1906

Janvier 1906

Semaine du 1er au 7 janvier 1906

Angers, lundi 1er janvier 1906

Voici donc commencée cette année qui verra notre départ d’Angers et notre retour en Roussillon ; année bien importante pour nous ! Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. J’écris plusieurs cartes. L’après-midi, je fais des visites et je pose des cartes ; on commence à savoir que nous quitterons prochainement Angers et plusieurs personnes me parlent de ce départ ; c’est fort ennuyeux ; les quelques mois que nous avons encore à passer ici seront rendus désagréables par les lamentations que nous allons avoir à entendre. On m’annonce aussi, de deux côtés différents… mon mariage. Ce bruit a pris tellement de consistance que je me demande si ce ne sont pas les Padirac qui le font courir ; décidément, les gens s’occupent beaucoup de mon avenir ; en Roussillon, on a annoncé pendant deux ans mon mariage avec Mlle Delebart (qui vient de se marier le 27 décembre), on a aussi parlé à Ille de Marie-Louise de Lacour ; ici, de Madeleine de Padirac ; à quand le vrai ? Peut-être en 1906 ? Je ne sais ; et je n’ai, pour le moment, aucune jeune fille en vue. Mais l’occasion peut venir si Dieu le veut ; qui sait si les gens d’Ille n’auront pas raison ?

Angers, mardi 2 janvier 1906

J’écris encore de nombreuses cartes. L’après-midi, malgré le mauvais temps, je fais plusieurs visites ; je ne rencontre que Mme Courtois et Mme Albert. Visite des pauvres aussi.

Angers, mercredi 3 janvier 1906

Temps épouvantable ; très doux, mais horriblement humide ; il pleut à torrents. L’après-midi, je fais quelques visites : Mmes de La Villebiot, Regnard, Perrin ; je ne rencontre que les deux dernières. Nous avons la visite de M. l’abbé Delahaye qui nous raconte, à Papa et à moi, des choses fort peu édifiantes sur la vie privée de l’abbé Bosseboeuf[1], cet aventurier qui est venu jeter le trouble en Anjou et qui a l’audace, alors qu’il a avec une femme (ou plusieurs) des rapports adultères (qui commencent à se connaître maintenant), de se poser en champion de la cause catholique, catholique-républicaine à la manière des abbés démocrates bien entendu. Mme Perrin m’a donné un renseignement intéressant ; elle a vu hier le P. Lemius[2], ancien supérieur de Montmartre, qui arrive de Rome ; il lui a dit que tous les bruits qui courent dans les journaux sur les instructions que donnera le pape relativement à la question de la séparation, sont absolument faux ; le pape est muet comme un tombeau et est absolument décidé à ne parler qu’au moment voulu par lui ; pas un cardinal, en dehors du cardinal Merry del Val, ne connaît l’opinion du pape. Tant que le pape n’a pas parlé, et tout porte à croire qu’il ne parlera pas de sitôt, on peut donc discuter. Eh bien, mon opinion (partagée par un grand nombre de Catholiques) est qu’on ne devrait pas former les associations cultuelles et qu’on devrait ignorer la loi ; ces associations sont pleines de pièges ; le gouvernement, par le Conseil d’État, aura toujours la main sur elles ; de plus, les évêques auront fort peu de pouvoirs dans cette organisation qui est contraire à la discipline de l’Église ; enfin, en formant ces associations et en acceptant de l’État les églises qu’il vient de nous voler pour la seconde fois, nous aurions l’air de sanctionner la spoliation. D’ailleurs, le fait même que le gouvernement nous invite à former ces associations devrait nous mettre en garde ; nous avons été assez souvent roulés par lui en faisant « l’essai loyal » de ses lois persécutrices ; ne donnons pas une fois de plus dans le panneau ; surtout, défions-nous des Catholiques naïfs qui parlent de « faire l’essai loyal de la loi » ; ce fameux essai loyal ne serait possible qu’avec un gouvernement loyal, ce qui n’est pas notre cas. Si le pape ordonne donc de former les associations cultuelles, je m’inclinerai et j’obéirai mais la mort dans l’âme et avec la conviction que nous courons à de grands désastres ; l’obéissance seule me fera agir.

Angers, jeudi 4 janvier 1906

Le matin, je commence la rédaction de ma thèse de doctorat sur « Le repos hebdomadaire » ; je m’occupe d’abord de l’historique de la question. L’après-midi, je fais plusieurs visites : Mmes Robiou du Pont, de La Villebiot (Geoffroy), de Chappedelaine (la comtesse car la vicomtesse a quitté Angers, son mari ayant été nommé chef du génie à Cherbourg), Bordeaux-Montrieux ; les deux dernières par carte. Il pleut très fort depuis trois jours ; l’humidité est pénétrante et m’a donné une petite douleur rhumatismale au tendon droit qui me gêne parfois pour marcher ; par contre, la température est extraordinairement douce ; nous avons jusqu’à 14° ; on a trop chaud.

Angers, vendredi 5 janvier 1906

Une lettre de Bonne Maman me décide à aller à Vinça pour la fête de Saint Sébastien le 20 janvier ; Bonne Maman (et Maman surtout, par son intermédiaire) se chargent des frais ; je pourrai prendre, ici même, un billet d’aller et retour pour Vinça ; il sera valable 11 jours et coûtera, en seconde classe, 92 fr. J’écris à M. Bouchède pour lui annoncer ma présence à la fête de la Société et pour saisir le bureau de la question de l’affiliation de la société Saint-Sébastien à l’Union centrale mutualiste qui, pour une cotisation insignifiante, assure des avantages très appréciables aux membres participants des sociétés unies et surtout à leurs femmes (indemnités de maternité et de sevrage) ; je ne pense pas que cette question soulève des difficultés. L’après-midi, le temps étant un peu meilleur, bien que toujours très doux, je fais quelques visites : Mmes de Kergos (que je ne rencontre pas), de Villelume (idem), Follenfant et M. Gavouyère. Un spectacle amusant pour nous qui le contemplons de la galerie est celui de l’élection présidentielle qui met le chichi le plus complet dans le camp républicain ; les uns tiennent pour Doumer, d’autres pour Fallières qui paraît être le favori du bloc ; certains parlent de Freycinet ; certains voudraient Combes mais n’osent pas le dire et se rallient à Fallières ; pour moi, cette question, qui ne m’intéresse nullement, me laisse absolument indifférent. Quel que soit le président qui s’installera au Faubourg Saint-Honoré, il ne représentera jamais la France et ne sera que l’élu d’un parti. Par conséquent, Doumer, Fallières, Freycinet ou Combes, je mets tout cela dans le même sac ; le dernier nommé, cependant, Combes en raison des abominations qui se sont commises sous son ministère (guerre à l’Église, au pape, aux congrégations, à l’enseignement libre, à l’Armée etc.) me serait encore plus antipathique que les autres ; mais je crois qu’il n’a aucune chance de décrocher la timbale. Le bloc votera pour Fallières ; toute l’opposition, depuis les royalistes jusqu’aux progressistes, pour faire échec au bloc, votera pour Doumer ; et celui qui sera élu est, d’après moi… Panama Ier, le père Loubet, qui, après avoir déclaré tout et plus qu’il ne serait pas candidat, finira bien au dernier moment, par accepter (pour se dévouer à la République bien entendu) le fauteuil que le bloc, uni aux progressistes peut-être, lui laissera afin de barrer le passage à Doumer. Quel chichi !!! Et dire que c’est est au milieu de ce désarroi que va s’ouvrir la conférence d’Algésiras d’où peut sortir la guerre avec l’Allemagne ! Triste régime ! Les autres peuples auront un chef qui saura prévoir ; nous, nous aurons deux soliveaux irresponsables ; nous n’y gagnerons guère ! Ce matin, je me confesse et je fais la sainte communion à la messe de 8 h à Notre-Dame pour fêter le 1er vendredi du mois et de l’année. Le soir, je vais à l’Adoration à Saint-Serge.

Angers, samedi 6 janvier 1906

Le matin, je travaille à ma thèse puis je vais à la Mairie vérifier si je suis inscrit sur la liste électorale et faire inscrire Jean. L’après-midi, j’ai la visite de Jacques Hervé-Bazin qui est venu d’Arcachon passer quelques jours ici ; je l’invite à venir dîner mardi ; je vais aussi à l’Université inviter le jeune homme Du Lac[3], puis je fais quelques visites : Mme Henry, M. Baugas, etc.

Angers, dimanche 7 janvier 1906

Je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de l’Épiphanie, à la messe de 8 h à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à Saint-Serge aux vêpres solennelles qui clôturent les fêtes de l’Adoration et qui sont présidées par Monseigneur ; nous faisons acte de paroissiens. Ensuite je vais voir René de La Villebiot.

Semaine du 8 au 14 janvier 1906

Angers, lundi 8 janvier 1906

L’après-midi, je fais une foule de visites dont, heureusement, plusieurs par carte : Mmes Gavouyère, Mongazon, Jac, de Chappedelaine, Blanc, des Loges, Normand d’Authon. À 5 h, réunion de l’Action française ; on y mange le gâteau des Rois. Les imprimeurs n’ayant pas osé tirer les 200 affiches par peur de poursuites, nous leur avons fait faire 6000 tracts à la place ; on les distribue ces jours-ci ; espérons qu’ils auront du succès ; ils mettent les points sur les i et ne pèchent pas par le vague. Les élections sénatoriales d’hier, qui ne pouvaient pas donner grand résultat, ne sont pas trop mauvaises ; les conservateurs monarchistes conservent tous leurs sièges avec des majorités accrues comme ici par exemple, et en gagnent cinq nouveaux ; les progressistes en gagnent 3 et en perdent cinq ; donc, en réalité, ils en perdent 2 ; les radicaux en perdent quelques-uns ; quant aux socialistes, ils réussissent à faire entrer deux des leurs au Sénat. C’est donc la droite et les socialistes – les partis extrêmes – qui ont les succès de la journée aux dépens des partis moyens ; c’est dans la logique. Le Maine et Loire a des résultats merveilleux puisque les 6 sénateurs sortants – MM. Merlet, Bodinier, de Blois et Delahaye – conservateurs royalistes, sont réélus par 690 à 700 voix contre entre 250 environ à la liste républicaine qui perd environ 50 voix depuis les dernières élections sénatoriales ; c’est un beau succès pour les sympathiques sénateurs et pour le grand comité royaliste qui les présentait. Mais à quoi mènera-t-il ? À rien je pense ! Car les assemblées parlementaires, même les meilleures, ont bien peu de chances de faire quelque chose de bon ; à plus forte raison au Sénat !

Angers, mardi 9 janvier 1906

Ce matin, je m’occupe de renseignements qu’on m’a demandés pour un patronage catholique. L’après-midi, je fais une foule de visites toutes par carte, sauf une ; beaucoup de dames n’ont pas encore repris leur jour de réception. Nous avons à dîner Jacques Hervé-Bazin et le jeune Henri du Lac[4].

Angers, mercredi 10 janvier 1906

Une petite douleur rhumatismale que je ressentais dans le tendon droit et qui était passée, étant revenue et s’étendant aussi au tendon gauche, j’ai beaucoup de peine à marcher ; aussi, je prends le parti de ne pas sortir de la journée. Je travaille à ma thèse. L’après-midi, Maman reçoit plusieurs visites ; j’ai, personnellement, la visite de René de La Villebiot.

Angers, jeudi 11 janvier 1906

Ma douleur est à peu près passée grâce au repos d’hier et à l’homéopathie ; le matin, je pioche ma thèse. L’après-midi, je fais plusieurs visites par carte, puis je vais à la Conférence Freppel rue Saint-Aignan ; travail sur « Le droit divin ». Le chanoine Chaplain, que je rencontre, me charge de faire circuler une pétition contre le récent décret du ministre de la Guerre Étienne qui décide de faire des obsèques purement civiles aux soldats morts à l’Hôpital quand le soldat ou sa famille n’a pas demandé formellement des obsèques religieuses. Je m’en charge volontiers, car cette mesure est vraiment abominable ; il est vrai qu’elle vient après tant d’autres qui méritent le même qualificatif ! Le soir, Jacques des Loges vient passer la soirée et prendre le thé.

Angers, vendredi 12 janvier 1906

Je travaille à ma thèse matin et soir. Le soir, à l’Université, conférence de M. l’abbé Leroy, professeur de langues orientales à la Faculté des sciences, sur « L’Exode » des Juifs. Je fais deux visites, toutes deux par carte.

Angers, samedi 13 janvier 1906

Le matin je pioche ma thèse ; l’après-midi je vais à la bibliothèque de l’Université, toujours pour ma thèse ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis prendre la leçon de chant que je n’ai pas pu prendre mercredi. Ce soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 14 janvier 1906

Ce matin, je fais la sainte communion à la messe de 8 h à Saint-Serge qui est célébrée exprès pour les membres de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse. Je reviens à la grand’messe à Saint-Joseph. Nous avons Maurice[5] qui a obtenu un congé et qui vient le passer avec nous ; il arrive par le train de 9h39 du matin et repart par celui de 10h27 du soir ; l’après-midi, je me promène beaucoup avec lui, mais nous ne pouvons pas aller au concert des Amis des Arts, comme nous en avions le projet, parce que Maurice a oublié de mettre ses pattes d’épaulette ce qui est antiréglementaire et qu’il ne veut pas être vu par des officiers. Il n’a plus que 6 semaines à passer à Saumur, après quoi il sera nommé sous-lieutenant ; il a demandé la cavalerie légère et espère aller aux chasseurs à Saint-Mihiel où il serait avec ses parents qui sont admirablement installés au château de Bugnevaux[6] entouré d’un très grand parc, aux portes de la ville ; il paraît que c’est charmant.

Semaine du 15 au 22 janvier 1906

Angers, lundi 15 janvier 1906

Le matin, je fais quelques commissions de départ, je vois La Morinière etc. L’après-midi, je fais deux visites : Mmes Bonnet et de Moulins que je rencontre. Ce soir, je vais, rue Kellerman, au cercle du chanoine Chaplain, entendre une intéressante conférence, avec projections et cinématographe, sur le Maduré ; elle est faite par le P. Cazelle missionnaire français ; il y a beaucoup de monde ; Monseigneur préside ; tout est fini à 10h ¾.

Vinça, mercredi 17 janvier 1906

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je fais quelques commissions et préparatifs de départ et je télégraphie à Bonne Maman que j’arriverai le lendemain à Vinça. Un billet de Marie-Thérèse annonçant qu’elle arrivera le soir même à Angers ; je ne la verrai donc qu’à mon retour. Je quitte Angers, par un temps superbe et très doux, par le train de 11h29 et, par Montreuil-Bellay et Niort, j’arrive à Bordeaux à 8h15 ; ne devant repartir de Bordeaux qu’à 10h45, j’en profite pour me promener en ville ; je vois les grandes et voyantes affiches annonçant la grande réunion royaliste qui aura lieu le 20 janvier sous la présidence du comte Eugène de Lur-Saluces, ex-proscrit de la Haute-Cour, sur la séparation de l’Église et de l’État ; on y entendra une conférence de M. de Lamarzelle, sénateur, sur ce sujet qu’il connaît si bien puisqu’il a défendu au Sénat pied à pied les droits de l’Église pendant la discussion de la loi. Si elle avait été deux jours plus tôt ou deux jours plus tard, j’aurais pu m’arranger pour assister à cette réunion ; mais puisqu’elle est le jour même de la fête de Saint-Sébastien, c’est impossible. Je repars de Bordeaux à 10 h45, et je suis seul dans mon compartiment jusqu’à Narbonne où j’arrive à 7h20 ; j’en repars à 7h45, je suis à Perpignan à 9h22 ; je rencontre à Perpignan M. Bouchède et nous faisons route ensemble jusqu’à Vinça. Bonne Maman m’attendait à la gare ; elle se porte à merveille. Je pourrais passer 9 jours ici car mon billet d’aller et retour, 2ème classe qui ne coûte que 92 fr. 75, me donne droit à 11 jours d’absence d’Angers. Mais tenant être à Angers mercredi matin pour assister au mariage de Mlle Denyse de Kergos, à la messe et au lunch duquel nous sommes tous invités, je repartirai lundi. Ici, on se prépare à la fête de la Société Saint-Sébastien ; je vois plusieurs personnes dans l’après-midi. M. le curé a été avisé officiellement que le receveur de l’enregistrement, M. Frère[7], procédera mardi à l’inventaire des biens de la Fabrique, ordonné par l’infâme loi du 9 décembre. M. Frère, qui est catholique et même pratiquant, fera cette opération la mort dans l’âme, mais il n’a pas le courage de briser sa carrière en se refusant à cette sale besogne ; entre nous soit-dit, à sa place j’agirais différemment ; mais je ne suis pas dans sa conscience et je m’abstiens de le juger. Quoi qu’il en soit, M. Frère vient, à 11 h ½ trouver Bonne Maman pour s’entretenir avec elle au sujet de cet inventaire ; il le fait en grand secret car si on venait à connaître sa démarche en haut lieu, cela pourrait lui faire le plus grand tort. Il vient s’excuser d’être obligé de procéder à cette besogne et dit à Bonne Maman qu’il n’aura à faire figurer sur l’inventaire que ce qui se trouvera mardi prochain dans l’église et qu’officiellement, il ignorera ce qu’on aura pu faire du reste ; et il dit à Bonne Maman qu’elle peut faire disparaître de l’église tout ce qu’elle voudra. C’est déjà fait depuis longtemps. Sans avoir le courage de briser sa carrière, M. Frère apporte cependant le plus de ménagements possibles à l’accomplissement de sa triste mission. Je regrette que les évêques ne donnent pas à leurs curés l’ordre de fermer toutes les églises au moment de l’inventaire pour obliger les employés du gouvernement à les crocheter partout, le gouvernement ne l’oserait certainement pas et nous aurions finalement gain de cause ; mais nous n’avons pas d’évêques, à deux ou trois exceptions près ! C’est affligeant ! Le soir, vers 8h ½, nous apprenons que M. Fallières candidat du bloc a été élu président de la république, au premier tour de scrutin, donc à la majorité absolue ; cela n’a pas grande importance ; une nullité, qui sera la chose d’un parti de coquins, en remplace une autre qui était l’instrument d’une bande de canailles, et tout est dit.

Vinça, jeudi 18 janvier 1906

Le matin, je suis occupé à une foule de détails concernant la fête de samedi, négociations avec la municipalité pour l’éclairage pendant le bal sur la place publique, commande de lampes à acétylène etc. L’après-midi, je vais à Prades entre le train de 3h ½ et celui de 7h. Je vais voir mes cousins de Saint Jean et Marie ; avec M. Marie, je cause beaucoup de l’Union centrale mutualiste. Le soir, je vais écouter les musiciens s’exercer à la Mairie.

Vinça, vendredi 19 janvier 1906

Le matin, je m’occupe encore de diverses choses concernant la fête ; je prends les noms des nouveaux adhérents. L’après-midi, je vais, avec Amiel, à la Balme voir où en sont les travaux commencés en novembre ; on a dû les interrompre il y a quinze jours pour tailler les vignes, mais ils sont très avancés. Une section de la Société Saint-Sébastien, désignée par le sort, s’occupe des préparatifs de la fête ; je vais voir, plusieurs fois, ce que l’on fait ; vers le soir, le temps se gâte. À 7h a lieu, à l’école des garçons, l’Assemblée générale annuelle. Je prononce une petite allocution, puis je propose les nouveaux membres – 12 participants et 6 honoraires – et je passe en revue les diverses questions inscrites à l’ordre du jour ; je fais voter sur chaque question, toutes sont adoptées ; la principale est l’adhésion de la société à l’Union centrale mutualiste, elle est adoptée sans protestation et cela paraît faire beaucoup de plaisir. Le temps est tout à fait mauvais, il pleut à verse et les danses qui devient avoir lieu ce soir sont à peu près manquées, ainsi que les sérénades ; on vient, cependant, m’en faire une que je reconnais en donnant quelques pièces aux musiciens pour aller boire.

Vinça, samedi 20 janvier 1906

Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [peut-être 1906] (Collection Pierre Lemaitre)
Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [peut-être 1906] (Collection Pierre Lemaitre)

C’est aujourd’hui le grand jour qui a motivé mon voyage. À 8h ¾, les membres honoraires et le bureau ainsi que les chefs de section viennent me prendre avec la musique ; et, ainsi escorté, je vais rejoindre le reste de la Société ; les deux bannières et la musique se placent en tête et commence le défilé à travers les rues de la ville qui remplace la procession qui se faisait autrefois avant l’interdiction ; après le défilé, qui a lieu par un vent de nord-ouest glacé, on rentre à l’église pour la grand’messe qui est très solennelle. Après la grand’messe, on revient sur la place du Puig où j’adresse quelques paroles de remerciement et d’encouragement aux sociétaires, puis on me raccompagne en grande pompe à la maison avec les bannières. Un peu plus tard, je vais avec le bureau remercier M. le curé de la cérémonie religieuse ; puis, au bras de Mme Bouchède, femme du vice-président, j’ouvre sur la place du Puig le bal des sociétaires appelé « Ball de l’Ouffice » ; je danse avec plusieurs jeunes filles, membres honoraires ou filles de sociétaires. Dans l’après-midi, après les vêpres, nouveau bal ; il devait y en avoir un dernier le soir sur la place, mais le vent est tellement fort et tellement froid que, à la demande générale, nous décidons de le donner dans la salle Llech ; j’y vais vers 8h ½ et j’y reste jusqu’à minuit ; j’y fais danser un très grand nombre de filles du peuple car, le jour de la Saint-Sébastien, toutes les classes sociales, ici, se confondent ; c’est de la vraie « démocratie chrétienne » au sens où l’entend le pape ou plutôt de « l’action populaire chrétienne », c’est parfait. Entre temps, j’ai dû, plusieurs fois, accepter à boire des musiciens, des membres de la section chargée de l’organisation de la fête etc. Avec tous, je m’efforce d’être aussi aimable que possible. Aussi, je suis très content quand plusieurs sociétaires me disent qu’on a remarqué que « je ne suis pas fier » avec les gens du peuple et que « je n’ai pas peur d’attraper la gale en leur serrant la main » ; c’est le témoignage des gens du peuple et c’est celui qui me fait le plus de plaisir. Je me couche à minuit ½ avec une réelle satisfaction.

Vinça, dimanche 21 janvier 1906

Je me lève à 8h ; il paraît que le bal a continué jusqu’à 3 heures. Je vais à la grand’messe à 10h, après quoi je déjeune et je pars à Ille de midi à 3h ½ ; à Ille, je vois une foule de personnes, les Pierre Vidal, les demoiselles Mathieu, Jacques le fermier de la métairie, M. le curé, M. Trullès etc. De retour à Vinça, je rédige le procès-verbal de de l’Assemblée générale d’avant-hier ; puis je vais le lire et le faire signer à plusieurs membres du bureau. Demain, départ.

Semaine du 23 au 28 janvier 1906

Angers, mardi 23 janvier 1906

Maison de Pontich à Vinça, rue Presa – Photo de 2008 (Google StreetView)

Pas de journal hier ; c’était impossible puisque j’étais en chemin de fer à l’heure de le faire. Le matin, je fais mes préparatifs de départ, je vais voir un malade de la Société et je réunis, à 11h ½, le bureau pour trancher, avant mon départ, un cas délicat. Après déjeuner avant l’heure du départ, je vais dire adieu à quelques personnes ; nous avons la visite de M. le curé qui vient annoncer à Bonne Maman qu’il portera ce soir ou demain matin le Saint-Sacrement dans la chapelle de la maison où un tabernacle a été préparé, afin qu’il ne soit pas à l’église pendant l’inventaire ; Bonne Maman accepte avec joie l’insigne honneur que lui fait Notre Seigneur en venant lui demander l’hospitalité ; vraiment, cette maison ne peut pas, après cela, ne pas être bénite de Dieu et comme c’est la maison d’une partie de nos ancêtres et celle où je suis né, j’en éprouve, moi aussi, une grande fierté et une grande joie. Avoir l’honneur de donner asile à Notre Seigneur chassé de son temple saint par les persécuteurs est certainement un signe de bénédiction pour cette maison et pour ses habitants. Bonne Maman prend aussi toutes ses dispositions pour bien cacher les objets de l’église qu’on veut soustraire à l’inventaire et qu’on lui a confiés, notamment des reliques ; prévoyant une perquisition possible, elle réunit tous ces objets dans le petit cabinet voisin de l’ancienne chambre de Bon Papa, qu’elle fait murer et tapisser. Nous voilà revenus au temps de la Révolution ! Je quitte Vinça par le train de 3h ½ et par Narbonne, Bordeaux, Niort et Montreuil-Bellay, je rentre à Angers où j’arrive aujourd’hui à 4h ½ ; à la gare de Toulouse, M. l’abbé Latour que j’avais prévenu de mon passage, vient me voir ; à Bordeaux, où j’ai près de 4 heures à perdre, j’entre en ville ; je vais à Saint-André. J’arrive à Angers par un temps froid mais calme et superbe, bien différent de la tempête de nord-ouest qui sévissait hier en Roussillon. Je trouve à la gare Papa, Maman, Philo et Marie Thérèse qui est arrivée le soir de mon départ et qui est ici pour plusieurs semaines. Mon voyage m’a fait manquer la soirée de contrat donnée hier soir par le marquis et la marquise de Kergos à l’occasion du mariage de leur fille Denyse à laquelle j’étais invité ; Papa, Maman et Philo y sont allés hier soir ; c’était, paraît-il, très brillant et très select ; il n’y avait presque pas d’invités du côté Richou[8]. Mais je ne regrette pas mon voyage, car je devais le faire, je le devais à la Société Saint-Sébastien et, maintenant, j’ai conscience d’avoir rempli tout mon devoir de président.

Angers, mercredi 24 janvier 1906

Je me lève assez tard pour rattraper le temps perdu hier ; il fait froid et beau, cela vaut mieux, pour le mariage, que la pluie et la boue. Nous déjeunons à 10h afin d’arriver d’assez bonne heure à la cathédrale ; nous avons à déjeuner Mme de Padirac et Madeleine qui sont venues de la campagne aussi pour le mariage. À ce propos, il paraît que le bruit de mon mariage avec Madeleine de Padirac prend de plus en plus de consistance malgré mes démentis ; on en parle de tous côtés ; on désigne même l’appartement dans lequel nous devons nous installer ; voilà qui est un peu fort ! La respectable comtesse de Tolghouët, qui a des relations dans le Midi, a dit que ce mariage serait très assorti à cause de la parité des deux familles etc. etc. Ces bruits si persistants font que nous sommes obligés de voir les Padirac bien plus rarement qu’autrefois ; aujourd’hui notamment, pendant que ces dames vont ensemble à la cathédrale, j’invente un prétexte quelconque pour y aller de mon côté afin qu’on ne nous rencontre pas ensemble, ce qui ferait marcher les langues encore davantage.

Le mariage a lieu à 11h50 environ dans la cathédrale comble et magnifiquement parée et illuminée ; chant et musique des plus réussis, toilettes magnifiques etc. C’est Monseigneur qui donne la bénédiction nuptiale après un long discours. Ensuite, défilé interminable à la sacristie. Un peu plus tard, nous allons au lunch servi chez les Kergos et j’admire l’exposition des cadeaux. Tout est fini vers 2h ½. Mariage très brillant, mais assez mal assorti sous le rapport des familles. Quand Monseigneur a rappelé les cinq siècles de noblesse des De Kergofen de Kergos qui comptent dans leurs ascendants des militaires nombreux, des conseillers au parlement de Bretagne, etc. etc., on n’a pu s’empêcher de penser que leur descendante, si sa famille avait une meilleure position de fortune, n’aurait pas épousé le banquier Richou !

Dans l’après-midi, Maman a des quantités de visites. J’en fais deux : Mme Huault-Dupuy la jeune et la générale Lelong.

Angers, jeudi 25 janvier 1906

Le matin, je fais quelques commissions avec Marie-Thérèse ; l’après-midi je vais un moment à la permanence de la section angevine de la Ligue d’Action française, rue Corneille, puis, plus tard, à la Conférence Freppel où l’on a fait une intéressante conférence sur « Le mouvement de 1789 ». Bonne Maman nous écrit que le Saint-Sacrement est dans la chapelle de la maison depuis lundi ; M. le curé et le vicaire l’y ont porté ostensiblement et plusieurs personnes viennent l’y adorer. Ici, on n’oppose pas une résistance sérieuse aux fonctionnaires qui viennent faire l’inventaire du mobilier des églises ; on proteste à peine, et c’est ainsi dans la plupart des diocèses, où évêques et curés rivalisent de platitude vis-à-vis des agents de la république maçonnique, laissent faire et sont même fort ennuyés si des Catholiques plus zélés et moins moules qu’eux font mine de protester. Seul Mgr Turinaz, le vaillant évêque de Nancy, paraît vouloir résister jusqu’au bout ; quatre ou cinq autres ont protesté d’une façon plus ou moins énergique par des lettres ou des discours, pas par des actes bien sûr ; ailleurs, cela passe inaperçu. C’est navrant !!! Les sectaires ont beau jeu ; quelques preuves qu’ils aient eu de l’avachie des Catholiques français depuis trente ans, ils ne pouvaient pas s’attendre à les voir leur faciliter à ce point leur ignoble besogne. Si, dès la première escarmouche on cède ainsi, que sera-ce plus tard quand l’application de la loi de Séparation sera complète ? Vraiment, c’est à désespérer de l’avenir de l’Église de France, et c’est à croire que nous sommes mûrs pour l’asservissement le plus complet. Et dire que les choses se passent ainsi en Anjou, dans la région la plus catholique de la France ! Que diraient de leurs descendants les héros des guerres de Vendée ? Que dirait Mgr Freppel s’il pouvait voir cela ? Ah, les francs-maçons et les Juifs doivent se frotter les mains et rire à nos dépens !!!

Angers, vendredi 26 janvier 1906

Le matin je vais, comme tous les vendredis à la messe de 9h, puis à ma leçon de chant que je n’ai pu prendre avant-hier. L’après-midi, vers 5h, nous allons tous à la réception de Mme Robert Huault-Dupuy organisée en l’honneur de sa sœur Mme de Pétigny de Saint-Romain qui est ici en ce moment ; de 5 à 6h ½, toute la société d’Angers – aristocratie et haute bourgeoisie – défile dans les salons de Mme R. Huault-Dupuy ; un moment, on est certainement 200. Je crois que ces réceptions vont prendre cette année ; on ne voudra pas s’amuser à cause des tristesses de l’heure présente, et comme il faut bien se voir, on assistera à des réceptions en matinée comme celle d’aujourd’hui. Le soir, je vais avec Papa à une conférence de M. Saint-Maur qui avait pour titre « Une république modèle » et qui a trait à l’Andorre ; pour nous Roussillonnais cette conférence avait un attrait tout particulier ; le titre avait attiré pas mal de monde ; il est rare, en effet, d’entendre parler d’une république modèle et tout le monde veut connaître ce merle blanc !

Angers, samedi 27 janvier 1906

Dans l’après-midi, je vais voir M. du Plessis[9] pour lui demander un renseignement d’ordre historique au sujet de ma thèse ; ensuite, salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de- Paul.

Angers, dimanche 28 janvier 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Nous avons Maurice qui n’a plus qu’un mois à passer à Saumur avant d’être nommé sous-lieutenant ; il voudrait être nommé aux chasseurs à Saint-Mihiel où son père est en garnison, mais n’est pas sûr d’obtenir ce régiment ; tout au moins désire-t-il la cavalerie légère (chasseurs ou hussards). L’après-midi, je me promène un peu avec Maurice ; je vais au salut à Saint-Joseph. À 5h, nous allons tous (sauf Philomène) au concert qui se donne tous les dimanches aux Amis des Arts ; une artiste, des Variétés chante plusieurs chansonnettes plus que grivoises ; on pourrait les qualifier de « chansons rosses » et elles ne dépareraient pas le répertoire d’un beuglant ; aussi, la plupart des spectateurs, qui appartiennent en grande majorité au meilleur monde, font-ils une tête !!! Surtout les mères de famille qui ont amené leur file ; aussi Papa et Maman se félicitent-ils de ne pas avoir amené Philomène. La pièce qui suit est insipide car les acteurs sont détestables ; on les siffle, les interrompt et presque tout le monde part avant la fin. Four complet pour la direction. Le soir, je vais avec Papa à la conférence sur la séparation faite au « comité de revendication etc… » de Saint-Serge, par le sympathique catholique et royaliste Dominique Delahaye[10]. Tenant à retrouver Maurice avant son départ pour Saumur, nous ne restons pas au vaudeville qui suit la conférence.

Semaine du 29 au 31 janvier 1906

Angers, lundi 29 janvier 1906

L’après-midi, je vais à la bibliothèque de l’Université où je consulte plusieurs ouvrages pour ma thèse. Ensuite, je vais faire une visite à M. Lavallée et lui demander conseil pour la Balme à Vinça ; il me conseille de ne pas semer la prairie sur une terre où il y a eu, jusqu’à présent, de la luzerne sans y cultiver pendant un an, au moins, une plante sarclée ; il faudra donc attendre jusqu’à l’année prochaine pour la prairie et faire des pommes de terre, en attendant, dans l’intervalle, des pommiers. Le soir, Conférence Saint-Louis ; lecture par Poisson d’un chapitre de sa thèse qui est sur « Le salaire des femmes ».

Angers, mardi 30 janvier 1906

Le matin, je vais à la bibliothèque de la ville pour ma thèse. L’après-midi, nous faisons deux visites : Mme Buston et Mme du Rostu. À 5h ½, je vais à la salle d’armes.

Angers, mercredi 31 janvier 1906

Le matin, leçon de chant. L’après-midi je fais une visite de digestion à Mme Robert Huault-Dupuy. J’y rencontre M. François de Villoutreys qui revenait de l’Évêché où, avec une vingtaine de messieurs, de notabilités catholiques d’Angers, entre autres MM. de Rochebouët, Gavouyère, de la Boulaye etc., il était allé attirer, respectueusement, l’attention de Monseigneur sur le fâcheux exemple que donnait le diocèse d’Angers en ne résistant pas du tout aux agents du gouvernement dans la question des inventaires. Dans la plupart des autres diocèses, à Moulins, à Vannes, à Alençon, à Arras, à Dijon, à Lille etc. pour ne citer que ceux-là, on résiste un peu (pas suffisamment, mais, enfin, c’est quelque chose) ; ici, dans le pays le plus catholique de France, on ne fait rien ; bien plus, souvent, on facilite la besogne de l’agent des Domaines. Ces messieurs supplient respectueusement Monseigneur de donner des instructions pour que cet état de choses cesse. Peine perdue ! Mgr Rumeau les envoie promener et déclare qu’il a donné des instructions pour empêcher toute résistance ; il ne veut pas, dit-il, en résistant aux agents du pouvoir dans la question des inventaires, compromettre les pensions que le gouvernement doit servir, d’après la loi, aux prêtres âgés. Quelle colossale naïveté !!! Comme le lui fait remarquer M. Gavouyère, il y a 3 ou 4 ans les congrégations religieuses ne devaient pas, non plus, résister afin de sauver « la maison mère », ce fameux bateau qu’on nous a tant servi ; ont-elles rien sauvé en s’inclinant ? Maintenant, c’est la même chose et je m’étonne que Monseigneur tombe si facilement dans le piège grossier que lui tend le gouvernement. Tout en disant qu’il ne veut pas prendre parti pour ou contre la loi tant que le pape n’a pas parlé, Monseigneur, en laissant exécuter presque sans protestations l’inventaire prescrit par cette loi, prend, en réalité, parti dans le sens de l’acceptation. Rien n’y fait et ces messieurs sont obligés de se retirer navrés de l’insuccès de leur démarche. Parmi les Catholiques angevins, on se montre de plus en plus froissé de la manière de faire de Mgr Rumeau. Et il y a vraiment de quoi, car son attitude d’à plat-ventriste vis-à-vis du gouvernement est une honte pour l’Anjou. Vraiment que peut espérer Monseigneur ? L’exemple des Catholiques français depuis 30 ans ne lui a-t-il pas suffisamment montré que les reculades, loin de rien sauver, ont toujours été le signal de nouvelles persécutions ? Mais il est écrit que les chefs (?) des Catholiques français seront toujours d’une incorrigible naïveté !!! À 5h ½, je vais au cours de religion du P. Corbillé. L soir, nous assistons tous, aux Quinconces, à une « première », c’est la première représentation d’un charmant « marivaudage » en deux actes Le Jeu des ans et de l’amour, interprété par des artistes du monde au profit du Patronage de Notre-Dame-des-Champs.

Février 1906

Semaine du 1er au 4 février 1906

Angers, jeudi 1er février 1906

Le matin je lis avec une grande satisfaction les nouvelles de Paris ; hier, l’inventaire devait être fait dans 28 églises. Les Catholiques, qui s’étaient portés en masse dans les églises, l’ont empêché presque partout, mettant énergiquement à la porte les inventorieurs ; à Saint-Roch, il y a eu de violentes bagarres ; la police a envahi l’église dans laquelle on s’est battu entre fidèles et policiers. Bravo pour les Catholiques parisiens ! Le matin, je vais travailler à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je fais deux visites : la marquise de Villelume et Mme Bodinier. Ensuite, Conférence Freppel.

Angers, vendredi 2 février 1906

Les bagarres d’avant-hier n’étaient rien à côté de celles qui ont rompu hier la tentative d’inventaire à Sainte-Clotilde. Les Catholiques, conduits par leurs chefs en tête desquels il faut nommer S.A.R. Mgr le duc de Chartres, puis MM. de Ramel, de Lamarzelle, du Roscoat, de Rosanbo, de Largentaye, Lerolle, Piou etc. se sont opposés à ‘entrée de l’inventorieur dans la basilique ; la police a chargé avec une brutalité inouïe sur cette masse humaine qui défendait ses autels ; les agents ont dégainé, les grilles ont été arrachées ; les Catholiques, barricadés dans l’église et sonnant le tocsin, leur ont opposé une résistance désespérée ; il y a eu 62 blessés et des quantités d’arrestations. À la Chambre, les députés catholiques qui revenaient de « la bataille » ont vivement pris à partie le gouvernement, et M. de Ramel, président de la droite royaliste, a traité M. Rouvier et son gouvernement d’assassins aux applaudissements de ses collègues ; pendant ce temps, les députés entendaient le tocsin que l’on sonnait à Sainte-Clotilde. Dans les autres églises de Paris, où l’inventaire devait avoir lieu, les Catholiques l’ont empêché. Les Catholiques français se réveilleraient-ils enfin de leur longue torpeur ? Puissé-je dire vrai ! Dans beaucoup de villes de province, les Catholiques ont empêché l’inventaire de se faire.

Ce qui est remarquable, c’est que partout où les Catholiques se soulèvent, c’est ou malgré les évêques ou tout au moins en dehors d’eux ; les curés, la plupart du temps, n’osent pas résister à cause des ordres de l’évêché, ils se contentent d’une protestation inoffensive ; il y a cependant des exceptions. Quant aux fidèles, ce sont eux les plus dévoués ; ils marchent d’eux-mêmes et avec énergie. Que ne feraient-ils pas s’ils avaient un mot d’ordre ? Ici, par exemple, on ne demande qu’à marcher. Mais l’évêque, du fond de son palais, ne juge pas cela prudent. Que n’a-t-on pas marché sans lui demander la permission, comme à Paris !

Le matin, je vais travailler à ma thèse à la bibliothèque municipale ; l’après-midi à la bibliothèque de l’Université. je vais aussi faire deux visites : la marquise de Kergos et la vicomtesse de Rochebouët. Le soir, à l’Université, très intéressante conférence de M. Joseph Joûbert sur l’explorateur De Brazza qui vient de mourir. J’apprends le soir même que la résistance a été des plus opiniâtres, cette après-midi, à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou qui est la paroisse de Tata Mimi.

Angers, samedi 3 février 1906

La résistance à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou a encore dépassé en opiniâtreté celle de la veille à Sainte-Clotilde. Les Catholiques se sont barricadés dans l’église ; un très grand nombre d’hommes politiques catholiques étaient avec eux. Drumont, paroissien du Gros-Caillou, en tête, la marquise de Mac-Mahon, la baronne Reille, Spronch, Maurras, le colonel Rousset, Roger Lambelin, Gaston Méry etc. Au-dehors, une foule énorme huait les voleurs officiels. Après 3 heures de siège, pendant lesquelles les Catholiques défendaient pied à pied leurs barricades, les pompiers requis par le préfet de police ont fait une brèche dans la toiture et ont inondé les assiégés avec des pompes à incendie qu’on a réussi, un moment, à retourner contre eux. Enfin, après une défense désespérée, la police a enfoncé une barricade et a pénétré dans l’église sous les huées des assiégés ; des batailles ont eu lieu dans l’église ; 150 arrestations ont été opérées, il y a plus de 100 blessés dont plusieurs grièvement ; comme hier, la police a été d’une brutalité inouïe ; beaucoup d’agents sont blessés d’ailleurs, et c’est bien fait. Voilà comment les Catholiques parisiens savent défendre leurs sanctuaires, souvent en dépit des conseils de prudence des curés. La vérité, quoiqu’en dise le gouvernement, c’est que les Catholiques, exaspérés, se soulèvent enfin et les donneurs de conseils de prudence (?) sont débordés. Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, à 5h, salle d’armes. Le soir, à 6h ½, nous allons tous dîner chez M. et Mme Buston ; il y a quelques autres invités : M. Gavouyère et Jean, Mme et Mlle Thérèse Mongazon. Après le dîner, Mme et Mlle Marie Gavouyère viennent pour le reste de la soirée.

Nous télégraphions à Tata Mimi pour savoir ce qui lui est arrivé, car elle devait être à Saint-Pierre sa paroisse.

Angers, dimanche 4 février 1906

Manifestation à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, le 2 février 1906, où était présente Marie Civelli née d’Estève de Bosch dite « Tata Mimi » – Cliché anonyme, 2 février 1906 (Wikipédia)

Nous recevons une lettre de Tata Mimi ; elle a été, chaque jour, à l’œuvre : mercredi à la Madeleine, jeudi à Sainte-Clotilde, vendredi à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou où elle était dans l’intérieur de l’église ; elle y a subi le siège et les douches ; elle y a causé avec Drumont. Marguerite-Marie[11] était, partout, avec elle. C’est très bien ! Elle a, d’ailleurs, l’intention de continuer. Elle nous écrit que les jeunes gens ont été sublimes à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Le mouvement grogne, de plus en plus, en province même dans les campagnes. Les timides sont débordés. Notre évêque lui-même, si j’en crois certains bruits partis de bouches autorisées, est près d’être débordé ; on marchera malgré lui. Il le faut bien ! Le rôle des fidèles est de défendre les églises en dépit de tout ! Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph, et l’après-midi à vêpres à la cathédrale ; ensuite, je vais voir Des Loges et Du Lac que je ne rencontre pas, et Lucas que je rencontre.

Semaine du 6 au 11 février 1906

Angers, lundi 5 février 1906

Le matin, je rencontre M. Frogé qui me dit qu’on se décide enfin à manifester contre les prochains inventaires ; manifestation calme et digne (!!!) dit-il ; on verra bien quand on y sera ; j’en cause aussi avec Nicol que je rencontre presqu’en même temps. L’après-midi, je vais voir le P. Lionnet avec qui je cause longuement de ces questions-là ; il déplore, comme à peu près tous les Catholiques, la faiblesse incroyable de Mgr Rumeau qui est en train de se mettre tout son diocèse à dos ; il s’est fait dire de dures vérités samedi dernier, et il est probable que ce n’est pas fini. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Maxence de Damas sur une de ses grandes-tantes qui vivait à la cour de Louis XIII et de Louis XIV Mme d’Hautefort épouse du maréchal de Schomberg.

Angers, mardi 6 février 1906

Le matin, je vais travailler à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, visite de digestion à Mme Buston puis visite à M. du Plessis qui me donne des tuyaux pour ma thèse. Le soir, cours de Dom de Mayol de Lupé ; il était enfermé à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou vendredi. Le mouvement de protestation gagne de plus en plus en province où des scènes violentes se sont produites dans certaines villes ; tant mieux ! Mais tant pis pour Angers et surtout pour son évêque ! Aujourd’hui, désarroi complet ; les uns disent qu’on manifestera malgré l’évêque, qui ne pourra pas nous désavouer ; les autres disent que rien ne s’organise ; c’est d’une incohérence effroyable, par la faute de Monseigneur ! Aussi est-on de plus en plus mécontent.

Angers, mercredi 7 février 1906

Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je vais à une conférence de M. Saint-Maur, aux Quinconces, sur « L’Œuvre de la presse pour tous », sous les auspices des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; Monseigneur préside la réunion, et, dans son discours, parle en termes fort élogieux de la résistance contre les inventaires, de ce « réveil de la conscience catholique qui… que… dont… etc. ». Il le vante, puis il n’en veut pas à Angers ; c’est incompréhensible, vérité en deçà des Pyrénées erreur au-delà ! Ce n’est pas le cas. À 5h ½, salle d’armes. Le soir, réunion extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour organiser la résistance aux inventaires, tant pis pour les timides et les faux prudents ! On établit une permanence de jeunes gens cyclistes qui, en cas d’alerte, iront prévenir en ville les personnes chargées d’en amener d’autres. Pour demain où doit avoir lieu, dit-on, l’inventaire de Saint-Laud, on prend les dispositions nécessaires.

Angers, jeudi 8 février 1906

Nous déjeunons à 10h ¾ et, avant midi, je suis devant Saint-Laud ; quelques groupes d’étudiants y sont déjà ; peu à peu, il arrive beaucoup de monde. À 2 heures, quand l’inspecteur de l’Enregistrement, assisté du commissaire central et de deux commissaires de police, se présente devant l’église, il y a environ 500 personnes, des dames surtout, dans l’intérieur et environ 300 hommes sur les marches devant la porte ; c’est là que je suis ainsi que Papa. Nous déclarons à l’inventorieur qu’il n’entrera pas ; il déclare que nous l’empêchons d’accomplir son devoir, qu’il va en requérir à qui de droit et qu’il reviendra ; alors, nous entrons tous dans l’église au chant du cantique « Nous voulons Dieu », et nous en fermons toutes les portes sauf une ; nous élevons contre les portes fermées des barricades avec des chaises et des bancs, au grand désespoir des fabriciens qui ont peur pour leur mobilier ; mais nous les laissons se plaindre et nous continuons. Nous savons qu’une compagnie du génie est consignée ainsi que la gendarmerie et des dragons et nous nous attendons à tout moment à les voir arriver, prêts à barricader la dernière porte. Pendant ce temps, un étudiant, qui s’est introduit en cachette du curé dans le clocher, sonne le tocsin, ce qui fait arriver de nombreuses femmes du quartier. Le curé dit le chapelet à la chaire ; on chante des cantiques, et à 3h ½ il donne la bénédiction. Après la bénédiction, nous sortons sur la place Saint-Laud, prêts à rentrer dans l’église à la moindre alerte. Enfin à 4h ½, le curé fait fermer les portes avec promesse de ne pas les rouvrir ; nous nous décidons alors à partir, enchantés d’avoir empêché cette injuste mesure de l’inventaire. Les fameux comités angevins de revendication etc… n’avaient convoqué personne ; plusieurs de leurs membres étaient là cependant, mais individuellement. Somme toute, ce sont les jeunes gens, au premier rang desquels étaient les royalistes toujours les plus ardents à défendre l’Église, qui ont organisé la résistance, malgré l’évêque trop timoré, et un peu aussi malgré le curé, bien que celui-ci ne nous ait pas trop contrariés. Cette note est, du reste, celle qui caractérise les événements actuels dans toute la France ; partout, le peuple se soulève et empêche les inventaires souvent avec violence, mais ceux qui devraient être à la tête de la résistance, les évêques, sauf deux ou trois exceptions, ne bougent pas. C’est un mouvement des fidèles qui marchent malgré leurs pasteurs ou, tout au moins, en-dehors d’eux. Les autres, entraînés par le mouvement, seront bien obligés de résister aussi. Pourvu que le pape n’aille pas accepter la loi et donner l’ordre de fonder les associations cultuelles ! Les 3/3 des évêques, au moins, doivent l’y pousser. Depuis quelques jours, La Vérité française, Le Soleil et d’autres journaux catholiques réactionnaires ont lancé une adresse au pape lui demandant de repousser la loi et d’ordonner la résistance, tout en lui promettant, bien entendu, l’obéissance complète dans le cas où il ordonnerait la soumission. J’ai signé et fait signer cette adresse qui doit être remise au pape le 1 mars.

Angers, vendredi 9 février 1906

Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Ensuite, je vais voir du côté de la Madeleine et de Saint-Laud s’il n’y a rien de nouveau ; rien, mais des étudiants, qui se relayent d’heure en heure, montent la garde prêts à donner l’éveil. Il paraît qu’hier soir, vers 5 heures, les voleurs se sont présentés de nouveau à Saint-Laud, une fois les Catholiques partis bien entendu. Après avoir frappé trois fois et sommé d’ouvrir au nom de la loi, ils se sont retirés. Je vais me faire couper les cheveux. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Le soir, à l’Université, conférence de M. René Bazin sur « Les Catholiques » ; ce beau sujet a été traité d’une façon assez ordinaire et assez vague. Affluence des grands jours. À Versailles, à l’église Saint-Symphorien, on s’est barricadé de telle façon que le voleur a dû faire enfoncer les portes par le génie. Pénétrant ensuite avec le préfet de Seine-et-Oise comme un cambrioleur dans l’église, il a été reçu comme on reçoit un cambrioleur, à coups de chaises et de bancs. Des Catholiques traqués par la police se sont réfugiés à la tribune de l’orgue d’où ils ont lancé des chaises et des bancs sur le groupe préfectoral, le préfet a été blessé à la tête, l’agent du fisc, renversé, s’est évanoui ; plusieurs policiers et gendarmes ont été également blessés. Les Catholiques résolus qui ont reçu si vertement mais si justement les cambrioleurs officiels ont payé leur coup d’audace les uns de 2 ans de prison à l’audience des flagrants délits correctionnels, les autres de un an, six mois et un mois, le tout sans sursis. M. de Vézins, président de la section marseillaise de la Ligue d’Action française, a eu 2 ans de prison et 500 fr. d’amende ; honneur à lui ! Un vicaire de l’église a eu 1 mois de prison. Les condamnations dont la magistrature enjuivée et servile frappe les Catholiques coupables de défendre leurs temples contre les voleurs officiels sont des plus rigoureuses. Mais cela n’arrêta pas l’élan des Catholiques, loin de là !

Angers, samedi 10 février 1906

Le matin, je vais du côté de Saint-Laud ; il y a toujours devant l’église un poste d’étudiants ; ensuite, je vais travailler à la bibliothèque. Après déjeuner, Maman a, tout à coup, une syncope qui l’oblige bientôt à se mettre au lit ; le docteur Sourice lui prescrit un traitement. À 5h, salle d’armes. Le soir, il fait si mauvais temps que nous n’allons pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 11 février 1906

Maurice d’Estève de Bosch (1878-1921), alors élève à l’Ecole de cavalerie de Saumur – Cliché anonyme, vers 1906 (Collection Pierre Lemaitre)

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je prends le rapide de 1h50 pour Saumur où Maurice, qui n’a plus de congés et ne peut plus venir à Angers, m’a invité à aller passer l’après-midi. Il me fait visiter en détail l’école de cavalerie et ses magnifiques écuries. Nous dînons à 6h ½ avec un de ses camarades, un dragon, qu’il a invité et je repars par l’express de 8h46 ; j’arrive à Angers à 9h ½. Maman s’est levée et va mieux.

Semaine du 12 au 18 février 1906

Angers, lundi 12 février 1906

Pierre, marquis de Ségur (1853-1916) – Cliché anonyme, 1914 (Wikipédia)

Le matin et l’après-midi, je vais travailler à ma thèse à la bibliothèque de l’Université. On a, un instant, une alerte pour Saint-Laud ; mais ce n’est qu’une fausse alerte. Le soir, je vais, avec Papa, à la séance solennelle de rentrée (qui a lieu, cette année, un peu tard) de la Conférence Saint-Louis ; elle est présidée par le marquis de Ségur[12] qui prononce un très beau et très substantiel discours dans lequel il nous montre de quoi était fait le patriotisme dans l’ancienne France, amour du clocher, de la province et de la grande patrie personnifiée et concrétisée dans un homme etc. M. René Bazin, directeur de la Conférence, prononce quelques mots très délicats de bienvenue à M. de Ségur. Il y a aussi un discours de Catta, président, et un rapport d’Henry de La Selle, secrétaire.

Angers, mardi 13 février 1906

Je passe une partie de la matinée à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi, je travaille à la maison ; il neige.

Angers, mercredi 14 février 1906

Le matin à 10h, je vais à ma leçon de chant. L’après-midi, je travaille à ma thèse à la maison. À 5h ½, cours du P. Corbillé à la salle Saint-Louis. L’adresse au Saint Père, dans laquelle on lui promet l’obéissance complète à ce qu’il ordonnera aux Catholiques français à la suite de la loi de Séparation, mais on lui dit qu’il comblerait les vœux des Catholiques s’il ordonnait la résistance à la loi, prend des proportions grandioses. En 10 jours environ, il est arrivé à Paris au siège d’où est parti le mouvement 115.000 feuilles couvertes de signatures, c’est-à-àdire, en comptant 15 signatures par feuille, ce qui est bien peu, environ 1.700.000. Un premier stock sera remis au pape le 15 février et un second stock le 1mars ; ici, on répand activement la pétition ; je l’ai signée et faite signer ; j’en ai envoyé à Bonne Maman pour Vinça, à Rupert pour Alger. À propos de Rupert, il a fait un coup de maître pour l’Action française à Alger ; à la suite d’une conférence contradictoire qui a eu lieu mardi dernier au Sillon algérien, lui et ses camarades ont si bien parlé que cinq sillonnistes, au cours de la séance, ont donné bruyamment leur démission ! Et il espère leur en enlever vingt qui s’enrôleront certainement sous la bannière de l’Action française. Rien d’étonnant à cela, car le Sillon devient de plus en plus mauvais ; cette association se sert de la religion pour couvrir une véritable propagande républicaine, démocratique, presque socialiste et à tendances internationalistes ! Ces jours-ci, les Sillonnistes n’ont eu garde de prendre part à la lutte pour la défense des églises ; bien plus, Marc Sangnier leur chef, a eu l’audace, dans une réunion contradictoire avec des royalistes, de traiter d’agents provocateurs les défenseurs des églises ; c’en était trop, une bagarre s’en est suivie, au cours de laquelle plusieurs membres de « la Jeune garde » du Sillon ont été fortement houspillés par les Catholiques royalistes que leur chef venait d’insulter. Maman reçoit une lettre de Thérèse Espériquette qui lui dit qu’à Ille, le bruit court avec persistance de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour ; elle dit qu’elle a elle-même parlé à M. de Lacour de ce bruit et que M. de Lacour lui a répondu que je lui conviendrais fort bien si je convenais à sa fille ; puisse-t-elle dire vrai car Marie-Louise est une charmante et ravissante jeune fille ; je l’ai trouvé tout à fait à mon goût quand je l’ai vue au mois d’août dernier, à Ille.

Angers, jeudi 15 février 1906

Ce matin, je vais à la bibliothèque de l’Université pour ma thèse. L’après-midi, je vais visiter mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, la famille Fardeau, et j’apprends par les voisins que Fardeau atteint d’une pneumonie a été transporté à l’hôpital où il est mort en deux jours ; son fils, âgé de 15 ans et maladif ne peut pas compter sur sa mère qui avait quitté depuis longtemps le domicile conjugal, et je ne sais pas trop ce qu’il va devenir. C’est bien triste, et je vais signaler ce cas à la prochaine réunion de la conférence. Je travaille à ma thèse ; à 5h je vais à la Conférence Freppel, travail de Du Réau sur « Gobineau et le gobinisme »[13]. Le soir, j’ai à dîner 3 de nos amis : Jacques des Loges qui va quitter Angers pour Mayenne où il est envoyé comme « second » dans une succursale que la Société générale fonde dans cette petite ville, Jean Gavouyère et Henri du Lac ; après le dîner, nous jouons à des jeux de société.

Angers, vendredi 16 février 1906

Le matin, je vais à la messe de 9h à Notre-Dame ; je fais partir des feuilles de l’adresse au Saint Père que Philomène envoie à Mlle Madeleine Batlle en la priant de les faire signer à Ille. À 1h, a lieu à la salle Saint-Louis à l’Université une réunion générale des étudiants ; bien que je ne sois plus étudiant, j’y assiste. On y nomme une commission exécutive de 3 membres : Damas, Nicol et Galichon, chargée de répartir les étudiants entre les différentes églises où l’inventaire se fera lundi matin : Saint-Serge, la Trinité, Saint-Jacques, Saint-Léonard, la Madeleine et Saint-Laud, c’est-à-dire toutes les églises où il n’a pas encore été fait. À 5h. je vais à la salle d’armes. Le soir, j’assiste à une très captivante conférence de M. Raoul du Réau, à l’Université, sur « Les brigades », c’est-à-dire les Vendéennes qui se sont distinguées pendant les guerres d’il y a 112 ans ; cette conférence, fertile en traits de bravoures et en actes de fidélité à la religion et au roi, est fréquemment coupée par les applaudissements de l’auditoire dans lequel il y avait bien des descendants des héros vendéens. Après cette conférence, je vais prendre le thé chez un étudiant, Bidault[14], qui réunit quelques amis. Nous sommes une douzaine. La Morinière développe un plan pour lundi matin à Saint-Serge ; avec 7 camarades résolus, dont plusieurs sont là, il grimpera dans les tribunes et de là, bombardera la police d’objets divers : bancs, chaises, pierres etc. après avoir eu soin d’obstruer l’étroit escalier qui conduit aux tribunes ; après quoi, le coup fait, ils s’échapperont au moyen de cordes. C’est un coup épatant ; devant me trouver dans l’église avec mes parents, je ne serais pas assez libre pour pouvoir y prendre part. Nous nous promettons tous de garder le plus grand silence sur ce « complot » d’autant plus que le curé de Saint-Serge ne paraît pas favorable aux moyens violents ; il prétend se contenter de laisser enfoncer les portes sans faire de barricades. J’espère bien qu’il sera débordé par les jeunes gens toujours batailleurs.

Angers, samedi 17 février 1906

Le matin, je vais travailler un moment à la Bibliothèque municipale. L’après-midi, je vais voir le chanoine Chaplain ; je retourne à la bibliothèque, enfin je vais me confesser à Sant-Jacques ; je vais ensuite aux nouvelles à l’Université et j’apprends que les plans pour lundi matin sont de nouveau changés ; on ne va pas à Saint-Serge à cause du curé qui ne veut pas de barricades ; j’en suis désolé ; peut-être d’ici à demain soir changera-t-il encore d’idée ; je le souhaite. Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, il est naturellement question de l’inventaire à Saint-Serge ; le curé répète qu’il ne veut pas de barricades, plusieurs trembleurs l’appuient. Mon opinion est que le curé, qui est d’un tempérament énergique, parle ainsi parce qu’il a reçu la consigne de l’Evêché ; au fond, il ne serait pas fâché que l’on n’écoutât pas ses instructions. Mais, dans ces conditions, je crois que les étudiants de l’Université n’iront pas à Saint-Serge et c’est fâcheux. Moi-même, j’hésite beaucoup à y aller. Les portes de l’église seront ouvertes à partir de 9 h du soir.

Angers, dimanche 18 février 1906

J’écris mon journal après dîner en attendant l’heure d’aller à Saint-Serge. Ce matin, j’ai fait la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Ensuite, j’ai lu dans tous les journaux la magnifique encyclique de Pie X aux cardinaux, aux évêques, au clergé et au peuple de France, dans laquelle le Saint Père, après avoir démontré le plus nettement du monde que la dénonciation du Concordat a été faite par le gouvernement français en violation du droit des gens comme suite à tous les attentats contre la religion perpétrés depuis vingt-cinq ans, montre la fausseté du principe de la séparation de l’Église et de l’État, les dangers et les pièges des associations cultuelles que la loi nous convie à former, et invite les Catholiques français à se préparer à la lutte. Il condamne formellement la loi du 9 décembre dernier. Le Saint Père annonce qu’il tracera prochainement une ligne de conduite pratique. La parole pontificale, arrivant au moment où la guerre religieuse bat son plein, ne peut qu’encourager les Catholiques français. Cet évènement va être très commenté. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, je vais, de la part de M. le curé de Saint-Serge, prévenir Mme du Rostu[15] de l’heure à laquelle l’église sera ouverte ; M. du Rostu, afin de ne pas s’exposer à être réquisitionné par le préfet pour prêter main-forte à la police chargée de crocheter les églises, vient de donner sa démission de capitaine ; j’en félicite Mme du Rostu. J’hésite toute la journée sur le choix de l’église où j’irai la nuit prochaine. Par goût, j’irais avec les étudiants de l’Université. Mais Papa et Maman paraissent tenir beaucoup à ce que j’aille à Saint-Serge qui est notre paroisse ; aussi, c’est là que je finis par me décider à aller. Dans son encyclique, le pape dit que les associations cultuelles sont contraires à la constitution divine de l’Église ; il semble bien que ces mots sont leur condamnation définitive et que le pape nous ordonnera donc de ne pas les constituer et de résister à la loi, ce que je souhaite de tout cœur pour le bien de l’Église et de la France ; cependant, nous ne serons définitivement fixés là-dessus que lorsque les instructions sur la ligne de conduite à adopter auront paru.

Semaine du 19 au 25 février 1906

Angers, lundi 19 février 1906

Je me suis décidé à aller à Saint-Serge. Nous y sommes tous arrivés à 10h hier soir ; il y a déjà une centaine de personnes, hommes et femmes, qui vont y passer la nuit. M. le curé donne lecture de l’encyclique du pape ; on chante, on dit des chapelets etc. ; mais on est trop peu nombreux. À 3h, des cyclistes qui vont d’église en église et qui surveillent les casernes pour avertir du départ des troupes viennent nous dire que l’on fait à la Madeleine des barricades formidables. Je me décide à y aller voir, je me fais accompagner de Jean qui nous a demandé la permission de passer la nuit avec nous à Saint-Serge. À la Madeleine, où je passe une vingtaine de minutes de 3h ½ à 4h moins le quart environ, on a joliment travaillé ; j’essaie d’emmener quelques jeunes gens de la Madeleine à Saint-Serge, mais ils préfèrent rester là où l’on travaille réellement. À partir de 4h, heure à laquelle je rentre à Saint-Serge, il arrive quelques personnes de plus ; le clergé dit des messes. Enfin à 7h, trois coups sont frappés à la porte principale, c’est l’inventorieur. M. Follenfant, président du conseil de fabrique, lui déclare qu’il « refuse catégoriquement » de le laisser entrer et d’ouvrir la porte ; le voleur se retire alors ; les 150 personnes enfermées dans l’église chantent le cantique « Nous voulons Dieu ». On attend encore une heure et demie et nous partons car il est probable que l’exécuteur ne reviendra pas aujourd’hui. Je rentre un moment à la maison, je déjeune puis je vais à la Madeleine ; les portes sont formidablement barricadées. 25 gendarmes sont venus assiéger l’église puis sont repartis. Nulle part, ni à la Trinité où il y avait beaucoup d’étudiants, ni à Saint-Jacques où beaucoup d’étudiants ont construit de formidables barricades, ni à Sainte-Thérèse, ni à Saint-Laud, ni à Saint-Léonard, l’inventaire n’a pu être fait. Partout, les Catholiques enfermés ou barricadés dans leurs églises ont obligé l’agent des Domaines à se retirer. De 10h ½ à midi, je fais un somme bien mérité ; je dors de nouveau de 1h ½ à 3h ½. Ensuite, je sors un peu ; je vais aux nouvelles. L’encyclique pontificale qui condamne formellement la loi produit en général une excellente impression et la plupart des personnes s’accordent à dire que le pape ne permettra pas, après cette encyclique si formelle, l’essai de la loi.

Angers, mardi 20 février 1906

Aujourd’hui paraît une liste à peu près complète des évêques que le pape seul nomme aux 19 évêchés vacants ; depuis quelques jours, on désignait certains noms, mais il n’y avait rien de certain. M le chanoine Grellier, vicaire général d’Angers, est nommé à Laval. Le pape sacrera lui-même tous ces évêques dimanche prochain à Saint-Pierre. L’impression générale au sujet de l’encyclique est que le pape, après avoir condamné si formellement la loi, ne pourrait dire aux Catholiques français de former les associations cultuelles que si le gouvernement dans son prochain règlement d’administration publique donnait de très grandes garanties à leur sujet, par exemple s’il disait formellement qu’il ne considérera comme devant succéder aux fabriques que celles reconnues par les évêques ; mais il ne faut pas s’y attendre. Il désire peut-être le faire, mais ne l’osera pas. À propos de l’encyclique, l’article que publiait Le Maine et Loire d’hier était réellement très bien ; il disait que le pape en montrant la France livrée à des sectes qui n’ont pour but que de la décatholiciser, confirme le mot de Mgr Freppel que la république s’était toujours identifiée avec les sectes dont le but avoué est la destruction en France du Christianisme. Saura-t-on enfin comprendre que le seul moyen d’arrêter la persécution religieuse et de rendre à l’Église en France la liberté dont elle a besoin pour remplir son divin ministère est de renverser ce régime de mort et de rétablir la monarchie nationale et chrétienne. Le rôle des royalistes est de le dire, de le crier de plus en plus, tout en tendant une main largement ouverte à ceux des Catholiques qui ne pensent pas comme eux sur ce point, pour défendre ensemble l’Église catholique, leur mère à tous ; tout en restant fidèles à leur roi qui seul peut assurer à la France un relèvement durable, ils suivront ainsi les conseils d’union que Pie X donne aux Catholiques. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont toujours fait jusqu’ici.

Angers, mercredi 21 février 1906

Le matin, à 6 h ½, je vais à la Madeleine parce que le bruit a couru hier soir que cette église serait inventoriée ce matin ; quelques jeunes gens y sont déjà prêts à donner l’alarme ; mais le voleur ne se présente pas. L’après-midi, j’assiste dans la salle des fêtes du Grand Hôtel à une magnifique conférence du P. Couhé sur « Le patriotisme » ; cette conférence dure une heure trois quarts ; mais on ne s’y ennuie pas, car le P. Couhé est un orateur de premier ordre. Dans un langage d’une très grande élévation, le tribun (c’est le mot qui convient au célèbre jésuite) traite à fond ce magnifique sujet. Il flétrit avec des accents indignés cet abominable chancre de l’antipatriotisme qui s’est manifesté à la suite de l’affaire Dreyfus et qui a trouvé en France des docteurs et des avocats ; il le stigmatise, sous quelque forme qu’il se manifeste, pacifisme, humanitarisme ou internationalisme. Il montre que les loges maçonniques, unies à la juiverie, sont les principales instigatrices de cet abominable mouvement. Quand il parle du rôle historique de la France, et qu’il fait revivre les principaux héros de notre Patrie Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Bayard etc., l’élévation de son langage atteint au sublime. Cette magnifique conférence est hachée, à chaque instant, de frénétiques applaudissements. Ce soir je vais à un concert donné par la Chorale angevine au Cirque-théâtre ; c’est mon professeur de chant, M. Pinguet, directeur de la Chorale, qui m’y a invité.

Angers, jeudi 22 février 1906

Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université travailler à ma thèse. L’après-midi, je vais un moment à la permanence de l’Action française ; puis à la vente de charité au profit des sécularisées qui se tient dans l’hôtel de Ruillé rue Bressigny ; Philomène vend au comptoir de la parfumerie. À 5h, Conférence Freppel. Je reçois un mot de Rupert, il me raconte les progrès de l’Action française à Alger, ses polémiques avec le Sillon, il m’envoie un article qu’un royaliste a fait paraître à l’adresse du Sillon dans L’Éclaireur algérien. L’Action française est en progrès partout. L’Institut d’Action française qu’elle vient de fonder et qui, de pair avec les sections de la Ligue et la revue, est destiné à faire pénétrer les idées de la contre-révolution, est appelé à un grand développement. Ces jours-ci, les ligueurs de l’Action française, comme le leur recommandait la revue du 1 février, ont été partout au premier rang pour la défense des églises, car les royalistes sont toujours les plus dévoués et les plus ardents des Catholiques. Aujourd’hui à Nantes la foule des Catholiques a empêché l’inventaire dans toutes les églises ; il y a eu une manifestation contre le préfet ; il y a des arrestations et des blessés. Je refuse une invitation à une soirée dansante chez Mme de La Villebiot, comme j’avais refusé deux autres invitations à des matinées dansantes chez Mme Mongazon et chez Mme Follenfant ; j’estime qu’on ne doit pas danser au moment où le gouvernement fait enfoncer partout les portes des églises. Du reste, il n’y a, pour ainsi dire, pas de réunions mondaines cette année à Angers. Le moment n’est pas à s’amuser, on le comprend.

Angers, vendredi 23 février

Le matin, je vais un moment à la bibliothèque de l’Université. J’apprends que Jacques Hervé-Bazin a été arrêté, à Arcachon, au cours de la manifestation catholique qui a eu lieu au moment de l’inventaire de l’église, pour avoir crié « À bas les voleurs » ; son beau-frère M. Barthélemy a été arrêté aussi. Le mouvement de protestation a gagné maintenant la France entière ; dans les campagnes, on y va avec plus d’ardeur encore que dans les villes. Elles sont bien rares les églises dans lesquelles l’inventaire peut se faire du premier coup ; et là où on peut réussir à le faire, par surprise, ce n’est qu’un semblant d’inventaire, car l’agent des Domaines, hanté par la peur de voir arriver les Catholiques, opère à la hâte ; tant mieux car on pourra facilement emporter des églises tout ce que l’on voudra quand le gouvernement les fera fermer, ce qui arrivera dans un an si l’on ne forme pas les associations cultuelles et un peu plus tard si on les forme, à moins que, d’ici là, la guerre ne soit étranglée. L’après-midi, je vais à l’hôpital pour savoir ce qu’est devenu le fils de Fardeau ; il y est toujours, depuis la mort de son père, en attendant d’être admis aux Enfants assistés de Maine-et-Loire. La nouvelle famille que je visite est alsacienne ; ce sont de très braves gens, le père, âgé de 38 ans, a quitté l’Alsace plutôt que de servir dans l’armée allemande, comme des milliers de ses compatriotes le font chaque année ; les braves gens ! Le soir, à l’Université, conférence de M. l’abbé Marchand sur « L’or et les pays aurifères ».

Angers, samedi 24 février 1906

Je travaille matin et soir à la thèse ; j’achève aujourd’hui complètement mon chapitre historique qui m’a obligé à tant de recherches ! Trois officiers, hier, à Saint-Servan, ont refusé d’obéir à la réquisition du commissaire de police et de donner l’ordre d’enfoncer la porte d’une église qu’on devait inventorier et dans laquelle le curé et ses paroissiens s’étaient barricadés. Ce sont des héros ; l’un d’eux a 10 enfants et est sans fortune. À Loches, ces jours-ci, une jeune fille de 17 ans, Mlle de Colmar, a été condamnée à 6 jours de prison, qu’elle a faits, à la suite d’une manifestation contre l’inventaire d’une église ; la brave petite fille ! À Toulouse, une jeune fille du peuple fait un mois de prison pour avoir giflé l’inventorieur. Ils ne sont pas galants les Juifs et les francs-maçons que la république a revêtus des insignes de la magistrature !!! Dans l’après-midi, je rencontre Fontenailles que je n’avais pas vu depuis fort longtemps ; il est séparé de sa femme, ruiné et il habite Saumur où il s’occupe d’assurances. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 25 février 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; il pleut presque toute la journée. Dans l’après-midi, j’ai la visite de Jacques des Loges qui part demain définitivement pour Mayenne.

Semaine du 25 au 28 février 1906

Angers, lundi 26 février 1906

La pluie et le vent font rage presque toute aujourd’hui ; aussi je sors très peu. À 5h, je vais à l’escrime. J’envoie à Paris les 148 signatures que nous avons recueillies ou fait recueillir ici par des amis pour l’adresse au pape ; dans la seule ville d’Angers, on en a recueilli près de 9000 en moins de trois semaines et sans que les divers comités organisés s’en soient mêlés. Pendant le dîner, Roger Follenfant vient me dire que, par suite de l’indiscrétion d’un agent de la sûreté, on croit que l’inventaire de Saint-Serge se fera demain matin à 6h ; je crains bien que ce soit là une manœuvre du préfet pour lasser la patience des Catholiques, j’irai cependant. Je suis allé voir dans l’après-midi un nain véritablement prodigieux, le petit prince Colibri haut de 0m62 et qui pèse moins de 4 kilos ; il a un peu plus de 22 ans ; il est né en Russie. Ce qui est le plus curieux, c’est que cet homme inouï est fort bien proportionné. Je me souviens que je l’avais déjà vu à Perpignan.

Angers, mardi 27 février 1906

Je me lève à 4h ½ et suis à Saint-Serge à 5h ¾ ; Papa y vient aussi. Nous y restons jusqu’à 7h ½ environ, inutilement ; un certain nombre de personnes y sont aussi. Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui. L’après-midi, nous assistons, au Patronage Saint-Serge, à une représentation de L’Épopée de la France, série de tableaux vivants dans lesquels figurent les plus grands personnages de notre histoire : Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Louis XIV, Napoléon 1er et, pour faire saisir le contraste de ces temps de prospérité et de gloire avec les tristesses de l’heure présente, un franc-maçon qui enchaîne la France chrétienne, mais que celle-ci, dans un moment de réveil, chasse à jamais. Ces représentations, qui sont à la portée des gens du peuple, doivent faire beaucoup de bien dans des auditoires populaires comme ceux des patronages.

Angers, mercredi 28 février 1906

Je vais recevoir les cendres à la messe de 9h à Saint-Joseph. Les inventaires donnent lieu à des incidents de la plus haute gravité dans les départements de l’Ardèche, de la Haute-Loire et de la Lozère ; dans beaucoup de villages de cette région, toute la population entoure l’église et fait pleuvoir sur le receveur et sur les gendarmes une grêle de pierres ; d’autres fois, on les bastonne d’importance. Dans une commune de la Haute-Loire, hier, les gendarmes ont tiré ; 15 personnes ont été blessées, deux seraient mortes dit-on. Ce sont des scènes de guerre civile. Le gouvernement en porte toute la responsabilité. Bravo pour les Catholiques qui défendent leurs églises au prix de leur sang ! Le gouvernement ferait mieux de préparer à repousser une agression de l’Allemagne ; la situation, à la conférence d’Algésiras, est loin de s’améliorer par suite des exigences de plus en plus grandes de l’Allemagne qui a le parti-pris de nous exclure et de nous humilier. Si nous étions prêts à la guerre, une attitude intransigeante serait certes bien préférable à ces négociations sans fin, suivies de concessions toujours plus considérables qui sont le propre de la diplomatie de Rouvier. Mais sommes-nous prêts ? C’est douteux avec la république.

Mars 1906

Semaine du 1er au 4 mars 1906

Angers, jeudi 1er mars 1906

Je travaille une bonne partie de la matinée à une étude pour la conférence Freppel. L’après-midi je vais faire deux visites : Mmes de La Villebiot, qui m’avait invité, et Saint-Maur. Maman a la visite de la vieille comtesse de Rouault, de Poitiers, qui est de passage ici, et qu’elle a beaucoup connue autrefois. Le soir, on vient me dire que l’inventaire aura lieu à Saint-Serge probablement demain matin ; je dis à Jean d’aller voir à 6 h et de venir me prévenir immédiatement s’il y a quelque chose. Vers 10 h, j’entends passer plusieurs détachements de troupes sous les fenêtres ; c’est sans doute pour l’inventaire.

Angers, vendredi 2 mars 1906

Le matin à 6h ½, Jean vient me réveiller et me dire que l’église Saint-Serge est entourée par des cordons de troupes et qu’il est impossible d’en approcher. Je saute de mon lit et, puisqu’il est impossible d’aller à Saint-Serge, je vais à la Madeleine où, certainement, la résistance sera vive. La Madeleine est également entourée par des cordons d’infanterie qui sont là, les malheureux ! sous la pluie depuis 10 h du soir ; une foule considérable est massée derrière les cordons conspue vigoureusement les exécuteurs de la loi odieuse condamnée par le pape ; un drapeau en berne et crêpé est au clocher et le tocsin sonne lugubrement. La foule grossit peu à peu ; on chante des cantiques, surtout « Nous voulons Dieu », le credo etc. ; de temps en temps, on crie en chœur : voleurs, cambrioleurs, lâches, vendus, casseroles etc. ; mais jamais un mot contre l’Armée, la pauvre Armée française que les bandits installés au pouvoir par l’émeute et qui s’y maintiennent par la pression, la fraude et le mensonge, emploient à une aussi honteuse besogne ! Tout le monde plaint cette pauvre Armée, ces pauvres officiers, ces malheureux soldats ! Cependant, des sapeurs du génie s’acharnent pendant plus d’une heure, sous la direction d’un commissaire de police, contre une porte ; les coups résonnent lugubrement, scandés par les cris d’indignation de la foule des Catholiques. Après plus d’une heure d’efforts, la porte, derrière laquelle est une formidable barricade, résiste aux pics du génie et les sapeurs attaquent une autre porte qui tient aussi une bonne heure. Pendant que s’accomplit cet affreux sacrilège, derrière les cordons de troupes, la foule moque de plus en plus les exécuteurs des basses-œuvres républicaines ; une femme du quartier nous porte des casseroles que nous élevons sur nos cannes et nos parapluies et que nous montrons aux policiers et aux gendarmes en criant « Voilà l’emblème de la république ». J’en tiens une dont je me sers comme il convient. Nous accablons de sarcasmes contre le journal qui l’emploie et contre le gouvernement qu’il soutient, un reporter du Patriote de l’Ouest ; comme la foule grossit, il arrive des renforts de troupes ; il y a, pour protéger les crocheteurs, des dragons, de l’infanterie, des gendarmes et de la police municipale ; le génie exécute l’odieuse besogne. Enfin, la porte cède ; on se met alors à démolir la barricade que les catholiques qui ont réussi à s’enfermer à temps hier soir dans l’église ont élevée derrière ; au fur et à mesure qu’on la démolit, ses défenseurs la renforcent ; bancs, chaises, sont peu à peu arrachés ; enfin à 9 heures environ, la police entre dans l’église ; il y avait deux heures et demie que le crochetage était commencé ! Ils expulsent de l’église les 30 à 40 Catholiques qui l’ont si courageusement défendue ; plusieurs de ceux-ci se laissent traîner par les policiers ; parmi eux, je reconnais d’abord M. Dominique Delahaye, le vaillant sénateur catholique et royaliste ; il est revêtu de ses insignes de sénateur, écharpe tricolore et plaque ; Mme et Mlle Henry, Mlle Lucie Gavouyère, Jean Gavouyère, Lucas, plusieurs étudiants : De Guerdavid, De Castelan etc. M. Delahaye, de l’intérieur des grilles, prononce un discours des plus violents, qui est scandé par les applaudissements et les acclamations des Catholiques qui se pressent derrière le cordon de soldats. L’inventaire, cause de cet abominable attentat contre les droits de Dieu, de l’Église, et de tous les Catholiques français, dure de 30 à 40 minutes à peine ; c’est dire que c’est un simulacre ; l’inventorieur, avant de commencer, a dû entendre la rigoureuse protestation du curé, puis celle de M. Delahaye. Quand il sort de l’église et que la police en sort aussi, la foule des Catholiques pousse à son adresse de formidables cris de : voleur, cambrioleur etc. ; pendant quelques instants, c’est une clameur immense. Enfin les cordons de troupes sont levés et la foule veut passer ; elle se précipite vers l’église, dans laquelle elle entre par la porte fracturée, et la remplit en quelques minutes ; cette pauvre église fait peine à voir ! La porte est pulvérisée ; derrière, dans un désordre inexprimable gisent chaises, bancs brisés, fils de fer etc. jusqu’au milieu de l’église, il y a des montagnes de bancs et de chaises ; contre les autres portes, les barricades précédemment construites et des amoncellements pour les consolider. Le P. Lemius, des Pères de Montmartre, qui est de passage à Angers précisément pour un sermon qu’il devait donner à l’église Sainte-Madeleine du Sacré-Cœur en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois (aujourd’hui), félicite les défenseurs ; le curé monte en chaire, lit sa protestation puis donne le salut ; la foule acclame Jésus-Christ, le pape etc. Quand je sors de l’église, il est près de onze heures ; je vais aux abords de l’église depuis 7 heures, et comme j’avais l’intention de me confesser et de faire la sainte communion, chose qui a été impossible, je suis parti de la maison sans rien prendre et je n’ai pu me procurer un petit pain que très tard ; cela ne m’a pas empêché de m’égosiller à crier au voleur ! et à chanter les cantiques. Plusieurs arrestations ont eu lieu. D’abord, deux des jeunes gens enfermés dans l’église ont été arrêtés parce qu’ils ne sortaient pas assez vite au gré de la police ; d’autres ont été arrêtés en voulant délivrer ceux-là et en se colletant avec la police ; après l’inventaire, à la sortie de l’église, d’autres arrestations ont lieu devant le commissariat de la Madeleine où une foule considérable conduite par M. Delahaye manifestait sa réprobation contre les précédentes arrestations ; là, le commissaire rappelle par téléphone les dragons qui étaient repartis, et fait charger cette foule après les sommations sans résultat ; il y a plusieurs autres arrestations pour refus de circuler ; une troisième bagarre se produit devant l’Université, où Du Lac et un autre étudiant sont arrêtés ; il y a, en tout, 18 arrestations. Parmi ces 18 arrêtés, quelques-uns sont relâchés, et une douzaine sont jugés le soir même à l’audience correctionnelle des flagrants délits ; j’y assiste et j’entends les condamnations qui, en général sont légères ; le tribunal se montre beaucoup plus modéré que dans d’autres villes. Maurice Perrin attrape 200 fr. d’amende, Du Lac 48 heures de prison avec sursis et 100 fr. d’amende sans sursis, De Guerdavid idem etc. De Damas, De Laujardière, De La Guillonnière qui avait été arrêtés, ont été remis en liberté ; ils seront peut-être poursuivis plus tard. J’apprends que Jacques Hervé-Bazin a été condamné, hier à Bordeaux, à 8 jours de prison sans sursis ; son beau-frère M. Barthélemy à la mère pleine, on dit qu’ils font appel. Voilà le bilan de cette journée, extrêmement fatigante et émotionnante. Je suis tellement rendu que je n’ai pas le courage d’aller le soir à la conférence que le P. Lemius donne ce soir à la Madeleine pour les hommes et qui, en raison des circonstances, sera certainement intéressante. Je n’ai eu le temps, dans la journée, que d’arriver à Saint-Jacques demander à M. le curé Brossard la dispense du jeûne ; à Saint-Jacques, ils ont enfoncé la porte pour entrer ; idem à Saint-Serge, Sainte-Thérèse, la Trinité et Saint-Léonard ; à Saint-Laud, le curé les a laissés entrer tout tranquillement, c’est inconcevable ! À la Madeleine, au moins, la résistance a été sérieuse ! Je me souviens qu’à l’époque où on chassait les religieux des couvents, il y a 2, 3 et 4 ans, on disait aux républicains : maintenant c’est le tour des couvents, plus tard ce sera celui des églises ; les hypocrites protestaient, ceux qui étaient plus francs ne le niaient pas ; maintenant, on voit que la prédiction des Catholiques clairvoyants s’est réalisée !

Angers, samedi 3 mars 1906

Je pars, avec Philomène, par le train de 9h57 pour Nantes où nos cousins Pichard de la Caillère, qui sont venus à Nantes à l’occasion du concours hippique, nous ont donné rendez-vous. Nous nous retrouvons à l’Hôtel des voyageurs place du Théâtre ; dans l’après-midi, nous allons ensemble au concours hippique ; Mme Pichard de la Caillère, enrhumée, n’est pas venue à Nantes, et nous ne voyons que notre cousin Louis et ses deux filles Antoinette et Thérèse ; je ne connaissais pas cette dernière, elle est moins jolie que sa sœur mais très gentille cependant. Avec Philo, je vais poser une carte chez la comtesse de Becdelièvre que nous ne trouvons pas. Je retrouve, au concours, beaucoup de personnes de connaissance beaucoup d’Angevins qui y sont venus attirés par le beau temps, car, après une longue série de pluies qui ont amené une inondation de la Loire et de la Maine, il fait aujourd’hui un temps superbe, un vrai temps de printemps. Nous ne sommes pas à temps à prendre le train de 5h40 et nous ne partons qu’à 8h50 après avoir dîné avec nos cousins à qui nous faisons nos adieux. Nous sommes de retour à Angers à 10h27. À Nantes, au concours, on entendait constamment parler d’inventaires et d’inventorieurs, de gendarmes, de prison etc., beaucoup plus que de chevaux et même que de toilette ! Il y avait cependant, à la tribune où nous étions, beaucoup d’élégants et d’élégantes et de fort jolies toilettes ; les inventaires se feront, à Nantes, après le concours ; on compte résister. Dans le groupe formé par les départements de la Lozère, de l’Ardèche et de la Haute-Loire, dans ce dernier surtout, la résistance est des plus vives ; on transforme les églises en véritables forts, entourés de fossés, et défendues par des enchevêtrements de fils de fer, par des pièges etc. et on se propose de recevoir à coups de fusils les cambrioleurs de la république ; dans certains villages, on a déjà tiré sur eux. Honneur à ces montagnards, nouveaux Vendéens, ils commencent la guerre civile nécessaire !

Angers, dimanche 4 mars 1906

Je vais à la messe de 8h ½ à Saint-Serge où je quête pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’après-midi, nous assistons tous aux vêpres de la cathédrale à l’issue desquelles Mgr Rumeau, qui arrive de Rome où il a accompagné Mgr Grellier pour son sacre, lit et promulgue solennellement du haut de la chaire l’encyclique de Pie X qui condamne la loi de Séparation. Une foule énorme, qu’on peut sans aucune exagération évaluer à 5000 à 6000 personnes remplit totalement la vaste cathédrale, les tribunes et déborde même sur la place. Dans son discours, Monseigneur parle en termes élogieux, du mouvement de résistance aux inventaires, « dans lequel, dit-il, la ville et le diocèse d’Angers ont tenu un rang honorable » ! Tant il est vrai que les violents finissent toujours par avoir raison des pusillanimes et les entraîner ! Ces réflexions me viennent à l’esprit quand je compare le langage actuel de Monseigneur avec celui qu’il tenait il y a un mois ; il est vrai que, dans l’intervalle, Monseigneur a vu le pape qui l’a, probablement, encouragé à la résistance. Après le salut, réception des hommes, par NN. SS. Rumeau et Grellier à la salle synodale de l’Évêché ; il y a là de 1200 à 1500 hommes autant que je puis en juger ; nouveaux discours, nouvelles paroles de résistance ! Monseigneur, en louant le mouvement de résistance, ne dit pas qu’il a tout fait pour l’empêcher dans son diocèse et que c’est malgré lui qu’on a résisté ; il en est, du reste, ainsi dans la plupart des diocèses ; maintenant que le mouvement est général et qu’ils sont impuissants à l’arrêter, les évêques le louent, le portent aux nues. Enfin tout est bien qui finit bien ! Après dîner, je vais avec Papa à l’Assemblée générale des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin ; elle est présidée par Monseigneur qui dit encore quelques mots très bien sous forme de causerie. Ensuite, je vais chez René de La Villebiot qui m’a invité à un thé où il réunit quelques amis ; il y a outre René et moi, Jean de Jourdan, Bidault, Du Réau et De Saint-Valmont ; je rentre à 11 heures.

Semaine du 5 au 11 mars 1906

Angers, lundi 5 mars 1906

J’achève, pour la conférence Freppel un travail sur la politique de ralliement (je la critique) et sur les conditions de l’union des Catholiques (j’indique comme le seul terrain d’union le terrain catholique, l’union pour la défense de la religion avec la liberté de l’action politique en dehors des questions religieuses). L’après-midi, je fais deux visites : la comtesse de Plessis de Grenédan que je ne rencontre pas, et Mme Mongazon que je rencontre. La situation est de plus en plus grave dans plusieurs régions de la France. Dans la Haute Loire et la Lozère, beaucoup d’églises sont devenues de véritables forts avec fossé d’enceinte, défenses, mines, meurtrières etc. ; et les paysans sont absolument décidés à les défendre, contre la gendarmerie et contre la troupe même, à coups de fourches et de fusils ; ces jours-ci, il y a déjà eu plusieurs échauffourées ; des gendarmes ont été aux trois quarts assommés, des paysans ont été blessés, un ou deux même ont été tués ; dans la Haute-Savoie, le Jura, la Vendée, la Loire Inférieure, l’Ardèche, la situation est presque aussi grave ; les paysans sont très montés ; nous sommes à deux doigts d’une guerre de religion ; si le gouvernement ne capitule pas, elle va éclater presque infailliblement. Voilà où nous a menés la politique de haine de cette république qui semble n’avoir eu, depuis qu’elle existe, qu’un seul but : la décatholicisation de la France ! Ces sectaires, qui ont toujours vu jusqu’ici les Catholiques capituler, ont cru qu’ils pourraient tout se permettre contre eux ; ils voient enfin le peuple catholique de France se dresser devant eux, menaçant, malgré la pusillanimité de ses chefs ; puisse cette leçon être salutaire aux sectaires, au pouvoir et aussi aux chefs des Catholiques ! Le soir, à la Conférence Saint-Louis, intéressante conférence de M. de La Morinière sur Morès à propos du livre de M. Jules Delahaye sur « Les assassins et les vengeurs de Morès » ; quelle passionnante et attachante figure que celle de ce marquis de Morès[16], descendant de paladins, paladin lui-même, ennemi acharné du gouvernement d’exploiteurs qui traite la France en pays conquis et de ses complices conscients ou inconscients, et qui tombe dans le désert au moment où il allait réaliser le grand rêve africain que lui inspirait son patriotisme, victime de ce gouvernement d’assassins !

Angers, mardi 6 mars 1906

Le matin et une partie de l’après-midi, je travaille à ma thèse ; à 5h, je vais à la salle d’armes. On dit que le gouvernement recule pour les inventaires. Il se contenterait de le faire tenter une première fois et si l’agent des Domaines trouve une résistance, il dresserait un procès-verbal de carence et se retirerait définitivement ; si la nouvelle est exacte, c’est une grande victoire pour les Catholiques.

Angers, mercredi 7 mars 1906

Je travaille à ma thèse la plus grande partie de l’après-midi ; le matin je vais à la leçon de chant. À 5 h ½, cours de religion du P. Corbillé ; le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Joseph. La nouvelle d’après laquelle le gouvernement renoncerait à employer la force pour les inventaires paraît exacte ; pour la première fois que les Catholiques se sont soulevés depuis 30 ans qu’on les persécute, cette tactique leur réussit ! Avis aux timides ! Hier, à Boschèpe (Nord) dans une violente bagarre occasionnée par l’inventaire de l’église, un homme du peuple, un boucher père de 4 enfants, a été tué ; le percepteur a été blessé ; la balle qui a tué le boucher a été tirée d’après les uns par un gendarme, d’après les autres par le fils de percepteur. On ne compte pas les églises barricadées, les gendarmes et même les soldats lapidés, il y en a trop. Dans la Haute Loire, les villages entiers sont transformés en forts, les chemins sont minés autour, certains ponts coupés ; on reçoit la troupe et la gendarmerie à coups de fusils ; plusieurs colonnes d’infanterie battent tout le pays, comme les colonnes infernales en Vendée ; mais elles se retirent aux premiers coups de feu afin de ne pas donner le signal de l’insurrection générale qui éclaterait dans une foule de départements. Voilà où nous en sommes ! Cette magnifique résistance prouve qu’il y a en France plus de foi et plus d’énergie que ne le croyait la secte maçonnique. Le gouvernement doit être bien ennuyé, à cause des élections si prochaines surtout. En vue de ces élections, et sans doute pour faire oublier l’odieuse loi qui soulève la France, nos parlementaires donnent le spectacle le plus écœurant qui se puisse voir ; ils votent à tort et à travers les mesures les plus onéreuses et les plus contraires à l’intérêt du pays, sans même se demander si elles sont possibles, dès qu’ils supposent qu’elles flatteront le corps électoral ; c’est ainsi qu’ils viennent de rétablir le privilège des bouilleurs de cru, de voter l’abaissement du prix des timbres-poste, la suppression des 13 jours et l’abaissement de la période d’instruction des réservistes de 28 à 15 jours ; ils espèrent certainement que le Sénat ne ratifiera pas leur vote, mais ils votent tout de même afin de s’en faire un mérite devant leurs électeurs. C’est le régime le plus funeste, le plus abject, de la surenchère électorale. Et voilà par quels tristes sires la France est gouvernée. Le mal, ici, on le touche du doigt, c’est la constitution qui livre tout à des assemblées élues par un suffrage incompétent. Quand le comprendra-t-on et fera-t-on le nécessaire ?

Angers, jeudi 8 mars 1906

Le matin, j’apprends la chute du ministère tombé hier à la Chambre sous le coup d’un vote de défiance de la droite, du centre, d’une partie des progressistes et de l’extrême gauche ; interpellé sur les troubles de Boschèpe et la mort de Ghyzel, il n’a pas voulu promettre de cesser les inventaires comme le voulait la droite ; alors, la droite par principe, et une partie de la gauche par peur, par peur des Catholiques qui se sont enfin réveillés et par peur des conséquences que le crochetage des églises dans toute la France opéré malgré les populations pourraient avoir sur les élections, l’ont renversé ; quant à l’extrême gauche, elle a trouvé l’occasion bonne pour se débarrasser d’un ministère dont elle s’est toujours défiée, bien à tort certes ! Ainsi finit ce ministère Rouvier ; pour rappeler un mot historique, le pied lui a glissé dans le sang. À son avénement, les Catholiques ralliés, et même une partie de la droite monarchique l’accueillirent comme un gouvernement d’apaisement, presque de réparation ; étrange illusion que les esprits clairvoyants n’ont pas partagée ! L’opposition désarma presque devant lui. Et voilà que ce ministère modéré a fait voter la séparation de l’Église et de l’État qui nous a menés à la guerre civile, n’a jamais pris aucune mesure contre les délateurs, en a, au contraire, réintégré plusieurs dans l’Armée, a eu devant l’Allemagne une attitude humiliée, et il meurt au milieu du crochetage des églises opéré par la violence grâce et malgré les populations qui se soulèvent et se laissent emprisonner, blesser et même tuer pour l’empêcher. Si c’est ça un ministère modéré, un ministère d’apaisement et de réparation, grand merci ! J’espère que les bons libéraux qui ont salué son avènement comme une victoire auront la pudeur de ne pas triompher aussi de sa chute. Après ça, tout se voit. N’a-t-on pas vu hier à la Chambre un prêtre (un prêtre étrange), l’abbé Lemire, faire retomber sur les Catholiques la faute du sang versé ? Il faut donc se laisser voler sans se défendre ! Je comprends qu’après cela, la majorité blocarde et franc-maçonne de cette Chambre qui a voté la séparation, ait voté l’affichage du discours de l’abbé Lemire. Ce vote devrait être la plus grande honte de sa vie pour ce prêtre républicain et catholique (?). Mais ces ralliés sont tellement extraordinaires que le bon abbé en est peut-être enchanté. Par exemple, ses électeurs doivent la trouver mauvaise et ils feraient bien de choisir un successeur à cet aumônier du bloc. Je travaille à ma thèse matin et soir. Il n’y a pas de Conférence Freppel.

Angers, vendredi 9 mars 1906

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; au retour, je suis tout surpris de trouver à la maison Max de Saint-Cyr ; il devait arriver à une heure, mais, ayant terminé hier à Angoulême ses affaires assez tôt pour prendre un train de nuit, il en a profité. Il va passer 3 jours ici après quoi il partira avec Marie-Thérèse qui aura passé, à notre grande joie, près de deux mois avec nous. Je travaille matin et soir. À 5h, salle d’armes. La crise ministérielle n’a pas fait un pas ; il est probable que les radicaux vont être appelés au pouvoir ; à la veille des élections et au milieu de la lutte violente qui est engagée dans toute la France, cela vaudrait mieux que l’équivoque du ministère soi-disant modéré qui vient de tomber.

Angers, samedi 10 mars 1906

Le matin, je travaille à ma thèse ; l’après-midi je vais me confesser à St Jacques ; j’apprends l’effroyable catastrophe qui s’est produite ce matin aux mines de Courrières (Pas-de-Calais) ; à la suite d’un terrible coup de grisou, un violent incendie s’est déclaré dans 3 fosses, et sur 1800 ouvriers descendus dans la mine, on croit qu’on ne pourra en sauver que très peu ; on s’attend à ce qu’il y ait plus de 1000 victimes ; l’horreur inspirée par cette catastrophe fait presque oublier les événements de ces jours-ci. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; on récite un De Profundis pour les malheureux ouvriers de Courrières ; Papa, légèrement grippé, ne sort pas de la journée.

La catastrophe de Courrières vue par une carte postale d’époque – Site du journal La Croix

Angers, dimanche 11 mars 1906

Je vais à la messe de 8h ½ à Saint-Serge ; elle est dite pour le repos de l’âme de ce pauvre Fardeau, que je visitais comme membre de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion ; ensuite, je vais me promener avec Max ; nous allons aux Amis des Arts. On n’a pas beaucoup de détails sur la catastrophe d’hier ; très peu de sauvetages ont pu avoir lieu, on persiste à croire que le nombre des morts dépassera mille. Le soir à 5h, à la Madeleine, cérémonie de réparation des sacrilèges commis le 2 mars par les inventorieurs ; tous les catholiques d’Angers y étaient invités ; l’église, dont on avait enlevé toutes les chaises, était réservée aux hommes ; elle était comble bien avant cinq heures ; une foule énorme débordait dans l’intérieur des grilles et dans la rue. Monseigneur arrive à 5 h et monte en chaire où il prononce un discours ému. Ensuite, on récite la prière de réparation qui avait été distribuée, on acclame plusieurs fois le Sacré-Cœur ; puis on chante un De Profundis pour les personnes tuées en défendant les églises et pour les ouvriers de Courrières. Monseigneur donne une première bénédiction dans l’église, puis une seconde hors de l’église pour la foule restée dehors. La foule se masse dans la rue devant l’église ; on chante des cantiques et on fait circuler le mot d’ordre : raccompagner Monseigneur à l’Évêché. Dès que Monseigneur sort de l’église, quelques jeunes gens prennent les rênes du cheval et en avant ! Un millier d’hommes entoure la voiture, on crie « Vive Monseigneur », et on prend le chemin de l’Évêché ; on s’engage par les rues Volney, Paul Bert, le boulevard de Saumur, la rue Saint-Aubin (où un fort barrage d’agents s’était placé devant la Préfecture, ce qui nous a empêchés de huer au passage le représentant de la République), la place Sainte-Croix et la place Saint-Maurice. Une foule énorme, celle qui était à la Madeleine ou au dehors, suit la voiture en chantant des cantiques, surtout le cantique « Nous voulons Dieu » qui est devenu le chant de ralliement des Catholiques français, en criant « liberté », « résistance », des cris variés. Des fenêtres, les gens saluent, agitent leurs mouchoirs et applaudissent. Arrivé devant la cathédrale, l’immense cortège s’arrête, Monseigneur descend de voiture et on entre dans la cathédrale. La foule peut être évaluée à 5000 à 6000 personnes. Étant invité à dîner à 7h ½ chez la comtesse de Chappedelaine rue Mirabeau, je suis obligé à mon grand regret de quitter la manifestation devant la cathédrale, car il fait déjà nuit, il est 7 heures et je n’ai que le temps de rentrer et d’enfiler à la hâte mon frac. Cependant, je n’arrive pas en retard chez Mme de Chappedelaine. Les autres convives sont : la comtesse de Tolghouët, le général et Mme Joly, Mlle de Posson, M. et Mme Bove, un intendant militaire dont je n’ai pas compris le nom et sa femme. Dîner très élégant. Aussitôt après le thé à 10h ¾, je prends congé de M. et Mme de Chappedelaine et je prends une voiture qui m’attendait et qui me mène chez M. et Mme Gavouyère qui donnent ce soir un petit thé intime ; ayant promis, malgré le dîner de Mme de Chappedelaine, d’aller y faire une apparition, je dois tenir ma promesse ; les autres invités, en dehors de Papa, Maman, Marie-Thérèse, Max et Philo, sont M. et Mme Baugas et la famille Grifat. J’y passe une vingtaine de minutes. On y parle beaucoup de la manifestation de ce soir. Parmi les personnes qui acclamaient ce soir Mgr Rumeau, il y en avait beaucoup qui le critiquaient vivement il y a quelques semaines ; il faut dire que depuis lors, comme je l’avais prévu, Monseigneur, sous l’influence des événements, a été forcé de « marcher » dans le sens de la résistance ; du haut de la chaire, il n’a pas, maintenant, de mots trop flatteurs pour les Catholiques qui résistent aux inventaires. Et puis, on a voulu surtout faire une manifestation catholique ; par-dessus la personne de Monseigneur, on acclamait la religion dont il est ici le plus haut représentant. Ces manifestations ont du bon, elles habituent les Catholiques à se compter et à prendre possession de la rue.

Semaine du 12 au 18 mars 1906

Angers, lundi 12 mars 1906

L’après-midi, visite à Mme de Chappedelaine ; si j’y vais dès aujourd’hui, c’est qu’elle-même m’a demandé hier soir de venir la voir bientôt parce qu’elle a un renseignement à me demander. Le nombre des victimes de l’affreuse catastrophe de Courrières s’élève à 1280 dit-on ; je ne crois pas qu’on trouve dans les annales des catastrophes minières un pareil nombre de victimes. De tous côtés, des souscriptions s’ouvrent ; un service solennel de requiem va être célébré à Notre-Dame de Paris. Comme ministère, nous allons avoir Clemenceau, à l’Intérieur, qui gouvernera sous le nom de Sarrien, président du conseil ; les personnalités les plus marquantes seront Bourgeois, Clemenceau, Briand et Poincaré. Ce sera évidemment un ministère à poigne, tout fait prévoir qu’il appliquera rigoureusement la loi de Séparation ; je préfère cela à un ministère modéré qui aurait cherché à endormir les Catholiques ; les pontifes du ralliement, du libéralisme et de la conciliation auraient été assez naïfs pour se laisser prendre une fois de plus à ses boniments intéressés. Dieu merci, grâce au ministère presque extrême-gauche qui va nous tomber du ciel, ou plutôt de l’enfer, à moins que ce ne soit du Grand Orient, ce danger semble conjuré. Marie-Thérèse, après un séjour de près de deux mois, repart le soir à 10h pour Sainte-Croix avec Max qui était venu la chercher. Maman aurait été bien aise de la garder le plus longtemps possible afin de la faire profiter de son expérience car, s’il plaît à Dieu, j’aurai un neveu ou une nièce vers le mois de septembre. Mais Marie-Thérèse, pour d’autres raisons, tenait réintégrer son domicile.

Angers, mardi 13 mars 1906

L’après-midi, je travaille à ma thèse ; je vais à la salle d’armes à 5h. Nous avons Henri du Lac à dîner.

Angers, mercredi 14 mars 1906

Couverture du Petit Journal du 18 mars 1906 au sujet des inventaires – Wikipédia

Le nouveau ministère, qu’on n’appelle déjà plus que « le ministère Clemenceau », a décidé de poursuivre les inventaires et de rechercher les organisateurs de la résistance ; c’est Haute-Cour en perspective. En attendant, sur tous les points de la France, les inventorieurs rencontrent une résistance des plus opiniâtres ; dans beaucoup de localités, les paysans sont armés de fourches et même de fusils et sont décidés à défendre jusqu’à la mort leurs églises barricadées ; la plupart du temps, l’agent des Domaines se retire sous les huées de la foule quand il constate ces dispositions ; la résistance est particulièrement opiniâtre dans le Cantal, la Lozère, l’Ardèche, la Haute Loire, le Nord, dans toute la Bretagne, dans l’Aveyron, la Manche, Meurthe et Moselle etc. À Sainte-Anne-d’Auray ce matin, 20.000 personnes ayant à leur tête le nouvel évêque de Vannes Mgr Gouraud, les députés et sénateurs du Morbihan, le général de Charette, attendaient de pied ferme devant la basilique formidablement défendue l’arrivée de l’envoyé de la république qui ne s’est même pas présenté. Cette foule de chouans était bien décidée à mourir plutôt que de céder. Ce réveil des Catholiques français est magnifique après tant de défaillances, de capitulations honteuses de ceux qui auraient dû le conduire ; le peuple de France, resté malgré tout attaché à la religion de ses ancêtres, se lève partout, spontanément presque toujours, pour défendre ses autels. La secte maudite, incarnée dans la république, s’y brisera, la religion catholique triomphera une fois de plus ! Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, si ce n’est pas demain ce sera après-demain, mais l’Église triomphera en France ! Les Catholiques de Nancy, hier matin après l’inventaire de leur cathédrale, se sont rués sur la loge maçonnique dont ils ont enfoncé toutes les portes, et ont tout cassé, tout pulvérisé dans cet antre maudit ; voilà une excellente mesure digne d’être suivie partout.

Le matin à 10h, leçon de chant. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Maman reçoit une lettre de Bonne Maman lui annonçant qu’une dame de Perpignan, dont elle ne nous dit pas le nom, me propose de s’occuper de mon mariage avec Mlle de Pallarès, fille de M. Charles de Pallarès, décédé, et de Mlle Beilhoc[17]. La jeune fille a 18 à 19 ans, et 500.000 fr. de dot. La dame en question se chargerait de toutes les démarches ; on ne me donne pas d’autres renseignements. C’est la première fois que j’entends parler de Mlle de Pallarès bien que nous soyons en bons termes avec sa famille ; je crois même qu’il y a entre nous une lointaine parenté par les Pontich ; la famille de Pallarès est une des anciennes familles du Roussillon ; la fortune paraît belle ; sur ces deux rapports, ce projet me sourirait donc. Mais, avant tout, il faut que la jeune fille me plaise. La question de convenance personnelle est, à mon avis, la principale ; la famille a beau être bonne, la fortune considérable, si on ne se convient pas il me semble qu’on ne peut pas être heureux ; donc d’abord la jeune fille ; si, avec cela, il y a la dot et la famille tant mieux ; mais la famille fût-elle princière, et la dot fût-elle colossale, ne me feront jamais épouser une jeune fille qui ne me plairait pas. Je vais répondre que l’idée de ce mariage ne me déplaît pas ; mais qu’avant de laisser tenter la moindre démarche, je veux avoir des renseignements plus complets ; si ces renseignements me conviennent, alors je me préoccuperai de voir Mlle de Pallarès. Pendant que cette bonne dame s’occupe, à Perpignan, de ce mariage, on parle beaucoup à Ille, de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour et, ici, avec Madeleine de Padirac. J’ai donc 3 cordes à mon arc en ce moment-ci ! Il est possible que j’aille en Roussillon dans quelque temps pour voir les choses de plus près. Le soir, nous allons au sermon à Saint-Serge.

Angers, jeudi 15 mars 1906

Le matin, je travaille à ma thèse. L’après-midi, Maman répond, sous ma dictée, à Bonne Maman. Avant de laisser engager la moindre négociation, je demande des renseignements sur les points suivants : santé, éducation, caractère, piété, physique, parenté, fortune présente et à venir. Si ces renseignements sont favorables, je verrai ce que j’aurai à faire. Je vais à la permanence de la section d’Action française. À 5h, à la Conférence Freppel, je donne lecture d’un travail intitulé « À propos d’un ouvrage récent sur le ralliement, conditions de l’union des Catholiques, du rôle des minorités ». Cet ouvrage est le livre du P. Barbier. Je fais d’abord la critique de la politique de ralliement et je montre ses résultats funestes, mort de l’union conservatrice, divisions de plus en plus profondes entre Catholiques, directions de Léon XIII outrepassées, opposition à la législation antichrétienne et aux hommes de la république presque nulle de la part des ralliés comme l’avaient prédit les monarchistes. Union entre Catholiques impossible sur le terrain constitutionnel, possible et désirable sur le terrain catholique pour la défense de la religion et en laissant toute liberté d’action, en dehors de cette défense, aux groupes alliés. Les royalistes ont toujours préconisé cette union (citation de M. de Lamarzelle) ; c’est à cette union, honorable pour tous, que Pie X nous convie (citations des paroles de Pie X à M. Dimier et à l’abbé Odelin et d’un passage de l’encyclique Vehementer nos). La minorité doit être consciente, énergique, organisée ; elle ne doit pas reculer devant les moyens illégaux et violents s’ils sont nécessaires et si l’intérêt du pays l’exige ; son opposition ne doit pas être systématique dans les Chambres ; elle doit se prêter aux alliances, comme nous l’avons déjà vu, mais sans rien abandonner de ses principes, et elle doit profiter de toutes les occasions pour affirmer ses principes ; exemple de l’opposition républicaine sous le Second Empire. Dans le pays, elle doit être opiniâtre et persévérante.

Mon travail est suivi d’une longue discussion mais où presque tous sont d’accord avec moi. Un vœu dans le sens de mes conclusions est voté.

Angers, vendredi 16 mars 1906

Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Je travaille ensuite à ma thèse. L’après-midi, je travaille à ma thèse puis je vais à une réunion convoquée par M. Frogé 2 rue Saint-Aignan pour l’organisation de la messe des hommes le 25 mars à la cathédrale. Au retour, je trouve la maison toute troublée, Papa ayant fait observer à Jean et à Marie que le vin des carafons baissait d’une façon anormale, Jean a fait une scène, disant qu’on l’accusait de voler du vin, ce qui n’était pas vrai, il est parti illico sans même donner ses huit jours ; bon voyage ! Le soir, je vais avec Papa au sermon à Saint-Serge. La réunion, une première fois retardée à la suite de certaines intrigues, et qui a eu lieu hier soir sous la présidence des jeunes gens De Cassagnac au manège Saint-Paul a été splendide ; il y avait de 7 à 8000 personnes : lettre enthousiaste d’encouragement de Drumont, discours de François Coppée, de Jules Delahaye, de Paul et Guy de Cassagnac. La réunion, d’un caractère exclusivement catholique, avait pour but de fonder une ligue purement catholique pour fédérer toutes les ligues et associations également catholiques mais poursuivant aussi un but politique. L’idée est excellente et répond à la pensée d’union de Pie X. Tous les Catholiques, qu’ils soient monarchistes ou républicains, peuvent se réunir dans la nouvelle « Ligue de résistance des Catholiques français », sans rien abdiquer de leurs opinions politiques et sans rien abandonner du but poursuivi par eux ; toutes les associations ou ligues, royalistes, bonapartistes ou républicaines, mais avant tout catholiques, pourront adhérer à la nouvelle Ligue qui sera pour elles un champ commun, un point de réunion ; c’est ainsi que « l’Action libérale populaire » qui combat sur le terrain constitutionnel pourra, si elle adhère à la Ligue de résistance, se rencontrer avec « l’Avant-garde royaliste » de Bacconier[18], ou avec la « Jeunesse plébiscitaire »[19] ; ces deux groupes, de même que la royaliste « Entente nationale » du docteur Le Fur[20] et « la Jeunesse royaliste » de M. de Larègle[21], ont déjà donné leur adhésion. La nouvelle « Ligue de résistance des Catholiques français » peut devenir le centre de la résistance catholique, le noyau de l’opposition, le tronc où se rattacheront les branches d’importance diverse de l’activité catholique. C’est une admirable pensée d’union qui l’a fait naître ; espérons que tous les Catholiques, quelles que soient par ailleurs leurs opinions politiques dont on ne leur demande nullement le sacrifice et pour lesquelles ils pourront continuer à lutter, seront empressés à venir se ranger sous sa bannière. L’Association catholique de la Jeunesse française réalise déjà cette union pour les jeunes, bien qu’on puisse lui reprocher de ne pas toujours se tenir sur le terrain exclusivement catholique. La « Ligue de résistance » a le mérite d’aspirer à imprimer une direction commune à l’opposition catholique, chose qui manquait absolument jusqu’ici ; elle a su choisir pour l’union le terrain le plus large, le plus honorable, le seul acceptable pour tous. Je souhaite longue vie et croissance rapide à la « Ligue de résistance des Catholiques français ».

Angers, samedi 17 mars 1906

Je travaille à ma thèse le matin et l’après-midi ; à 5h, salle d’armes ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Il fait un temps splendide et absolument chaud : 21° à l’ombre, temps de juin. La résistance aux inventaires a gagné même le Roussillon et, depuis quinze jours, on a fermé les portes au nez des agents des Domaines dans quantités de paroisses de notre pays, avec manifestation de la population. Quant au gouvernement, décidément, il recule devant la résistance des Catholiques ; Clemenceau a donné des instructions tendant à faire surseoir aux inventaires là où il y aurait danger de conflit violent, et de se contenter, pour le moment, d’un procès-verbal de constat. Ce sont les Catholiques, enfin réveillés, qui l’emportent sur le gouvernement le plus avancé que la France ait eu depuis 70 ; belle victoire pour la première bataille ; elle devrait être un encouragement.

Angers, dimanche 18 mars 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à un concert extraordinaire au cirque : ouverture de Tannhauser, symphonie de Vincent d’Indy pour piano et orchestre, piano tenu par Cortot, morceaux chantés par Mme Auguez de Montalant, bref programme très réussi ; ensuite, je vais au salut à l’Adoration, puis un moment à l’Adoration perpétuelle à Saint-Laud. Cette semaine, vers la fin probablement, je compte partir pour Paris où je dois faire quelques recherches indispensables pour ma thèse ; j’y passerai le nombre de jours strictement nécessaire afin de pouvoir travailler un peu, au retour, sur les matériaux rapportés, avant les vacances de Pâques ; je devrai probablement aller en Roussillon à Pâques si le projet Pallarès se précise.

Semaine du 19 au 25 mars 1906

Angers, lundi 19 mars 1906

Je me confesse et je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de Saint-Joseph. L’après-midi, je vais au salut à l’Adoration, puis faire ma visite de digestion à Mme Gavouyère. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’un étudiant qui a habité 2 ans la Russie, sur ce pays et sur la révolution actuelle ; ce travail, qui dénote une certaine connaissance du pays, de son état de civilisation, de ses idées ou plutôt de l’absence presque complète d’idées, et de ses mœurs, est intéressant.

Angers, mardi 20 mars 1906

À Saint-Nicolas-du-Port (Diocèse de Nancy) deux vicaires assaillis par une bande d’apaches, puis assiégés et même menacés dans leur maison par cette même bande, ont tiré sur eux ; un individu est très sérieusement blessé et mourra probablement ; les deux prêtres pourront prouver, je l’espère, qu’ils étaient en cas de légitime défense ; néanmoins ce fait [est] extrêmement malheureux en lui-même d’abord, et surtout en raison de la qualité du meurtrier ; il est fort à craindre que la presse blocarde ne profite de la circonstance pour mentir effrontément et, en dénaturant les faits, organiser un gros scandale. Le soir, je vais à une conférence organisée par la Croix-Rouge à la salle des Quinconces ; elle est faite par le Dr Brin ; sujet : les blessures de guerre.

Angers, mardi 21 mars 1906

Le matin, à 10 h, leçon de chant ; ensuite, je vais un moment à la Bibliothèque municipale. L’après-midi, je travaille à ma thèse, à 5 h cours de religion du P. Corbillé ; au contraire de la semaine dernière, il fait absolument froid, ma douche du matin me paraît glacée. L’individu blessé par le vicaire de Saint-Nicolas-du-Port, l’abbé Claude, s’appelle Schumacker ; il est mort à l’hôpital après avoir demandé et reçu les derniers sacrements ; bonne leçon pour les incrédules et les prétendus esprits forts ; le dimanche, cet individu poursuivait des prêtres une fourche à la main, les menaçait de les étriper, faisait le siège de leur maison, lançait sur eux des pierres qui auraient pu les tuer ; le lendemain, se sentant près de mourir et se voyant sur le seuil de l’autre vie, il laisse de côté ses idées de la veille et ses passions anticléricales et se dit qu’il est bon d’avoir des prêtres pour vous aider à franchir ce seuil. Que les journaux antireligieux qui parleront de Schumacker pour exciter l’opinion contre le clergé et contre la religion racontent cela à leurs lecteurs, il n’y a pas de danger !

Angers, jeudi 22 mars 1906

Ce matin, je reçois L’Action française du 21 mars et j’ai la satisfaction de voir, dans la chronique de la Ligue, une longue correspondance d’Angers ; on y raconte les controverses avec le Sillon, la démission d’un grand nombre de sillonistes qui sont venus à l’Action française etc. La section algérienne de la ligue d’Action Française est virtuellement fondée grâce aux efforts de mon ami Rupert activement secondé d’ailleurs par le commandant Vaissière et par plusieurs personnes qu’il a gagnées à ses vues ; je suis enchanté d’avoir été si bien compris, en octobre dernier, par ce bon garçon de Rupert qui, avant de me voir, ne connaissait même pas de nom l’Action française. La nouvelle section va créer un courant royaliste à Alger. L’après-midi, je vais à la Cour d’appel où l’on juge Du Lac sur appel a minima du parquet qui estime que la peine de 2 jours d’emprisonnement avec sursis et de 100 fr. d’amende n’était pas suffisante ; il attrape en appel 8 jours de prison avec sursis et 200 fr. d’amende. À 5h, salle d’armes. À propos de l’Action française, elle est en progrès partout ; il y a quelque temps dans les Côtes-du-Nord, des royalistes qui s’étaient laissé prendre aux avances de l’Action libérale et qui avaient fondé cette association dans leur pays, ont enfin reconnu qu’ils ne pouvaient pas continuer leur propagande pour cette association, qui est en fait le ralliement organisé, et rester fidèles à leurs convictions politiques, et, plantant là l’Action libérale, ils ont fondé une nombreuse section d’Action française ; quant à l’Action libérale, elle est restée presque sans adhérents dans les Côtes-du-Nord. Bien loin de là, à Saint-Gaudens, il y avait un Sillon ; eh bien, les jeunes Catholiques qui formaient ce groupe, dégoûtés par les directions insensées de Sangnier, viennent de passer tous à la cause royaliste et ont fondé une section d’Action française dans leur ville ; trois des membres de cette nouvelle section, anciens sillonnistes, ont même été admis dans le sein du comité royaliste de la région de Saint-Gaudens. Tout cela est bon signe ; le ralliement est, de plus en plus, en baisse. Le livre du P. Barbier, qui vient de recevoir une chaude approbation de Mgr Turinaz, le prouve bien. Depuis quelque temps, je remarque qu’on ne chante plus le Domine Salvum fac rempublicam à la fin de la grand’messe. Cela m’évite d’ajouter tout bas : « a republica libera nos Domine ».

Angers, vendredi 23 mars 1906

Le matin, je vais à la chapelle des sœurs de l’Espérance, à une messe célébrée par Monseigneur et suivie d’une allocution du chanoine Crosnier et d’un salut au profit des œuvres d’Orient ; une quête est faite par quatre jeunes filles dont Philomène. Ces œuvres qui rendent tant de services au point de vue catholique et au point de vue français ont de plus en plus besoin de recourir à la charité des Catholiques depuis que le gouvernement, par une criminelle négligence, diminue les subventions qu’il leur accordait. Ces gens-là sacrifient à leur stupide anticléricalisme les intérêts de la France ; ils le savent mais n’en continuent pas moins ; quelles brutes ! Avant de partir pour Paris j’attends une brochure sur le repos hebdomadaire que j’ai demandée et qui ne se presse pas d’arriver ; peut-être pourrai-je attendre après Pâques à aller à Paris.

Angers, samedi 24 mars 1906

L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le Soleil publie une dépêche de Rome disant que l’Osservatore Romano blâme les Catholiques qui ont écrit une lettre collective aux évêques pour les engager à ne pas repousser les associations cultuelles ; ces Catholiques, qui sont tous libéraux et presque tous ralliés, sont Brunetière, prince d’Arenberg, Denys Cochin, de Castelnau, de Caraman, Goyau, d’Haussonville, marquis de Vogüé etc. Si la nouvelle est confirmée, c’est une indication très nette dans le sens de la résistance à la loi de Séparation.

Angers, dimanche 25 mars 1906

Don Carlos de Borbón y Austria-Este (1848-1909), « duc de Madrid », prétendant carliste au trône d’Espagne et chef de la maison de Bourbon de 1887 à sa mort – Cliché anonyme, vers 1880 (Wikipédia)

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. À 10h ½, je vais à la cathédrale servir de commissaire pour la messe de 11 heures où tous les hommes catholiques d’Angers sont convoqués ; il y en a environ 2000 ; Monseigneur parle et donne la bénédiction pontificale. Près de la cathédrale, mon attention est attirée par une affiche autour de laquelle je vois beaucoup de monde : c’est un manifeste de Don Carlos, duc de Madrid et d’Anjou, chef des Maisons de France (!) et d’Espagne, aux Catholiques français, dans lequel le chef de la maison de Bourbon blâme en excellents termes la séparation de l’Église et de l’État. Je dis aux personnes qui sont là que Don Carlos n’est pas le chef de la maison de France et qu’il commet une usurpation quand il se donne pour l’héritier d’Henri V. Don Carlos prend donc au sérieux le titre de prétendant au trône de France que des royalistes bien peu ferrés sur les règles de succession au trône de la dynastie capétienne lui ont fait endosser à la mort du regretté comte de Chambord. Les royalistes ont oublié tout simplement la renonciation de Philippe V. En donnant, en haine des D’Orléans, cet accroc aux lois de succession au trône, ils vont contre la volonté formelle d’Henri V qui a désigné le comte de Paris comme son héritier, et ils enlèvent à la Monarchie sa principale raison d’être, car c’est le principe d’hérédité qui fait la grande force de l’institution monarchique. Heureusement que ces « blancs d’Espagne » sont bien peu nombreux. J’en connais, cependant, qui m’ont traité d’« orléaniste » parce que je suis, depuis la mort d’Henri V, partisan des D’Orléans ; c’est insensé. Il est évident que, si j’avais vécu sous Louis-Philippe, j’aurais été hostile, comme l’ont été mes grands-parents, à ce roi usurpateur et que j’aurais été un chaud partisan d’Henri V. Mais Henri V est mort et l’application de la loi salique appelle au trône les D’Orléans ; en fidèle légitimiste, je ne fais que les soutenir. Mon bisaïeul De Lazerme, député des Pyrénées-Orientales en 1827, a démissionné en 1830 plutôt que de prêter serment à Louis-Philippe ; j’aurais agi comme lui en pareil cas ; je ne suis donc pas orléaniste. Le duc d’Orléans, non plus, n’est pas orléaniste ; il se considère comme l’héritier d’Henri V et nullement comme celui de Louis-Philippe et tous ses actes de prétendant, ses tendances politiques et sociales, sont la condamnation des principes libéraux des orléanistes ; jusqu’au nom de « Philippe VIII » sous lequel il règnerait qui prouve qu’il a rompu, comme son père en 1873, avec la tradition de l’usurpateur de 1830. M. Dominique Delahaye, sénateur, avec qui j’ai eu l’occasion de causer dans la matinée me dit que la lettre collective de Brunetière etc. aux évêques a, très probablement, été inspirée par les évêques, partisans honteux de l’essai de la loi ; ils n’ont pas osé exprimer leur opinion et l’ont fait exprimer par d’autres. Mais dans l’après-midi, L’Éclair dément la note de l’Osservatore Romano qui a fait beaucoup de bruit et dans laquelle les journaux de ce matin, La Croix elle-même, voyaient une indication très nette dans le sens de la résistance ; on ne sait qu’en croire. L’après-midi, je regarde passer la cavalcade de la Mi-carême ; le char le plus réussi est celui de la conférence d’Algésiras, dans lequel un monumental Kaiser, botté, casqué, éperonné embête tout le monde tout en retroussant ses moustaches d’un air qui veut paraître terrible. Il y a beaucoup de masques dans les rues et l’on se bat avec des confettis ; je m’amuse à les regarder un peu dans la rue d’Alsace.

Semaine du 26 au 31 mars 1906

Angers, lundi 26 mars 1906

Les journaux du matin, arrivant ici l’après-midi, portent les promotions et mutations militaires ; l’oncle Paul n’est pas encore nommé général, on lui fait joliment attendre les étoiles ! Mais il est nommé, comme colonel, gouverneur de Dijon ; c’est là un poste de général ; il est donc à peu près sûr d’être nommé dans quelques mois. Il s’attendait à être nommé à Dijon, mais quelle différence de climat avec Alger et comme il regrettera sa dernière garnison ! À 5h, escrime. Il fait démesurément froid ; c’est certainement pire qu’en janvier ; il neige et il gèle dans presque toute la France, même en Roussillon où les arbres à fruits et la vigne, dont la végétation était très avancée à cause de la douceur de l’hiver et de la chaleur de la première quinzaine de mars, souffrent beaucoup dit-on.

Angers, mardi 27 mars 1906

Georges de Blois (1849-1906) – Cliché anonyme, sans date (Site du Sénat)

Le matin à 11 h, je vais au service funèbre célébré à la cathédrale à la mémoire du regretté comte de Blois, sénateur, qui vient de mourir ; il y a eu, pour lui, un service à Saint-François-Xavier sa paroisse de Paris ; le duc d’Orléans s’y était fait représenter ; ses obsèques ont eu lieu ces jours-ci à Huillé. Monseigneur prononce lui-même son oraison funèbre et donne l’absoute ; il rappelle sa grande affabilité, la fermeté de sa foi religieuse et de ses convictions politiques, les luttes qu’il a soutenues au Sénat pour conserver à la France la liberté d’enseignement que son oncle M. de Falloux avait fait voter en 1850, à l’Assemblée nationale, pour l’enseignement secondaire, sa belle conduite en 1870 comme officier des mobiles de Maine-et-Loire. Le comte de Blois venait d’être nommé par Pie X commandeur de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. C’était un agriculteur distingué. Le parti royaliste fait en lui une grande perte ; il n’avait que 57 ans. Par son mariage, il était devenu l’oncle de mon ami Pierre de La Morinière[22]. Sa veuve a été honorée d’un télégramme de condoléances du duc d’Orléans. M. de Blois était si affable, si bienveillant qu’il réussissait à se faire écouter, au Sénat, même par ses adversaires les plus acharnés. Si on peut lui reprocher une chose, c’est peut-être une teinte de libéralisme ; neveu, héritier et exécuteur testamentaire de M. de Falloux, il ne pouvait guère se soustraire à ce léger défaut. Il est probable que M. de Falloux aurait signé la supplique aux évêques en faveur de la formation des associations cultuelles, cette supplique dont les journaux publient ce matin le texte et qui a produit à Rome une très mauvaise impression ; la Difesa de Venise, journal officieux de Pie X, la déclare naïve parce qu’il est naïf de parler d’« essai loyal » alors que l’on sait qu’il n’y aura pas loyauté du côté du gouvernement, et inopportune parce que ses auteurs ont l’air d’avoir oublié que les associations cultuelles viennent d’être formellement condamnées par le pape. Il est donc, maintenant, infiniment probable que le pape défendra aux Catholiques français de subir la loi et de former les associations cultuelles ; le blâme de l’Osservatore Romano que l’on a démenti dimanche, après l’avoir télégraphié samedi, a bel et bien paru, mais dans des termes un peu différents. La Croix, qui ne se prononçait pas jusqu’à présent, est maintenant en plein pour la résistance ; M. de Mun lui-même est partisan de la résistance. La supplique des 23 cardinaux laïques, comme on commence à appeler les signataires de la fameuse lettre, produit donc un effet diamétralement opposé à celui qu’en attendaient ses auteurs. M. de Blois, pour en revenir à lui, avait beaucoup contribué à rapprocher, en Anjou, les royalistes légitimistes et ultramontains, qui avaient pour organe L’Anjou et pour chef Mgr Freppel, des royalistes plus ou moins orléanistes à tendances libérales en religion dont le chef était M. de Falloux et l’organe L’Union de l’Ouest ; il avait réussi à fondre en un seul parti puissant et compact ces deux groupes qui, fusionnés, n’ont plus aujourd’hui qu’un organe, Le Maine-et-Loire et sont si puissants en Anjou qu’ils font à peu près toutes les élections. Leur comité, qu’on appelle ici « le grand comité » dirige avec autorité toutes les forces monarchistes et conservatrices du pays, sous la direction du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans. Il laisse la direction des affaires religieuses au bureau diocésain des œuvres, dont beaucoup de ses membres font d’ailleurs partie, et aux « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales ». Le parti catholique, conservateur et monarchique est ainsi admirablement organisé en Anjou. D’autres organisations de propagande, l’Action française en politique, la Jeunesse catholique au point de vue religieux, ont aussi une grande influence. Malheureusement, l’Action libérale, dont le besoin ne se faisait nullement sentir dans ce département, s’est implantée dans l’arrondissement de Cholet et a réussi à enrôler un grand nombre de Catholiques et même de royalistes en se présentant à eux comme un organe d’union ouvert à tous les Catholiques et ne faisant pas de politique ; ce dernier point est faux ; l’A.L.P. tourne les masses qu’elle ensorcelle vers la république, elle fait de la politique de ralliement et, partout, contrecarre les monarchistes. Au début, on pouvait se tromper sur son but ; moi-même, je m’y suis trompé longtemps, mais maintenant, il n’est plus permis de se laisser abuser. De vrais royalistes peuvent donc considérer l’Action libérale populaire comme une troupe alliée avec laquelle on peut conclure des ententes, surtout des ententes électorales comme le recommande le duc d’Orléans dans ses instructions électorales, mais ils ne peuvent pas entrer dans ses cadres, lui donner leur argent ; ils joueraient un rôle de dupes. Trop de royalistes, hélas ! se laissent encore prendre aux boniments de l’A.L.P.

Angers, mercredi 28 mars 1906

Dans l’après-midi, je vais voir Du Lac et je le décide à entrer dans l’Action française ; à 5h ½, cours de religion du P. Corbillé ; le soir nous allons au sermon à Saint-Serge.

Angers, jeudi 29 mars 1906

J’assiste à l’audience de la Cour d’appel où l’on rejuge De Guerdavid sur appel a minima du ministère public ; il est confirmé. Ensuite, je vais à la permanence de l’Action française où je présente Du Lac ; il y a eu, ces jours-ci, plusieurs adhésions nouvelles notamment celle d’un conseiller général le marquis de la Bretesche, et celle du président d’une section de l’Action libérale de l’arrondissement de Cholet, tant il est vrai que l’A.L.P. compte dans ses rangs d’innombrables royalistes ; ils sont bien naïfs ! À 5h, Conférence Freppel. Le soir, je vais avec Papa à un sermon pour les hommes seuls à Notre-Dame.

Angers, vendredi 30 mars 1906

Je vais à la messe de 9 heures à Notre-Dame. Les journaux publient un grand nombre d’adhésions à un article de M. de Mun en faveur de la résistance à la loi de Séparation publié hier dans La Croix ; entre autres adhésions, citons celles de M. René Bazin, Dominique Delahaye, de La Ferronnays, Piou, Jean Lerolle président de la Jeunesse catholique, etc. ; le courant vers la résistance est de plus en plus fort et il paraît certain qu’il est inspiré par le pape ; j’en suis bien content. L’après-midi, je vais à l’Université voir le P. Lionnet et l’entretenir d’une extension que projette l’Œuvre de la presse pour tous et dont on m’a prié de m’occuper. Le soir, nous assistons tous à une séance organisée, salle des Quinconces, par la Croix-Rouge française ; elle consiste en une conférence du marquis de Dampierre sur le sujet « France et Allemagne » et en une partie musicale. La nouvelle la plus intéressante d’aujourd’hui nous vient de Courrières où, continuant les recherches dans les galeries de la mine d’où l’on enlève tous les jours des cadavres, on a trouvé ce matin quatorze mineurs vivants ; les malheureux étaient là depuis vingt jours, se nourrissant de la viande pourrie d’un cheval mort, d’avoine et de bois et buvant un peu d’eau mélangée à leur urine (!!!) ; ils n’avaient pas perdu confiance ; l’un d’eux surtout dirigeait ses camarades et leur remontait le moral ; quelle odyssée ! On croit entendre des appels et on espère trouver d’autres survivants de l’épouvantable catastrophe. Le gouvernement a eu, ces jours-ci, plusieurs camouflets de la part de l’Armée : trois des officiers poursuivis pour avoir refusé d’enfoncer les portes des églises ont été acquittés, deux à Nantes et un à Bordeaux ; aussi, fureur du bloc où l’on parle de supprimer les conseils de guerre. Quand l’Armée comprendra-t-elle qu’il faut viser au cœur : à l’Élysée, au Grand-Orient, aux ministères, aux Chambres, en un mot renverser la république ? Le jour où elle le comprendra et agira en conséquence, elle sera sauvée et nous aussi. Une autre victime des inventaires, André Régis qui avait reçu deux balles d’un gendarme à Montregard (Haute-Loire) vient de mourir ; c’est un martyr. Par contre, Schumacker, de Lunéville, dont on avait annoncé la mort, va de mieux en mieux, et, revenu à de bons sentiments, il raconte qu’on lui avait donné de l’argent pour poursuivre et insulter les prêtres, cela n’empêche pas l’instruction de continuer contre les deux prêtres qui sont en prison. Quant au juge de paix de Baccarat qui a tiré sur les Catholiques qui le conspuaient sans le menacer et a atteint une jeune fille, il continue à vivre tranquillement chez lui à Baccarat ; voilà « l’égalité » et la justice républicaine.

Angers, samedi 31 mars 1906

Dans l’après-midi, je vais voir Jacques Hervé qui est ici de retour d’Arcachon, pour deux mois environ ; en appel, à Bordeaux, ses 8 jours de prison sans sursis ont été transformés en 8 jours de prison avec sursis. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. On me raconte que M. René Bazin avait été sollicité de signer la fameuse lettre des « soumissionnistes », mais il a refusé et a adhéré, depuis, à l’article de M. de Mun. Le comité royaliste de Maine-et-Loire a choisi comme candidat au Sénat, pour remplacer M. de Blois, son président le comte de La Bourdonnaye, député de Cholet et représentant du Roi en Maine-et-Loire ; le duc de Blacas sera candidat aux élections législatives du 6 mai prochain au siège laissé vacant par M. de La Bourdonnaye.

Avril 1906

Semaine du 1er avril 1906

Dimanche 1er mars 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, après être allé voir le P. Lionnet au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous, je prends part à la procession de la Vraie Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour ; elle se passe dans le plus grand calme. Le soir, nous avons Henri du Lac à dîner. Un article qui a paru vendredi dans L’Osservatore Romano produit une certaine émotion ; cet article, après avoir constaté que le mouvement de résistance aux inventaires en France, mouvement purement religieux, a surpris nos ennemis et même beaucoup de Catholiques, conseille aux Catholiques de profiter des prochaines élections législatives pour améliorer leur situation ; à ce propos, l’auteur de l’article dit que l’Action libérale populaire qui s’est préparée de longue main à la lutte sur le terrain électoral, doit être appuyée et secondée, et qu’il ne faut pas, actuellement à la veille du scrutin, remanier tumultueusement les cadres de l’armée catholique ; mais il ajoute qu’il y a parfaitement place, à côté de l’A.L.P., pour d’autres organisations et qu’après le danger, on pourra améliorer l’organisation des Catholiques. En troisième lieu, l’article blâme « l’initiative de M. l’abbé Barbier » capable seulement de jeter le trouble et la confusion dans les esprits et, par suite, de nuire à l’union des Catholiques ; il fait aussi allusion à certains discours retentissants qui ont donné lieu à des condamnations excessivement sévères. Que veut-il dire par là ? Je n’en sais rien ; quant au blâme adressé au P. Barbier, est-ce à propos de son livre ou de la « ligue de résistance catholique » ? Peut-être estime-t-on à Rome qu’il aurait mieux valu attendre après les élections pour fonder cette ligue ? Je crois que le blâme s’adresse plutôt au livre. Quant à la ligue, elle fera bien de ne pas agir avant les élections. L’article du journal romain n’a rien d’officiel ; cependant, tout ce qui paraît dans L’Osservatore Romano passe pour refléter la pensée du Vatican. Il est certain que l’A.L.P. exercera une grande influence sur l’opposition lors des prochaines élections ; faute de mieux, il faut l’appuyer ; d’ailleurs, les instructions de Mgr le duc d’Orléans, transmises par M. Bézine, en font un devoir pour les royalistes partout où ils n’engagent pas eux-mêmes la lutte. Les royalistes doivent faire alliance avec les autres groupes d’opposition ; mais alliance ou coalition ne signifient pas confusion ; les royalistes feront donc alliance, mais en conservant leur individualité ; c’est ce que l’on va faire ici dans la première circonscription d’Angers en appuyant M. Gauvin, candidat progressiste présenté par Le Petit Courrier ; le comité royaliste et Le Maine-et-Loire appuieront sa candidature et engageront leurs amis à voter pour lui afin de faire échec au bloc. Quant à l’Action Libérale, elle ne peut pas avoir la prétention d’englober tous les Catholiques ; si elle voulait arriver à ce but, elle devrait se placer sur le terrain catholique, et non sur le terrain institutionnel et libéral ; tant qu’elle persistera dans cette attitude, aucun vrai royaliste ne pourra y entrer ; on pourra bien faire alliance avec elle, mais non faire de la propagande pour elle. On prétend, du reste, à tort ou à raison, qu’elle va évoluer dans le sens que je désire. Toutefois, une fois les élections passées, la « ligue de résistance catholique », faite pour unir tous les groupements catholiques, pourrait rendre de grands services.

Semaine du 2 au 7 avril 1906

Angers, lundi 2 avril 1906

Ce matin, je vais visiter le nouveau magasin des Dames de France qui s’ouvre aujourd’hui, ensuite je vais me faire couper les cheveux. L’après-midi, je travaille à ma thèse. La conférence d’Algésiras est enfin terminée ; son protocole final va être signé. Eh bien ! Le résultat de cette conférence internationale est moins mauvais qu’on ne pouvait le craindre. Sans doute, nous avons fait de grandes concessions notamment en partageant la police avec l’Espagne et en acceptant l’inspection de la police. Mais il est certain que l’Allemagne, venue à Algésiras dans l’intention bien évidente de nous humilier, en a fait plus que nous ; le kaiser voulait faire constater à l’Europe la faiblesse et l’isolement de la France ; c’est l’Allemagne dont la mauvaise foi et l’isolement ont éclaté. La France s’en tire, je ne dirai pas avec les honneurs de la guerre puisque nous avons dû rabattre beaucoup de nos prétentions primitives, mais sûrement en meilleure posture que l’Allemagne. Celle-ci avait posé le principe de l’égalité des puissances au Maroc et elle a été obligée de reconnaître la situation privilégiée de la France. La France a été soutenue par son alliée la Russie (et l’alliance franco-russe s’est affirmée pleine de vitalité), par l’Angleterre, l’Espagne et même l’Italie dont l’alliance avec l’Allemagne et l’Autriche paraît devoir se briser bientôt ; l’Allemagne, en fait de grande puissance, n’a eu que l’Autriche avec elle, et encore !! Il ne faut donc pas se montrer trop mécontent du résultat de la conférence. Sans doute, en ce qui concerne le protectorat français au Maroc qui était la pensée de derrière la tête de Delcassé et de beaucoup d’autres, la partie est perdue pour longtemps, mais nous avons réussi, ce qui est beaucoup, à faire reconnaître notre situation privilégiée au Maroc par toutes les puissances, par l’Allemagne elle-même. Avec un gouvernement plus sûr de lui-même et par conséquent mieux armé et plus ferme, l’Allemagne n’aurait pas osé nous chercher la misérable querelle du Maroc et il y aurait encore de beaux jours pour l’action extérieure de la France. Mais enfin, notre gouvernement, soutenu en cela, il faut le dire, par la quasi-unanimité de la nation qui a donné un bel exemple d’union en face de l’étranger, notre gouvernement, pour une fois, n’a pas tout cédé ; c’est énorme pour lui quand on se rappelle Fachoda !

