemment très prochain. Le soir, Papa donne un thé d’adieu à ses collègues de l’Université et à leurs familles ; nous sommes une cinquantaine ; c’est plutôt triste.
La Bourboule, mercredi 29 mai 1907
Mon départ définitif d’Angers s’est effectué hier soir à cinq heures. Le matin, j’avais assisté à la messe de 9h à Notre-Dame pour remercier Dieu de la protection et des grâces qu’Il m’a accordées pendant les treize années de mon séjour dans cette ville. L’après-midi, je suis allé faire mes adieux à M. le curé que j’ai fini par rencontrer ; puis j’ai jeté un dernier coup d’œil sur ma chambre, sur ces appartements que je ne reverrai plus et à cinq heures, je prenais le train pour la Bourboule par Tours et Vierzon. Mon voyage a été attristé par un affreux accident survenu en gare de Vierzon quelques minutes avant mon arrivée et dont j’ai vu, de très près, les atroces conséquences. C’est un employé – contrôleur ou chef de train – qui venait de se faire écraser par un train entrant en gare à une allure pourtant très modérée m’a-t-on dit. Voici comment je me suis aperçu de la chose : je venais de descendre du train venant de Tours et j’attendais l’express arrivant de Paris à 11h25 lorsque j’ai aperçu, sur la voie, une lumière éclairée par un employé qui portait un falot ; pensant qu’on allait descendre un malade, je me suis approché, et, tout à coup, spectacle horrible, je vois par terre, sur la voie, un corps étendu et, quelques mètres plus loin, une tête toute sanglante ; je m’attendais si peu à cela, que, dans la demi obscurité, j’ai failli heurter du pied ces débris humains. Je me suis alors informé et on m’a raconté que ce malheureux avait, par distraction probablement, mis le pied sur la voie au moment même où le train passait près de lui ; l’accident venait d’arriver et, à cause des constatations légales, tout était en l’état. Je n’oublierai jamais l’impression que j’ai ressentie à la vue de ce corps décapité et de cette tête que j’ai eue quelques minutes à mes pieds ; quelques mètres plus loin se trouvait un bras du malheureux. Ma première pensée a été pour l’âme de cet infortuné, et j’ai aussitôt prié pour lui ; quelle affreuse mort, sans même une minute pour se préparer ! Comme c’est inquiétant ! Mais Dieu est si bon ! Au bout d’un moment, on a mis ces débris humains sur la civière et on les a emportés à la lueur de deux lanternes ; c’était lugubre et je ne l’oublierai jamais. Quelques débris, voilà tout ce qui restait de cet homme quelques minutes avant plein de vie et d’entrain ! Comme la vie de ce monde est peu de chose ; on n’en comprend bien le néant qu’à la vue de spectacles pareils. Mais aussi, rien ne fait mieux comprendre qu’il y a autre chose que le corps, qu’il y a une âme immortelle ; si tout finissait à la mort du corps, ce serait vraiment trop triste et trop humiliant ! Inutile de dire que tout le reste du voyage, j’ai eu devant les yeux le spectacle de ce corps décapité et de cette tête sanglante !
Je suis arrivé à la Bourboule à 8 heures du matin et je suis descendu à l’Hôtel de Londres ; on m’avait préparé une chambre, à la Villa Pasteur, exactement au-dessous de celle que j’occupais l’an dernier. Je vais tout de suite me baigner afin de ne pas perdre un seul jour ; ensuite, je m’installe dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir le Dr Lamarle qui me trouve en excellente santé ; il me fera prendre des douches ; tout cela à titre purement préventif. Il pleut et il fait froid ; pas un chat à la Bourboule, c’est désert et je vais bien m’y ennuyer ! Je suis servi par les mêmes domestiques que l’an dernier : une vieille femme de chambre alsacienne nommée Catherine et un domestique nommé Eugène ce qui ne me change pas puisque notre domestique à Angers s’appelait Eugène.
La Bourboule, jeudi 30 mai 1907
En l’honneur de la Fête-Dieu, je fais la sainte communion à la messe de 7h ; j’applique l’indulgence plénière que je gagne après la communion au pauvre chef de train écrasé à Vierzon ; au moins, il aura eu des prières ! Le matin, après mon bain, je lis. L’après-midi, je vais me promener sur les flancs du mont Banne d’Ordenche et aux cascades de la Vernière et du Plat à Barbe ; ensuite je vais voir le Dr Nicolas et M. le curé ; le soir, Mois de Marie ; je me couche à 9 heures. Mon programme de journée sera, à peu de chose près, le même tous les jours.
La Bourboule, vendredi 31 mai 1907
Le matin, bain. L’après-midi, qui commence pour moi même avant midi puisque le déjeuner est à onze heures, je fais une longue promenade dans la montagne ; je vais au point appelé « Les 4 départements » parce que c’est la limite du Puy-de-Dôme, de la Corrèze et du Cantal et qu’on y aperçoit, de loin, les montagnes de la Creuse ; ce point, situé entre 1100 et 1200 mètres d’altitude, est à 7 kilomètres de la Bourboule ; je rentre en suivant un chemin sous bois ; je suis surpris par la pluie ; chemin faisant, le long de la route, j’ai trouvé des tas de neige qui achèvent de fondre. Le soir, je vais à la clôture du Mois de Marie. Voici donc encore un mois de passé ! Celui qui commence demain, j’en ai le très ferme espoir, sera celui de la réunion avec les Lacour à Ille et je reverrai Louloute après plus de cinq mois de séparation ; alors, alors… mon sort se décidera peu après. Je reçois une lettre de Maman me disant que les négociations entreprises pour un mariage entre Philomène et M. Henri de Lavergne continuent et paraissent en bonne voie ; mais il ne faut se réjouir trop tôt ; j’ai appris à mes dépens à me méfier en matière de mariage. L’accident de Vierzon est relaté dans Le Petit Journal de ce matin ; la victime est un nommé Jovy, chef de train attaché à la gare de Limoges.
Juin 1907
Semaine du 1er au 2 juin 1907
La Bourboule, samedi 1er juin 1907
La voilà donc arrivée cette date du1 juin que j’attendais avec tant d’impatience depuis cinq mois ; malheureusement, il me faut attendre encore 16 jours ; mais enfin, 146 jours sont passés depuis le 5 janvier, 16 jours passeront vite ; c’est la fin de la 21e semaine. Il pleut une bonne partie de la journée et je ne peux guère me promener. Le matin, je vais voir le docteur. L’après-midi, je lis tantôt une étude fort intéressante de M. Auburtin, de la Société d’Économie sociale, sur Le Play ; tantôt, pour me délasser, un roman de Bourget que j’ai pris en location, Un cœur de femme ; c’est une fine étude psychologique.
La Bourboule, dimanche 2 juin 1907
Il pleut encore toute la journée et on ne peut pas faire la procession de la Fête-Dieu qui devait avoir lieu après la grand’messe ; c’est à peine si je peux faire quelques pas en dehors des sorties pour le traitement, la grand’messe et les vêpres. Il a été question de l’Action française avant-hier à la Chambre à propos de l’interpellation de M. de Rosanbo à Picquart au sujet de la suspension de Léon de Montesquiou de ses fonctions de lieutenant de réserve. N’osant pas poursuivre en cour d’assises, où la preuve est permise, Montesquiou et les autres membres de l’Action française responsables avec lui de l’affichage des trois « appels au pays », le gouvernement a trouvé le truc de suspendre Montesquiou de ses fonctions d’officier de réserve, comme s’il avait signé ces affiches en cette qualité ! M. de Rosanbo, député royaliste des Côtes-du-Nord, a interpellé Picquart et a soutenu vigoureusement l’Action française, aux applaudissements de la droite ; il a commencé la lecture du second appel, celui qui vise spécialement Picquart, dont cet indigne généralisé n’a lu, à la tribune, que de courts extraits ; mais Brisson a mis toute sa rouerie et toute son ignoble partialité de vieux président franc-maçon à l’empêcher de continuer sa lecture qui aurait fort embarrassé le généralisé. En vain Jules Delahaye et Maurice Barrès, après l’orateur, ont-ils crié au gouvernement que le plus simple était de poursuivre l’Action française en cour d’assises ! Il ne l’osera pas car les membres de l’Action française sont de taille à se défendre et à attaquer. La campagne d’affiches, de brochures, de conférences, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, va continuer plus opiniâtre que jamais.
Semaine du 3 au 9 juin 1907
La Bourboule, lundi 3 juin 1907
Le temps étant meilleur, je fais, dans l’après-midi, une longue promenade. Je monte d’abord au rocher de Vendeix et je m’assieds sur le banc du Touring-Club qui est au sommet du rocher. Là, j’ai éprouvé une bien vive émotion ; ce lieu, en effet, qui le croirait ? me rappelle bien des souvenirs. L’année dernière, j’y étais déjà venu, et devant le magnifique paysage que l’on a devant les yeux, j’avais fait des rêves d’avenir ; c’était le moment décisif des négociations en vue de mon mariage avec Hélène de Pallarès et je me souviens que j’avais beaucoup pensé, assis sur ce banc… Je me disais qu’une fois marié, j’aimerais à y venir avec ma femme et j’avais écrit le nom d’Hélène sur le dossier du banc ; cette inscription gravée au canif : « Hélène juin 06 AEB »,je l’ai revue aujourd’hui un peu effacée par les neiges de l’hiver, et sa vue a ranimé en moi tous ces souvenirs endormis, je les ai revécus avec une extrême intensité ! En me retrouvant seul à cette place où j’avais rêvé de ne revenir qu’avec la compagne de mavie, j’ai été saisi d’une grande tristesse, les larmes me sont venues aux yeux et encore, en ce moment où j’écris ces lignes, je sens que pour un peu je pleurerais ; je me suis mis à genoux au sommet de ce rocher gigantesque et j’ai supplié le Bon Dieu de ne pas permettre que je fasse encore seul, l’année prochaine, cette ascension si émouvante. Avec le même canif, j’ai écrit sur le même dossier : « Louloute juin 07 AEB » et j’espère que si je fais, l’été prochain, une saison à la Bourboule, je reviendrai m’asseoir avec Louloute sur ce banc du Vendeix et je remercierai Dieu de m’avoir enfin exaucé !
Cette inscription au sommet de ce rocher perdu au cœur de l’Auvergne, j’y avais pensé souvent depuis un an ; c’est que j’avais mis toute mon âme dans ces quelques lettres. En les gravant, j’avais rêvé à une épouse chérie. Je ne connaissais pas, ou si peu ! Hélène de Pallarès ; mais pendant ces négociations que je trouvais si longues, je la parais, dans mon esprit, de toutes les qualités physiques et morales que je veux trouver dans la jeune fille dont je ferai ma fiancée et ma femme ; je m’étais créé le type idéal de l’épouse aimée et aimante. Peut-être ne répondait-elle pas à cet idéal et Dieu a-t-il voulu m’épargner une désillusion. Maintenant cet idéal c’est Marie-Louise qui l’incarne à mes yeux ; je pensais à elle d’ailleurs, bien avant de connaître l’existence d’Hélène de Pallarès, mais une première ouverture auprès de son père ayant donné un résultat négatif, je ne croyais pas alors possible de l’épouser. J’ai plus d’espoir à présent ; mais comme cet espoir est mêlé de crainte ! Le Bon Dieu me la donnera-t-il ou devrai-je encore pleurer sur une nouvelle déception ? Sera-ce elle, sera-ce une autre à qui je ferai gravir, à mon côté, les flancs du Vendeix ? Je supplie le Bon Dieu de ne pas me laisser dans cette terrible incertitude et de me la donner bientôt si c’est elle qui doit faire mon bonheur et si je dois la rendre heureuse !
Roche Vendeix à La Bourboule, où Antoine d’Estève de Bosch grava à deux reprises au canif des inscriptions relatives à ses potentielles fiancées sur le dossier d’un banc – Carte postale ancienne, sans date (Site fortunapost.com)
Aux « 4 départements » où je suis revenu après cette émouvante station au Vendeix, j’ai retrouvé un jeune berger de 14 ans à qui j’avais parlé vendredi et à qui j’avais fait une petite aumône ; je cause encore avec lui et je lui témoigne de l’intérêt ; alors, avant mon départ, il me fait cadeau d’un petit bouquet de pensées sauvages cueillies là, dans la prairie où paissaient ses bœufs ; ce modeste cadeau qui, en toute autre circonstance, m’aurait laissé à peu près indifférent, m’a fait un plaisir extrême dans l’état d’esprit où je me trouvais ; des pensées précisément ! La fleur du souvenir ! En redescendant vers la vallée de la Bourboule, à travers la forêt de sapins, j’ai formé le projet de conserver ce bouquet pour un jour plus heureux. Je vais le confier au Vendeix. Je l’enfermerai dans une petite boîte avec quelques lignes sur un morceau de papier, et, un de ces jours, j’irai l’enterrer sur le Vendeix au pied du banc sur lequel j’ai gravé le cher nom de Louloute. Et quand je reviendrai m’asseoir et rêver sur ce banc, avec ma femme, j’espère que je retrouverai ce bouquet fané et que je le lui offrirai. Ce sera une relique et le Vendeix sera devenu pour moi un vrai pèlerinage !
Je reçois des nouvelles Papa et Maman ; ils vont bien et me racontent la procession du Sacre qui n’a pas été troublée. Le soir, je vais à l’église, à la cérémonie de l’octave du Saint-Sacrement et je prie Dieu d’exaucer mes désirs. J’envoie une carte de respectueuse sympathie à M. Léon de Montesquiou.
La Bourboule, mardi 4 juin 1907
Le matin, traitement ; je reviens voir le docteur qui m’ordonne les douches à partir de demain. L’après-midi, je vais visiter la fontaine pétrifiante située au bord de la Dordogne entre la Bourboule et le Mont-Dore ; les objets s’y pétrifient grâce à l’action des eaux très calcaires ; j’avais déjà visité il y a 16 ans, en 91, la fontaine de Saint-Alix près Clermont-Ferrand qui produit les mêmes effets. Le dernier grand meeting viticole tenu jusqu’à présent est celui qui a eu lieu dimanche à Nîmes ; comme celui de Carcassonne tenu le 26 mai, il a réuni de 200 à 250.000 manifestants ; c’est un résultat merveilleux ! Le dernier avant l’échéance du 10 juin fixée au gouvernement aura lieu dimanche prochain à Montpellier ; on croit que le chiffre de 500.000 personnes sera dépassé ; après cela, si l’on n’a pas satisfaction, refus de l’impôt, démission collective des municipalités etc. Voilà qui s’appelle de l’action énergique !
La Bourboule, mercredi 5 juin 1907
Cinq mois aujourd’hui de la maudite date du 5 janvier ; j’espérais bien, au début, que j’aurais revu Marie-Louise avant l’expiration de ces cinq mois et il a fallu encore retarder ce moment ! Enfin, j’arriverai à Ille dans douze jours et j’espère bien y trouver le bonheur et revoir Louloute. Maman arrivera peu après et verra Mme de Lacour. Alors commencera la phase décisive pour moi ; il s’agira d’arriver à nos fiançailles ou… je n’ose pas y penser, à la rupture ! Je prie Dieu d’écarter de moi cette solution qui me serait si pénible et de bénir mes projets. Il y a si longtemps que je prie à cette intention que j’espère bien être exaucé. Maman m’écrit et me dit que le projet de mariage entre M. Henri de Lavergne et Philomène est en assez bonne voie ; mais les projets sont lents, moins lents tout de même que pour moi ! Le matin, je prends la première douche de ma saison thermale. L’après-midi, je fais une longue promenade ; je suis la nouvelle route de Latour jusqu’au-delà du hameau de Liournat et je grimpe sur le puy de Lachaud (1189m) ; sur les flancs de ce puy, on remarque des levées de terre gazonnées que l’on prend pour une ancienne cité arverne ; je rentre par le plateau de Charlanne sur un point duquel je trouve encore de la neige.
La Bourboule, jeudi 6 juin 1907
Je reçois des nouvelles d’Angers ; il paraît que les négociations avec les Lavergne ne vont pas toutes seules ; il y a conflit sur la question de la dot ; les Lavergne voudraient une pension de 3000 fr. ; Papa préférerait donner une propriété d’une valeur de 100.000 fr. ; espérons que l’on s’entendra et que Philomène n’aura pas le chagrin d’une déception ; je sais par expérience combien c’est pénible et je ne le lui souhaite pas. L’après-midi, je vais à Murat-le-Quaire en passant par la route de Saint-Sauves ; je reviens par Pessy et la route du Mont-Dore ; le soir, je me confesse après la cérémonie de 7h ½. M. Marie, après ses deux premiers articles dans lesquels il reconnaît la supériorité de la monarchie, en écrit un 3ème dans lequel il énumère toutes les objections contre la possibilité de faire la monarchie et il tire de ces objections la conclusion que la monarchie est impossible quoique très supérieure à la république ; il a dit, dans un de ses précédents articles, que la république n’était pas améliorable, il n’y a donc, d’après lui, rien à faire. Je prépare à ce dernier article une réponse que j’enverrai au Roussillon avec recommandation de ne le publier que si on n’a pas déjà répondu à M. Marie.
La Bourboule, vendredi 7 juin 1907
Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi, je monte au Vendeix et j’enterre peu profondément contre le rocher à droite du banc le petit bouquet de pensées qu’un berger m’a donné lundi. J’ai enfermé le bouquet, entouré de papier de plomb, dans une toute petite boîte ronde en fer-blanc dans laquelle j’ai mis aussi un billet relatant le petit événement ; j’ai enfermé cette boîte dans une autre plus grande également en fer-blanc, et j’ai confié le tout à la garde du rocher de Vendeix. Le point où je l’ai enterré se trouve contre le rocher à 80 centimètres environ en avant du point où le prolongement du côté droit du banc rencontrerait le rocher ; quand je dis « en avant », je veux dire que c’est dans la direction de la Bourboule, le banc lui-même étant tourné vers cette direction. Après avoir fait cette petite opération, j’ai arrangé le sol tout autour afin qu’on ne puisse pas comprendre qu’un objet a été enterré là ; j’ai même planté, au-dessus de la boîte, un plant de pensée sauvage que j’ai trouvé tout près ; prendra-t-il ? Je le voudrais. Et maintenant, à la grâce de Dieu ! Je ne rechercherai cette petite boîte que quand je serai marié. Du reste, assis sur le banc, j’ai longuement regardé la photographie de Marie-Louise ; avec quel plaisir je reviendrais m’asseoir là avec elle ! J’ai prié le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge et tous mes saints protecteurs de bénir nos projets ; je reviendrai au Vendeix le jour de Saint Antoine. Quittant le Vendeix, j’ai pris la route du Mont-Dore et je suis revenu à la Bourboule par la Grande scierie et par la corniche du Plat à Barbe ; cela fait une promenade de 13 à 14 kilomètres. Le soir, je vais à la bénédiction.
La Bourboule, samedi 8 juin 1907
Je reçois des nouvelles d’Angers ; les affaires de Philomène s’arrangent, Papa ayant cédé sur la question de pension, comme je le prévoyais et comme je le lui conseillais dans ma lettre d’avant-hier, on est presque d’accord avec les Lavergne et Papa croit que la décision ferme ne tardera pas à être prise. Tant mieux ! Et maintenant il ne reste à souhaiter que mes affaires personnelles, qui traînent depuis si longtemps, arrivent à un dénouement prochain et favorable. C’est aujourd’hui la fin de la 22ème semaine, l’avant-dernière j’espère ; quand j’ai commencé à compter les semaines, je ne pensais même pas arriver à ce chiffre. L’après-midi, je me promène avec le Dr Nicolas. Le soir, je vois un salut. Ce matin, je vais chez le docteur Lamarle.
La Bourboule, dimanche 9 juin 1907
Je vais, après bain et douche, à la grand’messe et à la procession ; je suis le dais tête nue ce qui est vraiment méritoire par ce soleil de feu, car le temps a été toute la journée très chaud et orageux ; une quarantaine d’hommes suivaient le dais mais se tiennent fort mal ; sur le parcours, beaucoup se découvrent, mais il y a quelques imbéciles qui se croient des esprits supérieurs parce qu’ils ont gardé les mains dans leurs poches ou fait d’autres exploits semblables, sur le passage du Saint Sacrement ; c’est encore plus bête que méchant ! C’est aujourd’hui qu’a lieu le formidable meeting de Montpellier, le dernier de la série avant de passer des menaces aux actes ; voyons ce qui va arriver ! C’est sérieux !
Semaine du 10 au 16 juin 1907
La Bourboule, lundi 10 juin 1907
Il a fait de l’orage pendant la nuit et le temps s’est un peu rafraîchi. L’après-midi, je vais au Mont-Dore ; aller et retour « pedibus cum jambis ». À Montpellier hier, les manifestants étaient plus de 600.000 !!! Depuis trois jours, des quantités de trains spéciaux déversaient sur la ville des flots de voyageurs ; on a couché où on a pu, dans les théâtres, dans les églises mises par Mgr de Cabrières à la disposition du comité d’organisation et à la belle étoile ; calme parfait, comme toujours ; mais on a pris des résolutions très énergiques : refus immédiat de l’impôt et démission de toutes les municipalités ; on forcera à démissionner celles qui n’obéiraient pas ; c’est la vie administrative suspendue dans tout le Midi. Voilà ce qu’a fait le gouvernement en protégeant les fraudeurs et en ne prenant aucune mesure pour enrayer un fléau qui a ruiné une vaste région de la France ! Le même jour, il y avait un meeting dans le Var et un autre à Alger ; ce dernier a réuni 50.000 vignerons ; tous les agriculteurs se solidarisent ; c’est un bel exemple d’union sur le terrain économique en dehors de la politique que l’on écarte avec soin ; on pratique enfin le « primo vivere, deinde philosophare » ; la Révolution, en faisant de chacun de nous « un souverain » a méconnu ce principe ; la force des choses y ramène ! À Angers, les affaires de Philomène sont toujours au même point : stationnaires. Le bruit court depuis quelques jours (on me l’avait déjà dit à Angers) que Mgr le duc d’Orléans va lancer un manifeste très important sur les questions sociales ; j’attends avec impatience la parole royale. Le congrès annuel « de presse et de propagande monarchiques » s’ouvrant jeudi, c’est peut-être lui qui en aura la primeur. Mon article en réponse à celui de M. Marie était à peu près terminé, mais Papa m’ayant envoyé un numéro du Roussillon qui publie le chapitre des Considérations de Joseph de Maistre relatif à la façon dont se fera la restauration de la monarchie, chapitre qui est toujours d’actualité, je remise ma réponse ; après Joseph de Maistre, je n’ai qu’à me taire. Ce chapitre est une véritable prophétie qui s’est déjà réalisée en 1814 et 1815 et qui se réalisera encore. Je pense que M. Marie est bien servi !
La Bourboule, mardi 11 juin 1907
L’après-midi, je fais l’ascension d’un pic qui se trouve entre la vallée de Vendeix et celle de la Vernière. Dans le Midi, l’effervescence est très grande : les municipalités de Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Narbonne et plusieurs autres ont démissionné ; collisions entre la troupe et des manifestants samedi à Perpignan et hier à Montpellier ; mutinerie dimanche au 100e de ligne à Narbonne. Nous sommes certainement à la veille de graves événements ; en tout cas, c’est une situation nouvelle.
La Bourboule, mercredi 12 juin 1907
Temps pluvieux et plutôt froid, je sors très peu. Une lettre de Papa m’annonce la mort du beau-frère de l’oncle Xavier, M. Armand de Terrats ; il pouvait avoir au plus 55 ou 56 ans ; voilà encore le dernier représentant d’une vieille famille roussillonnaise qui disparaît ; peut-être Maurice relèvera-t-il le nom ; j’écris à ma tante une lettre de condoléances. Chose curieuse, moi qui connaissais à peine M. de Terrats (qui, depuis fort longtemps, ne quittait plus Paris) et qui ne pensais presque jamais à lui, j’y avais pensé ce matin, à plusieurs reprises, à tel point que le sachant malade depuis très longtemps, je me disais qu’il allait peut-être mourir ; je ne croyais pas si exactement penser. Il y a certainement des cas où les morts se manifestent aux vivants d’une façon ou d’une autre. Je me rappelle que pareille chose était arrivée à Marie-Thérèse en 1898 au moment de la mort de Charlotte de Nogaret[29] ; elle y pensait sans cesse toute une matinée sans la savoir même malade ; le lendemain, je crois, nous apprenions sa mort. Je n’ai guère plus que deux jours à passer ici. Après mon dix-huitième bain et ma onzième douche, samedi, je partirai à 9h44 et, en passant par Clermont et Nîmes, j’arriverai à Vinça dimanche à 11h14, soit 26h ½ de trajet ; il est vrai qu’on perd beaucoup de temps en route ; plus de 4 heures à Clermont, j’en profiterai pour revoir la ville ; j’entendrai la messe à Narbonne. J’irai dès lundi à Ille et j’espère bien voir Fouloute après 163 jours depuis le 5 janvier !
La Bourboule, jeudi 13 juin 1907 (Saint Antoine)
Je vais à la messe de 7h dite pour moi et je fais la sainte communion en l’honneur de la Saint Antoine. Je prie ce grand saint à toutes nos intentions, et je lui en recommande une tout particulièrement. C’est cette même intention qui me mène l’après-midi au rocher de Vendeix ; je constate avec plaisir que la place où j’ai mis la boîte est intacte, mais le plant de pensée n’a pas pris, il est mort ; si j’étais superstitieux je pourrais y voir un fâcheux présage. Je prie Saint Antoine qui m’a toujours protégé de me protéger encore et tout particulièrement pour mon mariage ; c’est maintenant pour moi la grande préoccupation ! Dire que j’espère revoir Louloute dans quatre jours ! Je vais au Mont-Dore par la montagne ; le temps est frais et engage à la marche ; à 2 kilomètres du Mont-Dore et à 1200 mètres d’altitude, je bois un bol de lait délicieux dans un petit restaurant qui ne doit être ouvert qu’en été ! Pas plus au Mont-Dore qu’à la Bourboule, je ne peux trouver à faire remplacer le verre de ma montre que l’on a cassé ce matin à l’établissement ; c’est vexant. Je reçois plusieurs lettres contenant des vœux de bonne fête ! Papa, pour me souhaiter la fête et me récompenser de mon doctorat, me fait cadeau d’un cheval ; je vais le choisir chez Fernand de Rovira la semaine prochaine. Dans le Midi, sur l’ordre du comité d’Argelliers, les municipalités démissionnent en masse ; dans le seul département des Pyrénées-Orientales, il y avait hier 29 conseils démissionnaires, entr’autres Perpignan, Ille, Trouillas, Céret, Rivesaltes, Saint-Laurent-de-la-Salanque etc. etc. Très nombreuses démissions dans l’Aude, l’Hérault etc. Ils veulent rompre toute relation avec le pouvoir central ; il y a aussi des démissions de conseillers généraux et d’arrondissement ; ça va certainement s’accentuer. Nouvelle mutinerie militaire, à Montpellier. Le général Bailloud a fait savoir au gouvernement qu’il ne répondait pas des troupes du 16e corps. C’est une situation véritablement révolutionnaire ; tant pis pour la république !
La Bourboule, vendredi 14 juin 1907
Je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir le Dr Lamarle et lui régler ses honoraires, je fais aussi une visite au Dr Nicolas que je rencontre et à M. le curé que je ne rencontre pas. Papa me dit que les demoiselles Mathieu ont écrit que les Lacour ne sont pas encore arrivés à Ille, M. de Lacour étant souffrant, et il m’engage à aller passer quelques jours à Sainte-Croix où Marie-Thérèse et Max me réclament ; je préfère ne rien changer à mon programme ; d’abord, il me faudrait faire un détour énorme pour passer par Sainte-Croix, et, d’ailleurs, les Lacour peuvent arriver à Ille d’un jour à l’autre ; ils y sont peut-être déjà. Mais comme j’ai eu raison de venir à la Bourboule maintenant ! Ce qui m’ennuyait c’était la crainte de manquer une partie du séjour des De Lacour ; or ils ne sont pas encore à Ille ; je ne me félicite bien d’être venu ici ; au moins, c’est une chose faite et je n’ai plus à y penser ! Somme toute, je ne me suis pas trop ennuyé pendant ces dix-sept jours. Je reçois encore plusieurs lettres de fête ; Tata Mimi me dit qu’on emporte à Perpignan le corps de M. Armand de Terrats et que ses obsèques auront lieu probablement lundi. Je vais donc être obligé, après une première nuit de wagon, de me lever encore à 4 heures lundi matin pour aller de Vinça à Perpignan ; ça va être terriblement fatigant ; mais il n’y a pas à hésiter, il faut que je le fasse pour l’oncle Xavier et Tata Mimi.
Perpignan, dimanche 16 juin 1907
Parti de la Bourboule samedi matin à 9h44, je suis arrivé à Vinça, après avoir visité Clermont et Royat et entendu la messe à Narbonne, ce matin à 11h14. En passant à Perpignan, j’ai vu l’oncle Xavier qui attendait le corps de M. de Terrats ; on l’enterre demain matin. C’est pourquoi je suis revenu ce soir à Perpignan et je couche au Grand Hôtel où sont aussi Tata Mimi Estève, l’oncle Xavier et Maurice. On est très surexcité par ici à propos de la crise viticole ; on a fondé, en dehors de toute opinion politique, des comités viticoles dans tous les cantons. Les principaux chefs du mouvement, bien que n’ayant rien fait d’illégal, s’attendent à être arrêtés.
Semaine du 17 au 23 juin 1907
Vinça, lundi 17 juin 1907
Les obsèques de M. de Terrats ont été célébrées à 9h ¾ à Saint-Jean ; l’oncle Xavier et Maurice, puis MM. Adamoli, Henri de Çagarriga et Aragon conduisaient le deuil du côté des messieurs. Tata Mimi, Mme Adamoli et Mlle Louise de Lamer du côté des dames. Au cimetière Saintt-Martin où est le caveau des Terrats, l’oncle Xavier a dit quelques mots de remerciement au nom de la famille. Le cercueil, trop grand, qui venait de Paris, a eu la plus grande peine à entrer dans le caveau. Je rentre par le train de 3h22, mais je m’arrête à Ille et je n’arrive ici que par le dernier train du soir ; nos réparations d’Ille ont bien progressé. Tata Mimi et Maurice sont repartis à 3h pour Paris et Saint-Mihiel ; l’oncle Xavier viendra à Ille demain matin.
Vinça, mardi 18 juin 1907
Bonne Maman reçoit une lettre de Maman lui annonçant que l’accord est complet avec les De Lavergne, que M. et Mme de Lavergne sont venus faire la demande officielle et qu’on attend le jeune homme. Voilà donc Philomène fiancée ; quel bonheur elle a ! Quand aurai-je ce bonheur ? Voilà si longtemps que je l’attends ! Voilà 21 mois qu’on a fait la première démarche auprès de la famille de Lacour et je suis encore à me demander si on a seulement parlé à Marie-Louise ; pour Philomène, tout a été décidé en six semaines. On peut bien dire que les jeunes gens se marient facilement ! Quelle erreur ! Certes, je me réjouis du bonheur de Philomène et je n’en suis pas jaloux mais combien il me tarde de pouvoir goûter moi aussi ce bonheur ! Je supplie, depuis des mois et des années, tous les saints du Paradis de hâter ce moment. Quand donc serai-je exaucé ? Je vais à Ille le matin de 9 h à 11 heures ; je vois un moment l’oncle Xavier et je cause avec lui du mariage de Philomène ; Papa l’avait tenu au courant. Il repart à 11h ½ pour Paris et Saint-Mihiel. Le soir, je vais à la Balme. J’écris à Philomène pour la féliciter.
Vinça, mercredi 19 juin 1907
Je vais aux Capellans où Fernand me fait essayer plusieurs chevaux ; deux me plaisent surtout : la jument alezane Myrrhia (¾ de sang) et la jument baie cerise Clélie (pur-sang anglo-arabe). Toutes deux sont dans des prix très abordables (550 et 650). On va les monter quelques jours à Perpignan au milieu des trams et des autos, puis je me déciderai pour l’une ou pour l’autre. Je rentre par le train de 4 heures. Je ne sais encore rien pour les Lacour ; sont-ils arrivés à Ille depuis lundi ou sont-ils encore au Pignas ? J’irai demain à Ille pour le savoir. Le gouvernement a fait arrêter ce matin M. Ferroul, maire démissionnaire de Narbonne, tous les membres du comité d’Argelliers et plusieurs maires démissionnaires. Ça n’est pas allé tout seul ; une foule énorme les défendait et élevait des barricades ; mais ils n’ont pas voulu laisser verser du sang et se sont laissés arrêter. L’émotion est très vive. Le comité d’Argelliers va être immédiatement reconstitué avec de nouveaux éléments. Le gouvernement ne viendra pas à bout de ce mouvement aussi facilement qu’il le croit. La région est bondée de troupes venues de partout ; il y a eu plusieurs mutineries dans des régiments. Je ne sais pas ce qui va se passer !
Vinça, jeudi 20 juin 1907
Les journaux donnent beaucoup de détails sur l’arrestation des membres du comité d’Argelliers et sur celle de M. Ferroul ; pour défendre celui-ci, la population de Narbonne avait élevé des barricades ; mais pour éviter l’effusion du sang, il les a fait immédiatement démolir ; voilà les hommes que le gouvernement fait arrêter ; leur emprisonnement constitue une inutile provocation. Dans la matinée, le bruit a répandu qu’on se bat à Narbonne ; on parle de plusieurs morts. Les journaux du soir racontent qu’hier soir, il y a eu des troubles sérieux à Narbonne et à Montpellier ; à Narbonne, on a tenté d’incendier la Sous-préfecture, la troupe a tiré, il y a plusieurs morts et de nombreux blessés ; des policiers ont été assommés par la foule. Je vais à Ille de 1h ½ à 4h avec Bonne Maman. Nous annonçons aux demoiselles Mathieu le mariage de Philomène. Celle-ci m’écrit aujourd’hui ; elle me parle de son fiancé ; qu’elle est heureuse de pouvoir écrire ce mot ; quand donc pourrai-je parler de ma fiancée ? Hélas, les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines et mes affaires ne font pas un pas ; les Lacour ne sont pas encore arrivés. Les personnes qui arrivent le soir de Perpignan racontent que la surexcitation est extrême ; on conspue le gouvernement et on parle de faire un mauvais parti au préfet. L’état de siège vient d’être proclamé à Narbonne.
Vinça, vendredi 21 juin 1907
Vue de la manifestation à Perpignan le 19 juin 1907 – Carte postale ancienne, 1907 (Site les-pyrenees-orientales.com)
Treizième anniversaire de ma 1ère communion ; à cette occasion je voulais aller à la messe de 7h ½ et faire mes dévotions ; mais, comme par un fait exprès, il n’y a pas de messe de 7h ½. Les journaux racontent qu’hier soir à Narbonne entre 4 et 5h, sans provocation aucune et sans sommations, le 139e de ligne a tiré sur la foule ; il y a encore plusieurs morts dont une jeune fille de 20 ans ; cela porte à 7 ou 8 le nombre des morts ; c’est Clemenceau qui les a sur la conscience ; que leur sang retombe sur la république ! Dans la matinée, le bruit se répand ici que la foule, exaspérée par les nouvelles de Narbonne, a mis le feu hier soir à la Préfecture de Perpignan ; on l’a envahie, on en a fait le sac et on y a mis le feu ; il y a pour 70.000 fr. de dégâts ; on a empêché les pompiers d’approcher pour éteindre l’incendie. Tout cela c’est la réponse du Midi à l’arrestation des chefs du mouvement viticole jusqu’ici si pacifique. Les journaux du soir racontent qu’à Agde, un régiment tout entier, le 17e d’infanterie, a déserté et est parti en corps pour Béziers se joindre aux manifestants ; ce fait est extrêmement grave ! Partout, les manifestants crient « Vive l’Armée ! », « À bas Picquart ! », « À bas Clemenceau ! ». Dans l’après-midi, je vais à Ille et à Boule à bicyclette. Ici les esprits sont très montés ; il y a des disputes dans les rues ; certains républicains accusent les royalistes, « las rastaillés », d’avoir déchaîné ce mouvement pour renverser la république ; ils rééditent leurs vieilles rengaines sur le drapeau blanc. Cette accusation est stupide car ce mouvement a été soigneusement tenu en dehors de la politique jusqu’à présent. Par la force des choses, le gouvernement s’y opposant, provoquant les viticulteurs par des arrestations arbitraires, il se tourne contre lui ; mais c’est faire trop d’honneur aux royalistes que de le leur imputer. La république n’a qu’à s’en prendre à elle-même si elle exaspère tout le monde ! Voyons quels nouveaux événements demain nous apprendra ; depuis deux jours, ça chauffe !
Grand salon de la Préfecture de Perpignan après l’incendie du 20 juin 1907 – Carte postale ancienne, 1907 (Site Ebay.de)
Papa m’écrit qu’il a loué un petit appartement rue Donadieu de Puycharic pour attendre le mariage de Philomène. Maman arrivera la semaine prochaine et les meubles peu après.
Vinça, samedi 22 juin 1907
Il a fallu longtemps parlementer avec le régiment mutin pour le faire rentrer dans le devoir car on n’a pas osé employer la force pour le réduire : il était armé et c’eut été une bataille épouvantable. Hier, à la Chambre, débat très vif dont Clémenceau s’est tiré avec 104 voix de majorité ; c’est triste pour les vignerons du Midi ! Je voulais aller à Ille l’après-midi, mais un assez fort orage m’en empêche ; je vais visiter les malades de la Société Saint-Sébastien. Aujourd’hui, fin de la 24e semaine depuis le 5 janvier ; et dire qu’au début, je ne pensais pas que la période de séparation dût durer 20 semaines ! Je commence à me demander si, en raison des graves évènements qui se déroulent, les Lacour ne renonceront pas à venir à Ille cet été, pour ne pas abandonner le Pignas ? S’il en est ainsi, il faudra que Papa écrive à M. de Lacour et lui demande une réponse ferme en ce qui me concerne ; je ne peux pas rester plus longtemps dans cette fausse et pénible situation ! Espérons que cette éventualité ne se produira pas et que les choses se passeront comme il a été convenu de part et d’autre.
Vinça, dimanche 23 juin 1907
Je vais à la messe de 8h où je fais la sainte communion ; je reviens à la grand’messe. Avec Bonne Maman, je vais passer l’après-midi à Perpignan ; nous assistons à l’installation, comme archiprêtre de la basilique Saint-Jean, de notre ami le chanoine Gabriel de Llobet[30] ; il a été, pendant 10 ans, secrétaire de Mgr de Cabrières à Montpellier ; aussi est-ce le vaillant évêque de Montpellier qui l’installe avec Mgr de Carsalade. Après la cérémonie, je rencontre plusieurs amis, notamment Carlos qui me présente à sa femme ; elle est fort jolie et fort distinguée ; ayant rencontré Bonne Maman, ils lui demandent quand ils pourront venir lui voir à Vinça ; ils me demandent aussi quand nos parents seront à Ille pour la même raison. Nous convenons qu’ils viendront déjeuner à Vinça dès que Maman sera arrivée ; les deux présentations auront lieu, ainsi, en même temps. Ils sont plus aimables maintenant qu’au moment du mariage ; aussi, pour ne pas avoir l’air de leur tenir rigueur, j’accepte d’aller déjeuner chez eux à mon prochain voyage à Perpignan, après demain. Je vois aussi les Bonafos. La Préfecture est entourée d’un fort cordon de troupes, et on ne peut pas en approcher ; mais on peut voir de loin les dégâts causés par l’incendie. À Perpignan, l’on croit généralement que le feu a été mis par des agents provocateurs à la solde de la Préfecture ; le préfet et le gouvernement avaient besoin d’un acte de violence pour justifier les envois de troupes et aussi pour pouvoir frapper la réaction car le bruit court que des royalistes vont être arrêtés ; c’est toujours le coup du complot ; Clémenceau ne varie pas ses tours. Il y a des indices très sérieux que le coupable, c’est le préfet.
Semaine du 24 au 30 juin 1907
Vinça, lundi 24 juin 1907
On apprend que Marcelin Albert, que le gouvernement cherchait à faire arrêter depuis cinq jours, était tranquillement à Paris ; il a assisté vendredi à la séance de la Chambre et est allé, hier, faire visite à Clémenceau qui l’a reçu ; il y a de quoi rire ; il est reparti le soir même pour Argelliers et se constituera probablement prisonnier. Je vais à Ille ; rien encore pour les Lacour.
Vinça, mardi 25 juin 1907
Je vais chercher Myrrhia à Perpignan, je pars à 9 heures en chemin de fer, déjeune chez les Lazerme et repars à 2h20 à cheval ; je vais très modérément et n’arrive à Vinça qu’à plus de 7 heures ; Myrrhia est très jolie, très fine, mais je doute qu’elle puisse faire mon affaire ; elle n’est pas dressée, elle est très jeune et, je crains, pas très résistante ; je vais l’essayer quelques jours ; si elle ne me convient pas, je la changerai comme Fernand me l’a offert. J’arrive, un peu moulu de ma course de 52 kilomètres car il y avait 7 mois que je n’avais pas fait de cheval. On a arrêté hier soir à Perpignan un épicier royaliste, membre de l’Action Française et du Panache nommé Faget, sous prétexte qu’il avait vendu du pétrole le jour de l’incendie ; il faut avouer que c’est raide, s’il n’y a pas d’autres présomptions ; le bruit court que d’autres arrestations suivront ; pauvre Justice ! Que de crimes on commet en ton nom sous la République.
Vinça, mercredi 26 juin 1907
L’après-midi, je monte Myrrhia ; elle est très vive, un peu ombrageuse, et pas dressée ; je doute fort de pouvoir la garder. Papa télégraphie que Maman est partie à midi d’Angers, qu’elle couchera à Bordeaux et arrivera ici demain soir à 8h15. J’écris pour la première fois à mon futur beau-frère Henri de Lavergne.
Vinça, jeudi 27 juin 1907
L’après-midi, je vais à bicyclette à Boule, où je vais voir les vignes, et à Ille ; rien encore pour les Lacour, c’est navrant ! Maman arrive par le train de 8h du soir ; elle est un peu fatiguée du dérangement. Les voitures sont parties lundi et arriveront la semaine prochaine. Maman me donne des détails sur Henri de Lavergne ; il est, parait-il, très distingué, très en train, très bon musicien (ça va bien avec Philomène qui est aussi très forte en piano). Philomène est enchantée de son sort ; on le serait à moins, car elle trouve tout réuni ; un jeune homme très bien à tous points de vue, une très bonne famille et, pour plus tard, beaucoup de fortune. Ils habiteront la plus grande partie de l’année la propriété de la Motte à 1 kilomètre de Segré, et viendront l’hiver passer 3 mois à Angers. Ils viendront aussi nous voir, c’est d’ores et déjà décidé. Qu’elle soit heureuse ! Je suis content pour elle qu’elle n’ait pas connu l’amertume des déceptions.
Vinça, vendredi 28 juin 1907
Le matin, je fais sortir la jument ; elle me fait les cent coups ; elle a une défense terrible, rétive, à peur etc. ; je ne peux pas la garder. Henri Sabaté, qui a servi 4 ans dans les chasseurs à cheval, la monte aussi ; elle lui fait les mêmes bêtises ; le soir, pour ne pas la laisser à l’écurie, nous la jetons un moment à la longe. Dès que Fernand sera rentré de Barcelone, je le prierai de me l’échanger contre une bête mieux dressée et plus sage. L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette : toujours aucune nouvelle des Lacour. Étant allé à la gare pour avertir le chef de gare de la prochaine arrivée des voitures de déménagement, je suis tout étonné d’apprendre qu’elles sont arrivées depuis ce matin ; elles ont donc mis à peine 4 jours pour venir d’Angers. Le déchargement commencera probablement lundi, dès qu’un employé de la maison Riverain sera arrivé ; il va donc falloir nous installer, Maman et moi, à Ille. Pour les Lacour, je commence à être sérieusement inquiet ; après avoir tant annoncé qu’ils arriveraient à la fin de mai ou dès les premiers jours de juin, vont-ils me faire le coup de ne pas venir ? Il a été entendu avec eux, de toutes les façons, que lorsque j’aurais retrouvé Marie-Louise cet été, on la mettrait au courant de mes intentions et on lui demanderait enfin de se prononcer. S’ils arrivent, les choses se passeront ainsi et j’aurai bientôt la réponse si impatiemment attendue. Que sera-t-elle ? Dieu seul le sait. Mais s’ils ne viennent pas ? Je ne peux cependant pas attendre encore peut-être six mois cette réponse. Papa et Maman, qui s’en ont causé, ont décidé, et je suis absolument de leur avis, que dans quelque temps si les Lacour ne sont pas venus à Ille, ils leur écriront, soit à Monsieur, soit à Madame, et demanderont une réponse ferme ; au besoin, si c’est nécessaire, ils iront les voir au Pignas. Il faut absolument aboutir cet été ; je ne puis pas rester indéfiniment dans cette fausse et pénible situation. La date du mariage de Philomène n’est pas encore fixée ; mais il doit se faire soit fin juillet soit en septembre ; il ne peut pas se faire en août, car les Lacour quittent Ille tous les ans vers le 25 août ; il faut donc, s’ils viennent, que nous soyons auprès d’eux au moins pendant le dernier mois de leur séjour ; c’est le moment où nous pourrons agir et, au besoin, insister. Si le mariage avait lieu en août, nous ne serions tous à Ille ni en juillet ni en août ; ça n’est pas admissible.
Vinça, samedi 29 juin 1907
Le matin, je vais à la grand’messe de la Saint-Pierre. Nous avons à déjeuner Carlos et sa femme ; ils arrivent par le train de 11h14 et repartent à 3h35 ; notre nouvelle cousine est absolument charmante : jolie, gaie, spirituelle, elle ne me plait tout à fait ; Carlos a bien choisi. Maman va à Ille par le dernier train et rentre à 8h20 ; elle va s’entendre avec Pierre et le chef de gare au sujet de la livraison des voitures de déménagement qui ne doit pas avoir lieu demain dimanche. Fin de la 25e semaine depuis le 5 janvier ; qui m’aurait dit que ça serait si long !
Ille, dimanche 30 juin 1907
À Vinça, je vais à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, M. le curé me fait visiter le Petit séminaire installé depuis mars dans l’ancien couvent des Carmélites racheté par M. Trullès pour le conserver à sa destination. Par le dernier train, je viens avec Maman m’installer ici pour surveiller l’arrivée des meubles. En attendant que les travaux de la grande maison soient terminés, nous habiterons, naturellement, l’autre maison.
Juillet 1907
Semaine du 1er au 7 juillet 1907
Ille, lundi 1er juillet 1907
Encore un nouveau mois qui commence, le sixième depuis le départ de Marie-Louise ; sera-ce celui qui la ramènera ? Tout l’indique ; mais j’ai eu tant de déceptions que je n’ose pas y compter. Je surveille à la gare le déchargement de deux de nos voitures de déménagement ; parties mardi d’Angers, elles n’ont mis que 3 jours, c’est inouï. L’opération me rappelle l’embarquement de nos meubles auquel j’avais assisté à la même place en 1894. Après treize années passées au loin, nous rentrons dans notre pays, nous nous « enracinons » plus profondément au sol où dorment nos ancêtres ; c’est une bonne chose et puissent toutes les familles françaises imiter notre exemple ! On décharge complètement la voiture capitonnée de 30 mètres cubes et à moitié celle de 32 mètres. On entasse les meubles dans les pièces disponibles de la grande maison. Nous annonçons à beaucoup de personnes le mariage de Philomène. Mme Dalverny a dit hier à Maman que Mme de Pallarès regrettait maintenant sa décision de l’année dernière à mon égard ; trop tard ; je n’ai maintenant qu’un désir : être agréé de Marie-Louise.
Ille, mardi 2 juillet 1907
L’aménagement continue ; on débarrasse la seconde voiture et tout le contenu du wagon ; je suis dans la poussière.
Ille, mercredi 3 juillet 1907
Suite de l’aménagement, on rentre les meubles du cadre et ce qui restait du wagon, c’est la fin. L’après-midi, on déballe des caisses dans la maison ; je suis occupé toute la journée à surveiller tout cela. Nous envoyons de nombreuses lettres et cartes pour annoncer les fiançailles de Philomène. C’est aujourd’hui que l’on célèbre à Fontenay-le-Comte le mariage de Nénette Pichard de la Caillère avec M. Blanpain de Saint-Mars ; Papa y assiste et nous y représente.
Ille, jeudi 4 juillet 1907
On continue à déballer des caisses toute la journée ; pas un bibelot n’est cassé, pas un verre, pas une queue de tasse. Parmi les meubles, le seul ayant sérieusement souffert est le lit de Maman.
Ille, vendredi 5 juillet 1907
Il y a aujourd’hui six mois que j’ai vu avec désespoir Marie-Louise quitter Ille ; je croyais la revoir au plus au bout de cinq mois ; je me trompais cruellement ! Rien ne permet de prévoir quand la famille de Lacour arrivera si tant est qu’elle vienne ! Je suis de plus en plus décidé, si M. de Lacour n’est pas arrivé dans quelques semaines, à lui faire demander si oui ou non je peux compter épouser Marie-Louise ; il ne s’agira plus alors de promesses plus ou moins vagues, il faudra qu’il me réponde catégoriquement ; la situation fausse dans laquelle je me trouve depuis bientôt huit mois est trop pénible pour que je consente à la laisser se prolonger. Toutes les personnes qui sont au courant de nos projets – Bonne-Maman, Tata Mimi, M. le curé, les demoiselles Mathieu, sont unanimes à dire que l’on doit en arriver maintenant à une solution. Le matin, je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois ; ensuite je vais à Vinça et à Boule à bicyclette. Bonne-Maman vient nous voir de 1 heure à 4 heures.
Vinça, samedi 6 juillet 1907
Je rentre à Vinça par le train de 11 heures ; je fais route avec l’abbé Parmentier qui me parle de la Jeunesse catholique dont il s’occupe dans le diocèse. Là, je reçois à 3h ½ une jument « Fleur de lys » que m’envoie Fernand pour remplacer Myrrhia ; je vais l’étudier quelques jours, je verrai ensuite si je peux la garder ; je la monte tout de suite. Maman arrive à 4h ½. Fin de la 26e semaine ; quand cela finira-t-il ? J’ose à peine me le demander.
Vinça, dimanche 7 juillet 1907
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; les offices sont magnifiques à Vinça depuis l’installation du Petit séminaire, les élèves les chantent d’une façon admirable ; ils forment une excellente maîtrise. À 1h, recouvrement des cotisations de la Société Saint-Sébastien. Après vêpres, je monte Fleur de lys ; je vais jusqu’à Sainte-Anne ; au retour, je suis saucé par un orage ; la jument va bien, bon caractère, bon dressage ; elle a bien quelques caprices, mais avec les jambes et, au besoin, avec un peu de cravache on la fait obéir ; mais je la crois très jeune, trop jeune.
Semaine du 8 au 14 juillet 1907
Vinça, lundi 8 juillet 1907
Le matin, je vais visiter les vignes de la Mirande et du Cam dal Roc ; il y a de la récolte, mais comment le vin se vendra-t-il ? La Chambre a repoussé les deux principaux articles du projet de loi contre le mouillage ; aussi les municipalités démissionnaires vont-elles confirmer leurs démissions. L’après-midi, je vais à Ille à cheval ; la villa des Lacour est toujours hermétiquement close ; rien ne fait prévoir leur prochaine arrivée ; c’est désolant ! Marie-Louise, à qui Philomène avait écrit pour lui annoncer son mariage, lui répond par une lettre très aimable, très affectueuse que Philo m’envoie. Elle fait bien allusion à un séjour à Ille cet été mais en termes très vagues et sans parler du tout du moment de son arrivée. Et dire qu’ils avaient annoncé qu’ils arriveraient dès la fin de mai ou les premiers jours de juin ! C’est sur cette époque que j’avais compté toute l’année. Ce nouvel ajournement de mes espérances m’est extrêmement pénible. Mais je suis absolument décidé à mettre bientôt fin à cette situation en demandant à M. de Lacour une réponse catégorique. Alors ça sera pour moi ou la joie du succès et des fiançailles attendues depuis si longtemps ou la tristesse d’une rupture qui me fera beaucoup de peine, tant de peine que je ne veux pas m’arrêter à cette pensée. Fernand me propose, si je ne veux pas garder Fleur de lys, de me céder le cheval « Bétis » au prix de 750 fr., à condition que nous partagions les bénéfices au cas (bien invraisemblable) où je le vendrais à la remonte en septembre ou janvier et où j’en tirerais 1100 fr. environ. J’ai envie d’accepter cette proposition mais d’essayer d’abord ce cheval quelques jours ; la jument que je monte depuis 3 jours est très bien mais je la trouve jeune (je ne crois pas qu’elle ait plus de 3 ans) et je crains de la fatiguer ; si, après essai, Bétis me convient, j’accepterai la proposition de Fernand.
Vinça, mardi 9 juillet 1907
Je monte deux heures le matin. L’après-midi, je vais à Perpignan faire quelques commissions, notamment choisir une plaque de foyer pour la cheminée de la salle à manger. Je vois Carlos et sa femme qui partent demain pour Nyer où ils vont passer 8 jours.
Vinça, mercredi 10 juillet 1907
Le matin, nous faisons le pèlerinage à Doma Nova que le mauvais temps nous avait empêchés de faire en décembre et janvier ; je fais la montée pieds nus ; c’est affreusement pénible, j’ai néanmoins promis de recommencer quand je serai fiancé. L’abbé Salvadou dit la messe que je lui sers et nous faisons tous la sainte communion. Nous sommes de retour à midi. Le soir, je monte à cheval de 6h à 7h. Nous recevons un numéro du journal La Vendée qui contient le compte-rendu du mariage de Nénette Pichard de la Caillère ; comme nous l’avait écrit Papa, il a été très chic ; la meilleure société du pays était représentée dans le cortège de 80 personnes. Après la cérémonie, lunch de 200 personnes par petites tables séparées ; Papa donnait le bras à la comtesse de Rochebrune. La veille, il y avait eu un dîner de 30 couverts chez nos cousins dans une tente dressée dans le jardin et, parait-il, admirablement décorée de fleurs. Mgr Robert du Botneau, prélat très connu dans ce pays-là, a béni le mariage. Si j’avais été encore à Angers, j’y aurais certainement assisté ; mais c’était trop loin d’ici.
Vinça, jeudi 11 juillet 1907
Le matin, je vais à Ille à cheval ; on a placé la cheminée de la salle à manger ; au retour je m’arrête à Boule.
Vinça, vendredi 12 juillet 1907
Triste date aujourd’hui ; c’est le premier anniversaire d’une honte nationale, d’une véritable déchéance pour notre pauvre patrie, d’une lamentable abdication des Français de France devant l’invasion juive, maçonne et huguenote, je veux parler de l’arrêt ignoble par lequel la Cour de cassation s’est à jamais déshonorée en réhabilitant Dreyfus illégalement et injustement. Depuis que le plus haut tribunal de France, celui dont la mission spéciale est de garder la loi, a rendu cet ignoble arrêt de complaisance pour lequel il a dû fausser le texte et l’esprit de la loi, je n’éprouve plus que le plus profond mépris pour cette cour domestiquée et avilie. Honneur à l’Action Française qui, seule, a jeté au gouvernement, à Dreyfus et à la Cour de cassation le retentissant défi qui n’a pas été relevé ; le gouvernement se reconnaît incapable de faire respecter cet arrêt ; rien ne prouve mieux la forfaiture de la cour suprême et la culpabilité du traître Dreyfus. Je vais à cheval à Estoher faire une visite au curé qui est un ardent royaliste ; il veut absolument me garder à déjeuner ; je vois aussi le maire, un très brave homme appartenant à une famille de paysans royalistes. Après déjeuner, le curé me fait visiter le petit ermitage de Saint-Jean-de-Sanès au pied du Canigou ; je rentre à Vinça à 5h ½.
Vinça, samedi 13 juillet 1907
Le matin, je vais à Ille à cheval. J’écris à Papa pour lui souhaiter la fête et pour lui demander d’aller voir M. de Lacour à Béziers ou au Pignas au moment où il viendra en Roussillon, dans 10 ou 15 jours, si les Lacour ne sont pas arrivés à Ille à ce moment-là. Je demande à Papa de faire cette visite afin que M. de Lacour comprenne bien que je ne pense pas rester plus longtemps dans l’incertitude et qu’il me faut absolument une réponse catégorique ; M. de Lacour ne peut pas avoir la prétention de me faire attendre plus longtemps sa réponse. S’il ne veut pas marier encore Marie-Louise, j’accepterai, pour montrer combien je tiens à elle, de retarder le mariage encore quelques mois, jusque dans le courant de l’hiver ou, à la rigueur, jusqu’au printemps, bien que cela me coûte beaucoup ; mais je me refuse à rester plus longtemps dans cette incertitude ; et si M. de Lacour ne vient pas à Ille cet été, comme je le crains de plus en plus, il faudra qu’il me réponde quand même de loin. Fin de la 27e semaine !
Vinça, dimanche 14 juillet 1907
Une fois de plus, on célèbre l’anniversaire de la prise d’une prison d’État où étaient enfermés quelques fous et quelques faussaires, et d’une révolte militaire ; des messieurs au ventre officiel, chamarrés de crachats, prononceront des discours en l’honneur de ces « héros », au moment même où l’on tient emprisonné 18 jours sans l’interroger un brave épicier soupçonné (sur la déposition plus que suspecte d’un apache) d’avoir incendié la Préfecture de Perpignan et où l’on envoie le 17e de ligne crever de suif et de fièvre à Gafsa pour avoir refusé de tirer sur le peuple du Midi. Gageons que l’on passera aujourd’hui en revue à Gafsa ce régiment puni, en l’honneur des gardes français révoltés de 1789 ! La république, il faut l’avouer, ne se pique guère de logique ! Si le peuple parisien de 1789 a fait une action glorieuse en s’emparant d’un monument public et en en tuant le gouverneur, qu’a-t-on à reprocher au peuple perpignanais de 1907 ? Si les gardes françaises révoltés sont des héros, pourquoi punir les soldats du 17e qui les ont imités ? Ô république, ton origine et tes principes t’interdisent de punir la révolte et l’émeute ! Beaucoup de communes, à cause de la crise viticole, ne célèbrent pas le 14 juillet. Je reçois un joli cheval alezan de 6 ans, « Bétis », que Fernand m’envoie à l’essai, et son domestique ramène « Fleur de lys ». Je vais à la grand’messe et à vêpres ; Bétis est de 750 fr.
Semaine du 15 au 21 juillet 1907
Vinça, lundi 15 juillet 1907
Je monte Bétis ; il est vif, beaucoup de sang, ne demande qu’à marcher ; mais bien dressé, bon caractère, peur de rien et bien membré ; en somme, c’est tout à fait ce qui me convient ; après 3 ou 4 jours d’essai, je compte écrire à Fernand que je le garde. Je vais à Ille et en reviens avec lui. Le soir, je vais à Nossa ; j’y prends un bain ; je vais à Ille du train de 7h à celui de 8h prendre un colis arrivé pour Philomène ; ça doit être un cadeau ; il n’est pas encore en gare, mais on l’enverra demain ici.
Vinça, mardi 16 juillet 1907
Je vais à la messe à l’honneur de Notre-Dame du Mont Carmel ; ensuite, je vais avec Bétis à Ille et à Corbère ; je visite les vignes ; je suis enchanté de mon cheval ; c’est tout à fait ce qui me convient. Il y a quelques jours, sur une dénonciation mensongère, la Préfecture a fait faire par un commissaire spécial une enquête à Espira du Conflent au sujet du meuble gothique que nous avons acheté il y a 3 ans à l’église de cette commune ; l’auteur de la dénonciation prétend que ce meuble était classé comme monument historique ; je fais, à mon tour, une enquête sur ce point et je reconnais que c’est absolument faux ; si ce meuble avait été classé, on l’aurait recherché au moment de l’inventaire, or ça n’a pas été fait ; aucun décret n’a jamais classé ce meuble qui était relégué au fond de l’église ; par conséquent la vente qui nous a été faite par le conseil de fabrique d’alors, avec l’autorisation de Monseigneur, est absolument régulière et personne n’a rien à y voir ; l’auteur de la dénonciation a évidemment voulu embêter le curé d’Espira qui vient de donner sa démission ; déjà, un filet dans ce sens avait paru au mois de mars dans le journal L’Indépendant. Je soupçonne le maire actuel d’Espira, M. Paillès[31], ancien royaliste devenu blocard, d’être l’auteur de l’article et du rapport à la Préfecture. Je l’ai rencontré l’autre jour à cheval et je lui ai dit que j’irais le voir pour lui parler d’une affaire. Il me précède et vient aujourd’hui. Je lui expose l’affaire, sans lui dire que je le soupçonne et je lui déclare que l’auteur du rapport, qui est un menteur, doit se rétracter sans quoi il s’expose à ce que le curé et nous le poursuivions ; très embarrassé, il joue d’audace et abonde dans mon sens ; il déclare qu’il fera son possible pour découvrir l’auteur ; il dit que l’ancien maire et lui ont répondu au commissaire enquêteur que la vente était absolument régulière et que le meuble avait été bien payé. Je le soupçonne de mentir ; mais il est bien forcé de reconnaître que nous avons raison. Je rouvre mon journal et j’ajoute ces lignes sous le coup de la plus vive émotion ; Maman vient de recevoir une lettre de Madame de Lacour la félicitant du mariage de Philomène et lui disant qu’elle s’est enfin décidée à dire à Marie-Louise la demande dont elle était l’objet de ma part ; hélas ! la réponse de Marie-Louise a été contraire à mes espérances ! Après huit mois d’attente, d’espoir, d’angoisse, voilà mes espérances qui croulent, comme il y a un an pour Hélène de Pallarès. Comme j’ai peu de chance sous ce rapport ! L’année dernière, j’avais pour moi la jeune fille et contre moi la famille ; cette année, c’est le contraire. J’accepte la volonté de Dieu ; il me frappe à coups redoublés, je me soumets à sa volonté ; Il sait mieux pour moi ce qui me convient ! J’ai refusé, pour Marie-Louise, à ma tante Magué et à Mme de Mollans de les laisser s’occuper de me marier ; voilà la récompense ! Je n’en veux pas à Marie-Louise, mais combien je regrette que ses parents ne l’aient pas interrogée plus tôt et m’aient laissé si longtemps dans cette incertitude ! Huit mois que je viens de perdre. Oh mon Dieu, mon Dieu, que je suis donc malheureux ! Pourquoi a-t-il fallu que Papa aille faire, le 20 novembre dernier, cette visite à M. de Lacour, visite à la suite de laquelle ce projet s’est renoué ? Je le croyais alors impossible, c’est à partir de ce jour-là qu’il s’est raccroché. Oh maudite visite ! Mais les desseins de Dieu sont impénétrables. Je relis ce que j’écrivais, il y a six semaines à la Bourboule après avoir gravi, le 3 juin, le rocher du Vendeix ; je redoutais une nouvelle déception ; la voici ! Oh mon Dieu, ayez enfin pitié de moi !
Vinça, mercredi 17 juillet 1907
J’ai passé une nuit atroce ; après une pareille attente, après tant d’espoir, un pareil écroulement de mes projets est bien pénible ! J’avais plus d’espoir cette année pour Marie-Louise que l’année dernière pour Hélène de Pallarès, ses parents avaient été si affirmatifs ! Et cependant, au fond, si j’y réfléchis, j’étais plus à plaindre alors qu’aujourd’hui ; alors, je savais que je plaisais à la jeune fille et elle me plaisait aussi beaucoup, et c’est une misérable question d’argent qui a fait rejeter le projet par ses parents ; cette année, j’avais les parents pour moi et c’est la jeune fille qui ne me veut pas ; elle doit avoir une autre idée ; il vaut évidemment mieux l’avoir su et voir le projet crouler que si, en aimant un autre jeune homme, elle avait consenti à m’épouser pour obéir à ses parents ; j’aurais été malheureux ainsi. Mais la surprise est si pénible, la pensée de la longue attente, de l’hiver que j’ai passé, des 192 jours écoulés depuis le 5 janvier et comptés un à un pour aboutir à ce triste résultat ! Et puis, que faire ? Il n’y a plus à penser à Marie-Louise, c’est fini et bien fini ; pour essayer de me consoler, Maman me parle d’une foule d’autres partis ; mais la pensée des deux échecs que j’ai subis me remplit de découragement. Quand je compare ma triste situation au bonheur de Philoméne, combien ce rapprochement est pénible ! On m’a bien dit que Madame de Pallarès regrettait sa décision brutale de l’année dernière ; mais est-ce sûr ? Puis-je vraiment essayer de renouer sans m’exposer à une nouvelle déception ? Quoiqu’il en soit, je prends une importante décision : je me décide à chercher à Perpignan une situation dans les assurances ; peut-être pourrai-je obtenir d’être nommé agent de quelque société d’assurance ; ce serait une petite occupation qui me ferait gagner quelques sous et qui, ajoutée aux 100.000 fr. que me donnent mes parents, me faciliterait peut-être un mariage. Aujourd’hui même, car je ne veux pas perdre de temps, je surmonte ma tristesse et je vais à Perpignan en parler à M. Vassal qui, grâce à ses nombreuses relations dans le monde des affaires, pourra m’aider pour cela ; il me promet de me signaler la première occasion qui se présentera et croit qu’il s’en présentera bientôt. Si je fais cela, c’est évidemment en vue d’un mariage ; si ensuite, j’étais assez riche et assez occupé avec les propriétés, rien ne m’obligerait à conserver cette petite situation. Je verrai plus tard. Il n’y a pas à perdre la tête ; puisque je ne peux plus penser à Marie-Louise de Lascour, il faut que je fasse tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver bientôt un autre parti. Le matin, je me lève de bonne heure ; je ne peux pas me tenir au lit ; pour abattre mes nerfs, je monte Bétis et, par l’air frais du matin, je le mène à fond de train à Prades ; au retour, le train le fait emballer et pendant plus d’un kilomètre, il le suit au galop de charge ; je réussis à l’arrêter à plus d’un kilomètre de son point de départ.
Vinça, jeudi 18 juillet 1907
Le matin, je vais à Ille à cheval ; là, on s’empresse de me dire que les Lacour sont arrivés depuis mardi ; je m’en soucie bien maintenant ! Cette arrivée que j’attendais avec tant d’impatience, que je souffrais tant de voir se retarder il y a seulement deux jours, je l’apprends maintenant avec ennui, avec peine. Pendant leur séjour, je resterai le plus souvent à Vinça. Et dire qu’ils ont attendu la veille de leur départ de l’Hérault pour nous mettre au courant des sentiments de leur fille ! Ne pouvaient-ils pas l’observer, se rendre compte de ses idées et m’avertir plus tôt ? Depuis 8 mois, ils avaient certainement percé à jour ses sentiments ; pourquoi m’ont-ils laissé si longtemps dans cette cruelle incertitude ? Ils se sont joués de mon cœur ; certes, ils ne pouvaient rien changer aux sentiments de leur fille, mais ils devaient chercher à les connaître et m’avertir ; ils l’avaient formellement promis, en janvier, à Papa et à Maman ; on ne traite pas un jeune homme comme ils m’ont traité ! Combien j’ai peu de chance ! En novembre lorsque le projet s’est renoué, et que Papa m’a engagé à prendre l’engagement de rejeter tout autre parti, je l’ai pris bien volontiers cet engagement car Marie-Louise me plaisait beaucoup ; mais j’avais comme un pressentiment que cela ne me servirait de rien ! Tout l’hiver, et depuis ce moment-là je n’ai cessé d’être rongé par l’inquiétude ; je peux dire que la pensée de ce projet ne m’a pas quitté une minute, et tout cela pour en arriver là ! Quand le Bon Dieu me prendra-t-il en pitié ? L’après-midi, Vinça est mis en émoi par un bien triste accident : un petit garçon d’une dizaine d’années, de Finestret, est renversé par un automobile et très grièvement blessé à la tête ; on se rend compte immédiatement qu’il va mourir ; comme c’est un enfant déjà grand, je fais avertir le vicaire qui vient lui administrer l’extrême-onction et lui donner une dernière absolution ; personne n’y pensait ; pauvre enfant, il est mort au bout d’une heure sans avoir repris connaissance ; peut-être ai-je contribué à lui ouvrir le ciel ; puisse-t-il y prier pour moi !
Vinça, vendredi 19 juillet 1907
Je vais être obligé de me priver de mes promenades à cheval pendant 15 jours au moins ; ayant remarqué que Bétis boitait, je l’ai fait examiner par Aspès ; il s’était fait une déchirure interne à l’épaule, il a fallu lui mettre un seton et lui faire une forte friction d’essence de térébenthine ; puis le mettre au repos ; c’est bien ennuyeux car c’était ma seule distraction, mais on m’assure que cela n’aura aucune suite. Je reçois une lettre de Papa qui veut me consoler, mais ça n’est guère facile ! Précisément aujourd’hui, le P. Eyraud écrit à Maman et lui parle pour moi d’une jeune fille de Limoges ; il dit qu’il en a déjà parlé à la famille à qui cela plairait (?) et il demande certains renseignements. Nous lui répondons, si elle pouvait être la réponse du Ciel ! Il y a aussi la jeune fille dont Mme de Mollans nous avait parlé, et enfin Hélène de Pallarès si, comme le voudraient Mmes Dalverny et Noëll, on pouvait reprendre le projet. Mais comme tout cela est incertain, je n’ose rien espérer. Je prie beaucoup, j’en ai bien besoin !
