1907

Janvier 1907

Semaine du 1er au 6 janvier 1907

Ille, mardi 1er janvier 1907

Il y a bien longtemps, depuis 1894 je crois, que je ne m’étais trouvé ici le premier jour de l’an. Je fais la sainte communion à 7 h. à l’église et je prie Dieu de bénir cette année, de protéger l’Église et la France qui en ont tant besoin et de faire que 1907 m’apporte plus de joie que 1906. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais des visites : M. le curé, M. et Mme de Lacour qui me reçoivent avec beaucoup de sympathie ; Madame, très aimable, fait même une petite allusion à mes sentiments pour sa fille, peut-être voulait-elle par-là engager la conversation et me confesser ? Je n’ai pas osé ; mais je crois que j’ai partie gagnée du côté de la famille. Restera à gagner la jeune fille ; jusqu’à présent, on ne lui a pas dit que je la recherchais, mais elle a bien dû s’en apercevoir. Oh si le bon Dieu voulait ! Je vais voir aussi Mme Roca d’Huytéza, Roca, Terrats d’Aguillon, Batlle. Je vais un moment au Carmel au tirage de la loterie des Dames de Charité ; j’y vois Marie-Louise.

Ille, mercredi 2 janvier 1907

Le matin, j’écris des lettres de Jour de l’An. L’après-midi, nous avons plusieurs visites : M. le curé, le vicaire, M. de Lacour, Victor ; Philomène offre le thé à ses amies Marie-Louise de Lacour et les demoiselles Batlle ; comme Victor est ici à ce moment-là, nous prenons aussi le thé. Ensuite, je sors avec Victor et je me décide à faire une chose que j’avais en tête depuis longtemps mais qu’une réserve excessive m’avait empêché de faire jusqu’ici : je lui fais mes confidences et je lui dis combien sa sœur me plaît, j’ai parlé avec lui pendant plus d’un quart d’heure ; du reste, il est très gentil pour moi et me facilite beaucoup la chose ; il était au courant de tout et me reproche de ne pas lui avoir parlé plus tôt. Il me dit qu’il serait très heureux de ce mariage qui resserrerait tant nos liens de parenté. La situation actuellement est celle-ci : j’ai pour moi la famille entière M., Mme et Victor ; mais je ne sais pas ce que pense la jeune fille qui, d’ailleurs, n’a pas été mise au courant de nos démarches. Il y a cette grande différence avec d’autres projets de mariage qui pourraient se présenter ou qui se sont déjà présentés, avec le projet Pallarès par exemple, qu’ici je connais et je connais beaucoup la jeune fille avec qui j’ai joué étant enfant, tandis que pour Mlle de Pallarès, c’était uniquement un mariage de proposition que deux dames mettaient en avant. Maintenant après avoir retrouvé Marie-Louise jeune fille et après l’avoir vue comme je l’ai vue depuis un mois, je serais extrêmement malheureux si j’étais repoussé par elle ; elle m’a tellement plu que je suis prêt à l’attendre ; mais ce qui me pèse le plus, c’est l’incertitude dans laquelle je me trouve. Je le dis à Victor et il le comprend très bien ; il essayera de se renseigner sur les sentiments de sa sœur, mais pourra-t-il lui-même les connaître actuellement ? Je ne puis dire à quel point tout cela me tracasse.

Ille, jeudi 3 janvier 1907

Je travaille presque toute la journée à recopier ma thèse, travail fastidieux. Papa étant allé rendre à M. de Lacour sa visite et offrir ses vœux à Mme de Lacour, ceux-ci, d’eux-mêmes, lui ont parlé du projet de mariage qu’ils désirent autant que nous. La jeune fille ignore nos démarches et ne veut pas actuellement se marier ; moi, elle me plaît tellement que je suis prêt à attendre et à refuser, comme je l’ai déjà fait, tout parti qui se présenterait ; mais ne sera-ce pas en pure perte ? Nous le verrons l’été prochain. Elle est charmante pour nous tous, pour Maman, pour Philomène avec qui elle sympathise beaucoup ; mais elle ne dit rien de ses projets, même à ses parents. Pourvu qu’elle n’ait pas une autre idée qu’elle ne veut pas dire… ! Enfin, la famille est on ne peut plus favorable.

Ille, vendredi 4 janvier 1907

Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année. Victor, qui repart aujourd’hui, vient me voir ; sans rien dire à sa sœur, il a essayé de la faire parler sur moi ; elle lui a dit qu’elle me trouve très à son goût ; lui ayant ensuite parlé de mariage (en général), il s’est rendu compte qu’elle ne veut pas en entendre actuellement parler ; il revient me dire cela ; il est, comme ses parents, très favorable. Mme de Lacour (qui ne sort jamais de chez elle) ayant fait dire à Maman qu’elle désirait la voir, Maman y va dans l’après-midi, et Mme de Lacour et son mari, tous deux spontanément, lui parlent de nos projets dans les termes les plus encourageants ; pour eux, c’est une chose décidée ; mais, précisément parce qu’ils désirent ce mariage autant que nous, ils ne veulent pas en parler encore à Marie-Louise que l’idée du mariage effraye ; elle n’a pas encore 20 ans. Quand Maman les quitte, ils lui disent de me donner de l’espoir et du courage. Mais les cinq mois qui nous séparent du moment de leur retour ici vont être longs !

Ille, samedi 5 janvier 1907

Joseph Jacomy ayant écrit à Papa une lettre d’excuses, je vais le matin à Boule m’occuper de la plantation. Les De Lacour partent aujourd’hui ; comme c’est triste pour moi ! Je regarde partir leur train de la route de Corbère puis je viens m’enfermer dans la chambre où je travaille et je me mets à pleurer ; j’écris ces lignes tout en pleurant. Si j’avais la certitude d’épouser Marie-Louise, si nous étions fiancés, la séparation serait certes bien pénible, mais enfin j’aurais la certitude ; mais je ne suis sûr que des parents, je ne suis pas sûr d’elle ; quelle inquiétude jusqu’au mois de mai ! Et encore le saurai-je alors ? Oh mon Dieu, mon Dieu, quand trouverai-je le bonheur complet ? J’avais espéré un moment que la famille de Lacour resterait jusqu’à lundi et que je reverrais Marie-Louise dimanche ; c’est même en grande partie pour cela et pour ne pas manquer cette dernière occasion de la voir, que j’ai renoncé à assister au mariage de Carlos. Ce mariage est mardi, il y a une soirée lundi et j’aurais dû partir pour Toulouse, pour ne pas trop me fatiguer, dimanche à 1h25 ; j’aurais donc manqué le thé de dimanche après vêpres auquel Marie-Louise aurait assisté si elle avait été ici. Aussi ai-je écrit mercredi à Carlos de m’excuser. Mais je suis volé puisque les De Lacour sont partis aujourd’hui ! Je ne regrette pas le mariage ; je suis trop triste et je n’y aurais pas trouvé de plaisir. J’ai vu Marie-Louise pour la dernière fois, ou plutôt je lui ai parlé pour la dernière fois hier soir chez les dames Batlle où je suis allé chercher Philomène qui y était avec elle. Et maintenant, il y en a pour près de cinq mois !!!

Vinça, dimanche 6 janvier 1907

Nous devions tous venir à Vinça ce soir pour y passer la journée de demain avec Bonne Maman ; mais maman ayant été souffrante ce matin, le programme est changé ; Maman n’y vient pas ; j’y vais seul avec Philomène et Papa n’y vient que de quatre heures à 7h faire ses adieux à Bonne-Maman. Je suis toujours bien attristé du départ de Marie-Louise ! Cependant, en envisageant froidement la situation, je suis forcé de reconnaître que le projet a marché à pas de géant pendant ces six dernières semaines ; s’il continue à aller de ce train quand nous nous retrouverons, il n’y aura plus qu’à prendre la décision définitive. Pour le moment, ma situation est bizarre : M. et Mme de Lacour m’ont promis le mariage de leur fille à qui ils n’ont pas encore parlé de ce projet ; naturellement, la promesse est conditionnelle et subordonnée au consentement de Marie-Louise. Je suis, pour le moment, une sorte de fiancé officieux et conditionnel !

Semaine du 7 au 13 janvier 1907

Ille, lundi 7 janvier 1907

C’était aujourd’hui la fête patronale de Vinça ; nous avons assisté ce matin à la grand’messe et je me suis occupé de différentes questions concernant la Société de Saint-Sébastien. Je suis reparti avec Philomène par le train de 1h10. Papa et Philomène partent pour Angers par le train de 4h6. Moi, je suis encore dans le pays avec Maman, jusqu’à la fin du mois ; mais je serai désormais plus souvent à Vinça qu’ici ; d’abord, c’est nécessaire à cause de la proximité de la fête de Saint Sébastien et puis Ille me paraît horriblement triste depuis le départ de Marie-Louise ; j’étais habitué, depuis un mois et demi, à la voir, sinon tous les jours, du moins plusieurs fois par semaine ; maintenant, je sens un vide immense ; elle seule pourrait le combler. Mais, il y en a pour cinq longs mois !!! Papa emporte 161 pages écrites et copiées de ma thèse ; j’aurais voulu pouvoir la lui donner tout entière, mais il me reste encore 40 à 50 pages à copier que je lui enverrai dans quelques jours ; j’aime mieux les savoir dans son sac que de les confier à la poste ; si ces 161 pages venaient à se perdre, quel malheur !, car je n’ai pas conservé le brouillon au complet. Dès que papa aura reçu la suite, il portera le tout à M. Baugas qui aura la complaisance de l’examiner et de me donner son avis, après quoi je l’enverrai à Caen ; mais je serai alors rentré à Angers.

Ille, mardi 8 janvier 1907

Je vais à Perpignan par le train de 1h25 pour faire quelques visites ; je vais chez Monseigneur, chez Mme Louis Noëll que je ne rencontre pas, chez Mme Dalverny, chez les Bonafos ; je vois aussi voir M. de Guardia au Roussillon. On me répète que le bruit de mon mariage avec Mlle Roca d’Huytéza[1] a couru tout Perpignan le mois dernier, c’est agaçant, j’en suis très ennuyé ; comme les gens qui inventent et colportent ces fausses nouvelles sont insupportables ! Heureusement que les De Lacour savent à quoi s’en tenir ! C’est aujourd’hui le mariage de Carlos ; tout le monde se demande pourquoi je n’y suis pas ; ne pouvant pas donner la vraie raison qui m’a retenu, je donne une seconde raison qui a pesé aussi dans la balance ; je réponds que, les Lazerme n’ayant pas invité Bonne Maman, j’ai voulu leur faire comprendre, en m’abstenant, que l’incorrection de leur procédé ne m’a pas échappé. On le répétera à Carlos ou à ses parents, mais cela m’est égal ; au contraire, je désire qu’ils le sachent ! Ce qui me contrarie beaucoup, ce sont ces bruits de mariage avec Mlle Roca d’Huytéza ; on peut croire que j’ai frappé à cette porte et que j’ai été éconduit ! C’est vraiment incroyable ! Alors qu’il n’y a rien eu qu’une simple idée ayant germé dans le cerveau de Tante Bonafos que j’ai immédiatement repoussée ; Mlle Roca d’Huytéza ne me plaît pas du tout et, d’ailleurs, au moment où tante Bonafos m’en a parlé, j’avais déjà l’idée de Marie-Louise. Pourvu que Tante Bonafos n’ait pas, sans me le dire, laissé échapper quelques mots sur son idée ! Il n’en faudrait pas davantage ! Moi, quand on m’en parle, je démens énergiquement et je déclare sur mon honneur que non seulement la nouvelle est fausse, mais même qu’il n’y a pas eu de notre part la plus petite démarche. Mais les gens pensent ce qu’ils veulent ; comme c’est agaçant !

Ille, mercredi 9 janvier 1907

Le matin, je vais à bicyclette à Boule faire creuser les trous pour la plantation de pêchers ; l’après-midi, je me promène car le temps est superbe et je travaille à recopier la fin de ma thèse, ce qui est insipide.

Ille, jeudi 10 janvier 1907

Le matin, je retourne à Boule ; l’après-midi, je fais une longue station au chantier de la grande maison, puis je travaille.

Ille, vendredi 11 janvier 1907

Je reviens encore à Boule à bicyclette ; on achève aujourd’hui de creuser les trous dans la partie de la propriété de « Derrère las cases » que nous plantons cette année en arbres à fruits ; il en tient 250 à 7 mètres de distance : 215 pêchers, 20 pommiers et 15 abricotiers ; l’année prochaine et les années suivantes, nous planterons d’autres pièces. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Je reçois le numéro de L’Express du Midi qui donne le compte-rendu du mariage du Vicomte Carlos de Lazerme de Lon avec Mlle Thérèse de Mauvaisin[2]. Les témoins étaient :  pour Carlos, le baron du Limbert son oncle et M. Henri de Çagarriga ; pour Mlle de Mauvaisin, M. de Lestapis et le colonel de Ferluc. Les garçons et demoiselles d’honneur étaient Jacques de Lazerme, le vicomte de Mauvaisin, le comte Odon de Chefdebien-Çagarriga et M. Pierre de Sarrieu ; les demoiselles d’honneur : Marthe, Mlle de Mauvaisin, Mlle de Felzins et Mlle de Ferluc. MM. Henri de Çagarriga et Edmond de Rivals de Boussac ont porté des toasts. Le pape avait envoyé sa bénédiction. L’abbé Latour, qui m’envoie L’Express, me dit que l’élite de la société toulousaine se pressait dans la chapelle Sainte-Anne où se célébrait le mariage et qu’il regrettait de ne pas m’y voir. Moi aussi, j’avoue que je ne pense pas sans regret à cette belle fête, mais j’avais deux bonnes raisons pour m’en abstenir ; et encore, pour la principale, j’ai été volé ; c’est de la déveine ! Plus je réfléchis à l’attitude des De Lacour, plus je crois que M. de Lacour ne voulant pas marier encore Marie-Louise, lui aura parlé mariage à peine du bout des lèvres ; M. de Lacour m’est très favorable, mais pour l’avenir ; il veut garder le plus longtemps possible sa fille ; elle a 20 ans ce mois-ci ; si le mariage se décidait l’été prochain, peut-être pourrait-on le célébrer quelques mois après. Comme c’est malheureux de ne pas savoir, d’être là dans l’incertitude ! Déjà huit jours ce soir que j’ai parlé pour la dernière fois à Marie-Louise ; 20 fois autant de temps et je la retrouverai !

Vinça, samedi 12 janvier 1907

Je viens m’installer à Vinça afin de préparer la fête de la Société Saint Sébastien, de régler les comptes, de m’occuper des nouvelles adhésions etc ; d’Ille ce matin, je suis allé à Corbère et à Boule à bicyclette ; l’après-midi, j’ai surveillé les travaux de la grande maison et j’ai fait avancer ma thèse. Les journaux publient une nouvelle et magnifique encyclique de Pie X qui s’adresse à l’épiscopat et au peuple français, qui condamne la nouvelle loi votée par les Chambres et défend aux Catholiques de s’y conformer ; le pape réfute toutes les calomnies débitées sur son compte et sur le compte de l’Église à propos de la séparation. Quelle indomptable fermeté ; quel grand pape ! c’est un second Pie IX ! Une semaine s’est écoulée depuis le départ de Marie-Louise ; jusqu’à la fin de mai, il y en a encore 19 ; 1/20 du temps est donc seulement passé ; c’est peu !

Vinça, dimanche 13 janvier 1907

Je vais à la grand’messe. L’après-midi à 1h, recouvrement des cotisations de la Société ; de 2h. à 3h ¾, réunion des chefs de sections ; nous y décidons, en principe, la création d’une ou de plusieurs sections à Rigarda.

Semaine du 14 au 20 janvier 1907

Vinça, lundi 14 janvier 1907

Le matin, je vais à la Balme surveiller la plantation supplémentaire de pommiers et de pruniers ; il fait un temps merveilleux, le soleil est si chaud que je ne peux pas même supporter un pardessus d’été ; c’est inouï et on ne voit cela, dans cette saison, que dans ce pays-ci ou sur la Côte d’Azur. L’après-midi, je travaille à ma thèse. Papa écrit que Louloute (petit nom que l’on donne à Marie-Louise) a déjà envoyé une carte postale à Philomène qui va lui répondre naturellement : c’est de bon augure ! Le Petit séminaire de Prades, fermé par suite de la loi de Séparation, va très probablement se rouvrir ici, sous la forme d’un établissement d’enseignement secondaire, dans l’ancien couvent des Carmélites. Maman, qui est allée à Perpignan, en rapporte la nouvelle par Mme Roca d’Huytéza, quand on lui parle des bruits idiots qui courent, ils démentent catégoriquement, comme nous ; c’est heureux !

Vinça, mardi 15 janvier 1907

Le matin, je vais surveiller la plantation des pommiers au petit champ du Biniou et à la nouvelle vigne de Tante Josepha. L’après-midi, je travaille à l’achèvement de ma thèse.

Vinça, mercredi 16 janvier 1907

Le matin, je travaille ; l’après-midi, je vais à Rigarda m’occuper de la création des nouvelles sections de la société ; la société Saint-Gaudérique avait déjà travaillé.

Vinça, jeudi 17 janvier 1907

Le matin, je travaille à ma thèse. L’après-midi, je vais à Ille. Le soir, j’achève de copier ma thèse ; enfin, elle est finie ! Il y a avait deux ans que j’avais choisi le sujet et un an que j’y travaillais. Elle est sensiblement plus longue que je ne l’avais prévu en commençant puisque je m’étais assigné, comme minimum, 160 pages écrites (ces pages sont du même format que celle-ci) et elle en a 206, sans compter les documents annexes. Cela fera je pense, de 220 à 230 pages imprimées ; c’est plus long que la plupart des thèses de doctorat en droit. Elle a dix chapitres : chap. I : historique ; chap. II : nécessité du repos hebdomadaire au point de vue physique et au point de vue moral, pour l’individu, pour la famille et pour la société ; chap. III : objections contre le repos hebdomadaire ; chap. IV : examen de quelques difficultés spéciales à certaines industries ; chap. V : choix du jour de repos ; chap. VI : repos facultatif ou repos obligatoire ; chap. VII : loi du 13 juillet 1906, projets antérieurs, étude critique ; chap. VIII : le repos hebdomadaire dans les chemins de fer ; chap. IX : le repos hebdomadaire dans l’agriculture, une enquête en Poitou ; chap. X : le repos hebdomadaire à l’étranger, législation comparée ; Annexes : Texte de la loi du 13 juillet 1906, son règlement d’administration publique, propositions tendant à modifier la loi. Papa avait emporté les 7 premiers chapitres, soit 151 pages ; je vais lui envoyer les 3 autres. J’avoue que j’éprouve un réel soulagement à la pensée que ce travail est terminé. Il ne me restera plus, dans quelques mois, qu’à soutenir ma thèse.

Vinça, vendredi 18 janvier 1907

Je vais à la Balme dans l’après-midi. Le soir à 7 heures, à la salle Llech, Assemblée générale annuelle de la Société Saint-Sébastien ; je l’ai avancée d’un jour afin de pouvoir m’occuper demain de l’organisation des sections de Rigarda ; ces sections, organisées demain, prendront part dimanche à la fête de la Société. La création de ces sections est décidée à l’unanimité ; nous coupons l’herbe sous les pieds à la Société Saint-Gaudérique !

Vinça, samedi 19 janvier 1907

Rigarda (carte postale ancienne sans date) – Site Pinterest

Quinze jours aujourd’hui du départ d’Ille des Lacour ; deux semaines sur 20, 1/10 du temps de séparation ! Quand je pense qu’il ne s’est encore écoulé que si peu de temps depuis ce moment-là, j’ai froid au cœur ; il me tarde tant de retrouver Marie-Louise ! Le soir, avec 3 autres membres du bureau de la Société, je vais à Rigarda ; nous donnons une réunion dans la salle de l’école mise à notre disposition par le maire ; j’explique ce que c’est que la mutualité, ses avantages, je fais connaître la Société Saint-Sébastien, les charges des sociétaires et les avantages de la Société ; 20 hommes se font inscrire sur le champ ; avec 10 autres qui s’étaient déjà inscrits, cela fait 30 ; je leur remets leur livret et leur insigne de sociétaire, nous les répartissons en deux sections, et ils nomment eux-mêmes leurs chefs de section ; l’un est républicain et l’autre royaliste ; nous avons, parmi nos nouveaux adhérents, des gens des deux camps ; c’est ce qu’il faut puisque la société Saint-Sébastien, qui est, en fait, la société conservatrice et catholique, ne fait pas de politique. Au retour, la fête de Saint Sébastien commence par des danses, par un passeville en musique et par des sérénades ; on m’en a fait une et je le reconnais en me fendant de deux pièces de cent sous.

Vinça, dimanche 20 janvier 1907

Journée occupée pour moi ! Le matin, défilé en musique de la Société dans les rues, puis grand’messe très solennelle, ensuite bal que j’ouvre après avoir adressé quelques mots aux sociétaires réunis sur la place du Puig ; l’après-midi, danses ; le soir, encore danses jusqu’à onze heures ; je fais danser des filles de sociétaires ; c’est de la vraie « fraternité » ; le temps étant très beau, on danse dehors sur la place du Puig décorée et aménagée à cet effet. Il y a eu six entrées nouvelles de Vinça dans la Société mais il y avait eu six décès dans l’année, comme nous avons dû rayer cinq membres pour défaut de paiement, cela ferait une légère diminution du nombre des membres ; mais les 30 inscriptions de Rigarda, qui seront 50 dans quelques jours nous assurent-t-on, rétablissent, et au-delà, l’équilibre ! Il y a maintenant 205 membres participants et cent membres honoraires (car il y a eu cette année 5 inscriptions de membres honoraires) ; notre société est bien plus nombreuse que l’autre et que la plupart des sociétés du département. Je donne ces chiffres dans mon petit speech du matin et cela fait bon effet. Je suis heureux de regagner mon lit à plus de minuit.

Fête de Saint-Sébastien à Vinça – Cliché anonyme, non daté [années 1900] (Collection Pierre Lemaitre)

Semaine du 21 au 27 janvier 1907

Vinça, lundi 21 janvier 1907

Je me lève à 8 h. seulement. Je m’occupe de différentes choses, des dépenses de la fête qu’il faut mandater.

Vinça, mardi 22 janvier 1907

Je commence à préparer une conférence que je dois faire samedi à la réunion d’Action française qui aura lieu au local du Panache à Perpignan ; le sujet est : « L’organisation du pays sous la monarchie ».

Vinça, mercredi 23 janvier 1907

Jacques Hervé m’écrit et m’annonce le prochain mariage de Jacques de Loges avec Mlle de Champsavin[3], de Laval. Je voudrais bien pouvoir lui annoncer le mien avec Louloute !!! Je vais écrire à Jacques des Loges pour le féliciter ; c’est le second de mes amis dont j’apprends le mariage en peu de temps : le mois dernier, c’était celui de François de La Touche avec Mlle de Vasson[4]. Je m’occupe du procès-verbal de l’Assemblée générale de la Société que j’envoie à la Préfecture pour faire approuver la petite modification aux statuts nécessitée par la fondation des sections de Rigarda. Le Petit séminaire diocésain, chassé de Prades par la loi de Séparation, va s’installer ici dans l’ancien couvent des Carmélites racheté par M. Trullès pour le sauver des mains du liquidateur ; mais il y a des travaux à faire ; or le directeur vient de confier ces travaux à un entrepreneur de maçonnerie qui est le plus enragé blocard de Vinça ! C’est un comble, ces curés et ces religieuses n’en font jamais d’autres ! On leur écrit pour les avertir, moi-même j’écris à M. Marie d’user de son influence sur eux pour qu’ils emploient des ouvriers bien-pensants ; ceux-ci, et il y en a plusieurs à Vinça, sont indignés ; il y a vraiment de quoi ! Il paraît que ce sont les Carmélites elles-mêmes qui ont recommandé cet entrepreneur ; on n’est pas plus naïf ou plus bête ! Cela fait du mal, beaucoup de mal !

Ferdinand Trullès (1858-1918), notaire à Ille-sur-Tet, qui racheta l’ancien couvent des Carmélites de Vinça – Cliché anonyme, non daté (Collection famille Bécat-Rotgé)

Vinça, jeudi 24 janvier 1907

Je travaille à ma conférence d’Action française. J’écris à Victor de Lacour. Il pleut assez fort presque toute la journée.

Vinça, vendredi 25 janvier 1907

J’achève mon travail pour le Panache. Il pleut toujours, mais avec des interruptions. Je fais la sainte communion à la messe de 7h 1/2. J’apprends le mariage de Pierre Saisset de Pallarès, cousin germain d’Hélène de Pallarès, avec la fille d’un général en garnison à Lyon, Mlle Yvonne de Ferron[5], notre ancienne voisine d’Angers ; il n’a donc pas réussi auprès de sa cousine ! Il est plus jeune que moi et c’est le troisième de nos amis ou de nos camarades dont j’apprends le mariage depuis un mois ; cela me donne envie d’en faire autant, mais hélas ! je ne suis pas à la veille de les imiter. Et dire qu’il y a encore 4 mois au moins d’ici au moment où je retrouverai les Lacour ! Comme c’est long !

Perpignan, samedi 26 janvier 1907

Je suis venu à Perpignan par le train de 1h10 pour ma conférence d’Action française au Panache ; je dîne et je couche chez Tante Bonafos. Je fais une foule de commissions et de visites dans l’après-midi. Malgré le mauvais temps froid, il y a pas mal de monde le soir au Panache : MM. Despéramons et Bertran, Talayrach[6], baron Desprès[7], plusieurs prêtres etc. Je fais ma conférence sur « L’organisation du pays sous la monarchie » ; on décide, à l’unanimité, de la publier in extenso dans Le Roussillon ; j’ai beau protester contre cette décision, rien n’y fait, on m’arrache mon manuscrit des mains.

Vinça, dimanche 27 janvier 1907

Je vais à la messe de 9h à Saint-Jean, et je me prépare à repartir par le train de 10h20, mais le vent glacé de nord-ouest qui a soufflé en tempête toute la nuit ayant renversé beaucoup de poteaux de télégraphe sur la voie, tous les trains ont un retard énorme ; le train qui devait arriver à Perpignan à 10 h n’arrive qu’à 11h38 et celui qui devait partir à 10h20 ne part qu’à 11h ¾ et va très lentement ; je n’arrive à Vinça qu’à 1h25 ; j’ai fait route avec notre cousin le docteur de Massia[8] qui rentrait à Molitg. Je n’ai pas pu, naturellement, aller à Rigarda pour le premier recouvrement de la Société, comme je devais le faire. Je vais à vêpres.

Semaine du 28 au 31 janvier 1907

Vinça, lundi 28 janvier 1907

Le vent est moins fort et moins froid, cependant il a encore gelé dans la nuit. Je vais à Boule et à Ille à bicyclette ; je vois les travaux de la maison et je rentre par le train de 4 heures.

Vinça, mardi 29 janvier 1907

Je vais à Perpignan par le train de 1h10 me faire arranger une dent ; je rapporte au Roussillon la moitié des épreuves corrigées de ma conférence. Je vais une minute chez les Bonafos ; j’y rencontre notre cousine Mme Paul de Lamer et sa fille Hélène, ainsi que Mlle Delafosse. Je vais ensuite à Rivesaltes par le train de 4h55 afin d’aller demander une réponse à un négociant en vins M. Trévillac qui a des échantillons du vin de Boule depuis 3 semaines ; il ne se fait aucune affaire et ce négociant ne peut me prendre ce vin à n’importe quel prix ; un autre négociant que je vois me fait la même réponse ; c’est le marasme complet, c’est navrant ; et dire que lorsque les malheureux propriétaires ne peuvent pas arriver à se débarrasser de leur vin, de gros fraudeurs, comme ceux que dénonçait ces jours-ci à la Chambre notre député M. Brousse, font impunément, grâce à leur coupable trafic, des fortunes scandaleuses ! Voilà la moralité du régime ! Ce M. Trévillac est un fervent catholique et un fidèle royaliste ; à Rivesaltes, il s’occupe de toutes les œuvres religieuses et il fait, dans tout l’arrondissement de Perpignan, une active propagande pour l’Action française. Nous causons beaucoup politique avec lui chez M. Joseph Roca où je vais attendre le départ du train. Je rentre à Vinça le soir.

Vinça, mercredi 30 janvier 1907

Obsèques, par un affreux temps (pluie, vent, neige) du sociétaire André Serradell dit Leon, sonneur de cloches ; ancien soldat d’Italie et de 1870, médaillé d’Italie. Je fais un speech de circonstance. Le reste de la journée, je mets en ordre les affaires de la Société avant mon départ pour Angers. Le pape autorise les évêques à faire proposer par les curés aux préfets et aux maires, suivant les cas, de traiter avec eux pour la remise gratuite, pour une durée de 18 ans, des églises aux curés ; mais sous condition que ce contrat reconnaîtra la hiérarchie catholique suivant un modèle arrêté dans la dernière Assemblée de l’épiscopat et qui devra être accepté dans toute la France ou nulle part. Je ne crois pas que le gouvernement autorise les maires ou les préfets à accepter ces projets de contrat ; du moins, le gouvernement sera obligé d’avouer qu’il ne veut pas reconnaître la hiérarchie ecclésiastique. Le Roussillon publie, en première page, la 1ère partie de ma conférence de samedi.

Vinça, jeudi 31 janvier 1907

Il neige assez abondamment presque toute la journée ; je ne peux pas aller à Ille comme j’aurais voulu. Le Roussillon publie la seconde partie de ma conférence. Voilà donc enfin terminé ce mois de janvier qui m’a paru si long depuis que je suis séparé de Marie-Louise. Demain, le mois suivant commence ; c’est un acheminement vers le retour !

Février 1907

Semaine du 1er au 3 février 1907

Vinça, vendredi 1er février 1907

Je vais à la messe et fais la sainte communion en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois. L’après-midi je vais à Ille par le train d’une heure ; d’Ille, je vais à Corbère en voiture découverte, malgré le vent glacial et la neige qui me surprend au retour, pour m’occuper de trouver un fermier pour le Cam del Nougué que nous allons remettre en champ. À Ille, au retour, je vois M. le curé ; il vient de recevoir une demande de renseignements sur Louloute de Lacour ; c’est évidemment en vue d’une demande en mariage ; M. le curé, qui s’est aperçu de quelque chose, me dit qu’il ne veut pas répondre sans me consulter ; je lui dis alors franchement ce qui en est pour moi, je lui expose la situation et il me dit que, dès lors, il va répondre qu’on s’y est pris trop tard, qu’il n’y a rien à faire pour un mariage. Dieu a permis que ce danger soit écarté ; je remercie beaucoup M. le curé de la délicatesse de sa démarche ; d’autant plus que je ne lui avais jamais parlé de mes projets. Je vois aussi M. Trullès et les demoiselles Mathieu. Il y a à Ille un passage de troupes ; cantonnement de 3 compagnies du 24e colonial ; la tenue de ces coloniaux est mauvaise ; l’un d’eux pousse l’oubli des convenances jusqu’à me demander l’aumône ! Je l’engueule comme il le mérite ; la discipline s’en va, mais quoi d’étonnant avec Picquart pour ministre de la guerre ? Je rentre à Vinça par le train du soir. Le Roussillon publie la fin de ma conférence.

Vinça, samedi 2 février 1907

Je vais à la grand’messe à 9 heures ; à 1h ½, je retourne à Ille, je revois M. le curé. D’Ille, je vais à Boule à pied dans la neige ; je donne mes instructions à Joseph pour la plantation des arbres qui ne pourra pas se faire tant que le sol ne sera pas un peu sec ; je rentre à Vinça par le train de 4h ½.

Vinça, dimanche 3 février 1907

Il fait toujours très froid ; il neige une partie de la journée. Je vais à la grand’messe et à vêpres. À 1 heure, recouvrement de la Société ; je mets en ordre les dernières affaires de la Société, car je compte partir demain pour Angers, après un séjour de six mois en Roussillon ; je ne retarderais que si le temps était par trop abominable. Je m’arrêterai à la Bastide d’Anjou et à Lourdes, aussi mon voyage durera-t-il trois ou quatre jours.

Semaine du 4 au 10 février 1907

Narbonne, lundi 4 février 1907

Après une très forte gelée la nuit dernière, le temps s’est un peu radouci et je suis parti de Vinça à 3h ½ ; je couche à Narbonne (Hôtel de la Dorade) afin de pouvoir aller demain à la Bastide et coucher le soir à Toulouse. J’ai laissé Maman à Vinça pour quelques jours encore.

Toulouse, mardi 5 février 1907

Je suis parti de Narbonne par le train de 7h34 du matin ; froid très vif. J’étais à 27 ou 28 kilomètres du Pignas et j’avais une envie terrible de me tromper de train ! Déjà un mois aujourd’hui que je n’ai pas vu Louloute ! Il me tarde qu’il y en ait cinq ou six ; alors, je la retrouverai. Je me suis arrêté à Ségala et je suis allé à la Bastide d’Anjou demander au curé, que l’on m’avait conseillé de partout, un traitement préventif contre le retour des petites affections cutanées qui m’ont tracassé il y a deux ans ; je n’en ai pas du tout, mais il faut prendre ses précautions à l’avance. J’arrive à Toulouse à cinq heures pour coucher car, par ce temps glacial, je ne me soucie pas de voyager la nuit, je descends à l’Hôtel de la Poste. Le soir, pour passer le temps, je vais voir ou plutôt entendre jouer Manon au Théâtre du Capitole.

Lourdes, mercredi 6 février 1907

Ce matin à Toulouse, je suis allé chez M. l’abbé Latour, mais là on m’a dit qu’il n’était pas à Toulouse. Je suis parti par l’express de 1h10 pour Lourdes où je tenais beaucoup à venir pour recommander mon avenir et mon projet de mariage à la Sainte Vierge. Il fait un peu moins froid ; cependant on patinait à Toulouse ce matin ; il y a de la neige presque partout. En passant à Tarbes, j’ai demandé à M. d’Arexy, chef de gare, des nouvelles de sa mère ; elle est toujours au plus mal. J’arrive à Lourdes à 5h ; je descends à l’Hôtel Heins. Je vais me confesser et prier à la grotte.

Angers, vendredi 8 février 1907

Me voici de retour à Angers après 6 mois ½ d’absence ; j’y rentre pour 3 mois ½ à peine : le temps d’envoyer ma thèse à Caen, de la soutenir et de la faire imprimer. Je n’ai pas écrit mon journal hier vendredi car j’étais en voyage. Après avoir entendu la messe hier matin et fait la sainte communion, et après m’être promené, dans l’après-midi, j’ai quitté Lourdes par l’express de 5h7 du soir comptant être à Bordeaux à 10h du soir et à Angers ce matin à 8 heures. Mais n’ayant pas changé de train à Pau comme j’aurais dû le faire, j’ai manqué ce rapide et j’ai dû me contenter de prendre un rapide qui passe à 1h55 du matin à Dax (j’ai dû passer 4 heures en gare de Dax où j’ai assez bien dormi) ; je suis arrivé à Bordeaux à 4h12 ; j’ai pris aussitôt un rapide de l’Orléans qui partait pour Paris à 4h25 et je suis arrivé à Saint-Pierre-des-Corps avant 9 heures ; j’ai passé deux heures en gare de Tours et, par l’express de 11h55, je suis arrivé à Angers à 1h31 au lieu de 8 h1. Il faisait froid mais pas excessivement. Maman est arrivée à 5 h du soir par l’État emmenant la femme de chambre Angèle.

Angers, samedi 9 février 1907

Il pleut la plus grande partie de la journée ; je reprends contact avec le monde angevin, pour 3 mois ½, en allant voir Lucas. Cinq semaines aujourd’hui que je n’ai pas vu Marie-Louise ! Quand il y en aura 4 fois autant, je serai bien près de la revoir, si même je ne l’ai pas déjà revue ! On me raconte ici l’accueil que l’on a fait à Picquart ; il est venu dimanche dernier inaugurer je ne sais quoi et nos amis, en son honneur, ont, le matin même, rempli la ville du deuxième « Appel du pays » de l’Action française dans lequel sont étalées les turpitudes du « général » (!!!) Picquart ; on en a mis des centaines, partout, jusque sur le mur de l’école qu’il inaugurait ; il paraît qu’elles ont été extrêmement lues ; des groupes de 30 et 40 personnes étaient arrêtés devant : Marie-Georges ne devait pas être satisfait ! Mais il n’a pas osé les faire enlever le jour.

Angers, dimanche 10 février 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et au salut à l’Adoration, je fais quelques visites ; il pleut. J’apprends avec peine la mort à Toulouse d’un saint religieux capucin le P. Marie-Antoine[9] ; c’était véritablement un saint et je suis convaincu qu’il sera canonisé un jour ; si je deviens mieux, je ne désespère pas de le voir vénérable ou même bienheureux ; pauvre Père ! Il m’avait donné sa bénédiction quand j’étais tout enfant et plusieurs fois depuis à Lourdes où je l’avais rencontré ; des foules pieuses le suivaient et sollicitaient une bénédiction ; il y a 3 ou 4 ans, au pèlerinage national, je le vis dans les passages souterrains de la gare au moment où il venait de descendre du train de Toulouse ; on le pressait, on l’entourait de toute part, je m’agenouillai devant lui et il me donna son crucifix à baiser. Tout Toulouse sera derrière son pauvre cercueil ; le P. Marie-Antoine savait, au besoin, morigéner comme ils le méritent les suppôts de Satan qui déshonorent la France ; je me rappelle quelques lettres bien senties qu’il a écrites à Combes ! Il était, d’ailleurs, royaliste ; j’ai lu, il y a quelque temps, un mot de lui sur le dévouement au Roi qu’il ne comprend pas qu’on sépare du dévouement à Dieu.

Père Marie-Antoine (1825-1907), prêtre capucin et pionnier des pèlerinages de Lourdes  – Cliché anonyme, non daté (Site Actu.fr)

Semaine du 11 au 17 février 1907

Angers, lundi 11 février 1907

Je vais à la messe de 8 heures et je fais la sainte communion ; le matin et l’après-midi, je fais diverses commissions en ville. Il y aura, sans doute prochainement, une grande conférence ici par Jules Delahaye, les deux frères de Cassagnac et un ou deux autres orateurs. Cette conférence, dont la pareille a lieu à Nantes dimanche prochain et qui sera suivie de beaucoup d’autres, pourrait bien être le point de départ d’un mouvement nouveau, encouragé par Rome, et dont les ralliés n’auront pas à se féliciter ! Je ne puis en écrire plus long pour le moment… car je suis dans le secret des dieux et il ne faut pas le trahir.

Angers, mardi 12 février 1907

Je vois M. Baugas ; il a lu la plus grande partie de ma thèse et il m’en fait compliment ; il n’y a rien trouvé à reprendre. Nous passons l’après-midi au Patronage Saint-Serge où les enfants jouent une féerie : Le chat botté.

Angers, mercredi 13 février 1907

Je vais recevoir les cendres à Saint-Joseph à 9 heures. L’après-midi, je fais plusieurs visites et commissions. L’Éclair de Paris publie un ordre du jour extrêmement violent que notre cousin le comte de Franclieu[10], colonel du 147ème de ligne à Sedan, adresse à son régiment en prenant sa retraite pour limite d’âge ; dans cet ordre du jour, il dit que n’étant pas homme à tout faire, n’étant ni juif, ni franc-maçon, ni casserole, ni traître ni taré, il n’a pas été jugé digne de rester dans l’Armée etc. Il aurait certainement dû passer général si l’on n’avait tenu compte que de ses notes militaires ; mais il devait avoir sa fiche, voilà, et Picquart ne l’a pas nommé.

Angers, jeudi 14 février 1907

L’après-midi, leçon de chant chez M. Pinguet, ensuite, salle d’armes. Philomène reçoit plusieurs cartes de Louloute.

Angers, vendredi 15 février 1907

Le matin, je fais plusieurs commissions ; le soir des visites ; je prends un bain à 5h ½.

Angers, samedi 16 février 1907

L’après-midi, M. Baugas ne m’ayant pas encore rendu le manuscrit de ma thèse, j’écris l’introduction, ensuite je vais voir M. Courtois, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge. Je reprends ainsi peu à peu mes habitudes d’Angers, mais pour si peu de temps… ! Je dis à tout le monde que je ne suis ici que de passage, de passage pour 3 mois ; c’est aujourd’hui que se termine la sixième semaine depuis le départ d’Ille des Lacour ; sur 20 ou 21, c’est quelque chose déjà ; samedi prochain, ce sera le tiers !

Angers, dimanche 17 février 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres à Saint-Joseph ; aujourd’hui commencent les prédications du carême. Le soir, je vais à l’Assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin.

Semaine du 18 au 24 février 1907

Angers, lundi 18 février 1907

L’après-midi, je fais quelques visites ; je vais notamment chez Mme des Loges faire ma visite de félicitations pour le mariage de Jacques.

Angers, mardi 19 février 1907

Je fais quelques visites ; M. Baugas me rend ma thèse ; il n’y a fait que très peu d’observations et des observations insignifiantes.

Angers, mercredi 20 février 1907

Je remets une partie de ma thèse pour laquelle j’ai écrit une 1introduction de 3 pages. À 4 heures, dans la salle de la Conférence Saint-Louis, M. René Bazin, de passage à Angers, lit le 1er chapitre d’un nouveau roman qu’il va faire paraître Le blé qui lève ; il paraît devoir être intéressant, genre roman social, témoigne de beaucoup d’observation. Le soir, à la salle de la rue des Quinconces, conférence du marquis Costa de Beauregard[11], de l’Académie française, présenté par M. René Bazin : deux habits verts ! La conférence est faite au profit de 2 œuvres angevines, elle est lue, a pour titre : « Hier et aujourd’hui », très bien écrite.

Angers, jeudi 21 février 1907

Je passe une bonne partie de la journée à revoir ma thèse. L’après-midi, leçon de chant et salle d’armes.

Angers, vendredi 22 février 1907

J’achève la révision de ma thèse et je l’expédie au secrétaire de la Faculté de Caen ; j’aurai pour président de thèse le doyen de Caen, M. Villey.

Angers, samedi 23 février 1907

Septième semaine passée ! En comptant jusqu’au 1er juin, cela fait 1/3 de passé depuis le 5 janvier ; ça commence à se tirer comme disent les soldats, mais bien lentement. Je fais quelques visites. Le matin, je vais prendre des renseignements à l’imprimerie Burdin sur les tarifs et conditions pour ma thèse. Je vais me confesser. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 24 février 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph ; je vais à vêpres et au sermon à la cathédrale. Le soir, je vais avec Papa à une réunion de comité paroissial de Saint-Serge ; M. Persin y fait une conférence sur « L’action sociale de l’Église ».

Semaine du 25 au 28 février 1907

Angers, lundi 25 février 1907

L’après-midi, je fais quelques visites : Mmes de Chappedelaine et Blanc. Comme je m’y attendais depuis le 1er jour de la « déclaration des évêques », les négociations engagées pour les contrats de jouissance des églises ont complètement échoué ; Briand, l’auteur de la loi de Séparation, a fait semblant, pendant quelques jours, de négocier avec une certaine bienveillance ; déjà de naïfs conservateurs plus ou moins libéraux (cette engeance est incorrigible !) parlaient du libéralisme du ministre des Cultes ; dans la séance de mardi dernier, cet animal a réussi à se faire applaudir par une partie de la droite à la Chambre (ce qui, il est vrai, ne constitue pas un tour de force). Maintenant tout est rompu, les conditions posées par le gouvernement étant jugées, à bon droit, inacceptables par l’archevêché de Paris et par le pape ; une fois de plus, les prévisions des royalistes se réalisent et les savantes combinaisons des soumissionnistes libéraux restent en panne ; mais ça ne les instruira pas ! Beaucoup de curés, qui redoutaient beaucoup les charges que le contrat leur aurait imposées, sont enchantés de l’échec de ces négociations que la souplesse des évêques avait imposées au pape ; Pie X avait avait laissé faire, mais ça ne lui plaisait guère. Le geste pouvait être plein de mansuétude de la part des évêques, mais il manquait de fierté. Le seul avantage que je trouve à la chose c’est que le gouvernement a été obligé de se démasquer un peu plus dans sa lutte contre l’Église.

Angers, mardi 26 février 1907

Le matin, je reçois une nouvelle ennuyeuse sous la forme d’une lettre de M. Villey, doyen de la Faculté de droit de Caen, qui m’annonce qu’il ne pourra pas être mon président de thèse parce qu’il venait de recevoir, quand mon manuscrit est arrivé, une autre thèse, fort longue, à examiner. Il a donc chargé M. Cabouat, professeur de législation industrielle, de prendre ma thèse ; ça m’ennuie, j’aurais préféré avoir M. Villey, mais il n’y a rien à faire ! Je vais à la Bibliothèque municipale.

Angers, mercredi 27 février 1907

Je retourne à l’imprimerie Burdin prendre des renseignements plus complets. L’après-midi, je fais des visites.

Angers, jeudi 28 février 1907

L’après-midi, leçon de chant ; je fais quelques commissions. Temps superbe, soleil radieux ; c’est déjà un avant-goût du printemps.

Mars 1907

Semaine du 1er au 3 mars 1907

Angers, vendredi 1er mars 1907

Un mois de plus, tant mieux ; je sens que je me rapproche de ce moment tant désiré de fin mai ! Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur du 1er vendredi du mois. Le soir, j’assiste à l’Université, à une conférence fort intéressante, faite par un Nantais, sur les prisonniers nantais sous la Terreur ; le conférencier retrace les souffrances épouvantables de ces malheureux nobles, bourgeois, commerçants, gens du peuple, jeunes gens, jeunes filles et enfants de tout âge entassés dans les prisons insalubres, et mourant comme des mouches dans leur prison ; ceux qui ne mouraient pas de maladie passaient sous le couperet de la guillotine ou noyés en masse par ordre de l’infâme Carrier ; et vive la liberté !

Angers, samedi 2 mars 1907

Fin de la 8ème semaine ; je commence à approcher de la moitié ! Je vais à la salle d’armes ; le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 3 mars 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À 1h ½, au concert populaire extraordinaire ; j’y entends un violoniste roumain nommé Enesco[12] absolument remarquable. À 5h, et jusqu’à 6 h ¼, je vais à un thé très élégant chez la comtesse de Chappedelaine ; j’y rejoins Maman et Philomène. Le soir, nous avons Georges de Violet, qui est ici pour cinq semaines, il fait son stage au 6ème génie.

Georges Enesco (1881-1955), violoniste et compositeur roumain  – Cliché anonyme, non daté (Site lepetitjournal.com)

Semaine du 4 au 10 mars 1907

Angers, lundi 4 mars 1907

Le matin, je vais au « Palais des marchands » voir une exposition de meubles parce que nous devons acheter une chambre pour Ille ; ça ne fait pas notre affaire. Le soir, j’assiste à une réunion de l’« Association franciscaine » dirigée par les Pères Capucins habillés en prêtres ! Intéressante conférence de René Couteau sur un beau sujet « L’Église et le travail », devant plus de 200 hommes du peuple ; la réunion était présidée par M. Joûbert, conseiller municipal de la droite.

Angers, mardi 5 mars 1907

Deux mois aujourd’hui du départ d’Ille des Lacour ; j’y pense toute la journée, il est vrai que ça ne me change guère des autres jours ; dans 3 mois, le 5 juin, j’espère bien que j’aurai revu Marie-Louise ; qui sait si M. de Lacour se décidera ! Je prie ardemment pour cela. Marie-Thérèse nous arrive pour 2 mois environ avec sa fillette que je ne connaissais pas encore et la nourrice ; Ghislaine-Marie est une belle fille de 6 mois qui ouvre de grands yeux bleus étonnés ; elle est très mignonne et je suis enchanté de l’embrasser. Ce matin, je fais avec M. Neveu la quête annuelle pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dans le quartier du faubourg Saint-Michel et du boulevard Carnot. Nous recevons une lettre de Vinça nous disant que Bonne Maman est grippée ; cela nous inquiète un peu, car la grippe est mauvaise cet hiver.

Angers, mercredi 6 mars 1907

Nous télégraphions à Vinça pour avoir des nouvelles de Bonne Maman ; on nous répond qu’elle va réellement mieux et qu’elle est levée. La petite est très mignonne et crie très peu pour son âge. Comme il me tarde d’avoir, moi aussi, un petit bébé à moi ; hélas ça ne sera pas de sitôt. Ah, si M. de Lacour voulait abréger ! Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge.