Angers, mardi 3 avril 1906

Le matin, je vais visiter une de nos familles de Saint-Vincent-de-Paul. L’après-midi, je vais à la Belle Jardinière faire mes commandes pour l’été. Il y a eu ce soir une grande réunion républicaine libérale et progressiste présidée par le sénateur Vital de Saint-Urbain, pour « lancer » la candidature Gauvin ; j’ai reçu, comme électeur, une carte d’invitation, mais je n’y vais pas ; je voterai pour Gauvin faute de mieux, mais je n’entends pas avoir l’air de sanctionner par ma présence les sottises qu’il ne manquera pas de dire sur « la république gouvernement de liberté et d’ordre », etc. etc. et autres choses ejusdem farinae.

Angers, mercredi 4 avril 1906

Ce matin, leçon de chant. L’après-midi, je vais au cours de religion de l’abbé Corbillé, le dernier de l’année. Ce soir, nous allons au sermon à Notre-Dame.

Angers, jeudi 5 avril 1906

Le matin, je vais avec Papa à la retraite prêchée par l’abbé Delahaye dans la chapelle Saint-Martin à l’Université ; aucun étudiant n’étant arrivé à l’heure dans la chapelle, c’est moi qui dois servir la messe ; bientôt après, Catta arrive et nous la servons tous les deux. L’après-midi, je vais à la permanence de l’Action française ; nous y décidons, en principe, la création d’un journal hebdomadaire qui s’appellerait L’Intérêt national, il aurait pour but de répandre les idées et les méthodes de l’Action française, la question est mise à l’étude ; Le Maine-et-Loire, organe quotidien du parti royaliste, se chargerait, croit-on, de l’impression. À 5 h, je vais me confesser à Notre-Dame. Nous recevons la réponse aux renseignements demandés sur Mlle de Pallarès ; c’est Bonne Maman, qui étant allée mardi à Perpignan, les a recueillis de Tante Bonafos, et nous les transmet : pour la famille, c’est très bien du côté du père, c’est assez ordinaire quoique très honorable du côté de la mère ; pour la fortune, très considérable ; la jeune fille, très jeune, est jolie et très bien élevée aux Sacrés-Cœurs de Perpignan puis de Montpellier après la fermeture de celui de Perpignan ; elle paraît avoir bonne santé ; par exemple, on croit que son père, qui est mort très jeune, a succombé à une maladie de poitrine. C’est là une circonstance fâcheuse sur laquelle, avant de pousser plus loin, il faudra se renseigner minutieusement. Comme Mlle de Pallarès est très jeune, 18 ans à peine, il n’y a pas péril en la demeure et je crois que je n’aurai pas besoin d’aller en Roussillon à Pâques. Pendant les grandes vacances, je vais me trouver pris entre deux courants : Mlle de Pallarès ou Marie-Louise de Lacour, vers laquelle des deux diriger mes efforts, dresser mes batteries ? Il y a longtemps que je n’ai longuement vu Marie-Louise de Lacour ; je ne connais pas Mlle de Pallarès, il faudra d’abord que je tâche de les voir toutes les deux ; puis je tâcherai d’obtenir celle qui me plaira le plus. Marie-Louise de Lacour est fort jolie, elle m’a plu beaucoup l’année dernière pendant les quelques instants où je l’ai revue à Ille, mais il est évident qu’avant de rien entreprendre il faudrait se connaître davantage.

Angers, vendredi 6 avril 1906

Je vais à la messe de 8h à Saint-Serge où je fais ma communion pascale. À 5 h, salle d’armes ; le soir nous allons au sermon à Notre-Dame. Les troubles sociaux, qui n’ont cessé de croître depuis l’avènement du parti républicain et, en particulier, ces dernières années, prennent une intensité croissante depuis quelques jours. Dans les grèves minières du Nord et Pas-de-Calais, venues à la suite de la catastrophe de Courrières, une faible minorité impose, par la violence comme toujours, à la majorité de mineurs qui n’en veut pas ; l’autre jour, comme un mineur non-gréviste allait courageusement à son travail, des grévistes l’ont assailli et allaient lui faire un mauvais parti, il s’est retourné et, d’un coup de revolver, a étendu à terre son principal agresseur qui est mort peu après ; à Toulon, où les garçons de cafés sont en grève, un garçon non-gréviste a tué d’un coup de stylet un gréviste qui le malmenait pour l’obliger à cesser son travail ; de tels faits sont très regrettables mais les victimes n’ont que ce qu’elles méritaient ; le gouvernement, composé en partie de socialistes et esclave des révolutionnaires, ne prend que des mesures dérisoires pour faire respecter la liberté du travail ; certes, le régime de la liberté absolue du travail peut être, à juste titre, critiqué, mais tant qu’il n’y en a pas une autre, le gouvernement a le devoir de faire respecter cette liberté ; en ne le faisant pas, il se rend complice des violences qui se commettent. Dans la Somme, des grévistes de je ne sais quelle industrie ont fait le sac complet de la villa de leur patron, du frère de celui-ci et d’une épicerie, après quoi ils ont mis le feu à la villa de leur patron et ont empêché les pompiers d’approcher. La Confédération Générale du Travail, plus connue sous le nom de « syndicats rouges », est aujourd’hui plus puissante que le gouvernement ; c’est une organisation qui n’a rien de professionnel et qui ne s’occupe que de politique collectiviste et antimilitariste ; elle organise ouvertement pour le 1er mai une « journée » qui comptera un essai de grève générale et violente. Le gouvernement, impuissant ou complice, n’a pas le courage de désavouer ces révolutionnaires qui sont ses meilleurs soutiens, au contraire, il est plein de complaisance pour eux et tient rigueur à cette admirable « Fédération des Jaunes de France » qui, en moins de cinq ans et malgré l’hostilité des pouvoirs publics et l’indifférence de trop de patrons aveugles, a déjà groupé 450.000 ouvriers honnêtes et sérieux autour de 9 bourses du travail indépendantes. Cet admirable groupement, qui se place en dehors de toute question politique ou religieuse, est un grand instrument de pacification sociale. Il est digne de tous les encouragements. Le gouvernement préfère soutenir les rouges. Il lui en cuira. Rappelons-nous le mot de Thiers : la république finira dans l’imbécilité ou dans le sang. Moi je dis : dans les deux.

Angers, samedi 7 avril 1906

Le matin, je vais à la retraite à l’Université. Je m’occupe, à plusieurs reprises dans la journée, du bureau de distribution gratuite de journaux et brochures aux Justices ; je vois pour cela Mlle Clarinval et M. Frogé ; ce bureau commencera à fonctionner demain. Le soir, nous allons tous dîner chez M. et Mme Robiou du Pont qui nous ont invités en l’honneur d’une Roussillonnaise de passage à Angers Mme Delpech[23], fille de M. de Bruguère, de Perpignan, mort il y a 2 ou trois ans. Les autres invités sont M. et Mme de Labroise, la comtesse de Tolghouët, le lieutenant Fleuriau et le lieutenant de Langallerie. Mme Delpech a habité Angers il y a quelques années quand son mari était préfet de Maine-et-Loire, avant M. de Joly. À cette époque-là – 1896 à 1900 – on pouvait, à la grande rigueur, cumuler cette fonction avec la qualité de patriote et d’honnête homme ; depuis lors, M. Delpech, écœuré, a quitté l’administration ; il aurait certainement mieux fait de n’y entrer jamais. Quoiqu’il en soit, Mme Delpech, que nous connaissons du reste depuis longtemps, est fort aimable.

Angers, dimanche 8 avril 1906

Je vais, le matin à 7h ½, à la messe célébrée par Monseigneur dans la chapelle de l’Évêché pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; visiteurs et visités y assistent ; j’y fais la sainte communion. Je passe, avec Jean Gavouyère. l’après-midi (de 1h à 4h) au bureau de distribution gratuite de journaux et brochures pour l’Œuvre de la presse pour tous, sous le patronage des « comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » a installé en plein quartier populaire, aux Justices ; nous distribuons des quantités de bons journaux et de bonnes brochures à plus de cent enfants, jeunes gens et jeunes filles ; l’initiative a beaucoup de succès ; plus tard il viendra des hommes, nous l’espérons bien ; des affiches antigouvernementales décorent la salle, ce qui nous fournit l’occasion de causer avec les gens qui viennent et de faire de la propagande maçonnique[24] (!) quelle distraction !!! je veux dire catholique. La note de L’Osservatore romano au sujet de l’Action Libérale n’a pas fait grand bruit. L’ensemble de la presse catholique, conservatrice ou monarchique, n’en a, pour ainsi dire, pas parlé. D’ailleurs elle ne concerne que les prochaines élections et n’engage nullement l’avenir ; si même elle pouvait avoir pour effet d’empêcher l’A.C.J.F. de patronner des candidats soi-disant libéraux et tolérants au point de vue religieux et, en même temps, républicains très avancés, elle aurait rendu service, car l’Action Libérale, dans sa rage de patronner quelqu’un partout, là même où elle n’a guère d’influence, soutient des candidats qui ne valent pas la corde pour les pendre et qui, une fois élus, s’empresseront de lui tourner le dos et d’oublier leurs promesses. Papa et Maman ont été tous les deux d’avis que je ferais bien d’aller en Roussillon et ont insisté pour que j’y aille ; moi, j’aurais mieux aimé rester ici maintenant et continuer ma thèse de doctorat. Mais, en y réfléchissant, je crois qu’ils ont raison ; je pourrai ainsi obtenir vite et d’une façon précise les renseignements sur Mlle de Pallarès ; peut-être aussi verrai-je à Ille Marie-Louise de Lacour si elle y est en ce moment.

Semaine du 9 au 15 avril 1906

Angers, lundi 9 avril 1906

Je vais chez M. Jac chercher les bons de Saint-Vincent-de-Paul que je n’ai pas pu prendre mardi ; je vais voir Jacques Hervé que je ne rencontre pas.

Vinça, mardi 10 avril 1906

Hier, à Angers, Papa a hésité toute la journée à partir ou à rester. Le départ devait avoir lieu à 8h ½, et, à 6h, il n’était pas encore décidé ; enfin, étant un peu fatigué, il finit par décider de ne pas partir. Moi, je pars à 10h27 du soir par Saint-Pierre-des-Corps, Bordeaux, Narbonne, Perpignan et j’arrive ici ce soir à 8h15 après 22 heures de voyage. J’ai assez bien dormi entre Saint-Pierre-des-Corps et Bordeaux. Papa partira, sans doute, vendredi pour arriver à Ille samedi d’après une dépêche envoyée à Bonne Maman et que je trouve ici en arrivant ; il avait eu un moment l’idée de partir mercredi à 11h du matin. Je trouve Bonne Maman en excellente santé. Maman et Philomène vont aller à Sainte-Croix tenir compagnie à Marie-Thérèse.

Vinça, jeudi 12 avril 1906 (Jeudi saint)

Je me lève de bonne heure malgré ma fatigue d’hier et je vais me confesser à M. le curé avant sept heures ; je fais la sainte communion à 7h. Je vais avec Bonne Maman à l’office à 9 heures ; je vois M. Bouchède, M. Jules Sabaté etc. L’après-midi, j’hésite à aller à Ille, mais comme il pleut, je reste à Vinça, je vais à l’office de l’après-midi, puis, le soir, au sermon de la Passion. Il y a eu très peu de malades cet hiver dans la Société Saint-Sébastien. Les journaux sont pleins d’affreux détails sur l’éruption du Vésuve qui sème l’effroi et la désolation sur la région de Naples ; des villes entières sont détruites, des milliers de personnes sans abri ; des centaines sont tuées ; la ville de Naples elle-même est sous la cendre. Cela doit être bien beau à voir, mais combien effrayant !

Vinça, vendredi 13 avril 1906

Je vais à l’office à 9h ½. Nous recevons, le matin, une lettre de Papa annonçant qu’il arrivera ici demain à 10h ¾ et qu’il repartira pour Ille à 3h ½ ; j’avais l’intention d’aller demain à Perpignan par le train de midi, mais je me décide à y aller aujourd’hui. Je pars à 3h ½ et suis de retour à 8h ¼. À Perpignan, je ne vois que Tante Bonafos et Carlos ; à tante Bonafos, je parle de Mlle de Pallarès, elle n’a pas de nouveaux renseignements importants ; je tâcherai de m’en procurer d’autres à Prades, d’où les Pallarès sont originaires, par les Saint-Jean ou les Marie. À mon retour à Vinça je trouve une dépêche de Papa ; il a changé d’idée une fois de plus, et arrivera directement à Ille demain soir à 8h. J’irai à Ille demain par le train de 3h ½ pour y passer trois jours.

Ille, samedi 14 avril 1906

Le matin, à Vinça, je m’occupe de différentes choses concernant la Société Saint-Sébastien. Je vais à Ille par le train de 3h ½. Ici, je vois, à l’église, les demoiselles Mathieu ; elles m’apprennent que les De Lacour ne sont pas à Ille en ce moment ; rien à faire, par conséquent, de ce côté pour le moment. Papa arrive à 8h, je vais l’attendre à la gare. Au retour de la gare, trois groupes différents de chanteurs et musiciens viennent nous chanter les traditionnels « Goigs dels ous », attention qu’il nous faut reconnaître en leur donnant de quoi « s’arroser » le gosier.

Ille, dimanche 15 avril (jour de Pâques)

Je me lève avant quatre heures et je vais à la messe de communion de 5 heures ; je rentre déjeuner, puis je vais à la procession qui sort vers 6h ¼, comme il n’y a plus de flambeaux à la sacristie, nous suivons le Ressuscité, avec MM. de Barescut, Trainier, Domenach etc. sans flambeau à la main comme les autres fois que j’avais assisté à cette procession ; elle est très belle et suit les rues d’Ille au milieu d’un grand enthousiasme de la population ; on exécute 3 fois le Regina Caeli en musique sur son passage. Je reviens à la grande messe à 10h et à vêpres à 3h. Je fais deux visites : M. le curé et Mme Terrats d’Aguillon ; je vois aussi un moment Mme Bartre. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu, nous y voyons M. Silie et sa belle-fille dont le mari, le capitaine, est en ce moment au Sénégal. Nous y apprenons qu’il est arrivé ce soir à Mlle Marie-Thérèse Roca[25] un accident qui aurait pu être grave, ses frères faisaient des expériences de chimie, tout à coup une bouteille remplie d’un gaz ou d’un liquide (je n’ai pas su de quoi) a explosé et lui a sauté au visage, elle a été atteinte au front, mais l’œil est intact.

Procession des Régines à Ille-sur-Tet, mâtin de Pâques, avec le reliquaire de la Vraie Croix – Cliché anonyme, s.d. [certainement 1906] (Collection Pierre Lemaitre)

Semaine du 16 au 22 avril 1906

Ille, lundi 16 avril 1906

Je vais le matin à la grand’messe, puis à la métairie Saint-Martin ; l’après-midi, après vêpres, je vais avec Papa à La Ferrière faire une visite à nos voisins de Barescut. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Vinça, mardi 17 avril 1906

Je rentre à Vinça, avec Papa, par le train de 10h ½. Bonne-Maman a à déjeuner Mme de Guardia[26] qui est ici pour débarrasser sa maison qu’elle vient de vendre. L’après-midi, je vais à la Balme avec Papa, nous voyons la nouvelle plantation de pommiers ; les travaux de la terrasse qui fait suite à la Balme sont terminés, on l’a plantée de pruniers ; prochainement, on l’ensemencera en luzerne. Au retour de la Balme, nous apprenons la mort de notre cousin M. Jules de Lamer[27] survenue à Perpignan ; les obsèques sont demain matin ; je décide d’y aller s’il ne fait pas trop mauvais car le temps est très menaçant.

Vinça, mercredi 18 avril 1906

Il pleut une bonne partie de la nuit ; aussi, le matin à 4h quand il aurait fallu me lever pour prendre le premier train, je reste dans mon lit ne tenant pas à patauger dans la boue et sous la pluie à Perpignan ; quand je me lève, le temps s’est arrangé et je regrette alors de n’être pas parti, mais comme les Lamer ne savent pas que nous sommes en ce moment dans le pays, il n’y a pas grand mal. L’après-midi, je vais à Prades ; je vois notre cousin De Saint-Jean et notre cousin Marie[28] ; à ce dernier, je demande quelques renseignements sur la famille de Pallarès, j’apprends que M. Charles de Pallarès, père de Mlle Hélène, est bien mort de la poitrine, mais que ce fut de sa faute et que cette maladie n’est nullement héréditaire dans la famille. Nous parlons également des élections ; M. Marie s’en occupe comme président de l’Action libérale populaire de Prades. Ni les royalistes ni l’Action libérale ne présentent de candidats ; les uns et les autres appuient, dans l’arrondissement de Prades, le moins mauvais des candidats républicains, c’est un nommé Brousse ; il paraît qu’il a pris des engagements sur les points essentiels et qu’on peut avoir confiance en lui ; Dieu veuille qu’il ne trahisse pas cette confiance ; les autres candidats sont le vieux député blocard sortant Escanyé, qui persiste à se représenter et le docteur Arrous, socialiste ; on dit cependant que ce dernier se désiste en faveur d’Escanyé ; quant au docteur Étienne Batlle, d’Ille, je ne crois pas qu’il se présente.

Emmanuel Brousse (1866-1926), député des Pyrénées-Orientales de 1906 à 1924 – Cliché anonyme, 1914 (Wikipédia)

Vinça, jeudi 19 avril 1906

Le matin, je vais à Boule à bicyclette ; je vais voir les vignes qui ont un peu souffert de la gelée de mars. J’apprends qu’à la suite d’une conférence que Carlos est venu donner à Boule le dimanche des Rameaux, il s’est formé un groupe d’Action Libérale. Le président de ce groupe est M. Llense ; ce M. Llense est entré, l’année dernière, dans le comité royaliste que j’ai formé à Ille ; comment, diable, accepte-t-il d’être maintenant président de l’A.L.P. ? C’est absurde ! Tous les membres du nouveau groupe sont des légitimistes purs sang, comme d’ailleurs à Rodès où Carlos a aussi fondé un groupe. L’explication, elle est bien simple : le pavillon a couvert la marchandise ; ces braves gens de Boule et de Rodès entendant M. Carlos de Lazerme leur vanter l’Action Libérale, n’ont même pas eu l’idée que ce qu’un Lazerme leur vantait pût ne pas être royaliste ; si on leur disait que ce M. de Lazerme n’est pas royaliste, ils ne le croiraient pas ; et voilà comment le tour a été joué. C’est ainsi que l’A.L.P., au lieu d’agir sur les républicains et de les amener à ne plus soutenir des sectaires, nous prend, hypocritement, nos troupes ; mais, à partir de l’époque de mon retour dans le pays, j’y mettrai bon ordre dans le canton. Pour commencer, je vais fonder un comité royaliste à Vinça pour Vinça et les communes voisines ; pour le composer, je vais prendre les débris du comité que l’Action Libérale populaire y avait fondé l’année dernière et qui est tombé en désuétude. Œil pour œil, dent pour dent ; ils viennent nous prendre nos troupes ; je vais leur confisquer un comité en attendant de faire mieux. L’après-midi, je fais la tournée des membres malades de la Société Saint-Sébastien, je vais jusqu’à Saorle en voir un ; je fais ensuite une visite à Mme Dalverny. C’est Mme Dalverny[29] qui, le mois dernier, a proposé à Bonne Maman, de la part de la jeune Mme Noëll de Girvès, de s’occuper de mon mariage avec Mlle Hélène de Pallarès ; Mme Dalverny, qui est à Vinça pour quelques jours, ira voir demain Bonne Maman qui lui parlera de cela ; maintenant que j’ai sur Mlle de Pallarès et sa famille tous les renseignements désirables, je voudrais tâcher de voir la jeune fille ; impossible de laisser faire la moindre démarche sans l’avoir vue ; j’espère que Mme Dalverny pourra me procurer une occasion de la voir.

Ille, vendredi 20 avril 1906

Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938), alors colonel du 150e régiment d’infanterie à Saint-Mihiel – Cliché Walery, Paris, s.d. [1906 ou 1907] (Collection Pierre Lemaitre)

Je quitte Vinça par le nouveau train de 7h56 du matin et j’arrive à Ille un moment après ; je viens ici pour voir l’oncle Xavier qui a quinze jours de congé après 17 mois pendant lesquels, à cause des affaires marocaines, il n’avait pas pu obtenir de congé sérieux. L’après-midi, je vais à Corbère avec Papa. Pendant le dîner, l’oncle Xavier reçoit une dépêche du colonel de Valory, commandant d’armes à Saint-Mihiel, lui demandant s’il a reçu l’ordre de rappel lui enjoignant de se rendre immédiatement aux grèves. Il s’agit des grèves terribles ou plutôt du mouvement révolutionnaire qui sévit depuis un mois dans le bassin minier du Pas-de-Calais et du Nord. Ces jours-ci, ce mouvement prend une tournure des plus inquiétantes ; les meneurs grévistes ont réussi, par des intimidations et par des coups, à débaucher à peu près tous les mineurs ; le gouvernement, pour avoir l’air de maintenir l’ordre, y envoie des troupes à qu’il est expressément recommandé de ne pas faire usage de leurs armes ; les émeutiers, qui savent cela, en profitent ; un lieutenant, blessé ces jours-ci par un pavé lancé à bout portant, est mort hier, deux autres sont grièvement blessés, un gendarme est mort, un grand nombre de gendarmes et de soldats sont blessés, les émeutiers pillent et démolissent les maisons des patrons, des directeurs, des contre-maîtres et même des ouvriers opposés à la grève ; bref, toute cette région est en pleine révolution. L’oncle Xavier pense qu’il a dû recevoir à Pia un ordre télégraphique ou une lettre de service que son régisseur ne lui a pas transmis et il prend ses dispositions pour partir dès demain, le dernier train dans la direction de Perpignan étant parti ; le télégraphe est fermé et il ne peut pas télégraphier ce soir. En attendant, il examine l’indicateur et cherche quel sera pour lui l’itinéraire le plus rapide ; il est toujours obligé de passer par Sannt-Mihiel prendre son uniforme et ses armes, car il n’a rien de tout cela ici. Voilà son congé brusquement interrompu de la façon la plus ennuyeuse. J’avais bien vu, ce matin dans L’Éclair, qu’une partie du 150e de ligne était aux grèves, mais l’oncle Xavier n’ayant rien reçu, nous pensions que c’était le lieutenant-colonel qui y commandait ; j’ai lu aussi que deux escadrons du 12e chasseurs sont partis aussi ; Maurice doit donc y être. Comme tout cela est pénible ! Et dire que si le gouvernement avait eu, au début, tant soit peu d’énergie, la grève serait terminée depuis longtemps ; mais peut-on dire que l’on a un gouvernement quand un Clémenceau et un Briand sont ministres !!!

Vinça, samedi 21 avril 1906

Le matin à Ille, dès sept heures, l’oncle Xavier télégraphie au colonel de Valory pour avoir confirmation de l’ordre de rappel ; bientôt il en reçoit un télégramme lui disant qu’il doit aller à Lens, c’est-à-dire au centre même de l’agitation ouvrière. Il expédie plusieurs dépêches, fait ses préparatifs et à midi nous l’accompagnons à la gare, il sera demain soir à Saint-Mihiel et après-demain à Lens. Les nouvelles du théâtre de la grève, ou plutôt de l’insurrection révolutionnaire, sont de plus en plus graves, de nouveaux officiers et un grand nombre de soldats ont été blessés ; les révolutionnaires coupent toutes les lignes télégraphiques et téléphoniques, arrêtent les trains et molestent les voyageurs, pillent, démolissent, incendient etc. ; la situation est de plus en plus grave. L’oncle Xavier étant parti, je n’ai pas de raison de rester à Ille et, m’excusant auprès de M. Trullés qui m’avait invité à dîner pour ce soir avec Papa et l’oncle Xavier et qui n’aura que Papa, je repars pour Vinça par le train de 3h ½. Bonne Maman connaissait déjà la nouvelle du rappel et du départ de l’oncle Xavier, qui s’était répandue d’Ille à Vinça. Bonne Maman a vu Mme Dalverny qui s’est chargée de ne faire voir, un jour de la semaine prochaine, Mlle Hélène de Pallarès, à Perpignan.

Vinça, dimanche 22 avril 1906

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, je vais faire une visite à M. le curé. Le soir, Mme Dalverny vient nous voir ; elle combine tout pour arriver à me faire voir Mlle de Pallarès.

Semaine du 23 au 29 avril 1906

Ille, lundi 23 avril 1906

Je vais à Perpignan par le train de midi ; je vois les Bonafos et Lutrand ; Tante Bonafos n’a rien appris de nouveau sur Mlle de Pallarès, je lui raconte ce que j’ai fait pour avoir des renseignements. Je vais voir M. Despéramons et je m’entretiens avec lui de la situation électorale ; dans les quatre circonscriptions du département, le comité royaliste, d’accord avec l’Action libérale populaire, soutient les candidats progressistes qui se présentent contre les blocards ; dans l’arrondissement de Prades, c’est Brousse qui luttera contre le libéral Escanyé, député depuis trente ans et qui a toujours été avec « le ministère », quel qu’il soit. Dimanche, une réunion ayant pour but d’examiner la situation électorale aura lieu à Perpignan ; le comité royaliste, le comité bonapartiste et l’Action libérale y convoquent leurs adhérents et leurs amis ; je ferai mon possible pour y assister. J’annonce à M. Despéramons que j’ai trouvé à Vinça plusieurs royalistes disposés à former un comité ; il en est enchanté. Je ne rencontre aucune des autres personnes que je vais voir, je rencontre seulement dans la rue Mme de Llamby et Isabelle. Je rentre à Vinça à 8h ½.

Vinça, mardi 24 avril 1906

Les grèves de Lens en mars 1906 – Carte postale d’époque (Wikipédia)

Papa arrive par le train de 10h ½ ; il a reçu une dépêche de l’oncle Xavier, datée de Lens, lui disant que lui et Maurice vont bien, et une lettre de Tata Mimi qui lui donne des nouvelles de Maurice ; ce dernier avait déjà, au moment où elle écrivait, chargé deux fois les grévistes et avait reçu des pierres sur la tête, mais sans être blessé. Des mesures énergiques ayant été prises, il semble qu’il y ait un temps d’arrêt dans le Nord et le Pas-de-Calais ; mais on a les plus grandes appréhensions pour le 1er mai ; que se passera-t-il ce jour-là à Paris et dans toute la France ? Les socialistes annoncent un formidable mouvement révolutionnaire ; bluffent-ils ou disent-ils vrai ? C’est souverainement inquiétant. C’est foire aujourd’hui à Vinça ; je fais un tour au champ de foire où il n’y a rien en fait de chevaux ; dans l’après-midi, je vais avec Papa au Cam del Roc. Papa repart à 6h ½.

Vinça, mercredi 25 avril 1906

L’après-midi, je vais avec Bonne-Maman à la Mirande ; ensuite nous faisons plusieurs tours de jardin.

Vinça, jeudi 26 avril 1906

Je vais, le matin à la Balme où on recommence à labourer et à nettoyer le sol avant de semer le maïs qui doit précéder la prairie. L’après-midi, je vais à bicyclette, à Ille et à Boule, faire un peu de propagande pour la réunion de dimanche à Perpignan et, par ricochet, pour la candidature Brousse qui ne m’enthousiasme, cependant, pas. Mais que faire ? Puisque nous n’avons ni un candidat monarchiste, ni un candidat catholique, il faut bien tâcher de faire échec au libéral Escanyé et, par conséquent, soutenir Brousse, comme, à Angers, on soutient Gauvin ; Papa n’est pas à Ille, on me dit qu’il est parti à midi pour Perpignan et Trouillas. Au retour, je trouve à mon adresse un stock d’invitations à la réunion de dimanche au nom du comité royaliste des Pyrénées-Orientales ; je vais m’occuper de les répandre. Le soir, Dalmer vient me montrer des affiches de propagande qu’il va placarder d’ici aux élections, la plupart bien faites d’ailleurs, roulent sur la séparation, la délation maçonnique ou l’augmentation des dépenses publiques et des impôts.

Vinça, vendredi 27 avril 1906

Le matin, Bonne-Maman reçoit un mot de Mme Dalverny, lui disant que l’entrevue que je dois avoir avec Mlle de Pallarès ne peut pas s’organiser pour demain samedi. Je vais à la Balme, je distribue, et envoie à Ille, pour qu’on les distribue, des invitations à la réunion de dimanche. Pour causer avec Mme Dalverny et voir ensemble s’il sera possible d’organiser l’entrevue avant mon départ, je vais à Perpignan par le train de 3h ½ ; à la gare je rencontre Mgr de Carsalade qui rentrait de Saint-Martin-du-Canigou ; Mme Dalverny verra demain Mme Noëll et fera son possible pour que l’entrevue ait lieu dimanche, lundi ou mercredi. Je vais aussi chez Carlos ; les jeunes gens Passama y sont en même temps ; j’apprends qu’on a perquisitionné ce matin aux bureaux de La Croix ; serait-ce le « grand complot » que le gouvernement veut de nouveau d’échafauder ? Je rentre par le dernier train.

Vinça, samedi 28 avril 1906

Le matin, L’Éclair apporte la nouvelle du « grand complot » contre la république. Le gouvernement veut faire croire que ce sont les royalistes, les bonapartistes, les Catholiques, l’Action libérale, et même des républicains genre Doumer qui, unis par je ne sais quel miracle, auraient fomenté, d’accord avec les socialistes de la Confédération du Travail, les troubles du Nord et du Pas-de-Calais afin d’influencer les élections. C’est tellement absurde que j’ai peine à comprendre que Clémenceau, qui n’est pas un imbécile, puisse avoir la prétention de faire avaler cela ; comment veut-on que les anarchistes et les cléricaux puissent faire marcher la Confédération générale du Travail ? Quelle influence peuvent-ils avoir sur elle ? Ce coup du « grand complot » n’est qu’une vulgaire manœuvre électorale. On a opéré hier à Paris 65 perquisitions : à l’Avant-garde royaliste, à La Croix, à la Ligue antimaçonnique, chez M. de Larègle, à l’Action libérale, chez différentes notabilités bonapartistes etc. On va certainement se mettre à opérer en province. Un gouvernement qui ne vit qu’à coup de « complots » imaginaires pour se donner prétexte à sévir contre ses adversaires n’est pas un gouvernement sérieux, c’est un gouvernement qui penche vers sa chute. Tout cela me confirme dans l’opinion que j’avais déjà que le gouvernement, si les élections tournent contre lui, dissoudra la Chambre ; il fera un seize-mai à son profit et comme il n’aura pas les scrupules des conservateurs de 1877, il « fera » de nouvelles élections avec tous les raffinements de l’art jacobin ; Clémenceau n’est pas là pour rien !

L’après-midi, nous avons la visite de M. Marie. Ensuite, je vais à bicyclette à Boule et à Ille où je porte des invitations à la conférence de demain à Perpignan ; à Ille je vois quelques minutes Papa. Du reste, il arrive ici par le train du soir.

Vinça, dimanche 29 avril 1906

Je vais à la messe de 8h après laquelle je fais la sainte communion. Nous déjeunons à 10h ½ et je pars avec Papa, par le train de midi pour Perpignan ; quatre autres personnes partent en même temps pour assister à la réunion. En arrivant je vais voir Mme Dalverny qui me dit que les dames de Pallarès étant à Prades chez le vieux M. Gustave de Pallarès et devant rentrer demain à Perpignan, je pourrai les voir en chemin de fer ; c’est ce que je tâcherai de faire. Un peu avant deux heures, je vais à la « salle des œuvres », très vaste, où il y a déjà beaucoup de monde, rien que des hommes ; il en arrive encore bien d’autres et bientôt la grande salle est comble ; j’estime qu’il y a là 1800 hommes, beaucoup d’hommes du peuple, de royalistes des villages de la Salanque. Sur l’estrade, plusieurs notabilités du mode catholique et conservateur, l’oncle Joseph[30], Jonquères[31], M. Companyo[32], les jeunes gens Passama[33], Fernand de Rovira, Sabaté[34] (de Céret) etc. ; on y fait monter Papa. M. Henri de Çagarriga, président de l’Action libérale, préside la réunion en l’absence de M. Passama, président du comité royaliste, qui est gravement malade. Il donne la parole à M. Despéramons qui parle au nom du comité royaliste ; sa conférence dure plus d’une heure ; dans un très beau langage, il dit qu’aucune des trois organisations qui ont pris l’initiative de cette réunion commune : le comité royaliste, le comité bonapartiste et l’Action libérale populaire, ne présente de candidats dans le département le 6 mai prochain ; il fait ensuite le procès du bloc et de la politique suivie par les ministres qui se sont succédé au cours de la législature qui vient de finir ; il examine chacune des 3 catégories de candidats qui se présentent dans les 4 circonscriptions, les socialistes, les blocards et les progressistes, et conclut en disant que, pour faire échec au bloc, les Catholiques de toutes nuances, royalistes, bonapartistes et libéraux, doivent porter leurs voix aux progressistes Sauvy, Bartissol, Brousse et Nérel. Il a bien soin de dire que cette alliance, toute momentanée et de circonstance, n’engage en rien l’avenir et que chacun des 3 groupes représentés dans la réunion conserve sa complète indépendance ; c’est bien ainsi que tout le monde l’entend. De cette façon, nous pouvons, suivant les instructions de Mgr le duc d’Orléans, nous allier aux autres partis d’opposition quand il ne nous est pas possible de présenter de candidats bien à nous. M. de Çagarriga parle environ un quart d’heure dans le même sens que M. Despéramons. Au nom du comité bonapartiste, qui n’existe que sur le papier, personne ne prend la parole. Les discours, surtout celui de M. Despéramons, sont fréquemment applaudis. La grande majorité des assistants se compose de royalistes ; à lui seul, Jonquères d’Oriola en a amené quatre cents de la région de Corneilla et de Théza. Maintenant, nous allons donc faire campagne pour les progressistes ; ce n’est pas très agréable, mais enfin puisqu’il faut faire bloc contre le bloc, faisons bloc ; d’ailleurs, pour nous royalistes, les élections n’étant pas l’unique moyen, ni même le principal moyen d’arriver au pouvoir, nous pouvons le faire sans abdication ; enfin la discipline l’exige. Après la réunion, nous allons à vêpres à Saint-Jean où on fait la fête de l’Adoration, puis je vais voir Mme Noëll et je retrouve Papa chez Tante Bonafos ; nous rentrons par le dernier train.

Semaine du 30 avril 1906

Vinça, lundi 23 avril 1906

Le matin, Papa fait ses préparatifs de départ pour Angers en passant par Biarritz ; moi, je me prépare à aller à Prades afin de tâcher de faire route, au retour, avec les dames de Pallarès. Je pars par le train de 10h37 et je suis à Prades à 11 heures ; je suis convaincu que ces dames ne partiront que par le train de 3h16 ; cependant, après m’être promené un moment dans la campagne, je reviens à la gare pour le départ du train de 11h41 et j’ai l’agréable surprise de voir un monsieur âgé, accompagné d’une dame et d’une jeune fille, ce ne peut être que M. de Pallarès avec sa belle-fille et sa petite-fille ; je m’en informe toutefois auprès de la distributrice de billets qui me le confirme et je monte dans le même compartiment que MM. et Mlle de Pallarès. Comme ceux-ci ne me connaissent pas et ne se doutent de rien, je peux les observer à loisir. Mademoiselle Hélène est une belle jeune fille d’une vingtaine d’années (elle en a, paraît-il, exactement 19) ; elle a de beaux yeux noirs, une physionomie agréable, de la distinction et de l’aisance dans les manières et beaucoup de chic ; elle est, du reste, fort bien mise. Jusqu’à Vinça, je l’observe attentivement ; elle me rappelle une jeune fille d’Angers, Mademoiselle Françoise de Chemeiller. À la gare de Vinça, je descends et Papa monte dans le compartiment ; il pourra ainsi observer ces dames jusqu’à Perpignan et se faire, lui aussi, une opinion. Je suis enchanté d’avoir réussi à voir aussi bien Mlle de Pallarès ; en rentrant à Angers, j’aurai une opinion faite, un « dossier » complet sur elle. Maintenant, il nous reste encore à prendre quelques renseignements sur son caractère auprès de ses anciennes maîtresses du Sacré-Cœur de Montpellier, Bonne Maman s’en charge. Après cela, je verrai ce que j’aurai à faire. L’après-midi, il pleut à verse et je me félicite doublement de n’avoir pas eu à rester à Prades jusqu’à 3h ¼. Le soir, nous allons à l’ouverture du mois de Marie.

Mai 1906

Semaine du 1er au 6 mai 1906

Vinça, mardi 1er mai 1906

Le grand jour préparé par quelques-uns, subi par beaucoup, redouté par tous les autres, est arrivé. Que se passe-t-il à Paris à l’heure où j’écris ? J’ai idée qu’il ne se passe rien de bien grave ; il y a de très grandes précautions prises ; les jacobins ministres sont bien obligés, bon gré mal gré, de faire marcher l’Armée. En attendant, le coup de l’absurde complot suit son cours ; un de mes cousins, le comte Durand de Beauregard, des Durand de Beauregard de Montpellier, qui habite Paris et qui était depuis quelques temps à Nice, a été arrêté hier à la suite de la perquisition opérée chez lui il y a quelques jours ; il est bonapartiste ; voyons jusqu’où ira cette comédie ! L’après-midi, je vais à la Balme avec Bonne Maman ; le soir nous allons au Mois de Marie. J’ai la visite de M. le curé qui vient, au nom du conseil de fabrique, me demander d’accepter d’être conseiller de fabrique. Après hésitations, je m’excuse ; n’étant pas destiné à habiter Vinça, j’estime qu’il vaut mieux offrir ce poste à quelqu’un de Vinça. Vers le soir quatre individus parcourent la ville derrière un drapeau et escortés par un clairon ; ils s’amusent ; c’est à cela que se réduit le 1er mai à Vinça ; d’ailleurs, le drapeau est tricolore et le clairon ne joue que des airs militaires ; c’est parfait. Mon séjour de 3 semaines en Roussillon est terminé, je pars demain. Il n’a pas été inutile puisque je venais ici pour me procurer des renseignements sur Mlle de Pallarès et pour tâcher de la voir et que j’ai réussi dans ces deux buts que j’avais assignés à mon voyage.

Angers, jeudi 3 mai 1906

J’ai quitté Vinça hier matin par le train de midi ; Bonne Maman m’a accompagné à Perpignan où je suis resté de 1h à 5h ; j’ai vu Mme Dalverny à qui j’ai raconté comment s’est passée l’entrevue (non fortuite) de l’avant-veille ; pendant ce temps, Bonne Maman est allée au Sacré-Cœur prendre l’adresse de l’ancienne supérieure du Sacré-Coeur de Montpellier où Mlle Hélène de Pallarès a passé plusieurs années, afin d’avoir, par-là, des tuyaux sur son caractère ; on lui donne, ce qui vaut encore mieux, l’adresse de la maîtresse générale qui habite Avignon. J’assiste, place Arago, à une réunion électorale en plein air donnée par le citoyen Vidal Anglès dont le comité (ambulant) se compose d’une tartane surmontée de quelques drapeaux. Ce « citoyen » clame contre l’infâme capital, s’exalte contre l’oppression du prolétariat par le capitalisme et le patronat etc. etc. On l’applaudit pour rire, c’est ce qu’il y a de mieux à faire ; je rencontre René de Chefdebien que je félicite de son mariage avec Mlle de Cesso (c’est Papa, il ne s’en doute pas, qui a fourni à M. de Cesso les renseignements sur les Chefdebien)[35]. Je dis adieu à Bonne Maman et je pars à 4h55 ; à la gare, je rencontre Henri Jonquères qui m’annonce que l’on va fonder à Perpignan une section de la Ligue d’Action française ; tant mieux ! Je passe par Narbonne et Bordeaux ; à la gare de Bordeaux, je retrouve Papa qui arrive de Biarritz ; nous allons ensemble à la messe à l’église du Sacré-Cœur voisine de la gare, puis nous nous séparons de nouveau ; Papa part par la ligne de l’État, tandis que je passe par la ligne d’Orléans. Je m’arrête à Poitiers de midi 16 à 4h46 afin de voir un jeune homme de la Jeunesse catholique, M. Robert Lévrier ; je le prie de tâcher de me faire prêter par le comité diocésain de l’A.C.J.F. du Poitou une enquête sur le repos du dimanche faite par les groupes de Jeunesse catholique de la Vienne et des Deux-Sèvres ; il me le promet. Ce jeune homme, secrétaire du député « libéral » sortant de Poitiers, M. de Montjou[36], qui s’intitule républicain progressiste (et qui est, sans doute, aussi républicain que moi), est extrêmement occupé ces jours-ci ; il m’emmène au comité électoral de M. de Montjou ; j’y passe environ six quarts d’heure pendant lesquels je vois de près comment « se cuisine » une élection. Comme M. Lévrier me l’annonce du reste, les pièces de cent sous volent dru des poches de M. de Montjou et celles de ceux de ses électeurs dont la conscience a besoin d’être éclairée par cet éclat métallique ; M. Lévrier ne me cache pas que son député est obligé « d’acheter » une bonne partie de ses électeurs. Voilà la moralité du suffrage universel ! Je passe ensuite environ deux heures à visiter Poitiers ; je vois plusieurs églises, le musée etc. J’arrive à Angers à 9h22 du soir ; j’y retrouve Papa, Maman, Philomène en excellente santé. On se fait raconter mes vacances et surtout mes démarches et ma rencontre de lundi.

Edgard de Montjou (1856-1942), député de la Vienne de 1902 à 1906 et de 1910 à 1932) – Cliché anonyme, sans date (Site de l’Assemblée nationale)

Angers, vendredi 6 mai 1906

Le matin, je me lève tard et ne sors qu’un petit moment ; l’après-midi, je vais voir le Dr Sourice puis l’abbé Delahaye à qui je demande de me recommander à son frère M. Dominique Delahaye, sénateur, qui a pris au Sénat une part active à la discussion du projet sur le repos hebdomadaire ; je veux aller le voir et lui demander son opinion sur certains points ; en sa qualité d’industriel et d’ancien président de Chambre de commerce d’Angers, M. Dominique Delahaye est très compétent sur la question. Maman écrit à l’ancienne maîtresse générale de Mlle de Pallarès au Sacré-Cœur de Montpellier, Mme de Bony à Avignon. Le soir, nous allons au mois de Marie à Notre-Dame. Des affiches multicolores couvrent les murs de la ville ; c’est le fléau électoral qui sévit ici comme partout ; on s’injurie, les candidats mentent à qui mieux mieux etc., quelle pétaudière !!! Nous, Français, nous ne sommes pas plus faits pour le régime parlementaire que des singes pour être habillés. Ce qui me console, c’est que ce sont des républicains qui se gourment entre eux ; dans la 1ère circonscription d’Angers, c’est, en effet, la même situation que dans les 4 circonscriptions des Pyrénées Orientales, le comité royaliste ne présente pas de candidat et engage ses amis à voter pour M. Gauvin, candidat républicain progressiste à qui on fait prendre des engagements ; par discipline et pour suivre les conseils d’union donnés par Pie X et les instructions de Mgr le duc d’Orléans, c’est pour ce Gauvin que je voterai, mais sans enthousiasme. J’ai envoyé au « comité électoral royaliste » présidé par le duc de Doudeauville ma souscription pour les frais des élections actuelles. Le parti royaliste ne présente pas des candidats partout tant s’en faut ; il en présente un grand nombre dans l’Ouest, 4 à Paris, quelques-uns dans le Midi : Delahaye, De Ramel, Vincent, De Solages etc. ; partout ailleurs, il a conclu, comme en Roussillon et comme dans la 1ère circonscription d’Angers, des alliances avec les autres partis d’opposition ; on forme ainsi une « coalition » dont les divers éléments gardent, par ailleurs, leur complète indépendance et leur liberté d’allure. Il faut reconnaître qu’il y a, aux élections actuelles, plus d’entente, plus d’union qu’aux élections précédentes. Puisse le succès récompenser ces efforts ; je le souhaite sans trop oser l’espérer ; je crois que l’opposition gagnera plus de sièges qu’elle n’en perdra, surtout la droite ; la majorité, à mon avis, perdra des sièges et sera diminuée, mais je crains que cette diminution soit insuffisante pour la faire changer de côté, car les socialistes gagneront aussi des sièges, c’est fort à craindre : droite et extrême gauche, ce sont les partis extrêmes qui me paraissent devoir le plus gagner au scrutin de dimanche ; c’est toujours ainsi, du reste, aux époques troublées.

Le premier 1er mai, qu’on redoutait tant, s’est passé somme toute assez tranquillement sauf à Paris où il y a eu quelques bagarres sérieuses et dans un petit nombre de grandes villes ; l’Armée, comme toujours, a contenu les révolutionnaires et a marché avec entrain et discipline, sauf un lieutenant qui a déclaré qu’il ne marcherait pas (il a été mis en disponibilité) et un soldat du 90e de ligne. La grève générale a complètement échoué ; les émeutiers de Paris ont eu le dessus, grâce à la police et à l’Armée. Mais gare à la seconde édition si ce gouvernement de révolution garde le pouvoir !

Angers, samedi 5 mai 1906

L’après-midi, je travaille à ma thèse, puis je vais me confesser ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 6 mai 1906

Le matin à la messe de 8h à Notre-Dame, je fais la sainte communion à l’intention des élections ; je prie le Saint-Esprit d’éclairer les électeurs français (chose bien difficile !) sur leur devoir et leur véritable intérêt. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voter pour Gauvin, par nécessité et par discipline mais sans aucun enthousiasme, au bureau de vote de la rue Bardou. Je vais ensuite aux Justices passer plusieurs heures dans la salle de distribution gratuite des journaux et brochures que j’ai contribué à organiser avant mon départ. Après dîner, je vais aux bureaux du Maine-et-Loire afin de connaître quelques résultats d’élections ; à Angers, Gauvin[37] est élu quoiqu’une urne ait été jetée et brisée par les socialistes avant la fin du dépouillement ; M. Bruas, conseiller municipal de la droite, qui présidait ce bureau de vote, m’annonce, tout ému, cet incident ; je vais, à mon tour, l’annoncer au Maine et Loire où il produit une grosse émotion ; on craint que cela ne fasse annuler l’élection ; cependant M. Gauvin ayant tout de même la majorité absolue des électeurs de la circonscription, on espère que l’élection ne sera pas annulée. Je reste au Maine et Loire jusque vers 11 heures ; les bureaux sont envahis par une foule compacte de « conservateurs » ; le téléphone apporte les nouvelles au fur et à mesure ; dans l’arrondissement de Beaugé, mauvais résultat, M. Cesbron est battu par le blocard Gioux ; dans les cinq autres circonscriptions du département, les conservateurs et monarchistes Bourgère, duc de Plaisance etc. sont réélus à d’écrasantes majorités encore accrues depuis 1902. Les résultats de Paris qui nous arrivent ce soir ne changent à peu près rien ; mais à Roubaix, le socialiste Guesde bat le progressiste Motte ; dans la Mayenne, M. Leblanc, royaliste, est élu contre un républicain sortant ; les quelques autres résultats connus ce soir ne changeraient pas beaucoup la situation, cependant l’impression n’est pas bonne : la majorité n’a pas gagné de terrain, elle en a plutôt perdu. Voyons demain. C’est aujourd’hui que s’ouvre l’exposition d’Angers ; on l’inaugure par le lancement du ballon « La Ville d’Angers ».

Semaine du 7 au 13 mai 1906

Angers, lundi 7 mai 1906

En ouvrant, le matin, le Journal de Maine-et-Loire, j’ai l’impression d’un désastre, d’un désastre électoral s’entend. Non seulement, l’opposition ne gagne pas de terrain, mais elle en a perdu ; une foule de députés sortants des groupes d’opposition sont battus par les blocards ; le contraire ne se voit presque pas. Dans la journée, on a des statistiques à peu près complètes ; elles permettent de constater que sur les cinq groupes dont se compose l’opposition, quatre sont cruellement frappés ; un seul, le groupe royaliste, est indemne et même en progrès. Dieu merci ! Les progressistes perdent au moins dix sièges, notamment deux de leurs principaux chefs MM. Renault-Morlière (remplacé par un royaliste) et Motte (par un socialiste) ; les nationalistes républicains perdent plusieurs sièges importants ; MM. de Benoist, le colonel Rousset, Flourens et bien d’autres sont remplacés par des blocards ; les bonapartistes (qui avaient fort peu de sièges) en perdent deux, ceux de MM. de Maussabré et Pain. Pour l’Action libérale, comme elle avait des candidats à peu près partout, il est difficile de se faire une opinion précise ; elle a perdu des sièges c’est certain, en a-t-elle gagné assez pour compenser ces pertes ? Il est difficile de le dire encore ; ce qui est évident, c’est qu’elle subit un gros échec ; elle affichait hautement la prétention de diriger l’opposition et de faire tourner les élections à son profit ; avec son organisation générale ou quasi-générale, les ressources dont elle disposait et les concours qu’on lui a prêtés, elle devait enlever au bloc un très grand nombre de sièges ; non seulement elle ne l’a pas fait, mais elle a perdu plusieurs sièges ; une foule de députés « libéraux » sortants, MM. Leret d’Aubigny, Joseph Brisson, du Roscoat et bien d’autres sont battus. L’Action libérale a donc échoué dans son œuvre ; pas plus que La Patrie française, pas plus que la coalition boulangiste, elle n’a réussi à arracher le pouvoir aux sectaires. Seul des groupes d’opposition, le groupe royaliste a fait des progrès ; quand je dis le groupe royaliste, je n’entends pas les députés chèvre et chou, tantôt « conservateurs », tantôt « libéraux » ou même « républicains libéraux » ; ceux-là, qui ont tous des attaches avec l’Action libérale populaire, ont reçu de rudes coups ; par députés royalistes, j’entends ceux qui se posent nettement comme hostiles à la république, très conservateurs et monarchistes, tels que quatre des députés de Maine-et-Loire tels que les Baudry d’Asson, les De Lavrignais (qui remplace Bourgeois, De Rosanbo, Lanjuinais etc. Eh bien, je le constate avec joie, aucun de ceux-là n’est battu ; d’ores et déjà, ils reviennent tous à la Chambre avec des majorités accrues ; bien mieux, ils gagnent cinq sièges sur des progressistes battus par eux, ou sur des républicains libéraux ne se représentant pas (3 dans la Mayenne, un dans l’Orne, un dans la Loire-Inférieure). Enfin, dans les circonscriptions blocardes où les royalistes présentaient des candidats – comme Vincent à Arles, Magne à Nîmes, Castillon de Saint-Victor dans le XXe à Paris, etc. – ils n’ont pas triomphé (ils n’y comptaient, d’ailleurs, pas le moins du monde), mais ils ont recueilli de très fortes minorités presque toujours ; Vincent a presque 7000 voix, Magne bien près de 6000, Castillon de St Victor, près de 4000 ; De Villemandy, également dans le XXe plus de 2000 ; près de 6000 électeurs royalistes à Ménilmontant !!! N’est-ce pas superbe ? Du côté du bloc, les socialistes et les radicaux-socialistes gagnent beaucoup de sièges sans qu’il soit encore possible de donner des chiffres exacts. Mes prévisions se sont donc réalisées : les partis extrêmes augmentent d’importance au préjudice des partis intermédiaires. Cependant, je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une pareille défaite de l’opposition (22 ou 25 sièges au moins de perdus) ; je n’avais jamais compté sur un grand succès, mais je croyais à un gain d’une trentaine de sièges ; je n’aurais certainement pas prévu que l’opposition reculerait. Mince consolation, Brousse est élu à Prades, grâce aux conservateurs naturellement, comme M. Gauvin. En Maine-et-Loire, à part l’échec du nationaliste républicain Fabien Cesbron, très bonnes élections ; les royalistes F. et L. Burgère, De Blacas, De Plaisance et le nationaliste De Grandmaison sont élus avec de très fortes majorités et, à Angers même, le progressiste Gauvin, autour duquel s’étaient groupée toute l’opposition, l’emporte à plus de 2000 voix de majorité. Si tous les départements étaient comme celui-ci, la gueuse n’aurait plus longtemps à vivre ! Décidément, il n’y a rien à faire avec les élections ; le suffrage universel, dont le principe est absurde, est incapable de connaître et de poursuivre l’intérêt du pays ; il ne peut pas s’élever au-dessus des petits intérêts personnels ou locaux et le gouvernement établi est sûr de le tenir en laisse par-là ; ajoutez à cela la pression et la fraude et vous reconnaîtrez qu’il n’y a plus aucune illusion à se faire. Beaucoup d’esprits clairvoyants ne s’en faisaient déjà plus ; les élections d’hier viennent fournir une nouvelle démonstration de l’absurdité de ce système de gouvernement ; jamais scrutin ne s’était présenté dans de meilleures conditions pour l’opposition. Toute l’année dernière, des menaces de guerre, cette année l’agitation des inventaires, les grèves du nord, les craintes du 1er mai, les impôts toujours plus lourds, les fiches maçonniques etc. Quelle plateforme pour l’opposition ! On espérait créer un courant d’opinion hostile aux hommes du régime sinon au régime lui-même. Rien n’y fait, c’est à y renoncer. Le soir, j’assiste à la Conférence Saint-Louis, à une conférence du P. Corbillé sur un roman italien récemment mis à l’index, Il Santo[38], qui soutient de nombreuses doctrines nouvelles et très hasardées en matière de dogme et de discipline religieuse. L’après-midi, je fais, avec Michel Henry, une tournée de placement de billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul, dans le quartier de la gare Saint-Serge. Maman et Philomène vont aux obsèques de Mme du Pigné, mère de Mme de Padirac, décédée samedi à la Lasserie ; elles déjeunent à la Lasserie et rentrent par le train de 5 h. Le matin, je vais faire une visite à M. Dominique Delahaye, sénateur, à son usine ; nous parlons beaucoup du repos hebdomadaire dont M. Delahaye s’est beaucoup occupé au Sénat, lors de la récente discussion du projet de loi ; il me dit de revenir le voir.

Angers, mardi 8 mai 1906

Nous avons à déjeuner la famille de Padirac, Jeanne de Soos, M. et Mme du Pigné ; ils sont venus passer la journée à Angers ; naturellement, à raison de leur deuil, nous les recevons dans la plus stricte simplicité en famille. Le piteux résultat des élections défraye toutes les conversations. Un jeune homme, Gardot, que j’avais tenté naïvement autrefois de convertir aux méthodes d’opposition de l’Action française, me dit que l’échec des ligues d’opposition légale et constitutionnelle, échec que les circonstances rendent aussi grand que possible, le rapproche beaucoup de nos doctrines ; il me dit que le résultat des élections fait « franchir une étape » à sa pensée. C’est logique ; j’espère bien que beaucoup d’autres feront le même raisonnement, et tandis que l’Action libérale perdra peu à peu toute son influence, l’Action française s’étendra de plus en plus ; les événements actuels, qui sont une éclatante confirmation de toutes ses prévisions, doivent nécessairement lui amener de nombreux partisans ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, mercredi 9 mai 1906

Le matin, leçon de chant. L’après-midi, je vois longuement, à son usine, M. Dominique Delahaye ; il me donne son opinion sur plusieurs questions concernant ma thèse et, d’autre part, comme j’ai porté toutes mes notes, il prend note de plusieurs points, surtout dans la partie historique de ma thèse, pour un discours qu’il doit prononcer au Sénat lorsque le projet de loi reviendra en discussion. Il ressort de statistiques publiées par plusieurs journaux que les progressistes ont perdu, depuis 1902, environ 300.000 voix dans toute la France, tandis que les partis de droite en ont gagné 400.000 ; bien entendu, les radicaux-socialistes et les socialistes en ont gagné beaucoup aussi, toujours les extrêmes… je l’avais prévu.

Angers, jeudi 10 mai 1906

Le matin, je vais un moment aux Internats pour voir le P. Lionnet qui m’a fait appeler, mais je ne le rencontre pas. L’après-midi, je vais faire à Mme Robiou du Pont la visite de digestion pour son dîner du commencement d’avril que je n’avais pu, naturellement, lui faire encore ; je vais aussi voir le P. Lionnet avec qui je cause longuement du résultat des élections et de ses conséquences ; il croit à la formation d’un parti catholique ; l’idée est dans l’air ; j’aimerais mieux ça que l’Action libérale ; je vois aussi Jacques Hervé-Bazin qui part demain pour la campagne. Vers 7 heures, nous recevons tout à coup de Dijon une dépêche de Tante Josepha nous annonçant que l’oncle Paul est nommé général. Cette nouvelle, très inattendue car nous ne pensions pas que la nomination pût avoir lieu avant la fin de juin, nous cause la plus grande joie ; on avait fait attendre assez longtemps les étoiles à l’oncle Paul ; il est enfin nommé, Dieu en soit béni. Comme Tante Josepha doit être heureuse ! Nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, vendredi 11 mai 1906

Dans l’après-midi, je commence une enquête personnelle, auprès de représentants de divers métiers, sur l’observation du repos du dimanche à Angers ; elle me servira pour ma thèse ; j’écris à l’oncle Paul pour le féliciter. On signale, tous les jours les fraudes dont un grand nombre de candidats de l’opposition ont été victimes ; elles révèlent une canaillerie raffinée ; je ne perds pas mon temps à m’en indigner car elles étaient dans le programme. Seulement, elles me renforcent de plus en plus dans mon opinion que nous n’arriverons pas par les élections, car le gouvernement, dénué de tout scrupule, emploiera la fraude pour garder de pouvoir chaque fois qu’il se croira en danger, et comme, de cette façon, il aura toujours la majorité, nous tournons dans un cercle vicieux ; le seul moyen d’en sortir, c’est de ne pas trop compter sur les élections et de préparer le salut par d’autres moyens.

Angers, samedi 12 mai 1906

Je continue mon enquête sur le repos du dimanche. À 5h, avec Michel Henry, je continue la tournée de placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul ; un violent orage nous oblige à l’interrompre. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 13 mai 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; à 1h ½, j’assiste, au patronage Notre-Dame-des-Champs, à la représentation, la 1ère à Angers, des Oberlé, le drame émouvant et si patriotique d’Haraucourt d’après le roman de M. René Bazin sur l’Alsace ; Mgr Rumeau et M. René Bazin assistent à la séance. Le soir, je vais avec Maman au Mois de Marie à la cathédrale ; Papa et Philomène vont à une séance au patronage de jeunes filles de Saint-Serge.

Semaine du 14 au 21 mai 1906

Angers, lundi 14 mai 1906

Je continue mon enquête sur le repos du dimanche à Angers ; je vois pour cela une foule de petits patrons et d’ouvriers de tous les métiers ; je prends note sur un carnet de ce qu’ils me disent puis je mets ces notes au clair. Le soir, je reçois une lettre bien triste de mon ami d’Alger Louis Rupert ; il me dit que sa mère a fait de très grosses pertes dans la faillite d’une banque et qu’elle est à peu près ruinée ; quant à lui, il cherche une situation quelconque ; il me demande de chercher pour lui ; je lui réponds que je ferai mon possible pour cela. Pauvre garçon ! Je chercherai certainement à le caser

On est très ennuyé ici, dans le monde monarchiste et conservateur, de ce qui se produit pour l’élection sénatoriale qui doit avoir lieu prochainement. C’est le comte de La Bourdonnaye, président du comité royaliste et représentant de Mgr le duc d’Orléans, qui a été choisi par le comité comme candidat pour remplacer M. de Blois ; et voilà que le député républicain libéral de Beaugé, M. Fabre Cesbron, blackboulé le 6 mai, pose sa candidature. C’est extrêmement fâcheux, car il est à craindre que M. Cesbron n’entraîne la défection de certains délégués sénatoriaux conservateurs du Baugeois. Les blocards ne profiteront-ils pas de cette division pour faire passer un des leurs ? M. Cesbron est bien ingrat envers le comité royaliste ; c’est lui qui l’a fait passer en 1902 ; c’est encore lui qui vient de le patronner et de payer les frais de sa campagne à Beaugé, et maintenant, il se présente malgré le comité, malgré Le journal de Maine-et-Loire et contre leur candidat. Je pense qu’on arrivera à lui barrer la route ; mais c’est un domaine très fâcheux pour l’exemple.

Angers, mardi 15 mai 1906

L’après-midi, je vais un moment à la bibliothèque faire quelques recherches. Je vais voir aussi le P. Caron pour Rupert ; il prend son nom.

Angers, mercredi 16 mai 1906

Le matin, je vais voir M. Dominique Delahaye qui m’avait donné rendez-vous ; l’après-midi, ayant un peu mal à la gorge, je ne sors pas.

Angers, jeudi 17 mai 1906

Mon mal de gorge ayant un peu augmenté dans la nuit, je ne sors pas de la journée ; le Dr Sourice vient me voir ; le mal de gorge va passer très vite ; mais le Docteur me dit que, pour éviter le retour de la petite éruption que j’ai eue l’été dernier à la cuisse, je devrai aller faire une saison à la Bourboule ; j’irai donc à la Bourboule en juin avec Maman. Je profite de ma séquestration pour faire avancer ma thèse. Papa est sur le point de se décider à retarder d’un an notre retour à Roussillon ; il dit que certaines petites réparations à la maison d’Ille sont nécessaires puisque nous ne pourrons pas nous installer à la grande maison, et qu’il vaut mieux les faire l’été prochain et l’hiver qui suivra plutôt qu’au moment où tous nos meubles arriveront à Ille. Cette idée ne me sourit pas beaucoup ; puisque nous devons quitter Angers, mieux vaudrait le faire tout de suite que de traîner encore un an.

Angers, vendredi 18 mai 1906

Le temps étant très mauvais (pluie, vent, orage), je ne sors pas encore. Je travaille ma thèse.

Angers, samedi 19 mai 1906

Dans l’après-midi, comme le temps est beau, je sors ; je vais à la bibliothèque. Papa s’est décidé, comme je le craignais, à retarder d’un an notre retour à Roussillon. J’étais opposé à ce retard, mais je n’ai pas voulu trop insister afin de ne pas peser sur la volonté de mes parents. Quant à moi personnellement, d’ailleurs, je ne reviendrai guère à Angers ; l’hiver prochain, je resterai presque tout temps en Roussillon.

Angers, dimanche 20 mai 1906

Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. Je reçois une dépêche de Rupert me disant qu’il arrivera demain soir ; que diable vient-il faire ici ; les situations ne courent pas les rues ; jusqu’à présent, je ne lui ai rien trouvé. J’ai la visite de M. Delahaye, sénateur ; il vient me communiquer une lettre qu’il a reçue d’un raffineur belge, et prendre quelques renseignements que je dois lui donne pour son discours au Sénat. Nous causons près d’une heure. Dans l’après-midi, je vais voir l’abbé Leroy qui me donne un renseignement historique, toujours pour ma thèse.

Semaine du 21 au 27 mai 1906

Angers, lundi 21 mai 1906

Le matin, je vais à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi, je vais à la gare à 5h avec Maman pour attendre Rupert, il n’arrive pas ; je trouve à la maison une dépêche de Blois me disant qu’il arrivera à 9 h ; il a dû manquer le train. Je retourne à la gare à 9 h. ; il arrive, en effet ; je l’accompagne à l’Hôtel de France.

Angers, mardi 22 mai 1906

Je trotte toute la journée avec Rupert ; je l’accompagne chez le P. Caron, chez M. Laperrière, chez La Marinière, chez M. Frogé, Normand d’Authon, le chanoine Crosnier, Mgr Pasquier ; tout le monde lui dit qu’il trouvera très difficilement une position ici où il n’y a guère de commerce ni d’industrie ; La Morinière lui donne l’idée de demander au duc de Blacas, nouveau député de Cholet, de le prendre à titre de secrétaire ; il lui écrit, et je le fais recommander par Mgr Pasquier, M. Frogé et Normand d’Authon. J’ai eu toute ma journée prise ! Le scrutins de ballottage d’avant-hier donne des résultats navrants ; l’opposition qui avait perdu une vingtaine de sièges le 6 mai, en perd environ 30 autres ; c’est une perte nette de 50 sièges ; les républicains nationalistes et les progressistes sont surtout éprouvés ; le colonel Marchand, M. Guyot de Villeneuve, M. Auffray sont battus ; le parti nationaliste n’existe plus et cela faute d’avoir eu un programme, une doctrine positive ; en résumé, veste sur toute la ligne pour tous les partis ralliés ou républicains modérés ; c’est la France et la religion qui en subiront les conséquences. M. Piou, et les grands manitous qui suivaient béatement ses grands airs républicains libéraux peuvent se flatter d’avoir réussi ; oh oui !

Angers, mercredi 23 mai 1906

Le matin, je vais voir M. Baugas et lui montrer ce qui est fait de ma thèse. L’après-midi, je suis pris pendant plusieurs heures par Rupert ; je vais me confesser, me faire couper les cheveux, prendre ma leçon de chant etc. ; le soir, je me promène un peu avec Rupert. Madame Dalverny ayant écrit à Maman que nous ferions sagement de laisser tenter une première démarche auprès de Mme de Pallarès avant le départ de ces dames pour Vichy qui doit avoir lieu très prochainement, nous nous décidons à laisser tenter cette démarche, à une condition cependant, c’est que Mme Noëll aura recueilli sur le caractère de Mlle Hélène de Pallarès de bons renseignements ; la religieuse du Sacré-Cœur dont on avait donné l’adresse à Bonne Maman ne veut évidemment pas répondre, Maman lui a écrit deux fois inutilement ; évidemment, elle est de ces religieuses qui refusent de donner des renseignements sur leurs anciennes élèves ; comme la première lettre a été écrite le 4 mai et la seconde le 14, il est certain maintenant qu’elle ne répondra pas ; force nous est donc de nous passer de ces renseignements ; pour y suppléer, Maman a prié Mme Noëll de se renseigner à Perpignan même sur le caractère de Mlle de Pallarès et de lui dire, en toute sincérité, ce qu’elle aura appris ; j’estime, en effet, que cette question de caractère a la plus grande importance. Pour gagner du temps, comme Mme Dalverny nous presse d’agir, Maman lui écrit aujourd’hui que Mme Noëll pourra faire la première démarche et présenter à Mme de Pallarès l’idée de ce mariage comme venant d’elle (ce qui est la stricte vérité), si les renseignements recueillis sont bons, sans même nous écrire, ce qui ferait perdre 3 ou 4 jours. Et maintenant à la grâce de Dieu ! J’ai appris par Le Roussillon d’hier une bien triste nouvelle, celle de la mort de M. Passama[39]. À vrai dire, on s’y attendait depuis plusieurs mois. C’est une bien grande perte pour notre pays et surtout pour le parti royaliste dont M. Passama était le chef autorisé en Roussillon ; il était, depuis très longtemps, président du comité royaliste des Pyrénées-Orientales et représentant de Monseigneur dans notre département. Qui va le remplacer ? Sans doute M. Despéramons. J’envoie un mot de condoléances à ses fils.

Angers, jeudi 24 mai 1906 (Ascension)

Je fais la sainte communion à la messe de 7 h. à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je me promène avec Rupert ; le soir, je vais avec Papa au Mois de Marie à la Cathédrale.

Angers, vendredi 25 mai 1906

Me matin, je vais travailler à la bibliothèque. L’après-midi je travaille un peu à la maison, puis je fais diverses courses et commissions. Le soir, je vais voir jouer Ruy Blas, au Théâtre municipal, par une troupe de passage ; bonne exécution. Rupert reçoit du duc de Blacas un mot très courtois disant qu’il n’a pas l’intention de prendre un secrétaire ; il faudra lui chercher autre chose. Maintenant que l’on a sous les yeux les résultats complets des élections, on peut se rendre compte de l’étendue de l’échec de l’opposition sur le terrain électoral ; elle perd au moins soixante sièges ; la coalition des royalistes, bonapartistes, libéraux, nationalistes et progressistes, qui formait un total de 230 voix environ dans l’ancienne chambre, n’en aura plus que 180 environ ; les progressistes perdent un tiers de leurs sièges, c’est le parti le plus éprouvé ; les nationalistes en perdent 23 sur 55 ; l’Action libérale, quoiqu’elle dise et fasse dire, a certainement perdu des sièges ; les bonapartistes en ont perdu plusieurs aussi ; seuls les royalistes, les vrais royalistes, n’en ont pas perdu et en ont même gagné quelques-uns sur des progressistes ou des libéraux qui ne se représentaient pas ou qu’il fallait combattre à cause de leurs trahisons dans la question religieuse, comme Renault-Morlière dans la Mayenne. Autrement dit, tous les partis républicains modérés ou ralliés à la république, ceux qui voudraient (quel rêve chimérique !) une république raisonnable en France, sont absolument battus, battus à plate couture et la république, fidèle à son principe, continue à pas de géants sa course vertigineuse vers la Révolution ; c’est logique et il n’y a qu’un Piou qui puisse s’en étonner. Ce n’est pas nous, ligueurs de l’Action française, que cela étonne !

Angers, samedi 26 mai 1906

Je me promène un peu avec Rupert ; je travaille ma thèse etc. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 27 mai 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je passe une partie de l’après-midi (jusqu’à 4 heures) à distribuer journaux et brochures dans le bureau établi aux Justices ; ensuite, avec Rupert, je visite l’exposition qui est très restreinte et ne vaut pas celle qui était établie au même endroit en 1895, et le village noir ; le soir, nous avons Rupert à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la Cathédrale.

Semaine du 28 au 31 mai 1906

Angers, lundi 28 mai 1906

Le matin, je vais porter à M. Delahaye un petit travail sur les constitutions des empereurs romains chrétiens concernant le repos du dimanche, qu’il m’avait demandé parce qu’il en aura peut-être besoin pour son discours au Sénat. L’après-midi, je me promène un moment avec Rupert, je vais chez le dentiste Sicart, puis je travaille ma thèse.

Angers, mardi 29 mai 1906

Le matin, je me promène un moment avec Rupert qui aura probablement trouvé une place de secrétaire et plus tard de voyageur dans la corderie voisine. Je pars à 1h37 pour Chantenay (près Nantes) où j’arrive à 3h30 ; je vais voir immédiatement M. Lizeray, directeur d’une importante raffinerie de sucre, qui m’attendait ; je l’interroge sur la possibilité d’accorder le repos hebdomadaire dans les raffineries de sucre ; il considère cette réforme comme très difficile ; elle a pourtant été réalisée par un raffineur belge, M. Graffe, qui s’en trouve très bien. M. Lizeray a une conversation très intéressante ; je repars de Chantenay par le tramway de 5h3 ; je prends à la gare de Nantes le train de 5h40 et je suis à Angers à 8h05. D’une statistique publiée par l’Action catholique française, il résulte que non seulement l’Action libérale, malgré sa propagande acharnée, n’a rien gagné depuis 1902 comme elle le répète mensongèrement sur tous les tons et le fait répéter par L’Osservatore romano, mais qu’elle a perdu (d’après le calcul des voix au 1er tour de scrutin) 248.000 voix, les nationalistes en ont perdu 245.000, les progressistes 233.000, tandis que les candidats conservateurs, monarchistes ou catholiques indépendants de l’A.L.P., qui se présentaient en dehors d’elle ou même malgré elle, en ont gagné 332.000. Donc, d’un côté, les partis d’opposition républicaine modérée ou ralliés à la République ont perdu 726.000 voix, tandis que les partis d’opposition au régime en ont gagné 332.000 ; il n’y a pas de quoi chanter victoire pour la bande à Piou ! Ma prévision du succès des partis extrêmes s’est donc pleinement réalisée. Attrape, Action libérale, et f… nous la paix !

Angers, mercredi 30 mai 1906

Rupert a sa place ; il en est ravi ; j’en suis enchanté aussi ; pauvre garçon, le voilà hors d’affaire pour quelque temps au moins. Dans l’après-midi, je vais avec lui chez La Morinière. Aujourd’hui, il se produit un événement mémorable ; c’est l’ouverture de l’Assemblée générale des évêques de France, la première depuis la Révolution, réunie par le pape pour lui donner son avis au sujet de la réorganisation de l’Église de France rendue nécessaire par la Séparation. Cette « Assemblée de l’Épiscopat » va avoir à se prononcer sur la question si épineuse et si discutée des associations cultuelles. Ces fameuses associations ont été formellement condamnées par l’Encyclique Vehementer nos ; malgré cela, des gens à courte vue prétendent qu’on peut les former dans la pratique et que l’article 4 de la loi permet d’assurer le respect de la hiérarchie ecclésiastique par ces associations ; je ne le pense pas, car l’article 8 détruit l’article 4. Je pense, et je suis de l’avis d’un grand nombre d’évêques, de prêtres, de Catholiques et de presque tous les journaux catholiques, que ces associations sont d’essence démocratique et contraires au principe d’autorité sur lequel repose l’Église ; que les former, c’est se mettre sans profit sous la coupe de l’État, c’est renoncer à toute indépendance ; que l’acceptation, dans la pratique, de la loi ne sauvera même pas les églises car il sera facile au gouvernement de faire naître des incidents à la suite desquels il fermera les églises. Si on forme ces associations, on s’en repentira avant deux ans ! Le pape, seul compétent, décidera souverainement, après avoir consulté l’épiscopat français pour s’entourer de conseils ; et tout le monde devra s’incliner devant sa décision suprême. Pour moi, malgré mon aversion pour les associations cultuelles, je me suis prêt à m’incliner et même à entrer dans une de ces associations si le pape ordonne de les former. En matière religieuse, j’obéis sans hésiter au chef de l’Église.

Angers, jeudi 31 mai 1906

Le matin, je rapporte à M. Delahaye des livres qu’il m’avait prêtés et je lui raconte ma visite à la raffinerie de Chantenay. Nous causons de l’affaire Cesbron ; elle se corse. Avant-hier, avait lieu la réunion préparatoire à l’élection des délégués sénatoriaux conservateurs et libéraux ; MM. de La Bourdonnaye et Cesbron avaient fait leurs invitations ; la réunion était présidée par les 3 sénateurs de Maine-et-Loire. M. de La Bourdonnaye, présenté par le comité royaliste dont il est le président, déclara qu’il s’inclinerait devant la décision de l’assemblée et qu’il retirerait sa candidature si la majorité de l’assemblée se prononçait pour Cesbron ; M. Cesbron refusa obstinément de prendre le même engagement ; un moment, comme les choses ne plaisaient pas à M. Cesbron, il quitta la salle suivi de quelques-uns de ses amis et aussi de quelques amis de M. de La Bourdonnaye qui crurent la réunion terminée ; altercation avec M. d’Andigné, gifle de Cesbron à M. d’Andigné (aujourd’hui excuses de Cesbron) etc. Au vote, 294 voix se prononcent pour M. de La Bourdonnaye et 81 seulement pour M. Cesbron. Si désormais Castiron ne retire pas sa candidature, il fait œuvre de division et fait le jeu des blocards. Je crains, en effet, que ceux-ci ne profitent de la division de leurs adversaires pour tâcher de prendre ce siège sénatorial ; si même ils étaient habiles, ils voteraient pour Cesbron afin de faire échec au candidat royaliste. Au fond de cette affaire, M. Delahaye voit la main de l’Action libérale ; il est certain que c’est un coup monté par les ralliés et les libéraux contre les monarchistes. Les sénateurs monarchistes de Maine-et-Loire ne veulent pas d’un collègue républicain libéral, le congrès des délégués sénatoriaux d’opposition leur a donné raison et M. Cesbron n’a qu’à se retirer. Certains curés agissent odieusement pour Cesbron. C’est ainsi que 3 curés sont venus trouver dimanche M. Delahaye et lui ont déclaré qu’il pécherait mortellement s’il faisait campagne pour M. de La Bourdonnaye ; inutile de dire que M. Delahaye a conservé toute sa sérénité devant les menaces de ces étranges commentateurs de la loi divine qui feraient bien de réapprendre leur catéchisme ; je ne sache pas que Jésus-Christ ait ordonné sous peine de péché mortel de faire élire un sénateur républicain de préférence à un royaliste, surtout quand les deux candidats sont tous deux d’excellents catholiques ! Voilà les procédés des ralliés ; quand on me disait, autrefois, que des prêtres de Bretagne avaient usé d’arguments de ce genre pour assurer le succès de la politique de ralliement, allant jusqu’à refuser l’absolution à ceux de leurs pénitents qui s’obstinaient à voter pour des royalistes, je ne voulais pas le croire ; maintenant que je sais de source certaine que 3 curés n’ont pas craint de venir déclarer à un sénateur catholique et royaliste qu’il pécherait mortellement en ne soutenant pas un candidat rallié contre un catholique royaliste, je n’hésite plus à croire le reste ! Le soir, nous recevons une lettre de Mme Noëll de Perpignan, nous donnant d’excellents renseignements sur le caractère et la piété de Mlle de Pallarès et nous disant qu’elle a parlé à Mme de Pallarès de son idée de faire le mariage de sa fille avec moi ; Mme de Pallarès a accueilli très favorablement cette idée ; il ne reste donc plus à s’entendre que sur la question de dot ; le projet paraît en très bonne voie ; s’il est conforme à la volonté de Dieu, qu’il se réalise ! Je vais me confesser à Notre-Dame. Le soir, nous allons tous au Mois de Marie à la cathédrale ; on y fête la clôture du Mois de Marie. Beaucoup de rumeurs courent sur ce qui se dit à l’assemblée de l’Épiscopat ; comme les évêques sont liés par le secret pontifical, on ne peut rien savoir de certain ; on remarque que leur adresse au pape est un peu froide.

Juin 1906

Semaine du 1er au 3 juin 1906

Angers, vendredi 1er juin 1906

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion pour fêter le 1er vendredi du mois et l’ouverture du Mois du Sacré-Cœur. Les journaux apportent de Madrid la nouvelle d’un attentat particulièrement odieux : hier, on célébrait dans cette capitale le mariage du sympathique roi d’Espagne Alphonse XIII avec la princesse Ena de Battenberg nièce du Roi d’Angleterre ; l’Europe et le monde entier avaient suivi avec sympathie les fiançailles de ce gentil petit roi avec une charmante princesse ; et bien, c’est le jour du mariage de ce gentil couple royal qu’un affreux anarchiste, une brute humaine, choisit pour tenter de tuer les jeunes mariés en lançant une bombe sur le cortège royal peu après sa sortie de l’église ! La bombe, fort heureusement, n’a pas atteint ni le roi ni la reine, mais elle a tué une foule de personnes, des soldats qui faisaient la haie, des personnages de la suite etc., de plus il y a un grand nombre de blessés. Cet affreux attentat, qui emprunte au jour choisi pour le perpétrer un caractère particulièrement odieux, redoublera les sympathies que tout le monde éprouve pour leurs Majestés catholiques. Nous répondons à Madame Noëll ; Maman lui dit qu’elle est très contente des bons renseignements sur le caractère et la piété de Mlle Hélène ; elle dit que j’aurai une dot en valeur de cent mille francs en terres (probablement Bouleternère et Trouillas), cela me rapportera de 4000 à 6000 suivant les années. Mlle de Pallarès a la fortune de son père c’est-à-dire un peu plus de cent mille francs ; pour que nous ayons un revenu de 12.000 fr. environ en commençant, il faudrait que sa grand-mère et sa mère lui donnassent, en outre, un capital d’environ 100.000 fr. ou, tout au moins, lui fissent une pension de 3000 fr., c’est ce que nous demandons ; j’espère que cette question d’intérêt, qu’il faut bien traiter, ne viendra pas mettre des bâtons dans les roues. On avait été mal renseigné tout d’abord quand on avait dit à Bonne Maman que Mlle de Pallarès avait 500.000 fr. de dot ; la dot réelle est bien loin de ce gros chiffre ; je ne veux cependant pas reculer car Mlle Hélène m’a plu, mais encore faut-il avoir de quoi vivre. Le soir, nous allons tous à une conférence, au Cirque-théâtre sur la Croix-rouge russe pendant la guerre russo-japonaise ; elle est faite par le médecin militaire Follenfant qui faisait partie de la mission française attachée à l’armée russe ; cette conférence est pleine d’intéressants renseignements. Avant la conférence, je vais rattraper à la poste la lettre à Mme Noëll dans laquelle il y avait une petite inexactitude sur le revenu des propriétés que Papa et Maman me donneraient ; je trouvais le chiffre indiqué un peu élevé ; je corrige cette inexactitude et la lettre repart le soir même.

Angers, samedi 2 juin 1906

On connait aujourd’hui le chiffre exact des victimes de l’attentat de Madrid : 25 tués et 50 à 60 blessés ; c’est effrayant ! Le Roi et la gracieuse jeune reine n’ont échappé que par miracle à une mort affreuse ; l’assassin n’est pas encore arrêté. Je travaille le matin et l’après-midi à la bibliothèque. L’après-midi, visite de M. Sourice à Maman et à moi ; il m’engage à aller avec Maman à La Bourboule ; les eaux me prémuniront contre le retour de la petite éruption que j’ai eue l’été dernier à la cuisse ; je ne demande pas mieux que d’y aller ; nous partirons donc mardi. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 3 juin 1906 (Pentecôte)

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph et l’après-midi à vêpres à Saint-Joseph. Le soir, nous avons Rupert à dîner ; je me promène ensuite avec lui. Il paraît que Madame de Pallarès (j’avais oublié de le mentionner ces jours-ci dans mon journal) m’avait reconnu, le 30 avril pendant le court trajet que j’ai fait avec elle, sa fille et son beau-père de Prades à Vinça, à ma ressemblance avec Maman qu’elle a connue autrefois dans les réunions d’Enfants de Marie au Sacré-Cœur de Perpignan ; c’est curieux ! Dès qu’on lui a parlé de moi, elle a dit aux dames qui lui en ont parlé qu’elle m’avait reconnu ; elle a dit que j’étais « le vivant portrait de Maman ».

Semaine du 4 au 10 juin 1906

Angers, lundi 4 juin 1906

Je vais à la grand’messe à 9h à Notre-Dame. Je fais quelques commissions le reste de la matinée. L’après-midi, je fais des préparatifs de départ. Le soir, nous avons à dîner Lelong et Rupert ; j’avais aussi invité Du Lac, mais il ne vient pas ; comme l’invitation avait été faite par écrit sur une carte que j’avais laissée dans sa chambre, je me méfie qu’un de ses voisins de chambre, à l’externat aura supprimé la carte pour lui jouer une farce ; à l’Université, on est coutumier du fait !

La Bourboule, mercredi 6 juin 1906

Pas de journal hier parce que je roulais en chemin de fer. Hier matin, à Angers, nous recevons une lettre de Mme Noëll très encourageante pour mon projet de mariage avec Mlle de Pallarès ; la chose est en très bonne voie. M. de Pallarès, grand-père de la jeune fille (ancien président du Tribunal de Prades) a d’abord accueilli avec surprise la nouvelle du projet de mariage de sa petite-fille qui est très jeune (il paraît, décidément qu’elle a eu 18 ans en mars) ; mais ensuite, le projet lui a plu ; il a dit qu’à sa mort, il laisserait 200.000 fr. à sa petite fille, or il a 81 ans ; Mlle de Pallarès a d’ores et déjà, de son père, 140.000 fr. ; pour peu que sa grand’mère Beilhoc veuille lui faire une petite pension, tout au moins jusqu’à la mort de M. de Pallarès, tout sera réglé du côté « intérêts ». Par ailleurs, tout va bien, puisque Mlle Hélène m’a remarqué elle aussi, le 30 avril, en wagon ; quand sa mère lui a parlé de ce qui se trame, elle lui a répondu : « J’ai bien vu que ce jeune homme me regardait ; et vous savez, Maman, lui aussi est bien gentil » ; puisqu’elle me trouve « bien gentil », et que je la juge de retour, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il y a, cependant, une question qui se pose ; ces dames craignent que la surveillance des propriétés ne m’occupe pas assez et voudraient me voir prendre une position à Perpignan, me voir plaider par exemple ; cela ne me sourit guère, les propriétés m’occuperont certainement bien plus que ne le pensent ces dames, et d’ailleurs, je n’aime pas l’oisiveté et si j’ai du temps libre, je l’emploierai à compléter mes études et à m’occuper d’œuvres religieuses, politiques ou sociales comme je le fais déjà à Angers. Si ces dames y tiennent, cependant, je leur donnerai satisfaction en me faisant inscrire au barreau de Perpignan ; mais je crois que la surveillance et l’exploitation de propriétés fort éloignées les unes des autres (car je m’occuperai non seulement des miennes, et de celles de ma femme si elle en a, mais aussi de celles de mes parents) ne me laisseront guère le temps de m’occuper de chicane ; cela, du reste, n’est guère dans mes goûts. Dans la matinée et le commencement de l’après-midi, je fais plusieurs commissions et mes préparatifs de départ. Nous partons, Maman et moi, par l’express de 4h40, et, par Tours, Vierzon, Eygurande et Laqueuille, nous arrivons à La Bourboule ce matin à 8 heures 08. Nous descendons à l’Hôtel de Londres, ou plutôt à la Villa Pasteur qui est une annexe toute neuve et très propre de l’Hôtel de Londres, en face du parc ; c’est ce que nous avons trouvé de mieux à La Bourboule. Ici, la saison commence à peine, il n’y a presque pas d’étrangers. Nous allons voir le Dr Lamarle que nous a indiqué M. Sourice ; il ordonne à Maman de boire et à moi de boire et de me baigner. Dans l’après-midi, je dors un peu, je m’installe dans ma chambre, j’écris et je me promène.

Les dames de Pallarès partent pour Vichy, les pourparlers vont être forcément plus compliqués à poursuivre et, par conséquent, plus longs ; par contre, Vichy n’étant pas très loin de La Bourboule, y aura-t-il peut-être moyen de se voir si toutes les questions sont résolues favorablement. Je prie le Sacré-Cœur, la Sainte-Vierge et mes saints patrons de tout arranger en vue de notre plus grand bonheur à tous deux, en ce monde et dans l’autre. Il en sera de ce projet ce que Dieu voudra. Une bonne amie l’a fait naître ; s’il est conforme à la volonté de Dieu, il se réalisera certainement ; s’il échoue, il faudra se dire qu’il n’était pas conforme à la volonté de Dieu et, par conséquent, ne pas trop le regretter.

La Bourboule, jeudi 7 juin 1906

Je prends mon premier bain le matin à 8h et je me fais inscrire pour cette heure-là ; je prends aussi une dose de boisson le matin et une dose le soir à cinq heures et demie. Je flâne dans le parc. Maman répond à Mme Noëll dans le sens que j’indiquais dans mon journal d’hier.

La Bourboule, vendredi 8 juin 1906

Mon programme de journée ressemble fort à celui d’hier ; l’existence est assez monotone ; je travaille à ma thèse que j’ai apportée.

La Bourboule, samedi 9 juin 1906

La Bourboule, Roche Vendeix – Carte postale d’époque (site cartorum.fr)

Dans l’après-midi, je fais une assez jolie promenade, je fais l’ascension d’un rocher qui domine toute la vallée de La Bourboule (le rocher de Vandeix), il est situé à une heure de marche environ. Nous recevons une lettre de Papa ; il me dit qu’il a lu dans La Vérité française, un article que j’avais écrit pour ce journal, à la fin de mai, et qui a pour titre « Les leçons de la défaite » ; inutile, après ce titre, de dire qu’il s’agit des leçons à tirer du triste résultat des élections ; comme l’article (de 12 grandes pages) était assez corsé et ne ménageait pas l’Action Libérale et les ralliés, je craignais que La Vérité, tout en l’approuvant, n’osât pas l’insérer et je n’en avais pas parlé à la maison ; j’écris à Papa de m’envoyer les numéros dans lesquels il a paru afin de les garder. Ce soir, à 7h ½, je vais me confesser.

La Bourboule, dimanche 10 juin 1906

Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures ; je vais prendre mon bain à 8 heures ; je retourne à la grand’messe à 10 heures et à vêpres à 3h ; entre temps, je me promène dans le parc et je lis.

Semaine du 11 au 17 juin 1906

La Bourboule, lundi 11 juin 1906

Le matin, en parcourant un journal, je vois avec plaisir que l’élection sénatoriale d’hier à Angers a tourné contre Cesbron et les ralliés ; M. de La Bourdonnaye a été élu par 481 voix contre 411 à Cesbron, 29 à un socialiste Rompion et 36 égarées sur le nom de Bichon ; M. de La Bourdonnaye a eu 210 voix de moins que ses collègues élus en janvier, ce sont 210 dissidents qui sont allés à Cesbron, mais celui-ci a bénéficié, en plus, de 200 voix qui n’ont pu venir que du bloc ; elles ne lui font pas honneur. Le comité royaliste de Maine-et-Loire vient de remporter un nouveau succès dans la personne de son président ; tant mieux ! L’après-midi, je fais une longue promenade dans la jolie vallée de la Dordogne vers Saint-Sauves ; je suis sous bois assez longtemps, c’est très joli. Je reçois déjà plusieurs lettres de bonne fête.

La Bourboule, mardi 12 juin 1906

Je ne fais pas aujourd’hui de grande promenade ; je me promène un peu autour du parc ; l’après-midi, je travaille à ma thèse.

La Bourboule, mercredi 13 juin 1906

En l’honneur de la fête de Saint Antoine, ma fête, je vais à la messe de 7h ½ où je fais la sainte communion ; je reçois une foule de lettres et cartes contenant des vœux de bonne fête. Maman reçoit une lettre de Mme Dalverny lui donnant de l’espoir pour mon projet de mariage ; elle dit que Mme Beilhoc et le vieux M. de Pallarès sont enchantés de cette idée ; quant à Mlle Hélène, elle m’a si bien remarqué qu’elle a dit à sa grand’mère, paraît-il : « Si tu savais, grand’mère, comme il est mignon (sic !) ; je voudrais bien l’entendre me parler » ; il ne tient qu’à elle… ou plutôt à sa mère. C’est égal, je crois que j’ai un bon atout dans mon jeu ; mais la question « chicane » reste toujours sur le tapis puisque nous n’avons pas encore reçu de réponse à la lettre de jeudi dernier ; puisse-t-elle ne pas embrouiller les choses ! Ce qui me donne de l’espoir, c’est que ces dames ont depuis plus de huit jours ma photographie entre les mains et qu’elles la gardent ; si elles n’avaient pas l’intention de donner suite à ce projet, elles ne garderaient pas mon effigie. La lettre de Madame Dalverny me donne de l’espoir ; mais il me tarde joliment d’être fixé ! Dans l’après-midi, je monte avec Maman par le funiculaire sur une montagne élevée qui domine toute la vallée ; au sommet, il y a un plateau qui forme un véritable parc naturel très agréable, nous y restons assez longtemps. Mais Maman éprouvant dans le funiculaire une impression désagréable, nous redescendons à pied à travers bois par de mauvais chemins.

La Bourboule, jeudi 14 juin 1906

Je me promène dans le parc, je lis et je fais avancer ma thèse. Il continue à faire beau temps.

La Bourboule, vendredi 15 juin 1906

Aujourd’hui, importante lettre de Mme Noëll à Maman. Elle lui dit que c’est entre les mains du vieux M. de Pallarès grand’père de la jeune fille qu’est maintenant mon sort. Les dames – Mlle Hélène, sa mère et sa grand’mère – me sont acquises ; Mme Noëll nous dit qu’elles étaient décidées ; Mme de Pallarès qui a acheté il y a deux ans une propriété à Elne venant de la succession de ma pauvre cousine Charlotte de Nogaret[40] – propriété qui vient de son bisaïeul – disait : « Quel bonheur, cette propriété va rentrer dans la famille ! ». Mais M. de Pallarès a un peu arrêté leur élan ; après avoir levé un premier lièvre, celui de mes occupations auquel j’ai répondu, voilà qu’il s’avise de soulever maintenant la question de mon service militaire ; je leur ai fait dire déjà par Mme Noëll qu’ayant été ajourné parce que j’avais subi mon premier conseil de révision au moment où je relevais de l’influenza, mes parents avaient obtenu ensuite par l’intermédiaire d’un général ami (le général Lelong) que je sois classé dans les services auxiliaires, ce qui m’a dispensé de faire mon année de service effectif et, par conséquent, de couper mes études de doctorat. Mais nous apprenons maintenant que Mme de Pallarès, sur les instances de son beau-père évidemment, a chargé son beau-frère le général Fabre de faire des recherches là-dessus ; j’écris donc à l’oncle Paul, qui connaît beaucoup le général Fabre, pour le prier de lui donner des renseignements sur mon compte, sur ma santé etc. De plus, Mme Noëll disant à Maman que si elle pouvait rencontrer Mme de Pallarès, cela ferait avancer les choses, Maman se décide à aller à Vichy ; elle verra Mme de Pallarès qu’elle connaît déjà et causera franchement avec elle ; en une heure de conversation que de sujets elles pourront traiter ! Cependant Maman écrit à Papa pour lui demander son avis sur l’opportunité de ce voyage. Enfin comme c’est surtout sur le vieux M. de Pallarès qu’il faut agir, nous prions Bonne Maman de lui écrire ; comme Bon Papa l’a beaucoup connu autrefois et qu’il y a même eu une alliance entre les Pallarès et les Pontich, la lettre n’est pas difficile à faire. Puisse tout cela réussir et ce mariage est selon la volonté de Dieu !

La Bourboule, samedi 16 juin 1906

Je ne fais pas de grande promenade ; je me promène autour du parc, je lis et je travaille plusieurs heures à ma thèse.

La Bourboule, dimanche 17 juin 1906

Je reçois une lettre de Papa me disant que le préfet de Maine-et-Loire n’a pas interdit, cette année, la procession du Sacre autorisée par le maire d’Angers ; c’est heureux, il est instruit, sans doute, de la manifestation qu’a value à son prédécesseur l’interdiction de l’année dernière ; il n’a pas envie de la voir se renouveler ; elle n’a donc pas été inutile. Mais les apaches ne troubleront-ils pas la procession ? Ici, après la grand’messe, il y a une procession, nous y assistons ; elle est suivie par beaucoup de femmes et par un assez grand nombre d’hommes. J’ai réfléchi que la lettre de Bonne-Maman à M. de Pallarès pourrait paraître un peu pressante ; c’est peut-être ainsi que la jugerait son destinataire et, comme je ne veux pas m’imposer, Dieu m’en garde !, je télégraphie à Bonne-Maman (à mots couverts) ne pas écrire cette lettre jusqu’à nouvel avis. Au retour de Maman de Vichy, nous pourrons y repenser.

Semaine du 18 au 24 juin 1906

La Bourboule, lundi 18 juin 1906

Après avoir beaucoup hésité, Maman se décide à partir aujourd’hui pour Vichy ; je l’accompagne au train de 9h44 ; elle passera par Clermont et sera à Vichy à 3h15. Elle cherchera aussitôt, dans la liste des étrangers, l’adresse de Mme de Pallarès et lui écrira un petit mot pour lui demander de lui fixer un rendez-vous mardi. L’oncle Paul, qui ne répond ce matin, croit que sa lettre au général Fabre me ferait plus de mal que de bien car le général ne croirait pas à la sincérité de son oncle et cette lettre intempestive pourrait lui monter l’imagination ; cependant l’oncle Paul me dit qu’il l’écrira si j’y tiens ; pour cette lettre, comme pour celle à M. de Pallarès, il faut attendre le retour de Maman. Papa écrit que la procession du Sacre s’est passée à Angers sans aucun trouble ; les apaches n’avaient pas oublié sans doute, la salutaire raclée d’il y a deux ans. Mais Monseigneur a accepté des conditions bien humiliantes de la part du maire d’Angers : pas d’étendards de corporations, pas de chants français, pas de religieux à la procession, interdiction de porter des cannes ; ce n’est pas fier ! Le soir, je vais à la bénédiction et je me repose. Le docteur Nicolas, d’Angers, me fait lire dans L’Éclair de Paris des documents accablants contre Dreyfus que la cour pourrie de Cassation va, sans doute, réhabiliter ces jours-ci ; personne ne croira à l’innocence de ce traître ; n’importe, les Juifs auront triomphé !

La Bourboule, mardi 19 juin 1906

Journée bien importante pour moi puisque c’est aujourd’hui que Maman verra Mme de Pallarès ; aussi je veux la placer sous la protection de Dieu et j’assiste à la messe de 6h ½ où je fais la sainte communion. Je passe une partie de la matinée à lire le rapport sur l’affaire Dreyfus du conseiller rapporteur Moras qui conclut à la cassation avec renvoi du jugement de Rennes ; le procureur général Baudouin, quand une pièce gêne sa thèse et accuse « le Kapitaine », la falsifie, c’est très simple ; c’est ainsi que dans une lettre de 1897 écrite par l’attaché militaire autrichien à son gouvernement, et dans laquelle cet attaché, le colonel Schneider (bien placé pour savoir) dit : « Je maintiens encore et toujours l’exactitude des informations fournies autrefois au sujet de l’affaire Dreyfus, les considérant comme justes, et estimant que Dreyfus a été en relations avec les bureaux confidentiels de Bruxelles et de Strasbourg que le grand État-major allemand cache avec soin jaloux, même à ses nationaux », le procureur Baudouin traduit le mot « gelieferten » (fournies) par « publiées », et le mot allemand « damals » (autrefois) par ces mots : « dans le journal Le Temps » ; n’est-ce pas le comble des combles ! Naturellement, la phrase « fournies autrefois » et la phrase « publiées dans le journal Le Temps » ont un sens tout différent. À côté de ce faux, cette canaille au service de la Juiverie en a commis une foule d’autres qu’il serait trop long de signaler ici. Tels sont les procédés employés par les crapules pour innocenter le plus avéré des traîtres. Le conseiller rapporteur Moras, pour en revenir à lui, considère comme quantité négligeable tout ce qui le gêne ; pour les aveux de Dreyfus, aveux faits le matin de la dégradation (5 janvier 1895) au capitaine Lebrun-Renault et au commandant d’Attel (qu’on a fait disparaître depuis), ce conseiller extraordinaire dit que la Cour de cassation n’a pas à s’en occuper, que, d’ailleurs, ils n’ont pas d’importance, qu’on a dû prendre pour des aveux des mots incohérents échappés à Dreyfus dans un moment d’exaltation etc. Est-il permis de se moquer du monde d’une façon pareille !!! Dreyfus a dit au capitaine Lebrun-Renault, qui l’a souvent répété depuis : « Si j’ai livré quelques documents sans importance, c’était pour en obtenir de plus importants etc. ». Voilà ce que le conseiller Moras considère comme négligeable ! Si ces gens-là s’imaginent arriver jamais à faire considérer comme innocent un condamné pour lequel il a fallu employer de pareils moyens, ils se trompent étrangement. Quant à la Cour de cassation, qui est devenue une chambre d’enregistrement des ordres de la rue Laffitte et de la rue Cadet, elle est bien capable de se contenter de ces arguments-là, mais fistre ! L’opinion publique ne s’en contentera pas, et on ne s’empêchera jamais de considérer Dreyfus comme le plus vil des traîtres.

Dans l’après-midi, je travaille longtemps à ma thèse, je me promène sur la montagne etc. À six heures, je reçois une dépêche de Maman qui n’est pas très encourageante ; elle est ainsi conçue : « Mère bien disposée mais pas pressée, grand-père pense cousin Cholet, verrai ce soir personne en question, arriverai demain soir » ; ce cousin Cholet, c’est Pierre Saisset, sous-lieutenant au 77e régiment d’infanterie à Cholet, c’est le cousin germain de Mlle Hélène de Pallarès ; il est venu nous voir l’année dernière à Angers et nous l’avons même invité à déjeuner à Angers, mais il n’a pas pu venir ; comment diable M. de Pallarès pense-t-il à lui pour Mlle Hélène ; un mariage entre cousins germains, c’est bien malheureux ! Enfin, j’ai la mère pour moi. Bonne Maman écrit qu’elle n’a rien compris à la dépêche que je lui ai adressée dimanche et qu’elle s’est empressée d’écrire à M. de Pallarès ; cette nouvelle me contrarie, quel effet cette lettre aura-t-elle produit sur M. de Pallarès ? Ma dépêche était pourtant claire, je ne pouvais cependant pas mettre de noms propres. Je vais à la bénédiction à 7h ½ ; au retour, je trouve une seconde dépêche de Maman ainsi conçue : « Ai revu dame, te conseille fortement espérer ». Je me couche et je m’endors sur cette bonne nouvelle.

La Bourboule, mercredi 20 juin 1906

Le matin, je reçois une nouvelle dépêche qui dit : « Dernière entrevue très satisfaisante », cette dernière entrevue, c’était, hier soir où Maman a vu Mlle Hélène ; tant mieux. Après déjeuner, je fais une très belle promenade dans la montagne ; je vais de La Bourboule au Mont Dore par la montagne ; c’est une course de 12 à 13 kilomètres sur une belle route qui est longtemps sous bois et qui passe, à certains endroits, sur des plateaux élevés de 1200 à 1300 mètres ; parti à midi ½, j’arrive à 2h ¾ ; j’écoute le concert dans le parc du Mont Dore et je repars par le train de 5h. À la Bourboule, je vais attendre Maman au train de 6h.29. Elle me rapporte ses impressions de Vichy. Mme de Pallarès a été enchantée de sa visite et l’a très bien reçue ; personnellement, elle désire ce mariage, la jeune fille aussi ; la grand’mère Beilhoc est indifférente ; le grand’père de Pallarès voudrait, croit-on, marier Mlle Hélène à son cousin Pierre Saisset, quoiqu’il dise le contraire ; c’est à cause des hésitations du grand’père que tout est en suspens maintenant. Maman a vu la jeune fille qu’elle a trouvée gentille, et qui lui a dit qu’elle ne voulait pas de son cousin Saisset et qu’elle l’avait déclaré à son grand’père ; à la fin, elle a dit à Maman de me donner de l’espoir. La mère désire le mariage, mais n’a pas de volonté et se laisse dominer par son beau-père ; la fille paraît plus décidée ; c’est sur elle surtout que je dois compter. Tout se dessinera au plus tard dans la première moitié de juillet à Vernet-les-Bains où ces dames doivent aller auprès de M. de Pallarès. Maman a bien dit à Mme de Pallarès qu’elle ne venait pas pour peser sur sa volonté, mais pour préciser les situations, et elle a bien fait ! Car les renseignements, jusqu’à présent, avaient été très mal donnés ; ces dames ignoraient l’existence de nos propriétés de Corbère, de Bouleternère, de la maison louée à Margouët à Perpignan, de la villa Sainte-Cécile à Biarritz ; Maman leur a fait connaître tout cela. De plus, elle a donné les explications nécessaires au sujet de mon service militaire, de ma santé ; le docteur Sourice, délié par nous du secret professionnel, est prêt à répondre aux questions de Mme de Pallarès sur ma santé, et il a dit à Papa qu’il répondrait, en conscience, et parce qu’il le pense, que j’avais un excellent tempérament ; en même temps, Mme de Pallarès fait examiner sa fille par un médecin de Vichy, qui la connaît depuis longtemps, pour savoir si elle peut se marier sans inconvénient pour sa santé ; les deux médecins correspondront et verront ensemble si nous sommes un couple physiologiquement assorti. Il parait que le médecin de Vichy a dit à Mme de Pallarès : « si toutes les mères agissaient avec autant de franchise que vous deux, il naîtrait moins d’enfants mal constitués ». Tout cela ne nous engage pas ; je me suis d’ailleurs formellement réservé le droit de revoir Mlle Hélène avant de prendre un engagement ; mais il est certain que c’est un acheminement vers une solution affirmative. Somme toute, la chose est en bonne voie. Le soir, nous allons au Salut et nous nous promenons un moment.

La Bourboule, jeudi 21 juin 1906

Le matin, je vais à la messe de 6h ½ à l’occasion du 12e anniversaire de ma 1ère communion. J’ai une bonne surprise dans la matinée ; c’est un mot de Bonne-Maman qui nous envoie la réponse que lui a écrite M. de Pallarès ; cette réponse est encourageante et prouve que ce monsieur n’est pas aussi éloigné de nos vues que semble le croire sa belle-fille. Je relève notamment les deux phrases suivantes de sa réponse : « À tous les points de vue cette alliance ne pourrait que nous satisfaire et je crois comme vous que notre petit-fils possède toutes les qualités qu’on peut rechercher d’un époux… Mon sincère désir serait donc de donner un acquiescement immédiat… » Puis, après avoir expliqué les raisons qui lui imposent, dit-il, « une certaine réserve », la jeunesse de sa petite-fille, etc., il termine en disant « laissez-nous donc, Madame, réfléchir à ces questions avant de vous rendre une réponse qui, j’aime à l’espérer, pourra être conforme à vos souhaits. C’est dans cette espérance que… etc. » Le ton de cette réponse me donne à penser que les renseignements recueillis par lui sur mon compte, renseignements qui ont été favorables de tous côtés (Mme de Pallarès l’a dit à Maman), modifient peu à peu la manière de voir du vieux M. de Pallarès. Je sais qu’il a demandé des renseignements à notre cousin de Barescut. Dans l’après-midi, je me promène dans le parc, je travaille à ma thèse ; le soir nous allons au Salut. La lecture de l’interminable rapport Moras à la Cour de Cassation, que je m’impose tous les jours, m’indigne de plus en plus ; ce conseiller ineffable trouve toujours le moyen, chaque fois qu’il se trouve en présence d’un fait ou d’un témoignage à la charge de Dreyfus, de déclarer que cela n’a guère de valeur, que le témoin a été mal servi par sa mémoire etc. ; c’est d’un parti-pris révoltant ! De plus, il accepte comme argent comptant les prétendus faits nouveaux du procureur Baudouin dont l’un – celui qui est basé sur le pièce dite des chemins de fer – est basé sur un faux fait par Baudouin pour les besoins de la cause ; tout cela est profondément écœurant ! Ces magistrats partiaux, procureur général faussaire, cette cour domestiquée, voilà les instruments des prétendus amis de la Justice et de la Vérité ; quelle ironie !!

La Bourboule, vendredi 22 juin 1906

Je vais à la messe de 6h où je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi, je retourne au Mont Dore avec Maman, aller et retour en chemin de fer ; il fait très chaud.

La Bourboule, samedi 23 juin 1906

Il fait très chaud, je ne bouge guère, je travaille à ma thèse.

La Bourboule, dimanche 24 juin 1906

Maman ayant envoyé à Mme de Pallarès, qui l’en avait priée, la réponse de M. de Pallarès à Bonne Maman, Mme de Pallarès la lui renvoie aujourd’hui et dit qu’elle va quitter Vichy, qu’elle arrivera le 9 juillet à Vernet-les-Bains auprès de son beau-père et nous communiquera avant le 15 juillet le résultat de leurs réflexions communes. Dieu veuille, si je dois être heureux dans le mariage, que ce soit une décision affirmative : mais je ne me déciderai pas, de mon côté, avant d’avoir revu Mlle Hélène. Que c’est long d’attendre le 15 juillet ; encore 3 semaines de cette incertitude qui me pèse tant, c’est terrible ! Je trouve que Mme Noëll, qui a pris l’initiative de ce mariage, n’aurait pas dû en lancer l’idée en avant de s’être assurée des intentions de Mme de Pallarès ; si elle avait agi ainsi, elle m’aurait épargné cette attente si ennuyeuse pendant que les Pallarès réfléchissent. Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; le temps s’est rafraîchi. Le soir, nous allons au concert au casino ; dans l’après-midi, visite au docteur et à Mme Nicolas (qui sont d’Angers).

Casino de La Bourboule – Carte postale d’époque, 1906 (site ebay.fr)

Semaine du 25 au 30 juin 1906

La Bourboule, lundi 25 juin 1906

L’après-midi, je remonte, par le funiculaire, au plateau de Charlanne ; là-haut, je me promène beaucoup, malgré la grande chaleur, je vais jusqu’à l’endroit appelé Bastide. Je viens d’organiser mon temps jusqu’au 15 juillet : jeudi, départ de la Bourboule, et, au lieu de rentrer directement à Angers, visite à Marie-Thérèse et à Max que je n’ai pas vus depuis longtemps, j’y passerai quatre ou cinq jours ; ensuite, cinq ou six jours à Angers, puis quatre jours à Paris où je resterai jusqu’au 14 juillet afin de voir la revue de Longchamp ; retour à Angers le 14 juillet au soir. La réponse de Mme de Pallarès sera alors arrivée ou bien près d’arriver ; si elle est favorable, je partirai aussitôt comme une flèche jusqu’au Vernet ; s’il faut encore négocier à ce moment-là, je verrai, suivant les circonstances, ce que j’aurai à faire.

La Bourboule, mardi 26 juin 1906

Il fait une chaleur torride ; je lis dans le parc, je me promène peu, je travaille à ma thèse ; le soir, je vais au concert au casino.

La Bourboule, mercredi 27 juin 1906

Il fait aussi chaud qu’hier : 32° ou 33°. Dans l’après-midi, je vais avec Maman, voir le Dr Lamarle pour régler ses honoraires et prendre congé de lui, car mon traitement, assez bénin, est terminé ; je l’ai, du reste, admirablement supporté et je suis sûr maintenant que la petite éruption de l’année dernière, qui aux dires de M. Sourice, n’avait aucune importance, ne reviendra pas de longtemps ; Mama n’a pas aussi bien supporté le sien, elle a dû l’interrompre plusieurs fois. Nous allons aussi voir M. le curé. Puis nous faisons une promenade en voiture à l’île aux mouches.

Sainte-Croix, jeudi 28 juin 1906

Nous avons voyagé toute la journée, par une très forte chaleur ; partis de la Bourboule à 6h56 du matin, nous ne sommes arrivés en gare de Mareuil-Gouts qu’à 8h du soir, ces lignes du centre de la France sont très mal desservies surtout en allant transversalement. À Limoges, où nous avions près de 3 heures à perdre, nous avons eu le temps, après avoir déjeuné, d’aller voir le P. Eyraud que nous n’avons pas rencontré d’ailleurs, il était en voyage. En approchant de Périgueux, nous avons traversé un orage très violent ; à Périgueux même, la marquise de la gare venait d’être réduite en miettes par la grêle quand nous y sommes arrivés, il tombait encore, de temps en temps, de grosses plaques de verre sur les voies ; les grêlons étaient aussi gros que de petits œufs, la contrée est ravagée. Max nous attendait, avec son omnibus, à la gare de Mareuil. À Sainte-Croix, j’ai trouvé Marie-Thérèse en excellente santé malgré sa grossesse de près de sept mois qui ne se remarque que très peu d’ailleurs ; jusqu’à présent, elle a eu une excellente grossesse, et tout fait présager qu’il n’y aura aucune complication et que tout sera pour le mieux.

Sainte-Croix, vendredi 29 juin 1906

Je vais à la messe à 7 h en l’honneur de la fête de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Dans l’après-midi, je me promène longtemps avec Max dans sa propriété. Le temps est moins chaud qu’il y a quelques jours, mais il règne partout une sécheresse terrible.

Sainte-Croix, samedi 30 juin 1906

Maman, qui avait demandé deux fois à Mme de Bony, ancienne maîtresse générale de Mlle Hélène de Pallarès à Montpellier, des renseignements sur le caractère, l’intelligence, la piété de cette dernière et qui n’en avait pas reçu de réponse, s’est décidée à lui écrire une 3ème fois car ce silence nous inquiétait et nous nous demandions ce qu’il cachait ; Mme de Bony répond à Maman qu’elle s’était fait une règle de ne jamais donner de renseignements sur ses anciennes élèves et que c’était là l’unique raison qui l’avait empêchée de répondre à Maman ; mais qu’elle aime tant Mlle Hélène qu’elle ne veut pas l’exposer à lui faire tort par son silence, et qu’elle fait en sa faveur une exception à cette règle, et elle donne sur son compte les meilleurs renseignements. Ces renseignements me font désirer encore plus d’obtenir la main de cette jeune fille. Et dire que je ne saurai rien avant quinze jours, que c’est long ! L’après-midi nous allons en voiture à Mareuil où nous faisons une visite à M. et à Mme René de La Bardonnie.

Juillet 1906

Semaine du 1er juillet 1906

Sainte-Croix, dimanche 1er juillet 1906

Voilà enfin entamé ce mois de juillet qui m’apportera, j’espère, la solution du projet né depuis le mois de mars et entré dans sa phase active depuis plus d’un mois ; dans deux semaines, je compte être fixé sur mon sort ; jamais, je crois sauf peut-être l’année où j’étais au collège pensionnaire, je n’avais autant désiré de voir le temps s’écouler vite. Nous assistons à la messe à 10 h ; premier effet de la loi de Séparation : le curé dit, en chaire, que la quête pour l’entretien du clergé n’ayant produit dans l’annexe des Granges qu’une somme tout à fait insuffisante, il se voit obligé, suivant les instructions formelles de l’évêque de Périgueux, de cesser le culte à partir de dimanche prochain dans cette annexe ; on verra bien d’autres cas semblables ; comme c’est triste ! Nous allons, dans l’après-midi, faire une visite à Mme de Saint-Cyr, d’Aucors, à Aucors. Le soir, Marie-Thérèse a le curé à dîner.

Semaine du 2 au 8 juillet 1906

Sainte-Croix, lundi 2 juillet 1906

Le matin, je vais avec Max dans sa plus petite et plus ordinaire voiture (dite de tape-cu), à la gare de Mareuil puis à Mareuil même, faire quelques commissions. L’après-midi, je lis ; nous avons la visite de Mmes de La Bardonnie et de Guer.

Sainte-Croix, mardi 3 juillet 1906

Dominique Delahaye (1848-1932), sénateur de Maine-et-Loire de 1903 à 1932 – Cliché anonyme, années 1900 (Site du Sénat)
Page du Journal officiel donnant le texte de l’intervention du sénateur Dominique Delahaye au Sénat le 29 juin 1906 au cours de laquelle il cita le travail de thèse en cours d’Antoine d’Estève de Bosch – Gallica

Bonnes nouvelles aujourd’hui. Papa écrit que le Dr Sourice a reçu du médecin de Mme de Pallarès à Vichy, qui a examiné l’autre jour Mlle Hélène qu’il connaît d’ailleurs depuis l’âge de 12 ans, une lettre dans laquelle il dit que Mlle Hélène a une santé excellente ; le Dr Sourice, interrogé par le Dr Lagrange, va répondre qu’il la connaît aussi depuis l’âge de 12 ans, qu’il n’a eu à me soigner que pour quelques petites choses insignifiantes et que j’ai un excellent tempérament ; Mlle Hélène et moi ferions donc un couple physiologiquement assorti, et ce n’est pas la question de santé qui viendra mettre obstacle au mariage, soit pour l’un soit pour l’autre. Papa m’envoie le numéro du Maine-et-Loire d’hier dans lequel est in extenso le discours prononcé au Sénat par M. Delahaye[41] le 29 juin sur le repos hebdomadaire ; je retrouve, dans ce beau et long discours, une foule de renseignements que j’ai fournis à M. Delahaye ; aussi celui-ci me fait-il l’amabilité et la surprise de parler nommément de ma modeste collaboration et du travail que je ferai paraître bientôt sur ce sujet ; c’est bien aimable de sa part et peut-être cela fera-t-il valoir ma thèse quand elle paraîtra. Il parle aussi du mandement de Mgr de Carsalade que je lui ai indiqué, de Mgr Turinaz, etc. etc., d’une foule de choses que je lui ai signalées. J’irai le voir à mon retour à Angers. L’après-midi, Max fauche ses avoines, j’y vais un moment et je vois de près fonctionner une moissonneuse-lieuse ; j’avais appris autrefois, à l’École d’agriculture d’Angers, le fonctionnement de cette machine ; mais, en pratique, on comprend bien mieux. De 5 à 6h, je vais avec Max à Mareuil faire quelques commissions ; j’y étais déjà allé, le matin, à bicyclette porter une dépêche. À la Cour de Cassation, l’affaire Dreyfus continue ; le procureur général Baudouin continue la lecture de son singulier réquisitoire, ou plutôt, de sa plaidoirie en faveur du traître, basée sur des faux manifestes ; ce répugnant personnage a profité de la circonstance pour attaquer violemment plusieurs officiers des plus respectés de notre Armée : le général Mercier, le général Zurlinden, le colonel du Paty de Clam, le commandant Cuignet ; lui, le faussaire audacieux, a le toupet d’accuser ces officiers d’avoir fait des faux pour accabler Dreyfus. Le général Zurlinden a écrit hier au premier président de la Cour de Cassation une lettre ouverte, qu’il le prie de lire aux chambres réunies, et dans laquelle il remet au point les faits dénaturés sciemment par le sieur Baudouin ; il y a quelques jours, le colonel du Paty de Clam a annoncé qu’il le poursuivait ; je ne crois pas que cette poursuite soit légalement possible et j’estime que M. du Paty fait trop d’honneur à ce magistrat indigne en le poursuivant, il ferait mieux de l’attendre à la sortie de l’audience ; un personnage de cet acabit ne relève que d’une juridiction, celle de la cravache !

Angers, mercredi 4 juillet 1906

Le matin, je vais avec Max faire quelques courses en voiture. Nous partons de Sainte-Croix à midi ¼ et prenons à La Rochebeaucourt le train de 1h18 ; par Angoulême et Saint-Pierre-des- Corps, nous arrivons à Angers à 9h16 du soir après une absence d’un mois. Papa et Philomène sont en excellente santé.

Angers, jeudi 5 juillet 1906

Le matin, je fais diverses commissions, je vais à la bibliothèque municipale vérifier plusieurs citations de ma thèse ; l’après-midi, je vais, pour la même raison, à la bibliothèque de l’Université ; je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, vendredi 6 juillet 1906

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, à l’occasion du 1er vendredi du mois ; dans l’après-midi, je vais voir Rupert et Lucas.

Angers, samedi 7 juillet 1906

Première page du Roussillon du 6 juillet 1906 contenant un extrait du discours fait au Sénat par Dominique Delahaye rendant hommage à Mgr de Carsalade et à Antoine Estève de Bosch – Gallica

Dans la matinée, je fais plusieurs commissions et achats ; dans l’après-midi, je vais voir M. Delahaye et le remercier du petit mot si aimable qu’il a eu pour moi dans son discours au Sénat (et que Le Roussillon reproduit dans son numéro d’hier), M. Delahaye écrit au président de la Chambre, au F:. Brisson pour lui demander une carte pour moi pour mardi ; c’est ce jour-là qu’on discute à la Chambre la loi sur le repos hebdomadaire, retour du Sénat, et je tiens à assister à cette séance. M. Delahaye me donne aussi deux cartes de tribune pour la revue du 14 juillet à Longchamps. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 8 juillet 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à l’Adoration ; dans l’après-midi, je porte les bons à mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; nous avons Rupert à dîner. Nous recevons de Mme Noëll une lettre disant qu’elle a vu, à son passage à Perpignan, Mme de Pallarès qui se préoccupe, paraît-il, beaucoup de la question de ma situation matérielle ; pour la rassurer, Mama lui écrit et précise les éléments de mon revenu qui sera de 5000 fr. garantis ; Maman ajoute que je pourrai me faire inscrire au barreau de Perpignan et plaider un peu ; mais c’est évidemment secondaire. Quoiqu’il en soit, la décision sera prise cette semaine ; qu’elle soit conforme à la volonté de Dieu et de nature à assurer notre bonheur à tous deux dans ce monde et notre salut éternel ; c’est ce que je demande tous les jours à Dieu !

Semaine du 9 au 15 juillet 1906

Paris, lundi 9 juillet 1906

Philomène ayant demandé hier soir à la dernière heure la permission de venir avec moi à Paris et cette permission lui ayant été accordée, nous partons tous les deux par le rapide de 10h27. En arrivant ici, je m’installe à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou, puis je me promène avec Philomène jusque vers 6 h, après quoi je l’accompagne chez Tata Mimi où elle s’installe ; nous y dînons, Xavier est un peu souffrant.

 Paris, mardi 10 juillet 1906

Henri Vaugeois (1864-1916), président de la Ligue d’Action française – Dessin par Maurice Joron, 1928, publié dans l’Almanach de l’action française de 1928 (Wikipédia)

Le matin, je vais au Musée Social rue Las Cases ; j’y vois M. Martin Saint-Léon et De Seilhac et j’y prends des notes sur les chemins de fer. L’après-midi, je suis reçu par Vaugeois[42] au siège de la Ligue d’Action française ; ensuite, je vais à la séance de la chambre, la question du repos hebdomadaire est épuisée quand j’y arrive, mais on discute l’amnistie proposée par le gouvernement ; très chaude discussion, les socialistes hurlent comme des ânes parce que le gouvernement refuse d’y comprendre les facteurs révoqués lors de leur grève d’avril qu’il considère comme des fonctionnaires ; les radicaux, les progressistes, le centre applaudissent le ministre Barthou ; la droite, par la voix de M. Binder, demande, comme l’extrême gauche, l’amnistie des facteurs ; cette séance ne manque pas d’intérêt. Je vais dîner chez Tata Mimi ; le soir, nous nous promenons tous ensemble aux Champs-Élysées.

Paris, mercredi 11 juillet 1906

Le matin, je fais des recherches à la bibliothèque de l’Action libérale populaire. L’après-midi, promenade en automobile ; Xavier nous fait aller, Philomène et moi, jusqu’à l’usine Grégoire à Poissy dans une voiture de course Grégoire modèle 1905, nous marchons jusqu’à une allure de 80 km à l’heure ; les voitures de course de cette année dépassent beaucoup cette vitesse ; nous avons la pluie en route ; au retour, nous trouvons Papa chez Tata Mimi, il est arrivé jusqu’à samedi. Après dîner, nous retrouvons au café de Rohan Piccot à qui nous avions donné rendez-vous ; il est toujours aussi grotesque.

Paris, jeudi 12 juillet 1906

Charles Maurras (1868-1952), journaliste, essayiste, homme politique et poète français, directeur du journal L’Action française – Cliché Pierre Petit, avant 1909 (Wikipédia)

Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame des Victoires comme clôture à la neuvaine que je fais en l’honneur de Saint Joseph pour le succès de mon projet de mariage ; je fais quelques courses sur la rive gauche, je revois le trésor de Notre-Dame. L’après-midi, je suis reçu par M. Charles Maurras à qui je fais une très intéressante visite ; il me montre dans L’Espérance du peuple de Nantes un article signé de mon nom ; cela me surprend au premier abord, puis je vois que ce sont mes articles de La Vérité française que l’organe royaliste nantais a reproduits. Ensuite, je vais chercher quelques documents au siège de la Ligue populaire pour le repos du dimanche. Je vais aussi voir l’oncle Hector de Pontich[43] à l’école d’électricité Bréguet (à Vaugirard) dont il est directeur depuis l’année dernière ; je tombe justement sur le moment de la distribution des prix, ce qui me procure l’occasion de voir ma cousine Jeanne de Pontich, fille de l’oncle Henri de Pontich, mariée au docteur Paul Mathieu et son frère Adrien de Pontich, ainsi que leur grand’mère maternelle Mme Martin ; je ne les connaissais pas encore ; la jeune femme est gentille. Je vais ensuite chez le P. Barbier que je ne rencontre pas. J’apprends vers 7h du soir l’affreuse nouvelle qui était imminente depuis plusieurs jours : l’ignoble valetaille dont se compose ce qu’on appelle la Cour de Cassation a cassé sans renvoi, sur le coup de midi ½, le jugement du conseil de guerre de Rennes qui condamnait Dreyfus ; par cet arrêt de complaisance, probablement payé à chers deniers par les Juifs, les magistrats indignes de la Cour de Cassation viennent de déshonorer leur corporation, personne ne peut croire à l’innocence du Juif félon deux fois condamné, les preuves de sa culpabilité abondent et on a été obligé de commettre des faux grossiers et manifestes pour créer des faits nouveaux, tout cela est profondément écœurant. Aucun mouvement d’indignation ne se manifeste sur les boulevards qui conservent leur physionomie habituelle ; les Juifs ont bien le pied sur le cœur de la France ; pauvre France, où la république t’a-t-elle menée ? À l’apothéose de la trahison !!! Pauvre France !!!

Paris, vendredi 13 juillet 1906

Le matin, je vais avec Papa, en pèlerinage à la basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre, où je fais la sainte communion ; ensuite, je vais au Musée Social. L’après-midi, je suis reçu par M. de Nordling[44], président de la Ligue populaire pour le repos du dimanche. À 4h 1/2, je retrouve au Bon Marché Paul Delestrac[45] à qui j’avais donné rendez-vous ; il est admissible à Saint-Cyr ; nous nous promenons ensemble jusqu’au soir. À la pensée que Dreyfus est légalement réhabilité mais seulement innocenté, on éprouve un sentiment de honte, d’écroulement, et aussi de colère ; le gouvernement, aujourd’hui même, a fait voter par les deux Chambres, la loi nécessaire pour le réintégrer dans l’Armée avec le grade de chef d’escadron ; on s’est battu, à la Chambre, à cette occasion, il y a eu une mêlée en règle entre dreyfusards et patriotes. Dreyfus, traître avéré, officier félon, réhabilité grâce à un véritable coup d’État judiciaire qui l’a soustrait à ses juges naturels, c’est le triomphe de la conspiration contre la France menée patiemment depuis douze ans par les juifs, les francs-maçons, beaucoup de protestants, et subventionnée par l’étranger ; c’est l’étranger qui triomphe en France, jusqu’à nouvel ordre…

Angers, samedi 14 juillet 1906

Revue du 14 juillet à l’hippodrome de Longchamp, Paris – Cliché Maurice Louis Branger, 14 juillet 1906 (Roger-Viollet)

Le matin, à Paris, je me lève à 5h 1/4 et, avec Papa, je passe par la gare Saint-Lazare pour Suréne-Longchamp ; j’arrive à Longchamp vers 7h ½ ; il y a une foule énorme et, en entrant dans la tribune, je perds Papa de vue ; la revue a lieu à 8h ; le gros Fallières fait traîner sa bedaine sur le front des troupes pendant une demi-heure, ensuite il décore quelques officiers généraux ou supérieurs qui sont obligés de subir ensuite son accolade peu ragoûtante. Le défilé des troupes est la partie la plus intéressante de la revue ; il dure une heure ; y prennent part 12 régiments d’infanterie de ligne, 2 d’infanterie coloniale, 2 du génie, 4 d’artillerie, 6 de cavalerie, 1 bataillon de chasseurs à pied, 1 bataillon de zouaves, la garde républicaine, les sapeurs-pompiers de Paris, les écoles de Saint-Cyr et Polytechnique, Centrale, d’artillerie, du génie, un bataillon d’artillerie à pied, l’artillerie de la 1ère division de cavalerie, un bataillon de télégraphistes, le train des équipages ; cela doit faire de 25 à 30.000 hommes, mais comme cette masse de troupes est perdue dans l’immense pelouse, on ne se rend pas compte qu’il y en ait autant. Au passage du général Percin, un des organisateurs (avec André) de la délation dans l’Armée, éclatent dans les tribunes des hou ! hou !, des sifflets, des cris divers contre les casseroles ; pour mon compte, je m’égosille pendant plusieurs minutes ; quelques idiots crient, pour nous répondre, vive Percin ; ils seraient plus francs en criant : vive la délation, le mouchardage, vivent les casseroles ! Tout est terminé à 9h ¾ ; le roi du Cambodge, notre protégé Sisowath, paraît enchanté de la revue à laquelle il a assisté de la tribune présidentielle. Je déjeune chez Tata Mimi et nous quittons Paris par le train de 4h17 à la gare du quai d’Orsay ; Tata Mimi, Margot et Paul Delestrac viennent nous dire adieu à la gare. Par Orléans et Tours, nous arrivons à Angers à 9h16 du soir. Maman a été un peu fatiguée ces jours-ci. Le « chef d’escadron Dreyfus », réintégré par la volonté des Juifs de tous les pays, a eu le bon goût de ne pas assister à la revue ; peut-être a-t-il craint les pommes cuites.

Angers, dimanche 15 juillet 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; je vais voir Rupert. C’est aujourd’hui 15 juillet qu’expire le délai fixé par Mme de Pallarès elle-même pour sa réponse ; elle avait, en effet, promis à Maman dans une lettre écrite de Vichy de lui répondre avant le 15 juillet ; cependant, le facteur n’a rien apporté aujourd’hui du Vernet. Cette date du 15 juillet, si éloignée quand Mme de Pallarès l’a fixée, ne devrait pas être dépassée ; j’espère bien que Mme de Pallarès s’y sera tenue et que nous recevrons une lettre demain.

Semaine du 16 au 22 juillet 1906

Angers, lundi 16 juillet 1906

Rien encore de Mme de Pallarès ; je commence à trouver le retard extraordinaire pour ne rien dire de plus. Dreyfus, acquitté par la Cour de Cassation qui n’avait pas qualité pour le juger en fait, se fait réintégrer dans l’Armée à qui il impose la honte de sa présence ; le gouvernement l’affecte à Vincennes. Et voilà comment la raison d’État juive, l’emportant, en plein État français, sur la raison d’État française, un traître avéré est soustrait à ses juges naturels, acquitté par une juridiction incompétente et réintégré dans l’Armée pour cette seule raison qu’il est juif. La Cour de Cassation, en se prêtant à cette infâme besogne, s’est déshonorée à jamais.

Angers, mardi 17 juillet 1906

Rien encore de Mme de Pallarès ; son revirement de procédé est par trop incorrect et, quand j’y pense, j’ai peine à garder mon sang-froid. Je décide de partir après-demain pour Vinça, y précédant Maman de quelques jours, car Philomène restera à Sainte-Croix et Papa ira à Cauterets. Je vais faire une visite à Mme Robiou du Pont qui quitte Angers.

Angers, mercredi 18 juillet 1906

Rien encore du Vernet ; je lis un intéressant roman de Léon Daudet, Les Primaires, peinture transparente du monde socialiste français.

Angers, jeudi 19 juillet 1906

Mme de Pallarès n’a pas encore écrit ; vraiment, c’est un comble ; quand on a soi-même fixé une date, surtout une date aussi éloignée, c’est bien le moins que l’on s’y tienne, surtout si la réponse doit être négative ; s’il en est ainsi, j’aurai le droit de penser que ces dames agissent comme des personnes sans éducation. Maman lui écrit pour lui dire que nous allons quitter Angers et la prier de répondre à Vinça ; en même temps, elle lui fait comprendre, modérément mais nettement, qu’il est grand temps de donner sa réponse. Dans l’après-midi, visite à Mme René Bazin aux Ranjeardières puis à la famille de Soos.

Angers, vendredi 20 juillet 1906

Je vais passer la journée chez Hervé-Bazin au Patys, c’est même ce qui m’a porté à retarder mon départ qui est fixé, maintenant, à dimanche soir. M. et Mme Normand d’Authon sont au Patys ; Jacques qui fait une assez longue tournée pendant les vacances, viendra passer quelques jours en Roussillon.

Angers, samedi 21 juillet 1906

Gustave de Pallarès (1825-1915), président du Tribunal Civil de Prades, maire de Prades de 1861 à 1870 – Cliché anonyme, sans date (Album de famille Bécat-Rotgé)
Charles de Pallarès (1859-1895), fils de Gustave et père de Mlle Hélène de Pallarès, objet d’un projet de mariage avec Antoine d’Estève de Bosch – Photographie S. Grand et Cie, Aux Tanneries, Perpignan, 1886 (Institut du Grenat)

Fatale journée ! Ce matin, la réponse de Mme de Pallarès est arrivée enfin ; mais elle n’est pas conforme à nos souhaits. Mme de Pallarès, dans quatre longues pages, explique que sa fille est trop jeune pour qu’elle consente à s’en séparer encore etc. etc. C’est la seule raison qu’elle donne ; c’est un prétexte ; sa fille était aussi jeune et même plus jeune il y a deux mois quand Mme Noëll lui a demandé si elle voulait la marier, et, si l’âge de Mlle de Pallarès avait arrêté sa mère, celle-ci aurait répondu tout de suite à Mme Noëll qu’elle ne voulait pas la marier encore ; elle n’aurait pas réfléchi pendant près de deux mois, elle n’aurait pas parlé du projet à sa fille, n’aurait pas accepté ma photographie, n’aurait pas dérangé deux médecins, n’aurait pas traité à fond les questions d’intérêt, enfin ne nous aurait pas laissés dans l’incertitude pendant deux mois. Il ne peut y avoir à cette décision si tardive que deux raisons : ou bien Mme de Pallarès a une autre idée pour sa fille, ou bien elle ne me trouve pas assez fortuné. Mais là encore, elle est inexcusable de nous avoir fait attendre si longtemps sa réponse, elle devait répondre dans les 15 jours. Il est évident que ces dames, qui se laissent beaucoup plus toucher par les questions d’intérêt que par les qualités morales, ne me trouvent pas assez riche bien que mes parents me donnent une propriété de cent mille francs intérêt garanti de 5000 fr. ; elles auraient voulu qu’en plus de cela, j’achète une étude de notaire ou d’avoué ; grand merci cela n’a jamais été dans mes goûts ; j’ai offert de me faire inscrire au barreau de Perpignan, mais cela ne leur a pas suffi. Toutefois, je crois que les dames se seraient décidées ; le grand obstacle a été le grand’père, le vieux M. de Pallarès qui, dès le début, a manifesté de la répugnance à laisser marier sa petite-fille, et qui à la fin, a dû imposer sa volonté. Ils le regretteront probablement un jour, ainsi que nous l’écrit Mme Noëll ; quand on a, dans sa famille, un noceur comme M. Charles de Pallarès, qui s’est tué par ses excès après avoir rendu sa femme malheureuse comme les pierres[46], la leçon devrait servir ; on devrait tenir un peu moins à la fortune et un peu plus aux qualités morales. Pour moi, je pensais bien que tout cela finirait par s’arranger et cette solution me surprend et me fait de la peine ; c’est une grosse déception après une si longue attente et tant d’espoir. Les personnes qui ont eu l’idée de ce mariage auraient mieux fait de ne m’en jamais parler ; je ne connaissais même pas l’existence de Mlle Hélène de Pallarès et je n’aurais jamais, de moi-même, pensé à elle. Enfin, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Dans l’après-midi, je vais rendre compte à M. l’abbé Brossard, que j’avais mis au courant, de l’insuccès de ce projet de mariage. J’ai la visite de Rupert. Mon arrivée en Roussillon n’étant plus aussi pressé, je ne partirai que demain.

Angers, dimanche 22 juillet 1906

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à la chapelle de l’Adoration ; ensuite, visite à M. et Mme Buston. Nous avons Rupert à dîner et je sors un moment avec lui après dîner. Je lis avec horreur les détails de la cérémonie qu’Israël triomphant a imposée à l’Armée française en l’honneur de Dreyfus. Non content de réintégrer le traître dans l’Armée, le gouvernement l’a décoré de la Légion d’honneur (!!!) et l’a fait en grande pompe ; dans la cour de l’École militaire, où il avait été dégradé il y a douze ans, le général Gillain, en présence de détachements de cavalerie et d’artillerie, à qui on a imposé cet odieux spectacle, l’a décoré au nom de Fallières après l’avoir embrassé deux fois ; quelques-unes des gloires (!) du dreyfusisme, le capitaine juif Cassel, le juif Hadamard, Percin, Picquart, Baudouin, et quelques dizaines de youtres assistaient à la honteuse cérémonie et jouissaient de l’humiliation de l’Armée ; je crois que si j’avais été à la place des soldats désignés pour assister à cette chose ignoble, il m’eût été impossible de contenir mes sentiments ; Henri Vaugeoiss s’est pris de querelle, à l’extérieur de l’École militaire, avec des Juifs à propos d’un article de L’Action française et a été arrêté pendant un moment, peut-être cette affaire aura-t-elle d’autres suites. Comment, quand la république donne un pareil spectacle d’ignominie, peut-il y avoir encore des patriotes et des catholiques républicains ? La foule qui avait réussi à se masser peu à peu contre la grille de l’École militaire, a conspué Dreyfus à sa sortie. Mon Dieu, mon Dieu ! Quand serons-nous délivrés d’un gouvernement qui fait des choses aussi ignobles ? Je pense beaucoup au projet de mariage manqué et je m’efforce d’en prendre mon parti. Combien je regrette que Mme Noëll, avant de lancer l’idée de ce mariage, n’ait pas demandé d’une façon certaine à Mme de Pallarès si elle tenait à beaucoup de fortune ; elle m’aurait évité bien des angoisses et la déception d’hier.

Semaine du 23 au 29 juillet 1906

Angers, lundi 23 juillet 1906

Je me décide, puisque rien ne m’appelle immédiatement en Roussillon, à accepter l’invitation que me fait depuis quelque temps l’oncle Paul d’aller à Dijon ; j’écris donc à Tante Josepha que j’arriverai jeudi matin ; mon séjour à Dijon coïncidera avec la « Semaine sociale » qui se tient cette année dans cette ville sous la présidence de son nouvel évêque Mgr Dadolle ; j’espère bien pouvoir assister à plusieurs des séances de ce congrès social catholique d’une semaine où des questions si intéressantes et si actuelles seront traitées. Papa va partir pour Cauterets pour son traitement ; Philomène va aller à Sainte-Croix où Marie-Thérèse la réclame ; Maman hésite entre Cauterets et Dijon, elle paraît décidée à venir passer peu de jours à Dijon et à y prendre Nénette, si on la lui confie, pour l’accompagner à Vinça où ses parents ne viendront qu’en septembre. La grosse nouvelle du jour, c’est la dissolution de la Douma par le tsar ; cette assemblée avait pris immédiatement une attitude des plus révolutionnaires et il était évident que l’un des deux pouvoirs, le sien ou le pouvoir impérial, devait prendre le dessus ; le tsar l’a enfin compris et, pour ne pas être dépossédé de ses prérogatives et peut-être de son trône, dissout la Douma actuelle et annonce la réunion d’une nouvelle Douma pour le mois de mars ; mais le pouvoir impérial est-il assez sûr de lui-même pour triompher du mouvement que la dissolution de la Douma produira probablement ? C’est douteux, et là est le danger pour la Russie. Le tsar fera bien aussi de tâcher de réaliser quelques réformes indispensables surtout dans l’administration.

Angers, mardi 24 juillet 1906

Nous faisons nos préparatifs de départ. Le soir, je dîne chez la famille Gavouyère.

Dijon, jeudi 26 juillet 1906

J’étais en chemin de fer hier soir et je n’ai pu écrire mon journal. Dans la matinée et l’après-midi d’hier, nous avons été occupés à nos préparatifs de départ ; nous sommes tous partis hier soir à 10h27 ; Papa, Philomène et la femme de chambre Thérèse nous ont laissés à Saint-Pierre-des-Corps ; Philomène va à Sainte-Croix où Papa l’accompagne et passe deux jours avant d’aller à Cauterets, la femme de chambre va à Ille avec Maman, je continue sur Saincaize, Nevers que je visite en deux heures, Chagny et Dijon. À Dijon Tante Josepha et Mariette nous attendaient à la gare ; Nénette a encore énormément grandi depuis l’année dernière ; je vois l’oncle Paul pour la première fois depuis qu’il est général. Ils sont installés dans un vieil hôtel très curieux appartenant au marquis de Vogüé (il y a eu une alliance entre la branche aînée des Bosch et les Vogüé, Mlle de Vinezac, petite-fille d’une demoiselle de Bosch, avait épousé un marquis de Vogüé au commencement du 19e siècle)[47]. Dans l’après-midi, nous nous promenons et nous causons beaucoup.

Hôtel de Vogüé à Dijon – Carte postale d’époque, sans date (Site Généanet cartes postales)

Dijon, vendredi 27 juillet 1906

Le matin, je me promène un moment avec l’oncle Paul qui me fait visiter une partie de la ville ; je vais prendre ma carte de congressiste pour la « Semaine sociale », on m’inscrit sous le n° 936, il y aura donc au moins un millier de congressistes venus de toute la France. L’après-midi, je reçois de M. Henri Bertran[48], qui est le président de la section de la ligue d’Action Française nouvellement fondée à Perpignan, une lettre dans laquelle il me demande d’être le chef des groupements qui pourraient être fondés dans le canton de Vinça, car on s’est mis à fonder des groupes dans les campagnes ; il me dit, de plus, qu’il a l’intention d’aller à Ille prochainement et me prie de lui fixer un jour ; je vais lui répondre. Nous allons en promenade au magnifique parc créé par le Grand Condé aux portes de Dijon.