Vinça, samedi 20 juillet 1907
Je dirais aujourd’hui : fin de la 28e semaine si cette semaine n’avait pas été fatale ; j’ai déchiré, dès mardi, la photographie de Marie-Louise que je regardais tous les jours depuis 7 mois, ainsi que la carte sur laquelle j’effaçais les jours et les semaines. C’est fini et bien fini ; c’est une page de ma vie que je dois m’efforcer d’oublier ; le refus venant non de la famille, mais de la jeune fille, c’est un projet qui, en aucun cas ne pourrait se reprendre ; pour Hélène de Pallarès, au contraire, comme elle me voulait, si j’avais l’assurance d’être accepté par la famille, je n’hésiterais pas à reprendre le projet ; elle m’a toujours beaucoup plu ; mais on a beau dire, que pense la famille ? Je vais à Ille du train de 9h ½ à celui de 11 heures ; je prends des livres à la grande maison et je vais voir M. le curé à qui j’annonce qu’il faut, désormais, donner sur Marie-Louise de Lacour tous les renseignements qu’on lui demandera ; il trouve vraiment incroyable qu’on m’ait tenu si longtemps le bec dans l’eau. La Congrégation de l’Index a condamné certaines propositions (65) que le pape a condamnées aussi par un décret ; c’est un véritable « Syllabus » qui a pour but de mettre fin aux audacieuses nouveautés de trop d’exégètes dits catholiques ; c’est très bien ! La presse libérale va hurler de rage !
Vinça, dimanche 21 juillet 1907
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; toute l’après-midi il fait de l’orage, je vais un moment à la salle du Panache ; je m’occupe aussi de la Société Saint-Sébastien. Triste anniversaire aujourd’hui pour moi ; il y a juste un an que nous est arrivée la réponse des Pallarès ; on nous assure aujourd’hui (les personnes au courant) que Mme de Pallarès regrette sa décision et qu’elle l’a dit ; évidemment, si c’est vrai, rien n’empêcherait maintenant de reprendre, la jeune fille me plait beaucoup ; mais est-ce vrai ? Décidément le mois de juillet ne m’apporte que des sujets de tristesse ! Le général Hagron, généralissime de l’Armée française, démissionne, ne voulant pas assumer plus longtemps la charge de conduire éventuellement notre Armée à l’ennemi, tant notre pauvre Armée est désorganisée depuis que les André et les Picquart y sévissent ! Comme c’est triste ; si, au moins, cela pouvait dessiller l’aveuglement de la majorité ; mais c’est un rêve ! Rien n’y fait. Le généralissime eût été encore mieux inspiré en supprimant la cause du mal, la république, par un bon petit coup d’État.
Semaine du 22 au 28 juillet 1907
Vinça, lundi 22 juillet 1907
Le matin, je vais à la Balme où l’on fauche. L’après-midi, Bonne Mama part pour sa saison de bains à Thuès, nous irons l’y rejoindre jeudi.
Vinça, mardi 23 juillet 1907
Aujourd’hui nous arrivent de Nîmes deux domestiques, le mari et la femme (l’un cocher et valet de chambre, l’autre cuisinière) que nous avons arrêtés par l’intermédiaire du journal L’Éclair de Montpellier ; nous avons pris nos renseignements sur eux ; ce sont de fervents catholiques et de non moins fervents royalistes comme il y en a tant dans le Gard. Nous sommes réconfortés de n’avoir pas voulu prendre à notre service, tout dernièrement, un ménage qui nous aurait convenu beaucoup, mais où le mari était protestant ; nous n’avons pas voulu prendre la responsabilité d’introduire dans Ille, où il n’y en a jamais eu, un protestant ; ceux que nous avons maintenant s’appellent Albert et Elise. L’après-midi, je vais à Ille avec Albert prendre quelques paquets ; je lui fais voir la maison où il servira.
Vinça, mercredi 24 juillet 1907
Le matin, je vais à la vigne la Ruscane. Aspès fait une nouvelle friction à Bétis, il boite moins mais je me demande si c’est bien un écart ou si ce n’est pas un rhumatisme ce qui serait bien plus grave ; quoi qu’il en soit, je suis désolé de cette suspension de nos promenades à cheval, c’était ma seule distraction au milieu de mes chagrins ; je n’ai même plus ça, vraiment, c’est navrant ! L’après-midi, nous avons la visite de Mme Dalverny ; elle nous parle beaucoup des négociations de l’an dernier avec Mme de Pallarès auxquelles elle a été mêlée (elle ignore le projet de Lacour) ; elle nous assure que tout le mal est venu des faux renseignements, des mensonges de notre méchant cousin de Barescut, sur la fortune ; elle nous presse de reprendre les négociations, disant que ces dames (la mère et la jeune fille) regrettent beaucoup ce projet. C’est plus facile à dire qu’à faire ! Évidemment si j’étais sûr du succès et si un intermédiaire se chargeait de la chose, je n’hésiterais à reprendre ce projet ; mais notre dignité nous interdit absolument de faire le premier pas ; c’est à ces dames ou à un intermédiaire à le faire. D’ailleurs est-on bien sûr que ces dames et surtout le vieux M. de Pallarès regrettent tant que ça la décision d’il y a un an ?
Vinça, jeudi 25 juillet 1907
Je vais à la messe de 7h où je fais la sainte communion ; le petit d’Arx[32], âgé de 4 ans environ, fils de l’ingénieur de l’usine électrique, qui avait été mordu au visage par un chien enragé il y a 44 jours et soigné à Paris à l’Institut Pasteur, est pris de la rage aujourd’hui malgré le traitement ; la rage, il est vrai, a une forme relativement bénigne, mais le pauvre enfant y succombera probablement. Maman ayant été un peu fatiguée cette nuit, nous ne partirons que demain pour Thuès. Le matin, j’assiste à la distribution des prix du Petit séminaire, elle est présidée par Monseigneur ; 20 ou 25 prêtres sont présents ; l’après-midi, je vois un moment Monseigneur qui est, comme toujours, très aimable ; on parle de lui pour l’archevêché d’Avignon ; personnellement, je le regretterais beaucoup.
Thuès-les-Bains, vendredi 26 juillet 1907
Le matin, de Vinça, je vais à Ille entre les trains de 9h et de 11 heures ; je rencontre Victor de Lacour qui m’aborde et me parle comme si de rien n’était ; il me dit qu’il est venu me voir sans me rencontrer et qu’il viendra à Vinça ; je suis aimable avec lui, mais sans affectation ; s’il vient, je le recevrai bien, mais il est évident que je ne pourrai pas lui rendre sa visite, je serais exposé à rencontrer sa sœur ; quelle tête faire ! Voilà une visite que je ne pourrai faire que lorsque je serais marié. Le petit d’Arx meurt à midi ; comme il a un peu égratigné sa mère et sa grand’mère, ces dames sont envoyées à l’Institut Pasteur de Montpellier. Je pars à 4h ½ pour Thuès rejoindre Bonne Maman. J’y arrive à 6h ½ ou 7h ; c’est un simple établissement dans une gorge resserrée ; Maman, qui a voulu absolument que je parte pour me distraire, n’a pas pu partir aujourd’hui, elle n’est même pas bien décidée à venir.
Thuès, samedi 27 juillet 1907
Le matin, je vais à pied à Fontpédrouse, je vois les travaux du futur chemin de fer électrique et notamment un magnifique viaduc, très hardi, en construction ; l’après-midi, avec deux messieurs qui ne demandent qu’à se promener, je vais visiter les gorges si pittoresques de Carança.
Thuès, dimanche 28 juillet 1907
Vue de l’entrée de l’établissement thermel de Thuès-les-Bains – Carte postale, sans date [années 1900] (Site Cartes Postales Généanet)
Je vais à la messe à 8h ½ dans la chapelle de l’établissement ; ensuite, je pars avec Bonne Maman pour Mont-Louis par le tracteur ; nous déjeunons à Mont-Louis à l’Hôtel Blanc, nous y retrouvons les Ferriol. Nous redescendons par le tracteur et sommes de retour à 4h. ; ensuite je vais jusqu’à Olette, au-devant de Maman qui nous a annoncé son arrivée pour ce soir. Maman nous apporte une nouvelle inattendue : Tante Delestrac est au Vernet ; aussi nous décidons-nous à aller nous y installer avec elle ; les Pallarès sont au Vernet ; s’il pouvait y avoir quelque occasion de renouer les relations et les pourparlers ! Le P. Eyraud, à qui nous avions envoyé les renseignements qu’il demandait, nous répond que la fortune a été jugée insuffisante ; voilà donc encore un projet mort-né ; heureusement qu’il ne nous avait pas nommés, comme nous ne connaissions pas au plus le nom de cette famille ; c’était une idée à lui, purement personnelle. Mais quand donc un projet de mariage aboutira-t-il pour moi ?
Vernet-les-Bains, lundi 29 juillet 1907
Vue de l’Hôtel Ibrahim Pacha – Carte postale, sans date [années 1900] (Site de l’Association des Lecteurs de Claude Simon)
Nous partons à 10h ½ pour Vernet ; nous y arrivons vers 2h après avoir déjeuné à Villefranche ; après diverses recherches, nous descendons à l’Hôtel Ibrahim ; nous y sommes bien ; on prend les repas en face, à l’Hôtel du Parc. Nous voyons Tante Delestrac et sortons le soir avec elle, il y a concert le soir dans le parc ; à diverses reprises, je vois de très près Hélène de Pallarès, elle a grandi et s’est développée depuis l’année dernière ; elle est avec son grand’père ; elle m’a parfaitement reconnu et a baissé la tête et a rougi chaque fois qu’elle est passée devant moi ou devant Maman. Dire que je suis si près d’elle et cependant si loin ! Dire que les dames de Pallarès, comme moi, regrettent ce mariage ; dire que la jeune fille le regrette aussi et dire qu’il ne se fera pas parce qu’il a plu à M. de Barescut de donner de faux renseignements sur notre position ! Un simple malentendu nous sépare ; mais comment le dissiper ? Je ne vois pas l’intermédiaire qui pourrait le faire avec succès !
Vernet, mardi 30 juillet 1907
Vue du parc de Vernet-les-Bains – Carte postale, sans date [années 1900] (Site les-pyrenees-orientales.com)
Je passe sa matinée à flâner dans le parc ; à 11h, je prends un bain ; je rencontre les Rovira et les d’Albici qui sont ici pour quelques jours chez Mme d’Albici. Nous voyons Tante Delestrac. Le soir, avec nos cousins de Rovira et d’Albici, nous assistons, au casino, à une petite opérette assez gentille mais de ton un peu trop libre, Le jour et de la nuit. Je vois plusieurs fois Hélène de Pallarès toujours accompagnée de son terrible bon Papa ; ah cet homme, si on pouvait le faire fléchir ! C’est lui le seul obstacle !
Vernet, mercredi 31 juillet 1907
Le matin, je flâne dans le parc ; l’après-midi, avec Tante Delestrac, nous allons voir notre cousine d’Albici dans sa villa (qui lui appartient) ; ensuite, avec Fernand, sa femme et le jeune ménage d’Albici, nous allons faire une partie de tennis.
Août 1907
Semaine du 1er au 4 août 1907
Vernet, jeudi 1er août 1907
Je pars à bicyclette pour Vinça à 6h ½ ; je vois Bétis qui est beaucoup mieux ; par le train de 9h, je vais de Vinça à Ille où je prends quelques paquets et où je me confesse au curé ; je lui demande aussi la permission d’assister demain soir (après avoir communié le matin) au bal du casino (parce que j’espère y rencontrer Hélène de Pallariès ; si ce n’était cela, je me moquerais de ce bal) ; il me l’accorde. Je rentre par le train de 11h et suis à Vernet à 1 heure. L’après-midi, partie de tennis avec les Rovira et les d’Albici.
Vernet, vendredi 2 août 1907
Vue de l’Hôtel du Parc et du casino de Vernet-les-Bains – Carte postale, 1907 [NB : cette carte postale trouvée sur internet, sans aucun rapport avec la famille d’Estève de Bosch, a été envoyée le 2 août 1907, le jour même où Antoine d’Estève de Bosch se trouvait sur les lieux] (Site Cartorum.fr)
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h à la chapelle des étrangers. L’après-midi, je vais au tennis avec les Rovira et les d’Albici. Il m’arrive une bien drôle de chose ; quelle coïncidence ! Le directeur de la station, un allemand, M. Kiehl, m’invite à conduire le cotillon ce soir au bal du casino, avec, comme conductrice … Hélène de Pallarès ! J’avoue que j’ai grande envie d’accepter ; mais, à la réflexion, je refuse ; M. de Pallarès croirait que c’était un coup monté. M. Kiehl, qui tient à ce que le cotillon soit conduit par un jeune homme de la société, insiste énormément, mais je suis inflexible. Nous allons au bal avec les Rovira. On me présente à Mlle Hélène ; je peux enfin lui parle ; après 15 mois, son souhait se réalise ; elle m’entend lui parler ; je danse avec elle ; elle est timide et troublée, cela se comprend. Pour ne pas qu’elle croie que je n’ai pas voulu danser le cotillon avec elle, je lui dis ce qui s’est passé ; je lui dis textuellement que si j’ai refusé l’invitation du directeur, malgré mon vif désir et le plaisir que j’y aurais eu, c’est uniquement par délicatesse, pour ne pas la gêner ; j’ajoute que je tenais à lui dire cela pour ne pas lui laisser croire que je n’ai pas voulu danser avec elle. Le cotillon est joli, je le danse avec la cousine d’Albici ; dans le courant de ce cotillon, je fais plusieurs politesses à Mlle Hélène, elle y répond toujours avec amabilité. C’est la 1ère fois que je la vois de près, que je lui parle etc. Mais qui sait ce que pense son grand’père ? Serait-il peut-être revenu à de meilleurs sentiments à mon égard, depuis l’année dernière ? Le bal est fini à 2 heures ; les Rovira nous offrent à souper ensuite. On me met tout à fait dans les honneurs ici ; le vicomte de Maÿros, gendre du comte de Burnay[33], m’invite à jouer un rôle dimanche dans la pseudo-course de taureaux que l’on donne ce jour-là ; je ne peux pas refuser.
Vernet, samedi 3 août 1907
Le matin, je me promène autour du parc ; l’après-midi, je vais au Tennis ; je trouve l’occasion de me faire présenter à M. de Pallarès et de dire quelques mots à Hélène. Le soir, nous allons voir pour Le petit duc avec les Rovira.
Vernet, dimanche 4 août 1907
Je m’exerce, le matin, à mon rôle dans la course de taureaux ; nous serons deux à le remplir, un jeune officier espagnol de Barcelone, et moi ; ensuite, je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, à 4h ½, a lieu la pseudo-course de taureaux. L’officier espagnol et moi, costumés en alguazils, faisons notre entrée dans l’arène pour ouvrir la course ; je monte « Abricot », un des plus beaux chevaux de Bernard. Mon rôle consiste à saluer le président, à faire quelques évolutions, au galop, dans la piste, à saisir au vol la clef du tauril que me lançait le président etc. ; c’est la chose la plus difficile et je m’en tire avec honneur, on m’applaudit ; la course, absolument ridicule, est interrompue par la pluie ; à la sortie, Hélène de Pallarès s’arrête devant moi et me félicite de mon modeste rôle. Ensuite, le comité, dont M. de Pallarès est président, nous offre à tous le champagne et je trinque avec « le Bon Papa ». Tout est fini vers 6 heures.
Semaine du 5 au 11 août 1907
Vernet, lundi 5 août 1907
Le matin, je me promène assez longtemps avec M. André Leclercq, neveu de Mme Aragon. L’après-midi, je prends un long bain de piscine avec lui, nous nageons beaucoup. Je vois l’oncle Lucien Delestrac, arrivé hier soir pour rejoindre Tante Marie ; Yvonne et Antoine vont venir aussi ; nous les verrons à Vinça. Le soir, nous allons à un concert au casino, nous y retrouvons les Rovira ; il devait y avoir une sauterie après le concert mais l’heure étant trop tardive, on la supprime.
Vinça, mardi 6 août 1907
Nous quittons Vernet l’après-midi, après y avoir passé 8 jours pendant lesquels je ne me suis pas ennuyé ; Antoine et Yvonne arrivent à Villefranche à 5h, nous les voyons un moment à la gare, ils viennent s’installer à Vernet. Comme je compte y revenir de temps en temps, je les verrai. A Vinça, je trouve l’oncle Paul, tante Josepha et Nénette arrivés hier pour un mois ; Ninette a énormément grandi, c’est presque une jeune fille, et elle n’a que 13 ans ½ ; on lui en donnerait 16.
Vinça, mercredi 7 août 1907
Mme Noëll, qui est ici, demande à voir Maman et lui parle de Mlle de Pallarès ; elle veut absolument reprendre les négociations et aboutir ; je ne demande pas mieux, surtout après avoir revu Mlle Hélène comme je l’ai vue au Vernet, mais ne courrons-nous pas à un nouvel échec ? Je réfléchis ; elle m’assure que les dames de Pallarès regrettent leur décision ; quant à la jeune fille, son attitude ces jours-ci m’a assez montré qu’elle regrettait la décision de ses parents ; mais que pense le grand-père ? L’après-midi, je vais à Ille avec l’oncle Paul ; nous voyons les travaux de la grande maison ; ils sont presque terminés. Pour une fois, le gouvernement a agi avec vigueur en bombardant Casablanca (au Maroc) où on avait assassiné plusieurs Français ; il aurait dû le faire plus tôt !
Vinça, jeudi 8 août 1907
Je vais à Perpignan avec Tante Josepha ; nous faisons plusieurs commissions ensemble ; je vois M. Vassal qui me donne beaucoup d’espoir pour la position dans les assurances, dont je lui avais parlé. Au retour, nous voyageons, jusqu’à Ille, avec Victor de Lacour, nous parlons comme si de rien n’était.
Vernet-les-Bains, vendredi 9 août 1907
Après m’être occupé le matin, à Vinça, d’une affaire d’arrosage, je viens au Vernet par le train de 4h22. Je vois les Delestrac ; le soir j’assiste à un bal au casino, j’y danse avec Mlle Hélène qui est toujours aussi gracieuse pour moi ; elle semble me dire qu’elle regrette la décision prise par ses parents ; mais ceux-ci que pensent-ils ? Comment accueilleraient-ils une nouvelle démarche ? On me conseille beaucoup de la tenter ; mais j’avoue que j’hésite ; j’ai été si éprouvé que je n’ose plus rien faire. Après le bal, je soupe avec les Rovira et les d’Albici.
Vinça, samedi 10 août 1907
Je me lève vers 8h à l’Hôtel Ibrahim où l’on m’a redonné la chambre que j’occupais la semaine dernière. Dans la matinée, nous nous réunissons, Paul et Yvonne, les Rovira et les d’Albici du côté de la laiterie et du tennis ; Hélène de Pallarès y vient aussi ; je cause et fais une partie de tennis avec elle ; nous nous donnons rendez-vous pour le bal et le cotillon de lundi prochain. Je rentre à Vinça à 1h10. Précisément, à Vinça, nous avons la visite de Mme Noëll, qui vient nous proposer de tenter une démarche auprès des Pallarès ; elle est à Vinça pour l’été et nous assure que Mme de Pallarès regrette sa décision ; elle voudrait tenter une nouvelle démarche ; que faire ? Je vois la jeune fille au Vernet et je la trouve charmante ; il est manifeste que je ne lui déplais pas ; on nous assure que la mère regrette ; que faire ? C’est bien délicat. On pourrait tenter une démarche indirecte ; Mme Noëll, qui désire voir aboutir ce projet dont la 1ère elle a eu l’idée, pourrait agir en son nom personnel ; si j’étais sûr du réussir, je n’hésiterais pas à faire tout ce qu’on voudrait ; mais, après tant de déboires, je redoute terriblement un nouvel échec. Nous souhaitons la fête à Maman.
Vinça, dimanche 11 août 1907
En raison de la double fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne, je vais à la messe de 8h et j’y fais la sainte communion ; je vais aussi à la grand’messe et à vêpres. Il fait très chaud.
Semaine du 12 au 18 août 1907
Vernet, lundi 12 août 1907
Je reviens au Vernet avec l’oncle Paul, Tante Josepha et Ninette. Nous voyons les Delestrac, les Rovira et les d’Albici. Il y a un bal le soir ; je comptais y retrouver Mlle Hélène ; malheureusement, son grand’père est malade et ne peut l’y accompagner ; je la vois dans l’après-midi se promener avec la famille Adamoli et elle me le dit ; j’en suis navré. Le bal, auquel je vais parce que je ne peux faire autrement, n’a aucun agrément pour moi. Heureusement que je reverrai Mlle Hélène demain matin au tennis.
Vinça, mardi 13 août 1907
J’ai revu Mlle Hélène ce matin au tennis où nous avions convenu de venir ensemble ; elle est, vis-à-vis de moi, aussi gracieuse que possible ; après ce qui s’est passé l’an dernier, cette attitude me fait comprendre qu’elle n’a été pour rien dans la décision de ses parents et qu’elle ne demanderait qu’à renouer les négociations ; je suis donc tranquille pour elle ; mais restent sa mère et son grand’père ; lui, c’est l’inconnu et je suis décidé à procéder avec beaucoup de prudence ; sa mère va, d’ailleurs, venir à Vernet. Nous rentrons par le dernier train. Le mariage de Philomène est définitivement fixé au mercredi 25 septembre à Angers ; si j’y assiste, au milieu de toutes mes préoccupations, je n’y prendrai aucun plaisir et ce sera pour moi une corvée.
Vinça, mercredi 14 août 1907
Le matin, je remonte Bétis après une interruption de près de 4 semaines ; il ne boite plus au pas, mais encore un peu au trot. L’après-midi, je vais me confesser. Le général Bailloud, commandant du 16e corps, vient demain faire l’ouverture de la chasse à Vinça avec un officier et 2 civils ; avec l’oncle Paul, je le vois un à son arrivée ; nous l’aurons demain à déjeuner.
Vinça, jeudi 15 août 1907
Maurice Bailloud (1847-1921), général de brigade – Cliché Disdéri, Paris [années 1900] (site dicoaffairedreyfus.com)
En l’honneur de la fête de l’Assomption, je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je retourne à la grand’messe et à vêpres. Aussitôt après la grand’messe, à laquelle il assiste fort dévotement avec l’officier qui l’accompagne, le général Bailloud[34] vient déjeuner avec cet officier et deux civils ; ils ont fait, ce matin, une chasse moyenne. Le commandant du 16e corps, chassé de Nancy par l’ignoble généralisé Picquart, pour avoir, dans une réunion privée où il faisait ses adieux à un colonel alsacien, parlé de notre espoir toujours vivant dans le retour à la mère-patrie des provinces perdues (incident qui a fait beaucoup de bruit dans les journaux et à la Chambre, il y a 3 mois environ), le commandant du 16e corps est plein d’esprit, pétillant, gai, vigoureux, actif ; c’est un homme charmant et (cela se voyait, bien que nous n’ayons pas parlé de politique) mal disposé à l’égard du gouvernement ; pourquoi ne le chambarde-t-il pas ? C’est ce que devraient faire les généraux qui le peuvent. Maman va à Ille dans l’après-midi, pour avoir avec M. de Barescut une explication au sujet des faux renseignements que celui-ci aurait donnés l’année dernière à M. de Pallarès sur notre fortune ; M. de Barescut ayant été averti (par une lettre anonyme) que nous nous étions plaints de sa manière d’agir dans cette circonstance, a écrit à Maman pour lui demander si elle avait réellement tenu les propos répétés dans cette lettre. Maman lui a répondu immédiatement qu’en effet, elle avait dit cela à quelques personnes et qu’elle désirait profiter de l’occasion pour s’en expliquer de vive voix avec lui. Elle le voit à Ille, chez nous ; M. de Barescut nie avoir donné de faux renseignements sur notre fortune ; mais dit-il vrai ? Quelqu’un ment dans cette affaire, qui est-ce ? Je me méfie de notre cousin ; il était, paraît-il, d’assez mauvaise humeur aujourd’hui. Maman rentre à 8 heures ½.
Vinça, vendredi 16 août 1907
Je vais à Ille à cheval ; Bétis est guéri, c’est à peine si, par moments, il boite encore un tant petit peu au trot ; à Ille, étant allé à l’église, j’aperçois Marie-Louise, pour la 1ère fois depuis le 5 janvier. Je redoutais beaucoup cette rencontre inévitable ; je craignais de ressentir une impression fort pénible ; eh bien, à ma grande surprise, elle me laisse absolument froid et indifférent. Je ne pense plus à elle puisqu’elle ne veut pas de moi ; c’est fini et sa vue ou son souvenir n’émeuvent plus en moi aucune corde. La seule chose qui me fasse de la peine, c’est la pensée du temps que j’ai perdu à l’attendre inutilement et aussi la comparaison entre l’été sur lequel j’avais compté et celui que je passe ! Je vais retourner au Vernet pour y retrouver Hélène de Pallarès ; si je dois réussir, c’est par la jeune fille que j’arriverai ; j’y passerai encore 3 jours.
Vernet, samedi 17 août 1907
Je suis arrivé à 11 heures. L’après-midi je joue au Tennis avec Yvonne et Antoine Delestrac ; Mlle Hélène y vient aussi et je joue longtemps avec elle ; elle est toujours aussi gracieuse pour moi ; en ne me fuyant pas, en venant partout où je suis après ce qui s’est passé l’année dernière, elle veut évidemment me faire comprendre qu’elle n’a été pour rien dans la décision de ses parents et qu’elle ne demanderait pas mieux que de les voir changer d’idée ; mais que pensent ses parents ? Mme Noëll assure que la mère regrette ; tout dépendrait donc encore du grand’père, comme l’an dernier. Comment le toucher, le faire fléchir ? Ce soir, je vais voir pour La Périchole.
Vernet, dimanche 18 août 1907
Je joue au tennis puis je vais à la messe de 11 heures ; je déjeune chez les Delestrac. L’après-midi, je me promène assez longtemps avec Mlle Hélène de Pallarès et avec son grand-père. Je vais à la bénédiction. Le soir, avec les Delestrac, je vais voir jouer La Poupée.
Semaine du 19 au 25 août 1907
Vernet, lundi 19 août 1907
Le matin, nous jouons au tennis ; l’après-midi aussi un peu. Le soir, il y a bal et cotillon au casino ; j’y retrouve Mlle Hélène qui, d’elle-même et sans que je le lui redemande, m’a réservé le cotillon ; elle est pour moi, comme toujours, d’une très grande amabilité. Cette amabilité me décide à lui glisser quelques mots de mes projets ; je comprends, à sa réponse, que les dispositions de sa famille à mon égard n’ont pas changé depuis l’année dernière. Quoiqu’en dise Mme Noëll, je ferai sagement de ne pas tenter une nouvelle démarche qui aboutirait probablement à un nouvel échec ; mieux vaut m’épargner cet échec. Mais il m’est bien dur, maintenant que j’ai vu si souvent Mlle Hélène pendant ces 3 dernières semaines, de me faire à la pensée qu’il n’y a rien à tenter ; sans me l’avouer et insensiblement, je m’étais attaché à elle en la voyant si aimable pour moi. Évidemment, son grand’père doit être irréductible, il doit tenir avant tout à la fortune ; Hélène doit le savoir et me l’a fait comprendre. Cela vaut mieux ainsi que si j’avais essuyé un nouvel échec. Mais d’un autre côté, quel dommage ; elle est si gentille, si douce et paraît si bonne ! Je serais sûrement heureux avec elle. Mon Dieu, mon Dieu, que d’amertumes dans la vie ! Le bal finit à 3h ¼ et je me couche à 3h ½. Après une pareille nuit, l’excursion au Canigou va être fatigante. Sans l’espoir de retrouver Hélène de Pallarès, je ne serais certainement pas allé au bal. Le cotillon était conduit par le marquis de Forton, cousin germain et neveu de Fernand de Rovira.
Chalet du Canigou (2200m d’altitude), mardi 20 août 1907
Vue du chalet du Canigou – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cprama.com)
Impossible de fermer l’œil la nuit dernière ; couché à 3h ½, je me lève à 6h sans avoir dormi une minute. Le temps n’étant pas sûr, nous hésitons à partir pour le Canigou ; mais vers 10h, le temps s’arrange et nous partons à 10h ½ en voiture les 4 Delestrac et moi ; je suis incommodé en route et je… dégobille mon déjeuner de ce matin ; aussi, je ne peux rien manger pendant toute l’ascension ; nous avons la pluie un moment. Nous arrivons au chalet à 4 heures ½ environ, après avoir mis souvent pied à terre pour soulager les chevaux car la route (?) est mauvaise ; c’est la 1ère fois de ma vie que je me trouve à pareille altitude ; demain, l’ascension du pic.
Vinça, mercredi 21 août 1907
Nous nous levons à 4h ½ ; nous voyons le lever du soleil sur la plaine du Roussillon et sur la mer que l’on voit très bien du chalet ; puis vers 5h ¾, nous partons tous pour le pic du Canigou où nous arrivons vers 7h ou 7h ½ ; l’ascension est des plus faciles ; à l’altitude du pic (2785 mètres), il souffle un petit vent de nord-ouest qui est très frais. De là-haut, la vue est splendide ; on domine les montagnes, la plaine de la mer ; on voit à merveille chaque village : Prades, Vinça, Ille etc. ; le temps est clair malgré une légère brume. Après avoir admiré un instant ce splendide panorama, Antoine, moi et M. Vidal, curé de Marquixanes (que nous avons retrouvé au chalet) redescendons vers le chalet par la cheminée et la brèche Durié ; c’est très difficile ; vers le milieu de la brèche, il y a un passage si terrible que M. l’abbé Vidal nous donne à tous deux l’absolution ; nous faisons des prodiges d’équilibre pour ne pas faire un faux pas et rouler das le glacier ; circonstance aggravante : je n’ai aux pieds que des souliers de ville ; enfin, nous arrivons au petit glacier, nous le traversons et rentrons facilement au chalet ; si je reviens au Canigou, je ne passerai plus par la brèche Durié, c’est trop difficile et trop dangereux. Le chalet est envahi par de nouveaux arrivants parmi lesquels l’illustre Bourrat[35] (!) ; nous sommes 27 à table. Nous repartons du chalet vers 2 heures et arrivons au Vernet avant 5 heures ; je suis à Vinça à 6h48. Je suis enchanté d’avoir pu faire enfin cette ascension du Canigou à laquelle je pensais depuis si longtemps.
Vue de la brèche Durier au Canigou – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cprama.com)
Vinça, jeudi 22 août 1907
Je vais, avec Bétis, à Boule où je fais la tournée des vignes et donne quelques instructions à Joseph Jacomy. L’après-midi, nous allons tous à Ille entre les trains de 1h et de 4h ; nous faisons visiter la maison à Tante Josepha.
Vinça, vendredi 23 août 1907
Les nouvelles qui arrivent du Maroc sont graves ; le corps expéditionnaire français débarqué après le bombardement de Casablanca est attaqué tous les jours par les tribus arabes ; il livre sans cesse des combats meurtriers ; il est toujours victorieux, cela va sans dire, mais il ne pourra bientôt plus suffire, il faudra des renforts. Et puis que veut le gouvernement ? Il fallait ou ne pas débarquer après le bombardement, ou débarquer en force et aller attaquer chez elles les tribus rebelles à la France. Le fait de débarquer et de se tenir sur la défensive n’est pas une solution ; on fait tuer inutilement d’héroïques soldats ; c’est le fait d’un gouvernement imprévoyant. Si la guerre sainte est déclarée aux français, comme nous y sommes exposés, il faudra bien aller plus loin que la banlieue de Casablanca. Je me promène avec l’oncle Paul ; l’après-midi, visite à Mme Noëll, que je mets au courant de ce que j’ai fait au Vernet (elle croit au succès et m’encourage à ne pas abandonner la partie ; elle a plus de confiance que moi), et à Mme de Guardia à Saorle.
Vinça, samedi 24 août 1907
Je vais à Perpignan par le train de 9 heures ; j’y envoie Albert sur Bétis afin de faire arranger ma selle qui blesse le cheval au garrot ; le sellier le prend mesure sur le cheval même. Je vois aussi M. Vassal qui fait son possible pour me procurer une situation dans les assurances ; il me tarde de l’avoir, ça sera un atout dans mon jeu. Je rentre à 3h20 ; je m’arrête à Ille où c’est jour de foire ; et je rentre d’Ille à Vinça en voiture, ayant trouvé une occasion. Albert rentre à 9h ½ ; il est revenu au frais comme je le lui avais recommandé ; cela fait, pour le cheval, une course de 65 kilomètres ; il s’est reposé 8 heures à Perpignan.
Vinça, dimanche 25 août 1907
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons au grand jardin.
Semaine du 26 au 31 août 1907
Vinça, lundi 26 août 1907
Le matin, je fais à cheval une promenade d’une dizaine de kilomètres (Marquixanes, Finestret, chemin de Joch). Nous avons la visite des Delestrac ; ils arrivent à 9h, passent toute la journée avec nous et repartent pour Vernet par le dernier train du soir après avoir dîné. Dans l’après-midi, je me promène avec Nénette, Yvonne et Antoine. Papa devait arriver demain matin ; mais son arrivée, déjà trop retardée, ne pourra pas encore avoir lieu avant quelques jours par suite de circonstances dont je n’ai voulu rien mettre, jusqu’à présent, dans mon journal mais qu’il faut bien cependant que j’y consigne : dans le courant de juillet, un mois environ après les fiançailles de Philomène, celle-ci reçut un billet anonyme signé « Mary », accusant Henri de Lavergne d’avoir eu et d’avoir encore des maîtresses. Grand émoi de Papa qui fit une enquête à Angers aidé en cela par le P. Vétillart ; interrogatoire du jeune homme, aveux de celui-ci, enfin confirmation complète des accusations contenues dans la lettre ; Henri de Lavergne avait eu 2 maîtresses et n’avait quitté la dernière qu’au moment de ses fiançailles. À la suite de cette découverte, Papa lui interdit jusqu’à nouvel ordre l’entrée de sa maison ; il en informe ses parents qui ne le savaient pas, car il s’était bien caché (c’est ce qui explique que tout le monde nous ait donné les meilleurs renseignements sur sa conduite). Enfin, le jeune homme montrant un grand repentir, jurant que ces anciennes relations étaient rompues à jamais, d’autre part Philomène tenant beaucoup à lui, Papa et Maman, après avoir beaucoup hésité, n’ont pas cru devoir rompre son mariage et lui ont permis, après 20 jours d’interruption, de revenir voir sa fiancée. À partir de ce moment, Papa s’est occupé à Angers de régler différentes questions relatives au mariage et à ses préparatifs, puis, vers le 18 août, il a quitté Angers avec Philomène pour aller à Sainte-Croix ; il devait laisser cette dernière à Sainte-Croix et venir ici après avoir passé 4 ou 5 jours auprès de Marie Thérèse ; nous l’attendions, d’abord samedi, puis demain matin. Mais l’homme propose et Dieu dispose… Jeudi dernier, Maman recevait une autre lettre signée « Marie Moy » ; cette femme se vantait d’être toujours la maîtresse d’Henri de Lavergne, elle disait que celui-ci ne l’avait jamais quittée, qu’il ne voulait se marier que pour être plus libre et la fréquenter encore ou fréquenter d’autres femmes de son espèce etc. etc. Cette lettre ajoutait des détails tellement précis sur le caractère de Philomène, sur les toilettes qu’on lui prépare etc. qu’elle parait très véridique ; or elle formule contre le fiancé de Philo les plus graves accusations, elle dit, par exemple, que les rendez-vous continuent, qu’elle avait avec lui un rendez-vous le soir même d’un dîner offert le vendredi 16 août par la famille de Lavergne à Papa et à Philomène, le dimanche au sortir de la messe etc. En présence de ces accusations qui seraient monstrueuses si elles sont exactes, Marie a envoyé cette lettre, après l’avoir recopiée, au P. Vétillart qui avait fait la première enquête ; de plus, elle a immédiatement télégraphié à Papa de retarder son départ de Sainte-Croix et lui a envoyé la copie de cette lettre en lui conseillant de repartir pour Angers et de faire l’enquête. C’est ce à quoi Papa s’est décidé, car le P. Vétillart est en Angleterre pour plusieurs semaines. Au lieu de venir nous rejoindre, il repart donc pour Angers. Je veux espérer que cette vilaine femme a tout inventé ; mais si par malheur, elle a dit vrai, M. Henri de Lavergne est le dernier des misérables ; en effet, il nous trompait ignoblement et revoyait son ancienne maîtresse au moment même où il venait de nous promettre qu’il ne la reverrait plus jamais, il lui donnait des rendez-vous en sortant de chez sa fiancée, il se moquait de celle-ci et de nous tous. Il est certain que si ces faits sont reconnus vrais, la rupture s’impose : j’ai été le premier, lorsqu’on a connu ses anciennes faiblesses, à conseiller le pardon à Papa et à Marie ; mais il n’en est plus ainsi maintenant et s’il est prouvé que ces relations ont continué, j’estime qu’il est indigne d’entrer dans notre famille ; il rendrait sûrement malheureuse la pauvre Philomène à qui il n’aurait même pas été capable de rester fidèle durant ses fiançailles ; il aurait agi en hypocrite et en jeune homme vicieux. Philomène, qui ne comprend pas la gravité de ces faits et qui ne se rend pas compte des malheurs auxquels elle s’exposerait en se mariant dans de pareilles conditions, redoute énormément la rupture de son mariage et elle a écrit en cachette à son fiancé pour l’avertir que nous avions reçu une lettre l’accusant ; c’est malheureux, car cela rendra l’enquête de Papa plus difficile. Enfin, à la grâce de Dieu ; espérons pour Philomène, pour Henri de Lavergne et pour nous tous que Marie Moy a menti ; mais s’il en était autrement j’estime que Papa et Maman ne devraient pas hésiter, quelque peine que Philomène dût en ressentir, à rompre un mariage qui risquerait de faire le malheur de leur fille ; c’est aussi l’avis de l’oncle Paul, de Tante Josepha, de Maman et je pense que c’est aussi celui de Papa. Mon Dieu, que d’ennuis, de préoccupations et de complications dans la vie !
Vinça, mardi 27 août 1907
Le matin je vais à Ille à cheval ; je rencontre Victor de Lacour ; l’après-midi, je lis et je me promène un peu ; je m’occupe de la nomination des 2 délégués que la Société Saint-Sébastien doit désigner pour l’élection d’un membre du Conseil supérieur de la Mutualité ; le bureau désigne Dalmer et Étienne Vergès fils ; je donne ces noms au maire.
Vinça, mercredi 28 août 1907
Je vais au Vernet à cheval ; je pars à 6h ½ et j’y arrive à 9h ; je déjeune chez les Delestrac dont le séjour touche à sa fin ; leur cousine Mme Barrera était toujours dans le même état, ils ne peuvent pas rester indéfiniment et ils repartent samedi. Je joue au tennis avec Antoine. Je vois, une minute seulement, Mlle Hélène de Pallarès ; elle me dit que sa mère ne viendra pas au Vernet ; c’est bien ennuyeux car Tante Josepha, qui l’a beaucoup connue autrefois à Perpignan, serait venue au Vernet et aurait essayé de la pressentir sur la possibilité d’une reprise du projet ; qui sait, maintenant, quand cette conversation préliminaire pourra avoir lieu ; peut-être, probablement même, il faudra attendre que Mme Noëll puisse voir Mme de Pallarès à Perpignan ; or ces dames ne se retrouveront pas avant le milieu d’octobre ; si un autre projet venait à surgir d’ici là, je serais obligé de faire pressentir Mme de Pallarès par lettre ce qui ne serait pas favorable ; et cependant, avant de me lancer dans une autre voie, je tiens absolument à savoir si celle-là est définitivement fermée car plus je vois Mlle Hélène, plus je regrette la réponse de sa famille l’année dernière ; elle est jolie, douce, gentille et bien élevée ; elle me plaît beaucoup ; et dire que j’ai failli l’épouser ; dire que ça a tenu à si peu ! Mme de Pallarès a dit à Mme Noëll que pendant les 3 derniers jours, ses hésitations avaient été telles qu’elle avait pleuré tout le temps. Et tout cela, à cause d’un faux renseignement sur notre fortune ; il faudra le rectifier mais voudront-ils revenir sur leur refus ? J’en doute, surtout pour le grand’père. Comme c’est terrible ! J’enrage quand j’y pense ! Je rentre à 8h ½ à Vinça ; il fait nuit noire sur la route. Je reviendrai vendredi au Vernet, Maman y reviendra aussi ; ce sera le dernier jour du séjour des Delestrac.
Vinça, jeudi 29 août 1907
L’après-midi, j’assiste au tirage de la loterie des dames de Charité à l’École Sainte-Marie ; chose curieuse : je ne gagne qu’une chose, c’est une lampe que j’avais offerte comme président de la Société Saint-Sébastien ; bien entendu, je l’ai immédiatement remise en loterie ; quelle drôle de coïncidence, sur 80 lots et au moins 1500 billets ! En même temps que la loterie, il y a une petite saynète et un ballet. Je reçois une dépêche de M. Vassal m’informant que l’inspecteur de la compagnie d’assurances « La Paternelle » sera demain à Perpignan ; me voilà forcé de renoncer à mon voyage au Vernet.
Vinça, vendredi 30 août 1907
Je vais à Perpignan par le train de 9 heures et je rentre par celui de 4h. ; je vois chez M. Vassal M. Vaquié, inspecteur général de « La Paternelle » ; son concours m’est tout acquis car M. Vassal et son associé M. Vergès de Ricaudy m’ont chaudement recommandé à lui ; il me dit qu’il me proposera et m’appuiera pour un poste d’inspecteur dans sa compagnie d’assurances ; mais d’abord, je devrai faire un stage de quelques mois pour me former aux affaires. Ce genre d’occupations me conviendra car je ne serai pas esclave ; je pourrai choisir mon moment pour les tournées nécessaires et je pourrai ainsi continuer à m’occuper de nos affaires. Si je suis nommé inspecteur, la situation sera lucrative. Je désire que cela m’aide à me marier ; c’est la seule raison pour laquelle je me suis décidé à me lancer dans cette carrière car je préférerais, par goût, vivre tout à fait de la vie de propriétaire terrien ; au moins les Pallarès ne pourront pas désormais invoquer ce prétexte ! Il est vrai qu’ils en trouveront probablement un autre ! Papa a confié à un agent de police, mis à sa disposition, l’enquête sur les faits écrits par la maîtresse d’Henri de Lavergne ; ce soir, il nous télégraphie que les premiers résultats sont favorables mais qu’il attend des renseignements complémentaires ; nous désirons tous que cette femme ait menti.
Vinça, samedi 31 août 1907
Le matin, je vais à Boule et à Ille à cheval. L’après-midi, je vais voir passer à la gare les Delestrac qui quittent le Vernet ; l’état de Madame Barrera étant stationnaire et pouvant se prolonger longtemps ainsi, ils vont aller finir leurs vacances à la Burbanche ; mais auparavant, ils vont faire un pèlerinage à Lourdes. Je me promène avec l’oncle Paul du côté du barrage Bartissol ; nous voyons M. Dalverny pêcher des goujons.
Septembre 1907
Semaine du 1er septembre 1907
Vinça, dimanche 1er septembre 1907
Je vais à la grand’messe. À 1h nous accompagnons à la gare l’oncle Paul, dont le congé est fini et qui retourne à Dijon, en s’arrêtant à Nîmes au passage. L’après-midi, je vais à vêpres ; ensuite, je vais à Saorles voir le président du Panache, M. Vergès-Lladères ; nous décidons, pour remonter cette ligue, ou plutôt le groupe de Vinça qui n’est pas très assidu, de donner une réunion jeudi. Je vais au recouvrement des cotisations de la Société Saint-Sébastien.
Semaine du 2 au 8 septembre 1907
Vinça, lundi 2 septembre 1907
Je me promène à cheval du côté de Joch, Finestret et Marquixanes. L’enquête de Papa a abouti à la démonstration absolue de l’innocence d’Henri de Lavergne ; il y a eu, en réalité, 3 enquêtes : la principale, menée par deux agents de la sûreté et au cours de laquelle le commissaire central d’Angers a entendu la fille Moy et lui a prouvé qu’elle se contredisait et qu’elle mentait ; la seconde par Mme Blanc ; la troisième par l’abbé Chollet. Toutes les trois sont arrivées à la même conclusion, à savoir que la fille Moy est une fille absolument dépravée et vicieuse qui ne mérite aucune confiance, et qu’Henri de Lavergne ne l’a plus vue depuis la fin de mai. Les accusations contenues dans la lettre arrivée il y a dix jours étaient donc absolument fausses ; restent seules les faiblesses commises par Henri de Graverne avant ses fiançailles ; connues avant la décision, elles auraient sûrement empêché le mariage, mais connues 1 mois après les fiançailles, Papa et Maman n’ont pas cru devoir rompre et les ont pardonnées ; donc, le mariage se fera. Mais il ne se fera malheureusement pas à l’époque fixée, c’est-à-dire les derniers jours de ce mois, par suite d’un malheureux accident arrivé à la mère d’Henri ; la pauvre Madame de Lavergne circulait en voiture, lorsque sa voiture a été renversée par un tramway électrique ; elle a été projetée sur le sol, presque sous les roues du tram et a failli être écrasée ; Dieu merci, elle ne l’a pas été et a échappé à une mort affreuse ; mais elle a été si fortement contusionnée au genou qu’elle en a pour de longues semaines avant d’être remise ; quand pourra-t-on célébrer le mariage ? Nul ne le sait et tout dépendra du rétablissement de Mme de Lavergne. Mais comme il va être forcément retardé, le mieux à mon avis est que Papa arrive sans retard à Roussillon avec Philomène. L’après-midi, Bonne Maman, Maman, Tante Josepha et Nénette vont à Millas faire une visite aux Ferriol ; je ne vais que jusqu’à Ille où je reste de 1h ½ à 4 heures. Dans le même train que nous est Mlle de Pallarès et sa petite cousine Fabre avec son institutrice ; Mlle Hélène rentre à Perpignan et à la campagne à Montescot ; nous n’avons pas pu monter dans le même compartiment, comme je l’aurais désiré, parce que ces dames étaient en 1ère et que nous n’avions que des billets de seconde. Mais il paraît qu’à Millas, Tante Josepha a salué Mlle Hélène à la portière de son wagon et celle-ci lui ayant demandé si elle allait à Perpignan, Tante Josepha lui a répondu qu’elle n’y allait pas aujourd’hui mais qu’elle irait demain et qu’elle serait très heureuse de revoir sa mère ; la voilà donc obligée de faire une visite à Mme de Pallarès qu’elle a beaucoup connue autrefois ; immanquablement, on parlera des négociations de l’année dernière et Tante Josepha pourra voir quelles sont les dispositions actuelles de Mme de Pallarès. J’avoue que je ne croyais pas que les choses se passeraient ainsi aujourd’hui ; je pensais que Mlle Hélène quitterait aujourd’hui le Vernet et c’est dans l’espoir de voyager dans son compartiment que j’ai poussé à aller à Millas ; mais je ne prévoyais pas la suite et la visite de demain. Tante Josepha voulait faire cette visite pour demander à Mme de Pallarès quelle raison avait motivé sa décision de l’année dernière ; jusqu’à présent, je l’avais retenue car je redoute les suites, j’ai peur que rien de bon pour moi ne sorte de cette conversation ; mais puisque cette visite, décidée en dehors de moi, va avoir lieu, il n’y a qu’à s’y préparer et à bien savoir ce qui s’y dira. Il faut absolument que Tante Josepha dise et prouve à Mme de Pallarès qu’elle a été trompée sur l’importance de notre fortune, et qu’elle fasse valoir que je vais avoir une position. Tout au moins, nous saurons si réellement Mme de Pallarès regrette sa décision de l’année dernière ; il est vrai qu’il reste le grand’père ! C’est lui le plus terrible !
Vinça, mardi 3 septembre 1907
Le matin, je vais à Corbère à cheval ; je vais voir les vignes et j’examine l’état de la cave ; il va falloir faire quelques petites réparations aux tonneaux. Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette vont à Perpignan ; dans l’après-midi, de 1h ½ à 6h ½, je vais à Prades. À son retour de Perpignan, Tante Josepha me raconte sa visite à Mme de Pallarès ; c’est elle-même qui, la première, lui a parlé de ce qui s’était passé l’année dernière. Naturellement, Tante Josepha a rectifié les faux renseignements donnés par M. de Barescut. À son grand étonnement, Mme de Pallarès n’a pas repoussé l’idée d’une reprise du projet ; elle n’a pas déclaré vouloir maintenir d’une manière inflexible sa décision de l’année dernière ; sa conversation avec Tante Josepha laisse donc place à un peu d’espoir. Celle-ci, bien entendu, n’a fait aucune proposition ; elle est allée à Mme de Pallarès de son propre mouvement, pour savoir exactement la raison du refus de l’an passé et pour rectifier les faux renseignements donnés, mais elle n’était chargée par nous d’aucune mission pour la famille de Pallarès ; ce n’était donc pas une démarche. Mme de Pallarès lui a avoué que le seul motif de son refus de l’an dernier était qu’elle ne nous avait pas trouvés assez riches ; elle a, de plus, confirmé que M. de Barescut avait dit que notre fortune ne dépassait pas 3 à 400.000 fr. ; c’est donc notre cousin qui a fait manquer mon mariage l’année dernière ; il a beau dire le contraire, il ment. Je lui pardonne parce que je suis chrétien ; je dis même que si j’étais en mesure de me venger en lui faisant une méchanceté, je ne le ferais pas ; mais je ne pourrai jamais oublier le tort qu’il m’a fait ; il me faut faire appel à tous mes sentiments chrétiens pour ne pas le haïr. Bref, de la visite d’aujourd’hui se dégage pour moi cette impression qu’une démarche ferme n’aurait pas de chances d’aboutir actuellement (car Tante Josepha a compris qu’il y a d’autres projets pour Mlle Hélène), mais que la famille de Pallarès ne pourra pas s’étonner d’une démarche faite dans quelque temps par l’intermédiaire de Tante Josepha ; peut-être alors, ne serait-elle pas absolument téméraire… Par conséquent, je vais rester tranquille pour le moment. J’agirai un peu plus tard quand je jugerai le moment favorable. Je ne serais amené à agir à bref délai que dans un cas : celui où j’aurais un autre projet en vue et prêt d’aboutir ; alors, avant de m’engager, je demanderais positivement la main d’Hélène de Pallarès. Je la trouve trop séduisante pour épouser une autre jeune fille sans être sûr qu’il n’y a plus rien à faire pour elle ; aussi je m’en assurerais auparavant. Voilà ma ligne de conduite arrêtée ; et puis, à la grâce de Dieu, l’homme s’agite et Dieu le mène ; peut-être Dieu finira-t-il par exaucer mes prières et me donnera-t-il enfin la compagne de ma vie, celle que j’attends depuis si longtemps sans avoir encore réussi à l’obtenir. Je le prie avec ferveur pour cela.
Je suis obligé, afin de pouvoir donner au Panache la réunion de jeudi, de faire un petit sacrifice d’argent. M. Vergès-Lladères, le président, au nom de qui la salle est louée, inquiet de voir que les cotisations des membres honoraires ne sont pas rentrées, a peur d’être obligé de payer de ses deniers le loyer de la salle. Aussi, refuse-t-il de garder plus longtemps cette charge et veut-il résilier le bail si on ne trouve pas 50 fr. d’ici 4 jours ; pour éviter ce malheur, qui tuerait le groupement du Panache à Vinça, je lui fais l’avance de ces 50 fr. ; le mot « avance » est une façon de parler car je ne les reverrai probablement jamais ; j’ai fait cette dépense sur mes économies personnelles et mes parents l’ignorent. Il faut bien faire des sacrifices à ses convictions !
Vinça, mercredi 4 septembre 1907
Le matin, je vais à Ille à cheval. L’après-midi, je m’occupe des préparatifs de la réunion du Panache. Ce soir, nous avons Mlle de Llobet qui vient passer la soirée et prendre le thé avec nous.
Vinça, jeudi 5 septembre 1907
Je ne monte pas à cheval. Nous accompagnons à la gare Tante Josepha et Nénette qui repartent pour Dijon par le train de 7 heures. À 7h ½, réunion du Panache ; il y a un bon nombre de ligueurs présents ; ils jouent à différents jeux ; ensuite, je leur offre le punch et je leur débite un petit toast tout en leur parlant du dernier manifeste de Mgr le duc d’Orléans que je leur fais distribuer à tous ainsi que des « manuels du royaliste » de Baconnier. Un peu plus tard, au commencement de l’hiver, je leur ferai faire une conférence par un orateur de Perpignan.
Vinça, vendredi 6 septembre 1907
Je vais à la messe de 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois ; je vais à Boule à cheval ; je donne l’ordre d’arroser les vignes.
Vinça, samedi 7 septembre 1907
Bonne Maman, Maman et moi allons visiter Molitg que nous n’avions pas revu depuis longtemps ; nous partons à 11h14 et rentrons à 3h35 ; nous faisons une visite aux Massia qui m’invitent à y revenir déjeuner ; je leur promets de revenir en octobre, à cheval probablement. À Angers, pour le mariage de Philomène, les ennuis se multiplient : après la constatation de la fausseté des accusations de Marie Moy, et l’accident de Mme de Lavergne, sont arrivées à Marie-Thérèse (comment diable a-t-on eu son adresse dans ce monde-là ?) des lettres nous menaçant d’un scandale le jour du mariage. Papa hésite beaucoup, dans ces conditions, à célébrer le mariage à Angers ; d’un autre côté, après avoir dès le début annoncé qu’il aurait lieu à Angers, comment changer tout à coup de programme ? Qu’en penserait-on ? On pourra faire protéger discrètement le mariage par la police. Mais sera-ce suffisant ; dans une de ses lettres, cette femme et ses complices (car elle en a) annoncent qu’il est inutile de lui offrir de l’argent pour la faire taire, qu’elle ne se taira pas. Que veut-elle ? Évidemment, empêcher le mariage ; elle n’y réussira pas désormais ; mais comme un scandale à l’église ou sur le passage du cortège serait désagréable ! Papa arrive enfin mardi matin et décidera avec Maman ce qu’il y a à faire. Le mariage est fixé en principe au 2 octobre ; mais il serait forcément retardé s’il devait avoir lieu en Roussillon.
Vinça, dimanche 8 septembre 1907
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Je comptais partir mercredi pour Sainte-Croix, Marie Thérèse m’ayant invité à y aller pour suivre les grandes manœuvres d’armée qui se déroulent autour de chez elle ; mais elle m’avait dit que ces manœuvres duraient du 9 au 20 septembre ; aussi, j’attendrai l’arrivée de Papa pour partir. Mais j’apprends aujourd’hui par Henri Noëll, dont le frère est à ces manœuvres, qu’elles finiront le 15 ; je n’ai donc pas de temps à perdre, d’autant plus que je veux passer à la Métairie-Grande faire une visite à la famille du Lac, ce qui nécessite un petit détour. Je partirai donc demain à 1h10 et, si ma visite du Lac peut se faire dans l’après-midi de mardi, je serai à Mareuil mercredi à 1h02. Demain soir, je coucherai à Bédarieux. Une fois à Sainte-Croix, si le mariage de Philomène reste fixé au 2 octobre à Angers je ne reviendrai pas avant ; si, au contraire, il est retardé et a lieu en Roussillon, je reviendrai aussitôt après les manœuvres.
Semaine du 9 au 15 septembre 1907
Bédarieux, lundi 9 septembre 1907
Le matin de 9h à 11 heures, je suis allé à Ille faire quelques commissions ; M. Joseph Batlle est mort dans la nuit de samedi à dimanche, on l’enterre ce matin, je n’en ai rien su, sans quoi je serais certainement venu à ses obsèques et je suis très ennuyé de ne pas l’avoir su. Je pars de Vinça à 1h10 ; je viens coucher à Bédarieux ; jusqu’à Narbonne, je fais route avec Henri Jorquières.
Sainte-Croix, mercredi 11 septembre 1907
Étant hier soir en chemin de fer, je n’ai pas pu écrire mon journal. Hier mardi j’ai quitté Bédarieux à 8h25 du matin et je suis arrivé à 10h à la gare de Lacabarède (Tarn) où Henri du Lac m’attendait en auto. Il me mène chez lui à la « Métairie-grande » où il me présente à ses parents ; je connaissais déjà Mme du Lac. Très aimables, ils tiennent à me garder toute la journée et je ne repars qu’à 9h21 du soir par la gare de Saint-Amans-Soult ; dans la journée entre le déjeuner et le dîner nous nous promenons, jouons au tennis etc. Henri a plusieurs frères et sœurs ; il a une sœur de plus de 18 ans nommée Gabrielle, qui est une grande et fort jolie jeune fille (elle ressemble à Marie-Louise de Lacour) ; ma foi, je la trouve si bien que j’en viens à penser que je pourrais peut-être la demander en mariage ; la famille est excellente ; je ne sais pas quelle peut être la fortune, je suppose qu’elle sera à peu près comme moi ; elle pourrait donc, le moment venu, faire pour moi un parti très bien ; mais elle est si jeune qu’on ne voudrait probablement pas la marier encore ; c’est une idée à mûrir ; depuis hier, j’y ai pensé souvent ; je la trouve ravissante. Je viens à Sainte-Croix par Montauban, Brive, Périgueux ; en gare de Brive, où je passe trois heures au milieu de la nuit, je rencontre Louise de La Bardonnie qui va à Perpignan avec sa fillette ; à Périgueux, je me promène à 2 heures. À partir de Ribérac, on voit les troupes du 18ème corps dans la campagne. Demain commencent les manœuvres de corps d’armée (le 18ème, le 12ème, plus une brigade d’infanterie coloniale). Marie-Thérèse, Philo et Max m’attendaient à la gare. La gentille petite Ghislaine a aujourd’hui un an ; elle commence à marcher et prononce quelques paroles. Demain, nous tâcherons de suivre les manœuvres.
Sainte-Croix, jeudi 12 septembre 1907
Je pars à bicyclette vers 7h ; à la gare de Laroche-Beaucourt j’assiste à l’arrivée des officiers étrangers ; je les suis, avec Thibaud de La Bardonnie ; nous arrivons, toujours à leur suite, au calvaire de Cherval, point élevé occupé par une batterie d’artillerie du 12ème corps ; un parti de cavalerie du 18ème s’était montré dans la plaine, les canons tirent ; j’assiste de très près à cette action qui m’intéresse beaucoup ; le général Millet, grand directeur des manœuvres, était là avec son état-major. Il n’y a aujourd’hui que de petits engagements d’avant-garde ; les deux corps sont encore éloignés l’un de l’autre. Le sale généralisé Picquat (par la grâce de Dreyfus) arrive ce soir à Mareuil. Tout le 50ème de ligne prend ses cantonnements à Sainte-Croix ; chez Max, on loge de nombreux soldats dans les granges et 4 officiers dans la maison, notamment le lieutenant-colonel faisant fonction de colonel, car le colonel commande par intérim la 47ème brigade. Ces messieurs dînent ensemble, Marie-Thérèse ayant mis sa salle à manger à leur disposition ; c’est un officier d’ordinaire qui s’occupe de leur subsistance, mais Marie-Thérèse fait aimablement ajouter quelques plats à leur menu ; après leur dîner ils viennent au salon avec nous et nous leur offrons le café, nous causons avec eux ; quelques officiers cantonnés dans des maisons voisines viennent aussi pour leurs repas ici. Ecuries et granges sont pleines de soldats ; voitures régimentaires et fourgons couvrent la prairie derrière la maison. Les alentours sont bondés de troupes ; on rencontre constamment des régiments et des détachements de toutes armes.
Sainte-Croix, mercredi 13 septembre 1907
Je pars vers 6h ½ et avec plusieurs paysans (dont les fils du colonel du 50ème de ligne), je parcours, toute la matinée, à bicyclette, la région où l’on manœuvre ; on n’entend que très peu de coups de canon et de coups de fusil ; il n’y aura pas, aujourd’hui encore, d’action décisive. Tout se passe en marches d’approche qu’on ne voit pas ; les troupes se dissimulent dans les bois et, dans ces plaines où il y a une soixantaine de mille hommes au moins, il y a des moments où l’on n’aperçoit même pas un soldat ; quelle drôle de chose que la guerre moderne ! Un moment, le pneu de ma bicyclette éclate, il est long à réparer et, l’après-midi, n’ayant pu trouver une autre bonne machine ni bien faire réparer celle-là, je suis obligé de me contenter d’une horrible rosse de bécane, tandis que la première que j’avais louée, celle qui a éclaté, était très bonne. Le soir, le bruit court qu’il y aura une attaque de Mareuil dans la nuit ; nous sommes sur le point d’y aller mais nous sommes tous tellement fatigués que nous nous couchons sans y aller, heureusement car l’attaque n’a pas eu lieu. Le colonel nous invite tous à dîner ; ce dîner se passe, bien entendu, dans la salle à manger de Marie Thérèse, il est servi avec ses services, son argenterie, mais il est offert par le régiment et préparé, dans la cuisine de Marie Thérèse, par le caporal d’ordinaire ; nous sommes 12 à table, nous 4 et 8 officiers ; après le dîner et le café, on fait un peu de musique au salon ; décidément, ces manœuvres sont très amusantes ! Il paraît que, dans l’après-midi, lorsque j’étais à Mareuil, la musique, après avoir raccompagné et salué le drapeau, a donné son concert dans la prairie au-dessous de la terrasse. Pour le dîner, comme c’était vendredi, le colonel, de lui-même, avait fait demander au curé et obtenu la permission de nous servir en gras ; les militaires l’ont de droit.
Sainte-Croix, samedi 14 septembre 1907
Marie-Georges Picquart (1824-1914), ministre de la Guerre, protagoniste de l’affaire Dreyfus et l’une des « bêtes noires » d’Antoine d’Estève de Bosch – Cliché anonyme, 1906 (Wikipédia)
Je pars à 6h ½ environ et je vais au calvaire de Clerval ; j’y retrouve Marie-Thérèse, Philomène et Max, il y a beaucoup de monde ; la position, très centrale et élevée, est occupée par les blancs (18e corps) ; le ministre de la Guerre (le généralisé) est là avec ses officiers d’ordonnance, le chef d’état-major général (général Brun) y est aussi. Le canon et la fusillade faisaient rage dans la direction de Champagne, je pars bientôt dans cette direction avec Thibaud de La Bardonnie et l’un des fils du colonel du 50e. J’ai la chance d’assister à un très intéressant combat d’infanterie au pied des hauteurs du Puy de Versac occupées par les rouges. À peine étais-je sur ces hauteurs, avec un nombreux public et des officiers étrangers, que M. Picquart y arrive à cheval ; il met pied à terre, serre la main aux officiers étrangers, fait le beau ; à ce moment j’étais tout près de lui ; la vue de cet homme, l’année dernière encore lieutenant-colonel en réforme, chassé de l’Armée par ses pairs pour indiscipline, et qui prétend maintenant représenter l’Armée française, cette vue m’exaspère tellement que je crie, sous le nez de cet ignoble dreyfusard : « Vive Mercier ! ». Ce cri n’est pas du goût de ce vilain ministre, car il se retourne vers moi en disant : « Eh bien merci, vous auriez pu vous passer de cette fantaisie » ; ces paroles sont dites sur un ton assez cassant et d’un air vexé. Il n’y a que la vérité qui blesse et ce coquin d’arriviste, protecteur d’un traître avéré, n’a pas été content de se l’entendre rappeler en présence d’un brillant état-major, des officiers étrangers et d’un nombreux public. Mon cri n’ayant rien de séditieux, on n’a pas pu m’inquiéter. Mais le nom du ministre qui, malgré les Juifs, a traité Dreyfus comme il le méritait, n’a jamais failli dans son attitude, a toujours représenté l’accusation, a refusé de voter, au Sénat, la réintégration de Picquart le lendemain de la forfaiture de la Cour de cassation, le nom du chef des antidreyfusards a dû exaspérer M. Picquart ; tant mieux, c’est ce que je voulais ! Il donne aussitôt l’ordre d’éloigner le public qui, dit-il, le gêne pour suivre les opérations ; mais tout le monde comprend pourquoi il a donné cet ordre. Heureusement qu’on ne nous éloigne pas beaucoup. Un journaliste m’ayant demandé mon nom pour relater l’incident, je lui dis que je le lui donnerais volontiers si je ne craignais d’exposer des oncles que j’ai dans l’Armée aux vengeances de M. Picquart ; je lui dis de raconter que le cri a été poussé par « un membre de la Ligue de l’Action Française ». Pendant ce temps, le combat continue et les manchons blancs refoulent les rouges qui se replient sur la hauteur où je me trouve. Entendant la fusillade et le canon de l’autre côté du plateau, j’y vais ; Picquart y va aussi ; je tombe au milieu d’une véritable bataille entre un fort parti d’infanterie rouge et l’infanterie blanche ; la fusillade est très vive, le crépitement ne s’arrête pas un seul instant, dominé par instants par la voix du canon ; les blancs, surpris par les rouges qui débouchent des bois et leur tombent dessus, se replient, ils se reforment derrière tous les accidents de terrain, une haie, une maison, une ligne d’arbres etc. ; un bon moment, je me trouve entre deux feux, à moins de 50 mètres des uns et des autres ; si le tir avait été réel, j’aurais été « cuit » ; l’odeur de la poudre, le crépitement continu de la fusillade ont quelque chose d’emballant, je ne sais quoi qui grise. Je suis le mouvement des blancs et j’arrive au sommet du plateau ; le canon tonne tout près de moi, les rouges avancent de plus en plus ; enfin tout à coup, à 11 heures ¼, le clairon sonne la fin de la manœuvre ; du sommet où nous étions, la vue était superbe. La bataille a eu lieu sur un front de plus de 20 kilomètres. Je suis enchanté de cette journée ; j’ai vraiment éprouvé la sensation d’une vraie bataille ! En retournant à Sainte-Croix en bécane, nous rencontrons Paul Déroulède ; nous crions « Vide Deroulède » ; il nous remercie et nous serre la main à tous ; quand il prend la mienne, je lui dis « bien que royaliste, Monsieur, je suis heureux de vous serrer la main » ; il me répond que moi royaliste et lui républicain, nous sommes avant tout patriotes et bons Français ; je lui raconte ce que j’ai crié à Picquart tout à l’heure ; nous causons un instant. Pauvre Déroulède : s’il avait eu plus d’esprit politique il y a 8 ou 9 ans, il aurait pu renverser la république ; mais ce n’est qu’un sentimental, sans esprit politique ; au 23 février 1899, il nous a rendu à tous un bien mauvais service, en faisant rater le coup, pour le faire à son profit ; mais il ne l’a pas réussi et nous sommes restés dans le pétrin qui nous enlise de plus en plus ! Enfin, c’est un grand cœur et un patriote qui aime profondément son pays et, malgré nos graves divergences politiques, j’ai été heureux de lui serrer la main. Je rentre à Sainte-Croix à 1 heure, mourant de faim ; j’ai peut-être parcouru 30 ou 40 kilomètres à bicyclette et, bien souvent, en la tirant après moi pour grimper sur des positions escarpées ; mais j’ai bien vu la manœuvre, j’ai humilié et j’ai serré la main à Déroulède. Bonne journée ! Dans l’après-midi, quand le 50e rentre, salut au drapeau avec la musique dans la cour de Sainte-Croix ; un peu plus tard, la musique nous offre un gentil concert, comme d’hier, c’est une attention très aimable. Nous sommes encore, le soir, les invités du régiment, le lieutenant-colonel Chabrol est vraiment très aimable ! Après dîner, on fait un peu de musique et on cause comme hier.
Paul Deroulède (1846-1914), poète, député de la Charente (1889-1893 et 1898-1901), qu’Antoine d’Estève de Bosch rencontra en Périgord le 14 septembre 1907 – Carte postale, sans date [années 1900] (Site Wikipédia)
Sainte-Croix, dimanche 15 septembre 1907
Aujourd’hui, dislocation des troupes ; le 50e nous quitte le matin à 5h ¼ après un dernier salut au drapeau dans la cour ; nous avions voulu photographier cette cérémonie, mais le temps était trop sombre. Je vais à Mareuil, puis à la messe et à vêpres à Sainte-Croix ; après les vêpres, nous allons tous à Aucors chez Mme de Saint-Cyr, tante de Max, qui a ses enfants chez elle et qui nous a invités à dîner ; nous rentrons à 9h ½.
Semaine du 16 au 22 septembre 1907
Sainte-Croix, lundi 16 septembre 1907
Le matin, je vais me faire couper les cheveux à Mareuil. L’après-midi, nous allons tous faire une visite à la famille de Saint-Marc au château de Chaumont à 13 kilomètres d’ici ; il y a là deux jeunes gens et une jeune fille de 20 ans qui est fort gentille ; nous rentrons à 7 heures ¼. En présence des menaces de la fille Moy, Papa et Maman ont très sagement décidé que le mariage de Philomène n’aurait pas lieu à Angers ; il se fera en Roussillon, à Ille très probablement ; seulement, comme les réparations ne sont pas encore terminées et que l’aménagement de la maison demandera certainement plusieurs mois, il est à craindre que le mariage ne puisse avoir lieu avant le mois de décembre ou même de janvier ; c’est bien ennuyeux, mais tout est préférable au scandale dont nous étions menacés ; l’accident arrivé à Madame de Lavergne sert merveilleusement de prétexte au retard.
Sainte-Croix, mardi 17 septembre 1907
L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse faire une visite à la Marquise d’Ambelle et à Madame de La Villatte à Ambelle et une autre à Madame de La Bardonnie à Mareuil. Le pape, dans une lumineuse et très ferme encyclique, condamne les erreurs connues sous le nom de « modernisme » qui avaient séduit trop de Catholiques, laïques et ecclésiastiques, et prend des mesures pour surveiller les écrits des ecclésiastiques et maintenir la doctrine catholique et la discipline morale ; j’en suis enchanté ; cette encyclique est un des actes les plus importants du Saint-Siège depuis longtemps. Ce modernisme, assez semblable au protestantisme, n’est autre qu’un dérivé de l’individualisme révolutionnaire ; ainsi s’affirme une fois de plus l’antinomie des principes révolutionnaires, pilier de notre république, avec les principes catholiques.