Angers, jeudi 7 mars 1907

Bonne Maman va bien mieux. Le soir, nous avons le jeune ménage de Violet à dîner ; Mme de Violet est assez gentille.

Angers, vendredi 8 mars 1907

Triste nouvelle et bien inattendue. Une dépêche de Joseph Cornet nous annonce la mort subite à Paris de son frère Pierre[13] survenue aujourd’hui. Pierre, qui avait la tête trouble depuis près de 3 ans, était presque constamment à Paris avec sa mère et son frère ; il avait de 39 à 40 ans ; il avait gâché sa vie. Pauvre malheureux cousin ! Je ne l’avais pas vu depuis 2 ans ½. Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge. Ces pauvres Cornet sont réellement malheureux depuis quelques années. Je vais à la salle d’armes à 5h ½.

Angers, samedi 9 mars 1907

Je choisis, dans l’après-midi, un souvenir que j’offrirai à Jacques des Loges à l’occasion de son mariage ; c’est un joli encrier en cristal et bronze doré style empire. Le Roussillon d’hier publie un article que je lui ai envoyé avec ce titre : « Antagonisme de principes », dans lequel je montre l’opposition de principes qui existe entre l’Église et les gouvernements issus de la Révolution. Une nouvelle dépêche de Joseph nous apprend que les obsèques de Pierre auront lieu mardi à Rodès. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. La 9ème semaine s’achève aujourd’hui ; le temps marche à pas de fourmis à mon gré. La pensée de Marie-Louise ne me quitte pas.

« Antagonisme de principes », article d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon du 8 février 1907 – Médiathèque de Perpignan

Angers, dimanche 10 mars 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais avec Jean Gavouyère au bureau de distribution gratuite de journaux et brochures que j’ai contribué à fonder l’année dernière sous le patronage des « Comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il fonctionne très bien et répand un grand nombre de bons journaux, des almanachs, des brochures de propagande religieuse, sociale et politique dans le populeux quartier des « Justices ». Au retour, je vois la cavalcade de la Mi-Carême qui n’est pas aussi réussie que celle de l’an dernier. Je vais au salut à la chapelle de l’Adoration.

Semaine du 11 au 17 mars 1907

Angers, lundi 11 mars 1907

L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser ; je vais voir Mme Lucas que je ne rencontre pas. Le soir, je vais, pour la 1ère fois cette année, à la Conférence Saint-Louis où Bidault parle de « L’obéissance militaire » et de ses limites ; il s’inspire d’un article d’Étienne Lamy paru dans Le Correspondant ; d’un article du général Donop paru dans L’Action française et du livre du commandant Héry. Cette question est de plus en plus à l’ordre du jour en présence des honteuses besognes auxquelles des politiciens sans scrupules emploient l’Armée française qui n’était pas faite pour cela.

Angers, mardi 12 mars 1907

C’est aujourd’hui qu’on enterre à Rodès ce pauvre Pierre ; c’est bien malheureux que personne de nous puisse y assister ; mais c’est si loin et il y a si peu de temps que nous sommes rentrés ! Si les obsèques avaient eu lieu à Paris, Papa y serait certainement allé. Dans l’après-midi, une dépêche de Toulon annonce une terrible catastrophe : le cuirassé « Iéna » a fait explosion à rade ; 200 à 300 marins ont péri, on n’a pas d’autres détails ; vers le soir, on annonce que ce sont les poudres du navire qui ont explosé ; c’est atroce ! On venait de supprimer les aumôniers de la Marine, c’est la réponse du ciel ; mais la république maçonnique ne comprendra pas ! On annonce la mort de Casimir-Périer, l’ancien président de la république. Le soir, je vais à la salle d’armes ; après dîner, au sermon à la cathédrale. Le matin, à la messe de 8h à Notre Dame, je fais la sainte communion pour clôturer la neuvaine dite « de la grâce » que j’ai faite afin d’obtenir mon prochain mariage avec Marie-Louise de Lacour. Puissé-je être exaucé !

Le cuirassé Iéna après la catastrophe  – Cliché Giraud, 1907 (Site reddit.com)

Angers, mercredi 13 mars 1907

L’après-midi à 5h ½, je vais au cours de religion du P. Corbillé à l’Université. On donne d’horribles détails sur la catastrophe du « Iéna » ; il y a plus de cent officiers ou matelots tués ; le commandant, capitaine de vaisseau Adigard, a une partie de sa famille à Angers ; je connais un de ses neveux membre de l’Action française ; il est parmi les morts. Le cuirassé est perdu.

Angers, jeudi 14 mars 1907

Je vais voir, par carte, Mme Robiou du Pont, qui, n’habitant plus Angers, est venue passer quelques jours chez la marquise de Becdelièvre. Il y a un an aujourd’hui qu’est arrivée la 1ère lettre m’annonçant que deux dames de Perpignan voulaient me marier à Mlle de Pallarès ; quelle navrante histoire, et qu’il aurait mieux valu que ces dames, puisqu’elles ne connaissaient pas les idées de la famille de Pallarès, restassent tranquilles !

Angers, vendredi 15 mars 1907

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame. L’après-midi, je vais faire des armes chez Bickel ; le soir, je vais au sermon à Saint-Serge.

Angers, samedi 16 mars 1907

C’est la 10ème semaine qui s’achève aujourd’hui ; dans 3 jours, la 1ère moitié du délai compris entre le départ d’Ille des Lacour le 5 janvier et leur retour probable, vers le 1 juin, sera passée ; le délai passe, mais l’incertitude dure et c’est ça surtout qui est pénible ! Quand saurai-je à quoi m’en tenir ? Nous avons à déjeuner tous les Padirac sauf M. de Padirac qui est en voyage. J’apprends une nouvelle qui me fait grand plaisir, c’est la nomination de M. Albert Batlle[14] comme délégué des sociétés de secours mutuel du canton de Vinça à la Commission cantonale d’assistance aux vieillards instituée par la loi du 14 juillet 1905 qui organise l’assistance obligatoire. Je m’étais beaucoup occupé de cela au mois de décembre. M. Albert Batlle étant le vice-président de la Société Saint-Sébastien, étant, de plus, connu comme réactionnaire ardent puisqu’il est le représentant officiel du comité royaliste départemental dans le canton de Vinça, on avait voulu mêler stupidement la politique à cette élection et la Société « La Fraternelle » de Vinça lui avait opposé son secrétaire, M. Jean Roca, un radical-socialiste bon teint. Alors s’était engagée une véritable lutte ; j’avais fait une active propagande pour M. Batlle dont la candidature était mon œuvre, et il avait eu, sur 8 sociétés existant dans le canton, les voix de 4 (3 à l’unanimité, 1 à la majorité) ; Roca n’avait eu que 2 sociétés, dont une irrégulièrement ; enfin deux sociétés s’étaient abstenues. Si on additionne le nombre des voix, M. Batlle l’emportait sur son concurrent. Mais comme on avait fait de cette élection une question politique, il était à craindre qu’on ne commît une injustice et qu’on ne proclamât l’autre élu. Mais j’avais fait paraître une note dans Le Roussillon annonçant qu’il y aurait une action contentieuse devant le conseil de Préfecture en cas de passe-droit ; M. Batlle l’avait aussi déclaré à un conseiller général républicain. Aussi, en présence de cette attitude énergique, n’a-t-on pas osé faire ce passe-droit que certains désiraient. Ils doivent être bien attrapés ! C’est un succès pour la Société Saint-Sébastien et pour les sociétés conservatrices du canton et un grave échec pour les autres, surtout pour « La Fraternelle » ; je peux ajouter que c’est pour moi, qui avais mis tout en train, un succès personnel. Je télégraphie mes félicitations à M. Albert Batlle. Le soir, nous allons à la conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 17 mars 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. De 1h ½ à 3 heures, je vais, comme dimanche dernier, au bureau de distribution gratuite des bons journaux, au quartier des Justices ; ensuite je vais au sermon et au salut à Saint-Joseph. De 5h à 7h, nous donnons notre première réunion d’adieu aux Angevins, sous la forme d’un thé qui a été très élégant et très réussi. Il y avait de 25 à 30 personnes : M. et Mme Robiou du Pont, marquis et marquise de Becdelièvre, comtesse de Toulgoët, Mme et Mlle Blanc, Mme et Mlle Follenfant, Mme de La Villebiot, M. et Mme du Guerny et Mme Mongazon, Mlle de Lavigerie, commandant et marquise de Villelume, M. et Mme Bourjeon du Lac, comte du Réau, M. de Saint-Valmont, lieutenant et Mme de Violet.

Semaine du 18 au 24 mars 1907

Angers, lundi 18 mars 1907

On a enterré hier les victimes de la catastrophe du « Iéna » ; sur la sommation de plusieurs journaux, même républicains avancés, M. Fallières s’est décidé à y assister ; mais il s’y est conduit comme un goujat qu’il est ; il a refusé d’assister à la partie religieuse de la cérémonie, à l’allocution donnée par l’évêque de Fréjus ; il ne s’est même pas découvert devant les cercueils « à cause du soleil » ; a prononcé son fade discours très loin des cercueils, toujours pour éviter de prendre un rhume de cerveau. Cette goujaterie a écœuré tout le monde, même Le Matin, c’est tout dire. On avait refusé à des prêtres accourus tout de suite auprès des blessés l’entrée de l’hôpital militaire. Ces faits révoltants montrent à quel degré d’abaissement moral nous conduit la république ; on ne ferait pas pire en Turquie ou en Chine ! Dans l’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions ; le soir, à cause de l’épidémie de variole noire qui a éclaté simultanément dans plusieurs villes, le docteur Sourice vient tous nous revacciner ; c’est prudent.

Angers, mardi 19 mars 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures en l’honneur de Saint Joseph ; j’ai bien des intentions à recommander à ce grand saint. C’est précisément aujourd’hui 19 mars le milieu entre le 5 janvier et le 1 juin, date à laquelle j’espère que les Lacour seront de retour à Ille d’après ce que m’a dit Victor ; 73 jours sont passés depuis ce triste jour du 5 janvier, quand il en sera passé autant, je puis espérer revoir Marie-Louise ; j’y pense sans cesse ! Quelle terrible déception ce serait pour moi si j’allais échouer ! Je ne veux pas y penser… ! Je vois Jacques Hervé-Bazin qui est de passage à Angers ; il va retourner à Arcachon jusqu’au mois de mai.

Angers, mercredi 20 mars 1907

Le soir, je vais au sermon de carême à Saint-Serge.

Angers, jeudi 21 mars 1907

Le matin à 8 heures, je vais au commencement de la retraite de 3 jours qui est prêchée par le P. Larousse dans la chapelle Saint-Martin à l’Université. Nous avons la visite de M. Henri Bertran qui est de passage à Angers chez son beau-frère M. de Soos ; nous l’invitons à déjeuner pour demain. Je reçois une lettre de Victor de Lacour ; il me dit qu’il sera à Ille à la fin de mai et il m’y donne rendez-vous ; il me tarde joliment d’y être ; peut-être alors, au bout de quelques jours, la solution que je désire tant interviendra-t-elle.

Angers, vendredi 22 mars 1907

Philomène reçoit 3 cartes postales très affectueuses de Marie-Louise ; décidément, cette onzième semaine aura été fructueuse ! Maman reçoit par le même courrier une lettre qui fait revivre une période bien pénible et des souvenirs récents mais tristes : Madame Louis Noëll lui écrit que, causant avec Mme de Pallarès du projet évoqué de l’an dernier, Mme de Pallarès lui a dit que les renseignements sur mon compte étaient excellents et qu’elle avait beaucoup hésité, mais que ce qui avait bien motivé sa décision, c’est qu’on lui avait dit que notre fortune ne dépassait pas à 400.000 fr. ; c’est M. de Barescut qui a donné ce renseignement. Dès lors, elle a craint que Papa ne s’engageât trop. Mais je ne comprends pas comment M. de Barescut a pu donner un renseignement aussi inexact ! Il a diminué de près de moitié le chiffre de notre fortune ; s’il n’était pas renseigné, il devait se renseigner ou se récuser ; mais en donnant ce chiffre, il a fait manquer mon mariage. Je ne peux pas croire qu’il ait agi par méchanceté ; ce serait si mal de la part d’un homme de son âge et d’un parent ! Et, cependant, comment admettre qu’il n’ait évalué, de bonne foi, notre fortune qu’à quatre cent mille francs ? J’avais très bien compris que l’âge de la jeune fille n’était qu’un prétexte et que la vraie raison du refus de ces dames était qu’elles ne me trouvaient pas assez riche ; mais je n’aurais pas cru qu’on les avait si mal renseignées, ni surtout que notre cousin de Barescut fût l’auteur des renseignements erronés. Il nous serait très facile de rectifier et de faire reconnaître aux dames de Pallarès leur erreur ; je suis convaincu que leurs dispositions à mon égard changeraient alors, car Mme Noëll dit qu’elles regrettent ce mariage. Mais à quoi bon ? Je n’ai, certes, nulle intention de le reprendre. J’ai donné, l’année dernière, suite à cette idée de Mme Noëll et de Mme Dalverny parce que je croyais n’avoir alors aucun espoir d’obtenir Marie-Louise de Lacour ; mais maintenant que je peux espérer obtenir Marie-Louise, je n’hésite pas ; j’ai dit, d’ailleurs, que je ne prêterais, jusqu’au moment où je retrouverai Marie-Louise, aucune attention aux projets de mariage qui pourraient naître pour moi et je tiendrai ma promesse, ce qui, d’ailleurs, ne me coûte nullement car, maintenant que j’ai bien vu Marie-Louise qui me plaît plus qu’aucune autre jeune fille, je ferai tout ce que je pourrai pour l’obtenir. Je vais, le matin, à la retraite à l’Université et, le soir, à Saint-Serge. Un mauvais plaisant, un farceur de peu d’esprit s’est servi d’une de mes cartes de visite pour écrire au P. Larousse et lui demander un rendez-vous ; sur cette carte, on avait mis une adresse imaginaire (Durtal) ; le P. Larousse m’a répondu à cette adresse et on lui a renvoyé la lettre en mettant : inconnu à Durtal. Alors le P. m’a envoyé le tout ici ; je me suis rendu compte de la farce, mais je n’ai pas reconnu l’écriture du farceur ; c’est idiot ; j’irai voir demain le P. Larousse pour lui bien expliquer que je ne suis pour rien dans cette stupide mystification. M. Henri Bertran déjeune avec nous ; il arrive de Paris et me donne d’intéressants renseignements sur la situation actuelle du parti royaliste et particulièrement de l’Action française qui a fait, depuis quelques mois, des progrès énormes ; il se forme partout, spontanément, des sections de la ligue ; de plus, les orateurs de la ligue font dans toute la France une magnifique tournée de conférences, dont je lis l’écho dans les journaux, conférences antidreyfusardes et dans lesquelles, devant n’importe quel auditoire, ils ne craignent pas de montrer que la monarchie est la seule solution possible à la crise religieuse, nationale etc. Les idées saines et fortes de l’Action française font de grands progrès dans la partie du pays qui pense.

Angers, samedi 23 mars 1907

Je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, je vais à la retraite à l’Université. Le P. Larousse, à qui j’explique la mystification dont nous avons été, l’un et l’autre, victimes, en rit avec moi. Fin de la onzième semaine d’attente.

Angers, dimanche 24 mars 1907

Je vais à 7 heures, dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié à la cathédrale, à la messe dite par Mgr Rumeau pour les membres et les pauvres des conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion, ma communion pascale, de la main de Monseigneur. Les autres années, cette messe était célébrée dans la chapelle de l’Évêché que la république a volée au mois de décembre. Je vais aux autres offices de la journée à Saint-Joseph. Le soir, il y a, à l’Université, une séance en l’honneur de Normand d’Authon dans la salle Saint-Louis ; c’est un punch d’honneur, organisé par le Comité régional de la Jeunesse catholique, pour remettre solennellement à Normand d’Authon, son président, la décoration de Saintt-Sylvestre que le pape vient de lui donner à la suite du congrès national de l’A.C.J.F. à Bordeaux. C’était une occasion de se réunir fraternellement sans arrière-pensée ni rivalités ; ayant reçu une invitation, j’étais décidé à m’y rendre, lorsque j’ai appris que l’on n’avait pas invité le président (Lucas) ni deux autres membres du bureau de la Conférence Saint-Louis qui est le seul groupe de jeunesse catholique existant à l’Université ; parmi les membres du bureau de la Conférence, on n’en a invité que deux et on a laissé 3 de côté dont le président. Cette exclusion est évidemment politique puisque les deux invités sont des ralliés et les 3 exclus sont royalistes. Dans ces conditions, je ne me rendrai pas à l’invitation que l’on m’a faite probablement comme fils de professeur. Le procédé est d’autant plus inconvenant que la réunion avait lieu dans la salle de la Conférence Saint-Louis. Le doyen, M. Gavouyère, le directeur (P. Lionnet) et le sous-directeur (P. Héry) des internats feront comme moi ; je les ai vus dans l’après-midi. Voilà donc la bonne foi des membres de ce comité régional. Ils jurent leurs grands dieux qu’ils restent en dehors de tout point de vue politique, et ils usent de procédés aussi impolis vis-à-vis des royalistes ; au contraire, les ralliés membres de leur association sont comblés de prévenances. Si le pape était au courant de toutes ces manœuvres, il serait moins prodigue de décorations. Mais la « Jeunesse Catholique » est très habile : elle a un programme et une manière d’agir absolument différents. Le programme, qui est de réunir tous les jeunes catholiques sans distinction de parti, est excellent ; mais la manière de faire est déplorable. Nous avons les Violet pour le thé.

Semaine du 25 au 31 mars 1907

Angers, lundi 25 mars 1907

Je vais à la messe de 9 h à Notre-Dame. Maman reçoit une lettre de la comtesse de Mollans[15] qui lui propose pour moi une jeune fille des environs de Montauban, fille unique, très riche, très bien sous tous les rapports. Je vais faire répondre à Mme de Mollans que j’ai d’autres idées, qu’il n’y a rien à faire. J’ai promis, de mon propre mouvement, à M. de Lacour, de rejeter, sans même l’examiner, toute proposition de mariage qui pourrait m’être faite jusqu’au moment où je retrouverai Marie-Louise et où je pourrai avoir une réponse des Lacour ; je vais, pour la 3ème fois de l’hiver, tenir ma promesse…. Puisse Dieu m’en récompenser en me donnant Marie-Louise ; je crois pouvoir dire que je l’aurai bien méritée. Le soir, je vais à la retraite pour les hommes à Saint-Serge.

Angers, mardi 26 mars 1907

Papa part à 11h ½ pour Ille où il va passer les 3 semaines des vacances de Pâques ; il pourra voir où en sont les travaux de la grande maison et décider quelques petites choses restées en suspens. Il y retrouvera l’oncle Xavier. C’est le dernier de ces départs ; le prochain sera le départ définitif d’Angers. Le soir, je vais à Saint-Serge. On est généralement indigné du déplacement que l’infâme Picquart vient d’infliger au général Bailloud, commandant le 20e corps à Nancy pour avoir parlé de la revanche, de la reprise des provinces perdues dans une réunion privée d’officiers ; un député socialiste a eu l’audace de menacer le ministre d’une interpellation et ce suppôt de Dreyfus s’est immédiatement incliné et a déplacé ce vaillant général, blessé en 1870, et qui dirigeait admirablement le 20e corps ! Avec cela que l’Allemagne se gêne vis-à-vis de nous ! Quand le Kaiser parle de « la poudre sèche » et de « l’épée aiguisée », un général français peu bien parler de la revanche ! Au Maroc, un médecin français, le docteur Mauchamp, vient d’être assassiné à Marrakech, ce sont les agissements de l’Allemagne qui sont causes de ce malheur ; pour venger ce meurtre, on s’empare de la ville marocaine d’Oudja et on envoie deux croiseurs à Tanger ; mais qu’y fera-t-on ? Étonné de ne pas voir encore ma thèse revenir de Caen, j’écris au secrétaire que je désire pouvoir la soutenir au plus tard au commencement de mai.

Angers, mercredi 27 mars 1907

Dans l’après-midi, je vais à l’office des Ténèbres et le soir, à la clôture de la retraite des hommes à Saint-Serge. Philomène est majeure à partir d’aujourd’hui ; 21 ans ! Et dire que j’ai un très vague souvenir de sa naissance ; que ça remonte loin !

Angers, jeudi 28 mars 1907 (jeudi saint)

Je fais la sainte communion à Notre-Dame et je vais à l’office à Saint-Joseph. L’après-midi, leçon de chant. Ensuite, je fais mes visites aux reposoirs ; je les fais en compagnie de Paul Roussier, qui est de passage à Angers et que je rencontre. Le soir, nous allons écouter le sermon de la Passion à Notre-Dame.

Angers, vendredi 29 mars 1907 (vendredi saint)

Je vais à l’office à Saint-Joseph et, le soir, au chemin de la croix à Notre-Dame. On me renvoie enfin ma thèse ; le permis d’imprimer a été signé le jour même où j’écrivais mardi ; ma lettre aura été inutile. Il n’y a aucune retouche ; pas plus que M. Baugas ici, M. Cabouat à Caen n’y a rien repris ; il me recommande seulement d’ajouter une petite étude critique des débats qui viennent d’avoir lieu ce mois-ci à la Chambre sur l’application de la loi du 13 juillet dernier ; c’était mon intention.

Angers, samedi 30 mars 1907

Je vais à l’office de matin à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à la bibliothèque de l’Université. La 12ème semaine de « séparation » s’achève aujourd’hui ; encore 8 ou 9 semaines et j’espère que j’aurai revu Louloute ; et alors quel sera le résultat ??? quel terrible point d’interrogation !

Angers, dimanche 31 mars 1907 (Pâques)

Je me lève à 5 heures et je vais à Saint-Serge à 6 heures à la messe de communion générale des hommes. C’est un spectacle vraiment réconfortant et qui prouve que la foi n’est pas morte ; il y a là des centaines et des centaines d’hommes, bourgeois, commerçants, employés et ouvriers, qui s’approchent, en rangs serrés, de la Sainte Table ; c’est beau et consolant. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et à vêpres à Saint-Serge. Il fait absolument chaud comme, du reste, depuis une dizaine de jours.

Avril 1907

Semaine du 1er au 7 avril 1907

Angers, lundi 1er avril 1907

C’est encore à moitié fête aujourd’hui ; je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je rencontre un socialiste nommé Binault que j’avais vu à la Conférence Freppel où il venait discuter ; je me promène longtemps avec lui et nous discutons ferme, en religion, en politique, en morale. Il a des idées impossibles ; il est, aujourd’hui, plus anarchiste que socialiste et ne jure que par Nietzsche. Ces discussions-là sont intéressantes ; on met peut-être un germe de vérité dans ces pauvres cerveaux détraqués.

Angers, mardi 2 avril 1907

Les « papiers Montagnini » que le gouvernement a saisis et voulait faire publier à son heure, sont publiés malgré lui par Le Figaro. Certes, on n’y trouve rien contre le pape dont la correction a été parfaite ; mais bien des hommes politiques libéraux, ralliés, négociateurs, y sont à mauvaise posture. Mgr Montagnini[16] se mêlait de bien des choses qui ne le regardaient pas ; par exemple lorsqu’il se prêtait au jeu de M. Piou[17] qui voulait faire peser par Rome sur la Ligue des Femmes françaises pour l’amener à remettre tout l’argent qu’elle avait recueilli pour les dernières élections entre les mains de l’Action libérale, à l’exclusion de toute autre organisation catholique. C’est toujours l’éternelle lutte des ralliés qui ne peuvent pas souffrir de voir d’autres Catholiques à leurs côtés ; eux et rien qu’eux ! Heureusement que leur dernière et monumentale veste électorale les a un peu discrédités au Vatican ! Ces gens-là ont des illusions extraordinaires ! M. Piou assurait au pape que le gouvernement perdrait au moins 40 sièges. Et dire que ce sont ces hommes si peu clairvoyants qui émettent la prétention de monopoliser la défense de l’Église de France ! Le soir, nous allons à la cérémonie de clôture de l’Adoration à Saint-Joseph.

Angers, mercredi 3 avril 1907

Jacques Piou (1838-1932), député de la Haute-Garonne (1885-1893 et 1898-1902) et de la Lozère (1906-1919), co-fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire – Wikipédia

Le déballage « Montagnini » est peu édifiant. Ces papiers, et notamment le carnet du Monsignor contiennent sur certains évêques (Mgr Amette, Mgr Fulbert-Petit) des appréciations assez sévères ; immédiatement, démentis de ces derniers ; donc qui dit vrai ??? D’autre part, M. Piou, qui ne cessait d’intriguer à l’ancienne Nonciature, apparaît rudement naïf pour ne pas dire plus ; en 1905, en pleine discussion de la loi de Séparation, cet imbécile…. négociait avec des gens comme Leygues ou Clemenceau et il se vantait de les avoir gagnés à la cause de l’Église ou, tout au moins, il assurait Rome « qu’ils ne seraient pas trop méchants » ; faut-il être sot pour compter sur des gens comme ceux-là et préférer les négociations perpétuelles où l’on se fait toujours rouler à la lutte ; quel triste chef trop de Catholiques se sont donné là ! Le même Piou, dont le nom revient à chaque page du carnet Montagnini, insinuait qu’avec la forte somme on pourrait acheter Clemenceau qu’il avait rencontré dans un déjeuner ; aujourd’hui, Piou dément cette insinuation ; mais alors Mgr Montagnini, en qui le Vatican avait toute confiance, est un menteur ; il n’y a pas de milieu ; c’est ce qu’établit Clemenceau dans une longue lettre qu’il adresse au Figaro et dans laquelle M. Piou est rudement malmené ; ma foi, il y a du vrai dans cette lettre. L’attitude des journaux ralliés trahit un embarras extrême ; entre leur Piou et leur Action Libérale qui personnifient leur triste politique et Mgr Montagnini, ils n’hésitent pas ; ils jettent à l’eau ce pauvre Monsignor, dont cependant ils se sont assez servi grand Dieu !, en insinuant que ce qu’il a écrit est faux ; ils préfèrent jeter la suspicion sur celui en qui le Pape avait toute confiance, pour sauver leur politique ; La Croix, L’Univers, Le Peuple français etc. et toutes autres feuilles de la même espèce « marchent » dans ce sens. Les organes monarchistes Gazette de France, Soleil, Autorité etc. sont, au contraire, très à l’aise et ne se gênent pas pour fouailler les ralliés ; ces imbéciles se trouvent ainsi pris entre deux selles ; c’est ce qui, fatalement, devait leur arriver avec leur stupide politique « constitutionnelle ».

Je travaille à la bibliothèque municipale.

Angers, jeudi 4 avril 1907

Le matin, je travaille à la Bibliothèque municipale ; l’après-midi, leçon de chant. Il ressort des papiers Montagnini publiés aujourd’hui que M. Piou a intrigué tant qu’il a pu à Rome pour que le Saint-Siège lui procurât un mandat de député ; il n’a pas craint pour cela de faire agir le cardinal Merry del Val et tout le monde peut lire ce matin des lettres du secrétaire d’État de Sa Sainteté dans lesquelles il est dit que le cardinal de Rennes a reçu pour instructions de Rome d’agir auprès de M. un tel ou de M. un tel autre pour que celui-ci renonce à sa candidature à la Chambre ou passe de la Chambre au Sénat afin de laisser la place à M. Piou ; la combinaison n’a pas réussi Dieu merci ! et M. Piou a dû se contenter de se faire élire en Lozère où l’évêque, Mgr de Ligonès, a aussi reçu pour instruction d’agir en sa faveur. Mais franchement, que penser d’un homme qui, pour se procurer un mandat de député, ne craint pas de compromettre à ce point le Saint-Siège en faveur d’un parti politique ? Nous, Catholiques royalistes, nous n’aurions même pas la pensée de faire intervenir Rome dans des questions pareilles de cuisine électorale. Vraiment, la papauté a une autre mission à remplir ; la faire intervenir en pareille matière, c’est rabaisser singulièrement son rôle, c’est vouloir lui attirer des ennemis. En matière politique, le rôle de l’Église consiste à rappeler aux Catholiques leur devoir de s’opposer au succès des ennemis de Dieu, à leur faire comprendre qu’ils pécheraient gravement en négligeant ce devoir ; mais il n’appartient pas à l’Église de venir choisir tel candidat de préférence à tel autre. Sa mission est infiniment plus élevée. Quelle haute opinion M. Piou a-t-il de lui-même pour oser solliciter en sa faveur de pareilles interventions ?

Angers, vendredi 5 avril 1907

Je travaille matin et soir à la bibliothèque de l’Université. Le matin, je vais à la messe de 8 heures. La suite des papiers Montagnini continue ; ceux qu’on publie aujourd’hui sont de moindre importance ; ils montrent cependant que le parti Piou intriguait à Rome contre les royalistes. Quant au pauvre Monsignor, dont M. Piou s’est servi tant qu’il en a eu besoin, son parti l’abandonne lâchement maintenant qu’il a été assez sot pour se faire prendre ! Je vais passer la semaine prochaine, cinq ou six jours à Paris ; j’irai à de bonnes sources ; que de choses intéressantes je vais apprendre ! Il y a aujourd’hui 3 mois que je n’ai pas revu Louloute de Lacour ; comme ces douze ou treize semaines sont passées lentement ! Toujours la pensée de Marie-Louise et de mes chers projets est présente à mon esprit ; dans moins de deux mois, j’espère, je l’aurai retrouvée ; mon mariage alors se décidera-t-il ? Ou faudra-t-il y renoncer ; ah, quelle terrible incertitude ! Le Roussillon publie, dans son numéro du 3, un long article que je lui ai envoyé sur le récent traité entre la France et le Siam, qui est assez avantageux pour nous ; malheureusement, par une déplorable erreur de composition, on a embrouillé deux parties de l’article, ce qui en rend deux phrases incompréhensibles ; c’est assommant et je n’enverrai plus rien au Roussillon tant que je ne serai pas dans le Midi et que je ne pourrai pas voir les épreuves moi-même. Dès le lendemain (n° du 4, que Papa m’envoie) ils ont rectifié, mais c’est bien ennuyeux tout de même.

« Le traité franco-siamois », article d’Antoine d’Estève de Bosch paru dans Le Roussillon du 3 avril 1907 – Médiathèque de Perpignan

Angers, samedi 6 avril 1907

Je travaille matin et soir à la bibliothèque de l’Université. On publie aujourd’hui des lettres absolument secrètes de Mgr Montagnini sur ce qui s’est passé aux assemblées des évêques ; il paraît qu’à la 1ère assemblée, il y a eu des divergences très vives et presque des disputes ; l’évêque de Tarentaise, Mgr Lacroix, très gouvernemental, et Mgr Bouquet ont parlé sur un tel ton au cardinal Richard que notre évêque Mgr de Carsalade les a rappelés au respect des convenances ; combien il est regrettable que de pareils faits soient divulgués ! La majorité des évêques était favorable à la formation des associations cultuelles ; je m’en étais toujours douté ! Je partirai demain soir à cinq heures pour Paris ; j’y passerai à peu près la semaine. Ce soir, fin de la treizième semaine.

Paris, dimanche 7 avril 1907

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame. Après vêpres, à 5 heures, je pars pour Paris par le rapide de Tours et Orléans ; j’arrive à 10h ½ au quai d’Orsay ; je descends à l’Hôtel du Prince de Galles, rue d’Anjou, et je me couche.

Semaine du 8 au 14 avril 1907

Paris, lundi 8 avril 1907

J’ai couru toute la journée. Le matin, je suis allé à Notre-Dame-des-Victoires, puis chez Tata Mimi. Après avoir déjeuné au Grand Duval, je suis allé voir à l’Hôtel Métropolitain, rue Cambon, ma tante Estève et Madeleine qui sont ici pour quelques jours. Je suis allé voir M. de Nordling[18], puis à l’Action française, puis chez le P. Barbier que je n’ai pas trouvé. Maman arrive par le rapide de 3h ½ à la gare St Lazare ; je la retrouve le soir pour le dîner chez Tata Mimi. Rencontré : le matin rue de Rivoli, le général Courbebaisse ; l’après-midi dans une pâtisserie de l’avenue de Villiers, Henri de la Selle.

Paris, mardi 9 avril 1907

Le matin, je fais plusieurs commissions soit seul soit avec Maman ; je vais à la Ligue Populaire pour le repos du dimanche. Après déjeuner, nous allons voir Tata Mimi Estève et Magdeleine[19] ; je vais chez M. Cheysson[20] que je ne rencontre pas. À 5h, j’assiste au cours de M. Bainville à l’Institut d’Action française (Hôtel des Sociétés savantes) ; cours sur les libertés germaniques dans l’ancienne Allemagne et sur la politique des rois de France à l’égard de l’Allemagne dans la période qui va des traités de Westphalie à la Révolution. Nous dînons chez Tata Mimi. On annonce la grève générale de l’alimentation pour après-demain ; ça sera embêtant mais pittoresque aussi peut-être !

Paris, mercredi 10 avril 1907

Dans la matinée, je fais plusieurs courses et commissions. À midi, je vais, avec Maman, au mariage de Mlle Madeleine de Çagarriga avec le marquis de Canchy[21], capitaine de cuirassiers ; nous sommes tous invités à la cérémonie religieuse et au lunch ; nous y retrouvons Tata Mimi et Margot qui sont invitées aussi. Le mariage, qui a lieu à Saint-François-de-Sales, est béni par Mgr de Carsalade qui prononce une charmante allocution. Il y a pas mal de Roussillonnais que nous retrouvons là : d’abord tous les Çagarriga, les Raymond et les Henri ; les Vilmarest ; Lacroix etc. ; il y a aussi des Angevins, Mme et Mlle de La Grandière ; le lunch est extrêmement élégant. Après ce lunch, je fais plusieurs courses. Nous dînons chez les Delestrac qui sont, depuis peu, installés dans un très bel appartement, rue Madame ; Geneviève est ici, elle repart demain ; je vois Yvonne que je n’avais pas revue depuis près de cinq ans ; c’est maintenant tout à fait une jeune fille, et une jolie jeune fille. Antoine a aussi beaucoup grandi.

Paris, jeudi 11 avril 1907

C’est aujourd’hui que se marie Jacques des Loges ; à quand mon tour ? Les distractions de Paris ne me font certes pas oublier mes chers projets ; j’y pense bien souvent. Le matin, je fais diverses courses et je vais à la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. L’après-midi, je vais à l’Action française où je vois Charles Maurras ; je l’accompagne à La Gazette de France où je cause beaucoup avec lui. Précisément, il y a aujourd’hui, à propos de la publication des papiers Montagnini, un important document ; ce sont des instructions officielles du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans aux royalistes dans La Correspondance nationale. Ces instructions rappellent aux royalistes que s’ils doivent être, sur le terrain religieux, les fils les plus soumis du Saint-Siège, sur le terrain politique, ils n’ont à recevoir d’instructions et de directions que de leur roi ; et le communiqué rappelle la longue série d’échecs que la politique contraire a valus aux Catholiques oublieux de ce principe ; il rappelle une déclaration du comte de Chambord dans le même sens. C’est parfait, cela remet les choses au point ; j’ai toujours, pour mon compte, professé cette opinion qui est, je crois, la vraie à tous les points de vue ; elle est, d’ailleurs, la conséquence de la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et c’est Jésus-Christ qui l’a enseigné le premier quand il a dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ; les instructions royales dont je vois de larges extraits dans la Libre parole sont certainement appelées à un grand retentissement. Catholiques, nous sommes en religion les fils les plus soumis du pape, et, certes, nous l’avons prouvé et sommes prêts à le montrer en toute occasion ; Français, nous ne suivons, en ce qui concerne la politique de notre pays, que les instructions de notre chef temporel, le roi de France ; voilà ma ligne de conduite, elle est nette, claire et franche ! Je vais voir François de La Touche boulevard Diderot en face la gare de Lyon, mais malheureusement je ne le rencontre pas ; je suis reçu par sa jeune femme que je ne connaissais pas car mon ami de La Touche n’est marié que depuis le mois de décembre. Le soir, nous dînons au Grand Hôtel avec Tata Mimi Estève et Magdeleine ; nous restons au concert après le dîner. J’ai appris le mariage d’un autre de mes contemporains, Xavier de Planet[22] avec qui j’ai joué autrefois, quand j’étais bien petit, à Toulouse ; il est un peu plus jeune que moi ; il a épousé une jeune fille très riche, dont le père a une situation en Belgique.

Paris, vendredi 12 avril 1907

Comme je n’ai pas fini ce que j’avais à faire à Paris, je me décide à retarder mon départ de samedi à lundi. Le matin, je vais faire une recherche à la Bibliothèque nationale. Je déjeune chez les Delestrac. L’après-midi, je vais au concours hippique au Grand Palais ; c’est aujourd’hui la clôture : saut d’obstacles ; chevaux superbes : Conspirateur, Jubilée etc. affluence énorme. Ce soir, je vais à l’Opéra où l’on joue Faust ; excellente exécution : Alvarez est un Faust bon, mais rien d’extraordinaire ; mais Gresse est un Méphisto supérieur et Mme Dubel une délicieuse Marguerite ; jeux de lumière merveilleux ; ballet très réussi. Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de la Caillère lui faisant part des fiançailles de notre jolie cousine Antoinette avec un riche propriétaire de la Vendée, appartenant à une excellente famille, M. Blanpain de Saint-Mars[23] ; c’est un jeune homme artiste et joli garçon. Précisément, il avait été question de lui pour Magdeleine, mais l’oncle Xavier avait trouvé la Vendée trop éloignée du Roussillon ; les Pichard de la Caillère n’ont pas cette raison, au contraire ! Décidément, ce jeune homme était destiné à devenir notre cousin ! Nous sommes tous invités à la noce, mais il est probable que je serai déjà en Roussillon au moment où elle se fera. La grève de l’alimentation a raté ; à peine quelques ouvriers boulangers en grève ; la C.G.T. bluffe quand elle se dit si puissante ; les ouvriers commencent à en revenir ! C’est une précieuse confirmation des doctrines des Jaunes qui tiennent ces jours-ci leur grand congrès annuel.

Paris, samedi 13 avril 1907

Fin de la 14e semaine ; entre le 5 janvier et le 1 juin, les 2/3 de l’intervalle sont passés ; qu’est-ce que l’avenir me réserve ? L’après-midi je vais au congrès des Jaunes[24] rue d’Athènes ; j’y entends Biétry et Japy ; plus tard, je vais au cours de M. Louis Dimier à l’Institut d’Action française : salle comble. Entre temps, je vois Piccot au bureau de Xavier. Le matin, je vais voir M. Dedé que je rencontre chez lui avenue Marigny. Le soir, je vais prendre un renseignement concernant ma thèse au Radical. Ensuite, je vais passer un quart d’heure aux Folies-Bergère (une fois n’est pas coutume !) ; puis je rentre sagement à l’Hôtel, non sans avoir été accosté par trois ou quatre cocottes par trop entreprenantes que j’ai dû envoyer… promener presque en me fâchant.

Paris, dimanche 14 avril 1907

Emile Cheysson (1836-1910), ingénieur et réformateur social français, auteur de la préface de l’édition imprimée de la thèse d’Antoine d’Estève de Bosch, Le repos hebdomadaire : étude sociale (Angers, L. Larose et L. Tenin, 1908) – Site Chiroubles-plaforet.fr

Le matin, je vais voir M. Cheysson[25] qui m’avait donné rendez-vous ; je cause près d’une heure avec lui ; il est très aimable et accepte d’écrire une préface pour l’édition définitive de ma thèse ; par exemple, je devrai l’attendre quelque temps ; mais ça ne fait rien, car ça ne m’empêchera ni de soutenir ma thèse ni de rentrer en Roussillon en temps voulu. Je suis enchanté d’avoir pour préfacier M. Cheysson qui fait autorité parmi les hommes s’occupant des questions sociales. Il a été président de la Société d’Économie sociale, il est actuellement vice-président de la Ligue populaire pour le repos du dimanche et président d’une ligue pour le développement des habitations à bon marché ; enfin, il écrit beaucoup et j’avais lu souvent de ses études dans la Réforme sociale ; il est membre de l’Institut. Je vais à la grand-messe de 11 heures à la Madeleine ; j’y rencontre Tata Mimi Estève, Magdeleine, Mme et Jeanne Courbebaisse. Nous déjeunons chez les Delestrac. L’après-midi, je fais plusieurs visites : De la Touche et le P. Barbier ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre ; pas de chance avec eux ! Nous dînons chez les Civelli. Je vais faire nos adieux à Madeleine et à sa mère, car je pars irrévocablement après-demain. Je ne pars que mardi au lieu de lundi parce que je dois revenir à la Bibliothèque nationale et que celle-ci est certainement fermée le lundi.

Semaine du 15 au 21 avril 1907

Paris, lundi 15 avril 1907

Il y a aujourd’hui 100 jours exactement que je n’ai vu Louloute de Lacour ; l’époque où je la reverrai approche bien, Dieu merci ! Mais mon anxiété est grande ! Le matin, je fais plusieurs commissions. À midi, a lieu la traditionnelle séance Piccot ; Xavier, ses camarades et moi l’emmenons déjeuner dans un petit restaurant de l’avenue des Ternes où nous nous amusons de lui pendant deux heures ; il boit sec, et, à la fin, s’est fâché contre Xavier et ses amis, surtout au retour rue Villaret-Joyeuse. Le soir, nous dînons chez les Civelli.

Angers, mardi 16 avril 1907

Le matin, à Paris, j’accompagne à la gare Saint-Lazare Maman qui s’arrête à Versailles et rentrera à Angers par Le Mans. Ensuite, je vais faire quelques recherches à la Bibliothèque nationale, salle des manuscrits ; j’y rencontre M. et Mme du Guerny[26]. Je vais déjeuner chez Tata Mimi, et je quitte Paris par l’Orléans (quai d’Orsay) à 4h17 ; je suis à Angers à 9h16 sans avoir eu à changer de train. Je retrouve Marie-Thérèse, Philomène et la petite Ghislaine en excellente santé. Papa arrive à 11h40 du soir.

Angers, mercredi 17 avril 1907

Je vais porter ma thèse à l’imprimeur ; elle sera prête vers le 7 ou 8 mai et je pourrai la soutenir entre le 15 et le 20. Nous recevons une bonne lettre de Papa qui me fait le plus grand plaisir. Ayant appris par un hasard vraiment providentiel que M. de Lacour allait arriver à Lille, il a retardé d’un jour son départ et il se disposait à aller voir M. de Lacour lorsque celui-ci l’a précédé et est venu lui-même. Naturellement, il a été tout de suite question de mes chers projets et Papa nous dit que M. de Lacour a été plus affirmatif encore qu’il y a quatre mois ; il arrivera avec sa famille dans quelques semaines à Ille ; nous nous verrons ; M. de Lacour a, lui-même, tracé le plan des nombreuses occasions que nous aurons de nous voir, et j’espère que mon mariage avec Marie-Louise ne tardera pas à se décider. Voilà une bonne nouvelle ! Comme il me tarde d’être dans deux ou trois mois !

Angers, jeudi 18 avril 1907

Je travaille une grande partie de la journée à mettre en ordre et à rédiger des notes que j’avais prises avant mon départ et des documents que j’ai rapportés de Paris afin de les ajouter au chapitre septième de ma thèse. Je pense beaucoup à ce que nous a écrit Papa ; il n’y a pas à dire le contraire, c’est de bon augure !

Angers, vendredi 19 avril 1907

Je termine la rédaction de mes notes et je les porte à l’imprimeur ; on me remet déjà la première feuille à corriger ; pendant plus de 15 jours, je vais avoir à faire ce minutieux travail de la correction des épreuves. J’aime mieux ça que le début de ma thèse ! C’est le dernier coup de collier de ce long travail. Depuis mon retour de Paris, ma thèse a encore grossi ; j’y ai ajouté 11 pages complètes écrites de ma main, plus plusieurs notes et 2 pages de documents annexes ; il y a donc 217 longues pages écrites de ma main et 7 pages de documents annexes ; avec 3 pages d’introduction, ça fait donc 220 pages manuscrites ; comme ces pages sont serrées, cela donnera au moins 250 pages imprimées à 29 lignes à la page. Je fais imprimer en même temps la thèse proprement dite et le volume ; le volume sera dans un format plus petit que la thèse ; de plus, avant de le brocher, on devra attendre la préface que m’a promise M. Cheysson.

Angers, samedi 20 avril 1907

Le matin, je vais à l’imprimerie ; l’après-midi, les Padirac viennent prendre le thé ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. La quinzième semaine depuis la triste date du 5 janvier s’achève ce soir ; encore six semaines et j’aurai revu Marie-Louise ou je serai bien près de la revoir ; que se passera-t-il alors ? La solution tant désirée se décidera-t-elle ? Comme cette incertitude est terrible ! De Caen, on m’avise que la soutenance de ma thèse est fixée au 16 mai à 3h ½.

Angers, dimanche 21 avril 1907

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion ; je vais à la grand-messe et à vêpres à Saint-Joseph. Papa rentre à Angers à 5 heures après une absence de bien près d’un mois ; au retour, il est passé par Biarritz où il avait à s’occuper de différentes affaires concernant la Villa Sainte-Cécile. Il nous donne des nouvelles des réparations de la maison Bosch qui ont progressé mais qui sont loin d’être finies. Il me raconte ce que lui a dit M. de Lacour ; c’est réellement encourageant.

Semaine du 22 au 28 avril 1907

Angers, lundi 22 avril 1907

Je suis occupé par la correction des épreuves de ma thèse ; je vais tous les jours à l’imprimerie pour rapporter les épreuves corrigées et donner les explications nécessaires. On parle beaucoup d’un discours que le pape a prononcé ces jours-ci au Consistoire et dans lequel il a parlé des dangers que font courir à la foi les nouvelles méthodes de critique que certains Catholiques, même des prêtres, voudraient adopter, pour l’exégèse, l’explication des dogmes etc. ; le pape appelle tout spécialement l’attention des nouveaux cardinaux sur ce point, voilà une des conséquences de ce libéralisme catholique qui est un des effets de la politique de Léon XIII, effet non cherché assurément, mais qui n’en est pas moins réel ; en même temps Pie X prononce la suspense a divinis contre un des chefs des démocrates chrétiens l’Italie, l’abbé Murri.

Angers, mardi 23 avril 1907

Je m’occupe de l’impression de ma thèse ; on en est déjà à la page 96, c’est-à-dire à la page 79 du manuscrit. Des socialistes révolutionnaires, furieux des mesures que Clemenceau est obligé de prendre contre la Confédération Générale du Travail et contre les fonctionnaires de l’État qui voudraient former des syndicats affiliés à cette organisation révolutionnaire, poussent le cri de « À bas la république » ; ils le mettent en manchette sur leurs journaux ; ils disent que si les monarchistes avaient du cœur au ventre ils renverseraient d’une chiquenaude cette république qui a déjà toutes les espérances du peuple. Grand émoi dans le camp du vieux parti républicain ! Le Temps doctrinaire libéral en pleure ! Ces révolutionnaires ont pourtant raison. Comme le disait ces jours-ci dans son affiche électorale Jules Delahaye, qui se présente à Cholet comme « catholique avant tout, contre-révolutionnaire, royaliste », les socialistes, s’ils ne voulaient que le bien du peuple, le trouveraient dans le pouvoir d’un seul, dans la monarchie traditionnelle. Mais le désaccord sur l’institution de la propriété empêchera, sans doute, toute entente entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Il n’en reste pas moins que le parti le plus avancé jette la république par-dessus bord. C’est un évènement considérable que les commentaires auxquels il donne lieu rend plus considérable encore.

Angers, mercredi 24 avril 1907

Tous les jours, je corrige les épreuves de ma thèse dont l’impression commence à avancer. Hier, je parlais de révolutionnaires qui criaient « À bas la république ! » Aujourd’hui, c’est avec joie que je note l’aveu échappé à un rallié de la première heure, à un des hommes qui en raison même de sa grande valeur, avait fait le plus de mal à notre parti royaliste en l’abandonnant, à M. Albert de Mun pour l’appeler par son nom. M. de Mun, vice-président de l’Action libérale populaire, avoue dans Le Gaulois, à propos de certaines paroles de M. Pichon à la Chambre et de la condamnation de l’abbé Jouin, que puisque la Constitution est contraire à la liberté de l’Église, il est bien difficile, sinon impossible à des Catholiques de se dire constitutionnels. M. de Mun a mis quinze ans à s’apercevoir de cette vérité ; combien il eût été mieux inspiré, dans l’intérêt de l’Eglise et dans celui de la France, en n’essayant pas de cette politique constitutionnelle à laquelle il avait été opposé pendant si longtemps et qu’il est obligé de désavouer aujourd’hui ! Espérons qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin et que son évolution vers la vérité politique, vers cette vérité dont il a été autrefois un des plus brillants défenseurs, sera bientôt complète ! Nous, royalistes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, nous ne lui garderons pas rancune du mal qu’il nous a fait et nous ne nous souviendrons que de ses anciens services. Je vais à la salle d’armes.

Angers, jeudi 25 avril 1907

Je corrige toujours des épreuves ; ça commence à avancer.

Angers, vendredi 26 avril 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, je vais un moment à l’Université où je vois Bidault qui prépare pour mercredi une réunion de la section d’Action française où l’on doit réorganiser la section et nommer le bureau.

Angers, samedi 27 avril 1907

Je m’occupe de l’impression de ma thèse ; je vais me confesser ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul. Fin de la 16ème semaine.

Angers, dimanche 28 avril 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion ; je reviens à la grand’messe à Saint-Joseph et le soir à vêpres à Saint-Serge ; après vêpres, j’assiste avec Papa à un concert et à une comédie au Patronage Saint-Serge. Le soir, je vais au Maine-et-Loire pour avoir des nouvelles de l’élection de Cholet ; on n’a que peu de résultats ; mais il est certain que M. Jules Delahaye est élu, le gouvernement n’ayant même pas osé lui opposer un concurrent. Mais on dit que l’Action libérale, qui a un groupe à Cholet, a fait sournoisement campagne contre lui.

Semaine du 29 au 30 avril 1907

Angers, lundi 29 avril 1907

Jules Delahaye (1851-1925), député d’Indre-et-Loire (1890-1893), de Maine-et-Loire (1907-1919) – Site de l’Assemblée nationale

Jules Delahaye est élu par plus de 9500 voix ; tout l’effort de l’Action libérale n’a réussi qu’à lui en enlever à Cholet même 800 voix environ, 800 abstentions. C’est mince, les Chouans de la Vendée angevine ont acclamé le « Catholique avant tout, le contre-révolutionnaire et le royaliste » qui déclarait dans son manifeste électoral que le retour de la monarchie traditionnelle était nécessaire au salut de la France et à la liberté de l’Église. Le comité républicain de Cholet a fait afficher que voter pour M. Delahaye, c’était voter pour le retour de Philippe VIII et le rétablissement du Trône ; certainement, ont répondu par leur vote les descendants des héros des guerres de Vendée, des soldats de l’Armée catholique et royale ! Et ce résultat est acquis bien que M. Delahaye soit étranger à la circonscription, ce qui mécontentait certaines personnalités ; mais le duc d’Orléans avait donné à son bureau politique l’ordre de faire élire M. Delahaye et le bureau politique avait donné au grand comité de Maine-et-Loire des instructions dans ce sens ; aussi le comité a-t-il agi et c’est grâce à ses instructions que le congrès des maires et adjoints de la circonscription, réuni en mars, a choisi Jules Delahaye de préférence au docteur Coignard, président de l’Action libérale de Cholet (bien que celui-ci ne fasse pas mystère de ses préférences royalistes). C’est donc une victoire royaliste et je crois que Jules Delahaye reprendra à la Chambre la place prépondérante qu’il y occupait autrefois, et fera entendre, du haut de la tribune, les vérités nécessaires au pays ; c’est là, à l’heure actuelle, le seul rôle utile d’un député. Je vais le soir à la Conférence Saint-Louis, c’est peut-être pour la dernière fois ! Marie-Thérèse nous quitte aujourd’hui après un séjour de près de 2 mois ; elle va bien nous manquer et la charmante petite Ghislaine, qui mettait tant de gaieté dans la maison, laissera un grand vide ; cette fillette de 7 mois est un vrai bijou ; elle pleure très peu, ne crie presque pas et est d’une propreté surprenante pour son âge. Elle nous connaissait tous très bien. Nous accompagnons Marie-Thérèse à la gare à 11h ½ ; c’est la dernière fois qu’elle vient à Angers, du moins chez nous. Je vois Jacques Hervé, ainsi que Madame Hervé-Bazin ; ils sont de passage ici ; ils sont définitivement rentrés d’Arcachon et sont au Patys où ils m’invitent à aller les voir ; je compte y aller avant mon départ, si possible.

Angers, mardi 30 avril 1907

Je m’occupe de la correction des épreuves de ma thèse ; je vais à la salle d’armes. Le soir, nous allons tous à l’ouverture du Mois de Marie à Saint-Joseph ; c’est dans cette église qu’on le célèbre cette année avec solennité.

Mai 1907

Semaine du 1er au 5 mai 1907

Angers, mercredi 1er mai 1907

Voici un nouveau mois qui commence ; c’est vraisemblablement le dernier pendant lequel je ne verrai pas Marie-Louise ; c’est aussi le dernier de mon séjour à Angers ; avant la fin de ce mois j’aurai définitivement quitté cette ville où j’ai passé treize années de ma vie. Dans l’après-midi j’assiste, salle Bourigault rue Proust, à une réunion de la section angevine de la Ligue d’Action Française ; c’est une réunion fermée, on est entre ligueurs, elle a pour but de réorganiser la section, en raison de son extension. M. le comte de la Bourdonnaye, représentant du Roi en Maine-et-Loire, et sénateur, M. Dominique Delahaye, sénateur, le duc de Blacas, député, ont accepté le titre de présidents d’honneur de la section ; le nouveau député de Cholet, M. Jules Delahaye, frère du sénateur, l’acceptera certainement aussi. M. Dominique Delahaye assiste à la réunion. M. de Bruc est nommé président de la section, puis il nomme (on n’élit pas, c’est très différent) un vice-président par arrondissement ; M. Cesbron-Lavau, lieutenant de dragons démissionnaire, est nommé pour l’arrondissement d’Angers, le docteur Turpault, président de la section d’Action française de Cholet, pour celui de Cholet, M. Brard, maire de je ne sais quelle commune, pour celui de Segré. On s’occupe aussi de la question du local. Bien entendu, je n’ai assisté à cette réunion qu’en simple spectateur et comme membre de la grande famille de l’Action Française, car ce n’est plus ici que s’exercera désormais mon action. Je corrige les avant-dernières épreuves de ma thèse. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, jeudi 2 mai 1907

Il fait très mauvais temps ; pluie une bonne partie de la journée. Je vais chez l’imprimeur où l’on achève l’impression de ma thèse.

Angers, vendredi 3 mai 1907

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, je corrige les dernières épreuves de ma thèse dont on achève ce soir l’impression ; je vais à la salle d’armes.

Angers, samedi 4 mai 1907

Je reçois cinquante exemplaires de ma thèse qui a 271 pages ; en la commençant, je ne pensais pas dépasser 200 pages ! On enverra lundi les 100 exemplaires réglementaires à la Faculté de Caen. Les bonnes feuilles du volume ont été tirées en même temps que celles de la thèse, mais le format sera différent ; on l’éditera dès que j’aurai reçu la préface de M. Cheysson. L’après-midi, je vais porter un exemplaire à M. Dominique Delahaye qui me reçoit très aimablement ; je vois Jacques Hervé qui est de passage ici. Il y a aujourd’hui exactement dix ans de l’incendie du Bazar de la Charité. Quand je pense à cette épouvantable catastrophe, qui nous a tout émus, j’en frémis encore. Ma tante Estève et Magdeleine ont bien failli y périr ainsi que la pauvre Jeanne de Terrats ; leur mère, du reste, a été complètement brûlée. Quel affreux drame ! Fin de la 17e semaine ; le temps passe !

Angers, dimanche 5 mai 1907

Il y a aujourd’hui 4 mois que j’ai vu avec désespoir le maudit train qui a emporté Marie-Louise ; quatre mois sont passés très lentement ; mais enfin, c’est autant de gagné ; il est probable que j’aurai revu Marie-Louise dans un mois ; que se passera-t-il alors ? Quelle angoissante question ! Mon sort se décidera ; à mesure que ce moment approche, mon inquiétude grandit. Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph et, l’après-midi, au salut à l’Adoration ; je vais aussi avec Jean Gavouyère au bureau de distribution gratuite de journaux, aux Justices. Le soir, j’assiste à une conférence du capitaine Magniez, qui a refusé d’enfoncer une porte d’église au mois de novembre ; il n’est pas très éloquent, mais a beaucoup de cœur. On joue une comédie : Les Boulinards.

Semaine du 6 au 12 mai 1907

Angers, lundi 6 mai 1907

Je vais à la salle d’armes ; le soir, à la Conférence Saint-Louis, conférence du P. de la Taille sur « Le parti catholique » ; discussion assez vive. Sur cette question de la constitution d’un parti catholique en France, j’avoue ne pas avoir d’idée bien arrêtée. Je souhaite vivement une « Union » des différents partis composés de Catholiques pour faire bloc contre les ennemis de l’Église ; c’est cette idée que j’ai développée dans le 3ème des articles que j’ai écrits en juin dernier dans La Vérité française ; cette union catholique, comme l’ancienne union conservatrice, ne demanderait, bien entendu, aucun renoncement aux partis coalisés ; leur union, d’ailleurs, ne se manifesterait que pour les questions religieuses. Le P. de la Taille, lui, demande la constitution d’un parti catholique complet ; n’est-ce pas un peu chimérique ?

Angers, mardi 7 mai 1907

Dans l’après-midi, je fais les visites de mes pauvres de Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, thé chez la famille Régnard ; il y a aussi Mme et Mlle Buston, Mme de Guibert, M. de Saint-Valmont.

Angers, mercredi 8 mai 1907

C’est aujourd’hui la fête de Jeanne d’Arc qui se célébrait, les autres années à Orléans, par une magnifique procession à laquelle prenaient part l’Armée et les autorités civiles ; c’était un jour de réconciliation nationale. Cette année, le gouvernement a déclaré que si la loge maçonnique d’Orléans (les F:. sont cependant les insulteurs de Jeanne d’Arc), l’Armée et les fonctionnaires n’y prendraient pas part[27] ; le maire, un imbécile, aurait bien voulu tout arranger mais a été d’une insigne faiblesse. L’évêque a déclaré, avec raison, que le clergé ne pourrait pas assister à un cortège où la franc-maçonnerie était admise officiellement. Désorganisation complète de la fête, à cause des F:. Il y a une très grande indignation à Orléans et si quelques vingtaines d’hommes résolus savaient se concerter, ils profiteraient certainement de l’occasion pour donner à ces ignobles F:. une « leçon de choses » dont leurs échines garderaient longtemps le souvenir. L’Action française d’Orléans a collé sur les murs de la ville une affiche très énergique dans laquelle il est dit que les Juifs et les F:. qui, grâce à la république, se sont emparés de la France, doivent en être chassés comme autrefois les Anglais et que, pour cela, il faut, comme le fit Jeanne d’Arc, faire couronner le roi légitime de France. L’affiche invite donc tous les bons Français à se rallier autour du duc d’Orléans, protecteur des traditions des cités et des régions. Elle se termine par « Vive le roi, à bas la république ! » Cette affiche a été très remarquée par la presse républicaine et conservatrice ; les journaux ralliés font le silence autour. Les ligueurs d’Orléans ont très bien fait de tirer la conclusion logique des tristes évènements d’Orléans et de montrer l’unique solution politique de la crise actuelle. Nous saurons demain si les Catholiques orléanais ont eu du courage. Le soir, nous allons au Mois de Marie.

Angers, jeudi 9 mai 1907

Fête de l’Ascension ; je vais à la messe de 8 heures où je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe et au salut à la rue Cordelle ; je me promène avec Jean Gavouyère. Les Catholiques d’Orléans ont été d’une faiblesse absurde, grâce à leurs chefs ; ils ont laissé l’odieux cortège se dérouler se dérouler sans houspiller les infâmes francs-mouchards qui ont désorganisé la fête. Il paraît que l’évêque avait recommandé le calme… !!! C’est enrageant ! Comble des combles : les curés ont fait la fête comme les années précédentes. On les avait, paraît-il, menacés de fermer toutes les églises s’ils s’opposaient aux sonneries, le maire avait pris un arrêté pour les ordonner ; on se serait bien gardé d’exécuter la menace, d’ailleurs, l’eût-on fait, on aurait vu la population catholique de la ville se lever pour les rouvrir. Mais non, les bons curés ont fait sonner leurs cloches en l’honneur de ce cortège maçonnique… il est vrai qu’ils ont protesté – pacifiquement – contre la violence morale qu’on leur faisait. Les F:. se fichent bien de leur protestation et doivent bien rire dans leurs loges de la naïveté et de l’insigne faiblesse de ces bons curés d’Orléans ! Quand nous serons-nous guéris de cette maladie de la peur si peu française ? Comme les Catholiques français sont tristement dirigés ! Quand on pense à l’audace des méchants et à la faiblesse des bons, c’est à pleurer de rage ; ce n’est pas ainsi que l’on sauve un pays ; évêques et prêtres devraient le méditer ! À noter que la municipalité qui a voté la participation de la loge maçonnique au cortège sachant très bien que c’était en exclure le clergé, a été élue avec l’appui de l’Action libérale ; ça aussi, c’est dans l’ordre… Prions Jeanne d’Arc de rendre aux Catholiques français un peu du courage de leurs ancêtres !

Le soir, je vais à un thé de jeunes gens chez Jean Gavouyère.

Angers, vendredi 10 mai 1907

Nous lisons dans La Libre Parole qu’un violent orage de grêle a fait beaucoup de mal à Roussillon ; le soir, une lettre de Trouillas nous apprend que nos vignes de cette localité, qui avaient fort belle apparence, ont été hachées ; c’est désolant ! Et pourvu qu’Ille, Corbère etc. n’aient pas été atteints ! M. Riverain, directeur de la compagnie de déménagements de ce nom, vient examiner notre mobilier en vue de notre prochain départ ; il nous donnera demain son devis. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.

Angers, samedi 11 mai 1907

La grêle a touché Ille, c’est dans Le Roussillon d’hier ; pour Corbère, nous ne savons rien. Il nous faudra, pour le déménagement, 1 grande voiture de 32 mètres cubes, 1 de 30, un cadre de 24 et un wagon entier ; coût : 3.300 fr. ; ça tombe mal cette année mais il n’y a pas à reculer. L’après-midi, nous avons la visite des Padirac. Dernier jour de la 18e semaine depuis le 5 janvier ; ça approche !… Le soir, Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 12 mai 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph, et au Mois de Marie, le soir, à la cathédrale. L’après-midi, j’ai la visite de M. Dominique Delahaye qui me remercie de lui avoir offert ma thèse ; il a prononcé, lundi, au Sénat, un discours dont je le félicite. À 4h ½, nous donnons un petit thé, le second de nos thés d’adieu ; le dernier sera pour les collègues de Papa ; aujourd’hui, nous avons les Regnard, les Lelong, René de La Villebiot, Jean Gavouyère : les De Soos et Mme de Guibert, invités, n’ont pu venir. Dans l’après-midi d’aujourd’hui, les Perpignanais entendent, dans la grande salle de la Maison des œuvres, une conférence d’Action française du commandant Cuignet, d’Henri Vaugeois et de Bernard de Vezins ; je regrette bien de la manquer ; Le Roussillon a fait pour elle beaucoup de réclame et elle promet d’être très nombreuse.

Semaine du 13 au 19 mai 1907

Angers, lundi 13 mai 1907

Je prends aujourd’hui une grande décision, à laquelle je pensais, du reste, depuis quelques jours. Comme je dois retourner cet été à la Bourboule, je vais y aller tout de suite ; l’établissement ouvre le 25 mai ; j’y arriverai le lundi 27 ; j’en repartirai après 18 bains et j’arriverai à Ille le 15 ou le 16 juin. Si les Lacour avaient dû arriver à Ille à la fin de mai, comme ils l’avaient dit tout d’abord, je serais parti pour Ille ces jours-ci, tout de suite après la soutenance de ma thèse et je ne serais allé à la Bourboule que beaucoup plus tard ; mais M. de Lacour a dit à Papa qu’il arriverait seulement au commencement de juin ; or, Mme de Lacour ayant été malade, il se peut que leur arrivée n’ait lieu que le 10 ou le 15 ; dans ces conditions, il vaut mieux que j’aille de suite à la Bourboule ; j’en serai débarrassé et je n’y penserai plus. Somme toute, mon arrivée à Ille coïncidera à très peu près avec celle des Lacour ; je pourrai y rester tout le temps qu’ils seront et je ne serai pas obligé de quitter le Roussillon tout à coup pour la Bourboule ; donc, cela vaut mieux.

Hier, à Béziers, meeting monstre des viticulteurs du Midi ruinés par la mévente des vins ; ils étaient plus de 100.000 disent les journaux ; des villages entiers, hommes, femmes, enfants s’étaient transportés à Béziers, maire, curé et médecin en tête ; il y a huit jours, c’était à Narbonne ; il y a 15 jours à Lézignan, dimanche prochain à Perpignan ; ces meetings monstres sont absolument pacifiques, la politique, par un accord unanime, en est bannie ; elle en est si bien bannie qu’hier des élections municipales devaient avoir lieu à Narbonne et pas un seul électeur ne s’est présenté ; les bureaux de vote n’ont même pas été constitués, faute d’électeurs présents. Tous les partis s’unissent, en chassant la politique et en déclarant que les viticulteurs méridionaux ruinés ne paieront plus l’impôt si le gouvernement ne prend pas des mesures immédiates pour faire cesser la fraude et faire remonter le cours des vins ; toutes les classes sont confondues, propriétaires et ouvriers, dont les intérêts sont solidaires, font entendre les mêmes revendications. Ce mouvement est vraiment beau et doit bien inquiéter le gouvernement. Il faut bien en finir avec cette terrible crise qui dure depuis 7 ans et qui ruine toute une vaste région ! Je regrette bien de ne pas être à ce moment dans le Midi. Le soir, Mois de Marie.

Angers, mardi 14 mai 1907

La réunion d’Action française de Perpignan a été très nombreuse et très enthousiaste, nous écrit Mme de Llamby qui y assistait (cela lui a même fait manquer la naissance de sa petite-fille de La Bardonnie). Le compte-rendu du Roussillon est très complet et très enthousiaste ; je mets le numéro de côté ; à la suite de la conférence, banquet et toasts ; quel dommage d’avoir manqué tout cela ! À Béziers, où il y avait vraiment plus de 100.000 manifestants, on a voté les résolutions les plus énergiques ; des comités de défense viticole se créent dans toutes les communes de la région qui se fédèrent entre elles. Ce mouvement est des plus sérieux. Il occupe toute la presse parisienne et départementale. Nous allons, dans l’après-midi, à un thé chez la générale Lelong. Il fait un violent orage de pluie et de grêle. Nous apprenons la mort du pauvre « Jaume » ; c’est un vieux serviteur de la famille qui disparaît ; il y a plus de 60 ans qu’il travaillait pour nos oncles de Bosch, puis pour nous ; il nous était bien dévoué. Depuis deux ou trois ans, il était à bout de forces.

Caen, mercredi 15 mai 1907

Pour la dernière fois (au moins pour cause d’examen), je me retrouve dans cette bonne ville de Caen ; j’ai quitté Angers par le rapide de 10h27 et je suis arrivé ici à 5h par une pluie battante. Je descends à l’Hôtel de la Place Royale, et je vais aussitôt faire une visite à chacun des membres de mon jury de thèse : MM. Cabouat, que je ne rencontre pas, Villey et Allix, qui me reçoivent ; tous deux me font compliment de mon travail, me disent qu’il est creusé et intéressant. Après dîner, je vais au Mois de Marie à Saint-Pierre.

Caen, jeudi 16 mai 1907

Le matin, par le train de 8h, je vais à la Délivrande ; j’y entends la messe, j’y fais la sainte communion et j’y laisse mon dernier ex-voto, le sixième ; ces six plaques de marbre rappellent chacun de mes six examens de droit, portent toutes la même formule suivie de la date de chaque examen et de mes 3 initiales : A.E.B. Je suis convoqué, à la Faculté, pour 3h ½. MM. Cabouat, Villey et Allix me félicitent, tous trois, de ma thèse et me posent des objections un peu sur toutes les parties de mon travail. M. Villey, qui est un économiste à tendances très libérales, m’attaque sur le chapitre VI relatif à l’obligation du repos hebdomadaire ; je réponds à toutes les objections en donnant mes raisons ; M. Villey me félicite de la façon dont je soutiens mon opinion. M. Cabouat[28], qui est très anticlérical, dit qu’il trouve à ma thèse une couleur trop confessionnelle, ça m’est égal ! La soutenance dure 1h ½. Après délibération, M. Cabouat proclame le résultat et m’annonce que la Faculté me reçoit docteur en droit avec la mention « bien ». Me voici donc arrivé au couronnement de mes études ! J’en remercié Dieu et je le prie de me protéger pour le reste de ma vie et particulièrement pour mon mariage, comme Il m’a protégé pour mes études.

Après dîner, je vais au Mois de Marie à Saint-Pierre. Je fais mes préparatifs de départ, car je vais partir ce soir même à 10h20.

Angers, vendredi 17 mai 1907

J’arrive à Angers à 4h du matin ; je me couche alors et dors jusqu’à neuf heures. Papa et Maman sont enchantés de la mention que j’ai obtenue ; plusieurs personnes, notamment M. Gavouyère, m’en félicitent. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.

Angers, samedi 18 mai 1907

À l’occasion du concours hippique, nous avons du monde toute l’après-midi, à nos fenêtres sur le Champ de Mars : les Padirac, Blanc, De Villelume etc. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Fin de la 19e semaine d’attente. Dans moins d’un mois, le dimanche 16 juin, j’arriverai à Ille et j’espère bien que les Lacour y seront arrivés et que je verrai Marie-Louise.

Angers, dimanche 19 mai 1907 (Pentecôte)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous avons des invités pour le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph. C’est aujourd’hui qu’a lieu le grand meeting viticole de Perpignan. Celui de Béziers, qui a été suivi quelques jours après par des scènes de violence (incendie de l’Hôtel de Ville), et par la démission de la municipalité, a réuni 141.000 manifestants ; ce chiffre a été contrôlé par les comités locaux de défense viticole. On compte aussi sur une très grande affluence à Perpignan.

Semaine du 20 au 26 mai 1907

Angers, lundi 20 mai 1907

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous avons encore beaucoup de monde à l’occasion du concours. Comme mon départ est fixé à mardi prochain (je l’ai retardé de deux jours à cause de la soirée que Papa et Maman veulent donner lundi, pour l’Université) je commence aujourd’hui la série de mes visites de départ ; j’en fais neuf aujourd’hui, toutes celles du lundi, toutes par carte. Ensuite, je viens avec les personnes que nous avons invitées pour la dernière journée du concours hippique. Tout le monde parle de la colossale manifestation viticole d’hier à Perpignan ; elle a dépassé tout ce qu’on aurait pu imaginer ; il y avait de 160.000 à 180.000 personnes venues, la plupart des Pyrénées-Orientales, mais aussi de l’Aude et de l’Hérault. Le meeting s’est déroulé dans le plus grand ordre et le plus grand calme ; mais, comme à Lézignan, Narbonne et Béziers, on a pris les résolutions les plus viriles : refus de l’impôt partout organisé sans préjudice d’autres mesures, si le gouvernement n’accorde pas les revendications de la viticulture. Ce mouvement sans précédent est des plus intéressants ; jusqu’à présent, l’union la plus complète a régné entre les viticulteurs de toute classe sociale, de tout parti politique. Je souhaite bien vivement qu’il réussisse et que la fraude étant enrayée, le vin retrouve ses anciens prix. Mais combien je regrette de n’avoir pas assisté à cette manifestation vraiment unique qui a concentré sur Perpignan toute l’attention de la France !

Angers, mardi 21 mai 1907

Je continue mes visites qui dureront toute la semaine ; aujourd’hui, je rencontre presque tout mon monde. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph. Les personnes que je vois ces jours-ci me félicitent de mon titre de docteur en droit. C’est un joli titre évidemment, mais actuellement à peu près inutilisable. Il est, en effet, impossible à un jeune homme ayant des idées saines et des sentiments religieux d’entrer dans la magistrature ; le barreau est horriblement encombré ; restent les contentieux de certaines compagnies ou sociétés de commerce, c’est à peine payé surtout au début et je ne couvrirais certainement pas, si j’entrais dans un contentieux, les frais que cela entraînerait pour moi. Actuellement, mon titre de docteur en droit est donc à peu près inutilisable ! Si le gouvernement venait à changer, il pourrait alors me servir ; Philippe VIII me nommera peut-être sous-préfet !

Angers, mercredi 22 mai 1907

Je fais des visites de départ toute l’après-midi. M. Émile Marie publie, dans Le Roussillon, deux articles intitulés « République ou Monarchie ? » dans lesquels, après avoir fait le procès de la république et de tous les partis républicains, même les plus modérés, il déclare reconnaître que la Monarchie est préférable, en France, à toute république. C’est une conversion car M. Marie, quoique très bon catholique, avait toujours été républicain, même avant le ralliement ; fondateur et président de l’important groupe d’Action libérale de Prades, il a de l’influence. Je suis enchanté de son évolution. Beaucoup d’autres, désabusés comme lui, évoluent aussi ; ces jours-ci, ici, deux jeunes gens qui, autrefois, n’étaient pas royalistes, m’ont déclaré que le ralliement était absurde et que l’affirmation franche du programme monarchique pouvait seule nous relever ; l’Action française est pour beaucoup dans ce mouvement d’idées.

Plusieurs personnes amies ont eu l’idée de marier Philomène à un jeune homme d’Angers, M. Henri de Lavergne ou de la Vergne ; je ne le connais que très peu ; mais les renseignements sur son compte sont très bons ; de plus, sa famille a beaucoup de fortune ; aussi Papa et Maman laissent-ils faire ; il plaît à Philomène. Nous ne saurons certainement pas avant quelques jours à quoi nous en tenir. Ce projet me plaît aussi ; sans doute, nous préférerions tous marier Philomène en Roussillon ; mais il y a, dans notre pays, bien peu de partis pouvant lui convenir ; et, à la marier en dehors du pays, il vaut cent fois mieux que ce soit à Angers, où nous sommes si connus et où elle se plaît beaucoup, qu’ailleurs. À la grâce de Dieu ! Mais il est à souhaiter que les choses ne traînent pas, car le moment du déménagement approche à pas de géant.

Angers, jeudi 23 mai 1907

Je continue mes visites ; j’en fais 7 ou 8 tous les jours. Le soir, Mois de Marie à Saint-Joseph. Dans l’après-midi, je prends une leçon de chant, la dernière à Angers, chez M. Pinguet ; pendant la leçon, un violent orage éclate et la foudre tombe sur la maison.

Angers, vendredi 24 mai 1907

Je continue mes visites de départ ; l’après-midi, vers 5 heures, Jacques Hervé-Bazin, de passage à Angers, vient me voir.

Angers, samedi 25 mai 1907

Les vingt semaines sont passées ! 20 semaines, ça me paraissait si long le soir du 5 janvier ! Seulement, ce n’est plus 20, c’est 23 qu’il faut compter maintenant ; j’arriverai à Vinça le 16 juin et à Ille le 17 et c’est ce jour-là que j’espère revoir Marie-Louise, car il est très probable que les Lacour seront alors à Ille ; ce sera dans 3 semaines. Alors, je reverrai Marie-Louise le plus possible et je ferai dire par Papa ou Maman à ses parents que le moment est venu d’en arriver à la conclusion… On lui demandera de se prononcer et alors, elle décidera… ; ce que je ne veux pas absolument, c’est laisser se prolonger l’incertitude dans laquelle je me trouve depuis six mois que ce projet de mariage est revenu sur l’eau ; si M. et Mme de Lacour ne veulent pas la marier tout de suite, bien entendu je n’insisterai pas et je consentirai à attendre encore quelque temps, mais à condition que le mariage soit décidé. C’est donc cet été que se décidera mon avenir. Précisément, je reçois une carte très aimable de M. et Mme de Lacour me remerciant de l’envoi de ma thèse. Philomène a reçu, ces jours-ci, des cartes postales de Marie-Louise. J’achève mes visites de départ. Le soir, j’assiste pour la dernière fois à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.

Angers, dimanche 26 mai 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, en l’honneur de la fête de la Très Sainte Trinité ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi à 4h ¼, nous allons prendre le thé (ou plutôt le chocolat) chez Mme Perrin. Je n’ai plus qu’un jour complet à passer à Angers.

Semaine du 27 au 31 mai 1907

Angers, lundi 27 mai 1907

C’est la dernière fois que je date mon journal d’Angers, au moins en habitant Angers. Après treize années passées dans cette ville, je vais revenir habiter mon pays d’origine. Ce retour en Roussillon, nécessaire à tant de points de vue, je le désirais depuis longtemps ; j’aime beaucoup mon pays et la raison s’allie chez moi à l’inclination pour m’y faire rentrer ; cette année-ci particulièrement, à cause de mes projets d’avenir, dont la conclusion est toute proche, il me tardait de voir arriver le moment du départ. Néanmoins, en disant adieu à mes amis, dont quelques-uns sont des amis très chers, très sympathiques, et en quittant cette maison où j’ai passé dix ans, ma petite chambre sur le Champ de Mars où j’ai tant travaillé, où j’ai « mûri » d’esprit comme de corps, je ne peux retenir un certain sentiment de mélancolie ; c’est une période nouvelle de ma vie qui commence pour moi, période que je dois inaugurer par mon mariage lequel, en toute hypothèse, est évidemment très prochain. Le soir, Papa donne un thé d’adieu à ses collègues de l’Université et à leurs familles ; nous sommes une cinquantaine ; c’est plutôt triste.

La Bourboule, mercredi 29 mai 1907

Mon départ définitif d’Angers s’est effectué hier soir à cinq heures. Le matin, j’avais assisté à la messe de 9h à Notre-Dame pour remercier Dieu de la protection et des grâces qu’Il m’a accordées pendant les treize années de mon séjour dans cette ville. L’après-midi, je suis allé faire mes adieux à M. le curé que j’ai fini par rencontrer ; puis j’ai jeté un dernier coup d’œil sur ma chambre, sur ces appartements que je ne reverrai plus et à cinq heures, je prenais le train pour la Bourboule par Tours et Vierzon. Mon voyage a été attristé par un affreux accident survenu en gare de Vierzon quelques minutes avant mon arrivée et dont j’ai vu, de très près, les atroces conséquences. C’est un employé – contrôleur ou chef de train – qui venait de se faire écraser par un train entrant en gare à une allure pourtant très modérée m’a-t-on dit. Voici comment je me suis aperçu de la chose : je venais de descendre du train venant de Tours et j’attendais l’express arrivant de Paris à 11h25 lorsque j’ai aperçu, sur la voie, une lumière éclairée par un employé qui portait un falot ; pensant qu’on allait descendre un malade, je me suis approché, et, tout à coup, spectacle horrible, je vois par terre, sur la voie, un corps étendu et, quelques mètres plus loin, une tête toute sanglante ; je m’attendais si peu à cela, que, dans la demi obscurité, j’ai failli heurter du pied ces débris humains. Je me suis alors informé et on m’a raconté que ce malheureux avait, par distraction probablement, mis le pied sur la voie au moment même où le train passait près de lui ; l’accident venait d’arriver et, à cause des constatations légales, tout était en l’état. Je n’oublierai jamais l’impression que j’ai ressentie à la vue de ce corps décapité et de cette tête que j’ai eue quelques minutes à mes pieds ; quelques mètres plus loin se trouvait un bras du malheureux. Ma première pensée a été pour l’âme de cet infortuné, et j’ai aussitôt prié pour lui ; quelle affreuse mort, sans même une minute pour se préparer ! Comme c’est inquiétant ! Mais Dieu est si bon ! Au bout d’un moment, on a mis ces débris humains sur la civière et on les a emportés à la lueur de deux lanternes ; c’était lugubre et je ne l’oublierai jamais. Quelques débris, voilà tout ce qui restait de cet homme quelques minutes avant plein de vie et d’entrain ! Comme la vie de ce monde est peu de chose ; on n’en comprend bien le néant qu’à la vue de spectacles pareils. Mais aussi, rien ne fait mieux comprendre qu’il y a autre chose que le corps, qu’il y a une âme immortelle ; si tout finissait à la mort du corps, ce serait vraiment trop triste et trop humiliant ! Inutile de dire que tout le reste du voyage, j’ai eu devant les yeux le spectacle de ce corps décapité et de cette tête sanglante !

Je suis arrivé à la Bourboule à 8 heures du matin et je suis descendu à l’Hôtel de Londres ; on m’avait préparé une chambre, à la Villa Pasteur, exactement au-dessous de celle que j’occupais l’an dernier. Je vais tout de suite me baigner afin de ne pas perdre un seul jour ; ensuite, je m’installe dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir le Dr Lamarle qui me trouve en excellente santé ; il me fera prendre des douches ; tout cela à titre purement préventif. Il pleut et il fait froid ; pas un chat à la Bourboule, c’est désert et je vais bien m’y ennuyer ! Je suis servi par les mêmes domestiques que l’an dernier : une vieille femme de chambre alsacienne nommée Catherine et un domestique nommé Eugène ce qui ne me change pas puisque notre domestique à Angers s’appelait Eugène.

La Bourboule, jeudi 30 mai 1907

En l’honneur de la Fête-Dieu, je fais la sainte communion à la messe de 7h ; j’applique l’indulgence plénière que je gagne après la communion au pauvre chef de train écrasé à Vierzon ; au moins, il aura eu des prières ! Le matin, après mon bain, je lis. L’après-midi, je vais me promener sur les flancs du mont Banne d’Ordenche et aux cascades de la Vernière et du Plat à Barbe ; ensuite je vais voir le Dr Nicolas et M. le curé ; le soir, Mois de Marie ; je me couche à 9 heures. Mon programme de journée sera, à peu de chose près, le même tous les jours.

La Bourboule, vendredi 31 mai 1907

Le matin, bain. L’après-midi, qui commence pour moi même avant midi puisque le déjeuner est à onze heures, je fais une longue promenade dans la montagne ; je vais au point appelé « Les 4 départements » parce que c’est la limite du Puy-de-Dôme, de la Corrèze et du Cantal et qu’on y aperçoit, de loin, les montagnes de la Creuse ; ce point, situé entre 1100 et 1200 mètres d’altitude, est à 7 kilomètres de la Bourboule ; je rentre en suivant un chemin sous bois ; je suis surpris par la pluie ; chemin faisant, le long de la route, j’ai trouvé des tas de neige qui achèvent de fondre. Le soir, je vais à la clôture du Mois de Marie. Voici donc encore un mois de passé ! Celui qui commence demain, j’en ai le très ferme espoir, sera celui de la réunion avec les Lacour à Ille et je reverrai Louloute après plus de cinq mois de séparation ; alors, alors… mon sort se décidera peu après. Je reçois une lettre de Maman me disant que les négociations entreprises pour un mariage entre Philomène et M. Henri de Lavergne continuent et paraissent en bonne voie ; mais il ne faut se réjouir trop tôt ; j’ai appris à mes dépens à me méfier en matière de mariage. L’accident de Vierzon est relaté dans Le Petit Journal de ce matin ; la victime est un nommé Jovy, chef de train attaché à la gare de Limoges.

Juin 1907

Semaine du 1er au 2 juin 1907

La Bourboule, samedi 1er juin 1907

La voilà donc arrivée cette date du1 juin que j’attendais avec tant d’impatience depuis cinq mois ; malheureusement, il me faut attendre encore 16 jours ; mais enfin, 146 jours sont passés depuis le 5 janvier, 16 jours passeront vite ; c’est la fin de la 21e semaine. Il pleut une bonne partie de la journée et je ne peux guère me promener. Le matin, je vais voir le docteur. L’après-midi, je lis tantôt une étude fort intéressante de M. Auburtin, de la Société d’Économie sociale, sur Le Play ; tantôt, pour me délasser, un roman de Bourget que j’ai pris en location, Un cœur de femme ; c’est une fine étude psychologique.

La Bourboule, dimanche 2 juin 1907

Il pleut encore toute la journée et on ne peut pas faire la procession de la Fête-Dieu qui devait avoir lieu après la grand’messe ; c’est à peine si je peux faire quelques pas en dehors des sorties pour le traitement, la grand’messe et les vêpres. Il a été question de l’Action française avant-hier à la Chambre à propos de l’interpellation de M. de Rosanbo à Picquart au sujet de la suspension de Léon de Montesquiou de ses fonctions de lieutenant de réserve. N’osant pas poursuivre en cour d’assises, où la preuve est permise, Montesquiou et les autres membres de l’Action française responsables avec lui de l’affichage des trois « appels au pays », le gouvernement a trouvé le truc de suspendre Montesquiou de ses fonctions d’officier de réserve, comme s’il avait signé ces affiches en cette qualité ! M. de Rosanbo, député royaliste des Côtes-du-Nord, a interpellé Picquart et a soutenu vigoureusement l’Action française, aux applaudissements de la droite ; il a commencé la lecture du second appel, celui qui vise spécialement Picquart, dont cet indigne généralisé n’a lu, à la tribune, que de courts extraits ; mais Brisson a mis toute sa rouerie et toute son ignoble partialité de vieux président franc-maçon à l’empêcher de continuer sa lecture qui aurait fort embarrassé le généralisé. En vain Jules Delahaye et Maurice Barrès, après l’orateur, ont-ils crié au gouvernement que le plus simple était de poursuivre l’Action française en cour d’assises ! Il ne l’osera pas car les membres de l’Action française sont de taille à se défendre et à attaquer. La campagne d’affiches, de brochures, de conférences, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, va continuer plus opiniâtre que jamais.

Semaine du 3 au 9 juin 1907

La Bourboule, lundi 3 juin 1907

Le temps étant meilleur, je fais, dans l’après-midi, une longue promenade. Je monte d’abord au rocher de Vendeix et je m’assieds sur le banc du Touring-Club qui est au sommet du rocher. Là, j’ai éprouvé une bien vive émotion ; ce lieu, en effet, qui le croirait ? me rappelle bien des souvenirs. L’année dernière, j’y étais déjà venu, et devant le magnifique paysage que l’on a devant les yeux, j’avais fait des rêves d’avenir ; c’était le moment décisif des négociations en vue de mon mariage avec Hélène de Pallarès et je me souviens que j’avais beaucoup pensé, assis sur ce banc… Je me disais qu’une fois marié, j’aimerais à y venir avec ma femme et j’avais écrit le nom d’Hélène sur le dossier du banc ; cette inscription gravée au canif : « Hélène juin 06 AEB »,je l’ai revue aujourd’hui un peu effacée par les neiges de l’hiver, et sa vue a ranimé en moi tous ces souvenirs endormis, je les ai revécus avec une extrême intensité ! En me retrouvant seul à cette place où j’avais rêvé de ne revenir qu’avec la compagne de mavie, j’ai été saisi d’une grande tristesse, les larmes me sont venues aux yeux et encore, en ce moment où j’écris ces lignes, je sens que pour un peu je pleurerais ; je me suis mis à genoux au sommet de ce rocher gigantesque et j’ai supplié le Bon Dieu de ne pas permettre que je fasse encore seul, l’année prochaine, cette ascension si émouvante. Avec le même canif, j’ai écrit sur le même dossier : « Louloute juin 07 AEB » et j’espère que si je fais, l’été prochain, une saison à la Bourboule, je reviendrai m’asseoir avec Louloute sur ce banc du Vendeix et je remercierai Dieu de m’avoir enfin exaucé !

Cette inscription au sommet de ce rocher perdu au cœur de l’Auvergne, j’y avais pensé souvent depuis un an ; c’est que j’avais mis toute mon âme dans ces quelques lettres. En les gravant, j’avais rêvé à une épouse chérie. Je ne connaissais pas, ou si peu ! Hélène de Pallarès ; mais pendant ces négociations que je trouvais si longues, je la parais, dans mon esprit, de toutes les qualités physiques et morales que je veux trouver dans la jeune fille dont je ferai ma fiancée et ma femme ; je m’étais créé le type idéal de l’épouse aimée et aimante. Peut-être ne répondait-elle pas à cet idéal et Dieu a-t-il voulu m’épargner une désillusion. Maintenant cet idéal c’est Marie-Louise qui l’incarne à mes yeux ; je pensais à elle d’ailleurs, bien avant de connaître l’existence d’Hélène de Pallarès, mais une première ouverture auprès de son père ayant donné un résultat négatif, je ne croyais pas alors possible de l’épouser. J’ai plus d’espoir à présent ; mais comme cet espoir est mêlé de crainte ! Le Bon Dieu me la donnera-t-il ou devrai-je encore pleurer sur une nouvelle déception ? Sera-ce elle, sera-ce une autre à qui je ferai gravir, à mon côté, les flancs du Vendeix ? Je supplie le Bon Dieu de ne pas me laisser dans cette terrible incertitude et de me la donner bientôt si c’est elle qui doit faire mon bonheur et si je dois la rendre heureuse !

Roche Vendeix à La Bourboule, où Antoine d’Estève de Bosch grava à deux reprises au canif des inscriptions relatives à ses potentielles fiancées sur le dossier d’un banc – Carte postale ancienne, sans date (Site fortunapost.com)

Aux « 4 départements » où je suis revenu après cette émouvante station au Vendeix, j’ai retrouvé un jeune berger de 14 ans à qui j’avais parlé vendredi et à qui j’avais fait une petite aumône ; je cause encore avec lui et je lui témoigne de l’intérêt ; alors, avant mon départ, il me fait cadeau d’un petit bouquet de pensées sauvages cueillies là, dans la prairie où paissaient ses bœufs ; ce modeste cadeau qui, en toute autre circonstance, m’aurait laissé à peu près indifférent, m’a fait un plaisir extrême dans l’état d’esprit où je me trouvais ; des pensées précisément ! La fleur du souvenir ! En redescendant vers la vallée de la Bourboule, à travers la forêt de sapins, j’ai formé le projet de conserver ce bouquet pour un jour plus heureux. Je vais le confier au Vendeix. Je l’enfermerai dans une petite boîte avec quelques lignes sur un morceau de papier, et, un de ces jours, j’irai l’enterrer sur le Vendeix au pied du banc sur lequel j’ai gravé le cher nom de Louloute. Et quand je reviendrai m’asseoir et rêver sur ce banc, avec ma femme, j’espère que je retrouverai ce bouquet fané et que je le lui offrirai. Ce sera une relique et le Vendeix sera devenu pour moi un vrai pèlerinage !

Je reçois des nouvelles Papa et Maman ; ils vont bien et me racontent la procession du Sacre qui n’a pas été troublée. Le soir, je vais à l’église, à la cérémonie de l’octave du Saint-Sacrement et je prie Dieu d’exaucer mes désirs. J’envoie une carte de respectueuse sympathie à M. Léon de Montesquiou.

La Bourboule, mardi 4 juin 1907

Le matin, traitement ; je reviens voir le docteur qui m’ordonne les douches à partir de demain. L’après-midi, je vais visiter la fontaine pétrifiante située au bord de la Dordogne entre la Bourboule et le Mont-Dore ; les objets s’y pétrifient grâce à l’action des eaux très calcaires ; j’avais déjà visité il y a 16 ans, en 91, la fontaine de Saint-Alix près Clermont-Ferrand qui produit les mêmes effets. Le dernier grand meeting viticole tenu jusqu’à présent est celui qui a eu lieu dimanche à Nîmes ; comme celui de Carcassonne tenu le 26 mai, il a réuni de 200 à 250.000 manifestants ; c’est un résultat merveilleux ! Le dernier avant l’échéance du 10 juin fixée au gouvernement aura lieu dimanche prochain à Montpellier ; on croit que le chiffre de 500.000 personnes sera dépassé ; après cela, si l’on n’a pas satisfaction, refus de l’impôt, démission collective des municipalités etc. Voilà qui s’appelle de l’action énergique !

La Bourboule, mercredi 5 juin 1907

Cinq mois aujourd’hui de la maudite date du 5 janvier ; j’espérais bien, au début, que j’aurais revu Marie-Louise avant l’expiration de ces cinq mois et il a fallu encore retarder ce moment ! Enfin, j’arriverai à Ille dans douze jours et j’espère bien y trouver le bonheur et revoir Louloute. Maman arrivera peu après et verra Mme de Lacour. Alors commencera la phase décisive pour moi ; il s’agira d’arriver à nos fiançailles ou… je n’ose pas y penser, à la rupture ! Je prie Dieu d’écarter de moi cette solution qui me serait si pénible et de bénir mes projets. Il y a si longtemps que je prie à cette intention que j’espère bien être exaucé. Maman m’écrit et me dit que le projet de mariage entre M. Henri de Lavergne et Philomène est en assez bonne voie ; mais les projets sont lents, moins lents tout de même que pour moi ! Le matin, je prends la première douche de ma saison thermale. L’après-midi, je fais une longue promenade ; je suis la nouvelle route de Latour jusqu’au-delà du hameau de Liournat et je grimpe sur le puy de Lachaud (1189m) ; sur les flancs de ce puy, on remarque des levées de terre gazonnées que l’on prend pour une ancienne cité arverne ; je rentre par le plateau de Charlanne sur un point duquel je trouve encore de la neige.

La Bourboule, jeudi 6 juin 1907

Je reçois des nouvelles d’Angers ; il paraît que les négociations avec les Lavergne ne vont pas toutes seules ; il y a conflit sur la question de la dot ; les Lavergne voudraient une pension de 3000 fr. ; Papa préférerait donner une propriété d’une valeur de 100.000 fr. ; espérons que l’on s’entendra et que Philomène n’aura pas le chagrin d’une déception ; je sais par expérience combien c’est pénible et je ne le lui souhaite pas. L’après-midi, je vais à Murat-le-Quaire en passant par la route de Saint-Sauves ; je reviens par Pessy et la route du Mont-Dore ; le soir, je me confesse après la cérémonie de 7h ½. M. Marie, après ses deux premiers articles dans lesquels il reconnaît la supériorité de la monarchie, en écrit un 3ème dans lequel il énumère toutes les objections contre la possibilité de faire la monarchie et il tire de ces objections la conclusion que la monarchie est impossible quoique très supérieure à la république ; il a dit, dans un de ses précédents articles, que la république n’était pas améliorable, il n’y a donc, d’après lui, rien à faire. Je prépare à ce dernier article une réponse que j’enverrai au Roussillon avec recommandation de ne le publier que si on n’a pas déjà répondu à M. Marie.

La Bourboule, vendredi 7 juin 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi, je monte au Vendeix et j’enterre peu profondément contre le rocher à droite du banc le petit bouquet de pensées qu’un berger m’a donné lundi. J’ai enfermé le bouquet, entouré de papier de plomb, dans une toute petite boîte ronde en fer-blanc dans laquelle j’ai mis aussi un billet relatant le petit événement ; j’ai enfermé cette boîte dans une autre plus grande également en fer-blanc, et j’ai confié le tout à la garde du rocher de Vendeix. Le point où je l’ai enterré se trouve contre le rocher à 80 centimètres environ en avant du point où le prolongement du côté droit du banc rencontrerait le rocher ; quand je dis « en avant », je veux dire que c’est dans la direction de la Bourboule, le banc lui-même étant tourné vers cette direction. Après avoir fait cette petite opération, j’ai arrangé le sol tout autour afin qu’on ne puisse pas comprendre qu’un objet a été enterré là ; j’ai même planté, au-dessus de la boîte, un plant de pensée sauvage que j’ai trouvé tout près ; prendra-t-il ? Je le voudrais. Et maintenant, à la grâce de Dieu ! Je ne rechercherai cette petite boîte que quand je serai marié. Du reste, assis sur le banc, j’ai longuement regardé la photographie de Marie-Louise ; avec quel plaisir je reviendrais m’asseoir là avec elle ! J’ai prié le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge et tous mes saints protecteurs de bénir nos projets ; je reviendrai au Vendeix le jour de Saint Antoine. Quittant le Vendeix, j’ai pris la route du Mont-Dore et je suis revenu à la Bourboule par la Grande scierie et par la corniche du Plat à Barbe ; cela fait une promenade de 13 à 14 kilomètres. Le soir, je vais à la bénédiction.

La Bourboule, samedi 8 juin 1907

Je reçois des nouvelles d’Angers ; les affaires de Philomène s’arrangent, Papa ayant cédé sur la question de pension, comme je le prévoyais et comme je le lui conseillais dans ma lettre d’avant-hier, on est presque d’accord avec les Lavergne et Papa croit que la décision ferme ne tardera pas à être prise. Tant mieux ! Et maintenant il ne reste à souhaiter que mes affaires personnelles, qui traînent depuis si longtemps, arrivent à un dénouement prochain et favorable. C’est aujourd’hui la fin de la 22ème semaine, l’avant-dernière j’espère ; quand j’ai commencé à compter les semaines, je ne pensais même pas arriver à ce chiffre. L’après-midi, je me promène avec le Dr Nicolas. Le soir, je vois un salut. Ce matin, je vais chez le docteur Lamarle.

La Bourboule, dimanche 9 juin 1907

Je vais, après bain et douche, à la grand’messe et à la procession ; je suis le dais tête nue ce qui est vraiment méritoire par ce soleil de feu, car le temps a été toute la journée très chaud et orageux ; une quarantaine d’hommes suivaient le dais mais se tiennent fort mal ; sur le parcours, beaucoup se découvrent, mais il y a quelques imbéciles qui se croient des esprits supérieurs parce qu’ils ont gardé les mains dans leurs poches ou fait d’autres exploits semblables, sur le passage du Saint Sacrement ; c’est encore plus bête que méchant ! C’est aujourd’hui qu’a lieu le formidable meeting de Montpellier, le dernier de la série avant de passer des menaces aux actes ; voyons ce qui va arriver ! C’est sérieux !

Semaine du 10 au 16 juin 1907

La Bourboule, lundi 10 juin 1907

Il a fait de l’orage pendant la nuit et le temps s’est un peu rafraîchi. L’après-midi, je vais au Mont-Dore ; aller et retour « pedibus cum jambis ». À Montpellier hier, les manifestants étaient plus de 600.000 !!! Depuis trois jours, des quantités de trains spéciaux déversaient sur la ville des flots de voyageurs ; on a couché où on a pu, dans les théâtres, dans les églises mises par Mgr de Cabrières à la disposition du comité d’organisation et à la belle étoile ; calme parfait, comme toujours ; mais on a pris des résolutions très énergiques : refus immédiat de l’impôt et démission de toutes les municipalités ; on forcera à démissionner celles qui n’obéiraient pas ; c’est la vie administrative suspendue dans tout le Midi. Voilà ce qu’a fait le gouvernement en protégeant les fraudeurs et en ne prenant aucune mesure pour enrayer un fléau qui a ruiné une vaste région de la France ! Le même jour, il y avait un meeting dans le Var et un autre à Alger ; ce dernier a réuni 50.000 vignerons ; tous les agriculteurs se solidarisent ; c’est un bel exemple d’union sur le terrain économique en dehors de la politique que l’on écarte avec soin ; on pratique enfin le « primo vivere, deinde philosophare » ; la Révolution, en faisant de chacun de nous « un souverain » a méconnu ce principe ; la force des choses y ramène ! À Angers, les affaires de Philomène sont toujours au même point : stationnaires. Le bruit court depuis quelques jours (on me l’avait déjà dit à Angers) que Mgr le duc d’Orléans va lancer un manifeste très important sur les questions sociales ; j’attends avec impatience la parole royale. Le congrès annuel « de presse et de propagande monarchiques » s’ouvrant jeudi, c’est peut-être lui qui en aura la primeur. Mon article en réponse à celui de M. Marie était à peu près terminé, mais Papa m’ayant envoyé un numéro du Roussillon qui publie le chapitre des Considérations de Joseph de Maistre relatif à la façon dont se fera la restauration de la monarchie, chapitre qui est toujours d’actualité, je remise ma réponse ; après Joseph de Maistre, je n’ai qu’à me taire. Ce chapitre est une véritable prophétie qui s’est déjà réalisée en 1814 et 1815 et qui se réalisera encore. Je pense que M. Marie est bien servi !

La Bourboule, mardi 11 juin 1907

L’après-midi, je fais l’ascension d’un pic qui se trouve entre la vallée de Vendeix et celle de la Vernière. Dans le Midi, l’effervescence est très grande : les municipalités de Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Narbonne et plusieurs autres ont démissionné ; collisions entre la troupe et des manifestants samedi à Perpignan et hier à Montpellier ; mutinerie dimanche au 100e de ligne à Narbonne. Nous sommes certainement à la veille de graves événements ; en tout cas, c’est une situation nouvelle.

La Bourboule, mercredi 12 juin 1907

Temps pluvieux et plutôt froid, je sors très peu. Une lettre de Papa m’annonce la mort du beau-frère de l’oncle Xavier, M. Armand de Terrats ; il pouvait avoir au plus 55 ou 56 ans ; voilà encore le dernier représentant d’une vieille famille roussillonnaise qui disparaît ; peut-être Maurice relèvera-t-il le nom ; j’écris à ma tante une lettre de condoléances. Chose curieuse, moi qui connaissais à peine M. de Terrats (qui, depuis fort longtemps, ne quittait plus Paris) et qui ne pensais presque jamais à lui, j’y avais pensé ce matin, à plusieurs reprises, à tel point que le sachant malade depuis très longtemps, je me disais qu’il allait peut-être mourir ; je ne croyais pas si exactement penser. Il y a certainement des cas où les morts se manifestent aux vivants d’une façon ou d’une autre. Je me rappelle que pareille chose était arrivée à Marie-Thérèse en 1898 au moment de la mort de Charlotte de Nogaret[29] ; elle y pensait sans cesse toute une matinée sans la savoir même malade ; le lendemain, je crois, nous apprenions sa mort. Je n’ai guère plus que deux jours à passer ici. Après mon dix-huitième bain et ma onzième douche, samedi, je partirai à 9h44 et, en passant par Clermont et Nîmes, j’arriverai à Vinça dimanche à 11h14, soit 26h ½ de trajet ; il est vrai qu’on perd beaucoup de temps en route ; plus de 4 heures à Clermont, j’en profiterai pour revoir la ville ; j’entendrai la messe à Narbonne. J’irai dès lundi à Ille et j’espère bien voir Fouloute après 163 jours depuis le 5 janvier !

La Bourboule, jeudi 13 juin 1907 (Saint Antoine)

Je vais à la messe de 7h dite pour moi et je fais la sainte communion en l’honneur de la Saint Antoine. Je prie ce grand saint à toutes nos intentions, et je lui en recommande une tout particulièrement. C’est cette même intention qui me mène l’après-midi au rocher de Vendeix ; je constate avec plaisir que la place où j’ai mis la boîte est intacte, mais le plant de pensée n’a pas pris, il est mort ; si j’étais superstitieux je pourrais y voir un fâcheux présage. Je prie Saint Antoine qui m’a toujours protégé de me protéger encore et tout particulièrement pour mon mariage ; c’est maintenant pour moi la grande préoccupation ! Dire que j’espère revoir Louloute dans quatre jours ! Je vais au Mont-Dore par la montagne ; le temps est frais et engage à la marche ; à 2 kilomètres du Mont-Dore et à 1200 mètres d’altitude, je bois un bol de lait délicieux dans un petit restaurant qui ne doit être ouvert qu’en été ! Pas plus au Mont-Dore qu’à la Bourboule, je ne peux trouver à faire remplacer le verre de ma montre que l’on a cassé ce matin à l’établissement ; c’est vexant. Je reçois plusieurs lettres contenant des vœux de bonne fête ! Papa, pour me souhaiter la fête et me récompenser de mon doctorat, me fait cadeau d’un cheval ; je vais le choisir chez Fernand de Rovira la semaine prochaine. Dans le Midi, sur l’ordre du comité d’Argelliers, les municipalités démissionnent en masse ; dans le seul département des Pyrénées-Orientales, il y avait hier 29 conseils démissionnaires, entr’autres Perpignan, Ille, Trouillas, Céret, Rivesaltes, Saint-Laurent-de-la-Salanque etc. etc. Très nombreuses démissions dans l’Aude, l’Hérault etc. Ils veulent rompre toute relation avec le pouvoir central ; il y a aussi des démissions de conseillers généraux et d’arrondissement ; ça va certainement s’accentuer. Nouvelle mutinerie militaire, à Montpellier. Le général Bailloud a fait savoir au gouvernement qu’il ne répondait pas des troupes du 16e corps. C’est une situation véritablement révolutionnaire ; tant pis pour la république !

La Bourboule, vendredi 14 juin 1907

Je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir le Dr Lamarle et lui régler ses honoraires, je fais aussi une visite au Dr Nicolas que je rencontre et à M. le curé que je ne rencontre pas. Papa me dit que les demoiselles Mathieu ont écrit que les Lacour ne sont pas encore arrivés à Ille, M. de Lacour étant souffrant, et il m’engage à aller passer quelques jours à Sainte-Croix où Marie-Thérèse et Max me réclament ; je préfère ne rien changer à mon programme ; d’abord, il me faudrait faire un détour énorme pour passer par Sainte-Croix, et, d’ailleurs, les Lacour peuvent arriver à Ille d’un jour à l’autre ; ils y sont peut-être déjà. Mais comme j’ai eu raison de venir à la Bourboule maintenant ! Ce qui m’ennuyait c’était la crainte de manquer une partie du séjour des De Lacour ; or ils ne sont pas encore à Ille ; je ne me félicite bien d’être venu ici ; au moins, c’est une chose faite et je n’ai plus à y penser ! Somme toute, je ne me suis pas trop ennuyé pendant ces dix-sept jours. Je reçois encore plusieurs lettres de fête ; Tata Mimi me dit qu’on emporte à Perpignan le corps de M. Armand de Terrats et que ses obsèques auront lieu probablement lundi. Je vais donc être obligé, après une première nuit de wagon, de me lever encore à 4 heures lundi matin pour aller de Vinça à Perpignan ; ça va être terriblement fatigant ; mais il n’y a pas à hésiter, il faut que je le fasse pour l’oncle Xavier et Tata Mimi.

Perpignan, dimanche 16 juin 1907

Parti de la Bourboule samedi matin à 9h44, je suis arrivé à Vinça, après avoir visité Clermont et Royat et entendu la messe à Narbonne, ce matin à 11h14. En passant à Perpignan, j’ai vu l’oncle Xavier qui attendait le corps de M. de Terrats ; on l’enterre demain matin. C’est pourquoi je suis revenu ce soir à Perpignan et je couche au Grand Hôtel où sont aussi Tata Mimi Estève, l’oncle Xavier et Maurice. On est très surexcité par ici à propos de la crise viticole ; on a fondé, en dehors de toute opinion politique, des comités viticoles dans tous les cantons. Les principaux chefs du mouvement, bien que n’ayant rien fait d’illégal, s’attendent à être arrêtés.

Semaine du 17 au 23 juin 1907

Vinça, lundi 17 juin 1907

Les obsèques de M. de Terrats ont été célébrées à 9h ¾ à Saint-Jean ; l’oncle Xavier et Maurice, puis MM. Adamoli, Henri de Çagarriga et Aragon conduisaient le deuil du côté des messieurs. Tata Mimi, Mme Adamoli et Mlle Louise de Lamer du côté des dames. Au cimetière Saintt-Martin où est le caveau des Terrats, l’oncle Xavier a dit quelques mots de remerciement au nom de la famille. Le cercueil, trop grand, qui venait de Paris, a eu la plus grande peine à entrer dans le caveau. Je rentre par le train de 3h22, mais je m’arrête à Ille et je n’arrive ici que par le dernier train du soir ; nos réparations d’Ille ont bien progressé. Tata Mimi et Maurice sont repartis à 3h pour Paris et Saint-Mihiel ; l’oncle Xavier viendra à Ille demain matin.

Vinça, mardi 18 juin 1907

Bonne Maman reçoit une lettre de Maman lui annonçant que l’accord est complet avec les De Lavergne, que M. et Mme de Lavergne sont venus faire la demande officielle et qu’on attend le jeune homme. Voilà donc Philomène fiancée ; quel bonheur elle a ! Quand aurai-je ce bonheur ? Voilà si longtemps que je l’attends ! Voilà 21 mois qu’on a fait la première démarche auprès de la famille de Lacour et je suis encore à me demander si on a seulement parlé à Marie-Louise ; pour Philomène, tout a été décidé en six semaines. On peut bien dire que les jeunes gens se marient facilement ! Quelle erreur ! Certes, je me réjouis du bonheur de Philomène et je n’en suis pas jaloux mais combien il me tarde de pouvoir goûter moi aussi ce bonheur ! Je supplie, depuis des mois et des années, tous les saints du Paradis de hâter ce moment. Quand donc serai-je exaucé ? Je vais à Ille le matin de 9 h à 11 heures ; je vois un moment l’oncle Xavier et je cause avec lui du mariage de Philomène ; Papa l’avait tenu au courant. Il repart à 11h ½ pour Paris et Saint-Mihiel. Le soir, je vais à la Balme. J’écris à Philomène pour la féliciter.

Vinça, mercredi 19 juin 1907

Je vais aux Capellans où Fernand me fait essayer plusieurs chevaux ; deux me plaisent surtout : la jument alezane Myrrhia (¾ de sang) et la jument baie cerise Clélie (pur-sang anglo-arabe). Toutes deux sont dans des prix très abordables (550 et 650). On va les monter quelques jours à Perpignan au milieu des trams et des autos, puis je me déciderai pour l’une ou pour l’autre. Je rentre par le train de 4 heures. Je ne sais encore rien pour les Lacour ; sont-ils arrivés à Ille depuis lundi ou sont-ils encore au Pignas ? J’irai demain à Ille pour le savoir. Le gouvernement a fait arrêter ce matin M. Ferroul, maire démissionnaire de Narbonne, tous les membres du comité d’Argelliers et plusieurs maires démissionnaires. Ça n’est pas allé tout seul ; une foule énorme les défendait et élevait des barricades ; mais ils n’ont pas voulu laisser verser du sang et se sont laissés arrêter. L’émotion est très vive. Le comité d’Argelliers va être immédiatement reconstitué avec de nouveaux éléments. Le gouvernement ne viendra pas à bout de ce mouvement aussi facilement qu’il le croit. La région est bondée de troupes venues de partout ; il y a eu plusieurs mutineries dans des régiments. Je ne sais pas ce qui va se passer !

Vinça, jeudi 20 juin 1907

Les journaux donnent beaucoup de détails sur l’arrestation des membres du comité d’Argelliers et sur celle de M. Ferroul ; pour défendre celui-ci, la population de Narbonne avait élevé des barricades ; mais pour éviter l’effusion du sang, il les a fait immédiatement démolir ; voilà les hommes que le gouvernement fait arrêter ; leur emprisonnement constitue une inutile provocation. Dans la matinée, le bruit a répandu qu’on se bat à Narbonne ; on parle de plusieurs morts. Les journaux du soir racontent qu’hier soir, il y a eu des troubles sérieux à Narbonne et à Montpellier ; à Narbonne, on a tenté d’incendier la Sous-préfecture, la troupe a tiré, il y a plusieurs morts et de nombreux blessés ; des policiers ont été assommés par la foule. Je vais à Ille de 1h ½ à 4h avec Bonne Maman. Nous annonçons aux demoiselles Mathieu le mariage de Philomène. Celle-ci m’écrit aujourd’hui ; elle me parle de son fiancé ; qu’elle est heureuse de pouvoir écrire ce mot ; quand donc pourrai-je parler de ma fiancée ? Hélas, les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines et mes affaires ne font pas un pas ; les Lacour ne sont pas encore arrivés. Les personnes qui arrivent le soir de Perpignan racontent que la surexcitation est extrême ; on conspue le gouvernement et on parle de faire un mauvais parti au préfet. L’état de siège vient d’être proclamé à Narbonne.

Vinça, vendredi 21 juin 1907

Vue de la manifestation à Perpignan le 19 juin 1907 – Carte postale ancienne, 1907 (Site les-pyrenees-orientales.com)

Treizième anniversaire de ma 1ère communion ; à cette occasion je voulais aller à la messe de 7h ½ et faire mes dévotions ; mais, comme par un fait exprès, il n’y a pas de messe de 7h ½. Les journaux racontent qu’hier soir à Narbonne entre 4 et 5h, sans provocation aucune et sans sommations, le 139e de ligne a tiré sur la foule ; il y a encore plusieurs morts dont une jeune fille de 20 ans ; cela porte à 7 ou 8 le nombre des morts ; c’est Clemenceau qui les a sur la conscience ; que leur sang retombe sur la république ! Dans la matinée, le bruit se répand ici que la foule, exaspérée par les nouvelles de Narbonne, a mis le feu hier soir à la Préfecture de Perpignan ; on l’a envahie, on en a fait le sac et on y a mis le feu ; il y a pour 70.000 fr. de dégâts ; on a empêché les pompiers d’approcher pour éteindre l’incendie. Tout cela c’est la réponse du Midi à l’arrestation des chefs du mouvement viticole jusqu’ici si pacifique. Les journaux du soir racontent qu’à Agde, un régiment tout entier, le 17e d’infanterie, a déserté et est parti en corps pour Béziers se joindre aux manifestants ; ce fait est extrêmement grave ! Partout, les manifestants crient « Vive l’Armée ! », « À bas Picquart ! », « À bas Clemenceau ! ». Dans l’après-midi, je vais à Ille et à Boule à bicyclette. Ici les esprits sont très montés ; il y a des disputes dans les rues ; certains républicains accusent les royalistes, « las rastaillés », d’avoir déchaîné ce mouvement pour renverser la république ; ils rééditent leurs vieilles rengaines sur le drapeau blanc. Cette accusation est stupide car ce mouvement a été soigneusement tenu en dehors de la politique jusqu’à présent. Par la force des choses, le gouvernement s’y opposant, provoquant les viticulteurs par des arrestations arbitraires, il se tourne contre lui ; mais c’est faire trop d’honneur aux royalistes que de le leur imputer. La république n’a qu’à s’en prendre à elle-même si elle exaspère tout le monde ! Voyons quels nouveaux événements demain nous apprendra ; depuis deux jours, ça chauffe !

Grand salon de la Préfecture de Perpignan après l’incendie du 20 juin 1907 – Carte postale ancienne, 1907 (Site Ebay.de)

Papa m’écrit qu’il a loué un petit appartement rue Donadieu de Puycharic pour attendre le mariage de Philomène. Maman arrivera la semaine prochaine et les meubles peu après.

Vinça, samedi 22 juin 1907

Il a fallu longtemps parlementer avec le régiment mutin pour le faire rentrer dans le devoir car on n’a pas osé employer la force pour le réduire : il était armé et c’eut été une bataille épouvantable. Hier, à la Chambre, débat très vif dont Clémenceau s’est tiré avec 104 voix de majorité ; c’est triste pour les vignerons du Midi ! Je voulais aller à Ille l’après-midi, mais un assez fort orage m’en empêche ; je vais visiter les malades de la Société Saint-Sébastien. Aujourd’hui, fin de la 24e semaine depuis le 5 janvier ; et dire qu’au début, je ne pensais pas que la période de séparation dût durer 20 semaines ! Je commence à me demander si, en raison des graves évènements qui se déroulent, les Lacour ne renonceront pas à venir à Ille cet été, pour ne pas abandonner le Pignas ? S’il en est ainsi, il faudra que Papa écrive à M. de Lacour et lui demande une réponse ferme en ce qui me concerne ; je ne peux pas rester plus longtemps dans cette fausse et pénible situation ! Espérons que cette éventualité ne se produira pas et que les choses se passeront comme il a été convenu de part et d’autre.

Vinça, dimanche 23 juin 1907

Je vais à la messe de 8h où je fais la sainte communion ; je reviens à la grand’messe. Avec Bonne Maman, je vais passer l’après-midi à Perpignan ; nous assistons à l’installation, comme archiprêtre de la basilique Saint-Jean, de notre ami le chanoine Gabriel de Llobet[30] ; il a été, pendant 10 ans, secrétaire de Mgr de Cabrières à Montpellier ; aussi est-ce le vaillant évêque de Montpellier qui l’installe avec Mgr de Carsalade. Après la cérémonie, je rencontre plusieurs amis, notamment Carlos qui me présente à sa femme ; elle est fort jolie et fort distinguée ; ayant rencontré Bonne Maman, ils lui demandent quand ils pourront venir lui voir à Vinça ; ils me demandent aussi quand nos parents seront à Ille pour la même raison. Nous convenons qu’ils viendront déjeuner à Vinça dès que Maman sera arrivée ; les deux présentations auront lieu, ainsi, en même temps. Ils sont plus aimables maintenant qu’au moment du mariage ; aussi, pour ne pas avoir l’air de leur tenir rigueur, j’accepte d’aller déjeuner chez eux à mon prochain voyage à Perpignan, après demain. Je vois aussi les Bonafos. La Préfecture est entourée d’un fort cordon de troupes, et on ne peut pas en approcher ; mais on peut voir de loin les dégâts causés par l’incendie. À Perpignan, l’on croit généralement que le feu a été mis par des agents provocateurs à la solde de la Préfecture ; le préfet et le gouvernement avaient besoin d’un acte de violence pour justifier les envois de troupes et aussi pour pouvoir frapper la réaction car le bruit court que des royalistes vont être arrêtés ; c’est toujours le coup du complot ; Clémenceau ne varie pas ses tours. Il y a des indices très sérieux que le coupable, c’est le préfet.

Semaine du 24 au 30 juin 1907

Vinça, lundi 24 juin 1907

On apprend que Marcelin Albert, que le gouvernement cherchait à faire arrêter depuis cinq jours, était tranquillement à Paris ; il a assisté vendredi à la séance de la Chambre et est allé, hier, faire visite à Clémenceau qui l’a reçu ; il y a de quoi rire ; il est reparti le soir même pour Argelliers et se constituera probablement prisonnier. Je vais à Ille ; rien encore pour les Lacour.

Vinça, mardi 25 juin 1907

Je vais chercher Myrrhia à Perpignan, je pars à 9 heures en chemin de fer, déjeune chez les Lazerme et repars à 2h20 à cheval ; je vais très modérément et n’arrive à Vinça qu’à plus de 7 heures ; Myrrhia est très jolie, très fine, mais je doute qu’elle puisse faire mon affaire ; elle n’est pas dressée, elle est très jeune et, je crains, pas très résistante ; je vais l’essayer quelques jours ; si elle ne me convient pas, je la changerai comme Fernand me l’a offert. J’arrive, un peu moulu de ma course de 52 kilomètres car il y avait 7 mois que je n’avais pas fait de cheval. On a arrêté hier soir à Perpignan un épicier royaliste, membre de l’Action Française et du Panache nommé Faget, sous prétexte qu’il avait vendu du pétrole le jour de l’incendie ; il faut avouer que c’est raide, s’il n’y a pas d’autres présomptions ; le bruit court que d’autres arrestations suivront ; pauvre Justice ! Que de crimes on commet en ton nom sous la République.

Vinça, mercredi 26 juin 1907

L’après-midi, je monte Myrrhia ; elle est très vive, un peu ombrageuse, et pas dressée ; je doute fort de pouvoir la garder. Papa télégraphie que Maman est partie à midi d’Angers, qu’elle couchera à Bordeaux et arrivera ici demain soir à 8h15. J’écris pour la première fois à mon futur beau-frère Henri de Lavergne.

Vinça, jeudi 27 juin 1907

L’après-midi, je vais à bicyclette à Boule, où je vais voir les vignes, et à Ille ; rien encore pour les Lacour, c’est navrant ! Maman arrive par le train de 8h du soir ; elle est un peu fatiguée du dérangement. Les voitures sont parties lundi et arriveront la semaine prochaine. Maman me donne des détails sur Henri de Lavergne ; il est, parait-il, très distingué, très en train, très bon musicien (ça va bien avec Philomène qui est aussi très forte en piano). Philomène est enchantée de son sort ; on le serait à moins, car elle trouve tout réuni ; un jeune homme très bien à tous points de vue, une très bonne famille et, pour plus tard, beaucoup de fortune. Ils habiteront la plus grande partie de l’année la propriété de la Motte à 1 kilomètre de Segré, et viendront l’hiver passer 3 mois à Angers. Ils viendront aussi nous voir, c’est d’ores et déjà décidé. Qu’elle soit heureuse ! Je suis content pour elle qu’elle n’ait pas connu l’amertume des déceptions.

Vinça, vendredi 28 juin 1907

Le matin, je fais sortir la jument ; elle me fait les cent coups ; elle a une défense terrible, rétive, à peur etc. ; je ne peux pas la garder. Henri Sabaté, qui a servi 4 ans dans les chasseurs à cheval, la monte aussi ; elle lui fait les mêmes bêtises ; le soir, pour ne pas la laisser à l’écurie, nous la jetons un moment à la longe. Dès que Fernand sera rentré de Barcelone, je le prierai de me l’échanger contre une bête mieux dressée et plus sage. L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette : toujours aucune nouvelle des Lacour. Étant allé à la gare pour avertir le chef de gare de la prochaine arrivée des voitures de déménagement, je suis tout étonné d’apprendre qu’elles sont arrivées depuis ce matin ; elles ont donc mis à peine 4 jours pour venir d’Angers. Le déchargement commencera probablement lundi, dès qu’un employé de la maison Riverain sera arrivé ; il va donc falloir nous installer, Maman et moi, à Ille. Pour les Lacour, je commence à être sérieusement inquiet ; après avoir tant annoncé qu’ils arriveraient à la fin de mai ou dès les premiers jours de juin, vont-ils me faire le coup de ne pas venir ? Il a été entendu avec eux, de toutes les façons, que lorsque j’aurais retrouvé Marie-Louise cet été, on la mettrait au courant de mes intentions et on lui demanderait enfin de se prononcer. S’ils arrivent, les choses se passeront ainsi et j’aurai bientôt la réponse si impatiemment attendue. Que sera-t-elle ? Dieu seul le sait. Mais s’ils ne viennent pas ? Je ne peux cependant pas attendre encore peut-être six mois cette réponse. Papa et Maman, qui s’en ont causé, ont décidé, et je suis absolument de leur avis, que dans quelque temps si les Lacour ne sont pas venus à Ille, ils leur écriront, soit à Monsieur, soit à Madame, et demanderont une réponse ferme ; au besoin, si c’est nécessaire, ils iront les voir au Pignas. Il faut absolument aboutir cet été ; je ne puis pas rester indéfiniment dans cette fausse et pénible situation. La date du mariage de Philomène n’est pas encore fixée ; mais il doit se faire soit fin juillet soit en septembre ; il ne peut pas se faire en août, car les Lacour quittent Ille tous les ans vers le 25 août ; il faut donc, s’ils viennent, que nous soyons auprès d’eux au moins pendant le dernier mois de leur séjour ; c’est le moment où nous pourrons agir et, au besoin, insister. Si le mariage avait lieu en août, nous ne serions tous à Ille ni en juillet ni en août ; ça n’est pas admissible.

Vinça, samedi 29 juin 1907

Le matin, je vais à la grand’messe de la Saint-Pierre. Nous avons à déjeuner Carlos et sa femme ; ils arrivent par le train de 11h14 et repartent à 3h35 ; notre nouvelle cousine est absolument charmante : jolie, gaie, spirituelle, elle ne me plait tout à fait ; Carlos a bien choisi. Maman va à Ille par le dernier train et rentre à 8h20 ; elle va s’entendre avec Pierre et le chef de gare au sujet de la livraison des voitures de déménagement qui ne doit pas avoir lieu demain dimanche. Fin de la 25e semaine depuis le 5 janvier ; qui m’aurait dit que ça serait si long !

Ille, dimanche 30 juin 1907

À Vinça, je vais à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, M. le curé me fait visiter le Petit séminaire installé depuis mars dans l’ancien couvent des Carmélites racheté par M. Trullès pour le conserver à sa destination. Par le dernier train, je viens avec Maman m’installer ici pour surveiller l’arrivée des meubles. En attendant que les travaux de la grande maison soient terminés, nous habiterons, naturellement, l’autre maison.

Juillet 1907

Semaine du 1er au 7 juillet 1907

Ille, lundi 1er juillet 1907

Encore un nouveau mois qui commence, le sixième depuis le départ de Marie-Louise ; sera-ce celui qui la ramènera ? Tout l’indique ; mais j’ai eu tant de déceptions que je n’ose pas y compter. Je surveille à la gare le déchargement de deux de nos voitures de déménagement ; parties mardi d’Angers, elles n’ont mis que 3 jours, c’est inouï. L’opération me rappelle l’embarquement de nos meubles auquel j’avais assisté à la même place en 1894. Après treize années passées au loin, nous rentrons dans notre pays, nous nous « enracinons » plus profondément au sol où dorment nos ancêtres ; c’est une bonne chose et puissent toutes les familles françaises imiter notre exemple ! On décharge complètement la voiture capitonnée de 30 mètres cubes et à moitié celle de 32 mètres. On entasse les meubles dans les pièces disponibles de la grande maison. Nous annonçons à beaucoup de personnes le mariage de Philomène. Mme Dalverny a dit hier à Maman que Mme de Pallarès regrettait maintenant sa décision de l’année dernière à mon égard ; trop tard ; je n’ai maintenant qu’un désir : être agréé de Marie-Louise.

Ille, mardi 2 juillet 1907

L’aménagement continue ; on débarrasse la seconde voiture et tout le contenu du wagon ; je suis dans la poussière.

Ille, mercredi 3 juillet 1907

Suite de l’aménagement, on rentre les meubles du cadre et ce qui restait du wagon, c’est la fin. L’après-midi, on déballe des caisses dans la maison ; je suis occupé toute la journée à surveiller tout cela. Nous envoyons de nombreuses lettres et cartes pour annoncer les fiançailles de Philomène. C’est aujourd’hui que l’on célèbre à Fontenay-le-Comte le mariage de Nénette Pichard de la Caillère avec M. Blanpain de Saint-Mars ; Papa y assiste et nous y représente.

Ille, jeudi 4 juillet 1907

On continue à déballer des caisses toute la journée ; pas un bibelot n’est cassé, pas un verre, pas une queue de tasse. Parmi les meubles, le seul ayant sérieusement souffert est le lit de Maman.

Ille, vendredi 5 juillet 1907

Il y a aujourd’hui six mois que j’ai vu avec désespoir Marie-Louise quitter Ille ; je croyais la revoir au plus au bout de cinq mois ; je me trompais cruellement ! Rien ne permet de prévoir quand la famille de Lacour arrivera si tant est qu’elle vienne ! Je suis de plus en plus décidé, si M. de Lacour n’est pas arrivé dans quelques semaines, à lui faire demander si oui ou non je peux compter épouser Marie-Louise ; il ne s’agira plus alors de promesses plus ou moins vagues, il faudra qu’il me réponde catégoriquement ; la situation fausse dans laquelle je me trouve depuis bientôt huit mois est trop pénible pour que je consente à la laisser se prolonger. Toutes les personnes qui sont au courant de nos projets – Bonne-Maman, Tata Mimi, M. le curé, les demoiselles Mathieu, sont unanimes à dire que l’on doit en arriver maintenant à une solution. Le matin, je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois ; ensuite je vais à Vinça et à Boule à bicyclette. Bonne-Maman vient nous voir de 1 heure à 4 heures.

Vinça, samedi 6 juillet 1907

Je rentre à Vinça par le train de 11 heures ; je fais route avec l’abbé Parmentier qui me parle de la Jeunesse catholique dont il s’occupe dans le diocèse. Là, je reçois à 3h ½ une jument « Fleur de lys » que m’envoie Fernand pour remplacer Myrrhia ; je vais l’étudier quelques jours, je verrai ensuite si je peux la garder ; je la monte tout de suite. Maman arrive à 4h ½. Fin de la 26e semaine ; quand cela finira-t-il ? J’ose à peine me le demander.

Vinça, dimanche 7 juillet 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; les offices sont magnifiques à Vinça depuis l’installation du Petit séminaire, les élèves les chantent d’une façon admirable ; ils forment une excellente maîtrise. À 1h, recouvrement des cotisations de la Société Saint-Sébastien. Après vêpres, je monte Fleur de lys ; je vais jusqu’à Sainte-Anne ; au retour, je suis saucé par un orage ; la jument va bien, bon caractère, bon dressage ; elle a bien quelques caprices, mais avec les jambes et, au besoin, avec un peu de cravache on la fait obéir ; mais je la crois très jeune, trop jeune.

Semaine du 8 au 14 juillet 1907

Vinça, lundi 8 juillet 1907

Le matin, je vais visiter les vignes de la Mirande et du Cam dal Roc ; il y a de la récolte, mais comment le vin se vendra-t-il ? La Chambre a repoussé les deux principaux articles du projet de loi contre le mouillage ; aussi les municipalités démissionnaires vont-elles confirmer leurs démissions. L’après-midi, je vais à Ille à cheval ; la villa des Lacour est toujours hermétiquement close ; rien ne fait prévoir leur prochaine arrivée ; c’est désolant ! Marie-Louise, à qui Philomène avait écrit pour lui annoncer son mariage, lui répond par une lettre très aimable, très affectueuse que Philo m’envoie. Elle fait bien allusion à un séjour à Ille cet été mais en termes très vagues et sans parler du tout du moment de son arrivée. Et dire qu’ils avaient annoncé qu’ils arriveraient dès la fin de mai ou les premiers jours de juin ! C’est sur cette époque que j’avais compté toute l’année. Ce nouvel ajournement de mes espérances m’est extrêmement pénible. Mais je suis absolument décidé à mettre bientôt fin à cette situation en demandant à M. de Lacour une réponse catégorique. Alors ça sera pour moi ou la joie du succès et des fiançailles attendues depuis si longtemps ou la tristesse d’une rupture qui me fera beaucoup de peine, tant de peine que je ne veux pas m’arrêter à cette pensée. Fernand me propose, si je ne veux pas garder Fleur de lys, de me céder le cheval « Bétis » au prix de 750 fr., à condition que nous partagions les bénéfices au cas (bien invraisemblable) où je le vendrais à la remonte en septembre ou janvier et où j’en tirerais 1100 fr. environ. J’ai envie d’accepter cette proposition mais d’essayer d’abord ce cheval quelques jours ; la jument que je monte depuis 3 jours est très bien mais je la trouve jeune (je ne crois pas qu’elle ait plus de 3 ans) et je crains de la fatiguer ; si, après essai, Bétis me convient, j’accepterai la proposition de Fernand.

Vinça, mardi 9 juillet 1907

Je monte deux heures le matin. L’après-midi, je vais à Perpignan faire quelques commissions, notamment choisir une plaque de foyer pour la cheminée de la salle à manger. Je vois Carlos et sa femme qui partent demain pour Nyer où ils vont passer 8 jours.

Vinça, mercredi 10 juillet 1907

Le matin, nous faisons le pèlerinage à Doma Nova que le mauvais temps nous avait empêchés de faire en décembre et janvier ; je fais la montée pieds nus ; c’est affreusement pénible, j’ai néanmoins promis de recommencer quand je serai fiancé. L’abbé Salvadou dit la messe que je lui sers et nous faisons tous la sainte communion. Nous sommes de retour à midi. Le soir, je monte à cheval de 6h à 7h. Nous recevons un numéro du journal La Vendée qui contient le compte-rendu du mariage de Nénette Pichard de la Caillère ; comme nous l’avait écrit Papa, il a été très chic ; la meilleure société du pays était représentée dans le cortège de 80 personnes. Après la cérémonie, lunch de 200 personnes par petites tables séparées ; Papa donnait le bras à la comtesse de Rochebrune. La veille, il y avait eu un dîner de 30 couverts chez nos cousins dans une tente dressée dans le jardin et, parait-il, admirablement décorée de fleurs. Mgr Robert du Botneau, prélat très connu dans ce pays-là, a béni le mariage. Si j’avais été encore à Angers, j’y aurais certainement assisté ; mais c’était trop loin d’ici.

Vinça, jeudi 11 juillet 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval ; on a placé la cheminée de la salle à manger ; au retour je m’arrête à Boule.

Vinça, vendredi 12 juillet 1907

Triste date aujourd’hui ; c’est le premier anniversaire d’une honte nationale, d’une véritable déchéance pour notre pauvre patrie, d’une lamentable abdication des Français de France devant l’invasion juive, maçonne et huguenote, je veux parler de l’arrêt ignoble par lequel la Cour de cassation s’est à jamais déshonorée en réhabilitant Dreyfus illégalement et injustement. Depuis que le plus haut tribunal de France, celui dont la mission spéciale est de garder la loi, a rendu cet ignoble arrêt de complaisance pour lequel il a dû fausser le texte et l’esprit de la loi, je n’éprouve plus que le plus profond mépris pour cette cour domestiquée et avilie. Honneur à l’Action Française qui, seule, a jeté au gouvernement, à Dreyfus et à la Cour de cassation le retentissant défi qui n’a pas été relevé ; le gouvernement se reconnaît incapable de faire respecter cet arrêt ; rien ne prouve mieux la forfaiture de la cour suprême et la culpabilité du traître Dreyfus. Je vais à cheval à Estoher faire une visite au curé qui est un ardent royaliste ; il veut absolument me garder à déjeuner ; je vois aussi le maire, un très brave homme appartenant à une famille de paysans royalistes. Après déjeuner, le curé me fait visiter le petit ermitage de Saint-Jean-de-Sanès au pied du Canigou ; je rentre à Vinça à 5h ½.

Vinça, samedi 13 juillet 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval. J’écris à Papa pour lui souhaiter la fête et pour lui demander d’aller voir M. de Lacour à Béziers ou au Pignas au moment où il viendra en Roussillon, dans 10 ou 15 jours, si les Lacour ne sont pas arrivés à Ille à ce moment-là. Je demande à Papa de faire cette visite afin que M. de Lacour comprenne bien que je ne pense pas rester plus longtemps dans l’incertitude et qu’il me faut absolument une réponse catégorique ; M. de Lacour ne peut pas avoir la prétention de me faire attendre plus longtemps sa réponse. S’il ne veut pas marier encore Marie-Louise, j’accepterai, pour montrer combien je tiens à elle, de retarder le mariage encore quelques mois, jusque dans le courant de l’hiver ou, à la rigueur, jusqu’au printemps, bien que cela me coûte beaucoup ; mais je me refuse à rester plus longtemps dans cette incertitude ; et si M. de Lacour ne vient pas à Ille cet été, comme je le crains de plus en plus, il faudra qu’il me réponde quand même de loin. Fin de la 27e semaine !

Vinça, dimanche 14 juillet 1907

Une fois de plus, on célèbre l’anniversaire de la prise d’une prison d’État où étaient enfermés quelques fous et quelques faussaires, et d’une révolte militaire ; des messieurs au ventre officiel, chamarrés de crachats, prononceront des discours en l’honneur de ces « héros », au moment même où l’on tient emprisonné 18 jours sans l’interroger un brave épicier soupçonné (sur la déposition plus que suspecte d’un apache) d’avoir incendié la Préfecture de Perpignan et où l’on envoie le 17e de ligne crever de suif et de fièvre à Gafsa pour avoir refusé de tirer sur le peuple du Midi. Gageons que l’on passera aujourd’hui en revue à Gafsa ce régiment puni, en l’honneur des gardes français révoltés de 1789 ! La république, il faut l’avouer, ne se pique guère de logique ! Si le peuple parisien de 1789 a fait une action glorieuse en s’emparant d’un monument public et en en tuant le gouverneur, qu’a-t-on à reprocher au peuple perpignanais de 1907 ? Si les gardes françaises révoltés sont des héros, pourquoi punir les soldats du 17e qui les ont imités ? Ô république, ton origine et tes principes t’interdisent de punir la révolte et l’émeute ! Beaucoup de communes, à cause de la crise viticole, ne célèbrent pas le 14 juillet. Je reçois un joli cheval alezan de 6 ans, « Bétis », que Fernand m’envoie à l’essai, et son domestique ramène « Fleur de lys ». Je vais à la grand’messe et à vêpres ; Bétis est de 750 fr.

Semaine du 15 au 21 juillet 1907

Vinça, lundi 15 juillet 1907

Je monte Bétis ; il est vif, beaucoup de sang, ne demande qu’à marcher ; mais bien dressé, bon caractère, peur de rien et bien membré ; en somme, c’est tout à fait ce qui me convient ; après 3 ou 4 jours d’essai, je compte écrire à Fernand que je le garde. Je vais à Ille et en reviens avec lui. Le soir, je vais à Nossa ; j’y prends un bain ; je vais à Ille du train de 7h à celui de 8h prendre un colis arrivé pour Philomène ; ça doit être un cadeau ; il n’est pas encore en gare, mais on l’enverra demain ici.

Vinça, mardi 16 juillet 1907

Je vais à la messe à l’honneur de Notre-Dame du Mont Carmel ; ensuite, je vais avec Bétis à Ille et à Corbère ; je visite les vignes ; je suis enchanté de mon cheval ; c’est tout à fait ce qui me convient. Il y a quelques jours, sur une dénonciation mensongère, la Préfecture a fait faire par un commissaire spécial une enquête à Espira du Conflent au sujet du meuble gothique que nous avons acheté il y a 3 ans à l’église de cette commune ; l’auteur de la dénonciation prétend que ce meuble était classé comme monument historique ; je fais, à mon tour, une enquête sur ce point et je reconnais que c’est absolument faux ; si ce meuble avait été classé, on l’aurait recherché au moment de l’inventaire, or ça n’a pas été fait ; aucun décret n’a jamais classé ce meuble qui était relégué au fond de l’église ; par conséquent la vente qui nous a été faite par le conseil de fabrique d’alors, avec l’autorisation de Monseigneur, est absolument régulière et personne n’a rien à y voir ; l’auteur de la dénonciation a évidemment voulu embêter le curé d’Espira qui vient de donner sa démission ; déjà, un filet dans ce sens avait paru au mois de mars dans le journal L’Indépendant. Je soupçonne le maire actuel d’Espira, M. Paillès[31], ancien royaliste devenu blocard, d’être l’auteur de l’article et du rapport à la Préfecture. Je l’ai rencontré l’autre jour à cheval et je lui ai dit que j’irais le voir pour lui parler d’une affaire. Il me précède et vient aujourd’hui. Je lui expose l’affaire, sans lui dire que je le soupçonne et je lui déclare que l’auteur du rapport, qui est un menteur, doit se rétracter sans quoi il s’expose à ce que le curé et nous le poursuivions ; très embarrassé, il joue d’audace et abonde dans mon sens ; il déclare qu’il fera son possible pour découvrir l’auteur ; il dit que l’ancien maire et lui ont répondu au commissaire enquêteur que la vente était absolument régulière et que le meuble avait été bien payé. Je le soupçonne de mentir ; mais il est bien forcé de reconnaître que nous avons raison. Je rouvre mon journal et j’ajoute ces lignes sous le coup de la plus vive émotion ; Maman vient de recevoir une lettre de Madame de Lacour la félicitant du mariage de Philomène et lui disant qu’elle s’est enfin décidée à dire à Marie-Louise la demande dont elle était l’objet de ma part ; hélas ! la réponse de Marie-Louise a été contraire à mes espérances ! Après huit mois d’attente, d’espoir, d’angoisse, voilà mes espérances qui croulent, comme il y a un an pour Hélène de Pallarès. Comme j’ai peu de chance sous ce rapport ! L’année dernière, j’avais pour moi la jeune fille et contre moi la famille ; cette année, c’est le contraire. J’accepte la volonté de Dieu ; il me frappe à coups redoublés, je me soumets à sa volonté ; Il sait mieux pour moi ce qui me convient ! J’ai refusé, pour Marie-Louise, à ma tante Magué et à Mme de Mollans de les laisser s’occuper de me marier ; voilà la récompense ! Je n’en veux pas à Marie-Louise, mais combien je regrette que ses parents ne l’aient pas interrogée plus tôt et m’aient laissé si longtemps dans cette incertitude ! Huit mois que je viens de perdre. Oh mon Dieu, mon Dieu, que je suis donc malheureux ! Pourquoi a-t-il fallu que Papa aille faire, le 20 novembre dernier, cette visite à M. de Lacour, visite à la suite de laquelle ce projet s’est renoué ? Je le croyais alors impossible, c’est à partir de ce jour-là qu’il s’est raccroché. Oh maudite visite ! Mais les desseins de Dieu sont impénétrables. Je relis ce que j’écrivais, il y a six semaines à la Bourboule après avoir gravi, le 3 juin, le rocher du Vendeix ; je redoutais une nouvelle déception ; la voici ! Oh mon Dieu, ayez enfin pitié de moi !

Vinça, mercredi 17 juillet 1907

J’ai passé une nuit atroce ; après une pareille attente, après tant d’espoir, un pareil écroulement de mes projets est bien pénible ! J’avais plus d’espoir cette année pour Marie-Louise que l’année dernière pour Hélène de Pallarès, ses parents avaient été si affirmatifs ! Et cependant, au fond, si j’y réfléchis, j’étais plus à plaindre alors qu’aujourd’hui ; alors, je savais que je plaisais à la jeune fille et elle me plaisait aussi beaucoup, et c’est une misérable question d’argent qui a fait rejeter le projet par ses parents ; cette année, j’avais les parents pour moi et c’est la jeune fille qui ne me veut pas ; elle doit avoir une autre idée ; il vaut évidemment mieux l’avoir su et voir le projet crouler que si, en aimant un autre jeune homme, elle avait consenti à m’épouser pour obéir à ses parents ; j’aurais été malheureux ainsi. Mais la surprise est si pénible, la pensée de la longue attente, de l’hiver que j’ai passé, des 192 jours écoulés depuis le 5 janvier et comptés un à un pour aboutir à ce triste résultat ! Et puis, que faire ? Il n’y a plus à penser à Marie-Louise, c’est fini et bien fini ; pour essayer de me consoler, Maman me parle d’une foule d’autres partis ; mais la pensée des deux échecs que j’ai subis me remplit de découragement. Quand je compare ma triste situation au bonheur de Philoméne, combien ce rapprochement est pénible ! On m’a bien dit que Madame de Pallarès regrettait sa décision brutale de l’année dernière ; mais est-ce sûr ? Puis-je vraiment essayer de renouer sans m’exposer à une nouvelle déception ? Quoiqu’il en soit, je prends une importante décision : je me décide à chercher à Perpignan une situation dans les assurances ; peut-être pourrai-je obtenir d’être nommé agent de quelque société d’assurance ; ce serait une petite occupation qui me ferait gagner quelques sous et qui, ajoutée aux 100.000 fr. que me donnent mes parents, me faciliterait peut-être un mariage. Aujourd’hui même, car je ne veux pas perdre de temps, je surmonte ma tristesse et je vais à Perpignan en parler à M. Vassal qui, grâce à ses nombreuses relations dans le monde des affaires, pourra m’aider pour cela ; il me promet de me signaler la première occasion qui se présentera et croit qu’il s’en présentera bientôt. Si je fais cela, c’est évidemment en vue d’un mariage ; si ensuite, j’étais assez riche et assez occupé avec les propriétés, rien ne m’obligerait à conserver cette petite situation. Je verrai plus tard. Il n’y a pas à perdre la tête ; puisque je ne peux plus penser à Marie-Louise de Lascour, il faut que je fasse tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver bientôt un autre parti. Le matin, je me lève de bonne heure ; je ne peux pas me tenir au lit ; pour abattre mes nerfs, je monte Bétis et, par l’air frais du matin, je le mène à fond de train à Prades ; au retour, le train le fait emballer et pendant plus d’un kilomètre, il le suit au galop de charge ; je réussis à l’arrêter à plus d’un kilomètre de son point de départ.

Vinça, jeudi 18 juillet 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval ; là, on s’empresse de me dire que les Lacour sont arrivés depuis mardi ; je m’en soucie bien maintenant ! Cette arrivée que j’attendais avec tant d’impatience, que je souffrais tant de voir se retarder il y a seulement deux jours, je l’apprends maintenant avec ennui, avec peine. Pendant leur séjour, je resterai le plus souvent à Vinça. Et dire qu’ils ont attendu la veille de leur départ de l’Hérault pour nous mettre au courant des sentiments de leur fille ! Ne pouvaient-ils pas l’observer, se rendre compte de ses idées et m’avertir plus tôt ? Depuis 8 mois, ils avaient certainement percé à jour ses sentiments ; pourquoi m’ont-ils laissé si longtemps dans cette cruelle incertitude ? Ils se sont joués de mon cœur ; certes, ils ne pouvaient rien changer aux sentiments de leur fille, mais ils devaient chercher à les connaître et m’avertir ; ils l’avaient formellement promis, en janvier, à Papa et à Maman ; on ne traite pas un jeune homme comme ils m’ont traité ! Combien j’ai peu de chance ! En novembre lorsque le projet s’est renoué, et que Papa m’a engagé à prendre l’engagement de rejeter tout autre parti, je l’ai pris bien volontiers cet engagement car Marie-Louise me plaisait beaucoup ; mais j’avais comme un pressentiment que cela ne me servirait de rien ! Tout l’hiver, et depuis ce moment-là je n’ai cessé d’être rongé par l’inquiétude ; je peux dire que la pensée de ce projet ne m’a pas quitté une minute, et tout cela pour en arriver là ! Quand le Bon Dieu me prendra-t-il en pitié ? L’après-midi, Vinça est mis en émoi par un bien triste accident : un petit garçon d’une dizaine d’années, de Finestret, est renversé par un automobile et très grièvement blessé à la tête ; on se rend compte immédiatement qu’il va mourir ; comme c’est un enfant déjà grand, je fais avertir le vicaire qui vient lui administrer l’extrême-onction et lui donner une dernière absolution ; personne n’y pensait ; pauvre enfant, il est mort au bout d’une heure sans avoir repris connaissance ; peut-être ai-je contribué à lui ouvrir le ciel ; puisse-t-il y prier pour moi !

Vinça, vendredi 19 juillet 1907

Je vais être obligé de me priver de mes promenades à cheval pendant 15 jours au moins ; ayant remarqué que Bétis boitait, je l’ai fait examiner par Aspès ; il s’était fait une déchirure interne à l’épaule, il a fallu lui mettre un seton et lui faire une forte friction d’essence de térébenthine ; puis le mettre au repos ; c’est bien ennuyeux car c’était ma seule distraction, mais on m’assure que cela n’aura aucune suite. Je reçois une lettre de Papa qui veut me consoler, mais ça n’est guère facile ! Précisément aujourd’hui, le P. Eyraud écrit à Maman et lui parle pour moi d’une jeune fille de Limoges ; il dit qu’il en a déjà parlé à la famille à qui cela plairait (?) et il demande certains renseignements. Nous lui répondons, si elle pouvait être la réponse du Ciel ! Il y a aussi la jeune fille dont Mme de Mollans nous avait parlé, et enfin Hélène de Pallarès si, comme le voudraient Mmes Dalverny et Noëll, on pouvait reprendre le projet. Mais comme tout cela est incertain, je n’ose rien espérer. Je prie beaucoup, j’en ai bien besoin !

Vinça, samedi 20 juillet 1907

Je dirais aujourd’hui : fin de la 28e semaine si cette semaine n’avait pas été fatale ; j’ai déchiré, dès mardi, la photographie de Marie-Louise que je regardais tous les jours depuis 7 mois, ainsi que la carte sur laquelle j’effaçais les jours et les semaines. C’est fini et bien fini ; c’est une page de ma vie que je dois m’efforcer d’oublier ; le refus venant non de la famille, mais de la jeune fille, c’est un projet qui, en aucun cas ne pourrait se reprendre ; pour Hélène de Pallarès, au contraire, comme elle me voulait, si j’avais l’assurance d’être accepté par la famille, je n’hésiterais pas à reprendre le projet ; elle m’a toujours beaucoup plu ; mais on a beau dire, que pense la famille ? Je vais à Ille du train de 9h ½ à celui de 11 heures ; je prends des livres à la grande maison et je vais voir M. le curé à qui j’annonce qu’il faut, désormais, donner sur Marie-Louise de Lacour tous les renseignements qu’on lui demandera ; il trouve vraiment incroyable qu’on m’ait tenu si longtemps le bec dans l’eau. La Congrégation de l’Index a condamné certaines propositions (65) que le pape a condamnées aussi par un décret ; c’est un véritable « Syllabus » qui a pour but de mettre fin aux audacieuses nouveautés de trop d’exégètes dits catholiques ; c’est très bien ! La presse libérale va hurler de rage !

Vinça, dimanche 21 juillet 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; toute l’après-midi il fait de l’orage, je vais un moment à la salle du Panache ; je m’occupe aussi de la Société Saint-Sébastien. Triste anniversaire aujourd’hui pour moi ; il y a juste un an que nous est arrivée la réponse des Pallarès ; on nous assure aujourd’hui (les personnes au courant) que Mme de Pallarès regrette sa décision et qu’elle l’a dit ; évidemment, si c’est vrai, rien n’empêcherait maintenant de reprendre, la jeune fille me plait beaucoup ; mais est-ce vrai ? Décidément le mois de juillet ne m’apporte que des sujets de tristesse ! Le général Hagron, généralissime de l’Armée française, démissionne, ne voulant pas assumer plus longtemps la charge de conduire éventuellement notre Armée à l’ennemi, tant notre pauvre Armée est désorganisée depuis que les André et les Picquart y sévissent ! Comme c’est triste ; si, au moins, cela pouvait dessiller l’aveuglement de la majorité ; mais c’est un rêve ! Rien n’y fait. Le généralissime eût été encore mieux inspiré en supprimant la cause du mal, la république, par un bon petit coup d’État.

Semaine du 22 au 28 juillet 1907

Vinça, lundi 22 juillet 1907

Le matin, je vais à la Balme où l’on fauche. L’après-midi, Bonne Mama part pour sa saison de bains à Thuès, nous irons l’y rejoindre jeudi.

Vinça, mardi 23 juillet 1907

Aujourd’hui nous arrivent de Nîmes deux domestiques, le mari et la femme (l’un cocher et valet de chambre, l’autre cuisinière) que nous avons arrêtés par l’intermédiaire du journal L’Éclair de Montpellier ; nous avons pris nos renseignements sur eux ; ce sont de fervents catholiques et de non moins fervents royalistes comme il y en a tant dans le Gard. Nous sommes réconfortés de n’avoir pas voulu prendre à notre service, tout dernièrement, un ménage qui nous aurait convenu beaucoup, mais où le mari était protestant ; nous n’avons pas voulu prendre la responsabilité d’introduire dans Ille, où il n’y en a jamais eu, un protestant ; ceux que nous avons maintenant s’appellent Albert et Elise. L’après-midi, je vais à Ille avec Albert prendre quelques paquets ; je lui fais voir la maison où il servira.

Vinça, mercredi 24 juillet 1907

Le matin, je vais à la vigne la Ruscane. Aspès fait une nouvelle friction à Bétis, il boite moins mais je me demande si c’est bien un écart ou si ce n’est pas un rhumatisme ce qui serait bien plus grave ; quoi qu’il en soit, je suis désolé de cette suspension de nos promenades à cheval, c’était ma seule distraction au milieu de mes chagrins ; je n’ai même plus ça, vraiment, c’est navrant ! L’après-midi, nous avons la visite de Mme Dalverny ; elle nous parle beaucoup des négociations de l’an dernier avec Mme de Pallarès auxquelles elle a été mêlée (elle ignore le projet de Lacour) ; elle nous assure que tout le mal est venu des faux renseignements, des mensonges de notre méchant cousin de Barescut, sur la fortune ; elle nous presse de reprendre les négociations, disant que ces dames (la mère et la jeune fille) regrettent beaucoup ce projet. C’est plus facile à dire qu’à faire ! Évidemment si j’étais sûr du succès et si un intermédiaire se chargeait de la chose, je n’hésiterais à reprendre ce projet ; mais notre dignité nous interdit absolument de faire le premier pas ; c’est à ces dames ou à un intermédiaire à le faire. D’ailleurs est-on bien sûr que ces dames et surtout le vieux M. de Pallarès regrettent tant que ça la décision d’il y a un an ?

Vinça, jeudi 25 juillet 1907

Je vais à la messe de 7h où je fais la sainte communion ; le petit d’Arx[32], âgé de 4 ans environ, fils de l’ingénieur de l’usine électrique, qui avait été mordu au visage par un chien enragé il y a 44 jours et soigné à Paris à l’Institut Pasteur, est pris de la rage aujourd’hui malgré le traitement ; la rage, il est vrai, a une forme relativement bénigne, mais le pauvre enfant y succombera probablement. Maman ayant été un peu fatiguée cette nuit, nous ne partirons que demain pour Thuès. Le matin, j’assiste à la distribution des prix du Petit séminaire, elle est présidée par Monseigneur ; 20 ou 25 prêtres sont présents ; l’après-midi, je vois un moment Monseigneur qui est, comme toujours, très aimable ; on parle de lui pour l’archevêché d’Avignon ; personnellement, je le regretterais beaucoup.

Thuès-les-Bains, vendredi 26 juillet 1907

Le matin, de Vinça, je vais à Ille entre les trains de 9h et de 11 heures ; je rencontre Victor de Lacour qui m’aborde et me parle comme si de rien n’était ; il me dit qu’il est venu me voir sans me rencontrer et qu’il viendra à Vinça ; je suis aimable avec lui, mais sans affectation ; s’il vient, je le recevrai bien, mais il est évident que je ne pourrai pas lui rendre sa visite, je serais exposé à rencontrer sa sœur ; quelle tête faire ! Voilà une visite que je ne pourrai faire que lorsque je serais marié. Le petit d’Arx meurt à midi ; comme il a un peu égratigné sa mère et sa grand’mère, ces dames sont envoyées à l’Institut Pasteur de Montpellier. Je pars à 4h ½ pour Thuès rejoindre Bonne Maman. J’y arrive à 6h ½ ou 7h ; c’est un simple établissement dans une gorge resserrée ; Maman, qui a voulu absolument que je parte pour me distraire, n’a pas pu partir aujourd’hui, elle n’est même pas bien décidée à venir.

Thuès, samedi 27 juillet 1907

Le matin, je vais à pied à Fontpédrouse, je vois les travaux du futur chemin de fer électrique et notamment un magnifique viaduc, très hardi, en construction ; l’après-midi, avec deux messieurs qui ne demandent qu’à se promener, je vais visiter les gorges si pittoresques de Carança.

Thuès, dimanche 28 juillet 1907

Vue de l’entrée de l’établissement thermel de Thuès-les-Bains – Carte postale, sans date [années 1900] (Site Cartes Postales Généanet)

Je vais à la messe à 8h ½ dans la chapelle de l’établissement ; ensuite, je pars avec Bonne Maman pour Mont-Louis par le tracteur ; nous déjeunons à Mont-Louis à l’Hôtel Blanc, nous y retrouvons les Ferriol. Nous redescendons par le tracteur et sommes de retour à 4h. ; ensuite je vais jusqu’à Olette, au-devant de Maman qui nous a annoncé son arrivée pour ce soir. Maman nous apporte une nouvelle inattendue : Tante Delestrac est au Vernet ; aussi nous décidons-nous à aller nous y installer avec elle ; les Pallarès sont au Vernet ; s’il pouvait y avoir quelque occasion de renouer les relations et les pourparlers ! Le P. Eyraud, à qui nous avions envoyé les renseignements qu’il demandait, nous répond que la fortune a été jugée insuffisante ; voilà donc encore un projet mort-né ; heureusement qu’il ne nous avait pas nommés, comme nous ne connaissions pas au plus le nom de cette famille ; c’était une idée à lui, purement personnelle. Mais quand donc un projet de mariage aboutira-t-il pour moi ?

Vernet-les-Bains, lundi 29 juillet 1907

Vue de l’Hôtel Ibrahim Pacha – Carte postale, sans date [années 1900] (Site de l’Association des Lecteurs de Claude Simon)

Nous partons à 10h ½ pour Vernet ; nous y arrivons vers 2h après avoir déjeuné à Villefranche ; après diverses recherches, nous descendons à l’Hôtel Ibrahim ; nous y sommes bien ; on prend les repas en face, à l’Hôtel du Parc. Nous voyons Tante Delestrac et sortons le soir avec elle, il y a concert le soir dans le parc ; à diverses reprises, je vois de très près Hélène de Pallarès, elle a grandi et s’est développée depuis l’année dernière ; elle est avec son grand’père ; elle m’a parfaitement reconnu et a baissé la tête et a rougi chaque fois qu’elle est passée devant moi ou devant Maman. Dire que je suis si près d’elle et cependant si loin ! Dire que les dames de Pallarès, comme moi, regrettent ce mariage ; dire que la jeune fille le regrette aussi et dire qu’il ne se fera pas parce qu’il a plu à M. de Barescut de donner de faux renseignements sur notre position ! Un simple malentendu nous sépare ; mais comment le dissiper ? Je ne vois pas l’intermédiaire qui pourrait le faire avec succès !

Vernet, mardi 30 juillet 1907

Vue du parc de Vernet-les-Bains – Carte postale, sans date [années 1900] (Site les-pyrenees-orientales.com)

Je passe sa matinée à flâner dans le parc ; à 11h, je prends un bain ; je rencontre les Rovira et les d’Albici qui sont ici pour quelques jours chez Mme d’Albici. Nous voyons Tante Delestrac. Le soir, avec nos cousins de Rovira et d’Albici, nous assistons, au casino, à une petite opérette assez gentille mais de ton un peu trop libre, Le jour et de la nuit. Je vois plusieurs fois Hélène de Pallarès toujours accompagnée de son terrible bon Papa ; ah cet homme, si on pouvait le faire fléchir ! C’est lui le seul obstacle !

Vernet, mercredi 31 juillet 1907

Le matin, je flâne dans le parc ; l’après-midi, avec Tante Delestrac, nous allons voir notre cousine d’Albici dans sa villa (qui lui appartient) ; ensuite, avec Fernand, sa femme et le jeune ménage d’Albici, nous allons faire une partie de tennis.

Août 1907

Semaine du 1er au 4 août 1907

Vernet, jeudi 1er août 1907

Je pars à bicyclette pour Vinça à 6h ½ ; je vois Bétis qui est beaucoup mieux ; par le train de 9h, je vais de Vinça à Ille où je prends quelques paquets et où je me confesse au curé ; je lui demande aussi la permission d’assister demain soir (après avoir communié le matin) au bal du casino (parce que j’espère y rencontrer Hélène de Pallariès ; si ce n’était cela, je me moquerais de ce bal) ; il me l’accorde. Je rentre par le train de 11h et suis à Vernet à 1 heure. L’après-midi, partie de tennis avec les Rovira et les d’Albici.

Vernet, vendredi 2 août 1907

Vue de l’Hôtel du Parc et du casino de Vernet-les-Bains – Carte postale, 1907 [NB : cette carte postale trouvée sur internet, sans aucun rapport avec la famille d’Estève de Bosch, a été envoyée le 2 août 1907, le jour même où Antoine d’Estève de Bosch se trouvait sur les lieux] (Site Cartorum.fr)

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h à la chapelle des étrangers. L’après-midi, je vais au tennis avec les Rovira et les d’Albici. Il m’arrive une bien drôle de chose ; quelle coïncidence ! Le directeur de la station, un allemand, M. Kiehl, m’invite à conduire le cotillon ce soir au bal du casino, avec, comme conductrice … Hélène de Pallarès ! J’avoue que j’ai grande envie d’accepter ; mais, à la réflexion, je refuse ; M. de Pallarès croirait que c’était un coup monté. M. Kiehl, qui tient à ce que le cotillon soit conduit par un jeune homme de la société, insiste énormément, mais je suis inflexible. Nous allons au bal avec les Rovira. On me présente à Mlle Hélène ; je peux enfin lui parle ; après 15 mois, son souhait se réalise ; elle m’entend lui parler ; je danse avec elle ; elle est timide et troublée, cela se comprend. Pour ne pas qu’elle croie que je n’ai pas voulu danser le cotillon avec elle, je lui dis ce qui s’est passé ; je lui dis textuellement que si j’ai refusé l’invitation du directeur, malgré mon vif désir et le plaisir que j’y aurais eu, c’est uniquement par délicatesse, pour ne pas la gêner ; j’ajoute que je tenais à lui dire cela pour ne pas lui laisser croire que je n’ai pas voulu danser avec elle. Le cotillon est joli, je le danse avec la cousine d’Albici ; dans le courant de ce cotillon, je fais plusieurs politesses à Mlle Hélène, elle y répond toujours avec amabilité. C’est la 1ère fois que je la vois de près, que je lui parle etc. Mais qui sait ce que pense son grand’père ? Serait-il peut-être revenu à de meilleurs sentiments à mon égard, depuis l’année dernière ? Le bal est fini à 2 heures ; les Rovira nous offrent à souper ensuite. On me met tout à fait dans les honneurs ici ; le vicomte de Maÿros, gendre du comte de Burnay[33], m’invite à jouer un rôle dimanche dans la pseudo-course de taureaux que l’on donne ce jour-là ; je ne peux pas refuser.

Vernet, samedi 3 août 1907

Le matin, je me promène autour du parc ; l’après-midi, je vais au Tennis ; je trouve l’occasion de me faire présenter à M. de Pallarès et de dire quelques mots à Hélène. Le soir, nous allons voir pour Le petit duc avec les Rovira.

Vernet, dimanche 4 août 1907

Je m’exerce, le matin, à mon rôle dans la course de taureaux ; nous serons deux à le remplir, un jeune officier espagnol de Barcelone, et moi ; ensuite, je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, à 4h ½, a lieu la pseudo-course de taureaux. L’officier espagnol et moi, costumés en alguazils, faisons notre entrée dans l’arène pour ouvrir la course ; je monte « Abricot », un des plus beaux chevaux de Bernard. Mon rôle consiste à saluer le président, à faire quelques évolutions, au galop, dans la piste, à saisir au vol la clef du tauril que me lançait le président etc. ; c’est la chose la plus difficile et je m’en tire avec honneur, on m’applaudit ; la course, absolument ridicule, est interrompue par la pluie ; à la sortie, Hélène de Pallarès s’arrête devant moi et me félicite de mon modeste rôle. Ensuite, le comité, dont M. de Pallarès est président, nous offre à tous le champagne et je trinque avec « le Bon Papa ». Tout est fini vers 6 heures.

Semaine du 5 au 11 août 1907

Vernet, lundi 5 août 1907

Le matin, je me promène assez longtemps avec M. André Leclercq, neveu de Mme Aragon. L’après-midi, je prends un long bain de piscine avec lui, nous nageons beaucoup. Je vois l’oncle Lucien Delestrac, arrivé hier soir pour rejoindre Tante Marie ; Yvonne et Antoine vont venir aussi ; nous les verrons à Vinça. Le soir, nous allons à un concert au casino, nous y retrouvons les Rovira ; il devait y avoir une sauterie après le concert mais l’heure étant trop tardive, on la supprime.

Vinça, mardi 6 août 1907

Nous quittons Vernet l’après-midi, après y avoir passé 8 jours pendant lesquels je ne me suis pas ennuyé ; Antoine et Yvonne arrivent à Villefranche à 5h, nous les voyons un moment à la gare, ils viennent s’installer à Vernet. Comme je compte y revenir de temps en temps, je les verrai. A Vinça, je trouve l’oncle Paul, tante Josepha et Nénette arrivés hier pour un mois ; Ninette a énormément grandi, c’est presque une jeune fille, et elle n’a que 13 ans ½ ; on lui en donnerait 16.

Vinça, mercredi 7 août 1907

Mme Noëll, qui est ici, demande à voir Maman et lui parle de Mlle de Pallarès ; elle veut absolument reprendre les négociations et aboutir ; je ne demande pas mieux, surtout après avoir revu Mlle Hélène comme je l’ai vue au Vernet, mais ne courrons-nous pas à un nouvel échec ? Je réfléchis ; elle m’assure que les dames de Pallarès regrettent leur décision ; quant à la jeune fille, son attitude ces jours-ci m’a assez montré qu’elle regrettait la décision de ses parents ; mais que pense le grand-père ? L’après-midi, je vais à Ille avec l’oncle Paul ; nous voyons les travaux de la grande maison ; ils sont presque terminés. Pour une fois, le gouvernement a agi avec vigueur en bombardant Casablanca (au Maroc) où on avait assassiné plusieurs Français ; il aurait dû le faire plus tôt !

Vinça, jeudi 8 août 1907

Je vais à Perpignan avec Tante Josepha ; nous faisons plusieurs commissions ensemble ; je vois M. Vassal qui me donne beaucoup d’espoir pour la position dans les assurances, dont je lui avais parlé. Au retour, nous voyageons, jusqu’à Ille, avec Victor de Lacour, nous parlons comme si de rien n’était.

Vernet-les-Bains, vendredi 9 août 1907

Après m’être occupé le matin, à Vinça, d’une affaire d’arrosage, je viens au Vernet par le train de 4h22. Je vois les Delestrac ; le soir j’assiste à un bal au casino, j’y danse avec Mlle Hélène qui est toujours aussi gracieuse pour moi ; elle semble me dire qu’elle regrette la décision prise par ses parents ; mais ceux-ci que pensent-ils ? Comment accueilleraient-ils une nouvelle démarche ? On me conseille beaucoup de la tenter ; mais j’avoue que j’hésite ; j’ai été si éprouvé que je n’ose plus rien faire. Après le bal, je soupe avec les Rovira et les d’Albici.

Vinça, samedi 10 août 1907

Je me lève vers 8h à l’Hôtel Ibrahim où l’on m’a redonné la chambre que j’occupais la semaine dernière. Dans la matinée, nous nous réunissons, Paul et Yvonne, les Rovira et les d’Albici du côté de la laiterie et du tennis ; Hélène de Pallarès y vient aussi ; je cause et fais une partie de tennis avec elle ; nous nous donnons rendez-vous pour le bal et le cotillon de lundi prochain. Je rentre à Vinça à 1h10. Précisément, à Vinça, nous avons la visite de Mme Noëll, qui vient nous proposer de tenter une démarche auprès des Pallarès ; elle est à Vinça pour l’été et nous assure que Mme de Pallarès regrette sa décision ; elle voudrait tenter une nouvelle démarche ; que faire ? Je vois la jeune fille au Vernet et je la trouve charmante ; il est manifeste que je ne lui déplais pas ; on nous assure que la mère regrette ; que faire ? C’est bien délicat. On pourrait tenter une démarche indirecte ; Mme Noëll, qui désire voir aboutir ce projet dont la 1ère elle a eu l’idée, pourrait agir en son nom personnel ; si j’étais sûr du réussir, je n’hésiterais pas à faire tout ce qu’on voudrait ; mais, après tant de déboires, je redoute terriblement un nouvel échec. Nous souhaitons la fête à Maman.

Vinça, dimanche 11 août 1907

En raison de la double fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne, je vais à la messe de 8h et j’y fais la sainte communion ; je vais aussi à la grand’messe et à vêpres. Il fait très chaud.

Semaine du 12 au 18 août 1907

Vernet, lundi 12 août 1907

Je reviens au Vernet avec l’oncle Paul, Tante Josepha et Ninette. Nous voyons les Delestrac, les Rovira et les d’Albici. Il y a un bal le soir ; je comptais y retrouver Mlle Hélène ; malheureusement, son grand’père est malade et ne peut l’y accompagner ; je la vois dans l’après-midi se promener avec la famille Adamoli et elle me le dit ; j’en suis navré. Le bal, auquel je vais parce que je ne peux faire autrement, n’a aucun agrément pour moi. Heureusement que je reverrai Mlle Hélène demain matin au tennis.

Vinça, mardi 13 août 1907

J’ai revu Mlle Hélène ce matin au tennis où nous avions convenu de venir ensemble ; elle est, vis-à-vis de moi, aussi gracieuse que possible ; après ce qui s’est passé l’an dernier, cette attitude me fait comprendre qu’elle n’a été pour rien dans la décision de ses parents et qu’elle ne demanderait qu’à renouer les négociations ; je suis donc tranquille pour elle ; mais restent sa mère et son grand’père ; lui, c’est l’inconnu et je suis décidé à procéder avec beaucoup de prudence ; sa mère va, d’ailleurs, venir à Vernet. Nous rentrons par le dernier train. Le mariage de Philomène est définitivement fixé au mercredi 25 septembre à Angers ; si j’y assiste, au milieu de toutes mes préoccupations, je n’y prendrai aucun plaisir et ce sera pour moi une corvée.

Vinça, mercredi 14 août 1907

Le matin, je remonte Bétis après une interruption de près de 4 semaines ; il ne boite plus au pas, mais encore un peu au trot. L’après-midi, je vais me confesser. Le général Bailloud, commandant du 16e corps, vient demain faire l’ouverture de la chasse à Vinça avec un officier et 2 civils ; avec l’oncle Paul, je le vois un à son arrivée ; nous l’aurons demain à déjeuner.

Vinça, jeudi 15 août 1907

Maurice Bailloud (1847-1921), général de brigade – Cliché Disdéri, Paris [années 1900] (site dicoaffairedreyfus.com)

En l’honneur de la fête de l’Assomption, je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je retourne à la grand’messe et à vêpres. Aussitôt après la grand’messe, à laquelle il assiste fort dévotement avec l’officier qui l’accompagne, le général Bailloud[34] vient déjeuner avec cet officier et deux civils ; ils ont fait, ce matin, une chasse moyenne. Le commandant du 16e corps, chassé de Nancy par l’ignoble généralisé Picquart, pour avoir, dans une réunion privée où il faisait ses adieux à un colonel alsacien, parlé de notre espoir toujours vivant dans le retour à la mère-patrie des provinces perdues (incident qui a fait beaucoup de bruit dans les journaux et à la Chambre, il y a 3 mois environ), le commandant du 16e corps est plein d’esprit, pétillant, gai, vigoureux, actif ; c’est un homme charmant et (cela se voyait, bien que nous n’ayons pas parlé de politique) mal disposé à l’égard du gouvernement ; pourquoi ne le chambarde-t-il pas ? C’est ce que devraient faire les généraux qui le peuvent. Maman va à Ille dans l’après-midi, pour avoir avec M. de Barescut une explication au sujet des faux renseignements que celui-ci aurait donnés l’année dernière à M. de Pallarès sur notre fortune ; M. de Barescut ayant été averti (par une lettre anonyme) que nous nous étions plaints de sa manière d’agir dans cette circonstance, a écrit à Maman pour lui demander si elle avait réellement tenu les propos répétés dans cette lettre. Maman lui a répondu immédiatement qu’en effet, elle avait dit cela à quelques personnes et qu’elle désirait profiter de l’occasion pour s’en expliquer de vive voix avec lui. Elle le voit à Ille, chez nous ; M. de Barescut nie avoir donné de faux renseignements sur notre fortune ; mais dit-il vrai ? Quelqu’un ment dans cette affaire, qui est-ce ? Je me méfie de notre cousin ; il était, paraît-il, d’assez mauvaise humeur aujourd’hui. Maman rentre à 8 heures ½.

Vinça, vendredi 16 août 1907

Je vais à Ille à cheval ; Bétis est guéri, c’est à peine si, par moments, il boite encore un tant petit peu au trot ; à Ille, étant allé à l’église, j’aperçois Marie-Louise, pour la 1ère fois depuis le 5 janvier. Je redoutais beaucoup cette rencontre inévitable ; je craignais de ressentir une impression fort pénible ; eh bien, à ma grande surprise, elle me laisse absolument froid et indifférent. Je ne pense plus à elle puisqu’elle ne veut pas de moi ; c’est fini et sa vue ou son souvenir n’émeuvent plus en moi aucune corde. La seule chose qui me fasse de la peine, c’est la pensée du temps que j’ai perdu à l’attendre inutilement et aussi la comparaison entre l’été sur lequel j’avais compté et celui que je passe ! Je vais retourner au Vernet pour y retrouver Hélène de Pallarès ; si je dois réussir, c’est par la jeune fille que j’arriverai ; j’y passerai encore 3 jours.

Vernet, samedi 17 août 1907

Je suis arrivé à 11 heures. L’après-midi je joue au Tennis avec Yvonne et Antoine Delestrac ; Mlle Hélène y vient aussi et je joue longtemps avec elle ; elle est toujours aussi gracieuse pour moi ; en ne me fuyant pas, en venant partout où je suis après ce qui s’est passé l’année dernière, elle veut évidemment me faire comprendre qu’elle n’a été pour rien dans la décision de ses parents et qu’elle ne demanderait pas mieux que de les voir changer d’idée ; mais que pensent ses parents ? Mme Noëll assure que la mère regrette ; tout dépendrait donc encore du grand’père, comme l’an dernier. Comment le toucher, le faire fléchir ? Ce soir, je vais voir pour La Périchole.

Vernet, dimanche 18 août 1907

Je joue au tennis puis je vais à la messe de 11 heures ; je déjeune chez les Delestrac. L’après-midi, je me promène assez longtemps avec Mlle Hélène de Pallarès et avec son grand-père. Je vais à la bénédiction. Le soir, avec les Delestrac, je vais voir jouer La Poupée.

Semaine du 19 au 25 août 1907

Vernet, lundi 19 août 1907

Le matin, nous jouons au tennis ; l’après-midi aussi un peu. Le soir, il y a bal et cotillon au casino ; j’y retrouve Mlle Hélène qui, d’elle-même et sans que je le lui redemande, m’a réservé le cotillon ; elle est pour moi, comme toujours, d’une très grande amabilité. Cette amabilité me décide à lui glisser quelques mots de mes projets ; je comprends, à sa réponse, que les dispositions de sa famille à mon égard n’ont pas changé depuis l’année dernière. Quoiqu’en dise Mme Noëll, je ferai sagement de ne pas tenter une nouvelle démarche qui aboutirait probablement à un nouvel échec ; mieux vaut m’épargner cet échec. Mais il m’est bien dur, maintenant que j’ai vu si souvent Mlle Hélène pendant ces 3 dernières semaines, de me faire à la pensée qu’il n’y a rien à tenter ; sans me l’avouer et insensiblement, je m’étais attaché à elle en la voyant si aimable pour moi. Évidemment, son grand’père doit être irréductible, il doit tenir avant tout à la fortune ; Hélène doit le savoir et me l’a fait comprendre. Cela vaut mieux ainsi que si j’avais essuyé un nouvel échec. Mais d’un autre côté, quel dommage ; elle est si gentille, si douce et paraît si bonne ! Je serais sûrement heureux avec elle. Mon Dieu, mon Dieu, que d’amertumes dans la vie ! Le bal finit à 3h ¼ et je me couche à 3h ½. Après une pareille nuit, l’excursion au Canigou va être fatigante. Sans l’espoir de retrouver Hélène de Pallarès, je ne serais certainement pas allé au bal. Le cotillon était conduit par le marquis de Forton, cousin germain et neveu de Fernand de Rovira.

Chalet du Canigou (2200m d’altitude), mardi 20 août 1907

Vue du chalet du Canigou – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cprama.com)

Impossible de fermer l’œil la nuit dernière ; couché à 3h ½, je me lève à 6h sans avoir dormi une minute. Le temps n’étant pas sûr, nous hésitons à partir pour le Canigou ; mais vers 10h, le temps s’arrange et nous partons à 10h ½ en voiture les 4 Delestrac et moi ; je suis incommodé en route et je… dégobille mon déjeuner de ce matin ; aussi, je ne peux rien manger pendant toute l’ascension ; nous avons la pluie un moment. Nous arrivons au chalet à 4 heures ½ environ, après avoir mis souvent pied à terre pour soulager les chevaux car la route (?) est mauvaise ; c’est la 1ère fois de ma vie que je me trouve à pareille altitude ; demain, l’ascension du pic.

Vinça, mercredi 21 août 1907

Nous nous levons à 4h ½ ; nous voyons le lever du soleil sur la plaine du Roussillon et sur la mer que l’on voit très bien du chalet ; puis vers 5h ¾, nous partons tous pour le pic du Canigou où nous arrivons vers 7h ou 7h ½ ; l’ascension est des plus faciles ; à l’altitude du pic (2785 mètres), il souffle un petit vent de nord-ouest qui est très frais. De là-haut, la vue est splendide ; on domine les montagnes, la plaine de la mer ; on voit à merveille chaque village : Prades, Vinça, Ille etc. ; le temps est clair malgré une légère brume. Après avoir admiré un instant ce splendide panorama, Antoine, moi et M. Vidal, curé de Marquixanes (que nous avons retrouvé au chalet) redescendons vers le chalet par la cheminée et la brèche Durié ; c’est très difficile ; vers le milieu de la brèche, il y a un passage si terrible que M. l’abbé Vidal nous donne à tous deux l’absolution ; nous faisons des prodiges d’équilibre pour ne pas faire un faux pas et rouler das le glacier ; circonstance aggravante : je n’ai aux pieds que des souliers de ville ; enfin, nous arrivons au petit glacier, nous le traversons et rentrons facilement au chalet ; si je reviens au Canigou, je ne passerai plus par la brèche Durié, c’est trop difficile et trop dangereux. Le chalet est envahi par de nouveaux arrivants parmi lesquels l’illustre Bourrat[35] (!) ; nous sommes 27 à table. Nous repartons du chalet vers 2 heures et arrivons au Vernet avant 5 heures ; je suis à Vinça à 6h48. Je suis enchanté d’avoir pu faire enfin cette ascension du Canigou à laquelle je pensais depuis si longtemps.

Vue de la brèche Durier au Canigou – Carte postale, sans date [années 1900] (Site cprama.com)

Vinça, jeudi 22 août 1907

Je vais, avec Bétis, à Boule où je fais la tournée des vignes et donne quelques instructions à Joseph Jacomy. L’après-midi, nous allons tous à Ille entre les trains de 1h et de 4h ; nous faisons visiter la maison à Tante Josepha.

Vinça, vendredi 23 août 1907

Les nouvelles qui arrivent du Maroc sont graves ; le corps expéditionnaire français débarqué après le bombardement de Casablanca est attaqué tous les jours par les tribus arabes ; il livre sans cesse des combats meurtriers ; il est toujours victorieux, cela va sans dire, mais il ne pourra bientôt plus suffire, il faudra des renforts. Et puis que veut le gouvernement ? Il fallait ou ne pas débarquer après le bombardement, ou débarquer en force et aller attaquer chez elles les tribus rebelles à la France. Le fait de débarquer et de se tenir sur la défensive n’est pas une solution ; on fait tuer inutilement d’héroïques soldats ; c’est le fait d’un gouvernement imprévoyant. Si la guerre sainte est déclarée aux français, comme nous y sommes exposés, il faudra bien aller plus loin que la banlieue de Casablanca. Je me promène avec l’oncle Paul ; l’après-midi, visite à Mme Noëll, que je mets au courant de ce que j’ai fait au Vernet (elle croit au succès et m’encourage à ne pas abandonner la partie ; elle a plus de confiance que moi), et à Mme de Guardia à Saorle.

Vinça, samedi 24 août 1907

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures ; j’y envoie Albert sur Bétis afin de faire arranger ma selle qui blesse le cheval au garrot ; le sellier le prend mesure sur le cheval même. Je vois aussi M. Vassal qui fait son possible pour me procurer une situation dans les assurances ; il me tarde de l’avoir, ça sera un atout dans mon jeu. Je rentre à 3h20 ; je m’arrête à Ille où c’est jour de foire ; et je rentre d’Ille à Vinça en voiture, ayant trouvé une occasion. Albert rentre à 9h ½ ; il est revenu au frais comme je le lui avais recommandé ; cela fait, pour le cheval, une course de 65 kilomètres ; il s’est reposé 8 heures à Perpignan.

Vinça, dimanche 25 août 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons au grand jardin.

Semaine du 26 au 31 août 1907

Vinça, lundi 26 août 1907

Le matin, je fais à cheval une promenade d’une dizaine de kilomètres (Marquixanes, Finestret, chemin de Joch). Nous avons la visite des Delestrac ; ils arrivent à 9h, passent toute la journée avec nous et repartent pour Vernet par le dernier train du soir après avoir dîné. Dans l’après-midi, je me promène avec Nénette, Yvonne et Antoine. Papa devait arriver demain matin ; mais son arrivée, déjà trop retardée, ne pourra pas encore avoir lieu avant quelques jours par suite de circonstances dont je n’ai voulu rien mettre, jusqu’à présent, dans mon journal mais qu’il faut bien cependant que j’y consigne : dans le courant de juillet, un mois environ après les fiançailles de Philomène, celle-ci reçut un billet anonyme signé « Mary », accusant Henri de Lavergne d’avoir eu et d’avoir encore des maîtresses. Grand émoi de Papa qui fit une enquête à Angers aidé en cela par le P. Vétillart ; interrogatoire du jeune homme, aveux de celui-ci, enfin confirmation complète des accusations contenues dans la lettre ; Henri de Lavergne avait eu 2 maîtresses et n’avait quitté la dernière qu’au moment de ses fiançailles. À la suite de cette découverte, Papa lui interdit jusqu’à nouvel ordre l’entrée de sa maison ; il en informe ses parents qui ne le savaient pas, car il s’était bien caché (c’est ce qui explique que tout le monde nous ait donné les meilleurs renseignements sur sa conduite). Enfin, le jeune homme montrant un grand repentir, jurant que ces anciennes relations étaient rompues à jamais, d’autre part Philomène tenant beaucoup à lui, Papa et Maman, après avoir beaucoup hésité, n’ont pas cru devoir rompre son mariage et lui ont permis, après 20 jours d’interruption, de revenir voir sa fiancée. À partir de ce moment, Papa s’est occupé à Angers de régler différentes questions relatives au mariage et à ses préparatifs, puis, vers le 18 août, il a quitté Angers avec Philomène pour aller à Sainte-Croix ; il devait laisser cette dernière à Sainte-Croix et venir ici après avoir passé 4 ou 5 jours auprès de Marie Thérèse ; nous l’attendions, d’abord samedi, puis demain matin. Mais l’homme propose et Dieu dispose… Jeudi dernier, Maman recevait une autre lettre signée « Marie Moy » ; cette femme se vantait d’être toujours la maîtresse d’Henri de Lavergne, elle disait que celui-ci ne l’avait jamais quittée, qu’il ne voulait se marier que pour être plus libre et la fréquenter encore ou fréquenter d’autres femmes de son espèce etc. etc. Cette lettre ajoutait des détails tellement précis sur le caractère de Philomène, sur les toilettes qu’on lui prépare etc. qu’elle parait très véridique ; or elle formule contre le fiancé de Philo les plus graves accusations, elle dit, par exemple, que les rendez-vous continuent, qu’elle avait avec lui un rendez-vous le soir même d’un dîner offert le vendredi 16 août par la famille de Lavergne à Papa et à Philomène, le dimanche au sortir de la messe etc. En présence de ces accusations qui seraient monstrueuses si elles sont exactes, Marie a envoyé cette lettre, après l’avoir recopiée, au P. Vétillart qui avait fait la première enquête ; de plus, elle a immédiatement télégraphié à Papa de retarder son départ de Sainte-Croix et lui a envoyé la copie de cette lettre en lui conseillant de repartir pour Angers et de faire l’enquête. C’est ce à quoi Papa s’est décidé, car le P. Vétillart est en Angleterre pour plusieurs semaines. Au lieu de venir nous rejoindre, il repart donc pour Angers. Je veux espérer que cette vilaine femme a tout inventé ; mais si par malheur, elle a dit vrai, M. Henri de Lavergne est le dernier des misérables ; en effet, il nous trompait ignoblement et revoyait son ancienne maîtresse au moment même où il venait de nous promettre qu’il ne la reverrait plus jamais, il lui donnait des rendez-vous en sortant de chez sa fiancée, il se moquait de celle-ci et de nous tous. Il est certain que si ces faits sont reconnus vrais, la rupture s’impose : j’ai été le premier, lorsqu’on a connu ses anciennes faiblesses, à conseiller le pardon à Papa et à Marie ; mais il n’en est plus ainsi maintenant et s’il est prouvé que ces relations ont continué, j’estime qu’il est indigne d’entrer dans notre famille ; il rendrait sûrement malheureuse la pauvre Philomène à qui il n’aurait même pas été capable de rester fidèle durant ses fiançailles ; il aurait agi en hypocrite et en jeune homme vicieux. Philomène, qui ne comprend pas la gravité de ces faits et qui ne se rend pas compte des malheurs auxquels elle s’exposerait en se mariant dans de pareilles conditions, redoute énormément la rupture de son mariage et elle a écrit en cachette à son fiancé pour l’avertir que nous avions reçu une lettre l’accusant ; c’est malheureux, car cela rendra l’enquête de Papa plus difficile. Enfin, à la grâce de Dieu ; espérons pour Philomène, pour Henri de Lavergne et pour nous tous que Marie Moy a menti ; mais s’il en était autrement j’estime que Papa et Maman ne devraient pas hésiter, quelque peine que Philomène dût en ressentir, à rompre un mariage qui risquerait de faire le malheur de leur fille ; c’est aussi l’avis de l’oncle Paul, de Tante Josepha, de Maman et je pense que c’est aussi celui de Papa. Mon Dieu, que d’ennuis, de préoccupations et de complications dans la vie !

Vinça, mardi 27 août 1907

Le matin je vais à Ille à cheval ; je rencontre Victor de Lacour ; l’après-midi, je lis et je me promène un peu ; je m’occupe de la nomination des 2 délégués que la Société Saint-Sébastien doit désigner pour l’élection d’un membre du Conseil supérieur de la Mutualité ; le bureau désigne Dalmer et Étienne Vergès fils ; je donne ces noms au maire.

Vinça, mercredi 28 août 1907

Je vais au Vernet à cheval ; je pars à 6h ½ et j’y arrive à 9h ; je déjeune chez les Delestrac dont le séjour touche à sa fin ; leur cousine Mme Barrera était toujours dans le même état, ils ne peuvent pas rester indéfiniment et ils repartent samedi. Je joue au tennis avec Antoine. Je vois, une minute seulement, Mlle Hélène de Pallarès ; elle me dit que sa mère ne viendra pas au Vernet ; c’est bien ennuyeux car Tante Josepha, qui l’a beaucoup connue autrefois à Perpignan, serait venue au Vernet et aurait essayé de la pressentir sur la possibilité d’une reprise du projet ; qui sait, maintenant, quand cette conversation préliminaire pourra avoir lieu ; peut-être, probablement même, il faudra attendre que Mme Noëll puisse voir Mme de Pallarès à Perpignan ; or ces dames ne se retrouveront pas avant le milieu d’octobre ; si un autre projet venait à surgir d’ici là, je serais obligé de faire pressentir Mme de Pallarès par lettre ce qui ne serait pas favorable ; et cependant, avant de me lancer dans une autre voie, je tiens absolument à savoir si celle-là est définitivement fermée car plus je vois Mlle Hélène, plus je regrette la réponse de sa famille l’année dernière ; elle est jolie, douce, gentille et bien élevée ; elle me plaît beaucoup ; et dire que j’ai failli l’épouser ; dire que ça a tenu à si peu ! Mme de Pallarès a dit à Mme Noëll que pendant les 3 derniers jours, ses hésitations avaient été telles qu’elle avait pleuré tout le temps. Et tout cela, à cause d’un faux renseignement sur notre fortune ; il faudra le rectifier mais voudront-ils revenir sur leur refus ? J’en doute, surtout pour le grand’père. Comme c’est terrible ! J’enrage quand j’y pense ! Je rentre à 8h ½ à Vinça ; il fait nuit noire sur la route. Je reviendrai vendredi au Vernet, Maman y reviendra aussi ; ce sera le dernier jour du séjour des Delestrac.

Vinça, jeudi 29 août 1907

L’après-midi, j’assiste au tirage de la loterie des dames de Charité à l’École Sainte-Marie ; chose curieuse : je ne gagne qu’une chose, c’est une lampe que j’avais offerte comme président de la Société Saint-Sébastien ; bien entendu, je l’ai immédiatement remise en loterie ; quelle drôle de coïncidence, sur 80 lots et au moins 1500 billets ! En même temps que la loterie, il y a une petite saynète et un ballet. Je reçois une dépêche de M. Vassal m’informant que l’inspecteur de la compagnie d’assurances « La Paternelle » sera demain à Perpignan ; me voilà forcé de renoncer à mon voyage au Vernet.

Vinça, vendredi 30 août 1907

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures et je rentre par celui de 4h. ; je vois chez M. Vassal M. Vaquié, inspecteur général de « La Paternelle » ; son concours m’est tout acquis car M. Vassal et son associé M. Vergès de Ricaudy m’ont chaudement recommandé à lui ; il me dit qu’il me proposera et m’appuiera pour un poste d’inspecteur dans sa compagnie d’assurances ; mais d’abord, je devrai faire un stage de quelques mois pour me former aux affaires. Ce genre d’occupations me conviendra car je ne serai pas esclave ; je pourrai choisir mon moment pour les tournées nécessaires et je pourrai ainsi continuer à m’occuper de nos affaires. Si je suis nommé inspecteur, la situation sera lucrative. Je désire que cela m’aide à me marier ; c’est la seule raison pour laquelle je me suis décidé à me lancer dans cette carrière car je préférerais, par goût, vivre tout à fait de la vie de propriétaire terrien ; au moins les Pallarès ne pourront pas désormais invoquer ce prétexte ! Il est vrai qu’ils en trouveront probablement un autre ! Papa a confié à un agent de police, mis à sa disposition, l’enquête sur les faits écrits par la maîtresse d’Henri de Lavergne ; ce soir, il nous télégraphie que les premiers résultats sont favorables mais qu’il attend des renseignements complémentaires ; nous désirons tous que cette femme ait menti.

Vinça, samedi 31 août 1907

Le matin, je vais à Boule et à Ille à cheval. L’après-midi, je vais voir passer à la gare les Delestrac qui quittent le Vernet ; l’état de Madame Barrera étant stationnaire et pouvant se prolonger longtemps ainsi, ils vont aller finir leurs vacances à la Burbanche ; mais auparavant, ils vont faire un pèlerinage à Lourdes. Je me promène avec l’oncle Paul du côté du barrage Bartissol ; nous voyons M. Dalverny pêcher des goujons.

Septembre 1907

Semaine du 1er septembre 1907

Vinça, dimanche 1er septembre 1907

Je vais à la grand’messe. À 1h nous accompagnons à la gare l’oncle Paul, dont le congé est fini et qui retourne à Dijon, en s’arrêtant à Nîmes au passage. L’après-midi, je vais à vêpres ; ensuite, je vais à Saorles voir le président du Panache, M. Vergès-Lladères ; nous décidons, pour remonter cette ligue, ou plutôt le groupe de Vinça qui n’est pas très assidu, de donner une réunion jeudi. Je vais au recouvrement des cotisations de la Société Saint-Sébastien.

Semaine du 2 au 8 septembre 1907

Vinça, lundi 2 septembre 1907

Je me promène à cheval du côté de Joch, Finestret et Marquixanes. L’enquête de Papa a abouti à la démonstration absolue de l’innocence d’Henri de Lavergne ; il y a eu, en réalité, 3 enquêtes : la principale, menée par deux agents de la sûreté et au cours de laquelle le commissaire central d’Angers a entendu la fille Moy et lui a prouvé qu’elle se contredisait et qu’elle mentait ; la seconde par Mme Blanc ; la troisième par l’abbé Chollet. Toutes les trois sont arrivées à la même conclusion, à savoir que la fille Moy est une fille absolument dépravée et vicieuse qui ne mérite aucune confiance, et qu’Henri de Lavergne ne l’a plus vue depuis la fin de mai. Les accusations contenues dans la lettre arrivée il y a dix jours étaient donc absolument fausses ; restent seules les faiblesses commises par Henri de Graverne avant ses fiançailles ; connues avant la décision, elles auraient sûrement empêché le mariage, mais connues 1 mois après les fiançailles, Papa et Maman n’ont pas cru devoir rompre et les ont pardonnées ; donc, le mariage se fera. Mais il ne se fera malheureusement pas à l’époque fixée, c’est-à-dire les derniers jours de ce mois, par suite d’un malheureux accident arrivé à la mère d’Henri ; la pauvre Madame de Lavergne circulait en voiture, lorsque sa voiture a été renversée par un tramway électrique ; elle a été projetée sur le sol, presque sous les roues du tram et a failli être écrasée ; Dieu merci, elle ne l’a pas été et a échappé à une mort affreuse ; mais elle a été si fortement contusionnée au genou qu’elle en a pour de longues semaines avant d’être remise ; quand pourra-t-on célébrer le mariage ? Nul ne le sait et tout dépendra du rétablissement de Mme de Lavergne. Mais comme il va être forcément retardé, le mieux à mon avis est que Papa arrive sans retard à Roussillon avec Philomène. L’après-midi, Bonne Maman, Maman, Tante Josepha et Nénette vont à Millas faire une visite aux Ferriol ; je ne vais que jusqu’à Ille où je reste de 1h ½ à 4 heures. Dans le même train que nous est Mlle de Pallarès et sa petite cousine Fabre avec son institutrice ; Mlle Hélène rentre à Perpignan et à la campagne à Montescot ; nous n’avons pas pu monter dans le même compartiment, comme je l’aurais désiré, parce que ces dames étaient en 1ère et que nous n’avions que des billets de seconde. Mais il paraît qu’à Millas, Tante Josepha a salué Mlle Hélène à la portière de son wagon et celle-ci lui ayant demandé si elle allait à Perpignan, Tante Josepha lui a répondu qu’elle n’y allait pas aujourd’hui mais qu’elle irait demain et qu’elle serait très heureuse de revoir sa mère ; la voilà donc obligée de faire une visite à Mme de Pallarès qu’elle a beaucoup connue autrefois ; immanquablement, on parlera des négociations de l’année dernière et Tante Josepha pourra voir quelles sont les dispositions actuelles de Mme de Pallarès. J’avoue que je ne croyais pas que les choses se passeraient ainsi aujourd’hui ; je pensais que Mlle Hélène quitterait aujourd’hui le Vernet et c’est dans l’espoir de voyager dans son compartiment que j’ai poussé à aller à Millas ; mais je ne prévoyais pas la suite et la visite de demain. Tante Josepha voulait faire cette visite pour demander à Mme de Pallarès quelle raison avait motivé sa décision de l’année dernière ; jusqu’à présent, je l’avais retenue car je redoute les suites, j’ai peur que rien de bon pour moi ne sorte de cette conversation ; mais puisque cette visite, décidée en dehors de moi, va avoir lieu, il n’y a qu’à s’y préparer et à bien savoir ce qui s’y dira. Il faut absolument que Tante Josepha dise et prouve à Mme de Pallarès qu’elle a été trompée sur l’importance de notre fortune, et qu’elle fasse valoir que je vais avoir une position. Tout au moins, nous saurons si réellement Mme de Pallarès regrette sa décision de l’année dernière ; il est vrai qu’il reste le grand’père ! C’est lui le plus terrible !

Vinça, mardi 3 septembre 1907

Le matin, je vais à Corbère à cheval ; je vais voir les vignes et j’examine l’état de la cave ; il va falloir faire quelques petites réparations aux tonneaux. Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette vont à Perpignan ; dans l’après-midi, de 1h ½ à 6h ½, je vais à Prades. À son retour de Perpignan, Tante Josepha me raconte sa visite à Mme de Pallarès ; c’est elle-même qui, la première, lui a parlé de ce qui s’était passé l’année dernière. Naturellement, Tante Josepha a rectifié les faux renseignements donnés par M. de Barescut. À son grand étonnement, Mme de Pallarès n’a pas repoussé l’idée d’une reprise du projet ; elle n’a pas déclaré vouloir maintenir d’une manière inflexible sa décision de l’année dernière ; sa conversation avec Tante Josepha laisse donc place à un peu d’espoir. Celle-ci, bien entendu, n’a fait aucune proposition ; elle est allée à Mme de Pallarès de son propre mouvement, pour savoir exactement la raison du refus de l’an passé et pour rectifier les faux renseignements donnés, mais elle n’était chargée par nous d’aucune mission pour la famille de Pallarès ; ce n’était donc pas une démarche. Mme de Pallarès lui a avoué que le seul motif de son refus de l’an dernier était qu’elle ne nous avait pas trouvés assez riches ; elle a, de plus, confirmé que M. de Barescut avait dit que notre fortune ne dépassait pas 3 à 400.000 fr. ; c’est donc notre cousin qui a fait manquer mon mariage l’année dernière ; il a beau dire le contraire, il ment. Je lui pardonne parce que je suis chrétien ; je dis même que si j’étais en mesure de me venger en lui faisant une méchanceté, je ne le ferais pas ; mais je ne pourrai jamais oublier le tort qu’il m’a fait ; il me faut faire appel à tous mes sentiments chrétiens pour ne pas le haïr. Bref, de la visite d’aujourd’hui se dégage pour moi cette impression qu’une démarche ferme n’aurait pas de chances d’aboutir actuellement (car Tante Josepha a compris qu’il y a d’autres projets pour Mlle Hélène), mais que la famille de Pallarès ne pourra pas s’étonner d’une démarche faite dans quelque temps par l’intermédiaire de Tante Josepha ; peut-être alors, ne serait-elle pas absolument téméraire… Par conséquent, je vais rester tranquille pour le moment. J’agirai un peu plus tard quand je jugerai le moment favorable. Je ne serais amené à agir à bref délai que dans un cas : celui où j’aurais un autre projet en vue et prêt d’aboutir ; alors, avant de m’engager, je demanderais positivement la main d’Hélène de Pallarès. Je la trouve trop séduisante pour épouser une autre jeune fille sans être sûr qu’il n’y a plus rien à faire pour elle ; aussi je m’en assurerais auparavant. Voilà ma ligne de conduite arrêtée ; et puis, à la grâce de Dieu, l’homme s’agite et Dieu le mène ; peut-être Dieu finira-t-il par exaucer mes prières et me donnera-t-il enfin la compagne de ma vie, celle que j’attends depuis si longtemps sans avoir encore réussi à l’obtenir. Je le prie avec ferveur pour cela.

Je suis obligé, afin de pouvoir donner au Panache la réunion de jeudi, de faire un petit sacrifice d’argent. M. Vergès-Lladères, le président, au nom de qui la salle est louée, inquiet de voir que les cotisations des membres honoraires ne sont pas rentrées, a peur d’être obligé de payer de ses deniers le loyer de la salle. Aussi, refuse-t-il de garder plus longtemps cette charge et veut-il résilier le bail si on ne trouve pas 50 fr. d’ici 4 jours ; pour éviter ce malheur, qui tuerait le groupement du Panache à Vinça, je lui fais l’avance de ces 50 fr. ; le mot « avance » est une façon de parler car je ne les reverrai probablement jamais ; j’ai fait cette dépense sur mes économies personnelles et mes parents l’ignorent. Il faut bien faire des sacrifices à ses convictions !

Vinça, mercredi 4 septembre 1907

Le matin, je vais à Ille à cheval. L’après-midi, je m’occupe des préparatifs de la réunion du Panache. Ce soir, nous avons Mlle de Llobet qui vient passer la soirée et prendre le thé avec nous.

Vinça, jeudi 5 septembre 1907

Je ne monte pas à cheval. Nous accompagnons à la gare Tante Josepha et Nénette qui repartent pour Dijon par le train de 7 heures. À 7h ½, réunion du Panache ; il y a un bon nombre de ligueurs présents ; ils jouent à différents jeux ; ensuite, je leur offre le punch et je leur débite un petit toast tout en leur parlant du dernier manifeste de Mgr le duc d’Orléans que je leur fais distribuer à tous ainsi que des « manuels du royaliste » de Baconnier. Un peu plus tard, au commencement de l’hiver, je leur ferai faire une conférence par un orateur de Perpignan.

Vinça, vendredi 6 septembre 1907

Je vais à la messe de 7h et je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois ; je vais à Boule à cheval ; je donne l’ordre d’arroser les vignes.

Vinça, samedi 7 septembre 1907

Bonne Maman, Maman et moi allons visiter Molitg que nous n’avions pas revu depuis longtemps ; nous partons à 11h14 et rentrons à 3h35 ; nous faisons une visite aux Massia qui m’invitent à y revenir déjeuner ; je leur promets de revenir en octobre, à cheval probablement. À Angers, pour le mariage de Philomène, les ennuis se multiplient : après la constatation de la fausseté des accusations de Marie Moy, et l’accident de Mme de Lavergne, sont arrivées à Marie-Thérèse (comment diable a-t-on eu son adresse dans ce monde-là ?) des lettres nous menaçant d’un scandale le jour du mariage. Papa hésite beaucoup, dans ces conditions, à célébrer le mariage à Angers ; d’un autre côté, après avoir dès le début annoncé qu’il aurait lieu à Angers, comment changer tout à coup de programme ? Qu’en penserait-on ? On pourra faire protéger discrètement le mariage par la police. Mais sera-ce suffisant ; dans une de ses lettres, cette femme et ses complices (car elle en a) annoncent qu’il est inutile de lui offrir de l’argent pour la faire taire, qu’elle ne se taira pas. Que veut-elle ? Évidemment, empêcher le mariage ; elle n’y réussira pas désormais ; mais comme un scandale à l’église ou sur le passage du cortège serait désagréable ! Papa arrive enfin mardi matin et décidera avec Maman ce qu’il y a à faire. Le mariage est fixé en principe au 2 octobre ; mais il serait forcément retardé s’il devait avoir lieu en Roussillon.

Vinça, dimanche 8 septembre 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Je comptais partir mercredi pour Sainte-Croix, Marie Thérèse m’ayant invité à y aller pour suivre les grandes manœuvres d’armée qui se déroulent autour de chez elle ; mais elle m’avait dit que ces manœuvres duraient du 9 au 20 septembre ; aussi, j’attendrai l’arrivée de Papa pour partir. Mais j’apprends aujourd’hui par Henri Noëll, dont le frère est à ces manœuvres, qu’elles finiront le 15 ; je n’ai donc pas de temps à perdre, d’autant plus que je veux passer à la Métairie-Grande faire une visite à la famille du Lac, ce qui nécessite un petit détour. Je partirai donc demain à 1h10 et, si ma visite du Lac peut se faire dans l’après-midi de mardi, je serai à Mareuil mercredi à 1h02. Demain soir, je coucherai à Bédarieux. Une fois à Sainte-Croix, si le mariage de Philomène reste fixé au 2 octobre à Angers je ne reviendrai pas avant ; si, au contraire, il est retardé et a lieu en Roussillon, je reviendrai aussitôt après les manœuvres.

Semaine du 9 au 15 septembre 1907

Bédarieux, lundi 9 septembre 1907

Le matin de 9h à 11 heures, je suis allé à Ille faire quelques commissions ; M. Joseph Batlle est mort dans la nuit de samedi à dimanche, on l’enterre ce matin, je n’en ai rien su, sans quoi je serais certainement venu à ses obsèques et je suis très ennuyé de ne pas l’avoir su. Je pars de Vinça à 1h10 ; je viens coucher à Bédarieux ; jusqu’à Narbonne, je fais route avec Henri Jorquières.

Sainte-Croix, mercredi 11 septembre 1907

Étant hier soir en chemin de fer, je n’ai pas pu écrire mon journal. Hier mardi j’ai quitté Bédarieux à 8h25 du matin et je suis arrivé à 10h à la gare de Lacabarède (Tarn) où Henri du Lac m’attendait en auto. Il me mène chez lui à la « Métairie-grande » où il me présente à ses parents ; je connaissais déjà Mme du Lac. Très aimables, ils tiennent à me garder toute la journée et je ne repars qu’à 9h21 du soir par la gare de Saint-Amans-Soult ; dans la journée entre le déjeuner et le dîner nous nous promenons, jouons au tennis etc. Henri a plusieurs frères et sœurs ; il a une sœur de plus de 18 ans nommée Gabrielle, qui est une grande et fort jolie jeune fille (elle ressemble à Marie-Louise de Lacour) ; ma foi, je la trouve si bien que j’en viens à penser que je pourrais peut-être la demander en mariage ; la famille est excellente ; je ne sais pas quelle peut être la fortune, je suppose qu’elle sera à peu près comme moi ; elle pourrait donc, le moment venu, faire pour moi un parti très bien ; mais elle est si jeune qu’on ne voudrait probablement pas la marier encore ; c’est une idée à mûrir ; depuis hier, j’y ai pensé souvent ; je la trouve ravissante. Je viens à Sainte-Croix par Montauban, Brive, Périgueux ; en gare de Brive, où je passe trois heures au milieu de la nuit, je rencontre Louise de La Bardonnie qui va à Perpignan avec sa fillette ; à Périgueux, je me promène à 2 heures. À partir de Ribérac, on voit les troupes du 18ème corps dans la campagne. Demain commencent les manœuvres de corps d’armée (le 18ème, le 12ème, plus une brigade d’infanterie coloniale). Marie-Thérèse, Philo et Max m’attendaient à la gare. La gentille petite Ghislaine a aujourd’hui un an ; elle commence à marcher et prononce quelques paroles. Demain, nous tâcherons de suivre les manœuvres.

Sainte-Croix, jeudi 12 septembre 1907

Je pars à bicyclette vers 7h ; à la gare de Laroche-Beaucourt j’assiste à l’arrivée des officiers étrangers ; je les suis, avec Thibaud de La Bardonnie ; nous arrivons, toujours à leur suite, au calvaire de Cherval, point élevé occupé par une batterie d’artillerie du 12ème corps ; un parti de cavalerie du 18ème s’était montré dans la plaine, les canons tirent ; j’assiste de très près à cette action qui m’intéresse beaucoup ; le général Millet, grand directeur des manœuvres, était là avec son état-major. Il n’y a aujourd’hui que de petits engagements d’avant-garde ; les deux corps sont encore éloignés l’un de l’autre. Le sale généralisé Picquat (par la grâce de Dreyfus) arrive ce soir à Mareuil. Tout le 50ème de ligne prend ses cantonnements à Sainte-Croix ; chez Max, on loge de nombreux soldats dans les granges et 4 officiers dans la maison, notamment le lieutenant-colonel faisant fonction de colonel, car le colonel commande par intérim la 47ème brigade. Ces messieurs dînent ensemble, Marie-Thérèse ayant mis sa salle à manger à leur disposition ; c’est un officier d’ordinaire qui s’occupe de leur subsistance, mais Marie-Thérèse fait aimablement ajouter quelques plats à leur menu ; après leur dîner ils viennent au salon avec nous et nous leur offrons le café, nous causons avec eux ; quelques officiers cantonnés dans des maisons voisines viennent aussi pour leurs repas ici. Ecuries et granges sont pleines de soldats ; voitures régimentaires et fourgons couvrent la prairie derrière la maison. Les alentours sont bondés de troupes ; on rencontre constamment des régiments et des détachements de toutes armes.

Sainte-Croix, mercredi 13 septembre 1907

Je pars vers 6h ½ et avec plusieurs paysans (dont les fils du colonel du 50ème de ligne), je parcours, toute la matinée, à bicyclette, la région où l’on manœuvre ; on n’entend que très peu de coups de canon et de coups de fusil ; il n’y aura pas, aujourd’hui encore, d’action décisive. Tout se passe en marches d’approche qu’on ne voit pas ; les troupes se dissimulent dans les bois et, dans ces plaines où il y a une soixantaine de mille hommes au moins, il y a des moments où l’on n’aperçoit même pas un soldat ; quelle drôle de chose que la guerre moderne ! Un moment, le pneu de ma bicyclette éclate, il est long à réparer et, l’après-midi, n’ayant pu trouver une autre bonne machine ni bien faire réparer celle-là, je suis obligé de me contenter d’une horrible rosse de bécane, tandis que la première que j’avais louée, celle qui a éclaté, était très bonne. Le soir, le bruit court qu’il y aura une attaque de Mareuil dans la nuit ; nous sommes sur le point d’y aller mais nous sommes tous tellement fatigués que nous nous couchons sans y aller, heureusement car l’attaque n’a pas eu lieu. Le colonel nous invite tous à dîner ; ce dîner se passe, bien entendu, dans la salle à manger de Marie Thérèse, il est servi avec ses services, son argenterie, mais il est offert par le régiment et préparé, dans la cuisine de Marie Thérèse, par le caporal d’ordinaire ; nous sommes 12 à table, nous 4 et 8 officiers ; après le dîner et le café, on fait un peu de musique au salon ; décidément, ces manœuvres sont très amusantes ! Il paraît que, dans l’après-midi, lorsque j’étais à Mareuil, la musique, après avoir raccompagné et salué le drapeau, a donné son concert dans la prairie au-dessous de la terrasse. Pour le dîner, comme c’était vendredi, le colonel, de lui-même, avait fait demander au curé et obtenu la permission de nous servir en gras ; les militaires l’ont de droit.

Sainte-Croix, samedi 14 septembre 1907

Marie-Georges Picquart (1824-1914), ministre de la Guerre, protagoniste de l’affaire Dreyfus et l’une des « bêtes noires » d’Antoine d’Estève de Bosch – Cliché anonyme, 1906 (Wikipédia)

Je pars à 6h ½ environ et je vais au calvaire de Clerval ; j’y retrouve Marie-Thérèse, Philomène et Max, il y a beaucoup de monde ; la position, très centrale et élevée, est occupée par les blancs (18e corps) ; le ministre de la Guerre (le généralisé) est là avec ses officiers d’ordonnance, le chef d’état-major général (général Brun) y est aussi. Le canon et la fusillade faisaient rage dans la direction de Champagne, je pars bientôt dans cette direction avec Thibaud de La Bardonnie et l’un des fils du colonel du 50e. J’ai la chance d’assister à un très intéressant combat d’infanterie au pied des hauteurs du Puy de Versac occupées par les rouges. À peine étais-je sur ces hauteurs, avec un nombreux public et des officiers étrangers, que M. Picquart y arrive à cheval ; il met pied à terre, serre la main aux officiers étrangers, fait le beau ; à ce moment j’étais tout près de lui ; la vue de cet homme, l’année dernière encore lieutenant-colonel en réforme, chassé de l’Armée par ses pairs pour indiscipline, et qui prétend maintenant représenter l’Armée française, cette vue m’exaspère tellement que je crie, sous le nez de cet ignoble dreyfusard : « Vive Mercier ! ». Ce cri n’est pas du goût de ce vilain ministre, car il se retourne vers moi en disant : « Eh bien merci, vous auriez pu vous passer de cette fantaisie » ; ces paroles sont dites sur un ton assez cassant et d’un air vexé. Il n’y a que la vérité qui blesse et ce coquin d’arriviste, protecteur d’un traître avéré, n’a pas été content de se l’entendre rappeler en présence d’un brillant état-major, des officiers étrangers et d’un nombreux public. Mon cri n’ayant rien de séditieux, on n’a pas pu m’inquiéter. Mais le nom du ministre qui, malgré les Juifs, a traité Dreyfus comme il le méritait, n’a jamais failli dans son attitude, a toujours représenté l’accusation, a refusé de voter, au Sénat, la réintégration de Picquart le lendemain de la forfaiture de la Cour de cassation, le nom du chef des antidreyfusards a dû exaspérer M. Picquart ; tant mieux, c’est ce que je voulais ! Il donne aussitôt l’ordre d’éloigner le public qui, dit-il, le gêne pour suivre les opérations ; mais tout le monde comprend pourquoi il a donné cet ordre. Heureusement qu’on ne nous éloigne pas beaucoup. Un journaliste m’ayant demandé mon nom pour relater l’incident, je lui dis que je le lui donnerais volontiers si je ne craignais d’exposer des oncles que j’ai dans l’Armée aux vengeances de M. Picquart ; je lui dis de raconter que le cri a été poussé par « un membre de la Ligue de l’Action Française ». Pendant ce temps, le combat continue et les manchons blancs refoulent les rouges qui se replient sur la hauteur où je me trouve. Entendant la fusillade et le canon de l’autre côté du plateau, j’y vais ; Picquart y va aussi ; je tombe au milieu d’une véritable bataille entre un fort parti d’infanterie rouge et l’infanterie blanche ; la fusillade est très vive, le crépitement ne s’arrête pas un seul instant, dominé par instants par la voix du canon ; les blancs, surpris par les rouges qui débouchent des bois et leur tombent dessus, se replient, ils se reforment derrière tous les accidents de terrain, une haie, une maison, une ligne d’arbres etc. ; un bon moment, je me trouve entre deux feux, à moins de 50 mètres des uns et des autres ; si le tir avait été réel, j’aurais été « cuit » ; l’odeur de la poudre, le crépitement continu de la fusillade ont quelque chose d’emballant, je ne sais quoi qui grise. Je suis le mouvement des blancs et j’arrive au sommet du plateau ; le canon tonne tout près de moi, les rouges avancent de plus en plus ; enfin tout à coup, à 11 heures ¼, le clairon sonne la fin de la manœuvre ; du sommet où nous étions, la vue était superbe. La bataille a eu lieu sur un front de plus de 20 kilomètres. Je suis enchanté de cette journée ; j’ai vraiment éprouvé la sensation d’une vraie bataille ! En retournant à Sainte-Croix en bécane, nous rencontrons Paul Déroulède ; nous crions « Vide Deroulède » ; il nous remercie et nous serre la main à tous ; quand il prend la mienne, je lui dis « bien que royaliste, Monsieur, je suis heureux de vous serrer la main » ; il me répond que moi royaliste et lui républicain, nous sommes avant tout patriotes et bons Français ; je lui raconte ce que j’ai crié à Picquart tout à l’heure ; nous causons un instant. Pauvre Déroulède : s’il avait eu plus d’esprit politique il y a 8 ou 9 ans, il aurait pu renverser la république ; mais ce n’est qu’un sentimental, sans esprit politique ; au 23 février 1899, il nous a rendu à tous un bien mauvais service, en faisant rater le coup, pour le faire à son profit ; mais il ne l’a pas réussi et nous sommes restés dans le pétrin qui nous enlise de plus en plus ! Enfin, c’est un grand cœur et un patriote qui aime profondément son pays et, malgré nos graves divergences politiques, j’ai été heureux de lui serrer la main. Je rentre à Sainte-Croix à 1 heure, mourant de faim ; j’ai peut-être parcouru 30 ou 40 kilomètres à bicyclette et, bien souvent, en la tirant après moi pour grimper sur des positions escarpées ; mais j’ai bien vu la manœuvre, j’ai humilié et j’ai serré la main à Déroulède. Bonne journée ! Dans l’après-midi, quand le 50e rentre, salut au drapeau avec la musique dans la cour de Sainte-Croix ; un peu plus tard, la musique nous offre un gentil concert, comme d’hier, c’est une attention très aimable. Nous sommes encore, le soir, les invités du régiment, le lieutenant-colonel Chabrol est vraiment très aimable ! Après dîner, on fait un peu de musique et on cause comme hier.

Paul Deroulède (1846-1914), poète, député de la Charente (1889-1893 et 1898-1901), qu’Antoine d’Estève de Bosch rencontra en Périgord le 14 septembre 1907 – Carte postale, sans date [années 1900] (Site Wikipédia)

Sainte-Croix, dimanche 15 septembre 1907

Aujourd’hui, dislocation des troupes ; le 50e nous quitte le matin à 5h ¼ après un dernier salut au drapeau dans la cour ; nous avions voulu photographier cette cérémonie, mais le temps était trop sombre. Je vais à Mareuil, puis à la messe et à vêpres à Sainte-Croix ; après les vêpres, nous allons tous à Aucors chez Mme de Saint-Cyr, tante de Max, qui a ses enfants chez elle et qui nous a invités à dîner ; nous rentrons à 9h ½.

Semaine du 16 au 22 septembre 1907

Sainte-Croix, lundi 16 septembre 1907

Le matin, je vais me faire couper les cheveux à Mareuil. L’après-midi, nous allons tous faire une visite à la famille de Saint-Marc au château de Chaumont à 13 kilomètres d’ici ; il y a là deux jeunes gens et une jeune fille de 20 ans qui est fort gentille ; nous rentrons à 7 heures ¼. En présence des menaces de la fille Moy, Papa et Maman ont très sagement décidé que le mariage de Philomène n’aurait pas lieu à Angers ; il se fera en Roussillon, à Ille très probablement ; seulement, comme les réparations ne sont pas encore terminées et que l’aménagement de la maison demandera certainement plusieurs mois, il est à craindre que le mariage ne puisse avoir lieu avant le mois de décembre ou même de janvier ; c’est bien ennuyeux, mais tout est préférable au scandale dont nous étions menacés ; l’accident arrivé à Madame de Lavergne sert merveilleusement de prétexte au retard.

Sainte-Croix, mardi 17 septembre 1907

L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse faire une visite à la Marquise d’Ambelle et à Madame de La Villatte à Ambelle et une autre à Madame de La Bardonnie à Mareuil. Le pape, dans une lumineuse et très ferme encyclique, condamne les erreurs connues sous le nom de « modernisme » qui avaient séduit trop de Catholiques, laïques et ecclésiastiques, et prend des mesures pour surveiller les écrits des ecclésiastiques et maintenir la doctrine catholique et la discipline morale ; j’en suis enchanté ; cette encyclique est un des actes les plus importants du Saint-Siège depuis longtemps. Ce modernisme, assez semblable au protestantisme, n’est autre qu’un dérivé de l’individualisme révolutionnaire ; ainsi s’affirme une fois de plus l’antinomie des principes révolutionnaires, pilier de notre république, avec les principes catholiques.

Sainte-Croix, mercredi 18 septembre 1907

Le matin, je vais à Mareuil. L’après-midi, je retourne à Chaumont à bicyclette cette fois ; je rapporte à Mme de Saint-Marc une pélerine qu’elle avait prêtée avant-hier à Philomène ; je lui remets en même temps une invitation de Marie-Thérèse à venir déjeuner lundi. Je revois Mlle de Saint-Marc ; cette jeune fille, que je ne connaissais pas jusqu’à présent, est absolument idéale au physique et au moral ; ce serait la femme rêvée, mais ce rêve serait trop haut ; je reviens par la vallée de la Lisonne et la route de Larochebeaucourt à Saint-Crois par Verdinas.

Sainte-Croix, jeudi 19 septembre 1907

Je vais en break avec Max prendre à Aucors ses cousins de Saint-Cyr que Marie-Thérèse a aujourd’hui à déjeuner ; ils restent jusqu’à 4 heures ½ environ. Pour faire plaisir à Philomène, j’écris à Henri de Lavergne pour lui expliquer, par le menu, les raisons de la décision de nos parents en ce qui concerne le lieu et la date de la célébration de son mariage ; il paraît que M. et Mme de Lavergne sont contrariés de ce retard ; mais il est la conséquence du changement de lieu ; c’est ce que je lui explique. Je lui montre que la décision de nos parents n’a rien d’arbitraire.

Sainte-Croix, vendredi 20 septembre 1907

Le matin, je vais tirer quelques lapins et quelques perdreaux avec M. le curé sur la propriété de la Chabroulie dont il est fermier. L’après-midi, nous avons la visite de M. et Mme d’Ambelle, puis je vais voir, avec Marie-Thérèse, M. et Mme Joseph de Ruffray. Il nous revient de divers côtés que Picquart a subi bien des avanies pendant son passage en Périgord à l’occasion des manœuvres : il s’est vu refuser l’entrée de plusieurs châteaux dans lesquels il aurait voulu s’installer pour être plus rapproché du centre des manœuvres et a dû se contenter de loger dans un petit hôtel de Mareuil ; et cependant on recevait partout avec joie les officiers et même les troupiers, mais on sait distinguer entre l’Armée française et son indigne chef. À Mareuil, le maire M. André Pichon n’a voulu avoir aucun rapport avec lui. Enfin, on assure que le généralisé a été hué à Mareuil. Très bien ; ces manifestations du sentiment public vis-à-vis du traître installé au Ministère de la Guerre prouvent que la partie la plus saine et la plus sensée de la population française ne s’en laisse pas imposer par l’insolente fortune de ce suppôt de Dreyfus et par la prétendue réhabilitation du traître ; c’est un symptôme heureux !

Sainte-Croix, samedi 21 septembre 1907

Ce matin, je vais encore à la chasse à la Chabroulie avec M. le curé ; l’après-midi, je vais à Mareuil me confesser ; le soir, j’accompagne à Mareuil Max qui me pose une question concernant les réclamations de la commune de Sainte-Croix à la suite des manœuvres ; la commission passe demain à Sainte-Croix ; comme maire, Max doit l’accompagner. Mme de Saint-Marc, qui vient déjeuner ici lundi, nous invite tous mardi à Chaumont.

Sainte-Croix, dimanche 22 septembre 1907

Nous allons à la grand-messe ; le matin à 8h, je fais la sainte communion. L’après-midi, après vêpres, nous allons en voiture voir la famille de Maillart, cousins de Max, à la Grange, nous ne la rencontrons pas ; M. le curé vient dîner avec nous. L’invitation de Mme de Saint-Marc m’empêche de partir mardi comme je le voulais ; si Mme de Saint-Marc rend, dès le lendemain, politesse à Marie-Thérèse, c’est probablement pour que je puisse assister à ce déjeuner, car elle sait que je suis sur le point de repartir ; je ne pourrai pas non plus partir samedi, Marie-Thérèse ayant les La Bardonnie ce jour-là, me voilà donc rejeté à jeudi.

Semaine du 23 au 29 septembre 1907

Sainte-Croix, lundi 23 septembre 1907

Le matin, j’accompagne à Mareuil Max qui va y faire quelques commissions. La famille de Saint-Marc, c’est-à-dire Mme, Mlle et les deux jeunes gens, viennent déjeuner ici, ils arrivent à midi et partent à 5 heures ; après le déjeuner, on cause, on fait de la musique, de la photographie, on joue, chante et danse. Mlle Yvonne de Saint-Marc[36] est absolument charmante à tous les points de vue, c’est une jeune fille jolie et accomplie ; elle aura 21 ans le 14 octobre, c’est-à-dire le jour où j’en aurai 25. Quelle ravissante jeune fille ! Après leur départ, nous avons la visite de M. et Mme Dereix qui habitent la Colombie et sont pour quelques mois à Mareuil. Je pourrai partir mercredi soir et arriver à Ille jeudi.

Sainte-Croix, mardi 24 septembre 1907

Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Chaumont chez Mme de Saint-Marc ; nous nous promenons dans le parc, dans le bois, jouons au tennis etc. Plus je vois Mlle de Saint-Marc, plus je la trouve charmante. Nous rentrons à Ste Croix à 8 heures moins le quart. Au Maroc on se bat toujours : M. Clémenceau a beau faire annoncer, tous les 8 ou 10 jours, que le général Drude négocie la paix avec les tribus, ce n’est jamais vrai et chaque prétendue négociation, c’est un nouveau combat ; il y a quelques jours, c’était le combat meurtrier du 3 septembre, un peu plus tard, la prise du camp de Taddert par nos troupes, avant-hier celle du camp de Sidi-Brahim ; je ne sais quand cette situation prendra fin ; la république s’est embarquée à la légère dans une affaire qui peut nous mener loin et d’où nous ne tirerons nul profit puisque l’on a bien soin de déclarer que toute pensée de conquête est écartée ; alors, à quoi bon ? À se battre pour les Anglais et les Allemands ? Ce n’est pas la peine. Le seul avantage de l’expédition est de donner une leçon aux Marocains et de relever notre prestige auprès des populations musulmanes. Demain, départ de Sainte-Croix après 15 jours ; il me tarde de retrouver Papa et Maman pour savoir ce qu’ils décident au sujet du mariage de Philomène ; d’après leurs lettres, je les crois bien hésitants.

Ille, jeudi 26 septembre 1907

Pas de journal hier parce que j’étais, le soir, en voyage. Hier, Marie-Thérèse a eu à déjeuner Mme et Mlle Yvonne de La Bardonnie, Mme et Mlle Fines, de Mareuil. Je suis parti de Sainte-Croix à 5h ¼ et de la gare de Mareuil par le train de 6h1 ; j’ai dû rester à Périgueux de 8h08 à 1h55, près de 6 heures ! J’ai passé ce temps d’abord à me promener en ville, ensuite à écouter le concert et à lire les journaux au café de la comédie, enfin, à partir de 10h ½, à dormir dans la salle d’attente de la gare ; je suis passé par Brive, Toulouse, Narbonne et Perpignan ; à Toulouse, où je m’arrêtais de 8h38 à 9h27 ce matin, je suis allé voir si M. Vaquié, de « La Paternelle », était à l’Hôtel des Bains ; ne l’ayant pas trouvé, je suis reparti tout de suite ; s’il avait été à Toulouse, je serais resté jusqu’au train de midi 13. Je suis arrivé à Ille à 4 heures et j’ai retrouvé Papa et Maman ; il y avait 4 mois que je n’avais vu Papa, il souffre de névralgies. Ils n’ont encore rien décidé au sujet de la date et du lieu de célébration du mariage de Philomène ; mon avis, celui de Marie-Thérèse, de Max, de Maman, est que nous ne pouvons pas, de gaieté de cœur, nous exposer au scandale dont nous sommes menacés à Angers, et qu’il faut absolument célébrer le mariage en Roussillon ; mais les réparations vont être bien en retard et nous craignons de n’être pas prêts avant janvier ; c’est ce qui fait hésiter Papa, il a peur de déplaire aux Lavergne ; et cependant, ceux-ci devraient redouter plus encore que nous la célébration à Angers et ses risques !

Ille, vendredi 27 septembre 1907

Le matin, je vais à Boule où l’on vendange depuis hier matin. L’après-midi, il pleut assez fort et je ne peux pas sortir longtemps, je vais voir passer un « train Renard » dont on fait l’essai ; il est allé aujourd’hui de Perpignan au Vernet et retour ; on va, dit-on, installer dans le Département plusieurs lignes de ce train sur route.

Ille, samedi 28 septembre 1907

Je vais à Vinça à cheval ; en passant à Boule, je jette un coup d’œil sur l’état de nos vendanges, je déjeune à Vinça avec Bonne-Maman ; l’après-midi, j’attelle un moment Bétis au break de Bonne Maman pour l’y habituer ; je rentre à Ille vers 6 heures après un second arrêt à Boule. La fille Moy a écrit une nouvelle lettre de menace ; elle l’a encore adressée à Marie-Thérèse qui nous l’envoie. Elle annonce qu’elle nous réserve à tous les plus grands ennuis si nous persistons à faire le mariage à Angers ; elle donne sur les démarches et préparatifs que Papa avait déjà faits de tels détails que nous estimons qu’elle a des complices, il n’est pas possible qu’elle les connaisse ; comment sait-elle, par exemple, que les Lavergne veulent toujours maintenir Angers ? C’est inouï. Contre cette folle et surtout contre ses complices, nous sommes désarmés ; c’est bien ennuyeux mais nous ne pouvons pas nous exposer à supporter les conséquences des fredaines d’Henri de Lavergne et à quitter Angers sur un scandale ; aussi Papa et Maman décident-ils qu’il n’y a plus à hésiter : la célébration à Angers est impossible, et nous n’avons plus, après l’avoir dit aux Lavergne, qu’à activer le plus possible nos réparations pour faire le mariage à Ille le plus tôt possible ; ça ne sera toujours pas avant le commencement de décembre ! Autre détail : Mme Blanc nous a avertis que l’on commence à savoir, à Angers, ce qui s’est passé ; on exagère même et on parle d’un enfant, d’un « produit » de l’union d’Henri de Lavergne avec cette grue ! C’est absolument faux, mais s’il prend fantaisie à cette fille de porter un gosse et de le présenter à son ex-amant à la porte de l’église, quel ennui ! Tout le monde croirait que c’est arrivé !

Ille, dimanche 29 septembre 1907

Je vais à la grand-messe et à vêpres. Je fais ma visite de condoléances à Mme Batlle ; je vais voir le curé. Papa écrit à M. de Lavergne, le met au courant des derniers incidents et lui dit que le mariage à Angers est impossible. On vient nous prévenir qu’un foudre de 140 hectolitres plein de vendanges a crevé par le bas dans la cave de Boule ; le liquide s’est échappé, on en a recueilli tout ce que l’on a pu, mais il s’en est cependant perdu une bonne quantité ; voilà qui est amusant ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Semaine du 30 septembre 1907

Ille, lundi 30 septembre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval, la vendange continue ; je donne toutes les instructions nécessaires pour remédier aux conséquences de l’accident d’hier, il ne se sera pas perdu plus d’une quinzaine d’hectolitres de vin. L’après-midi, je vais à Perpignan porter les dimensions pour les tapisseries ; il faut activer les travaux le plus possible pour en finir avec ces réparations qui durent depuis près d’un an. Je vois différentes personnes : les Lazerme, Joseph Cornet etc.

Octobre 1907

Semaine du 1er au 6 octobre 1907

Ille, mardi 1er octobre 1907

Je me réveille avec des tourments de tête et des nausées, c’est un petit embarras d’estomac, je ne comprends pas où j’ai pu attraper cela ; moi qui voulais aller à Boule et à Vinça où l’on vendange aussi, je reste presque toute la journée dans la maison et je fais diète ; je pense que demain il n’y paraîtra plus.

Ille, mercredi 2 octobre 1907

J’apprends aujourd’hui une chose qui ravive tous mes regrets et me cause beaucoup de chagrin ; M. de Lacour avait dit à Papa, Madame avait dit à Maman que le refus était venu de Marie-Louise ; aussi je l’avais cru. Eh bien, j’apprends aujourd’hui que c’était un mensonge ! Une bonne dame d’Ille, intime des Lacour, Mme Morel, qui désire beaucoup voir ce mariage s’accomplir, a pris un jour le parti d’interroger Marie-Louise et lui a demandé comment elle me trouvait ; Marie-Louise lui a répondu que je lui plaisais ; cette brave dame l’a répété à une vieille demoiselle, Mlle Malet, et lui a raconté la chose, et celle-ci l’a raconté aujourd’hui à Maman. Il paraît que Marie-Louise a été très désappointée de voir que nous ne venions pas cet été à Ille ; je crois bien ! Elle ne devait y rien comprendre ! Elle devait s’attendre à me voir recommencer auprès d’elle ma cour de l’hiver dernier ; certes, c’était bien mon intention ! Le lettre de Mme de Lacour arrivée le 16 juillet a tout empêché. Mais quel vilain jeu M. de Lacour a joué vis-à-vis de moi et de ma famille ! Quelle hypocrisie ! Décidé à me refuser, il n’a cessé, pendant près d’une année, de me donner de l’espoir et finalement, il s’est retranché derrière sa fille qui, probablement, ignore tout de nos démarches ; c’est ignoble, je n’hésite pas à qualifier ainsi un pareil procédé ; on n’agit ainsi envers personne, surtout envers le fils d’un ami, avec un parent comme moi, c’est ignoble !!! Maman s’était toujours méfiée que les choses s’étaient passées ainsi ; les demoiselles Mathieu l’avaient compris, elles nous l’ont dit ces jours-ci encore ; j’avoue que je ne voulais pas le croire tant le procédé est révoltant ; il faut bien cependant se rendre à l’évidence ! M. de Lacour s’est moqué de moi et de ma famille d’une façon impudente. Qu’a dû penser Marie-Louise de moi ? Elle a dû me prendre pour un jeune homme bien volage ! Si elle savait ! Et maintenant, le motif ? L’argent, toujours l’argent ; il est évident qu’on ne me trouvait pas assez riche ; et cependant Papa avait dit à M. de Lacour, de toutes les façons, que je n’avais pas une fortune comparable à celle de sa fille ; M. de Lacour avait toujours protesté avec la dernière énergie, disant qu’il ne s’inquiétait pas de cela et que si je plaisais à sa fille, ce mariage se ferait ! Quelle hypocrisie ! Que Dieu me dédommage ! Le matin, je vais à Boule à cheval ; l’après-midi, Bonne-Maman vient de 1h ½ à 4 heures ; nous visitons l’usine de conserves de fruits et légumes.

Ille, jeudi 3 octobre 1907

Il fait très mauvais le matin ; je ne sors que l’après-midi, je vais à cheval à Corbère ; les vendanges n’y sont pas encore commencées ; je reviens par Millas, près de la gare, je rencontre les Çagarriga. Je m’arrête à Laferrière et demande des nouvelles de M. de Barescut, il va un peu mieux, mais son état est toujours grave, puisse Dieu lui pardonner, comme je lui pardonne moi-même le mal qu’il m’a fait !

Ille, vendredi 4 octobre 1907

Je vais à Vinça à cheval surveiller nos vendanges ; j’y déjeune et rentre à Ille vers cinq heures ½ seulement ; à l’aller et au retour, je m’arrête à Boule où les vendanges, celle de l’oncle Paul et les nôtres, sont encore loin d’être terminées ; la récolte est très abondante cette année partout où la grêle n’a pas ravagé les vignobles ; elle nous a atteints à Corbère et à Trouillas, mais à Boule, à Ille et à Vinça, nous avons beaucoup plus de récolte que d’habitude et nous sommes embarrassés, comme tout le monde d’ailleurs, pour loger la vendange ; nous sommes obligés d’opérer des transferts d’une cave dans une autre ; tout cela m’occupe beaucoup, nos vignes étant très dispersées. À Vinça, je m’occupe aussi de questions concernant la Société Saint-Sébastien. Le matin, à la messe de 7 heures, je me confesse et communie en l’honneur du premier vendredi du mois.

Ille, samedi 5 octobre 1907

Comme le temps est très menaçant, je ne monte pas à cheval ; je vais à Boule par le train de 9h22 pour les vendanges et j’en reviens à pied. Je vais à Perpignan par le train de 1h 25 et je rentre à 4 heures. M. François de Massia, avec qui je voyage, m’annonce son mariage avec Mlle Renée de Malézieu ; c’est, par sa mère, une cousine des Pallarès[37].

Ille, dimanche 6 octobre 1907

Je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Rosaire. Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, nous apprenons que l’état de notre cousin de Barescut s’est beaucoup aggravé, on va lui porter le Saint Viatique ; nous allons aussitôt à La Ferrière ; il mourra cette nuit ou demain. Très sincèrement, je n’ai aucune rancune contre lui et je demande à Dieu de lui pardonner ses torts si graves à mon égard. On me remet aujourd’hui, par l’intermédiaire de la mairie d’Ille, mon diplôme de docteur en droit. Précisément, un professeur de la Faculté de droit de Caen, qui m’a fait passer des examens, M. Biville, vient d’acquérir une triste notoriété en refusant, comme lieutenant territorial, de porter le drapeau de son régiment ; quels que soient les motifs qui l’ont guidé, refuser de porter le drapeau de la France est un acte indigne ; le généralisé ministre de la Guerre va le mettre sans doute aux arrêts et même le casser de son grade ; mais lui-même, par le scandale permanent de sa présence dans l’Armée, n’est-il pas l’inspirateur de pareils actes ?

Semaine du 7 au 13 octobre 1907

Ille, lundi 7 octobre 1907

Nous partons tous pour Vinça par le train de 6h46 ; nous assistons, à Vinça, au service célébré pour Bon Papa à l’occasion du 12ème anniversaire de sa mort ; 12 ans déjà ! Il me semble que c’était hier tant j’ai encore présent à l’esprit ce moment si pénible. Je fais la sainte communion à Vinça. Je vais à la vigne Ruscane où l’on vendange ; ici, comme partout, il y a beaucoup plus de récolte que les autres années. L’après-midi, je vais à Prades où je vois le représentant de « La Paternelle » incendie, M. Sajus. Je rentre à Ille à 7 h et j’apprends la mort de notre cousin de Barescut ; il était, à 8 jours près, du même âge que Bon Papa, et il meurt juste 12 ans après lui ; il est mort à 5h ce matin.

Ille, mardi 8 octobre 1907

Nous assistons tous, le matin, aux obsèques de M. de Barescut ; plusieurs de ses parents de Perpignan, qui sont aussi nos parents, y assistent aussi ; nous avons Louis Companyo à déjeuner ; nous voyons les Genin, Gout de Bize, De Saint-Jean. On porte le corps à Perpignan où est le caveau des Barescut. Bien sincèrement, je lui pardonne ses torts. Lui est passé, mais les conséquences restent ! Il pleut toute l’après-midi.

Ille, mercredi 9 octobre 1907

Il pleut toute la matinée ; l’après-midi, je vais à Corbère à cheval ; malheureusement, on n’y vendange pas à cause de la pluie qui a détrempé les vignes ; on n’a encore cueilli qu’un tiers environ du Cam del Pilou, c’est bien peu et le temps continue à menacer. Tante Josepha avait voulu, pour prouver à Mme de Pallarès qu’elle lui donnait des renseignements exacts sur notre fortune, lui envoyer une estimation qu’elle avait demandée à M. Trullès ; celui-ci, article par article, avait évalué notre patrimoine à 715.000 fr. sans compter le mobilier. Mme de Pallarès, après avoir gardé cette estimation 3 semaines environ, la renvoie à Tante Josepha, elle dit qu’elle reconnaît, en effet, avoir été trompée l’an dernier par M. de Barescut, mais elle ne modifie pas sa décision ; elle ajoute que, d’ailleurs, sa fille est très jeune et n’est nullement pressée de fixer son choix. La vraie et seule raison est qu’on ne me trouve pas encore assez riche ; Mme de Pallarès et son beau-père ne s’attachent qu’à la fortune, c’est leur seule préoccupation. Dans ces conditions, j’ai été bien inspiré de ne faire aucune démarche, malgré ce que me disaient Mme Noëll et Mme Dalverny, le résultat eût été le même que l’année dernière ; je crois qu’il me faut renoncer à tout espoir d’épouser jamais Mlle Hélène ; je le regrette… L’initiative de Tante Josepha a été faite tout à fait en-dehors de nous ; nous sommes même censés l’ignorer, tant vis-à-vis des Pallarès que de M. Trullès. Je n’en étais pas, d’ailleurs, très partisan ; mais Tante Josepha a voulu en avoir le cœur net, et, en définitive, il vaut mieux que, moi aussi, je le sache.

Ille, jeudi 10 octobre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval ; je fais les comptes des vendanges. L’après-midi, je suis absolument stupéfait de rencontrer tout à coup, devant la grande maison, Paul Delestrac ; il est arrivé sans crier gare, venant de Vernet-les-Bains où sa mère a dû revenir parce que Madame Barrera, toujours dans le même état qu’au mois d’août, a eu un instant de lucidité et l’a rappelée ; mais quand elle est arrivée avec Paul, la malade ne l’a pas reconnue. Paul passe l’après-midi avec nous ; nous nous promenons ensemble et j’obtiens qu’il couche ici ; il vient de terminer son année de service et va faire son année de Saint-Cyr. Le soir, nous allons tous à la cérémonie du Rosaire à l’église et nous sommes témoins d’un spectacle amusant : une bataille entre un chat et un gros rat, le chat s’empare du rat et le dévore, ce qui trouble un instant la cérémonie. Nous allons chez les demoiselles Mathieu qui ont connu ma tante Collet-Meygret, grand’mère de Paul.

Ille, vendredi 11 octobre 1907

Paul repart pour Vernet par le train de 9h ½, je l’accompagne à la gare ; ensuite, je vais à Corbère à cheval donner des instructions pour les vendanges qui ne sont pas encore achevées, et le temps est menaçant ! Paul et Tante Delestrac quittent dès aujourd’hui Vernet et repartent pour la Burbanche, ils passent l’après-midi avec nous de 1h ½ à 4 heures ; nous causons ensemble des ennuis qui ont retardé le mariage de Philomène ; nous leur faisons visiter la grande maison qu’ils trouvent superbe. Nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Ille, samedi 12 octobre 1907

La pluie, qui commence à 9 h du matin, m’oblige à interrompre ma promenade à cheval à peine commencée ; il pleut très fort toute la journée, avec des roulements continuels de tonnerre ; une forte crue est à craindre. Nos domestiques, le ménage Vedel, nous quittent ce soir, car ils ont un enfant malade et leurs parents les réclament ; ils n’ont pas fait long feu dans la maison ; outre la raison de l’enfant malade, pour lequel on aurait pu leur accorder un congé, je crois qu’ils se trouvaient trop loin de leur pays.

Ille, dimanche 13 octobre 1907

La pluie a continué, très violente, presque toute la nuit ; il paraît que les cours d’eau ont beaucoup grossi et que le Boulès a débordé dans la nuit. Dès le matin avant la grand’messe je vais voir à la métairie Saint-Martin ce qui s’est passé ; le Boulès a débordé, a envahi la cour de la métairie vers minuit, le chemin de Saint-Michel est été raviné, quelques champs sont abimés ; pareils faits ne s’étaient pas passés depuis octobre 1891 et novembre 1892 ; je me rappelle parfaitement ces deux terribles inondations ; dans celle de 1892, il était tombé, en 3 jours, à Ille 260 millimètres d’eau et en 8 jours près de 400 ! Cette fois-ci, Papa trouve au pluviomètre depuis hier matin 106 millimètres ; c’est beaucoup moins, mais c’est tombé très brusquement et, de plus, la terre était déjà très humide ; sur la route de Corbère, à la métairie de Mme Terrats d’Aguillon et jusqu’à notre jardin de Batllot, le débordement du Boulès a fait quelques dégâts ; la Têt a beaucoup grossi, mais n’a pas débordé. Quel régime de pluies si fâcheux ! C’est comme en Afrique. Il paraît qu’à Palalda, le Tech a fait écrouler une maison et que sept personnes se sont noyées. Ces inondations sont bien malheureuses, mais notre pays a cependant beaucoup moins souffert que l’Aude, le Gard, l’Hérault, Bouches-du-Rhône, Vaucluse etc. Je vais à la grand’messe et à vêpres.

Semaine du 14 au 20 octobre 1907

Ille, lundi 14 octobre 1907

J’ai aujourd’hui vingt-cinq ans ; un quart de siècle, c’est une grosse tranche de la vie ! En l’honneur de cet anniversaire et aussi du 18e anniversaire de la guérison miraculeuse de ma blessure à la main, je me confesse et fais la sainte communion. On ne fait pas hélas ! ce qu’on voudrait dans la vie ; j’avais mis dans mes projets de me marier à 25 ans ; je n’ai pas encore fini d’y réussir ; Dieu veuille que je ne dépasse pas trop cette échéance ! Le matin, je vais à Corbère à cheval. L’après-midi, je m’occupe des réparations à la grande maison. Je les presse le plus possible ; on a beaucoup avancé depuis mon retour du Périgord. Le soir, Mois du Rosaire.

Voilà ma 26e année commencée ; je prie Dieu de la rendre plus heureuse pour moi que les deux dernières qui ont été, pour moi, un véritable tissu de préoccupations et de déceptions !

Ille, mardi 15 octobre 1907

Le matin, il pleut ; je vais à la grand’messe au Carmel ; l’après-midi, je vais à cheval à Boule et à Corbère ; on va porter de Corbère à Boule l’excédent de récolte qu’on ne peut pas loger dans la cave de Corbère ; sans la grêle et si nous n’avions pas affermé la vigne du Cam del Nougué, la récolte de Corbère eût été énorme. Le soir, je vais avec Maman voir passer Bonne Maman qui rentre de Lourdes, elle est enchantée des 8 jours qu’elle y a passés et du congrès de la Ligue patriotique des Françaises qu’elle a suivi.

Ille, mercredi 16 octobre 1907

Il pleut toute la journée, je ne peux pas me promener du tout ; l’inondation recommencera si cela continue ; le Boulès a fait beaucoup de mal ici ; dans l’Aude, l’Hérault, le Gard, où les inondations durent depuis un mois, le mal est bien plus considérable.

Ille, jeudi 17 octobre 1907

Le matin, au premier courrier, je reçois un petit mot de M. Vaquié, l’inspecteur de la « Caisse maternelle », me disant qu’il sera aujourd’hui à Perpignan et qu’il désire me voir ; je pars aussitôt à 9h ½ et je vois M. Vaquié chez M. Massal ; il me dit que ma candidature est en très bonne voie ; il me propose le poste d’inspecteur adjoint pour la Gironde et les départements voisins, mais je préfère les Pyrénées-Orientales, et l’Aude ou l’Hérault afin de ne pas abandonner le pays au moment où je viens d’y rentrer ; il me dit qu’il fera son possible pour me faire nommer et me donne beaucoup d’espoir. Je vois aussi Mme de Llamby qui m’a invité au mariage d’Isabelle le 29, les Lazerme etc. Je déjeune chez les Dalverny. Je rentre à 8h, le train a une demi-heure de retard. Si la position que je vais avoir pouvait m’aider à me marier ! C’est mon but. Le Roussillon publie un article que je lui ai envoyé avec ce titre : « Puissance militaire et régime électif ».

Ille, vendredi 18 octobre 1907

Le matin, je vais à Vinça à cheval ; Bonne Maman vient passer l’après-midi avec nous, de 1h ½ à 8 heures. Mademoiselle Malet ayant demandé à parler à Maman, celle-ci la voir ; elle a fait parler de nouveau Mme Morel et lui a fait préciser certains points, Mme Morel lui a confirmé pleinement ses premières déclarations ; c’est cet été, il y a quelques semaines qu’elle a causé avec Marie-Louise de Lacour des bruits de mariage qui ont couru l’année dernière, et que Marie-Louise lui a dit, à plusieurs reprises, que je lui plaisais ; si bien que Mme Morel voudrait faire aboutir le projet ; elle ne sait sans doute pas ce que M. de Lacour nous a écrit. Mais il est bien établi, maintenant, que M. de Lacour nous a trompés ; certes, il était bien libre de s’opposer à ce mariage et de refuser ma demande, mais il devait le dire tout de suite ; me tenir si longtemps le bec dans l’eau pour arriver à me faire croire que sa fille me refuse, c’est tout simplement infâme !

Ille, samedi 19 octobre 1907

Le matin, je vais à cheval à Boule où l’on pressure ; l’après-midi, je me promène du côté de Regleilles ; je vois les grands dégâts faits, le jour de l’inondation, par le torrent de la Tuillerie.

Ille, dimanche 20 octobre 1907

Je vais à la messe de 8h ½ ; l’oncle Xavier, qui est à Pia pour quelques jours à peine, vient passer la journée avec nous ; il arrive à 9h20 et repart à 4 heures ; sa permission est très courte mais il en aura une plus longue le mois prochain et il reviendra. Malheureusement, je voulais le voir avant son départ à la gare et je le manque parce que nous sommes allés tous deux à la gare par un chemin différent ; j’en suis désolé. Je reçois une lettre, très aimable et trop flatteuse, du chanoine Aymar, archiprêtre de Prades, pour me demander de m’occuper de la fondation de groupes de Jeunesse catholique dans le canton, et notamment ici et à Vinça. Certes, je ne demande pas mieux à condition que ces groupes soient absolument en-dehors de la politique (condition qui est bien observée par les groupes de ce diocèse), mais la chose n’est pas facile ! Je ne demande pas mieux cependant que d’essayer, avec l’appui du clergé ! Déjà M. le curé me l’avait demandé, l’abbé Parmentier, aumônier de l’Union diocésaine, me l’avait demandé aussi à plusieurs reprises ; je ne peux guère faire autrement que d’accepter ; mais combien la chose est difficile, avec le nombre si restreint des jeunes gens chrétiens, et leur apathie !

Semaine du 21 au 28 octobre 1907

Ille, lundi 21 octobre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval. Papa et Maman partent aujourd’hui pour Angers ; Maman prendra Philomène en passant à Angoulême, c’est leur dernier voyage à Angers, ils y vont pour faire le déménagement du petit appartement de la rue Donadieu, et prendre, avec la famille de Lavergne, les dernières décisions au sujet du mariage de Philomène, car Mme de Lavergne est à peu près rétablie, et nos réparations étant très avancées, on peut très bien fixer le mariage à la fin de décembre ; les Lavergne trouveront peut-être que c’est tard et que la saison n’est pas favorable ; mais n’est-ce pas la faute du jeune homme s’il y a eu tant de retards ? Papa et Maman ont pris des billets d’aller et retour et comptent rentrer les premiers jours de novembre, avec Philomène. Afin que nos réparations, qui ont fait de très grands progrès depuis notre retour du Périgord, ne se ralentissent pas, je reste à Ille pendant l’absence de mes parents et Bonne Maman a la bonté de venir me tenir compagnie et s’occuper de mon ménage.

Ille, mardi 22 octobre 1907

Le matin, je surveille le transport de deux cheminées de cette maison dans l’autre ; l’après-midi, il pleut jusqu’à 4 heures ; vers 4 heures, je profite d’un moment d’éclaircie pour faire promener Bétis ; mal m’en prend, car la pluie recommence et me prend à mi-route ; je rentre trempé vers 5 heures. Il pleut toute la soirée et une partie de l’après-midi ; quel mois d’octobre si mouillé !

Ille, mercredi 23 octobre 1907

Le matin, je vais à Millas à cheval ; je surveille les travaux. L’après-midi, je vais à Casenove surveiller le transport de bois que la rivière débordée a laissé sur ce qui nous reste de cette malheureuse propriété ; ce bois est superbe, ce sont des épaves qui appartiennent au propriétaire du terrain où elles s’échouent ; nous aurons du bois de chauffage pour une partie de l’hiver. Je surprends et j’admoneste assez vertement des individus qui, sans permission aucune, prennent le bois porté par la Têt sur la partie de Casenove qui appartient à l’oncle Xavier. Le soir, cérémonie du Rosaire. Je réponds au curé de Prades que j’accepte, en principe, de m’occuper de la fondation des groupes de Jeunesse catholique dont il m’a parlé ; j’en ai causé avec M. le curé, nous essayerons ! Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dans la Mayenne ; elle a été très remarquée, elle mettait aux prises un progressiste qui, comme député, avait voté contre la Séparation, M. Denis, et un candidat catholique et royaliste, M. Lebreton, représentant dans la Mayenne de Mgr le duc d’Orléans ; c’est M. Lebreton qui a été élu et cependant, il s’agissait de remplacer un progressiste ou rallié, M. Dubois-Fresnay, décédé. Il paraît que cette élection a été très remarquée, car le gouvernement croyait avoir acquis la Mayenne à l’idée républicaine ; aux élections de 1906, plusieurs députés royalistes furent élus dans ce département contre des républicains progressistes sortants ; l’idée républicaine et anticléricale, loin de gagner du terrain, est en baisse parmi ces catholiques populations ; il y a 10 ans, M. Lebreton s’était présenté à la députation et avait été battu ; on lui avait reproché d’avoir assisté au mariage du duc d’Orléans, et il avait relevé le défi ; cette fois cela ne lui a pas nui ; les électeurs ont été bien inspirés ! Je réponds au curé de Prades que je consens volontiers à essayer de fonder, de concert avec M. le curé, un groupe de Jeunesse catholique à Ille ; mais je me réserve la plus entière liberté au point de vue politique en dehors de l’association.

Ille, jeudi 24 octobre 1907

Il fait un vent violent du nord-ouest. Je reçois une carte postale de Maman me disant qu’elle a voyagé jusqu’à Angoulême avec l’oncle Xavier. Je vais à Vinça entre deux trains, de 4h à 7h, pour m’occuper de quelques affaires.

Ille, vendredi 25 octobre 1907

Le matin, je vais à cheval jusqu’au-delà du Riufagès, à 2 kilomètres de Vinça, puis à Boule où je vais faire à la mairie la déclaration de récolte prescrite par la nouvelle loi sur les vins. L’après-midi, je surveille à la grande maison dont les travaux avancent de plus en plus, c’est presque fini ; je vais me promener avec Bonne Maman dans la direction de Casenove. On vient d’arrêter à Toulon un traître, un nouveau Dreyfus, un officier de marine de 25 ans, du nom d’Ullmo, qui livrait de très importants documents à l’étranger ; comme par hasard, c’est un Juif ! Sale race, race de traîtres depuis Judas ! Impossible de nier son vilain cas, car le misérable a tout avoué, et il faisait du chantage pour se faire payer par le Ministère de la Marine les documents qu’il avait volés, c’est même ce qui l’a fait découvrir ; cette affaire provoque la plus vive émotion ; c’est un Juif, pourvu qu’on ne cherche pas à le sauver !

Ille, samedi 26 octobre 1907

Le matin, je vais à cheval à Corbère, je m’occupe du pressurage, je vais même au-delà dans la direction de Castelnou. L’après-midi, je reste à la grande maison, je pousse le plus possible les ouvriers. Le soir, je reçois une intéressante lettre de Marie-Thérèse. Je l’avais priée, en la quête, il y a un mois, de tâcher de savoir si on serait dans l’intention de marier Mlle de Saint-Marc, et ce qu’on lui donnerait ; elle s’est tout doucement acquittée de sa mission et a été assez adroite pour sonder Mme de St-Marc elle-même ; cette dame a bien dû comprendre que si Marie Thérèse lui parlait mariage pour sa fille, c’était pour moi, mais la chose s’est faite avec la plus grande discrétion. Eh bien, Mme de St-Marc a écrit à Marie Thérèse qu’elle accepte de marier sa fille et qu’elle a toute confiance en elle pour cela ; la jeune fille a 80.000 fr. qui lui viennent de son père en se mariant, cette somme est en argent. Marie Thérèse me demande si je veux qu’elle aille plus loin ; c’est bien embarrassant. Mlle de Saint-Marc est une jeune fille parfaite au physique et au moral, mais sa dot est bien mince ; 80.000 à 3 % peuvent donner 2400 fr. de revenus ; j’en aurai 3000 environ, cela ne fait que 5500 fr. environ ; comment vivre avec cela et assumer les charges d’une famille ? Je sais bien que je vais très probablement avoir une position qui pourra me rapporter de 3 à 4000 fr. ; mais enfin si je ne l’avais pas ou si l’obtenant, je ne la gardais pas pour une raison quelconque, comment vivrions-nous avec si peu ! C’est terrible, terrible ; je voudrais tant ne pas avoir à me préoccuper de cette question ! Et dire que c’est toujours cette maudite question d’argent qui empêche le bonheur, tantôt parce qu’il y en a trop, tantôt parce qu’il n’y en a pas assez ! Je prends le parti de répondre à Marie Thérèse de s’informer de la fortune à venir ; peut-être y aura-t-il compensation. Je ne cherche plus, plus du tout, la fortune : mais encore faut-il avoir de quoi vivre ! J’ai bien envie de passer outre et de dire à Marie Thérèse de marcher, Mlle de Saint-Marc est si bien ! Mais je n’ose pas. Il faut d’ailleurs voir ce qu’en pensent Papa et Maman. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 27 octobre 1907

Je vais à la grand’messe et à vêpres avec Bonne Maman ; l’après-midi, nous faisons quelques visites. Je reçois une longue lettre de Maman racontant que la petite Moy, ancienne maîtresse d’Henri de Lavergne, continue à faire des siennes ; elle suit et toise Papa, Maman, Philomène dans la rue ou à l’église. Et cependant, chose vraiment inouïe étant donnée l’audace de cette fille qui ne reculera devant rien, Papa et Maman qui étaient absolument décidés depuis un mois à célébrer le mariage ici, se remettent à hésiter ! Comment peuvent-ils hésiter, ils courraient au-devant des pires ennuis et d’un scandale terrible. Je leur écris une longue lettre dans laquelle j’insiste beaucoup pour qu’ils ne changent pas de nouveau de programme. Les Lavergne trouvent que c’est bien long d’attendre au Jour de l’An ; aussi j’écris à Maman que les travaux de la grande maison sont suffisamment avancés pour y célébrer le mariage au commencement de décembre. Que vont-ils décider maintenant !

Semaine du 28 au 31 octobre 1907

Perpignan, lundi 28 octobre 1907

Le matin, je vais à Corbère à cheval. Je pars à 4 heures pour Perpignan où je vais assister demain au mariage d’Isabelle de Llamby. Je descends au Grand Hôtel. Je vois tout de suite Mme de Llamby qui m’invite très aimablement à un petit dîner de famille ce soir ; nous étions 16 à table.

Ille, mardi 29 octobre 1907

Lucien Darru (1882-1918), marié en 1907 à Isabelle de Llamby – Photographie anonyme, s.d. (Collection famille Darru d’Oms de Latenay)

Le matin, je fais diverses commissions dans Perpignan, je me fais raser et couper les cheveux. À onze heures, je me rends chez Mme de Llamby ; peu après le cortège s’organise, il se compose d’une quarantaine de personnes ; j’accompagne Mlle Amélie de Çagarriga, la fille aînée de M. Henri de Çagarriga. C’est vraiment tout à fait une jeune fille, elle doit avoir 18 ou 19 ans, elle est très gentille, très distinguée et cause beaucoup, je n’ai pas eu de frais de conversation à faire avec elle, nous avons causé très naturellement, ce qui est fort appréciable dans un dîner de noces ; il est vrai que je la connais depuis longtemps déjà. Il y a 4 demoiselles d’honneur parmi lesquelles nos cousines Marthe de Lazerme et Jeanne Gout de Bize. Parmi les personnes du cortège, il y a notre cousine Mme Julia, née de Roig[38], avec son mari, sa fille Mme Fortunet et son gendre, de l’oncle Joseph de Lazerme, Marthe et Thérèse, M., Mme, Mlle Amélie et M. Albert de Çagariga, M. et Mlle Roca d’Huytéza etc. C’est le chanoine Gabriel de Llobel qui bénit le mariage à Saint-Jean ; il prononce un joli discours, plein de délicatesse ; la circonstance, il est vrai, y prêtait, car il y avait douze ans qu’Isabelle de Llamby, qui a à peine 20 ans, s’était fiancée à M. Lucien Darru qui en a 25 ans ; ces fiançailles enfantines ont tenu et cette charmante idylle, si rare dans notre siècle matérialiste, vient d’aboutir à la cérémonie d’aujourd’hui. Dans son discours, M. de Llobet rappelle la si ancienne et si illustre noblesse des D’Oms ; les D’Oms sont aujourd’hui la plus ancienne et la plus illustre famille du Roussillon ; pourquoi faut-il que les noms les plus anciens de notre petite patrie disparaissent un à un. Les D’Oms et les D’Ortaffa étaient les deux plus illustres familles roussillonnaises ; les D’Ortaffa ont hélas ! disparu il y a une trentaine d’années dans la personne d’un grand oncle de Papa, le vieux baron d’Ortaffa ; il était notre parent par les Boudeville et ne voulait pas se marier ; aujourd’hui le marquis d’Oms, frère unique de Mme de Llamby, seul représentant de ce nom, est en train de faire la même chose, il n’a jamais voulu se marier et, selon toute vraisemblance, mourra vieux garçon, ensevelissant avec lui une noblesse vieille de plus de mille ans ! Chez les Çagarriga, maison illustre aussi quoique moins anciennement roussillonnaise, MM. Raymond et Henri n’ont que des filles, ce qui les désole, et M. Albert, vieux garçon, aime mieux faire la fête que de se marier et faire souche ; voilà encore une famille qui est destinée à s’éteindre bientôt. Chez nos oncles de Bosch, des 3 représentants directs du nom aucun ne s’est marié et le nom se serait perdu si les Cornet et nous ne l’avions relevé. C’est très malheureux ! C’est un peu de l’histoire et de la gloire d’un pays qui s’en va ainsi ! Mais me voici bien loin du mariage d’Isabelle. Le dîner a lieu dans les salons d’un cercle aménagé pour la circonstance, ce sont les mêmes que pour le mariage de Louise, il y a 2 ans ½. Le dîner dure jusque vers 2h ½ ou 2h ¾ ; ensuite, on fume un peu, on cause, puis Mme de Llamby a l’excellente idée de faire porter un piano et jeunes gens et jeunes filles dansent un peu. Je quitte la sauterie à 6 heures, je me déshabille, fais mes paquets et repars à 7h15. Je suis à Ille à 8h. Le temps a été charmant et a bien favorisé la fête. Nous étions tous invités au mariage et, par suite de l’absence de mes parents, c’est moi seul qui ai représenté la famille.

Armoiries de la famille d’Oms – Détail d’un arbre généalogique de la famille réalisé vers 1900 (Archives familiales d’Oms/Le Dieu de Ville)

Ille, mercredi 30 octobre 1907

Nous recevons une lettre d’Angers disant que les négociations avec les Lavergne ne marchent pas comme sur des roulettes ; il y a eu de vives discussion pour la date et surtout pour le contrat ; Papa a promis une pension de 3000 fr., mais en se réservant le droit de donner, à la place, un capital en cas de vente de certaines propriétés ; il veut que le taux de capitalisation de la pension soit calculé à 4 %, taux légal, les Lavergne le veulent à 3 % ; cela fait une différence d’un quart pour le capital éventuel, d’où vive discussion ; il paraît qu’on a été à deux doigts de la rupture ! Philomène, devant son fiancé et la tante de celui-ci, Mme Bellouïs, s’est mal conduite vis-à-vis de Papa et de Maman ; elle leur a dit que plutôt que de renoncer à ce mariage, elle leur ferait des sommations légales ; quelle insolence ! Elle mériterait qu’on la prenne au mot ; il est vrai que son cher fiancé ne la prendrait pas sans dot ! Dans toutes ces discussions, il aurait son mot à placer, il devrait user de son influence sur ses parents pour pousser à la conciliation ; au lieu de cela, il est, paraît-il, d’une mollesse absurde ; il ne dit rien, balbutie et vraiment, je commence à croire qu’il ne tient pas beaucoup à sa fiancée ; il a pourtant à se faire pardonner beaucoup par mes parents ! Quand nous avons passé l’éponge sur l’inconduite passée du jeune homme et sur tous les ennuis, lettres, menaces qui en sont résultés, les Lavergne pourraient bien faire quelques concessions. Voyons ce qu’on nous écrira demain. Le matin, je vais à Corbère à cheval. L’après-midi, Bonne Maman et moi allons à Laferrière faire une visite de condoléances à notre cousine de Barescut.

Vinça, jeudi 31 octobre 1907

Le matin, j’assiste à un mariage bien différent de celui d’avant-hier ; c’est celui d’un domestique qui entre à notre service demain avec sa femme, pour remplacer le ménage Vedel ; le mari, 23 ans, s’appelle Pierre, il sera valet de chambre et s’occupera de mon cheval ; sa femme, même âge, sera cuisinière. Je signe à la sacristie, cela leur fait plaisir. Les nouvelles d’Angers sont un peu meilleures aujourd’hui, la situation paraît un peu moins tendue ; mes parents ont cédé sur la question du taux de capitalisation de la pension ; il reste à se mettre d’accord sur la date du mariage. Tous ces tiraillements sont bien ennuyeux. Je vais passer les 3 jours de fête à Vinça ; Bonne Maman tient à être à Vinça pendant ces fêtes et moi je n’ai rien de spécial à faire à Ille puisqu’on ne travaillera pas à la grande maison. Je vais d’Ille à Vinça à cheval ; Bonne Maman fait le trajet en chemin de fer.

Novembre 1907

Semaine du 1er au 3 novembre 1907

Vinça, vendredi 1er novembre 1907 (Toussaint)

Je fais la sainte communion après la messe de 8 heures ; je reviens à la grand’messe et à vêpres. Je vais, avec Bonne Maman, faire une visite à Mme Dalverny qui est ici pour quelques jours.

Vinça, samedi 2 novembre 1907

En commémoration des défunts de ma famille, je fais la sainte communion le matin à la messe de 7h 1/2. Je reviens à l’office solennel à 9 heures. La pluie a recommencé, il pleut à verse toute la matinée et une partie de l’après-midi. Pendant une éclaircie, je vais voir la propriété de la Balme où je n’étais pas allé depuis assez longtemps. Je fais la déclaration de récolte à la mairie pour nous et pour l’oncle Paul. Les nouvelles d’Angers sont meilleures aujourd’hui ; Maman a écrit que la famille de Lavergne a accepté, pour le mariage, la date du 28 décembre à Ille ; Dieu veuille que ce soit définitif ! Je vais voir un sociétaire malade.

Vinça, samedi 3 novembre 1907

Le matin, je fais sortir, de 8h ¼ à 9h ¼ Bétis qui n’était pas sorti depuis deux jours ; je fais 10 kilomètres (Marquixanes, Finestret, retour chemin de Joch). Je vais ensuite à la grand’messe. L’après-midi, je vais au recouvrement des cotisations de la société, puis au cimetière prier sur la tombe de nos chers disparus, ensuite à vêpres et je me promène un peu. Le soir, Mme Dalverny vient passer la soirée et prendre le thé.

Semaine du 4 au 10 novembre 1907

Ille, lundi 4 novembre 1907

Il pleut presque toute la journée et je suis obligé de revenir à Ille en chemin de fer ; j’irai chercher Bétis demain, s’il fait beau. Ici, je suis très contrarié de ne trouver dans la grande maison qu’un seul ouvrier ; les autres ont profité de mes 3 jours d’absence pour flâner et filer ; je vais trouver M. Baux qui, tout attrapé, fait revenir ses ouvriers. Il n’y a pas moyen de les quitter d’une ligne ! Le soir, nous allons à la cérémonie de la neuvaine des morts et chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mardi 5 novembre 1907

Le matin, après avoir constaté que les ouvriers sont à leur travail, je vais à Vinça par le train de 9h22 ; j’en reviens avec Bétis. L’après-midi, je comptais aller à Corbère, mais nous avons la visite de la famille de Çagarriga, M. Raymond, Mme et Mlle Marthe de Çagarriga, ils viennent nous surprendre à la grande maison que nous leur faisons visiter ; ils la trouvent bien changée ! Nous les raccompagnons au train de 4 heures. Le soir, cérémonie des morts et visite aux demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 6 novembre 1907

Encore la pluie ! Elle tombe la plus grande partie de la journée ; le bruit se répand à Ille que la Basse a débordé et fait des dégâts à Perpignan. Je passe la plus grande partie de la journée à la grande maison où les travaux avancent de plus en plus à condition d’y exercer une grande surveillance. Le soir, cérémonie des morts, nous allons ensuite chez les demoiselles Mathieu ; il pleut toujours ; allons-nous avoir une nouvelle inondation ?

Ille, jeudi 7 novembre 1907

La pluie a continué toute la nuit avec force, accompagnée de roulements de tonnerre, il pleut encore toute la matinée ; quelle année terrible à ce point de vue ! Je reçois un mot de M. Vaquié me disant qu’il arrivera à Perpignan à 5 heures et me demandant d’y aller le voir ; je pars à 1 heure 25, le temps se coupe et, à Perpignan, l’après-midi est belle. Mais M. Vaquié n’arrive pas car la ligne est coupée à Fitou, celle d’Espagne a été coupée aussi par les eaux. Hier à Perpignan, la Basse et le Ganganeil ont fait de grands dégâts, le second a démoli le mur des Petites sœurs des Pauvres et s’est engouffré dans les jardins, le quartier a été inondé ; aujourd’hui encore la Basse est très forte ; les champs et les vignes sont remplis d’eau ; autour de plusieurs localités la circulation sur les routes est impossible, les communications sont interrompues. J’avais vu d’aures d’inondations dans ce pays-ci mais jamais je n’en avais vu d’aussi persistantes ; il y a 7 semaines qu’il pleut presque constamment ! C’est désolant ! Je rencontre une foule de personnes à Perpignan, les Rovira, les Lazerme, Henri Jonquères etc. Tout le monde me parle du mariage de Philomène et de nos réparations. Et dire que je serai probablement obligé de revenir demain à Perpignan, c’est bien ennuyeux !

Ille, vendredi 8 novembre 1907

Je ne reçois rien de M. Vaquié, aussi je ne bouge pas ; le matin, je vais me promener à cheval du côté de Bélesta sans y arriver tout à fait. Il ne pleut pas de toute la journée.

Ille, samedi 9 novembre 1907

M. Vaquié m’écrit que la ligne étant coupée, il n’a pas pu venir à Perpignan et qu’il y viendra dans une dizaine de jours. Je vais me promener à Corbère, où je fais la déclaration de récolte, et à Millas. Marie Thérèse, qui a demandé à Mme de Saint-Marc quelle serait la fortune à venir de sa fille, me transmet aujourd’hui la réponse ; Mlle de Saint-Marc héritera de sa mère d’une cinquantaine de mille francs et d’une dizaine de mille d’une autre parente, en tout 60.000 qui, joints aux 80.000 actuels, font 140.000 francs ; il y a lui deux oncles, frères de sa mère, qui ne sont pas mariés, mais rien de certain de ce côté ; il n’y a d’assurés que 140.000 francs ; c’est insignifiant étant donnée la cherté actuelle de la vie ! Marie-Thérèse a transmis ces renseignements à Angers et Papa m’écrit de bien réfléchir avant de m’engager ; Marie-Thérèse, au contraire, me pousse à aller de l’avant. Ce n’est certes pas l’envie qui m’en manque, et, cette fois, je crois bien (c’est aussi l’avis de Marie-Thérèse) que je n’aurais qu’un mot à dire pour aboutir ; Mme de Saint-Marc, en effet, je l’ai vu à sa lettre, est très favorable au projet ; bien que Marie-Thérèse ne m’ait pas nommé, Mme de Saint-Marc a certainement compris de qui il s’agit. Que faire ? Je touche au but ; je peux avoir une femme charmante, jolie, intelligente, d’éducation parfaite, d’excellente famille, économe et pratique, bref ayant toutes les qualités physiques et morales ; je vois bien que je n’ai qu’un mot à dire pour cela. Eh bien, ce mot je ne peux pas le dire ! Je dois penser aux exigences de la vie sociale au rang où Dieu m’a fait naître, aux obligations d’ordre religieux, politique, social, et même mondain, auxquelles je ne peux pas me soustraire sans déchéance ; je dois penser au passé et à l’avenir de ma famille, de cette chaîne dont je ne suis qu’un anneau et que je n’ai pas le droit de briser ; je dois continuer les traditions de mes ancêtres et préparer l’avenir de me descendants. Et pour tout cela, l’argent, le maudit argent, est nécessaire ! Ah s’il ne s’agissait que de retrancher le superflu, le luxe de sa vie, je n’hésiterais pas et je courrais vers le bonheur qui m’attend certainement avec Mlle de Saint-Marc ; mais hélas ! Avec une fortune aussi modeste, je risquerais, pour ainsi dire, de manquer du nécessaire. La position sur laquelle je compte peut me manquer et, alors, je serais forcé, pendant très longtemps, de vivre avec un revenu de 5 à 6 000 fr. ; il peut venir des enfants, comment, avec aussi peu de ressources, les élever suivant leur rang social ? Quelle situation si angoissante ! Après tous les échecs que j’ai essuyés, je vois enfin le bonheur possible tout près de moi, et c’est moi qui suis obligé de le repousser à cause de l’argent, ce vil métal hélas si nécessaire aujourd’hui ! Comme c’est triste. Enfin, que faire, c’est ainsi. J’ai peut-être tort, peut-être ne trouverai-je pas aussi bien. J’écrirai à Marie-Thérèse de laisser tomber le projet avec tous les ménagements possibles ; il faut éviter de blesser Mme de Saint-Marc qui a été très aimable pour moi. Marie-Thérèse va donc lui dire qu’elle a mis la famille du jeune homme au courant de l’état des pourparlers et qu’elle va lui poser les questions que Mme de Saint-Marc désire connaître, et qu’elle transmettra la réponse à Mme de Saint-Marc. Dans quelques jours, elle lui écrira, si d’ici là je n’ai pas changé d’avis, que les parents du jeune homme ont beaucoup apprécié les renseignements donnés sur Mlle Yvonne, mais que le jeune homme n’est pas actuellement prêt à se marier, que lorsque le moment sera venu, si Mlle Yvonne est encore libre, ils examineront avec la plus grande bienveillance le projet actuel. Ainsi, on évitera de froisser la susceptibilité de Mme de Saint-Marc. Je suis très attristé de la décision que j’ai dû prendre, car Mlle de Saint-Marc me plaisait beaucoup. Je ne sais vraiment pas quand je me marierai !

Mgr Yzart[39], le nouvel évêque roussillonnais de Pamiers, est de passage ici, il se rend à Saint-Martin-du-Canigou où il doit officier pontificalement lundi. Il est ici l’hôte de M. Trullès. Je le vois au moment où il arrivait de la gare, M. le curé me présente à lui ; Sa Grandeur me reconnaît très bien, nous l’avons eu à déjeuner le jour où il est venu installer M. le curé Bonet, en 1892, il était alors supérieur de Saint-Louis ; je m’en souviens comme si j’y étais.

Mgr Martin Izart (1854-1934), archiprêtre de Perpignan (1902-1907), évêque de Pamiers (1907-1916), archevêque de Bourges (1916-1934) – Carte du jubilé, 1928 (Site Institutdugrenat.com)

Ille, dimanche 10 novembre 1907

J’assiste le matin à l’hôpital à la messe de 7 heures célébrée par Mgr Yzart ; Sa Grandeur fait un petit sermon improvisé sur l’évangile du jour ; il repart à 9h22 pour Prades et Saint-Martin. Je suis sur le point d’aller à Perpignan où je suis invité à déjeuner chez Mme de Rovira la mère en l’honneur du passage de son petit-fils René de Rovira de Roquevaire ; mais j’avais dit à Fernand que je ne pourrais peut-être pas y aller, aussi je me décide à ne pas y aller car, demain, je serai encore en déplacement. Je vais à la grand’messe et à vêpres. J’envoie un rapport à M. Vaquié sur les affaires d’assurances en cours ; j’en prépare quelques-unes.

Semaine du 11 au 17 novembre 1907

Ille, lundi 11 novembre 1907

Je devais aller à Saint-Martin-du-Canigou dont c’est la fête aujourd’hui ; Mgr de Carsalade y est et Mgr Yzart officie ; mais, dans la nuit, il se met à tomber des averses formidables accompagnées d’éclairs et de tonnerre ; impossible de faire cette ascension avec un pareil temps ; je suis donc forcé d’y renoncer, j’en suis désolé ; la fête aura été manquée. Il pleut presque jusque midi ; à 2 heures, je fais une courte promenade à cheval. Je parle à quelques jeunes gens du groupe de Jeunesse catholique que M. le curé veut fonder ; ils me promettent leur concours, mais ce ne sera pas chose facile ! Je pense beaucoup à ma réponse à Marie-Thérèse ; je fais peut-être une bêtise ; j’ai peut-être tort, je manque peut-être l’occasion de saisir le bonheur qui est tout près de moi ; ah, si l’on pouvait percer le voile de l’avenir !

Ille, mardi 12 novembre 1907

Je vais à Boule et à Corbère à cheval ; au retour, je comptais aller à la gare attendre Maman et Philomène, mais nous recevons une dépêche disant qu’elles ont manqué la correspondance à Bordeaux et arriveront ce soir. Je reste à la grande maison la plus grande partie de la journée ; depuis près de deux mois, je presse les ouvriers le plus que je peux et, Dieu merci, les travaux avancent de plus en plus et nous serons bientôt installés ; depuis le départ de Papa et de Maman, le 21 octobre, on a fait beaucoup. Maman et Philomène arrivent le soir à 8h, je vais les attendre à la gare. Philomène va attendre ici le moment de son mariage qui est fixé au 28 décembre ; il paraît que Madame de Lavergne, qui va beaucoup mieux, n’est pas une femme commode ; elle est douée d’un caractère acariâtre !

Ille, mercredi 13 novembre 1907

Le matin, je vais à cheval dans la direction de Montalba, sans y arriver tout à fait. L’après-midi, je vais avec Bonne Maman, Maman et Philomène, à la grande maison et je leur fais voir les progrès accomplis ; Philomène n’avait pas vu la maison depuis le commencement de janvier, elle y trouve de fameux changements. Mais Maman trouve qu’on n’est pas encore assez avancé, elle est effrayée du peu de temps qui reste jusqu’au 28 décembre. Et cependant maçons, menuisiers, peintres, tapissiers, tout le monde opère à la fois !

Ille, jeudi 14 novembre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, je vais à Perpignan pour une réunion du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales dont on m’a nommé membre ; il se réunit une fois par mois. On s’occupe de choisir des chefs d’arrondissement, on me nomme pour l’arrondissement de Prades ; j’ai donc le très grand honneur et aussi la responsabilité de représenter le Roi de France dans notre arrondissement ; du reste, je n’ai accepté que provisoirement car j’estime que le représentant officiel de la cause royaliste doit résider à Prades afin d’être placé au centre de l’arrondissement ; de plus, je ne connais presque pas les cantons de la montagne ; je n’ai une certaine influence que dans le canton de Vinça, et cette influence je crois pouvoir dire que je la mets tout entière au service de la cause du Roi, qui est celle de la France, en même temps qu’au service de la cause de l’Église ; mais je ne peux accepter à titre définitif d’être le chef de l’arrondissement, je chercherai un royaliste résidant à Prades pour me remplacer et représenter dans notre arrondissement la cause de nos traditions. Un incident assez vif se présente à propos d’un article bête paru dans Le Roussillon du 24 septembre, sur une question viticole, article qui a produit mauvais effet ; on n’est pas d’accord sur cette question, M. Despéramons, à tort à mon avis, défend Le Roussillon, et finalement la majorité du comité vote un blâme au journal pour cet article ; cela paraît beaucoup contrarier M. Despéramons. Maman et Bonne Maman sont venues aussi à Perpignan et Maman a choisi une bordure pour la tapisserie du salon et s’est entendue avec le tapissier Delclos qui doit venir poser les cadres, glaces, tentures etc. Nous voyons Mme de Llamby et les Bonafos. Je reviendrai samedi pour une réunion de la section d’Action française, elle est importante en raison de la proximité du congrès de la ligue qui doit se tenir à Paris le mois prochain. Nous avons failli manquer le train au retour ; heureusement pour nous qu’il a eu beaucoup de retard. Bonne Maman rentre à Vinça.

Ille, vendredi 15 novembre 1907

Je m’occupe de la maison toute la matinée ; nous avons les électriciens, on nous place 33 lampes et on nous les place gratuitement, c’était stipulé dans l’acte que Papa a passé il y a 3 ans avec M. Ecoiffier, directeur de la société, lorsqu’il a donné l’autorisation de faire passer des fils et de placer des poteaux et des pylônes dans plusieurs de nos propriétés[40] ; la pose et la fourniture des appareils est donc gratuite, mais, bien entendu, nous paierons ce que nous consommerons en électricité. L’après-midi, je vais à Millas à cheval. Je vois un négociant en vins pour Boule. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Perpignan, samedi 16 novembre 1907

Aujourd’hui est célébré au château de Woodnorton (Angleterre) le mariage d’une fille de l’illustre Maison de France, Madame la princesse Louise de France, pour sœur de Mgr le duc d’Orléans, avec le prince Charles de Bourbon-Sicile ; tous les royalistes demandent à Dieu le bonheur des nobles époux ! Plusieurs souverains assistent à ce mariage, célébré hélas ! sur la terre d’exil ; toutes les cours y sont représentées. Le matin, je vais à Boule où je m’occupe de la vente du vin. L’après-midi, je reste à la grande maison. Je vais, le soir, à Perpignan où il y a une réunion de la section d’Action française au cercle du Panache ; on y arrête un plan d’action pour cet hiver ; on donnera une réunion tous les 15 jours, comme l’hiver dernier ; sur ma proposition, on décide aussi d’organiser une campagne de conférences dans les campagnes. Je couche chez ma tante Bonafos. À la réunion je retrouve, outre MM. Henri Bertran et Despéramons, Henri Passama, Fernand de Rovira, Monsieur Antoine Talayrach etc. On s’occupe aussi du rapport à envoyer au congrès de la Ligue.

La princesse Louise d’Orléans (1882-1958) et son époux le prince Charles de Bourbon-Siciles (1870-1949), mariés le 16 novembre 1907 à Wood Norton (Angleterre) – Cliché anonyme, vers 1909 (Wikipédia)

Ille, dimanche 17 novembre 1907

À Perpignan, je vais à la grand’messe à Saint-Jean ; je vais remettre à M. Louis Noëll sa médaille du général Mercier. L’après-midi, je vais faire une visite de digestion à Madame de Rovira la mère ; je manque le train de 3 heures, qu’on a avancé, et je suis obligé de rester jusqu’à 7 heures 15 ; je vais à vêpres à Saint-Jean, puis voir un cinématographe à la foire pour passer le temps. À Ille, où j’arrive à 8 heures, je trouve nos 3 chats d’Angers qu’Angèle la cuisinière a apportés dans un panier ; les pauvres bêtes ont été très sages paraît-il. L’Action française a envoyé à Mgr le duc d’Orléans, à l’occasion du mariage de la princesse Louise, un télégramme de fidélité en termes magnifiques ; comme ligueur, je m’y associe entièrement. Les journaux racontent ce mariage qui a été digne des augustes fiancés et de leurs illustres maisons. C’est toute la Maison de Bourbon dont cette union resserre les liens.

Semaine du 18 au 24 novembre 1907

Ille, lundi 18 novembre 1907

Je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune et rentre vers 4 heures ; je m’occupe, à Vinça, de différentes affaires. On a de plus en plus de détails sur la trahison du juif Ullmo ; ce misérable a livré nos plus importants secrets ; vilaine race s’il en fut !

Ille, mardi 19 novembre 1907

Je suis un peu enrhumé du cerveau et je ne monte pas à cheval ; je passe la plus grande partie de ma journée à la grande maison où tout marche à la fois ; j’espère que nous serons prêts pour fin décembre.

Ille, mercredi 20 novembre 1907

Le matin, je vais à Corbère et à mi-chemin de Corbère à Thuir à cheval. Je passe la plus grande partie de l’après-midi à la grande maison. Depuis cinq jours, tous les journaux sont pleins d’intéressants détails sur le mariage de la princesse Louise, sur le duc d’Orléans, les princes et princesses de la Maison de France, leurs invités ; plus de 40 Bourbons se trouvaient réunis samedi à Woodnorton chez le chef de la Maison de France. Mgr le Duc d’Orléans a fait un très aimable accueil aux journalistes français qui étaient venus à Woodnorton à l’occasion de ce mariage ; ils étaient 22 de toute opinion. La chapelle était décorée de tous les drapeaux français depuis les plus anciens oriflammes jusqu’au drapeau blanc de la Restauration et au drapeau tricolore. Ce mariage coïncidant avec l’apparition du livre intitulé La Monarchie française avec préface du duc d’Orléans et contenant les écrits et manifestes du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, a déterminé une véritable explosion de royalisme. Tous les journaux royalistes qui me passent ici entre les mains, L’Éclair de Montpellier, Le Soleil, La Gazette de France, Le Roussillon, Le Maine et Loire sont pleins d’articles débordant de loyalisme monarchique ; les journaux catholiques plus ou moins constitutionnels, Croix, Univers, donnent des relations sympathiques du mariage ; les journaux républicains roses idem ; enfin, les journaux du bloc eux-mêmes sont obligés, à cette occasion, de parler de nos princes, ils le font en termes convenables généralement, comme Le Tmps, La Gironde ; ce dernier journal reconnaît l’heureuse influence qu’exercent les princesses françaises mariées à des princes étrangers, sur les dispositions des cours étrangères à l’égard de la France. Bref, ce mariage a ranimé chez les royalistes le loyalisme, l’amour envers leurs princes et a montré à tous la place immense qu’occupe encore en Europe la Maison de France. Tout cela est excellent et doit inspirer à beaucoup de gens, dégoûtés du régime actuel mais indécis sur le parti à prendre, de salutaires réflexions. À nous de savoir en profiter !

Ille, jeudi 21 novembre 1907

Étant un peu enrhumé du cerveau, je ne sors pas à cheval ; je reste à la grande maison le matin et une partie de l’après-midi. Je vends le vin de Boule (le nôtre et celui des Magué) au prix de 12 fr. l’hecto à M. Barthélémy Dabat, commissionnaire en vins à Bélesta, qui achète pour une maison de l’Aube. J’ai eu de la peine à obtenir ce prix ; il m’a fallu négocier pendant 8 jours et tenir ferme ; tout d’abord, ce négociant ne m’en offrait que 11 fr., puis 11,50, puis 11,75 et enfin 12 fr., prix que j’avais fixé, dès le premier jour, comme minimum ; j’étais, en même temps, en pourparlers avec une autre maison qui, aujourd’hui même, a offert aussi 12 fr. après n’avoir offert que 1 fr. 10 le degré il y a quelques jours, mais il est trop tard ; je stipule avec Dabat de bonnes conditions de paiement, d’enlèvement etc. et je rédige les ventes sur papier timbré ; il faut prendre toutes les précautions ! Je reçois une dépêche de M. Vaquié m’appelant demain matin à Perpignan ; précisément, je fais aujourd’hui ma première assurance-vie avec M. Baux fils qui s’assure pour 5 000 fr. à la « Caisse paternelle » ; je porterai demain cette proposition à M. Vaquié ; cela me fera bien noter. Encore un article très royaliste ; c’est Le Gaulois qui le publie aujourd’hui ; il envisage la possibilité d’élections royalistes, après une commotion intérieure ou extérieure et invite les personnalités royalistes à se faire d’ores et déjà accepter comme candidats éventuels dans leurs arrondissements ; ce serait le renouvellement des élections de 1814, 1849, 1871 ; la république, dit Arthur Meyer dans cet article, doit finir dans le sang ou l’imbécillité suivant le mot de Thiers, et le duc d’Orléans représente un principe qui ne se prescrit pas ; le couronnement de l’œuvre d’ordre et de paix que le pays demandera à ses mandataires sera tout naturellement la Monarchie. Pour mon compte, je crois à des élections royalistes seulement après une commotion, comme conséquence, comme effet de cette commotion ; c’est bien l’idée exprimée par Meyer ; il est évident que pour assurer l’ordre d’une façon durable, la monarchie est indispensable ; on commence à le reconnaître et à le proclamer. Le Gaulois qui, tout en étant royaliste, craint beaucoup de s’afficher, ose cependant le dire dans un leader-article, c’est bon signe ! Nos idées font des progrès. La Libre Parole, selon toutes probabilités, va prochainement se transformer en un grand organe royaliste Action française ; quel instrument de propagande cet organe va constituer !

Ille, vendredi 22 novembre 1907

Je vais à Perpignan par le train de 9 heures ; je vois M. Vaquié avec qui je déjeune au Grand Hôtel ; mon affaire est en bonne voie et il espère que je serai bientôt nommé inspecteur adjoint de la « Caisse paternelle ». Il me propose aussi de me faire nommer à Perpignan à la direction d’une assurance accident et grêle, la compagnie « La Garantie », il est très bien avec un inspecteur de cette compagnie qui vient fonder une direction dans le département ; j’aurais beaucoup d’agents sous mes ordres, mais ce serait un portefeuille à créer. N’ayant pas encore grande expérience dans les questions d’assurances, ce serait beaucoup embrasser pour un début ; il vaut mieux que je me réserve uniquement pour la carrière d’inspecteur ; M. Vaquié me dit bien que l’un n’empêcherait pas l’autre, mais je trouve que ce serait trop pour un début, car il ne faut pas oublier qu’avant tout, je dois avoir le temps de m’occuper des propriétés de mes parents, et de celles qu’ils me donneront quand je me marierai. Je repars à 3 heures.

Ille, samedi 23 novembre 1907

Le matin, je vais à cheval à Boule ; l’après-midi, je passe tout mon temps à la grande maison ; le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 24 novembre 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital. Nous allons tous passer la journée à Vinça, nous partons par le train de 9h, assistons à la grand’messe et rentrons le soir par le train de 7 heures. Dans l’après-midi, je vais avec Dalmer à Rigarda où j’assiste au recouvrement et m’occupe de diverses questions concernant les 2 sections de la Société Saint-Sébastien que j’ai fondées l’année dernière dans ce village ; les deux chefs de section m’escortent tout le temps ; ils sont, du reste, très gentils et je leur paie, ainsi qu’à plusieurs autres sociétaires qui se trouvaient là, une tournée au café conservateur de Rigarda. Ces deux sections marchent fort bien et se préparent à participer à la fête de Saint-Sébastien.

Semaine du 24 au 30 novembre 1907

Ille, lundi 25 novembre 1907

Je passe toute ma journée à la grande maison où tous les corps de métiers fonctionnent à la fois, je ne trouve même pas une heure pour faire promener Bétis.

Ille, mardi 26 novembre 1907

Je passe, comme hier, presque toute ma journée à la grande maison ; on fait ces jours-ci des travaux d’intérieur très délicats, comme le pavage de l’entré en petits cailloux de la rivière, qui exigent beaucoup de surveillance. Il y a un an aujourd’hui que les maçons ont pris possession de la maison ; je n’aurais jamais supposé, à ce moment-là, que les travaux dussent durer plus de 8 à 9 mois ; il est vrai que la démolition de la tour, qui n’était pas alors prévue, a beaucoup retardé. Papa arrivera enfin jeudi ; il était parti pour une quinzaine de jours, il aura passé 5 semaines dehors ; ces jours-ci, il a été retenu à Biarritz par différentes affaires concernant le terrain et la villa.