Dijon, samedi 28 juillet 1906

Je réponds à M. Bertran que je me consens très volontiers à mettre au service de la cause royaliste représentée par la ligue d’Action Française toute l’influence dont je puis disposer dans le canton de Vinça, et j’ajoute que je serai à Ille dans quelques jours et que je lui préparerai les voies afin qu’il puisse jeter facilement à Ille et à Vinça les bases de sections locales de la ligue. L’après-midi, nous allons au jardin de l’Arquebuse, Dijon est une ville très favorisée sous le rapport des promenades et jardins publics ; je visite la cathédrale assez ordinaire ; je commence à me bien reconnaître dans la ville. Il fait très chaud, je prends un bain un peu frais.

Dijon, dimanche 29 juillet 1906

Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je visite, avec l’oncle Paul, le musée très intéressant installé dans l’ancien château des ducs de Bourgogne, puis je vais à la Chartreuse de Champmolle où se trouve le remarquable puits de Moïse.

Semaine du 30 au 31 juillet 1906

Dijon, lundi 30 juillet 1906

Collège des Godrans (ancien collège des Jésuites) à Dijon – Vue actuelle (Wikipédia)

C’est aujourd’hui que s’ouvre la « Semaine sociale » consacrée à l’étude d’un grand nombre de questions sociales des plus intéressantes mais des plus épineuses ; les organisateurs de la semaine sociale appartiennent à l’école sociale catholique, nuance de Mun et de La Tour du Pin qui répudie, d’une part, l’abstentionnisme systématique et l’individualisme de l’école libérale, et d’autre part, l’étatisme et la tyrannie socialiste et collectiviste. La « Semaine » s’ouvre par une messe à l’église Saint-Michel ; à 8h ½, cours du chanoine Garriguet sur « La nécessité et la dignité du travail » ; à 10h ¼, cours très documenté de M. Eugène Duthoit sur « Le travail de la femme dans la grande industrie » ; à 5h ½, conférence de géographie commerciale de M. Jean Brunhes sur « Les conséquences industrielles et sociales de l’exploitation de la houille », pas très étudiée, exagérations. Le soir, au Cirque, réunion d’inauguration par le nouvel évêque de Dijon ; 3000 personnes environ y assistent. L’évêque, qui a succédé au triste Le Nordez, commente les enseignements sociaux de Léon XIII et de Pie X dont s’inspire l’école sociale catholique. Les cours, qui ont lieu dans le théâtre de l’ancien collège des Jésuites, sont suivis par un millier de congressistes, parmi lesquels les jeunes prêtres ou séminaristes dominent.

Dijon, mardi 31 juillet 1906

Pierre Xardel (1887-1961), avocat, poète et membre de l’Action française – Photographie Agence Meurice, 1932 (Wikipédia)

Je continue à suivre tous les cours et conférences de la « Semaine sociale » ; ceux du matin sont la suite de ceux d’hier matin ; le soir, au Cirque, conférence de M. Martin Saint-Léon, que j’ai vu plusieurs fois au « Musée Social » à Paris, sur l’utilité des « classes moyennes ». Dans l’intervalle des cours, je fais la connaissance d’un jeune homme royaliste, M. Pierre Xardel[49], de Nancy ; il est rédacteur à La Brigade de fer de Nancy où il signe « Rodrigue » ; comme les ralliés et les sillonnistes sont là en masses compactes, je suis enchanté de faire la connaissance d’un royaliste ; il me dit qu’il est l’un des cinq catholiques déterminés qui ont pénétré dans l’intérieur de la loge de Nancy et qui en ont fait le sac le jour de l’inventaire de la cathédrale de Nancy ; toujours les royalistes au premier rang !

Août 1906

Semaine du 1er au 5 août 1906

Dijon, mercredi 1er août 1906

Le matin, cours de l’abbé de Pascal, ancien dominicain et professeur à l’Institut d’Action Française, sur « Les justes et équitables rapports des hommes entre eux relativement à l’usage des biens temporels et aux échanges qu’ils comportent » ; il donne sa théorie de la propriété qui n’est pas la théorie romaine reprise par les légistes et par la Révolution, mais la théorie de l’école sociale catholique ; ensuite, conférence peu intéressante sur le féminisme. Le soir à 5h ¼, conférence de l’abbé Lemire sur « Les mesures de protection légale du foyer familial » ; la conférence est bien faite et les conclusions sont justes, mais cet abbé démocrate et républicain ne peut s’empêcher de laisser percer parfois ses opinions ; les jeunes prêtres ralliés et démocrates qui sont là lui font, à son entrée, une ovation à laquelle, d’ailleurs, l’ensemble de la salle ne s’associe pas ; au cours de la conférence, j’ai souvent l’occasion d’applaudir l’abbé Lemire ; à la sortie cependant, j’ai, au sujet de l’attitude politique de ce prêtre-député qui a désavoué à la Chambre la résistance aux inventaires, une discussion avec un jeune prêtre qui avait remarqué que l’abbé Lemire ne me plaisait pas et qui me demandait ce que j’avais à lui reprocher ; je le lui dis carrément et il a peine à me répondre. Mon Dieu, comme les Catholiques de France sont divisés ! On le sent, on le constate, on le touche du doigt, dès qu’un grand nombre de Catholiques sont réunis. Ayant remarqué qu’à la bibliothèque du congrès, il y a un grand nombre de revues sillonnistes et ralliées, j’ai écrit avant-hier à Gonnet de m’envoyer des numéros de l’Action française à y mettre ; il m’en envoie aujourd’hui un colis postal ; j’en porterai tous les jours un certain nombre au bureau de la distribution gratuite. Le soir, nous allons à la cathédrale à une audition de musique palestrinienne et de chants grégoriens ; nous y restons un petit moment.

Abbé Jules Lemire (1853-1928), député de 1893 à 1928, maire d’Hazebrouck de 1914 à 1928 – Cliché anonyme, sans date (Wikipédia)

Dijon, jeudi 2 août 1906

Suite du cours du P. de Pascal, puis conférence intéressante de M. Marcel Lecoq sur la durée du travail des adultes et les revendications du 1er mai ; il croit que la journée de 8 heures n’est pas une utopie et qu’on y arrivera dans un temps pas trop éloigné, pour le plus grand bien de la classe ouvrière ; c’est aussi depuis longtemps mon avis ; je mets sur les tables de la distribution gratuite plusieurs numéros de L’Action française, ils sont remarqués et pris pour être lus par plusieurs jeunes prêtres. L’oncle Paul donnant un dîner ce soir, il m’est impossible d’aller à la conférence de 5h ½ et à la conférence de M. Imbart de la Tour au Cirque à 8h. À ce dîner prennent part le lieutenant et Mme Chanay, une charmante jeune femme, le lieutenant-colonel Brochin et le capitaine de Marcilly, officier d’ordonnance de l’oncle Paul.

Dijon, vendredi 3 août 1906

Le matin, cours du P. Antoine sur « Les trois sociétés nécessaires » : la famille, la profession et la Cité ; ce matin, il traite de la famille ; ensuite conférence de M. Savot sur la crise de la famille agricole et ses symptômes en Bourgogne. Je vais à la messe à Saint-Ignace en l’honneur du 1er vendredi du mois ; je distribue, par le même moyen qu’hier, un bon nombre de numéros de L’Action française. Le soir à 5h ½, conférence de M. Milcent sur la mutualité agricole ; il fait un orage épouvantable. Il paraît que la conférence de M. Imbart de la Tour hier soir a été déplorable ; il a exalté la démocratie, tapé sur la royauté etc ; voilà comment les ralliés respectent la neutralité politique ; si nous en faisions autant que ne dirait-on pas ? L’effet de ce discours a été mauvais.

Dijon, samedi 4 août 1906

Le matin, après le dernier cours du P. Antoine sur « La profession » et sur « La Cité », un vif incident se produit à propos des Actions françaises que je porte aux tables de la distribution gratuite. Un monsieur, nommé M. Beudet, membre du Comité des Semaines sociales, prétend m’empêcher de les mettre ; je réclame à MM. Salvot et Boissard, ce dernier président du Comité, ceux-ci reconnaissent que j’ai le droit de les mettre ; je les reporte donc, mais le même M. Beudet les enlève encore ; nous avons ensemble une vive discussion qui occasionne un attroupement ; M. Xardel et un M. Joliet, aussi ligueur de l’Action française, me soutiennent ; ce M. Beudet enlève les revues, mais heureusement elles sont recueillies au passage et seront lues ; je déclare à ce M. Beudet que l’incident n’en restera pas là et que je le relaterai dans les journaux ; il n’est pas admissible que l’Action française soit exclue puisque le Sillon est admis partout. L’après-midi, nous allons en voiture à la fontaine dite de Jouvence.

Dijon, dimanche 5 août 1906

Avec M. Xardel, je fais pour les journaux le compte-rendu de l’incident d’hier, il faut que l’on sache que les monarchistes ne se laisseront pas marcher sur les pieds. Je fais un compte-rendu plus détaillé pour L’Action française. Je vais à la messe de 9h à Notre-Dame. Maman part pour Vinça par le train de 7 heures. Nous envoyons le compte-rendu de l’incident d’hier à La Vérité, à La Gazette de France, au Soleil, au Gaulois, à L’Autorité, au Jaune, au Nouvelliste de Lyon, et à La Libre Parole.

Semaine du 6 au 12 août 1906

Lyon, lundi 6 août 1906

Mon séjour à Dijon s’est terminé aujourd’hui, il est grand temps d’arriver en Roussillon. Le matin, j’accompagne l’oncle Paul à Auxonne où il va, accompagné d’un capitaine de gendarmerie, présider le conseil de réforme. Auxonne a été une des premières étapes de la vie militaire de Napoléon (il y a été en garnison en 1788 et 89, quand il était lieutenant d’artillerie dans le régiment du Roy) ; il a sa statue ; l’église et la mairie sont curieuses (XIVe et XVe siècles) ; il y a aussi un vieux château transformé en caserne, nous le visitons ; nous déjeunons à Auxonne et nous sommes de retour à Dijon à 1h. Je suis occupé toute l’après-midi à recopier et à expédier mon long rapport à L’Action française, à me faire couper les cheveux, à faire ma malle. Je fais mes adieux à l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ; je pars par l’express de 7h37 ; j’arrive à Lyon, où je m’arrête jusqu’à demain 10h, vers 10h ½ ; je descends à l’Hôtel du Globe.

Vinça, mercredi 8 août 1906

Ayant été en voyage presque toute la journée d’hier et toute la nuit dernière, je n’ai pas pu écrire mon journal hier. Hier matin à Lyon, je suis allé entendre la messe de 8 heures à Fourvière ; ensuite, voyant qu’il ferait très chaud, j’ai pris une bonne douche avant de me mettre en route. Je suis parti par le train de 10h45 ; arrêt à Valence et visite rapide de la ville peu intéressante ; départ de Valence à 2h41, nouvel arrêt à Orange où je vais voir les fameuses antiquités romaines et notamment le théâtre ; je profite de mon passage dans cette région pour voir cette année les villes que je n’avais pas vues l’année dernière. Je repars d’Orange à 9h ¾ du soir et, par Tarascon, Cette et Narbonne, j’arrive à Perpignan vers 7h ½ ce matin, et à Vinça grâce à un nouveau train, à 9h ½ ; j’ai fait ce voyage par une chaleur torride. Ici, je trouve Maman et Bonne Maman en bonne santé. Avec Bonne Maman, que je n’avais pas vue depuis le commencement de mai, je parle beaucoup du projet de mariage manqué avec Mlle de Pallarès ; Bonne-Maman me dit que les dames de Pallarès sont tellement serrées sous le rapport de l’argent que j’aurais souffert ; quoiqu’il en soit, j’aurais préféré ne jamais entendre parler de ce projet puisqu’il ne devait pas aboutir ; précisément, Mme Louis Noëll est ici ; nous allons la voir dans l’après-midi, mais ne la rencontrons pas. Il fait une chaleur étouffante.

Vinça, jeudi 9 août 1906

Le matin, je vais à la Balme voir le résultat des travaux de l’année dernière et de l’hiver dernier ; les pommiers ont bien pris, le maïs a bien poussé, mais la luzerne sera à recommencer, elle n’a pas réussi. L’après-midi, nous avons en même temps la visite de Mme Noëll et celle de Mme Dalverny ; naturellement, nous ne parlons que du projet de mariage Pallarès auquel ces dames ont été mêlées de si près. Mme Noëll, qui a eu la première l’idée de ce mariage et qui, connaissant beaucoup Mme de Pallarès, a conduit toutes les négociations, nous dit qu’au début l’idée de ce mariage a beaucoup convenu à Mme de Pallarès qui en était enchantée ; Mlle Hélène, paraît-il, le voulait aussi beaucoup ; l’obstacle est venu du grand’père ; toutefois Mme Noëll croit qu’on aurait fini par se décider. Elle est convaincu qu’il a dû y avoir, vers la fin, quelque faux rapport, quelque calomnie ; que diable peut-on avoir dit ? Je ne crois pas avoir jamais fait de méchanceté à personne ; qui a pu me calomnier ? Ces dames me disent que Mme de Pallarès et sa mère sont très serrées pour les questions d’argent ; quoique fort riches, elles sont d’une économie qui frise l’avarice et, sous ce rapport, j’aurais eu des difficultés. Néanmoins, je le regrette ; après avoir cru pendant trois mois que ce projet allait se réaliser, je ne peux pas me faire à l’idée que tout est fini.

Vinça, vendredi 10 août 1906

Je vais aux Capeillans choisir un cheval que Fernand de Rovira m’a réservé ; c’est une jument grise, 9 ans, 1m55 ; je l’essaye au pas, au trot et au galop ; elle allonge et a le pied sûr, elle paraît très docile ; elle a le défaut d’avoir trop de ventre car c’est une poulinière ; mais on pourra le lui faire baisser ; j’ai le choix entre celle-là qui répond au nom de « Valentine » et une autre alezane « Zibeline », mais comme on me dit que cette dernière, qui est à Elne, a encore plus de ventre, je me décide pour « Valentine » ; j’enverrai Jacques la prendre demain matin et le conduire à Ille. A Perpignan, je ne rencontre personne ; ni les Bonafos, ni Carlos ; tout le monde est à la campagne ou à la montagne ; je vais voir un jeune homme de la Société Saint-Sébastien, malade à l’Hôpital de Perpignan, un nommé Brial.

Ille, samedi 11 août 1906

Le matin à Vinça, je me confesse et je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène ; dans la matinée, je fais la tournée des malades de la Société Saint-Sébastien. L’après-midi, j’écris, je vais voir Mme Dalverny. Je pars pour Ille avec Maman, par le train de 6h48 du soir ; nous nous installons à Ille jusqu’à la fin d’août.

Ille, dimanche 12 août 1906

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je vois quelques personnes ; on m’annonce mon mariage avec Marie-Louise de Lacour ; ce bruit, qui courait déjà l’année dernière, n’a donc pas encore pris fin ; si les gens savaient combien les mariages sont difficiles dans mon monde, ils seraient plus circonspects dans leurs paroles ; les Lacour sont ici en ce moment et j’aperçois, de loin, Marie-Louise qui est une superbe jeune fille, mais Victor n’est pas ici. Les gens auront beau parler, ce n’est pas cela qui fera de moi le mari de Mlle de Lacour ; hélas, il faut autre chose pour réussir un mariage ! « Vox populi » n’est pas toujours « Vox Dei ».

Semaine du 13 au 19 août 1906

Ille, lundi 13 août 1906

Le matin, je monte Valentine, je vais à Boule où Joseph Jacomy m’annonce qu’il abandonnera les vignes à l’expiration du bail en décembre ; cela va très bien pour nous. Valentine marche bien, mais elle a trop de ventre et est blessée sous la sangle ; j’ai grande envie de la changer. Je fais de vains efforts pour décider le fermier Gachet, qui s’est disputé l’autre jour avec Batllot au sujet d’un bout de champ sous-affermé par Batllot à Gachet, à retarder à quinzaine l’assignation en justice de paix qu’il a lancée contre lui ; moins heureux qu’avec Batllot, que j’ai réussi à empêcher de porter plainte contre Gachet devant le procureur de la république, je ne réussis pas à convaincre Gachet ; ce procès entre deux de nos fermiers limitrophes est bien ennuyeux. Papa en sera furieux. Maman, à mon insu et malgré moi, avait écrit avant notre départ d’Angers une dernière lettre à Mme de Pallarès ; elle lui déclarait qu’elle ne venait pas essayer de changer sa décision, mais qu’elle lui demandait la vraie raison de sa décision car, disait-elle, elle comprenait que la raison d’âge n’était qu’un prétexte ; Maman m’a avoué il y a 3 jours seulement qu’elle a écrit cette lettre ; elle reçoit aujourd’hui la réponse de Mme de Pallarès qui lui assure que la raison d’âge est la seule raison car elle n’a reçu sur mon compte que « des renseignements parfaits sur tous les points ». Je persiste à croire que la raison de l’âge de la jeune fille n’a été qu’un prétexte ; la vraie raison, c’est que on ne m’a pas trouvé assez riche ; je suis bien aise, toutefois, de savoir qu’on n’a donné sur mon compte que de bons renseignements. Mais à quoi cela a-t-il servi ? Il arrive, dans notre rue, chez des voisins, un accident qui aurait pu avoir des suites graves ; un plancher s’est effondré et quatre enfants sont tombés ; une fillette de 8 ou 9 ans s’est blessée à la tête ; Maman, entendant le bruit, y va et, appliquant les principes qu’elle a appris aux cours de la Croix-Rouge à Angers, fait à cette petite un pansement antiseptique ; elle lui recommande de revenir tous les jours se faire panser.

Ille, mardi 14 août 1906

Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je me promène, je vais me confesser.

Ille, mercredi 15 août 1906

Le matin, je vais faire la sainte communion à l’église à 7 heures. Au retour, L’Éclair de Montpellier apporte enfin le texte si impatiemment attendu des instructions pratiques du pape sur la conduite à tenir en face de la Loi de Séparation ; c’est une encyclique aux évêques de France. À ma grande satisfaction, Pie X déclare que non seulement il interdit de former les associations cultuelles telles que les prévoit la loi, mais même qu’il ne permet pas de former ces associations dites canoniques sur lesquelles s’étaient rabattus les partisans de l’accommodement avec la loi ; donc ni essai loyal, ni essai même mitigé ; ignorance complète, absolue de la loi de Séparation, tant qu’une disposition certaine et légale ne reconnaîtra pas la hiérarchie et la discipline catholiques et la propriété ecclésiastique. Voilà enfin tranchée cette question qui passionnait les Catholiques français depuis 8 mois. Rome a prononcé le « Non possumus » suprême, et la décision du pape est celle que je souhaitais pour le bien de l’Église et de la France. Si le Pape avait ordonné l’essai de la loi, je me serais incliné par obéissance ; mais en présence des instructions actuelles, c’est avec enthousiasme que je lis les belles, les calmes, les fières paroles de Pie X. Le gouvernement n’a pas réussi, malgré toutes ses intrigues, hélas secondées par trop de Catholiques faibles, à faire fléchir le pape. Les instructions pratiques sont entièrement conformes à l’esprit de l’encyclique Vehementer nos ; Dieu en soit loué ! C’est la guerre religieuse en perspective ; nous ne l’avons pas cherchée, mais puisque la république nous l’a déclarée, nous l’acceptons et nous verrons bien qui finira par triompher en France, du parti de Dieu ou du parti de Satan ; pour moi, l’issue n’est pas douteuse ; l’Église est éternelle et la France doit rester chrétienne. Donc, après bien des luttes, bien des sacrifices, c’est nous qui l’emporterons, Dieu est avec nous !

Nous recevons les Barescut à qui nous offrons le petit déjeuner du matin après la communion. Je vais à la grand’messe et à vêpres dans cette belle église d’Ille qui, dans un an, sera peut-être fermée. Je vois la procession du vœu de Louis XIII. Après dîner, je me promène dehors avec Maman, je prends le frais. Tout le monde est heureux de la décision du pape ; l’immense majorité des catholiques français désirait le refus absolu de connaître la loi de Séparation.

Ille, jeudi 16 août 1906

Je vais à la grand’messe à 9 heures. À 12h, je vais à la gare attendre Bonne Maman qui vient passer trois jours ici avec nous. J’irai demain au Vernet changer Valentine contre une autre jument de Rovira ; Maman et Bonne Maman voulant profiter de cette occasion pour aller se promener au Vernet, c’est en voiture que nous irons, quittes à revenir en chemin de fer si l’autre jument ne s’attelle pas.

Ille, vendredi 17 août 1906

Je vais à la gare à 9h20 voir passer les Rovira qui descend de Nyer ; Fernand me dit qu’il viendra ici le jour de la foire pour affaires et qu’il viendra nous demander à déjeuner. Je reçois un mot de M. Bertran me disant que ce sera décidément dimanche qu’il viendra faire sa conférence ici et à Vinça. Nous allons au Vernet en voiture ; j’essaye « Véturie » et « Fantaisie » ; je me décide pour cette dernière qui est une jolie jument baie, très fine de bouche et ayant beaucoup de sang ; comme elle ne s’attelle pas à quatre roues, nous rentrons en chemin de fer ; Jacques la ramène en selle. Au Vernet, j’aperçois M. de Pallarès dans le chalet du Lac qu’il a loué pour la saison ; sa fille la générale Fabre y est très malade.

Ille, samedi 18 août 1906

Le matin, je vais aux obsèques de M. Selva, président du tribunal de Céret, parent des Serradell[50]. L’après-midi, tout mon temps est occupé à préparer la conférence de M. Bertran ; je m’assure certains concours, je fais imprimer et distribuer des invitations etc. À 4 heures, je pars pour Vinça à cheval ; j’y porte les invitations imprimées pour la conférence de Vinça ; je m’arrête à Bouleternère où je remets quelques invitations pour la conférence d’Ille ; je suis de retour à 7 heures.

Ille, dimanche 19 août 1906

Je vais à la messe de 8h ½ ; je vais attendre M. et Mme Bertran de Balanda au train de 11 heures. Nous déjeunons à 11h ½. M. Henri Bertran fait sa conférence à 2 heures, dans le salon de la grande maison devant une soixantaine d’hommes ; ça n’est pas énorme, mais pour une réunion improvisée, c’est passable. Je le présente à l’auditoire. Ensuite, il fait l’historique du mouvement d’idées de l’Action Française, parle de la monarchie de demain, de son programme politique, administratif, religieux, social, de Mgr le duc d’Orléans, fait la critique de la conception révolutionnaire de la société, parle du pape et de la résistance à la loi de Séparation. Aussitôt après, nous partons pour Vinça par le train de 4 heures, espérant qu’on aura réuni des hommes, mais là on n’a rien fait ; M. Bertran se voit forcé de renvoyer sa conférence à plus tard, probablement au dimanche 2 septembre. Maintenant, il va falloir tâcher de trouver quelques adhésions à de petits groupes d’Action française ; il faut convaincre des gens comme l’Action française en a converti beaucoup déjà.

Semaine du 20 au 26 août 1906

Ille, lundi 20 août 1906

Le matin, je vais à cheval à Millas et je rentre par Corbère ; l’après-midi, je me promène du côté de Touïre, de Régleilles et de la briqueterie ; je vois les demoiselles Mathieu dans leur propriété.

Ille, mardi 21 août 1906

Je vais à cheval à Neffiach par de petits chemins, je rentre par la grande route, je m’arrête chez les Barescut. L’après-midi, je m’occupe du groupe d’Action française à fonder ici ; ce n’est pas chose facile, les mieux intentionnés ont peur, à cause d’un fils ou d’un neveu fonctionnaire etc. Les demoiselles Mathieu nous racontent qu’on parle de plus en plus de mon mariage avec Marie-Louise de Lacour, et cependant notre attitude vis-à-vis des Lacour est des plus réservées ; à cause de ces bruits, je ne suis pas encore allé voir Victor ; il faudra cependant que je m’y décide.

Ille, mercredi 22 août 1906

Papa et Philomène arrivent par le train de 7h du matin ; Papa arrive de Cauterets et Philo de Sainte-Croix ; ils se sont retrouvés à Agen où on a conduit Philomène ; Papa est enrhumé et très fatigué ; le matin, je vais à cheval du côté de Neffiach, puis de Saint-Michel ; Rovira, qui viendra vendredi à l’occasion de la foire et que nous aurons à déjeuner avec sa femme, m’ayant chargé de trouver une écurie pour les chevaux qu’il emmène en foire, je retiens celle de la métairie de l’oncle Xavier. L’après-midi, je vais voir Victor de Lacour, sans le rencontrer ; il avait demandé aux demoiselles Mathieu si j’étais ici ; elles lui avaient répondu que je serais enchanté de le voir, mais que j’hésitais à aller chez lui de peur de donner quelque créance aux bruits qui courent sur un mariage entre sa sœur et moi ; il leur avait dit que puisqu’il en était ainsi il viendrait me voir le premier ; alors, j’ai cru bien faire de le devancer. Ensuite, je vais me promener à Casenove ; je traverse la Tet à pieds secs.

Ille, jeudi 23 août 1906

Le matin, je vais à Vinça à cheval. Papa, très souffrant, ne quitte pas le lit de la journée ; il préfère soigner tout de suite sa courbature et son rhume.

Ille, vendredi 24 août 1906

Ce matin, je vais à cheval au-devant des Rovira qui arrivent de Nyer en voiture ; j’installe leur voiture chez l’oncle Xavier où les chevaux que Fernand a envoyés à la foire ont passé la nuit. La foire n’est pas très brillante. Nous avons Fernand et sa femme à déjeuner, Papa ne peut pas paraître bien qu’il se soit levé, mais Bonne Maman est venue de Vinça. Après déjeuner, nous faisons promener nos cousins dans la campagne d’Ille. Fernand m’invite à aller un de ces jours à Nyer où il passe l’été avec sa femme et sa mère.

Ille, samedi 25 août 1906

Le matin, je vais à cheval à Bélesta où je vois le curé M. Badrignans ; il me parle beaucoup de l’encyclique de Pie X ; il est enchanté du sens des instructions pontificales et, depuis qu’elles sont parues, ne manque pas une occasion d’exciter en chaire ses paroissiens à la résistance. Depuis 8 jours, l’union de l’Église de France avec le Siège Apostolique s’affirme plus vivante que jamais ; tous les évêques, en promulguant l’encyclique Gravissimo officii condamnent, avec le pape, la loi et les associations cultuelles, convient les prêtres et les fidèles à la résistance ; c’est un mouvement magnifique qui met les blocards dans la stupéfaction plus encore qu’il ne les enrage. Pie X a rendu à l’Église de France et à la France elle-même le plus signalé des services en ordonnant la résistance à la loi inique, tous les Catholiques le suivront, l’immense majorité avec enthousiasme, les autres par obéissance ; il fallait en arriver là, peut-être si l’on avait résisté plus tôt n’en serions-nous pas où nous en sommes ; il était grand temps de résister, Pie X l’a compris, vive Pie X ! Dans l’après-midi, je travaille à sa thèse, je me promène avec Philomène ; nous rencontrons M. de Lacour qui nous arrête et est très aimable avec nous.

Ille, dimanche 26 août 1906

Je vais à la grand’messe ; M. le curé y donne lecture de l’encyclique du pape et de la lettre pastorale de Monseigneur qui l’accompagne. L’après-midi, après vêpres, nous avons un petit thé de jeunes gens et jeunes filles ; y viennent Stanislas, Jean et Mlle Marie-Thérèse Roca, Xavier Cristau et Rose-Marie Desprès. Victor et Marie-Louise de Lacour avaient accepté aussi, mais Victor étant indisposé et gardant la chambre depuis quelques jours, ils n’y viennent pas. Maman est réellement souffrante depuis quelques jours, elle éprouve beaucoup de fatigue dans les jambes, à l’estomac, etc. Elle en est inquiète à cause des couches de Marie-Thérèse dont le moment approche de plus en plus ; elle tient absolument à être à Sainte-Croix à ce moment-là ; le pourra-t-elle ?

Semaine du 27 au 31 août 1906

Ille, lundi 27 août 1906

Je vais passer la journée à Vinça à cheval ; j’y arrive à 10h et je n’en repars qu’à près de 6h du soir ; il fait une chaleur torride, le soleil est brûlant ; je m’arrête à Boule à l’aller et je vais voir les vignes. De Vinça, je vais à la Balme avec un négociant en fruits M. Lévy dit Quatorze, il nous achète les pommes pour 125 fr. ; dans quelques années, il y en aura bien davantage. À Vinça, je m’occupe beaucoup de la conférence de dimanche qui s’annonce bien.

Ille, mardi 28 août 1906

Le matin, je me promène à cheval du côté de Neffiach. L’après-midi, je vais me promener avec Papa du côté de la métairie Saint-Martin et de Saint-Michel ; je travaille à ma thèse ; Maman, qui va mieux, décide de partir vendredi pour Sainte-Croix ; en même temps, nous nous installerons à Vinça.

Château de Nyer, mercredi 29 août 1906

Château de Nyer, propriété des Rovira – Carte postale d’époque, sans date (site ebay.fr)

Je comptais venir demain à Nyer mais je reçois le matin à 8h une dépêche de Fernand m’engageant à y aller aujourd’hui parce que nos cousins de Lazerme y seront. J’expédie Jacques à cheval à Villefranche et je pars par le train de 9h22 ; j’arrive à Villefranche à 10h ¼, Jacques y arrive un petit moment après sur Fantaisie ; je monte alors à cheval et j’arrive à 11h35 environ au superbe château de Nyer qui est situé au fond d’une vallée sauvage et qui domine le village et la vallée de Nyer. J’y suis reçu par Mme de Rovira la mère[51], sa fille Mme de Rovira de Roquevaire et sa belle-fille Mme Fernand ; un moment après, Fernand[52] arrive en voiture emmenant tous nos cousins de Lazerme, l’oncle Joseph, Tante Hélène, Carlos, Marthe etc. ; ils ont passé le mois d’août à Puigcerdà et rentrent ce soir à Perpignan ; je fais la connaissance de M. René de Rovira de Roquevaire – neveu et en même temps cousin germain de Fernand, par suite du mariage de la demi-sœur de Fernand, Mlle Sylvie de Roquevaire, avec M. Charles de Rovira, frère du père de Fernand, M. Henri de Rovira ; la mère et la fille, la baronne de Roquevaire et sa fille Mlle Sylvie de Roquevaire, ont épousé les deux frères MM. Henri et Charles de Rovira ; la mère, qui est veuve en 1ères noces du baron de Roquevaire et en secondes noces de M. Henri de Rovira est une demoiselle de Lon, sœur de ma grand’tante Charlotte de Lazerme mère de l’oncle Joseph ; c’est la mère de Fernand. Mme de Rovira de Roquevaire (on ajoute à son nom de femme son nom de jeune fille pour la distinguer de sa mère et de sa belle-sœur) habite les environs de Montpellier avec son fils ; ils sont en villégiature à Nyer et repartent demain. Je vois aussi Paul de Maynard[53] qui a été bien malade cet hiver. À table, au déjeuner, nous sommes quatorze. Le château de Nyer, qui appartenait avant la Révolution aux marquis de Montferré ancêtres des Rovira, a été ensuite vendu comme bien national. M. Henri de Rovira l’a racheté il y a une trentaine d’années et l’a restauré avec beaucoup de goût. Le mobilier est merveilleux, il ne se compose que de meubles anciens et de curiosités dont beaucoup ont une grande valeur. Mes cousins sont si aimables qu’ils ne veulent absolument pas me laisser repartir le soir en même temps que les Lazerme et je suis forcé de coucher à Nyer. Dans la soirée, je me promène avec Maynard dans la vallée, je vois la cascade, je fais une visite au curé qui a été vicaire à Ille il y a 10 ans etc. Ce château de Nyer est un vrai musée, quelle accumulation de merveilles !

Vinça, jeudi 30 août 1906

Je pars de Nyer à 7h 1/4 du matin après avoir pris congé de Fernand qui viendra déjeuner après-demain à Vinça avec sa femme ; la température est délicieuse le matin à cette altitude (800 mètres environ) ; je mets 3 heures environ à descendre de Nyer à Vinça à cheval, ce qui fait 28 kilomètres. Dans l’après-midi je m’occupe de la conférence Action française de dimanche. À 8h du soir, arrivent Papa, Maman et Philomène. Maman sortira demain soir pour Sainte-Croix, Papa l’accompagnera jusqu’à Narbonne.

Vinça, vendredi 31 août 1906

Nous accompagnons Papa et Maman au départ du train de 3h35 ; le matin, au train de 9h38, je vais voir passer mes cousins Lutrand qui vont passer la journée à Prades ; avec Bonne Maman et Philomène nous venons les voir repasser au train de 6h48.

Septembre 1906

Semaine du 1er au 2 septembre 1906

Vinça, samedi 1er septembre 1906

Le matin, je m’occupe de la conférence ; je télégraphie à Mme de Llobet. Je vais au-devant des Rovira qui arrivent de Nyer en voiture vers 11 heures ; ils déjeunent avec nous ; après déjeuner nous les faisons promener au grand jardin, puis nous les menons à la petite pièce Les petites Robinson que la famille Thibault-Sauvy fait jouer dans la tonnelle du chalet Sauvy par les petites fillettes du catéchisme ; nous y retrouvons notre cousin M. Marie, de Prades, parent des D’Albici et de nous par les Boluix à qui sa femme est apparentée[54]. Fernand et Marie de Rovira nous quittent vers 3h en nous faisant promettre, à Philomène et à moi, d’aller les voir et passer quelques jours aux Capellans. La pièce, coupée de musique, de monologues et de chants, finit vers 5 heures. Je m’occupe encore de la conférence de demain.

Vinça, dimanche 2 septembre 1906

Je vais attendre au train de 9h34 M. Despéramons qui arrive de Molitg, il est maintenant président du comité royaliste des Pyrénées Orientales, par conséquent représentant du Roi dans notre département. Mgr le duc d’Orléans l’a nommé le 18 juillet à ce poste d’honneur et de combat où il succède à M. Passama. Je vais à la grand’messe avec M. Despéramons. À 11h14, nous allons ensemble attendre à la gare M. Henri Bertran, président de la « Ligue du Panache » ; il arrive de Latour-Bas-Elne. Ces messieurs déjeunent à la maison. La conférence a lieu à 2 heures dans le très vaste salon de la maison de Llobet inhabitée depuis la mort de M. Michel de Llobet. J’y avais fait disposer, avec la permission de M. Charles de Llobet, environ 80 à 90 places assises. La conférence est écoutée par 60 à 70 auditeurs, tous des hommes ; il y a parmi eux quelques républicains ; tous les autres sont royalistes. C’est M. de Guardia[55] qui préside et présente les orateurs ; après lui, je dis quelques mots sur le programme de l’Action Française ; puis M. Bertran expose, comme à Ille, la genèse et le développement du mouvement d’idées de l’Action française, et le programme monarchique. Enfin, M. Despéramons, dans un discours d’une éloquence magnifique qui enlève l’auditoire, flétrit les ignominies sans nombre de la république, s’étend en particulier sur la persécution religieuse, parle de la Séparation, de la résistance des Catholiques etc ; enfin montre l’inanité de toutes les solutions autres que le retour à la monarchie. Aussitôt après la fin de la réunion, on décide la création à Vinça d’un groupe du « Panache », une quinzaine d’hommes donnent immédiatement leur adhésion et choisissent un bureau : M. Vergès-Lladères, de Saorles, président, Dalmer, secrétaire, Étienne Vergès, trésorier. Bonne journée pour la cause royaliste à Vinça ! Avec la ligue locale du Panache, qui a son centre à Perpignan et qui essaime dans le reste du département, les royalistes regagnent rapidement le terrain perdu, les idées de l’Action Française se répandent. Le comité royaliste seconde bien ce mouvement. Le Panache, ligue locale, étant affiliée à l’Action française, c’est l’esprit de l’Action Française qui se répand par le Panache. Le mouvement royaliste, c’est l’avenir, c’est le salut ! M. Bertran, avant de repartir, insiste beaucoup pour que j’aille déjeuner chez lui à Latour-Bas-Elne avec Philomène ; nous pourrons combiner cette visite avec celle aux Capeillans.

Semaine du 3 au 9 septembre 1906

Vinça, lundi 3 septembre 1906

L’après-midi, nous allons à pied tous les trois à Saorle voir Mme Joseph de Guardia qui y est installée pour l’été. On s’émeut beaucoup d’une lettre adressée par un groupe anonyme de Catholiques au pape au sujet de ses récentes instructions ordonnant la résistance à la loi de Séparation ; cette lettre, non signée, a paru dans Le Temps ; elle discute les instructions pontificales, et est souverainement irrespectueuse ; elle émane évidemment des soumissionnistes. Avant l’encyclique, on avait le droit de discuter et j’estime que les 23 intellectuels qui ont écrit la fameuse lettre aux évêques en février dernier n’ont pas outrepassé leur droit ; mais maintenant, après les deux encycliques condamnant doctrinalement et pratiquement la loi de Séparation, discuter encore les instructions religieuses du pape, c’est lui manquer de respect. Les auteurs de la lettre invoquent les principes de la révolution française, disent, à propos de l’encyclique Gravissimo qu’elle a réjoui les adversaires de la république ; ce sont donc des libéraux et des ralliés. Voilà, ce que j’avais prévu arrive : ces gens-là, forcés comme catholiques de ne pas obéir à une loi de la république, se trouvent pris entre leurs devoirs de catholiques et leur devoir de républicains ; comme il eût été plus simple et plus habile à la fois de ne pas s’exposer à se trouver dans cette situation et de ne pas déposer les armes contre ce régime qui a juré de détruire la religion en France !

Vinça, mardi 4 septembre 1906

Le matin, je vais, avec Philomène, me promener à la vigne dite de Rusca ; la récolte n’est pas fameuse ; l’après-midi, je travaille à ma thèse. Maman écrit que « l’événement » pourra se faire attendre encore quelques jours ; le voyage l’a un peu fatiguée.

Vinça, mercredi 5 septembre 1906

Le matin, je me promène à cheval de Vinça à Marquixanes, puis à Rodès ; j’accompagne Fernand et Marie de Rovira qui descendent de Nyer. L’après-midi, je travaille à ma thèse.

Vinça, jeudi 6 septembre 1906

Je vais à Ille à cheval, j’y déjeune ; je suis de retour à Vinça à 4h ½. Pour la seconde fois depuis six mois, l’Assemblée générale des évêques de France est réunie à Paris ; nos évêques, que la persécution et surtout que la ferme attitude du pape a unis, décident quelle sera l’organisation de l’Église de France conformément aux instructions pontificales et en dehors de la loi de Séparation. Puisse le Saint-Esprit les inspirer !

Vinça, vendredi 7 septembre 1906

Je vais à la messe de 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du 1er vendredi du mois. Nous déjeunons à 10h ¼ et je vais, avec Philomène, passer l’après-midi au Vernet dans l’espoir de voir Mme et Mlle de Pallarès qui, m’a-t-on dit, y sont en ce moment ; non pas certes que je veuille reprendre ce projet définitivement abandonné mais je voudrais les voir (de loin) cela m’amuserait ; je ne les vois pas du reste, et on me dit qu’elles n’y sont pas ; le grand-père seul y est avec Mme et le général Fabre. L’oncle Paul, tante Josepha et Nénette arrivent par le dernier train à Vinça où ils séjourneront jusqu’à la fin de septembre.

Antoinette dite « Nénette » Magué (future Mme Noëll), un inconnu, Paul Magué, Mme Paul Magué née Josepha Lazerme et Mme Lazerme née Antoinette de Pontich en promenade du côté de Vinça – Cliché anonyme, sans date [années 1900] (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, samedi 8 septembre 1906

Je vais à la messe de 6h ½ en l’honneur de la fête de la Nativité de la Ste Vierge, j’y fais la sainte communion. Ensuite, je vais me promener à cheval dans la vallée de Velmanya ; j’arrive sans encombre jusqu’à Ballestavy ; mais en redescendant sur Vinça, à 600 ou 800 mètres à peine de Ballestavy, à la suite d’un écart, Fantaisie, dont le mors avait sauté hors de la bouche, fait quelques mètres, puis tombe sur ses genoux et je tombe avec elle ; le mors ayant sauté, je n’avais plus d’action sur elle. J’aurais pu me tuer car la route, très étroite, surplombe un précipice et il n’y a pas de garde-fou. Grâce à Dieu, je ne me suis fait aucun mal, mais la jument est bien abîmée ; son genou gauche est couronné à fond ; le genou droit est à peine éraflé. Quel ennui ! Une si jolie bête ! Et qui ne m’appartient pas ; que va dire Fernand de Rovira ! Je me console en songeant que j’aurais pu me tuer et que je n’ai même pas une égratignure. Je ramène la jument à Ballestavy où je la soigne comme je peux dans l’auberge ; je télégraphie à Vinça qu’on vienne me chercher en voiture. Un moment après, l’oncle Paul m’appelle au téléphone et me demande des explications sur l’accident ; je le rassure sur mon compte. Enfin, vers midi, Jacques arrive avec une voiture de louage. Il ramène la bête à la main à Vinça pendant que je descends en voiture. Je déjeune en arrivant, puis je fais examiner et soigner la jument dès qu’elle est arrivée. Elle est très couronnée du genou gauche. J’en suis navré ; c’est le premier accident qui m’arrive depuis que je monte à cheval. J’écris à Fernand et je lui raconte la chose ; il est évident que nous devrons l’indemniser. Papa, qui est arrivé par le train de 11h pour passer l’après-midi ici, repart à 6h48. Quelle guigne j’ai eue aujourd’hui !

Vinça, dimanche 9 septembre 1906

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; dans l’après-midi, violent orage et pluie abondante, elle est accueillie avec joie car il régnait depuis 3 mois ou même plus une terrible sécheresse ; l’été ayant été très chaud et très soutenu, et la pluie très rare, il n’y a presque plus d’eau à la rivière et l’arrosage devient très difficile.

Semaine du 10 au 16 septembre 1906

Vinça, lundi 10 septembre 1906

La jambe de Fantaisie se cicatrise régulièrement ; Fernand, à qui j’avais écrit dès samedi, me répond de ne pas me tracasser de ce qui est arrivé, que seuls ceux qui ne montent pas à cheval peuvent se vanter de n’avoir pas éprouvé d’accidents de ce genre etc. etc. ; en un mot, sa lettre, après un ennui pareil, est d’une extrême amabilité. Il ne veut pas entendre parler de l’indemnité que Papa et moi lui avons offerte, il dit que la jument, étant destinée à la reproduction, n’a éprouvé aucune dépréciation du fait de l’accident. Cependant, nous insisterons, et s’il n’y a pas moyen de lui faire accepter une indemnité, nous lui ferons un cadeau, à lui, à sa femme ou à la petite-fille, au moment du 1er de l’An. Je vais au Vernet (en chemin de fer jusqu’à Villefranche, au-delà et tout le retour à bicyclette) ; je regarde encore du côté du chalet du Lac, mais je ne vois rien ; décidément, ces femmes ne doivent pas y être…

Vinça, mardi 11 septembre 1906

Dieu soit loué ! Marie-Thérèse est heureusement accouchée d’une fille, la mère et l’enfant se portent bien ; nous avons appris cette heureuse nouvelle à Ille au moment où Philomène et moi attendions le train de 8 heures du soir pour rentrer à Vinça après une course en voiture qui a duré toute la journée ! Étant invités à déjeuner chez M. et Mme Henri Bertran de Balanda à Latour-Bas-Elne, nous y sommes allés en voiture, avec le break de Bonne Maman. Nous sommes partis d’ici à 6h40 du matin, avons attelé à Ille le cheval de Batllot, avons pris Papa et sommes arrivés à Latour à 11h ½ ; distance de Vinça 44 kilomètres et d’Ille 35 ; nous sommes passés par Corbère, Thuir, Bages et Elne. Après le déjeuner, nous avons pris le café chez les D’Arexy. Repartis à 3h ¼, nous sommes arrivés à Ille à 7h ¾, après avoir fait, comme à l’aller, une halte d’un quart d’heure à Trouillas pour laisser souffler la jument. À Bages, nous avons vu une chose horrible : au-dessous d’une croix de mission, un misérable, probablement aussi bête que méchant, a écrit à la craie cet horrible blasphème que j’ose à peine reproduire en en demandant pardon à Notre Seigneur : « âne à vendre » ; nous cherchons à l’effacer, mais nous ne pouvons pas l’atteindre ; Papa écrira au curé de Bages pour lui signaler cette épouvantable inscription et lui dire de la faire effacer. Nous avons fait aujourd’hui 80 kilomètres de voiture par un vent de nord-ouest furieux. Ici, on a reçu aussi des dépêches de Sainte-Croix et tout le monde est content ; voilà Bonne Maman bisaïeule !

Vinça, mercredi 12 septembre 1906

Je ne sors pas beaucoup aujourd’hui ; la jument va mieux, la chair repousse régulièrement. Nous annonçons aux uns et aux autres la naissance de sa nièce ; on vient nous en féliciter.

Vinça, jeudi 13 septembre 1906

Le matin, je vais me promener, avec l’oncle Paul, M. de Guardia et son fils Albert, à Marquixanes ; nous voyons le curé M. Vidal. Au retour nous trouvons Papa qui vient d’arriver d’Ille ; Maman lui a télégraphié que tout est changé relativement au baptême de la fille de Marie-Thérèse, il ne devait avoir lieu qu’au commencement d’octobre, et les Magué devaient y assister ; or l’abbé Gérard de Saint-Cyr, qui doit baptiser l’enfant, ne pouvant pas venir à Sainte-Croix en octobre, le baptême va avoir lieu tout de suite, et Papa, qui est parrain, va partir demain ou après-demain. Le soir, j’avais convoqué les membres du bureau de la Société Saint-Sébastien, mais plusieurs ayant été empêchés de venir, j’ajourne la réunion.

Vinça, vendredi 14 septembre 1906

Papa nous télégraphie que le baptême étant fixé à lundi, il ne partira que demain pour Ste Croix ; il se ressent encore de son indisposition du mois dernier. Le soir, je tiens la réunion du bureau de la société Ste Sébastien, on y décide plusieurs choses assez importantes.

Vinça, samedi 15 septembre 1906

Le matin, je me promène avec l’oncle Paul du côté de la rivière. Papa devait venir par le train de 9h ½ et partir cette après-midi pour Sainte-Croix, mais il nous télégraphie qu’étant fatigué, il ne viendra pas à Vinça et partira directement d’Ille. Nous avons la cousine Thérèse Lutrand à déjeuner. Dans l’après-midi, lettre de Papa annonçant qu’il est tout à fait souffrant et qu’il lui est impossible de partir aujourd’hui pour Sainte-Croix ; il partira demain à 4h du soir, s’il est mieux, et arrivera ainsi juste au moment du baptême. En présence de ces nouvelles, je me décide à aller à Ille voir ce qui en est ; j’y vais par le train de 7h du soir avec la cousine Lutrand qui rentre à Perpignan et j’en reviens une heure après par le train de 8 heures. Papa a un dérangement d’entrailles et de l’estomac, et il n’est pas probable qu’il puisse partir demain. Nous décidons ensemble que demain à la 1ère heure, je télégraphierai à Maman pour la mettre au courant de la situation et lui demander de faire ondoyer l’enfant et de renvoyer le baptême au mois d’octobre suivant le 1er plan ; si cela n’est pas possible, je partirai à la place de Papa et c’est moi qui tiendrai lundi ma nièce sur les fonts baptismaux comme représentant de son parrain qui sera Papa. Si Papa pouvait être assez bien pour partir demain, comme cela vaudrait mieux ! Ce voyage en perspective m’ennuie beaucoup ; nous étions invités à aller cette semaine aux Capeillans. Jacques Hervé arrive samedi ; que de coïncidences !

Vinça, dimanche 16 septembre 1906

Dès l’ouverture du bureau télégraphique à 7h, j’expédie ma dépêche à Maman en lui demandant une réponse immédiate, le bureau devant fermer à midi aujourd’hui dimanche. Mais à midi, je n’ai reçu aucune réponse. Que faire ? Partir ou rester ? Je consulte Papa en lui envoyant Jacques à midi 1/2 en voiture ; il rentre à 3h, porteur d’un billet de Papa me disant qu’il est aussi embarrassé que moi, n’ayant rien reçu, et qu’il me laisse libre. Dans ces conditions je ne pars pas. Nous avons plusieurs visites. Demain matin, sans doute, tout s’éclaircira, car je recevrai, je pense, la réponse télégraphique qu’on a dû m’envoyer ce matin et qui n’a pas eu le temps d’arriver avant midi ; mais il sera trop tard pour faire, avec moi ou avec Papa, le baptême lundi ; peut-être, si l’on me réclame, partirai-je demain et le baptême se fera-t-il mardi ; peut-être se décidera-t-on à ondoyer l’enfant et à renvoyer le baptême au mois d’octobre ; c’est ce qu’il y aurait de mieux, Papa pourrait y assister. Je suis toute la journée dans l’incertitude.

Semaine du 17 au 23 septembre 1906

Vinça, lundi 17 septembre 1906

Le matin, nous assistons tous à une messe célébrée par M. le curé pour Papa et Maman en l’honneur du 25ème anniversaire de leur mariage, noces d’argent que les circonstances empêchent de célébrer solennellement comme nous en avions l’intention. Toute la matinée, j’attends une dépêche ; à 11h ½ seulement, Papa me télégraphie que le baptême est renvoyé en octobre ; à midi ½, dépêche de Maman annonçant que la petite a été ondoyée, a reçu les noms de Ghislaine Marie et que le baptême n’aura lieu qu’en octobre ; comme j’ai bien fait de ne pas partir hier ! Philomène et moi allons voir Papa à Ille en voiture ; il va mieux mais est encore bien souffrant. L’oncle Paul va à Molitg avec M. de Guardia. Philomène répond aux Rovira que nous arriverons mercredi aux Capeillans.

Vinça, mardi 18 septembre 1906

Ce matin, l’oncle Paul, Nénette, M. de Guardia, son fils Albert et moi allons nous promener à Joch. Bonne Maman est à Perpignan aux obsèques de Mme Costenadal. Elle reçoit une lettre de la fille de l’oncle Hector de Pontich, Mme Trollet, lui disant que son père est atteint d’un cancer au foie et que sa mort n’est qu’une question de temps ! Cette nouvelle ne m’étonne pas trop ; j’avais trouvé l’oncle Hector très jaune à Paris il y a deux mois. Nous sommes tous attristés de ces nouvelles.

Les Capeillans, mercredi 19 septembre 1906

Nous avons quitté Vinça par le nouveau train de 9h ; Tante Josepha, Nénette, Philomène et moi, après avoir fait quelques commissions dans Perpignan, avons déjeuné chez Tante Bonafos. Par le train de 2h ¼, nous sommes partis Philomène et moi pour Elne où Fernand de Rovira nous attendait à la gare ; à 3h environ, nous étions aux Capeillans pour 2 jours ; bien entendu, accueil des plus aimables. Dans l’après-midi Fernand, Philomène et moi montons à cheval.

Les Capeillans, jeudi 20 septembre 1906

La villa du domaine des Capeillans à Saint-Cyprien, propriété des Rovira – Carte postale d’époque, sans date (site www.ganierdewisches.fr)

Le matin je monte à cheval avec Fernand ; à 10h, nous allons, dans un grand break, prendre à la gare d’Elne Carlos, Jacques, Marthe et Thérèse de Lazerme qui arrivent de Perpignan et Mlle de Vilmarest[56] qui arrive d’Argelès ; ils viennent déjeuner et passer la journée ; je monte un peu à cheval avec Jacques pendant que ces demoiselles jouent au tennis. L’après-midi, nous assistons tous à des sauts d’obstacles de concours hippique par M. Joseph Jonquères d’Oriola. Ensuite nous allons tous en break raccompagner Mlle de Vilmarest chez elle à Argelès ; les Lazerme repartent d’Elne par le train de 6h ½.

Vinça, vendredi 21 septembre 1906

Ce matin, aux Capellans, après avoir regardé sauter au manège les chevaux de concours, nous nous promenons, Philomène, Fernand et moi du côté de Saint-Cyprien. L’après-midi, René de Chefdebien vient en automobile faire une visite avec sa jeune femme aux Rovira ; Carlos, Marthe, Jacques et Thérèse[57] sont avec eux ; ils repartent tous vers 3h ½ pour aller chez les Henri de Çagarriga[58] à La Grange. Nous quittons Les Capeillans à 4h dans le grand break ; Fernand, sa femme et la petite Loulou[59] nous accompagnent à Perpignan ; nous nous arrêtons chez nos cousines Genin et De Guardia[60] à Saint-Cyprien mais nous ne les rencontrons pas ; puis chez nos cousins Gout de Bize[61] à Boaçà à qui nous faisons une visite d’une vingtaine de minutes. Nous prenons à Perpignan congé de nos cousins de Rovira qui nous ont fait passer deux jours bien agréables, et nous rentrons à Vinça à 8h22 du soir. Jacques Hervé, qui devait arriver demain soir, a envoyé lettres et dépêches contradictoires ; il annonce que son arrivée est pour samedi, puis pour lundi, puis de nouveau pour samedi ; ce soir, en arrivant à Vinça, je trouve une nouvelle dépêche l’annonçant pour dimanche soir ; c’est à ne savoir à quel saint se vouer et cela rend très difficile l’organisation de promenades et d’excursions.

Vinça, samedi 22 septembre 1906

Le matin, nous avons la visite, entre deux trains, de M. l’abbé Sarrète[62] qui arrive de la retraite ecclésiastique ; on a donné à ces messieurs des instructions orales et pratiques en vue de la résistance à la loi de Séparation ; il repart à 11h ¼ pour Palau-de-Cerdagne. Je vais l’après-midi à Perpignan où M. Bertran m’a convoqué, au Panache, avec quelques autres ligueurs pour arrêter une ligne de conduite dans la nouvelle campagne que l’Action française entreprend contre Dreyfus et l’arrêt infâme du 12 juillet dernier ; affichage de protestations raisonnées et motivées contre cet arrêt, distribution de tracts reproduisant l’affiche, souscription pour offrir une médaille d’or au général Mercier (cette dernière idée n’est peut-être pas très heureuse car le général Mercier n’a pas été, à la fin, à la hauteur de sa tâche), etc. etc. Le Panache décide de s’associer à cette campagne bien française contre l’omnipotence juive. À Perpignan, je vais voir Tante Bonafos et tante Cornet de Bosch (que je ne rencontre pas) ; je me promène longtemps avec Henri d’Albici. Nouvelle dépêche de Jacques Hervé-Bazin qui n’arrive que lundi !!!

Vinça, dimanche 23 septembre 1906

Je vais à la grand-messe où l’on donne lecture de l’importante lettre collective des cardinaux, archevêques et évêques français relative à la loi de Séparation. Cette lettre collective de l’épiscopat français condamne, après le pape, la loi de 1905 et les associations cultuelles et déclare qu’aucun Catholique ne peut se prêter à la formation de ces associations ; elle montre l’unanimité de l’épiscopat ; c’est un beau et consolant spectacle ; cette lettre, très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond, est lue aujourd’hui dans toutes les églises de France. Le gouvernement, qui, en vertu de l’article 35 de la loi de Séparation, pourrait poursuivre les curés qui donnent lecture de cette lettre comme ceux qui ont donné lecture des deux encycliques du Saint-Père, n’osera certainement rien faire encore ; il ne poursuivra pas plus ces curés qu’il n’a osé poursuivre ceux qui ont lu et commenté les encycliques pontificales. Dans l’après-midi je vais, avec Philomène, voir Papa à Ille en voiture ; il va beaucoup mieux. Nous arrêtons le programme du séjour de Jacques Hervé. Ici, à midi, nous avons M. et Mme Joseph de Guardia et leur fils Albert à déjeuner.

Semaine du 24 au 31 septembre 1906

Vinça, lundi 24 septembre 1906

Le matin, je vais à la Balme avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène. L’après-midi visite aux malades de la Société Saint-Sébastien. Le soir, à 8h22, Jacques Hervé[63] arrive enfin, mais pour quatre jours seulement.

Vinça, mardi 25 septembre 1906

Pour commencer à faire visiter le pays à Jacques Hervé, je le mène le matin à Bouleternère en voiture après avoir jeté un coup-d’œil sur la campagne de Vinça ; à Boule, nous assistons à la vendange. Papa vient déjeuner ici. L’après-midi, nous faisons une tournée en voiture dans les environs immédiats de Vinça : Espira, Finestret.

Vinça, mercredi 26 septembre 1906

Mgr Jules de Carsalade du Pont (1847-1932), évêque de Perpignan-Elne – Cliché anonyme, L’Album du Centenaire, 1910 (Wikipédia)

Aujourd’hui, excursion à Vernet-les-Bains et à Saint-Martin-du-Canigou. Je pars avec Jacques Hervé par le train de 7 heures ; nous sommes au Vernet vers 8h ¾. Nous grimpons tout de suite à Saint-Martin où nous arrivons à 10 heures ; là, nous voyons les nouveaux travaux de restauration, puis nous faisons une visite à Monseigneur qui est en villégiature à Saint-Martin avec sa sœur Mlle de Carsalade du Pont. Monseigneur, très aimable, nous fait tout visiter ; il arrive de la deuxième assemblée de l’épiscopat et nous causons avec lui de la Séparation et de la résistance à la loi ; il est plein d’énergie et nous encourage vivement à la résistance et à une résistance énergique ; bravo ! Nous sommes de retour au Vernet à midi 1/4 ; nous déjeunons à l’Hôtel du Parc ; puis nous rentrons à pied jusqu’à la gare de Prades ; nous visitons en passant la curieuse église de Corneilla-de-Conflent puis Prades. Le temps a été frais et favorable à la marche.

Ille, jeudi 27 septembre 1906

Aujourd’hui, visite d’Ille et de ses environs. Je pars de Vinça avec Jacques et l’oncle Paul par le train de 9 heures ; Papa nous attendait à Ille et nous nous promenons, le matin, dans Ille et dans les environs immédiats du côté de la Tet. Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette et Philomène arrivent en voiture vers 11 heures ; après le déjeuner, nous allons nous promener à Saint-Martin, à Saint-Maurice et au château de Corbère, les uns en voiture, les autres à pied. Ces dames et l’oncle Paul, après avoir dîné à Ille, repartent pour Vinça à 8h du soir et je reste ici avec Jacques Hervé et Papa.

Ille, vendredi 28 septembre 1906

Dernière journée de Jacques Hervé en Roussillon. Nous la commençons de bonne heure ; nous partons pour Perpignan par le train de 5h50 du matin ; nous passons à peu près 3h ¾ dans Perpignan où nous voyons tout ce qu’il y a à voir ; nous rentrons à Ille par le train qui y arrive à 10h55. Nous visitons les pépinières Bartre, la vieille maison de Bosch. À 2 heures, nous partons en voiture pour Millas où nous faisons une visite à la famille de Çagarriga avec laquelle Jacques a beaucoup de relations communes ; nous nous arrêtons aussi, en passant, chez nos cousins de Barescut ; nous rentrons par Corbère après avoir vu, à Millas, accompagnés de M. de Çagarriga, un reliquaire et un ostensoir précieux gardés chez le curé. En arrivant ici, Jacques dîne rapidement, fait ses paquets et nous l’accompagnons au train de 7h12 du soir, regrettant qu’il ne puisse pas passer plus longtemps dans le pays. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Vinça, samedi 29 septembre 1906

Le matin à Ille, je vais me promener avec Papa à la petite vigne du chemin de Boule. L’après-midi, Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette et Philomène arrivent de Vinça par le train d’une heure. À 2h, je pars en voiture avec elles pour Millas et Saint-Feliu-d’Avail ; nous faisons une visite à notre cousine Ferriol puis à notre cousine Bertran de Balanda ; nous revenons par la route de Corbère ; mais quand nous arrivons à Ille, Bonne Maman trouvant qu’il est trop tard pour rentrer à Vinça en voiture, nous attendons le train de huit heures pour rentrer tous à Vinça où je me retrouve après deux jours d’absence. J’y trouve les affiches de l’Action française contre Dreyfus que l’on m’envoie du Panache avec mission de les faire apposer, ici et à Ille ; elles sont énormes et bien faites pour être remarquées ; elles font, du reste, beaucoup de bruit. Les dreyfusards avaient annoncé que leur triste client poursuivrait l’Action française ; mais il ne l’a pas encore fait et ne paraît pas disposé à le faire car l’Action française fournirait ses preuves et ferait entendre ses témoins en Cour d’assises où l’on ne peut pas, comme à la Cour de Cassation, faire l’instruction à huis-clos et refuser d’entendre les témoins en audience publique !

Vinça, dimanche 30 septembre 1906

Je souscris et fais souscrire pour la médaille d’or du général Mercier c’est-à-dire contre Dreyfus et les dreyfusards ; la souscription a du succès ici. Je vais à la grand’messe et à vêpres. La liste des nouveaux saint-cyriens paraît et j’ai la joie d’y lire le nom de Paul Delestrac ; cette nouvelle me fait grand plaisir et je félicite ce brave Paul par dépêche.

Octobre 1906

Semaine du 1er au 7 octobre 1906

Vinça, lundi 1er octobre 1906

Le matin je vais à Bouleternère à cheval sur Hildegarde. L’après-midi, je travaille à ma thèse.

Vinça, mardi 2 octobre 1906

Aujourd’hui, dernière journée du séjour de l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette à Vinça, on célèbre le service funèbre que l’on a l’habitude de célébrer tous les ans le 7 octobre pour Bon Papa ; de cette façon, les Magué pourront y assister. Le baptême de Ghislaine est décidément fixé à samedi. Les Magué partent à 3h ½, passeront 4 jours à Sainte-Croix et assisteront au baptême avant de rentrer à Dijon. Papa, qui sera parrain, partira demain d’Ille. Nous accompagnons les Magué à la gare. On vendange ici et à Ille. Les métayers de Corbère et de Boule ne continuant pas (celui de Corbières est mort l’année dernière, et Joseph Jacomy à Boule laisse les vignes) nous reprenons ces vignes et c’est moi qui suis chargé de les faire valoir désormais directement ; l’oncle Paul par la même occasion, me prie de m’occuper de ses vignes de Boule et de Vinça ; je le ferai très volontiers. J’aurai donc à m’occuper désormais : de nos vignes de Corbère, de nos vignes de Boule et de celles de l’oncle Paul à Boule, de nos vignes de Vinça et de celles de l’oncle Paul à Vinça ; les deux petites vignes d’Ille continueront à marcher comme par le passé et les vignes de Trouillas ne sont pas encore libérées. Ma vie d’agriculteur va donc commencer ; aussi, je passerai fort peu de temps à Angers cette année ; le soir, Mois du Rosaire.

Vinça, mercredi 3 octobre 1906

Ce matin, je vais à cheval à Ille où je vois Papa qui part à 4 heures de l’après-midi pour Sainte-Croix. L’après-midi, je travaille à ma thèse, puis je vais surveiller les vendanges du Cam dal Roc. Le soir, nous allons au Mois du Rosaire.

Vinça, jeudi 4 octobre 1906

Le matin et le soir, je vais surveiller les vendanges à la vigne dite la Ruscane ; l’après-midi, je travaille à ma thèse, je vais me confesser. Le soir, Mois du Rosaire, nous nous promenons un peu après ; il a fait aujourd’hui une vraie journée de gros été, mais toujours pas de pluie ; c’est terrible pour les agriculteurs.

Vinça, vendredi 5 octobre 1906

Ce matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur du 1er vendredi du mois ; je vais à cheval à Espira, je reviens en passant par la Ruscane ; l’après-midi, je travaille à ma thèse ; le soir, nous allons à la cérémonie du 1er vendredi du mois à l’église.

Vinça, samedi 6 octobre 1906

Le matin, je vais à Boule à cheval ; je porte à M. Llense, membre du comité royaliste d’Ille pour la commune de Boule, l’affiche de l’Action française contre Dreyfus et l’arrêt de cassation du 12 juillet dernier ; je lui charge de la faire afficher ; l’après-midi, j’en envoie aussi une à Rodès ; je travaille à ma thèse ; le soir, cérémonie du Rosaire.

Vinça, dimanche 7 octobre 1906

Affiche « Appel au pays » de l’Action française – Site ebay.fr

Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Saintt Rosaire et à l’occasion du 11ème anniversaire de la mort de mon pauvre grand-père. « L’Appel au pays » de l’Action française a été affiché cette nuit, comme il a dû l’être aussi à Boule et à Rodès ; il est remarqué, lu et commenté, des groupes d’hommes s’y arrêtent et stationnent devant. Le parti républicain de Vinça est furieux, l’affiche de l’Action française et les dures vérités qu’elle contient l’ont touché au vif. Une des affiches est sur le mur de la justice de paix ; sur la réquisition du juge de paix, le maire la fait arracher. J’apprends avec joie que l’organe radical-socialiste du département, Le Petit Catalan, fondé il y a six mois pour remplacer La République des Pyrénées-Orientales cesse de paraître à partir d’aujourd’hui ; un reptile venimeux de moins ! Hier, c’était L’Humanité de Jaurès dont on annonçait la disparition ; tant mieux, continuez ! Je vais à la grand’messe et à vêpres. De 1 à 2h, j’assiste au recouvrement des cotisations des sociétaires de la Saint-Sébastien. La soir, je réunis, avec l’aide des membres du bureau du Panache fondé à Vinça le jour de la conférence de MM. Bertran et Despéramons, les 1ers membres de cette section, au café Morer ; il n’en vient que six ; nous serons plus nombreux une autre fois, ne nous décourageons pas.

Semaine du 8 au 14 octobre 1906

Vinça, lundi 8 octobre 1906

Ce matin, je vais à Bouleternère à cheval ; je vois l’affiche de l’Action française qui a été apposée hier et qui a été respectée ici ; il paraît qu’on s’y est arrêté beaucoup. À Rodès, elle a été affichée aussi ; j’en ai reçu de nouvelles pour Ille. L’après-midi, nous allons à la Balme en voiture, on y cueille des figues que la vieille Philomène rapporte à la maison.

Vinça, mardi 9 octobre 1906

Je travaille matin et soir à ma thèse. Étant un peu fatigué, je ne monte pas à cheval.

Vinça, mercredi 10 octobre 1906

Le matin, je me promène à cheval du côté d’Espira et de Finestret. L’après-midi, nous allons en voiture à Prades où je fais diverses commissions, je vais porter au greffe du Tribunal l’extrait du casier judiciaire de deux individus de la société Saint-Sébastien que je propose pour la médaille mutualiste. Nous voyons nos cousins de Saint-Jean (Thérèse, Emmanuel et Joseph)[64] et notre cousin Marie ; la pluie menace toute la journée. Une lettre de Papa nous annonce que Marie-Thérèse souffre d’un engorgement du sein gauche où il se forme un abcès ; ce n’est pas grave mais c’est très souffrant, cela va retarder le départ de Maman de Sainte-Croix qui devait avoir lieu aujourd’hui.

Vinça, jeudi 11 octobre 1906

Pont ferroviaire sur le Riufagès, commune de Rodès – Vue actuelle (Wikipédia)

Le matin, un accident de chemin de fer qui aurait pu avoir des suites très graves se produit sur le viaduc du Riufagès ; à la suite d’un violent orage cette nuit, un tassement s’est produit dans le sol de la falaise sur laquelle le pont s’appuie en amont ; le 1er train descendant a déraillé un peu avant le pont, cassant les rails et les traverses ; il a patiné, emporté par la vitesse acquise jusque sur le pont où il s’est arrêté en penchant fortement sur sa gauche ; la voie est fortement dégradée, plusieurs wagons sont endommagés et la circulation est interrompue, il n’y a pas d’accidents de personnes. Dans la matinée, j’y vais voir avec Philomène ; on cherche à remettre le train sur les rails au moyen de crics ; ça ne sera pas facile à cause du peu d’espace dont on dispose sur le pont. La manifestation de l’Action française prend de plus en plus de développement ; son « Appel au pays » est affiché partout, et ni Dreyfus ni le ministère public n’ont osé poursuivre jusqu’à présent ; les listes de souscriptions, publiées dans les journaux, se couvrent de signatures. Cela prouve que la victoire dreyfusarde n’est pas complète ! Le gouvernement ne se sent pas de taille à faire respecter l’arrêt infâme de la Cour de Cassation.

Vinça, vendredi 12 octobre 1906

Le matin, je vais à Ille à cheval ; j’y porte des affiches de l’« Appel au pays » et je donne des instructions pour qu’elles soient affichées dimanche matin ; l’après-midi, je travaille à ma thèse ; vers le soir, je vais me promener, avec Philomène, à Bentefarine.

Vinça, samedi 13 octobre 1906

Le matin, je travaille à ma thèse ; l’après-midi, je vais à Boule où l’on pressure, puis à Ille à bicyclette. À Ille, j’apprends la mort de M. Jeger, gendre du Dr Trainier[65], et celle de notre ancienne cuisinière la vieille Marguerite ou Guidette qui vient de mourir à l’âge de 86 ans ; on enterre le 1er demain et la seconde après-demain ; j’irai à ces deux enterrements ; je me confesse avant de repartir d’Ille. Ce soir à Vinça, réunion des adhérents au Panache, au café Morer ; désormais, le Panache, qui progresse lentement mais sûrement, se réunira dans un autre local ; nous avons de nouvelles adhésions.

Vinça, dimanche 14 octobre 1906

Le matin à 7h ¼, je fais la sainte communion en action de grâce du 24e anniversaire de ma naissance et du 17e anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889. Ensuite, je pars en voiture pour d’Ille avec Amédée Jocaveil à qui j’offre une place ; il a neigé sur les montagnes et il fait un vent glacial. À Ille, nous assistons aux obsèques de M. Jeger. L’« Appel au pays » de l’Action française vient d’être affiché sur les murs d’Ille bien en vue ; on le lit. Je paie un homme pour distribuer dans l’après-midi dans les cafés environ 150 tracts reproduisant les termes de l’affiche ; quelle campagne antidreyfusarde dans le canton ! Grâce à moi, Ille, Vinça, Bouleternère, Rodès, Rigarda et Marquixanes auront eu l’affiche et reçu des tracts ; j’ai aussi le projet d’envoyer des affiches à Prades ; enfin, ici, la souscription pour le général Mercier a réuni quelques noms et quelques pièces. Je suis de retour à Vinça à une heure à peu près. L’après-midi, je vais à vêpres ; on grelotte ; ce temps est encore trop froid pour durer longtemps dans cette saison.

Semaine du 15 au 22 octobre 1906

Vinça, lundi 15 octobre 1906

Le matin, je pars pour Ille avant 7 heures par un temps aussi froid qu’hier pour assister à un autre enterrement, celui d’une ancienne cuisinière de mes oncles et tantes de Bosch qui a été longtemps aussi à notre service, la vieille Guidette ; cette vieille servante, qui nous était très dévouée, mérite bien que je me dérange pour elle même avec le froid qu’il se fait. Aussitôt après la cérémonie, je repars pour Vinça en passant par Bouleternère. L’après-midi, je travaille à ma thèse. À Ille, on n’a pas touché aux affiches.

Vinça, mardi 16 octobre 1906

Nous recevons à 8 heures, une dépêche de Maman nous disant qu’elle arrivera ce soir ; la dépêche est partie de Toulouse ce matin 7 h. Je monte à cheval le matin, je vais à Marquixanes et à la Balme. L’après-midi à 4 h, nous allons attendre Maman à la gare, elle arrive en bonne santé après 1 mois ½ d’absence. Marie-Thérèse va mieux, son abcès a avorté, mais comme la petite Ghislaine-Marie ne se développait pas assez vite, on lui a donné une nourrice.

Vinça, mercredi 17 octobre 1906

Je travaille le matin à ma thèse ; l’après-midi, nous allons tous à Ille en voiture, nous voyons Papa.

Vinça, jeudi 18 octobre 1906

Par l’express d’une heure, nous allons, Maman et moi, à Perpignan ; nous voyons les Lutrand et les Bonafos ; je fais plusieurs courses et commissions ; je vais dans un bureau de la Préfecture pour une question concernant la Société Saint-Sébastien et pour une affaire d’assistance, je vais au Panache, je rencontre les Passama, Jonquères, M. Despéramons. J’apprends que Fernand de Rovira a eu énormément de succès au concours hippique de Biarritz ; je vais le féliciter dès demain ; sa jument Miss Fire, montée par Joseph Jonquères d’Oriola, a gagné la coupe, l’Omnium battant le célèbre cheval « Conspirateur » ; c’est merveilleux. À l’aller, nous faisons route avec notre cousine Mme de Massia, et au retour avec M. Jules Sabaté. On annonce la démission de M. Sarrien président du conseil ; M. Clemenceau, qui exerçait en fait ces fonctions puisqu’il était le véritable chef du cabinet, le remplacera évidemment ; on dit que les membres les moins avancés seront remplacés. Il n’y aura rien de changé, on ira seulement un peu plus à gauche, c’est dans la logique de la république.

Vinça, vendredi 19 octobre 1906

Le matin, je vais avec Bonne Maman à Prades en voiture pour une affaire. L’après-midi, je travaille à ma thèse, j’écris plusieurs lettres.

Vinça, samedi 20 octobre 1906

Le matin, je me fais couper les cheveux, ensuite je vais à Ille à cheval afin d’y conduire la jument Hildegarde. L’après-midi, je travaille. Maman et Philomène partent pour Ille, moi je n’irai m’y installer que demain à cause de la réunion du Panache fixée à Vinça et à laquelle il faut que j’assiste. En vue de cette réunion, je vais à Saorles dans l’après-midi voir le président de la section Vergès-Lladères.

Ille, dimanche 21 octobre 1906

C’est aujourd’hui que je reviens à Ille pour assez longtemps ; mes parents y sont installés depuis hier soir. À Vinça ce matin, je suis allé à la grand’messe ; l’après-midi, réunion du  Panache qui donne neuf nouvelles inscriptions. Je pars à quatre heures ¼ en voiture.

Semaine du 22 au 28 octobre 1906

Ille, lundi 22 octobre 1906

Avec Maman et Philomène, je pars pour Perpignan par le train de 9h22. Nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme qui nous annonce le mariage de Carlos avec Mlle Thérèse de Mauvaisin[66], une Toulousaine ; sa mère est une demoiselle de Lestapis, sa famille est alliée aux D’Adhémar ; la jeune fille a 22 ans, elle est, dit-on, jolie ; ils se sont connus à Lourdes pendant le pèlerinage national. C’est aujourd’hui la grande nouvelle dans Perpignan ; pour mon compte, je suis enchanté pour Carlos ; sans être extrêmement riches, les Mauvaisin ont, paraît-il, de la fortune ; la fiancée de Carlos est pieuse. Papa a connu autrefois à Toulouse un M. de Mauvaisin ; je ne sais si c’était le père de ma future cousine. Nous déjeunons chez Tante Bonafos et nous partons à 1h ¼, en voiture, avec ma cousine Lutrand pour visiter l’église de Saint-André ; nous visitons aussi le château de Taxo au colonel David ; et Thérèse Lutrand nous fait entrer chez M. et Mme Roca d’Huytéza ; il y a là une jeune fille, fille unique[67], à qui Tante Bonafos a un peu pensé pour moi ; après l’avoir vue, je préfère que ma tante et ma cousine abandonnent cette idée et ne fassent aucune démarche ; il y a plusieurs personnes chez Mme Roca d’Huytéza, notamment Mlle de Globet ; nous visitons la curieuse église romane de Saint-André et nous sommes de retour à Perpignan à 6h ½ ; tout le monde parle du mariage de Carlos. Quant à Mlle Roca, je n’en veux pas pour moi !

Ille, mardi 23 octobre 1906

Le matin, je vais à Vinça à cheval. Bonne Maman vient de recevoir une lettre de l’oncle Joseph lui faisant part officiellement des fiançailles de Carlos. On pressure à Vinça ; je rentre à Ille à 11 heures. Nous déjeunons tout de suite et je pars à midi ½ avec Papa et Philomène pour Trouillas où nous allons aux vignes et voyons des comptes ; nous passons au retour par Corneilla pour porter à Mme de Llamby des bonbons de baptême de Ghislaine-Marie mais nous ne la rencontrons pas. Nous rentrons à Ille à 6h ¾.

Ille, mercredi 24 octobre 1906

Je ne monte pas le matin, l’après-midi je vais me promener à pied avec Papa et Philomène à la métairie de Tata Mimi et au-delà. Le ministère Clemenceau est constitué, Picquart est ministre de la Guerre, Picquart l’officier mis en réforme pour fautes graves dans le service, Picquart général de division alors qu’il y a 4 mois il avait le grade de lieutenant-colonel, voilà le chef imposé à l’Armée ! Quel ministre et quel ministère ! Les dreyfusards ont le triomphe insolent ! Heureusement que la campagne de l’Action française, à laquelle ils n’osent pas répondre, leur rabat le caquet.

Ille, jeudi 25 octobre 1906

Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Millas. L’après-midi, je travaille à ma thèse.

Ille, vendredi 26 octobre 1906

Le matin, je vais à cheval à Vinça où Bonne Maman est un peu souffrante ; elle a reçu de très mauvaises nouvelles du pauvre oncle Hector ; sa mort n’est qu’une question de semaines, peut-être de jours. Tata Mimi est allée le voir et l’a trouvé très changé. Bonne Maman lui télégraphie pour la prier d’aller le revoir. À Vinça, je m’occupe de questions concernant la Société Saint-Sébastien. L’après-midi, ici, j’examine avec l’entrepreneur Philipe Baux la grande maison ; des agrandissements sont nécessaires ici si nous voulons nous y installer avec notre mobilier d’Angers ; dans ces conditions, je préférerais de beaucoup que nous nous installions dans la grande maison Bosch ; l’année dernière, nous avons dû y renoncer à cause du plan beaucoup trop considérable que M. Carbasse avait fait ; il entraînait à acheter des maisons voisines, et la dépense eût été énorme. M. Carbasse est mort et je crois qu’on pourrait très bien se contenter d’un plan plus restreint ; j’examine tout minutieusement avec M. Baux et il entre dans mes vues. Je crois que si la somme à dépenser dans la grande maison pour la mettre en état ne doit pas dépasser sensiblement celle qui eût nécessaire ici, mes parents opteront pour la grande maison ; avec mon plan, il y a un jardin ; mais la tour est conservée et sert d’écurie. Nous allons tous nous promener à la métairie Saint-Martin ; je travaille à ma thèse.

Ille, samedi 27 octobre 1906

Le matin, je vais à Boule à cheval. L’après-midi je travaille ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire puis chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 28 octobre 1906

Baronne Reille née Geneviève Soult de Dalmatie (1844-1910) – Cliché anonyme, sans date (Wikipédia)

Le matin, je vais à la messe de 8h ½ afin de pouvoir prendre le train de 11h pour aller à Vinça et à Prades. Nous partons, Maman, Philomène et moi à 11h pour Vinça ; nous retrouvons dans le train M., Mme et Mesdemoiselles de Çagarriga, de Millas, Tante Hélène et Marthe, les demoiselles d’Ax qui vont, comme nous, à Prades entendre la conférence de la baronne Reille. Nous déjeunons à Vinça ; Bonne Maman a reçu de Tata Mimi de très très mauvaises nouvelles de l’oncle Hector ; il est mourant. Notre très grand désir à tous serait qu’il se convertît avant de paraître devant Dieu ; mais, à moins d’un miracle, je ne crois pas la chose possible. Un Catholique, qui n’a pas pratiqué sa religion sa vie durant, mais qui n’a pas tout à fait oublié les leçons de catéchisme de son enfance, se confesse presque toujours à l’heure de la mort ; mais comment espérer convertir un protestant surtout quand c’est un homme aux idées aussi arrêtées que mon pauvre oncle ? Il faudrait un miracle ! Tata Mimi, déléguée par Bonne Maman, fait ce qu’elle peut, mais hélas sans grand succès jusqu’à présent. À 2h, nous partons en voiture de Vinça pour Prades ; Bonne Maman, encore enrhumée, ne vient pas. Nous voyons à Prades les Saint-Jean, les Marie etc. ; nous retrouvons les Çagarriga, Lazerme, d’Ax. La conférence a lieu dans la salle des Œuvres ; elle est présidée par M. Marie[68]. Elle est faite en faveur de la Ligue patriotique des Françaises dont la baronne Reille[69] est, je crois, présidente ou vice-présidente ; on a profité du séjour de la baronne à Molitg pour lui demander cette conférence ; après elle, qui n’est pas très éloquente, parle M. le Edmond de Rivals de Boussac, présidant de la Jeunesse catholique dans le département, il parle très bien et rien n’est à reprendre dans son discours. M. de Çagarriga me fait faire sa connaissance. La réunion était placée plus ou moins sous le patronage de l’Action libérale ; aussi y suis-je venu en simple curieux, pour accompagner Maman et Philomène qui désiraient entendre la baronne Reille et me suis-je tenu à l’écart. Au retour, notre train part de Prades avec une heure de retard à cause du déraillement d’un train de marchandises qui a encombré la voie. Nous attendons dans la gare de Prades et nous faisons route ensuite avec les Çagarriga, Lazerme, d’Ax, de Lacroix etc. Nous parlons beaucoup du mariage de Carlos qui m’a invité ; il aura lieu aux environs du Premier de l’An.

Semaine du 29 au 31 octobre 1906

Ille, lundi 29 octobre 1906

Le matin, je me promène à cheval du côté de Saint-Michel et de Bouleternère ; l’après-midi, nous nous promenons tout de suite de la rivière ; je travaille à ma thèse.

Ille, mardi 30 octobre 1906

Le matin, je retourne à Boule à cheval pour voir de près comment pourrait se faire une plantation d’arbres à fruits dans une propriété. Papa, qui est allé à Vinça, nous rapporte à son retour, la triste nouvelle, imminente depuis plusieurs jours, de la mort de l’oncle Hector de Pontich, Bonne Maman a reçu ce matin une dépêche lui annonçant qu’il s’était éteint cette nuit sans trop de souffrances. De la question religieuse qui nous préoccupe tant, la dépêche ne parle pas. Mais nous serons renseignés par Tata Mimi. Évidemment, il était chimérique de compter sur une conversion in extremis, mais l’oncle Hector, bien que protestant, était un homme très droit, il avait au plus haut point le sens du devoir, de la justice, il croyait en Dieu ; Dieu, si miséricordieux, l’aura sauvé, je l’espère, car tout porte à croire qu’il était de bonne foi ; d’autre part, il a fait ce qu’il croyait être son devoir, Dieu a dû lui en tenir compte. Son malheur, c’est d’avoir été élevé dans la religion protestante par sa mère, protestante elle-même (Mlle de Nolles), que son père (frère de mon bisaïeul de Pontich), qui appartenait à une famille si catholique !, avait eu le grand tort d’épouser malgré la différence de religion ; quelles malheureuses conséquences pour la famille de Pontich a eu ce triste mariage[70] ! Quoi qu’il en soit, le seul espoir qui nous reste de retrouver un jour notre pauvre oncle Hector dans l’éternité réside dans la miséricorde divine. Il n’avait que 61 ans et, à le voir si fort, si vert il y a quelques mois encore, on n’aurait jamais supposé qu’il fût si près de sa fin. J’aurai été le dernier à le voir. L’oncle Paul a télégraphié qu’il assisterait aux obsèques. Il y a une quinzaine d’années, très jeune lieutenant-colonel, on pouvait croire qu’il arriverait aux grades les plus élevés ; mais la haine d’un général lui a beaucoup nui et il a dû prendre sa retraite comme lieutenant-colonel. En 1870, il avait été blessé à Sedan d’un éclat d’obus à la cuisse ; mais avait réussi à échapper à la capitulation ; il était venu se réfugier à Vinça chez Bon Papa et Bonne Maman qui le recevaient toujours, lui et ses frères, comme leurs propres enfants ; il était reparti après la chute de Metz et avait pris part aux opérations de la fin de la guerre. Ensuite, presque toute sa carrière militaire s’était passée dans le sud-est (Valence, Vienne etc.). Depuis sa retraite, il avait habité Vincennes, puis le quartier du Jardin des plantes à Paris et enfin il était devenu l’année dernière directeur de l’École d’électricité Bréguet où je l’ai vu le 12 juillet présidant la distribution des prix ; je ne me doutais pas alors qu’il n’avait plus que 3 mois à vivre. L’oncle Hector nous aimait beaucoup ; il tenait beaucoup à la famille et venait toujours avec grand plaisir à Vinça. Sa mort, surtout dans les conditions où elle s’est produite, nous cause à tous un grand chagrin. Dans l’après-midi, je reviens avec Maman à la grande maison ; les demoiselles Mathieu y sont aussi ainsi que l’entrepreneur M. Philipe Baux ; nous examinons tout avec le plus grand soin. M. Baux va faire un devis.

Ille, mercredi 31 octobre 1906

Il fait un temps affreux, pluie, vent violent et froid ; je ne sors quelques instants que pour aller me confesser vers 4h ¼ ; je travaille à ma thèse qui avance beaucoup.

Novembre 1906

Semaine du 1er au 4 novembre 1906

Ille, jeudi 1er novembre 1906 (Toussaint)

Je fais la sainte communion à la messe de 7 h ¼ à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, visite à Mme Terrats d’Aguillon ; ensuite je vais à vêpres et je me promène un peu avec Philomène après vêpres, le temps, bien que très frais et humide, est moins mauvais qu’hier. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, vendredi 2 novembre 1906

Je fais la sainte communion puis je vais à l’office des morts, l’après-midi, procession au cimetière ; ensuite, nous allons attendre l’oncle Xavier qui arrive pour 3 jours ; Faliu, le fermier de Trouillas, et sa femme sont ici.

Ille, samedi 3 novembre 1906

Le matin, je vais à Vinça à cheval. L’après-midi, nous nous promenons tous avec l’oncle Xavier dans la campagne pour examiner une question d’arrosage ; le soir, nous allons à la cérémonie des morts, puis chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 4 novembre 1906

Le matin, je vais à la messe de 8h ½ avec l’oncle Xavier. Je pars pour Vinça sur le train de11h ; j’y vais pour assister au recouvrement de la Société Saint-Sébastien et au sujet du Panache. Maman y est aussi pour accompagner Bonne Maman au cimetière où l’on va prier aujourd’hui. Le Panache fait des progrès sensibles ; il y a plus de 30 hommes inscrits et qui ont signé leur carte ; la prochaine séance, celle de décembre, sera une séance solennelle d’inauguration. Nous rentrons par le train de 7 heures.

Semaine 5 au 11 novembre 1906

Ille, lundi 5 novembre 1906

Le matin, je vais avec l’oncle Xavier à Saint-Michel où il est appelé pour régler une question de limite de champ entre un de ses fermiers et un voisin. À midi, nous avons M. Trullès à déjeuner ; Bonne Maman y vient. À 4 heures, Bonne Maman repart pour Vinça et l’oncle Xavier pour Perpignan et Pia ; il reviendra probablement à Ille avant la fin de sa permission ; d’ailleurs, nous irons le voir jeudi à Pia. Nous les accompagnons à la gare et nous nous promenons ensuite. Le soir, nous allons à la cérémonie des morts.

Ille, mardi 6 novembre 1906

Le matin, il pleut et je ne peux pas monter à cheval. Je monte l’après-midi ; je vais à Rodès. Maman et Philomène vont à Perpignan déjeuner chez Mme de Llamby ; celle-ci leur apprend qu’on annonce mon mariage avec… trois jeunes filles en même temps ; les uns avec Mlle de Pallarès (comment le projet du printemps dernier a-t-il transpiré ? Je ne sais, mais j’en suis contrarié) ; les autres, comme ici, avec Mlle de Lacour (je voudrais bien que ce fût vrai !) ; les autres enfin avec Mlle Roca d’Huytéza (pour cette dernière, on ajoute que c’est Mlle de Llobet qui fait le mariage) ; ce dernier bruit est évidemment le résultat de notre visite à Taxo il y a 15 jours ; il est vrai que Tante Bonafos et Tante Lutrand ont eu cette idée et que l’excursion à Saint-André et à Taxo avait pour but de me faire voir cette jeune fille que je ne connaissais pas ; mais moi, après la visite à Taxo, j’ai immédiatement coupé les ailes à ce projet. Au lieu de 3 jeunes filles à qui l’on me marie… en imagination, je préférerais que l’on me mariât à une seule, mais que ce fût vrai… à condition qu’elle soit à mon goût. Le soir nous allons à la cérémonie des morts puis nous passons la soirée chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 7 novembre 1906

Le matin, je vais à cheval à Millas et je reviens par Corbère en passant par le petit chemin de Millas à Corbère ; la pluie me prend en route. Nous avons Charouleau qui vient m’essayer mes costumes d’hiver. Maman ayant prié hier à Perpignan Mme Noëll de demander à Mme de Pallarès les lettres qu’elle lui a écrites au printemps dernier au sujet de son projet de mariage avec Mlle Hélène de Pallarès, Mme Noëll répond aujourd’hui à Maman ; Mme de Pallarès consent à rendre les lettres de Maman, mais veut que Maman lui rende aussi les siennes ; or Maman a brûlé ces dernières avant de quitter Angers ; le mieux sera donc de le faire savoir à Mme de Pallarès et de la prier d’en faire autant de son côté. Dans sa lettre, Mme Noëll ajoute qu’elle a causé longuement avec Mme de Pallarès qui lui a dit que tous les renseignements sur mon compte avaient été excellents, qu’elle savait bien qu’elle ne retrouverait pas pour sa fille un mari aussi sérieux que moi, mais qu’elle a reculé parce qu’elle ne me trouvait pas assez riche. Je l’avais deviné, mais si Mme de Pallarès était un peu intelligente, elle ne le dirait pas. Le soir, nous allons à la cérémonie des morts puis chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 8 novembre 1906

Village de Pia, Pyrénées-Orientales – Carte postale d’époque, sans date (site cartorum.fr)

Aujourd’hui, nous sommes les invités de l’oncle Xavier. Nous partons d’Ille par le train de 9 heures, déjeunons au Grand Hôtel à Perpignan avec l’oncle Xavier, partons à 1h ½ en voiture pour Pia. Là, nous visitons la superbe cave de l’oncle Xavier ; elle peut contenir de 9000 à 10000 hectolitres ; il y en a 7500 cette année ; nous visitons le village et l’église de Pia ; Pia est une bonne commune de 2000 habitants ; la moitié de la population est nettement royaliste, et, entre royalistes et républicains, c’est une séparation complète ; la municipalité malheureusement est républicaine depuis les élections de 1904 grâce à des fraudes. À Perpignan avant le déjeuner et au retour de Pia, je fais plusieurs courses et commissions, je vais au Roussillon, au Panache ; précisément, il y a eu cette après-midi une réunion du comité royaliste départemental, des questions intéressantes y ont été traitées ; M. Bertran, qui vient d’être reçu à Londres par Mgr le duc d’Orléans, a rendu compte son audience etc. ; le mois prochain, il y aura probablement une grande réunion royaliste à Perpignan. Nous assistons, à 5h ½, à Saint-Jean, à la cérémonie de l’octave des morts ; là, précisément nous nous trouvons placés, tout à fait par hasard, très près des Pallarès ; je vois très bien à plusieurs reprises Mlle Hélène, elle me regarde aussi ; ces dames ont eu tout le temps l’air embarrassé ; quand je suis passé devant Mlle Hélène en la regardant, elle a « piqué un soleil » ; Maman, qui était placée derrière elle, m’a dit qu’elle ne n’a pas quitté des yeux pendant toute la cérémonie. Mlle Hélène est toujours la même, je la trouve aussi bien qu’au mois d’avril. Quand je pense à ce projet, j’en éprouve une grande tristesse ; tout ce qui me le rappelle est extrêmement pénible ; aujourd’hui, surtout, je suis très triste, je n’avais pas revu Mlle Hélène depuis le mois d’avril et quand je pense à cette jeune fille que, pendant trois mois, j’ai cru devoir être ma femme, quand je pense que j’ai été ce soir si près d’elle, que je l’ai vue et l’ai trouvée encore si bien, son souvenir m’est très pénible comme l’a été sa vue à Saint-Jean ; et cependant, je ne regrette pas de l’avoir revue, je suis content que l’occasion s’en soit présentée. Enfin, ce passé si récent est de l’histoire ancienne et je n’ai certes pas le désir de voir ce projet se renouer, c’est fini et bien fini ! Mais comme le souvenir en est pénible ! À Perpignan, nous allons faire notre visite de félicitations aux Lazerme pour le mariage de Carlos ; celui-ci n’est pas encore rentré de Toulouse.

Ille, vendredi 9 novembre 1906

Ce matin, je vais à cheval à Vinça, je visite un malade de la Société ; cinq adhésions de plus au Panache depuis dimanche, total 35 et ce n’est pas fini ; j’assiste, à la justice de paix, à une affaire entre le curé de Ballestavy, qui dessert Velmanya, et cette commune à propos du presbytère. L’après-midi, nous montons au syndicat de l’église pour voir quelques vieilleries ; nous nous promenons du côté des Escallas sans y arriver ; le soir, nous allons à la clôture de la neuvaine des morts puis chez les demoiselles Mathieu.

Vinça, samedi 10 novembre 1906

Le matin, à Ille, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, l’oncle Xavier rentre de Pia par le train de 4 heures. Le soir, nous venons tous – y compris l’oncle Xavier –, coucher à Vinça d’où il sera plus facile de partir demain matin pour Vernet et St Martin-du-Canigou.

Vinça, dimanche 11 novembre 1906

Nous partons de Vinça – l’oncle Xavier, Papa, Philomène et moi – par le train de 7 heures du matin ; le temps est superbe. La petite voiture nous attend à la gare de Villefranche ; la vieille Philomène vient avec nous et porte les provisions. Nous arrivons à Saint-Martin vers 10 heures ¼, comme nous aidons Philomène à porter le panier aux provisions, la montée est assez rude. Là-haut, nous retrouvons l’oncle Joseph de Lazerme, Marthe et Thérèse, tous les Çagarriga, ceux de Millas et ceux de la Grange, les d’Ax que nous avions déjà vus d’ailleurs à Villefranche etc. C’est Monseigneur lui-même qui chante la grand’messe pontificale dans la vieille église abbatiale restaurée ; il y a beaucoup de monde, environ 500 personnes ; nous y retrouvons Tante Bonafos et la cousine Lutrand, M. et Mme Amédée Aragon[71] ; Tante Bonafos et la vieille Mme de Çagarriga[72] ont couché au Vernet et sont venues en voiture jusqu’à Casteil ; à leur âge, c’était prudent ; le soir, leur voiture est venue aussi les reprendre à Casteil. Nous déjeunons sur l’herbe. Après le déjeuner, à 1h ¼, petites vêpres, puis procession du Saint-Sacrement sur la montagne jusqu’au Calvaire où un reposoir a été dressé ; Papa est invité à porter le dais avec l’oncle Joseph, M. Henri de Çagarriga et M. Jammet ; comme le chemin est très mauvais, il craint de ne pas pouvoir le tenir au retour et me prie de le remplacer pour redescendre. Ensuite, nous prenons congé de Monseigneur, qui est comme toujours très aimable et pour qui cette fête est un vrai bonheur, et nous redescendons en bande avec les Lazerme, Çagarriga et d’Ax par la traverse du Cadi, M. Pierre d’Ax photographie tout le groupe contre un rocher de la montagne. Nous revenons à Villefranche [par] le train de 6h10 ; à Vinça, Maman, qui a passé la journée avec Bonne Maman, monte dans notre wagon et nous rentrons tous à Ille à 7h. Nous avons fait route au retour avec les d’Ax, Çagarriga et Lazerme ; les jeunes filles remplissaient à elles seules tout un compartiment. Notre pèlerinage a été favorisé par un temps merveilleux. L’oncle Xavier, qui ne connaissait pas encore Saint-Martin, est enchanté de sa journée.

Semaine 12 au 18 novembre 1906

Ille, lundi 12 novembre 1906

Couverture de la brochure Vérité – Justice – Patrie publiée en 1906 par l’Action française – Site abebooks.fr
Deuxième appel au pays, affiche de l’Action française, 1906 – Site leboncoin.fr

Je me suis un peu enrhumé du cerveau hier à Saint-Martin ; aussi, je ne sors pas de la matinée. Je sors dans l’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Je reçois la brochure Vérité – Justice – Patrie dite le livre rouge ; c’est l’Action Française qui l’édite et la répand à profusion gratuitement ; elle contient le texte du premier Appel au pays et une foule de documents sur l’affaire Dreyfus. La campagne de l’Action Française continue, énergique et toujours impunie ; au premier Appel au pays a succédé un Deuxième appel au pays dans lequel on proteste solennellement et avec la dernière énergie contre la nomination de Picquart au ministère de la Guerre ; cette nomination est qualifiée ainsi : « Picquart au ministère, l’indiscipline, le faux-témoignage et le faux à l’ordre du jour de l’Armée » ; après ces mots qui sont le titre de l’affiche, l’Action Française montre que combien a été scandaleuse la nomination de Picquart lieutenant-colonel en réforme le 12 juillet dernier, général de brigade pendant 3 mois sans passer par le grade de colonel, puis général de division et enfin ministre de la Guerre, chef de l’Armée, lui que ses chefs en avaient chassé pour avoir fabriqué des faux pour avoir communiqué à une personne non qualifiée des secrets intéressant la défense nationale etc. ! L’affiche rappelle que Picquart a menti dans différentes circonstances ; elle met les points sur les i ; elle appelle au patriotisme et à l’honneur des Français de cette nomination monstrueuse ! Paris a été couvert de cette affiche qui se répand de plus en plus en province comme la précédente. Eh bien, l’Action Française fait tout cela impunément. Personne, ni Dreyfus, ni Picquart, ni le gouvernement, n’a poursuivi ; c’est bien le cas de dire « Audaces Fortuna juvat ». Si les Catholiques l’avaient compris et avaient pris l’offensive au lieu de se confiner depuis trente ans dans une prudente défensive, nous n’en serions pas où nous en sommes. Déjà, la fermeté du pape a produit son effet. Le gouvernement n’ose pas appliquer tout de suite la loi de Séparation ; il a fait rendre par le Conseil d’État un arrêt, absolument illégal, qui lui permet de ne faire la dévolution des biens (lisez la confiscation, le vol des églises, menses, etc.) que dans un an alors que, d’après la loi, cette dévolution devrait se faire le 11 décembre prochain. Ils ne s’attendaient pas à un rejet de la loi par le pape, et en sont désemparés. Une partie de la gauche grogne contre cette concession, cette reculade déguisée ; mais le gouvernement préfère la laisser grogner que de s’exposer à la guerre religieuse. Décidément, la fermeté a du bon. Notre saint et bon pape Pie X l’a compris, Dieu en soit loué ! L’oncle Xavier part pour Paris et Saint-Mihiel par le train de 9h22. Son congé est presque terminé.

Ille, mardi 13 novembre 1906

Je suis toujours enrhumé, je souffre de la gorge. Je ne sors pas pour aller à la métairie Saint-Martin ; je travaille à ma thèse.

Ille, mercredi 14 novembre 1906

Je suis trop enrhumé pour sortir aujourd’hui ; aussi je ne me lève que vers 10 heures. L’après-midi, je lis, je travaille à ma thèse. Après dîner nous avons, comme il y a deux ans, une sérénade que nous offre l’Orphéon Saint-Étienne ; le président M. Salie est venu l’annoncer il y a trois jours à Papa et lui faire choisir le jour. Nous leur offrons un punch, avec de la liqueur, des gâteaux etc. Papa leur dit quelques mots de remerciement et nous trinquons avec tous. Nous avons invité en même temps quelques personnes de la société illoise à venir entendre cette sérénade : nos cousins de Barescut, Mme et Mlles Batlle, Mme Roca d’Huytéza, Melle Julie Roca ; plusieurs se sont excusés : les demoiselles Mathieu, les Lacour, Mme Terrats d’Aguillon ; on prend le thé après le départ de l’orphéon, puis on fait de la musique et on cause jusqu’à onze heures. L’orphéon, après plusieurs morceaux français, a eu la bonne idée de chanter « Mountagnes regalades », cette vieille chanson catalane si douce et si jolie qui, dit-on, a été composée pendant les Croisades. Je crois que les orphéonistes sont contents de l’accueil que nous leur avons fait.

Ille, jeudi 15 novembre 1906

Mon rhume va beaucoup mieux, mais j’ai une douleur rhumatismale au tendon du pied gauche qui me gêne beaucoup pour marcher ; aussi, je reste dedans, je travaille à ma thèse qu’il me tarde de voir achevée.

Ille, vendredi 16 novembre 1906

Pour faire passer ma douleur du tendon, j’ai mis de l’iode qui a tellement agi que j’ai une véritable brûlure qui me fait plus de mal que ne m’en faisait le rhumatisme ; vers le soir, je ne peux plus marcher ; je travaille à ma thèse. Je crois que je devrai passer la journée de demain au lit.

Ille, dimanche 18 novembre 1906

Je suis resté au lit hier ; j’ai crevé l’ampoule occasionnée par la brûlure et je l’ai pansée. Mais le repos était nécessaire. Aujourd’hui ça va mieux ; j’ai fait un grand effort pour aller à la messe ; mais je ne ressors pas de la journée. Le soir, nous offrons le thé au clergé ; M. le curé, M. le premier vicaire et M. l’abbé Vaills restent jusqu’à 10h environ ; M. l’abbé Debazach souffrant et ne vient pas.

Semaine 19 au 25 novembre 1906

Ille, lundi 19 novembre 1906

Ma brûlure va beaucoup mieux, je marche à peu près sans aucune gêne. L’après-midi, nous allons une dernière fois à la grande maison avec l’entrepreneur Baux ; nous revoyons sur place tout ce qu’il y a à faire ; les devis sont faits avec une grande précision, la dépense sera de 10.300 fr. environ pour la maçonnerie seule (il est vrai qu’il y aura très peu de menuiserie). Nous avons décidé maintenant et il ne reste plus qu’à décider Joseph Cornet à nous céder ses droits sur la maison ; comme il y avait consenti l’année dernière, je pense qu’il ne fera pas de difficultés.

Ille, mardi 20 novembre 1906

Je travaille beaucoup à ma thèse, matin et soir. Dans l’après-midi, nous allons nous promener sur la route de Corbère. Papa, qui part demain, étant allé voir M. de Lacour qui lui avait exprimé par lettre le désir de le voir, ils ont parlé très librement et très amicalement des bruits de mariage entre Marie-Louise et moi qui ne cessent de courir. Papa lui a dit qu’il n’était pour rien dans ces bruits pas plus que dans la visite stupide que Thérèse Espériquette a faite à M. de Lacour l’hiver dernier pour lui parler de cela. Il a ajouté que, certes, cette alliance nous conviendrait beaucoup mais que la disproportion de fortune nous empêchait d’y penser. Alors M. de Lacour a dit très aimablement à Papa que la différence de fortune n’était pas un obstacle, que maintenant il allait partir avec sa famille pour Béziers mais que nous nous retrouverions ici l’année prochaine, qu’il espérait qu’alors Marie-Louise et moi nous pourrions nous voir et que si nous nous convenions, il passerait de grand cœur sur la différence de fortune. Il a ajouté : « Et je peux t’assurer que, jusqu’à ce moment-là, jusqu’à ce que les jeunes gens puissent se revoir et se bien connaître, je ne marierai pas ma fille ». Papa a rapporté une très bonne impression de cette conversation et de ces déclarations de M. de Lacour auxquelles il ne s’attendait pas ; Mme de Lacour a aussi rappelé à Papa la parenté qui nous unissait etc. Il ne faut rien exagérer, ce n’est pas un engagement, mais c’est un acheminement vers ce mariage qui serait si bien et si naturel ; les paroles de M. de Lacour sont de nature à me faire espérer que je pourrai aboutir l’année prochaine. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 21 novembre 1906

Le gouvernement a décidé de faire procéder aux 3600 inventaires d’églises qu’il a dû ajourner au mois de mars en présence de la résistance des Catholiques. À peine ces opérations sacrilèges ont-elles repris que la résistance a repris aussi ; partout, on s’oppose à la besogne des agents du fisc, on barricade les portes des églises que la troupe est obligée d’enfoncer ; c’est écœurant ! L’Armée française est employée à une besogne de malfaiteurs. Papa part pour Angers à 4 heures, il va reprendre son cours et reviendra à Noël et au Premier de l’An. Bonne Maman, qui était venue déjeuner, repart pour Vinça à 4 heures aussi. À la gare, nous rencontrons précisément Marie-Louise de Lacour avec les demoiselles Batlle ; je l’admire une fois de plus ; elle a beaucoup grandi depuis l’année dernière ; elle est superbe. M. de Lacour ayant dit à Papa qu’il ne la marierait pas jusqu’à l’année prochaine, je suis moralement obligé de lui rendre la pareille ; c’est ennuyeux d’attendre un an, mais Marie-Louise en vaut bien la peine… ! Mme d’Albici nous fait annoncer le mariage d’Henri avec Mlle Thérèse Ducup de Saint-Paul[73] ; elle l’a écrit à Bonne Maman.

Ille, jeudi 22 novembre 1906

Je vais à Vinça par le train de 9h ; à Vinça, je m’occupe d’une plantation de pommiers, du Panache, de la Société Saint-Sébastien ; je rentre à 4 heures. Je vais chercher, chez Mme Batlle, Philomène qui y a passé l’après-midi ; j’y vois Marie-Louise de Lacour.

Ille, vendredi 23 novembre 1906

Le matin, je vais à Rodès où j’ai appris que Joseph Cornet venait d’arriver ; nous nous entretenons de la question de la grande maison et il ne fait pas la moindre difficulté pour la cession de ses droits ; c’est donc une chose désormais réglée, nous allons signer l’acte et les ouvriers se mettront prochainement à la besogne.

Ille, samedi 24 novembre 1906

Le matin, je vais à Boule à bicyclette faire mesurer combien d’arbres à fruits peuvent tenir dans la pièce de terre dite « Derrère les cases » où nous allons faire une plantation de pêchers, abricotiers, pommiers et pruniers ; il en tiendra dans les 700 ; cette année, nous allons commencer par planter 300 pêchers environ. L’après-midi, j’écris un article pour Le Roussillon, je vais me confesser, je me fais couper les cheveux.

Ille, dimanche 25 novembre 1906

Je fais la sainte communion ; je vais à la grand’messe qui est une messe d’enterrement, pour le soir à vêpres. Le temps est merveilleux et absolument chaud ; on se croirait en septembre. Après vêpres, il y a une petite réunion chez Mme Roca d’Huytéza, un petit thé, j’y vais un moment et j’y vois Marie-Louise de Lacour. Nous allons passer la soirée chez les demoiselles Mathieu.

Semaine 26 au 31 novembre 1906

Ille, lundi 26 novembre 1906

On commence aujourd’hui les travaux de restauration de la grande maison de Bosch, bien que l’acte ne soit pas encore prêt à être signé (je le signerai demain). L’après-midi, nous allons en voiture à Corneilla-la-Rivière voir la famille d’Ax de Cessales ; le temps est splendide, mais il fait beaucoup de vent.

Ille, mardi 27 novembre 1906

Le matin, je vais en voiture à Vinça ; je m’arrête à Boule en passant. À Vinça je signe, comme mandataire de Papa, l’acte de cession à Papa des droits de Joseph Cornet sur la grande maison ; M. Georges Pacull est le mandataire de Joseph qui est déjà reparti pour Paris ; l’acte préparé par MM. Bès et Bouchède est signé chez Me Bès. L’après-midi, je m’occupe du Panache : le local est enfin trouvé ; M. Vergès-Lladères, président, va le louer en son nom ; le loyer est de 100 frs. par an, c’est une lourde charge pour la section. Je rentre par le train de 4h ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Vinça, mercredi 28 novembre 1906

Je ne m’attendais pas à coucher ce soir à Vinça. Voici comment les choses se sont passées. Je suis allé par le train de 1h25 à Latour-Bas-Elne où j’ai vu M Henri Bertran ; j’ai eu avec lui, au sujet du Panache et de ses progrès et surtout au sujet de l’action royaliste en général une conversation des plus intéressantes. Il n’y a certes pas lieu pour nous de désespérer en ce moment !!! M. Bertran arrive de Paris où il a vu Bézine, Lur-Saluces, Maurras, Vaugeois etc. Il est allé à Londres aussi pour voir le duc d’Orléans, mais, contrairement à ce que je croyais, n’a pas été reçu par lui, mais il a vu des personnes de son entourage et le Prince, en réponse à une de ses lettres, lui fait répondre qu’il félicitait les jeunes gens du Panache de leur fidélité et de leur dévouement. À Perpignan, je vois M. Despéramons, les Bonafos. Croyant rentrer à Ille, je suis rentré à Vinça ayant trouvé à la gare d’Ille Maman qui m’a dit qu’on enterrait demain matin ici un membre de la Société Saint-Sébastien, M. Joseph Paret, membre fondateur (l’avant-dernier) et le doyen d’âge. J’ai donc poussé jusqu’à Vinça ainsi que Maman et Philomène qui devaient d’ailleurs y venir demain pour y passer deux jours. Je suis ennuyé de n’avoir pu voir à la gare de Perpignan Victor de Lacour qui a pris le même train que moi ; je ne l’ai pas vu monter ; je ne me suis aperçu qu’il était là qu’à la gare d’Ille ; il arrive de Carcassonne ; je regrette de n’avoir pas fait route avec lui.

Vinça, jeudi 29 novembre 1906

Le matin, j’assiste à Vinça aux obsèques de M. Paret à la tête de la délégation de la Société Saint-Sébastien qui accompagne à sa dernière demeure son doyen d’âge. Je dis quelques mots sur la tombe, au nom de la Société ; je rappelle notamment que « de récents et douloureux événements, qui avaient profondément blessé ses sentiments chrétiens, ont porté un coup fatal à sa santé ». Ces événements ne sont autres que l’inventaire de l’église de Rigarda fait il y a huit jours par la violence. L’après-midi, je vais à Ille de 1 h ½ à 8 heures ; j’y rencontre Victor de Lacour qui est, comme toujours, très gentil ; comme il aime beaucoup l’équitation, il me demande de lui faire faire la connaissance de Fernand de Rovira et nous convenons d’y aller ensemble un de ces jours ; j’écris à Fernand et lui demande quel jour il pourra nous recevoir.

Vinça, vendredi 30 novembre 1906

Je passe toute la journée ici ; c’est la foire et il y a beaucoup de monde, temps superbe. La pauvre vieille jument de Bonne Maman, Reinette, se meurt ; nous y tenons parce qu’elle a été la dernière bête montée par Bon Papa ; elle a près de trente ans, elle marchait encore très bien il y deux mois, mais on l’a laissée tomber deux fois et, de plus, un cheval de louage qui était mardi dans l’écurie et qui s’est détaché lui a donné des coups de pied, la pauvre bête n’a plus la force de se relever, elle gît par terre sur un lit de foin et de paille, mais comme elle a bon estomac elle peut vivre encore longtemps ainsi. C’est un souvenir qui s’en va !

Décembre 1906

Semaine du 1er au 2 décembre 1906

Ille, samedi 1er décembre 1906

Je rentre de Vinça, avec Maman, par le train de 1 h ½ ; nous avons la visite de Victor de Lacour, il est très aimable, nous nous promenons ensemble.

Perpignan, dimanche 2 décembre 1906

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, nous recevons pour le thé la société d’Ille, c’est-à-dire nos cousins de Barescut, Victor et Marie-Louise de Lacour, les dames Batlle, Mme Roca d’Huytéza, Mlle Julie Roca ; on fait de la musique et on chante. Je pars à 7h12 pour Perpignan où j’assiste à la première réunion d’Action Française ; elle a lieu au Panache sous la présidence de M. Henri Bertran ; tous les 15 jours, durant tout l’hiver, il y aura une réunion d’étude : le sujet traité aujourd’hui était : la méthode positiviste en matière politique et sociale. Je couche chez Tante Bonafos. Au Panache, je vois M. Bertran, M. Despéramons, M. Maratuech qui me remercie de l’article envoyé au Roussillon (et qui a été reproduit par Le Courrier de l’Aude) et qui me demande d’en envoyer d’autres, etc.

Semaine du 3 au 9 décembre 1906

Ille, lundi 3 décembre 1906

Je repars de Perpignan par le train de 10h20, j’arrive à Ille à onze heures ; je vais voir les travaux de la grande maison qui avancent. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu. Fernand m’a répondu qu’il m’attend jeudi à déjeuner avec Victor.

Ille, mardi 4 décembre 1906

Le matin, je fais plusieurs commissions ; l’après-midi, je vais à pied à Boule avec Philomène demander à Joseph Jacomy certains renseignements nécessaires pour le trust[74] ; au retour, je travaille un peu à ma thèse. Le soir, M. le curé, les deux vicaires, l’abbé Vaills et les demoiselles Mathieu viennent prendre le thé avec nous. M. le curé arrive de Perpignan, il a vu Monseigneur et a reçu ses dernières instructions avant l’échéance du 11 décembre date où entrera en vigueur la loi de Séparation. Que fera le gouvernement à cette date ? Il désaffectera séminaires, évêchés, presbytères, nommera des séquestres qui mettront la main sur les églises et sur tous les biens cultuels etc. Cuelles profanations, quels vols !

Ille, mercredi 5 décembre 1906

Je m’occupe de plusieurs affaires, notamment de la nomination du délégué que les sociétés de secours mutuels du canton doivent nommer pour les représenter dans la commission cantonale qui doit surveiller l’exécution de la loi d’assistance aux vieillards ; je parle de cela aux présidents des deux sociétés d’Ille, l’un d’eux m’avait écrit pour me demander mon candidat disant qu’il ferait voter pour lui. C’est foire ici. Bonne Maman vient déjeuner. Dans l’après-midi, je vois Victor de Lacour ; on se réunit chez les demoiselles Mathieu pour voir les danses. Je danse beaucoup avec les demoiselles Batlle et surtout avec Marie-Louise de Lacour qui est plus charmante que jamais !

Ille, jeudi 6 décembre 1906

Je prends avec Victor de Lacour le train de 5h50 et, après 3 heures passées à nous promener dans Perpignan à attendre le départ du train pour Elne, nous arrivons à Elne vers 10 heures et aux Capeillans en voiture vers 11 heures moins le quart parce que nous avons visité le cloître et la cathédrale d’Elne. Fernand et Marie nous reçoivent, comme toujours, avec la plus grande amabilité ; nous visitons toutes les écuries, les paddocks etc. ; cela intéresse beaucoup Victor qui est grand amateur de chevaux. Après déjeuner, nous repartons à 2h ½ ; Fernand, Marie et Loulou nous accompagnent en break à la gare d’Elne. Nous sommes de retour à Ille à 4 heures. Je vais me confesser. J’apprends que l’on fait courir, à Ille même, le bruit de mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza ; comme c’est ennuyeux à cause des Lacour ! Les gens qui s’amusent ainsi à répandre de faux bruits sont bien coupables. Je saisirai la première occasion de démentir la nouvelle à Victor.

Ille, vendredi 7 décembre 1906

Je vais à Vinça par le train de 9 heures ; je fais route avec René de Chefdebien. À Vinça, je vais voir M. Jules Allart[75], président de la société « La Fraternelle » ; nous nous entendons pour présenter à nos bureaux respectifs ces 3 noms : M. Albert Batlle[76], M. Dufau, M. Estève-Ségui ; je ne sais si le bureau de « La Fraternelle » les acceptera ; le bureau de Saint-Sébastien, que je réunis à 11 heures, les accepte à l’unanimité, mais en décidant que le premier à qui on doit offrir la candidature de délégué cantonal est M. Batlle, c’est aussi mon avis. L’après-midi ici, je vois M. Batlle, il accepte, les deux autres noms sont donc caducs. La Société Saint-Étienne d’Ille votera pour le même ; je verrai demain le président de la Société des Travailleurs ; l’assemblée générale de Saint-Sébastien sera lundi soir. Je téléphone à Dalmer. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu. Le bruit de mon mariage avec Mlle Roca a couru, paraît-il, tout Ille et je ne le savais pas ; quel ennui !!! J’en suis désolé. Dès demain, je veux parler à Victor. En attendant, je démens à tous les échos !

Ille, samedi 8 décembre 1906

Je vais à la messe de 7h où je fais la sainte communion ; l’après-midi, je vais faire une visite aux De Lacour ; Monsieur n’y est pas, il est à Béziers, Madame est souffrante, je ne vois que Victor ; enfin, la visite est faite, c’est l’essentiel. Je vais à la cérémonie à l’église à 5 heures. Nous sommes aux derniers jours du régime concordataire le 11, dans trois jours, la séparation aura son plein effet. Dans une circulaire du 1 décembre, M. Briand, ministre des Cultes, disait que le culte public pourrait continuer dans les églises moyennant une déclaration aux maires, même sans association cultuelle, il arrivait à ce résultat en combinant d’une façon arbitraire la loi de 1881 sur les réunions publiques et sur la presse et la loi du 9 décembre 1905 ; c’était peut-être habile, mais c’était illégal. De plus, l’assimilation des cérémonies religieuses aux réunions publiques avait quelque chose de répugnant et cela cachait un piège, le maire et la police municipale avaient toujours le pouvoir de mettre le nez dans les affaires de l’Église. Le pape, si clairvoyant et si ferme, repousse du pied ce cadeau (?) humiliant et perfide et défend aux évêques et aux curés la déclaration (une seule par an) prescrite par la circulaire Briand. Plusieurs évêques avaient déjà donné des instructions à leurs curés en vue de la déclaration ; ils sont obligés de changer à la hâte leurs instructions. Pour moi, j’admire Pie X et je suis enthousiasmé de sa fermeté, de son énergie. Il donne l’ordre de continuer le culte public après le 11 décembre comme avant sans se tracasser de la loi ou des circulaires ; les Catholiques ne doivent pas plus en tenir compte que si elles n’existaient pas ; le gouvernement se mêle de ce qui ne le regarde pas, nous lui ferons bien voir que nous ne le supporterons pas. Vive Pie X !

Ille, dimanche 9 décembre 1906

Nous partons pour Vinça à 9 heures et nous assistons à la grand’messe à Vinça. À 11 heures, avec M. Henri Bertran et M. Despéramons pour l’inauguration du Panache qui prend possession de sa nouvelle salle. Ces messieurs déjeunent avec nous. Malheureusement, les membres du Panache ne mettent pas assez d’empressement à venir prendre part à cette séance ; ils sont plus de 40 qui ont adhéré, il n’en vient à peine une quinzaine. Je suis très ennuyé de ce piètre résultat et le président M. Vergès-Lladères ne l’est pas moins. Nous rentrons à Ille par le train de 3h ½ et nous allons prendre le thé chez Mlle Julie Roca où nous retrouvons les Barescut, les Batlle et Marie-Louise de Lacour. Pour l’affaire des sociétés de secours mutuels, comme le bureau de la société La Fraternelle ne s’est pas tenu à ce qui avait été décidé entre son président et moi et a choisi un candidat en dehors de la liste de 3 noms arrêtée entre nous deux, il y aura mardi matin à la mairie de Vinça une réunion des présidents du canton, les 8 seront convoqués ; y viendra qui voudra ; nous n’arriverons évidemment pas à une entente ; mais M. Albert Batlle passera certainement parce qu’il aura, outre la Société Saint-Sébastien, la plupart des mutualistes d’Ille et quelques autres ailleurs. Où la politique va-t-elle se nicher ? Et c’est elle pourtant qui a empêché le bureau de La Fraternelle de s’en tenir à ce qui avait été convenu entre son président et moi ; et cependant, il y avait dans la liste le beau-père de M. Albert[77] ; ils pouvaient bien le prendre !

Semaine du 10 au 17 décembre 1906

Ille, lundi 10 décembre 1906

Il fait très froid, il neige un peu. L’après-midi, nous avons la visite de la famille d’Ax de Cessales.

Vinça, mardi 11 décembre 1906

C’est aujourd’hui que la loi de Séparation entre en vigueur ; le gouvernement annonce des projets très rigoureux contre les Catholiques. Nous verrons bien ! En attendant, par ordre du pape, tous les évêques et tous les prêtres de France entrent en rébellion contre une loi de la république. C’est la condamnation tacite, comme me le disait dernièrement un père jésuite, de la politique de ralliement. Nous allons passer 4 jours à Vinça. Papa a écrit à M. de Lacour pour l’informer que les bruits de mariage qui courent sur mon compte n’ont aucun fondement ; il lui dit qu’à la suite de la conversation qu’ils ont eue ensemble le mois dernier, j’ai pris la ferme détermination de repousser, sans même les examiner, toutes les propositions de mariage qui pourraient m’être faites jusqu’à ce que Marie-Louise et moi, ayant eu souvent des occasions de nous rencontrer, je puisse enfin savoir si je serai agréé. L’attitude des Lacour est très encourageante ; Victor est encore venu voir Maman cet après-midi et lui a dit que sa mère désirait beaucoup la voir ; or ils avaient déjà reçu la lettre de Papa. Peut-être, arriverai-je là ; je le souhaite de tout mon cœur car Marie-Louise me plaît beaucoup. J’arrive à Vinça par le train de 9 heures ; j’assiste, à la Mairie, à la réunion des présidents des sociétés mutuelles du canton ; nous ne sommes que 3 sur 8 et, naturellement, nous ne décidons rien, les deux candidats restent en présence. L’après-midi, je vais à Rodès faire de la propagande pour M. Batlle.

Vinça, mercredi 12 décembre 1906

Le gouvernement, affolé par l’attitude si ferme du pape, frappe à tort et à travers comme un forcené ; contrairement à tous les usages diplomatiques il a fait perquisitionner à l’ancienne nonciature et a expulsé de France, comme un malfaiteur, l’ancien secrétaire Mgr Montagnini. L’après-midi, je vais à Ille et à Boule où je fais de la propagande pour la candidature de M. Batlle.

Vinça, jeudi 13 décembre 1906

Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je travaille à ma thèse. Je reçois la nouvelle qu’à Rodès, où la société de secours mutuels s’est réunie hier soir, M. Batlle a eu la majorité : 16 voix sur 29 votants, Roca en a 13 voix ; la société est de 31 membres ; ça commence bien ! J’envoie l’adhésion de Papa pour les vignes de Trouillas, de Corbère et de Bouleternère (soit plus de 14 hectares) et celle de Tante Josepha pour ses vignes de Bouleternère et de Vinça à la Société civile de producteurs de vins naturels du Midi et de l’Algérie ; nous n’avons laissé en dehors de cette société, plus connue sous le nom de « trust Palazy », que les deux petites vignes d’Ille et les deux petites vignes d’ici, soit en tout environ 3 hectares ; il est vrai que nous nous sommes réservé 60 hectolitres tous les ans à Trouillas pour la vente directe. Cette société civile colossale qui embrasse les sept départements du Midi les plus gros producteurs (Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Bouches-du-Rhône, Gard, Vaucluse, Var) et les 3 départements algériens commencera ses opérations dès qu’elle aura réuni 15 millions d’hectolitres ; c’est un groupement destiné à soustraire les viticulteurs à la tyrannie des négociants qui ne veulent donner que des prix de famine ; c’est la dernière planche de salut de la viticulture méridionale.

Vinça, vendredi 14 décembre 1906

Reinette, la pauvre Reinette est morte aujourd’hui de sa belle mort au moment où, pour mettre fin à ses souffrances, nous nous disposions à lui faire avaler une forte dose de strychnine ; on emporte son cadavre à Perpignan, c’est une entreprise d’engrais organiques qui nous en a débarrassés. On commence à dresser des procès-verbaux à des prêtres pour délit de messe sans déclaration. Partout, le pape est fidèlement obéi par les Catholiques dont ses directions si fermes comblent les vœux. Je travaille à ma thèse ; il pleut toute la journée.

Ille, samedi 15 décembre 1906

Bonne Maman fait installer, dans la chapelle de la maison, sur la demande du curé de Vinça, un autel ; on pourra ainsi venir y dire la messe si l’on est obligé d’abandonner l’église. Je rentre à Ille à 11h ½. Il fait très froid, les travaux de la maison ont fait des progrès.

Ille, dimanche 16 décembre 1906

Je me rends complice de la contravention accomplie sciemment, et avec préméditation, par le vicaire qui chante la grand’messe comme d’habitude ; il y aura aujourd’hui en France 100.000 contraventions de ce genre, n’en déplaise à la gueuse, et on est prêt à récidiver indéfiniment ; M. le curé, du haut de la chaire, prononce une allocution bien sentie. L’après-midi, Maman va faire une visite à Mme de Lacour qui le lui avait fait demander par Victor ; Mme de Lacour, qui a été longtemps malade, ne sort presque pas de chez elle. Après vêpres, nous allons prendre le thé chez les Batlle. Thérèse de Barescut (Delcros), qui arrive de Perpignan, nous raconte la grand’messe célébrée ce matin à Saint-Jean, le discours vibrant de Monseigneur ; tous les Catholiques de la ville étaient là, la basilique était comble ; on a ensuite raccompagné Monseigneur en triomphe chez M. Adamoli[78] qui lui donne l’hospitalité ; il y a eu aussi une contre-manifestation, mais les Catholiques étant au moins 4000, l’ont fait avorter. Les sociétés de secours mutuels d’Ille se réunissent aujourd’hui pour l’élection du délégué à la commission cantonale d’assistance ; la Société Saint-Sébastien a voté à l’unanimité pour M. Albert Batlle, celle des Travailleurs s’abstient.

Semaine du 17 au 23 décembre 1906

Ille, lundi 17 décembre 1906

Le matin, je fais plusieurs courses ou commissions ; le soir, nous allons tous les trois à Perpignan par le train de 12h ½ ; nous en rentrons à 8 heures. Tout le monde nous parle de la manifestation d’hier qui a été, paraît-il, réellement très belle.

Vinça, mardi 18 décembre 1906

Je vais à Vinça par le train de onze heures préparer l’Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien pour ce soir ; le soir, à 7h ½, cette Assemblée donne l’unanimité à M. Batlle son vice-président. La société d’Estoher lui a donné aussi l’unanimité (35 voix) ; seule La Fraternelle d’ici a voté pour Roca son trésorier ; la société La Prévoyance de Bouleternère ne s’est pas encore réunie ; il y a là quelque manœuvre que j’irai déjouer demain à Boule.

Vinça, mercredi 19 décembre 1906

Le matin, je pars de Vinça par le train de 9h4, je descends à Boule où je fais, de la part de M. Albert Batlle, une enquête sur la manière dont les choses se sont passées pour l’élection du délégué cantonal ; j’apprends qu’on n’a pas convoqué l’Assemblée générale de la société ; plusieurs sociétaires en sont très mécontents ; je vais trouver le président et lui dis qu’il est obligé de convoquer l’Assemblée générale, s’il ne le fait pas, une partie des sociétaires enverra une protestation à la Préfecture. Je vais de Boule à Ille à pied ; je retourne à Boule l’après-midi à bicyclette. Je pars d’Ille par le train de 8 heures afin d’assister demain matin aux obsèques d’un membre de la Société Saint-Sébastien, Thomas Rey, décédé ce matin.

Ille, jeudi 20 décembre 1906

Le matin à Vinça, j’assiste aux obsèques de Thomas Rey, je dis quelques mots. Je rentre à Ille par le train d’une heure ½. Ici, je vais reprendre Philomène chez Mme de Lacour ; elle y a passé l’après-midi avec Marie-Louise et les demoiselles Batlle ; je vois Mme de Lacour qui est fort aimable pour moi. Précisément, Tante Josepha écrit aujourd’hui à Maman qu’un père jésuite de Dijon lui a parlé d’une jeune fille à marier, 150.000 frs. de dot, fort bien paraît-il ; Tante Josepha nous écrit tout de suite pour nous demander si nous voulons qu’elle s’en occupe pour moi. Je lui réponds moi-même, dès aujourd’hui, que je la remercie beaucoup d’avoir eu cette idée, mais que pensant à Marie-Louise de Lacour, je ne veux prêter attention à aucun autre projet. C’est d’ailleurs ce que Papa a promis de ma part à M. de Lacour ; l’honneur et les sentiments que j’éprouve pour Marie-Louise me font un devoir d’agir ainsi. Nous devions aller coucher ce soir à Vinça pour monter demain matin en pèlerinage à Domanova ; mais un déraillement s’étant produit à Saint-Féliu, le dernier train a plus de deux heures de retard et ne passera au plus tôt que vers 10h ½ ; quand nous apprenons cela, nous rentrons à la maison ; nous partirons demain matin si le temps le permet.

Ille, vendredi 21 décembre 1906

Nous nous levons à 5h ½ afin de prendre le train de 6h45 et d’aller à Vinça et Domanova ; mais nous nous apercevons qu’il neige ; avec ce temps, impossible de songer à monter à Domanova ; aussi nous nous recouchons. Il neige une bonne partie de la matinée ; ensuite, il pleut. Je travaille beaucoup à ma thèse ne pouvant pas mettre le nez dehors. Le déraillement de Saint-Féliu a détraqué le service sur toute la ligne ; ce matin encore, les trains ne circulent pas régulièrement ; quant au train d’hier soir, il n’est passé ici qu’à 11h ½, nous avons été bien inspirés de ne pas l’attendre !

Ille, samedi 22 décembre 1906

Il a beaucoup neigé cette nuit et ça continue une partie de la matinée ; il pleut tout le reste de la journée ; tous les trains circulent avec de gros retards. Je ne sors pas et je travaille beaucoup à ma thèse. Hier soir, en une seule séance, la Chambre a voté une nouvelle loi contre l’Église, une loi qui prétend organiser le culte sur le terrain de la loi de 1901 combinée avec celle de 1905, dépouille immédiatement les fabriques de tous leurs biens et ne dit pas un mot de la hiérarchie ecclésiastique. Les députés catholiques, mieux inspirés qu’ils ne l’avaient été depuis bien longtemps, ont déclaré qu’ils refuseraient même de discuter une loi qui prétendait organiser le culte en dehors du pape. M. de Lanjuinais a lu cette déclaration au nom de la droite royaliste, M. Lasies au nom de ses amis plébiscitaires et bonapartistes, M. Plichon au nom du groupe de l’Action libérale. C’est ainsi qu’ils auraient dû faire lors de la loi de Séparation !

Ille, dimanche 23 décembre 1906

Papa nous annonce son arrivée pour demain matin. Il pleut encore presque toute la journée. Nous allons à la grand’messe et à vêpres et, après vêpres, au thé de Mme Victor Roca d’Huytéza. Marie Louise y est, je cause beaucoup avec elle. Victor est reparti depuis mardi pour Carcassonne ; il est venu me voir avant son départ, mais j’étais à Vinça quand il est venu.

Semaine du 24 au 30 décembre 1906

Ille, lundi 24 décembre 1906

Papa arrive par le train de 11 heures ; nous allons l’attendre à la gare ; le temps s’arrange. M. de Lacour a répondu à Papa ; il m’est tout acquis. Sans dire à Marie-Louise que je la recherchais, sans même lui dire qu’elle était l’objet d’une démarche quelconque, il a commencé à lui parler mariage : mais elle a répondu à son père qu’elle n’était pas pressée de se marier. Mon Dieu ! Si je pouvais trouver un moyen de lui faire savoir combien elle me plaît ! Il n’y a pas de messe de minuit, Monseigneur ayant supprimé cette cérémonie en raison de la tristesse des temps. Je vais me confesser.

Ille, mardi 25 décembre 1906, fête de Noël

Noël sans messe de minuit, il ne semble pas que ce soit Noël ; du reste, l’église est presque sans ornée, en signe de deuil. J’assiste à la messe de 7h ½ où je fais la sainte communion, puis à la grand’messe et à vêpres. A vêpres, la quête des Dames de Charité est faite par Maman et Marie-Louise de Lacour. Après vêpres, on vient prendre le thé à la maison ; on fait de la musique, du chant etc. Il y a les Barescut, Batlle, Pacull, et Marie-Louise.

Ille, mercredi 26 décembre 1906

Il y a ici grand’messe et vêpres en l’honneur de la fête de Saint Étienne ; nous allons à ces offices. Ensuite, de 4 à 6h, nous allons chez les demoiselles Mathieu d’où l’on regarde les danses ; il y a en même temps que nous les dames Batlle et Marie-Louise de Lacour.

Ille, jeudi 27 décembre 1906

Maman est à Perpignan. Papa va à Vinça voir Bonne Maman ; avant son départ, il a la visite de M. de Lacour qui lui confirme de vive-voix ce qu’il lui avait déjà dit dans sa lettre ; il n’a attaché aucune importance aux bruits relatifs à mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza, il les traite de perfidie. Il nous est tout acquis. Mais sa fille, qui ignore d’ailleurs la démarche dont elle a été l’objet, ne songe pas à se marier encore. C’est malheureux pour moi ; mais, en ce moment, je ne crois pas devoir ni pouvoir faire davantage ; il ne me paraît pas possible de faire une démarche plus pressante et de faire savoir à Marie-Louise que je la désire. Maman, qui arrive de Perpignan par le train du soir, m’apporte une drôle de nouvelle ; elle la tient de Mme de Llamby : il paraît qu’une jeune fille que j’ai vue chez Mme de Llamby, dont elle est d’ailleurs parente, Mlle B., est amoureuse de moi !!! Elle est d’ailleurs fort gentille physiquement et a une certaine fortune. Cela ne m’influence en rien et ne m’ébranle nullement dans ma résolution de repousser toute idée de mariage jusqu’à ce que je sache si je suis agréé par Marie-Louise ou si, au contraire, je dois renoncer à l’espoir de l’obtenir. C’est Marie-Louise qui me plaît et je ne veux pas penser à d’autres ; combien je serais heureux si l’on me disait d’elle ce que je viens d’apprendre de Mlle B. ! Cette jeune fille habite depuis peu Perpignan ; elle a été élevée à Paris et y a habité avec sa mère jusqu’à ces derniers temps.

Ille, vendredi 28 décembre 1906

Je travaille à recopier ma thèse toute la matinée ; l’après-midi, je vais avec Papa à Boule où Joseph Jacomy nous fait part, en termes assez peu respectueux, de son intention de quitter la propriété dans deux ans. Qu’est-ce qui lui prend ? Je commence mes lettres du Jour de l’An. L’oncle Lucien Delestrac vient d’être nommé inspecteur général des Ponts et Chaussées avec résidence à Paris et traitement superbe ; c’est un beau couronnement de carrière, d’autant plus qu’il ne s’est jamais gêné pour remplir ses devoirs religieux.

Ille, samedi 29 décembre 1906

Je travaille, le matin et l’après-midi, à recopier ma thèse. L’après-midi, je vais aussi, comme je fais à peu près tous les jours, inspecter les travaux de la grande maison.

Ille, dimanche 30 décembre 1906

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, thé chez Mme Roca ; j’y vois Marie-Louise car les De Lacour ont retardé leur départ, Dieu merci ! Il paraît certain qu’on a fait ici une déclaration pour l’exercice du culte ; ce sont deux inconnus qui ont fait cela, malgré la défense du pape ; le gouvernement, pour le quart d’heure, s’en contente ; c’est même lui qui fait faire par ses amis ces déclarations fictives, malgré le clergé et à son insu. Quant aux prêtres, qu’on leur ait dressé ou non procès-verbal, ils continuent à officier comme par le passé ; c’est un bel exemple de fermeté et de mépris des lois injustes qu’ils donnent là.

Semaine du 31 décembre 1906

Ille, lundi 31 décembre 1906

Je vais avec Philomène à Vinça par le train de 9 heures ; nous offrons nos vœux de Nouvel An à Bonne Maman ; je vais visiter les malades de la Société et nous repartons à 1h10. L’après-midi, ici, je travaille à ma thèse et je vais me confesser. Le soir, je vais attendre à la gare Papa qui arrive de Perpignan ; j’y vois en même temps Victor de Lacour ; il arrive pour huit jours. L’année s’achève ; année triste ; douloureuse à tous les points de vue ; année qui laissera dans mon esprit de plus mauvais souvenirs : hontes, trahison, persécution etc. dans les affaires publiques ; tristesse, déceptions, incertitude, doutes dans mes affaires particulières. Ah, je ne regretterai pas 1906 !!!


[1] Voir supra au 14 novembre 1901, 27 avril, 5 et 11 mai 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Le Père Joseph Lemius (1860-1923), Oblat de Marie Immaculée (OMI) français, théologien éminent et procureur de son ordre à Rome pendant trente ans. Il est surtout connu pour avoir été un rédacteur clé de l’encyclique Pascendi (1907) contre le modernisme et un promoteur actif du culte du Sacré-Cœur, notamment via des publications doctrinal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Voir supra note du 25 décembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Voir supra note du 25 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Maurice d’Estève de Bosch, fils de l’oncle Xavier et cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il s’agit de Bulgnevaux (commune de Saint-Mihiel, Meuse).