Sainte-Croix, mercredi 18 septembre 1907
Le matin, je vais à Mareuil. L’après-midi, je retourne à Chaumont à bicyclette cette fois ; je rapporte à Mme de Saint-Marc une pélerine qu’elle avait prêtée avant-hier à Philomène ; je lui remets en même temps une invitation de Marie-Thérèse à venir déjeuner lundi. Je revois Mlle de Saint-Marc ; cette jeune fille, que je ne connaissais pas jusqu’à présent, est absolument idéale au physique et au moral ; ce serait la femme rêvée, mais ce rêve serait trop haut ; je reviens par la vallée de la Lisonne et la route de Larochebeaucourt à Saint-Crois par Verdinas.
Sainte-Croix, jeudi 19 septembre 1907
Je vais en break avec Max prendre à Aucors ses cousins de Saint-Cyr que Marie-Thérèse a aujourd’hui à déjeuner ; ils restent jusqu’à 4 heures ½ environ. Pour faire plaisir à Philomène, j’écris à Henri de Lavergne pour lui expliquer, par le menu, les raisons de la décision de nos parents en ce qui concerne le lieu et la date de la célébration de son mariage ; il paraît que M. et Mme de Lavergne sont contrariés de ce retard ; mais il est la conséquence du changement de lieu ; c’est ce que je lui explique. Je lui montre que la décision de nos parents n’a rien d’arbitraire.
Sainte-Croix, vendredi 20 septembre 1907
Le matin, je vais tirer quelques lapins et quelques perdreaux avec M. le curé sur la propriété de la Chabroulie dont il est fermier. L’après-midi, nous avons la visite de M. et Mme d’Ambelle, puis je vais voir, avec Marie-Thérèse, M. et Mme Joseph de Ruffray. Il nous revient de divers côtés que Picquart a subi bien des avanies pendant son passage en Périgord à l’occasion des manœuvres : il s’est vu refuser l’entrée de plusieurs châteaux dans lesquels il aurait voulu s’installer pour être plus rapproché du centre des manœuvres et a dû se contenter de loger dans un petit hôtel de Mareuil ; et cependant on recevait partout avec joie les officiers et même les troupiers, mais on sait distinguer entre l’Armée française et son indigne chef. À Mareuil, le maire M. André Pichon n’a voulu avoir aucun rapport avec lui. Enfin, on assure que le généralisé a été hué à Mareuil. Très bien ; ces manifestations du sentiment public vis-à-vis du traître installé au Ministère de la Guerre prouvent que la partie la plus saine et la plus sensée de la population française ne s’en laisse pas imposer par l’insolente fortune de ce suppôt de Dreyfus et par la prétendue réhabilitation du traître ; c’est un symptôme heureux !
Sainte-Croix, samedi 21 septembre 1907
Ce matin, je vais encore à la chasse à la Chabroulie avec M. le curé ; l’après-midi, je vais à Mareuil me confesser ; le soir, j’accompagne à Mareuil Max qui me pose une question concernant les réclamations de la commune de Sainte-Croix à la suite des manœuvres ; la commission passe demain à Sainte-Croix ; comme maire, Max doit l’accompagner. Mme de Saint-Marc, qui vient déjeuner ici lundi, nous invite tous mardi à Chaumont.
Sainte-Croix, dimanche 22 septembre 1907
Nous allons à la grand-messe ; le matin à 8h, je fais la sainte communion. L’après-midi, après vêpres, nous allons en voiture voir la famille de Maillart, cousins de Max, à la Grange, nous ne la rencontrons pas ; M. le curé vient dîner avec nous. L’invitation de Mme de Saint-Marc m’empêche de partir mardi comme je le voulais ; si Mme de Saint-Marc rend, dès le lendemain, politesse à Marie-Thérèse, c’est probablement pour que je puisse assister à ce déjeuner, car elle sait que je suis sur le point de repartir ; je ne pourrai pas non plus partir samedi, Marie-Thérèse ayant les La Bardonnie ce jour-là, me voilà donc rejeté à jeudi.
Semaine du 23 au 29 septembre 1907
Sainte-Croix, lundi 23 septembre 1907
Le matin, j’accompagne à Mareuil Max qui va y faire quelques commissions. La famille de Saint-Marc, c’est-à-dire Mme, Mlle et les deux jeunes gens, viennent déjeuner ici, ils arrivent à midi et partent à 5 heures ; après le déjeuner, on cause, on fait de la musique, de la photographie, on joue, chante et danse. Mlle Yvonne de Saint-Marc[36] est absolument charmante à tous les points de vue, c’est une jeune fille jolie et accomplie ; elle aura 21 ans le 14 octobre, c’est-à-dire le jour où j’en aurai 25. Quelle ravissante jeune fille ! Après leur départ, nous avons la visite de M. et Mme Dereix qui habitent la Colombie et sont pour quelques mois à Mareuil. Je pourrai partir mercredi soir et arriver à Ille jeudi.
Sainte-Croix, mardi 24 septembre 1907
Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Chaumont chez Mme de Saint-Marc ; nous nous promenons dans le parc, dans le bois, jouons au tennis etc. Plus je vois Mlle de Saint-Marc, plus je la trouve charmante. Nous rentrons à Ste Croix à 8 heures moins le quart. Au Maroc on se bat toujours : M. Clémenceau a beau faire annoncer, tous les 8 ou 10 jours, que le général Drude négocie la paix avec les tribus, ce n’est jamais vrai et chaque prétendue négociation, c’est un nouveau combat ; il y a quelques jours, c’était le combat meurtrier du 3 septembre, un peu plus tard, la prise du camp de Taddert par nos troupes, avant-hier celle du camp de Sidi-Brahim ; je ne sais quand cette situation prendra fin ; la république s’est embarquée à la légère dans une affaire qui peut nous mener loin et d’où nous ne tirerons nul profit puisque l’on a bien soin de déclarer que toute pensée de conquête est écartée ; alors, à quoi bon ? À se battre pour les Anglais et les Allemands ? Ce n’est pas la peine. Le seul avantage de l’expédition est de donner une leçon aux Marocains et de relever notre prestige auprès des populations musulmanes. Demain, départ de Sainte-Croix après 15 jours ; il me tarde de retrouver Papa et Maman pour savoir ce qu’ils décident au sujet du mariage de Philomène ; d’après leurs lettres, je les crois bien hésitants.
Ille, jeudi 26 septembre 1907
Pas de journal hier parce que j’étais, le soir, en voyage. Hier, Marie-Thérèse a eu à déjeuner Mme et Mlle Yvonne de La Bardonnie, Mme et Mlle Fines, de Mareuil. Je suis parti de Sainte-Croix à 5h ¼ et de la gare de Mareuil par le train de 6h1 ; j’ai dû rester à Périgueux de 8h08 à 1h55, près de 6 heures ! J’ai passé ce temps d’abord à me promener en ville, ensuite à écouter le concert et à lire les journaux au café de la comédie, enfin, à partir de 10h ½, à dormir dans la salle d’attente de la gare ; je suis passé par Brive, Toulouse, Narbonne et Perpignan ; à Toulouse, où je m’arrêtais de 8h38 à 9h27 ce matin, je suis allé voir si M. Vaquié, de « La Paternelle », était à l’Hôtel des Bains ; ne l’ayant pas trouvé, je suis reparti tout de suite ; s’il avait été à Toulouse, je serais resté jusqu’au train de midi 13. Je suis arrivé à Ille à 4 heures et j’ai retrouvé Papa et Maman ; il y avait 4 mois que je n’avais vu Papa, il souffre de névralgies. Ils n’ont encore rien décidé au sujet de la date et du lieu de célébration du mariage de Philomène ; mon avis, celui de Marie-Thérèse, de Max, de Maman, est que nous ne pouvons pas, de gaieté de cœur, nous exposer au scandale dont nous sommes menacés à Angers, et qu’il faut absolument célébrer le mariage en Roussillon ; mais les réparations vont être bien en retard et nous craignons de n’être pas prêts avant janvier ; c’est ce qui fait hésiter Papa, il a peur de déplaire aux Lavergne ; et cependant, ceux-ci devraient redouter plus encore que nous la célébration à Angers et ses risques !
Ille, vendredi 27 septembre 1907
Le matin, je vais à Boule où l’on vendange depuis hier matin. L’après-midi, il pleut assez fort et je ne peux pas sortir longtemps, je vais voir passer un « train Renard » dont on fait l’essai ; il est allé aujourd’hui de Perpignan au Vernet et retour ; on va, dit-on, installer dans le Département plusieurs lignes de ce train sur route.
Ille, samedi 28 septembre 1907
Je vais à Vinça à cheval ; en passant à Boule, je jette un coup d’œil sur l’état de nos vendanges, je déjeune à Vinça avec Bonne-Maman ; l’après-midi, j’attelle un moment Bétis au break de Bonne Maman pour l’y habituer ; je rentre à Ille vers 6 heures après un second arrêt à Boule. La fille Moy a écrit une nouvelle lettre de menace ; elle l’a encore adressée à Marie-Thérèse qui nous l’envoie. Elle annonce qu’elle nous réserve à tous les plus grands ennuis si nous persistons à faire le mariage à Angers ; elle donne sur les démarches et préparatifs que Papa avait déjà faits de tels détails que nous estimons qu’elle a des complices, il n’est pas possible qu’elle les connaisse ; comment sait-elle, par exemple, que les Lavergne veulent toujours maintenir Angers ? C’est inouï. Contre cette folle et surtout contre ses complices, nous sommes désarmés ; c’est bien ennuyeux mais nous ne pouvons pas nous exposer à supporter les conséquences des fredaines d’Henri de Lavergne et à quitter Angers sur un scandale ; aussi Papa et Maman décident-ils qu’il n’y a plus à hésiter : la célébration à Angers est impossible, et nous n’avons plus, après l’avoir dit aux Lavergne, qu’à activer le plus possible nos réparations pour faire le mariage à Ille le plus tôt possible ; ça ne sera toujours pas avant le commencement de décembre ! Autre détail : Mme Blanc nous a avertis que l’on commence à savoir, à Angers, ce qui s’est passé ; on exagère même et on parle d’un enfant, d’un « produit » de l’union d’Henri de Lavergne avec cette grue ! C’est absolument faux, mais s’il prend fantaisie à cette fille de porter un gosse et de le présenter à son ex-amant à la porte de l’église, quel ennui ! Tout le monde croirait que c’est arrivé !
Ille, dimanche 29 septembre 1907
Je vais à la grand-messe et à vêpres. Je fais ma visite de condoléances à Mme Batlle ; je vais voir le curé. Papa écrit à M. de Lavergne, le met au courant des derniers incidents et lui dit que le mariage à Angers est impossible. On vient nous prévenir qu’un foudre de 140 hectolitres plein de vendanges a crevé par le bas dans la cave de Boule ; le liquide s’est échappé, on en a recueilli tout ce que l’on a pu, mais il s’en est cependant perdu une bonne quantité ; voilà qui est amusant ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Semaine du 30 septembre 1907
Ille, lundi 30 septembre 1907
Le matin, je vais à Boule à cheval, la vendange continue ; je donne toutes les instructions nécessaires pour remédier aux conséquences de l’accident d’hier, il ne se sera pas perdu plus d’une quinzaine d’hectolitres de vin. L’après-midi, je vais à Perpignan porter les dimensions pour les tapisseries ; il faut activer les travaux le plus possible pour en finir avec ces réparations qui durent depuis près d’un an. Je vois différentes personnes : les Lazerme, Joseph Cornet etc.
Octobre 1907
Semaine du 1er au 6 octobre 1907
Ille, mardi 1er octobre 1907
Je me réveille avec des tourments de tête et des nausées, c’est un petit embarras d’estomac, je ne comprends pas où j’ai pu attraper cela ; moi qui voulais aller à Boule et à Vinça où l’on vendange aussi, je reste presque toute la journée dans la maison et je fais diète ; je pense que demain il n’y paraîtra plus.
Ille, mercredi 2 octobre 1907
J’apprends aujourd’hui une chose qui ravive tous mes regrets et me cause beaucoup de chagrin ; M. de Lacour avait dit à Papa, Madame avait dit à Maman que le refus était venu de Marie-Louise ; aussi je l’avais cru. Eh bien, j’apprends aujourd’hui que c’était un mensonge ! Une bonne dame d’Ille, intime des Lacour, Mme Morel, qui désire beaucoup voir ce mariage s’accomplir, a pris un jour le parti d’interroger Marie-Louise et lui a demandé comment elle me trouvait ; Marie-Louise lui a répondu que je lui plaisais ; cette brave dame l’a répété à une vieille demoiselle, Mlle Malet, et lui a raconté la chose, et celle-ci l’a raconté aujourd’hui à Maman. Il paraît que Marie-Louise a été très désappointée de voir que nous ne venions pas cet été à Ille ; je crois bien ! Elle ne devait y rien comprendre ! Elle devait s’attendre à me voir recommencer auprès d’elle ma cour de l’hiver dernier ; certes, c’était bien mon intention ! Le lettre de Mme de Lacour arrivée le 16 juillet a tout empêché. Mais quel vilain jeu M. de Lacour a joué vis-à-vis de moi et de ma famille ! Quelle hypocrisie ! Décidé à me refuser, il n’a cessé, pendant près d’une année, de me donner de l’espoir et finalement, il s’est retranché derrière sa fille qui, probablement, ignore tout de nos démarches ; c’est ignoble, je n’hésite pas à qualifier ainsi un pareil procédé ; on n’agit ainsi envers personne, surtout envers le fils d’un ami, avec un parent comme moi, c’est ignoble !!! Maman s’était toujours méfiée que les choses s’étaient passées ainsi ; les demoiselles Mathieu l’avaient compris, elles nous l’ont dit ces jours-ci encore ; j’avoue que je ne voulais pas le croire tant le procédé est révoltant ; il faut bien cependant se rendre à l’évidence ! M. de Lacour s’est moqué de moi et de ma famille d’une façon impudente. Qu’a dû penser Marie-Louise de moi ? Elle a dû me prendre pour un jeune homme bien volage ! Si elle savait ! Et maintenant, le motif ? L’argent, toujours l’argent ; il est évident qu’on ne me trouvait pas assez riche ; et cependant Papa avait dit à M. de Lacour, de toutes les façons, que je n’avais pas une fortune comparable à celle de sa fille ; M. de Lacour avait toujours protesté avec la dernière énergie, disant qu’il ne s’inquiétait pas de cela et que si je plaisais à sa fille, ce mariage se ferait ! Quelle hypocrisie ! Que Dieu me dédommage ! Le matin, je vais à Boule à cheval ; l’après-midi, Bonne-Maman vient de 1h ½ à 4 heures ; nous visitons l’usine de conserves de fruits et légumes.
Ille, jeudi 3 octobre 1907
Il fait très mauvais le matin ; je ne sors que l’après-midi, je vais à cheval à Corbère ; les vendanges n’y sont pas encore commencées ; je reviens par Millas, près de la gare, je rencontre les Çagarriga. Je m’arrête à Laferrière et demande des nouvelles de M. de Barescut, il va un peu mieux, mais son état est toujours grave, puisse Dieu lui pardonner, comme je lui pardonne moi-même le mal qu’il m’a fait !
Ille, vendredi 4 octobre 1907
Je vais à Vinça à cheval surveiller nos vendanges ; j’y déjeune et rentre à Ille vers cinq heures ½ seulement ; à l’aller et au retour, je m’arrête à Boule où les vendanges, celle de l’oncle Paul et les nôtres, sont encore loin d’être terminées ; la récolte est très abondante cette année partout où la grêle n’a pas ravagé les vignobles ; elle nous a atteints à Corbère et à Trouillas, mais à Boule, à Ille et à Vinça, nous avons beaucoup plus de récolte que d’habitude et nous sommes embarrassés, comme tout le monde d’ailleurs, pour loger la vendange ; nous sommes obligés d’opérer des transferts d’une cave dans une autre ; tout cela m’occupe beaucoup, nos vignes étant très dispersées. À Vinça, je m’occupe aussi de questions concernant la Société Saint-Sébastien. Le matin, à la messe de 7 heures, je me confesse et communie en l’honneur du premier vendredi du mois.
Ille, samedi 5 octobre 1907
Comme le temps est très menaçant, je ne monte pas à cheval ; je vais à Boule par le train de 9h22 pour les vendanges et j’en reviens à pied. Je vais à Perpignan par le train de 1h 25 et je rentre à 4 heures. M. François de Massia, avec qui je voyage, m’annonce son mariage avec Mlle Renée de Malézieu ; c’est, par sa mère, une cousine des Pallarès[37].
Ille, dimanche 6 octobre 1907
Je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Rosaire. Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, nous apprenons que l’état de notre cousin de Barescut s’est beaucoup aggravé, on va lui porter le Saint Viatique ; nous allons aussitôt à La Ferrière ; il mourra cette nuit ou demain. Très sincèrement, je n’ai aucune rancune contre lui et je demande à Dieu de lui pardonner ses torts si graves à mon égard. On me remet aujourd’hui, par l’intermédiaire de la mairie d’Ille, mon diplôme de docteur en droit. Précisément, un professeur de la Faculté de droit de Caen, qui m’a fait passer des examens, M. Biville, vient d’acquérir une triste notoriété en refusant, comme lieutenant territorial, de porter le drapeau de son régiment ; quels que soient les motifs qui l’ont guidé, refuser de porter le drapeau de la France est un acte indigne ; le généralisé ministre de la Guerre va le mettre sans doute aux arrêts et même le casser de son grade ; mais lui-même, par le scandale permanent de sa présence dans l’Armée, n’est-il pas l’inspirateur de pareils actes ?
Semaine du 7 au 13 octobre 1907
Ille, lundi 7 octobre 1907
Nous partons tous pour Vinça par le train de 6h46 ; nous assistons, à Vinça, au service célébré pour Bon Papa à l’occasion du 12ème anniversaire de sa mort ; 12 ans déjà ! Il me semble que c’était hier tant j’ai encore présent à l’esprit ce moment si pénible. Je fais la sainte communion à Vinça. Je vais à la vigne Ruscane où l’on vendange ; ici, comme partout, il y a beaucoup plus de récolte que les autres années. L’après-midi, je vais à Prades où je vois le représentant de « La Paternelle » incendie, M. Sajus. Je rentre à Ille à 7 h et j’apprends la mort de notre cousin de Barescut ; il était, à 8 jours près, du même âge que Bon Papa, et il meurt juste 12 ans après lui ; il est mort à 5h ce matin.
Ille, mardi 8 octobre 1907
Nous assistons tous, le matin, aux obsèques de M. de Barescut ; plusieurs de ses parents de Perpignan, qui sont aussi nos parents, y assistent aussi ; nous avons Louis Companyo à déjeuner ; nous voyons les Genin, Gout de Bize, De Saint-Jean. On porte le corps à Perpignan où est le caveau des Barescut. Bien sincèrement, je lui pardonne ses torts. Lui est passé, mais les conséquences restent ! Il pleut toute l’après-midi.
Ille, mercredi 9 octobre 1907
Il pleut toute la matinée ; l’après-midi, je vais à Corbère à cheval ; malheureusement, on n’y vendange pas à cause de la pluie qui a détrempé les vignes ; on n’a encore cueilli qu’un tiers environ du Cam del Pilou, c’est bien peu et le temps continue à menacer. Tante Josepha avait voulu, pour prouver à Mme de Pallarès qu’elle lui donnait des renseignements exacts sur notre fortune, lui envoyer une estimation qu’elle avait demandée à M. Trullès ; celui-ci, article par article, avait évalué notre patrimoine à 715.000 fr. sans compter le mobilier. Mme de Pallarès, après avoir gardé cette estimation 3 semaines environ, la renvoie à Tante Josepha, elle dit qu’elle reconnaît, en effet, avoir été trompée l’an dernier par M. de Barescut, mais elle ne modifie pas sa décision ; elle ajoute que, d’ailleurs, sa fille est très jeune et n’est nullement pressée de fixer son choix. La vraie et seule raison est qu’on ne me trouve pas encore assez riche ; Mme de Pallarès et son beau-père ne s’attachent qu’à la fortune, c’est leur seule préoccupation. Dans ces conditions, j’ai été bien inspiré de ne faire aucune démarche, malgré ce que me disaient Mme Noëll et Mme Dalverny, le résultat eût été le même que l’année dernière ; je crois qu’il me faut renoncer à tout espoir d’épouser jamais Mlle Hélène ; je le regrette… L’initiative de Tante Josepha a été faite tout à fait en-dehors de nous ; nous sommes même censés l’ignorer, tant vis-à-vis des Pallarès que de M. Trullès. Je n’en étais pas, d’ailleurs, très partisan ; mais Tante Josepha a voulu en avoir le cœur net, et, en définitive, il vaut mieux que, moi aussi, je le sache.
Ille, jeudi 10 octobre 1907
Le matin, je vais à Boule à cheval ; je fais les comptes des vendanges. L’après-midi, je suis absolument stupéfait de rencontrer tout à coup, devant la grande maison, Paul Delestrac ; il est arrivé sans crier gare, venant de Vernet-les-Bains où sa mère a dû revenir parce que Madame Barrera, toujours dans le même état qu’au mois d’août, a eu un instant de lucidité et l’a rappelée ; mais quand elle est arrivée avec Paul, la malade ne l’a pas reconnue. Paul passe l’après-midi avec nous ; nous nous promenons ensemble et j’obtiens qu’il couche ici ; il vient de terminer son année de service et va faire son année de Saint-Cyr. Le soir, nous allons tous à la cérémonie du Rosaire à l’église et nous sommes témoins d’un spectacle amusant : une bataille entre un chat et un gros rat, le chat s’empare du rat et le dévore, ce qui trouble un instant la cérémonie. Nous allons chez les demoiselles Mathieu qui ont connu ma tante Collet-Meygret, grand’mère de Paul.
Ille, vendredi 11 octobre 1907
Paul repart pour Vernet par le train de 9h ½, je l’accompagne à la gare ; ensuite, je vais à Corbère à cheval donner des instructions pour les vendanges qui ne sont pas encore achevées, et le temps est menaçant ! Paul et Tante Delestrac quittent dès aujourd’hui Vernet et repartent pour la Burbanche, ils passent l’après-midi avec nous de 1h ½ à 4 heures ; nous causons ensemble des ennuis qui ont retardé le mariage de Philomène ; nous leur faisons visiter la grande maison qu’ils trouvent superbe. Nous allons à la cérémonie du Rosaire.
Ille, samedi 12 octobre 1907
La pluie, qui commence à 9 h du matin, m’oblige à interrompre ma promenade à cheval à peine commencée ; il pleut très fort toute la journée, avec des roulements continuels de tonnerre ; une forte crue est à craindre. Nos domestiques, le ménage Vedel, nous quittent ce soir, car ils ont un enfant malade et leurs parents les réclament ; ils n’ont pas fait long feu dans la maison ; outre la raison de l’enfant malade, pour lequel on aurait pu leur accorder un congé, je crois qu’ils se trouvaient trop loin de leur pays.
Ille, dimanche 13 octobre 1907
La pluie a continué, très violente, presque toute la nuit ; il paraît que les cours d’eau ont beaucoup grossi et que le Boulès a débordé dans la nuit. Dès le matin avant la grand’messe je vais voir à la métairie Saint-Martin ce qui s’est passé ; le Boulès a débordé, a envahi la cour de la métairie vers minuit, le chemin de Saint-Michel est été raviné, quelques champs sont abimés ; pareils faits ne s’étaient pas passés depuis octobre 1891 et novembre 1892 ; je me rappelle parfaitement ces deux terribles inondations ; dans celle de 1892, il était tombé, en 3 jours, à Ille 260 millimètres d’eau et en 8 jours près de 400 ! Cette fois-ci, Papa trouve au pluviomètre depuis hier matin 106 millimètres ; c’est beaucoup moins, mais c’est tombé très brusquement et, de plus, la terre était déjà très humide ; sur la route de Corbère, à la métairie de Mme Terrats d’Aguillon et jusqu’à notre jardin de Batllot, le débordement du Boulès a fait quelques dégâts ; la Têt a beaucoup grossi, mais n’a pas débordé. Quel régime de pluies si fâcheux ! C’est comme en Afrique. Il paraît qu’à Palalda, le Tech a fait écrouler une maison et que sept personnes se sont noyées. Ces inondations sont bien malheureuses, mais notre pays a cependant beaucoup moins souffert que l’Aude, le Gard, l’Hérault, Bouches-du-Rhône, Vaucluse etc. Je vais à la grand’messe et à vêpres.
Semaine du 14 au 20 octobre 1907
Ille, lundi 14 octobre 1907
J’ai aujourd’hui vingt-cinq ans ; un quart de siècle, c’est une grosse tranche de la vie ! En l’honneur de cet anniversaire et aussi du 18e anniversaire de la guérison miraculeuse de ma blessure à la main, je me confesse et fais la sainte communion. On ne fait pas hélas ! ce qu’on voudrait dans la vie ; j’avais mis dans mes projets de me marier à 25 ans ; je n’ai pas encore fini d’y réussir ; Dieu veuille que je ne dépasse pas trop cette échéance ! Le matin, je vais à Corbère à cheval. L’après-midi, je m’occupe des réparations à la grande maison. Je les presse le plus possible ; on a beaucoup avancé depuis mon retour du Périgord. Le soir, Mois du Rosaire.
Voilà ma 26e année commencée ; je prie Dieu de la rendre plus heureuse pour moi que les deux dernières qui ont été, pour moi, un véritable tissu de préoccupations et de déceptions !
Ille, mardi 15 octobre 1907
Le matin, il pleut ; je vais à la grand’messe au Carmel ; l’après-midi, je vais à cheval à Boule et à Corbère ; on va porter de Corbère à Boule l’excédent de récolte qu’on ne peut pas loger dans la cave de Corbère ; sans la grêle et si nous n’avions pas affermé la vigne du Cam del Nougué, la récolte de Corbère eût été énorme. Le soir, je vais avec Maman voir passer Bonne Maman qui rentre de Lourdes, elle est enchantée des 8 jours qu’elle y a passés et du congrès de la Ligue patriotique des Françaises qu’elle a suivi.
Ille, mercredi 16 octobre 1907
Il pleut toute la journée, je ne peux pas me promener du tout ; l’inondation recommencera si cela continue ; le Boulès a fait beaucoup de mal ici ; dans l’Aude, l’Hérault, le Gard, où les inondations durent depuis un mois, le mal est bien plus considérable.
Ille, jeudi 17 octobre 1907
Le matin, au premier courrier, je reçois un petit mot de M. Vaquié, l’inspecteur de la « Caisse maternelle », me disant qu’il sera aujourd’hui à Perpignan et qu’il désire me voir ; je pars aussitôt à 9h ½ et je vois M. Vaquié chez M. Massal ; il me dit que ma candidature est en très bonne voie ; il me propose le poste d’inspecteur adjoint pour la Gironde et les départements voisins, mais je préfère les Pyrénées-Orientales, et l’Aude ou l’Hérault afin de ne pas abandonner le pays au moment où je viens d’y rentrer ; il me dit qu’il fera son possible pour me faire nommer et me donne beaucoup d’espoir. Je vois aussi Mme de Llamby qui m’a invité au mariage d’Isabelle le 29, les Lazerme etc. Je déjeune chez les Dalverny. Je rentre à 8h, le train a une demi-heure de retard. Si la position que je vais avoir pouvait m’aider à me marier ! C’est mon but. Le Roussillon publie un article que je lui ai envoyé avec ce titre : « Puissance militaire et régime électif ».
Ille, vendredi 18 octobre 1907
Le matin, je vais à Vinça à cheval ; Bonne Maman vient passer l’après-midi avec nous, de 1h ½ à 8 heures. Mademoiselle Malet ayant demandé à parler à Maman, celle-ci la voir ; elle a fait parler de nouveau Mme Morel et lui a fait préciser certains points, Mme Morel lui a confirmé pleinement ses premières déclarations ; c’est cet été, il y a quelques semaines qu’elle a causé avec Marie-Louise de Lacour des bruits de mariage qui ont couru l’année dernière, et que Marie-Louise lui a dit, à plusieurs reprises, que je lui plaisais ; si bien que Mme Morel voudrait faire aboutir le projet ; elle ne sait sans doute pas ce que M. de Lacour nous a écrit. Mais il est bien établi, maintenant, que M. de Lacour nous a trompés ; certes, il était bien libre de s’opposer à ce mariage et de refuser ma demande, mais il devait le dire tout de suite ; me tenir si longtemps le bec dans l’eau pour arriver à me faire croire que sa fille me refuse, c’est tout simplement infâme !
Ille, samedi 19 octobre 1907
Le matin, je vais à cheval à Boule où l’on pressure ; l’après-midi, je me promène du côté de Regleilles ; je vois les grands dégâts faits, le jour de l’inondation, par le torrent de la Tuillerie.
Ille, dimanche 20 octobre 1907
Je vais à la messe de 8h ½ ; l’oncle Xavier, qui est à Pia pour quelques jours à peine, vient passer la journée avec nous ; il arrive à 9h20 et repart à 4 heures ; sa permission est très courte mais il en aura une plus longue le mois prochain et il reviendra. Malheureusement, je voulais le voir avant son départ à la gare et je le manque parce que nous sommes allés tous deux à la gare par un chemin différent ; j’en suis désolé. Je reçois une lettre, très aimable et trop flatteuse, du chanoine Aymar, archiprêtre de Prades, pour me demander de m’occuper de la fondation de groupes de Jeunesse catholique dans le canton, et notamment ici et à Vinça. Certes, je ne demande pas mieux à condition que ces groupes soient absolument en-dehors de la politique (condition qui est bien observée par les groupes de ce diocèse), mais la chose n’est pas facile ! Je ne demande pas mieux cependant que d’essayer, avec l’appui du clergé ! Déjà M. le curé me l’avait demandé, l’abbé Parmentier, aumônier de l’Union diocésaine, me l’avait demandé aussi à plusieurs reprises ; je ne peux guère faire autrement que d’accepter ; mais combien la chose est difficile, avec le nombre si restreint des jeunes gens chrétiens, et leur apathie !
Semaine du 21 au 28 octobre 1907
Ille, lundi 21 octobre 1907
Le matin, je vais à Boule à cheval. Papa et Maman partent aujourd’hui pour Angers ; Maman prendra Philomène en passant à Angoulême, c’est leur dernier voyage à Angers, ils y vont pour faire le déménagement du petit appartement de la rue Donadieu, et prendre, avec la famille de Lavergne, les dernières décisions au sujet du mariage de Philomène, car Mme de Lavergne est à peu près rétablie, et nos réparations étant très avancées, on peut très bien fixer le mariage à la fin de décembre ; les Lavergne trouveront peut-être que c’est tard et que la saison n’est pas favorable ; mais n’est-ce pas la faute du jeune homme s’il y a eu tant de retards ? Papa et Maman ont pris des billets d’aller et retour et comptent rentrer les premiers jours de novembre, avec Philomène. Afin que nos réparations, qui ont fait de très grands progrès depuis notre retour du Périgord, ne se ralentissent pas, je reste à Ille pendant l’absence de mes parents et Bonne Maman a la bonté de venir me tenir compagnie et s’occuper de mon ménage.
Ille, mardi 22 octobre 1907
Le matin, je surveille le transport de deux cheminées de cette maison dans l’autre ; l’après-midi, il pleut jusqu’à 4 heures ; vers 4 heures, je profite d’un moment d’éclaircie pour faire promener Bétis ; mal m’en prend, car la pluie recommence et me prend à mi-route ; je rentre trempé vers 5 heures. Il pleut toute la soirée et une partie de l’après-midi ; quel mois d’octobre si mouillé !
Ille, mercredi 23 octobre 1907
Le matin, je vais à Millas à cheval ; je surveille les travaux. L’après-midi, je vais à Casenove surveiller le transport de bois que la rivière débordée a laissé sur ce qui nous reste de cette malheureuse propriété ; ce bois est superbe, ce sont des épaves qui appartiennent au propriétaire du terrain où elles s’échouent ; nous aurons du bois de chauffage pour une partie de l’hiver. Je surprends et j’admoneste assez vertement des individus qui, sans permission aucune, prennent le bois porté par la Têt sur la partie de Casenove qui appartient à l’oncle Xavier. Le soir, cérémonie du Rosaire. Je réponds au curé de Prades que j’accepte, en principe, de m’occuper de la fondation des groupes de Jeunesse catholique dont il m’a parlé ; j’en ai causé avec M. le curé, nous essayerons ! Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dans la Mayenne ; elle a été très remarquée, elle mettait aux prises un progressiste qui, comme député, avait voté contre la Séparation, M. Denis, et un candidat catholique et royaliste, M. Lebreton, représentant dans la Mayenne de Mgr le duc d’Orléans ; c’est M. Lebreton qui a été élu et cependant, il s’agissait de remplacer un progressiste ou rallié, M. Dubois-Fresnay, décédé. Il paraît que cette élection a été très remarquée, car le gouvernement croyait avoir acquis la Mayenne à l’idée républicaine ; aux élections de 1906, plusieurs députés royalistes furent élus dans ce département contre des républicains progressistes sortants ; l’idée républicaine et anticléricale, loin de gagner du terrain, est en baisse parmi ces catholiques populations ; il y a 10 ans, M. Lebreton s’était présenté à la députation et avait été battu ; on lui avait reproché d’avoir assisté au mariage du duc d’Orléans, et il avait relevé le défi ; cette fois cela ne lui a pas nui ; les électeurs ont été bien inspirés ! Je réponds au curé de Prades que je consens volontiers à essayer de fonder, de concert avec M. le curé, un groupe de Jeunesse catholique à Ille ; mais je me réserve la plus entière liberté au point de vue politique en dehors de l’association.
Ille, jeudi 24 octobre 1907
Il fait un vent violent du nord-ouest. Je reçois une carte postale de Maman me disant qu’elle a voyagé jusqu’à Angoulême avec l’oncle Xavier. Je vais à Vinça entre deux trains, de 4h à 7h, pour m’occuper de quelques affaires.
Ille, vendredi 25 octobre 1907
Le matin, je vais à cheval jusqu’au-delà du Riufagès, à 2 kilomètres de Vinça, puis à Boule où je vais faire à la mairie la déclaration de récolte prescrite par la nouvelle loi sur les vins. L’après-midi, je surveille à la grande maison dont les travaux avancent de plus en plus, c’est presque fini ; je vais me promener avec Bonne Maman dans la direction de Casenove. On vient d’arrêter à Toulon un traître, un nouveau Dreyfus, un officier de marine de 25 ans, du nom d’Ullmo, qui livrait de très importants documents à l’étranger ; comme par hasard, c’est un Juif ! Sale race, race de traîtres depuis Judas ! Impossible de nier son vilain cas, car le misérable a tout avoué, et il faisait du chantage pour se faire payer par le Ministère de la Marine les documents qu’il avait volés, c’est même ce qui l’a fait découvrir ; cette affaire provoque la plus vive émotion ; c’est un Juif, pourvu qu’on ne cherche pas à le sauver !
Ille, samedi 26 octobre 1907
Le matin, je vais à cheval à Corbère, je m’occupe du pressurage, je vais même au-delà dans la direction de Castelnou. L’après-midi, je reste à la grande maison, je pousse le plus possible les ouvriers. Le soir, je reçois une intéressante lettre de Marie-Thérèse. Je l’avais priée, en la quête, il y a un mois, de tâcher de savoir si on serait dans l’intention de marier Mlle de Saint-Marc, et ce qu’on lui donnerait ; elle s’est tout doucement acquittée de sa mission et a été assez adroite pour sonder Mme de St-Marc elle-même ; cette dame a bien dû comprendre que si Marie Thérèse lui parlait mariage pour sa fille, c’était pour moi, mais la chose s’est faite avec la plus grande discrétion. Eh bien, Mme de St-Marc a écrit à Marie Thérèse qu’elle accepte de marier sa fille et qu’elle a toute confiance en elle pour cela ; la jeune fille a 80.000 fr. qui lui viennent de son père en se mariant, cette somme est en argent. Marie Thérèse me demande si je veux qu’elle aille plus loin ; c’est bien embarrassant. Mlle de Saint-Marc est une jeune fille parfaite au physique et au moral, mais sa dot est bien mince ; 80.000 à 3 % peuvent donner 2400 fr. de revenus ; j’en aurai 3000 environ, cela ne fait que 5500 fr. environ ; comment vivre avec cela et assumer les charges d’une famille ? Je sais bien que je vais très probablement avoir une position qui pourra me rapporter de 3 à 4000 fr. ; mais enfin si je ne l’avais pas ou si l’obtenant, je ne la gardais pas pour une raison quelconque, comment vivrions-nous avec si peu ! C’est terrible, terrible ; je voudrais tant ne pas avoir à me préoccuper de cette question ! Et dire que c’est toujours cette maudite question d’argent qui empêche le bonheur, tantôt parce qu’il y en a trop, tantôt parce qu’il n’y en a pas assez ! Je prends le parti de répondre à Marie Thérèse de s’informer de la fortune à venir ; peut-être y aura-t-il compensation. Je ne cherche plus, plus du tout, la fortune : mais encore faut-il avoir de quoi vivre ! J’ai bien envie de passer outre et de dire à Marie Thérèse de marcher, Mlle de Saint-Marc est si bien ! Mais je n’ose pas. Il faut d’ailleurs voir ce qu’en pensent Papa et Maman. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 27 octobre 1907
Je vais à la grand’messe et à vêpres avec Bonne Maman ; l’après-midi, nous faisons quelques visites. Je reçois une longue lettre de Maman racontant que la petite Moy, ancienne maîtresse d’Henri de Lavergne, continue à faire des siennes ; elle suit et toise Papa, Maman, Philomène dans la rue ou à l’église. Et cependant, chose vraiment inouïe étant donnée l’audace de cette fille qui ne reculera devant rien, Papa et Maman qui étaient absolument décidés depuis un mois à célébrer le mariage ici, se remettent à hésiter ! Comment peuvent-ils hésiter, ils courraient au-devant des pires ennuis et d’un scandale terrible. Je leur écris une longue lettre dans laquelle j’insiste beaucoup pour qu’ils ne changent pas de nouveau de programme. Les Lavergne trouvent que c’est bien long d’attendre au Jour de l’An ; aussi j’écris à Maman que les travaux de la grande maison sont suffisamment avancés pour y célébrer le mariage au commencement de décembre. Que vont-ils décider maintenant !
Semaine du 28 au 31 octobre 1907
Perpignan, lundi 28 octobre 1907
Le matin, je vais à Corbère à cheval. Je pars à 4 heures pour Perpignan où je vais assister demain au mariage d’Isabelle de Llamby. Je descends au Grand Hôtel. Je vois tout de suite Mme de Llamby qui m’invite très aimablement à un petit dîner de famille ce soir ; nous étions 16 à table.
Ille, mardi 29 octobre 1907
Lucien Darru (1882-1918), marié en 1907 à Isabelle de Llamby – Photographie anonyme, s.d. (Collection famille Darru d’Oms de Latenay)
Le matin, je fais diverses commissions dans Perpignan, je me fais raser et couper les cheveux. À onze heures, je me rends chez Mme de Llamby ; peu après le cortège s’organise, il se compose d’une quarantaine de personnes ; j’accompagne Mlle Amélie de Çagarriga, la fille aînée de M. Henri de Çagarriga. C’est vraiment tout à fait une jeune fille, elle doit avoir 18 ou 19 ans, elle est très gentille, très distinguée et cause beaucoup, je n’ai pas eu de frais de conversation à faire avec elle, nous avons causé très naturellement, ce qui est fort appréciable dans un dîner de noces ; il est vrai que je la connais depuis longtemps déjà. Il y a 4 demoiselles d’honneur parmi lesquelles nos cousines Marthe de Lazerme et Jeanne Gout de Bize. Parmi les personnes du cortège, il y a notre cousine Mme Julia, née de Roig[38], avec son mari, sa fille Mme Fortunet et son gendre, de l’oncle Joseph de Lazerme, Marthe et Thérèse, M., Mme, Mlle Amélie et M. Albert de Çagariga, M. et Mlle Roca d’Huytéza etc. C’est le chanoine Gabriel de Llobel qui bénit le mariage à Saint-Jean ; il prononce un joli discours, plein de délicatesse ; la circonstance, il est vrai, y prêtait, car il y avait douze ans qu’Isabelle de Llamby, qui a à peine 20 ans, s’était fiancée à M. Lucien Darru qui en a 25 ans ; ces fiançailles enfantines ont tenu et cette charmante idylle, si rare dans notre siècle matérialiste, vient d’aboutir à la cérémonie d’aujourd’hui. Dans son discours, M. de Llobet rappelle la si ancienne et si illustre noblesse des D’Oms ; les D’Oms sont aujourd’hui la plus ancienne et la plus illustre famille du Roussillon ; pourquoi faut-il que les noms les plus anciens de notre petite patrie disparaissent un à un. Les D’Oms et les D’Ortaffa étaient les deux plus illustres familles roussillonnaises ; les D’Ortaffa ont hélas ! disparu il y a une trentaine d’années dans la personne d’un grand oncle de Papa, le vieux baron d’Ortaffa ; il était notre parent par les Boudeville et ne voulait pas se marier ; aujourd’hui le marquis d’Oms, frère unique de Mme de Llamby, seul représentant de ce nom, est en train de faire la même chose, il n’a jamais voulu se marier et, selon toute vraisemblance, mourra vieux garçon, ensevelissant avec lui une noblesse vieille de plus de mille ans ! Chez les Çagarriga, maison illustre aussi quoique moins anciennement roussillonnaise, MM. Raymond et Henri n’ont que des filles, ce qui les désole, et M. Albert, vieux garçon, aime mieux faire la fête que de se marier et faire souche ; voilà encore une famille qui est destinée à s’éteindre bientôt. Chez nos oncles de Bosch, des 3 représentants directs du nom aucun ne s’est marié et le nom se serait perdu si les Cornet et nous ne l’avions relevé. C’est très malheureux ! C’est un peu de l’histoire et de la gloire d’un pays qui s’en va ainsi ! Mais me voici bien loin du mariage d’Isabelle. Le dîner a lieu dans les salons d’un cercle aménagé pour la circonstance, ce sont les mêmes que pour le mariage de Louise, il y a 2 ans ½. Le dîner dure jusque vers 2h ½ ou 2h ¾ ; ensuite, on fume un peu, on cause, puis Mme de Llamby a l’excellente idée de faire porter un piano et jeunes gens et jeunes filles dansent un peu. Je quitte la sauterie à 6 heures, je me déshabille, fais mes paquets et repars à 7h15. Je suis à Ille à 8h. Le temps a été charmant et a bien favorisé la fête. Nous étions tous invités au mariage et, par suite de l’absence de mes parents, c’est moi seul qui ai représenté la famille.
Armoiries de la famille d’Oms – Détail d’un arbre généalogique de la famille réalisé vers 1900 (Archives familiales d’Oms/Le Dieu de Ville)
Ille, mercredi 30 octobre 1907
Nous recevons une lettre d’Angers disant que les négociations avec les Lavergne ne marchent pas comme sur des roulettes ; il y a eu de vives discussion pour la date et surtout pour le contrat ; Papa a promis une pension de 3000 fr., mais en se réservant le droit de donner, à la place, un capital en cas de vente de certaines propriétés ; il veut que le taux de capitalisation de la pension soit calculé à 4 %, taux légal, les Lavergne le veulent à 3 % ; cela fait une différence d’un quart pour le capital éventuel, d’où vive discussion ; il paraît qu’on a été à deux doigts de la rupture ! Philomène, devant son fiancé et la tante de celui-ci, Mme Bellouïs, s’est mal conduite vis-à-vis de Papa et de Maman ; elle leur a dit que plutôt que de renoncer à ce mariage, elle leur ferait des sommations légales ; quelle insolence ! Elle mériterait qu’on la prenne au mot ; il est vrai que son cher fiancé ne la prendrait pas sans dot ! Dans toutes ces discussions, il aurait son mot à placer, il devrait user de son influence sur ses parents pour pousser à la conciliation ; au lieu de cela, il est, paraît-il, d’une mollesse absurde ; il ne dit rien, balbutie et vraiment, je commence à croire qu’il ne tient pas beaucoup à sa fiancée ; il a pourtant à se faire pardonner beaucoup par mes parents ! Quand nous avons passé l’éponge sur l’inconduite passée du jeune homme et sur tous les ennuis, lettres, menaces qui en sont résultés, les Lavergne pourraient bien faire quelques concessions. Voyons ce qu’on nous écrira demain. Le matin, je vais à Corbère à cheval. L’après-midi, Bonne Maman et moi allons à Laferrière faire une visite de condoléances à notre cousine de Barescut.
Vinça, jeudi 31 octobre 1907
Le matin, j’assiste à un mariage bien différent de celui d’avant-hier ; c’est celui d’un domestique qui entre à notre service demain avec sa femme, pour remplacer le ménage Vedel ; le mari, 23 ans, s’appelle Pierre, il sera valet de chambre et s’occupera de mon cheval ; sa femme, même âge, sera cuisinière. Je signe à la sacristie, cela leur fait plaisir. Les nouvelles d’Angers sont un peu meilleures aujourd’hui, la situation paraît un peu moins tendue ; mes parents ont cédé sur la question du taux de capitalisation de la pension ; il reste à se mettre d’accord sur la date du mariage. Tous ces tiraillements sont bien ennuyeux. Je vais passer les 3 jours de fête à Vinça ; Bonne Maman tient à être à Vinça pendant ces fêtes et moi je n’ai rien de spécial à faire à Ille puisqu’on ne travaillera pas à la grande maison. Je vais d’Ille à Vinça à cheval ; Bonne Maman fait le trajet en chemin de fer.
Novembre 1907
Semaine du 1er au 3 novembre 1907
Vinça, vendredi 1er novembre 1907 (Toussaint)
Je fais la sainte communion après la messe de 8 heures ; je reviens à la grand’messe et à vêpres. Je vais, avec Bonne Maman, faire une visite à Mme Dalverny qui est ici pour quelques jours.
Vinça, samedi 2 novembre 1907
En commémoration des défunts de ma famille, je fais la sainte communion le matin à la messe de 7h 1/2. Je reviens à l’office solennel à 9 heures. La pluie a recommencé, il pleut à verse toute la matinée et une partie de l’après-midi. Pendant une éclaircie, je vais voir la propriété de la Balme où je n’étais pas allé depuis assez longtemps. Je fais la déclaration de récolte à la mairie pour nous et pour l’oncle Paul. Les nouvelles d’Angers sont meilleures aujourd’hui ; Maman a écrit que la famille de Lavergne a accepté, pour le mariage, la date du 28 décembre à Ille ; Dieu veuille que ce soit définitif ! Je vais voir un sociétaire malade.
Vinça, samedi 3 novembre 1907
Le matin, je fais sortir, de 8h ¼ à 9h ¼ Bétis qui n’était pas sorti depuis deux jours ; je fais 10 kilomètres (Marquixanes, Finestret, retour chemin de Joch). Je vais ensuite à la grand’messe. L’après-midi, je vais au recouvrement des cotisations de la société, puis au cimetière prier sur la tombe de nos chers disparus, ensuite à vêpres et je me promène un peu. Le soir, Mme Dalverny vient passer la soirée et prendre le thé.
Semaine du 4 au 10 novembre 1907
Ille, lundi 4 novembre 1907
Il pleut presque toute la journée et je suis obligé de revenir à Ille en chemin de fer ; j’irai chercher Bétis demain, s’il fait beau. Ici, je suis très contrarié de ne trouver dans la grande maison qu’un seul ouvrier ; les autres ont profité de mes 3 jours d’absence pour flâner et filer ; je vais trouver M. Baux qui, tout attrapé, fait revenir ses ouvriers. Il n’y a pas moyen de les quitter d’une ligne ! Le soir, nous allons à la cérémonie de la neuvaine des morts et chez les demoiselles Mathieu.
Ille, mardi 5 novembre 1907
Le matin, après avoir constaté que les ouvriers sont à leur travail, je vais à Vinça par le train de 9h22 ; j’en reviens avec Bétis. L’après-midi, je comptais aller à Corbère, mais nous avons la visite de la famille de Çagarriga, M. Raymond, Mme et Mlle Marthe de Çagarriga, ils viennent nous surprendre à la grande maison que nous leur faisons visiter ; ils la trouvent bien changée ! Nous les raccompagnons au train de 4 heures. Le soir, cérémonie des morts et visite aux demoiselles Mathieu.
Ille, mercredi 6 novembre 1907
Encore la pluie ! Elle tombe la plus grande partie de la journée ; le bruit se répand à Ille que la Basse a débordé et fait des dégâts à Perpignan. Je passe la plus grande partie de la journée à la grande maison où les travaux avancent de plus en plus à condition d’y exercer une grande surveillance. Le soir, cérémonie des morts, nous allons ensuite chez les demoiselles Mathieu ; il pleut toujours ; allons-nous avoir une nouvelle inondation ?
Ille, jeudi 7 novembre 1907
La pluie a continué toute la nuit avec force, accompagnée de roulements de tonnerre, il pleut encore toute la matinée ; quelle année terrible à ce point de vue ! Je reçois un mot de M. Vaquié me disant qu’il arrivera à Perpignan à 5 heures et me demandant d’y aller le voir ; je pars à 1 heure 25, le temps se coupe et, à Perpignan, l’après-midi est belle. Mais M. Vaquié n’arrive pas car la ligne est coupée à Fitou, celle d’Espagne a été coupée aussi par les eaux. Hier à Perpignan, la Basse et le Ganganeil ont fait de grands dégâts, le second a démoli le mur des Petites sœurs des Pauvres et s’est engouffré dans les jardins, le quartier a été inondé ; aujourd’hui encore la Basse est très forte ; les champs et les vignes sont remplis d’eau ; autour de plusieurs localités la circulation sur les routes est impossible, les communications sont interrompues. J’avais vu d’aures d’inondations dans ce pays-ci mais jamais je n’en avais vu d’aussi persistantes ; il y a 7 semaines qu’il pleut presque constamment ! C’est désolant ! Je rencontre une foule de personnes à Perpignan, les Rovira, les Lazerme, Henri Jonquères etc. Tout le monde me parle du mariage de Philomène et de nos réparations. Et dire que je serai probablement obligé de revenir demain à Perpignan, c’est bien ennuyeux !
Ille, vendredi 8 novembre 1907
Je ne reçois rien de M. Vaquié, aussi je ne bouge pas ; le matin, je vais me promener à cheval du côté de Bélesta sans y arriver tout à fait. Il ne pleut pas de toute la journée.
Ille, samedi 9 novembre 1907
M. Vaquié m’écrit que la ligne étant coupée, il n’a pas pu venir à Perpignan et qu’il y viendra dans une dizaine de jours. Je vais me promener à Corbère, où je fais la déclaration de récolte, et à Millas. Marie Thérèse, qui a demandé à Mme de Saint-Marc quelle serait la fortune à venir de sa fille, me transmet aujourd’hui la réponse ; Mlle de Saint-Marc héritera de sa mère d’une cinquantaine de mille francs et d’une dizaine de mille d’une autre parente, en tout 60.000 qui, joints aux 80.000 actuels, font 140.000 francs ; il y a lui deux oncles, frères de sa mère, qui ne sont pas mariés, mais rien de certain de ce côté ; il n’y a d’assurés que 140.000 francs ; c’est insignifiant étant donnée la cherté actuelle de la vie ! Marie-Thérèse a transmis ces renseignements à Angers et Papa m’écrit de bien réfléchir avant de m’engager ; Marie-Thérèse, au contraire, me pousse à aller de l’avant. Ce n’est certes pas l’envie qui m’en manque, et, cette fois, je crois bien (c’est aussi l’avis de Marie-Thérèse) que je n’aurais qu’un mot à dire pour aboutir ; Mme de Saint-Marc, en effet, je l’ai vu à sa lettre, est très favorable au projet ; bien que Marie-Thérèse ne m’ait pas nommé, Mme de Saint-Marc a certainement compris de qui il s’agit. Que faire ? Je touche au but ; je peux avoir une femme charmante, jolie, intelligente, d’éducation parfaite, d’excellente famille, économe et pratique, bref ayant toutes les qualités physiques et morales ; je vois bien que je n’ai qu’un mot à dire pour cela. Eh bien, ce mot je ne peux pas le dire ! Je dois penser aux exigences de la vie sociale au rang où Dieu m’a fait naître, aux obligations d’ordre religieux, politique, social, et même mondain, auxquelles je ne peux pas me soustraire sans déchéance ; je dois penser au passé et à l’avenir de ma famille, de cette chaîne dont je ne suis qu’un anneau et que je n’ai pas le droit de briser ; je dois continuer les traditions de mes ancêtres et préparer l’avenir de me descendants. Et pour tout cela, l’argent, le maudit argent, est nécessaire ! Ah s’il ne s’agissait que de retrancher le superflu, le luxe de sa vie, je n’hésiterais pas et je courrais vers le bonheur qui m’attend certainement avec Mlle de Saint-Marc ; mais hélas ! Avec une fortune aussi modeste, je risquerais, pour ainsi dire, de manquer du nécessaire. La position sur laquelle je compte peut me manquer et, alors, je serais forcé, pendant très longtemps, de vivre avec un revenu de 5 à 6 000 fr. ; il peut venir des enfants, comment, avec aussi peu de ressources, les élever suivant leur rang social ? Quelle situation si angoissante ! Après tous les échecs que j’ai essuyés, je vois enfin le bonheur possible tout près de moi, et c’est moi qui suis obligé de le repousser à cause de l’argent, ce vil métal hélas si nécessaire aujourd’hui ! Comme c’est triste. Enfin, que faire, c’est ainsi. J’ai peut-être tort, peut-être ne trouverai-je pas aussi bien. J’écrirai à Marie-Thérèse de laisser tomber le projet avec tous les ménagements possibles ; il faut éviter de blesser Mme de Saint-Marc qui a été très aimable pour moi. Marie-Thérèse va donc lui dire qu’elle a mis la famille du jeune homme au courant de l’état des pourparlers et qu’elle va lui poser les questions que Mme de Saint-Marc désire connaître, et qu’elle transmettra la réponse à Mme de Saint-Marc. Dans quelques jours, elle lui écrira, si d’ici là je n’ai pas changé d’avis, que les parents du jeune homme ont beaucoup apprécié les renseignements donnés sur Mlle Yvonne, mais que le jeune homme n’est pas actuellement prêt à se marier, que lorsque le moment sera venu, si Mlle Yvonne est encore libre, ils examineront avec la plus grande bienveillance le projet actuel. Ainsi, on évitera de froisser la susceptibilité de Mme de Saint-Marc. Je suis très attristé de la décision que j’ai dû prendre, car Mlle de Saint-Marc me plaisait beaucoup. Je ne sais vraiment pas quand je me marierai !
Mgr Yzart[39], le nouvel évêque roussillonnais de Pamiers, est de passage ici, il se rend à Saint-Martin-du-Canigou où il doit officier pontificalement lundi. Il est ici l’hôte de M. Trullès. Je le vois au moment où il arrivait de la gare, M. le curé me présente à lui ; Sa Grandeur me reconnaît très bien, nous l’avons eu à déjeuner le jour où il est venu installer M. le curé Bonet, en 1892, il était alors supérieur de Saint-Louis ; je m’en souviens comme si j’y étais.
Mgr Martin Izart (1854-1934), archiprêtre de Perpignan (1902-1907), évêque de Pamiers (1907-1916), archevêque de Bourges (1916-1934) – Carte du jubilé, 1928 (Site Institutdugrenat.com)
Ille, dimanche 10 novembre 1907
J’assiste le matin à l’hôpital à la messe de 7 heures célébrée par Mgr Yzart ; Sa Grandeur fait un petit sermon improvisé sur l’évangile du jour ; il repart à 9h22 pour Prades et Saint-Martin. Je suis sur le point d’aller à Perpignan où je suis invité à déjeuner chez Mme de Rovira la mère en l’honneur du passage de son petit-fils René de Rovira de Roquevaire ; mais j’avais dit à Fernand que je ne pourrais peut-être pas y aller, aussi je me décide à ne pas y aller car, demain, je serai encore en déplacement. Je vais à la grand’messe et à vêpres. J’envoie un rapport à M. Vaquié sur les affaires d’assurances en cours ; j’en prépare quelques-unes.
Semaine du 11 au 17 novembre 1907
Ille, lundi 11 novembre 1907
Je devais aller à Saint-Martin-du-Canigou dont c’est la fête aujourd’hui ; Mgr de Carsalade y est et Mgr Yzart officie ; mais, dans la nuit, il se met à tomber des averses formidables accompagnées d’éclairs et de tonnerre ; impossible de faire cette ascension avec un pareil temps ; je suis donc forcé d’y renoncer, j’en suis désolé ; la fête aura été manquée. Il pleut presque jusque midi ; à 2 heures, je fais une courte promenade à cheval. Je parle à quelques jeunes gens du groupe de Jeunesse catholique que M. le curé veut fonder ; ils me promettent leur concours, mais ce ne sera pas chose facile ! Je pense beaucoup à ma réponse à Marie-Thérèse ; je fais peut-être une bêtise ; j’ai peut-être tort, je manque peut-être l’occasion de saisir le bonheur qui est tout près de moi ; ah, si l’on pouvait percer le voile de l’avenir !
Ille, mardi 12 novembre 1907
Je vais à Boule et à Corbère à cheval ; au retour, je comptais aller à la gare attendre Maman et Philomène, mais nous recevons une dépêche disant qu’elles ont manqué la correspondance à Bordeaux et arriveront ce soir. Je reste à la grande maison la plus grande partie de la journée ; depuis près de deux mois, je presse les ouvriers le plus que je peux et, Dieu merci, les travaux avancent de plus en plus et nous serons bientôt installés ; depuis le départ de Papa et de Maman, le 21 octobre, on a fait beaucoup. Maman et Philomène arrivent le soir à 8h, je vais les attendre à la gare. Philomène va attendre ici le moment de son mariage qui est fixé au 28 décembre ; il paraît que Madame de Lavergne, qui va beaucoup mieux, n’est pas une femme commode ; elle est douée d’un caractère acariâtre !
Ille, mercredi 13 novembre 1907
Le matin, je vais à cheval dans la direction de Montalba, sans y arriver tout à fait. L’après-midi, je vais avec Bonne Maman, Maman et Philomène, à la grande maison et je leur fais voir les progrès accomplis ; Philomène n’avait pas vu la maison depuis le commencement de janvier, elle y trouve de fameux changements. Mais Maman trouve qu’on n’est pas encore assez avancé, elle est effrayée du peu de temps qui reste jusqu’au 28 décembre. Et cependant maçons, menuisiers, peintres, tapissiers, tout le monde opère à la fois !
Ille, jeudi 14 novembre 1907
Le matin, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, je vais à Perpignan pour une réunion du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales dont on m’a nommé membre ; il se réunit une fois par mois. On s’occupe de choisir des chefs d’arrondissement, on me nomme pour l’arrondissement de Prades ; j’ai donc le très grand honneur et aussi la responsabilité de représenter le Roi de France dans notre arrondissement ; du reste, je n’ai accepté que provisoirement car j’estime que le représentant officiel de la cause royaliste doit résider à Prades afin d’être placé au centre de l’arrondissement ; de plus, je ne connais presque pas les cantons de la montagne ; je n’ai une certaine influence que dans le canton de Vinça, et cette influence je crois pouvoir dire que je la mets tout entière au service de la cause du Roi, qui est celle de la France, en même temps qu’au service de la cause de l’Église ; mais je ne peux accepter à titre définitif d’être le chef de l’arrondissement, je chercherai un royaliste résidant à Prades pour me remplacer et représenter dans notre arrondissement la cause de nos traditions. Un incident assez vif se présente à propos d’un article bête paru dans LeRoussillon du 24 septembre, sur une question viticole, article qui a produit mauvais effet ; on n’est pas d’accord sur cette question, M. Despéramons, à tort à mon avis, défend Le Roussillon, et finalement la majorité du comité vote un blâme au journal pour cet article ; cela paraît beaucoup contrarier M. Despéramons. Maman et Bonne Maman sont venues aussi à Perpignan et Maman a choisi une bordure pour la tapisserie du salon et s’est entendue avec le tapissier Delclos qui doit venir poser les cadres, glaces, tentures etc. Nous voyons Mme de Llamby et les Bonafos. Je reviendrai samedi pour une réunion de la section d’Action française, elle est importante en raison de la proximité du congrès de la ligue qui doit se tenir à Paris le mois prochain. Nous avons failli manquer le train au retour ; heureusement pour nous qu’il a eu beaucoup de retard. Bonne Maman rentre à Vinça.
Ille, vendredi 15 novembre 1907
Je m’occupe de la maison toute la matinée ; nous avons les électriciens, on nous place 33 lampes et on nous les place gratuitement, c’était stipulé dans l’acte que Papa a passé il y a 3 ans avec M. Ecoiffier, directeur de la société, lorsqu’il a donné l’autorisation de faire passer des fils et de placer des poteaux et des pylônes dans plusieurs de nos propriétés[40] ; la pose et la fourniture des appareils est donc gratuite, mais, bien entendu, nous paierons ce que nous consommerons en électricité. L’après-midi, je vais à Millas à cheval. Je vois un négociant en vins pour Boule. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Perpignan, samedi 16 novembre 1907
Aujourd’hui est célébré au château de Woodnorton (Angleterre) le mariage d’une fille de l’illustre Maison de France, Madame la princesse Louise de France, pour sœur de Mgr le duc d’Orléans, avec le prince Charles de Bourbon-Sicile ; tous les royalistes demandent à Dieu le bonheur des nobles époux ! Plusieurs souverains assistent à ce mariage, célébré hélas ! sur la terre d’exil ; toutes les cours y sont représentées. Le matin, je vais à Boule où je m’occupe de la vente du vin. L’après-midi, je reste à la grande maison. Je vais, le soir, à Perpignan où il y a une réunion de la section d’Action française au cercle du Panache ; on y arrête un plan d’action pour cet hiver ; on donnera une réunion tous les 15 jours, comme l’hiver dernier ; sur ma proposition, on décide aussi d’organiser une campagne de conférences dans les campagnes. Je couche chez ma tante Bonafos. À la réunion je retrouve, outre MM. Henri Bertran et Despéramons, Henri Passama, Fernand de Rovira, Monsieur Antoine Talayrach etc. On s’occupe aussi du rapport à envoyer au congrès de la Ligue.
La princesse Louise d’Orléans (1882-1958) et son époux le prince Charles de Bourbon-Siciles (1870-1949), mariés le 16 novembre 1907 à Wood Norton (Angleterre) – Cliché anonyme, vers 1909 (Wikipédia)
Ille, dimanche 17 novembre 1907
À Perpignan, je vais à la grand’messe à Saint-Jean ; je vais remettre à M. Louis Noëll sa médaille du général Mercier. L’après-midi, je vais faire une visite de digestion à Madame de Rovira la mère ; je manque le train de 3 heures, qu’on a avancé, et je suis obligé de rester jusqu’à 7 heures 15 ; je vais à vêpres à Saint-Jean, puis voir un cinématographe à la foire pour passer le temps. À Ille, où j’arrive à 8 heures, je trouve nos 3 chats d’Angers qu’Angèle la cuisinière a apportés dans un panier ; les pauvres bêtes ont été très sages paraît-il. L’Action française a envoyé à Mgr le duc d’Orléans, à l’occasion du mariage de la princesse Louise, un télégramme de fidélité en termes magnifiques ; comme ligueur, je m’y associe entièrement. Les journaux racontent ce mariage qui a été digne des augustes fiancés et de leurs illustres maisons. C’est toute la Maison de Bourbon dont cette union resserre les liens.
Semaine du 18 au 24 novembre 1907
Ille, lundi 18 novembre 1907
Je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune et rentre vers 4 heures ; je m’occupe, à Vinça, de différentes affaires. On a de plus en plus de détails sur la trahison du juif Ullmo ; ce misérable a livré nos plus importants secrets ; vilaine race s’il en fut !
Ille, mardi 19 novembre 1907
Je suis un peu enrhumé du cerveau et je ne monte pas à cheval ; je passe la plus grande partie de ma journée à la grande maison où tout marche à la fois ; j’espère que nous serons prêts pour fin décembre.
Ille, mercredi 20 novembre 1907
Le matin, je vais à Corbère et à mi-chemin de Corbère à Thuir à cheval. Je passe la plus grande partie de l’après-midi à la grande maison. Depuis cinq jours, tous les journaux sont pleins d’intéressants détails sur le mariage de la princesse Louise, sur le duc d’Orléans, les princes et princesses de la Maison de France, leurs invités ; plus de 40 Bourbons se trouvaient réunis samedi à Woodnorton chez le chef de la Maison de France. Mgr le Duc d’Orléans a fait un très aimable accueil aux journalistes français qui étaient venus à Woodnorton à l’occasion de ce mariage ; ils étaient 22 de toute opinion. La chapelle était décorée de tous les drapeaux français depuis les plus anciens oriflammes jusqu’au drapeau blanc de la Restauration et au drapeau tricolore. Ce mariage coïncidant avec l’apparition du livre intitulé La Monarchie française avec préface du duc d’Orléans et contenant les écrits et manifestes du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, a déterminé une véritable explosion de royalisme. Tous les journaux royalistes qui me passent ici entre les mains, L’Éclair de Montpellier, Le Soleil, La Gazette de France, Le Roussillon, Le Maine et Loire sont pleins d’articles débordant de loyalisme monarchique ; les journaux catholiques plus ou moins constitutionnels, Croix, Univers, donnent des relations sympathiques du mariage ; les journaux républicains roses idem ; enfin, les journaux du bloc eux-mêmes sont obligés, à cette occasion, de parler de nos princes, ils le font en termes convenables généralement, comme Le Tmps, La Gironde ; ce dernier journal reconnaît l’heureuse influence qu’exercent les princesses françaises mariées à des princes étrangers, sur les dispositions des cours étrangères à l’égard de la France. Bref, ce mariage a ranimé chez les royalistes le loyalisme, l’amour envers leurs princes et a montré à tous la place immense qu’occupe encore en Europe la Maison de France. Tout cela est excellent et doit inspirer à beaucoup de gens, dégoûtés du régime actuel mais indécis sur le parti à prendre, de salutaires réflexions. À nous de savoir en profiter !
Ille, jeudi 21 novembre 1907
Étant un peu enrhumé du cerveau, je ne sors pas à cheval ; je reste à la grande maison le matin et une partie de l’après-midi. Je vends le vin de Boule (le nôtre et celui des Magué) au prix de 12 fr. l’hecto à M. Barthélémy Dabat, commissionnaire en vins à Bélesta, qui achète pour une maison de l’Aube. J’ai eu de la peine à obtenir ce prix ; il m’a fallu négocier pendant 8 jours et tenir ferme ; tout d’abord, ce négociant ne m’en offrait que 11 fr., puis 11,50, puis 11,75 et enfin 12 fr., prix que j’avais fixé, dès le premier jour, comme minimum ; j’étais, en même temps, en pourparlers avec une autre maison qui, aujourd’hui même, a offert aussi 12 fr. après n’avoir offert que 1 fr. 10 le degré il y a quelques jours, mais il est trop tard ; je stipule avec Dabat de bonnes conditions de paiement, d’enlèvement etc. et je rédige les ventes sur papier timbré ; il faut prendre toutes les précautions ! Je reçois une dépêche de M. Vaquié m’appelant demain matin à Perpignan ; précisément, je fais aujourd’hui ma première assurance-vie avec M. Baux fils qui s’assure pour 5 000 fr. à la « Caisse paternelle » ; je porterai demain cette proposition à M. Vaquié ; cela me fera bien noter. Encore un article très royaliste ; c’est Le Gaulois qui le publie aujourd’hui ; il envisage la possibilité d’élections royalistes, après une commotion intérieure ou extérieure et invite les personnalités royalistes à se faire d’ores et déjà accepter comme candidats éventuels dans leurs arrondissements ; ce serait le renouvellement des élections de 1814, 1849, 1871 ; la république, dit Arthur Meyer dans cet article, doit finir dans le sang ou l’imbécillité suivant le mot de Thiers, et le duc d’Orléans représente un principe qui ne se prescrit pas ; le couronnement de l’œuvre d’ordre et de paix que le pays demandera à ses mandataires sera tout naturellement la Monarchie. Pour mon compte, je crois à des élections royalistes seulement après une commotion, comme conséquence, comme effet de cette commotion ; c’est bien l’idée exprimée par Meyer ; il est évident que pour assurer l’ordre d’une façon durable, la monarchie est indispensable ; on commence à le reconnaître et à le proclamer. Le Gaulois qui, tout en étant royaliste, craint beaucoup de s’afficher, ose cependant le dire dans un leader-article, c’est bon signe ! Nos idées font des progrès. La Libre Parole, selon toutes probabilités, va prochainement se transformer en un grand organe royaliste Action française ; quel instrument de propagande cet organe va constituer !
Ille, vendredi 22 novembre 1907
Je vais à Perpignan par le train de 9 heures ; je vois M. Vaquié avec qui je déjeune au Grand Hôtel ; mon affaire est en bonne voie et il espère que je serai bientôt nommé inspecteur adjoint de la « Caisse paternelle ». Il me propose aussi de me faire nommer à Perpignan à la direction d’une assurance accident et grêle, la compagnie « La Garantie », il est très bien avec un inspecteur de cette compagnie qui vient fonder une direction dans le département ; j’aurais beaucoup d’agents sous mes ordres, mais ce serait un portefeuille à créer. N’ayant pas encore grande expérience dans les questions d’assurances, ce serait beaucoup embrasser pour un début ; il vaut mieux que je me réserve uniquement pour la carrière d’inspecteur ; M. Vaquié me dit bien que l’un n’empêcherait pas l’autre, mais je trouve que ce serait trop pour un début, car il ne faut pas oublier qu’avant tout, je dois avoir le temps de m’occuper des propriétés de mes parents, et de celles qu’ils me donneront quand je me marierai. Je repars à 3 heures.