Ille, mercredi 27 novembre 1907

Le matin, je fais une dizaine de kilomètres avec Bétis. L’après-midi, je vais avec Philomène à Millas voir les Ferriol et rentre aux Çagarriga, qui vont repartir pour Paris, leur visite de l’autre jour ; nous ne rencontrons que les Ferriol. On s’est encore battu ces jours-ci au Maroc, dans la région Est, autour d’Oudjda que nous occupons depuis huit mois ; la fameuse pénétration pacifique, dont on a tant parlé, a fait chou blanc ! Quelle farce néfaste !

Ille, jeudi 28 novembre 1907

Papa arrive le matin à 7h. Je vais, à cheval, tout près de Bélesta. L’après-midi, je reste à la maison Bosch.

Ille, vendredi 29 novembre 1907

Le matin, je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune et j’y fais quelques affaires ; je rentre dans l’après-midi. Deux tribus marocaines, chez qui nous étions allés faire une démonstration militaire et qui nous avaient reçus à coups de fusil, ont franchi hier la frontière algérienne et ont attaqué des postes français ; on s’est battu de part et d’autre, nous avons eu dix morts et de nombreux blessés ; nous voilà dans l’obligation d’infliger à ces tribus un châtiment exemplaire et, par conséquent, de pénétrer en force au Maroc pour la 3ème fois cette année ; et on nous parlera encore de la pénétration pacifique !

Ille, samedi 30 novembre 1907

Le matin, je fais une promenade à cheval. L’après-midi, je reste presque tout le temps à la grande maison où l’on organise le salon ; on place nos tentures Louis XVI, toiles peintes qui nous viennent de chez la grand’mère de Papa, Mlle Bonaure ; ce sont des médaillons ravissants ; leurs couleurs sont admirablement conservées ; nous en aurons pour presque tout le salon qui est bien grand cependant ! Je comptais aller ce soir à Perpignan pour assister à la conférence d’Action française que doit faire le président de la section roussillonnaise de la Ligue, M. Henri Bertran de Balanda ; c’est la première de l’hiver, il est probable que je serai appelé à en faire une dans quelque temps. Je ne peux malheureusement pas aller à Perpignan ce soir, Max m’ayant télégraphié que la jument « Diana » qu’il nous envoie pour Vinça arrivera demain matin ; il faut que je sois ici pour la recevoir. J’irai demain à Perpignan pour la conférence que fait M. Lenail pour la Ligue des Françaises. Papa reçoit une lettre de Mgr Pasquier, recteur de l’Université catholique d’Angers, lui annonçant que les évêques protecteurs de l’Université, réunis à l’occasion de la rentrée à Angers, l’ont nommé professeur honoraire en reconnaissance de ses longs services ; Papa est enchanté de ce témoignage. Déjà, au mois de juillet, à la dernière réunion des professeurs, les collègues de Papa lui avaient offert en souvenir une gravure qu’ils avaient tous signée, et Mgr Rumeau lui avait dit qu’il entendait le recevoir chez lui quand il viendrait à Angers.

Décembre 1907

Semaine du 1er décembre 1907

Ille, dimanche 1er décembre 1907

Je vais à la messe de 8h ½ ; à 11 heures Diana arrive en excellent état, je la fais débarquer et conduire à l’écurie ; Bétis est un peu malade, je le fais soigner. Papa souffre de nouveau de ses névralgies. Je vais avec Maman à Perpignan à la conférence de M. Lenail, Bonne Maman y vient aussi, nous la retrouvons dans le train ; la grande salle de la Maison des Œuvres est à peu près remplie ; Monseigneur préside la réunion ; on fait monter de force Maman et Bonne Maman sur l’estrade comme représentantes d’Ille et de Vinça ; il y a aussi sur l’estrade les 3 dames de Çagarriga, Tante Hélène de Lazerme etc. ; Carlos présente l’orateur, Mme Bertran-Llegu lit un rapport sur la marche de la L.P.D.F. L’orateur fonce sur les hommes au pouvoir, mais ne dit rien contre le régime lui-même, la Ligue P.D.F. ne faisant pas de politique. À la suite de la conférence, sur un autel improvisé Monseigneur donne la bénédiction du Saint-Sacrement ; je vois plusieurs fois Sa Grandeur qui est toujours de la plus grande amabilité pour moi. Il y a là beaucoup de personnes du peuple, mais aussi de la très bonne société, les Lazerme, Çagarriga, Mme de Llamby, de Rovira etc. La quête est faite par Mmes Henri de Çagarriga, Vassal et Carlos de Lazerme. Il fait un véritable temps d’été, le soleil est chaud ; je suis encore en habits d’été et je ne n’éprouve nullement le besoin de me couvrir, je ne peux même pas supporter le pardessus. Après la conférence, je vais un moment au Panache, je fais quelques commissions et visites et nous rentrons à Ille à 8 heures. Maman apprend que les dames de charité d’Ille, réunies aujourd’hui pour remplacer la présidente Mme Roca, démissionnaire et malade, l’ont élue à l’unanimité ; elle avait pourtant prévenu M. le curé qu’elle ne le voulait pas. Elle avait été autrefois présidente, avant que nous allions habiter Angers, car c’est elle qui avait fondé l’œuvre avec M. le curé Bonet. La chose dont on parle le plus à Perpignan et qui étonne tout le monde, c’est la décision par laquelle Monseigneur vient de nommer M. Gabriel de Llobet, archiprêtre de Saint-Jean depuis 5 mois seulement, vicaire général à la place de M. Roca, malade ; on regrette beaucoup, à Saint-Jean, M. de Llobet, il s’y était déjà fait apprécier et aimer ; c’est cependant un avancement pour lui ; il est remplacé à la tête de la cathédrale par M. Yzart, chancelier de l’Évêché, homonyme de l’ancien archiprêtre aujourd’hui évêque de Pamiers ; le nouvel archiprêtre ne vaut pas, dit-on, ses deux prédécesseurs.

Semaine du 2 au 8 décembre 1907

Ille, lundi 2 décembre 1907

Je m’occupe de la grande maison la plus grande partie de la journée ; on en est à l’installation des meubles et tentures bien que les maçons et les peintres n’aient pas tout à fait terminé leurs travaux.

Ille, mardi 3 décembre 1907

Il fait très froid, c’est un coup de vent de nord-ouest ; cela contraste avec le temps de ces jours derniers. On écrit que Mme de Lavergne est encore souffrante et ne viendra peut-être pas. Aussi Papa et Maman, effrayés de tout ce qu’il y a encore à faire à la maison, sont sur le point de décider de retarder le mariage jusqu’à Pâques ; mais les Lavergne seraient-ils de cet avis ? On plante aujourd’hui le jardin de la grande maison. Notre cousine Thérèse Delcros, née de Barescut, vient d’avoir 2 jumelles ; comme elle a eu 2 jumeaux il y a moins d’un an, ça lui fait 4 enfants en 11 mois ! À ce régime, notre population dépasserait vite celle de l’Allemagne ; ses 4 enfants sont bien portants.

Ille, mercredi 4 décembre 1907

Le matin, je vais à cheval à Corbère ; l’après-midi, je reste la plus grande partie de mon temps à la grande maison. Aujourd’hui, on décide de ne pas retarder le mariage et de faire tous nos efforts pour avoir la maison prête le 28 et même quelques jours avant ; il faudrait nous installer dans la maison le lundi 16. Dans l’après-midi, je vais me promener avec Philomène du côté de Régleilles ; le temps est de nouveau merveilleux, et chaud pour la saison.

Ille, jeudi 5 décembre 1907

Le matin je vais du côté de Montalba à cheval ; c’est jour de foire aujourd’hui. Je passe le reste de ma journée à la maison où je presse le plus que je peux notre installation.

Ille, vendredi 6 décembre 1907

Aujourd’hui encore je passe presque tout mon temps à la grande maison ; je fais placer les meubles, rideaux, cadres etc. de ma chambre et de mon petit cabinet de travail qui la suit.

Ille, samedi 7 décembre 1907

Il fait plus frais et j’adopte aujourd’hui tous mes costumes d’hiver ; en-dessous, cependant, je ne suis pas tout à fait vêtu d’hiver. Nous installons le cabinet de Papa et ses bibliothèques ; on achève aussi l’installation de la lumière électrique. Les maçons quittent aujourd’hui la maison, après un an et onze jours, ce n’est pas malheureux ! Nous leur donnons à chacun une bonne étrenne, elle leur est remise par l’entrepreneur M. Baux ; ça leur est dû car ils ont toujours été très complaisants. Je vais me confesser.

Ille, dimanche 8 décembre 1907

Je fais la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur de la fête de l’Immaculée Conception ; je retourne à la grand’messe et à vêpres ; il fait extrêmement doux, presque chaud.

Semaine du 9 au 15 décembre 1907

Ille, lundi 9 décembre 1907

Je passe presque toute la journée à la maison Bosch où l’on installe les meubles et les panoplies de la salle à manger.

Ille, mardi 10 décembre 1907

Je vais à Vinça à cheval, j’y déjeune ; je rentre vers 4 heures

Ille, mercredi 11 décembre 1907

Je monte à cheval 1 heure le matin. Il y a des difficultés pour le contrat de mariage de Philomène ; mes parents, c’est décidé depuis longtemps, lui font une rente de 3000 fr ; mais les Lavergne exigent maintenant que Maman garantisse le paiement de la rente, après le décès de Papa, si elle lui survit, sur sa fortune personnelle ; cela, bien entendu, au cas où Philomène ne trouverait pas dans la succession de Papa le capital équivalent à la rente, c’est à dire 100.000 fr. Cela n’arrivera pas, il faut bien l’espoir du moins, mais Maman est ennuyée d’avoir à s’engager ainsi ; elle y consent cependant à condition qu’Henri de Lavergne promette qu’il ne s’opposera pas, le cas échéant, à un partage d’ascendant. On écrit dans ce sens à Henri de Lavergne ; quel ennui d’avoir encore à traiter de pareilles questions à moins de 3 semaines du mariage ! Victor de Lacour est ici avec sa sœur pour quelques jours ; je le rencontre au retour de ma promenade à cheval et nous causons quelques instants ; son père est malade au Pignas. Je ne voudrais pas revoir Marie-Louise.

Ille, jeudi 12 décembre 1907

Au retour de ma promenade à cheval ce matin, je rencontre Marie-Louise de Lacour ; je me contente de la saluer poliment mais froidement, sans descendre, bien entendu, de cheval. Elle s’est développée depuis l’année dernière ; c’est une superbe jeune fille ! Quel dommage qu’elle ou ses parents (je ne sais) s’oppose à mes projets ; sa vue ravive mes pénibles souvenirs ; j’y pense et je suis triste toute la journée ! Il y a un an à pareille époque, que d’espoir j’avais ! Quel hiver, quel printemps j’ai passé ensuite ! Ce journal est rempli d’elle et dire qu’il a fallu brusquement renoncer à tant d’espoir ; en écrivant ces lignes, les larmes me viennent encore aux yeux ; comme la volonté de Dieu est parfois pénible !

Ille, vendredi 13 décembre 1907

Je monte à cheval l’après-midi ; je vais à Boule où l’on jalonne la partie gauche de la propriété de Derrère las Cases pour y planter des pêchers comme l’année dernière dans la partie droite.

Perpignan, samedi 14 décembre 1907

Mme Antoine Joffre née Thérèse Noëll (1872-1957), avec ses enfants Marie-Antoinette (née en 1906) et Joseph (né en 1905) – Cliché anonyme, vers 1908/1909 (Collection Guy Roger)

Je vais à Perpignan et à Rivesaltes par le train de 1h25 ; à Rivesaltes, je vois Mme Antoine Joffre[41] pour une question d’assurances et je suis assez heureux pour enlever l’assurance dotale de sa fillette âgée de 1 an ; c’est une affaire de 10.000 fr. ; ça me fait des dossiers, j’espère que ça m’aidera à être nommé. À Perpignan, je dîne au Grand Hôtel et j’y couche. J’assiste le soir, au cercle du Panache, à la conférence d’Action française faite par M. Despéramons ; le président du comité royaliste parle de la Monarchie et des questions ouvrières et lit de nombreux extraits de manifestes du comte de Chambord, du comte de Paris et du duc d’Orléans, tous se rapportant aux questions ouvrières sur lesquelles nos princes ont donné des solutions autrement justes et opportunes que les boniments électoraux républicains. On s’occupe beaucoup ici de l’élection au Conseil général, scrutin de ballottage qui doit avoir lieu demain. Pour se débarrasser de cet animal de Bourrat, le mot d’ordre du parti royaliste est de voter pour Denis, Bourrat étant le candidat officiel du parti républicain, l’élection de Denis, qu’on le veuille ou non, sera un échec pour la république ; royalistes, modérés et socialistes sont d’accord pour jeter dehors Jean Bourrat. Jonquères d’Oriola s’étant ou ayant paru un peu s’écarter de la discipline, on lui fait des remontrances et il promet de suivre le mot d’ordre. Après la conférence, avec Rovira, Jonquères, Jacques Passama et Massé, je vais un moment au Palmarium.

Jean Bourrat (1859-1909), député des Pyrénées-Orientales de 1896 à 1909 – Carte postale, sans date (Wikipédia)

Ille, dimanche 15 décembre 1907

Je pars de Perpignan par le train qui en part à 8h30 ; j’assiste ici à la grand’messe où l’on publie Philomène, et à vêpres. Le congrès d’Action française prend fin aujourd’hui ; j’en ai lu, avec envie, les comptes-rendus, tous ces jours-ci dans les journaux ; M. Bertran de Balanda y représentait la section roussillonnaise. Hier, M. Despéramons a lu deux lettres écrites par lui de Paris.

Semaine du 16 au 23 décembre 1907

Ille, lundi 16 décembre 1907

Le matin, je vais à Boule à cheval pour surveiller les préparatifs de la plantation des arbres fruitiers. L’après-midi, je m’occupe à la grande maison. Impossible de s’y installer aujourd’hui.

Ille, mardi 17 décembre 1907

Je ne fais qu’une toute petite promenade le matin, Pierre ayant mal sellé Bétis, celui-ci rétive, et il souffre du garrot. L’après-midi, j’aide à tout arranger à la grande maison.

Ille, mercredi 18 décembre 1907

Je vais à Vinça avec Dominique Vallé faire ouvrir et déguster quantité de vieilles barriques et de dames-janes de vieux Roussillon ; nous n’y trouvons que du rancio sec. Nous en mettons en bouteille, et rebouchons et étiquetons le reste, il y en a certainement du temps de mon bisaïeul de Pontich mort en 1865. Il y a quelques années (depuis 1901), nous avons trouvé à Vinça quelques bouteilles de 1790 ; ce vin avait donc 3 siècles ! Il était devenu presque blanc. Je rentre à 4 heures.

Ille, jeudi 19 décembre 1907

Je m’occupe toute la matinée à écrire des lettres et à aider à l’installation. L’après-midi, je vais à Perpignan faire quelques commissions, et à Rivesaltes ; Mme Joffre m’avait formellement promis, jeudi, d’assurer sa fillette et si j’avais eu avec moi les pièces nécessaires, elle signait immédiatement sa proposition ; je lui ai donc envoyé la proposition à signer comme c’était convenu ; et voilà qu’elle a brusquement changé d’idée ; j’y vais aujourd’hui pour tâcher de repêcher l’affaire, mais je n’y réussis pas. Je rentre à 8 heures. Il paraît que Victor de Lacour s’étonne que nous ne renouvelions pas l’invitation que nous lui avons faite, il y a six mois, à lui et à sa sœur, d’assister au mariage de Philomène ; ils ne l’ont pas acceptée alors ; nous nous garderons bien de la renouveler ; il y a dix jours qu’ils sont ici et ils n’ont pas fait la moindre visite de remerciement, nous sommes donc dans notre rôle en nous abstenant, c’est ce que je réponds au fils Baux qui m’en parle après avoir reçu les confidences de Victor. La vraie raison, Victor et nous la connaissons, mais le fils Baux l’ignore ! Néanmoins, Victor, en dehors de toute autre question, aurait agi poliment en venant faire une visite ; il ne l’a pas osé, mais alors il ne devrait pas s’étonner de ne pas être réinvité ! D’ailleurs, j’évite toute occasion de revoir Marie-Louise, sa vue m’est trop pénible ! Vis-à-vis des Lacour, ma ligne de conduite est toute tracée ; je serai poli, mais très froid, pas la moindre avance !

Ille, vendredi 20 décembre 1907

Le fils Baux me parle de ce que Victor lui a dit ; je lui donne mes raisons (sans lui dire la principale) qui nous empêchent d’inviter les Lacour ; le fils Raoul ayant revu Victor, le lui dit ; celui-ci se contente de baisser le nez sans rien répondre ; nous sommes incontestablement dans notre rôle ! L’après-midi, je monte Bétis, je vais à Millas et en reviens par la grand’route. L’installation de la grande maison touche absolument à sa fin ; il était temps !

Perpignan, samedi 21 décembre 1907

Je ne me doutais pas, ce matin, que je coucherais ce soir à Perpignan. J’y suis venu avec les Rovira et les d’Albici ; nos cousins sont venus nous voir dans l’après-midi et comme il y a ce soir au Panache une réunion où M. Bertran, retour de Paris, rend compte du congrès de l’Action française et des résolutions qui y ont été prises, ils m’ont décidé à les suivre. Je suis donc reparti avec eux en voiture et Fernand m’a gardé à dîner et à coucher chez sa mère à Perpignan ; Mme de Rovira me reçoit très aimablement. Ensemble, et avant même d’arriver à Perpignan, nous sommes allés faire une visite aux Chefdebien dans leur propriété de Mailloles ; nous sommes reçus par la jeune baronne qui a beaucoup gagné depuis que je ne l’avais vue ; je trouve que René, qui est souffrant, sera assez rétabli pour venir samedi au mariage. Fernand me parle mariage ; il connaît intimement les Vilmarest et se propose de m’engager de me marier à Mlle Germaine de Vilmarest[42], il ne dit que lui et sa femme y ont pensé pour moi ; je le remercie mais je lui dis de n’en rien faire, car si la famille de Vilmarest est très bien à tous les points de vue et si la jeune fille est aussi je crois, très bien moralement et intellectuellement, son physique ne me plaît guère. Fernand le regrette et me dit qu’il pensera à autre chose.

Perpignan, dimanche 22 décembre 1907

Vue de la façade de la maison de Bosch à Ille depuis le jardin – Aquarelle anonyme, 1883 (Collection Pierre Lemaitre)

Je suis rentré de Perpignan ce matin par le train d’onze heures ; je suis allé à la messe de 9h à Saint-Jean. Grande date aujourd’hui dans l’histoire de notre famille ; si jamais un disciple de Le Play fait la monographie de la famille, il la marquera d’un trait spécial ; c’est aujourd’hui que nous venons nous installer dans la maison Bosch relevée de son oubli. Nous prenons, dans la journée, nos dernières dispositions et nous venons nous y installer ce soir. J’écris ces lignes de ma nouvelle chambre avant de me coucher. Voici de quoi se compose cette immense maison ou, pour mieux dire, ce superbe hôtel qui couvre 800 mètres carrés sur le plan cadastral : au rez-de-chaussée, lingerie, immense cuisine, 3 bûchers, une cave à vins, une cave à vins fins, une cave à huile, une écurie, un grenier à foin, une buanderie, un W.C. de domestiques, sans compter la grande entrée et le jardin ; j’oubliais une pièce pouvant servir de serre ou de remise ; au 1er, grand hall, immense salon à 3 grandes fenêtres, salle à manger, office, petit salon, cabinet de travail de Papa, chapelle, 4 chambres de maître dont 2 avec cabinets de toilette, W.C., la plupart de ces appartements sont autour d’une grande terrasse qui donne sur le jardin et communique avec lui par un grand escalier extérieur ; au 2ème (en deux ailes séparées), 4 chambres de maître, toutes avec cabinet de toilette, plus un appartement après ma chambre qui me servira de cabinet de travail, mais qui pourra, au besoin, servir de chambre, une salle de bains, un W.C., 3 chambres de domestiques, un fruitier, deux greniers ; au 3ème, 4 greniers ; enfin sur le toit, à 14 mètres au-dessus du sol de la rue, une terrasse d’où l’on domine la ville et d’où l’on a une vue superbe sur la campagne. La maison a un puits, un réservoir d’eau au 3ème et l’eau se répand, de là, dans les cabinets de toilette, à la salle de bains et aux W.C., elle est éclairée à l’électricité et a les sonnettes électriques. Le grand escalier en pierre avec rampe en fer forgé est remarquable, monumental ; la plupart des portes sont en bois sculpté avec ferrures anciennes. Enfin cette maison est splendide, les appartements en sont spacieux et notre mobilier y fait un effet superbe. Toutes les personnes qui la visitent la trouvent merveilleuse ; c’est, dans toute l’acception du mot, l’ancien hôtel aristocratique. Sur la principale porte cintrée en marbre rouge, au-dessus de l’écusson dont le blason a été martelé par les brutes pendant la grande Révolution, on lit la date : 1595, soit 312 ans d’existence (la maison de Vinça porte 1619). Et cette maison n’est jamais sortie de la famille ; construite probablement par les Gros elle est passée aux Bosch par suite de l’alliance des Bosch et des Gros[43] ; au 18è siècle le comte de Lansac, mon arrière-grand-oncle, restaura les appartements du devant le salon, la salle à manger et ce que nous appelons la chambre Louis XV, plusieurs cheminées sont de cette époque ; elle fut échangée vers 1810 par la vicomtesse de Vinezac, née de Lansac et fille d’une Bosch[44], contre d’autres propriétés et ce fut mon bisaïeul Antoine de Bosch qui la prit alors, en même temps que notre métairie de Saint-Martin qui appartenait, comme la maison, à sa cousine de Vinezac. Elle se ferma en 1889 à la mort de l’oncle Victor et se rouvre aujourd’hui. Elle va être inaugurée dans son nouvel état par la cérémonie du mariage de Philomène. Voilà l’histoire de cette maison, qui va être désormais le centre de la famille. Puisse Dieu continuer à la protéger et puissent dans 312 ans, les arrière-petits-fils de nos arrière-petits-fils vivre encore sous son toit !

Emplacement d’un blason (probablement effacé à l’époque de la Révolution française) sur le linteau de la porte de la maison d’Estève de Bosch, rue Sainte-Croix à Ille – Cliché S. Chevauché, 2020

Semaine du 23 au 29 décembre 1907

Ille, lundi 23 décembre 1907

Papa et Maman, que j’ai mis au courant de la proposition que m’a faite Fernand au sujet de Mlle de Vilmarest sont furieux que je ne veuille pas le laisser agir ; ils trouvent le parti superbe et disent que je ne suis pas raisonnable. Je trouve, au contraire, que je suis très raisonnable, le plus déraisonnable étant de se marier sans amour ; qu’est-ce qu’un ménage à la base duquel il manque le lien sacré de l’amour ? Nous mettons la main aux derniers détails. L’après-midi, je vais à Vinça à cheval, je vois arriver les Magué par le train de 4 heures et je repas aussitôt après.

Ille, mardi 24 décembre 1907

Henri de Lavergne arrive à 11 heures d’Angers, je ne l’avais pas vu depuis qu’il est le fiancé de Philomène puisque j’avais déjà quitté Angers quand le mariage s’est décidé. Par le même train arrivent Max, Marie-Thérèse et Ghislaine-Marie, avec la bonne d’enfant de cette dernière. Nous allons, Papa et moi, les attendre tous à la gare. Un grand ennui : Mme Barrera est morte ce matin à Vernet-les-Bains ; voilà donc les Delestrac empêchés d’assister au mariage ; quelle déception pour eux et pour nous ; Tante Delestrac et Yvonne passent par le train de 1h25, elles vont à Perpignan s’occuper du transport du corps. L’après-midi, je vais à Boule à cheval. Nous aurons, comme au mariage de Marie-Thérèse, une table pour les fermiers, j’en invite plusieurs.

Ille, mercredi 25 décembre 1907 (Noël)

Nous allons à la messe de minuit où je n’étais pas allé depuis 2 ans puisqu’il n’y en a pas eu l’an dernier, on y fait un peu de chahut au fond de l’église ; je fais la sainte communion. Je retourne à la grand’messe le matin. L’oncle Xavier arrive à 9 heures. L’après-midi, nous allons tous à Vinça en omnibus : l’oncle Xavier, Papa, Philomène, Henri de Lavergne, Max et moi ; nous présentons à bonne Maman et aux Magué le fiancé de Philomène. Nous allons à vêpres à Vinça et rentrons à Ille à 6 heures en omnibus.

Ille, jeudi 26 décembre 1907

Je vais à la grand-messe avec la Société de secours mutuels Saint-Étienne dont je suis membre honoraire. Plusieurs arrivées aujourd’hui : Tata Mimi Estève, Maurice et Madeleine à 4 heures, M. et Mme de Lavergne, M. Buston et M. l’abbé Latour à 8 heures du soir ; je cède ma chambre à M. Buston, qui a été vraiment très aimable de faire un aussi long voyage pour assister au mariage de Philomène, il y représentera l’Université d’Angers ; je coucherai, ces nuits-ci, à l’ancienne maison de Bourdeville où couchent aussi Papa, les Saint-Cyr et Maurice bien que la maison soit presque complètement désorganisée. Il y a un an à pareil jour, je me souviens que j’avais dansé avec Marie-Louise de Lacour, je croyais alors qu’avant 12 mois, je serais son mari ou au moins son fiancé ; hélas ! L’événement m’a cruellement déçu ; j’y pense toute la journée et je ne peux pas être vraiment content.

Ille, vendredi 27 décembre 1907

Le matin, après la signature du contrat de mariage passé chez Me Trullès, nous avons un grand déjeuner de famille – en maigre – de 21 couverts ; y prennent part les Lavergne, l’oncle Xavier et sa famille, Bonne Maman, les Magué venus de Vinça avec les enfants Delestrac, les Saint-Cyr etc. À 4 heures, nous allons à la Mairie pour le mariage civil qui est fait, en l’absence du maire, par l’adjoint Glaudis. L’oncle Paul et l’oncle Xavier sont les témoins de Philomène, Max et moi ceux d’Henri de Lavergne ; il aurait mieux valu qu’il en amenât de sa famille, mais puisqu’il n’en a pas amené, nous sommes tout désignés pour lui servir de témoins. Le soir, l’Orphéon Saint-Étienne vient donner une sérénade aux fiancés, il chante plusieurs chœurs catalans et français ; nous leur distribuons des gâteaux et des rafraîchissements ainsi qu’à la troupe innombrable de gamins qui écoutent dans la rue.

Ille, samedi 28 décembre 1907

Le grand jour est arrivé pour Philomène ; je suis très heureux pour elle, mais quand je pense aux déceptions que j’ai éprouvées, je suis obligé de réprimer un sentiment d’envie trop naturel pour être coupable ; du reste, je m’efforce de n’en rien laisser paraître et je m’occupe des préparatifs du mariage comme si c’était pour moi ; c’est moi qui arrange le cortège, les places aux 2 tables etc. Nos invités commencent à arriver à partir de 10 heures. Quelques minutes après 11 heures, je fais l’appel et je fais placer chaque couple à son rang dans le cortège ; le temps est beau. Le cortège se compose de 44 personnes ;

 PapaPhilomène
 Henri de LavergneMme de Lavergne
Service d’honneurMoiYvonne Delestrac
MauriceNénette
Jacques de LazermeMagdeleine
Antoine DelestracJane Gout de Bize
 M. de Lavergne, pèreBonne Maman
 Oncle XavierMaman
 MaxTante Josepha
 Oncle PaulTata Mimi Estève
 Oncle Joseph de LazermeTante Bonafos
 Cousin Fernand de RoviraMarie-Thérèse
 Carlos de LazermeCousine Lutrand
 M. BustonMme de Llamby d’Oms
 Cousin LutrandMarie de Rovira
 René de ChefdebienThérèse de Lazerme (la femme de Carlos)
 Cousin FerriolCousine de Saint-Jean
 Jacques PassamaMarthe de Lazerme
 M. de GuardiaBaronne Desprès
 Cousin Émile MarieMlle Marie Jocaveil
 M. Joseph d’ArexyMlle Rose-Marie Desprès
 Cousin Joseph de Saint-Jean  
 M. de Pous  

Ce dernier, M. de Pous, n’était invité qu’au lunch ; il s’est cru, je ne sais comment, invité au cortège et au dîner ; comme il est très aimable, nous avons ajouté un couvert sans qu’il s’en doutât. L’oncle et Tante Delestrac, à cause de leur deuil si récent, ne viennent pas au cortège ; ils se contentent d’assister à la cérémonie du fond de l’église. L’église est très bien décorée de candélabres, de lumières, de fleurs artificielles et naturelles, et de plantes vertes ; nos chapelles sont décorées et illuminées ; quand le cortège, après avoir défilé de la maison à l’église sur un tapis tendu tout le long et au milieu d’une foule énorme mais silencieuse et très respectueuse, entre dans l’église, le fulmicoton est allumé et en quelques secondes, le maître-autel et les lustres sont étincelants de lumières. Beaucoup de personnes, venues de Perpignan, de Vinça ou d’ailleurs, sont dans l’église ; beaucoup viendront au lunch tout à l’heure. C’est, naturellement, M. le curé qui bénit le mariage ; il prononce une allocution sur le mariage chrétien, il parle du passé et des vertus des deux familles, il cite des traits concernant l’histoire de notre famille. Pendant la messe, Blanc exécute plusieurs morceaux qui sont très remarqués. Nous quêtons pendant l’offertoire, nous récoltons 97 fr. Après la cérémonie, interminable défilé à la sacristie, l’église était archi-comble. Après le retour à la maison, un lunch est servi dans la salle de repassage à gauche de l’entrée aux personnes invitées à la messe et au lunch ; il y a là M. Despéramons, les deux familles Bertran, les d’Ax de Cessales, Mme et Mlle Delafosse, Mlle de Llobet (qui n’a pas accepté l’invitation au cortège) etc. Pendant ce lunch, un déjeuner est offert aux fermiers à l’Hôtel Pagès, ils y viennent presque tous, ils y sont 15 je crois ; Philomène et Henri, accompagnés de Papa, y vont et leur serrent la main à tous. Ensuite, quand ils sont de retour et que les invités au lunch sont repartis, on sert le déjeuner de noce pour les personnes du cortège ; il est de 46 couverts en 3 tables dont deux dans la salle à manger et une dans la chambre de Papa transformée, pour la circonstance, en seconde salle à manger, il y a 26 personnes dans la salle à manger et 20 dans l’autre ; les mariés entourés de leurs garçons et demoiselles d’honneur sont à la 1ère table de la salle à manger, la seconde est présidée par Papa et Bonne Maman, nous y mettons les plus proches parents et les personnes les plus considérables ; la 3ème (à la chambre de Papa) est présidée par Marie Thérèse et Max, il y a là les personnes moins considérables et les parents éloignés ; enfin, il y a une 4ème table dressée dans la chambre de Papa pour les prêtres invités, elle est présidée par M. le curé. Le menu, du restaurateur Sicart (d’Olette) est fin et abondant. Au champagne, Carlos porte, en termes très délicats, la santé des nouveaux époux. Le déjeuner, commencé à 1h ¾, dure jusqu’à plus de 4 heures, 2h ½ environ. Après le café, les liqueurs, les cigares, on danse un peu, mais on ne reste pas bien longtemps, car la plupart des invités de Perpignan, qui sont venus en voiture, doivent assister ce soir à une pastorale au patronage. Philomène et Henri partent, par le train de 7h, pour Perpignan et repartiront demain, de cette ville, pour Barcelone. J’envie bien leur bonheur ; quand la même joie me sera-t-elle donnée ?

Philomène de Lavergnée née d’Estève de Bosch (1886-1976), mariée le 28 décembre 1907 à Henri de Lavergne – Cliché Edmond Cauville, Angers, vers 1907 (Collection Pierre Lemaitre)

Ille, dimanche 29 décembre 1907

L’oncle Xavier, Tata Mimi, Maurice et Madeleine partent pour Perpignan à 9 heures, nous les accompagnons à la gare, l’oncle Xavier reviendra avant son départ définitif. Tout le monde s’accorde à dire que la cérémonie et la fête d’hier ont été des plus réussies ; toute la population d’Ille était sur pied. Après la grand’messe nous partons tous pour Vinça avec l’omnibus et nous déjeunons chez Bonne Maman ; on est 17 à table car les Delestrac sont encore à Vinça. Après le déjeuner, on se promène un peu. M. et Mme de Lavergne et M. Buston trouvent très jolie la campagne de Vinça ; ils repartent directement de Vinça pour Angers par le train de 3h31. M. Buston vient encore ce soir coucher à Ille. L’oncle Delestrac part en même temps pour Paris mais il reviendra ces jours-ci.

Semaine du 30 au 31 décembre 1907

Ille, lundi 30 décembre 1907

Nous accompagnons M. Buston au train de 9 heures, il repart pour Angers mais s’arrêtera entre deux trains à Perpignan ; Papa l’y accompagne pour lui faire visiter la ville. L’après-midi, je fais une longue promenade à cheval, je vais à Thuir et retour, Bétis n’était pas sorti depuis jeudi. M. l’abbé Latour pense à un parti pour moi aux environs de Toulouse, c’est la tante de la jeune fille qui lui a demandé de s’en occuper ; il va s’y mettre, mais aboutira-t-il ? Fernand de Rovir, qui donnait samedi le bras à Marie-Thérèse, lui a reparlé de Mlle de Vilmarest pour moi, disant que j’avais tort de laisser échapper un pareil parti, qu’il connaissait beaucoup la famille et se faisait fort d’aboutir, etc. Le Roussillon publie un compte-rendu du mariage ; il est, à mon avis, assez mal fait et ne vaut pas, de beaucoup, celui qui avait paru après le mariage de Marie-Thérèse ; le voici :

Compte-rendu du mariage de Philomène d’Estève de Bosch avec Henri de Lavergne à Ille le 28 décembre 1907 – Coupure de presse du Roussillon insérée dans son journal par Antoine d’Estève de Bosch à la date du 30 décembre 1907

Ille, mardi 31 décembre 1907

Nous accompagnons M. l’abbé au train de 9 heures. Ensuite, je vais à Boule à cheval surveiller la plantation d’arbres fruitiers ; Joseph Jacomy me dit que plus de 50 personnes de Boule étaient allées à Ille le jour du mariage ; le fait est que l’église était archi-bondée, sans compter les nombreuses personnes qui se pressaient sur le passage du cortège et aux fenêtres des maisons. Il y a longtemps qu’on n’avait vu un mariage comme celui-là à Ille, probablement depuis celui de Bonne Maman Sophie en 1849, puisque ceux de Papa, de Tata Mimi, de l’oncle Xavier et de Marie Thérèse n’ont pas eu lieu à Ille. L’après-midi, je vais me promener avec Max sur la route de Bélesta. J’assiste à la cérémonie de fin d’année à 5 heures et je me confesse. Voilà encore une année qui s’achève ; année pleine de tristesse, de déceptions de toutes sortes pour moi ; commencée dans l’espoir, elle m’a apporté la plus cruelle des désillusions après une attente angoissante de plus de 6 mois. Comme la précédente, et plus encore que cette dernière, l’année 1907 comptera parmi les plus tristes de ma vie. Et maintenant, puisse le Bon Dieu, maître unique de notre destinée, nous apporter en 1908 des dédommagements, puisse-t-il me donner enfin la compagne de ma vie !


[1] Voir supra note du 22 octobre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Thérèse Cousin de Mauvaisin (Billères, Pyrénées-Atlantiques, 15 juin 1883-Magrens, Haute-Garonne, 25 octobre 1949), fille de Roger Cousin de Mauvaisin et de Gabrielle de Lestapis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Jacques Dodard des Loges (Doué-la-Fontaine, Maine-et-Loire, 28 décembre 1881-Angers, 19 septembre 1954), fils de Louis Dodard des Loges et de Madeleine de Place, avait épousé le 10 avril 1907 à Laval Gersinde Le Beschu de Champsavin (1884-1948) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] François Roumain de La Touche (Saint-Lô, Manche, 15 avril 1883-Thionville, Moselle, 14 février 1961), fils de Paul Roumain de La Touche et de Marie-Thérèse Avril de Pignerolle, avait épousé le 15 décembre 1906 à Paris XV Solange Girard de Vasson (1880-1963) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Pierre Saisset (1883-mort pour la France en 1918), fils d’Amédée Saisset et de Valentine de Pallarès, épousa le 13 mai 1907 à Lyon II Yvonne de Ferron (1884-1966). Voir aussi supra au 19 juin 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il s’agit très certainement d’Antoine Talairach, frère cadet d’Henri Talairach marié à Marie-Thérèse Boluix. Voir supra note du 6 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Antonin, baron Desprès (1865-1946), fils d’Antoine Desprès et de Marie d’Arasse, marié en 1887 à Rose Terrats (dite Terrats d’Aguillon), originaire d’Ille. Voir aussi supra note du 22 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Voir supra note du 20 octobre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Père Marie-Antoine de Lavaur ou Père Marie-Antoine, à l’état-civil, Léon Clergue, (Lavaur, Tarn, 23 décembre 1825-Toulouse, 8 février 1907), prêtre capucin français, connu pour avoir été l’apôtre du Midi par ses nombreuses missions itinérantes. On lui doit le développement des pèlerinages de Lourdes. Il est reconnu vénérable par l’Église catholique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Voir supra au 10 juillet 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Charles-Albert Costa de Beauregard (La Motte-Servolex, Savoie, 24 mai 1835-Paris, 15 février 1909), ancien député monarchiste de la Savoie, membre de l’Académie française, auteur de livres historiques sur la Savoie et sa famille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Georges Enesco (1881-1955), compositeur franco-roumain, établi à Paris dès 1895, qui s’illustra dans presque tous les domaines de la musique classique et est considéré comme l’un des plus grands violonistes de son temps (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Pierre Philippe Côme Cornet, né à Perpignan le 22 septembre 1867, fils de Joseph Cornet, ancien maire de Rodès, et d’Isabelle Ribes. Son père était le cousin germain d’Henri d’Estève de Bosch, Pierre était donc le cousin issu de germains d’Antoine, l’auteur du présent journal. Voir supra au 25 septembre 1903 (mention de son accident de voiture) et au 23 septembre 1904 (mention de son état dépressif). Selon article dans Le Radical du 10 mars 1907 : « Au cours d’une crise aiguë de neurasthénie, M. Pierre Philippe Cornet de Bosch, trente ans, né le 12 septembre 1877, à Perpignan, s’est suicidé hier matin dans l’appartement qu’il occupait, 33, rue Godot de Mauroy, en se pendant à une patère de la fenêtre de sa chambre à coucher ». L’article en question donne une date de naissance erronée, il s’agit de 1867 et non de 1877, l’intéressé avait donc 40 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Voir supra note du 29 septembre 1901, au 26 octobre 1901, au 9 et au 16 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 19 août 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Mgr Carlo Montagnini (1863–1913), prélat et diplomate italien du Saint-Siège, auditeur de la Nonciature apostolique en France de 1903 à 1906. Après la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, il resta à Paris pour gérer les archives de l’ancienne nonciature. En 1906, il fut expulsé de France et ses papiers furent saisis, ce qui donna lieu à l’affaire des « papiers Montagnini », des notes confidentielles sur des personnalités politiques et religieuses françaises qui furent ensuite publiées et firent scandale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Jacques Piou (Angers, 6 août 1838-Paris, 12 mai 1932), avocat et député de la Haute-Garonne, qui prit en 1889 la tête des catholiques ralliés à la République. Fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire, premier parti politique de droite solidement organisé, qui défendait essentiellement la liberté religieuse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Voir supra note du 13 juillet 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Voir supra note du 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir plus loin au 14 avril 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Jean du Moustier de Canchy (1868-1935), fils de Charles du Moustier de Canchy et de Marie Cécile de Bonardi du Ménil, était issu d’une ancienne famille normande qui portait un titre de courtoisie de marquis. Il épousa Marie Madeleine de Çagarriga (1882-1967), fille de Raymond de Çagarriga et de Jeanne de Ploëuc, souvent cités au fil de ce journal. Ils eurent 4 enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Étienne de Planet (appelé ici Xavier) (Toulouse, 1883-1944), fils de Xavier de Planet et de Christine Touzé, épousa à Auderghem (Belgique) le 4 avril 1907 Jeanne Gabrielle Madoux, créateur des brasseries « Chasse Royale » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Voir supra note du 30 juillet 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Il s’agit des syndicats indépendants du patronat et non-grévistes, opposés à la lutte des classes. Porté par Pierre Biétry, ce mouvement conservateur s’est rapidement politisé avant de s’effriter et de se dissoudre en 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Émile Cheysson (1836-1910), polytechnicien, ingénieur et inspecteur général des Ponts-et-Chaussées. Disciple de Frédéric Le Play, il a enseigné l’économie politique et sociale à Sciences Po et à l’École des Mines. Ses travaux portaient sur le logement ouvrier, l’hygiène sociale et les budgets familiaux. Co-fondateur du Musée social (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Cécile Loir-Mongazon (1881-1922) mariée en 1903 à Angers avec René Chassin du Guerny (1877-1948). Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Dans cette phrase, il semble manquer une partie omise par l’auteur, qui était certainement : « … le gouvernement a déclaré que si la loge maçonnique d’Orléans n’y était pas admise […], l’Armée et les fonctionnaires n’y prendraient pas part » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Jules Cabouat (1856-1943), professeur de droit à la Faculté de Caen. À son sujet ainsi qu’à celui de son fils Paul Cabouat et de leur famille, voir l’ouvrage de Lucie Tesnière : Madame, vous allez m’émouvoir. Une famille française à travers deux guerres mondiales, Flammarion, 2018 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Voir supra note du 15 juin 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Futur archevêque d’Avignon, Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957), oncle de la future épouse d’Antoine d’Estève de Bosch, Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Pierre François Paillès (Espira-de-Conflent, 13 mai 1850-6 février 1915), maire d’Espira de 1883 à 1900 et de 1906 à 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra note du 24 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Henrique Burnay, 1er comte de Burnay (Lisbonne, 1838-1909), riche banquier portugais qui racheta en 1888 l’établissement thermal de Vernet-les-Bains et lui donna tout son développement (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Maurice Bailloud (Tours, 13 octobre 1847-1er juillet 1921), saint-cyrien, ayant participé à la bataille de Sedan, officier d’état-major, lieutenant-colonel au 22e régiment d’artillerie en 1891, il prend part à la 2e expédition française à Madagascar en 1895, puis est général de brigade en 1898. Il prend le commandant du 16e corps d’armée le 24 mars 1907, jusqu’au 21 novembre. Il s’illustrera pendant la Première Guerre mondiale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Jean Bourrat (Saint-André, Pyrénées-Orientales, 12 décembre 1859-Perpignan, 4 août 1909), conseiller municipal puis conseiller général de Perpignan de 1895 à 1909, député des Pyrénées-Orientales de 1896 à 1909, inscrit au groupe de la Gauche radicale-socialiste. Il est aussi président du parti radical-socialiste et grand maitre adjoint de la Grande Loge de France. Voir aussi infra au 14 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Yvonne de Saint-Marc (1886-1983), fille de Maurice de Saint-Marc, mort en 1892, et de Gabrielle Leydis de Pousargues, épousera en 1909 Jehan de Cargouët de Ranléon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] François de Massia (1866-1959), fils cadet du docteur Édouard de Massia, cousin éloigné des Estève par les Pontich, épousa à Catllar le 20 novembre 1907 Renée de Malézieu (1885-1937), fille de Raymond de Malézieu et de Marie de Pallarès, dont le père était le cousin issu de germains de Gustave de Pallarès, père de Mlle Hélène. Voir supra note du 14 mars 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Caroline de Roig (née le 3 août 1852 à Thuir), mariée le 18 septembre 1871 à Perpignan avec Hippolyte Julia (1842-1913), directeur des contributions directes, avec qui elle s’installera à Nice. Elle était la fille de François de Roig, ancien maire de Thuir, lui-même petit-fils par son père d’une Pontich, donc cousin des Estève de Bosch par cette famille, et d’Antoinette d’Oms, quant à elle tante paternelle de Mme de Llamby née d’Oms, souvent citée dans ce journal, et des autres frères et sœurs d’Oms cités ici. Elle avait eu deux enfants : Henri Julia (1872-1945), docteur en médecine qui apparaîtra également souvent dans le journal, et Caroline (1877-1961), mariée en 1904 à Armand Fortunet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Martin-Jérôme Izart (Estagel, 10 juin 1854-31 mai 1934), archiprêtre de Perpignan en 1902, évêque de Pamiers consacré le 11 juin 1907. Il sera nommé en 1916 archevêque de Bourges en 1916, où il restera jusqu’à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Voir supra au 13 septembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Thérèse Noëll (Vinça, 4 juillet 1872-Rivesaltes, 22 janvier 1957), fille de François Xavier Noëll et de Thérèsine de Girvès, sœur notamment de Mme Paul Bouchède. Elle avait épousé le 14 février 1901 à Vinça Antoine Joffre (1865-1906), négociant et propriétaire, frère cadet du maréchal Joffre. La famille Noëll de Vinça est très souvent citée dans le journal : voir notamment supra note du 9 septembre 1901 et note du résumé du pèlerinage de Lourdes du mardi 20 août au lundi 25 août 1902 [écrit le 26 août] (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] D’après nos recherches, la construction de la demeure de la rue Sainte-Croix à Ille est, selon toute vraisemblance, due à Guillem Semaler, pagès d’Ille, mort entre 1602 et 1606. Elle se transmit pendant plusieurs générations dans cette famille puis passa par héritage des Semaler aux Bosch au début du XVIIIe siècle, la dernière héritière de cette famille, Marie Semaler Boscha, ayant épousé en 1710 Joan Bosch Fàbrega, originaire de Saint-Laurent-de-Cerdans. C’est la demeure immédiatement attenante qui fut construite par les Gros, passa ensuite chez les Sabater, et finit également par tomber dans le patrimoine des Bosch après le mariage de la dernière héritière des Sabater et des Bosch. Au lieu de l’unir à la grande maison, déjà considérable, les Bosch la vendront au début du XIXe siècle à la famille Trullès, et c’est là que les trois générations de notaires, Étienne, Joseph puis Ferdinand Trullès – ce dernier très souvent cité dans le présent journal – tinrent leur étude. Les archives familiales d’Estève de Bosch conservent plusieurs actes relatifs à la maison Gros devenue Sabater puis Trullès. Le fait quelle y soit bien identifiée au fil des siècles par son adresse, rue Sainte-Croix, a pu introduire la confusion et faire penser que la grande demeure avait été édifiée par les Gros. Au sujet de l’histoire de cette demeure et des familles l’ayant habité, voir l’inventaire des archives familiales (2025), et un article à paraître dans les Cahiers des Amis du Vieil Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Voir supra note du 26 juillet 1906. Les Estève de Bosch descendent de Cyprien Bosch Semaler, fils cadet de Jean Bosch Fàbrega et de Marie Semaler Boscha. Le fils aîné, Jean Bosch Semaler, marié en 1744 à Gabrielle Henriette du Vivier de Sarraute, issue d’une ancienne lignée noble du Fenouillèdes, avait eu une fille unique, Marie Gabrielle Thérèse Bosch du Vivier, qui se retrouvait donc l’héritière de l’essentiel du patrimoine des Bosch, la tradition catalane réservant toujours l’héritage universel au fils aîné (hereu) ou à la fille unique (pubilla). Cette fille unique épousa en 1765 son cousin éloigné le marquis François-Hippolyte du Vivier de Lansac (1742-1790). Cet important patrimoine passa ensuite à la fille unique de ces derniers, Henriette du Vivier de Lansac, mariée en 1784 à Pierre de Julien de Vinezac, noble languedocien. Après cette date, les descendants de cette famille (les Vogüé) ne résidèrent plus en Roussillon, bien qu’y conservant d’importants propriétés. La grande demeure des Bosch, qui leur était échue, sera acquise par la branche cadette des Bosch, devenue seule du nom, descendante de Cyprien Bosch Semaler – Antoine de Bosch de Sabater l’achète le 2 septembre 1807 à Mme de Vogüé née de Julien de Vinezac, par acte passé devant Me Trullès. Il ne s’agit donc pas d’un échange. Voir à ce sujet l’inventaire des archives familiales (2025), et un article à paraître dans les Cahiers des Amis du Vieil Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

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