[7] Charles Frère (1870-1940), marié à Marie-Louise Batlle, d’Olette (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Voir supra notes du 5 février 1902, du 20 février 1905, et au 7 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Il s’agit de Joachim du Plessis de Grénédan. Voir supra au 29 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Voir supra au 2 juin 1904 et infra au 2, 25, 30 mars 1906, 6, 7, 9, 16, 20, 28 et 31 mai 1906, 3 et 7 juillet 1906. Voir sa biographie au 3 juillet 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch et fils de Marie d’Estève de Bosch dite Tata Mimi (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Pierre-Marie de Ségur (1853-1916), homme de lettres, élu à l’Académie française en 1907, petit-fils de la célèbre comtesse de Ségur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Arthur de Gobineau (1816-1882), diplomate, homme politique légitimiste et écrivain, connu pour son Essai sur l’inégalité des races humaines (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Il pourrait s’agir de l’un des deux frères du célèbre homme politique Georges Bidault, François Bidault (1881-1956), futur directeur d’assurances, ou Paul Bidault (1882-1957), futur directeur de La Voix du Centre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Antoine Manca-Amat de Vallombrosa, marquis de Morès (1858-1896), fondateur de la Ligue antisémitique de France avec Édouard Drumont, décédé en Tunisie alors qu’il tâchait de réunir des tribus nomades pour combattre l’hégémonie anglaise en Afrique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] La famille de Pallarès est originaire de Rigarda près de Vinça. Elle descend d’Aleix Pallarès, représentant du seigneur local, le vicomte de Joch, qui fut anobli en 1719 par Lettres patentes de Louis XV comme burgès honrat de Perpignan. Il est l’ancêtre de plusieurs branches des Pallarès. Son fils cadet Joseph se fixa à Prades. C’est de la branche de Prades qu’est issue Hélène de Pallarès (née le 26 janvier 1888 à Perpignan). Gaudérique de Pallarès, procureur aux sièges royaux de Conflent et de Capcir, marié à Pétronille Satgé, mourut en émigration. Son fils Jean de Pallarès (1792-1857), marié à Marie-Antoinette Girvès, avait été maire de Prades de 1846 à 1848. Le fils de ce dernier, Gustave de Pallarès (1825-1915), marié à Emilie Parès, fut avoué, juge puis président du Tribunal civil de Prades, dont il fut à son tour maire de 1861 à 1870. C’est ce Gustave de Pallarès qui est le grand-père d’Hélène, et souvent cité au cours du journal pour son opposition au mariage de cette dernière avec sa petite-fille. Cette dernière était la fille unique de son second fils mort avant lui, Charles de Pallarès (1859-1895), banquier, et de Julie Anne Rose Beilloch (1862-1920) mariés à Perpignan en 1887. Une autre branche des Pallarès a effectivement eu des alliances avec les Pontich, mais il n’existe pas de parenté directe proche entre la branche de Prades et les Estève de Bosch. Les plus proches remontent au début du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Firmin Bacconnier (1874-1965), journaliste monarchiste et théoricien du corporatisme français, fondateur de L’Avant-garde royaliste (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Mouvement politique de jeunes bonapartistes. Ce groupe soutenait le révisionnisme constitutionnel, le césarisme démocratique et s’opposait à la Troisième République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] René Le Fur (1872-1933), chirurgien urologue et militant royaliste, fondateur en 1904 de l’Entente nationale pour la reconstruction intégrale des libertés de France, ligue catholique d’orientations orléaniste et antimaçonnique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] La « Jeunesse royaliste » (JR) est un mouvement politique fondé en 1888, notamment par Roger Lambelin et Eugène Godefroy, pour promouvoir la restauration orléaniste sous Philippe d’Orléans (comte de Paris puis « Philippe VIII »). Ce groupe militant s’opposait au ralliement républicain, prônait un nationalisme actif et a servi de préfiguration à l’Action française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Georges de Blois (château du Plessis-Greffier à Huillé, Maine-et-Loire, 1er janvier 1849-Paris, 12 mars 1906), comte de Blois, fils d’Albert de Blois et de Cécile Bonnin de La Bonninière de Beaumont, fut sénateur du Maine-et-Loire et membre titulaire de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Fils d’un cousin issu de germains d’Alfred de Falloux. Il avait été sénateur du Maine-et-Loire de 1895 à 1906. Sa seconde épouse était Marie-Anne Le Bault de La Morinière, tante de Pierre Le Bault de La Morinière dont il est souvent question ici, voir supra note du 25 janvier 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Marthe de Bruguère (Perpignan, 19 novembre 1868-Lèves, Eure-et-Loir, 8 mars 1957), fille d’Ernest de Bruguère, avocat à Perpignan, et de Berthe Pascot. La famille de Bruguère (à l’origine Bruguera) est une ancienne famille de Perpignan qui reçut au XVIIIe siècle la noblesse en tant que burgesos honrats. Marthe de Bruguère avait épousé le 19 octobre 1889 à Perpignan Albert Delpech (Amiens, 21 septembre 1852-25 avril 1930), qui fut préfet de la Haute-Marne, des Ardennes puis du Maine-et-Loire de 1895 à 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Barré par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Marie-Thérèse Roca (1886-1963), fille de Joseph Roca et de Joséphine Muxart, était issu d’une famille originaire de Prades ayant une branche à Ille, de la même souche que les Roca d’Huytéza. Elle épousera René Puech. Voir aussi supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Voir supra notes du 1er septembre 1901 et du 1er avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Voir supra note du 23 mai 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Émile Marie. Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Voir supra note du 6 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Joseph de Lazerme (1846-1922). Voir supra note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Henri Jonquères ou Jonquères d’Oriola (1877-1962). Voir supra note du 18 mai 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Paul Companyo (1840-1908), avocat à Céret. Son fils Louis Companyo avait épousé en 1902 Marie Cornet, cousine issue de germains d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir supra note du 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Henri Passama (Perpignan, 4 octobre 1881-9 juillet 1975) et Jacques Passama (Perpignan, 5 mai 1883-19 août 1965), fils d’Albert Passama (1841-1906) et de Caroline Alengry. Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Dieudonné Sabaté, notaire à Céret. Voir supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Voir supra note du 18 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Edgard Gaborit de Montjou (Bioussac, Charentes, 17 décembre 1856-Bonnevaux, Marçay, Vienne, 9 février 1942), lieutenant de cavalerie, conseiller général puis député de la Vienne de 1902 à 1906 et de 1910 à 1932 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] René Gauin (Angers, 8 juin 1859-17 octobre 135), négociant et briquetier, conseiller municipal et conseiller général, vice-président du comité républicain, député de 1906 à 1910, il ne se représentera pas en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Il Santo (« Le Saint ») est un roman de l’écrivain italien Antonio Fogazzaro publié en 1905, traduit en français en 1906 aux éditions Hachette, qui raconte la fondation d’un cercle de réformateurs catholiques, et est considéré comme le livre ayant fait connaître le courant religieux moderniste au public (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Charlotte Manoël de Nogaret (1878-1898), mort à 20 ans sans enfants, était la fille de Philippe Manoël de Nogaret et de Thérèse de Lazerme, elle-même fille de Charles de Lazerme et de Charlotte Delon de Marouls, et par conséquent cousine germaine de Suzanne Lazerme, mère d’Antoine d’Estève de Bosch. Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Dominique Delahaye (Angers, 5 décembre 1848-9 janvier 1932), cité à de nombreuses reprises au cours de ce journal : voir supra au 2 juin 1904, au 2, 25, 30 mars 1906, 6, 7, 9, 16, 20, 28 et 31 mai 1906, 3 et 7 juillet 1906. Manufacturier de voiles et de cordes à Angers, président de la Chambre de Commerce, sénateur de Maine-et-Loire de 1903 à 1932. Royaliste, il est très assidu au séances du Sénat où il intervient sur tous les sujets (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Henri Vaugeois (L’Aigle, Orne, 25 avril 1864-Paris, 11 avril 1916), co-fondateur de la Revue d’Action française en 1899 avec Maurice Pujo, président de la Ligue d’Action française de 1905 à 1916 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Wilhelm de Nordling (1821-1905), ingénieur d’origine allemande naturalisé français, fut une figure clé de la Ligue populaire pour le repos du dimanche en France, fondée en 1889. En tant que vice-président, il a promu un repos hebdomadaire, particulièrement pour les travailleurs des chemins de fer, avec une approche non confessionnelle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Voir supra note du 4 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Voir supra note du 14 mars 1906. Charles de Pallarès est mort le 30 août 1895 à Prades à l’âge de 36 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Il s’agit du célèbre hôtel de Vogüé, situé 8 rue de la Chouette à Dijon, près de l’église Notre-Dame. Construit par la famille Bouhier, une lignée de parlementaires dijonnais, il passa par héritage chez les Vogüé en 1766. Postérieurement racheté par la Municipalité, il abrite aujourd’hui la direction des Ressources humaines. Il s’agit de la branche aînée de Vogüé, une famille originaire du Vivarais, dont une branche cadette, descendant d’un frère cadet du marquis de Vogüé ayant épousé l’héritière des Bouhier, eut une alliance en Roussillon par le mariage en 1804 de Louis François de Vogüé et de Gabrielle de Julien de Vinezac, fille d’une Du Vivier de Lansac et petite-fille d’une Bosch. Il sera question plus précisément de cette alliance infra au sujet de la grande maison de Bosch, voire note du 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[48] Henri Bertran ou Bertran de Balanda (Perpignan, 19 décembre 1854-Latour-Bas-Elne, 4 juillet 1936), capitaine de cavalerie, fils de Bonaventure Bertran et de Joséphine Muxart, avait épousé en 1885 Magdeleine de Falguière. Voir supra notes des 28 novembre 1903 et 11 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[49] Pierre Xardel (Nancy, 3 juillet 1887-Saint-Martin-de-Caralp, Ariège, 16 décembre 1960), avocat, poète lorrain, militant de l’Action française et fondateur à Paris du Cercle de Sèze. Il épousera en 1924 l’écrivaine Isabelle Sandy (1884-1975). Voir aussi : https://pierrebecat.fr/index.php/2017/04/05/pierre-xardel/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Joseph Selva (1850-1906), fils de Jean Selva et de Thérèse Bigorre, né à Ille-sur-Tet, était issu de la branche illoise de cette ancienne famille originaire de Los Masos. Sa sœur Françoise Selva avait épousé en 1871 à Ille Jean Serradell, employé des télégraphes, frère d’Henri Serradell, pharmacien à Ille dont il a été question plus haut : voir supra note du 20 septembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[52] Voir supra note du 30 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Voir supra note du 2 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Joseph de Guardia (1849-1931), rédacteur du Roussillon. Voir supra note du 1er septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Carlos, Marthe, Jacques et Thérèse de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Henri de Çagarriga (1855-1939) possédait le château de La Grange à Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales). Voir supra note du 4 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Louise de Rovira (1899-1985), fille de Fernand de Rovira et de Marie-Pauline Colavier d’Albici. Elle épousera en 1921 Hubert de Montal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] Suzanne (1843-1942) et Louise (1830-1917) de Règnes, sœurs, respectivement épouses de Jules Genin et d’Auguste de Guardia. Voir aussi supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Voir supra note du 23 août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[62] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[63] Il s’agit de Jacques Hervé-Bazin (1882-1944), neveu de René Bazin et père du futur écrivain célèbre Jean dit « Hervé Bazin ». Voir supra note du 27 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[64] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[65] Voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[66] Voir infra ce mariage au 11 janvier 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[67] Constance Roca d’Huytéza (Perpignan, 10 juin 1883-Saint-André, 23 décembre 1963), fille unique de Gustave Roca (1845-1884) et de Lucie d’André de Saint-Victor d’Albaret (1856-1908), descendait par ses parents de deux anciennes familles roussillonnaises – voir infra note du 29 septembre 1901 pour l’origine des Roca –, héritière par sa grand-mère paternelle née Auriol du château de Taxo (commune de Saint-André, Pyrénées-Orientales). Elle épousera le 22 septembre 1909 Louis Heurtault de Lammerville, dont les descendants possèdent encore Taxo (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[68] Émile Marie. Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[69] Geneviève Soult de Dalmatie (1844-1910), fils du duc de Dalmatie, noble d’Empire, mariée au baron René Reille, cofondatrice en 1902 puis présidente en 1906 de la Ligue patriotique des Françaises. Sous sa présidence, la Ligue conserve son but de défense de la religion catholique, mais réoriente ses actions en faveur de l’éducation sociale, des interventions de bienfaisance et de l’action sociale, avec l’abandon de la prééminence pour la politique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[70] François de Pontich, frère du père de Mme Lazerme née de Pontich, grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, avait épousé aux Batignolles le 22 juin 1848 Élisabeth Volle, née vers 1819, dont il avait déjà deux enfants qu’il reconnut à cette occasion, dont Hector de Pontich. En 1881, celle-ci était internée à l’asile des aliénés de Turin. Au sujet d’Hector de Pontich, voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[71] Amédée Aragon (1858-1919) et son épouse Louise Eugénie Faure de Fondclair (1867-1956) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[72] Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), voir supra note du 4 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[73] Voir supra note du 12 mars 1903. Des projets de mariage entre Henri d’Albici et Philomène d’Estève de Bosch, sœur d’Antoine, avaient été évoqués au cours de l’année 1904 : voir notamment supra aux 29 octobre, 4 et 18 novembre 1904. Henri Colavier d’Albici épousera le 5 février 1908 à Paris XVI Marie-Thérèse Ducup de Saint-Paul, mariage qui sera de courte durée puisque trois mois plus tard, le 25 mai de la même année le couple divorcera (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[74] Il s’agit du « trust Palazy », voir infra au 14 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[75] Jules Alart (Vinça, 1876-1965), fils de François Alart et de Marie Escanyé, marié en 1905 à Baptistine Duffaux, était le petit-neveu de l’historien Julien Bernard Alart (1824-1880) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[76] Voir supra note du 29 septembre 1901, au 26 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[77] Le docteur Jacques Trainier. Voir supra note à son sujet dans la partie introductive du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[78] Alexis Adamoli (Sallèles-d’Aude, 11 mai 1836-Vernet-les-Bains, 11 juillet 1913), propriétaire, marié depuis 1875 à Berthe Jaume, veuve d’Édouard Aragon, mère d’Amédée et Henri Aragon. En 1882, Adamoli avait acheté la demeure perpignanaise d’Henri Jaubert de Passa, 4 rue Saint-Dominique (aujourd’hui rue de la Révolution française) qu’il avait remodelée dans le goût de l’époque, avec notamment une chapelle d’inspiration néogothique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1907

Janvier 1907

Semaine du 1er au 6 janvier 1907

Ille, mardi 1er janvier 1907

Il y a bien longtemps, depuis 1894 je crois, que je ne m’étais trouvé ici le premier jour de l’an. Je fais la sainte communion à 7 h. à l’église et je prie Dieu de bénir cette année, de protéger l’Église et la France qui en ont tant besoin et de faire que 1907 m’apporte plus de joie que 1906. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais des visites : M. le curé, M. et Mme de Lacour qui me reçoivent avec beaucoup de sympathie ; Madame, très aimable, fait même une petite allusion à mes sentiments pour sa fille, peut-être voulait-elle par-là engager la conversation et me confesser ? Je n’ai pas osé ; mais je crois que j’ai partie gagnée du côté de la famille. Restera à gagner la jeune fille ; jusqu’à présent, on ne lui a pas dit que je la recherchais, mais elle a bien dû s’en apercevoir. Oh si le bon Dieu voulait ! Je vais voir aussi Mme Roca d’Huytéza, Roca, Terrats d’Aguillon, Batlle. Je vais un moment au Carmel au tirage de la loterie des Dames de Charité ; j’y vois Marie-Louise.

Ille, mercredi 2 janvier 1907

Le matin, j’écris des lettres de Jour de l’An. L’après-midi, nous avons plusieurs visites : M. le curé, le vicaire, M. de Lacour, Victor ; Philomène offre le thé à ses amies Marie-Louise de Lacour et les demoiselles Batlle ; comme Victor est ici à ce moment-là, nous prenons aussi le thé. Ensuite, je sors avec Victor et je me décide à faire une chose que j’avais en tête depuis longtemps mais qu’une réserve excessive m’avait empêché de faire jusqu’ici : je lui fais mes confidences et je lui dis combien sa sœur me plaît, j’ai parlé avec lui pendant plus d’un quart d’heure ; du reste, il est très gentil pour moi et me facilite beaucoup la chose ; il était au courant de tout et me reproche de ne pas lui avoir parlé plus tôt. Il me dit qu’il serait très heureux de ce mariage qui resserrerait tant nos liens de parenté. La situation actuellement est celle-ci : j’ai pour moi la famille entière M., Mme et Victor ; mais je ne sais pas ce que pense la jeune fille qui, d’ailleurs, n’a pas été mise au courant de nos démarches. Il y a cette grande différence avec d’autres projets de mariage qui pourraient se présenter ou qui se sont déjà présentés, avec le projet Pallarès par exemple, qu’ici je connais et je connais beaucoup la jeune fille avec qui j’ai joué étant enfant, tandis que pour Mlle de Pallarès, c’était uniquement un mariage de proposition que deux dames mettaient en avant. Maintenant après avoir retrouvé Marie-Louise jeune fille et après l’avoir vue comme je l’ai vue depuis un mois, je serais extrêmement malheureux si j’étais repoussé par elle ; elle m’a tellement plu que je suis prêt à l’attendre ; mais ce qui me pèse le plus, c’est l’incertitude dans laquelle je me trouve. Je le dis à Victor et il le comprend très bien ; il essayera de se renseigner sur les sentiments de sa sœur, mais pourra-t-il lui-même les connaître actuellement ? Je ne puis dire à quel point tout cela me tracasse.

Ille, jeudi 3 janvier 1907

Je travaille presque toute la journée à recopier ma thèse, travail fastidieux. Papa étant allé rendre à M. de Lacour sa visite et offrir ses vœux à Mme de Lacour, ceux-ci, d’eux-mêmes, lui ont parlé du projet de mariage qu’ils désirent autant que nous. La jeune fille ignore nos démarches et ne veut pas actuellement se marier ; moi, elle me plaît tellement que je suis prêt à attendre et à refuser, comme je l’ai déjà fait, tout parti qui se présenterait ; mais ne sera-ce pas en pure perte ? Nous le verrons l’été prochain. Elle est charmante pour nous tous, pour Maman, pour Philomène avec qui elle sympathise beaucoup ; mais elle ne dit rien de ses projets, même à ses parents. Pourvu qu’elle n’ait pas une autre idée qu’elle ne veut pas dire… ! Enfin, la famille est on ne peut plus favorable.

Ille, vendredi 4 janvier 1907

Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année. Victor, qui repart aujourd’hui, vient me voir ; sans rien dire à sa sœur, il a essayé de la faire parler sur moi ; elle lui a dit qu’elle me trouve très à son goût ; lui ayant ensuite parlé de mariage (en général), il s’est rendu compte qu’elle ne veut pas en entendre actuellement parler ; il revient me dire cela ; il est, comme ses parents, très favorable. Mme de Lacour (qui ne sort jamais de chez elle) ayant fait dire à Maman qu’elle désirait la voir, Maman y va dans l’après-midi, et Mme de Lacour et son mari, tous deux spontanément, lui parlent de nos projets dans les termes les plus encourageants ; pour eux, c’est une chose décidée ; mais, précisément parce qu’ils désirent ce mariage autant que nous, ils ne veulent pas en parler encore à Marie-Louise que l’idée du mariage effraye ; elle n’a pas encore 20 ans. Quand Maman les quitte, ils lui disent de me donner de l’espoir et du courage. Mais les cinq mois qui nous séparent du moment de leur retour ici vont être longs !

Ille, samedi 5 janvier 1907

Joseph Jacomy ayant écrit à Papa une lettre d’excuses, je vais le matin à Boule m’occuper de la plantation. Les De Lacour partent aujourd’hui ; comme c’est triste pour moi ! Je regarde partir leur train de la route de Corbère puis je viens m’enfermer dans la chambre où je travaille et je me mets à pleurer ; j’écris ces lignes tout en pleurant. Si j’avais la certitude d’épouser Marie-Louise, si nous étions fiancés, la séparation serait certes bien pénible, mais enfin j’aurais la certitude ; mais je ne suis sûr que des parents, je ne suis pas sûr d’elle ; quelle inquiétude jusqu’au mois de mai ! Et encore le saurai-je alors ? Oh mon Dieu, mon Dieu, quand trouverai-je le bonheur complet ? J’avais espéré un moment que la famille de Lacour resterait jusqu’à lundi et que je reverrais Marie-Louise dimanche ; c’est même en grande partie pour cela et pour ne pas manquer cette dernière occasion de la voir, que j’ai renoncé à assister au mariage de Carlos. Ce mariage est mardi, il y a une soirée lundi et j’aurais dû partir pour Toulouse, pour ne pas trop me fatiguer, dimanche à 1h25 ; j’aurais donc manqué le thé de dimanche après vêpres auquel Marie-Louise aurait assisté si elle avait été ici. Aussi ai-je écrit mercredi à Carlos de m’excuser. Mais je suis volé puisque les De Lacour sont partis aujourd’hui ! Je ne regrette pas le mariage ; je suis trop triste et je n’y aurais pas trouvé de plaisir. J’ai vu Marie-Louise pour la dernière fois, ou plutôt je lui ai parlé pour la dernière fois hier soir chez les dames Batlle où je suis allé chercher Philomène qui y était avec elle. Et maintenant, il y en a pour près de cinq mois !!!

Vinça, dimanche 6 janvier 1907

Nous devions tous venir à Vinça ce soir pour y passer la journée de demain avec Bonne Maman ; mais maman ayant été souffrante ce matin, le programme est changé ; Maman n’y vient pas ; j’y vais seul avec Philomène et Papa n’y vient que de quatre heures à 7h faire ses adieux à Bonne-Maman. Je suis toujours bien attristé du départ de Marie-Louise ! Cependant, en envisageant froidement la situation, je suis forcé de reconnaître que le projet a marché à pas de géant pendant ces six dernières semaines ; s’il continue à aller de ce train quand nous nous retrouverons, il n’y aura plus qu’à prendre la décision définitive. Pour le moment, ma situation est bizarre : M. et Mme de Lacour m’ont promis le mariage de leur fille à qui ils n’ont pas encore parlé de ce projet ; naturellement, la promesse est conditionnelle et subordonnée au consentement de Marie-Louise. Je suis, pour le moment, une sorte de fiancé officieux et conditionnel !

Semaine du 7 au 13 janvier 1907

Ille, lundi 7 janvier 1907

C’était aujourd’hui la fête patronale de Vinça ; nous avons assisté ce matin à la grand’messe et je me suis occupé de différentes questions concernant la Société de Saint-Sébastien. Je suis reparti avec Philomène par le train de 1h10. Papa et Philomène partent pour Angers par le train de 4h6. Moi, je suis encore dans le pays avec Maman, jusqu’à la fin du mois ; mais je serai désormais plus souvent à Vinça qu’ici ; d’abord, c’est nécessaire à cause de la proximité de la fête de Saint Sébastien et puis Ille me paraît horriblement triste depuis le départ de Marie-Louise ; j’étais habitué, depuis un mois et demi, à la voir, sinon tous les jours, du moins plusieurs fois par semaine ; maintenant, je sens un vide immense ; elle seule pourrait le combler. Mais, il y en a pour cinq longs mois !!! Papa emporte 161 pages écrites et copiées de ma thèse ; j’aurais voulu pouvoir la lui donner tout entière, mais il me reste encore 40 à 50 pages à copier que je lui enverrai dans quelques jours ; j’aime mieux les savoir dans son sac que de les confier à la poste ; si ces 161 pages venaient à se perdre, quel malheur !, car je n’ai pas conservé le brouillon au complet. Dès que papa aura reçu la suite, il portera le tout à M. Baugas qui aura la complaisance de l’examiner et de me donner son avis, après quoi je l’enverrai à Caen ; mais je serai alors rentré à Angers.

Ille, mardi 8 janvier 1907

Je vais à Perpignan par le train de 1h25 pour faire quelques visites ; je vais chez Monseigneur, chez Mme Louis Noëll que je ne rencontre pas, chez Mme Dalverny, chez les Bonafos ; je vois aussi voir M. de Guardia au Roussillon. On me répète que le bruit de mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza[1] a couru tout Perpignan le mois dernier, c’est agaçant, j’en suis très ennuyé ; comme les gens qui inventent et colportent ces fausses nouvelles sont insupportables ! Heureusement que les De Lacour savent à quoi s’en tenir ! C’est aujourd’hui le mariage de Carlos ; tout le monde se demande pourquoi je n’y suis pas ; ne pouvant pas donner la vraie raison qui m’a retenu, je donne une seconde raison qui a pesé aussi dans la balance ; je réponds que, les Lazerme n’ayant pas invité Bonne Maman, j’ai voulu leur faire comprendre, en m’abstenant, que l’incorrection de leur procédé ne m’a pas échappé. On le répétera à Carlos ou à ses parents, mais cela m’est égal ; au contraire, je désire qu’ils le sachent ! Ce qui me contrarie beaucoup, ce sont ces bruits de mariage avec Mlle Roca d’Huytéza ; on peut croire que j’ai frappé à cette porte et que j’ai été éconduit ! C’est vraiment incroyable ! Alors qu’il n’y a rien eu qu’une simple idée ayant germé dans le cerveau de Tante Bonafos que j’ai immédiatement repoussée ; Mlle Roca d’Huytéza ne me plaît pas du tout et, d’ailleurs, au moment où tante Bonafos m’en a parlé, j’avais déjà l’idée de Marie-Louise. Pourvu que Tante Bonafos n’ait pas, sans me le dire, laissé échapper quelques mots sur son idée ! Il n’en faudrait pas davantage ! Moi, quand on m’en parle, je démens énergiquement et je déclare sur mon honneur que non seulement la nouvelle est fausse, mais même qu’il n’y a pas eu de notre part la plus petite démarche. Mais les gens pensent ce qu’ils veulent ; comme c’est agaçant !

Ille, mercredi 9 janvier 1907

Le matin, je vais à bicyclette à Boule faire creuser les trous pour la plantation de pêchers ; l’après-midi, je me promène car le temps est superbe et je travaille à recopier la fin de ma thèse, ce qui est insipide.

Ille, jeudi 10 janvier 1907

Le matin, je retourne à Boule ; l’après-midi, je fais une longue station au chantier de la grande maison, puis je travaille.

Ille, vendredi 11 janvier 1907

Je reviens encore à Boule à bicyclette ; on achève aujourd’hui de creuser les trous dans la partie de la propriété de « Derrère las cases » que nous plantons cette année en arbres à fruits ; il en tient 250 à 7 mètres de distance : 215 pêchers, 20 pommiers et 15 abricotiers ; l’année prochaine et les années suivantes, nous planterons d’autres pièces. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Je reçois le numéro de L’Express du Midi qui donne le compte-rendu du mariage du Vicomte Carlos de Lazerme de Lon avec Mlle Thérèse de Mauvaisin[2]. Les témoins étaient :  pour Carlos, le baron du Limbert son oncle et M. Henri de Çagarriga ; pour Mlle de Mauvaisin, M. de Lestapis et le colonel de Ferluc. Les garçons et demoiselles d’honneur étaient Jacques de Lazerme, le vicomte de Mauvaisin, le comte Odon de Chefdebien-Çagarriga et M. Pierre de Sarrieu ; les demoiselles d’honneur : Marthe, Mlle de Mauvaisin, Mlle de Felzins et Mlle de Ferluc. MM. Henri de Çagarriga et Edmond de Rivals de Boussac ont porté des toasts. Le pape avait envoyé sa bénédiction. L’abbé Latour, qui m’envoie L’Express, me dit que l’élite de la société toulousaine se pressait dans la chapelle Sainte-Anne où se célébrait le mariage et qu’il regrettait de ne pas m’y voir. Moi aussi, j’avoue que je ne pense pas sans regret à cette belle fête, mais j’avais deux bonnes raisons pour m’en abstenir ; et encore, pour la principale, j’ai été volé ; c’est de la déveine ! Plus je réfléchis à l’attitude des De Lacour, plus je crois que M. de Lacour ne voulant pas marier encore Marie-Louise, lui aura parlé mariage à peine du bout des lèvres ; M. de Lacour m’est très favorable, mais pour l’avenir ; il veut garder le plus longtemps possible sa fille ; elle a 20 ans ce mois-ci ; si le mariage se décidait l’été prochain, peut-être pourrait-on le célébrer quelques mois après. Comme c’est malheureux de ne pas savoir, d’être là dans l’incertitude ! Déjà huit jours ce soir que j’ai parlé pour la dernière fois à Marie-Louise ; 20 fois autant de temps et je la retrouverai !

Vinça, samedi 12 janvier 1907

Je viens m’installer à Vinça afin de préparer la fête de la Société Saint Sébastien, de régler les comptes, de m’occuper des nouvelles adhésions etc ; d’Ille ce matin, je suis allé à Corbère et à Boule à bicyclette ; l’après-midi, j’ai surveillé les travaux de la grande maison et j’ai fait avancer ma thèse. Les journaux publient une nouvelle et magnifique encyclique de Pie X qui s’adresse à l’épiscopat et au peuple français, qui condamne la nouvelle loi votée par les Chambres et défend aux Catholiques de s’y conformer ; le pape réfute toutes les calomnies débitées sur son compte et sur le compte de l’Église à propos de la séparation. Quelle indomptable fermeté ; quel grand pape ! c’est un second Pie IX ! Une semaine s’est écoulée depuis le départ de Marie-Louise ; jusqu’à la fin de mai, il y en a encore 19 ; 1/20 du temps est donc seulement passé ; c’est peu !

Vinça, dimanche 13 janvier 1907

Je vais à la grand’messe. L’après-midi à 1h, recouvrement des cotisations de la Société ; de 2h. à 3h ¾, réunion des chefs de sections ; nous y décidons, en principe, la création d’une ou de plusieurs sections à Rigarda.

Semaine du 14 au 20 janvier 1907

Vinça, lundi 14 janvier 1907

Le matin, je vais à la Balme surveiller la plantation supplémentaire de pommiers et de pruniers ; il fait un temps merveilleux, le soleil est si chaud que je ne peux pas même supporter un pardessus d’été ; c’est inouï et on ne voit cela, dans cette saison, que dans ce pays-ci ou sur la Côte d’Azur. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Papa écrit que Louloute (petit nom que l’on donne à Marie-Louise) a déjà envoyé une carte postale à Philomène qui va lui répondre naturellement : c’est de bon augure ! Le Petit séminaire de Prades, fermé par suite de la loi de Séparation, va très probablement se rouvrir ici, sous la forme d’un établissement d’enseignement secondaire, dans l’ancien couvent des Carmélites. Maman, qui est allée à Perpignan, en rapporte la nouvelle par Mme Roca d’Huytéza, quand on lui parle des bruits idiots qui courent, ils démentent catégoriquement, comme nous ; c’est heureux !

Vinça, mardi 15 janvier 1907

Le matin, je vais surveiller la plantation des pommiers au petit champ du Biniou et à la nouvelle vigne de Tante Josepha. L’après-midi, je travaille à l’achèvement de ma thèse.

Vinça, mercredi 16 janvier 1907

Le matin, je travaille ; l’après-midi, je vais à Rigarda m’occuper de la création des nouvelles sections de la société ; la société Saint-Gaudérique avait déjà travaillé.

Vinça, jeudi 17 janvier 1907

Le matin, je travaille à ma thèse. L’après-midi, je vais à Ille. Le soir, j’achève de copier ma thèse ; enfin, elle est finie ! Il y a avait deux ans que j’avais choisi le sujet et un an que j’y travaillais. Elle est sensiblement plus longue que je ne l’avais prévu en commençant puisque je m’étais assigné, comme minimum, 160 pages écrites (ces pages sont du même format que celle-ci) et elle en a 206, sans compter les documents annexes. Cela fera je pense, de 220 à 230 pages imprimées ; c’est plus long que la plupart des thèses de doctorat en droit. Elle a dix chapitres : chap. I : historique ; chap. II : nécessité du repos hebdomadaire au point de vue physique et au point de vue moral, pour l’individu, pour la famille et pour la société ; chap. III : objections contre le repos hebdomadaire ; chap. IV : examen de quelques difficultés spéciales à certaines industries ; chap. V : choix du jour de repos ; chap. VI : repos facultatif ou repos obligatoire ; chap. VII : loi du 13 juillet 1906, projets antérieurs, étude critique ; chap. VIII : le repos hebdomadaire dans les chemins de fer ; chap. IX : le repos hebdomadaire dans l’agriculture, une enquête en Poitou ; chap. X : le repos hebdomadaire à l’étranger, législation comparée ; Annexes : Texte de la loi du 13 juillet 1906, son règlement d’administration publique, propositions tendant à modifier la loi. Papa avait emporté les 7 premiers chapitres, soit 151 pages ; je vais lui envoyer les 3 autres. J’avoue que j’éprouve un réel soulagement à la pensée que ce travail est terminé. Il ne me restera plus, dans quelques mois, qu’à soutenir ma thèse.

Vinça, vendredi 18 janvier 1907

Je vais à la Balme dans l’après-midi. Le soir à 7 heures, à la salle Llech, Assemblée générale annuelle de la Société Saint-Sébastien ; je l’ai avancée d’un jour afin de pouvoir m’occuper demain de l’organisation des sections de Rigarda ; ces sections, organisées demain, prendront part dimanche à la fête de la Société. La création de ces sections est décidée à l’unanimité ; nous coupons l’herbe sous les pieds à la Société Saint-Gaudérique !

Vinça, samedi 19 janvier 1907

Rigarda (carte postale ancienne sans date) – Site Pinterest

Quinze jours aujourd’hui du départ d’Ille des Lacour ; deux semaines sur 20, 1/10 du temps de séparation ! Quand je pense qu’il ne s’est encore écoulé que si peu de temps depuis ce moment-là, j’ai froid au cœur ; il me tarde tant de retrouver Marie-Louise ! Le soir, avec 3 autres membres du bureau de la Société, je vais à Rigarda ; nous donnons une réunion dans la salle de l’école mise à notre disposition par le maire ; j’explique ce que c’est que la mutualité, ses avantages, je fais connaître la Société Saint-Sébastien, les charges des sociétaires et les avantages de la Société ; 20 hommes se font inscrire sur le champ ; avec 10 autres qui s’étaient déjà inscrits, cela fait 30 ; je leur remets leur livret et leur insigne de sociétaire, nous les répartissons en deux sections, et ils nomment eux-mêmes leurs chefs de section ; l’un est républicain et l’autre royaliste ; nous avons, parmi nos nouveaux adhérents, des gens des deux camps ; c’est ce qu’il faut puisque la société Saint-Sébastien, qui est, en fait, la société conservatrice et catholique, ne fait pas de politique. Au retour, la fête de Saint Sébastien commence par des danses, par un passeville en musique et par des sérénades ; on m’en a fait une et je le reconnais en me fendant de deux pièces de cent sous.

Vinça, dimanche 20 janvier 1907

Journée occupée pour moi ! Le matin, défilé en musique de la Société dans les rues, puis grand’messe très solennelle, ensuite bal que j’ouvre après avoir adressé quelques mots aux sociétaires réunis sur la place du Puig ; l’après-midi, danses ; le soir, encore danses jusqu’à onze heures ; je fais danser des filles de sociétaires ; c’est de la vraie « fraternité » ; le temps étant très beau, on danse dehors sur la place du Puig décorée et aménagée à cet effet. Il y a eu six entrées nouvelles de Vinça dans la Société mais il y avait eu six décès dans l’année, comme nous avons dû rayer cinq membres pour défaut de paiement, cela ferait une légère diminution du nombre des membres ; mais les 30 inscriptions de Rigarda, qui seront 50 dans quelques jours nous assurent-t-on, rétablissent, et au-delà, l’équilibre ! Il y a maintenant 205 membres participants et cent membres honoraires (car il y a eu cette année 5 inscriptions de membres honoraires) ; notre société est bien plus nombreuse que l’autre et que la plupart des sociétés du département. Je donne ces chiffres dans mon petit speech du matin et cela fait bon effet. Je suis heureux de regagner mon lit à plus de minuit.

Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [années 1900] (Collection Pierre Lemaitre)

Semaine du 21 au 27 janvier 1907

Vinça, lundi 21 janvier 1907

Je me lève à 8 h. seulement. Je m’occupe de différentes choses, des dépenses de la fête qu’il faut mandater.

Vinça, mardi 22 janvier 1907

Je commence à préparer une conférence que je dois faire samedi à la réunion d’Action française qui aura lieu au local du Panache à Perpignan ; le sujet est : « L’organisation du pays sous la monarchie ».

Vinça, mercredi 23 janvier 1907

Jacques Hervé m’écrit et m’annonce le prochain mariage de Jacques de Loges avec Mlle de Champsavin[3], de Laval. Je voudrais bien pouvoir lui annoncer le mien avec Louloute !!! Je vais écrire à Jacques des Loges pour le féliciter ; c’est le second de mes amis dont j’apprends le mariage en peu de temps : le mois dernier, c’était celui de François de La Touche avec Mlle de Vasson[4]. Je m’occupe du procès-verbal de l’Assemblée générale de la Société que j’envoie à la Préfecture pour faire approuver la petite modification aux statuts nécessitée par la fondation des sections de Rigarda. Le Petit séminaire diocésain, chassé de Prades par la loi de Séparation, va s’installer ici dans l’ancien couvent des Carmélites racheté par M. Trullès pour le sauver des mains du liquidateur ; mais il y a des travaux à faire ; or le directeur vient de confier ces travaux à un entrepreneur de maçonnerie qui est le plus enragé blocard de Vinça ! C’est un comble, ces curés et ces religieuses n’en font jamais d’autres ! On leur écrit pour les avertir, moi-même j’écris à M. Marie d’user de son influence sur eux pour qu’ils emploient des ouvriers bien-pensants ; ceux-ci, et il y en a plusieurs à Vinça, sont indignés ; il y a vraiment de quoi ! Il paraît que ce sont les Carmélites elles-mêmes qui ont recommandé cet entrepreneur ; on n’est pas plus naïf ou plus bête ! Cela fait du mal, beaucoup de mal !

Ferdinand Trullès (1858-1918), notaire à Ille-sur-Tet, qui racheta l’ancien couvent des Carmélites de Vinça – Cliché anonyme, non daté (Collection famille Bécat-Rotgé)

Vinça, jeudi 24 janvier 1907

Je travaille à ma conférence d’Action française. J’écris à Victor de Lacour. Il pleut assez fort presque toute la journée.

Vinça, vendredi 25 janvier 1907

J’achève mon travail pour le Panache. Il pleut toujours, mais avec des interruptions. Je fais la sainte communion à la messe de 7h 1/2. J’apprends le mariage de Pierre Saisset de Pallarès, cousin germain d’Hélène de Pallarès, avec la fille d’un général en garnison à Lyon, Mlle Yvonne de Ferron[5], notre ancienne voisine d’Angers ; il n’a donc pas réussi auprès de sa cousine ! Il est plus jeune que moi et c’est le troisième de nos amis ou de nos camarades dont j’apprends le mariage depuis un mois ; cela me donne envie d’en faire autant, mais hélas ! je ne suis pas à la veille de les imiter. Et dire qu’il y a encore 4 mois au moins d’ici au moment où je retrouverai les Lacour ! Comme c’est long !

Perpignan, samedi 26 janvier 1907

Je suis venu à Perpignan par le train de 1h10 pour ma conférence d’Action française au Panache ; je dîne et je couche chez Tante Bonafos. Je fais une foule de commissions et de visites dans l’après-midi. Malgré le mauvais temps froid, il y a pas mal de monde le soir au Panache : MM. Despéramons et Bertran, Talayrach[6], baron Desprès[7], plusieurs prêtres etc. Je fais ma conférence sur « L’organisation du pays sous la monarchie » ; on décide, à l’unanimité, de la publier in extenso dans Le Roussillon ; j’ai beau protester contre cette décision, rien n’y fait, on m’arrache mon manuscrit des mains.

Vinça, dimanche 27 janvier 1907

Je vais à la messe de 9h à Saint-Jean, et je me prépare à repartir par le train de 10h20, mais le vent glacé de nord-ouest qui a soufflé en tempête toute la nuit ayant renversé beaucoup de poteaux de télégraphe sur la voie, tous les trains ont un retard énorme ; le train qui devait arriver à Perpignan à 10 h n’arrive qu’à 11h38 et celui qui devait partir à 10h20 ne part qu’à 11h ¾ et va très lentement ; je n’arrive à Vinça qu’à 1h25 ; j’ai fait route avec notre cousin le docteur de Massia[8] qui rentrait à Molitg. Je n’ai pas pu, naturellement, aller à Rigarda pour le premier recouvrement de la Société, comme je devais le faire. Je vais à vêpres.

Semaine du 28 au 31 janvier 1907

Vinça, lundi 28 janvier 1907

Le vent est moins fort et moins froid, cependant il a encore gelé dans la nuit. Je vais à Boule et à Ille à bicyclette ; je vois les travaux de la maison et je rentre par le train de 4 heures.

Vinça, mardi 29 janvier 1907

Je vais à Perpignan par le train de 1h10 me faire arranger une dent ; je rapporte au Roussillon la moitié des épreuves corrigées de ma conférence. Je vais une minute chez les Bonafos ; j’y rencontre notre cousine Mme Paul de Lamer et sa fille Hélène, ainsi que Mlle Delafosse. Je vais ensuite à Rivesaltes par le train de 4h55 afin d’aller demander une réponse à un négociant en vins M. Trévillac qui a des échantillons du vin de Boule depuis 3 semaines ; il ne se fait aucune affaire et ce négociant ne peut me prendre ce vin à n’importe quel prix ; un autre négociant que je vois me fait la même réponse ; c’est le marasme complet, c’est navrant ; et dire que lorsque les malheureux propriétaires ne peuvent pas arriver à se débarrasser de leur vin, de gros fraudeurs, comme ceux que dénonçait ces jours-ci à la Chambre notre député M. Brousse, font impunément, grâce à leur coupable trafic, des fortunes scandaleuses ! Voilà la moralité du régime ! Ce M. Trévillac est un fervent catholique et un fidèle royaliste ; à Rivesaltes, il s’occupe de toutes les œuvres religieuses et il fait, dans tout l’arrondissement de Perpignan, une active propagande pour l’Action française. Nous causons beaucoup politique avec lui chez M. Joseph Roca où je vais attendre le départ du train. Je rentre à Vinça le soir.

Vinça, mercredi 30 janvier 1907

Obsèques, par un affreux temps (pluie, vent, neige) du sociétaire André Serradell dit Leon, sonneur de cloches ; ancien soldat d’Italie et de 1870, médaillé d’Italie. Je fais un speech de circonstance. Le reste de la journée, je mets en ordre les affaires de la Société avant mon départ pour Angers. Le pape autorise les évêques à faire proposer par les curés aux préfets et aux maires, suivant les cas, de traiter avec eux pour la remise gratuite, pour une durée de 18 ans, des églises aux curés ; mais sous condition que ce contrat reconnaîtra la hiérarchie catholique suivant un modèle arrêté dans la dernière Assemblée de l’épiscopat et qui devra être accepté dans toute la France ou nulle part. Je ne crois pas que le gouvernement autorise les maires ou les préfets à accepter ces projets de contrat ; du moins, le gouvernement sera obligé d’avouer qu’il ne veut pas reconnaître la hiérarchie ecclésiastique. Le Roussillon publie, en première page, la 1ère partie de ma conférence de samedi.

Vinça, jeudi 31 janvier 1907

Il neige assez abondamment presque toute la journée ; je ne peux pas aller à Ille comme j’aurais voulu. Le Roussillon publie la seconde partie de ma conférence. Voilà donc enfin terminé ce mois de janvier qui m’a paru si long depuis que je suis séparé de Marie-Louise. Demain, le mois suivant commence ; c’est un acheminement vers le retour !

Février 1907

Semaine du 1er au 3 février 1907

Vinça, vendredi 1er février 1907

Je vais à la messe et fais la sainte communion en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois. L’après-midi je vais à Ille par le train d’une heure ; d’Ille, je vais à Corbère en voiture découverte, malgré le vent glacial et la neige qui me surprend au retour, pour m’occuper de trouver un fermier pour le Cam del Nougué que nous allons remettre en champ. À Ille, au retour, je vois M. le curé ; il vient de recevoir une demande de renseignements sur Louloute de Lacour ; c’est évidemment en vue d’une demande en mariage ; M. le curé, qui s’est aperçu de quelque chose, me dit qu’il ne veut pas répondre sans me consulter ; je lui dis alors franchement ce qui en est pour moi, je lui expose la situation et il me dit que, dès lors, il va répondre qu’on s’y est pris trop tard, qu’il n’y a rien à faire pour un mariage. Dieu a permis que ce danger soit écarté ; je remercie beaucoup M. le curé de la délicatesse de sa démarche ; d’autant plus que je ne lui avais jamais parlé de mes projets. Je vois aussi M. Trullès et les demoiselles Mathieu. Il y a à Ille un passage de troupes ; cantonnement de 3 compagnies du 24e colonial ; la tenue de ces coloniaux est mauvaise ; l’un d’eux pousse l’oubli des convenances jusqu’à me demander l’aumône ! Je l’engueule comme il le mérite ; la discipline s’en va, mais quoi d’étonnant avec Picquart pour ministre de la guerre ? Je rentre à Vinça par le train du soir. Le Roussillon publie la fin de ma conférence.

Vinça, samedi 2 février 1907

Je vais à la grand’messe à 9 heures ; à 1h ½, je retourne à Ille, je revois M. le curé. D’Ille, je vais à Boule à pied dans la neige ; je donne mes instructions à Joseph pour la plantation des arbres qui ne pourra pas se faire tant que le sol ne sera pas un peu sec ; je rentre à Vinça par le train de 4h ½.

Vinça, dimanche 3 février 1907

Il fait toujours très froid ; il neige une partie de la journée. Je vais à la grand’messe et à vêpres. À 1 heure, recouvrement de la Société ; je mets en ordre les dernières affaires de la Société, car je compte partir demain pour Angers, après un séjour de six mois en Roussillon ; je ne retarderais que si le temps était par trop abominable. Je m’arrêterai à la Bastide d’Anjou et à Lourdes, aussi mon voyage durera-t-il trois ou quatre jours.

Semaine du 4 au 10 février 1907

Narbonne, lundi 4 février 1907

Après une très forte gelée la nuit dernière, le temps s’est un peu radouci et je suis parti de Vinça à 3h ½ ; je couche à Narbonne (Hôtel de la Dorade) afin de pouvoir aller demain à la Bastide et coucher le soir à Toulouse. J’ai laissé Maman à Vinça pour quelques jours encore.

Toulouse, mardi 5 février 1907

Je suis parti de Narbonne par le train de 7h34 du matin ; froid très vif. J’étais à 27 ou 28 kilomètres du Pignas et j’avais une envie terrible de me tromper de train ! Déjà un mois aujourd’hui que je n’ai pas vu Louloute ! Il me tarde qu’il y en ait cinq ou six ; alors, je la retrouverai. Je me suis arrêté à Ségala et je suis allé à la Bastide d’Anjou demander au curé, que l’on m’avait conseillé de partout, un traitement préventif contre le retour des petites affections cutanées qui m’ont tracassé il y a deux ans ; je n’en ai pas du tout, mais il faut prendre ses précautions à l’avance. J’arrive à Toulouse à cinq heures pour coucher car, par ce temps glacial, je ne me soucie pas de voyager la nuit, je descends à l’Hôtel de la Poste. Le soir, pour passer le temps, je vais voir ou plutôt entendre jouer Manon au Théâtre du Capitole.

Lourdes, mercredi 6 février 1907

Ce matin à Toulouse, je suis allé chez M. l’abbé Latour, mais là on m’a dit qu’il n’était pas à Toulouse. Je suis parti par l’express de 1h10 pour Lourdes où je tenais beaucoup à venir pour recommander mon avenir et mon projet de mariage à la Sainte Vierge. Il fait un peu moins froid ; cependant on patinait à Toulouse ce matin ; il y a de la neige presque partout. En passant à Tarbes, j’ai demandé à M. d’Arexy, chef de gare, des nouvelles de sa mère ; elle est toujours au plus mal. J’arrive à Lourdes à 5h ; je descends à l’Hôtel Heins. Je vais me confesser et prier à la grotte.

Angers, vendredi 8 février 1907

Me voici de retour à Angers après 6 mois ½ d’absence ; j’y rentre pour 3 mois ½ à peine : le temps d’envoyer ma thèse à Caen, de la soutenir et de la faire imprimer. Je n’ai pas écrit mon journal hier vendredi car j’étais en voyage. Après avoir entendu la messe hier matin et fait la sainte communion, et après m’être promené, dans l’après-midi, j’ai quitté Lourdes par l’express de 5h7 du soir comptant être à Bordeaux à 10h du soir et à Angers ce matin à 8 heures. Mais n’ayant pas changé de train à Pau comme j’aurais dû le faire, j’ai manqué ce rapide et j’ai dû me contenter de prendre un rapide qui passe à 1h55 du matin à Dax (j’ai dû passer 4 heures en gare de Dax où j’ai assez bien dormi) ; je suis arrivé à Bordeaux à 4h12 ; j’ai pris aussitôt un rapide de l’Orléans qui partait pour Paris à 4h25 et je suis arrivé à Saint-Pierre-des-Corps avant 9 heures ; j’ai passé deux heures en gare de Tours et, par l’express de 11h55, je suis arrivé à Angers à 1h31 au lieu de 8 h1. Il faisait froid mais pas excessivement. Maman est arrivée à 5 h du soir par l’État emmenant la femme de chambre Angèle.

Angers, samedi 9 février 1907

Il pleut la plus grande partie de la journée ; je reprends contact avec le monde angevin, pour 3 mois ½, en allant voir Lucas. Cinq semaines aujourd’hui que je n’ai pas vu Marie-Louise ! Quand il y en aura 4 fois autant, je serai bien près de la revoir, si même je ne l’ai pas déjà revue ! On me raconte ici l’accueil que l’on a fait à Picquart ; il est venu dimanche dernier inaugurer je ne sais quoi et nos amis, en son honneur, ont, le matin même, rempli la ville du deuxième « Appel du pays » de l’Action française dans lequel sont étalées les turpitudes du « général » (!!!) Picquart ; on en a mis des centaines, partout, jusque sur le mur de l’école qu’il inaugurait ; il paraît qu’elles ont été extrêmement lues ; des groupes de 30 et 40 personnes étaient arrêtés devant : Marie-Georges ne devait pas être satisfait ! Mais il n’a pas osé les faire enlever le jour.

Angers, dimanche 10 février 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à l’Adoration, je fais quelques visites ; il pleut. J’apprends avec peine la mort à Toulouse d’un saint religieux capucin le P. Marie-Antoine[9] ; c’était véritablement un saint et je suis convaincu qu’il sera canonisé un jour ; si je deviens mieux, je ne désespère pas de le voir vénérable ou même bienheureux ; pauvre Père ! Il m’avait donné sa bénédiction quand j’étais tout enfant et plusieurs fois depuis à Lourdes où je l’avais rencontré ; des foules pieuses le suivaient et sollicitaient une bénédiction ; il y a 3 ou 4 ans, au pèlerinage national, je le vis dans les passages souterrains de la gare au moment où il venait de descendre du train de Toulouse ; on le pressait, on l’entourait de toute part, je m’agenouillai devant lui et il me donna son crucifix à baiser. Tout Toulouse sera derrière son pauvre cercueil ; le P. Marie-Antoine savait, au besoin, morigéner comme ils le méritent les suppôts de Satan qui déshonorent la France ; je me rappelle quelques lettres bien senties qu’il a écrites à Combes ! Il était, d’ailleurs, royaliste ; j’ai lu, il y a quelque temps, un mot de lui sur le dévouement au Roi qu’il ne comprend pas qu’on sépare du dévouement à Dieu.

Père Marie-Antoine (1825-1907), prêtre capucin et pionnier des pèlerinages de Lourdes  – Cliché anonyme, non daté (Site Actu.fr)

Semaine du 11 au 17 février 1907

Angers, lundi 11 février 1907

Je vais à la messe de 8 heures et je fais la sainte communion ; le matin et l’après-midi, je fais diverses commissions en ville. Il y aura, sans doute prochainement, une grande conférence ici par Jules Delahaye, les deux frères de Cassagnac et un ou deux autres orateurs. Cette conférence, dont la pareille a lieu à Nantes dimanche prochain et qui sera suivie de beaucoup d’autres, pourrait bien être le point de départ d’un mouvement nouveau, encouragé par Rome, et dont les ralliés n’auront pas à se féliciter ! Je ne puis en écrire plus long pour le moment… car je suis dans le secret des dieux et il ne faut pas le trahir.

Angers, mardi 12 février 1907

Je vois M. Baugas ; il a lu la plus grande partie de ma thèse et il m’en fait compliment ; il n’y a rien trouvé à reprendre. Nous passons l’après-midi au Patronage Saint-Serge où les enfants jouent une féerie : Le chat botté.

Angers, mercredi 13 février 1907

Je vais recevoir les cendres à Saint-Joseph à 9 heures. L’après-midi, je fais plusieurs visites et commissions. L’Éclair de Paris publie un ordre du jour extrêmement violent que notre cousin le comte de Franclieu[10], colonel du 147ème de ligne à Sedan, adresse à son régiment en prenant sa retraite pour limite d’âge ; dans cet ordre du jour, il dit que n’étant pas homme à tout faire, n’étant ni juif, ni franc-maçon, ni casserole, ni traître ni taré, il n’a pas été jugé digne de rester dans l’Armée etc. Il aurait certainement dû passer général si l’on n’avait tenu compte que de ses notes militaires ; mais il devait avoir sa fiche, voilà, et Picquart ne l’a pas nommé.

Angers, jeudi 14 février 1907

L’après-midi, leçon de chant chez M. Pinguet, ensuite, salle d’armes. Philomène reçoit plusieurs cartes de Louloute.

Angers, vendredi 15 février 1907

Le matin, je fais plusieurs commissions ; le soir des visites ; je prends un bain à 5h ½.

Angers, samedi 16 février 1907

L’après-midi, M. Baugas ne m’ayant pas encore rendu le manuscrit de ma thèse, j’écris l’introduction, ensuite je vais voir M. Courtois, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge. Je reprends ainsi peu à peu mes habitudes d’Angers, mais pour si peu de temps… ! Je dis à tout le monde que je ne suis ici que de passage, de passage pour 3 mois ; c’est aujourd’hui que se termine la sixième semaine depuis le départ d’Ille des Lacour ; sur 20 ou 21, c’est quelque chose déjà ; samedi prochain, ce sera le tiers !

Angers, dimanche 17 février 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres à Saint-Joseph ; aujourd’hui commencent les prédications du carême. Le soir, je vais à l’Assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin.

Semaine du 18 au 24 février 1907

Angers, lundi 18 février 1907

L’après-midi, je fais quelques visites ; je vais notamment chez Mme des Loges faire ma visite de félicitations pour le mariage de Jacques.

Angers, mardi 19 février 1907

Je fais quelques visites ; M. Baugas me rend ma thèse ; il n’y a fait que très peu d’observations et des observations insignifiantes.

Angers, mercredi 20 février 1907

Je remets une partie de ma thèse pour laquelle j’ai écrit une 1introduction de 3 pages. À 4 heures, dans la salle de la Conférence Saint-Louis, M. René Bazin, de passage à Angers, lit le 1er chapitre d’un nouveau roman qu’il va faire paraître Le blé qui lève ; il paraît devoir être intéressant, genre roman social, témoigne de beaucoup d’observation. Le soir, à la salle de la rue des Quinconces, conférence du marquis Costa de Beauregard[11], de l’Académie française, présenté par M. René Bazin : deux habits verts ! La conférence est faite au profit de 2 œuvres angevines, elle est lue, a pour titre : « Hier et aujourd’hui », très bien écrite.

Angers, jeudi 21 février 1907

Je passe une bonne partie de la journée à revoir ma thèse. L’après-midi, leçon de chant et salle d’armes.

Angers, vendredi 22 février 1907

J’achève la révision de ma thèse et je l’expédie au secrétaire de la Faculté de Caen ; j’aurai pour président de thèse le doyen de Caen, M. Villey.

Angers, samedi 23 février 1907

Septième semaine passée ! En comptant jusqu’au 1er juin, cela fait 1/3 de passé depuis le 5 janvier ; ça commence à se tirer comme disent les soldats, mais bien lentement. Je fais quelques visites. Le matin, je vais prendre des renseignements à l’imprimerie Burdin sur les tarifs et conditions pour ma thèse. Je vais me confesser. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 24 février 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph ; je vais à vêpres et au sermon à la cathédrale. Le soir, je vais avec Papa à une réunion de comité paroissial de Saint-Serge ; M. Persin y fait une conférence sur « L’action sociale de l’Église ».

Semaine du 25 au 28 février 1907

Angers, lundi 25 février 1907

L’après-midi, je fais quelques visites : Mmes de Chappedelaine et Blanc. Comme je m’y attendais depuis le 1er jour de la « déclaration des évêques », les négociations engagées pour les contrats de jouissance des églises ont complètement échoué ; Briand, l’auteur de la loi de Séparation, a fait semblant, pendant quelques jours, de négocier avec une certaine bienveillance ; déjà de naïfs conservateurs plus ou moins libéraux (cette engeance est incorrigible !) parlaient du libéralisme du ministre des Cultes ; dans la séance de mardi dernier, cet animal a réussi à se faire applaudir par une partie de la droite à la Chambre (ce qui, il est vrai, ne constitue pas un tour de force). Maintenant tout est rompu, les conditions posées par le gouvernement étant jugées, à bon droit, inacceptables par l’archevêché de Paris et par le pape ; une fois de plus, les prévisions des royalistes se réalisent et les savantes combinaisons des soumissionnistes libéraux restent en panne ; mais ça ne les instruira pas ! Beaucoup de curés, qui redoutaient beaucoup les charges que le contrat leur aurait imposées, sont enchantés de l’échec de ces négociations que la souplesse des évêques avait imposées au pape ; Pie X avait avait laissé faire, mais ça ne lui plaisait guère. Le geste pouvait être plein de mansuétude de la part des évêques, mais il manquait de fierté. Le seul avantage que je trouve à la chose c’est que le gouvernement a été obligé de se démasquer un peu plus dans sa lutte contre l’Église.

Angers, mardi 26 février 1907

Le matin, je reçois une nouvelle ennuyeuse sous la forme d’une lettre de M. Villey, doyen de la Faculté de droit de Caen, qui m’annonce qu’il ne pourra pas être mon président de thèse parce qu’il venait de recevoir, quand mon manuscrit est arrivé, une autre thèse, fort longue, à examiner. Il a donc chargé M. Cabouat, professeur de législation industrielle, de prendre ma thèse ; ça m’ennuie, j’aurais préféré avoir M. Villey, mais il n’y a rien à faire ! Je vais à la Bibliothèque municipale.

Angers, mercredi 27 février 1907

Je retourne à l’imprimerie Burdin prendre des renseignements plus complets. L’après-midi, je fais des visites.

Angers, jeudi 28 février 1907

L’après-midi, leçon de chant ; je fais quelques commissions. Temps superbe, soleil radieux ; c’est déjà un avant-goût du printemps.

Mars 1907

Semaine du 1er au 3 mars 1907

Angers, vendredi 1er mars 1907

Un mois de plus, tant mieux ; je sens que je me rapproche de ce moment tant désiré de fin mai ! Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur du 1er vendredi du mois. Le soir, j’assiste à l’Université, à une conférence fort intéressante, faite par un Nantais, sur les prisonniers nantais sous la Terreur ; le conférencier retrace les souffrances épouvantables de ces malheureux nobles, bourgeois, commerçants, gens du peuple, jeunes gens, jeunes filles et enfants de tout âge entassés dans les prisons insalubres, et mourant comme des mouches dans leur prison ; ceux qui ne mouraient pas de maladie passaient sous le couperet de la guillotine ou noyés en masse par ordre de l’infâme Carrier ; et vive la liberté !

Angers, samedi 2 mars 1907

Fin de la 8ème semaine ; je commence à approcher de la moitié ! Je vais à la salle d’armes ; le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 3 mars 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À 1h ½, au concert populaire extraordinaire ; j’y entends un violoniste roumain nommé Enesco[12] absolument remarquable. À 5h, et jusqu’à 6 h ¼, je vais à un thé très élégant chez la comtesse de Chappedelaine ; j’y rejoins Maman et Philomène. Le soir, nous avons Georges de Violet, qui est ici pour cinq semaines, il fait son stage au 6ème génie.

Georges Enesco (1881-1955), violoniste et compositeur roumain  – Cliché anonyme, non daté (Site lepetitjournal.com)

Semaine du 4 au 10 mars 1907

Angers, lundi 4 mars 1907

Le matin, je vais au « Palais des marchands » voir une exposition de meubles parce que nous devons acheter une chambre pour Ille ; ça ne fait pas notre affaire. Le soir, j’assiste à une réunion de l’« Association franciscaine » dirigée par les Pères Capucins habillés en prêtres ! Intéressante conférence de René Couteau sur un beau sujet « L’Église et le travail », devant plus de 200 hommes du peuple ; la réunion était présidée par M. Joûbert, conseiller municipal de la droite.

Angers, mardi 5 mars 1907

Deux mois aujourd’hui du départ d’Ille des Lacour ; j’y pense toute la journée, il est vrai que ça ne me change guère des autres jours ; dans 3 mois, le 5 juin, j’espère bien que j’aurai revu Marie-Louise ; qui sait si M. de Lacour se décidera ! Je prie ardemment pour cela. Marie-Thérèse nous arrive pour 2 mois environ avec sa fillette que je ne connaissais pas encore et la nourrice ; Ghislaine-Marie est une belle fille de 6 mois qui ouvre de grands yeux bleus étonnés ; elle est très mignonne et je suis enchanté de l’embrasser. Ce matin, je fais avec M. Neveu la quête annuelle pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dans le quartier du faubourg Saint-Michel et du boulevard Carnot. Nous recevons une lettre de Vinça nous disant que Bonne Maman est grippée ; cela nous inquiète un peu, car la grippe est mauvaise cet hiver.

Angers, mercredi 6 mars 1907

Nous télégraphions à Vinça pour avoir des nouvelles de Bonne Maman ; on nous répond qu’elle va réellement mieux et qu’elle est levée. La petite est très mignonne et crie très peu pour son âge. Comme il me tarde d’avoir, moi aussi, un petit bébé à moi ; hélas ça ne sera pas de sitôt. Ah, si M. de Lacour voulait abréger ! Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge.

Angers, jeudi 7 mars 1907

Bonne Maman va bien mieux. Le soir, nous avons le jeune ménage de Violet à dîner ; Mme de Violet est assez gentille.

Angers, vendredi 8 mars 1907

Triste nouvelle et bien inattendue. Une dépêche de Joseph Cornet nous annonce la mort subite à Paris de son frère Pierre[13] survenue aujourd’hui. Pierre, qui avait la tête trouble depuis près de 3 ans, était presque constamment à Paris avec sa mère et son frère ; il avait de 39 à 40 ans ; il avait gâché sa vie. Pauvre malheureux cousin ! Je ne l’avais pas vu depuis 2 ans ½. Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge. Ces pauvres Cornet sont réellement malheureux depuis quelques années. Je vais à la salle d’armes à 5h ½.

Angers, samedi 9 mars 1907

Je choisis, dans l’après-midi, un souvenir que j’offrirai à Jacques des Loges à l’occasion de son mariage ; c’est un joli encrier en cristal et bronze doré style empire. Le Roussillon d’hier publie un article que je lui ai envoyé avec ce titre : « Antagonisme de principes », dans lequel je montre l’opposition de principes qui existe entre l’Église et les gouvernements issus de la Révolution. Une nouvelle dépêche de Joseph nous apprend que les obsèques de Pierre auront lieu mardi à Rodès. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. La 9ème semaine s’achève aujourd’hui ; le temps marche à pas de fourmis à mon gré. La pensée de Marie-Louise ne me quitte pas.

« Antagonisme de principes », article d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon du 8 février 1907 – Médiathèque de Perpignan

Angers, dimanche 10 mars 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais avec Jean Gavouyère au bureau de distribution gratuite de journaux et brochures que j’ai contribué à fonder l’année dernière sous le patronage des « Comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il fonctionne très bien et répand un grand nombre de bons journaux, des almanachs, des brochures de propagande religieuse, sociale et politique dans le populeux quartier des « Justices ». Au retour, je vois la cavalcade de la Mi-Carême qui n’est pas aussi réussie que celle de l’an dernier. Je vais au salut à la chapelle de l’Adoration.

Semaine du 11 au 17 mars 1907

Angers, lundi 11 mars 1907

L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser ; je vais voir Mme Lucas que je ne rencontre pas. Le soir, je vais, pour la 1ère fois cette année, à la Conférence Saint-Louis où Bidault parle de « L’obéissance militaire » et de ses limites ; il s’inspire d’un article d’Étienne Lamy paru dans Le Correspondant ; d’un article du général Donop paru dans L’Action française et du livre du commandant Héry. Cette question est de plus en plus à l’ordre du jour en présence des honteuses besognes auxquelles des politiciens sans scrupules emploient l’Armée française qui n’était pas faite pour cela.

Angers, mardi 12 mars 1907

C’est aujourd’hui qu’on enterre à Rodès ce pauvre Pierre ; c’est bien malheureux que personne de nous puisse y assister ; mais c’est si loin et il y a si peu de temps que nous sommes rentrés ! Si les obsèques avaient eu lieu à Paris, Papa y serait certainement allé. Dans l’après-midi, une dépêche de Toulon annonce une terrible catastrophe : le cuirassé « Iéna » a fait explosion à rade ; 200 à 300 marins ont péri, on n’a pas d’autres détails ; vers le soir, on annonce que ce sont les poudres du navire qui ont explosé ; c’est atroce ! On venait de supprimer les aumôniers de la Marine, c’est la réponse du ciel ; mais la république maçonnique ne comprendra pas ! On annonce la mort de Casimir-Périer, l’ancien président de la république. Le soir, je vais à la salle d’armes ; après dîner, au sermon à la cathédrale. Le matin, à la messe de 8h à Notre Dame, je fais la sainte communion pour clôturer la neuvaine dite « de la grâce » que j’ai faite afin d’obtenir mon prochain mariage avec Marie-Louise de Lacour. Puissé-je être exaucé !

Le cuirassé Iéna après la catastrophe  – Cliché Giraud, 1907 (Site reddit.com)

Angers, mercredi 13 mars 1907

L’après-midi à 5h ½, je vais au cours de religion du P. Corbillé à l’Université. On donne d’horribles détails sur la catastrophe du « Iéna » ; il y a plus de cent officiers ou matelots tués ; le commandant, capitaine de vaisseau Adigard, a une partie de sa famille à Angers ; je connais un de ses neveux membre de l’Action française ; il est parmi les morts. Le cuirassé est perdu.

Angers, jeudi 14 mars 1907

Je vais voir, par carte, Mme Robiou du Pont, qui, n’habitant plus Angers, est venue passer quelques jours chez la marquise de Becdelièvre. Il y a un an aujourd’hui qu’est arrivée la 1ère lettre m’annonçant que deux dames de Perpignan voulaient me marier à Mlle de Pallarès ; quelle navrante histoire, et qu’il aurait mieux valu que ces dames, puisqu’elles ne connaissaient pas les idées de la famille de Pallarès, restassent tranquilles !

Angers, vendredi 15 mars 1907

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame. L’après-midi, je vais faire des armes chez Bickel ; le soir, je vais au sermon à Saint-Serge.

Angers, samedi 16 mars 1907

C’est la 10ème semaine qui s’achève aujourd’hui ; dans 3 jours, la 1ère moitié du délai compris entre le départ d’Ille des Lacour le 5 janvier et leur retour probable, vers le 1 juin, sera passée ; le délai passe, mais l’incertitude dure et c’est ça surtout qui est pénible ! Quand saurai-je à quoi m’en tenir ? Nous avons à déjeuner tous les Padirac sauf M. de Padirac qui est en voyage. J’apprends une nouvelle qui me fait grand plaisir, c’est la nomination de M. Albert Batlle[14] comme délégué des sociétés de secours mutuel du canton de Vinça à la Commission cantonale d’assistance aux vieillards instituée par la loi du 14 juillet 1905 qui organise l’assistance obligatoire. Je m’étais beaucoup occupé de cela au mois de décembre. M. Albert Batlle étant le vice-président de la Société Saint-Sébastien, étant, de plus, connu comme réactionnaire ardent puisqu’il est le représentant officiel du comité royaliste départemental dans le canton de Vinça, on avait voulu mêler stupidement la politique à cette élection et la Société « La Fraternelle » de Vinça lui avait opposé son secrétaire, M. Jean Roca, un radical-socialiste bon teint. Alors s’était engagée une véritable lutte ; j’avais fait une active propagande pour M. Batlle dont la candidature était mon œuvre, et il avait eu, sur 8 sociétés existant dans le canton, les voix de 4 (3 à l’unanimité, 1 à la majorité) ; Roca n’avait eu que 2 sociétés, dont une irrégulièrement ; enfin deux sociétés s’étaient abstenues. Si on additionne le nombre des voix, M. Batlle l’emportait sur son concurrent. Mais comme on avait fait de cette élection une question politique, il était à craindre qu’on ne commît une injustice et qu’on ne proclamât l’autre élu. Mais j’avais fait paraître une note dans Le Roussillon annonçant qu’il y aurait une action contentieuse devant le conseil de Préfecture en cas de passe-droit ; M. Batlle l’avait aussi déclaré à un conseiller général républicain. Aussi, en présence de cette attitude énergique, n’a-t-on pas osé faire ce passe-droit que certains désiraient. Ils doivent être bien attrapés ! C’est un succès pour la Société Saint-Sébastien et pour les sociétés conservatrices du canton et un grave échec pour les autres, surtout pour « La Fraternelle » ; je peux ajouter que c’est pour moi, qui avais mis tout en train, un succès personnel. Je télégraphie mes félicitations à M. Albert Batlle. Le soir, nous allons à la conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 17 mars 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. De 1h ½ à 3 heures, je vais, comme dimanche dernier, au bureau de distribution gratuite des bons journaux, au quartier des Justices ; ensuite je vais au sermon et au salut à Saint-Joseph. De 5h à 7h, nous donnons notre première réunion d’adieu aux Angevins, sous la forme d’un thé qui a été très élégant et très réussi. Il y avait de 25 à 30 personnes : M. et Mme Robiou du Pont, marquis et marquise de Becdelièvre, comtesse de Toulgoët, Mme et Mlle Blanc, Mme et Mlle Follenfant, Mme de La Villebiot, M. et Mme du Guerny et Mme Mongazon, Mlle de Lavigerie, commandant et marquise de Villelume, M. et Mme Bourjeon du Lac, comte du Réau, M. de Saint-Valmont, lieutenant et Mme de Violet.

Semaine du 18 au 24 mars 1907

Angers, lundi 18 mars 1907

On a enterré hier les victimes de la catastrophe du « Iéna » ; sur la sommation de plusieurs journaux, même républicains avancés, M. Fallières s’est décidé à y assister ; mais il s’y est conduit comme un goujat qu’il est ; il a refusé d’assister à la partie religieuse de la cérémonie, à l’allocution donnée par l’évêque de Fréjus ; il ne s’est même pas découvert devant les cercueils « à cause du soleil » ; a prononcé son fade discours très loin des cercueils, toujours pour éviter de prendre un rhume de cerveau. Cette goujaterie a écœuré tout le monde, même Le Matin, c’est tout dire. On avait refusé à des prêtres accourus tout de suite auprès des blessés l’entrée de l’hôpital militaire. Ces faits révoltants montrent à quel degré d’abaissement moral nous conduit la république ; on ne ferait pas pire en Turquie ou en Chine ! Dans l’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions ; le soir, à cause de l’épidémie de variole noire qui a éclaté simultanément dans plusieurs villes, le docteur Sourice vient tous nous revacciner ; c’est prudent.

Angers, mardi 19 mars 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures en l’honneur de Saint Joseph ; j’ai bien des intentions à recommander à ce grand saint. C’est précisément aujourd’hui 19 mars le milieu entre le 5 janvier et le 1 juin, date à laquelle j’espère que les Lacour seront de retour à Ille d’après ce que m’a dit Victor ; 73 jours sont passés depuis ce triste jour du 5 janvier, quand il en sera passé autant, je puis espérer revoir Marie-Louise ; j’y pense sans cesse ! Quelle terrible déception ce serait pour moi si j’allais échouer ! Je ne veux pas y penser… ! Je vois Jacques Hervé-Bazin qui est de passage à Angers ; il va retourner à Arcachon jusqu’au mois de mai.

Angers, mercredi 20 mars 1907

Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge.

Angers, jeudi 21 mars 1907

Le matin à 8 heures, je vais au commencement de la retraite de 3 jours qui est prêchée par le P. Larousse dans la chapelle Saint-Martin à l’Université. Nous avons la visite de M. Henri Bertran qui est de passage à Angers chez son beau-frère M. de Soos ; nous l’invitons à déjeuner pour demain. Je reçois une lettre de Victor de Lacour ; il me dit qu’il sera à Ille à la fin de mai et il m’y donne rendez-vous ; il me tarde joliment d’y être ; peut-être alors, au bout de quelques jours, la solution que je désire tant interviendra-t-elle.

Angers, vendredi 22 mars 1907

Philomène reçoit 3 cartes postales très affectueuses de Marie-Louise ; décidément, cette onzième semaine aura été fructueuse ! Maman reçoit par le même courrier une lettre qui fait revivre une période bien pénible et des souvenirs récents mais tristes : Madame Louis Noëll lui écrit que, causant avec Mme de Pallarès du projet évoqué de l’an dernier, Mme de Pallarès lui a dit que les renseignements sur mon compte étaient excellents et qu’elle avait beaucoup hésité, mais que ce qui avait bien motivé sa décision, c’est qu’on lui avait dit que notre fortune ne dépassait pas à 400.000 fr. ; c’est M. de Barescut qui a donné ce renseignement. Dès lors, elle a craint que Papa ne s’engageât trop. Mais je ne comprends pas comment M. de Barescut a pu donner un renseignement aussi inexact ! Il a diminué de près de moitié le chiffre de notre fortune ; s’il n’était pas renseigné, il devait se renseigner ou se récuser ; mais en donnant ce chiffre, il a fait manquer mon mariage. Je ne peux pas croire qu’il ait agi par méchanceté ; ce serait si mal de la part d’un homme de son âge et d’un parent ! Et, cependant, comment admettre qu’il n’ait évalué, de bonne foi, notre fortune qu’à quatre cent mille francs ? J’avais très bien compris que l’âge de la jeune fille n’était qu’un prétexte et que la vraie raison du refus de ces dames était qu’elles ne me trouvaient pas assez riche ; mais je n’aurais pas cru qu’on les avait si mal renseignées, ni surtout que notre cousin de Barescut fût l’auteur des renseignements erronés. Il nous serait très facile de rectifier et de faire reconnaître aux dames de Pallarès leur erreur ; je suis convaincu que leurs dispositions à mon égard changeraient alors, car Mme Noëll dit qu’elles regrettent ce mariage. Mais à quoi bon ? Je n’ai, certes, nulle intention de le reprendre. J’ai donné, l’année dernière, suite à cette idée de Mme Noëll et de Mme Dalverny parce que je croyais n’avoir alors aucun espoir d’obtenir Marie-Louise de Lacour ; mais maintenant que je peux espérer obtenir Marie-Louise, je n’hésite pas ; j’ai dit, d’ailleurs, que je ne prêterais, jusqu’au moment où je retrouverai Marie-Louise, aucune attention aux projets de mariage qui pourraient naître pour moi et je tiendrai ma promesse, ce qui, d’ailleurs, ne me coûte nullement car, maintenant que j’ai bien vu Marie-Louise qui me plaît plus qu’aucune autre jeune fille, je ferai tout ce que je pourrai pour l’obtenir. Je vais, le matin, à la retraite à l’Université et, le soir, à Saint-Serge. Un mauvais plaisant, un farceur de peu d’esprit s’est servi d’une de mes cartes de visite pour écrire au P. Larousse et lui demander un rendez-vous ; sur cette carte, on avait mis une adresse imaginaire (Durtal) ; le P. Larousse m’a répondu à cette adresse et on lui a renvoyé la lettre en mettant : inconnu à Durtal. Alors le P. m’a envoyé le tout ici ; je me suis rendu compte de la farce, mais je n’ai pas reconnu l’écriture du farceur ; c’est idiot ; j’irai voir demain le P. Larousse pour lui bien expliquer que je ne suis pour rien dans cette stupide mystification. M. Henri Bertran déjeune avec nous ; il arrive de Paris et me donne d’intéressants renseignements sur la situation actuelle du parti royaliste et particulièrement de l’Action française qui a fait, depuis quelques mois, des progrès énormes ; il se forme partout, spontanément, des sections de la ligue ; de plus, les orateurs de la ligue font dans toute la France une magnifique tournée de conférences, dont je lis l’écho dans les journaux, conférences antidreyfusardes et dans lesquelles, devant n’importe quel auditoire, ils ne craignent pas de montrer que la monarchie est la seule solution possible à la crise religieuse, nationale etc. Les idées saines et fortes de l’Action française font de grands progrès dans la partie du pays qui pense.

Angers, samedi 23 mars 1907

Je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, je vais à la retraite à l’Université. Le P. Larousse, à qui j’explique la mystification dont nous avons été, l’un et l’autre, victimes, en rit avec moi. Fin de la onzième semaine d’attente.

Angers, dimanche 24 mars 1907

Je vais à 7 heures, dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié à la cathédrale, à la messe dite par Mgr Rumeau pour les membres et les pauvres des conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion, ma communion pascale, de la main de Monseigneur. Les autres années, cette messe était célébrée dans la chapelle de l’Évêché que la république a volée au mois de décembre. Je vais aux autres offices de la journée à Saint-Joseph. Le soir, il y a, à l’Université, une séance en l’honneur de Normand d’Authon dans la salle Saint-Louis ; c’est un punch d’honneur, organisé par le Comité régional de la Jeunesse catholique, pour remettre solennellement à Normand d’Authon, son président, la décoration de Saintt-Sylvestre que le pape vient de lui donner à la suite du congrès national de l’A.C.J.F. à Bordeaux. C’était une occasion de se réunir fraternellement sans arrière-pensée ni rivalités ; ayant reçu une invitation, j’étais décidé à m’y rendre, lorsque j’ai appris que l’on n’avait pas invité le président (Lucas) ni deux autres membres du bureau de la Conférence Saint-Louis qui est le seul groupe de jeunesse catholique existant à l’Université ; parmi les membres du bureau de la Conférence, on n’en a invité que deux et on a laissé 3 de côté dont le président. Cette exclusion est évidemment politique puisque les deux invités sont des ralliés et les 3 exclus sont royalistes. Dans ces conditions, je ne me rendrai pas à l’invitation que l’on m’a faite probablement comme fils de professeur. Le procédé est d’autant plus inconvenant que la réunion avait lieu dans la salle de la Conférence Saint-Louis. Le doyen, M. Gavouyère, le directeur (P. Lionnet) et le sous-directeur (P. Héry) des internats feront comme moi ; je les ai vus dans l’après-midi. Voilà donc la bonne foi des membres de ce comité régional. Ils jurent leurs grands dieux qu’ils restent en dehors de tout point de vue politique, et ils usent de procédés aussi impolis vis-à-vis des royalistes ; au contraire, les ralliés membres de leur association sont comblés de prévenances. Si le pape était au courant de toutes ces manœuvres, il serait moins prodigue de décorations. Mais la « Jeunesse Catholique » est très habile : elle a un programme et une manière d’agir absolument différents. Le programme, qui est de réunir tous les jeunes catholiques sans distinction de parti, est excellent ; mais la manière de faire est déplorable. Nous avons les Violet pour le thé.

Semaine du 25 au 31 mars 1907

Angers, lundi 25 mars 1907

Je vais à la messe de 9 h à Notre-Dame. Maman reçoit une lettre de la comtesse de Mollans[15] qui lui propose pour moi une jeune fille des environs de Montauban, fille unique, très riche, très bien sous tous les rapports. Je vais faire répondre à Mme de Mollans que j’ai d’autres idées, qu’il n’y a rien à faire. J’ai promis, de mon propre mouvement, à M. de Lacour, de rejeter, sans même l’examiner, toute proposition de mariage qui pourrait m’être faite jusqu’au moment où je retrouverai Marie-Louise et où je pourrai avoir une réponse des Lacour ; je vais, pour la 3ème fois de l’hiver, tenir ma promesse…. Puisse Dieu m’en récompenser en me donnant Marie-Louise ; je crois pouvoir dire que je l’aurai bien méritée. Le soir, je vais à la retraite pour les hommes à Saint-Serge.

Angers, mardi 26 mars 1907

Papa part à 11h ½ pour Ille où il va passer les 3 semaines des vacances de Pâques ; il pourra voir où en sont les travaux de la grande maison et décider quelques petites choses restées en suspens. Il y retrouvera l’oncle Xavier. C’est le dernier de ces départs ; le prochain sera le départ définitif d’Angers. Le soir, je vais à Saint-Serge. On est généralement indigné du déplacement que l’infâme Picquart vient d’infliger au général Bailloud, commandant le 20e corps à Nancy pour avoir parlé de la revanche, de la reprise des provinces perdues dans une réunion privée d’officiers ; un député socialiste a eu l’audace de menacer le ministre d’une interpellation et ce suppôt de Dreyfus s’est immédiatement incliné et a déplacé ce vaillant général, blessé en 1870, et qui dirigeait admirablement le 20e corps ! Avec cela que l’Allemagne se gêne vis-à-vis de nous ! Quand le Kaiser parle de « la poudre sèche » et de « l’épée aiguisée », un général français peu bien parler de la revanche ! Au Maroc, un médecin français, le docteur Mauchamp, vient d’être assassiné à Marrakech, ce sont les agissements de l’Allemagne qui sont causes de ce malheur ; pour venger ce meurtre, on s’empare de la ville marocaine d’Oudja et on envoie deux croiseurs à Tanger ; mais qu’y fera-t-on ? Étonné de ne pas voir encore ma thèse revenir de Caen, j’écris au secrétaire que je désire pouvoir la soutenir au plus tard au commencement de mai.

Angers, mercredi 27 mars 1907

Dans l’après-midi, je vais à l’office des Ténèbres et le soir, à la clôture de la retraite des hommes à Saint-Serge. Philomène est majeure à partir d’aujourd’hui ; 21 ans ! Et dire que j’ai un très vague souvenir de sa naissance ; que ça remonte loin !

Angers, jeudi 28 mars 1907 (jeudi saint)

Je fais la sainte communion à Notre-Dame et je vais à l’office à Saint-Joseph. L’après-midi, leçon de chant. Ensuite, je fais mes visites aux reposoirs ; je les fais en compagnie de Paul Roussier, qui est de passage à Angers et que je rencontre. Le soir, nous allons écouter le sermon de la Passion à Notre-Dame.

Angers, vendredi 29 mars 1907 (vendredi saint)

Je vais à l’office à Saint-Joseph et, le soir, au chemin de la croix à Notre-Dame. On me renvoie enfin ma thèse ; le permis d’imprimer a été signé le jour même où j’écrivais mardi ; ma lettre aura été inutile. Il n’y a aucune retouche ; pas plus que M. Baugas ici, M. Cabouat à Caen n’y a rien repris ; il me recommande seulement d’ajouter une petite étude critique des débats qui viennent d’avoir lieu ce mois-ci à la Chambre sur l’application de la loi du 13 juillet dernier ; c’était mon intention.

Angers, samedi 30 mars 1907

Je vais à l’office de matin à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à la bibliothèque de l’Université. La 12ème semaine de « séparation » s’achève aujourd’hui ; encore 8 ou 9 semaines et j’espère que j’aurai revu Louloute ; et alors quel sera le résultat ??? quel terrible point d’interrogation !

Angers, dimanche 31 mars 1907 (Pâques)

Je me lève à 5 heures et je vais à Saint-Serge à 6 heures à la messe de communion générale des hommes. C’est un spectacle vraiment réconfortant et qui prouve que la foi n’est pas morte ; il y a là des centaines et des centaines d’hommes, bourgeois, commerçants, employés et ouvriers, qui s’approchent, en rangs serrés, de la Sainte Table ; c’est beau et consolant. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et à vêpres à Saint-Serge. Il fait absolument chaud comme, du reste, depuis une dizaine de jours.

Avril 1907

Semaine du 1er au 7 avril 1907

Angers, lundi 1er avril 1907

C’est encore à moitié fête aujourd’hui ; je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je rencontre un socialiste nommé Binault que j’avais vu à la Conférence Freppel où il venait discuter ; je me promène longtemps avec lui et nous discutons ferme, en religion, en politique, en morale. Il a des idées impossibles ; il est, aujourd’hui, plus anarchiste que socialiste et ne jure que par Nietzsche. Ces discussions-là sont intéressantes ; on met peut-être un germe de vérité dans ces pauvres cerveaux détraqués.

Angers, mardi 2 avril 1907

Les « papiers Montagnini » que le gouvernement a saisis et voulait faire publier à son heure, sont publiés malgré lui par Le Figaro. Certes, on n’y trouve rien contre le pape dont la correction a été parfaite ; mais bien des hommes politiques libéraux, ralliés, négociateurs, y sont à mauvaise posture. Mgr Montagnini[16] se mêlait de bien des choses qui ne le regardaient pas ; par exemple lorsqu’il se prêtait au jeu de M. Piou[17] qui voulait faire peser par Rome sur la Ligue des Femmes françaises pour l’amener à remettre tout l’argent qu’elle avait recueilli pour les dernières élections entre les mains de l’Action libérale, à l’exclusion de toute autre organisation catholique. C’est toujours l’éternelle lutte des ralliés qui ne peuvent pas souffrir de voir d’autres Catholiques à leurs côtés ; eux et rien qu’eux ! Heureusement que leur dernière et monumentale veste électorale les a un peu discrédités au Vatican ! Ces gens-là ont des illusions extraordinaires ! M. Piou assurait au pape que le gouvernement perdrait au moins 40 sièges. Et dire que ce sont ces hommes si peu clairvoyants qui émettent la prétention de monopoliser la défense de l’Église de France ! Le soir, nous allons à la cérémonie de clôture de l’Adoration à Saint-Joseph.

Angers, mercredi 3 avril 1907

Jacques Piou (1838-1932), député de la Haute-Garonne (1885-1893 et 1898-1902) et de la Lozère (1906-1919), co-fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire – Wikipédia

Le déballage « Montagnini » est peu édifiant. Ces papiers, et notamment le carnet du Monsignor contiennent sur certains évêques (Mgr Amette, Mgr Fulbert-Petit) des appréciations assez sévères ; immédiatement, démentis de ces derniers ; donc qui dit vrai ??? D’autre part, M. Piou, qui ne cessait d’intriguer à l’ancienne Nonciature, apparaît rudement naïf pour ne pas dire plus ; en 1905, en pleine discussion de la loi de Séparation, cet imbécile…. négociait avec des gens comme Leygues ou Clemenceau et il se vantait de les avoir gagnés à la cause de l’Église ou, tout au moins, il assurait Rome « qu’ils ne seraient pas trop méchants » ; faut-il être sot pour compter sur des gens comme ceux-là et préférer les négociations perpétuelles où l’on se fait toujours rouler à la lutte ; quel triste chef trop de Catholiques se sont donné là ! Le même Piou, dont le nom revient à chaque page du carnet Montagnini, insinuait qu’avec la forte somme on pourrait acheter Clemenceau qu’il avait rencontré dans un déjeuner ; aujourd’hui, Piou dément cette insinuation ; mais alors Mgr Montagnini, en qui le Vatican avait toute confiance, est un menteur ; il n’y a pas de milieu ; c’est ce qu’établit Clemenceau dans une longue lettre qu’il adresse au Figaro et dans laquelle M. Piou est rudement malmené ; ma foi, il y a du vrai dans cette lettre. L’attitude des journaux ralliés trahit un embarras extrême ; entre leur Piou et leur Action Libérale qui personnifient leur triste politique et Mgr Montagnini, ils n’hésitent pas ; ils jettent à l’eau ce pauvre Monsignor, dont cependant ils se sont assez servi grand Dieu !, en insinuant que ce qu’il a écrit est faux ; ils préfèrent jeter la suspicion sur celui en qui le Pape avait toute confiance, pour sauver leur politique ; La Croix, L’Univers, Le Peuple français etc. et toutes autres feuilles de la même espèce « marchent » dans ce sens. Les organes monarchistes Gazette de France, Soleil, Autorité etc. sont, au contraire, très à l’aise et ne se gênent pas pour fouailler les ralliés ; ces imbéciles se trouvent ainsi pris entre deux selles ; c’est ce qui, fatalement, devait leur arriver avec leur stupide politique « constitutionnelle ».

Je travaille à la bibliothèque municipale.

Angers, jeudi 4 avril 1907

Le matin, je travaille à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, leçon de chant. Il ressort des papiers Montagnini publiés aujourd’hui que M. Piou a intrigué tant qu’il a pu à Rome pour que le Saint-Siège lui procurât un mandat de député ; il n’a pas craint pour cela de faire agir le cardinal Merry del Val et tout le monde peut lire ce matin des lettres du secrétaire d’État de Sa Sainteté dans lesquelles il est dit que le cardinal de Rennes a reçu pour instructions de Rome d’agir auprès de M. un tel ou de M. un tel autre pour que celui-ci renonce à sa candidature à la Chambre ou passe de la Chambre au Sénat afin de laisser la place à M. Piou ; la combinaison n’a pas réussi Dieu merci ! et M. Piou a dû se contenter de se faire élire en Lozère où l’évêque, Mgr de Ligonès, a aussi reçu pour instruction d’agir en sa faveur. Mais franchement, que penser d’un homme qui, pour se procurer un mandat de député, ne craint pas de compromettre à ce point le Saint-Siège en faveur d’un parti politique ? Nous, Catholiques royalistes, nous n’aurions même pas la pensée de faire intervenir Rome dans des questions pareilles de cuisine électorale. Vraiment, la papauté a une autre mission à remplir ; la faire intervenir en pareille matière, c’est rabaisser singulièrement son rôle, c’est vouloir lui attirer des ennemis. En matière politique, le rôle de l’Église consiste à rappeler aux Catholiques leur devoir de s’opposer au succès des ennemis de Dieu, à leur faire comprendre qu’ils pécheraient gravement en négligeant ce devoir ; mais il n’appartient pas à l’Église de venir choisir tel candidat de préférence à tel autre. Sa mission est infiniment plus élevée. Quelle haute opinion M. Piou a-t-il de lui-même pour oser solliciter en sa faveur de pareilles interventions ?

Angers, vendredi 5 avril 1907

Je travaille matin et soir à la bibliothèque de l’Université. Le matin, je vais à la messe de 8 heures. La suite des papiers Montagnini continue ; ceux qu’on publie aujourd’hui sont de moindre importance ; ils montrent cependant que le parti Piou intriguait à Rome contre les royalistes. Quant au pauvre Monsignor, dont M. Piou s’est servi tant qu’il en a eu besoin, son parti l’abandonne lâchement maintenant qu’il a été assez sot pour se faire prendre ! Je vais passer la semaine prochaine, cinq ou six jours à Paris ; j’irai à de bonnes sources ; que de choses intéressantes je vais apprendre ! Il y a aujourd’hui 3 mois que je n’ai pas revu Louloute de Lacour ; comme ces douze ou treize semaines sont passées lentement ! Toujours la pensée de Marie-Louise et de mes chers projets est présente à mon esprit ; dans moins de deux mois, j’espère, je l’aurai retrouvée ; mon mariage alors se décidera-t-il ? Ou faudra-t-il y renoncer ; ah, quelle terrible incertitude ! Le Roussillon publie, dans son numéro du 3, un long article que je lui ai envoyé sur le récent traité entre la France et le Siam, qui est assez avantageux pour nous ; malheureusement, par une déplorable erreur de composition, on a embrouillé deux parties de l’article, ce qui en rend deux phrases incompréhensibles ; c’est assommant et je n’enverrai plus rien au Roussillon tant que je ne serai pas dans le Midi et que je ne pourrai pas voir les épreuves moi-même. Dès le lendemain (n° du 4, que Papa m’envoie) ils ont rectifié, mais c’est bien ennuyeux tout de même.

« Le traité franco-siamois », article d’Antoine d’Estève de Bosch paru dans Le Roussillon du 3 avril 1907 – Médiathèque de Perpignan

Angers, samedi 6 avril 1907

Je travaille matin et soir à la bibliothèque de l’Université. On publie aujourd’hui des lettres absolument secrètes de Mgr Montagnini sur ce qui s’est passé aux assemblées des évêques ; il paraît qu’à la 1ère assemblée, il y a eu des divergences très vives et presque des disputes ; l’évêque de Tarentaise, Mgr Lacroix, très gouvernemental, et Mgr Bouquet ont parlé sur un tel ton au cardinal Richard que notre évêque Mgr de Carsalade les a rappelés au respect des convenances ; combien il est regrettable que de pareils faits soient divulgués ! La majorité des évêques était favorable à la formation des associations cultuelles ; je m’en étais toujours douté ! Je partirai demain soir à cinq heures pour Paris ; j’y passerai à peu près la semaine. Ce soir, fin de la treizième semaine.

Paris, dimanche 7 avril 1907

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame. Après vêpres, à 5 heures, je pars pour Paris par le rapide de Tours et Orléans ; j’arrive à 10h ½ au quai d’Orsay ; je descends à l’Hôtel du Prince de Galles, rue d’Anjou, et je me couche.

Semaine du 8 au 14 avril 1907

Paris, lundi 8 avril 1907

J’ai couru toute la journée. Le matin, je suis allé à Notre-Dame-des-Victoires, puis chez Tata Mimi. Après avoir déjeuné au Grand Duval, je suis allé voir à l’Hôtel Métropolitain, rue Cambon, ma tante Estève et Madeleine qui sont ici pour quelques jours. Je suis allé voir M. de Nordling[18], puis à l’Action française, puis chez le P. Barbier que je n’ai pas trouvé. Maman arrive par le rapide de 3h ½ à la gare St Lazare ; je la retrouve le soir pour le dîner chez Tata Mimi. Rencontré : le matin rue de Rivoli, le général Courbebaisse ; l’après-midi dans une pâtisserie de l’avenue de Villiers, Henri de la Selle.

Paris, mardi 9 avril 1907

Le matin, je fais plusieurs commissions soit seul soit avec Maman ; je vais à la Ligue Populaire pour le repos du dimanche. Après déjeuner, nous allons voir Tata Mimi Estève et Magdeleine[19] ; je vais chez M. Cheysson[20] que je ne rencontre pas. À 5h, j’assiste au cours de M. Bainville à l’Institut d’Action française (Hôtel des Sociétés savantes) ; cours sur les libertés germaniques dans l’ancienne Allemagne et sur la politique des rois de France à l’égard de l’Allemagne dans la période qui va des traités de Westphalie à la Révolution. Nous dînons chez Tata Mimi. On annonce la grève générale de l’alimentation pour après-demain ; ça sera embêtant mais pittoresque aussi peut-être !

Paris, mercredi 10 avril 1907

Dans la matinée, je fais plusieurs courses et commissions. À midi, je vais, avec Maman, au mariage de Mlle Madeleine de Çagarriga avec le marquis de Canchy[21], capitaine de cuirassiers ; nous sommes tous invités à la cérémonie religieuse et au lunch ; nous y retrouvons Tata Mimi et Margot qui sont invitées aussi. Le mariage, qui a lieu à Saint-François-de-Sales, est béni par Mgr de Carsalade qui prononce une charmante allocution. Il y a pas mal de Roussillonnais que nous retrouvons là : d’abord tous les Çagarriga, les Raymond et les Henri ; les Vilmarest ; Lacroix etc. ; il y a aussi des Angevins, Mme et Mlle de La Grandière ; le lunch est extrêmement élégant. Après ce lunch, je fais plusieurs courses. Nous dînons chez les Delestrac qui sont, depuis peu, installés dans un très bel appartement, rue Madame ; Geneviève est ici, elle repart demain ; je vois Yvonne que je n’avais pas revue depuis près de cinq ans ; c’est maintenant tout à fait une jeune fille, et une jolie jeune fille. Antoine a aussi beaucoup grandi.

Paris, jeudi 11 avril 1907

C’est aujourd’hui que se marie Jacques des Loges ; à quand mon tour ? Les distractions de Paris ne me font certes pas oublier mes chers projets ; j’y pense bien souvent. Le matin, je fais diverses courses et je vais à la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. L’après-midi, je vais à l’Action française où je vois Charles Maurras ; je l’accompagne à La Gazette de France où je cause beaucoup avec lui. Précisément, il y a aujourd’hui, à propos de la publication des papiers Montagnini, un important document ; ce sont des instructions officielles du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans aux royalistes dans La Correspondance nationale. Ces instructions rappellent aux royalistes que s’ils doivent être, sur le terrain religieux, les fils les plus soumis du Saint-Siège, sur le terrain politique, ils n’ont à recevoir d’instructions et de directions que de leur roi ; et le communiqué rappelle la longue série d’échecs que la politique contraire a valus aux Catholiques oublieux de ce principe ; il rappelle une déclaration du comte de Chambord dans le même sens. C’est parfait, cela remet les choses au point ; j’ai toujours, pour mon compte, professé cette opinion qui est, je crois, la vraie à tous les points de vue ; elle est, d’ailleurs, la conséquence de la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et c’est Jésus-Christ qui l’a enseigné le premier quand il a dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ; les instructions royales dont je vois de larges extraits dans la Libre parole sont certainement appelées à un grand retentissement. Catholiques, nous sommes en religion les fils les plus soumis du pape, et, certes, nous l’avons prouvé et sommes prêts à le montrer en toute occasion ; Français, nous ne suivons, en ce qui concerne la politique de notre pays, que les instructions de notre chef temporel, le roi de France ; voilà ma ligne de conduite, elle est nette, claire et franche ! Je vais voir François de La Touche boulevard Diderot en face la gare de Lyon, mais malheureusement je ne le rencontre pas ; je suis reçu par sa jeune femme que je ne connaissais pas car mon ami de La Touche n’est marié que depuis le mois de décembre. Le soir, nous dînons au Grand Hôtel avec Tata Mimi Estève et Magdeleine ; nous restons au concert après le dîner. J’ai appris le mariage d’un autre de mes contemporains, Xavier de Planet[22] avec qui j’ai joué autrefois, quand j’étais bien petit, à Toulouse ; il est un peu plus jeune que moi ; il a épousé une jeune fille très riche, dont le père a une situation en Belgique.

Paris, vendredi 12 avril 1907

Comme je n’ai pas fini ce que j’avais à faire à Paris, je me décide à retarder mon départ de samedi à lundi. Le matin, je vais faire une recherche à la Bibliothèque nationale. Je déjeune chez les Delestrac. L’après-midi, je vais au concours hippique au Grand Palais ; c’est aujourd’hui la clôture : saut d’obstacles ; chevaux superbes : Conspirateur, Jubilée etc. affluence énorme. Ce soir, je vais à l’Opéra où l’on joue Faust ; excellente exécution : Alvarez est un Faust bon, mais rien d’extraordinaire ; mais Gresse est un Méphisto supérieur et Mme Dubel une délicieuse Marguerite ; jeux de lumière merveilleux ; ballet très réussi. Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de la Caillère lui faisant part des fiançailles de notre jolie cousine Antoinette avec un riche propriétaire de la Vendée, appartenant à une excellente famille, M. Blanpain de Saint-Mars[23] ; c’est un jeune homme artiste et joli garçon. Précisément, il avait été question de lui pour Magdeleine, mais l’oncle Xavier avait trouvé la Vendée trop éloignée du Roussillon ; les Pichard de la Caillère n’ont pas cette raison, au contraire ! Décidément, ce jeune homme était destiné à devenir notre cousin ! Nous sommes tous invités à la noce, mais il est probable que je serai déjà en Roussillon au moment où elle se fera. La grève de l’alimentation a raté ; à peine quelques ouvriers boulangers en grève ; la C.G.T. bluffe quand elle se dit si puissante ; les ouvriers commencent à en revenir ! C’est une précieuse confirmation des doctrines des Jaunes qui tiennent ces jours-ci leur grand congrès annuel.

Paris, samedi 13 avril 1907

Fin de la 14e semaine ; entre le 5 janvier et le 1 juin, les 2/3 de l’intervalle sont passés ; qu’est-ce que l’avenir me réserve ? L’après-midi je vais au congrès des Jaunes[24] rue d’Athènes ; j’y entends Biétry et Japy ; plus tard, je vais au cours de M. Louis Dimier à l’Institut d’Action française : salle comble. Entre temps, je vois Piccot au bureau de Xavier. Le matin, je vais voir M. Dedé que je rencontre chez lui avenue Marigny. Le soir, je vais prendre un renseignement concernant ma thèse au Radical. Ensuite, je vais passer un quart d’heure aux Folies-Bergère (une fois n’est pas coutume !) ; puis je rentre sagement à l’Hôtel, non sans avoir été accosté par trois ou quatre cocottes par trop entreprenantes que j’ai dû envoyer… promener presque en me fâchant.

Paris, dimanche 14 avril 1907

Emile Cheysson (1836-1910), ingénieur et réformateur social français, auteur de la préface de l’édition imprimée de la thèse d’Antoine d’Estève de Bosch, Le repos hebdomadaire : étude sociale (Angers, L. Larose et L. Tenin, 1908) – Site Chiroubles-plaforet.fr

Le matin, je vais voir M. Cheysson[25] qui m’avait donné rendez-vous ; je cause près d’une heure avec lui ; il est très aimable et accepte d’écrire une préface pour l’édition définitive de ma thèse ; par exemple, je devrai l’attendre quelque temps ; mais ça ne fait rien, car ça ne m’empêchera ni de soutenir ma thèse ni de rentrer en Roussillon en temps voulu. Je suis enchanté d’avoir pour préfacier M. Cheysson qui fait autorité parmi les hommes s’occupant des questions sociales. Il a été président de la Société d’Économie sociale, il est actuellement vice-président de la Ligue populaire pour le repos du dimanche et président d’une ligue pour le développement des habitations à bon marché ; enfin, il écrit beaucoup et j’avais lu souvent de ses études dans la Réforme sociale ; il est membre de l’Institut. Je vais à la grand-messe de 11 heures à la Madeleine ; j’y rencontre Tata Mimi Estève, Magdeleine, Mme et Jeanne Courbebaisse. Nous déjeunons chez les Delestrac. L’après-midi, je fais plusieurs visites : De la Touche et le P. Barbier ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre ; pas de chance avec eux ! Nous dînons chez les Civelli. Je vais faire nos adieux à Madeleine et à sa mère, car je pars irrévocablement après-demain. Je ne pars que mardi au lieu de lundi parce que je dois revenir à la Bibliothèque nationale et que celle-ci est certainement fermée le lundi.

Semaine du 15 au 21 avril 1907

Paris, lundi 15 avril 1907

Il y a aujourd’hui 100 jours exactement que je n’ai vu Louloute de Lacour ; l’époque où je la reverrai approche bien, Dieu merci ! Mais mon anxiété est grande ! Le matin, je fais plusieurs commissions. À midi, a lieu la traditionnelle séance Piccot ; Xavier, ses camarades et moi l’emmenons déjeuner dans un petit restaurant de l’avenue des Ternes où nous nous amusons de lui pendant deux heures ; il boit sec, et, à la fin, s’est fâché contre Xavier et ses amis, surtout au retour rue Villaret-Joyeuse. Le soir, nous dînons chez les Civelli.

Angers, mardi 16 avril 1907

Le matin, à Paris, j’accompagne à la gare Saint-Lazare Maman qui s’arrête à Versailles et rentrera à Angers par Le Mans. Ensuite, je vais faire quelques recherches à la Bibliothèque nationale, salle des manuscrits ; j’y rencontre M. et Mme du Guerny[26]. Je vais déjeuner chez Tata Mimi, et je quitte Paris par l’Orléans (quai d’Orsay) à 4h17 ; je suis à Angers à 9h16 sans avoir eu à changer de train. Je retrouve Marie-Thérèse, Philomène et la petite Ghislaine en excellente santé. Papa arrive à 11h40 du soir.

Angers, mercredi 17 avril 1907

Je vais porter ma thèse à l’imprimeur ; elle sera prête vers le 7 ou 8 mai et je pourrai la soutenir entre le 15 et le 20. Nous recevons une bonne lettre de Papa qui me fait le plus grand plaisir. Ayant appris par un hasard vraiment providentiel que M. de Lacour allait arriver à Lille, il a retardé d’un jour son départ et il se disposait à aller voir M. de Lacour lorsque celui-ci l’a précédé et est venu lui-même. Naturellement, il a été tout de suite question de mes chers projets et Papa nous dit que M. de Lacour a été plus affirmatif encore qu’il y a quatre mois ; il arrivera avec sa famille dans quelques semaines à Ille ; nous nous verrons ; M. de Lacour a, lui-même, tracé le plan des nombreuses occasions que nous aurons de nous voir, et j’espère que mon mariage avec Marie-Louise ne tardera pas à se décider. Voilà une bonne nouvelle ! Comme il me tarde d’être dans deux ou trois mois !

Angers, jeudi 18 avril 1907

Je travaille une grande partie de la journée à mettre en ordre et à rédiger des notes que j’avais prises avant mon départ et des documents que j’ai rapportés de Paris afin de les ajouter au chapitre septième de ma thèse. Je pense beaucoup à ce que nous a écrit Papa ; il n’y a pas à dire le contraire, c’est de bon augure !

Angers, vendredi 19 avril 1907

Je termine la rédaction de mes notes et je les porte à l’imprimeur ; on me remet déjà la première feuille à corriger ; pendant plus de 15 jours, je vais avoir à faire ce minutieux travail de la correction des épreuves. J’aime mieux ça que le début de ma thèse ! C’est le dernier coup de collier de ce long travail. Depuis mon retour de Paris, ma thèse a encore grossi ; j’y ai ajouté 11 pages complètes écrites de ma main, plus plusieurs notes et 2 pages de documents annexes ; il y a donc 217 longues pages écrites de ma main et 7 pages de documents annexes ; avec 3 pages d’introduction, ça fait donc 220 pages manuscrites ; comme ces pages sont serrées, cela donnera au moins 250 pages imprimées à 29 lignes à la page. Je fais imprimer en même temps la thèse proprement dite et le volume ; le volume sera dans un format plus petit que la thèse ; de plus, avant de le brocher, on devra attendre la préface que m’a promise M. Cheysson.

Angers, samedi 20 avril 1907

Le matin, je vais à l’imprimerie ; l’après-midi, les Padirac viennent prendre le thé ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. La quinzième semaine depuis la triste date du 5 janvier s’achève ce soir ; encore six semaines et j’aurai revu Marie-Louise ou je serai bien près de la revoir ; que se passera-t-il alors ? La solution tant désirée se décidera-t-elle ? Comme cette incertitude est terrible ! De Caen, on m’avise que la soutenance de ma thèse est fixée au 16 mai à 3h ½.

Angers, dimanche 21 avril 1907

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion ; je vais à la grand-messe et à vêpres à Saint-Joseph. Papa rentre à Angers à 5 heures après une absence de bien près d’un mois ; au retour, il est passé par Biarritz où il avait à s’occuper de différentes affaires concernant la Villa Sainte-Cécile. Il nous donne des nouvelles des réparations de la maison Bosch qui ont progressé mais qui sont loin d’être finies. Il me raconte ce que lui a dit M. de Lacour ; c’est réellement encourageant.

Semaine du 22 au 28 avril 1907

Angers, lundi 22 avril 1907

Je suis occupé par la correction des épreuves de ma thèse ; je vais tous les jours à l’imprimerie pour rapporter les épreuves corrigées et donner les explications nécessaires. On parle beaucoup d’un discours que le pape a prononcé ces jours-ci au Consistoire et dans lequel il a parlé des dangers que font courir à la foi les nouvelles méthodes de critique que certains Catholiques, même des prêtres, voudraient adopter, pour l’exégèse, l’explication des dogmes etc. ; le pape appelle tout spécialement l’attention des nouveaux cardinaux sur ce point, voilà une des conséquences de ce libéralisme catholique qui est un des effets de la politique de Léon XIII, effet non cherché assurément, mais qui n’en est pas moins réel ; en même temps Pie X prononce la suspense a divinis contre un des chefs des démocrates chrétiens l’Italie, l’abbé Murri.

Angers, mardi 23 avril 1907

Je m’occupe de l’impression de ma thèse ; on en est déjà à la page 96, c’est-à-dire à la page 79 du manuscrit. Des socialistes révolutionnaires, furieux des mesures que Clemenceau est obligé de prendre contre la Confédération Générale du Travail et contre les fonctionnaires de l’État qui voudraient former des syndicats affiliés à cette organisation révolutionnaire, poussent le cri de « À bas la république » ; ils le mettent en manchette sur leurs journaux ; ils disent que si les monarchistes avaient du cœur au ventre ils renverseraient d’une chiquenaude cette république qui a déjà toutes les espérances du peuple. Grand émoi dans le camp du vieux parti républicain ! Le Temps doctrinaire libéral en pleure ! Ces révolutionnaires ont pourtant raison. Comme le disait ces jours-ci dans son affiche électorale Jules Delahaye, qui se présente à Cholet comme « catholique avant tout, contre-révolutionnaire, royaliste », les socialistes, s’ils ne voulaient que le bien du peuple, le trouveraient dans le pouvoir d’un seul, dans la monarchie traditionnelle. Mais le désaccord sur l’institution de la propriété empêchera, sans doute, toute entente entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Il n’en reste pas moins que le parti le plus avancé jette la république par-dessus bord. C’est un évènement considérable que les commentaires auxquels il donne lieu rend plus considérable encore.

Angers, mercredi 24 avril 1907

Tous les jours, je corrige les épreuves de ma thèse dont l’impression commence à avancer. Hier, je parlais de révolutionnaires qui criaient « À bas la république ! » Aujourd’hui, c’est avec joie que je note l’aveu échappé à un rallié de la première heure, à un des hommes qui en raison même de sa grande valeur, avait fait le plus de mal à notre parti royaliste en l’abandonnant, à M. Albert de Mun pour l’appeler par son nom. M. de Mun, vice-président de l’Action libérale populaire, avoue dans Le Gaulois, à propos de certaines paroles de M. Pichon à la Chambre et de la condamnation de l’abbé Jouin, que puisque la Constitution est contraire à la liberté de l’Église, il est bien difficile, sinon impossible à des Catholiques de se dire constitutionnels. M. de Mun a mis quinze ans à s’apercevoir de cette vérité ; combien il eût été mieux inspiré, dans l’intérêt de l’Eglise et dans celui de la France, en n’essayant pas de cette politique constitutionnelle à laquelle il avait été opposé pendant si longtemps et qu’il est obligé de désavouer aujourd’hui ! Espérons qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin et que son évolution vers la vérité politique, vers cette vérité dont il a été autrefois un des plus brillants défenseurs, sera bientôt complète ! Nous, royalistes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, nous ne lui garderons pas rancune du mal qu’il nous a fait et nous ne nous souviendrons que de ses anciens services. Je vais à la salle d’armes.

Angers, jeudi 25 avril 1907

Je corrige toujours des épreuves ; ça commence à avancer.

Angers, vendredi 26 avril 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, je vais un moment à l’Université où je vois Bidault qui prépare pour mercredi une réunion de la section d’Action française où l’on doit réorganiser la section et nommer le bureau.

Angers, samedi 27 avril 1907

Je m’occupe de l’impression de ma thèse ; je vais me confesser ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul. Fin de la 16ème semaine.

Angers, dimanche 28 avril 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je reviens à la grand’messe à Saint-Joseph et le soir à vêpres à Saint-Serge ; après vêpres, j’assiste avec Papa à un concert et à une comédie au Patronage Saint-Serge. Le soir, je vais au Maine-et-Loire pour avoir des nouvelles de l’élection de Cholet ; on n’a que peu de résultats ; mais il est certain que M. Jules Delahaye est élu, le gouvernement n’ayant même pas osé lui opposer un concurrent. Mais on dit que l’Action libérale, qui a un groupe à Cholet, a fait sournoisement campagne contre lui.

Semaine du 29 au 30 avril 1907

Angers, lundi 29 avril 1907

Jules Delahaye (1851-1925), député d’Indre-et-Loire (1890-1893), de Maine-et-Loire (1907-1919) – Site de l’Assemblée nationale

Jules Delahaye est élu par plus de 9500 voix ; tout l’effort de l’Action libérale n’a réussi qu’à lui en enlever à Cholet même 800 voix environ, 800 abstentions. C’est mince, les Chouans de la Vendée angevine ont acclamé le « Catholique avant tout, le contre-révolutionnaire et le royaliste » qui déclarait dans son manifeste électoral que le retour de la monarchie traditionnelle était nécessaire au salut de la France et à la liberté de l’Église. Le comité républicain de Cholet a fait afficher que voter pour M. Delahaye, c’était voter pour le retour de Philippe VIII et le rétablissement du Trône ; certainement, ont répondu par leur vote les descendants des héros des guerres de Vendée, des soldats de l’Armée catholique et royale ! Et ce résultat est acquis bien que M. Delahaye soit étranger à la circonscription, ce qui mécontentait certaines personnalités ; mais le duc d’Orléans avait donné à son bureau politique l’ordre de faire élire M. Delahaye et le bureau politique avait donné au grand comité de Maine-et-Loire des instructions dans ce sens ; aussi le comité a-t-il agi et c’est grâce à ses instructions que le congrès des maires et adjoints de la circonscription, réuni en mars, a choisi Jules Delahaye de préférence au docteur Coignard, président de l’Action libérale de Cholet (bien que celui-ci ne fasse pas mystère de ses préférences royalistes). C’est donc une victoire royaliste et je crois que Jules Delahaye reprendra à la Chambre la place prépondérante qu’il y occupait autrefois, et fera entendre, du haut de la tribune, les vérités nécessaires au pays ; c’est là, à l’heure actuelle, le seul rôle utile d’un député. Je vais le soir à la Conférence Saint-Louis, c’est peut-être pour la dernière fois ! Marie-Thérèse nous quitte aujourd’hui après un séjour de près de 2 mois ; elle va bien nous manquer et la charmante petite Ghislaine, qui mettait tant de gaieté dans la maison, laissera un grand vide ; cette fillette de 7 mois est un vrai bijou ; elle pleure très peu, ne crie presque pas et est d’une propreté surprenante pour son âge. Elle nous connaissait tous très bien. Nous accompagnons Marie-Thérèse à la gare à 11h ½ ; c’est la dernière fois qu’elle vient à Angers, du moins chez nous. Je vois Jacques Hervé, ainsi que Madame Hervé-Bazin ; ils sont de passage ici ; ils sont définitivement rentrés d’Arcachon et sont au Patys où ils m’invitent à aller les voir ; je compte y aller avant mon départ, si possible.

Angers, mardi 30 avril 1907

Je m’occupe de la correction des épreuves de ma thèse ; je vais à la salle d’armes. Le soir, nous allons tous à l’ouverture du Mois de Marie à Saint-Joseph ; c’est dans cette église qu’on le célèbre cette année avec solennité.

Mai 1907

Semaine du 1er au 5 mai 1907

Angers, mercredi 1er mai 1907

Voici un nouveau mois qui commence ; c’est vraisemblablement le dernier pendant lequel je ne verrai pas Marie-Louise ; c’est aussi le dernier de mon séjour à Angers ; avant la fin de ce mois j’aurai définitivement quitté cette ville où j’ai passé treize années de ma vie. Dans l’après-midi j’assiste, salle Bourigault rue Proust, à une réunion de la section angevine de la Ligue d’Action Française ; c’est une réunion fermée, on est entre ligueurs, elle a pour but de réorganiser la section, en raison de son extension. M. le comte de la Bourdonnaye, représentant du Roi en Maine-et-Loire, et sénateur, M. Dominique Delahaye, sénateur, le duc de Blacas, député, ont accepté le titre de présidents d’honneur de la section ; le nouveau député de Cholet, M. Jules Delahaye, frère du sénateur, l’acceptera certainement aussi. M. Dominique Delahaye assiste à la réunion. M. de Bruc est nommé président de la section, puis il nomme (on n’élit pas, c’est très différent) un vice-président par arrondissement ; M. Cesbron-Lavau, lieutenant de dragons démissionnaire, est nommé pour l’arrondissement d’Angers, le docteur Turpault, président de la section d’Action française de Cholet, pour celui de Cholet, M. Brard, maire de je ne sais quelle commune, pour celui de Segré. On s’occupe aussi de la question du local. Bien entendu, je n’ai assisté à cette réunion qu’en simple spectateur et comme membre de la grande famille de l’Action Française, car ce n’est plus ici que s’exercera désormais mon action. Je corrige les avant-dernières épreuves de ma thèse. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, jeudi 2 mai 1907

Il fait très mauvais temps ; pluie une bonne partie de la journée. Je vais chez l’imprimeur où l’on achève l’impression de ma thèse.

Angers, vendredi 3 mai 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, je corrige les dernières épreuves de ma thèse dont on achève ce soir l’impression ; je vais à la salle d’armes.

Angers, samedi 4 mai 1907

Je reçois cinquante exemplaires de ma thèse qui a 271 pages ; en la commençant, je ne pensais pas dépasser 200 pages ! On enverra lundi les 100 exemplaires réglementaires à la Faculté de Caen. Les bonnes feuilles du volume ont été tirées en même temps que celles de la thèse, mais le format sera différent ; on l’éditera dès que j’aurai reçu la préface de M. Cheysson. L’après-midi, je vais porter un exemplaire à M. Dominique Delahaye qui me reçoit très aimablement ; je vois Jacques Hervé qui est de passage ici. Il y a aujourd’hui exactement dix ans de l’incendie du Bazar de la Charité. Quand je pense à cette épouvantable catastrophe, qui nous a tout émus, j’en frémis encore. Ma tante Estève et Magdeleine ont bien failli y périr ainsi que la pauvre Jeanne de Terrats ; leur mère, du reste, a été complètement brûlée. Quel affreux drame ! Fin de la 17e semaine ; le temps passe !

Angers, dimanche 5 mai 1907

Il y a aujourd’hui 4 mois que j’ai vu avec désespoir le maudit train qui a emporté Marie-Louise ; quatre mois sont passés très lentement ; mais enfin, c’est autant de gagné ; il est probable que j’aurai revu Marie-Louise dans un mois ; que se passera-t-il alors ? Quelle angoissante question ! Mon sort se décidera ; à mesure que ce moment approche, mon inquiétude grandit. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; je vais aussi avec Jean Gavouyère au bureau de distribution gratuite de journaux, aux Justices. Le soir, j’assiste à une conférence du capitaine Magniez, qui a refusé d’enfoncer une porte d’église au mois de novembre ; il n’est pas très éloquent, mais a beaucoup de cœur. On joue une comédie : Les Boulinards.

Semaine du 6 au 12 mai 1907

Angers, lundi 6 mai 1907

Je vais à la salle d’armes ; le soir, à la Conférence Saint-Louis, conférence du P. de la Taille sur « Le parti catholique » ; discussion assez vive. Sur cette question de la constitution d’un parti catholique en France, j’avoue ne pas avoir d’idée bien arrêtée. Je souhaite vivement une « Union » des différents partis composés de Catholiques pour faire bloc contre les ennemis de l’Église ; c’est cette idée que j’ai développée dans le 3ème des articles que j’ai écrits en juin dernier dans La Vérité française ; cette union catholique, comme l’ancienne union conservatrice, ne demanderait, bien entendu, aucun renoncement aux partis coalisés ; leur union, d’ailleurs, ne se manifesterait que pour les questions religieuses. Le P. de la Taille, lui, demande la constitution d’un parti catholique complet ; n’est-ce pas un peu chimérique ?

Angers, mardi 7 mai 1907

Dans l’après-midi, je fais les visites de mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, thé chez la famille Régnard ; il y a aussi Mme et Mlle Buston, Mme de Guibert, M. de Saint-Valmont.

Angers, mercredi 8 mai 1907

C’est aujourd’hui la fête de Jeanne d’Arc qui se célébrait, les autres années à Orléans, par une magnifique procession à laquelle prenaient part l’Armée et les autorités civiles ; c’était un jour de réconciliation nationale. Cette année, le gouvernement a déclaré que si la loge maçonnique d’Orléans (les F:. sont cependant les insulteurs de Jeanne d’Arc), l’Armée et les fonctionnaires n’y prendraient pas part[27] ; le maire, un imbécile, aurait bien voulu tout arranger mais a été d’une insigne faiblesse. L’évêque a déclaré, avec raison, que le clergé ne pourrait pas assister à un cortège où la franc-maçonnerie était admise officiellement. Désorganisation complète de la fête, à cause des F:. Il y a une très grande indignation à Orléans et si quelques vingtaines d’hommes résolus savaient se concerter, ils profiteraient certainement de l’occasion pour donner à ces ignobles F:. une « leçon de choses » dont leurs échines garderaient longtemps le souvenir. L’Action française d’Orléans a collé sur les murs de la ville une affiche très énergique dans laquelle il est dit que les Juifs et les F:. qui, grâce à la république, se sont emparés de la France, doivent en être chassés comme autrefois les Anglais et que, pour cela, il faut, comme le fit Jeanne d’Arc, faire couronner le roi légitime de France. L’affiche invite donc tous les bons Français à se rallier autour du duc d’Orléans, protecteur des traditions des cités et des régions. Elle se termine par « Vive le roi, à bas la république ! » Cette affiche a été très remarquée par la presse républicaine et conservatrice ; les journaux ralliés font le silence autour. Les ligueurs d’Orléans ont très bien fait de tirer la conclusion logique des tristes évènements d’Orléans et de montrer l’unique solution politique de la crise actuelle. Nous saurons demain si les Catholiques orléanais ont eu du courage. Le soir, nous allons au Mois de Marie.

Angers, jeudi 9 mai 1907

Fête de l’Ascension ; je vais à la messe de 8 heures où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe et au salut à la rue Cordelle ; je me promène avec Jean Gavouyère. Les Catholiques d’Orléans ont été d’une faiblesse absurde, grâce à leurs chefs ; ils ont laissé l’odieux cortège se dérouler se dérouler sans houspiller les infâmes francs-mouchards qui ont désorganisé la fête. Il paraît que l’évêque avait recommandé le calme… !!! C’est enrageant ! Comble des combles : les curés ont fait la fête comme les années précédentes. On les avait, paraît-il, menacés de fermer toutes les églises s’ils s’opposaient aux sonneries, le maire avait pris un arrêté pour les ordonner ; on se serait bien gardé d’exécuter la menace, d’ailleurs, l’eût-on fait, on aurait vu la population catholique de la ville se lever pour les rouvrir. Mais non, les bons curés ont fait sonner leurs cloches en l’honneur de ce cortège maçonnique… il est vrai qu’ils ont protesté – pacifiquement – contre la violence morale qu’on leur faisait. Les F:. se fichent bien de leur protestation et doivent bien rire dans leurs loges de la naïveté et de l’insigne faiblesse de ces bons curés d’Orléans ! Quand nous serons-nous guéris de cette maladie de la peur si peu française ? Comme les Catholiques français sont tristement dirigés ! Quand on pense à l’audace des méchants et à la faiblesse des bons, c’est à pleurer de rage ; ce n’est pas ainsi que l’on sauve un pays ; évêques et prêtres devraient le méditer ! À noter que la municipalité qui a voté la participation de la loge maçonnique au cortège sachant très bien que c’était en exclure le clergé, a été élue avec l’appui de l’Action libérale ; ça aussi, c’est dans l’ordre… Prions Jeanne d’Arc de rendre aux Catholiques français un peu du courage de leurs ancêtres !

Le soir, je vais à un thé de jeunes gens chez Jean Gavouyère.

Angers, vendredi 10 mai 1907

Nous lisons dans La Libre Parole qu’un violent orage de grêle a fait beaucoup de mal à Roussillon ; le soir, une lettre de Trouillas nous apprend que nos vignes de cette localité, qui avaient fort belle apparence, ont été hachées ; c’est désolant ! Et pourvu qu’Ille, Corbère etc. n’aient pas été atteints ! M. Riverain, directeur de la compagnie de déménagements de ce nom, vient examiner notre mobilier en vue de notre prochain départ ; il nous donnera demain son devis. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.

Angers, samedi 11 mai 1907

La grêle a touché Ille, c’est dans Le Roussillon d’hier ; pour Corbère, nous ne savons rien. Il nous faudra, pour le déménagement, 1 grande voiture de 32 mètres cubes, 1 de 30, un cadre de 24 et un wagon entier ; coût : 3.300 fr. ; ça tombe mal cette année mais il n’y a pas à reculer. L’après-midi, nous avons la visite des Padirac. Dernier jour de la 18e semaine depuis le 5 janvier ; ça approche !… Le soir, Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 12 mai 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph, et au Mois de Marie, le soir, à la cathédrale. L’après-midi, j’ai la visite de M. Dominique Delahaye qui me remercie de lui avoir offert ma thèse ; il a prononcé, lundi, au Sénat, un discours dont je le félicite. À 4h ½, nous donnons un petit thé, le second de nos thés d’adieu ; le dernier sera pour les collègues de Papa ; aujourd’hui, nous avons les Regnard, les Lelong, René de La Villebiot, Jean Gavouyère : les De Soos et Mme de Guibert, invités, n’ont pu venir. Dans l’après-midi d’aujourd’hui, les Perpignanais entendent, dans la grande salle de la Maison des œuvres, une conférence d’Action française du commandant Cuignet, d’Henri Vaugeois et de Bernard de Vezins ; je regrette bien de la manquer ; Le Roussillon a fait pour elle beaucoup de réclame et elle promet d’être très nombreuse.

Semaine du 13 au 19 mai 1907

Angers, lundi 13 mai 1907

Je prends aujourd’hui une grande décision, à laquelle je pensais, du reste, depuis quelques jours. Comme je dois retourner cet été à la Bourboule, je vais y aller tout de suite ; l’établissement ouvre le 25 mai ; j’y arriverai le lundi 27 ; j’en repartirai après 18 bains et j’arriverai à Ille le 15 ou le 16 juin. Si les Lacour avaient dû arriver à Ille à la fin de mai, comme ils l’avaient dit tout d’abord, je serais parti pour Ille ces jours-ci, tout de suite après la soutenance de ma thèse et je ne serais allé à la Bourboule que beaucoup plus tard ; mais M. de Lacour a dit à Papa qu’il arriverait seulement au commencement de juin ; or, Mme de Lacour ayant été malade, il se peut que leur arrivée n’ait lieu que le 10 ou le 15 ; dans ces conditions, il vaut mieux que j’aille de suite à la Bourboule ; j’en serai débarrassé et je n’y penserai plus. Somme toute, mon arrivée à Ille coïncidera à très peu près avec celle des Lacour ; je pourrai y rester tout le temps qu’ils seront et je ne serai pas obligé de quitter le Roussillon tout à coup pour la Bourboule ; donc, cela vaut mieux.

Hier, à Béziers, meeting monstre des viticulteurs du Midi ruinés par la mévente des vins ; ils étaient plus de 100.000 disent les journaux ; des villages entiers, hommes, femmes, enfants s’étaient transportés à Béziers, maire, curé et médecin en tête ; il y a huit jours, c’était à Narbonne ; il y a 15 jours à Lézignan, dimanche prochain à Perpignan ; ces meetings monstres sont absolument pacifiques, la politique, par un accord unanime, en est bannie ; elle en est si bien bannie qu’hier des élections municipales devaient avoir lieu à Narbonne et pas un seul électeur ne s’est présenté ; les bureaux de vote n’ont même pas été constitués, faute d’électeurs présents. Tous les partis s’unissent, en chassant la politique et en déclarant que les viticulteurs méridionaux ruinés ne paieront plus l’impôt si le gouvernement ne prend pas des mesures immédiates pour faire cesser la fraude et faire remonter le cours des vins ; toutes les classes sont confondues, propriétaires et ouvriers, dont les intérêts sont solidaires, font entendre les mêmes revendications. Ce mouvement est vraiment beau et doit bien inquiéter le gouvernement. Il faut bien en finir avec cette terrible crise qui dure depuis 7 ans et qui ruine toute une vaste région ! Je regrette bien de ne pas être à ce moment dans le Midi. Le soir, Mois de Marie.

Angers, mardi 14 mai 1907

La réunion d’Action française de Perpignan a été très nombreuse et très enthousiaste, nous écrit Mme de Llamby qui y assistait (cela lui a même fait manquer la naissance de sa petite-fille de La Bardonnie). Le compte-rendu du Roussillon est très complet et très enthousiaste ; je mets le numéro de côté ; à la suite de la conférence, banquet et toasts ; quel dommage d’avoir manqué tout cela ! À Béziers, où il y avait vraiment plus de 100.000 manifestants, on a voté les résolutions les plus énergiques ; des comités de défense viticole se créent dans toutes les communes de la région qui se fédèrent entre elles. Ce mouvement est des plus sérieux. Il occupe toute la presse parisienne et départementale. Nous allons, dans l’après-midi, à un thé chez la générale Lelong. Il fait un violent orage de pluie et de grêle. Nous apprenons la mort du pauvre « Jaume » ; c’est un vieux serviteur de la famille qui disparaît ; il y a plus de 60 ans qu’il travaillait pour nos oncles de Bosch, puis pour nous ; il nous était bien dévoué. Depuis deux ou trois ans, il était à bout de forces.

Caen, mercredi 15 mai 1907

Pour la dernière fois (au moins pour cause d’examen), je me retrouve dans cette bonne ville de Caen ; j’ai quitté Angers par le rapide de 10h27 et je suis arrivé ici à 5h par une pluie battante. Je descends à l’Hôtel de la Place Royale, et je vais aussitôt faire une visite à chacun des membres de mon jury de thèse : MM. Cabouat, que je ne rencontre pas, Villey et Allix, qui me reçoivent ; tous deux me font compliment de mon travail, me disent qu’il est creusé et intéressant. Après dîner, je vais au Mois de Marie à Saint-Pierre.

Caen, jeudi 16 mai 1907

Le matin, par le train de 8h, je vais à la Délivrande ; j’y entends la messe, j’y fais la sainte communion et j’y laisse mon dernier ex-voto, le sixième ; ces six plaques de marbre rappellent chacun de mes six examens de droit, portent toutes la même formule suivie de la date de chaque examen et de mes 3 initiales : A.E.B. Je suis convoqué, à la Faculté, pour 3h ½. MM. Cabouat, Villey et Allix me félicitent, tous trois, de ma thèse et me posent des objections un peu sur toutes les parties de mon travail. M. Villey, qui est un économiste à tendances très libérales, m’attaque sur le chapitre VI relatif à l’obligation du repos hebdomadaire ; je réponds à toutes les objections en donnant mes raisons ; M. Villey me félicite de la façon dont je soutiens mon opinion. M. Cabouat[28], qui est très anticlérical, dit qu’il trouve à ma thèse une couleur trop confessionnelle, ça m’est égal ! La soutenance dure 1h ½. Après délibération, M. Cabouat proclame le résultat et m’annonce que la Faculté me reçoit docteur en droit avec la mention « bien ». Me voici donc arrivé au couronnement de mes études ! J’en remercié Dieu et je le prie de me protéger pour le reste de ma vie et particulièrement pour mon mariage, comme Il m’a protégé pour mes études.

Après dîner, je vais au Mois de Marie à Saint-Pierre. Je fais mes préparatifs de départ, car je vais partir ce soir même à 10h20.

Angers, vendredi 17 mai 1907

J’arrive à Angers à 4h du matin ; je me couche alors et dors jusqu’à neuf heures. Papa et Maman sont enchantés de la mention que j’ai obtenue ; plusieurs personnes, notamment M. Gavouyère, m’en félicitent. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.

Angers, samedi 18 mai 1907

À l’occasion du concours hippique, nous avons du monde toute l’après-midi, à nos fenêtres sur le Champ de Mars : les Padirac, Blanc, De Villelume etc. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Fin de la 19e semaine d’attente. Dans moins d’un mois, le dimanche 16 juin, j’arriverai à Ille et j’espère bien que les Lacour y seront arrivés et que je verrai Marie-Louise.

Angers, dimanche 19 mai 1907 (Pentecôte)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous avons des invités pour le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph. C’est aujourd’hui qu’a lieu le grand meeting viticole de Perpignan. Celui de Béziers, qui a été suivi quelques jours après par des scènes de violence (incendie de l’Hôtel de Ville), et par la démission de la municipalité, a réuni 141.000 manifestants ; ce chiffre a été contrôlé par les comités locaux de défense viticole. On compte aussi sur une très grande affluence à Perpignan.

Semaine du 20 au 26 mai 1907

Angers, lundi 20 mai 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous avons encore beaucoup de monde à l’occasion du concours. Comme mon départ est fixé à mardi prochain (je l’ai retardé de deux jours à cause de la soirée que Papa et Maman veulent donner lundi, pour l’Université) je commence aujourd’hui la série de mes visites de départ ; j’en fais neuf aujourd’hui, toutes celles du lundi, toutes par carte. Ensuite, je viens avec les personnes que nous avons invitées pour la dernière journée du concours hippique. Tout le monde parle de la colossale manifestation viticole d’hier à Perpignan ; elle a dépassé tout ce qu’on aurait pu imaginer ; il y avait de 160.000 à 180.000 personnes venues, la plupart des Pyrénées-Orientales, mais aussi de l’Aude et de l’Hérault. Le meeting s’est déroulé dans le plus grand ordre et le plus grand calme ; mais, comme à Lézignan, Narbonne et Béziers, on a pris les résolutions les plus viriles : refus de l’impôt partout organisé sans préjudice d’autres mesures, si le gouvernement n’accorde pas les revendications de la viticulture. Ce mouvement sans précédent est des plus intéressants ; jusqu’à présent, l’union la plus complète a régné entre les viticulteurs de toute classe sociale, de tout parti politique. Je souhaite bien vivement qu’il réussisse et que la fraude étant enrayée, le vin retrouve ses anciens prix. Mais combien je regrette de n’avoir pas assisté à cette manifestation vraiment unique qui a concentré sur Perpignan toute l’attention de la France !

Angers, mardi 21 mai 1907

Je continue mes visites qui dureront toute la semaine ; aujourd’hui, je rencontre presque tout mon monde. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph. Les personnes que je vois ces jours-ci me félicitent de mon titre de docteur en droit. C’est un joli titre évidemment, mais actuellement à peu près inutilisable. Il est, en effet, impossible à un jeune homme ayant des idées saines et des sentiments religieux d’entrer dans la magistrature ; le barreau est horriblement encombré ; restent les contentieux de certaines compagnies ou sociétés de commerce, c’est à peine payé surtout au début et je ne couvrirais certainement pas, si j’entrais dans un contentieux, les frais que cela entraînerait pour moi. Actuellement, mon titre de docteur en droit est donc à peu près inutilisable ! Si le gouvernement venait à changer, il pourrait alors me servir ; Philippe VIII me nommera peut-être sous-préfet !

Angers, mercredi 22 mai 1907

Je fais des visites de départ toute l’après-midi. M. Émile Marie publie, dans Le Roussillon, deux articles intitulés « République ou Monarchie ? » dans lesquels, après avoir fait le procès de la république et de tous les partis républicains, même les plus modérés, il déclare reconnaître que la Monarchie est préférable, en France, à toute république. C’est une conversion car M. Marie, quoique très bon catholique, avait toujours été républicain, même avant le ralliement ; fondateur et président de l’important groupe d’Action libérale de Prades, il a de l’influence. Je suis enchanté de son évolution. Beaucoup d’autres, désabusés comme lui, évoluent aussi ; ces jours-ci, ici, deux jeunes gens qui, autrefois, n’étaient pas royalistes, m’ont déclaré que le ralliement était absurde et que l’affirmation franche du programme monarchique pouvait seule nous relever ; l’Action française est pour beaucoup dans ce mouvement d’idées.

Plusieurs personnes amies ont eu l’idée de marier Philomène à un jeune homme d’Angers, M. Henri de Lavergne ou de la Vergne ; je ne le connais que très peu ; mais les renseignements sur son compte sont très bons ; de plus, sa famille a beaucoup de fortune ; aussi Papa et Maman laissent-ils faire ; il plaît à Philomène. Nous ne saurons certainement pas avant quelques jours à quoi nous en tenir. Ce projet me plaît aussi ; sans doute, nous préférerions tous marier Philomène en Roussillon ; mais il y a, dans notre pays, bien peu de partis pouvant lui convenir ; et, à la marier en dehors du pays, il vaut cent fois mieux que ce soit à Angers, où nous sommes si connus et où elle se plaît beaucoup, qu’ailleurs. À la grâce de Dieu ! Mais il est à souhaiter que les choses ne traînent pas, car le moment du déménagement approche à pas de géant.

Angers, jeudi 23 mai 1907

Je continue mes visites ; j’en fais 7 ou 8 tous les jours. Le soir, Mois de Marie à Saint-Joseph. Dans l’après-midi, je prends une leçon de chant, la dernière à Angers, chez M. Pinguet ; pendant la leçon, un violent orage éclate et la foudre tombe sur la maison.

Angers, vendredi 24 mai 1907

Je continue mes visites de départ ; l’après-midi, vers 5 heures, Jacques Hervé-Bazin, de passage à Angers, vient me voir.

Angers, samedi 25 mai 1907

Les vingt semaines sont passées ! 20 semaines, ça me paraissait si long le soir du 5 janvier ! Seulement, ce n’est plus 20, c’est 23 qu’il faut compter maintenant ; j’arriverai à Vinça le 16 juin et à Ille le 17 et c’est ce jour-là que j’espère revoir Marie-Louise, car il est très probable que les Lacour seront alors à Ille ; ce sera dans 3 semaines. Alors, je reverrai Marie-Louise le plus possible et je ferai dire par Papa ou Maman à ses parents que le moment est venu d’en arriver à la conclusion… On lui demandera de se prononcer et alors, elle décidera… ; ce que je ne veux pas absolument, c’est laisser se prolonger l’incertitude dans laquelle je me trouve depuis six mois que ce projet de mariage est revenu sur l’eau ; si M. et Mme de Lacour ne veulent pas la marier tout de suite, bien entendu je n’insisterai pas et je consentirai à attendre encore quelque temps, mais à condition que le mariage soit décidé. C’est donc cet été que se décidera mon avenir. Précisément, je reçois une carte très aimable de M. et Mme de Lacour me remerciant de l’envoi de ma thèse. Philomène a reçu, ces jours-ci, des cartes postales de Marie-Louise. J’achève mes visites de départ. Le soir, j’assiste pour la dernière fois à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.

Angers, dimanche 26 mai 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, en l’honneur de la fête de la Très Sainte Trinité ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi à 4h ¼, nous allons prendre le thé (ou plutôt le chocolat) chez Mme Perrin. Je n’ai plus qu’un jour complet à passer à Angers.

Semaine du 27 au 31 mai 1907

Angers, lundi 27 mai 1907

C’est la dernière fois que je date mon journal d’Angers, au moins en habitant Angers. Après treize années passées dans cette ville, je vais revenir habiter mon pays d’origine. Ce retour en Roussillon, nécessaire à tant de points de vue, je le désirais depuis longtemps ; j’aime beaucoup mon pays et la raison s’allie chez moi à l’inclination pour m’y faire rentrer ; cette année-ci particulièrement, à cause de mes projets d’avenir, dont la conclusion est toute proche, il me tardait de voir arriver le moment du départ. Néanmoins, en disant adieu à mes amis, dont quelques-uns sont des amis très chers, très sympathiques, et en quittant cette maison où j’ai passé dix ans, ma petite chambre sur le Champ de Mars où j’ai tant travaillé, où j’ai « mûri » d’esprit comme de corps, je ne peux retenir un certain sentiment de mélancolie ; c’est une période nouvelle de ma vie qui commence pour moi, période que je dois inaugurer par mon mariage lequel, en toute hypothèse, est évidemment très prochain. Le soir, Papa donne un thé d’adieu à ses collègues de l’Université et à leurs familles ; nous sommes une cinquantaine ; c’est plutôt triste.

La Bourboule, mercredi 29 mai 1907

Mon départ définitif d’Angers s’est effectué hier soir à cinq heures. Le matin, j’avais assisté à la messe de 9h à Notre-Dame pour remercier Dieu de la protection et des grâces qu’Il m’a accordées pendant les treize années de mon séjour dans cette ville. L’après-midi, je suis allé faire mes adieux à M. le curé que j’ai fini par rencontrer ; puis j’ai jeté un dernier coup d’œil sur ma chambre, sur ces appartements que je ne reverrai plus et à cinq heures, je prenais le train pour la Bourboule par Tours et Vierzon. Mon voyage a été attristé par un affreux accident survenu en gare de Vierzon quelques minutes avant mon arrivée et dont j’ai vu, de très près, les atroces conséquences. C’est un employé – contrôleur ou chef de train – qui venait de se faire écraser par un train entrant en gare à une allure pourtant très modérée m’a-t-on dit. Voici comment je me suis aperçu de la chose : je venais de descendre du train venant de Tours et j’attendais l’express arrivant de Paris à 11h25 lorsque j’ai aperçu, sur la voie, une lumière éclairée par un employé qui portait un falot ; pensant qu’on allait descendre un malade, je me suis approché, et, tout à coup, spectacle horrible, je vois par terre, sur la voie, un corps étendu et, quelques mètres plus loin, une tête toute sanglante ; je m’attendais si peu à cela, que, dans la demi obscurité, j’ai failli heurter du pied ces débris humains. Je me suis alors informé et on m’a raconté que ce malheureux avait, par distraction probablement, mis le pied sur la voie au moment même où le train passait près de lui ; l’accident venait d’arriver et, à cause des constatations légales, tout était en l’état. Je n’oublierai jamais l’impression que j’ai ressentie à la vue de ce corps décapité et de cette tête que j’ai eue quelques minutes à mes pieds ; quelques mètres plus loin se trouvait un bras du malheureux. Ma première pensée a été pour l’âme de cet infortuné, et j’ai aussitôt prié pour lui ; quelle affreuse mort, sans même une minute pour se préparer ! Comme c’est inquiétant ! Mais Dieu est si bon ! Au bout d’un moment, on a mis ces débris humains sur la civière et on les a emportés à la lueur de deux lanternes ; c’était lugubre et je ne l’oublierai jamais. Quelques débris, voilà tout ce qui restait de cet homme quelques minutes avant plein de vie et d’entrain ! Comme la vie de ce monde est peu de chose ; on n’en comprend bien le néant qu’à la vue de spectacles pareils. Mais aussi, rien ne fait mieux comprendre qu’il y a autre chose que le corps, qu’il y a une âme immortelle ; si tout finissait à la mort du corps, ce serait vraiment trop triste et trop humiliant ! Inutile de dire que tout le reste du voyage, j’ai eu devant les yeux le spectacle de ce corps décapité et de cette tête sanglante !