Ille, samedi 23 novembre 1907
Le matin, je vais à cheval à Boule ; l’après-midi, je passe tout mon temps à la grande maison ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.
Ille, dimanche 24 novembre 1907
Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital. Nous allons tous passer la journée à Vinça, nous partons par le train de 9h, assistons à la grand’messe et rentrons le soir par le train de 7 heures. Dans l’après-midi, je vais avec Dalmer à Rigarda où j’assiste au recouvrement et m’occupe de diverses questions concernant les 2 sections de la Société Saint-Sébastien que j’ai fondées l’année dernière dans ce village ; les deux chefs de section m’escortent tout le temps ; ils sont, du reste, très gentils et je leur paie, ainsi qu’à plusieurs autres sociétaires qui se trouvaient là, une tournée au café conservateur de Rigarda. Ces deux sections marchent fort bien et se préparent à participer à la fête de Saint-Sébastien.
Semaine du 24 au 30 novembre 1907
Ille, lundi 25 novembre 1907
Je passe toute ma journée à la grande maison où tous les corps de métiers fonctionnent à la fois, je ne trouve même pas une heure pour faire promener Bétis.
Ille, mardi 26 novembre 1907
Je passe, comme hier, presque toute ma journée à la grande maison ; on fait ces jours-ci des travaux d’intérieur très délicats, comme le pavage de l’entré en petits cailloux de la rivière, qui exigent beaucoup de surveillance. Il y a un an aujourd’hui que les maçons ont pris possession de la maison ; je n’aurais jamais supposé, à ce moment-là, que les travaux dussent durer plus de 8 à 9 mois ; il est vrai que la démolition de la tour, qui n’était pas alors prévue, a beaucoup retardé. Papa arrivera enfin jeudi ; il était parti pour une quinzaine de jours, il aura passé 5 semaines dehors ; ces jours-ci, il a été retenu à Biarritz par différentes affaires concernant le terrain et la villa.
Ille, mercredi 27 novembre 1907
Le matin, je fais une dizaine de kilomètres avec Bétis. L’après-midi, je vais avec Philomène à Millas voir les Ferriol et rentre aux Çagarriga, qui vont repartir pour Paris, leur visite de l’autre jour ; nous ne rencontrons que les Ferriol. On s’est encore battu ces jours-ci au Maroc, dans la région Est, autour d’Oudjda que nous occupons depuis huit mois ; la fameuse pénétration pacifique, dont on a tant parlé, a fait chou blanc ! Quelle farce néfaste !
Ille, jeudi 28 novembre 1907
Papa arrive le matin à 7h. Je vais, à cheval, tout près de Bélesta. L’après-midi, je reste à la maison Bosch.
Ille, vendredi 29 novembre 1907
Le matin, je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune et j’y fais quelques affaires ; je rentre dans l’après-midi. Deux tribus marocaines, chez qui nous étions allés faire une démonstration militaire et qui nous avaient reçus à coups de fusil, ont franchi hier la frontière algérienne et ont attaqué des postes français ; on s’est battu de part et d’autre, nous avons eu dix morts et de nombreux blessés ; nous voilà dans l’obligation d’infliger à ces tribus un châtiment exemplaire et, par conséquent, de pénétrer en force au Maroc pour la 3ème fois cette année ; et on nous parlera encore de la pénétration pacifique !
Ille, samedi 30 novembre 1907
Le matin, je fais une promenade à cheval. L’après-midi, je reste presque tout le temps à la grande maison où l’on organise le salon ; on place nos tentures Louis XVI, toiles peintes qui nous viennent de chez la grand’mère de Papa, Mlle Bonaure ; ce sont des médaillons ravissants ; leurs couleurs sont admirablement conservées ; nous en aurons pour presque tout le salon qui est bien grand cependant ! Je comptais aller ce soir à Perpignan pour assister à la conférence d’Action française que doit faire le président de la section roussillonnaise de la Ligue, M. Henri Bertran de Balanda ; c’est la première de l’hiver, il est probable que je serai appelé à en faire une dans quelque temps. Je ne peux malheureusement pas aller à Perpignan ce soir, Max m’ayant télégraphié que la jument « Diana » qu’il nous envoie pour Vinça arrivera demain matin ; il faut que je sois ici pour la recevoir. J’irai demain à Perpignan pour la conférence que fait M. Lenail pour la Ligue des Françaises. Papa reçoit une lettre de Mgr Pasquier, recteur de l’Université catholique d’Angers, lui annonçant que les évêques protecteurs de l’Université, réunis à l’occasion de la rentrée à Angers, l’ont nommé professeur honoraire en reconnaissance de ses longs services ; Papa est enchanté de ce témoignage. Déjà, au mois de juillet, à la dernière réunion des professeurs, les collègues de Papa lui avaient offert en souvenir une gravure qu’ils avaient tous signée, et Mgr Rumeau lui avait dit qu’il entendait le recevoir chez lui quand il viendrait à Angers.
Décembre 1907
Semaine du 1er décembre 1907
Ille, dimanche 1er décembre 1907
Je vais à la messe de 8h ½ ; à 11 heures Diana arrive en excellent état, je la fais débarquer et conduire à l’écurie ; Bétis est un peu malade, je le fais soigner. Papa souffre de nouveau de ses névralgies. Je vais avec Maman à Perpignan à la conférence de M. Lenail, Bonne Maman y vient aussi, nous la retrouvons dans le train ; la grande salle de la Maison des Œuvres est à peu près remplie ; Monseigneur préside la réunion ; on fait monter de force Maman et Bonne Maman sur l’estrade comme représentantes d’Ille et de Vinça ; il y a aussi sur l’estrade les 3 dames de Çagarriga, Tante Hélène de Lazerme etc. ; Carlos présente l’orateur, Mme Bertran-Llegu lit un rapport sur la marche de la L.P.D.F. L’orateur fonce sur les hommes au pouvoir, mais ne dit rien contre le régime lui-même, la Ligue P.D.F. ne faisant pas de politique. À la suite de la conférence, sur un autel improvisé Monseigneur donne la bénédiction du Saint-Sacrement ; je vois plusieurs fois Sa Grandeur qui est toujours de la plus grande amabilité pour moi. Il y a là beaucoup de personnes du peuple, mais aussi de la très bonne société, les Lazerme, Çagarriga, Mme de Llamby, de Rovira etc. La quête est faite par Mmes Henri de Çagarriga, Vassal et Carlos de Lazerme. Il fait un véritable temps d’été, le soleil est chaud ; je suis encore en habits d’été et je ne n’éprouve nullement le besoin de me couvrir, je ne peux même pas supporter le pardessus. Après la conférence, je vais un moment au Panache, je fais quelques commissions et visites et nous rentrons à Ille à 8 heures. Maman apprend que les dames de charité d’Ille, réunies aujourd’hui pour remplacer la présidente Mme Roca, démissionnaire et malade, l’ont élue à l’unanimité ; elle avait pourtant prévenu M. le curé qu’elle ne le voulait pas. Elle avait été autrefois présidente, avant que nous allions habiter Angers, car c’est elle qui avait fondé l’œuvre avec M. le curé Bonet. La chose dont on parle le plus à Perpignan et qui étonne tout le monde, c’est la décision par laquelle Monseigneur vient de nommer M. Gabriel de Llobet, archiprêtre de Saint-Jean depuis 5 mois seulement, vicaire général à la place de M. Roca, malade ; on regrette beaucoup, à Saint-Jean, M. de Llobet, il s’y était déjà fait apprécier et aimer ; c’est cependant un avancement pour lui ; il est remplacé à la tête de la cathédrale par M. Yzart, chancelier de l’Évêché, homonyme de l’ancien archiprêtre aujourd’hui évêque de Pamiers ; le nouvel archiprêtre ne vaut pas, dit-on, ses deux prédécesseurs.
Semaine du 2 au 8 décembre 1907
Ille, lundi 2 décembre 1907
Je m’occupe de la grande maison la plus grande partie de la journée ; on en est à l’installation des meubles et tentures bien que les maçons et les peintres n’aient pas tout à fait terminé leurs travaux.
Ille, mardi 3 décembre 1907
Il fait très froid, c’est un coup de vent de nord-ouest ; cela contraste avec le temps de ces jours derniers. On écrit que Mme de Lavergne est encore souffrante et ne viendra peut-être pas. Aussi Papa et Maman, effrayés de tout ce qu’il y a encore à faire à la maison, sont sur le point de décider de retarder le mariage jusqu’à Pâques ; mais les Lavergne seraient-ils de cet avis ? On plante aujourd’hui le jardin de la grande maison. Notre cousine Thérèse Delcros, née de Barescut, vient d’avoir 2 jumelles ; comme elle a eu 2 jumeaux il y a moins d’un an, ça lui fait 4 enfants en 11 mois ! À ce régime, notre population dépasserait vite celle de l’Allemagne ; ses 4 enfants sont bien portants.
Ille, mercredi 4 décembre 1907
Le matin, je vais à cheval à Corbère ; l’après-midi, je reste la plus grande partie de mon temps à la grande maison. Aujourd’hui, on décide de ne pas retarder le mariage et de faire tous nos efforts pour avoir la maison prête le 28 et même quelques jours avant ; il faudrait nous installer dans la maison le lundi 16. Dans l’après-midi, je vais me promener avec Philomène du côté de Régleilles ; le temps est de nouveau merveilleux, et chaud pour la saison.
Ille, jeudi 5 décembre 1907
Le matin je vais du côté de Montalba à cheval ; c’est jour de foire aujourd’hui. Je passe le reste de ma journée à la maison où je presse le plus que je peux notre installation.
Ille, vendredi 6 décembre 1907
Aujourd’hui encore je passe presque tout mon temps à la grande maison ; je fais placer les meubles, rideaux, cadres etc. de ma chambre et de mon petit cabinet de travail qui la suit.
Ille, samedi 7 décembre 1907
Il fait plus frais et j’adopte aujourd’hui tous mes costumes d’hiver ; en-dessous, cependant, je ne suis pas tout à fait vêtu d’hiver. Nous installons le cabinet de Papa et ses bibliothèques ; on achève aussi l’installation de la lumière électrique. Les maçons quittent aujourd’hui la maison, après un an et onze jours, ce n’est pas malheureux ! Nous leur donnons à chacun une bonne étrenne, elle leur est remise par l’entrepreneur M. Baux ; ça leur est dû car ils ont toujours été très complaisants. Je vais me confesser.
Ille, dimanche 8 décembre 1907
Je fais la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur de la fête de l’Immaculée Conception ; je retourne à la grand’messe et à vêpres ; il fait extrêmement doux, presque chaud.
Semaine du 9 au 15 décembre 1907
Ille, lundi 9 décembre 1907
Je passe presque toute la journée à la maison Bosch où l’on installe les meubles et les panoplies de la salle à manger.
Ille, mardi 10 décembre 1907
Je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune ; je rentre vers 4 heures
Ille, mercredi 11 décembre 1907
Je monte à cheval 1 heure le matin. Il y a des difficultés pour le contrat de mariage de Philomène ; mes parents, c’est décidé depuis longtemps, lui font une rente de 3000 fr ; mais les Lavergne exigent maintenant que Maman garantisse le paiement de la rente, après le décès de Papa, si elle lui survit, sur sa fortune personnelle ; cela, bien entendu, au cas où Philomène ne trouverait pas dans la succession de Papa le capital équivalent à la rente, c’est à dire 100.000 fr. Cela n’arrivera pas, il faut bien l’espoir du moins, mais Maman est ennuyée d’avoir à s’engager ainsi ; elle y consent cependant à condition qu’Henri de Lavergne promette qu’il ne s’opposera pas, le cas échéant, à un partage d’ascendant. On écrit dans ce sens à Henri de Lavergne ; quel ennui d’avoir encore à traiter de pareilles questions à moins de 3 semaines du mariage ! Victor de Lacour est ici avec sa sœur pour quelques jours ; je le rencontre au retour de ma promenade à cheval et nous causons quelques instants ; son père est malade au Pignas. Je ne voudrais pas revoir Marie-Louise.
Ille, jeudi 12 décembre 1907
Au retour de ma promenade à cheval ce matin, je rencontre Marie-Louise de Lacour ; je me contente de la saluer poliment mais froidement, sans descendre, bien entendu, de cheval. Elle s’est développée depuis l’année dernière ; c’est une superbe jeune fille ! Quel dommage qu’elle ou ses parents (je ne sais) s’oppose à mes projets ; sa vue ravive mes pénibles souvenirs ; j’y pense et je suis triste toute la journée ! Il y a un an à pareille époque, que d’espoir j’avais ! Quel hiver, quel printemps j’ai passé ensuite ! Ce journal est rempli d’elle et dire qu’il a fallu brusquement renoncer à tant d’espoir ; en écrivant ces lignes, les larmes me viennent encore aux yeux ; comme la volonté de Dieu est parfois pénible !
Ille, vendredi 13 décembre 1907
Je monte à cheval l’après-midi ; je vais à Boule où l’on jalonne la partie gauche de la propriété de Derrère las Cases pour y planter des pêchers comme l’année dernière dans la partie droite.
Perpignan, samedi 14 décembre 1907
Mme Antoine Joffre née Thérèse Noëll (1872-1957), avec ses enfants Marie-Antoinette (née en 1906) et Joseph (né en 1905) – Cliché anonyme, vers 1908/1909 (Collection Guy Roger)
Je vais à Perpignan et à Rivesaltes par le train de 1h25 ; à Rivesaltes, je vois Mme Antoine Joffre[41] pour une question d’assurances et je suis assez heureux pour enlever l’assurance dotale de sa fillette âgée de 1 an ; c’est une affaire de 10.000 fr. ; ça me fait des dossiers, j’espère que ça m’aidera à être nommé. À Perpignan, je dîne au Grand Hôtel et j’y couche. J’assiste le soir, au cercle du Panache, à la conférence d’Action française faite par M. Despéramons ; le président du comité royaliste parle de la Monarchie et des questions ouvrières et lit de nombreux extraits de manifestes du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, tous se rapportant aux questions ouvrières sur lesquelles nos princes ont donné des solutions autrement justes et opportunes que les boniments électoraux républicains. On s’occupe beaucoup ici de l’élection au Conseil général, scrutin de ballottage qui doit avoir lieu demain. Pour se débarrasser de cet animal de Bourrat, le mot d’ordre du parti royaliste est de voter pour Denis, Bourrat étant le candidat officiel du parti républicain, l’élection de Denis, qu’on le veuille ou non, sera un échec pour la république ; royalistes, modérés et socialistes sont d’accord pour jeter dehors Jean Bourrat. Jonquères d’Oriola s’étant ou ayant paru un peu s’écarter de la discipline, on lui fait des remontrances et il promet de suivre le mot d’ordre. Après la conférence, avec Rovira, Jonquères, Jacques Passama et Massé, je vais un moment au Palmarium.
Jean Bourrat (1859-1909), député des Pyrénées-Orientales de 1896 à 1909 – Carte postale, sans date (Wikipédia)
Ille, dimanche 15 décembre 1907
Je pars de Perpignan par le train qui en part à 8h30 ; j’assiste ici à la grand’messe où l’on publie Philomène, et à vêpres. Le congrès d’Action française prend fin aujourd’hui ; j’en ai lu, avec envie, les comptes-rendus, tous ces jours-ci dans les journaux ; M. Bertran de Balanda y représentait la section roussillonnaise. Hier, M. Despéramons a lu deux lettres écrites par lui de Paris.
Semaine du 16 au 23 décembre 1907
Ille, lundi 16 décembre 1907
Le matin, je vais à Boule à cheval pour surveiller les préparatifs de la plantation des arbres fruitiers. L’après-midi, je m’occupe à la grande maison. Impossible de s’y installer aujourd’hui.
Ille, mardi 17 décembre 1907
Je ne fais qu’une toute petite promenade le matin, Pierre ayant mal sellé Bétis, celui-ci rétive, et il souffre du garrot. L’après-midi, j’aide à tout arranger à la grande maison.
Ille, mercredi 18 décembre 1907
Je vais à Vinça avec Dominique Vallé faire ouvrir et déguster quantité de vieilles barriques et de dames-janes de vieux Roussillon ; nous n’y trouvons que du rancio sec. Nous en mettons en bouteille, et rebouchons et étiquetons le reste, il y en a certainement du temps de mon bisaïeul de Pontich mort en 1865. Il y a quelques années (depuis 1901), nous avons trouvé à Vinça quelques bouteilles de 1790 ; ce vin avait donc 3 siècles ! Il était devenu presque blanc. Je rentre à 4 heures.
Ille, jeudi 19 décembre 1907
Je m’occupe toute la matinée à écrire des lettres et à aider à l’installation. L’après-midi, je vais à Perpignan faire quelques commissions, et à Rivesaltes ; Mme Joffre m’avait formellement promis, jeudi, d’assurer sa fillette et si j’avais eu avec moi les pièces nécessaires, elle signait immédiatement sa proposition ; je lui ai donc envoyé la proposition à signer comme c’était convenu ; et voilà qu’elle a brusquement changé d’idée ; j’y vais aujourd’hui pour tâcher de repêcher l’affaire, mais je n’y réussis pas. Je rentre à 8 heures. Il paraît que Victor de Lacour s’étonne que nous ne renouvelions pas l’invitation que nous lui avons faite, il y a six mois, à lui et à sa sœur, d’assister au mariage de Philomène ; ils ne l’ont pas acceptée alors ; nous nous garderons bien de la renouveler ; il y a dix jours qu’ils sont ici et ils n’ont pas fait la moindre visite de remerciement, nous sommes donc dans notre rôle en nous abstenant, c’est ce que je réponds au fils Baux qui m’en parle après avoir reçu les confidences de Victor. La vraie raison, Victor et nous la connaissons, mais le fils Baux l’ignore ! Néanmoins, Victor, en dehors de toute autre question, aurait agi poliment en venant faire une visite ; il ne l’a pas osé, mais alors il ne devrait pas s’étonner de ne pas être réinvité ! D’ailleurs, j’évite toute occasion de revoir Marie-Louise, sa vue m’est trop pénible ! Vis-à-vis des Lacour, ma ligne de conduite est toute tracée ; je serai poli, mais très froid, pas la moindre avance !
Ille, vendredi 20 décembre 1907
Le fils Baux me parle de ce que Victor lui a dit ; je lui donne mes raisons (sans lui dire la principale) qui nous empêchent d’inviter les Lacour ; le fils Raoul ayant revu Victor, le lui dit ; celui-ci se contente de baisser le nez sans rien répondre ; nous sommes incontestablement dans notre rôle ! L’après-midi, je monte Bétis, je vais à Millas et en reviens par la grand’route. L’installation de la grande maison touche absolument à sa fin ; il était temps !
Perpignan, samedi 21 décembre 1907
Je ne me doutais pas, ce matin, que je coucherais ce soir à Perpignan. J’y suis venu avec les Rovira et les d’Albici ; nos cousins sont venus nous voir dans l’après-midi et comme il y a ce soir au Panache une réunion où M. Bertran, retour de Paris, rend compte du congrès de l’Action française et des résolutions qui y ont été prises, ils m’ont décidé à les suivre. Je suis donc reparti avec eux en voiture et Fernand m’a gardé à dîner et à coucher chez sa mère à Perpignan ; Mme de Rovira me reçoit très aimablement. Ensemble, et avant même d’arriver à Perpignan, nous sommes allés faire une visite aux Chefdebien dans leur propriété de Mailloles ; nous sommes reçus par la jeune baronne qui a beaucoup gagné depuis que je ne l’avais vue ; je trouve que René, qui est souffrant, sera assez rétabli pour venir samedi au mariage. Fernand me parle mariage ; il connaît intimement les Vilmarest et se propose de m’engager de me marier à Mlle Germaine de Vilmarest[42], il ne dit que lui et sa femme y ont pensé pour moi ; je le remercie mais je lui dis de n’en rien faire, car si la famille de Vilmarest est très bien à tous les points de vue et si la jeune fille est aussi je crois, très bien moralement et intellectuellement, son physique ne me plaît guère. Fernand le regrette et me dit qu’il pensera à autre chose.
Perpignan, dimanche 22 décembre 1907
Vue de la façade de la maison de Bosch à Ille depuis le jardin – Aquarelle anonyme, 1883 (Collection Pierre Lemaitre)
Je suis rentré de Perpignan ce matin par le train d’onze heures ; je suis allé à la messe de 9h à Saint-Jean. Grande date aujourd’hui dans l’histoire de notre famille ; si jamais un disciple de Le Play fait la monographie de la famille, il la marquera d’un trait spécial ; c’est aujourd’hui que nous venons nous installer dans la maison Bosch relevée de son oubli. Nous prenons, dans la journée, nos dernières dispositions et nous venons nous y installer ce soir. J’écris ces lignes de ma nouvelle chambre avant de me coucher. Voici de quoi se compose cette immense maison ou, pour mieux dire, ce superbe hôtel qui couvre 800 mètres carrés sur le plan cadastral : au rez-de-chaussée, lingerie, immense cuisine, 3 bûchers, une cave à vins, une cave à vins fins, une cave à huile, une écurie, un grenier à foin, une buanderie, un W.C. de domestiques, sans compter la grande entrée et le jardin ; j’oubliais une pièce pouvant servir de serre ou de remise ; au 1er, grand hall, immense salon à 3 grandes fenêtres, salle à manger, office, petit salon, cabinet de travail de Papa, chapelle, 4 chambres de maître dont 2 avec cabinets de toilette, W.C., la plupart de ces appartements sont autour d’une grande terrasse qui donne sur le jardin et communique avec lui par un grand escalier extérieur ; au 2ème (en deux ailes séparées), 4 chambres de maître, toutes avec cabinet de toilette, plus un appartement après ma chambre qui me servira de cabinet de travail, mais qui pourra, au besoin, servir de chambre, une salle de bains, un W.C., 3 chambres de domestiques, un fruitier, deux greniers ; au 3ème, 4 greniers ; enfin sur le toit, à 14 mètres au-dessus du sol de la rue, une terrasse d’où l’on domine la ville et d’où l’on a une vue superbe sur la campagne. La maison a un puits, un réservoir d’eau au 3ème et l’eau se répand, de là, dans les cabinets de toilette, à la salle de bains et aux W.C., elle est éclairée à l’électricité et a les sonnettes électriques. Le grand escalier en pierre avec rampe en fer forgé est remarquable, monumental ; la plupart des portes sont en bois sculpté avec ferrures anciennes. Enfin cette maison est splendide, les appartements en sont spacieux et notre mobilier y fait un effet superbe. Toutes les personnes qui la visitent la trouvent merveilleuse ; c’est, dans toute l’acception du mot, l’ancien hôtel aristocratique. Sur la principale porte cintrée en marbre rouge, au-dessus de l’écusson dont le blason a été martelé par les brutes pendant la grande Révolution, on lit la date : 1595, soit 312 ans d’existence (la maison de Vinça porte 1619). Et cette maison n’est jamais sortie de la famille ; construite probablement par les Gros elle est passée aux Bosch par suite de l’alliance des Bosch et des Gros[43] ; au 18è siècle le comte de Lansac, mon arrière-grand-oncle, restaura les appartements du devant le salon, la salle à manger et ce que nous appelons la chambre Louis XV, plusieurs cheminées sont de cette époque ; elle fut échangée vers 1810 par la vicomtesse de Vinezac, née de Lansac et fille d’une Bosch[44], contre d’autres propriétés et ce fut mon bisaïeul Antoine de Bosch qui la prit alors, en même temps que notre métairie de Saint-Martin qui appartenait, comme la maison, à sa cousine de Vinezac. Elle se ferma en 1889 à la mort de l’oncle Victor et se rouvre aujourd’hui. Elle va être inaugurée dans son nouvel état par la cérémonie du mariage de Philomène. Voilà l’histoire de cette maison, qui va être désormais le centre de la famille. Puisse Dieu continuer à la protéger et puissent dans 312 ans, les arrière-petits-fils de nos arrière-petits-fils vivre encore sous son toit !
Emplacement d’un blason (probablement effacé à l’époque de la Révolution française) sur le linteau de la porte de la maison d’Estève de Bosch, rue Sainte-Croix à Ille – Cliché S. Chevauché, 2020
Semaine du 23 au 29 décembre 1907
Ille, lundi 23 décembre 1907
Papa et Maman, que j’ai mis au courant de la proposition que m’a faite Fernand au sujet de Mlle de Vilmarest sont furieux que je ne veuille pas le laisser agir ; ils trouvent le parti superbe et disent que je ne suis pas raisonnable. Je trouve, au contraire, que je suis très raisonnable, le plus déraisonnable étant de se marier sans amour ; qu’est-ce qu’un ménage à la base duquel il manque le lien sacré de l’amour ? Nous mettons la main aux derniers détails. L’après-midi, je vais à Vinça à cheval, je vois arriver les Magué par le train de 4 heures et je repas aussitôt après.
Ille, mardi 24 décembre 1907
Henri de Lavergne arrive à 11 heures d’Angers, je ne l’avais pas vu depuis qu’il est le fiancé de Philomène puisque j’avais déjà quitté Angers quand le mariage s’est décidé. Par le même train arrivent Max, Marie-Thérèse et Ghislaine-Marie, avec la bonne d’enfant de cette dernière. Nous allons, Papa et moi, les attendre tous à la gare. Un grand ennui : Mme Barrera est morte ce matin à Vernet-les-Bains ; voilà donc les Delestrac empêchés d’assister au mariage ; quelle déception pour eux et pour nous ; Tante Delestrac et Yvonne passent par le train de 1h25, elles vont à Perpignan s’occuper du transport du corps. L’après-midi, je vais à Boule à cheval. Nous aurons, comme au mariage de Marie-Thérèse, une table pour les fermiers, j’en invite plusieurs.
Ille, mercredi 25 décembre 1907 (Noël)
Nous allons à la messe de minuit où je n’étais pas allé depuis 2 ans puisqu’il n’y en a pas eu l’an dernier, on y fait un peu de chahut au fond de l’église ; je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe le matin. L’oncle Xavier arrive à 9 heures. L’après-midi, nous allons tous à Vinça en omnibus : l’oncle Xavier, Papa, Philomène, Henri de Lavergne, Max et moi ; nous présentons à bonne Maman et aux Magué le fiancé de Philomène. Nous allons à vêpres à Vinça et rentrons à Ille à 6 heures en omnibus.
Ille, jeudi 26 décembre 1907
Je vais à la grand-messe avec la Société de secours mutuels Saint-Étienne dont je suis membre honoraire. Plusieurs arrivées aujourd’hui : Tata Mimi Estève, Maurice et Madeleine à 4 heures, M. et Mme de Lavergne, M. Buston et M. l’abbé Latour à 8 heures du soir ; je cède ma chambre à M. Buston, qui a été vraiment très aimable de faire un aussi long voyage pour assister au mariage de Philomène, il y représentera l’Université d’Angers ; je coucherai, ces nuits-ci, à l’ancienne maison de Bourdeville où couchent aussi Papa, les Saint-Cyr et Maurice bien que la maison soit presque complètement désorganisée. Il y a un an à pareil jour, je me souviens que j’avais dansé avec Marie-Louise de Lacour, je croyais alors qu’avant 12 mois, je serais son mari ou au moins son fiancé ; hélas ! L’événement m’a cruellement déçu ; j’y pense toute la journée et je ne peux pas être vraiment content.
Ille, vendredi 27 décembre 1907
Le matin, après la signature du contrat de mariage passé chez Me Trullès, nous avons un grand déjeuner de famille – en maigre – de 21 couverts ; y prennent part les Lavergne, l’oncle Xavier et sa famille, Bonne Maman, les Magué venus de Vinça avec les enfants Delestrac, les Saint-Cyr etc. À 4 heures, nous allons à la Mairie pour le mariage civil qui est fait, en l’absence du maire, par l’adjoint Glaudis. L’oncle Paul et l’oncle Xavier sont les témoins de Philomène, Max et moi ceux d’Henri de Lavergne ; il aurait mieux valu qu’il en amenât de sa famille, mais puisqu’il n’en a pas amené, nous sommes tout désignés pour lui servir de témoins. Le soir, l’Orphéon Saint-Étienne vient donner une sérénade aux fiancés, il chante plusieurs chœurs catalans et français ; nous leur distribuons des gâteaux et des rafraîchissements ainsi qu’à la troupe innombrable de gamins qui écoutent dans la rue.
Ille, samedi 28 décembre 1907
Le grand jour est arrivé pour Philomène ; je suis très heureux pour elle, mais quand je pense aux déceptions que j’ai éprouvées, je suis obligé de réprimer un sentiment d’envie trop naturel pour être coupable ; du reste, je m’efforce de n’en rien laisser paraître et je m’occupe des préparatifs du mariage comme si c’était pour moi ; c’est moi qui arrange le cortège, les places aux 2 tables etc. Nos invités commencent à arriver à partir de 10 heures. Quelques minutes après 11 heures, je fais l’appel et je fais placer chaque couple à son rang dans le cortège ; le temps est beau. Le cortège se compose de 44 personnes ;
Papa
–
Philomène
Henri de Lavergne
–
Mme de Lavergne
Service d’honneur
Moi
–
Yvonne Delestrac
Maurice
–
Nénette
Jacques de Lazerme
–
Magdeleine
Antoine Delestrac
–
Jane Gout de Bize
M. de Lavergne, père
–
Bonne Maman
Oncle Xavier
–
Maman
Max
–
Tante Josepha
Oncle Paul
–
Tata Mimi Estève
Oncle Joseph de Lazerme
–
Tante Bonafos
Cousin Fernand de Rovira
–
Marie-Thérèse
Carlos de Lazerme
–
Cousine Lutrand
M. Buston
–
Mme de Llamby d’Oms
Cousin Lutrand
–
Marie de Rovira
René de Chefdebien
–
Thérèse de Lazerme (la femme de Carlos)
Cousin Ferriol
–
Cousine de Saint-Jean
Jacques Passama
–
Marthe de Lazerme
M. de Guardia
–
Baronne Desprès
Cousin Émile Marie
–
Mlle Marie Jocaveil
M. Joseph d’Arexy
–
Mlle Rose-Marie Desprès
Cousin Joseph de Saint-Jean
M. de Pous
Ce dernier, M. de Pous, n’était invité qu’au lunch ; il s’est cru, je ne sais comment, invité au cortège et au dîner ; comme il est très aimable, nous avons ajouté un couvert sans qu’il s’en doutât. L’oncle et Tante Delestrac, à cause de leur deuil si récent, ne viennent pas au cortège ; ils se contentent d’assister à la cérémonie du fond de l’église. L’église est très bien décorée de candélabres, de lumières, de fleurs artificielles et naturelles, et de plantes vertes ; nos chapelles sont décorées et illuminées ; quand le cortège, après avoir défilé de la maison à l’église sur un tapis tendu tout le long et au milieu d’une foule énorme mais silencieuse et très respectueuse, entre dans l’église, le fulmicoton est allumé et en quelques secondes, le maître-autel et les lustres sont étincelants de lumières. Beaucoup de personnes, venues de Perpignan, de Vinça ou d’ailleurs, sont dans l’église ; beaucoup viendront au lunch tout à l’heure. C’est, naturellement, M. le curé qui bénit le mariage ; il prononce une allocution sur le mariage chrétien, il parle du passé et des vertus des deux familles, il cite des traits concernant l’histoire de notre famille. Pendant la messe, Blanc exécute plusieurs morceaux qui sont très remarqués. Nous quêtons pendant l’offertoire, nous récoltons 97 fr. Après la cérémonie, interminable défilé à la sacristie, l’église était archi-comble. Après le retour à la maison, un lunch est servi dans la salle de repassage à gauche de l’entrée aux personnes invitées à la messe et au lunch ; il y a là M. Despéramons, les deux familles Bertran, les d’Ax de Cessales, Mme et Mlle Delafosse, Mlle de Llobet (qui n’a pas accepté l’invitation au cortège) etc. Pendant ce lunch, un déjeuner est offert aux fermiers à l’Hôtel Pagès, ils y viennent presque tous, ils y sont 15 je crois ; Philomène et Henri, accompagnés de Papa, y vont et leur serrent la main à tous. Ensuite, quand ils sont de retour et que les invités au lunch sont repartis, on sert le déjeuner de noce pour les personnes du cortège ; il est de 46 couverts en 3 tables dont deux dans la salle à manger et une dans la chambre de Papa transformée, pour la circonstance, en seconde salle à manger, il y a 26 personnes dans la salle à manger et 20 dans l’autre ; les mariés entourés de leurs garçons et demoiselles d’honneur sont à la 1ère table de la salle à manger, la seconde est présidée par Papa et Bonne Maman, nous y mettons les plus proches parents et les personnes les plus considérables ; la 3ème (à la chambre de Papa) est présidée par Marie Thérèse et Max, il y a là les personnes moins considérables et les parents éloignés ; enfin, il y a une 4ème table dressée dans la chambre de Papa pour les prêtres invités, elle est présidée par M. le curé. Le menu, du restaurateur Sicart (d’Olette) est fin et abondant. Au champagne, Carlos porte, en termes très délicats, la santé des nouveaux époux. Le déjeuner, commencé à 1h ¾, dure jusqu’à plus de 4 heures, 2h ½ environ. Après le café, les liqueurs, les cigares, on danse un peu, mais on ne reste pas bien longtemps, car la plupart des invités de Perpignan, qui sont venus en voiture, doivent assister ce soir à une pastorale au patronage. Philomène et Henri partent, par le train de 7h, pour Perpignan et repartiront demain, de cette ville, pour Barcelone. J’envie bien leur bonheur ; quand la même joie me sera-t-elle donnée ?
Philomène de Lavergnée née d’Estève de Bosch (1886-1976), mariée le 28 décembre 1907 à Henri de Lavergne – Cliché Edmond Cauville, Angers, vers 1907 (Collection Pierre Lemaitre)
Ille, dimanche 29 décembre 1907
L’oncle Xavier, Tata Mimi, Maurice et Madeleine partent pour Perpignan à 9 heures, nous les accompagnons à la gare, l’oncle Xavier reviendra avant son départ définitif. Tout le monde s’accorde à dire que la cérémonie et la fête d’hier ont été des plus réussies ; toute la population d’Ille était sur pied. Après la grand’messe nous partons tous pour Vinça avec l’omnibus et nous déjeunons chez Bonne Maman ; on est 17 à table car les Delestrac sont encore à Vinça. Après le déjeuner, on se promène un peu. M. et Mme de Lavergne et M. Buston trouvent très jolie la campagne de Vinça ; ils repartent directement de Vinça pour Angers par le train de 3h31. M. Buston vient encore ce soir coucher à Ille. L’oncle Delestrac part en même temps pour Paris mais il reviendra ces jours-ci.
Semaine du 30 au 31 décembre 1907
Ille, lundi 30 décembre 1907
Nous accompagnons M. Buston au train de 9 heures, il repart pour Angers mais s’arrêtera entre deux trains à Perpignan ; Papa l’y accompagne pour lui faire visiter la ville. L’après-midi, je fais une longue promenade à cheval, je vais à Thuir et retour, Bétis n’était pas sorti depuis jeudi. M. l’abbé Latour pense à un parti pour moi aux environs de Toulouse, c’est la tante de la jeune fille qui lui a demandé de s’en occuper ; il va s’y mettre, mais aboutira-t-il ? Fernand de Rovir, qui donnait samedi le bras à Marie-Thérèse, lui a reparlé de Mlle de Vilmarest pour moi, disant que j’avais tort de laisser échapper un pareil parti, qu’il connaissait beaucoup la famille et se faisait fort d’aboutir, etc. Le Roussillon publie un compte-rendu du mariage ; il est, à mon avis, assez mal fait et ne vaut pas, de beaucoup, celui qui avait paru après le mariage de Marie-Thérèse ; le voici :
Compte-rendu du mariage de Philomène d’Estève de Bosch avec Henri de Lavergne à Ille le 28 décembre 1907 – Coupure de presse du Roussillon insérée dans son journal par Antoine d’Estève de Bosch à la date du 30 décembre 1907
Ille, mardi 31 décembre 1907
Nous accompagnons M. l’abbé au train de 9 heures. Ensuite, je vais à Boule à cheval surveiller la plantation d’arbres fruitiers ; Joseph Jacomy me dit que plus de 50 personnes de Boule étaient allées à Ille le jour du mariage ; le fait est que l’église était archi-bondée, sans compter les nombreuses personnes qui se pressaient sur le passage du cortège et aux fenêtres des maisons. Il y a longtemps qu’on n’avait vu un mariage comme celui-là à Ille, probablement depuis celui de Bonne Maman Sophie en 1849, puisque ceux de Papa, de Tata Mimi, de l’oncle Xavier et de Marie Thérèse n’ont pas eu lieu à Ille. L’après-midi, je vais me promener avec Max sur la route de Bélesta. J’assiste à la cérémonie de fin d’année à 5 heures et je me confesse. Voilà encore une année qui s’achève ; année pleine de tristesse, de déceptions de toutes sortes pour moi ; commencée dans l’espoir, elle m’a apporté la plus cruelle des désillusions après une attente angoissante de plus de 6 mois. Comme la précédente, et plus encore que cette dernière, l’année 1907 comptera parmi les plus tristes de ma vie. Et maintenant, puisse le Bon Dieu, maître unique de notre destinée, nous apporter en 1908 des dédommagements, puisse-t-il me donner enfin la compagne de ma vie !
[1] Voir supra note du 22 octobre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Thérèse Cousin de Mauvaisin (Billères, Pyrénées-Atlantiques, 15 juin 1883-Magrens, Haute-Garonne, 25 octobre 1949), fille de Roger Cousin de Mauvaisin et de Gabrielle de Lestapis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Jacques Dodard des Loges (Doué-la-Fontaine, Maine-et-Loire, 28 décembre 1881-Angers, 19 septembre 1954), fils de Louis Dodard des Loges et de Madeleine de Place, avait épousé le 10 avril 1907 à Laval Gersinde Le Beschu de Champsavin (1884-1948) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] François Roumain de La Touche (Saint-Lô, Manche, 15 avril 1883-Thionville, Moselle, 14 février 1961), fils de Paul Roumain de La Touche et de Marie-Thérèse Avril de Pignerolle, avait épousé le 15 décembre 1906 à Paris XV Solange Girard de Vasson (1880-1963) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Pierre Saisset (1883-mort pour la France en 1918), fils d’Amédée Saisset et de Valentine de Pallarès, épousa le 13 mai 1907 à Lyon II Yvonne de Ferron (1884-1966). Voir aussi supra au 19 juin 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il s’agit très certainement d’Antoine Talairach, frère cadet d’Henri Talairach marié à Marie-Thérèse Boluix. Voir supra note du 6 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Antonin, baron Desprès (1865-1946), fils d’Antoine Desprès et de Marie d’Arasse, marié en 1887 à Rose Terrats (dite Terrats d’Aguillon), originaire d’Ille. Voir aussi supra note du 22 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Voir supra note du 20 octobre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Père Marie-Antoine de Lavaur ou Père Marie-Antoine, à l’état-civil, Léon Clergue, (Lavaur, Tarn, 23 décembre 1825-Toulouse, 8 février 1907), prêtre capucin français, connu pour avoir été l’apôtre du Midi par ses nombreuses missions itinérantes. On lui doit le développement des pèlerinages de Lourdes. Il est reconnu vénérable par l’Église catholique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Voir supra au 10 juillet 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Charles-Albert Costa de Beauregard (La Motte-Servolex, Savoie, 24 mai 1835-Paris, 15 février 1909), ancien député monarchiste de la Savoie, membre de l’Académie française, auteur de livres historiques sur la Savoie et sa famille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Georges Enesco (1881-1955), compositeur franco-roumain, établi à Paris dès 1895, qui s’illustra dans presque tous les domaines de la musique classique et est considéré comme l’un des plus grands violonistes de son temps (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Pierre Philippe Côme Cornet, né à Perpignan le 22 septembre 1867, fils de Joseph Cornet, ancien maire de Rodès, et d’Isabelle Ribes. Son père était le cousin germain d’Henri d’Estève de Bosch, Pierre était donc le cousin issu de germains d’Antoine, l’auteur du présent journal. Voir supra au 25 septembre 1903 (mention de son accident de voiture) et au 23 septembre 1904 (mention de son état dépressif). Selon article dans Le Radical du 10 mars 1907 : « Au cours d’une crise aiguë de neurasthénie, M. Pierre Philippe Cornet de Bosch, trente ans, né le 12 septembre 1877, à Perpignan, s’est suicidé hier matin dans l’appartement qu’il occupait, 33, rue Godot de Mauroy, en se pendant à une patère de la fenêtre de sa chambre à coucher ». L’article en question donne une date de naissance erronée, il s’agit de 1867 et non de 1877, l’intéressé avait donc 40 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Voir supra note du 29 septembre 1901, au 26 octobre 1901, au 9 et au 16 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 19 août 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Mgr Carlo Montagnini (1863–1913), prélat et diplomate italien du Saint-Siège, auditeur de la Nonciature apostolique en France de 1903 à 1906. Après la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, il resta à Paris pour gérer les archives de l’ancienne nonciature. En 1906, il fut expulsé de France et ses papiers furent saisis, ce qui donna lieu à l’affaire des « papiers Montagnini », des notes confidentielles sur des personnalités politiques et religieuses françaises qui furent ensuite publiées et firent scandale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Jacques Piou (Angers, 6 août 1838-Paris, 12 mai 1932), avocat et député de la Haute-Garonne, qui prit en 1889 la tête des catholiques ralliés à la République. Fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire, premier parti politique de droite solidement organisé, qui défendait essentiellement la liberté religieuse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Voir supra note du 13 juillet 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Voir supra note du 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Voir plus loin au 14 avril 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Jean du Moustier de Canchy (1868-1935), fils de Charles du Moustier de Canchy et de Marie Cécile de Bonardi du Ménil, était issu d’une ancienne famille normande qui portait un titre de courtoisie de marquis. Il épousa Marie Madeleine de Çagarriga (1882-1967), fille de Raymond de Çagarriga et de Jeanne de Ploëuc, souvent cités au fil de ce journal. Ils eurent 4 enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Étienne de Planet (appelé ici Xavier) (Toulouse, 1883-1944), fils de Xavier de Planet et de Christine Touzé, épousa à Auderghem (Belgique) le 4 avril 1907 Jeanne Gabrielle Madoux, créateur des brasseries « Chasse Royale » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Voir supra note du 30 juillet 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Il s’agit des syndicats indépendants du patronat et non-grévistes, opposés à la lutte des classes. Porté par Pierre Biétry, ce mouvement conservateur s’est rapidement politisé avant de s’effriter et de se dissoudre en 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Émile Cheysson (1836-1910), polytechnicien, ingénieur et inspecteur général des Ponts-et-Chaussées. Disciple de Frédéric Le Play, il a enseigné l’économie politique et sociale à Sciences Po et à l’École des Mines. Ses travaux portaient sur le logement ouvrier, l’hygiène sociale et les budgets familiaux. Co-fondateur du Musée social (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Cécile Loir-Mongazon (1881-1922) mariée en 1903 à Angers avec René Chassin du Guerny (1877-1948). Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Dans cette phrase, il semble manquer une partie omise par l’auteur, qui était certainement : « … le gouvernement a déclaré que si la loge maçonnique d’Orléans n’y était pas admise […], l’Armée et les fonctionnaires n’y prendraient pas part » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Jules Cabouat (1856-1943), professeur de droit à la Faculté de Caen. À son sujet ainsi qu’à celui de son fils Paul Cabouat et de leur famille, voir l’ouvrage de Lucie Tesnière : Madame, vous allez m’émouvoir. Une famille française à travers deux guerres mondiales, Flammarion, 2018 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 15 juin 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Futur archevêque d’Avignon, Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957), oncle de la future épouse d’Antoine d’Estève de Bosch, Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Pierre François Paillès (Espira-de-Conflent, 13 mai 1850-6 février 1915), maire d’Espira de 1883 à 1900 et de 1906 à 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Voir supra note du 24 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Henrique Burnay, 1er comte de Burnay (Lisbonne, 1838-1909), riche banquier portugais qui racheta en 1888 l’établissement thermal de Vernet-les-Bains et lui donna tout son développement (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Maurice Bailloud (Tours, 13 octobre 1847-1er juillet 1921), saint-cyrien, ayant participé à la bataille de Sedan, officier d’état-major, lieutenant-colonel au 22e régiment d’artillerie en 1891, il prend part à la 2e expédition française à Madagascar en 1895, puis est général de brigade en 1898. Il prend le commandant du 16e corps d’armée le 24 mars 1907, jusqu’au 21 novembre. Il s’illustrera pendant la Première Guerre mondiale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Jean Bourrat (Saint-André, Pyrénées-Orientales, 12 décembre 1859-Perpignan, 4 août 1909), conseiller municipal puis conseiller général de Perpignan de 1895 à 1909, député des Pyrénées-Orientales de 1896 à 1909, inscrit au groupe de la Gauche radicale-socialiste. Il est aussi président du parti radical-socialiste et grand maitre adjoint de la Grande Loge de France. Voir aussi infra au 14 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Yvonne de Saint-Marc (1886-1983), fille de Maurice de Saint-Marc, mort en 1892, et de Gabrielle Leydis de Pousargues, épousera en 1909 Jehan de Cargouët de Ranléon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] François de Massia (1866-1959), fils cadet du docteur Édouard de Massia, cousin éloigné des Estève par les Pontich, épousa à Catllar le 20 novembre 1907 Renée de Malézieu (1885-1937), fille de Raymond de Malézieu et de Marie de Pallarès, dont le père était le cousin issu de germains de Gustave de Pallarès, père de Mlle Hélène. Voir supra note du 14 mars 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Caroline de Roig (née le 3 août 1852 à Thuir), mariée le 18 septembre 1871 à Perpignan avec Hippolyte Julia (1842-1913), directeur des contributions directes, avec qui elle s’installera à Nice. Elle était la fille de François de Roig, ancien maire de Thuir, lui-même petit-fils par son père d’une Pontich, donc cousin des Estève de Bosch par cette famille, et d’Antoinette d’Oms, quant à elle tante paternelle de Mme de Llamby née d’Oms, souvent citée dans ce journal, et des autres frères et sœurs d’Oms cités ici. Elle avait eu deux enfants : Henri Julia (1872-1945), docteur en médecine qui apparaîtra également souvent dans le journal, et Caroline (1877-1961), mariée en 1904 à Armand Fortunet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Martin-Jérôme Izart (Estagel, 10 juin 1854-31 mai 1934), archiprêtre de Perpignan en 1902, évêque de Pamiers consacré le 11 juin 1907. Il sera nommé en 1916 archevêque de Bourges en 1916, où il restera jusqu’à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Voir supra au 13 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Thérèse Noëll (Vinça, 4 juillet 1872-Rivesaltes, 22 janvier 1957), fille de François Xavier Noëll et de Thérèsine de Girvès, sœur notamment de Mme Paul Bouchède. Elle avait épousé le 14 février 1901 à Vinça Antoine Joffre (1865-1906), négociant et propriétaire, frère cadet du maréchal Joffre. La famille Noëll de Vinça est très souvent citée dans le journal : voir notamment supra note du 9 septembre 1901 et note du résumé du pèlerinage de Lourdes du mardi 20 août au lundi 25 août 1902 [écrit le 26 août] (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] D’après nos recherches, la construction de la demeure de la rue Sainte-Croix à Ille est, selon toute vraisemblance, due à Guillem Semaler, pagès d’Ille, mort entre 1602 et 1606. Elle se transmit pendant plusieurs générations dans cette famille puis passa par héritage des Semaler aux Bosch au début du XVIIIe siècle, la dernière héritière de cette famille, Marie Semaler Boscha, ayant épousé en 1710 Joan Bosch Fàbrega, originaire de Saint-Laurent-de-Cerdans. C’est la demeure immédiatement attenante qui fut construite par les Gros, passa ensuite chez les Sabater, et finit également par tomber dans le patrimoine des Bosch après le mariage de la dernière héritière des Sabater et des Bosch. Au lieu de l’unir à la grande maison, déjà considérable, les Bosch la vendront au début du XIXe siècle à la famille Trullès, et c’est là que les trois générations de notaires, Étienne, Joseph puis Ferdinand Trullès – ce dernier très souvent cité dans le présent journal – tinrent leur étude. Les archives familiales d’Estève de Bosch conservent plusieurs actes relatifs à la maison Gros devenue Sabater puis Trullès. Le fait quelle y soit bien identifiée au fil des siècles par son adresse, rue Sainte-Croix, a pu introduire la confusion et faire penser que la grande demeure avait été édifiée par les Gros. Au sujet de l’histoire de cette demeure et des familles l’ayant habité, voir l’inventaire des archives familiales (2025), et un article à paraître dans les Cahiers des Amis du Vieil Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Voir supra note du 26 juillet 1906. Les Estève de Bosch descendent de Cyprien Bosch Semaler, fils cadet de Jean Bosch Fàbrega et de Marie Semaler Boscha. Le fils aîné, Jean Bosch Semaler, marié en 1744 à Gabrielle Henriette du Vivier de Sarraute, issue d’une ancienne lignée noble du Fenouillèdes, avait eu une fille unique, Marie Gabrielle Thérèse Bosch du Vivier, qui se retrouvait donc l’héritière de l’essentiel du patrimoine des Bosch, la tradition catalane réservant toujours l’héritage universel au fils aîné (hereu) ou à la fille unique (pubilla). Cette fille unique épousa en 1765 son cousin éloigné le marquis François-Hippolyte du Vivier de Lansac (1742-1790). Cet important patrimoine passa ensuite à la fille unique de ces derniers, Henriette du Vivier de Lansac, mariée en 1784 à Pierre de Julien de Vinezac, noble languedocien. Après cette date, les descendants de cette famille (les Vogüé) ne résidèrent plus en Roussillon, bien qu’y conservant d’importants propriétés. La grande demeure des Bosch, qui leur était échue, sera acquise par la branche cadette des Bosch, devenue seule du nom, descendante de Cyprien Bosch Semaler – Antoine de Bosch de Sabater l’achète le 2 septembre 1807 à Mme de Vogüé née de Julien de Vinezac, par acte passé devant Me Trullès. Il ne s’agit donc pas d’un échange. Voir à ce sujet l’inventaire des archives familiales (2025), et un article à paraître dans les Cahiers des Amis du Vieil Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Déjà sept années sont passées depuis que j’ai commencé à écrire le journal de ma vie ; sept ans, c’est quelque chose dans l’existence ! Que d’événements pendant cette période ! Je fais la sainte communion à 7h afin de demander à Dieu de bénir cette nouvelle année et de m’envoyer plus de bonheur que dans la précédente. Ma seule vraie joie en 1907 a été notre retour dans la maison Bosch ; mais que de tristesses à côté de cette joie ! Je retourne à la grand’messe. À 11 heures, nous allons tous à Vinça où nous déjeunons et passons l’après-midi ; les 3 Magué, tante et Yvonne Delestrac y sont encore pour quelques jours. Nous passons en famille le Jour de l’An et rentrons le soir à Ille.
Ille, jeudi 2 janvier 1908
Je suis souffrant dans la nuit ; j’ai attrapé une indisposition d’estomac, je ne me lève que vers 11 heures, je ne sors pas et je me couche à 7 heures, je suis très fatigué toute la journée ; nous avons la visite de digestion de M. Marie et du curé de Vinça.
Ille, vendredi 3 janvier 1908
Je vais mieux que d’hier, mais je ne sors pas encore ; d’ailleurs il pleut toute la journée. L’oncle Xavier, retour de Pia, vient déjeuner et passer quelques heures avec nous ; il repart à 4 heures pour Paris et Saint-Mihiel. Le compte-rendu du mariage paraît dans L’Éclair de Montpellier.
Ille, samedi 4 janvier 1908
Nous avons à déjeuner Bonne Maman, les Magué qui sont encore à Vinça jusqu’à demain et les Delestrac qui en partent aujourd’hui. Les Delestrac repartent directement d’ici – tante Marie et Yvonne pour Saint-Étienne chez Geneviève et l’oncle Lucien pour Paris – sans rentrer à Vinça. Je reverrai les Maqué demain à Vinça. Le compte-rendu du mariage a paru dans Le Maine-et-Loire d’hier, dans Le Soleil et probablement dans d’autres journaux de Paris ; les journaux se copient l’un l’autre pour ces renseignements mondains. Toutes ces relations sont mieux faites que celles du Roussillon ; je me demande encore quel est l’auteur de cette dernière. Voici le compte-rendu paru hier dans L’Éclair de Montpellier ; les relations du Maine-et-Loire et des journaux de Paris, Soleil et autres, lui ressemblent beaucoup :
Coupure de presse de L’Éclair de Montpellier du 3 janvier 1908 consacré au mariage d’Henri de Lavergne et de Philomène d’Estève de Bosch célébré le 28 décembre 1907 à Ille-sur-Tet, collée dans le journal au 4 janvier 1908
Ille, dimanche 5 janvier 1908
Cette date du 5 janvier me rappelle un triste souvenir ; c’est l’anniversaire du départ d’Ille des Lacour, il y a juste un an ; à partir du 5 janvier 1907, je me suis mis à compter les semaines et les jours, espérant que le mois de juin serait celui de la réalisation de mes espérances ; au lieu de cela, je n’ai eu que des déceptions ! Quand connaîtrai-je le bonheur ? Je vais à Vinça pour le recouvrement des cotisations des sociétaires ; les Magué repartent à 1 h pour Dijon ; je rentre le soir. J’ai enfin reçu le ballot de la seconde édition de ma thèse, sans préface, et j’en distribue à quelques amis.
Semaine du 6 au 12 janvier 1908
Ille, lundi 6 janvier 1908
Je souffre un peu de la jambe droite, j’y ai, depuis hier, une douleur qui doit être rhumatismale. Je vais, tout de même, me promener avec Max, du côté de Saint-Michel.
Ille, mardi 7 janvier 1908
Ma douleur a augmenté et me gêne pour marcher, je passe la matinée au lit. Philomène et Henri sont à Majorque et ils visitent l’île ; en compagnie du chanoine Miralles[1] et de M. Carbou, ce qui n’est pas banal pour des jeunes mariés !
Ille, mercredi 8 janvier 1908
Je souffre moins de ma douleur et je peux sortir un peu, l’après-midi, avec Max. Notre cousine Pichard de la Caillère nous a prié de lui envoyer une généalogie des Lazerme. J’en établis une en m’aidant d’une brochure Le Pouget et ses alentours imprimée à Paris en 1882[2] et qui contient beaucoup de renseignements sur ma famille maternelle ; il y est prouvé que les « De Las Hermes » existaient dans le Velay dès le 14e siècle ; plus tard ils allièrent au Pouget (diocèse de Montpellier) où ils passèrent plusieurs siècles ; la généalogie ininterrompue peut être établie depuis Pierre Las Hermes qui vivait au Pouget vers 1530 ; un de ses arrière-petits-fils le docteur Las Hermes, professeur à l’Université de médecine de Montpellier, conseiller du Roi, qualifié Maître, changea la forme de son nom et adopta l’orthographe actuelle de « Lazerme », sa fille devint la baronne de Montarnaud ; c’est un frère de celui-là qui vint s’établir en Roussillon et y fit souche. J’envoie aux Pichard une généalogie de 11 générations ; ils pourront être satisfaits !
Ille, jeudi 9 janvier 1908
Dans la nuit, la jambe me fait beaucoup souffrir, et je ne sors pas de la journée ; ce rhumatisme commence à m’ennuyer.
Ille, vendredi 10 janvier 1908
Ma douleur persiste et je ne peux pas encore sortir ; je passe la matinée au lit et l’après-midi dans la maison.
Vinça, samedi 11 janvier 1908
Je vais à Vinça en omnibus bien calfeutré parce que je dois être ici cette semaine pour m’occuper des affaires de la Société ; même sans sortir, je pourrai m’en occuper. Maman et Marie-Thérèse m’accompagnent ; à Vinça nous trouvons Philomène et Henri qui arrivent enchantés de leur voyage de noces ; ils repartent pour Ille avec Maman et Marie-Thérèse.
Vinça, dimanche 12 janvier 1908
Comme le temps est détestable et l’église très froide, je décide, sur le conseil de Bonne Maman, de ne pas aller à la messe, c’est prudent pour ne pas aggraver mon cas ; je ne me lève qu’à 11 heures et ne sors pas. L’assemblée des chefs de section de la Société se tient à 2 heures ; pour pouvoir y prendre part et la présider, je fais venir ici les chefs de section et les membres du bureau ; vers le soir, ma douleur me gêne beaucoup.
Semaine du 13 au 19 janvier 1908
Vinça, lundi 13 janvier 1908
Je ne me lève qu’à 11 heures car le temps est toujours très mauvais et j’ai souffert dans la nuit. Maman vient ; j’ai la visite du Dr Trainier qui m’a déjà vu samedi matin à Ille et me donne un traitement. Je me soigne beaucoup à cause de la fête de Saint-Sébastien qui est toute proche et pour laquelle je serais navré d’être malade. L’après-midi de 4 à 7h viennent Papa, Max et Marie-Thérèse pour causer avec nous d’une affaire ennuyeuse soulevée par l’abbé de Saint-Cyr. Avant de me coucher, je prends un bain chaud.
Vinça, mardi 14 janvier 1908
Maman va à Rodès assister aux obsèques de la petite d’Arx, sœur du petit garçon mort de la rage en juillet dernier[3] ; voilà une famille bien éprouvée. Depuis hier soir, il y a un mieux sensible dans mon rhumatisme. Je ne sors pas encore. Maman repart pour Ille à 3h 1/2.
Vinça, mardi 15 janvier 1908
Toujours même programme de journée, mon rhumatisme en est au même point. Pour moi qui suis habitué à une vie si active c’est terrible, il y a quinze jours que je ne suis pas monté à cheval.
Vinça, jeudi 16 janvier 1908
Le petit mieux d’avant-hier ne s’est pas maintenu, je souffre beaucoup la nuit. Je peux faire mon deuil de la fête de St-Sébastien !
Vinça, vendredi 17 janvier 1908
Maman revient à 9 heures ; l’après-midi, plusieurs visites ; le plus terrible c’est de souffrir la nuit. J’ai la visite du Dr Trainier.
Vinça, samedi 18 janvier 1908
Même programme de journée qu’hier ; j’en suis au même point, ça n’avance guère, il est probable, presque certain que la fête de Saint-Sébastien se passera pour moi dans la maison cette année ; ça ne me fera beaucoup de peine.
Vinça, dimanche 19 janvier 1908
Bien entendu je ne peux pas plus aller à la messe aujourd’hui que dimanche dernier. Le Dr Trainier qui revient me voir, veut absolument me faire une injection de morphine ; il dit qu’il guérit les rhumatismes par ce moyen ; je me laisse et cesse tout autre traitement. Cette piqûre endort la souffrance et me permet de marcher un peu mieux. Le soir, se tient dans la salle du café Anglade l’Assemblée générale annuelle de la Société Saint-Sébastien ; il m’est absolument impossible d’y aller et c’est M. Bouchède, vice-président, qui la préside. J’écris une lettre qu’il lit aux sociétaires. Peut-être demain, en faisant un grand effort, pourrai-je prendre part à une partie de la fête ; mais je n’ose trop y compter.
Semaine du 20 au 26 janvier 1908
Vinça, lundi 20 janvier 1908
J’ai passé une mauvaise nuit ; néanmoins, comme le temps est beau, je fais le très grand effort de me traîner à la grand’messe de la Société ; bien entendu, je ne vais pas au passe-ville qui m’esquinterait ; le passe-ville en musique est présidé par les deux vice-présidents MM. Albert Batlle et Bouchère ; Papa et Henri de Lavergne y sont aussi comme membres honoraires. La grand’messe est longue, je reste assis à peu près tout le temps. Après la messe, je prends mon courage à deux mains et je prends ma place dans le cortège pour aller jusqu’à la place du Puig ; je recommande aux musiciens et aux porte-bannières d’aller lentement pour que je puisse suivre ! En boitant lamentablement (mais ça m’est égal, car tout Vinça sait que je suis malade), je vais donc jusqu’au Puig. Là, je prononce l’allocution habituelle et je m’excuse auprès des sociétaires de ne pouvoir prendre part au bal ; je rentre aussitôt à la maison, raccompagné par les bannières, la musique et les membres honoraires et je me repose près du feu, étonné de l’effort que j’ai pu faire. Les sociétaires peuvent se dire que j’ai fait preuve de bonne volonté ! Le Dr Trainier vient me voir ; dans l’après-midi, il me fait une seconde piqûre de morphine. Dans l’après-midi, Maman, Philomène, Henri etc. vont voir les danses. Le soir, j’offre le café aux membres du bureau. Papa va à Ille, en voiture, dans l’après-midi, assister à la procession ; il rentre vers 6 heures. Quelle triste fête pour moi !
Vinça, mardi 21 janvier 1908
Bonne Maman veut absolument me mettre une estoupade sur la cuisse malade parce qu’elle s’imagine que tout mon mal vient de quelque effort, de quelque nerf foulé ; je me laisse faire, bien que croyant à un rhumatisme. L’estoupade prend bien et me serre tellement la cuisse que je ne peux plus la remuer, je suis immobilisé complètement. On vient me porter les comptes de la fête d’hier. Nous avons une curieuse visite, celle d’une dame, Mme de Gruard je crois[4], qui fait, avec son mari le tour du monde à pied ; ce colossal voyage, commencé il y a 12 ans, touche à sa fin puisqu’il ne leur reste plus qu’à regagner Paris ; je me rappelle fort bien avoir lu cette originalité dans les journaux ; cette dame fait une tombola, nous lui prenons des billets ; elle la tire à la mairie et je gagne une assiette peinte par son mari. La conversation est, naturellement, très intéressante ; sa visite me distrait un peu. Papa repart pour Ille ; les Lavergne et Marie-Thérèse restent ici.
Vinça, mercredi 22 janvier 1908
Je passe une très mauvaise nuit, la journée est plus tranquille.
Vinça, jeudi 23 janvier 1908
Je souffre presque toute la journée de ma douleur rhumatismale ; Papa vient de 11h à 3h ½ ; Henri et Philomène vont à Vernet-les-Bains et à Saint-Martin du Canigou.
Vinça, vendredi 24 janvier 1908
Aujourd’hui je ne souffre pas, mais je ne peux remuer la cuisse en aucun sens ; cette immobilité est très pénible et horriblement gênante. Quand donc ce rhumatisme maudit sera-t-il fini ?
Vinça, samedi 25 janvier 1908
J’ai adopté depuis 2 jours un traitement homéopathique que le Dr Sourice m’a envoyé d’Angers ; nous lui avons décrit très exactement mon mal et comme il connaît parfaitement mon tempérament, j’espère que son traitement réussira.
Vinça, dimanche 26 janvier 1908
Voici 3 dimanches que je manque la messe ; c’est la volonté de Dieu !
Semaine du 27 au 31 janvier 1908
Vinça, lundi 27 janvier 1908
Papa vient de 11h à 3h ½ ; je suis toujours dans le même état ; je ne souffre plus du muscle, mais l’articulation du haut de la cuisse m’empêche de me tenir droit ; c’est là qu’est le siège du mal maintenant.
Vinça, mardi 28 janvier 1908
Toujours même état ; Henri et Philomène partent pour Ille où ils vont passer quelques jours avec Papa. C’est aujourd’hui le 20ème anniversaire de la mort de ma grand-mère Estève ; 20 ans ! J’ai un très vague souvenir d’elle.
Vinça, mercredi 29 janvier 1908
J’ai la visite du Dr Trainier qui m’examine bien et déclare que le rhumatisme a été occasionné par un effort que je me suis donné probablement à cheval. Cet effort a intéressé tout le muscle de la cuisse droite depuis le haut jusqu’au bas ; maintenant il s’est concentré sur les tendons du haut de ce muscle dont je souffre un peu et qui m’empêchent de me tenir droit ; cette douleur et cette gêne sont, du reste, rhumatismales, mais l’origine est un effort.
Vinça, jeudi 30 janvier 1908
Bonne Maman a eu un petit saignement de nez hier soir, elle garde le lit aujourd’hui ; son médecin, M. Berjoan, étant venu dans la maison pour elle, a voulu me voir et il m’a fait une belle peur, il a prétendu que j’avais un petit point de hernie. Maman, affolée, veut une consultation ; précisément, le Dr Trainier revient dans l’après-midi, je lui signale cela et, après m’avoir examiné encore, il m’assure que non, que c’est impossible. Maman est à Ille et organise une consultation pour demain matin avec le docteur Pons[5] qui est très bon médecin. Bonne Maman va mieux ; dans quels draps nous sommes !
Vinça, vendredi 31 janvier 1908
M. Berjoan n’a pas voulu venir à la consultation parce qu’il est brouillé avec le Dr Pons, mais nous connaissons son opinion. MM. Pons et Trainier arrivent d’Ille par le train de 7h du matin et m’examinent dans tous les sens dans mon lit. Ils sont très affirmatifs et déclarent tous deux catégoriquement que je n’ai pas, que je ne peux pas avoir de point de hernie ; d’ailleurs je ne souffre pas, c’est la meilleure preuve. Ils disent tous deux que c’est un effort dont l’effet se fait sentir maintenant aux tendons du haut de la cuisse, à l’aine. Ils me prescrivent le repos absolu et un traitement externe (frictions de pommade) ; comme traitement interne, je suivrai celui du Dr Sourice que nous tenons, par lettre, au courant de tout. Je vais rentrer à Ille, demain si c’est possible ; on m’y ramènera comme on m’en a enlevé, en omnibus ; pour les visites des médecins, ma présence à Ille sera plus commode. MM. Trainier et Pons croient que je serai sur pied dans 3 semaines environ ; comme c’est long !