Je suis arrivé à la Bourboule à 8 heures du matin et je suis descendu à l’Hôtel de Londres ; on m’avait préparé une chambre, à la Villa Pasteur, exactement au-dessous de celle que j’occupais l’an dernier. Je vais tout de suite me baigner afin de ne pas perdre un seul jour ; ensuite, je m’installe dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir le Dr Lamarle qui me trouve en excellente santé ; il me fera prendre des douches ; tout cela à titre purement préventif. Il pleut et il fait froid ; pas un chat à la Bourboule, c’est désert et je vais bien m’y ennuyer ! Je suis servi par les mêmes domestiques que l’an dernier : une vieille femme de chambre alsacienne nommée Catherine et un domestique nommé Eugène ce qui ne me change pas puisque notre domestique à Angers s’appelait Eugène.

La Bourboule, jeudi 30 mai 1907

En l’honneur de la Fête-Dieu, je fais la sainte communion à la messe de 7h ; j’applique l’indulgence plénière que je gagne après la communion au pauvre chef de train écrasé à Vierzon ; au moins, il aura eu des prières ! Le matin, après mon bain, je lis. L’après-midi, je vais me promener sur les flancs du mont Banne d’Ordenche et aux cascades de la Vernière et du Plat à Barbe ; ensuite je vais voir le Dr Nicolas et M. le curé ; le soir, Mois de Marie ; je me couche à 9 heures. Mon programme de journée sera, à peu de chose près, le même tous les jours.

La Bourboule, vendredi 31 mai 1907

Le matin, bain. L’après-midi, qui commence pour moi même avant midi puisque le déjeuner est à onze heures, je fais une longue promenade dans la montagne ; je vais au point appelé « Les 4 départements » parce que c’est la limite du Puy-de-Dôme, de la Corrèze et du Cantal et qu’on y aperçoit, de loin, les montagnes de la Creuse ; ce point, situé entre 1100 et 1200 mètres d’altitude, est à 7 kilomètres de la Bourboule ; je rentre en suivant un chemin sous bois ; je suis surpris par la pluie ; chemin faisant, le long de la route, j’ai trouvé des tas de neige qui achèvent de fondre. Le soir, je vais à la clôture du Mois de Marie. Voici donc encore un mois de passé ! Celui qui commence demain, j’en ai le très ferme espoir, sera celui de la réunion avec les Lacour à Ille et je reverrai Louloute après plus de cinq mois de séparation ; alors, alors… mon sort se décidera peu après. Je reçois une lettre de Maman me disant que les négociations entreprises pour un mariage entre Philomène et M. Henri de Lavergne continuent et paraissent en bonne voie ; mais il ne faut se réjouir trop tôt ; j’ai appris à mes dépens à me méfier en matière de mariage. L’accident de Vierzon est relaté dans Le Petit Journal de ce matin ; la victime est un nommé Jovy, chef de train attaché à la gare de Limoges.

Juin 1907

Semaine du 1er au 2 juin 1907

La Bourboule, samedi 1er juin 1907

La voilà donc arrivée cette date du1 juin que j’attendais avec tant d’impatience depuis cinq mois ; malheureusement, il me faut attendre encore 16 jours ; mais enfin, 146 jours sont passés depuis le 5 janvier, 16 jours passeront vite ; c’est la fin de la 21e semaine. Il pleut une bonne partie de la journée et je ne peux guère me promener. Le matin, je vais voir le docteur. L’après-midi, je lis tantôt une étude fort intéressante de M. Auburtin, de la Société d’Économie sociale, sur Le Play ; tantôt, pour me délasser, un roman de Bourget que j’ai pris en location, Un cœur de femme ; c’est une fine étude psychologique.

La Bourboule, dimanche 2 juin 1907

Il pleut encore toute la journée et on ne peut pas faire la procession de la Fête-Dieu qui devait avoir lieu après la grand’messe ; c’est à peine si je peux faire quelques pas en dehors des sorties pour le traitement, la grand’messe et les vêpres. Il a été question de l’Action française avant-hier à la Chambre à propos de l’interpellation de M. de Rosanbo à Picquart au sujet de la suspension de Léon de Montesquiou de ses fonctions de lieutenant de réserve. N’osant pas poursuivre en cour d’assises, où la preuve est permise, Montesquiou et les autres membres de l’Action française responsables avec lui de l’affichage des trois « appels au pays », le gouvernement a trouvé le truc de suspendre Montesquiou de ses fonctions d’officier de réserve, comme s’il avait signé ces affiches en cette qualité ! M. de Rosanbo, député royaliste des Côtes-du-Nord, a interpellé Picquart et a soutenu vigoureusement l’Action française, aux applaudissements de la droite ; il a commencé la lecture du second appel, celui qui vise spécialement Picquart, dont cet indigne généralisé n’a lu, à la tribune, que de courts extraits ; mais Brisson a mis toute sa rouerie et toute son ignoble partialité de vieux président franc-maçon à l’empêcher de continuer sa lecture qui aurait fort embarrassé le généralisé. En vain Jules Delahaye et Maurice Barrès, après l’orateur, ont-ils crié au gouvernement que le plus simple était de poursuivre l’Action française en cour d’assises ! Il ne l’osera pas car les membres de l’Action française sont de taille à se défendre et à attaquer. La campagne d’affiches, de brochures, de conférences, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, va continuer plus opiniâtre que jamais.

Semaine du 3 au 9 juin 1907

La Bourboule, lundi 3 juin 1907

Le temps étant meilleur, je fais, dans l’après-midi, une longue promenade. Je monte d’abord au rocher de Vendeix et je m’assieds sur le banc du Touring-Club qui est au sommet du rocher. Là, j’ai éprouvé une bien vive émotion ; ce lieu, en effet, qui le croirait ? me rappelle bien des souvenirs. L’année dernière, j’y étais déjà venu, et devant le magnifique paysage que l’on a devant les yeux, j’avais fait des rêves d’avenir ; c’était le moment décisif des négociations en vue de mon mariage avec Hélène de Pallarès et je me souviens que j’avais beaucoup pensé, assis sur ce banc… Je me disais qu’une fois marié, j’aimerais à y venir avec ma femme et j’avais écrit le nom d’Hélène sur le dossier du banc ; cette inscription gravée au canif : « Hélène juin 06 AEB »,je l’ai revue aujourd’hui un peu effacée par les neiges de l’hiver, et sa vue a ranimé en moi tous ces souvenirs endormis, je les ai revécus avec une extrême intensité ! En me retrouvant seul à cette place où j’avais rêvé de ne revenir qu’avec la compagne de mavie, j’ai été saisi d’une grande tristesse, les larmes me sont venues aux yeux et encore, en ce moment où j’écris ces lignes, je sens que pour un peu je pleurerais ; je me suis mis à genoux au sommet de ce rocher gigantesque et j’ai supplié le Bon Dieu de ne pas permettre que je fasse encore seul, l’année prochaine, cette ascension si émouvante. Avec le même canif, j’ai écrit sur le même dossier : « Louloute juin 07 AEB » et j’espère que si je fais, l’été prochain, une saison à la Bourboule, je reviendrai m’asseoir avec Louloute sur ce banc du Vendeix et je remercierai Dieu de m’avoir enfin exaucé !

Cette inscription au sommet de ce rocher perdu au cœur de l’Auvergne, j’y avais pensé souvent depuis un an ; c’est que j’avais mis toute mon âme dans ces quelques lettres. En les gravant, j’avais rêvé à une épouse chérie. Je ne connaissais pas, ou si peu ! Hélène de Pallarès ; mais pendant ces négociations que je trouvais si longues, je la parais, dans mon esprit, de toutes les qualités physiques et morales que je veux trouver dans la jeune fille dont je ferai ma fiancée et ma femme ; je m’étais créé le type idéal de l’épouse aimée et aimante. Peut-être ne répondait-elle pas à cet idéal et Dieu a-t-il voulu m’épargner une désillusion. Maintenant cet idéal c’est Marie-Louise qui l’incarne à mes yeux ; je pensais à elle d’ailleurs, bien avant de connaître l’existence d’Hélène de Pallarès, mais une première ouverture auprès de son père ayant donné un résultat négatif, je ne croyais pas alors possible de l’épouser. J’ai plus d’espoir à présent ; mais comme cet espoir est mêlé de crainte ! Le Bon Dieu me la donnera-t-il ou devrai-je encore pleurer sur une nouvelle déception ? Sera-ce elle, sera-ce une autre à qui je ferai gravir, à mon côté, les flancs du Vendeix ? Je supplie le Bon Dieu de ne pas me laisser dans cette terrible incertitude et de me la donner bientôt si c’est elle qui doit faire mon bonheur et si je dois la rendre heureuse !

Roche Vendeix à La Bourboule, où Antoine d’Estève de Bosch grava à deux reprises au canif des inscriptions relatives à ses potentielles fiancées sur le dossier d’un banc – Carte postale ancienne, sans date (Site fortunapost.com)

Aux « 4 départements » où je suis revenu après cette émouvante station au Vendeix, j’ai retrouvé un jeune berger de 14 ans à qui j’avais parlé vendredi et à qui j’avais fait une petite aumône ; je cause encore avec lui et je lui témoigne de l’intérêt ; alors, avant mon départ, il me fait cadeau d’un petit bouquet de pensées sauvages cueillies là, dans la prairie où paissaient ses bœufs ; ce modeste cadeau qui, en toute autre circonstance, m’aurait laissé à peu près indifférent, m’a fait un plaisir extrême dans l’état d’esprit où je me trouvais ; des pensées précisément ! La fleur du souvenir ! En redescendant vers la vallée de la Bourboule, à travers la forêt de sapins, j’ai formé le projet de conserver ce bouquet pour un jour plus heureux. Je vais le confier au Vendeix. Je l’enfermerai dans une petite boîte avec quelques lignes sur un morceau de papier, et, un de ces jours, j’irai l’enterrer sur le Vendeix au pied du banc sur lequel j’ai gravé le cher nom de Louloute. Et quand je reviendrai m’asseoir et rêver sur ce banc, avec ma femme, j’espère que je retrouverai ce bouquet fané et que je le lui offrirai. Ce sera une relique et le Vendeix sera devenu pour moi un vrai pèlerinage !

Je reçois des nouvelles Papa et Maman ; ils vont bien et me racontent la procession du Sacre qui n’a pas été troublée. Le soir, je vais à l’église, à la cérémonie de l’octave du Saint-Sacrement et je prie Dieu d’exaucer mes désirs. J’envoie une carte de respectueuse sympathie à M. Léon de Montesquiou.

La Bourboule, mardi 4 juin 1907

Le matin, traitement ; je reviens voir le docteur qui m’ordonne les douches à partir de demain. L’après-midi, je vais visiter la fontaine pétrifiante située au bord de la Dordogne entre la Bourboule et le Mont-Dore ; les objets s’y pétrifient grâce à l’action des eaux très calcaires ; j’avais déjà visité il y a 16 ans, en 91, la fontaine de Saint-Alix près Clermont-Ferrand qui produit les mêmes effets. Le dernier grand meeting viticole tenu jusqu’à présent est celui qui a eu lieu dimanche à Nîmes ; comme celui de Carcassonne tenu le 26 mai, il a réuni de 200 à 250.000 manifestants ; c’est un résultat merveilleux ! Le dernier avant l’échéance du 10 juin fixée au gouvernement aura lieu dimanche prochain à Montpellier ; on croit que le chiffre de 500.000 personnes sera dépassé ; après cela, si l’on n’a pas satisfaction, refus de l’impôt, démission collective des municipalités etc. Voilà qui s’appelle de l’action énergique !

La Bourboule, mercredi 5 juin 1907

Cinq mois aujourd’hui de la maudite date du 5 janvier ; j’espérais bien, au début, que j’aurais revu Marie-Louise avant l’expiration de ces cinq mois et il a fallu encore retarder ce moment ! Enfin, j’arriverai à Ille dans douze jours et j’espère bien y trouver le bonheur et revoir Louloute. Maman arrivera peu après et verra Mme de Lacour. Alors commencera la phase décisive pour moi ; il s’agira d’arriver à nos fiançailles ou… je n’ose pas y penser, à la rupture ! Je prie Dieu d’écarter de moi cette solution qui me serait si pénible et de bénir mes projets. Il y a si longtemps que je prie à cette intention que j’espère bien être exaucé. Maman m’écrit et me dit que le projet de mariage entre M. Henri de Lavergne et Philomène est en assez bonne voie ; mais les projets sont lents, moins lents tout de même que pour moi ! Le matin, je prends la première douche de ma saison thermale. L’après-midi, je fais une longue promenade ; je suis la nouvelle route de Latour jusqu’au-delà du hameau de Liournat et je grimpe sur le puy de Lachaud (1189m) ; sur les flancs de ce puy, on remarque des levées de terre gazonnées que l’on prend pour une ancienne cité arverne ; je rentre par le plateau de Charlanne sur un point duquel je trouve encore de la neige.

La Bourboule, jeudi 6 juin 1907

Je reçois des nouvelles d’Angers ; il paraît que les négociations avec les Lavergne ne vont pas toutes seules ; il y a conflit sur la question de la dot ; les Lavergne voudraient une pension de 3000 fr. ; Papa préférerait donner une propriété d’une valeur de 100.000 fr. ; espérons que l’on s’entendra et que Philomène n’aura pas le chagrin d’une déception ; je sais par expérience combien c’est pénible et je ne le lui souhaite pas. L’après-midi, je vais à Murat-le-Quaire en passant par la route de Saint-Sauves ; je reviens par Pessy et la route du Mont-Dore ; le soir, je me confesse après la cérémonie de 7h ½. M. Marie, après ses deux premiers articles dans lesquels il reconnaît la supériorité de la monarchie, en écrit un 3ème dans lequel il énumère toutes les objections contre la possibilité de faire la monarchie et il tire de ces objections la conclusion que la monarchie est impossible quoique très supérieure à la république ; il a dit, dans un de ses précédents articles, que la république n’était pas améliorable, il n’y a donc, d’après lui, rien à faire. Je prépare à ce dernier article une réponse que j’enverrai au Roussillon avec recommandation de ne le publier que si on n’a pas déjà répondu à M. Marie.

La Bourboule, vendredi 7 juin 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi, je monte au Vendeix et j’enterre peu profondément contre le rocher à droite du banc le petit bouquet de pensées qu’un berger m’a donné lundi. J’ai enfermé le bouquet, entouré de papier de plomb, dans une toute petite boîte ronde en fer-blanc dans laquelle j’ai mis aussi un billet relatant le petit événement ; j’ai enfermé cette boîte dans une autre plus grande également en fer-blanc, et j’ai confié le tout à la garde du rocher de Vendeix. Le point où je l’ai enterré se trouve contre le rocher à 80 centimètres environ en avant du point où le prolongement du côté droit du banc rencontrerait le rocher ; quand je dis « en avant », je veux dire que c’est dans la direction de la Bourboule, le banc lui-même étant tourné vers cette direction. Après avoir fait cette petite opération, j’ai arrangé le sol tout autour afin qu’on ne puisse pas comprendre qu’un objet a été enterré là ; j’ai même planté, au-dessus de la boîte, un plant de pensée sauvage que j’ai trouvé tout près ; prendra-t-il ? Je le voudrais. Et maintenant, à la grâce de Dieu ! Je ne rechercherai cette petite boîte que quand je serai marié. Du reste, assis sur le banc, j’ai longuement regardé la photographie de Marie-Louise ; avec quel plaisir je reviendrais m’asseoir là avec elle ! J’ai prié le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge et tous mes saints protecteurs de bénir nos projets ; je reviendrai au Vendeix le jour de Saint Antoine. Quittant le Vendeix, j’ai pris la route du Mont-Dore et je suis revenu à la Bourboule par la Grande scierie et par la corniche du Plat à Barbe ; cela fait une promenade de 13 à 14 kilomètres. Le soir, je vais à la bénédiction.

La Bourboule, samedi 8 juin 1907

Je reçois des nouvelles d’Angers ; les affaires de Philomène s’arrangent, Papa ayant cédé sur la question de pension, comme je le prévoyais et comme je le lui conseillais dans ma lettre d’avant-hier, on est presque d’accord avec les Lavergne et Papa croit que la décision ferme ne tardera pas à être prise. Tant mieux ! Et maintenant il ne reste à souhaiter que mes affaires personnelles, qui traînent depuis si longtemps, arrivent à un dénouement prochain et favorable. C’est aujourd’hui la fin de la 22ème semaine, l’avant-dernière j’espère ; quand j’ai commencé à compter les semaines, je ne pensais même pas arriver à ce chiffre. L’après-midi, je me promène avec le Dr Nicolas. Le soir, je vois un salut. Ce matin, je vais chez le docteur Lamarle.

La Bourboule, dimanche 9 juin 1907

Je vais, après bain et douche, à la grand’messe et à la procession ; je suis le dais tête nue ce qui est vraiment méritoire par ce soleil de feu, car le temps a été toute la journée très chaud et orageux ; une quarantaine d’hommes suivaient le dais mais se tiennent fort mal ; sur le parcours, beaucoup se découvrent, mais il y a quelques imbéciles qui se croient des esprits supérieurs parce qu’ils ont gardé les mains dans leurs poches ou fait d’autres exploits semblables, sur le passage du Saint Sacrement ; c’est encore plus bête que méchant ! C’est aujourd’hui qu’a lieu le formidable meeting de Montpellier, le dernier de la série avant de passer des menaces aux actes ; voyons ce qui va arriver ! C’est sérieux !

Semaine du 10 au 16 juin 1907

La Bourboule, lundi 10 juin 1907

Il a fait de l’orage pendant la nuit et le temps s’est un peu rafraîchi. L’après-midi, je vais au Mont-Dore ; aller et retour « pedibus cum jambis ». À Montpellier hier, les manifestants étaient plus de 600.000 !!! Depuis trois jours, des quantités de trains spéciaux déversaient sur la ville des flots de voyageurs ; on a couché où on a pu, dans les théâtres, dans les églises mises par Mgr de Cabrières à la disposition du comité d’organisation et à la belle étoile ; calme parfait, comme toujours ; mais on a pris des résolutions très énergiques : refus immédiat de l’impôt et démission de toutes les municipalités ; on forcera à démissionner celles qui n’obéiraient pas ; c’est la vie administrative suspendue dans tout le Midi. Voilà ce qu’a fait le gouvernement en protégeant les fraudeurs et en ne prenant aucune mesure pour enrayer un fléau qui a ruiné une vaste région de la France ! Le même jour, il y avait un meeting dans le Var et un autre à Alger ; ce dernier a réuni 50.000 vignerons ; tous les agriculteurs se solidarisent ; c’est un bel exemple d’union sur le terrain économique en dehors de la politique que l’on écarte avec soin ; on pratique enfin le « primo vivere, deinde philosophare » ; la Révolution, en faisant de chacun de nous « un souverain » a méconnu ce principe ; la force des choses y ramène ! À Angers, les affaires de Philomène sont toujours au même point : stationnaires. Le bruit court depuis quelques jours (on me l’avait déjà dit à Angers) que Mgr le duc d’Orléans va lancer un manifeste très important sur les questions sociales ; j’attends avec impatience la parole royale. Le congrès annuel « de presse et de propagande monarchiques » s’ouvrant jeudi, c’est peut-être lui qui en aura la primeur. Mon article en réponse à celui de M. Marie était à peu près terminé, mais Papa m’ayant envoyé un numéro du Roussillon qui publie le chapitre des Considérations de Joseph de Maistre relatif à la façon dont se fera la restauration de la monarchie, chapitre qui est toujours d’actualité, je remise ma réponse ; après Joseph de Maistre, je n’ai qu’à me taire. Ce chapitre est une véritable prophétie qui s’est déjà réalisée en 1814 et 1815 et qui se réalisera encore. Je pense que M. Marie est bien servi !

La Bourboule, mardi 11 juin 1907

L’après-midi, je fais l’ascension d’un pic qui se trouve entre la vallée de Vendeix et celle de la Vernière. Dans le Midi, l’effervescence est très grande : les municipalités de Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Narbonne et plusieurs autres ont démissionné ; collisions entre la troupe et des manifestants samedi à Perpignan et hier à Montpellier ; mutinerie dimanche au 100e de ligne à Narbonne. Nous sommes certainement à la veille de graves événements ; en tout cas, c’est une situation nouvelle.

La Bourboule, mercredi 12 juin 1907

Temps pluvieux et plutôt froid, je sors très peu. Une lettre de Papa m’annonce la mort du beau-frère de l’oncle Xavier, M. Armand de Terrats ; il pouvait avoir au plus 55 ou 56 ans ; voilà encore le dernier représentant d’une vieille famille roussillonnaise qui disparaît ; peut-être Maurice relèvera-t-il le nom ; j’écris à ma tante une lettre de condoléances. Chose curieuse, moi qui connaissais à peine M. de Terrats (qui, depuis fort longtemps, ne quittait plus Paris) et qui ne pensais presque jamais à lui, j’y avais pensé ce matin, à plusieurs reprises, à tel point que le sachant malade depuis très longtemps, je me disais qu’il allait peut-être mourir ; je ne croyais pas si exactement penser. Il y a certainement des cas où les morts se manifestent aux vivants d’une façon ou d’une autre. Je me rappelle que pareille chose était arrivée à Marie-Thérèse en 1898 au moment de la mort de Charlotte de Nogaret[29] ; elle y pensait sans cesse toute une matinée sans la savoir même malade ; le lendemain, je crois, nous apprenions sa mort. Je n’ai guère plus que deux jours à passer ici. Après mon dix-huitième bain et ma onzième douche, samedi, je partirai à 9h44 et, en passant par Clermont et Nîmes, j’arriverai à Vinça dimanche à 11h14, soit 26h ½ de trajet ; il est vrai qu’on perd beaucoup de temps en route ; plus de 4 heures à Clermont, j’en profiterai pour revoir la ville ; j’entendrai la messe à Narbonne. J’irai dès lundi à Ille et j’espère bien voir Fouloute après 163 jours depuis le 5 janvier !

La Bourboule, jeudi 13 juin 1907 (Saint Antoine)

Je vais à la messe de 7h dite pour moi et je fais la sainte communion en l’honneur de la Saint Antoine. Je prie ce grand saint à toutes nos intentions, et je lui en recommande une tout particulièrement. C’est cette même intention qui me mène l’après-midi au rocher de Vendeix ; je constate avec plaisir que la place où j’ai mis la boîte est intacte, mais le plant de pensée n’a pas pris, il est mort ; si j’étais superstitieux je pourrais y voir un fâcheux présage. Je prie Saint Antoine qui m’a toujours protégé de me protéger encore et tout particulièrement pour mon mariage ; c’est maintenant pour moi la grande préoccupation ! Dire que j’espère revoir Louloute dans quatre jours ! Je vais au Mont-Dore par la montagne ; le temps est frais et engage à la marche ; à 2 kilomètres du Mont-Dore et à 1200 mètres d’altitude, je bois un bol de lait délicieux dans un petit restaurant qui ne doit être ouvert qu’en été ! Pas plus au Mont-Dore qu’à la Bourboule, je ne peux trouver à faire remplacer le verre de ma montre que l’on a cassé ce matin à l’établissement ; c’est vexant. Je reçois plusieurs lettres contenant des vœux de bonne fête ! Papa, pour me souhaiter la fête et me récompenser de mon doctorat, me fait cadeau d’un cheval ; je vais le choisir chez Fernand de Rovira la semaine prochaine. Dans le Midi, sur l’ordre du comité d’Argelliers, les municipalités démissionnent en masse ; dans le seul département des Pyrénées-Orientales, il y avait hier 29 conseils démissionnaires, entr’autres Perpignan, Ille, Trouillas, Céret, Rivesaltes, Saint-Laurent-de-la-Salanque etc. etc. Très nombreuses démissions dans l’Aude, l’Hérault etc. Ils veulent rompre toute relation avec le pouvoir central ; il y a aussi des démissions de conseillers généraux et d’arrondissement ; ça va certainement s’accentuer. Nouvelle mutinerie militaire, à Montpellier. Le général Bailloud a fait savoir au gouvernement qu’il ne répondait pas des troupes du 16e corps. C’est une situation véritablement révolutionnaire ; tant pis pour la république !

La Bourboule, vendredi 14 juin 1907

Je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir le Dr Lamarle et lui régler ses honoraires, je fais aussi une visite au Dr Nicolas que je rencontre et à M. le curé que je ne rencontre pas. Papa me dit que les demoiselles Mathieu ont écrit que les Lacour ne sont pas encore arrivés à Ille, M. de Lacour étant souffrant, et il m’engage à aller passer quelques jours à Sainte-Croix où Marie-Thérèse et Max me réclament ; je préfère ne rien changer à mon programme ; d’abord, il me faudrait faire un détour énorme pour passer par Sainte-Croix, et, d’ailleurs, les Lacour peuvent arriver à Ille d’un jour à l’autre ; ils y sont peut-être déjà. Mais comme j’ai eu raison de venir à la Bourboule maintenant ! Ce qui m’ennuyait c’était la crainte de manquer une partie du séjour des De Lacour ; or ils ne sont pas encore à Ille ; je ne me félicite bien d’être venu ici ; au moins, c’est une chose faite et je n’ai plus à y penser ! Somme toute, je ne me suis pas trop ennuyé pendant ces dix-sept jours. Je reçois encore plusieurs lettres de fête ; Tata Mimi me dit qu’on emporte à Perpignan le corps de M. Armand de Terrats et que ses obsèques auront lieu probablement lundi. Je vais donc être obligé, après une première nuit de wagon, de me lever encore à 4 heures lundi matin pour aller de Vinça à Perpignan ; ça va être terriblement fatigant ; mais il n’y a pas à hésiter, il faut que je le fasse pour l’oncle Xavier et Tata Mimi.

Perpignan, dimanche 16 juin 1907

Parti de la Bourboule samedi matin à 9h44, je suis arrivé à Vinça, après avoir visité Clermont et Royat et entendu la messe à Narbonne, ce matin à 11h14. En passant à Perpignan, j’ai vu l’oncle Xavier qui attendait le corps de M. de Terrats ; on l’enterre demain matin. C’est pourquoi je suis revenu ce soir à Perpignan et je couche au Grand Hôtel où sont aussi Tata Mimi Estève, l’oncle Xavier et Maurice. On est très surexcité par ici à propos de la crise viticole ; on a fondé, en dehors de toute opinion politique, des comités viticoles dans tous les cantons. Les principaux chefs du mouvement, bien que n’ayant rien fait d’illégal, s’attendent à être arrêtés.

Semaine du 17 au 23 juin 1907

Vinça, lundi 17 juin 1907

Les obsèques de M. de Terrats ont été célébrées à 9h ¾ à Saint-Jean ; l’oncle Xavier et Maurice, puis MM. Adamoli, Henri de Çagarriga et Aragon conduisaient le deuil du côté des messieurs. Tata Mimi, Mme Adamoli et Mlle Louise de Lamer du côté des dames. Au cimetière Saintt-Martin où est le caveau des Terrats, l’oncle Xavier a dit quelques mots de remerciement au nom de la famille. Le cercueil, trop grand, qui venait de Paris, a eu la plus grande peine à entrer dans le caveau. Je rentre par le train de 3h22, mais je m’arrête à Ille et je n’arrive ici que par le dernier train du soir ; nos réparations d’Ille ont bien progressé. Tata Mimi et Maurice sont repartis à 3h pour Paris et Saint-Mihiel ; l’oncle Xavier viendra à Ille demain matin.

Vinça, mardi 18 juin 1907

Bonne Maman reçoit une lettre de Maman lui annonçant que l’accord est complet avec les De Lavergne, que M. et Mme de Lavergne sont venus faire la demande officielle et qu’on attend le jeune homme. Voilà donc Philomène fiancée ; quel bonheur elle a ! Quand aurai-je ce bonheur ? Voilà si longtemps que je l’attends ! Voilà 21 mois qu’on a fait la première démarche auprès de la famille de Lacour et je suis encore à me demander si on a seulement parlé à Marie-Louise ; pour Philomène, tout a été décidé en six semaines. On peut bien dire que les jeunes gens se marient facilement ! Quelle erreur ! Certes, je me réjouis du bonheur de Philomène et je n’en suis pas jaloux mais combien il me tarde de pouvoir goûter moi aussi ce bonheur ! Je supplie, depuis des mois et des années, tous les saints du Paradis de hâter ce moment. Quand donc serai-je exaucé ? Je vais à Ille le matin de 9 h à 11 heures ; je vois un moment l’oncle Xavier et je cause avec lui du mariage de Philomène ; Papa l’avait tenu au courant. Il repart à 11h ½ pour Paris et Saint-Mihiel. Le soir, je vais à la Balme. J’écris à Philomène pour la féliciter.

Vinça, mercredi 19 juin 1907

Je vais aux Capellans où Fernand me fait essayer plusieurs chevaux ; deux me plaisent surtout : la jument alezane Myrrhia (¾ de sang) et la jument baie cerise Clélie (pur-sang anglo-arabe). Toutes deux sont dans des prix très abordables (550 et 650). On va les monter quelques jours à Perpignan au milieu des trams et des autos, puis je me déciderai pour l’une ou pour l’autre. Je rentre par le train de 4 heures. Je ne sais encore rien pour les Lacour ; sont-ils arrivés à Ille depuis lundi ou sont-ils encore au Pignas ? J’irai demain à Ille pour le savoir. Le gouvernement a fait arrêter ce matin M. Ferroul, maire démissionnaire de Narbonne, tous les membres du comité d’Argelliers et plusieurs maires démissionnaires. Ça n’est pas allé tout seul ; une foule énorme les défendait et élevait des barricades ; mais ils n’ont pas voulu laisser verser du sang et se sont laissés arrêter. L’émotion est très vive. Le comité d’Argelliers va être immédiatement reconstitué avec de nouveaux éléments. Le gouvernement ne viendra pas à bout de ce mouvement aussi facilement qu’il le croit. La région est bondée de troupes venues de partout ; il y a eu plusieurs mutineries dans des régiments. Je ne sais pas ce qui va se passer !

Vinça, jeudi 20 juin 1907

Les journaux donnent beaucoup de détails sur l’arrestation des membres du comité d’Argelliers et sur celle de M. Ferroul ; pour défendre celui-ci, la population de Narbonne avait élevé des barricades ; mais pour éviter l’effusion du sang, il les a fait immédiatement démolir ; voilà les hommes que le gouvernement fait arrêter ; leur emprisonnement constitue une inutile provocation. Dans la matinée, le bruit a répandu qu’on se bat à Narbonne ; on parle de plusieurs morts. Les journaux du soir racontent qu’hier soir, il y a eu des troubles sérieux à Narbonne et à Montpellier ; à Narbonne, on a tenté d’incendier la Sous-préfecture, la troupe a tiré, il y a plusieurs morts et de nombreux blessés ; des policiers ont été assommés par la foule. Je vais à Ille de 1h ½ à 4h avec Bonne Maman. Nous annonçons aux demoiselles Mathieu le mariage de Philomène. Celle-ci m’écrit aujourd’hui ; elle me parle de son fiancé ; qu’elle est heureuse de pouvoir écrire ce mot ; quand donc pourrai-je parler de ma fiancée ? Hélas, les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines et mes affaires ne font pas un pas ; les Lacour ne sont pas encore arrivés. Les personnes qui arrivent le soir de Perpignan racontent que la surexcitation est extrême ; on conspue le gouvernement et on parle de faire un mauvais parti au préfet. L’état de siège vient d’être proclamé à Narbonne.

Vinça, vendredi 21 juin 1907

Vue de la manifestation à Perpignan le 19 juin 1907 – Carte postale ancienne, 1907 (Site les-pyrenees-orientales.com)

Treizième anniversaire de ma 1ère communion ; à cette occasion je voulais aller à la messe de 7h ½ et faire mes dévotions ; mais, comme par un fait exprès, il n’y a pas de messe de 7h ½. Les journaux racontent qu’hier soir à Narbonne entre 4 et 5h, sans provocation aucune et sans sommations, le 139e de ligne a tiré sur la foule ; il y a encore plusieurs morts dont une jeune fille de 20 ans ; cela porte à 7 ou 8 le nombre des morts ; c’est Clemenceau qui les a sur la conscience ; que leur sang retombe sur la république ! Dans la matinée, le bruit se répand ici que la foule, exaspérée par les nouvelles de Narbonne, a mis le feu hier soir à la Préfecture de Perpignan ; on l’a envahie, on en a fait le sac et on y a mis le feu ; il y a pour 70.000 fr. de dégâts ; on a empêché les pompiers d’approcher pour éteindre l’incendie. Tout cela c’est la réponse du Midi à l’arrestation des chefs du mouvement viticole jusqu’ici si pacifique. Les journaux du soir racontent qu’à Agde, un régiment tout entier, le 17e d’infanterie, a déserté et est parti en corps pour Béziers se joindre aux manifestants ; ce fait est extrêmement grave ! Partout, les manifestants crient « Vive l’Armée ! », « À bas Picquart ! », « À bas Clemenceau ! ». Dans l’après-midi, je vais à Ille et à Boule à bicyclette. Ici les esprits sont très montés ; il y a des disputes dans les rues ; certains républicains accusent les royalistes, « las rastaillés », d’avoir déchaîné ce mouvement pour renverser la république ; ils rééditent leurs vieilles rengaines sur le drapeau blanc. Cette accusation est stupide car ce mouvement a été soigneusement tenu en dehors de la politique jusqu’à présent. Par la force des choses, le gouvernement s’y opposant, provoquant les viticulteurs par des arrestations arbitraires, il se tourne contre lui ; mais c’est faire trop d’honneur aux royalistes que de le leur imputer. La république n’a qu’à s’en prendre à elle-même si elle exaspère tout le monde ! Voyons quels nouveaux événements demain nous apprendra ; depuis deux jours, ça chauffe !

Grand salon de la Préfecture de Perpignan après l’incendie du 20 juin 1907 – Carte postale ancienne, 1907 (Site Ebay.de)

Papa m’écrit qu’il a loué un petit appartement rue Donadieu de Puycharic pour attendre le mariage de Philomène. Maman arrivera la semaine prochaine et les meubles peu après.

Vinça, samedi 22 juin 1907

Il a fallu longtemps parlementer avec le régiment mutin pour le faire rentrer dans le devoir car on n’a pas osé employer la force pour le réduire : il était armé et c’eut été une bataille épouvantable. Hier, à la Chambre, débat très vif dont Clémenceau s’est tiré avec 104 voix de majorité ; c’est triste pour les vignerons du Midi ! Je voulais aller à Ille l’après-midi, mais un assez fort orage m’en empêche ; je vais visiter les malades de la Société Saint-Sébastien. Aujourd’hui, fin de la 24e semaine depuis le 5 janvier ; et dire qu’au début, je ne pensais pas que la période de séparation dût durer 20 semaines ! Je commence à me demander si, en raison des graves évènements qui se déroulent, les Lacour ne renonceront pas à venir à Ille cet été, pour ne pas abandonner le Pignas ? S’il en est ainsi, il faudra que Papa écrive à M. de Lacour et lui demande une réponse ferme en ce qui me concerne ; je ne peux pas rester plus longtemps dans cette fausse et pénible situation ! Espérons que cette éventualité ne se produira pas et que les choses se passeront comme il a été convenu de part et d’autre.

Vinça, dimanche 23 juin 1907

Je vais à la messe de 8h où je fais la sainte communion ; je reviens à la grand’messe. Avec Bonne Maman, je vais passer l’après-midi à Perpignan ; nous assistons à l’installation, comme archiprêtre de la basilique Saint-Jean, de notre ami le chanoine Gabriel de Llobet[30] ; il a été, pendant 10 ans, secrétaire de Mgr de Cabrières à Montpellier ; aussi est-ce le vaillant évêque de Montpellier qui l’installe avec Mgr de Carsalade. Après la cérémonie, je rencontre plusieurs amis, notamment Carlos qui me présente à sa femme ; elle est fort jolie et fort distinguée ; ayant rencontré Bonne Maman, ils lui demandent quand ils pourront venir lui voir à Vinça ; ils me demandent aussi quand nos parents seront à Ille pour la même raison. Nous convenons qu’ils viendront déjeuner à Vinça dès que Maman sera arrivée ; les deux présentations auront lieu, ainsi, en même temps. Ils sont plus aimables maintenant qu’au moment du mariage ; aussi, pour ne pas avoir l’air de leur tenir rigueur, j’accepte d’aller déjeuner chez eux à mon prochain voyage à Perpignan, après demain. Je vois aussi les Bonafos. La Préfecture est entourée d’un fort cordon de troupes, et on ne peut pas en approcher ; mais on peut voir de loin les dégâts causés par l’incendie. À Perpignan, l’on croit généralement que le feu a été mis par des agents provocateurs à la solde de la Préfecture ; le préfet et le gouvernement avaient besoin d’un acte de violence pour justifier les envois de troupes et aussi pour pouvoir frapper la réaction car le bruit court que des royalistes vont être arrêtés ; c’est toujours le coup du complot ; Clémenceau ne varie pas ses tours. Il y a des indices très sérieux que le coupable, c’est le préfet.

Semaine du 24 au 30 juin 1907

Vinça, lundi 24 juin 1907

On apprend que Marcelin Albert, que le gouvernement cherchait à faire arrêter depuis cinq jours, était tranquillement à Paris ; il a assisté vendredi à la séance de la Chambre et est allé, hier, faire visite à Clémenceau qui l’a reçu ; il y a de quoi rire ; il est reparti le soir même pour Argelliers et se constituera probablement prisonnier. Je vais à Ille ; rien encore pour les Lacour.

Vinça, mardi 25 juin 1907

Je vais chercher Myrrhia à Perpignan, je pars à 9 heures en chemin de fer, déjeune chez les Lazerme et repars à 2h20 à cheval ; je vais très modérément et n’arrive à Vinça qu’à plus de 7 heures ; Myrrhia est très jolie, très fine, mais je doute qu’elle puisse faire mon affaire ; elle n’est pas dressée, elle est très jeune et, je crains, pas très résistante ; je vais l’essayer quelques jours ; si elle ne me convient pas, je la changerai comme Fernand me l’a offert. J’arrive, un peu moulu de ma course de 52 kilomètres car il y avait 7 mois que je n’avais pas fait de cheval. On a arrêté hier soir à Perpignan un épicier royaliste, membre de l’Action Française et du Panache nommé Faget, sous prétexte qu’il avait vendu du pétrole le jour de l’incendie ; il faut avouer que c’est raide, s’il n’y a pas d’autres présomptions ; le bruit court que d’autres arrestations suivront ; pauvre Justice ! Que de crimes on commet en ton nom sous la République.

Vinça, mercredi 26 juin 1907

L’après-midi, je monte Myrrhia ; elle est très vive, un peu ombrageuse, et pas dressée ; je doute fort de pouvoir la garder. Papa télégraphie que Maman est partie à midi d’Angers, qu’elle couchera à Bordeaux et arrivera ici demain soir à 8h15. J’écris pour la première fois à mon futur beau-frère Henri de Lavergne.

Vinça, jeudi 27 juin 1907

L’après-midi, je vais à bicyclette à Boule, où je vais voir les vignes, et à Ille ; rien encore pour les Lacour, c’est navrant ! Maman arrive par le train de 8h du soir ; elle est un peu fatiguée du dérangement. Les voitures sont parties lundi et arriveront la semaine prochaine. Maman me donne des détails sur Henri de Lavergne ; il est, parait-il, très distingué, très en train, très bon musicien (ça va bien avec Philomène qui est aussi très forte en piano). Philomène est enchantée de son sort ; on le serait à moins, car elle trouve tout réuni ; un jeune homme très bien à tous points de vue, une très bonne famille et, pour plus tard, beaucoup de fortune. Ils habiteront la plus grande partie de l’année la propriété de la Motte à 1 kilomètre de Segré, et viendront l’hiver passer 3 mois à Angers. Ils viendront aussi nous voir, c’est d’ores et déjà décidé. Qu’elle soit heureuse ! Je suis content pour elle qu’elle n’ait pas connu l’amertume des déceptions.

Vinça, vendredi 28 juin 1907

Le matin, je fais sortir la jument ; elle me fait les cent coups ; elle a une défense terrible, rétive, à peur etc. ; je ne peux pas la garder. Henri Sabaté, qui a servi 4 ans dans les chasseurs à cheval, la monte aussi ; elle lui fait les mêmes bêtises ; le soir, pour ne pas la laisser à l’écurie, nous la jetons un moment à la longe. Dès que Fernand sera rentré de Barcelone, je le prierai de me l’échanger contre une bête mieux dressée et plus sage. L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette : toujours aucune nouvelle des Lacour. Étant allé à la gare pour avertir le chef de gare de la prochaine arrivée des voitures de déménagement, je suis tout étonné d’apprendre qu’elles sont arrivées depuis ce matin ; elles ont donc mis à peine 4 jours pour venir d’Angers. Le déchargement commencera probablement lundi, dès qu’un employé de la maison Riverain sera arrivé ; il va donc falloir nous installer, Maman et moi, à Ille. Pour les Lacour, je commence à être sérieusement inquiet ; après avoir tant annoncé qu’ils arriveraient à la fin de mai ou dès les premiers jours de juin, vont-ils me faire le coup de ne pas venir ? Il a été entendu avec eux, de toutes les façons, que lorsque j’aurais retrouvé Marie-Louise cet été, on la mettrait au courant de mes intentions et on lui demanderait enfin de se prononcer. S’ils arrivent, les choses se passeront ainsi et j’aurai bientôt la réponse si impatiemment attendue. Que sera-t-elle ? Dieu seul le sait. Mais s’ils ne viennent pas ? Je ne peux cependant pas attendre encore peut-être six mois cette réponse. Papa et Maman, qui s’en ont causé, ont décidé, et je suis absolument de leur avis, que dans quelque temps si les Lacour ne sont pas venus à Ille, ils leur écriront, soit à Monsieur, soit à Madame, et demanderont une réponse ferme ; au besoin, si c’est nécessaire, ils iront les voir au Pignas. Il faut absolument aboutir cet été ; je ne puis pas rester indéfiniment dans cette fausse et pénible situation. La date du mariage de Philomène n’est pas encore fixée ; mais il doit se faire soit fin juillet soit en septembre ; il ne peut pas se faire en août, car les Lacour quittent Ille tous les ans vers le 25 août ; il faut donc, s’ils viennent, que nous soyons auprès d’eux au moins pendant le dernier mois de leur séjour ; c’est le moment où nous pourrons agir et, au besoin, insister. Si le mariage avait lieu en août, nous ne serions tous à Ille ni en juillet ni en août ; ça n’est pas admissible.

Vinça, samedi 29 juin 1907

Le matin, je vais à la grand’messe de la Saint-Pierre. Nous avons à déjeuner Carlos et sa femme ; ils arrivent par le train de 11h14 et repartent à 3h35 ; notre nouvelle cousine est absolument charmante : jolie, gaie, spirituelle, elle ne me plait tout à fait ; Carlos a bien choisi. Maman va à Ille par le dernier train et rentre à 8h20 ; elle va s’entendre avec Pierre et le chef de gare au sujet de la livraison des voitures de déménagement qui ne doit pas avoir lieu demain dimanche. Fin de la 25e semaine depuis le 5 janvier ; qui m’aurait dit que ça serait si long !

Ille, dimanche 30 juin 1907

À Vinça, je vais à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, M. le curé me fait visiter le Petit séminaire installé depuis mars dans l’ancien couvent des Carmélites racheté par M. Trullès pour le conserver à sa destination. Par le dernier train, je viens avec Maman m’installer ici pour surveiller l’arrivée des meubles. En attendant que les travaux de la grande maison soient terminés, nous habiterons, naturellement, l’autre maison.

Juillet 1907

Semaine du 1er au 7 juillet 1907

Ille, lundi 1er juillet 1907

Encore un nouveau mois qui commence, le sixième depuis le départ de Marie-Louise ; sera-ce celui qui la ramènera ? Tout l’indique ; mais j’ai eu tant de déceptions que je n’ose pas y compter. Je surveille à la gare le déchargement de deux de nos voitures de déménagement ; parties mardi d’Angers, elles n’ont mis que 3 jours, c’est inouï. L’opération me rappelle l’embarquement de nos meubles auquel j’avais assisté à la même place en 1894. Après treize années passées au loin, nous rentrons dans notre pays, nous nous « enracinons » plus profondément au sol où dorment nos ancêtres ; c’est une bonne chose et puissent toutes les familles françaises imiter notre exemple ! On décharge complètement la voiture capitonnée de 30 mètres cubes et à moitié celle de 32 mètres. On entasse les meubles dans les pièces disponibles de la grande maison. Nous annonçons à beaucoup de personnes le mariage de Philomène. Mme Dalverny a dit hier à Maman que Mme de Pallarès regrettait maintenant sa décision de l’année dernière à mon égard ; trop tard ; je n’ai maintenant qu’un désir : être agréé de Marie-Louise.

Ille, mardi 2 juillet 1907

L’aménagement continue ; on débarrasse la seconde voiture et tout le contenu du wagon ; je suis dans la poussière.

Ille, mercredi 3 juillet 1907

Suite de l’aménagement, on rentre les meubles du cadre et ce qui restait du wagon, c’est la fin. L’après-midi, on déballe des caisses dans la maison ; je suis occupé toute la journée à surveiller tout cela. Nous envoyons de nombreuses lettres et cartes pour annoncer les fiançailles de Philomène. C’est aujourd’hui que l’on célèbre à Fontenay-le-Comte le mariage de Nénette Pichard de la Caillère avec M. Blanpain de Saint-Mars ; Papa y assiste et nous y représente.

Ille, jeudi 4 juillet 1907

On continue à déballer des caisses toute la journée ; pas un bibelot n’est cassé, pas un verre, pas une queue de tasse. Parmi les meubles, le seul ayant sérieusement souffert est le lit de Maman.

Ille, vendredi 5 juillet 1907

Il y a aujourd’hui six mois que j’ai vu avec désespoir Marie-Louise quitter Ille ; je croyais la revoir au plus au bout de cinq mois ; je me trompais cruellement ! Rien ne permet de prévoir quand la famille de Lacour arrivera si tant est qu’elle vienne ! Je suis de plus en plus décidé, si M. de Lacour n’est pas arrivé dans quelques semaines, à lui faire demander si oui ou non je peux compter épouser Marie-Louise ; il ne s’agira plus alors de promesses plus ou moins vagues, il faudra qu’il me réponde catégoriquement ; la situation fausse dans laquelle je me trouve depuis bientôt huit mois est trop pénible pour que je consente à la laisser se prolonger. Toutes les personnes qui sont au courant de nos projets – Bonne-Maman, Tata Mimi, M. le curé, les demoiselles Mathieu, sont unanimes à dire que l’on doit en arriver maintenant à une solution. Le matin, je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois ; ensuite je vais à Vinça et à Boule à bicyclette. Bonne-Maman vient nous voir de 1 heure à 4 heures.

Vinça, samedi 6 juillet 1907

Je rentre à Vinça par le train de 11 heures ; je fais route avec l’abbé Parmentier qui me parle de la Jeunesse catholique dont il s’occupe dans le diocèse. Là, je reçois à 3h ½ une jument « Fleur de lys » que m’envoie Fernand pour remplacer Myrrhia ; je vais l’étudier quelques jours, je verrai ensuite si je peux la garder ; je la monte tout de suite. Maman arrive à 4h ½. Fin de la 26e semaine ; quand cela finira-t-il ? J’ose à peine me le demander.

Vinça, dimanche 7 juillet 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; les offices sont magnifiques à Vinça depuis l’installation du Petit séminaire, les élèves les chantent d’une façon admirable ; ils forment une excellente maîtrise. À 1h, recouvrement des cotisations de la Société Saint-Sébastien. Après vêpres, je monte Fleur de lys ; je vais jusqu’à Sainte-Anne ; au retour, je suis saucé par un orage ; la jument va bien, bon caractère, bon dressage ; elle a bien quelques caprices, mais avec les jambes et, au besoin, avec un peu de cravache on la fait obéir ; mais je la crois très jeune, trop jeune.

Semaine du 8 au 14 juillet 1907

Vinça, lundi 8 juillet 1907

Le matin, je vais visiter les vignes de la Mirande et du Cam dal Roc ; il y a de la récolte, mais comment le vin se vendra-t-il ? La Chambre a repoussé les deux principaux articles du projet de loi contre le mouillage ; aussi les municipalités démissionnaires vont-elles confirmer leurs démissions. L’après-midi, je vais à Ille à cheval ; la villa des Lacour est toujours hermétiquement close ; rien ne fait prévoir leur prochaine arrivée ; c’est désolant ! Marie-Louise, à qui Philomène avait écrit pour lui annoncer son mariage, lui répond par une lettre très aimable, très affectueuse que Philo m’envoie. Elle fait bien allusion à un séjour à Ille cet été mais en termes très vagues et sans parler du tout du moment de son arrivée. Et dire qu’ils avaient annoncé qu’ils arriveraient dès la fin de mai ou les premiers jours de juin ! C’est sur cette époque que j’avais compté toute l’année. Ce nouvel ajournement de mes espérances m’est extrêmement pénible. Mais je suis absolument décidé à mettre bientôt fin à cette situation en demandant à M. de Lacour une réponse catégorique. Alors ça sera pour moi ou la joie du succès et des fiançailles attendues depuis si longtemps ou la tristesse d’une rupture qui me fera beaucoup de peine, tant de peine que je ne veux pas m’arrêter à cette pensée. Fernand me propose, si je ne veux pas garder Fleur de lys, de me céder le cheval « Bétis » au prix de 750 fr., à condition que nous partagions les bénéfices au cas (bien invraisemblable) où je le vendrais à la remonte en septembre ou janvier et où j’en tirerais 1100 fr. environ. J’ai envie d’accepter cette proposition mais d’essayer d’abord ce cheval quelques jours ; la jument que je monte depuis 3 jours est très bien mais je la trouve jeune (je ne crois pas qu’elle ait plus de 3 ans) et je crains de la fatiguer ; si, après essai, Bétis me convient, j’accepterai la proposition de Fernand.

Vinça, mardi 9 juillet 1907

Je monte deux heures le matin. L’après-midi, je vais à Perpignan faire quelques commissions, notamment choisir une plaque de foyer pour la cheminée de la salle à manger. Je vois Carlos et sa femme qui partent demain pour Nyer où ils vont passer 8 jours.

Vinça, mercredi 10 juillet 1907

Le matin, nous faisons le pèlerinage à Doma Nova que le mauvais temps nous avait empêchés de faire en décembre et janvier ; je fais la montée pieds nus ; c’est affreusement pénible, j’ai néanmoins promis de recommencer quand je serai fiancé. L’abbé Salvadou dit la messe que je lui sers et nous faisons tous la sainte communion. Nous sommes de retour à midi. Le soir, je monte à cheval de 6h à 7h. Nous recevons un numéro du journal La Vendée qui contient le compte-rendu du mariage de Nénette Pichard de la Caillère ; comme nous l’avait écrit Papa, il a été très chic ; la meilleure société du pays était représentée dans le cortège de 80 personnes. Après la cérémonie, lunch de 200 personnes par petites tables séparées ; Papa donnait le bras à la comtesse de Rochebrune. La veille, il y avait eu un dîner de 30 couverts chez nos cousins dans une tente dressée dans le jardin et, parait-il, admirablement décorée de fleurs. Mgr Robert du Botneau, prélat très connu dans ce pays-là, a béni le mariage. Si j’avais été encore à Angers, j’y aurais certainement assisté ; mais c’était trop loin d’ici.

Vinça, jeudi 11 juillet 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval ; on a placé la cheminée de la salle à manger ; au retour je m’arrête à Boule.

Vinça, vendredi 12 juillet 1907

Triste date aujourd’hui ; c’est le premier anniversaire d’une honte nationale, d’une véritable déchéance pour notre pauvre patrie, d’une lamentable abdication des Français de France devant l’invasion juive, maçonne et huguenote, je veux parler de l’arrêt ignoble par lequel la Cour de cassation s’est à jamais déshonorée en réhabilitant Dreyfus illégalement et injustement. Depuis que le plus haut tribunal de France, celui dont la mission spéciale est de garder la loi, a rendu cet ignoble arrêt de complaisance pour lequel il a dû fausser le texte et l’esprit de la loi, je n’éprouve plus que le plus profond mépris pour cette cour domestiquée et avilie. Honneur à l’Action Française qui, seule, a jeté au gouvernement, à Dreyfus et à la Cour de cassation le retentissant défi qui n’a pas été relevé ; le gouvernement se reconnaît incapable de faire respecter cet arrêt ; rien ne prouve mieux la forfaiture de la cour suprême et la culpabilité du traître Dreyfus. Je vais à cheval à Estoher faire une visite au curé qui est un ardent royaliste ; il veut absolument me garder à déjeuner ; je vois aussi le maire, un très brave homme appartenant à une famille de paysans royalistes. Après déjeuner, le curé me fait visiter le petit ermitage de Saint-Jean-de-Sanès au pied du Canigou ; je rentre à Vinça à 5h ½.

Vinça, samedi 13 juillet 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval. J’écris à Papa pour lui souhaiter la fête et pour lui demander d’aller voir M. de Lacour à Béziers ou au Pignas au moment où il viendra en Roussillon, dans 10 ou 15 jours, si les Lacour ne sont pas arrivés à Ille à ce moment-là. Je demande à Papa de faire cette visite afin que M. de Lacour comprenne bien que je ne pense pas rester plus longtemps dans l’incertitude et qu’il me faut absolument une réponse catégorique ; M. de Lacour ne peut pas avoir la prétention de me faire attendre plus longtemps sa réponse. S’il ne veut pas marier encore Marie-Louise, j’accepterai, pour montrer combien je tiens à elle, de retarder le mariage encore quelques mois, jusque dans le courant de l’hiver ou, à la rigueur, jusqu’au printemps, bien que cela me coûte beaucoup ; mais je me refuse à rester plus longtemps dans cette incertitude ; et si M. de Lacour ne vient pas à Ille cet été, comme je le crains de plus en plus, il faudra qu’il me réponde quand même de loin. Fin de la 27e semaine !

Vinça, dimanche 14 juillet 1907

Une fois de plus, on célèbre l’anniversaire de la prise d’une prison d’État où étaient enfermés quelques fous et quelques faussaires, et d’une révolte militaire ; des messieurs au ventre officiel, chamarrés de crachats, prononceront des discours en l’honneur de ces « héros », au moment même où l’on tient emprisonné 18 jours sans l’interroger un brave épicier soupçonné (sur la déposition plus que suspecte d’un apache) d’avoir incendié la Préfecture de Perpignan et où l’on envoie le 17e de ligne crever de suif et de fièvre à Gafsa pour avoir refusé de tirer sur le peuple du Midi. Gageons que l’on passera aujourd’hui en revue à Gafsa ce régiment puni, en l’honneur des gardes français révoltés de 1789 ! La république, il faut l’avouer, ne se pique guère de logique ! Si le peuple parisien de 1789 a fait une action glorieuse en s’emparant d’un monument public et en en tuant le gouverneur, qu’a-t-on à reprocher au peuple perpignanais de 1907 ? Si les gardes françaises révoltés sont des héros, pourquoi punir les soldats du 17e qui les ont imités ? Ô république, ton origine et tes principes t’interdisent de punir la révolte et l’émeute ! Beaucoup de communes, à cause de la crise viticole, ne célèbrent pas le 14 juillet. Je reçois un joli cheval alezan de 6 ans, « Bétis », que Fernand m’envoie à l’essai, et son domestique ramène « Fleur de lys ». Je vais à la grand’messe et à vêpres ; Bétis est de 750 fr.

Semaine du 15 au 21 juillet 1907

Vinça, lundi 15 juillet 1907

Je monte Bétis ; il est vif, beaucoup de sang, ne demande qu’à marcher ; mais bien dressé, bon caractère, peur de rien et bien membré ; en somme, c’est tout à fait ce qui me convient ; après 3 ou 4 jours d’essai, je compte écrire à Fernand que je le garde. Je vais à Ille et en reviens avec lui. Le soir, je vais à Nossa ; j’y prends un bain ; je vais à Ille du train de 7h à celui de 8h prendre un colis arrivé pour Philomène ; ça doit être un cadeau ; il n’est pas encore en gare, mais on l’enverra demain ici.

Vinça, mardi 16 juillet 1907

Je vais à la messe à l’honneur de Notre-Dame du Mont Carmel ; ensuite, je vais avec Bétis à Ille et à Corbère ; je visite les vignes ; je suis enchanté de mon cheval ; c’est tout à fait ce qui me convient. Il y a quelques jours, sur une dénonciation mensongère, la Préfecture a fait faire par un commissaire spécial une enquête à Espira du Conflent au sujet du meuble gothique que nous avons acheté il y a 3 ans à l’église de cette commune ; l’auteur de la dénonciation prétend que ce meuble était classé comme monument historique ; je fais, à mon tour, une enquête sur ce point et je reconnais que c’est absolument faux ; si ce meuble avait été classé, on l’aurait recherché au moment de l’inventaire, or ça n’a pas été fait ; aucun décret n’a jamais classé ce meuble qui était relégué au fond de l’église ; par conséquent la vente qui nous a été faite par le conseil de fabrique d’alors, avec l’autorisation de Monseigneur, est absolument régulière et personne n’a rien à y voir ; l’auteur de la dénonciation a évidemment voulu embêter le curé d’Espira qui vient de donner sa démission ; déjà, un filet dans ce sens avait paru au mois de mars dans le journal L’Indépendant. Je soupçonne le maire actuel d’Espira, M. Paillès[31], ancien royaliste devenu blocard, d’être l’auteur de l’article et du rapport à la Préfecture. Je l’ai rencontré l’autre jour à cheval et je lui ai dit que j’irais le voir pour lui parler d’une affaire. Il me précède et vient aujourd’hui. Je lui expose l’affaire, sans lui dire que je le soupçonne et je lui déclare que l’auteur du rapport, qui est un menteur, doit se rétracter sans quoi il s’expose à ce que le curé et nous le poursuivions ; très embarrassé, il joue d’audace et abonde dans mon sens ; il déclare qu’il fera son possible pour découvrir l’auteur ; il dit que l’ancien maire et lui ont répondu au commissaire enquêteur que la vente était absolument régulière et que le meuble avait été bien payé. Je le soupçonne de mentir ; mais il est bien forcé de reconnaître que nous avons raison. Je rouvre mon journal et j’ajoute ces lignes sous le coup de la plus vive émotion ; Maman vient de recevoir une lettre de Madame de Lacour la félicitant du mariage de Philomène et lui disant qu’elle s’est enfin décidée à dire à Marie-Louise la demande dont elle était l’objet de ma part ; hélas ! la réponse de Marie-Louise a été contraire à mes espérances ! Après huit mois d’attente, d’espoir, d’angoisse, voilà mes espérances qui croulent, comme il y a un an pour Hélène de Pallarès. Comme j’ai peu de chance sous ce rapport ! L’année dernière, j’avais pour moi la jeune fille et contre moi la famille ; cette année, c’est le contraire. J’accepte la volonté de Dieu ; il me frappe à coups redoublés, je me soumets à sa volonté ; Il sait mieux pour moi ce qui me convient ! J’ai refusé, pour Marie-Louise, à ma tante Magué et à Mme de Mollans de les laisser s’occuper de me marier ; voilà la récompense ! Je n’en veux pas à Marie-Louise, mais combien je regrette que ses parents ne l’aient pas interrogée plus tôt et m’aient laissé si longtemps dans cette incertitude ! Huit mois que je viens de perdre. Oh mon Dieu, mon Dieu, que je suis donc malheureux ! Pourquoi a-t-il fallu que Papa aille faire, le 20 novembre dernier, cette visite à M. de Lacour, visite à la suite de laquelle ce projet s’est renoué ? Je le croyais alors impossible, c’est à partir de ce jour-là qu’il s’est raccroché. Oh maudite visite ! Mais les desseins de Dieu sont impénétrables. Je relis ce que j’écrivais, il y a six semaines à la Bourboule après avoir gravi, le 3 juin, le rocher du Vendeix ; je redoutais une nouvelle déception ; la voici ! Oh mon Dieu, ayez enfin pitié de moi !

Vinça, mercredi 17 juillet 1907

J’ai passé une nuit atroce ; après une pareille attente, après tant d’espoir, un pareil écroulement de mes projets est bien pénible ! J’avais plus d’espoir cette année pour Marie-Louise que l’année dernière pour Hélène de Pallarès, ses parents avaient été si affirmatifs ! Et cependant, au fond, si j’y réfléchis, j’étais plus à plaindre alors qu’aujourd’hui ; alors, je savais que je plaisais à la jeune fille et elle me plaisait aussi beaucoup, et c’est une misérable question d’argent qui a fait rejeter le projet par ses parents ; cette année, j’avais les parents pour moi et c’est la jeune fille qui ne me veut pas ; elle doit avoir une autre idée ; il vaut évidemment mieux l’avoir su et voir le projet crouler que si, en aimant un autre jeune homme, elle avait consenti à m’épouser pour obéir à ses parents ; j’aurais été malheureux ainsi. Mais la surprise est si pénible, la pensée de la longue attente, de l’hiver que j’ai passé, des 192 jours écoulés depuis le 5 janvier et comptés un à un pour aboutir à ce triste résultat ! Et puis, que faire ? Il n’y a plus à penser à Marie-Louise, c’est fini et bien fini ; pour essayer de me consoler, Maman me parle d’une foule d’autres partis ; mais la pensée des deux échecs que j’ai subis me remplit de découragement. Quand je compare ma triste situation au bonheur de Philoméne, combien ce rapprochement est pénible ! On m’a bien dit que Madame de Pallarès regrettait sa décision brutale de l’année dernière ; mais est-ce sûr ? Puis-je vraiment essayer de renouer sans m’exposer à une nouvelle déception ? Quoiqu’il en soit, je prends une importante décision : je me décide à chercher à Perpignan une situation dans les assurances ; peut-être pourrai-je obtenir d’être nommé agent de quelque société d’assurance ; ce serait une petite occupation qui me ferait gagner quelques sous et qui, ajoutée aux 100.000 fr. que me donnent mes parents, me faciliterait peut-être un mariage. Aujourd’hui même, car je ne veux pas perdre de temps, je surmonte ma tristesse et je vais à Perpignan en parler à M. Vassal qui, grâce à ses nombreuses relations dans le monde des affaires, pourra m’aider pour cela ; il me promet de me signaler la première occasion qui se présentera et croit qu’il s’en présentera bientôt. Si je fais cela, c’est évidemment en vue d’un mariage ; si ensuite, j’étais assez riche et assez occupé avec les propriétés, rien ne m’obligerait à conserver cette petite situation. Je verrai plus tard. Il n’y a pas à perdre la tête ; puisque je ne peux plus penser à Marie-Louise de Lascour, il faut que je fasse tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver bientôt un autre parti. Le matin, je me lève de bonne heure ; je ne peux pas me tenir au lit ; pour abattre mes nerfs, je monte Bétis et, par l’air frais du matin, je le mène à fond de train à Prades ; au retour, le train le fait emballer et pendant plus d’un kilomètre, il le suit au galop de charge ; je réussis à l’arrêter à plus d’un kilomètre de son point de départ.

Vinça, jeudi 18 juillet 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval ; là, on s’empresse de me dire que les Lacour sont arrivés depuis mardi ; je m’en soucie bien maintenant ! Cette arrivée que j’attendais avec tant d’impatience, que je souffrais tant de voir se retarder il y a seulement deux jours, je l’apprends maintenant avec ennui, avec peine. Pendant leur séjour, je resterai le plus souvent à Vinça. Et dire qu’ils ont attendu la veille de leur départ de l’Hérault pour nous mettre au courant des sentiments de leur fille ! Ne pouvaient-ils pas l’observer, se rendre compte de ses idées et m’avertir plus tôt ? Depuis 8 mois, ils avaient certainement percé à jour ses sentiments ; pourquoi m’ont-ils laissé si longtemps dans cette cruelle incertitude ? Ils se sont joués de mon cœur ; certes, ils ne pouvaient rien changer aux sentiments de leur fille, mais ils devaient chercher à les connaître et m’avertir ; ils l’avaient formellement promis, en janvier, à Papa et à Maman ; on ne traite pas un jeune homme comme ils m’ont traité ! Combien j’ai peu de chance ! En novembre lorsque le projet s’est renoué, et que Papa m’a engagé à prendre l’engagement de rejeter tout autre parti, je l’ai pris bien volontiers cet engagement car Marie-Louise me plaisait beaucoup ; mais j’avais comme un pressentiment que cela ne me servirait de rien ! Tout l’hiver, et depuis ce moment-là je n’ai cessé d’être rongé par l’inquiétude ; je peux dire que la pensée de ce projet ne m’a pas quitté une minute, et tout cela pour en arriver là ! Quand le Bon Dieu me prendra-t-il en pitié ? L’après-midi, Vinça est mis en émoi par un bien triste accident : un petit garçon d’une dizaine d’années, de Finestret, est renversé par un automobile et très grièvement blessé à la tête ; on se rend compte immédiatement qu’il va mourir ; comme c’est un enfant déjà grand, je fais avertir le vicaire qui vient lui administrer l’extrême-onction et lui donner une dernière absolution ; personne n’y pensait ; pauvre enfant, il est mort au bout d’une heure sans avoir repris connaissance ; peut-être ai-je contribué à lui ouvrir le ciel ; puisse-t-il y prier pour moi !

Vinça, vendredi 19 juillet 1907

Je vais être obligé de me priver de mes promenades à cheval pendant 15 jours au moins ; ayant remarqué que Bétis boitait, je l’ai fait examiner par Aspès ; il s’était fait une déchirure interne à l’épaule, il a fallu lui mettre un seton et lui faire une forte friction d’essence de térébenthine ; puis le mettre au repos ; c’est bien ennuyeux car c’était ma seule distraction, mais on m’assure que cela n’aura aucune suite. Je reçois une lettre de Papa qui veut me consoler, mais ça n’est guère facile ! Précisément aujourd’hui, le P. Eyraud écrit à Maman et lui parle pour moi d’une jeune fille de Limoges ; il dit qu’il en a déjà parlé à la famille à qui cela plairait (?) et il demande certains renseignements. Nous lui répondons, si elle pouvait être la réponse du Ciel ! Il y a aussi la jeune fille dont Mme de Mollans nous avait parlé, et enfin Hélène de Pallarès si, comme le voudraient Mmes Dalverny et Noëll, on pouvait reprendre le projet. Mais comme tout cela est incertain, je n’ose rien espérer. Je prie beaucoup, j’en ai bien besoin !

Vinça, samedi 20 juillet 1907

Je dirais aujourd’hui : fin de la 28e semaine si cette semaine n’avait pas été fatale ; j’ai déchiré, dès mardi, la photographie de Marie-Louise que je regardais tous les jours depuis 7 mois, ainsi que la carte sur laquelle j’effaçais les jours et les semaines. C’est fini et bien fini ; c’est une page de ma vie que je dois m’efforcer d’oublier ; le refus venant non de la famille, mais de la jeune fille, c’est un projet qui, en aucun cas ne pourrait se reprendre ; pour Hélène de Pallarès, au contraire, comme elle me voulait, si j’avais l’assurance d’être accepté par la famille, je n’hésiterais pas à reprendre le projet ; elle m’a toujours beaucoup plu ; mais on a beau dire, que pense la famille ? Je vais à Ille du train de 9h ½ à celui de 11 heures ; je prends des livres à la grande maison et je vais voir M. le curé à qui j’annonce qu’il faut, désormais, donner sur Marie-Louise de Lacour tous les renseignements qu’on lui demandera ; il trouve vraiment incroyable qu’on m’ait tenu si longtemps le bec dans l’eau. La Congrégation de l’Index a condamné certaines propositions (65) que le pape a condamnées aussi par un décret ; c’est un véritable « Syllabus » qui a pour but de mettre fin aux audacieuses nouveautés de trop d’exégètes dits catholiques ; c’est très bien ! La presse libérale va hurler de rage !

Vinça, dimanche 21 juillet 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; toute l’après-midi il fait de l’orage, je vais un moment à la salle du Panache ; je m’occupe aussi de la Société Saint-Sébastien. Triste anniversaire aujourd’hui pour moi ; il y a juste un an que nous est arrivée la réponse des Pallarès ; on nous assure aujourd’hui (les personnes au courant) que Mme de Pallarès regrette sa décision et qu’elle l’a dit ; évidemment, si c’est vrai, rien n’empêcherait maintenant de reprendre, la jeune fille me plait beaucoup ; mais est-ce vrai ? Décidément le mois de juillet ne m’apporte que des sujets de tristesse ! Le général Hagron, généralissime de l’Armée française, démissionne, ne voulant pas assumer plus longtemps la charge de conduire éventuellement notre Armée à l’ennemi, tant notre pauvre Armée est désorganisée depuis que les André et les Picquart y sévissent ! Comme c’est triste ; si, au moins, cela pouvait dessiller l’aveuglement de la majorité ; mais c’est un rêve ! Rien n’y fait. Le généralissime eût été encore mieux inspiré en supprimant la cause du mal, la république, par un bon petit coup d’État.

Semaine du 22 au 28 juillet 1907

Vinça, lundi 22 juillet 1907

Le matin, je vais à la Balme où l’on fauche. L’après-midi, Bonne Mama part pour sa saison de bains à Thuès, nous irons l’y rejoindre jeudi.

Vinça, mardi 23 juillet 1907

Aujourd’hui nous arrivent de Nîmes deux domestiques, le mari et la femme (l’un cocher et valet de chambre, l’autre cuisinière) que nous avons arrêtés par l’intermédiaire du journal L’Éclair de Montpellier ; nous avons pris nos renseignements sur eux ; ce sont de fervents catholiques et de non moins fervents royalistes comme il y en a tant dans le Gard. Nous sommes réconfortés de n’avoir pas voulu prendre à notre service, tout dernièrement, un ménage qui nous aurait convenu beaucoup, mais où le mari était protestant ; nous n’avons pas voulu prendre la responsabilité d’introduire dans Ille, où il n’y en a jamais eu, un protestant ; ceux que nous avons maintenant s’appellent Albert et Elise. L’après-midi, je vais à Ille avec Albert prendre quelques paquets ; je lui fais voir la maison où il servira.

Vinça, mercredi 24 juillet 1907

Le matin, je vais à la vigne la Ruscane. Aspès fait une nouvelle friction à Bétis, il boite moins mais je me demande si c’est bien un écart ou si ce n’est pas un rhumatisme ce qui serait bien plus grave ; quoi qu’il en soit, je suis désolé de cette suspension de nos promenades à cheval, c’était ma seule distraction au milieu de mes chagrins ; je n’ai même plus ça, vraiment, c’est navrant ! L’après-midi, nous avons la visite de Mme Dalverny ; elle nous parle beaucoup des négociations de l’an dernier avec Mme de Pallarès auxquelles elle a été mêlée (elle ignore le projet de Lacour) ; elle nous assure que tout le mal est venu des faux renseignements, des mensonges de notre méchant cousin de Barescut, sur la fortune ; elle nous presse de reprendre les négociations, disant que ces dames (la mère et la jeune fille) regrettent beaucoup ce projet. C’est plus facile à dire qu’à faire ! Évidemment si j’étais sûr du succès et si un intermédiaire se chargeait de la chose, je n’hésiterais à reprendre ce projet ; mais notre dignité nous interdit absolument de faire le premier pas ; c’est à ces dames ou à un intermédiaire à le faire. D’ailleurs est-on bien sûr que ces dames et surtout le vieux M. de Pallarès regrettent tant que ça la décision d’il y a un an ?

Vinça, jeudi 25 juillet 1907

Je vais à la messe de 7h où je fais la sainte communion ; le petit d’Arx[32], âgé de 4 ans environ, fils de l’ingénieur de l’usine électrique, qui avait été mordu au visage par un chien enragé il y a 44 jours et soigné à Paris à l’Institut Pasteur, est pris de la rage aujourd’hui malgré le traitement ; la rage, il est vrai, a une forme relativement bénigne, mais le pauvre enfant y succombera probablement. Maman ayant été un peu fatiguée cette nuit, nous ne partirons que demain pour Thuès. Le matin, j’assiste à la distribution des prix du Petit séminaire, elle est présidée par Monseigneur ; 20 ou 25 prêtres sont présents ; l’après-midi, je vois un moment Monseigneur qui est, comme toujours, très aimable ; on parle de lui pour l’archevêché d’Avignon ; personnellement, je le regretterais beaucoup.

Thuès-les-Bains, vendredi 26 juillet 1907

Le matin, de Vinça, je vais à Ille entre les trains de 9h et de 11 heures ; je rencontre Victor de Lacour qui m’aborde et me parle comme si de rien n’était ; il me dit qu’il est venu me voir sans me rencontrer et qu’il viendra à Vinça ; je suis aimable avec lui, mais sans affectation ; s’il vient, je le recevrai bien, mais il est évident que je ne pourrai pas lui rendre sa visite, je serais exposé à rencontrer sa sœur ; quelle tête faire ! Voilà une visite que je ne pourrai faire que lorsque je serais marié. Le petit d’Arx meurt à midi ; comme il a un peu égratigné sa mère et sa grand’mère, ces dames sont envoyées à l’Institut Pasteur de Montpellier. Je pars à 4h ½ pour Thuès rejoindre Bonne Maman. J’y arrive à 6h ½ ou 7h ; c’est un simple établissement dans une gorge resserrée ; Maman, qui a voulu absolument que je parte pour me distraire, n’a pas pu partir aujourd’hui, elle n’est même pas bien décidée à venir.

Thuès, samedi 27 juillet 1907

Le matin, je vais à pied à Fontpédrouse, je vois les travaux du futur chemin de fer électrique et notamment un magnifique viaduc, très hardi, en construction ; l’après-midi, avec deux messieurs qui ne demandent qu’à se promener, je vais visiter les gorges si pittoresques de Carança.

Thuès, dimanche 28 juillet 1907

Vue de l’entrée de l’établissement thermel de Thuès-les-Bains – Carte postale, sans date [années 1900] (Site Cartes Postales Généanet)

Je vais à la messe à 8h ½ dans la chapelle de l’établissement ; ensuite, je pars avec Bonne Maman pour Mont-Louis par le tracteur ; nous déjeunons à Mont-Louis à l’Hôtel Blanc, nous y retrouvons les Ferriol. Nous redescendons par le tracteur et sommes de retour à 4h. ; ensuite je vais jusqu’à Olette, au-devant de Maman qui nous a annoncé son arrivée pour ce soir. Maman nous apporte une nouvelle inattendue : Tante Delestrac est au Vernet ; aussi nous décidons-nous à aller nous y installer avec elle ; les Pallarès sont au Vernet ; s’il pouvait y avoir quelque occasion de renouer les relations et les pourparlers ! Le P. Eyraud, à qui nous avions envoyé les renseignements qu’il demandait, nous répond que la fortune a été jugée insuffisante ; voilà donc encore un projet mort-né ; heureusement qu’il ne nous avait pas nommés, comme nous ne connaissions pas au plus le nom de cette famille ; c’était une idée à lui, purement personnelle. Mais quand donc un projet de mariage aboutira-t-il pour moi ?

Vernet-les-Bains, lundi 29 juillet 1907

Vue de l’Hôtel Ibrahim Pacha – Carte postale, sans date [années 1900] (Site de l’Association des Lecteurs de Claude Simon)

Nous partons à 10h ½ pour Vernet ; nous y arrivons vers 2h après avoir déjeuné à Villefranche ; après diverses recherches, nous descendons à l’Hôtel Ibrahim ; nous y sommes bien ; on prend les repas en face, à l’Hôtel du Parc. Nous voyons Tante Delestrac et sortons le soir avec elle, il y a concert le soir dans le parc ; à diverses reprises, je vois de très près Hélène de Pallarès, elle a grandi et s’est développée depuis l’année dernière ; elle est avec son grand’père ; elle m’a parfaitement reconnu et a baissé la tête et a rougi chaque fois qu’elle est passée devant moi ou devant Maman. Dire que je suis si près d’elle et cependant si loin ! Dire que les dames de Pallarès, comme moi, regrettent ce mariage ; dire que la jeune fille le regrette aussi et dire qu’il ne se fera pas parce qu’il a plu à M. de Barescut de donner de faux renseignements sur notre position ! Un simple malentendu nous sépare ; mais comment le dissiper ? Je ne vois pas l’intermédiaire qui pourrait le faire avec succès !

Vernet, mardi 30 juillet 1907

Vue du parc de Vernet-les-Bains – Carte postale, sans date [années 1900] (Site les-pyrenees-orientales.com)

Je passe sa matinée à flâner dans le parc ; à 11h, je prends un bain ; je rencontre les Rovira et les d’Albici qui sont ici pour quelques jours chez Mme d’Albici. Nous voyons Tante Delestrac. Le soir, avec nos cousins de Rovira et d’Albici, nous assistons, au casino, à une petite opérette assez gentille mais de ton un peu trop libre, Le jour et de la nuit. Je vois plusieurs fois Hélène de Pallarès toujours accompagnée de son terrible bon Papa ; ah cet homme, si on pouvait le faire fléchir ! C’est lui le seul obstacle !

Vernet, mercredi 31 juillet 1907

Le matin, je flâne dans le parc ; l’après-midi, avec Tante Delestrac, nous allons voir notre cousine d’Albici dans sa villa (qui lui appartient) ; ensuite, avec Fernand, sa femme et le jeune ménage d’Albici, nous allons faire une partie de tennis.

Août 1907

Semaine du 1er au 4 août 1907

Vernet, jeudi 1er août 1907

Je pars à bicyclette pour Vinça à 6h ½ ; je vois Bétis qui est beaucoup mieux ; par le train de 9h, je vais de Vinça à Ille où je prends quelques paquets et où je me confesse au curé ; je lui demande aussi la permission d’assister demain soir (après avoir communié le matin) au bal du casino (parce que j’espère y rencontrer Hélène de Pallariès ; si ce n’était cela, je me moquerais de ce bal) ; il me l’accorde. Je rentre par le train de 11h et suis à Vernet à 1 heure. L’après-midi, partie de tennis avec les Rovira et les d’Albici.

Vernet, vendredi 2 août 1907

Vue de l’Hôtel du Parc et du casino de Vernet-les-Bains – Carte postale, 1907 [NB : cette carte postale trouvée sur internet, sans aucun rapport avec la famille d’Estève de Bosch, a été envoyée le 2 août 1907, le jour même où Antoine d’Estève de Bosch se trouvait sur les lieux] (Site Cartorum.fr)

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h à la chapelle des étrangers. L’après-midi, je vais au tennis avec les Rovira et les d’Albici. Il m’arrive une bien drôle de chose ; quelle coïncidence ! Le directeur de la station, un allemand, M. Kiehl, m’invite à conduire le cotillon ce soir au bal du casino, avec, comme conductrice … Hélène de Pallarès ! J’avoue que j’ai grande envie d’accepter ; mais, à la réflexion, je refuse ; M. de Pallarès croirait que c’était un coup monté. M. Kiehl, qui tient à ce que le cotillon soit conduit par un jeune homme de la société, insiste énormément, mais je suis inflexible. Nous allons au bal avec les Rovira. On me présente à Mlle Hélène ; je peux enfin lui parle ; après 15 mois, son souhait se réalise ; elle m’entend lui parler ; je danse avec elle ; elle est timide et troublée, cela se comprend. Pour ne pas qu’elle croie que je n’ai pas voulu danser le cotillon avec elle, je lui dis ce qui s’est passé ; je lui dis textuellement que si j’ai refusé l’invitation du directeur, malgré mon vif désir et le plaisir que j’y aurais eu, c’est uniquement par délicatesse, pour ne pas la gêner ; j’ajoute que je tenais à lui dire cela pour ne pas lui laisser croire que je n’ai pas voulu danser avec elle. Le cotillon est joli, je le danse avec la cousine d’Albici ; dans le courant de ce cotillon, je fais plusieurs politesses à Mlle Hélène, elle y répond toujours avec amabilité. C’est la 1ère fois que je la vois de près, que je lui parle etc. Mais qui sait ce que pense son grand’père ? Serait-il peut-être revenu à de meilleurs sentiments à mon égard, depuis l’année dernière ? Le bal est fini à 2 heures ; les Rovira nous offrent à souper ensuite. On me met tout à fait dans les honneurs ici ; le vicomte de Maÿros, gendre du comte de Burnay[33], m’invite à jouer un rôle dimanche dans la pseudo-course de taureaux que l’on donne ce jour-là ; je ne peux pas refuser.

Vernet, samedi 3 août 1907

Le matin, je me promène autour du parc ; l’après-midi, je vais au Tennis ; je trouve l’occasion de me faire présenter à M. de Pallarès et de dire quelques mots à Hélène. Le soir, nous allons voir pour Le petit duc avec les Rovira.

Vernet, dimanche 4 août 1907

Je m’exerce, le matin, à mon rôle dans la course de taureaux ; nous serons deux à le remplir, un jeune officier espagnol de Barcelone, et moi ; ensuite, je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, à 4h ½, a lieu la pseudo-course de taureaux. L’officier espagnol et moi, costumés en alguazils, faisons notre entrée dans l’arène pour ouvrir la course ; je monte « Abricot », un des plus beaux chevaux de Bernard. Mon rôle consiste à saluer le président, à faire quelques évolutions, au galop, dans la piste, à saisir au vol la clef du tauril que me lançait le président etc. ; c’est la chose la plus difficile et je m’en tire avec honneur, on m’applaudit ; la course, absolument ridicule, est interrompue par la pluie ; à la sortie, Hélène de Pallarès s’arrête devant moi et me félicite de mon modeste rôle. Ensuite, le comité, dont M. de Pallarès est président, nous offre à tous le champagne et je trinque avec « le Bon Papa ». Tout est fini vers 6 heures.

Semaine du 5 au 11 août 1907

Vernet, lundi 5 août 1907

Le matin, je me promène assez longtemps avec M. André Leclercq, neveu de Mme Aragon. L’après-midi, je prends un long bain de piscine avec lui, nous nageons beaucoup. Je vois l’oncle Lucien Delestrac, arrivé hier soir pour rejoindre Tante Marie ; Yvonne et Antoine vont venir aussi ; nous les verrons à Vinça. Le soir, nous allons à un concert au casino, nous y retrouvons les Rovira ; il devait y avoir une sauterie après le concert mais l’heure étant trop tardive, on la supprime.

Vinça, mardi 6 août 1907

Nous quittons Vernet l’après-midi, après y avoir passé 8 jours pendant lesquels je ne me suis pas ennuyé ; Antoine et Yvonne arrivent à Villefranche à 5h, nous les voyons un moment à la gare, ils viennent s’installer à Vernet. Comme je compte y revenir de temps en temps, je les verrai. A Vinça, je trouve l’oncle Paul, tante Josepha et Nénette arrivés hier pour un mois ; Ninette a énormément grandi, c’est presque une jeune fille, et elle n’a que 13 ans ½ ; on lui en donnerait 16.

Vinça, mercredi 7 août 1907

Mme Noëll, qui est ici, demande à voir Maman et lui parle de Mlle de Pallarès ; elle veut absolument reprendre les négociations et aboutir ; je ne demande pas mieux, surtout après avoir revu Mlle Hélène comme je l’ai vue au Vernet, mais ne courrons-nous pas à un nouvel échec ? Je réfléchis ; elle m’assure que les dames de Pallarès regrettent leur décision ; quant à la jeune fille, son attitude ces jours-ci m’a assez montré qu’elle regrettait la décision de ses parents ; mais que pense le grand-père ? L’après-midi, je vais à Ille avec l’oncle Paul ; nous voyons les travaux de la grande maison ; ils sont presque terminés. Pour une fois, le gouvernement a agi avec vigueur en bombardant Casablanca (au Maroc) où on avait assassiné plusieurs Français ; il aurait dû le faire plus tôt !

Vinça, jeudi 8 août 1907

Je vais à Perpignan avec Tante Josepha ; nous faisons plusieurs commissions ensemble ; je vois M. Vassal qui me donne beaucoup d’espoir pour la position dans les assurances, dont je lui avais parlé. Au retour, nous voyageons, jusqu’à Ille, avec Victor de Lacour, nous parlons comme si de rien n’était.

Vernet-les-Bains, vendredi 9 août 1907

Après m’être occupé le matin, à Vinça, d’une affaire d’arrosage, je viens au Vernet par le train de 4h22. Je vois les Delestrac ; le soir j’assiste à un bal au casino, j’y danse avec Mlle Hélène qui est toujours aussi gracieuse pour moi ; elle semble me dire qu’elle regrette la décision prise par ses parents ; mais ceux-ci que pensent-ils ? Comment accueilleraient-ils une nouvelle démarche ? On me conseille beaucoup de la tenter ; mais j’avoue que j’hésite ; j’ai été si éprouvé que je n’ose plus rien faire. Après le bal, je soupe avec les Rovira et les d’Albici.

Vinça, samedi 10 août 1907

Je me lève vers 8h à l’Hôtel Ibrahim où l’on m’a redonné la chambre que j’occupais la semaine dernière. Dans la matinée, nous nous réunissons, Paul et Yvonne, les Rovira et les d’Albici du côté de la laiterie et du tennis ; Hélène de Pallarès y vient aussi ; je cause et fais une partie de tennis avec elle ; nous nous donnons rendez-vous pour le bal et le cotillon de lundi prochain. Je rentre à Vinça à 1h10. Précisément, à Vinça, nous avons la visite de Mme Noëll, qui vient nous proposer de tenter une démarche auprès des Pallarès ; elle est à Vinça pour l’été et nous assure que Mme de Pallarès regrette sa décision ; elle voudrait tenter une nouvelle démarche ; que faire ? Je vois la jeune fille au Vernet et je la trouve charmante ; il est manifeste que je ne lui déplais pas ; on nous assure que la mère regrette ; que faire ? C’est bien délicat. On pourrait tenter une démarche indirecte ; Mme Noëll, qui désire voir aboutir ce projet dont la 1ère elle a eu l’idée, pourrait agir en son nom personnel ; si j’étais sûr du réussir, je n’hésiterais pas à faire tout ce qu’on voudrait ; mais, après tant de déboires, je redoute terriblement un nouvel échec. Nous souhaitons la fête à Maman.

Vinça, dimanche 11 août 1907

En raison de la double fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne, je vais à la messe de 8h et j’y fais la sainte communion ; je vais aussi à la grand’messe et à vêpres. Il fait très chaud.

Semaine du 12 au 18 août 1907

Vernet, lundi 12 août 1907

Je reviens au Vernet avec l’oncle Paul, Tante Josepha et Ninette. Nous voyons les Delestrac, les Rovira et les d’Albici. Il y a un bal le soir ; je comptais y retrouver Mlle Hélène ; malheureusement, son grand’père est malade et ne peut l’y accompagner ; je la vois dans l’après-midi se promener avec la famille Adamoli et elle me le dit ; j’en suis navré. Le bal, auquel je vais parce que je ne peux faire autrement, n’a aucun agrément pour moi. Heureusement que je reverrai Mlle Hélène demain matin au tennis.

Vinça, mardi 13 août 1907

J’ai revu Mlle Hélène ce matin au tennis où nous avions convenu de venir ensemble ; elle est, vis-à-vis de moi, aussi gracieuse que possible ; après ce qui s’est passé l’an dernier, cette attitude me fait comprendre qu’elle n’a été pour rien dans la décision de ses parents et qu’elle ne demanderait qu’à renouer les négociations ; je suis donc tranquille pour elle ; mais restent sa mère et son grand’père ; lui, c’est l’inconnu et je suis décidé à procéder avec beaucoup de prudence ; sa mère va, d’ailleurs, venir à Vernet. Nous rentrons par le dernier train. Le mariage de Philomène est définitivement fixé au mercredi 25 septembre à Angers ; si j’y assiste, au milieu de toutes mes préoccupations, je n’y prendrai aucun plaisir et ce sera pour moi une corvée.

Vinça, mercredi 14 août 1907

Le matin, je remonte Bétis après une interruption de près de 4 semaines ; il ne boite plus au pas, mais encore un peu au trot. L’après-midi, je vais me confesser. Le général Bailloud, commandant du 16e corps, vient demain faire l’ouverture de la chasse à Vinça avec un officier et 2 civils ; avec l’oncle Paul, je le vois un à son arrivée ; nous l’aurons demain à déjeuner.

Vinça, jeudi 15 août 1907

Maurice Bailloud (1847-1921), général de brigade – Cliché Disdéri, Paris [années 1900] (site dicoaffairedreyfus.com)

En l’honneur de la fête de l’Assomption, je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je retourne à la grand’messe et à vêpres. Aussitôt après la grand’messe, à laquelle il assiste fort dévotement avec l’officier qui l’accompagne, le général Bailloud[34] vient déjeuner avec cet officier et deux civils ; ils ont fait, ce matin, une chasse moyenne. Le commandant du 16e corps, chassé de Nancy par l’ignoble généralisé Picquart, pour avoir, dans une réunion privée où il faisait ses adieux à un colonel alsacien, parlé de notre espoir toujours vivant dans le retour à la mère-patrie des provinces perdues (incident qui a fait beaucoup de bruit dans les journaux et à la Chambre, il y a 3 mois environ), le commandant du 16e corps est plein d’esprit, pétillant, gai, vigoureux, actif ; c’est un homme charmant et (cela se voyait, bien que nous n’ayons pas parlé de politique) mal disposé à l’égard du gouvernement ; pourquoi ne le chambarde-t-il pas ? C’est ce que devraient faire les généraux qui le peuvent. Maman va à Ille dans l’après-midi, pour avoir avec M. de Barescut une explication au sujet des faux renseignements que celui-ci aurait donnés l’année dernière à M. de Pallarès sur notre fortune ; M. de Barescut ayant été averti (par une lettre anonyme) que nous nous étions plaints de sa manière d’agir dans cette circonstance, a écrit à Maman pour lui demander si elle avait réellement tenu les propos répétés dans cette lettre. Maman lui a répondu immédiatement qu’en effet, elle avait dit cela à quelques personnes et qu’elle désirait profiter de l’occasion pour s’en expliquer de vive voix avec lui. Elle le voit à Ille, chez nous ; M. de Barescut nie avoir donné de faux renseignements sur notre fortune ; mais dit-il vrai ? Quelqu’un ment dans cette affaire, qui est-ce ? Je me méfie de notre cousin ; il était, paraît-il, d’assez mauvaise humeur aujourd’hui. Maman rentre à 8 heures ½.

Vinça, vendredi 16 août 1907

Je vais à Ille à cheval ; Bétis est guéri, c’est à peine si, par moments, il boite encore un tant petit peu au trot ; à Ille, étant allé à l’église, j’aperçois Marie-Louise, pour la 1ère fois depuis le 5 janvier. Je redoutais beaucoup cette rencontre inévitable ; je craignais de ressentir une impression fort pénible ; eh bien, à ma grande surprise, elle me laisse absolument froid et indifférent. Je ne pense plus à elle puisqu’elle ne veut pas de moi ; c’est fini et sa vue ou son souvenir n’émeuvent plus en moi aucune corde. La seule chose qui me fasse de la peine, c’est la pensée du temps que j’ai perdu à l’attendre inutilement et aussi la comparaison entre l’été sur lequel j’avais compté et celui que je passe ! Je vais retourner au Vernet pour y retrouver Hélène de Pallarès ; si je dois réussir, c’est par la jeune fille que j’arriverai ; j’y passerai encore 3 jours.

Vernet, samedi 17 août 1907

Je suis arrivé à 11 heures. L’après-midi je joue au Tennis avec Yvonne et Antoine Delestrac ; Mlle Hélène y vient aussi et je joue longtemps avec elle ; elle est toujours aussi gracieuse pour moi ; en ne me fuyant pas, en venant partout où je suis après ce qui s’est passé l’année dernière, elle veut évidemment me faire comprendre qu’elle n’a été pour rien dans la décision de ses parents et qu’elle ne demanderait pas mieux que de les voir changer d’idée ; mais que pensent ses parents ? Mme Noëll assure que la mère regrette ; tout dépendrait donc encore du grand’père, comme l’an dernier. Comment le toucher, le faire fléchir ? Ce soir, je vais voir pour La Périchole.

Vernet, dimanche 18 août 1907

Je joue au tennis puis je vais à la messe de 11 heures ; je déjeune chez les Delestrac. L’après-midi, je me promène assez longtemps avec Mlle Hélène de Pallarès et avec son grand-père. Je vais à la bénédiction. Le soir, avec les Delestrac, je vais voir jouer La Poupée.

Semaine du 19 au 25 août 1907

Vernet, lundi 19 août 1907

Le matin, nous jouons au tennis ; l’après-midi aussi un peu. Le soir, il y a bal et cotillon au casino ; j’y retrouve Mlle Hélène qui, d’elle-même et sans que je le lui redemande, m’a réservé le cotillon ; elle est pour moi, comme toujours, d’une très grande amabilité. Cette amabilité me décide à lui glisser quelques mots de mes projets ; je comprends, à sa réponse, que les dispositions de sa famille à mon égard n’ont pas changé depuis l’année dernière. Quoiqu’en dise Mme Noëll, je ferai sagement de ne pas tenter une nouvelle démarche qui aboutirait probablement à un nouvel échec ; mieux vaut m’épargner cet échec. Mais il m’est bien dur, maintenant que j’ai vu si souvent Mlle Hélène pendant ces 3 dernières semaines, de me faire à la pensée qu’il n’y a rien à tenter ; sans me l’avouer et insensiblement, je m’étais attaché à elle en la voyant si aimable pour moi. Évidemment, son grand’père doit être irréductible, il doit tenir avant tout à la fortune ; Hélène doit le savoir et me l’a fait comprendre. Cela vaut mieux ainsi que si j’avais essuyé un nouvel échec. Mais d’un autre côté, quel dommage ; elle est si gentille, si douce et paraît si bonne ! Je serais sûrement heureux avec elle. Mon Dieu, mon Dieu, que d’amertumes dans la vie ! Le bal finit à 3h ¼ et je me couche à 3h ½. Après une pareille nuit, l’excursion au Canigou va être fatigante. Sans l’espoir de retrouver Hélène de Pallarès, je ne serais certainement pas allé au bal. Le cotillon était conduit par le marquis de Forton, cousin germain et neveu de Fernand de Rovira.

Chalet du Canigou (2200m d’altitude), mardi 20 août 1907

Vue du chalet du Canigou – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cprama.com)

Impossible de fermer l’œil la nuit dernière ; couché à 3h ½, je me lève à 6h sans avoir dormi une minute. Le temps n’étant pas sûr, nous hésitons à partir pour le Canigou ; mais vers 10h, le temps s’arrange et nous partons à 10h ½ en voiture les 4 Delestrac et moi ; je suis incommodé en route et je… dégobille mon déjeuner de ce matin ; aussi, je ne peux rien manger pendant toute l’ascension ; nous avons la pluie un moment. Nous arrivons au chalet à 4 heures ½ environ, après avoir mis souvent pied à terre pour soulager les chevaux car la route (?) est mauvaise ; c’est la 1ère fois de ma vie que je me trouve à pareille altitude ; demain, l’ascension du pic.

Vinça, mercredi 21 août 1907

Nous nous levons à 4h ½ ; nous voyons le lever du soleil sur la plaine du Roussillon et sur la mer que l’on voit très bien du chalet ; puis vers 5h ¾, nous partons tous pour le pic du Canigou où nous arrivons vers 7h ou 7h ½ ; l’ascension est des plus faciles ; à l’altitude du pic (2785 mètres), il souffle un petit vent de nord-ouest qui est très frais. De là-haut, la vue est splendide ; on domine les montagnes, la plaine de la mer ; on voit à merveille chaque village : Prades, Vinça, Ille etc. ; le temps est clair malgré une légère brume. Après avoir admiré un instant ce splendide panorama, Antoine, moi et M. Vidal, curé de Marquixanes (que nous avons retrouvé au chalet) redescendons vers le chalet par la cheminée et la brèche Durié ; c’est très difficile ; vers le milieu de la brèche, il y a un passage si terrible que M. l’abbé Vidal nous donne à tous deux l’absolution ; nous faisons des prodiges d’équilibre pour ne pas faire un faux pas et rouler das le glacier ; circonstance aggravante : je n’ai aux pieds que des souliers de ville ; enfin, nous arrivons au petit glacier, nous le traversons et rentrons facilement au chalet ; si je reviens au Canigou, je ne passerai plus par la brèche Durié, c’est trop difficile et trop dangereux. Le chalet est envahi par de nouveaux arrivants parmi lesquels l’illustre Bourrat[35] (!) ; nous sommes 27 à table. Nous repartons du chalet vers 2 heures et arrivons au Vernet avant 5 heures ; je suis à Vinça à 6h48. Je suis enchanté d’avoir pu faire enfin cette ascension du Canigou à laquelle je pensais depuis si longtemps.

Vue de la brèche Durier au Canigou – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cprama.com)

Vinça, jeudi 22 août 1907

Je vais, avec Bétis, à Boule où je fais la tournée des vignes et donne quelques instructions à Joseph Jacomy. L’après-midi, nous allons tous à Ille entre les trains de 1h et de 4h ; nous faisons visiter la maison à Tante Josepha.

Vinça, vendredi 23 août 1907

Les nouvelles qui arrivent du Maroc sont graves ; le corps expéditionnaire français débarqué après le bombardement de Casablanca est attaqué tous les jours par les tribus arabes ; il livre sans cesse des combats meurtriers ; il est toujours victorieux, cela va sans dire, mais il ne pourra bientôt plus suffire, il faudra des renforts. Et puis que veut le gouvernement ? Il fallait ou ne pas débarquer après le bombardement, ou débarquer en force et aller attaquer chez elles les tribus rebelles à la France. Le fait de débarquer et de se tenir sur la défensive n’est pas une solution ; on fait tuer inutilement d’héroïques soldats ; c’est le fait d’un gouvernement imprévoyant. Si la guerre sainte est déclarée aux français, comme nous y sommes exposés, il faudra bien aller plus loin que la banlieue de Casablanca. Je me promène avec l’oncle Paul ; l’après-midi, visite à Mme Noëll, que je mets au courant de ce que j’ai fait au Vernet (elle croit au succès et m’encourage à ne pas abandonner la partie ; elle a plus de confiance que moi), et à Mme de Guardia à Saorle.

Vinça, samedi 24 août 1907

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures ; j’y envoie Albert sur Bétis afin de faire arranger ma selle qui blesse le cheval au garrot ; le sellier le prend mesure sur le cheval même. Je vois aussi M. Vassal qui fait son possible pour me procurer une situation dans les assurances ; il me tarde de l’avoir, ça sera un atout dans mon jeu. Je rentre à 3h20 ; je m’arrête à Ille où c’est jour de foire ; et je rentre d’Ille à Vinça en voiture, ayant trouvé une occasion. Albert rentre à 9h ½ ; il est revenu au frais comme je le lui avais recommandé ; cela fait, pour le cheval, une course de 65 kilomètres ; il s’est reposé 8 heures à Perpignan.

Vinça, dimanche 25 août 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons au grand jardin.

Semaine du 26 au 31 août 1907

Vinça, lundi 26 août 1907

Le matin, je fais à cheval une promenade d’une dizaine de kilomètres (Marquixanes, Finestret, chemin de Joch). Nous avons la visite des Delestrac ; ils arrivent à 9h, passent toute la journée avec nous et repartent pour Vernet par le dernier train du soir après avoir dîné. Dans l’après-midi, je me promène avec Nénette, Yvonne et Antoine. Papa devait arriver demain matin ; mais son arrivée, déjà trop retardée, ne pourra pas encore avoir lieu avant quelques jours par suite de circonstances dont je n’ai voulu rien mettre, jusqu’à présent, dans mon journal mais qu’il faut bien cependant que j’y consigne : dans le courant de juillet, un mois environ après les fiançailles de Philomène, celle-ci reçut un billet anonyme signé « Mary », accusant Henri de Lavergne d’avoir eu et d’avoir encore des maîtresses. Grand émoi de Papa qui fit une enquête à Angers aidé en cela par le P. Vétillart ; interrogatoire du jeune homme, aveux de celui-ci, enfin confirmation complète des accusations contenues dans la lettre ; Henri de Lavergne avait eu 2 maîtresses et n’avait quitté la dernière qu’au moment de ses fiançailles. À la suite de cette découverte, Papa lui interdit jusqu’à nouvel ordre l’entrée de sa maison ; il en informe ses parents qui ne le savaient pas, car il s’était bien caché (c’est ce qui explique que tout le monde nous ait donné les meilleurs renseignements sur sa conduite). Enfin, le jeune homme montrant un grand repentir, jurant que ces anciennes relations étaient rompues à jamais, d’autre part Philomène tenant beaucoup à lui, Papa et Maman, après avoir beaucoup hésité, n’ont pas cru devoir rompre son mariage et lui ont permis, après 20 jours d’interruption, de revenir voir sa fiancée. À partir de ce moment, Papa s’est occupé à Angers de régler différentes questions relatives au mariage et à ses préparatifs, puis, vers le 18 août, il a quitté Angers avec Philomène pour aller à Sainte-Croix ; il devait laisser cette dernière à Sainte-Croix et venir ici après avoir passé 4 ou 5 jours auprès de Marie Thérèse ; nous l’attendions, d’abord samedi, puis demain matin. Mais l’homme propose et Dieu dispose… Jeudi dernier, Maman recevait une autre lettre signée « Marie Moy » ; cette femme se vantait d’être toujours la maîtresse d’Henri de Lavergne, elle disait que celui-ci ne l’avait jamais quittée, qu’il ne voulait se marier que pour être plus libre et la fréquenter encore ou fréquenter d’autres femmes de son espèce etc. etc. Cette lettre ajoutait des détails tellement précis sur le caractère de Philomène, sur les toilettes qu’on lui prépare etc. qu’elle parait très véridique ; or elle formule contre le fiancé de Philo les plus graves accusations, elle dit, par exemple, que les rendez-vous continuent, qu’elle avait avec lui un rendez-vous le soir même d’un dîner offert le vendredi 16 août par la famille de Lavergne à Papa et à Philomène, le dimanche au sortir de la messe etc. En présence de ces accusations qui seraient monstrueuses si elles sont exactes, Marie a envoyé cette lettre, après l’avoir recopiée, au P. Vétillart qui avait fait la première enquête ; de plus, elle a immédiatement télégraphié à Papa de retarder son départ de Sainte-Croix et lui a envoyé la copie de cette lettre en lui conseillant de repartir pour Angers et de faire l’enquête. C’est ce à quoi Papa s’est décidé, car le P. Vétillart est en Angleterre pour plusieurs semaines. Au lieu de venir nous rejoindre, il repart donc pour Angers. Je veux espérer que cette vilaine femme a tout inventé ; mais si par malheur, elle a dit vrai, M. Henri de Lavergne est le dernier des misérables ; en effet, il nous trompait ignoblement et revoyait son ancienne maîtresse au moment même où il venait de nous promettre qu’il ne la reverrait plus jamais, il lui donnait des rendez-vous en sortant de chez sa fiancée, il se moquait de celle-ci et de nous tous. Il est certain que si ces faits sont reconnus vrais, la rupture s’impose : j’ai été le premier, lorsqu’on a connu ses anciennes faiblesses, à conseiller le pardon à Papa et à Marie ; mais il n’en est plus ainsi maintenant et s’il est prouvé que ces relations ont continué, j’estime qu’il est indigne d’entrer dans notre famille ; il rendrait sûrement malheureuse la pauvre Philomène à qui il n’aurait même pas été capable de rester fidèle durant ses fiançailles ; il aurait agi en hypocrite et en jeune homme vicieux. Philomène, qui ne comprend pas la gravité de ces faits et qui ne se rend pas compte des malheurs auxquels elle s’exposerait en se mariant dans de pareilles conditions, redoute énormément la rupture de son mariage et elle a écrit en cachette à son fiancé pour l’avertir que nous avions reçu une lettre l’accusant ; c’est malheureux, car cela rendra l’enquête de Papa plus difficile. Enfin, à la grâce de Dieu ; espérons pour Philomène, pour Henri de Lavergne et pour nous tous que Marie Moy a menti ; mais s’il en était autrement j’estime que Papa et Maman ne devraient pas hésiter, quelque peine que Philomène dût en ressentir, à rompre un mariage qui risquerait de faire le malheur de leur fille ; c’est aussi l’avis de l’oncle Paul, de Tante Josepha, de Maman et je pense que c’est aussi celui de Papa. Mon Dieu, que d’ennuis, de préoccupations et de complications dans la vie !

Vinça, mardi 27 août 1907

Le matin je vais à Ille à cheval ; je rencontre Victor de Lacour ; l’après-midi, je lis et je me promène un peu ; je m’occupe de la nomination des 2 délégués que la Société Saint-Sébastien doit désigner pour l’élection d’un membre du Conseil supérieur de la Mutualité ; le bureau désigne Dalmer et Étienne Vergès fils ; je donne ces noms au maire.

Vinça, mercredi 28 août 1907

Je vais au Vernet à cheval ; je pars à 6h ½ et j’y arrive à 9h ; je déjeune chez les Delestrac dont le séjour touche à sa fin ; leur cousine Mme Barrera était toujours dans le même état, ils ne peuvent pas rester indéfiniment et ils repartent samedi. Je joue au tennis avec Antoine. Je vois, une minute seulement, Mlle Hélène de Pallarès ; elle me dit que sa mère ne viendra pas au Vernet ; c’est bien ennuyeux car Tante Josepha, qui l’a beaucoup connue autrefois à Perpignan, serait venue au Vernet et aurait essayé de la pressentir sur la possibilité d’une reprise du projet ; qui sait, maintenant, quand cette conversation préliminaire pourra avoir lieu ; peut-être, probablement même, il faudra attendre que Mme Noëll puisse voir Mme de Pallarès à Perpignan ; or ces dames ne se retrouveront pas avant le milieu d’octobre ; si un autre projet venait à surgir d’ici là, je serais obligé de faire pressentir Mme de Pallarès par lettre ce qui ne serait pas favorable ; et cependant, avant de me lancer dans une autre voie, je tiens absolument à savoir si celle-là est définitivement fermée car plus je vois Mlle Hélène, plus je regrette la réponse de sa famille l’année dernière ; elle est jolie, douce, gentille et bien élevée ; elle me plaît beaucoup ; et dire que j’ai failli l’épouser ; dire que ça a tenu à si peu ! Mme de Pallarès a dit à Mme Noëll que pendant les 3 derniers jours, ses hésitations avaient été telles qu’elle avait pleuré tout le temps. Et tout cela, à cause d’un faux renseignement sur notre fortune ; il faudra le rectifier mais voudront-ils revenir sur leur refus ? J’en doute, surtout pour le grand’père. Comme c’est terrible ! J’enrage quand j’y pense ! Je rentre à 8h ½ à Vinça ; il fait nuit noire sur la route. Je reviendrai vendredi au Vernet, Maman y reviendra aussi ; ce sera le dernier jour du séjour des Delestrac.

Vinça, jeudi 29 août 1907

L’après-midi, j’assiste au tirage de la loterie des dames de Charité à l’École Sainte-Marie ; chose curieuse : je ne gagne qu’une chose, c’est une lampe que j’avais offerte comme président de la Société Saint-Sébastien ; bien entendu, je l’ai immédiatement remise en loterie ; quelle drôle de coïncidence, sur 80 lots et au moins 1500 billets ! En même temps que la loterie, il y a une petite saynète et un ballet. Je reçois une dépêche de M. Vassal m’informant que l’inspecteur de la compagnie d’assurances « La Paternelle » sera demain à Perpignan ; me voilà forcé de renoncer à mon voyage au Vernet.

Vinça, vendredi 30 août 1907

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures et je rentre par celui de 4h. ; je vois chez M. Vassal M. Vaquié, inspecteur général de « La Paternelle » ; son concours m’est tout acquis car M. Vassal et son associé M. Vergès de Ricaudy m’ont chaudement recommandé à lui ; il me dit qu’il me proposera et m’appuiera pour un poste d’inspecteur dans sa compagnie d’assurances ; mais d’abord, je devrai faire un stage de quelques mois pour me former aux affaires. Ce genre d’occupations me conviendra car je ne serai pas esclave ; je pourrai choisir mon moment pour les tournées nécessaires et je pourrai ainsi continuer à m’occuper de nos affaires. Si je suis nommé inspecteur, la situation sera lucrative. Je désire que cela m’aide à me marier ; c’est la seule raison pour laquelle je me suis décidé à me lancer dans cette carrière car je préférerais, par goût, vivre tout à fait de la vie de propriétaire terrien ; au moins les Pallarès ne pourront pas désormais invoquer ce prétexte ! Il est vrai qu’ils en trouveront probablement un autre ! Papa a confié à un agent de police, mis à sa disposition, l’enquête sur les faits écrits par la maîtresse d’Henri de Lavergne ; ce soir, il nous télégraphie que les premiers résultats sont favorables mais qu’il attend des renseignements complémentaires ; nous désirons tous que cette femme ait menti.

Vinça, samedi 31 août 1907

Le matin, je vais à Boule et à Ille à cheval. L’après-midi, je vais voir passer à la gare les Delestrac qui quittent le Vernet ; l’état de Madame Barrera étant stationnaire et pouvant se prolonger longtemps ainsi, ils vont aller finir leurs vacances à la Burbanche ; mais auparavant, ils vont faire un pèlerinage à Lourdes. Je me promène avec l’oncle Paul du côté du barrage Bartissol ; nous voyons M. Dalverny pêcher des goujons.

Septembre 1907

Semaine du 1er septembre 1907

Vinça, dimanche 1er septembre 1907

Je vais à la grand’messe. À 1h nous accompagnons à la gare l’oncle Paul, dont le congé est fini et qui retourne à Dijon, en s’arrêtant à Nîmes au passage. L’après-midi, je vais à vêpres ; ensuite, je vais à Saorles voir le président du Panache, M. Vergès-Lladères ; nous décidons, pour remonter cette ligue, ou plutôt le groupe de Vinça qui n’est pas très assidu, de donner une réunion jeudi. Je vais au recouvrement des cotisations de la Société Saint-Sébastien.

Semaine du 2 au 8 septembre 1907

Vinça, lundi 2 septembre 1907

Je me promène à cheval du côté de Joch, Finestret et Marquixanes. L’enquête de Papa a abouti à la démonstration absolue de l’innocence d’Henri de Lavergne ; il y a eu, en réalité, 3 enquêtes : la principale, menée par deux agents de la sûreté et au cours de laquelle le commissaire central d’Angers a entendu la fille Moy et lui a prouvé qu’elle se contredisait et qu’elle mentait ; la seconde par Mme Blanc ; la troisième par l’abbé Chollet. Toutes les trois sont arrivées à la même conclusion, à savoir que la fille Moy est une fille absolument dépravée et vicieuse qui ne mérite aucune confiance, et qu’Henri de Lavergne ne l’a plus vue depuis la fin de mai. Les accusations contenues dans la lettre arrivée il y a dix jours étaient donc absolument fausses ; restent seules les faiblesses commises par Henri de Graverne avant ses fiançailles ; connues avant la décision, elles auraient sûrement empêché le mariage, mais connues 1 mois après les fiançailles, Papa et Maman n’ont pas cru devoir rompre et les ont pardonnées ; donc, le mariage se fera. Mais il ne se fera malheureusement pas à l’époque fixée, c’est-à-dire les derniers jours de ce mois, par suite d’un malheureux accident arrivé à la mère d’Henri ; la pauvre Madame de Lavergne circulait en voiture, lorsque sa voiture a été renversée par un tramway électrique ; elle a été projetée sur le sol, presque sous les roues du tram et a failli être écrasée ; Dieu merci, elle ne l’a pas été et a échappé à une mort affreuse ; mais elle a été si fortement contusionnée au genou qu’elle en a pour de longues semaines avant d’être remise ; quand pourra-t-on célébrer le mariage ? Nul ne le sait et tout dépendra du rétablissement de Mme de Lavergne. Mais comme il va être forcément retardé, le mieux à mon avis est que Papa arrive sans retard à Roussillon avec Philomène. L’après-midi, Bonne Maman, Maman, Tante Josepha et Nénette vont à Millas faire une visite aux Ferriol ; je ne vais que jusqu’à Ille où je reste de 1h ½ à 4 heures. Dans le même train que nous est Mlle de Pallarès et sa petite cousine Fabre avec son institutrice ; Mlle Hélène rentre à Perpignan et à la campagne à Montescot ; nous n’avons pas pu monter dans le même compartiment, comme je l’aurais désiré, parce que ces dames étaient en 1ère et que nous n’avions que des billets de seconde. Mais il paraît qu’à Millas, Tante Josepha a salué Mlle Hélène à la portière de son wagon et celle-ci lui ayant demandé si elle allait à Perpignan, Tante Josepha lui a répondu qu’elle n’y allait pas aujourd’hui mais qu’elle irait demain et qu’elle serait très heureuse de revoir sa mère ; la voilà donc obligée de faire une visite à Mme de Pallarès qu’elle a beaucoup connue autrefois ; immanquablement, on parlera des négociations de l’année dernière et Tante Josepha pourra voir quelles sont les dispositions actuelles de Mme de Pallarès. J’avoue que je ne croyais pas que les choses se passeraient ainsi aujourd’hui ; je pensais que Mlle Hélène quitterait aujourd’hui le Vernet et c’est dans l’espoir de voyager dans son compartiment que j’ai poussé à aller à Millas ; mais je ne prévoyais pas la suite et la visite de demain. Tante Josepha voulait faire cette visite pour demander à Mme de Pallarès quelle raison avait motivé sa décision de l’année dernière ; jusqu’à présent, je l’avais retenue car je redoute les suites, j’ai peur que rien de bon pour moi ne sorte de cette conversation ; mais puisque cette visite, décidée en dehors de moi, va avoir lieu, il n’y a qu’à s’y préparer et à bien savoir ce qui s’y dira. Il faut absolument que Tante Josepha dise et prouve à Mme de Pallarès qu’elle a été trompée sur l’importance de notre fortune, et qu’elle fasse valoir que je vais avoir une position. Tout au moins, nous saurons si réellement Mme de Pallarès regrette sa décision de l’année dernière ; il est vrai qu’il reste le grand’père ! C’est lui le plus terrible !

Vinça, mardi 3 septembre 1907

Le matin, je vais à Corbère à cheval ; je vais voir les vignes et j’examine l’état de la cave ; il va falloir faire quelques petites réparations aux tonneaux. Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette vont à Perpignan ; dans l’après-midi, de 1h ½ à 6h ½, je vais à Prades. À son retour de Perpignan, Tante Josepha me raconte sa visite à Mme de Pallarès ; c’est elle-même qui, la première, lui a parlé de ce qui s’était passé l’année dernière. Naturellement, Tante Josepha a rectifié les faux renseignements donnés par M. de Barescut. À son grand étonnement, Mme de Pallarès n’a pas repoussé l’idée d’une reprise du projet ; elle n’a pas déclaré vouloir maintenir d’une manière inflexible sa décision de l’année dernière ; sa conversation avec Tante Josepha laisse donc place à un peu d’espoir. Celle-ci, bien entendu, n’a fait aucune proposition ; elle est allée à Mme de Pallarès de son propre mouvement, pour savoir exactement la raison du refus de l’an passé et pour rectifier les faux renseignements donnés, mais elle n’était chargée par nous d’aucune mission pour la famille de Pallarès ; ce n’était donc pas une démarche. Mme de Pallarès lui a avoué que le seul motif de son refus de l’an dernier était qu’elle ne nous avait pas trouvés assez riches ; elle a, de plus, confirmé que M. de Barescut avait dit que notre fortune ne dépassait pas 3 à 400.000 fr. ; c’est donc notre cousin qui a fait manquer mon mariage l’année dernière ; il a beau dire le contraire, il ment. Je lui pardonne parce que je suis chrétien ; je dis même que si j’étais en mesure de me venger en lui faisant une méchanceté, je ne le ferais pas ; mais je ne pourrai jamais oublier le tort qu’il m’a fait ; il me faut faire appel à tous mes sentiments chrétiens pour ne pas le haïr. Bref, de la visite d’aujourd’hui se dégage pour moi cette impression qu’une démarche ferme n’aurait pas de chances d’aboutir actuellement (car Tante Josepha a compris qu’il y a d’autres projets pour Mlle Hélène), mais que la famille de Pallarès ne pourra pas s’étonner d’une démarche faite dans quelque temps par l’intermédiaire de Tante Josepha ; peut-être alors, ne serait-elle pas absolument téméraire… Par conséquent, je vais rester tranquille pour le moment. J’agirai un peu plus tard quand je jugerai le moment favorable. Je ne serais amené à agir à bref délai que dans un cas : celui où j’aurais un autre projet en vue et prêt d’aboutir ; alors, avant de m’engager, je demanderais positivement la main d’Hélène de Pallarès. Je la trouve trop séduisante pour épouser une autre jeune fille sans être sûr qu’il n’y a plus rien à faire pour elle ; aussi je m’en assurerais auparavant. Voilà ma ligne de conduite arrêtée ; et puis, à la grâce de Dieu, l’homme s’agite et Dieu le mène ; peut-être Dieu finira-t-il par exaucer mes prières et me donnera-t-il enfin la compagne de ma vie, celle que j’attends depuis si longtemps sans avoir encore réussi à l’obtenir. Je le prie avec ferveur pour cela.

Je suis obligé, afin de pouvoir donner au Panache la réunion de jeudi, de faire un petit sacrifice d’argent. M. Vergès-Lladères, le président, au nom de qui la salle est louée, inquiet de voir que les cotisations des membres honoraires ne sont pas rentrées, a peur d’être obligé de payer de ses deniers le loyer de la salle. Aussi, refuse-t-il de garder plus longtemps cette charge et veut-il résilier le bail si on ne trouve pas 50 fr. d’ici 4 jours ; pour éviter ce malheur, qui tuerait le groupement du Panache à Vinça, je lui fais l’avance de ces 50 fr. ; le mot « avance » est une façon de parler car je ne les reverrai probablement jamais ; j’ai fait cette dépense sur mes économies personnelles et mes parents l’ignorent. Il faut bien faire des sacrifices à ses convictions !

Vinça, mercredi 4 septembre 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval. L’après-midi, je m’occupe des préparatifs de la réunion du Panache. Ce soir, nous avons Mlle de Llobet qui vient passer la soirée et prendre le thé avec nous.

Vinça, jeudi 5 septembre 1907

Je ne monte pas à cheval. Nous accompagnons à la gare Tante Josepha et Nénette qui repartent pour Dijon par le train de 7 heures. À 7h ½, réunion du Panache ; il y a un bon nombre de ligueurs présents ; ils jouent à différents jeux ; ensuite, je leur offre le punch et je leur débite un petit toast tout en leur parlant du dernier manifeste de Mgr le duc d’Orléans que je leur fais distribuer à tous ainsi que des « manuels du royaliste » de Baconnier. Un peu plus tard, au commencement de l’hiver, je leur ferai faire une conférence par un orateur de Perpignan.

Vinça, vendredi 6 septembre 1907

Je vais à la messe de 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois ; je vais à Boule à cheval ; je donne l’ordre d’arroser les vignes.

Vinça, samedi 7 septembre 1907

Bonne Maman, Maman et moi allons visiter Molitg que nous n’avions pas revu depuis longtemps ; nous partons à 11h14 et rentrons à 3h35 ; nous faisons une visite aux Massia qui m’invitent à y revenir déjeuner ; je leur promets de revenir en octobre, à cheval probablement. À Angers, pour le mariage de Philomène, les ennuis se multiplient : après la constatation de la fausseté des accusations de Marie Moy, et l’accident de Mme de Lavergne, sont arrivées à Marie-Thérèse (comment diable a-t-on eu son adresse dans ce monde-là ?) des lettres nous menaçant d’un scandale le jour du mariage. Papa hésite beaucoup, dans ces conditions, à célébrer le mariage à Angers ; d’un autre côté, après avoir dès le début annoncé qu’il aurait lieu à Angers, comment changer tout à coup de programme ? Qu’en penserait-on ? On pourra faire protéger discrètement le mariage par la police. Mais sera-ce suffisant ; dans une de ses lettres, cette femme et ses complices (car elle en a) annoncent qu’il est inutile de lui offrir de l’argent pour la faire taire, qu’elle ne se taira pas. Que veut-elle ? Évidemment, empêcher le mariage ; elle n’y réussira pas désormais ; mais comme un scandale à l’église ou sur le passage du cortège serait désagréable ! Papa arrive enfin mardi matin et décidera avec Maman ce qu’il y a à faire. Le mariage est fixé en principe au 2 octobre ; mais il serait forcément retardé s’il devait avoir lieu en Roussillon.

Vinça, dimanche 8 septembre 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Je comptais partir mercredi pour Sainte-Croix, Marie Thérèse m’ayant invité à y aller pour suivre les grandes manœuvres d’armée qui se déroulent autour de chez elle ; mais elle m’avait dit que ces manœuvres duraient du 9 au 20 septembre ; aussi, j’attendrai l’arrivée de Papa pour partir. Mais j’apprends aujourd’hui par Henri Noëll, dont le frère est à ces manœuvres, qu’elles finiront le 15 ; je n’ai donc pas de temps à perdre, d’autant plus que je veux passer à la Métairie-Grande faire une visite à la famille du Lac, ce qui nécessite un petit détour. Je partirai donc demain à 1h10 et, si ma visite du Lac peut se faire dans l’après-midi de mardi, je serai à Mareuil mercredi à 1h02. Demain soir, je coucherai à Bédarieux. Une fois à Sainte-Croix, si le mariage de Philomène reste fixé au 2 octobre à Angers je ne reviendrai pas avant ; si, au contraire, il est retardé et a lieu en Roussillon, je reviendrai aussitôt après les manœuvres.

Semaine du 9 au 15 septembre 1907

Bédarieux, lundi 9 septembre 1907

Le matin de 9h à 11 heures, je suis allé à Ille faire quelques commissions ; M. Joseph Batlle est mort dans la nuit de samedi à dimanche, on l’enterre ce matin, je n’en ai rien su, sans quoi je serais certainement venu à ses obsèques et je suis très ennuyé de ne pas l’avoir su. Je pars de Vinça à 1h10 ; je viens coucher à Bédarieux ; jusqu’à Narbonne, je fais route avec Henri Jorquières.

Sainte-Croix, mercredi 11 septembre 1907

Étant hier soir en chemin de fer, je n’ai pas pu écrire mon journal. Hier mardi j’ai quitté Bédarieux à 8h25 du matin et je suis arrivé à 10h à la gare de Lacabarède (Tarn) où Henri du Lac m’attendait en auto. Il me mène chez lui à la « Métairie-grande » où il me présente à ses parents ; je connaissais déjà Mme du Lac. Très aimables, ils tiennent à me garder toute la journée et je ne repars qu’à 9h21 du soir par la gare de Saint-Amans-Soult ; dans la journée entre le déjeuner et le dîner nous nous promenons, jouons au tennis etc. Henri a plusieurs frères et sœurs ; il a une sœur de plus de 18 ans nommée Gabrielle, qui est une grande et fort jolie jeune fille (elle ressemble à Marie-Louise de Lacour) ; ma foi, je la trouve si bien que j’en viens à penser que je pourrais peut-être la demander en mariage ; la famille est excellente ; je ne sais pas quelle peut être la fortune, je suppose qu’elle sera à peu près comme moi ; elle pourrait donc, le moment venu, faire pour moi un parti très bien ; mais elle est si jeune qu’on ne voudrait probablement pas la marier encore ; c’est une idée à mûrir ; depuis hier, j’y ai pensé souvent ; je la trouve ravissante. Je viens à Sainte-Croix par Montauban, Brive, Périgueux ; en gare de Brive, où je passe trois heures au milieu de la nuit, je rencontre Louise de La Bardonnie qui va à Perpignan avec sa fillette ; à Périgueux, je me promène à 2 heures. À partir de Ribérac, on voit les troupes du 18ème corps dans la campagne. Demain commencent les manœuvres de corps d’armée (le 18ème, le 12ème, plus une brigade d’infanterie coloniale). Marie-Thérèse, Philo et Max m’attendaient à la gare. La gentille petite Ghislaine a aujourd’hui un an ; elle commence à marcher et prononce quelques paroles. Demain, nous tâcherons de suivre les manœuvres.

Sainte-Croix, jeudi 12 septembre 1907

Je pars à bicyclette vers 7h ; à la gare de Laroche-Beaucourt j’assiste à l’arrivée des officiers étrangers ; je les suis, avec Thibaud de La Bardonnie ; nous arrivons, toujours à leur suite, au calvaire de Cherval, point élevé occupé par une batterie d’artillerie du 12ème corps ; un parti de cavalerie du 18ème s’était montré dans la plaine, les canons tirent ; j’assiste de très près à cette action qui m’intéresse beaucoup ; le général Millet, grand directeur des manœuvres, était là avec son état-major. Il n’y a aujourd’hui que de petits engagements d’avant-garde ; les deux corps sont encore éloignés l’un de l’autre. Le sale généralisé Picquat (par la grâce de Dreyfus) arrive ce soir à Mareuil. Tout le 50ème de ligne prend ses cantonnements à Sainte-Croix ; chez Max, on loge de nombreux soldats dans les granges et 4 officiers dans la maison, notamment le lieutenant-colonel faisant fonction de colonel, car le colonel commande par intérim la 47ème brigade. Ces messieurs dînent ensemble, Marie-Thérèse ayant mis sa salle à manger à leur disposition ; c’est un officier d’ordinaire qui s’occupe de leur subsistance, mais Marie-Thérèse fait aimablement ajouter quelques plats à leur menu ; après leur dîner ils viennent au salon avec nous et nous leur offrons le café, nous causons avec eux ; quelques officiers cantonnés dans des maisons voisines viennent aussi pour leurs repas ici. Ecuries et granges sont pleines de soldats ; voitures régimentaires et fourgons couvrent la prairie derrière la maison. Les alentours sont bondés de troupes ; on rencontre constamment des régiments et des détachements de toutes armes.

Sainte-Croix, mercredi 13 septembre 1907

Je pars vers 6h ½ et avec plusieurs paysans (dont les fils du colonel du 50ème de ligne), je parcours, toute la matinée, à bicyclette, la région où l’on manœuvre ; on n’entend que très peu de coups de canon et de coups de fusil ; il n’y aura pas, aujourd’hui encore, d’action décisive. Tout se passe en marches d’approche qu’on ne voit pas ; les troupes se dissimulent dans les bois et, dans ces plaines où il y a une soixantaine de mille hommes au moins, il y a des moments où l’on n’aperçoit même pas un soldat ; quelle drôle de chose que la guerre moderne ! Un moment, le pneu de ma bicyclette éclate, il est long à réparer et, l’après-midi, n’ayant pu trouver une autre bonne machine ni bien faire réparer celle-là, je suis obligé de me contenter d’une horrible rosse de bécane, tandis que la première que j’avais louée, celle qui a éclaté, était très bonne. Le soir, le bruit court qu’il y aura une attaque de Mareuil dans la nuit ; nous sommes sur le point d’y aller mais nous sommes tous tellement fatigués que nous nous couchons sans y aller, heureusement car l’attaque n’a pas eu lieu. Le colonel nous invite tous à dîner ; ce dîner se passe, bien entendu, dans la salle à manger de Marie Thérèse, il est servi avec ses services, son argenterie, mais il est offert par le régiment et préparé, dans la cuisine de Marie Thérèse, par le caporal d’ordinaire ; nous sommes 12 à table, nous 4 et 8 officiers ; après le dîner et le café, on fait un peu de musique au salon ; décidément, ces manœuvres sont très amusantes ! Il paraît que, dans l’après-midi, lorsque j’étais à Mareuil, la musique, après avoir raccompagné et salué le drapeau, a donné son concert dans la prairie au-dessous de la terrasse. Pour le dîner, comme c’était vendredi, le colonel, de lui-même, avait fait demander au curé et obtenu la permission de nous servir en gras ; les militaires l’ont de droit.

Sainte-Croix, samedi 14 septembre 1907

Marie-Georges Picquart (1824-1914), ministre de la Guerre, protagoniste de l’affaire Dreyfus et l’une des « bêtes noires » d’Antoine d’Estève de Bosch – Cliché anonyme, 1906 (Wikipédia)

Je pars à 6h ½ environ et je vais au calvaire de Clerval ; j’y retrouve Marie-Thérèse, Philomène et Max, il y a beaucoup de monde ; la position, très centrale et élevée, est occupée par les blancs (18e corps) ; le ministre de la Guerre (le généralisé) est là avec ses officiers d’ordonnance, le chef d’état-major général (général Brun) y est aussi. Le canon et la fusillade faisaient rage dans la direction de Champagne, je pars bientôt dans cette direction avec Thibaud de La Bardonnie et l’un des fils du colonel du 50e. J’ai la chance d’assister à un très intéressant combat d’infanterie au pied des hauteurs du Puy de Versac occupées par les rouges. À peine étais-je sur ces hauteurs, avec un nombreux public et des officiers étrangers, que M. Picquart y arrive à cheval ; il met pied à terre, serre la main aux officiers étrangers, fait le beau ; à ce moment j’étais tout près de lui ; la vue de cet homme, l’année dernière encore lieutenant-colonel en réforme, chassé de l’Armée par ses pairs pour indiscipline, et qui prétend maintenant représenter l’Armée française, cette vue m’exaspère tellement que je crie, sous le nez de cet ignoble dreyfusard : « Vive Mercier ! ». Ce cri n’est pas du goût de ce vilain ministre, car il se retourne vers moi en disant : « Eh bien merci, vous auriez pu vous passer de cette fantaisie » ; ces paroles sont dites sur un ton assez cassant et d’un air vexé. Il n’y a que la vérité qui blesse et ce coquin d’arriviste, protecteur d’un traître avéré, n’a pas été content de se l’entendre rappeler en présence d’un brillant état-major, des officiers étrangers et d’un nombreux public. Mon cri n’ayant rien de séditieux, on n’a pas pu m’inquiéter. Mais le nom du ministre qui, malgré les Juifs, a traité Dreyfus comme il le méritait, n’a jamais failli dans son attitude, a toujours représenté l’accusation, a refusé de voter, au Sénat, la réintégration de Picquart le lendemain de la forfaiture de la Cour de cassation, le nom du chef des antidreyfusards a dû exaspérer M. Picquart ; tant mieux, c’est ce que je voulais ! Il donne aussitôt l’ordre d’éloigner le public qui, dit-il, le gêne pour suivre les opérations ; mais tout le monde comprend pourquoi il a donné cet ordre. Heureusement qu’on ne nous éloigne pas beaucoup. Un journaliste m’ayant demandé mon nom pour relater l’incident, je lui dis que je le lui donnerais volontiers si je ne craignais d’exposer des oncles que j’ai dans l’Armée aux vengeances de M. Picquart ; je lui dis de raconter que le cri a été poussé par « un membre de la Ligue de l’Action Française ». Pendant ce temps, le combat continue et les manchons blancs refoulent les rouges qui se replient sur la hauteur où je me trouve. Entendant la fusillade et le canon de l’autre côté du plateau, j’y vais ; Picquart y va aussi ; je tombe au milieu d’une véritable bataille entre un fort parti d’infanterie rouge et l’infanterie blanche ; la fusillade est très vive, le crépitement ne s’arrête pas un seul instant, dominé par instants par la voix du canon ; les blancs, surpris par les rouges qui débouchent des bois et leur tombent dessus, se replient, ils se reforment derrière tous les accidents de terrain, une haie, une maison, une ligne d’arbres etc. ; un bon moment, je me trouve entre deux feux, à moins de 50 mètres des uns et des autres ; si le tir avait été réel, j’aurais été « cuit » ; l’odeur de la poudre, le crépitement continu de la fusillade ont quelque chose d’emballant, je ne sais quoi qui grise. Je suis le mouvement des blancs et j’arrive au sommet du plateau ; le canon tonne tout près de moi, les rouges avancent de plus en plus ; enfin tout à coup, à 11 heures ¼, le clairon sonne la fin de la manœuvre ; du sommet où nous étions, la vue était superbe. La bataille a eu lieu sur un front de plus de 20 kilomètres. Je suis enchanté de cette journée ; j’ai vraiment éprouvé la sensation d’une vraie bataille ! En retournant à Sainte-Croix en bécane, nous rencontrons Paul Déroulède ; nous crions « Vide Deroulède » ; il nous remercie et nous serre la main à tous ; quand il prend la mienne, je lui dis « bien que royaliste, Monsieur, je suis heureux de vous serrer la main » ; il me répond que moi royaliste et lui républicain, nous sommes avant tout patriotes et bons Français ; je lui raconte ce que j’ai crié à Picquart tout à l’heure ; nous causons un instant. Pauvre Déroulède : s’il avait eu plus d’esprit politique il y a 8 ou 9 ans, il aurait pu renverser la république ; mais ce n’est qu’un sentimental, sans esprit politique ; au 23 février 1899, il nous a rendu à tous un bien mauvais service, en faisant rater le coup, pour le faire à son profit ; mais il ne l’a pas réussi et nous sommes restés dans le pétrin qui nous enlise de plus en plus ! Enfin, c’est un grand cœur et un patriote qui aime profondément son pays et, malgré nos graves divergences politiques, j’ai été heureux de lui serrer la main. Je rentre à Sainte-Croix à 1 heure, mourant de faim ; j’ai peut-être parcouru 30 ou 40 kilomètres à bicyclette et, bien souvent, en la tirant après moi pour grimper sur des positions escarpées ; mais j’ai bien vu la manœuvre, j’ai humilié et j’ai serré la main à Déroulède. Bonne journée ! Dans l’après-midi, quand le 50e rentre, salut au drapeau avec la musique dans la cour de Sainte-Croix ; un peu plus tard, la musique nous offre un gentil concert, comme d’hier, c’est une attention très aimable. Nous sommes encore, le soir, les invités du régiment, le lieutenant-colonel Chabrol est vraiment très aimable ! Après dîner, on fait un peu de musique et on cause comme hier.

Paul Deroulède (1846-1914), poète, député de la Charente (1889-1893 et 1898-1901), qu’Antoine d’Estève de Bosch rencontra en Périgord le 14 septembre 1907 – Carte postale, sans date [années 1900] (Site Wikipédia)

Sainte-Croix, dimanche 15 septembre 1907

Aujourd’hui, dislocation des troupes ; le 50e nous quitte le matin à 5h ¼ après un dernier salut au drapeau dans la cour ; nous avions voulu photographier cette cérémonie, mais le temps était trop sombre. Je vais à Mareuil, puis à la messe et à vêpres à Sainte-Croix ; après les vêpres, nous allons tous à Aucors chez Mme de Saint-Cyr, tante de Max, qui a ses enfants chez elle et qui nous a invités à dîner ; nous rentrons à 9h ½.

Semaine du 16 au 22 septembre 1907

Sainte-Croix, lundi 16 septembre 1907

Le matin, je vais me faire couper les cheveux à Mareuil. L’après-midi, nous allons tous faire une visite à la famille de Saint-Marc au château de Chaumont à 13 kilomètres d’ici ; il y a là deux jeunes gens et une jeune fille de 20 ans qui est fort gentille ; nous rentrons à 7 heures ¼. En présence des menaces de la fille Moy, Papa et Maman ont très sagement décidé que le mariage de Philomène n’aurait pas lieu à Angers ; il se fera en Roussillon, à Ille très probablement ; seulement, comme les réparations ne sont pas encore terminées et que l’aménagement de la maison demandera certainement plusieurs mois, il est à craindre que le mariage ne puisse avoir lieu avant le mois de décembre ou même de janvier ; c’est bien ennuyeux, mais tout est préférable au scandale dont nous étions menacés ; l’accident arrivé à Madame de Lavergne sert merveilleusement de prétexte au retard.

Sainte-Croix, mardi 17 septembre 1907

L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse faire une visite à la Marquise d’Ambelle et à Madame de La Villatte à Ambelle et une autre à Madame de La Bardonnie à Mareuil. Le pape, dans une lumineuse et très ferme encyclique, condamne les erreurs connues sous le nom de « modernisme » qui avaient séduit trop de Catholiques, laïques et ecclésiastiques, et prend des mesures pour surveiller les écrits des ecclésiastiques et maintenir la doctrine catholique et la discipline morale ; j’en suis enchanté ; cette encyclique est un des actes les plus importants du Saint-Siège depuis longtemps. Ce modernisme, assez semblable au protestantisme, n’est autre qu’un dérivé de l’individualisme révolutionnaire ; ainsi s’affirme une fois de plus l’antinomie des principes révolutionnaires, pilier de notre république, avec les principes catholiques.

Sainte-Croix, mercredi 18 septembre 1907

Le matin, je vais à Mareuil. L’après-midi, je retourne à Chaumont à bicyclette cette fois ; je rapporte à Mme de Saint-Marc une pélerine qu’elle avait prêtée avant-hier à Philomène ; je lui remets en même temps une invitation de Marie-Thérèse à venir déjeuner lundi. Je revois Mlle de Saint-Marc ; cette jeune fille, que je ne connaissais pas jusqu’à présent, est absolument idéale au physique et au moral ; ce serait la femme rêvée, mais ce rêve serait trop haut ; je reviens par la vallée de la Lisonne et la route de Larochebeaucourt à Saint-Crois par Verdinas.

Sainte-Croix, jeudi 19 septembre 1907

Je vais en break avec Max prendre à Aucors ses cousins de Saint-Cyr que Marie-Thérèse a aujourd’hui à déjeuner ; ils restent jusqu’à 4 heures ½ environ. Pour faire plaisir à Philomène, j’écris à Henri de Lavergne pour lui expliquer, par le menu, les raisons de la décision de nos parents en ce qui concerne le lieu et la date de la célébration de son mariage ; il paraît que M. et Mme de Lavergne sont contrariés de ce retard ; mais il est la conséquence du changement de lieu ; c’est ce que je lui explique. Je lui montre que la décision de nos parents n’a rien d’arbitraire.

Sainte-Croix, vendredi 20 septembre 1907

Le matin, je vais tirer quelques lapins et quelques perdreaux avec M. le curé sur la propriété de la Chabroulie dont il est fermier. L’après-midi, nous avons la visite de M. et Mme d’Ambelle, puis je vais voir, avec Marie-Thérèse, M. et Mme Joseph de Ruffray. Il nous revient de divers côtés que Picquart a subi bien des avanies pendant son passage en Périgord à l’occasion des manœuvres : il s’est vu refuser l’entrée de plusieurs châteaux dans lesquels il aurait voulu s’installer pour être plus rapproché du centre des manœuvres et a dû se contenter de loger dans un petit hôtel de Mareuil ; et cependant on recevait partout avec joie les officiers et même les troupiers, mais on sait distinguer entre l’Armée française et son indigne chef. À Mareuil, le maire M. André Pichon n’a voulu avoir aucun rapport avec lui. Enfin, on assure que le généralisé a été hué à Mareuil. Très bien ; ces manifestations du sentiment public vis-à-vis du traître installé au Ministère de la Guerre prouvent que la partie la plus saine et la plus sensée de la population française ne s’en laisse pas imposer par l’insolente fortune de ce suppôt de Dreyfus et par la prétendue réhabilitation du traître ; c’est un symptôme heureux !

Sainte-Croix, samedi 21 septembre 1907

Ce matin, je vais encore à la chasse à la Chabroulie avec M. le curé ; l’après-midi, je vais à Mareuil me confesser ; le soir, j’accompagne à Mareuil Max qui me pose une question concernant les réclamations de la commune de Sainte-Croix à la suite des manœuvres ; la commission passe demain à Sainte-Croix ; comme maire, Max doit l’accompagner. Mme de Saint-Marc, qui vient déjeuner ici lundi, nous invite tous mardi à Chaumont.

Sainte-Croix, dimanche 22 septembre 1907

Nous allons à la grand-messe ; le matin à 8h, je fais la sainte communion. L’après-midi, après vêpres, nous allons en voiture voir la famille de Maillart, cousins de Max, à la Grange, nous ne la rencontrons pas ; M. le curé vient dîner avec nous. L’invitation de Mme de Saint-Marc m’empêche de partir mardi comme je le voulais ; si Mme de Saint-Marc rend, dès le lendemain, politesse à Marie-Thérèse, c’est probablement pour que je puisse assister à ce déjeuner, car elle sait que je suis sur le point de repartir ; je ne pourrai pas non plus partir samedi, Marie-Thérèse ayant les La Bardonnie ce jour-là, me voilà donc rejeté à jeudi.

Semaine du 23 au 29 septembre 1907

Sainte-Croix, lundi 23 septembre 1907

Le matin, j’accompagne à Mareuil Max qui va y faire quelques commissions. La famille de Saint-Marc, c’est-à-dire Mme, Mlle et les deux jeunes gens, viennent déjeuner ici, ils arrivent à midi et partent à 5 heures ; après le déjeuner, on cause, on fait de la musique, de la photographie, on joue, chante et danse. Mlle Yvonne de Saint-Marc[36] est absolument charmante à tous les points de vue, c’est une jeune fille jolie et accomplie ; elle aura 21 ans le 14 octobre, c’est-à-dire le jour où j’en aurai 25. Quelle ravissante jeune fille ! Après leur départ, nous avons la visite de M. et Mme Dereix qui habitent la Colombie et sont pour quelques mois à Mareuil. Je pourrai partir mercredi soir et arriver à Ille jeudi.

Sainte-Croix, mardi 24 septembre 1907

Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Chaumont chez Mme de Saint-Marc ; nous nous promenons dans le parc, dans le bois, jouons au tennis etc. Plus je vois Mlle de Saint-Marc, plus je la trouve charmante. Nous rentrons à Ste Croix à 8 heures moins le quart. Au Maroc on se bat toujours : M. Clémenceau a beau faire annoncer, tous les 8 ou 10 jours, que le général Drude négocie la paix avec les tribus, ce n’est jamais vrai et chaque prétendue négociation, c’est un nouveau combat ; il y a quelques jours, c’était le combat meurtrier du 3 septembre, un peu plus tard, la prise du camp de Taddert par nos troupes, avant-hier celle du camp de Sidi-Brahim ; je ne sais quand cette situation prendra fin ; la république s’est embarquée à la légère dans une affaire qui peut nous mener loin et d’où nous ne tirerons nul profit puisque l’on a bien soin de déclarer que toute pensée de conquête est écartée ; alors, à quoi bon ? À se battre pour les Anglais et les Allemands ? Ce n’est pas la peine. Le seul avantage de l’expédition est de donner une leçon aux Marocains et de relever notre prestige auprès des populations musulmanes. Demain, départ de Sainte-Croix après 15 jours ; il me tarde de retrouver Papa et Maman pour savoir ce qu’ils décident au sujet du mariage de Philomène ; d’après leurs lettres, je les crois bien hésitants.

Ille, jeudi 26 septembre 1907

Pas de journal hier parce que j’étais, le soir, en voyage. Hier, Marie-Thérèse a eu à déjeuner Mme et Mlle Yvonne de La Bardonnie, Mme et Mlle Fines, de Mareuil. Je suis parti de Sainte-Croix à 5h ¼ et de la gare de Mareuil par le train de 6h1 ; j’ai dû rester à Périgueux de 8h08 à 1h55, près de 6 heures ! J’ai passé ce temps d’abord à me promener en ville, ensuite à écouter le concert et à lire les journaux au café de la comédie, enfin, à partir de 10h ½, à dormir dans la salle d’attente de la gare ; je suis passé par Brive, Toulouse, Narbonne et Perpignan ; à Toulouse, où je m’arrêtais de 8h38 à 9h27 ce matin, je suis allé voir si M. Vaquié, de « La Paternelle », était à l’Hôtel des Bains ; ne l’ayant pas trouvé, je suis reparti tout de suite ; s’il avait été à Toulouse, je serais resté jusqu’au train de midi 13. Je suis arrivé à Ille à 4 heures et j’ai retrouvé Papa et Maman ; il y avait 4 mois que je n’avais vu Papa, il souffre de névralgies. Ils n’ont encore rien décidé au sujet de la date et du lieu de célébration du mariage de Philomène ; mon avis, celui de Marie-Thérèse, de Max, de Maman, est que nous ne pouvons pas, de gaieté de cœur, nous exposer au scandale dont nous sommes menacés à Angers, et qu’il faut absolument célébrer le mariage en Roussillon ; mais les réparations vont être bien en retard et nous craignons de n’être pas prêts avant janvier ; c’est ce qui fait hésiter Papa, il a peur de déplaire aux Lavergne ; et cependant, ceux-ci devraient redouter plus encore que nous la célébration à Angers et ses risques !

Ille, vendredi 27 septembre 1907

Le matin, je vais à Boule où l’on vendange depuis hier matin. L’après-midi, il pleut assez fort et je ne peux pas sortir longtemps, je vais voir passer un « train Renard » dont on fait l’essai ; il est allé aujourd’hui de Perpignan au Vernet et retour ; on va, dit-on, installer dans le Département plusieurs lignes de ce train sur route.

Ille, samedi 28 septembre 1907

Je vais à Vinça à cheval ; en passant à Boule, je jette un coup d’œil sur l’état de nos vendanges, je déjeune à Vinça avec Bonne-Maman ; l’après-midi, j’attelle un moment Bétis au break de Bonne Maman pour l’y habituer ; je rentre à Ille vers 6 heures après un second arrêt à Boule. La fille Moy a écrit une nouvelle lettre de menace ; elle l’a encore adressée à Marie-Thérèse qui nous l’envoie. Elle annonce qu’elle nous réserve à tous les plus grands ennuis si nous persistons à faire le mariage à Angers ; elle donne sur les démarches et préparatifs que Papa avait déjà faits de tels détails que nous estimons qu’elle a des complices, il n’est pas possible qu’elle les connaisse ; comment sait-elle, par exemple, que les Lavergne veulent toujours maintenir Angers ? C’est inouï. Contre cette folle et surtout contre ses complices, nous sommes désarmés ; c’est bien ennuyeux mais nous ne pouvons pas nous exposer à supporter les conséquences des fredaines d’Henri de Lavergne et à quitter Angers sur un scandale ; aussi Papa et Maman décident-ils qu’il n’y a plus à hésiter : la célébration à Angers est impossible, et nous n’avons plus, après l’avoir dit aux Lavergne, qu’à activer le plus possible nos réparations pour faire le mariage à Ille le plus tôt possible ; ça ne sera toujours pas avant le commencement de décembre ! Autre détail : Mme Blanc nous a avertis que l’on commence à savoir, à Angers, ce qui s’est passé ; on exagère même et on parle d’un enfant, d’un « produit » de l’union d’Henri de Lavergne avec cette grue ! C’est absolument faux, mais s’il prend fantaisie à cette fille de porter un gosse et de le présenter à son ex-amant à la porte de l’église, quel ennui ! Tout le monde croirait que c’est arrivé !

Ille, dimanche 29 septembre 1907

Je vais à la grand-messe et à vêpres. Je fais ma visite de condoléances à Mme Batlle ; je vais voir le curé. Papa écrit à M. de Lavergne, le met au courant des derniers incidents et lui dit que le mariage à Angers est impossible. On vient nous prévenir qu’un foudre de 140 hectolitres plein de vendanges a crevé par le bas dans la cave de Boule ; le liquide s’est échappé, on en a recueilli tout ce que l’on a pu, mais il s’en est cependant perdu une bonne quantité ; voilà qui est amusant ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Semaine du 30 septembre 1907

Ille, lundi 30 septembre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval, la vendange continue ; je donne toutes les instructions nécessaires pour remédier aux conséquences de l’accident d’hier, il ne se sera pas perdu plus d’une quinzaine d’hectolitres de vin. L’après-midi, je vais à Perpignan porter les dimensions pour les tapisseries ; il faut activer les travaux le plus possible pour en finir avec ces réparations qui durent depuis près d’un an. Je vois différentes personnes : les Lazerme, Joseph Cornet etc.

Octobre 1907

Semaine du 1er au 6 octobre 1907

Ille, mardi 1er octobre 1907

Je me réveille avec des tourments de tête et des nausées, c’est un petit embarras d’estomac, je ne comprends pas où j’ai pu attraper cela ; moi qui voulais aller à Boule et à Vinça où l’on vendange aussi, je reste presque toute la journée dans la maison et je fais diète ; je pense que demain il n’y paraîtra plus.

Ille, mercredi 2 octobre 1907

J’apprends aujourd’hui une chose qui ravive tous mes regrets et me cause beaucoup de chagrin ; M. de Lacour avait dit à Papa, Madame avait dit à Maman que le refus était venu de Marie-Louise ; aussi je l’avais cru. Eh bien, j’apprends aujourd’hui que c’était un mensonge ! Une bonne dame d’Ille, intime des Lacour, Mme Morel, qui désire beaucoup voir ce mariage s’accomplir, a pris un jour le parti d’interroger Marie-Louise et lui a demandé comment elle me trouvait ; Marie-Louise lui a répondu que je lui plaisais ; cette brave dame l’a répété à une vieille demoiselle, Mlle Malet, et lui a raconté la chose, et celle-ci l’a raconté aujourd’hui à Maman. Il paraît que Marie-Louise a été très désappointée de voir que nous ne venions pas cet été à Ille ; je crois bien ! Elle ne devait y rien comprendre ! Elle devait s’attendre à me voir recommencer auprès d’elle ma cour de l’hiver dernier ; certes, c’était bien mon intention ! Le lettre de Mme de Lacour arrivée le 16 juillet a tout empêché. Mais quel vilain jeu M. de Lacour a joué vis-à-vis de moi et de ma famille ! Quelle hypocrisie ! Décidé à me refuser, il n’a cessé, pendant près d’une année, de me donner de l’espoir et finalement, il s’est retranché derrière sa fille qui, probablement, ignore tout de nos démarches ; c’est ignoble, je n’hésite pas à qualifier ainsi un pareil procédé ; on n’agit ainsi envers personne, surtout envers le fils d’un ami, avec un parent comme moi, c’est ignoble !!! Maman s’était toujours méfiée que les choses s’étaient passées ainsi ; les demoiselles Mathieu l’avaient compris, elles nous l’ont dit ces jours-ci encore ; j’avoue que je ne voulais pas le croire tant le procédé est révoltant ; il faut bien cependant se rendre à l’évidence ! M. de Lacour s’est moqué de moi et de ma famille d’une façon impudente. Qu’a dû penser Marie-Louise de moi ? Elle a dû me prendre pour un jeune homme bien volage ! Si elle savait ! Et maintenant, le motif ? L’argent, toujours l’argent ; il est évident qu’on ne me trouvait pas assez riche ; et cependant Papa avait dit à M. de Lacour, de toutes les façons, que je n’avais pas une fortune comparable à celle de sa fille ; M. de Lacour avait toujours protesté avec la dernière énergie, disant qu’il ne s’inquiétait pas de cela et que si je plaisais à sa fille, ce mariage se ferait ! Quelle hypocrisie ! Que Dieu me dédommage ! Le matin, je vais à Boule à cheval ; l’après-midi, Bonne-Maman vient de 1h ½ à 4 heures ; nous visitons l’usine de conserves de fruits et légumes.

Ille, jeudi 3 octobre 1907

Il fait très mauvais le matin ; je ne sors que l’après-midi, je vais à cheval à Corbère ; les vendanges n’y sont pas encore commencées ; je reviens par Millas, près de la gare, je rencontre les Çagarriga. Je m’arrête à Laferrière et demande des nouvelles de M. de Barescut, il va un peu mieux, mais son état est toujours grave, puisse Dieu lui pardonner, comme je lui pardonne moi-même le mal qu’il m’a fait !

Ille, vendredi 4 octobre 1907

Je vais à Vinça à cheval surveiller nos vendanges ; j’y déjeune et rentre à Ille vers cinq heures ½ seulement ; à l’aller et au retour, je m’arrête à Boule où les vendanges, celle de l’oncle Paul et les nôtres, sont encore loin d’être terminées ; la récolte est très abondante cette année partout où la grêle n’a pas ravagé les vignobles ; elle nous a atteints à Corbère et à Trouillas, mais à Boule, à Ille et à Vinça, nous avons beaucoup plus de récolte que d’habitude et nous sommes embarrassés, comme tout le monde d’ailleurs, pour loger la vendange ; nous sommes obligés d’opérer des transferts d’une cave dans une autre ; tout cela m’occupe beaucoup, nos vignes étant très dispersées. À Vinça, je m’occupe aussi de questions concernant la Société Saint-Sébastien. Le matin, à la messe de 7 heures, je me confesse et communie en l’honneur du premier vendredi du mois.

Ille, samedi 5 octobre 1907

Comme le temps est très menaçant, je ne monte pas à cheval ; je vais à Boule par le train de 9h22 pour les vendanges et j’en reviens à pied. Je vais à Perpignan par le train de 1h 25 et je rentre à 4 heures. M. François de Massia, avec qui je voyage, m’annonce son mariage avec Mlle Renée de Malézieu ; c’est, par sa mère, une cousine des Pallarès[37].

Ille, dimanche 6 octobre 1907

Je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Rosaire. Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, nous apprenons que l’état de notre cousin de Barescut s’est beaucoup aggravé, on va lui porter le Saint Viatique ; nous allons aussitôt à La Ferrière ; il mourra cette nuit ou demain. Très sincèrement, je n’ai aucune rancune contre lui et je demande à Dieu de lui pardonner ses torts si graves à mon égard. On me remet aujourd’hui, par l’intermédiaire de la mairie d’Ille, mon diplôme de docteur en droit. Précisément, un professeur de la Faculté de droit de Caen, qui m’a fait passer des examens, M. Biville, vient d’acquérir une triste notoriété en refusant, comme lieutenant territorial, de porter le drapeau de son régiment ; quels que soient les motifs qui l’ont guidé, refuser de porter le drapeau de la France est un acte indigne ; le généralisé ministre de la Guerre va le mettre sans doute aux arrêts et même le casser de son grade ; mais lui-même, par le scandale permanent de sa présence dans l’Armée, n’est-il pas l’inspirateur de pareils actes ?

Semaine du 7 au 13 octobre 1907

Ille, lundi 7 octobre 1907

Nous partons tous pour Vinça par le train de 6h46 ; nous assistons, à Vinça, au service célébré pour Bon Papa à l’occasion du 12ème anniversaire de sa mort ; 12 ans déjà ! Il me semble que c’était hier tant j’ai encore présent à l’esprit ce moment si pénible. Je fais la sainte communion à Vinça. Je vais à la vigne Ruscane où l’on vendange ; ici, comme partout, il y a beaucoup plus de récolte que les autres années. L’après-midi, je vais à Prades où je vois le représentant de « La Paternelle » incendie, M. Sajus. Je rentre à Ille à 7 h et j’apprends la mort de notre cousin de Barescut ; il était, à 8 jours près, du même âge que Bon Papa, et il meurt juste 12 ans après lui ; il est mort à 5h ce matin.

Ille, mardi 8 octobre 1907

Nous assistons tous, le matin, aux obsèques de M. de Barescut ; plusieurs de ses parents de Perpignan, qui sont aussi nos parents, y assistent aussi ; nous avons Louis Companyo à déjeuner ; nous voyons les Genin, Gout de Bize, De Saint-Jean. On porte le corps à Perpignan où est le caveau des Barescut. Bien sincèrement, je lui pardonne ses torts. Lui est passé, mais les conséquences restent ! Il pleut toute l’après-midi.

Ille, mercredi 9 octobre 1907

Il pleut toute la matinée ; l’après-midi, je vais à Corbère à cheval ; malheureusement, on n’y vendange pas à cause de la pluie qui a détrempé les vignes ; on n’a encore cueilli qu’un tiers environ du Cam del Pilou, c’est bien peu et le temps continue à menacer. Tante Josepha avait voulu, pour prouver à Mme de Pallarès qu’elle lui donnait des renseignements exacts sur notre fortune, lui envoyer une estimation qu’elle avait demandée à M. Trullès ; celui-ci, article par article, avait évalué notre patrimoine à 715.000 fr. sans compter le mobilier. Mme de Pallarès, après avoir gardé cette estimation 3 semaines environ, la renvoie à Tante Josepha, elle dit qu’elle reconnaît, en effet, avoir été trompée l’an dernier par M. de Barescut, mais elle ne modifie pas sa décision ; elle ajoute que, d’ailleurs, sa fille est très jeune et n’est nullement pressée de fixer son choix. La vraie et seule raison est qu’on ne me trouve pas encore assez riche ; Mme de Pallarès et son beau-père ne s’attachent qu’à la fortune, c’est leur seule préoccupation. Dans ces conditions, j’ai été bien inspiré de ne faire aucune démarche, malgré ce que me disaient Mme Noëll et Mme Dalverny, le résultat eût été le même que l’année dernière ; je crois qu’il me faut renoncer à tout espoir d’épouser jamais Mlle Hélène ; je le regrette… L’initiative de Tante Josepha a été faite tout à fait en-dehors de nous ; nous sommes même censés l’ignorer, tant vis-à-vis des Pallarès que de M. Trullès. Je n’en étais pas, d’ailleurs, très partisan ; mais Tante Josepha a voulu en avoir le cœur net, et, en définitive, il vaut mieux que, moi aussi, je le sache.

Ille, jeudi 10 octobre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval ; je fais les comptes des vendanges. L’après-midi, je suis absolument stupéfait de rencontrer tout à coup, devant la grande maison, Paul Delestrac ; il est arrivé sans crier gare, venant de Vernet-les-Bains où sa mère a dû revenir parce que Madame Barrera, toujours dans le même état qu’au mois d’août, a eu un instant de lucidité et l’a rappelée ; mais quand elle est arrivée avec Paul, la malade ne l’a pas reconnue. Paul passe l’après-midi avec nous ; nous nous promenons ensemble et j’obtiens qu’il couche ici ; il vient de terminer son année de service et va faire son année de Saint-Cyr. Le soir, nous allons tous à la cérémonie du Rosaire à l’église et nous sommes témoins d’un spectacle amusant : une bataille entre un chat et un gros rat, le chat s’empare du rat et le dévore, ce qui trouble un instant la cérémonie. Nous allons chez les demoiselles Mathieu qui ont connu ma tante Collet-Meygret, grand’mère de Paul.

Ille, vendredi 11 octobre 1907

Paul repart pour Vernet par le train de 9h ½, je l’accompagne à la gare ; ensuite, je vais à Corbère à cheval donner des instructions pour les vendanges qui ne sont pas encore achevées, et le temps est menaçant ! Paul et Tante Delestrac quittent dès aujourd’hui Vernet et repartent pour la Burbanche, ils passent l’après-midi avec nous de 1h ½ à 4 heures ; nous causons ensemble des ennuis qui ont retardé le mariage de Philomène ; nous leur faisons visiter la grande maison qu’ils trouvent superbe. Nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Ille, samedi 12 octobre 1907

La pluie, qui commence à 9 h du matin, m’oblige à interrompre ma promenade à cheval à peine commencée ; il pleut très fort toute la journée, avec des roulements continuels de tonnerre ; une forte crue est à craindre. Nos domestiques, le ménage Vedel, nous quittent ce soir, car ils ont un enfant malade et leurs parents les réclament ; ils n’ont pas fait long feu dans la maison ; outre la raison de l’enfant malade, pour lequel on aurait pu leur accorder un congé, je crois qu’ils se trouvaient trop loin de leur pays.

Ille, dimanche 13 octobre 1907

La pluie a continué, très violente, presque toute la nuit ; il paraît que les cours d’eau ont beaucoup grossi et que le Boulès a débordé dans la nuit. Dès le matin avant la grand’messe je vais voir à la métairie Saint-Martin ce qui s’est passé ; le Boulès a débordé, a envahi la cour de la métairie vers minuit, le chemin de Saint-Michel est été raviné, quelques champs sont abimés ; pareils faits ne s’étaient pas passés depuis octobre 1891 et novembre 1892 ; je me rappelle parfaitement ces deux terribles inondations ; dans celle de 1892, il était tombé, en 3 jours, à Ille 260 millimètres d’eau et en 8 jours près de 400 ! Cette fois-ci, Papa trouve au pluviomètre depuis hier matin 106 millimètres ; c’est beaucoup moins, mais c’est tombé très brusquement et, de plus, la terre était déjà très humide ; sur la route de Corbère, à la métairie de Mme Terrats d’Aguillon et jusqu’à notre jardin de Batllot, le débordement du Boulès a fait quelques dégâts ; la Têt a beaucoup grossi, mais n’a pas débordé. Quel régime de pluies si fâcheux ! C’est comme en Afrique. Il paraît qu’à Palalda, le Tech a fait écrouler une maison et que sept personnes se sont noyées. Ces inondations sont bien malheureuses, mais notre pays a cependant beaucoup moins souffert que l’Aude, le Gard, l’Hérault, Bouches-du-Rhône, Vaucluse etc. Je vais à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 14 au 20 octobre 1907

Ille, lundi 14 octobre 1907

J’ai aujourd’hui vingt-cinq ans ; un quart de siècle, c’est une grosse tranche de la vie ! En l’honneur de cet anniversaire et aussi du 18e anniversaire de la guérison miraculeuse de ma blessure à la main, je me confesse et fais la sainte communion. On ne fait pas hélas ! ce qu’on voudrait dans la vie ; j’avais mis dans mes projets de me marier à 25 ans ; je n’ai pas encore fini d’y réussir ; Dieu veuille que je ne dépasse pas trop cette échéance ! Le matin, je vais à Corbère à cheval. L’après-midi, je m’occupe des réparations à la grande maison. Je les presse le plus possible ; on a beaucoup avancé depuis mon retour du Périgord. Le soir, Mois du Rosaire.

Voilà ma 26e année commencée ; je prie Dieu de la rendre plus heureuse pour moi que les deux dernières qui ont été, pour moi, un véritable tissu de préoccupations et de déceptions !

Ille, mardi 15 octobre 1907

Le matin, il pleut ; je vais à la grand’messe au Carmel ; l’après-midi, je vais à cheval à Boule et à Corbère ; on va porter de Corbère à Boule l’excédent de récolte qu’on ne peut pas loger dans la cave de Corbère ; sans la grêle et si nous n’avions pas affermé la vigne du Cam del Nougué, la récolte de Corbère eût été énorme. Le soir, je vais avec Maman voir passer Bonne Maman qui rentre de Lourdes, elle est enchantée des 8 jours qu’elle y a passés et du congrès de la Ligue patriotique des Françaises qu’elle a suivi.

Ille, mercredi 16 octobre 1907

Il pleut toute la journée, je ne peux pas me promener du tout ; l’inondation recommencera si cela continue ; le Boulès a fait beaucoup de mal ici ; dans l’Aude, l’Hérault, le Gard, où les inondations durent depuis un mois, le mal est bien plus considérable.

Ille, jeudi 17 octobre 1907

Le matin, au premier courrier, je reçois un petit mot de M. Vaquié, l’inspecteur de la « Caisse maternelle », me disant qu’il sera aujourd’hui à Perpignan et qu’il désire me voir ; je pars aussitôt à 9h ½ et je vois M. Vaquié chez M. Massal ; il me dit que ma candidature est en très bonne voie ; il me propose le poste d’inspecteur adjoint pour la Gironde et les départements voisins, mais je préfère les Pyrénées-Orientales, et l’Aude ou l’Hérault afin de ne pas abandonner le pays au moment où je viens d’y rentrer ; il me dit qu’il fera son possible pour me faire nommer et me donne beaucoup d’espoir. Je vois aussi Mme de Llamby qui m’a invité au mariage d’Isabelle le 29, les Lazerme etc. Je déjeune chez les Dalverny. Je rentre à 8h, le train a une demi-heure de retard. Si la position que je vais avoir pouvait m’aider à me marier ! C’est mon but. Le Roussillon publie un article que je lui ai envoyé avec ce titre : « Puissance militaire et régime électif ».

Ille, vendredi 18 octobre 1907

Le matin, je vais à Vinça à cheval ; Bonne Maman vient passer l’après-midi avec nous, de 1h ½ à 8 heures. Mademoiselle Malet ayant demandé à parler à Maman, celle-ci la voir ; elle a fait parler de nouveau Mme Morel et lui a fait préciser certains points, Mme Morel lui a confirmé pleinement ses premières déclarations ; c’est cet été, il y a quelques semaines qu’elle a causé avec Marie-Louise de Lacour des bruits de mariage qui ont couru l’année dernière, et que Marie-Louise lui a dit, à plusieurs reprises, que je lui plaisais ; si bien que Mme Morel voudrait faire aboutir le projet ; elle ne sait sans doute pas ce que M. de Lacour nous a écrit. Mais il est bien établi, maintenant, que M. de Lacour nous a trompés ; certes, il était bien libre de s’opposer à ce mariage et de refuser ma demande, mais il devait le dire tout de suite ; me tenir si longtemps le bec dans l’eau pour arriver à me faire croire que sa fille me refuse, c’est tout simplement infâme !

Ille, samedi 19 octobre 1907

Le matin, je vais à cheval à Boule où l’on pressure ; l’après-midi, je me promène du côté de Regleilles ; je vois les grands dégâts faits, le jour de l’inondation, par le torrent de la Tuillerie.

Ille, dimanche 20 octobre 1907

Je vais à la messe de 8h ½ ; l’oncle Xavier, qui est à Pia pour quelques jours à peine, vient passer la journée avec nous ; il arrive à 9h20 et repart à 4 heures ; sa permission est très courte mais il en aura une plus longue le mois prochain et il reviendra. Malheureusement, je voulais le voir avant son départ à la gare et je le manque parce que nous sommes allés tous deux à la gare par un chemin différent ; j’en suis désolé. Je reçois une lettre, très aimable et trop flatteuse, du chanoine Aymar, archiprêtre de Prades, pour me demander de m’occuper de la fondation de groupes de Jeunesse catholique dans le canton, et notamment ici et à Vinça. Certes, je ne demande pas mieux à condition que ces groupes soient absolument en-dehors de la politique (condition qui est bien observée par les groupes de ce diocèse), mais la chose n’est pas facile ! Je ne demande pas mieux cependant que d’essayer, avec l’appui du clergé ! Déjà M. le curé me l’avait demandé, l’abbé Parmentier, aumônier de l’Union diocésaine, me l’avait demandé aussi à plusieurs reprises ; je ne peux guère faire autrement que d’accepter ; mais combien la chose est difficile, avec le nombre si restreint des jeunes gens chrétiens, et leur apathie !

Semaine du 21 au 28 octobre 1907

Ille, lundi 21 octobre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval. Papa et Maman partent aujourd’hui pour Angers ; Maman prendra Philomène en passant à Angoulême, c’est leur dernier voyage à Angers, ils y vont pour faire le déménagement du petit appartement de la rue Donadieu, et prendre, avec la famille de Lavergne, les dernières décisions au sujet du mariage de Philomène, car Mme de Lavergne est à peu près rétablie, et nos réparations étant très avancées, on peut très bien fixer le mariage à la fin de décembre ; les Lavergne trouveront peut-être que c’est tard et que la saison n’est pas favorable ; mais n’est-ce pas la faute du jeune homme s’il y a eu tant de retards ? Papa et Maman ont pris des billets d’aller et retour et comptent rentrer les premiers jours de novembre, avec Philomène. Afin que nos réparations, qui ont fait de très grands progrès depuis notre retour du Périgord, ne se ralentissent pas, je reste à Ille pendant l’absence de mes parents et Bonne Maman a la bonté de venir me tenir compagnie et s’occuper de mon ménage.

Ille, mardi 22 octobre 1907

Le matin, je surveille le transport de deux cheminées de cette maison dans l’autre ; l’après-midi, il pleut jusqu’à 4 heures ; vers 4 heures, je profite d’un moment d’éclaircie pour faire promener Bétis ; mal m’en prend, car la pluie recommence et me prend à mi-route ; je rentre trempé vers 5 heures. Il pleut toute la soirée et une partie de l’après-midi ; quel mois d’octobre si mouillé !

Ille, mercredi 23 octobre 1907

Le matin, je vais à Millas à cheval ; je surveille les travaux. L’après-midi, je vais à Casenove surveiller le transport de bois que la rivière débordée a laissé sur ce qui nous reste de cette malheureuse propriété ; ce bois est superbe, ce sont des épaves qui appartiennent au propriétaire du terrain où elles s’échouent ; nous aurons du bois de chauffage pour une partie de l’hiver. Je surprends et j’admoneste assez vertement des individus qui, sans permission aucune, prennent le bois porté par la Têt sur la partie de Casenove qui appartient à l’oncle Xavier. Le soir, cérémonie du Rosaire. Je réponds au curé de Prades que j’accepte, en principe, de m’occuper de la fondation des groupes de Jeunesse catholique dont il m’a parlé ; j’en ai causé avec M. le curé, nous essayerons ! Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dans la Mayenne ; elle a été très remarquée, elle mettait aux prises un progressiste qui, comme député, avait voté contre la Séparation, M. Denis, et un candidat catholique et royaliste, M. Lebreton, représentant dans la Mayenne de Mgr le duc d’Orléans ; c’est M. Lebreton qui a été élu et cependant, il s’agissait de remplacer un progressiste ou rallié, M. Dubois-Fresnay, décédé. Il paraît que cette élection a été très remarquée, car le gouvernement croyait avoir acquis la Mayenne à l’idée républicaine ; aux élections de 1906, plusieurs députés royalistes furent élus dans ce département contre des républicains progressistes sortants ; l’idée républicaine et anticléricale, loin de gagner du terrain, est en baisse parmi ces catholiques populations ; il y a 10 ans, M. Lebreton s’était présenté à la députation et avait été battu ; on lui avait reproché d’avoir assisté au mariage du duc d’Orléans, et il avait relevé le défi ; cette fois cela ne lui a pas nui ; les électeurs ont été bien inspirés ! Je réponds au curé de Prades que je consens volontiers à essayer de fonder, de concert avec M. le curé, un groupe de Jeunesse catholique à Ille ; mais je me réserve la plus entière liberté au point de vue politique en dehors de l’association.

Ille, jeudi 24 octobre 1907

Il fait un vent violent du nord-ouest. Je reçois une carte postale de Maman me disant qu’elle a voyagé jusqu’à Angoulême avec l’oncle Xavier. Je vais à Vinça entre deux trains, de 4h à 7h, pour m’occuper de quelques affaires.

Ille, vendredi 25 octobre 1907

Le matin, je vais à cheval jusqu’au-delà du Riufagès, à 2 kilomètres de Vinça, puis à Boule où je vais faire à la mairie la déclaration de récolte prescrite par la nouvelle loi sur les vins. L’après-midi, je surveille à la grande maison dont les travaux avancent de plus en plus, c’est presque fini ; je vais me promener avec Bonne Maman dans la direction de Casenove. On vient d’arrêter à Toulon un traître, un nouveau Dreyfus, un officier de marine de 25 ans, du nom d’Ullmo, qui livrait de très importants documents à l’étranger ; comme par hasard, c’est un Juif ! Sale race, race de traîtres depuis Judas ! Impossible de nier son vilain cas, car le misérable a tout avoué, et il faisait du chantage pour se faire payer par le Ministère de la Marine les documents qu’il avait volés, c’est même ce qui l’a fait découvrir ; cette affaire provoque la plus vive émotion ; c’est un Juif, pourvu qu’on ne cherche pas à le sauver !

Ille, samedi 26 octobre 1907

Le matin, je vais à cheval à Corbère, je m’occupe du pressurage, je vais même au-delà dans la direction de Castelnou. L’après-midi, je reste à la grande maison, je pousse le plus possible les ouvriers. Le soir, je reçois une intéressante lettre de Marie-Thérèse. Je l’avais priée, en la quête, il y a un mois, de tâcher de savoir si on serait dans l’intention de marier Mlle de Saint-Marc, et ce qu’on lui donnerait ; elle s’est tout doucement acquittée de sa mission et a été assez adroite pour sonder Mme de St-Marc elle-même ; cette dame a bien dû comprendre que si Marie Thérèse lui parlait mariage pour sa fille, c’était pour moi, mais la chose s’est faite avec la plus grande discrétion. Eh bien, Mme de St-Marc a écrit à Marie Thérèse qu’elle accepte de marier sa fille et qu’elle a toute confiance en elle pour cela ; la jeune fille a 80.000 fr. qui lui viennent de son père en se mariant, cette somme est en argent. Marie Thérèse me demande si je veux qu’elle aille plus loin ; c’est bien embarrassant. Mlle de Saint-Marc est une jeune fille parfaite au physique et au moral, mais sa dot est bien mince ; 80.000 à 3 % peuvent donner 2400 fr. de revenus ; j’en aurai 3000 environ, cela ne fait que 5500 fr. environ ; comment vivre avec cela et assumer les charges d’une famille ? Je sais bien que je vais très probablement avoir une position qui pourra me rapporter de 3 à 4000 fr. ; mais enfin si je ne l’avais pas ou si l’obtenant, je ne la gardais pas pour une raison quelconque, comment vivrions-nous avec si peu ! C’est terrible, terrible ; je voudrais tant ne pas avoir à me préoccuper de cette question ! Et dire que c’est toujours cette maudite question d’argent qui empêche le bonheur, tantôt parce qu’il y en a trop, tantôt parce qu’il n’y en a pas assez ! Je prends le parti de répondre à Marie Thérèse de s’informer de la fortune à venir ; peut-être y aura-t-il compensation. Je ne cherche plus, plus du tout, la fortune : mais encore faut-il avoir de quoi vivre ! J’ai bien envie de passer outre et de dire à Marie Thérèse de marcher, Mlle de Saint-Marc est si bien ! Mais je n’ose pas. Il faut d’ailleurs voir ce qu’en pensent Papa et Maman. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 27 octobre 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres avec Bonne Maman ; l’après-midi, nous faisons quelques visites. Je reçois une longue lettre de Maman racontant que la petite Moy, ancienne maîtresse d’Henri de Lavergne, continue à faire des siennes ; elle suit et toise Papa, Maman, Philomène dans la rue ou à l’église. Et cependant, chose vraiment inouïe étant donnée l’audace de cette fille qui ne reculera devant rien, Papa et Maman qui étaient absolument décidés depuis un mois à célébrer le mariage ici, se remettent à hésiter ! Comment peuvent-ils hésiter, ils courraient au-devant des pires ennuis et d’un scandale terrible. Je leur écris une longue lettre dans laquelle j’insiste beaucoup pour qu’ils ne changent pas de nouveau de programme. Les Lavergne trouvent que c’est bien long d’attendre au Jour de l’An ; aussi j’écris à Maman que les travaux de la grande maison sont suffisamment avancés pour y célébrer le mariage au commencement de décembre. Que vont-ils décider maintenant !

Semaine du 28 au 31 octobre 1907

Perpignan, lundi 28 octobre 1907

Le matin, je vais à Corbère à cheval. Je pars à 4 heures pour Perpignan où je vais assister demain au mariage d’Isabelle de Llamby. Je descends au Grand Hôtel. Je vois tout de suite Mme de Llamby qui m’invite très aimablement à un petit dîner de famille ce soir ; nous étions 16 à table.

Ille, mardi 29 octobre 1907

Lucien Darru (1882-1918), marié en 1907 à Isabelle de Llamby – Photographie anonyme, s.d. (Collection famille Darru d’Oms de Latenay)

Le matin, je fais diverses commissions dans Perpignan, je me fais raser et couper les cheveux. À onze heures, je me rends chez Mme de Llamby ; peu après le cortège s’organise, il se compose d’une quarantaine de personnes ; j’accompagne Mlle Amélie de Çagarriga, la fille aînée de M. Henri de Çagarriga. C’est vraiment tout à fait une jeune fille, elle doit avoir 18 ou 19 ans, elle est très gentille, très distinguée et cause beaucoup, je n’ai pas eu de frais de conversation à faire avec elle, nous avons causé très naturellement, ce qui est fort appréciable dans un dîner de noces ; il est vrai que je la connais depuis longtemps déjà. Il y a 4 demoiselles d’honneur parmi lesquelles nos cousines Marthe de Lazerme et Jeanne Gout de Bize. Parmi les personnes du cortège, il y a notre cousine Mme Julia, née de Roig[38], avec son mari, sa fille Mme Fortunet et son gendre, de l’oncle Joseph de Lazerme, Marthe et Thérèse, M., Mme, Mlle Amélie et M. Albert de Çagariga, M. et Mlle Roca d’Huytéza etc. C’est le chanoine Gabriel de Llobel qui bénit le mariage à Saint-Jean ; il prononce un joli discours, plein de délicatesse ; la circonstance, il est vrai, y prêtait, car il y avait douze ans qu’Isabelle de Llamby, qui a à peine 20 ans, s’était fiancée à M. Lucien Darru qui en a 25 ans ; ces fiançailles enfantines ont tenu et cette charmante idylle, si rare dans notre siècle matérialiste, vient d’aboutir à la cérémonie d’aujourd’hui. Dans son discours, M. de Llobet rappelle la si ancienne et si illustre noblesse des D’Oms ; les D’Oms sont aujourd’hui la plus ancienne et la plus illustre famille du Roussillon ; pourquoi faut-il que les noms les plus anciens de notre petite patrie disparaissent un à un. Les D’Oms et les D’Ortaffa étaient les deux plus illustres familles roussillonnaises ; les D’Ortaffa ont hélas ! disparu il y a une trentaine d’années dans la personne d’un grand oncle de Papa, le vieux baron d’Ortaffa ; il était notre parent par les Boudeville et ne voulait pas se marier ; aujourd’hui le marquis d’Oms, frère unique de Mme de Llamby, seul représentant de ce nom, est en train de faire la même chose, il n’a jamais voulu se marier et, selon toute vraisemblance, mourra vieux garçon, ensevelissant avec lui une noblesse vieille de plus de mille ans ! Chez les Çagarriga, maison illustre aussi quoique moins anciennement roussillonnaise, MM. Raymond et Henri n’ont que des filles, ce qui les désole, et M. Albert, vieux garçon, aime mieux faire la fête que de se marier et faire souche ; voilà encore une famille qui est destinée à s’éteindre bientôt. Chez nos oncles de Bosch, des 3 représentants directs du nom aucun ne s’est marié et le nom se serait perdu si les Cornet et nous ne l’avions relevé. C’est très malheureux ! C’est un peu de l’histoire et de la gloire d’un pays qui s’en va ainsi ! Mais me voici bien loin du mariage d’Isabelle. Le dîner a lieu dans les salons d’un cercle aménagé pour la circonstance, ce sont les mêmes que pour le mariage de Louise, il y a 2 ans ½. Le dîner dure jusque vers 2h ½ ou 2h ¾ ; ensuite, on fume un peu, on cause, puis Mme de Llamby a l’excellente idée de faire porter un piano et jeunes gens et jeunes filles dansent un peu. Je quitte la sauterie à 6 heures, je me déshabille, fais mes paquets et repars à 7h15. Je suis à Ille à 8h. Le temps a été charmant et a bien favorisé la fête. Nous étions tous invités au mariage et, par suite de l’absence de mes parents, c’est moi seul qui ai représenté la famille.

Armoiries de la famille d’Oms – Détail d’un arbre généalogique de la famille réalisé vers 1900 (Archives familiales d’Oms/Le Dieu de Ville)

Ille, mercredi 30 octobre 1907

Nous recevons une lettre d’Angers disant que les négociations avec les Lavergne ne marchent pas comme sur des roulettes ; il y a eu de vives discussion pour la date et surtout pour le contrat ; Papa a promis une pension de 3000 fr., mais en se réservant le droit de donner, à la place, un capital en cas de vente de certaines propriétés ; il veut que le taux de capitalisation de la pension soit calculé à 4 %, taux légal, les Lavergne le veulent à 3 % ; cela fait une différence d’un quart pour le capital éventuel, d’où vive discussion ; il paraît qu’on a été à deux doigts de la rupture ! Philomène, devant son fiancé et la tante de celui-ci, Mme Bellouïs, s’est mal conduite vis-à-vis de Papa et de Maman ; elle leur a dit que plutôt que de renoncer à ce mariage, elle leur ferait des sommations légales ; quelle insolence ! Elle mériterait qu’on la prenne au mot ; il est vrai que son cher fiancé ne la prendrait pas sans dot ! Dans toutes ces discussions, il aurait son mot à placer, il devrait user de son influence sur ses parents pour pousser à la conciliation ; au lieu de cela, il est, paraît-il, d’une mollesse absurde ; il ne dit rien, balbutie et vraiment, je commence à croire qu’il ne tient pas beaucoup à sa fiancée ; il a pourtant à se faire pardonner beaucoup par mes parents ! Quand nous avons passé l’éponge sur l’inconduite passée du jeune homme et sur tous les ennuis, lettres, menaces qui en sont résultés, les Lavergne pourraient bien faire quelques concessions. Voyons ce qu’on nous écrira demain. Le matin, je vais à Corbère à cheval. L’après-midi, Bonne Maman et moi allons à Laferrière faire une visite de condoléances à notre cousine de Barescut.

Vinça, jeudi 31 octobre 1907

Le matin, j’assiste à un mariage bien différent de celui d’avant-hier ; c’est celui d’un domestique qui entre à notre service demain avec sa femme, pour remplacer le ménage Vedel ; le mari, 23 ans, s’appelle Pierre, il sera valet de chambre et s’occupera de mon cheval ; sa femme, même âge, sera cuisinière. Je signe à la sacristie, cela leur fait plaisir. Les nouvelles d’Angers sont un peu meilleures aujourd’hui, la situation paraît un peu moins tendue ; mes parents ont cédé sur la question du taux de capitalisation de la pension ; il reste à se mettre d’accord sur la date du mariage. Tous ces tiraillements sont bien ennuyeux. Je vais passer les 3 jours de fête à Vinça ; Bonne Maman tient à être à Vinça pendant ces fêtes et moi je n’ai rien de spécial à faire à Ille puisqu’on ne travaillera pas à la grande maison. Je vais d’Ille à Vinça à cheval ; Bonne Maman fait le trajet en chemin de fer.

Novembre 1907

Semaine du 1er au 3 novembre 1907

Vinça, vendredi 1er novembre 1907 (Toussaint)

Je fais la sainte communion après la messe de 8 heures ; je reviens à la grand’messe et à vêpres. Je vais, avec Bonne Maman, faire une visite à Mme Dalverny qui est ici pour quelques jours.

Vinça, samedi 2 novembre 1907

En commémoration des défunts de ma famille, je fais la sainte communion le matin à la messe de 7h 1/2. Je reviens à l’office solennel à 9 heures. La pluie a recommencé, il pleut à verse toute la matinée et une partie de l’après-midi. Pendant une éclaircie, je vais voir la propriété de la Balme où je n’étais pas allé depuis assez longtemps. Je fais la déclaration de récolte à la mairie pour nous et pour l’oncle Paul. Les nouvelles d’Angers sont meilleures aujourd’hui ; Maman a écrit que la famille de Lavergne a accepté, pour le mariage, la date du 28 décembre à Ille ; Dieu veuille que ce soit définitif ! Je vais voir un sociétaire malade.

Vinça, samedi 3 novembre 1907

Le matin, je fais sortir, de 8h ¼ à 9h ¼ Bétis qui n’était pas sorti depuis deux jours ; je fais 10 kilomètres (Marquixanes, Finestret, retour chemin de Joch). Je vais ensuite à la grand’messe. L’après-midi, je vais au recouvrement des cotisations de la société, puis au cimetière prier sur la tombe de nos chers disparus, ensuite à vêpres et je me promène un peu. Le soir, Mme Dalverny vient passer la soirée et prendre le thé.

Semaine du 4 au 10 novembre 1907

Ille, lundi 4 novembre 1907

Il pleut presque toute la journée et je suis obligé de revenir à Ille en chemin de fer ; j’irai chercher Bétis demain, s’il fait beau. Ici, je suis très contrarié de ne trouver dans la grande maison qu’un seul ouvrier ; les autres ont profité de mes 3 jours d’absence pour flâner et filer ; je vais trouver M. Baux qui, tout attrapé, fait revenir ses ouvriers. Il n’y a pas moyen de les quitter d’une ligne ! Le soir, nous allons à la cérémonie de la neuvaine des morts et chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mardi 5 novembre 1907

Le matin, après avoir constaté que les ouvriers sont à leur travail, je vais à Vinça par le train de 9h22 ; j’en reviens avec Bétis. L’après-midi, je comptais aller à Corbère, mais nous avons la visite de la famille de Çagarriga, M. Raymond, Mme et Mlle Marthe de Çagarriga, ils viennent nous surprendre à la grande maison que nous leur faisons visiter ; ils la trouvent bien changée ! Nous les raccompagnons au train de 4 heures. Le soir, cérémonie des morts et visite aux demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 6 novembre 1907

Encore la pluie ! Elle tombe la plus grande partie de la journée ; le bruit se répand à Ille que la Basse a débordé et fait des dégâts à Perpignan. Je passe la plus grande partie de la journée à la grande maison où les travaux avancent de plus en plus à condition d’y exercer une grande surveillance. Le soir, cérémonie des morts, nous allons ensuite chez les demoiselles Mathieu ; il pleut toujours ; allons-nous avoir une nouvelle inondation ?

Ille, jeudi 7 novembre 1907

La pluie a continué toute la nuit avec force, accompagnée de roulements de tonnerre, il pleut encore toute la matinée ; quelle année terrible à ce point de vue ! Je reçois un mot de M. Vaquié me disant qu’il arrivera à Perpignan à 5 heures et me demandant d’y aller le voir ; je pars à 1 heure 25, le temps se coupe et, à Perpignan, l’après-midi est belle. Mais M. Vaquié n’arrive pas car la ligne est coupée à Fitou, celle d’Espagne a été coupée aussi par les eaux. Hier à Perpignan, la Basse et le Ganganeil ont fait de grands dégâts, le second a démoli le mur des Petites sœurs des Pauvres et s’est engouffré dans les jardins, le quartier a été inondé ; aujourd’hui encore la Basse est très forte ; les champs et les vignes sont remplis d’eau ; autour de plusieurs localités la circulation sur les routes est impossible, les communications sont interrompues. J’avais vu d’aures d’inondations dans ce pays-ci mais jamais je n’en avais vu d’aussi persistantes ; il y a 7 semaines qu’il pleut presque constamment ! C’est désolant ! Je rencontre une foule de personnes à Perpignan, les Rovira, les Lazerme, Henri Jonquères etc. Tout le monde me parle du mariage de Philomène et de nos réparations. Et dire que je serai probablement obligé de revenir demain à Perpignan, c’est bien ennuyeux !

Ille, vendredi 8 novembre 1907

Je ne reçois rien de M. Vaquié, aussi je ne bouge pas ; le matin, je vais me promener à cheval du côté de Bélesta sans y arriver tout à fait. Il ne pleut pas de toute la journée.

Ille, samedi 9 novembre 1907

M. Vaquié m’écrit que la ligne étant coupée, il n’a pas pu venir à Perpignan et qu’il y viendra dans une dizaine de jours. Je vais me promener à Corbère, où je fais la déclaration de récolte, et à Millas. Marie Thérèse, qui a demandé à Mme de Saint-Marc quelle serait la fortune à venir de sa fille, me transmet aujourd’hui la réponse ; Mlle de Saint-Marc héritera de sa mère d’une cinquantaine de mille francs et d’une dizaine de mille d’une autre parente, en tout 60.000 qui, joints aux 80.000 actuels, font 140.000 francs ; il y a lui deux oncles, frères de sa mère, qui ne sont pas mariés, mais rien de certain de ce côté ; il n’y a d’assurés que 140.000 francs ; c’est insignifiant étant donnée la cherté actuelle de la vie ! Marie-Thérèse a transmis ces renseignements à Angers et Papa m’écrit de bien réfléchir avant de m’engager ; Marie-Thérèse, au contraire, me pousse à aller de l’avant. Ce n’est certes pas l’envie qui m’en manque, et, cette fois, je crois bien (c’est aussi l’avis de Marie-Thérèse) que je n’aurais qu’un mot à dire pour aboutir ; Mme de Saint-Marc, en effet, je l’ai vu à sa lettre, est très favorable au projet ; bien que Marie-Thérèse ne m’ait pas nommé, Mme de Saint-Marc a certainement compris de qui il s’agit. Que faire ? Je touche au but ; je peux avoir une femme charmante, jolie, intelligente, d’éducation parfaite, d’excellente famille, économe et pratique, bref ayant toutes les qualités physiques et morales ; je vois bien que je n’ai qu’un mot à dire pour cela. Eh bien, ce mot je ne peux pas le dire ! Je dois penser aux exigences de la vie sociale au rang où Dieu m’a fait naître, aux obligations d’ordre religieux, politique, social, et même mondain, auxquelles je ne peux pas me soustraire sans déchéance ; je dois penser au passé et à l’avenir de ma famille, de cette chaîne dont je ne suis qu’un anneau et que je n’ai pas le droit de briser ; je dois continuer les traditions de mes ancêtres et préparer l’avenir de me descendants. Et pour tout cela, l’argent, le maudit argent, est nécessaire ! Ah s’il ne s’agissait que de retrancher le superflu, le luxe de sa vie, je n’hésiterais pas et je courrais vers le bonheur qui m’attend certainement avec Mlle de Saint-Marc ; mais hélas ! Avec une fortune aussi modeste, je risquerais, pour ainsi dire, de manquer du nécessaire. La position sur laquelle je compte peut me manquer et, alors, je serais forcé, pendant très longtemps, de vivre avec un revenu de 5 à 6 000 fr. ; il peut venir des enfants, comment, avec aussi peu de ressources, les élever suivant leur rang social ? Quelle situation si angoissante ! Après tous les échecs que j’ai essuyés, je vois enfin le bonheur possible tout près de moi, et c’est moi qui suis obligé de le repousser à cause de l’argent, ce vil métal hélas si nécessaire aujourd’hui ! Comme c’est triste. Enfin, que faire, c’est ainsi. J’ai peut-être tort, peut-être ne trouverai-je pas aussi bien. J’écrirai à Marie-Thérèse de laisser tomber le projet avec tous les ménagements possibles ; il faut éviter de blesser Mme de Saint-Marc qui a été très aimable pour moi. Marie-Thérèse va donc lui dire qu’elle a mis la famille du jeune homme au courant de l’état des pourparlers et qu’elle va lui poser les questions que Mme de Saint-Marc désire connaître, et qu’elle transmettra la réponse à Mme de Saint-Marc. Dans quelques jours, elle lui écrira, si d’ici là je n’ai pas changé d’avis, que les parents du jeune homme ont beaucoup apprécié les renseignements donnés sur Mlle Yvonne, mais que le jeune homme n’est pas actuellement prêt à se marier, que lorsque le moment sera venu, si Mlle Yvonne est encore libre, ils examineront avec la plus grande bienveillance le projet actuel. Ainsi, on évitera de froisser la susceptibilité de Mme de Saint-Marc. Je suis très attristé de la décision que j’ai dû prendre, car Mlle de Saint-Marc me plaisait beaucoup. Je ne sais vraiment pas quand je me marierai !

Mgr Yzart[39], le nouvel évêque roussillonnais de Pamiers, est de passage ici, il se rend à Saint-Martin-du-Canigou où il doit officier pontificalement lundi. Il est ici l’hôte de M. Trullès. Je le vois au moment où il arrivait de la gare, M. le curé me présente à lui ; Sa Grandeur me reconnaît très bien, nous l’avons eu à déjeuner le jour où il est venu installer M. le curé Bonet, en 1892, il était alors supérieur de Saint-Louis ; je m’en souviens comme si j’y étais.

Mgr Martin Izart (1854-1934), archiprêtre de Perpignan (1902-1907), évêque de Pamiers (1907-1916), archevêque de Bourges (1916-1934) – Carte du jubilé, 1928 (Site Institutdugrenat.com)

Ille, dimanche 10 novembre 1907

J’assiste le matin à l’hôpital à la messe de 7 heures célébrée par Mgr Yzart ; Sa Grandeur fait un petit sermon improvisé sur l’évangile du jour ; il repart à 9h22 pour Prades et Saint-Martin. Je suis sur le point d’aller à Perpignan où je suis invité à déjeuner chez Mme de Rovira la mère en l’honneur du passage de son petit-fils René de Rovira de Roquevaire ; mais j’avais dit à Fernand que je ne pourrais peut-être pas y aller, aussi je me décide à ne pas y aller car, demain, je serai encore en déplacement. Je vais à la grand’messe et à vêpres. J’envoie un rapport à M. Vaquié sur les affaires d’assurances en cours ; j’en prépare quelques-unes.

Semaine du 11 au 17 novembre 1907

Ille, lundi 11 novembre 1907

Je devais aller à Saint-Martin-du-Canigou dont c’est la fête aujourd’hui ; Mgr de Carsalade y est et Mgr Yzart officie ; mais, dans la nuit, il se met à tomber des averses formidables accompagnées d’éclairs et de tonnerre ; impossible de faire cette ascension avec un pareil temps ; je suis donc forcé d’y renoncer, j’en suis désolé ; la fête aura été manquée. Il pleut presque jusque midi ; à 2 heures, je fais une courte promenade à cheval. Je parle à quelques jeunes gens du groupe de Jeunesse catholique que M. le curé veut fonder ; ils me promettent leur concours, mais ce ne sera pas chose facile ! Je pense beaucoup à ma réponse à Marie-Thérèse ; je fais peut-être une bêtise ; j’ai peut-être tort, je manque peut-être l’occasion de saisir le bonheur qui est tout près de moi ; ah, si l’on pouvait percer le voile de l’avenir !

Ille, mardi 12 novembre 1907

Je vais à Boule et à Corbère à cheval ; au retour, je comptais aller à la gare attendre Maman et Philomène, mais nous recevons une dépêche disant qu’elles ont manqué la correspondance à Bordeaux et arriveront ce soir. Je reste à la grande maison la plus grande partie de la journée ; depuis près de deux mois, je presse les ouvriers le plus que je peux et, Dieu merci, les travaux avancent de plus en plus et nous serons bientôt installés ; depuis le départ de Papa et de Maman, le 21 octobre, on a fait beaucoup. Maman et Philomène arrivent le soir à 8h, je vais les attendre à la gare. Philomène va attendre ici le moment de son mariage qui est fixé au 28 décembre ; il paraît que Madame de Lavergne, qui va beaucoup mieux, n’est pas une femme commode ; elle est douée d’un caractère acariâtre !

Ille, mercredi 13 novembre 1907

Le matin, je vais à cheval dans la direction de Montalba, sans y arriver tout à fait. L’après-midi, je vais avec Bonne Maman, Maman et Philomène, à la grande maison et je leur fais voir les progrès accomplis ; Philomène n’avait pas vu la maison depuis le commencement de janvier, elle y trouve de fameux changements. Mais Maman trouve qu’on n’est pas encore assez avancé, elle est effrayée du peu de temps qui reste jusqu’au 28 décembre. Et cependant maçons, menuisiers, peintres, tapissiers, tout le monde opère à la fois !

Ille, jeudi 14 novembre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, je vais à Perpignan pour une réunion du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales dont on m’a nommé membre ; il se réunit une fois par mois. On s’occupe de choisir des chefs d’arrondissement, on me nomme pour l’arrondissement de Prades ; j’ai donc le très grand honneur et aussi la responsabilité de représenter le Roi de France dans notre arrondissement ; du reste, je n’ai accepté que provisoirement car j’estime que le représentant officiel de la cause royaliste doit résider à Prades afin d’être placé au centre de l’arrondissement ; de plus, je ne connais presque pas les cantons de la montagne ; je n’ai une certaine influence que dans le canton de Vinça, et cette influence je crois pouvoir dire que je la mets tout entière au service de la cause du Roi, qui est celle de la France, en même temps qu’au service de la cause de l’Église ; mais je ne peux accepter à titre définitif d’être le chef de l’arrondissement, je chercherai un royaliste résidant à Prades pour me remplacer et représenter dans notre arrondissement la cause de nos traditions. Un incident assez vif se présente à propos d’un article bête paru dans Le Roussillon du 24 septembre, sur une question viticole, article qui a produit mauvais effet ; on n’est pas d’accord sur cette question, M. Despéramons, à tort à mon avis, défend Le Roussillon, et finalement la majorité du comité vote un blâme au journal pour cet article ; cela paraît beaucoup contrarier M. Despéramons. Maman et Bonne Maman sont venues aussi à Perpignan et Maman a choisi une bordure pour la tapisserie du salon et s’est entendue avec le tapissier Delclos qui doit venir poser les cadres, glaces, tentures etc. Nous voyons Mme de Llamby et les Bonafos. Je reviendrai samedi pour une réunion de la section d’Action française, elle est importante en raison de la proximité du congrès de la ligue qui doit se tenir à Paris le mois prochain. Nous avons failli manquer le train au retour ; heureusement pour nous qu’il a eu beaucoup de retard. Bonne Maman rentre à Vinça.

Ille, vendredi 15 novembre 1907

Je m’occupe de la maison toute la matinée ; nous avons les électriciens, on nous place 33 lampes et on nous les place gratuitement, c’était stipulé dans l’acte que Papa a passé il y a 3 ans avec M. Ecoiffier, directeur de la société, lorsqu’il a donné l’autorisation de faire passer des fils et de placer des poteaux et des pylônes dans plusieurs de nos propriétés[40] ; la pose et la fourniture des appareils est donc gratuite, mais, bien entendu, nous paierons ce que nous consommerons en électricité. L’après-midi, je vais à Millas à cheval. Je vois un négociant en vins pour Boule. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Perpignan, samedi 16 novembre 1907

Aujourd’hui est célébré au château de Woodnorton (Angleterre) le mariage d’une fille de l’illustre Maison de France, Madame la princesse Louise de France, pour sœur de Mgr le duc d’Orléans, avec le prince Charles de Bourbon-Sicile ; tous les royalistes demandent à Dieu le bonheur des nobles époux ! Plusieurs souverains assistent à ce mariage, célébré hélas ! sur la terre d’exil ; toutes les cours y sont représentées. Le matin, je vais à Boule où je m’occupe de la vente du vin. L’après-midi, je reste à la grande maison. Je vais, le soir, à Perpignan où il y a une réunion de la section d’Action française au cercle du Panache ; on y arrête un plan d’action pour cet hiver ; on donnera une réunion tous les 15 jours, comme l’hiver dernier ; sur ma proposition, on décide aussi d’organiser une campagne de conférences dans les campagnes. Je couche chez ma tante Bonafos. À la réunion je retrouve, outre MM. Henri Bertran et Despéramons, Henri Passama, Fernand de Rovira, Monsieur Antoine Talayrach etc. On s’occupe aussi du rapport à envoyer au congrès de la Ligue.

La princesse Louise d’Orléans (1882-1958) et son époux le prince Charles de Bourbon-Siciles (1870-1949), mariés le 16 novembre 1907 à Wood Norton (Angleterre) – Cliché anonyme, vers 1909 (Wikipédia)

Ille, dimanche 17 novembre 1907

À Perpignan, je vais à la grand’messe à Saint-Jean ; je vais remettre à M. Louis Noëll sa médaille du général Mercier. L’après-midi, je vais faire une visite de digestion à Madame de Rovira la mère ; je manque le train de 3 heures, qu’on a avancé, et je suis obligé de rester jusqu’à 7 heures 15 ; je vais à vêpres à Saint-Jean, puis voir un cinématographe à la foire pour passer le temps. À Ille, où j’arrive à 8 heures, je trouve nos 3 chats d’Angers qu’Angèle la cuisinière a apportés dans un panier ; les pauvres bêtes ont été très sages paraît-il. L’Action française a envoyé à Mgr le duc d’Orléans, à l’occasion du mariage de la princesse Louise, un télégramme de fidélité en termes magnifiques ; comme ligueur, je m’y associe entièrement. Les journaux racontent ce mariage qui a été digne des augustes fiancés et de leurs illustres maisons. C’est toute la Maison de Bourbon dont cette union resserre les liens.

Semaine du 18 au 24 novembre 1907

Ille, lundi 18 novembre 1907

Je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune et rentre vers 4 heures ; je m’occupe, à Vinça, de différentes affaires. On a de plus en plus de détails sur la trahison du juif Ullmo ; ce misérable a livré nos plus importants secrets ; vilaine race s’il en fut !

Ille, mardi 19 novembre 1907

Je suis un peu enrhumé du cerveau et je ne monte pas à cheval ; je passe la plus grande partie de ma journée à la grande maison où tout marche à la fois ; j’espère que nous serons prêts pour fin décembre.

Ille, mercredi 20 novembre 1907

Le matin, je vais à Corbère et à mi-chemin de Corbère à Thuir à cheval. Je passe la plus grande partie de l’après-midi à la grande maison. Depuis cinq jours, tous les journaux sont pleins d’intéressants détails sur le mariage de la princesse Louise, sur le duc d’Orléans, les princes et princesses de la Maison de France, leurs invités ; plus de 40 Bourbons se trouvaient réunis samedi à Woodnorton chez le chef de la Maison de France. Mgr le Duc d’Orléans a fait un très aimable accueil aux journalistes français qui étaient venus à Woodnorton à l’occasion de ce mariage ; ils étaient 22 de toute opinion. La chapelle était décorée de tous les drapeaux français depuis les plus anciens oriflammes jusqu’au drapeau blanc de la Restauration et au drapeau tricolore. Ce mariage coïncidant avec l’apparition du livre intitulé La Monarchie française avec préface du duc d’Orléans et contenant les écrits et manifestes du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, a déterminé une véritable explosion de royalisme. Tous les journaux royalistes qui me passent ici entre les mains, L’Éclair de Montpellier, Le Soleil, La Gazette de France, Le Roussillon, Le Maine et Loire sont pleins d’articles débordant de loyalisme monarchique ; les journaux catholiques plus ou moins constitutionnels, Croix, Univers, donnent des relations sympathiques du mariage ; les journaux républicains roses idem ; enfin, les journaux du bloc eux-mêmes sont obligés, à cette occasion, de parler de nos princes, ils le font en termes convenables généralement, comme Le Tmps, La Gironde ; ce dernier journal reconnaît l’heureuse influence qu’exercent les princesses françaises mariées à des princes étrangers, sur les dispositions des cours étrangères à l’égard de la France. Bref, ce mariage a ranimé chez les royalistes le loyalisme, l’amour envers leurs princes et a montré à tous la place immense qu’occupe encore en Europe la Maison de France. Tout cela est excellent et doit inspirer à beaucoup de gens, dégoûtés du régime actuel mais indécis sur le parti à prendre, de salutaires réflexions. À nous de savoir en profiter !

Ille, jeudi 21 novembre 1907

Étant un peu enrhumé du cerveau, je ne sors pas à cheval ; je reste à la grande maison le matin et une partie de l’après-midi. Je vends le vin de Boule (le nôtre et celui des Magué) au prix de 12 fr. l’hecto à M. Barthélémy Dabat, commissionnaire en vins à Bélesta, qui achète pour une maison de l’Aube. J’ai eu de la peine à obtenir ce prix ; il m’a fallu négocier pendant 8 jours et tenir ferme ; tout d’abord, ce négociant ne m’en offrait que 11 fr., puis 11,50, puis 11,75 et enfin 12 fr., prix que j’avais fixé, dès le premier jour, comme minimum ; j’étais, en même temps, en pourparlers avec une autre maison qui, aujourd’hui même, a offert aussi 12 fr. après n’avoir offert que 1 fr. 10 le degré il y a quelques jours, mais il est trop tard ; je stipule avec Dabat de bonnes conditions de paiement, d’enlèvement etc. et je rédige les ventes sur papier timbré ; il faut prendre toutes les précautions ! Je reçois une dépêche de M. Vaquié m’appelant demain matin à Perpignan ; précisément, je fais aujourd’hui ma première assurance-vie avec M. Baux fils qui s’assure pour 5 000 fr. à la « Caisse paternelle » ; je porterai demain cette proposition à M. Vaquié ; cela me fera bien noter. Encore un article très royaliste ; c’est Le Gaulois qui le publie aujourd’hui ; il envisage la possibilité d’élections royalistes, après une commotion intérieure ou extérieure et invite les personnalités royalistes à se faire d’ores et déjà accepter comme candidats éventuels dans leurs arrondissements ; ce serait le renouvellement des élections de 1814, 1849, 1871 ; la république, dit Arthur Meyer dans cet article, doit finir dans le sang ou l’imbécillité suivant le mot de Thiers, et le duc d’Orléans représente un principe qui ne se prescrit pas ; le couronnement de l’œuvre d’ordre et de paix que le pays demandera à ses mandataires sera tout naturellement la Monarchie. Pour mon compte, je crois à des élections royalistes seulement après une commotion, comme conséquence, comme effet de cette commotion ; c’est bien l’idée exprimée par Meyer ; il est évident que pour assurer l’ordre d’une façon durable, la monarchie est indispensable ; on commence à le reconnaître et à le proclamer. Le Gaulois qui, tout en étant royaliste, craint beaucoup de s’afficher, ose cependant le dire dans un leader-article, c’est bon signe ! Nos idées font des progrès. La Libre Parole, selon toutes probabilités, va prochainement se transformer en un grand organe royaliste Action française ; quel instrument de propagande cet organe va constituer !

Ille, vendredi 22 novembre 1907

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures ; je vois M. Vaquié avec qui je déjeune au Grand Hôtel ; mon affaire est en bonne voie et il espère que je serai bientôt nommé inspecteur adjoint de la « Caisse paternelle ». Il me propose aussi de me faire nommer à Perpignan à la direction d’une assurance accident et grêle, la compagnie « La Garantie », il est très bien avec un inspecteur de cette compagnie qui vient fonder une direction dans le département ; j’aurais beaucoup d’agents sous mes ordres, mais ce serait un portefeuille à créer. N’ayant pas encore grande expérience dans les questions d’assurances, ce serait beaucoup embrasser pour un début ; il vaut mieux que je me réserve uniquement pour la carrière d’inspecteur ; M. Vaquié me dit bien que l’un n’empêcherait pas l’autre, mais je trouve que ce serait trop pour un début, car il ne faut pas oublier qu’avant tout, je dois avoir le temps de m’occuper des propriétés de mes parents, et de celles qu’ils me donneront quand je me marierai. Je repars à 3 heures.

Ille, samedi 23 novembre 1907

Le matin, je vais à cheval à Boule ; l’après-midi, je passe tout mon temps à la grande maison ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 24 novembre 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital. Nous allons tous passer la journée à Vinça, nous partons par le train de 9h, assistons à la grand’messe et rentrons le soir par le train de 7 heures. Dans l’après-midi, je vais avec Dalmer à Rigarda où j’assiste au recouvrement et m’occupe de diverses questions concernant les 2 sections de la Société Saint-Sébastien que j’ai fondées l’année dernière dans ce village ; les deux chefs de section m’escortent tout le temps ; ils sont, du reste, très gentils et je leur paie, ainsi qu’à plusieurs autres sociétaires qui se trouvaient là, une tournée au café conservateur de Rigarda. Ces deux sections marchent fort bien et se préparent à participer à la fête de Saint-Sébastien.

Semaine du 24 au 30 novembre 1907

Ille, lundi 25 novembre 1907

Je passe toute ma journée à la grande maison où tous les corps de métiers fonctionnent à la fois, je ne trouve même pas une heure pour faire promener Bétis.

Ille, mardi 26 novembre 1907

Je passe, comme hier, presque toute ma journée à la grande maison ; on fait ces jours-ci des travaux d’intérieur très délicats, comme le pavage de l’entré en petits cailloux de la rivière, qui exigent beaucoup de surveillance. Il y a un an aujourd’hui que les maçons ont pris possession de la maison ; je n’aurais jamais supposé, à ce moment-là, que les travaux dussent durer plus de 8 à 9 mois ; il est vrai que la démolition de la tour, qui n’était pas alors prévue, a beaucoup retardé. Papa arrivera enfin jeudi ; il était parti pour une quinzaine de jours, il aura passé 5 semaines dehors ; ces jours-ci, il a été retenu à Biarritz par différentes affaires concernant le terrain et la villa.

Ille, mercredi 27 novembre 1907

Le matin, je fais une dizaine de kilomètres avec Bétis. L’après-midi, je vais avec Philomène à Millas voir les Ferriol et rentre aux Çagarriga, qui vont repartir pour Paris, leur visite de l’autre jour ; nous ne rencontrons que les Ferriol. On s’est encore battu ces jours-ci au Maroc, dans la région Est, autour d’Oudjda que nous occupons depuis huit mois ; la fameuse pénétration pacifique, dont on a tant parlé, a fait chou blanc ! Quelle farce néfaste !

Ille, jeudi 28 novembre 1907

Papa arrive le matin à 7h. Je vais, à cheval, tout près de Bélesta. L’après-midi, je reste à la maison Bosch.

Ille, vendredi 29 novembre 1907

Le matin, je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune et j’y fais quelques affaires ; je rentre dans l’après-midi. Deux tribus marocaines, chez qui nous étions allés faire une démonstration militaire et qui nous avaient reçus à coups de fusil, ont franchi hier la frontière algérienne et ont attaqué des postes français ; on s’est battu de part et d’autre, nous avons eu dix morts et de nombreux blessés ; nous voilà dans l’obligation d’infliger à ces tribus un châtiment exemplaire et, par conséquent, de pénétrer en force au Maroc pour la 3ème fois cette année ; et on nous parlera encore de la pénétration pacifique !

Ille, samedi 30 novembre 1907

Le matin, je fais une promenade à cheval. L’après-midi, je reste presque tout le temps à la grande maison où l’on organise le salon ; on place nos tentures Louis XVI, toiles peintes qui nous viennent de chez la grand’mère de Papa, Mlle Bonaure ; ce sont des médaillons ravissants ; leurs couleurs sont admirablement conservées ; nous en aurons pour presque tout le salon qui est bien grand cependant ! Je comptais aller ce soir à Perpignan pour assister à la conférence d’Action française que doit faire le président de la section roussillonnaise de la Ligue, M. Henri Bertran de Balanda ; c’est la première de l’hiver, il est probable que je serai appelé à en faire une dans quelque temps. Je ne peux malheureusement pas aller à Perpignan ce soir, Max m’ayant télégraphié que la jument « Diana » qu’il nous envoie pour Vinça arrivera demain matin ; il faut que je sois ici pour la recevoir. J’irai demain à Perpignan pour la conférence que fait M. Lenail pour la Ligue des Françaises. Papa reçoit une lettre de Mgr Pasquier, recteur de l’Université catholique d’Angers, lui annonçant que les évêques protecteurs de l’Université, réunis à l’occasion de la rentrée à Angers, l’ont nommé professeur honoraire en reconnaissance de ses longs services ; Papa est enchanté de ce témoignage. Déjà, au mois de juillet, à la dernière réunion des professeurs, les collègues de Papa lui avaient offert en souvenir une gravure qu’ils avaient tous signée, et Mgr Rumeau lui avait dit qu’il entendait le recevoir chez lui quand il viendrait à Angers.

Décembre 1907

Semaine du 1er décembre 1907

Ille, dimanche 1er décembre 1907

Je vais à la messe de 8h ½ ; à 11 heures Diana arrive en excellent état, je la fais débarquer et conduire à l’écurie ; Bétis est un peu malade, je le fais soigner. Papa souffre de nouveau de ses névralgies. Je vais avec Maman à Perpignan à la conférence de M. Lenail, Bonne Maman y vient aussi, nous la retrouvons dans le train ; la grande salle de la Maison des Œuvres est à peu près remplie ; Monseigneur préside la réunion ; on fait monter de force Maman et Bonne Maman sur l’estrade comme représentantes d’Ille et de Vinça ; il y a aussi sur l’estrade les 3 dames de Çagarriga, Tante Hélène de Lazerme etc. ; Carlos présente l’orateur, Mme Bertran-Llegu lit un rapport sur la marche de la L.P.D.F. L’orateur fonce sur les hommes au pouvoir, mais ne dit rien contre le régime lui-même, la Ligue P.D.F. ne faisant pas de politique. À la suite de la conférence, sur un autel improvisé Monseigneur donne la bénédiction du Saint-Sacrement ; je vois plusieurs fois Sa Grandeur qui est toujours de la plus grande amabilité pour moi. Il y a là beaucoup de personnes du peuple, mais aussi de la très bonne société, les Lazerme, Çagarriga, Mme de Llamby, de Rovira etc. La quête est faite par Mmes Henri de Çagarriga, Vassal et Carlos de Lazerme. Il fait un véritable temps d’été, le soleil est chaud ; je suis encore en habits d’été et je ne n’éprouve nullement le besoin de me couvrir, je ne peux même pas supporter le pardessus. Après la conférence, je vais un moment au Panache, je fais quelques commissions et visites et nous rentrons à Ille à 8 heures. Maman apprend que les dames de charité d’Ille, réunies aujourd’hui pour remplacer la présidente Mme Roca, démissionnaire et malade, l’ont élue à l’unanimité ; elle avait pourtant prévenu M. le curé qu’elle ne le voulait pas. Elle avait été autrefois présidente, avant que nous allions habiter Angers, car c’est elle qui avait fondé l’œuvre avec M. le curé Bonet. La chose dont on parle le plus à Perpignan et qui étonne tout le monde, c’est la décision par laquelle Monseigneur vient de nommer M. Gabriel de Llobet, archiprêtre de Saint-Jean depuis 5 mois seulement, vicaire général à la place de M. Roca, malade ; on regrette beaucoup, à Saint-Jean, M. de Llobet, il s’y était déjà fait apprécier et aimer ; c’est cependant un avancement pour lui ; il est remplacé à la tête de la cathédrale par M. Yzart, chancelier de l’Évêché, homonyme de l’ancien archiprêtre aujourd’hui évêque de Pamiers ; le nouvel archiprêtre ne vaut pas, dit-on, ses deux prédécesseurs.

Semaine du 2 au 8 décembre 1907

Ille, lundi 2 décembre 1907

Je m’occupe de la grande maison la plus grande partie de la journée ; on en est à l’installation des meubles et tentures bien que les maçons et les peintres n’aient pas tout à fait terminé leurs travaux.

Ille, mardi 3 décembre 1907

Il fait très froid, c’est un coup de vent de nord-ouest ; cela contraste avec le temps de ces jours derniers. On écrit que Mme de Lavergne est encore souffrante et ne viendra peut-être pas. Aussi Papa et Maman, effrayés de tout ce qu’il y a encore à faire à la maison, sont sur le point de décider de retarder le mariage jusqu’à Pâques ; mais les Lavergne seraient-ils de cet avis ? On plante aujourd’hui le jardin de la grande maison. Notre cousine Thérèse Delcros, née de Barescut, vient d’avoir 2 jumelles ; comme elle a eu 2 jumeaux il y a moins d’un an, ça lui fait 4 enfants en 11 mois ! À ce régime, notre population dépasserait vite celle de l’Allemagne ; ses 4 enfants sont bien portants.

Ille, mercredi 4 décembre 1907

Le matin, je vais à cheval à Corbère ; l’après-midi, je reste la plus grande partie de mon temps à la grande maison. Aujourd’hui, on décide de ne pas retarder le mariage et de faire tous nos efforts pour avoir la maison prête le 28 et même quelques jours avant ; il faudrait nous installer dans la maison le lundi 16. Dans l’après-midi, je vais me promener avec Philomène du côté de Régleilles ; le temps est de nouveau merveilleux, et chaud pour la saison.

Ille, jeudi 5 décembre 1907

Le matin je vais du côté de Montalba à cheval ; c’est jour de foire aujourd’hui. Je passe le reste de ma journée à la maison où je presse le plus que je peux notre installation.

Ille, vendredi 6 décembre 1907

Aujourd’hui encore je passe presque tout mon temps à la grande maison ; je fais placer les meubles, rideaux, cadres etc. de ma chambre et de mon petit cabinet de travail qui la suit.

Ille, samedi 7 décembre 1907

Il fait plus frais et j’adopte aujourd’hui tous mes costumes d’hiver ; en-dessous, cependant, je ne suis pas tout à fait vêtu d’hiver. Nous installons le cabinet de Papa et ses bibliothèques ; on achève aussi l’installation de la lumière électrique. Les maçons quittent aujourd’hui la maison, après un an et onze jours, ce n’est pas malheureux ! Nous leur donnons à chacun une bonne étrenne, elle leur est remise par l’entrepreneur M. Baux ; ça leur est dû car ils ont toujours été très complaisants. Je vais me confesser.

Ille, dimanche 8 décembre 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur de la fête de l’Immaculée Conception ; je retourne à la grand’messe et à vêpres ; il fait extrêmement doux, presque chaud.

Semaine du 9 au 15 décembre 1907

Ille, lundi 9 décembre 1907

Je passe presque toute la journée à la maison Bosch où l’on installe les meubles et les panoplies de la salle à manger.

Ille, mardi 10 décembre 1907

Je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune ; je rentre vers 4 heures

Ille, mercredi 11 décembre 1907

Je monte à cheval 1 heure le matin. Il y a des difficultés pour le contrat de mariage de Philomène ; mes parents, c’est décidé depuis longtemps, lui font une rente de 3000 fr ; mais les Lavergne exigent maintenant que Maman garantisse le paiement de la rente, après le décès de Papa, si elle lui survit, sur sa fortune personnelle ; cela, bien entendu, au cas où Philomène ne trouverait pas dans la succession de Papa le capital équivalent à la rente, c’est à dire 100.000 fr. Cela n’arrivera pas, il faut bien l’espoir du moins, mais Maman est ennuyée d’avoir à s’engager ainsi ; elle y consent cependant à condition qu’Henri de Lavergne promette qu’il ne s’opposera pas, le cas échéant, à un partage d’ascendant. On écrit dans ce sens à Henri de Lavergne ; quel ennui d’avoir encore à traiter de pareilles questions à moins de 3 semaines du mariage ! Victor de Lacour est ici avec sa sœur pour quelques jours ; je le rencontre au retour de ma promenade à cheval et nous causons quelques instants ; son père est malade au Pignas. Je ne voudrais pas revoir Marie-Louise.

Ille, jeudi 12 décembre 1907

Au retour de ma promenade à cheval ce matin, je rencontre Marie-Louise de Lacour ; je me contente de la saluer poliment mais froidement, sans descendre, bien entendu, de cheval. Elle s’est développée depuis l’année dernière ; c’est une superbe jeune fille ! Quel dommage qu’elle ou ses parents (je ne sais) s’oppose à mes projets ; sa vue ravive mes pénibles souvenirs ; j’y pense et je suis triste toute la journée ! Il y a un an à pareille époque, que d’espoir j’avais ! Quel hiver, quel printemps j’ai passé ensuite ! Ce journal est rempli d’elle et dire qu’il a fallu brusquement renoncer à tant d’espoir ; en écrivant ces lignes, les larmes me viennent encore aux yeux ; comme la volonté de Dieu est parfois pénible !

Ille, vendredi 13 décembre 1907

Je monte à cheval l’après-midi ; je vais à Boule où l’on jalonne la partie gauche de la propriété de Derrère las Cases pour y planter des pêchers comme l’année dernière dans la partie droite.

Perpignan, samedi 14 décembre 1907

Mme Antoine Joffre née Thérèse Noëll (1872-1957), avec ses enfants Marie-Antoinette (née en 1906) et Joseph (né en 1905) – Cliché anonyme, vers 1908/1909 (Collection Guy Roger)

Je vais à Perpignan et à Rivesaltes par le train de 1h25 ; à Rivesaltes, je vois Mme Antoine Joffre[41] pour une question d’assurances et je suis assez heureux pour enlever l’assurance dotale de sa fillette âgée de 1 an ; c’est une affaire de 10.000 fr. ; ça me fait des dossiers, j’espère que ça m’aidera à être nommé. À Perpignan, je dîne au Grand Hôtel et j’y couche. J’assiste le soir, au cercle du Panache, à la conférence d’Action française faite par M. Despéramons ; le président du comité royaliste parle de la Monarchie et des questions ouvrières et lit de nombreux extraits de manifestes du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, tous se rapportant aux questions ouvrières sur lesquelles nos princes ont donné des solutions autrement justes et opportunes que les boniments électoraux républicains. On s’occupe beaucoup ici de l’élection au Conseil général, scrutin de ballottage qui doit avoir lieu demain. Pour se débarrasser de cet animal de Bourrat, le mot d’ordre du parti royaliste est de voter pour Denis, Bourrat étant le candidat officiel du parti républicain, l’élection de Denis, qu’on le veuille ou non, sera un échec pour la république ; royalistes, modérés et socialistes sont d’accord pour jeter dehors Jean Bourrat. Jonquères d’Oriola s’étant ou ayant paru un peu s’écarter de la discipline, on lui fait des remontrances et il promet de suivre le mot d’ordre. Après la conférence, avec Rovira, Jonquères, Jacques Passama et Massé, je vais un moment au Palmarium.

Jean Bourrat (1859-1909), député des Pyrénées-Orientales de 1896 à 1909 – Carte postale, sans date (Wikipédia)

Ille, dimanche 15 décembre 1907

Je pars de Perpignan par le train qui en part à 8h30 ; j’assiste ici à la grand’messe où l’on publie Philomène, et à vêpres. Le congrès d’Action française prend fin aujourd’hui ; j’en ai lu, avec envie, les comptes-rendus, tous ces jours-ci dans les journaux ; M. Bertran de Balanda y représentait la section roussillonnaise. Hier, M. Despéramons a lu deux lettres écrites par lui de Paris.

Semaine du 16 au 23 décembre 1907

Ille, lundi 16 décembre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval pour surveiller les préparatifs de la plantation des arbres fruitiers. L’après-midi, je m’occupe à la grande maison. Impossible de s’y installer aujourd’hui.

Ille, mardi 17 décembre 1907

Je ne fais qu’une toute petite promenade le matin, Pierre ayant mal sellé Bétis, celui-ci rétive, et il souffre du garrot. L’après-midi, j’aide à tout arranger à la grande maison.

Ille, mercredi 18 décembre 1907

Je vais à Vinça avec Dominique Vallé faire ouvrir et déguster quantité de vieilles barriques et de dames-janes de vieux Roussillon ; nous n’y trouvons que du rancio sec. Nous en mettons en bouteille, et rebouchons et étiquetons le reste, il y en a certainement du temps de mon bisaïeul de Pontich mort en 1865. Il y a quelques années (depuis 1901), nous avons trouvé à Vinça quelques bouteilles de 1790 ; ce vin avait donc 3 siècles ! Il était devenu presque blanc. Je rentre à 4 heures.

Ille, jeudi 19 décembre 1907

Je m’occupe toute la matinée à écrire des lettres et à aider à l’installation. L’après-midi, je vais à Perpignan faire quelques commissions, et à Rivesaltes ; Mme Joffre m’avait formellement promis, jeudi, d’assurer sa fillette et si j’avais eu avec moi les pièces nécessaires, elle signait immédiatement sa proposition ; je lui ai donc envoyé la proposition à signer comme c’était convenu ; et voilà qu’elle a brusquement changé d’idée ; j’y vais aujourd’hui pour tâcher de repêcher l’affaire, mais je n’y réussis pas. Je rentre à 8 heures. Il paraît que Victor de Lacour s’étonne que nous ne renouvelions pas l’invitation que nous lui avons faite, il y a six mois, à lui et à sa sœur, d’assister au mariage de Philomène ; ils ne l’ont pas acceptée alors ; nous nous garderons bien de la renouveler ; il y a dix jours qu’ils sont ici et ils n’ont pas fait la moindre visite de remerciement, nous sommes donc dans notre rôle en nous abstenant, c’est ce que je réponds au fils Baux qui m’en parle après avoir reçu les confidences de Victor. La vraie raison, Victor et nous la connaissons, mais le fils Baux l’ignore ! Néanmoins, Victor, en dehors de toute autre question, aurait agi poliment en venant faire une visite ; il ne l’a pas osé, mais alors il ne devrait pas s’étonner de ne pas être réinvité ! D’ailleurs, j’évite toute occasion de revoir Marie-Louise, sa vue m’est trop pénible ! Vis-à-vis des Lacour, ma ligne de conduite est toute tracée ; je serai poli, mais très froid, pas la moindre avance !

Ille, vendredi 20 décembre 1907

Le fils Baux me parle de ce que Victor lui a dit ; je lui donne mes raisons (sans lui dire la principale) qui nous empêchent d’inviter les Lacour ; le fils Raoul ayant revu Victor, le lui dit ; celui-ci se contente de baisser le nez sans rien répondre ; nous sommes incontestablement dans notre rôle ! L’après-midi, je monte Bétis, je vais à Millas et en reviens par la grand’route. L’installation de la grande maison touche absolument à sa fin ; il était temps !

Perpignan, samedi 21 décembre 1907

Je ne me doutais pas, ce matin, que je coucherais ce soir à Perpignan. J’y suis venu avec les Rovira et les d’Albici ; nos cousins sont venus nous voir dans l’après-midi et comme il y a ce soir au Panache une réunion où M. Bertran, retour de Paris, rend compte du congrès de l’Action française et des résolutions qui y ont été prises, ils m’ont décidé à les suivre. Je suis donc reparti avec eux en voiture et Fernand m’a gardé à dîner et à coucher chez sa mère à Perpignan ; Mme de Rovira me reçoit très aimablement. Ensemble, et avant même d’arriver à Perpignan, nous sommes allés faire une visite aux Chefdebien dans leur propriété de Mailloles ; nous sommes reçus par la jeune baronne qui a beaucoup gagné depuis que je ne l’avais vue ; je trouve que René, qui est souffrant, sera assez rétabli pour venir samedi au mariage. Fernand me parle mariage ; il connaît intimement les Vilmarest et se propose de m’engager de me marier à Mlle Germaine de Vilmarest[42], il ne dit que lui et sa femme y ont pensé pour moi ; je le remercie mais je lui dis de n’en rien faire, car si la famille de Vilmarest est très bien à tous les points de vue et si la jeune fille est aussi je crois, très bien moralement et intellectuellement, son physique ne me plaît guère. Fernand le regrette et me dit qu’il pensera à autre chose.

Perpignan, dimanche 22 décembre 1907

Vue de la façade de la maison de Bosch à Ille depuis le jardin – Aquarelle anonyme, 1883 (Collection Pierre Lemaitre)

Je suis rentré de Perpignan ce matin par le train d’onze heures ; je suis allé à la messe de 9h à Saint-Jean. Grande date aujourd’hui dans l’histoire de notre famille ; si jamais un disciple de Le Play fait la monographie de la famille, il la marquera d’un trait spécial ; c’est aujourd’hui que nous venons nous installer dans la maison Bosch relevée de son oubli. Nous prenons, dans la journée, nos dernières dispositions et nous venons nous y installer ce soir. J’écris ces lignes de ma nouvelle chambre avant de me coucher. Voici de quoi se compose cette immense maison ou, pour mieux dire, ce superbe hôtel qui couvre 800 mètres carrés sur le plan cadastral : au rez-de-chaussée, lingerie, immense cuisine, 3 bûchers, une cave à vins, une cave à vins fins, une cave à huile, une écurie, un grenier à foin, une buanderie, un W.C. de domestiques, sans compter la grande entrée et le jardin ; j’oubliais une pièce pouvant servir de serre ou de remise ; au 1er, grand hall, immense salon à 3 grandes fenêtres, salle à manger, office, petit salon, cabinet de travail de Papa, chapelle, 4 chambres de maître dont 2 avec cabinets de toilette, W.C., la plupart de ces appartements sont autour d’une grande terrasse qui donne sur le jardin et communique avec lui par un grand escalier extérieur ; au 2ème (en deux ailes séparées), 4 chambres de maître, toutes avec cabinet de toilette, plus un appartement après ma chambre qui me servira de cabinet de travail, mais qui pourra, au besoin, servir de chambre, une salle de bains, un W.C., 3 chambres de domestiques, un fruitier, deux greniers ; au 3ème, 4 greniers ; enfin sur le toit, à 14 mètres au-dessus du sol de la rue, une terrasse d’où l’on domine la ville et d’où l’on a une vue superbe sur la campagne. La maison a un puits, un réservoir d’eau au 3ème et l’eau se répand, de là, dans les cabinets de toilette, à la salle de bains et aux W.C., elle est éclairée à l’électricité et a les sonnettes électriques. Le grand escalier en pierre avec rampe en fer forgé est remarquable, monumental ; la plupart des portes sont en bois sculpté avec ferrures anciennes. Enfin cette maison est splendide, les appartements en sont spacieux et notre mobilier y fait un effet superbe. Toutes les personnes qui la visitent la trouvent merveilleuse ; c’est, dans toute l’acception du mot, l’ancien hôtel aristocratique. Sur la principale porte cintrée en marbre rouge, au-dessus de l’écusson dont le blason a été martelé par les brutes pendant la grande Révolution, on lit la date : 1595, soit 312 ans d’existence (la maison de Vinça porte 1619). Et cette maison n’est jamais sortie de la famille ; construite probablement par les Gros elle est passée aux Bosch par suite de l’alliance des Bosch et des Gros[43] ; au 18è siècle le comte de Lansac, mon arrière-grand-oncle, restaura les appartements du devant le salon, la salle à manger et ce que nous appelons la chambre Louis XV, plusieurs cheminées sont de cette époque ; elle fut échangée vers 1810 par la vicomtesse de Vinezac, née de Lansac et fille d’une Bosch[44], contre d’autres propriétés et ce fut mon bisaïeul Antoine de Bosch qui la prit alors, en même temps que notre métairie de Saint-Martin qui appartenait, comme la maison, à sa cousine de Vinezac. Elle se ferma en 1889 à la mort de l’oncle Victor et se rouvre aujourd’hui. Elle va être inaugurée dans son nouvel état par la cérémonie du mariage de Philomène. Voilà l’histoire de cette maison, qui va être désormais le centre de la famille. Puisse Dieu continuer à la protéger et puissent dans 312 ans, les arrière-petits-fils de nos arrière-petits-fils vivre encore sous son toit !

Emplacement d’un blason (probablement effacé à l’époque de la Révolution française) sur le linteau de la porte de la maison d’Estève de Bosch, rue Sainte-Croix à Ille – Cliché S. Chevauché, 2020

Semaine du 23 au 29 décembre 1907

Ille, lundi 23 décembre 1907

Papa et Maman, que j’ai mis au courant de la proposition que m’a faite Fernand au sujet de Mlle de Vilmarest sont furieux que je ne veuille pas le laisser agir ; ils trouvent le parti superbe et disent que je ne suis pas raisonnable. Je trouve, au contraire, que je suis très raisonnable, le plus déraisonnable étant de se marier sans amour ; qu’est-ce qu’un ménage à la base duquel il manque le lien sacré de l’amour ? Nous mettons la main aux derniers détails. L’après-midi, je vais à Vinça à cheval, je vois arriver les Magué par le train de 4 heures et je repas aussitôt après.

Ille, mardi 24 décembre 1907

Henri de Lavergne arrive à 11 heures d’Angers, je ne l’avais pas vu depuis qu’il est le fiancé de Philomène puisque j’avais déjà quitté Angers quand le mariage s’est décidé. Par le même train arrivent Max, Marie-Thérèse et Ghislaine-Marie, avec la bonne d’enfant de cette dernière. Nous allons, Papa et moi, les attendre tous à la gare. Un grand ennui : Mme Barrera est morte ce matin à Vernet-les-Bains ; voilà donc les Delestrac empêchés d’assister au mariage ; quelle déception pour eux et pour nous ; Tante Delestrac et Yvonne passent par le train de 1h25, elles vont à Perpignan s’occuper du transport du corps. L’après-midi, je vais à Boule à cheval. Nous aurons, comme au mariage de Marie-Thérèse, une table pour les fermiers, j’en invite plusieurs.

Ille, mercredi 25 décembre 1907 (Noël)

Nous allons à la messe de minuit où je n’étais pas allé depuis 2 ans puisqu’il n’y en a pas eu l’an dernier, on y fait un peu de chahut au fond de l’église ; je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe le matin. L’oncle Xavier arrive à 9 heures. L’après-midi, nous allons tous à Vinça en omnibus : l’oncle Xavier, Papa, Philomène, Henri de Lavergne, Max et moi ; nous présentons à bonne Maman et aux Magué le fiancé de Philomène. Nous allons à vêpres à Vinça et rentrons à Ille à 6 heures en omnibus.

Ille, jeudi 26 décembre 1907

Je vais à la grand-messe avec la Société de secours mutuels Saint-Étienne dont je suis membre honoraire. Plusieurs arrivées aujourd’hui : Tata Mimi Estève, Maurice et Madeleine à 4 heures, M. et Mme de Lavergne, M. Buston et M. l’abbé Latour à 8 heures du soir ; je cède ma chambre à M. Buston, qui a été vraiment très aimable de faire un aussi long voyage pour assister au mariage de Philomène, il y représentera l’Université d’Angers ; je coucherai, ces nuits-ci, à l’ancienne maison de Bourdeville où couchent aussi Papa, les Saint-Cyr et Maurice bien que la maison soit presque complètement désorganisée. Il y a un an à pareil jour, je me souviens que j’avais dansé avec Marie-Louise de Lacour, je croyais alors qu’avant 12 mois, je serais son mari ou au moins son fiancé ; hélas ! L’événement m’a cruellement déçu ; j’y pense toute la journée et je ne peux pas être vraiment content.

Ille, vendredi 27 décembre 1907

Le matin, après la signature du contrat de mariage passé chez Me Trullès, nous avons un grand déjeuner de famille – en maigre – de 21 couverts ; y prennent part les Lavergne, l’oncle Xavier et sa famille, Bonne Maman, les Magué venus de Vinça avec les enfants Delestrac, les Saint-Cyr etc. À 4 heures, nous allons à la Mairie pour le mariage civil qui est fait, en l’absence du maire, par l’adjoint Glaudis. L’oncle Paul et l’oncle Xavier sont les témoins de Philomène, Max et moi ceux d’Henri de Lavergne ; il aurait mieux valu qu’il en amenât de sa famille, mais puisqu’il n’en a pas amené, nous sommes tout désignés pour lui servir de témoins. Le soir, l’Orphéon Saint-Étienne vient donner une sérénade aux fiancés, il chante plusieurs chœurs catalans et français ; nous leur distribuons des gâteaux et des rafraîchissements ainsi qu’à la troupe innombrable de gamins qui écoutent dans la rue.

Ille, samedi 28 décembre 1907

Le grand jour est arrivé pour Philomène ; je suis très heureux pour elle, mais quand je pense aux déceptions que j’ai éprouvées, je suis obligé de réprimer un sentiment d’envie trop naturel pour être coupable ; du reste, je m’efforce de n’en rien laisser paraître et je m’occupe des préparatifs du mariage comme si c’était pour moi ; c’est moi qui arrange le cortège, les places aux 2 tables etc. Nos invités commencent à arriver à partir de 10 heures. Quelques minutes après 11 heures, je fais l’appel et je fais placer chaque couple à son rang dans le cortège ; le temps est beau. Le cortège se compose de 44 personnes ;

 PapaPhilomène
 Henri de LavergneMme de Lavergne
Service d’honneurMoiYvonne Delestrac
MauriceNénette
Jacques de LazermeMagdeleine
Antoine DelestracJane Gout de Bize
 M. de Lavergne, pèreBonne Maman
 Oncle XavierMaman
 MaxTante Josepha
 Oncle PaulTata Mimi Estève
 Oncle Joseph de LazermeTante Bonafos
 Cousin Fernand de RoviraMarie-Thérèse
 Carlos de LazermeCousine Lutrand
 M. BustonMme de Llamby d’Oms
 Cousin LutrandMarie de Rovira
 René de ChefdebienThérèse de Lazerme (la femme de Carlos)
 Cousin FerriolCousine de Saint-Jean
 Jacques PassamaMarthe de Lazerme
 M. de GuardiaBaronne Desprès
 Cousin Émile MarieMlle Marie Jocaveil
 M. Joseph d’ArexyMlle Rose-Marie Desprès
 Cousin Joseph de Saint-Jean  
 M. de Pous  

Ce dernier, M. de Pous, n’était invité qu’au lunch ; il s’est cru, je ne sais comment, invité au cortège et au dîner ; comme il est très aimable, nous avons ajouté un couvert sans qu’il s’en doutât. L’oncle et Tante Delestrac, à cause de leur deuil si récent, ne viennent pas au cortège ; ils se contentent d’assister à la cérémonie du fond de l’église. L’église est très bien décorée de candélabres, de lumières, de fleurs artificielles et naturelles, et de plantes vertes ; nos chapelles sont décorées et illuminées ; quand le cortège, après avoir défilé de la maison à l’église sur un tapis tendu tout le long et au milieu d’une foule énorme mais silencieuse et très respectueuse, entre dans l’église, le fulmicoton est allumé et en quelques secondes, le maître-autel et les lustres sont étincelants de lumières. Beaucoup de personnes, venues de Perpignan, de Vinça ou d’ailleurs, sont dans l’église ; beaucoup viendront au lunch tout à l’heure. C’est, naturellement, M. le curé qui bénit le mariage ; il prononce une allocution sur le mariage chrétien, il parle du passé et des vertus des deux familles, il cite des traits concernant l’histoire de notre famille. Pendant la messe, Blanc exécute plusieurs morceaux qui sont très remarqués. Nous quêtons pendant l’offertoire, nous récoltons 97 fr. Après la cérémonie, interminable défilé à la sacristie, l’église était archi-comble. Après le retour à la maison, un lunch est servi dans la salle de repassage à gauche de l’entrée aux personnes invitées à la messe et au lunch ; il y a là M. Despéramons, les deux familles Bertran, les d’Ax de Cessales, Mme et Mlle Delafosse, Mlle de Llobet (qui n’a pas accepté l’invitation au cortège) etc. Pendant ce lunch, un déjeuner est offert aux fermiers à l’Hôtel Pagès, ils y viennent presque tous, ils y sont 15 je crois ; Philomène et Henri, accompagnés de Papa, y vont et leur serrent la main à tous. Ensuite, quand ils sont de retour et que les invités au lunch sont repartis, on sert le déjeuner de noce pour les personnes du cortège ; il est de 46 couverts en 3 tables dont deux dans la salle à manger et une dans la chambre de Papa transformée, pour la circonstance, en seconde salle à manger, il y a 26 personnes dans la salle à manger et 20 dans l’autre ; les mariés entourés de leurs garçons et demoiselles d’honneur sont à la 1ère table de la salle à manger, la seconde est présidée par Papa et Bonne Maman, nous y mettons les plus proches parents et les personnes les plus considérables ; la 3ème (à la chambre de Papa) est présidée par Marie Thérèse et Max, il y a là les personnes moins considérables et les parents éloignés ; enfin, il y a une 4ème table dressée dans la chambre de Papa pour les prêtres invités, elle est présidée par M. le curé. Le menu, du restaurateur Sicart (d’Olette) est fin et abondant. Au champagne, Carlos porte, en termes très délicats, la santé des nouveaux époux. Le déjeuner, commencé à 1h ¾, dure jusqu’à plus de 4 heures, 2h ½ environ. Après le café, les liqueurs, les cigares, on danse un peu, mais on ne reste pas bien longtemps, car la plupart des invités de Perpignan, qui sont venus en voiture, doivent assister ce soir à une pastorale au patronage. Philomène et Henri partent, par le train de 7h, pour Perpignan et repartiront demain, de cette ville, pour Barcelone. J’envie bien leur bonheur ; quand la même joie me sera-t-elle donnée ?

Philomène de Lavergnée née d’Estève de Bosch (1886-1976), mariée le 28 décembre 1907 à Henri de Lavergne – Cliché Edmond Cauville, Angers, vers 1907 (Collection Pierre Lemaitre)

Ille, dimanche 29 décembre 1907

L’oncle Xavier, Tata Mimi, Maurice et Madeleine partent pour Perpignan à 9 heures, nous les accompagnons à la gare, l’oncle Xavier reviendra avant son départ définitif. Tout le monde s’accorde à dire que la cérémonie et la fête d’hier ont été des plus réussies ; toute la population d’Ille était sur pied. Après la grand’messe nous partons tous pour Vinça avec l’omnibus et nous déjeunons chez Bonne Maman ; on est 17 à table car les Delestrac sont encore à Vinça. Après le déjeuner, on se promène un peu. M. et Mme de Lavergne et M. Buston trouvent très jolie la campagne de Vinça ; ils repartent directement de Vinça pour Angers par le train de 3h31. M. Buston vient encore ce soir coucher à Ille. L’oncle Delestrac part en même temps pour Paris mais il reviendra ces jours-ci.

Semaine du 30 au 31 décembre 1907

Ille, lundi 30 décembre 1907

Nous accompagnons M. Buston au train de 9 heures, il repart pour Angers mais s’arrêtera entre deux trains à Perpignan ; Papa l’y accompagne pour lui faire visiter la ville. L’après-midi, je fais une longue promenade à cheval, je vais à Thuir et retour, Bétis n’était pas sorti depuis jeudi. M. l’abbé Latour pense à un parti pour moi aux environs de Toulouse, c’est la tante de la jeune fille qui lui a demandé de s’en occuper ; il va s’y mettre, mais aboutira-t-il ? Fernand de Rovir, qui donnait samedi le bras à Marie-Thérèse, lui a reparlé de Mlle de Vilmarest pour moi, disant que j’avais tort de laisser échapper un pareil parti, qu’il connaissait beaucoup la famille et se faisait fort d’aboutir, etc. Le Roussillon publie un compte-rendu du mariage ; il est, à mon avis, assez mal fait et ne vaut pas, de beaucoup, celui qui avait paru après le mariage de Marie-Thérèse ; le voici :

Compte-rendu du mariage de Philomène d’Estève de Bosch avec Henri de Lavergne à Ille le 28 décembre 1907 – Coupure de presse du Roussillon insérée dans son journal par Antoine d’Estève de Bosch à la date du 30 décembre 1907

Ille, mardi 31 décembre 1907

Nous accompagnons M. l’abbé au train de 9 heures. Ensuite, je vais à Boule à cheval surveiller la plantation d’arbres fruitiers ; Joseph Jacomy me dit que plus de 50 personnes de Boule étaient allées à Ille le jour du mariage ; le fait est que l’église était archi-bondée, sans compter les nombreuses personnes qui se pressaient sur le passage du cortège et aux fenêtres des maisons. Il y a longtemps qu’on n’avait vu un mariage comme celui-là à Ille, probablement depuis celui de Bonne Maman Sophie en 1849, puisque ceux de Papa, de Tata Mimi, de l’oncle Xavier et de Marie Thérèse n’ont pas eu lieu à Ille. L’après-midi, je vais me promener avec Max sur la route de Bélesta. J’assiste à la cérémonie de fin d’année à 5 heures et je me confesse. Voilà encore une année qui s’achève ; année pleine de tristesse, de déceptions de toutes sortes pour moi ; commencée dans l’espoir, elle m’a apporté la plus cruelle des désillusions après une attente angoissante de plus de 6 mois. Comme la précédente, et plus encore que cette dernière, l’année 1907 comptera parmi les plus tristes de ma vie. Et maintenant, puisse le Bon Dieu, maître unique de notre destinée, nous apporter en 1908 des dédommagements, puisse-t-il me donner enfin la compagne de ma vie !


[1] Voir supra note du 22 octobre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Thérèse Cousin de Mauvaisin (Billères, Pyrénées-Atlantiques, 15 juin 1883-Magrens, Haute-Garonne, 25 octobre 1949), fille de Roger Cousin de Mauvaisin et de Gabrielle de Lestapis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Jacques Dodard des Loges (Doué-la-Fontaine, Maine-et-Loire, 28 décembre 1881-Angers, 19 septembre 1954), fils de Louis Dodard des Loges et de Madeleine de Place, avait épousé le 10 avril 1907 à Laval Gersinde Le Beschu de Champsavin (1884-1948) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] François Roumain de La Touche (Saint-Lô, Manche, 15 avril 1883-Thionville, Moselle, 14 février 1961), fils de Paul Roumain de La Touche et de Marie-Thérèse Avril de Pignerolle, avait épousé le 15 décembre 1906 à Paris XV Solange Girard de Vasson (1880-1963) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Pierre Saisset (1883-mort pour la France en 1918), fils d’Amédée Saisset et de Valentine de Pallarès, épousa le 13 mai 1907 à Lyon II Yvonne de Ferron (1884-1966). Voir aussi supra au 19 juin 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il s’agit très certainement d’Antoine Talairach, frère cadet d’Henri Talairach marié à Marie-Thérèse Boluix. Voir supra note du 6 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Antonin, baron Desprès (1865-1946), fils d’Antoine Desprès et de Marie d’Arasse, marié en 1887 à Rose Terrats (dite Terrats d’Aguillon), originaire d’Ille. Voir aussi supra note du 22 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Voir supra note du 20 octobre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Père Marie-Antoine de Lavaur ou Père Marie-Antoine, à l’état-civil, Léon Clergue, (Lavaur, Tarn, 23 décembre 1825-Toulouse, 8 février 1907), prêtre capucin français, connu pour avoir été l’apôtre du Midi par ses nombreuses missions itinérantes. On lui doit le développement des pèlerinages de Lourdes. Il est reconnu vénérable par l’Église catholique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Voir supra au 10 juillet 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Charles-Albert Costa de Beauregard (La Motte-Servolex, Savoie, 24 mai 1835-Paris, 15 février 1909), ancien député monarchiste de la Savoie, membre de l’Académie française, auteur de livres historiques sur la Savoie et sa famille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Georges Enesco (1881-1955), compositeur franco-roumain, établi à Paris dès 1895, qui s’illustra dans presque tous les domaines de la musique classique et est considéré comme l’un des plus grands violonistes de son temps (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Pierre Philippe Côme Cornet, né à Perpignan le 22 septembre 1867, fils de Joseph Cornet, ancien maire de Rodès, et d’Isabelle Ribes. Son père était le cousin germain d’Henri d’Estève de Bosch, Pierre était donc le cousin issu de germains d’Antoine, l’auteur du présent journal. Voir supra au 25 septembre 1903 (mention de son accident de voiture) et au 23 septembre 1904 (mention de son état dépressif). Selon article dans Le Radical du 10 mars 1907 : « Au cours d’une crise aiguë de neurasthénie, M. Pierre Philippe Cornet de Bosch, trente ans, né le 12 septembre 1877, à Perpignan, s’est suicidé hier matin dans l’appartement qu’il occupait, 33, rue Godot de Mauroy, en se pendant à une patère de la fenêtre de sa chambre à coucher ». L’article en question donne une date de naissance erronée, il s’agit de 1867 et non de 1877, l’intéressé avait donc 40 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Voir supra note du 29 septembre 1901, au 26 octobre 1901, au 9 et au 16 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 19 août 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Mgr Carlo Montagnini (1863–1913), prélat et diplomate italien du Saint-Siège, auditeur de la Nonciature apostolique en France de 1903 à 1906. Après la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, il resta à Paris pour gérer les archives de l’ancienne nonciature. En 1906, il fut expulsé de France et ses papiers furent saisis, ce qui donna lieu à l’affaire des « papiers Montagnini », des notes confidentielles sur des personnalités politiques et religieuses françaises qui furent ensuite publiées et firent scandale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Jacques Piou (Angers, 6 août 1838-Paris, 12 mai 1932), avocat et député de la Haute-Garonne, qui prit en 1889 la tête des catholiques ralliés à la République. Fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire, premier parti politique de droite solidement organisé, qui défendait essentiellement la liberté religieuse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Voir supra note du 13 juillet 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Voir supra note du 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir plus loin au 14 avril 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Jean du Moustier de Canchy (1868-1935), fils de Charles du Moustier de Canchy et de Marie Cécile de Bonardi du Ménil, était issu d’une ancienne famille normande qui portait un titre de courtoisie de marquis. Il épousa Marie Madeleine de Çagarriga (1882-1967), fille de Raymond de Çagarriga et de Jeanne de Ploëuc, souvent cités au fil de ce journal. Ils eurent 4 enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Étienne de Planet (appelé ici Xavier) (Toulouse, 1883-1944), fils de Xavier de Planet et de Christine Touzé, épousa à Auderghem (Belgique) le 4 avril 1907 Jeanne Gabrielle Madoux, créateur des brasseries « Chasse Royale » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Voir supra note du 30 juillet 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Il s’agit des syndicats indépendants du patronat et non-grévistes, opposés à la lutte des classes. Porté par Pierre Biétry, ce mouvement conservateur s’est rapidement politisé avant de s’effriter et de se dissoudre en 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Émile Cheysson (1836-1910), polytechnicien, ingénieur et inspecteur général des Ponts-et-Chaussées. Disciple de Frédéric Le Play, il a enseigné l’économie politique et sociale à Sciences Po et à l’École des Mines. Ses travaux portaient sur le logement ouvrier, l’hygiène sociale et les budgets familiaux. Co-fondateur du Musée social (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Cécile Loir-Mongazon (1881-1922) mariée en 1903 à Angers avec René Chassin du Guerny (1877-1948). Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Dans cette phrase, il semble manquer une partie omise par l’auteur, qui était certainement : « … le gouvernement a déclaré que si la loge maçonnique d’Orléans n’y était pas admise […], l’Armée et les fonctionnaires n’y prendraient pas part » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Jules Cabouat (1856-1943), professeur de droit à la Faculté de Caen. À son sujet ainsi qu’à celui de son fils Paul Cabouat et de leur famille, voir l’ouvrage de Lucie Tesnière : Madame, vous allez m’émouvoir. Une famille française à travers deux guerres mondiales, Flammarion, 2018 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Voir supra note du 15 juin 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Futur archevêque d’Avignon, Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957), oncle de la future épouse d’Antoine d’Estève de Bosch, Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Pierre François Paillès (Espira-de-Conflent, 13 mai 1850-6 février 1915), maire d’Espira de 1883 à 1900 et de 1906 à 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra note du 24 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Henrique Burnay, 1er comte de Burnay (Lisbonne, 1838-1909), riche banquier portugais qui racheta en 1888 l’établissement thermal de Vernet-les-Bains et lui donna tout son développement (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Maurice Bailloud (Tours, 13 octobre 1847-1er juillet 1921), saint-cyrien, ayant participé à la bataille de Sedan, officier d’état-major, lieutenant-colonel au 22e régiment d’artillerie en 1891, il prend part à la 2e expédition française à Madagascar en 1895, puis est général de brigade en 1898. Il prend le commandant du 16e corps d’armée le 24 mars 1907, jusqu’au 21 novembre. Il s’illustrera pendant la Première Guerre mondiale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Jean Bourrat (Saint-André, Pyrénées-Orientales, 12 décembre 1859-Perpignan, 4 août 1909), conseiller municipal puis conseiller général de Perpignan de 1895 à 1909, député des Pyrénées-Orientales de 1896 à 1909, inscrit au groupe de la Gauche radicale-socialiste. Il est aussi président du parti radical-socialiste et grand maitre adjoint de la Grande Loge de France. Voir aussi infra au 14 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Yvonne de Saint-Marc (1886-1983), fille de Maurice de Saint-Marc, mort en 1892, et de Gabrielle Leydis de Pousargues, épousera en 1909 Jehan de Cargouët de Ranléon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] François de Massia (1866-1959), fils cadet du docteur Édouard de Massia, cousin éloigné des Estève par les Pontich, épousa à Catllar le 20 novembre 1907 Renée de Malézieu (1885-1937), fille de Raymond de Malézieu et de Marie de Pallarès, dont le père était le cousin issu de germains de Gustave de Pallarès, père de Mlle Hélène. Voir supra note du 14 mars 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Caroline de Roig (née le 3 août 1852 à Thuir), mariée le 18 septembre 1871 à Perpignan avec Hippolyte Julia (1842-1913), directeur des contributions directes, avec qui elle s’installera à Nice. Elle était la fille de François de Roig, ancien maire de Thuir, lui-même petit-fils par son père d’une Pontich, donc cousin des Estève de Bosch par cette famille, et d’Antoinette d’Oms, quant à elle tante paternelle de Mme de Llamby née d’Oms, souvent citée dans ce journal, et des autres frères et sœurs d’Oms cités ici. Elle avait eu deux enfants : Henri Julia (1872-1945), docteur en médecine qui apparaîtra également souvent dans le journal, et Caroline (1877-1961), mariée en 1904 à Armand Fortunet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Martin-Jérôme Izart (Estagel, 10 juin 1854-31 mai 1934), archiprêtre de Perpignan en 1902, évêque de Pamiers consacré le 11 juin 1907. Il sera nommé en 1916 archevêque de Bourges en 1916, où il restera jusqu’à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Voir supra au 13 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Thérèse Noëll (Vinça, 4 juillet 1872-Rivesaltes, 22 janvier 1957), fille de François Xavier Noëll et de Thérèsine de Girvès, sœur notamment de Mme Paul Bouchède. Elle avait épousé le 14 février 1901 à Vinça Antoine Joffre (1865-1906), négociant et propriétaire, frère cadet du maréchal Joffre. La famille Noëll de Vinça est très souvent citée dans le journal : voir notamment supra note du 9 septembre 1901 et note du résumé du pèlerinage de Lourdes du mardi 20 août au lundi 25 août 1902 [écrit le 26 août] (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] D’après nos recherches, la construction de la demeure de la rue Sainte-Croix à Ille est, selon toute vraisemblance, due à Guillem Semaler, pagès d’Ille, mort entre 1602 et 1606. Elle se transmit pendant plusieurs générations dans cette famille puis passa par héritage des Semaler aux Bosch au début du XVIIIe siècle, la dernière héritière de cette famille, Marie Semaler Boscha, ayant épousé en 1710 Joan Bosch Fàbrega, originaire de Saint-Laurent-de-Cerdans. C’est la demeure immédiatement attenante qui fut construite par les Gros, passa ensuite chez les Sabater, et finit également par tomber dans le patrimoine des Bosch après le mariage de la dernière héritière des Sabater et des Bosch. Au lieu de l’unir à la grande maison, déjà considérable, les Bosch la vendront au début du XIXe siècle à la famille Trullès, et c’est là que les trois générations de notaires, Étienne, Joseph puis Ferdinand Trullès – ce dernier très souvent cité dans le présent journal – tinrent leur étude. Les archives familiales d’Estève de Bosch conservent plusieurs actes relatifs à la maison Gros devenue Sabater puis Trullès. Le fait quelle y soit bien identifiée au fil des siècles par son adresse, rue Sainte-Croix, a pu introduire la confusion et faire penser que la grande demeure avait été édifiée par les Gros. Au sujet de l’histoire de cette demeure et des familles l’ayant habité, voir l’inventaire des archives familiales (2025), et un article à paraître dans les Cahiers des Amis du Vieil Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Voir supra note du 26 juillet 1906. Les Estève de Bosch descendent de Cyprien Bosch Semaler, fils cadet de Jean Bosch Fàbrega et de Marie Semaler Boscha. Le fils aîné, Jean Bosch Semaler, marié en 1744 à Gabrielle Henriette du Vivier de Sarraute, issue d’une ancienne lignée noble du Fenouillèdes, avait eu une fille unique, Marie Gabrielle Thérèse Bosch du Vivier, qui se retrouvait donc l’héritière de l’essentiel du patrimoine des Bosch, la tradition catalane réservant toujours l’héritage universel au fils aîné (hereu) ou à la fille unique (pubilla). Cette fille unique épousa en 1765 son cousin éloigné le marquis François-Hippolyte du Vivier de Lansac (1742-1790). Cet important patrimoine passa ensuite à la fille unique de ces derniers, Henriette du Vivier de Lansac, mariée en 1784 à Pierre de Julien de Vinezac, noble languedocien. Après cette date, les descendants de cette famille (les Vogüé) ne résidèrent plus en Roussillon, bien qu’y conservant d’importants propriétés. La grande demeure des Bosch, qui leur était échue, sera acquise par la branche cadette des Bosch, devenue seule du nom, descendante de Cyprien Bosch Semaler – Antoine de Bosch de Sabater l’achète le 2 septembre 1807 à Mme de Vogüé née de Julien de Vinezac, par acte passé devant Me Trullès. Il ne s’agit donc pas d’un échange. Voir à ce sujet l’inventaire des archives familiales (2025), et un article à paraître dans les Cahiers des Amis du Vieil Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1908

Janvier 1908

Semaine du 1er au 5 janvier 1908

Ille, mercredi 1er janvier 1908

Déjà sept années sont passées depuis que j’ai commencé à écrire le journal de ma vie ; sept ans, c’est quelque chose dans l’existence ! Que d’événements pendant cette période ! Je fais la sainte communion à 7h afin de demander à Dieu de bénir cette nouvelle année et de m’envoyer plus de bonheur que dans la précédente. Ma seule vraie joie en 1907 a été notre retour dans la maison Bosch ; mais que de tristesses à côté de cette joie ! Je retourne à la grand’messe. À 11 heures, nous allons tous à Vinça où nous déjeunons et passons l’après-midi ; les 3 Magué, tante et Yvonne Delestrac y sont encore pour quelques jours. Nous passons en famille le Jour de l’An et rentrons le soir à Ille.

Ille, jeudi 2 janvier 1908

Je suis souffrant dans la nuit ; j’ai attrapé une indisposition d’estomac, je ne me lève que vers 11 heures, je ne sors pas et je me couche à 7 heures, je suis très fatigué toute la journée ; nous avons la visite de digestion de M. Marie et du curé de Vinça.

Ille, vendredi 3 janvier 1908

Je vais mieux que d’hier, mais je ne sors pas encore ; d’ailleurs il pleut toute la journée. L’oncle Xavier, retour de Pia, vient déjeuner et passer quelques heures avec nous ; il repart à 4 heures pour Paris et Saint-Mihiel. Le compte-rendu du mariage paraît dans L’Éclair de Montpellier.

Ille, samedi 4 janvier 1908

Nous avons à déjeuner Bonne Maman, les Magué qui sont encore à Vinça jusqu’à demain et les Delestrac qui en partent aujourd’hui. Les Delestrac repartent directement d’ici – tante Marie et Yvonne pour Saint-Étienne chez Geneviève et l’oncle Lucien pour Paris – sans rentrer à Vinça. Je reverrai les Maqué demain à Vinça. Le compte-rendu du mariage a paru dans Le Maine-et-Loire d’hier, dans Le Soleil et probablement dans d’autres journaux de Paris ; les journaux se copient l’un l’autre pour ces renseignements mondains. Toutes ces relations sont mieux faites que celles du Roussillon ; je me demande encore quel est l’auteur de cette dernière. Voici le compte-rendu paru hier dans L’Éclair de Montpellier ; les relations du Maine-et-Loire et des journaux de Paris, Soleil et autres, lui ressemblent beaucoup :

Coupure de presse de L’Éclair de Montpellier du 3 janvier 1908 consacré au mariage d’Henri de Lavergne et de Philomène d’Estève de Bosch célébré le 28 décembre 1907 à Ille-sur-Tet, collée dans le journal au 4 janvier 1908

Ille, dimanche 5 janvier 1908

Cette date du 5 janvier me rappelle un triste souvenir ; c’est l’anniversaire du départ d’Ille des Lacour, il y a juste un an ; à partir du 5 janvier 1907, je me suis mis à compter les semaines et les jours, espérant que le mois de juin serait celui de la réalisation de mes espérances ; au lieu de cela, je n’ai eu que des déceptions ! Quand connaîtrai-je le bonheur ? Je vais à Vinça pour le recouvrement des cotisations des sociétaires ; les Magué repartent à 1 h pour Dijon ; je rentre le soir. J’ai enfin reçu le ballot de la seconde édition de ma thèse, sans préface, et j’en distribue à quelques amis.

Semaine du 6 au 12 janvier 1908

Ille, lundi 6 janvier 1908

Je souffre un peu de la jambe droite, j’y ai, depuis hier, une douleur qui doit être rhumatismale. Je vais, tout de même, me promener avec Max, du côté de Saint-Michel.

Ille, mardi 7 janvier 1908

Ma douleur a augmenté et me gêne pour marcher, je passe la matinée au lit. Philomène et Henri sont à Majorque et ils visitent l’île ; en compagnie du chanoine Miralles[1] et de M. Carbou, ce qui n’est pas banal pour des jeunes mariés !

Ille, mercredi 8 janvier 1908

Je souffre moins de ma douleur et je peux sortir un peu, l’après-midi, avec Max. Notre cousine Pichard de la Caillère nous a prié de lui envoyer une généalogie des Lazerme. J’en établis une en m’aidant d’une brochure Le Pouget et ses alentours imprimée à Paris en 1882[2] et qui contient beaucoup de renseignements sur ma famille maternelle ; il y est prouvé que les « De Las Hermes » existaient dans le Velay dès le 14e siècle ; plus tard ils allièrent au Pouget (diocèse de Montpellier) où ils passèrent plusieurs siècles ; la généalogie ininterrompue peut être établie depuis Pierre Las Hermes qui vivait au Pouget vers 1530 ; un de ses arrière-petits-fils le docteur Las Hermes, professeur à l’Université de médecine de Montpellier, conseiller du Roi, qualifié Maître, changea la forme de son nom et adopta l’orthographe actuelle de « Lazerme », sa fille devint la baronne de Montarnaud ; c’est un frère de celui-là qui vint s’établir en Roussillon et y fit souche. J’envoie aux Pichard une généalogie de 11 générations ; ils pourront être satisfaits !

Ille, jeudi 9 janvier 1908

Dans la nuit, la jambe me fait beaucoup souffrir, et je ne sors pas de la journée ; ce rhumatisme commence à m’ennuyer.

Ille, vendredi 10 janvier 1908

Ma douleur persiste et je ne peux pas encore sortir ; je passe la matinée au lit et l’après-midi dans la maison.

Vinça, samedi 11 janvier 1908

Je vais à Vinça en omnibus bien calfeutré parce que je dois être ici cette semaine pour m’occuper des affaires de la Société ; même sans sortir, je pourrai m’en occuper. Maman et Marie-Thérèse m’accompagnent ; à Vinça nous trouvons Philomène et Henri qui arrivent enchantés de leur voyage de noces ; ils repartent pour Ille avec Maman et Marie-Thérèse.

Vinça, dimanche 12 janvier 1908

Comme le temps est détestable et l’église très froide, je décide, sur le conseil de Bonne Maman, de ne pas aller à la messe, c’est prudent pour ne pas aggraver mon cas ; je ne me lève qu’à 11 heures et ne sors pas. L’assemblée des chefs de section de la Société se tient à 2 heures ; pour pouvoir y prendre part et la présider, je fais venir ici les chefs de section et les membres du bureau ; vers le soir, ma douleur me gêne beaucoup.

Semaine du 13 au 19 janvier 1908

Vinça, lundi 13 janvier 1908

Je ne me lève qu’à 11 heures car le temps est toujours très mauvais et j’ai souffert dans la nuit. Maman vient ; j’ai la visite du Dr Trainier qui m’a déjà vu samedi matin à Ille et me donne un traitement. Je me soigne beaucoup à cause de la fête de Saint-Sébastien qui est toute proche et pour laquelle je serais navré d’être malade. L’après-midi de 4 à 7h viennent Papa, Max et Marie-Thérèse pour causer avec nous d’une affaire ennuyeuse soulevée par l’abbé de Saint-Cyr. Avant de me coucher, je prends un bain chaud.

Vinça, mardi 14 janvier 1908

Maman va à Rodès assister aux obsèques de la petite d’Arx, sœur du petit garçon mort de la rage en juillet dernier[3] ; voilà une famille bien éprouvée. Depuis hier soir, il y a un mieux sensible dans mon rhumatisme. Je ne sors pas encore. Maman repart pour Ille à 3h 1/2.

Vinça, mardi 15 janvier 1908

Toujours même programme de journée, mon rhumatisme en est au même point. Pour moi qui suis habitué à une vie si active c’est terrible, il y a quinze jours que je ne suis pas monté à cheval.

Vinça, jeudi 16 janvier 1908

Le petit mieux d’avant-hier ne s’est pas maintenu, je souffre beaucoup la nuit. Je peux faire mon deuil de la fête de St-Sébastien !

Vinça, vendredi 17 janvier 1908

Maman revient à 9 heures ; l’après-midi, plusieurs visites ; le plus terrible c’est de souffrir la nuit. J’ai la visite du Dr Trainier.

Vinça, samedi 18 janvier 1908

Même programme de journée qu’hier ; j’en suis au même point, ça n’avance guère, il est probable, presque certain que la fête de Saint-Sébastien se passera pour moi dans la maison cette année ; ça ne me fera beaucoup de peine.

Vinça, dimanche 19 janvier 1908

Bien entendu je ne peux pas plus aller à la messe aujourd’hui que dimanche dernier. Le Dr Trainier qui revient me voir, veut absolument me faire une injection de morphine ; il dit qu’il guérit les rhumatismes par ce moyen ; je me laisse et cesse tout autre traitement. Cette piqûre endort la souffrance et me permet de marcher un peu mieux. Le soir, se tient dans la salle du café Anglade l’Assemblée générale annuelle de la Société Saint-Sébastien ; il m’est absolument impossible d’y aller et c’est M. Bouchède, vice-président, qui la préside. J’écris une lettre qu’il lit aux sociétaires. Peut-être demain, en faisant un grand effort, pourrai-je prendre part à une partie de la fête ; mais je n’ose trop y compter.

Semaine du 20 au 26 janvier 1908

Vinça, lundi 20 janvier 1908

J’ai passé une mauvaise nuit ; néanmoins, comme le temps est beau, je fais le très grand effort de me traîner à la grand’messe de la Société ; bien entendu, je ne vais pas au passe-ville qui m’esquinterait ; le passe-ville en musique est présidé par les deux vice-présidents MM. Albert Batlle et Bouchère ; Papa et Henri de Lavergne y sont aussi comme membres honoraires. La grand’messe est longue, je reste assis à peu près tout le temps. Après la messe, je prends mon courage à deux mains et je prends ma place dans le cortège pour aller jusqu’à la place du Puig ; je recommande aux musiciens et aux porte-bannières d’aller lentement pour que je puisse suivre ! En boitant lamentablement (mais ça m’est égal, car tout Vinça sait que je suis malade), je vais donc jusqu’au Puig. Là, je prononce l’allocution habituelle et je m’excuse auprès des sociétaires de ne pouvoir prendre part au bal ; je rentre aussitôt à la maison, raccompagné par les bannières, la musique et les membres honoraires et je me repose près du feu, étonné de l’effort que j’ai pu faire. Les sociétaires peuvent se dire que j’ai fait preuve de bonne volonté ! Le Dr Trainier vient me voir ; dans l’après-midi, il me fait une seconde piqûre de morphine. Dans l’après-midi, Maman, Philomène, Henri etc. vont voir les danses. Le soir, j’offre le café aux membres du bureau. Papa va à Ille, en voiture, dans l’après-midi, assister à la procession ; il rentre vers 6 heures. Quelle triste fête pour moi !

Vinça, mardi 21 janvier 1908

Bonne Maman veut absolument me mettre une estoupade sur la cuisse malade parce qu’elle s’imagine que tout mon mal vient de quelque effort, de quelque nerf foulé ; je me laisse faire, bien que croyant à un rhumatisme. L’estoupade prend bien et me serre tellement la cuisse que je ne peux plus la remuer, je suis immobilisé complètement. On vient me porter les comptes de la fête d’hier. Nous avons une curieuse visite, celle d’une dame, Mme de Gruard je crois[4], qui fait, avec son mari le tour du monde à pied ; ce colossal voyage, commencé il y a 12 ans, touche à sa fin puisqu’il ne leur reste plus qu’à regagner Paris ; je me rappelle fort bien avoir lu cette originalité dans les journaux ; cette dame fait une tombola, nous lui prenons des billets ; elle la tire à la mairie et je gagne une assiette peinte par son mari. La conversation est, naturellement, très intéressante ; sa visite me distrait un peu. Papa repart pour Ille ; les Lavergne et Marie-Thérèse restent ici.

Vinça, mercredi 22 janvier 1908

Je passe une très mauvaise nuit, la journée est plus tranquille.

Vinça, jeudi 23 janvier 1908

Je souffre presque toute la journée de ma douleur rhumatismale ; Papa vient de 11h à 3h ½ ; Henri et Philomène vont à Vernet-les-Bains et à Saint-Martin du Canigou.

Vinça, vendredi 24 janvier 1908

Aujourd’hui je ne souffre pas, mais je ne peux remuer la cuisse en aucun sens ; cette immobilité est très pénible et horriblement gênante. Quand donc ce rhumatisme maudit sera-t-il fini ?

Vinça, samedi 25 janvier 1908

J’ai adopté depuis 2 jours un traitement homéopathique que le Dr Sourice m’a envoyé d’Angers ; nous lui avons décrit très exactement mon mal et comme il connaît parfaitement mon tempérament, j’espère que son traitement réussira.

Vinça, dimanche 26 janvier 1908

Voici 3 dimanches que je manque la messe ; c’est la volonté de Dieu !

Semaine du 27 au 31 janvier 1908

Vinça, lundi 27 janvier 1908

Papa vient de 11h à 3h ½ ; je suis toujours dans le même état ; je ne souffre plus du muscle, mais l’articulation du haut de la cuisse m’empêche de me tenir droit ; c’est là qu’est le siège du mal maintenant.

Vinça, mardi 28 janvier 1908

Toujours même état ; Henri et Philomène partent pour Ille où ils vont passer quelques jours avec Papa. C’est aujourd’hui le 20ème anniversaire de la mort de ma grand-mère Estève ; 20 ans ! J’ai un très vague souvenir d’elle.

Vinça, mercredi 29 janvier 1908

J’ai la visite du Dr Trainier qui m’examine bien et déclare que le rhumatisme a été occasionné par un effort que je me suis donné probablement à cheval. Cet effort a intéressé tout le muscle de la cuisse droite depuis le haut jusqu’au bas ; maintenant il s’est concentré sur les tendons du haut de ce muscle dont je souffre un peu et qui m’empêchent de me tenir droit ; cette douleur et cette gêne sont, du reste, rhumatismales, mais l’origine est un effort.

Vinça, jeudi 30 janvier 1908

Bonne Maman a eu un petit saignement de nez hier soir, elle garde le lit aujourd’hui ; son médecin, M. Berjoan, étant venu dans la maison pour elle, a voulu me voir et il m’a fait une belle peur, il a prétendu que j’avais un petit point de hernie. Maman, affolée, veut une consultation ; précisément, le Dr Trainier revient dans l’après-midi, je lui signale cela et, après m’avoir examiné encore, il m’assure que non, que c’est impossible. Maman est à Ille et organise une consultation pour demain matin avec le docteur Pons[5] qui est très bon médecin. Bonne Maman va mieux ; dans quels draps nous sommes !

Vinça, vendredi 31 janvier 1908

M. Berjoan n’a pas voulu venir à la consultation parce qu’il est brouillé avec le Dr Pons, mais nous connaissons son opinion. MM. Pons et Trainier arrivent d’Ille par le train de 7h du matin et m’examinent dans tous les sens dans mon lit. Ils sont très affirmatifs et déclarent tous deux catégoriquement que je n’ai pas, que je ne peux pas avoir de point de hernie ; d’ailleurs je ne souffre pas, c’est la meilleure preuve. Ils disent tous deux que c’est un effort dont l’effet se fait sentir maintenant aux tendons du haut de la cuisse, à l’aine. Ils me prescrivent le repos absolu et un traitement externe (frictions de pommade) ; comme traitement interne, je suivrai celui du Dr Sourice que nous tenons, par lettre, au courant de tout. Je vais rentrer à Ille, demain si c’est possible ; on m’y ramènera comme on m’en a enlevé, en omnibus ; pour les visites des médecins, ma présence à Ille sera plus commode. MM. Trainier et Pons croient que je serai sur pied dans 3 semaines environ ; comme c’est long !

Mars 1908

Semaine du 15 mars 1908

Ille, dimanche 15 mars 1908

Je reprends la rédaction de mon journal après six semaines d’interruption ; ces six semaines, je les ai passées au lit et je ne me lève que depuis mardi ; j’ai subi une opération douloureuse et dangereuse qui a, Dieu merci, très bien réussi et me voici en pleine convalescence. Le 1er février, j’ai quitté Vinça en omnibus comme j’y étais allé, et en arrivant ici à 6h du soir, on m’a mis au lit ; j’y ai passé 38 jours ! Le docteur Pons et le Dr Trainier m’ont soigné tous les deux ; M. Pons, le premier, a dit que ce qu’on prenait pour un rhumatisme était probablement un abcès ; M. Trainier soutenait que c’était un rhumatisme. Pour mettre fin à cette divergence, nous avons demandé une consultation : elle a eu lieu le 6 février entre les docteurs Trainier et Pons et nos deux cousins les docteurs de Lamer et Lutrand ; notre cousin de Lamer[6], qui est un excellent chirurgien, a déclaré tout de suite que M. Pons avait raison et que je souffrais, non d’un rhumatisme, mais d’un abcès placé contre un des muscles qui font mouvoir la cuisse et m’empêchant, par suite, de marcher ; comme depuis quelques jours, la douleur est passée de la cuisse au bas ventre, M. de Lamer en conclut que l’abcès est placé à la naissance du muscle ; M. Lutrand est de son avis. Ces messieurs déclarent qu’il faudra percer cet abcès dans quelques jours quand il aura mûri davantage. J’avais constamment la fièvre, je dormais et mangeais très mal, aussi on a un peu avancé la date de l’opération. Les docteurs de Lamer et Lutrand sont revenus me voir le 17 février et on a fixé l’opération au lendemain. Elle a eu lieu le mardi 18 ; comme je me figurais qu’elle serait insignifiante (on ne l’avait laissé croire), je n’avais pas d’appréhension : j’ai mieux dormi la nuit précédente que je n’avais dormi depuis un mois. Je n’ai pas demandé à être endormi, me contentant de deux piqûres de stovaïne. On m’avait bien trompé ! L’opération a été des plus sérieuses ; on m’a ouvert le ventre au-dessus de la fosse iliaque droite croyant y trouver l’abcès ; mais M. de Lamer, qui faisait l’opération, ne l’a pas trouvé là où il croyait, il a dû enfoncer son doigt et le chercher ; l’ayant trouvé contre le muscle psoas, il l’a fait percer par le Dr Lutrand ; il était si profond qu’il a fallu traverser, pour l’atteindre, une foule de tissus, et Dieu sait si on m’a fait souffrir ; mais il fallait absolument laisser faire l’opération sous peine de boiter toute ma vie ; aussi, si je n’ai pu m’empêcher de me plaindre et de crier un peu, j’ai eu le courage, avec la grâce de Dieu, de ne pas bouger, ce dont ces messieurs m’ont beaucoup félicité. On avait renvoyé Maman, Papa, Bonne Maman (qui était venue de Vinça), Marie-Thérèse, et j’étais seul avec les 4 médecins. Maman et Marie-Thérèse (je l’ai su après) étaient cachées derrière la porte de ma chambre et regardaient par le trou de la serrure. L’opération proprement dite (en dehors des préparatifs qui ont précédé et du pansement qui a suivi) a duré une douzaine de minutes, quelles minutes ! De ma vie je ne les oublierai. Les médecins ont dit que le pus qui est sorti de l’abcès était très sain et témoignait de mon bon tempérament ; ils attribuent cet abcès à une déchirure qui s’est produite sur le muscle psoas, probablement à cheval, et autour de laquelle l’abcès s’est formé peu à peu ; il était placé entre le muscle psoas et sa gaine, son nom médical était « un psoïtis ». M. de Lamer a dit que s’il l’avait su aussi profond il m’aurait endormi. On m’a dit plus tard, quand le danger a été passé, qu’on craignait un peu que le pus n’ait déjà attaqué le muscle et que je ne reste boiteux ; mais le vendredi 21 quand il fût revenu et qu’il eût appris que j’avais déjà pu allonger la jambe, il déclara que ce danger était conjuré. J’ai su aussi plus tard que j’avais été réellement en danger pendant les 3 ou 4 jours qui ont suivi l’opération ; on redoutait des complications qui auraient pu m’être fatales, comme une péritonite à cause du voisinage de l’intestin. Mais le Bon Dieu m’a bien protégé et, si j’ai eu des moments un peu pénibles, des douleurs au ventre, des nausées, aucune complication sérieuse ne s’est produite et après 3 ou 4 jours, j’ai senti mon état s’améliorer. Mais j’étais d’une faiblesse extrême ! Tous les jours, vers le soir, les docteurs Trainier et Pons venaient me laver et me panser la plaie dans laquelle on avait placé deux drains en caoutchouc afin de ne laisser aucun reste de pus dans ce qui fut l’abcès. J’ai été admirablement soigné, soit par les médecins, surtout par M. Pons, soit par Maman, Bonne Maman, Marie-Thérèse, Papa. Tous y ont apporté un dévouement admirable ; Maman qui, depuis mon retour à Ille, couchait dans mon cabinet de travail à côté de ma chambre, a voulu coucher dans ma chambre même sur une méridienne depuis l’opération et je n’ai pas pu encore la décider à retourner dans le cabinet de travail. Bonne-Maman, venue le jour de l’opération, n’est pas repartie encore et a beaucoup aidé Maman et Marie-Thérèse à me soigner ; cette dernière, qui avait prolongé son séjour à cause de moi, est partie pour Sainte-Croix mardi dernier, le jour même où je me levais pour la première fois ; Philomène et Henri sont partis le 3 février pour Angers où ils passent la fin de l’hiver chez M. et Mme de Lavergne, avant d’aller se fixer à la propriété de la Motte près de Segré qu’ils habiteront désormais. Nos cousins de Lamer et Lutrand sont revenus me voir lundi dernier et, après examen de la plaie, l’ont trouvée en très bon état, ont enlevé les drains et m’ont donné la permission de me lever, ce que j’ai fait le lendemain. Ma jambe droite, très amaigrie, est extrêmement faible et, la première fois que je me suis levé, je n’aurais pas pu me tenir droit si l’on ne m’avait soutenu ; mais peu à peu, elle redevient un peu plus forte et je peux maintenant marcher seul à condition de ne pas le faire fréquemment ; cependant ma jambe est encore bien faible et je boite en marchant ; mais ce n’est pas passager. J’ai employé mes loisirs au lit à lire beaucoup ; mais pendant quelques jours après l’opération, on m’avait même interdit la lecture pour ne pas me fatiguer. J’ai eu de nombreuses visites, soit de personnes d’Ille, soit des environs. De l’extérieur, Tante Bonafos, les Rovira avec Henri Jonquères d’Oriola, M. Marie, M. Bouchède, la cousine de Saint-Jean etc. ; d’ici, on venait très souvent me voir, autant que le permettaient les médecins. On s’est beaucoup intéressé à mon état, soit ici, soit à Vinça et la population a donné ainsi une grande preuve d’attachement ; c’est (dans des situations bien différentes certes) comme pour le mariage de Philomène pendant lequel, paraît-il, toute la population était sur pied et la plupart des magasins fermés comme un jour de fête. Maintenant, je me lève vers onze heures et je passe l’après-midi levé. J’espère reprendre assez vite des forces pour pouvoir sortir au commencement d’avril. Mais quelle terrible secousse ! Il ne faudrait pas en avoir souvent de pareille, et je peux remercier Dieu de m’en être tiré, somme toute, à si bon compte.

Semaine du 16 au 22 mars 1908

Ille, lundi 16 mars 1908

Je passe la matinée au lit et l’après-midi dans mon cabinet de travail. La plaie doit se refermer je pense ; demain, on refera le pansement. Pendant ma maladie, j’ai eu le regret de voir mourir deux personnes à qui je m’intéressais : d’abord à Vinça notre fidèle et dévoué serviteur Jacques Amiel, ancien cuirassier de la charge de Rezonville, fait prisonnier avec l’Armée de Metz, mort à 62 ans avec les sentiments les plus chrétiens ; il faisait depuis très longtemps partie de la Société Saint-Sébastien et j’ai infiniment regretté de ne pas pouvoir assister à ses obsèques et prononcer son éloge funèbre ; Papa et Bonne Maman y ont assisté ; il a été accompagné à sa dernière demeure par la Société Saint-Sébastien et par celle des Vétérans des armées de terre et de mer dont le président, commandant Pacull, a rappelé ses états de service. Le second décès est celui de l’abbé Debazach, jeune prêtre de 26 ans à la vocation sacerdotale duquel nous nous étions intéressés ; il est mort le samedi 7 mars et on l’a enterré le lundi 9 ; il parait que ses obsèques ont été magnifiques. Il est mort poitrinaire et il y avait bien longtemps qu’on le voyait décliner ; il y a 2 ans ½, pour lui permettre de se soigner dans sa famille, Monseigneur l’avait envoyé ici avec le titre de 2ème vicaire. Pieux, zélé, modeste, c’était un véritable saint. C’était le frère de notre ancienne femme de chambre Joséphine Debazach.