Mars 1908
Semaine du 15 mars 1908
Ille, dimanche 15 mars 1908
Je reprends la rédaction de mon journal après six semaines d’interruption ; ces six semaines, je les ai passées au lit et je ne me lève que depuis mardi ; j’ai subi une opération douloureuse et dangereuse qui a, Dieu merci, très bien réussi et me voici en pleine convalescence. Le 1er février, j’ai quitté Vinça en omnibus comme j’y étais allé, et en arrivant ici à 6h du soir, on m’a mis au lit ; j’y ai passé 38 jours ! Le docteur Pons et le Dr Trainier m’ont soigné tous les deux ; M. Pons, le premier, a dit que ce qu’on prenait pour un rhumatisme était probablement un abcès ; M. Trainier soutenait que c’était un rhumatisme. Pour mettre fin à cette divergence, nous avons demandé une consultation : elle a eu lieu le 6 février entre les docteurs Trainier et Pons et nos deux cousins les docteurs de Lamer et Lutrand ; notre cousin de Lamer[6], qui est un excellent chirurgien, a déclaré tout de suite que M. Pons avait raison et que je souffrais, non d’un rhumatisme, mais d’un abcès placé contre un des muscles qui font mouvoir la cuisse et m’empêchant, par suite, de marcher ; comme depuis quelques jours, la douleur est passée de la cuisse au bas ventre, M. de Lamer en conclut que l’abcès est placé à la naissance du muscle ; M. Lutrand est de son avis. Ces messieurs déclarent qu’il faudra percer cet abcès dans quelques jours quand il aura mûri davantage. J’avais constamment la fièvre, je dormais et mangeais très mal, aussi on a un peu avancé la date de l’opération. Les docteurs de Lamer et Lutrand sont revenus me voir le 17 février et on a fixé l’opération au lendemain. Elle a eu lieu le mardi 18 ; comme je me figurais qu’elle serait insignifiante (on ne l’avait laissé croire), je n’avais pas d’appréhension : j’ai mieux dormi la nuit précédente que je n’avais dormi depuis un mois. Je n’ai pas demandé à être endormi, me contentant de deux piqûres de stovaïne. On m’avait bien trompé ! L’opération a été des plus sérieuses ; on m’a ouvert le ventre au-dessus de la fosse iliaque droite croyant y trouver l’abcès ; mais M. de Lamer, qui faisait l’opération, ne l’a pas trouvé là où il croyait, il a dû enfoncer son doigt et le chercher ; l’ayant trouvé contre le muscle psoas, il l’a fait percer par le Dr Lutrand ; il était si profond qu’il a fallu traverser, pour l’atteindre, une foule de tissus, et Dieu sait si on m’a fait souffrir ; mais il fallait absolument laisser faire l’opération sous peine de boiter toute ma vie ; aussi, si je n’ai pu m’empêcher de me plaindre et de crier un peu, j’ai eu le courage, avec la grâce de Dieu, de ne pas bouger, ce dont ces messieurs m’ont beaucoup félicité. On avait renvoyé Maman, Papa, Bonne Maman (qui était venue de Vinça), Marie-Thérèse, et j’étais seul avec les 4 médecins. Maman et Marie-Thérèse (je l’ai su après) étaient cachées derrière la porte de ma chambre et regardaient par le trou de la serrure. L’opération proprement dite (en dehors des préparatifs qui ont précédé et du pansement qui a suivi) a duré une douzaine de minutes, quelles minutes ! De ma vie je ne les oublierai. Les médecins ont dit que le pus qui est sorti de l’abcès était très sain et témoignait de mon bon tempérament ; ils attribuent cet abcès à une déchirure qui s’est produite sur le muscle psoas, probablement à cheval, et autour de laquelle l’abcès s’est formé peu à peu ; il était placé entre le muscle psoas et sa gaine, son nom médical était « un psoïtis ». M. de Lamer a dit que s’il l’avait su aussi profond il m’aurait endormi. On m’a dit plus tard, quand le danger a été passé, qu’on craignait un peu que le pus n’ait déjà attaqué le muscle et que je ne reste boiteux ; mais le vendredi 21 quand il fût revenu et qu’il eût appris que j’avais déjà pu allonger la jambe, il déclara que ce danger était conjuré. J’ai su aussi plus tard que j’avais été réellement en danger pendant les 3 ou 4 jours qui ont suivi l’opération ; on redoutait des complications qui auraient pu m’être fatales, comme une péritonite à cause du voisinage de l’intestin. Mais le Bon Dieu m’a bien protégé et, si j’ai eu des moments un peu pénibles, des douleurs au ventre, des nausées, aucune complication sérieuse ne s’est produite et après 3 ou 4 jours, j’ai senti mon état s’améliorer. Mais j’étais d’une faiblesse extrême ! Tous les jours, vers le soir, les docteurs Trainier et Pons venaient me laver et me panser la plaie dans laquelle on avait placé deux drains en caoutchouc afin de ne laisser aucun reste de pus dans ce qui fut l’abcès. J’ai été admirablement soigné, soit par les médecins, surtout par M. Pons, soit par Maman, Bonne Maman, Marie-Thérèse, Papa. Tous y ont apporté un dévouement admirable ; Maman qui, depuis mon retour à Ille, couchait dans mon cabinet de travail à côté de ma chambre, a voulu coucher dans ma chambre même sur une méridienne depuis l’opération et je n’ai pas pu encore la décider à retourner dans le cabinet de travail. Bonne-Maman, venue le jour de l’opération, n’est pas repartie encore et a beaucoup aidé Maman et Marie-Thérèse à me soigner ; cette dernière, qui avait prolongé son séjour à cause de moi, est partie pour Sainte-Croix mardi dernier, le jour même où je me levais pour la première fois ; Philomène et Henri sont partis le 3 février pour Angers où ils passent la fin de l’hiver chez M. et Mme de Lavergne, avant d’aller se fixer à la propriété de la Motte près de Segré qu’ils habiteront désormais. Nos cousins de Lamer et Lutrand sont revenus me voir lundi dernier et, après examen de la plaie, l’ont trouvée en très bon état, ont enlevé les drains et m’ont donné la permission de me lever, ce que j’ai fait le lendemain. Ma jambe droite, très amaigrie, est extrêmement faible et, la première fois que je me suis levé, je n’aurais pas pu me tenir droit si l’on ne m’avait soutenu ; mais peu à peu, elle redevient un peu plus forte et je peux maintenant marcher seul à condition de ne pas le faire fréquemment ; cependant ma jambe est encore bien faible et je boite en marchant ; mais ce n’est pas passager. J’ai employé mes loisirs au lit à lire beaucoup ; mais pendant quelques jours après l’opération, on m’avait même interdit la lecture pour ne pas me fatiguer. J’ai eu de nombreuses visites, soit de personnes d’Ille, soit des environs. De l’extérieur, Tante Bonafos, les Rovira avec Henri Jonquères d’Oriola, M. Marie, M. Bouchède, la cousine de Saint-Jean etc. ; d’ici, on venait très souvent me voir, autant que le permettaient les médecins. On s’est beaucoup intéressé à mon état, soit ici, soit à Vinça et la population a donné ainsi une grande preuve d’attachement ; c’est (dans des situations bien différentes certes) comme pour le mariage de Philomène pendant lequel, paraît-il, toute la population était sur pied et la plupart des magasins fermés comme un jour de fête. Maintenant, je me lève vers onze heures et je passe l’après-midi levé. J’espère reprendre assez vite des forces pour pouvoir sortir au commencement d’avril. Mais quelle terrible secousse ! Il ne faudrait pas en avoir souvent de pareille, et je peux remercier Dieu de m’en être tiré, somme toute, à si bon compte.
Semaine du 16 au 22 mars 1908
Ille, lundi 16 mars 1908
Je passe la matinée au lit et l’après-midi dans mon cabinet de travail. La plaie doit se refermer je pense ; demain, on refera le pansement. Pendant ma maladie, j’ai eu le regret de voir mourir deux personnes à qui je m’intéressais : d’abord à Vinça notre fidèle et dévoué serviteur Jacques Amiel, ancien cuirassier de la charge de Rezonville, fait prisonnier avec l’Armée de Metz, mort à 62 ans avec les sentiments les plus chrétiens ; il faisait depuis très longtemps partie de la Société Saint-Sébastien et j’ai infiniment regretté de ne pas pouvoir assister à ses obsèques et prononcer son éloge funèbre ; Papa et Bonne Maman y ont assisté ; il a été accompagné à sa dernière demeure par la Société Saint-Sébastien et par celle des Vétérans des armées de terre et de mer dont le président, commandant Pacull, a rappelé ses états de service. Le second décès est celui de l’abbé Debazach, jeune prêtre de 26 ans à la vocation sacerdotale duquel nous nous étions intéressés ; il est mort le samedi 7 mars et on l’a enterré le lundi 9 ; il parait que ses obsèques ont été magnifiques. Il est mort poitrinaire et il y avait bien longtemps qu’on le voyait décliner ; il y a 2 ans ½, pour lui permettre de se soigner dans sa famille, Monseigneur l’avait envoyé ici avec le titre de 2ème vicaire. Pieux, zélé, modeste, c’était un véritable saint. C’était le frère de notre ancienne femme de chambre Joséphine Debazach.
Outre la lecture, j’occupais mes loisirs, pendant mon long séjour au lit, à faire le concours du journal Le Soleil, qui consistait à compter tous les « A » d’un feuilleton ; le concours est fini maintenant, on enverra les résultats dans quelques jours et j’espère obtenir un prix ; il y en a, du reste, de fort beaux, tels un automobile, un salon complet, une chambre à coucher, un chèque de 3000 fr., un piano etc. Tante Josepha, qui est aussi abonnée au Soleil, faisait aussi le concours et nous contrôlions mutuellement nos chiffres, par lettre. J’ai, somme toute, passé le temps sans m’ennuyer trop.
Ille, mardi 17 mars 1908
Je passe mon après-midi à lire, à écrire, et à faire marcher le phonographe ; le Dr Pons me refait le pansement, la plaie, même à la surface, est presque cicatrisée, elle ne coule plus.
Ille, mercredi 18 mars 1908
Même programme de journée qu’hier. Il y a aujourd’hui un mois de l’opération ; je remercie la Providence de m’avoir préservé à la suite de cette terrible secousse, des complications qui auraient pu m’emporter. Maintenant que le danger est passé, les médecins disent combien cette opération était dangereuse à cause du voisinage de l’intestin ; pendant les 3 jours qui l’ont suivie, ils craignaient réellement pour ma vie ; et dire que je ne m’en doutais pas ! Bonne Maman repart pour Vinça, elle m’a bien soigné pendant un mois.
Ille, jeudi 19 mars 1908
Fête de Saint Joseph ; j’avais espéré il y a 1 mois ½ environ (depuis lors j’ai perdu cette illusion) pouvoir sortir aujourd’hui et assister à la messe ; mais il faut encore prendre patience ; j’espère sortir vers la fin de la semaine prochaine et entendre la messe le dimanche de la Lætare (29 mars).
Ille, vendredi 20 mars 1908
Même programme qu’hier ; je lis, j’écris ; il y a cependant un petit progrès : je dîne debout et me couche plus tard. La Chambre hier s’est déshonorée une fois de plus en votant les crédits de la translation des cendres de l’immonde Zola au Panthéon qui finit par devenir un dépotoir. À ce sujet, superbe discours de Maurice Barrès qui a eu cependant le tort de ne pas assez parler de l’affaire Dreyfus ; le sujet s’y prêtait tant ! Car c’est avant tout le dreyfusard, l’auteur de la lettre « J’accuse » que l’on veut glorifier dans Zola. Maurice Barrès, lui ou un autre, avait une magnifique occasion de clouer au pilori le gouvernement des réhabilités et la Cour de Cassation ; il l’a laissé échapper. C’est curieux, il semble que même les membres les plus énergiques de l’opposition aient peur de parler de l’Affaire ; c’est elle cependant qui est cause de la situation dans laquelle nous nous débattons ; elle a fait avancer la Révolution de 20 ans !
Ille, samedi 21 mars 1908
Je descends pour la première fois au 1er étage ; ça me parait tout drôle après si longtemps ; je déjeune et dîne à la salle à manger. Maman va à Vinça entre 2 trains.
Ille, dimanche 22 mars 1908
C’est aujourd’hui le dernier dimanche, j’espère, que je manque la messe ; je marche de mieux en mieux et la petite claudication due à la raideur de la cuisse va en diminuant tous les jours. Je prends contact pour la première fois avec l’air extérieur en séjournant et me promenant assez longtemps sur la terrasse du 1er étage. J’ai la visite d’Augustin Roig ; sauf le trésorier Estève, tous les membres du bureau de la Société Saint-Sébastien – M. Bouchède, M. Albert Batlle, Dalmer, Étienne Vergès, Augustin Roig – sont venus me voir ici au cours de ma maladie. Je reçois le 1er numéro de L’Action française quotidienne, le nouvel organe de la Ligue d’Action française auquel je me suis abonné. Il publie, après l’article-programme signé de tous les chefs de la Ligue, une interview de Jules Lemaitre ; le savant académicien, ancien président et fondateur de la ligue nationaliste républicaine de La Patrie Française, qui est aujourd’hui pour ainsi dire dissoute, se déclare pleinement désabusé de la chimère et du mensonge républicain et fait adhésion au programme royaliste de l’Action française ; c’est une bien précieuse recrue pour nous. Le nouveau journal va encore accroître la force de pénétration de l’Action française dont les progrès ont été si considérables depuis sa fondation qui remonte à peine à 3 ans en tant que ligue et à 9 ans en tant que revue : revue, ligue, institut, journal quotidien et même théâtre, tels sont les moyens qu’emploie l’Action française pour répandre les idées d’ordre et de restauration, en attendant « le coup » final !
1ère page du premier numéro du quotidien L’Action française, 21 mars 1908 – Bibliothèque nationale de France
Semaine du 23 au 29 mars 1908
Ille, lundi 23 mars 1908
Je descends au jardin, c’est un nouveau progrès. En réponse au transfert des restes de Zola au Panthéon, le duc de Montebello, dans une lettre publique à Clemenceau réclame la dépouille mortelle de son grand-père le maréchal Lannes, duc de Montebello, qu’il ne veut pas laisser au Panthéon dans la honteuse promiscuité de l’auteur de La Débâcle et de la lettre « J’accuse » ; le glorieux soldat de l’Empire ne peut pas dormir son dernier sommeil aux côtés de l’insulteur de l’Armée française ; voyons si la république osera disputer au petit-fils les restes mortels du grand-père ? Si le transfert de Lannes a lieu, on devrait faire à cette occasion une grandiose manifestation en l’honneur de l’illustre maréchal ; ce serait la meilleure manière de relever le défi que le gouvernement jette aux bons Français en panthéonisant l’immonde Zola. « Tout ce qui est national est nôtre » a dit le duc d’Orléans ; par conséquent, les royalistes, patriotes avant tout, seraient les plus ardents à honorer les restes du maréchal Lannes.
Ille, mardi 24 mars 1908
Bonne Maman vient de 9h ½ à 4 heures ; il n’y a que cinq semaines que le docteur de Lamer a pratiqué sur moi une véritable laparotomie, 2 semaines que je me lève, et déjà je vais et viens du haut en bas de la maison ; somme toute la guérison est venue vite.
Ille, mercredi 25 mars 1908
Nous avons la visite de Mme de Llamby, de 1h à 4h, elle est étonnée de me trouver aussi bien si peu de temps après l’opération ; la plaie opératoire est entièrement fermée, même à la surface et, sans une petite raideur dans la cuisse qui me gêne encore un peu pour marcher, je serais complètement rétabli ; cette raideur passera avec l’exercice. Le gouvernement, voleur de cadavres, refuse au duc de Montebello le corps de son grand’père.
Ille, jeudi 26 mars 1908
Le temps est assez frais et je ne peux pas rester longtemps au jardin ; je monte, cependant, un tout petit moment à la terrasse du toit pour revoir la campagne et les montagnes, le Canigou, que je n’ai pas revus depuis si longtemps. Le gouvernement a reculé, pour la translation des cendres de Zola, devant le mouvement d’opinion qui se manifestait ; il renvoie cette honteuse cérémonie du 2 avril au 4 juin ; comme le dit Le Gaulois, c’est une nouvelle victoire d’Essling que remporte le maréchal Lannes ; son ombre a fait reculer celle de l’insulteur de l’Armée, du défenseur du traître Dreyfus, de l’insulteur de Notre-Dame de Lourdes.
Ille, vendredi 27 mars 1908
Il pleut et je ne peux même pas descendre au jardin ; je lis à peu près toute la journée ; j’ai encore une fois la visite du Dr Pons ; je pense que c’est la dernière, il constate ma complète guérison ; ma jambe prend de plus en plus de forces et je marche à peu près normalement, c’est à peine si, par moments, je fais encore un très petit mouvement de claudication ; avec de l’exercice, cela passera bientôt.
Ille, samedi 28 mars 1908
Je passe ma journée à lire, à écrire et à me promener un peu au jardin ; j’ai la visite du Dr Trainier qui vient, lui aussi, je pense, pour la dernière fois. Je devais assister ce matin à la messe que M. le curé devait célébrer pour moi, en actions de grâces, à la chapelle de Notre-Dame de Lourdes ; mais comme le temps est humide et frais et que j’ai eu, avant-hier soir, un très léger mal de gorge, cette messe est renvoyée à lundi et je ne sortirai que demain pour assister à la grand’messe.
Ille, dimanche 29 mars 1908
Ma première sortie après une si longue réclusion ! Je vais à la grand’messe, qui est une messe d’enterrement. L’après-midi, je fais une toute petite promenade avec Baja ; on m’arrête beaucoup pour me féliciter de ma guérison. Les habitants d’Ille, il faut bien le dire, comme du reste ceux de Vinça et nos parents et amis de Perpignan, m’ont témoigné beaucoup d’intérêt et se sont bien associés à nos préoccupations.
Semaine du 30 au 31 mars 1908
Ille, lundi 30 mars 1908
Je vais à la gare attendre Bonne Maman, qui arrive de Vinça jusqu’à demain, je marche déjà plus facilement et avec moins de fatigue qu’hier. Philomène nous annonce, en grand mystère encore, qu’elle se croit enceinte, c’est aussi l’avis du Dr Sourice qu’elle a consulté ; l’événement aura lieu en novembre. Elle s’est plus pressée que Marie-Thérèse ! Nous renouvelons notre domesticité, renouvellement rendu nécessaire par le départ de Jacques. Nous prenons un ménage : Jean et Madeleine Jalabert, le mari valet de chambre et éventuellement cocher, et la femme, femme de chambre ; ils entrent aujourd’hui ; dans 3 ou 4 jours arrivera une jeune fille de Vinça, nommée Céleste, comme cuisinière ; le ménage Jalabert est d’Ille. J’allais voir M. le curé et me confesser.
Ille, mardi 31 mars 1908
M. le vicaire célèbre une messe d’actions de grâce à 8h pour remercier Dieu de ma guérison ; nous y assistons tous et j’y fais la sainte communion. Papa, Maman et Bonne Maman m’accompagnent à la Sainte Table ; je reçois avec bonheur le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ ; il y avait 3 mois que je n’avais eu ce bonheur. L’après-midi, nous faisons une toute petite promenade, nous allons jusqu’au pont de la Tet. Hier soir à Paris, salle Wagram, superbe meeting organisé par l’Action française contre la panthéonisation de Zola ; discours énergiques de Daudet, Montesquiou, de Vezins, Vaugeois etc. Une réunion encore plus nombreuse organisée par La Patrie française (ligue qui n’existe plus qu’à Paris) avait eu lieu 3 jours avant dans la même salle ; on y avait applaudi des hommes appartenant à toutes les fractions de l’opposition depuis Rochefort, jusqu’aux Cassagnac ; seulement il y a cette différence entre les deux réunions, c’est qu’à l’Action française on a été logique et on a remonté de l’effet à la cause, on a crié « À bas la république » et « Vive le roi », tandis qu’à La Patrie française on s’est attaqué à l’effet sans vouloir remonter à la cause, singulière contradiction ; sans doute, le cri « À bas la république » était dans l’air et parmi les 10.000 manifestants qui conspuaient Zola, le plus grand nombre avait envie de conspuer aussi la république que l’ignoble pornographe, l’insulteur de l’Armée française et de Notre-Dame de Lourdes incarne si bien ; parmi les orateurs, bien peu devaient conserver encore l’illusion d’une république honnête ; et cependant, ils n’ont pas osé conclure. Comment espèrent-ils réussir sans un but à montrer aux masses ? Comment détruire un état de choses sans montrer ce qui le remplacera ? L’expérience du boulangisme et du mouvement nationaliste d’il y a 10 ans devrait pourtant les éclairer ! Funeste aveuglement. L’avenir appartient à ceux qui savent bien ce qu’ils veulent, à l’Action française qui fait tous les jours des conquêtes.
Avril 1908
Semaine du 1er au 5 avril 1908
Ille, mercredi 1er avril 1908
Je vais me promener sur la route de Corbère jusqu’au pont du Boulès ; je ne fais encore que de toutes petites promenades pour ne pas fatiguer ma jambe encore si faible. On me racontait aujourd’hui que deux jours après l’opération, le 20 et le 21 février, le docteur Pons était très pessimiste à mon sujet ; il disait qu’il croyait que je serais mort le lendemain, mais que si je résistais deux jours je serais sauvé. Je l’ai donc échappée belle et je remercie Dieu de sa grande protection ; c’est la seconde fois depuis ma naissance que je vois la mort de près : octobre 1889, février 1908 ; il faut croire que j’ai le tempérament solide pour supporter de telles secousses ; mais surtout, la Providence me protège visiblement.
Ille, jeudi 2 avril 1908
Je me promène dans l’après-midi ; je ressens au retour, moins de fatigue que ces jours derniers ; c’est dire que ma jambe commence à se fortifier.
Ille, vendredi 3 avril 1908
Je vais me promener à la métairie de l’oncle Xavier ; je ne sors pas du reste de la journée.
Ille, samedi 4 avril 1908
Même programme de journée qu’hier, à cette différence près que je vais en me promenant à la métairie Saint-Martin ; le soir nous allons tous à la cérémonie des complies de la Passion à l’église.
Ille, dimanche 5 avril 1908
Je vais à la grand’messe qui est encore, comme dimanche dernier, une messe d’enterrement ; c’est un bien déplorable usage que de faire les enterrements à la grand’messe du dimanche, il y a longtemps qu’il s’est introduit ; l’après-midi, je fais des visites aux personnes qui se sont particulièrement intéressées à moi pendant ma maladie : Mme Terrats d’Aguillon et les demoiselles Mathieu que je rencontre et Mme Roca d’Huytéza que je ne rencontre pas ; je vais aussi à vêpres où il y a une procession d’enfants porteurs d’oriflammes, autour de l’église.
Semaine 6 au 12 avril 1908
Ille, lundi 6 avril 1908
Malgré le temps pluvieux, je fais un petit tour ; je vais voir le Dr Pons qui me donne un liniment pour frictionner ma jambe afin de la fortifier.
Ille, mardi 7 avril 1908
C’est foire aujourd’hui, mais le mauvais temps contrarie les transactions ; j’ai plusieurs visites : notre cousin de Barescut, Dalmer etc. Je me promène un peu à la foire où je suis arrêté à chaque instant par des gens qui me demandent des nouvelles de ma santé. J’apprends que le pauvre Jules Sabaté[7] est au plus mal, on se demande s’il passera la journée, cela me fait beaucoup de peine. Notre cousine Antoinette Blanpain de Saint-Mars, mariée depuis le mois de juillet dernier, vient d’avoir une fillette qu’on appellera Agnès ; en voilà une qui applique le proverbe américain « Time is money » ! À la foire, je rencontre Victor de Lacour qui est ici pour quelques jours, nous nous promenons un moment ensemble, mais la conversation entre nous deux est froide et embarrassée.
Ille, mercredi 8 avril 1908
Dans l’après-midi, j’ai la visite de Victor ; nous causons de sujets indifférents ; je ne veux pas rompre absolument avec les Lacour, ce qui serait maladroit et attirerait l’attention du public, mais je suis résolu à me tenir le plus possible à l’écart.
Ille, jeudi 9 avril 1908
Me sentant, depuis 2 jours, beaucoup plus fort, je vais aujourd’hui à Vinça surprendre Bonne Maman et voir ce pauvre Croco avant sa mort ; il a failli mourir hier et a reçu avec une grande piété les derniers sacrements, aujourd’hui il y a une très légère amélioration, mais cela durera-t-il ? Il me reconnaît et me remercie de ma visite. Je vois, à Vinça, plusieurs personnes qui me félicitent de ma guérison ; tout le monde s’arrête. Je rentre par le train de 4 heures, je vais me confesser. C’est avec une bien grande satisfaction que je revois cette maison de Vinça où j’étais dans un si piteux état au mois de janvier et que j’ai quittée, le 1er février, sur le dos de Massettes et de Jacques. Je remercie la Providence.
Ille, vendredi 10 avril 1908
Je fais la sainte communion à 8 heures à l’honneur de Notre-Dame des Sept douleurs dont c’est la fête aujourd’hui ; je reviens à la messe à 9h ; c’est une messe d’enterrement ; l’après-midi, je vais avec Papa au champ de las Padrouzes à Saint-Michel, où il y a une petite difficulté entre les deux fermiers Fabre-Badie et Janvier, j’étends un peu le champ de nos promenades ; le soir, nous allons aux complies à 7h ¼. Je lis avec la plus grande satisfaction le compte-rendu de la séance du Sénat d’avant-hier ; on y discutait le crédit pour le honteux transfert de Zola au Panthéon, et le ministre Doumergue ayant eu l’imprudence de parler de l’affaire Dreyfus et de l’arrêt de la Cour de Cassation devant lequel, a-t-il dit, tout le monde s’est incliné, s’est attiré de vertes répliques de MM. de Lamarzelle et Dominique Delahaye ; ce dernier a rappelé les campagnes de l’Action française contre cet arrêt monstrueux, a lu le texte des affiches qui ont convaincu de fraude et de violation de la loi la Cour de Cassation et a terminé en s’écriant « Je vous défie de poursuivre l’Action française » ! Le gouvernement, devant ce défi, est resté coi ; il n’avait rien à répondre car on ne riposte pas à l’évidence même. J’envoie à Monsieur Delahaye une carte de félicitations pour son magnifique défi. Il y a quelques jours, le nouveau sénateur royaliste de la Mayenne, M. Le Breton, avait parlé dans le même sens ; ce sont toujours les royalistes qui sont les plus patriotes. C’est égal, l’Action française est bien forte, le gouvernement n’a pas osé la poursuivre et il ne relèvera certainement pas de défi de M. Delahaye.
Ille, samedi 11 avril 1908
Je vais me promener avec Papa du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons aux complies à l’église ; j’ai bien fait 5 kilomètres aujourd’hui, et sans fatigue ; décidément, je suis bien guéri ! Le Roussillon publie aujourd’hui un article que je lui ai envoyé, sous ce titre : « Les catholiques et l’Action française » ; j’y réponds à certaines attaques dont l’Action française a été l’objet dans certains milieux catholiques, en exposant le programme religieux de l’Action française et celui des catholiques libéraux et démocrates, de l’Action libérale notamment ; la comparaison n’est pas à l’avantage de ces derniers !
Ille, dimanche 12 avril 1908
J’assiste à tous les offices et j’étonne tout le monde parce qu’après la grand’messe j’assiste à la procession dans l’église un flambeau à la main puis je reste agenouillé devant l’autel pour le salut ; on est étonné que je sois déjà assez fort pour faire tout cela comme avant. L’après-midi, je fais plusieurs visites, je me promène.
Semaine 13 au 19 avril 1908
Ille, lundi 13 avril 1908
Ce matin à la 1ère heure, on nous fait part de la mort de Jules Sabaté survenue hier soir ; nous décidons tout de suite d’assister aux obsèques qui auront lieu demain matin. Nous avons Charouleau à déjeuner, il vient me faire choisir les échantillons des costumes d’été. Maman et moi partons à 4 heures ; à Vinça, c’est une douleur générale, ce pauvre Croco était très aimé ; ses enfants font peine à voir. Le soir, je prépare un discours que je débiterai demain. Je dois bien cela à Croco pour les bons moments que j’ai passés chez lui ; de plus sa famille a, de tout temps, été très dévouée à ma famille maternelle.
Ille, mardi 14 avril 1908
Ce matin à Vinça, par un temps beau et chaud, triste cérémonie des obsèques du pauvre Croco ; beaucoup de monde venu des environs et de Perpignan, j’accompagne Henri Sabaté son fils ; trois discours, M. de Guardia, M. Bouchède et moi, celui de M. de Guardia est fait au nom du comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Je suis peiné au plus haut point ; comme ce pauvre homme va manquer ! J’allais si souvent chez lui quand j’étais à Vinça ! C’était, du reste, comme un cercle, tout le monde y entrait, on y causait, on s’y chamaillait ferme sur les questions politiques, on y fumait etc. ; le maître de la maison, avec son originalité et ses histoires souvent inventées, mettait toujours de la gaieté ; pauvre Croco ! Bonne Maman a la visite de M. et Mme Charles de Llobet de passage à Vinça ; nous partons à 3h ½ et voyageons avec les Llobet jusqu’à Ille ; le soir, je vais à la cérémonie de clôture des quarante heures.
Ille, mercredi 15 avril 1908
Je vais à Perpignan avec Maman par le train de 1h25 ; plusieurs visites, je vais voir Monseigneur, les Lazerme, les Bonafos ; tout le monde me fait fête ; les gens que je rencontre dans la rue s’arrêtent pour me demander comment je vais ; je marche beaucoup et cela ne me fatigue nullement. Monseigneur me parle de la Jeunesse Catholique et m’engage beaucoup à en fonder un groupe ici ; il tient beaucoup à cette œuvre, je lui promets d’y travailler de mon mieux. Je suis d’autant plus disposé à s’occuper de la Jeunesse Catholique qu’elle fait des avances aux royalistes ; ainsi M. Bertran, que je vois un moment au Panache, me dit qu’à l’occasion d’un congrès de Jeunesse Catholique qui se tiendra lundi à l’ermitage de Notre-Dame de Jouègues, on a invité M. Despéramons à prendre la parole ; celui-ci ayant le même jour une réunion à Baixas ne peut y aller, mais a décidé de se faire remplacer par M. Bertran ou par moi ; nous décidons d’y aller ensemble, à condition (pour moi) que je ne me sente pas fatigué ce jour-là. Le Roussillon raconte longuement les obsèques de Jules Sabaté ; il publie in extenso le discours de M. de Guardia et le mien et résume celui de M. Bouchède. Voici mon discours recopié dans Le Roussillon :
Coupure de presse du Roussillon du 15 avril 1908 reproduisant le discours d’Antoine d’Estève de Bosch aux obsèques de Jules Sabaté à Vinça le 14, collée dans le journal à la date du 15 avril 1908
Ille, jeudi 16 avril (Jeudi Saint)
Je prends part le matin, à 7 heures à la communion générale, c’est une belle et touchante cérémonie ; mais il est triste de constater combien peu d’hommes remplissent leur devoir pascal ! Et encore Ille est une paroisse relativement favorisée, à ce point de vue, entre les autres paroisses du diocèse. Quelle différence avec Angers. J’assiste aux offices matin et soir. Il pleut très fort toute la matinée et jusqu’à 2 heures de l’après-midi, puis le temps se coupe et l’on fait faire la belle procession des pénitents noirs dans les rues ; je n’avais pas vu cette procession depuis fort longtemps, depuis 1899 je crois ; elle est réussie. Dans l’après-midi, je rencontre Victor de Lacour et j’ai avec lui une petite explication assez ennuyeuse ; ayant remarqué que Maman avait été froide envers lui l’autre jour chez les demoiselles Mathieu où il l’avait rencontrée en visite, il m’en demande la raison ; je lui dis carrément que c’est non pas à cause du refus de la main de sa sœur (car chacun est libre) mais à cause du retard apporté à la réponse ; alors, il me dit que c’est lui et sa famille qui ont eu lieu de se montrer blessés parce que Thérèse Espériquette s’est mêlée de cette affaire ; je lui réponds que nous n’y sommes pour rien et que si elle a fait cela, il y a deux ans, c’est à notre insu, nous en avons été assez contrariés ! Nous nous quittons, Victor et moi, très fraîchement.
Ille, vendredi saint, 17 avril 1908
Je vais à l’office du matin et au chemin de croix à 3 heures. J’écris à Victor de me fixer un rendez-vous où nous pourrons nous expliquer en toute franchise sur ces malentendus.
Ille, samedi saint, 18 avril 1908
Je vais à l’office le matin ; l’après-midi, j’ai la visite d’Amédée Jocaveil arrivé depuis peu à Vinça. Victor me répond qu’il sera chez lui à 2 heures ; je m’y rends et nous nous expliquons en toute franchise, tous les malentendus sont dissipés ; je lui dis que la froideur de ma mère n’a pas eu pour but de l’offenser et il reconnaît, de son côté, quand je lui ai exposé toute l’affaire de l’intervention stupide de Thérèse Espériquette, que cette fille nous a menti aux uns et aux autres. Nous nous quittons bons amis. M. l’abbé Sarrète m’écrit pour renouveler, de la part du président de la Jeunesse catholique de Torreilles, l’invitation au Congrès ; je lui réponds que je m’y rendrai et que je ferai une causerie sur la presse.
Perpignan, dimanche de Pâques, 19 avril 1908
Je n’ai pas assisté ce matin à Ille à la procession, c’eût été un peu fatiguant pour moi, mais je suis allé à la grand’messe à 10 heures, c’était une messe d’enterrement ; c’est vraiment déplorable pour le jour de Pâques ! L’après-midi, je vais à vêpres. À 7 heures, je pars pour Perpignan ; je couche chez Mme de Llamby qui a bien voulu m’offrir une chambre ; il eût été trop fatiguant de partir d’Ille demain matin par le train de 5h50. Je cause avec Madame de Llamby jusque vers 10h ½, elle m’offre le thé puis je me couche, car j’aurai demain une journée bien remplie.
Semaine 20 au 26 avril 1908
Ille, lundi 20 avril 1908
Vue de la chapelle de Notre-Dame de Juhègues (commune de Torreilles, Pyrénées-Orientales) – Carte postale sans date [début XXe] (Site Pinterest)
Je pars de Perpignan, dans une voiture offerte par le comité du congrès à 9h ¾ avec M. Henri Bertran, l’archiprêtre de St Jean (M. Izart) et le curé de Latour-Bas-Elne ; nous allons directement à l’ermitage de Juhègues où nous trouvons la grand’messe bien commencée. Après cette messe, les groupes rentrent à Torreilles, bannière en tête et en chantant le « Nous voulons Dieu » ; à midi, banquet dans la maison de M. Charles de Llobet ; j’y suis à la gauche de l’archevêque Izart, qui préside ; plusieurs toasts, grande cordialité ; je porte un toast à l’union des Catholiques roussillonnais. À 2h, grande réunion où 4 groupes de Jeunesse Catholique prennent part, on est environ 300, plusieurs rapports sont lus ; ensuite causerie de M. Bertran, de moi, de l’abbé Sarrète, et enfin discours de M. Fourès-Carles qui représente au congrès le comité de l’Union régionale du midi ; moi, je parle sur la nécessité de combattre la mauvaise presse et de soutenir la bonne ; la séance prend fin vers 4h ½. Tous les membres de ces groupes de Jeunesse Catholique de la Salanque sont de dévoués royalistes et nous font fête à M. Bertran et à moi parce qu’ils savent que nous représentons le comité royaliste. Mais nous ne faisons pas de politique de parti et restons sur le terrain religieux et social. Après la séance, salut solennel à l’église de Torreilles ; ensuite, ces braves royalistes nous amènent au café et voudraient à toute force nous faire faire là une conférence politique ; nous disons que nous ne le pouvons pas aujourd’hui, mais que nous ne demandons qu’à venir leur en faire une plus tard au nom de l’Action Française ; quand M. Bertran et moi quittons le café pour partir de Torreilles, tous les hommes qui le remplissent nous saluent au cri de « Vive le roi » ; je suis enchanté de me trouver au milieu de ces excellentes populations si catholiques et si royalistes. Je suis bien heureux aussi de l’union qui s’est manifestée aujourd’hui entre la Jeunesse catholique et le parti royaliste. Je vais à Perpignan à 6h ½ et ici à 8 heures. Il pleut et fait froid.
Vinça, mardi 21 avril 1908
Je me repose le matin, je fais la grasse matinée ; je pars pour Vinça avec Maman à 4 heures, afin de passer quelques jours avec mon oncle Henri de Pontich[8], cousin germain de Bonne Maman qui a profité des vacances de Pâques pour s’éloigner un peu de Paris et venir revoir la maison de famille de Vinça qu’il n’avait pas revue depuis 37 ans ! C’est un homme charmant, beau, grand, fort, instruit et causant bien ; malheureusement, il est loin d’avoir nos idées en religion et en politique, surtout en religion ; il est âgé de 55 ans et est directeur administratif des travaux de la ville de Paris, je ne le connaissais pas encore et suis enchanté de faire sa connaissance. Il est très heureux, lui aussi, de revoir cette maison où il faisait de longs séjours avec ses deux frères, pendant son enfance et où il était toujours si choyé par Bon Papa et Bonne-Maman.
Vinça, mercredi 22 avril 1908
Le matin, je me promène avec l’oncle Henri de Pontich du côté de Saorles ; Papa vient déjeuner ici et tous ensemble, sauf Bonne Maman qui est un peu enrhumée, nous allons à Prades dans l’après-midi ; nous allons voir les Saint-Jean ; notre promenade en voiture a été favorisée par un temps charmant ; Papa repart pour Ille à 7 heures. Le Roussillon publie un long compte-rendu du Congrès de Jeunesse Catholique de Trouillas ; le passage qui me concerne est, j’en ai conscience, beaucoup trop élogieux.
Vinça, jeudi 23 avril 1908
Le matin, avec l’oncle Henri, je vais me promener à Nossa ; l’après-midi, nous faisons atteler et allons, lui, Maman et moi, à Estoher où le curé, le bon M. Verdaguer, nous fait goûter ; au retour, nous arrêtons à Espira-de-Conflent ; très jolie promenade.
Vinça, vendredi 24 avril 1908
Le matin, avec l’oncle Henri, promenade dans le défilé de Saint-Pierre, à l’usine d’électricité ; ensuite, nous allons au cimetière où il dépose une magnifique couronne sur la tombe du pauvre Bon Papa. L’après-midi, promenade à Ille en voiture, nous y prenons le thé ; pendant que nous sommes à Ille, visite de Louis Companyo qui y était de passage. La pauvre chatte Coucou, que nous avions apportée d’Angers avec ses deux enfants Grisou et Negro, est morte cette nuit ; cette pauvre bête, très douce et très caressante, avait plus de 11 ans ; elle était malade depuis quelque temps. Nous nous arrêtons à Bouleternère en rentrant à Vinça.
Vinça, samedi 25 avril 1908
Le matin, avec l’oncle Henri, promenade à Rigarda ; Papa vient déjeuner ; c’est le dernier jour que l’oncle Henri passe ici ; ses fonctions, très importantes mais très absorbantes, ne lui permettent pas de rester plus longtemps. À 3h ½, nous l’accompagnons à la gare et il repart très triste de ne pouvoir prolonger son séjour. Comme ses 2 frères, Léon et Hector, tous deux décédés, il tenait beaucoup à la famille ; il avait quitté la maison en 1871 ; à la fin de la guerre, il s’était engagé et était revenu peu après, puis était reparti ; il a été élevé au Prytanée de La Flèche. Il n’a, pour ainsi dire, pas connu son père, qui avait fait comme officier toutes les campagnes du 1er Empire et qui s’était marié tard. Son père, frère de mon bisaïeul de Pontich, n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes idées et ses fils n’ont pas été élevés dans nos sentiments ; mais l’oncle Henri, j’ai pu le voir ces jours-ci, n’est pas hostile à la religion et a même, sur quelques points, des idées politiques justes ; il est, par exemple, très antiparlementaire. Je regrette qu’il ne soit pas resté plus longtemps.
Vinça, dimanche 26 avril 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je retourne à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, je me promène avec M. Bouchède du côté de Nossa et je vais remercier les personnes qui s’étaient intéressées à moi pendant que j’étais malade.
Semaine 27 au 30 avril 1908
Ille, lundi 27 avril 1908
Le temps est assez maussade, je ne compte pas d’aller au Cam dals Rocs.
Vinça, mardi 28 avril 1908
C’est foire ici aujourd’hui et il y a beaucoup de monde ; Papa vient à 11 heures et repart à 7h du soir pour Ille. Nous allons tous nous promener du côté de Saorles. Philomène, après 4 mois de mariage, a eu déjà des ennuis, des discussions et des mots piquants avec sa belle-mère à propos de l’aménagement de la propriété de La Motte ; Mme de Lavergne veut y mettre le nez plus qu’il ne conviendrait puisque c’est le jeune ménage qui doit y habiter ; cette femme a un vilain caractère, on avait bien prévenu Philomène, mais elle n’a pas voulu en tenir compte. Mme de Lavergne a, entr’autres choses, demandé à Philomène si nous étions parents d’un certain docteur Estève, à Angers ; elle sait très bien le contraire, mais c’était une manière de vexer Philomène ; celle-ci lui a très bien répondu que notre seul parent qui portait notre nom était le colonel du 150e. Papa est blessé de cette tracasserie qui concerne notre famille. Aussi veut-il absolument envoyer à Mme de Lavergne des documents qui l’édifieront sur le compte de notre famille. Sur sa demande, je copie les lettres-patentes de Louis XVI de février 1789 concernant la noblesse du Roussillon, le Conseil souverain en enregistrant ces lettres rappelle au Roi que ses avocats jouissent de la noblesse « tant en vertu du droit commun que des loix particulières de cette province… » Or le grand-père paternel de Papa et son bisaïeul furent tous deux, au 18e siècle, avocats au Conseil souverain ; le frère du grand’père de Papa était président à la Chambre des Domaines du même Conseil souverain ; son nom, dans les registres du Conseil souverain, est toujours écrit avec la particule « Jean d’Estève ». Je prends note de tout cela et nous l’envoyons à Madame de Laverne. Nous joignons à ces documents sur la famille Estève divers extraits des procès-verbaux de l’Assemblée de la noblesse de Roussillon en 1789 pour les élections aux États-Généraux, notamment l’élection du grand’oncle de Papa, par sa mère, le baron d’Ortaffa comme président de l’Ordre de la noblesse et de son grand’père Antoine de Bosch comme commissaire ; de plus, dans la liste des gentilshommes qui prirent part à l’assemblée, il y en [a] 26 qui étaient parents ou alliés, ou dont les descendants l’ont été depuis, aux diverses branches de notre famille (sans compter les alliances étrangères au Roussillon) ; j’indique ce chiffre, et le tout est envoyé à Mme de Lavergne ; si elle n’a pas pris garde aux renseignements sur la famille fournis au moment des pourparlers en vue du mariage, je pense que ceux-ci se graveront dans sa mémoire. Du moins, la leçon sera bonne !
Vinça, mercredi 29 avril 1908
Je vais à la Balme le matin et l’après-midi au Cam dal Roc surveiller des travaux qu’on y exécute. Le Père Eyraud, qui m’avait parlé avant ma maladie d’un projet de mariage qu’il arrangeait pour moi en Limousin (nous avions échangé quelques lettres à ce sujet) m’écrit maintenant qu’il me sait guéri pour me demander si je veux pousser le projet. Je suis assez embarrassé pour lui répondre parce que Madame Blanc a une idée pour moi à Toulouse. Je ne veux les décourager ni l’un ni l’autre, et je réponds au Père Eyraud pour lui demander divers renseignements ; nous en prendrons aussi d’un autre côté. Papa va en prendre aussi sur la famille de la jeune fille proposée par Mme Blanc. Cette dernière s’appelle Mlle Henriette Fabre, c’est la fille d’un notaire toulousain dont le père a été maire de Toulouse[9], milieu très chrétien et très royaliste nous dit Mme Blanc, il y a beaucoup de fortune ; la jeune fille proposée par le Père Eyraud est Mlle Agnès du Plessis de Grenédan[10] (cousine du comte Joachim du Plessis de Grenédan professeur à l’Université catholique d’Angers), son père le comte du Plessis de Grenédan habite les environs de Limoges, son grand-père maternel le marquis de Graves a une grande propriété près de Narbonne, bien qu’habitant le Limousin. La famille appartient donc à un milieu social bien plus élevé que pour l’autre projet (bien que la famille Fabre soit aussi d’une honorabilité parfaite sans quoi je ne donnerais aucune suite), mais il y a beaucoup moins de fortune, et puis le Limousin est bien éloigné. Enfin renseignons-nous, et comparons ; ensuite, s’il y a lieu, je verrai l’une ou l’autre de ces jeunes filles et je ne donnerai suite que si elle me plaît. Surtout prions.
Vinça, jeudi 30 avril 1908
Nous allons à Perpignan assister, à la maison des Œuvres, à une représentation de la Passion en catalan par une troupe catalane espagnole, la séance est au profit des écoles libres. Papa décide qu’il ira à Toulouse se renseigner sur place sur la famille Fabre, il partira dimanche soir. Je m’arrête à Ille de 9h à 1h25 ; je rentre, le soir, directement de Perpignan à Vinça. À Perpignan, après la représentation, nous allons faire une visite à nos cousins Cornet de Bosch qui rentrent de Paris où ils ont passé presque tout l’hiver. Joseph a reçu il y a une quinzaine une lettre du P. d’Adhémar, de Toulouse, lui demandant des renseignements sur moi au point de vue d’un mariage, il a répondu en termes trop flatteurs ; serait-ce M. Fabre qui se renseignerait ou une autre personne qui aurait une idée ? Je trouve que les artistes catalans ont un jeu trop réaliste et puis ils parlent un catalan très serré, difficile à comprendre, c’est le catalan espagnol un peu différent du nôtre. Je vois, à la représentation, Mme de Llamby, M. Despéramons, deux de mes petites cousines de Blaÿ etc. Au retour à Vinça, Bonne Maman nous annonce qu’elle vient de recevoir une lettre de Tante Josepha lui faisant part de la décision qu’elle a prise d’aller à Rome avec le pèlerinage national français qui va porter aux pieds de Pie X, à l’occasion de ses noces d’or sacerdotales, les hommages de la France catholique ; elle est bien heureuse. Mais le voyage de Bonne Maman à Dijon va être retardé du coup, car le pèlerinage à Rome aura lieu vers le milieu du mois de mai et Bonne Maman devait partir ces jours-ci pour Dijon. Pendant que Papa sera à Toulouse, Maman et moi resterons ici.
Mai 1908
Semaine du 1er au 3 mai 1908
Vinça, vendredi 1er mai 1908
Je vais faire la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois. C’est aujourd’hui la fête de notre Roi Philippe, je prie Dieu qu’Il nous le conserve longtemps et lui rende bientôt, pour le salut de la France, le trône de ses ancêtres. Les élections municipales sont dans 2 jours ; ici à Ille rien ne sera changé, les conseils municipaux républicains plus ou moins modérés ne seront pas combattus. Mais dans 3 communes au moins du canton, à Bouleternère, Rodès et Rigarda, les conservateurs monarchistes présentent des listes ; à Bouleternère, notre fermier Jacomy, M. Llense, Étienne Pujol sont sur la liste d’opposition ; je ne crois pas que nos amis réussissent à Boule, mais à Rodès et à Rigarda ils ont des chances de succès. Néanmoins, c’est une bonne chose de s’affirmer et de se compter. À Prades, l’Action libérale présente une liste républicaine libérale sur laquelle figure M. Émile Marie. À Perpignan, royalistes et libéraux soutiennent la liste sortante républicaine modérée. Ce matin, je vais à la vigne « la Ruscane » ; je m’occupe aussi, avec Étienne Pujol, de Boule, de l’affaire d’arrosage pendante avec un voisin qui refuse de laisser refaire un canal alors qu’il y est obligé par un acte de 1853, je vais voir le juge de paix à ce sujet, car nous (et les autres propriétaires intéressés) serons probablement obligés de l’assigner. Le soir, je vais à la cérémonie de l’heure sainte.
Perpignan, samedi 2 mai 1908
Papa est venu ce matin à Vinça s’entendre avec nous sur ce qu’il devra faire à Toulouse ; il repart à 3h30 ; il assistera demain ici à la cérémonie de l’Adoration perpétuelle et partira lundi matin pour Toulouse, sans rentrer à Ille, il passera à Toulouse le nombre de jours nécessaire pour se bien renseigner. Moi je suis venu à Perpignan par le dernier train pour entendre, au Panache, la conférence d’Action Française de M. Jammet, avocat, sur la justice ; le sujet a été fort bien traité, on me charge de faire, pour Le Roussillon, le compte-rendu de la réunion. Après la conférence, M. Bertran annonce que pour clôturer la série des conférences d’Action Française de l’année, nous entendrons une grande conférence de M. Marie de Roux et de M. l’abbé Appert dans le courant de juin ; on décide aussi, en principe, d’organiser dans le courant de ce mois un grand banquet royaliste, en l’honneur de la Saint Philippe, en pleine Salanque ; il faut que cette décision soit approuvée par M. Despéramons, je le souhaite vivement car, si le banquet s’organise, nous verrons sans doute une seconde édition du banquet de Villeclare (le 14 juillet 1903) où 1700 royalistes acclamèrent le duc d’Orléans ; de pareilles manifestations font beaucoup de bien. Arrive il y a 15 jours, je couche chez Mme de Llamby.
Compte-rendu de la conférence de Me Jammet sur « La Justice » au Panache à Perpignan, rédigé par Antoine d’Estève de Bosch (signé « Un du Panache ») et publié dans Le Roussillon du 5 mai 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan
Vinça, dimanche 3 mai 1908
J’assiste le matin à Saint Jean à la messe des hommes à 8h ½, c’est la première fois que cette cérémonie a lieu, elle a beaucoup de succès. Je rentre à Vinça par le train de 11 heures, je préside, de 1h à 2h ¼ le recouvrement de la Société Saint-Sébastien, puis je pars pour Ille en voiture afin de voter ; je m’arrête à Boule où je vois Joseph Jacomy, Antoine Bô, M. Llense, candidats conservateurs, ils ne comptent pas trop sur le succès, mais ne négligent rien. À Ille, la municipalité sortante républicaine modérée n’a pas de concurrents ; je vote pour 16 membres de cette liste, à cause de la liberté religieuse que cette municipalité nous a laissée, mais je biffe 5 noms, parmi lesquels celui du maire le Dr Étienne Batlle[11] ; je ne veux pas lui donner ma voix parce que, comme conseiller général, il a voté des félicitations à Combes au moment de l’enlèvement des crucifix des tribunaux : de plus, il a des ambitions et fera tout son possible pour être député ou sénateur ; comme à ce moment-là il sera entraîné par son parti à voter les pires mesures contre la religion, je ne veux pas avoir à me reprocher de lui avoir donné ma voix même pour la mairie d’Ille ; beaucoup de conservateurs et de catholiques votent pour lui, je les crois dupes ! Quant à moi, je ne veux pas l’être ! J’envoie le domestique Jean à Neffiach à bicyclette pour voter. Je rentre à Vinça vers 6 heures.
Semaine du 4 au 10 mai 1908
Vinça, lundi 4 mai 1908
À Rodès et Marquixanes, les listes nettement conservatrices, royalistes, ont battu les blocards ; à Boule, scrutin partiel, un des nôtres entre à la mairie ; à Rigarda, les blocards l’emportent mais à 5 ou 6 voix près, blocards et monarchistes ont failli en venir aux mains ; à Prades, ballottage, cependant 8 blocards sont élus ; à Perpignan, 5 modérés sont élus, ballottage pour le reste. En Roussillon en général, les monarchistes et les conservateurs conservent leurs sièges ; ils en gagnent même quelques-uns. Dans l’ensemble de la France, il n’y aura pas grand changement ; cependant certaines grandes villes, comme Limoges, Brest, qui avaient voulu tenter l’expérience socialiste, ont rejeté ces révolutionnaires. À Paris, il n’y aura sans doute rien de changé. Ce qui caractérise ces élections, surtout à Paris, c’est qu’elles se sont faites au milieu de l’indifférence générale ; on a très peu voté. Cela peut avoir certains inconvénients au point de vue des résultats immédiats, mais comme symptôme c’est excellent ; cela prouve que l’on se dégoûte des fameux droits politiques, du suffrage universel, de toutes ces balançoires de 89 et de 48 ; on méprise de plus en plus la politique et le politicien, donc le régime actuel ; c’est un état d’esprit favorable à nos doctrines royalistes et, en particulier, conforme aux prévisions de l’Action Française.
Vinça, mardi 5 mai 1908
Le matin, je vais à la nouvelle vigne de l’oncle Paul à Bente Farine ; l’après-midi, je ne sors que pour aller au grand jardin ; j’apprends par Le Roussillon la mort de Madame Adamoli de Saleilles[12] ; il va falloir que j’aille demain à Perpignan pour ses obsèques, car c’était une cousine de ma tante Estève par sa mère. J’envoie des félicitations à notre fermier Joseph Jacomy, à Bouleternère, pour son élection au conseil municipal, aux chefs des listes conservatrices victorieuses de Rodès et de Marquixanes.
Vinça, mercredi 6 mai 1908
Je vais à Perpignan par le train de 9h ; auparavant, nous recevons une lettre de Papa, il a vu hier le Père d’Adhémar qui lui a donné d’excellents renseignements sur l’honorabilité et sur la fortune de la famille Fabre et sur les qualités de la jeune fille, mais qui a fait des réserves sur la santé de la famille ; Papa va se renseigner spécialement sur ce point. La famille Fabre a pris ce projet très au sérieux puisque Mme Fabre s’est renseignée plusieurs fois sur nous précisément auprès du Père d’Adhémar. À Perpignan, je vais tout droit à Saint-Jean ; la cathédrale est remplie de monde, la pauvre Mme Adamoli était très sympathique ; je vais, bien entendu, au cimetière Saint-Martin où a lieu l’inhumation ; le deuil est conduit par ses deux fils, les MM. Aragon (car elle a été mariée 2 fois), par M. Henri de Çagarriga, par les Talayrach et par Joseph Cornet, l’oncle Xavier l’aurait aussi conduit s’il avait été à Perpignan ; je vois plusieurs personnes, certaines ne m’avaient pas revu depuis que je suis guéri et me témoignent beaucoup d’intérêt ; je déjeune chez les Bonafos et, avant de reprendre le train, je vais faire une visite à Marie Companyo qui est pour quelque temps à Perpignan. Je rentre à 3h ; à la gare, je rencontre M. Campbell, d’Angers, et Fernand et Marie de Rovira qui partent pour le concours hippique de Lyon. Au retour, Maman me montre une dépêche de Papa nous disant : projet impossible etc. sans doute il aura eu de mauvais renseignements sur la santé, c’est regrettable à cause de la fortune, mais à quoi bon être riche si on n’a pas la santé ? Ce ne serait pas le bonheur. Maintenant que le terrain est déblayé de ce côté, nous pourrons voyager sans retard et sans arrière-pensée du projet limousin.
Vinça, jeudi 7 mai 1908
Je pars à 7h ¼ du matin en voiture pour Prades afin d’assister à l’audience correctionnelle où le juge Henry Sabaté qui a administré le 18 avril une correction au trop célèbre docteur Echernier ; c dernier avait été d’une rare inconvenance le jour de l’enterrement de Croco, il s’était passé devant le cortège, la cigarette aux lèvres, les mains derrière le dos, la casquette sur la tête, de plus il avait manifesté la joie que lui causait la mort de ce pauvre homme ; le fils a vengé le père, il a fort bien fait ! Mais le docteur, qui n’a pas osé riposter, a porté plainte, mal lui en a pris. Aujourd’hui, une foule de personnes de Vinça sont à Prades pour se moquer des Echernier qui sont détestés de tout le monde. Les dépositions des témoins établissent qu’il a été frappé avec la main ou le poing, tandis qu’il prétendait avoir été frappé avec une grosse clé, de plus on établit formellement sa grossière attitude le jour des obsèques. L’avocat d’Henry Sabaté, Me Nérel, de Perpignan, est terrible pour Echernier, il lui crache à la face qu’après avoir prêté serment de dire la vérité, il a menti ; il se moque de lui, lui dit qu’il s’est conduit comme un goujat ; le tribunal paraît enchanté de voir humilier ces peu sympathiques personnages ; le ministère public, au lieu de tomber sur le dos de l’inculpé comme les Echernier y comptaient, dit que l’affaire se réduit à presque rien et qu’il y a des circonstances largement atténuantes, c’est pour ainsi dire l’abandon de l’inculpation, les Echernier sont atterrés. Le jugement sera rendu à 2h ½ à la reprise de l’audience, je ne l’attends pas et repars à midi en voiture. Les témoins étaient M. Bouchède, M. Frère, Rosine Bigorre, Dalmer, Marie Jocaveil, l’huissier Miquel, M. Berjoan, le Dr Grando etc. L’après-midi, j’apprends qu’Henry a été condamné à 1 fr. d’amende avec sursis, c’est un véritable acquittement d’autant plus que les attendus du jugement ont été, paraît-il terribles pour Echernier ; tant pis pour lui ! Il doit être atterré. Mais nous nous sommes bien amusés ! Les Fabre prennent des tuyaux sur moi, je crois qu’ils seraient disposés à consentir au mariage, mais j’hésite beaucoup à cause de la santé ; Papa nous a écrit, en effet, qu’il résulte des renseignements qu’il a recueillis, quela santé de la famille laisse à désirer ; je prendrai une décision au retour de Papa.
Vinça, vendredi 8 mai 1908
Le matin je vais à Bouleternère en voiture ; on m’a fait écrire de Torreilles, par M. Guardia secrétaire du comité royaliste, qu’un domestique de notre fermier de Bouleternère Jacomy, qui est électeur à Torreilles, est allé voter dimanche pour la liste républicaine et on me demande de tâcher de l’empêcher de quitter Boule dimanche prochain car il y a ballottage à Torreilles et avec quelques efforts, nos amis royalistes prendront la mairie ; j’insiste auprès de Joseph me promet de trouver un moyen d’empêcher son domestique de quitter Boule après-demain. Je félicite Joseph d’avoir été élu dimanche ; il y a cinq ballottages et, selon toutes probabilités, ils seront acquis aux royalistes. M. Llense a failli être élu dimanche, il ne lui a manqué qu’une voix, il le sera dimanche. Je vais voir avec Athanase Fines le champ où il y a une contestation pour un canal d’arrosage détruit par le Boulès ; le propriétaire du champ où doit passer le canal ne veut pas céder, et il faudra peut-être plaider.
Vinça, samedi 9 mai 1908
Papa arrive à 11 heures ¼, je vais l’attendre à la gare après être allé à Saorles voir un sociétaire. Il a recueilli à Toulouse beaucoup de renseignements sur les Fabre d’où il résulte que la santé laisserait un peu à désirer dans la famille, bien que la jeune fille elle-même soit bien portante ; on a fait à Papa un grand éloge de la jeune fille, la fortune de M. Fabre est considérable et la famille est fort honorablement connue. Ayant vu plusieurs fois Mme Roucaud, fille de Mme Blanc, il sait que ma position convient à la famille Fabre et d’après Mme Roucaud, proche parente des Fabre, le projet pourrait aboutir à condition que je consente à habiter Toulouse la plus grande partie de l’année avec une occupation fixe ; seulement, Mme Roucaud n’a pas parlé depuis longtemps aux Fabre de ce projet aussi les autres demandent-ils à réfléchir, ils ont pris des renseignements auprès du Père d’Adhémar, auprès de M. Trullès pour la situation de fortune, à Angers pour mes études ; je sais que tous ont été très bons. Le malheur, c’est d’abord le doute pour la santé qui nous fait beaucoup hésiter, puis le délai que demande la famille Fabre, ce délai fera tout manquer à cause du projet du Père Eyraud qui, lui, suit son cours et qu’il n’y aura pas moyen de retarder davantage ; je ne pourrai cependant pas pour sauvegarder le projet toulousain hypothétique, manquer le projet limousin et il est probable que je devrai, très prochainement, prendre une décision. L’après-midi, je vais avec Papa à la vigne du Cam del Roc, où l’on soufre les ceps. J’apprends par une lettre de M. Bertran que M. Despéramons approuve le projet de banquet, mais désire qu’il ait lieu après la conférence de Roux et Appert, donc fin juin ou juillet ; il vaut mieux avoir le temps de le bien préparer. Mon compte-rendu de la dernière réunion du Panache qui a paru dans Le Roussillon de mardi dernier (avec des fautes d’impression et même d’orthographe) a valu à M. Bertran une lettre élogieuse pour l’auteur (inconnu puisque j’avais signé « Un du Panache ») du jeune poète Henri Arrès à qui j’avais fait allusion. M. Bertran m’envoie cette lettre. Le compte-rendu du Congrès de Jeunesse Catholique de Jouègues a paru dans La Croix des Pyrénées Orientales du dimanche dernier et dans celle qui arrive aujourd’hui (3 et 10 mai), on y parle de ma modeste causerie sur la presse. Je vais me confesser.
Vinça, dimanche 10 mai 1908
Je fais la sainte communion avant la messe de 8h ; je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, je me promène avec Papa sur la route de Prades. Je vais avec Étienne Vergès chez plusieurs sociétaires pour affaires concernant la Société. Ce soir, Mlle Augustine de Llobet, qui est ici depuis quelques jours, vient prendre le thé et causer avec nous.
Semaine du 11 au 17 mai 1908
Ille, lundi 11 mai 1908
Le matin, je vais à la Balme avec Papa. On apprend le résultat des élections de ballottage d’hier ; à Perpignan, la liste républicaine modérée soutenue par les monarchistes a 17 élus, avec 9 élus de dimanche dernier, cela lui fait 26 voix contre 4 au conseil municipal ; à Bouleternère, les 5 conservateurs de la liste Llense sont élus à une forte majorité, ils seront donc 6 contre 6 ; à Torreilles, Bompas, les monarchistes sont élus ; à Elne, Latour-de-France, ce sont des modérés ; dans le pays, ces élections n’ont donc pas été trop mauvaises. À Paris, l’opposition gagne quelques sièges et dans la plupart des grandes villes, les socialistes perdent du terrain. Sur le terrain municipal, il semble donc qu’il y ait eu un léger progrès ; c’est égal, c’est bien peu et il n’y a pas de quoi chanter victoire comme le font déjà certains journaux modérés ou libéraux. Je rentre à Ille par le dernier train.
Ille, mardi 12 mai 1908
Je commence à travailler à une conférence pour le Panache ; j’ai choisi ce sujet que j’avais déjà traité à Angers, à la conférence Freppel, « Les régimes successoraux », mais je vais le développer davantage. Le soir, Mois de Marie.
Ille, mercredi 13 mai 1908
Nous recevons une lettre du Père Eyraud contenant elle-même une carte de M. du Plessis qui donne certains détails sur la fortune future de sa fille, ces détails sont satisfaisants ; sans doute, il n’y a pas, dans la famille du Plessis de Grenédan, beaucoup de fortune, il y a ce qu’on appelle une fortune moyenne, la jeune fille aura plus tard de 250 à 300.000 fr., un peu plus que moi ; d’autre part, M. Trullès s’est informé à Narbonne et à Limoges, il n’y a pas d’hypothèques. M. du Plessis demande une entrevue, j’ai déjà écrit au Père Eyraud il y a quelques jours que j’étais prêt à aller à Limoges pour rencontrer Mlle du Plessis, je le lui répète aujourd’hui par dépêche et lui demande quel jour je dois être à Limoges ; je n’attends plus que sa réponse pour partir. Ce projet, très avancé, paraît en bonne voie, mais tant que je n’ai pas vu la jeune fille et qu’elle ne m’a pas vu, on ne peut en présumer l’issue, car avant tout, il faut se plaire mutuellement. Je sais que M. Fabre a écrit plusieurs fois à M. Trullès pour se renseigner à fond sur notre situation de fortune, mais, tant pis pour lui, il sera sans doute trop tard quand il se décidera, je serai probablement engagé envers Mlle du Plessis ; il sait qu’il y a un autre projet, donc s’il ne sait pas se décider, il n’aura pas à s’en prendre à nous ; nous avons agi loyalement. Je vais à Bouleternère par le train de 9 h et je reviens à pied ; je félicite les six conseillers municipaux conservateurs de leur succès ; je vois le travail que l’on fait pour le passage de l’eau au barrage de Payza et je rentre à Ille à pied. Nouvelle commune gagnée par les conservateurs : Prunet et Belpuig ; cela fait 4 dans le canton de Vinça.
Ille, jeudi 14 mai 1908
Le Père Eyraud me répond d’attendre une lettre pour partir ; sans doute doit-il se concerter avec la famille du Plessis (qui est actuellement à la campagne, à Verneuil) pour le jour de l’entrevue. Je continue à préparer sa conférence du Panache. Le Roussillon apporte la triste nouvelle de la mort de son rédacteur en chef M. Francis Maratuech, il était malade depuis plusieurs jours.
Ille, vendredi 15 mai 1908
Le matin, je vais me promener à la vigne du Bouc. Bonne Maman vient nous voir de 1h 1/2 à 4 h. ; Papa va à Perpignan. L’abbé Henry, prêtre habitué à retraite à Ille depuis quelques années, nous demande notre ancienne maison qu’il habitera avec sa famille ; bien qu’elle soit beaucoup trop grande pour lui, il y tient, l’affaire est bâclée dans la matinée ; Papa la lui loue 500 fr., ce qui n’est pas cher étant données ses dimensions ; il n’y entrera qu’en septembre quand il quittera celle qu’il habite actuellement. Le soir, Mois de Marie.
Ille, samedi 16 mai 1908
Je vais à Perpignan par le train de 9 heures, assister aux obsèques de M. Maratuech, on me fait tenir un cordon du drap mortuaire ; on va porter le corps au pays natal du défunt, le Quercy ; discours, à la gare, de M. Escarguel au nom de l’association de la presse perpignanaise, de M. Henri Bertran au nom du Panache, de M. Despéramons au nom du comité royaliste et du Roussillon. L’oncle Joseph de Lazerme m’invite à déjeuner ; je rentre à 4 heures. On m’a demandé d’envoyer quelques articles au Roussillon en attendant que M. Maratuech soit remplacé. MM. Despéramons, Bertran et moi, nous nous partagerons la besogne. Pour commencer, je ponds ce soir un article sur la dépopulation avec ce titre : « Chiffres noirs ».
« Chiffres noirs », article d’Antoine d’Estève de Bosch paru en 1ère page du Roussillon du 22 mai 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan
Ille, dimanche 17 mai 1908
C’est aujourd’hui ici la fête de la première communion, j’assiste à la grand’messe et aux vêpres. Papa éprouve, pendant la messe, un grand malaise qui l’oblige à rentrer très vite et à se coucher ; il se remet vite et sort dans l’après-midi. Depuis deux jours, je lis avec joie la véritable bataille qui a eu lieu jeudi au Quartier Latin entre étudiants patriotes et étudiants « métèques » (c’est le vrai mot) ou à tendances internationalistes ; cette bataille a eu lieu à propos du cours du professeur Andler, à la Sorbonne ; ce professeur étant allé dernièrement à Berlin avec 31 étudiants, et ayant été reçu quasi-officiellement. Les étudiants patriotes ont décidé d’empêcher son cours pour protester contre cette inconvenance, contre cet oubli de 71 ; jeudi, la bataille a duré toute l’après-midi et a envahi tout le Quartier Latin ; cette ardeur de la jeunesse nationaliste est un excellent signe ; l’effet de ce honteux voyage est ainsi annihilé. Au Maroc, la guerre continue et s’étend à l’est surtout, sur la frontière sud-oranaise où le général Vigy a dû livrer ces jours-ci une véritable bataille où nous avons eu 13 morts et 65 blessés dans un engagement et encore d’autres morts et blessés dans un second engagement. Il est vrai que les Marocains ont été rudement secoués ; mais l’imbroglio marocain, ainsi qu’on l’appelle, est loin de s’éclaircir !
Semaine du 18 au 24 mai 1908
Ille, lundi 18 mai 1908
La location de l’abbé Henry est rompue ; sa sœur Mme Molinier après avoir visité une 1ère fois la maison avec Papa, a eu la singulière idée de la faire visiter à un Monsieur qui n’est pas de sa famille et sur le compte duquel courent des bruits peu favorables ; Papa l’ayant su a cru devoir demander l’explication à l’abbé Henry, lequel l’a pris de très haut disant que cette demande d’explication était insultante ; et il a dit : « puisque c’est ainsi tout est rompu » ; « comme nous voudrez » a répondu Papa, qui aurait pu, s’il l’avait voulu, l’obliger à tenir sa parole, car il avait des lettres ; l’abbé Henry est un original et un nerveux, sa sœur n’a pas une excellente réputation, nous n’avions pas voulu prêter créance aux bruits de mauvaise vie qui couraient sur son compte, mais elle les a confirmés elle-même en introduisant dans notre maison, avant tout bail, ce monsieur ; tout compte fait, Papa n’est pas fâché de ce qui s’est passé ; seulement, l’abbé Henry s’est conduit grossièrement en écrivant ce soir même une lettre d’injures à Papa, sans donner, du reste, l’explication demandée ; Papa lui répond que ses injures, d’un caractère bien peu sacerdotal, ne l’atteignent pas et le prévient qu’il peut se dispenser de lui écrire à l’avenir car ses lettres lui seront retournées sans être ouvertes. Voilà comment finit cette aventure ! À 4h, nous allons en voiture à Corbère, Jean qui est allé à Vinça ce matin en ayant ramené le break et Diana, nous en profitons pour nous promener un peu. Le soir, Mois de Marie.
Ille, mardi 19 mai 1908
Nous sommes surpris de n’avoir encore rien reçu du Père Eyraud ; Maman lui télégraphie, il répond que nous aurons de bonnes nouvelles demain. Il ne tarde de connaître ces nouvelles. Je termine ma conférence pour le Panache ; elle a 34 pages, c’est, ma foi, un travail complet sur la question des régimes successoraux et ses conséquences politiques. Ce n’est peut-être pas moi qui la ferai, si je ne suis pas ici, je prierai M. Bertran de la lire. Nous allons en voiture à Millas avec retour par Corbère. Ce soir, Mois de Marie.
Ille, mercredi 20 mai 1908
Le Père Eyraud m’annonce que la famille du Plessis sera à Limoges à partir de samedi ; je partirai donc demain soir, devant m’arrêter vendredi à Toulouse pour essayer un costume chez Charouleau. Dieu veuille que tout aille à souhait, que je plaise à Mlle Agnès du Plessis et qu’elle me plaise si ce projet est dans les desseins de Dieu pour notre bonheur. Il fait très chaud. Je dis ici autour de moi que je vais passer quelques jours chez Marie Thérèse, c’est vrai du reste car après l’entrevue, je devrais y aller.
Ille, jeudi 21 mai 1908
Bonne Maman est venue passer la ½ journée avec nous à Ille pour me faire ses adieux. Je pars à 4h et arrive à Toulouse à 11h ½, je descends à l’Hôtel de la Poste où il ne reste qu’une chambre, je la prends.
Toulouse, vendredi 22 mai 1908
Le matin, je fais mes emplettes, j’essaye ma jaquette. L’après-midi, je visite l’Exposition qui n’est pas encore entièrement installée (je me rappelle un peu celle de 1887), il fait presque froid. M. l’abbé Latour vient me voir, je lui avais écrit, nous nous promenons ensemble. Le soir, je vais au Mois de Marie à Saint-Jérôme.
Limoges, samedi 23 mai 1908
Ce matin à Toulouse, je me suis confessé ; j’ai revu un instant l’abbé Latour : j’ai fait quelques commissions, puis je suis parti par l’express de 1h pour Limoges où je suis arrivé à 6 heures ; temps frais mais beau. Je descends à l’Hôtel de la Paix. Je vois un instant le P. Eyraud, j’assiste après dîner à son sermon du Mois de Marie à Saint-Michel-des-Lions ; M. du Plessis me viendra demain à 2 heures chez le P. Eyraud et nous nous entendrons ensemble pour que la 1ère entrevue avec sa fille puisse avoir lieu le soir même ; quelle importante journée pour moi que celle de demain ! Le sort de toute ma vie va dépendre de l’impression que je ressentirai et que je ferai ; puisse le Bon Dieu tout diriger en vue de notre bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre !
Limoges, dimanche 24 mai 1908
Journée décisive dans ma vie, du moins à l’heure où j’écris ces lignes j’ai tout lieu de le croire. Je l’ai commencée en faisant la sainte communion à l’église Saint-Michel, pour implorer la protection de Dieu et de Notre-Dame Auxiliatrice dont c’est la fête ; je suis revenu à la grand’messe. À 2 h, j’étais chez le P. Eyraud, M. du Plessis est venu m’y prendre et nous sommes allés ensemble à l’église du Sacré-Cœur où Madame du Plessis et sa fille Agnès sont arrivées peu après. Nous nous sommes promenés tous quatre sur une route ombragée pendant une heure et demie environ. Mademoiselle Agnès du Plessis de Grenédan, qui dans quelques jours sera peut-être ma fiancée, est de taille moyenne, de teint blanc, de cheveux et d’yeux châtains ; elle est fine et sympathique, intelligente, instruite et très distinguée ; elle paraît timide, ce qui sied à une jeune fille surtout en semblable circonstance. Nous causons beaucoup (surtout avec les parents, mais aussi avec la jeune fille) ; elle me rappelle Geneviève Delestrac. Nous quittons ces dames à l’entrée de la ville ; M. du Plessis m’accompagne un moment et je lui demande la permission de rencontrer de nouveau ces dames demain. Ma première impression est très bonne, mais je ne veux pas prendre une aussi grave décision sur une première impression. C’est chose décidée, M. du Plessis viendra me dire demain matin où nous nous rencontrons le soir. Je prie de tout mon cœur le Bon Dieu qui lit dans l’avenir, qui est maître de cet avenir, et la Sainte Vierge de nous inspirer à tous deux une décision conforme à notre bonheur. Le P. Eyraud veut savoir ce soir même quelle a sur mon compte l’impression de M. et Mme du Plessis et de leur fille ; il va donc les voir et vient me dire, à son retour, que leur impression est très favorable. C’est donc à moi à me prononcer ! J’incline vers une solution affirmative, mais je prie le Bon Dieu de m’inspirer ma décision.
Le comte R. du Plessis de Grenédan, ancien officier de marine, d’une famille d’origine bretonne, est un grand et bel homme de 60 à 65 ans ; sa femme, née de Grave, peut avoir une soixantaine d’années. Mme du Plessis a encore son père et sa mère, le marquis et la marquise de Grave, très âgés tous deux ; la famille de Grave est du Languedoc, en sorte que la famille, bien que fixée en Limousin, ne tient à cette province que par la marquise de Grave dont j’ignore encore le nom de jeune fille[13]. M. et Mme du Plessis sont très sympathiques ; ils ont su me mettre à mon aise. À demain soir, sans doute, la grande décision !
Le soir, je vais au cirque, mais je pars avant la fin de la représentation, j’ai besoin de repos.
Semaine du 26 au 31 mai 1908
Ille, mardi matin 26 mai 1908
Je n’étais pas capable d’écrire mon journal hier soir, j’étais ballotté entre des sentiments trop divers, j’étais trop agité. Aujourd’hui, ma décision – décision négative – est prise et je suis plus calme pour raconter les événements. Hier matin, de bonne heure (vers 10 h) M. du Plessis est venu me prendre à l’hôtel et nous nous sommes promenés assez longtemps ensemble ; nous nous sommes donné rendez-vous pour 2h ½ place de l’Hôtel de ville. À l’heure dite, je m’y trouvais et M., Mme, Mlle du Plessis et moi nous sommes allés en tramway électrique à la chapelle de Notre-Dame d’Arliquet à quelques kilomètres de la ville ; l’endroit était très favorable pour se voir dans l’intimité ; un moment M. et Mme du Plessis se sont retirés et nous ont laissés seuls, la jeune fille et moi ; j’ai trouvé cela un peu excessif, j’étais extrêmement gêné vis-à-vis de Mlle du Plessis ; j’ai pensé néanmoins que ses parents faisaient cela pour que je puisse causer librement avec elle ; c’est ce que j’ai fait, j’ai causé avec elle très librement sans m’engager à rien et sans lui dire que je l’aimais, je lui ai dit que nous devions prier tous les deux pour que le Bon Dieu et la Sainte Vierge nous inspirent dans la décision que nous devions prendre, mais que je n’avais pas pour but, en lui parlant, de lui demander une solution, que ses parents pourraient s’étonner de cela, que le Père Eyraud serait l’intermédiaire désigné etc., puis nous avons parlé de mes sœurs, des siennes etc. Quand nous avons retrouvé M. et Mme du Plessis, heureusement je n’ai rien dit ; cependant, j’étais alors décidé à aller de l’avant. Nous sommes rentrés par le train. Quand j’ai quitté la famille du Plessis, avant de rentrer à l’hôtel, M. du Plessis m’a demandé si nous pourrions de nouveau nous promener ensemble ce matin, je lui ai répondu qu’il aurait la visite du P. Eyraud. Effectivement, je suis allé trouver le Père Eyraud et je lui ai dit qu’étant décidé à demander la main de Mlle du Plessis, je le priais de voir son père et de lui demander si je pourrais me regarder comme agréé par lui ; dans ce cas, je serais allé aujourd’hui faire une visite officielle aux Du Plessis et je me serais fait précéder d’un bouquet. Voilà où en étaient les choses hier soir. Mais à peine avais-je chargé le Père Eyraud de faire cette demande décisive que je me suis pris à réfléchir, à analyser mes sentiments et à avoir du regret ; cependant j’ai essayé de réagir, de me distraire, je suis allé au Mois de Marie à Saint-Michel puis à une séance cinématographique ; rien n’y a fait, mes idées m’ont poursuivi. J’ai à peine dormi quatre heures ; cette nuit, mes idées m’ont repris, j’ai roulé dans ma tête toutes sortes de projets, j’ai prié au Bon Dieu de m’éclairer ; enfin quand je me voyais en présence de la demande décisive qui allait être faite ce matin, quand je me disais que ce matin, il était encore temps de reculer mais qu’il serait trop tard ce soir, quand je pensais à la jeune fille, qui ne m’a pas plu malgré ses qualités morales, etc. j’ai été tellement épouvanté que me levant avant 5 heures, j’ai écrit une longue lettre au P. Eyraud et j’ai couru la lui porter ; j’ai été assez heureux pour le trouver, il a lu ma lettre et m’a approuvé. Le motif qui m’a déterminé à écrire ma lettre et à ne pas laisser faire de démarche décisive est qu’il n’aurait pas été loyal, de ma part, de demander la main de Mlle du Plessis alors que je sentais parfaitement que je ne l’aimais pas. J’ai essayé pendant 2 jours de me faire illusion, de me tromper moi-même, mais quand je me suis vu au pied du mur, quand j’ai vu ce qu’allaient être ces fiançailles dans l’état d’esprit où j’étais, j’ai voulu enrayer tout de suite ; non, décidément, je ne peux pas être le fiancé de Mlle Agnès du Plessis puisque je n’éprouve pas pour elle même un commencement d’amour, ce ne serait pas loyal ; je n’éprouve que de l’estime, cela ne suffit pas. C’est ce que j’explique dans ma lettre au P. Eyraud destinée à être mise sous les yeux des Du Plessis. Mon tort a été, hier, de parler à la jeune fille ; mais il faut avouer que le père et la mère ont eu tort de nous quitter ; je n’avais pas l’intention de lui parler, c’est cette circonstance qui m’y a poussé. Du reste, les termes de la conversation prouvent qu’il n’y a pas eu d’engagement ; néanmoins, je regrette vivement cette conversation. Mais pourrais-je uniquement à cause de cette conversation, un peu forcée, me condamner à un mariage sans amour ? Quelle terrible situation ! En demandant à voir une 2ème fois Mlle du Plessis, je réservais ma liberté ; j’en ai usé, voilà tout. Non, je ne fais une trop haute idée du mariage pour épouser une jeune fille uniquement à cause des considérations extérieures. Je veux trouver le véritable amour dans le mariage. Je ne veux me marier qu’avec une jeune fille me plaisant tout à fait !
Désormais quand on me parlera de mariage, je demanderai à voir la jeune fille avant tous pourparlers ; je n’ai pas envie de faire un second voyage comme celui-ci. Je télégraphie à Marie-Thérèse que je serai chez elle ce soir. J’écris à mes parents, je fais mon journal, mes préparatifs de départ etc.
Et voilà comment finit cette aventure ; ça me rappelle la tentative de mariage de l’oncle Philippe à Prades.
Sainte-Croix, mercredi 27 mai 1908
Quittant Limoges à midi 35 hier, je suis arrivé à Larochebeaucourt à 5h48 ; en partant de Limoges, je suis passé devant la chapelle de Notre-Dame d’Arliquet, quel désagréable souvenir me rappelle maintenant ce pèlerinage ! Mes malles ont été mal enregistrées à Limoges et je ne les trouve pas à mon arrivée ; je les ai aujourd’hui ; nous sommes revenus les chercher cette après-midi. Max, Marie-Thérèse, Lélaine[14] m’attendaient à la gare, ils vont très bien. Je leur raconte mon aventure et son dénouement. C’est égal, lorsque j’y pense, je me dis que j’ai eu joliment raison de ne pas me marier à contre-cœur ! Étant donné l’amabilité à mon égard de M. et Mme du Plessis, il ne semble que je dois écrire à M. une lettre d’explications ; j’ai eu un peu trop vis-à-vis d’eux lundi, alors que j’étais décidé à aller de l’avant ; il me semble que je dois lui expliquer pourquoi je ne suis pas allé jusqu’au bout ; ils ont bien lu la lettre que j’ai écrite hier matin au P. Eyraud, mais ce n’est pas la même chose… ; le P. Eyraud, que j’ai revu un instant avant mon départ alors qu’il sortait de chez les Du Plessis, m’a dit que ceux-ci s’attendaient à une demande et allaient y répondre par un acquiescement ; ils ont été, paraît-il, très déçus. Je vais donc écrire à M. du Plessis ; c’est loyal, bien qu’un peu irrégulier peut être. L’autre jour à Lyon, au banquet de la Saint-Philippe où on était venu de tout le sud-est, plusieurs orateurs d’Action française se sont fait entendre ; discours vibrants de foi royaliste ; le clou a été le toast de Jules Lemaitre, ancien président et fondateur de La Patrie française ; il a lu au Roi de France et a expliqué les motifs de sa conversion au royalisme ; cette retentissante conversion d’un homme de la valeur de l’illustre académicien est de nature à accélérer le mouvement qui emporte les nationalistes vers la vérité politique intégrale c’est-à-dire vers la royauté. On a jeté là les bases d’une fédération de tous les éléments royalistes du sud-est.
Sainte-Croix, jeudi 28 mai 1908 (Ascension)
Le matin, je me confesse et fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe, entre temps je me promène avec Max dans la propriété. L’après-midi, vêpres, procession ; après tout cela, nous allons à Mareuil en voiture faire quelques commissions. Nous décidons d’aller après-demain au concours hippique d’Angoulême, je crois que nous y retrouverons Fernand de Rovira car il m’avait dit qu’il devait prendre part à ce concours. Peut-être aussi irai-je dimanche à une conférence d’Action française à Périgueux ; le comte de Lur-Saluces, le commandant Cuignet et M. de Roux doivent y prendre la parole, c’est une occasion pour moi.
Sainte-Croix, vendredi 29 mai 1908
Je reçois 3 lettres d’Ille (une de Papa et deux de Maman), de plus Marie Thérèse reçoit aussi une lettre de Maman, ça fait donc 4 lettres dans lesquelles je suis blâmé, grondé etc. sur tous les tons ; je m’y attendais ; on ne dit que je suis absurde, que je ne retrouverai pas une occasion comme celle que j’ai rejetée etc. Je comprends que mes parents regrettent ce parti ; pour eux, c’était parfait, le cadre était merveilleux, mais moi qui regarde avant tout si la jeune fille me plaît, je pense différemment tout en regrettant les avantages du parti. Papa et Maman ont l’air de croire que tout n’est pas fini, qu’on pourrait reprendre le projet ; ils se font illusion, c’est fini et bien fini, quand même je voudrais le reprendre je ne le pourrais pas et, d’ailleurs, je ne le veux pas. L’après-midi, Max part en voiture pour Angoulême, de là il doit aller à Confolens pour une affaire ; Marie Thérèse et moi le retrouverons demain soir à Angoulême ; nous allons à Mareuil jeter des lettres ; le soir, Mois de Marie.
Angoulême, samedi 30 mai 1908
Je pars, avec Marie-Thérèse, par le train de 1 heure pour Angoulême ; nous allons au concours et ne y passons 2 heures environ, pas de trace des Rovira ; je m’informe au bureau, pas un de leurs deux chevaux n’est engagé, ils ont donc renoncé à venir à ce concours, c’était pourtant dans leurs projets la dernière fois que je les ai vus ; comme coup-d’œil d’ensemble, ce concours ne vaut pas celui d’Angers, d’ailleurs il pleut et cela gâte l’aspect ; les chevaux engagés sont d’une assez bonne moyenne. À cause de la pluie, Marie-Thérèse et Max ne repartent pas ce soir et nous couchons à l’Hôtel les 3 piliers.
Sainte-Croix, dimanche 31 mai 1908
Commandant Louis Cuignet (1857-1936), militaire et protagoniste de l’affaire Dreyfus – Cliché anonyme, L’Instantané, supplément illustré de la Revue hebdomadaire, 2e année, n°26, 30 juin 1906 (Wikipédia)
Marie Thérèse et Max sont repartis à 5 heures d’Angoulême à voiture ; moi j’ai pris le train de 6 h26 pour Périgueux où je suis arrivé à 9h43 ; je suis allé à la grand’messe à la cathédrale Saint-Front. À 2 heures a lieu la conférence d’Action française qui a motivé mon voyage, elle est organisée dans la vaste salle du gymnase Secrestat qui est à peu près comble. Parlent successivement le comte de Lur-Saluces le glorieux proscrit de la Haute Cour, le commandant Cuignet le témoin irréductible de la culpabilité de Dreyfus et M. de Roux, de la section de Poitiers que j’avais déjà entendu à Angers. Les 2 discours les plus intéressants sont celui du commandant Cuignet à cause des détails qu’il donne sur les infâmies par lesquelles on a réhabilité (?) le traître et celui de De Roux qui tire les conclusions politiques du discours précédent et montre que la Monarchie est nécessaire à la France ; on crie vigoureusement : « Vive le Roi », on acclame le duc d’Orléans. La section d’Action française de Périgueux est toute jeune et elle a fort bien réussi sa première grande réunion. J’ai fait compliment à plusieurs membres de cette section auxquels je me présente comme frère en Action française. Je cause un moment avec la famille de Marsaguet ; M. de Marsaguet[15] a bien vieilli depuis que je ne l’avais vu à Angers quand il était précepteur du duc de Montpensier. On voulait me faire rester au banquet d’Action française qui a lieu ce soir, mais comme je suis attendu ici je n’accepte pas. J’arrive à Mareuil par le train de 8h, Max m’attendait à la gare en voiture. Je trouve des lettres de Maman, de Bonne Maman, qui se disent que j’ai fait une bêtise et me supplient d’essayer de reprendre le projet limousin, elles ne voient pas que c’est impossible et, d’ailleurs, je ne veux pas. Philomène, qui a failli faire une fausse couche, va mieux, on l’a très bien soignée, mais elle a beaucoup souffert. Marie-Thérèse et Max apprennent la mort de leur cousine la comtesse de Maillart[16], au château de Lacombe tout près d’ici ; les obsèques auront lieu sans doute mardi.
Juin 1908
Semaine du 1er au 7 juin 1908
Sainte-Croix, lundi 1er juin 1908
Il pleut toute la matinée, je ne sors pas de toute la journée sauf une petite promenade avec Marie-Thérèse dans l’après-midi. Mme de Saint-Cyr arrive à 8 h du soir. Jacques Hervé m’annonce son arrivée à Ille le 14 ou le 15 juin, il passera quelques jours avec nous ; je lui réponds d’arriver le plus tôt possible. Je serai rentré avant.
Sainte-Croix, mardi 2 juin 1908
Max, Marie-Thérèse et Madame de Saint-Cyr vont aux obsèques de leur cousine de Maillart. Je ne bouge pas de la matinée, Mme de Saint-Cyr repart à 4 heures ; après son départ, je vais à Mareuil avec Marie-Thérèse. Je continue à recevoir de Papa, de Maman, de Bonne-Maman des lettres furieuses, me disant que j’ai été absurde, que j’ai perdu une occasion superbe et ils ont l’illusion de croire que ce projet pourrait se reprendre si je le voulais ; c’est une pure illusion, je suis convaincu que la famille du Plessis ne le voudrait pas et, d’ailleurs, quelle tête aurais-je vis-à-vis de la jeune fille ? Ce ne serait pas drôle !
Sainte-Croix, mercredi 3 juin 1908
L’après-midi, je vais, avec Marie-Thérèse, à Ambelle, nous ne rencontrons que la marquise. Une dépêche de Papa, adressée à Marie-Thérèse, mais me concernant, dit, à mots couverts, qu’on a reçu une lettre de Limoges faisant comprendre que l’affaire de mon mariage pourrait se reprendre et demandant si je ne ferais pas opposition à une reprise. Qu’est-ce que cela signifie ? Cette lettre à laquelle on fait allusion est sans doute du P. Eyraud ; a-t-il écrit sous l’inspiration de la famille du Plessis ? Avant tout, il faut voir cette lettre et je réponds à Papa de ne rien faire avant de me l’avoir envoyée. Est-ce que le projet n’est pas définitivement enterré comme je le croyais ? Je vois que, d’un côté, Papa, Maman, Bonne Maman, de l’autre les Du Plessis (si ma supposition est vraie) y tiennent furieusement. Je suis donc le seul à ne pas y tenir ; est-ce que je me tromperais, est-ce que vraiment, comme on ne cesse de me le répéter, je n’ai pas laissé échapper une bonne occasion d’être heureux ? Mlle du Plessis, c’est évident, ne m’a pas emballé, mais Papa, Maman, Marie Thérèse, Max qui ont l’expérience du mariage me disent qu’on ne s’emballe pas ainsi du premier coup, que l’amour vient petit à petit et qu’il n’en est que plus durable ; ont-ils raison et est-ce moi qui ai eu tort ? Cette dépêche me rejette dans les perplexités que je croyais avoir écartées par ma décision de l’autre jour. Combien il est regrettable que Mlle du Plessis ne m’ait pas plu comme l’auraient fait tant d’autres jeunes filles que je connais et que, pour diverses raisons, je ne peux pas épouser ! Je promets à Maman, dans une lettre, qui suit ma dépêche, de réfléchir de nouveau à tout cela sans parti-pris, je ferai ainsi preuve de bonne volonté. Si je m’écoutais en ce moment, je répondrais non comme il y a 10 jours, mais je veux y réfléchir de nouveau comme me le demandent mes parents. Voyons d’abord ce qu’est cette lettre reçue de Limoges.
Sainte-Croix, jeudi 4 juin 1908
Aujourd’hui la république fait à l’Église, à la France, à l’Armée française la plus grave des injures en portant au Panthéon, en essayant d’immortaliser l’immonde Zola, l’insulteur de Notre-Dame de Lourdes, l’auteur de La Débâcle, le diffamateur de notre état-major et le défenseur du traître Dreyfus. Cette injure comme Catholique, comme Français, comme petit-fils et neveu de militaires, comme soldat éventuel, je la ressens profondément ; j’espère que tout bon Français la ressent comme moi. Je ne l’oublierai pas et je souhaite que tous ceux qui la ressentent prennent comme moi la résolution de la venger et puisque la République s’identifie avec la trahison, la pornographie, l’antipatriotisme, tous les bons Français qui, jusqu’à ce jour, ont conservé l’illusion d’une bonne république, devraient prendre la résolution de renverser ce régime infâme. Pour moi, il y a longtemps que j’ai pris cette résolution ; dans la mesure de nos moyens, je travaille à attendre ce but libérateur ; le défi que la république a porté aujourd’hui à la Patrie me confirme de plus en plus dans ma résolution. Marie-Thérèse, avec qui je vais à Mareuil dans l’après-midi, reçoit une lettre de Papa qui lui raconte que la lettre de Limoges est une lettre de M. du Plessis ; Papa dit qu’il lui avait écrit pour le remercier de l’aimable accueil qu’il m’avait réservé ; M. du Plessis a répondu à sa lettre et Papa conclut qu’on pourrait reprendre le projet ; je verrai cette lettre demain, jusque-là je réfléchis, mais je n’ai nulle raison de changer d’avis.
Sainte-Croix, vendredi 5 juin 1908
Je vais, avec Marie-Thérèse, à la première heure à Mareuil ; nous assistons à la messe de 8 heures et faisons la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Les journaux sont pleins du récit du transfert de la charogne de Zola au Panthéon ; le peuple de Paris a vengé la France outragée ; on a été obligé de transporter la nuit et en catimini cette charogne du cimetière Montmartre au Panthéon ; le lendemain (hier) c’est au milieu d’une tempête de huées, de sifflets etc. que le cortège officiel est passé ; Fallières, blême, a dû regagner l’Élysée au grand galop et par des voies détournées ; Dreyfus, dans le Panthéon, a failli laisser sa vilaine peau ; un M. Gregori, rédacteur au Gaulois et à La France militaire » lui a tiré deux coups de revolver pour venger, a-t-il dit, l’outrage fait à l’Armée et pour atteindre le dreyfusisme. J’avoue que je comprends l’acte de ce Gregori ; quand les pouvoirs publics refusent obstinément de faire justice, comme ils le font au sujet de Dreyfus, c’est à chaque citoyen à se faire justice lui-même ; tous les Français sont intéressés à ce que le crime de Dreyfus ne reste pas impuni, donc M. Gregori n’a fait que rendre à l’ignoble traître ce qui lui est dû. Malheureusement, il ne l’a atteint qu’au bras. Tous les ministres, le président de la république etc. ont envoyé prendre des nouvelles du traître devenu la clé de voûte du régime républicain. C’est du joli ! C’est égal, les dreyfusards n’ont pas lieu d’être fiers de la panthéonisation de leur « saint » ; tandis que l’Armée était acclamée frénétiquement par le peuple de Paris qui voulait la venger de l’outrage qu’elle devait subir, président de la république, ministres, députés, sénateurs, gredins ignobles de la Cour de Cassation etc. devaient fuir sous les huées, on a opéré des centaines d’arrestations. Si le général Dalstein, gouverneur de Paris, avait voulu, il aurait pu coffrer toutes ces brutes du gouvernement. Enfin, patience ! L’heure de la revanche viendra ! La lettre du lieutenant-colonel du Paty de Clam, écrite en réponse au « J’accuse » de Zola, et que L’Aurore a bien dû insérer, remet bien des choses au point ; la félonie de la Cour de Cassation y est démontrée une fois de plus. Là, il n’y a rien à répondre ; la falsification de l’art. 445 du code d’instruction criminelle crève les yeux ; on l’a affiché sur tous les murs de France et le gouvernement a bien dû fermer les yeux. Gageons que pas un journal dreyfusard ne se risquera à répondre aux arguments du colonel !
Encore une dépêche d’Ille ; on me demande mon impression sur la lettre de M. du Plessis arrivée ce matin, je l’ai lue et, ma foi, je n’y ai rien trouvé de si encourageant ; le comte du Plessis, en homme bien élevé, répond poliment à la lettre de Papa et c’est tout. Puisqu’on me demande mon impression afin de savoir s’il faut écrire pour reprendre l’affaire, je suis donc acculé à une nouvelle décision ; je réfléchis et je vois que je n’ai aucune raison de modifier ma décision d’il y a 10 jours ; ma manière de voir n’a pas changé depuis lors ; je réponds donc à Papa et à Maman que je ne veux pas reprendre l’affaire et que j’arriverai mercredi à Ille. Je l’ai écrit tous ces jours-ci à mes parents, je ne veux pas, à mon âge, faire un mariage de pure raison, je veux qu’il entre dans mon choix un peu d’inclination. Peut-être, vis-à-vis de Mlle du Plessis, cette inclination serait-elle venue à la longue, mais si elle n’était pas venue, j’aurais été lié tout de même. Je préfère essayer de trouver une jeune fille tout à fait à mon goût. Sous bien des rapports, je regrette le parti que j’ai abandonné, mais j’avais une raison primordiale.
Il y aura, le dimanche 14, à Perpignan un banquet royaliste, organisé par l’Action française à la Maison des Œuvres ; je ne veux pas le manquer si Jacques Hervé est arrivé, je l’y amènerai. M. de La Villatte vient me chercher pour me faire visiter son installation de La Steyrie ; c’est joli, mais ce n’est pas encore terminé.
Sainte-Croix, samedi 6 juin 1908
Je ne bouge guère de la journée ; l’après-midi, je vais seulement à la Chabroulie avec Marie-Thérèse voir la famille de Ruffray. Papa et Maman doivent être désolés de ma décision en ce qui concerne le mariage limousin ; cette pensée me fait de la peine, je regrette de les avoir peinés, d’autant plus qu’il y avait beaucoup de bon dans ce mariage. Mais, vraiment, je ne suis pas dans les dispositions nécessaires pour épouser Mlle du Plessis ; sans m’avoir ce qui s’appelle déplu, car elle n’est pas laide, elle ne me répugne pas du tout (sans quoi je n’aurais pas demandé une seconde entrevue), mais je la trouve insignifiante, et surtout je n’ai éprouvé pour elle aucune sympathie, aucune inclination ; cette inclination serait peut-être venue plus tard, c’est ce que beaucoup de gens se seraient dit sans doute, mais moi j’estime qu’il faut, pour demander la main d’une jeune fille, éprouver pour elle une certaine inclination ; agir autrement ne me paraît pas bien loyal.
Je parie que Gregori qui a tiré sur Dreyfus ne passera pas en cour d’assises ; le gouvernement aura peur de l’acquittement probable et surtout des témoins qui seraient cités ; si on peut trouver un truc on correctionnalisera l’affaire, si on ne peut pas on s’arrangera pour que le procès n’ait pas lieu, soit en faisant passer Gregori pour fou, soit en le « syvetonnant » tout simplement ; voyons si je me tromperai !
Sainte-Croix, dimanche 7 juin 1908 (Pentecôte)
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 h, nous retournons à la grand’messe ; l’après-midi, nous allons à vêpres à Mareuil où c’est la première communion ; ensuite, M. de La Bardonnie, Marie-Thérèse et moi allons à La Rousselière, nous n’y trouvons que Mme de La Chapelle et son fils.
Semaine du 8 au 14 juin 1908
Sainte-Croix, lundi 8 juin 1908
Nous allons à la messe à 10 heures. M. de La Bardonnie vient déjeuner avec nous. Nous allons avec lui en voiture à Beaulieu faire une visite à la famille Pichon ; ces dames sont sorties et Marie-Thérèse ne voit que Mme Juge. Le maire et le conseil municipal de Sainte-Croix offrent un banquet aux électeurs, banquet démocratique s’il en fut, ou plutôt banquet populaire, le mot est plus correct ; ça embête Max, mais comme maire il faut bien qu’il y assiste, M. d’Ambelle y est aussi, comme conseiller municipal. Pendant le banquet, un grand incendie éclate à une tuilerie toute voisine de l’auberge ; d’énormes tas de fagots (il y avait 20.000 fagots) s’enflamment, formant un foyer immense qui menace les bâtiments de la tuilerie ; heureusement qu’un moment le vent a changé brusquement de direction sans quoi la tuilerie aurait sûrement brûlé ; à cause du voisinage de l’auberge du banquet, les secours ont été immédiats. C’est une perte d’au moins 2 000 fr. pour le tuilier ; nous avons aperçu cet incendie en revenant de Beaulieu, il battait son plein et c’était d’un effet superbe, mais tragique ; quand nous sommes arrivés après un grand détour, car ces tas de fagots étaient sur le bord de la route, le feu commençait à décroître ; on croit que cet incendie est dû à la malveillance. Le soir nous y revenons il se dégage du foyer une chaleur énorme.
Sainte-Croix, mardi 9 juin 1908
Je ne sors presque pas de la journée ; dans l’après-midi, Marie-Thérèse et Max ont la visite de leur cousin et de leur cousine de Saint-Martin avec leur fillette ; ils habitent Latourblanche, je ne les connaissais pas encore.
Sainte-Croix, mercredi 10 juin 1908
Le matin, je vais un moment à la foire de Mareuil. L’après-midi, nous allons tous à Chaumont faire une visite à Mme de Saint-Marc. Je fais mes malles, car malgré toutes les instances de Marie-Thérèse et de Max, il faut bien repartir ; il y a dimanche à Perpignan un banquet royaliste auquel je dois assister, et peu de jours après le pèlerinage à Lourdes ; le moment est donc venu de regagner le Roussillon.
Vinça, vendredi 12 juin 1908
J’arrive à Vinça ce soir après 2 jours de voyage, avec arrêts à Terrasson où j’ai déjeuné chez les Maurice de La Bardonnie (Mme de Llamby y était aussi), Brive et Toulouse ; j’ai passé à Toulouse de jeudi soir 10h49 à aujourd’hui midi 43 ; à la gare d’Ille, Papa et Maman montent avec moi et nous arrivons ici. Bonne Maman et moi nous nous souhaitons mutuellement bonne fête. On me gronde beaucoup pour ce qu’on appelle « mon coup de tête de Limoges » ; je m’y attendais et je présente ma défense, j’expose mes raisons.
Ille, samedi 13 juin 1908 (Saint Antoine)
Ce matin à Vinça en l’honneur de ma fête j’ai fait la sainte communion ; je suis revenu à la grand’messe à 9 heures ; je m’occupe de différentes choses à Vinça notamment de la Société et nous partons pour Ille à 3h ½ ; l’oncle Xavier y arrive en même temps pour 3 jours ; nous l’avons, naturellement, à la maison.
Ille, dimanche 14 juin 1908
Marie de Roux (1878-1943), avocat, historien et journaliste, défenseur de l’Action française – Cliché anonyme, 1903 (Wikipédia)
Je vais à Perpignan par le train de 9h ½ pour le banquet organisé par le Panache en l’honneur de Me de Roux[17], de passage à Perpignan ; on a accepté des adhésions tant qu’il y a eu de la place, la grande salle des Œuvres est archicomble ; nous sommes 250 environ ; menus avec portrait du Roi et des extraits de ses manifestes ; grand portrait de Philippe VIII dominant la salle ; toasts de M. Bertran, de M. Despéramons, grand discours politique de M. de Roux, toast de Massé qui va devenir probablement rédacteur en chef du Roussillon ; M. de Forton[18], neveu de Fernand de Rovira, qui est de passage ici et qui a vu le duc d’Orléans il y a 3 jours à Bruxelles, soulève un grand enthousiasme en disant que le Roi lui a fait l’éloge des royalistes roussillonnais et l’a embrassé ; « cette accolade, ajoute-t-il, n’était pas pour moi, elle était pour vous » ; on applaudit, on acclame Philippe VIII ; quel bel exemple de fidélité. La salle se compose en très grande partie d’hommes du peuple venus de la campagne. Nous votons par acclamations une adresse de fidélité au Roi. M. de Roux repart à 2h45 car il doit parler ce soir à Toulouse. Au départ de ton train, nous nous retrouvons au nombre d’une centaine à la gare, et quand le train s’ébranle, c’est un cri formidable de « À bas la République », « Vive le roi » ! Les voyageurs nous regardent avec sympathie. Bonne journée pour la cause royaliste et pour les progrès de l’Action française en Roussillon. Je me trouvais à table à côté du vice-président de la Jeunesse Catholique de Torreilles. Je passe le reste de l’après-midi en grande partie au cercle du Panache et je rentre à Ille par le dernier train. M. Despéramons me dit qu’à deux reprises on lui a écrit, ces temps-ci, pour lui demander des renseignements à mon sujet pour des projets de mariage, une fois de Paris et une fois de Toulouse ; qui diable cela peut-il bien être ? Naturellement, je ne le lui demande pas ! Je remercie M. Bertran de l’article trop élogieux qu’il a consacré, dans Le Roussillon de mardi dernier à ma dernière conférence d’Action française au Panache sur « Les régimes de succession » ; cet article a pour titre « La destruction des familles françaises ».
« La destruction des familles françaises », article d’Henri Bertran publié dans Le Roussillon du 9 juin 1908 résumant la conférence écrite par Antoine d’Estève de Bosch, intitulée « Les régimes de succession », lue par H. Bertran au Panache à Perpignan le 4 juin 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan
Semaine du 15 au 21 juin 1908
Ille, lundi 15 juin 1908
Le matin, je vais avec Papa et l’oncle Xavier à un champ dépendant de la métairie Saint-Martin et dans lequel nous allons établir un petit jardin potager à notre usage personnel. L’après-midi, je me promène encore avec l’oncle Xavier.
Ille, mardi 16 juin 1908
J’assiste à 7 heures à une messe que j’avais depuis longtemps demandée à l’abbé Delonca en reconnaissance de ma guérison. Ensuite, avec l’oncle Xavier, je visite l’usine de conserves de fruits et légumes de « La Catalane » ; je me promène avec lui le reste de la matinée. Maman va à Perpignan de 9h ½ à 4 heures. L’oncle Xavier nous quitte à 7 heures ; il va à Perpignan et à Pia régler quelques affaires et ensuite il regagnera Saint-Mihiel car sa permission expire mardi ; il ne peut jamais venir pour un séjour un peu long !
Ille, mercredi 17 juin 1908
Papa va à Perpignan, Maman et moi allons par le train de 9h ½ à Vinça où j’ai à m’occuper de différentes choses concernant la Société Saint-Sébastien ; j’en repars par le train de 3h ½, m’arrête à Bouleternère pour voir la plantation de pêchers et les vignes et rentre à Ille en voiture avec Maman qui passe à Boule vers 5 heures. Au retour, je vais voir plusieurs jeunes gens que je décide à adhérer à ce groupe de Jeunesse Catholique que je veux arriver à former ici comme Monseigneur me l’a demandé.
Ille, jeudi 18 juin 1908 (Fête-Dieu)
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Je vois voir quelques jeunes gens pour le groupe de Jeunesse Catholique dont la 1ère réunion aura lieu samedi. Marie-Thérèse nous écrit que, se sentant fatiguée, elle a fait appeler le médecin qui lui a annoncé qu’elle était enceinte depuis six mois, et elle ne s’en doutait pas ! Quand je l’ai quittée il y a 8 jours, sa taille était aussi bien moulée que d’ordinaire et rien n’aurait pu, en apparence, faire soupçonner cela. La délivrance est prévue pour la fin de septembre ; celle de Philomène pour novembre ; que d’événements ! Mais vraiment il est surprenant qu’elle ne se soit pas aperçue de rien ; que diable, ça se reconnaît ! Peut-être a-t-elle voulu le cacher. Quelle idée bizarre !
Ille, vendredi 19 juin 1908
L’après-midi, je me promène en voiture ; je vais à Corbère, vois les vignes et rentre par Millas.
Ille, samedi 20 juin 1908
J’écris pour Le Roussillon un article sur les Mutualités ecclésiastiques approuvées, récemment par le pape. Le soir, je réunis dans une salle de l’école du Saint-Sacrement, mise à notre disposition par M. le curé, les jeunes gens qui m’ont donné leur adhésion pour la Jeunesse Catholique, tous viennent malgré la pluie, vingt-trois ; la réunion se passe très bien, je leur explique ce qu’est l’A.C.J.F. et ils décident de se constituer en groupe, le groupe d’Ille prend Saint-Maur pour patron. Ils m’élisent président, mais je refuse et les prie de reporter leur voix sur Joseph Labau ; c’est lui qui est donc président, Louis Gravas vice-président, Joseph Serradell-Selva secrétaire et Louis Vidal trésorier. M. le curé désigne comme aumônier l’abbé Delom vicaire. Voilà donc la Jeunesse Catholique implantée à Ille ; quand je verrai Monseigneur, je pourrai lui dire que j’ai tenu ma promesse. Ces jeunes gens paraissent contents et décident de tenir une autre réunion samedi prochain ; peut-être y aura-t-il de nouvelles adhésions.
Ille, dimanche 21 juin 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à l’hôpital ; je retourne à la grand’messe. Pour la procession de ce soir, nous établissons un reposoir dans l’entrée de la maison ; il n’est pas aussi beau que les reposoirs que nous faisions autrefois, dans l’autre maison, avant d’aller habiter Angers, mais il est tout de même très joli ; c’est un autel resplendissant de fleurs et de lumières ; c’est surtout un hommage au Saint-Sacrement que nous avons l’honneur insigne de recevoir dans notre maison ; dire qu’il a failli, cet hiver, y venir pour moi, mais en viatique ! Je remercie le Bon Dieu de m’avoir si bien protégé. La procession a lieu l’après-midi par un assez beau temps ; il y a 8 reposoirs en comptant l’hôpital et le carmel ; je me rappelle qu’une année, il y a 14 ou 15 ans, il y eut 14 reposoirs ! Nous faisons nos préparatifs de départ pour le pèlerinage de Lourdes.
Semaine du 23 au 28 juin 1908
Lourdes, mardi 23 juin 1908
Partis hier à 1h25 d’Ille et à 2h05 de Perpignan avec le train de pèlerinage n°3, nous sommes passés par Quillan, Toulouse et arrivés à Lourdes ce matin à 4h10 ; notre wagon couloir de 2ème classe était rempli de gens d’Ille, de Vinça et des environs ; dans notre compartiment, nous avions Mlle Gauze, sa fille et Mlle Roig ; à côté, le vicaire de Vinça et la famille Allart[19] etc. Bonne Maman était avec nous bien entendu. Impossible de dormir, car on parle, on remue et on rit tout le temps, mais n’oublions pas que c’est un pèlerinage de pénitence fait en reconnaissance de ma guérison. Ici, ayant eu quelques difficultés pour nos chambres à l’Hôtel de la Chapelle, nous descendons à l’Hôtel Heins. Aujourd’hui même il se remplit de Belges car il arrive 10 trains de Belgique. Mgr de Carsalade préside le pèlerinage roussillonnais. Nous entendons sa messe et communions de sa main, au Rosaire ; je le vois plusieurs fois dans la journée ; je lui raconte ce que j’ai fait à Ille pour la Jeunesse catholique, il en est très content. Grand’messe pontificale, vêpres au Rosaire. L’après-midi, procession du Saint Sacrement. Le soir, ayant un grand arriéré de sommeil, je me couche sans aller à la procession aux flambeaux, c’est le seul exercice que je manque.
Lourdes, mercredi 24 juin 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à la grotte célébrée par Monseigneur ; je vais à 10h ½ à la grand’messe dite pour les Roussillonnais à la basilique, beau discours de notre ancien curé M. Bonet[20]. L’après-midi, nous faisons divers achats, notamment celui d’une statue de Notre-Dame de Lourdes pour l’église de Vinça ; Bonne Maman en avait fait la promesse cet hiver si je guérissais. Je vais à la procession du Saint-Sacrement, le temps est couvert sans pluie, c’est parfait. Aujourd’hui, tout est envahi par les Belges ; il y a aussi un pèlerinage de Saint-Flour, un autre du Pays basque, un de Barcelone (qui repart aujourd’hui) etc. Comme on célèbre cette année le jubilé de Notre-Dame de Lourdes, en l’honneur du cinquantenaire des apparitions, l’affluence, tout l’été, est immense.
Ille, vendredi 26 juin 1908
Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin, à Lourdes, le vicaire de Vinça, M. Salvadou, a célébré, au Rosaire, la messe pour nous, je la lui ai servie ; c’était une messe d’actions de grâces pour ma guérison, nous y communions tous ; ensuite chemin de croix de tout le pèlerinage roussillonnais sur la montagne, à la suite duquel a eu lieu, à la grotte, la cérémonie des adieux à Marie, touchant discours du chanoine Patau. Nous quittons Lourdes à 4h10 dans le même compartiment et avec les mêmes compagnons ou plutôt compagnes de voyage qu’à l’aller. Nous voyons, à Tarbes, M. Henri d’Arexy. Maman est extrêmement souffrante en route, elle est sur le point de s’arrêter à Toulouse ; dans cette gare, viennent voir passer le train Mme Amédée et Mimi Jocaveil, l’abbé Latour etc. Nous arrivons à Perpignan à 5 heures environ ce matin, entendons la messe à Saint-Joseph et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur et arrivons à Ille à 6h ¾. Je dors la plus grande partie de la matinée. Voilà accompli ce pèlerinage de Lourdes promis cet hiver, j’ai pu prendre le bain de piscine que j’avais promis ; me voilà en règle. L’après-midi, il fait un assez violent orage, heureusement sans grêle. Voici le compte-rendu, publié par L’Éclair de Montpellier d’hier de la réunion de Jeunesse Catholique de samedi ; j’ai vu que Serradell en avait fait paraître un identique dans Le Roussillon d’hier, et, sans doute, dans La Croix des Pyrénées Orientales de demain.
Coupure de presse de L’Éclair de Montpellier du 25 juin 1908 contenant le compte-rendu de la réunion de la Jeunesse Catholique d’Ille le 20 juin 1908, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 26 juin 1908
Le soir, nous allons à la cérémonie du Sacré-Cœur. Maman reste au lit toute la journée ; elle fait bien car sa fatigue a été très grande.
Ille, samedi 27 juin 1908
Je vais à Vinça de 9h ½ à 3h ½. Le soir, seconde réunion de notre petit groupe de Jeunesse catholique. Je fais signer par ces jeunes gens une adresse de respectueux hommage à Monseigneur.
Ille, dimanche 28 juin 1908
Grande nouvelle aujourd’hui : l’oncle Xavier nous annonce, confidentiellement encore, le mariage de Madeleine avec un officier de cavalerie en garnison à Saint-Mihiel, camarade de Maurice, le lieutenant de Rodellec du Porzic[21], du 12ème chasseurs ; ce jeune homme appartient à une famille bretonne ; ce nom, du reste, ne m’était pas inconnu. Nous sommes très heureux de cette excellente nouvelle. L’oncle Xavier ne nous dit rien encore de l’époque du mariage. Je fais afficher 3 manifestes de l’Action française aux Languedociens et Catalans à propos de l’anniversaire des événements sanglants de juin 1907. Dans ce manifeste, intitulé « l’anniversaire rouge », l’Action française montre que la république était incapable de faire droit aux revendications des viticulteurs méridionaux parce qu’il aurait fallu l’autoriser etc. ; elle montre que la Monarchie pourrait accorder ces réformes et fait droit à ces revendications et conclut en disant mort à la république, vive le duc d’Orléans etc. Vive le roi protecteur du Languedoc. Ce manifeste, imprimé en caractères énormes, est signé de toutes les sections d’Action française du Midi viticole, et porte, en outre, la signature d’Henri Vaugeois président de la Ligue. Depuis 8 jours, on affiche cela dans tout le Midi viticole, depuis Toulouse jusqu’à Nîmes en passant par Perpignan, Narbonne et Montpellier, dans les villes comme dans les campagnes. Les parquets pourraient poursuivre les auteurs de l’affiche pour l’assise, mais l’Action française inspire une trop grande terreur au gouvernement pour qu’il lui fasse cette réclame. Il se contente d’entraver l’affichage par des moyens sournois, il fait saisir les ballots par la police, fait lacérer et recouvrir les affiches etc. Tout cela est arbitraire et illégal ; mais nos amis réaffichent et… certaines sections vont poursuivre les commissaires de police auteurs des lacérations ou des confiscations… Ici, mes 3 affiches sont lues et commentées toute la matinée ; à midi environ, on les recouvre ; c’est, sans doute, le maire qui a donné cet ordre illégal ; si je puis en avoir la preuve, je lui servirai un poulet de ma façon dans L’Éclair de Montpellier et dans Le Roussillon, mais il ne sera pas facile de savoir le fin mot de la chose. Néanmoins, l’effet a été produit ; c’était jour de foire et les affiches ont dû être très remarquées. Ainsi, ce soir, dans les cafés on parlera du Roi, du renversement de la république etc. La plupart seront hostiles à l’esprit des affiches, mais qu’importe ? L’essentiel est que l’on sache que le retour prochain du Roi est une chose possible ; c’est ainsi qu’un état d’esprit se crée et qu’en un coup d’État se prépare… ! L’après-midi procession du Saint-Sacrement ; j’y assiste bien entendu ; nous faisons un reposoir dans l’ancienne maison parce qu’aujourd’hui la procession ne passe pas ici. Le Roussillon d’hier a publié un article de moi sur « Les Mutualités ecclésiastiques ».
« Les Mutualités ecclésiastiques », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en 1ère page du Roussillon du 27 juin 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan
Semaine du 29 au 30 juin 1908
Ille, lundi 29 juin 1908
Correspondance d’Antoine d’Estève de Bosch à propos de l’affichage des affiches de l’Action française à Ille dans Le Roussillon du 30 juin 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan
J’écris une lettre de vives et affectueuses félicitations à Madeleine. N’ayant pas la certitude que l’ordre de recouvrir les affiches de l’Action française est venu du maire, je ne publie pas dans L’Éclair et Le Roussillon, les notes que j’avais préparées et dans lesquelles je lui disais son fait ; j’envoie à ces journaux des correspondances relatant les faits et disant son fait à l’auteur de l’ordre quel qu’il soit et surtout le tournant en ridicule. Si, comme tout permet de le croire, c’est le maire, il en aura pour son rhume comme on dit, mais il ne pourra rien dire puisqu’il n’est pas nommé. Ces correspondances vont être commentées ici ! Les journaux royalistes, comme L’Éclair de Montpellier, Le Soleil, L’Action française etc. reproduisent un article paru dans Le Matin sous ce titre « Le Roi chez l’Empereur » et surmonté d’un portrait du duc d’Orléans. Cet article est étonnant ; quand j’ai vu qu’il était extrait du blocard Matin, j’ai été stupéfait ; l’écrivain le plus royaliste aurait pu le signer ; il est de M. Téry qui a interviewé le prince sur le champ de bataille de Wagram où il se trouvait l’autre jour avec le général Donop ; on sait que depuis une quinzaine, M. le duc d’Orléans étudie, avec le général, les champs de bataille de la campagne de 1809, car, comme tout bon Français, il admire l’épopée impériale, cette épopée si magnifique, mais hélas si inutile pour la patrie. D’où le titre de l’article « Le Roi chez l’Empereur ». La conclusion surtout est belle ; je ne peux résister au désir de la reproduire ; la voici : « … L’exil, les familiers du prince m’ont déjà dit combien il en souffre ; et qui ne le comprendrait ? Ce que l’on comprend moins, c’est la raison de cet exil. Ô l’ironie et le mensonge des formules républicaines ! Par quels sophismes en a-t-on pu déduire une loi de proscription ? Par quel paradoxe inconcevable le premier des enfants de France est-il un sans-patrie ? N’est-ce pas une des notions les plus élémentaires et les plus justes de la conscience moderne qu’un fils ne saurait être rendu responsable des fautes paternelles ? Pourquoi donc l’honnête homme que voici est-il condamné à expier si cruellement le « crime » de ses pères ?
Quel crime ? Qu’est-ce qu’ils ont donc fait ses pères ? Ils ont fait la France. »
Cet article, donné par Le Matin en tête de son édition d’hier, est extraordinaire ; la fin est magnifique. Souhaitons que les 5 ou 600.000 lecteurs de ce journal retiennent cet article comme ils le retiennent hélas ! les calomnies que la même feuille, qui n’est pas toujours aussi bien inspirée qu’hier, débite trop souvent contre la religion ou contre les véritables intérêts français.
Ille, mardi 30 juin 1908
Il fait très chaud, je sors peu ; j’écris et je lis ; le soir nous allons à la clôture du Mois du Sacré-Cœur.
Juillet 1908
Semaine du 1er au 5 juillet 1908
Ille, mercredi 1er juillet 1908
L’oncle Xavier nous écrit que nous pouvons rendre publique la nouvelle du mariage de Magdeleine avec le lieutenant de Rodellec du Porzic ; du reste, Magda nous écrit elle-même et nous donne quelques détails sur son fiancé ; il est grand, brun, distingué, elle se déclare enchantée. Le mariage, dont la date précise n’est pas encore fixée, aura lieu avant les grandes manœuvres c’est-à-dire à la fin d’août probablement. Je vais à Vinça par le train de 11h46 (service d’été à partir d’aujourd’hui) ; j’en reviens à 5 heures ½ en voiture malgré l’orage qui menace toute l’après-midi et qui a même été ici, paraît-il, plus fort qu’à Vinça. Le matin, avant de partir, je suis allé avec Papa et Dominique Vallé, tracer au champ dit « Cam dal Gaÿ », à Saint-Martin, le jardin de 19 ares que nous allons créer là pour avoir nos fruits et nos légumes. Le mariage de Magdeleine nous fait grand plaisir, son seul défaut est de nous enlever définitivement, je le crains, ma gentille cousine qui ne viendra plus que bien peu en Roussillon sans doute. Ce mariage pourrait être figuré sur la carte de France par un triangle (bien peu maçonnique, car M. de Rodellec est très religieux) ; c’est, en effet, un jeune homme breton qui épousera une jeune fille roussillonnaise en Lorraine ; Bretagne, Roussillon, Lorraine, les trois provinces les plus éloignées il me semble ; M. de Rodellec a ses propriétés aux environs de Brest, Magda est née à Perpignan, ils se marieront à Saint-Mihiel ; si on tire trois lignes droites réunissant ces 3 villes, on a un triangle à peu près équilatéral ; Magda sera encore plus éloignée de sa province natale que Marie-Thérèse et Philomène. Il faudra que je tâche, moi qui n’ai pas voulu du Limousin, de me marier en Roussillon ou tout près !
Ille, jeudi 2 juillet 1908
Nouvel article du Matin sur la Monarchie ; il a pour titre : « Le Programme du Roi », et une foule de sous-titres ; c’est une interview prise par M. Gustave Téry au duc d’Orléans à Vienne. Le rédacteur du journal blocard dit qu’ayant constaté les récents progrès des royalistes, il a voulu interroger là-dessus le duc d’Orléans. Le Prince lui a fait d’intéressantes déclarations. Il a proclamé que la Monarchie serait « la meilleure des républiques » ; comme M. Téry lui demandait si elle serait une réaction contre la liberté, le Roi lui a répondu que la Monarchie assurerait plus de libertés que la république. M. Téry ayant parlé du régime parlementaire, le Prince a opposé, au parlementarisme sans frein de la république, le véritable régime représentatif qui est celui défini dans les instructions de ses prédécesseurs et les siennes ; enfin il a montré que la Monarchie serait pleine de respect pour la religion, mais ne serait pas le gouvernement des curés comme on l’annonce souvent. M. Téry termine en disant que ces déclarations du Roi font tomber bien des préjugés qu’il nourrissait contre la Monarchie. Ces paroles sont remarquables dans un journal blocard. Elles sont un symptôme du discrédit dans lequel tombent peu à peu les institutions républicaines. Il est à craindre que les déclarations du Prince sur le parlementarisme et le régime représentatif ne donnent lieu à des polémiques entre royalistes. Avec l’Action française, je suis antiparlementaire ; l’école du Soleil, du Gaulois et de beaucoup de vieux royalistes est plus ou moins portée vers la monarchie parlementaire ; chacun voudra tirer à soi les paroles royales. En réalité, le Prince ayant préconisé le régime représentatif (qui est très éloigné du régime parlementaire) et ayant renvoyé là-dessus à ses directions royales (le volume paru l’an dernier), c’est le système de l’Action française qui parait avoir été consacré. D’ailleurs comme l’écrivait l’autre jour M. de Ramel à propos du discours où Poincaré avait prétendu que les royalistes voulaient supprimer tout suffrage, il ne saurait y avoir de divisions dans le parti royaliste qui est, tout entier, soumis au Roi.
Le matin, je vais à Boule en voiture.
Ille, vendredi 3 juillet 1908
Nous allons à Trouillas en voiture, voir les vignes et régler les comptes ; Maman nous y accompagne pour prendre l’air. Au retour, nous passons par Fourques et Terrats.
Vinça, samedi 4 juillet 1908
Je vais à Perpignan à 1h25 pour une réunion du Roussillon ; Papa y vient aussi pour quelques affaires. À Perpignan, éclate un violent orage, la foudre tombe sur la ville. Au Roussillon, il s’agit de nommer un rédacteur en chef à la place de Maratuech ; nous nommons Alphonse Massé[22], qui a très bien réussi depuis un mois qu’il fait l’intérim ; il a de très bonnes qualités, du style, de l’énergie et, au besoin, saurait répondre, si on l’attaquait, par des arguments frappants. Ligueur d’Action Française, il a une doctrine irréprochable ; il a donc tout ce qu’il faut pour bien réussir. Nous prenons aussi diverses mesures financières et décidons de chercher de nouveaux souscripteurs pour le journal. Je vois M. Vassal, fais diverses commissions etc. Je rentre ici et non à Ille, à cause de la petite fête de demain ; Papa y vient aussi, Maman y est arrivée dans l’après-midi, en voiture.
Vinça, dimanche 5 juillet 1908
Je vais à la grand’messe. Nous avons le curé et le vicaire à déjeuner. À 1h, je vais au recouvrement mensuel de la Société Saint-Sébastien. Après les vêpres et avant la bénédiction, a lieu la bénédiction solennelle de la statue de Notre-Dame de Lourdes que nous avons offerte à l’église de Vinça et que l’on place à la chapelle de Saint Antoine, notre chapelle. On porte la statue en procession autour de l’église, un grand nombre de fidèles suit la procession pendant laquelle on chante, en catalan et en français, les cantiques que l’on chantait à Lourdes pendant le pèlerinage diocésain. M. le curé prononce une allocution de circonstance. Cette statue nous l’avons offerte à l’église en reconnaissance de ma complète guérison et j’ai été d’autant plus heureux de suivre aujourd’hui la procession un flambeau à la main que cela me rappelait la procession de Saint Sébastien que j’avais été, cet hiver, dans l’impossibilité de suivre. Il fait encore de l’orage ; je ne sais vraiment quand cette période orageuse et pluvieuse prendra fin ; cela devient dangereux pour les vignes.
Semaine du 6 au 12 juillet 1908
Vinça, lundi 6 juillet 1908
Dans l’après-midi, je vais me promener à Nossa avec Papa ; il fait moins chaud. Nous allons passer quelques jours ici pour permettre à Maman, qui est très fatiguée en ce moment, de se reposer un peu. Bonne Maman part après-demain pour Dijon où elle passera un bon mois avec les Magué, mais nous resterons un peu ici après son départ.
Vinça, mardi 7 juillet 1908
L’après-midi, je vais à Marquixanes et à la propriété de la Balme avec Papa. Je vais me rendre prochainement à une nouvelle « entrevue » où je me rencontrerai avec Mlle Gabrielle du Lac ; y aura-t-il ensuite fiançailles et mariage ? C’est le secret de Dieu ; je le désire beaucoup, la jeune fille étant jolie et belle femme ; je la connais, je l’ai vue l’année dernière[23] à la Métairie Grande et je l’ai remarquée, mais elle n’avait alors que 18 ans et je ne pouvais vraiment pas la demander en mariage à cet âge, elle en a maintenant un peu plus de 19 et Bonne Maman, qui savait qu’elle me plaisait, a mis Mlle de Llobet sa tante et le chanoine de Llobet dans la confidence. Ceux-ci ont accueilli avec enthousiasme l’idée d’une alliance entre leur famille et la nôtre, nous avons été de tout temps si unis ! Ils ont pris en main ce projet ; mais la jeune fille étant si jeune, voudra-t-elle aliéner sa liberté ? Il va y avoir tout de même une entrevue, nous saurons ensuite ; en attendant je prie Dieu de tout mener. Nous attendons une lettre pour savoir où et quel jour l’entrevue aura lieu. Une bien triste nouvelle nous arrive d’Angers ; Madeleine de Padirac écrit à Maman que sa mère est morte dans la nuit de samedi à dimanche, et que ses obsèques auront lieu mardi matin (ce matin). Je savais Mme de Padirac[24] malade du diabète depuis quelque temps, mais je pensais qu’elle se remettrait ; quelle terrible secousse, quelle douleur pour son mari et ses pauvres enfants ! Pauvre vicomtesse, elle qui paraissait si forte, qui avait tant d’entrain, qui aurait pu se figurer qu’elle mourrait si jeune ? Nous télégraphions aussitôt nos condoléances en attendant d’écrire à La Lasserie ; c’est une de nos relations les plus intimes d’Angers que nous perdons. J’ai appris aussi ces jours-ci la mort accidentelle (par suite d’un accident de voiture) de Mme Léon Bonnet, d’Angers, mère de mon camarade Henri Bonnet à qui j’ai écrit aussitôt.
Vinça, mercredi 8 juillet 1908
Le matin, je vais à Ille en voiture avec Papa ; nous faisons quelques commissions et rentrons tout de suite à Vinça ; j’y suis allé pour m’assurer que notre groupe de Jeunesse Catholique serait représenté à la réunion des présidents et des aumôniers des groupes du diocèse qui aura lieu demain à Perpignan sous la présidence du chanoine de Llobet (mon futur oncle) ; Labau et Gravas doivent s’y rendre ainsi que l’abbé Delonca. Bonne Maman part à 3h31 pour Dijon où elle est impatiemment attendue ; je l’accompagne à la gare. Elle nous laisse à Vinça pour quelques jours.
Vinça, jeudi 9 juillet 1908
Maman reçoit de Madame du Lac une lettre décisive ; la mère de la jeune fille à laquelle on pense pour moi parle, dans cette lettre, de l’accueil que nous ferons à sa fille, de l’affection dont elle sera entourée chez nous ; elle dit enfin que sa fille, avant que nous soyons officiellement fiancés, a demandé à me revoir. Nous verrons demain le chanoine de Llobet et nous nous entendrons ensemble pour cette entrevue qui, tout l’indique, sera décisive. Madame du Lac, dans sa lettre, dit qu’elle donnera à sa fille ses propriétés du Roussillon jusqu’à concurrence de 100.000 fr. ; ces propriétés sont à Torreilles, elles viennent de la famille de Llobet. Nos dots seront donc égales, 100,000 fr. en propriétés de part et d’autre, moi à Bouleternère et à Ille, elle à Torreilles ; je pensais jusqu’à présent qu’elle aurait une pension, mais, au fait, je m’accommoderai d’une propriété qui m’occupera davantage, et puis je ne cherche pas à faire un mariage d’argent ; fidèle à mon principe, j’ai cherché avant tout une femme qui me plaise. Prions Dieu maintenant d’achever son œuvre ; la chose est en si bonne voie !
Vinça, vendredi 10 juillet 1908
Je passe la matinée à lire au grand jardin. Par le train de 3h31, je fais avec Papa une visite au chanoine de Llobet qui dirige les négociations en vue de mon mariage avec sa nièce ; je ne l’avais pas vu depuis le début des négociations ; je le remercie ; mais il désire autant que moi le succès ; il le désire tellement qu’il emploie, soit dans ses lettres soit dans la conversation, des expressions que je trouve exagérées ; il parle de « l’honneur que nous lui faisons », de « ce projet inespéré », de ce projet qui, réalisé, serait « l’idéal rêvé » etc. Vraiment, c’est exagéré, car je ne vois pas qu’il y ait disproportion ; nos familles vont de pair comme ancienneté et notoriété, les fortunes sont égales ; ce mariage serait donc bien assorti. Le grand vicaire n’a pas la réponse de sa sœur au sujet de l’entrevue qui, sans aucun doute, aura lieu la semaine prochaine. Je rencontre ce pauvre Henri d’Albici ; par discrétion, je ne lui parle de rien, il va au-devant et me raconte tous ses ennuis matrimoniaux, sa femme[25] l’a quitté depuis 4 mois, a obtenu le divorce au civil (quel manque de sens moral !) et demande, en cour de Rome, l’annulation de son mariage religieux ; elle peut être sûre qu’elle ne l’obtiendra pas ! Ces jeunes femmes peu sérieuses sont un fléau et mon pauvre cousin est bien puni de n’avoir cherché que la fortune dans le mariage ! Voilà qui n’encouragerait pas les jeunes gens à se marier ; heureusement que les femmes comme celle de ce pauvre Henri sont l’exception. Je fais quelques achats et commissions et nous rentrons à Vinça par le dernier train.
Ille, samedi 11 juillet 1908
Le chanoine de Llobet nous écrit que l’entrevue pourra avoir lieu à Lamalou comme nous l’avions proposé, mais on n’a pas encore fixé le jour de cette entrevue ; que toutes ces lenteurs sont agaçantes ! Je vais à Ille le soir en voiture pour la réunion de la Jeunesse Catholique ; Monseigneur a répondu une lettre très aimable et pleine de cœur à l’adresse que nous lui avions envoyée. Jeudi à Perpignan, à une réunion des présidents et aumôniers des groupes de Jeunesse Catholique du diocèse, on a décidé de tenir ici le prochain congrès diocésain de la Jeunesse Catholique, le 25 octobre ; ce congrès diocésain sera le premier ; quelle bonne fortune pour Ille ! Je couche ici.
Vinça, dimanche 12 juillet 1908
Cette date ramène l’anniversaire (le second déjà !) d’une grande honte nationale : le triomphe d’Israël sur la France par la fausse et prétendue réhabilitation du traître Dreyfus. Quand la France sera-t-elle vengée ? L’Action française a commencé à venger la patrie, Philippe VIII achèvera son œuvre. Le matin à Ille, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital ; ensuite je rentre ici en voiture. Je vais à la grand’messe et à vêpres ; il fait très chaud.
Semaine du 13 au 19 juillet 1908
Vinça, lundi 13 juillet 1908
Le chanoine de Llobet nous prévient que les dames du Lac seront à Lamalou dans l’après-midi de mercredi ; je partirai donc demain, Maman tient à m’accompagner. Puisse Dieu bénir cette démarche décisive.
Lamalou-les-Bains (Hérault), mardi 14 juillet 1908
J’ai quitté Vinça ce matin à 9h et nous avons passé la matinée à Perpignan ; j’ai fait une visite à 1 heure à l’abbé de Llobet ; déjeuné à l’Hôtel Gadel, pris le café chez les Dalverny. J’ai rejoint Maman à la gare au train de 2h54 et nous sommes arrivés ensemble à Lamalou à 7h11 du soir. Nous sommes descendus à l’Hôtel du Nord indiqué par le chanoine de Llobet. Il ne m’a pas semblé que la fête si improprement appelée « nationale » ait donné lieu à beaucoup d’enthousiasme dans les villes, sans la revue militaire, on ne s’apercevrait presque pas de cette fête.
Lamalou-les-Bains, mercredi 15 juillet 1908
L’Hôtel du Nord à Lamalou, où descendirent Antoine d’Estève de Bosch et sa mère les 14 et 15 juillet 1908 pour décider son futur mariage avec Mme Gabrielle du Lac – Carte postale sans date (Site Retrophoto.fr)
Enfin, le Bon Dieu m’a exaucé ; j’ai une fiancée ou je vais l’avoir ! L’entrevue a eu lieu cette après-midi ; nous sommes restés avec Madame du Lac, Madame de Lagoutine, sa fille aînée et Mlle Gabrielle, d’abord de 2h ½ à 5 heures ; Maman a causé avec Mesdames du Lac et de Lagoutine, pendant que je causais avec Mlle Gabrielle, et Mme du Lac a dit à Maman qu’à son avis la cause était gagnée. Nous nous sommes séparés à 5h environ et nous avons prié ces dames de venir diner avec nous à 6 heures ; pendant ce temps Mme du Lac a pu demander à sa fille quelle était son impression. Nous nous sommes donc retrouvés à 6 heures et après le dîner pendant que nous accompagnions ces dames à la gare, Mme du Lac a dit à Maman que l’impression de sa fille était excellente, qu’elle allait transmettre cette impression à son mari et qu’elle nous écrirait très vite. Donc ça y est, Dieu soit béni ! En quittant Mademoiselle du Lac au moment où elle montait en chemin de fer, je lui ai dit : « Au revoir, Mademoiselle, et à bientôt j’espère », elle m’a répondu « Au revoir » et ne l’a redit de son wagon au moment où le train partait. Je peux donc la considérer comme ma fiancée en attendant de lui donner sa bague, ce qui ne saurait tarder. Rapprochement saisissant : il y a aujourd’hui un an que Mme de Lacour a écrit, de Cazouls-lès-Béziers, à Maman la lettre qui déclarait qu’il ne fallait pas compter sur sa fille, nous avons reçu cette lettre le lendemain à Vinça. Un an après, le Bon Dieu me dédommage en me donnant une charmante fiancée qui, précisément, ressemble en mieux, à Marie-Louise de Lacour. Voilà mes soucis enterrés ; me voici enfin heureux ; Dieu en soit béni !
Vinça, jeudi 16 juillet 1908
Après avoir entendu la messe et fait la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Mont-Carmel et du cinquantième de la dernière apparition de Notre-Dame de Lourdes (que l’on fête solennellement à Lourdes par une messe pontificale célébrée dans la grotte à 6 heures du soir), nous quittons Lamalou par le train de 9h42 ; nous arrivons à Vinça à 4 heures ¼ du soir. Ayant près d’une heure à passer à Perpignan, je vais voir le chanoine de Llobet, je lui raconte comment les choses se sont passées et il est enchanté du grand espoir, de la quasi-certitude que je lui donne d’une heureuse solution très prochaine. J’ai la satisfaction de savoir que je serai accueilli avec plaisir par les familles de Llobet et du Lac ! Ici à 5h ½, cérémonie et procession à l’occasion du cinquantenaire de Lourdes et de Notre-Dame du Mont-Carmel.
Vinça, vendredi 17 juillet 1908
Par le premier courrier, je reçois une lettre m’apportant la réponse définitive, la certitude de mon mariage avec Mademoiselle Gabrielle du Lac. C’est une lettre du chanoine de Llobet qui débute ainsi : « Mon cher futur neveu ». Il a reçu dès hier soir une lettre de sa sœur lui disant que sa fille Gabrielle a été ravie, enchantée, du fils et de la mère, et envoyant son consentement définitif ; on m’invite en même temps à aller voir ma fiancée dès que je voudrai. Je ne me ferai pas attendre ! Ce matin même, ayant reçu 9 bagues de Laugier à qui, par dépêche, j’avais demandé un choix de bagues de fiançailles émeraudes, j’en choisis 2 ; Maman en ajoute une 3ème qui lui appartient ; Mademoiselle Gabrielle choisira entre ces trois ; je sais qu’elle désire une émeraude, je me suis arrangé, mercredi, pour le lui faire dire. C’est égal, Madame du Lac n’a pas perdu son temps ; il a fallu qu’elle écrive le soir même de l’entrevue ou hier matin de très bonne heure ! Je ne m’attendais pas à recevoir cette lettre avant demain ou après-demain. Je réponds aussitôt à l’abbé de Llobet, je lui dis toute ma joie ; j’écris à Bonne Maman, à mes sœurs. L’après-midi je vais à Ille en voiture, et je commande à Mme Bartre une gerbe blanche que j’offrirai dimanche à ma fiancée en même temps que sa bague ; toutefois, comme nous ne voulons annoncer la nouvelle que lorsque nous aurons fait part aux parents, je tais le nom de ma fiancée à Mme Bartre ; je ne le dis (confidentiellement) qu’à M. le curé, aux demoiselles Mathieu et à M. Trullès. Je partirai demain à 1 heure, je coucherai à Lamalou et j’arriverai dimanche à 1h ¼ environ à la Métairie Grande. Quel bonheur, quelle joie de pouvoir dire enfin ce mot si doux : « Ma fiancée » ; comme il me tarde de la revoir, d’être auprès d’elle ; encore 37 heures de patience. Je passerai, probablement, plusieurs jours à la Métairie Grande, puis je rentrerai et, tous ensemble, nous partirons pour Saint-Mihiel où le mariage de Madeleine aura lieu le 5 août.
Lamalou, samedi 18 juillet 1908
Me voici de nouveau à Lamalou pour la nuit ; malheureusement, ma malle s’est égarée en route ; quel ennui ! Je devrai me présenter à la Métairie Grande en tenue de voyage ! Si elle n’est pas arrivée demain matin, j’achèterai certaines choses indispensables aux frais de la Compagnie des chemins de fer du Midi ; tant pis pour elle. À Narbonne, j’ai rencontré Mlle Augustine de Llobet qui arrivait de Lourdes ; elle n’était pas au courant des dernières nouvelles ; quand je lui ai dit que mon mariage avec sa nièce était décidé, elle a été au comble de la joie. Demain le grand jour !
La Métairie Grande, dimanche 19 juillet 1908
La Métairie Grande, propriété de la famille du Lac située sur la commune de Sauveterre (Tarn) – Vue actuelle (Google StreetView)
Je suis officiellement fiancé à la toute charmante Mademoiselle Gabrielle du Lac ; quelle joie ! Quel bonheur ! J’ai peine à me représenter un tel bonheur et à me dire que je le tiens. J’ai commencé cette importante journée par la messe entendue à Lamalou et la sainte communion que j’ai faite pour attirer les bénédictions de Dieu sur mes fiançailles et sur mon union prochaine. Je suis arrivé ici, par la station d’Albine, à 10h ½ environ du matin. Mlle Gabrielle était à la messe avec ses frères, mais M. et Mme du Lac m’attendaient. Dès que Mlle Gabrielle est arrivée, je lui fais choisir entre les quatre bagues en émeraudes et brillants que j’avais apportées celle qu’elle préfère ; elle choisit celle qui, à mon avis, était aussi la plus belle ; comme elle me remerciait, je lui ai répondu : « Je désire, Mademoiselle, que vous ayez autant de plaisir à l’accepter que j’en ai à vous l’offrir ». Je ne rappelle les moindres incidents de cette scène si douce et si pleine d’espoir ! Je lui ai offert la gerbe de fleurs blanches apportée d’Ille, elle les a trouvées très à son goût. Après le déjeuner, nous nous sommes promenés un peu, très peu car il a plu presque toute la journée ; Madame du Lac, très complaisante, me laisse la plus grande liberté avec ma fiancée et, entre nous, la glace a été vite rompue, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde et nous nous faisons nos confidences ; je ne peux me lasser de la regarder tant elle est jolie. Comme je suis heureux maintenant, comme je me félicite d’avoir avant tout tenu à ne choisir qu’une femme à mon goût, d’avoir refusé toute jeune fille qui ne me plaisait pas. J’avais cent fois raison ! Dans l’après-midi, je reviens à Lamalou pour prendre ma malle enfin arrivée ce matin, car M. et Mme du Lac tiennent absolument à ce que je descende tout à fait chez eux et ma chère fiancée a joint ses instances aux leurs ; je pars à 4h24 et suis de retour à 10h ½. Avant de me coucher, j’écris ces lignes et ce beau jour que je me rappellerai toute ma vie avec émotion est bien près de prendre fin. Je le regretterais, certes, si je ne me disais que chaque minute qui passe me rapproche du moment où Gabrielle sera tout à fait à moi.