Outre la lecture, j’occupais mes loisirs, pendant mon long séjour au lit, à faire le concours du journal Le Soleil, qui consistait à compter tous les « A » d’un feuilleton ; le concours est fini maintenant, on enverra les résultats dans quelques jours et j’espère obtenir un prix ; il y en a, du reste, de fort beaux, tels un automobile, un salon complet, une chambre à coucher, un chèque de 3000 fr., un piano etc. Tante Josepha, qui est aussi abonnée au Soleil, faisait aussi le concours et nous contrôlions mutuellement nos chiffres, par lettre. J’ai, somme toute, passé le temps sans m’ennuyer trop.

Ille, mardi 17 mars 1908

Je passe mon après-midi à lire, à écrire, et à faire marcher le phonographe ; le Dr Pons me refait le pansement, la plaie, même à la surface, est presque cicatrisée, elle ne coule plus.

Ille, mercredi 18 mars 1908

Même programme de journée qu’hier. Il y a aujourd’hui un mois de l’opération ; je remercie la Providence de m’avoir préservé à la suite de cette terrible secousse, des complications qui auraient pu m’emporter. Maintenant que le danger est passé, les médecins disent combien cette opération était dangereuse à cause du voisinage de l’intestin ; pendant les 3 jours qui l’ont suivie, ils craignaient réellement pour ma vie ; et dire que je ne m’en doutais pas ! Bonne Maman repart pour Vinça, elle m’a bien soigné pendant un mois.

Ille, jeudi 19 mars 1908

Fête de Saint Joseph ; j’avais espéré il y a 1 mois ½ environ (depuis lors j’ai perdu cette illusion) pouvoir sortir aujourd’hui et assister à la messe ; mais il faut encore prendre patience ; j’espère sortir vers la fin de la semaine prochaine et entendre la messe le dimanche de la Lætare (29 mars).

Ille, vendredi 20 mars 1908

Même programme qu’hier ; je lis, j’écris ; il y a cependant un petit progrès : je dîne debout et me couche plus tard. La Chambre hier s’est déshonorée une fois de plus en votant les crédits de la translation des cendres de l’immonde Zola au Panthéon qui finit par devenir un dépotoir. À ce sujet, superbe discours de Maurice Barrès qui a eu cependant le tort de ne pas assez parler de l’affaire Dreyfus ; le sujet s’y prêtait tant ! Car c’est avant tout le dreyfusard, l’auteur de la lettre « J’accuse » que l’on veut glorifier dans Zola. Maurice Barrès, lui ou un autre, avait une magnifique occasion de clouer au pilori le gouvernement des réhabilités et la Cour de Cassation ; il l’a laissé échapper. C’est curieux, il semble que même les membres les plus énergiques de l’opposition aient peur de parler de l’Affaire ; c’est elle cependant qui est cause de la situation dans laquelle nous nous débattons ; elle a fait avancer la Révolution de 20 ans !

Ille, samedi 21 mars 1908

Je descends pour la première fois au 1er étage ; ça me parait tout drôle après si longtemps ; je déjeune et dîne à la salle à manger. Maman va à Vinça entre 2 trains.

Ille, dimanche 22 mars 1908

C’est aujourd’hui le dernier dimanche, j’espère, que je manque la messe ; je marche de mieux en mieux et la petite claudication due à la raideur de la cuisse va en diminuant tous les jours. Je prends contact pour la première fois avec l’air extérieur en séjournant et me promenant assez longtemps sur la terrasse du 1er étage. J’ai la visite d’Augustin Roig ; sauf le trésorier Estève, tous les membres du bureau de la Société Saint-Sébastien – M. Bouchède, M. Albert Batlle, Dalmer, Étienne Vergès, Augustin Roig – sont venus me voir ici au cours de ma maladie. Je reçois le 1er numéro de L’Action française quotidienne, le nouvel organe de la Ligue d’Action française auquel je me suis abonné. Il publie, après l’article-programme signé de tous les chefs de la Ligue, une interview de Jules Lemaitre ; le savant académicien, ancien président et fondateur de la ligue nationaliste républicaine de La Patrie Française, qui est aujourd’hui pour ainsi dire dissoute, se déclare pleinement désabusé de la chimère et du mensonge républicain et fait adhésion au programme royaliste de l’Action française ; c’est une bien précieuse recrue pour nous. Le nouveau journal va encore accroître la force de pénétration de l’Action française dont les progrès ont été si considérables depuis sa fondation qui remonte à peine à 3 ans en tant que ligue et à 9 ans en tant que revue : revue, ligue, institut, journal quotidien et même théâtre, tels sont les moyens qu’emploie l’Action française pour répandre les idées d’ordre et de restauration, en attendant « le coup » final !

1ère page du premier numéro du quotidien L’Action française, 21 mars 1908 – Bibliothèque nationale de France

Semaine du 23 au 29 mars 1908

Ille, lundi 23 mars 1908

Je descends au jardin, c’est un nouveau progrès. En réponse au transfert des restes de Zola au Panthéon, le duc de Montebello, dans une lettre publique à Clemenceau réclame la dépouille mortelle de son grand-père le maréchal Lannes, duc de Montebello, qu’il ne veut pas laisser au Panthéon dans la honteuse promiscuité de l’auteur de La Débâcle et de la lettre « J’accuse » ; le glorieux soldat de l’Empire ne peut pas dormir son dernier sommeil aux côtés de l’insulteur de l’Armée française ; voyons si la république osera disputer au petit-fils les restes mortels du grand-père ? Si le transfert de Lannes a lieu, on devrait faire à cette occasion une grandiose manifestation en l’honneur de l’illustre maréchal ; ce serait la meilleure manière de relever le défi que le gouvernement jette aux bons Français en panthéonisant l’immonde Zola. « Tout ce qui est national est nôtre » a dit le duc d’Orléans ; par conséquent, les royalistes, patriotes avant tout, seraient les plus ardents à honorer les restes du maréchal Lannes.

Ille, mardi 24 mars 1908

Bonne Maman vient de 9h ½ à 4 heures ; il n’y a que cinq semaines que le docteur de Lamer a pratiqué sur moi une véritable laparotomie, 2 semaines que je me lève, et déjà je vais et viens du haut en bas de la maison ; somme toute la guérison est venue vite.

Ille, mercredi 25 mars 1908

Nous avons la visite de Mme de Llamby, de 1h à 4h, elle est étonnée de me trouver aussi bien si peu de temps après l’opération ; la plaie opératoire est entièrement fermée, même à la surface et, sans une petite raideur dans la cuisse qui me gêne encore un peu pour marcher, je serais complètement rétabli ; cette raideur passera avec l’exercice. Le gouvernement, voleur de cadavres, refuse au duc de Montebello le corps de son grand’père.

Ille, jeudi 26 mars 1908

Le temps est assez frais et je ne peux pas rester longtemps au jardin ; je monte, cependant, un tout petit moment à la terrasse du toit pour revoir la campagne et les montagnes, le Canigou, que je n’ai pas revus depuis si longtemps. Le gouvernement a reculé, pour la translation des cendres de Zola, devant le mouvement d’opinion qui se manifestait ; il renvoie cette honteuse cérémonie du 2 avril au 4 juin ; comme le dit Le Gaulois, c’est une nouvelle victoire d’Essling que remporte le maréchal Lannes ; son ombre a fait reculer celle de l’insulteur de l’Armée, du défenseur du traître Dreyfus, de l’insulteur de Notre-Dame de Lourdes.

Ille, vendredi 27 mars 1908

Il pleut et je ne peux même pas descendre au jardin ; je lis à peu près toute la journée ; j’ai encore une fois la visite du Dr Pons ; je pense que c’est la dernière, il constate ma complète guérison ; ma jambe prend de plus en plus de forces et je marche à peu près normalement, c’est à peine si, par moments, je fais encore un très petit mouvement de claudication ; avec de l’exercice, cela passera bientôt.

Ille, samedi 28 mars 1908

Je passe ma journée à lire, à écrire et à me promener un peu au jardin ; j’ai la visite du Dr Trainier qui vient, lui aussi, je pense, pour la dernière fois. Je devais assister ce matin à la messe que M. le curé devait célébrer pour moi, en actions de grâces, à la chapelle de Notre-Dame de Lourdes ; mais comme le temps est humide et frais et que j’ai eu, avant-hier soir, un très léger mal de gorge, cette messe est renvoyée à lundi et je ne sortirai que demain pour assister à la grand’messe.

Ille, dimanche 29 mars 1908

Ma première sortie après une si longue réclusion ! Je vais à la grand’messe, qui est une messe d’enterrement. L’après-midi, je fais une toute petite promenade avec Baja ; on m’arrête beaucoup pour me féliciter de ma guérison. Les habitants d’Ille, il faut bien le dire, comme du reste ceux de Vinça et nos parents et amis de Perpignan, m’ont témoigné beaucoup d’intérêt et se sont bien associés à nos préoccupations.

Semaine du 30 au 31 mars 1908

Ille, lundi 30 mars 1908

Je vais à la gare attendre Bonne Maman, qui arrive de Vinça jusqu’à demain, je marche déjà plus facilement et avec moins de fatigue qu’hier. Philomène nous annonce, en grand mystère encore, qu’elle se croit enceinte, c’est aussi l’avis du Dr Sourice qu’elle a consulté ; l’événement aura lieu en novembre. Elle s’est plus pressée que Marie-Thérèse ! Nous renouvelons notre domesticité, renouvellement rendu nécessaire par le départ de Jacques. Nous prenons un ménage : Jean et Madeleine Jalabert, le mari valet de chambre et éventuellement cocher, et la femme, femme de chambre ; ils entrent aujourd’hui ; dans 3 ou 4 jours arrivera une jeune fille de Vinça, nommée Céleste, comme cuisinière ; le ménage Jalabert est d’Ille. J’allais voir M. le curé et me confesser.

Ille, mardi 31 mars 1908

M. le vicaire célèbre une messe d’actions de grâce à 8h pour remercier Dieu de ma guérison ; nous y assistons tous et j’y fais la sainte communion. Papa, Maman et Bonne Maman m’accompagnent à la Sainte Table ; je reçois avec bonheur le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ ; il y avait 3 mois que je n’avais eu ce bonheur. L’après-midi, nous faisons une toute petite promenade, nous allons jusqu’au pont de la Tet. Hier soir à Paris, salle Wagram, superbe meeting organisé par l’Action française contre la panthéonisation de Zola ; discours énergiques de Daudet, Montesquiou, de Vezins, Vaugeois etc. Une réunion encore plus nombreuse organisée par La Patrie française (ligue qui n’existe plus qu’à Paris) avait eu lieu 3 jours avant dans la même salle ; on y avait applaudi des hommes appartenant à toutes les fractions de l’opposition depuis Rochefort, jusqu’aux Cassagnac ; seulement il y a cette différence entre les deux réunions, c’est qu’à l’Action française on a été logique et on a remonté de l’effet à la cause, on a crié « À bas la république » et « Vive le roi », tandis qu’à La Patrie française on s’est attaqué à l’effet sans vouloir remonter à la cause, singulière contradiction ; sans doute, le cri « À bas la république » était dans l’air et parmi les 10.000 manifestants qui conspuaient Zola, le plus grand nombre avait envie de conspuer aussi la république que l’ignoble pornographe, l’insulteur de l’Armée française et de Notre-Dame de Lourdes incarne si bien ; parmi les orateurs, bien peu devaient conserver encore l’illusion d’une république honnête ; et cependant, ils n’ont pas osé conclure. Comment espèrent-ils réussir sans un but à montrer aux masses ? Comment détruire un état de choses sans montrer ce qui le remplacera ? L’expérience du boulangisme et du mouvement nationaliste d’il y a 10 ans devrait pourtant les éclairer ! Funeste aveuglement. L’avenir appartient à ceux qui savent bien ce qu’ils veulent, à l’Action française qui fait tous les jours des conquêtes.

Avril 1908

Semaine du 1er au 5 avril 1908

Ille, mercredi 1er avril 1908

Je vais me promener sur la route de Corbère jusqu’au pont du Boulès ; je ne fais encore que de toutes petites promenades pour ne pas fatiguer ma jambe encore si faible. On me racontait aujourd’hui que deux jours après l’opération, le 20 et le 21 février, le docteur Pons était très pessimiste à mon sujet ; il disait qu’il croyait que je serais mort le lendemain, mais que si je résistais deux jours je serais sauvé. Je l’ai donc échappée belle et je remercie Dieu de sa grande protection ; c’est la seconde fois depuis ma naissance que je vois la mort de près : octobre 1889, février 1908 ; il faut croire que j’ai le tempérament solide pour supporter de telles secousses ; mais surtout, la Providence me protège visiblement.

Ille, jeudi 2 avril 1908

Je me promène dans l’après-midi ; je ressens au retour, moins de fatigue que ces jours derniers ; c’est dire que ma jambe commence à se fortifier.

Ille, vendredi 3 avril 1908

Je vais me promener à la métairie de l’oncle Xavier ; je ne sors pas du reste de la journée.

Ille, samedi 4 avril 1908

Même programme de journée qu’hier, à cette différence près que je vais en me promenant à la métairie Saint-Martin ; le soir nous allons tous à la cérémonie des complies de la Passion à l’église.

Ille, dimanche 5 avril 1908

Je vais à la grand’messe qui est encore, comme dimanche dernier, une messe d’enterrement ; c’est un bien déplorable usage que de faire les enterrements à la grand’messe du dimanche, il y a longtemps qu’il s’est introduit ; l’après-midi, je fais des visites aux personnes qui se sont particulièrement intéressées à moi pendant ma maladie : Mme Terrats d’Aguillon et les demoiselles Mathieu que je rencontre et Mme Roca d’Huytéza que je ne rencontre pas ; je vais aussi à vêpres où il y a une procession d’enfants porteurs d’oriflammes, autour de l’église.

Semaine 6 au 12 avril 1908

Ille, lundi 6 avril 1908

Malgré le temps pluvieux, je fais un petit tour ; je vais voir le Dr Pons qui me donne un liniment pour frictionner ma jambe afin de la fortifier.

Ille, mardi 7 avril 1908

C’est foire aujourd’hui, mais le mauvais temps contrarie les transactions ; j’ai plusieurs visites : notre cousin de Barescut, Dalmer etc. Je me promène un peu à la foire où je suis arrêté à chaque instant par des gens qui me demandent des nouvelles de ma santé. J’apprends que le pauvre Jules Sabaté[7] est au plus mal, on se demande s’il passera la journée, cela me fait beaucoup de peine. Notre cousine Antoinette Blanpain de Saint-Mars, mariée depuis le mois de juillet dernier, vient d’avoir une fillette qu’on appellera Agnès ; en voilà une qui applique le proverbe américain « Time is money » ! À la foire, je rencontre Victor de Lacour qui est ici pour quelques jours, nous nous promenons un moment ensemble, mais la conversation entre nous deux est froide et embarrassée.

Ille, mercredi 8 avril 1908

Dans l’après-midi, j’ai la visite de Victor ; nous causons de sujets indifférents ; je ne veux pas rompre absolument avec les Lacour, ce qui serait maladroit et attirerait l’attention du public, mais je suis résolu à me tenir le plus possible à l’écart.

Ille, jeudi 9 avril 1908

Me sentant, depuis 2 jours, beaucoup plus fort, je vais aujourd’hui à Vinça surprendre Bonne Maman et voir ce pauvre Croco avant sa mort ; il a failli mourir hier et a reçu avec une grande piété les derniers sacrements, aujourd’hui il y a une très légère amélioration, mais cela durera-t-il ? Il me reconnaît et me remercie de ma visite. Je vois, à Vinça, plusieurs personnes qui me félicitent de ma guérison ; tout le monde s’arrête. Je rentre par le train de 4 heures, je vais me confesser. C’est avec une bien grande satisfaction que je revois cette maison de Vinça où j’étais dans un si piteux état au mois de janvier et que j’ai quittée, le 1er février, sur le dos de Massettes et de Jacques. Je remercie la Providence.

Ille, vendredi 10 avril 1908

Je fais la sainte communion à 8 heures à l’honneur de Notre-Dame des Sept douleurs dont c’est la fête aujourd’hui ; je reviens à la messe à 9h ; c’est une messe d’enterrement ; l’après-midi, je vais avec Papa au champ de las Padrouzes à Saint-Michel, où il y a une petite difficulté entre les deux fermiers Fabre-Badie et Janvier, j’étends un peu le champ de nos promenades ; le soir, nous allons aux complies à 7h ¼. Je lis avec la plus grande satisfaction le compte-rendu de la séance du Sénat d’avant-hier ; on y discutait le crédit pour le honteux transfert de Zola au Panthéon, et le ministre Doumergue ayant eu l’imprudence de parler de l’affaire Dreyfus et de l’arrêt de la Cour de Cassation devant lequel, a-t-il dit, tout le monde s’est incliné, s’est attiré de vertes répliques de MM. de Lamarzelle et Dominique Delahaye ; ce dernier a rappelé les campagnes de l’Action française contre cet arrêt monstrueux, a lu le texte des affiches qui ont convaincu de fraude et de violation de la loi la Cour de Cassation et a terminé en s’écriant « Je vous défie de poursuivre l’Action française » ! Le gouvernement, devant ce défi, est resté coi ; il n’avait rien à répondre car on ne riposte pas à l’évidence même. J’envoie à Monsieur Delahaye une carte de félicitations pour son magnifique défi. Il y a quelques jours, le nouveau sénateur royaliste de la Mayenne, M. Le Breton, avait parlé dans le même sens ; ce sont toujours les royalistes qui sont les plus patriotes. C’est égal, l’Action française est bien forte, le gouvernement n’a pas osé la poursuivre et il ne relèvera certainement pas de défi de M. Delahaye.

Ille, samedi 11 avril 1908

Je vais me promener avec Papa du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons aux complies à l’église ; j’ai bien fait 5 kilomètres aujourd’hui, et sans fatigue ; décidément, je suis bien guéri ! Le Roussillon publie aujourd’hui un article que je lui ai envoyé, sous ce titre : « Les catholiques et l’Action française » ; j’y réponds à certaines attaques dont l’Action française a été l’objet dans certains milieux catholiques, en exposant le programme religieux de l’Action française et celui des catholiques libéraux et démocrates, de l’Action libérale notamment ; la comparaison n’est pas à l’avantage de ces derniers !

Ille, dimanche 12 avril 1908

J’assiste à tous les offices et j’étonne tout le monde parce qu’après la grand’messe j’assiste à la procession dans l’église un flambeau à la main puis je reste agenouillé devant l’autel pour le salut ; on est étonné que je sois déjà assez fort pour faire tout cela comme avant. L’après-midi, je fais plusieurs visites, je me promène.

Semaine 13 au 19 avril 1908

Ille, lundi 13 avril 1908

Ce matin à la 1ère heure, on nous fait part de la mort de Jules Sabaté survenue hier soir ; nous décidons tout de suite d’assister aux obsèques qui auront lieu demain matin. Nous avons Charouleau à déjeuner, il vient me faire choisir les échantillons des costumes d’été. Maman et moi partons à 4 heures ; à Vinça, c’est une douleur générale, ce pauvre Croco était très aimé ; ses enfants font peine à voir. Le soir, je prépare un discours que je débiterai demain. Je dois bien cela à Croco pour les bons moments que j’ai passés chez lui ; de plus sa famille a, de tout temps, été très dévouée à ma famille maternelle.

Ille, mardi 14 avril 1908

Ce matin à Vinça, par un temps beau et chaud, triste cérémonie des obsèques du pauvre Croco ; beaucoup de monde venu des environs et de Perpignan, j’accompagne Henri Sabaté son fils ; trois discours, M. de Guardia, M. Bouchède et moi, celui de M. de Guardia est fait au nom du comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Je suis peiné au plus haut point ; comme ce pauvre homme va manquer ! J’allais si souvent chez lui quand j’étais à Vinça ! C’était, du reste, comme un cercle, tout le monde y entrait, on y causait, on s’y chamaillait ferme sur les questions politiques, on y fumait etc. ; le maître de la maison, avec son originalité et ses histoires souvent inventées, mettait toujours de la gaieté ; pauvre Croco ! Bonne Maman a la visite de M. et Mme Charles de Llobet de passage à Vinça ; nous partons à 3h ½ et voyageons avec les Llobet jusqu’à Ille ; le soir, je vais à la cérémonie de clôture des quarante heures.

Ille, mercredi 15 avril 1908

Je vais à Perpignan avec Maman par le train de 1h25 ; plusieurs visites, je vais voir Monseigneur, les Lazerme, les Bonafos ; tout le monde me fait fête ; les gens que je rencontre dans la rue s’arrêtent pour me demander comment je vais ; je marche beaucoup et cela ne me fatigue nullement. Monseigneur me parle de la Jeunesse Catholique et m’engage beaucoup à en fonder un groupe ici ; il tient beaucoup à cette œuvre, je lui promets d’y travailler de mon mieux. Je suis d’autant plus disposé à s’occuper de la Jeunesse Catholique qu’elle fait des avances aux royalistes ; ainsi M. Bertran, que je vois un moment au Panache, me dit qu’à l’occasion d’un congrès de Jeunesse Catholique qui se tiendra lundi à l’ermitage de Notre-Dame de Jouègues, on a invité M. Despéramons à prendre la parole ; celui-ci ayant le même jour une réunion à Baixas ne peut y aller, mais a décidé de se faire remplacer par M. Bertran ou par moi ; nous décidons d’y aller ensemble, à condition (pour moi) que je ne me sente pas fatigué ce jour-là. Le Roussillon raconte longuement les obsèques de Jules Sabaté ; il publie in extenso le discours de M. de Guardia et le mien et résume celui de M. Bouchède. Voici mon discours recopié dans Le Roussillon :

Coupure de presse du Roussillon du 15 avril 1908 reproduisant le discours d’Antoine d’Estève de Bosch aux obsèques de Jules Sabaté à Vinça le 14, collée dans le journal à la date du 15 avril 1908

Ille, jeudi 16 avril (Jeudi Saint)

Je prends part le matin, à 7 heures à la communion générale, c’est une belle et touchante cérémonie ; mais il est triste de constater combien peu d’hommes remplissent leur devoir pascal ! Et encore Ille est une paroisse relativement favorisée, à ce point de vue, entre les autres paroisses du diocèse. Quelle différence avec Angers. J’assiste aux offices matin et soir. Il pleut très fort toute la matinée et jusqu’à 2 heures de l’après-midi, puis le temps se coupe et l’on fait faire la belle procession des pénitents noirs dans les rues ; je n’avais pas vu cette procession depuis fort longtemps, depuis 1899 je crois ; elle est réussie. Dans l’après-midi, je rencontre Victor de Lacour et j’ai avec lui une petite explication assez ennuyeuse ; ayant remarqué que Maman avait été froide envers lui l’autre jour chez les demoiselles Mathieu où il l’avait rencontrée en visite, il m’en demande la raison ; je lui dis carrément que c’est non pas à cause du refus de la main de sa sœur (car chacun est libre) mais à cause du retard apporté à la réponse ; alors, il me dit que c’est lui et sa famille qui ont eu lieu de se montrer blessés parce que Thérèse Espériquette s’est mêlée de cette affaire ; je lui réponds que nous n’y sommes pour rien et que si elle a fait cela, il y a deux ans, c’est à notre insu, nous en avons été assez contrariés ! Nous nous quittons, Victor et moi, très fraîchement.

Ille, vendredi saint, 17 avril 1908

Je vais à l’office du matin et au chemin de croix à 3 heures. J’écris à Victor de me fixer un rendez-vous où nous pourrons nous expliquer en toute franchise sur ces malentendus.

Ille, samedi saint, 18 avril 1908

Je vais à l’office le matin ; l’après-midi, j’ai la visite d’Amédée Jocaveil arrivé depuis peu à Vinça. Victor me répond qu’il sera chez lui à 2 heures ; je m’y rends et nous nous expliquons en toute franchise, tous les malentendus sont dissipés ; je lui dis que la froideur de ma mère n’a pas eu pour but de l’offenser et il reconnaît, de son côté, quand je lui ai exposé toute l’affaire de l’intervention stupide de Thérèse Espériquette, que cette fille nous a menti aux uns et aux autres. Nous nous quittons bons amis. M. l’abbé Sarrète m’écrit pour renouveler, de la part du président de la Jeunesse catholique de Torreilles, l’invitation au Congrès ; je lui réponds que je m’y rendrai et que je ferai une causerie sur la presse.

Perpignan, dimanche de Pâques, 19 avril 1908

Je n’ai pas assisté ce matin à Ille à la procession, c’eût été un peu fatiguant pour moi, mais je suis allé à la grand’messe à 10 heures, c’était une messe d’enterrement ; c’est vraiment déplorable pour le jour de Pâques ! L’après-midi, je vais à vêpres. À 7 heures, je pars pour Perpignan ; je couche chez Mme de Llamby qui a bien voulu m’offrir une chambre ; il eût été trop fatiguant de partir d’Ille demain matin par le train de 5h50. Je cause avec Madame de Llamby jusque vers 10h ½, elle m’offre le thé puis je me couche, car j’aurai demain une journée bien remplie.

Semaine 20 au 26 avril 1908

Ille, lundi 20 avril 1908

Vue de la chapelle de Notre-Dame de Juhègues (commune de Torreilles, Pyrénées-Orientales) – Carte postale sans date [début XXe] (Site Pinterest)

Je pars de Perpignan, dans une voiture offerte par le comité du congrès à 9h ¾ avec M. Henri Bertran, l’archiprêtre de St Jean (M. Izart) et le curé de Latour-Bas-Elne ; nous allons directement à l’ermitage de Juhègues où nous trouvons la grand’messe bien commencée. Après cette messe, les groupes rentrent à Torreilles, bannière en tête et en chantant le « Nous voulons Dieu » ; à midi, banquet dans la maison de M. Charles de Llobet ; j’y suis à la gauche de l’archevêque Izart, qui préside ; plusieurs toasts, grande cordialité ; je porte un toast à l’union des Catholiques roussillonnais. À 2h, grande réunion où 4 groupes de Jeunesse Catholique prennent part, on est environ 300, plusieurs rapports sont lus ; ensuite causerie de M. Bertran, de moi, de l’abbé Sarrète, et enfin discours de M. Fourès-Carles qui représente au congrès le comité de l’Union régionale du midi ; moi, je parle sur la nécessité de combattre la mauvaise presse et de soutenir la bonne ; la séance prend fin vers 4h ½. Tous les membres de ces groupes de Jeunesse Catholique de la Salanque sont de dévoués royalistes et nous font fête à M. Bertran et à moi parce qu’ils savent que nous représentons le comité royaliste. Mais nous ne faisons pas de politique de parti et restons sur le terrain religieux et social. Après la séance, salut solennel à l’église de Torreilles ; ensuite, ces braves royalistes nous amènent au café et voudraient à toute force nous faire faire là une conférence politique ; nous disons que nous ne le pouvons pas aujourd’hui, mais que nous ne demandons qu’à venir leur en faire une plus tard au nom de l’Action Française ; quand M. Bertran et moi quittons le café pour partir de Torreilles, tous les hommes qui le remplissent nous saluent au cri de « Vive le roi » ; je suis enchanté de me trouver au milieu de ces excellentes populations si catholiques et si royalistes. Je suis bien heureux aussi de l’union qui s’est manifestée aujourd’hui entre la Jeunesse catholique et le parti royaliste. Je vais à Perpignan à 6h ½ et ici à 8 heures. Il pleut et fait froid.

Vinça, mardi 21 avril 1908

Je me repose le matin, je fais la grasse matinée ; je pars pour Vinça avec Maman à 4 heures, afin de passer quelques jours avec mon oncle Henri de Pontich[8], cousin germain de Bonne Maman qui a profité des vacances de Pâques pour s’éloigner un peu de Paris et venir revoir la maison de famille de Vinça qu’il n’avait pas revue depuis 37 ans ! C’est un homme charmant, beau, grand, fort, instruit et causant bien ; malheureusement, il est loin d’avoir nos idées en religion et en politique, surtout en religion ; il est âgé de 55 ans et est directeur administratif des travaux de la ville de Paris, je ne le connaissais pas encore et suis enchanté de faire sa connaissance. Il est très heureux, lui aussi, de revoir cette maison où il faisait de longs séjours avec ses deux frères, pendant son enfance et où il était toujours si choyé par Bon Papa et Bonne-Maman.

Vinça, mercredi 22 avril 1908

Le matin, je me promène avec l’oncle Henri de Pontich du côté de Saorles ; Papa vient déjeuner ici et tous ensemble, sauf Bonne Maman qui est un peu enrhumée, nous allons à Prades dans l’après-midi ; nous allons voir les Saint-Jean ; notre promenade en voiture a été favorisée par un temps charmant ; Papa repart pour Ille à 7 heures. Le Roussillon publie un long compte-rendu du Congrès de Jeunesse Catholique de Trouillas ; le passage qui me concerne est, j’en ai conscience, beaucoup trop élogieux.

Vinça, jeudi 23 avril 1908

Le matin, avec l’oncle Henri, je vais me promener à Nossa ; l’après-midi, nous faisons atteler et allons, lui, Maman et moi, à Estoher où le curé, le bon M. Verdaguer, nous fait goûter ; au retour, nous arrêtons à Espira-de-Conflent ; très jolie promenade.

Vinça, vendredi 24 avril 1908

Le matin, avec l’oncle Henri, promenade dans le défilé de Saint-Pierre, à l’usine d’électricité ; ensuite, nous allons au cimetière où il dépose une magnifique couronne sur la tombe du pauvre Bon Papa. L’après-midi, promenade à Ille en voiture, nous y prenons le thé ; pendant que nous sommes à Ille, visite de Louis Companyo qui y était de passage. La pauvre chatte Coucou, que nous avions apportée d’Angers avec ses deux enfants Grisou et Negro, est morte cette nuit ; cette pauvre bête, très douce et très caressante, avait plus de 11 ans ; elle était malade depuis quelque temps. Nous nous arrêtons à Bouleternère en rentrant à Vinça.

Vinça, samedi 25 avril 1908

Le matin, avec l’oncle Henri, promenade à Rigarda ; Papa vient déjeuner ; c’est le dernier jour que l’oncle Henri passe ici ; ses fonctions, très importantes mais très absorbantes, ne lui permettent pas de rester plus longtemps. À 3h ½, nous l’accompagnons à la gare et il repart très triste de ne pouvoir prolonger son séjour. Comme ses 2 frères, Léon et Hector, tous deux décédés, il tenait beaucoup à la famille ; il avait quitté la maison en 1871 ; à la fin de la guerre, il s’était engagé et était revenu peu après, puis était reparti ; il a été élevé au Prytanée de La Flèche. Il n’a, pour ainsi dire, pas connu son père, qui avait fait comme officier toutes les campagnes du 1er Empire et qui s’était marié tard. Son père, frère de mon bisaïeul de Pontich, n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes idées et ses fils n’ont pas été élevés dans nos sentiments ; mais l’oncle Henri, j’ai pu le voir ces jours-ci, n’est pas hostile à la religion et a même, sur quelques points, des idées politiques justes ; il est, par exemple, très antiparlementaire. Je regrette qu’il ne soit pas resté plus longtemps.

Vinça, dimanche 26 avril 1908

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je retourne à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, je me promène avec M. Bouchède du côté de Nossa et je vais remercier les personnes qui s’étaient intéressées à moi pendant que j’étais malade.

Semaine 27 au 30 avril 1908

Ille, lundi 27 avril 1908

Le temps est assez maussade, je ne compte pas d’aller au Cam dals Rocs.

Vinça, mardi 28 avril 1908

C’est foire ici aujourd’hui et il y a beaucoup de monde ; Papa vient à 11 heures et repart à 7h du soir pour Ille. Nous allons tous nous promener du côté de Saorles. Philomène, après 4 mois de mariage, a eu déjà des ennuis, des discussions et des mots piquants avec sa belle-mère à propos de l’aménagement de la propriété de La Motte ; Mme de Lavergne veut y mettre le nez plus qu’il ne conviendrait puisque c’est le jeune ménage qui doit y habiter ; cette femme a un vilain caractère, on avait bien prévenu Philomène, mais elle n’a pas voulu en tenir compte. Mme de Lavergne a, entr’autres choses, demandé à Philomène si nous étions parents d’un certain docteur Estève, à Angers ; elle sait très bien le contraire, mais c’était une manière de vexer Philomène ; celle-ci lui a très bien répondu que notre seul parent qui portait notre nom était le colonel du 150e. Papa est blessé de cette tracasserie qui concerne notre famille. Aussi veut-il absolument envoyer à Mme de Lavergne des documents qui l’édifieront sur le compte de notre famille. Sur sa demande, je copie les lettres-patentes de Louis XVI de février 1789 concernant la noblesse du Roussillon, le Conseil souverain en enregistrant ces lettres rappelle au Roi que ses avocats jouissent de la noblesse « tant en vertu du droit commun que des loix particulières de cette province… » Or le grand-père paternel de Papa et son bisaïeul furent tous deux, au 18e siècle, avocats au Conseil souverain ; le frère du grand’père de Papa était président à la Chambre des Domaines du même Conseil souverain ; son nom, dans les registres du Conseil souverain, est toujours écrit avec la particule « Jean d’Estève ». Je prends note de tout cela et nous l’envoyons à Madame de Laverne. Nous joignons à ces documents sur la famille Estève divers extraits des procès-verbaux de l’Assemblée de la noblesse de Roussillon en 1789 pour les élections aux États-Généraux, notamment l’élection du grand’oncle de Papa, par sa mère, le baron d’Ortaffa comme président de l’Ordre de la noblesse et de son grand’père Antoine de Bosch comme commissaire ; de plus, dans la liste des gentilshommes qui prirent part à l’assemblée, il y en [a] 26 qui étaient parents ou alliés, ou dont les descendants l’ont été depuis, aux diverses branches de notre famille (sans compter les alliances étrangères au Roussillon) ; j’indique ce chiffre, et le tout est envoyé à Mme de Lavergne ; si elle n’a pas pris garde aux renseignements sur la famille fournis au moment des pourparlers en vue du mariage, je pense que ceux-ci se graveront dans sa mémoire. Du moins, la leçon sera bonne !

Vinça, mercredi 29 avril 1908

Je vais à la Balme le matin et l’après-midi au Cam dal Roc surveiller des travaux qu’on y exécute. Le Père Eyraud, qui m’avait parlé avant ma maladie d’un projet de mariage qu’il arrangeait pour moi en Limousin (nous avions échangé quelques lettres à ce sujet) m’écrit maintenant qu’il me sait guéri pour me demander si je veux pousser le projet. Je suis assez embarrassé pour lui répondre parce que Madame Blanc a une idée pour moi à Toulouse. Je ne veux les décourager ni l’un ni l’autre, et je réponds au Père Eyraud pour lui demander divers renseignements ; nous en prendrons aussi d’un autre côté. Papa va en prendre aussi sur la famille de la jeune fille proposée par Mme Blanc. Cette dernière s’appelle Mlle Henriette Fabre, c’est la fille d’un notaire toulousain dont le père a été maire de Toulouse[9], milieu très chrétien et très royaliste nous dit Mme Blanc, il y a beaucoup de fortune ; la jeune fille proposée par le Père Eyraud est Mlle Agnès du Plessis de Grenédan[10] (cousine du comte Joachim du Plessis de Grenédan professeur à l’Université catholique d’Angers), son père le comte du Plessis de Grenédan habite les environs de Limoges, son grand-père maternel le marquis de Graves a une grande propriété près de Narbonne, bien qu’habitant le Limousin. La famille appartient donc à un milieu social bien plus élevé que pour l’autre projet (bien que la famille Fabre soit aussi d’une honorabilité parfaite sans quoi je ne donnerais aucune suite), mais il y a beaucoup moins de fortune, et puis le Limousin est bien éloigné. Enfin renseignons-nous, et comparons ; ensuite, s’il y a lieu, je verrai l’une ou l’autre de ces jeunes filles et je ne donnerai suite que si elle me plaît. Surtout prions.

Vinça, jeudi 30 avril 1908

Nous allons à Perpignan assister, à la maison des Œuvres, à une représentation de la Passion en catalan par une troupe catalane espagnole, la séance est au profit des écoles libres. Papa décide qu’il ira à Toulouse se renseigner sur place sur la famille Fabre, il partira dimanche soir. Je m’arrête à Ille de 9h à 1h25 ; je rentre, le soir, directement de Perpignan à Vinça. À Perpignan, après la représentation, nous allons faire une visite à nos cousins Cornet de Bosch qui rentrent de Paris où ils ont passé presque tout l’hiver. Joseph a reçu il y a une quinzaine une lettre du P. d’Adhémar, de Toulouse, lui demandant des renseignements sur moi au point de vue d’un mariage, il a répondu en termes trop flatteurs ; serait-ce M. Fabre qui se renseignerait ou une autre personne qui aurait une idée ? Je trouve que les artistes catalans ont un jeu trop réaliste et puis ils parlent un catalan très serré, difficile à comprendre, c’est le catalan espagnol un peu différent du nôtre. Je vois, à la représentation, Mme de Llamby, M. Despéramons, deux de mes petites cousines de Blaÿ etc. Au retour à Vinça, Bonne Maman nous annonce qu’elle vient de recevoir une lettre de Tante Josepha lui faisant part de la décision qu’elle a prise d’aller à Rome avec le pèlerinage national français qui va porter aux pieds de Pie X, à l’occasion de ses noces d’or sacerdotales, les hommages de la France catholique ; elle est bien heureuse. Mais le voyage de Bonne Maman à Dijon va être retardé du coup, car le pèlerinage à Rome aura lieu vers le milieu du mois de mai et Bonne Maman devait partir ces jours-ci pour Dijon. Pendant que Papa sera à Toulouse, Maman et moi resterons ici.

Mai 1908

Semaine du 1er au 3 mai 1908

Vinça, vendredi 1er mai 1908

Je vais faire la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois. C’est aujourd’hui la fête de notre Roi Philippe, je prie Dieu qu’Il nous le conserve longtemps et lui rende bientôt, pour le salut de la France, le trône de ses ancêtres. Les élections municipales sont dans 2 jours ; ici à Ille rien ne sera changé, les conseils municipaux républicains plus ou moins modérés ne seront pas combattus. Mais dans 3 communes au moins du canton, à Bouleternère, Rodès et Rigarda, les conservateurs monarchistes présentent des listes ; à Bouleternère, notre fermier Jacomy, M. Llense, Étienne Pujol sont sur la liste d’opposition ; je ne crois pas que nos amis réussissent à Boule, mais à Rodès et à Rigarda ils ont des chances de succès. Néanmoins, c’est une bonne chose de s’affirmer et de se compter. À Prades, l’Action libérale présente une liste républicaine libérale sur laquelle figure M. Émile Marie. À Perpignan, royalistes et libéraux soutiennent la liste sortante républicaine modérée. Ce matin, je vais à la vigne « la Ruscane » ; je m’occupe aussi, avec Étienne Pujol, de Boule, de l’affaire d’arrosage pendante avec un voisin qui refuse de laisser refaire un canal alors qu’il y est obligé par un acte de 1853, je vais voir le juge de paix à ce sujet, car nous (et les autres propriétaires intéressés) serons probablement obligés de l’assigner. Le soir, je vais à la cérémonie de l’heure sainte.

Perpignan, samedi 2 mai 1908

Papa est venu ce matin à Vinça s’entendre avec nous sur ce qu’il devra faire à Toulouse ; il repart à 3h30 ; il assistera demain ici à la cérémonie de l’Adoration perpétuelle et partira lundi matin pour Toulouse, sans rentrer à Ille, il passera à Toulouse le nombre de jours nécessaire pour se bien renseigner. Moi je suis venu à Perpignan par le dernier train pour entendre, au Panache, la conférence d’Action Française de M. Jammet, avocat, sur la justice ; le sujet a été fort bien traité, on me charge de faire, pour Le Roussillon, le compte-rendu de la réunion. Après la conférence, M. Bertran annonce que pour clôturer la série des conférences d’Action Française de l’année, nous entendrons une grande conférence de M. Marie de Roux et de M. l’abbé Appert dans le courant de juin ; on décide aussi, en principe, d’organiser dans le courant de ce mois un grand banquet royaliste, en l’honneur de la Saint Philippe, en pleine Salanque ; il faut que cette décision soit approuvée par M. Despéramons, je le souhaite vivement car, si le banquet s’organise, nous verrons sans doute une seconde édition du banquet de Villeclare (le 14 juillet 1903) où 1700 royalistes acclamèrent le duc d’Orléans ; de pareilles manifestations font beaucoup de bien. Arrive il y a 15 jours, je couche chez Mme de Llamby.

Compte-rendu de la conférence de Me Jammet sur « La Justice » au Panache à Perpignan, rédigé par Antoine d’Estève de Bosch (signé « Un du Panache ») et publié dans Le Roussillon du 5 mai 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan

Vinça, dimanche 3 mai 1908

J’assiste le matin à Saint Jean à la messe des hommes à 8h ½, c’est la première fois que cette cérémonie a lieu, elle a beaucoup de succès. Je rentre à Vinça par le train de 11 heures, je préside, de 1h à 2h ¼ le recouvrement de la Société Saint-Sébastien, puis je pars pour Ille en voiture afin de voter ; je m’arrête à Boule où je vois Joseph Jacomy, Antoine Bô, M. Llense, candidats conservateurs, ils ne comptent pas trop sur le succès, mais ne négligent rien. À Ille, la municipalité sortante républicaine modérée n’a pas de concurrents ; je vote pour 16 membres de cette liste, à cause de la liberté religieuse que cette municipalité nous a laissée, mais je biffe 5 noms, parmi lesquels celui du maire le Dr Étienne Batlle[11] ; je ne veux pas lui donner ma voix parce que, comme conseiller général, il a voté des félicitations à Combes au moment de l’enlèvement des crucifix des tribunaux : de plus, il a des ambitions et fera tout son possible pour être député ou sénateur ; comme à ce moment-là il sera entraîné par son parti à voter les pires mesures contre la religion, je ne veux pas avoir à me reprocher de lui avoir donné ma voix même pour la mairie d’Ille ; beaucoup de conservateurs et de catholiques votent pour lui, je les crois dupes ! Quant à moi, je ne veux pas l’être ! J’envoie le domestique Jean à Neffiach à bicyclette pour voter. Je rentre à Vinça vers 6 heures.

Semaine du 4 au 10 mai 1908

Vinça, lundi 4 mai 1908

À Rodès et Marquixanes, les listes nettement conservatrices, royalistes, ont battu les blocards ; à Boule, scrutin partiel, un des nôtres entre à la mairie ; à Rigarda, les blocards l’emportent mais à 5 ou 6 voix près, blocards et monarchistes ont failli en venir aux mains ; à Prades, ballottage, cependant 8 blocards sont élus ; à Perpignan, 5 modérés sont élus, ballottage pour le reste. En Roussillon en général, les monarchistes et les conservateurs conservent leurs sièges ; ils en gagnent même quelques-uns. Dans l’ensemble de la France, il n’y aura pas grand changement ; cependant certaines grandes villes, comme Limoges, Brest, qui avaient voulu tenter l’expérience socialiste, ont rejeté ces révolutionnaires. À Paris, il n’y aura sans doute rien de changé. Ce qui caractérise ces élections, surtout à Paris, c’est qu’elles se sont faites au milieu de l’indifférence générale ; on a très peu voté. Cela peut avoir certains inconvénients au point de vue des résultats immédiats, mais comme symptôme c’est excellent ; cela prouve que l’on se dégoûte des fameux droits politiques, du suffrage universel, de toutes ces balançoires de 89 et de 48 ; on méprise de plus en plus la politique et le politicien, donc le régime actuel ; c’est un état d’esprit favorable à nos doctrines royalistes et, en particulier, conforme aux prévisions de l’Action Française.

Vinça, mardi 5 mai 1908

Le matin, je vais à la nouvelle vigne de l’oncle Paul à Bente Farine ; l’après-midi, je ne sors que pour aller au grand jardin ; j’apprends par Le Roussillon la mort de Madame Adamoli de Saleilles[12] ; il va falloir que j’aille demain à Perpignan pour ses obsèques, car c’était une cousine de ma tante Estève par sa mère. J’envoie des félicitations à notre fermier Joseph Jacomy, à Bouleternère, pour son élection au conseil municipal, aux chefs des listes conservatrices victorieuses de Rodès et de Marquixanes.

Vinça, mercredi 6 mai 1908

Je vais à Perpignan par le train de 9h ; auparavant, nous recevons une lettre de Papa, il a vu hier le Père d’Adhémar qui lui a donné d’excellents renseignements sur l’honorabilité et sur la fortune de la famille Fabre et sur les qualités de la jeune fille, mais qui a fait des réserves sur la santé de la famille ; Papa va se renseigner spécialement sur ce point. La famille Fabre a pris ce projet très au sérieux puisque Mme Fabre s’est renseignée plusieurs fois sur nous précisément auprès du Père d’Adhémar. À Perpignan, je vais tout droit à Saint-Jean ; la cathédrale est remplie de monde, la pauvre Mme Adamoli était très sympathique ; je vais, bien entendu, au cimetière Saint-Martin où a lieu l’inhumation ; le deuil est conduit par ses deux fils, les MM. Aragon (car elle a été mariée 2 fois), par M. Henri de Çagarriga, par les Talayrach et par Joseph Cornet, l’oncle Xavier l’aurait aussi conduit s’il avait été à Perpignan ; je vois plusieurs personnes, certaines ne m’avaient pas revu depuis que je suis guéri et me témoignent beaucoup d’intérêt ; je déjeune chez les Bonafos et, avant de reprendre le train, je vais faire une visite à Marie Companyo qui est pour quelque temps à Perpignan. Je rentre à 3h ; à la gare, je rencontre M. Campbell, d’Angers, et Fernand et Marie de Rovira qui partent pour le concours hippique de Lyon. Au retour, Maman me montre une dépêche de Papa nous disant : projet impossible etc. sans doute il aura eu de mauvais renseignements sur la santé, c’est regrettable à cause de la fortune, mais à quoi bon être riche si on n’a pas la santé ? Ce ne serait pas le bonheur. Maintenant que le terrain est déblayé de ce côté, nous pourrons voyager sans retard et sans arrière-pensée du projet limousin.

Vinça, jeudi 7 mai 1908

Je pars à 7h ¼ du matin en voiture pour Prades afin d’assister à l’audience correctionnelle où le juge Henry Sabaté qui a administré le 18 avril une correction au trop célèbre docteur Echernier ; c dernier avait été d’une rare inconvenance le jour de l’enterrement de Croco, il s’était passé devant le cortège, la cigarette aux lèvres, les mains derrière le dos, la casquette sur la tête, de plus il avait manifesté la joie que lui causait la mort de ce pauvre homme ; le fils a vengé le père, il a fort bien fait ! Mais le docteur, qui n’a pas osé riposter, a porté plainte, mal lui en a pris. Aujourd’hui, une foule de personnes de Vinça sont à Prades pour se moquer des Echernier qui sont détestés de tout le monde.  Les dépositions des témoins établissent qu’il a été frappé avec la main ou le poing, tandis qu’il prétendait avoir été frappé avec une grosse clé, de plus on établit formellement sa grossière attitude le jour des obsèques. L’avocat d’Henry Sabaté, Me Nérel, de Perpignan, est terrible pour Echernier, il lui crache à la face qu’après avoir prêté serment de dire la vérité, il a menti ; il se moque de lui, lui dit qu’il s’est conduit comme un goujat ; le tribunal paraît enchanté de voir humilier ces peu sympathiques personnages ; le ministère public, au lieu de tomber sur le dos de l’inculpé comme les Echernier y comptaient, dit que l’affaire se réduit à presque rien et qu’il y a des circonstances largement atténuantes, c’est pour ainsi dire l’abandon de l’inculpation, les Echernier sont atterrés. Le jugement sera rendu à 2h ½ à la reprise de l’audience, je ne l’attends pas et repars à midi en voiture. Les témoins étaient M. Bouchède, M. Frère, Rosine Bigorre, Dalmer, Marie Jocaveil, l’huissier Miquel, M. Berjoan, le Dr Grando etc. L’après-midi, j’apprends qu’Henry a été condamné à 1 fr. d’amende avec sursis, c’est un véritable acquittement d’autant plus que les attendus du jugement ont été, paraît-il terribles pour Echernier ; tant pis pour lui ! Il doit être atterré. Mais nous nous sommes bien amusés ! Les Fabre prennent des tuyaux sur moi, je crois qu’ils seraient disposés à consentir au mariage, mais j’hésite beaucoup à cause de la santé ; Papa nous a écrit, en effet, qu’il résulte des renseignements qu’il a recueillis, quela santé de la famille laisse à désirer ; je prendrai une décision au retour de Papa.

Vinça, vendredi 8 mai 1908

Le matin je vais à Bouleternère en voiture ; on m’a fait écrire de Torreilles, par M. Guardia secrétaire du comité royaliste, qu’un domestique de notre fermier de Bouleternère Jacomy, qui est électeur à Torreilles, est allé voter dimanche pour la liste républicaine et on me demande de tâcher de l’empêcher de quitter Boule dimanche prochain car il y a ballottage à Torreilles et avec quelques efforts, nos amis royalistes prendront la mairie ; j’insiste auprès de Joseph me promet de trouver un moyen d’empêcher son domestique de quitter Boule après-demain. Je félicite Joseph d’avoir été élu dimanche ; il y a cinq ballottages et, selon toutes probabilités, ils seront acquis aux royalistes. M. Llense a failli être élu dimanche, il ne lui a manqué qu’une voix, il le sera dimanche. Je vais voir avec Athanase Fines le champ où il y a une contestation pour un canal d’arrosage détruit par le Boulès ; le propriétaire du champ où doit passer le canal ne veut pas céder, et il faudra peut-être plaider.

Vinça, samedi 9 mai 1908

Papa arrive à 11 heures ¼, je vais l’attendre à la gare après être allé à Saorles voir un sociétaire. Il a recueilli à Toulouse beaucoup de renseignements sur les Fabre d’où il résulte que la santé laisserait un peu à désirer dans la famille, bien que la jeune fille elle-même soit bien portante ; on a fait à Papa un grand éloge de la jeune fille, la fortune de M. Fabre est considérable et la famille est fort honorablement connue. Ayant vu plusieurs fois Mme Roucaud, fille de Mme Blanc, il sait que ma position convient à la famille Fabre et d’après Mme Roucaud, proche parente des Fabre, le projet pourrait aboutir à condition que je consente à habiter Toulouse la plus grande partie de l’année avec une occupation fixe ; seulement, Mme Roucaud n’a pas parlé depuis longtemps aux Fabre de ce projet aussi les autres demandent-ils à réfléchir, ils ont pris des renseignements auprès du Père d’Adhémar, auprès de M. Trullès pour la situation de fortune, à Angers pour mes études ; je sais que tous ont été très bons. Le malheur, c’est d’abord le doute pour la santé qui nous fait beaucoup hésiter, puis le délai que demande la famille Fabre, ce délai fera tout manquer à cause du projet du Père Eyraud qui, lui, suit son cours et qu’il n’y aura pas moyen de retarder davantage ; je ne pourrai cependant pas pour sauvegarder le projet toulousain hypothétique, manquer le projet limousin et il est probable que je devrai, très prochainement, prendre une décision. L’après-midi, je vais avec Papa à la vigne du Cam del Roc, où l’on soufre les ceps. J’apprends par une lettre de M. Bertran que M. Despéramons approuve le projet de banquet, mais désire qu’il ait lieu après la conférence de Roux et Appert, donc fin juin ou juillet ; il vaut mieux avoir le temps de le bien préparer. Mon compte-rendu de la dernière réunion du Panache qui a paru dans Le Roussillon de mardi dernier (avec des fautes d’impression et même d’orthographe) a valu à M. Bertran une lettre élogieuse pour l’auteur (inconnu puisque j’avais signé « Un du Panache ») du jeune poète Henri Arrès à qui j’avais fait allusion. M. Bertran m’envoie cette lettre. Le compte-rendu du Congrès de Jeunesse Catholique de Jouègues a paru dans La Croix des Pyrénées Orientales du dimanche dernier et dans celle qui arrive aujourd’hui (3 et 10 mai), on y parle de ma modeste causerie sur la presse. Je vais me confesser.

Vinça, dimanche 10 mai 1908

Je fais la sainte communion avant la messe de 8h ; je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, je me promène avec Papa sur la route de Prades. Je vais avec Étienne Vergès chez plusieurs sociétaires pour affaires concernant la Société. Ce soir, Mlle Augustine de Llobet, qui est ici depuis quelques jours, vient prendre le thé et causer avec nous.

Semaine du 11 au 17 mai 1908

Ille, lundi 11 mai 1908

Le matin, je vais à la Balme avec Papa. On apprend le résultat des élections de ballottage d’hier ; à Perpignan, la liste républicaine modérée soutenue par les monarchistes a 17 élus, avec 9 élus de dimanche dernier, cela lui fait 26 voix contre 4 au conseil municipal ; à Bouleternère, les 5 conservateurs de la liste Llense sont élus à une forte majorité, ils seront donc 6 contre 6 ; à Torreilles, Bompas, les monarchistes sont élus ; à Elne, Latour-de-France, ce sont des modérés ; dans le pays, ces élections n’ont donc pas été trop mauvaises. À Paris, l’opposition gagne quelques sièges et dans la plupart des grandes villes, les socialistes perdent du terrain. Sur le terrain municipal, il semble donc qu’il y ait eu un léger progrès ; c’est égal, c’est bien peu et il n’y a pas de quoi chanter victoire comme le font déjà certains journaux modérés ou libéraux. Je rentre à Ille par le dernier train.

Ille, mardi 12 mai 1908

Je commence à travailler à une conférence pour le Panache ; j’ai choisi ce sujet que j’avais déjà traité à Angers, à la conférence Freppel, « Les régimes successoraux », mais je vais le développer davantage. Le soir, Mois de Marie.

Ille, mercredi 13 mai 1908

Nous recevons une lettre du Père Eyraud contenant elle-même une carte de M. du Plessis qui donne certains détails sur la fortune future de sa fille, ces détails sont satisfaisants ; sans doute, il n’y a pas, dans la famille du Plessis de Grenédan, beaucoup de fortune, il y a ce qu’on appelle une fortune moyenne, la jeune fille aura plus tard de 250 à 300.000 fr., un peu plus que moi ; d’autre part, M. Trullès s’est informé à Narbonne et à Limoges, il n’y a pas d’hypothèques. M. du Plessis demande une entrevue, j’ai déjà écrit au Père Eyraud il y a quelques jours que j’étais prêt à aller à Limoges pour rencontrer Mlle du Plessis, je le lui répète aujourd’hui par dépêche et lui demande quel jour je dois être à Limoges ; je n’attends plus que sa réponse pour partir. Ce projet, très avancé, paraît en bonne voie, mais tant que je n’ai pas vu la jeune fille et qu’elle ne m’a pas vu, on ne peut en présumer l’issue, car avant tout, il faut se plaire mutuellement. Je sais que M. Fabre a écrit plusieurs fois à M. Trullès pour se renseigner à fond sur notre situation de fortune, mais, tant pis pour lui, il sera sans doute trop tard quand il se décidera, je serai probablement engagé envers Mlle du Plessis ; il sait qu’il y a un autre projet, donc s’il ne sait pas se décider, il n’aura pas à s’en prendre à nous ; nous avons agi loyalement. Je vais à Bouleternère par le train de 9 h et je reviens à pied ; je félicite les six conseillers municipaux conservateurs de leur succès ; je vois le travail que l’on fait pour le passage de l’eau au barrage de Payza et je rentre à Ille à pied. Nouvelle commune gagnée par les conservateurs : Prunet et Belpuig ; cela fait 4 dans le canton de Vinça.

Ille, jeudi 14 mai 1908

Le Père Eyraud me répond d’attendre une lettre pour partir ; sans doute doit-il se concerter avec la famille du Plessis (qui est actuellement à la campagne, à Verneuil) pour le jour de l’entrevue. Je continue à préparer sa conférence du Panache. Le Roussillon apporte la triste nouvelle de la mort de son rédacteur en chef M. Francis Maratuech, il était malade depuis plusieurs jours.

Ille, vendredi 15 mai 1908

Le matin, je vais me promener à la vigne du Bouc. Bonne Maman vient nous voir de 1h 1/2 à 4 h. ; Papa va à Perpignan. L’abbé Henry, prêtre habitué à retraite à Ille depuis quelques années, nous demande notre ancienne maison qu’il habitera avec sa famille ; bien qu’elle soit beaucoup trop grande pour lui, il y tient, l’affaire est bâclée dans la matinée ; Papa la lui loue 500 fr., ce qui n’est pas cher étant données ses dimensions ; il n’y entrera qu’en septembre quand il quittera celle qu’il habite actuellement. Le soir, Mois de Marie.

Ille, samedi 16 mai 1908

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures, assister aux obsèques de M. Maratuech, on me fait tenir un cordon du drap mortuaire ; on va porter le corps au pays natal du défunt, le Quercy ; discours, à la gare, de M. Escarguel au nom de l’association de la presse perpignanaise, de M. Henri Bertran au nom du Panache, de M. Despéramons au nom du comité royaliste et du Roussillon. L’oncle Joseph de Lazerme m’invite à déjeuner ; je rentre à 4 heures. On m’a demandé d’envoyer quelques articles au Roussillon en attendant que M. Maratuech soit remplacé. MM. Despéramons, Bertran et moi, nous nous partagerons la besogne. Pour commencer, je ponds ce soir un article sur la dépopulation avec ce titre : « Chiffres noirs ».

« Chiffres noirs », article d’Antoine d’Estève de Bosch paru en 1ère page du Roussillon du 22 mai 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan

Ille, dimanche 17 mai 1908

C’est aujourd’hui ici la fête de la première communion, j’assiste à la grand’messe et aux vêpres. Papa éprouve, pendant la messe, un grand malaise qui l’oblige à rentrer très vite et à se coucher ; il se remet vite et sort dans l’après-midi. Depuis deux jours, je lis avec joie la véritable bataille qui a eu lieu jeudi au Quartier Latin entre étudiants patriotes et étudiants « métèques » (c’est le vrai mot) ou à tendances internationalistes ; cette bataille a eu lieu à propos du cours du professeur Andler, à la Sorbonne ; ce professeur étant allé dernièrement à Berlin avec 31 étudiants, et ayant été reçu quasi-officiellement. Les étudiants patriotes ont décidé d’empêcher son cours pour protester contre cette inconvenance, contre cet oubli de 71 ; jeudi, la bataille a duré toute l’après-midi et a envahi tout le Quartier Latin ; cette ardeur de la jeunesse nationaliste est un excellent signe ; l’effet de ce honteux voyage est ainsi annihilé. Au Maroc, la guerre continue et s’étend à l’est surtout, sur la frontière sud-oranaise où le général Vigy a dû livrer ces jours-ci une véritable bataille où nous avons eu 13 morts et 65 blessés dans un engagement et encore d’autres morts et blessés dans un second engagement. Il est vrai que les Marocains ont été rudement secoués ; mais l’imbroglio marocain, ainsi qu’on l’appelle, est loin de s’éclaircir !

Semaine du 18 au 24 mai 1908

Ille, lundi 18 mai 1908

La location de l’abbé Henry est rompue ; sa sœur Mme Molinier après avoir visité une 1ère fois la maison avec Papa, a eu la singulière idée de la faire visiter à un Monsieur qui n’est pas de sa famille et sur le compte duquel courent des bruits peu favorables ; Papa l’ayant su a cru devoir demander l’explication à l’abbé Henry, lequel l’a pris de très haut disant que cette demande d’explication était insultante ; et il a dit : « puisque c’est ainsi tout est rompu » ; « comme nous voudrez » a répondu Papa, qui aurait pu, s’il l’avait voulu, l’obliger à tenir sa parole, car il avait des lettres ; l’abbé Henry est un original et un nerveux, sa sœur n’a pas une excellente réputation, nous n’avions pas voulu prêter créance aux bruits de mauvaise vie qui couraient sur son compte, mais elle les a confirmés elle-même en introduisant dans notre maison, avant tout bail, ce monsieur ; tout compte fait, Papa n’est pas fâché de ce qui s’est passé ; seulement, l’abbé Henry s’est conduit grossièrement en écrivant ce soir même une lettre d’injures à Papa, sans donner, du reste, l’explication demandée ; Papa lui répond que ses injures, d’un caractère bien peu sacerdotal, ne l’atteignent pas et le prévient qu’il peut se dispenser de lui écrire à l’avenir car ses lettres lui seront retournées sans être ouvertes. Voilà comment finit cette aventure ! À 4h, nous allons en voiture à Corbère, Jean qui est allé à Vinça ce matin en ayant ramené le break et Diana, nous en profitons pour nous promener un peu. Le soir, Mois de Marie.

Ille, mardi 19 mai 1908

Nous sommes surpris de n’avoir encore rien reçu du Père Eyraud ; Maman lui télégraphie, il répond que nous aurons de bonnes nouvelles demain. Il ne tarde de connaître ces nouvelles. Je termine ma conférence pour le Panache ; elle a 34 pages, c’est, ma foi, un travail complet sur la question des régimes successoraux et ses conséquences politiques. Ce n’est peut-être pas moi qui la ferai, si je ne suis pas ici, je prierai M. Bertran de la lire. Nous allons en voiture à Millas avec retour par Corbère. Ce soir, Mois de Marie.

Ille, mercredi 20 mai 1908

Le Père Eyraud m’annonce que la famille du Plessis sera à Limoges à partir de samedi ; je partirai donc demain soir, devant m’arrêter vendredi à Toulouse pour essayer un costume chez Charouleau. Dieu veuille que tout aille à souhait, que je plaise à Mlle Agnès du Plessis et qu’elle me plaise si ce projet est dans les desseins de Dieu pour notre bonheur. Il fait très chaud. Je dis ici autour de moi que je vais passer quelques jours chez Marie Thérèse, c’est vrai du reste car après l’entrevue, je devrais y aller.

Ille, jeudi 21 mai 1908

Bonne Maman est venue passer la ½ journée avec nous à Ille pour me faire ses adieux. Je pars à 4h et arrive à Toulouse à 11h ½, je descends à l’Hôtel de la Poste où il ne reste qu’une chambre, je la prends.

Toulouse, vendredi 22 mai 1908

Le matin, je fais mes emplettes, j’essaye ma jaquette. L’après-midi, je visite l’Exposition qui n’est pas encore entièrement installée (je me rappelle un peu celle de 1887), il fait presque froid. M. l’abbé Latour vient me voir, je lui avais écrit, nous nous promenons ensemble. Le soir, je vais au Mois de Marie à Saint-Jérôme.

Limoges, samedi 23 mai 1908

Ce matin à Toulouse, je me suis confessé ; j’ai revu un instant l’abbé Latour : j’ai fait quelques commissions, puis je suis parti par l’express de 1h pour Limoges où je suis arrivé à 6 heures ; temps frais mais beau. Je descends à l’Hôtel de la Paix. Je vois un instant le P. Eyraud, j’assiste après dîner à son sermon du Mois de Marie à Saint-Michel-des-Lions ; M. du Plessis me viendra demain à 2 heures chez le P. Eyraud et nous nous entendrons ensemble pour que la 1ère entrevue avec sa fille puisse avoir lieu le soir même ; quelle importante journée pour moi que celle de demain ! Le sort de toute ma vie va dépendre de l’impression que je ressentirai et que je ferai ; puisse le Bon Dieu tout diriger en vue de notre bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre !

Limoges, dimanche 24 mai 1908

Journée décisive dans ma vie, du moins à l’heure où j’écris ces lignes j’ai tout lieu de le croire. Je l’ai commencée en faisant la sainte communion à l’église Saint-Michel, pour implorer la protection de Dieu et de Notre-Dame Auxiliatrice dont c’est la fête ; je suis revenu à la grand’messe. À 2 h, j’étais chez le P. Eyraud, M. du Plessis est venu m’y prendre et nous sommes allés ensemble à l’église du Sacré-Cœur où Madame du Plessis et sa fille Agnès sont arrivées peu après. Nous nous sommes promenés tous quatre sur une route ombragée pendant une heure et demie environ. Mademoiselle Agnès du Plessis de Grenédan, qui dans quelques jours sera peut-être ma fiancée, est de taille moyenne, de teint blanc, de cheveux et d’yeux châtains ; elle est fine et sympathique, intelligente, instruite et très distinguée ; elle paraît timide, ce qui sied à une jeune fille surtout en semblable circonstance. Nous causons beaucoup (surtout avec les parents, mais aussi avec la jeune fille) ; elle me rappelle Geneviève Delestrac. Nous quittons ces dames à l’entrée de la ville ; M. du Plessis m’accompagne un moment et je lui demande la permission de rencontrer de nouveau ces dames demain. Ma première impression est très bonne, mais je ne veux pas prendre une aussi grave décision sur une première impression. C’est chose décidée, M. du Plessis viendra me dire demain matin où nous nous rencontrons le soir. Je prie de tout mon cœur le Bon Dieu qui lit dans l’avenir, qui est maître de cet avenir, et la Sainte Vierge de nous inspirer à tous deux une décision conforme à notre bonheur. Le P. Eyraud veut savoir ce soir même quelle a sur mon compte l’impression de M. et Mme du Plessis et de leur fille ; il va donc les voir et vient me dire, à son retour, que leur impression est très favorable. C’est donc à moi à me prononcer ! J’incline vers une solution affirmative, mais je prie le Bon Dieu de m’inspirer ma décision.

Le comte R. du Plessis de Grenédan, ancien officier de marine, d’une famille d’origine bretonne, est un grand et bel homme de 60 à 65 ans ; sa femme, née de Grave, peut avoir une soixantaine d’années. Mme du Plessis a encore son père et sa mère, le marquis et la marquise de Grave, très âgés tous deux ; la famille de Grave est du Languedoc, en sorte que la famille, bien que fixée en Limousin, ne tient à cette province que par la marquise de Grave dont j’ignore encore le nom de jeune fille[13]. M. et Mme du Plessis sont très sympathiques ; ils ont su me mettre à mon aise. À demain soir, sans doute, la grande décision !

Le soir, je vais au cirque, mais je pars avant la fin de la représentation, j’ai besoin de repos.

Semaine du 26 au 31 mai 1908

Ille, mardi matin 26 mai 1908

Je n’étais pas capable d’écrire mon journal hier soir, j’étais ballotté entre des sentiments trop divers, j’étais trop agité. Aujourd’hui, ma décision – décision négative – est prise et je suis plus calme pour raconter les événements. Hier matin, de bonne heure (vers 10 h) M. du Plessis est venu me prendre à l’hôtel et nous nous sommes promenés assez longtemps ensemble ; nous nous sommes donné rendez-vous pour 2h ½ place de l’Hôtel de ville. À l’heure dite, je m’y trouvais et M., Mme, Mlle du Plessis et moi nous sommes allés en tramway électrique à la chapelle de Notre-Dame d’Arliquet à quelques kilomètres de la ville ; l’endroit était très favorable pour se voir dans l’intimité ; un moment M. et Mme du Plessis se sont retirés et nous ont laissés seuls, la jeune fille et moi ; j’ai trouvé cela un peu excessif, j’étais extrêmement gêné vis-à-vis de Mlle du Plessis ; j’ai pensé néanmoins que ses parents faisaient cela pour que je puisse causer librement avec elle ; c’est ce que j’ai fait, j’ai causé avec elle très librement sans m’engager à rien et sans lui dire que je l’aimais, je lui ai dit que nous devions prier tous les deux pour que le Bon Dieu et la Sainte Vierge nous inspirent dans la décision que nous devions prendre, mais que je n’avais pas pour but, en lui parlant, de lui demander une solution, que ses parents pourraient s’étonner de cela, que le Père Eyraud serait l’intermédiaire désigné etc., puis nous avons parlé de mes sœurs, des siennes etc. Quand nous avons retrouvé M. et Mme du Plessis, heureusement je n’ai rien dit ; cependant, j’étais alors décidé à aller de l’avant. Nous sommes rentrés par le train. Quand j’ai quitté la famille du Plessis, avant de rentrer à l’hôtel, M. du Plessis m’a demandé si nous pourrions de nouveau nous promener ensemble ce matin, je lui ai répondu qu’il aurait la visite du P. Eyraud. Effectivement, je suis allé trouver le Père Eyraud et je lui ai dit qu’étant décidé à demander la main de Mlle du Plessis, je le priais de voir son père et de lui demander si je pourrais me regarder comme agréé par lui ; dans ce cas, je serais allé aujourd’hui faire une visite officielle aux Du Plessis et je me serais fait précéder d’un bouquet. Voilà où en étaient les choses hier soir. Mais à peine avais-je chargé le Père Eyraud de faire cette demande décisive que je me suis pris à réfléchir, à analyser mes sentiments et à avoir du regret ; cependant j’ai essayé de réagir, de me distraire, je suis allé au Mois de Marie à Saint-Michel puis à une séance cinématographique ; rien n’y a fait, mes idées m’ont poursuivi. J’ai à peine dormi quatre heures ; cette nuit, mes idées m’ont repris, j’ai roulé dans ma tête toutes sortes de projets, j’ai prié au Bon Dieu de m’éclairer ; enfin quand je me voyais en présence de la demande décisive qui allait être faite ce matin, quand je me disais que ce matin, il était encore temps de reculer mais qu’il serait trop tard ce soir, quand je pensais à la jeune fille, qui ne m’a pas plu malgré ses qualités morales, etc. j’ai été tellement épouvanté que me levant avant 5 heures, j’ai écrit une longue lettre au P. Eyraud et j’ai couru la lui porter ; j’ai été assez heureux pour le trouver, il a lu ma lettre et m’a approuvé. Le motif qui m’a déterminé à écrire ma lettre et à ne pas laisser faire de démarche décisive est qu’il n’aurait pas été loyal, de ma part, de demander la main de Mlle du Plessis alors que je sentais parfaitement que je ne l’aimais pas. J’ai essayé pendant 2 jours de me faire illusion, de me tromper moi-même, mais quand je me suis vu au pied du mur, quand j’ai vu ce qu’allaient être ces fiançailles dans l’état d’esprit où j’étais, j’ai voulu enrayer tout de suite ; non, décidément, je ne peux pas être le fiancé de Mlle Agnès du Plessis puisque je n’éprouve pas pour elle même un commencement d’amour, ce ne serait pas loyal ; je n’éprouve que de l’estime, cela ne suffit pas. C’est ce que j’explique dans ma lettre au P. Eyraud destinée à être mise sous les yeux des Du Plessis. Mon tort a été, hier, de parler à la jeune fille ; mais il faut avouer que le père et la mère ont eu tort de nous quitter ; je n’avais pas l’intention de lui parler, c’est cette circonstance qui m’y a poussé. Du reste, les termes de la conversation prouvent qu’il n’y a pas eu d’engagement ; néanmoins, je regrette vivement cette conversation. Mais pourrais-je uniquement à cause de cette conversation, un peu forcée, me condamner à un mariage sans amour ? Quelle terrible situation ! En demandant à voir une 2ème fois Mlle du Plessis, je réservais ma liberté ; j’en ai usé, voilà tout. Non, je ne fais une trop haute idée du mariage pour épouser une jeune fille uniquement à cause des considérations extérieures. Je veux trouver le véritable amour dans le mariage. Je ne veux me marier qu’avec une jeune fille me plaisant tout à fait !

Désormais quand on me parlera de mariage, je demanderai à voir la jeune fille avant tous pourparlers ; je n’ai pas envie de faire un second voyage comme celui-ci. Je télégraphie à Marie-Thérèse que je serai chez elle ce soir. J’écris à mes parents, je fais mon journal, mes préparatifs de départ etc.

Et voilà comment finit cette aventure ; ça me rappelle la tentative de mariage de l’oncle Philippe à Prades.

Sainte-Croix, mercredi 27 mai 1908

Quittant Limoges à midi 35 hier, je suis arrivé à Larochebeaucourt à 5h48 ; en partant de Limoges, je suis passé devant la chapelle de Notre-Dame d’Arliquet, quel désagréable souvenir me rappelle maintenant ce pèlerinage ! Mes malles ont été mal enregistrées à Limoges et je ne les trouve pas à mon arrivée ; je les ai aujourd’hui ; nous sommes revenus les chercher cette après-midi. Max, Marie-Thérèse, Lélaine[14] m’attendaient à la gare, ils vont très bien. Je leur raconte mon aventure et son dénouement. C’est égal, lorsque j’y pense, je me dis que j’ai eu joliment raison de ne pas me marier à contre-cœur ! Étant donné l’amabilité à mon égard de M. et Mme du Plessis, il ne semble que je dois écrire à M. une lettre d’explications ; j’ai eu un peu trop vis-à-vis d’eux lundi, alors que j’étais décidé à aller de l’avant ; il me semble que je dois lui expliquer pourquoi je ne suis pas allé jusqu’au bout ; ils ont bien lu la lettre que j’ai écrite hier matin au P. Eyraud, mais ce n’est pas la même chose… ; le P. Eyraud, que j’ai revu un instant avant mon départ alors qu’il sortait de chez les Du Plessis, m’a dit que ceux-ci s’attendaient à une demande et allaient y répondre par un acquiescement ; ils ont été, paraît-il, très déçus. Je vais donc écrire à M. du Plessis ; c’est loyal, bien qu’un peu irrégulier peut être. L’autre jour à Lyon, au banquet de la Saint-Philippe où on était venu de tout le sud-est, plusieurs orateurs d’Action française se sont fait entendre ; discours vibrants de foi royaliste ; le clou a été le toast de Jules Lemaitre, ancien président et fondateur de La Patrie française ; il a lu au Roi de France et a expliqué les motifs de sa conversion au royalisme ; cette retentissante conversion d’un homme de la valeur de l’illustre académicien est de nature à accélérer le mouvement qui emporte les nationalistes vers la vérité politique intégrale c’est-à-dire vers la royauté. On a jeté là les bases d’une fédération de tous les éléments royalistes du sud-est.

Sainte-Croix, jeudi 28 mai 1908 (Ascension)

Le matin, je me confesse et fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe, entre temps je me promène avec Max dans la propriété. L’après-midi, vêpres, procession ; après tout cela, nous allons à Mareuil en voiture faire quelques commissions. Nous décidons d’aller après-demain au concours hippique d’Angoulême, je crois que nous y retrouverons Fernand de Rovira car il m’avait dit qu’il devait prendre part à ce concours. Peut-être aussi irai-je dimanche à une conférence d’Action française à Périgueux ; le comte de Lur-Saluces, le commandant Cuignet et M. de Roux doivent y prendre la parole, c’est une occasion pour moi.

Sainte-Croix, vendredi 29 mai 1908

Je reçois 3 lettres d’Ille (une de Papa et deux de Maman), de plus Marie Thérèse reçoit aussi une lettre de Maman, ça fait donc 4 lettres dans lesquelles je suis blâmé, grondé etc. sur tous les tons ; je m’y attendais ; on ne dit que je suis absurde, que je ne retrouverai pas une occasion comme celle que j’ai rejetée etc. Je comprends que mes parents regrettent ce parti ; pour eux, c’était parfait, le cadre était merveilleux, mais moi qui regarde avant tout si la jeune fille me plaît, je pense différemment tout en regrettant les avantages du parti. Papa et Maman ont l’air de croire que tout n’est pas fini, qu’on pourrait reprendre le projet ; ils se font illusion, c’est fini et bien fini, quand même je voudrais le reprendre je ne le pourrais pas et, d’ailleurs, je ne le veux pas. L’après-midi, Max part en voiture pour Angoulême, de là il doit aller à Confolens pour une affaire ; Marie Thérèse et moi le retrouverons demain soir à Angoulême ; nous allons à Mareuil jeter des lettres ; le soir, Mois de Marie.

Angoulême, samedi 30 mai 1908

Je pars, avec Marie-Thérèse, par le train de 1 heure pour Angoulême ; nous allons au concours et ne y passons 2 heures environ, pas de trace des Rovira ; je m’informe au bureau, pas un de leurs deux chevaux n’est engagé, ils ont donc renoncé à venir à ce concours, c’était pourtant dans leurs projets la dernière fois que je les ai vus ; comme coup-d’œil d’ensemble, ce concours ne vaut pas celui d’Angers, d’ailleurs il pleut et cela gâte l’aspect ; les chevaux engagés sont d’une assez bonne moyenne. À cause de la pluie, Marie-Thérèse et Max ne repartent pas ce soir et nous couchons à l’Hôtel les 3 piliers.

Sainte-Croix, dimanche 31 mai 1908

Commandant Louis Cuignet (1857-1936), militaire et protagoniste de l’affaire Dreyfus – Cliché anonyme, L’Instantané, supplément illustré de la Revue hebdomadaire, 2e année, n°26, 30 juin 1906 (Wikipédia)

Marie Thérèse et Max sont repartis à 5 heures d’Angoulême à voiture ; moi j’ai pris le train de 6 h26 pour Périgueux où je suis arrivé à 9h43 ; je suis allé à la grand’messe à la cathédrale Saint-Front. À 2 heures a lieu la conférence d’Action française qui a motivé mon voyage, elle est organisée dans la vaste salle du gymnase Secrestat qui est à peu près comble. Parlent successivement le comte de Lur-Saluces le glorieux proscrit de la Haute Cour, le commandant Cuignet le témoin irréductible de la culpabilité de Dreyfus et M. de Roux, de la section de Poitiers que j’avais déjà entendu à Angers. Les 2 discours les plus intéressants sont celui du commandant Cuignet à cause des détails qu’il donne sur les infâmies par lesquelles on a réhabilité (?) le traître et celui de De Roux qui tire les conclusions politiques du discours précédent et montre que la Monarchie est nécessaire à la France ; on crie vigoureusement : « Vive le Roi », on acclame le duc d’Orléans. La section d’Action française de Périgueux est toute jeune et elle a fort bien réussi sa première grande réunion. J’ai fait compliment à plusieurs membres de cette section auxquels je me présente comme frère en Action française. Je cause un moment avec la famille de Marsaguet ; M. de Marsaguet[15] a bien vieilli depuis que je ne l’avais vu à Angers quand il était précepteur du duc de Montpensier. On voulait me faire rester au banquet d’Action française qui a lieu ce soir, mais comme je suis attendu ici je n’accepte pas. J’arrive à Mareuil par le train de 8h, Max m’attendait à la gare en voiture. Je trouve des lettres de Maman, de Bonne Maman, qui se disent que j’ai fait une bêtise et me supplient d’essayer de reprendre le projet limousin, elles ne voient pas que c’est impossible et, d’ailleurs, je ne veux pas. Philomène, qui a failli faire une fausse couche, va mieux, on l’a très bien soignée, mais elle a beaucoup souffert. Marie-Thérèse et Max apprennent la mort de leur cousine la comtesse de Maillart[16], au château de Lacombe tout près d’ici ; les obsèques auront lieu sans doute mardi.

Juin 1908

Semaine du 1er au 7 juin 1908

Sainte-Croix, lundi 1er juin 1908

Il pleut toute la matinée, je ne sors pas de toute la journée sauf une petite promenade avec Marie-Thérèse dans l’après-midi. Mme de Saint-Cyr arrive à 8 h du soir. Jacques Hervé m’annonce son arrivée à Ille le 14 ou le 15 juin, il passera quelques jours avec nous ; je lui réponds d’arriver le plus tôt possible. Je serai rentré avant.

Sainte-Croix, mardi 2 juin 1908

Max, Marie-Thérèse et Madame de Saint-Cyr vont aux obsèques de leur cousine de Maillart. Je ne bouge pas de la matinée, Mme de Saint-Cyr repart à 4 heures ; après son départ, je vais à Mareuil avec Marie-Thérèse. Je continue à recevoir de Papa, de Maman, de Bonne-Maman des lettres furieuses, me disant que j’ai été absurde, que j’ai perdu une occasion superbe et ils ont l’illusion de croire que ce projet pourrait se reprendre si je le voulais ; c’est une pure illusion, je suis convaincu que la famille du Plessis ne le voudrait pas et, d’ailleurs, quelle tête aurais-je vis-à-vis de la jeune fille ? Ce ne serait pas drôle !

Sainte-Croix, mercredi 3 juin 1908

L’après-midi, je vais, avec Marie-Thérèse, à Ambelle, nous ne rencontrons que la marquise. Une dépêche de Papa, adressée à Marie-Thérèse, mais me concernant, dit, à mots couverts, qu’on a reçu une lettre de Limoges faisant comprendre que l’affaire de mon mariage pourrait se reprendre et demandant si je ne ferais pas opposition à une reprise. Qu’est-ce que cela signifie ? Cette lettre à laquelle on fait allusion est sans doute du P. Eyraud ; a-t-il écrit sous l’inspiration de la famille du Plessis ? Avant tout, il faut voir cette lettre et je réponds à Papa de ne rien faire avant de me l’avoir envoyée. Est-ce que le projet n’est pas définitivement enterré comme je le croyais ? Je vois que, d’un côté, Papa, Maman, Bonne Maman, de l’autre les Du Plessis (si ma supposition est vraie) y tiennent furieusement. Je suis donc le seul à ne pas y tenir ; est-ce que je me tromperais, est-ce que vraiment, comme on ne cesse de me le répéter, je n’ai pas laissé échapper une bonne occasion d’être heureux ? Mlle du Plessis, c’est évident, ne m’a pas emballé, mais Papa, Maman, Marie Thérèse, Max qui ont l’expérience du mariage me disent qu’on ne s’emballe pas ainsi du premier coup, que l’amour vient petit à petit et qu’il n’en est que plus durable ; ont-ils raison et est-ce moi qui ai eu tort ? Cette dépêche me rejette dans les perplexités que je croyais avoir écartées par ma décision de l’autre jour. Combien il est regrettable que Mlle du Plessis ne m’ait pas plu comme l’auraient fait tant d’autres jeunes filles que je connais et que, pour diverses raisons, je ne peux pas épouser ! Je promets à Maman, dans une lettre, qui suit ma dépêche, de réfléchir de nouveau à tout cela sans parti-pris, je ferai ainsi preuve de bonne volonté. Si je m’écoutais en ce moment, je répondrais non comme il y a 10 jours, mais je veux y réfléchir de nouveau comme me le demandent mes parents. Voyons d’abord ce qu’est cette lettre reçue de Limoges.

Sainte-Croix, jeudi 4 juin 1908

Aujourd’hui la république fait à l’Église, à la France, à l’Armée française la plus grave des injures en portant au Panthéon, en essayant d’immortaliser l’immonde Zola, l’insulteur de Notre-Dame de Lourdes, l’auteur de La Débâcle, le diffamateur de notre état-major et le défenseur du traître Dreyfus. Cette injure comme Catholique, comme Français, comme petit-fils et neveu de militaires, comme soldat éventuel, je la ressens profondément ; j’espère que tout bon Français la ressent comme moi. Je ne l’oublierai pas et je souhaite que tous ceux qui la ressentent prennent comme moi la résolution de la venger et puisque la République s’identifie avec la trahison, la pornographie, l’antipatriotisme, tous les bons Français qui, jusqu’à ce jour, ont conservé l’illusion d’une bonne république, devraient prendre la résolution de renverser ce régime infâme. Pour moi, il y a longtemps que j’ai pris cette résolution ; dans la mesure de nos moyens, je travaille à attendre ce but libérateur ; le défi que la république a porté aujourd’hui à la Patrie me confirme de plus en plus dans ma résolution. Marie-Thérèse, avec qui je vais à Mareuil dans l’après-midi, reçoit une lettre de Papa qui lui raconte que la lettre de Limoges est une lettre de M. du Plessis ; Papa dit qu’il lui avait écrit pour le remercier de l’aimable accueil qu’il m’avait réservé ; M. du Plessis a répondu à sa lettre et Papa conclut qu’on pourrait reprendre le projet ; je verrai cette lettre demain, jusque-là je réfléchis, mais je n’ai nulle raison de changer d’avis.

Sainte-Croix, vendredi 5 juin 1908

Je vais, avec Marie-Thérèse, à la première heure à Mareuil ; nous assistons à la messe de 8 heures et faisons la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Les journaux sont pleins du récit du transfert de la charogne de Zola au Panthéon ; le peuple de Paris a vengé la France outragée ; on a été obligé de transporter la nuit et en catimini cette charogne du cimetière Montmartre au Panthéon ; le lendemain (hier) c’est au milieu d’une tempête de huées, de sifflets etc. que le cortège officiel est passé ; Fallières, blême, a dû regagner l’Élysée au grand galop et par des voies détournées ; Dreyfus, dans le Panthéon, a failli laisser sa vilaine peau ; un M. Gregori, rédacteur au Gaulois et à La France militaire » lui a tiré deux coups de revolver pour venger, a-t-il dit, l’outrage fait à l’Armée et pour atteindre le dreyfusisme. J’avoue que je comprends l’acte de ce Gregori ; quand les pouvoirs publics refusent obstinément de faire justice, comme ils le font au sujet de Dreyfus, c’est à chaque citoyen à se faire justice lui-même ; tous les Français sont intéressés à ce que le crime de Dreyfus ne reste pas impuni, donc M. Gregori n’a fait que rendre à l’ignoble traître ce qui lui est dû. Malheureusement, il ne l’a atteint qu’au bras. Tous les ministres, le président de la république etc. ont envoyé prendre des nouvelles du traître devenu la clé de voûte du régime républicain. C’est du joli ! C’est égal, les dreyfusards n’ont pas lieu d’être fiers de la panthéonisation de leur « saint » ; tandis que l’Armée était acclamée frénétiquement par le peuple de Paris qui voulait la venger de l’outrage qu’elle devait subir, président de la république, ministres, députés, sénateurs, gredins ignobles de la Cour de Cassation etc. devaient fuir sous les huées, on a opéré des centaines d’arrestations. Si le général Dalstein, gouverneur de Paris, avait voulu, il aurait pu coffrer toutes ces brutes du gouvernement. Enfin, patience ! L’heure de la revanche viendra ! La lettre du lieutenant-colonel du Paty de Clam, écrite en réponse au « J’accuse » de Zola, et que L’Aurore a bien dû insérer, remet bien des choses au point ; la félonie de la Cour de Cassation y est démontrée une fois de plus. Là, il n’y a rien à répondre ; la falsification de l’art. 445 du code d’instruction criminelle crève les yeux ; on l’a affiché sur tous les murs de France et le gouvernement a bien dû fermer les yeux. Gageons que pas un journal dreyfusard ne se risquera à répondre aux arguments du colonel !

Encore une dépêche d’Ille ; on me demande mon impression sur la lettre de M. du Plessis arrivée ce matin, je l’ai lue et, ma foi, je n’y ai rien trouvé de si encourageant ; le comte du Plessis, en homme bien élevé, répond poliment à la lettre de Papa et c’est tout. Puisqu’on me demande mon impression afin de savoir s’il faut écrire pour reprendre l’affaire, je suis donc acculé à une nouvelle décision ; je réfléchis et je vois que je n’ai aucune raison de modifier ma décision d’il y a 10 jours ; ma manière de voir n’a pas changé depuis lors ; je réponds donc à Papa et à Maman que je ne veux pas reprendre l’affaire et que j’arriverai mercredi à Ille. Je l’ai écrit tous ces jours-ci à mes parents, je ne veux pas, à mon âge, faire un mariage de pure raison, je veux qu’il entre dans mon choix un peu d’inclination. Peut-être, vis-à-vis de Mlle du Plessis, cette inclination serait-elle venue à la longue, mais si elle n’était pas venue, j’aurais été lié tout de même. Je préfère essayer de trouver une jeune fille tout à fait à mon goût. Sous bien des rapports, je regrette le parti que j’ai abandonné, mais j’avais une raison primordiale.

Il y aura, le dimanche 14, à Perpignan un banquet royaliste, organisé par l’Action française à la Maison des Œuvres ; je ne veux pas le manquer si Jacques Hervé est arrivé, je l’y amènerai. M. de La Villatte vient me chercher pour me faire visiter son installation de La Steyrie ; c’est joli, mais ce n’est pas encore terminé.

Sainte-Croix, samedi 6 juin 1908

Je ne bouge guère de la journée ; l’après-midi, je vais seulement à la Chabroulie avec Marie-Thérèse voir la famille de Ruffray. Papa et Maman doivent être désolés de ma décision en ce qui concerne le mariage limousin ; cette pensée me fait de la peine, je regrette de les avoir peinés, d’autant plus qu’il y avait beaucoup de bon dans ce mariage. Mais, vraiment, je ne suis pas dans les dispositions nécessaires pour épouser Mlle du Plessis ; sans m’avoir ce qui s’appelle déplu, car elle n’est pas laide, elle ne me répugne pas du tout (sans quoi je n’aurais pas demandé une seconde entrevue), mais je la trouve insignifiante, et surtout je n’ai éprouvé pour elle aucune sympathie, aucune inclination ; cette inclination serait peut-être venue plus tard, c’est ce que beaucoup de gens se seraient dit sans doute, mais moi j’estime qu’il faut, pour demander la main d’une jeune fille, éprouver pour elle une certaine inclination ; agir autrement ne me paraît pas bien loyal.

Je parie que Gregori qui a tiré sur Dreyfus ne passera pas en cour d’assises ; le gouvernement aura peur de l’acquittement probable et surtout des témoins qui seraient cités ; si on peut trouver un truc on correctionnalisera l’affaire, si on ne peut pas on s’arrangera pour que le procès n’ait pas lieu, soit en faisant passer Gregori pour fou, soit en le « syvetonnant » tout simplement ; voyons si je me tromperai !

Sainte-Croix, dimanche 7 juin 1908 (Pentecôte)

Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 h, nous retournons à la grand’messe ; l’après-midi, nous allons à vêpres à Mareuil où c’est la première communion ; ensuite, M. de La Bardonnie, Marie-Thérèse et moi allons à La Rousselière, nous n’y trouvons que Mme de La Chapelle et son fils.

Semaine du 8 au 14 juin 1908

Sainte-Croix, lundi 8 juin 1908

Nous allons à la messe à 10 heures. M. de La Bardonnie vient déjeuner avec nous. Nous allons avec lui en voiture à Beaulieu faire une visite à la famille Pichon ; ces dames sont sorties et Marie-Thérèse ne voit que Mme Juge. Le maire et le conseil municipal de Sainte-Croix offrent un banquet aux électeurs, banquet démocratique s’il en fut, ou plutôt banquet populaire, le mot est plus correct ; ça embête Max, mais comme maire il faut bien qu’il y assiste, M. d’Ambelle y est aussi, comme conseiller municipal. Pendant le banquet, un grand incendie éclate à une tuilerie toute voisine de l’auberge ; d’énormes tas de fagots (il y avait 20.000 fagots) s’enflamment, formant un foyer immense qui menace les bâtiments de la tuilerie ; heureusement qu’un moment le vent a changé brusquement de direction sans quoi la tuilerie aurait sûrement brûlé ; à cause du voisinage de l’auberge du banquet, les secours ont été immédiats. C’est une perte d’au moins 2 000 fr. pour le tuilier ; nous avons aperçu cet incendie en revenant de Beaulieu, il battait son plein et c’était d’un effet superbe, mais tragique ; quand nous sommes arrivés après un grand détour, car ces tas de fagots étaient sur le bord de la route, le feu commençait à décroître ; on croit que cet incendie est dû à la malveillance. Le soir nous y revenons il se dégage du foyer une chaleur énorme.

Sainte-Croix, mardi 9 juin 1908

Je ne sors presque pas de la journée ; dans l’après-midi, Marie-Thérèse et Max ont la visite de leur cousin et de leur cousine de Saint-Martin avec leur fillette ; ils habitent Latourblanche, je ne les connaissais pas encore.

Sainte-Croix, mercredi 10 juin 1908

Le matin, je vais un moment à la foire de Mareuil. L’après-midi, nous allons tous à Chaumont faire une visite à Mme de Saint-Marc. Je fais mes malles, car malgré toutes les instances de Marie-Thérèse et de Max, il faut bien repartir ; il y a dimanche à Perpignan un banquet royaliste auquel je dois assister, et peu de jours après le pèlerinage à Lourdes ; le moment est donc venu de regagner le Roussillon.

Vinça, vendredi 12 juin 1908

J’arrive à Vinça ce soir après 2 jours de voyage, avec arrêts à Terrasson où j’ai déjeuné chez les Maurice de La Bardonnie (Mme de Llamby y était aussi), Brive et Toulouse ; j’ai passé à Toulouse de jeudi soir 10h49 à aujourd’hui midi 43 ; à la gare d’Ille, Papa et Maman montent avec moi et nous arrivons ici. Bonne Maman et moi nous nous souhaitons mutuellement bonne fête. On me gronde beaucoup pour ce qu’on appelle « mon coup de tête de Limoges » ; je m’y attendais et je présente ma défense, j’expose mes raisons.

Ille, samedi 13 juin 1908 (Saint Antoine)

Ce matin à Vinça en l’honneur de ma fête j’ai fait la sainte communion ; je suis revenu à la grand’messe à 9 heures ; je m’occupe de différentes choses à Vinça notamment de la Société et nous partons pour Ille à 3h ½ ; l’oncle Xavier y arrive en même temps pour 3 jours ; nous l’avons, naturellement, à la maison.

Ille, dimanche 14 juin 1908

Marie de Roux (1878-1943), avocat, historien et journaliste, défenseur de l’Action française – Cliché anonyme, 1903 (Wikipédia)

Je vais à Perpignan par le train de 9h ½ pour le banquet organisé par le Panache en l’honneur de Me de Roux[17], de passage à Perpignan ; on a accepté des adhésions tant qu’il y a eu de la place, la grande salle des Œuvres est archicomble ; nous sommes 250 environ ; menus avec portrait du Roi et des extraits de ses manifestes ; grand portrait de Philippe VIII dominant la salle ; toasts de M. Bertran, de M. Despéramons, grand discours politique de M. de Roux, toast de Massé qui va devenir probablement rédacteur en chef du Roussillon ; M. de Forton[18], neveu de Fernand de Rovira, qui est de passage ici et qui a vu le duc d’Orléans il y a 3 jours à Bruxelles, soulève un grand enthousiasme en disant que le Roi lui a fait l’éloge des royalistes roussillonnais et l’a embrassé ; « cette accolade, ajoute-t-il, n’était pas pour moi, elle était pour vous » ; on applaudit, on acclame Philippe VIII ; quel bel exemple de fidélité. La salle se compose en très grande partie d’hommes du peuple venus de la campagne. Nous votons par acclamations une adresse de fidélité au Roi. M. de Roux repart à 2h45 car il doit parler ce soir à Toulouse. Au départ de ton train, nous nous retrouvons au nombre d’une centaine à la gare, et quand le train s’ébranle, c’est un cri formidable de « À bas la République », « Vive le roi » ! Les voyageurs nous regardent avec sympathie. Bonne journée pour la cause royaliste et pour les progrès de l’Action française en Roussillon. Je me trouvais à table à côté du vice-président de la Jeunesse Catholique de Torreilles. Je passe le reste de l’après-midi en grande partie au cercle du Panache et je rentre à Ille par le dernier train. M. Despéramons me dit qu’à deux reprises on lui a écrit, ces temps-ci, pour lui demander des renseignements à mon sujet pour des projets de mariage, une fois de Paris et une fois de Toulouse ; qui diable cela peut-il bien être ? Naturellement, je ne le lui demande pas ! Je remercie M. Bertran de l’article trop élogieux qu’il a consacré, dans Le Roussillon de mardi dernier à ma dernière conférence d’Action française au Panache sur « Les régimes de succession » ; cet article a pour titre « La destruction des familles françaises ».

« La destruction des familles françaises », article d’Henri Bertran publié dans Le Roussillon du 9 juin 1908 résumant la conférence écrite par Antoine d’Estève de Bosch, intitulée « Les régimes de succession », lue par H. Bertran au Panache à Perpignan le 4 juin 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan

Semaine du 15 au 21 juin 1908

Ille, lundi 15 juin 1908

Le matin, je vais avec Papa et l’oncle Xavier à un champ dépendant de la métairie Saint-Martin et dans lequel nous allons établir un petit jardin potager à notre usage personnel. L’après-midi, je me promène encore avec l’oncle Xavier.

Ille, mardi 16 juin 1908

J’assiste à 7 heures à une messe que j’avais depuis longtemps demandée à l’abbé Delonca en reconnaissance de ma guérison. Ensuite, avec l’oncle Xavier, je visite l’usine de conserves de fruits et légumes de « La Catalane » ; je me promène avec lui le reste de la matinée. Maman va à Perpignan de 9h ½ à 4 heures. L’oncle Xavier nous quitte à 7 heures ; il va à Perpignan et à Pia régler quelques affaires et ensuite il regagnera Saint-Mihiel car sa permission expire mardi ; il ne peut jamais venir pour un séjour un peu long !

Ille, mercredi 17 juin 1908

Papa va à Perpignan, Maman et moi allons par le train de 9h ½ à Vinça où j’ai à m’occuper de différentes choses concernant la Société Saint-Sébastien ; j’en repars par le train de 3h ½, m’arrête à Bouleternère pour voir la plantation de pêchers et les vignes et rentre à Ille en voiture avec Maman qui passe à Boule vers 5 heures. Au retour, je vais voir plusieurs jeunes gens que je décide à adhérer à ce groupe de Jeunesse Catholique que je veux arriver à former ici comme Monseigneur me l’a demandé.

Ille, jeudi 18 juin 1908 (Fête-Dieu)

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Je vois voir quelques jeunes gens pour le groupe de Jeunesse Catholique dont la 1ère réunion aura lieu samedi. Marie-Thérèse nous écrit que, se sentant fatiguée, elle a fait appeler le médecin qui lui a annoncé qu’elle était enceinte depuis six mois, et elle ne s’en doutait pas ! Quand je l’ai quittée il y a 8 jours, sa taille était aussi bien moulée que d’ordinaire et rien n’aurait pu, en apparence, faire soupçonner cela. La délivrance est prévue pour la fin de septembre ; celle de Philomène pour novembre ; que d’événements ! Mais vraiment il est surprenant qu’elle ne se soit pas aperçue de rien ; que diable, ça se reconnaît ! Peut-être a-t-elle voulu le cacher. Quelle idée bizarre !

Ille, vendredi 19 juin 1908

L’après-midi, je me promène en voiture ; je vais à Corbère, vois les vignes et rentre par Millas.

Ille, samedi 20 juin 1908

J’écris pour Le Roussillon un article sur les Mutualités ecclésiastiques approuvées, récemment par le pape. Le soir, je réunis dans une salle de l’école du Saint-Sacrement, mise à notre disposition par M. le curé, les jeunes gens qui m’ont donné leur adhésion pour la Jeunesse Catholique, tous viennent malgré la pluie, vingt-trois ; la réunion se passe très bien, je leur explique ce qu’est l’A.C.J.F. et ils décident de se constituer en groupe, le groupe d’Ille prend Saint-Maur pour patron. Ils m’élisent président, mais je refuse et les prie de reporter leur voix sur Joseph Labau ; c’est lui qui est donc président, Louis Gravas vice-président, Joseph Serradell-Selva secrétaire et Louis Vidal trésorier. M. le curé désigne comme aumônier l’abbé Delom vicaire. Voilà donc la Jeunesse Catholique implantée à Ille ; quand je verrai Monseigneur, je pourrai lui dire que j’ai tenu ma promesse. Ces jeunes gens paraissent contents et décident de tenir une autre réunion samedi prochain ; peut-être y aura-t-il de nouvelles adhésions.

Ille, dimanche 21 juin 1908

Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à l’hôpital ; je retourne à la grand’messe. Pour la procession de ce soir, nous établissons un reposoir dans l’entrée de la maison ; il n’est pas aussi beau que les reposoirs que nous faisions autrefois, dans l’autre maison, avant d’aller habiter Angers, mais il est tout de même très joli ; c’est un autel resplendissant de fleurs et de lumières ; c’est surtout un hommage au Saint-Sacrement que nous avons l’honneur insigne de recevoir dans notre maison ; dire qu’il a failli, cet hiver, y venir pour moi, mais en viatique ! Je remercie le Bon Dieu de m’avoir si bien protégé. La procession a lieu l’après-midi par un assez beau temps ; il y a 8 reposoirs en comptant l’hôpital et le carmel ; je me rappelle qu’une année, il y a 14 ou 15 ans, il y eut 14 reposoirs ! Nous faisons nos préparatifs de départ pour le pèlerinage de Lourdes.

Semaine du 23 au 28 juin 1908

Lourdes, mardi 23 juin 1908

Partis hier à 1h25 d’Ille et à 2h05 de Perpignan avec le train de pèlerinage n°3, nous sommes passés par Quillan, Toulouse et arrivés à Lourdes ce matin à 4h10 ; notre wagon couloir de 2ème classe était rempli de gens d’Ille, de Vinça et des environs ; dans notre compartiment, nous avions Mlle Gauze, sa fille et Mlle Roig ; à côté, le vicaire de Vinça et la famille Allart[19] etc. Bonne Maman était avec nous bien entendu. Impossible de dormir, car on parle, on remue et on rit tout le temps, mais n’oublions pas que c’est un pèlerinage de pénitence fait en reconnaissance de ma guérison. Ici, ayant eu quelques difficultés pour nos chambres à l’Hôtel de la Chapelle, nous descendons à l’Hôtel Heins. Aujourd’hui même il se remplit de Belges car il arrive 10 trains de Belgique. Mgr de Carsalade préside le pèlerinage roussillonnais. Nous entendons sa messe et communions de sa main, au Rosaire ; je le vois plusieurs fois dans la journée ; je lui raconte ce que j’ai fait à Ille pour la Jeunesse catholique, il en est très content. Grand’messe pontificale, vêpres au Rosaire. L’après-midi, procession du Saint Sacrement. Le soir, ayant un grand arriéré de sommeil, je me couche sans aller à la procession aux flambeaux, c’est le seul exercice que je manque.

Lourdes, mercredi 24 juin 1908

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à la grotte célébrée par Monseigneur ; je vais à 10h ½ à la grand’messe dite pour les Roussillonnais à la basilique, beau discours de notre ancien curé M. Bonet[20]. L’après-midi, nous faisons divers achats, notamment celui d’une statue de Notre-Dame de Lourdes pour l’église de Vinça ; Bonne Maman en avait fait la promesse cet hiver si je guérissais. Je vais à la procession du Saint-Sacrement, le temps est couvert sans pluie, c’est parfait. Aujourd’hui, tout est envahi par les Belges ; il y a aussi un pèlerinage de Saint-Flour, un autre du Pays basque, un de Barcelone (qui repart aujourd’hui) etc. Comme on célèbre cette année le jubilé de Notre-Dame de Lourdes, en l’honneur du cinquantenaire des apparitions, l’affluence, tout l’été, est immense.

Ille, vendredi 26 juin 1908

Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin, à Lourdes, le vicaire de Vinça, M. Salvadou, a célébré, au Rosaire, la messe pour nous, je la lui ai servie ; c’était une messe d’actions de grâces pour ma guérison, nous y communions tous ; ensuite chemin de croix de tout le pèlerinage roussillonnais sur la montagne, à la suite duquel a eu lieu, à la grotte, la cérémonie des adieux à Marie, touchant discours du chanoine Patau. Nous quittons Lourdes à 4h10 dans le même compartiment et avec les mêmes compagnons ou plutôt compagnes de voyage qu’à l’aller. Nous voyons, à Tarbes, M. Henri d’Arexy. Maman est extrêmement souffrante en route, elle est sur le point de s’arrêter à Toulouse ; dans cette gare, viennent voir passer le train Mme Amédée et Mimi Jocaveil, l’abbé Latour etc. Nous arrivons à Perpignan à 5 heures environ ce matin, entendons la messe à Saint-Joseph et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur et arrivons à Ille à 6h ¾. Je dors la plus grande partie de la matinée. Voilà accompli ce pèlerinage de Lourdes promis cet hiver, j’ai pu prendre le bain de piscine que j’avais promis ; me voilà en règle. L’après-midi, il fait un assez violent orage, heureusement sans grêle. Voici le compte-rendu, publié par L’Éclair de Montpellier d’hier de la réunion de Jeunesse Catholique de samedi ; j’ai vu que Serradell en avait fait paraître un identique dans Le Roussillon d’hier, et, sans doute, dans La Croix des Pyrénées Orientales de demain.

Coupure de presse de L’Éclair de Montpellier du 25 juin 1908 contenant le compte-rendu de la réunion de la Jeunesse Catholique d’Ille le 20 juin 1908, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 26 juin 1908

Le soir, nous allons à la cérémonie du Sacré-Cœur. Maman reste au lit toute la journée ; elle fait bien car sa fatigue a été très grande.

Ille, samedi 27 juin 1908

Je vais à Vinça de 9h ½ à 3h ½. Le soir, seconde réunion de notre petit groupe de Jeunesse catholique. Je fais signer par ces jeunes gens une adresse de respectueux hommage à Monseigneur.

Ille, dimanche 28 juin 1908

Grande nouvelle aujourd’hui : l’oncle Xavier nous annonce, confidentiellement encore, le mariage de Madeleine avec un officier de cavalerie en garnison à Saint-Mihiel, camarade de Maurice, le lieutenant de Rodellec du Porzic[21], du 12ème chasseurs ; ce jeune homme appartient à une famille bretonne ; ce nom, du reste, ne m’était pas inconnu. Nous sommes très heureux de cette excellente nouvelle. L’oncle Xavier ne nous dit rien encore de l’époque du mariage. Je fais afficher 3 manifestes de l’Action française aux Languedociens et Catalans à propos de l’anniversaire des événements sanglants de juin 1907. Dans ce manifeste, intitulé « l’anniversaire rouge », l’Action française montre que la république était incapable de faire droit aux revendications des viticulteurs méridionaux parce qu’il aurait fallu l’autoriser etc. ; elle montre que la Monarchie pourrait accorder ces réformes et fait droit à ces revendications et conclut en disant mort à la république, vive le duc d’Orléans etc. Vive le roi protecteur du Languedoc. Ce manifeste, imprimé en caractères énormes, est signé de toutes les sections d’Action française du Midi viticole, et porte, en outre, la signature d’Henri Vaugeois président de la Ligue. Depuis 8 jours, on affiche cela dans tout le Midi viticole, depuis Toulouse jusqu’à Nîmes en passant par Perpignan, Narbonne et Montpellier, dans les villes comme dans les campagnes. Les parquets pourraient poursuivre les auteurs de l’affiche pour l’assise, mais l’Action française inspire une trop grande terreur au gouvernement pour qu’il lui fasse cette réclame. Il se contente d’entraver l’affichage par des moyens sournois, il fait saisir les ballots par la police, fait lacérer et recouvrir les affiches etc. Tout cela est arbitraire et illégal ; mais nos amis réaffichent et… certaines sections vont poursuivre les commissaires de police auteurs des lacérations ou des confiscations… Ici, mes 3 affiches sont lues et commentées toute la matinée ; à midi environ, on les recouvre ; c’est, sans doute, le maire qui a donné cet ordre illégal ; si je puis en avoir la preuve, je lui servirai un poulet de ma façon dans L’Éclair de Montpellier et dans Le Roussillon, mais il ne sera pas facile de savoir le fin mot de la chose. Néanmoins, l’effet a été produit ; c’était jour de foire et les affiches ont dû être très remarquées. Ainsi, ce soir, dans les cafés on parlera du Roi, du renversement de la république etc. La plupart seront hostiles à l’esprit des affiches, mais qu’importe ? L’essentiel est que l’on sache que le retour prochain du Roi est une chose possible ; c’est ainsi qu’un état d’esprit se crée et qu’en un coup d’État se prépare… ! L’après-midi procession du Saint-Sacrement ; j’y assiste bien entendu ; nous faisons un reposoir dans l’ancienne maison parce qu’aujourd’hui la procession ne passe pas ici. Le Roussillon d’hier a publié un article de moi sur « Les Mutualités ecclésiastiques ».

« Les Mutualités ecclésiastiques », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en 1ère page du Roussillon du 27 juin 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan

Semaine du 29 au 30 juin 1908

Ille, lundi 29 juin 1908

Correspondance d’Antoine d’Estève de Bosch à propos de l’affichage des affiches de l’Action française à Ille dans Le Roussillon du 30 juin 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan

J’écris une lettre de vives et affectueuses félicitations à Madeleine. N’ayant pas la certitude que l’ordre de recouvrir les affiches de l’Action française est venu du maire, je ne publie pas dans L’Éclair et Le Roussillon, les notes que j’avais préparées et dans lesquelles je lui disais son fait ; j’envoie à ces journaux des correspondances relatant les faits et disant son fait à l’auteur de l’ordre quel qu’il soit et surtout le tournant en ridicule. Si, comme tout permet de le croire, c’est le maire, il en aura pour son rhume comme on dit, mais il ne pourra rien dire puisqu’il n’est pas nommé. Ces correspondances vont être commentées ici ! Les journaux royalistes, comme L’Éclair de Montpellier, Le Soleil, L’Action française etc. reproduisent un article paru dans Le Matin sous ce titre « Le Roi chez l’Empereur » et surmonté d’un portrait du duc d’Orléans. Cet article est étonnant ; quand j’ai vu qu’il était extrait du blocard Matin, j’ai été stupéfait ; l’écrivain le plus royaliste aurait pu le signer ; il est de M. Téry qui a interviewé le prince sur le champ de bataille de Wagram où il se trouvait l’autre jour avec le général Donop ; on sait que depuis une quinzaine, M. le duc d’Orléans étudie, avec le général, les champs de bataille de la campagne de 1809, car, comme tout bon Français, il admire l’épopée impériale, cette épopée si magnifique, mais hélas si inutile pour la patrie. D’où le titre de l’article « Le Roi chez l’Empereur ». La conclusion surtout est belle ; je ne peux résister au désir de la reproduire ; la voici : « … L’exil, les familiers du prince m’ont déjà dit combien il en souffre ; et qui ne le comprendrait ? Ce que l’on comprend moins, c’est la raison de cet exil. Ô l’ironie et le mensonge des formules républicaines ! Par quels sophismes en a-t-on pu déduire une loi de proscription ? Par quel paradoxe inconcevable le premier des enfants de France est-il un sans-patrie ? N’est-ce pas une des notions les plus élémentaires et les plus justes de la conscience moderne qu’un fils ne saurait être rendu responsable des fautes paternelles ? Pourquoi donc l’honnête homme que voici est-il condamné à expier si cruellement le « crime » de ses pères ?

Quel crime ? Qu’est-ce qu’ils ont donc fait ses pères ? Ils ont fait la France. »

Cet article, donné par Le Matin en tête de son édition d’hier, est extraordinaire ; la fin est magnifique. Souhaitons que les 5 ou 600.000 lecteurs de ce journal retiennent cet article comme ils le retiennent hélas ! les calomnies que la même feuille, qui n’est pas toujours aussi bien inspirée qu’hier, débite trop souvent contre la religion ou contre les véritables intérêts français.

Ille, mardi 30 juin 1908

Il fait très chaud, je sors peu ; j’écris et je lis ; le soir nous allons à la clôture du Mois du Sacré-Cœur.

Juillet 1908

Semaine du 1er au 5 juillet 1908

Ille, mercredi 1er juillet 1908

L’oncle Xavier nous écrit que nous pouvons rendre publique la nouvelle du mariage de Magdeleine avec le lieutenant de Rodellec du Porzic ; du reste, Magda nous écrit elle-même et nous donne quelques détails sur son fiancé ; il est grand, brun, distingué, elle se déclare enchantée. Le mariage, dont la date précise n’est pas encore fixée, aura lieu avant les grandes manœuvres c’est-à-dire à la fin d’août probablement. Je vais à Vinça par le train de 11h46 (service d’été à partir d’aujourd’hui) ; j’en reviens à 5 heures ½ en voiture malgré l’orage qui menace toute l’après-midi et qui a même été ici, paraît-il, plus fort qu’à Vinça. Le matin, avant de partir, je suis allé avec Papa et Dominique Vallé, tracer au champ dit « Cam dal Gaÿ », à Saint-Martin, le jardin de 19 ares que nous allons créer là pour avoir nos fruits et nos légumes. Le mariage de Magdeleine nous fait grand plaisir, son seul défaut est de nous enlever définitivement, je le crains, ma gentille cousine qui ne viendra plus que bien peu en Roussillon sans doute. Ce mariage pourrait être figuré sur la carte de France par un triangle (bien peu maçonnique, car M. de Rodellec est très religieux) ; c’est, en effet, un jeune homme breton qui épousera une jeune fille roussillonnaise en Lorraine ; Bretagne, Roussillon, Lorraine, les trois provinces les plus éloignées il me semble ; M. de Rodellec a ses propriétés aux environs de Brest, Magda est née à Perpignan, ils se marieront à Saint-Mihiel ; si on tire trois lignes droites réunissant ces 3 villes, on a un triangle à peu près équilatéral ; Magda sera encore plus éloignée de sa province natale que Marie-Thérèse et Philomène. Il faudra que je tâche, moi qui n’ai pas voulu du Limousin, de me marier en Roussillon ou tout près !

Ille, jeudi 2 juillet 1908

Nouvel article du Matin sur la Monarchie ; il a pour titre : « Le Programme du Roi », et une foule de sous-titres ; c’est une interview prise par M. Gustave Téry au duc d’Orléans à Vienne. Le rédacteur du journal blocard dit qu’ayant constaté les récents progrès des royalistes, il a voulu interroger là-dessus le duc d’Orléans. Le Prince lui a fait d’intéressantes déclarations. Il a proclamé que la Monarchie serait « la meilleure des républiques » ; comme M. Téry lui demandait si elle serait une réaction contre la liberté, le Roi lui a répondu que la Monarchie assurerait plus de libertés que la république. M. Téry ayant parlé du régime parlementaire, le Prince a opposé, au parlementarisme sans frein de la république, le véritable régime représentatif qui est celui défini dans les instructions de ses prédécesseurs et les siennes ; enfin il a montré que la Monarchie serait pleine de respect pour la religion, mais ne serait pas le gouvernement des curés comme on l’annonce souvent. M. Téry termine en disant que ces déclarations du Roi font tomber bien des préjugés qu’il nourrissait contre la Monarchie. Ces paroles sont remarquables dans un journal blocard. Elles sont un symptôme du discrédit dans lequel tombent peu à peu les institutions républicaines. Il est à craindre que les déclarations du Prince sur le parlementarisme et le régime représentatif ne donnent lieu à des polémiques entre royalistes. Avec l’Action française, je suis antiparlementaire ; l’école du Soleil, du Gaulois et de beaucoup de vieux royalistes est plus ou moins portée vers la monarchie parlementaire ; chacun voudra tirer à soi les paroles royales. En réalité, le Prince ayant préconisé le régime représentatif (qui est très éloigné du régime parlementaire) et ayant renvoyé là-dessus à ses directions royales (le volume paru l’an dernier), c’est le système de l’Action française qui parait avoir été consacré. D’ailleurs comme l’écrivait l’autre jour M. de Ramel à propos du discours où Poincaré avait prétendu que les royalistes voulaient supprimer tout suffrage, il ne saurait y avoir de divisions dans le parti royaliste qui est, tout entier, soumis au Roi.

Le matin, je vais à Boule en voiture.

Ille, vendredi 3 juillet 1908

Nous allons à Trouillas en voiture, voir les vignes et régler les comptes ; Maman nous y accompagne pour prendre l’air. Au retour, nous passons par Fourques et Terrats.

Vinça, samedi 4 juillet 1908

Je vais à Perpignan à 1h25 pour une réunion du Roussillon ; Papa y vient aussi pour quelques affaires. À Perpignan, éclate un violent orage, la foudre tombe sur la ville. Au Roussillon, il s’agit de nommer un rédacteur en chef à la place de Maratuech ; nous nommons Alphonse Massé[22], qui a très bien réussi depuis un mois qu’il fait l’intérim ; il a de très bonnes qualités, du style, de l’énergie et, au besoin, saurait répondre, si on l’attaquait, par des arguments frappants. Ligueur d’Action Française, il a une doctrine irréprochable ; il a donc tout ce qu’il faut pour bien réussir. Nous prenons aussi diverses mesures financières et décidons de chercher de nouveaux souscripteurs pour le journal. Je vois M. Vassal, fais diverses commissions etc. Je rentre ici et non à Ille, à cause de la petite fête de demain ; Papa y vient aussi, Maman y est arrivée dans l’après-midi, en voiture.

Vinça, dimanche 5 juillet 1908

Je vais à la grand’messe. Nous avons le curé et le vicaire à déjeuner. À 1h, je vais au recouvrement mensuel de la Société Saint-Sébastien. Après les vêpres et avant la bénédiction, a lieu la bénédiction solennelle de la statue de Notre-Dame de Lourdes que nous avons offerte à l’église de Vinça et que l’on place à la chapelle de Saint Antoine, notre chapelle. On porte la statue en procession autour de l’église, un grand nombre de fidèles suit la procession pendant laquelle on chante, en catalan et en français, les cantiques que l’on chantait à Lourdes pendant le pèlerinage diocésain. M. le curé prononce une allocution de circonstance. Cette statue nous l’avons offerte à l’église en reconnaissance de ma complète guérison et j’ai été d’autant plus heureux de suivre aujourd’hui la procession un flambeau à la main que cela me rappelait la procession de Saint Sébastien que j’avais été, cet hiver, dans l’impossibilité de suivre. Il fait encore de l’orage ; je ne sais vraiment quand cette période orageuse et pluvieuse prendra fin ; cela devient dangereux pour les vignes.

Semaine du 6 au 12 juillet 1908

Vinça, lundi 6 juillet 1908

Dans l’après-midi, je vais me promener à Nossa avec Papa ; il fait moins chaud. Nous allons passer quelques jours ici pour permettre à Maman, qui est très fatiguée en ce moment, de se reposer un peu. Bonne Maman part après-demain pour Dijon où elle passera un bon mois avec les Magué, mais nous resterons un peu ici après son départ.

Vinça, mardi 7 juillet 1908

L’après-midi, je vais à Marquixanes et à la propriété de la Balme avec Papa. Je vais me rendre prochainement à une nouvelle « entrevue » où je me rencontrerai avec Mlle Gabrielle du Lac ; y aura-t-il ensuite fiançailles et mariage ? C’est le secret de Dieu ; je le désire beaucoup, la jeune fille étant jolie et belle femme ; je la connais, je l’ai vue l’année dernière[23] à la Métairie Grande et je l’ai remarquée, mais elle n’avait alors que 18 ans et je ne pouvais vraiment pas la demander en mariage à cet âge, elle en a maintenant un peu plus de 19 et Bonne Maman, qui savait qu’elle me plaisait, a mis Mlle de Llobet sa tante et le chanoine de Llobet dans la confidence. Ceux-ci ont accueilli avec enthousiasme l’idée d’une alliance entre leur famille et la nôtre, nous avons été de tout temps si unis ! Ils ont pris en main ce projet ; mais la jeune fille étant si jeune, voudra-t-elle aliéner sa liberté ? Il va y avoir tout de même une entrevue, nous saurons ensuite ; en attendant je prie Dieu de tout mener. Nous attendons une lettre pour savoir où et quel jour l’entrevue aura lieu. Une bien triste nouvelle nous arrive d’Angers ; Madeleine de Padirac écrit à Maman que sa mère est morte dans la nuit de samedi à dimanche, et que ses obsèques auront lieu mardi matin (ce matin). Je savais Mme de Padirac[24] malade du diabète depuis quelque temps, mais je pensais qu’elle se remettrait ; quelle terrible secousse, quelle douleur pour son mari et ses pauvres enfants ! Pauvre vicomtesse, elle qui paraissait si forte, qui avait tant d’entrain, qui aurait pu se figurer qu’elle mourrait si jeune ? Nous télégraphions aussitôt nos condoléances en attendant d’écrire à La Lasserie ; c’est une de nos relations les plus intimes d’Angers que nous perdons. J’ai appris aussi ces jours-ci la mort accidentelle (par suite d’un accident de voiture) de Mme Léon Bonnet, d’Angers, mère de mon camarade Henri Bonnet à qui j’ai écrit aussitôt.

Vinça, mercredi 8 juillet 1908

Le matin, je vais à Ille en voiture avec Papa ; nous faisons quelques commissions et rentrons tout de suite à Vinça ; j’y suis allé pour m’assurer que notre groupe de Jeunesse Catholique serait représenté à la réunion des présidents et des aumôniers des groupes du diocèse qui aura lieu demain à Perpignan sous la présidence du chanoine de Llobet (mon futur oncle) ; Labau et Gravas doivent s’y rendre ainsi que l’abbé Delonca. Bonne Maman part à 3h31 pour Dijon où elle est impatiemment attendue ; je l’accompagne à la gare. Elle nous laisse à Vinça pour quelques jours.

Vinça, jeudi 9 juillet 1908

Maman reçoit de Madame du Lac une lettre décisive ; la mère de la jeune fille à laquelle on pense pour moi parle, dans cette lettre, de l’accueil que nous ferons à sa fille, de l’affection dont elle sera entourée chez nous ; elle dit enfin que sa fille, avant que nous soyons officiellement fiancés, a demandé à me revoir. Nous verrons demain le chanoine de Llobet et nous nous entendrons ensemble pour cette entrevue qui, tout l’indique, sera décisive. Madame du Lac, dans sa lettre, dit qu’elle donnera à sa fille ses propriétés du Roussillon jusqu’à concurrence de 100.000 fr. ; ces propriétés sont à Torreilles, elles viennent de la famille de Llobet. Nos dots seront donc égales, 100,000 fr. en propriétés de part et d’autre, moi à Bouleternère et à Ille, elle à Torreilles ; je pensais jusqu’à présent qu’elle aurait une pension, mais, au fait, je m’accommoderai d’une propriété qui m’occupera davantage, et puis je ne cherche pas à faire un mariage d’argent ; fidèle à mon principe, j’ai cherché avant tout une femme qui me plaise. Prions Dieu maintenant d’achever son œuvre ; la chose est en si bonne voie !

Vinça, vendredi 10 juillet 1908

Je passe la matinée à lire au grand jardin. Par le train de 3h31, je fais avec Papa une visite au chanoine de Llobet qui dirige les négociations en vue de mon mariage avec sa nièce ; je ne l’avais pas vu depuis le début des négociations ; je le remercie ; mais il désire autant que moi le succès ; il le désire tellement qu’il emploie, soit dans ses lettres soit dans la conversation, des expressions que je trouve exagérées ; il parle de « l’honneur que nous lui faisons », de « ce projet inespéré », de ce projet qui, réalisé, serait « l’idéal rêvé » etc. Vraiment, c’est exagéré, car je ne vois pas qu’il y ait disproportion ; nos familles vont de pair comme ancienneté et notoriété, les fortunes sont égales ; ce mariage serait donc bien assorti. Le grand vicaire n’a pas la réponse de sa sœur au sujet de l’entrevue qui, sans aucun doute, aura lieu la semaine prochaine. Je rencontre ce pauvre Henri d’Albici ; par discrétion, je ne lui parle de rien, il va au-devant et me raconte tous ses ennuis matrimoniaux, sa femme[25] l’a quitté depuis 4 mois, a obtenu le divorce au civil (quel manque de sens moral !) et demande, en cour de Rome, l’annulation de son mariage religieux ; elle peut être sûre qu’elle ne l’obtiendra pas ! Ces jeunes femmes peu sérieuses sont un fléau et mon pauvre cousin est bien puni de n’avoir cherché que la fortune dans le mariage ! Voilà qui n’encouragerait pas les jeunes gens à se marier ; heureusement que les femmes comme celle de ce pauvre Henri sont l’exception. Je fais quelques achats et commissions et nous rentrons à Vinça par le dernier train.

Ille, samedi 11 juillet 1908

Le chanoine de Llobet nous écrit que l’entrevue pourra avoir lieu à Lamalou comme nous l’avions proposé, mais on n’a pas encore fixé le jour de cette entrevue ; que toutes ces lenteurs sont agaçantes ! Je vais à Ille le soir en voiture pour la réunion de la Jeunesse Catholique ; Monseigneur a répondu une lettre très aimable et pleine de cœur à l’adresse que nous lui avions envoyée. Jeudi à Perpignan, à une réunion des présidents et aumôniers des groupes de Jeunesse Catholique du diocèse, on a décidé de tenir ici le prochain congrès diocésain de la Jeunesse Catholique, le 25 octobre ; ce congrès diocésain sera le premier ; quelle bonne fortune pour Ille ! Je couche ici.

Vinça, dimanche 12 juillet 1908

Cette date ramène l’anniversaire (le second déjà !) d’une grande honte nationale : le triomphe d’Israël sur la France par la fausse et prétendue réhabilitation du traître Dreyfus. Quand la France sera-t-elle vengée ? L’Action française a commencé à venger la patrie, Philippe VIII achèvera son œuvre. Le matin à Ille, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital ; ensuite je rentre ici en voiture. Je vais à la grand’messe et à vêpres ; il fait très chaud.

Semaine du 13 au 19 juillet 1908

Vinça, lundi 13 juillet 1908

Le chanoine de Llobet nous prévient que les dames du Lac seront à Lamalou dans l’après-midi de mercredi ; je partirai donc demain, Maman tient à m’accompagner. Puisse Dieu bénir cette démarche décisive.

Lamalou-les-Bains (Hérault), mardi 14 juillet 1908

J’ai quitté Vinça ce matin à 9h et nous avons passé la matinée à Perpignan ; j’ai fait une visite à 1 heure à l’abbé de Llobet ; déjeuné à l’Hôtel Gadel, pris le café chez les Dalverny. J’ai rejoint Maman à la gare au train de 2h54 et nous sommes arrivés ensemble à Lamalou à 7h11 du soir. Nous sommes descendus à l’Hôtel du Nord indiqué par le chanoine de Llobet. Il ne m’a pas semblé que la fête si improprement appelée « nationale » ait donné lieu à beaucoup d’enthousiasme dans les villes, sans la revue militaire, on ne s’apercevrait presque pas de cette fête.

Lamalou-les-Bains, mercredi 15 juillet 1908

L’Hôtel du Nord à Lamalou, où descendirent Antoine d’Estève de Bosch et sa mère les 14 et 15 juillet 1908 pour décider son futur mariage avec Mme Gabrielle du Lac – Carte postale sans date (Site Retrophoto.fr)

Enfin, le Bon Dieu m’a exaucé ; j’ai une fiancée ou je vais l’avoir ! L’entrevue a eu lieu cette après-midi ; nous sommes restés avec Madame du Lac, Madame de Lagoutine, sa fille aînée et Mlle Gabrielle, d’abord de 2h ½ à 5 heures ; Maman a causé avec Mesdames du Lac et de Lagoutine, pendant que je causais avec Mlle Gabrielle, et Mme du Lac a dit à Maman qu’à son avis la cause était gagnée. Nous nous sommes séparés à 5h environ et nous avons prié ces dames de venir diner avec nous à 6 heures ; pendant ce temps Mme du Lac a pu demander à sa fille quelle était son impression. Nous nous sommes donc retrouvés à 6 heures et après le dîner pendant que nous accompagnions ces dames à la gare, Mme du Lac a dit à Maman que l’impression de sa fille était excellente, qu’elle allait transmettre cette impression à son mari et qu’elle nous écrirait très vite. Donc ça y est, Dieu soit béni ! En quittant Mademoiselle du Lac au moment où elle montait en chemin de fer, je lui ai dit : « Au revoir, Mademoiselle, et à bientôt j’espère », elle m’a répondu « Au revoir » et ne l’a redit de son wagon au moment où le train partait. Je peux donc la considérer comme ma fiancée en attendant de lui donner sa bague, ce qui ne saurait tarder. Rapprochement saisissant : il y a aujourd’hui un an que Mme de Lacour a écrit, de Cazouls-lès-Béziers, à Maman la lettre qui déclarait qu’il ne fallait pas compter sur sa fille, nous avons reçu cette lettre le lendemain à Vinça. Un an après, le Bon Dieu me dédommage en me donnant une charmante fiancée qui, précisément, ressemble en mieux, à Marie-Louise de Lacour. Voilà mes soucis enterrés ; me voici enfin heureux ; Dieu en soit béni !

Vinça, jeudi 16 juillet 1908

Après avoir entendu la messe et fait la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Mont-Carmel et du cinquantième de la dernière apparition de Notre-Dame de Lourdes (que l’on fête solennellement à Lourdes par une messe pontificale célébrée dans la grotte à 6 heures du soir), nous quittons Lamalou par le train de 9h42 ; nous arrivons à Vinça à 4 heures ¼ du soir. Ayant près d’une heure à passer à Perpignan, je vais voir le chanoine de Llobet, je lui raconte comment les choses se sont passées et il est enchanté du grand espoir, de la quasi-certitude que je lui donne d’une heureuse solution très prochaine. J’ai la satisfaction de savoir que je serai accueilli avec plaisir par les familles de Llobet et du Lac ! Ici à 5h ½, cérémonie et procession à l’occasion du cinquantenaire de Lourdes et de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Vinça, vendredi 17 juillet 1908

Par le premier courrier, je reçois une lettre m’apportant la réponse définitive, la certitude de mon mariage avec Mademoiselle Gabrielle du Lac. C’est une lettre du chanoine de Llobet qui débute ainsi : « Mon cher futur neveu ». Il a reçu dès hier soir une lettre de sa sœur lui disant que sa fille Gabrielle a été ravie, enchantée, du fils et de la mère, et envoyant son consentement définitif ; on m’invite en même temps à aller voir ma fiancée dès que je voudrai. Je ne me ferai pas attendre ! Ce matin même, ayant reçu 9 bagues de Laugier à qui, par dépêche, j’avais demandé un choix de bagues de fiançailles émeraudes, j’en choisis 2 ; Maman en ajoute une 3ème qui lui appartient ; Mademoiselle Gabrielle choisira entre ces trois ; je sais qu’elle désire une émeraude, je me suis arrangé, mercredi, pour le lui faire dire. C’est égal, Madame du Lac n’a pas perdu son temps ; il a fallu qu’elle écrive le soir même de l’entrevue ou hier matin de très bonne heure ! Je ne m’attendais pas à recevoir cette lettre avant demain ou après-demain. Je réponds aussitôt à l’abbé de Llobet, je lui dis toute ma joie ; j’écris à Bonne Maman, à mes sœurs. L’après-midi je vais à Ille en voiture, et je commande à Mme Bartre une gerbe blanche que j’offrirai dimanche à ma fiancée en même temps que sa bague ; toutefois, comme nous ne voulons annoncer la nouvelle que lorsque nous aurons fait part aux parents, je tais le nom de ma fiancée à Mme Bartre ; je ne le dis (confidentiellement) qu’à M. le curé, aux demoiselles Mathieu et à M. Trullès. Je partirai demain à 1 heure, je coucherai à Lamalou et j’arriverai dimanche à 1h ¼ environ à la Métairie Grande. Quel bonheur, quelle joie de pouvoir dire enfin ce mot si doux : « Ma fiancée » ; comme il me tarde de la revoir, d’être auprès d’elle ; encore 37 heures de patience. Je passerai, probablement, plusieurs jours à la Métairie Grande, puis je rentrerai et, tous ensemble, nous partirons pour Saint-Mihiel où le mariage de Madeleine aura lieu le 5 août.

Lamalou, samedi 18 juillet 1908

Me voici de nouveau à Lamalou pour la nuit ; malheureusement, ma malle s’est égarée en route ; quel ennui ! Je devrai me présenter à la Métairie Grande en tenue de voyage ! Si elle n’est pas arrivée demain matin, j’achèterai certaines choses indispensables aux frais de la Compagnie des chemins de fer du Midi ; tant pis pour elle. À Narbonne, j’ai rencontré Mlle Augustine de Llobet qui arrivait de Lourdes ; elle n’était pas au courant des dernières nouvelles ; quand je lui ai dit que mon mariage avec sa nièce était décidé, elle a été au comble de la joie. Demain le grand jour !

La Métairie Grande, dimanche 19 juillet 1908

La Métairie Grande, propriété de la famille du Lac située sur la commune de Sauveterre (Tarn) – Vue actuelle (Google StreetView)

Je suis officiellement fiancé à la toute charmante Mademoiselle Gabrielle du Lac ; quelle joie ! Quel bonheur ! J’ai peine à me représenter un tel bonheur et à me dire que je le tiens. J’ai commencé cette importante journée par la messe entendue à Lamalou et la sainte communion que j’ai faite pour attirer les bénédictions de Dieu sur mes fiançailles et sur mon union prochaine. Je suis arrivé ici, par la station d’Albine, à 10h ½ environ du matin. Mlle Gabrielle était à la messe avec ses frères, mais M. et Mme du Lac m’attendaient. Dès que Mlle Gabrielle est arrivée, je lui fais choisir entre les quatre bagues en émeraudes et brillants que j’avais apportées celle qu’elle préfère ; elle choisit celle qui, à mon avis, était aussi la plus belle ; comme elle me remerciait, je lui ai répondu : « Je désire, Mademoiselle, que vous ayez autant de plaisir à l’accepter que j’en ai à vous l’offrir ». Je ne rappelle les moindres incidents de cette scène si douce et si pleine d’espoir ! Je lui ai offert la gerbe de fleurs blanches apportée d’Ille, elle les a trouvées très à son goût. Après le déjeuner, nous nous sommes promenés un peu, très peu car il a plu presque toute la journée ; Madame du Lac, très complaisante, me laisse la plus grande liberté avec ma fiancée et, entre nous, la glace a été vite rompue, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde et nous nous faisons nos confidences ; je ne peux me lasser de la regarder tant elle est jolie. Comme je suis heureux maintenant, comme je me félicite d’avoir avant tout tenu à ne choisir qu’une femme à mon goût, d’avoir refusé toute jeune fille qui ne me plaisait pas. J’avais cent fois raison ! Dans l’après-midi, je reviens à Lamalou pour prendre ma malle enfin arrivée ce matin, car M. et Mme du Lac tiennent absolument à ce que je descende tout à fait chez eux et ma chère fiancée a joint ses instances aux leurs ; je pars à 4h24 et suis de retour à 10h ½. Avant de me coucher, j’écris ces lignes et ce beau jour que je me rappellerai toute ma vie avec émotion est bien près de prendre fin. Je le regretterais, certes, si je ne me disais que chaque minute qui passe me rapproche du moment où Gabrielle sera tout à fait à moi.

Semaine du 20 au 26 juillet 1908

La Métairie Grande, lundi 20 juillet 1908

Je continue à vivre dans l’extase ; ma fiancée est délicieuse, je l’aime déjà à la folie et je crois pouvoir dire qu’elle me le rend avec toute la fraîcheur de ses 19 ans ; la glace est définitivement rompue entre nous et nous nous parlons à cœur ouvert. Ses parents et ses frères sont des mentors très larges et très complaisants et nous laissent aussi libres que nous le désirons. Dans l’après-midi, nous allons faire une visite au château de Sauveterre chez le marquis et la marquise d’Haussillon[26] cousins des Du Lac ; je revois là un petit jeune homme de 19 ans, Jean-Marie d’Haussillon, qui était venu ici l’année dernière le jour où j’étais passé à la Métairie Grande. Les d’Haussillon ne connaissaient pas encore la nouvelle de nos fiançailles et nous jouissons de leur épatement. C’est dans l’église de Sauveterre, paroisse des Du Lac, que nous nous marierons dans moins de 2 mois probablement et Gabrielle me fait voir la place où nous échangerons les promesses définitives. Bien douces chaînes ! Nous nous promènerons un peu en auto. Le soir, nous nous promenons encore et je cause délicieusement avec Gabrielle. Je commence à écrire la nouvelle à mes amis.

Château de Sauveterre (Tarn), propriété de la famille d’Auxilhon – Vue actuelle (Wikipédia)

La Métairie Grande, mardi 21 juillet 1908

L’après-midi, nous allons en auto à Castres où Madame du Lac fait plusieurs commissions ; nous rencontrons Madame d’Ax de Vaudricourt[27], parente des d’Ax de Cessales de Corneilla-de-la-Rivière ; on me présente à elle et nous sommes tout de suite en pays de connaissance. Je cause de plus en plus librement avec Gabrielle, avec Bebelle comme tout le monde l’appelle ; nous faisons des projets d’avenir ; c’est une fiancée délicieuse, elle est gentille, affectueuse, câline ; je vis dans un rêve. En allant à Castres, nous crevons juste en face du château de Gaïx où habite le colonel de Blaÿ de Gaïx, frère d’Henri de Blaÿ ; tous les Blaÿ vont devenir mes cousins[28]. Du reste, je vais avoir, par ma femme, une nombreuse parenté ; mes beaux-frères et belles-sœurs, d’abord, seront très nombreux, Monsieur du Lac ayant été marié deux fois. De son premier mariage, il a deux enfants : M. Gaston du Lac[29] marié à son tour et père de 5 enfants ; et Mme de Gineste[30], veuve, qui vient de marier il y a 3 semaines sa fille unique Jeanne de Gineste au baron de Lauriston-Bouvers ; ce jeune ménage, seront nos neveux.

Du mariage de M. du Lac avec Mlle Marie-Thérèse de Llobet, il y a 7 enfants : Germaine, mariée à M. Henri Jamme de Lagoutine[31], mère de 3 garçons ; Albert qui est ici avec ses parents, charmant garçon de 27 ans[32] ; Elisabeth mariée depuis 18 mois à M. Henri Tournamille[33] et mère d’une fillette ; Henri, mon ancien camarade d’Angers, actuellement cuirassier à Tours ; Gabrielle ma fiancée ; François 17 ans, au Collège de Sorèze[34] ; et Charlotte 11 ans[35]. J’aurai donc 8 beaux-frères ou belles-sœurs, sans compter mes 2 beaux-frères Max de Saint-Cyr et Henri de Lavergne, et une infinité de neveux et nièces. De plus, les Du Lac sont alliés à toute la haute société de la région ; le frère aîné de M. du Lac, M. Dieudonné du Lac, veuf de Mlle Marguerite de Llobet (car les 2 frères avaient épousé les 2 sœurs), a 3 filles dont 2 mariées et 1 garçon. Du côté des Llobet, nous aurons une foule de parents que je connais pour la plupart et dont quelques-uns sont aussi nos parents : les Cornet, les De Balanda et De Pous[36], les De Blaÿ, De Chefdebien etc. Entre ma femme et moi, nous serons alliés à toute l’aristocratie du Roussillon ; aussi Gabrielle ayant en Roussillon tant de parents à voir, trouvera agréable, j’espère, le séjour de son pays maternel.

La Métairie Grande, mercredi 22 juillet 1908

Je ne sors pas du parc de toute la journée ; je passe presque toute mon après-midi, assis sur un banc à côté de Gabrielle, à faire avec elle des projets d’avenir ; elle est devenue pour moi une véritable camarade, nous causons, rions, nous amusons ensemble comme si nous nous connaissions depuis 10 ans. Le soir, nous allons nous promener sur la route de Saint-Amans. Ses parents nous laissent très libres.

La Métairie Grande, jeudi 23 juillet 1908

Papa vient aujourd’hui faire une visite à M. et Mme du Lac et faire la connaissance de sa future belle-fille ; il la trouve charmante et me complimente sur mon choix. Il comptait m’emmener ce soir avec lui, mais Bebelle le supplie de me laisser encore et je me laisse faire une douce violence ; il y consent sur les prières de ma fiancée et je reste 4 jours de plus. M. et Mme de Lagoutine viennent déjeuner, ils arrivent en auto du château de Lapeyrouse qu’ils habitent à 16 kilomètres d’ici. Papa repart à 4h24 et Mme du Lac décide que nous irons samedi à Toulouse et au château de Gaspart chez sa fille Tournamille.