Semaine du 20 au 26 juillet 1908
La Métairie Grande, lundi 20 juillet 1908
Je continue à vivre dans l’extase ; ma fiancée est délicieuse, je l’aime déjà à la folie et je crois pouvoir dire qu’elle me le rend avec toute la fraîcheur de ses 19 ans ; la glace est définitivement rompue entre nous et nous nous parlons à cœur ouvert. Ses parents et ses frères sont des mentors très larges et très complaisants et nous laissent aussi libres que nous le désirons. Dans l’après-midi, nous allons faire une visite au château de Sauveterre chez le marquis et la marquise d’Haussillon[26] cousins des Du Lac ; je revois là un petit jeune homme de 19 ans, Jean-Marie d’Haussillon, qui était venu ici l’année dernière le jour où j’étais passé à la Métairie Grande. Les d’Haussillon ne connaissaient pas encore la nouvelle de nos fiançailles et nous jouissons de leur épatement. C’est dans l’église de Sauveterre, paroisse des Du Lac, que nous nous marierons dans moins de 2 mois probablement et Gabrielle me fait voir la place où nous échangerons les promesses définitives. Bien douces chaînes ! Nous nous promènerons un peu en auto. Le soir, nous nous promenons encore et je cause délicieusement avec Gabrielle. Je commence à écrire la nouvelle à mes amis.
Château de Sauveterre (Tarn), propriété de la famille d’Auxilhon – Vue actuelle (Wikipédia)
La Métairie Grande, mardi 21 juillet 1908
L’après-midi, nous allons en auto à Castres où Madame du Lac fait plusieurs commissions ; nous rencontrons Madame d’Ax de Vaudricourt[27], parente des d’Ax de Cessales de Corneilla-de-la-Rivière ; on me présente à elle et nous sommes tout de suite en pays de connaissance. Je cause de plus en plus librement avec Gabrielle, avec Bebelle comme tout le monde l’appelle ; nous faisons des projets d’avenir ; c’est une fiancée délicieuse, elle est gentille, affectueuse, câline ; je vis dans un rêve. En allant à Castres, nous crevons juste en face du château de Gaïx où habite le colonel de Blaÿ de Gaïx, frère d’Henri de Blaÿ ; tous les Blaÿ vont devenir mes cousins[28]. Du reste, je vais avoir, par ma femme, une nombreuse parenté ; mes beaux-frères et belles-sœurs, d’abord, seront très nombreux, Monsieur du Lac ayant été marié deux fois. De son premier mariage, il a deux enfants : M. Gaston du Lac[29] marié à son tour et père de 5 enfants ; et Mme de Gineste[30], veuve, qui vient de marier il y a 3 semaines sa fille unique Jeanne de Gineste au baron de Lauriston-Bouvers ; ce jeune ménage, seront nos neveux.
Du mariage de M. du Lac avec Mlle Marie-Thérèse de Llobet, il y a 7 enfants : Germaine, mariée à M. Henri Jamme de Lagoutine[31], mère de 3 garçons ; Albert qui est ici avec ses parents, charmant garçon de 27 ans[32] ; Elisabeth mariée depuis 18 mois à M. Henri Tournamille[33] et mère d’une fillette ; Henri, mon ancien camarade d’Angers, actuellement cuirassier à Tours ; Gabrielle ma fiancée ; François 17 ans, au Collège de Sorèze[34] ; et Charlotte 11 ans[35]. J’aurai donc 8 beaux-frères ou belles-sœurs, sans compter mes 2 beaux-frères Max de Saint-Cyr et Henri de Lavergne, et une infinité de neveux et nièces. De plus, les Du Lac sont alliés à toute la haute société de la région ; le frère aîné de M. du Lac, M. Dieudonné du Lac, veuf de Mlle Marguerite de Llobet (car les 2 frères avaient épousé les 2 sœurs), a 3 filles dont 2 mariées et 1 garçon. Du côté des Llobet, nous aurons une foule de parents que je connais pour la plupart et dont quelques-uns sont aussi nos parents : les Cornet, les De Balanda et De Pous[36], les De Blaÿ, De Chefdebien etc. Entre ma femme et moi, nous serons alliés à toute l’aristocratie du Roussillon ; aussi Gabrielle ayant en Roussillon tant de parents à voir, trouvera agréable, j’espère, le séjour de son pays maternel.
La Métairie Grande, mercredi 22 juillet 1908
Je ne sors pas du parc de toute la journée ; je passe presque toute mon après-midi, assis sur un banc à côté de Gabrielle, à faire avec elle des projets d’avenir ; elle est devenue pour moi une véritable camarade, nous causons, rions, nous amusons ensemble comme si nous nous connaissions depuis 10 ans. Le soir, nous allons nous promener sur la route de Saint-Amans. Ses parents nous laissent très libres.
La Métairie Grande, jeudi 23 juillet 1908
Papa vient aujourd’hui faire une visite à M. et Mme du Lac et faire la connaissance de sa future belle-fille ; il la trouve charmante et me complimente sur mon choix. Il comptait m’emmener ce soir avec lui, mais Bebelle le supplie de me laisser encore et je me laisse faire une douce violence ; il y consent sur les prières de ma fiancée et je reste 4 jours de plus. M. et Mme de Lagoutine viennent déjeuner, ils arrivent en auto du château de Lapeyrouse qu’ils habitent à 16 kilomètres d’ici. Papa repart à 4h24 et Mme du Lac décide que nous irons samedi à Toulouse et au château de Gaspart chez sa fille Tournamille.
La Métairie Grande, vendredi 24 juillet 1908
C’est aujourd’hui la dernière journée de mon séjour ici ; Gabrielle est particulièrement affectueuse, caressante, gentille. Quel bon souvenir je garderai de ces quelques jours ! Quelle charmante, quelle délicieuse fiancée je vais laisser ! Heureusement que je la retrouverai bientôt. Vraiment, j’ai trop de bonheur en ce moment et je ne cesse d’en remercier Dieu. Le soir, nous nous promenons sur la route de Sauveterre ; nous échangeons de douces paroles ; elle est appuyée sur mon bras ; quelles délicieuses promenades que ces promenades du soir avec ma gentille fiancée !
Château de Gaspart par Grisolles (Haute-Garonne), samedi 25 juillet 1908
Je suis aujourd’hui l’hôte de M. et Mme Henry Tournamille, sœur et beau-frère de ma fiancée. Nous avons quitté la Métairie Grande, en automobile, un peu avant 11 heures ce matin et nous avons déjeuné au château de Lapeyrouse chez M. et Mme de Lagoutine ; M. du Lac, Lolotte et François nous y ont accompagnés. Nous en sommes repartis – Mme du Lac, Bebelle, Albert et moi – à 3 heures ¼ à peu près, nous nous sommes arrêtés à Toulouse quelques instants que j’ai mis à profit pour offrir une jolie gerbe de fleurs à Bebelle, et nous sommes arrivés ici avant 7 heures malgré 20 minutes environ perdues à aider un chauffeur à réparer un pneu crevé. Le joli château de Gaspart, plus ancien mais moins beau que celui de Lapeyrouse, est situé entre Montauban et Toulouse, à 30 kilomètres environ de cette dernière ville et par conséquent à 130 kilomètres de la Métairie Grande puisque le château des Du Lac est à 100 kilomètres de Toulouse ; celui de Lapeyrouse est à 16 kilomètres de la Métairie Grande, aux portes de Mazamet, dont mon futur beau-frère de Lagoutine est conseiller municipal, conservateur bien entendu. L’auto de M. du Lac, une Peugeot, a parfaitement marché ; elle fait, quand il n’y a pas d’obstacles, du 60 à l’heure, du 65 au maximum, c’est très raisonnable. Ma fiancée, qui adore l’auto, est ravie de son voyage d’aujourd’hui ; l’ombre au tableau, c’est que nous allons être obligés de nous séparer pour quelque temps ; pauvre chatte, comme je penserai souvent à elle !
Gaspart, dimanche 26 juillet 1908
Je viens de faire des adieux touchants à Bebelle ; combien de fois nous sommes-nous étreints et embrassés ! De 15 jours au moins je ne la verrai plus, quelle terrible séparation après huit jours d’une si douce intimité ! La semaine qui vient de finir a été la meilleure de ma vie après celle de ma première communion. Nous sommes allés ce matin à la messe de 11 heures à Grenade-sur-Garonne ; nous ne sommes pas sortis de l’après-midi, nous avons passé notre temps à tirer au pistolet et à la carabine. Le soir après diner je me promène dans le parc avec ma délicieuse fiancée et nous nous faisons nos adieux, nous promettant de nous écrire tous les jours. Pauvre Bebelle, quel vide elle va laisser en moi !
Nos fiançailles sont annoncées dans L’Express du Midi d’aujourd’hui.
Semaine du 27 au 30 juillet 1908
Vinça, lundi 27 juillet 1908
J’ai quitté Gaspart ce matin avant 6 heures, Albert et Mme Tournamille m’ont accompagné en auto à la gare de Grisolles d’où je suis parti à 6h15 pour Vinça par Montauban, Castres, Bédarieux, Béziers, Narbonne et Perpignan. Je n’arrive ici qu’à 8h22 du soir, c’est donc une journée complète de voyage par une chaleur torride. En passant à Albine, M. du Lac et François m’ont remis 2 photos de Gabrielle, elles sont fort bien et me font grand plaisir. Pauvre petite fiancée ; dire que je ne la reverrai pas de 15 jours au moins ! En cours de route, je lui envoie 3 cartes postales. J’ai dû passer par la ligne de Montauban-Bédarieux à cause de mon billet de retour de station thermale qui était par cette ligne et aussi à cause de la nécessité de reprendre ma malle en passant à Albine. Nos fiançailles paraissent dans Le Ralliement de Montauban.
Ille, mardi 28 juillet 1908
Ici tout le monde me félicite, comme aussi à Vinça ; cette alliance, qui était si naturelle, plaît beaucoup. J’écris à Bebelle. Je montre ses photographies aux personnes qui viennent me féliciter. Le Roussillon publie nos fiançailles dans des termes vraiment trop aimables.
Coupure de presse de l’annonce des fiançailles d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac dans le Roussillon du 28 juillet 1908, collée dans le journal à la date du 28 juillet 1908
Nous décidons de partir vendredi pour Saint-Mihiel ; le mariage de Madeleine est fixé à jeudi prochain 6 août. Nous allons passer 3 jours à Paris où nous avons divers achats à faire, tant en vue du mariage de Madeleine que du mien. Ensuite, je reviendrai auprès de ma fiancée.
Vinça, mercredi 29 juillet 1908
Je passe la journée à Ille. Je rentre ici en voiture à 6h du soir. J’apprends qu’un sociétaire auquel je m’intéressais beaucoup est mort, on l’enterre demain matin. Ce pauvre homme était marié civilement seulement et j’avais dû user de toute mon influence pour l’amener à régulariser sa situation ; M. le vicaire m’avait beaucoup aidé ; nous avions prié Notre-Dame de Lourdes et, pendant mon séjour à la Métairie-Grande, j’ai eu la satisfaction d’apprendre qu’il s’était décidé à se marier sur son lit d’hôpital ; ainsi, on évite un enterrement civil auquel j’aurais dû empêcher la Société d’assister. Je reçois une lettre affectueuse autant que possible de Bebelle ; elle me prodigue les mots d’amitié les plus doux ; quelle gentille enfant, comme je l’aime déjà et comme nous nous aimerons ! Nos fiançailles paraissent dans Le Soleil et dans Le Gaulois ; tous les journaux mondains vont, sans doute, les annoncer aussi.
Vinça, jeudi 30 juillet 1908
J’assiste, avec la délégation de la Société, aux obsèques de Parent François ; dans mes remerciements au cimetière, je fais allusion – très discrètement – à sa conversion, aux derniers sacrements qu’il a reçus. J’écris encore des masses de cartes et de lettres. L’après-midi, je vais à Ille en voiture, pour diverses commissions. Je reçois une charmante lettre de Bebelle, elle a écrit aussi une très gentille lettre à Mana ; elle nous demande à tous instamment d’arranger les choses pour que je revienne le plus tôt possible auprès d’elle ; je le désire autant qu’elle ! Elle me dit qu’elle a beaucoup pleuré au moment de mon départ de Gaspart et en se retrouvant sans moi à la Métairie Grande ; pauvre chatte, comme il me tarde de la serrer dans mes bras ! Nous regardons tous les soirs, l’un et l’autre, une étoile de la Grande Ourse ; ainsi, nos regards se croisent à travers l’espace.
Août 1908
Semaine du 1er au 2 août 1908
Paris, samedi 1er août 1908
Antoine d’Estève de Bosch – Cliché Pierre Petit, Paris, 1er août 1908 (Collection Pierre Lemaitre)
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Partis tous trois – Papa, Mana et moi – de Vinça à 1h10, nous sommes arrivés ce matin à Paris à 9h (Quai d’Orsay) ; en voyage, nous avons rencontré différentes personnes, notamment à Perpignan René de Chefdebien et sa femme, mes futurs voisins, et à Narbonne l’abbé de Llobet mon futur oncle ; il revenait du Castelet et nous a donné des nouvelles un peu meilleures, mais pas encore rassurantes, de la santé de la plus jeune fille de M. Charles de Llobet[37], Germaine, qui a une méningite ; Bebelle, Albert et Mme du Lac y sont passés en revenant de Toulouse mardi. Je reçois tous les jours un mot – carte ou lettre – de ma gentille fiancée, je lui écris tous les jours aussi ; ainsi le temps passe peu à peu. Ici j’emploie bien ma journée ; je déjeune avec Xavier, je me fais photographier chez Petit, j’entre un moment à l’Action Française, et je fais diverses commissions et achats avec Papa et Mana accompagnés de Tata Mimi ; nous achetons 10 mètres de dentelle blanche en point d’Angleterre que j’offre à Bebelle pour sa corbeille de mariée, je les lui fais expédier ; nous les achetons au magasin de la Compagnie des Indes. Nous choisissons aussi chez Anger notre cadeau à Magdeleine à l’occasion de son mariage, c’est un plat à crème Louis XVI en argent avec cuiller assortie. Le soir, j’éprouve impérieusement le besoin de dormir après une nuit de voyage… Des événements politiques importants se sont produits : bagarres sanglantes à Vigneux entre grévistes et troupes ; à Paris, arrestation de tous les meneurs de la Confédération générale du Travail, mais je ne m’en occupe pas, j’ai à peine le temps de jeter un coup-d’œil sur les journaux. Les Civelli, à qui je montre la photo de Bebelle, la trouvent ravissante ; oui, elle me fait honneur ma chère fiancée !
Paris, dimanche 2 août 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à la Madeleine pour gagner l’indulgence de la portioncule. Je me repose le reste de la matinée. Nous invitons les Civelli (tous les 4) à déjeuner au Duval de la Madeleine tout simplement, sans cérémonie. L’après-midi, nous visitons le Musée Guimet où il y a de superbes collections d’antiquités chinoises, japonaises, hindoues, égyptiennes etc. on y remarque les momies, récemment découvertes, du moine Sérapion et de Thaïs ; ensuite, nous visitons l’exposition du mobilier au Grand Palais. Nous dînons au Grand Duval et allons, le soir, à une cérémonie à Notre-Dame des Victoires. Déjà 15 jours que je suis fiancé ; mais hélas aussi, 8 jours que je n’ai vu Bebelle ; il me tarde énormément de la revoir, pauvre chérie ! Et dire que je ne la reverrai pas de près de 15 jours encore ; comme je trouve le temps long sans elle, pauvre petite chatte, si gentille, si affectueuse !
Semaine du 3 au 9 août 1908
Paris, lundi 3 août 1908
La Confédération générale du Travail a donné pour mot d’ordre à la classe ouvrière de faire aujourd’hui une grève générale ; eh bien, c’est un four complet ; on ne le saurait pas qu’on ne s’en douterait nullement ; Paris a son aspect habituel, voitures, tramways, camions, etc. circulent comme toujours ; seuls les journaux n’ont pas tous paru. Vrai, la C. G. T. n’a pas l’influence dont elle se flatte ! Je cours toute la journée, je fais tout le temps des commissions, des achats en vue du mariage de Madeleine d’abord, puis du mien. J’offre à Madeleine un ravissant service de 6 verres avec un flacon, le tout en cristal et argent doré. Nous choisissons pour la corbeille de Gabrielle une étole composée de deux superbes renards blancs, et un manchon pareil, chez Bordage rue du Faubourg Saint-Honoré ; comme cette belle fourrure la parera bien, ma Bebelle chérie ! Je reçois aujourd’hui 2 lettres d’elle. Il y a déjà 8 jours que je l’ai quittée et il me tarde de plus en plus de la revoir ; matin et soir je couvre de baisers sa photographie, pauvre fiancée chérie, qui est si loin de moi !
Saint-Mihiel (Meuse), mardi 4 août 1908
Toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi, je cours dans Paris. À 5h15, nous partons de la gare de l’est et le rapide nous laisse à Bar-le-Duc, nous changeons encore à Lérouville et arrivons ici à 10h ½ ; l’oncle Xavier a retenu nos chambres à l’Hôtel du Cygne. Tata Mimi, qui est encore en froid avec l’oncle Xavier, ne se considère pas comme suffisamment invitée et elle ne vient pas au mariage de Magdeleine, elle nous a accompagnés à la gare de l’Est. J’espère trouver demain, chez l’oncle Xavier, des nouvelles de Bebelle.
Saint-Mihiel, mercredi 5 août 1908
Henri de Lavergne arrive ce matin. Déjeuner au château de Bugnévaux, à 11 heures ½ ou midi ; je fais la connaissance de notre futur cousin de Rodellec, joli garçon, gai et entrain, sorti de Saint-Cyr ; je vois aussi une partie de sa famille ; ils ont les mêmes principes que nous, c’est une famille des plus distinguées, et des plus aristocratiques. L’après-midi a lieu, dans la plus grande simplicité, le mariage à la mairie ; je n’y assiste même pas. À 8 heures du soir, grand dîner de 32 couverts, suivi d’une soirée simple et intime, jusqu’à 11 heures ¼ environ. Le temps est déplorable, il a plu presque toute la journée. L’oncle Xavier est admirablement installé dans ce château de Bugnévaux entouré d’un grand parc. Je ne prends pas beaucoup de plaisir à ces fêtes, sans ma fiancée à laquelle je pense tout le temps.
Saint-Mihiel, jeudi 6 août 1908
Grand jour pour notre famille ! Le mariage religieux a lieu à 11 heures à l’église Saint-Étienne ; le cortège n’est pas très nombreux, mais il est très élégant et surtout très select ; comme de juste les uniformes dominent, surtout les uniformes rouge et bleu pâle de la cavalerie légère. Les témoins sont, pour Henri de Rodellec, son frère le comte de Rodellec du Porzic et son colonel le colonel Renard du 12ème chasseurs ; pour Madeleine, Papa et le général Courbebaisse. Les demoiselles d’honneur sont Jeanne Courbebaisse, Mlle Marielle de Ferré, Mesdemoiselles Anne et Paule de Rodellec, c’est cette dernière que j’accompagnais, sixième et dernière fois que j’accomplis ces importantes fonctions (!) ; Magdeleine est radieuse. L’assistance se compose d’une grande partie de la nombreuse garnison de Saint-Mihiel. Après la messe, à Bugnévaux lunch debout pour les invités à la messe et assis pour les personnes du cortège. Le lunch debout est très nombreux. On admire beaucoup l’exposition des cadeaux ; il y en a de très beaux. Les officiers du 150e d’infanterie ont envoyé une superbe gerbe de fleurs à la fille de leur colonel, les sous-officiers une gerbe plus modeste. Les officiers du 12ème chasseurs ont fait aussi un cadeau. Enfin, au retour de l’église, Magdeleine a eu l’agréable surprise d’entrer dans la maison entre une haie de 12 soldats porteurs de bouquets ; ces soldats représentaient chacun une compagnie du régiment de son père ; à leur tête, un sous-officier a tourné un joli compliment à la mariée qui leur a serré la main à tous ; c’est une bien délicate attention. Tout est fini d’assez bonne heure et le jeune ménage part pour la Suisse. Ç’a a été un bien grand regret pour Marie-Thérèse et pour Philomène de ne pouvoir venir, mais dans leur état c’était impossible ; du moins Henri de Lavergne remplaçait sa femme. Ce soir dîner intime en famille. Dans l’après-midi, Maurice nous fait faire une petite promenade en auto autour de Saint-Mihiel. Ce mariage, le dernier auquel j’assiste avant le mien, était pour moi une vraie répétition générale ! Je vais le raconter tout de suite à ma fiancée, car laissant ici Papa et Maman qui veulent se promener un peu dans le pays et notamment aller à Strasbourg, je compte repartir dès demain et embrasser Bebelle après-demain ; ce retour auprès de ma fiancée chérie vaut bien toutes les excursions.
La Métairie Grande, samedi 8 août 1908
Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Après avoir déjeuné, hier matin, à Bugnévaux, j’ai quitté Saint-Mihiel par le train de 1h15 avec Henri de Lavergne qui rentrait à La Motte ; nous avons pris à Commercy le rapide de 2h20 et nous sommes arrivés à Paris Est à 6h38 ; nous avons traversé Paris, dîné ensemble aux environs de la gare du Quai d’Orsay, puis je l’ai laissé et j’ai pris l’express de 8h35 direction Toulouse ; j’ai fort bien dormi en wagon. Arrivé à Montauban à 7h44 ce matin, j’en suis reparti à 8h2 et suis arrivé à Albine à midi 10, après avoir parcouru, en 23 heures, plus de 1000 kilomètres. Bebelle, avec ses frères, m’attendait à la gare. Avec quelle joie je l’ai retrouvée, avec quels transports je l’ai embrassée cette chère fiancée à laquelle je n’ai cessé de penser pendant cette séparation de 15 jours ! Le soir, nous nous promenons ensemble du côté d’Albine.
La Métairie Grande, dimanche 9 août 1908
Nous allons à la messe de 9h ½ à Albine ; je suis le point de mire de tous ! L’après-midi, il y a plusieurs visites des De Lacaze, De Saint-Martin, M. Alban Jamme de Lagoutine. Comme Bebelle, Mme du Lac, Albert et moi devons partir demain pour Toulouse d’assez bonne heure, nous nous couchons assez tôt. Bebelle doit essayer sa toilette de mariée et plusieurs autres vêtements ; nous rentrerons ici mardi ; à moins que Maman ne m’écrive qu’elle passera à Toulouse mercredi ; dans ce dernier cas je ne rentrerais pas.
Semaine du 10 au 16 août 1908
Toulouse, lundi 10 août 1908
Nous avons quitté la Métairie Grande ce matin à 7h ½ en auto ; nous avons fait une halte d’une demi-heure environ au Castelet, château de M. Charles de Llobet ; nous y avons trouvé le chanoine de Llobet et Mlle Augustine ; la petite Germaine, qui a été si malade, est heureusement en pleine convalescence. Nous arrivons à Toulouse vers 11 heures ; Bebelle passe son après-midi à des essayages ; elle essaye sa robe de mariée, je la vois, elle est très bien ; au corsage, on va mettre les dentelles en point d’Angleterre que je lui ai envoyées de Paris ; comme il me tarde, pauvre chérie, de la voir dans cette tenue à mon bras ! Je vais voir M. Vaquié ; je vois aussi M. l’abbé Latour à qui j’avais donné rendez-vous, je lui présente ma fiancée. Le soir, avec Madame du Lac et Gabrielle, nous allons entendre la musique à l’Exposition.
Toulouse, mardi 11 août 1908
Je fais la sainte communion à Saint-Jérôme en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne. À 11 heures, j’assiste à un second essayage de la robe de mariée de Bebelle. L’après-midi, Madame Tournamille vient ici et nous faisons des courses ensemble. Nous devions repartir ce soir, mais il y a quelques réparations à faire à l’automobile et elles ne sont pas tout à fait achevées ; nous ne repartirons donc que demain matin. Moi, je resterai peut-être, si je reçois une dépêche de Maman me disant qu’elle passera ici dans la journée. Bebelle a eu son mal à la gorge ce soir et je lui prépare des remèdes homéopathiques ; c’est la première fois que je la soigne, pauvre chatte ; avec quelle joie je le fais !
La Métairie Grande, samedi 12 août 1908
Ne recevant rien de Maman, je me décide à quitter Toulouse ; nous partons à 10h ¼ en auto et arrivons ici vers 1 heure. Je trouve un volumineux courrier et notamment une carte postale de Maman, datée de Strasbourg, m’annonçant qu’elle va avec Papa visiter Baden-Baden ; cela m’explique son retard à venir, et j’ai bien fait de rentrer ; elle viendra ici vendredi, samedi et dimanche pour causer avec Mme du Lac et prendre les dispositions en vue du mariage ; ensuite, nous irons ensemble à Biarritz choisir, chez Laugier, différents cadeaux pour Bebelle.
La Métairie Grande, jeudi 13 août 1908
Maman devait arriver demain, une lettre d’elle écrite de Strasbourg à Madame du Lac le confirme, mais voilà que M. du Lac s’est trouvé très souffrant ce matin ; le médecin appelé a reconnu un commencement de congestion pulmonaire ; dans ces conditions la présence de Maman ici dérangerait Madame du Lac et, malgré les instances aimables de celle-ci, je télégraphie à Maman de ne pas arriver demain ; je lui dis que je la rejoindrai demain à Toulouse, que nous irons ensemble à Biarritz, comme c’était notre premier projet, puis que nous repasserons ici après le séjour à Biarritz si M. du Lac va mieux. Quel contretemps ! Albert allait demain matin en automobile à Gaspart, je profiterai de sa voiture pour aller à Toulouse ; j’y serai vers midi et je pense que je serai le soir même avec Maman, soit à Lourdes soit à Biarritz.
Lourdes, vendredi 14 août 1908
Le médecin venu ce matin voir M. du Lac l’a trouvé un tout petit mieux, mais la fluxion de poitrine est bien déclarée. Je pars à 9h10 environ en auto avec Albert et François qui vont à Gaspart pour l’ouverture de la chasse ; nous passons par Castres et Revel, nous crevons à 15 kilomètres de Toulouse ; je rejoins Maman vers midi ½ à la gare de Toulouse, elle avait reçu ma dépêche. Il y a à gare une affluence énorme et après une longue attente nous finissons par prendre à 2 heures un train supplémentaire qu’on a dû former ; nous arrivons ici vers 7h ; les hôtels sont bondés, mais nous réussissons à nous loger dans une chambre à 2 lits place du Marcadal ; nous ne passerons que la journée de demain, car le but de notre voyage est Biarritz où nous devons choisir plusieurs bijoux de la corbeille de noces que j’offrirai à Bebelle. Il pleut.
Lourdes, samedi 15 août 1908 (Assomption)
Je me confesse et fais la sainte communion. Il pleut, la foule est énorme ; il y a des pèlerinages de Bordeaux, Strasbourg, Colmar, Roubaix, d’Écosse, de Croatie et le pèlerinage national italien qui a le mauvais goût d’arborer, à la procession du Saint-Sacrement, un drapeau italien avec l’écusson de la Maison de Savoie ; que dirait Pie IX si, du haut du ciel, il voyait cela ? Nous rencontrons des personnes de connaissance, d’abord Margot et sa sœur Aliette des Cordes, puis l’abbé Latour que Maman avait vu hier à la gare de Toulouse (nous l’invitons à déjeuner), le chanoine Crosnier et le P. Corbillé, d’Angers. Nous repartons à 5h ½ et sommes à Biarritz à 10 heures environ du soir ; il n’y a pas de place ce soir à l’Hôtel d’Europe et nous allons, pour la nuit, à l’Hôtel du Louvre.
Biarritz, dimanche 16 août 1908 (Assomption)
Je me promène un peu, dans la matinée, dans ce cher Biarritz où je n’étais pas venu depuis plus de 3 ans ; il y a eu peu de changement, toujours des améliorations ! Quelle charmante station ! Si je pouvais y venir un peu avec Bebelle, ce serait le paradis sur terre ; mais sans elle, je sens un grand vide ; elle me manque déjà beaucoup la pauvre chère enfant ! Mais c’est pour elle que je suis ici. Elle m’écrit que son père va mieux. Nous allons à la messe et au salut à Sainte-Eugénie ; nous nous installons pour 2 jours à l’Hôtel de l’Europe. Je passe une partie de l’après-midi à la grande plage ; que de souvenirs d’enfance ! Le soir, je vais voir jouer, au casino, par une troupe de vaudeville Un divorce, la belle et substantielle pièce de Bourget extraite de son roman, le grand succès de la saison dernière ; la troupe est excellente, la pièce admirable ; elle a déjà fait et elle est appelée à faire beaucoup de bien, c’est la vérité du mariage tel que l’autorise l’Église affirmée contre les fausses théories du divorce et de l’union libre que Bourget confond, avec raison, dans une même réprobation, car leur principe est le même : la recherche unique du bonheur individuel sans se préoccuper de la famille et de la société. Et ce n’est pas une pièce à thèse, la thèse jaillit de la situation.
Vue de l’adaptation théâtrale du roman de Paul Bourget Un divorce en 1904 (Antoine d’Estève de Bosch vit celle réalisée en 1908 par le Théâtre du Vaudeville, curieux prémonitoire alors qu’il préparait son prochain mariage, ce dernier devant finir en divorce en 1937) – Cliché anonyme, « Un divorce (pièce de théâtre) », L’Illustration Théâtrale, Paris, no 86, 4 avril 1903, p. 22 (Wikipédia)
Semaine du 17 au 23 août 1908
Toulouse, lundi 17 août 1908
Triste, bien triste nouvelle, ce matin à Biarritz je reçois une dépêche de Gabrielle m’annonçant la mort de son père ; choisissant immédiatement chez Laugier les bijoux de la corbeille de ma pauvre fiancée je prends le premier train, je rencontre en route M. Joseph de Llobet ; ensemble, nous arrivons ici où nous allons dormir quelques heures à l’Hôtel de la Poste ; nous serons demain matin avant 8 heures à Albine, les obsèques sont à 2 heures. Quel lendemain de fiançailles ! Et dire qu’il y a un mois aujourd’hui que j’ai reçu la réponse définitive de Gabrielle ! Quel mariage si triste va être le nôtre ! Adieu tous les projets de fête ! Après tout nous serons aussi bien mariés ; je ne demande qu’une chose c’est qu’on ne retarde pas le mariage. Pauvre M. du Lac, il était si bon ; sa mort me contriste beaucoup ; d’abord à cause du vif chagrin que doit éprouver ma fiancée, et aussi parce qu’il avait été parfait pour moi, m’avait accueilli comme un fils. Il me tarde de serrer Bebelle dans mes bras et de la consoler de mon mieux ; pauvre chérie !
La Métairie Grande, mardi 18 août 1908
Je repars de Toulouse à 3h45 après 3 heures environ de sommeil et j’arrive ici à 7h52 après avoir rejoint en route, outre M. Joseph de Llobet, M. Charles et Mlle Augustine. Quand j’arrive devant Bebelle et que je l’embrasse, elle éclate en sanglots dans mes bras, je la console de mon mieux ; c’est moi désormais qui la protégerai, qui serai son père. Je peux voir encore le visage du pauvre M. du Lac qui n’a pas été mis en bière. Je prie pour lui ; le pauvre homme je lui dois bien de la reconnaissance car il m’avait donné ce qu’il avait de plus précieux, sa fille. Je suis très ému. On me présente à plusieurs membres de ma future famille que je ne connaissais pas encore, M. Gaston du Lac, Mme de Gineste, M. d’Andoque etc. Il paraît que M. du Lac, qui allait beaucoup mieux dimanche, est mort tout à coup dimanche soir en une demi-heure d’une crise d’étouffement due probablement à une embolie, comme le pauvre Bon Papa ; c’était vers 8 heures du soir ; et dire qu’à cette heure-là, où Bebelle se désespérait, j’étais au casino de Biarritz ! Ah si j’avais pu deviner ! Les obsèques ont lieu à 2 heures à l’église de Sauveterre, cette église où je croyais ne revenir que pour mon mariage. Gabrielle pleure à chaudes larmes en y entrant et moi, en la voyant pleurer et en pensant au malheur qui vient de s’abattre sur nous pendant nos fiançailles, j’ai grand peine à retenir les miennes. Les funérailles sont imposantes, il y a beaucoup de monde, les 2 Chefdebien (René et Odon), le marquis et la marquise d’Haussillon[38] etc. etc. Je ne connais pas la plupart. M. Gaston du Lac, qui conduit le deuil, veut absolument que je sois au deuil comme si j’étais déjà le gendre du pauvre défunt. On dira une messe demain matin ; ce soir, on enterre le pauvre M. du Lac dans le petit cimetière de Sauveterre après les prières et les absoutes à l’église. Tout est fini à 4 heures environ. Quelle pénible journée moins d’un mois après mes fiançailles !
La Métairie Grande, mercredi 19 août 1908
Un mois aujourd’hui que je suis fiancé ; le pauvre M. du Lac était venu m’attendre à la gare. Ce matin nous assistons à 9h à Sauveterre, à la messe de deuil ; nous allons ensuite prier sur la tombe du pauvre défunt. Je n’ose pas parler de la date du mariage après le malheur qui vient d’arriver. Nous en causons cependant un instant Mme du Lac et moi et je constate avec plaisir qu’elle ne songe pas à retarder le mariage comme je l’avais craint ; c’est probablement le 29 septembre que j’échangerai, avec Bebelle les serments définitifs ; mais il serait trop triste de célébrer le mariage dans l’église de Sauveterre et Mme du Lac parle de le célébrer à Perpignan ; ni mes parents ni moi n’y verrons d’inconvénient, bien au contraire ! Plusieurs parents partent aujourd’hui ; moi je partirai demain ne voulant pas être ici pendant qu’on règlera des questions d’intérêt. Bebelle est furieuse que je parte, mais je ne peux vraiment pas faire autrement, par discrétion.
La Métairie Grande, jeudi 20 août 1908
J’étais prêt à partir à midi 9, mais on a déjeuné un peu tard et j’ai manqué le train. Bebelle en a été ravie car elle avait énormément insisté pour que je reste ; je lui avais fait comprendre tout doucement que je devais partir ; je fais contre mauvaise fortune bon cœur et je passe avec grand plaisir une journée de plus auprès de ma chère fiancée. Nous nous promenons ensemble avec Henry dans l’après-midi. Bebelle et moi sommes tout le temps ensemble, nous ne nous quittons pas d’une semelle. Comme cette chère enfant est déjà entrée dans ma vie !
Vinça, vendredi 21 août 1908
Ce matin, à la Métairie Grande, en allant accompagner, avec Bebelle et François, Henry à la gare, je suis tout surpris de voir Papa descendre du train. Passant à proximité, à son retour de Dijon, il est venu faire une visite de condoléances, mais il ne reste pas longtemps parce que les Du Lac sont en affaires et nous partons ensemble à midi 9. Papa s’arrête à Lamalou où il avait couché et où il a sa malle et je continue sur Vinça où j’arrive à 8 heures 22 du soir. De Bédarieux à Béziers, j’ai voyagé avec ma future belle-sœur Mme Gaston du Lac, une femme très aimable. Papa a pu s’entretenir un petit moment avec Mme du Lac, et il a été à peu près convenu que le mariage aurait lieu le 29 septembre à Perpignan ; Mme du Lac trouverait trop triste de le faire à Sauveterre. Je suis bien heureux qu’on ne le retarde pas et quant à la solennité, il n’y en aura aucune, mais je ne la regrette pas beaucoup et nous serons aussi bien mariés. Je trouve ici Maman qui est arrivée avant-hier de Biarritz et Bonne Maman hier, de Dijon ; Bonne Maman a quitté Papa à Lyon. Sur le désir exprimé par Bebelle je reviendrai à la Métairie Grande pour assister à la messe de neuvaine qui sera célébrée à la fin de la semaine prochaine pour M. du Lac.
Note parue dans L’Éclair de Montpellier du 18 août :
Coupure de presse de L’Éclair de Montpellier du 18 août 1908 : note de nécrologie de Joseph du Lac (collée dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch au 21 août 1908)
Vinça, samedi 22 août 1908
Tout le monde ici est au courant du malheur qui vient de jeter un voile de tristesse sur nos fiançailles ; il paraît, en effet, que L’Éclair de Montpellier et Le Roussillon ont annoncé la mort de M. du Lac. À Ille où je vais dans l’après-midi, c’est la même chose. Je reviens d’Ille à Vinça avec Papa qui arrive de Lamalou où il a couché. D’ici à Ille, j’ai fait route avec Mme Louis Noëll qui m’a félicité beaucoup de mon mariage et m’a dit que Mme de Pallarès lui avait, cet hiver, exprimé beaucoup de regrets à mon sujet. Trop tard, ma vieille, il fallait te décider plus tôt et maintenant que j’ai ma Bebelle, je ne te regrette pas ! Voici mon long voyage terminé ! Il s’est effectué « par tranches » et a été fertile en incidents qui ont déterminé des changements. Quel été si mouvementé !
Vinça, dimanche 23 août 1908
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, je me promène un moment, je vais à la Balme. Je reçois une lettre de Bebelle et naturellement, je lui écris comme tous les jours quand nous ne sommes pas ensemble.
Semaine du 24 au 30 août 1908
Vinça, lundi 24 août 1908
C’est aujourd’hui exactement le milieu entre le 19 juillet, jour de mes fiançailles et le 29 septembre jour fixé pour mon mariage, 35 jours de chaque côté ; en écrivant à Bebelle je le lui fais remarquer ; elle m’écrit que la messe de neuvaine pour son père sera célébrée mercredi et elle me demande d’y assister ; je devrai donc repartir demain. Nous allons à Perpignan dans l’après-midi, nous voyons l’abbé de Llobet et parlons avec lui de différentes questions concernant le mariage ; il aura lieu dans la maison de Llobet à Perpignan ; la cérémonie religieuse aura lieu à la cathédrale Saint Jean, le mariage civil, selon toutes probabilités, à Ille. Nous commandons un petit trousseau pour moi.
Bédarieux, mardi 25 août 1908
Parti de Vinça à 9 heures, j’ai passé quelques heures à Ille pour prendre un bain et pour faire quelques commissions. J’en repars à 1 heure 25 ; comme l’année dernière à pareille époque (la première fois que je suis allé à la Métairie Grande) je couche à Bédarieux ; le soir, je vais me faire raser en ville, je tombe sur le même coiffeur que l’an dernier ; je ne sais comment, il me reconnaît et, dans son expansion toute méridionale, veut absolument m’accompagner pour me faire visiter une partie de la ville ; je reconnais son amabilité en lui offrant un bock. Demain, j’embrasserai Bebelle ; quel bonheur !
La Métairie Grande, mercredi 26 août 1908
Je pars de Bédarieux à 6h12 ; j’arrive ici à 8h35 en compagnie du chanoine de Llobet ; le service funèbre est à 10 heures à l’église de Sauveterre ; on me présente à Mme Sahuc, sœur de M. du Lac et à sa fille Thérèse ; Mme Charles de Llobet et ses filles sont ici aussi. La plupart des parents repartent le soir. Je retrouve Bebelle plus gentille, plus jolie que jamais. Le Bon Dieu, qui a été assez bon pour me la donner, met aujourd’hui mon amour pour elle à une rude épreuve : Bebelle puis sa mère m’avertissent loyalement qu’il sera impossible de tenir, relativement à la dot de Bebelle, les engagements qui ont été pris ; on s’était engagé à lui donner, sur la propriété de Torreilles, une valeur de 100.000 fr. ; or, à la suite de la mort de M. du Lac, Mme du Lac me dit qu’elle a reconnu que la loi ne lui permet pas de donner cette dot à sa fille ; d’autre part, M. Gaston du Lac et Mme de Gineste, enfants du 1er lit de M. du Lac, ont des exigences auxquelles on ne s’attendait pas, réclamant sur la propriété de la Gironde qui ne leur appartient pas mais dont leur père avait la jouissance, 17 ans d’intérêts que les autres ne savent comment faire pour leur donner ; je ne crois pas qu’ils aient droit à ces intérêts. Tout cela amoindrit très sensiblement la situation des Du Lac et la situation future de Gabrielle. Mme du Lac a chargé son frère l’abbé d’en avertir Papa ; je sais, par ce que m’a dit Bebelle, qu’elle a envisagé la possibilité d’une rupture de mes fiançailles. Elle me jugeait bien mal et, dès qu’elle m’avertit de ces tristes choses, je lui déclare spontanément que je suis trop attaché à Bebelle pour que cela puisse changer mes dispositions à son égard. Quand ma fiancée m’avoue cette crainte de sa mère, je la serre dans mes bras et je lui dis, en l’embrassant, de ne rien craindre ; pauvre chérie, je ne pourrais pas vivre sans elle, je l’aime trop ! Mais quelle épreuve, quelle préoccupation le Bon Dieu m’envoie ! Il sera dit que je ne peux pas avoir un mois de bonheur ! J’avais été top heureux pendant les 3 premières semaines de mes fiançailles ; cela ne pouvait pas durer ! Certes, je savais bien que je ne faisais pas un mariage riche, mais je croyais trouver une situation équivalente à la mienne, et voilà que je suis menacé de trouver une situation très inférieure ! Comment ferai-je pour vivre ? Comment mes parents vont-ils prendre la chose ? Je m’efforce de cacher mes préoccupations à Bebelle, mais je suis bien préoccupé. Il est possible que, lorsque je saurai bien quelle est la situation exacte de Gabrielle, je sois amené à modifier mes dispositions pour l’avenir ; je devrai peut-être renoncer à habiter Perpignan après mon mariage. Comme ce serait malheureux ! Je suis bien préoccupé, parce que je vois que je n’aurai même pas la situation modeste, mais acceptable, sur laquelle je comptais ; et Bebelle a été habituée jusqu’à présent à une vie assez large ; comment se pliera-t-elle à la nouvelle manière de vivre qui va probablement s’imposer à nous ? Quelle nouvelle épreuve le Bon Dieu m’envoie là !
La Métairie Grande, jeudi 27 août 1908
On ne me dit rien aujourd’hui des affaires de famille et je n’en parle pas de mon côté ; nous prenons des dispositions en vue du mariage (lettres de faire-part, liste des invités etc.). Tout le monde repart et je suis beaucoup plus libre pour causer avec Bebelle.
La Métairie Grande, vendredi 28 août 1908
Bebelle reçoit une lettre portant pour adresse : « Madame Estève de Bosch née du Lac… » ; c’est un mois trop tôt… mais il me tarde bien qu’on puisse l’appeler ainsi. Nous faisons des projets d’avenir, et elle voit l’avenir en rose ; pauvre chère petite, puisse la vie ne lui ménager que des joies après les tristesses de ses fiançailles ; sans trop oser le croire, je lui laisse ses illusions ; je ferai tout mon possible pour qu’elles durent longtemps… Je vais trouver le maire de Sauveterre au sujet des publications à la mairie.
La Métairie Grande, samedi 29 août 1908
Je n’ai plus que 31 jours à attendre ; dans un mois je serai, si Dieu le veut, le mari de Bebelle ! Dans l’après-midi je vais à la mairie de Sauveterre, je donne nos noms et prénoms pour les publications et je prends l’état-civil exact de Bebelle qui est celui-ci : « du Lac Gabrielle Marie, née le 29 mai 1889, fille légitime de du Lac Marie Joseph et de de Llobet Marie-Thérèse. » Mme Jeanne de Lagoutine vient un moment et nous la raccompagnons en auto à la gare de Saint-Amans.
La Métairie Grande, dimanche 30 août 1908
Nous allons à la messe à Albine, il pleut presque toute la journée. Dans l’après-midi pendant une éclaircie, visite de Jean-Marie d’Haussillon cousin des Du Lac. Bebelle, François et moi, nous promenons un moment avec lui.
Semaine du 31 août 1908
La Métairie Grande, lundi 31 août 1908
Albert et François passent toute la journée à la chasse. Je me promène avec Bebelle ; nous tirons ensemble quelques oiseaux dans les prairies autour de la Métairie Grande. Nous révisons la liste des invitations à faire pour le mariage et commençons à disposer le cortège.
Septembre 1908
Semaine du 1er au 6 septembre 1908
La Métairie Grande, mardi 1er septembre 1908
Nous voici en septembre, le mois qui verra mon mariage avec la permission de Dieu. Madame du Lac et Albert me parlent un peu des affaires de la succession de M. du Lac ; il résulte que Madame du Lac m’avait mal expliqué, l’autre jour, les prétentions de son beau-fils et de sa belle-fille ; ce ne sont pas les intérêts de la propriété de la Gironde qu’ils réclament, ce qui me paraissait monstrueux, c’est leur part du capital formé par les revenus de cette propriété dont leur père avait la jouissance ; ce n’est peut-être pas très délicat parce que cette propriété a été expressément donnée par M. d’Andoque de Sériège aux enfants du second lit, mais je dois reconnaître que c’est légal. Cette propriété est immense (2000 hectares), et Gabrielle a droit à 1/7 ; mais il serait fâcheux de la faire vendre et nous nous arrangerons sans doute pour nous en partager les revenus ; c’est Albert qui en dirigera l’exploitation. En dehors de cela, Gabrielle va avoir ce qui lui reviendra sur le patrimoine de son père (cela ne sera pas grand-chose) et enfin, la dot que sa mère lui constituera sur sa fortune personnelle, des terres à Torreilles. Il va falloir s’occuper de rédiger le contrat de mariage. C’est très difficile dans les circonstances actuelles. Albert m’avoue que lui et ses frères et sœurs ne trouvent pas ce sur quoi ils comptaient… On m’avait dit que Bebelle aurait, en tout, de 200 à 250.000 fr ; eh bien, je crains fort qu’elle n’arrive pas à 200.000. Enfin que faire ? Nous vivrons le plus simplement possible. Mme du Lac, me dit Bebelle, craint que mon mariage ne se rompe. Je ne comprends pas comment cette idée a pu lui venir, il faut qu’elle me connaisse bien peu ! S’il me fallait quitter ma fiancée, je serais au désespoir et pas une minute une pensée aussi affreuse ne m’est venue à l’esprit. Quand Bebelle me dit cela, je la rassure de mon mieux et je me fâche même d’un soupçon aussi injuste. C’est bien moi qui serais le plus puni ! Je repars demain ; je visiterai Béziers entre 2 trains, coucherai à Perpignan, irai jeudi à Rigarda pour la fête des 2 sections de la Société, et arriverai le soir à Ille. Dans l’après-midi, je me promène avec Bebelle, François et Lolotte.
Perpignan, mercredi 2 septembre 1908
J’ai quitté la Métairie Grande à midi 9 et, après avoir visité Béziers de 3h à 7h15, j’arrive ici à 10h ½ avec une ½ heure de retard. Je couche dans ma chambre de la place d’armes, notre prochaine demeure à Bebelle et à moi[39]. Ce matin, à la Métairie grande sont arrivés M. Charles de Llobet qui ne passe que la matinée et ses deux filles qui passeront quelques jours ; il paraît (c’est Bebelle qui me l’a dit) que M. de Llobet comptait absolument que je demanderais l’aînée de ses filles[40], il en avait parlé à Mme du Lac ; quel n’a pas dû être son étonnement ! Quant à moi, l’idée ne m’en était jamais venue et certes, cette jeune fille n’est pas à comparer avec Bebelle !
Ancienne maison d’Estève de Bosch (Bousquet puis Bonaure du XVIIIe au XIXe siècle), située place d’armes, actuellement place Gambetta, à Perpignan (Pyrénées-Orientales) – Vue de 2018 (Google StreetView)
Ille, jeudi 3 septembre 1908
Le matin à Perpignan, séance assez courte chez le dentiste. Je fais prolonger mon billet jusqu’à Vinça où j’arrive à midi, j’y trouve Papa et Maman venus voir Bonne Maman. L’après-midi, je vais en voiture à Rigarda assister à la fête organisée par les deux sections de la Société Saint-Sébastien que j’ai fondée il y a deux ans dans ce village. Cette fête, qui a déjà commencé ce matin consiste à assister à la grand’messe, aux vêpres, à la procession ; les deux sections que je convoque devant la maison de Dalmer y prennent part, avec, en tête, la bannière apportée de Vinça ; tous les sociétaires ont leur insigne et ils en sont fiers ! Je leur dis quelques mots ; il y a une petite musique. Cette fête, organisée par les deux chefs de section, est charmante. Il y a aussi un bal pour lequel le maire a refusé la place publique (ce qui lui a valu une réprimande du sous-préfet) ; il se fait dans une salle appartenant à l’un des chefs de section. Il est très animé, mais je m’abstiens d’y prendre part et je rentre à Vinça à 5 heures et ici à 6 heures. Cette fête, qui a eu lieu à la barbe du maire et des blocards, est très réussie et je félicite chaudement ses organisateurs ; ils sont très contents que j’y sois venu. Je trouve ici deux cadeaux.
Ille, vendredi 4 septembre 1908
Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Je cause assez longuement avec M. Trullès de la façon dont pourra être fait mon contrat de mariage ; c’est très délicat à cause de la succession de M. du Lac qui vient de s’ouvrir et qui est loin d’être réglée. M. Trullès me conseillerait presque de ne pas faire de contrat. Il faut absolument s’entendre sur ces questions d’affaires avec Mme du Lac ; le moment est venu de les régler. L’après-midi, je vais à Corbère avec Papa, nous ne trouvons pas la fermière ; les vignes ont souffert du mildiou. Le soir cérémonie en l’honneur du Sacré-Cœur. Notre domestique Jean nous annonce qu’il va nous quitter pour entrer dans les chemins de fer ; c’est une fameuse bêtise qu’il fait et c’est ennuyeux pour nous car il ne faisait pas trop mal son service et qu’il était assez bien élevé ; je le regretterai.
Ille, samedi 5 septembre 1908
Papa vend à M. Rivière, banquier, une parcelle de nos terrains à bâtir de la gare à 6 fr. 50 le mètre carré, parce que la majeure partie est sur une avenue secondaire. Je vais à Perpignan, je voulais voir l’abbé de Llobet, mais je ne le trouve pas et je ne vois que Mlle Augustine. Le temps passe, le 29 approche et aucune question d’affaires n’est encore réglée ; il faudrait pourtant aboutir ; Papa écrit dans ce sens à Mme du Lac. Bebelle m’écrit tous les jours. Je fais faire demain ma publication de mariage à la mairie d’Ille. A Perpignan, le dentiste achève de m’arranger deux dents. Je rencontre l’oncle Albert Lazerme et ses deux filles.
Ille, dimanche 6 septembre 1908
Je vais à la grand’messe ici ; ensuite je pars pour Vinça où j’assiste au recouvrement des cotisations de la Société ; je rentre en voiture, j’assiste aux vêpres ici, puis à une réunion de la Jeunesse Catholique ; un délégué du comité diocésain y assiste et l’on prend toutes les décisions relatives au grand congrès départemental de la Jeunesse Catholique qui se tiendra ici le 8 novembre au lieu du 25 octobre. On nomme un comité d’organisation du congrès ; j’en fais partie ; il faudra tâcher de terminer mon voyage de noces avant le 8 novembre.
Semaine du 7 au 13 septembre 1908
Ille, lundi 7 septembre 1908
L’ermitage de Domanova près de Rodès (Pyrénées-Orientales), avec le pic du Canigou en fond, pèlerinage effectué pieds nus par Antoine d’Estève de Bosch et sa mère le 7 septembre 1908 – Cliché anonyme, années 2000 (tourisme-roussillon-conflent.fr)
Nous allons tous à Doma Nova, c’est le pèlerinage que j’avais promis cet hiver si je guérissais ; je fais la montée pieds nus, Maman aussi ; nous faisons tous la sainte communion à la messe que dit M. le vicaire d’ici et que je lui sers. L’après-midi, je m’occupe avec Serradell de la préparation du congrès, notamment d’un train spécial que nous devons demander à la Compagnie du Midi. Nous faisons nos invitations pour le 29 ; dans 3 semaines ! Je reçois deux jolis vases en cristal ; ne sachant pas qui me les envoie, car il n’y avait pas de carte dans le carton, j’écris au négociant envoyeur pour me renseigner sur l’auteur de ce cadeau.
Ille, mardi 8 septembre 1908
Le cadeau est de ma cousine Mme de Gout de Bize, je lui écris pour la remercier. Le 24e régiment d’infanterie coloniale, de Perpignan, manœuvre aujourd’hui aux environs d’Ille, entre Latour-de-France et Ille ; il passe la nuit ici, et loge naturellement, en grande partie, chez l’habitant. Le maire, en faisant la répartition entre les maisons d’Ille, nous a mis dans les honneurs, il nous a attribué le colonel et le lieutenant-colonel ; nous avons donc l’honneur de donner asile au drapeau que le régiment, à son arrivée (2 heures) accompagne chez nous musique en tête et auquel on rend les honneurs ; nous le faisons déposer dans le grand salon. Ces messieurs sont charmants ; dans l’après-midi, nous leur faisons visiter les curiosités d’Ille. Nous les avons, bien entendu, à notre table et le soir, nous allons avec eux au concert donné sur la promenade par la musique du régiment. C’est dans Ille un mouvement insolite ; on fait fête au régiment. Nos hôtes (le colonel Bertin et le lieut-colonel Reymond) ont d’excellentes idées et une éducation parfaite ; le premier est breton et le second provençal ; tous deux ont fait de nombreuses campagnes dans différentes colonies et leur conversation est intéressante.
Ille, mercredi 9 septembre 1908
Château de Castelnou (Pyrénées-Orientales) – Cliché anonyme, sans date [années 1900] (Institut du Grenat)
Ces Messieurs nous ayant indiqué de quel côté se déroulerait la manœuvre d’aujourd’hui, nous essayons de la suivre. Nos hôtes nous quittent à 5h ¾ du matin ; on reprend le drapeau avec le même cérémonial qu’à son arrivée ; on lui rend les honneurs devant notre porte, puis sur la route nationale. Un premier bataillon est parti à 5 heures avec mission de défendre la route ou le chemin de Saint-Michel à Thuir par Sainte-Colombe et Castelnou ; le second bataillon tente de s’emparer de positions défendues et de gagner Thuir par la montagne ; c’est une très rude étape surtout avec les péripéties d’un combat. Nous partons en voiture à 8 heures et allons, suivant les indications du colonel et du lieutenant-colonel, nous porter à Castelnou, mais nous ne voyons que quelques détachements garnissant les hauteurs voisines ; nous entendons la mousqueterie et le tir des mitrailleuses, mais le combat a lieu en avant de Castelnou ; il est fini avant 11 heures et les deux parties bivouaquent avant de repartir pour leurs cantonnements à Thuir. Nous profitons de notre présence à Castelnou pour demander à visiter le vieux château admirablement restauré et aujourd’hui habité par des Américains, M. Dunbar et sa cousine Mlle Curtiss Huxley ; la demoiselle y est seule en ce moment ; on nous donne rendez-vous pour 2 heures. Le lieutenant-colonel nous rejoint et, nous voyant assez embarrassés pour déjeuner, improvise chez le curé (l’abbé Magnan, d’Ille, que nous connaissons), un déjeuner avec des provisions de sa cantine ; le colonel arrive aussi. Ces messieurs sont toujours aussi aimables. Nous visitons le château avec le colonel, le curé et 2 sous-officiers secrétaires du colonel ; le lieutenant-colonel rentre à Thuir avec le régiment. Le château, de dimension moyenne, est fort bien restauré et surtout admirablement meublé de meubles très anciens et de toute beauté ! Ça rappelle beaucoup le château de Nyers. Mlle Curtiss Huxley nous en fait les honneurs avec la plus grande amabilité et nous offre du thé et des gâteaux. Nous repartons à 3h 1/2 et, en passant par Thuir, nous sommes ici vers 5h ¼, enchantés de notre journée malgré l’orage qui nous a bien arrosés un moment. Je trouve deux lettres de Bebelle à qui j’écris tous les jours et qui fait de même.
Ille, jeudi 10 septembre 1908
Daniel, de Perpignan, qui vient pour la commande du linge de corps et de maison que je lui fais, me dit qu’il a rencontré l’abbé de Llobet qui lui a dit qu’il désirait me voir. J’y vais donc, et je passe l’après-midi à Perpignan. Je vois longuement mon futur oncle et nous nous entendons pour bien des questions. Mais la question du contrat n’est pas encore décidée. Le chanoine me dit qu’il insiste beaucoup pour que Mme du Lac vienne passer 48 heures à Perpignan ; il attend une réponse d’elle à ce sujet ; voilà qui me paralyse pour mon dernier séjour à la Métairie Grande, je ne sais quel jour partir, car je ne peux pas m’exposer à arriver là-bas en l’absence de Mme du Lac. Je rentre par le train du soir.
Ille, vendredi 11 septembre 1908
J’en suis aux ¾ de nos fiançailles ; 54 jours se sont écoulés depuis le 19 juillet et il n’en manque plus que 18 jusqu’au 29 septembre ; il me tarde bien qu’ils soient passés ! Je vais en voiture faire une visite à notre cousine de Barescut à La Ferrière, puis je vais à Vinça et à Bouleternère. Visite de Charouleau pour la commande d’hiver. Je reçois les alliances envoyées par Laugier gravées au nom de Gabrielle et au mien avec la date du 29 septembre 1908 ; elles sont en or jaune.
La Métairie Grande, samedi 12 septembre 1908
Bebelle m’ayant écrit que sa mère décidément ne viendrait pas à Perpignan avant le moment du mariage, je me décide à partir pour la Métairie Grande où j’arrive à 10h du soir ; ce séjour sera le dernier que j’y ferai comme fiancé. C’est avec bonheur que je retrouve et que j’embrasse Bebelle. Je lui apporte plusieurs des bijoux qui composeront sa corbeille : une seconde bague en saphir, une étoile en diamants pour les cheveux et une montre en or et émail vert avec son sautoir en or blanc. Je lui donnerai les autres quand elle viendra à Perpignan.
La Métairie Grande, dimanche 13 septembre 1908
Nous allons à la messe à Albine, nous y voyons la famille de Saint-Martin. L’après-midi, nous allons en auto à Saint-Amans prendre chez le secrétaire de la mairie de Sauveterre des pièces nécessaires pour notre mariage. Les Jamme de Lagoutine viennent passer deux heures ici. Bebelle a reçu plusieurs nouveaux et jolis cadeaux ces jours-ci.
Semaine du 14 au 20 septembre 1908
La Métairie Grande, lundi 14 septembre 1908
Vue du Roc de Peyremaux dans la Montagne Noire – Cliché DDM-JCB, années 2000 (Site ladepeche.fr)
Nous allons en excursion à la fontaine dite « des Fiancés » à près de 1000 mètres d’altitude près du sommet de la Montagne noire ; outre Bebelle, François et moi, il y a M. le comte de Saint-Martin et ses deux fils, ses nièces les demoiselles de Séguin et une institutrice allemande Mlle Tälser. Nous partons à 7h du matin et rentrons à 4h 1/2 du soir ; nous avons un temps superbe. Avant d’arriver à la fontaine où nous déjeunons, nous montons au rocher de Peyremaus[41] à 1007 mètres d’altitude, d’où on a une vue superbe sur la vallée du bas Languedoc, sur les Corbières et les Pyrénées ; en face, je vois admirablement le Canigou. La promenade elle-même est charmante. On la fait faire à tous les fiancés de la famille du Lac ; là-haut, il faut que les deux fiancés boivent dans le même verre et fassent boire les jeunes gens et les jeunes filles présents ; c’est ce que nous avons fait. Suivant l’usage, nous avons rapporté de l’eau de cette fontaine ; on doit, paraît-il, la faire boire au premier né !!! Une de mes plus grandes joies de ces derniers jours a été le triomphal acquittement de Grégori par le jury de la Seine. Les dreyfusards ont été piteux et se sont effondrés sous les huées ; le traître, malgré sa fausse innocence, a été hué et a dû fuir de la cour d’assises. Malgré la partialité évidente du président dont l’unique souci a été d’empêcher les témoins de parler de l’affaire Dreyfus, il s’est dit là des choses dures pour le traître, ses partisans et la Cour de Cassation ; on y a proclamé la forfaiture de ladite cour suprême coupable d’avoir falsifié le code pour soustraire Dreyfus à ses juges. L’acquittement de Grégori est le commencement de la revanche des bons Français, c’est en même temps une nouvelle flétrissure appliquée à l’ignoble Cour de cassation, c’est l’annulation de son arrêt que tous les bons Français, depuis deux ans, ne cessent de bafouer et de fouler aux pieds, c’est une nouvelle condamnation de Dreyfus et du dreyfusisme. J’en suis bien heureux et le gouvernement doit en être bien ennuyé.
La Métairie Grande, mardi 15 septembre 1908
Bebelle va à Toulouse avec Mme Jamme de Lagoutine pour des essayages ; elle ne rentrera que demain. Je passe une bonne partie de ma journée à écrire des lettres. Je me promène sur la montagne avec Albert et François. Papa, à qui j’avais télégraphié hier de venir au plus tôt sur le désir de Mme du Lac, s’annonce pour demain. Nous irons chez le notaire et j’espère qu’on se mettra d’accord pour un projet de contrat.
La Métairie Grande, mercredi 16 septembre 1908
Déjà un mois aujourd’hui de la mort de M. du Lac ; quel malheur et comme ce triste événement a changé nos plans ! Bebelle rentre de Toulouse où elle est allée avec Mme Jamme de Lagoutine ; celle-ci nous a offert un magnifique buste en marbre, genre grec. Papa arrive à 10 heures et repart à 4 heures 24 ; entre temps, nous allons en auto chez le notaire de la famille du Lac, Me Siret à Mazamet et nous échangeons des idées pour un projet de contrat qui, d’ailleurs, sera fait et signé à Ille chez Me Trullès. Seulement, je suis obligé de repartir demain pour aller visiter les propriétés de Mme du Lac dans la Salanque et voir ce qui pourra composer le lot de Bebelle. Enfin ce n’est plus qu’une séparation de 8 jours !
Ille, jeudi 17 septembre 1908
J’ai quitté la Métairie grande à midi 9 et je suis arrivé à Ille à 8h ; de Narbonne à Perpignan, j’ai fait route avec Carlos et sa femme. J’ai retrouvé à Perpignan Papa qui revenait d’une réunion du comité de l’Œuvre de la conservation de la foi où Monseigneur l’a appelé il y a déjà plusieurs mois.
Ille, vendredi 18 septembre 1908
Par le premier train, nous partons d’Ille, Papa, Maman et moi et, pilotés par M. Charles de Llobet, nous visitons toutes les terres et la maison que Mme du Lac possède sur les territoires de Claira et Torreilles ; ayant la latitude de choisir jusqu’à 40.000 fr., je me déciderai probablement pour deux belles vignes situées sur le territoire de Claira ; je les examine toutes plan, contenance et valeur en mains et je me renseigne sur le rendement de chacune d’elles. Au retour, nous déjeunons chez les Llobet à Perpignan et rentrons à Ille à 4 heures. À Torreilles, nous avons vu l’abbé Sarrète.
Ille, samedi 19 septembre 1908
Nous nous entretenons à plusieurs reprises avec Me Trullès de mon contrat de mariage ; Monsieur Trullès examine le projet envoyé par Me Siret et nous conseille de demander quelques modifications ; ayant à faire marcher des propriétés, surtout des vignes où tout l’outillage est à créer comme à Torreilles, il est nécessaire que j’aie une certaine latitude, que mon contrat ne soit pas une entrave ; les Du Lac tiennent au régime dotal, je veux bien l’accepter mais très tempéré surtout en ce qui concerne les valeurs mobilières. Papa aurait voulu que le contrat fût signé ici chez Me Trullès, mais Mme du Lac tient beaucoup à le signer chez son notaire ; nous décidons de lui accorder cette satisfaction et annonçons que nous nous retrouverons mardi soir, tous les trois (Papa, Maman et moi) à la Métairie Grande pour signer jeudi matin le contrat à Mazamet ; samedi, on adoptera le projet définitif.
Ille, dimanche 20 septembre 1908
Après la grand’messe, nous allons à Vinça en voiture pour voir les Magué. Nous déjeunons et passons l’après-midi avec Bonne Maman et avec eux ; l’oncle Paul repart demain pour Dijon reprendre son service mais il reviendra la veille de mon mariage pour être mon témoin avec l’oncle Xavier. Nous rentrons à Ille à 5 heures. Depuis l’acquittement de Grégori, on assiste à un redoublement d’antidreyfusisme qui rappelle les plus beaux jours de l’Affaire ; Grégori reçoit tellement de cartes que l’administration des postes doit les lui porter dans un fourgon ! Tous les journaux patriotes, à la suite de l’Action française, reproduisent les preuves éclatantes de la forfaiture de la Cour de Cassation ; le commandant Cuignet a écrit au premier président de cette cour, Ballot-Beaupré, une lettre publique dans laquelle il lui démontre clair comme le jour que lui et sa basse cour ont falsifié la loi pour soustraire Dreyfus à ses juges, et il le défie d’oser le poursuivre. La Cour de Cassation, le gouvernement, les dreyfusards et Dreyfus baissent la tête sous l’avalanche et feignent d’ignorer ; de poursuites il n’est pas question, elles sont impossibles ; bref la Vérité, la vraie, la nôtre, est en marche !
Semaine du 21 au 27 septembre 1908
Perpignan, lundi 21 septembre 1908
Voici commencée la dernière semaine de ma vie de célibataire ; dans 8 jours je serai marié aux yeux de l’État, le lendemain par l’Église. Je vais à Torreilles voir une cave qui est en vente ; je couche à Perpignan. Demain matin, je rejoindrai Papa et Maman à la gare et nous irons ensemble à la Métairie-Grande. Je commence à m’occuper du voyage de noces et je combine un circulaire. Nous assistons ce matin à Ille à un service funèbre pour notre cousin de Barescut. Nous apprenons la mort à Angers de Madame de Soos ; c’est une bien bonne amie de notre famille qui disparait prématurément.
La Métairie Grande, mardi 22 septembre 1908
Me voici de nouveau à la Métairie Grande avec Papa et Maman ; c’est avec bonheur que je retrouve ma chère fiancée qui sera ma femme dans 8 jours. Demain, on s’occupera du contrat ; le notaire viendra.
La Métairie Grande, mercredi 23 septembre 1908
La famille du Lac a été occupée par des affaires (réunion d’un conseil de famille, arrivée dans ce but de M. Charles de Llobet, de M. Sahuc) et aussi par mon contrat de mariage. Le notaire est venu et on en a arrêté définitivement les bases ; on le signera demain ; voici les bases : Gabrielle apporte :
1° Ses droits sur la succession de son père, soit 60.000 fr. environ.
2° Ses droits sur la propriété de la Gironde donnée par M. d’Andoque de Sériège aux enfants du Lac du second mariage, soit 1/7 de cette propriété ; c’est difficile à évaluer, parce que la valeur de cette vaste propriété varie beaucoup suivant l’état des bois, mais je crois que c’est entre 80.000 et 100.000 fr.
3° Deux vignes d’une valeur de 40.000 fr. que sa mère lui donne à Claira (La Cadène et la moitié du Lloucati). Mme du Lac se réserve, en retour de cette donation, le tiers du revenu de la part de Gabrielle dans la propriété de la Gironde.
De mon côté, j’apporte :
1° Toutes les propriétés que Maman possède à Bouleternère, avec un champ au territoire d’Ille (la prairie affermée à Xatard).
2° Un champ à Ille (le Cam del Pou) et un champ à Saint-Michel (le Cam de las Padrouses) que me donne Papa.
3° La propriété de la Balme que Maman me donne à Vinça.
4° Un titre de rente appartenant à Maman, d’une valeur de 6000 fr. suivant le cours de la Bourse.
Mme du Lac, suivant la volonté de son mari, a tenu au régime dotal sous lequel elle a déjà marié ses deux premières filles, et il a bien fallu que je l’accepte, mais j’ai obtenu qu’on insère dans mon contrat des clauses qui me laissent une grande liberté ; ce sera un régime dotal bien mitigé. Demain, nous signerons ce contrat chez Me Siret à Mazamet. Dans l’après-midi, je me promène un peu avec Papa, Maman et Gabrielle à Albine. Il pleut presque toute la journée ; aussi nous emballons les cadeaux de Bebelle que j’emporterai à Perpignan. Sur le contrat, pour éviter les droits d’enregistrement trop élevés, il a été entendu qu’on abaisserait le plus possible l’évaluation des deux donations. En réalité, celle de Mme du Lac à Bebelle est de 40.000 fr. et celle que me font mes parents d’au moins 100.000 ; en tout, en capital, nous aurons au moins 270 à 280.000 fr. Quant au revenu, comme il s’agit de propriétés, il sera variable. La propriété de la Gironde, qui a 2000 hectares, va rester indivise ; nous nous en partagerons les revenus.
Ille, jeudi 24 septembre 1908
Ce matin, nous sommes tous allés à Mazamet en auto et nous avons signé, chez Me Siret mon contrat de mariage d’après les bases arrêtées hier. Nous sommes rentrés à la Métairie Grande juste à temps pour prendre le train de midi 9 et, Papa, Maman et moi sommes arrivés ici à 8 h du soir, emmenant avec nous une foule de caisses de cadeaux et de cartons, robes etc. que Bebelle m’a confiés ; elle-même arrive demain à Perpignan en auto avec sa mère et ses frères et sœurs. Je trouve ici 5 nouveaux cadeaux, notamment un magnifique surtout offert par les Joseph de Lazerme. Je vois que j’ai reçu 21 cadeaux, 9 autres sont annoncés ; j’en aurai donc 30 au moins ; quelques-uns sont très beaux ; Bebelle, en dehors de ceux que je lui ai faits, en a 24 ou 25 ; ça nous fera 55 au moins. La corbeille de Bebelle se compose de :
2 bagues (elle des fiançailles et une autre)
1 étoile en brillants pour les cheveux
1 superbe broche pendentif brillants et turquoises
1 sautoir or et une montre or et émail
1 bracelet or et turquoise
1 collier topaze offert par Maman.
En outre, elle a une autre bague et un autre bracelet offerts par une tante et une cousine. À la corbeille, il faut encore ajouter de belles fourrures en renard blanc et 10 mètres de dentelles en point d’Angleterre que je lui ai offerts ; enfin quelques petits bijoux noirs offerts par moi par-dessus le marché.
Ille, vendredi 25 septembre 1908
Comme le moment de mon mariage approche ! Dans moins de 4 jours, ce sera chose faite, puis nous nous envolerons vers l’Italie ! Je passe la matinée à écrire des lettres et cartes aux personnes qui m’ont fait des cadeaux. L’après-midi, nous avons la visite d’Henri de Lavergne qui, arrivé mercredi à Vinça avec Philomène, vient nous voir en bécane. Du reste, je vais à Vinça avec Papa de 4h ½ à 7 h. Je vois Philomène qui se porte très bien malgré le court délai qui la sépare du moment de sa délivrance. De Marie-Thérèse qui doit accoucher ces jours-ci, nous ne savons rien ; nous attendons tous les jours un télégramme, mais l’événement se fait attendre. Madame du Lac, Bebelle et ses frères ont dû arriver aujourd’hui à Perpignan, j’irai les voir demain. Nous nous occupons du lunch de lundi ici, avant le mariage à la mairie.
Perpignan, samedi 26 septembre 1908
Venu à Perpignan pour y passer l’après-midi, je me suis décidé à y coucher sur les instances de Madame du Lac et de l’abbé de Llobet (Bebelle et sa famille sont arrivées hier en auto). Dans l’après-midi, je vais avec Albert à Torreilles et nous examinons ensemble la vigne de la Lloucati, dont Bebelle a la moitié par contrat de mariage ; nous voyons comment on pourra la partager, je choisis la partie sud. Le soir, je dîne chez les Llobet ; nous nous occupons de l’organisation du cortège, des places au lunch de mardi etc. Je couche dans ma chambre de la place d’armes.
Perpignan, dimanche 27 septembre 1908
Je passe la matinée à Perpignan avec les Du Lac à qui je fais visiter l’appartement de la place d’armes ; Bebelle l’examine au point de vue de notre future installation. Je déjeune chez les Llobet. Je rentre ici à 4 heures, avec l’oncle Paul qui arrive de Dijon et arrive à Vinça pour mon mariage. Ici, je m’occupe d’une foule de choses, j’organise une exposition de mes cadeaux, dont j’ai déjà une trentaine (quelques-uns très importants sont annoncés et ne sont pas encore arrivés), je me confesse. L’abbé Latour arrive par le train du soir. En arrivant ici, j’apprends que le chat Négro autrement dit « le Petit noir » est mort hier ; c’était un superbe angora, le favori de Maman ; il était né à Angers il y a 10 ans et quelques mois. La pauvre bête baissait beaucoup depuis quelque temps. Maman le regrette beaucoup. Maman le regrette beaucoup. Des trois de cette famille féline (Coucou, Négro, Grisou), Grisou seul survit ; le « Petit noir » a suivi de bien près sa mère ; combien de temps Grisou, qui était né le même jour lui survivra-t-il ? On s’attache à ces pauvres bêtes.
Semaine du 28 au 30 septembre 1908
Perpignan, lundi 28 septembre 1908
Dernier soir de ma vie de garçon ! Demain date mémorable dans mon existence ! Le mariage civil a eu lieu à 2 heures à la mairie d’Ille. Madame du Lac, Bebelle, ses frères et sœurs, ses témoins étaient arrivés hier soir en chemin de fer les autres en auto ; de Vinça, Bonne Maman, les Magué, Henri de Lavergne sont venus aussi. À 11h ½ ou plutôt à midi, nous avons eu un lunch debout de 20 personnes environ et à 2 heures la formalité du mariage civil. Ces dames sont reparties à 3 heures en auto pour Perpignan, je suis parti avec elles ; les autres sont venus en chemin de fer. Mes témoins étaient, comme de juste, l’oncle Xavier et l’oncle Paul ; pour Bebelle, c’étaient M. Joseph de Llobet son oncle maternel et M. Joseph Sahuc son cousin germain. J’avais fait une exposition de mes cadeaux dans mon cabinet de travail. Le soir ici, dîner de 30 couverts environ chez l’abbé de Llobet. Au cours de ce dîner, nous recevons une dépêche de Max annonçant que Marie-Thérèse est accouchée d’un fils qui s’appellera Robert. Bonne nouvelle ! Demain à cette heure-ci je serai déjà parti avec ma femme.
Perpignan, mardi 29 septembre 1908 – Jour de mon mariage
Ce jour s’achève au moment où j’écris ces lignes. Il a commencé pour moi par la sainte communion faite, avec mes parents et Bonne Maman, à la messe de 7h à Saint-Jean. À 10h ½ exactement, le mariage a eu lieu à la chapelle de la Vierge, discours charmant de mon oncle l’abbé de Llobet (il sera imprimé) ; j’échange avec ma chère Bebelle les promesses définitives, on nous félicite à la sacristie. Je sors ayant ma femme à mon bras ; lunch au grand Hôtel, toasts de l’oncle Joseph de Lazerme ; de mon beau-frère Gaston du Lac et de Papa. Je boucle ma malle et à 4h55 je prends le train avec ma femme ; notre première étape est Narbonne (Hôtel de la Dorade). Un autre jour, j’écrirai l’ordre du cortège[42]. Ce soir après dîner, je me retrouve un moment avec Bebelle qui est enfin toute à moi…! Grande journée dans ma vie !
Bagues, broches, aigrette, pendentif, montre, fourrures, dentelles etc.
Antoine : 40 cadeaux
1
M. et Mme Estève de Bosch
Paroissien
2
Id.
Chevalière or gravée
3
Id.
Cafetière argent ancienne
4
Id.
Parure de chemise or
5
Mme de Lazerme de Pontich
Somme d’argent pour acheter un objet
6
Mme Civelli et ses enfants
Timbale à liqueur et plateau argent
7
Colonel et Mme Estève de Terrats
Candélabres argent Louis XVI
8
Lieutenant et comtesse H. de Rodellec du Porzic
Surtout Louis XVI
9
Lieutenant Estève
Petit bronze
10
Général et Mme Magué
Bureau d’homme
11
Mlle Marie-Antoinette Magué
Statuette en biscuit
12
Comte et comtesse de Lazerme de Lon
Surtout et jardinière Louis XV
13
M. et Mme Carlos de Lazerme
Encrier
14
M. et Mme Albert de Lazerme
Petit coffret à bijou
15
M. et Mme Delestrac
Candélabres et pendules art nouveau
16
M. et Mme Louis Bergeron
Corbeille à gâteaux
17
M. Paul Delestrac
Petit vaze bronze
18
M. et Mme Max de Saint-Cyr
Vases Empire
19
M. et Mme Henri de Lavergne
Porte-briquet en biscuit
20
Mme Bonafos, M. et Mme Lutrand
Service à lunch argent et vermeil
21
M. et Mme Fernand de Rovira
Sucrier cristal et argent
22
M. Henri d’Albici
Service à hors-d’œuvre
23
M. et Mme Louis Companyo
Corbeille et porte-bouquets
24
M. et Mme Gout de Bize
Cases cristal
25
Mme de Barescut
Corbeille
26
M. et Mme Louis Pichard de La Caillère
Flambeaux Louis XVI
27
M. et Mme Elie Lucas
Petit groupe biscuit
28
Mme de Llamby d’Oms
Corbeille à hors-d’œuvre
28
M. et Mme Marc de La Bardonnie
Corbeille à pain
30
M. et Mme Lucien Darru
Confiturier porcelaine
31
M. Trullès
Nécessaire de bureau
32
Mme Ducharmet-Salmon
Urnes Sèvres
33
M. Maurice Lucas
Fume-cigarettes et boîte d’allumettes
34
M. Jacques Hervé-Bazin
Gravure Louis XVI
35
M. Jean Gavouyère
Porte-photographies
36
MM. Henri et Jacques Passama
Service à fumeurs
37
M. Étienne Baux
Panier porcelaine Louis XVI
38
Abbé Latour
Livre de piété
39
Mlle Joséphine Debazach
Épingle de cravate en grenat
40
Mlle Thérèse Espériquette
Cruche en cuivre
Antoine d’Estève de Bosch et son épouse Gabrielle du Lac – Cliché Parent, Vinça, non daté [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)
Marseille, mercredi 30 septembre 1908
Nous quittons Narbonne à 7h24 et arrivons à Marseille à 2h40 environ ; rencontrons à la gare Mgr de Cabrières à qui nous nous présentons comme les neveux de l’abbé de Llobet, il nous bénit. C’est la 1ère fois que je viens à Marseille, c’est une superbe ville. Mais je suis heureux surtout d’être avec ma Bebelle qui m’appartient maintenant tout entière. Comme je l’aime, la pauvre chérie, comme elle est gentille et affectueuse ! Nous nous promenons avant et après dîner.
Anatole de Cabrières (1830-1921), archevêque de Montpellier de 1874 à 1921, qui bénit Antoine d’Estève de Bosch et son épouse Gabrielle du Lac le 30 septembre 1908 le lendemain de leur mariage – Cliché anonyme, 1921 (Wikipédia)
Octobre 1908
Semaine du 1er au 4 octobre 1908
Marseille, jeudi 1er octobre 1908
Nous visitons ensemble les principaux monuments et les principales promenades à pied, en voiture ou en tramway ; nous allons à l’exposition de l’électricité ; nous y revenons le soir pour voir l’illumination électrique. Ces premiers jours de lune de miel me laisseront un bien bon souvenir.
Cannes, vendredi 2 octobre 1908
Nous quittons Marseille à 10h30 mais auparavant nous montons à Notre-Dame de la Garde. Nous passons l’après-midi à Toulon, visitons la ville, allons visiter en rade le superbe cuirassé de l’escadre active « République », c’est un des six cuirassés du dernier modèle de 14.800 tonnes (les nouveaux auront 18.000 tonnes, mais ils ne sont pas finis) ; un quartier maître nous fait visiter dans tous ses détails cette forteresse flottante qui renferme 700 hommes d’équipage, une artillerie puissante. Cette visite m’intéresse beaucoup. Ensuite, nous allons nous promener au Mourillon et repartons par l’express de 7h ½ et arrivons à Cannes à 10 heures.
Nice, samedi 3 octobre 1908
Cannes, vue du port et du casino – Carte postale, 1905 (Geneanet)
Le matin nous nous promenons en voiture dans le quartier de Californie à Cannes. L’après-midi nous allons voir le bon M. Tétard qui a quitté Biarritz et est établi à Cannes avec sa famille ; il est enchanté de nous voir et nous fait visiter différents quartiers, notamment le Cannet. Nous partons à 5h ½ et venons dîner et coucher à Nice. Ce pays est charmant.
Nice, dimanche 4 octobre 1908
Nice, promenade des Anglais et jetée-promenade – Carte postale Babylone Frères, 1908 (Geneanet)
Nous allons à la messe de 8 heures à l’église Notre-Dame, nous faisons tous les deux la sainte communion ; nous nous promenons toute la journée en voiture ou en tram ; nous visitons le château, la promenade des Anglais, la vieille ville, allons à Beaulieu. Nice doit être bien agréable en hiver ! Je reçois des nouvelles de ma famille, Marie-Thérèse va très bien, la naissance du petit Robert s’est effectuée dans d’excellentes conditions.
Semaine du 5 au 11 octobre 1908
Menton lundi 5 octobre 1908
Nous quittons Nice, visitons Monte-Carlo et Monaco, le fameux casino où nous voyons beaucoup de joueurs en train de se livrer à leur vile passion, le palais du prince ; nous venons coucher à Menton.
Monaco, le casino et les terrasses – Carte postale, 1907 (Geneanet)
Gênes, mardi 6 octobre 1908
Nous visitons en voiture les environs de Menton puis partons, franchissons la frontière à Vintimille où nous nous promenons un peu et déjeunons ; nous arrivons à Gênes à 6h ½ ; je trouve, poste restante, de bonnes nouvelles de ma famille. J’ai trouvé à Vintimille les 2 billets circulaires italiens que j’avais demandés.
Gênes, mercredi 7 octobre 1908
Toute la journée est employée à visiter Gênes, ses églises, ses palais, son superbe Campo Santo sous la conduite d’un guide ; il y a de bien belles choses.
Gênes (Italie) : le Campo Santo – Carte postale, 1908 (Ebay)
Florence, jeudi 8 octobre 1908
Nous quittons Gênes à 10h25, passons 3 heures à Pise où nous montons au sommet de la tour penchée, visitons la merveilleuse cathédrale, le Campo Santo, le baptistère ; nous arrivons le soir à Florence où nous trouvons des lettres poste restante.
Florence, vendredi 9 octobre 1908
Nous employons fort bien la journée à visiter, avec un guide, les merveilles de Florence, le Duomo, le Baptistère, le Palais Pitti… et tant d’autres ; il y en a trop pour qu’il soit possible d’essayer de les décrire ici. Ces visites paraissent intéresser beaucoup Bebelle.
Vue de la cathédrale de Florence (Italie) Carte postale, 1908 (Ebay)
Padoue, samedi 10 octobre 1908
Me voici dans la ville de mon patron ; mes parents m’avaient promis de m’y faire venir dès avant ma naissance ; ce projet se réalise à mon mariage. Nous avons passé l’après-midi à Bologne et avons visité l’antique université de cette ville, avons vu, à l’Académie des Beaux-Arts, un Raphaël, plusieurs tableaux de Guido Reni, des Carrache etc.
Venise, dimanche 11 octobre 1908
Basilique Saint-Antoine de Padoue (Italie) – Carte postale, 1905 (Geneanet)
Si les apparences ne nous trompent pas, je crois que Bebelle sera mère au commencement de juillet ; je prie Dieu de réaliser nos espérances. J’ai prié ce matin à Padoue Saint Antoine à cette intention. Si nous ne nous trompons pas les choses n’auront pas trainé. Ce matin, j’ai communié à l’autel où est le tombeau de Saint Antoine. Visité la superbe basilique, le magnifique trésor où l’on voit les reliques de la couronne de Notre Seigneur et la langue de Saint Antoine. Arrivé ici à 2 heures, trouvé de bonnes nouvelles de la famille. Commencé à visiter cette ville si curieuse ; le soir, entendu la musique militaire sur la place Saint-Marc.
Semaine du 12 au 18 octobre 1908
Trieste, lundi 12 octobre 1908
Vue de venise par Louis Companyo (1870-1959), officier et artiste peintre, cousin par alliance d’Antoine d’Estève de Bosch, sans date [années 1900] – Collection privée
Nous visitons Venise, partie en gondole, partie à pied, avec un guide. Le palais des doges est merveilleux, que de souvenirs glorieux ou terribles ! L’après-midi nous allons au Lido. Nous repartons à 6h50 du soir et poussons une pointe sur Trieste ; c’est un « hors-d’œuvre » dans notre voyage. Nous franchissons la frontière autrichienne à San Giorgio di Nogaro et arrivons ici à 10h50. Bebelle se sent un peu lasse ; c’est un effet de son état.
Milan, mercredi 14 octobre 1908
J’ai 26 ans aujourd’hui ; joyeux anniversaire maintenant que j’ai auprès de moi une délicieuse compagne. Pas de journal hier parce que nous étions le soir en chemin de fer. Nous avons passé la journée complète d’hier à Trieste parce que nous avons manqué, de 5 minutes, le train de midi ; nous avons visité la plage de Barcola et tout ce qu’il y a à voir dans le grand port autrichien, ce n’est pas une belle ville du reste. Nous en sommes repartis à 6h50 du soir, sommes rentrés en Italie par San Giorgio di Nogaro et sommes arrivés à Vérone ce matin à 1h43. Bebelle ayant envie de dormir, ce qui se comprends, j’ai visité seul cette ville si curieuse ; que de jolies maisons, que d’églises magnifiques ! Je regrette de n’avoir pas plus de temps à passer à Vérone. Nous en repartons à midi, descendons à Dessenzano, faisons une promenade sur le lac de Garde jusqu’à Sirmione, joli village sur un promontoire, malheureusement il pleut. Nous arrivons le soir à Milan ; nous nous promenons dans la galerie Victor-Emmanuel.
Milan, jeudi 15 octobre 1908
Nous partons à 8h45 pour Côme, visitons de 10h à midi cette jolie petite ville et prenons le bateau pour Bellaggio, ravissante station située à l’intersection des deux branches méridionales du lac de Côme. Ce lac est merveilleux ; entouré de montagnes élevées, ses rives sont semées de villages coquets, de somptueuses villas, de superbes parcs ; nous nous promenons à Bellaggio et voyons des points de vue splendides sur les 2 côtés du lac. Au retour, nous dînons sur le bateau. Nous sommes de retour à Milan à 9h du soir ; Bebelle se sentant de nouveau fatiguée, nous ne nous promènerons demain qu’en voiture ou en tram.
Milan, vendredi 16 octobre 1908
Vue de la cathédrale de Milan – Carte postale, 1908 (Geneanet)
Je vais voir un médecin français avec Bebelle ; il l’examine et croit comme nous qu’elle est enceinte ; sa légère fatigue vient de son état. Nous visitons la magnifique cathédrale, la 8ème merveille du monde, impossible de la décrire, je ne m’en sens pas capable… Nous visitons l’intérieur, puis je monte aux galeries extérieures et même au belvédère qui est tout à fait au sommet de la flèche la plus élevée, sous la statue de la Vierge, à plus de 100 mètres du sol et à 512 marches ; bien entendu, je ne permets pas à Bebelle de s’imposer cette fatigue. De là-haut, on domine une véritable forêt d’aiguilles et de clochetons de marbre blanc. L’après-midi, nous visitons la ville en voiture, ses musées, ses églises, ses jardins publics. Milan est une superbe ville, très intéressante, très élégante et très animée.
Turin, samedi 17 octobre 1908
Le matin, je vais visiter la célèbre et très belle Chartreuse de Pavie entre Milan et Pavie ; elle est merveilleuse. Bebelle, étant fatiguée, passe la matinée au lit et ne m’accompagne pas. Nous partons à 4 heures pour Turin où nous arrivons à 7 heures. Bebelle est fatiguée, souffre de l’estomac, des reins ; c’est le signe à peu près certain que nous aurons un enfant dans quelques mois. Somme toute, elle est moins souffrante que la plupart des jeunes femmes en pareil cas, mais je ne lui permets pas de se fatiguer.
Turin, dimanche 18 octobre 1908
Vue du Palais de Turin – Carte postale, 1908 (Geneanet)
Nous allons à la messe. L’après-midi, nous visitons en voiture les principaux monuments de Turin, le Palais royal, la Pinacothèque, le Musée royal des armures, un musée des sciences et des arts etc ; enfin la cathédrale où est conservée la précieuse relique du Saint Suaire, l’église de Consolation etc. Bebelle est mieux ; le traitement que je lui fais suivre lui fait du bien.
Semaine du 19 au 24 octobre 1908
La Burbanche, lundi 19 octobre 1908
Nous voici à La Burbanche pour un jour, je présente sa femme aux Delestrac. Mon billet me faisant passer par ici, j’ai écrit de Milan à Tante Delestrac que nous nous arrêterions un jour si elle y était et je lui demandais de me télégraphier en gare de Modane si elle était à La BurbAnche. J’ai trouvé sa dépêche à matin à Modane, j’ai télégraphié aux Magué que nous n’arriverions que demain soir à Dijon et nous sommes arrivés ici à 5h ½ environ. À Culoz, nous avons trouvé Antoine et Yvonne venus au-devant de nous ; en attendant notre train, nous avons passé deux heures avec eux au buffet. Ici, nous trouvons tout le monde, même Geneviève, sauf l’oncle Lucien retenu à Paris. Je suis fier de présenter Bebelle ! Nous sommes rentrés en France par le tunnel du Mont-Cenis qui a 13 kilomètres ; nous avons mis 18 minutes à le franchir.
Dijon, mardi 20 octobre 1908
Nous nous promenons et jouons au tennis le matin. Nous partons de La Burbanche à 1h ½ et par Ambérieu et Bourg, arrivons à Dijon à 6 heures ; l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette nous attendent et nous reçoivent avec leur amabilité habituelle.
Dijon, mercredi 21 octobre 1908
Il fait froid, c’est l’hiver. Nous nous promenons une partie de la journée. Superbe séance hier à la Chambre et qui donne beaucoup d’espoir pour l’avenir ! C’était l’interpellation de Biétry, le chef des Jaunes, au sujet de la campagne contre la Cour de Cassation à propos de son faux dans l’arrêt monstrueux qui innocentait Dreyfus il y a 2 ans. Biétry a accusé formellement la Cour de Cassation de forfaiture, d’ignominie ; Briand, le souteneur apache, a répondu sans donner de raisons ; les gauches hurlaient, rageaient, tempêtaient contre le courageux député de Brest ; on a voté la censure contre lui et l’expulsion, Biétry a crié « Ça n’empêche Dreyfus d’être un traître ! » et il est resté à la tribune ; on a dû l’expulser manu militari ; la séance a été suspendue, on s’est battu dans les couloirs. Cette rage de la gauche, de toute la gauche, même des modérés et des progressistes, n’empêche pas le pays de voir de plus en plus nettement que la plus haute juridiction de France a falsifié la loi pour sauver un traître juif. La Cour de Cassation, comme son premier président, est obligée d’accepter tous affronts sans poursuivre ; les accusateurs, le commandant Cuignet, Real del Sarte, somment le gouvernement de les poursuivre, le gouvernement reste coi ; car il n’a rien, rien à répondre ; le faux est patent, visible ; la Cour de Cassation est déshonorée. Je ne sais jusqu’où ira cette reprise de l’affaire Dreyfus ; sa conséquence logique serait le renversement de la république ; ainsi soit-il !!! Jacques Hervé-Bazin m’annonce son mariage avec Mlle Paule Guilloteau[44], fille du député conservateur de Lorient ; il me suit de près.
Paule Guilloteaux (1890-1960), mariée en 1909 avec Jacques Hervé-Bazin – Cliché Cauville, Angers, 1908 (Collection privée Eric Hervé-Bazin, publiée dans La Croix du 29 octobre 2025)
Dijon, jeudi 22 octobre 1908
Nous choisissons notre chambre pour Perpignan ; nous la prenons ici parce que nous avons plus de loisirs qu’à Perpignan. Elle est en noyer, de style Louis XV soigné, l’armoire à glace est à deux faces, les rideaux, baldaquin, chaises, chaise longue en velours bleu gris. Ce n’est pas une chambre de luxe, mais elle sera confortable ; les 3 pièces (lit, table de nuit, armoire) se montent à 780 fr. ; tout compris, ça arrivera à 1826 fr., mais j’ai demandé et obtenu un délai d’un an pour le paiement. Il y aura encore une table, un tapis et différentes choses à acheter ; cette chambre dépassera 2000 fr. ; heureusement qu’il n’y aura ni le salon, ni la salle à manger à acheter. Mais il y aura un tas de frais d’établissement ; c’est ennuyeux, mais nécessaire ! Il fait tout à fait froid.
Dijon, vendredi 23 octobre 1908
L’après-midi, nous allons nous promener au grand parc dijonnais ; il fait un froid gris très ennuyeux.
Lyon, samedi 24 octobre 1908
Nous avons quitté Dijon à 7h30 du soir après avoir passé toute la journée et nous être promenés avec les Magué et nous venons coucher à Lyon après 3 heures de trajet. Je regrette d’avoir été obligé de quitter si vite les Magué qui ont été si aimables, mais il est urgent que j’arrive à La Métairie Grande pour les affaires de la succession de mon beau-père ; la procédure du partage va commencer.
Semaine du 26 au 31 octobre 1908
La Métairie Grande, lundi 26 octobre 1908
Me voici de nouveau à La Métairie Grande ; je suis très content d’avoir pu y revenir. Nous avons visité Lyon hier, sommes partis le soir à 11h20 et sommes arrivés ici ce matin à 10 heures. On gelait à Lyon, il a neigé toute l’après-midi ; ici, il fait moins froid. Je suis heureux de retrouver ma nouvelle famille pour quelques jours.
La Métairie Grande, mardi 27 octobre 1908
Le matin, je vais à Mazamet voir notre notaire M. Siret ; il me met au courant de l’état des affaires ; je déjeune à Lapeyrouse et je reviens avec Germaine dans son auto.
La Métairie Grande, mercredi 28 octobre 1908
Henry Tournamille arrive ce matin. Nous allons à Castres, ma belle-mère, Albert, Henry Tournamille, Henry Jamme de Lagoutine et moi, voir notre avoué M. Comte pour discuter les mesures à prendre pour le recouvrement de la créance hypothécaire sur la Gauphine ; les deux Henry ne sont pas très d’accord avec nous ; je prends le parti de ma belle-mère et d’Albert. Nous rentrons le soir.
La Métairie Grande, jeudi 29 octobre 1908
Aujourd’hui a lieu, en présence de ma belle-mère, de Gaston, d’Henry Jamme de Lagoutine, d’Henry Tournamille, d’Albert et de Joseph Sahuc subrogé tuteur des mineurs, l’inventaire des meubles meublants et des papiers et registres de la succession de mon beau-père. Nous nous entretenons d’importantes questions d’affaires surtout, pour la créance de 150.000 fr. que nous avons sur la Gauphine et qui, je le crains, sera fort difficile à recouvrer. Heureusement que notre oncle Dieudonné a découvert un testament fait en sa faveur en 1851 par son demi-frère Henri de Saussine et qui n’a pas été révoqué par un testament postérieur (de 1870). Il y aura procès entre l’oncle Dieudonné du Lac et nos cousins de Saussine, mais si notre oncle triomphe, nous aurons des chances de recouvrer nos 150.000 fr. ; pour moi, c’est un intérêt de 15.000 fr. Un mois aujourd’hui que Bebelle est définitivement à moi ; on dit généralement qu’après la lune de miel vient la lune rousse ; je ne m’en aperçois pas.
La Métairie Grande, vendredi 30 octobre 1908
Nous partons tous quatre, Albert, Henry Jamme de Lagoutine, Henry Tournamille et moi, pour Béziers en auto ; nous y retrouvons Gaston et allons tous ensemble chez notre avoué avec qui nous avons une longue conférence ; l’oncle Dieudonné a vendu, après signification de notre saisie, du vin régulièrement saisi par nous ; de ce fait, nous pourrions l’envoyer en correctionnelle ; nous sommes tous d’accord pour ne pas le faire ; nous examinons le testament de 1851, il parait valable car celui de 1870 ne porte qu’en legs particulier et laisse le premier intact ; par-là, nous pourrons peut-être arriver à nous faire payer. Nous déjeunons chez Claire de Gineste, j’y fais la connaissance de ma nièce de Lauriston qui est très jolie et très gentille. Nous allons ensuite, dans les 2 autos, visiter la propriété de la Gauphine, elle est immense et est assez bien tenue ; malheureusement notre hypothèque ne vient qu’en 3ème rang. Nous rencontrons l’oncle Dieudonné, nous nous contentons de le saluer. En repartant, nous nous arrêtons un moment à Cazouls-lès-Béziers ; près de Cazouls je rencontre Victor de Lacour avec qui je m’arrête un instant ; quelle curieuse rencontre ! La propriété de sa mère, le Pignas, est à côté de Cazouls. Nous rentrons ici à 8 heures ; nous avons fait aujourd’hui plus de 150 kilomètres d’auto ; c’est charmant, Albert conduit très bien.
La Métairie Grande, samedi 31 octobre 1908
Henry Tournamille repart pour Gaspart. Avec Albert et Henry Jamme de Lagoutine je vais à Castres voir notre avoué Me Comte pour le mettre au courant de ce que nous avons appris hier à Cazouls et à Béziers ; nous décidons tous d’intervenir comme créanciers de l’oncle Dieudonné dans le procès qu’il va faire à nos cousins de Saussine pour se faire donner ce qui lui revient du fait du premier testament de notre oncle de Saussine.
Novembre 1908
Semaine du 1er novembre 1908
La Métairie Grande, dimanche 1er novembre 1908
Nous allons tous à la messe de 7h à Albine ; nous y faisons la sainte communion à l’occasion de la fête de la Toussaint. L’après-midi Germaine vient nous voir, nous allons à vêpres à Albine et ensuite au cimetière prier sur la tombe de mon beau-père ; nous allons ensuite faire une visite à nos cousins d’Auxheillon au château de Sauveterre.
Semaine du 2 au 8 novembre 1908
La Métairie Grande, lundi 2 novembre 1908
Je vais à la messe des morts à Sauveterre. L’après-midi, nous nous promenons tous dans une jolie vallée sur la montagne sud.
La Métairie Grande, mardi 3 novembre 1908
Nous comptions partir aujourd’hui pour Ille, mais l’inventaire n’est pas terminé et il faut le signer avant de partir ; de plus, François vient passer la journée de jeudi ; nous ne partirons donc que vendredi. C’est un retard qui s’impose. Les deux notaires viennent et terminent l’inventaire. Nous apprenons la mort de notre cousin le comte Emmanuel de Serre[45], à Montpellier ; il était du même âge que mon beau-père dont la mort l’avait beaucoup affecté. Il avait plusieurs enfants.
La Métairie Grande, mercredi 4 novembre 1908
Nous allons tous en auto à Lapeyrouse, François, qui a congé demain, arrive ce soir de son collège d’Albi ; on lui a permis de devancer l’heure du départ.
La Métairie Grande, jeudi 5 novembre 1908
François passe la journée et repart le soir pour son collège. Germaine et Henry viennent dans l’après-midi. C’est le dernier jour que nous passons ici ; demain soir à pareille heure nous serons à Ille ; il me tarde de me retrouver avec ma femme au milieu des miens. Le bruit court que la situation est très tendue entre la France et l’Allemagne ; aurons-nous la guerre ? La situation parait aussi grave qu’en juin 1905.
Ille, vendredi 6 novembre 1908
C’est ce soir que j’ai la joie de ramener ma femme dans ma maison paternelle. Nous avons quitté la Métairie grande ce matin ; je ne me suis arrêté à Béziers où j’ai vu Gaston et j’ai causé avec notre avoué. Bebelle m’a rejoint à 3 heures 20 et nous sommes arrivés ici à 8h du soir. J’ai trouvé Philomène qui attend de jour en jour sa délivrance, Henri de Lavergne et Bonne Maman. Je suis enchanté de me retrouver ici avec ma femme.
Ille, samedi 7 novembre 1908
La journée entière a été occupée par l’accouchement de Philomène ; elle a commencé à souffrir à 4 heures du matin et vers 9h ¾ du soir, voyant que la délivrance ne se produisait pas, on s’est décidé à appliquer les forceps ; elle a accouché, après 18 heures, vers 10 heures du soir. L’enfant est une grosse fille, superbe. Philomène, que nous venons de voir, est bien contente maintenant. C’est le Dr Pons qui a aidé à l’accouchement. Cet événement a un peu impressionné Bebelle ; dans 8 mois, elle en sera là la pauvre chérie ! Il y avait 91 ans qu’il n’y avait pas eu de naissance dans cette maison. Dans la journée, je me suis un peu promené avec Bebelle ; je suis fier de la montrer !
Ille, dimanche 8 novembre 1908
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; je suis bien fier de faire voir ma chère petite femme ! Philomène et sa fillette vont bien. Cette enfant est née le 7 novembre comme son bisaïeul ; mon grand-père paternel était du 7 novembre 1804.
Semaine du 9 au 15 novembre 1908
Ille, lundi 9 novembre 1908
Dans l’après-midi, je vais à Bouleternère à pied avec Bebelle ; nous rentrons en chemin de fer ; je montre à Bebelle cette propriété qui est maintenant à moi. Ici, on me parle beaucoup du congrès départemental de la Jeunesse catholique qui s’est tenu le 18 octobre et qui a été un vrai succès ; environ 500 congressistes y ont pris part au milieu d’un grand enthousiasme ; Monseigneur, mon oncle le chanoine de Llobet ont parlé à l’église ; il paraît que ça a été superbe. Je fais voir Bebelle au Docteur Pons afin d’avoir la certitude de sa grossesse ; le docteur nous la confirme ; il est certain que s’il n’y a pas d’accrocs, Bebelle sera mère les premiers jours de juillet prochain. Avec quelle rapidité la grossesse s’est déclarée ! Comme je souhaite que tout se passe bien !
Ille, mardi 10 novembre 1908
Nous apprenons la mort de Tante Amélie[46] mère de mon oncle Albert Lazerme, c’était la belle-sœur de Bonne Maman, mais par suite de sa séparation avec l’oncle Henri, nous ne la voyions pas ; elle avait 82 ans et a survécu 19 ans à son mari. À cause de l’oncle Albert nous décidons d’assister aux obsèques ; je devais précisément venir ici avec Bebelle. Nous venons à 2 heures et descendons chez notre oncle Gabriel de Llobet où nous couchons ce soir. Nous faisons des commissions dans l’après-midi. Le soir, j’assiste à une réunion des chefs du Panache ; nous arrêtons le plan de campagne de cette année ; j’accepte de faire 2 conférences au Panache ; il faudra aussi prendre part aux réunions qui auront lieu une fois chaque mois à la campagne ; c’est une tournée de conférences dans le département qui a été décidée. Je l’avais déjà préconisée l’année dernière, c’est, je crois, une bonne décision prise.
Ille, mercredi 11 novembre 1908
Avec Bebelle, Papa et Bonne Maman, nous prenons part aux obsèques de Tante Amélie ; nous sommes du deuil le plus proche. On l’inhume dans le cimetière Saint-Martin au caveau des Lazerme. L’après-midi, nous faisons quelques commissions, nous faisons transporter et arrangeons des caisses à la maison de la place d’armes ; nous allons voir à Mailloles notre oncle de Chefdebien. Nous rentrons le soir à Ille.
Ille, jeudi 12 novembre 1908
On procède à l’ondoiement de la petite de Lavergne qui reçoit le prénom de « Cécile » et plusieurs autres, 6 en tout ; on la baptisera en même temps que le petit Robert de Saint-Cyr qui arrivera bientôt avec ses père et mère. L’après-midi, je me promène avec Bebelle du côté de Régleilles. L’alerte est passée ; pour la première fois depuis longtemps, le gouvernement a eu une attitude dont il faut le louer ; il a opposé un refus net et catégorique aux prétentions de l’Allemagne, malgré les menaces de guerre ; l’opinion unanime de tous les Français était avec le gouvernement et… l’Allemagne a reculé ; elle a fini par accepter le point de vue français ; l’affaire des déserteurs de Casablanca va être portée dans son intégralité devant le tribunal d’arbitrage. C’est pour l’Allemagne une reculade retentissante et pour la France un succès diplomatique dont nous sommes fiers. Nous le devons à la ferme attitude observée par le gouvernement et par l’opinion et à nos alliances avec la Russie et l’Angleterre dont l’appui, en cas de guerre, nous était assuré. L’alerte a été vive ; elle a prouvé que le patriotisme français et la vieille fierté française n’étaient pas de vains mots. Pour une fois, nous pouvons féliciter le gouvernement républicain ; une fois n’est pas coutume !
Ille, vendredi 13 novembre 1908
L’après-midi, nous allons à Vinça en voiture ; je fais visiter à Bebelle ma maison maternelle, la maison de Llobet, les deux jardins. Nous voyons quelques personnes.
Ille, samedi 14 novembre 1908
M. Charouleau vient essayer nos habits d’hiver ; il reste ici le soir. L’après-midi, je vais me promener avec Papa et Bebelle aux champs d’El Pou et de Las Pedrosas que Papa m’a donnés au contrat de mariage.
Ille, dimanche 15 novembre 1908
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, à 2 h, réunion de la Jeunesse Catholique. Après vêpres, je vais faire quelques visites avec Bebelle, nous ne rencontrons presque personne. Je souffre de ma petite douleur rhumatismale au tendon gauche, comme ça m’arrive 2 ou 3 fois chaque hiver.
Semaine du 16 au 22 novembre 1908
Ille, lundi 16 novembre 1908
J’assiste à 7h ½, avec Bebelle à une messe que nous faisons dire pour le repos de l’âme de mon beau-père ; il y a juste 3 mois de sa mort ; je souffre encore de mon tendon gauche. Aussi, je ne ressors pas ; d’ailleurs, il pleut toute la journée assez fort. Je m’occupe à envoyer à nos amis le discours prononcé à ma messe de mariage par l’oncle Gabriel ; ce discours est un petit chef-d’œuvre du genre et mon oncle, sur les instances de ma belle-mère et sur les nôtres, l’a fait imprimer.
Ille, mardi 17 novembre 1908
Il continue à pleuvoir une partie de la journée, les cours d’eau ont beaucoup grossi mais il n’y a pas de danger d’inondation. Je me sors un peu dans l’après-midi.
Ille, mercredi 18 novembre 1908
Le temps s’est remis au beau. Je sors avec Bebelle matin et soir. Philomène souffre des seins et craint de ne pas pouvoir continuer à nourrir sa fille.
Ille, jeudi 19 novembre 1908
Je vais à Vinça du train de midi à 2h ½ ; je rentre en voiture et m’arrête à Boule où je m’occupe d’une plantation de petits pois à faire à la vigne de la Grande Fêche ; c’est un essai que je veux tenter.
Ille, vendredi 20 novembre 1908
Nous allons, Bebelle et moi, à Millas voir les familles Ferriol et de Çagarriga ; nous nous contenterons, tant que nous sommes en grand deuil, de voir les parents ; nous avons commencé par deux familles qui sont des parents éloignés ; ces jours-ci à Perpignan nous continuerons.
Perpignan, samedi 21 novembre 1908
Avec Bebelle, je pars pour Perpignan à 9h31 ; nous y passerons 3 jours, jusqu’à lundi soir ; nous descendons chez notre oncle de Llobet. L’après-midi, je vais à Claira ; je passe d’abord par Pia ; avec Baleine et Ral je visite ma vigne de la Cadène qui est une superbe pièce de terre en excellent état, puis nous visitons à Claira une cave qui est à vendre et que je voudrais bien acheter, mais elle est un peu chère. Il est de toute nécessité de trouver bientôt une cave à acheter ; je crois qu’il serait plus cher de faire bâtir. Je charge Baleine, régisseur de l’oncle Xavier à Pia et Ral, régisseur de mon oncle Charles de Llobet à Torreilles, de me chercher un granger ou moussègue pour ces vignes. Le soir, réunion au Panache ; conférence de M. Henri Bertran, j’y assiste.
Perpignan, dimanche 22 novembre 1908
Nous allons à la grand’messe à Saint-Jean. Nous déjeunons chez les Lazerme. L’après-midi, j’assiste avec eux, Fernand de Rovira et d’autres amis, à la conférence publique et contradictoire faite au théâtre par l’abbé Bordron ; ce prêtre est très énergique ; la salle était remplie d’hommes, des amis et des adversaires ; l’abbé fait sa conférence d’un bout à l’autre malgré des hurlements sauvages, des contradictions, une obstruction systématique ; il parle contre l’anticléricalisme ; les contradicteurs qui montent à la tribune sont d’une faiblesse lamentable ; somme toute, cette conférence aura fait du bien. Il y a peut-être quelques réserves à faire sur certains points ; elles seront faites dans Le Roussillon de demain. Nous faisons quelques visites de présentation chez les Cornet, d’Albici. Le soir, en nous promenant à la foire, nous gagnons un poisson rouge !
Semaine du 23 au 29 novembre 1908
Ille, lundi 23 novembre 1908
Nous rentrons le soir à Ille après une journée bien employée à plusieurs visites de présentation et à différentes choses. Je me décide à demander à ma belle-mère de me céder à Claira le « Prat d’En Griffaignes », d’une contenance de 2 ha 33 ares, c’est une jolie pièce de terre très voisine de mes 2 vignes ; elle est moitié en vigne, moitié en cham ; le prix d’estimation est 5785 fr. ; à ce prix-là, ce serait sûrement une bonne affaire. Je crois que ma belle-mère sera ravie que ça ne sorte pas de la famille. Cette somme de 5785 fr. sera à déduire de ce que ma belle-mère aura à payer à Bebelle pour la Métairie Grande. Cette pièce complétera bien notre petit domaine de la Salanque ; j’aurai ainsi 9 hectares à Claira.
Ille, mardi 24 novembre 1908
Je fais le relevé de plusieurs propriétés sur le plan cadastral d’Ille et de Saint-Michel ; j’ai un registre sur lequel je trace le plan de chaque propriété. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Saint-Michel pour cela. Je m’occupe de la semence des petits pois pour Bouleternère.
Ille, mercredi 25 novembre 1908
Je viens passer quelques jours ici avec Bebelle ; nous arrivons à 4 heures ; avant de venir ici, je m’arrête à Boule où l’on sème les petits pois.
Vinça, jeudi 26 novembre 1908
Je m’occupe de la Société Saint-Sébastien ; dans l’après-midi, nous allons nous promener à la Balme ; je cherche à affermer cette propriété ; Bonne Maman m’en offre 200 fr. pour cette année et j’accepte avec [plaisir] ; nous verrons s’il y a mieux à faire l’an prochain. On annonce le départ de M. Corrieu, curé de Vinça, nommé chanoine titulaire et la nomination à Vinça du curé de Canet, M. l’abbé Marsal.
Vinça, vendredi 27 novembre 1908
J’assiste aux obsèques de Mme veuve Pons, membre honoraire de la Société, je prononce le discours de rigueur ; la défunte avait 83 ans ½. Dans l’après-midi, nous nous promenons et faisons quelques visites de présentation.
Vinça, samedi 28 novembre 1908
Temps aigre et sombre ; nous ne sortons guère que pour aller faire des visites de présentation aux quelques personnes à voir ici. Notre avoué de Béziers, Me Prieu, me convoque pour lundi matin de la part de mon beau-frère Gaston au sujet de l’affaire de la Gauphine ; je partirai donc demain à 4 heures d’Ille. Le soir je réunis le bureau de la Société pour diverses questions.
Béziers, dimanche 29 novembre 1908
Je suis arrivé à Béziers à 8 heures du soir après arrêt à Ille où j’ai ramené Bebelle et fait mes paquets. Je descends à l’Hôtel du Nord ; le soir, je vais passer une heure chez Gaston.
Béziers, lundi 30 novembre 1908
Vue de la propriété de la Gauphine à Cazouls-lès-Béziers – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cazouls.wordpress.com)
Je pars avec Gaston et Me Prieu, à 7h ½, en auto pour la Gauphine ; près de Cazouls, nous rencontrons Henry Jamme venu aussi en auto ; plus tard Henry Tournamille vient nous rejoindre. Nous prenons à la mairie de Cazouls-lès-Béziers le relevé du plan de la Gauphine, puis sur place, et après avoir revisité une bonne partie de la propriété et des locaux, nous voyons comment nous la diviserons pour la mettre en vente, car c’est pour dresser ce lotissement que nous sommes venus ; nous n’avons pas fini et reviendrons demain matin. Nous déjeunons sur l’herbe au bord d’une fontaine. Le soir, nous rentrons ici et dînons chez Gaston ou plutôt chez sa grand-mère Mme de Crozals, première belle-mère de mon pauvre beau-père ; elle est âgée de 88 ans et se porte à merveille. Elle a une fortune énorme et une installation splendide.
Décembre 1908
Semaine du 1er au 6 décembre 1908
Ille, mardi 1er décembre 1908
Revenus ce matin à la Gauphine, d’abord avec Gaston aux mairies de Thézan et Murviel pour retenir le plan ; terminé le lotissement, fixé les prix des 8 lots. Je déjeune encore chez Gaston et je quitte Béziers à 3h ½ ; à la gare de Perpignan, je trouve Bebelle venue pour un essayage ; elle est horriblement impressionnée parce qu’elle vient de voir un homme se jeter volontairement sous le train qui s’avançait ; je vais voir les débris de ce désespéré, c’est une bouillie ; c’est atroce ! Je devais coucher à Perpignan et aller demain à Claira, mais la voyant si impressionnée, je cède à ses instances et je rentre avec elle à Ille ; dans son état, ces impressions ne valent rien.
Ille, mercredi 2 décembre 1908
Arrivée de Marie-Thérèse, Max, leur fille Ghislaine et leur jeune fils Robert âgé de 2 mois et quelques jours ; il est mignon et un peu fluet. Ils viennent pour quelques mois, du moins Marie-Thérèse et ses enfants. L’après-midi, je vais à Bouleternère avec Max ; je m’occupe des petits pois que je fais semer. L’individu que s’est suicidé hier à Perpignan avait 67 ans ; il était de Pézilla-de-la-Rivière
Ille, jeudi 3 décembre 1908
Je pars à 9h ½ et vais à Claira où je visite la nouvelle propriété que j’achète à ma belle-mère « le Prat d’en Griffaignes », moitié vigne, moitié champ ; cette propriété complètera bien notre petit domaine de Claira. Avec Ralet, je visite une cave qui fera probablement mon affaire ; j’attends une réponse. J’ai déjeuné à Saint-Laurent-de-la-Salanque. Je rentre le soir.
Ille, vendredi 4 décembre 1908
Nous faisons tous la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Dans la matinée et l’après-midi, nous nous promenons tous ensemble, sauf Philomène qui ne sort pas encore.
Ille, vendredi 5 décembre 1908
Maman, Marie-Thérèse, Bebelle et moi allons à Perpignan pour diverses commissions. Ralet m’amène son neveu Maurice Roger sur lequel il m’a donné les meilleurs renseignements et, sur son conseil, je prends ce Roger comme régisseur pour Claira ; il a 34 ans et s’est toujours occupé jusqu’à présent de vignes et de vin ; il a d’excellentes idées. Je lui donne 20 fr. par semaine plus sa provision de vin et de sarments et je le loge ; il devra s’occuper de tout et éviter le plus possible la main-d’œuvre. Le soir, j’amène Bebelle chez notre cousin le Docteur de Lamer qui nous confirme sa grossesse et nous dit que l’enfant peut naître à partir du 15 juin car il est très probable, d’après les calculs du docteur, que la grossesse a pris sur les règles de septembre. Bebelle rentre à Ille. J’assiste le soir, au Panache, à une intéressante conférence de M. Despéramons sur « La féodalité ».
Ille, dimanche 6 décembre 1908
Je vais à la messe de 8h à Saint-Jean. Ensuite je vais à Claira visiter une 3ème cave qu’on me propose. J’ai au trois en vue et, avant de prendre une décision, je fais établir un devis des travaux à faire dans chacune. Je rentre à Perpignan à 1 heure et ici à 4 heures.
Semaine du 7 au 13 décembre 1908
Ille, lundi 7 décembre 1908
Nous allons en promenade à Bouleternère, Bebelle, Max et moi.
Ille, mardi 8 décembre 1908
Baptême de mon neveu Robert du Pin de Saint-Cyr et de ma nièce Cécile de Lavergne. Le matin, nous allons à la messe de 7h et nous faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de l’Immaculée Conception. Nous avons un joli déjeuner, y assistent : l’oncle Xavier arrivé ce matin, Bonne Maman, Mlle le curé, tante Augustine de Llobet, notre cousin et notre cousine Lutrand. L’après-midi Carlos et sa femme, Marthe et Thérèse de Lazerme viennent en voiture. Le baptême a lieu à 3h ½ ; Bonne Maman est marraine de Cécile, Maman de Robert ; M. René de La Bardonnie (remplacé par l’oncle Xavier) est parrain de Robert, M. de Lavergne père (remplacé par Papa) l’est de Cécile. C’est une très jolie fête de famille, suivie d’un « ralleu » monstre et d’un joli thé. Les enfants étaient déjà ondoyés ; aujourd’hui c’était seulement la solennité du baptême. Dans quelques mois, il y aura peut-être un autre baptême qui nous touchera de plus près encore.
Cécile de Lavergne, fille d’Henri de Lavergne et de Philomène d’Estève de Bosch – Cliché anonyme, 10 février 1909 (Collection Pierre Lemaitre)
Ille, mercredi 9 décembre 1908
Le matin, je me promène avec Bebelle, je m’occupe de différentes affaires, j’écris plusieurs lettres. Nous assistons tous à la messe de relevaille célébrée pour Philomène, on y bénit les deux enfants. Dans l’après-midi, nous nous promenons.
Ille, jeudi 10 décembre 1908
Dans l’après-midi, je vais en voiture à Garrigue-plane, avec Max, pour visiter la cave que l’oncle Xavier vient de construire sur cette propriété ; elle est pour 1400 hectos en cuves de ciment armé.
Perpignan, vendredi 11 décembre 1908
Nous venons ici, Bebelle et moi, par le train de 9h 1/2 ; je vais à Claira. Dans l’après-midi, je fais établir un devis qui n’est pas encore achevé ; je l’attends pour me décider. Nous faisons différentes commissions dans Perpignan ; le temps est affreux.
Ille, samedi 12 décembre 1908
Nous rentrons par le train de midi. Papa et Max, qui étaient allés hier à Trouillas en break, ont dû y coucher à cause de la pluie et de la tempête de vent ; ils ne rentrent qu’aujourd’hui dans l’après-midi.
Ille, dimanche 13 décembre 1908
L’oncle Xavier arrive à 9h ½ jusqu’à demain soir. Je vais déjeuner à Vinça et assister à l’installation du nouveau curé le chanoine Marsal, à 2 heures ; il paraît orateur. Ici, matinée-thé de 4h ½ à 6h ½.
Semaine du 14 au 20 décembre 1908
Ille, lundi 14 décembre 1908
L’après-midi, nous allons à Corbière en voiture avec l’oncle Xavier ; nous renvoyons sa cave ; je m’en inspirerai en partie pour la mienne à Clara. L’oncle Xavier repart le soir. Nous faisons nos adieux à Max qui repart demain matin à 5h ¾ pour Sainte-Croix ; Marie-Thérèse restera ici assez longtemps avec ses enfants.
Ille, mardi 15 décembre 1908
Je vais à Vinça de 9h ½ à 3h ½ ; je passe presque tout mon temps chez M. Bouchède que j’ai chargé de l’achat de la cave de Claira (quand je serai décidé entre les 4 caves qu’on me propose) ; je veux acquérir cet immeuble en remploi dotal, et comme Bebelle est mineure, c’est très difficile ; nous examinerons ensemble la question sous toutes ses faces.
Ille, mercredi 16 décembre 1908
Il bruine presque toute la journée ; le soir, réunion de la Jeunesse Catholique chez son président Joseph Labau.
Ille, jeudi 17 décembre 1908
Bebelle et moi allons à Perpignan de 1h25 à 8h du soir ; le principal but de ce déplacement est une séance du comité royaliste à laquelle je dois assister ; on y discute surtout la question de savoir si, aux prochaines élections sénatoriales, nous présenterons des candidats, MM. Bertran et Miquel ; après une longue discussion, on se range à l’avis de M. Despéramons, président, qui est de ne pas en présenter, le terrain sénatorial étant un trop mauvais terrain pour se compter. Nous allons voir nos cousines de Barescut et Delcros.
Ille, vendredi 18 décembre 1908
Dans l’après-midi, avec Papa et Bebelle, je vais en promenade aux Escallas.
Ille, samedi 19 décembre 1908
Je vais à Boule en bicyclette ; c’est la 1ère fois depuis mon accident de l’hiver dernier que je monte à bicyclette. Je surprends le fermier des « Arenys », Xatard, en train de couper des arbres superbes dans cette prairie ; je lui fais défense de continuer ; il y a là de très beaux arbres que je pourrai vendre et le fermier n’a pas le droit d’y toucher. Maman est souffrante.
Ille, dimanche 20 décembre 1908
Nous allons à la grand’messe et à vêpres. À 1h ½, réunion du groupe de la Jeunesse Catholique pour le choix d’un nouveau local.
Semaine du 21 au 27 décembre 1908
Ille, lundi 21 décembre 1908
L’après-midi, je vais à Vinça à bicyclette ; je vois Bonne Maman ; au retour, arrêt à Boule.
Ille, mardi 22 décembre 1908
L’après-midi, promenade à Cases Noves ; c’est le côté le plus pittoresque de la campagne d’Ille ; ça plaît beaucoup à Bebelle.
Ille, mercredi 23 décembre 1908
Avec Bebelle et Marie-Thérèse, je vais déjeuner et passer quelques heures chez les Rovira aux Capeillans ; je leur présente Bebelle qu’ils connaissaient du reste déjà, l’ayant vue à notre mariage et même depuis ; mais cette fois-ci c’est la visite de noces officielle ; le jeune ménage René de Rovira, marié le 28 octobre[47], est aussi aux Capeillans ; je fais la connaissance de la jeune femme. Nous rentrons par le train de 4h20 et restons près de 3 heures à Perpignan.
Ille, jeudi 24 décembre 1908
L’après-midi, je vais à Boule voir semer les petits pois et m’occuper d’une vente d’arbres. Nous passons en famille la veillée de Noël ; l’an dernier, j’enviais le bonheur de Philomène qui avait passé cette veillée auprès de son fiancé ; cette année, je n’ai plus rien à lui envier et, à la messe de minuit, je vais remercier l’Enfant-Dieu de l’immense bonheur dont je jouis avec ma chère, ma bien-aimée petite Bebelle.
Ille, vendredi 25 décembre 1908
Nous allons à la messe de minuit qui est un peu plus calme que l’année dernière ; nous y faisons tous la sainte communion. L’après-midi après vêpres, nous allons prendre le thé chez les dames Batlle.
Ille, samedi 26 décembre 1908
Je vais à la grand’messe avec la Société Saint-Étienne dont c’est aujourd’hui la fête. Bonne Maman vient dans l’après-midi.
Ille, dimanche 27 décembre 1908
Je vais passer la journée à Vinça pour m’occuper de différentes questions concernant la Société et notamment assister à la réunion des chefs de section. Je vais faire une visite au nouveau curé qui est très bien. Au retour, je suis péniblement surpris d’apprendre qu’Henri de Lavergne est gravement malade ; depuis hier, il se sentait un peu souffrant, mais on croyait que ce ne serait rien et il parlait de partir demain pour Angers comme c’était décidé depuis longtemps. Ce matin le Dr Pons lui a trouvé une forte fièvre et un point pleurétique et pneumonique ; il lui a appliqué immédiatement 6 sangsues et un vésicatoire. Ce soir, il a 39 degrés de fièvre. Quel malheur ! Et combien inattendu ! Je pense qu’il a pris mal en se levant la nuit pour promener Cécile. Espérons qu’il sera mieux demain.
Semaine du 28 au 31 décembre 1908
Perpignan, lundi 28 décembre 1908
Henri avait passé ce matin une assez bonne nuit. Je pars d’Ille à 9h ½ et malgré un temps froid et la pluie je vais à Claira où je me décide à acheter la cave et l’écurie d’André Bousquet et une partie du jardin de Vincent Bousquet afin d’avoir un passage pour l’écurie ; j’ai la cave et l’écurie pour 6000 fr., 100 mètres carrés du jardin pour 500 fr. J’aurai, en outre, pour 5 ou 6000 fr. de réparations, d’aménagements et de constructions, puis pour 8000 fr. environ d’installation de cuves dans la cave et pour au moins pour 2000 fr. d’achats de charrette, cheval, comportes, pressoir, pompe etc. ; en tout cette exploitation va nécessiter une mise de fonds d’environ 23.000 fr. ; c’est bien ennuyeux, mais c’est indispensable ! Le soir, je couche ici chez l’oncle Gabriel de Llobet.
Perpignan, mardi 29 décembre 1908
Je suis venu passer 24 heures à Toulouse pour voir M. Edmond de Rivals et me renseigner sur la Société « Les Prévoyants de France », société de retraites en formation, dans laquelle on m’offre une situation. Je vois le directeur M. Ducos ; la situation que l’on m’offre me convient ; je vais en causer avec Bebelle et avec mes parents avant de prendre une décision. Je fais une visite à M. Bressoles et à Mme Larnaudie. Les Jamme sont ici, mais nous nous manquons ; du reste, nous nous verrons demain puisque je compte passer par Lapeyrouse. Je vois aussi mon oncle Charles de Llobet et ses filles de passage ici. Le soir, je vais voir jouer Le Chemineau de Richepin au Théâtre du Capitole. Je fais un tas d’emplettes du Jour de l’An.
« Le pouvoir occulte », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié dans Le Roussillon du 29 décembre 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan
Ille, jeudi 31 décembre 1908
Je quitte Mazamet à 10h34 et rentre ici à 8h du soir. Je trouve Henri beaucoup plus malade que je ne pensais. Son état s’est aggravé ; il a une pleuro-pneumonie bien déclarée, sa température a, plusieurs fois, dépassé 40° ; aujourd’hui, il y a eu une consultation entre le Dr Pons et nos cousins Lutrand et de Lamer ; son état n’est pas désespéré, mais il est grave ; on tient ses parents au courant. Quelle triste fin d’année ! Comme cette année 1908 a été traversée de douleurs et de joies. Au début, un accident bizarre met ma vie en danger. Au milieu, mon mariage se décide ; vers la fin, après le malheur de la mort de mon futur beau-père, la grande joie de mon mariage ; puis la naissance des deux enfants et maintenant l’année s’achève dans une grande inquiétude. Sans compter que Maman est très souffrante, elle est menacée d’une phlébite. Malgré tout 1908 restera pour moi l’année de mon mariage. J’ai maintenant l’incomparable bonheur de m’appuyer sur une compagne aimable, douce, affectueuse, que j’aime de tout mon cœur et qui me le rend bien. Je remercie tous les jours le Bon Dieu de me l’avoir donnée.
[1] Voir supra note du 6 novembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Denis de Thézan, Le Pouget et ses alentours : étude historique, Paris, éd. Sault, 1882, 56 p (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Voir supra note du 24 septembre 1901 et aux 25 et 26 juillet 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Simon Pons (Corbère, 14 avril 1861-Ille-sur-Tet, 8 juin 1933), médecin, qui avait épousé en 1885 Antoinette Trainier, fille du Dr Jacques Trainier. Ce sont les parents du futur poète Josep Sebastià Pons et de Simona Gay. Voir supra notes du chapitre introductif et du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Le docteur Paul de Lamer (Perpignan, 8 mai 1857-27 avril 1919), fils de Jules de Lamer (1828-1906) – voir supra note du 23 mai 1904 et au 17 avril 1906 – et de Léonie Massot, marié en 1881 à Marie-Thérèse Pujade (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Henri de Pontich (Les Batignolles, 12 août 1853-Paris IV, 29 janvier 1930), fils de François de Pontich Sicart et d’Élisabeth Volle, cousin germain de Mme Lazerme née de Pontich, grand-mère d’Antoine d’Estève de Bosch. Licencié en droit, commis principal à la Préfecture de la Seine puis receveur municipal et enfin directeur des travaux de la ville de Paris, il avait épousé le 7 décembre 1881 à Paris IX Émilie Martin (1858-1905), d’où trois enfants (une fille, Mme Mathieu, et deux fils, Charles et Adrien de Pontich). Voir aussi supra notes du 29 août et 13 septembre 1901 au sujet des Pontich (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Henriette Fabre (Toulouse, 1886-Le Fay, Indre, 1957), fille de Joseph Fabre (1850-1934), notaire à Toulouse, président du conseil des directeurs de la Caisse d’Épargne de Toulouse, et de Marie Antoinette Pontnau, petite-fille de Jean Joseph Marie Fabre (1808-1883), notaire et ancien maire de Toulouse. Elle épousera le 6 février 1912 à Toulouse Joseph Poulet (1886-1936), avocat (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Agnès du Plessis de Grenédan (Verneuil-sur-Vienne, Haute-Vienne, 16 septembre 1889-8 mars 1963), fille de Rodolphe du Plessis de Grenédan (1844-1919), ancien officier de marine démissionnaire, et de Marguerite de Grave (1850-1919). Le titre de comte de cette famille était de courtoisie. Agnès épousera dans sa ville natale le 11 juin 1909 Ignace Fayolle de Corus de Chaptes (1884-1932) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Voir supra note du 27 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Berthe Jaume (Perpignan, 18 février 1839-4 mai 1908), fille d’Amédée Jaume et de Louise Pares, avait épousé en 1ères noces à Perpignan en 1857 Édouard Aragon, puis, veuve, en 1875, Alexis Adamoli (1836-1913). Ce dernier, fils de Mélanie Bonet de Sallèles (et non de Saleilles, erreur souvent faite), portait parfois le nom de courtoisie de « Adamoli de Sallèles ». De son premier mariage, Mme Adamoli née Jaume était la mère d’Amédée Aragon et de l’historien Henri Aragon. Elle était la cousine germaine d’Emma Jaume (1830-1897), elle-même mère de Marie de Terrats (1855-1939), femme du général Xavier d’Estève de Bosch, l’oncle paternel de l’auteur du journal. Voir aussi supra note du 16 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] La marquise de Grave est née de Beaulieu (Note de l’auteur).
[14] Il doit s’agir de Ghislaine-Marie, fille de Max Dnpin de Saint-Cyr et de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 11 mai 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Louise Marie de Barbarin (1842-1908), mariée en 1867 à Pierre-Eugène de Maillard (1841-1874), ce dernier cousin germain d’Arthur Dupin de Saint-Cyr – père de Max Dupin de Saint-Cyr, mari de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch –, fils d’une Maillard (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Voir supra note du 8 avril 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Jean, marquis de Forton (Montpellier, 1873-1932), président du conseil d’administration du journal , L’Éclair, vice-président du Comité Royaliste de l’Hérault, membre de la Confédération générale des Vignerons. Il avait épousé en 1901 à Montpellier Jeanne de Rovira de Roquevaire, cousine germaine de Fernand de Rovira (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Peut-être s’agit-il de François Alart (1841-1908), négociant à Vinça, et de son épouse Marie Escanyé (1839-1918) ; ou de leur fils Jules Alart (1876-1965), déjà cité dans le journal, et son épouse Baptistine Duffaux. Voir aussi supra note du 7 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S.Chevauché).
[20] Voir supra note du 5 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Henri de Rodellec du Porzic (Brest, 11 février 1878-Perpignan, 11 octobre 1961), Saint-Cyr 1895-1897, lieutenant-colonel de cavalerie à la fin de sa carrière, fils de Joseph de Rodellec du Porzic et de Marie de Ferré du Péroux. Il épousa à Saint-Mihiel le 6 août 1908 Magdelaine d’Estève de Bosch, dont il aura deux enfants : Anne, devenue Mme Huon de Kermadec, et Olivier, futur capitaine de vaisseau (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Alphonse Dominique Antoine Massé (Perpignan, 29 juillet 1872-mort pour la France à Soppe-le-Bas, Haut-Rhin, 18 juin 1916), négociant en vins, marié en 1897 à Marie Reallon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Voir supra au 11 septembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Voir supra au 21 novembre 1906 et note du 12 mars 1903 ; voir aussi les projets de mariage entre Henri d’Albici et Philomène d’Estève de Bosch, sœur d’Antoine, notamment supra aux 29 octobre, 4 et 18 novembre 1904. Henri Colavier d’Albici épousa le 5 février 1908 à Paris XVI Marie-Thérèse Ducup de Saint-Paul (1886-1981), fille de Charles Ducup de Saint-Paul, lieutenant-colonel d’artillerie, et de Camille Bardou-Job, l’une des héritières de la richissime famille des papiers à cigarettes Job. Ce mariage avait été de courte durée puisque trois mois plus tard, le 25 mai de la même année le couple avait divorcé (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Fernand de Gayraud d’Auxilhon (Sauveterre, 29 juin 1855-23 mars 1944), fils d’Hippolyte de Gayraud d’Auxilhon et d’Anne Clémence de Rocous de Cahuzac, marié le 26 septembre 1887 à Arcachon avec Marie de Serres de Mesplès, elle-même cousine lointaine de Gabrielle du Lac, dont l’arrière-grand-mère maternelle était une demoiselle de Serres de Mesplès. Maximilien de Gayraud, grand-père de Fernand, avait été adopté en 1810 par son cousin le marquis Étienne Michel d’Auxilhon, resté célibataire, il en avait relevé le nom, même si le titre de marquis, légalement éteint, ne resta dans la famille que comme titre de courtoisie. C’est également de la famille d’Auxilhon que venait le château de Sauveterre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Marie-Amélie Frederich (1852-1914), veuve d’Isidore d’Ax de Vaudricourt (1841-1905), qui, né d’Ax de Cessales, avait relevé le nom de Vaudricourt de son arrière-grand-mère. Son frère aîné, Louis d’Ax de Cessales, continua la famille de ce nom, possessionnée à Corneilla-la-Rivière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] La grand-mère maternelle de Gabrielle du Lac était Gabrielle de Chefdebien, morte en 1903 à Vinça, nièce de Paul-Serge de Chefdebien (1802-1866), lui-même marié à Marie-Antoine de Richard de Gaïx (1806-1874). Une sœur de cette demoiselle de Gaïx, Mathilde (1819-1901) avait épousé un Roussillonnais, Jean de Blaÿ (1809-1887), et leurs enfants avaient hérité du château de Gaïx et relevé ce nom. Ainsi, Gabrielle du Lac n’était pas parente directe des Blaÿ mais une collatérale. L’un des enfants de Blaÿ de Gaïx avait épousé une Cornet, cousine d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir aussi supra note du 10 avril 1902, et au 21 octobre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Gaston du Lac (1865-1948), marié en 1893 à Marie-Alice de Salvage de Clavières (dont 6 enfants) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Claire du Lac (1867-1952), mariée en 1887 à Henri de Gineste (1865-1899), dont la fille Jeanne de Gineste (1888-1982) avait épousé en 1907 Jean Law de Lauriston de Boubers (1884-1945) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Germaine du Lac (1877-1966), mariée en 1901 à Henri Jamme dit Jamme de Lagoutine (1863-1946), d’où deux fils (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Albert du Lac (1881-1934), qui épousa Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Élisabeth du Lac (1884-1964), mariée en 1906 à Henry Tournamille (1877-1966), d’où deux enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] François du Lac (1891-1977), marié en 1919 à Marguerite Martin de Randal, d’où 3 enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Charlotte du Lac (1897-1965), mariée en 1919 à Jacques de Lapasse (1890-1961), d’où une fille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Voir supra note du 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Voir supra note du 10 avril 1902. Germaine de Llobet (1896-1991), dernière des 4 filles de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, épousa en 1920 Arnaud de Foucaud et d’Aure (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Voir supra note du 20 juillet 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Cette demeure, située à l’actuel n°6 de la place Gambetta, avait été acquis au début du XVIIIe siècle par un marchand nommé Pierre Bousquet ; elle passa ensuite à sa fille Rose Bousquet, mariée en 1764 à Joseph Bonaure, puis à la fille de ces derniers Paule Bonaure (1767-1849), mariée en 1784 à l’avocat François-Xavier Estève Simon (1739-1822). Ce sont les parents du colonel Jean Estève (1804-1881), grand-père paternel de l’auteur du journal. Il semble que cette demeure n’avait pas quitté la famille en ce début du XXe siècle, et elle paraît avoir été possédée en indivision par les deux frères Xavier et Henri Estève, ce dernier père d’Antoine, l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Marie Amélie de Llobet, née en 1886, qui épousera en 1912 Jean de Colomez de Gensac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Roc de Peyremaux, sur la commune d’Albine, à environ 9km au sud de la Métairie Grande (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] L’ordre du cortège et la liste des cadeaux ont été inscrits sur deux feuilles volantes intercalées entre deux pages du journal au niveau du 29 septembre 1908. Pour plus de lisibilité, nous avons transcrit ces feuilles entre le 29 et le 30 septembre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] L’identification de la famille de Lacaze ici présente au mariage en 1908 n’est pas évidente. Plus loin dans le journal, il sera clairement fait référence à une famille de ce nom, dont le patronyme complet était Gauldrée-Boileau de Lacaze, domiciliée entre le Tarn et la Haute-Garonne. En revanche, nous n’avons pas trouvé trace dans la généalogie de cette famille de demoiselles « B. de Lacaze », tous les individus de cette génération étant des hommes. Il pourrait s’agir d’une autre famille, installée pour sa part dans le Lot-et-Garonne, les Botet de Lacaze, même si aucune mention explicite ne figure dans le journal permettant de l’assurer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Jacques Hervé-Bazin (1882-1944) épousa le 12 janvier 1909 à Paris XVI Paule Guilloteaux (1890-1960). Ce sont les parents du futur écrivain Jean Hervé-Bazin (1911-1996) dit « Hervé Bazin », qui s’inspirera de sa mère pour le personnage célèbre de « Folcoche » dans son roman Vipère au poing (1948). Malheureusement, le journal d’Antoine d’Estève de Bosch de l’année 1909 étant lacunaire (perdu ou n’ayant jamais existé), aucun autre détail n’est donné sur ce mariage, et on ignore si Antoine y a assisté (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Emmanuel de Serres de Mesplès (1836-1908), fils d’Olivier de Serres de Mesplès et d’Augusta de Belin de La Réal, cousin issu de germains de Joseph du Lac, père de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Amélie Fichet (Apt, 9 avril 1826-Perpignan, 9 novembre 1908), fille de Louis Désiré Fichet et d’Adèle Dubois de Saint-Vincent, qui avait épousé le 24 avril 1854 à Sisteron Henri Lazerme (1817-1889), frère aîné d’Auguste Lazerme, l’arrière-grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch dit « Bon Papa » si souvent cité au cours du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] René de Rovira (1873-1916), fils de Charles de Rovira et de Sylvie Brondel de Roquevaire, cousin germain de Fernand de Rovira, avait épousé le 27 octobre 1908 à Sens Marie Beaudouin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).