La Métairie Grande, vendredi 24 juillet 1908

C’est aujourd’hui la dernière journée de mon séjour ici ; Gabrielle est particulièrement affectueuse, caressante, gentille. Quel bon souvenir je garderai de ces quelques jours ! Quelle charmante, quelle délicieuse fiancée je vais laisser ! Heureusement que je la retrouverai bientôt. Vraiment, j’ai trop de bonheur en ce moment et je ne cesse d’en remercier Dieu. Le soir, nous nous promenons sur la route de Sauveterre ; nous échangeons de douces paroles ; elle est appuyée sur mon bras ; quelles délicieuses promenades que ces promenades du soir avec ma gentille fiancée !

Château de Gaspart par Grisolles (Haute-Garonne), samedi 25 juillet 1908

Je suis aujourd’hui l’hôte de M. et Mme Henry Tournamille, sœur et beau-frère de ma fiancée. Nous avons quitté la Métairie Grande, en automobile, un peu avant 11 heures ce matin et nous avons déjeuné au château de Lapeyrouse chez M. et Mme de Lagoutine ; M. du Lac, Lolotte et François nous y ont accompagnés. Nous en sommes repartis – Mme du Lac, Bebelle, Albert et moi – à 3 heures ¼ à peu près, nous nous sommes arrêtés à Toulouse quelques instants que j’ai mis à profit pour offrir une jolie gerbe de fleurs à Bebelle, et nous sommes arrivés ici avant 7 heures malgré 20 minutes environ perdues à aider un chauffeur à réparer un pneu crevé. Le joli château de Gaspart, plus ancien mais moins beau que celui de Lapeyrouse, est situé entre Montauban et Toulouse, à 30 kilomètres environ de cette dernière ville et par conséquent à 130 kilomètres de la Métairie Grande puisque le château des Du Lac est à 100 kilomètres de Toulouse ; celui de Lapeyrouse est à 16 kilomètres de la Métairie Grande, aux portes de Mazamet, dont mon futur beau-frère de Lagoutine est conseiller municipal, conservateur bien entendu. L’auto de M. du Lac, une Peugeot, a parfaitement marché ; elle fait, quand il n’y a pas d’obstacles, du 60 à l’heure, du 65 au maximum, c’est très raisonnable. Ma fiancée, qui adore l’auto, est ravie de son voyage d’aujourd’hui ; l’ombre au tableau, c’est que nous allons être obligés de nous séparer pour quelque temps ; pauvre chatte, comme je penserai souvent à elle !

Gaspart, dimanche 26 juillet 1908

Je viens de faire des adieux touchants à Bebelle ; combien de fois nous sommes-nous étreints et embrassés ! De 15 jours au moins je ne la verrai plus, quelle terrible séparation après huit jours d’une si douce intimité ! La semaine qui vient de finir a été la meilleure de ma vie après celle de ma première communion. Nous sommes allés ce matin à la messe de 11 heures à Grenade-sur-Garonne ; nous ne sommes pas sortis de l’après-midi, nous avons passé notre temps à tirer au pistolet et à la carabine. Le soir après diner je me promène dans le parc avec ma délicieuse fiancée et nous nous faisons nos adieux, nous promettant de nous écrire tous les jours. Pauvre Bebelle, quel vide elle va laisser en moi !

Nos fiançailles sont annoncées dans L’Express du Midi d’aujourd’hui.

Semaine du 27 au 30 juillet 1908

Vinça, lundi 27 juillet 1908

J’ai quitté Gaspart ce matin avant 6 heures, Albert et Mme Tournamille m’ont accompagné en auto à la gare de Grisolles d’où je suis parti à 6h15 pour Vinça par Montauban, Castres, Bédarieux, Béziers, Narbonne et Perpignan. Je n’arrive ici qu’à 8h22 du soir, c’est donc une journée complète de voyage par une chaleur torride. En passant à Albine, M. du Lac et François m’ont remis 2 photos de Gabrielle, elles sont fort bien et me font grand plaisir. Pauvre petite fiancée ; dire que je ne la reverrai pas de 15 jours au moins ! En cours de route, je lui envoie 3 cartes postales. J’ai dû passer par la ligne de Montauban-Bédarieux à cause de mon billet de retour de station thermale qui était par cette ligne et aussi à cause de la nécessité de reprendre ma malle en passant à Albine. Nos fiançailles paraissent dans Le Ralliement de Montauban.

Ille, mardi 28 juillet 1908

Ici tout le monde me félicite, comme aussi à Vinça ; cette alliance, qui était si naturelle, plaît beaucoup. J’écris à Bebelle. Je montre ses photographies aux personnes qui viennent me féliciter. Le Roussillon publie nos fiançailles dans des termes vraiment trop aimables.

Coupure de presse de l’annonce des fiançailles d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac dans le Roussillon du 28 juillet 1908, collée dans le journal à la date du 28 juillet 1908

Nous décidons de partir vendredi pour Saint-Mihiel ; le mariage de Madeleine est fixé à jeudi prochain 6 août. Nous allons passer 3 jours à Paris où nous avons divers achats à faire, tant en vue du mariage de Madeleine que du mien. Ensuite, je reviendrai auprès de ma fiancée.

Vinça, mercredi 29 juillet 1908

Je passe la journée à Ille. Je rentre ici en voiture à 6h du soir. J’apprends qu’un sociétaire auquel je m’intéressais beaucoup est mort, on l’enterre demain matin. Ce pauvre homme était marié civilement seulement et j’avais dû user de toute mon influence pour l’amener à régulariser sa situation ; M. le vicaire m’avait beaucoup aidé ; nous avions prié Notre-Dame de Lourdes et, pendant mon séjour à la Métairie-Grande, j’ai eu la satisfaction d’apprendre qu’il s’était décidé à se marier sur son lit d’hôpital ; ainsi, on évite un enterrement civil auquel j’aurais dû empêcher la Société d’assister. Je reçois une lettre affectueuse autant que possible de Bebelle ; elle me prodigue les mots d’amitié les plus doux ; quelle gentille enfant, comme je l’aime déjà et comme nous nous aimerons ! Nos fiançailles paraissent dans Le Soleil et dans Le Gaulois ; tous les journaux mondains vont, sans doute, les annoncer aussi.

Vinça, jeudi 30 juillet 1908

J’assiste, avec la délégation de la Société, aux obsèques de Parent François ; dans mes remerciements au cimetière, je fais allusion – très discrètement – à sa conversion, aux derniers sacrements qu’il a reçus. J’écris encore des masses de cartes et de lettres. L’après-midi, je vais à Ille en voiture, pour diverses commissions. Je reçois une charmante lettre de Bebelle, elle a écrit aussi une très gentille lettre à Mana ; elle nous demande à tous instamment d’arranger les choses pour que je revienne le plus tôt possible auprès d’elle ; je le désire autant qu’elle ! Elle me dit qu’elle a beaucoup pleuré au moment de mon départ de Gaspart et en se retrouvant sans moi à la Métairie Grande ; pauvre chatte, comme il me tarde de la serrer dans mes bras ! Nous regardons tous les soirs, l’un et l’autre, une étoile de la Grande Ourse ; ainsi, nos regards se croisent à travers l’espace.

Août 1908

Semaine du 1er au 2 août 1908

Paris, samedi 1er août 1908

Antoine d’Estève de Bosch – Cliché Pierre Petit, Paris, 1er août 1908 (Collection Pierre Lemaitre)

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Partis tous trois – Papa, Mana et moi – de Vinça à 1h10, nous sommes arrivés ce matin à Paris à 9h (Quai d’Orsay) ; en voyage, nous avons rencontré différentes personnes, notamment à Perpignan René de Chefdebien et sa femme, mes futurs voisins, et à Narbonne l’abbé de Llobet mon futur oncle ; il revenait du Castelet et nous a donné des nouvelles un peu meilleures, mais pas encore rassurantes, de la santé de la plus jeune fille de M. Charles de Llobet[37], Germaine, qui a une méningite ; Bebelle, Albert et Mme du Lac y sont passés en revenant de Toulouse mardi. Je reçois tous les jours un mot – carte ou lettre – de ma gentille fiancée, je lui écris tous les jours aussi ; ainsi le temps passe peu à peu. Ici j’emploie bien ma journée ; je déjeune avec Xavier, je me fais photographier chez Petit, j’entre un moment à l’Action Française, et je fais diverses commissions et achats avec Papa et Mana accompagnés de Tata Mimi ; nous achetons 10 mètres de dentelle blanche en point d’Angleterre que j’offre à Bebelle pour sa corbeille de mariée, je les lui fais expédier ; nous les achetons au magasin de la Compagnie des Indes. Nous choisissons aussi chez Anger notre cadeau à Magdeleine à l’occasion de son mariage, c’est un plat à crème Louis XVI en argent avec cuiller assortie. Le soir, j’éprouve impérieusement le besoin de dormir après une nuit de voyage… Des événements politiques importants se sont produits : bagarres sanglantes à Vigneux entre grévistes et troupes ; à Paris, arrestation de tous les meneurs de la Confédération générale du Travail, mais je ne m’en occupe pas, j’ai à peine le temps de jeter un coup-d’œil sur les journaux. Les Civelli, à qui je montre la photo de Bebelle, la trouvent ravissante ; oui, elle me fait honneur ma chère fiancée !

Paris, dimanche 2 août 1908

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à la Madeleine pour gagner l’indulgence de la portioncule. Je me repose le reste de la matinée. Nous invitons les Civelli (tous les 4) à déjeuner au Duval de la Madeleine tout simplement, sans cérémonie. L’après-midi, nous visitons le Musée Guimet où il y a de superbes collections d’antiquités chinoises, japonaises, hindoues, égyptiennes etc. on y remarque les momies, récemment découvertes, du moine Sérapion et de Thaïs ; ensuite, nous visitons l’exposition du mobilier au Grand Palais. Nous dînons au Grand Duval et allons, le soir, à une cérémonie à Notre-Dame des Victoires. Déjà 15 jours que je suis fiancé ; mais hélas aussi, 8 jours que je n’ai vu Bebelle ; il me tarde énormément de la revoir, pauvre chérie ! Et dire que je ne la reverrai pas de près de 15 jours encore ; comme je trouve le temps long sans elle, pauvre petite chatte, si gentille, si affectueuse !

Semaine du 3 au 9 août 1908

Paris, lundi 3 août 1908

La Confédération générale du Travail a donné pour mot d’ordre à la classe ouvrière de faire aujourd’hui une grève générale ; eh bien, c’est un four complet ; on ne le saurait pas qu’on ne s’en douterait nullement ; Paris a son aspect habituel, voitures, tramways, camions, etc. circulent comme toujours ; seuls les journaux n’ont pas tous paru. Vrai, la C. G. T. n’a pas l’influence dont elle se flatte ! Je cours toute la journée, je fais tout le temps des commissions, des achats en vue du mariage de Madeleine d’abord, puis du mien. J’offre à Madeleine un ravissant service de 6 verres avec un flacon, le tout en cristal et argent doré. Nous choisissons pour la corbeille de Gabrielle une étole composée de deux superbes renards blancs, et un manchon pareil, chez Bordage rue du Faubourg Saint-Honoré ; comme cette belle fourrure la parera bien, ma Bebelle chérie ! Je reçois aujourd’hui 2 lettres d’elle. Il y a déjà 8 jours que je l’ai quittée et il me tarde de plus en plus de la revoir ; matin et soir je couvre de baisers sa photographie, pauvre fiancée chérie, qui est si loin de moi !

Saint-Mihiel (Meuse), mardi 4 août 1908

Toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi, je cours dans Paris. À 5h15, nous partons de la gare de l’est et le rapide nous laisse à Bar-le-Duc, nous changeons encore à Lérouville et arrivons ici à 10h ½ ; l’oncle Xavier a retenu nos chambres à l’Hôtel du Cygne. Tata Mimi, qui est encore en froid avec l’oncle Xavier, ne se considère pas comme suffisamment invitée et elle ne vient pas au mariage de Magdeleine, elle nous a accompagnés à la gare de l’Est. J’espère trouver demain, chez l’oncle Xavier, des nouvelles de Bebelle.

Saint-Mihiel, mercredi 5 août 1908

Henri de Lavergne arrive ce matin. Déjeuner au château de Bugnévaux, à 11 heures ½ ou midi ; je fais la connaissance de notre futur cousin de Rodellec, joli garçon, gai et entrain, sorti de Saint-Cyr ; je vois aussi une partie de sa famille ; ils ont les mêmes principes que nous, c’est une famille des plus distinguées, et des plus aristocratiques. L’après-midi a lieu, dans la plus grande simplicité, le mariage à la mairie ; je n’y assiste même pas. À 8 heures du soir, grand dîner de 32 couverts, suivi d’une soirée simple et intime, jusqu’à 11 heures ¼ environ. Le temps est déplorable, il a plu presque toute la journée. L’oncle Xavier est admirablement installé dans ce château de Bugnévaux entouré d’un grand parc. Je ne prends pas beaucoup de plaisir à ces fêtes, sans ma fiancée à laquelle je pense tout le temps.

Saint-Mihiel, jeudi 6 août 1908

Grand jour pour notre famille ! Le mariage religieux a lieu à 11 heures à l’église Saint-Étienne ; le cortège n’est pas très nombreux, mais il est très élégant et surtout très select ; comme de juste les uniformes dominent, surtout les uniformes rouge et bleu pâle de la cavalerie légère. Les témoins sont, pour Henri de Rodellec, son frère le comte de Rodellec du Porzic et son colonel le colonel Renard du 12ème chasseurs ; pour Madeleine, Papa et le général Courbebaisse. Les demoiselles d’honneur sont Jeanne Courbebaisse, Mlle Marielle de Ferré, Mesdemoiselles Anne et Paule de Rodellec, c’est cette dernière que j’accompagnais, sixième et dernière fois que j’accomplis ces importantes fonctions (!) ; Magdeleine est radieuse. L’assistance se compose d’une grande partie de la nombreuse garnison de Saint-Mihiel. Après la messe, à Bugnévaux lunch debout pour les invités à la messe et assis pour les personnes du cortège. Le lunch debout est très nombreux. On admire beaucoup l’exposition des cadeaux ; il y en a de très beaux. Les officiers du 150e d’infanterie ont envoyé une superbe gerbe de fleurs à la fille de leur colonel, les sous-officiers une gerbe plus modeste. Les officiers du 12ème chasseurs ont fait aussi un cadeau. Enfin, au retour de l’église, Magdeleine a eu l’agréable surprise d’entrer dans la maison entre une haie de 12 soldats porteurs de bouquets ; ces soldats représentaient chacun une compagnie du régiment de son père ; à leur tête, un sous-officier a tourné un joli compliment à la mariée qui leur a serré la main à tous ; c’est une bien délicate attention. Tout est fini d’assez bonne heure et le jeune ménage part pour la Suisse. Ç’a a été un bien grand regret pour Marie-Thérèse et pour Philomène de ne pouvoir venir, mais dans leur état c’était impossible ; du moins Henri de Lavergne remplaçait sa femme. Ce soir dîner intime en famille. Dans l’après-midi, Maurice nous fait faire une petite promenade en auto autour de Saint-Mihiel. Ce mariage, le dernier auquel j’assiste avant le mien, était pour moi une vraie répétition générale ! Je vais le raconter tout de suite à ma fiancée, car laissant ici Papa et Maman qui veulent se promener un peu dans le pays et notamment aller à Strasbourg, je compte repartir dès demain et embrasser Bebelle après-demain ; ce retour auprès de ma fiancée chérie vaut bien toutes les excursions.

La Métairie Grande, samedi 8 août 1908

Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Après avoir déjeuné, hier matin, à Bugnévaux, j’ai quitté Saint-Mihiel par le train de 1h15 avec Henri de Lavergne qui rentrait à La Motte ; nous avons pris à Commercy le rapide de 2h20 et nous sommes arrivés à Paris Est à 6h38 ; nous avons traversé Paris, dîné ensemble aux environs de la gare du Quai d’Orsay, puis je l’ai laissé et j’ai pris l’express de 8h35 direction Toulouse ; j’ai fort bien dormi en wagon. Arrivé à Montauban à 7h44 ce matin, j’en suis reparti à 8h2 et suis arrivé à Albine à midi 10, après avoir parcouru, en 23 heures, plus de 1000 kilomètres. Bebelle, avec ses frères, m’attendait à la gare. Avec quelle joie je l’ai retrouvée, avec quels transports je l’ai embrassée cette chère fiancée à laquelle je n’ai cessé de penser pendant cette séparation de 15 jours ! Le soir, nous nous promenons ensemble du côté d’Albine.

La Métairie Grande, dimanche 9 août 1908

Nous allons à la messe de 9h ½ à Albine ; je suis le point de mire de tous ! L’après-midi, il y a plusieurs visites des De Lacaze, De Saint-Martin, M. Alban Jamme de Lagoutine. Comme Bebelle, Mme du Lac, Albert et moi devons partir demain pour Toulouse d’assez bonne heure, nous nous couchons assez tôt. Bebelle doit essayer sa toilette de mariée et plusieurs autres vêtements ; nous rentrerons ici mardi ; à moins que Maman ne m’écrive qu’elle passera à Toulouse mercredi ; dans ce dernier cas je ne rentrerais pas.

Semaine du 10 au 16 août 1908

Toulouse, lundi 10 août 1908

Nous avons quitté la Métairie Grande ce matin à 7h ½ en auto ; nous avons fait une halte d’une demi-heure environ au Castelet, château de M. Charles de Llobet ; nous y avons trouvé le chanoine de Llobet et Mlle Augustine ; la petite Germaine, qui a été si malade, est heureusement en pleine convalescence. Nous arrivons à Toulouse vers 11 heures ; Bebelle passe son après-midi à des essayages ; elle essaye sa robe de mariée, je la vois, elle est très bien ; au corsage, on va mettre les dentelles en point d’Angleterre que je lui ai envoyées de Paris ; comme il me tarde, pauvre chérie, de la voir dans cette tenue à mon bras ! Je vais voir M. Vaquié ; je vois aussi M. l’abbé Latour à qui j’avais donné rendez-vous, je lui présente ma fiancée. Le soir, avec Madame du Lac et Gabrielle, nous allons entendre la musique à l’Exposition.

Toulouse, mardi 11 août 1908

Je fais la sainte communion à Saint-Jérôme en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne. À 11 heures, j’assiste à un second essayage de la robe de mariée de Bebelle. L’après-midi, Madame Tournamille vient ici et nous faisons des courses ensemble. Nous devions repartir ce soir, mais il y a quelques réparations à faire à l’automobile et elles ne sont pas tout à fait achevées ; nous ne repartirons donc que demain matin. Moi, je resterai peut-être, si je reçois une dépêche de Maman me disant qu’elle passera ici dans la journée. Bebelle a eu son mal à la gorge ce soir et je lui prépare des remèdes homéopathiques ; c’est la première fois que je la soigne, pauvre chatte ; avec quelle joie je le fais !

La Métairie Grande, samedi 12 août 1908

Ne recevant rien de Maman, je me décide à quitter Toulouse ; nous partons à 10h ¼ en auto et arrivons ici vers 1 heure. Je trouve un volumineux courrier et notamment une carte postale de Maman, datée de Strasbourg, m’annonçant qu’elle va avec Papa visiter Baden-Baden ; cela m’explique son retard à venir, et j’ai bien fait de rentrer ; elle viendra ici vendredi, samedi et dimanche pour causer avec Mme du Lac et prendre les dispositions en vue du mariage ; ensuite, nous irons ensemble à Biarritz choisir, chez Laugier, différents cadeaux pour Bebelle.

La Métairie Grande, jeudi 13 août 1908

Maman devait arriver demain, une lettre d’elle écrite de Strasbourg à Madame du Lac le confirme, mais voilà que M. du Lac s’est trouvé très souffrant ce matin ; le médecin appelé a reconnu un commencement de congestion pulmonaire ; dans ces conditions la présence de Maman ici dérangerait Madame du Lac et, malgré les instances aimables de celle-ci, je télégraphie à Maman de ne pas arriver demain ; je lui dis que je la rejoindrai demain à Toulouse, que nous irons ensemble à Biarritz, comme c’était notre premier projet, puis que nous repasserons ici après le séjour à Biarritz si M. du Lac va mieux. Quel contretemps ! Albert allait demain matin en automobile à Gaspart, je profiterai de sa voiture pour aller à Toulouse ; j’y serai vers midi et je pense que je serai le soir même avec Maman, soit à Lourdes soit à Biarritz.

Lourdes, vendredi 14 août 1908

Le médecin venu ce matin voir M. du Lac l’a trouvé un tout petit mieux, mais la fluxion de poitrine est bien déclarée. Je pars à 9h10 environ en auto avec Albert et François qui vont à Gaspart pour l’ouverture de la chasse ; nous passons par Castres et Revel, nous crevons à 15 kilomètres de Toulouse ; je rejoins Maman vers midi ½ à la gare de Toulouse, elle avait reçu ma dépêche. Il y a à gare une affluence énorme et après une longue attente nous finissons par prendre à 2 heures un train supplémentaire qu’on a dû former ; nous arrivons ici vers 7h ; les hôtels sont bondés, mais nous réussissons à nous loger dans une chambre à 2 lits place du Marcadal ; nous ne passerons que la journée de demain, car le but de notre voyage est Biarritz où nous devons choisir plusieurs bijoux de la corbeille de noces que j’offrirai à Bebelle. Il pleut.

Lourdes, samedi 15 août 1908 (Assomption)

Je me confesse et fais la sainte communion. Il pleut, la foule est énorme ; il y a des pèlerinages de Bordeaux, Strasbourg, Colmar, Roubaix, d’Écosse, de Croatie et le pèlerinage national italien qui a le mauvais goût d’arborer, à la procession du Saint-Sacrement, un drapeau italien avec l’écusson de la Maison de Savoie ; que dirait Pie IX si, du haut du ciel, il voyait cela ? Nous rencontrons des personnes de connaissance, d’abord Margot et sa sœur Aliette des Cordes, puis l’abbé Latour que Maman avait vu hier à la gare de Toulouse (nous l’invitons à déjeuner), le chanoine Crosnier et le P. Corbillé, d’Angers. Nous repartons à 5h ½ et sommes à Biarritz à 10 heures environ du soir ; il n’y a pas de place ce soir à l’Hôtel d’Europe et nous allons, pour la nuit, à l’Hôtel du Louvre.

Biarritz, dimanche 16 août 1908 (Assomption)

Je me promène un peu, dans la matinée, dans ce cher Biarritz où je n’étais pas venu depuis plus de 3 ans ; il y a eu peu de changement, toujours des améliorations ! Quelle charmante station ! Si je pouvais y venir un peu avec Bebelle, ce serait le paradis sur terre ; mais sans elle, je sens un grand vide ; elle me manque déjà beaucoup la pauvre chère enfant ! Mais c’est pour elle que je suis ici. Elle m’écrit que son père va mieux. Nous allons à la messe et au salut à Sainte-Eugénie ; nous nous installons pour 2 jours à l’Hôtel de l’Europe. Je passe une partie de l’après-midi à la grande plage ; que de souvenirs d’enfance ! Le soir, je vais voir jouer, au casino, par une troupe de vaudeville Un divorce, la belle et substantielle pièce de Bourget extraite de son roman, le grand succès de la saison dernière ; la troupe est excellente, la pièce admirable ; elle a déjà fait et elle est appelée à faire beaucoup de bien, c’est la vérité du mariage tel que l’autorise l’Église affirmée contre les fausses théories du divorce et de l’union libre que Bourget confond, avec raison, dans une même réprobation, car leur principe est le même : la recherche unique du bonheur individuel sans se préoccuper de la famille et de la société. Et ce n’est pas une pièce à thèse, la thèse jaillit de la situation.

Vue de l’adaptation théâtrale du roman de Paul Bourget Un divorce en 1904 (Antoine d’Estève de Bosch vit celle réalisée en 1908 par le Théâtre du Vaudeville, curieux prémonitoire alors qu’il préparait son prochain mariage, ce dernier devant finir en divorce en 1937) – Cliché anonyme, « Un divorce (pièce de théâtre) », L’Illustration Théâtrale, Paris, no 86,‎ 4 avril 1903, p. 22 (Wikipédia)

Semaine du 17 au 23 août 1908

Toulouse, lundi 17 août 1908

Triste, bien triste nouvelle, ce matin à Biarritz je reçois une dépêche de Gabrielle m’annonçant la mort de son père ; choisissant immédiatement chez Laugier les bijoux de la corbeille de ma pauvre fiancée je prends le premier train, je rencontre en route M. Joseph de Llobet ; ensemble, nous arrivons ici où nous allons dormir quelques heures à l’Hôtel de la Poste ; nous serons demain matin avant 8 heures à Albine, les obsèques sont à 2 heures. Quel lendemain de fiançailles ! Et dire qu’il y a un mois aujourd’hui que j’ai reçu la réponse définitive de Gabrielle ! Quel mariage si triste va être le nôtre ! Adieu tous les projets de fête ! Après tout nous serons aussi bien mariés ; je ne demande qu’une chose c’est qu’on ne retarde pas le mariage. Pauvre M. du Lac, il était si bon ; sa mort me contriste beaucoup ; d’abord à cause du vif chagrin que doit éprouver ma fiancée, et aussi parce qu’il avait été parfait pour moi, m’avait accueilli comme un fils. Il me tarde de serrer Bebelle dans mes bras et de la consoler de mon mieux ; pauvre chérie !

La Métairie Grande, mardi 18 août 1908

Je repars de Toulouse à 3h45 après 3 heures environ de sommeil et j’arrive ici à 7h52 après avoir rejoint en route, outre M. Joseph de Llobet, M. Charles et Mlle Augustine. Quand j’arrive devant Bebelle et que je l’embrasse, elle éclate en sanglots dans mes bras, je la console de mon mieux ; c’est moi désormais qui la protégerai, qui serai son père. Je peux voir encore le visage du pauvre M. du Lac qui n’a pas été mis en bière. Je prie pour lui ; le pauvre homme je lui dois bien de la reconnaissance car il m’avait donné ce qu’il avait de plus précieux, sa fille. Je suis très ému. On me présente à plusieurs membres de ma future famille que je ne connaissais pas encore, M. Gaston du Lac, Mme de Gineste, M. d’Andoque etc. Il paraît que M. du Lac, qui allait beaucoup mieux dimanche, est mort tout à coup dimanche soir en une demi-heure d’une crise d’étouffement due probablement à une embolie, comme le pauvre Bon Papa ; c’était vers 8 heures du soir ; et dire qu’à cette heure-là, où Bebelle se désespérait, j’étais au casino de Biarritz ! Ah si j’avais pu deviner ! Les obsèques ont lieu à 2 heures à l’église de Sauveterre, cette église où je croyais ne revenir que pour mon mariage. Gabrielle pleure à chaudes larmes en y entrant et moi, en la voyant pleurer et en pensant au malheur qui vient de s’abattre sur nous pendant nos fiançailles, j’ai grand peine à retenir les miennes. Les funérailles sont imposantes, il y a beaucoup de monde, les 2 Chefdebien (René et Odon), le marquis et la marquise d’Haussillon[38] etc. etc. Je ne connais pas la plupart. M. Gaston du Lac, qui conduit le deuil, veut absolument que je sois au deuil comme si j’étais déjà le gendre du pauvre défunt. On dira une messe demain matin ; ce soir, on enterre le pauvre M. du Lac dans le petit cimetière de Sauveterre après les prières et les absoutes à l’église. Tout est fini à 4 heures environ. Quelle pénible journée moins d’un mois après mes fiançailles !

La Métairie Grande, mercredi 19 août 1908

Un mois aujourd’hui que je suis fiancé ; le pauvre M. du Lac était venu m’attendre à la gare. Ce matin nous assistons à 9h à Sauveterre, à la messe de deuil ; nous allons ensuite prier sur la tombe du pauvre défunt. Je n’ose pas parler de la date du mariage après le malheur qui vient d’arriver. Nous en causons cependant un instant Mme du Lac et moi et je constate avec plaisir qu’elle ne songe pas à retarder le mariage comme je l’avais craint ; c’est probablement le 29 septembre que j’échangerai, avec Bebelle les serments définitifs ; mais il serait trop triste de célébrer le mariage dans l’église de Sauveterre et Mme du Lac parle de le célébrer à Perpignan ; ni mes parents ni moi n’y verrons d’inconvénient, bien au contraire ! Plusieurs parents partent aujourd’hui ; moi je partirai demain ne voulant pas être ici pendant qu’on règlera des questions d’intérêt. Bebelle est furieuse que je parte, mais je ne peux vraiment pas faire autrement, par discrétion.

La Métairie Grande, jeudi 20 août 1908

J’étais prêt à partir à midi 9, mais on a déjeuné un peu tard et j’ai manqué le train. Bebelle en a été ravie car elle avait énormément insisté pour que je reste ; je lui avais fait comprendre tout doucement que je devais partir ; je fais contre mauvaise fortune bon cœur et je passe avec grand plaisir une journée de plus auprès de ma chère fiancée. Nous nous promenons ensemble avec Henry dans l’après-midi. Bebelle et moi sommes tout le temps ensemble, nous ne nous quittons pas d’une semelle. Comme cette chère enfant est déjà entrée dans ma vie !

Vinça, vendredi 21 août 1908

Ce matin, à la Métairie Grande, en allant accompagner, avec Bebelle et François, Henry à la gare, je suis tout surpris de voir Papa descendre du train. Passant à proximité, à son retour de Dijon, il est venu faire une visite de condoléances, mais il ne reste pas longtemps parce que les Du Lac sont en affaires et nous partons ensemble à midi 9. Papa s’arrête à Lamalou où il avait couché et où il a sa malle et je continue sur Vinça où j’arrive à 8 heures 22 du soir. De Bédarieux à Béziers, j’ai voyagé avec ma future belle-sœur Mme Gaston du Lac, une femme très aimable. Papa a pu s’entretenir un petit moment avec Mme du Lac, et il a été à peu près convenu que le mariage aurait lieu le 29 septembre à Perpignan ; Mme du Lac trouverait trop triste de le faire à Sauveterre. Je suis bien heureux qu’on ne le retarde pas et quant à la solennité, il n’y en aura aucune, mais je ne la regrette pas beaucoup et nous serons aussi bien mariés. Je trouve ici Maman qui est arrivée avant-hier de Biarritz et Bonne Maman hier, de Dijon ; Bonne Maman a quitté Papa à Lyon. Sur le désir exprimé par Bebelle je reviendrai à la Métairie Grande pour assister à la messe de neuvaine qui sera célébrée à la fin de la semaine prochaine pour M. du Lac.

Note parue dans L’Éclair de Montpellier du 18 août :

Coupure de presse de L’Éclair de Montpellier du 18 août 1908 : note de nécrologie de Joseph du Lac (collée dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch au 21 août 1908)

Vinça, samedi 22 août 1908

Tout le monde ici est au courant du malheur qui vient de jeter un voile de tristesse sur nos fiançailles ; il paraît, en effet, que L’Éclair de Montpellier et Le Roussillon ont annoncé la mort de M. du Lac. À Ille où je vais dans l’après-midi, c’est la même chose. Je reviens d’Ille à Vinça avec Papa qui arrive de Lamalou où il a couché. D’ici à Ille, j’ai fait route avec Mme Louis Noëll qui m’a félicité beaucoup de mon mariage et m’a dit que Mme de Pallarès lui avait, cet hiver, exprimé beaucoup de regrets à mon sujet. Trop tard, ma vieille, il fallait te décider plus tôt et maintenant que j’ai ma Bebelle, je ne te regrette pas ! Voici mon long voyage terminé ! Il s’est effectué « par tranches » et a été fertile en incidents qui ont déterminé des changements. Quel été si mouvementé !

Vinça, dimanche 23 août 1908

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, je me promène un moment, je vais à la Balme. Je reçois une lettre de Bebelle et naturellement, je lui écris comme tous les jours quand nous ne sommes pas ensemble.

Semaine du 24 au 30 août 1908

Vinça, lundi 24 août 1908

C’est aujourd’hui exactement le milieu entre le 19 juillet, jour de mes fiançailles et le 29 septembre jour fixé pour mon mariage, 35 jours de chaque côté ; en écrivant à Bebelle je le lui fais remarquer ; elle m’écrit que la messe de neuvaine pour son père sera célébrée mercredi et elle me demande d’y assister ; je devrai donc repartir demain. Nous allons à Perpignan dans l’après-midi, nous voyons l’abbé de Llobet et parlons avec lui de différentes questions concernant le mariage ; il aura lieu dans la maison de Llobet à Perpignan ; la cérémonie religieuse aura lieu à la cathédrale Saint Jean, le mariage civil, selon toutes probabilités, à Ille. Nous commandons un petit trousseau pour moi.

Bédarieux, mardi 25 août 1908

Parti de Vinça à 9 heures, j’ai passé quelques heures à Ille pour prendre un bain et pour faire quelques commissions. J’en repars à 1 heure 25 ; comme l’année dernière à pareille époque (la première fois que je suis allé à la Métairie Grande) je couche à Bédarieux ; le soir, je vais me faire raser en ville, je tombe sur le même coiffeur que l’an dernier ; je ne sais comment, il me reconnaît et, dans son expansion toute méridionale, veut absolument m’accompagner pour me faire visiter une partie de la ville ; je reconnais son amabilité en lui offrant un bock. Demain, j’embrasserai Bebelle ; quel bonheur !

La Métairie Grande, mercredi 26 août 1908

Je pars de Bédarieux à 6h12 ; j’arrive ici à 8h35 en compagnie du chanoine de Llobet ; le service funèbre est à 10 heures à l’église de Sauveterre ; on me présente à Mme Sahuc, sœur de M. du Lac et à sa fille Thérèse ; Mme Charles de Llobet et ses filles sont ici aussi. La plupart des parents repartent le soir. Je retrouve Bebelle plus gentille, plus jolie que jamais. Le Bon Dieu, qui a été assez bon pour me la donner, met aujourd’hui mon amour pour elle à une rude épreuve : Bebelle puis sa mère m’avertissent loyalement qu’il sera impossible de tenir, relativement à la dot de Bebelle, les engagements qui ont été pris ; on s’était engagé à lui donner, sur la propriété de Torreilles, une valeur de 100.000 fr. ; or, à la suite de la mort de M. du Lac, Mme du Lac me dit qu’elle a reconnu que la loi ne lui permet pas de donner cette dot à sa fille ; d’autre part, M. Gaston du Lac et Mme de Gineste, enfants du 1er lit de M. du Lac, ont des exigences auxquelles on ne s’attendait pas, réclamant sur la propriété de la Gironde qui ne leur appartient pas mais dont leur père avait la jouissance, 17 ans d’intérêts que les autres ne savent comment faire pour leur donner ; je ne crois pas qu’ils aient droit à ces intérêts. Tout cela amoindrit très sensiblement la situation des Du Lac et la situation future de Gabrielle. Mme du Lac a chargé son frère l’abbé d’en avertir Papa ; je sais, par ce que m’a dit  Bebelle, qu’elle a envisagé la possibilité d’une rupture de mes fiançailles. Elle me jugeait bien mal et, dès qu’elle m’avertit de ces tristes choses, je lui déclare spontanément que je suis trop attaché à Bebelle pour que cela puisse changer mes dispositions à son égard. Quand ma fiancée m’avoue cette crainte de sa mère, je la serre dans mes bras et je lui dis, en l’embrassant, de ne rien craindre ; pauvre chérie, je ne pourrais pas vivre sans elle, je l’aime trop ! Mais quelle épreuve, quelle préoccupation le Bon Dieu m’envoie ! Il sera dit que je ne peux pas avoir un mois de bonheur ! J’avais été top heureux pendant les 3 premières semaines de mes fiançailles ; cela ne pouvait pas durer ! Certes, je savais bien que je ne faisais pas un mariage riche, mais je croyais trouver une situation équivalente à la mienne, et voilà que je suis menacé de trouver une situation très inférieure ! Comment ferai-je pour vivre ? Comment mes parents vont-ils prendre la chose ? Je m’efforce de cacher mes préoccupations à Bebelle, mais je suis bien préoccupé. Il est possible que, lorsque je saurai bien quelle est la situation exacte de Gabrielle, je sois amené à modifier mes dispositions pour l’avenir ; je devrai peut-être renoncer à habiter Perpignan après mon mariage. Comme ce serait malheureux ! Je suis bien préoccupé, parce que je vois que je n’aurai même pas la situation modeste, mais acceptable, sur laquelle je comptais ; et Bebelle a été habituée jusqu’à présent à une vie assez large ; comment se pliera-t-elle à la nouvelle manière de vivre qui va probablement s’imposer à nous ? Quelle nouvelle épreuve le Bon Dieu m’envoie là !

La Métairie Grande, jeudi 27 août 1908

On ne me dit rien aujourd’hui des affaires de famille et je n’en parle pas de mon côté ; nous prenons des dispositions en vue du mariage (lettres de faire-part, liste des invités etc.). Tout le monde repart et je suis beaucoup plus libre pour causer avec Bebelle.

La Métairie Grande, vendredi 28 août 1908

Bebelle reçoit une lettre portant pour adresse : « Madame Estève de Bosch née du Lac… » ; c’est un mois trop tôt… mais il me tarde bien qu’on puisse l’appeler ainsi. Nous faisons des projets d’avenir, et elle voit l’avenir en rose ; pauvre chère petite, puisse la vie ne lui ménager que des joies après les tristesses de ses fiançailles ; sans trop oser le croire, je lui laisse ses illusions ; je ferai tout mon possible pour qu’elles durent longtemps… Je vais trouver le maire de Sauveterre au sujet des publications à la mairie.

La Métairie Grande, samedi 29 août 1908

Je n’ai plus que 31 jours à attendre ; dans un mois je serai, si Dieu le veut, le mari de Bebelle ! Dans l’après-midi je vais à la mairie de Sauveterre, je donne nos noms et prénoms pour les publications et je prends l’état-civil exact de Bebelle qui est celui-ci : « du Lac Gabrielle Marie, née le 29 mai 1889, fille légitime de du Lac Marie Joseph et de de Llobet Marie-Thérèse. » Mme Jeanne de Lagoutine vient un moment et nous la raccompagnons en auto à la gare de Saint-Amans.

La Métairie Grande, dimanche 30 août 1908

Nous allons à la messe à Albine, il pleut presque toute la journée. Dans l’après-midi pendant une éclaircie, visite de Jean-Marie d’Haussillon cousin des Du Lac. Bebelle, François et moi, nous promenons un moment avec lui.

Semaine du 31 août 1908

La Métairie Grande, lundi 31 août 1908

Albert et François passent toute la journée à la chasse. Je me promène avec Bebelle ; nous tirons ensemble quelques oiseaux dans les prairies autour de la Métairie Grande. Nous révisons la liste des invitations à faire pour le mariage et commençons à disposer le cortège.

Septembre 1908

Semaine du 1er au 6 septembre 1908

La Métairie Grande, mardi 1er septembre 1908

Nous voici en septembre, le mois qui verra mon mariage avec la permission de Dieu. Madame du Lac et Albert me parlent un peu des affaires de la succession de M. du Lac ; il résulte que Madame du Lac m’avait mal expliqué, l’autre jour, les prétentions de son beau-fils et de sa belle-fille ; ce ne sont pas les intérêts de la propriété de la Gironde qu’ils réclament, ce qui me paraissait monstrueux, c’est leur part du capital formé par les revenus de cette propriété dont leur père avait la jouissance ; ce n’est peut-être pas très délicat parce que cette propriété a été expressément donnée par M. d’Andoque de Sériège aux enfants du second lit, mais je dois reconnaître que c’est légal. Cette propriété est immense (2000 hectares), et Gabrielle a droit à 1/7 ; mais il serait fâcheux de la faire vendre et nous nous arrangerons sans doute pour nous en partager les revenus ; c’est Albert qui en dirigera l’exploitation. En dehors de cela, Gabrielle va avoir ce qui lui reviendra sur le patrimoine de son père (cela ne sera pas grand-chose) et enfin, la dot que sa mère lui constituera sur sa fortune personnelle, des terres à Torreilles. Il va falloir s’occuper de rédiger le contrat de mariage. C’est très difficile dans les circonstances actuelles. Albert m’avoue que lui et ses frères et sœurs ne trouvent pas ce sur quoi ils comptaient… On m’avait dit que Bebelle aurait, en tout, de 200 à 250.000 fr ; eh bien, je crains fort qu’elle n’arrive pas à 200.000. Enfin que faire ? Nous vivrons le plus simplement possible. Mme du Lac, me dit Bebelle, craint que mon mariage ne se rompe. Je ne comprends pas comment cette idée a pu lui venir, il faut qu’elle me connaisse bien peu ! S’il me fallait quitter ma fiancée, je serais au désespoir et pas une minute une pensée aussi affreuse ne m’est venue à l’esprit. Quand Bebelle me dit cela, je la rassure de mon mieux et je me fâche même d’un soupçon aussi injuste. C’est bien moi qui serais le plus puni ! Je repars demain ; je visiterai Béziers entre 2 trains, coucherai à Perpignan, irai jeudi à Rigarda pour la fête des 2 sections de la Société, et arriverai le soir à Ille. Dans l’après-midi, je me promène avec Bebelle, François et Lolotte.

Perpignan, mercredi 2 septembre 1908

J’ai quitté la Métairie Grande à midi 9 et, après avoir visité Béziers de 3h à 7h15, j’arrive ici à 10h ½ avec une ½ heure de retard. Je couche dans ma chambre de la place d’armes, notre prochaine demeure à Bebelle et à moi[39]. Ce matin, à la Métairie grande sont arrivés M. Charles de Llobet qui ne passe que la matinée et ses deux filles qui passeront quelques jours ; il paraît (c’est Bebelle qui me l’a dit) que M. de Llobet comptait absolument que je demanderais l’aînée de ses filles[40], il en avait parlé à Mme du Lac ; quel n’a pas dû être son étonnement ! Quant à moi, l’idée ne m’en était jamais venue et certes, cette jeune fille n’est pas à comparer avec Bebelle !

Ancienne maison d’Estève de Bosch (Bousquet puis Bonaure du XVIIIe au XIXe siècle), située place d’armes, actuellement place Gambetta, à Perpignan (Pyrénées-Orientales) – Vue de 2018 (Google StreetView)

Ille, jeudi 3 septembre 1908

Le matin à Perpignan, séance assez courte chez le dentiste. Je fais prolonger mon billet jusqu’à Vinça où j’arrive à midi, j’y trouve Papa et Maman venus voir Bonne Maman. L’après-midi, je vais en voiture à Rigarda assister à la fête organisée par les deux sections de la Société Saint-Sébastien que j’ai fondée il y a deux ans dans ce village. Cette fête, qui a déjà commencé ce matin consiste à assister à la grand’messe, aux vêpres, à la procession ; les deux sections que je convoque devant la maison de Dalmer y prennent part, avec, en tête, la bannière apportée de Vinça ; tous les sociétaires ont leur insigne et ils en sont fiers ! Je leur dis quelques mots ; il y a une petite musique. Cette fête, organisée par les deux chefs de section, est charmante. Il y a aussi un bal pour lequel le maire a refusé la place publique (ce qui lui a valu une réprimande du sous-préfet) ; il se fait dans une salle appartenant à l’un des chefs de section. Il est très animé, mais je m’abstiens d’y prendre part et je rentre à Vinça à 5 heures et ici à 6 heures. Cette fête, qui a eu lieu à la barbe du maire et des blocards, est très réussie et je félicite chaudement ses organisateurs ; ils sont très contents que j’y sois venu. Je trouve ici deux cadeaux.

Ille, vendredi 4 septembre 1908

Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Je cause assez longuement avec M. Trullès de la façon dont pourra être fait mon contrat de mariage ; c’est très délicat à cause de la succession de M. du Lac qui vient de s’ouvrir et qui est loin d’être réglée. M. Trullès me conseillerait presque de ne pas faire de contrat. Il faut absolument s’entendre sur ces questions d’affaires avec Mme du Lac ; le moment est venu de les régler. L’après-midi, je vais à Corbère avec Papa, nous ne trouvons pas la fermière ; les vignes ont souffert du mildiou. Le soir cérémonie en l’honneur du Sacré-Cœur. Notre domestique Jean nous annonce qu’il va nous quitter pour entrer dans les chemins de fer ; c’est une fameuse bêtise qu’il fait et c’est ennuyeux pour nous car il ne faisait pas trop mal son service et qu’il était assez bien élevé ; je le regretterai.

Ille, samedi 5 septembre 1908

Papa vend à M. Rivière, banquier, une parcelle de nos terrains à bâtir de la gare à 6 fr. 50 le mètre carré, parce que la majeure partie est sur une avenue secondaire. Je vais à Perpignan, je voulais voir l’abbé de Llobet, mais je ne le trouve pas et je ne vois que Mlle Augustine. Le temps passe, le 29 approche et aucune question d’affaires n’est encore réglée ; il faudrait pourtant aboutir ; Papa écrit dans ce sens à Mme du Lac. Bebelle m’écrit tous les jours. Je fais faire demain ma publication de mariage à la mairie d’Ille. A Perpignan, le dentiste achève de m’arranger deux dents. Je rencontre l’oncle Albert Lazerme et ses deux filles.

Ille, dimanche 6 septembre 1908

Je vais à la grand’messe ici ; ensuite je pars pour Vinça où j’assiste au recouvrement des cotisations de la Société ; je rentre en voiture, j’assiste aux vêpres ici, puis à une réunion de la Jeunesse Catholique ; un délégué du comité diocésain y assiste et l’on prend toutes les décisions relatives au grand congrès départemental de la Jeunesse Catholique qui se tiendra ici le 8 novembre au lieu du 25 octobre. On nomme un comité d’organisation du congrès ; j’en fais partie ; il faudra tâcher de terminer mon voyage de noces avant le 8 novembre.

Semaine du 7 au 13 septembre 1908

Ille, lundi 7 septembre 1908

L’ermitage de Domanova près de Rodès (Pyrénées-Orientales), avec le pic du Canigou en fond, pèlerinage effectué pieds nus par Antoine d’Estève de Bosch et sa mère le 7 septembre 1908 – Cliché anonyme, années 2000 (tourisme-roussillon-conflent.fr)

Nous allons tous à Doma Nova, c’est le pèlerinage que j’avais promis cet hiver si je guérissais ; je fais la montée pieds nus, Maman aussi ; nous faisons tous la sainte communion à la messe que dit M. le vicaire d’ici et que je lui sers. L’après-midi, je m’occupe avec Serradell de la préparation du congrès, notamment d’un train spécial que nous devons demander à la Compagnie du Midi. Nous faisons nos invitations pour le 29 ; dans 3 semaines ! Je reçois deux jolis vases en cristal ; ne sachant pas qui me les envoie, car il n’y avait pas de carte dans le carton, j’écris au négociant envoyeur pour me renseigner sur l’auteur de ce cadeau.

Ille, mardi 8 septembre 1908

Le cadeau est de ma cousine Mme de Gout de Bize, je lui écris pour la remercier. Le 24e régiment d’infanterie coloniale, de Perpignan, manœuvre aujourd’hui aux environs d’Ille, entre Latour-de-France et Ille ; il passe la nuit ici, et loge naturellement, en grande partie, chez l’habitant. Le maire, en faisant la répartition entre les maisons d’Ille, nous a mis dans les honneurs, il nous a attribué le colonel et le lieutenant-colonel ; nous avons donc l’honneur de donner asile au drapeau que le régiment, à son arrivée (2 heures) accompagne chez nous musique en tête et auquel on rend les honneurs ; nous le faisons déposer dans le grand salon. Ces messieurs sont charmants ; dans l’après-midi, nous leur faisons visiter les curiosités d’Ille. Nous les avons, bien entendu, à notre table et le soir, nous allons avec eux au concert donné sur la promenade par la musique du régiment. C’est dans Ille un mouvement insolite ; on fait fête au régiment. Nos hôtes (le colonel Bertin et le lieut-colonel Reymond) ont d’excellentes idées et une éducation parfaite ; le premier est breton et le second provençal ; tous deux ont fait de nombreuses campagnes dans différentes colonies et leur conversation est intéressante.

Ille, mercredi 9 septembre 1908

Château de Castelnou (Pyrénées-Orientales) – Cliché anonyme, sans date [années 1900] (Institut du Grenat)

Ces Messieurs nous ayant indiqué de quel côté se déroulerait la manœuvre d’aujourd’hui, nous essayons de la suivre. Nos hôtes nous quittent à 5h ¾ du matin ; on reprend le drapeau avec le même cérémonial qu’à son arrivée ; on lui rend les honneurs devant notre porte, puis sur la route nationale. Un premier bataillon est parti à 5 heures avec mission de défendre la route ou le chemin de Saint-Michel à Thuir par Sainte-Colombe et Castelnou ; le second bataillon tente de s’emparer de positions défendues et de gagner Thuir par la montagne ; c’est une très rude étape surtout avec les péripéties d’un combat. Nous partons en voiture à 8 heures et allons, suivant les indications du colonel et du lieutenant-colonel, nous porter à Castelnou, mais nous ne voyons que quelques détachements garnissant les hauteurs voisines ; nous entendons la mousqueterie et le tir des mitrailleuses, mais le combat a lieu en avant de Castelnou ; il est fini avant 11 heures et les deux parties bivouaquent avant de repartir pour leurs cantonnements à Thuir. Nous profitons de notre présence à Castelnou pour demander à visiter le vieux château admirablement restauré et aujourd’hui habité par des Américains, M. Dunbar et sa cousine Mlle Curtiss Huxley ; la demoiselle y est seule en ce moment ; on nous donne rendez-vous pour 2 heures. Le lieutenant-colonel nous rejoint et, nous voyant assez embarrassés pour déjeuner, improvise chez le curé (l’abbé Magnan, d’Ille, que nous connaissons), un déjeuner avec des provisions de sa cantine ; le colonel arrive aussi. Ces messieurs sont toujours aussi aimables. Nous visitons le château avec le colonel, le curé et 2 sous-officiers secrétaires du colonel ; le lieutenant-colonel rentre à Thuir avec le régiment. Le château, de dimension moyenne, est fort bien restauré et surtout admirablement meublé de meubles très anciens et de toute beauté ! Ça rappelle beaucoup le château de Nyers. Mlle Curtiss Huxley nous en fait les honneurs avec la plus grande amabilité et nous offre du thé et des gâteaux. Nous repartons à 3h 1/2 et, en passant par Thuir, nous sommes ici vers 5h ¼, enchantés de notre journée malgré l’orage qui nous a bien arrosés un moment. Je trouve deux lettres de Bebelle à qui j’écris tous les jours et qui fait de même.

Ille, jeudi 10 septembre 1908

Daniel, de Perpignan, qui vient pour la commande du linge de corps et de maison que je lui fais, me dit qu’il a rencontré l’abbé de Llobet qui lui a dit qu’il désirait me voir. J’y vais donc, et je passe l’après-midi à Perpignan. Je vois longuement mon futur oncle et nous nous entendons pour bien des questions. Mais la question du contrat n’est pas encore décidée. Le chanoine me dit qu’il insiste beaucoup pour que Mme du Lac vienne passer 48 heures à Perpignan ; il attend une réponse d’elle à ce sujet ; voilà qui me paralyse pour mon dernier séjour à la Métairie Grande, je ne sais quel jour partir, car je ne peux pas m’exposer à arriver là-bas en l’absence de Mme du Lac. Je rentre par le train du soir.

Ille, vendredi 11 septembre 1908

J’en suis aux ¾ de nos fiançailles ; 54 jours se sont écoulés depuis le 19 juillet et il n’en manque plus que 18 jusqu’au 29 septembre ; il me tarde bien qu’ils soient passés ! Je vais en voiture faire une visite à notre cousine de Barescut à La Ferrière, puis je vais à Vinça et à Bouleternère. Visite de Charouleau pour la commande d’hiver. Je reçois les alliances envoyées par Laugier gravées au nom de Gabrielle et au mien avec la date du 29 septembre 1908 ; elles sont en or jaune.

La Métairie Grande, samedi 12 septembre 1908

Bebelle m’ayant écrit que sa mère décidément ne viendrait pas à Perpignan avant le moment du mariage, je me décide à partir pour la Métairie Grande où j’arrive à 10h du soir ; ce séjour sera le dernier que j’y ferai comme fiancé. C’est avec bonheur que je retrouve et que j’embrasse Bebelle. Je lui apporte plusieurs des bijoux qui composeront sa corbeille : une seconde bague en saphir, une étoile en diamants pour les cheveux et une montre en or et émail vert avec son sautoir en or blanc. Je lui donnerai les autres quand elle viendra à Perpignan.

La Métairie Grande, dimanche 13 septembre 1908

Nous allons à la messe à Albine, nous y voyons la famille de Saint-Martin. L’après-midi, nous allons en auto à Saint-Amans prendre chez le secrétaire de la mairie de Sauveterre des pièces nécessaires pour notre mariage. Les Jamme de Lagoutine viennent passer deux heures ici. Bebelle a reçu plusieurs nouveaux et jolis cadeaux ces jours-ci.

Semaine du 14 au 20 septembre 1908

La Métairie Grande, lundi 14 septembre 1908

Vue du Roc de Peyremaux dans la Montagne Noire – Cliché DDM-JCB, années 2000 (Site ladepeche.fr)

Nous allons en excursion à la fontaine dite « des Fiancés » à près de 1000 mètres d’altitude près du sommet de la Montagne noire ; outre Bebelle, François et moi, il y a M. le comte de Saint-Martin et ses deux fils, ses nièces les demoiselles de Séguin et une institutrice allemande Mlle Tälser. Nous partons à 7h du matin et rentrons à 4h 1/2 du soir ; nous avons un temps superbe. Avant d’arriver à la fontaine où nous déjeunons, nous montons au rocher de Peyremaus[41] à 1007 mètres d’altitude, d’où on a une vue superbe sur la vallée du bas Languedoc, sur les Corbières et les Pyrénées ; en face, je vois admirablement le Canigou. La promenade elle-même est charmante. On la fait faire à tous les fiancés de la famille du Lac ; là-haut, il faut que les deux fiancés boivent dans le même verre et fassent boire les jeunes gens et les jeunes filles présents ; c’est ce que nous avons fait. Suivant l’usage, nous avons rapporté de l’eau de cette fontaine ; on doit, paraît-il, la faire boire au premier né !!! Une de mes plus grandes joies de ces derniers jours a été le triomphal acquittement de Grégori par le jury de la Seine. Les dreyfusards ont été piteux et se sont effondrés sous les huées ; le traître, malgré sa fausse innocence, a été hué et a dû fuir de la cour d’assises. Malgré la partialité évidente du président dont l’unique souci a été d’empêcher les témoins de parler de l’affaire Dreyfus, il s’est dit là des choses dures pour le traître, ses partisans et la Cour de Cassation ; on y a proclamé la forfaiture de ladite cour suprême coupable d’avoir falsifié le code pour soustraire Dreyfus à ses juges. L’acquittement de Grégori est le commencement de la revanche des bons Français, c’est en même temps une nouvelle flétrissure appliquée à l’ignoble Cour de cassation, c’est l’annulation de son arrêt que tous les bons Français, depuis deux ans, ne cessent de bafouer et de fouler aux pieds, c’est une nouvelle condamnation de Dreyfus et du dreyfusisme. J’en suis bien heureux et le gouvernement doit en être bien ennuyé.

La Métairie Grande, mardi 15 septembre 1908

Bebelle va à Toulouse avec Mme Jamme de Lagoutine pour des essayages ; elle ne rentrera que demain. Je passe une bonne partie de ma journée à écrire des lettres. Je me promène sur la montagne avec Albert et François. Papa, à qui j’avais télégraphié hier de venir au plus tôt sur le désir de Mme du Lac, s’annonce pour demain. Nous irons chez le notaire et j’espère qu’on se mettra d’accord pour un projet de contrat.

La Métairie Grande, mercredi 16 septembre 1908

Déjà un mois aujourd’hui de la mort de M. du Lac ; quel malheur et comme ce triste événement a changé nos plans ! Bebelle rentre de Toulouse où elle est allée avec Mme Jamme de Lagoutine ; celle-ci nous a offert un magnifique buste en marbre, genre grec. Papa arrive à 10 heures et repart à 4 heures 24 ; entre temps, nous allons en auto chez le notaire de la famille du Lac, Me Siret à Mazamet et nous échangeons des idées pour un projet de contrat qui, d’ailleurs, sera fait et signé à Ille chez Me Trullès. Seulement, je suis obligé de repartir demain pour aller visiter les propriétés de Mme du Lac dans la Salanque et voir ce qui pourra composer le lot de Bebelle. Enfin ce n’est plus qu’une séparation de 8 jours !

Ille, jeudi 17 septembre 1908

J’ai quitté la Métairie grande à midi 9 et je suis arrivé à Ille à 8h ; de Narbonne à Perpignan, j’ai fait route avec Carlos et sa femme. J’ai retrouvé à Perpignan Papa qui revenait d’une réunion du comité de l’Œuvre de la conservation de la foi où Monseigneur l’a appelé il y a déjà plusieurs mois.

Ille, vendredi 18 septembre 1908

Par le premier train, nous partons d’Ille, Papa, Maman et moi et, pilotés par M. Charles de Llobet, nous visitons toutes les terres et la maison que Mme du Lac possède sur les territoires de Claira et Torreilles ; ayant la latitude de choisir jusqu’à 40.000 fr., je me déciderai probablement pour deux belles vignes situées sur le territoire de Claira ; je les examine toutes plan, contenance et valeur en mains et je me renseigne sur le rendement de chacune d’elles. Au retour, nous déjeunons chez les Llobet à Perpignan et rentrons à Ille à 4 heures. À Torreilles, nous avons vu l’abbé Sarrète.

Ille, samedi 19 septembre 1908

Nous nous entretenons à plusieurs reprises avec Me Trullès de mon contrat de mariage ; Monsieur Trullès examine le projet envoyé par Me Siret et nous conseille de demander quelques modifications ; ayant à faire marcher des propriétés, surtout des vignes où tout l’outillage est à créer comme à Torreilles, il est nécessaire que j’aie une certaine latitude, que mon contrat ne soit pas une entrave ; les Du Lac tiennent au régime dotal, je veux bien l’accepter mais très tempéré surtout en ce qui concerne les valeurs mobilières. Papa aurait voulu que le contrat fût signé ici chez Me Trullès, mais Mme du Lac tient beaucoup à le signer chez son notaire ; nous décidons de lui accorder cette satisfaction et annonçons que nous nous retrouverons mardi soir, tous les trois (Papa, Maman et moi) à la Métairie Grande pour signer jeudi matin le contrat à Mazamet ; samedi, on adoptera le projet définitif.

Ille, dimanche 20 septembre 1908

Après la grand’messe, nous allons à Vinça en voiture pour voir les Magué. Nous déjeunons et passons l’après-midi avec Bonne Maman et avec eux ; l’oncle Paul repart demain pour Dijon reprendre son service mais il reviendra la veille de mon mariage pour être mon témoin avec l’oncle Xavier. Nous rentrons à Ille à 5 heures. Depuis l’acquittement de Grégori, on assiste à un redoublement d’antidreyfusisme qui rappelle les plus beaux jours de l’Affaire ; Grégori reçoit tellement de cartes que l’administration des postes doit les lui porter dans un fourgon ! Tous les journaux patriotes, à la suite de l’Action française, reproduisent les preuves éclatantes de la forfaiture de la Cour de Cassation ; le commandant Cuignet a écrit au premier président de cette cour, Ballot-Beaupré, une lettre publique dans laquelle il lui démontre clair comme le jour que lui et sa basse cour ont falsifié la loi pour soustraire Dreyfus à ses juges, et il le défie d’oser le poursuivre. La Cour de Cassation, le gouvernement, les dreyfusards et Dreyfus baissent la tête sous l’avalanche et feignent d’ignorer ; de poursuites il n’est pas question, elles sont impossibles ; bref la Vérité, la vraie, la nôtre, est en marche !

Semaine du 21 au 27 septembre 1908

Perpignan, lundi 21 septembre 1908

Voici commencée la dernière semaine de ma vie de célibataire ; dans 8 jours je serai marié aux yeux de l’État, le lendemain par l’Église. Je vais à Torreilles voir une cave qui est en vente ; je couche à Perpignan. Demain matin, je rejoindrai Papa et Maman à la gare et nous irons ensemble à la Métairie-Grande. Je commence à m’occuper du voyage de noces et je combine un circulaire. Nous assistons ce matin à Ille à un service funèbre pour notre cousin de Barescut. Nous apprenons la mort à Angers de Madame de Soos ; c’est une bien bonne amie de notre famille qui disparait prématurément.

La Métairie Grande, mardi 22 septembre 1908

Me voici de nouveau à la Métairie Grande avec Papa et Maman ; c’est avec bonheur que je retrouve ma chère fiancée qui sera ma femme dans 8 jours. Demain, on s’occupera du contrat ; le notaire viendra.

La Métairie Grande, mercredi 23 septembre 1908

La famille du Lac a été occupée par des affaires (réunion d’un conseil de famille, arrivée dans ce but de M. Charles de Llobet, de M. Sahuc) et aussi par mon contrat de mariage. Le notaire est venu et on en a arrêté définitivement les bases ; on le signera demain ; voici les bases : Gabrielle apporte :

1° Ses droits sur la succession de son père, soit 60.000 fr. environ.

2° Ses droits sur la propriété de la Gironde donnée par M. d’Andoque de Sériège aux enfants du Lac du second mariage, soit 1/7 de cette propriété ; c’est difficile à évaluer, parce que la valeur de cette vaste propriété varie beaucoup suivant l’état des bois, mais je crois que c’est entre 80.000 et 100.000 fr.

3° Deux vignes d’une valeur de 40.000 fr. que sa mère lui donne à Claira (La Cadène et la moitié du Lloucati). Mme du Lac se réserve, en retour de cette donation, le tiers du revenu de la part de Gabrielle dans la propriété de la Gironde.

De mon côté, j’apporte :

1° Toutes les propriétés que Maman possède à Bouleternère, avec un champ au territoire d’Ille (la prairie affermée à Xatard).

2° Un champ à Ille (le Cam del Pou) et un champ à Saint-Michel (le Cam de las Padrouses) que me donne Papa.

3° La propriété de la Balme que Maman me donne à Vinça.

4° Un titre de rente appartenant à Maman, d’une valeur de 6000 fr. suivant le cours de la Bourse.

Mme du Lac, suivant la volonté de son mari, a tenu au régime dotal sous lequel elle a déjà marié ses deux premières filles, et il a bien fallu que je l’accepte, mais j’ai obtenu qu’on insère dans mon contrat des clauses qui me laissent une grande liberté ; ce sera un régime dotal bien mitigé. Demain, nous signerons ce contrat chez Me Siret à Mazamet. Dans l’après-midi, je me promène un peu avec Papa, Maman et Gabrielle à Albine. Il pleut presque toute la journée ; aussi nous emballons les cadeaux de Bebelle que j’emporterai à Perpignan. Sur le contrat, pour éviter les droits d’enregistrement trop élevés, il a été entendu qu’on abaisserait le plus possible l’évaluation des deux donations. En réalité, celle de Mme du Lac à Bebelle est de 40.000 fr. et celle que me font mes parents d’au moins 100.000 ; en tout, en capital, nous aurons au moins 270 à 280.000 fr. Quant au revenu, comme il s’agit de propriétés, il sera variable. La propriété de la Gironde, qui a 2000 hectares, va rester indivise ; nous nous en partagerons les revenus.

Ille, jeudi 24 septembre 1908 

Ce matin, nous sommes tous allés à Mazamet en auto et nous avons signé, chez Me Siret mon contrat de mariage d’après les bases arrêtées hier. Nous sommes rentrés à la Métairie Grande juste à temps pour prendre le train de midi 9 et, Papa, Maman et moi sommes arrivés ici à 8 h du soir, emmenant avec nous une foule de caisses de cadeaux et de cartons, robes etc. que Bebelle m’a confiés ; elle-même arrive demain à Perpignan en auto avec sa mère et ses frères et sœurs. Je trouve ici 5 nouveaux cadeaux, notamment un magnifique surtout offert par les Joseph de Lazerme. Je vois que j’ai reçu 21 cadeaux, 9 autres sont annoncés ; j’en aurai donc 30 au moins ; quelques-uns sont très beaux ; Bebelle, en dehors de ceux que je lui ai faits, en a 24 ou 25 ; ça nous fera 55 au moins. La corbeille de Bebelle se compose de :

  • 2 bagues (elle des fiançailles et une autre)
  • 1 étoile en brillants pour les cheveux
  • 1 superbe broche pendentif brillants et turquoises
  • 1 sautoir or et une montre or et émail
  • 1 bracelet or et turquoise
  • 1 collier topaze offert par Maman.

En outre, elle a une autre bague et un autre bracelet offerts par une tante et une cousine. À la corbeille, il faut encore ajouter de belles fourrures en renard blanc et 10 mètres de dentelles en point d’Angleterre que je lui ai offerts ; enfin quelques petits bijoux noirs offerts par moi par-dessus le marché.

Ille, vendredi 25 septembre 1908 

Comme le moment de mon mariage approche ! Dans moins de 4 jours, ce sera chose faite, puis nous nous envolerons vers l’Italie ! Je passe la matinée à écrire des lettres et cartes aux personnes qui m’ont fait des cadeaux. L’après-midi, nous avons la visite d’Henri de Lavergne qui, arrivé mercredi à Vinça avec Philomène, vient nous voir en bécane. Du reste, je vais à Vinça avec Papa de 4h ½ à 7 h. Je vois Philomène qui se porte très bien malgré le court délai qui la sépare du moment de sa délivrance. De Marie-Thérèse qui doit accoucher ces jours-ci, nous ne savons rien ; nous attendons tous les jours un télégramme, mais l’événement se fait attendre. Madame du Lac, Bebelle et ses frères ont dû arriver aujourd’hui à Perpignan, j’irai les voir demain. Nous nous occupons du lunch de lundi ici, avant le mariage à la mairie.

Perpignan, samedi 26 septembre 1908

Venu à Perpignan pour y passer l’après-midi, je me suis décidé à y coucher sur les instances de Madame du Lac et de l’abbé de Llobet (Bebelle et sa famille sont arrivées hier en auto). Dans l’après-midi, je vais avec Albert à Torreilles et nous examinons ensemble la vigne de la Lloucati, dont Bebelle a la moitié par contrat de mariage ; nous voyons comment on pourra la partager, je choisis la partie sud. Le soir, je dîne chez les Llobet ; nous nous occupons de l’organisation du cortège, des places au lunch de mardi etc. Je couche dans ma chambre de la place d’armes.

Perpignan, dimanche 27 septembre 1908

Je passe la matinée à Perpignan avec les Du Lac à qui je fais visiter l’appartement de la place d’armes ; Bebelle l’examine au point de vue de notre future installation. Je déjeune chez les Llobet. Je rentre ici à 4 heures, avec l’oncle Paul qui arrive de Dijon et arrive à Vinça pour mon mariage. Ici, je m’occupe d’une foule de choses, j’organise une exposition de mes cadeaux, dont j’ai déjà une trentaine (quelques-uns très importants sont annoncés et ne sont pas encore arrivés), je me confesse. L’abbé Latour arrive par le train du soir. En arrivant ici, j’apprends que le chat Négro autrement dit « le Petit noir » est mort hier ; c’était un superbe angora, le favori de Maman ; il était né à Angers il y a 10 ans et quelques mois. La pauvre bête baissait beaucoup depuis quelque temps. Maman le regrette beaucoup. Maman le regrette beaucoup. Des trois de cette famille féline (Coucou, Négro, Grisou), Grisou seul survit ; le « Petit noir » a suivi de bien près sa mère ; combien de temps Grisou, qui était né le même jour lui survivra-t-il ? On s’attache à ces pauvres bêtes.

Semaine du 28 au 30 septembre 1908

Perpignan, lundi 28 septembre 1908

Dernier soir de ma vie de garçon ! Demain date mémorable dans mon existence ! Le mariage civil a eu lieu à 2 heures à la mairie d’Ille. Madame du Lac, Bebelle, ses frères et sœurs, ses témoins étaient arrivés hier soir en chemin de fer les autres en auto ; de Vinça, Bonne Maman, les Magué, Henri de Lavergne sont venus aussi. À 11h ½ ou plutôt à midi, nous avons eu un lunch debout de 20 personnes environ et à 2 heures la formalité du mariage civil. Ces dames sont reparties à 3 heures en auto pour Perpignan, je suis parti avec elles ; les autres sont venus en chemin de fer. Mes témoins étaient, comme de juste, l’oncle Xavier et l’oncle Paul ; pour Bebelle, c’étaient M. Joseph de Llobet son oncle maternel et M. Joseph Sahuc son cousin germain. J’avais fait une exposition de mes cadeaux dans mon cabinet de travail. Le soir ici, dîner de 30 couverts environ chez l’abbé de Llobet. Au cours de ce dîner, nous recevons une dépêche de Max annonçant que Marie-Thérèse est accouchée d’un fils qui s’appellera Robert. Bonne nouvelle ! Demain à cette heure-ci je serai déjà parti avec ma femme.

Perpignan, mardi 29 septembre 1908 – Jour de mon mariage

Ce jour s’achève au moment où j’écris ces lignes. Il a commencé pour moi par la sainte communion faite, avec mes parents et Bonne Maman, à la messe de 7h à Saint-Jean. À 10h ½ exactement, le mariage a eu lieu à la chapelle de la Vierge, discours charmant de mon oncle l’abbé de Llobet (il sera imprimé) ; j’échange avec ma chère Bebelle les promesses définitives, on nous félicite à la sacristie. Je sors ayant ma femme à mon bras ; lunch au grand Hôtel, toasts de l’oncle Joseph de Lazerme ; de mon beau-frère Gaston du Lac et de Papa. Je boucle ma malle et à 4h55 je prends le train avec ma femme ; notre première étape est Narbonne (Hôtel de la Dorade). Un autre jour, j’écrirai l’ordre du cortège[42]. Ce soir après dîner, je me retrouve un moment avec Bebelle qui est enfin toute à moi…! Grande journée dans ma vie !

Ordre du cortège
 Mademoiselle Gabrielle du LacM. Albert du Lac
 Madame Estève de BoschM. Antoine Estève de Bosch
Service d’honneurMlle Antoinette MaguéM. François du Lac
Mlle Madeleine du LacLieutenant Estève
Mlle Gabrielle de Llobet de KendyM. Jacques de Lazerme de Lon
Mlle Marie Amélie de Llobet de KendyM. Paul Delestrac
 Madame du LacM. Estève de Bosch
 Mme de Lazerme de PontichM. Gaston du Lac
 Mme de GinesteColonel Estève
 Mme Henry Jamme de LagoutineGénéral Magué
 Mme TournamilleM. Henri de Lavergne
 Mme Gaston du LacM. de Llobet de Kendy
 Mme SahucM. de Lazerme de Lon
 Mme MaguéM. Joseph de Llobet
 Mme Estève de TerratsBaron R. de Chefdebien-Zagarriga
 Mme Henri de LavergneM. Henry Jamme de Lagoutine
 Mme de Llobet de KendyM. Sahuc
 Mlle de LlobetM. Cornet de Bosch
 Mme J. SahucDr Lutrand
 Mlle Marthe de Lazerme de LonM. Henry du Lac
 Baronne R. de Chefdebien-ZagarrigaM. Henry Tournamille
 Mme FrayssinetM. Albert de Lazerme
 Mme Thérèse SahucM. Carlos de Lazerme
 Mme Carlos de LazermeM. Fernand de Rovira
 Mlle Suzanne de LazermeM. Frayssinet
 Mlle Charlotte du Lac  
Cadeaux reçus par Bebelle et par moi
Bebelle : 31 cadeaux
1Madame du LacPendentif
2Madame, Messieurs et Mlle du LacMissel
3Comte et comtesse de LacazeVide-poche en cristal
4M. d’Andoque de SériègeVerre d’eau
5Comtesse de Toulouse-LautrecClasseur
6M. Henri de BlaÿCoupe à crême
7Colonel de Blaÿ baron de GaïxSucrier
8Baron René de Chefdebien et baronneBoîte à biscuits baccarat
9Mme Joseph de LlobetSamovar
10M. et Mme de Llobet de KendyCommode psyché Louis XVI marqueterie
11Mme SahucBracelet or
12Mme Thérèse SahucBague
13M. et Mme Joseph SahucFlambeaux
14Mme Cornet de BoschBonbonnière
15M; et Mme Henry TournamilleTable marqueterie Louis XVI
16Mlle Madeleine du LacSaupoudrier
17M; et Mme Henry Jamme de LagoutineBuste en marbre
18M. et Mme Gaston du LacPlats en argent Louis XVI
19Mme Henri de GinestePlats en argent Louis XVI
20Mlles Marie-Amélie et Gabrielle de LlobetVase Empire
21Mlle Augustine de LlobetSac nécessaire de voyage
22Chanoine de LlobetChrist-bénitier
23M; et Mme Charles FrayssinetConfiturier
24Comte et comtesse de Bourguignon de Saint-MartinTimbales à liqueur argent
25Mlle des CourièresPlat breton
26Mlles d’HauxheillonPendule bijou
27Mlles B. de Lacaze[43]Coupe
28Mlle de SigalasTasse Métal
29M. et Mme Lamotte de MondionPetit vase
30Madame Estève de BoschCollier algérien topaze
31M. Antoine Estève de BoschBagues, broches, aigrette, pendentif, montre, fourrures, dentelles etc.
Antoine : 40 cadeaux
1M. et Mme Estève de BoschParoissien
2Id.Chevalière or gravée
3Id.Cafetière argent ancienne
4Id.Parure de chemise or
5Mme de Lazerme de PontichSomme d’argent pour acheter un objet
6Mme Civelli et ses enfantsTimbale à liqueur et plateau argent
7Colonel et Mme Estève de TerratsCandélabres argent Louis XVI
8Lieutenant et comtesse H. de Rodellec du PorzicSurtout Louis XVI
9Lieutenant EstèvePetit bronze
10Général et Mme MaguéBureau d’homme
11Mlle Marie-Antoinette MaguéStatuette en biscuit
12Comte et comtesse de Lazerme de LonSurtout et jardinière Louis XV
13M. et Mme Carlos de LazermeEncrier
14M. et Mme Albert de LazermePetit coffret à bijou
15M. et Mme DelestracCandélabres et pendules art nouveau
16M. et Mme Louis BergeronCorbeille à gâteaux
17M. Paul DelestracPetit vaze bronze
18M. et Mme Max de Saint-CyrVases Empire
19M. et Mme Henri de LavergnePorte-briquet en biscuit
20Mme Bonafos, M. et Mme LutrandService à lunch argent et vermeil
21M. et Mme Fernand de RoviraSucrier cristal et argent
22M. Henri d’AlbiciService à hors-d’œuvre
23M. et Mme Louis CompanyoCorbeille et porte-bouquets
24M. et Mme Gout de BizeCases cristal
25Mme de BarescutCorbeille
26M. et Mme Louis Pichard de La CaillèreFlambeaux Louis XVI
27M. et Mme Elie LucasPetit groupe biscuit
28Mme de Llamby d’OmsCorbeille à hors-d’œuvre
28M. et Mme Marc de La BardonnieCorbeille à pain
30M. et Mme Lucien DarruConfiturier porcelaine
31M. TrullèsNécessaire de bureau
32Mme Ducharmet-SalmonUrnes Sèvres
33M. Maurice LucasFume-cigarettes et boîte d’allumettes
34M. Jacques Hervé-BazinGravure Louis XVI
35M. Jean GavouyèrePorte-photographies
36MM. Henri et Jacques PassamaService à fumeurs
37M. Étienne BauxPanier porcelaine Louis XVI
38Abbé LatourLivre de piété
39Mlle Joséphine DebazachÉpingle de cravate en grenat
40Mlle Thérèse EspériquetteCruche en cuivre
   
Antoine d’Estève de Bosch et son épouse Gabrielle du Lac – Cliché Parent, Vinça, non daté [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)

Marseille, mercredi 30 septembre 1908

Nous quittons Narbonne à 7h24 et arrivons à Marseille à 2h40 environ ; rencontrons à la gare Mgr de Cabrières à qui nous nous présentons comme les neveux de l’abbé de Llobet, il nous bénit. C’est la 1ère fois que je viens à Marseille, c’est une superbe ville. Mais je suis heureux surtout d’être avec ma Bebelle qui m’appartient maintenant tout entière. Comme je l’aime, la pauvre chérie, comme elle est gentille et affectueuse ! Nous nous promenons avant et après dîner.

Anatole de Cabrières (1830-1921), archevêque de Montpellier de 1874 à 1921, qui bénit Antoine d’Estève de Bosch et son épouse Gabrielle du Lac le 30 septembre 1908 le lendemain de leur mariage – Cliché anonyme, 1921 (Wikipédia)

Octobre 1908

Semaine du 1er au 4 octobre 1908

Marseille, jeudi 1er octobre 1908

Nous visitons ensemble les principaux monuments et les principales promenades à pied, en voiture ou en tramway ; nous allons à l’exposition de l’électricité ; nous y revenons le soir pour voir l’illumination électrique. Ces premiers jours de lune de miel me laisseront un bien bon souvenir.

Cannes, vendredi 2 octobre 1908

Nous quittons Marseille à 10h30 mais auparavant nous montons à Notre-Dame de la Garde. Nous passons l’après-midi à Toulon, visitons la ville, allons visiter en rade le superbe cuirassé de l’escadre active « République », c’est un des six cuirassés du dernier modèle de 14.800 tonnes (les nouveaux auront 18.000 tonnes, mais ils ne sont pas finis) ; un quartier maître nous fait visiter dans tous ses détails cette forteresse flottante qui renferme 700 hommes d’équipage, une artillerie puissante. Cette visite m’intéresse beaucoup. Ensuite, nous allons nous promener au Mourillon et repartons par l’express de 7h ½ et arrivons à Cannes à 10 heures.

Nice, samedi 3 octobre 1908

Cannes, vue du port et du casino – Carte postale, 1905 (Geneanet)

Le matin nous nous promenons en voiture dans le quartier de Californie à Cannes. L’après-midi nous allons voir le bon M. Tétard qui a quitté Biarritz et est établi à Cannes avec sa famille ; il est enchanté de nous voir et nous fait visiter différents quartiers, notamment le Cannet. Nous partons à 5h ½ et venons dîner et coucher à Nice. Ce pays est charmant.

Nice, dimanche 4 octobre 1908

Nice, promenade des Anglais et jetée-promenade – Carte postale Babylone Frères, 1908 (Geneanet)

Nous allons à la messe de 8 heures à l’église Notre-Dame, nous faisons tous les deux la sainte communion ; nous nous promenons toute la journée en voiture ou en tram ; nous visitons le château, la promenade des Anglais, la vieille ville, allons à Beaulieu. Nice doit être bien agréable en hiver ! Je reçois des nouvelles de ma famille, Marie-Thérèse va très bien, la naissance du petit Robert s’est effectuée dans d’excellentes conditions.

Semaine du 5 au 11 octobre 1908

Menton lundi 5 octobre 1908

Nous quittons Nice, visitons Monte-Carlo et Monaco, le fameux casino où nous voyons beaucoup de joueurs en train de se livrer à leur vile passion, le palais du prince ; nous venons coucher à Menton.

Monaco, le casino et les terrasses – Carte postale, 1907 (Geneanet)

Gênes, mardi 6 octobre 1908

Nous visitons en voiture les environs de Menton puis partons, franchissons la frontière à Vintimille où nous nous promenons un peu et déjeunons ; nous arrivons à Gênes à 6h ½ ; je trouve, poste restante, de bonnes nouvelles de ma famille. J’ai trouvé à Vintimille les 2 billets circulaires italiens que j’avais demandés.

Gênes, mercredi 7 octobre 1908

Toute la journée est employée à visiter Gênes, ses églises, ses palais, son superbe Campo Santo sous la conduite d’un guide ; il y a de bien belles choses.

Gênes (Italie) : le Campo Santo – Carte postale, 1908 (Ebay)

Florence, jeudi 8 octobre 1908

Nous quittons Gênes à 10h25, passons 3 heures à Pise où nous montons au sommet de la tour penchée, visitons la merveilleuse cathédrale, le Campo Santo, le baptistère ; nous arrivons le soir à Florence où nous trouvons des lettres poste restante.

Florence, vendredi 9 octobre 1908

Nous employons fort bien la journée à visiter, avec un guide, les merveilles de Florence, le Duomo, le Baptistère, le Palais Pitti… et tant d’autres ; il y en a trop pour qu’il soit possible d’essayer de les décrire ici. Ces visites paraissent intéresser beaucoup Bebelle.

Vue de la cathédrale de Florence (Italie) Carte postale, 1908 (Ebay)

Padoue, samedi 10 octobre 1908

Me voici dans la ville de mon patron ; mes parents m’avaient promis de m’y faire venir dès avant ma naissance ; ce projet se réalise à mon mariage. Nous avons passé l’après-midi à Bologne et avons visité l’antique université de cette ville, avons vu, à l’Académie des Beaux-Arts, un Raphaël, plusieurs tableaux de Guido Reni, des Carrache etc.

Venise, dimanche 11 octobre 1908

Basilique Saint-Antoine de Padoue (Italie) – Carte postale, 1905 (Geneanet)

Si les apparences ne nous trompent pas, je crois que Bebelle sera mère au commencement de juillet ; je prie Dieu de réaliser nos espérances. J’ai prié ce matin à Padoue Saint Antoine à cette intention. Si nous ne nous trompons pas les choses n’auront pas trainé. Ce matin, j’ai communié à l’autel où est le tombeau de Saint Antoine. Visité la superbe basilique, le magnifique trésor où l’on voit les reliques de la couronne de Notre Seigneur et la langue de Saint Antoine. Arrivé ici à 2 heures, trouvé de bonnes nouvelles de la famille. Commencé à visiter cette ville si curieuse ; le soir, entendu la musique militaire sur la place Saint-Marc.

Semaine du 12 au 18 octobre 1908

Trieste, lundi 12 octobre 1908

Vue de venise par Louis Companyo (1870-1959), officier et artiste peintre, cousin par alliance d’Antoine d’Estève de Bosch, sans date [années 1900] – Collection privée

Nous visitons Venise, partie en gondole, partie à pied, avec un guide. Le palais des doges est merveilleux, que de souvenirs glorieux ou terribles ! L’après-midi nous allons au Lido. Nous repartons à 6h50 du soir et poussons une pointe sur Trieste ; c’est un « hors-d’œuvre » dans notre voyage. Nous franchissons la frontière autrichienne à San Giorgio di Nogaro et arrivons ici à 10h50. Bebelle se sent un peu lasse ; c’est un effet de son état.

Milan, mercredi 14 octobre 1908

J’ai 26 ans aujourd’hui ; joyeux anniversaire maintenant que j’ai auprès de moi une délicieuse compagne. Pas de journal hier parce que nous étions le soir en chemin de fer. Nous avons passé la journée complète d’hier à Trieste parce que nous avons manqué, de 5 minutes, le train de midi ; nous avons visité la plage de Barcola et tout ce qu’il y a à voir dans le grand port autrichien, ce n’est pas une belle ville du reste. Nous en sommes repartis à 6h50 du soir, sommes rentrés en Italie par San Giorgio di Nogaro et sommes arrivés à Vérone ce matin à 1h43. Bebelle ayant envie de dormir, ce qui se comprends, j’ai visité seul cette ville si curieuse ; que de jolies maisons, que d’églises magnifiques ! Je regrette de n’avoir pas plus de temps à passer à Vérone. Nous en repartons à midi, descendons à Dessenzano, faisons une promenade sur le lac de Garde jusqu’à Sirmione, joli village sur un promontoire, malheureusement il pleut. Nous arrivons le soir à Milan ; nous nous promenons dans la galerie Victor-Emmanuel.

Milan, jeudi 15 octobre 1908

Nous partons à 8h45 pour Côme, visitons de 10h à midi cette jolie petite ville et prenons le bateau pour Bellaggio, ravissante station située à l’intersection des deux branches méridionales du lac de Côme. Ce lac est merveilleux ; entouré de montagnes élevées, ses rives sont semées de villages coquets, de somptueuses villas, de superbes parcs ; nous nous promenons à Bellaggio et voyons des points de vue splendides sur les 2 côtés du lac. Au retour, nous dînons sur le bateau. Nous sommes de retour à Milan à 9h du soir ; Bebelle se sentant de nouveau fatiguée, nous ne nous promènerons demain qu’en voiture ou en tram.

Milan, vendredi 16 octobre 1908

Vue de la cathédrale de Milan – Carte postale, 1908 (Geneanet)

Je vais voir un médecin français avec Bebelle ; il l’examine et croit comme nous qu’elle est enceinte ; sa légère fatigue vient de son état. Nous visitons la magnifique cathédrale, la 8ème merveille du monde, impossible de la décrire, je ne m’en sens pas capable… Nous visitons l’intérieur, puis je monte aux galeries extérieures et même au belvédère qui est tout à fait au sommet de la flèche la plus élevée, sous la statue de la Vierge, à plus de 100 mètres du sol et à 512 marches ; bien entendu, je ne permets pas à Bebelle de s’imposer cette fatigue. De là-haut, on domine une véritable forêt d’aiguilles et de clochetons de marbre blanc. L’après-midi, nous visitons la ville en voiture, ses musées, ses églises, ses jardins publics. Milan est une superbe ville, très intéressante, très élégante et très animée.

Turin, samedi 17 octobre 1908

Le matin, je vais visiter la célèbre et très belle Chartreuse de Pavie entre Milan et Pavie ; elle est merveilleuse. Bebelle, étant fatiguée, passe la matinée au lit et ne m’accompagne pas. Nous partons à 4 heures pour Turin où nous arrivons à 7 heures. Bebelle est fatiguée, souffre de l’estomac, des reins ; c’est le signe à peu près certain que nous aurons un enfant dans quelques mois. Somme toute, elle est moins souffrante que la plupart des jeunes femmes en pareil cas, mais je ne lui permets pas de se fatiguer.

Turin, dimanche 18 octobre 1908

Vue du Palais de Turin – Carte postale, 1908 (Geneanet)

Nous allons à la messe. L’après-midi, nous visitons en voiture les principaux monuments de Turin, le Palais royal, la Pinacothèque, le Musée royal des armures, un musée des sciences et des arts etc ; enfin la cathédrale où est conservée la précieuse relique du Saint Suaire, l’église de Consolation etc. Bebelle est mieux ; le traitement que je lui fais suivre lui fait du bien.

Semaine du 19 au 24 octobre 1908

La Burbanche, lundi 19 octobre 1908

Nous voici à La Burbanche pour un jour, je présente sa femme aux Delestrac. Mon billet me faisant passer par ici, j’ai écrit de Milan à Tante Delestrac que nous nous arrêterions un jour si elle y était et je lui demandais de me télégraphier en gare de Modane si elle était à La BurbAnche. J’ai trouvé sa dépêche à matin à Modane, j’ai télégraphié aux Magué que nous n’arriverions que demain soir à Dijon et nous sommes arrivés ici à 5h ½ environ. À Culoz, nous avons trouvé Antoine et Yvonne venus au-devant de nous ; en attendant notre train, nous avons passé deux heures avec eux au buffet. Ici, nous trouvons tout le monde, même Geneviève, sauf l’oncle Lucien retenu à Paris. Je suis fier de présenter Bebelle ! Nous sommes rentrés en France par le tunnel du Mont-Cenis qui a 13 kilomètres ; nous avons mis 18 minutes à le franchir.

Dijon, mardi 20 octobre 1908

Nous nous promenons et jouons au tennis le matin. Nous partons de La Burbanche à 1h ½ et par Ambérieu et Bourg, arrivons à Dijon à 6 heures ; l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette nous attendent et nous reçoivent avec leur amabilité habituelle.

Dijon, mercredi 21 octobre 1908

Il fait froid, c’est l’hiver. Nous nous promenons une partie de la journée. Superbe séance hier à la Chambre et qui donne beaucoup d’espoir pour l’avenir ! C’était l’interpellation de Biétry, le chef des Jaunes, au sujet de la campagne contre la Cour de Cassation à propos de son faux dans l’arrêt monstrueux qui innocentait Dreyfus il y a 2 ans. Biétry a accusé formellement la Cour de Cassation de forfaiture, d’ignominie ; Briand, le souteneur apache, a répondu sans donner de raisons ; les gauches hurlaient, rageaient, tempêtaient contre le courageux député de Brest ; on a voté la censure contre lui et l’expulsion, Biétry a crié « Ça n’empêche Dreyfus d’être un traître ! » et il est resté à la tribune ; on a dû l’expulser manu militari ; la séance a été suspendue, on s’est battu dans les couloirs. Cette rage de la gauche, de toute la gauche, même des modérés et des progressistes, n’empêche pas le pays de voir de plus en plus nettement que la plus haute juridiction de France a falsifié la loi pour sauver un traître juif. La Cour de Cassation, comme son premier président, est obligée d’accepter tous affronts sans poursuivre ; les accusateurs, le commandant Cuignet, Real del Sarte, somment le gouvernement de les poursuivre, le gouvernement reste coi ; car il n’a rien, rien à répondre ; le faux est patent, visible ; la Cour de Cassation est déshonorée. Je ne sais jusqu’où ira cette reprise de l’affaire Dreyfus ; sa conséquence logique serait le renversement de la république ; ainsi soit-il !!! Jacques Hervé-Bazin m’annonce son mariage avec Mlle Paule Guilloteau[44], fille du député conservateur de Lorient ; il me suit de près.

Paule Guilloteaux (1890-1960), mariée en 1909 avec Jacques Hervé-Bazin – Cliché Cauville, Angers, 1908 (Collection privée Eric Hervé-Bazin, publiée dans La Croix du 29 octobre 2025)

Dijon, jeudi 22 octobre 1908

Nous choisissons notre chambre pour Perpignan ; nous la prenons ici parce que nous avons plus de loisirs qu’à Perpignan. Elle est en noyer, de style Louis XV soigné, l’armoire à glace est à deux faces, les rideaux, baldaquin, chaises, chaise longue en velours bleu gris. Ce n’est pas une chambre de luxe, mais elle sera confortable ; les 3 pièces (lit, table de nuit, armoire) se montent à 780 fr. ; tout compris, ça arrivera à 1826 fr., mais j’ai demandé et obtenu un délai d’un an pour le paiement. Il y aura encore une table, un tapis et différentes choses à acheter ; cette chambre dépassera 2000 fr. ; heureusement qu’il n’y aura ni le salon, ni la salle à manger à acheter. Mais il y aura un tas de frais d’établissement ; c’est ennuyeux, mais nécessaire ! Il fait tout à fait froid.

Dijon, vendredi 23 octobre 1908

L’après-midi, nous allons nous promener au grand parc dijonnais ; il fait un froid gris très ennuyeux.

Lyon, samedi 24 octobre 1908

Nous avons quitté Dijon à 7h30 du soir après avoir passé toute la journée et nous être promenés avec les Magué et nous venons coucher à Lyon après 3 heures de trajet. Je regrette d’avoir été obligé de quitter si vite les Magué qui ont été si aimables, mais il est urgent que j’arrive à La Métairie Grande pour les affaires de la succession de mon beau-père ; la procédure du partage va commencer.

Semaine du 26 au 31 octobre 1908

La Métairie Grande, lundi 26 octobre 1908

Me voici de nouveau à La Métairie Grande ; je suis très content d’avoir pu y revenir. Nous avons visité Lyon hier, sommes partis le soir à 11h20 et sommes arrivés ici ce matin à 10 heures. On gelait à Lyon, il a neigé toute l’après-midi ; ici, il fait moins froid. Je suis heureux de retrouver ma nouvelle famille pour quelques jours.

La Métairie Grande, mardi 27 octobre 1908

Le matin, je vais à Mazamet voir notre notaire M. Siret ; il me met au courant de l’état des affaires ; je déjeune à Lapeyrouse et je reviens avec Germaine dans son auto.

La Métairie Grande, mercredi 28 octobre 1908

Henry Tournamille arrive ce matin. Nous allons à Castres, ma belle-mère, Albert, Henry Tournamille, Henry Jamme de Lagoutine et moi, voir notre avoué M. Comte pour discuter les mesures à prendre pour le recouvrement de la créance hypothécaire sur la Gauphine ; les deux Henry ne sont pas très d’accord avec nous ; je prends le parti de ma belle-mère et d’Albert. Nous rentrons le soir.

La Métairie Grande, jeudi 29 octobre 1908

Aujourd’hui a lieu, en présence de ma belle-mère, de Gaston, d’Henry Jamme de Lagoutine, d’Henry Tournamille, d’Albert et de Joseph Sahuc subrogé tuteur des mineurs, l’inventaire des meubles meublants et des papiers et registres de la succession de mon beau-père. Nous nous entretenons d’importantes questions d’affaires surtout, pour la créance de 150.000 fr. que nous avons sur la Gauphine et qui, je le crains, sera fort difficile à recouvrer. Heureusement que notre oncle Dieudonné a découvert un testament fait en sa faveur en 1851 par son demi-frère Henri de Saussine et qui n’a pas été révoqué par un testament postérieur (de 1870). Il y aura procès entre l’oncle Dieudonné du Lac et nos cousins de Saussine, mais si notre oncle triomphe, nous aurons des chances de recouvrer nos 150.000 fr. ; pour moi, c’est un intérêt de 15.000 fr. Un mois aujourd’hui que Bebelle est définitivement à moi ; on dit généralement qu’après la lune de miel vient la lune rousse ; je ne m’en aperçois pas.

La Métairie Grande, vendredi 30 octobre 1908

Nous partons tous quatre, Albert, Henry Jamme de Lagoutine, Henry Tournamille et moi, pour Béziers en auto ; nous y retrouvons Gaston et allons tous ensemble chez notre avoué avec qui nous avons une longue conférence ; l’oncle Dieudonné a vendu, après signification de notre saisie, du vin régulièrement saisi par nous ; de ce fait, nous pourrions l’envoyer en correctionnelle ; nous sommes tous d’accord pour ne pas le faire ; nous examinons le testament de 1851, il parait valable car celui de 1870 ne porte qu’en legs particulier et laisse le premier intact ; par-là, nous pourrons peut-être arriver à nous faire payer. Nous déjeunons chez Claire de Gineste, j’y fais la connaissance de ma nièce de Lauriston qui est très jolie et très gentille. Nous allons ensuite, dans les 2 autos, visiter la propriété de la Gauphine, elle est immense et est assez bien tenue ; malheureusement notre hypothèque ne vient qu’en 3ème rang. Nous rencontrons l’oncle Dieudonné, nous nous contentons de le saluer. En repartant, nous nous arrêtons un moment à Cazouls-lès-Béziers ; près de Cazouls je rencontre Victor de Lacour avec qui je m’arrête un instant ; quelle curieuse rencontre ! La propriété de sa mère, le Pignas, est à côté de Cazouls. Nous rentrons ici à 8 heures ; nous avons fait aujourd’hui plus de 150 kilomètres d’auto ; c’est charmant, Albert conduit très bien.

La Métairie Grande, samedi 31 octobre 1908

Henry Tournamille repart pour Gaspart. Avec Albert et Henry Jamme de Lagoutine je vais à Castres voir notre avoué Me Comte pour le mettre au courant de ce que nous avons appris hier à Cazouls et à Béziers ; nous décidons tous d’intervenir comme créanciers de l’oncle Dieudonné dans le procès qu’il va faire à nos cousins de Saussine pour se faire donner ce qui lui revient du fait du premier testament de notre oncle de Saussine.

Novembre 1908

Semaine du 1er novembre 1908

La Métairie Grande, dimanche 1er novembre 1908

Nous allons tous à la messe de 7h à Albine ; nous y faisons la sainte communion à l’occasion de la fête de la Toussaint. L’après-midi Germaine vient nous voir, nous allons à vêpres à Albine et ensuite au cimetière prier sur la tombe de mon beau-père ; nous allons ensuite faire une visite à nos cousins d’Auxheillon au château de Sauveterre.

Semaine du 2 au 8 novembre 1908

La Métairie Grande, lundi 2 novembre 1908

Je vais à la messe des morts à Sauveterre. L’après-midi, nous nous promenons tous dans une jolie vallée sur la montagne sud.

La Métairie Grande, mardi 3 novembre 1908

Nous comptions partir aujourd’hui pour Ille, mais l’inventaire n’est pas terminé et il faut le signer avant de partir ; de plus, François vient passer la journée de jeudi ; nous ne partirons donc que vendredi. C’est un retard qui s’impose. Les deux notaires viennent et terminent l’inventaire. Nous apprenons la mort de notre cousin le comte Emmanuel de Serre[45], à Montpellier ; il était du même âge que mon beau-père dont la mort l’avait beaucoup affecté. Il avait plusieurs enfants.

La Métairie Grande, mercredi 4 novembre 1908

Nous allons tous en auto à Lapeyrouse, François, qui a congé demain, arrive ce soir de son collège d’Albi ; on lui a permis de devancer l’heure du départ.

La Métairie Grande, jeudi 5 novembre 1908

François passe la journée et repart le soir pour son collège. Germaine et Henry viennent dans l’après-midi. C’est le dernier jour que nous passons ici ; demain soir à pareille heure nous serons à Ille ; il me tarde de me retrouver avec ma femme au milieu des miens. Le bruit court que la situation est très tendue entre la France et l’Allemagne ; aurons-nous la guerre ? La situation parait aussi grave qu’en juin 1905.

Ille, vendredi 6 novembre 1908

C’est ce soir que j’ai la joie de ramener ma femme dans ma maison paternelle. Nous avons quitté la Métairie grande ce matin ; je ne me suis arrêté à Béziers où j’ai vu Gaston et j’ai causé avec notre avoué. Bebelle m’a rejoint à 3 heures 20 et nous sommes arrivés ici à 8h du soir. J’ai trouvé Philomène qui attend de jour en jour sa délivrance, Henri de Lavergne et Bonne Maman. Je suis enchanté de me retrouver ici avec ma femme.

Ille, samedi 7 novembre 1908

La journée entière a été occupée par l’accouchement de Philomène ; elle a commencé à souffrir à 4 heures du matin et vers 9h ¾ du soir, voyant que la délivrance ne se produisait pas, on s’est décidé à appliquer les forceps ; elle a accouché, après 18 heures, vers 10 heures du soir. L’enfant est une grosse fille, superbe. Philomène, que nous venons de voir, est bien contente maintenant. C’est le Dr Pons qui a aidé à l’accouchement. Cet événement a un peu impressionné Bebelle ; dans 8 mois, elle en sera là la pauvre chérie ! Il y avait 91 ans qu’il n’y avait pas eu de naissance dans cette maison. Dans la journée, je me suis un peu promené avec Bebelle ; je suis fier de la montrer !

Ille, dimanche 8 novembre 1908

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; je suis bien fier de faire voir ma chère petite femme ! Philomène et sa fillette vont bien. Cette enfant est née le 7 novembre comme son bisaïeul ; mon grand-père paternel était du 7 novembre 1804.

Semaine du 9 au 15 novembre 1908

Ille, lundi 9 novembre 1908

Dans l’après-midi, je vais à Bouleternère à pied avec Bebelle ; nous rentrons en chemin de fer ; je montre à Bebelle cette propriété qui est maintenant à moi. Ici, on me parle beaucoup du congrès départemental de la Jeunesse catholique qui s’est tenu le 18 octobre et qui a été un vrai succès ; environ 500 congressistes y ont pris part au milieu d’un grand enthousiasme ; Monseigneur, mon oncle le chanoine de Llobet ont parlé à l’église ; il paraît que ça a été superbe. Je fais voir Bebelle au Docteur Pons afin d’avoir la certitude de sa grossesse ; le docteur nous la confirme ; il est certain que s’il n’y a pas d’accrocs, Bebelle sera mère les premiers jours de juillet prochain. Avec quelle rapidité la grossesse s’est déclarée ! Comme je souhaite que tout se passe bien !

Ille, mardi 10 novembre 1908

Nous apprenons la mort de Tante Amélie[46] mère de mon oncle Albert Lazerme, c’était la belle-sœur de Bonne Maman, mais par suite de sa séparation avec l’oncle Henri, nous ne la voyions pas ; elle avait 82 ans et a survécu 19 ans à son mari. À cause de l’oncle Albert nous décidons d’assister aux obsèques ; je devais précisément venir ici avec Bebelle. Nous venons à 2 heures et descendons chez notre oncle Gabriel de Llobet où nous couchons ce soir. Nous faisons des commissions dans l’après-midi. Le soir, j’assiste à une réunion des chefs du Panache ; nous arrêtons le plan de campagne de cette année ; j’accepte de faire 2 conférences au Panache ; il faudra aussi prendre part aux réunions qui auront lieu une fois chaque mois à la campagne ; c’est une tournée de conférences dans le département qui a été décidée. Je l’avais déjà préconisée l’année dernière, c’est, je crois, une bonne décision prise.

Ille, mercredi 11 novembre 1908

Avec Bebelle, Papa et Bonne Maman, nous prenons part aux obsèques de Tante Amélie ; nous sommes du deuil le plus proche. On l’inhume dans le cimetière Saint-Martin au caveau des Lazerme. L’après-midi, nous faisons quelques commissions, nous faisons transporter et arrangeons des caisses à la maison de la place d’armes ; nous allons voir à Mailloles notre oncle de Chefdebien. Nous rentrons le soir à Ille.

Ille, jeudi 12 novembre 1908

On procède à l’ondoiement de la petite de Lavergne qui reçoit le prénom de « Cécile » et plusieurs autres, 6 en tout ; on la baptisera en même temps que le petit Robert de Saint-Cyr qui arrivera bientôt avec ses père et mère. L’après-midi, je me promène avec Bebelle du côté de Régleilles. L’alerte est passée ; pour la première fois depuis longtemps, le gouvernement a eu une attitude dont il faut le louer ; il a opposé un refus net et catégorique aux prétentions de l’Allemagne, malgré les menaces de guerre ; l’opinion unanime de tous les Français était avec le gouvernement et… l’Allemagne a reculé ; elle a fini par accepter le point de vue français ; l’affaire des déserteurs de Casablanca va être portée dans son intégralité devant le tribunal d’arbitrage. C’est pour l’Allemagne une reculade retentissante et pour la France un succès diplomatique dont nous sommes fiers. Nous le devons à la ferme attitude observée par le gouvernement et par l’opinion et à nos alliances avec la Russie et l’Angleterre dont l’appui, en cas de guerre, nous était assuré. L’alerte a été vive ; elle a prouvé que le patriotisme français et la vieille fierté française n’étaient pas de vains mots. Pour une fois, nous pouvons féliciter le gouvernement républicain ; une fois n’est pas coutume !

Ille, vendredi 13 novembre 1908

L’après-midi, nous allons à Vinça en voiture ; je fais visiter à Bebelle ma maison maternelle, la maison de Llobet, les deux jardins. Nous voyons quelques personnes.

Ille, samedi 14 novembre 1908

M. Charouleau vient essayer nos habits d’hiver ; il reste ici le soir. L’après-midi, je vais me promener avec Papa et Bebelle aux champs d’El Pou et de Las Pedrosas que Papa m’a donnés au contrat de mariage.

Ille, dimanche 15 novembre 1908

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, à 2 h, réunion de la Jeunesse Catholique. Après vêpres, je vais faire quelques visites avec Bebelle, nous ne rencontrons presque personne. Je souffre de ma petite douleur rhumatismale au tendon gauche, comme ça m’arrive 2 ou 3 fois chaque hiver.

Semaine du 16 au 22 novembre 1908

Ille, lundi 16 novembre 1908

J’assiste à 7h ½, avec Bebelle à une messe que nous faisons dire pour le repos de l’âme de mon beau-père ; il y a juste 3 mois de sa mort ; je souffre encore de mon tendon gauche. Aussi, je ne ressors pas ; d’ailleurs, il pleut toute la journée assez fort. Je m’occupe à envoyer à nos amis le discours prononcé à ma messe de mariage par l’oncle Gabriel ; ce discours est un petit chef-d’œuvre du genre et mon oncle, sur les instances de ma belle-mère et sur les nôtres, l’a fait imprimer.

Ille, mardi 17 novembre 1908

Il continue à pleuvoir une partie de la journée, les cours d’eau ont beaucoup grossi mais il n’y a pas de danger d’inondation. Je me sors un peu dans l’après-midi.

Ille, mercredi 18 novembre 1908

Le temps s’est remis au beau. Je sors avec Bebelle matin et soir. Philomène souffre des seins et craint de ne pas pouvoir continuer à nourrir sa fille.

Ille, jeudi 19 novembre 1908

Je vais à Vinça du train de midi à 2h ½ ; je rentre en voiture et m’arrête à Boule où je m’occupe d’une plantation de petits pois à faire à la vigne de la Grande Fêche ; c’est un essai que je veux tenter.

Ille, vendredi 20 novembre 1908

Nous allons, Bebelle et moi, à Millas voir les familles Ferriol et de Çagarriga ; nous nous contenterons, tant que nous sommes en grand deuil, de voir les parents ; nous avons commencé par deux familles qui sont des parents éloignés ; ces jours-ci à Perpignan nous continuerons.

Perpignan, samedi 21 novembre 1908

Avec Bebelle, je pars pour Perpignan à 9h31 ; nous y passerons 3 jours, jusqu’à lundi soir ; nous descendons chez notre oncle de Llobet. L’après-midi, je vais à Claira ; je passe d’abord par Pia ; avec Baleine et Ral je visite ma vigne de la Cadène qui est une superbe pièce de terre en excellent état, puis nous visitons à Claira une cave qui est à vendre et que je voudrais bien acheter, mais elle est un peu chère. Il est de toute nécessité de trouver bientôt une cave à acheter ; je crois qu’il serait plus cher de faire bâtir. Je charge Baleine, régisseur de l’oncle Xavier à Pia et Ral, régisseur de mon oncle Charles de Llobet à Torreilles, de me chercher un granger ou moussègue pour ces vignes. Le soir, réunion au Panache ; conférence de M. Henri Bertran, j’y assiste.

Perpignan, dimanche 22 novembre 1908

Nous allons à la grand’messe à Saint-Jean. Nous déjeunons chez les Lazerme. L’après-midi, j’assiste avec eux, Fernand de Rovira et d’autres amis, à la conférence publique et contradictoire faite au théâtre par l’abbé Bordron ; ce prêtre est très énergique ; la salle était remplie d’hommes, des amis et des adversaires ; l’abbé fait sa conférence d’un bout à l’autre malgré des hurlements sauvages, des contradictions, une obstruction systématique ; il parle contre l’anticléricalisme ; les contradicteurs qui montent à la tribune sont d’une faiblesse lamentable ; somme toute, cette conférence aura fait du bien. Il y a peut-être quelques réserves à faire sur certains points ; elles seront faites dans Le Roussillon de demain. Nous faisons quelques visites de présentation chez les Cornet, d’Albici. Le soir, en nous promenant à la foire, nous gagnons un poisson rouge !

Semaine du 23 au 29 novembre 1908

Ille, lundi 23 novembre 1908

Nous rentrons le soir à Ille après une journée bien employée à plusieurs visites de présentation et à différentes choses. Je me décide à demander à ma belle-mère de me céder à Claira le « Prat d’En Griffaignes », d’une contenance de 2 ha 33 ares, c’est une jolie pièce de terre très voisine de mes 2 vignes ; elle est moitié en vigne, moitié en cham ; le prix d’estimation est 5785 fr. ; à ce prix-là, ce serait sûrement une bonne affaire. Je crois que ma belle-mère sera ravie que ça ne sorte pas de la famille. Cette somme de 5785 fr. sera à déduire de ce que ma belle-mère aura à payer à Bebelle pour la Métairie Grande. Cette pièce complétera bien notre petit domaine de la Salanque ; j’aurai ainsi 9 hectares à Claira.

Ille, mardi 24 novembre 1908

Je fais le relevé de plusieurs propriétés sur le plan cadastral d’Ille et de Saint-Michel ; j’ai un registre sur lequel je trace le plan de chaque propriété. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Saint-Michel pour cela. Je m’occupe de la semence des petits pois pour Bouleternère.

Ille, mercredi 25 novembre 1908

Je viens passer quelques jours ici avec Bebelle ; nous arrivons à 4 heures ; avant de venir ici, je m’arrête à Boule où l’on sème les petits pois.

Vinça, jeudi 26 novembre 1908

Je m’occupe de la Société Saint-Sébastien ; dans l’après-midi, nous allons nous promener à la Balme ; je cherche à affermer cette propriété ; Bonne Maman m’en offre 200 fr. pour cette année et j’accepte avec [plaisir] ; nous verrons s’il y a mieux à faire l’an prochain. On annonce le départ de M. Corrieu, curé de Vinça, nommé chanoine titulaire et la nomination à Vinça du curé de Canet, M. l’abbé Marsal.

Vinça, vendredi 27 novembre 1908

J’assiste aux obsèques de Mme veuve Pons, membre honoraire de la Société, je prononce le discours de rigueur ; la défunte avait 83 ans ½. Dans l’après-midi, nous nous promenons et faisons quelques visites de présentation.

Vinça, samedi 28 novembre 1908

Temps aigre et sombre ; nous ne sortons guère que pour aller faire des visites de présentation aux quelques personnes à voir ici. Notre avoué de Béziers, Me Prieu, me convoque pour lundi matin de la part de mon beau-frère Gaston au sujet de l’affaire de la Gauphine ; je partirai donc demain à 4 heures d’Ille. Le soir je réunis le bureau de la Société pour diverses questions.

Béziers, dimanche 29 novembre 1908

Je suis arrivé à Béziers à 8 heures du soir après arrêt à Ille où j’ai ramené Bebelle et fait mes paquets. Je descends à l’Hôtel du Nord ; le soir, je vais passer une heure chez Gaston.

Béziers, lundi 30 novembre 1908

Vue de la propriété de la Gauphine à Cazouls-lès-Béziers – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cazouls.wordpress.com)

Je pars avec Gaston et Me Prieu, à 7h ½, en auto pour la Gauphine ; près de Cazouls, nous rencontrons Henry Jamme venu aussi en auto ; plus tard Henry Tournamille vient nous rejoindre. Nous prenons à la mairie de Cazouls-lès-Béziers le relevé du plan de la Gauphine, puis sur place, et après avoir revisité une bonne partie de la propriété et des locaux, nous voyons comment nous la diviserons pour la mettre en vente, car c’est pour dresser ce lotissement que nous sommes venus ; nous n’avons pas fini et reviendrons demain matin. Nous déjeunons sur l’herbe au bord d’une fontaine. Le soir, nous rentrons ici et dînons chez Gaston ou plutôt chez sa grand-mère Mme de Crozals, première belle-mère de mon pauvre beau-père ; elle est âgée de 88 ans et se porte à merveille. Elle a une fortune énorme et une installation splendide.

Décembre 1908

Semaine du 1er au 6 décembre 1908

Ille, mardi 1er décembre 1908

Revenus ce matin à la Gauphine, d’abord avec Gaston aux mairies de Thézan et Murviel pour retenir le plan ; terminé le lotissement, fixé les prix des 8 lots. Je déjeune encore chez Gaston et je quitte Béziers à 3h ½ ; à la gare de Perpignan, je trouve Bebelle venue pour un essayage ; elle est horriblement impressionnée parce qu’elle vient de voir un homme se jeter volontairement sous le train qui s’avançait ; je vais voir les débris de ce désespéré, c’est une bouillie ; c’est atroce ! Je devais coucher à Perpignan et aller demain à Claira, mais la voyant si impressionnée, je cède à ses instances et je rentre avec elle à Ille ; dans son état, ces impressions ne valent rien.

Ille, mercredi 2 décembre 1908

Arrivée de Marie-Thérèse, Max, leur fille Ghislaine et leur jeune fils Robert âgé de 2 mois et quelques jours ; il est mignon et un peu fluet. Ils viennent pour quelques mois, du moins Marie-Thérèse et ses enfants. L’après-midi, je vais à Bouleternère avec Max ; je m’occupe des petits pois que je fais semer. L’individu que s’est suicidé hier à Perpignan avait 67 ans ; il était de Pézilla-de-la-Rivière

Ille, jeudi 3 décembre 1908

Je pars à 9h ½ et vais à Claira où je visite la nouvelle propriété que j’achète à ma belle-mère « le Prat d’en Griffaignes », moitié vigne, moitié champ ; cette propriété complètera bien notre petit domaine de Claira. Avec Ralet, je visite une cave qui fera probablement mon affaire ; j’attends une réponse. J’ai déjeuné à Saint-Laurent-de-la-Salanque. Je rentre le soir.

Ille, vendredi 4 décembre 1908

Nous faisons tous la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Dans la matinée et l’après-midi, nous nous promenons tous ensemble, sauf Philomène qui ne sort pas encore.

Ille, vendredi 5 décembre 1908

Maman, Marie-Thérèse, Bebelle et moi allons à Perpignan pour diverses commissions. Ralet m’amène son neveu Maurice Roger sur lequel il m’a donné les meilleurs renseignements et, sur son conseil, je prends ce Roger comme régisseur pour Claira ; il a 34 ans et s’est toujours occupé jusqu’à présent de vignes et de vin ; il a d’excellentes idées. Je lui donne 20 fr. par semaine plus sa provision de vin et de sarments et je le loge ; il devra s’occuper de tout et éviter le plus possible la main-d’œuvre. Le soir, j’amène Bebelle chez notre cousin le Docteur de Lamer qui nous confirme sa grossesse et nous dit que l’enfant peut naître à partir du 15 juin car il est très probable, d’après les calculs du docteur, que la grossesse a pris sur les règles de septembre. Bebelle rentre à Ille. J’assiste le soir, au Panache, à une intéressante conférence de M. Despéramons sur « La féodalité ».

Ille, dimanche 6 décembre 1908

Je vais à la messe de 8h à Saint-Jean. Ensuite je vais à Claira visiter une 3ème cave qu’on me propose. J’ai au trois en vue et, avant de prendre une décision, je fais établir un devis des travaux à faire dans chacune. Je rentre à Perpignan à 1 heure et ici à 4 heures.

Semaine du 7 au 13 décembre 1908

Ille, lundi 7 décembre 1908

Nous allons en promenade à Bouleternère, Bebelle, Max et moi.

Ille, mardi 8 décembre 1908

Baptême de mon neveu Robert du Pin de Saint-Cyr et de ma nièce Cécile de Lavergne. Le matin, nous allons à la messe de 7h et nous faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de l’Immaculée Conception. Nous avons un joli déjeuner, y assistent : l’oncle Xavier arrivé ce matin, Bonne Maman, Mlle le curé, tante Augustine de Llobet, notre cousin et notre cousine Lutrand. L’après-midi Carlos et sa femme, Marthe et Thérèse de Lazerme viennent en voiture. Le baptême a lieu à 3h ½ ; Bonne Maman est marraine de Cécile, Maman de Robert ; M. René de La Bardonnie (remplacé par l’oncle Xavier) est parrain de Robert, M. de Lavergne père (remplacé par Papa) l’est de Cécile. C’est une très jolie fête de famille, suivie d’un « ralleu » monstre et d’un joli thé. Les enfants étaient déjà ondoyés ; aujourd’hui c’était seulement la solennité du baptême. Dans quelques mois, il y aura peut-être un autre baptême qui nous touchera de plus près encore.

Cécile de Lavergne, fille d’Henri de Lavergne et de Philomène d’Estève de Bosch – Cliché anonyme, 10 février 1909 (Collection Pierre Lemaitre)

Ille, mercredi 9 décembre 1908

Le matin, je me promène avec Bebelle, je m’occupe de différentes affaires, j’écris plusieurs lettres. Nous assistons tous à la messe de relevaille célébrée pour Philomène, on y bénit les deux enfants. Dans l’après-midi, nous nous promenons.

Ille, jeudi 10 décembre 1908

Dans l’après-midi, je vais en voiture à Garrigue-plane, avec Max, pour visiter la cave que l’oncle Xavier vient de construire sur cette propriété ; elle est pour 1400 hectos en cuves de ciment armé.

Perpignan, vendredi 11 décembre 1908

Nous venons ici, Bebelle et moi, par le train de 9h 1/2 ; je vais à Claira. Dans l’après-midi, je fais établir un devis qui n’est pas encore achevé ; je l’attends pour me décider. Nous faisons différentes commissions dans Perpignan ; le temps est affreux.

Ille, samedi 12 décembre 1908

Nous rentrons par le train de midi. Papa et Max, qui étaient allés hier à Trouillas en break, ont dû y coucher à cause de la pluie et de la tempête de vent ; ils ne rentrent qu’aujourd’hui dans l’après-midi.

Ille, dimanche 13 décembre 1908

L’oncle Xavier arrive à 9h ½ jusqu’à demain soir. Je vais déjeuner à Vinça et assister à l’installation du nouveau curé le chanoine Marsal, à 2 heures ; il paraît orateur. Ici, matinée-thé de 4h ½ à 6h ½.

Semaine du 14 au 20 décembre 1908

Ille, lundi 14 décembre 1908

L’après-midi, nous allons à Corbière en voiture avec l’oncle Xavier ; nous renvoyons sa cave ; je m’en inspirerai en partie pour la mienne à Clara. L’oncle Xavier repart le soir. Nous faisons nos adieux à Max qui repart demain matin à 5h ¾ pour Sainte-Croix ; Marie-Thérèse restera ici assez longtemps avec ses enfants.

Ille, mardi 15 décembre 1908

Je vais à Vinça de 9h ½ à 3h ½ ; je passe presque tout mon temps chez M. Bouchède que j’ai chargé de l’achat de la cave de Claira (quand je serai décidé entre les 4 caves qu’on me propose) ; je veux acquérir cet immeuble en remploi dotal, et comme Bebelle est mineure, c’est très difficile ; nous examinerons ensemble la question sous toutes ses faces.

Ille, mercredi 16 décembre 1908

Il bruine presque toute la journée ; le soir, réunion de la Jeunesse Catholique chez son président Joseph Labau.

Ille, jeudi 17 décembre 1908

Bebelle et moi allons à Perpignan de 1h25 à 8h du soir ; le principal but de ce déplacement est une séance du comité royaliste à laquelle je dois assister ; on y discute surtout la question de savoir si, aux prochaines élections sénatoriales, nous présenterons des candidats, MM. Bertran et Miquel ; après une longue discussion, on se range à l’avis de M. Despéramons, président, qui est de ne pas en présenter, le terrain sénatorial étant un trop mauvais terrain pour se compter. Nous allons voir nos cousines de Barescut et Delcros.

Ille, vendredi 18 décembre 1908

Dans l’après-midi, avec Papa et Bebelle, je vais en promenade aux Escallas.

Ille, samedi 19 décembre 1908

Je vais à Boule en bicyclette ; c’est la 1ère fois depuis mon accident de l’hiver dernier que je monte à bicyclette. Je surprends le fermier des « Arenys », Xatard, en train de couper des arbres superbes dans cette prairie ; je lui fais défense de continuer ; il y a là de très beaux arbres que je pourrai vendre et le fermier n’a pas le droit d’y toucher. Maman est souffrante.

Ille, dimanche 20 décembre 1908

Nous allons à la grand’messe et à vêpres. À 1h ½, réunion du groupe de la Jeunesse Catholique pour le choix d’un nouveau local.

Semaine du 21 au 27 décembre 1908

Ille, lundi 21 décembre 1908

L’après-midi, je vais à Vinça à bicyclette ; je vois Bonne Maman ; au retour, arrêt à Boule.

Ille, mardi 22 décembre 1908

L’après-midi, promenade à Cases Noves ; c’est le côté le plus pittoresque de la campagne d’Ille ; ça plaît beaucoup à Bebelle.

Ille, mercredi 23 décembre 1908

Avec Bebelle et Marie-Thérèse, je vais déjeuner et passer quelques heures chez les Rovira aux Capeillans ; je leur présente Bebelle qu’ils connaissaient du reste déjà, l’ayant vue à notre mariage et même depuis ; mais cette fois-ci c’est la visite de noces officielle ; le jeune ménage René de Rovira, marié le 28 octobre[47], est aussi aux Capeillans ; je fais la connaissance de la jeune femme. Nous rentrons par le train de 4h20 et restons près de 3 heures à Perpignan.

Ille, jeudi 24 décembre 1908

L’après-midi, je vais à Boule voir semer les petits pois et m’occuper d’une vente d’arbres. Nous passons en famille la veillée de Noël ; l’an dernier, j’enviais le bonheur de Philomène qui avait passé cette veillée auprès de son fiancé ; cette année, je n’ai plus rien à lui envier et, à la messe de minuit, je vais remercier l’Enfant-Dieu de l’immense bonheur dont je jouis avec ma chère, ma bien-aimée petite Bebelle.

Ille, vendredi 25 décembre 1908

Nous allons à la messe de minuit qui est un peu plus calme que l’année dernière ; nous y faisons tous la sainte communion. L’après-midi après vêpres, nous allons prendre le thé chez les dames Batlle.

Ille, samedi 26 décembre 1908

Je vais à la grand’messe avec la Société Saint-Étienne dont c’est aujourd’hui la fête. Bonne Maman vient dans l’après-midi.

Ille, dimanche 27 décembre 1908

Je vais passer la journée à Vinça pour m’occuper de différentes questions concernant la Société et notamment assister à la réunion des chefs de section. Je vais faire une visite au nouveau curé qui est très bien. Au retour, je suis péniblement surpris d’apprendre qu’Henri de Lavergne est gravement malade ; depuis hier, il se sentait un peu souffrant, mais on croyait que ce ne serait rien et il parlait de partir demain pour Angers comme c’était décidé depuis longtemps. Ce matin le Dr Pons lui a trouvé une forte fièvre et un point pleurétique et pneumonique ; il lui a appliqué immédiatement 6 sangsues et un vésicatoire. Ce soir, il a 39 degrés de fièvre. Quel malheur ! Et combien inattendu ! Je pense qu’il a pris mal en se levant la nuit pour promener Cécile. Espérons qu’il sera mieux demain.

Semaine du 28 au 31 décembre 1908

Perpignan, lundi 28 décembre 1908

Henri avait passé ce matin une assez bonne nuit. Je pars d’Ille à 9h ½ et malgré un temps froid et la pluie je vais à Claira où je me décide à acheter la cave et l’écurie d’André Bousquet et une partie du jardin de Vincent Bousquet afin d’avoir un passage pour l’écurie ; j’ai la cave et l’écurie pour 6000 fr., 100 mètres carrés du jardin pour 500 fr. J’aurai, en outre, pour 5 ou 6000 fr. de réparations, d’aménagements et de constructions, puis pour 8000 fr. environ d’installation de cuves dans la cave et pour au moins pour 2000 fr. d’achats de charrette, cheval, comportes, pressoir, pompe etc. ; en tout cette exploitation va nécessiter une mise de fonds d’environ 23.000 fr. ; c’est bien ennuyeux, mais c’est indispensable ! Le soir, je couche ici chez l’oncle Gabriel de Llobet.

Perpignan, mardi 29 décembre 1908

Je suis venu passer 24 heures à Toulouse pour voir M. Edmond de Rivals et me renseigner sur la Société « Les Prévoyants de France », société de retraites en formation, dans laquelle on m’offre une situation. Je vois le directeur M. Ducos ; la situation que l’on m’offre me convient ; je vais en causer avec Bebelle et avec mes parents avant de prendre une décision. Je fais une visite à M. Bressoles et à Mme Larnaudie. Les Jamme sont ici, mais nous nous manquons ; du reste, nous nous verrons demain puisque je compte passer par Lapeyrouse. Je vois aussi mon oncle Charles de Llobet et ses filles de passage ici. Le soir, je vais voir jouer Le Chemineau de Richepin au Théâtre du Capitole. Je fais un tas d’emplettes du Jour de l’An.

« Le pouvoir occulte », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié dans Le Roussillon du 29 décembre 1908 – Médiathèque municipale de Perpignan

Ille, jeudi 31 décembre 1908

Je quitte Mazamet à 10h34 et rentre ici à 8h du soir. Je trouve Henri beaucoup plus malade que je ne pensais. Son état s’est aggravé ; il a une pleuro-pneumonie bien déclarée, sa température a, plusieurs fois, dépassé 40° ; aujourd’hui, il y a eu une consultation entre le Dr Pons et nos cousins Lutrand et de Lamer ; son état n’est pas désespéré, mais il est grave ; on tient ses parents au courant. Quelle triste fin d’année ! Comme cette année 1908 a été traversée de douleurs et de joies. Au début, un accident bizarre met ma vie en danger. Au milieu, mon mariage se décide ; vers la fin, après le malheur de la mort de mon futur beau-père, la grande joie de mon mariage ; puis la naissance des deux enfants et maintenant l’année s’achève dans une grande inquiétude. Sans compter que Maman est très souffrante, elle est menacée d’une phlébite. Malgré tout 1908 restera pour moi l’année de mon mariage. J’ai maintenant l’incomparable bonheur de m’appuyer sur une compagne aimable, douce, affectueuse, que j’aime de tout mon cœur et qui me le rend bien. Je remercie tous les jours le Bon Dieu de me l’avoir donnée.


[1] Voir supra note du 6 novembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Denis de Thézan, Le Pouget et ses alentours : étude historique, Paris, éd. Sault, 1882, 56 p (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Voir supra note du 24 septembre 1901 et aux 25 et 26 juillet 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Au sujet du voyage du « vicomte de Gruard », entre 1896 et 1914, qui est peut-être en réalité une escroquerie, voir aussi : https://www.legrenierdemonmoulins.fr/2022/03/un-voyage-de-noces-surexploite.html (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Simon Pons (Corbère, 14 avril 1861-Ille-sur-Tet, 8 juin 1933), médecin, qui avait épousé en 1885 Antoinette Trainier, fille du Dr Jacques Trainier. Ce sont les parents du futur poète Josep Sebastià Pons et de Simona Gay. Voir supra notes du chapitre introductif et du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Le docteur Paul de Lamer (Perpignan, 8 mai 1857-27 avril 1919), fils de Jules de Lamer (1828-1906) – voir supra note du 23 mai 1904 et au 17 avril 1906 – et de Léonie Massot, marié en 1881 à Marie-Thérèse Pujade (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Henri de Pontich (Les Batignolles, 12 août 1853-Paris IV, 29 janvier 1930), fils de François de Pontich Sicart et d’Élisabeth Volle, cousin germain de Mme Lazerme née de Pontich, grand-mère d’Antoine d’Estève de Bosch. Licencié en droit, commis principal à la Préfecture de la Seine puis receveur municipal et enfin directeur des travaux de la ville de Paris, il avait épousé le 7 décembre 1881 à Paris IX Émilie Martin (1858-1905), d’où trois enfants (une fille, Mme Mathieu, et deux fils, Charles et Adrien de Pontich). Voir aussi supra notes du 29 août et 13 septembre 1901 au sujet des Pontich (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Henriette Fabre (Toulouse, 1886-Le Fay, Indre, 1957), fille de Joseph Fabre (1850-1934), notaire à Toulouse, président du conseil des directeurs de la Caisse d’Épargne de Toulouse, et de Marie Antoinette Pontnau, petite-fille de Jean Joseph Marie Fabre (1808-1883), notaire et ancien maire de Toulouse. Elle épousera le 6 février 1912 à Toulouse Joseph Poulet (1886-1936), avocat (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Agnès du Plessis de Grenédan (Verneuil-sur-Vienne, Haute-Vienne, 16 septembre 1889-8 mars 1963), fille de Rodolphe du Plessis de Grenédan (1844-1919), ancien officier de marine démissionnaire, et de Marguerite de Grave (1850-1919). Le titre de comte de cette famille était de courtoisie. Agnès épousera dans sa ville natale le 11 juin 1909 Ignace Fayolle de Corus de Chaptes (1884-1932) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Voir supra note du 27 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Berthe Jaume (Perpignan, 18 février 1839-4 mai 1908), fille d’Amédée Jaume et de Louise Pares, avait épousé en 1ères noces à Perpignan en 1857 Édouard Aragon, puis, veuve, en 1875, Alexis Adamoli (1836-1913). Ce dernier, fils de Mélanie Bonet de Sallèles (et non de Saleilles, erreur souvent faite), portait parfois le nom de courtoisie de « Adamoli de Sallèles ». De son premier mariage, Mme Adamoli née Jaume était la mère d’Amédée Aragon et de l’historien Henri Aragon. Elle était la cousine germaine d’Emma Jaume (1830-1897), elle-même mère de Marie de Terrats (1855-1939), femme du général Xavier d’Estève de Bosch, l’oncle paternel de l’auteur du journal. Voir aussi supra note du 16 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] La marquise de Grave est née de Beaulieu (Note de l’auteur).

[14] Il doit s’agir de Ghislaine-Marie, fille de Max Dnpin de Saint-Cyr et de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 11 mai 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Louise Marie de Barbarin (1842-1908), mariée en 1867 à Pierre-Eugène de Maillard (1841-1874), ce dernier cousin germain d’Arthur Dupin de Saint-Cyr – père de Max Dupin de Saint-Cyr, mari de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch –, fils d’une Maillard (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Voir supra note du 8 avril 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Jean, marquis de Forton (Montpellier, 1873-1932), président du conseil d’administration du journal , L’Éclair, vice-président du Comité Royaliste de l’Hérault, membre de la Confédération générale des Vignerons. Il avait épousé en 1901 à Montpellier Jeanne de Rovira de Roquevaire, cousine germaine de Fernand de Rovira (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Peut-être s’agit-il de François Alart (1841-1908), négociant à Vinça, et de son épouse Marie Escanyé (1839-1918) ; ou de leur fils Jules Alart (1876-1965), déjà cité dans le journal, et son épouse Baptistine Duffaux. Voir aussi supra note du 7 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S.Chevauché).

[20] Voir supra note du 5 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Henri de Rodellec du Porzic (Brest, 11 février 1878-Perpignan, 11 octobre 1961), Saint-Cyr 1895-1897, lieutenant-colonel de cavalerie à la fin de sa carrière, fils de Joseph de Rodellec du Porzic et de Marie de Ferré du Péroux. Il épousa à Saint-Mihiel le 6 août 1908 Magdelaine d’Estève de Bosch, dont il aura deux enfants : Anne, devenue Mme Huon de Kermadec, et Olivier, futur capitaine de vaisseau (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Alphonse Dominique Antoine Massé (Perpignan, 29 juillet 1872-mort pour la France à Soppe-le-Bas, Haut-Rhin, 18 juin 1916), négociant en vins, marié en 1897 à Marie Reallon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Voir supra au 11 septembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Voir supra au 21 novembre 1906 et note du 12 mars 1903 ; voir aussi les projets de mariage entre Henri d’Albici et Philomène d’Estève de Bosch, sœur d’Antoine, notamment supra aux 29 octobre, 4 et 18 novembre 1904. Henri Colavier d’Albici épousa le 5 février 1908 à Paris XVI Marie-Thérèse Ducup de Saint-Paul (1886-1981), fille de Charles Ducup de Saint-Paul, lieutenant-colonel d’artillerie, et de Camille Bardou-Job, l’une des héritières de la richissime famille des papiers à cigarettes Job. Ce mariage avait été de courte durée puisque trois mois plus tard, le 25 mai de la même année le couple avait divorcé (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Fernand de Gayraud d’Auxilhon (Sauveterre, 29 juin 1855-23 mars 1944), fils d’Hippolyte de Gayraud d’Auxilhon et d’Anne Clémence de Rocous de Cahuzac, marié le 26 septembre 1887 à Arcachon avec Marie de Serres de Mesplès, elle-même cousine lointaine de Gabrielle du Lac, dont l’arrière-grand-mère maternelle était une demoiselle de Serres de Mesplès. Maximilien de Gayraud, grand-père de Fernand, avait été adopté en 1810 par son cousin le marquis Étienne Michel d’Auxilhon, resté célibataire, il en avait relevé le nom, même si le titre de marquis, légalement éteint, ne resta dans la famille que comme titre de courtoisie. C’est également de la famille d’Auxilhon que venait le château de Sauveterre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Marie-Amélie Frederich (1852-1914), veuve d’Isidore d’Ax de Vaudricourt (1841-1905), qui, né d’Ax de Cessales, avait relevé le nom de Vaudricourt de son arrière-grand-mère. Son frère aîné, Louis d’Ax de Cessales, continua la famille de ce nom, possessionnée à Corneilla-la-Rivière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] La grand-mère maternelle de Gabrielle du Lac était Gabrielle de Chefdebien, morte en 1903 à Vinça, nièce de Paul-Serge de Chefdebien (1802-1866), lui-même marié à Marie-Antoine de Richard de Gaïx (1806-1874). Une sœur de cette demoiselle de Gaïx, Mathilde (1819-1901) avait épousé un Roussillonnais, Jean de Blaÿ (1809-1887), et leurs enfants avaient hérité du château de Gaïx et relevé ce nom. Ainsi, Gabrielle du Lac n’était pas parente directe des Blaÿ mais une collatérale. L’un des enfants de Blaÿ de Gaïx avait épousé une Cornet, cousine d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir aussi supra note du 10 avril 1902, et au 21 octobre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Gaston du Lac (1865-1948), marié en 1893 à Marie-Alice de Salvage de Clavières (dont 6 enfants) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Claire du Lac (1867-1952), mariée en 1887 à Henri de Gineste (1865-1899), dont la fille Jeanne de Gineste (1888-1982) avait épousé en 1907 Jean Law de Lauriston de Boubers (1884-1945) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Germaine du Lac (1877-1966), mariée en 1901 à Henri Jamme dit Jamme de Lagoutine (1863-1946), d’où deux fils (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Albert du Lac (1881-1934), qui épousa Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Élisabeth du Lac (1884-1964), mariée en 1906 à Henry Tournamille (1877-1966), d’où deux enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] François du Lac (1891-1977), marié en 1919 à Marguerite Martin de Randal, d’où 3 enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Charlotte du Lac (1897-1965), mariée en 1919 à Jacques de Lapasse (1890-1961), d’où une fille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Voir supra note du 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Voir supra note du 10 avril 1902. Germaine de Llobet (1896-1991), dernière des 4 filles de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, épousa en 1920 Arnaud de Foucaud et d’Aure (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Voir supra note du 20 juillet 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Cette demeure, située à l’actuel n°6 de la place Gambetta, avait été acquis au début du XVIIIe siècle par un marchand nommé Pierre Bousquet ; elle passa ensuite à sa fille Rose Bousquet, mariée en 1764 à Joseph Bonaure, puis à la fille de ces derniers Paule Bonaure (1767-1849), mariée en 1784 à l’avocat François-Xavier Estève Simon (1739-1822). Ce sont les parents du colonel Jean Estève (1804-1881), grand-père paternel de l’auteur du journal. Il semble que cette demeure n’avait pas quitté la famille en ce début du XXe siècle, et elle paraît avoir été possédée en indivision par les deux frères Xavier et Henri Estève, ce dernier père d’Antoine, l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Marie Amélie de Llobet, née en 1886, qui épousera en 1912 Jean de Colomez de Gensac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Roc de Peyremaux, sur la commune d’Albine, à environ 9km au sud de la Métairie Grande (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] L’ordre du cortège et la liste des cadeaux ont été inscrits sur deux feuilles volantes intercalées entre deux pages du journal au niveau du 29 septembre 1908. Pour plus de lisibilité, nous avons transcrit ces feuilles entre le 29 et le 30 septembre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43]  L’identification de la famille de Lacaze ici présente au mariage en 1908 n’est pas évidente. Plus loin dans le journal, il sera clairement fait référence à une famille de ce nom, dont le patronyme complet était Gauldrée-Boileau de Lacaze, domiciliée entre le Tarn et la Haute-Garonne. En revanche, nous n’avons pas trouvé trace dans la généalogie de cette famille de demoiselles « B. de Lacaze », tous les individus de cette génération étant des hommes. Il pourrait s’agir d’une autre famille, installée pour sa part dans le Lot-et-Garonne, les Botet de Lacaze, même si aucune mention explicite ne figure dans le journal permettant de l’assurer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Jacques Hervé-Bazin (1882-1944) épousa le 12 janvier 1909 à Paris XVI Paule Guilloteaux (1890-1960). Ce sont les parents du futur écrivain Jean Hervé-Bazin (1911-1996) dit « Hervé Bazin », qui s’inspirera de sa mère pour le personnage célèbre de « Folcoche » dans son roman Vipère au poing (1948). Malheureusement, le journal d’Antoine d’Estève de Bosch de l’année 1909 étant lacunaire (perdu ou n’ayant jamais existé), aucun autre détail n’est donné sur ce mariage, et on ignore si Antoine y a assisté (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Emmanuel de Serres de Mesplès (1836-1908), fils d’Olivier de Serres de Mesplès et d’Augusta de Belin de La Réal, cousin issu de germains de Joseph du Lac, père de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Amélie Fichet (Apt, 9 avril 1826-Perpignan, 9 novembre 1908), fille de Louis Désiré Fichet et d’Adèle Dubois de Saint-Vincent, qui avait épousé le 24 avril 1854 à Sisteron Henri Lazerme (1817-1889), frère aîné d’Auguste Lazerme, l’arrière-grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch dit « Bon Papa » si souvent cité au cours du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] René de Rovira (1873-1916), fils de Charles de Rovira et de Sylvie Brondel de Roquevaire, cousin germain de Fernand de Rovira, avait épousé le 27 octobre 1908 à Sens Marie Beaudouin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1909 (année manquante)

Malheureusement, le journal d’Antoine d’Estève de Bosch pour l’année 1909 n’a pas été retrouvé dans les archives familiales. A-t-il été perdu? Ou tout simplement l’auteur n’a-t-il pas rédigé de journal au cours de cette année pour diverses raisons? Nous ne le savons pas.

Afin de tâcher de combler ce manque, nous indiquons ici différents événements importants de la vie de l’auteur survenus au cours de cette année, et insérons les extraits du journal Le Roussillon relatifs à certains articles qu’il y publia et à des conférences qu’il donna dans le cadre du Panache, la section de l’Action française pour les Pyrénées-Orientales.

Janvier 1909

Vinça, mardi 19 janvier 1909

Annonce de la fête de la Société Saint-Sébastien de Vinça dans Le Roussillon du 19 janvier 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Avril 1909

Perpignan, dimanche 18 avril 1909

Compte-rendu de la fête de Jeanne d’Arc célébrée par le Panache, section locale de l’Action française, à Perpignan le 18 avril 1909, et du toast porté à cette occasion par Antoine d’Estève de Bosch, extrait d’un article du Roussillon du 19 avril 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Perpignan, mardi 20 avril 1909

« Heureux symptôme », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en 1ère page du Roussillon du 20 avril 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Mai 1909

Perpignan, jeudi 13 mai 1909

Compte-rendu d’une réunion royaliste du 13 mai 1909 organisée à l’occasion de la présentation de candidatures royalistes aux élections municipales de Perpignan (Antoine d’Estève de Bosch figurant sur la liste), publié dans Le Roussillon du 14 mai 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Ille-sur-Tet, jeudi 20 mai 1909

Compte-rendu d’une réunion de la Jeunesse Catholique à Ille le 20 mai 1909 avec une conférence d’Henri Bertran de Balanda présentée par Antoine d’Estève de Bosch, paru dans Le Roussillon du 22 mai 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Perpignan, samedi 29 mai 1909

Compte-rendu d’une conférence d’Antoine d’Estève de Bosch intitulée « Les Etats-généraux » donnée au Panache à Perpignan le 29 mai 1909, publié dans Le Roussillon du 1er juin 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Juin 1909

La Métairie Grande, samedi 26 juin 1909

Félicitations à l’occasion de la naissance d’Antoine d’Estève de Bosch (plus tard dit « Tony »), premier fils d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac, le 26 juin 1909 à la Métairie Grande (commune de Sauveterre, Tarn), publiées dans Le Roussillon du 29 juin 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Novembre 1909

Torreilles, dimanche 28 novembre 1909

Compte-rendu d’une conférence d’Antoine d’Estève de Bosch intitulée « La Lutte scolaire » donnée à Torreilles le 28 novembre 1909, publié dans Le Roussillon du 30 novembre 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan

Décembre 1909

Ille-sur-Tet, vendredi 17 décembre 1909

Texte du discours d’Antoine d’Estève de Bosch aux funérailles d’Albert Batlle-Jonquères à Ille le 17 décembre 1909, publié dans Le Roussillon du 18 décembre 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan