Présentation du projet d’édition du journal

Par décision de son Conseil d’administration du 17 octobre 2025, la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales a décidé d’héberger sur son site internet, dans une rubrique réservée à l’édition de sources primaires (documents d’archives, témoignages personnels in extenso) qui venait d’être créée, l’édition du journal intime d’Antoine d’Estève de Bosch (Vinça, 14 octobre 1882-16 novembre 1948), dont les descendants venaient de retrouver le texte original au sein de leurs archives familiales. C’est à la demande de M. Pierre Lemaitre, aujourd’hui propriétaire de ces archives et arrière-petit-fils de l’auteur, que l’édition du journal a été lancée, et confiée à M. Sylvain Chevauché, archiviste paléographe et président de la SASL. Ce dernier a pris l’initiative de proposer au Conseil d’administration de l’association de publier le texte, pour lui donner plus de visibilité, et car cela rentre dans les attributions de l’association qui est destinée à promouvoir et diffuser le patrimoine du département des Pyrénées-Orientales.

Le texte dont il s’agit présente de multiples intérêts qui ont justifié un projet d’édition de grande ampleur : en effet, il compte 42 tomes, allant du 1er janvier 1901 au 2 novembre 1948, 14 jours seulement avant la mort de l’auteur (avec pour seules interruptions les années 1909, 1915-1918 et 1929, nous reviendrons plus loin sur ces manques). C’est une source importante pour l’histoire de notre département, tout d’abord par son caractère inédit. Le journal a été retrouvé « en l’état » au sein d’un fonds d’archives qui avait été longtemps conservé dans un grenier, et son existence était inconnue. Les descendants avaient donc permis sa transmission, ainsi que le reste des archives – dont certaines remontent à l’époque médiévale, et concernant, pour l’Ancien régime, plusieurs anciennes familles d’Ille comme les Cornellà –, sans cependant avoir conscience, jusqu’à aujourd’hui, du caractère exceptionnel de son contenu.

Ce journal a été écrit par un propriétaire terrien de solides convictions royalistes, conservatrices et catholiques, issu d’une ancienne famille du Roussillon, originaire de Perpignan par son père et venue à Ille par le mariage de son grand-père paternel avec l’héritière de la famille de Bosch, une lignée de la noblesse de cette ville qui y possédait d’importantes propriétés foncières (notamment deux importantes demeures et plusieurs métairies et domaines agricoles). Ce personnage a traversé plusieurs périodes historiques de grande conséquence pour notre pays : tout d’abord, les luttes autour de la liberté d’association, des Congrégations, entre l’Église et l’État, qui animent toute la première partie du journal (années 1901-1905). Clairement inscrit dans le camp des congrégations contre les gouvernements républicains, il fréquente (sans y adhérer) la Ligue de la patrie française, admire les écrivains nationalistes, et plaide pour une union des patriotes au-delà des convictions politiques. Sous la pression des événements, il adhèrera toutefois à l’Action française et deviendra progressivement un militant très passionné, en particulier après son retour dans les Pyrénées-Orientales en 1907, rejoignant la rédaction du journal royaliste local, Le Roussillon, où il publie de nombreux articles. À cette époque, il participe aussi à tous les débats politiques nationaux (crise viticole notamment) et joue un rôle de premier plan dans l’organisation du royalisme dans le département, globalement républicain, dont certaines zones (la Salanque principalement) étaient cependant restées très attachées à la monarchie.

Engagé pendant la guerre de 1914-1918, il cesse provisoirement de rédiger son journal, d’où l’absence de tomes pour ces années-là (qu’il explique lui-même) – ses carnets de guerre, dont l’existence est aussi mentionnée, n’ont malheureusement pas été retrouvés. Entre deux guerres, il reprend la rédaction. Une seconde période historique passionnante est alors abondamment illustrée : c’est l’époque des Ligues, avec la condamnation de l’Action française par le pape (et la difficile position des catholiques), la crise de 1934, mais aussi la montée des périls en Italie et en Allemagne, la guerre civile espagnole et l’arrivée des réfugiés espagnols. Par patriotisme, par attachement profond pour la monarchie à l’exclusion de tout autre système, par conviction religieuse aussi, il exprime un rejet profond de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, mais ses préférences vont pour le régime de Franco – même s’il condamne les excès des troupes nationalistes. L’un de ses fils, tête brûlée, s’engage parmi les Requetes nationalistes. Tâchant de maintenir l’unité de sa famille malgré plusieurs drames personnels – la perte d’un fils mort jeune de maladie, et une séparation douloureuse avec son épouse, indifférente et infidèle, qui débouchera (honte absolue dans une famille aussi religieuse et traditionnelle) sur un scandaleux divorce –, il consacre beaucoup d’efforts à la gestion de ses propriétés à travers les successives crises économiques, agricoles et les méventes.

Une troisième période, également très riche, est représentée par la Seconde guerre mondiale et ses suites. Trop vieux pour y participer lui-même, Antoine d’Estève de Bosch voit ses deux fils mobilisés. Les deux choisissent la voie de la collaboration, l’aîné allant jusqu’à rejoindre – ainsi que le font plusieurs amis et parents – la Milice française, force supplétive de la Gestapo pour lutter contre la Résistance, au grand dam de son père. Toutes les nuances et les complexités de la vie familiale et des positionnements politiques sont magnifiquement mis en lumière par ce texte très sincère et personnel, où un père n’hésite pas à dire, malgré l’amour qu’il a pour son fils, son profond désaccord. Fils qu’il tâchera cependant ensuite d’aider contre vents et marées au cours d’un long exil qui commencera à l’approche de la Libération. Malgré ces drames, Antoine se montrera patriote jusqu’au bout, profondément opposé à l’Allemagne hitlérienne, et verra en le général de Gaulle une force d’attraction positive capable de redresser le pays et, qui sait, de le conduire vers le retour du roi.

Si la première partie de ce journal, jusqu’en 1907, se passe essentiellement en Anjou – l’auteur ayant fait toutes ses études de droit à l’Université catholique d’Angers, dont il sortit docteur –, le reste concerne ensuite largement le Roussillon, que ce soit Ille et ses alentours (Vinça, Bouleternère) ou Perpignan avec les complexes jeux de la politique dans le département et la place des royalistes dans les successifs scrutins municipaux ou législatifs. Malgré de fréquents voyages ou vacances à Nice (pour jouer au casino au Palais de la Méditerranée), à Paris, dans le Tarn, dans l’Hérault où il achète des terres, en Tunisie (sur laquelle il publie d’ailleurs un récit de voyage), le journal d’Antoine d’Estève de Bosch est certainement le texte du for privé le plus complet, le plus intéressant et le plus personnel existant pour la première moitié du XXe siècle dans notre département. Il sera utile à tous les chercheurs qui souhaiteraient étudier son histoire tant politique qu’économique, agricole, religieuse (une attention extrême est portée à toutes les cérémonies religieuses, aux processions, à la vie du clergé, notamment à l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou et à Mgr de Carsalade), sociale (relations entre propriétaires terriens et employés), et intime (avec les conflits matrimoniaux, entre parents et enfants). Son ampleur permettra une multitude de points de vue et d’utilisations tant pour les historiens que pour les sociologues, les économistes, les spécialistes de folklore.

Selon la volonté de la famille, le texte sera publié in extenso, sans censure aucune, respectant sa présentation originale jour après jour, son orthographe et, dans la mesure du possible, sa ponctuation propre. Ce texte sera illustré principalement de photographies issues de la collection familiale de Pierre Lemaitre (qui compte environ 900 clichés) montrant tant les membres de la famille que les amis, les religieux, certains événements comme des processions, ou des lieux divers – qui, pour la plupart, sont également inédites et du premier intérêt. Il sera agrémenté de commentaires historiques de différents historiens qui rejoindront, à mesure, le projet, et dont le nom sera indiqué après chaque commentaire. Ces commentaires seront annexés en notes, ce qui permettra de ne pas altérer le texte original.

AVERTISSEMENT IMPORTANT

1) La Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales n’approuve ni ne fait siens les jugements et les réflexions exprimées par l’auteur de ce journal, qui n’exprime que ses positions propres au moment de leur mise par écrit entre 1901 et 1948. Tous les individus sur lesquels il est porté des jugements de valeur ou des commentaires politiques sont aujourd’hui décédés – la plupart depuis plus de 50 ans – et personne ne peut donc s’estimer lésé ou calomnié. Le lecteur devra avoir bien en vue que ce texte montre les positions d’une personne très engagée en politique dans le camp nationaliste et royaliste, ce qui implique, notamment, dans les années 1900-1910 en particulier, des commentaires antisémites (même si, chez l’auteur, ils n’atteignent pas la virulence d’un Maurras ou d’un Brasillach). Les commentaires historiques des différents historiens qui interviendront permettront de remettre ces phrases dans leur contexte. L’intérêt d’une telle publication est la documentation historique, en mettant à disposition des chercheurs un texte original non retouché, qui constitue une source primaire.

2) Le présent projet est, à l’heure où sont écrites ces lignes, un projet en cours de réalisation. Le résultat que vous verrez donc est un état à l’instant T, mais est susceptible de changer au fil de l’eau. En particulier, les commentaires historiques pourront être revus, augmentés, et de nouveaux apparaîtront sous la plume des historiens participant au projet. Ces historiens pourront aussi, s’ils le souhaitent, ajouter au travail leur propre préface. Une édition papier, déposée dans les bibliothèques universitaires et dépôts d’archives concernés, sera établie postérieurement.

3) La réutilisation du présent texte, qui n’est plus couvert par le droit d’auteur, est libre. Nous vous serons reconnaissants, pour toute citation, de mentionner que le texte est la propriété de M. Pierre Lemaitre, que l’édition a été réalisée par Sylvain Chevauché et qu’elle est hébergée par la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales.

Résumé de ma vie jusqu’en 1901

Antoine d’Estève de Bosch entouré de ses deux sœurs Marie-Thérèse et Philomène, années 1890 – Collection Pierre Lemaitre

Je suis né le 14 octobre 1882 à Vinça (Pyrénées-Orientales), dans la maison de ma grand-mère maternelle, Madame de Lazerme, née Marie Antoinette de Pontich.

Mon père, Henri Estève de Bosch, alors professeur à la Faculté catholique de droit de Toulouse, était fils du colonel de génie Estève et de Mlle Sophie de Bosch ; il avait épousé le 17 septembre 1881 à Vinça Suzanne de Lazerme, fille de M. Auguste de Lazerme et de Marie Antoinette de Pontich.

Je suis donc l’aîné des 3 enfants qui composent notre famille.

Henri d’Estève de Bosch (1852-1914), professeur à la Faculté catholique de droit de Toulouse puis d’Angers – Collection Pierre Lemaitre

De 1882 à 1886, j’ai habité Toulouse, d’abord à la rue Nazareth où est née le 12 juin 1884 ma sœur Marie Thérèse, puis à la place du Jardin royal où ma sœur Philomène est née le 27 mars 1886.

J’ai été baptisé le 19 octobre 1882 à Vinça par l’abbé Orpy Massot qui était et qui est encore curé de cette paroisse. On m’adonné 4 prénoms : Antoine, Marie, Joseph, Calixte ; en 1894, au moment de ma confirmation, je pris en plus le nom de Louis de Gonzague.

En 1886, par suite de la disparition de la Faculté catholique de droit de Toulouse, nous allâmes habiter Ille-sur-Tet (Pyrénées-Orientales) où vivait M. Victor de Bosch, un oncle maternel de mon père.

Par suite de la mort de sa mère (1888) et de son oncle (1889), mon père devint possesseur d’une assez belle fortune dont la plus grande partie consistait en immeubles, surtout territoriaux.

Nous avons vécu à Ille de 1887 à 1894 ; nous faisions de fréquentes visites à mon grand-père et à ma grand-mère qui habitaient la commune de Vinça voisine d’Ille (9 kilomètres les séparaient).

C’est à Ille que j’ai fait mes premières études, à l’école du Saint-Sacrement avec la sœur Marie-Geneviève, la sœur Marie-Louise et la sœur Céleste, supérieure de l’établissement. Je restai dans cette école jusqu’en 1891, époque à laquelle on me donna un précepteur, M. l’abbé Latour, de Labarthe-de-Neste (Hautes-Pyrénées), que je conservai jusqu’en 1894.

En 1889, au mois de septembre, à Vinça, en voulant couper un coing, je me coupai une artériole de la main gauche ; cet accident, dont on ne soupçonna pas d’abord la gravité, faillit me coûter la vie, car le médecin de Vinça, M. Jocaveil, était à ce moment-là à Paris, à l’Exposition, et on n’eut pour me soigner que le pharmacien, M. Garène[1], qui reconnut, a-t-il dit, la coupure de l’artère, mais qui, pour ne pas effrayer Maman, ne voulut pas le dire. Bref, malgré les soins de notre cousin le Dr Henri Batlle, de Montpellier, mort en 1894[2], de notre cousin le Dr de Massia[3], du Dr Donnezan[4], du Dr Treinier[5], on eût été obligé de me lier l’artère coupée, si, le 14 octobre, après une très forte hémorragie, au milieu de laquelle je faillis mourir, la blessure n’eût, par une intervention vraiment providentielle, refusé de saigner au moment où cela était nécessaire pour la réussite de l’opération. Depuis lors, ma main s’est guérie peu à peu, et seule une légère cicatrice indique l’endroit de la blessure.

Mais la grande perte de sang que j’avais faite me laissa longtemps faible. C’est à cela, et aussi à une artérite que j’avais eue en 1884, qu’il faut attribuer les nombreuses maladies qui s’abattirent sur moi pendant mon enfance. En voici un spécimen : rougeole et dysenterie en 1890 ; variole en 1891 à Salies-de-Béarn ; urticaire en 1891 ou 92 (je ne me rappelle pas) et une foule de fois la dysenterie et l’influenza les années suivantes. Qu’il me suffise de dire pour prouver la faiblesse de ma santé à cette époque que, pendant que M. l’abbé Latour dirigeait mes études, pour 3 semaines de travail, il fallait compter environ une semaine de maladie. Ma santé ne s’affermit réellement qu’à partir du moment où nous habitâmes Angers (1894) ; mais n’anticipons pas.

« « A gauche, le jeune Soucail qui est mort noyé, à droite, Antoine d’Estève de Bosch. Cette photographie, faite par l’abbé Latour, date de 1892 ou, au plus tard, 1893 » (Note de l’auteur) – Collection Pierre Lemaitre

Pendant les huit années que nous passâmes à Ille, notre vie fut assez monotone. Elle était coupée par un voyage de deux à trois mois que nous faisions tous les étés, et durant lequel nous nous arrêtions ordinairement à Lourdes et à Toulouse pendant quelques jours, et pendant environ deux mois à Biarritz, magnifique station balnéaire, où mon père fit construire en 1893 la jolie villa Sainte-Cécile, non loin de l’ancien palais de Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie. Pendant notre séjour à Ille, nous recevions presque toutes les semaines la visite de mes grands-parents de Lazerme qui venaient de la commune voisine de Vinça en voiture. De temps en temps, nous allions nous installer pour quelques semaines à Vinça, ce qui était pour nous une grande joie, car Bon Papa et Bonne Maman nous gâtaient et nous aimions beaucoup à jouer avec les chiens de mon grand-père, qui s’appelaient tous Citron et qui nous connaissaient si bien qu’ils nous permettaient de leur faire n’importe quoi, bien qu’ils fussent d’une race ordinairement assez féroce, la race du bouledogue ; le plus aimable de ces chiens est mort en 1899. Une autre distraction pour nous à Vinça, c’était de monter de temps en temps sur les chevaux de mon grand-père, ancien officier des haras et qui aimait beaucoup les chevaux bien tenus, cela va sans dire, par mon grand-père lui-même ou par son cocher.

Mais le séjour à la campagne ne pouvait se prolonger au-delà d’une certaine limite, car ma santé délicate empêchait mes parents de me mettre dans un collège comme pensionnaire et, d’un autre côté, il était nécessaire de continuer mes études en vue du baccalauréat. Aussi, une chaire ayant été vacante à la Faculté catholique de droit d’Angers, mon père posa sa candidature et fut agréé comme professeur de droit administratif et de droit international public, en remplacement de M. Lucas, décédé[6], avec le frère duquel une cousine éloignée de ma mère était mariée. Ainsi, en 1894, nous abandonnâmes le Roussillon pour nous fixer dans la capitale de l’Anjou ; nous habitâmes d’abord à Angers la maison n°5bis de la rue Proust.

La même année 1894, mon père était allé à Versailles tenir sur les fonds baptismaux ma cousine Marie Antoinette Magué, fille de mon oncle Paul Magué, alors commandant du génie et qui fit l’année suivante en cette qualité la campagne de Madagascar, aujourd’hui colonel en garnison à Toulouse ; ma cousine était née le 18 décembre 1893, sa mère, ma tante Joséphine ou Josepha Magué était la sœur de Maman. Ma tante Magué avait déjà eu deux petits garçons, Charles né en 1888 et Henri né en 1890, morts tous deux en 1890 à huit jours d’intervalle.

Paul Magué (1849-1912), commandant et futur général, et son épouse Joséphine dite Josepha, née Lazerme (1856-1914) – Collection Pierre Lemaitre

Au mois de juin 1894, nous allâmes à Toulouse où je fis ma première communion au collège des Pères Jésuites (Caousou)  le 21 juin ; le même jour, je fus confirmé par le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse. Je garderai toujours le souvenir de ces cérémonies qui laissèrent dans mon esprit d’enfant une impression ineffaçable.

Le 21 octobre 1894, mourut à Perpignan ma grand-tante de Coma, sœur de mon grand-père de Lazerme ; elle laissa toute sa fortune à mon oncle Joseph de Lazerme, car elle était séparée de son mari et n’avait pas d’enfants. Ce testament surprit tous ses parents et toutes les personnes qui la connaissaient bien ; quelques-uns ont pensé que mon oncle de Lazerme avait pesé sur sa volonté ; depuis lors, nos rapports avec les Lazerme, qui étaient très cordiaux, se sont bien refroidis, du moins pendant plusieurs années.

C’est au mois de novembre de 1894 que nous nous installâmes à Angers. Malheureusement, Maman, dès le surlendemain de notre arrivée, tomba malade et sa maladie, avec des hauts et des bas, dura à peu près tout l’hiver. L’hiver suivant (1895-96), nouvelle rechute ; ce n’est que la 3e année de notre séjour à Angers (hiver 1896-97) que, grâce aux soins du Dr Claude de Paris, Maman commença à s’acclimater à Angers. En 1899, elle s’adressa du Dr Narodetzki de Paris qui la soigne encore et dont les soins lui ont fait beaucoup de bien. De temps en temps, elle va à Versailles (jusqu’en 1899), à Neuilly (depuis 1900) chez ma tante Civelli, sœur de Papa, pour consulter ce médecin.

Marie Civelli, née Estève (1853-1926), tante paternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, vers 1867 – Collection Pierre Lemaitre

En 1895, 1896 et 1897, nous allâmes passer nos grandes vacances, en grande partie au moins, en Roussillon. C’est pendant les vacances de 1895, le 7 octobre, que nous eûmes le malheur de perdre notre pauvre Bon Papa à Vinça.

Presque tous les ans, nous allions passer aussi nos vacances de Pâques en Roussillon.

Cependant, mes examens du baccalauréat approchaient ; pendant 4 ans (de 1895 à 1899), ce fut surtout M. François Delahaye qui m’y prépara. La première fois que je me présentai, pour le baccalauréat de rhétorique (le 12 juillet 1899) devant la Faculté de Rennes, j’échouai pour l’écrit. Je me préparai à un nouvel examen à Biarritz, pendant les vacances, sous la direction de M. Tétard ; je me présentai le 3 novembre 1899 à Bayonne, je fus admissible et je fus reçu à l’oral, à Bordeaux le 16 novembre. Je me mis alors à préparer un examen de philosophie au collège Ste Croix du Mans, chez les Révérends Pères Jésuites. J’échouai en juillet, mais je me préparai à Biarritz, sous la direction de M. Tétard et du chanoine Lurde, et je fus reçu le 12 novembre 1900 définitivement « bachelier ès lettres philosophie » à Bordeaux.

Quelques jours avant, le 30 octobre, j’assistais à Bordeaux au mariage de mon cousin germain, M. Xavier Civelli, avec Mlle Marguerite Marie des Cordes. J’étais garçon d’honneur avec Mlle Arlette des Cordes, sœur de la mariée.

Mme Marguerite Marie Civelli, née des Cordes – Collection Pierre Lemaitre

Après mon examen, nous rentrâmes à Angers à la fin de novembre ; le 30 de ce mois, je pris ma première inscription de droit à la Faculté catholique.

J’avais omis de dire que, au mois d’août 1900, nous étions tous allés chez ma tante Civelli à Neuilly pour visiter l’Exposition universelle de Paris.

Me voilà donc arrivé au moment où j’entreprends jour par jour le récit de ma vie. Mon existence, jusqu’à présent, a été assez heureuse. Le sera-t-elle encore ? C’est le secret de Dieu.

A. Estève de Bosch


[1] Théophile Honoré Denis Garène, né à Perpignan le 16 octobre 1854, fils d’Eugène Garène et Marie Pic, épousa à Vinça le 8 mai 1886 Rose Batlle, née en 1853, fille de Joseph Batlle, ancien pharmacien de Vinça, et de Rose d’Esprer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Henri Bonaventure Batlle, né le 14 juillet 1827 à Vinça, fils d’Étienne Batlle (lointain cousin de Rose Batlle, épouse du pharmacien Garène cité ci-dessus), maire de Vinça, et d’Emérentienne Ballessa, elle-même cousine germaine de Marie-Thérèse Ribes, épouse d’Antoine de Pontich, dont elle eut Antoinette de Pontich, épouse Lazerme, grand-mère de l’auteur du journal.  Henri Batlle fut reçu docteur en médecine à Montpellier le 3 mai 1858, puis enseigna à la Faculté de cette ville. Il y épousa le 5 mai 1858 Élisabeth Bancal, issu d’une famille de cette ville, dont il eut un fils Étienne Batlle, également médecin à Montpellier. Il mourut le 5 mai 1894 dans cette ville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Les Massia étaient cousins éloignés des Lazerme de Pontich par les Ballessa, cités ci-dessus, via le mariage de Joseph Ballessa et Emérentienne Massia en 1756. Le docteur cité ici est Édouard de Massia (1824-1892), célèbre pour avoir été le propriétaire des thermes de Molitg-les-Bains. Il avait épousé Angélique Saleta en 1856 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Il s’agit très certainement du Dr Albert Donnezan (1846-1914), futur président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales de 1909 à 1914, célèbre pour ses travaux archéologiques (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Jacques Trainier, né le 26 février 1829 à Ille, fils de Joseph Jacques Trainier, également médecin, et de Madeleine de Sampso. Il avait épousé le 26 août 1856 à Vinça Thérèse Batlle, fille de Jean Batlle et Joséphine Ballessa (respectivement frère et sœur d’un autre couple Batlle/Ballessa cité ci-dessus, parents du Dr Batlle de Montpellier), donc également parents éloignés des Estève par les Lazerme/Pontich. Jacques Trainier et Thérèse Batlle sont les grands-parents maternels de l’écrivain Josep Sebastià Pons et de Simona Gay (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Fernand Lucas (Romorantin-Lanthenay, 11 janvier 1844-Angers, 10 avril 1894), avocat à la Cour d’appel d’Angers, bâtonnier et professeur de droit aux Facultés catholiques de l’Ouest, fils de Denis Lucas et d’Aglaé Lhuillier, épousa en 1870 Noémie Poumier. Son frère cadet, Élie Lucas (Romorantin-Lanthenay, 15 avril 1853-Savenay, 16 avril 1932), médecin militaire, avait épousé le 30 janvier 1888 à Fontenay-le-Comte Marguerite Marie Pares, née en 1859, petite-fille de l’avocat perpignanais Théodore Pares et d’Antoinette Lazerme – tante d’Auguste Lazerme, le grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch –, mariés en 1823, qui s’étaient fixés en Vendée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1901

Janvier 1901

Semaine du 1er au 6 janvier 1901

Mardi 1er janvier 1901

Nous franchissons le seuil du XXe siècle dans l’église des Pères Jésuites d’Angers où on célèbre la messe de minuit ; nous communions. Dans la journée, nombreuses visites du jour de l’an.

Mercredi 2 janvier 1901

Rien de saillant ; je reçois et fais quelques visites.

Jeudi 3 janvier 1901

Départ de Philomène pour Le Mans. Nous l’accompagnons à la gare.

Vendredi 4 janvier 1901

Je rencontre M. Gallet qui me propose de me faire entrer à la conférence Saint Louis[1] : j’accepte. Il me propose aussi de me faire entrer dans la jeunesse catholique dont il est président à Angers. Après m’être informé de l’esprit de cette ligue et avoir demandé si on pouvait en faire partie sans abandonner ses convictions royalistes, et sur la réponse affirmative de M. Gallet, j’accepte d’en faire partie.

Samedi 5 janvier 1901

Rien de saillant.

Dimanche 6 janvier 1901

Visites de M. F. Delahaye et de MM. Gavouyère[2], le soir Papa et Maman vont à la soirée Bazin[3].

Jean Gavouyère, doyen de la Faculté catholique de droit d’Angers – Collection Pierre Lemaitre

Semaine du 7 au 13 janvier 1901

Lundi 7 janvier 1901

Nous assistons à Saint-Laud au mariage de Mlle Elisabeth Bazin, fille de René Bazin, avec M. Antoine Sainte-Marie Perrin, de Lyon[4] ; le mariage est béni par Mgr Rumeau[5] ; beau discours de Mgr. Il neige abondamment et le thermomètre reste toute la journée entre 5° et 6° au-dessous de 0°.

Mardi 8 janvier 1901

Le froid diminue ; je vais cependant patiner dans les prairies du Bon Pasteur.

Mercredi 9 janvier 1901

Rien de saillant. Cours d’agriculture.

Jeudi 10 janvier 1901

Je vais m’entendre avec M. Letournel au sujet du cours de danse.

Vendredi 11 janvier 1901

J’assiste à l’Université à la conférence de Mgr Rumeau sur la lettre de Léon XIII au cardinal Richard au sujet du projet de loi sur le droit d’association.

Mgr Joseph Rumeau (1849-1940), évêque d’Angers de 1898 à 1940 – Collection Pierre Lemaitre

Samedi 12 janvier 1901

Rien de saillant.

Dimanche 13 janvier 1901

Rien de saillant.

Semaine du 14 au 20 janvier 1901

Lundi 14 janvier 1901

Idem.

Mardi 15 janvier 1901

Nous assistons à Saint-Joseph au mariage de René Bazin fils, fils de l’auteur de La terre qui meurt, avec Mlle Madeleine Gain[6].

René Bazin (1853-1932), romancier et membre de l’Académie française, professeur à l’Université catholique d’Angers. Lui et sa famille sont souvent cités dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch

Mercredi 16 janvier 1901

Cours de viticulture de M. Bouchard.

Jeudi 17 janvier 1901

Premier cours de danse chez Monsieur Letournel avec Mlles : de la Villeliot, Mongazon, Estève de Bosch, Guilhaut, de Moulis, MM. Vachez, Gayon, Bazin, Gazeau, de Porcaro, Roussier, Parage, La Roche et moi. J’apprends la mort de M. le chanoine Boullay (dit Pous-Pous), directeur de Sainte-Croix du Mans, survenue avant-hier.

Vendredi 18 janvier 1901

Second cours de danse avec les mêmes personnes et en plus M. Dauge et sa sœur et Mlle Chenaut.

Samedi 19 janvier 1901

J’assiste le soir à l’université à la conférence de Mgr Favier, évêque de Pékin[7], sur le siège du Peï Tsang[8] et sur l’enseigne de vaisseau Paul Henry[9].

Mgr Alphonse Favier (1837-1905), vicaire apostolique de Pékin

Mgr Rumeau souhaite la bienvenue à Mgr Favier, puis René Bazin raconte la vie de Paul Henry jusqu’au moment de son arrivée à Pékin au commencement de juin 1900. Puis Mgr Favier, venu à Angers pour remettre à M. Paul Henry, professeur à la Faculté catholique de droit et père de l’enseigne de vaisseau, le drapeau français qui flottait sur le Peï Tsang pendant le siège et que Paul Henry avait planté lui-même (le drapeau troué par les balles et un peu décoloré flottait sur l’estrade de la salle de conférence, un peu au-dessus du fauteuil du conférencier), raconte ce mémorable siège qui dura tes premiers jours de juin au 16 août 1900 ; il raconte les cruautés des Boxers, leurs attaques réitérées dans la direction du prince Tuan, parle des milliers d’obus, des millions de balles, des pots à feu, du pétrole, des biscaïens qui tombèrent sur le Peï Tsang, des mines qui firent tant de morts ; il met au courant des détails de la défense, du courage de Paul Henry ; il raconte en termes émouvants sa mort le 30 juillet et enfin la délivrance le 16 août par les Français et les Japonais de l’armée internationale au moment où les malheureux assiégés du Peï Tsang, réduits par la mort d’un tiers environ des défenseurs, étaient rationnés à deux onces d’une nourriture infecte par homme et par jour, et étaient sur le point de mourir de faim !

L’évêque de Pékin s’exprime dans un langage familier et émouvant qui a été coupé à diverses reprises par de frénétiques applaudissements.

Dimanche 20 janvier 1901

Rien de saillant ; je fais plusieurs visites.

Semaine du 21 au 27 janvier 1901

†Lundi 21 janvier 1901

Je suis admis à la Conférence Saint Louis ; première séance à laquelle j’assiste.

Mardi 22 janvier 1901

Rien de saillant.

Mercredi 23 janvier 1901

J’apprends la mort de la reine d’Angleterre survenue hier et l’avènement du nouveau roi[10]. Papa part à midi pour le Roussillon. Nombreuses visites à la maison.

Jeudi 24 janvier 1901

Troisième cours de danse ; le soir je vais prendre le thé chez De Bréon[11].

Vendredi 25 janvier 1901

Quatrième cours de danse.

Samedi 26 janvier 1901

Rien de saillant.

Dimanche 27 janvier 1901

Je passe l’après-midi chez J. Hervé-Bazin[12], où on prend le thé, on danse et on joue aux cartes. Maman, qui a la fièvre, fait appeler le docteur Saurier qui constate qu’elle a une angine

Semaine du 28 au 31 janvier 1901

Lundi 28 janvier 1901

Maman continue à avoir la fièvre ; son angine va un peu mieux.

Mardi 29 janvier 1901

Philomène vient passer la journée à Angers. Papa et Bonne Maman arrivent le soir à 5 heures.

Mercredi 30 janvier 1901

Cours de viticulture de M. Bouchard. Le soir je vais dîner chez M Buston[13]. Nous étions treize à table ; je ne m’en inquiète pas, réservant mes soucis pour des sujets plus sérieux.

Jeudi 31 janvier 1901

Maman se lève pour la première fois depuis samedi. 5e cours de danse.

Février 1901

Semaine du 1er au 3 février 1901

Vendredi 1er février 1901

6e cours de danse. Rien de saillant.

Samedi 2 février 1901

Rien de saillant.

Dimanche 3 février 1901

J’assiste matin à la messe de la Congrégation à l’Université. J’y renouvelle ma consécration de congréganiste[14].

Semaine du 4 au 10 février 1901

Lundi 4 février 1901

Rien de saillant.

Mardi 5 février 1901

Idem.

Mercredi 6 février 1901

Idem.

Jeudi 7 février 1901

Je vais déposer une carte à tout hasard chez Mme du Puy[15] où on donne un bal le 8 ; je ne suis pas invité.

Vendredi 8 février 1901

J’attends toute la journée mon invitation qui n’arrive pas ; j’en fais mon deuil.

Samedi 9 février 1901

J’apprends que je n’ai pas été invité parce que la famille du Puy n’est pas en relations avec la mienne.

Le soir, à 6h, je jette un flacon d’encre sur une affiche du discours de Waldeck-Rousseau contre les Congrégations[16] ; la bouteille se casse sans tacher l’affiche. Mais au même moment, 3 agents de la sûreté en civil ouvrent une porte dérobée, se précipitent sur moi, m’arrêtent et m’amènent dans une cuisine qui se trouvait derrière cette porte, située derrière le jardin de la Préfecture, boulevard du roi René. On arrête en même temps Vachez le plus jeune[17] et 3 messieurs qui se trouvaient près de moi ; on les relâche presque aussitôt.

Et mais après m’avoir fait décliner mes nom et qualité, on me mène devant le préfet, M. de Joly[18], qui me reçoit dans son cabinet et me sermonne sur ce qu’il appelle mon enfantillage ; puis il me fait mettre en liberté provisoire et les agents qui, sans son intervention, m’auraient mené passer la nuit au violon, me ramènent à la maison.

Dimanche 10 février 1901

J’attends mon assignation qui n’arrive pas.

Semaine du 11 au 17 février 1901

Lundi 11 février 1901

Rien encore. Nous passons la soirée chez Mme Loir-Mongazon[19].

Mardi 12 février 1901

Rien de saillant.

Mercredi 13 février 1901

On me signale un article du Patriote de l’Ouest[20] qui, sans me nommer, parle de l’affiche que j’ai voulu maculer et prétend que j’ai fait au préfet « de pleurnichardes excuses » ; j’écris au Patriote pour protester contre cette expression.

Jeudi 14 février 1901

Je vais raconter à M. Delahaye l’affaire de l’affiche et du Patriote. Il m’engage à ne pas pousser les choses plus loin.

Vendredi 15 février 1901

Le Patriote ne publie que ma lettre ; comme je n’étais pas nommé, je ne puis pas l’y obliger. Le soir, à 9h, nous recevons une quarantaine d’invités ; fort jolie soirée ; un artiste comique, M. Marcon, débite d’amusantes chansonnettes. On danse jusqu’à près de 3h du matin avec force visites au buffet.

Samedi 16 février 1901

Je vais patiner pendant 2 heures sur les prés du Bon Pasteur.

Dimanche 17 février 1901

Rien de saillant.

Semaine du 18 au 24 février 1901

Lundi 18 février 1901

Le matin, je vais à bicyclette à Bellouailles où le curé, M. Prud’homme, insiste pour me retenir à déjeuner. Je ne puis accepter à cause de Papa et de Maman qui m’attendent ; le soir, je vais patiner sur les prés de Saint-Serge ; ensuite, je vais avec Papa faire une visite de digestion à Mme Mongazon.

Mardi 19 février 1901

Je vais patiner au Bon Pasteur, après être allé le matin à la Membrolle à bicyclette.

Mercredi 20 février 1901

Le matin, j’entends la messe des cendres à l’Université. Le soir cours de M. Bouchard. Ensuite, je reçois avec Maman des visites au salon.

Jeudi 21 février 1901

Je vais patiner au Bon Pasteur. Le soir, après la réunion de la Congrégation, le comte de Saint-Pern[21] m’engage à assister à la réunion de la commission des patronages ; j’y assiste et, sur les instances de M. de Monti de Rezé[22], président du patronage de Saint-Serge, je me décide à faire partie de la direction de ce patronage. À la Commission, on discute les moyens d’établir un cours de dessin pour les apprentis concurrent du cours officiel qui est établi dans la matinée du dimanche et empêche les jeunes gens qui le suivent d’assister à la messe. Le projet de secours étant adopté en principe, on discute le détail : professeur, local finances, etc.

Vendredi 22 février 1901

9e cours de danse. Papa réussit à voir le directeur du Patriote de l’Ouest[23] qui consent, en principe, à rectifier l’expression de pleurnichardes excuses qui l’a mise à propos de l’affaire de l’affiche. Il avoue confidentiellement à Papa que, s’il n’a pas publié ma lettre, c’est qu’il l’a montrée au préfet et que celui-ci, craignant que des socialistes le prennent à parti pour avoir relâché un jeune homme de bonne famille, de la Faculté catholique et non repentant, ne se soucie pas de voir ma lettre publiée. Maman écrit au rédacteur en chef pour lui dire de rectifier sans mettre le préfet en cause. Le soir, conférence du comte du Réau[24] sur le mouvement angevin pour la défense du Pape en 1860.

Samedi 23 février 1901

Je vais patiner au Bon Pasteur et je vais à bicyclette sur la glace. Ensuite, je vais avec Papa trouver le rédacteur en chef du Patriote et il est entendu qu’il rectifiera sans mettre le préfet en cause.

Dimanche 24 février 1901

Je vais passer une partie de l’après-midi au patronage Saint-Serge où je surveille et fais amuser les enfants (Quel acte de dévouement !).

Semaine du 25 au 28 février 1901

Lundi 25 février 1901

Le soir, j’assiste à la salle des Quinconces à une conférence de Mr Augouard, vicaire apostolique de l’Oubanghi[25]. Mgr Rumeau, puis le R. P. Le Tallec lui souhaitent la bienvenue. Conférence très intéressante sur les mœurs des anthropophages de l’Oubanghi et sur les progrès du christianisme et de la civilisation dans ces contrées.

Mgr Augouard (1852-1921), évêque responsable du Congo français et de l’Oubangui

Mardi 26 février 1901

Rien de saillant.

Mercredi 27 février 1901

Je reçois plusieurs visites au salon après avoir suivi le cours de viticulture de M. Bouchard.

Jeudi 28 février 1901

10e cours de danse, avec cotillon. Le soirs conférence Saint Louis ; belle conférence de Normand d’Authon[26] sur la liberté d’enseignement. Et vote des 3 vœux suivants :

1° Toute personne, sous certaines garanties de capacité, aura le droit de fonder un établissement d’enseignement.

2° L’Etat devra distribuer également entre établissements officiels et établissements libres subventions et bourses.

3° Liberté absolue des programmes et libre collation des diplômes.

Ces 3 vœux seront portés à la réunion annuelle de la jeunesse catholique de l’Ouest à Saumur le 3 mars.

Mars 1901

Semaine du 1er au 3 mars 1901

Vendredi 1er mars 1901

11e cours de danse. Le matin j’assiste à l’Université à la messe du premier vendredi du mois de la congrégation.

Samedi 2 mars 1901

Le Patriote insère enfin la note rectificative à son article du 12 février. Nous apprenons la naissance et la mort de la fille de M. Maurice Gavouyère à Rennes[27].

Dimanche 3 mars 1901

Je vais passer l’après-midi au patronage Saint-Serge.

Semaine du 4 au 10 mars 1901

Lundi 4 mars 1901

À la conférence Saint Louis Conférence de M. de Ponnat[28] sur « Le vin et son rôle social en France ». Discussion qui se prolonge jusqu’à 10 h.

Mardi 5 mars 1901

Rien de saillant.

Mercredi 6 mars 1901

Papa et Maman font beaucoup de visites ; j’assiste aux cours de viticulture ; ensuite, je vais à la bibliothèque de la ville faire des recherches sur les combattants de Fontenoy ; l’heure de la fermeture de la bibliothèque arrive presque aussitôt ; je viendrai un autre jour continuer mes recherches.

Jeudi 7 mars 1901

Je me réunis avec MM. La Roche, Bazin et Parage, d’abord chez Letournel puis à l’Université pour décider les figures que nous présenterons ensemble au cotillon de demain.

Vendredi 8 mars 1901

Dernier cours de dansa ; il dure de 4h ½ à 7h ¾. Le cotillon, que je conduis en terminant avec Mlle de la Villebiot[29], est très réussi.

Samedi 9 mars 1901

Ce matin, M. Baugas[30] est malade et comme il devait faire les deux cours, par suite de l’absence de M. Coulbault parti pour Chinon à l’occasion de son mariage, il n’y a aucun cours. J’en profite pour faire avec Jacques Hervé-Bazin une jolie promenade à bicyclette. Nous allons chez sa sœur Mme Barthélémy au château de la Haye Joulin.

Dimanche 10 mars 1901

J’assiste au cirque à la conférence de M. Hubert Valleraux sur le droit d’association ; conférence très documentée, très claire, mais pas très éloquente. Ensuite, je vais au patronage Saint-Serge.

Semaine du 11 au 17 mars 1901

Lundi 11 mars 1901

Nous refusons une invitation de M. Gontard de Launay[31] pour mardi soir (demain), ayant déjà accepté une invitation à dîner chez M. Courtois pour le même jour. Le soir je vais à la Conférence Saint-Louis où M. René Bazin nous lit le premier chapitre du nouveau roman sur l’Alsace qu’il va faire paraître dans la Revue des Deux-mondes[32] ; autant que je puisse en juger par un premier chapitre, ce roman diffère un peu des précédents ouvrages de René Bazin. Ce n’est plus l’étude d’une classe particulière d’habitants d’un pays ; c’est plutôt l’étude de l’état d’âme d’un pays tout entier ; de plus, la fibre patriotique que René Bazin fait vibrer à propos de la malheureuse province qui nous a été ravie est d’un excellent effet.

Les Oberlé de René Bazin, couverture de l’édition originale (1901)

Mardi 12 mars 1901

Le matin, profitant de la maladie de MM. Jac et Baugas je fais une longue promenade à bicyclette, 3 h de promenade (8h10 à 11h10) et 40 kilomètres de trajet ; je vais d’Angers à Corné (15 km), de Corné sur la Loire à 2 km de Saint-Mathurin (5 km ½) ; de là, je rentre à Angers par La Bohalle, La Daguenière, et La Pyramide (18 à 19 km). Le soir, je vais dîner chez M. Courtois.

Mercredi 13 mars 1901

Je reçois quelques visites au salon avec Maman.

Jeudi 14 mars 1901

Je vais à l’inspection d’Académie retirer mon diplôme de bachelier ès lettres philosophie.

Le soir, congrégation.

Vendredi 15 mars 1901

J’assiste à la conférence de droit civil de M. Jac.

Samedi 16 mars 1901

Rien de saillant. Le soir, leçon d’escrime et conférence Saint-Vincent de Paul

Dimanche 17 mars 1901

Je vais voir Jacques Hervé-Bazin et Jacques des Loges[33]. Le soir j’assiste à la représentation du Voyage de M. Perrichon, comédie de la Biche en 4 actes au patronage Saint-Joseph.

Semaine du 18 au 24 mars 1901

Lundi 18 mars 1901

Je passe à l’Université un examen préparatoire de droit ; j’obtiens : une rouge pour le droit romain (M. Gavouyère), une rouge pour l’histoire du droit (M. de la Bigne de Villeneuve) et une blanche-rouge pour le droit civil (M. Jac). Si cette moyenne se maintient à mon examen d’économie politique de demain, je serai reçu.

Le soir je vais à la conférence Saint-Louis où M. Grimaut lit une courte étude sur la Tunisie (j’y fais quelques observations) ; et M. Gaudineau lit un travail sur la loi, actuellement en discussion, des associations, et sur la manière dont elle est discutée à la Chambre[34].

Mardi 19 mars 1901

Marie-Thérèse, fatiguée depuis deux jours, est obligée de garder le lit à cause d’une angine. Le soir, je passe mon examen d’économie politique (M. Baugas) ; j’obtiens une rouge-blanche. Je suis donc reçu pour l’ensemble, puisqu’il suffit pour être reçu d’avoir une moyenne de rouge. Après l’examen, je vais faire une visite par carte à Madame Courtois.

Mercredi 20 mars 1901

C’est aujourd’hui Bonne Maman[35] qu’une grippe oblige à garder le lit. Cela fait deux malades en même temps. Papa va chercher une sœur garde-malade de l’Espérance. Maman reçoit quelques visites au petit salon.

Jeudi 21 mars 1901

Premier jour du printemps ; cela se reconnaît encore mieux à la température et à l’état du ciel qu’au calendrier ; aussi je profite du beau temps pour aller faire une belle promenade à bicyclette : Angers à Saint-Georges-sur-Loire, retour par La Possonnière, Savennières, Bouchemaine ; 42 km ; départ à 1h ½, retour à 5h avec de fréquents arrêts. Bonne maman et Marie-Thérèse vont mieux, mais plusieurs jours de lit et de précaution leur seront nécessaires.

Le soir, alerte, parce que la cuisinière a vu des individus de mauvaise mine prendre les dimensions de la porte ; Papa avertit la police ; nous barricadons toutes les portes etc… Et la nuit se passe sans que nous ayons à faire usage des armes que nous avions préparées.

Vendredi 22 mars 1901

Rien de saillant ; le soir à 5h, conférence de droit civil.

Samedi 23 mars 1901

Leçon d’allemand et leçon d’escrime ; le soir, conférence de Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 24 mars 1901

Je passe l’après-midi au patronage Saint-Serge ; le soir, j’assiste à la chapelle de l’internat de la rue Rabelais au sermon de l’abbé Crosnier, à la bénédiction et ensuite au punch en l’honneur de la fête de la congrégation de Notre-Dame de l’Annonciation qui est demain.

Semaine du 25 au 31 mars 1901

Lundi 25 mars1901

Le soir, conférence Saint-Louis ; après la conférence, Joseph Vachez m’amène dans sa chambre où il m’offre une cigarette et des biscuits.

Mardi 26 mars 1901

Le matin, premier jour de la retraite de l’Université. J’écris à M. Féron-Vrau, directeur de La Croix[36], pour lui demander de me laisser de temps en temps écrire dans son journal une chronique sur les œuvres d’étudiants de l’Université catholique d’Angers.

Papa va voir Philomène au Mans.

Couverture d’un livre sur Paul Féron-Vrau (1864-1955), directeur de La Croix

Mercredi 27 mars 1901

Je reçois quelques visites au petit salon avec Maman.

Jeudi 28 mars 1901

Rien de saillant. L’après-midi, je vais consulter un ouvrage à la bibliothèque de la ville.

Vendredi 29 mars 1901

Le matin, à 8h, je fais ma communion pascale à la chapelle de l’internat de l’Université. L’après-midi, je fais féliciter J. des Loges qui vient d’être reçu à Caen à l’oral dans son baccalauréat de philosophie. Ensuite, promenade à bécane aux Ponts-de-Cé où il y a une crue de la Loire. Le soirs conférence d’Étienne Lamy[37] sur la femme et l’enseignement de l’État. M. Lamy nous montre d’abord les hommes s’éloignant de plus en plus de toute morale sous l’influence de l’enseignement athée et destinée à glisser rapidement dans le socialisme, dont les partisans sont déjà légion dans l’Université, si un frein ne vient pas les arrêter. Ce frein, ce sont les femmes qui peuvent et doivent l’être, car, mieux que les hommes, elles ont su résister à l’athéisme et à ses conséquences. Mais, pour que la femme ait sur l’homme assez d’influence pour l’arracher à ces doctrines fatales, il faut développer son instruction. L’éducation actuelle de la femme est celle d’un temps de paix ; il lui faut l’éducation d’un temps de guerre ; et de peur qu’elle n’aille chercher la science dans les établissements de l’État ou les fausses doctrines l’auraient corrompue, les établissements catholiques de jeunes filles doivent étendre leur programme.

Etienne Lamy (1845-1919), avocat, journaliste et homme politique, membre de l’Académie française

Toutes les idées de M. Lamy s’enchaînent d’une façon merveilleuse : pas d’artifices mais des idées. Cette conférence, présidée par Mgr Rumeau qui adresse quelques paroles de bienvenue au conférencier, est une des plus belles qui aient été prononcées à l’université.

Samedi 30 mars 1901

Je reçois la réponse de M. Féron-Vrau ; il accepte ma proposition ; je prépare sur la conférence d’Étienne Lamy un article que je lui enverrai demain. Il me demande dans sa lettre de lui envoyer régulièrement les publications concernant l’Université. L’après-midi je vais me renseigner sur ces publications ; je vois que celle qui pourra le mieux satisfaire est L’Écho régional. Le soir, leçon d’allemand, escrime et Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 31 mars 1901

Le matin, nous assistons au long office des rameaux à Saint-Joseph. Le soir, je recopie mon article d’hier sur la conférence Lamy et je l’envoie à M. Féron-Vrau à qui j’écris au sujet du Bulletin.

Avril 1901

Semaine du 1er au 7 avril 1901

Lundi 1er avril 1901

Le matin, promenade à bécane à Montreuil-Bellay, Béné et Epinard (20 km).

Mardi 2 avril 1901

Papa part à midi pour le Roussillon. Nous recevons une lettre de Tata Mimi[38] me disant qu’elle m’attend à Neuilly. Je partirai mardi 9 avril. L’après-midi, je vais consulter des ouvrages à la bibliothèque de la ville.

Mercredi 3 avril 1901

Je passe une partie de l’après-midi à fouiller l’arquimèse[39] du salon où je trouve quelques vieux papiers très curieux.

Jeudi 4 avril 1901

Le mauvais temps m’empêche d’aller déjeuner à bicyclette chez Jacques Hervé-Bazin au Château du Pathis, près Segré et Marrans, comme j’y étais invité. J’envoie une dépêche et j’écris. Le soir, je visite avec Maman et Marie-Thérèse les reposoirs des églises.

Vendredi 5 avril 1901

Vendredi Saint. Le matin j’assiste à l’Office à Saint Joseph.

Samedi 6 avril 1901

Le matin, j’assiste à l’Office à Saint Joseph. Le soir, je vais à la bibliothèque.

Dimanche 7 avril 1901 (Jour de Pâques)

Nous assistons à la messe de six heures à Saint-Serge. L’après-midi, je vais au patronage

Semaine du 8 au 14 avril 1901

Lundi 8 avril 1901

Nous allons attendre Philomène à la gare. Elle arrive à 11h37.

Mardi 9 avril 1901

Le matin, je vais chez l’oculiste Bernard qui m’enlève un commencement de kyste à la paupière inférieure de mon œil gauche. Par le rapide de 10h25, je pars pour Paris ; j’arrive à 3h30 à la gare Saint-Lazare où m’attendait Tata Mimi. Nous allons chez elle à Neuilly ; puis je vais me promener sur les boulevards. Je rentre à 7h et je dîne avec Monsieur le vicomte H. des Cordes[40], beau-frère de Xavier, en ce moment de passage à Paris.

Mercredi 10 avril 1901

Le matin, je fais quelques courses et commissions dans Paris ; le soir je vais me promener avec Margot, nous allons au Musée de Cluny, au Palais de justice puis je laisse Margot et je vais faire une longue visite à M. Le Marois, avocat à la Cour de Cassation, cousin de mon oncle Joseph de Lazerme et son associé dans l’affaire de la particule et du titre de comte des Lazerme ; nous causons longuement de cette affaire[41].

Joseph de Lazerme (1846-1922), dont le père Charles avait obtenu en 1876 un brevet de comte du prétendant carliste espagnol Carlos VII de Bourbon, ici (au centre) lors d’un voyage en Hongrie en 1908 – Archives départementales des Pyrénées-Orientales, Fonds Lazerme (57J408)

Jeudi 11 avril 1901

Le matin, je fais l’acquisition d’une photographie du duc d’Orléans et d’une photographie de la duchesse et je commande une photographie du comte de Chambord et une autre du comte de Paris ; puis je vais à la Bibliothèque nationale où je vais voir Monsieur Ria, archiviste paléographe, pour lequel Xavier m’a donné un mot de recommandation. Il m’engage à revenir demain parce que tout sera ouvert et que je pourrai mieux visiter la bibliothèque. Le soir, je vais voir à l’Hôtel de ville mon oncle Henri de Pontich, directeur administratif des travaux de la Ville de Paris, je ne le trouve pas, je me promène ensuite sur la rive gauche, je vais chercher Xavier à l’usine Mars[42], nous allons ensemble chez Piccot, que nous ne trouvons pas puis, chez Pouff.

Philippe d’Orléans (1838-1894), comte de Paris : « Aurait régné sous le nom de Philippe VII de 1883 à 1894 » (inscription d’Antoine d’Estève de Bosch) – Collection Pierre Lemaitre

Vendredi 12 avril 1901

Le matin, je vais avec Margot chez le curé de Neuilly à qui Margot demande pour quel candidat Xavier doit voter à l’élection municipale de dimanche. Puis nous faisons un tour au bois. Le soir, je vais voir mon oncle Albert de Lazerme, il est absent de Paris ; mais je vois ma tante Jeanne et mes cousines Madeleine et Suzanne[43]. Ensuite, j’entre à Notre-Dame, puis je reviens à l’Hôtel de ville où je ne trouve pas encore mon oncle de Pontich, je vais ensuite voir mon cousin le docteur Cornet de Bosch[44], que je ne trouve pas ; enfin, je vais chercher Margot au concours hippique, au Grand Palais des Champs-Elysées, et nous allons ensemble chez nos cousins de Barescut[45] que nous ne trouvons pas.

Samedi 13 avril 1901

Le matin, je reviens à la Bibliothèque nationale que je n’ai pas eu le temps de visiter hier ; je fais des recherches au Grand Armorial de d’Hozier ; je vais aussi chez Piccot que je ne trouve pas, mais je cause longuement avec son propriétaire qui me raconte toutes ses grotesqueries. Le soir, nous allons avec Margot visiter le Musée du Louvre ; puis Margot va faire des visites et je vais chez Piccot, que je rencontre enfin ; il me raccompagne dans le métropolitain jusqu’à l’Étoile. Après dîner, nous allons à la foire du Trône place de la Nation avec Margot et Xavier.

Dimanche 14 avril 1901

Le matin vers 9h Maurice[46] arrive pour passer la journée avec nous ; à 10 heures, nous allons tous les quatre, Margot, Xavier, Maurice et moi à la Mairie de Neuilly où Xavier vote pour le candidat de la « Patrie française », Monsieur Suard ; nous allons ensuite à la messe à Saint-Pierre de Neuilly. L’après-midi Xavier, Margot et moi raccompagnons Maurice chez son oncle M. Armand de Terrats[47], qui nous fait visiter son atelier de peinture et de sculpture. Ensuite nous rencontrons Piccot, à qui nous offrons une cigarette explosive, ce qui lui cause une frayeur injustifiée ; puis nous rentrons à Neuilly par le métropolitain.

Semaine du 15 au 21 avril 1901

Lundi 15 avril 1901

Je quitte Paris, avec regret, par le rapide du midi ; j’arrive à Angers à 5h de l’après-midi. Je trouve Bonne Maman en bien meilleure santé.

Mardi 16 avril 1901

Je fais quelques commissions avec Marie Thérèse et Philomène.

Mercredi 17 avril 1901

Je rentre à la Faculté pour la reprise des cours. L’après-midi, j’assiste à la séance du Conseil général ; par 25 voix contre 3, on vote un vœu invitant les sénateurs du Maine-et-Loire à s’opposer au vote par le Sénat de la loi sur les associations déjà votée par la Chambre.

Jeudi 18 avril 1901

Papa arrive le matin venant du Roussillon et de Biarritz. Le soir, à cinq heures, nous allons accompagner Philomène qui rentre au Sacré-Cœur du Mans. À 8h ¼, nous assistons à la salle de la rue des Quinconces à une séance musicale et récréative offerte par des Messieurs et des dames du monde au profit du patronage Saint-Vincent-de-Paul. Sortie à 11h ½.

Vendredi 19 avril 1901

À 5h, à l’Université, conférence de droit civil de M. Jac.

Samedi 20 avril 1901

Leçon d’allemand et leçon d’escrime. À 8 heures, conférence de Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Serge.

Dimanche 21 avril 1901

Je passe la plus grande partie de l’après-midi au patronage Saint-Serge, le soir, à 8 heures, nous assistons avec Papa à la réunion générale des conférences de Saint-Vicent-de-Paul, place Saint-Martin.

Semaine du 22 au 28 avril 1901

Lundi 22 avril 1901

Je commence aujourd’hui les visites du jubilé. Le soir à 08h, Conférence Saint-Louis.

Mardi 23 avril 1901

À 2 ½ h, au laboratoire de chimie de l’Université, cours de viticulture avec un examen au microscope de certains ferments du vin. À cinq heures, conférence d’économie politique. Entre les deux, je continue mes visites du jubilé

Mercredi 24 avril 1901

Cours à 2h de viticulture à la société industrielle et agricole. À 5h cours de greffage chez M. Lepage, pépiniériste

Jeudi 25 avril 1901

A 5h leçon d’escrime, le soir à 8h congrégation.

Vendredi 26 avril 1901

L’après-midi, conférence d’économie politique à 1h ½ et conférence de droit civil à 5h à l’Université

Samedi 27 avril 1901

Par le rapide de 10h25, Maman part pour Paris ; comme il n’y a pas aujourd’hui de second cours, nous allons Marie-Thérèse et moi l’accompagner à la gare. L’après-midi, je vais à bicyclette à Sainte-Gemmes ; retour par les Ponts-de-Cé. Ensuite, leçon d’escrime ; à 5h, travaux pratiques de greffage chez M. Lepage ; à 8h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 28 avril 1901

Le soir, nous assistons à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale.

Semaine du 29 au 30 avril 1901

Lundi 29 avril 1901

Le matin, je passe assez bien un examen de viticulture. L’après-midi, j’assiste à l’Université au cours de droit public du comte du Plessis de Grenédan[48]. À 8h, Conférence Saint-Louis.

Joachilm du Plessis de Grenédan (1870-1951) , docteur en droit, professeur d’histoire du droit, d’économie politique et de droit commercial à la Faculté libre de droit d’Angers, doyen en 1919

Mardi 30 avril 1901

Bonne Maman, qui devait partir aujourd’hui pour Toulouse, retarde son départ jusqu’à demain à cause du mauvais temps. À 5h, conférence de Monsieur Coulbault.

Mai 1901

Semaine du 1er au 5 mai 1901

Mercredi 1er mai 1901

Bonne Maman renvoie encore son départ à demain à cause du mauvais temps. Le soir : cours de viticulture à 2h, cours de droit public à 3h ½ et cours de greffage à 5 heures. Après-midi bien employée !

Jeudi 2 mai 1901

À midi, nous accompagnons Bonne Maman à la gare. Papa l’accompagne jusqu’à Niort afin qu’elle n’ait pas à changer de train jusqu’à Bordeaux où l’attendra l’Oncle Paul[49]. L’après-midi à 1h ½ leçon de mandoline. Ch. de Fontenay qui vient prendre sa leçon avec moi, m’annonce ses prochaines fiançailles avec une jeune fille des environs de Saumur, dont il ne me dit pas le nom. À 8h, j’assiste au Mois de Marie à la cathédrale et à la procession.

Vendredi 3 mai 1901

Papa rentre de Niort à 1h du matin ; il a très bien visité la ville grâce à l’amabilité de M. Nivart, qu’il a rencontré et qui s’est mis à sa disposition pour lui faire visiter Niort. À 2h, je vais à la bibliothèque municipale.

Samedi 4 mai 1901

Leçon d’allemand ; cours de greffage.

Dimanche 5 mai 1901

Le matin, je vais à la messe de 8 heures ; puis je fais de la photographie. L’après-midi, je vais au patronage Saint-Serge ; puis je visite, avec Maillefer, les greniers de l’église Saint-Serge.

Semaine du 6 au 12 mai 1901

Lundi 6 mai 1901

Je passe mon après-midi aux assises ou j’assiste au jugement et à la condamnation à 4 ans de prison d’un carrier de Trélazé qui en avait tué un autre d’un coup de carabine. Le soir, Conférence Saint-Louis.

Mardi 7 mai 1901

L’après-midi, je vais à la bibliothèque. À 5h, conférence d’économie politique. À 8h ½, j’assiste à la salle du cirque à une conférence donnée par MM. Syveton[50] et Noilhan[51] de « la Patrie française ». François Coppée[52], qui devait venir présider la conférence, en a été empêché par la maladie. La salle du cirque est comble. M. Syveton nous fait part des regrets de Coppée de n’avoir pu venir ; Monsieur Noilhan nous lie le discours qu’il devait prononcer et qui est un réquisitoire contre le gouvernement. Puis M. Syveton nous retrace l’histoire du néfaste ministère Waldeck-Rousseau, qui nous opprime depuis deux ans ; le seul lien qui unit des hommes d’origine aussi diverses que l’ancien modéré Waldeck et le collectiviste Millerand est l’amour de Dreyfus, la haine de l’armée française. Contre ces bandits, tous les Français, quelle que soit leur opinion politique – royalistes, bonapartistes républicains – doivent s’unir sur le terrain, qui nous est cher à tous, de la liberté et du patriotisme. Il termine son magnifique discours par le cri de « Vive la Patrie française ».

Gabriel Syveton (1864-1904), dirigeant de la Ligue de la patrie française, député

Ce discours est fréquemment interrompu par quelques cris hostiles proférés par des socialistes et des anarchistes, mais les applaudissements et les acclamations de l’auditoire patriote les couvrent. Un anarchiste ayant crié « Vive la Sociale », toute la salle se lève et le conspue en criant : « à la porte », et plusieurs patriotes le saisissent, le jettent dehors. Même sort pour un interrupteur qui a crié « Vive l’Internationale », tout le monde lui crie : « en Prusse !!! » et « quarante sous ! ». Un moment, l’anarchiste, qui a été expulsé, rentré dans la salle ramenant plusieurs camarades ; ils ont plusieurs fois interrompu le discours ; quelques coups de poing ont été échangés ; mais il n’y a pas eu de désordre grave. M. Noilhan, succédant à M. Syveton, répond à certains interrupteurs. À la fin, un ordre du jour est noté par 2500 citoyens présents dans la salle, environ ; il souhaite un prompt rétablissement à Coppée, et appelle l’union des Français, pour jeter bien loin la bande de Juifs, de Francs-maçons et de Cosmopolites aux élections de l’année prochaine.

Mercredi 8 mai 1901

Cours de viticulture et de greffage ; Maman rentre ce soir de Neuilly. Marie-Thérèse est moi allons l’attendre à la gare.

Jeudi 9 mai 1901

J’assiste à la cour d’assises à la condamnation à quinze ans de travaux forcés d’un nommé Morin pour tentative d’assassinat avec commencement d’exécuter à Cholet.

Leçon d’escrime à 5 heures. Le soir, congrégation.

Vendredi 10 mai 1901

J’assiste à la cour d’assises aux débats de l’affaire de 3 voleurs dont l’un est défendu par Joseph Vachez, à qui l’on a confié d’office cette rude tâche, car son client a 22 vols à son actif dont plusieurs dans des églises. Les plaidoiries auront lieu demain. À 5h, leçon d’escrime.

Samedi 11 mai 1901

Je vais à la Cour d’assises ou j’entends la plaidoirie de Vachez et où je vais voir le sergent de Marsaguet[53]. L’accusé le plus coupable, le client de Vachez, a 10 ans de travaux forcés ; l’autre en a 8 et la femme, leur complice, a 2 ans de prison. À 5 h, dernier cours de greffage. Le soir à 8h ¼, j’assiste à l’Université à la belle conférence de Ferdinand Brunetière[54] sur les services rendus par les Congrégations. L’éminent académicien montre que chacune des congrégations est l’épanouissement d’une vertu particulière de l’Évangile ; les congrégations sont aussi le lien qui unit les diverses églises entre elles et chaque église au pape. Enfin, les services rendus par les congrégations à l’Église et le clergé séculier sont si grands que les deux clergés sont solidaires et que toute atteinte à la liberté de l’un est une atteinte à celle de l’autre. Mgr Rumeau et Mgr Augouard assistaient à la conférence ; après la conférence, punch d’honneur à la bibliothèque de l’Université.

Ferdinand Brunetière (1748-1906), historien de la littérature et critique littéraire, membre de l’Académie française

Dimanche 12 mai 1901

À 8 h ½, je prends part avec plusieurs élèves de l’école d’agriculture à un grand concours de greffage à l’école des Beaux-Arts. Le soir à 4 heures, je vais faire en compagnie de Joseph Vachez une promenade à bicyclette à la Pyramide, la Daguenière, la Bohalle, Brain-sur-l’Authion, et retour par Trélazé.

Semaine du 13 au 19 mai 1901

Lundi 13 mai 1901

Le soir, conférence Saint-Louis.

Mardi 14 mai 1901

Le matin, j’assiste à la procession du jubilé. L’après-midi, je vais travailler à la bibliothèque. Le soir, à 5 h, conférence de droit romain. À 8 h, je vais passer la soirée et prendre le thé chez Jacques Hervé-Bazin. Il y a, en même temps que moi, Mme des Loges, Jacques des Loges et Henri Bonnet.

Mercredi 15 mai 1901

Le matin, j’assiste à la procession du jubilé. Au cours de viticulture à 2 h, M. Bouchard me remet le diplôme de maître-greffeur que m’a valu le concours de dimanche. Le matin, j’avais déjà vu mon nom dans la liste publiée par Le Maine-et-Loire.

Jeudi 16 mai 1901

C’est aujourd’hui l’Ascension ; mais un fort rhume de cerveau, qui a une tendance à passer à la gorge, m’empêche de sortir de toute la journée ; je vais seulement à la messe. Je profite de ma réclusion forcée pour faire de la photographie, de l’allemand et aussi pour lire Le Correspondant.

Vendredi 17 mai 1901

Mon rhume va mieux ; à 8 h, je vais au cours en voiture ; ensuite, je sors comme d’ordinaire ; je vais à la bibliothèque en sortant des cours. L’après-midi, conférence de droit civil.

Samedi 18 mai 1901

Je vais matin et soir à la bibliothèque. L’après-midi, j’ai aussi une leçon d’allemand.

Dimanche 19 mai 1901

Je passe l’après-midi au patronage. J’y apprends le départ d’Angers de Maurice Beaufreton, si lancé dans les œuvres et qui s’occupait tant de la Ligue antialcoolique ; il avait volé des quantités de livres à la bibliothèque de l’Université ; sans ressources aucunes, il ne subsistait qu’en vendant ces livres. Pour éviter un scandale, on a étouffé l’affaire ; il erre de ville en ville cherchant une position qu’il ne peut trouver car on refuse de l’employer dès qu’on a reçu des renseignements d’Angers sur son compte ; il est actuellement en Belgique. Qui aurait pu se douter de cela de la part d’un bon étudiant de l’Université catholique, qui avait fondé le Patronage de Saint-Serge et qui s’occupait d’une foule d’œuvres, en apparence avec dévouement ?

Semaine du 20 au 26 mai 1901

Lundi 20 mai 1901

Le soir, je vais à l’escrime à 5 heures ; et à 8 heures, Conférence Saint-Louis. Très intéressante conférence de René Lucas sur la navigation de la Basse-Loire et la nécessité d’aménager le port de Saint-Nazaire, qui est, du continent, le plus rapproché de l’Amérique et qui pourrait devenir l’un des plus importants de l’Europe.

Mardi 21 mai 1901

Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. À 4 h, Maman et moi allons faire une visite à Mme Hervé-Bazin ; nous ne la trouvons pas et nous laissons nos cartes. À 5 h, conférence d’économie politique. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Mercredi 22 mai 1901

Le matin et l’après-midi, je vais travailler à la bibliothèque. Le soir à 4 h, en sortant de la bibliothèque, je vais à la caserne Desjardins inviter le sergent de Marsaguet à venir voir samedi le concours hippique de nos fenêtres.

Jeudi 23 mai 1901

À 1 h, je prends une leçon de mandoline de 2 heure. À 5 h, conférence de droit civil.

Vendredi 24 mai 1901

Après le second cours, je rentre vite déjeuner à la maison ; puis je prends avec le Père Vétillart, Daniel Dauge et De Ponnat le train de Saumur ; arrivés à la gare, nous prenons une voiture qui nous mène à la pépinière départementale à Chacé où Monsieur Bouchard, directeur, nous fait admirer tous les plans de vigne possibles et imaginables ; nous allons ensuite à Varrains où nous visitons les vignes et surtout les caves à 25 m sous le sol de M. Duran, négociant champagniseur, qui expédie dans tous les pays un million de bouteilles par an. Enfin, nous allons chez le marquis de Dreux-Brézé[55], à Brézé ; nous visitons une de ses vignes, dont nous admirons l’ordre et la propreté, puis ses caves. Nous dégustons ses vins, blancs et rouges, qui sont excellents. Nous quittons Brézé à 7 h ½ et nous arrivons à 8 h ¼ à l’hôtel Budan à Saumur où nous attend à un excellent dîner. Nous partons de Saumur par le train de 10 h 48 et nous arrivons à Angers à 11 h 57. Charmante et instructive journée !

Samedi 25 mai 1901

Je passe mon après-midi à la fenêtre d’une chambre du second où je vois le concours hippique en compagnie de quelques amis (les 2 Vachez, Hervé-Bazin, De Marsaguet et Roger Follenfant). Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 26 mai 1901

Je vais au concours hippique où on reprend un exercice de chasse inauguré à Paris au Grand Palais, et qui consiste en ce que le cavalier ouvre une porte, une première fois en descendant de cheval et une seconde fois, sans quitter son cheval. Affluence de la société-ultra élégante dans les tribunes. Le soir, je vais au Mois de Marie à la cathédrale.

Semaine du 27 au 31 mai 1901

Lundi 27 mai 1901

Je pars par le rapide de 10 h 25 pour le Mans où je vais voir Philomène au Sacré-Cœur, et où j’assiste à la réunion des anciens élèves au Collège Sainte-Croix. On joue Le fils de Ganelon, qui n’est autre chose que La fille de Roland d’Henri de Bornier, moins les rôles de femme ; la pièce est fort bien jouée. À 6 h, banquet dans la cour d’honneur. Nous repartons – De Bréon[56], Hervé-Bazin, Des Loges et moi –, par le train de 9 h 42 et nous arrivons à Angers à minuit passé.

Mardi 28 mai 1901

À 2 heures de l’après-midi, nous assistons à la salle des Quinconces à une séance de charité ou Botrel[57] et sa femme chantent plusieurs chansons de la composition de Théodore Botrel ; ils sont toujours chaleureusement applaudis, surtout quand vient la note royaliste ou quand ils attaquent les Anglais !

Mercredi 29 mai 1901

Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. À 6 h, je porte aux pauvres les bons de Saint-Vincent-de-Paul.

Jeudi 30 mai 1901

Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. Papa obtient de M. Baugas des renseignements sur Beaufreton qui prouvent que ce jeune homme n’est pas aussi coupable qu’on l’avait dit tout d’abord. Au sujet des livres, il s’est rendu coupable d’indélicatesses, il est probable qu’il y a eu vol, mais l’enquête de l’abbé Delahaye n’a pas prouvé absolument le vol. Enfin, au sujet de rapports inavouables que Beaufreton aurait entretenus avec des enfants du Patronage Saint-Serge, il n’y a ni preuve, ni présomption.

Vendredi 31 mai 1901

Matin et soir, je vais travailler à la bibliothèque. Nous recevons une invitation à un dîner mardi soir chez M. et Madame Georges de la Villebiot[58] ; nous acceptons.

Juin 1901

Semaine du 1er au 2 juin 1901

Samedi 1er juin 1901

Le matin, je vais à la bibliothèque ; l’après-midi leçon d’allemand et leçon d’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 2 juin 1901

Le matin à 8 heures, j’assiste avec Papa, dans la chapelle de l’externat Saint-Maurille, à la première communion d’Alfred de Soos[59]. L’après-midi, je vais au patronage Saint-Serge. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 3 au 9 juin 1901

Lundi 3 juin 1901

Je vais à l’escrime à 5 h. Le soir à 7 heures, Papa qui est invité par le comte de Saint-Pern[60] et moi, allons à la Conférence Saint-Louis. Je lis un travail sur « Le côté moral de la colonisation » et sur la manière dont les peuples colonisateurs modernes l’ont compris dans leurs rapports avec les indigènes. Puis M. René Bazin nous lit quelques passages de son roman sur l’Alsace[61].

Mardi 4 juin 1901

Je vais voir M. Pinguet professeur de musique et m’entendre avec lui pour les heures de mes leçons de mandoline car le départ de Mme Edouard Fischer pour Châteaubriant a rendu nécessaire le choix d’un nouveau professeur. À 7 heures, nous allons dîner chez M. de La Villebiot ; nous ne sommes que 10 à table ; en dehors de nous, il y a M. de Grehaulme[62] et M. de Pontbriand[63]. Nous prenons le thé à 10h00.

Mercredi 5 juin 1901

Je me lève à 3 heures et demie (ce qui ne fait guère de sommeil puisque je me suis couché hier soir à plus de onze heures) pour aller voir le lancement sur la Loire d’un pont de bateaux et le passage sur ce pont de la garnison d’Angers, qu’on nous a annoncés pour 5 heures. Aussitôt levé, je vais à l’Université où m’attendent plusieurs étudiants et, à 4 h ½, nous partons pour la Pointe, à bicyclette ; nous y arrivons à 5 h ¼ pour assister au commencement de la construction du pont par le 6e génie ; comme l’opération sera assez longue et que les troupes ne passeront que vers 9 heures, nous partons à la rencontre du 77e de ligne qui doit arriver de Cholet ; de Rochefort, nous entendons des feux de salves qui doivent nous annoncer son approche ; malheureusement, au moment où nous quittions Rochefort, un de mes compagnons de route vient se buter dans ma bicyclette et me casse 3 rayons ; par bonheur, il se trouve à Rochefort-sur-Loire un mécanicien qui me l’arrange. Après la réparation, nous cherchons vainement le 77e et, ne le rencontrant pas, nous nous décidons à partir pour Denée où est la tête du pont ; quand nous y arrivons, le 135e de ligne levait le bivouac pour commencer le passage, le sergent de Marsaguet, qui m’aperçoit, m’indique un bon endroit pour assister au passage ; le passage, commencé à 9 h moins le quart, s’est terminé vers 9 h 20 (environ 35 minutes pour le 135e infanterie et le 25e dragons). Après le passage, nous repartons dans la direction de Mûrs, où nous nous rafraîchissons puis nous rentrons à Angers pour par les Ponts-de-Cé ; nous arrivons à Angers à 11 h ¼. L’après-midi, je vais prendre un bain pour me reposer car il faisait très chaud pendant la promenade. À 6 h ½, nous avons la visite de l’abbé de Falguières[64] qui est venu passer quelques jours à Angers.

Jeudi 6 juin 1901

Je suis invité à aller porter le dais à la procession des Dominicains aujourd’hui ; j’accepte. Je commence à faire circuler dans la rue Joubert la pétition qu’on m’a confiée ; pour aujourd’hui, résultat nul, personne ne veut mettre son nom le premier sur la liste ; un huissier me répond que ; bien que partisan de la liberté d’association ; il n’ose pas, étant officier ministériel, signer la pétition ; je lui dis que je n’avais pas cru l’office d’huissier incompatible avec l’indépendance politique et la liberté de pensée ; un magistrat, pour me refuser sa signature, m’allègue sa qualité de fonctionnaire (quelle indépendance ! quel courage !), je continuerai demain. À 5 h, je vais à la procession chez les Dominicains ; je porte le dais avec Hervé-Bazin, De Bréon et Roques. Après la procession, qui est fort courte, le Père Supérieur nous réunit dans la bibliothèque avec Mgr de Kernaëret[65] et nous offre du vin blanc d’Anjou. Le soir après la Congrégation, le Père Caron nous réunit, nous offre des rafraîchissements et nous fait approuver quelques mesures pour lutter contre la loi d’association ; on décide d’afficher dès cette nuit des affiches de protestation et d’équiper le plus tôt possible des hommes-sandwiches, etc.

Vendredi 7 juin 1901

M. Follenfant[66] met le premier son nom sur ma pétition ; je recueille aujourd’hui 6 signatures. À 5 h, conférence de M. Jac. Le soir en nous promenant nous rencontrons des Roussillonnais de passage à Angers ; nous causons un moment avec eux en français et en catalan.

Samedi 8 juin 1901

Je recueille aujourd’hui neuf signatures ; on a commencé, il suffit : les moutons de Panurge suivent ; la plupart des personnes chez lesquelles je me présente sont hostiles à la loi contre les associations ; mais beaucoup craignent de se compromettre en signant la pétition. À 3 h ½, leçon d’allemand ; à 5 h, nous allons faire une visite de digestion à Madame de La Villebiot, nous ne la trouvons pas ; ensuite, leçon d’escrime. À 8 h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 9 juin 1901

Je vais à la messe à 8 h à Saint-Joseph ; à 9 h ½, je vais à la salle synodale de l’évêché ; c’est de là que je pars avec quelques membres de la Conférence Saint-Louis et l’Université pour le tertre Saint Laurent avec la procession générale du Saint-Sacrement ; le temps étant superbe et malgré la chaleur, la procession est très belle. À l’aller où elle est la plus complète, elle a mis presque une heure à défiler sur un point donné ; les décorations des maisons sont, en général, très réussies, surtout à la rue de la Roë où il y a beaucoup de dômes allant d’une maison à une autre par-dessus la rue. On est de retour à la cathédrale à midi trois quarts et nous rentrons à la maison à 1 heure. À 4 heures, je vais chez Jacques Hervé-Bazin, qui reçoit quelques amis que Mme Hervé-Bazin présente à Mlle de Bréon[67]. Mlle de Bréon est venue passer deux jours à Angers chez Mme Hervé-Bazin pour voir la procession. On s’amuse bien ; il y avait : Mlle de Kergaradec[68], Jacques des Loges, Roger de Bréon, M. de Beauregard et moi. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 10 au 16 juin 1901

Lundi 10 juin 1901

Papa part à midi pour Angoulême où il va présider le concours des collèges catholiques de l’Ouest. Marie-Thérèse va passer l’après-midi chez Madame René Bazin à sa campagne de Saint-Barthélemy. À 11 h, Je vais prendre une leçon de mandoline chez M. Pinguet. À 5 h, leçon d’escrime.

Mardi 11 juin 1901

À 5 h, conférence d’économie politique.

Mercredi 12 juin 1901

Nous recevons une dépêche de Trouillas nous annonçant la mort de Paul Torrent-Ricard, le régisseur de nos vignes de Trouillas, dont la famille est depuis 150 ans sur nos propriétés. Il n’avait pas plus de 45 ou 46 ans, mais à son passage à Trouillas au moment de son avant-dernier voyage en Roussillon, Papa l’avait trouvé très fatigué. J’envoie une dépêche de condoléances à sa fille Mathilde qui nous a annoncé la mort. Paul Torrent laisse un père âgé de 70 à 80 ans, sa femme est morte depuis longtemps et ses 3 enfants vont se trouver seuls avec leur grand-père. Son fils doit avoir à peine 15 ans ; il va falloir prendre de nouvelles dispositions pour la propriété de Trouillas. Maman, qui est très fatiguée depuis ce matin, est obligée de se mettre au lit vers 4 heures. À 5 h, je vais prendre une leçon de mandoline chez M. Pinguet. Je vais commander une voiture pour papa qui arrivera à minuit 29.

Jeudi 13 juin 1901

En l’honneur de la Saint Antoine, nous allons à la messe de 7 heures chez les Jésuites et nous communions. Au retour, nous trouvons Papa arrivé cette nuit ; il me souhaite la fête ; nous lui annonçons la mort de Paul Torrent. L’après-midi, je vais avec Papa voir Mgr Pasquier, nous ne le trouvons pas ; j’écris plusieurs lettres en réponse à celles que je reçois à l’occasion de ma fête. Je reçois 10 fr. de Bonne Maman ; deux jolis livres de géographie de l’Oncle Paul (l’un Henri Turot sur l’insurrection crétoise et la gare gréco-turque, l’autre du comte Henri de La Vaulx sur un voyage en Patagonie). Papa me donne 10 fr ; Maman aussi ; et Marie-Thérèse me fait cadeau d’une jolie épingle de cravate ; tout cela me constitue de jolis cadeaux de fête. Le soir à 9 h, nous allons à la procession du Saint-Sacrement à la cathédrale et à l’Adoration nocturne qui précède la fête du Sacré-Cœur. Nous y restons jusqu’à 11 h ¼.

Vendredi 14 juin 1901

Je vais à la messe de 7 heures chez les Pères Jésuites. À 5h, conférence de droit civil de M. Jac. J’invite De Bréon et De Fontenailles[69] à venir prendre le thé mardi soir. Le soir, De Fontenailles vient pour jouer de la mandoline avec moi ; nous jouons un peu et surtout nous causons beaucoup, il annonce son mariage à Papa et Maman, il repart à 10 h.

Samedi 15 juin 1901

J’invite Hervé-Bazin pour mardi soir. À 5 heures, leçon d’escrime ; le soir, Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 16 juin 1901

Le matin à 7 heures, je vais au pèlerinage de l’Université à la Madeleine. À 9 h ½, je suis avec le Patronage Saint-Serge la procession de cette paroisse ; les rues étaient fort bien décorées ; nous avons décoré nos deux façades de la rue Joubert et du Champ-de-Mars. L’après-midi, je regarde passer plusieurs processions, puis je vais inviter Madame De La Villebot pour mardi. Le soir, nous allons à la musique.

Semaine du 17 au 23 juin 1901

Lundi 17 juin 1901

À 5 h, leçon d’escrime. De La Villebiot accepte mon invitation.

Mardi 18 juin 1901

À 11 h, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin. Le soir à 8 h ½, nous offrons un petit thé à quelques invités : d’abord, de mes camarades, Roger de Bréon, Jacques Hervé-Bazin, Jacques des Loges, Olivier et Roger Follenfant, René de La Villebiot, Joseph de Soos[70] ; Charles de Fontenailles, appelé par dépêche auprès de son père malade, n’a pu venir. Il y a aussi Mme et Mlles Blanc, Mme et Mlles de Soos et M. de Falguières. Nous jouons à divers petits jeux ; on chante un peu etc. ; finalement, on s’amuse bien.

Mercredi 19 juin 1901

Sur le désir exprimé par Xavier, Maman écrit à Mme de Becdelièvre[71] pour la prier d’engager son frère, le vicomte de Rouault, à s’adresser directement à lui s’il se décide à acheter une voiture Mars (M. de Rouault avait écrit chez Mars, manifestant l’intention de commander une automobile). À 5 h, leçon de mandoline.

Jeudi 20 juin 1901

Papa et moi, nous partons par le train de 11 h 44 pour la Ménitré, avec le P. Vétillart s.j. et M. Moreau professeur de chimie agricole à l’École supérieure d’agriculture. Nous franchissons la Loire sur une barque et nous nous trouvons à la porte de l’abbaye de Saint-Maur appartenant aux Bénédictins. Nous trouvons là De Ponnat venu d’Angers à bicyclette. Le Père Dom Vannier[72], qui s’occupe spécialement des vignes et qui est d’ailleurs conseiller municipal (!), nous fait visiter les caves, creusées dans le roc, où on fait du vin mousseux. Nous voyons aujourd’hui la première partie de l’opération dont nous avons vu la fin le 24 mai chez MM. Tapin et Duvau à Varrains ; en renversant l’ordre, je me rends très bien compte de l’opération. Voici en quoi elle consiste : le vin récolté sur place ou acheté (celui de Saint-Maur pèse environ 12 degrés alcooliques au moment de la récolte fin octobre ou commencement de novembre, si on a eu soin de laisser se développer sur la grappe la pourriture grise qui donne du degré au vin) est mis dans des tonneaux où il se clarifie pendant l’hiver et perd un peu de degré. Vers le mois de mars, on change le vin de tonneau, on y on y introduit une levure spéciale (venue de Champagne ordinairement) dans une proportion rigoureusement déterminée, et on met le vin ainsi additionné en bouteille. Cette levure sécrète une diastase qui, dans la bouteille, va transformer le sucre du vin el alcool (s’il n’y avait pas assez de sucre dans le vin au moment de la mise en bouteille, on y a ajouté du sucre candi). Les bouteilles sont mises au repos pendant plusieurs mois pour laisser s’accomplir la fermentation puis, pendant un mois, avant de les déboucher, on les secoue une ou 2 fois par jour afin de reporter tout le dépôt sur le bouchon. Ensuite, on les débouche, on jette le bouchon sur lequel s’est formé le dépôt et on ajoute du vin vieux ou du cognac ou un mélange de différentes liqueurs fortes, dans une proportion variable (entre 5 et 12% par litre). On bouche alors à nouveau les bouteilles et le Champagne est fait, prêt à être expédié. Les bouteilles sont en verre très résistant, car elles ont à supporter parfois des pressions égales à 10 kg pendant la fermentation. Dans tout le Saumurois, il se fait un grand commerce de vin blanc mousseux. MM. Duvau et Tapin, qui comptent parmi les plus grands champagniseurs du pays, avec M. Inkerman, M. Bouvet, etc., en expédient plus d’un million de bouteilles par an dans tous les pays ! Ce Champagne est aussi bon que du Champagne d’Epernay.

Dom Pierre-Paul Vannier (1860-1914), moine de l’abbaye de Saint-Maur et futur fondateur du monastère Saint-Benoît-du-Lac au Canada

Nous visitons aussi les vignes de l’abbaye de Saint-Maur qui sont très bien tenues, l’alambic, les pressoirs, l’appareil qui élève l’eau de la Loire au sommet du côteau pour l’arrosage de la vigne, etc. Nous assistons ensuite aux vêpres des Pères. Puis nous visitons les fouilles faites en 1898 par le jésuite de la Croix, qui ont mise à jour une villa romaine et un nymphée sur l’emplacement desquelles l’abbaye fut fondée par Saint-Maur au VIe siècle ; nous voyons aussi le sarcophage du saint retrouvé par le P. de la Croix, beaucoup de céramiques trouvées dans les fouilles, etc. L’abbaye a été détruite six fois ; les constructions actuelles datent du XVIIe siècle, elles ne sont pas très curieuses. À 7 heures nous dînons dans le réfectoire des Pères au milieu d’eux ; avant et après le repas, ils psalmodient des prières. Nous repartons à 7 h ½ et arrivons à Angers à 9 heures, enchantés de notre excursion si instructive et du charmant accueil qui nous a été fait.

Vendredi 21 juin 1901

Je vais à la messe de 7 h chez les Pères Jésuites à cause du 7e anniversaire de ma première communion. À 11 h, pour nous préserver de l’épidémie de variole qui sévit à Angers, et conformément à l’avis du maire affiché en ville, le Dr Sourice vient nous vacciner tous. À 5 h, conférence de droit civil.

Samedi 22 juin 1901

À 11 h, je vais prendre une douche froide car le temps est très chaud. L’après-midi, je vais acheter des livres de droit chez Lachèse. À 5 h, leçon d’escrime ; à 8 h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 23 juin 1901

Je passe une partie de l’après-midi au Patronage où les enfants s’exercent à une petite pièce « Les pupilles de la garde » qu’ils joueront dimanche prochain devant Mgr Rumeau. Le soir à 8 h ¼, nous allons à une audition offerte par les élèves de mon professeur de musique M. Pinguet, salle Courcier-Bourigault. Le programme, qui est très chargé, est admirablement exécuté. Un duo d’Hamlet, exécuté par un sergent du génie et par une demoiselle, soulève les applaudissements de l’auditoire, tant il est bien chanté.

Semaine du 24 au 30 juin 1901

Lundi 24 juin 1901

J’apprends à la Faculté que la loi sur les associations a été votée samedi soir, ou plutôt dimanche matin à 1 heure par le Sénat, c’est fait, le crime est consommé ; les Congrégations sont maintenant à la discrétion complète du gouvernement. Et voilà ce qu’on appelle la liberté, l’égalité ! Je passe toute l’après-midi à revoir les matières de mon examen.

Loi sur les assocations du 1er juillet 1901 dans le Journal Officiel

Dans l’après-midi, j’ai deux conférences : une d’économie politique de M. Baugas à 1 h 1/2, ; une autre de droit romain de M. Coulbault à 5 h. Je suis interrogé aux deux ; entre les deux, je travaille à la bibliothèque de l’Université.

Mardi 25 juin 1901

C’est aujourd’hui qu’est célébré à Saint-Augustin le double mariage de mes cousines de Roig : Antoinette, avec M. de Lavaur de Laboisse (de la Gironde) ; et Marie-Louise, avec M. du Cos de Saint-Barthélemy, le frère de Jeanne de Barescut (de Toulouse)[73].

Mercredi 26 juin 1901

Je passe une bonne partie de la matinée, en-dehors des cours, à la bibliothèque de l’Université. Dans l’après-midi, je revois du droit romain et du code civil. À 5 heures, leçon de mandoline.

Jeudi 27 juin 1901

Je passe la plus grande partie de l’après-midi à revoir le droit civil. À 5 h ½, je vais faire une petite promenade à bécane. Avrillé, la Baratonière, et je reviens par la route de Saint-Georges (10 à 12 kms).

Vendredi 28 juin 1901

Je passe toute la matinée à l’Université pour le concours de droit civil ; nous avons de 7 h à midi ; le sujet à traiter est difficile : « De la transcription », je le traite moyennement. Je passe mon après-midi à travailler.

Samedi 29 juin 1901

Je vais à 7 heures à la composition de droit romain ; comme hier, nous ne sommes que 6 à composer (4 de première année et 2 de seconde année). Ne trouvant pas grand-chose à mettre sur le sujet, je m’en vais sans composer. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 h ½, puis je vais tirer quelques coups de fleuret chez Bickel ; de là, je vais à bicyclette chez M. Brossard à Saint-Jacques où je suis surpris par un fort orage ; je suis obligé de laisser ma bécane et de rentrer en tram. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 30 juin 1901

Je vais à la messe de 8 heures et je travaille toute la matinée ; idem pour l’après-midi jusqu’à plus de 6 heures. Maman avait invité Miss Peary à venir déjeuner aujourd’hui avec nous, puis elle l’avait complètement oubliée ; à midi passé, nous avions plus qu’à moitié déjeuné lorsque Miss Peary arrive ; Maman se lève de table affolée et, en dix minutes, improvise un nouveau déjeuner ; dix minutes après, nous nous mettons à table avec Miss Peary et nous recommençons un nouveau déjeuner sans qu’elle se doute du trouble qu’elle nous a causé. Par exemple, en nous remettant à table, nous avions fort à faire pour ne pas partir tous d’un même éclat de rire !

Le soir à 8 h, au Patronage Saint-Serge, j’assiste à une séance donnée en l’honneur de Mgr Rumeau qui préside ; on commence par l’inauguration du buste de M. Bachelot, ancien curé, puis on joue les « Pupilles de la Garde » et on récite monologues et chansonnettes ; malheureusement, à cause de la maladie d’un des principaux acteurs, on ne peut pas jouer le « Pater » de François Coppée, qui était annoncé.

Juillet 1901

Semaine du 1er au 7 juillet 1901

Lundi 1er juillet 1901

M. Gavouyère nous distribue nos feuilles d’examen ; je passerai le 18 juillet à Caen. J’apprends le prochain mariage de mon cousin Van den Zande, de Bordeaux, avec Mlle de Rolland[74]. Je passe l’après-midi à travailler.

Mardi 2 juillet 1901

Monsieur Baugas fait un cours supplémentaire à 2 heures. Je passe le reste de l’après-midi à travailler. Il pleut toute la journée et il fait froid. À 3 h de l’après-midi un thermomètre ne marquait que 12 centigrades.

Mercredi 3 juillet 1901

A 5 h leçon, de mandoline. Jusque-là, je revois mon examen. Pendant le dîner, M. Follenfant vient annoncer que son fils Olivier, dont le nom n’avait pas paru sur la liste publiée il y a quelques jours au Journal officiel (par erreur sans doute) est sous-admissible à Saint-Cyr[75]. À 8 h, Nous allons attendre à la gare Maman qui est allée passer la journée au Mans pour voir Philomène. Au retour, je travaille encore jusqu’à près de 11 heures.

Jeudi 4 juillet 1901

À 1 h ½, je vais passer à la Faculté l’examen semestriel. Je suis interrogé sur l’histoire du droit et le droit constitutionnel par M. de la Bigne de Villeneuve, il me demande d’abord ce qu’étaient les lois sous l’Ancien régime, puis me fait exposer le pouvoir législatif sous toutes les constitutions depuis celle de 1791 jusqu’à la charte de 1830 inclusivement, j’obtiens une blanche. Pour Monsieur Jac (droit civil) qui m’interroge d’abord sur la maxime « en fait de meubles possession vaut titre » (art. 2279 C. civ.), puis sur les diverses catégories d’incapables, et enfin sur les immeubles par destination et par suite de l’objet auquel ils s’appliquent, je mérite une rouge. M. Coulbault (droit romain), qui m’interroge sur les constructions faites sur un terrain avec les matériaux d’autrui ou sur le terrain d’autrui avec ses propres matériaux, me donne une blanche-rouge. Idem pour Monsieur Baugas, qui, m’interrogeant (économie politique) sur l’influence du change sur les émissions de billets de banque et sur la théorie des bullionistes et des inflationnistes, me donne une blanche-rouge (avec une certaine indulgence). J’ai donc une blanche, deux blanches-rouges et une rouge ; c’est bien plus qu’il nous faut pour être admis puisque la moyenne de rouge suffit, et que l’on peut même passer avec 3 rouges et une rouge-noire ! Ce résultat nous donne beaucoup d’espoir, deux semaines avant l’examen définitif. À 5 h ½, pour me détendre l’esprit, j’enfourche ma bécane et je refais à rebrousse-poil la promenade de jeudi dernier. Le soir, nous allons à la musique.

Vendredi 5 juillet 1901

L’après-midi, conférence de droit civil. Le matin, M. Maurice Gavouyère nous remet ses notes de conférence des deux semestres qu’il va envoyer à Caen si nous les trouvons assez bonnes. J’ai : pour le droit civil : dans le premier semestre 8/10, dans le second 7/10, pour le droit romain 8/10 et 7/10, pour l’économie politique 8/10 et 8/10. En résumé 4 x 8 et deux 7 ; ce sont de bonnes notes ; je dis à M. Gavouyère de les envoyer à Caen ; elles ne peuvent que m’aider dans mon examen. Le soir, nous nous promenons avec la famille Buston et nous rencontrons Mme de Lagérie et ses enfants[76] ; ils sont venus passer quelques jours à Angers.

Samedi 6 juillet 1901

L’après-midi, cours supplémentaires d’économie politique et dernier cours de cette matière. À 5 h, je vais à l’escrime. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Dimanche 7 juillet 1901

Je vais à la messe de 8 h ; et je passe tout le reste de la journée à travailler jusqu’à 6 h ½ de l’après-midi où je vais à la bénédiction chez les Pères Jésuites. Le soir, nous allons à la musique. Maman, un peu fatiguée, garde le lit.

Semaine du 8 au 14 juillet 1901

Angers, lundi 8 juillet 1901[77]

Je passe l’après-midi à travailler. Le soir, nous allons nous promener avec M. et Mlle Buston que nous rencontrons. À la fin de notre promenade, nous assistons à une rixe sur le boulevard ; comme la chose tournait à l’aigre, je vais avec M. Buston prévenir la police au poste de la Mairie, pendant que papa garde Mlle Buston et Marie-Thérèse sur le boulevard. On amène au violon un des combattants ; l’autre s’est enfui je crois.

Angers, mardi 9 juillet 1901

Le matin, j’assiste encore aux deux cours ; je travaille toute l’après-midi. Le soir, Papa, Marie-Thérèse et moi, nous assistons dans la salle des fêtes de l’Hôtel de ville à une conférence de l’abbé Cros sur la « colonisation par les orphelins ». L’abbé Cros recueille des orphelins des deux sexes, les élèves dans des orphelinats, soit en France, soit aux colonies, leur apprend : l’anglais, ou une autre langue, des notions de comptabilité, l’agriculture (spécialement les cultures coloniales) et même du droit international. Les jeunes filles reçoivent une éducation presque aussi soignée que celle des garçons et, en plus, on leur apprend à bien tenir un ménage, en résumé, éducation très pratique et pleinement adaptée aux besoins de la colonisation. Malheureusement – est-ce par crainte de l’auditoire ? – l’abbé Cros laisse complètement de côté la question de l’éducation morale chrétienne, qu’il ne néglige certainement pas dans les orphelinats ; cela paraît étrange de la part d’un missionnaire. Néanmoins, l’œuvre est essentiellement bonne et patriotique car l’abbé Cros n’envoie ces orphelins aux colonies que lorsqu’il les a mariés et les a pourvus d’un pécule de 5000 francs recueilli au moyen de placements. Cette œuvre peut avoir des résultats féconds pour le peuplement de nos vastes colonies !

Angers, mercredi 10 juillet 1901

Je travaille toute l’après-midi. Le soir à 9 h, quand nous revenions d’une petite promenade, Papa reçoit une dépêche de l’agence Benguet à Biarritz lui demandant s’il veut louer la villa du 15 août au 15 octobre 2400 francs. Papa s’empresse de répondre qu’il accepte. C’est un fort joli prix et cela Nous permet d’aller passer 3 semaines à Biarritz avant l’entrée des locataires, ce que nous désirons vivement. Une lettre de tante Josepha nous apprend que le colonel qui a été frappé de 8 jours d’arrêts par l’infâme ministre de la guerre, général André, parce qu’il avait puni un soldat qui avait fait du scandale dans une église à l’occasion de l’enterrement de son père qu’il voulait faire enterrer civilement, est notre cousin le colonel comte de Franclieu[78] ; ce n’est pas la première injustice que cette canaille d’André commet à son égard ; l’année dernière, il l’avait déjà empêché de passer colonel, bien qu’il fût inscrit au tableau. Quel triste sire que ce ministre ! Et quelle honte pour l’armée française d’avoir un pareil personnage pour chef ! Il est vrai que la Triple Alliance s’en réjouit ! Enfin, supportons tout, nous sommes en République ! Pour cette inestimâââble bienfait, les Français doivent souffrir les humiliations les plus dures.

Georges Pasquier de Franclieu (1847-1929), colonel d’infanterie

Angers, jeudi 11 juillet 1901

Je travaille matin et soir ; à 5 h, je vais porter les bons aux pauvres. À 8 h, nous allons à la musique au Mail.

Angers, vendredi 12 juillet 1901

Une lettre de l’oncle Xavier, qui vient de passer quelques jours en Roussillon, nous apprend que lors de son passage à Trouillas, il a vérifié les registres de notre régisseur Paul Torrent qui est mort il y a un mois. De son examen, il ressort que ce malheureux nous volait depuis plusieurs années d’une façon indigne ! Il s’attribuait une part de récolte plus grande que celle à laquelle il avait droit et réduisait d’autant la nôtre ; l’oncle Xavier est allé vérifier à la régie les quantités de vin sorties de Trouillas, là, nouvelle confirmation des désordres de Paul Torrent. Il va falloir faire une vérification complète. C’est bien triste pour un métayer dont la famille était depuis plus de 150 ans sur nos terres. À 5 h, je vais visiter M. Delahaye à venir dimanche matin, 14 juillet, assister à la revue de la garnison, de nos fenêtres. Je reçois une lettre de Jacques des Loges m’invitant à dîner demain soir.

Angers, samedi 13 juillet 1901

Papa reçoit une lettre de l’agence Benguet à Biarritz disant que la location à laquelle la dépêche de mercredi soir nous avait fait croire n’est pas faite ; que c’était un simple renseignement qu’on nous demandait. C’est très ennuyeux, car nous avions échafaudé notre plan de vacances sur cette location, qui nous permettait de passer 3 semaines à Biarritz à la villa. À midi, Monsieur Baugas, mon professeur d’économie politique, collègue de Papa, qui est en ce moment à la campagne avec sa famille, et qui est revenu ce matin tout exprès pour nous faire un cours, déjeune avec nous. Le soir, à 7 h, je vais dîner chez M. et Mme des Loges pour fêter le succès de Maurice des Loges qui vient d’être reçu bachelier ès sciences. C’est un dîner de jeunes gens. Il y a : M. et Mme des Loges, Jacques et Maurice des Loges, leur cousin Étienne de Place, leur ami M. de Bermont, Henri Bonet, de Beauregard, Hervé-Bazin, de Bréon et moi. Madame des Loges me fait l’honneur de me mettre à sa droite. Après le dîner, nous formons une véritable colonne et allons attendre sur la place du Ralliement la retraite en musique et aux flambeaux des 2 régiments. Au moment où elle paraît, nous la saluons de formidables cris de « Vive l’armée ! » pendant plusieurs minutes. Nous la suivons un moment en criant « Vive l’armée ! ». Puis nous formons un monôme et parcourons la rue d’Alsace et les boulevards en continuant à acclamer l’armée ; quelques étudiants se joignent à nous. Il se forme derrière nous une deuxième bande qui crie aussi « Vive l’armée ». Enfin, nous rentrons époumonées. Par moments, il y a eu aussi quelques cris hostiles.

Angers, dimanche 14 juillet 1901

Je vais à la messe de 7 h chez les Jésuites, puis je rentre vite pour assister à la revue de la garnison qui a lieu sous nos fenêtres, place du Champ de Mars. Quelques amis profitent de notre balcon pour voir la revue : M. et Mme Maurice Gavouyère, M. Delahaye mon ancien professeur et son petit garçon, Jacques et Maurice des Loges, Jacques Hervé-Bazin, Henri Bonet et Roger de Bréon. Le 135e de ligne étant dans un camp pour les écoles à feu, la revue est assez maigre ; il n’y a que le 6e génie et le 25e dragons. L’après-midi, il y a toutes sortes de réjouissances pour célébrer la fête prétendue nationale. Je ne sors que pour faire une visite à Mme Hervé-Bazin et pour aller au salut. Le soir, nous voulons essayer de voir les illuminations qui sont assez réussies, mais nous sommes chassés des rues par la foule grouillante et par les voyous qui hurlent la « Marseillaise », cet hymne sanguinaire qu’on a décoré de titre d’hymne national, comme si le génie français n’était capable que de produire des champs d’orgie ! Nous ne sommes pas tentés d’aller au feu d’artifice qui nous assourdit, cependant, jusqu’à minuit.

Semaine du 15 au 21 juillet 1901

Angers, lundi 15 juillet 1901

C’est aujourd’hui la Saint Henri, anniversaire autrement « national » que celui de la prise de la Bastille ont célébré hier, puisque c’était la fête du bon roi Henri IV et du regretté comte de Chambord. C’est aussi la fête de Papa ; c’est donc une fête de famille. L’après-midi, Papa, Maman et moi allons faire une visite à Mme des Loges. Papa et Maman font sa connaissance ; ils font aussi la connaissance de sa mère, Mme de Place, qui était dans son salon.

Caen, mardi 16 juillet 1901

Nous sommes partis d’Angers par le train de 5 h 3, et nous arrivons à Caen à 10 h 54 par Le Mans et Surdon. Maman m’a accompagné pour passer mon examen ; nous descendons à l’hôtel d’Angleterre.

Caen, mercredi 17 juillet 1901

Nous nous promenons dans Caen qui est une assez vieille ville, et curieuse bien qu’un peu sale. Nous visitons la belle église Saint-Pierre. Nous rencontrons Gohier, étudiant d’Angers, qui vient de passer avec succès la 1ère partie de son examen de 2e année de droit. Nous apprenons qu’Hervé-Bazin a été reçu hier, mais que De Bréon a échoué (on s’y attendait un peu). L’après-midi, je vais déposer des cartes, suivant l’usage, chez les professeurs qui m’interrogeront demain ; j’écoute quelques examens à la Faculté de droit. Puis, à 5 h 35, Maman et moi nous prenons à la gare Saint-Martin un train de la Compagnie « Caen à la mer », qui nous mène à Délivrande où il y a un sanctuaire connu sous le nom de Notre-Dame de Délivrande. Nous allons y prier pour mon examen ; puis nous dînons et nous reprenons le train à 8 h 34, nous arrivons à Caen à 9h ½. La plaine qui s’étend autour de Caen n’est pas très accidentée ; il y a beaucoup de céréales et quelques bosquets dont les arbres ne sont pas très élevés. Mais, grâce au voisinage de la mer, l’air y est très pur.

Caen, jeudi 18 juillet 1901

Le matin, nous allons faire la sainte communion à l’église Saint-Pierre, à l’intention de mon examen ; puis nous rentrons à l’hôtel ou je revois quelques questions d’examen. Je passe mon examen à 3 h ¼. Je mets une robe d’avocat, comme tout le monde. Je le passe dans la même salle que La Prada, Gazeau et Fortin. Je suis interrogé par Monsieur Villey (économie politique) sur la législation monétaire française et sur notre système monétaire, puis sur quelques unités monétaires étrangères. Il me met une blanche. M. Aron[79] (histoire du droit), un Juif, m’interroge ensuite sur la « justice retenue ». J’obtiens une rouge. M. Guillouard (droit civil), qui m’interroge sur les servitudes et sur la loi de 1898 sur cette matière, me met une blanche. Enfin, M. Debray (droit romain) me demande ce que c’est que la « collatio emancipati »[80] ; je suis incapable de lui répondre là-dessus, car c’est dans la partie que M. Coulbault a passée à cause de son mariage et qu’il n’a vue que très rapidement à la fin de l’année. Je lui réponds mieux sur la « querela inofficiosi testamenti »[81]. Il nous pose à tous la même question sur la collatio. Seul un dispensé de cours, Fortin, lui répond. Nous lui expliquons alors ce qui en est. Dans la délibération des professeurs, on s’en occupe et on nous fait demander de nouvelles explications par le secrétaire ; on nous fait dire qu’on en tiendra compte ; en effet j’ai une rouge. À la proclamation, les 8 étudiants d’Angers sont reçus, sauf 2, Gazeau et Ross. Je suis content du résultat de son de mon examen : deux blanches et deux rouges, alors qu’une moyenne de 3 rouges et d’une rouge-noire suffit, c’est un bon examen. Je vais l’annoncer à Maman à Saint-Pierre ; puis nous envoyons des dépêches, ensuite, nous allons nous promener en voiture. Le soir, j’écris à plusieurs personnes sur des cartes postales. Malheureusement, Maman – suite de la fatigue du voyage et de l’émotion, sans doute – a de fortes douleurs d’entrailles. Je crains qu’elle ne soit malade. Peut-être ne pourrons-nous pas partir demain ? Vers 9 heures, nous recevons une dépêche de Papa me félicitant et nous annonçant que la villa de Biarritz est louée du 18 juillet au 25 octobre pour 2500 francs. Voilà qui va modifier le plan de nos vacances.

Trouville, vendredi 19 juillet 1901

Maman se sentant remise, nous partons pour Trouville par le train de 8h14 ; auparavant, je vais à la faculté voir si je trouve mon scapulaire que je pense y avoir perdu ; je le retrouve au vestiaire ; je l’avais sans doute laissé tomber en mettant une ma robe avant l’examen.

Nous passons la journée à visiter Trouville ; je me baigne ; Trouville a une fort belle plage très animée et très élégante. Toutefois, je donne la préférence à Biarritz comme aspect et comme pittoresque et aussi pour ses villas et ses châteaux. Avant de repartir, nous visitons en voiture Deauville, nouvelle station créée à côté de Trouville il y a une quarantaine d’années par le duc de Morny sur des terrains reconquis sur la mer. Les rues sont tirées au cordeau ; on y voit de somptueuses villas entourées de magnifiques jardins dont les massifs ressemblent à des mosaïques. Nous repartons par le train de 6h19. Nous dînons à la gare de Caen et nous prenons à Caen le train de 10h22 qui, par Mézidon et Le Mans, nous mènera à Angers samedi à 4h4 du matin. Dans le même train, voyage Testard-Vaillant qui a passé son examen aujourd’hui en même temps que Roussier ; ils ont été ajournés tous les deux ; donc, il y a déjà 5 étudiants d’Angers ajournés en 1ère année.

Angers, samedi 20 juillet 1901

La température est accablante ; j’ai vu un bon thermomètre marquer à l’ombre près de 38° centigrades. Nous sommes arrivés à 4h ce matin et nous avons dormi jusqu’à près de 10 heures. L’après-midi. je fais quelques courses ; je vais voir M. Jac, mon professeur de droit civil, M. l’abbé Brossard. À 5h, je vais à l’escrime ; à 8h, conférence Saint-Vincent-de-Paul, la dernière de l’année avant les vacances.

Angers, dimanche 21 juillet 1901

Je vais à la messe de 8 heures. L’après-midi je fais quelques visites ; le soir, nous allons à la musique.

Semaine du 22 au 28 juillet 1901

Angers, lundi 22 juillet 1901

Le matin, je vois le 135e de ligne rentrer du camp du Ruchart. Ensuite, je vais à bicyclette faire une visite à M. Baugas dans la propriété qu’il a louée à la Meignanne. Je ne le rencontre pas. L’après-midi, à 5h, leçon d’escrime. Ensuite, je vais à la Faculté voir les dépêches qui ont dû arriver de Caen. Bonet, de Broc et Piron sont reçus, mais comme on ne dit rien de Turquet de Beauregard et de Porcaro, j’en conclus qu’ils sont refusés (c’était prévu).

Angers, mardi 23 juillet 1901

En allant voir Bonet, j’apprends qu’il a été reçu avec 2 blanches une blanche-rouge et une rouge. En première année, les 3 meilleurs examens sont donc ceux de 3 anciens élèves de Sainte-Croix : Hervé-Bazin avec 2 blanches et 2 rouges ; Bonet et moi, avec deux blanches et 2 rouges. J’apprends aussi que De Porcaro[82] a été refusé avec 3 noires (!) et une rouge, et De Beauregard avec 3 rouges-noires et une rouge. Je pars à cinq heures pour Le Mans où je dois aller prendre Philomène que j’amènerai à la gare à minuit rejoindre Maman, et nous partirons tous les 3 pour Roscoff, dans le Finistère, où nous allons passer quelque temps au bord de la mer. Au moment où j’achevais de dîner au buffet du Mans, je suis abordé par De Maquillé[83], qui était aussi au buffet et que je n’avais pas vu. Il vient de Saint-Vincent de Rennes où il a été reçu à son baccalauréat ès sciences, et il va à Morannes (près Angers) dans sa famille. Comme il a deux heures à perdre, je lui propose de venir dans ma voiture, nous irons à Sainte-Croix ; nous y allons, nous voyons le Père Cisterne dans le parc, le Père Carré, M. Quid’beuf, etc. Je l’y laisse avec son cousin De Quatrebarbes, et je vais chercher Philomène au Sacré-Cœur. Je vais avec elle voir tante Lucas[84], puis nous allons à la gare à dix heures. À minuit, le train d’Angers arrive et nous retrouvons Maman. Nous partons pour Roscoff.

Roscoff, mercredi 24 juillet 1901

Nous sommes arrivés à Roscoff à 9 heures et descendus, après des recherches, à l’hôtel des bains de mer ; comme on ne nous avait donné que des chambres au 3e à cause de l’encombrement, nous allons nous installer à l’hôtel du Palmier où nous sommes mieux. Roscoff est une vieille petite ville bretonne ; il y a des maisons du XVIe siècle, l’église a un clocher fort curieux ; presque tous les habitants portent le costume breton et, entre eux, ils parlent le breton. Le site est très beau, avec plusieurs îlots sur la Manche en avant de la plage ; Roscoff est le port d’embarquement d’une quantité de petits bateaux qui font l’exportation des primeurs du pays de Léon, d’un climat très doux à cause du voisinage du gulf-stream jusqu’en Angleterre.

Roscoff, jeudi 25 juillet 1901

Il pleut presque toute la journée ; il fait presque froid. Nous ne pouvons sortir que de courts instants ; nous en profitons pour lire et pour mettre à jour notre correspondance. J’écris à M. de la Bigne de Villeneuve, qui est en villégiature à Saint-Jacut (Ille-et-Vilaine) pour lui annoncer le succès de mon examen.

Roscoff, vendredi 26 juillet 1901

Le temps étant un peu plus doux, Philomène et moi nous nous baignons. Maman, qui souffre un peu de la gorge, attend à un autre jour. La plage n’est pas agréable ; elle est trop plate ; on peut aller très loin sans avoir plus d’eau qu’à mi-corps ; donc, il est presque impossible de nager. L’après-midi, je vais à bicyclette à Saint-Pol-de-Léon pour faire réparer mon lorgnon qui a un verre brisé. Chemin faisant, on me propose de visiter des dolmens ; j’accepte ; il y en a 4 à la file ; deux sont intacts, deux autres sont écroulés, ils paraissent authentiques. À Saint-Pol, pas d’opticien, quel pays ! Je visite la cathédrale qui contient plusieurs tombeaux d’anciens évêques, car Saint-Pol était un évêché avant la Révolution.

Roscoff, samedi 27 juillet 1901

Il fait absolument froid, il n’y a pas plus de 10 à 12 degrés ; Philomène et moi nous nous baignons tout de même, mais nous avons de la peine à faire la réaction.

Roscoff, dimanche 28 juillet 1901

Nous allons à la grand’messe ; l’église est remplie de monde, il y a beaucoup d’hommes, tout le monde chante, le curé lit le prône et prêche en breton. Le temps est beaucoup plus doux ; nous nous baignons l’après-midi.

Semaine du 29 au 31 juillet 1901

Roscoff, lundi 29 juillet 1901

Temps superbe. Le matin, je vais prendre quelques vues avec l’appareil 13×18 ; l’après-midi, nous nous baignons.

Roscoff, mardi 30 juillet 1901

À 9h10, nous allons attendre Papa à la gare ; il vient passer 3 ou 4 jours avec nous avant d’aller à Cauterets avec Marie-Thérèse. Celle-ci, qui déteste le chemin de fer, a préféré rester à Angers et être pensionnaire à l’externat de Bellefontaine pendant l’absence de Papa, que de le suivre à Roscoff. L’après-midi, Papa et Maman vont à Saint-Pol-de-Léon ; Philomène et moi restons sur la plage, nous nous baignons.

Roscoff, mercredi 31 juillet 1901

L’après-midi, nous allons à l’île de Batz. À l’aller, à cause du vent et du courant, nous sommes obligés de louvoyer et nous mettons une grande heure, bien qu’il n’y ait pas plus de deux kilomètres, en ligne droite, entre Roscoff et l’île. L’île de Batz, peuplée de 1400 à 1500 habitants, est plus longue que large ; elle a 3 lieues de tour, et pas plus de 500 à 600 mètres dans sa plus grande largeur. La plupart des habitants sont pêcheurs ; mais une partie de la population s’adonne aussi à la culture du blé ou des pommes de terre, etc. ; on recueille les varechs de la mer pour fumer les champs. Nous passons une heure environ dans l’île, puis nous rentrons à Roscoff en 35 minutes. Au retour, nous nous baignons.

Août 1901

Semaine du 1er au 4 août 1901

Roscoff, jeudi 1er août 1901

Nous passons presque toute la journée sur la plage, nous nous baignons. Le matin, papa va visiter Morlaix qui est, nous dit-il, une ville très fatigante à cause de ses pentes terribles.

Roscoff, vendredi 2 août 1901

À cause du premier vendredi du mois, nous allons à la messe de 7h ; puis je vais me baigner, et, Papa et moi, nous partons par le train de 9h25 pour Brest. Nous avons deux heures à passer à la gare de Morlaix ; nous en profitons pour visiter la ville, ce qui est vite fait, et pour déjeuner ; la chose la plus curieuse de Morlaix est, à mon avis, le viaduc du chemin de fer qui domine la ville de 50 ou 60 mètres. Nous arrivons à 2 heures à Brest ; nous passons l’après-midi à visiter notre grand port militaire. La ville, aux rues droites et aux maisons élevées, est resserrées entre les remparts et n’a pas de monuments. Mais le coup d’œil de la rade vue du château est féerique ; le pont national, pont tournant qui fait communiquer la ville proprement dite avec le faubourg de Recouvrance, par-dessus le port militaire, est très remarquable. Nous apercevons du haut du pont deux cuirassées déjà vieux, « l’Amiral Baudin » et le « Neptune », et deux garde-côtes. Le reste de l’escadre du Nord est en ce moment aux manœuvres de la Méditerranée. Le cours Dajot est encombré par une exposition que nous n’avons pas le temps de visiter. Nous repartons à 7h35. De Morlaix à Roscoff, nous voyageons avec deux demoiselles nous avions vues il y a juste deux ans sur le pont du « Victoria » à notre retour de Jersey et avec qui nous avions causé ; elles sont actuellement à Roscoff avec leur famille. On a raison de dire qu’il y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas. Nous arrivons à Roscoff à 9h56.

Roscoff, samedi 3 août 1901

Nous passons la plus grande partie de la journée sur la plage ; l’après-midi, nous nous baignons.

Roscoff, dimanche 4 août 1901

Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, Papa va à Saint-Pol-de-Léon ; je reste avec Philomène pour me baigner ; mal m’en prend, car le temps étant devenu presque froid, nous ne pouvons nous baigner. Maman, qui a une forte migraine, se met au lit après la messe de 8h et y reste toute la journée.

Semaine du 5 au 11 août 1901

Roscoff, lundi 5 août 1901

Je vais me baigner le matin. À 6h53 du soir, nous accompagnons Papa à la gare ; il repart pour Angers.

Roscoff, mardi 6 août 1901

Nous nous baignons à 11 heures. L’après-midi, nous restons sur la plage. Il fait très mauvais temps.

Roscoff, mercredi 7 août 1901

Je me baigne le matin ; l’après-midi, je fais une assez jolie promenade à bécane. Je visite de nouveau Saint-Pol-de-Léon ; puis j’arrive à un village qui porte le nom de Sibiri ; je vois aussi le village de Plougoulm ; je traverse un cours d’eau à bicyclette, en passant dans l’eau, à cause de l’absence de pont ; ensuite, je reviens à Roscoff à travers bois, et par des chemins invraisemblables où je suis obligé de porter ma bécane. Je remarque que les clochers des églises sont, en général, très jolis : la plupart sont à jour. Dans la campagne, on voit assez souvent d’énormes pâtés de rochers accumulés et couverts en partie de végétation. Quand je veux me faire indiquer mon chemin, il ne faut pas que je m’adresse aux grandes personnes ; elles ne parlent que le breton, les enfants, au contraire, qui vont à l’école, parlent passablement le français.

Roscoff, jeudi 8 août 1901

J’apprends qu’un grave accident s’est produit au chantier de l’institut marin ; un ouvrier est tombé sur le sol, d’une hauteur de 15 mètres et s’est tué ; chose curieuse, je n’en avais pas entendu parler et je l’ai appris par la lecture du Petit Journal. L’après-midi, je vais à l’île de Batz ; je prends une photo du phare, que je visite ensuite ; puis je vais me baigner sur une petite plage au-dessous du phare. Il n’y a pas de cabine, et je suis obligé de me déshabiller en public… heureusement que le public est absent. Au retour, je m’amuse à ramer presque tout le temps.

Roscoff, vendredi 9 août 1901

Je reviens me baigner à l’île de Batz ; mais à une autre plage ; j’y vais et j’en reviens sur un tout petit bateau à voile manœuvré par deux enfants d’une quinzaine d’années ; heureusement, la distance n’est pas grande.

Roscoff, samedi 10 août 1901

Le temps étant à la pluie, je ne reviens pas à l’île de Batz, comme j’en avais l’intention. L’après-midi, je révèle des plaques photographiques ; la plupart sont manquées, cela provient d’un déplacement de la lentille de mon appareil, survenu probablement en voyage.

Roscoff, dimanche 11 août 1901

En l’honneur de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne, dont c’est aujourd’hui la fête, nous allons à la messe de 8h, où nous communions. L’après-midi, nous allons à vêpres ; ensuite, je me baigne. Je jette un coup d’œil sur les régates, qui ont lieu aujourd’hui ; n’étant pas initié, je n’y comprends pas grand-chose ; d’ailleurs, un fort vent d’ouest me contrarie. Le soir, nous allons voir un bal populaire en plein air ; nous espérions qu’on y danserait des danses bretonnes, notre attente est déçue, on y danse des polkas, des valses, bref, tout ce qu’il y a de plus banal. Nous apprenons ensuite qu’il n’y a eu, dans le bal même, une rixe entre les partisans des danses du pays et ceux qui voulaient des danses françaises. Ils avaient trop fêté la dive bouteille en l’honneur des régates !

Semaine du 12 au 18 août 1901

Roscoff, lundi 12 août 1901

Un fort vent d’ouest m’empêche de retourner à Batz me baigner ; je suis obligé de me contenter d’un seul bain, ce qui ne fait que 20 pour la saison. Nous sommes toute la journée dans les malles. Le soir, nous causons longuement avec Mme François Miron[85] qui est à l’hôtel du Palmier avec ses deux petits garçons, mais qui ne tardera pas à le quitter, tant elle est peu satisfaite de l’hôtel (je le comprends) !

Angers, mardi 13 août 1901

Partis à 6h38 du matin de Roscoff, nous sommes arrivés ici à 5 heures du soir. À la Brohinière (près Rennes) une déception m’attendait. François de La Touche[86] m’ayant dit dans sa dernière lettre qu’il voulait venir me voir à la Brohinière au passage du train, je lui avais écrit à quelle heure j’y passais ; je comptais l’y trouver et causer avec lui pendant les 6 minutes d’arrêt de l’express ; à mon grand étonnement, il n’y était pas, il aura eu sans doute un empêchement.

Angers, mercredi 14 août 1901

Je fais des commissions toute la journée ; j’écris plusieurs lettres, notamment une carte de félicitation à Charles de Fontenailles à l’occasion de son mariage avec Mlle Marie Anne Le Bouvier, qui a lieu le mardi 20 août à l’église Notre-Dame[87] ; je ne pourrai pas y assister puisque nous repartons le samedi 17 août. La future vicomtesse de Fontenailles apporte, paraît-il, une très jolie dot qui viendra très à propos redorer le blason de son mari. Peut-être est-ce plus le sac que la jeune fille qu’épousera mardi De Fontenailles ?

Angers, jeudi 15 août 1901

Je vais à la messe de 8 heures, puis à la grand’messe. L’après-midi, j’accompagne Philomène voir les dames de Bellefontaine. Nous voyons passer la procession, qui est bien médiocre à cause de la pluie ; puis je vais voir Henri Bonnet. Le soir, je vais à la musique.

Angers, vendredi 16 août 1901

Nous sommes toute la journée dans les bagages. L’après-midi, J. des Loges vient me voir. Le soir, je vais voir M. Delahaye.

Angers, samedi 17 août 1901

Nous quittons Angers Maman, Philomène et moi, accompagnés de Jean qui nous suit jusqu’à Bordeaux par le train de 11h38. Nous arrivons à Bordeaux à 8h14. D’Angers à Bordeaux, nous avons fait route tout le temps avec la famille de Maquillé. Antoine[88], avec qui je cause presque tout le temps dans le couloir de notre wagon, me dit qu’ils vont comme nous à Lourdes, en s’arrêtant une journée à Bordeaux, et, coïncidence curieuse, ils descendent comme nous à la villa Béthanie ; nous serons donc ensemble pendant le pèlerinage national. À Bordeaux, nous quittons les Maquillé. Jean part, à 10h50, pour Vinça, et nous, à 11h20, pour Lourdes.

Lourdes, dimanche 18 août 1901

Nous arrivons à Lourdes à 6h du matin, c’est-à-dire avec une heure de retard. Après des incidents de malles à la gare, nous arrivons à la ville Béthanie à 7h ; nous allons à une messe de 8h à l’église du Rosaire ; puis je rentre à la villa faire ma toilette, tandis que Maman se baigne à la piscine. L’après-midi, nous nous promenons avec Tata Mimi Civelli et, grâce à la recommandation du R.P. de Raymond-Cahuzac[89], s.j., j’y obtiens dès aujourd’hui des bretelles de brancardier ; je serai attaché à l’Hôpital des sept douleurs.

Semaine du 19 au 25 août 1901

Lourdes, lundi 19 août 1901

Je suis à mon service dès 6h ½ à l’Hôpital de Notre Dame des sept douleurs. Toute la journée, je transporte des malades à la grotte ou j’en ramène. Dans mon équipe, qui est la 4e, et qui est commandée par le comte de Bonvouloir[90], nous sommes 90 brancardiers volontaires. Il s’y trouve précisément un étudiant d’Angers, Denner, et le marquis de Dax d’Axat[91], d’Ille (!). Force m’est de cause avec ce dernier, avec lequel nous étions depuis de longues années en rapports plutôt aigres, et pour cause…

Lourdes, mardi 20 août 1901

C’est aujourd’hui qu’arrive toute la fin du Pèlerinage national : la plus grande partie. Aussi, une équipe de brancardiers, détachée de la 4e, dans laquelle M. de Dax et moi, sous les ordres du vicomte de Sarret[92], assure-t-elle le service dès 2h30 du matin à la gare. Dire ce que j’ai débarqué de malades de 3h du matin à 11h, heure à laquelle je suis rentré en ville, serait impossible ! Malheureusement, il nous arrive un incident : Philomène qui est venue avec Maman pour assister à l’arrivée du train blanc, et qui, pas plus que Maman, ne peut pénétrer dans l’intérieur de la gare, est prise d’une sorte d’épuisement, et tombe d’une façon si malheureuse qu’elle se blesse à la lèvre et se couvre de sang. Nous la raccompagnons dans sa chambre et Maman la couche. Cela ne sera pas grand-chose : elle en est quitte pour une écorchure à la lèvre et au visage. L’après-midi, je transporte un grand nombre de malades de l’hôpital à la grotte, j’assiste à la procession du Saint-Sacrement où il y a, je crois, quelques guérisons. Je rencontre aujourd’hui une foule de personnes de connaissance : M. et Mme Rivals avec Mlle de Baichis[93], Xavier de Chateaurocher[94], René le Jariel[95], Charles de la Messezière[96], André (étudiant à Angers), le P. Emmanuel de Chefdebien[97], la famille de Maquillé, de Lavaur, et j’en oublie ; hier, j’avais déjà rencontré M. et Mme Geoffroy de La Villebiot. Le soir à 6h, Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette arrivent de Cauterets.

Lourdes, mercredi 21 août 1901

Toute la journée, je transporte des malades ; nous avons ordre d’être à l’hôpital dès 5h45. L’après-midi, Papa et Marie-Thérèse viennent de Cauterets pour passer la journée. Nous assistons ensemble et avec M. Enlart à la procession du Saint-Sacrement. Le soir, ils repartent pour Cauterets, emmenant Philomène.

Lourdes, jeudi 22 août 1901

Dès que je vois Tata Mimi, elle m’annonce la naissance de sa petite-fille, qu’elle a apprise hier soir par dépêche. La fille de Xavier et de Margot s’appellera Marie Madeleine, en souvenir de Marie Madeleine des Cordes, sœur de Margot, qui s’est faite religieuse il y a deux ans. L’après-midi, à la procession, je vois un miracle : un homme, boiteux, jette tout à coup ses béquilles et se met à courir dans la direction du dais !!! C’est un miracle splendide.

Lourdes, vendredi 23 août 1901

Ce Matin, Maman rencontre M. de Dax, qui la salue et va au-devant d’elle ; la glace est définitivement rompue ; Tata Mimi quitte Lourdes aujourd’hui pour être à temps au baptême de sa petite-fille dont elle est marraine, à Saint-Emilion chez M. des Cordes. Maman et moi partons de Lourdes pour Cauterets à 5h38 ; nous arrivons à l’Hôtel de France à Cauterets, à 7h ½. J’ai été encore fort occupé aujourd’hui ; je suis arrivé à l’hôpital dès 5h du matin, suivant la recommandation de M. de Bonvouloir ; mon dernier voyage consiste à porter à la garde, sur un brancard, avec l’aide de 3 autres brancardiers, une femme qui a un cancer au ventre ; il s’en exhale une odeur épouvantable, nous mettons plus de trois quarts d’heure à faire le trajet, car il faut aller très lentement. Le matin, le baron de Fournas[98], de Toulouse, ancien camarade de Papa à Sainte-Marie, qui est brancardier dans la même équipe que moi, me présente le R. P. Huc, s.j., également ancien camarade de Papa. Nous causons beaucoup. J’ai rencontré pendant mon séjour à Lourdes une foule de personnes de connaissance : hier encore, j’ai rencontré Henri Brard[99], mon camarade de Sainte-Croix, avec qui je me promène un long moment.

Cauterets, samedi 24 août 1901

Je me lève tard. L’après-midi, nous écoutons la musique dans le parc ; je rencontre Briffaut, un étudiant d’Angers que j’avais déjà vu à Lourdes ; nous nous promenons ensemble, et nous causons de diverses choses, notamment du récent mariage de Fontenailles. Le soir, Maman se sent prise de douleurs d’entrailles ; de plus, elle est très enrhumée de la poitrine.

Cauterets, dimanche 25 août 1901

Il faut mauvais temps ; l’après-midi, nous entendons à l’église un sermon historique très intéressant sur Saint Louis, roi de France. Maman garde le lit.

Semaine du 26 au 25 août 1901

Cauterets, lundi 26 août 1901

Marie-Thérèse et moi nous faisons nos préparatifs pour partir ce soir à 3h20. Maman va bien mieux, elle se lève ; nous arrivons à Lourdes à 5h, nous allons à la grotte.

Vinça (Pyrénées-Orientales), mardi 27 août 1901

Nous nous levons à 5h, et allons à la messe avant de partir. Nous partons de Lourdes par le train de 7h53 ; à Toulouse, nous trouvons Bonne Maman et Nénette qui se joignent à nous et l’Oncle Paul et Tante Josepha venus les accompagner. À Narbonne, nous nous topons à l’infâme ministre de la guerre du cabinet Waldeck-Rousseau, le général André ; il vient de Rivesaltes où il a inauguré une ligne de chemin de fer, et va à Béziers ; il monte avec ses officiers d’ordonnance dans un wagon-salon qu’on accroche au train que nous venons de quitter. Sur le quai, le préfet de Carcassonne, le sous-préfet de Narbonne et quelques officiers, avec des agents de police, le tout en uniforme. Le ministre en grand uniforme fume une cigarette à la portière de son wagon ; nous pouvons l’examiner à loisir, il est grand, mais atrocement laid, avec son nez de corbeau et ses moustaches de travers. Un moment, je soulève dans mes bras Nénette qui veut le voir, il a l’audace de lui sourire ; aussitôt, je m’empresse de la redescendre. Quand le train part, environ deux douzaines d’individus claquent des mains ; deux ou trois crient : « Vive la République, à bas les Jésuites », je les soupçonne d’avoir été payés par la police pour jouer ce triste rôle. Marie-Thérèse et moi, nous crions « Vive l’armée ! », si fort que, certainement, le général André nous a entendus, car ces individus ont vite cessé de crier. Ensuite, dans toutes les gares, ce ne sont que gendarmes qui regagnent leur caserne. De Rivesaltes à Perpignan, préfet, sous-préfets et conseillers de préfecture prennent le même train que nous. Il y a avec eux plusieurs conseillers généraux parmi lesquels je reconnais Étienne Batlle[100] en habit qui fait des courbettes au préfet, comme il a dû en faire auparavant au ministre ! Nous nous promenons à Perpignan entre les deux trains, nous rencontrons l’oncle Albert. Nous arrivons à Vinça à 8h15 ; on nous attendait à la gare.

Louis André (1838-1913), général de division et ministre de la Guerre de mai 1900 à novembre 1904

Vinça, mercredi 28 août 1901

Le matin, nous assistons à la messe de 7h qui est dite pour le pauvre Bon Papa à l’occasion de sa fête. Puis, nous voyons différentes personnes. Je vais avec Amiel et un négociant en pommes à la propriété de la Balme pour voir la récolte de pommes, elle est moyenne. Le marchand en offre un assez bon prix, nous vendons la récolte. L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse à Ille en voiture ; notre arrivée y fait littéralement sensation ; nous voyons une foule de personnes.

Vinça, jeudi 29 août 1901

Je passe la plus grande partie de la matinée à fouiller de vieux papiers de famille ; j’en trouve de très curieux, entr’autres le passeport donné à mon bisaïeul de Pontich-Sicart[101] émigré en Espagne pendant la Révolution, par un général espagnol ; un acte de cession en censive remontant au XIVe siècle. L’après-midi, je vais a Bouleternère voir nos vignes. La récolte est beaucoup moins abondante que l’an passé, mais par contre, la qualité s’annonce comme meilleure. En rentrant, je vais tirer quelques oiseaux au jardin avec une carabine Flobert ; j’en tue cinq.

Vinça, vendredi 30 août 1901

Le matin, je vais tuer quelques oiseaux au jardin, je tue aussi un lapin qui vivait en liberté dans les fourrés du jardin. L’après-midi, je vais à Ille avec M. Jules Sabaté[102] ; je vais à la métairie de Saint-Martin ; ensuite, je fais quelques recherches à la grande maison, j’y trouve les nominations de plusieurs de mes ancêtres à des grades militaires, avec les signatures de Louis XIV et de Louis XV, et des lettres du ministre d’Ormesson au marquis de Durfort au sujet d’une bourse accordée pour l’entrée à Saint-Cyr de sa mère Elisabeth de Curzay de Bourdeville, mon arrière-arrière-grand-tante[103].

Vinça, samedi 31 août 1901

Le matin, je m’exerce à tirer des oiseaux au vol ; j’en tue plusieurs. Je passe l’après-midi à consulter de vieux papiers dans le cabinet de Bon Papa ; il y en a de fort curieux, par exemple la légitimation d’une certaine Catherine Barrera[104] par le roi d’Espagne Philippe en 1597. En fouillant ces papiers, je réussis à pousser la généalogie de la famille de Pontich jusqu’à un sieur Pontich, citoyen noble de Perpignan, de Vinça, qui avait épousé la noble demoiselle de Guanter[105]. C’était le quatrième aïeul de mon bisaïeul Antoine de Pontich-Sicart.

Septembre 1901

Semaine du 1er septembre 1901

Vinça, dimanche 1er septembre 1901

Nous avons plusieurs visites, notamment celle de M. de Guardia[106], rédacteur au Roussillon, journal conservateur de Perpignan ; je lui demande des renseignements sur les démarches à faire pour entrer dans la ligue de la « Jeunesse royaliste » ; il me promet d’en prendre auprès de M. Despéramons[107], directeur du Roussillon, et de me les rapporter dimanche.

Semaine du 2 au 8 septembre 1901

Vinça, lundi 2 septembre 1901

L’après-midi, je vais à Ille à bicyclette ; je rentre par le train de 8h car la petite réparation que j’ai fait faire à ma bicyclette a demandé plus de temps que je ne pensais, je l’aurai demain seulement. Je rentre dans le même compartiment que Maman et Philomène, qui reviennent de Cauterets et viennent à Vinça ; je croyais y trouver Papa, mais Maman me dit que, convoqué par le recteur de l’Université d’Angers pour le Congrès eucharistique qui se tient dans cette ville, il s’est décidé hier seulement à s’y rendre. Il est parti de Cauterets et, après un arrêt à Bordeaux, arrivera mercredi matin à Angers.

Vinça, mardi 3 septembre 1901

Je suis occupé toute l’après-midi à préparer avec Jacques et Amiel deux anciens cochers de Bon Papa, ce qui me sera nécessaire ces jours-ci pour mes promenades à cheval. Bonne maman me loue en effet un cheval pour les vacances. Je choisis une jument baie de 1m55 de haut et âgée de 4 ans. Elle est très douce. L’ancienne jument de mon grand-père, que nous attelons encore de temps en temps, est trop vieille pour la selle.

Vinça, mercredi 4 septembre 1901

Je fais dans l’après-midi ma première promenade à cheval. La jument est douce.

Vinça, jeudi 5 septembre 1901

Je monte à cheval à 8 heures. Je prends le train de midi jusqu’à Saint-Féliu-d’Avail. Là, je vais à bicyclette jusqu’à Trouillas avec Joseph Echernier que j’ai rencontré avec la gare à Saint-Féliu. À Trouillas, on n’a pas encore commencé à vendanger, mais je visite les vignes qui sont assez belles. La vendange commencera demain soir ou samedi et durera vraisemblablement toute la semaine prochaine. Au retour, je m’arrête à la métairie des Echernier près de Saint-Féliu ; ils me font visiter leur cave qui est fort bien organisée. Je repars par le train qui passe à Saint-Féliu à 7h33. J’y trouve mon oncle et ma tante Magué ; nous arrivons ensemble à Vinça à 8h15.

Vinça, vendredi 6 septembre 1901

Nous assistons le matin à la messe de la Ligue de l’Ave Maria, à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, nous allons nous promener, l’oncle Paul, M. Dalverny[108] et moi, à l’usine électrique Bartissol[109] qui fournit la lumière électrique à Perpignan et la force motrice aux tramways Perpignan-Canet. Grâce à l’amabilité du premier surveillant M. d’Arx[110], nous pouvons tout visiter en détail et même descendre au fond des puits où tombe l’eau qui actionne les turbines.

Vinça, samedi 7 septembre 1901

Le matin, je monte à cheval. L’après-midi, nous allons tous à Rodès voir nos cousins Cornet de Bosch qui y sont en ce moment ; nous les trouvons tous : tante Isabelle, Joseph, Pierre et Marie[111].

Vinça, dimanche 8 septembre 1901

Nous allons à grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous avons quelques visites.

Semaine du 9 au 15 septembre 1901

Vinça, lundi 9 septembre 1901

Nous avons à déjeuner l’oncle Louis Lutrand et tante Thérèse Lutrand[112] ; ils arrivent à midi et repartent à 3h. Après leur départ, Marie-Thérèse et moi allons à Finestret voir Mme Noëll[113]. Le matin, de 8h à 10h, promenade à cheval jusqu’à Sainte-Anne.

Vinça, mardi 10 septembre 1901

Le matin à 8h, l’oncle Paul et moi allons à cheval à Marquixanes ; Amiel suit sur un troisième cheval. À 3h, nous allons à la gare attendre l’oncle Hector de Pontich[114] et M. l’abbé Sarrète[115]. Le premier arrive de Vincennes, le second de Palau-de-Cerdagne. M. Sarrète a fait route avec l’évêque de Perpignan, Mgr de Carsalade du Pont[116], qui revient à Perpignan après un séjour de plusieurs mois en Cerdagne. Sa Grandeur m’a fait l’honneur de me faire demander, par lettre de M. Sarrète, de me trouver à la garde au moment de son passage. J’y vais avec mon oncle Magué ; M. Sarrète me présente à Monseigneur que je trouve très affable et très distingué. M. Sarrète et l’oncle Hector descendent à la maison. Dans la soirée nous avons la visite de nos cousins Cornet de Bosch.

Vinça, mercredi 11 septembre 1901

Le matin, je vais à Ille à cheval. L’après-midi, nous allons nous promener à la propriété de la Balme avec Papa, arrivé à 11h.

Vinça, jeudi 12 septembre 1901

Je vais à Rodès à cheval voir mes cousins Cornet avant leur départ pour Perpignan. L’après-midi, nous allons nous promener dans la campagne.

Vinça, vendredi 13 septembre 1901

Je vais à Marquixanes à cheval. Ensuite, avec l’oncle Hector et l’oncle Paul, nous essayons de photographier le tableau de Mgr de Pontich[117] ; la photographie est mauvaise, nous recommencerons. L’après-midi, nous allons nous promener à Nossa[118]. L’abbé Sarrète nous quitte aujourd’hui.

Portrait de Mgr Miquel Pontich, évêque de Girona (1632-1699) – Collection Pierre Lemaitre

Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales), samedi 14 septembre 1901

Mon onclé Magué, mon oncle de Pontich et moi, nous sommes partis de Vinça à midi et, après un arrêt d’une heure et demie à Elne pour visiter le cloître, sommes arrivés à Arles vers 4 heures. Nous visitons le soir cette gentille petite ville entourée de montagnes, et son église où se trouve le tombeau des saints Abdon et Sennen, but de nombreux pèlerinages.

Le Perthus (Pyrénées-Orientales), dimanche 15 septembre 1901

Nous avons quitté Arles ce matin après la messe ; une voiture nous a amenés à Amélie-les-Bains. Nous visitons la station, et, en particulier l’hôpital militaire reconstruit par mon grand-père Estève lorsqu’il était directeur du génie à Perpignan[119]. Une seconde voiture nous porte à Céret, que nous visitons, puis au Perthus en passant par la route qui longe la vallée de la rivière de Rome : cette rivière est ainsi nommée parce que l’ancienne route romaine des Gaules en Espagne y passait aussi ; c’est encore cette vallée que suivit Hannibal dans son passage des Pyrénées. Chemin faisant, nous voyons sur deux collines en face l’une de l’autre de chaque côté de la route, à droite en regardant au sud, l’autel de César, et à gauche les trophées de Pompée, vieilles ruines romaines que nous visiterons demain. À peine arrivés au Perthus, ville frontière dont certaines maisons sont françaises et d’autres espagnoles, nous grimpons au fort de Bellegarde où nous sommes très bien reçus par un lieutenant d’artillerie qui a connu autrefois l’oncle Hector à Douai. De la terrasse du fort, on a un superbe point de vue sur la France et sur l’Espagne. Le soir, nous allons nous promener en Espagne, puis nous assistons à un bal qui est donné dans notre hôtel ; j’y prends même part un moment.

Semaine du 16 au 22 septembre 1901

Vinça, lundi 16 septembre 1901

Nous sommes partis du Perthus ce matin à 8h ; nous sommes allés à pied aux ruines des trophées de Pompée ; nous les visitons en détail ; cet examen nous convainc de l’exactitude de l’assertion de l’archéologue Freixe[120], qui assure que ces trophées, dont on ignorait la place, sont bien les ruines que nous avons sous les yeux ; nous visitons aussi les ruines d’un château féodal situé, comme les trophées, au hameau de l’Écluse haute. Des ruines des trophées, nous plongeons sur les ruines de l’autel de César que nous examinons à loisir, et sur la voie romaine dont on voit nettement des restes près de la rivière (on voit encore les ornières faites sur les dalles par les roues des chars). Nous déjeunons à l’établissement thermal du Boulou, et nous repartons, l’Oncle Hector et l’oncle Paul pour Cerbère, et moi pour Perpignan où je passe l’après-midi ; nous nous retrouvons à la gare de Perpignan pour le train de 7h et nous arrivons à Vinça à 8h15.

Ille, mardi 17 septembre 1901

Nous allons aujourd’hui nous installer à Ille. Papa, Maman, Marie-Thérèse et Philomène partent par le train de 3h35 ; je pars après eux, mais à bicyclette et j’arrive une dizaine de minutes après eux. Les bagages sont chargés sur le chariot. Maman emploie la fin de l’après-midi à s’installer dans la maison à Ille.

Ille, mercredi 18 septembre 1901

Le matin, nous allons tous à une grand’messe à l’église paroissiale ; l’après-midi, je fais d’abord des recherches dans les papiers de la maison de Bosch ; puis je vais à Corbère savoir avec le fermier à quel moment on commencera à vendanger dans nos vignes. Je visite les vignes, la quantité est assez faible, mais la qualité est bonne pour peu que le beau temps continue ; aussi, ne se pressera-t-on pas de vendanger de façon à laisser au raisin le temps de gagner encore en qualité.

Ille, jeudi 19 septembre 1901

Nous avons pris le train de midi qui nous a menés à Perpignan à 1h ; l’Oncle Paul était avec nous pour voir des panneaux d’armoire à réparer. Ensuite, nous faisons quelques commissions, une visite à M. et Mme Vassal[121], puis nous allons chez tante Bonafos[122], l’oncle et la tante Lutrand[123], où nous attendent Mme et Mlle de Llamby[124]. On nous sert un excellent five-o-clock. Nous revenons à la gare pour le par le train de 7h ; chemin faisant, nous rencontrons l’oncle Albert et mes deux cousines, Suzanne et Madeleine de Lazerme[125] ; il nous accompagne à la gare. Nous arrivons à 8h.

Marie-Fanny Bonafos née Ribell, fille d’André Ribell, maire de Perpignan, et épouse d’Emmanuel Bonafos, directeur de l’Hôpital de Perpignan – Collection Pierre Lemaitre

Ille, vendredi 20 septembre 1901

Nous allons dans l’après-midi à Bouleternère voir finir les vendanges ; nous y rencontrons Bonne Maman, l’oncle Hector, l’oncle Paul, tante Josepha et Nénette, à qui nous avions donné rendez-vous.

Ille, samedi 21 septembre 1901

Je vais à Vinça prendre dans le cabinet de Bon Papa une notice sur la baronnie du Pouget contenant des renseignements très précis sur la famille de las Hermes[126], de laquelle descend la famille Lazerme ; le nom s’est modifié et mon oncle Joseph, l’aîné de la famille, qui a voulu reprendre l’ancienne forme, est en ce moment en Cassation pour cette affaire ; j’espère que ce document va lui servir ; je vais l’envoyer à M. Dorel, avoué de Perpignan, qui s’occupe de cette affaire. J’espérais pouvoir revenir à Ille à cheval, la pluie m’en empêche et je rentre en chemin de fer.

Ille, dimanche 22 septembre 1901

Nous allons à tous les offices. L’après-midi, je vais avec Papa faire deux visites : à la marquise de Dax d’Axat et à Mme Terrats d’Aguillon[127] ; Maman, fatiguée, ne peut les faire avec nous.

Semaine du 23 au 29 septembre 1901

Ille, lundi 23 septembre 1901

J’accompagne Marie-Thérèse et Philomène à Vinça par le train de 10h30 ; je rentre à cheval.

Ille, mardi 24 septembre 1901

Je pars pour Vinça par le train de 10h30, j’arrive tout juste pour assister à la messe de mariage de M. d’Arx, ingénieur électricien, avec Mlle Rouire[128]. Je repars à cheval en passant par Bouleternère ; je fais même une pointe jusqu’à La Ferrière où je vais saluer ma tante et mes cousines de Barescut[129]. Marie-Thérèse et Philomène reviennent en chemin de fer.

Ille, mercredi 25 septembre 1901

Nous avons la visite de notre tailleur, M. Charouleau, qui vient essayer nos costumes d’hiver. Il nous annonce le départ des Pères Cisterciens de Fontfroide pour l’Espagne où ils vont s’établir ; il a assisté ce matin au départ de 12 d’entre eux. Conséquence de la misérable loi d’association élaborée par le cabinet Waldeck-Rousseau !

Ille, jeudi 26 septembre 1901

Dans la matinée, je vais fouiller les vieux papiers de la maison de Bosch. À midi, nous recevons à déjeuner Bonne Maman, l’oncle Paul, tante Josepha, l’oncle Hector et Nénette ; l’après-midi, après leur avoir fait visiter les curiosités d’Ille, nous allons avec eux à Millas où nous allons voir nos cousins Ferriol et à La Ferrière, voir nos cousins de Barescut. Bien que nous fassions ces visites dans le grand omnibus attelé de 2 chevaux, nous rentrons très tard.

Ille, vendredi 27 septembre 1901

Le matin, je continue mes recherches à la vieille maison. L’après-midi, nous allons, avec Papa, aux vendanges de Corbère.

Ille, samedi 28 septembre 1901

Le matin, je fais des recherches parmi les papiers de la grande maison. L’après-midi, je vais à bécane à Vinça pour voir l’oncle Paul avant son départ pour Toulouse ; je le vois à Bouleternère où il est pour affaire avec l’oncle Hector.

Ille, dimanche 29 septembre 1901

L’après-midi, nous avons une foule de visites : la famille Roca d’Huytéza[130], Mlle Trainier[131], mon oncle, ma tante et ma cousine de Barescut, le marquis, la marquise et Henri de Dax d’Axat[132], le lieutenant et Mme Naugès. Le soir, je vais avec Papa chez les demoiselles Matthieu pour assister de chez elles au dépouillement du scrutin pour les élections de 8 conseillers municipaux qui a eu lieu aujourd’hui, et qui promet d’être orageux. Le dépouillement est terminé quand nous y arrivons, et nous apprenons le succès de la liste du Dr Etienne Batlle[133], qui est la moins avancée, mais à la place, nous assistons au bal en plein air qui a lieu sous leurs fenêtres. Marie-Thérèse, qui se sent fatiguée, est obligée de se coucher de bonne heure, et Maman fait appeler le Dr Trainier qui constate une fatigue d’estomac. Quand nous rentrons de chez les demoiselles Matthieu, nous trouvons à la maison mon ancien précepteur, M. l’abbé Latour, qui nous arrive pour plusieurs jours, espérons-le, du moins !

Semaine du 30 septembre 1901

Ille, lundi 30 septembre 1901

Je passe la matinée et l’après-midi à fouiller de vieux papiers à la grande maison, à cause de la pluie qui m’empêche de me promener dans la campagne.

Octobre 1901

Semaine du 1er au 6 octobre 1901

Ille, mardi 1er octobre 1901

Le matin, je sers la messe à M. l’abbé, puis je fouille de vieux papiers sur la famille de Corneilla, dans la maison que nous habitons[134]. L’après-midi ; je vais avec papa à Bouleternère pour plusieurs affaires.

Ille, mercredi 2 octobre 1901

Bonne Maman, tante Josépha, Nénette et l’oncle Hector arrivent de Vinça à 10 ½, et à midi ½, nous partons en omnibus malgré la pluie Bonne Maman, tante Josepha, l’oncle Hector, M. l’abbé, Maman, Papa et moi pour Bélesta ; là, avec le curé, M. Badrignans, nous allons visiter le Château de Caladroer[135] situé à 1 heure environ de Bélesta. Du vieux château féodal, il ne reste plus que deux tours qui ont été un peu restaurées, mais, à côté, la famille Delebart (richissimes industriels de Lille) a bâti une splendide villa moderne avec de magnifiques salons. L’abbé Badrignans, curé, nous présente à Mme Delebart[136] qui nous fait les honneurs du Château avec une exquise amabilité ; la cour d’entrée est encore enguirlandée en l’honneur de Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, qui est venu bénir la chapelle avant-hier. Quand nous rentrons à Bélesta, un goûter somptueux nous attend chez le curé. Nous quittons Bélesta à 6h, et nous arrivons à Ille à plus de 7 heures ; il fait nuit noire et il pleut. Les chevaux étant trop fatigués pour rentrer à Vinça, coucheront à Ille et Bonne Maman, avec ses hôtes, regagne Vinça par le train de 8h15.

Ille, jeudi 3 octobre 1901

Le matin, je vais dans la campagne avec Papa, puis à la grande maison. L’après-midi, nous allons tous sauf Marie-Thérèse, qui est encore fatiguée, chez les Barescut. Je fais la connaissance de ma cousine Jeanne, qui est mariée depuis le 9 août 1898 avec mon cousin le capitaine Maurice de Barescut.

Ille, vendredi 4 octobre 1901

Papa et Maman partent pour Perpignan par le train à 3h pour Vinça avec nos cousines Ferriol[137] qui sont venues nous voir à Ille et qui, de là, vont voir Bonne Maman. À Vinça, je vais voir la vigne de Rigarda où l’on achève la vendange. Je Rentre à Ille avec les Ferriol ; M. l’abbé reste à Vinça.

Ille, samedi 5 octobre 1901

Nous avons à déjeuner M. le curé d’Ille et nos cousins Joseph et Pierre Cornet de Bosch. Nos cousins partent pour Perpignan par le train de 4h, en même temps que M. l’abbé qui va à Toulouse.

Ille, dimanche 6 octobre 1901

Dans la journée, nous assistons aux offices de l’Église ; à vêpres, on chante « Ave Maria Stella » sur l’air de l’ancien hymne national catalan « Montanas regaladas ». Le soir, nous quittons Ille par le train de 8h et nous arrivons à Vinça à 8h15.

Semaine du 7 au 13 octobre 1901

Ille, lundi 7 octobre 1901

Ce matin à Vinça nous avons assisté, à 8h, au service célébré pour le 6e anniversaire de la mort de mon grand-père de Lazerme. Nous repartons pour Ille par le train de 6h30.

Vinça, mardi 8 octobre 1901

Nous devrions tous repartir pour Vinça par le train de 3h ; mais Marie-Thérèse, qui était sortie trop tôt après ses accès de fièvre de la semaine dernière, se trouve très fatiguée ; elle a une forte fièvre dès le matin. Le Dr Trainier, appelé, craint une fièvre muqueuse. Aussi, Maman me fait partir par le train de 10h30. L’après-midi, je vais à cheval à Prades et je retourne à Vinça à 5h ½.

Vinça, mercredi 9 octobre 1901

L’après-midi, nous allons tous à Finestret faire deux visites, les dames et l’oncle Hector sont en voiture ; je les suis à cheval. Le matin, Papa est venu d’Ille et nous a donné des nouvelles de Marie-Thérèse dont l’état paraît s’améliorer.

Vinça, jeudi 10 octobre 1901

L’après-midi, je vais avec l’oncle Hector à Bouleternère où l’on pressure la vendange. Nous y trouvons Papa, qui y est venu d’Ille. Il nous donne des nouvelles rassurantes de Marie-Thérèse.

Vinça, vendredi 11 octobre 1901

L’après-midi, je vais à cheval à Ille avec Jacques, je trouve Marie-Thérèse levée et en bien meilleure santé. Je pousse jusqu’à La Ferrière voir nos cousins de Barescut ; quand je rentre à Vinça, il fait nuit.

Ille, samedi 12 octobre 1901

Je quitte Vinça par le train de midi ; je déjeune à Ille et j’assiste aux vêpres de l’adoration perpétuelle. À quatre heures, nous avons tout à coup la bonne surprise de voir arriver mon cousin Maurice Estève qui a obtenu une permission de quinze jours et qui vient passer ce temps en Roussillon. Il habite la maison contiguë à la métairie de son père, mais il va venir prendre tous ses repas à la maison. Je me promène avec lui.

Vinça, dimanche 13 octobre 1901

Je suis resté à peu près toute la journée avec Maurice, qui produit un effet épatant avec son uniforme de maréchal des logis de hussards et son superbe shako à plumet. Je rentre à Vinça par le train de 8 heures du soir.

Maurice d’Estève de Bosch (1878-1921), chef d’escadrons de cavalerie – Collection Pierre Lemaitre

Semaine du 14 au 20 octobre 1901

Ille, lundi 14 octobre 1901

À l’occasion du double anniversaire de ma naissance (19e) et de ma guérison en 1889 (12e), nous voulions entendre la messe et communier ; mais le curé est malade et le vicaire est absent, nous sommes obligés de remettre ces dévotions à demain. Je pars avec Philomène par le train de midi pour Perpignan, Papa nous rejoint à Ille et nous allons tous les trois déjeuner à Perpignan chez ma tante Cornet de Bosch ; toute l’après-midi, nous nous promenons avec Joseph, Pierre et Marie, qui sont pleins d’attention pour nous. Nous rentrons à Vinça par le train de 8h ¼.

Vinça, mardi 15 octobre 1901

Je vais à Ille à midi ; je vais chasser avec Maurice, mais nous ne trouvons pas un seul oiseau ; je rentre à Vinça à 8h15.

Vinça, mercredi 16 octobre 1901

L’oncle Hector nous quitte aujourd’hui ; il part pour Cette où il va voir un parent avant de rentrer à Paris. Maurice arrive à 3h ½, il vient passer la nuit ici, de façon à être prêt à partir de meilleure heure demain pour Rodès.

Vinça, jeudi 17 octobre 1901

Malgré le temps menaçant et même un peu de pluie, nous partons, Maurice et moi, pour Rodès, où nous attend Joseph Cornet. Il nous fait visiter le vieux château en ruines de Rodès où ses ancêtres, gouverneurs de Rodès sous la domination espagnole, se sont défendus pendant 3 jours contre les assauts des Français. À la suite de ce brillant fait d’armes, le roi d’Espagne leur donna des lettres de noblesse ; mais les Cornet qui restèrent en France ne purent s’en prévaloir, le gouverneur français du Roussillon, le fameux Sagarre, le leur ayant interdit ; au contraire, ceux qui émigrèrent en Espagne s’en prévalurent et entrèrent dans l’armée espagnole. Après déjeuner, nous partons pour la forêt de Canahettes ; cette forêt, qui a plus de 200 hectares, appartient toute entière à Joseph ; elle est située sur la montagne qui sépare Serrabonne de Domanova. La ferme la plus élevée est à près de 1000m d’altitude. La forêt a été mise par Joseph en coupes réglées ; en ce moment, des charbonniers qui lui ont acheté ses chênes verts, ou yeuses, en font du charbon ; il y a aussi un assez grand nombre de chênes lièges et beaucoup de bruyères surtout. Il y a un peu de gibier ; chemin faisant, nous rencontrons 3 salamandres. Nous rentrons à Vinça, dans la voiture de Joseph ; nous arrivons vers 6h du soir.

Vinça, vendredi 18 octobre 1901

Je pars pour Perpignan par le train de 5h45 du matin ; Maurice part avec moi, mais il s’arrête à Ille. À Perpignan, je fais diverses commissions ; je visite la bibliothèque où je fais quelques recherches ; je vais déjeuner chez ma tante Bonafos. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez ma tante Cornet de Bosch, que je ne rencontre pas, et je devais faire une visite à Madame de Llamby, mais je la rencontre dans la rue, ce qui m’en dispense ; j’ai rencontré aussi M. Dalverny, Mme Terrats d’Aguillon, René de Chefdebien[138], Charles de Guardia et son père[139]. Je rentre à Vinça à 8h ¼. Je trouve Maman au lit ; une légère fatigue l’a empêchée de se lever ce matin. Je trouve aussi deux lettres de faire-part, l’une de décès, l’autre d’un mariage ; la première annonce la mort de la sœur de Jacques Hervé-Bazin, en religion sort de l’Agnus dei, décédée en Belgique où sa congrégation avait émigré par suite de la loi si injuste sur les associations (j’écrirai demain à Hervé-Bazin pour lui présenter mes condoléances). La seconde annonce le mariage de mon cousin, M. Léon van den Zande[140], à Bordeaux, avec Mlle Édith de Roland, fille du comte de Rolland ; voici comment je suis parent avec M. van den Zande : mon bisaïeul Antoine de Pontich, père de ma grand-mère de Lazerme, était fils d’une demoiselle de Sicart de Taqui ; il avait un cousin germain nommé de Sicart d’Aloigny qui a épousé une demoiselle de Miquel de Riu ; de ce mariage naquit Adèle de Sicart d’Aloigny qui épousa le baron d’Appat. Du mariage du baron d’Appat avec Mlle de Sicart d’Aloigny sont issus : Jules d’Appat, enseigne de vaisseau, qui a épousé Mlle de Linois, fille de l’amiral, et Mlle d’Appat, qui est devenue Mme van den Zande, celle dont le fils s’est marié le 30 septembre. Mme van den Zande a aussi une fille, Marthe van den Zande.

Vinça, samedi 19 octobre 1901

Le temps est sombre et froid, je ne fais qu’une courte promenade.

Vinça, dimanche 20 octobre 1901

Il pleut, nous n’allons qu’aux offices ; je reçois une carte de ma tante Cornet m’invitant à aller déjeuner demain chez elle à Perpignan ; décidément, ils me comblent !

Semaine du 21 au 26 octobre 1901

Vinça, lundi 21 octobre 1901

Je pars pour Perpignan par le train de 5h50. À Ille, je suis rejoint par Maurice qui est invité aussi chez les Cornet. Nous passons la matinée à visiter Canet, ou plutôt la plage de Canet où nous sommes venus au moyen du tram électrique, et les abords de l’étang de Saint-Nazaire sur les bords duquel est construit, au milieu d’un grand vignoble, le château de l’Espardoux[141] qui appartient à la famille Sauvy. Le domaine de l’Espardoux appartenait autrefois à mon oncle Henri de Lazerme, père de Bon Papa. C’est lui qui l’a vendu au Sauvy et ceux-ci y ont construit le château. Nous déjeunons à midi, et nous passons l’après-midi à nous promener avec Joseph et Pierre jusqu’à l’heure du départ. J’arrive à Vinça à 8h ¼.

Vinça, mardi 22 octobre 1901

Le matin, je vais à bicyclette, d’abord à Rigarda pour réclamer à Garrigue le cheval que nous lui avons loué, puis à Ille ; pendant l’après-midi, je prends avec Maurice des vues dans la garrigue, côteaux sablonneux, au nord d’Ille ; je rentre à Vinça à 5h à bicyclette.

Vinça, mercredi 23 octobre 1901

Je vais à Ille à cheval, je passe la plus grande partie de l’après-midi à mettre en ordre, avec Jean et Papa, les papiers qui courent par terre dans les chambres de la grande maison. Je rentre à Vinça par le train à 8h ¼, après avoir fait mes adieux à Maurice qui part demain matin à 6h pour Montauban, Paris et Verdun.

Vinça, jeudi 24 octobre 1901

Je vais à Ille à cheval. Nous attendions les experts qui devaient venir de Perpignan pour évaluer la grande maison. Joseph Cornet, qui est venu pour les voir, déjeune chez nous, mais les experts n’arrivent pas ; une dépêche de Pierre Cornet nous apprend qu’ils n’ont pas pu venir aujourd’hui, mais qu’ils seront à Ille demain. Papa invite Joseph à revenir déjeuner demain. Je repars à cheval à 4h ½ et j’arrive à Vinça vers 5h ½.

Ille, vendredi 25 octobre 1901

Joseph Cornet arrive à Ille vers 11 heures ; Maman et Marie-Thérèse en voiture et moi à cheval nous sommes arrivés à 9h ½ ; après le déjeuner, les experts visitent la grande maison[142], ils l’évaluent 27.000 francs ; c’est 10 à 12.000 francs de plus que nous ne pensions ; comme Papa n’en a que les 9/20 et que pour nous y installer il faudrait indemniser les autres cohéritiers de l’oncle Victor, il est à craindre que ce prix élevé soit un obstacle à notre installation dans cette maison lors de notre retour à Ille.

Ille, samedi 26 octobre 1901

Le matin à 9 heures, nous assistons au mariage de Mlle Joséphine Trainier, fille du Dr Trainier, d’Ille, avec M. Albert Batlle, de Vinça[143]. Maman repart pour Vinça par le train de 10h30 avec Marie-Thérèse, moi je reste jusqu’à lundi. L’après-midi, je vais avec Papa du côté de notre ancienne vigne de Régleille qui a disparu depuis le phylloxéra. Cette vigne qui est sur un côteau au-dessus de la rivière de la Tet, subit une diminution de superficie à chaque crue de cette rivière et les voisins en profitent pour planter des prairies et des jardins sur les terrains que nous enlève la rivière. Papa a l’intention, non de les chasser de ces terrains, mais de les obliger à reconnaître par un écrit son droit de propriété et à se considérer comme ses fermiers.

Vinça, dimanche 27 octobre 1901

Nous assistons à tous les offices ; après vêpres, nous allons nous promener jusqu’aux Escatllas, nous passons la soirée chez les demoiselles Mathieu.

Semaine du 28 au 31 octobre 1901

Vinça, lundi 28 octobre 1901

Le matin je vais prendre une photographie des ruines de Régleille, puis je vais avec Papa à la Mairie prendre le calque du territoire de Régleille sur le cadastre ; nous nous apercevons que le point du territoire où se trouve notre ancienne vigne ne s’appelle pas Régleille mais bien « Portal de la Sal ». L’après-midi, je vais avec Papa, Dominique Valé, notre fermier de Casenove, et un géomètre, M. Domenach, sur cette vigne ; M. Domenach la mesurera plus tard afin de se rendre bien compte si les nouvelles prairies sont bien chez nous ; en attendant, il vient prendre une première idée des lieux. Nous voyons le plan d’une nouvelle prairie qui a été tracé sur un terrain abandonné par la rivière et qui nous appartient ; c’est un individu qui l’a tracé avec des pierres ; Dominique Valé enlève le tracé et inscrit sur une pierre ces mots : « Défense d’y touché (sic) sans permission » aux applaudissements de Mlle Trésine Mathieu qui le voit opérer de sa propriété. L’ex-futur planteur sera bien attrapé ! Et une autre fois, avant de tracer le projet d’une prairie sur le terrain d’autrui, il viendra demander la permission au propriétaire. Je rentre à Vinça par le train de 8h15.

Vinça, mardi 29 octobre 1901

Nous devions aller à Prades, mais la pluie qui dure toute la journée nous en empêche. Je vais vérifier sur le cadastre la contenance de la propriété de « Bente farines » où nous devons faire une plantation de chêne-liège. J’écris à Margot une lettre de condoléances à l’occasion de la mort de son frère, M. Frédéric des Cordes, un jeune homme de 25 ou 26 ans, mort il y a quelques jours en mer pendant un voyage à Saint-Pierre-et-Miquelon ; son cadavre a été débarqué à Lisbonne où il a été inhumé. Pauvre garçon ! Et dire qu’il y aura demain un an du mariage de Xavier où il était garçon d’honneur avec Marie-Thérèse !

Vinça, mercredi 30 octobre 1901

La pluie continue presque toute la journée, aussi nous ne pouvons pas aller à Domanova comme nous en avions fait le projet ; à peine une éclaircie nous permet-elle de nous promener un moment après déjeuner.

Vinça, jeudi 31 octobre 1901

Il pleut encore toute la journée. Nous nous confinons dans la maison. Le matin, nous déballons avec Maman les anciennes tentures Louis XV qui étaient au salon d’Ille, car Maman veut en emporter une partie à Angers.

Novembre 1901

Semaine du 1er au 3 octobre 1901

Ille, vendredi 1er novembre 1901

C’est aujourd’hui la fête de la Toussaint. Le matin, nous assistons à la grand’messe à Vinça ; à midi, malgré une pluie battante, nous partons pour Ille où nous assistons aux vêpres ; la pluie dure jusqu’à 3 heures de l’après-midi, puis elle s’arrête assez brusquement. Il était temps, car depuis quatre jours, il est tombé 137 millimètres d’eau ! Et les rivières sont très fortes ; si la pluie avait continué un jour de plus, on aurait eu à déplorer un désastre.

Vinça, samedi 2 novembre 1901

Le matin, j’assiste avec Papa à l’office des morts à Ille, puis je vais me promener ; l’après-midi, procession au cimetière, on m’invite à porter un des quatre glands d’un drap mortuaire, Papa en tient un autre. Après la procession, Papa, M. Truillès[144] et moi allons à Bouleternère pour mesurer la bande de terrain que Papa vend à un de nos voisins M. Coste. M. Truillès dresse l’acte que Papa et M. Coste signent séance tenante. Le prix est de 3,75 francs le mètre carré, car cette bande qui touche aux maisons de Bouleternère est considérée comme terrain à bâtir. Nous rentrons à Ille à pied et je rentre à Vinça par le train de 8h15.

Vinça, dimanche 3 novembre 1901

Nous assistons à la grand’messe et à vêpres ; après les vêpres, on va processionnellement au cimetière. Papa y vient avec nous, car il est arrivé par le train de 3h30, porteur de l’acte fait hier à Bouleternère, il le fait signer à Maman, la bande de terre vendue étant détachée d’une propriété de Maman, qui est un bien dotal, cette signature était nécessaire.

Semaine du 4 au 10 novembre 1901

Vinça, lundi 4 novembre 1901

Le matin, je vais me promener à cheval jusqu’à Espira ; l’après-midi, je vais avec Amiel et un marchand de bois nommé Clottes à Bentefarines ; ce Clottes choisit 35 oliviers, pris parmi ceux qui ne produisent rien ; il les abattra la semaine prochaine en nous en donnera 100 francs. Cet argent paiera les frais de la plantation des chênes lièges.

Vinça, mardi 5 novembre 1901

Le matin, je vais me promener à cheval sur la route de Velmanya ; l’après-midi, nous allons tous à Prades. Nous allons voir ma tante et mes cousines de Saint-Jean que nous rencontrons. Voici comment nous sommes parents avec les De Saint-Jean : une demoiselle Lazerme, sœur de mon bisaïeul, épousa le marquis d’Argiot de Lafferrière ; ils eurent une fille qui épousa M. Balalud de Saint-Jean ; du mariage de Mlle de Lafferrière avec M. de Saint-Jean, naquit un fils, M. de Saint-Jean, décédé, qui a épousé Mlle de Romeu[145], actuellement vivante, et que nous sommes allés voir aujourd’hui ; elle a 3 garçons, Hyacinthe, Emmanuel et Joseph, et deux filles, Thérèse, qui a épousé M. Felip, décédé, dont elle a un fils, Xavier Felip, et Marguerite qui n’est pas encore mariée. Nous voyons en même temps que ma tante Thérèse, Marguerite et Emmanuel ; Hyacinthe et Joseph sont absents. Nous voyons aussi à Prades notre cousin M. Emile Marie et sa femme, qui est une demoiselle Sèbe-Boluix, c’est par elle que nous sommes parents[146]. Maman voit ici la nièce de son ancienne nourrice, Mlle Pejouan. Nous rentrons à Vinça à 7h.

Vinça, mercredi 6 novembre 1901

Le matin à 8h ½, je pars pour Ille à cheval, Jacques me suit avec la voiture ; à Ille, Papa monte en voiture et nous allons, toujours dans le même équipage, à Corbère-les-Cabanes où nous allons voir le champ de l’Aire que Papa a acheté lundi à Pierre Cornet. Nous rentrons à Ille pour déjeuner, l’après-midi, nous faisons différentes commissions, puis, à 4h, je repars pour Vinça à cheval, Jacques me suit avec la voiture qui porte la malle de Papa. Maman a quitté Vinça par le train de midi ; elle sera ce soir à 8h de Toulouse où elle passera un jour chez tante Josepha ; nous irons l’y retrouver pour quelques heures, demain soir.

Vinça, jeudi 7 novembre 1901

Dans la matinée, je fais quelques visites d’adieu ; j’assiste aussi à une partie de l’audience à la justice de paix ; nous déjeunons à 10h ½ et nous partons par le train de midi, Papa, Marie-Thérèse, Philomène et moi. Bonne Maman, Philomène grande, Amédée et Mimi Jocaveil nous accompagnent à la gare. À Perpignan où nous avons plus de deux heures à perdre, nous faisons quelques commissions, et nous visitons l’église Saint-Jacques, l’église Saint-Mathieu et le cimetière où nous allons prier sur la tombe qui contient les restes de mon grand-père et de ma grand-mère Estève, de ma tante Rose Estève et de mon oncle Gaëtan Civelli. Nous arrivons à Toulouse à 7h40 ; un excellent dîner nous attend chez mon oncle le colonel Magué où nous retrouvons Maman ; nous passons chez mon oncle et ma tante une charmante soirée et, à onze heures, nous les quittons pour regagner la gare d’où nous repartons à 11h55 pour Bordeaux.

Angers, vendredi 8 novembre 1901

Nous arrivons à Bordeaux à 5h22 du matin ; Papa et moi nous en repartons dix minutes plus tard pour Saintes où nous devons nous arrêter. Maman, Marie-Thérèse et Philomène attendent le train de 8h50. Nous arrivons à Saintes à 8h36. Aussitôt, nous nous mettons à la recherche de la rue Saint-Eutrope où habite l’abbé Bourdé de Villeliné, à qui nous allons faire une visite et dont nous allons faire la connaissance, car Papa correspond avec lui depuis 10 ans sans le connaître. Il nous attendait ; il nous fait visiter la belle basilique romane Saint-Eutrope, puis il nous accompagne à la gare pour le train de 11h5 avec la plus grande amabilité ; nous le trouvons très distingué. À la gare, nous rejoignons Maman et mes sœurs et nous faisons route ensemble pour Angers où nous arrivons à 4h35 ; nous trouvons la température très basse comparativement à celle du Roussillon.

Angers, samedi 9 novembre 1901

Le matin, je vais aux cours de droit romain (M. Coulbault) et de droit administratif (Papa). C’est le premier cours de Papa auquel j’assiste. L’après-midi, je fais différentes courses en ville. Je vais voir le P. Vétillart, jésuite, qui habite une maison en ville et qui met sur ses cartes « l’abbé Vétillart » depuis que la compagnie s’est dispersée par suite de la loi du 3 juillet dernier sur les associations (C’est un bon tour joué au gouvernement ! Les Jésuites ne forment plus une association puisqu’ils ne vivent pas ensemble, mais ils n’en continuent pas moins à diriger leurs œuvres). Je m’entends avec le P. Vétillart au sujet du cours de l’École d’agriculture que je pourrai suivre ; j’en aurai 5 par semaine (4 d’agriculture par M. Lavallée, et un de météorologie par M. Couette). Le soir, après dîner, conférence de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 10 novembre 1901

Le matin, je vais à la grand’messe en musique de l’église Notre-Dame où l’on célèbre la fête de l’adoration. L’après-midi, j’assiste au Patronage Saint-Serge à une pièce de Brisebarre et Nus Les pauvres de Paris[147], fort bien jouée par les jeunes gens du Patronage, mais fort mal choisie à mon avis, car elle met en scène un banquier qui file avec sa caisse, qui fait faillite en emportant l’argent de ses clients et qui, réhabilité plus tard, persécute encore ceux qu’il a ruinés. Une telle pièce, d’une haute portée sociale, ne devrait pas être jouée devant des enfants du peuple, incapables pour la plupart de raisonner froidement ; elle risque de les exciter contre la société en mettant sous leurs yeux un de ses plus mauvais côtés.

Semaine du 11 au 17 novembre 1901

Angers, lundi 11 novembre 1901

Le matin, un assez fort mal de gorge, qui avait déjà commencé hier, m’empêche d’aller aux cours, je garde le lit jusqu’à onze heures et demis. Papa part pour Le Mans où il va accompagner Philomène au Sacré-Cœur par le train de 1h11. À 5h, je vais au cours d’agriculture de M. Lavallée.

Angers, mardi 12 novembre 1901

Le matin, mon rhume étant guéri, je vais aux cours, l’après-midi, après diverses commissions, je vais au cours d’agriculture, le soir à 8h, j’assiste avec Papa à une conférence donnée à la Salle des Quinconces par M. Renault[148], directeur du nouveau journal La Délivrance sur « Le rôle des Protestants sectaires, associés aux Juifs et aux Francs-maçons, dans la politique actuelle ». L’orateur, auteur du Péril protestant, a fondé La Délivrance et a entrepris une campagne de conférences dans toute la France pour mettre en relief la place beaucoup trop considérable occupée par les Protestants, qui ne sont que 500.000 en France en face de 37.000.000 de catholiques, dans toutes les administrations ; cette prédominance est un danger pour la religion catholique et pour la nationalité française car les Protestants ont leurs attaches et leur idéal chez nos ennemis, les Allemands et les Anglais. En terminant, l’orateur flétrit comme il convient le ministère « trois fois infâme » de défense républicaine. M. Renauld, jeune, grand, à la figure avenante, est nerveux et très énergique ; il n’avance rien sans preuves ; aussi la campagne qu’il a entreprise est-elle appelée, selon toutes prévisions, à un grand succès.

Angers, mercredi 13 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, il n’y a pas de cours d’agriculture, j’en profite pour faire diverses commissions ; je vais à l’escrime notamment, où je retrouve, à peu de chose près, les mêmes personnes que l’année dernière : de Charnacé, Cochin, etc. ; j’apprends que mon ancien professeur, M. Delahaye, y vient tous les soirs.

Angers, jeudi 14 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; il paraît que pendant les cours, l’abbé Bosseboeuf, candidat blackboulé aux élections législatives de 1898 et probablement futur candidat pour 1902, est venu prendre une inscription de doctorat ; on la lui a refusée, alors il est venu avec deux témoins faire constater le refus. Cette démarche semble indiquer chez l’abbé Bosseboeuf l’intention de ne pas quitter Angers ; c’est précisément ce qui lui a fait refuser l’inscription. Car Mgr Rumeau, évêque d’Angers, craignant avec raison que la candidature de l’abbé Bosseboeuf ne soit de nature à diviser le parti catholique et conservateur et à assurer le triomphe du candidat radical et franc-maçon, comme en 1898, a obtenu de l’archevêque de Tours qu’il rappelât l’abbé Bosseboeuf dans le diocèse de Tours d’où il est venu ; l’abbé a été nommé curé d’une paroisse d’Indre-et-Loire, mais il n’a pas encore rejoint son poste et sa démarche de ce matin semble faire croire qu’il n’obéira pas à son archevêque. Mgr Rumeau, qui avait deviné les projets de l’abbé Bosseboeuf, avait sans doute donné l’ordre au secrétaire de la Faculté de refuser l’inscription.

Dans l’après-midi, je vais faire une visite à M. Coulbault, professeur de droit romain, que je rencontre, à M. Jac, professeur de droit civil, que je ne rencontre pas ; je vais voir aussi M. Delahaye que je rencontre. À 5h, Papa et moi nous allons à la Faculté des sciences assister à un cours de météorologie par M. Couette. Le soir à 8h, à la salle de la rue Rabelais, réunion préparatoire de la Jeunesse catholique ; j’y vais.

Angers, vendredi 15 novembre 1901

Le matin, cours à la Faculté. L’après-midi, je vais faire une visite à M. Jac, puis, à 5h ½, cours d’agriculture. À 8h, à la salle de la rue Rabelais, réunion préparatoire de la Conférence Saint-Louis, nous procédons aux élections des dignitaires : le comte Henry de Saint-Pern[149] est élu président en remplacement de M. Normand d’Authon, qui ne se représentait pas ; M. Couteau est élu premier vice-président en remplacement de M. de Saint-Pern, élu président ; M. de Monti de Rezé[150] est élu second vice-président ; Jacques Hervé-Bazin est élu secrétaire en remplacement de Couteau élu vice-président ; enfin M. de Monsabert[151] est élu trésorier en remplacement de M. de Berthois qui a quitté Angers. Ce sont de bons choix ; la première séance de la Conférence aura lieu le lundi 25 novembre.

Angers, samedi 16 novembre 1901

Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 2h cours d’agriculture ; puis, je vais faire une visite à M. René Bazin ; je vais me confesser au curé de Saint-Jacques, et à 5h ½, je vais à l’escrime. Le soir, à 8h, Conférence de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 17 novembre 1901

Le matin, je vais à la messe de 8h à Saint-Joseph où je communie ; je vais ensuite à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je fais plusieurs visites, je ne rencontre personne. À 4h, j’assiste à un lâcher de pigeon sur la place de Lorraine ; il est organisé par la Société colombophile de Maine-et-Loire. Je vais au salut à 6h ½ dans l’ancienne chapelle des Pères Jésuites organisée en chapelle de secours pour l’église Saint-Serge.

Semaine du 18 au 24 novembre 1901

Angers, lundi 18 novembre 1901

Le matin, cours de droit (M. Bazin oublie de venir faire le sien). À 5h ¼, cours de botanique par l’abbé Noffray. À 8h ¼, a lieu dans la grande salle de conférences de l’Université la séance solennelle de rentrée ; elle est présidée par le cardinal Labouré, archevêque de Rennes[152], il y a aussi plusieurs des évêques protecteurs de l’Université. On distribue les médailles et les récompenses des concours. Puis Mgr Pasquier, recteur de l’Université, fait un rapport sur les travaux de l’année écoulée ; la séance se termine par une allocution du cardinal Labouré.

Angers, mardi 19 novembre 1901

Le matin, a lieu à la chapelle de l’internat la messe du Saint-Esprit célébrée par l’évêque d’Angoulême ; Mgr de Durfort[153], du Mans, prélat de la Maison de Sa Sainteté, y prend la parole. À dix heure un quart, dans la salle de la Conférence Saint-Louis, séance de rentrée de l’École supérieure d’agriculture ; elle est présidée par M. L. de Maillé, duc de Plaisance[154], président du Conseil supérieur de l’école. Après quelques paroles du duc, on entend un rapport du P. Vétillart, directeur de l’école ; on constate avec plaisir que le nombre des élèves s’est beaucoup accru (29 inscrits) et l’école a à peine trois ans d’existence ; cela fait bien augurer pour l’avenir. L’abbé Noffray, professeur, prononce ensuite un long discours sur l’idéal de « l’agriculteur chrétien ». À midi, Papa dîne à l’Évêché avec les professeurs de l’Université ; c’est un véritable banquet, nous dit-il, il y avait 58 convives ; en dehors des évêques et des professeurs, il y avait les professeurs de l’École d’agriculture, le duc de Plaisance, le Père Vétillart. Le soir à 8h, nous assistons au Cirque-théâtre à une conférence donnée par le jonkher Sandberg, aide de camp du généralissime boer Louis Botha ; il est présenté à la nombreuse assemblée (environ 1800 personnes de toutes conditions) par M. Joubert ; quand il paraît, en uniforme d’officier transvaalien, il est accueilli par un tonnerre d’applaudissements et par de frénétiques acclamations. C’est avec des larmes dans la voix qu’il nous dépeint les souffrances atroces auxquelles les femmes et les enfants des Boers sont soumis dans les camps de concentration où les Anglais les parquent et où ils meurent par milliers (le pourcentage de la mortalité est énorme !) ; le jonkher nous renseigne ensuite sur la manière dont les Anglais font la guerre : comme les Boers faisaient sauter souvent les trains militaires anglais, les généraux britanniques ont imaginé de placer sur la locomotive de leurs trains des femmes ou des enfants boers tirés des camps de concentration, et qui protègent ainsi par leur présence les trains de leurs ennemis ! D’autres fois, pendant les batailles, les Anglais font ranger devant eux des femmes boers et tirent à l’abri de leurs corps ; les Boers alors, pour ne pas tirer sur leurs femmes, sont obligés d’aller au combat à cours de crosse ; si les femmes boers veulent fuir du champ de bataille, les Anglais les y ramènent à coups de fusil ou de canon ! En un mot, les Anglais, qui sont 250.000 contre 20 ou 25.000 boers, font une guerre de lâches et de sauvages. M. Sandberg fait faire une quête pour venir en aide aux femmes et aux enfants enfermés dans les camps de concentration, qui manquent du nécessaire ; cette quête lui rapporte environ 450 francs. Ensuite, il montre de curieuses projections de photographies prises sur le théâtre de la guerre. M. Sandberg s’exprime en français d’une façon un peu embarrassée, mais très suffisante ; son discours est coupé par de frénétiques applaudissements ; pour donner une idée de la grandeur d’âme de ces Boers, comme l’assemblée criait souvent « À bas les Anglais », il nous a repris doucement en disant : « Ne maudissais pas nos ennemis, je vous en supplie ».

Angers, mercredi 20 novembre 1901

Le matin, cours ; l’après-midi, j’assiste, à la Cour d’assises, à la condamnation à 5 ans de prison d’un vagabond pris en flagrant délit de vol, la nuit, avec effraction. Ensuite, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, puis je vais chez M. Gavouyère, doyen de la Faculté de droit, que je rencontre, puis chez Mlle Grieshaber, que je ne rencontre pas. Le soir, Papa et Maman assistent, au théâtre, à la représentation de Quo Vadis, la pièce tirée du fameux roman de Sinkierrickz, qui porte le même nom ; la pièce est jouée par des acteurs de la « Porte Saint-Martin », qui font une tournée en province.

Angers, jeudi 21 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, j’assiste au Palais de justice à la condamnation à deux ans de prison d’un ancien domestique de la famille d’Andigné qui a cambriolé le château des D’Andigné près de Beaufort ; la vieille marquise d’Andigné[155] et Mlle d’Andigné viennent témoigner ; plusieurs domestiques de la famille viennent aussi témoigner. Les circonstances atténuantes ayant été admises (je me demande pourquoi ?), le voleur ne peut plus être condamné que de 1 à 5 ans de prison ; la Cour lui donne deux ans de prison ; au lieu que, sans les circonstances atténuantes, il aurait eu de 5 à 20 ans de travaux forcés. À 5 heures ¼, j’assiste au cours de météorologie de M. Couette, et à 8h, dans la chapelle de la rue Rabelais, à une réunion de la Congrégation à laquelle tous les étudiants – congréganistes ou non – ont été invités.

Angers, vendredi 22 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais à bicyclette à la ferme de la Sermonnerie, entre Avrillé et Montreuil-Beffroy ; c’est la ferme d’expérience de l’École d’agriculture ; nous sommes plusieurs élèves, et M. Lavallée nous montre des bestiaux d’abord, puis des champs nouvellement ensemencés. Le soir à 8h ½, nous assistons à la représentation du cirque Plège ; après divers exercices fort bien exécutés, on exécute une pantomime en 4 actes qui représente d’abord des scènes de la vie chinoise, des Européens implantés en Chine, puis une fête au Palais impérial, les massacres des Européens par les Boxers, enfin la prise de Pékin par les armées alliées et des danses exécutés par les soldats alliés dans le Palais impérial ; les costumes étaient très riches, et la couleur locale respectée.

Angers, samedi 23 novembre 1901

Le matin cours de droit. À 2 heures, cours d’agriculture de M. Lavallée ; ensuite, je vais, avec Marie-Thérèse, voir le curé de Saint-Jacques, l’abbé Brossard ; enfin, je vais à la leçon d’escrime. Le soir, conférence de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 24 novembre 1901

Le matin, je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame ; on célèbre la fête d’une société de secours mutuels, et le chanoine secrétaire prononce une allocution. L’après-midi, je vais au Patronage Saint-Serge. Puis je vais féliciter Roger Follenfant du succès de son examen de rhétorique.

Semaine du 25 au 31 novembre 1901

Angers, lundi 25 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais faire une visite à M. Lavallée, que je ne rencontre pas, à M. Maurice Gavouyère, que je ne rencontre pas, et à Mlle Grieschaker, que je rencontre ; je décide avec elle que je vais reprendre mes leçons d’allemands tous les 15 jours, le mardi de 4 à 5 heures. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, admission de plusieurs nouveaux membres ; Bonnet lit un travail sur l’impérialisme anglais ; il l’intitule « Edouard VII seigneur du Transvaal ».

Angers, mardi 26 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais m’entendre avec M. Pinguet, professeur de musique, au sujet des leçons de mandoline ; nous nous mettons d’accord pour prendre la leçon le lundi de 3 à 4 heures de l’après-midi. À 4 h, je vais prendre la leçon d’allemand chez Mlle Grieschaker. À 5h ¼, cours d’agriculture ; ensuite, je vais voir, à l’internat, Normand d’Authon qui est un peu malade, et De Reviers.

Angers, mercredi 27 novembre 1901

Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 5 heures, je vais à l’escrime. Avant, j’ai eu la visite de De Reviers. Maman, fatiguée, garde le lit.

Angers, jeudi 28 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, j’aurais dû aller au cours de météorologie, mais, comme je suis bien enrhumé et que le temps est très froid, Papa ne veut pas m’y laisser aller ; de même, je ne vais pas le soir à la réunion de la Congrégation ; je me fais excuser par De Bréon.

Angers, vendredi 29 novembre 1901

Le matin, cours de droit ; le soir, à 5h, cours d’agriculture.

Angers, samedi 30 novembre 1901

Le matin, je dois dans l’impossibilité d’assister au second cours, celui de Papa, je ne sais quel étudiant nous ayant enfermés Gazeau, De Bréon et moi, dans la chambre de Gazeau à l’internat ! Malgré nos appels, on ne vient nous délivrer qu’à 10h25, c’est-à-dire tout à fait à la fin des cours ; c’est une bien vilaine farce ! Maman part pour Neuilly par le train de 10h ½. L’après-midi, je vais me confesser à l’abbé Brossard à Saint-Jacques, puis à l’escrime ; le soir, à cause de mon rhume, je n’assiste pas à la conférence Saint-Vincent-de-Paul ; Papa y va seul et, à son retour, m’annonce qu’on m’a nommé secrétaire de la Conférence.

Décembre 1901

Semaine du 1er décembre 1901

Angers, dimanche 1er décembre 1901

Le matin, je vais à la messe de communion de 8h à Notre-Dame ; l’après-midi, après une promenade du côté de la route des Ponts-de-Cé, nous allons à vêpres à Saint-Joseph.

Semaine du 2 au 8 décembre 1901

Angers, lundi 2 décembre 1901

Voulant en finir avec mon rhume, je me décide à ne pas quitter la maison d’aujourd’hui, et de plusieurs jours si c’est nécessaire ; aussi, je ne me lève ce matin qu’à 11h ; l’après-midi, je prends une leçon de mandoline au petit salon d’où je ne bouge guère d’ailleurs. Heureusement, pour me distraire, j’ai la lecture de Quo vadis ; je ne sais ce qu’on doit admirer le plus dans ce roman : de l’antithèse continue qui fait ressortir, au regard de la cruauté et de la bassesse des mœurs païennes, la douceur et l’élévation des mœurs chrétiennes ; ou du coloris si vif, du style si vigoureux, qui montre la vie romaine, tant celle des Chrétiens que celle des Païens, avec une exactitude telle que le lecteur se croit au milieu des Pétrone et des Vicinius, des Pomponia et des Lygie. Le soir, je me fais excuser par De Saint-Pern pour la Conférence Saint-Louis où Roques doit parler sur « La question canadienne ».

Angers, mardi 3 décembre 1901

Aujourd’hui encore, je ne me lève qu’à 11h ; j’achève la lecture de Quo vadis. Je reprocherais une chose à ce roman, d’ailleurs remarquable, c’est d’avoir peut-être péché contre la vérité historique en représentant trop Néron sous les traits d’un artiste, ou d’un faux artiste, qui tirait, incendiant et torturant pour se procurer des jouissances artistiques, le plaisir d’assister à des drames véritables ; je crois que Sienkiewickz a un peu trop laissé de côté les calculs politique de ce monstre dont le nom

                            « … sera, dans la race future

                            Au plus cruel tyran, une cruelle injure ».

Angers, mercredi 4 décembre 1901

Ce matin, mon rhume étant en bonne voie de guérison, je vais aux cours, l’après-midi, j’assiste à la première conférence de droit civil.

Angers, jeudi 5 décembre 1901

Le matin à 8h, à la chapelle de l’internat Saint-Clair, messe suivie du sermon du R. P. Trophime dominicain ; c’est le premier jour de la retraite, qui finira dimanche. Le P. Trophime annonce les sujets de ses discours ; il parlera sur « l’âme » ; il commence aujourd’hui en traitant « des sens » ; c’est un vrai cours de psychologie. Après le sermon, les cours de droit ont lieu, mais abrégés. L’après-midi, à 5h ¼, cours de météorologie. Le soir à 8h, à cause de mon rhume, qui n’est pas encore fini, je ne vais pas au sermon. Nous apprenons le mariage d’un de nos cousins éloignés, le baron Henry de Descallar, avec Mlle Eulalie Nissimovich, fille de M. Charles Nissimovich, secrétaire général interprète du gouverneur de Tripoli ; le mariage a été célébré le 28 octobre dernier dans l’église catholique de Tripoli de Barbarie. Le baron Henry de Descallar est fils du comte de Descallar et de la comtesse, née de Clermont. Voici comment nous sommes parents avec les Descallar : le grand-père de mon bisaïeul de Pontich, M. de Pontich, avait épousé une demoiselle de Descallar, ou plutôt de Descatllard, d’après l’ancienne orthographe du nom ; avant cette époque, le nom s’était même orthographié « dels Catllard », ce qui signifie en catalan « des échelles », ou des échelons ; aussi, les Descallar sont une des plus vieilles familles de la Cerdagne et de l’Empurdan ; aujourd’hui, ils ont subi des revers de fortune qui leur ont enlevé beaucoup de leur ancienne splendeur.

Angers, vendredi 6 décembre 1901

Le matin, à 8h, messe et instruction à la chapelle de l’internat ; ensuite, cours de droit civil. L’après-midi, à 5h, cours d’agriculture. Le soir, je vais au sermon à l’internat.

Angers, samedi 7 décembre 1901

Le matin, messe et instruction ; suivies du cours de droit administratif. L’après-midi, à 2h, cours d’agriculture ; ensuite, Marie-Thérèse et moi allons nous confesser au curé de Saint-Jacques ; puis je vais à la leçon d’escrime ; le soir, sermon à la chapelle de l’internat. Papa fixe au lundi à 4h l’heure de la conférence de droit administratif. Le programme de ma semaine se trouve maintenant réglé ainsi :

Lundi :

matin : à 8h, cours de droit civil ; à 9h ½, cours de droit criminel

soir : à 4h, conférence de droit administratif ; à 5h ¼, cours d’agriculture ; à 8h, réunion de la Conférence Saint-Louis

Mardi :

matin : à 8h, cours de droit romain ; à 9h ½, cours de droit administratif

soir : à 4h, leçon d’allemand (tous les 15 jours) ; à 5h ¼, cours d’agriculture

Mercredi :

matin : à 8h, cours de droit civil ; à 9h ½, cours de droit criminel

soir : à 5h, conférence de droit civil

Jeudi :

matin : à 8h, cours de droit romain ; à 9h ½, cours de droit administratif

soir : à 2h, leçon de mandoline ; à 5h ¼, cours de météorologie (jusqu’au 1 janvier seulement) ; à 8h, réunion de la Congrégation de Notre-Dame de l’Annonciation

Vendredi :

matin : à 8h, cours de droit civil ; à 9h ½, cours de droit criminel

soir : à 5h ¼, cours d’agriculture ; de temps en temps, visite à la ferme de la Sermonnerie dans l’après-midi du vendredi. Souvent, à 8h, conférence publique dans la grande salle de l’Université

Samedi :

matin : à 8h, cours de droit romain ; à 9h ½, cours de droit administratif

soir : à 2h, cours d’agriculture ; à 5h, leçon d’escrime ; à 8h, réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse Saint-Serge, au presbytère de Saint-Serge

Dimanche :

tous les 15 jours (sauf empêchement), au Patronage Saint-Serge, je surveille les enfants.

Angers, dimanche 8 décembre 1901

Le matin, je vais avec Papa à la messe de communion qui clôture la retraite à la chapelle de l’internat. À 3h, à vêpres à la cathédrale, j’assiste à la procession de foi et au serment des professeurs de l’Université en robe ; enfin, le soir, à la salle de place Saint-Martin, à la réunion générale des conférences de Saint-Vincent-de-Paul

Semaine du 9 au 15 décembre 1901

Angers, lundi 9 décembre 1901

Le matin, cours de droit civil et de droit administratif (celui-ci à cause du cours de M. Bazin, qui est absent). Au cours de Papa, on fait beaucoup de tapage ; les principaux auteurs de ce tapage sont Roussier[156] et De Beauregard. Le soir, à 4h, conférence de droit administratif ; à 5h, cours d’agriculture ; et à 8h, réunion de la Conférence Saint-Louis où on entend une conférence de l’abbé Thomas sur « Les caisses rurales ». Je présente à la conférence Richard de Reviers de Mauny, qui sera reçu à la prochaine séance.

Angers, mardi 10 décembre 1901

Cours de droit romain et de droit administratif. Roussier, De Beauregard et Roques font énormément de bruit malgré les observations de Papa ; Papa est obligé de faire sortir Roussier ; il fait un rapport au doyen sur son cas. L’après-midi, à 4h, leçon d’allemand ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Maman arrive de Neuilly par le train de 8h35.

Angers, mercredi 11 décembre 1901

Le matin, cours de droit civil et de droit administratif (toujours pour remplacer M. Bazin) ; De Beauregard ne vient pas au cours ; Roussier, qui arrive au milieu du cours, est mis à la porte immédiatement et prié de ne revenir qu’avec un mot du doyen. On cause moins que les jours précédents ; mais, malgré la défense expresse de Papa, on fait rouler des boules tout le temps du cours, si bien que Papa, après plusieurs observations très sévères, est obligé d’interrompre le cours ; c’est une situation intenable ! L’après-midi, à 5h, conférence de droit civil.

Angers, jeudi 12 décembre 1901

Ce matin, au cours de Papa, on s’est tenu un peu mieux, grâce à la précaution qu’a eue Papa d’expulser Roussier qui venait sans la permission du doyen ; cependant, vers le milieu du cours, éclate la sonnerie d’un réveil caché sous la tribune. L’après-midi, à 3h, leçon de mandoline ; à 4h ½, je vais prendre le thé chez De Reviers ; à 5h ¼, cours de météorologie.

Angers, vendredi 13 décembre 1901

Avant le cours de Papa, De Beauregard, Roques et Condoyer qui étaient en train de déranger la tribune, sont surpris par l’appariteur ; celui-ci, ayant voulu les obliger à la remettre en place, De Beauregard l’a insulté ; l’appariteur est allé alors chercher le doyen, qui a pris les noms des coupables ; ils auront sans doute une sévère punition qu’ils n’auront pas volée. Pendant le cours de Papa, il y a eu plus de calme à cause de l’absence de Roussier et de De Beauregard. L’après-midi, à 3h, je vais faire une visite à De Solis y Desmaisières[157], l’élève espagnol de l’école d’agriculture, je ne le rencontre pas. À 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, samedi 14 décembre 1901

Le matin, cours de droit (celui de Papa a lieu avec un calme parfait) ; à 11h, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin. L’après-midi, à 2h, cours d’agriculture ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5h, je vais à la salle d’escrime ; à 8h, conférence de Saint-Vincent-de-Paul, j’y donne lecture de la liste des familles secourues, que j’ai faite cette semaine.

Angers, dimanche 15 décembre 1901

Le matin, j’assiste, à 8h, à la messe de communion de la chapelle de la rue Rabelais ; je rentre vers 9h ½, et je ne ressors pas de toute la journée à cause de mon rhume qui m’a repris et qui m’empêche de respirer par le nez et me gêne beaucoup pour parler.

Semaine du 16 au 22 décembre 1901

Angers, lundi 16 décembre 1901

À cause de mon rhume, je ne me lève que vers 11h ; je ne quitte pas la maison, je me distrais par la lecture de diverses études du Correspondant, notamment une étude sur l’origine de la « Liberté de conscience et des cultures » du vicomte de Meaux ; une autre sur un recueil de lettres de Bismarck ; une 3e sur le « Monument de Turenne à Salsbach » ; une 4e enfin, sur le sauvetage des diamants de la couronne en mars 1815 au moment du retour de Napoléon. Une dépêche de l’oncle Xavier arrivée ce matin nous annonce son arrivée pour demain soir. Maman et Marie-Thérèse vont, à la salle de la rue des Quinconces, à un concert où on entendra Botrel et sa femme, au profit de l’achèvement de l’église Notre-Dame.

Angers, mardi 17 décembre 1901

Je ne quitte pas encore aujourd’hui la maison. L’oncle Xavier arrive ici (à 4h35), après avoir passé 3 semaines de permission en Roussillon pour ses affaires. Il reçoit une lettre lui annonçant que sa fille Madeleine est souffrante, ce qui va l’oblige à repartir dès demain, au lieu d’après-demain, comme il en avait l’intention.

Angers, mercredi 18 décembre 1901

Je vais au cours ce matin ; à 5h, nous accompagnons l’oncle Xavier à la gare ; il sera à Paris ce soir ; et il en repartira demain dans l’après-midi pour arriver à Verdun demain à 10h du soir.

Angers, jeudi 19 décembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h leçon de mandoline de M. Pinguet ; à 5h, cours de météorologie de M. Couette.

Angers, vendredi 20 décembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, samedi 21 décembre 1901

Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 2h, cours d’agriculture ; à 8h, à l’Université dans la grande salle de conférences, séance solennelle de la Conférence Saint-Louis. M. Lerolle, député de Paris[158], vient la présider ; le programme était celui-ci : d’abord allocution du président, comte Henry de Saint-Pern ; rapport du secrétaire, Jacques Hervé-Bazin, sur les travaux de l’année dernière ; discours de M. René Bazin ; discours de M. Lerolle. Mais M. Lerolle, ayant manqué la correspondance au Mans, n’arrive que vers 9h ; aussi on commence par lire le rapport ; M. Lerolle arrive lorsqu’il en est à plus de la moitié ; M. de Saint-Pern lui souhaite ensuite la bienvenue ; puis M. René Bazin lit un fort joli discours sur les genres de travaux abordés aujourd’hui par les jeunes gens ; enfin, M. Lerolle prononce son discours ; il dit que les catholiques étant, en France, l’immense majorité, doivent reprendre la place qui leur es due, d’autant plus qu’eux seuls peuvent résister à la désagrégation de la société dont les assises – idées de patrie, de famille et de propriété – sont si fortement ébranlées aujourd’hui. M. Lerolle compte sur les jeunes gens pour réaliser cette œuvre de justice et de salut national. Ce discours a été vigoureusement applaudi.

Angers, dimanche 22 décembre 1901

Le matin, à 8h ½, dans la chapelle de l’externat Saint-Maurille, j’assiste à la première messe de M. l’abbé Joseph Henry, frère de l’enseigne de vaisseau Paul Henry mort l’année dernière à la défense du Peï-Tsang et fils de M. Henry, professeur à l’Université catholique. M. l’abbé Henry, ordonné hier par l’évêque de Saint-Brieuc, a voulu venir célébrer sa première messe dans la chapelle de l’externat où il a été élevé ; il a autour de lui beaucoup d’amis de sa famille. L’après-midi, j’assiste avec Papa à une séance du Patronage Saint-Serge ; on y joue une comédie, le Moulin du chat qui fume, et un drame Les mémoires du diable.

Semaine du 23 au 29 décembre 1901

Angers, lundi 23 décembre 1901

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 1h ½, je vais me confesser à M. Brossard, à Saint-Jacques. À 3h moins le quart, je vais avec Maman faire une visite à Mme des Loges, puis chez Mme Gavouyère ; ensuite, je vais à la conférence de droit administratif, puis au cours d’agriculture. Le soir à 8 heures, à la Conférence Saint-Louis, conférence de Roger de Bréon sur « Les États-Unis d’Europe ».

Angers, mardi 24 décembre 1901

Le matin, à 7 heures, je vais à la messe à Notre-Dame où je communie ; ensuite, cours de droit. L’après-midi, malgré une véritable tempête, Maman, Marie-Thérèse et moi nous allons faire une visite à Mme Hervé-Bazin ; à 4h, leçon d’allemand ; à 5h ½, cours d’agriculture ; le soir, nous veillons en attendant l’heure d’aller à la messe de minuit à Saint-Joseph, nous y allons à 11h ¼ en voiture.

Angers, mercredi 25 décembre 1901 (Jour de Noël)

Après la messe de minuit, où nous avons communié, nous réveillonnons ; puis je me couche et je ne me lève qu’à 10 heures. Je reçois une lettre de Xavier me disant qu’il a appris que M. Lafarge, d’Angers, a l’intention d’acheter une voiture automobile Mars ; il me prie d’aller trouver M. Lafarge, de lui faire adresser la commande à lui ; il touchera ainsi une commission que nous partagerons ; je vais voir M. Lafarge à 2h, malheureusement, la commande est déjà fate par l’intermédiaire d’une maison d’Angers, j’en suis pour mes frais ! Nous allons à vêpres à Saint-Joseph.

Angers, jeudi 26 décembre 1901

Le matin, cours de droit. L’après-midi, à 2 heures leçon de mandoline. Par le courrier de 4 heures, Papa reçoit une lettre de M. Le Marois lui annonçant que la Chambre civile de la Cour de Cassation a cassé, mardi dernier, l’arrêt de la Cour de Montpellier qui nous était favorable, dans l’affaire en demande de rectification d’actes de l’État-civil de la famille Lazerme[159]. Il ne nous dit pas devant quelle cour d’appel l’affaire est renvoyée ; quoiqu’il en soit, et bien que cet arrêt ne tranche qu’une question de droit, il est bien ennuyeux d’avoir encore longtemps à nous préoccuper de cette affaire où nous ne sommes que partie jointe. Le soir, à 8h, j’assiste à la réunion de la Congrégation, rue Rabelais.

Angers, vendredi 27 décembre 1901

Le matin, cours de droit ; après les cours, examen d’agriculture par M. Lavallée, en présence du P. Vétillart, je m’en tire passablement. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8h ¼, nous assistons à une conférence du Recteur des Facultés, Mgr Pasquier, sur « Les principaux étonnements d’un voyage autour du monde ». Mgr Pasquier qui, en sa qualité de supérieur général du Bon Pasteur, a fait l’an dernier le tour de la terre en passant par l’Inde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis d’Amérique, pour inspecter les deux cents et quelques maisons de cet ordre qui sont répandues sur la surface du globe, nous lit un charmant travail, dans un style très doux et souvent émaillé de citations classiques sur les « principaux étonnements » que cet énorme voyage lui a fait éprouver. Mgr Rumeau assistait à la conférence ; Maman, fatiguée, avait été obligée de se coucher de bonne heure, et n’a pas pu y venir.

Angers, samedi 28 décembre 1901

Le matin, cours de droit, les derniers avant le jour de l’an, car c’est aujourd’hui que nous entrons en vacances. L’après-midi, à cinq heures, je vais à l’escrime ; à 8h, conférence de Saint-Vincent-de-Paul, où je propose d’admettre plusieurs familles de la part de M. Jac ou du P. Carron.

Angers, dimanche 29 décembre 1901

Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, jusqu’à 5 heures, je reste au Patronage où je surveille les enfants. Je rentre ensuite et j’écris des lettres du jour de l’an jusqu’au moment de dîner.

Semaine du 30 au 31 décembre 1901

Angers, lundi 30 décembre 1901

Ce matin, je me lève tard, comme il convient quand on est, pour peu de temps, en vacances. Dans la journée, j’écris un grand nombre de lettres. Philomène arrive ce matin pour 5 jours.

Angers, mardi 31 décembre 1901

Je me lève encore assez tard ; j’écris quelques lettres. Le soir, je vais me confesser avec Marie-Thérèse, à Saint-Jacques. Le soir, au moment de dîner, vient le moment des étrennes ; Marie-Thérèse, Philomène et moi nous nous sommes cotisés pour offrir un petit objet à Papa et Maman. Nous voilà donc arrivés au terme de cette 1ère année du XXe siècle. Elle est navrante pour notre patriotisme et notre foi ! Un gouvernement de dictateurs sans vergogne et sans honneur s’est employé toute l’année à démolir l’esprit de discipline dans l’armée et a détruit la liberté des congrégations par la loi néfaste du 1er juillet, qui organise la liberté d’association pour tout le monde, sauf pour elles. La liberté d’enseignement, déjà atteinte par la loi sur le contrat d’association, est menacée d’être brutalement supprimée par différents projets d’initiative parlementaire. Ce n’est qu’à l’extérieur que nous avons eu quelques consolations, par le règlement de la question chinoise où les propositions de la France ont formé la base de l’accord des puissances, et par la démonstration contre la Turquie qui a montré que nous saurions faire respecter les droits de nos compatriotes et surtout notre protectorat religieux. L’année 1902, qui nous apportera les élections législatives, mettra-t-elle enfin, à la place de cette république dreyfusarde, un gouvernement honnête et patriote ? L’avenir nous le dira.


[1] Les conférences sont des cercles d’étudiants catholiques. La Conférence Saint-Louis a été fondée à Angers en 1886 par Ferdinand Hervé-Bazin (1847-1889), beau-frère du célèbre écrivain René Bazin (dont il sera question plus loin) pour accueillir les élèves des facultés catholiques. Elle organisait des lectures publiques et des conférences (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Il s’agit de Jean Gavouyère (Rennes, 11 octobre 1839-Angers, 19 février 1909), doyen de la Faculté catholique de droit d’Angers, marié à Adrienne Chemin, et de son fils Maurice (Rennes, 6 décembre 1866-Les Ponts-de-Cé, 4 août 1951), avocat, secrétaire des Facultés catholiques de l’Ouest (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Il s’agit très certainement de la famille de René Bazin (Angers, 26 décembre 1853-Paris, 20 juillet 1932), professeur de droit à la Faculté catholique d’Angers, romancier, membre de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers en 1880, qui sera élu membre de l’Académie française en 1903. Il avait épousé en 1876 Aline Bricard (1855-1936), d’où 8 enfants. Il sera souvent question de cette famille ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Élisabeth Bazin (Angers, 9 octobre 1879-Lyon, 13 décembre 1926), première fille de René Bazin dont il est question dans la note précédente, épousa le 5 janvier 1901 en l’église Saint-Laud de Tours l’architecte lyonnais Antoine Sainte-Marie Perrin (1871-1928), fils de Louis Perrin dit Sainte-Marie Perrin (1835-1917), auteur notamment de la basilique de Fourvière. Ils n’eurent pas de postérité (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Joseph Rumeau (Tournon-d’Agenais, 11 janvier 1849-9 février 1940), évêque d’Angers de 1898 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] René Ferdinand Nicolas Marie Bazin (devenu René-Bazin en 1922 ; Angers, 11 mai 1877-23 mai 1940), fils aîné de l’auteur René Bazin évoqué dans une note plus haut. Polytechnicien (1897), il fut industriel dans l’électrécité. Son épouse Madeleine Gain, née à Angers en 1880, était la fille de Louis Gain, bâtonnier de l’ordre des avocats de cette ville et procureur de la République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Alphonse Pierre Marie Favier du Perron (Marsannay-la-Côte, Côte d’Or, 22 septembre 1837-Pékin, 4 avril 1905), prêtre lazariste, missionnaire à Pékin depuis 1862, vicaire apostolique de Pékin en 1898. ’est lui qui négocie le décret impérial du 15 mars 1899 sur les relations des évêques avec les autorités civiles chinoises. Il assiste à la révolte des Boxers et dirige la défense du quartier du Pé-Tang lors du siège du 13 juin au 16 août 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Le Pé-Tang ou Beitang (chinois : 北堂 ; litt. « cathédrale du nord »), de son nom officiel cathédrale de Xishiku (chinois traditionnel : 西什庫天主堂 ; chinois simplifié : 西什库天主堂), également connue sous le nom de cathédrale Saint-Sauveur ou église Saint-Sauveur (chinois : 救世主堂), est une ancienne cathédrale du Pékin impérial de la fin du XIXe siècle. Il est situé à l’intérieur de l’enceinte de la Cité impériale. En 1900, lors de la révolte des Boxers, il a été assiégé du 6 juin au 16 août, au cours de violents combats. L’édifice est affecté désormais à l’organisation chinoise de l’association patriotique qui n’est pas reconnue par Rome.  (Wikipédia ; note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Paul Henry (Angers, 11 novembre 1876-tué lors de la défense de la cathédrale du Pé-Tang le 30 juillet 1900). René Bazin a rédigé une plaquette en son hommage, publiée à Tours en 1900 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] La reine Victoria est décédée le 22 janvier 1901. Son fils Édouard VII lui succède comme roi d’Angleterre, jusqu’à sa propre mort en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Il s’agit probablement d’Arthur de Lancrau, comte de Bréon (1843-1903), capitaine d’artillerie, marié à Marthe de Certaines (1857-1914), dont le fils Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934) était de la même génération qu’Antoine d’Estève de Bosch. Famille vivant à Bréon, commune de Marigné-Peuton, Mayenne, à 48 au nord d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Certainement Jacques Hervé-Bazin (Angers, 22 juillet 1882-Le Kremlin-Bicêtre, 10 septembre 1944), fils de Ferdinand Hervé et de Marie Bazin et neveu de l’écrivain René Bazin, souvent cité ci-dessus. De la même génération qu’Antoine d’Estève de Bosch, il fut lui-même magistrat et professeur à l’Université catholique d’Angers. Marié en 1909 à Paule Guilloteaux, ils sont les parents du célèbre écrivain Jean-Pierre Hervé-Bazin dit « Hervé Bazin » (1911-1996) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Charles Guillaume Buston (né à Bordeaux le 18 juillet 1848), professeur à la Faculté catholique de droit d’Angers, marié dans cette ville le 14 septembre 1878 avec Marie Marthe Belleuvre. Leur fils, Paul Buston (Angers, 25 août 1879-1964) fut colonel d’artillerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Il s’agit très certainement de la Congrégation de la Très Sainte-Vierge. L’année 1901 fut marquée par d’âpres débats sur les congrégations, donnant lieu à une loi au mois de juillet – dont il sera question plus loin – puis, plus tard, sur la fameuse loi de 1904 interdisant les congrégations en France (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Il s’agit peut-être de Marie Bouvier (Angers, 25 mars 1849-14 octobre 1929), mariée le 18 avril 1871 à Angers avec Valentin Huault-Dupuy (Angers, 30 octobre 1844-23 novembre 1912), membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Angers, avocat et propriétaire terrien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Il s’agit du discours prononcé à la Chambre par Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904) en février 1901 au moment de la présentation de sa loi sur les congrégations, qui sera votée en juillet de la même année (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Peut-être Louis Vachez (Déols, Indre, 5 avril 1884-Nantes, 6 mai 1969), fils d’Alfred Vachez et Valentine Moulin, qui sera architecte et épousera en 1925 à Angers Marthe Bigot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] André de Joly (Paris, 26/1/1857-6 avril 1934), chef de cabinet de différents ministres de la IIIe République, fut nommé en 1893 préfet de la Creuse, puis de la Vendée (1895), de Saône-et-Loire (1899), du Maine-et-Loire (1900) puis des Alpes-Maritimes (1904) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Très certainement Marie Le More (Chantenay, Sarthe, 21 mai 1855-Le Mans, 11 juin 1923), mariée le 22 novembre 1877 à Chantenay avec Charles Loir-Mongazon (Cholet, 9 juillet 1848-Paris, 17 février 1887), professeur à l’Université catholique d’Angers. Leurs deux filles, mentionnées plus haut lors d’un bal – voir 17 janvier 1901 –, Cécile et Thérèse, épouseront respectivement MM. Chassin du Guerny et de Sars (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Ce journal de tendance républicaine, intitulé Le Patriote. Journal démocratique de l’Ouest, parut à Angers de 1870 à 1917 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Henri de Saint-Pern (Angers, 12 octobre 1874-16 janvier 1945), fils d’Henri de Saint-Pern et de Sophie Espivent de La Villesboisnet, marié le 16 avril 1907 à Paris avec Gabrielle de Robien. Propriétaire agricole et châtelain de la Bourgonnière, il sera conseiller général et élu député du Maine-et-Loire en 1936 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Plusieurs membres de cette famille pourraient correspondre à ce personnage. Il s’agit peut-être de René de Monti de Rezé (Rezé, Loire-Atlantique, 30 juillet 1848-Saint-Aubin-le-Cloud, Deux-Sèvres, 22 octobre 1934), ancien zouave pontifical et auteur de souvenirs sur le comte de Chambord (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] En 1901, le directeur de ce journal était Henry Jagot (1858-1933), qui écrira en 1914 un livre sur les origines de la guerre de Vendée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Certainement Raoul du Réau de La Gaignonnière (château de Barot, Montevrault-sur-Èvre, Maine-et-Loire,30 septembre 1855-Angers, 1er novembre 1935), fils de Zacharie, comte du Réau de La Gaignonnière, ancien zouave pontifical, et de Marie-Thérèse de Quatrebarbes. Licencié en droit, il publia en 1901 un livre intitulé L’Anjou et la défense du Saint Siège en 1860 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Prosper Philippe Augouard (Poitiers, 16 septembre 1852-Paris, 3 octobre 1921), ancien zouave pontifical, missionnaire français de la Congrégation du Saint-Esprit, second évêque responsable du Congo français et de l’Oubangui (1890-1921). Il est une figure importante de l’alliance entre le pouvoir civil et religieux dans l’entreprise de colonisation républicaine, et a été surnommé « l’apôtre du Congo » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Paul Normand d’Authon (Grenoble, 21 février 1873-Angers, 25 novembre 1932), administrateur d’hospices et historien amateur. Il avait épousé en 1902 Gabrielle Hervé (1872-1945), fille de Ferdinand Hervé et de Marie Bazin, et nièce de René Bazin cité plus haut (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Voir plus haut note du 6 janvier 1901. Maurice Gavouyère (Rennes, 6 décembre 1866-Les Ponts-de-Cé,  Maine-et-Loire, 4 août 1951), avocat et secrétaire des Facultés catholiques de l’Ouest, avait épousé le 23 janvier 1889 à Rennes Mathilde Beaufils (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Il s’agit peut-être d’Antoine de Ponnat (Gueugnon, Saône-et-Loire, 12 juin 1840-Rigny-sur-Arroux, même département, 30 septembre 1905), écrivain, mais il est surprenant que ce personnage ait participé à la Conférence Saint-Louis car il était libre penseur et anticlérical (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Il doit certainement s’agir de Jeanne Guillemot de La Villebiot (Chevillé, Sarthe, 23 juillet 1881-Bazougers, Mayenne, 14 février 1953), fille de Georges Guillemot de La Villebiot, capitaine d’infanterie, et de Marie Lemonnier de Lorière, qui épousera le 27 octobre 1902 à Angers Louis-Marie de Guibert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Paul Baugas (Saint-Denis-la-Chevasse, Vendée, 19 octobre 1861-Banneville-la-Campagne, Calvados, 10 août 1948), professeur à l’Université libre d’Angers, membre titulaire de la Société d’agriculture, sciences et arts d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Léonce Gontard de Launay (né à Nantes le 2 décembre 1859), issu de la noblesse angevine et vendéenne, généalogiste, membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Angers, auteur de plusieurs ouvrages de généalogie angevine. Il avait épousé en 1883 Yvonne de Bruc de Montplaisir, dont il divorcera en 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Il s’agit de l’un de ses plus célèbres ouvrages : Les Oberlé, publié en 1901 chez Calmann-Lévy, qui fut vendu à 18.000 exemplaires à sa sortie, et ouvrit à son auteur les portes de l’Académie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Jacques Dodard des Loges (Doué-la-Fontaine, Maine-et-Loire, 28 décembre 1881-Angers, 10 décembre 1954), fils de Louis Dodard des Loges et de Madeleine de Place. Il épousera en 1907 Gersinde Le Beschu de Champsavin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Il s’agit de la loi du 1er juillet 1901, qui régit encore à l’heure actuelle le statut des associations en France. Les débats à la Chambre, très houleux portaient sur les statuts des congrégations, devant devenir des associations religieuses (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Il s’agit de sa grand-mère maternelle, Antoinette de Pontich (1835-1924), veuve d’Auguste Lazerme. Voir supra notes de la partie introductive (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Paul Féron-Vrau (1864-1955), issu d’une famille de Lille, journaliste dans la presse catholique de sa région natale, reçut La Croix des mains des Assomptionnistes en 1900, à l’issue de l’Affaire Dreyfus, et fut étroitement mêlé aux rapports entre le Vatican et la IIIe République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Etienne Lamy (Cize, Jura, 2 juin 1845-Paris, 9 janvier 1919), avocat, journaliste et homme politique, ancien député du Jura, à la fois catholique et républicain. Il sera élu membre de l’Académie française en 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Marie Estève (1853-1926), mariée à Gaëtan Civelli (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Il s’agit d’un catalanisme pour « arquimesa », un meuble équivalent à un cabinet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Henry des Cordes (1877-1949), fils de Georges des Cordes et de Nathalie d’Auberjon, était le frère aîné de Marguerite-Marie des Cordes (1879-1952), qui avait épousé en 1900 Xavier Civelli de Bosch, comme cela a été indiqué dans la partie introductive du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Joseph de Lazerme (1846-1922), cousin germain de la mère d’Antoine d’Estève de Bosch, avait engagé une procédure pour ajouter une particule à son nom et faire reconnaître en France le titre de comte de Lazerme qui lui avait été attribué par le prétendant carliste au trône d’Espagne. Cette affaire est largement documentée dans le Fonds Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (cote 57J).

Pierre Le Marois (1854-1918), avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation, avait épousé en 1879 Fernande de Jacomel de Cauvigny, cousine germaine de Joseph de Lazerme par sa mère née Delon de Marouls (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Il s’agissait d’une fabrique d’automobiles où travaillait Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Il s’agit d’Albert Lazerme (Sisteron, 24 octobre 1856-Paris, 21 septembre 1913), fils d’Henri Lazerme et d’Amélie Fichet, et cousin germain de Suzanne Lazerme, Mme d’Estève de Bosch. Albert Lazerme, entré à Saint-Cyr en 1875, sous-lieutenant puis lieutenant d’infanterie, fera sa carrière dans le contrôle de l’armée, terminant administrateur de 1ère classe au Ministère de la Guerre. Il avait épousé le 7 mai 1888 à Perpignan Jeanne Génin (1864-1927), dont il eut quatre enfants : Suzanne Lazerme (née en 1889), Madeleine (née en 1891), Amélie (1894-1900) et Jean (né en 1902), dont il sera question par ailleurs dans le journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Joseph Cornet (Rodès, 10 avril 1885-Perpignan, 27 avril 1953), fils aîné de Joseph Cornet et d’Isabelle Ribes. Son père était le fils de Rosalie de Bosch, sœur de Sophie de Bosch, grand-mère de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Léon de Barescut (1825-1907), ancien directeur de l’enregistrement, était le cousin issu de germains de Sophie de Bosch, citée dans la note ci-dessus. Il eut neuf enfants, parmi lesquels Maurice de Barescut (1865-1960), futur général (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Maurice d’Estève de Bosch (Perpignan, 14 octobre 1878-disparu au combat de Deir Koush, Syrie, 8 janvier 1921), chef d’escadrons de cavalerie, fils de François-Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938) et de Marie de Terrats (1855-1939), cousin germain d’Antoine, dont il sera question à de nombreuses reprises dans le journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Armand de Terrats (Bordeaux, 4 février 1851-Paris 9e, 11 juin 1907) était le fils d’Antoine de Terrats et d’Emma Jaume, morte dans l’incendie du Bazar de la charité en 1897. Sa sœur Marie de Terrats avait épousé François-Xavier d’Estève de Bosch. Armand de Terrats fut artiste peintre à Paris et mourut célibataire. Il est cité dans certaines revues d’art contemporain mais ses productions semblent perdues (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[48] Joachim du Plessis de Grenédan (Rennes, 31 janvier 1870-Bégrolles-en-Mauges, Maine-et-Loire, 1er septembre 1951), dit le comte du Plessis de Grenédan, fils de Charles du Plessis de Grenédan et de Marie-Caroline Frilet de Châteauneuf, d’abord avocat à Rennes, fit l’essentiel sa carrière comme professeur de droit à l’Université catholique d’Angers, dont il fut le doyen. Marié en 1889 à Louise Louërat, il rentra dans les ordres après son veuvage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[49] Il s’agit de Paul Magué (1849-1912), commandant du génie et futur général de brigade, époux de Joséphine Lazerme. Voir chapitre introductif du journal supra. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Gabriel Syveton (Boën, Loire, 21 février 1864-Neuilly, 8 décembre 1904), professeur agrégé d’histoire, fondateur avec Jules Lemaître et François Coppée de la Ligue de la patrie française, dont il est trésorier. Élu député nationaliste de Paris en 1902, il participe à créer le groupe républicain nationaliste. En 1903, il défend les congrégations et, en 1904, joue un grand rôle dans la révélation du scandale des fiches, affaire de fichage politique et religieux des militaires. Il est célèbre pour avoir souffleté le général André, ministre de la guerre en 1904. Il décide, cette même année, que la Ligue de la patrie française rompra ses liens avec Edouard Drumont, considérant que l’antisémitisme était dommageable au mouvement nationaliste. Sa mort, par intoxication au monoxyde carbone, sera considérée comme suspecte (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Pierre Noilhan (Geaune, Landes, 15 décembre 1952-Paris, 25 juillet 1902), avocat à la cour d’appel et journaliste, secrétaire de la Ligue de la patrie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[52] François Coppée (Paris, 26 janvier 1842-23 mai 1908), poète, dramaturge et romancier, célèbre pour ses poésies sur la vie parisienne populaire, membre de l’Académie française en 1884. Revenu à l’Église catholique, il fut le président d’honneur de la Ligue de la patrie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Il s’agit très certainement de Roger du Rieu de Marsaguet (Angers, 24 avril 1880-Marseille, 28 novembre 1939), fils d’Alexandre du Rieu de Marsaguet, docteur en droit et professeur à la Faculté catholique d’Angers, ancien gouverneur des princes d’Orléans (ducs de Vendôme, de Montpensier et d’Alençon) et de Jane Stafford-Henderson. Il épousera en 1918 Bérangère Delpature (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

Il pourrait aussi s’agir de ses frères Henri (1877-1912), directeur des Mutuelles du Mans, ou Gonzague (1883-1929), bien qu’ils ne soient pas tout à fait de la même génération qu’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Ferdinand Brunetière (Toulon, 19 juillet 1849-Paris, 9 décembre 1906), historien de la littérature et critique littéraire, directeur de la Revue des Deux Mondes, membre de l’Académie française en 1893. Antidreyfusard mais pas antisémite, il s’opposa à Edouard Drumont (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Henri de Dreux-Brézé (Paris, 22 mars 1826-13 janvier 1904), marquis de Dreux-Brézé, fils d’Emmanuel et de Marie-Charlotte de Boisgelin, marié en 1850 à Marie des Bravards d’Eyssat. Propriétaire du château de Brézé (Maine-et-Loire, au sud de Saumur), il en continua les travaux d’embellissement, sous la houlette de l’architecte angevin René Hodé (élève de Viollet-le-Duc) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Voir note supra du 27 janvier 1901.

[57] Théodore Botrel (Dinan, 14 septembre 1868-Pont-Aven, 26 juillet 1925), auteur-compositeur-interprète, connu pour avoir composé La Paimpolaise (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Voir supra note du 8 mars 1901.

[59] Alfred Gardey de Soos (né le 27 juin 1891 à Angers), fils de Louis Gardey de Soos (1850-1921), d’une famille originaire du Gers, et de Blanche de Falguière (1854-1908), pour sa part originaire de Toulouse. Cette famille s’était installée à Angers comme administrateur des chemins de fer. Alfred de Soos sera père jésuite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] Voir supra note du 21 février 1901.

[61] Les Oberlé, voir supra note du 11 mars 1901.

[62] Bertrand de Gréaulme (né en 1857), dit le comte de Gréaulme, fils d’Alfred de Gréaulme, issu de la petite noblesse de l’Indre, et d’Ane Gaultier, avait épousé en 1884 Valérie Pintedevin du Jardin. Il avait eu trois enfants, nés entre 1886 et 1889 à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[63] Henri du Breil de Pontbriand (Rennes, 16 février 1851-Candé, Maine-et-Loire, 13 février 1929), fils d’Henri du Breil de Pontbriand et d’Adélaïde Brossays du Canfer, d’une vieille famille de la vieille noblesse bretonne. Engagé en 1870 aux Éclaireurs des volontaires de l’Ouest, il épousa en 1872 à Angers Marie Guibourd, d’une famille de propriétaires d’Angers, dont il eut cinq enfants nés à Angers entre 1873 et 1883 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[64] Jules de Falguière (né à Toulouse en 1860), fils de Louis de Falguière et de Jeanne Ledoux, chanoine, aumônier de l’hôpital militaire et de la prison militaire de Toulouse, frère de Jeanne de Falguière, Mme Gardey de Soos (voir notes du 2 et du 18 juin 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[65] Jude Chauveau de Kernaëret (1841-1927), dit « Monseigneur », professeur à la Faculté des lettres d’Angers, membre de l’Académie d’Angers, fils de Joseph Chauveau de Kernaëret et de Félicité de Tredern (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[66] Albert Follenfant (né le 15 janvier 1854 à Angers), fils d’Alexandre Follenfant et d’Adèle Charon, épousa le 5 octobre 1881 à Angers Marie-Louise Poirier du Lavouër. Il était avocat à la Cour d’appel d’Angers et eut trois enfants, dont Roger Follenfant, cité plus haut (25 mai 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[67] Il s’agit soit de Claire (née en 1880) ou d’Isabelle de Lancrau de Bréon, sœurs de Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934), tous fils du comte Arthur de Lancrau de Bréon, et de Marthe de Certaines (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[68] Sabine Le Jumeau de Kergaradec (Angers, 21 octobre 1883-La Motte-Beaumanoir, Pleugueneuc, Ille-et-Vilaine, 13 juillet 1914), fille de Camille Le Jumeau de Kergaradec et d’Henriette de Place. Elle épousera en 1913 le vicomte Paul de Lorgeril (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[69] Charles Armand Marie Gilles de Fontenailles (né à Orléans le 2 mai 1880), fils de Raymond Gilles de Fontenailles (1856-15 août 1901) et de Blanche Longuet de La Giraudière. Il épousera le 27 août 1901 à Angers Marie Anne Lebouvier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[70] Voir supra note du 2 juin 1901. Joseph Gardey de Soos (Nohic, 18 octobre 1887-Angers, 24 janvier 1942), fils de Louis Gardey de Soos et de Blanche de Falguière. Il épousera en 1912 à Angers Jeanne de Richeteau de La Coudre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[71] Marguerite de Rouault (Poitiers, 5 août 1867-Chalandray, Vienne, 15 mars 1944), fils de Louis Alfred de Rouault et de Marie-Victoire de Pidoux, tous deux issus de familles nobles de la vielle. Elle épousa Léonce de Becdelièvre (1863-1942). Elle avait deux frères : Henry (1864-1948) et Armand (né en 1866) de Rouault.

[72] Pierre Paul Vannier (Baumé, 16 mars 1860-Canada, 30 novembre 1904). Bénédictin, moine de Solesmes, il fait partie en 1890 du groupe chargé de restaurer l’ancienne abbaye de Saint-Maur-sur-Loire, où, en tant que cellérier, il développe la culture de la vigne. Les lois de 1901 forcent les moines de Saint-Maur à émigrer en Belgique puis au Luxembourg, et de nouveau en Belgique. Il se fixe au Canada en 1912 et fonde le monastère bénédictin Saint-Benoît-du-Lac. Voir une excellente biographie : https://www.biographi.ca/fr/bio/vannier_pierre_paul_14F.html (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[73] Les Roig descendent du mariage (1764) de Thomas de Roig Dotres et de Marie de Pontich Descallar, dont le frère François de Pontich Descallar (1741-1830) est le grand-père d’Antoinette de Pontich (1835-1924), grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch, qu’il appelait « Bonne Maman ». Le grand-père des demoiselles mariés en 1901 était donc le cousin issu de germains de cette dernière. Les demoiselles, respectivement nées en 1879 et 1881, était les filles de Charles de Roig et de Thérèse Lacordaire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[74] Il s’agit de Léon van den Zande (Metz, 9 mars 1865-Bussunarits-Sarrasquette, Pyrénées-Atlantiques, 2 décembre 1921), fils de Louis Ferdinand van den Zande, inspecteur des douanes, et d’Adélaïde d’Apat. Cette dernière était la fille de Clémence Sicart d’Alougny, elle-même petite-nièce de Marie-Antoinette de Sicart, épouse de François de Pontich et grand-mère de Marie-Antoinette de Pontich, grand-mère maternelle d’Antoine d’Estève de Bosch. Cette parenté est expliquée plus loin par ce dernier. Léon van den Zande épousa le 28 septembre 1901 à Bordeaux Édith de Rolland (1874-1966), fille d’Albert de Rolland et de Jeanne de Baritault (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[75] Olivier Follenfant (Angers, 12 août 1882-mort pour la France au Touquet le 22 mai 1940), saint-cyrien et colonel de cavalerie, fils d’Albert Follenfant et de Marie-Louise Poirier du Lavouër, épousera en 1938 à Paris Claire Devicque (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[76] Il peut s’agir de Berthe Lepiller, mariée en 1887 à Angers avec Gaston Jeauffreau de Lagérie, avocat, ou de sa belle-sœur Denise Thoré, mariée en 1887 à Angers avec Raoul Jeauffreau de Lagérie, colonel, membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[77] À partir de ce jour, Antoine d’Estève de Bosch note tous les jours le lieu où il se trouve.

[78] Georges Pasquier de Franclieu (El Biar, Algérie, 1er janvier 1847-Puymaurin, Haute-Garonne, 24 mars 1929), saint-cyrien, colonel d’infanterie. Fils de Camille Pasquier de Franclieu et de Victorine Rouher de Julliac, il avait épousé en 1882 Léonie Dougnac de Saint-Martin, dont la grand-mère paternelle, Anne Cécile Conil, était la demi-sœur de Thérèse Sérane, mère d’Auguste Lazerme, grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[79] Il doit s’agir de Gustave Aron (1870-1935), juriste distingué, père du célèbre philosophe Raymond Aron (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[80] La collatio emancipati est une ancienne pratique juridique romaine qui obligeait les descendants émancipés à rapporter à la masse héréditaire les biens qu’ils avaient acquis après leur émancipation pour pouvoir participer à la succession de leur père. Elle visait à rétablir l’égalité entre les héritiers émancipés (qui n’étaient plus sous l’autorité paternelle) et les descendants non émancipés restés sous cette tutelle, car ils n’avaient pas acquis de biens en leur propre nom (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[81] La querela inofficiosi testamenti est une procédure de droit romain par laquelle les héritiers légitimes les plus proches peuvent contester un testament qui ne respecte pas leurs parts successorales minimales, en demandant sa nullité (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[82] René de Porcaro (Saint-Jouan-des-Guérets, Ille-et-Vilaine, 16 janvier 1880-Paris, 29 janvier 1922), fils de René Marie, comte de Porcaro, et d’Alix Moucet. Il épousera en 1912 Marthe de Léonard de Juvigny (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[83] Antoine du Bois de Maquillé (Morannes, Maine-et-Loire, 13 juin 1883-Angers, 23 août 1972), fils de René du Bois de Maquillé et de Marguerite de Quatrebarbes. Il épousa en 1957 Clotilde Chouviat puis en 1964 Jeanne Vinmer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[84] Marguerite Marie Pares, épouse d’Élie Lucas. Voir note au sujet de la famille Lucas dans la partie introductive de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[85] Il s’agit peut-être de Jeanne Lestre du Saussois (Semur-en-Auxois, Côte-d’Or, 24 mai 1865-Juillenay, Côte d’Or, 21 octobre 1951), fille d’Émile Lestre du Saussois et de Louis Ricard, mariée le 11 mai 1887 à Semur-en-Auxois avec François Miron (1855-1917), lieutenant-colonel de cavalerie, dont elle eut deux enfants (en 1901, elle avait trois garçons de 9, 5 et 3 ans) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[86] Il s’agit certainement de François Roumain de La Touche (Saint-Lô, Manche, 15 avril 1883-Thionville, Moselle, 14 février 1951), fils de Paul Roumain de La Touche, de la noblesse bretonne, et de Marie-Thérèse Avril de Pignerolle, pour sa part originaire d’Angers. Il épousera en 1906 à Paris Solange Girard de Vasson (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[87] Voir plus haut note du 14 juin 1901.

[88] Voie plus haut note du 23 juillet 1901.

[89] Il s’agit peut-être d’une erreur, aucun jésuite n’ayant été retrouvé dans la généalogie de la famille de Raymond Cahuzac. On note en revanche Louis Marie Casimir Félix de Roquefeuil Cahuzac (1871-1916), jésuite, fils de Félix de Roquefeuil Cahuzac et de Charlotte du Breil de Pontbriand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[90] Henri Achard de Bonvouloir (1839-Paris, 12 juillet 1914), dit le comte de Bonvouloir, fils d’Auguste Achard de Bonvouloir et d’Henriette de La Tour du Pin Verclause. Issu de la branche cadette d’un vieille famille noble du Calvados, il épousa le 14 mai 1871 à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénéees) Marie-Thérèse du Pin (1849-1938) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[91] Ernest de Dax d’Axat, né le 20 décembre 1860 à Montevideo (Uruguay), marquis d’Axat, fils du marquis Albert de Dax d’Axat, diplomate, et d’Hortensia Cruz. Il épousa Marie-Antoinette de Fréjacques de Bar, d’une vieille famille bourgeoise de l’Aude. Les Dax ou d’Ax de Cessales, originaires de l’Aude, arrivèrent en Roussillon par un mariage en 1719. À la génération suivante, Jean d’Ax de Cessales épousa en 1766 Marie-Thérèse de Chiavari, héritière de terres à Ille et Bouleternère, qui se transmirent dans sa famille, par la suite fixée à Montpellier. Ange Bonaventure de Dax d’Axat (1767-1847), marquis d’Axat, arrière-grand-père de celui dont il s’agit ici, fut maire de Montpellier de 1814 à 1830 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[92] Il s’agit peut-être d’Ernest de Sarret, né à Aurillac le 1er mars 1876, fille de Louis Gabriel, vicomte de Sarret, et de Blanche du Cos de la Hitte. Il épousera en 1911 à Lavaur Elisabeth de Bermond d’Auriac. Cette piste semble plus plausible qu’un membre de la branche de Sarret de Coussergues, qui usait plutôt le titre de baron (Note de l’éditeur).

[93] Membre de la famille de Gentil Baichis de l’Aude. À cette époque, il y avait plusieurs jeunes filles de cette famille non encore mariées : Germaine (1879-1922), Lucienne (1879-1928), Pauline (née en 1880) et Marie-Henriette (née en 1881) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[94] Xavier Roux de Reilhac de Chateaurocher (4 novembre 1881-mort pour la France en septembre 1918), fils de Louis Roux de Reilhac de Chateaurocher, capitaine d’infanterie de marine, et d’Élise Motais de Narbonne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[95] René Le Jariel des Chatelets (Le Mans, 4 juillet 1882-Paris, 17 décembre 1963), fils d’Alexandre Le Jariel des Chatelets, d’une famille originaire d’Ernée (Mayenne) et de Marie Mordret (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[96] Charles Aubin de La Messezière (Torchamp, Orne, 11 mai 1883-mort pour la France le 19 septembre 1918), fils d’Ernest Aubin de La Messezière, d’une famille originaire d’Ernée (Mayenne), et d’Alix Doynel de La Sausserie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[97] Emmanuel de Chefdebien-Zagarriga (Perpignan, 25 décembre 1877-Lorgues, Var, 5 décembre 1951), prêtre puis professeur, fils de Fernand de Chefdebien-Zagarriga, industriel, et de Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[98] Il peut s’agir de plusieurs personnes : Paul de Fournas de La Brosse (1853-1914) ; Henry (1852-1921) ; Gaston (1853-1917) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[99] Henri Brard (Longueville, Seine-et-Marne, 29 juillet 1883-8 novembre 1958), fils de Jean Brard, ingénieur des Arts et Manufactures, et de Marie Eudoxie Marion. Il épousa en 1906 à Paris Louise Gourmand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[100] Étienne Batlle (Ille-sur-Tet, 10 décembre 1859-6 décembre 1925), fils de Simon Batlle et de Marguerite Salamo, issus de deux vieilles familles d’Ille. Marié à Marguerite Boix, il fut docteur en médecine, maire d’Ille puis pharmacien à Perpignan. Conseiller général du canton de Vinça en 1889, président de la Commission de ravitaillement en 1914-1918, il fut élu député des Pyrénées-Orientales sur la liste « d’union républicaine nationale pour l’ordre et la prospérité du pays ». Il en sera question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[101] Il s’agit sans doute d’Antoine de Pontich Sicart (Vinça, 5 mars 1775-4 avril 1865), fils de François de Sicart Descallar et de Marie-Antoinette Sicart de Taqui (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[102] Jules Sabaté, né à Vinça le 12 avril 1843, fils de Michel Sabaté et de Thérèse Badrignans, avait épousé le 13 juillet 1871 à Vinça Constance Batlle, née à Vinça le 11 juillet 1850, fille de Constant Batlle et d’Angélique Jonquères. Par sa grand-mère paternelle, Joséphine Ballessa, il était le cousin éloigné de la grand-mère d’Antoinette d’Estève de Bosch, Antoinette de Pontich, elle-même fille d’une Ballessa (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[103] Louis Philippe de Durfort (1733-1800), comte de Deyme, colonel du Régiment de Chartres infanterie, était le fils de Nicolas de Durfort et de Marie Agnès de Curzay de Bourdeville. Il fut portraituré par Carmontelle en 1760. Il semble qu’il y ait ici une erreur : Saint-Cyr était un établissement qui admettait des jeunes filles de la noblesse pauvre ; il est peu probable que le marquis de Durfort ait correspondu pour faire rentrer sa mère dans cette maison (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[104] Les Barrera sont une ancienne famille bourgeoise d’Ille dont les biens parvinrent par héritage à la famille Folcra puis à la famille Boscha, dont descendent les Semaler puis les Bosch, ancêtre des Estève de Bosch. Le document dont Antoine d’Estève de Bosch mentionne l’existence ne figure plus dans les archives de famille, où l’on trouve néanmoins de nombreux documents de la famille Barrera (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[105] Il s’agit de Josep Pontich i Selva, burgès honrat de Perpignan, qui épousa en 1675 Ana Dalmau i Guanter, fille de Diego Dalmau et de Maria-Ana Guanter. C’est le grand-père de ce Josep, Miquel Pontich, originaire de Bouleternère, qui avait été inscrit le 20 février 1639 à la matricule des burgesos honrats de Perpignan à l’époque de Philippe IV d’Espagne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[106] Joseph de Guardia (Vinça, 24 mars 1849-Perpignan, 14 juillet 1931), membre de la Garde nationale mobile des Pyrénées-Orientales, lieutenant puis capitaine, rédacteur au journal royaliste Le Roussillon, fils de Sébastien de Guardia, d’une famille noble originaire d’Arles-sur-Tech, et de Thérèse Verges, de Vinça. Il épousa le 21 mai 1883 à Marseille Marie Rose Anne Garrigue. Il avait eu deux fils : Charles de Guardia, docteur en médecine, et Albert de Guardia, licencié en droit (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[107] André Desperamons (1861-1951), avocat et directeur du journal Le Roussillon, grande figure du royalisme dans les Pyrénées-Orientales, dont il sera souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[108] Il doit s’agir d’Henri Joseph Marie Dalverny (Perpignan, 8 septembre 1840-Terrats, Pyrénées-Orientales, 28 janvier 1910), capitaine au 142e de ligne, qui avait épousé en 1876 à Terrats Thérèse Parahy, et possédait une propriété à Pézilla-la-Rivière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[109] Il s’agit de l’actuel barrage hydro-électrique de Vinça (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[110] Voir plus loin note du 24 septembre 1901.

[111] Voir ci-dessus note du 12 avril 1901.

[112] Louis Lutrand (Perpignan, 1859-1915), fils d’Alphonse Lutrand, principal du Collège de Perpignan, et de Louise Bouis, elle-même fille de Dominique Bouis (1797-1866), qui fut, de 1837 à 1839, le 5e président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales. Docteur en médecine, Louis Lutrand épousa le 3 avril 1886 à Perpignan Thérèse Bonafos, née à Perpignan le 9 octobre 1860, fille d’Emmanuel Bonafos (1824-1885), médecin chef de l’Hôpital de Perpignan, et de Marie-Fanny Ribell, dont le grand-père paternel Emmanuel Bonafos (1774-1854) avait également été, de 1840 à 1841), président de la SASL. La parenté avec la mère d’Antoine d’Estève de Bosch se faisait par l’épouse de ce dernier et grand-mère de Mme Lutrand, Thérèse Lazerme, tante d’Auguste Lazerme, et donc grande-tante de la mère de l’auteur du présent journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[113] Il s’agit peut-être de Joséphine Monniot (1848-1939), épouse depuis 1876 de Jean Baptiste Noëll (1836-1898), lieutenant-colonel, issu d’une famille de propriétaires de Vinça, originaires de Valmanya et possédant aussi une demeure à Finestret, non loin de là. Leur fils cadet Louis Noëll (1885-1964), futur gouverneur des colonies, épousera en 1918 Antoinette dite « Nénette » Magué (1893-1973), cousine germaine de l’auteur du présent journal, dont il sera très souvent question tout au long de celui-ci. Les deux familles se connaissaient donc de longue date avant ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[114] Hector de Pontich (Paris, Les Batignolles, 24 mai 1845-Paris, 29 octobre 1906), polytechnicien, lieutenant-colonel, fils de François de Pontich, chef de bataillon, et d’Elisabeth Volle, cousin germain d’Antoinette de Pontich, épouse Lazerme, grand-mère de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[115] Jean Sarrète (Argelès-sur-Mer, 3 décembre 1868-Perpignan, 10 décembre 1948), curé de Palau-de-Cerdagne puis de Palau-del-Vidre, professeur à l’institution Saint-Louis-de-Gonzague à Perpignan, il finira chanoine de Perpignan et doyen du chapitre. Il est surtout connu pour avoir été un prêtre érudit et publié de très nombreux articles et monographies sur l’histoire des villages du département, collaborant notamment au Bulletin de la SASL. Ses archives personnelles sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[116] Jules de Carsalade du Pont (Simorre, Gers, 16 février 1847-Perpignan, 29 décembre 1932), évêque de Perpignan-Elne de 1899 à sa mort, dont il sera très souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[117] Peinture à l’huile d’école catalane du XVIIe siècle, dont beaucoup de copies ont circulé, certaines étant encore possédées par la famille. Miquel Pontich, parent éloigné de la famille (Bouleternère, 20 novembre 1632-Girona, 26 janvier 1699), moine franciscain, provincial de son ordre puis, de 1686 à sa mort, évêque de l’important siège de Girona dans le Principat de Catalogne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[118] L’établissement thermal de Nossa-les-Bains était situé approximativement à l’emplacement de l’actuel lac (artificiel) de Vinça, agrandi après la création du barrage, qui entraina la disparition de ce lieu-dit (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[119] Jean Estève (1804-1881), polytechnicien, colonel, directeur des fortifications de Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[120] Jacques Freixe (Le Perthus, 6 juin 1845-1925), érudit ayant écrit essentiellement autour de l’histoire de son village natal. Ses archives sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[121] Jacques Vasal (Perpignan, 21 avril 1831-24 novembre 1901), négociant, marié le 24 octobre 1864 à Perpignan avec Blanche Devaux (1842-1920) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[122] Certainement Marie-Fanny Ribell, fille d’André Ribell, maire de Perpignan (1800-1860) et de Joséphine Albar. Elle épousa le 21 octobre 1856 à Barcelone Emmanuel Bonafos (1824-1885), médecin en chef de l’Hôpital civil de Perpignan. Leur fille Thérèse Bonafos, mariée au Dr. Lutrand, est également citée dans le journal (voir ci-dessus, note du 9 septembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[123] Voir ci-dessus note du 9 septembre 1901.

[124] Il s’agit de Caroline d’Oms (Sainte-Marie-la-Mer, 8 mai 1856-Perpignan, 30 mars 1936), dernière représentante de cette ancienne famille du Roussillon, qui avait épousé le 26 janvier 1880 à Perpignan Joseph de Llamby (1852-1904). Elle eut deux filles : Louise (1880-1910), mariée en 1905 avec Maurice Faurichon de La Bardonnie, et Isabelle (1887-1983), mariée en 1907 avec Lucien Darru. Il sera très souvent question de cette famille au cours de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[125] Voir ci-dessus note du 12 avril 1901.

[126] Il doit certainement s’agir de : Denis de Thézan, Le Pouget et ses alentours. Étude historique, Paris, Ed. Léon Sault, 1882, 59 pages. Cette rare monographie est consultable dans le fonds Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (ADPO, 57J2).

[127] Rosalie Pallarès (née en 1841), mariée à Ille-sur-Tet le 23 février 1865 avec Jacques Terrats (né en 1841), clerc de notaire, dont la famille portait le nom de courtoisie de « Terrats d’Aguillon » (depuis le mariage à Perpignan en 1765 d’un ancêtre, Jacques Terrats, marchand, avec Louise Daguillon, fille de Pierre Daguillon, maître teinturier). Rose Terrats, fille unique du couple, avait épousé en 1887 à Ille le baron Antonin Desprès, d’où une importante descendance dans les familles Desprès, Sire de Vilar, Marceille et Viguier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[128] Franz Adrian von Arx, né à Bâle (Suisse) le 13 juin 1869, fils de Franz von Arx et de Sophie Berges, ingénieur électricien, employé à l’usine électrique Bartissol, épousa à Vinça le 24 septembre 1901 Marie Rouyre, née à Vinça le 2 mai 1881, fille de Léger Rouyre, employé des chemins de fer, et de Rose Batlle (1857-1938), elle-même fille de Joseph Batlle et de Rose Paule d’Esprer, d’une vieille famille d’Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[129] Léon de Barescut (1825-1907), cousin éloigné des Bosch par les Cornellà, d’Ille, et son épouse Mathilde Boudet de Joly, avaient eu neuf enfants, parmi lesquels Maurice de Barescut (1865-1940), général, et plusieurs filles dont deux devinrent Mmes Cristau et Delcros de Ferran. C’est de cette dernière, Thérèse (1874-1960) qu’il doit s’agir ici ainsi que de sa sœur aînée Madeleine (1862-1940), restée célibataire, l’aînée, mariée à M. Cristau, étant déjà décédée depuis 1885 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[130] La famille Roca, originaire de Prades, avait hérité de la thèse d’Huytéza de la famille Satgé, qui avait acheté cette seigneurie sous l’Ancien régime. Une branche s’était fixée à Ille au tout début du XIXe siècle par le mariage de Jean Roca et de Thérèse Moynier. Leur fils Joseph Roca (1815-1889), propriétaire à Ille, avait épousé Antoinette Bonafos (1825-1912), fille de Jean-Baptiste Bonafos et de Marie-Rose de Sampso, cousine éloignée des Bosch par une grand-mère Cornellà (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[131] Jacques Trainier, docteur en médecine dont il a été question plus haut (voir notes du chapitre introductif), fils de Madeleine de Sampso et donc cousin germain de Mme Roca citée ci-dessus, avait épousé Thérèse Batlle, de Vinça, fille de Joséphine Ballessa et donc elle aussi cousine de l’auteur du journal par le biais des Pontich de Vinça. De ce mariage étaient nées plusieurs filles : Antoinette, mariée en 1885 au docteur Simon Pons (ce sont les parents du poète Josep Sebastià Pons et de Simona Gay), Joséphine, mariée en octobre 1901 à Albert Batlle (voir plus loin, journal au 26 octobre 1901), et Marie, devenue Mme Jager (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[132] Voir plus haut, note du 19 août 1901.

[133] Voir plus haut, note du 27 août 1901.

[134] Il s’agit de l’ancienne maison des Cornellà, devenue ensuite par héritage de Bourdeville, situé à l’actuel n°25 de la Grande rue à Ille-sur-Tet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[135] Act. Caladroy (Pyrénées-Orientales) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[136] Auguste Delebart, né à Lille en 1840, filateur, avait épousé Lucie Pech, originaire de la Réunion, dont il avait eu quatre filles : Germaine (mariée en 1897 à Emile Vanlaer, notaire à Lille), Suzanne (mariée en 1899 à Maurice Gillotin, industriel dans les Vosges), Marcelle (mariée en 1900 à Lille avec Paul Dewavrin, négociant en coton à Tourcoing) et Renée, qui épousera Élie Talairach, négociant en vins de Perpignan, dont il sera question plus loin dans le journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[137] Il doit s’agir de Marie Ferriol, née à Millas en 1887, mariée depuis 1881 à Jean Bertran de Balanda, polytechnicien et officier d’artillerie. Par sa mère, née Marie Gelabert, elle descend de familles d’Estagel et lointainement, par sa grand-mère née Batlle, d’Estagel, des Llorens et des Estève. Ce sont ces Llorens, fixés à Pézilla, qui furent à l’origine du célèbre épisode des Saintes Hosties de Pézilla, dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[138] René de Chefdebien-Zagarriga (Perpignan, 1er janvier 1877-27 mars 1953), fils de l’industriel Fernand de Chefdebien-Zagarriga et de Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège. Ingénieur des Arts et Manufactures, il épousera en 1906 Louise Bas de Cesso (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[139] Voir ci-dessus, note du 1er septembre 1901.

[140] Voir aussi plus haut note du 1er juillet 1901.

[141] Aujourd’hui L’Esparrou (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[142] Il s’agit de la maison de la rue Sainte-Croix, à Ille-sur-Tet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[143] Voir ci-dessus, note du 29 septembre 1901.

[144] Ferdinand Trullès (1858-1918), notaire à Ille-sur-Tet, dont il sera souvent question au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[145] Josep Balalud de Saint-Jean (Ille-sur-Tet, 12 août 1846-Prades, 14 novemre 1885), fils d’Antoine Balalud de Saint-Jean et de Sophie d’Argiot de La Ferrière, avait épousé à Prades le 27 avril 1870 Marie de Romeu (Prades, 22 août 1845-Prades, février 1936), fils d’Hyacinthe de Romeu et de Joséphine Guiter (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[146] Les Boluix descendent du mariage de François-Xavier Boluix et de Marie-Grâce Lazerme en 1799. C’étaient les arrière-grands parents de Mme Marie née Joséphine Sèbe, mariés en 1885 à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[147] Drame en 5 actes et 7 tableaux d’Édouard Brisebarre et Eugène Nus, créée au Théâtre de l’Ambigu-Comique le 5 septembre 1856 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[148] Ernest Renauld (Vierzon, 16 octobre 1869-janvier 1939), journaliste et essayiste catholique principalement connu pour son antiprotestantisme. Royaliste mais opposé à l’Action française, il dirigera le journal Le Soleil de 1904 à 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[149] Voir ci-dessus note du 21 février 1901.

[150] Voir ci-dessus note du 21 février 1901.

[151] Il s’agit certainement d’Henri de Goislard de Monsabert (Bordeaux, 25 septembre 1846-Poitiers, 30 septembre 1910), fils de Gustave de Goislard de Monsabert, et de Marie Léontine Hosseleyre, qui avait épousé en 1874 Pauline de Cumont (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[152] Guillaume Marie Joseph Labouré (Achiet-le-Petit, Pas-de-Calais, 27 octobre 1841-Rennes, 21 avril 1906), évêque du Mans puis, de 1893 à sa mort de Rennes, créé cardinal par Léon XIII en 1897. Il avait été favorable au ralliement de l’Église à la République et ne s’opposera pas à la séparation de l’Église et de l’État, mourant cependant peu après (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[153] Olivier de Durfort Civrac de Lorge (Montfermeil, 12 juillet 1863-Combourg, 27 février 1935), qui sera, évêque de Langres et de Poitiers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[154] Louis de Maillé de La Tour-Landry (Paris, 27 juin 1860-6 février 1907), duc de Plaisance à la mort de son grand-père maternel M. Le Brun de Plaisance (titre de noblesse d’Empire), il était issu d’une vielle famille de l’Anjou. Marié depuis 1886 à Hélène de La Rochefoucauld, il fut conseiller général puis, de 1903 à sa mort en 1907, député du Maine-et-Loire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[155] Noémie de Robin de Barbentane (1839-1914), veuve d’Henri d’Andigné (1821-1895), ancien sénateur du Maine-et-Loire et propriétaire du château de Monet à Beaufort-en-Vallée, dans ce département. Le titre de marquis, porté par un oncle, est de courtoisie dans cette branche. Onéida d’Andigné (1864-1945), restée célibataire, fille des précédents, est certainement celle qui est ici désignée comme Mlle d’Andigné (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[156] Il s’agit de Paul Roussier (Le Lion-d’Angers, Maine-et-Loire, 19 octobre 1882-Savonnières, Maine-et-Loire, 12 mars 1965), qui deviendra archiviste paléographe en 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[157] Il peut s’agir de Manuel de Solís y Desmaisières (Sevilla, 10 avril 1881-29 avril 1928) ou de son frère cadet Pedro (Cádiz, 1883-Carmona, Andalucía, 10 octobre 1945), tous deux fils de Pedro de Solís et de Mathilde Desmaisières, Marquesa de Valencina. L’aîné Manuel hérita de ce titre de sa mère (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[158] Paul Lerolle (Paris, 3 avril 1846-26 octobre 1912), conseiller général puis député de la Seine de 1898 à 1912, membre de l’Action libérale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[159] Voir plus haut note du 10 avril 1901.

1902

Janvier 1902

Semaine du 1er au 4 janvier 1902

Angers, mercredi 1er janvier 1902

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame, où je communie. Papa nous donne ensuite notre cadeau de nouvel an ; il me donne 10 francs ; Maman m’a donné hier 12 francs. Le temps est abominable, il pleut toute la journée ; hier, au contraire, il faisait un temps magnifique et très doux pour la saison. Malgré la tempête, l’après-midi, pendant que Maman reçoit des visites au salon, je distribue en ville un grand nombre de cartes.

Angers, jeudi 2 janvier 1902

Je reçois 20 francs de l’Oncle Paul. J’écris plusieurs lettres ; à 2 heures, leçon de mandoline. J’ai prié cette année tous mes parents de me donner mes étrennes en espèces ; je les réunis pour l’achat d’une chaîne de montre giletière en or jaune, du prix de 75 francs, que je fais venir de chez M. Laugier à Biarritz ; j’en ai reçu hier deux au choix. Le soir à 7 heures, je vais dîner chez M. et Mme des Loges ; c’est un dîner de garçons, car, en dehors de M. et Mme des Loges et de leurs deux fils, il n’y a que leurs cousins Robert de Kergaradek[1], Bonnet, Hervé-Bazin et moi. Après le dîner, on joue à divers petits jeux de société. On se retire à 10h ¼ après le thé.

Angers, vendredi 3 janvier 1902

Ce matin, nous recevons une lettre de Tata Mimi ; elle contient un mandat de 55 francs dont 15 pour moi ; avec ce que j’avais déjà, cela me fait 77 francs pour mon premier de l’an ; j’ai mis de côté les 20 francs de Bonne Maman pour un ouvrage héraldique qui arrivera au commencement de mars ; mais comme d’autre part ; j’ai enlevé 40 francs de mes économies de la caisse d’épargne, dont 15 s’ajoutent aux 57 francs qu’il me restaient, il me reste pour payer la chaîne et la réparation de la montre de mon bisaïeul de Pontich, environ 70 francs, une fois les petites dépenses enlevées ; il est vrai que j’ai envoyé hier 20 francs au comité électoral de l’Action libérale, qui s’est formé en vue des prochaines élections législatives sous la présidence de M. Piou[2] et qui est patronné par La Croix ; une autre fois, j’avais donné 5 francs à une souscription faite parmi les étudiants de l’Université pour envoyer aux comités électoraux catholiques ou monarchistes. Le matin, à 7h, j’assiste à la messe de la congrégation à la chapelle de la rue Rabelais, j’y fais la sainte communion ; ensuite, j’assiste aux cours de droit qui reprennent aujourd’hui. Le soir, à 8h ½, nous allons tous à un thé chez la famille Gavouyère ; il y a aussi les dames Beaufils ; on y fait beaucoup de musique. Nous nous retirons à 11 heures.

Angers, samedi 4 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; le soir, à 5h, escrime ; à 8h conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 5 janvier 1902

Le matin, je me lève fort tard et nous n’allons qu’à la grand’messe. L’après-midi, avec Papa, nous allons distribuer un grand nombre de cartes en ville ; nous allons faire une visite à Monsieur Henry et à son fils l’abbé Joseph Henry, nous ne les rencontrons pas. Le soir, entre 8h et 8h ½, nous recevons au salon une quinzaine de personnes : M. et Mme Gavouyère et les demoiselles Gavouyère, M. Maurice et Mme Maurice Gavouyère, Mme et Mlles Beaufils, Mme, Mlle et René de La Villebiot[3], M. de Falguière, Joseph et Jeanne de Soos[4]. On fait de la musique, on joue à divers petits jeux ; on prend le thé vers 10h ¾, et on se retire vers 11h ½.

Semaine du 6 au 12 janvier 1902

Angers, lundi 6 janvier 1902

Le matin, il n’y a que le premier cours de droit. À dix heures, à Saint Joseph, a lieu, exécuté par les chanteurs de Saint Gervais, la messe du pape Marcel de Palestrina, au profit des œuvres d’étudiants de l’Université catholique, car chaque place se paie 5 francs, même pour les personnes qui ont déjà des chaises en location. Mgr Rumeau préside. Il y a plusieurs quêteuses, toutes parmi les dames ou les jeunes filles de l’Université ; Marie-Thérèse quête au bras d’un étudiant, M. Condroyer ; c’est elle qui reçoit l’offrande de Monseigneur. La messe, sans accompagnement, est admirablement exécutée. Par le train de 1h11, Papa part pour Le Mans, accompagnant au Sacré-Cœur Philomène, qui est restée deux jours de plus que ses vacances ne lui en donnaient le droit, afin d’assister à notre réunion d’hier soir et à la messe de ce matin. L’après-midi, avec Maman et Marie-Thérèse, nous faisons plusieurs visites chez Mme de Moulins[5], que nous ne rencontrons pas ; chez Mme Blanc, où nous sommes invités à dîner samedi ; chez Mme Gavouyère pour une visite de digestion ; enfin, je vais seul faire une visite de digestion à Mme des Loges. À 5h, conférence de droit romain.

Angers, mardi 7 janvier 1902

Le matin, les deux cours de droit ; ensuite, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin. L’après-midi, je vais, avec Papa, faire une visite à Mgr Pasquier à Saint-Aubin, il nous reçoit dans son magnifique cabinet de travail. À quatre heures, leçon d’allemand ; à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 8 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture (désormais, le cours du samedi aura lieu le mercredi) ; ensuite, je vais à la bibliothèque de l’Université préparer la conférence de droit civil qui aura lieu à 5 heures ; à 5 heures, conférence de droit civil de M. Jac.

Angers, jeudi 9 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5 heures cours de météorologie ; à 2 heures, leçon de mandoline ; à 8 heures, réunion de la congrégation.

Angers, vendredi 10 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h ½, je vais avec l’Espagnol de Solis à la foire aux vins d’Anjou qui se tient dans un grand bâtiment sur le champ de Mars. À 5h ¾, cours d’agriculture. Le soir à 8h ¼, à l’Université, conférence de M. Couette sur l’aérostation ; elle dure jusqu’à 8 heures. Nous apprenons, par une lettre de Tante Genin de Regnes à Maman, la naissance du fils de mon oncle Albert de Lazerme, elle ne dit pas son nom[6] ; me voilà un cousin de plus.

Angers, samedi 11 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je retourne avec Hervé-Bazin à la foire aux vins, je goute à plusieurs échantillons blancs et rouges. Le soir, à 7 heures, nous dînons tous chez les dames Blanc ; c’est un fort joli dîner ; nous sommes 14 : Mme et les 2 demoiselles Blanc, M. et Mme Guinchez ou Quinchez[7], Mme Laforcade, la générale Bertrand, une dame dont je ne me rappelle pas le nom, M. et Mme Robiou du Pont[8] et nous 4. Nous nous retirons à 11 heures, après le thé.

Angers, dimanche 12 janvier 1902

Le matin, je me lève à 8h ½ ; je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, j’assiste à Saint-Serge aux vêpres de l’adoration et à la procession qui les suit, avec le patronage. Le soir à 8h ¾, nous allons tous en soirée chez M. René Bazin qui réunit ses collègues des facultés catholiques et leur famille, la plupart des professeurs sont présents. M. et Mme René Bazin, qui sont grand-père et grand-mère depuis quinze jours, se sont amusés à se mettre des perruques blanches ; de plus, M. Bazin porte 3 décorations ; c’est une amusante plaisanterie. Après le thé, on se retire, à 11 heures.

Semaine du 13 au 19 janvier 1902

Angers, lundi 13 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi à 3 heures, je vais, avec Papa, Maman et Marie-Thérèse faire ma visite de digestion à Mme Blanc ; à 4 heures, conférence de droit administratif. Ensuite, comme, à la place du cours d’agriculture générale, il y a un cours de botanique dont Hervé-Bazin et moi nous sommes dispensés, nous allons prendre le thé dans la chambre de De Bréon. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Bonnet parle sur les écoles ménagères (sa mère vient d’en fonder une à Angers) ; puis Colcombet parle sur « Belle Isle en mer » ; enfin, Normand d’Authon, qui rentre de Saint-Nazaire, nous entretient pendant 35 minutes, en une brillante improvisation, sur les travaux énormes qui vont être entrepris à Nantes et à Saint-Nazaire et qui feront de ces 2 ports, dans quelques années, un des groupes maritimes les mieux outillés d’Europe, comme Hambourg en Brême.

Angers, mardi 14 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 15 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h cours d’agriculture, puis je vais travailler à la bibliothèque jusqu’à 5 heures, heure de la conférence de droit civil de M. Jac. Le soir à 7 heures, nous recevons à dîner quelques-uns de mes camarades : Jacques Hervé-Bazin, Jacques des Loges, Roger de Bréon, Henri Bonnet et l’Espagnol Manuel de Solis-Desmaizières. Après le dîner, nous jouons à divers petits jeux, on prend le thé à 10h ½ et ils se retirent vers 11 heures.

Angers, jeudi 16 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi à 2h, leçon de mandoline ; ensuite nous allons tous faire une visite à Mme Robiou du Pont ; à 5h ¼, cours de météorologie ; le soir, il n’y a pas réunion de la congrégation.

Angers, vendredi 17 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5h, cours d’agriculture ; le soir à 8h ¼, à l’Université, conférence de M. Jac sur le bienheureux Grignon de Monfort, ses cantiques et ses poèmes.

Angers, samedi 18 janvier 1902

Le matin, cours de droit, l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, avec Marie-Thérèse, puis nous allons tous faire une visite de digestion chez Mme René Bazin ; à 5h, je vais à l’escrime ; le soir à 8h, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 19 janvier 1902

Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame, où je communie ; l’après-midi, je reste au patronage Saint-Serge jusqu’à près de 5 heures ; ensuite, je vais, avec Maman et Marie-Thérèse, faire une visite à Mlle Grieshaker ; le soir à 8h, nous recevons M. de Solis-Desmaisières qui vient prendre le thé.

Semaine du 20 au 26 janvier 1902

Angers, lundi 20 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi à 5 heures ¼, cours d’agriculture ; avant le cours, je vais prendre le thé chez De Bréon. Le soir à 8h, conférence Saint-Louis ; Guy parle sur l’assemblée constituante et ses principaux orateurs, assez médiocrement, aussi De la Coussaye[9] fait-il des critiques qui durent une demi-heure !

†Angers, mardi 21 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; nous apprenons que Mademoiselle Marguerite Henry, la fille du professeur de droit civil, qui était malade depuis quelque temps, est menacée d’une pleurésie ; l’après-midi, je suis un moment le 135e qui revient d’une revue ; ensuite, je vais prendre une leçon d’allemand chez Mlle Grieshaker, puis je vais au cours d’agriculture ; après le cours, je vais à l’hôtel d’Anjou où De Solis m’a invité à dîner, nous causons beaucoup de la législation et des mœurs de l’Espagne.

Angers, mercredi 22 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; j’apprends à la Faculté que l’état de Mlle Henry a empiré pendant la nuit et que les médecins la considèrent comme perdue ; aussi Papa passe-t-il son après-midi à décommander les invitations à dîner qu’il avait faites pour demain soir à Mgr le Recteur et à plusieurs autres personnes, presque toutes de l’Université ; en raison du deuil qui menace la famille d’un professeur de l’Université, Papa renvoie ce dîner sine die. L’après-midi, cours d’agriculture à 2 heures et conférence de droit civil à 5 heures.

Angers, jeudi 23 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; j’apprends à la faculté la mort de Mlle Henry survenue vers minuit ; cette pauvre famille Henry si chrétienne et si sympathique est vraiment bien éprouvée ; après la mort de Paul Henry en juillet 1900 à Pékin[10], on pouvait croire que Dieu l’épargnerait longtemps ; il en a décidé autrement ! En raison de ce deuil, Papa et Maman, non contents d’avoir ajourné sine die le dîner qui devait avoir lieu ce soir, décident de renvoyer à l’époque de la mi-carême la soirée que nous devions donner dans quelques jours. L’après-midi, à 2 heures, leçon de mandoline ; ensuite, je vais visiter le musée que je ne connaissais pas encore ; puis je vais faire la visite des pauvres ; à 5h ¼, cours de météorologie ; à 8h, réunion de la Congrégation de Notre-Dame de l’Annonciation.

Angers, vendredi 24 janvier 1902

Le matin, cours de droit, l’après-midi, à 2 heures, j’assiste, aux Quinconces, à une réunion de la commission des patronages où on décide d’organiser dans les patronages des leçons de gymnase ; les élèves qui les suivront seront organisés en compagnies appelées « Compagnies de Saint-Maurice ». À 5h ¼, cours d’agriculture. À 7 heures, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin qui a réuni quelques jeunes gens, De Bréon, Des Loges et moi (Bonnet, malade, s’est excusé) en l’honneur de Roger de Bréon qui a 20 ans aujourd’hui ; nous restons jusque vers 10h ¼.

Angers, samedi 25 janvier 1902

Ce matin, le premier cours seul a lieu à cause des obsèques de Mlle Marguerite Henry qui sont célébrées à 10h ½ à Saint-Joseph. Nous y assistons tous depuis la levée du corps à la maison de la famille Henry jusqu’à la gare Saint-Serge où est conduit le cercueil qui sera amené à Plougrescant (Côtes-du-Nord) où la famille possède une propriété et où on a élevé, il y a quelques mois, un monument à Paul Henry ; le corps de sa sœur y sera à Plougrescant avant le sien, car ce dernier n’arrivera que dans quelques semaines, ramené de Pékin aux frais du gouvernement. Détail navrant : il y avait sur le cercueil, au milieu des couronnes et des autres bouquets, un bouquet de fleurs de mimosa que nous avions reçu d’Ille pour orner la table le jour du dîner en l’honneur de Mgr Pasquier et que nous avions envoyé aux Henry dès que le dîner a été décommandé ! Autre détail : devant la Mairie, le cortège funèbre a été obligé de s’arrêter pour laisser passer un mariage ; quel contraste, d’un côté la vie, et de l’autre la mort ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques ; à 5 heures, leçon d’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 26 janvier 1902

Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion, puis à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste aux vêpres à Saint-Serge, puis au patronage, à une séance où l’on joue d’abord une petite pièce enfantine Don Quichotte et les petits meuniers, puis Le Malade imaginaire ; cette dernière comédie est assez bien interprétée, vue l’inexpérience des acteurs ; malheureusement, les rôles de femmes étaient supprimés. Le soir, nous attendons De Solis qui devait venir prendre le thé comme dimanche dernier ; mais il l’a sans doute oublié, ou il est malade, car il ne paraît pas.

Semaine du 27 au 31 janvier 1902

Angers, lundi 27 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; au cours de droit civil, M. Jac nous lit une lettre anonyme qu’il a reçue et dans laquelle on se plaint qu’il fasse son cours beaucoup trop vite pour qu’on puisse prendre des notes (ce qui est vrai) et on dit que si cela continue on se plaindra « au recteur Pasquier » ; le ton de cette lettre est tout à fait inconvenant, c’est malheureux car M. Jac n’en tiendra pas compte ; ce qui est pire, c’est que l’auteur de cette lettre a signé « un étudiant, au nom de tous » ; pour s’en venger et peut-être aussi pour comparer les écritures, M. Jac écrit au bas de la lettre ces mots « l’auteur de cette lettre est un goujat » et nous fait signer à tous cette déclaration ! L’après-midi, vers 4 heures, Maman, fatiguée, se met au lit ; à 4h, je vais à la conférence de droit administratif ; à 5h ¼, au cours d’agriculture. Le soir à 8h, conférence Saint-Louis ; De Saint-Pern lit un travail sur le scrutin de liste et le scrutin d’arrondissement ; il y a pas mal de choses à relever de ce travail ; j’y fais quelques objections.

Angers, mardi 28 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais, avec Papa, faire ma visite de digestion chez Mme Hervé-Bazin, nous ne la rencontrons pas. À 5h ¼, cours d’agriculture. Maman passe toute la journée au lit.

Angers, mercredi 29 janvier 1902

Le matin cours de droit ; après le cours, je vais envoyer de la part de Maman une dépêche de félicitations à ma cousine Marguerite de Saint-Jean[11] qui épouse aujourd’hui M. Clément Garau, receveur de l’enregistrement à Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales) ; le mariage a lieu à Prades. L’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 5 heures, conférence de droit civil. Le soir, Maman reçoit une lettre de ma tante Isabelle Cornet de Bosch lui annonçant le prochain mariage de sa fille, ma cousine Marie, avec le lieutenant d’infanterie Companyo[12] ; c’est décidément le jour des mariages dans notre famille !

Angers, jeudi 30 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2h, leçon de mandoline ; à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, vendredi 31 janvier 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je vais faire une visite à De Solis, puis leçon d’escrime.

Février 1902

Semaine du 1er au 2 février 1902

Angers, samedi 1er février 1902

Le matin, cours de droit. Quand je rentre de la Faculté, Maman me fait lire une dépêche de Tante Josepha qu’elle vient de recevoir, lui annonçant la nomination de l’oncle Paul à Angers, au commandement du 6e génie. Cette nouvelle, reproduite déjà par le Maine-et-Loire, nous comble tous de joie, nous sommes littéralement ravis à la pensée que nous allons être en famille ici ; nous nous empressons de télégraphier notre joie aux Magué. Ce bonheur, que nous n’aurions pas osé espérer, nous arrive précisément au moment où nous souffrions davantage de l’isolement que notre origine étrangère à l’Anjou nous occasionnait ; aussi nous paraît-il d’autant plus grand. Il faut avouer que s’il y a de tristes jours dans la vie, il y a aussi, de loin en loin, des jours bien joyeux ! Le soir, à cause de la neige et de mon rhume de cerveau qui a l’air de vouloir recommencer, je ne ressors pas.

Paul Magué (1849-1912), colonel et futur général de brigade  – Collection Pierre Lemaitre

Angers, dimanche 2 février 1902

Le matin, je ne vais qu’à la messe de 11 heures à Notre-Dame ; l’après-midi, après quelques courses, je vais au salut chez les Dominicains avec Marie-Thérèse.

Semaine du 3 au 9 février 1902

Angers, lundi 3 février 1902

Le matin, cours de droit. Après le second cours, je vais avec Papa et Marie-Thérèse (Maman, malade, ne peut y venir) à l’enterrement de M. Frédéric de La Villebiot, le père de MM. Georges et Geoffroy de La Villebiot, qui a lieu à Saint-Joseph ; on porte ensuite le corps à Bréon. Le soir, à 7 heures, nous recevons à dîner Mgr le Recteur Pasquier, M. le curé de Saint-Serge, MM. A Gavouyère, Jac, Courtois et Buston.

Angers, mardi 4 février 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 5 heures, je vais prendre une leçon de danse chez Letournel.

Angers, mercredi 5 février 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 3h ½, je vais prendre une leçon de danse. Le soir, à dix heures, je vais au bal offert par le marquis et la marquise de Kergos[13] ; je danse avec Mlles de Farcy, de Beauchamp, de Chemellier et, pour le cotillon, avec Mlle Bodinier, la fille du sénateur conservateur d’Angers[14] ; le buffet est des mieux servis ; il y a environ 110 à 120 invités ; on se retire de bonne heure, vers 1h ½.

Guillaume Bodinier (1847-1922), sénateur du Maine-et-Loire de 1897 à 1922  – Crédits Archives départementales du Maine-et-Loire

Angers, jeudi 6 février 1902

Le matin, m’étant levé à 8 heures, je ne vais qu’au second cours ; l’après-midi, j’assiste à un cours de chimie agricole de M. Moreau, puis je vais me confesser à l’église des Pères Dominicains ; ensuite, à 5h ¼, j’assiste au cours ordinaire d’agriculture. À 7 heures, je vais dîner chez M. et Mme Bonnet avec Des Loges, Hervé-Bazin et De Bréon ; quand je rentre à la maison, vers 11h ¾, je trouve Maman affolée et Papa déjà parti à ma recherche parce qu’ils me croyaient victime d’une agression nocturne à cause de l’heure un peu tardive à laquelle je rentre ; elle s’explique par ce fait que le dîner n’a commencé qu’à 8 heures et que le thé, par voie de conséquence, n’a été servi qu’à 11 heures ; heureusement, Papa rentre bientôt et nous nous mettons au lit.

Angers, vendredi 7 février 1902

Le matin, je ne me lève que vers 10 heures et je manque les deux cours parce que j’ai été indisposé pendant la nuit, probablement à cause du trop bon dîner de Mme Bonnet ou de l’émotion que m’a causé l’effroi de Maman. L’après-midi, je fais la visite des pauvres, puis je vais voir De Solis avec qui je cause pendant plus d’une heure.

Angers, samedi 8 février 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, à 10h ¼, je vais au bal offert par la baronne Le Guay[15] ; il y a environ 200 invités que le grand salon, une immense serre éclairée par une multitude de lampions disséminés dans des guirlandes de lierre et le buffet, ont de la peine à contenir ; l’orchestre est excellent, je danse avec Mlles de Farcy, de La Salle, Bodinier et de Chemellier ; je me retire à 1h ½ avant le cotillon qui a dû durer au moins jusqu’à 4 heures.

Angers, dimanche 9 février 1902

Je me lève vers 10 heures et je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, nous allons au salut chez les Dominicains.

Semaine du 10 au 16 février 1902

Angers, lundi 10 février 1902

Le matin, Papa et Marie-Thérèse partent pour Paris par le rapide de 10h25 ; Papa profite du congé des jours gras pour accompagner Marie-Thérèse à Neuilly où elle va passer une quinzaine chez Tata Mimi. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez Mme Bonnet ; je vais aussi chez M. Delahaye avec qui je cause des premières négociations qu’il a engagées avec la famille Rogeron au sujet d’un projet de mariage entre Mlle Rogeron et Henri des Cordes[16].

Angers, mardi 11 février 1902

Je ne me lève que fort tard à cause du congé du mardi gras ; toujours à cause de ce congé, j’ai mon après-midi libre ; j’en profite pour partir à bécane : je vais jusqu’au Lion d’Angers ; je vais sonner chez Roussier que je ne rencontre pas. Je rentre par le train qui arrive à Angers à 6h34.

Angers, mercredi 12 février 1902

C’est aujourd’hui le mercredi des cendres ; je prends cendres à la messe de 8 heures à la chapelle de l’Internat Saint-Clair ; les cours ont lieu ensuite.

L’après-midi, à 3 heures, je vais consulter un médecin spécialiste, M. Devau, sur un rhume de cerveau que j’ai pris en novembre et qui n’est pas encore complètement terminé ; il me dit que cela ne présente pas la moindre gravité et passera à la belle saison. À 5 heures, cours d’agriculture.

Angers, jeudi 13 février 1902

Le matin, cours de droit ; c’est maintenant M. Albert qui nous fait le cours de droit criminel à la place de M. René Bazin qui est à Paris jusqu’à Pâques. L’après-midi, à 2 heures, leçon de mandoline ; ensuite, je vais, avec un garçon d’une agence de locations, visiter des maisons pour le compte de l’oncle Paul, je les trouve toutes trop petites ; à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8 heures, réunion de la congrégation, après laquelle on nous occupe à écrire beaucoup d’adresse pour les convocations au prochain congrès de l’Association catholique de la jeunesse française qui aura lieu à Nantes à la fin du mois.

Angers, vendredi 14 février 1902

À 11 heures, après les cours, je vais, en compagnie du garçon de l’agence de location, visiter une maison que je n’avais pas vue hier, rue Saint-Julien ; il y a de grands salons ; elle pourrait convenir à l’oncle Paul, mais le prix (2400 fr.) est un peu élevé ; peut-être le propriétaire consentira-t-il à une réduction ? L’après-midi, j’écris à l’oncle Paul le résultat de mes recherches, puis je repasse des matières de droit civil. À 8 heures, je vais faire ma visite à Madame de Kergos. Le soir, à 8 heures, à l’Université, conférence de M. l’abbé Marchand sur « Les ignorances de Louis XIV », la conférence paraît documentée, malheureusement, l’abbé Marchand a la voix si faible que, de ma place, on perd la moitié de sa conférence.

Angers, samedi 15 février 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, j’accompagne avec ma bicyclette, un bout de chemin, Roussier qui part, aussi à bicyclette, pour Le Lion ; puis je vais me confesser au curé de Saint-Jacques. À 5 heures, je vais voir De Solis, il me présente son cousin, jeune officier de l’armée espagnole, arrivé avant-hier. Ensuite, je vais à la salle d’armes. Papa arrive ce soir de Paris, il a laissé Marie-Thérèse à Neuilly chez Tata Mimi. À 8 heures du soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 16 février 1902

Le matin, j’assiste avec Papa à la messe des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul à la cathédrale à 7h ½ où nous communions. L’après-midi, Papa et moi assistons au 8e concert populaire au cirque-théâtre ; on joue un très joli poème symphonique en ré majeur de Beethoven en 4 actes ; puis divers morceaux ; enfin le 4e acte de Siegfried avec chant en allemand, puis Tristan et Yseult ; il y a trop de Wagner, c’est un bruit assourdissant qui casse la tête malgré le charme spécial que l’on éprouve à se sentir écrasé par les sons puissants et par les grondements de l’orchestre. À 5 heures, nous allons au salut chez les Dominicains, et à 8 heures, à la réunion générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul, place Saint-Martin.

Semaine du 17 au 23 février 1902

Angers, lundi 17 février 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, je fais ma visite à Mme Le Guay, puis j’assiste au cours d’agriculture. À 8 heures, conférence Saint-Louis ; Noël lit un intéressant travail sur « Les chemins de fer au XXe siècle ».

Angers, mardi 18 février 1902

Le matin, il n’y a pas cours de droit romain parce que M. Coulbault est malade ; mais il y a cours de droit administratif. Il n’y a pas de cours d’agriculture dans l’après-midi parce que les élèves sont en excursion agricole ; j’assiste, à la cour d’assises, à la condamnation à deux années d’emprisonnement avec bénéfice de la loi Bérenger d’un individu qui avait volé 800 frs. et à l’acquittement de sa femme qui était poursuivie pour complicité ; cette dernière était défendue par Normand d’Authon. Nous recevons une dépêche de l’oncle Paul qui devait arriver ce soir ; il est grippé et n’arrivera que vendredi ou samedi.

Angers, mercredi 19 février 1902

Le matin, cours de droit ; l’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture ; ensuite je prépare ma conférence à la bibliothèque ; à 5 heures, conférence de droit civil.

Angers, jeudi 20 février 1902

Le matin, cours habituels, M. Coulbault étant rétabli ; l’après-midi, à 5 heures cours d’agriculture, auparavant leçon de mandoline et visite des pauvres. Une lettre de Tante Josepha nous dit que l’oncle Paul n’est pas parti lundi à cause d’un petit rhume mais qu’il arrivera probablement demain matin. Le soir, réunion de la congrégation.

Angers, vendredi 21 février 1902

Le matin, cours habituels ; l’oncle Paul n’arrive pas, une lettre de Nénette nous annonce son arrivée pour demain matin ; je déjeune à 10h ½ et dès onze heures, je suis à la cour d’assises où il y a affluence, car on juge un nommé Delalande, âgé de 19 ans ½ qui était détenu à la Maison centrale de Fontevrault et qui a assassiné un gardien pour s’évader ; l’avocat général, qui parle pendant près d’une heure, demande la peine de mort ; l’avocat demande le rejet des deux circonstances aggravantes de préméditation et du délit d’évasion. Le jury rejette ces deux circonstances et Delalande est condamné aux travaux forcés à perpétuité, plus un an de cellule pour achever de purger son ancienne peine. Les débats sont terminés vers 5 heures. À 5 heures, je vais me confesser à l’abbé Brossard, car je n’aurai pas le temps d’y aller demain avant mon départ pour Nantes. À 8 heures ½, conférence à l’Université du comte du Plessis de Grenédan, professeur, sur « Le bluff anglo-saxon et la prétendue suprématie des Anglo-saxons ».

Nantes, samedi 22 février 1902

Le matin, cours habituels. Après les cours, je trouve à la maison l’oncle Paul qui est arrivé par le train de 8h45, il est encore il peu enrhumé. Par le train de 2h34, je pars pour Nantes avec plusieurs étudiants ; nous y arrivons à 4 heures à peu près. Nous descendons à l’Hôtel de Bretagne ; l’hôtel est envahi par des jeunes gens venus un peu de partout assister au congrès de l’Union régionale de l’Association catholique de la Jeunesse française de l’Ouest. Nous visitons la ville, quelques camarades et moi ; puis on dîne à 6h ½, et, à 8h ¼ a lieu l’ouverture du congrès dans la salle de l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, rue du Chapeau rouge : allocution de Charles Gallet, discours de Jean Lerolle[17] et du comte Rouillé d’Orfeuil[18] ; dans ces deux discours, je remarque quelques mots à redire sur l’action sociale ; la séance est finie à 10h ¼. Avant de me coucher, j’expédie des cartes postales de Nantes un peu dans toutes les directions.

Nantes, dimanche 23 février 1902

Je me lève à 6h ½ pour assister à la messe de communion de 7h ½ dans la chapelle de l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, puis déjeuner ; à 9 heures, première séance d’étude : lecture de plusieurs rapports sur les progrès de la Jeunesse catholique depuis l’année dernière ; discussions à la suite de ces rapports ; puis élection du président de l’Union régionale de l’Ouest, Normand d’Authon est élu ; du vice-président, De Saint-Pern est élu ; et de deux membres du conseil régional, Gaudineau et Joseph Vachez sont élus ; ce sont tous ceux pour lesquels j’avais voté sauf pour le vice-président (j’avais voté pour De Monti de Rezé) ; n’ont pris part au vote que ceux des membres ayant voix consultative, c’est-à-dire un quart environ ; je votais au nom de la Commission des patronages d’Angers. À midi, banquet suivi de 10 toasts, nous étions plus de 250 à ce banquet. À 2h ¼, seconde séance de travail à la suite de laquelle on discute les statuts de la nouvelle Union diocésaine nantaise qui est fondée aujourd’hui. Après cette séance, je rentre un moment à l’hôtel, puis je me dirige vers la basilique Saint-Nicolas ou a lieu la cérémonie de clôture du congrès ; j’y arrive un peu en retard à cause des haies de troupes que l’on rencontre dans tous les coins de rues pour protéger le passage du ministre radical-socialiste des Travaux publics, M. Pierre Baudin, venu aujourd’hui à Nantes présider un congrès de la Loire navigable ; quand le cortège est passé au milieu de la place royale, noire de monde, et dans le silence glacial de la foule, je vais à Saint-Nicolas ; très belle cérémonie. Nous repartons par le train de 8h50 et nous arrivons à Angers à 10h17 ; Jean m’attendait à la gare.

Semaine du 24 au 28 février 1902

Angers, lundi 24 février 1902

Je ne vais qu’au second cours ; l’après-midi, à 4 heures, conférence de droit administratif ; à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8h ½, salle des Quinconces, conférence de Jean Lerolle sur le même sujet qu’avant-hier à Nantes.

Angers, mardi 25 février 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, avec l’oncle Paul je fais une tournée de maisons, l’oncle Paul ne trouve rien qui lui convienne. À 5 heures, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 26 février 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture, à 5 heures conférence de droit civil. Au retour de la Faculté, je trouve à la maison Margot[19] et Marie-Thérèse qui sont arrivées à 5 heures de Paris ; Margot est ici pour une quinzaine de jours.

Angers, jeudi 27 février 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, après la leçon de mandoline, je vais faire avec Maman et Marie-Thérèse une visite à Mme Bodinier, la femme du sénateur[20], avec laquelle nous n’étions pas encore en relations, elle est très aimable envers nous.

Angers, vendredi 28 février 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je vais avec l’oncle Paul à la caserne du génie où l’oncle Paul me fait visiter son bureau qui est fort bien installé ; ensuite, je vais sur la place Monprofit attendre un bataillon du 6e génie qui devait passer par là et rentrer à Angers musique en tête ; j’y suis à 4 heures, heure à laquelle il devait passer, je l’attends jusqu’à 5h moins un quart, mais il ne passe pas, sans doute, l’heure aura été changée au dernier moment ; ensuite, je vais voir De Solis et son cousin avant de rentrer à la maison, puis je vais faire la visite des pauvres à Saint-Vincent-de-Paul.

Mars 1902

Semaine du 1er au 2 mars 1902

Angers, samedi 1er mars 1902

L’oncle Paul va à Tours faire une visite au général Tanchot[21], commandant du IXe corps d’armée ; il rentre à 5 heures. Le matin, j’assiste aux cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je sors avec Margot, ensuite je vais à l’escrime. Le soir à 8 heures, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Louis Tanchot (1838-1910), général de division  – Crédits site military-photos.com

Angers, dimanche 2 mars 1902

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais au patronage jusqu’à 5 heures. Nous dînons à 5h 1/4. Pour que l’on puisse préparer la salle à manger pour notre soirée de ce soir. À 9 heures, nous recevons quarante à quarante-cinq personnes ; comme on ne danse pas à cause du carême et aussi à cause des malheurs publics, on fait de la musique – piano, violon, chant, monologues – puis, à la fin, on procède au tirage d’une loterie très amusante, chaque invité emporte deux lots ; nombreuses visites au buffet qui était fort bien garni. On se retire vers une heure.

Semaine du 3 au 9 mars 1902

Angers, lundi 3 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à l’heure du cours d’agriculture qui n’a pas lieu, je vais prendre un bain.

Angers, mardi 4 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, Marie-Thérèse et moi nous accompagnons Margot chez le Père des Cars dont elle est la cousine, puis je vais faire une visite à M. de Boisaubin[22], que je ne rencontre pas ; ensuite, leçon d’allemand, puis cours d’agriculture. Maman, qui a une forte migraine, ne quitte pas le lit de la journée.

Angers, mercredi 5 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, Maman ne reçoit pas à cause de sa migraine d’hier, qui va mieux, mais qui l’a laissée fatiguée. Je vais visiter la maison du boulevard du Palais, 7, appartenant à M. Gautret de la Moricière[23], que l’oncle Paul a louée pour 2300 frs., elle a de grands avantages : d’abord, être fort bien placée, sur le Champ de Mars, sans vis-à-vis, puis d’avoir écurie et remise et, avantage particulier nous nous, d’être à une minute à peine de chez nous ; mais elle a l’inconvénient d’avoir un salon de dimension à peine moyenne, et une toute petite salle à manger. Mais il n’y avait pas de maison plus confortable à louer en ce moment. Je vais ensuite au cours d’agriculture, puis à la conférence de droit civil.

Angers, jeudi 6 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je vais, avec l’oncle Paul et Margot, chez divers marchands de meubles pour l’oncle Paul qui cherche une table de travail ; à 5 heures ¼, cours d’agriculture. Le soir à 8 heures, salle des Quinconces, conférence de Mgr de Saune[24], évêque coadjuteur de Madagascar, sur Madagascar ; Mgr de Saune est un ancien lieutenant d’artillerie, il a été à Polytechnique dans la même promotion que l’oncle Paul, qui a conservé les meilleures relations avec lui. À la suite de la conférence, il y a quelques projections.

Mgr Henri Lespinasse de Saune (1850-1929) sur son cheval à Madagascar, vers 1903

Angers, vendredi 7 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5 heures, conférence de droit administratif ; auparavant, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, samedi 8 mars 1902

Cours habituels ; ensuite, je vais avec l’oncle Paul faire un tour au marché pour voir si nous ne trouverons pas à acheter de vieilles faïences ; nous ne trouvons rien. L’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture à la place de celui qui n’a pas eu lieu lundi ; ensuite, je vais faire visiter à l’oncle Paul plusieurs magasins de meubles anciens ; puis, je vais me confesser à M. le curé de Saint-Jacques ; je vais ensuite à la salle d’armes. Le soir à 8 heures, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 9 mars 1902

Je vais avec Papa à la messe de 8 heures à Saint-Serge où nous faisons la sainte communion. L’après-midi, je visite avec l’oncle Paul le musée établi dans l’hôtel Pincé rue Lenepveu ; puis je vais rejoindre Maman, Margot et Marie-Thérèse à Saint-Laud où nous entendons le premier sermon de la mission qui s’ouvre aujourd’hui pour durer jusqu’à Pâques. Ensuite, je vais avec Margot chez M. Delahaye en vue du projet de mariage entre Henri des Cordes et Mlle Rogeron.

Semaine du 10 au 16 mars 1902

Angers, lundi 10 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi je travaille le droit romain jusqu’à cinq heures ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir à 8 heures, conférence Saint-Louis ; Le Prado lit un travail sur « Les alcools d’industrie » à la suite duquel une assez vive discussion s’engage sur la qualité des vins du Midi ; j’y prends part en faisant observer que si la qualité de ces vins est assez médiocre depuis 2 ans, cela tient à des circonstances exceptionnelles. À 10 heures, l’oncle Paul part pour Toulouse où il va surveiller le déménagement de ses meubles ; il sera de retour dimanche matin.

Angers, mardi 11 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, j’accompagne Margot à Saint-Laud, puis je me mets au travail jusque vers 5 heures. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, à Notre-Dame, nous assistons au sermon du Père Vihan.

Angers, mercredi 12 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 5 heures, conférence de droit civil. Le soir, je reste à la maison, pendant que Papa, Maman et Margot sont au sermon, pour préparer mon examen préparatoire de demain.

Angers, jeudi 13 mars 1902

Le matin, cours habituels. L’après-midi, je subis l’examen préparatoire ; j’obtiens une rouge pour le droit romain, une rouge pour le droit civil et une rouge-blanche pour le droit administratif ; je subirai l’examen de droit criminel après le retour de M. Bazin. Comme résultat, ce n’est pas merveilleux, mais c’est bien suffisant pour être reçu et c’est tout ce que je pouvais demander à la fin du premier semestre, d’ailleurs ce sont les notes que j’avais obtenues l’année dernière à cet examen. Après l’examen, je vais, avec Papa, Maman et Marie-Thérèse, chez Priet où nous choisissons pour Mimi Cornet, à l’occasion de son mariage, une grande fontaine à thé Louis XVI en métal fortement argent du prix de 100 francs. C’est aujourd’hui que nous arrêtons le programme de mes vacances de Pâques : j’irai, du vendredi 21 au vendredi 28 (vendredi saint) à Neuilly chez Tata Mimi ; j’en partirai ce jour-là pour arriver le lendemain 29 mars (samedi saint) à Ille ou à Vinça ; j’y resterai jusqu’après le mariage de ma cousine Marie Cornet de Bosch qui aura lieu probablement le 10 avril et pour lequel Mimi Cornet a eu l’amabilité de m’inviter à être garçon d’honneur[25]. Papa et moi, nous repartirons directement du Roussillon pour rentrer à Angers. Le soir à 8 heures, Papa et moi nous assistons à Saint-Serge à une conférence pour les hommes (il y en a au moins 300 à 400), par le Père Mouton.

Angers, vendredi 14 mars 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 3 heures, je vais avec Maman chez M. Desvaux, le spécialiste que j’avais consulté il y a environ un mois au sujet de mon rhume de cerveau qui a duré tout l’hiver et qui n’est pas encore entièrement terminé ; il constate que la muqueuse est moins irritée qu’il y a un mois. Ensuite, je vais me promener du côté des casernes en construction à la Brisepotière où il est probable que je logerai pendant mon service militaire si je puis le faire à Angers, puis je vais faire la visite des pauvres. À 6 heures, je vais, ainsi que tous les autres élèves de l’école d’agriculture, chez le P. Vétillart qui nous demande de remplir les fonctions de commissaires à l’audition que les chanteurs de Saint-Gervais donneront vendredi, à la cathédrale, au profit de l’école d’agriculture ; il nous explique ce que nous aurons à faire ; il est probable que je serai parti vendredi à l’heure de cette cérémonie ! Le soir, nous allons tous au sermon de la mission à Saint-Serge.

Angers, samedi 15 mars 1902

Le matin, il n’y a pas de premier cours, car le cours de droit international ne commence que lundi, j’en profite pour aller à la gare prendre du tuyau sur des billets circulaires. Ensuite, cours ordinaire. L’après-midi, à 5h ¼, leçon d’escrime. Le soir, à 8h ¼, Mgr Rumeau fait, à l’Université, une conférence sur la liberté d’enseignement qui est si compromise par les projets de loi déposés au Sénat et par l’abrogation de la loi Falloux qui a été votée, en principe, par la Chambre des députés. Il est évident, comme le dit fort bien Monseigneur, que le sort de cette liberté essentielle est subordonné au résultat des élections législatives.

Angers, dimanche 16 mars 1902

J’assiste à la grand’messe à Saint-Joseph avec Margot. L’après-midi, j’envoie à La Croix le compte-rendu de la conférence d’hier soir, puis je vais du côté de Saint-Laud où je vois passer la procession de la Vraie Croix ; puis je vais me promener avec l’oncle Paul, qui est rentré ce matin de Toulouse. Le soir, à Saint-Serge, j’assiste avec Papa à la conférence donnée pour les hommes seuls par le Père Mouton.

Semaine du 17 au 23 mars 1902

Angers, lundi 17 mars 1902

Ce matin, après le cours de M. Jac, Papa devait faire le premier cours de droit international, mais je ne sais quel imbécile ayant enlevé et à moitié brisé la porte de la salle de cours, le cours de Papa ne peut avoir lieu. L’après-midi, je vais à la gare faire ma demande d’un billet circulaire à itinéraire facultatif : je le prendrai vendredi au moment de mon départ. L’itinéraire est par Paris, Melun, Nevers, Clermont-Ferrand, Arvant, Neussargues, Béziers, Narbonne, Perpignan, Ille, et, pour le retour, Perpignan, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Niort, Montreuil-Bellay et Angers, soit 2124 kilomètres, il ne coûtera, en 2ème classe, que 124 ou 128 frs. Je vais ensuite faire, avec Maman, une visite à la baronne Le Guay que nous ne rencontrons pas, puis quelques emplettes. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, je vais, avec Papa et Margot, à Saint-Serge où nous entendons un sermon sur « Le jugement particulier » par un Rédemptoriste autre que le Père Mouton.

Angers, mardi 18 mars 1902

Le matin, cours habituels. L’après-midi, je vais me confesser au Père Mouton à Saint-Serge, j’attends 2 heures avant de le voir. À 4 heures, leçon d’allemand ; à 5h ½, cours d’agriculture ; le soir, nous allons, avec Papa, Margot et moi, au sermon à Saint-Serge. Tante Josepha et Nénette arrivent à 4h ½. 

Angers, mercredi 19 mars 1902

Le matin, je vais à la messe de communion à Notre-Dame, puis au cours de droit international public, que fait Papa (c’est aujourd’hui que commence ce cours). L’après-midi, je vais, à 2 heures, au cours d’agriculture ; ensuite, je m’occupe de trouver quelqu’un qui veuille me remplacer vendredi comme commissaire à l’audition des chanteurs de Saint-Gervais, à la cathédrale ; Etienne Vachez y consent. Le soir, nous allons tous au sermon à Saint-Serge.

Angers, jeudi 20 mars 1902

Le matin, cours habituels, ce sont les derniers avant les vacances de Pâques ; l’après-midi, à 2 heures, leçon de mandoline ; ensuite, je vais faire diverses commissions. Le soir, à 8 heures, j’assiste, au cirque, à la conférence organisée par la Ligue de la Patrie française pour patronner la candidature de M. Joubert[26] dans la 1ère circonscription d’Angers, et celle de M. Cesbron à Baugé. Il y a environ 2500 personnes, rien que des hommes qui acclament frénétiquement les divers orateurs : François Coppée, Syveton, M. de Grandmaison[27], M. Cesbron, M. Joubert ; à mains levées, ils acclament les candidatures proposées. Il n’y a pas un seul cri hostile.

Georges Millin de Grandmaison (1865-1943), député de Saumur de 1893 à 1932  – Crédits Site de l’Assemblée nationale

Neuilly, vendredi 21 mars 1902

Le matin, après la messe de communion pascale à l’Université, je pars pour Paris par le rapide de 10 heures 25, j’y arrive à 3h30 et je suis à 4h15 à Neuilly où m’attendait Tata Mimi. Je sors à 5 heures et je fais diverses commissions dans Paris jusqu’au moment où je rentre à Neuilly pour dîner. C’est aujourd’hui que j’ai fait la connaissance de ma nièce, Marie Madeleine ; elle est vraiment bien gentille, et ne crie jamais malgré ses 7 mois ; elle ressemble énormément à la photographie que nous avons de son père à cet âge.

Neuilly, samedi 22 mars 1902

Le matin, de 8h ½ à midi, je fais diverses courses : chez M. Chabert pour l’affaire de la conversion des titres du Nord[28] ; chez Piccot, que je ne rencontre pas. L’après-midi, je vais au Collège des Frères de Passy demander De La Touche, que je ne puis pas voir, puis je vais visiter la nouvelle gare du Quai d’Orsay, ensuite je reviens chez Piccot, qui est encore sorti, je me promène du côté du boulevard Sébastopol, je vais du côté de Saint-Sulpice et je rentre par le métropolitain que je prends au Louvre.

Neuilly, dimanche 23 mars 1902

Le matin, je vais à pied à la messe de 11 heures à Saint-Augustin, je rentre par le tramway des Ternes. L’après-midi, je vais au pensionnat des Frères de Passy où je vois De La Touche au parloir pendant plus d’une heure, ensuite, j’assiste au salut dans la chapelle espagnole de l’avenue de Friedland, puis j’allais chez Piccot lorsque, tout près de chez lui, je le rencontre ; il me raccompagne dans le métropolitain jusqu’à l’Étoile ; toujours aussi grotesque ! Le soir, je vais avec Xavier au Palais de glace des Champs-Élysées où je regarde pendant une petite demi-heure patineurs et patineuses, j’y laisse Xavier et je vais me promener sur les boulevards jusqu’à l’Opéra où je m’amuse à regarder un moment les dépêches que l’Écho de Paris affiche en lettres de feu au fur et à mesure qu’elles arrivent. Je rentre à Neuilly à minuit par le métropolitain.

Semaine du 24 au 30 mars 1902

Neuilly, lundi 24 mars 1902

Le matin, je ne vais pas à Paris, je me promène pendant plus de deux heures dans le bois de Boulogne, j’y entre et j’en sors par l’allée des Sablons, mais après être passé par Longchamps, par les lacs et par le pavillon d’Armenonville. L’après-midi, je vais voir Piccot, nous nous promenons ensemble ; je fais quelques commissions, et je rentre à Neuilly par le métropolitain ; j’y trouve Margot, qui est arrivée d’Angers à 3h30.

Neuilly, mardi 25 mars 1902

Le matin, je ne vais pas à Paris ; je vais, avec Margot, à la messe à l’église Saint-Pierre de Neuilly à cause de la fête de l’Annonciation. L’après-midi, j’assiste à la séance de la Chambre des députés ; c’est un spectacle auquel je n’avais pas encore assisté. On a peine à suivre les discours, tant les députés font de tapage en allant et venant de la buvette à leurs bancs. M. Denys Cochin adresse une question à M. Delcassé au sujet de la déclaration franco-russe qui a suivi l’accord anglo-japonais ; le ministre réponse que cette déclaration a pour but de garantir l’intégrité de la Chine. Il y a ensuite une assez vive discussion au sujet du projet de loi électorale, notamment sur le droit que la commission propose d’accorder aux préfets de refuser la déclaration de candidature des citoyens ayant encouru la dégradation civique ; comme ce texte vise les condamnés à la Haute-Cour, l’incident est très chaud, finalement, il est repoussé après une intervention de M. Camille Pelletan qui dit qu’il entrave aux principes républicains ; Pelletan, chose curieuse, se fait applaudir par l’extrême-gauche et par la droite ! Quant à l’interpellation de M. Chiché sur l’attitude que le gouvernement compte prendre devant le Sénat au sujet de la loi, votée par la Chambre, qui porte de 4 à 6 ans la durée du mandat législatif, elle est renvoyée à la suite, c’est-à-dire après les élections ; son renvoi soulève de vives protestations.

Neuilly, mercredi 26 mars 1902

Le matin, je vais me faire photographier, boulevard Rochechouart. L’après-midi, je vais à Versailles, suivant la recommandation de Maman, pour faire une visite à Mme Salmon ; j’y aurais été de bonne heure et j’aurais eu le temps, à mon retour, d’aller voir les Barescut, si je n’avais eu la distraction de laisser passer la station de Puteaux sans changer de train ! En sorte que je suis allé jusqu’aux Moulineaux, et de là, j’ai dû revenir à Puteaux pour aller à Versailles. Par suite, dans cette ville, je n’ai eu que le temps d’aller faire ma visite et de rentrer de suite ; Mme Salmon m’a même invité à dîner, ce que je n’ai pu accepter n’ayant pas prévenu à Neuilly.

Neuilly, jeudi 27 mars 1902

Le matin, je vais à Saint-Gervais où j’entends une partie de l’office du jeudi saint chanté par les célèbres chanteurs de Saint-Gervais. Je déjeune avec ma tante de Barescut, qui est en ce moment à Paris chez son fils le capitaine d’artillerie Maurice de Barescut, élève de l’École de guerre, avec ma cousine Jeanne de Barescut et avec mon cousin Maurice dont je fais la connaissance, car je n’avais encore jamais eu l’occasion de le voir ; je le trouve tout à fait à mon goût : très aimable et très simple à la fois ; Tata Mimi les avait invités à cause du passage à Paris de ma tante. L’après-midi, je visite les tombeaux de plusieurs églises : Neuilly, Sainte-Clotilde, Saint-Augustin, la Madeleine. Je vais aussi faire une visite à ma tante de Roig, boulevard de Courcelles, que je ne connaissais pas encore.

Neuilly, vendredi 28 mars 1902 (vendredi saint)

Le matin, je vais à la basilique de Montmartre, puis, en redescendant, je rencontre Piccot, avec qui je me promène un moment. L’après-midi, au moment où je sortais, je rencontre d’Anteroche[29] à l’entrée du Bois, puis je vais visiter la chapelle de la rue Jean-Goujon élevée en souvenir de l’incendie du Bazar de la Charité, je vais me faire couper les cheveux boulevard Malesherbes et je vais visiter le reposoir de Saint-Eustache. Je rentre à Neuilly de bonne heure et j’en repars à 7 heures pour prendre, à 8h20, le train à la gare de Lyon.

Ille, samedi 29 mars 1902

J’ai voyagé toute la journée en passant par Paris, Nevers, Moulins, Clermont, Arvant, Neussargues, Béziers, Narbonne, Perpignan et Ille ; je n’ai pas changé de wagon jusqu’à Béziers. La région que j’ai traversée entre Arvant et Bédarieux est des plus curieuses, la ligne passe à 1100 mètres d’altitude dans les montagnes du Cantal et de la Lozère ; dans l’Aveyron, on passe près des fameuses gorges du Tarn ; c’est un pays très peu habité, très triste et assez froid. J’arrive à Ille à 8 heures ; Papa m’attendait à la gare.

Ille, dimanche 30 mars 1902 (jour de Pâques)

Le matin, je me lève avant 5 heures pour assister à la procession qui a lieu à six heures. Le Regina en musique est très bien exécuté au moment où la statue du Ressuscité et celle de la Sainte Vierge se rencontrent et se saluent. Nous déjeunons chez M. le curé, avec le vicaire et le Père prédicateur. L’après-midi, après vêpres, nous faisons plusieurs visites. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu où nous voyons leur neveu, le capitaine Scillie et sa femme.

Semaine du 31 mars 1902

Vinça, lundi 31 mars 1902

Je quitte Ille, après la grand’messe, par le train de 10h ½ et j’arrive à Vinça à 10h ¾, Bonne Maman m’attendait à la gare, j’ai le plaisir de constater qu’elle est en très bonne santé. L’après-midi, nous assistons aux vêpres, puis nous faisons plusieurs visites et deux tours du jardin.

Avril 1902

Semaine du 1er au 6 avril 1902

Vinça, mardi 1er avril 1902

Le matin, je vais me promener à Bentefarines. Nous déjeunons à 10h ½ et nous partons, par le train de midi, pour Perpignan. Nous allons voir Mme de Guardia[30], et Mme de Llamby[31] que nous ne rencontrons pas ; ensuite, nous retrouvons à Saint-Jean Papa, qui est allé à Trouillas ce matin. Nous allons tous ensemble chez les Cornet que nous rencontrons. J’y fais la connaissance de mon lointain cousin le lieutenant Louis Companyo[32]. Je vais ensuite avec Bonne Maman, faire une visite à ma tante Bonafos, que nous rencontrons, puis chez Mme de Llobet[33] que nous rencontrons aussi ; et nous finissons notre après-midi chez la même tante Bonafos, en compagnie de Tante Lutrand. Nous rentrons tous à Vinça par le train de 8 heures.

Vinça, mercredi 2 avril 1902

Le matin, je vais me promener avec Papa au Cam dels Rocs ; puis je vais attendre à la gare Charouleau qui arrive par le train de 11 heures ; il nous essaie nous habits d’été. L’après-midi, Papa part en voiture pour Boule et Ille. J’écris à L’Autorité pour faire venir 100 exemplaires de la brochure Aux électeurs par Cassagnac[34]. Puis, Bonne Maman et moi nous allons nous promener à la Mirande et au grand jardin.

Vinça, jeudi 3 avril 1902

L’après-midi, je vais à Rodès où je vois Joseph Cornet.

Ille, vendredi 4 avril 1902

Je quitte Vinça par le train de midi, après être allé voir, le matin, la plantation de chênes-lièges de Bentefarines ; les pousses de chênes commencent à se voir. L’après-midi, à Ille, je vais avec Papa à la vigne du Bouc où Dominique Vallé greffe quelques plants de vignes. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu.

Ille, samedi 5 avril 1902

Le matin, je vais chez l’oncle Victor[35] avec M. le curé[36], nous fouillons dans les vieux papiers où M. le curé trouve quelques renseignements intéressants pour l’étude qu’il veut faire sur Ille et ses anciennes familles ; je vais ensuite faire une visite à Victor de Lacour qui part à midi, je vois en même temps son père M. Charles de Lacour[37]. L’après-midi, nous allons, Papa et moi, chez M. de Barescut pour l’inviter à venir déjeuner demain matin ; nous ne le rencontrons pas, mais nous laissons notre invitation écrite. Nous allons passer la soirée chez les demoiselles Matthieu.

Ille, dimanche 6 avril 1902

Le matin, après la grand’messe, nous avons à déjeuner M. le curé, M. de Barescut et Thérèse. Après vêpres, je vais me promener à la métairie et aux travaux de défense contre le Boulès ; nous allons passer la soirée chez les demoiselles Matthieu.

Semaine du 7 au 13 avril 1902

Vinça, lundi 7 avril 1902

Le matin, j’assiste avec Papa à la grand’messe qui est dite à 9 heures en l’honneur de la fête de l’Annonciation renvoyée à aujourd’hui, puis je pars pour Vinça par le train de 10h ½. L’après-midi, à Vinça, je vais me promener à la vigne dite Ruscane.

Vinça, mardi 8 avril 1902

Le matin, à 7h ½, j’assiste avec Bonne Maman au Canta qu’elle fait dire pour Bon Papa de Pontich. L’après-midi, je pars pour Ille en voiture à 21h ½. À Ille, je fais distribuer par plusieurs individus 50 exemplaires de la brochure de propagande électorale intitulée Aux électeurs, par Paul de Cassagnac ; au retour, nous nous arrêtons à Bouleternère ; j’en confie 20 exemplaires à Joseph Jacomy, le fils du fermier, qui les distribuera ; j’en ai fait distribuer 30 exemplaires à Vinça. Papa et moi, nous arrivons à Vinça à 6h ½.

Perpignan, mercredi 9 avril 1902

Papa, Bonne Maman et moi nous partons par le train de midi. Bonne Maman s’arrête à Bouleternère, mais Papa et moi nous allons jusqu’à Perpignan ; nous descendons au Grand Hôtel, il est envahi par la noce de Mlle Grandidier, aussi, à 8 heures du soir, de peur d’être trop dérangés par le bal qui aura lieu cette nuit, nous quittons l’hôtel et nous allons au Petit Paris. Nous trouvons au Grand Hôtel l’oncle Xavier qui y est arrivé hier. Dans l’après-midi, je vais voir, avec Papa, mes cousins de Lazerme et les Cornet ; Papa va voir Monseigneur de Carsalade.

Ille, jeudi 10 avril 1902

Le matin, nous nous levons assez tard ; nous recevons, à l’hôtel, la visite de l’oncle Joseph que nous n’avions pas vu hier. Malheureusement, il tombe une pluie battante ! Vers 10h ½, je vais chez les Cornet que je trouve au milieu des derniers préparatifs de la noce. À 11 heures, arrivent les parents et amis : M. Companyo[38], M. et Mme Delmas, M., Mme et Mlles de Bonnefoy[39], M. Azémart[40], le général Souhart[41], l’oncle et tante Lutrand[42], M. et Mme Charles de Llobet[43], M. et Mme Michel de Pous[44], mon cousin Henri de Blaÿ[45] et tous ses enfants, que je ne connaissais pas encore, etc, etc. On me présente à ma demoiselle d’honneur, Mlle Marie-Thérèse de Massia[46] ; l’autre garçon d’honneur est le sous-lieutenant Delmas avec Mlle de Bonnefoy. À la messe, allocution du curé de La Réal, je me tire assez bien de la quête. Après la messe et le défilé à la sacristie, on rentre à la maison, où a lieu un grand dîner de 40 personnes qui dure de 1 heure à 4 heures ; après le dîner, pendant lequel j’étais à côté de la mariée, on prend le café, les messieurs fument un cigare, puis on se retire parce que Louis Companyo et Mimi[47] partent à 5 heures pour Céret voir Mme Companyo mère qui n’a pu venir, étant malade. Nous repartons de Perpignan par le dernier train, l’oncle Xavier, Papa et moi, et nous arrivons à Ille à 8 heures.

Louis Companyo (1870-1959), alors jeune lieutenant d’infanterie  – Crédits photo famille Companyo/L’Indépendant

Vinça, vendredi 11 avril 1902

Le matin, je vais me promener avec l’oncle Xavier dans la direction de Bouleternère ; nous voyons les nouveaux travaux de défense contre le Boulès, qui sont presque achevés ; nous apprenons la mort de Mme Jules Marty survenue subitement ce matin. Je pars pour Vinça par le train de 3h9.

Vinça, samedi 12 avril 1902

Le matin, je vais à 7 heures à l’église où je fais la sainte communion. Papa arrive d’Ille par le train de 11 heures. Nous partons, Papa et moi, par le train de 3h ½.

Angers, dimanche 13 avril 1902

À la gare de Perpignan à 5 heures, nous voyons l’oncle Xavier, qui nous y avait donné rendez-vous, et tous les Cornet qui viennent accompagner Louis Companyo et Mimi ; ils partent pour leur voyage de noce, après 2 jours passés à Céret auprès de Mme Companyo mère qui était souffrante. Au buffet de Narbonne, nous dînons ensemble ; ils descendent à Toulouse. Dimanche matin à 5 heures, nous arrivons à Bordeaux, nous allons vite à la cathédrale où nous entendons la messe de 7 heures et nous repartons pour Angers par le train de 8h50. Nous y arrivons à 4h ½. À la maison, nous voyons les changements faits dans la distribution des appartements par Maman : petit salon transporté dans la chambre du Champ de Mars (anciennement chambre de Maman) et chambre de Maman transportée dans l’ancien petit salon.

Semaine du 14 au 20 avril 1902

Angers, lundi 14 avril 1902

Le matin, je reprends mes cours ; à 8 heures, celui de M. Jac, à 9h ½, celui de Papa. L’après-midi, de 2h à 4h, je travaille du droit ; à 5 heures ¼, cours d’agriculture.

Angers, mardi 15 avril 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5h ¼ cours d’agriculture.

Angers, mercredi 16 avril 1902

Le matin cours habituels, l’après-midi, le cours d’agriculture est supprimé. À 5 heures, conférence de droit civil.

Angers, jeudi 17 avril 1902

Le matin, cours habituels, les étudiants, comme hier et avant-hier, font beaucoup de tapage au cours de Papa, qui les menace de les signaler au doyen. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, à 8h, l’oncle Paul, tante Josepha, Nénette et mon oncle Albert de Lazerme, qui est en ce moment à Angers pour son service (il est contrôleur de l’armée) viennent prendre le thé à la maison.

Angers, vendredi 18 avril 1902

Le matin, cours habituels, le tapage continue au cours de Papa qui, pour comble du malheur, est obligé de faire cours tous les jours depuis qu’il a commencé le droit international ! L’après-midi, à 5 heures, conférence de droit administratif. Le soir, à 8 heures, nous allons prendre le thé chez l’oncle Paul ; l’oncle Albert devait y venir aussi, mais il n’y vient pas.

Angers, samedi 19 avril 1902

Après les cours, j’accompagne à la gare Maman qui part pour Biarritz où elle va faire une saison de bains salins chauds, et Papa qui l’accompagne jusqu’à Saumur. L’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse me confesser à M. l’abbé Brossard. À 5h, leçon d’escrime. À 8 heures, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 20 avril 1902

Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame, où je communie ; je travaille le reste de la matinée ; l’après-midi, nous allons au salut à 4h ½ à l’Adoration, puis nous nous promenons avec tante Josepha et Nénette. Le soir à 8 heures, au patronage Saint-Serge, nous assistons à la représentation du Bossu, qui dure jusqu’à minuit.

Semaine du 21 au 27 avril 1902

Angers, lundi 21 avril 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 6h 1/2., puis je vais au cours d’agriculture à 5h ¼. À 8 heures, conférence Saint-Louis. M. René Bazin nous fait plusieurs lectures, notamment un chapitre d’un ouvrage de Maurice Barrès appelé Leurs figures, ce chapitre est consacré à la peinture de la séance de la Chambre où Jules Delahaye dénonça le scandale du Panama en novembre 1892 ; la frousse intense de ces parlementaires, en mieux, de ces parlementaires véreux, est tracée de main de maître par l’ardent nationaliste et l’antiparlementaire convaincu qu’est Maurice Barrès.

Angers, mardi 22 avril 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture ; nous allons ensuite dîner et prendre le thé chez l’oncle Paul.

Angers, mercredi 23 avril 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 2 heures cours d’agriculture ; ensuite, je vais travailler à la bibliothèque ; à 5 heures, conférence de droit civil. Le soir, Papa reçoit une lettre de M. Joseph Batlle[48], d’Ille, qui le décide à partir demain afin d’être à Ille le 27 avril pour des élections législatives, où sa présence, dit M. Batlle, est nécessaire pour entraîner certains hésitants en faveur de la candidature conservatrice de M. Circan. Le soir, nous allons tous chez les Magué, à qui Papa fait ses adieux ; l’oncle Albert s’y trouve aussi. Vers 10 heures, je vais à la soirée offerte par M. Bodinier, sénateur, à l’occasion du mariage de sa fille, Mlle Geneviève Bodinier[49]. C’est une simple réception ; il doit y avoir environ 150 personnes. Je me retire vers 11 heures, la soirée ne devant pas durer longtemps ; buffet très assorti.

Angers, jeudi 24 avril 1902

Le matin, après les cours, Papa part pour Ille où il va faire de la propagande électorale en faveur du candidat des conservateur, M. Albert Circan[50], qui, de même que M. Joubert à Angers, se présente sous l’étiquette de « républicain libéral », afin de rallier sur son nom tous les antiministériels. Papa, qui ne s’est pas fait inscrire sur la liste électorale d’Angers, va en Roussillon, d’abord pour voter lui-même, ce qui est un devoir essentiel dans les circonstances que nous traversons, et aussi pour user de son influence en faveur de M. Circan, comme le lui demandait un des conservateurs influents d’Ille, M. Joseph Batlle, dont la lettre a décidé Papa à partir pour le 1er tour de scrutin. À 11 heures, Marie-Thérèse, Tante Josepha et moi nous allons à Saint-Joseph assister au mariage de Mlle Geneviève Bodinier avec M. Robert Huault-Dupuy[51], qui est béni par Monseigneur Rumeau. La cérémonie est splendide, et il y a tellement de monde que nous fraisons queue, Marie-Thérèse et moi, pendant plus d’une demi-heure avant de pouvoir pénétrer dans la sacristie pour présenter nos vœux aux jeunes époux. Comme ni Papa ni Maman ne sont à Angers, nous n’allons pas à la réception qui suit le mariage, à laquelle nous étions invités. L’après-midi, à 5h ¼ cours d’agriculture. Ensuite, nous allons dîner chez Tante Josepha, comme nous ferons tout le temps que Papa sera absent.

Angers, vendredi 25 avril 1902

Le matin, cours de M. Jac et cours de M. Bazin, qui remplace Papa ; à 11 heures moins dix, je vais prendre ma 1ère leçon d’équitation au manège du 6e génie. L’après-midi, je travaille, puis à 5 heures, conférence de droit romain ; ensuite, je vais faire une visite à l’oncle Albert à l’Hôtel du Cheval blanc, puis je vais dîner et passer la soirée chez Tante Josepha.

Angers, samedi 26 avril 1902

Le matin, en l’honneur de Notre-Dame du Bon conseil, nous allons, Marie-Thérèse et moi, à la messe de 7 heures à Notre-Dame ; ensuite, je vais à mes cours ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures, puis nous allons au salut à la chapelle de la route de Paris où l’oncle Albert et Tante Josepha viennent nous rejoindre. À 5 heures, leçon d’escrime. À 6h ½, nous allons dîner chez M ; et Mme Perrin. Après dîner, je vais avec Joseph Perrin à la conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis je reviens prendre Marie-Thérèse chez Mme Perrin, et nous rentrons.

Angers, dimanche 27 avril 1902

Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; j’y fais mes dévotions à l’intention des élections législatives qui ont lieu aujourd’hui et dont le résultat sera si décisif pour l’avenir de la France ! À midi, nous recevons à déjeuner l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures à mon étude pour Saint-Louis, puis je vais au salut à l’Adoration ; je reviens travailler jusqu’à 6 heures, à 6 heures, je vais assister au dépouillement du scrutin à la Mairie et à la Préfecture. Nous dînons chez Tante Josepha. Après dîner, nous sortons tous, nous avons même avec nous Hervé-Bazin et Roger Follenfant, pour essayer de connaître le résultat des élections. Notre 1ère impression est mauvaise car, en ville, c’est le socialiste ministériel Maurice qui arrive en tête ; mais je vais ensuite aux bureaux du Maine-et-Loire où on centralise les résultats ; là j’apprends que Joubert[52], candidat libéral, nationaliste soutenu par tous les conservateurs, arrive en tête, du reste voici les chiffres :

            Joubert : 5870 voix

            Bichon radical ministériel 5775 voix

            Abbé Bosseboeuf, républicain démocrate 5551 voix

            Maurice, socialiste ministériel 5083 voix

            Foucher, libéral 1127 voix

            Joxé, député sortant radical, 762 voix

C’est un beau résultat ; si l’abbé Bosseboeuf fait son devoir et se désiste en faveur de Joubert, ce que fera certainement Foucher, Joubert sera élu au second tour, et ce sera un siège gagné ! Somme toute, les antiministériels ont 12548 voix contre 11620 voix ministérielles. À Baugé, ballotage, mais l’antiministériel Cesbron arrivait, aux derniers chiffres connus, avec 7800 voix contre 7060 à Cathelineau ministériel et 2600 environ à Berlet ; il est probable que les voix de ce dernier se partageront également entre les deux autres et le succès restera à Cesbron. Ainsi, dans ces deux circonscriptions, les candidats de la Patrie française soutenus par les conservateurs, arrivent en tête. Dans les autres circonscriptions de Maine-et-Loire, les candidats conservateurs ont des majorités écrasantes ! On ne sait pas encore grand-chose de Paris et de la province. Cependant, pour Paris, on sait que les seuls élus, jusqu’à présent connus, sont des nationalistes – Prache, Sprouk, Berger, etc. – et, dans les autres circonscriptions, les nationalistes arrivent en tête des ballotages ! Dans la Sarthe, le ministériel d’Estournelles est battu ; le ministre Caillaux est en ballotage. À Nantes, le candidat antiministériel est élu dans une circonscription et, dans l’autre, il y a un ballotage. À Bordeaux, 3 ballotages. Somme toute, les nouvelles de ce soir sont excellentes. Puisse le Ciel nous en envoyer d’autres aussi bonnes demain ! Je rentre à 11 heures, j’écris ces lignes et je me couche.

Semaine du 28 au 30 avril 1902

Angers, lundi 28 avril 1902

Dès que je suis hors du lit, j’envoie acheter des journaux, je constate des succès très réels pour les antiministériels, surtout à Paris où presque tous les élus sont des nationalistes et où ils tiennent la tête dans les ballotages ; dans l’Ouest, beaucoup de victoires, par exemple dans le Calvados, dans la Seine-Inférieure, dans la Loire-Inférieure, la Vendée, la Vienne, idem pour le département du Nord, pour ceux des Vosges, de la Meuse et bien d’autres ; malheureusement, nous avons éprouvé quelques échecs très sensibles : Piou à Saint-Gaudens ; de Cassagnac dans le Gers ; le marquis de Solages à Carmaux où le socialiste Jaurès est élu ; Drumont à Alger ; la défaite de Drumont à Alger est certainement due aux manœuvres gouvernementales car le conseil municipal de cette ville qui était composé d’amis du député Drumont, avait été dissous 3 ou 4 jours avant le scrutin et, à sa place, on a mis une commission municipale dévouée au ministère, qui a dû s’en donner à cœur joie de tripatouiller les urnes et de faire de l’arithmétique électorale ! Espérons que l’élection d’Alger sera invalidée, lors de la vérification des pouvoirs, si nos amis sont en majorité à la nouvelle Chambre ; à Perpignan, Bartissol[53], républicain modéré et libéral, est élu contre des radicaux et des dreyfusards dans l’ancienne circonscription du radical Rolland ; c’est un échec de plus pour le ministère. Malheureusement, à Prades, Escanyé[54] est réélu !

Je vais au cours de 9h ½ de Monsieur Bazin car il n’y a pas de cours de 8 heures. Après le cours, je vais prendre ma leçon d’équitation au quartier du génie. L’après-midi, je lis des nouvelles éditions de journaux, j’y vois, avec regret, que d’Estournelles, dont on avait annoncé l’échec, est élu, ainsi que Caillaux qui, avait-on dit, était en ballotage. Mais, dans l’ensemble, les antiministériels ont eu les succès de la journée. Je travaille toute l’après-midi à mon étude sur « Cecil Rhodes et l’Afrique du Sud », que je lis, le soir, après avoir dîné chez Tante Josepha, à la Conférence Saint-Louis ; il a un certain succès.

Angers, mardi 29 avril 1902

Le matin, cours habituels. L’après-midi, à 4 heures, leçon d’allemand ; Mlle Grieshaker me fait lire une lettre de Piccot dans laquelle ce malheureux a l’audace de lui demander, non pas une pièce de 5 francs, comme dans une lettre qu’il lui écrivait la veille, mais sa main ! à cette lecture, je suis pris d’un accès d’hilarité bien compréhensible ; je n’ai pas besoin d’ajouter que Mlle Grieshaker, qui lui avait peut-être envoyé les 100 sous, si la seconde lettre n’était pas arrivée, ne lui a rien envoyé du tout et s’est bien gardé de lui répondre. À 5 heures ¼, cours d’agriculture. À 7 heures, nous allons dîner chez Tante Josepha ; l’oncle Albert, qui part demain, vient y passer la soirée et nous fait joliment rire ! Les journaux publient de nombreuses statistiques sur les résultats des élections ; chaque feuille s’efforce de prouver que les élections se sont prononcées en faveur de sa politique. La statistique la plus sérieuse émane du Temps qui, malgré ses opinions ministérielles, veut bien reconnaître que les nationalistes et les modérés reviennent à la Chambre plus nombreux. Voici la statistique du Temps ; il y avait 589 députés à élire ; 411 députés ont été élus ; ce sont :

  • Indépendants : 4 socialistes antiministériels
  • Ministériels : 196
    • 18 socialistes ministériels
    • 150 radicaux ou radicaux socialistes
    • 28 républicains ministériels
  • Antiministériels : 211
    • 114 progressistes antiministériels
    • 26 ralliés
    • 33 nationalistes
    • 38 conservateurs

En ne comptant pas les 4 socialistes antiministériels dans la majorité antiministérielle, nous avons donc :

            Antiministériels (114+26+33+38) : 211

            Ministériels (18+150+28) : 196

            Indépendants : 4

C’est donc un avantage sérieux pour les antiministériels et, pour peu que la proportion se maintienne dans le scrutin de ballotage du 11 mai et dans les deux élections de la Réunion, la France sera enfin délivrée de ce ministère de la trahison nationale qui, constitué uniquement en vue de l’acquittement du traître Dreyfus, a inventé cette infâme parodie de la justice qu’on appelle la Haute-Cour, a obligé par sa loi d’association les meilleurs Français à s’exiler, a privé l’armée de ses meilleurs chefs et a creusé dans nos finances un déficit de près de 400 millions. Il était temps !

Angers, mercredi 30 avril 1902

Papa arrive à 8 heures de Biarritz où il est passé à son retour du Roussillon, et fait son cours à 9h ½. À 11 heures, leçon d’équitation. L’après-midi, à 2 heures, cours d’agriculture ; à 3 heures ½ je vais faire une visite de digestion à Mme Perrin que je ne rencontre pas ; à 5h ¼, conférence de droit civil. Le soir, nous dînons tous chez les Magué. Les nouvelles que l’on reçoit de tous côtés du scrutin de dimanche dernier prouvent que la pression gouvernementale a été éhontée ; ainsi, dans une circonscription du Lot-et-Garonne où le ministre Leygue[55] avait un concurrent antiministériel, le sous-préfet reçoit dans la journée de dimanche la dépêche suivante de Waldeck-Rousseau : « Quel que soit le résultat, Leygue doit être proclamé » ! Dans l’Aveyron, on a enlevé 100 bulletins d’une urne et on les a remplacés par autant de bulletins du candidat ministériel ; à Marennes, le candidat antiministériel, Ernest Renault, n’a pas été élu parce que la veille au soir du jour de l’élection, on a fait afficher partout son désistement, ce qui était faux ! Et il y a bien d’autres exemples. Si, en dépit de toutes ces fraudes, la majorité est aux antiministériels, j’espère bien que les prétendus députés proclamés élus à la suite de manœuvres de ce genre seront invalidés.

Mai 1902

Semaine du 1er au 4 mai 1902

Angers, jeudi 1er mai 1902

Le matin, cours habituels. À 11 heures, leçon de mandoline. L’après-midi, vers 4 heures, je vais avec Papa et Marie-Thérèse faire une visite de digestion à Mme Bodinier. Ensuite, cours d’agriculture. Le soir, Papa va dîner chez Mme Jac ; Marie-Thérèse et moi, nous y étions invités aussi, mais au dernier moment, nous nous sommes excusés à cause des maladies de deux enfants de Mme Jac, dont l’un a la rougeole et l’autre la varicelle. Nous allons dîner chez les Magué et, après dîner, nous allons tous à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale ; le maître-autel est presque entièrement tendu de gaze bleue et blanche ; un moment, le feu prend à cette gaze, un énorme jet de flamme jaillit ; mais on se précipite et on réussit à arracher les parties enflammées avant qu’elles aient pu communiquer le feu aux autres ; les dégâts sont insignifiants et la cérémonie n’a même pas été interrompue. Les journaux continuent à signaler, contre les candidatures antiministérielles, les faits de pression et de fraude les plus honteux ; c’est ainsi que, dans des localités de la Haute-Saône, l’une a été, plusieurs fois, enlevée du bureau de vote et le dépouillement a été fait à huis-clos. On cite aussi une commune où on n’a porté que 7 voix au candidat antiministériel et où 28 électeurs ont affirmé devant notaire avoir voté pour ce candidat ; ailleurs, on a fait voter, pour le candidat ministériel, des militaires, des condamnés ou même des inconnus à qui l’on avait délivré de fausses cartes électorales. Enfin, dans plusieurs circonscriptions, la préfecture a déclaré élus des candidats ministériels qui étaient en minorité ! On espère que les commissions de recensement vont corriger plusieurs résultats proclamés par les préfectures et reconnus faux depuis. C’est honteux ! Et il faut bien que le ministère Waldeck-Millerand, qu’un de ses membres a pu traiter de « ministère de l’étranger », se sente perdu pour se livrer à de pareilles manœuvres !

Angers, vendredi 2 mai 1902

Le matin, je vais à Notre-Dame, à la messe de 7 heures où je fais la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois ; ensuite, cours habituels ; à 11 heures, leçon d’équitation ; l’après-midi, visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Joseph.

Angers, samedi 3 mai 1902

Le matin, cours habituels ; à midi, nous avons à déjeuner M. et Mlle Louise Laugier, de passage à Angers ; l’après-midi, à 4 heures, je vais me faire soigner les dents chez le dentiste M. Sicart ; à 5 heures, leçon d’escrime ; à 8 heures, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. M. Foucher, le républicain libéral qui avait obtenu 1127 voix et dont on escomptait le désistement en faveur de M. Joubert, fait afficher le maintien de sa candidature ; c’est un bien mauvais son de cloche pour le 11 mai, surtout en présence du désistement du socialiste Maurice en faveur de Bichon, qui paraît certain !

Angers, dimanche 4 mai 1902

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph avec Papa. À midi, nous recevons les Magué à déjeuner ; l’après-midi, je vais avec Papa au salut à l’Adoration ; le soir, à cause d’un petit rhume, je ne vais pas au Mois de Maris.

Semaine du 5 au 11 mai 1902

Angers, lundi 5 mai 1902

Le matin, cours habituels ; après le cours, je lis, sur tous les murs, une affiche de l’abbé Bosseboeuf annonçant qu’il est candidat le 11 mai ! C’est vouloir à tout prix faire élire le candidat ministériel Bichon, en faveur de qui Maurice s’est désisté ! Ce malheureux abbé Bosseboeuf, dont la candidature était déjà fort inopportune le 27 avril, est vraiment bien coupable en la maintenant au ballotage, alors que l’autre candidat antiministériel, Joubert, a eu plus de voix que loi. Pour expliquer cette attitude, dont le véritable mobile est son ambition démesurée, cet abbé politicien invente que les partisans de Joubert faisaient courir le bruit qu’ils avaient acheté son désistement 50, 80 ou même 100.000 francs, et il dit qu’il se présente uniquement pour réduire cette accusation à néant !

M. Joubert lui répond le soir même, par une affiche très calme et très digne, qu’il n’a jamais cherché à acheter personne. Ce bruit, s’il a réellement couru, doit émaner des Bossebouviens qui voulaient trouver un prétexte à cette candidature (is fecit cui prodest) ; quoi qu’il en soit, c’est doublement malheureux : d’abord à cause de l’élection de Bichon qui est assurée maintenant, et ensuite à cause du mauvais effet produit par l’ambition de ce prêtre qui ne veut pas céder à l’intérêt si pressant de la religion et de la Patrie. L’après-midi, à 5 heures ¼ cours d’agriculture ; avant le cours, je vais me faire arranger les dents par M. Sicart. Le soir, à 8 heures, Conférence Saint-Louis ; Cotelle lit un travail sur « Le swating-system ».

Angers, mardi 6 mai 1902

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, Papa et moi nous allons à la représentation de L’Aiglon de Rostand, par la troupe, de passage à Angers, du Théâtre Sarah-Bernhardt. Mlle Grumbach[56], qui remplace Sarah Bernhardt, joue très bien, et avec beaucoup de feu, le beau rôle du duc de Reichstadt, mais elle a le malheur de ne pas posséder du tout la tête du fils de Napoléon ; l’histoire nous le représente comme un grand jeune homme blond, et aux traits creusés et amincis, au lieu que Mlle Grumbach a la figure pleine et le nez en l’air. Metternich est, peut-être, un peu compassé : Flambeau et Marie-Louis sont très naturels. Nous rentrons à minuit 30.

Jeanne Grumbach (1871-1947), actrice française

Angers, mercredi 7 mai 1902

Étant assez enrhumé et, à cause du froid qui est très vif pour la saison, je ne me lève que vers 11 heures et je ne sors pas de toute la journée. M. Pinguet vient me donner ma leçon de mandoline.

Angers, vendredi 9 mai 1902

Comme mon rhume avait encore augmenté dans la nuit de mercredi à jeudi et que je toussais beaucoup jeudi matin, je n’ai pas quitté le lit de toute la journée d’hier malgré la fête de l’Ascension. Ce matin, comme j’ai passé une bonne nuit, je me suis levé à 11h ½ ; mais je n’ai pas quitté la maison. J’ai dû refuser une invitation à dîner, ce soir, chez Mme Hervé-Bazin qui réunit les amis de Roger de Bréon ; celui-ci, qui est malade dans sa famille depuis plus de deux mois, et qui, cependant, continue son droit comme il peut, est venu aujourd’hui à Angers pour prendre son inscription.

Angers, samedi 10 mai 1902

Je me lève à la même heure qu’hier et je passe l’après-midi au petit salon ; vers le soir, le Dr Sourice vient, il m’ausculte et reconnaît que ma toux ne vient pas d’un refroidissement, elle tient à ce que je subis l’influence d’une épidémie de grippe qui sévit en ce moment à Angers ; c’est donc une grippe très bénigne, mais suffisante pour nécessiter des précautions, surtout par le temps si rigoureux de ces jours-ci, c’est une véritable température d’hiver ; de tous côtés, on se plaint des gelées ; je dois m’attendre à rester deux ou trois jours dans la maison. C’est très ennuyeux à cause des cours que je manque (il est vrai, qu’à la place, je travaille avec les notes que Papa me prêtre, ou avec mes ouvrages). Les journaux racontent, ce matin, l’effroyable cataclysme de la Martinique ; la Montagne Pelée, ancien volcan qui domine la ville de Saint-Pierre et qui n’était plus en activité depuis 1851, a repris tout à coup de l’activité et, dans la matinée d’avant-hier, une pluie de feu, de cendres et de scories s’est abattue sur Saint-Pierre et, en quelques minutes, la ville a été ensevelie sous les décombres ou détruite par le feu ; on croit que plus de 30.000 personnes ont péri ; c’est la répétition de la catastrophe qui détruisit Pompéï et Herculanum en 79 ap. J.C. Comme les communications télégraphiques ont été en partie détruites, c’est le Suchet, navire de guerre qui était en rade de Saint-Pierre au moment de la catastrophe, et un navire anglais, qui ont câblogrammé ces nouvelles ; tous les autres navires qui étaient en rade ont péri et le Suchet n’a pu recueillir qu’une trentaine de survivants ! Il est probable qu’il y a une corrélation entre cette éruption subite et le tremblement de terre qu’on a ressenti, il y a une huitaine de jours, dans le Midi de la France et en Espagne.

Angers, dimanche 11 mai 1902

Le matin, je ne me lève qu’à 11 heures ½ ; je passe toute mon après-midi au petit salon. Le soir, Papa va s’informer du résultat des élections complémentaires qui ont eu lieu aujourd’hui. Il apprend l’élection, à Angers, du docteur Bichon[57], radical et ministériel par 10895 voix contre 7562 à l’abbé Bosseboeuf, 5093 à M. Joubert et 439 à M. Foucher. Ce résultat était prévu depuis le jour où, contre toute convenance, contre tous les précédents et malgré les blâmes sévères de beaucoup de journaux catholiques, même d’organises démocrates-chrétiens, l’abbé Bosseboeuf qui avait eu au premier tour de scrutin moins de voix que l’autre candidat antiministériel M. Joubert, avait maintenu sa candidature ; la responsabilité de ce résultat retombe aussi, en partie, sur M. Foucher qui avait agi comme l’abbé Bosseboeuf. Ce qu’il y a de plus étonnant c’est que l’abbé Bosseboeuf ait encore gagné 2000 voix depuis quinze jours ; ce sont, sans doute, des voix socialistes venues des électeurs de Maurice ; elles ne lui font pas honneur !

Semaine du 12 au 18 mai 1902

Angers, lundi 12 mai 1902

Je ne me lève, encore aujourd’hui, qu’à 11h 1/2 ; mais comme je tousse beaucoup moins et que le temps s’est amélioré, je vais faire une toute petite promenade dans l’après-midi. Les résultats des élections complémentaires dans l’ensemble de la France paraissent favorables au ministère ! Il y a, sans doute, bien des sièges gagnés par nos amis, comme à Baugé où M. Fabien Cesbron est élu, à Castelnaudary où le marquis de Laurens-Castelet, à Lombez où le marquis de Pins, à Nérac où M. Léopold Fabre sont élus, et bien d’autres sièges conquis sur les ministériels ; mais, malheureusement, nous en perdons plusieurs et, comme pour conserver la petite majorité conquise le 24 avril, il aurait fallu avoir au moins la moitié des ballotages, le résultat est mauvais, car nous en avons à peine un tiers. Notre petite majorité est perdue et même, je crois (sauf à changer d’opinion lorsque j’aurai vu les résultats dans toutes les circonscriptions et des statistiques bien nettes !) je crois, dis-je, que le ministère a une petite majorité ! Ainsi, cet immense effort de tous les honnêtes gens unis sur le terrain de la liberté et du patriotisme, cette magnifique campagne de conférences si bien conduite par les admirables lutteurs de la Patrie française et de l’Action libérale, ces souscriptions qui ont eu tant de succès, tout cela n’aura abouti qu’à amoindrir de quelques voix la majorité de Waldeck-Rousseau et de ses tristes acolytes ! Je veux croire que le résultat sera plus encourageant et que les honnêtes gens auront, au moins, appris à se connaître et à lutter ensemble et que cette union se poursuivra pour arriver, un jour, à la victoire.

Mais, qu’il est triste de constater l’aveuglement du suffrage universel ! Trois ans de gouvernement antinational, trois ans d’attentats continuels contre la liberté, n’ont pas assez remué le pays pour lui faire vomir, dans un accès de dégoût, les infâmes politiciens qui l’oppriment ! Je sais bien qu’il faut tenir compte de toutes les causes qui vicient le suffrage universel : la pression gouvernementale, les fraudes (qui nous ont fait perdre au moins 30 sièges), le défaut de représentation des minorités ; mais, même ces circonstances écartées, le suffrage universel est une institution essentiellement dangereuse. Il n’est pas admissible que tout, même les libertés les plus essentielles, les principes les plus sacrés, dépende de la loi du nombre, c’est-à-dire de la masse ignorante, pleine de préjugés, et n’agissant que sous l’empire de la passion. Non ! Le suffrage universel, tel qu’il existe en France, n’est pas fait pour l’état actuel de notre société ; il suppose un niveau d’instruction très élevé, que nous n’atteindrons pas de longtemps. Cette institution est très dangereuse dans tous les pays ; mais elle l’est particulièrement dans une république comme la France, où il n’existe pas de pouvoir pondérateur. En Allemagne, en Espagne, pays monarchiques, tout ne dépend pas du suffrage universel ; le souverain est là pour l’arrêter ou pour le modérer ; en France, au contraire, où tout dépend de lui, il nous conduira à notre perte si nous ne trouvons un moyen de l’enrayer.

Angers, mardi 13 mai 1902

Je me lève encore fort tard – vers 11 heures ; mais comme je vais de mieux en mieux, je sors un peu plus longuement dans l’après-midi. À 4 heures, Mlle Greishaker vient me donner ma leçon d’allemand.

Des statistiques assez exactes sont données aujourd’hui sur le résultat du scrutin de ballotage. Ce qui ressort de ces statistiques, c’est que partout où les candidats ministériels ont été élus, et c’est hélas ! dans plus de deux tiers des circonscriptions, ils ne l’ont été qu’à de très faibles majorités où, comme à Angers, grâce à la division des libéraux. En additionnant les résultats du 27 avril avec ceux d’avant-hier, on trouve que les antiministériels sont environ 260, dans la nouvelle Chambre, et les ministériels environ 305 ; il y a, de plus, une vingtaine de douteux, parmi lesquels les socialistes guesdistes ; enfin, quelques résultats ne sont pas connus, par exemple celui de la Martinique où l’élection n’a pu avoir lieu à cause de la catastrophe de jeudi. Ainsi, la majorité ministérielle est de 45 voix environ ; c’est moins que dans l’ancienne chambre où elle était presque toujours de 75 à 80 voix. Nous avons donc obtenu un résultat ; c’est déjà fort beau quand on a à lutter contre un gouvernement sans scrupules et tout-puissant. Ce qu’il y a de plus triste là-dedans, c’est que les ministériels élus frauduleusement, comme le ministre Millerand qui, pour obtenir sa petite majorité de 300 voix, a grisé les porteurs de bulletins de son adversaire !, ne seront pas invalidés et que, peut-être même, certains de nos amis n’ayant obtenu qu’une faible majorité sont exposés à l’être. Je crains fort que le ministère Waldeck, tout fier de cette majorité, pourtant bien faible et obtenue Dieu sait comment !, ne se cramponne au pouvoir et ne fasse voter les propositions de loi contre la liberté de l’enseignement ; il est bien triste aussi de penser que cette canaille de général André va rester à la tête de l’armée. Ce succès relatif des ministériels est une bien grosse déception pour les patriotes qui avaient tant espéré avoir la majorité à la nouvelle chambre ! Et pourtant, malgré l’absurdité du suffrage universel, n’avons-nous pas lieu de nous réjouir de ce fait que la majorité des électeurs s’est prononcée contre le ministère ? Oui, le 27 avril, où on votait partout, le chiffre de voix données aux antiministériels a dépassé, pour toute la France (colonies comprises) de 403.000 le chiffre des voix ministérielles ! Donc, si le ministère reste au pouvoir, il brave le pays ! Mais, je ne suis pas assez naïf pour croire que cette considération pèsera dans la balance ministérielle : il est probable que le poids des 60.000 francs du traitement de « Leurs Excellences » aura plus d’influence sur elle.

Angers, mercredi 14 mai 1902

Je vais, ce matin, au second cours en voiture ; l’après-midi, je ressorts. Le soir, nous recevons à dîner Tante Josepha et Nénette ; l’oncle Paul est parti en manœuvres avec son régiment, de mardi à vendredi.

Un fait qui pourra donner une idée des mœurs des électeurs ministériels est la mort du député Lorthiois, élu dimanche à Lille comme antiministériel et mort le soir même des suites d’une agression dont il avait été victime, il y a quelques jours, à la sortie d’une réunion électorale, de la part des partisans de son adversaire. Dans un bourg des Côtes-du-Nord, un homme a été à moitié assommé, sous les yeux du nouveau député ministériel et maire de cette localité, par les partisans et même par le cocher du maire-député, sans que celui-ci ait rien fait pour l’empêcher, ce dernier fait s’est produit le 27 avril. Le 11 mai, à Paris, le candidat nationaliste Thiébaud ayant voulu entrer dans le bureau de vote d’une section de sa circonscription pendant le dépouillement du scrutin, a été assailli et grièvement blessé par ses adversaires qui occupaient seuls la salle. Les journaux citent bien d’autres faits de ce genre qui prouvent à quels moyens ont recours les ministériels.

Angers, jeudi 15 mai 1902

Le matin, je vais au second cours, puis à ma leçon de mandoline ; l’après-midi, je ne ressors pas, je travaille à la maison ; j’ai, comme hier, la visite de Jacques des Loges. Tante Josepha et Nénette viennent encore dîner ce soir. Les journaux citent encore des faits inouïs de fraude, organisés par le gouvernement, en faveur de ses candidats ; je prends le plus monstrueux, il s’est passé à Montauban. Deux candidats, M. Prax-Paris, conservateur, député sortant, et M. Capéran, ministériel, étaient en présence le 11 mai dans cette ville. Voyant la victoire de M. Prax-Paris certaine, on a fait distribuer à tous les électeurs dans la nuit du 10 au 11 mai, par les facteurs de l’administration des postes, et dans des enveloppes insuffisamment affranchies, sans que cela ait donné lieu à aucune réclamation, des bulletins de M. Prax-Paris, sur lesquels on avait écrit au crayon, et en caractères minuscules, presque invisibles, le nom de M. Capéran. Beaucoup d’électeurs, croyant votre pour M. Prax-Paris, mirent de ces bulletins dans l’urne et, au dépouillement du scrutin, on les annula comme portant deux noms. Et, malgré cette fraude monstrueuse, la commission de recensement n’a proclamé M. Capéran élu qu’à une voix de majorité (comme la république) ! Si cette élection n’est pas invalidée, c’est qu’il n’y a plus pour un liard d’honnêteté chez les partisans de ce régime ! Et, d’abord, de quel droit des employés d’une administration ont-ils été mobilisés, de nuit, pour distribuer des enveloppes insuffisamment affranchies ? Que répondra à cela le baron Millerand, ministre du Commerce ? Il est certain que, sans la fraude qui a été pratiquée sur une si vaste échelle, les antiministériels avaient la majorité à la Chambre ; on nous a volé, au bas mot, 30 à 40 sièges. C’est une majorité d’une quarantaine de voix, acquise de cette façon, que chantent les journaux radicaux en célébrant la grande victoire que vient de remporter la république ! Par exemple, ils se gardent bien de dire qu’une majorité de 403.000 électeurs s’est prononcée contre le ministère.

Angers, vendredi 16 mai 1902

Le matin, cours habituels. L’après-midi, à 5 heures, conférence de droit administratif.

Angers, samedi 17 mai 1902

Le matin, cours habituels. L’après-midi, nous regardons le concours hippique, qui a lieu sous nos fenêtres ; Jacques Hervé-Bazin vient profiter de nos fenêtres pour le voir. Malheureusement, le temps est très mauvais ; il pleut presque tout le temps, et les tribunes sont presque désertes.

Angers, dimanche 18 mai 1902

Le matin, je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame, et à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, nous recevons quelques personnes qui viennent profiter de nos fenêtres pour voir le concours hippique : Mme Gavouyère ; M. et Mme Maurice Gavouyère ; René et Mlle de La Villebiot ; M. et Mlles Blanc. Le temps est moins mauvais qu’hier mais, de temps en temps, le concours est mouillé.

Semaine du 19 au 25 mai 1902

Angers, lundi 19 mai 1902

Pas de cours ce matin à cause du congé de la Pentecôte. Comme il fait réellement froid et que le temps est menaçant, je ne vais pas au concours hippique ; je risquerais d’y aggraver mon rhume qui ne veut pas finir avec ce mauvais temps. Marie-Thérèse y va avec Tante Josepha et Nénette. Je vais, avec Papa, à vêpres à Saint-Joseph, et, en rentrant, j’assiste à la dernière journée du concours de la fenêtre de la chambre bleue.

Angers, mardi 20 mai 1902

Mon rhume s’étant aggravé pendant la nuit, je ne me lève qu’à 11h ½, le docteur Sourice vient me voir, m’ausculte, reconnaît encore que je n’ai rien ni à la poitrine ni dans les bronches. Il dit que ma toux est une toux coqueluchoïde, et il me donne des remèdes en conséquence. Ce qu’il y a de plus ennuyeux dans mon cas, c’est que je ne vais pas pouvoir sortir d’assez longtemps, surtout avec le temps froid qui continue et qui n’a pas l’air de vouloir finir.

Angers, mercredi 21 mai 1902

Je me lève à 11 heures et, l’après-midi, je travaille mon droit. À 4h ½, Maman arrive de Biarritz après une saison de bains salins de plus d’un mois ; au retour, elle s’est arrêtée un jour à Poitiers pour voir le P. Engrand, le Sacré-Cœur et Mme de Rouault.

Angers, jeudi 22 mai 1902

Le Dr Sourice dit, aujourd’hui, que j’ai la coqueluche jusqu’au 15 juin environ. À 11 heures, M. Pinguet vient me donner ma leçon de mandoline. On me traite par l’homéopathie et par des fumigations de formol dont on va faire brûler des pastilles, matin et soir, dans ma chambre ; je vais être obligé de respirer cela une partie de la matinée et toute la nuit.

Angers, vendredi 23 mai 1902

Je continue mon existence monotone comme hier. Ma coqueluche est stationnaire, j’espère qu’elle a atteint son maximum et qu’elle commencera, bientôt, à décliner.

Angers, samedi 24 mai 1902

Même programme de journée qu’hier.

Angers, dimanche 25 mai 1902

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Semaine du 26 au 31 mai 1902

Angers, lundi 26 mai 1902

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Angers, mardi 27 mai 1902

Pour faire passer le temps, je lis, dans les moments où je ne travaille pas, des articles du Correspondant. Je lis aujourd’hui une très intéressante étude du vicomte de Meaux, ancien ministre, membre de l’Assemblée nationale, sur l’œuvre de cette assemblée. L’auteur montre comment Thiers, qui avait été choisi d’un commun accord, à Bordeaux, pour conclure la paix et réorganiser la France, à condition qu’il ne s’occuperait pas, pour le moment, de la forme du gouvernement, trahit sa majorité et viola le pacte de Bordeaux en favorisant constamment les républicains et même les radicaux et en tendant toujours à faire de la république la forme définitive du gouvernement jusqu’au jour, beaucoup trop tardif à mon avis, du 24 mai. M. de Meaux explique cette attitude par des engagements que Thiers avait pris, pendant la Commune, avec des personnalités révolutionnaires de plusieurs grandes villes, du Midi surtout, qui promettaient d’empêcher la Commune de s’étendre en province à la condition que Thiers favoriserait l’établissement de la république. Dans l’impossibilité d’empêcher par la force un soulèvement général de l’élément révolutionnaire, Thiers aurait accepté cette transaction. Cette explication donne la clé de bien des énigmes.

Angers, mercredi 28 mai 1902

Même programme de journée qu’hier. Mais je commence à espérer que cela ne durera plus bien longtemps ; car j’ai beaucoup moins de quintes depuis hier.

Angers, jeudi 29 mai 1902

Même programme qu’hier.

Angers, vendredi 30 mai 1902

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Angers, samedi 31 mai 1902

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Juin 1902

Semaine du 1er juin 1902

Angers, dimanche 1er juin 1902

La pluie, qui n’a pas cessé de tomber durant toute la journée d’hier, continue ce matin et on est obligé de renvoyer à l’après-midi la procession du Sacre qui devait avoir lieu ce matin. Elle se fait après les vêpres et jouit d’un temps relativement beau ; mais elle se ressent beaucoup, paraît-il, de ce contre-temps ; on me dit qu’elle est bien loin de valoir la procession des années précédentes ; Papa y assiste, avec l’Université, en robe de cérémonie ; Marie-Thérèse, avec l’œuvre des catéchistes, dont elle porte, un moment, la bannière. Quant à moi, bien entendu, je reste à la maison où je fais passer le temps en lisant un livre de Mgr Favier, évêque de Pékin, sur cette ville. Il contient des renseignements très intéressants et relativement précis sur les origines de l’empire chinois ; ils sont tirés des ouvrages des historiens chinois, très nombreux, paraît-il, environ 5 siècles avant notre ère. Le soir, une bien triste nouvelle nous arrive de Paris : M. Bourgeois, candidat de la concentration radicale, radicale-socialiste et socialiste, a été élu président de la Chambre dans la 1ère séance de cette après-midi par 303 voix contre 267 voix données à M. Deschanel, président de l’ancienne Chambre et candidat des modérés, des nationalistes et de la droite. Cette élection qui est une indication des tendances de la nouvelle Chambre est accueillie par les cris de « À bas la calotte » des députés socialistes ! Les deux vice-présidents sont aussi choisis parmi les radicaux.

Semaine du 2 au 8 juin 1902

Angers, lundi 2 juin 1902

Programme de journée comme avant-hier. Maman va, l’après-midi, aux courses qui ont lieu à l’hippodrome d’Eventard, avec l’oncle Paul et Tante Josepha. On annonce que la paix est signée dans le sud-africain. Cette nouvelle serait de nature à exciter une joie universelle si elle consacrait l’indépendance des Boërs ; malheureusement, d’après la manière dont l’annoncent les journaux anglais, il semble certain que cette poignée d’hommes héroïques qui a tenu en échec pendant 2 ans et demi les armées anglaises, a fait le sacrifice de l’indépendance.

Angers, mardi 3 juin 1902

Pour moi, même programme de journée qu’hier. Marie-Thérèse va, avec Tante Josepha, aux environs de la Possonnière où le régiment du génie lance un pont de bateaux sur la Loire ; la garnison d’Angers franchira ensuite le fleuve sur ce pont. C’est la même intéressante manœuvre que celle dont j’ai été témoin le 5 juin de l’année dernière à Denée. La nouvelle de la conclusion de la paix est confirmée. Les Boërs reconnaissent la suprématie britannique, mais ils rentrent dans leurs biens, reçoivent une indemnité de 75.000.000 frs. pour la reconstitution du cheptel de leurs fermes, obtiennent l’amnistie pour les Afrikanders du Cap et du Natal qui se sont soulevés en leur faveur et, de plus, l’Angleterre s’engage à leur accorder la plus large autonomie et à enseigner, dans les écoles, la langue hollandaise. Si l’Angleterre, qui, il n’y a pas encore bien longtemps, réclamant une soumission sans conditions, consent à de pareilles concessions, c’est qu’elle a compris qu’elle ne pourrait pas arriver à réduire la résistance des deux républiques ! Je décroche du mur de ma chambre la carte de l’Afrique du Sud que j’avais dressée au début de la guerre, en octobre 1899, et qui y était restée accrochée depuis lors ; j’avoue que ce n’est pas sans une pénible impression. J’avais espéré, en effet, que la vaillance des Boërs triompherait de l’or britannique ; hélas, c’est l’or qui triomphe ; c’est toujours le principe de Bismarck « la force prime le droit ». Dieu veuille que le droit ait un jour sa revanche ! Il l’aura, sans doute, et peut-être plus tôt que ne le pense l’Angleterre ; car l’antagonisme des deux nationalités, anglais et hollandaise, aussi prolifiques l’une que l’autre, ne peut manquer d’amener des conflits sanglants en Afrique du Sud lorsque l’élément hollandais se sera reconstitué et, alors, qui sait si, pour avoir voulu s’annexer le Transvaal et l’Orange, l’Angleterre ne perdra pas toutes ses colonies sud-africaines ?

Angers, mercredi 4 juin 1902

Même vie que les jours précédents ; le Dr Sourice, qui vient me voir le matin, refuse de me laisser sortir tant que je tousserai et comme j’ai encore 8 ou 9 quintes de toux par jour, il est à craindre que j’en aie pour plusieurs semaines.

Angers, jeudi 5 juin 1902

Même programme qu’hier, avant-hier et les jours précédents.

Angers, vendredi 6 juin 1902

Je reçois une lettre d’Hervé-Bazin qui, ne pouvant venir me voir par crainte de la contagion, me demande de mes nouvelles. L’après-midi, Monsieur Jac vient me voir et m’offre très aimablement, pour me faire rattraper, dans la mesure du possible, le temps perdu, de me faire faire une révision du programme de droit civil quand je serai rétabli. Un garçon de Normandin vient me couper les cheveux, ce qui n’avait pas eu lieu depuis un mois et demi !

Angers, samedi 7 juin 1902

Monsieur Sourice vient me voir et refuse de me dire quand je pourrai sortir. L’après-midi, nous apprenons la constitution du nouveau ministère qui va remplacer le ministère Waldeck-Rousseau. Il ne vaut pas mieux que l’ancien, étant choisi, presqu’entièrement, dans le parti radical. Le président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes est M. Combes, ex-séminariste et protestant ; ministre de la Guerre, l’infect général André ; aux Finances, le panamiste Rouvier ; à la Justice, M. Vallé[58], rapporteur au Sénat de la loi sur les associations ; aux Affaires étrangères, Delcassé, l’homme de Fachoda qui a, décidément, la vie dure puisqu’il a été dans 4 ministères successifs, etc. Ce ministère est un défi jeté aux catholiques car il réunit dans son sein Combes, président de la commission sénatoriale pour la loi sur les associations, Vallé, rapporteur de cette même commission, et Trouillot, rapporteur de la commission de la Chambre sur la même loi, qui a, je crois, le portefeuille des Travaux publics. Les catholiques, qui avaient cru à l’amélioration possible de la république, perdent, je pense, toute illusion ! Le nouveau ministère a, dans son programme, l’application rigoureuse de la loi sur les associations et la suppression de la liberté d’enseignement. Il est assuré du concours de la majorité républicaine dont la première manifestation, à la nouvelle Chambre, a été le cri de « À bas la calotte », qui a accueilli l’élection de Bourgeois au fauteuil présidentiel ! Il est donc prouvé qu’en république, le programme essentiel de gouvernement est la guerre aux catholiques ! Avec ce programme, un gouvernement est sûr de rallier la majorité républicaine et d’associer des hommes qui sont très divisés sur d’autres points ! C’est ainsi que, dans le ministère actuel, on trouve M. Rouvier, aux Finances, très hostile à l’impôt progressif sur le revenu (qui est un des points principaux du programme radical et radical-socialiste) et Camille Pelletan, ministre de la Marine (pourquoi ? probablement parce qu’il a l’habitude de se lever à midi), partisan résolu de la progressivité de l’impôt. Combes, désireux de s’assurer le concours de Rouvier dont la compétence financière est nécessaire pour remettre en état nos finances fortement compromises par le précédent ministère, a biffé de son programme cette réforme et les radicaux n’ont pas protesté, tant il est vrai que, pour eux, la guerre à la religion tient lieu de programme économique, financier, militaire, etc.

Angers, dimanche 8 juin 1902

Le temps est incertain et les processions du Petit Sacre s’en ressentent ; elles se font, mais sont moins brillantes que si le temps avait été beau ; le matin, je vois passer celle de Saint-Serge, de la fenêtre du salon.

Semaine du 9 au 15 juin 1902

Angers, lundi 9 juin 1902

Ma coqueluche va mieux ; aujourd’hui, je n’ai que 4 quintes, au lieu du 18 ou 19 que j’en avais au début et des 8 ou 10 que j’avais encore ces jours-ci.

Angers, mardi 10 juin 1902

Nouvelle amélioration, aujourd’hui, je n’ai que deux quintes, je commence à entrevoir la fin de ma séquestration.

Angers, mercredi 11 juin 1902

Le Dr Sourice, qui vient ce matin, me permet d’aller, en voiture, à la messe vendredi, fête de Saint Antoine. Papa rentre à 4h ½ d’Angoulême, où il était allé présider un concours, organisé par l’Université d’Angers, entre les collèges catholiques de l’Ouest.

Angers, jeudi 12 juin 1902

Il fait un temps affreux, un vent furieux accompagné de grains, on se croirait en mars ; espérons qu’il fera meilleur demain.

Angers, vendredi 13 juin 1902

Le temps est aussi mauvais, plus mauvais même qu’hier, le vent, la pluie, la grêle font rage ; le matin à 9 heures, je profite d’une éclaircie pour aller, en voiture, à la cathédrale où j’entends la messe du Chapitre ; nous en revenons avec Tante Josepha et Nénette qui étaient venues nous y rejoindre. Le Dr Sourice ayant bien voulu lever la consigne pour Nénette qui a eu déjà la coqueluche, et en considérant que ma maladie touche à sa fin, Tante Josepha et Nénette viennent déjeuner avec nous. À l’occasion de ma fête, Tante Josepha m’a offert une très jolie aquarelle représentant un cavalier pied à terre et un cheval au repos, à leurs pieds, deux chiens de chasse ; Marie-Thérèse m’a donné une boîte à poudre ; Papa et Maman m’ont donné chacun 10 frs. ; Bonne Maman, 20 frs. ; je n’ai donc pas à me plaindre de ma fête, cette année.

Angers, samedi 14 juin 1902

Le matin, je reçois une lettre de Xavier et une autre de l’abbé Sarrète, ainsi qu’une carte postale de Jacques des Loges, tout cela pour ma fête. Nous déjeunons à 11 heures et, dès midi et demi, nous nous précipitons, en voiture, au fameux cirque Barnum et Bailey qui, après avoir fait courir tout Paris où il était installé, dans les anciens bâtiments de l’Exposition au Champ de Mars, fait maintenant courir toute la province où il va de ville en ville, passant deux jours ici, un jour là, ailleurs 3 jours suivant l’importance de la localité. À Perpignan, il y a un mois, il a passé un jour ; ici, il va passer deux jours. Il voyage la nuit ; ainsi, dimanche soir, après sa 4ème représentation, il partira pour Nantes, s’y installera dans la matinée de lundi et y jouera dans l’après-midi, puis le soir, pendant 3 jours. Son matériel réuni forme 4 trains qui roulent discrètement sur les voies ferrées et les wagons sont conditionnés de telle sorte que le personnel qui n’est pas employé au roulement dort pendant les trajets. Voilà une installation bien américaine. Ici, ils sont installés place La Rochefoucauld. Nous sommes uax places à 5 francs ; nous traversons d’abord une immense tente de 50 mètres de long environ qui forme, sur le pourtour ménagerie avec des animaux de toutes sortes, et, au milieu, sur une estrade, on voit des monstres humains ; il y a là une toute petite femme de la taille d’un bébé de 2 ans, mais très bien proportionnée ; un homme-caniche, sa figure est couverte entièrement de poils ; l’homme-téléscope qui s’allonge, à volonté, de 0m45 ; la femme qui avale des épées entières, des scies, etc. (nous assistons à son exercice) etc. etc. ; nous entrons ensuite dans une seconde tente, plus grande encore (elle a, au moins 100 mètres de long, sur 30 mètres de large, et est aussi haute que la plupart des églises) il y a place, là-dedans, pour environ 12.000 personnes, et toutes les places sont bien vite occupées, tant la publicité a été considérable, en ville et dans tout le département (il y a beaucoup de spectateurs venus de la campagne). Le spectacle, qui a lieu simultanément sur 3 pistes, ressemble, en plus grand, à ce que l’on voit dans tous les grands cirques ; il est terminé avant 4 heures.

Affiche de la tournée du Cirque Barnum en France en 1902 – Crédits Site circus-parade.com

Angers, dimanche 15 juin 1902

Je vais à la messe de 11 heures à Notre-Dame. L’après-midi, nous retournons à Barnum pour voir, dans une 3ème tente plus petite, des monstres humains qui nous n’avons pas vus hier. Nous voyons là un homme étrange : son corps est à peu près comme celui de tout le monde, mais sa tête est toute petite, par derrière surmontée d’une touffe de cheveux ; il a été recueilli par M. Barnum, il y a 50 ans, à Calcutta, il a donc au moins 70 ans, quoiqu’il n’en porte que 20 ; il n’a jamais dit un mot, mais il émet des sons gutturaux, et il comprend quand on lui parle anglais, il adore la musique, c’est, sans contredit, une des plus grandes curiosités du monde ; on l’appelle Zip ou encore « Qu’est-ce que c’est que ça » à cause de cette question qu’on ne manque jamais de poser quand on le voit. Dans la même tente, nous voyons deux petits hommes de Bornéo de la taille d’un enfant de 8 ans ; ils ont été capturés, en 1848, par le capitaine Hammond ; l’un a environ 70 ans ; l’autre, 80 ans, ce dernier est aveugle, les savantes ne peuvent dire à quelle race humaine ils appartiennent. Nous voyons aussi deux jeunes Chinois âgés d’environ 20 ans, qui se tiennent par une membrane, à la hauteur du thorax, à la manière des fameux frères siamois, ils marchent très facilement, font beaucoup de mouvements et paraissent très heureux. Toujours dans la même tente, nous avons vu un Français, d’une taille plutôt petite, mais très bien membré, d’une force herculéenne ; il pèse 125 livres et soulève le double de ce poids, je l’ai vu briser avec les mains un fer à cheval, s’entourer la poitrine d’une chaîne de fer qu’il fait voler en éclat par le seul effort de ses poumons. Dans la même tente, j’ai vu une charmeuse des serpents ; un homme qui avale des aiguilles et udu fil séparément, puis un liquide, et une minute après, les aiguilles sortent par son nez, toutes enfilées et toutes séparées, sur le fil, par une même distance, je n’ai pas vu opérer cet homme, mais Tante Joseph a assisté, hier, à son exercice. Nous rentrons vers 4 heures après avoir passé environ une heure dans cette tente où nous avons vu des choses bien plus intéressantes qu’hier. Partout, il y a une foule énorme ; toutes les tentes, aujourd’hui encore, étaient combles, si bien que la cuisinière, qui y est allée vers 2h ½, n’a pas pu y rentrer. Comme la tente principale contient 12.000 personnes, et qu’il y a des places à 8 frs., à 5 frs., à 2 fr. 40 et à 1 fr. 50, on trouve, en prenant comme moyenne 3 frs. par place, 36.000 frs. comme produit de chaque représentation, soit 144.000 frs. pour les 4 représentations données à Angers ; avec les attractions secondaires, comme la tente que nous avons vue ce soir où on payait 0 fr. 40, ils emporteront d’Angers plus de 150.000 frs. ! Il est vrai qu’ils ont plus de 1000 personnes, dans tout l’établissement, au moins 200 chevaux, 20 éléphants, etc. etc. En un mot, c’est une exhibition des plus curieuses. Mais, d’après moi, la plus grande curiosité, c’est qu’ils puissent s’installer en une matinée ! Enfin, je ne regrette pas les deux imprudences que j’ai commises en y allant, et j’espère que la guérison de ma coqueluche n’en sera pas retardée.

Semaine du 16 au 22 juin 1902

Angers, lundi 16 juin 1902

Je ne sors pas aujourd’hui et je travaille la plus grande partie de la journée ; les journaux annoncent que le cirque Barnum a emporté plus de 200.000 frs. de son séjour à Angers ; c’est joli pour 2 jours !

Angers, mardi 17 juin 1902

Je travaille comme hier.

Angers, mercredi 18 juin 1902

Ce matin, visite du docteur qui me trouve bien mieux et m’autorise à aller aux cours ; il ne juge pas utile un séjour de quelques jours au bord de la mer comme il en avait parlé dans sa dernière visite, à cause du temps humide et frais qui ne finira, décidément, jamais.

Angers, jeudi 19 juin 1902

Je vais au second cours. Papa va passer l’après-midi au Mans pour faire sortir Philomène. Nous avons à déjeuner l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette. Dans l’après-midi, Madame Perrin, qui a entendu dire que je devais aller m’installer pour quelques jours à la maison Saint-René au Pouliquen où son fils Maurice, Michel Hervé-Bazin et Roger de Bréon sont tous trois en convalescence en ce moment, arrive toute effrayée et vient dire à Maman, sur un ton presque cavalier, en son nom et au nom de Madame Hervé-Bazin, qu’elles enlèveront leurs fils de la maison Saint-René pendant mon séjour si je vais m’y installer, par crainte de la contagion. Maman lui répond que, dans ces conditions, sa délicatesse lui interdit de me mettre à la maison Saint-René que, d’ailleurs, le danger de la contagion n’existe plus puisque ma coqueluche est presque guérie et que le docteur me laisse communiquer, depuis plusieurs jours déjà avec ma petite cousine mais qu’elle peut se rassurer car je n’irai pas à la maison Saint-René si le médecin juge un nécessaire un changement d’air. Madame Perrin comprenant, sans doute, le manque de tact dont elle a fait preuve, cherche à s’excuser en disant qu’elle n’avait pas l’intention de m’empêcher d’aller à la maison Saint-René, mais, qu’au contraire, son fils et Michel Hervé-Bazin pourraient très facilement s’installer ailleurs pour quelques jours ; Maman lui répond qu’offrir cela, c’est nous empêcher de m’envoyer à la maison Saint-René ; qu’elle comprend ses craintes à la rigueur, mais que, placée dans sa situation, elle aurait fait partir son fils sans laisser comprendre la raison du départ. Je pense que Madame Perrin doit être assez mortifiée de la leçon de politesse qu’elle est venue se faire donner, car, avant de partir, elle dit à Maman que si elle lui a fait de la peine, c’est bien involontairement et qu’elle la prie de l’oublier. Naturellement, Maman assure bien qu’elle n’est nullement fâchée, que cet incident n’en vaut pas la peine. Mais, ce qu’on peut dire, c’est que Madame P. a joliment mis les pieds dans le plat.

Angers, vendredi 20 juin 1902

Je vais au second cours.

Angers, samedi 21 juin 1902

Le matin, à l’occasion du huitième anniversaire de ma 1ère communion, je vais à la messe de huit heures à Notre-Dame, je me confesse et je fais la sainte communion ; je ne vais pas à l’Université parce que j’attends la visite du docteur ; il constate que je vais de mieux en mieux et me permet de sortir davantage, j’en profite tout de suite et, après déjeuner, je fais une assez longue promenade. Je lis les débats devant le Sénat de la proposition de M. Rolland tendant à abaisser à 2 ans la durée du service militaire avec suppression de toutes les dispenses pour essayer de compenser le déficit occasionné par l’abaissement dans la durée du service. Ce projet sera très certainement voté, mais le Sénat va faire là une œuvre politique et antimilitaire car une foule de généraux se sont prononcés contre ce projet ; le ministre de la Guerre, qui en est partisan, n’a même pas daigné donner l’avis du Conseil supérieur de la Guerre, qui est tout entier hostile. Je préfèrerais l’adoption de la proposition de M. de Tréveneuc qui consiste à abaisser à un an la durée normale du service, mais à la condition de trouver tous les ans 40.000 rengagés pour 5 ans, on aurait ainsi une solide armée de métier qui encadrerait bien les recrues d’un an ; mais cette proposition peut être sûre d’être rejetée pour deux raisons : parce qu’elle émane d’un membre de la Droite et parce que la République redoute une armée de métier (qui serait pourtant bien préférable, pour la défense nationale, à notre cohue armée), elle a peur d’être f… à la porte par elle. Ce qui ressort de ce débat, c’est qu’une fois de plus l’intérêt national va être sacrifié par nos parlementaires à la passion et à la surenchère électorale. Quant au ministère, pendant que cette grave question se discute au Sénat, il décide en conseil des ministres cette choses monstrueuse : « que désormais aucune nomination de fonctionnaire n’aura lieu sans que l’on ait consulté le dossier de son attitude politique, et cela dans tous les départements ministériels ; les préfets sont chargés d’établir ce dossier ; ils ont la surveillance de tous les fonctionnaires ». Il est impossible d’afficher plus de cynisme et un plus grand mépris des principes ; c’est bien la peine de faire de « la déclaration des droits de l’homme » l’Évangile des temps modernes pour violer aussi cyniquement ses déclarations les plus solennelles ! Jamais, jusqu’ici, un gouvernement n’avait osé se vanter tout haut des injustices qu’il commettait derrière le voile ; il était réservé à la 3ème République d’inaugurer ces mœurs nouvelles ; mais nous en verrons bien d’autres.

Angers, dimanche 22 juin 1902

Aujourd’hui, premier jour de l’été d’après le calendrier, le temps change du tout au tout ; il fait très chaud et le soleil est éclatant. Cela contraste avec le temps humide et froid qui sévissait depuis la fin d’avril, presque sans interruption, au point que l’on se demandait s’il y aurait un été cette année. Je vais à la messe et au salut.

Semaine du 23 au 29 juin 1902

Angers, lundi 23 juin 1902

Le temps chaud et sec continue ; je travaille toute la journée et je ne sors qu’à 6 heures de l’après-midi et après le dîner.

Angers, mardi 24 juin 1902

Je sors désormais à 6 heures et après dîner car je ne tousse plus ; le matin et l’après-midi, je travaille. Si je ne vais pas aux cours, c’est que Papa estime que j’emploierai mieux mon temps à la maison qu’à l’Université où, après une absence de 7 semaines, je ne saurais plus où on est ni ce qu’on voit.

Angers, mercredi 25 juin 1902

Je ne tousse plus, mais, par contre, j’ai attrapé un rhume de cerveau ; le Dr Sourice m’avait prévenu que cela m’arriverait probablement après la coqueluche qui vous laisse très sensible. Les journaux remarquent que la maladie du roi d’Angleterre Edouard VIII, qui arrive à la veille de son couronnement, qui renvoie celui-ci à une date indéterminée, et qui met en danger la vie du roi, doit être un châtiment de la Providence. Dieu ne veut pas permettre cette apothéose de la grandeur britannique au lendemain de la criante injustice et de la guerre si cruelle que l’Angleterre a infligée aux républiques boërs.

Angers, jeudi 26 juin 1902

L’opération de l’appendicite que l’on a pratiquée sur le roi Edouard a réussi, mais le roi n’est pas sauvé, et dire que le couronnement était pour aujourd’hui ! Quel coup de la Providence et comme les pauvres Boërs sont vengés ! Mon rhume de cerveau est assez fort ; le Dr Sourice me prévient qu’il pourra me faire tousser, mais que ce ne sera plus de la coqueluche. Dans l’après-midi, je vais avec Marie-Thérèse chez le Dr Desvaux, moi pour mon rhume, elle pour se faire soigner les oreilles.

Angers, vendredi 27 juin 1902

Je travaille ferme matin et soir malgré la chaleur qui est torride.

Angers, samedi 28 juin 1902

Le matin, à 8 heures, je vais chez Monsieur Jac qui veut bien me faire repasser mon cours de code civil pour remplacer les cours que j’ai manqués. L’après-midi, je travaille et je ne puis pas sortir le soir à cause de la pluie.

Angers, dimanche 29 juin 1902

Je sors plusieurs fois dans la journée ; mais, dans l’intervalle, je travaille. Le soir, en l’honneur de l’oncle Paul dont c’est aujourd’hui la fête, nous allons dîner chez lui et, après dîner, nous allons nous promener à la musique au Mail. Nous avons fait cadeau à l’oncle Paul d’une petite plaque de bronze représentant je ne sais quel sujet et encadré de peluche et nous l’avons fait expédier par Jean, de Saint-Barthélemy, sans autre indication ; il est arrivé hier soir et l’oncle Paul n’a pas encore deviné qui le lui a offert, il croit que c’est Tante Josepha ; le tour a été bien joué.

Semaine du 30 juin 1902

Angers, lundi 30 juin 1902

Je travaille la plus grande partie de la journée ; dans l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Bonnet qui m’avait invité, il y a quinze jours, à un dîner que je n’avais pas pu accepter à cause de ma coqueluche. Le soir, je me promène avec l’oncle Paul et Nénette.

Juillet 1902

Semaine du 1er au 6 juillet 1902

Angers, mardi 1er juillet 1902

Le matin à 8 heures, je vais chez M. Jac et je revois avec lui quelques questions de droit civil. L’après-midi, je travaille ferme ; l’examen approche, j’apprends aujourd’hui que je le passerai les 25 et 26 juillet ; mon bureau sera assez bon. Le soir, je ne sors pas à cause d’un bain que j’ai pris dans l’après-midi.

Angers, mercredi 2 juillet 1902

Je commence aujourd’hui ma saison douches, je l’aurais commencée bien plus tôt sans la coqueluche.

Angers, jeudi 3 juillet 1902

L’après-midi, je vais me confesser à l’abbé Brossard, à Saint-Jacques.

Angers, vendredi 4 juillet 1902

Le matin, je vais à la messe de communion de 7 heures à Notre-Dame, puis à 8h ½, je suis au manège du génie où je prends une leçon d’équitation après deux mois d’interruption. L’après-midi, j’assiste à l’Université à une conférence de droit romain ; quand je rentre à la maison, j’apprends que nous avons eu la visite d’Henry des Cordes, qui ne nous a pas trouvé. Le soir, nous nous mettons à sa recherche ; au Grand Hôtel, on nous dit qu’il repart dans la nuit, je lui laisse ma carte sans le voir.

Angers, samedi 5 juillet 1902

Le soir, je vais à un cours supplémentaire de Papa sur le contentieux administratif. Le soir, après la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, nous faisons un tour à la musique.

Angers, dimanche 6 juillet 1902

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, malgré une chaleur de 34 degrés, je vais avec Papa à la chapelle des Dominicains où a lieu, à 5h ½, une belle cérémonie pour célébrer le 25e anniversaire du rétablissement de l’ordre des Dominicains à Angers. Mgr Rumeau préside la cérémonie et prononce un très beau discours où il stigmatise comme il convient la législation actuelle qui laisse la liberté pour tout sauf pour mettre en commun ses prières et ses mortifications. C’est, de sa part, un grand acte de courage, au lendemain du décret Combes qui vient de fermer brutalement 130 écoles congréganistes ouvertes depuis la loi de 1901 sur les associations et où les gendarmes n’ont même pas respecté la propriété de tiers qui avaient loué leur maison aux congréganistes pour y instruire les enfants du peuple. Au reste, le ministère actuel comme le précédent et comme presque tous ceux qui se sont succédé depuis 25 ans, est l’esclave de la franc-maçonnerie. Je n’en veux d’autre preuve que l’attitude du nouveau garde des Sceaux, Monsieur Vallé : avant la constitution du ministère et alors qu’il ne songeait pas à décrocher un portefeuille, Monsieur Vallé, avocat, disait à qui voulait l’entendre qu’à la place du ministre de la Justice, il ne laisserait pas 24 heures à son poste Monsieur Bulot, procureur général à Paris et franc-maçon militant, dont la partialité dans l’affaire Humbert a été révoltante. Devenu ministre de la Justice, M. Vallé s’est bien gardé de toucher à Monsieur Bulot, et comme il était sommé par la presse et par des députés indépendants de mettre à exécution ses menaces d’antan, il a répondu, en singeant un mot célèbre, ce qui sied à un ministre républicain comme un pardessus sur le dos d’un singe, que le ministre ne devait pas se souvenir des injures de l’avocat (!), et Monsieur Bulot continue toujours à protéger la suite des Humbert à son poste de procureur général ! La vérité, c’est que Monsieur Bulot, en bon franc-maçon, n’a pas voulu faire la lumière sur une affaire où de très hautes personnalités républicaines sont compromises, c’est que la franc-maçonnerie a protégé son enfant, c’est enfin, qu’en devenant ministre, Monsieur Vallé a abdiqué toute indépendance entre les mains de la puissante et ténébreuse association à laquelle il doit obéir, comme tout ministre de la R. F., « perinde ac cadaver » !

Semaine du 7 au 13 juillet 1902

Angers, lundi 7 juillet 1902

À 8h ½, leçon d’équitation au manège du génie. Dans la journée, je travaille à peu près tout le temps. Le soir à 5h ½, je fais différentes emplettes avec Maman en vue des vacances, puis je vais prendre une douche. Le soir, nous allons nous promener avec les Magué aux allées Jeanne d’Arc et au Mail.

Angers, mardi 8 juillet 1902

Le matin, je vais chez M. Jac qui me fait revoir quelques questions de droit civil ; le soir, à 5 heures, conférence de droit criminel par M. René Bazin. Le soir, après dîner, nous allons à la musique au Mail.

Angers, mercredi 9 juillet 1902

Le matin à 8h ½, leçon d’équitation au génie, j’y vais et j’en viens à bicyclette, ce qui me fait gagner beaucoup de temps. L’après-midi, j’assiste à un cours supplémentaire de Papa sur le droit administratif. Le soir, nous allons tous – les Magué et nous – nous promener au Mail.

Angers, jeudi 10 juillet 1902

Le matin, je vais au cours de Papa, puis je reste à une conférence de révision que fait M. Bazin. Le soir à 7 heures, nous avons les Magué à dîner en l’honneur de la fête de Papa, qui a été avancée de 5 jours parce que l’oncle Paul part samedi pour aller faire des manœuvres de pontage sur le Rhône près de Vienne. Ensuite, nous allons à la musique au Mail.

Angers, vendredi 11 juillet 1902

Le matin, leçon d’équitation au génie ; je vais, avec le maréchal des logis qui me donne des leçons, et qui est aussi à cheval, sur la piste du polygone, puis nous passons par la Baumette et nous rentrons par la région de la gare Saint-Laud c’est très amusant. Le soir à 5h ½, cours de révision de Papa. Après dîner nous allons nous promener au Mail.

Angers, samedi 12 juillet 1902

Le matin, je vais chez M. Jac pour la répétition de droit civil. L’après-midi, je jette quelques invitations à venir assister, lundi, à la revue. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 13 juillet 1902

Je vais à la messe de communion de 7 heures à Notre-Dame ; l’après-midi, je vais au salut chez les Dominicains ; le reste du temps, je travaille. Le soir, après dîner, nous assistons à la retraite aux flambeaux des musiques des 3 régiments.

Semaine du 14 au 20 juillet 1902

Angers, lundi 14 juillet 1902

Le matin à 9 heures a lieu, sous nos fenêtres au Champ de Mars, la revue de la garnison par le général de division ; nous avons invité quelques personnes : M. et Mme Jac et leur petit Pierre ; M. Delahaye et son petit garçon ; M. et Mme et Jacques des Loges ; Mlle Sabine de Kergaradek[59] ; Mlle Grolleau ; Mlle Chennechot ; Jacques Hervé-Bazin à venir y assister de notre balcon. Il fait une chaleur terrible (près de 37° à l’ombre !) et plusieurs soldats sont indisposés. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 heures, puis je vais assister à un cours de Papa. Le soir, nous allons un moment voir les illuminations du Mail ; elles sont assez médiocres, mais beaucoup trop belles pour le souvenir que rappelle cette journée du 14 juillet.

Angers, mardi 15 juillet 1902

Le matin, je vais prendre une répétition chez M. Jac, ensuite je travaille à la maison ; l’après-midi, je travaille tout le temps à la maison. Nous avons Tante Josepha à dîner à l’occasion de la Saint Henri. Après dîner, nous allons à la musique au Mail, nous nous y asseyons avec les Des Loges, les Hervé-Bazin, Mlle de Kergaradek et les demoiselles de La Masselière[60] ; nous en partons vers 9 heures ¼.

Angers, mercredi 16 juillet 1902

Le matin à 8 heures, dernier cours de Papa (cours de droit international) ; j’y assiste et je ne vais prendre ma leçon d’équitation qu’à 10h ½. Je travaille toute l’après-midi. Après dîner, nous allons nous promener jusqu’à la Maître-Ecole.

Angers, jeudi 17 juillet 1902

Travail matin et soir tout le temps, le soir, musique au Mail.

Angers, vendredi 18 juillet 1902

Le matin à 8h ¼, leçon d’équitation ; le maréchal des logis Marin et moi allons dans les prairies de la Baumette où nous galopons à cœur joie ! Je travaille le reste de la journée et même avant la leçon, car, depuis quelques jours, je me suis mis à me lever à 5 heures afin de travailler le matin de bonne heure. Nous allons entendre deux ou 3 morceaux de concert qui a lieu sur la place du Ralliement, puis nous rentrons et Papa me dicte, jusqu’à plus de 10 heures, du droit international.

Angers, samedi 19 juillet 1902

Le matin à 8 heures, je vais prendre ma répétition chez M. Jac ; je travaille à la maison le reste de la matinée et toute l’après-midi. Le soir à 8 heures, Conférence Saint-Vincent-de-Paul, c’est la dernière de l’année.

Angers, dimanche 20 juillet 1902

Temps affreux, il pleut presque toute la journée ; je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame, j’avais travaillé deux heures avant et je passe le reste de la journée sur ma table de travail, sauf à 6 heures pour aller au salut chez les Dominicains.

Semaine du 21 au 27 juillet 1902

Angers, lundi 21 juillet 1902

Je travaille du matin au soir, et même jusqu’à près de 11 heures du soir, presque sans interruption.

Angers, mardi 22 juillet 1902

Je me mets devant ma table de travail à 6 heures précises du matin et, jusqu’à midi, je ne me dérange que 25 minutes (le temps de prendre mon petit déjeuner et de laisser faire la chambre). L’après-midi, de 2 heures à 7 heures, je ne me dérange aussi qu’une demi-heure ; après dîner, nous faisons Papa et moi une étude-promenade, c’est-à-dire une promenade pendant laquelle Papa me fait subir un véritable examen de droit international, comme il avait fait hier entre 6 et 7 heures. Après cette promenade, il me dicte du droit international jusqu’à près de onze heures ! J’avoue qu’à la fin, mes yeux se fermaient de force ; heureusement qu’il n’y en a plus que pour deux jours !

Henri d’Estève de Bosch (1852-1914), ici professeur à Toulouse – Collection Pierre Lemaitre

Dans l’après-midi, Papa – pas moi – assiste à la séance extraordinaire du Conseil général qui a été provoquée par la demande de plus des 2/3 des membres de l’Assemblée départementale ; il y a entendu plusieurs discours très éloquents de MM. de La Guillonière, de Blois, de Castries, contre les mesures d’expulsion des religieuses enseignantes qui ont eu pour effet de jeter, dans ce seul département, 1539 religieuses hors de leurs couvents ! Le préfet feint une grande indignation contre ce qu’il appelle la violation de la loi de 1871, demande la question préalable qui n’est pas votée et déclare que la délibération sera annulée, puis il se retire. Le vœu en faveur de la réintégration des religieuses dans leurs écoles et le crédit de 10.000 frs. pour leur venir en aide sont votés par la presque unanimité des 28 membres présents (heureux département !) aux applaudissements du public. Pendant la séance, une manifestation en faveur des sœurs a eu lieu devant la Préfecture. Puisse tout cela produire un heureux résultat ! Je crains bien qu’il n’en soit rien. Mais on a raison de protester contre les mesures de jacobinisme et les procédés terroristes des forcenés qui nous gouvernent. J’oubliais de dire que, pendant la séance, le comte de Maillé, président du Conseil général, a donné lecture d’une lettre de Mgr l’évêque félicitant le Conseil général de sa noble initiative (il pourrait lui en cuire !).

Angers, mercredi 23 juillet 1902

Je travaille depuis le matin à 7 heures jusqu’au soir à 11h ½ ! Comme seule interruption, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul à 1h ½ ; le soir après dîner, je fais avec Papa une promenade sur la route de Paris ; Papa me pose tout le temps des questions sur le droit administratif.

Caen, jeudi 24 juillet 1902

Parti par le train de 10h25, je suis à 11h50 au Mans où je déjeune ; j’en repars 25 minutes plus tard, et j’arrive à Caen à 4 heures 50 ; depuis Le Mans, je fais route avec l’abbé Bellanger, surveillant de Sainte-Croix, qui amène à Caen deux élèves pour des examens, Bené et un que je ne reconnais pas. J’arrive à Caen dans un assez lamentable costume, car, un peu avant Sées, ayant mis un instant la tête à la portière, mon chapeau en a profité pour faire connaissance avec le sol de l’Orne, sans demander la permission ; je le déclare au chef de train à la station suivante, mais je crains de ne plus le revoir. Je retrouve maman à Caen à l’Hôtel d’Angleterre ; elle y est arrivée hier soir.

Caen, vendredi 25 juillet 1902

Ce matin, j’assiste à la messe de communion de 8 heures à Saint-Pierre ; j’y communie à l’intention de mon examen de ce soir. Ensuite, je prends un sapin et je vais porter des cartes à tous les professeurs qui doivent m’interroger ; au retour, je revois quelques questions de droit civil et de droit romain. Je passe l’examen à 3h ¼ ; je suis interrogé, pour le droit civil, d’abord par M. Degoat, puis par M. Villey ; je devais être interrogé par MM. Guillouard et Lenet des Hayes, mais le bureau a été modifié ; je ne m’en plains pas, car un ami de M. Villey m’avait recommandé à lui. M. Degoat m’interroge sur une partie de la vente ; je n’avais pas eu le temps de repasser la vente, je réponds tout de même bien et j’ai une blanche ; pour M. Villey, j’ai une blanche-rouge, sur une question sur les hypothèques. Enfin, M. Debray (qui était bien indiqué pour mon bureau celui-là) m’interroge sur le droit romain, je m’embrouille sur la novation, et je n’ai qu’une rouge-noire. Mais enfin, je suis reçu, c’est le principal ! Je m’empresse d’envoyer des dépêches.

Caen, samedi 26 juillet 1902

Le matin à 7 heures, j’assiste à la messe de communion à Saint-Pierre ; j’y communie en actions de grâce du premier succès et pour en demander un second au Bon Dieu. Ensuite, de 8h ½ à midi, je revois un très grand nombre de questions de droit international ; après déjeuner, de 1h ½ à 2h ½, je repasse plusieurs questions de droit administratif. Aujourd’hui, je dois avoir M. Le Fur, M. Worms et M. Degoat ; ce sont bien eux qui sont au bureau. M. Worms m’interroge d’abord, en droit international, sur la fin d’une longue question qui avait déjà fait l’objet de l’examen de mes 3 camarades de bureau, au sujet des diverses nationalités réunies en Autriche-Hongrie (il faut dire que M. Worms m’avait déjà fait rectifier les inexactitudes de mes camarades au fur et à mesure qu’elles se produisaient) ; ensuite, il me demande quels seraient pour la France les inconvénients qui résulteraient de l’établissement des Russes à Constantinople, je lui réponds que cela serait fatal à notre protectorat religieux en Orient ; cette réponse lui plaît, et il m’interroge alors sur ce protectorat ; comme dernière question, il me demande ce que sont les chargés d’affaires. M. Le Fur, qui lui succède, m’interroge en droit administratif, sur les conseils généraux, sur leurs différentes catégories de délibérations, sur les avis qu’ils peuvent ou ne peuvent pas émettre (comparaison sur ce point avec les pouvoirs des conseils municipaux), sur les inscriptions d’office et, au sujet de la commission départementale, sur les motifs qui ont déterminé le législateur de 1871 à décider que cette commission n’aurait pas de président élu ; je réponds bien à la plupart de ces questions et je n’hésite que sur quelques points de détail. Enfin, M. Degoat m’interroge, en droit criminel, sur le cas où le mineur qui a commis un crime est justiciable de la cour d’assises et sur ceux où il est justiciable du tribunal correctionnel, je lui cite la plupart des cas des deux catégories, mais je ne sais pas lui établir la théorie générale sur la question. À la proclamation, je suis reçu avec une blanche, une blanche-rouge et une rouge-noire (comme hier), j’attribue la première de ces notes au droit international ; la seconde, au droit administratif et la troisième au droit criminel (cette dernière est sévère). Je suis très content d’avoir de bonnes notes pour les cours de Papa, cela va lui faire grand plaisir. Somme toute, surtout après avoir manqué les cours pendant deux mois, je n’ai qu’à me féliciter du résultat de mon examen. Deux blanches-rouges, c’est très beau. Les deux notes faibles de droit romain et de droit criminel sont la rançon de la coqueluche qui ne m’avait pas permis de revoir mon programme aussi complètement que je l’aurais voulu. Je télégraphie à Bonne Maman, à Papa, à Tante Mimi, et à l’internat de l’Université d’Angers. Le soir, je regarde passer la retraite aux flambeaux du régiment d’infanterie (36ème).

Caen, dimanche 27 juillet 1902

Nous partons par le train de 7h45 de la Compagnie de Caen à la mer pour la Délivrande où nous entendons la messe et communions en actions de grâce ; nous commandons, comme pour l’examen de l’an dernier, une plaque en reconnaissance. À 11 heures, nous allons à Saint-Aubin, jolie station de bains de mer, très coquette et bâtie de très nombreuses villas et chalets ; elle dédommage de l’aspect monotone présenté par l’immense plaine plate et nue qui sépare Caen de la mer. Nous y déjeunons et nous en repartons à 2h56 et nous arrivons à Caen à 4 heures.

Semaine du 28 au 31 juillet 1902

Le Havre, lundi 28 juillet 1902

Nous avons quitté Caen à 2h ½ par le vapeur (j’ai oublié son nom) ; il suit l’Orne pendant une heure et demi, puis débouche dans la Manche à Ouistreham et pique droit sur Le Havre où il arrive à 5h ½ environ ; au passage, nous apercevons Dives, Cabourg, Deauville, Trouville et toutes les jolies stations de cette charmante partie de la côte normande ; mer assez belle, pas la moindre indisposition. Roques, qui a passé son examen il y a quelques jours et qui a été reçu, fait le voyage avec nous ; il s’embarque ce soir sur le Columbia à destination de Southampton, il va passer 2 mois en Angleterre. Le Havre, que nous commençons à visiter dans la soirée, est une ville aux rues droites, larges, animées mais sans aucune originalité, les maisons sont laides. Une promenade agréable, que nous faisons après le dîner, consiste à suivre les quais jusqu’à l’entrée du port à l’endroit où sont les deux lanternes ; l’air de mer y est très sain, presque trop froid, et on aperçoit les lumières de Trouville, Deauville, qui brillent dans le lointain de l’autre côté de l’estuaire.

Angers, mercredi 30 juillet 1902

Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin, nous prenons une voiture qui nous mène à Sainte-Adresse ; au passage, nous voyons la villa de feu le Président Félix Faure. Nous nous arrêtons à la chapelle Notre-Dame des Flots qui domine la rade, nous voyons en passant le pain de sucre blanc élevé à la mémoire de Lefebvre-Desnoettes ; nous voyons, ou plutôt nous soupçonnons, car étant au ras du sol, ils sont à peine visibles, les deux forts dont les énormes canons tiennent toute la rade sous leur feu ; nous voyons aussi les deux phares, puis nous redescendons sur Le Havre par une route qui passe au milieu d’un véritable dédale de jardins et de parcs d’aspect charmant. Nous nous faisons porter devant les hangars de la Compagnie générale transatlantique où nous visitons le transatlantique « La Lorraine », qui est avec le « Savoie » le dernier que la compagnie ait fait construire. Nous admirons les colossales dimensions de ce superbe navire, le luxe de ses appartements (salon de musique, de conversation, bibliothèque, fumoir, vaste salle à manger, etc.) ; il y a sur ce navire des appartements de famille comprenant 3 chambres, un salon, une salle de bain, le tout meublé avec le plus grand luxe, éclairé à l’électricité, avec téléphone etc. comme dans tout le navire d’ailleurs. Les premières sont encore très convenables, les secondes ne se distinguent des premières que par leur position à l’arrière du navire, ce qui fait qu’elles regardent davantage la trépidation des hélices. Enfin, tout cela me donne une furieuse envie de partir pour New York. Le service est assuré par 85 garçons (le personnel complet comprend plus de 300 hommes) ; personnel et passagers de toutes classes compris, la Lorraine donne asile à plus de 2000 personnes ! Toutes les précautions sont prises contre les dangers de naufrage car il y a une ceinture de sauvetage au-dessus de chaque couchette. De plus, des pompes à incendie, spécialement appropriées, sont disséminées à chaque coin du navire. En un mot, c’est merveilleux.

Le paquebot « La Lorraine »

Après déjeuner, nous nous préparions à passer l’après-midi au Havre et à ne partir pour Trouville que par le bateau qu’on nous avait dit être à 4h45, lorsque nous apprenons que ce bateau ne part qu’à 5h15 ; comme nous devons prendre à Trouville le train de 6h26 et que la traversée demande à elle seule trois quarts d’heure, sans compter le temps nécessaire pour opérer le transbordement du débarcadère à la gare de Trouville, nous sommes obligés d’opérer en toute hâte nos préparatifs de départ afin de prendre le bateau de 11h45 ; nous y parvenons, mais comme nous sortons de table, nous craignons beaucoup pour nos pauvres estomacs ! Contre toute attente, ils se comportent merveilleusement bien, alors que tout autour de nous, nous ne voyons que visages décomposés et nous n’entendons que sanglots et hoquets suivis d’autres bruits qui, s’ils ne sont pas agréables à écrire, le sont encore moins à ouïr !!! Nous passons l’après-midi sur la plage de Trouville et nous partons à 6h26 pour Caen où nous dînons ; à la gare, nous nous rencontrons De Bréon qui a passé aujourd’hui la seconde partie de son examen et qui s’est fait refuser aux deux parties ; pauvre garçon, ce n’est pas de sa faute, car il a été malade depuis le commencement de mars jusqu’à présent ; je lui promets de lui prêter mes cahiers de notes qui, grâce à Dieu, me sont devenus inutiles. Repartis de Caen à 10h22 du soir, nous sommes arrivés à Angers ce matin à 4h2 après changement à Mézidon et au Mans. Nous nous couchons jusqu’à 9 heures. Ensuite, je reçois les félicitations de tout le monde et j’embrasse Philomène qui est en vacances depuis le 25 et que je n’avais pas vue depuis le jour de l’an. L’après-midi, je vais me faire couper les cheveux, puis je vais, à bécane, faire une visite à Henri Bonnet et à Pierre Hardouin-Duparc qui est descendu chez lui ; je ne les rencontre pas ; j’en profite pour aller me promener à Trélazé, je reviens par Saint-Barthélemy.

Caen, jeudi 31 juillet 1902

J’apprends ce matin, par Le Maine-et-Loire, qu’un chien danois enragé a parcouru hier soir entre 8h ½ et 9 heures une foule de rues de la ville, pénétrant dans plusieurs maisons et mordant une dizaine de personnes ; il a mordu notamment Mme Denécheau, la mère d’un de mes anciens professeurs de mathématiques. Nous avons failli nous trouver sur son passage, car, au moment où il commettait tous ces méfaits, je parcourais avec Papa une partie de son itinéraire, mais, heureusement, avec une dizaine de minutes d’avance sur lui ; c’est égal, nous l’avons échappé belle ! L’après-midi, je vais avec Papa acheter une paire de guêtres Leghens qui me serviront en Roussillon pour le cheval ; puis je fais plusieurs visites, presque toutes par carte. Le soir, musique au Mail.

Août 1902

Semaine du 1er au 3 août 1902

Angers, vendredi 1er août 1902

Le matin, j’assiste à la messe de 7 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois, puis je vais prendre une leçon d’équitation au manège du génie. L’après-midi, je vais faire deux visites par carte, puis je vais voir Monsieur Denécheau qui me donne des nouvelles de sa mère ; elle a reçu deux morsures, l’une à la cuisse et à l’autre au bras, et elle a été dirigée immédiatement sur l’Institut Pasteur ; on espère la guérir.

Angers, samedi 2 août 1902

Le matin, après la messe de 8 heures à Notre-Dame où je communie en l’honneur de la fête de la Portioncule, je fais une promenade à bécane, je vais à Soulaire et je rentre par Briollay et Ecouflant, je franchis la Mayenne sur un pont à péage, la Sarthe, sur une barque (car il n’y a pas de pont), enfin le Loir sur un pont. L’après-midi, nous allons au salut à la chapelle de l’Esnière, puis nous allons faire une visite à Mlle Chennechot. Le soir, musique au Mail.

Angers, dimanche 3 juillet 1902

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, après le salut de 2 heures à la chapelle de l’Espérance, nous allons tous (excepté Papa) avec les Magué, par bateau, faire une visite aux De Soos dans l’habitation qu’ils ont louée pour l’été à Ecouflant sur les bords de la Sarthe ; c’est gentil surtout à cause du petit bois qui est fond du vaste jardin. Nous rentrons, toujours par bateau, à 7 heures. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 4 au 10 août 1902

Angers, lundi 4 août 1902

À 8 heures ½, leçon d’équitation, je vais au polygone du génie et aux prés de la Baumette où je galope à mon aise. L’après-midi à 6 heures, nous allons tous au salut chez les Dominicains.

Angers, mardi 5 août 1902

Le matin, je vais, à 9 heures, à la ferme de la Sermonnerie où m’attend M. Lavallée le professeur d’agriculture ; il me fait voir les blés superbes, des betteraves, des trèfles qu’il a obtenus grâce à l’emploi d’engrais appropriés ou d’assolements rationnels. L’après-midi, j’ai la visite d’Henri Bonnet qui me raconte comment il a été arrêté, le 25 juillet, au cours de la manifestation qui a lieu ce soir-là devant la Mairie en faveur des religieuses expulsées ; comme il était assailli par une bande d’énergumènes de barrières, probablement payés par la Préfecture, et qui répondaient non seulement par des cris hostiles mais par des coups de poing, à ses cris en faveur des persécutées, il a levé sa canne pour faire fuir ces échappés du bagne ; mal lui en prit ! Aperçu par un agent de police (qui était myope sans doute au moment où il recevait des coups de poing… !), il fut arrêté et mené au poste ; relâché vers une heure du matin grâce aux instances de Normand d’Authon, il n’a pas encore été poursuivi et espère ne pas l’être. Le lendemain, 26 juillet, il n’était pas à la conférence de protestation contre la persécution religieuse, faite au Cirque-théâtre par M. Marc Sangnier-Lachaux[61], et à la suite de laquelle des collisions se sont produites entre partisans des sœurs et « églantinards »[62], et deux agents de police ont été grièvement blessés ; Papa y était, et nous la raconte. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Angers, mercredi 6 août 1902

Le matin à 8h ½, leçon d’équitation, au manège aujourd’hui ; je fais du sous-étrier, même du galop sans étrier pendant la moitié de la leçon. L’après-midi, je vais avec Maman à la chapelle de Notre-Dame du Bon Conseil, route de paris ; nous voyons la Supérieure ; elle nous dit qu’elle a demandé l’autorisation pour son couvent ; aussi est-elle tranquille pour le moment et n’est-elle pas comprise dans la liste des 2500 écoles ou asiles que Combes le défroqué ferme de force depuis quinze jours. Elle nous dit que, si sa demande en autorisation n’est pas agréée, et qu’on veuille l’obliger à fermer, elle se laissera jeter dehors par force, comme le font les religieuses de plus de 400 maisons à Paris et dans une foule de départements, surtout dans les Vosges, en Savoie, dans le Finistère, le Morbihan et les Côtes-du-Nord. Dans certaines communes du Finistère, la population entière, hommes et femmes, est debout, veillant autour des écoles, sonnant le tocsin et le clairon à la première alerte, et mettant depuis quinze jours le gouvernement dans l’impossibilité de mettre à exécution ses odieux décret et de chasser les religieuses ; c’est un bien bel exemple que la Bretagne donne au reste de la France ! Et il prouve que les petits-fils des vaillants Chouans n’ont pas dégénéré. Du reste, le même fait s’est produit dans les Vosges. De plus, dans une foule de départements du Nord comme du Midi, de l’Est comme de l’Ouest, les populations ont vaillamment défendu leurs bonnes sœurs, s’opposant souvent au passage des commissaires de police et des gendarmes, poussant des acclamations en l’honneur des pauvres expulsées. Dans beaucoup de localités, les propriétaires des écoles s’y sont enfermés et les agents du gouvernement, honteux de l’infâme besogne qu’on leur faisait faire, ont dû les en arracher de force après avoir crocheté les portes ou les fenêtres ; dans beaucoup d’endroits aussi, les propriétaires d’écoles ont fait sauter les scellés apposés sur leur immeuble par le commissaire de police, contrairement au Code de procédure civile. En un mot, un véritable réveil de l’opinion se manifeste, suscité enfin par les infâmes mesures d’un gouvernement de scélérats qui ne connaît plus ni la loi, ni le principe de la séparation des pouvoirs, et ne craint pas de faire jeter dans la rue en pleine nuit de malheureuses orphelines âgées de 3 ou 5 ans !!!

Angers, jeudi 7 août 1902

Le matin, pas de leçon d’équitation et rien à faire, j’en profite pour me lever à près de neuf heures. L’après-midi, je fais quelques commissions ; le soir, nous allons tous – les Magué et nous – à la musique au Mail.

Tours, vendredi 8 août 1902

Le matin, dernière leçon d’équitation, nous allons au polygone, puis aux près de la Baumette, je vais ensuite à Saint-Jacques voir l’abbé Brossard et me confesser. L’après-midi, à 5 heures, Papa et moi nous partons pour Tours où nous devons passer la nuit, nous y arrivons à 7 heures et nous nous promenons un peu après dîner.

Brive (Corrèze), samedi 9 août 190

Le matin à Tours, nous allons entendre une partie de la messe à la chapelle de la Sainte-Face, nous en partons à 8h21 pour Brive-la-Gaillarde. À Châteauroux où nous changeons de train et où nous devons attendre 3 heures, nous en profitons pour aller déjeuner en ville et pour jeter un coup-d’œil sur celle-ci, qui n’a pas le moindre intérêt. De Châteauroux à Brive (2h25 à 6h34), nous faisons route avec un charmant petit garçon que sa mère a embarqué pour Toulouse et sur lequel elle nous a priés de veiller. Le soir, à Brive, nous nous promenons un peu ; cette petite ville est entourée de boulevards bâtis de villas entourées de jardins et fort riants d’aspect, l’intérieur de la ville n’a pas grand intérêt.

Brive, dimanche 10 août 1902

Le matin, à 7h1/2, nous partons à pied pour les grottes de Saint-Antoine-de-Padoue, but de notre voyage à Brive ; nous y arrivons en une vingtaine de minutes, nous y entendons la messe de 8 heures et y faisons la sainte commun ; malheureusement Papa se trouve indisposé ; en rentrant à l’hôtel, il se fait servir du thé ; cette indisposition ne sera rien du tout mais elle nous obligera à retarder notre départ jusqu’à demain soir au lieu que nous devions partir ce soir pour Lourdes et Cauterets, Papa ne se sent pas assez fort pour passer la nuit prochaine en chemin de fer. L’après-midi, nous explorons un peu la ville, puis nous revenons aux grottes et nous faisons une visite au Père gardien.

Semaine du 12 au 17 août 1902

Cauterets, mardi 12 août 1902

Hier matin, nous retournons aux grottes, mais je manque la messe de 7 heures et je vais l’entendre à l’église paroissiale de Brive. Ensuite, nous allons en voiture aux grottes de Lamouroux à 6 kilomètres. L’après-midi, après une petite promenade, nous revenons une dernière fois aux grottes et nous partons par le train de 7 heures pour Toulouse où nous arrivons à 10h ¾, nous y dînons et en repartons à minuit 22 pour Lourdes ; nous y sommes à 5 heures ; nous allons au Rosaire, à la grotte, à l’Hôtel de la Chapelle où nous nous assurons que des chambres nous sont réservées pour le pèlerinage national, puis nous prenons le train de 8 heures pour Cauterets où nous arrivons à 10 heures. Nous descendons à l’Hôtel de l’Univers, on nous donne une chambre à 2 lits en attendant mieux. L’après-midi, après avoir attendu 2 heures, nous finissons par voir le Dr Duhourcaut[63] qui nous ordonne un traitement ; le mien, qui vise à la fois la gorge et la muqueuse du nez, comprend des boissons, des gargarisations, des aspirations nasales, des pulvérisations et des douches écossaises. De suite, après la visite chez le Docteur, nous allons à la Raillère et au Mauhourat où nous commençons notre traitement.

Cauterets, mercredi 13 août 1902

Le matin, à la Raillère au Mauhourat, boisson, gargarisation et aspiration nasale ; à César, pulvérisation ; l’après-midi, nous écoutons l’orchestre du Casino à la place des Œufs jusqu’à 3 heures, puis nous rentrons et vers 5 heures, nous allons à la Raillère et au Mauhourat faire notre traitement qui est le même que celui fait hier soir et ce matin dans ces établissements.

Cauterets, jeudi 14 août 1902

Ce matin et ce soir, même traitements et, par suite, mêmes occupations dans la journée qu’hier ; la seule différence, c’est que, le matin, je prends une douche écossaise au César à la place de la pulvérisation. L’après-midi, je vais me confesser.

Cauterets, vendredi 15 août 1902

Le matin, messe de 7 heures, nous y communions en l’honneur de la fête de l’Assomption, puis nous allons faire le traitement et nous revenons à la grand’messe ; l’après-midi, nous allons à vêpres à 3 heures et nous faisons le traitement ensuite.

Cauterets, samedi 16 août 190

Matinée comme à l’ordinaire ; l’après-midi, nous posons près de deux heures avant de pouvoir être reçus par le Docteur ; il ne modifie que très peu mon traitement pour la boisson, les aspirations, les gargarismes et les aspirations nasales, mais il m’ordonne une douche tous les jours.

Cauterets, dimanche 17 août 1902

Nous assistons à la grand’messe et aux vêpres, nous nous promenons un peu dans l’intervalle et nous continuons notre traitement ; le soir après dîner, nous écoutons le concert donné à l’occasion de la fête de charité d’aujourd’hui, par la musique du 53e de ligne venue de Tarbes ; illuminations au parc des Œufs.

Semaine du 18 au 15 août 1902

Cauterets, lundi 18 août 1902

Après notre traitement, nous partons à 9h ¼ pour le lac de Gaube ; nous déjeunons à l’hôtellerie du Pont d’Espagne, arrivons au lac à 1 heure, en repartons vers 2h ¼ et sommes à 4h ½ à la Raillère pour le traitement du soir.

Cauterets, mardi 19 août 1902

L’après-midi, nous allons faire une visite à M. le curé de Cauterets que nous ne rencontrons pas et à M. et Mme de Mollans[64] ; nous ne sommes reçus que par Monsieur car Madame, qui vient d’être très malade, repose ; à la Raillère, nous voyons aussi M. et Mme de Gardilane qui, de Capvern où ils font une saison, sont venus à Cauterets se rendre compte de l’état de leur fille.

Résumé du pèlerinage de Lourdes du mardi 20 août au lundi 25 août 1902 [écrit le 26 août]

Je suis rentré hier soir à Cauterets après avoir passé cinq jours à Lourdes pour assister au pèlerinage national ; mes occupations de brancardier m’ont tellement absorbé que je n’ai pas trouvé une minute pour faire mon journal tous ces jours-ci. Arrivé à Lourdes mercredi soir, j’y ai trouvé Tata Mimi arrivée dans la journée et descendue au même hôtel que nous (Hôtel de la Chapelle) ; le lendemain matin, Maman et Marie-Thérèse sont arrivées d’Angers après un arrêt à Brive. Jeudi matin, je me suis occupé d’obtenir mes bretelles de brancardier, cela m’a été facile, car j’ai été recommandé par le marquis de Latour et par M. Moreau des Briostières, d’Angers. La journée de jeudi a été surtout une journée de préparation ; je rencontre De Damas et son père[65] qui sont aussi brancardiers, De Lavaur[66]. Damas aîné et De Lavaur sont attachés à la même équipe que moi (la 2ème, de service à l’Hôpital des 7 Douleurs) ; nous avons pour chef d’équipe le marquis de Latour, pour sous-chef le comte de Cahuzac[67] ; De Lavaur et moi nous sommes de la 5ème escouade (chef M. Mellet, ancien étudiant de l’Université d’Angers). Vendredi 22, je suis à l’Hôpital à 3 heures du matin et j’y passe presque toute la journée, car notre escouade est de service dans l’intérieur de l’Hôpital ; je suis libre, vendredi, samedi et dimanche, pendant la procession du Saint-Sacrement. À l’Hôpital, arrive De Prunelé, un de mes anciens camarades de Sainte-Croix, ainsi que deux de ses frères. Je rencontre aussi plusieurs personnes de connaissance pendant le pèlerinage : M. l’abbé Latour qui nous présente sa nièce et pupille, Des Monstiers-Mérinville[68], Hardouin-Duparc[69], de Cordoue[70], Mmes Noëll[71] et Jeoffre[72], Mlle Grieshaker, etc. Plusieurs des malades que j’avais transporté ont été guéris ; je remarque particulièrement une jeune fille que j’avais transportée, aidée de 3 autres brancardiers, sur un brancard à la salle du Sacré-Cœur ; au moindre mouvement que nous faisions, elle criait et pleurait, car elle avait un cancer dans le ventre, qui la faisait horriblement souffrir, et de plus, elle était boiteuse ; aussi, ne pouvait-elle pas faire le plus petit mouvement sans d’horribles souffrances ; ses souffrances étaient même si fortes que, remise sur son lit, elle continuait encore à pleurer et à crier. Étant remonté dimanche soir dans la salle du Sacré-Cœur, j’ai été tout surpris de voir cette jeune fille marcher, toute souriante, et parler comme tout le monde ; elle me dit qu’elle a été guérie dans la piscine et, maintenant, elle se porte admirablement. Vraiment ceux qui déblatèrent contre le miracle, Zola en tête, feraient bien de venir voir de près les malades du pèlerinage national ! Le pèlerinage est reparti lundi, ce jour-là, malgré une pluie battante qui n’a cessé qu’a midi, j’étais à l’Hôpital dès 4 heures du matin afin de faire partir pour la gare tous les malades hospitalisés. Je remets mes bretelles vers 2 heures ; je fais mes préparatifs de départ, je dis « Au revoir » à Tata Mimi qui repart à 5 heures pour Neuilly, à Maman et à Marie-Thérèse qui partent mardi matin pour Vinça, et, par le train de 5h ½, je remonte à Cauterets ; j’y suis avant 8 heures du soir.

Semaine du 26 au 31 août 1902

Cauterets, mardi 26 août 1902

Le matin, je fais mon traitement comme d’habitude, malgré la pluie (qui dure toute la journée) ; Papa, un peu courbaturé, est obligé de l’écourter, il ne peut aller à la Raillère. L’après-midi, nous allons chez le Dr Duhourcaut qui nous trace notre traitement pour la fin de notre séjour.

Cauterets, mercredi 27 août 1902

Papa va mieux et vient ce matin à la Raillère. Une carte de Mme Hervé-Bazin nous annonce les fiançailles de sa fille, Mlle Gabrielle, avec Normand d’Authon, c’est décidément l’ère des mariages à Angers puisque pendant notre séjour à Lourdes, Maman a reçu une lettre de Mme de La Villebiot lui annonçant aussi le prochain mariage de sa fille, Mlle Jeanne, avec M. de Guibert[73], neveu de la Supérieure de l’Externat de Bellefontaine. Dans l’après-midi, nous assistons à un sermon de charité donné par la P. Maumus[74] ; le célèbre dominicain y laisse trop percer ses tendances de démocrate-chrétien.

Cauterets, jeudi 28 août 1902

Il fait un peu moins mauvais que les autres jours et nous pouvons rester un moment au parc dans les heures laissées libres par le traitement. Le soir, nous assistons à une séance de cinématographe au Café Persan.

Cauterets, vendredi 29 août 1902

Très mauvais temps ; il pleut la plus grande partie de la journée ; nous profitons d’une éclaircie dans l’après-midi pour aller nous promener du côté de la ferme de la Reine Hortense.

Cauterets, samedi 30 août 190

Temps pire encore qu’hier ; la pluie ne cesse presque pas. Cependant, avant le traitement du soir, nous allons nous promener sur la route en aval de Cauterets.

Cauterets, dimanche 31 août 1902

Le matin, nous allons à la grand’messe à 10 heures après le traitement ; l’après-midi, comme le temps est passable, nous pouvons rester au parc écouter la musique ; puis nous allons à vêpres et nous faisons notre traitement du soir. Après dîner, nous nous promenons un peu au parc, puis nous allons au salon de l’hôtel où une dame d’Alger, Mme Meiffren, dont nous avons fait la connaissance à table d’hôte, nous a invités à venir écouter une jeune fille, aussi d’Alger, qui viendra jouer le piano ; il y a aussi au salon plusieurs autres familles de l’hôtel, entr’autres la famille Saint-Père qui a habité le Pérou pendant longtemps ; elle se compose d’un jeune homme dont je fais la connaissance, d’une jeune fille, et de la mère (une Martiniquaise)[75] ; après l’audition de plusieurs morceaux de piano, on danse pendant plus d’une heure ; c’est charmant ; il paraît qu’on recommencera demain soir.

Septembre 1902

Semaine du 1er au 7 septembre 1902

Cauterets, lundi 1er septembre 1902

Dans l’après-midi, nous allons chez le Dr Duhourcau pour prendre congé de lui, mais il y a tellement de monde chez lui que nous n’avons pas la patience d’attendre. Le soir après dîner, on recommence à danser comme hier soir.

Saint-Sauveur, mardi 2 septembre 1902

Nous avons clôturé notre saison de Cauterets ce matin ; nous sommes allés voir le docteur dans la matinée et nous avons quitté Cauterets par le train de 3h15 ; nous sommes arrivés à l’Hôtel de France à Saint-Sauveur où nous devons passer la nuit. En nous promenant le soir, après avoir admiré le pont Napoléon, nous rencontrons Mme, Mlle et Daniel Lamothe d’Angers, qui sont ici depuis 5 semaines, nous causons un moment.

Vinça, jeudi 4 septembre 1902

Hier matin à 8h ¼, départ de Saint-Sauveur en victoria pour Gavarnie par un temps superbe, pas un nuage au ciel. Nous arrivons à 10h40 à Gavarnie où nous déjeunons. Après déjeuner, nous partons à pied pour le cirque, chemin faisant nous rencontrons M. et Mme de Mollans qui, profitant du beau temps, sont partis le matin de Cauterets ; nous faisons ensemble l’excursion, nous allons ensemble jusqu’au pont de neige où nous prenons de la glace qui sert un moment après à glacer le Champagne qu’ils ont apporté et dont ils nous offrent aimablement deux verres. Le coup-d’œil de ces cimes étincelantes de neige et se découpant sur l’azur ardent du ciel est féérique. Nous repartons de Gavarnie à 4 heures et nous sommes à 6h ¼ à Pierrefitte où nous nous séparons, M. et Mme de Mollans remontant à Cauterets et nous partant pour Lourdes où nous sommes à 8h ¼ ; nous couchons à l’Hôtel de Toulouse. Ce matin, nous nous confessons et nous communions, puis nous partons par le train de 7h50 pour Vinça où nous sommes ce soir à 8h 1/4. ; à la gare de Lourdes, nous nous apercevons qu’il me manque une malle que nous avions laissée hier soir en consigne, nous faisons les réclamations nécessaires, mais quand j’arrive seul à Vinça (j’ai laissé Papa à Perpignan où il s’arrête un jour pour aller demain à Trouillas), Maman est littéralement désolée de voir que cette malle me manque, elle est persuadée que je ne la retrouverai pas et se fait comme on dit vulgairement un sang de vinaigre, pour cette affaire qui n’en vaut pas la peine. À la gare de Vinça, m’attendaient Bonne Maman, Maman, Marie-Thérèse et Philomène, Tante Josepha, Nénette, Tante Delestrac, Paul, Antoine, Geneviève et Yvonne Delestrac[76]. Mes cousins Delestrac sont venus à Vinça pour quelques jours. Je suis d’autant plus heureux de leur présence que je ne les connaissais pour ainsi dire pas encore, car je n’avais pas vu Paul depuis douze ans et Tante Delestrac et Geneviève depuis neuf ans ; quant à Yvonne et à Antoine, je ne les avais jamais vus. Ils me plaisent tout de suite par leur distinction et leur amabilité.

Vinça, vendredi 5 septembre 1902

Le matin, je me promène un peu avec Paul et Antoine ; l’après-midi, je vais à Ille avec Paul et Antoine en voiture car nous n’avons pas nos bicyclettes, celle de l’oncle Paul, dont Paul se servira pendant son séjour ici étant en réparation à Ille, c’est même pour cette réparation que nous allons à Ille.

Vinça, samedi 6 septembre 1902

L’après-midi, je vais avec Paul à Ille en chemin de fer et nous rentrons avec nos bicyclettes ; au retour (nous passons par le chemin de la Foun dal Boulès), une pédale de sa machine tombe et je suis obligé, après plusieurs essais de réparation, de le laisser revenir tout doucement et de partir en avant pour qu’on ne s’inquiète pas ; il arrive à Vinça 20 minutes après moi juste assez tôt pour empêcher le départ de la voiture qu’on allait envoyer pour le ramener.

Vinça, dimanche 7 septembre 1902

Le matin, nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, au moment où nous nous dispositions à faire des visites, nous voyons arriver après vêpres Tante Bonafos et Tante Lutrand qui restent jusqu’au départ du train de 7 heures.

Semaine du 8 au 14 septembre 1902

Vinça, lundi 8 septembre 1902

Le matin, je vais avec Paul à Prades en chemin de fer en amenant nos bicyclettes ; nous les faisons réparer ; Paul fait remettre la pédale qui manquait à celle dont il se sert et moi, je fais changer la chambre à air de ma roue de derrière qui était usée ; nous rentrons à Vinça en 25 minutes avec nos bicyclettes remises à neuf. À 11h ½ de l’après-midi, nous partons tous pour Millas, dans deux voitures, pour aller voir nos cousins Ferriol, nous les voyons tous et, au retour, nous nous arrêtons chez nos cousins de Barescut ; nous rentrons à Vinça à 7 heures.

Vinça, mardi 9 septembre 1902

Le matin à 7 heures, nous partons tous pour Doma Nova, les grandes personnes en voiture, Antoine et Nénette avec les domestiques et Geneviève, Paul, Marie-Thérèse, Philomène et moi à pied par le chemin de Rigarda ; malgré la pluie et le brouillard intense, nous y arrivons vers 8h ½, nous nous confessons à l’abbé Borrella, puis Paul et Moi nous lui servons la messe où nous communions tous ; ensuite, nous absorbons un repas froid, puis avant de redescendre, nous allons chanter (?) des cantiques à la chapelle ; nous trouvons deux voitures au pied de la colline, elles nous portent à Bouleternère où c’est aujourd’hui la foire, j’y vois un cheval qui ferait bien mieux mon affaire que l’abominable rosse que m’a envoyée hier Garrigue ; cet homme-là s’est moqué de moi en m’envoyant un cheval tout au plus bon pour les courses de taureaux ; mais, suivant nos conventions, je vais le lui renvoyer. À Boule, nous nous entendons aussi avec un menuisier pour refaire le portail de l’écurie qui tombe en morceaux ; puis nous partons pour Ille où nous lunchons, et nous visitons l’église, nous en repartons à 5 heures ¼ et sommes à Vinça à 6 heures ¼.

Vinça, mercredi 10 septembre 1902

Ce matin, Jacques qui va dans le bas Roussillon pour les vendanges, ramène sa rosse à Garrigue, il lui apporte en même temps une lettre de moi. Dans la matinée, je vais avec Paul tirer quelques oiseaux au jardin. Par le train de 11 heures, arrivent l’oncle et Tante Lutrand avec leur nièce Mlle Delafosse et leur neveu le jeune Henri Fourcade ; ils déjeunent à la maison. Dans l’après-midi, nous invitons Amédée et Mimi Jocaveil, ainsi que leur cousine Mlle Mathieu à venir danser et, tous réunis, nous improvisons une matinée dansante dans la grande salle, l’oncle Lutrand tient le piano ; ils repartent par le train de 6h ¾.

Vinça, jeudi 11 septembre 1902

À 7h ½ du matin, je pars avec Paul pour Ille en voiture ; je m’arrête à Boule où Joseph Jacomy me dit que notre fermier Xatard, propriétaire du cheval que j’ai vu mardi, refuse de louer sa bête, il veut la vendre. À Ille, nous prenons le train de 9h10, dit train des poules, qui nous amène à Perpignan à 10h50. À Perpignan, chez l’oncle Lutrand où nous allons déjeuner, je trouve une dépêche de Papa me disant qu’on a reçu à Vinça une lettre fort mécontente de Garrigue, et me recommandant de ne pas chercher un cheval chez lui. Avant le déjeuner, nous allons, avec le lieutenant Fourcade et son frère Henri Fourcade[77], chez plusieurs maquignons, aucun n’a de cheval qui me convienne ; après le déjeuner, suite de nos investigations et mêmes échecs ; tous les chevaux que je vois sont à vendre et non à louer, on ne consentirait à les louer qu’à des prix exorbitants ; force m’est de renoncer à trouver un cheval à Perpignan, je tâcherai de repêcher celui de Boule. Dans l’après-midi, je vais faire une visite à ma tante Cornet, je suis reçu par elle, par Mimi Companyo et par Joseph ; je vais ensuite me faire arranger les dents, je me promène avec Paul aux Platanes, je fais quelques emplettes et nous repartons par le train de 7 heures, nous sommes à Vinça à 8h ¼ ; nous trouvons Maman au lit avec la migraine.

Vinça, vendredi 12 septembre 1902

Le matin, je vais avec Paul à Boule pour tâcher de repêcher le cheval de Xatard ; il me suffit pour cela de le voir et de faire mes propositions, il les accepte de suite ; je lui prends son cheval pour les vacances au prix de 100 francs, plus, bien entendu, la nourriture et l’entretien ; j’avoue que je suis bien heureux de ce résultat car je commençais à me demander si je pourrais trouver un cheval à louer cette année. Paul et moi nous partons par le train de 11h ¾ pour Saint-Féliu-d’Avail. De là, nous partons à bicyclette pour Trouillas où nous arrivons à 1h 1/2. ; je fais la connaissance de notre nouveau métayer Auguste Faliu, qui me montre les emplettes que Papa vient de faire pour la cave, comportes, pompe, fouloir, emplettes rendues nécessaires par le départ des Torrent qui étaient propriétaires de toute une partie du matériel ; ensuite, nous allons aux vignes, nous mangeons un raisin à la fontaine de la Fon Rouge, puis nous partons pour Ponteilla où nous faisons une visite à Mme de Llamby qui nous reçoit, avec Louis et Isabelle, dans sa maison de campagne et qui nous invite à revenir l’y voir ; de Ponteilla nous allons à Corbère où la fermière, Baby Poull, nous offre un succulent goûter ; enfin, nous allons à Millas où nous attendons plus d’une heure avant de prendre le train pour Vinça. Dans le train, nous sommes tout étonnés de voir Tante Delestrac, Tante Josepha, Geneviève et Marie-Thérèse qui sont allées, par le train de 3h ½, faire quelques visites à Perpignan et qui rentrent à Vinça ; à Ille, monte dans le train Papa qui, reparti de Vinça ce matin, y est rappelé par une dépêche de Maman ; nous y arrivons à 8h ¼.

Vinça, samedi 13 septembre 1902

Nous partons tous à 9 heures du matin, dans deux voitures différentes pour Velmanya où nous arrivons à 11 heures. Nous y déjeunons, et après déjeuner, nous allons à la métairie du maire de Velmanya, M. Bachès, qui nous fait voir les cachettes où mon bisaïeul de Pontich[78], qui avait émigré en Espagne pendant la Révolution, revenait de très loin en très loin se rencontrer avec quelque membre de sa famille ; quelle triste époque ! Pourvu que les Jacobins qui nous gouvernent ne nous y ramènent pas d’ici peu ! Nous repartons de Velmanya à 4h ½ et nous arrivons à Vinça juste à temps pour que Papa puisse prendre le train de 6h ¾ pour Ille. À Vinça, est arrivé le cheval que j’ai loué hier à Xatard.

Vinça, dimanche 14 septembre 1902

Le matin, nous allons à la grand’messe, après laquelle je vais, avec Paul, canarder quelques oiseaux au jardin. L’après-midi, avant vêpres, et après vêpres, nous recevons et faisons quelques visites, puis, de 5 heures à 6 heures, je vais avec Paul au grand jardin pour tirer encore des oiseaux.

Semaine du 15 au 21 septembre 1902

Vinça, lundi 15 septembre 1902

Le matin, je fais ma première promenade à cheval, Jean me suit sur Reinette et Paul à bicyclette (au bout de 3 kilomètres, il est obligé de s’en retourner parce que la pédale de sa bicyclette cède de nouveau) ; je vais à Ille, puis, au retour, je m’arrête à Boule et je rentre à Vinça à 11 heures ; je ne suis pas mécontent de mon cheval, Bijou, bien qu’il craigne un peu les mouches et qu’il n’allonge pas assez au pas. Dans l’après-midi, nous allons tous au grand jardin où moi d’abord, puis Paul, nous photographions le groupe ainsi formé par toute la famille. À 6h ¾, hélas ! nous allons à la gare accompagner les Delestrac qui partent pour la Burbanche[79]. C’est avec un serrement de cœur que nous leur disons « Au revoir », car la période passée avec eux a été, pour moi du moins, la plus agréable de l’année ; finies maintenant les promenades à bicyclette avec Paul ! Finies les longues poses au jardin à guetter des oiseaux ! Finies les sauteries du soir dans la grande salle ! Mais il fallait bien en arriver là, car il n’y a pas de joie sans fin ici-bas !

Ille, mardi 16 septembre 1902

Le matin, je vais à cheval à Marquixanes, Jean m’accompagne sur Reinette. L’après-midi, nous recevons la visite de Tante Isabelle, de Mimi Companyo et de Joseph Cornet, puis je vais avec Amiel à Bentefarines voir la plantation de chênes-lièges faite l’année dernière ; il y a bien des manquants, mais on les remplacera facilement au moyen des pépinières faites avec le surplus des glands ; ensuite, je fais avec Maman une longue visite à Mme Dalverny[80], puis je pars à bicyclette pour Ille pendant que Maman et Philomène font le même trajet en chemin de fer. Marie-Thérèse reste encore quelques jours à Vinça pour prendre les bains de Nossa.

Ille, mercredi 17 septembre 1902

Le matin, je vais à bicyclette jusque près de Neffiach ; l’après-midi, après avoir révélé les photographies prises avant-hier, je vais à bicyclette à Boule où je vois Bonne Maman, l’oncle Paul et Tante Josepha venus pour affaires, puis à Corbère où Papa et Philomène sont venus à pied.

Ille, jeudi 18 septembre 1902

Le matin par le train de 6h ¾, je pars avec Jean pour Vinça où nous montons à cheval, nous allons à Finestret et recevons par la route de Prades, nous rentrons à Ille par le train de midi ; j’y trouve Monsieur Charouleau qui, après déjeuner, me fait choisir mes costumes d’hiver. Après son départ, je fais un peu de photographie ; puis nous allons tous nous promener à Saint-Martin. Le soir, nous allons chez les Dlles Mathieu.

Ille, vendredi 19 septembre 1902

Le matin, je me lève fort tard, puis je fais de la photo. À midi ¼, nous partons tous, sauf Philomène, pour Perpignan. Nous faisons quelques commissions, puis nous allons voir les Vassal que nous ne rencontrons pas, les Cornet qui nous reçoivent ; ensuite, je vais me faire couper les cheveux. Je suis très étonné d’apprendre par Papa que Maman est chez l’oncle Joseph de Lazerme ; elle passait rue de l’Ange quand l’oncle Joseph, qui l’a vue, a voulu absolument la faire monter chez lui ; je vais l’y rejoindre, je vois aussi Carlos[81] ; mais Tante Hélène, Marthe, Thérèse et Jacques sont dans l’Indre chez M. du Limbert[82] ; en sortant de chez l’oncle Joseph, nous allons voir tante Lutrand. Nous rentrons par le train de 7h3, en compagnie de M. l’abbé Sarrète[83] et de M. l’abbé Badrignans qui, la retraite ecclésiastique finie, vont à Vinça.

Ille, samedi 20 septembre 1902

Bonne Maman, Tante Josepha, l’oncle Paul, Nénette et Marie-Thérèse viennent déjeuner ici ; après le déjeuner, Poupon et son fils viennent pour renouveler le bail des propriétés de Bouleternère qui leur sont affermées. C’est Joseph Jacomy fils qui succède à son père et qui devient notre fermier ; mais nous sommes obligés de consentir une diminution de fermage par suite de la mévente des denrées. Bonne Maman et sa suite repartent à 5h ¼ pour Vinça. Nous allons nous confesser.

Ille, dimanche 21 septembre 1902

Nous allons à la messe à 7 heures à l’Hôpital où nous communions. Nous revenons à la grand’messe qui est très solennelle aujourd’hui parce qu’on fête le camail de M. le curé Bonet qui vient d’être nommé chanoine. L’après-midi, avant vêpres, nous allons faire une visite au marquis et à la marquise de Dax[84] et à la famille Roca[85] ; après vêpres, nous allons voir Mme Terrats d’Aguillon[86] que nous ne rencontrons pas, puis, pendant que Papa et Maman font d’autres visites, Philomène et moi nous allons nous promener du côté de la Têt. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu d’où nous voyons les danses de la place ; nous profitons même de la musique pour danser un peu ; il y a aussi la famille Batlle, la famille Roca et Mlle Marie-Louise de Lacour.

Semaine du 22 au 28 septembre 1902

Ille, lundi 22 septembre 1902

Le matin je vais, par le train de 7 heures, à Vinça où je monte à cheval ; je rentre à Ille par le train de midi, Marie-Thérèse m’accompagne pour venir dire « Au revoir » à Papa qui part par le train de 3h ½ pour Rome où il va avec le train de pèlerinage de Toulouse ; il rejoindra ce train à Cette ; c’est le pèlerinage de la France du travail organisé par M. Harmel[87]. Nous allons tous l’accompagner à la gare, puis nous nous promenons un peu. Marie-Thérèse repart pour Vinça par le train de 8h du soir.

Ille, mardi 23 septembre 1902

Le matin, nous assistons à une grand’messe en l’honneur de Saint Ferréol ; l’après-midi à une heure, je pars à bicyclette pour Trouillas par Millas ; j’y suis à 2h ½ ; j’y reste jusqu’à 3h50 pour surveiller un peu la vendange qui s’achève et je suis de retour à Ille à 5h20.

Ille, mercredi 24 septembre 1902

Je vais à Vinça par le train de 6h 3/4 ; je vais à cheval à Prades, je déjeune à Vinça et je rentre à Ille par le train de 3h ½.

Ille, jeudi 25 septembre 1902

Il pleut toute la journée ; impossible de sortir ; vers 5 heures, je vais mesurer l’eau tombée au pluviomètre de la maisonnette du chemin de fer ; je recueille 20 millimètres ; cette plus est fâcheuse pour les vignes qu’elle expose à la pourriture.

Ille, vendredi 26 septembre 1902

Marie-Thérèse arrive par le train de midi et vient passer l’après-midi ici ; dans l’après-midi, nous allons tous nous promener dans la direction de la métairie du Sals de Caball et le chemin des deux ruisseaux, nous revenons par la grand’route. Ensuite, je fais installer dans l’écurie de la grande maison, que l’on a aménagée hier, la provision de foin que l’on apporte de Vinça.

Ille, samedi 27 septembre 1902

Le matin par le train de 7 heures, je vais à Vinça, je rentre à cheval et j’amène le cheval à l’écurie de la grande maison où il est très bien installé et où il restera pendant tout notre séjour à Ille.

Ille, dimanche 28 septembre 1902

Le matin, Philomène et moi nous assistons à la messe de 8 heures ½ parce que nous devons prendre le 10h ½ pour Vinça où a lieu aujourd’hui le tirage de la loterie des Dames de la Charité auquel Bonne Maman, qui est présidente des Dames de la Charité, tient à ce que nous assistions. Au retour de la messe, je trouve Jean légèrement blessé au genou par le cheval qu’il n’a pas su tenir en allant le faire boire et qui lui a donné un petit coup de pied ; nous le faisons panser, j’espère que ce ne sera pas grand’chose, mais il ne s’occupera plus du cheval ; nous chargeons de ce soin un maréchal-ferrant, ancien maréchal des logis, qui en a l’habitude. À Vinça, l’après-midi, tirage de la loterie sur la place du Vieux cimetière ; je n’ai guère de chance car je ne gagne qu’une vulgaire tasse que je remets en loterie et qui est gagnée ensuite par Paul Delestrac ! Nous rentrons à Ille par le train de 7 heures du soir.

Semaine du 29 au 31 septembre 1902

Ille, lundi 29 septembre 1902

Ce matin, le genou de Jean étant plus enflé qu’hier, nous profitons de la voiture qui est venue accompagner Tante Josepha au train de 9h10 pour envoyer Jean à Vinça où Bonne Maman le soignera au moyen d’estoufades, je le précède à bicyclette pour prévenir Bonne Maman de son arrivée, je rentre à 11h ½ à bicyclette et j’apprends que Philomène va partir après-demain avec Tante Josepha pour Angers d’où elle rentrera au Mans parce que les dames du Sacré-Cœur du Mans veulent absolument qu’elle soit exacte cette année pour sa rentrée ; dans l’après-midi, je l’accompagne faire quelques visites d’adieu.

Vinça, mardi 30 septembre 1902

Nous partons tous, l’après-midi, pour Vinça parce que notre cuisinière nous quitte et que celle qui doit la remplacer ne peut commencer son service que jeudi soir. À la gare, Tata Mimi Estève et Madeleine[88] descendent du train où nous montons ; elles viennent pour le mois d’octobre à Ille. Le soir à Vinça, Bonne Maman reçoit à dîner Mme Jean-Baptiste Noëll[89], son frère le commandant Noëll[90], ses deux fils[91], sa belle-sœur Mme Marty[92] et son neveu M. Bouchède[93] ; après le dîner, on joue à divers petits jeux jusque vers 10h ½.

Octobre 1902

Semaine du 1er au 5 octobre 1902

Vinça, mercredi 1er octobre 1902

Le matin, je vais me promener au Cam dal Roc, je pars pour Perpignan par le train de midi ; là, je fais quelques recherches aux Archives départementales et à la Bibliothèque de la ville, puis je vais me promener aux Platanes, je rencontre Rodolphe Bonet[94] ; je rentre à Vinça à 8h ¼.

Vinça, jeudi 2 octobre 1902

Le matin, je tue quelques oiseaux au jardin. Je vais à Ille par le train de midi pour empêcher Papa, qui doit rentrer ce soir de Rome, de s’arrêter à Ille et pour l’amener à Vinça ; je vois l’oncle Xavier, arrivé hier, Tata Mimi et Madeleine, puis je vais me promener à cheval à Bélesta ; le curé, M. Badrignans, me reçoit chez lui et me fait goûter, je rentre à Ille à 4 heures, et je vais me confesser ; à 7 heures, je reçois une dépêche de Papa, envoyée de Cette, disant qu’il n’arrivera que demain ; aussi je rentre seul à Vinça.

Ille, vendredi 3 octobre 1902

Le matin, j’assiste à la messe de communion en l’honneur du premier vendredi du mois, puis je pars à bicyclette pour Ille commander notre déjeuner, car nous serons tous à Ille avant midi. Ensuite, je vais à la métairie de l’oncle Xavier où je vois Tata Mimi et, Madeleine et moi nous partons, tous deux à bicyclette, au-devant de Maman et de Marie-Thérèse qui arrivent en voiture et que nous rencontrons à Rodès ; nous rentrons à Ille où Papa arrive de Rome, malheureusement il est à la maison avant nous car nous arrivons à Ille après l’arrivée de son train. Il nous raconte en détail son voyage, l’audience pontificale, sa courte conversation avec Léon XIII qui, en le quittant, lui a donné une tape amicale sur la joue, etc. L’après-midi, je vais à cheval à Boule, et, au retour, je trouve à la maison Tante Cornet, Mimi, Joseph et Louis Companyo, qui sont venus nous voir de Rodès où ils sont en ce moment. Ensuite nous nous promenons avec Tata Mimi, l’oncle Xavier et Madeleine ; le soir, nous allons à l’église et chez les demoiselles Mathieu à qui papa raconte son voyage.

Ille, samedi 4 octobre 1902

Le matin à 10 heures, je vais prendre Madeleine à la métairie et nous faisons ensemble une promenade à bécane jusque tout près de Millas. L’après-midi, je vais à cheval au Bouc où on vendange, puis Marie-Thérèse et moi allons nous promener du côté de la Garrigue avec Tata Mimi et Madeleine ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, puis chez les demoiselles Mathieu.

Ille, dimanche 5 octobre 1902

Le matin, nous allons communier en l’honneur de la fête du Rosaire, puis nous retournons à la grand’messe ; l’après-midi, je vais, avec Papa et Maman, faire une visite à Mme Terrats d’Aguillon, puis à vêpres ; après vêpres, nous nous promenons avec Tata Mimi et Madeleine, sur la route de Perpignan. Après dîner, M. le curé et le vicaire viennent prendre le thé.

Semaine du 6 au 12 octobre 1902

Vinça, lundi 6 octobre 1902

Le matin, je vais me promener à Neffiach avec Madeleine à bicyclette ; l’après-midi, je vais à cheval à Millas. À 8 heures, nous partons pour Vinça.

Ille, mardi 7 octobre 1902

Le matin à 7 heures ½, nous faisons la sainte communion pour célébrer le septième anniversaire de la mort de Bon Papa, puis nous assistons au service funèbre qui est chanté à cette occasion. Ensuite, je vais tirer quelques oiseaux au jardin, puis nous allons au cimetière, puis devant le caveau de la famille où sont déposés les restes de Bon Papa. Nous rentrons à Ille par le train de 3h30 ; à 4 heures, je vais à bicyclette à Bouleternère faire une commission dont m’a chargé Tata Mimi Civelli auprès de son fermier de Boule Antoine Bô ; après dîner, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Ille, mercredi 8 octobre 1902

Le matin, je vais à Vinça à bécane avec Madeleine ; l’après-midi, je vais à cheval à la vigne de la Foun dal Boulès où on vendange. Nous avons à dîner l’oncle Xavier, Tata Mimi et Madeleine.

Ille, jeudi 9 octobre 1902

L’après-midi, je vais à cheval à Montalba. Le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous allons à la gare attendre Papa qui est allé à Perpignan avec l’oncle Xavier, Tata Mimi et Madeleine.

Ille, vendredi 10 octobre 1902

Le matin, j’amène à Vinça le cheval Bijou qui sera attelé demain à l’omnibus avec Reinette. L’après-midi, Marie-Thérèse, Maman et moi, nous allons à Casenove espérant y rencontrer Tata Mimi et Madeleine, mais nous ne les y rencontrons pas ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Ille, samedi 11 octobre 1902

Nous déjeunons à 10h ¼ avec Bonne Maman qui est arrivée dans l’omnibus attelé de Bijou et de Reinette. Nous partons à midi ¼ pour Ponteilla où nous arrivons à 2h ½ après un arrêt d’une vingtaine de minutes à Corbère. À Ponteilla, nous allons chez Mme de Llamby[95] qui nous attendait avec sa sœur, Mlle d’Oms[96], ses deux filles, Louise et Isabelle, et son mari (pour un jour, il n’est pas pochard)[97] ; après un goûter et une longue visite, nous repartons pour Trouillas où l’omnibus est allé nous attendre, accompagnés par tous les Llamby, sauf Monsieur ; à Trouillas, nous allons à la maison voir le fermier Faliu, puis nous disons « Au revoir » aux Llamby et nous repartons à 5h ¼ ; nous sommes à Ille à 7h ½ ; après dîner, Maurice, qui est arrivé par le train de 3 heures de Verdun, vient nous faire une visite.

Ille, dimanche 12 octobre 1902

Le matin, nous allons à la grand’messe ; le soir, après vêpres, je vais me promener à la Foun dal Boulès espérant y rencontrer Maurice, mais je ne l’y trouve pas. À 7 heures moins le quart, nous allons dîner chez l’oncle Xavier.

Semaine du 13 au 19 octobre 1902

Ille, lundi 13 octobre 1902

Le matin, je vais à Vinça par le train de 10h ½ pour reprendre le cheval et le ramener à Ille ; je rentre à Ille à cheval et j’y suis à midi. Après déjeuner, je pars dans la voiture d’Augustin, avec l’oncle Xavier et Maurice pour l’usine électrique de M. Bartissol, que Monsieur d’Arx[98] nous fait visiter dans tous ses détails. De retour à Ille, je vais, avec Maurice et son domestique Gabriel, pêcher sous le pont de la Têt, mais je ne prends rien. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire après laquelle je me confesse à M. le curé.

Ille, mardi 14 octobre 1902

Le matin, nous allons tous à la messe de 6h ¼ à laquelle nous faisons la sainte communion en l’honneur du vingtième anniversaire de ma naissance, du treizième de ma guérison en 1889. Ensuite, je vais à la recherche de Maurice qui m’a donné rendez-vous dans le lit de la rivière où il pêche ; mais, malgré toutes mes recherches, je ne puis le retrouver ; j’attends alors, dans la propriété de l’oncle Xavier à Casenoves, ce dernier qui doit y arriver avec M. Domenach pour tracer les limites de la propriété. En attendant, je réfléchis à l’anniversaire d’aujourd’hui ; je me dis que je ne suis plus un enfant, qu’un tiers de ma vie est déjà écoulé, et je fais toutes sortes de réflexions sérieuses. Après avoir assisté aux recherches de M. Domenach, je rentre déjeuner à la maison, puis nous accompagnons à la gare Maman et Marie-Thérèse qui vont à Perpignan. L’après-midi, je vais à cheval à Corbère, Maurice me suit à bécane ; ensuite, avec Madeleine et Maurice, je vais pêcher à la rivière. Le soir, nous allons attendre Maman à la gare après la cérémonie du Rosaire.

Ille, mercredi 15 octobre 1902

Je pars pour Perpignan par le train de 6h du matin pour assister aux obsèques de Mme Lutrand, mère de l’oncle Louis Lutrand[99], qui ont lieu à 8h ½ à l’église Saint-Joseph ; l’inhumation a lieu au vieux cimetière. Après l’enterrement, je vais chez les Lazerme demander un renseignement à Carlos ; je vois en même temps Tante Hélène, Marthe, Thérèse et Jacques. Ensuite, après quelques commissions, je vais déjeuner chez M. et Mme Dalverny[100] qui m’avaient invité, et je rentre à Ille par le train de 2h9. À 4 heures, à Ille, nous assistons tous, Tata Mimi et Madeleine aussi, au panégyrique de Sainte Thérèse prononcé, dans l’église du Carmel, par le supérieur du Couvent des Capucins de Perpignan. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 16 octobre 1902

Le matin, je vais me promener à bicyclette avec l’oncle Xavier et Gabriel ; l’après-midi, je vais à Corbère à bicyclette avec Madeleine et Maurice, puis, de retour à Ille, Maurice nous quitte et je continue à me promener jusqu’auprès de Rodès, avec Madeleine et l’oncle Xavier. Ensuite, je viens à Vinça à cheval ; Maman y arrive par le train de 8h ¼ avec Marie-Thérèse.

Ille, vendredi 17 octobre 1902

Le matin, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin. Puis j’essaie les habits d’hiver que Charouleau a apportés pour l’essayage. L’après-midi, je vais à cheval à Ille où j’assiste au transfert par ‘oncle Xavier du grand tableau de Saint Martin, de la grande maison à leur métairie ; il le fait mettre dans la salle à manger. Avant de repartir pour Vinça, Maurice et moi nous nous amusons à nous lancer à tour de rôle au grand galop dans une prairie qui dépend de la métairie de l’oncle Xavier ; je rentre à Vinça à 5h ½ ; le soir nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Ille, samedi 18 octobre 1902

Le matin à 10h ¾, nous allons à la gare attendre l’oncle Xavier, Tata Mimi et Maurice qui viennent déjeuner ; Madeleine n’a pas pu venir à cause d’un léger refroidissement. Après déjeuner on se promène un peu ; ils repartent à 3h30 ; Papa, qui était arrivé hier soir, repart à 7 heures. Le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Ille, dimanche 19 octobre 1902

Le matin, avant la grand’messe, Viguier vient nous dire qu’un négociant offre 18 francs l’hecto de vin de Vinça, Maman accepte ce prix ; je crois donc qu’on peut considérer la vente comme faite ; après vêpres, je vais tirer quelques oiseaux au jardin.

Semaine du 20 au 26 octobre 1902

Ille, lundi 20 octobre 1902

Nous partons tous, sauf Bonne Maman, de Vinça à 8 heures et demi dans l’omnibus et nous arrivons à Ille pour assister à la grand’messe de la fête de l’Adoration perpétuelle qui est aujourd’hui. Bonne Maman, qui a été retenue ce matin à Vinça par l’enterrement de Mlle de Massia[101], la sœur du docteur de Massia, arrive par le train de midi. L’après-midi après les vêpres, nous nous promenons avec les Estève ; Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse repartent vers 6 heures du soir ; moi je reste jusqu’au départ de Maurice qui a lieu vendredi.

Ille, mardi 21 octobre 1902

Maurice et moi nous prenons le train de 6h45 pour Bouleternère ; à Boule, nous prenons à pied le chemin de Serrabone ; nous arrivons au Monastir vers 9h ½ ; nous visitons l’église et le cloître si curieux avec ses colonnes romanes admirablement conservées, puis, après un déjeuner tiré du havresac que nous portions à tour de rôle, et pris au bord de la fontaine du Monastir, nous repartons à midi ½ et nous grimpons au col de Las Arques à plus de 1000 mètres d’altitude ; nous y sommes à 1h ½, nous admirons le superbe panorama qui se déroule à nos yeux : à l’est toute la plaine du Roussillon parsemée de villages, et pour fond de tableau la mer ; au nord, la vallée de la Têt et les Corbières ; à l’ouest, le Canigou, légèrement couvert de nuages, le Carlitte et toutes les montagnes ; au sud enfin, une partie de la vallée du Tech et les Albères. Nous redescendons ensuite dans la direction de Glorianes après avoir contourné la vallée de Domanova et de Canahètes, nous passons par Rigarda et nous sommes à 4h ½ à Vinça, où nous goûtons bien. Nous rentrons à Ille par le train de 7 heures. Après le dîner, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu. La superbe excursion que je viens de faire, favorisée par un temps superbe, trop chaud même, ne m’a pas fatigué du tout.

Ille, mercredi 22 octobre 1902

Je me lève très tard ce matin ; à midi, nous allons accompagner à la gare l’oncle Xavier qui repart pour Paris et Verdun. L’après-midi, je vais avec Papa me promener à la métairie, puis aux Escatllar ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire et chez les demoiselles Mathieu.

Ille, jeudi 23 octobre 1902

Le matin, je vais avec Maurice me promener dans la garrigue ; Marie-Thérèse arrive à midi de Vinça passer l’après-midi. Vers 3 heures, je vais avec papa à la métairie Barescut. Marie-Thérèse repart à 8 heures du soir. Par le même train, arrivent de Perpignan Tata Mimi, Madelon et Maurice ; je fais mes adieux à Maurice, qui part pour Montauban, Paris et Verdun, demain par le train de 6 heures du matin.

Vinça, vendredi 24 octobre 1902

Le matin, nous recevons la visite de M. Marie[102], de Prades, qui est venu à Ille pour s’occuper de la fondation d’un groupe de l’Action libérale populaire ; ensuite, je vais me promener avec Papa à l’olivette du Pont de la Fouste. L’après-midi, je pars à bécane pour Vinça ; en passant devant la métairie, je vais dire « Au revoir » à Tata Mimi et à Madelon. Le soir à Vinça, nous allons à la cérémonie du Rosaire ; Papa et Jean arrivent par le train de 8 heures. Papa nous annonce qu’à Corbère, où il est allé dans l’après-midi, il a vendu le vin au prix de 20 francs l’hecto, c’est le meilleur prix que nous ayons atteint cette année, car les vins de Boule et d’Ille n’ont été vendus qu’à 17fr. 60 l’hecto, celui de Vinça à 18 francs et la partie vendue de Trouillas à 16 francs. Si tout cela pouvait être la fin de la terrible crise viticole que notre pays traverse depuis deux ans !

Joseph Marie (1849-1902), docteur en médecine et président du conseil d’arrondissement de Prades – Collection Famille Vilar

Vinça, samedi 25 octobre 1902

Le matin, je vais à cheval à Prades sur une selle que m’a prêtée Henri Sabaté. L’après-midi, je vais tirer quelques oiseaux au jardin ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Vinça, dimanche 26 octobre 1902

Nous allons aux cérémonies du matin et du soir. Après vêpres, je vais me promener au grand jardin avec Amédée Jocaveil. Papa repart pour Ille à 2 heures en voiture.

Semaine du 27 au 31 octobre 1902

Vinça, lundi 27 octobre 1902

Je pars à 8h ¾ à cheval pour Ille ; là, après déjeuner, je vais avec Papa me promener à Casenove ; à 4 heures, je repars pour Vinça ; le soir, nous allons à la cérémonie du Rosaire, après laquelle le vicaire, M. Borrella, vient passer la soirée avec nous.

Vinça, mardi 28 octobre 1902

Tata Mimi et Madelon, qui partent demain d’Ille pour Paris et Verdun, viennent passer avec nous une partie de l’après-midi ; nous allons les raccompagner à la gare où nous leur faisons nos adieux, pour le train de 6h ½. Papa arrive de Perpignan par le dernier train. Le matin, Amédée Jocaveil me photographie à cheval dans le grand jardin.

Ille, mercredi 29 octobre 1902

L’après-midi, nous allons tous en omnibus à Marquixanes, où nous allons voir le curé, M. Vidal, ancien vicaire de Vinça, et à Prades où nous allons voir les Marie que nous rencontrons et les De Saint-Jean que nous ne rencontrons pas.

Ille, jeudi 30 octobre 1902

À onze heures, je pars avec Papa pour Ille en omnibus ; Papa continue sur Trouillas, et moi je vais, à bicyclette, à Ballesta[103] où je vois Mlle Badrignans, mais où je ne rencontre pas son frère, M. le curé ; de là, je redescends sur Millas en passant devant le château de Caladroy, où nous sommes tous allés l’année dernière, puis je rentre à Ille où je m’arrête un moment, et à Boule où je fais signer à Joseph Jacomy les nouveaux baux ; je suis à Vinça à 5h ½. En passant près de la métairie Barescut, j’ai rencontré M. de Barescut qui m’a annoncé que Maurice vient de passer brillamment ses examens de sortie à l’École de guerre : il a obtenu le numéro 4 et la note très bien, aussi il a la garnison d’Alger qu’il convoitait[104]. Papa rentre de Trouillas vers 7 heures ¼.

Vinça, vendredi 31 octobre 1902

Le matin je fais emballer la bicyclette dans son cadre par Jean. L’après-midi, Amédée Jocaveil vient me remettre la photo prise mardi ; elle est assez réussie, puis je vais faire 3 ou 4 tours de jardin ; ensuite je vais me confesser chez M. le curé ; à 7 heures, nous allons à la cérémonie du Rosaire.

Novembre 1902

Semaine du 1er au 2 novembre 1902

Vinça, samedi 1er novembre 1902

À l’occasion de la fête de la Toussaint, le matin nous allons tous faire la sainte communion ; ensuite, nous allons à tous les offices ; nous nous promenons un peu après la grand’messe.

Vinça, dimanche 2 novembre 1902

Après la grand’messe, nous allons nous promener sur la route de Perpignan, et après vêpres, sur celle de Joch ; Bonne Maman, qui est très enrhumée, garde le lit toute la journée. Dans l’après-midi, nous avons la visite de Mme Dalverny qui est venue passer deux jours à Vinça, et de Mme Jocaveil.

Semaine du 3 au 9 novembre 1902

Vinça, lundi 3 novembre 1902

C’est aujourd’hui la fête des morts retardée d’un jour à cause du dimanche ; nous allons à la messe de communion de 7 heures et au service funèbre à 10 heures. Bonne maman garde encore le lit et reçoit la visite des demoiselles Parès ; je vais à Boule dans l’après-midi pour rendre le cheval à son propriétaire.

Angers, mercredi 5 novembre 1902

Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Après avoir passé la matinée à faire des visites à Vinça, Papa et moi nous sommes partis par le train de 3h ½ pour Angers, laissant Maman en meilleure santé et levée ; Maman et Marie-Thérèse nous accompagnent jusqu’à Perpignan où elles ont les commissions à faire, elles repartiront le soir même pour Vinça où elles passeront encore une dizaine de jours avant leur départ pour Angers. De Boule à Perpignan, nous faisons route avec Joseph Cornet. À la gare de Perpignan, nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme, sa tante Mme de Rovira[105], Tante Hélène et Marthe qui descendent de l’express dans lequel nous montons, nous causons un moment. Nous dînons au buffet de Narbonne ; nous arrivons à Bordeaux ce matin à 5h ½, nous allons à la cathédrale Saint-André où nous entendons la messe, nous repartons de Bordeaux à 8h45 et nous sommes à Angers à 4h ½, l’oncle Paul et Tante Josepha nous attendaient à la gare ; nous dînons chez eux. Voilà donc finies ces vacances longues de 3 mois et demi, pendant lesquelles je puis me vanter d’avoir pris le grand air et d’avoir fait beaucoup d’exercice. Le grand bonheur de ces vacances a été de pouvoir me retrouver en famille au milieu de mes cousins Delestrac et de mes cousins Estève, chose que j’aime par-dessus tout. J’espère bien que ce sera la même chose l’année prochaine. Maintenant, c’est le moment de travailler car chaque chose en son temps !

Angers, jeudi 6 novembre 1902

Je suis les premiers cours, ce sont ceux de M. Buston (droit commercial) et de M. Courtois (procédure civile). Après les cours, je vais avec Hervé-Bazin voir Normand d’Authon à l’Hôtel d’Anjou, et le féliciter de son prochain mariage avec Mlle Gabrielle Hervé-Bazin. Nous allons déjeuner chez Tante Josepha ; et l’après-midi, je fais plusieurs commissions en ville. Après dîner, je vais avec Papa à une cérémonie de la cathédrale.

Angers, vendredi 7 novembre 1902

Cours de droit civil (M. Jac) et de droit international privé (M. Albert). L’après-midi, je vais avec Papa chez le Dr Sourice, puis je vais faire mes visites à mes nouveaux professeurs ; je rencontre MM. Buston et Jac, je ne rencontre pas MM. Courtois et Albert ; je vois aussi M. Gavouyère. Le soir, nous allons, avec papa et Tante Josepha à la cérémonie de l’Adoration à Notre-Dame.

Angers, samedi 8 novembre 1902

Cours de droit commercial et de procédure civile. L’après-midi, je vais acheter mes livres de droit, puis je vais me confesser à M. l’abbé Brossard, ensuite, je vais voir le P. Vétillart pour m’entendre avec lui au sujet des cours d’agriculture que je pourrai suivre cette année ; nous décidons que je suivrai 3 cours par semaine jusque vers le 1 janvier et 2 à partir du 1 janvier ; ce sont (pour le moment du moins) le complément du cours d’agriculture générale vu l’an dernier, le complément du cours d’agriculture spéciale vu aussi l’année dernière ; quant au 3ème cours que je suivrai jusqu’au premier de l’an, c’est une série de 10 cours sur les machines agricoles. Le soir, nous allons à la conférence Saint-Vincent-de-Paul, j’y reprends mes fonctions de secrétaire.

Angers, dimanche 9 novembre 1902

Le matin, je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame, je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph, après quoi, à 11h ½, nous allons déjeuner chez Tante Josepha. À 1h ½, nous allons, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, au concert populaire au cirque-théâtre ; on y exécute une foule de morceaux dont les plus remarquables sont : l’ouverture du Roi Lear, la bacchanale de Tannhäuser et Per Gynt, fort bien exécutés ; on entend aussi une très forte violoniste, Mlle Samuels. Nous allons au salut chez les Dominicains.

Semaine du 10 au 16 novembre 1902

Angers, lundi 10 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert ; l’après-midi, je vais faire la visite des pauvres à 4h ½ et je vais à la salle d’armes à 5h ½.

Angers, mardi 11 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, visite avec Papa à Mme Hervé-Bazin qui nous a tous invités à sa soirée de mercredi 19 novembre.

Angers, mercredi 12 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. Papa part pour Le Mans par le rapide de 10h25, pour faire sortir Philomène ; je passe une grande partie de l’après-midi chez Jacques Hervé-Bazin avec Bonnet pour l’aider à démonter a bicyclette.

Angers, jeudi 13 novembre 1902

Le matin, cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, je reçois avec Papa la visite de M. Courtois, puis, à 5h ¼, je vais au cours d’agriculture spéciale de M. Lavallée, on commence l’étude du blé. Auparavant, je vais me faire couper les cheveux chez Normandin.

Angers, vendredi 14 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture sur les machines agricoles.

Angers, samedi 15 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, je reçois avec Papa quelques étudiants qui viennent le voir. À 5 heures, je vais voir M. René Bazin, puis je vais à la salle d’armes où je livre plusieurs assauts. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 16 novembre 1902

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je vais à la foire avec Tante Josepha et Nénette ; nous assistons d’abord à une séance de cinématographe et ensuite nous allons voir jouer la Passion de Notre Seigneur, c’est une série de tableaux vivants bien naturels. À 5 heures, je vais avec Tante Josepha au salut chez les Dominicains. Après dîner, nous allons prendre le thé chez les Magué.

Semaine du 17 au 23 novembre 1902

Angers, lundi 17 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; à 4h ½, je vais voir M. Maurice Gavouyère que je ne rencontre pas ; à 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, je vais avec Tante Josepha à la séance de rentrée de l’Université catholique ; 6 évêques y assistent, Mgr Catteau, de Luçon, préside ; plusieurs rapports, plusieurs discours empreints de tristesse à cause du projet de loi contre la liberté de l’enseignement supérieur etc. On se retire vers 10 heures.

Angers, mardi 18 novembre 1902

Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe du Saint-Esprit célébrée par l’évêque du Mans dans la chapelle de l’Internat. Ensuite, je cause avec Maman et Marie-Thérèse arrivées cette nuit à minuit, et que je n’avais vues qu’un petit moment à 1h du matin au moment de leur arrivée (elles étaient venues me voir dans mon lit). À 11 heures, nous avons la visite de l’abbé Llobet, ancien vicaire de Vinça, qui a passé la nuit chez Tante Josepha, il s’est arrêté un jour à Angers pour une affaire et il va à Vannes où il vient d’être agréé comme précepteur chez M. de Breda, capitaine adjudant-major. L’après-midi, j’assiste à la séance de rentrée de l’école d’agriculture présidée par le duc de Plaisance, président du conseil d’administration de l’école ; on y entend un discours de M. Courton, membre de la Société des Agriculteurs de France ; puis je fais quelques courses avec Maman et Marie-Thérèse, malgré le froid très vif (il n’a pas dégelé de toute la journée).

Angers, mercredi 19 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, à 5 heures, je vais à la salle d’armes. Le soir à 9h ½, nous allons tous à la soirée de mariage de Mlle Gabrielle Hervé-Bazin ; il y a une centaine de personnes ; on exécute plusieurs morceaux ; buffet bien servi ; nous rentrons à 11h ¾.

Angers, jeudi 20 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois ; le second est un peu écourté ; nous déjeunons à 10h ½, puis nous allons tous à Saint-Laud au mariage de Mlle Gabrielle Hervé-Bazin avec Paul Normand d’Authon, c’est Mgr Rumeau qui leur donne la bénédiction nuptiale. Après le défile à la sacristie, on se précipite à la maison où Mme Hervé-Bazin reçoit et où est servi un lunch ; nous rentrons à la maison à 2h ¼, transis car il neige assez fort. À 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, vendredi 21 novembre 1902

Cours de M. Jac et Albert. Après le second cours, j’assiste à la réunion de la Conférence Saint-Louis pour élire les membres du bureau : Couteau est élu président, Hervé-Bazin et Clayeux vice-présidents, Catta secrétaire et De Monsabert trésorier. L’après-midi, à 5h ¼ cours d’agriculture sur les machines agricoles ; auparavant je vais voir M. Lavallée et le P. Lionnet.

Angers, samedi 22 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, Papa et moi nous recevons la visite du P. Lionnet, puis je vais me confesser à Saint-Jacques et ensuite je vais à la salle d’armes ; le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 23 novembre 1902

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion, je retourne à la grand’messe en musique de Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir Jacques des Loges que je vois pour la première fois en soldat ; puis je vais au salut chez les Pères Dominicains.

Semaine du 24 au 30 novembre 1902

Angers, lundi 24 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi à 5h, je vais à la salle d’armes. Après dîner, conférence Saint-Louis ; élection des nouveaux membres, puis lecture par De Monti de Rezé d’un travail sur le labour copartnership tiré de sa thèse de doctorat en droit qui est sur le même sujet et qu’il doit soutenir vendredi. Le labour copartnership est un système de participation aux bénéfices dans lequel on retient la part qui revient aux ouvriers sur les bénéfices, et on leur achète, avec cet argent, les actions de l’entreprise, en sorte que les ouvriers peuvent arriver à être propriétaires de tout le capital social, comme cela est arrivé pour la maison Godin (actuellement société du familistère de Guise). Il me semble que ce système, dans lequel De Monti voit beaucoup d’avantages, est absolument socialiste, car, s’il se généralisait, il arriverait à supprimer un des facteurs de la production, le capital, qui se confondrait avec un autre facteur, le travail, et la fameuse revendication des socialistes « les instruments de production aux mains des travailleurs » ou encore « la mine aux mineurs » serait réalisé ; de plus, on peut se demander ce que deviendrait, dans ce système, les capitalistes, ils n’auraient plus d’entreprises à soutenir ; il me semble que tout cela est de l’utopie. J’aimerais mieux chercher à assurer la paix sociale en rendant chaque ouvrier propriétaire de sa maison comme cela a été essayé par beaucoup de grands industriels, notamment à Mulhouse.

Angers, mardi 25 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. À 11 heures, je vais prendre une leçon d’équitation au manège du génie. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 26 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, je vais faire quelques commissions avec Maman et Tante Josepha, puis je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul, enfin je vais prendre un bain.

Angers, jeudi 27 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, nous allons tous faire une visite de digestion à Mme Hervé-Bazin, puis je vais au cours d’agriculture ; le soir, réunion de la congrégation, rue Rabelais, instruction du nouvel aumônier l’abbé (lisez le Père) Barbier ?

Angers, vendredi 28 novembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. Après le second cours, je vais prendre une leçon d’équitation au manège du génie. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, samedi 29 novembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 30 novembre 1902

Le matin, je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je reviens avec Papa à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir Mlle Grieshaker, puis nous allons au salut chez les Dominicains. Le soir nous recevons à dîner l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette.

Décembre 1902

Semaine du 1er au 7 décembre 1902

Angers, lundi 1er décembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, à 5 heures, je vais à l’escrime. Après dîner, Conférence Saint-Louis : Roques lit un travail sur « Le nationalisme aux antipodes », c’est-à-dire sur le mouvement qui se manifeste en Australie en faveur de l’indépendance.

Angers, mardi 2 décembre 1902

Cours de MM. Buston et Courtois. Après le second cours, leçon d’équitation au génie ; pour la première fois, je franchis les obstacles. Le soir à 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, nous allons tous à la cathédrale pour assister à la cérémonie de clôture de l’Adoration perpétuelle ; j’assiste, avec une foule d’étudiants, à la procession du Très-Saint Sacrement qui la termine.

Angers, mercredi 3 décembre 1902

Cours de MM. Jac et Albert. L’après-midi, Maman reçoit pour la première fois, elle a un assez grand nombre de visites. Après dîner, nous assistons tous, à l’Université, au discours que Monseigneur Rumeau prononce à l’occasion de la prochaine ouverture des cours de jeunes filles dont le programme est très varié et qui vont durer jusqu’à Pâques ; Marie-Thérèse se propose de s’y faire inscrire.

Angers, jeudi 4 décembre 1902

Aujourd’hui, commence à la chapelle de l’Internat Saint-Martin la retraite de l’Université qui durera 3 jours, c’est le P. Barbier qui la prêche. À 8 heures, instruction et messe, puis un seul cours. À 2 heures, instruction, à 5 heures, cours d’agriculture. À 8h du soir, instruction et salut.

Angers, vendredi 5 décembre 1902

À 8 heures du matin, messe et instruction, suivies d’un cours ; à 11 heures, je vais à l’équitation. L’après-midi, à 5h, cours d’agriculture, à 8h du soir, instruction et salut de retraite.

Angers, samedi 6 décembre 1902

À 8h du matin messe et instruction, puis un cours de droit. L’après-midi à 2h instruction, à 5h je vais me confesser puis je vais à l’escrime. À 8h du soir, nous allons tous, Tante Josepha est aussi avec nous, au concert de charité des Quinconces où nous entendons Botrel et sa femme qui chantent plusieurs chansons nouvelles et qui jouent une piécette de la composition de Botrel Fleur d’ajonc ; Marie-Thérèse fait la quête avec M. Gaudineau, il y a aussi plusieurs autres quêteuses. Très brillantes assistance. On se retire à près de minuit.

Angers, dimanche 7 décembre 1902

À 8 heures, je vais avec Papa à la messe de communion que clôture notre retraite. Je retourne à la grand’messe à Saint-Serge où on célèbre aujourd’hui la fête de la corporation des ouvriers métallurgistes. Un chœur de dames du monde chante la grand’messe ; on m’a invité à quêter ainsi que Marie-Thérèse. Je quête avec Mlle de Contades et Marie-Thérèse avec De La Guillonnière. L’après-midi je vais voir patiner aux prairies du Bon Pasteur (il gèle continuellement depuis 3 jours et, la nuit dernière, le thermomètre a dû descendre à 8° ou 9° au-dessous de 0). Ensuite, j’assiste avec plusieurs étudiants aux vêpres de la Cathédrale où tous les professeurs de l’Université, en robe, prêtent serment devant Mgr Rumeau. Cette cérémonie a lieu en l’honneur de la fête patronale de l’Université, qui est le jour de l’Immaculée Conception. Le soir, les Magué viennent prendre le thé avec nous pour célébrer l’heureuse décision qui a été prise aujourd’hui au sujet d’une affaire dont je n’ai pas voulu parler dans mon journal, tant qu’elle n’était pas certaine ; je veux dire le prochain mariage de Marie-Thérèse avec M. Max du Pin de Saint-Cyr, un jeune homme de 25 ans, ami de Xavier Civelli, et appartenant à une des plus anciennes familles du Périgord ; il habite, avec sa mère (qui est une demoiselle de la Bardonnie) et sa sœur aînée, le château de Sainte-Croix près de Mareuil-sur-Belle (Dordogne). C’est ma tante Civelli qui a eu l’idée de ce mariage et qui a conduit les négociations. L’entrevue, ménagée par M. le chanoine Galais, a eu lieu à Périgueux le 16 novembre ; c’est en prévision de cette entrevue que Maman et Marie-Thérèse ont retardé de deux semaines leur départ de Vinça. Les deux futurs se sont convenus et, maintenant que toutes les questions sont réglées, Mme de Saint-Cyr vient d’écrire la lettre officielle qui demande pour son fils Max la main de Marie-Thérèse ; inutile de dire que la réponse sera favorable. Max de Saint-Cyr, on peut dire, n’a que des qualités ; on a été unanime à nous en dire tout le bien possible. Il possède autour de son château une grande propriété de 214 hectares. Il me tarde vivement de faire sa connaissance. Il a une sœur plus âgée que lui et un frère, Gérard de Saint-Cyr, plus jeune, qui est au séminaire de Périgueux et qui sera ordonné prêtre dans un an ou deux.

Semaine du 8 au 14 décembre 1902

Angers, lundi 8 décembre 1902

Cours ordinaires. L’après-midi, je vais patiner sur les près de Saint-Jacques, la gelée de la nuit de samedi à dimanche, qui a été de -10°, a bien affermi la glace qui est très solide, il y a beaucoup de monde sur ce lac. Le soir, Conférence Saint-Louis, le P. Lionnet lit une étude sur les causes de la haine des Protestants anglais contre les Catholiques, il l’attribue à ce fait qu’à la suite de la conspiration des poudres, et d’une autre conspiration, inventée de toute pièce celle-là, les Catholiques ont été considérés comme des ennemis publics, des ennemis de l’Angleterre, et que ce préjugé n’est pas encore tombé.

Angers, mardi 9 décembre 1902

Après déjeuner, je vais patiner avec l’oncle Paul et Tante Josepha ; ils ne patinent pas, mais Tante Josepha se fait porter en traineau par un capitaine du génie, c’est très amusant. À 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 10 décembre 1902

Le froid diminue, il dégèle, je ne retourne pas patiner. À 5 heures, escrime.

Angers, jeudi 11 décembre 1902

Il dégèle tout à fait ; l’après-midi à 5h, conférence de droit civil qui me fait manquer le cours d’agriculture ; après dîner, réunion de la congrégation, on procède à l’élection du préfet et des assistants : De Bréon est élu préfet, De Monsabert 1er assistant et De Saint-Pern 2ème assistant.

Angers, vendredi 12 décembre 1902

À 2h moins le quart de l’après-midi, conférence de droit international. À 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, nous assistons, avec Tante Josepha, à la conférence de M. René Bazin sur l’Alsace, qu’il a visitée l’année dernière. M. Bazin estime que la germanisation ne fait pas de progrès ; il nous dit que, tous les ans, 4 à 5000 jeunes gens quittent l’Alsace-Lorraine pour ne pas servir dans l’armée allemande, que la langue française n’est pas en recul (en 1895, il y avait 159.000 personnes en Alsace-Lorraine qui déclarèrent que le français était leur langue maternelle ; au recensement de 1901, 200.000 personnes ont fait la même déclaration, ce résultat a rempli les Allemands de stupéfaction). M. René Bazin se fait longuement applaudir quand il cite ce beau trait d’une jeune Alsacien incorporé dans un régiment allemand et qui fut remarqué, dans une revue, par un général le faisant sortir du rang, lui demande d’où il est ; sur sa réponse, il lui demande s’il a des parents dans l’armée ; alors le jeune Alsacien se dressant répondit : « Oui, mon général, j’ai des parents dans l’armée : un oncle lieutenant-colonel à Paris, un cousin capitaine au Mans, un autre cousin capitaine à Belfort, enfin un oncle colonel à Lunéville, c’est tout, mon général ». Le général allemand roula des yeux terribles, puis, après une minute de réflexion, eut l’esprit de partir sans rien dire. Puisse l’exemple de ce jeune homme être suivi et la crânerie et l’attachement des Alsaciens à la France forcent les Allemands à partir ! M. Bazin fait remarquer qu’après 32 ans de conquête, il y a encore au Reichstag 10 députés alsaciens protestataires sur 15 ; ce n’est pas un mince résultat de la ténacité des Alsaciens !

Angers, samedi 13 décembre 1902

L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, ensuite je vais à la salle d’armes. Le soir à 8 heures, je vais avec Papa à la cérémonie de la retraite des Conférences Saint-Vincent-de-Paul dans la chapelle de la rue du Voilier.

Angers, dimanche 14 décembre 1902

Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe de communion qui clôture la retraite de Saint-Vincent-de-Paul, rue du Voilier ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’écris, pour la première fois, à mon futur beau-frère Max de Saint-Cyr. À 5h, nous allons tous au salut chez les Dominicains. À 8h, j’assiste avec Papa à la réunion générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin ; à notre retour, à 9h ½, nous trouvons à la maison les Magué que nous avons invité à venir prendre le thé.

Semaine du 15 au 21 décembre 1902

Angers, lundi 15 décembre 1902

Le matin cours ordinaire ; l’après-midi, à 5h escrime. Après dîner, Conférence Saint-Louis, j’y lis un petit travail sur Bizerte, ensuite le P. Lionnet continue la lecture de son travail sur les causes de la haine des protestantes anglais contre les catholiques, il nous parle notamment de la campagne menée contre les catholiques par la puissante Alliance protestante. Après lui, M. René Bazin lit une partie de la nouvelle Le retour de Donatienne qu’il publie en ce moment dans la Revue des Deux Mondes. Toutes ces lectures ont prolongé la séance un peu plus que d’habitude, aussi je rentrais tranquillement avec De La Morinière[106], lorsque je rencontre Papa qui vient à ma rencontre sur le boulevard, envoyée par Maman affolée qui me croyait déjà assassiné, c’est la réédition de ce qui se passa l’hiver dernier le jour du dîner de Mme Bonnet, et cependant il n’était que 10h20 ! A nervosis mulieribus libera nos Domine !!!

Angers, mardi 16 décembre 1902

Cours ordinaires suivis de ma leçon d’équitation au génie ; l’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 17 décembre 1902

Cours ordinaires. L’après-midi, je prépare la conférence de droit civil à laquelle j’assiste à 5 heures.

Angers, jeudi 18 décembre 1902

Cours ordinaires suivis de la leçon d’équitation au génie ; en allant la prendre, je vois dans la cour du quartier la revue des jeunes recrues que passe le général Mortagne assisté de l’oncle Paul, du lieutenant-colonel et de plusieurs officiers du régime, tout cela malgré la pluie. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture. À 8 heures, je vais à la réunion de la congrégation où les nouveaux dignitaires élus il y a huit jours sont reçus solennellement par Mgr Pasquier. En sortant, vers 9h ¼, je rejoins Papa et Maman chez les Magué où ils sont allés passer la soirée et prendre le thé en l’honneur du 9ème anniversaire de la naissance de Nénette.

Angers, vendredi 19 décembre 1902

Cours ordinaires ; l’après-midi à 1 heures ¾, conférence de droit commercial. À 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, je vais avec papa et Tante Josepha (Maman, enrhumée, reste à la maison et Marie-Thérèse lui tient compagnie) à la séance de rentrée de la Conférence Saint-Louis dans la grande salle de l’Université. Après un petit discours assez bien tourné du nouveau président Couteau, Catta[107] lit son rapport, très bien ordonné et très varié, sur les travaux de l’année dernière ; après lui M. René Bazin prononce quelques mots en l’honneur du conférencier qui est venu présider la séance, M. Henry Reverdy[108] avocat à la Cour d’appel de Paris, ancien défenseur des Pères Assomptionnistes devant le Tribunal de la Seine en janvier 1900, ancien président de l’Association catholique de la jeunesse française. M. Reverdy, dans un beau discours, parle des devoirs des jeunes gens catholiques à notre époque et insiste surtout sur les devoirs sociaux. Nous ne restons pas au punch qui a lieu ensuite dans la bibliothèque.

Angers, samedi 20 décembre 1902

Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille jusque vers 5 heures ; quand je sors, vers 5 heures, pour aller à la salle d’armes, je remarque un mouvement inusité dans les rues, bientôt je suis abordé par des marchands de journaux qui crient la nouvelle sensationnelle de l’arrestation de la famille Humbert-Daurignac[109] à Madrid ce matin. Dans les agences où arrivent les dépêches, il y a foule ; on s’interpelle en s’annonçant la nouvelle, on s’y attendait si peu ! La note qui domine est que le gouvernement connaissait depuis longtemps la retraite de cette bande d’escrocs, mais que le gouvernement espagnol pour les faire arrêter, attendait que le gouvernement français le lui dise. Quelles négociations entre le ministère Combes et la famille Humbert ont précédé cette arrestation ! Ce qui est probable c’est que leur silence à l’égard des hommes politiques compromis a été sans doute acheté. Quand je rentre à la maison, je trouve un numéro extraordinaire du Maine-et-Loire que ce journal a envoyé à tous ses abonnés pour annoncer la célèbre nouvelle. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 21 décembre 1902

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; en en sortant, je rencontre Dupré, ancien camarade du Mans, qui fait son année de service à Angers au 135e. L’après-midi, j’assiste au patronage Saint-Serge, avec Papa, Tante Josepha et Nénette, à une pièce de Leroy-Villard, Les piastres rouges, bien interprétée.

Semaine du 22 au 28 décembre 1902

Angers, lundi 22 décembre 1902

Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je vais me faire photographier chez Margerie, rue Plantagenêt. À 5 heures, escrime. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail bien fait de Mézerette sur l’Inquisition, suivi d’une longue discussion (le sujet y prêtait).

Antoine d’Estève de Bosch (auteur du journal) photographié le 22 décembre 1902 chez Margerie, photographe à Angers – Collection Pierre Lemaitre

Angers, mardi 23 décembre 1902

Cours habituels ; après le second cours, leçon d’équitation au génie ; le soir, pas de cours d’agriculture.

Angers, mercredi 24 décembre 1902

Le matin, cours habituels. L’après-midi, à 2 heures, je vais me confesser à Saint-Jacques ; en revenant, j’entre voir, chez Margerie, l’épreuve de ma photo d’avant-hier ; comme l’épreuve sur papier n’est pas visée, je ne puis pas bien me rendre compte de ce qu’elle sera. Le soir, en attendant l’heure d’aller à la messe de minuit, nous écrivons un très grand nombre de cartes de faire-part des fiançailles de Marie-Thérèse avec Max de Saint-Cyr, mais nous n’avons pas fini, loin de là ; heureusement qu’elles ne partiront pas avant quelques jours. Tous les journaux se demandent avec anxiété quelle est la raison de l’arrestation des Humbert, car pas un journal propre n’émet l’idée que le garde des Sceaux les ait fait arrêter par devoir, pour faire rendre la justice ! Les uns disent que le gouvernement espagnol a procédé à l’arrestation pour jouer un tour au ministère Combes qui avait vu d’un mauvais œil l’arrivée des conservateurs et du cabinet de M. Silvela à Madrid ; d’autres croient que Combes les a fait arrêter afin de paraître juste aux délégués sénatoriaux en vue des prochaines élections ; l’opinion la plus répandue est que le gouvernement français a été surpris par cette arrestation qui serait une vengeance de M. Patenôtre, ambassadeur de France à Madrid, récemment rappelé, qui a voulu, avant de quitter son poste, embêter le gouvernement en arrêtant les Humbert ; il aurait été lui-même poussé par Waldeck-Rousseau, rentré vendredi à Paris après un long voyage en Grèce et en Italie ; Waldeck, qui lorgne l’Elysée, voudrait en fait sortir Loubet ; pour arriver à ce résultat, il a levé le lièvre de l’affaire Humbert avant de quitter le pouvoir au mois de mai, et, maintenant, au moyen des scandales que révélera (?) le procès, il voudrait obliger Loubet à déguerpir pour prendre sa place. Quelles combinaisons ! Et quelles ignobles fripouilles que tous ces gens-là, Combes, Loubet, Humbert, Waldeck et Cie !!!

Angers, jeudi 25 décembre 1902

Très belle messe de minuit à l’Université dans la chapelle de l’Internat Saint-Martin, il y a un chœur d’enfants, un chœur d’hommes et plusieurs musiciens du théâtre. Je rentre à la maison à 1h ¼ bien avant Papa, Maman et Marie-Thérèse qui sont allés à la messe de Saint-Joseph ; je me couche à 2 heures et me lève à 9h. L’après-midi, je vais voir René de La Villebiot et Jacques des Loges ; puis nous allons tous, avec Tante Josepha, au salut des Dominicains.

Angers, vendredi 26 décembre 1902

Cours ordinaires. L’après-midi, conférence de droit commercial.

Angers, samedi 27 décembre 1902

Cours ordinaires. L’après-midi, escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 28 décembre 1902

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, je vais au salut dans la chapelle de l’Adoration.

Semaine du 29 au 31 décembre 1902

Angers, lundi 29 décembre 1902

Cours ordinaires. L’après-midi de 1h ½ à 3h, composition de droit commercial. Le soir, à 8h ½, nous allons à une petite soirée chez M. et Mme Maurice Gavouyère ; il y a environ 25 personnes. Nous rentrons à 11h.

Angers, mardi 30 décembre 1902

En rentrant des cours, qui sont les derniers de l’année, j’apprends que Max de Saint-Cyr qui devait arriver samedi pour remettre la bague de fiançailles à Marie-Thérèse, est enrhumé et ne pourra venir que dans quelques jours. Quel fâcheux contretemps ! L’après-midi, nous faisons partir des quantités de lettres et de cartes pour annoncer les fiançailles ; ce sont celles du Roussillon qui partent aujourd’hui ; celles d’Angers ne partiront que dans quelques jours. À 2h, je vais avec Papa et Nénette attendre à la gare Philomène qui est en vacances. Le soir, Tante Josepha, l’oncle Paul, Papa, Marie-Thérèse et moi (Maman, fatiguée, s’est fait excuser) nous assistons à une petite soirée toute intime chez Mme Hervé-Bazin, il n’y a, en dehors des familles Hervé-Bazin et Normand d’Authon, que le comte et la comtesse du Plessis de Grenédan, Henri Bonnet, Jacques des Loges et nous ; on joue tout le temps à des petits jeux de société. Nous rentrons à 11h ½.

Angers, mercredi 31 décembre 1902

Je suis occupé une grande partie de la journée à écrire mes lettres du jour de l’An, et à aider Papa et Maman à faire partir leurs cartes de fiançailles. L’après-midi, je vais me faire couper les cheveux. Nous recevons une lettre de Sainte-Croix nous disant que Max de Saint-Cyr va mieux et qu’il arrivera probablement lundi. Le soir, je vais acheter une urne en bronze japonais que Marie-Thérèse, Philomène et moi nous offrons à Papa et à Maman au moment où on se met à table.

1902 passe à l’histoire ; triste année, pour la France ! Elle a vu la grosse déception de nos espérances électorales et les abominables expulsions qui ont été la rapide conséquence des élections radicales. Mais que nous réserve 1903 ? N’allons-nous pas voir encore de pires choses ?


[1] Robert Le Jumeau de Kergaradec (Angers, 1er août 1885-Saint-Malo, 6 décembre 1966), fils de Camille Le Jumeau de Kergaradec, capitaine de frégate, issu d’une famille de la noblesse bretonne, et d’Henriette de Place. Il épousera en 1922 Marie-Louise de Montaignac de Chauvance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Jacques Piou (Angers, 6 août 1838-Paris, 12 mai 1932), avocat et député de la Haute-Garonne, qui prit en 1889 la tête des catholiques ralliés à la République. Fondateur en 1901 de l’Action libérale populaire, premier parti politique de droite solidement organisé, qui défendait essentiellement la liberté religieuse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] René Guillemot de La Villebiot, né le 18 juillet 1884 au château de La Roche à Chevillé (Sarthe), fils de Georges Guillemot de La Villebiot et de Marie Lemonnier de Lorière. Il épousera en 1911 à Rennes Marie Lucas de Bourgerel. Voir aussi supra note du 8 mars 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Voir supra notes du 2 et du 18 juin 1901.

[5] Il pourrait s’agir de Marie de Bruc de Livernière (1856-1946), mariée en 1874 à Léopold de Moulins de Rochefort, inspecteur général des haras (1846-1919), ou de l’épouse d’un autre membre de cette famille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il sagit de Jean Lazerme, né le 2 janvier 1902 à Paris 7e, fils d’Albert Lazerme et de Jeanne Génin, futur médecin phtisiologue (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Il s’agit de la famille Quinchez, originaire du Pas-de-Calais mais dont plusieurs membres étaient fixés dans l’Ouest à cette époque. On citera Gaston Quinchez (1855-1922), directeur puis inspecteur général des haras à Bordeaux, marié en 1890 à Madeleine Promis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Il pourrait s’agir de Ferdinand-Louis Robiou du Pont, marié en 1890 à Alice Miche de Malleray (1864-1956), ou bien de son oncle Ludovid Désiré, administrateur général de la Marine (1845-1918) et de son épouse Hortense Barot (1854-1941), mariés en 1886 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Il pourrait s’agir d’Emmanuel de La Coussaye, fils de Gaston, comte de La Coussaye, issu d’une vieille famille noble poitevine, et de Marie-Thérèse de Fontane, qui épousera en 1905 à Nueil-sur-Layon dans le Maine-et-Loire Marie de La Selle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Voir supra au 19 janvier 1901.

[11] Marguerite Balalud de Saint-Jean, fills de Joseph Balalud de Saint-Jean et de Marie de Romeu, de Prades ; Joseph était le fils de Sophie d’Argiot de La Ferrière, elle-même fille de Suzanne Lazerme. Voir supra, note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Voir plus loin note au 10 avril 1902.

[13] Alain de Kernafflen de Kergos (Quimper, 29 novembre 1848), fils de François de Kernafflen de Kergos et de Denise Ponthier de Chamaillard, avait épousé à Angers le 27 septembre 1880 Madeleine Charbonnier de La Guesnerie, fils du comte de La Guesnerie, maire de Savennières dans le Maine-et-Loire. M. de Kergos, officier de cavalerie, dont la famille était de noblesse douteuse, portait le titre de courtoisie de « marquis » de Kergos (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Guillaume Bodinier (Angers, 30 mai 1847-Trélazé, 15 septembre 1922), sénateur de 1897 à 1922. Il avait épousé en 1876 à Tours Clémence Jeanne Faye (1856-1909), fills de Jean Louis Faye et d’Adèle Meauzé, elle-même cousine germaine d’Elisabeth Meauzé, propre mère de René Bazin. La fille dont il est question ici est Geneviève Bodinier (1878-1931), qui épousera le 24 avril 1902 à Angers Robert Huault-Dupuy (1876-1946), artiste sculpteur et lui-même conseiller d’arrondissement dans le Maine-et-Loire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Il pourrait s’agir de Madeleine Thouin (La Meignanne, Maine-et-Loire, 10 octobre 1844-Angers, 1er août 1909), fille d’Urbain Thouin, propriétaire du château de La Meignanne, et d’Estelle Violas. Elle avait épousé le 23 septembre 1863 à La Meignanne Léon Le Guay (Paris, 3 juillet 1827-Angers, 25 janvier 1891), préfet et sénateur du Maine-et-Loire, dont le grand-père, François-Joseph Le Guay (1764-1812), général de brigade, avait reçu en 1809 un titre de baron d’Empire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Henri des Cordes, frère de Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch. Le mariage Des Cordes/Rogeron ne se réalisera pas. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché)

[17] Voir supra note du 21 décembre 1901.

[18] Roger Rouillé d’Orfeuil (Fontainebleau, 22 février 1873-Rostrenen, Côtes-d’Armor, 21 août 1963), fils de Charles Rouillé d’Orfeuil et de Jeanne Moisant, marié en 1900 à Anne de Goulaine, fille du sénateur du Morbihan Geoffroy de Goulaine. Il portait le titre de baron et non de comte (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Il s’agit de Marguerite-Marie des Cordes, épouse de Xavier Civelli, cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir supra note du 9 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir supra note du 5 février 1902.

[21] Louis Tanchot (Saint-Etienne, 22 février 1838-Rouen, 31 octobre 1910), général de division en 1898, commandant la 26e DI puis le 9e CA de 1901 à 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Edmond van Schalkwyck de Boisaubin (Morriston, New-Jersey, États-Unis, 23 février 1834-Angers, 14 octobre 1914), d’une famille originaire d’Utrecht et fixée à la Guadeloupe, Saint-cyrien et colonel de dragons, qui épousa en premières noces en 1875 Cécile Meissner, en secondes noces en 1880 Juliette de Becdelièvre, et en troisièmes noces en 1884 Olympe de Bruc de Montplaisir (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Georges Gautret de La Moricière (1842-1917), officier, issu d’une famille bourgeoise de l’Anjou. Ne pas confondre avec la famille du général de Lamoricière, les Juchault de Lamoricière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Henri Lespinasse de Saune (Toulouse, 7 juillet 1850-Tananarive, 7 août 1929), polytechnicien, lieutenant de l’armée française, démissionna pour devenir Jésuite et fut nommé coadjuteur de l’évêque de Tananarive puis, en 1911, vicaire apostolique, en charge de Madagascar central (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Voir plus loin note du 10 avril 1902.

[26] Voir plus loin note du 27 avril 1902.

[27] Georges Millin de Grandmaison (Paris, 14 mai 1865-3 décembre 1943), député de la circonscription de Saumur de 1893 à 1932, membre de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Il s’agit probablement de titres boursiers de la Compagnie des Chemins de fer du Nord (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Il peut s’agir d’Henri d’Anterroches (1884-1945), fils de Louis d’Anterroches et de Marie Angot des Rotours, ou de son cousin germain Ferdinand d’Anterroches (1877-1933), avocat, fils d’Henri d’Anterroches et de Blanche Mathieu, issus d’une famille noble d’origine auvergnate (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Il s’agit peut-être de Marie Rose Anne Garrigue, épouse de Joseph de Guardia, rédacteur au Roussillon. Voir supra note du 1er septembre 1901.

[31] Voir supra note du 19 septembre 1901.

[32] Voir plus loin note au 10 avril 1902.

[33] Il s’agit probablement de Mme Charles de Llobet. Voir note plus loin au 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Paul Granier de Cassagnac (Paris, 2 décembre 1842-Saint-Viâtre, Loir-et-Cher, 4 novembre 1904), journaliste politique, député bonapartiste d’extrême droite du Gers de 1876 à 1893 et de 1898 à 1902

[35] Il s’agit d’une référence à la maison de la rue Sainte-Croix, où était décédé le 23 avril 1889 Victor de Bosch, grand-oncle paternel d’Antoine d’Estève de Bosch. La maison n’ayant pas encore été partagée en 1902, ce n’est qu’en 1907 que la famille s’y installera. Voir plus loin note du 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Pierre Jean Théophile Bonet, né à Oms (Pyrénées-Orientales) le 17 septembre 1851, ordonné prêtre le 15 juin 1878 pour le diocèse de Perpignan, décédé à Céret le 22 janvier 1916, où il est inhumé. Professeur à Saint-Louis de Gonzague, au Petit séminaire de Prades, curé doyen d’Ille-sur-Tet du 20 juillet 1892 au 1er mars 1904, curé archiprêtre de Céret de 1904 à sa mort en 1916. Il publiera en 1908 Impressions et souvenirs. Ille-sur-Tet et ses environs, Céret, Impr. Louis Roque, 1908, réédité en 2007 (Note de l’éditeur, S. Chevauché/Sophie Milard).

[37] Charles de Lacour (Faulx, Meurthe-et-Moselle, 11 août 1849-Cazouls-lès-Béziers, Hérault, 1er novembre 1927), capitaine de la garde nationale mobile des Pyrénées, était le fils de Victor de Lacour (1810-1878), lieutenant-colonel du 9e dragons, qui fut maire d’Ille-sur-Tet de 1867 à 1870 et en 1871, et de Françoise Charlotte Cuisset, originaire de Faulx. Son grand-père paternel, Jean Nicodème Auguste de Lacour (1764-1859), né dans le Périgord, s’était fixé en Roussillon et avait été sous-préfet de Céret puis lui-même maire d’Ille de 1831 à 1837 et de 1840 à 1848, ayant épousé en 1801 Marie-Thérèse Chamayou de Montalba, d’une vieille famille de la ville. Les Lacour, appelés parfois « Lacour de Montalba », seront souvent cités au cours de ce journal. Charles de Lacour, comme son père et son grand-père, avait été maire d’Ille en 1877-1878. Il épousa en 1881 à Béziers Thérèse Louise Lugagne, et partagera son temps entre Ille et Cazouls-lès-Béziers où son épouse possédait une importante propriété. Victor Armand de Lacour, né le 13 juin 1882 à Béziers, son fils, résidera principalement dans l’Hérault, où il épousera Jeanne Mandoul (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Le marié était Louis Charles Henri Companyo (Céret, 5 septembre 1870-12 avril 1959), alors lieutenant d’infanterie, qui finira sa carrière comme chef de bataillon, et se fera aussi connaître comme un talentueux peintre régional (https://www.institutdugrenat.com/2018/10/exposition-louis-companyo-a-ceret/). Il était le fils de Paul Companyo, ici cité en tête (Céret, 4 septembre 1840-6 juin 1908), avocat, et de Laure de Bonnefoy (Perpignan, 3 avril 1848-Céret, 16 avril 1917), tous deux mariés à Castelnaudary le 15 août 1869. Les Companyo étaient une ancienne famille authentiquement cérétane depuis de nombreuses générations, et dont les membres s’y étaient succédé comme notaires – ce qu’était encore Louis Companyo (1809-1864), père de Paul cité ci-dessus. Une autre branche de cette famille, lointainement parente, compta aussi un homonyme, Louis Companyo (1781-1871), docteur en médecine, naturaliste, et président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales de 1843 à 1845, qui ne semble cependant pas avoir entretenu de liens étroits avec la branche qui nous intéresse strictement ici. La mère du jeune marié, née De Bonnefoy, était la fille de l’archéologue et érudit roussillonnais Louis de Bonnefoy (1815-1887), dont une autre fille, Marie de Bonnefoy, avait également épousé en 1868 un cérétan, Joseph Delmas, juge d’instruction à Céret, né en 1840 et qui mourra en 1902 quelques mois après ce mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Voir note ci-dessus. Henri de Bonnefoy (né en 1850 à Castelnaudary) était le frère de Mmes Delmas et Companyo (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[40] Edouard Azémar (Perpignan, 13 décembre 1832-6 mai 1930), vice-consul d’Espagne, qui avait épousé le 1er juin 1863 à Perpignan Amélie Jaume, d’où une fille Amélie Azémar, mariée en 1887 à Henri de Çagarriga (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Georges Barthélemi Souhart (Paris, 2 novembre 1844-8 octobre 1914), membre de l’expédition de Chine, général de brigade le 30 décembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Voir supra note du 9 septembre 1901.

[43] Charles de Llobet (Perpignan, 22 juin 1856-Caraman, Haute-Garonne, le 20 novembre 1943), fils de Joseph de Llobet et de Gabrielle de Chefdebien, marié le 7 octobre 1885 au Falga avec Geneviève Guiraud du Falga (Le Falga, Haute-Garonne, 18 juin 1861-Perpignan, 10 avril 1928). Les Llobet, famille anoblie en 1760 au titre de burgès honrat de Perpignan, seront très souvent cités au fil du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Michel de Pous (Lugan, Tarn, 30 septembre 1870-Palalda, Pyrénées-Orientales, 1er juillet 1934), fils d’Henri de Pous et de Marie-Christine de Marliave, issu d’une famille noble du Tarn, avait épousé le 7 février 1898 Henriette de Balanda (1871-1954), héritière de la propriété de « Can Day » à Palalda (aujourd’hui Hôtel « Le Roussillon », commune d’Amélie-les-Bains Palalda). Cette dernière était la fille d’Eulalie de Chefdebien, cousine germaine, par sa mère née de Richard de Gaïx, d’Henri de Blaÿ cité à la note suivante, également présent au mariage. Mais elle était surtout, par son père, la petite-fille de Thérèse de Bonnefoy, sœur de l’archéologue Louis de Bonnefoy. M. de Balanda, beau-père de M. de Pous, était donc le cousin germain de Mme Companyo née de Bonnefoy. Michel de Pous et son épouse sont les parents de l’archéologue et historienne Anny de Pous (1908-1991) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Henri de Blaÿ (Perpignan, 16 novembre 1855-Aïn Bessem, Algérie, 28 mai 1911), fils de Jean de Blay et de Mathilde de Richard de Gaïx, Saint-cyrien, capitaine puis aide-major, avait épousé le 19 février 1889 à Perpignan Madeleine Cornet (Perpignan, 8 juin 1866-Aïn Bessem, 26 avril 1900), fille de Joseph Cornet et d’Isabelle Ribes, et donc sœur aînée de Marie Victorine Henriette Isabelle Cornet, mariée à Louis Companyo. Mme de Blaÿ née Cornet, donc décédée depuis deux ans au moment du mariage de sa sœur, ainsi que Mme Companyo, étaient les petites-cousines d’Antoine d’Estève de Bosch. Henri de Blaÿ était, par sa mère, le cousin germain de Mme de Balanda née Chefdebien citée ci-dessus. Le ménage Blaÿ-Cornet avait eu cinq enfants : Marcelle (1892), Jeanne (1893), Maurice (1895), Mathilde (1897) et Marie-Thérèse de Blaÿ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Marie-Thérèse de Massia de Ranchin (Céret, 13 septembre 1880-La Rochette, Seine-et-Marne, 3 mai 1974), fille d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] La mariée est Marie Victorine Henriette Isabelle (dite Mimi) Cornet, née à Perpignan le 30 avril 1874. Le mariage civil avait eu lieu la veille, le 9 avril, à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[48] À ne pas confondre avec son cousin éloigné Étienne Batlle, aussi d’Ille, dont il est question plus haut à la note du 27 août 1901. Joseph Batlle, né le 12 juillet 1842 à Ille, fils de François Batlle et de Monique Sire, avait épousé le 27 septembre 1881 à Céret Elisabeth Delcros. Ce sont les beaux-parents du poète Jean Amade (1878-1949) et les grands-parents du parolier Louis Amade (1915-1992) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[49] Voir supra note du 5 février 1902.

[50] Albert Circan (Prades, 5 août 1847-1928), avocat, ancien maire de Prades de 1877 à 1878, fils d’Auguste Circan et de Catherine Roca, avait épousé en 1871 à Céret Elisa Cogomblis du Rivage. Par son épouse, il était parent de M. Batlle cité ci-dessus, mais aussi des Companyo de Céret (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Voir supra note du 5 février 1902.

[52] Il s’agit de Joseph Joûbert-Bonnaire (Angers, 13 août 1853-1924), fils d’Achille Joûbert-Bonnaire (1814-1883), ancien maire d’Angers et sénateur du Maine-et-Loire, et de Valérie Le Motheux, qui avait épousé en 1889 Marguerite Duval. Il fut sous-lieutenant d’infanterie et industriel, conseiller municipal d’Angers ne réussissant cependant jamais à être élu député. Il sera titré en 1920 comte pontifical par Benoît XV (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Edmond Bartissol (Portel-des-Corbières, Aude, 20 décembre 1841-Paris, 16 août 1916), entrepreneur de travaux publics, célèbre pour la démolition des remparts de Perpignan, député de Céret en 1889, de la 1ère circonscription de Perpignan en 1902, réélu en 1906 et battu en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Frédéric Escanyé (Thuir, 15 mai 1833-Perpignan, 31 août 1906), président du Comité de défense nationale des Pyrénées-Orientales en 1870, conseiller municipal de Perpignan, conseiller général, élu député à Prades en 1876, battu en 1877 mais réélu en 1878, et constamment réélu jusqu’en 1906. Républicain opportuniste, il soutiendra les gouvernements Gambetta et Ferry (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Georges Leygues (1856-1933), ancien ministre de l’Intérieur, député de 1885 à 1933, qui sera président du Conseil en 1920-1921 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Jeanne Grumbach (1871-1947), actrice française, premier prix de tragédie et de comédie du Conservatoire en 1893, membre de la Troupe de l’Odéon, du Théâtre de Vaudeville et du Théâtre de la Renaissance, elle jouera aussi dans le cinéma muet entre 1908 et 1929 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Pierre Bichon (Bourgneuf-en-Retz, Loire-Inférieure, 26 novembre 1848-Angers, 3 juillet 1915), pharmacien et docteur en médecine, conseiller municipal et général, se présenta en appelant « tous les républicains à s’unir contre le péril nationaliste réactionnaire ». Peu actif à l’Assemblée, il ne fut pas réélu en 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Ernest Vallé (Avize, Marne, 19 septembre 1845-Paris, 24 janvier 1920), avocat, député (1889-1898) puis sénateur (1898-1920) de la Marne, rapporteur général de la commission d’enquête parlementaire sur les affaires de Panama, président du Parti radical en 1901, garde des Sceaux de 1902 à 1905. Il relancera les procédures judiciaires pour innocenter Dreyfus et préparera la séparation de l’Église et de l’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Voir supra note du 9 juin 1901.

[60] Marie-Antoinette (1878-1958), Marie-Thérèse (1885-1965) et Anne-Marie (1892-1951) Charlery de La Masselière, filles de René Charlery de La Masselière, capitaine de cavalerie, et de Thérèse Lemercier de La Monneraye (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Marc Sangnier (1873-1950), créateur du mouvement Le Sillon et promoteur de la démocratie chrétienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[62] Mot injurieux créé par le journaliste nationaliste et antidreyfusard Henri Rochefort en référence à l’églantine rouge, portée notamment lors des commémorations du 14 juillet 1900, et utilisé depuis dans la presse nationaliste comme nom injurieux pour désigner les socialistes et apparentés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[63] Jean Marie François Emile Duhourcau (Cauterets, 3 mai 1847-Paris, 26 février 1904), docteur en médecine à Paris et à Cauterets, maire de Cauterets. Il avait épousé en 1875 à Angers Mathilde Gaucher, elle-même angevine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[64] Charles d’Amedor de Mollans (né à Langres en 1850), conseiller de préfecture, qui avait épousé en 1892 Mathilde de Gardilanne (1861-1944). M. et Mme de Gardilanne, dont il est question plus loin, peuvent être les parents de cette dernière ou bien son frère Jean marié en 1897 avec Paule Dutour (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[65] Pierre de Damas d’Anlezy (Paris, 2 février 1861-Anlezy, Nièvre, 30 janvier 1931), fils d’Edmond de Damas et de Blanche de Bessou avait épousé à Paris le 22 janvier 1884 Mathilde de Maillé de La Tour-Landry, issue d’une célèbre famille de la région angevine. Le fils dont il est question doit être son aîné Maxence de Damas (1885-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[66] Peut-être s’agit-il de Raymond de Lavaur de Laboisse, né en 1876 et marié en 1901 à Antoinette de Roig, cousine très éloignée d’Antoine d’Estève de Bosch par les Pontich, cela n’est pas entièrement sûr vu qu’il ne cite pas cette parenté. Voir aussi note du 25 juin 1901. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[67] Il doit peut-être s’agir de Robert de Roquefeuil Cahuzac (1864-1940), exploitant agricole, président de l’Association Catholique de la Jeunesse française, rallié à la République en 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[68] Il pourrait s’agir de plusieurs personnages de cette famille : Jean, marquis des Monstiers-Mérinville (1847-1919), conseiller général de la Haute-Vienne, son frère Henri, officier de cavalerie (1858-1903), ou encore leurs cousins germains René (né en 1853), François (1854-1914) ou Maurice (né en 1867), tous trois également officiers de cavalerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[69] André Hardouin-Duparc (1844-1919), avocat, membre associé de la Société historique et archéologique du Maine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[70] Fernand de Cordoüe (1851-1928), dit le marquis de Cordoüe, fils de Gonzalve de Cordoüe et de Gabrielle de PRéaulx, marié en 1878 à Marie Thomas des Chesnes (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[71] Voir supra note du 9 septembre 1901. La personne identifiée ici comme Mme Noëll peut être Joséphine Monniot (1848-1939), épouse de Jean Baptiste Noëll, ou bien sa belle-sœur Thérèsine Joséphine Léocadie de Girvès (Llo, Pyrénées-Orientales, 25 février 1843-Vinça, 7 août 2929), mariée à Vinça en 1860 avec François Xavier Noëll, qui fut la mère de Thérèse Noëll citée à la note suivante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[72] Il s’agit certainement de Thérèse Noëll (Vinça, 4 juillet 1872-Rivesaltes, 22 janvier 1957), mariée le 14 février 1901 à Vinça avec Antoine Joffre (1865-1906), négociant et frère cadet du maréchal Joffre. Thérèse Noëll était donc probablement la nièce de la personne citée à la note précédente (voir note du 9 septembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[73] Louis-Marie de Guibert (1876-1956), fils de Louis Marie de Guibert et Marie Nelly Ogier, épousa le 27 octobre 1902 à Angers Jeanne Guillemot de La Villebiot (1881-1953) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[74] Vincent Maumus (1842-1912), issu d’une famille farouchement républicaine, entré dans l’ordre dominicain en 1861, dreyfusard, proche du couple Waldeck-Rousseau, il se rend célèbre pour ses prêches à travers la France, et soutient le ralliement des catholiques à la République (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[75] Constant Julien Saint-Père (Dijon, 18 avril 1845-Callao, Pérou, 13 août 1899), commissaire de la marine, fils de Jules Saint-Père et de Suzanne Guillaume de Gévigney. Il avait épousé le 16 avril 1879 à Callao Eugénie Marie Aline Lestonnat Chasot, née à Saint-Pierre (Martinique) le 2 décembre 1861. Ils avaient eu deux fils, nés en 1880 et 1882, et une fille, Alice Ernestine Saint-Père (1890-1975), qui épousera en 1910 Léo Sigougne Latouche (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[76] Lucien Delestrac (Apt, Vaucluse, 12 novembre 1847-Paris, 13 juin 1921), polytechnicien et ingénieur général des Ponts-et-Chaussées, avait épousé le 11 décembre 1883 à Paris Marie Collet-Meygret (Perpignan, 30 septembre 1857-Paris, 15 mars 1914), fille de Louis Alcide Collet-Meygret (1819-1885), lui aussi polytechnicien et inspecteur général des Ponts-et-Chaussées, et de Mathilde Lazerme (1831-1886), cette dernière sœur d’Auguste Lazerme, grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch. Quatre enfants étaient nés de ce mariage Delestrac/Collet-Meygret : Geneviève (1884-1957), Paul (1886-1914), Yvonne (1889-1966) et Antoine dit plus tard René (1891-1961) Delestrac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[77] Henri Ange André Fourcade, né le 1er décembre 1887 à Perpignan, fils de Prosper Fourcade, négociant, et d’Henriette Dejean, cette dernière fille d’Amélie Ribelll, sœur de Marie-Fanny Ribell mariée à Emmanuel Bonafos (la « tante Bonafos »), mère de Thérèse Bonafos mariée à Louis Lutrand (la « tante Lutrand »). Henri Fourcade épousera en 1920 Madeleine Pepratx. Voir aussi supra note du 9 septembre 1901. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[78] Antoine de Pontich Sicart (1775-1865). Voir supra note du 29 août 1901.

[79] La Burbanche (Ain), ville d’origine des Collet-Meygret (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[80] Voir note du 6 septembre 1901.

[81] Carlos de Lazerme (Perpignan, 26 janvier 1873-Elne, 26 août 1936), homme de lettres et poète, fils de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920). Voir aussi la note du 10 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[82] Marthe (1883-1972), Thérèse (1890-1926) et Jacques (1887-1959) de Lazerme sont les enfants de Joseph de Lazerme et Marie-Hélène du Limbert, qui avait deux frères vivants en 1902 : Henri (1855-1906) et Jacques Pougeard du Limbert (1870-1943)

[83] Voir supra note du 10 septembre 1901.

[84] Voir supra note du 19 août 1901.

[85] Voir supra note du 29 septembre 1901.

[86] Voir supra note du 22 septembre 1901.

[87] Léon Harmel (1829-1915), industriel dans la Marne, qui fit une expérience d’application de la doctrine sociale de l’Église dans sa filature. Fondateur des pèlerinages de « La France du Travail à Rome » et de la confrérie Notre-Dame de l’Usine, secrétaire général adjoint puis président de l’Oeuvre des cercles catholiques d’ouvriers ; promoteur des cercles d’études sociales et des « congrès ouvriers », président du conseil national de la Démocratie chrétienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[88] Il s’agit de Madeleine d’Estève de Bosch (Perpignan, 20 janvier 1880-Le Chesnay, Yvelines, 24 novembre 1966), qui épousera le 6 août 1908 à Saint-Mihiel Henri de Rodellec du Porzic. Elle était la fille du général François-Xavier d’Estève de Bosch, et donc la cousine germaine d’Antoine d’Estève de Bosch, et comme lui la nièce de Mme Civelli née Estève (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[89] Joséphine Monniot (1848-1939), épouse depuis 1876 de Jean Baptiste Noëll, lieutenant-colonel d’infanterie (1836-1898), et père de Louis Noëll futur époux de « Nénette » Magué. Voir aussi supra notes du 9 septembre 1902 et 20-25 août 1902.

[90] Il s’agit de Louis Noëll (Finestret, 28 mars 1833-Vinça, 6 juillet 1914), commandant puis chef de bataillon d’infanterie, frère de Jean Baptiste et de François Xavier Noëll, et donc beau-frère – et non frère comme indiqué dans le journal – de Mme veuve Jean Baptiste Noëll née Monniot (citée à la note précédente). Il mourut célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[91] Henri Noëll (1883-1980), futur bibliothécaire du Sénat, et Louis Noëll (1885-1964), futur époux de Marie-Antoinette dite « Nénette » Magué (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[92] Marie Noëll, née à Finestret le 25 mai 1839, mariée le 5 juin 1872 dans ce village avec Eugène Marty, né à Pézilla-la-Rivière en 1840 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[93] Paul Bouchède, notaire à Vinça, marié à Marie Noëll, fille de François Xavier Noëll et de Thérèsine de Girvès. Il sera très souvent question de lui dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[94] Il peut s’agir de Rodolphe Bonet, avocat à Perpignan, né à Néfiach en 1854, marié en 1881 à Thérèse Noé, on de son fils Rodolphe Bonet (ou Bonet-Noé) (1883-1946), qui épousera en 1908 sa cousine germaine Marguerite Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[95] Voir supra note du 19 septembre 1901. La maison des Oms à Ponteilla était située entre la route du Soler et la rue de la Méditerranée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[96] Il s’agit de Marie d’Oms (Sainte-Marie-la-Mer, Pyrénées-Orientales, 8 septembre 1853-Perpignan, 1er mars 1954), sœur aînée de Mme de Llamby née Caroline d’Oms (voir supra note du 19 septembre 1901). Elle mourut célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[97] Il s’agit de Joseph de Llamby (Lunel, Hérault, 27 janvier 1852-Perpignan, 17 juillet 1904), licencié en droit, avoué, fils de Louis de Llamby et de Marie Zoé Saisset. Issu d’une famille anoblie au titre de burgès honrat de Perpignan, il eut de son mariage avec Caroline d’Oms, célébré le 26 janvier 1880 à Perpignan, deux filles, les futures Mme de La Bardonnie et Darru, dont il sera très souvent question dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[98] Voire supra note du 24 septembre 1901.

[99] Louise Bouis (Perpignan, 1835-1902), fille de Dominique Bouis (1797-1866), qui fut président de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales de 1837 à 1839, et de Raymonde Vilar, avait épousé le 19 janvier 1859 à Perpignan Alphonse Lutrand, principal du Collège de Perpignan. Elle était la mère de Louis Lutrand (1859-1915), marié à Thérèse Bonafos, dont il a souvent été question dans ce journal, et qui sera lui-même président de la SASL en 1914-1915 ; de Marguerite Lutrand, devenue Mme Fernand Gillet ; et de Jeanne Lutrand, devenue Mme Xavier Rovani (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[100] Voir supra note du 6 septembre 1901.

[101] Virginie de Massia (Mosset, Pyrénées-Orientales, 19 mars 1827-Molitg-les-Bains, 18 octobre 1902), fille de François de Massia, ancien maire de Mosset, et de Sophie Bompeyre, était la sœur d’Edouard de Massia (1824-1892), médecin qui se rendit célèbre par l’expansion des thermes de Molitg dont il était propriétaire. Elle resta célibataire. Les Massia étaient cousins éloignés, par une parenté remontant au XVIIIe siècle, des Pontich et donc d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[102] Il s’agit certainement de Joseph Marie (Prades, 19 janvier 1849-6 décembre 1902), médecin dans sa ville natale, dont il fut président du conseil d’arrondissement. Mort célibataire, il était le fils d’Hyacinthe Marie et d’Alexandrine, toutes deux issues de vieilles familles de Prades (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[103] Il s’agit de Bélesta (Pyrénées-Orientales).

[104] Maurice de Barescut (1865-1960), dont il a été question plusieurs fois dans le journal, sera un général célèbre de la Guerre de 1914-1918 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[105] Gabrielle Delon de Marouls (Perpignan, 17 février 1829-3 janvier 1910), fille de Ferdinand Delon et d’Espérange Buget, avait épousé en 1860, en secondes noces, Henri de Rovira. Elle était la tante, par sa sœur Charlotte Delon de Marouls mariée avec Charles de Lazerme, de Joseph de Lazerme (1846-1922), très souvent cité dans ce journal. Elle était aussi la mère de Fernand de Rovira, dont il sera aussi beaucoup question (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[106] Il s’agit peut-être de Michel Le Bault de La Morinière (1880-1934), fils d’Olivier Le Bault de La Morinière et Marie Madeleine de Menou, issu d’une famille de la noblesse angevine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[107] Jean Catta (Nantes, 27 janvier 1882-Nice, 1966), fils d’Antoine, comte Catta, procureur de la République et conseiller municipal de Nantes, comte pontifical, et de Marguerite Dézanneau (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[108] Henry Reverdy (Nogent-le-Roi, Eure-et-Loir, 15 août 1866-château de Bury, Molineuf, Loir-et-Cher, 26 août 1950), avocat, collaborateur du journal La Croix, président de l’Association catholique de la Jeunesse française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[109] L’affaire Humbert, ou affaire de l’héritage Crawford, est une célèbre escroquerie : Mme Humbert, née Thérèse Daurignac, avait prétendu être héritière d’un millionnaire américain, et avait réussi à abuser la justice et de nombreuses personnes pendant une vingtaine d’années. Son beau-père avait été ministre d’un gouvernement républicain en 1882 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1903

Janvier 1903

Semaine du 1er au 4 janvier 1903

Angers, jeudi 1er janvier 1903

Je vais à la grand’messe de 9h à Saint-Joseph. Ensuite, je vais acheter un bouquet que nous offrons, Marie-Thérèse, Philomène et moi, à Tante Josepha et à l’oncle Paul à l’occasion du jour de l’An, et une bourse de bonbons que nous offrons à Nénette. L’après-midi, je porte une quantité énorme de cartes : M. Mailfert, M. Delahaye, tous mes professeurs actuels et anciens, le P. Vétillart, M. Gavouyère, Mme Robiou du Pont, Mme Blanc, Mme de Kergos, Mme Bodinier ; je fais aussi une visite au curé de Saint-Serge. Maman a plusieurs visites, entr’autres celle des De Soos. Le soir après dîner, nous envoyons encore une foule de cartes de faire-part des fiançailles de Marie-Thérèse.

Angers, vendredi 2 janvier 1903

À l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame et j’y fais la sainte communion. L’après-midi, il fait un temps tellement épouvantable -pluie continuelle et vent violent – que je reste claquemuré dans la maison ; Nénette passe toute l’après-midi avec nous et, même, dîne ici ce soir. À 6h ½, je suis tout de même obligé de sortir pour aller dîner chez Mme des Loges, c’est un petit dîner de jeunes gens ; en dehors des Des Loges, il n’y a que Jacques et Michel Hervé-Bazin, Henri Bonnet et moi ; après le dîner arrivent, pour passer la soirée, M., Mme, Mlle Bonnet, Robert de Kergaradec et Etienne de Place ; je rentre vers 11 heures.

Angers, samedi 3 janvier 1903

Le matin, je me lève très tard. L’après-midi, je vais avec Papa chez Mme de La Villebiot, quand M. et Mme de Padirac, qui y étaient, sont partis, nous causons longuement du mariage de Marie-Thérèse que nous avons annoncé aux De La Villebiot avant de l’annoncer aux autres personnes d’Angers ; d’ailleurs Mme de La Villebiot en connaissait le projet depuis longtemps puisqu’on s’était adressé à elle pour des renseignements. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 4 janvier 1903

Messe de 10h à Saint-Joseph. L’après-midi, salut à 4h ½ à l’Adoration. Nous recevons un grand nombre de lettres et de cartes de félicitations du Roussillon où les fiançailles sont annoncées depuis plusieurs jours. À midi, nous avons les Magué à déjeuner pour manger en famille un chapon truffé envoyé par les Saint-Cyr.

Semaine du 5 au 11 janvier 1903

Angers, lundi 5 janvier 1903

Le matin, cours de droit commercial (en remplacement de M. Jac) et de droit international, car les vacances sont finies. L’après-midi à 2h, je vais avec Papa à la gare attendre Tata Mimi qui arrive pour plusieurs jours afin d’être présente au moment des fiançailles de Marie-Thérèse ; après son arrivée, je vais faire une visite à Mme des Loges, je porte à l’Evêché et à Saint-Aubin les cartes de fiançailles pour Mgr Rumeau et Mgr Pasquier ; je vais à la gare où je dis au revoir à Philomène qui repart ce soir pour Le Mans, les dames du Sacré-Cœur ne voulant pas nous la laisser deux ou 3 jours de plus, malgré les prochaines fiançailles de Marie-Thérèse ; elle ne fera donc que beaucoup plus tard, au moment du mariage, la connaissance de son futur beau-frère. Ensuite, je vais voir le Père Barbier et le Père Lionnet. Le soir, il n’y a pas de Conférence Saint-Louis.

Angers, mardi 6 janvier 1903

Cours ordinaires. Après le cours, je distribue une vingtaine de cartes de fiançailles dans le quartier Saint-Joseph. L’après-midi, j’en distribue environ 60. Avec quelques-unes qui seront distribuées demain et celles que nous enverrons par la poste, cela fait environ 110 cartes pour Angers ; en-dehors d’Angers, nous en avons envoyé environ 200. Je vais faire une visite à Mme Hervé-Bazin et à Mme Maurice Gavouyère ; partout, on me félicite ; les fiançailles de Marie-Thérèse sont l’événement du jour à Angers. Il était temps de les annoncer officiellement, car plusieurs personnes en étaient instruites, notamment Mme des Loges, qui l’avait appris par Mlle de Kergaradec, laquelle le tenait de Mlle de Boursetty, de Versailles, aux parents de laquelle nous en avions fait part il y a plusieurs jours.

Angers, mercredi 7 janvier 1903

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, le bouquet de fiançailles de Marie-Thérèse arrive vers 2h ½ avec la carte de Max de Saint-Cyr piquée dedans ; on l’installe au salon et il est le point de mire des nombreuses personnes qui viennent féliciter Maman et Marie-Thérèse ; vers 4 heures, je vais distribuer quelques cartes à des ecclésiastiques de Saint-Aubin et des Internats, puis je vais à la gare attendre Max. Il arrive à 5 heures avec sa mère, et je l’accompagne chez Tante Josepha qui a l’amabilité de le loger. Vers 6h ½, il vient à la maison et il offre alors sa bague de fiançailles à Marie-Thérèse ; elle se compose d’un saphir accompagné de quelques brillants. Vers 10h ½, je le raccompagne chez l’oncle Paul. Mme de Saint-Cyr loge dans la chambre de Maman.

Angers, jeudi 8 janvier 1903

Le matin, cours ordinaires ; l’après-midi, après une visite aux Magué, nous faisons un petit tour au Jardin des plantes avec les Saint-Cyr ; nous n’allons pas ailleurs parce que Max, qui n’a apporté que des vêtements de campagne, doit passer par La Belle Jardinière avant de se risquer sur les boulevards ; il y va vers 5h ½ et en revient avec de forts jolis vêtements. Le soir, les Magué viennent prendre le thé.

Angers, vendredi 9 janvier 1903

Cours ordinaires le matin. L’après-midi, nous allons nous promener tous ensemble et faire visiter la ville aux Saint-Cyr. À 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, samedi 10 janvier 1903

Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je vais avec Hervé-Bazin à la foire aux vins où je déguste plusieurs vins blancs, dont la plupart sont un peu verts (c’est la note dominante cette année dans ce pays-ci et c’est ce qui a permis à nos vins de se relever). Ensuite, je vais faire une visite à M. Jac, puis je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, nous avons les Magué à dîner ; c’est le dîner de fiançailles ; au champagne, l’oncle Paul porte un toast aux jeunes fiancés. Après dîner, nous faisons de la musique, puis on prend le thé et on s’en va.

Angers, dimanche 11 janvier 1903

Le matin, nous faisons la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, nous allons tous à vêpres à Saint-Serge où l’on célèbre la clôture de l’Adoration perpétuelle. Le soir, thé chez les Magué.

Semaine du 12 au 18 janvier 1903

Angers, lundi 12 janvier 1903

Le matin, cours ordinaires ; l’après-midi, je vais assister à une revue de toute la garnison, place La Rochefoucauld ; je vois pour la première fois l’oncle Paul à la tête de son régiment qui défile fort bien, mieux que le 135e. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Catta[1] sur le Kulturkampf.

Angers, mardi 13 janvier 1903

Le matin, cours ordinaires ; après le cours, je vais accompagner à la gare Mme de Saint-Cyr qui repart pour le Périgord ; Tata Mimi est partie pour Paris par le train de 10h25. L’après-midi, conférence de droit civil, puis cours d’agriculture.

Angers, mercredi 14 janvier 1903

Cours habituels le matin ; l’après-midi, Maman reçoit une quantité énorme de visites et je suis obligé de descendre plusieurs fois au salon. À 5h ½, ouverture dans la salle de la Conférence Saint-Louis, à l’Université, que le Père Barbier fera tous les 15 jours pour les étudiants et les professeurs. Mgr Rumeau préside ce premier cours.

Angers, jeudi 15 janvier 1903

Le matin, il n’y a pas le second cours, M. Courtois étant malade. L’après-midi, à 2h, je vais patiner sur les près du Bon Pasteur, par un froid de -3° ou -4° qui dure toute la journée. À 5h ¼, cours d’agriculture. À 7h, nous allons tous dîner chez les Magué.

Angers, vendredi 16 janvier 1903

Cours ordinaires le matin. L’après-midi, à 2h moins un quart, conférence de droit commercial ; je vais ensuite patiner ; à 5h ¼, cours d’agriculture. Après dîner, conférence de l’abbé Morlais sur Cicéron.

Angers, samedi 17 janvier 1903

Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je vais faire 2 visites. À 5 heures, leçon d’escrime. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 18 janvier 1903

Je vais faire la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame. Je reviens à la grand’messe à Notre-Dame avec Maman, Marie-Thérèse et Max. L’après-midi, à cause du mauvais temps, je ne sors que pour aller chez les Magué, puis au salut des Dominicains. Papa et Max partent tous les deux par le train de 10h27 du soir. Ils voyageront ensemble jusqu’à Angoulême ; là Max quittera Papa pour s’en retourner à Sainte-Croix, et Papa continuera sur Vinça où il arrivera demain soir à 8h15 ; il va passer quelques jours en Roussillon pour préparer certaines affaires en vue du mariage de Marie-Thérèse.

Semaine du 19 au 25 janvier 1903

Angers, lundi 19 janvier 1903

Cours habituels. L’après-midi, je fais la visite des pauvres, puis je vais voir M. l’abbé Brossard. À 8h du soir, Conférence Saint-Louis ; le comte du Plessis de Grenédan[2] y fait une conférence sur « Les salons bleus et les précieuses », M. Le Gonidec de Traissan, père du député (ou sénateur, j’oublie lequel des deux) des Côtes-du-Nord[3] assiste à la séance.

Angers, mardi 20 janvier 1903

Cours habituels. L’après-midi à 4 heures conférence de droit civil ; à 5h ¼, cours d’agriculture.

†Angers, mercredi 21 janvier 1903

Cours habituels. L’après-midi, Maman a encore beaucoup de visites.

Angers, jeudi 22 janvier 1903

Cours habituels. L’après-midi, cours d’agriculture à 5h ¼ ; j’apprends qu’il y a eu, aujourd’hui, en gare de la Bohalle un assez grave accident de chemin de fer ; le Père Barbier qui s’y trouvait a été très légèrement blessé à la main ; le soir, pas de congrégation.

Angers, vendredi 23 janvier 1903

Cours habituels le matin. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial après laquelle j’enfourche ma bécane et je vais voir, à la Bohalle, s’il y a encore les traces de l’accident d’hier ; la voie est complètement déblayée et la circulation rétablie ; on voit seulement, par côté, un wagon-fourgon brisé et quelques débris ; le plus triste, c’est que deux mécaniciens, dont l’un était père de sept enfants, ont été tués, et qu’il y a plusieurs blessés. Je venais de rentrer à la maison, trop tard pour aller au cours d’agriculture, lorsque Jules vient annoncer que le Père Ollivier demande à nous voir ; on le fait monter au petit salon et nous sommes très surpris de nous trouver en présence d’un assomptionniste que nous ne connaissions pas du tout. Il nous connaissait de nom, et ayant quelques jours à passer à Angers, il est venu nous voir ; nous nous trouvons de suite en pays de connaissance, il connaît Bonne Maman, Tata Mimi, des parents des Saint-Cyr et une foule de personnes de notre connaissance. Maman le prie de rester à dîner, il accepte et nous causons très agréablement jusqu’à 10 heures ; il prend le train de 10h40 pour Paris.

Angers, samedi 24 janvier 1903

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, à 5 heures, escrime. À 6 heures, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner parce qu’ils ne sauraient comment dîner chez eux à cause du bouleversement occasionné dans leur maison par leur soirée (pour la même raison, Nénette, qui n’assiste pas à cette soirée, couche dans le lit de Philomène). À 9 heures, je vais chez Tante Josepha ; j’y vais seul parce que Marie-Thérèse ne peut pas aller dans le monde sans son fiancé et que Maman ne veut pas y aller sans Marie-Thérèse. À 9h ¼, les invités commencent à arriver ; ce sont presque tous des militaires (il n’y a que 3 habits noirs : Jacques Hervé-Bazin, un ingénieur et moi), et la plupart sont des officiers du génie ; il y a cependant des fantassins : le colonel du 135e et le lieutenant-colonel ; et 3 dragons ; le colonel de Monspey[4], le lieutenant-colonel de Sainte-Marie et le commandant de La Masselière[5] ; j’ouvre le bal à 10 heures moins le quart avec Mlle Challan de Guillanche[6], fille du colonel du 135; je danse avec Mlles Blanc, de La Masselière, Simon, Challan de Guillanche, Bretaud, etc. etc. ; il y a plusieurs intermèdes : un morceau de violoncelle, un morceau de chant et deux scénettes : « Le commissaire n’est pas méchant » et « Un wagon ». Buffet très bien assorti, dans la salle à manger ; la musique : un piano et deux violons, est excellente. À 2h ½, tout le monde est parti. Tante Josepha compte recommencer dans 3 semaines ; tant mieux ! Car on s’est bien amusé.

Angers, dimanche 25 janvier 1903

Je me lève à 10h ¼ et j’assiste à la messe de 11 heures ½ à Notre-Dame. Le soir, à 5h, salut chez les Dominicains.

Semaine du 26 au 31 janvier 1903

Angers, lundi 26 janvier 1903

Cours habituels. L’après-midi à 3h, je vais avec Maman faire une visite à Mme Bonnet que nous ne rencontrons pas ; je vais chez le dentiste, puis me faire couper les cheveux ; enfin à la salle d’armes. Le soir, à 8h ½, je vais, avec Tante Josepha, voir jouer Œdipe-Roi au Théâtre municipal ; l’attrait de la pièce, c’est que Mounet-Sully[7], de la Comédie française, joue le rôle principal, celui d’Œdipe ; Mme Lerou[8], de la Comédie française, joue celui de Jocaste. Mounet-Sully est vraiment supérieur, surtout dans la seconde partie de la tragédie, au moment où Œdipe est malheureux ; beaucoup de dames pleurent autour de moi (j’avoue que je n’en fais pas autant). Cette traduction du chef-d’œuvre de Sophocle est extrêmement intéressante ; les décors, par exemple, sont médiocres. Nous rentrons à 11h ½.

Angers, mardi 27 janvier 1903

Cours habituels ; après le cours, Hervé-Bazin est Bonnet arrivent à la Faculté, retour du tirage au sort ; le premier a eu la malchance de tomber sur un numéro inavouable, le numéro 100 ! (pareille mésaventure était arrivée, il y a 2 ans, à Daniel Dauge), Bonnet a 167. L’après-midi, à 4 heures, conférence de droit civil ; à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 28 janvier 1903

Le matin, impossible d’assister aux cours parce que je vais, à 9 heures, à la Mairie pour le tirage au sort, avec les conscrits du canton nord-est d’Angers (il y en a 334), je tire le numéro 107, cela n’a aucune importance pour les dispensés comme moi. L’après-midi à 11h ½, nous avons la visite de M. Marc de La Bardonnie, frère de Madame de Saint-Cyr, qui est en ce moment avec sa femme (une demoiselle de Juillac, cousine éloignée de Bosch)[9] près du Lion-d’Angers, au château de Richou chez son cousin le baron de Boulémont[10] ; nous causons pendant une heure et demie, puis je raccompagne M. de La Bardonnie à la gare Saint-Serge ; c’est un homme charmant, il nous a plu à tous. À 5h, je vais attendre à la gare Papa qui rentre du Roussillon. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. À 7h, je vais dîner chez Tante Josepha avec laquelle j’assiste le soir à une représentation donnée, au Cirque-théâtre, par les acteurs du théâtre au profit de pêcheurs bretons victimes en ce moment d’une grande misère à cause du manque de sardines sur les côtes de Bretagne. On joue Les Romanesques de Rostand, assez mal, ensuite, on joue mieux une petite comédie en 2 actes, Prête-moi ta femme, dans laquelle un Narbonnais est tourné en ridicule. Nous rentrons à 11h ½.

Angers, jeudi 29 janvier 1903

Cours habituels. L’après-midi, jusqu’à 5 heures, je prépare dans ma chambre ma composition de demain. À 5h, cours d’agriculture ; à 8h, congrégation.

Angers, vendredi 30 janvier 1903

Cours habituels le matin, l’après-midi à 11h ½, composition de droit commercial. À 5 heures, je passe un examen d’agriculture spéciale ; sujet : « Facteurs qui influent sur la production du blé » ; ensuite cours de machines agricoles. Le soir, après dîner, conférence de Monsieur Gavouyère sur « La séparation de l’Église et de l’État » ; malgré la façon déloyale dont le gouvernement applique le Concordat, M. Gavouyère se déclare partisan de son maintien, parce que, dit-il, le Concordat abrogé, l’Église n’aura certainement pas la vraie liberté comme aux États-Unis ou même en Angleterre, mais l’exercice du culte sera entamé par toutes sortes de règlements. C’est probable !

Angers, samedi 31 janvier 1903

Cours ordinaires. L’après-midi, je vais chez le dentiste, ensuite je vais me confesser à Saint-Jacques, puis à la salle d’armes. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Février 1903

Semaine du 1er février 1903

Angers, dimanche 1er février 1903

Je vais avec papa à la messe de 7h à Saint-Serge où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais au salut à Saint-Laud ; vers 4h ¼, je vais prendre le thé chez Jacques Hervé-Bazin qui a réuni quelques amis. Le soir, nous dînons tous chez les Magué.

Semaine du 2 au 8 février 1903

Angers, lundi 2 février 1903

Je vais à la messe de 7 heures à Notre-Dame en l’honneur de la fête de la Purification. Ensuite, cours habituels. L’après-midi, à 5h, escrime ; le soir, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis, croyant, comme on me l’avait dit, qu’il n’y avait pas de conférence ; mais il y en a, et je regrette bien de n’y avoir pas assisté.

Angers, mardi 3 février 1903

Cours habituels. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, mercredi 4 février 1903

Cours habituels, sauf celui de M. Albert, qui est malade. L’après-midi, à 5h, conférence de droit civil. Le soir, réunion de la congrégation avancée d’un jour.

Angers, jeudi 5 février 1903

Cours habituels. L’après-midi, à 5h ¼, cours d’agriculture spéciale. Après dîner, je vais avec Papa à la cathédrale où a lieu la cérémonie de l’adoration mensuelle, je prends part à la procession.

Angers, vendredi 6 février 1903

Cours de M. Jac, mais pas le second cours, M. Albert étant toujours malade. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais chez le dentiste qui me bouche avec de l’émail une prémolaire qui était en train de se gâter. À 5h ¼, cours de machines agricoles. Le soir, j’assiste avec Papa et Marie-Thérèse à une conférence de l’abbé Crosnier sur les Maronites ; le conférencier a visité ce peuple aux mœurs douces et patriarcales dans lequel l’amour de la France et le souvenir de son intervention en 1890 sont très vivaces ; très intéressante conférence.

Angers, samedi 7 février 1903

Le matin, cours de droit civil à la place du cours de droit commercial ; ensuite, cours de procédure civile. L’après-midi, je fais quelques commissions, je m’occupe notamment du cadeau que je veux offrir à Marie-Thérèse à l’occasion de son mariage ; je choisis chez Girard un nécessaire de bureau se composant d’un joli coupe-papier en bronze argenté et d’un cachet assorti du même métal, que je porte chez un graveur de la rue Plantagenêt pour y faire graver le blason des De Saint-Cyr, qui est « d’azur à 3 bourdons d’argent », couronne de marquis, et le nôtre, accolés ; le tout est enfermé dans un joli écrin sur lequel je ferai graver le chiffre de Marie-Thérèse. Le cachet sera prêt dans dix ou douze jours. Ensuite, je vais me confesser. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 8 février 1903

Le matin, au moment où j’allais me rendre à la grand’messe à Saint-Serge, l’oncle Paul vient me proposer d’aller avec lui cette après-midi visiter Durtal où il y a un fort beau château à voir ; j’accepte avec grand plaisir. À la grand’messe, à Saint-Serge, je quête, avec Maurice Lucas, pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse ; à nous deux, nous recueillons de 26 à 27 francs, c’est maigre ! Je prends avec l’oncle Paul le train de 1h41 qui nous amène à Durtal à 2h45 ; nous visitons l’église, puis le château dont l’aspect au centre de la commune est monumental. Commencé au XIe siècle par Foulques Nerra, comte d’Anjou, le château a appartenu à plusieurs familles dont la dernière était la famille de La Rochefoucauld-Liancourt ; le duc de La Rochefoucauld le vendit en 1808 à plusieurs propriétaires qui le dépecèrent ; une grande partie fut convertie en hôpital ; pour comble de malheur, un incendie détruisit une aile vers 1855 ; dans l’intérieur, que nous fait visiter une sœur de l’Hôpital, il ne reste presque rien à voir, les plus grandes pièces étant converties en salles pour les malades. L’extérieur est fort beau, un côté est gothique (du XIVe ou du XVe siècle), une autre partie est Renaissance ; la principale tour, dans laquelle est installée le presbytère de Durtal, est gothique, très élancée. En résumé, ce château a dû être de toute beauté ; actuellement, il est très mutilé. Nous repartons à 4h28, non sans avoir expédié quelques cartes postales, et nous rentrons à Angers à 5h35. Nous avons eu un temps superbe et presque chaud, comme, du reste, depuis une semaine.

Château de Durtal (Maine-et-Loire)

Semaine du 9 au 15 février 1903

Angers, lundi 9 février 1903

Le matin, cours de droit commercial à la place du cours de droit civil, puis cours ordinaire de droit international privé. L’après-midi, je travaille jusque vers 5 heures, puis je fais quelques commissions. Le soir, étant un peu enrhumé, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis.

Angers, mardi 10 février 1903

Cours habituels. L’après-midi, je travaille jusque vers 4h ; puis Hervé-Bazin vient me prendre et nous allons ensemble voir Roger de Bréon qui est en traitement à la clinique Saint-Louis pour sa jambe toujours malade ; il est au lit pour une quinzaine de jours. Ensuite, nous allons au cours d’agriculture.

Angers, mercredi 11 février 1903

Cours habituels ; en arrivant à la Faculté, nous nous apercevons que nos chaises qui, depuis quelque temps, se cassaient pendant les cours avec une régularité surprenante sous le poids de certains étudiants (peut-être les y aidait-on un peu), ont été remplacées par des bancs, sur lesquels nous sommes fort mal. L’après-midi, Maman arrive à 2h12 de Paris. Le soir à 4h ½, conférence de droit civil. À 9h, nous allons tous, sauf Marie-Thérèse qui souffre de la gorge, passer la soirée chez le doyen M. Gavouyère ; c’est une réunion exclusivement universitaire, il y a environ 35 à 40 personnes ; on chante, on fait de la musique et on sert d’excellents rafraichissements. C’est fini à 11h ½.

Angers, jeudi 12 février 1903

Le matin, cours habituels ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 5h, puis je vais au cours d’agriculture. Le soir, congrégation.

Angers, vendredi 13 février 1903

Cours habituels. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon, puis, à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, samedi 14 février 1903

Cours habituels le matin ; l’après-midi, je fais une foule de commissions, je vais voir De Bréon etc., puis je vais à l’escrime. Le soir à 9h ¼, je vais avec Maman chez Tante Josepha qui donne un second bal, il y a environ 80 personnes, la plupart différentes de celles du 24 janvier. Une dame, dont j’ai oublié le nom, chante la marche à l’étoile (il y a même un appareil de projection) ; un peu plus tard, on joue une comédie Les convictions de Papa, dans laquelle la fille d’un député se fiche bigrement des députés et des ministres. Entretemps, on danse avec entrain et on fait de nombreuses visites au buffet ; nous rentrons, quand tout est fini à 3h ½. Papa et Marie-Thérèse ne sont pas venus parce que la seconde ne peut pas danser sans son fiancé et que le premier la gardait, ils sont allés dans une soirée intime chez M. René Bazin.

Angers, dimanche 15 février 1903

Je me couche à 4h du matin et me lève à 9h ½, je vais à la messe de 11 heures. L’après-midi, je porte une quinzaine d’invitations pour une petite soirée que nous avons samedi prochain ; puis je vais au salut des Dominicains.

Semaine du 16 au 22 février 1903

Angers, lundi 16 février 1903

Le matin, il n’y a pas de cours de droit international ; j’en profite pour aller voir De Bréon. L’après-midi, je fais 3 visites : à Mme Gavouyère que je rencontre, à la marquise de Kergos, que je ne rencontre pas et à Mme Hervé-Bazin que je rencontre. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Des Monstiers-Mérinville[11] y parle de Montalembert[12], il fait très bien ressortir ses grands mérites et son ardeur pour la cause de la liberté religieuse, surtout de la liberté d’enseignement, mais il oublie de faire remarquer les variations de Montalembert en politique et ses risettes successives à Louis-Philippe, à la république et au Prince-président.

Angers, mardi 17 février 1903

Cours ordinaires le matin. Après le cours, je vais chercher chez le graveur le cachet qui sera renfermé dans l’écrin que j’offre à Marie-Thérèse comme cadeau de noce ; il est prêt, on y a gravé les armes de Saint-Cyr et les nôtres accolées ; je l’apporte chez Girard, on le met dans l’écrin avec le coupe-papier et on l’envoie, dans l’après-midi, à Marie-Thérèse, qui en est enchantée. L’après-midi, je vais faire quelques recherches à la Bibliothèque municipale, puis je vais m’exercer à la danse appelée « Baston » qui est très en vogue cet hiver, chez Letournel. Ensuite, je reviens chez Girard voir la copie du portrait de mon bisaïeul de Lazerme, député des Pyrénées-Orientales de 1827 à 1830, celui-là même à qui Charles X donna le titre de comte (auquel, d’ailleurs, ses ancêtres eu droit, mais qu’ils avaient abandonné depuis fort longtemps)[13] ; la copie a été faite par un artiste de Perpignan, M. Blanquer, d’après un portrait appartenant à mon oncle Joseph de Lazerme. Elle est admirablement réussie ; on l’encadrera, puis on la placera au salon, en face du portrait de mon bisaïeul de Pontich[14]. À 5h, cours d’agriculture. Le soir, je passe la soirée en famille avec Philomène qui est arrivée ce matin à 11h du Mans pour 3 ou 4 jours, congé extraordinaire que lui accordent les dames du Sacré-Cœur, pour permettre à Maman de lui faire faire les toilettes qu’elle mettra au moment du mariage de Marie-Thérèse.

Joseph Lazerme (1787-1853), député des Pyrénées-Orientales de 1827 à 1830 (copie par Jacques Blanquer) – Collection Pierre Lemaitre

Angers, mercredi 18 février 1903

Cours habituels le matin. L’après-midi à 5h, conférence de droit civil ; au retour, je trouve à la maison M. Max de Saint-Cyr qui arrive pour une dizaine de jours ; il descend chez Tante Josepha, comme lors de son premier séjour à Anger. Le soir à 9h ½, je vais chercher Hervé-Bazin et De La Grandière et nous allons ensemble à la soirée de Mme de Kergos où nous arrivons vers 10 heures. C’est une soirée d’environ 120 personnes suivie d’un cotillon sans accessoire conduit par Mlle Denyse de Kergos avec le lieutenant de Macignac, du 135e, dont j’ai fait la connaissance chez Tante Josepha. Tout est fini avant 2 heures. Je danse avec Mlles de La Masselière, de Richeteau, de La Salle, de Chemeillier, etc., et, pour le cotillon, avec Mlle de Grainville. Ce qu’il y a d’original dans ces soirées (celle-ci est la seconde), c’est que Mme de Kergos n’a fait aucune invitation écrite, elle s’est contentée de faire dire par quelques personnes aux amis qui voudraient venir la voir, de venir le mercredi et le vendredi à partir de 9 heures du soir.

Angers, jeudi 19 février 1903

Cours ordinaires le matin. L’après-midi, je vais avec papa et Max assister au Cirque-théâtre à une matinée où Talbot[15] et une troupe formée par lui jouent L’Avare et Le Malade imaginaire. Talbot est bien vieux et sa voix cassée a grand peine à se faire entendre ; par contre, ses jeux de physionomie sont remarquables.

Talbot (1824-1904), de la Comédie française

Angers, vendredi 20 février 1903

Cours ordinaires le matin. À midi, M. et Mme Marc de La Bardonnie, toujours chez M. de Boulémont au Lion-d’Angers, viennent déjeuner avec nous. Ils viennent aujourd’hui vendredi parce qu’ils n’ont pas pu venir un autre jour. Ils sont absolument charmants et Marie-Thérèse va trouver eux de très gentils parents.

L’après-midi, je vais un moment à la vente de charité qui a lieu dans la salle des fêtes de la Mairie au profit des Servantes des Pauvres ; j’achète à différents comptoirs tenus par des personnes de connaissance. Ensuite, je vais voir De Bréon. Le soir, je vais à la troisième et dernière soirée de Mme de Kergos à laquelle on m’avait invité, avant-hier, de vive voix. Je danse avec Mlles de Chemeillier, de Beauchamp, de La Salle, de La Masselière, de Richeteau, etc., et, pour le cotillon, avec Mlle de La Selle. Il y a moins de monde qu’avant-hier et tout est fini à 1h ½.

Angers, samedi 21 février 1903

Cours habituels le matin. L’après-midi, je passe 4 heures à la vente de charité, où on m’a invité à être commissaire, à placer des billets de tombola ; j’en place environ 60 et je suis encore obligé d’acheter à plusieurs comptoirs. Le soir à 9h, nous recevons environ 45 personnes, toutes de l’Université ; c’est une simple réception sans danses, pour présenter Max de Saint-Cyr aux collègues de Papa. Une artiste, Mme de Brosnac, chante plusieurs morceaux ; buffet très complet. On se retire avant 1 heure.

Angers, dimanche 22 février 1903

Je me lève à 9 heures et je vais à la grand’messe à Notre-Dame. Je prends avec Philomène le train de 1h05 pour Le Mans où je vais raccompagner Philomène. Au Mans, je vais à Sainte-Croix où je vois quelques abbés que j’y connais et le directeur, M. Quid’Beuf, mon ancien professeur de philosophie ; car il n’y a plus aucun père jésuite, ils sont tous dispersés en ville ; dans une rue, j’en rencontre précisément un, le P. de Nadaillac. Je rentre à Angers par le train de 8h30 du soir.

Semaine du 23 au 30 février 1903

Angers, lundi 23 février 1903

Je me lève à 8h ½. L’après-midi, je vais voir De Bréon.

Angers, mardi 24 février 1903

Le matin, je vais faire une recherche à la Bibliothèque municipale. Le soir, les Magué viennent prendre le thé. L’après-midi, nous assistons tous à une représentation au Patronage Saint-Serge.

Angers, mercredi 25 février 1903

Je vais à la messe à la chapelle Saint-Martin, rue Rabelais, où le P. Barbier fait l’imposition des cendres. L’après-midi, nous allons tous, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, dans l’omnibus du régiment qui est à la disposition de l’oncle Paul, au château du Plessis-Bourré ; superbe château style transition du gothique à la Renaissance construit par Jean Bourré, précepteur des enfants de Louis XI. Entr’autres choses remarquables, il faut citer la salle dite du Parlement et la salle des gardes au plafond à compartiments avec de très belles peintures gothiques. Nous rentrons à Angers vers 5h ½. Le château appartient à la comtesse d’Onsenbray[16] qui nous l’a laissé aimablement visiter.

Château du Plessis-Bourré

Angers, jeudi 26 février 1903

Cours habituels. L’après-midi, je vais faire la visite des pauvres, puis je vais au cours d’agriculture. À 7h du soir, je reçois à dîner quelques amis pour leur présenter Max ; ce sont : Jacques Hervé-Bazin, Henry Bonnet, Hervé de La Guillonnière, René de La Villebiot, Tony Catta et Pierre de Laurière, fils d’une demoiselle de Grammont amie de pension de Maman ; après dîner, on fait de la musique et on joue à de petits jeux ; on se retire un peu avant minuit.

Angers, vendredi 27 février 1903

Cours ordinaires ; en rentrant de cours, Maman m’annonce la mort de notre cousine Antoinette de Roig, mariée depuis le 25 juin 1901 à M. de Lavaur de Laboisse[17] ; elle est morte des suites de ses couches (elle avait donné le jour à un garçon il y a 3 semaines environ) ; elle avait à peine 21 ans ! Pauvre jeune femme ! Je ne la connaissais pas, mais la nouvelle de sa mort nous rend tristes toute la journée. À 1h ½, composition de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon qui est toujours à l’Hôpital Saint-Louis. Le soir, Max repart pour la Dordogne.

Angers, samedi 28 février 1903

Cours ordinaires. Après le cours, le secrétaire M. Maurice Gavouyère nous réunit pour nous faire opter, pour le second semestre, entre le cours de « législation financière » fait par M. François-Saint-Maur[18], et le cours des « voies d’exécution » fait par M. Albert. L’après-midi à 4h ½, je vais voir De Bréon ; en y allant, je rencontre précisément mon ancien camarade De Lavaur de Sainte-Fortunade, cousin (germain je crois) de M. Raymond de Lavaur de Laboisse dont la femme est morte ces jours-ci, je cause avec lui de la mort si triste de notre commune cousine, qu’il n’avait pas encore apprise bien que les journaux l’aient annoncée depuis deux jours. Ensuite, je vais me confesser, puis à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Mars 1903

Semaine du 1er mars 1903

Angers, dimanche 1er mars 1903

Le matin à 7h ½, je vais avec Papa à la messe célébrée pour les confrères défunts des sociétés de Saint-Vincent-de-Paul à la cathédrale, où je fais la sainte communion. L’après-midi, je travaille à mon travail pour la Conférence Saint-Louis pour le lundi 9 mars ; à 5h, je vais au salut chez les Dominicains.

Semaine du 2 au 8 mars 1903

Angers, lundi 2 mars 1903

Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, à 5h, je vais faire ma visite de digestion à Mme de Kergos ; puis je vais à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Louis, j’y vais malgré une véritable tempête de vent et de pluie. Lucas y lit un assez intéressant travail sur « Le patriotisme et l’internationalisme ».

Angers, mardi 3 mars 1903

Cours habitues. L’après-midi, je vais voir le P. Vétillart qui me dit que M. Lavallée étant malade, il n’y aura pas de cours d’agriculture pendant toute cette semaine.

Angers, mercredi 4 mars 1903

Cours ordinaires, ou, plutôt, cours ordinaire de droit civil, car M. Albert ayant fini son cours de droit international privé, et M. Saint-Maur ne commençant que le 13 mars son cours de législation financière, nous serons privés (?) de second cours pendant quinze jours. L’après-midi à 5h, conférence de droit civil.

Angers, jeudi 5 mars 1903

Cours ordinaires le matin. L’après-midi, à 4h ½, je vais chez Bréon à l’Hôpîtal Saint-Louis, mais je ne puis pas le voir, sa famille étant ici aujourd’hui. Après les cours du matin, je porte chez Girard le projet des lettres d’invitation au mariage pour le mariage de Marie-Thérèse. Le soir, à la cathédrale, procession du Saint-Sacrement ; j’y assiste.

Angers, vendredi 6 mars 1903

Cours de droit civil. L’après-midi, à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais voir De Bréon. Le soir, réunion de la congrégation renvoyée d’hier.

Angers, samedi 7 mars 1903

Cours habituels le matin ; l’après-midi, je travaille jusqu’à 4 heures à mon travail pour la Conférence Saint-Louis ; ensuite je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais à l’escrime ; en prenant une leçon de main gauche avec le professeur Bickel, j’attrape un coup de fleuret au-dessous de l’œil gauche, donné par Bickel dans un faux mouvement (j’avais eu le tort de ne pas mettre mon masque pour la leçon, comme je le mets pour les assauts) ; comme le fleuret était mal moucheté, il me fait une petite coupure qui saigne un moment ; si le fleuret avait frappé un centimètre plus haut, mon œil était fortement endommagé ; j’en suis quitte pour me laver souvent la plaie avec de l’eau boriquée chaude et pour avoir pendant quelques jours une croûte sous l’œil gauche. Mais c’est une leçon ; désormais, je mettrai toujours mon masque, même pour les leçons ; du reste, Bickel a dit qu’il l’exigerait de tous ses élèves. Le soir, à cause de ce petit accident qui m’occasionne une certaine inflammation, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 8 mars 1903

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame ; mon œil va beaucoup mieux, ma plaie est en train de se cicatriser. Je travaille presque toute la journée pour la Conférence Saint-Louis sur « La question arménienne » ; à 5h, je vais voir De Bréon, puis je vais au salut chez les P. dominicains.

Semaine du 9 au 15 mars 1903

Angers, lundi 9 mars 1903

Cours de droit commercial à la place du cours de droit civil, M. Jac étant à l’enterrement, dans l’Orne, de Mme de Capellis, fille de son cousin de Foulques. Ensuite cours de procédure civile, M. Courtois n’ayant pas fini son cours prend l’heure laissée libre par M. Albert qui a fini. L’après-midi, jusqu’à 5h, je travaille à ma conférence de ce soir ; à 5h, escrime. Le soir à 8 heures, je lis mon travail sur « La question arménienne », c’est une étude historique qui a son intérêt en ce moment où la Macédoine est sur le point de se soulever.

Angers, mardi 10 mars 1903

Cours de droit civil et de procédure civile ; l’après-midi, je repasse beaucoup de procédure et de droit international en vue de l’examen de lundi prochain. L’oncle Paul et Tante Josepha viennent nous voir et nous apprennent que le commandant vicomte de Chappedelaine, du génie, s’est blessé ce matin à la tête en faisant une chute de cheval ; ce sera peut-être grave. Je vais faire la visite des pauvres. Maman achève aujourd’hui les invitations pour le mariage de Marie-Thérèse. Si tout le monde accepte, le cortège sera nombreux. Cependant, quelques proches parents nous manqueront pour cause de deuil : chez les Civelli, Tata Mimi viendra probablement ; Marguerite-Marie, ayant perdu son père, le comte des Cordes, la semaine dernière, ne viendra certainement pas ; je ne vois pas non plus que Xavier vienne. Chez les Lazerme de Perpignan, à cause de la mort de la baronne du Limbert[19], mère de Tante Hélène, survenue le mois dernier, nous n’aurons certainement ni Tante Hélène, ni Marthe[20] ; tout au plus, l’oncle Joseph et Carlos[21] viendront-ils et, encore, ce n’est pas sûr. L’oncle Lutrand ayant perdu sa mère au mois d’octobre ne viendra pas non plus, et je ne pense pas que sa femme vienne. Néanmoins, si tous les autres invités acceptent, nous serons très nombreux ; mais il y aura du déchet ! Enregistrons cependant pour aujourd’hui l’acceptation de Mme de Llamby et de ses filles, Louise et Isabelle ; et de Mme de Saint-Jean avec un de ses fils.

Angers, mercredi 11 mars 1903

Cours ordinaires le matin ; l’après-midi à 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion. Le soir, je vais avec Papa, Tante Josepha et Nénette au sermon de la station de carême à Saint-Serge.

Angers, jeudi 12 mars 1903

Cours habituels le matin. L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps. Par le courrier du soir, arrivent une foule d’acceptations de nos invitations au mariage de Marie-Thérèse : nos cousins de Lamer[22], d’Albici[23], Companyo[24], Tante Isabelle, nos cousins de Barescut, Mme de Llobet, Mlle Madeleine Batlle acceptent. Le soir, congrégation ; après la congrégation, je vais avec Jacques Hervé-Bazin prendre une tasse de thé dans la chambre de Jacques des Loges qui nous raconte des histoires de la caserne. À 10h, avant de rentrer, nous le raccompagnons à la caserne.

Angers, vendredi 13 mars 1903

L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite, je vais place de La Rochefoucauld où Jacques des Loges, hier soir, m’a dit que le général Halter doit passer une revue du peloton des dispensés ; j’assiste à cette revue, on leur fait exécuter toute sorte de mouvements et de manœuvres dont ils s’acquittent d’une façon mathématique. Après dîner, je vais avec Papa à la cérémonie de l’Adoration à Saint-Laud.

Angers, samedi 14 mars 1903

Cours habituels. L’après-midi, je potasse mon examen d’après-demain. Le soir, nous dînons tous chez les Magué, en même temps que Pierre de Laurière.

Angers, dimanche 15 mars 1903

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je travaille mon examen ; à 5h, je vais faire une visite à M. Saint-Maur qui commence mardi son cours de législation financière. Après dîner, je vais avec Papa à la cérémonie de clôture de l’Adoration à Saint-Laud.

Semaine du 17 au 22 mars 1903

Angers, lundi 16 mars 1903

Le matin, il n’y a que le premier cours ; j’en profite pour chauffer mon examen. Je passe cet examen, à la Faculté, de 1h ½ à 3h ½ ; j’ai une blanche de droit international privé ; une blanche-rouge de droit civil et aussi une blanche-rouge de procédure civile ; c’est-à-dire bien plus qu’il n’en fait pour être reçu ; j’avoue que j’ai eu de la chance car je n’avais pas énormément préparé cet examen ; il est vrai que j’avais mis Saint Antoine dans mes intérêts. Il me reste encore à passer le droit commercial, M. Buston n’étant pas venu aujourd’hui pour je ne sais quelle raison. Ensuite, je vais me faire couper les cheveux. À 5h, escrime. À 6h ½, les Magué viennent dîner avec nous pour la dernière fois avec Marie-Thérèse avant son mariage, car Maman et Marie-Thérèse partent mercredi pour Vinça (elles s’arrêteront 3 jours à Sainte-Croix chez les Saint-Cyr). Le soir, Conférence Saint-Louis.

Angers, mardi 17 mars 1903

Le matin, cours de droit commercial et premier cours de législation financière par M. Saint-Maur. L’après-midi, à 2h, je vais la visite des pauvres. À 5h ¼, cours d’agriculture ; ils reprennent cette semaine après une longue interruption occasionnée par l’Assemblée des agriculteurs de France qui a eu lieu tous ces jours-ci et à laquelle M. Lavallée assistait ; il a eu d’ailleurs plusieurs prix pour son exploitation de la ferme de La Sermonnerie. Le soir, Papa reçoit une lettre de Louis Companyo lui annonçant la naissance d’une fille qu’on appellera Elisabeth ; ça va bien, une cousine de plus ! Qu’elle soit la bienvenue ! Mais je doute que ma cousine Marie Companyo[25] soit suffisamment remise, le 18 avril, pour assister au mariage de Marie-Thérèse ; son mari a accepté de venir.

Angers, mercredi 18 mars 1903

Il n’y a qu’un cours ce matin, le cours supplémentaire de M. Courtois n’a pas lieu parce que M. Courtois assiste à l’enterrement de sa cousine Mme de Varannes à Saint-Joseph. À 11 heures, je vais, avec Papa et Tante Josepha, accompagner Maman et Marie-Thérèse à la gare ; elles partent pour Angoulême où elles coucheront et choisiront demain avec Max leur chambre pour Sainte-Croix ; elles iront ensuite passer trois jours à Sainte-Croix, et, de là, se rendront à Vinça pour commencer les préparatifs du mariage. L’après-midi, à 3h ½, je vais à Saint-Jacques me confesser puis je vais voir De Bréon ; il est toujours ici, mais il ne tardera pas à partir pour le château de Bréon d’abord, puis pour Biarritz ; depuis une dizaine de jours, il a eu tout le temps quelqu’un de sa famille auprès de lui. Pauvre garçon, comme il est à plaindre ; voilà 5 semaines qu’il est là ! À 5h, conférence de droit civil ; je n’y passe qu’un quart d’heure (tout juste le temps d’être interrogé) car à 5h 1/4, je vais au cours de machines agricoles qui est fait aujourd’hui au lieu de vendredi. Le soir, je vais avec Papa au sermon de carême à Saint-Serge.

Angers, jeudi 19 mars 1903

Le matin à 7h10, j’assiste à la messe de l’Internat Saint-Martin en l’honneur de la fête de Saint Joseph ; j’y fais la sainte communion ; ensuite, ont lieu les cours ordinaires. L’après-midi à 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, congrégation plus solennelle que d’habitude à cause de la fête de Saint Joseph. En en sortant, je me trouve au milieu de la retraite aux flambeaux qui escorte un énorme mannequin assis sur un trône et décoré du nom de « S.M. l’Ami-Carême », c’est le commencement des fêtes de la mi-carême qui vont encombrer Angers pendant 3 jours.

Angers, vendredi 20 mars 1903

Le matin, cours ordinaires. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, je vais au Palais où se juge devant la Chambre des Appels correctionnels l’affaire de MM. de Chamaillard, sénateur du Finistère[26], le comte de Carheil et Le Gouvello de La Porte pour bris de scellés apposés sur des écoles congréganistes leur appartenant, lors des expulsions de l’été dernier dans le Finistère. Condamnés pour bris de scellés par le Tribunal de Ploërmel, ces messieurs avaient fait appel devant la Cour de Rennes qui avait réformé le jugement correctionnel de Ploërmel ; sur pourvoi du ministère public, la Cour de Cassation a cassé l’arrêt de Rennes et les a renvoyés devant la Cour d’Angers qui les juge aujourd’hui ; j’arrive trop tard pour entendre M. de Chamaillard qui, paraît-il, s’est superbement défendu lui-même, prenant violemment à parti le gouvernement de scélérats qui nous opprime ; cela lui était facile après le vote que la Chambre a émis avant-hier sur les demandes d’autorisation que beaucoup de congrégations d’hommes avaient faites conformément à la loi de juillet 1901 et sur la promesse de M. Waldeck-Rousseau qu’elles seraient examinées avec bienveillance ; le gouvernement de Combes a demandé que la Chambre les rejette toutes en 3 blocs sans passer à la discussion des articles, c’est-à-dire sans examen !!! Et il a posé sur ce point la question de confiance ; naturellement la Chambre, par 300 voix contre 257, lui a donné raison ; c’est le régime de l’étranglement sans phrases ! Lundi prochain viendra le tour du deuxième bloc ; quelques jours après celui du troisième. Puis viendront les demandes d’autorisation qui doivent être examinées au Sénat ; là, sur 60 environ, M. Combes demande l’admission de 5 !!! Puis viendra l’étranglement des congrégations de femmes, en attendant le tour du clergé séculier qui ne peut tarder.

Pour en revenir à notre affaire, j’ai assisté à l’affaire de M. de Carheil[27] ; il avait arraché les scellés mis par ordre de l’autorité administrative sur la maison d’école qui lui appartenait. Un avocat de Quimper le défend admirablement en soutenant que le scellé mis sur cette école l’avait été illégalement vu que, par définition, le scellé ne peut être apposé que sur des objets mobiliers et non sur des immeubles ; donc, la Cour doit acquitter ; l’avocat le soutient en s’appuyant sur divers arrêts de condamnation qui condamnaient « pour bris de scellés apposés légalement par ordre du gouvernement » (donc, a contrario, c’était reconnaître le droit d’enlever les scellés apposés illégalement). Le prononcé de l’arrêt est renvoyé à une audience ultérieure ainsi que pour les 2 autres affaires ; je crains bien que la Cour d’Angers condamne, il y a plusieurs sectaires parmi les conseillers ! Le soir, nous allons au sermon à Saint-Serge.

Angers, samedi 21 mars 1903

Temps superbe et chaud pour le premier jour du printemps. L’après-midi, je passe l’examen de droit commercial renvoyé à aujourd’hui, j’ai une rouge ; donc, pour l’ensemble : une rouge, une blanche, et 2 blanches-rouges, c’est bien plus qu’il ne faut pour le succès ; cela me donne de l’espoir pour juillet ; je vais voir De Bréon et je vais prendre un bain. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 22 mars 1903

J’assiste à la grand’messe à Saint-Joseph où on célèbre la fête paroissiale (messe en musique). À 2 heures, Hervé-Bazin, Bonnet, Des Loges, Hardouin-Duparc et Barrière viennent me chercher, et nous partons tous ensemble pour faire une belle promenade à bicyclette à cause du beau temps. Nous nous dirigeons d’abord vers Saint-Sylvain ; tout à coup, à une descente où j’allais assez vite, je sens ma bicyclette tourner sous moi, zigzaguer pendant 3 ou 4 secondes, puis se laisser choir et moi aussi, je ramasse une formidable pelle ! J’en suis quitte pour de la poussière, mais, à l’allure où j’allais, j’aurais pu me casser un bras ou la tête ; je n’ai même pas une écorchure ! C’est vraiment providentiel ; l’accident a pour cause la sortie de la chaîne, qui n’était pas assez serrée, de la roue dentée du pédalier dans laquelle elle s’engraine ; après 20 minutes d’efforts, aidé par mes camarades, je réussis à la faire rentrer à sa place, je la serre, et nous repartons. Nous allons au château de la Haie-Joulin où Mme Barthélemy, la sœur de Jacques Hervé-Bazin, nous fait aimablement goûter ; nous sommes à Angers à 6 heures. Je n’ai aucune douleur dans la jambe gauche qui a reçu le choc ni dans le bras droit sur lequel je suis aussi tombé ; peut-être sentirai-je quelque chose demain en me réveillant. Le soir, je vais avec Papa en soirée chez M. Albert ; il y a presque toute la Faculté, on joue à divers jeux, notamment au baccarat (avec des jetons !!!) ; on se retire à 11 heures.

Semaine du 23 au 25 mars 1903

Angers, lundi 23 mars 1903

En me réveillant, je ne ressens aucune douleur, pas davantage en marchant ; à peine une légère courbature au bras droit ; je suis ébahi de m’être tiré de ma « pelle » à si bon compte ! Cours ordinaires. L’après-midi visite des pauvres, escrime. Le soir, la Conférence Saint-Louis n’a pas lieu à cause du concert qui a lieu à la salle des Quinconces au profit des Petites-sœurs des Pauvres. Je suis invité à remplir les fonctions de commissaire à ce concert ; j’y vais, en habit, à 8h 1/4, et je me mets à faire placer les gens et à vendre les programmes ; les autres commissaires sont : De Damas, Hervé-Bazin, De La Villebiot, Catta et M. de Bermont. Le concert est superbe, il y a un chœur de jeunes filles de la société dirigé par M. de Romain, j’y reconnais les demoiselles Hervé-Bazin, Mlle de Padirac, les demoiselles Blanc etc. Il y a aussi plusieurs artistes, notamment Mlle Maria Gay, contralto des concerts Lamoureux, qui chante plusieurs très beaux morceaux, et, à la fin, charme l’auditoire, nous surtout, par 3 chansons catalanes !!! qui sont bissées (Mlle Gay, à son type, doit être catalane espagnole) ; Mlle Hasslauer dit plusieurs ravissants monologues et Mlle Ritter, des concerts populaires, joue plusieurs morceaux de piano. La quête faite par Mlles de Chemeillier, Boutton, de Kergos et Bazin, au bras de : Hervé-Bazin, M. de Bermont, De La Villebiot et De Damas, donne 336 francs. Assistance absolument d’élite et salle comble ; tout est fini à 11h ½. C’est égal ! Je ne m’attendais pas à entendre chanter ce soir en catalan !

Maria Gay (1876-1943), chanteuse catalane

Angers, mardi 24 mars 1903

Cours habituels ; l’après-midi à 6 heures, conférence de droit civil au lieu de demain. Le soir, nous allons à la cathédrale au sermon.

Angers, mercredi 25 mars 1903

Le matin, cours habituels. L’après-midi, n’ayant rien à faire, je vais à la salle d’armes. Le soir, je vais avec Papa au sermon et à la cérémonie à Saint-Serge, présidée par Monseigneur.

Avril 1903

Semaine du 11 au 12 avril 1903

Vinça, samedi 11 avril 1903

Longue interruption dans mon journal. Elle s’explique par une assez longue et tenace maladie qui m’a tenu au lit près de quinze jours. Le vendredi 27 mars à Angers, j’ai commencé à me sentir des douleurs dans le dos. Dans la nuit, j’ai eu la fièvre assez forte ; le lendemain, je ne me lève pas, l’influenza était déclarée : fièvre et angine ; après 3 jours, l’angine était enrayée et la fièvre avait disparu, lorsqu’une douleur rhumatismale se déclara au tendon du pied gauche, impossible d’appuyer le pied ; le lendemain, sans cesser de me faire souffrir au pied gauche, elle était aussi au pied droit ; deux jours de soins la font disparaître et nous étions contents, espérant partir bientôt pour le Roussillon, lorsque dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 avril, une nouvelle douleur se déclare au genou gauche : impossible de le plier ; alors, le médecin, au lieu de nous faire rester, veut hâter notre départ, craignant que cette douleur deviennent de plus en plus envahissante et espérant beaucoup du changement d’air ; il voulait nous faire partir dès samedi matin, mais, à cause du mauvais temps, nous retardons jusqu’au dimanche 5 avril ; je me lève dimanche à 10h ½ après 8 jours de lit et Papa, Jules et moi, nous partons à 11h ½ pour Bordeaux et Vinça. Le docteur m’a défendu de marcher et m’a ordonné de garder ma jambe gauche étendue pendant tout le voyage ; dans les gares, pour les changements, des employés aidés de Jules me transportent sur une chaise d’ambulance ; nous passons la nuit à Bordeaux à l’Hôtel Terminus, dans une chambre qui nous avait été préparée. Le lendemain, nous repartons à 8h du matin et, après 2 changements, nous arrivons à Vinça lundi 6 avril à 8h du soir ; je dîne et je me couche ; le lendemain, arrivent Philomène, Tante Josepha, Nénette et la femme de chambre Marie parties d’Angers lundi ; je passe ma journée au lit comme le docteur l’avait recommandé. Dans la nuit de mardi à mercredi, mon genou était à peu près guéri, lorsque je suis attaqué par la dysenterie ! (cinq promenades nocturnes entre 11h du soir et 6h du matin). Donc, encore 2 jours de lit ; en sorte que je ne me suis levé qu’hier vendredi 10 avril après 8 jours de lit à Angers, 2 jours de voyage et 3 jours de lit à Vinça. J’ai trouvé la maison bien aménagée en vue de la noce : la grande salle a été retapissée ; la salle à côté du salon a été tapissée et on y a installé la salle à manger, divers meubles ont été changés de place etc. etc. Aujourd’hui, je vais de mieux en mieux, bien que me sente faible des jambes, et je me lève de nouveau ; j’espère pouvoir assister à la messe demain ; l’oncle Paul arrive ce matin pour plusieurs jours (jusqu’après le mariage). Le soir à 8h ½, arrive Max de Saint-Cyr.

Vinça, dimanche 12 avril 1903 (Fête de Pâques)

Je ne puis pas assister à la procession qui a lieu de trop bonne heure (à 7 heures), mais je vais à la grand’messe à 10 heures, ce qui est ma première sortie. L’après-midi, nous avons la visite de Carlos qui se décide, malgré la mort récente de Mme du Limbert[28], à venir au mariage de Marie-Thérèse. Je me promène avec lui au grand jardin. Il part pour ses 28 jours à Castres, mais, afin qu’il puisse venir, l’oncle Paul écrit à son colonel, qu’il connaît bien, pour lui faire avoir un congé.

Semaine du 13 au 19 avril 1903

Vinça, lundi 13 avril 1903

Maman, Marie-Thérèse, M. de Saint-Cyr et moi nous allons en voiture déjeuner à Ille où se trouvent Papa et Philomène ; nous rentrons à 5 heures.

Vinça, mardi 14 avril 1903

Tata Mimi arrive par le train de 3 heures et demie ; à partir de demain, c’est le grand flot qui arrive. Dans l’après-midi, je vérifie avec Jules plusieurs caisses de vin qui sont arrivées pour la noce. Je vais inviter quelques fermiers de Vinça à venir au dîner des fermiers qui aura lieu à l’Hôtel, le jour du mariage.

Vinça, mercredi 15 avril 1903

À 10h ½, je vais avec l’oncle Paul attendre à la gare l’oncle Hector de Pontich[29]. À 3h ½, arrivent Mme de Saint-Cyr, Mlle de Saint-Cyr[30], l’abbé Gérard de Saint-Cyr[31], M. Marc de La Bardonnie[32] et M. l’abbé Labasse, curé de Sainte-Croix. À 8h du soir, arrivent l’oncle et Tante Delestrac avec Geneviève et Paul[33], et les chanoines Galais et Loizeau ; tout ce monde arrive en vue du mariage. Les Saint-Cyr et M. de La Bardonnie sont logés dans la maison. L’oncle Hector et les chanoines chez le commandant Noëll, les Delestrac chez Mme Thibaut et les abbés de Saint-Cyr et Labasse, avec Max, chez Mme de Llobet[34], car tout le monde s’est mis à notre disposition de la façon la plus aimable pour nous offrir des chambres.

Vinça, jeudi 16 avril 1903

Mme de Saint-Cyr, Mlle, M. l’abbé, Monsieur de La Bardonnie, Max, l’oncle Paul, Marie-Thérèse, Maman et moi, nous partons pour Ille à 9h ½, dans les deux voitures. Nous trouvons à Ille Papa, Philomène et l’oncle Xavier qui y est arrivé avant-hier. À 11 heures, a lieu à la maison la signature du contrat de mariage de Max et de Marie-Thérèse, qui est dressé par Me Truillès. À midi, déjeuner. À 3 heures, nous nous rendons à la Mairie où a lieu le mariage civil célébré par M. Aspès, maire. Il ne peut avoir lieu qu’à un domicile de l’un des époux, c’est-à-dire à Sainte-Croix, à Ille ou à Angers, mais pas à Vinça (au contraire, grâce à une délégation, le mariage religieux pourra avoir lieu à Vinça) ; les témoins de Marie-Thérèse sont l’oncle Xavier et l’oncle Paul ; ceux de Max sont M. de La Bardonnie et l’abbé de Saint-Cyr son frère. À 8h à Vinça a lieu le dîner de contrat qui réunit 23 personnes ; nous avons manqué, dans l’après-midi, la visite de notre cousine Mme d’Albici et de son fils Henri venus de Perpignan[35].

Vinça, vendredi 17 avril 1903

La journée se passe en préparatifs ; cependant, Mme, Mlle et M. l’abbé de Saint-Cyr, M. de La Bardonnie, le curé de Sainte-Croix et Philomène grimpent à Saint-Martin-du-Canigou ; de leur côté, les chanoines excursionnent. Moi, je me promène au grand jardin avec Paul Delestrac, nous tirons des oiseaux. Le soir à 8h, arrive l’abbé Latour ; il loge chez Mme de Llobet.

Vinça, samedi 18 avril 1903

Dès 5h ½ du matin, la maison est envahie par le restaurateur de Perpignan, Gadel, qui fait le dîner et par les 11 garçons ou cuisiniers qu’il amène. Ils installent dans la cuisine un énorme fourneau, apportent des monceaux de victuailles, des chaises en quantité énorme etc. etc. Par le train de 7h, arrivent l’oncle Xavier et Maurice[36]. Après bien des occupations, je m’habille vers 10 heures et je vais à la gare attendre les invités de Perpignan qui arrivent par le train de 10h ½ ; chemin faisant, je rencontre Pierre Cornet[37] et le capitaine de Lamer[38] qui arrivent en automobile. À la gare, c’est un flot énorme. De retour à la maison, je m’occupe d’organiser le cortège ; voici sa composition :

 PapaMarie-Thérèse
 MaxMme de Saint-Cyr
Garçons d’honneurMoiMlle de Saint-Cyr
Commandant de ChasteignerPhilomène
MauriceGeneviève Delestrac
Paul DelestracNénette
 Oncle XavierBonne Maman
 M. de La BardonnieMaman
 Oncle PaulTata Mimi
 Oncle HectorTante Josepha
 Oncle de BarescutTante Isabelle Cornet de Bosch
 Oncle DelestracTante Bonafos
 Joseph CornetTante Delestrac
 Pierre CornetCousine de Saint-Jean
 Henri de BlaÿMme de Barescut
 Carlos de LazermeCousine de Llamby d’Oms
 Cousin capitaine de LamerMlle de Llobet
 Cousin CompanyoThérèse de Barescut
 Cousin Boluix de LacroixLouise de Llamby dOms
 Cousin FerriolEspérance Truillès
 M. TruillèsMimi Jocaveil
 Capitaine de LlobetMadeleine Batlle
 Cousin Henri d’AlbiciIsabelle de Llamby d’Oms
 Cousin Joseph de Saint-JeanMlle Durand
 M. de Guardia  
 Xavier Cristau  
 M. Marie  

C’est moi qui suis chargé de faire placer tout le monde. À 11h ¼, le cortège se met en marche. L’église est admirablement décorée de plantes vertes, de fleurs et de lumières. Discours du curé d’Ille et du chanoine Galais, très bien tous deux ; c’est le curé de Vinça qui bénit l’union en l’absence de l’abbé Raoul de Saint-Cyr, cousin de Max qui devait la bénir (au dernier moment, il n’a pu venir). Pendant la messe, nous quêtons : à nous quatre, nous récoltons 145 francs, ce qui est assez gentil pour Vinça ; à la sacristie, long défilé ; beaucoup de gens de Perpignan sont venus à la messe, ainsi que beaucoup de gens de Vinça et d’Ille. Après la messe à 1 heure a lieu un lunch pour les gens venus à la messe, il se passe dans le petit salon du bas de l’escalier, près du petit jardin ; une cinquantaine de personnes environ y prennent part. Quand le lunch est à peu près fini, les gens du cortège viennent au dîner qui a lieu dans la grande salle : 52 personnes y prennent part. De leur côté, 12 prêtres (qui ne peuvent, d’après les statuts diocésains, prendre part aux dîners de mariage) dînent dans l’ancienne salle à manger. La salle à manger et le salon servent pour circuler ; le dîner dure de 1h50 à 5h ½, il y a, je crois, 10 ou 11 plats. Au champagne, M. de Barescut[39] porte un très joli toast où il rappelle le souvenir des défunts de la famille ; après lui, M. de La Bardonnie souhaite la bienvenue à sa nouvelle nièce. Au salon, après le café, le pousse-café et les cigares, on danse un peu, puis tout le monde s’en va pour prendre le train de 6h ½ (peu de personnes partent en voiture). À la gare, au moment où nous disions « au revoir » à Max et à Marie-Thérèse, à tous nos cousins, nous voyons Monseigneur de Carsalade qui est dans le train et qui félicite Papa du mariage de Marie-Thérèse. Nous rentrons à la maison un peu tristes de la séparation. L’oncle Delestrac et Paul, ainsi que les chanoines, sont partis dès ce soir. Vers 8h ½, on se remet à table pour prendre du thé ou du chocolat. À 10h ½, on se retire après une journée bien employée. Certes, tout s’est très bien passé : pas le moindre accroc. La table était admirablement décorée. Toutes les personnes qui ont assisté à la cérémonie nous font compliment et nous disent que c’est le plus beau mariage qu’elles aient vu à Vinça. Ce qu’il y a de consolant pour Marie-Thérèse, c’est qu’il a eu lieu, comme l’a fait remarquer le chanoine Galais, à la place même où avait été célébré celui de Maman et celui de Bonne Maman. Inutile de dire qu’une foule énorme garnissait le fond de l’église et se trouvait sur le passage du cortège. Ce qui nous faisait plaisir aussi, c’était de voir presque tous nos parents réunis autour de nous ; nous n’en aurions eu que fort peu, au contraire, si le mariage avait eu lieu à Angers. Enfin, journée superbe et qui comptera dans l’histoire de la famille !

Vinça, dimanche 19 avril 1903

Nous allons tous à une messe dite pour nous à 9h par l’abbé Labasse. À 10h ½, déjeuner ; à midi, départ de MM. de La Bardonnie, l’abbé de Saint-Cyr, Labasse, de Mme et Mlle de Saint-Cyr. L’après-midi, nous allons au grand jardin et à vêpres.

Semaine du 20 au 25 avril 1903

Vinça, lundi 20 avril 1903

Le matin, je vais me promener au grand jardin, et tirer quelques oiseaux avec M. l’abbé Latour et Geneviève. À midi, départ de Tata Mimi et de M. l’abbé. À 3h ½, de l’oncle Paul ; la maison se dépeuple de plus en plus. Le Roussillon d’aujourd’hui publie un long compte-rendu du mariage. Le voici[40] :

Le Roussillon, 20 avril 1903 – Coupure de presse collée dans le journal intime

Vinça, mardi 21 avril 1903

Le matin, je me lève à 9 heures. L’après-midi, je vais avec Genevève tirer des oiseaux au grand jardin ; je m’y promène aussi pendant une heure avec l’oncle Hector.

Vinça, mercredi 22 avril 1903

Papa arrive d’Ille par la voiture, vers 3 heures. À 2h ½, nous avons la visite de Pierre et de Joseph Cornet. Par le train de 3h ½, partent Tante Josepha, Nénette, Philomène, Tante Delestrac et Geneviève ; nous allons bien tristement les accompagner à la gare, car, pour les Delestrac, au moins, je ne sais pas quand nous les reverrons.

Vinça, jeudi 23 avril 1903

Je vais plusieurs fois me promener au jardin et ma journée, comme les précédentes, se passe d’une façon assez monotone.

Vinça, vendredi 24 avril 1903

À partir de onze heures du matin, le temps se met à la pluie pour le reste de la journée ; aussi, je ne sors pas. Papa, qui devait partir aujourd’hui pour Biarritz et Angers, y renonce, à cause du mauvais temps et parce qu’il est très enrhumé. Du reste, nous le sommes tous : Maman et Bonne maman le sont depuis quinze jours, l’oncle Hector et moi le sommes aussi ; Max, l’oncle Paul et Nénette sont partis enrhumés ; enfin, c’est un rhume quasi-universel.

Vinça, samedi 25 avril 1903

Papa part à 3h ½ pour Angers ; je vais au grand jardin avec l’oncle Hector puis je fais quelques visites de départ.

Semaine du 27 au 30 avril 1903

Angers, lundi 27 avril 1903

Hier matin, départ de Vinça par le train de midi pour Perpignan ; je fais route avec Jules Sabaté[41]. À Perpignan, je fais plusieurs visites ; je vais voir mes cousins Bonafos et Cornet de Bosch, que je rencontre (on me montre, chez les Cornet, la petite Elisabeth Companyo), et D’Albici et De Lazerme, que je ne rencontre pas (toutefois je rencontre l’oncle Joseph de Lazerme dans la rue). J’assiste aussi à une partie des vêpres à Saint-Jean où c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration, mais je n’ai pas le temps d’attendre la fin. À 4h ½, je suis à la gare ; j’y trouve Madame de Llamby, avec Louise et Isabelle, venues pour voir Maman à son passage. À 5 heures, je prends avec Maman (arrivée de Vinça avec Marie par le train de 4h ½), le train pour Narbonne où nous dînons et prenons à 8h 13 le train pour Bordeaux ; nous sommes seuls presque tout le temps et dormons assez bien. À Bordeaux, nous déjeunons, allons entendre la messe à la cathédrale, et reprenons le train de 9 heures pour Montreuil-Bellay où nous changeons encore et nous arrivons à Angers à 4h35 par la pluie ; Papa nous attendait à la gare.

Angers, mardi 28 avril 1903

Le matin, je dors jusqu’à 9 heures. L’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin ; il m’annonce qu’il a été ajourné lors du conseil de révision pour faiblesse des bras ; pourvu que pareille chose ne m’arrive pas demain !

Angers, mercredi 29 avril 1903

Le matin à 9 heures, je vais passer mon conseil de révision à la Préfecture ; je passe vers 10h ½ et je suis ajourné pour faiblesse de constitution ; cela, comme pour Hervé-Bazin, vient aussi des bras probablement, car, avant de se prononcer, le major m’a examiné les bras avec soin ; il se peut aussi, et c’est même probable, que cet ajournement soit le résultat de mon influenza qui m’a fait beaucoup maigrir. Quoi qu’il en soit, c’est fort ennuyeux, car pour la commodité de mes études, j’étais très content de faire mon service militaire cette année après la licence. Par contre, c’est une année de gagnée sur trois ; donc, le doctorat devient moins nécessaire ; si même j’étais de nouveau ajournée l’année prochaine, il ne me serait plus utile du tout. Tout cela demande réflexion et mon ajournement pourrait bien être le point de départ d’une grave décision !

Angers, jeudi 30 avril 1903

Je recommence à suivre les cours ; ce matin, cours de droit commercial et de législation financière. Aujourd’hui comme déjà hier, il est de plus en plus question de notre retour définitif en Roussillon. Nous ne restions à Angers en effet que pour notre éducation ; or, celle de Marie-Thérèse est terminée depuis 2 ans, celle de Philomène sera terminée dans 2 mois, et quant à moi j’espère être licencié en droit en juillet prochain ; puisque je suis ajourné et que je n’ai donc plus que 2 ans de service militaire à faire au lieu de 3 (et que même il me sera facile de me faire ajourner l’année prochaine, ce qui me dispenserait de 2 ans de service sur trois), je ne vois pas l’utilité de pousser jusqu’au doctorat en droit, ce diplôme ne me servira pas pour ma carrière d’agriculteur ; rien ne nous retient donc plus à Angers. Beaucoup de raisons, au contraire, nous commandent d’en partir ; d’abord l’enseignement fatigue Papa qui souffre souvent de la gorge et qui a la voix cassée vers la fin de l’année scolaire ; puis le séjour dans une grande ville, si loin de nos propriétés est doublement coûteux : à cause de la cherté de la vie à Angers et parce que cela nous oblige à donner nos vignes du Roussillon à portion de fruits et diminue d’autant notre revenu. Pour toutes ces raisons, j’ai lieu de croire que cette année sera la dernière de notre séjour à Angers.

Mai 1903

Semaine du 1er au 3 mai 1903

Angers, vendredi 1er mai 1903

Cours habituel (droit civil seulement, car il n’y a plus, maintenant, de second cours 3 fois la semaine). L’après-midi, à 4h ½, je vais à la gare attendre Max et Marie-Thérèse qui arrivent aujourd’hui de Paris pour une huitaine ; mais leur train ayant du retard, je ne puis pas les attendre et je vais au cours de machines agricoles à 5h ¼. Je les trouve, en arrivant à la maison, enchantés de leur vie commune. Le soir, les Magué viennent prendre le thé.

Angers, samedi 2 mai 1903

L’après-midi, à 5 heures, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 3 mai 1903

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais tenir compagnie à l’oncle Paul qui est dans son lit souffrant de la migraine ; je vais porter aux familles pauvres les bons de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, nous allons à l’ouverture du Mois de Marie à la cathédrale.

Semaine du 4 au 10 mai 1903

Angers, lundi 4 mai 1903

Le matin, cours habituels. L’après-midi, je vais avec Papa voir Mmes Jac et Gavouyère qui m’avaient invité à dîner avant les vacances de Pâques (sans que, d’ailleurs, je puisse m’y rendre, à cause de mon influenza) ; je ne rencontre que la seconde. Le soir, Conférence Saint-Louis.

Angers, mardi 5 mai 1903

Le matin, cours de droit civil à la place du cours de droit commercial M. Buston étant malade ; quant au second cours, M. Saint-Maur nous a prévenu samedi qu’il n’aurait lieu que demain. L’après-midi, je vais avec Papa faire une visite de digestion à Mme Albert pour son invitation du 22 mars ; à 5h ¼, cours d’agriculture (économie rurale).

Angers, mercredi 6 mai 1903

Le matin, cours de droit civil et de législation financière ; l’après-midi à 3h, conférence de droit civil.

Angers, jeudi 7 mai 1903

Cours de droit commercial et de législation financière. L’après-midi, vers 4h ½, je vais visiter la nouvelle salle d’escrime de mon professeur M. Bickel, à la rue Corneille ; elle est beaucoup plus vaste et bien mieux organisée que l’ancienne ; mais je ne pourrai pas en profiter de longtemps, car, pendant quelques mois, je vais remplacer l’escrime par de la gymnastique. Le soir à 8h ½, nous allons à la petite soirée de Mme Mongazon[42] ; il y a, en-dehors de nous et des Saint-Cyr, Pierre Hardouin-Duparc, Mme et Mlle Buston, le lieutenant-colonel et Mme Lenoir, parents de Mme Mongazon. Nous nous retirons à 11 heures.

Angers, vendredi 8 mai 1903

Cours de droit commercial le matin (pour remplacer celui qui n’a pas eu lieu mardi) ; à 1h ½, composition de droit commercial ; à 5h ¼, cours d’agriculture.

Angers, samedi 9 mai 1903

Le matin, cours habituels. Au retour de l’Université, je suis surpris dehors, et sans parapluie (car il faisait beau à 8h quand j’ai quitté la maison) par une terrible averse de grêle que je suis obligé de subir jusqu’à ce que j’ai trouvé un tram ; après les gelées du mois dernier, voilà qui va achever les vignes en Anjou ! Il y a eu aussi vers le 20 avril de fortes gelées en Roussillon, mais nos vignes ont été à peu près complètement épargnées ; nous pouvons en dire autant pour l’orage de grêle de mercredi ; toutes ces gelées (qui ont enlevé plus des ¾ de la récolte dans le Bordelais, dans l’Aude et dans l’Hérault) ont eu pour résultat une grande hausse sur les prix ; si nous continuons à être épargnés par les fléaux, nous pouvons espérer une bonne année de vin. Nous déjeunons avant onze heures, et, à midi, nous sommes tous dans le quartier Saint-Laud où nous faisons escorte, avec environ 300 catholiques (hommes et femmes) aux onze Pères capucins qui passent aujourd’hui en correctionnelle pour ne s’être pas dispersés après la signification du refus d’autorisation de leur congrégation ; chemin faisant, notre groupe grossit et quand nous arrivons devant le Palais de justice, nous pouvons être 500 environ ; je réussis, avec Papa et quelques personnes, à pénétrer dans le Palais, et au moment où les Pères montent les marches du Palais, la foule massée devant la porte les acclame longuement. Pendant près de deux heures, nous entendons juger M. Dominique Delahaye, président de la Chambre de commerce (la bête noire du préfet), qui, le jour de l’apposition des scellés sur le couvent des Oblats, s’était livré à quelques plaisanteries sur le juge de paix ; poursuivi pour outrages à un magistrat, il attrape 200 fr. d’amende, à cause des circonstances atténuantes. Ensuite, vient le procès des Capucins. À l’appel de son nom, le supérieur lit une belle déclaration dans laquelle il dit qu’en vivant en communauté et en priant avec ses frères en religion, il ne fait qu’user de son droit de citoyen français, et qu’il ne reconnaît pas à l’État le droit de l’en empêcher ; ni l’amende ni la prison ne nous font peur, dit-il, car, après notre jugement, nous en subirons un autre, celui du juge infaillible qui sonde les consciences ; tous les Capucins s’associent à cette déclaration ; puis le procureur de la République (un Roussillonnais, M. Jacomet de Boaçà[43], de Prades) prononce son réquisitoire ; il dit que les Pères, en ne se dispersant pas après notification de leur refus d’autorisation, tombent sous le coup des pénalités de la loi du 1er juillet 1901. L’avocat M. Perrin, professeur à l’Université, démontre que les Pères sont toujours protégés par leur demande d’autorisation, qui n’a pas été examinée, car la Chambre a refusé de passer à la discussion des articles du projet de loi sur les demandes d’autorisation, et, de plus, le projet, après le refus de la Chambre, n’est pas allé au Sénat, ce qui est contraire à la loi de 1901 pendant la discussion de laquelle M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, avait dit formellement qu’en cas de refus d’autorisation par l’une des deux chambres, le projet devait quand même aller devant l’autre. Vient ensuite le procès des Pères oblats qui est absolument identique, aussi leur avocat M. Gain, pour ne pas répéter ce qu’a déjà dit M. Perrin, élève le débat et, se plaçant sur le terrain de la justice et du droit de tous les citoyens à la liberté, déclare que les Pères ont les mêmes droits que les autres, et dit que, s’ils sont condamnés aujourd’hui, la justice aura son heure sur notre terre de France ; sa péroraison est accueillie par une salve d’applaudissements ; alors, le président, M. Joussaume, fait évacuer la salle, mais c’est un coup d’épée dans l’eau car tout est fini ; on n’a plus qu’à attendre le jugement ; il est rendu une demi-heure après ; les Pères (Capucins et Oblats) sont condamnés à 25 fr. d’amende ;il fallait s’y attendre, car le tribunal, aussi bien que la Cour d’Angers, ne brille pas par son indépendance. À la sortie des Pères, une foule d’environ 3000 personnes est massée devant le Palais ; les dames, parmi lesquelles Maman et Marie-Thérèse, ont acheté des fleurs et en jonchent le sol devant les Pères ; cependant, ceux-ci sont encadrés chacun par 6 hommes se donnant le bras, ce qui fait un important cortège dont je suis ; le cortège est lui-même entouré de gendarmes à pied et d’agents de police et précédé de gendarmes à cheval ; au moment de la sortie du Palais de justice, une immense acclamation retentit ; mais aussitôt, on entend des sifflets, des cris de « À bas la calotte », « Vive la Sociale », etc. poussés par plusieurs  centaines de voyous mêlés aux manifestants ; ils se mettent à lancer de la boue, des pierres, des trognons de choux, des pommes de terre etc. sur les Pères et entonnent l’Internationale. Tout le long du chemin, jusqu’au couvent des Capucins, la double manifestation suit le cortège en proférant des cris très différents ! Le cortège s’avance en silence (c’est le mot d’ordre) mais nous avons les oreilles endolories par les cris de « Vivent les Pères », « Vive la liberté », proférés par nos amis, et par ceux de « La calotte hou ! hou ! », « À bas la calotte », « À bas les Pères », « À bas la Patrie », et autres aménités, et par les accents de la Carmagnole et de l’Internationale, qui viennent de l’autre camp ; de temps en temps, une pierre ou un trognon de divers légumes tombe au milieu de nous ; mais nous sommes bien protégés par les gendarmes. Un moment sur le boulevard, Papa, Maman, Marie-Thérèse et Max se trouvent isolés au milieu d’un groupe de voyous, ils sont insultés, et Papa, qui n’a pas d’armes (pas même une canne) leur fait face en croisant les bras ; ils n’osent pas frapper, à cause du voisinage des gendarmes, mais ils se vengent en jetant une pomme de terre sur la figure de Marie-Thérèse. En arrivant à la place Saint-Laud devant le couvent, les forces de gendarmerie et de police se déploient pour ne laisser passer sur la place que les Pères et leur cortège ; ils sont appuyés par un peloton de dragons ; au-dessus de la porte de la chapelle, des mains amies ont placé une grande pancarte aux couleurs nationales avec les mots : « Liberté, Égalité, Fraternité », ô ironie !!! La vue de cet emblème, le tintement de la cloche du couvent qui sonne le glas de la liberté, les cris des deux catégories de manifestants, la vue des dragons et des gendarmes et du cortège qui s’avance silencieusement sur la place, tout cela est profondément impressionnant ; au moment où le cortège arrive à la porte du couvent, un jeune homme s’avance au-devant des Pères et leur offre un magnifique bouquet (produit d’une collecte faite en partie par Marie-Thérèse) ; alors le cortège des Pères pousse une immense acclamation en leur honneur, et on pénètre dans la chapelle où nous entonnons le Magnificat ; puis le Père supérieur nous remercie en termes émus de nos témoignages de sympathie, et, avant notre départ, récite avec nous 3 Ave Maria pour les persécuteurs des Pères ; j’avoue que, pendant le Magnificat, en chantant la strophe « Deposuit potentes de sede… », j’adressais au Ciel de bien ferventes prières pour qu’il hâte la chute de ce misérable Combes et de tout ce gouvernement de bandits !!! Je rentre à la maison avec un groupe d’amis sans rencontrer de manifestants ; mais quand j’arrive à la maison à 8 heures, Papa et Maman me racontent que, n’ayant pu entrer dans la cour de Saint-Laud à cause du barrage de gendarmes, ils ont été un moment entourés de contre-manifestants et ont dû subir leurs cris haineux et leurs crachats (Max en a reçu sur son chapeau). Max avait un revolver chargé sur lui, ainsi que beaucoup d’autres de nos amis (moi, j’avais un casse-tête, et Maman, un coup de poing américain) ; Papa et Maman ont été témoins de deux rixes entre manifestants du côté de la rue Hoche ; des coups de canne ont été échangés ; un vieillard a été blessé par des contre-manifestants. Il est probable que ces voyous, contenus par les gendarmes jusqu’à présent, profiteront de la nuit pour commettre des agressions, comme ils l’ont déjà fait le 23 avril, sur des passants inoffensifs. En somme, malgré la condamnation des Pères et la contre-manifestation (qui d’ailleurs ne comprenait que la lie de la populace), belle journée à Angers pour la cause de la liberté ! Il faut reconnaître que les mesures d’ordre ont été bien prises ; l’honneur en revient au maire, M. Bouhier, qui n’a pas voulu voir se reproduire les agressions et les rixes qui ont accompagné l’apposition des scellés sur les couvents des Capucins et des Oblats, le 23 avril dernier. J’espère que les Pères vont faire appel du jugement qui les condamne ; nous reverrons alors une nouvelle manifestation comme celle d’aujourd’hui ; il faut s’en réjouir, car cela habitue les Catholiques à s’organiser, à se compter, et impressionne beaucoup la population.

Denis Jacomet dit « Jacomet de Boaçà » (1858-1929), substitut du procureur à Angers en 1902-1904, futur conseiller à la Cour de Cassation – Collection privée

Angers, dimanche 10 mai 1903

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. À midi, nous avons à déjeuner Jacques Hervé-Bazin et les Magué. Les journaux locaux racontent tout au long les manifestations d’hier. Les rixes ont été plus graves qu’on ne l’avait cru tout d’abord ; c’est ainsi qu’un vieillard a été renversé et piétiné par les apaches gouvernementaux ; un clerc d’avoué a reçu des coups de pied dans le ventre ; un tailleur a reçu sur la tête un formidable coup de canne qui lui a fendu le crâne ; des prêtres ont été renversés et piétinés ; enfin, l’agression la plus lâche a été celle dont le jeune Henri de la Selle, à peine âgé de 16 ans, a été victime ; il a reçu dans le dos, puis sur la figure, de formidables coups de poing d’un voyou qui a pris la fuite et n’a pu être rattrapé. Transporté évanoui et perdant son sang par une blessure au front, chez le Dr Dezanneau, on se demande s’il ne perdra pas l’œil. Toutes ces collisions ou, pour mieux dire, ces agressions, se sont produites après le retour des Pères dans le couvent, et entre la cour Saint-Laud et la place de l’Académie ; parce que toutes les forces de police et de gendarmerie étaient massées dans la cour Saint-Laud ; ça a été là une lacune dans les mesures d’ordre. Le soir vers minuit, des personnes qui sortaient d’une conférence donnée par le triste abbé Bosseboeuf dans la salle des fêtes du Grand hôtel (il aurait pu mieux choisir son jour), ont été assaillies par des apaches trainant dans les rues et ont dû tirer des coups de revolver dont les balles sont allées s’aplatir sur la devanture des Nouvelles Galeries ; des consommateurs attablés devant le Café Gasnault ont été également insultés et menacés par des bandes d’apaches. Il est à remarquer que parmi tous ces apaches, aussi bien que parmi ceux qui insultaient les Pères hier soir, il n’y avait pas d’ouvriers ; ces bandes, d’ailleurs assez peu nombreuses (environ 4 à 500) se composaient du rebut de la populace, de repris de justice, presque tous âgés de 15 à 20 ans à peine. Je suis tout étonné le matin d’apprendre que M. Maurice Gavouyère est venu prendre de mes nouvelles ; il me croyait blessé dans les bagarres d’hier ; je m’explique ce qui a pu le lui faire croire : le Petit Courrier de ce matin (Le Maine-et-Loire ne paraît pas le dimanche) a raconté l’agression dont Henri de la Selle a été victime, sans le nommer et a dit, du reste à tort, que sa mère et sa sœur présentes l’avaient relevé ; comme le malheureux jeune homme n’était pas nommé et que M. Gavouyère m’avait vu dans la manifestation et avait vu aussi Maman et Marie-Thérèse, il s’est figuré que c’était moi le blessé, alors que je m’en suis retourné le plus tranquillement du monde avec M. Gavouyère père, M. Jac et d’autres, sans me douter de ce qui se passait en même temps dans la rue Marceau. À 6 heures, nous allons au salut chez les Dominicains, qui ne sont plus 48 comme avant, mais seulement 14, tous leurs novices ayant quitté la France ; si leur maison d’Angers est encore ouverte sans que cela ait donné l’ouverture de poursuites contre eux, c’est qu’après le rejet de leur demande d’autorisation, ils ont formé une demande subsidiaire d’autorisation pour 3 maisons, comme préparatoires aux missions (celles d’Angers, de Paris et de Marseille) ; je crains bien qu’ils ne soient, dans cette nouvelle démarche, les dupes des paroles mielleuses à dessein de l’exécrable Combes, et j’aurais mieux aimé leur voir suivre l’exemple des Capucins et des Oblats !

Semaine du 11 au 17 mai 1903

Angers, lundi 11 mai 1903

Le matin, cours de droit civil. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion chez Mme Mongazon que je ne rencontre pas. Je vais aussi chez M. Jac. Je vais m’entendre avec le docteur Taupard, directeur de l’établissement d’hydrothérapie, aérothérapie etc. du boulevard du Château, au sujet des leçons de gymnastique respiratoire que je dois prendre. Un jeune homme m’arrête dans la rue pour me demander de mes nouvelles ; lui aussi m’avait cru blessé, sur la foi de M. Maurice Gavouyère ; décidément, on veut à toute force faire de moi une victime. Enfin, dans plusieurs salons, Maman qui fait aujourd’hui beaucoup de visites, est obligée de démentir les prétendues blessures que j’aurais reçues ; c’est plus que curieux ! Le soir, nous dînons chez les Magué ; après dîner, je vais à la Conférence Saint-Louis, pour laquelle on avait annoncé une conférence de Roussier ; mais, comme lundi dernier, il fait dire qu’il n’est pas prêt ; décidément ! Il se fiche de nous ; déplacement inutile.

Angers, mardi 12 mai 1903

Cours ordinaires. L’après-midi, je vais faire l’acquisition d’un revolver de poche à 5 coups, calibre 8mm10 ; c’est un joujou qui est fort utile par le temps qui court, car nous en viendrons bientôt à être obligés de nous faire justice nous-mêmes, car l’action du Parquet qui est si implacable contre les adversaires du gouvernement, est d’une faiblesse voisine de la complicité contre les apaches qui cognent sur les Catholiques. C’est ainsi qu’aucun des auteurs des agressions du 23 avril n’a été arrêté à Angers ; et, quant à ceux des agressions de samedi, il en est de même jusqu’à présent, et il n’est probable qu’ils resteront introuvables ; rien d’étonnant à cela, puisque « ces Messieurs » sont les auxiliaires de Combes. L’armurier me dit qu’il a vendu, depuis un mois, un très grand nombre de revolvers ; c’est la guerre civile qui se prépare, déchainée par le gouvernement républicain. À 3 heures, je vais prendre une leçon de gymnastique respiratoire, c’est une Suédoise qui me la donne sous la direction du docteur Topart ; cela consiste à faire certains mouvements et à respirer en même temps de manière à faire entrer dans les poumons la plus grande quantité possible d’oxygène. À 5h ¼, cours d’économie rurale. Max et Marie-Thérèse vont dîner chez le commandant de Chappedelaine.

Angers, mercredi 13 mai 1903

Cours de droit civil. L’après-midi, visite des pauvres. À 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion par le P. (officiellement M. l’abbé) Barbier. Les Magué viennent prendre le thé avec nous et disent « Au revoir » à Marie-Thérèse qui part, avec son mari, pour Sainte-Croix où elle va commencer sa nouvelle vie. C’est le cœur un peu serré que nous lui disons « Au revoir » à 10 heures.

Angers, jeudi 14 mai 1903

Cours habituels. L’après-midi, je vais prendre le thé chez Hervé-Bazin ; je m’y retrouve avec plusieurs camarades : De Kergaradec, De Pontgibaud, Catta, Des Loges, De La Guillonnière, De la Grandière. À 8 heures, réunion de la Congrégation.

Angers, vendredi 15 mai 1903

Le matin, cours ordinaire de droit civil et cours de législation financière à la place du cours de demain. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, je vais avec Segot au Palais pour tâcher de recueillir quelques tuyaux sur l’affaire du frère Charles ; à cause du huis-clos, impossible de pénétrer dans la salle d’audience, mais à 4 heures, nous apprenons que l’affaire, après l’audition des témoins, a été renvoyée à demain pour le réquisitoire, la plaidoirie et le verdict. À 5h ¼, cours de machines agricoles. Le soir, nous avons Nénette à dîner, puis son père et sa mère viennent passer la soirée avec nous.

Angers, samedi 16 mai 1903

Cours de droit commercial. L’après-midi, vers 4 heures, je vais au Palais ; la salle des pas perdus est envahie par une soixantaine d’apaches qui vont sans doute crier ferme si le frère Charles est condamné. Dès la fin de la plaidoirie, le huis-clos est levé et je puis pénétrer au prétoire ; après une demi-heure d’attente, la cour et le jury rentrent et le chef du jury lit le verdict ; il est négatif sur toutes les questions, c’est donc l’acquittement. Quel camouflet pour le Patriote qui avait monté toute cette affaire !!! L’acquittement du frère Charles est sa condamnation ; à la place du frère, je lui intenterais une action en dommages-intérêts, car, très certainement, le Parquet ne marchera pas contre un journal tout dévoué au gouvernement. Les apaches, décontenancés, se portent vers la sortie espérant faire une conduite de Grenoble au frère Charles ; mais celui-ci est sorti par une petite porte ! Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, tout le monde commente le verdict d’acquittement, tous les journaux locaux (sauf le Patriote) publient une édition spéciale. C’est que cette affaire passionnait l’opinion à Angers ; c’était, en effet, un coup monté contre les religieux, comme il y en a eu tant depuis quelques années (comme l’affaire du frère Flamidien à Lille[44], ou celle de l’abbé Santol[45]). Mais les sectaire finiront par renoncer à ce genre d’attaques, car elles ratent toujours ; c’est ainsi que, presque en même temps, 3 frères poursuivis pour attentats à la pudeur ou excitation de mineurs à la débauche viennent d’être acquittés : le frère Charles par la Cour d’assises de Maine-et-Loire ; un autre devant celle du Finistère ; et un 3ème, devant celle de Lot-et-Garonne ; au grand jour de la Cour d’assises, les accusations odieusement échafaudées dans les ténèbres des Loges s’évanouissent comme des fantômes !

Angers, dimanche 17 mai 1903

Je vais à la messe de communion de 8 heures à Notre-Dame. L’après-midi, je commence par me promener du côté des allées Jeanne d’Arc, puis je vais au salut chez les Dominicains. Le soir, les Magué viennent prendre le tilleul. À 2 heures, au Cirque-théâtre, il y a une conférence donnée par le citoyen Renaudel, de L’Action (journal de l’ex-abbé Charbonnel) sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme cette conférence est donnée aujourd’hui même dans plus de 20 villes, par les soins du même comité, les journaux catholiques y voient un plan de la Franc-maçonnerie pour forcer a main au gouvernement et, à la suite de troubles dans les églises, lui faire prendre l’initiative de la dénonciation du Concordat (le gouvernement ne demande pas mieux). On craint donc des troubles dans les églises comme il y en a eu dimanche dernier à Aubervilliers ; aussi une compagnie du génie et un escadron de dragons sont consignés ; mais il ne se passe rien, à Angers du moins.

Semaine du 18 au 24 mai 1903

Angers, lundi 18 mai 1903

Cours de droit civil le matin. L’après-midi je travaille de 2 heures à 7 heures avec une interruption de 45 minutes pour faire une petite promenade à bicyclette. Les journaux racontent avec beaucoup de détails les désordres qui se sont produits dans plusieurs églises envahies par les Révolutionnaires. Sous prétexte d’empêcher d’anciens jésuites sécularisés de parler, l’église de Notre-Dame de Plaisance et celle de Belleville, à Paris, ont été envahies par des bandes d’apaches qui ont voulu escalades les chaires ; mais les Catholiques veillaient ; ils ont été repoussés à coups de gourdins et chassés au-dehors où ils ont attendu la sortie des fidèles pour leur cracher au visage et les bousculer. Néanmoins, les prédicateurs sont restés en chaire et les cérémonies ont suivi leur cours, grâce au dévouement des Catholiques qui ont bravé les coups pour défendre la liberté religieuse. Une dizaine de personnes ont été blessées à Belleville, quelques-unes grièvement. Mais la victoire est restée aux Catholiques. C’est comme cela qu’on doit faire partout ; il faut faire comprendre aux postérieurs de ces énergumènes que nos cannes et s’il le faut nos revolvers sont à leur service pour le jour où ils viendront nous provoquer dans nos églises !!! Notre Seigneur a bien chassé à coup de cordes les voleurs du Temple ! Dans plusieurs villes de province, à Clermont, à Toulon, et ailleurs, graves bagarres à la suite de manifestations de ce genre. Partout, les Catholiques se sont montrés ; c’est bien ! L’heure n’est plus aux paroles, mais aux arguments frappants !

Angers, mardi 19 mai 1903

Cours habituels le matin. L’après-midi, je travaille jusqu’à 5 heures, puis je vais au cours d’agriculture. Le soir, Maman qui arrive du Mans où elle est allée voir Philomène, nous apporte la confirmation d’une triste nouvelle qui courait à Angers depuis deux jours : le Sacré-Cœur du Mans va être fermé. Chaque jour apporte un nouveau deuil pour la liberté ! Ces dames se croyaient à l’abri de toute persécution car leur congrégation était autorisée par une ordonnance de Charles X et un décret de Napoléon III ; mais le gouvernement prétend, ainsi qu’il le fait pour beaucoup d’autres congrégations, que cette autorisation ne visait que la maison-mère et il exige l’autorisation de chaque maison ; comme ces dames n’ont pas fait, après la loi de 1901, de demande d’autorisation (laquelle, d’ailleurs, leur aurait été refusée), on vient de leur signifier d’avoir à fermer leur établissement et à se disperser, et cela à un mois de la fin de l’année scolaire ! Elles renvoient leurs élèves dans quinze jours, et elles-mêmes s’en iront dans un mois. Je préfèrerais les voir rester dans leur maison et s’en laisser arracher de force ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, mercredi 20 mai 1903

Cours ordinaires le matin. L’après-midi, conférence de droit civil ; ensuite, je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, jeudi 21 mai 1903

Le matin, à l’occasion de la fête de l’Ascension, je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, malgré la chaleur, je vais voir de chez M. Baugas les courses bicyclette sur l’avenue Jeanne d’Arc. Le soir, Mois de Marie à la cathédrale.

Angers, vendredi 22 mai 1903

Cours de droit civil. À 1h ¾, conférence de droit commercial. Ensuite, malgré une chaleur de 30°, je vais avec M. Neveu placer des billets de la loterie Saint-Vincent-de-Paul dans le quartier Saint-Serge. À 5h ¼, cours d’agriculture. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. Je reçois une lettre de Xavier me donnant les derniers tuyaux sur la course d’automobiles Paris-Madrid[46], à laquelle il prendra part, et que nous irons voir passer l’oncle Paul et moi ; sa voiture (Clément, légère, 30 chevaux d’après certains journaux, 40 d’après d’autres, peinture jaune et rouge, n°62) se reconnaîtra assez facilement à cause de ces renseignements et des croquis qu’il m’en envoie.

Sainte-Catherine-de-Fierbois (Indre-et-Loire), samedi 23 mai 1903

Cours ordinaires. Tout de suite après, je reviens vite déjeuner et je prends le train de 11h44 pour Tours ; j’y arrive à 2h25 avec un peu de retard ; j’en repars à 2h59 et je retrouve à Saint-Pierre-des-Corps l’oncle Paul, parti d’Angers à 1h ½. Nous montons ensemble dans l’express de Bordeaux et nous descendons à 3h55 à la station de Sainte-Maure. Une voiture (une vraie guimbarde) nous conduit à Sainte-Catherine-de-Fierbois ; en route, nous rencontrons une foule de teufs-teufs qui roulent dans la direction de Bordeaux ; ils sont tous remplis de dames ; nous pensons que ce sont les femmes (ou les maîtresses) des coureurs de Paris-Madrid qui les précèdent à Bordeaux pour assurer le gîte. À Sainte-Catherine, nous descendons dans une auberge où nous retenons 2 chambres, puis nous visitons un magnifique parc entourant le superbe château du marquis de Lussac ; puis le curé nous fait visiter en détail l’église fort ancienne, puisque c’est dans cette église que Jeanne d’Arc envoya prendre son épée, sur l’ordre de ses voix ; elle était cachée sous l’autel et tout le monde ignorait son existence. Une légende dit que c’est l’épée de Charles Martel que celui-ci y aurait laissée lorsqu’il vint prier dans l’église après sa victoire de Poitiers ; une plaque de marbre et plusieurs vitraux rappellent cet épisode. Le curé nous parle beaucoup de notre cousin le vicomte de La Villarmois[47], qui possède un fort beau château (le château de Montgoger) près du village voisin (Villeperdue). Nous nous couchons à 9h ½.

Angers, dimanche 24 mai 1903

Nous nous levons à 4h ¼ et, à 5h ¼, nous sommes sur la grand’route Paris-Bayonne que doit suivre la course Paris-Madrid. Elle est sillonnée d’automobiles et de cyclistes venus pour préparer la voie aux coureurs ou simplement en curieux comme nous. Nous la suivons pendant 5 kilomètres environ, jusqu’au chemin qui s’en détache pour aller à Villeperdue. Là, près d’un groupe très nombreux d’automobilistes, de cyclistes et de curieux, nous nous asseyons sur un des côtés gazonnés de la route et nous attendons le passage de la course. La première voiture qui arrive est le n°3 (type Renault) montée par Louis Renault ; elle passe à une effroyable vitesse, qui doit être ici du 110 ou du 120 kilomètres à l’heure ; il est 7h, 18 ½. Nous sommes à 240 kilomètres du point de départ (Versailles) et cette voiture en est partie à 3h32 ; comme il y a entre Versailles et le point où nous sommes 10 arrêts obligatoires (qu’on appelle neutralisations) d’une durée totale de 97 minutes, Renault a couvert ces 240 kilomètres en 129 minutes !!! Ce qui fait une moyenne de 112, 500 kilomètres à l’heure (près de deux à la minute) ; c’est plus que les trains les plus rapides, mais aussi le bruit courait ce soir à Tours que Renault s’était tué en arrivant à Poitiers. Un quart d’heure après, passe une seconde voiture, le n°14. À 7h 8 ½, passe celle conduite par la trop célèbre Mme du Gast ; partie 29ème, elle passe ici 8ème, elle a donc dépassé 21 voitures en 240 kilomètres (à Versailles il y a un départ toutes les minutes par ordre de numéro, à partir de 3h ½, et comme il y a 286 partants, cela fait durer le départ jusqu’à 7h35). À 8h50, passe Xavier[48] qui est parti à 4h15 ; sa voiture Clément marche à merveille, malgré sa vitesse vertigineuse, il nous voit et nous fait bonjour de la main, nous en faisons sautant, tout cela dans l’espace d’un dixième de seconde. Parti 62ème, il passe ici 30èe, il a donc dépassé 32 voitures, et fait une moyenne de 80 kilomètres à l’heure, c’est gentil pour une voiture légère de 30 ou 40 chevaux (celle de Renault est de 30 chevaux aussi, mais de forme différente). Nous remarquons que les plus rapides sont les voitures en forme de sous-marin, ou encore de ballon dirigeable (tube allongé), elles offrent moins de résistance à l’air. Nous partons à 9h ¼, après avoir vu passer 43 voitures (la dernière qui passe est le N°217, c’est une Mars de 70 chevaux ; partie à 5h40, elle a donc fait les 240 kilomètres en 127 minutes, soit plus vite que Renault ; du 113, 940 à l’heure comme moyenne !!!). Nous étions admirablement placés pour voir les voitures en vitesse, car nous étions  peu près aux deux tiers d’une ligne droite longue de 21 kilomètres, complètement en rase campagne et à un endroit où la route descend légèrement en marchand dans le sens de la course, pendant assez longtemps ; aussi nous voyions développer aux teufs-teufs le maximum de leur vitesse, et on peut certainement compter que ceux qui ont fait dans l’ensemble une moyenne de 80 kilomètres à l’heure passaient devant nous à une allure de 100 à l’heure ; quant à celui qui a fait une moyenne de 114 à peu près, il a dû passer devant nous à une allure de 130 au moins ! À 9h ¼, nous prenons la direction de Villeperdue, situé à 3 kilomètres ½, où nous nous embarquons dans le train de 10h 1, qui nous amène à Tours en une demi-heure ; nous entendons la messe de 11 heures à la basilique Saint-Martin, nous déjeunons à l’Hôtel de l’Europe et nous dispositions à prendre le train de midi 40 quand nous apprenons que ce train n’a que des 1ères, et que, pour le prendre, je devrais non seulement faire supplémenter mon billet de deuxième, ce qui serait acceptable, mais, voulait m’arrêter à Saumur, abandonner complètement mon billet, jusqu’à Angers ; je renonce à mon arrêt à Saumur et j’attends le train de 2h40. Nous nous promenons dans Tours qui présente une grande animation à cause du passage de la grande course ; nous voyons passer les dernières voitures. À Saumur, à 4 heures, je retrouve Papa, Maman, Tante Josepha et Nénette, venus en pèlerinage à Notre-Dame des Ardillers avec les Conférences Saint-Vincent-de-Paul d’Angers qui ont donné rendez-vous à celles de Tours ; je comptais assister aux vêpres de ce pèlerinage, mais l’impossibilité de prendre le train de midi 40 à Tours me les a fait manquer. L’oncle Paul est resté à Langeais pour visiter le château ; il sera à Angers à 9h. À Angers, j’achète un télégramme que vendent des marchands de journaux ; il donne les noms des premiers arrivés à Bordeaux : le premier est Renault (dont on nous avait annoncé la mort) à 11h45. Xavier arrive 10ème à 1h51, ce qui fait, neutralisations déduites, 6h40 (400 minutes, 82 kilomètres 8 à l’heure en moyenne ; il a donc dépassé 52 voitures). Un grave accident s’est produit à Libourne ; une voiture a butté contre un arbre, s’est retournée, son conducteur, M. Lorainne-Barrot[49] a été projeté à 6 mètres en avant et tué sur le coup ; son compagnon est grièvement blessé ; la voiture est en morceaux. Il est probable qu’il y a d’autres accidents. Demain, L’Auto nous donnera d’autres détails. À Bordeaux, il y a un jour complet de repos ; les coureurs n’en repartent que mardi 26, pour faire la seconde étape (Bordeaux-Vitoria), mais, pour ne pas qu’on puisse réparer les voitures à Bordeaux et à Vitoria, elles sont mises sous scellés dès leur arrivée et y restent jusqu’au moment du départ ; sans cette précaution, on ne pourrait pas connaître la force de résistance des voitures. En somme, j’ai passé une excellente journée, favorisée par un temps superbe, et j’ai vu un spectacle des plus curieux.

Départ de la course Paris-Madrid le 24 mai 1903

Quand je pense à ces monstres passés sous mes yeux à des allures de bolides, et quand je reporte ma pensée à 10 années en arrière, je ne puis m’empêcher d’admirer ces ingénieurs qui, en si peu de temps, ont fait faire de pareils progrès à l’industrie des voitures automobiles, à peine naissante alors, et si prospère aujourd’hui !

Semaine du 25 au 31 mai 1903

Angers, lundi 25 mai 1903

Cours de droit civil. Après le cours, j’apprends que la course Paris-Madrid est interdite sur territoire français par arrêté du ministre de l’Intérieur (Combes) pris cette nuit, à la suite des accidents si nombreux qui ont marqué sa première étape. Le fait est que plusieurs journaux signalent 17 morts et 30 blessés, ces chiffres me paraissent fantastiques ! Ce n’est pas Louis Renault qui s’est tué, c’est son frère Marcel Renault, vainqueur de Paris-Vienne l’année dernière, qui s’est grièvement blessé. Une foule d’autres accidents sont arrivés ; ainsi deux voitures se sont renversées, ont pris feu et leurs conducteurs ont été carbonisés. Xavier est arrivé à Bordeaux, non pas 10ème comme le disait une dépêche inexacte d’hier soir, mais 36ème, et comme il était parti non pas 62ème, mais 39ème malgré son numéro (cela provient de nombreuses défections ; ainsi, au lieu de 286 voitures annoncées, il n’en est parti de Versailles que 220), ce n’est pas très brillant ; il n’a guère fait que maintenir son rang. Le vainqueur est Gabriel sur une Mars ; il n’a mis que 5h13 minutes, 31 secondes pour parcourir les 552 kilomètres, ce qui donne une moyenne de plus de 106 kilomètres à l’heure (le sud-express n’en fait que 95) ; aux passages où il pouvait se lancer, Gabriel faisait du 130 à l’heure ; mais il avait la sagesse de ralentir aux passages dangereux.

Voiture de Marcel Renault lors du Paris-Madrid 1903

Quant à Louis Renault, noté premier pour les voitures légères, il a constaté à certains endroits très favorables une vitesse de 143 kilomètres à l’heure ; mais sur l’ensemble il a été un peu inférieur à Gabriel, puisqu’il a mis 5h33 minutes. Le soir, on apprend que le gouvernement espagnol a interdit lui aussi la course sur la demande des journaux, en présence des accidents survenus en France. L’épreuve sportive si intéressante, mais si dangereuse, paraît donc terminée. Qui doit être contente, c’est ma tante Civelli ; elle était si inquiète pour son fils !!! Gageons que, pour une fois, elle aura crié « Vive Combes » ! Le soir, nous allons au Mois de Maris à Notre-Dame. Dans l’après-midi, je vais chez le docteur Sourice pour me faire donner l’ordonnance des douches que je vais commencer ; puis je vais faire une foule d’emplettes avec Maman : gilets, chemises, bottines, vestons d’été etc.

Angers, mardi 26 mai 1903

Cours ordinaires. Après le second cours, je vais prendre ma première douche à l’établissement du Dr Topart boulevard du Château. Les journaux de tous les partis tombent à bras raccourcis sur les automobiles, les automobilistes et leurs courses. Une interpellation est déposée à la Chambre et une autre au Sénat contre le gouvernement qui a autorisé la « tuerie du 24 mai », lit-on partout. C’est un concert presque unanime contre ces malheureux chauffeurs et l’automobile a accompli ce miracle de réunir dans une même opinion les rouges et les blancs, les Jaurès et les Le Provost de Launay, en passant par les Méline et les Waldeck-Rousseau !!! C’est ce malheureux Combes qui paie pour tout le monde, et beaucoup de journaux se déclarent persuadés que le ministère va tomber sur cette question. Malgré mon vif désir de ce résultat, je ne partage pas leur opinion. D’autres déclarent sérieusement que l’industrie de l’automobile est morte à tout jamais !!! Comme si une course à une allure absolument anormale pouvait rien contre l’usage régulier d’un mode de locomotion en somme si commode ! À ceux-là encore je prédis l’insuccès de leurs pronostics, et, cette fois, en le leur souhaitant. C’est absolument comme si, après une catastrophe de chemins de fer (telle celle de Sait-Mandé en 1892, qui a fait mourir 50 personnes) ou un naufrage comme celui de la Bourgogne en 1898 (600 victimes), on déclarait qu’on ne voyagera plus en chemin de fer ou en navire à vapeur, et qu’on va reprendre l’antique diligence ou les trirèmes de nos aïeux !!!

D’ailleurs, on avait beaucoup exagéré hier en parlant de 17 morts et 30 blessés. La vérité, très difficile à démêler, paraît être pour un chiffre moins lamentable ; il semble qu’il faille compter une dizaine de morts (tous des chauffeurs, sauf un soldat, un mécanicien et un cycliste à Angoulême et une femme ailleurs) et un certain nombre de blessés ; ni Renault, ni Lauraine-Barrot, ni Porta qu’on portait hier comme décédés, ne sont morts.

Ce qui se dégage de cette course, c’est que si les automobilistes veulent reprendre leurs expériences, ils doivent s’associer pour créer une route à eux (qu’on appellera autodrome si l’on veut) où ils seront libres de se livrer à toutes les extravagances possibles sans exposer la vie des passants. Il serait bon aussi d’imposer aux constructeurs une limite dans la vitesse de leurs voitures. Mais de là à interdire la construction des automobiles qui constituent aujourd’hui une des principales, sinon la première des industries françaises, il y a un abîme qu’il faut être insensé pour franchir.

L’après-midi, je travaille tout le temps, sans aller au cours d’agriculture ; en raison de l’approche de l’examen de droit, je supprime à partir d’aujourd’hui les cours d’agriculture. Le soir, je vais à la musique au Mail.

Angers, mercredi 27 mai 1903

Cours de droit civil. Après le cours, je vais prendre une douche boulevard du Château. Une lettre de Tata Mimi nous apprend que Xavier a eu un léger accident à sa voiture à 3 kilomètres de Bordeaux : l’arbre de la manivelle s’est cassé ; ce qui l’a retardé. C’est ce qui explique qu’il n’ait pas figuré au classement donné dans L’Auto hier et dans celui d’avant-hier. Xavier part pour Madrid en chemin de fer, sa voiture n’était pas prête à se remettre en route ; il ne veut pas manquer la réception que les Espagnols préparent aux chauffeurs français, car plus de 100 voitures ont passé la frontière, mais elles ne marchent qu’à l’allure de touristes ainsi que le leur permettent les termes de l’interdiction de la course en Espagne. J’écris à Xavier à Madrid pour l’inviter à s’arrêter à Angers à son retour ; j’adresse ma lettre au président du Royal Automobile-Club, rue d’Alcalá, en le priant de la remettre à Xavier, j’espère qu’ainsi elle lui parviendra. L’après-midi à 4h ½, conférence de droit civil ; à 5h ½, cours de religion. Après dîner, Mois de Marie. Par le courrier du soir, je reçois une carte postale de Xavier partie ce matin d’une station espagnole ; il me dit qu’il va à Madrid par train spécial.

Xavier Civelli de Bosch (1878-1924) au volant d’une Grégoire (1906), photographie par l’agence Rol –  Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, EI4-13 (boîte 109)

Angers, jeudi 28 mai 1903

Cours de droit commercial seulement ; le cours de législation financière aura lieu demain. Ensuite, douche. L’après-midi, je travaille dans ma chambre ; il y a vers 3 heures ½ un violent orage de pluie et de grêle ; pluie diluvienne pendant une demi-heure, forts coups de tonnerre, puis le temps se débrouille et je puis sortir. Le soir, réunion de la Congrégation, après laquelle je vais entendre un morceau de musique au Mail. Maman a enfin reçu de M. de Barescut le texte du toast qu’il a prononcé au dîner de mariage de Marie-Thérèse ; nous l’avons trouvé si bien que je veux le copier dans mon journal ; le voici :

Toast prononcé au mariage de Mademoiselle Marie-Thérèse Estève de Bosch et de Monsieur Max du Pin de Saint-Cyr par leur oncle Monsieur de Barescut, à Vinça le 18 avril 1903

« Ma chère Nièce,

Mon cher Neveu,

On dit que les mariages sont écrits au Ciel. Je n’ai qu’à jeter les yeux sur vous pour être persuadé de cette vérité.

En Bretagne, lorsqu’un mariage est parfaitement assorti, comme le vôtre, on dit du Monsieur qu’il a trouvé sa paire, et de la Dame qu’elle a trouvé son pair, ce qui veut dire qu’il y a parité en toutes choses.

Il y a quelques instants, à l’église, des voix éloquentes ont dit votre parité d’origine et l’illustration de vos familles.

Je tiens à vous laisser sous le charme de ces paroles et je veux simplement ajouter qu’il y a encore harmonie parfaite de l’âge, parité de beauté physique et morale ; mêmes sentiments, même credo, mêmes espérances. Elles se réaliseront certainement, ces espérances, et votre union sera parfaite comme celle du chêne et du lierre, du soleil et de la lumière, de la fleur et de son parfum.

Monsieur, vous êtes chez nous depuis quelques jours à peine, et vous avez déjà conquis toutes nos sympathies. En échange des bons souvenirs que vous nous laisserez, pouvons-nous espérer que nous ne serons pas oubliés ?

Rentré au manoir de vos pères, vous vous souviendrez de notre Roussillon, de ses plaines aux cultures variées et fertiles, de la bonté et de l’abondance de ses sources, du cristal de nos rivières, et de cette montagne qui est en face de nous, si belle lorsque sous les feux du jour, sa base prend toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, belle surtout lorsque, comme en ce moment, le soleil couchant lance sa dernière tangente d’or sur ses neiges éternelles.

Vous l’oublierez d’autant moins, cette montagne enchanteresse, que votre charmante compagne vous la rappellera les soirs d’automne, en chantant la suave mélopée qui lui est dédiée et dans laquelle notre poète catalan vous fiat une invitation que vous avez déjà saisie ;

Dès le début, il s’écrie :

« Et parmi ces fleurs de la montagne, fleurs d’été et fleurs d’automne, fleurs d’hiver et de printemps, fleurs de soleil et fleurs de neige, je prendrai les plus belles ».

C’est ce que vous avez fait, et parmi nos jeunes filles, fleurs du Roussillon, vous avez choisi une des belles parmi les belles.

Vous n’oublierez pas les cœurs catalans : ils ont sans doute les défauts de leurs qualités ; mais nulle part, vous ne trouverez autant de franchise, autant de loyauté : ils sont tous fidèles à leur Dieu, fidèle à leur Patrie, fidèles à tous leurs serments.

Vous n’oublierez pas surtout cette charmante réunion, cette guirlande de fleurs qui entoure cette table, ces Dames et ces jeunes filles, voilant sous leur distinction personnelle et la diversité de leur grâce, la similitude de leur beauté. Oui, ce sont bien des sœurs ! « Et facies unaqualem decet esse sororum ».

Madame,

Je me reprocherais de ne pas payer dans une circonstance aussi solennelle le tribut de mes souvenirs à ceux des vôtres que j’ai particulièrement connus.

À vos oncles et à vos tantes d’Ille. Ce qu’ils étaient, demandez-le aux pauvres, ils vous renseigneront mieux que moi.

Je veux saluer votre grand-père, colonel du génie… À l’éclat de ses services militaires, il joignait, sans ostentation comme sans respect humain, la pratique de toutes les vertus chrétiennes.
Votre grand-mère, plus âgée que moi, avait guidé les premiers pas de mon enfance, et j’ai toujours conservé le meilleur souvenir de la distinction de sa personne et de l’excellence de ses qualités.

Je salue en votre père le parfait chrétien, l’homme du Devoir, le savant et le professeur que sa haute intelligence a désigné pour élever la jeunesse de nos écoles dont la France attend son relèvement.

Je ne dis rien de Madame votre mère ; sa modestie me défend de dire tout le bien que je pense d’elle ; mais elle ne peut m’empêcher de lire dans tous nos cœurs et de déposer à ses pieds l’hommage de leur admiration et de leur respect.

Quant à Madame de Lazerme, votre grand’mère, je lui en demande bien pardon, mais qu’elle me permette de dévoiler un secret de son cœur qui vient de m’être révélé.

Lorsqu’il y a un instant, elle a mis les pieds dans ce salon, son regard voilé s’est porté sur le portrait de son cher disparu qui domine cette réunion[50].

À ce moment, moi aussi je regardais la belle tête de mon ami d’enfance, aux relations si sûres. Sous le regard de celle qu’il eut pour compagne, cette tête s’est éclairée, ses yeux ont repris de la vie, sa bouche s’est entr’ouverte comme pour dire une prière.

Que dis-je ? Sous son cadre de verre j’ai vu, j’ai entendu les battements de son cœur, et sa main droite s’et levée pour bénir ses enfants.

Après la bénédiction du prêtre, celle des aïeux, et comme dans nos villes, l’éclairage de la nuit est installé au moyen d’un double courant, de même le double courant de cette bénédiction – celui de la Terre allant au Ciel, et celui du Ciel revenant sur la terre – s’est arrêté sur vos fronts inclinés. Il sera leur égide, leur force, leur gloire et leur lumière.

Aurai-je la consolation de voir le complet développement votre bonheur ? Je n’ose l’espérer. À mon âge, je n’attends rien des jours.

Dans les forêts du Nouveau Monde, sur les bordes du Meschacébé, Chateaubriand, le grand vaincu de la vie, s’écriait :

« Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient jamais d’aucun rivage heureux ».

Je me fais l’application de cette parole. Dans ce voyage de la vie, qui est bien un voyage en chemin de fer, soit par la rapidité de la course, soit par les accidents qu’elle entrave, colis meurtri, épave brisée par de grandes et de nombreuses douleurs[51], j’arrive enfin à destination et je n’ai pas, au départ, pensé à demander à l’Éternel distributeurs de billets un coupon de retour, mais je consulterai mon indicateur, et s’il me reste encore quelques kilomètres à parcourir, ils me donneront, je l’espère, la consolation de voir votre bonheur complet, et je pourrai alors répéter avec vérité ce que je disais au début de mon toast, comme une aspiration et comme une espérance :

« Oui, vraiment, votre mariage était écrit au ciel ».

C’est dans ces sentiments que je lève mon verre en votre honneur ».

Ce toast, très applaudi, et qui méritait bien de l’être, a été suivi de celui de M. de La Bardonnie ; nous n’avons pas le texte de ce dernier. Je suis heureux d’avoir pu consigner dans mon journal les paroles, si bien empreintes de l’esprit familial, du bon M. de Barescut.

Angers, vendredi 29 mai 1903

Le matin, cours de droit civil et de législation financière. À onze heures 44, Papa part pour Biarritz où il va passer 3 jours pendant le congé de la Pentecôte pour voir si tout est en état à la villa. À 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite douche.

Angers, samedi 30 mai 1903

Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je regarde de ma fenêtre le concours hippique qui est terriblement saucé car il pleut presque toute l’après-midi ; aussi, peu de monde dans les tribunes ; Jacques Hervé-Bazin vient de 3h à 5h ½ pour regarder le concours. Ensuite, je vais me confesser. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 31 mai 1903

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À cause de la pluie, je ne vais pas à une balade en bécane organisée par Hervé-Bazin, Hardouin-Duparc etc. L’après-midi, le concours hippique est mouillé. Jacques des Loges vient à 2h ½ à 4h y assister des fenêtres du second. À 4h ½, je vais au salut à la chapelle de l’Adoration, celle des Dominicains étant fermée par ordre du gouvernement de la R.F. (devise : liberté (oh oui !!!), égalité (et les loges maçonniques, quand les fermera-t-on ?), fraternité (de guerre civile)). Le soir, nous avons à dîner les Magué et Jaques Hervé-Bazin.

Juin 1903

Semaine du 1er au 7 juin 1903

Angers, lundi 1er juin 1903

Maman part pour le Mans par le rapide de 10h25 pour aller chercher Philomène obligée par la fermeture du Pensionnat du Sacré-Cœur du Mans, de quitter cet établissement 3 semaines avant son examen du brevet et 7 semaines avant les vacances. Jusqu’à la signification brutale d’avoir à se disperser dans le délai d’un mois, les religieuses du Sacré-Cœur du Mans se croyaient parfaitement en sûreté, car leur maison avait été particulièrement autorisée par un décret de Napoléon III ; mais elles ont été tirées de leur quiétude par l’arrêté de fermeture motivé sur une interprétation vraiment monstrueuse de leur autorisation : le gouvernement a le cynisme de soutenir que leur maison n’est pas autorisée parce qu’à l’époque de l’autorisation elles n’étaient pas dans le même local ; depuis le changement de local, dit Combes, l’autorisation n’existe plus !!! J’aime à croire que ces dames auraient gain de cause si elles allaient devant les tribunaux ; je ne sais si elles le feront. Je vais déjeuner chez les Magué. L’après-midi, le concours hippique débute par une forte averse, puis, vers 2h ½, le temps se met au beau et c’est par un beau soleil que se termine la journée ; aussi, tribunes combles et superbes toilettes ; j’y vais vers 3 heures, et j’y rencontre un tas de monde de connaissance ; beaucoup de personnes venues des villes voisines. À 8h24, je devais aller avec les Magué aller attendre Maman et Philo à la gare, mais à 7h je reçois une dépêche de Maman me disant qu’elle arrivera à minuit ; je préviens une voiture d’aller l’attendre.

Angers, mardi 2 juin 1903

Cours ordinaires ; ensuite douche. L’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je vais me faire couper les cheveux. Au retour, j’assiste sur le boulevard à une dispute, je diras même à une rixe, entre apaches qui trainaient un de leurs camarades ivre-mort et voulaient le ramener chez lui, et agents de police qui voulaient le leur arracher pour le mener au poste ; les apaches étaient vainqueurs et amenaient leur victime (cars ils trainaient sur le sol ce malheureux absolument inanimé, comme mort) lorsqu’un renfort de police arriva et parvint à le leur arracher ; mais les apaches, furieux, tiraient le couteau et menaçaient et insultaient les agents que moi et quelques individus nous avons entourés un moment pour les protéger car ils étaient incapables de faire un mouvement, occupés qu’ils étaient tous à porter l’auteur de tout ce trouble. Il faut dire que le nombre des apaches avait beaucoup grossi ; à un coup de sifflet de l’un d’eux, il en était sorti de tous les coins. Le soir, nous allons au Mois du Sacré-Cœur, chapelle de l’Adoration, avec Tante Josepha et Nénette. Philomène, arrivée cette nuit, commence ses leçons avec M. Delahaye et la supérieure des Ursules, afin de ne pas perdre un seul jour dans la préparation de son examen.

Angers, mercredi 3 juin 1903

Cours de législation financière seulement, M. Jac étant malade ; l’après-midi à 5 heures, conférence de droit civil. Le matin, Papa arrive de Biarritz ; il a refusé une location de 2500 fr. pour les mois de juillet, août et septembre (ce qui nous permettait de jouir de la villa en octobre) parce qu’elle était offerte par des Juifs ; il a préféré perdre cette location que d’introduire des Youtres dans la ville Sainte-Cécile ; bravo !!! Si tout le monde faisait comme ça, les sales Youpins n’auraient plus qu’à retourner dans leur ghetto.

Angers, jeudi 4 juin 1903

Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps. Tante Josepha vient dîner avec nous. Le soir, congrégation.

Angers, vendredi 5 juin 1903

Cours de droit commercial pour remplacer celui de droit civil, M. Jac étant malade. À 1h ¾, conférence de droit commercial ; ensuite douche. Le soir, nous allons tous au salut à l’Adoration. Le matin, je vais à la messe de communion de Notre-Dame à l’occasion du premier mercredi du mois.

Angers, samedi 6 juin 1903

Cours de droit commercial. L’après-midi, douche. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul, Papa et moi nous y sommes presque seuls. Le matin, on apprend à la Faculté que l’état de M. Perrin, qui était malade depuis deux jours, s’est subitement aggravé ; il a été pris hier soir d’une congestion cérébrale et les médecins étaient très inquiets ; je vais prendre de ses nouvelles et son fils me dit que la nuit a été assez tranquille, mais le danger reste grand.

Angers, dimanche 7 juin 1903

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’assiste à la cérémonie de la première communion à l’externat Saint-Maurille ; le petit Bernard de Soos et le petit Yves Jac ont fait ce matin leur première communion. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 8 au 14 juin 1903

Angers, lundi 8 juin 1903

Le matin à 9h ½, je vais à la Faculté, mais M. Jac vient nous dire lui-même qu’il ne peut pas nous faire cours ; il a fait un effort pour assister à la messe d’action de grâce à l’externat, mais cela l’a fatigué beaucoup et il rentre chez lui ; il espère pouvoir nous faire cours demain à 8 heures. Je lis dans les journaux le récit du terrible abordage entre l’Insulaire et le Liban, près de Marseille, à la suite duquel le Liban et 150 de ses passagers ont péri. On devrait, franchement, chercher un système plus perfectionné de signaux ; lors de la catastrophe de la Bourgogne en 1898, on avait eu cependant une bonne leçon ! La semaine qui commence aujourd’hui verra, sans doute, des « journées » à Angers. En effet, les Capucins d’Angers, ainsi que ceux du Mans, passent en appel vendredi, et il y aura sans doute, ce jour-là, manifestation et contre-manifestation ; ce qui est à craindre, c’est que le préfet ne prenne prétexte de ces troubles pour mettre le maire en demeure d’interdire la procession de dimanche prochain en vue de laquelle, d’ailleurs, socialistes et apaches font ouvertement les préparatifs de désordres. Que fera le maire ? Son devoir serait de réquisitionner la force armée pour protéger la liberté des Catholiques ; mais ne se laissera-t-il pas intimider et ne prendra-t-il pas un arrêté d’interdiction ? C’est ce que beaucoup se demandent. D’ailleurs, il est à craindre qu’en cas de refus de sa part, le préfet ne prenne l’arrêté à sa place. Aussi beaucoup de personnes pensent qu’il serait prudent de ne pas manifester vendredi afin de sauver la procession, et de se réserver pour dimanche ; mais cela sera difficile, car des Catholiques manceaux viennent jusqu’à Angers escorter leurs Capucins ; peut-on, dans ces conditions, s’abstenir ? Et, d’ailleurs, cela empêchera-t-il e préfet d’interdire la procession ? Je ne le pense pas. Enfin, nous sommes prêts à suivre le mot d’ordre ! Papa part ce matin à 11h ½ pour Angoulême où il va, comme les deux années précédentes, présider le concours des collèges qui a lieu sous le patronage de l’Université catholique ; mercredi, il ira voir Marie-Thérèse à Sainte-Croix. M. Perrin va beaucoup mieux ; heureusement ! Car sa mort eût été un vrai malheur pour les Catholiques d’Angers, qu’il défend avec le plus grand talent devant les tribunaux quand leurs droits sont méconnus. Il devait plaider vendredi pour les Capucins devant la Cour d’appel ; mais il ne le pourra hélas ! pas, car il aura besoin de plusieurs mois de repos. Le soir, Conférence Saint-Louis, travail de Des Monstiers-Mérinville.

Angers, mardi 9 juin 1903

À 8 heures, je vais à la Faculté, mais M. Jac, plus malade, ne peut pas encore nous faire cours ; à partir de demain, M. Coulbault fera le cours de code civil à sa place. À mon retour, je travaillais dans ma chambre, lorsque je suis interrompu par un incident comique : Maman m’appelle dans sa chambre et me montre sur son lit, 3 petits chats auxquels la chatte Coucou vient d’avoir l’inconvenance de donner le jour à cet endroit !!! Coucou et l’autre chatte Grisou lèchent à qui mieux cette progéniture sur le couvre-pieds de Maman, qui est dégoûtant et hors d’usage désormais. Les jeunes chats s’en vont bien vite… ad Patres ; et, quant aux chattes, puisqu’elles prennent de ces libertés, on va leur interdire l’accès des chambres. Mais de quel fou-rire nous avons tous été pris à ce spectacle !!! J’écris tout de suite cet événement à Marie-Thérèse qui, demain à Sainte-Croix, passera un bon moment avec Papa en lisant ma lettre ! L’après-midi, je travaille à peu près tout le temps ; le soir, Tante Josepha et Nénette viennent dîner avec nous. Après dîner, congrégation au lieu de jeudi ; ensuite, je vais un moment à la musique au Mail.

Angers, mercredi 10 juin 1903

Le matin, cours de droit civil par M. Coulbault et de législation financière. L’après-midi, je reçois une convocation de M. Stanislas de La Morinière[52] pour une réunion à la salle des Quinconces, demain soir à 5 heures, dont le but est d’assurer la protection de la procession de dimanche ; c’est qu’en effet, les Socialistes et les apaches, excités par des meneurs venus de Paris, se préparent ouvertement à y promener le drapeau rouge, à insulter le Saint-Sacrement par des chants révolutionnaires et peut-être à frapper les Catholiques ; mais, nous sommes décidés à ne pas nous laisser faire. Le soir à 8h, j’assiste dans une des salles de la rue des Quinconces à une première réunion d’une quinzaine de personnes qui arrête le plan de défense qu’on proposera à l’assemblée beaucoup plus nombreuse de demain. Ainsi, nous en sommes venus à être obligés de nous armer pour permettre à une procession de sortir ! N’est-ce pas le prélude de la guerre civile ? Ou, plutôt, la guerre civile n’est-elle pas commencée après ce qui s’est passé dans plusieurs églises de Paris ? Thiers disait : « La République finira dans l’imbécillité ou dans le sang », mais je dis « dans l’imbécilité et dans le sang » ; imbécillité, en effet, que de voir un prétendu gouvernement hypnotisé par le spectre des prêtres et des moines et uniquement occupé à leur faire la guerre, alors que toute l’Europe se préoccupe de questions économiques, militaires, coloniales, financières, en un mot de ce qui fait vivre un pays et non de ce qui le tue ; sang, car il a déjà coulé sur bien des points du territoire, et la politique des fous-furieux des Combes, Loubet, André et tutti quanti, est bien faite pour nous plonger de plus en plus dans la guerre religieuse et dans la guerre civile.

Angers, jeudi 11 juin 1903

Le matin, cours de MM. Buston et Saint-Maur. L’après-midi, je vais avec Tante Josepha choisir une très jolie canne avec poignée en argent ciselé qu’elle m’offre pour ma fête ; ensuite, je reçois la visite de l’abbé de Falguières, de passage à Angers. J’apprends par une dépêche à la Société générale l’horrible massacre de Belgrade : le roi et la reine de Serbie assassinés ce matin pendant leur sommeil, un frère et deux sœurs de la reine, trois ministres, des généraux et une partie de la garde massacrés aussi, c’est atroce et, vraiment, on est tenté de se demander si un pays aux mœurs si sauvages est digne de l’indépendance que l’Europe lui assure. Il y a 2 versions sur ce massacre : la 1ère, officielle, dit que c’est un coup d’État militaire fait pour donner le trône au prince Karageorgewitz (reste à savoir si les puissances signataires du traité de Berlin vont accepter ce nouveau roi proclamé par l’armée serbe) ; la seconde dit que le roi, décidé à divorcer, a voulu faire enlever la reine par des amis dévoués, que la reine a résisté, qu’il en est résulté une bagarre dans le Palais, au cours de laquelle toutes ces morts se sont produites ; la 1ère me paraît plus véridique puisque l’armée a immédiatement acclamé le nouveau roi et qu’un nouveau ministère a été formé sur-le-champ : ça devait être un coup monté. À 5 heures, j’assiste à la séance des Quinconces ; nous sommes une cinquantaine, les dispositions prises hier pour la procession sont adoptées et on décide de manifester demain en faveur des Capucins ; quelques personnes craignent que cela compromette la procession, mais la majorité s’étant déclarée pour la manifestation, tout le monde va s’y préparer ; moi-même, je me mets à parcourir la ville pour donner le mot d’ordre et indiquer le lieu du rendez-vous à tous nos amis que je rencontre : je le dis à plus de dix personnes. Le soir, salut à l’Adoration et musique. À la réunion des Quinconces assistaient quelques représentants des corporations ouvrières qui prennent une si belle part, tous les ans, à la procession du sacre. Je suis frappé de l’autorité qui s’attache à ces corporations, du respect avec lequel on écoute le président de l’une d’elles, un simple ouvrier cependant ; il parle d’égal à égal aux Messieurs de la société qui sont là (et dont beaucoup appartiennent à la noblesse) et au président de notre réunion, le comte de La Morinière ; c’est que cet ouvrier n’est pas seul ; au moyen de l’association, il a su grouper autour de lui des intérêts et des droits, il parle en leur nom et il devient l’égal des plus huppés aristocrates. Imagine-t-on quelle devait être l’autorité et le prestige des chefs des puissantes corporations de l’ancienne France ? Et comme, dans une société organisée, ayant ses cadres, tout s’harmonise ? La Révolution, sous prétexte de tout égaliser, a tout abaissé, a brisé tous les moules et est arrivée à un résultat contraire à ses prévisions ; elle a facilité toutes les tyrannies en laissant l’individu isolé en face de l’État tout-puissant. Si l’on veut revoir l’ordre régner dans notre pays, il faudra bien qu’on revienne à l’association qui permet aux droits et aux intérêts de se grouper et de parler haut. Un pas a été fait dans ce sens, un grand mouvement d’idées y porte tous les vrais patriotes ; espérons qu’il sera fécond en résultats !

Stanislas Le Bault de La Morinière (1852-1936), comte de La Morinière

Angers, vendredi 12 juin 1903

Le matin, droit commercial et procédure. L’après-midi à 3h ½, je suis sur le Champ de Mars ; j’y retrouve beaucoup d’amis, le nombre de ceux-ci grossit peu à peu et, à 4h ½, quand les Capucins sortent de l’audience des appels correctionnels, une foule d’environ 500 personnes, presque tous des hommes bien armés, leur fait escorte ; presque pas d’adversaires, à peine quelques agents de police. Aussi va-t-on très vite jusqu’au couvent sans un cri ni de part ni d’autre. Quelle différence avec la journée du 9 mai ! Les apaches se réservent-ils pour dimanche ? On croit connaître le vrai motif de l’affreux massacre de Belgrade : c’est un coup d’État militaire causé par le mécontentement profond qu’avait ressenti la Serbie du mariage de son roi avec Mme Draga ; Alexandre, qui sentait venir l’orage, avait l’intention de divorcer pour sauver son trône et sa vie, mais on ne lui en a pas laissé le temps ; la cause immédiate de cet horrible attentat est le bruit qui courant depuis quelques jours dans le pays que la Skouptchina allait proclamer successeur du roi et héritier de la couronne un frère de la reine Draga, homme ignorant et de mœurs dissolues. Quant aux circonstances qui ont accompagné l’assassinat, impossible de les connaître ; les uns disent que le roi et quelques fidèles se sont énergiquement défendus, d’autres prétendent que les souverains ont été massacrés dans leur lit ; il sera très difficile de démêler la vérité. Quoiqu’il en soit, l’émotion soulevée dans le monde entier par ces affreuses nouvelles est immense : les journaux y consacrent la moitié de leurs colonnes ; ce n’est partout qu’un cri d’horreur. Je reçois plusieurs cadeaux de Papa, Maman, Marie-Thérèse, Philomène, Bonne Maman, à l’occasion de ma fête. Le soir, salut à l’Adoration.

Angers, samedi 13 juin 1903

En l’honneur de la fête de Saint Antoine, je vais faire la sainte communion à la messe de 7 heures à Notre-Dame. Nous déjeunons tous chez les Magué (l’oncle Paul est rentré hier matin de Vienne) ; à 11h ½, composition de droit commercial ; ensuite douche. Le soir, nous allons au salut à l’Adoration.

Angers, dimanche 14 juin 1903 (Fête-Dieu)

Je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame ; puis, armé d’une canne matraque, ayant mon revolver dans ma poche, je me rends à la salle synodale à l’Évêché où se réunit l’Université avant de prendre part à la procession. Sur la place Sainte-Croix, de nombreux groupes d’hommes armés sont là pour protéger la sortie ; il y a aussi des adversaires ; le citoyen Laurent Tailhade[53], venu exprès de Paris, leur fait un petit laïus dont le sens est celui-ci : « Citoyens, vous braverez ceux qui insultent la république chez elle », on sait ce que cela veut dire. Mais les apaches auront à lutter contre le sentiment de toute la population, car les rues sont aussi bien pavoisées que les années précédentes ; d’ailleurs, les mesures sont bien prises : un groupe d’hommes passe en tête de la procession sous la direction de M. de Grainville, ancien capitaine de cuirassiers ; les Socialistes en chantant l’Internationale mais sans drapeau rouge (ils reculent sur ce point) précèdent ce groupe, dont les sépare une escouade de police, au nombre d’une cinquantaine à peine, c’est leur manière de prendre part à la procession ; divers groupes d’hommes sont massés sur plusieurs points du cortège ; je passe avec les étudiants de l’Université en avant du clergé (nous avons tous d’énormes cannes) ; le groupe le plus important entoure le dais (1500 hommes au moins) ; de plus, des groupes stationnent aux endroits les plus dangereux, notamment aux ponts et au tertre Saint-Laurent ; enfin la police et la gendarmerie nous protègent, grâce à la bonne volonté du maire d’Angers, M. Bouhier, qui a refusé d’interdire la procession comme le préfet le lui demandait officieusement. Nous chantons presque tout le temps le cantique : « Nous voulons Dieu » dont le refrain est caractéristique :

« La liberté sur terre

Est fille de la foi

Nous voulons Dieu, c’est notre père

Nous voulons Dieu, c’est notre roi ».

Au tertre Saint-Laurent, les apaches au nombre d’environ 150 ou 200 poussent d’affreuses vociférations, mais la police, les gendarmes et les Catholiques à qui est confiée la garde du tertre et du reposoir les maintiennent. D’ailleurs, la vue du nombre immense d’hommes qui arrive avec la procession les calme bientôt. La procession se masse autour du reposoir en chantant le « Parce Domine » et « Nous voulons Dieu » ; tout le monde chante, même les personnes massées en curieux sur le tertre et sur les maisons voisines (jusque sur les toits), et comme on peut évaluer cette foule à 12 ou 15.000 personnes, on peut se faire là une idée de l’immense clameur qui s’élève du tertre, c’est de la frénésie ! Les musiques accompagnent ; quant aux cris et aux sifflets des apaches, ils sont absolument couverts par cette clameur. Au moment de la bénédiction, l’enthousiasme redouble, tous les chapeaux s’élèvent au sommet des cannes, les mouchoirs s’agitent et l’immense foule crie « Vive Jésus-Christ !!! » C’est un spectacle merveilleux et impressionnant au possible, les Socialistes eux-mêmes doivent en être émus ; ils se vengent en faisant le geste de cracher sur le Saint-Sacrement, et en dépliant les journaux révolutionnaires La Lanterne, L’Action, mais on les méprise. Le retour s’effectue sans incident jusqu’à l’angle de la rue Baudrière et de la rue Saint-Laud ; les apaches venus du tertre sont massés là et l’un d’eux ayant frappé un prêtre (du reste, on l’arrête aussitôt et on le mène au poste), nos amis se précipitent les cannes levées, quelques coups sont échangés, mon groupe étant à une cinquantaine de mètres de là, nous accourons au plus vite, mais hélas trop tard, l’incident était déjà terminé. Au retour lors dans la cathédrale, Monseigneur remercie les Catholiques d’Angers de cette superbe manifestation de foi. C’est bien le mot qui convient à la procession d’aujourd’hui ; elle a été une protestation contre les persécutions gouvernementales, protestation de ceux qui y ont pris part et des personnes dont les maisons étaient situées sur son passage, car les rues étaient magnifiquement décorées. Quant à la contre-manifestation, elle a été un vrai four ; les contre-manifestants qui n’étaient qu’une poignée ont été tenus en respect par la vue de nos cannes qu’ils savaient prêtés à s’abattre sur eux en cas de provocation. C’est ainsi qu’on devrait toujours faire ; si les Catholiques se montraient toujours, leurs adversaires rentreraient sous terre. Le pauvre ci-to-yen Tailhade a dû s’en retourner tout confus à Paris ! Sa conférence d’hier soir pour réchauffer le zèle des « compagnons » angevins n’a guère eu d’écho ! Mais il a pu voir que les Catholiques d’Angers savaient se montrer : M. de La Morinière comptait sur 2000 hommes, il y en a eu 6 à 8000 à suivre la procession ; ces chiffres se passent de tout commentaire ! Le soir, les Magué viennent prendre le thé.

Laurent Tailhade (1854-1919), par Nadar

Semaine du 15 au 21 juin 1903

Angers, lundi 15 juin 1903

Le matin, à l’Université, j’apprends les événements de Nantes : le préfet juif Hélitas ayant, hier à 7h du matin, interdit la procession qui devait sortir à 9 heures, une immense foule de Catholiques s’est portée sur la place Saint-Pierre ; du porche, l’évêque lui a donné la bénédiction, puis une bande 600 à 800 socialistes l’ayant attaquée au chant de l’Internationale, une mêlée terrible s’en est ensuivie dans laquelle la police et la gendarmerie ont été complètement débordées ; deux socialistes ont été tués, nombreux blessés de part et d’autre, puis 15.000 personnes se portent sur la Préfecture ; une délégation s’introduit dans les appartements du préfet ; pendant ce temps, l’immense foule fait irruption dans la cour de la Préfecture brisant tout sur son passage ; le concierge a à peine le temps de barricader les portes du monument, sans quoi la Préfecture entière eût été mise à sac ; en même temps, les Catholiques élevaient des barricades dans les rues voisines en sorte que la troupe et la gendarmerie n’ont pu approcher. Bravo pour nos amis Nantais !!! Ils ont répondu comme il le fallait à la provocation des bandits qui nous oppriment. Si le préfet d’Angers avait interdit la procession comme on l’avait craint un moment, nous étions décidés à aller manifester dans la Préfecture (cette résolution avait été prise à la réunion du jeudi, salle des Quinconces) ; de graves incidents se seraient certainement produits. À Paris, Combes-la-défroque avait interdit aux curés de la Madeleine, de Saint-Sulpice, de Saint-Augustin et d’une autre église de faire leur procession à l’extérieur de l’église (mais à l’intérieur des grilles) comme les autres années ; ces curés ont fait des interdictions de Combes l’usage qu’elles méritaient, et les processions ont eu lieu quand même plus belles que jamais protégées par nos amis catholiques et nationalistes venus en grand nombre et décidés à assommer le premier qui troublerait la cérémonie. À Dunkerque, Lyon, Brest, Le Havre, Montélimar, etc., les processions ont eu lieu malgré les provocations des Socialistes ; de violentes bagarres se sont produites dans toutes ces villes, mais la rue est restée aux Catholiques. Bravo ! Les Catholiques enfin se réveillent et commencent à s’apercevoir que « la liberté ne se demande pas ; elle se prend ».

Angers, mardi 16 juin 1903

Le matin, cours habituels. L’après-midi, avant de me mettre au travail, je vais avec papa chez ses pauvres pour l’aider à mesurer leurs logements pour l’enquête que la Commission des logements ouvriers a demandée aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Le soir, réunion aux Quinconces d’environ 80 catholiques pour décider quelles mesures de défense on prendra dimanche prochain ; c’est toujours M. de La Morinière qui préside. La chose est plus difficile que pour dimanche dernier, car, au lieu d’une procession, il y en a 10 à défendre (6 le matin et 4 le soir), nos forces devront donc se diviser, et les Socialistes auront plus de chances de succès en se portant en masse sur une seule procession. Nous décidons que les paroisses se prêteront un mutuel appui : celles qui n’ont pas de procession le matin enverront leurs hommes à celles qui en ont et vice versa. Saint-Joseph enverra le matin ses hommes à Saint-Serge et le contraire le soir ; Notre-Dame et la cathédrale sont associées de la même façon ; de même la Madeleine et Saint-Léonard (cette dernière sera renforcée par les étudiants de l’Université à cause des groupes socialistes des carrières), Saint-Laud se suffira à cause du voisinage des casernes et des grands appuis que lui procurer la Patronage de Notre-Dame-des-Champs ; dans la Doutre, les hommes de la Trinité iront, le matin, moitié à Saint-Jacques et moitié à Sainte-Thérèse ; l’après-midi, les hommes de ces 2 paroisses iront à la Trinité. Enfin, la procession de Saint-Maurice qui a lieu la dernière à 5 heures, sera protégée par les hommes de presque toute la ville ; les Socialistes trouveront donc partout à qui parler ; j’irai le matin à Saint-Serge, qui est ma paroisse, et l’après-midi à Saint-Joseph et à Saint-Maurice ; c’est d’ailleurs pour Saint-Serge, à cause du quartier de la route de Paris où passe la procession et pour Saint-Maurice que l’on craint surtout des troubles. Les curés des paroisses convoqueront avant dimanche tous les hommes de leur paroisse susceptibles de marcher pour leur communiquer ces instructions, et les inviter à s’armer. Nous sommes tous pleins d’entrain et absolument décidés à ne reculer devant rien ; s’il faut du sang, il y en aura. Ah ! Vous avez voulu la guerre civile, Messieurs de la Sociale, eh bien nous ne reculons pas, elle ne nous fait pas peur !

Angers, mercredi 17 juin 1903

Le matin, cours habitues ; l’après-midi, je travaille presque tout le temps ; à 5h, conférence de droit civil. Nous avons les Magué à dîner, sauf l’oncle Paul qui est en manœuvres avec son régiment.

Angers, jeudi 18 juin 1903

Le matin cours de droit commercial et de droit civil. Je travaille presque toute l’après-midi ; de 4 à 3h ½, je sors pour faire quelques emplettes et aller me confesser. En rentrant, j’apprends par Papa qui vient lui-même de l’apprendre, l’élection de M. René Bazin à l’Académie française, au fauteuil de Legouvé ; il a été élu au 3ème tour de scrutin ; son concurrent le plus sérieux était M. Larroumet, mais celui-ci ne se présentait que pour la première fois, tandis que pour M. Bazin, c’était la 3ème fois. C’est un grand honneur pour l’Université d’Angers que d’avoir un de ses professeurs dans la maison de Richelieu ! Je m’en réjouis bien sincèrement, d’abord pour les Bazin et les Hervé-Bazin qui ont toujours été très aimables pour nous et aussi pour l’enseignement libre. Le soir, au moment où nous allions à la cathédrale pour la cérémonie de l’Adoration à la veille de la fête du Sacré-Cœur, nous apprenons la provocation que le gouvernement de chenapans vient de faire aux Catholiques d’Angers par l’intermédiaire de son préfet M. de Joly. Ce sale monsieur vient de prendre, malgré le maire, un arrêté interdisant les processions à Angers ! C’est monstrueux de despotisme et d’absurdité, car le préfet n’a le droit de se substituer au maire, d’après la loi municipale du 5 avril 1884, que dans des cas où, par l’inaction du maire, l’ordre public se trouverait absolument menacé par exemple si, en cas de grave épidémie, le maire refusait de prendre des mesures d’hygiène nécessaire ; ce n’était certes pas le cas ici puisque le maire d’Angers avait admirablement assuré l’ordre dimanche dernier. C’est donc non seulement un défi aux Catholiques, mais un affront au maire et une illégalité flagrante. Ah, Monsieur de Joly, les lauriers du Juif Hélitas vous empêchaient de dormir, prenez garde que l’indignation et la colère des Catholiques ne vous procurent un réveil semblable au sien. Car nous ne sommes pas disposés à nous laisser marcher dessus par les bandits de la place Beauveau ! La mesure est comble ! L’heure n’est plus aux reculades et aux atermoiements ; ce sont des actes qu’il faut ; vous les avez cherchés ; vous les aurez !

Angers, vendredi 19 juin 1903

Cours de droit civil le matin. Partout, sans distinction d’opinions, l’indignation est générale contre l’acte du préfet ; on y voit un attentat aux libertés des Catholiques, une atteinte aux franchises municipales et un grave préjudice causé aux intérêts du commerce. Notre tapissier nous dit qu’il perd 800 fr. ; tous les tapissiers de la ville qui fournissaient et louaient des décorations pour les maisons ; les fleuristes, les couturières ; les blanchisseuses et repasseuses ; les musiques qu’on louait ; les ouvriers qui auraient travaillé aux reposoirs, etc. ; tout ce monde-là perd énormément d’argent ; on évalue à 100.000 fr. la parte que subira le commerce angevin du fait de cette interdiction. Dans la matinée, Papa va voir M. Frogé ; il y trouve MM. de La Morinière, Gavouyère, etc. et, ensemble, ils arrêtent un plan de manifestation de protestation pour dimanche, qui sera soumis à Monseigneur : on propose d’élever un reposoir dans l’intérieur de la grille de la cathédrale d’où Mgr donnera la bénédiction aux milliers de catholiques qu’on va grouper sur la place Saint-Maurice ; la colonne se rendra de là à Saint-Joseph et à Saint-Laud où la bénédiction sera encore donnée ; si ce plan est agréé, on le soumettra aux chefs de groupes qui se réuniront cette après-midi aux Quinconces ; des réunions de paroisse auront lieu ce soir pour recruter le plus d’hommes possible ; il faut que la protestation soit imposante. Le soir, des affiches signées de divers comités catholiques paraissent en très grand nombre ; c’est une vibrante protestation contre l’attentat d’hier soir ; elles sont très lues et avec une grande sympathie. Je passe mon après-midi, de 2 à 7h ¼, à faire, à l’Université, la composition du concours général entre les étudiants de 3ème année de toutes les facultés catholiques ; le sujet est le suivant : « Des dettes nées avant et pendant le mariage à la charge de la femme mariée sous le régime de la communauté légale », il est très vaste. Le soir, salut à l’Adoration. Le matin à 7h, je suis allé à la messe de la Congrégation qui est dite à l’Université en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion.

Angers, samedi 20 juin 1903

Cours de droit commercial et civil. Après les cours, je vais un moment à la cathédrale pour le service qui est célébré en l’honneur du comte de Maillé, sénateur et président du Conseil général, décédé la semaine dernière à l’âge de 87 ans. M. de Maillé, qui appartenait à l’une des plus illustres familles de France, a joué un rôle très important à l’Assemblée nationale de 1761 ; au Sénat, il était président de la Droite ; la décoration est magnifique à la cathédrale. Pendant que Maman et Papa assistent à ce service, je fais une tournée dans le quartier Saint-Michel pour engager tous les hommes du peuple que j’y connais à assister à la manifestation de demain qui a été décidée hier et à laquelle des affiches apposées ce matin convient la population ; tout fait présager qu’elle sera très imposante. Mais quelles mesures le préfet va prendre ! L’après-midi, à 3h, cours supplémentaire de procédure civile ; ensuite, douche. Le soir, Conférence de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 21 juin 1903

Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Notre-Dame où je fais la sainte communion en l’honneur du 9ème anniversaire de ma première communion. Je vais à 10h à la procession du Saint-Sacrement de Saint-Serge qui se fait, aussi bien que c’est possible, dans l’intérieur de l’église ; beaucoup d’hommes y assistent. À 3h, je vais avec Papa et Maman assister aux vêpres de la cathédrale, quelques personnes commencent à arriver sur la place. À 4 heures, dès que la bénédiction est donnée, tout le monde sort de l’église et alors on aperçoit massée sur la grande place Saint-Maurice et débordant sur la place Sainte-Croix une véritable fourmilière humaine ; il y a là, au bas mot, vingt mille personnes ; hommes armés de cannes énormes, et femmes. Dès que Monseigneur paraît, l’ostensoir à la main, et s’avance vers le reposoir improvisé dans l’intérieur de la grille, une immense acclamation de « Vive le Christ », « Vive la liberté », retentit, les chapeaux s’élèvent au haut des cannes ; et quand Monseigneur donne la bénédiction, toute cette foule tombe à genoux en chantant le « Parce Domine », c’est un spectacle grandiose au possible. Puis l’énorme colonne se met en mouvement et, par les rues Saint-Aubin, Saint-Julien et d’Alsace, et ensuite par le boulevard où les 3 groupes se réunissent, gagne Saint-Joseph, en chantant des cantiques, c’est un véritable flot humain et les couplets retentissent et roulent comme le bruit des vagues de la mer. Sur le parcours, la foule, très sympathique, chante avec les manifestants et souvent se joint à eux. À Saint-Joseph, nouvelle bénédiction encore donnée par Monseigneur à l’immense foule prosternée, puis on se dirige vers l’église Saint-Laud toujours en chantant. Quand on arrive à la statue du Roi René, on aperçoit massée sur les glacis du Château une foule de plusieurs milliers de personnes qui attend la manifestation ; les manifestants se massent sur la place de l’Académie et débordent sur le boulevard du Roi-René. Les cantiques, les acclamations redoublent ; enfin, sur le parvis, paraît Monseigneur qui donne une dernière fois à ces quarante mille personnes la bénédiction du Saint-Sacrement ; alors, c’est de l’enthousiasme, du délire, de la frénésie ! Tout le monde tombe à genoux devant Dieu, spectacle inoubliable et empreint d’une majesté dont rien ne peut donner une idée. Sitôt la bénédiction donnée, la foule se relève, les acclamations de « Vive le Christ », « Vive le Sacré-Cœur » éclatent comme des roulements de tonnerre ; à ce moment, une quinzaine d’apaches groupés là je ne sais comment poussent quelques cris hostiles, on les dédaigne, ils sont si peu ! Un bruit circule alors de groupe en groupe ; la manifestation religieuse est terminée, allons acclamer le maire qui a refusé d’interdire les processions ; après le préfet qui vient d’avoir son compte, félicitons le maire ! Plusieurs milliers d’hommes se forment en colonne, et, par les boulevards, on se dirige vers la maison de M. Bouhier, 35 rue des Quinconces. Devant la préfecture, nous conspuons le préfet ; devant les bureaux du socialiste Patriote de l’Ouest, ami des apaches, nous poussons de formidables Hou ! Hou ! ; le rédacteur en chef Jagot, et sa femme (est-ce bien sa femme qu’il faut dire ?) paraissent au balcon, et se donnent le plaisir (qui doit être relatif) de nous dédaigner ; une trentaine d’apaches essaient de contre-manifester ; on s’injurie, les cannes se lèvent, une mêlée se produit pendant laquelle un apache a une canne cassée sur son dos, et les voyons sont refoulés. Nous reprenons notre marche ; près de chez le maire, une colonne conduite par MM. Joubert et Martin arrive par la rue Prébaudelle et se joint à nous ; nous acclamons longuement Monsieur Bouhier qui, malheureusement, n’est pas là ! Puis nous repartons dans la direction de l’Évêché, toujours pleins d’enthousiasme ; en traversant le boulevard, une mêlée se produit ; la police, craignant un retour offensif contre le Patriote, veut nous couper ; mais c’est elle qui se trouve prise entre les deux tronçons à ce moment, on entend quelques apaches ; on veut se précipiter sur eux ; la police s’y oppose, M. de Villoutreys, qui est très excité, est appréhendé par trois agentes, des mains desquels je l’arrache aidé par quelques amis. Nous suivons la rue Saint-Julien ; en passant devant la rue qui va droit à la Préfecture, M. de Villoutreys essaie de nous entrainer (une foule hostile stationne déjà devant la Préfecture), avec une dizaine de manifestants, je veux le suivre ; mais le gros de la manifestation, retenu par quelques timides, nous lâche, et force nous est de renoncer à notre projet ; c’est fâcheux, car les ouvriers avaient dans leur poche des outils nécessaire pour forcer toutes les portes ; quel sac nous aurions fait ! Il est vrai que beaucoup de gendarmes sont cachés dans le monument ; une grave collision, peut-être sanglante, se serait donc produite ; mais l’effet moral eût été si grand dans toute la France ! Quoi qu’il en soit, nous arrivons à l’Évêché ; là, éclatent des cris vigoureux de « Vive Monseigneur », mais nous apprenons que Monseigneur est à sa maison de campagne de l’Esnière ; quelques-uns nous quittent, mais nous sommes encore un millier à nous y rendre à travers les rues de la cité, escortés par la police et par des gendarmes à cheval qu’elle s’est adjoints. À l’Esnière, nous nous faisons ouvrir la porte, nous nous massons dans la cour et nous acclamons Monseigneur. Il descend, et, sur le pas de la porte, improvise une vibrante allocution sur les événements de la journée, nous félicitant d’avoir donné ce réconfortant spectacle d’une ville entière soulevée pour défendre la liberté de sa foi ; il termine en disant que nous venons de conquérir par-là les processions de l’année prochaine ; puis il nous donne sa bénédiction et accorde à chacun de nous et aux membres de nos familles 40 jours d’indulgence ; nous recevons, agenouillés, sa bénédiction, puis nous acclamons une dernière fois l’évêque, et, sur son désir, nous défilons tous devant lui en lui baisant la main. Quand nous sortons de l’Esnière, une rangée de gendarmes fait cercle autour de la porte, un commissaire de police en écharpe nous enjoint de nous disperser ; au fond de la place, des apaches sont groupés. La manifestation est terminée, nous repartons chacun de notre côté. Quelle magnifique journée pour la cause de la liberté, et quel réconfortant spectacle que celui d’une ville entière acclamant Dieu ! Ah, Monsieur le Préfet, vous avez voulu interdire les processions ; vous en avez eu une comme jamais Angers n’en avait vues ! Belle réponse à la tyrannie jacobine ! Le soir, les Magué viennent passer une heure avec nous ; nous causons beaucoup des événements de la journée. J’oubliais de dire que Philomène est partie à 1h11 pour Chartres où elle va passer ses examens du brevet élémentaire, accompagnée par Marie la femme de chambre ; Maman, qui n’a pas voulu manquer les manifestations d’aujourd’hui, ira demain la rejoindre et Marie rentrera demain soir ici. À noter qu’aucun barrage de police ni de gendarmerie n’a essayé d’arrête la marche de la manifestation ; c’eût été bien inutile, car aucun barrage n’aurait pu résister à la pression d’une pareille foule !

Semaine du 22 au 28 juin 1903

Angers, lundi 22 juin 1903

Maman part par le rapide de 10h25 pour Chartres ; la femme de chambre rentrera ce soir à minuit. J’envoie à La Croix de Paris le compte-rendu ses événements d’hier ; on confirme que des ouvriers avaient apporté hier tous les instruments nécessaires pour ouvrir les grilles et forcer les portes de la Préfecture si on y était allé ; ce sera peut-être pour une autre fois, et puisque le gouvernement nous donne l’exemple du crochetage des couvents et même des maisons particulières, nous serions bien bons de ne pas lui rendre la monnaie de sa pièce ! Le soir à 5h ½, au moment où nous attendions une dépêche de Chartres nous annonçant l’admissibilité de Philomène, nous en recevons une qui dit que le résultat ne sera connu que demain à onze heures. L’après-midi, je passe à l’Université les examens préparatoires ; j’obtiens une rouge de droit commercial et une blanche-rouge de droit civil.

Compte-rendu des manifestations d’Angers le 21 juin 1902 – La Croix, mardi 23 juin 1902 (texte certainement dû à Antoine d’Estève de Bosch) – BNF, Gallica

Angers, mardi 23 juin 1903

Cours ordinaires le matin. Pendant le déjeuner, nous attendons vainement la dépêche tant désirée de Chartres ; à 1 heure, nous perdons tout espoir de la recevoir ; et, en effet, Maman et Philo arrivent à cinq heures : Philo n’a pas été admissible, elle a manqué complètement toute la partie mathématique, et la partie française n’a pas été assez forte pour compenser ; c’est bien triste, car Philomène avait travaillé beaucoup en vue de cet examen. Il y a trois ans, Marie-Thérèse, pour le même examen, avait été admissible dans de très brillantes conditions (puisqu’elle avait obtenu 42 points au lieu des 30 points qui sont nécessaires), mais elle avait échoué le lendemain pour le dessin ; il est vrai qu’elle avait été complètement reçue en octobre 1900 à Mont-de-Marsan, après s’être préparée à ce nouvel examen avec M. Tétard à Biarritz ; Papa et Maman ne savent pas encore ce qu’ils vont faire pour Philomène. Je passe à la Faculté les trois derniers examens préparatoires : j’obtiens une blanche pour la procédure civile, une blanche pour la législation financière et une blanche-rouge pour le droit international privé, soit 2 blanches, 2 blanche-rouges, et une rouge. Le soir, nous allons à la cérémonie à l’Adoration, puis un moment à la musique au Mail.

Angers, mercredi 24 juin 1903

Cours habituels. L’après-midi, à 5h, je vais à la gare où je retrouve quelques étudiants et anciens étudiants de M. René Bazin, le nouvel académicien, qui sont venus, comme moi, pour le saluer et le féliciter dès son arrivée à Angers. M. René Bazin se montre très touché de cette attention, et nous dit qu’il continuera à habiter Angers. Ensuite, conférence de droit civil. Le soir, nous allons à l’Adoration. Le matin, à 7 heures, pèlerinage de l’Université à l’église de Sainte-Madeleine du Sacré-Cœur ; j’y fais la sainte communion.

Angers, jeudi 25 juin 1903

Cours ordinaires. L’après-midi, je travaille tout le temps. Le soir, cérémonie à l’Adoration.

Angers, vendredi 26 juin 1903

Cours ordinaire. L’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. À 5h ½, j’apprends la mort de M. Perrin qui s’est produite 2 heures avant ; il était malade depuis trois semaines, mais allait beaucoup mieux ainsi que son fils me le disait hier encore ; il est mort presque subitement et on n’a pas eu le temps d’aller chercher un prêtre pour l’administrer. C’est une bien grande perte pour l’Université et pour le barreau d’Angers ! Le soir après dîner, je vais à un petit thé de jeunes gens chez Bonnet.

Angers, samedi 27 juin 1903

Le matin à 7 heures, je vais à la Faculté pour le concours entre les étudiants ; en 3ème année, nous sommes cinq à concourir ; vingt minutes plus tard, deux étant déjà partis ; enfin, après avoir beaucoup hésité, je me décide à ne pas faire la composition qui est sur une partie du droit civil que je n’ai pas encore repassée, et je m’en vais à mon tour. Hervé-Bazin et Le Prado se disputent seuls la médaille. Je vais me faire couper les cheveux. À onze heures, je vais prier un moment dans la chambre mortuaire de M. Perrin ; je vois Maurice Perrin et Mlle Clémence Perrin à qui j’offre mes condoléances. L’après-midi à 3h, cours supplémentaire de droit commercial ; je travaille tout le reste de la journée. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 28 juin 1903

À 3h ¼ du matin (il commençait à peine à faire jour), je suis brusquement réveillé par un coup de clairon et un roulement de tambour presque sous ma fenêtre et par les appels désespérés de la sirène de l’usine Bessonneau ; je comprends tout de suite qu’il y a le feu à cette usine ; je bondis à la fenêtre et, en effet, j’aperçois une vive lueur derrière le Palais de Justice ; la sirène appelle toujours, et les pompiers accourent ainsi que les ouvriers de l’usine ; les gens sont aux fenêtres et regardent, brusquement arrachés comme moi des bras de Morphée ; Papa et Maman, réveillés eux aussi, viennent au balcon du petit salon. Au bout d’un moment, la lueur a disparu et nous nous remettons au lit. J’apprends le lendemain, par l’oncle Paul qui est allé tout de suite sur le lieu du sinistre, que le feu a pris à un bâtiment de menuiserie et en a consumé une bonne partie (il y a pour une quarantaine de mille francs de dégâts) ; mais grâce aux bouches d’eau et aux lances et tuyaux disposés partout dans l’usine, il a été vite enrayé ; quoiqu’il en soit, cet incendie a mis toute la ville en émoi. À 11h ¼, j’assiste à Saint-Joseph aux obsèques du pauvre M. Perrin ; dans le cortège, les professeurs de l’Université en robe de cérémonie entourent le cercueil ; l’ordre des avocats passe en avant. À l’église, comble, Mgr Rumeau chante l’absoute. Après la triste cérémonie, sur le parvis de l’église, M. Gain, bâtonnier des avocats, et M. Gavouyère, prononcent chacun un discours qu’on n’entend pas. Ensuite, le cercueil est mis dans un fourgon et emporté à Bouchemaine (commune dont M Perrin était maire et où il a des propriétés) ; c’est là qu’il sera inhumé. Quelle fin si prématurée d’une vie si utile à l’Église et à la société ! Pauvre M. Perrin, je ne me doutais pas, quand je l’entendais défendre si éloquemment la cause de la liberté en la personne des R.P. Capucins le 8 mai, que sa fin était si proche. On peut bien dire de lui qu’il est mort sur la brèche, car la maladie qui l’a emporté est due au surmenage que lui avait occasionné la défense des religieux devant les tribunaux !

Je travaille toute l’après-midi ; d’ailleurs la chaleur torride m’empêcherait de sortir. L’après-midi, Philomène, un peu fatiguée, se couche quelques heures. Vers 6 heures, nous allons souhaiter la fête à l’oncle Paul. Le soir, je vais au salut à l’Adoration puis à la musique au Mail.

Semaine du 29 au 31 juin 1903

Angers, lundi 29 juin 1903

Le matin, concours en droit commercial ; le sujet est celui-ci : « De la fixation de l’époque de la cessation des paiements » ; il concerne donc les faillites et la liquidation judiciaire ; je le traite assez bien. Je travaille mon examen toute l’après-midi.

Angers, mardi 30 juin 1903

Le matin, cours ordinaires. L’après-midi, je travaille tout le temps, car le moment de l’examen approche de plus en plus ; l’écrit est fixé au 8 juillet ; si je suis admissible, je repartirai pour Caen le 19 juillet et je passerai, le 20, la première partie de l’oral (droit civil et droit commercial) et le 21 la seconde partie de l’oral (procédure civile, droit international privé et législation financière) ; je me présenterai à cette seconde partie orale, même si je ne suis pas admissible, tandis que je n’aurais pas le droit de me présenter, dans ce cas, au premier oral parce qu’il porte sur les mêmes matières que l’épreuve écrite. C’est donc mardi prochain 7 juillet que je partirai pour Caen.

Juillet 1903

Semaine du 1er au 5 juillet 1903

Angers, mercredi 1er juillet 1903

Le matin, cours de droit civil et dernier cours de législation financière. L’après-midi à 3h ½, cours supplémentaire de droit commercial ; à 5h, conférence de droit civil. Mes journées tous ces jours-ci sont des plus monotones : je me lève presque tous les jours à 5h et je travaille jusqu’au moment de partir pour la Faculté ; l’après-midi, sauf les heures où je dois aller encore à la Faculté, ce qui n’arrive pas tous les jours, je travaille de 2h à 7h en ne m’interrompant qu’un moment vers 4h ½ pour aller prendre un peu l’air. C’est un régime terrible surtout par la chaleur de 30° et au-dessus qui règne depuis quelques jours. Heureusement que c’est la fin ! La pauvre Philo prend une grave décision : comme elle veut absolument se représenter en octobre pour son brevet (Papa, Mama, Bonne Maman l’engageaient à attendre au mois de juin prochain), elle se décide à passer ses vacances à Angers sous la garde de la femme de chambre et sous la surveillance de Tante Josepha qui ne quittera Angers que pendant une semaine ; elle suivra le cours de la Pension des Ursules (cours préparatoire au brevet élémentaire) qui continue pendant les vacances et elle se représentera en octobre. C’est une décision bien courageuse de sa part ; Papa et Maman, tout en l’engageant vivement à attendre à l’année prochaine et à jouir de ses vacances, ne veulent pas user d’autorité et la laissent libre. Le soir, nous dînons chez les Magué.

Angers, jeudi 2 juillet 1903

Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je travaille tout le temps. Le soir après dîner, j’assiste à une conférence extraordinaire de la Conférence Saint-Louis en l’honneur de notre directeur M. René Bazin pour fêter son élection à l’Académie ; notre président, Couteau, lui débite, en notre nom, un joli petit discours, puis le P. des Cars lui lit une pièce de vers faite par le P. de La Porte, ancien membre de la Conférence ; enfin, M. Bazin nous remercie en quelques mots très aimables ; ensuite, on fait passer du champagne et M. René Bazin trinque avec chacun de nous. En m’en retournant avec Maurice Lucas, nous collons tous deux sur beaucoup de murs de petites affiches contre le gouvernement, dont j’ai retrouvé une ample provision dans un placard de la maison, les unes portent ces mots : « VIVE la France ; VIVE le duc d’Orléans » ; d’autres « C’est Gamelle qu’il nous faut » ; « VIVE l’armée » ; « À bas les Juifs », etc. Nous tâchons de ne pas nous faire surprendre par la police.

Angers, vendredi 3 juillet 1903

Cours le matin à 7h ¼, parce que tous les professeurs vont à Bouchemaine assister au service de huitaine pour M. Perrin ; pendant ce temps, je travaille ferme. Le soir à 1h ¾, dernière conférence de droit commercial. À 7h, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin ; j’y suis seul avec Tony Catta. Maman et Philomène vont, avec les Magué, assister au lancement d’un pont de bateaux sur la Mayenne par le génie à la lueur des torches ; elles sont de retour à 11h14.

Angers, samedi 4 juillet 1903

Cours le matin ; je travaille tout le reste de la journée. Le soir à 7h, nous avons à dîner les Magué et Pierre de Laurière. Dans l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, dimanche 5 juillet 1903

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée ; l’après-midi, je vais faire mon pèlerinage à la chapelle de Notre-Dame du Bon Conseil, en vue de mon examen ; puis au salut à l’Adoration. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 6 au 12 juillet 1903

Angers, lundi 6 juillet 1903

Le matin, je travaille dans ma chambre de 4h ½ à 7h ½ ; ensuite, je vais à la Faculté où j’apprends deux nouvelles, l’une heureuse, l’autre très malheureuse ; la première est le succès que J. Hervé-Bazin vient de remporter au concours général des Facultés ; il a obtenu le premier prix (c’est la composition du 19 juin), nous nous en réjouissons bien sincèrement. La seconde nouvelle est celle de l’agonie du pape Léon XIII. Cette nouvelle arrive comme un coup de foudre, on avait bien dit, depuis quelques jours, que le pape était fatigué, mais on l’avait déjà tant de fois dit sans que cela fût vrai qu’on n’y avait pas fait attention cette fois-ci ; le pape a reçu hier soir les derniers sacrements et on s’attend, d’un moment à l’autre, à recevoir la nouvelle de sa mort, car à son âge (93 ans et 3 mois), une affection des poumons (c’est sa maladie) ne pardonne pas ; il faudrait un vrai miracle pour le guérir. Léon XIII avait gardé, jusqu’à présent, une si bonne santé, malgré son grand âge, qu’on avait fini par se figurer qu’il dépasserait la centaine ; aussi, la nouvelle de sa mort imminente produit-elle de la stupeur. L’après-midi, je travaille jusqu’à 4h ½, puis je vais à bicyclette au génie payer, chez le maître-sellier, la réparation de ma selle ; en passant, je vois au Crédit Lyonnais une dépêche de Rome démentant le bruit de la mort de Léon XIII qui avait couru ce matin vers 10 heures ; le bulletin de santé de ce matin portait que l’état du Saint-Père était stationnaire, et qu’il s’est fait porter ce matin à la messe à Saint-Pierre ; la même dépêche dément l’agonie du pape, mais confirme que son état est grave ; à son âge, on peut tout craindre. Le Bon-Dieu peut-être voudra-t-il donner encore quelques années de vie à son vicaire ? Les Catholiques du monde entier l’en supplient. Le soir, nous nous promenons un moment.

Caen, mardi 7 juillet 1903

Je me lève à 5h ; je travaille jusque vers 9h ½ ; à 10h25, je prends le rapide de Paris ; nous sommes plusieurs étudiants à voyager ensemble (Coutansais, Hervé-Bazin, Bonnet, Roques, etc.) ; nous arrivons à Caen à 5 heures, nous descendons à l’Hôtel de la Place royale ; le soir, nous nous promenons un peu. Les nouvelles de la santé du pape ne laissent plus aucun espoir. Après les nouvelles d’hier soir et de cette nuit que nous avions lues ce matin, nous nous attendions à apprendre la mort de Léon XIII à notre arrivée à Caen, les dépêches de l’après-midi disent que le Saint-Père s’affaiblit de plus en plus, mais il conserve toute sa lucidité, hier matin, il s’est fait lever en disant qu’il voulait mourir debout, et il a écrit une pièce de vers latins qui sont ses adieux au monde chrétien ; pour un agonisant, c’est vraiment remarquable ; il a ordonné de la faire immédiatement imprimer. Le pape a été extrêmontié hier ; la dernière dépêche dit que l’agonie a commencé ; mais est-ce bien sûr ? On le disait aussi hier matin. Ce qui est certain c’est que le pape meurt de vieillesse comme une lampe qui n’a plus d’huile ; mais il oppose à la mort une merveilleuse résistance. Le voyage de Loubet à Londres est bien oublié au milieu des soucis que causent les nouvelles de Rome !

Angers, jeudi 9 juillet 1903

Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en chemin de fer. Hier matin à Caen, je vais à la messe de 6 heures à Saint-Pierre, j’y fais la sainte communion. À 8h, à la Faculté, composition de droit civil ; nous sommes 72 à composer, dont 15 de la Faculté d’Angers ; les deux sujets sont les suivants : « De l’effet déclaratif du partage », et « Pouvoir du mari sur les propres de sa femme sous le régime de la communauté et sous le régime dotal ». Je prends le second, qui est, du reste, choisi par la plupart des candidats ; je l’ai bien traité. À 2h, composition de droit commercial ; voici les sujets : « Influence de la faillite sur les inscriptions d’hypothèques » et « Notions générales sur la publicité des sociétés de commerce » ; ce dernier est le plus traité ; je choisis le premier. Jusqu’à mon arrivé à Angers, je croyais aussi l’avoir bien traité, mais en vérifiant sur mon livre, je me suis aperçu d’une erreur ; j’espère que l’autre devoir, qui, lui, est très bien, fera passer celui-ci. J’ai peut-être eu tort de ne pas faire ce que faisaient tous les étudiants de Caen, c’est-à-dire d’apporter les manuels nécessaires pour y préciser, à l’insu (peut-être voulu) du surveillant, les renseignements nécessaires, j’aurais mieux fait de les imiter. Enfin, jusqu’à vendredi soir, me voilà un peu inquiet. Nous repartons de Caen par le train de 10h22 du soir et arrivons ici ce matin à 4 heures, je me suis couché jusqu’à mi-onze heures. L’après-midi, je commence à travailler ma procédure en vue de l’examen oral. Je vais voir aussi Madame Mailfert qui connait beaucoup la femme du doyen de la Faculté de droit de Caen, Madame Villey, pour la prier de me recommander à son mari ; Madame Mailfert est très aimable et me promet d’écrire ; je ne sais pas si sa lettre arrivera assez tôt pour exercer une influence sur le résultat de l’écrit, car la liste des admissibles sera affichée demain à Caen ; à vrai dire, je ne crois pas avoir besoin de cette recommandation car mon devoir de droit civil compensera certainement la faiblesse de l’autre, mais je me dis que deux sûretés valent mieux qu’une. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Angers, vendredi 10 juillet 1903

Le matin, je travaille ; l’après-midi à 1h ¾, conférence de droit commercial. Vers 4h ½, je reviens à l’Université pour y attendre la dépêche de Caen nommant les admissibles, elle arrive vers 5 heures, nous sommes tous admissibles sauf un dispensé de cours de Nantes ; Dieu en soit loué ! Voilà, pour toutes les vacances, une préoccupation de moins. À 5h, conférence de droit civil. Le soir, nous allons nous promener du côté de la Maître-école. Les nouvelles de Rome sont un jour satisfaisantes, le lendemain plus mauvaises ; il en est ainsi depuis le début de la maladie. Mardi, une ponction que l’on a fait à Léon XIII l’a beaucoup soulagé, on lui a enlevé 800 grammes de liquide pleurétique ; on s’attendait à une amélioration sensible après cette opération qu’il avait admirablement supportée malgré une extrême faiblesse ; le lendemain, il était plus affaissé, et, hier, il a fallu faire une nouvelle ponction qui a donné 1100 grammes de liquide ; l’hépatisation des poumons n’augmente pas ; mais les médecins craignent que Léon XIII, malgré son indomptable énergie, ne soit vaincu par la faiblesse. La lucidité de l’auguste vieillard est merveilleuse ; si l’on en croit les journaux, il préside au gouvernement de l’Église et entre jusque dans les plus petits détails, comme si de rien n’était ; c’est ainsi qu’il a recommandé à son secrétaire de faire porter chez ses petits-neveux un piano qu’il leur avait promis et dont il ne veut pas que sa mort les prive. Depuis près d’une semaine, les yeux du monde entier sont tournés vers la Ville éternelle et on suit avec une intense émotion les phases de cette lutte entre la mort et le pape ; la mort semble reculer devant l’énergie de cet illustre vieillard de plus de 93 ans ! Les journaux consacrent près de la moitié de leurs colonnes aux nouvelles du pape, et, dans les agences de publicité, on remarque bien plus de monde que de coutume, tant est grand l’intérêt que tous prennent à cette précieuse santé ! Par le courrier du soir, nous recevons de Bonne maman une lettre désolée où elle se lamente sur mon échec ; elle me croit recalé ! C’est que nous avons oublié de lui dire que nous ne connaîtrions le résultat de l’examen que ce soir, et elle s’attendait à recevoir un télégramme de Caen dès mercredi ! Pauvre Bonne Maman, quelle bonne surprise elle a dû éprouver ce soir quand elle a reçu notre dépêche !

Angers, samedi 11 juillet 1903

Chaleur torride aujourd’hui ; le matin, M. Buston nous fait encore cours, Hervé-Bazin et moi seuls y assistons ; le soir, M. Jac nous fait sa dernière conférence de droit civil ; après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 12 juillet 1903

Il fait encore plus chaud qu’hier, il y a au moins 35° à l’ombre ; et, par cette température, je dois travailler presque toute la journée ; je ne m’interromps de mon travail le matin que pour aller à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi, que pour aller au salut à l’Adoration. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 13 au 19 juillet 1903

Angers, lundi 13 juillet 1903

Je travaille à peu près toute la journée ; l’après-midi, je vais à la chapelle de la route de Paris recommander mon examen oral à Notre-Dame du Bon Conseil. Le soir à 7h, l’oncle Paul nous fait dire qu’il vient d’apprendre par une lettre du général Halter sa nomination à la dignité d’officier de la Légion d’honneur ; sa nomination n’avait cependant pas paru ce matin à L’Officiel. Après dîner, je vois passer la retraite aux flambeaux et en musique en l’honneur de la fête de la révolution qu’on célèbre demain.

Angers, mardi 14 juillet 1903

Le matin, nous recevons quelques personnes qui viennent profiter de notre balcon et de nos fenêtres pour assister à la revue. Après la revue, et avant le défilé, le général Halter remet les nouvelles décorations ; il commence par celle de l’oncle Paul ; la revue n’est pas très belle car le 135e d’infanterie est resté au camp de Ruchard où il est depuis trois semaines. La revue militaire, c’est le seul plaisir que nous prenions à la journée d’aujourd’hui parce que c’est la seule chose nationale, tout le reste c’est la révolution. Ah, quand aurons-nous une fête vraiment nationale en l’honneur de laquelle on puisse se réjouir et pavoiser sans avoir l’air d’être les complices de la révolution, la fête de Jeanne d’Arc par exemple ! Je l’appelle de tous mes vœux ce jour ; il est vrai qu’il ne paraît pas prochain ! Très mauvaises nouvelles du pape ce matin, on télégraphie de Rome qu’il est à toute extrémité, il faut s’attendre à apprendre sa mort d’un moment à l’autre ; cette nouvelle est d’autant plus pénible que, depuis trois jours, on renaissait à l’espérance, un peut trop vite peut-être. Le soir, avec l’oncle Paul et Tante Josepha, j’assiste au feu d’artifice du sommet de la tour la plus élevée du château ; on domine de là toute la ville. Je rentre vers 11 heures, enchanté de voir finie cette journée du 14 juillet qui soulève beaucoup de poussière, de bruit, mais excite fort peu d’enthousiasme ; cette année-ci, on s’est particulièrement abstenu de pavoiser ; en-dehors des édifices publics, qui sont assez piètrement illuminés, les fonctionnaires (pas tous) ont arboré un drapeau ; quant au commerce, il s’est abstenu ; on pourrait compter les magasins ou les cafés qui ont pavoisé ; on voit bien par-là combien mérite peu d’être appelé « fête nationale » l’anniversaire de la prise de la Bastille ; c’est, en effet, le souvenir du triomphe d’un parti, et par conséquent de l’écrasement d’un autre ; pour une partie de la nation, c’est un jour de deuil, c’est donc le contraire d’une fête nationale. On devrait choisir comme fête nationale un anniversaire qui réunisse l’unanimité de la nation dans un même sentiment de joie, de fierté nationale ; par exemple, celui d’une grande victoire sur l’étranger (Tolbiac, ou Bouvines, ou la délivrance d’Orléans, ou Denain ou Austerlitz), alors toute la nation pourrait se réjouir et pavoiser ; mais décorer du beau nom de fête nationale l’anniversaire de la victoire d’un parti, c’est un non-sens, une contradiction dans tous les termes ! C’est une provocation à une partie de la nation !

Angers, jeudi 16 juillet 1903

Hier, je travaille toute la journée. À 9h du soir, au moment où nous étions en train, les Magué et nous, de nous ingurgiter des glaces en l’honneur de la fête de Papa, le tailleur Charron vient nous prévenir que les Pères Capucins, s’attendant à être expulsés demain matin au petit jour, demandent leurs amis. Aussitôt, je pars avec Papa ; Papa m’y laisse et j’y ai passé la nuit ; jusqu’à 3 heures du matin, nous étions une quinzaine d’hommes seulement, mais nous avons fait de la bonne besogne. Pénétrant dans la chapelle par une porte secrète (que la police n’a jamais réussi à découvrir) et, par conséquent, sans briser les scellés qui sont apposés depuis trois semaines, nous retirons de nombreux rangs de chaises qui s’y trouvent, et nous les disposons dans le couloir qui suit la porte d’entrée, prêts à barricader ce couloir (la porte sera fermée par une épaisse barre de fer) dès que la force armée arrivera ; recueillant tout ce que nous trouvons dans les greniers, dans les caves, dans le jardin, nous barricadons solidement la porte de la chapelle (à laquelle la police croit que nous ne pouvons pas parvenir à cause des scellés !), nous barricadons aussi, au moyen de madriers et d’arcs-boutants, une autre porte du couvent, et derrière, une 4ème porte donnant sur le jardin, nous entassons une dizaine de grosses caisses de terre plantées de lauriers (cela fait un poids formidable) ; nous clouons les contrevents de toutes les fenêtres ; dans les deux escaliers qui conduisent aux cellules, nous accumulons les meubles (nous les empilons les uns sur les autres), nous mettons des matelas, le tout lié à la rampe par des fils de fer, afin que la police, après avoir pénétré dans le rez-de-chaussée, éprouve les plus grandes difficultés à arriver jusqu’aux cellules dans lesquelles nous nous barricaderons avec les pères, pour la forcer à nous en arracher un à un, afin de rendre cette exécution aussi odieuse que possible ; pendant ce temps, la cloche du couvent sonnera à toute volée pour ameuter le quartier ; 3 pères s’enfermeront dans la chapelle dans laquelle on n’aura pas l’idée de les chercher, en sorte que l’expulsion sera à recommencer. Nous ne nous faisons pas d’illusions sur le résultat final, nous savons très bien que les Pères, malgré nos efforts, seront expulsés, mais nous voulons donner aux agents de Combes autant de fil à retordre que possible, afin de soulever la population contre eux ; c’est le seul résultat que l’on puisse espérer atteindre dans les tristes circonstances actuelles. À partir de 3h ½, les amis des pères arrivent de plus en plus nombreux ; vers 4 heures, nous sommes une cinquantaine ; c’est plus qu’il n’en faut pour bien résister ; mais 4 heures, 4h ½, 5 heures, 6 heures arrivent… et la police ne se montre pas ; ce ne sera pas pour aujourd’hui ; en entendant les coups de marteau et tout le bruit de cette nuit, les agents de Combes qui stationnaient sur la place Saint-Laud ont compris que nous organisions la résistance, et ils ont reculé ; premier résultat d’une organisation courageuse ! Ce sera sans doute pour une des prochaines nuits ; mais, à cause de mon examen, je ne pourrai malheureusement pas continuer à passer des nuits comme celle-ci. Mais j’ai chargé quelqu’un de venir m’avertir dès que la police se présentera et j’entrerai dans le couvent par une maison voisine dont le propriétaire s’est entendu avec les Pères pour livrer passage à leurs amis ; après tout le mal que je me suis donné pour organiser la défense, je veux assister les Pères au moment de l’expulsion. Pourvu qu’elle n’ait pas lieu après mon départ ! Je rentre à la maison vers 7 heures, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête du Mont-Carmel, je dors pendant une petite heure, puis je me remets au travail, pour l’examen. Dans l’après-midi je reviens un moment chez les Pères, rien de nouveau. Nous arrêtons notre plan de voyage : je pars samedi avec Papa pour Caen ; après mes deux examens, mercredi nous partons pour Paris où nous passerons 2 ou 3 jours, et nous en repartirons pour commencer une tournée dans l’Est : notre principal arrêt sera à Verdun chez l’oncle Xavier ; nous comptons même aller à Metz, et peut-être à Strasbourg. Nous rentrerons à Angers vers le 5 août ; après deux ou 3 jours de repos et de préparatifs, j’irai rejoindre Maman à Sainte-Croix chez Marie-Thérèse où elle sera installée depuis une quinzaine déjà. Nous irons ensemble au pèlerinage national à Lourdes vers le 20 août, et nous arriverons en Roussillon vers le 25 août ; nous y resterons jusqu’en octobre, partageant notre temps entre Ille et Vinça ; enfin, nous irons peut-être finir nos vacances à Biarritz où Maman prendrait les bains salins de Briscous. Voilà notre plan de vacances, Dieu veuille qu’il se réalisé sans accrocs. À 5h le soir, je vais chez les Capucins : rien de nouveau ; j’y retournerai demain matin.

Angers, vendredi 17 juillet 1903

Le matin à 5h ½, je vais chez les Capucins ; quelques messieurs y ont passé la nuit en prévision d’une attaque ; j’y reste un moment, puis voyant qu’elle n’est pas à craindre pour aujourd’hui, je me retire. Je travaille à peu près toute la journée ; je m’interromps seulement dans l’après-midi pour aller me faire couper les cheveux. Je me décide à ne partir que dimanche, cela me fera gagner un peu de temps pour travailler.

Angers, samedi 18 juillet 1903

Ce matin, je ne retourne pas chez les Capucins, car je suis sûr d’être averti dès que la police arrivera devant le couvent, à quelque heure que ce soit. Je travaille toute la matinée, et je ne m’interromps, l’après-midi, que pour aller me confesser à Saint-Jacques. Le pape est toujours à la mort, mais il ne meurt pas ; malgré son extrême faiblesse, sa lucidité d’esprit est parfaite, et, à force de soins, ses médecins espèrent lui assurer encore quelques jours de vie. On fait au Vatican de grands préparatifs en vue du conclave ; quant au cardinal qui remplacera Léon XIII, il est bien difficile de le désigner ; on parle du cardinal Gotti (je le désire, car il est très ferme), du cardinal Vannutelli, et aussi (mais à tort) du cardinal Rampolla ; quelques-uns pensent aussi au vieux cardinal di Oreglia ; le Saint-Siège décidera.

Caen, dimanche 19 juillet 1903

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je quitte Angers par le train de 10h22 ; je voyage avec plusieurs étudiants, et j’arrive à Caen à 5h. je descends à l’Hôtel Maderne, n’ayant pas été satisfait, il y a quinze jours, de l’Hôtel de la Place royale. Je vais déposer ma carte chez les professeurs qui m’interrogeront demain : MM. Danjou, Guillouard et Astoul ; après dîner, je travaille un moment avec Hervé-Bazin et Delahaye, qui sont à l’Hôtel de la Place royale, et je me couche.

Semaine du 21 au 26 juillet 1903

Caen, lundi 20 juillet 1903

Je me lève à 5 heures, et je vais à la messe de 6h à Saint-Pierre où je fais la sainte communion. À 8 heures, je vais à la Faculté ; dans mon bureau, nous ne sommes que trois : un nommé Adde, Hervé-Bazin et moi. M. Danjou m’interroge sur le droit commercial ; je débute fort mal dans mon examen ; en droit commercial, je me trouble, et je ne sais rien répondre de bien ; je me relève fort heureusement, pour les deux questions de droit civil ; la première m’est posée par M. Guillouard : « Du rapport ; quand doit-il être fait en nature ; quand en moins-prenant » ; la seconde, de M. Astoul, est celle-ci : « Est-il nécessaire, en communauté légale, pour qu’un immeuble soit propre à un époux, qu’il l’ait eu en propriété avant le mariage ? ». Je réponds fort bien à ces deux questions. À la proclamation, j’ai : une rouge, une blanche et une rouge-noire ; cette dernière est, évidemment, pour le droit commercial, je m’y attendais ; quant au droit civil, je pensais avoir deux blanches-rouges ou une blanche et une blanche-rouge ; sans doute, pour me donner une blanche, ils ont abaissé d’un cran l’une des deux notes, et élevé l’autre d’autant. Je suis reçu, c’est l’essentiel (nous le sommes tous en 3ème année d’ailleurs), mais je regrette d’avoir séché en droit commercial, car c’était certainement de tout l’examen la partie que j’avais le plus travaillée. On donne aujourd’hui de très mauvaises nouvelles du papa ; il paraît être au bout de sa longue résistance. À 5h, Papa arrive, il est parti ce matin d’Angers ; moi, je travaille toute l’après-midi mon examen de demain. Le soir au moment où nous sortons de table, nous trouvons tous les étudiants d’Angers qui nous attendent à la porte de l’hôtel et qui nous invitent Papa et moi à déjeuner demain à leur hôtel ; Papa, à cause de son excursion demain à Trouville et au Havre, ne peut pas accepter, mais j’accepte.

Caen, mardi 21 juillet 1903

Je me lève à 5 heures, et la première chose que j’apprends en descendant de ma chambre, c’est la mort du pape survenue hier soir à 4h04 ; il paraît que la nouvelle a été répandue dès hier soir ; c’est une bien grande figure qui disparaît ! Certes, ce n’est pas le moment de porter un jugement sur Léon XIII ; mais ce qu’on peut dire c’est que, quelque opinion que l’on ait sur sa politique à l’égard de notre gouvernement persécuteur, il a toujours voulu le bien ; son attitude conciliatrice lui a réussi dans bien des cas ; dans d’autres, elle a échoué, en France par exemple ; mais aucun pape n’avait porté plus haut le prestige de la papauté en des temps aussi difficiles ! Je vais à la messe de 6 heures où je fais la sainte communion ; Papa part à 8h pour Trouville et Le Havre. Je passe la dernière partie de mon examen, de 8h à 10 heures. M. Alix m’interroge en législation financière sur « Les crédits additionnels », je lui réponds bien. M. Cabouat, en droit international privé, m’interroge sur les « Annexions de territoire et leurs effets sur les habitants, domiciliés et originaires du pays annexé » ; je lui réponds très bien ; enfin M. Biville m’interroge, en procédure civile, sur « La procédure des référés », chose spéciale qui n’est pas dans le cours de M. Courtois, aussi je réponds tant bien que mal. À la proclamation, nous sommes tous reçus comme hier (Roussier qui passe aujourd’hui se première partie est reçu aussi), j’ai une blanche, une blanche-rouge et une rouge ; la première est évidemment pour le droit international, la seconde pour la législation financière et la 3ème pour la procédure. Mon examen est réellement bon aujourd’hui. Pour l’ensemble des 6 notes, j’ai donc : deux blanches ; une blanche-rouge ; deux rouges ; une rouge-noire ; chose bizarre, c’est pour la partie que j’avais le plus travaillée, le droit commercial, que j’ai le plus mal répondu, et c’est pour la partie que j’avais le plus négligée, le droit international, que j’ai fait la meilleure réponse ! Du reste, ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. Me voilà donc licencié en droit, et en vacances, double plaisir ; je télégraphie à Maman, Bonne Maman et Marie-Thérèse. L’après-midi, je vais accompagner plusieurs de mes camarades d’Angers qui repartent à 11h40, puis je vais écouter passer des examens de seconde année à la Faculté, pour passer mon temps. Ensuite, j’écris mon journal et plusieurs lettres. Je lis les journaux qui sont remplis des nouvelles de Rome et d’articles sur Léon XIII ; ils ne donnent presque aucune nouvelle en-dehors de cela. La Libre Parole publie en 3 pages une histoire complète de la vie du pape ; en débutant, l’auteur (M. Boyer d’Agen) se reporte par la pensée à 1810… un siècle en arrière !!! Au moment où Napoléon était au faîte de sa puissance ; c’est à ce moment que vient au monde le grand pape qui est mort avant-hier, quelle vie et quelle carrière ! Je garde l’article car il en vaut la peine.

Léon XIII, mort le 20 juillet 1903

Caen, mercredi 22 juillet 1903

Papa et moi nous allons au pèlerinage d’action de grâce à La Délivrande où nous faisons la sainte communion ; de là, nous allons à Luc-sur-Mer où nous déjeunons, puis à Saint-Aubin ; au retour, à 3h49, je fais visiter la ville à Papa ; j’apprends que Roussier a été reçu ; donc, superbe succès en 3ème année !

Paris, jeudi 23 juillet 1903

Nous partons de Caen par l’express de 8h21, et nous sommes à Paris à 1 heure ; nous descendons à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou ; dans l’après-midi, nous allons chez Tata Mimi rue de Monceau, où nous dînons le soir avec une religieuse sécularisée tante de Margot, Mme d’Auberjon qui est obligée de s’habiller comme tout le monde, de changer de nom et de changer très souvent de quartier car elle est traquée comme une bête fauve par la police de Combes ! Et vive la liberté quand même !

Paris, vendredi 24 juillet 1903

Dans la matinée nous faisons diverses commissions ; nous allons à Notre-Dame voir les préparatifs du service funèbre qui sera célébré mardi pour Léon XIII, ils sont presque achevés, nous y reviendrons dimanche ou lundi pour les voir achevés. Nous allons déjeuner chez les Civelli où il y a aussi l’oncle Xavier qui arrive du Roussillon et qui est à Paris jusqu’à demain soir ; l’après-midi, au moment où nous attendions l’oncle Xavier au Palais Royal où il nous avait donné rendez-vous, nous rencontrons l’oncle Hector, nous nous promenons avec lui jusqu’à l’arrivée de l’oncle Xavier ; il nous annonce les fiançailles de sa nièce, ma cousine Jeanne de Pontich, fille de l’oncle Henri, avec un jeune médecin le docteur Mathieu. Nous faisons plusieurs visites chez Tante Cornet de Bosch qui est ici chez son fils Joseph, chez ma tante de Roig, chez son fils M. Charles de Roig, nous ne rencontrons personne. Nous dînons chez les Civelli.

Paris, samedi 25 juillet 1903

Le matin, je vais avec papa aux bureaux des Compagnies de Chemins de fer, rue Sainte-Anne, et nous demandons deux carnets pour notre voyage dans l’Est dont nous traçons nous-mêmes l’itinéraire : il est tout entier sur le réseau de l’Est, et passe par Reims, Verdun (d’où nous irons à Metz), Nancy (d’où nous irons à Strasbourg), Epinal, Gérardmer, Plombières et Troyes ; nous serons, sans doute, de retour à Paris le 8 août ; mais nous n’y ferons pas d’arrêt sérieux, nous repartirons tout de suite pour Angers. Nous déjeunons à l’hôtel et nous allons passer une partie de l’après-midi à Saint-Germain où je visite avec un vif plaisir le château et ses si intéressantes collections préhistoriques et historiques, et le magnifique parc. Le soir, nous dînons chez les Civelli avec l’oncle Xavier et un jeune ménage italien, le comte et la comtesse Palucco, qui sont très aimables ; l’oncle Xavier repart à 10 heures pour Verdun où nous le retrouverons mardi.

Paris, dimanche 26 juillet 1903

Nous allons le matin à la messe à la Madeleine ; après déjeuner, nous allons à Enghien par la Gare du Nord ; c’est une gentille petite station mais elle est envahie par les Parisiens ; le lac, le petit casino et les villas qui l’entourent ont l’air d’un décor d’opérette. Nous rentrons à Paris vers 5h ½.

Semaine du 27 au 31 juillet 1903

Epernay, lundi 27 juillet 1903

Ce matin, à Paris, nous sommes montés à la basilique du vœu national de Montmartre et nous y avons fait la sainte communion ; ensuite nous sommes allés à Notre-Dame voire la décoration pour le service funèbre pour Léon XIII, elle est grandiose ; le catafalque surmonté d’un superbe baldaquin est monumental. Nous déjeunons chez les Civelli, puis nous leurs faisons nos adieux et, après avoir fait nos malles, nous prenons à 5h20 le train à la Gare de l’Est ; nous sommes à Epernay vers 7h ½ ; le soir, nous nous promenons un peu dans cette petite ville qui n’a rien d’intéressant ; nous passons la nuit à l’Hôtel de l’Europe.

Verdun, mardi 28 juillet 1903

Nous avons quitté Epernay par le train de 8h40 et nous sommes arrivés à Reims trois quarts d’heure plus tard ; malgré la pluie qui n’a pas cessé, nous avons vu à peu près tout ce qu’il y a à voir dans cette ville : avant déjeuner, nous visitons en détail la merveilleuse cathédrale, merveille de l’art gothique et son trésor si précieux à cause des souvenirs qui s’y rattachent, puis la vieille et curieuse église Saint-Rémy ; après déjeuner, nous visitons l’Archevêché où on remarque surtout la belle salle, ornée de portraits d’une foule de rois, où les rois de France recevaient après leur sacre ; puisse-t-elle servir bientôt, pour le plus grand bien de la France ! Nous visitons aussi le Musée qui est dans l’Hôtel de ville ; dans la galerie de peinture, on remarque plusieurs Corot. Nous repartons de Reims à 3h12 et arrivons à Verdun à 6h ½, après avoir traversé des pays pleins de souvenirs historiques : Sainte-Menehould, Valmy, le camp de Chalons etc. À Verdun, l’oncle Xavier nous attendait à la gare et lui, Tata Mimi, Madeleine et Maurice nous font le plus aimable accueil.

Verdun, mercredi 29 juillet 1903

Toute la matinée, il fait un temps déplorable ; cependant, nous nous promenons un peu dans les rues montantes et étroites de cette petite ville. Verdun est une véritable forteresse, un vrai camp retranché : à tous les coins de rue, on croise des soldats ou des officiers de toutes armes. À 10h ½, nous assistons à la cathédrale au service pour le papa ; l’édifice est un mélange bizarre de gothique et de Louis XV. L’après-midi, accompagnés de l’oncle Xavier et d’un officier de l’intendance, nous visitons les immenses galeries souterraines creusées sous la citadelle, il y en a ainsi 9 kilomètres ! Le tout est éclairé à la lumière électrique ; une grande partie est réservée à l’artillerie ; nous ne visitons que la partie réservée aux subsistances, il y a là des approvisionnements énormes en blé, en vin et en conserves de toutes sortes, il y a, de plus, 3 moulins ; ce qui fait qu’on pourrait, en cas de mobilisation, faire 108.000 pains de guerre par jour avec le secours des moulins de la ville qui seraient réquisitionnés ; toutes ces provisions à plus de 15 mètres sous terre, dans des galeries voûtées, sont à l’abri d’un bombardement pour le cas où les Allemands voudraient recommencer ce qu’ils firent en 1870. Pour l’hypothèse d’un bombardement, on a construit aussi des galeries souterraines qui serviraient de dortoir à la garnison et à la population ; les lits sont déjà disposés ; c’est une organisation merveilleuse et on peut espérer que Verdun résisterait à un siège jusqu’au bout ; d’ailleurs, il est probable que les forts qui dominent la ville dans toutes les directions empêcheraient l’ennemi de l’assiéger. Le soir, l’oncle Xavier va se coucher de bonne heure parce qu’il doit partir à 2h du matin pour assister à une manœuvre de brigade qui a lieu dans les environs.

Citadelle souterraine de Verdun (vue actuelle)

Verdun, jeudi 30 juillet 1903

Nous partons à 9h46 pour Metz où nous arrivons à 11h10 (heure allemande) ; nous ne changeons pas de train à la frontière, mais à partir d’Amanvilliers, ce sont des employés allemands qui conduisent le train. Le trajet est plein de pénibles souvenirs, la ligne traverse le champ de bataille de Saint-Privat jalonné de tombes. À Metz, nous nous promenons beaucoup dans les rues qui ont toutes l’aspect de celles d’une ville française ; partout, on entend parler français, sauf, bien entendu, les soldats que l’on croise à chaque instant et les officiers élégants et à l’air arrogant ; les enseignes des magasins sont dans les deux langues par ordre de la police qui ne veut pas tolérer d’enseignes purement françaises, par contre beaucoup de magasins appartenant à des immigrés ont des enseignes purement allemandes ; nous admirons la superbe cathédrale gothique et son nouveau portail ; nous allons en voiture au cimetière de l’île Chambière prier sur la tombe des officiers et des soldats français morts pour la défense de la ville : pèlerinage à la fois triste et consolant ; l’impression que nous laisse notre excursion à Metz est que nous venons de voir une ville essentiellement française mais où l’élément indigène français se trouve et se trouvera de plus en plus absorbé par le flot montant de l’immigration allemande favorisée par la grande faute que firent les Alsaciens-Lorrains qui vinrent s’établir en France après la séparation ; ils auraient mieux fait de rester dans le pays, d’occuper les places, de façon à résister sur place à l’influence germanique, au lieu de favoriser, en partant, l’immigration allemande et la germanisation du pays. Nous rentrons à Verdun à 9h47 heure française.

Une rue de Metz en 1903

Verdun, vendredi 31 juillet 1903

Il pleut presque toute la journée ; dans l’après-midi, nous allons, Papa, l’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine et moi faire une jolie promenade en voiture autour de Verdun ; nous traversons de jolis bois ; nous passons devant 7 ou 8 forts et devant au moins autant de batteries détachées, le tout armé de canons du dernier modèle ; il y a 17 forts, sans compter les batteries annexes, autour de Verdun ; il ne serait donc pas facile de bloquer cette place ! Au retour, je m’arrête au quartier du 3ème hussards que Maurice me fait visiter, et nous rentrons ensemble.

Août 1903

Semaine du 1er au 2 août 1903

Verdun, samedi 1er août 1903

Nous avons passé toute la journée en excursion, heureusement avec le beau temps, enfin ! Partis l’oncle Xavier, Papa et moi par le train de 8h17, nous descendons à Aubréville d’où une voiture nous conduit à Varennes, là, nous visitons la maison à Louis XVI et sa famille passèrent la nuit du 21 au 22 juin 1791 ; nous voyons la tour où s’appuyait la voûte qui empêcha sa berline d’avancer, le maire, M. Evrard, très aimable, nous montre les procès-verbaux originaux de l’époque qui constatent ces événements etc. ; très intéressante visite ; la maison de Sauce où la famille royale passa la nuit qui précéda son retour à Paris vient d’être achetée par M. Evrard qui va y installer un petit musée de portraits, de gravures et de documents se rapportant à ces tristes événements. Après avoir déjeuné à l’Hôtel du Grand monarque, le même où se tenaient les hussards que M. de Bouillé avait postés à Varennes, nous prenons une voiture qui, à travers la splendide forêt de l’Argonne, nous mène à des villages aux noms historiques : la Harazée, la Chalade où se trouve une magnifique église gothique, les Islettes, Clermont-en-Argonne où nous reprenons le train pour Verdun ; nous sommes de retour à 7h du soir. Après dîner, je vais avec Tata Mimi et Madeleine voir passer la retraite en musique. L’excursion d’aujourd’hui nous a beaucoup intéressés.

L’Hôtel du Grand monarque à Varennes en 1901

Verdun, dimanche 2 août 1903

Je vais à la grand’messe à la cathédrale ; ensuite, je me promène avec Papa. L’après-midi, je vais au quartier de Bévaux voir Maurice qui n’a pas pu venir parce qu’il est de semaine. Après dîner, nous allons tous à la musique.

Semaine du 3 au 9 août 1903

Nancy, lundi 3 août 1903

Nous avons quitté Verdun ce matin à 9h46 après avoir fait nos adieux à Tata Mimi et à Madeleine que nous reverrons sans doute à Lourdes pendant le pèlerinage national et à l’oncle Xavier que nous reverrons peut-être en octobre en Roussillon. Le temps est affreux ; nous déjeunons à la gare de Conflans et arrivons à Nancy à 1h10 ; nous descendons à l’Hôtel de l’Europe et, vite, nous nous mettons à visiter cette belle ville malgré le mauvais temps ; nous admirons la splendide place Stanislas, le Palais du gouvernement militaire, auquel le roi de Pologne a donné si bien son empreinte, la cathédrale, le palais des ducs de Lorraine et son musée, la chapelle contenant 79 tombeaux de ducs ou de duchesses de Lorraine, propriété de l’empereur d’Autriche, et que Combes voulait fermer (il a dû le rouvrir sur la réclamation de l’Autriche) etc., en un mot, nous employons bien notre journée.

Strasbourg, mardi 4 août 1903

Le matin, jusqu’au moment du départ, nous nous promenons encore dans Nancy ; nous déjeunons à 10h ½ et partons à 11h25 pour Strasbourg où nous arrivons à 5h50 (heure allemande) ; c’est avec un vif serrement de cœur que nous franchissons pour la seconde fois la nouvelle frontière, et que nous parcourons à toute vapeur ces belles plaines t ces jolies montagnes qui étaient françaises il y a 33 ans et que foule de son pied brutal le reître prussien. Strasbourg nous apparaît de suite comme une fort belle ville, très animée ; jusqu’à notre dîner, et le soir, nous nous promenons un peu ; nous sommes descendus à l’Hôtel de l’Europe ; nous allons prendre la bière dans un café du Broglie. Ici, sur 15 enseignes, il y en a à peine une en français ; c’est que toute la population comprend l’allemand dont la langue du pays, l’alsacien, se rapproche beaucoup ; dans les rues, on entend très peu parler français. Vers 7 heures, nous apprenons l’élection du nouveau pape Pie X ; c’est le cardinal Joseph Sarto, patriarche de Venise, qui a été élu ce matin après 6 tours de scrutins et au quatrième jour du conclave ; que Dieu le conserve longtemps et qu’il soit un second Pie IX ! Nous apprenons cette grande nouvelle envoyant à la vitrine d’une librairie voisine de la cathédrale le portrait du cardinal Sarto et le nom choisi par l’élu du conclave ; en ville, on voit flotter plusieurs drapeaux pontificaux (jaunes et blancs).

Strasbourg, mercredi 5 août 1903

Le matin, nous visitons la splendide cathédrale ou Munster dont la façade si élancée, presque à jour, produit une impression si profonde ; l’intérieur du vieil édifice est surtout remarquable par ses belles et vastes proportions. Nous visitons l’église protestante Saint-Thomas où se trouve le mausolée monumental du maréchal de Saxe et plusieurs autres moins grandioses ; dans une sacristie de cette église, nous voyons deux momies fort bien conservées : celle du duc de Nassau tué pendant la guerre de Trente Ans et celle de sa fille. Ensuite, nous prenons sur la place de Kléber un tram électrique qui nous mène à Kehl ; je franchis avec émotion le Rhin, ce fleuve si beau, qui a fait couler tant de sang pour sa possession, comme on dit dans le Wacht am Rheim, et qui ne coule plus sur des rives françaises depuis 1871. À Kehl, dans le grand’duché de Bade, nous nous disons sans arrière-pensée que nous foulons une terre allemande ; nous rentrons à Strasbourg vers 1 heure pour déjeuner. L’après-midi, nous nous promenons dans les nouveaux quartiers allemands au-delà du Broglie ; nous voyons l’Université, le Palais de la représentation, la poste, la bibliothèque, l’église protestante de la garnison, le Palais impérial, tous monuments absolument neufs dont l’ensemble est d’un effet grandiose ; on voit bien là que les Germains ont voulu affirmer leur conquête par des monuments durables : « eregi monumentom ore perennius ». Plus tard, nous allons, par de grandes avenues, bâties de beaux immeubles, au splendide parc de l’Orangerie où nous nous promenons près d’une heure. Après dîner, nous prenons un bock sur le Broglie.

Palais impérial de Strasbourg

Strasbourg, jeudi 6 août 1903

Nous partons le matin par le train de 7h48 pour Sainte-Odile, le célèbre pèlerinage alsacien ;  à partir de Oberenheim, nous quittons le chemin de fer et faisons en voiture la montée de 2h ½ dans de superbes montagnes ; je cause avec le cocher (un jeune homme de 18 ans environ), je lui demande notamment si dans son village d’Obernai la population est pour l’Allemagne ou pour la France, il me répond avec énergie, et comme étonné d’une pareille question : « für Frankreich », car il ne parle ni ne comprend un seul mot de français ; cette réponse me fait grand plaisir. Nous arrivons à Sainte-Odile vers 11h ½, nous visitons les chapelles, la châsse de la sainte, nous déjeunons fort bien dans le restaurant tenu par les sœurs (qu’on ne chasse pas, ici) et nous admirons le magnifique panorama qu’on a sur la plaine d’Alsace ; les pèlerins et les touristes sont, du reste, fort nombreux (une centaine environ, dont la plupart français ou alsaciens, très peu d’Allemands) ; au retour, nous offrons une place dans notre voiture à un jeune ecclésiastique, l’abbé Vitory, organiste de la cathédrale de Strasbourg, avec qui nous causons beaucoup de la situation de l’Alsace ; il ne nous cache pas, malgré ses vives sympathies pour la France, que la germanisation fait des progrès en Alsace, et il nous dit cette phrase navrante : « Le gouvernement français a fait plus avancer la germanisation de notre pays depuis deux ans par sa persécution religieuse que n’avaient pu le faire les Allemands en trente ans » ; et ce n’est pas la première fois que j’entends dire cela ! En chemin de fer, nous voyageons avec d’autres ecclésiastiques qui nous disent combien ils aiment la France, et combien la séparation leur coûte ; ils nous citent l’exemple d’un Alsacien, ancien soldat français, qui s’est fait enterrer dans son uniforme. Mais ils nous confirment une chose dont nous nous étions doutés à Strasbourg, c’est que dans cette ville, les immigrés allemands sont plus nombreux que les indigènes ; beaucoup de ceux-ci étant partis après la guerre, ont été remplacés par des Allemands ; c’est ce qui donne à Strasbourg cet aspect si allemand. Le soir, nous retournons à la belle promenade de l’Orangerie où joue la musique des pompiers ; elle joue ce soir notre marche militaire de Sambre et Meuse que les Allemands interdisaient depuis 1870 et qu’ils tolèrent depuis quelques semaines seulement, parce que c’était la marche favorite de nos troupes pendant la guerre ; elle est couverte d’applaudissements frénétiques ; cela me console un peu des tristes constatations de cette après-midi.

Le Mont Sainte-Odile (vue actuelle)

Gérardmer (Vosges), vendredi 7 août 1903

Le matin à Strasbourg, nous visitons le Palais de l’Empereur, tout neuf, et quelques vieux quartiers que nous n’avions pas encore vus, puis je retourne à Kehl d’où j’expédie quelques cartes postales ; à midi ½ (midi du méridien de Strasbourg), je vois et j’entends sonner la fameuse horloge de la cathédrale ; c’est très curieux, mais je croyais les personnages plus grands qu’ils ne sont. Vers 1 heure, avec l’abbé Vitory qui nous avait donné rendez-vous, nous assistons place Kléber au spectacle, bien triste pour nous, de la parade ; je trouve que la marche que joue la musique prussienne ne vaut pas nos marches militaires si entrainantes ; le matin, nous avions déjà vu défiler deux compagnies d’infanterie et leurs fifres nous avaient surpris, ils ne valent pas nos clairons. Nous quittons Strasbourg par le train de 2h46, regrettant de ne pouvoir séjourner plus longtemps dans cette belle et intéressante ville ; et, après avoir visité Lunéville entre deux trains (le château transformé en caserne et le parc sont les seules choses intéressantes), nous arrivons à Gérardmer à 10h du soir ; pas de place à l’Hôtel de la poste ; nous sommes obligés de nous contenter de l’Hôtel des Vosges qui n’est pas fameux.

Gérardmer, samedi 8 août 1903

Nous partons avant 9h du matin dans un grand break pour le col de la Schlucht et nous suivons une des plus jolies routes que je connaisse, à travers les forêts de sapins qui dominent 3 jolis lacs ; nous arrivons à ce col, qui forme la nouvelle frontière, à midi, et nous déjeunons fort bien et en musique dans un hôtel excellent situé à l’extrême frontière (par la fenêtre, tout le temps du déjeuner nous voyons le poteau frontière avec l’horrible aigle prussienne, à quelques mètres) ; après déjeuner, nous prenons notre café dans un café qui est de l’autre côté de la frontière, sur territoire allemand, puis nous grimpons l’Altenburg (à 1350m environ ; le col de la Schlucht est à 1150m d’altitude) ; de là, nous avons une très belle vue sur la belle vallée alsacienne de Munster ; nous sommes de retour à Gérardmer avant 5h ; nous nous promenons un peu et, à la poste, je rencontre une dame d’Alger, Madame Maifrein, dont nous avons fait la connaissance l’année dernière à Cauterets (il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas)[54] ; après dîner, avec papa, je vais lui faire une visite à son hôtel, puis j’écris mon journal et je me couche.

Plombières, dimanche 9 août 1903

Après la messe, nous quittons Gérardmer ; nous visitons Epinal (ville assez insignifiante) entre deux trains, et nous arrivons à 2h à Plombières ; malgré la pluie, nous visitons cette station élégante mais resserrée ; après dîner, nous allons au salut à l’église, puis au casino ; nous rencontrons un étudiant d’Angers, Camille Brard, et Mme et Mlle Graindorge dont nous avons fait la connaissance hier à la Schlucht.

Semaine du 10 au 16 août 1903

Paris, lundi 10 août 1903

Nous quittons Plombières à 7h24 du matin et, après un arrêt à Chaumont (nous regrettons de n’avoir pas le temps de visiter Troyes), nous arrivons à Paris à 5h du soir par le rapide de Bâle ; nous comptions aller dîner chez Tata Mimi, mais en arrivant à l’Hôtel du Prince de Galles, nous trouvons une dépêche de Maman nous disant de ne pas y aller parce qu’il y a la fièvre typhoïde dans la maison ; nous dînons au restaurant Lecoeur et, après dîner, nous nous promenons dans de vilains quartiers (du côté du Marais), ce qui nous fait manquer la visite de Tata Mimi et de Xavier à l’hôtel.

Paris, mardi 11 août 1903

Le matin, en l’honneur de la fête de Sainte Philomène, nous allons à la messe à l’église Saint-Gervais ; dans le métropolitain, nous apprenons l’affreuse catastrophe qui s’est produite hier soir vers 8 heures entre les stations Belleville et des Couronnes de la ligne métropolitaine des boulevards extérieurs : un train a pris feu, et beaucoup de personnes sont mortes brûlées ou asphyxiées ; au premier moment, on ne connaît pas le nombre des victimes, car les pompiers ne peuvent pas descendre dans le souterrain à cause de l’énorme chaleur ; vers 10 heures, les journaux annoncent que les derniers cadavres ont été retirés ce matin à 7h, il y en a 84 ! Cette catastrophe fait le pendant de celle du bazar de la Charité, seulement en 1897 c’était l’aristocratie qui était frappée, maintenant c’est le peuple, égalité dans la mort. Nous décidons de rester jusqu’à ce soir pour aller voir le théâtre de la catastrophe. Nous voyons Tata Mimi à 10h à l’hôtel. Nous la retrouvons à 2h, avenue Alexandre III où elle nous attendait au sortir de l’exposition de l’habitation au Grand Palais que nous avons visitée ; nous allons d’abord visiter la chapelle et le cloître de la rue Jean-Goujon élevés sur le lieu de la catastrophe du 4 mai 1897, et que je connaissais mal ; ensuite, nous allons ensemble boulevard de Ménilmontant ; un barrage d’agents et de gardes républicains empêche d’approcher des stations sinistrées, mais il y a encore une forte fumée sur le boulevard. Nous voyons bien vite que nous n’aurons pas le temps de partir ce soir. Alors, nous allons visiter le cimetière du Père-Lachaise, puis nous rentrons à l’hôtel, nous allons dîner chez Lecoeur. Après dîner, avec Tata Mimi et Xavier à qui nous avions donné rendez-vous, nous prenons des rafraichissements à la Taverne royale.

Angers, mercredi 12 août 1903

Nous partons de la Gare Saint-Lazare par le train de 9h38 du matin et nous arrivons à Angers à 2h12. Dans l’après-midi, j’emballe ma salle.

Angers, jeudi 13 août 1903

Le matin, je fais diverses commissions, je me fais couper les cheveux, etc. L’après-midi, j’emballe ma bicyclette et je vais prendre une douche et je fais diverses commissions.

Sainte-Croix (Dordogne), vendredi 14 août 1903

Je pars d’Angers par le train de 10h ½ ; à Saint-Pierre-des-Corps, je prends le rapide Paris-Bordeaux jusqu’à Angoulême où je prends le train de 4h42 pour Périgueux ; je descends à La Roche-Beaucourt où Marie-Thérèse et Maman m’attendent en omnibus ; nous arrivons vers 6h ½ à Sainte-Croix ; Max, qui est à Périgueux, arrive à 8h ½.

Sainte-Croix, samedi 15 août 1903

En l’honneur de l’Assomption, nous allons tous faire la sainte communion à 7 heures à la petite église qui est en face de la maison des Saint-Cyr ; nous assistons à la messe de 10h. L’après-midi, nous allons en omnibus à Mareuil-sur-Belle où nous voyons M. et Mme René de La Bardonnie et leurs enfants[55] ; le soir, M. le curé dîne avec nous ; après dîner, nous allons tous faire une assez longue promenade dans la campagne.

Château de Sainte-Croix-de-Mareuil (Dordogne), demeure des Dupin de Saint-Cyr, près de l’église du village (vue actuelle)

Sainte-Croix, dimanche 16 août 1903

J’assiste à la grand’messe à 10h ; l’après-midi, j’accompagne M. le curé qui va tirer quelques lapins ; nous en voyons deux, il en tire un et le rate. Ensuite, tous en voiture nous allons voir la marquise d’Ambelle que nous ne rencontrons pas, puis nous allons au château d’Aucors voir Mme du Pin de Saint-Cyr, tante de Max, que nous rencontrons ainsi que son fils l’abbé Raoul du Pin de Saint-Cyr ; nous rentrons par Mareuil ; le soir après dîner, longue promenade dans la campagne.

Semaine du 17 au 23 août 1903

Sainte-Croix, lundi 17 août 1903

Le matin, je vais encore fureter avec M. le curé ; nous ne trouvons rien. L’après-midi, en omnibus, nous allons voir la comtesse de Maillard, cousine de Max, au château de Lacombe ; nous revenons par Mareuil où nous voyons les De La Bardonnie. Le soir, longue promenade dans la campagne.

Lourdes, mercredi 19 août 1903

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage ; après avoir passé la journée à lire l’ouvrage si intéressant de Drumont : De l’or, de la boue et du sang[56], j’ai quitté Sainte-Croix avec Maman, Marie-Thérèse et Max ; arrivés à Angoulême à 10h, nous en sommes repartis dès le lendemain matin à 5h53 après une courte nuit passée à l’Hôtel de la poste. Nous sommes arrivés à Lourdes le soir à 8h36. À Tarbes, où nous avons eu 3 heures à perdre, nous avons fait une visite à Madame d’Arexy, de Toulouse, et à son fils M. Henry d’Arexy[57], ami de Papa, qui est chef de gare de Tarbes. À Lourdes, nous descendons à l’Hôtel Heins, et, le soir même, nous voyons Tata Mimi et Xavier descends à l’Hôtel de la Chapelle.

Lourdes, jeudi 20 août 1903

Le matin, messe des brancardiers à la basilique, après laquelle je vais me faire inscrire comme brancardier. L’après-midi, on commence à travailler : Xavier, Max et moi sommes de la même équipe, celle de l’Hôpital des Sept-douleurs. À 1 heure, arrivent Tata Mimi et Madeleine ; elles descendent à l’Hôtel Soubirous.

Lourdes, vendredi 21 août 1903

Le matin, dès 2h ½, nous sommes à la gare et jusqu’à 9h, nous débarquons les malades des trains de pèlerinage. L’après-midi, nous sommes occupés aux Sept-douleurs, sous la direction de notre chef d’équipe le marquis de Scorraille[58], et à la procession du Saint-Sacrement. Dans la journée, je rencontre plusieurs personnes d’Angers ou du Roussillon. Le soir, je vais voir la superbe illumination de la basilique avec Xavier, Mimi et Madeleine.

Lourdes, samedi 22 août 1903

Je suis à l’hôpital à 6h et je n’ai un peu de liberté que lorsque les malades ont été transportés à la grotte. Le soir, superbe procession du Saint-Sacrement, enthousiasme délirant des 30.000 personnes réunies sur l’esplanade du Rosaire, plusieurs miracles.

Lourdes, dimanche 23 août 1903

Même programme de journée qu’hier. Pour la procession, cependant, comme le défroqué Charbonnel, qui a l’audace d’être ici en ce moment, avait annoncé du trouble, nous nous rangeons, environ 300 brancardiers (tous ceux qui ne sont pas de service) contre la rampe gauche de l’esplanade, sous les ordres du marquis de Laurent-Castelet[59], député, et du marquis de Latour-Landort[60], prêts à repousser toute attaque ; heureusement, nous n’avons pas à intervenir car la procession se passe dans le plus grand ordre et avec autant d’enthousiasme qu’hier.

Semaine du 24 au 31 août 1903

Lourdes, lundi 24 août 1903

Aujourd’hui, départ des malades ; nous sommes dans la cour de l’Hôpital à 4h ½ et nous aidons à embarquer les malades ; de temps en temps, je suis envoyé à la gare pour y accompagner un malade. Papa arrive à midi 6 bien en retard car il aurait dû arriver jeudi, mais une indisposition l’a retardé. Marie-Thérèse et Max partent à 1h pour Odars où M. Marc de La Bardonnie les a invités à passer quelques jours (nous étions invités aussi, mais nous n’avons pas pu accepter). Tata Mimi et Madeleine partent à 1h35 pour Bordeaux, Paris et Verdun. Après le départ du train blanc à 4h, je vais avec Xavier remettre mes bretelles, puis nous en profitons pour nous promener et cause ensemble.

Vinça, mercredi 26 août 1903

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Le matin à Lourdes, je me promène avec Xavier qui part à 9h ½ pour Biarritz. À midi 45, Maman, Tata Mimi et moi nous partons pour Perpignan ; Papa montera le soir à Cauterets pour quelques jours ; nous faisons route jusqu’à Boussens avec la famille de Latour-Landort[61] ; nous arrivons à Perpignan à 10h du soir, nous couchons à l’Hôtel du Nord et nous repartons de Perpignan à 9h25 après quelques commissions ; nous arrivons à Vinça ce matin à 10h37 ; nous trouvons Bonne Maman en bonne santé. L’après-midi, je déballe mes affaires de cheval et ma bicyclette et je vais voir quelques personnes.

Vinça, jeudi 27 août 1903

Le matin, j’essaie au grand jardin et sur la promenade un cheval qu’on me propose pour les vacances ; il est beaucoup trop petit et trop jeune, j’en chercherai un autre. Je vais à Ille par le train de midi et j’en reviens par celui de 3 heures 9, pour charger un homme d’Ille de me chercher un cheval à louer pour les vacances, je vois quelques personnes à Ille. Au retour à Vinça, je vais voir une jument de selle qu’on me propose ; elle est un peu petite, mais très jolie (alezan doré), je l’essaierai demain matin. Nous avons à dîner Mère Céleste, ancienne supérieure des religieuses du Saint-Sacrement d’Ille, et sa nièce Mère Marie-Louise, qui est maintenant sécularisée ; nous tombons sur le dos de Combes-le-défroqué comme il convient.

Vinça, vendredi 28 août 1903

Le matin, nous allons à une messe que Bonne Maman fait dire pour le pauvre Bon papa dont c’était aujourd’hui la fête. Ensuite, j’essaie la jument qu’on ma proposée hier, j’en suis assez content, mais elle craint les éperons. Je me déciderai après un nouvel essai à 3h ; on nous annonce tout à coup que Mme Denise Batlle[62] vient de mourir subitement ; nous allons tout de suite chez elle où on nous confirme la triste nouvelle ; ce matin, nous lui avions parlé, elle avait assisté à la même messe que nous et y avait communié ; elle est morte en moins d’une heure d’une attaque que rien ne faisait prévoir ; la Providence a de ces coups ! Nous recevons une dépêche de Marie-Thérèse nous annonçant son arrivée pour demain 3 heures.

Vinça, samedi 29 août 1903

Le matin, je vais à Ille avec la même jument, elle va très bien et comme l’individu que j’avais chargé à Ille de me chercher un cheval n’en a pas trouvé, je vais la retenir. L’après-midi, je vais avec Tata Mimi attendre Marie-Thérèse à l’arrivée du train de 3h ½ par une chaleur torride. Je fais faire toilette complète à la jument « Belle » que j’ai louée : on la ferre à neuf, on lui coupe la queue, lui rase la crinière, etc. Après dîner, je vais prier un moment devant la dépouille mortelle de Madame Batlle ; elle n’est nullement décomposée malgré la vive chaleur d’aujourd’hui et semble dormir.

Vinça, dimanche 30 août 1903

Le matin, j’assiste aux obsèques de Madame Batlle : beaucoup de monde, pas de discours. L’après-midi, je me promène au jardin pendant que Maman, Marie-Thérèse, Tata Mimi et Bonne Maman font des visites.

Semaine du 31 août 1903

Lourdes, lundi 31 août 1903

Le matin, je ne puis pas faire ma promenade habituelle à cheval, car, à peine parti, je m’aperçois que la jument tracassée par les mouches qui la harcèlent à cause de la chaleur, ne veut pas obéir ; aussi, je rentre presque tout de suite. L’après-midi, nous allons tous nous promener en voiture à Estoher et Espira.

Septembre 1903

Semaine du 1er au 5 septembre 1903

Vinça, mardi 1er septembre 1903

Je monte à cheval à 6h ½ du matin pour éviter la chaleur et les mouches auxquelles la jument est très sensible ; je vais à Ille en passant par Boule et la Foun dal Boulès ; la jument va très bien ; l’après-midi, nous allons tous à Nossa.

Anciens thermes de Nossa (Vinça), aujourd’hui disparus pour l’établissement du lac et barrage de Vinça

Vinça, mercredi 2 septembre 1903

Le matin avant 7 heures, je vais, à cheval, à Finestret et je reviens par le chemin de la route de Prades. L’après-midi, malgré une chaleur torride, nous allons tous en voiture à Millas où nous voyons les Ferriol, puis à La Ferrière où nous voyons nos cousins de Barescut ; nous rentrons à Vinça vers 7 heures.

Vinça, jeudi 3 septembre 1903

Le matin, je vais à cheval à Prades où je vois mon cousin M. Emile Marie. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille où je fais deux commissions puis à Boule où je touche les fermages de Joseph Jacomy et de Xatard ; je vois, en même temps, la vigne de la Grande Fèche, qui est belle.

Vinça, vendredi 4 septembre 1903

Le matin, après la messe où je fais la sainte communion, je vais tuer quelques oiseaux au jardin, puis je vais me baigner à Nossa. L’après-midi, je reste dans la maison à cause de la chaleur accablante.

Vinça, samedi 5 septembre 1903

Le matin, je monte à cheval à 7h ; je déjeune à 10h ½ et je pars pour Perpignan par le train de midi. À Perpignan, je fais diverses commissions, puis je vais voir les Cornet, les Bonafos, les Lazerme ; je rencontre dans la rue tous les Llamby ; je retrouve aux Platanes Tante Hélène, Marthe et Thérèse[63] ; je rentre par le train de 8 heures.

Semaine du 7 au 12 septembre 1903

Palau-de-Cerdagne (Pyrénées-Orientales), lundi 7 septembre 1903

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Après avoir assisté aux offices du dimanche, j’ai quitté Vinça hier soir par le train de 8h ¼ ; à Villefranche-de-Conflent, j’ai pris une place de coupé dans la diligence de Cerdagne, et, après avoir assez bien dormi, je suis arrivé à Osséja à 6h ½ du matin ; ce voyage en diligence, évocateur de temps disparus, m’a fait grand plaisir. Je suis allé à pied d’Osséja à Palau où m’attendait le curé, M. l’abbé Sarrète[64], qui m’a invité à venir le voir. Je vais faire une visite à Monseigneur de Carsalade du Pont qui est en villégiature dans une jolie villa à côté de Palau. Nous déjeunons à Puigcerdà, petite ville espagnole et, l’après-midi, malgré la pluie, nous allons en voiture à Angoustrine, où je photographie un Christ ancien fort curieux ; je trouve dans la même église un joli plat en cuivre très ancien représentant la chute originelle ; le curé me le vend. Nous rentrons à Palau à 7h du soir. Parmi les choses intéressantes vues aujourd’hui, il faut citer particulièrement la maison de la famille de Descallar, dont je descends par Bonne Maman, et qui, vendue, sert aujourd’hui de cercle commercial à Puigcerdà ; elle a encore très grand air.

Maison de la famille Descallar à Puigcerdà (vue ancienne)

Vinça, mercredi 9 septembre 1903

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, après avoir servi la messe à l’abbé Sarrète, je passe la matinée avec lui à voir les choses intéressantes de Palau. L’après-midi, il y a vêpres après lesquelles je retourne voir Monseigneur et je vais à Puigcerdà où j’assiste à une procession. Je quitte palau à 7h ½, et je prends la diligence à Osséja à 9h ¼ ; je dors assez bien jusqu’à Villefranche où je suis arrivé ce matin à 5h après changement à Mont-Louis ; j’étais à Vinça avant 6 heures. J’apprends, en arrivant, que Papa arrivera ce soir ici et que nous ne partons que demain pour Ille. Dans l’après-midi, je me promène au jardin. Le soir nous apprenons qu’un accident de voiture est arrivé à Mlle Costenadal de Perpignan, à sa sœur Mme de Roig, qui est un peu notre cousine[65] et à Mme Catala, sur la route de Valmanya ; Bonne Maman va voir ces dames à l’hôtel où elles sont descendues. Papa arrive à 8h du soir.

Vinça, jeudi 10 septembre 1903

Le matin, de Vinça, je vais me promener à cheval à Espira ; l’après-midi, nous avons la visite de Joseph Cornet de Bosch, puis je pars pour Ille à cheval ; le reste de la famille arrive par le train de 7h. Le soir, nous commençons à nous installer.

Vinça, vendredi 11 septembre 1903

Le matin, je vais à cheval à Millas et je rentre par un chemin qui part de Neffiach et va rejoindre la route de Corbère à Ille. L’après-midi, Marie-Thérèse recevant une lettre de Max (qui a séjourné à Vinça) lui disant qu’il est assez enrhumé, est sur le point de partir pour Sainte-Croix, mais une dépêche de Max disant qu’il est guéri la fait rester.

Vinça, samedi 12 septembre 1903

Bonne Maman arrive à 10h de Vinça en voiture et nous allons tous déjeuner à La Ferrière chez les Barescut ; l’après-midi, je pars à cheval pour Caladroy, mais la pluie m’empêche d’y arriver et je ne puis pas dépasser Bélesta.

Vinça, dimanche 13 septembre 1903

Nous assistons à la grand’messe et aux vêpres. Nous apprenons que Maurice est admissible à Saumur (je voudrais bien qu’il fût reçu) et que l’oncle Xavier, à la suite d’une chute de bicyclette négligée, à un épanchement de synovie et a dû abandonner les grandes manœuvres pour rentrer se soigner à Verdun.

Semaine du 14 au 20 septembre 1903

Ille, lundi 14 septembre 1903

Je me promène à cheval dans la matinée du côté de Saint-Michel. Nous partons tous à midi pour Perpignan où nous attend une voiture qui nous mène à Trouillas ; au retour, nous nous arrêtons chez Mme de Llamby à Ponteilla ; nous faisons quelques commissions à Perpignan puis nous rentrons par le train de 7h3 ; nous faisons route avec le capitaine Michel de Llobet.

Ille, mardi 15 septembre 1903

Le matin, je vais me promener du côté de Saint-Martin, puis je vais attendre M. Charouleau à la gare ; je choisis les échantillons de mes vêtements d’hiver. L’après-midi à 2h ½, je pars à cheval pour Bélesta, j’espérais aller avec le curé à Caladroy, mais il est très enrhumé et ne peut pas sortir ; je suis forcé de remettre à un autre jour ma visite à Caladroy ; il me tarde pourtant bien d’y aller ! Depuis hier, retentit dans tous les journaux catholiques un long cri d’indignation contre la cérémonie sacrilège auquel le monstre à forme humaine qui a nom Combes s’est livré à Tréguier, en inaugurant, entouré de sa valetaille ministérielle et de ses apaches déguisés en Bretons, le monument de l’apostat Renan. C’est une injure directe à la religion de 38.000.000 de Français que ce monument élevé en plein pays breton en face de la cathédrale de Tréguier, à l’insulteur du Christ ; le Défroqué, pendant tout son trajet en Bretagne, a été sifflé comme il le méritait et il a pu par là juger des sentiments de la Bretagne à son égard ; du reste, il les soupçonnait si bien que pas une minute il n’a été en contact avec la population dont une forêt de baïonnettes le séparait ; mais si on n’a pas pu l’écharper, du moins l’a-t-on vigoureusement sifflé et conspué ! Dieu, peut-être, sera assez bon pour ne pas punir la France du sacrilège que viennent de commettre ceux qui se disent ses gouvernants ; prions pour qu’il en soit ainsi !

Ille, mercredi 16 septembre 1903

Le matin, je vais en promenade à cheval à Boule et à Rodès où j’espérais voir Joseph Cornet, mais il n’y est pas. L’après-midi, nous allions Tata Mimi, Maman et moi, partir pour Boule par le train de 3h, lorsqu’en voulant franchir le ruisseau qui est à l’extrémité du jardin de Baillot près de la gare, Tata Mimi tombe, se foule le pied et nous sommes forcés de rentrer à la maison ; l’accident de Tata Mimi lui impose plusieurs jours de repos. Vers 4h ½, je fais une promenade dans la campagne avec Maman.

Ille, jeudi 17 septembre 1903

Le matin, j’assiste à la messe que Papa et Maman font dire pour célébrer le vingt-deuxième anniversaire de leur mariage ; ensuite, je vais à cheval à Corbère où Pierre Pull, le métayer, me fait visiter les vignes où la récolte n’est pas merveilleuse. L’après-midi, Marie-Thérèse, qui part le samedi matin, offre le thé à quelques jeunes filles d’Ille, les demoiselles Batlle[66], Roca[67] et Truillès[68] ; en même temps, nous avons tous nos cousins de Barescut et M. le curé, on mange et on boit ferme, on chante un peu et M. de Barescut déclame ; on s’en va vers 6 heures ; et, le soir, nous assistons aux complies et aux goigs de Saint-Ferréol.

Ille, vendredi 18 septembre 1903

Le matin, je vais à bicyclette à Vinça chercher de la consoude pour les estoupades de Tata Mimi qui souffre toujours de son pied ; j’apprends que M. le curé de Vinça s’est enfin décidé à donner sa démission que Monseigneur vient d’accepter et Monseigneur lui offre en meme temps que le camail de chanoine honoraire dans une lettre très élogieuse que le curé me fait lire ; cette bonne paroisse de Vinça va donc enfin avoir un curé un peu actif. L’après-midi, je vais à cheval au château de Caladroy en passant par Millas ; je suis reçu très aimablement par Madame Delebart[69] qui me présente à deux de ses gendres et à M. Delebart qui arrivait de Perpignan au moment même où j’allais quitter Caladroy. Je rentre à Ille à 7h ; je trouve toute la maison affolée de mon léger retard : les uns me cherchent d’un côté les autres d’un autre ; enfin, on finit par avertir tout le monde de mon heureuse arrivée et je puis raconter ma charmante promenade.

Château de Caladroy (vue actuelle)

Ille, samedi 19 septembre 1903

Le matin, je vais à bicyclette à Millas où je me promène pendant une heure aux environs du pont ; je suis de retour à Ille vers 11h ¼ ; Marie-Thérèse est partie par le premier train pour Périgueux où elle va retrouver son mari ; ils assisteront mardi à Agonac au mariage de leur cousine Mlle Marguerite de La Bardonnie avec M. Motas d’Estreux, enseigne de vaisseau, fils du général en retraite[70] que Bon Papa avait beaucoup connu quand il était colonel à Perpignan. L’après-midi, je me promène avec Maman. Tata Mimi ne va pas mieux, elle éprouve de plus en plus de difficultés pour marcher. Papa rentre à 8h de Perpignan où il a passé la journée ; il a vendu le vin de Bouleternère, qui n’est pas encore fait, au prix de 2 fr. 60 le degré à l’hectolitre, en sorte que si le vin pèse 11°, cela fera 28 fr. 60 l’hectolitre, ce qui est un excellent prix.

Général Eugène Motas d’Hestreux (1832-1919)

Ille, dimanche 20 septembre 1903

Je fais la sainte communion à la messe de sept heures à l’Hôpital ; je retourne à la grand’messe ; Bonne Maman arrive à 11h pour soigner le pied de Tata Mimi qui va aujourd’hui un peu mieux, elle lui met une bonne estoupade ; après vêpres, je vais me promener avec Papa dans la campagne ; le soir après dîner, M. le curé, le vicaire et l’abbé Pla viennent prendre le thé avec nous.

Semaine du 21 au 27 septembre 1903

Ille, lundi 21 septembre 1903

Je voulais ce matin retourner à Millas avec ma bécane, mais comme il pleut un peu, ce serait un voyage inutile ; l’après-midi, la bruine continuant, je ne peux pas monter à cheval ; je vais me promener un moment avec Papa.

Ille, mardi 22 septembre 1903

Il a plu très fort toute la nuit et une partie de la matinée ; donc, impossible de sortir ; vers 11h, je vais seulement mesurer la quantité de pluie tombée à la barrière du chemin de fer, je trouve 52mm, c’est beaucoup en une nuit, il n’en faudrait pas davantage pour les vignes ; heureusement le temps se coupe. L’après-midi, je vais à cheval à Boule où je me fais montrer par Antoine Bô, le fermier de Tata Mimi, les parties de sa maison pour lesquelles il a demandé des réparations à Tata Mimi ; je rentre par la route de Corbère. Dans l’après-midi, nous recevons un mot de Bonne Maman nous annonçant que Mme de Llobet, qui est en ce moment à Vinça, est au plus mal ; Maman ira la voir demain.

Ille, mercredi 23 septembre 1903

Le matin, je reviens me promener pendant plus d’une heure à bicyclette au-delà du pont de Millas sur la route de Caladroy. L’après-midi, je vais avec Papa à Corbère à pied ; nous allons voir les vignes qu’on vendange la semaine prochaine. À notre retour, Maman qui arrive de Vinça nous annonce la mort de Mme de Llobet[71], c’est une bien bonne et bien sainte dame qui s’en va ! M. le curé vient passer la soirée avec nous.

Joseph de Llobet et son épouse Gabrielle de Chefdebien, morte en 1903 – Collection famille de Llobet (Institut du Grenat)

Ille, jeudi 24 septembre 1903

Le matin, je vais me promener à cheval à Boule où on vendange ; l’après-midi, avec papa, nous allons en voiture à Trouillas où on vendange à la vigne de la Font-Rouge qui est en augmentation sensible sur l’année dernière comme quantité ; au retour, nous nous arrêtons cinq minutes à Corbère où Papa s’entend définitivement avec le fermier Pull pour la vente du vin ; il accepte de vendre à la maison Carbonell, de Perpignan, au même prix qu’à oule, c’est-à-dire 2 fr. 60 le degré à l’hectolitre.

Ille, vendredi 25 septembre 1903

Le matin à 7h20, nous partons tous en voiture (même Tata Mimi qui a commencé à sortir hier) pour Vinça où nous assistons au service funèbre de Madame de Llobet ; le deuil est conduit par son fils aîné M. Charles de Llobet que Papa accompagne ; moi, j’accompagne M. de Massia ; Maman, Mlle de Llobet ; Bonne Maman, Mme du Lac[72] ; je retrouve Joseph Cornet et René de Chefdebien venus pour ce service ; après la cérémonie, le corps par en corbillard pour Perpignan où auront lieu les obsèques solennelles à Saint-Jean ; Papa y assistera et y représentera la famille. Nous restons à déjeuner à Vinça ; Bonne Maman invite aussi Joseph Cornet qui nous raconte que Pierre a renversé avant-hier avec son automobile un individu près de Terrats ; contrairement à ce que disaient les journaux, l’accident n’est pas grave. Nous rentrons à Ille en voiture. Je vais voir à Ille Mme Bartre qui m’a fait appeler pour me communiquer, dit-elle, un secret ; cela m’intrigue beaucoup : elle me dit qu’on lui a annoncé mon prochain (?) mariage avec Mlle Delebart, de Caladroy ; comme elle est au moins la 10ème personne à me dire cela depuis quinze jours, et que ce bruit court depuis le mois d’avril, je veux rechercher qui l’a mis en circulation ; ce qui est certain, c’est que l’idée ne serait pas mauvaise (si la jeune fille me plaît bien entendu), car cette famille a acquis dans l’industrie, le plus honnêtement du monde, une fortune colossale (les appréciations varient, on parle de 20 à 60 millions) ; de plus, elle est très bien-pensante et admirablement posée à Lille ; ce sera une chose à examiner !

Ille, samedi 26 septembre 1903

Papa part par le train de 6h pour Perpignan où il représentera la famille aux obsèques de Madame de Llobet à Saint-Jean. Dans la matinée, je vais me promener à cheval du côté de Neffiach et de Saint-Michel. À midi, j’accompagne à la gare Tata Mimi qui va à Perpignan ; à 8h du soir, je vais l’attendre à la gare ; elle arrive avec Papa. Papa et Tata Mimi nous font part (en grand secret) du bruit qu’on se communique à mots couverts à Perpignan : un complot bonapartiste serait sur le point d’éclater, favorisé par la haute finance juive enfin alarmée des progrès du socialisme qu’elle a tant contribué à faire monter au pouvoir ! Je ne suis certes pas suspect d’enthousiasme pour la cause impériale, car je suis convaincu que seule une restauration de la royauté légitime et traditionnelle peut assurer à la France un relèvement durable, tout le reste : empire, dictature, république plébiscitaire etc. n’a que la valeur d’expédients ; cependant, comme j’estime que rien ne peut être pire que le régime actuel, je serais très content pour la France d’un changement qui, à défaut d’ordre moral, sauvegarderait au moins l’ordre matériel ; et puisqu’il est désormais démontré que la Révolution est destinée à être sans cesse ballottée entre la dictature et la démagogie sans pouvoir jamais fonder un régime stable, j’estime qu’une restauration bonapartiste qui assainirait pour quelque temps le pouvoir serait un grand bienfait. Mieux vaut encore la dictature que la démagogie ; en attendant le seul régime sauveur et restaurateur : la royauté.

Ille, dimanche 27 septembre 1903

Je vais à la grand’messe ; l’après-midi, à vêpres, après quoi je vais en visite avec Papa et Maman chez la marquise de Dax[73], que nous rencontrons, Mme Roca d’Huytéza[74] et la baronne de Rolland[75] que nous ne rencontrons pas et M. le curé que nous rencontrons. Après dîner, nous allons chez les demoiselles Mathieu où il y a aussi Mme et Mlles Batlle, Mme Roussin et ses filles, Mme de Dax, son fils et ses filles ; on danse un peu.

Semaine du 28 au 30 septembre 1903

Ille, lundi 28 septembre 1903

Le matin, je vais à bicyclette sur la route de Millas à Estagel ; j’en reviens bredouille ; l’après-midi, nous allons tous en voiture à Corbère ; pendant que nous sommes aux vignes, nous apprenons que nous avons eu la visite à Ille de Mme de Balanda[76], qui est même venue jusqu’à Corbère avec sa voiture pour tâcher de nous rencontrer, mais nous ne l’avons pas rencontrée.

Ille, mardi 29 septembre 1903

Nous déjeunons tous à 10h ½ et nous allons accompagner à la gare Tata Mimi qui part pour Montpellier et Paris par le train de midi. L’après-midi, je vais avec Papa en voiture à Saint-Michel dont c’est aujourd’hui la fête, nous rentrons à 4h et nous ressortons un moment avec Maman. Je reçois une carte de Joseph Cornet m’invitant à aller passer chez lui à Rodès la journée de jeudi. Le soir, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, mercredi 30 septembre 1903

Le matin, je vais me promener avec Papa à la vigne du chemin de Boule où l’on vendange. L’après-midi, Papa, Maman et moi nous allons en promenade à La Ferrière où nous trouvons non seulement les Barescut, mais une nombreuse société : un père carme, le baron et la baronne de Rolland, les Roca, les Batlle etc.

Octobre 1903

Semaine du 1er au 4 octobre 1903

Ille, jeudi 1er octobre 1903

Je pars vers 10h à bicyclette pour Rodès où je suis vers 10h ½, je cause pendant près de deux heures avec Joseph avant le déjeuner ; Tante Isabelle est à Rodès en ce moment ; je repars pour Vinça à 2h ½ et je passe le reste de l’après-midi à Vinça avec Papa et Maman qui y sont venus par le train de 10h ½ ; je rentre à Ille avec Papa seulement par le train de 7h.

Ille, vendredi 2 octobre 1903

Le matin, je me confesse et je fais la sainte communion en l’honneur de la fête du premier vendredi du mois ; ensuite, je vais à bicyclette à Bélesta ; l’après-midi, je vais avec papa à Boule par le train de 3h pour rejoindre Maman qui arrivera de Vinça par celui de 3h ½ ; à la gare de Boule, nous causons avec les Cornet qui prennent le train d’où Maman descend ; nous rentrons tous les trois à Ille par le vieux chemin de Boule.

Ille, samedi 3 octobre 1903

Le matin, je vais à la grande maison examiner quelques vieux papiers. L’après-midi, je vais à bicyclette au-delà de Millas sur la route d’Estagel et de Caladroy ; c’est la 4ème fois en deux semaines et, cette fois, mon voyage n’a pas été inutile puisque je rencontre la jolie charrette anglais que conduisait elle-même Mlle Renée Delebart que je réussis enfin à voir ; je m’arrange pour la croiser quatre fois en vingt minutes dans las rues de Millas ; ensuite, quand elle a repris la route de Caladroy, je vais voir les Ferriol. À mon retour à Ille, je trouve l’oncle Xavier qui vient d’arriver pour quelques jours ; il a vendu son vin de Pia (environ 6500 hectolitres pesant près de 10° à 2 fr. 75 le degré) ; il ira faire une saison à Amélie-les-Bains pour achever de rétablir son genou qui se remet encore de sa chute de bicyclette du 16 août.

Ille, dimanche 4 octobre 1903

Le matin, je fais la sainte communion à 7h à l’occasion de la fête du Rosaire ; nous retournons à la grand’messe. L’après-midi, nous avons une foule de visites et nous ne pouvons sortir qu’un petit moment. Le soir, M. le curé vient prendre le thé ; l’oncle Xavier nous intéresse beaucoup par ses souvenirs de l’affaire Dreyfus à laquelle il a parfois été mêlé, dans une part modeste cependant.

Semaine du 5 au 11 octobre 1903

Ille, lundi 5 octobre 1903

Le matin, nous faisons tous la sainte communion pour attirer les bénédictions du Ciel sur l’examen de Philomène qui se présente aujourd’hui à Quimper au brevet simple ; espérons qu’elle va réparer son échec du mois de juin ! À 9h, je pars avec Papa pour Saint-Maurice où tout Ille se réunit aujourd’hui ; après la grand’messe, nous déjeunons avec M. le curé (et son neveu Rodolphe Bonet) qui nous avait invités ; l’après-midi, après le chant des goigs, nous allons, avec notre cousin le comte de Descallar[77], visiter le château de Corbère, puis nous rentrons à Ille par Corbère du milieu. Au retour, l’oncle Xavier nous annonce qu’il est obligé de partir pour Pia afin de résoudre une difficulté au sujet de la vente de son vin ; il reviendra peut-être dans quelques jours ; nous allons l’accompagner à la gare, et nous voyons en même temps descendre du train Maman qui est allée passer l’après-midi à Vinça. Aucune dépêche de Philomène n’arrive ce soir ; il ne fait pas s’en inquiéter, car il lui était très difficile de télégraphier ce soir.

Vinça, mardi 6 octobre 1903

Toute la matinée, nous attendons le petit bleu qui doit nous annoncer que Philo est admissible ; vers 1àh, nous commençons à être vraiment inquiets, nous allons nous promener aux Escatllas car jusqu’à 2h, nous n’avons plus aucune chance de recevoir une dépêche ; si la proclamation de l’admissibilité a eu bien lieu hier, Philo est refusée ; si elle n’a lieu qu’aujourd’hui à 11h, nous ne pourrons recevoir la dépêche qu’à 2h au moment de la réouverture du télégraphe ; 2h, 3h, 4h passent et aucune dépêche n’arrive !!! Nous ne nous faisons plus aucune illusion, c’est un second échec ; la malheureuse Philo voulant réparer son échec du mois de juin, l’a doublé ! Je pars avec Maman par le dernier train pour Vinça où sera célébré demain matin le service funèbre pour le 8ème anniversaire de la mort du pauvre Bon Papa ; Bonne Maman est consternée de l’échec de Philo.

Ille, mercredi 7 octobre 1903

À 7h, avec Bonne Maman et Maman, je fais la sainte communion pour Bon Papa ; Papa arrive par le train de 7h ; à 8h, on chante le canta ; à 10h, nous allons au cimetière prier sur la tombe de notre cher grand’père. L’après-midi, je règle la note au propriétaire de la jument que je montais, car il l’a tellement abîmée pendant les quelques jours qu’il l’a gardée pour ses vendanges que je ne pourrai plus la monter, au moins de plusieurs jours ; cela me contrarie beaucoup ; je vais avec Amiel voir les chênes-lièges de Bente Farine ; ceux qui ont bien pris poussent régulièrement, mais il y a des manquants qu’il faudra remplacer ; nous rentrons à Ille par le train de 7h et nous trouvons une carte postale de Philo qui nous confirme son échec ; sur 62 ou 54 qui se sont présentées à Quimper, 28 seulement sont admissibles.

Ille, jeudi 8 octobre 1903

Nous déjeunons à 10h ½ et nous partons à midi pour Perpignan où nous avons des commissions et des visites à faire. Je me fais couper les cheveux ; Papa et Maman vont voir Monseigneur pour lui parler de moi. Monseigneur, en effet, connaît beaucoup la famille Delebart chez qui il a fait plusieurs séjours ; Papa lui demande si vraiment, comme on nous l’a dit, M. et Mme Delebart ont l’intention de marier leur plus jeune fille dans ce pays-ci ; il lui fait part des bruits qui courent de tous côtés à mon sujet et dont nous cherchons vainement l’origine, et le prie, si la chose est possible, de parler de moi à la famille Delebart. Monseigneur répond que M. et Mme Delebart tiennent essentiellement à marier leur fille dans le pays et qu’ils cherchent avant tout un jeune homme élevé dans des sentiments religieux ; au point de vue de la fortune, il ne connaît pas leurs prétentions. Sa Grandeur assure à Papa et à Maman qu’elle parlera de moi et qu’elle fera mon éloge ; la chose est donc en bonne voie ; le tout est de savoir si la famille Delebart, puissamment riche elle-même, cherchera la fortune ; si oui, je n’ai aucune chance, car à côté d’elle, nous sommes pauvres ; si elle ne cherche pas la fortune, j’ai de grandes chances, car Mlle Renée étant très jeune (17 ou 18 ans, croit Monseigneur), il est probable que M. et Mme Delebart attendraient volontiers quelques années. Et puis, ajoute Monseigneur, si Dieu le veut, cela se fera ; c’est ce qu’il faut se dire, et il n’y a qu’à attendre. Je n’ai fait qu’entrevoir Mlle Renée, elle m’a paru fort bien, mais une entrevue plus longue serait nécessaire, car je ne consentirai jamais à épouser une jeune fille qui ne me plairait pas, quelle que soit sa fortune ; le principal dans un mariage, c’est qu’on se plaise. Nous allons voir les Cornet, les Lutrand, je vais voir aussi Carlos que je ne rencontre pas, mais nous voyons son père dans la rue. Au retour, comme à l’allée, nous faisons route avec mon oncle de Barescut.

Ille, vendredi 9 octobre 1903

Le matin, à 10h ¼, je vais attendre à la gare Charouleau qui vient nous essayer nos costumes d’hiver ; l’après-midi, je vais le raccompagner au train de 4h, puis Papa, Maman et moi allons nous promener à Saint-Martin ; le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous allons chez les demoiselles Mathieu.

Ille, samedi 10 octobre 1903

Nous allons attendre Bonne Maman qui arrive par le train de 4h, ensuite avec Maman et elle, je vais me promener ; Bonne Maman passera 3 jours ici, elle ne pourra pas rester davantage à cause de la prochaine arrivée de l’oncle Paul à Vinça. Le soir, nous faisons nos adieux à l’oncle Xavier qui, arrivé hier soir de Toulouse où il a arrangé son affaire avec son marchand de vins, part demain matin pour Amélie-les-Bains.

Ille, dimanche 11 octobre 1903

Nous assistons à tous les offices ; après vêpres, nous allons nous promener du côté de la rivière. Après dîner, le curé, le vicaire et les demoiselles Mathieu viennent prendre le thé.

Semaine du 12 au 18 octobre 1903

Ille, lundi 12 octobre 1903

Le matin, je vais me promener avec Papa du côté de Saint-Martin. L’après-midi je retourne à bicyclette sur la route de Millas à Caladroy où je ne tarde pas à voir passer la charrette anglais conduite par Mlle Renée Delebart qui va, tous les jours, prendre le courrier à Millas ; je la croise à l’aller et au retour.

Vinça, mardi 13 octobre 1903

Le matin, je vais me promener du côté de Saint-Martin ; l’après-midi, je vais avec Papa, Maman et Bonne Maman à la propriété des demoiselles Mathieu. Nous avons la visite de M. J. Bertrand de Balanda.

Ille, mercredi 14 octobre 1903

Le matin, je vais me promener avec Papa du côté de Boule. L’après-midi, nous avons la visite de M. Emile Marie[78] à qui je montre de vieux papiers sur la famille de Corneilla à laquelle la sienne est alliée, puis je vais avec Papa me promener sur les restes de Casenove. C’est aujourd’hui le 21ème anniversaire de ma naissance et le 14ème anniversaire de ma guérison ; en reconnaissance, je fais la sainte communion à la messe de 7h ¼ que M. le curé dit à nos intentions.

Ille, jeudi 15 octobre 1903

Je vais à 9h à la grand’messe qu’on chante à la chapelle du Carmel en l’honneur de la fête de Sainte Thérèse. L’après-midi, je vais à bicyclette à Bélesta.

Ille, vendredi 16 octobre 1903

Le matin, je fais avec Joseph Batlle le tour du jardin de la gare ; il me fait voir les superbes pépinières qu’il y a installées. Ce beau et grand jardin va être prochainement entamé, car Papa se décide à vendre par parcelles à 6 fr. le mètre carré les deux côtés du jardin donnant sur la route de Corbère comme terrain à bâtir ; plus tard même, on tracera à travers le jardin une large avenue qui fera communiquer la ville avec la gare. L’après-midi, Bonne Maman nous quitte par le train de 3h ; nous avons la visite de Tante Isabelle et de Pierre, venus en automobile, et, plus tard, celle de M. le curé.

Vinça, samedi 17 octobre 1903

Le matin à Ille, je vais me promener dans la campagne ; l’après-midi, je rencontre Maurice de Barescut arrivé avant-hier d’Alger ; il a 1 mois de congé ; je vais me promener à Régleilles en franchissant la rivière sur des pierres. Par le train de 8h, je pars avec Maman pour Vinça où nous resterons jusqu’à la fin de notre séjour en Roussillon.

Vinça, dimanche 18 octobre 1903

Nous assistons aux offices et nous nous promenons un peu malgré le vent fort et froid.

Semaine du 19 au 25 octobre 1903

Vinça, lundi 19 octobre 1903

Aujourd’hui, il fait beau et chaud ; le matin, je tire quelques oiseaux au grand jardin ; l’après-midi, je vais à Boule à bicyclette.

Vinça, mardi 20 octobre 1903

Le matin, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais avec Jules Sabaté et son fils à la chasse au lapin pour rentrer bredouille.

Vinça, mercredi 21 octobre 1903

L’oncle Paul arrive pour quelques jours par le train de 7h à 8h 1/2 ; je pars en omnibus pour Ille où c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; j’amène le vicaire qui doit y chanter la grand’messe. L’après-midi, je vais avec papa au jardin de la gare voir sur place quelles sont les parcelles vendues. Après vêpres, je vois un moment l’oncle Xavier qui arrive d’Amélie et qui repart demain pour Pia, Paris et Verdun. Je rentre à Vinça à 6h ½, ramenant le curé de Rodès et le vicaire de Vinça.

Vinça, jeudi 22 octobre 1903

L’après-midi, je vais à bicyclette à Finestret où je visite la maison hospitalière Saint-Marcel.

Vinça, vendredi 23 octobre 1903

Le matin, je fais replacer dans le grand jardin le pluviomètre qu’on avait enlevé ; l’après-midi, j’essaie de tirer quelques oiseaux au jardin, pas longtemps car il fait froid.

Vinça, samedi 24 octobre 1903

Ce matin, l’oncle Paul, ayant passé très mauvaise nuit, ne se lève pas, il a une forte migraine et un peu de fièvre ; je vais faire placer à Bente Farine un poteau pour en remplacer un qui a été volé. L’après-midi, je vais à bicyclette à Corbère où je prends, dans chaque vigne, un peu de terre que je ferai analyser à Angers pour savoir quel engrais leur convient, puis à Ille où je vois Papa qui me dit qu’il a eu, ces jours-ci, des difficultés avec Joseph Batlle, le fermier du jardin de la gare, au sujet de la vente de ce jardin par parcelles ; son bail expirant ces jours-ci, on pourrait, en stricte justice, le sommer de quitter la propriété ; mais, par humanité, Papa lui donnera un assez long délai afin qu’il puisse écouler les arbres de ses pépinières ; de plus, il va entrer en pourparlers avec d’autres fermiers, afin de lui permettre d’établir ses pépinières sur d’autres champs, et, très probablement, il lui vendra à 8 fr. le mètre carré 20 ares de terrain autour de la maison qui, elle, lui sera laissée par-dessus le marché ; je suis de retour à Vinça vers 5h ¼.

Vinça, dimanche 25 octobre 1903

Le matin à 7h ½, je fais la sainte communion ; je vais aux autres offices ; Papa passe la matinée avec nous ; il s’en retourne en voiture à 11h ½ ; l’once Paul se lève.

Semaine du 26 au 30 octobre 1903

Vinça, lundi 26 octobre 1903

Je pars avec Maman, par le train de midi, pour Perpignan. Etonné de ne rien savoir encore au sujet des informations que Monseigneur a dû prendre auprès de la famille Delebart chez qui il était sur le point d’aller passer quelques jours lorsque Papa et Maman sont allés le voir, je prends le parti d’aller moi-même chez Monseigneur. Celui-ci me reçoit très aimablement, mais il me dit que différentes choses, notamment un voyage qu’il a dû faire dans le Gers, l’ont empêché d’accepter l’invitation des Delebart ; tout s’explique donc ; si Monseigneur ne nous a rien dit, c’est qu’il ne sait encore rien ; il me promet de prendre les informations et de faire les démarches que nous lui demandons la prochaine fois qu’il ira passer quelque temps à Caladroy, c’est-à-dire quand la famille Delebrat y reviendra, car elle part elle-même, ces jours-ci ; la chose lui sera facile, M. et Mme Delebart lui ayant fait part plusieurs fois de leur intention arrêtée de marier leur fille Renée avec un jeune homme du pays et bon chrétien. Quand ces démarches pourront-elles être faites ? Je n’en sais rien ; ce qui est sûr, c’est que l’affaire est en bonnes mains ; il n’y a donc qu’à attendre patiemment et s’en remettre à la volonté de Dieu. Je vais avec Maman voir, chez le peintre Blanquer, le portrait de l’oncle Philippe qui est bien en train ; je vais voir seul Carlos de Lazeme que je ne rencontre pas, puis avec Maman, les De Guardia et les Lutrand que nous rencontrons. Nous rentrons à Vinça à 8h ¼.

Portrait de Philippe de Bosch (1804-1875) par Jacques Blanquer – Collection Pierre Lemaitre

Vinça, mardi 27 octobre 1903

Le matin, je vais avec l’oncle Paul me promener à Bente Farine et à Saorle ; l’après-midi, à Rigarda où j’admire, dans l’église, de magnifiques peintures du 14e ou du 15e siècle qui viendraient, dit-on, de Saint-Martin-du-Canigou. Le soir, nous nous attendons à voir arriver M. l’abbé Latour qui m’a écrit qu’il serait ici mardi soir ou mercredi matin ; mais il n’arrive pas, ce sera pour demain matin. Maman part à 7h du soir pour Ille.

Vinça, mercredi 28 octobre 1903

Bonne Maman, l’oncle Paul et moi nous partons pour Ille en omnibus à 9h ¼ ; nous nous arrêtons à Boule en passant. À Ille, après le déjeuner, nous allons voir au jardin de Batllot, puis chez Me Trullès sur le plan, quelles sont les parcelles vendues du jardin de Batllot (il y en a pour près de 40.000 fr. et c’est à peine le tiers du jardin, ainsi que l’emplacement de la future grande avenue. Nous rentrons à Vinça à 5h ½, M. l’abbé n’est pas arrivé. Il arrive cependant à 8h ¼ du soir, et ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il était aujourd’hui à Ille en même temps que nous, y étant arrivé à 3h9, sans que nous l’ayons su ; il n’est allé à la maison qu’après notre départ et a dîné avec Papa.

Vinça, jeudi 29 octobre 1903

Le matin, avec l’oncle Paul et M. l’abbé, je vais au pont du Riufagès qui, dit-on, oscille de façon inquiétante au passage des trains ; nous y remarquons quelques fissures ; l’après-midi, nous allons tous nous promener au jardin ; j’envoie une dépêche à Papa pour le prévenir que nous irons demain à Saint-Martin-du-Canigou.

Vinça, vendredi 30 octobre 1903

Nous partons tous par le premier train pour Villefranche, nous retrouvons Papa à la gare ; nous prenons à Villefranche une voiture qui nous conduit à Castell d’où nous montons à pied à Saint-Martin ; cette ancienne abbaye bénédictine, perchée au sommet d’un pic du massif du Canigou, présente pour nous un intérêt tout particulier puisqu’elle a eu pour abbé (il fut l’avant-dernier) dans la seconde moitié du XVIIIe un cousin de mon trisaïeul de Bourdeville, l’abbé de Durfort ; je la trouve en bien meilleur état qu’en avril 1900 où je la voyais pour la 1ère fois ; à cette époque, il n’y avait que des ruines ; maintenant, l’église, en style roman primitif, a été couverte et déblayée, on y a placé 3 autels, remplacé des piliers etc., de plus, la tour a été couronnée ; c’est Mgr de Carsalade qui a pris l’initiative de cette restauration, il y a été aidé par de nombreuses souscriptions ; mais encore, il reste beaucoup à faire. Nous déjeunons à l’Hôtel du Portugal à Vernet-les-Bains et, après avoir passé plusieurs heures à éviter la pluie, nous repartons en voiture pour Villefranche où, avant de reprendre le train, nous visitons l’usine hydro-électrique en construction qui va fournir de la lumière et de la force motrice à une bonne partie du département ; nous rentrons à Vinça à 7h, Papa rentre à Ille. Je lis dans les journaux l’émeute qui a ensanglanté hier les abords de la Bourse du Travail à Paris, l’invasion à coups de baïonnettes de la Bourse par la police exaspérée des provocations des Socialistes qui lui jetaient des projectiles de toute nature, un grand nombre d’ouvriers et 77 agents blessés tant au-dehors qu’à l’intérieur de la bourse, etc. ; gageons que les Socialistes de la Chambre qui, sous un autre ministère, auraient poussé des cris d’orfraie pour beaucoup moins,  pardonneront à Combes de n’avoir pas su empêcher sa police de pénétrer de force dans la Bourse du Travail en perçant à coups de sabres et de baïonnettes tous les grévistes qui se trouvaient sur son passage !

Vinça, samedi 31 octobre 1903

Le matin, après avoir servi la messe à M. l’abbé, je vais me promener avec lui au jardin ; l’après-midi, je vais, encore avec lui, à sa vigne, mais nous ne savons pas la trouver. Papa vient entre deux trains. Ce que je prévoyais est arrivé ; dans l’interpellation sur les événements d’avant-hier, Combes n’a ni désavoué ni complètement approuvé le préfet de police, et la plupart des députés socialistes, comme d’ailleurs presque tous les progressistes, ont voté l’ordre du jour de confiance ; tant il est vrai que pour ces farceurs, il n’y a que la politique anticléricale qui compte !

Novembre 1903

Semaine du 1er novembre 1903

Vinça, dimanche 1er novembre 1903

À l’occasion de la fête de la Toussaint, je fais la sainte communion ; j’assiste à tous les offices ; l’après-midi, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin, j’y surprends un individu en train de voler des fruits, je l’interpelle et il décampe prestement ; je ne l’ai malheureusement pas reconnu.

Semaine du 2 au 8 novembre 1903

Vinça, lundi 2 novembre 1903

Je fais la sainte communion à la messe de M. l’abbé à 7h ½, je vais à l’office des morts à 9h. Nous déjeunons à 11h et Maman, M. l’abbé et moi, nous allons en voiture à Ille où nous assistons à la procession au cimetière et à l’absoute (qui est donnée autour de notre caveau de famille), je tiens un des cordons du drap mortuaire. Nous rentrons à Vinça à 5h après avoir fait quelques visites à Ille.

Vinça, mardi 3 novembre 1903

Le matin à 8h ½, je sers la messe à M. l’abbé ; ensuite, je vais tirer des oiseaux au jardin. À 1h ½, je pars avec M. l’abbé pour Eus où nous faisons une longue visite à l’abbé Vidalet, curé, ancien vicaire d’Ille ; il nous donne un lapin qu’on a tué le matin même, nous l’acceptons à la condition qu’il viendra demain le manger avec nous. Nous allons prendre le train de 6h ½ à Prades.

Vinça, mercredi 4 novembre 1903

Le matin, nous assistons à la messe que l’abbé de Llobet[79] dit pour sa mère morte au mois de septembre, c’est son frère M. Charles qui la lui sert ; le capitaine et Mlle Augustine[80] y assistent ; après la messe, ils viennent tous déjeuner à la maison. Nous déjeunons à 10h ½ avec l’abbé Vidalet et l’oncle Paul, M. l’abbé. M. Vidalet et moi prenons le train de midi jusqu’à Ille ; l’oncle Paul, dont le séjour à Vinça est fini, continue sur Avignon et Lyon, et les 3 autres descendent à Ille ; M. l’abbé et moi, laissant M. Vidalet en visite à la maison, nous partons pour Bélesta où j’accompagne M. l’abbé qui désire voir le curé M. Badrignans ; nous y passons une heure ; nous sommes de retour vers 5h ½ à Ille où nous dînons avec Papa et nous rentrons à Vinça par le train de 8h ¼.

Vinça, jeudi 5 novembre 1903

Je sers la messe à M. l’abbé ; l’après-midi, je vais à la Balme avec lui et Maman.

Vinça, vendredi 6 novembre 1903

Je fais la sainte communion, en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois, à la messe de M. l’abbé ; plus tard, je vais tirer quelques oiseaux au grand jardin, je tue un superbe merle que nous mangerons demain ; l’après-midi, nous allons tous (sauf Bonne Maman qui souffre d’un rhumatisme à la jambe depuis une foule de jours) à la vigne de M. l’abbé.

Vinça, samedi 7 novembre 1903

Le matin, je sers la messe à M. l’abbé, puis je vais tirer quelques oiseaux au jardin ; l’après-midi, je vais me promener au grand jardin avec Maman, puis à Nossa avec M. l’abbé.

Vinça, dimanche 8 novembre 1903

Pénible et émotionnante journée ! Ce matin entre 7h ½ et 8h, Bonne Maman a été prise tout à coup d’un violent saignement de nez que le docteur (un jeune bulgare qui remplace M. Berjoan) a réussi à arrêter, après deux heures d’efforts, par des injections d’ergotine, car les moyens extérieurs ne suffisaient pas ; chose curieuse, le rhumatisme dont Bonne Maman souffrait depuis quelques jours cessa aussitôt, ce qui nous fait penser que l’hémorragie est due à un déplacement du rhumatisme ; vers midi, l’hémorragie a recommencé plus violente, le sang sortait par le nez, la bouche et les yeux ; alors, Bonne maman très frappée, a cru sa dernière heure venue, elle a demandé à se confesser et a reçu l’extrême-onction ; cependant une piqûre d’éther a eu raison de cette seconde hémorragie ; le médecin, qui commençait à être inquiet à cause de la grande faiblesse que pourraient entrainer de nouvelles pertes de sang, nous a conseillé de télégraphier à Tante Josepha, mais la chose n’a pas été possible car le télégraphe, aujourd’hui dimanche, était fermé à partir de midi ; je me contente d’écrire ; si la situation ne s’est pas améliorée, nous télégraphierons demain matin ; nous envoyons chercher Papa en voiture ; il arrive vers 3h avec le docteur Trainier qui apporte un injecteur et du sérum artificiel ; les deux médecins examinent ensemble la malade et concluent qu’il n’y a pas de danger immédiat, mais que les hémorragies pourraient se renouveler ; il y a eu, cette année, plusieurs cas de ce genre dans le pays ; vers le soir, comme il n’y a pas eu de nouvelle hémorragie Bonne Maman reprend un peu confiance. C’est égal ! Nous avons passé une rude journée, et d’autant plus émotionnante que la maladie de Bonne Maman était plus inattendue ! Cette nuit, le médecin couche dans la maison, et les demoiselles Parès veillent Bonne Maman.

Semaine du 9 au 15 novembre 1903

Vinça, lundi 9 novembre 1903

La nuit a été tranquille ; la matinée d’aujourd’hui l’est aussi ; tout Vinça vient prendre des nouvelles ; nous ne télégraphions pas à Tante Josepha. Dans l’après-midi, Bonne Maman rend par la bouche deux caillots de sang qui gênaient beaucoup sa respiration ; nous nous demandons s’ils ne proviennent pas d’une hémorragie interne, le médecin croit qu’ils étaient tombés tout simplement du nez dans le larynx ; mais comme Bonne Maman a un peu de chaleur, il se demande si ces hémorragies ne sont pas le début d’une fièvre typhoïde ; c’est Mlle Badrignans qui veille cette nuit. Papa écrit au recteur de l’Université d’Angers qu’il ne pourra partir, et par conséquent, ouvrir son cours que lorsque tout danger sera écarté.

Vinça, mardi 10 novembre 1903

Le matin, je sers la messe à M. l’abbé ; Bonne Maman va mieux. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille porter des nouvelles à Papa ; je vais un moment au jardin de la gare qui commence à changer d’aspect.

Vinça, mercredi 11 novembre 1903

L’état de Bonne Maman continue à s’améliorer ; M. l’abbé va à Saint-Martin-du-Canigou où a lieu la grande cérémonie de la prise de possession de la nouvelle basilique restaurée ; j’en profite pour aller me promener l’après-midi à bicyclette, je pars à 2h ½ et je vais à Molitg, où je suis vers 4h ; je jette un coup-d’œil sur les bains et j’admire le superbe château fièrement campé de mes cousins de Massia[81] ; j’en repars à 4h10 et je suis à Vinça à 5h10 (une heure exactement de trajet pour 17 kilomètes). M. l’abbé arrive à 7h nous annonçant l’abbé Sarrète qui était aussi à la belle cérémonie et qui vient jusqu’à demain ; il dîne avec nous et couche ici.

Vinça, jeudi 12 novembre 1903

Je sers la messe à M. l’abbé et, l’après-midi, je vais me promener avec lui du côté de Bente Farine et de Saorle.

Vinça, vendredi 13 novembre 1903

Le matin, je sers la messe à M. l’abbé. À midi, je vais l’accompagner à la gare pour son départ définitif ; Papa part en même temps pour Ille jusqu’à ce soir : il va signer l’acte de vente à Batllot de la maison que celui-ci habite et d’une assez grande parcelle de terrain autour (7 ares environ). L’après-midi, je vais à bicyclette à Los Masos, à Prades et aux ruines de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel-de-Cuixa où il y a eu, au 18ème siècle, un Dom Estève[82].

Vinça, samedi 14 novembre 1903

Le matin, je vais avec Papa me promener à Bentefarine ; l’après-midi, Papa et moi nous allons ensemble à Eus faire une visite au curé M. Vidalet, nous allons jusqu’à Marquixanes et nous en revenons en chemin de fer.

Vinça, dimanche 15 novembre 1903

Papa part pour Ille en voiture ; il rentrera demain soir ; je fais la sainte communion à 7h ½, et j’assiste à tous les offices de la journée. Bonne Maman va beaucoup mieux et commence à circuler dans les chambres voisines de la sienne.

Semaine du 16 au 22 novembre 1903

Vinça, lundi 16 novembre 1903

Je me promène au grand jardin, puis je fais un tout petit tour à bicyclette. Jacques Hervé-Bazin, à qui j’avais écrit pour savoir à quelle époque je devais prendre mes inscriptions de doctorat, me répond que le registre est clos depuis avant-hier et que je n’ai plus qu’un moyen, c’est d’obtenir du doyen de la Faculté une inscription de faveur avant le 1 décembre ; pour cela, il me faut un certificat médical constatant que l’état de ma grand’mère ne m’a pas permis de m’absenter de Vinça avant le 15 novembre ; je me le fais délivrer par M. Berjoan ; j’espère que j’obtiendrai sans difficulté mon inscription à Angers. Papa rentre d’Ille à 5 heures en voiture.

Vinça, mardi 17 novembre 1903

L’après-midi de 2h à 3h ¼ (en me pressant beaucoup) je vais et je reviens de Doma Nova ; à mon retour, je trouve Madame et Thérèse de Barescut qui sont venues voir Bonne Maman.

Vinça, mercredi 18 novembre 1903

Il fait froid et je ne sors pas le matin ; l’après-midi, j’enfourche ma bécane et je vais à Eus voir un vieux coffre que m’a signalé le curé ; je ne le trouve pas aussi remarquable qu’on me l’avait dit ; comme il me restait du temps, je suis arrivé à Prades où j’ai fait réparer la pompe de ma bicyclette, et où je suis allé voir ma cousine De Saint-Jean et mon cousin Emile Marie ; je rencontre aussi la mère Céleste, ancienne supérieure des religieuses d’Ille ; je rentre à Vinça vers 5h ¼. Maman, fatiguée, ne s’est pas levée de la journée ; Bonne Maman va de mieux en mieux.

Vinça, jeudi 19 novembre 1903

L’après-midi, je vais avec Papa voir à Catllar un autre coffre ; nous ne le trouvons pas mieux que celui d’hier ; nous prenons à Prades le train de 6h34.

Vinça, vendredi 20 novembre 1903

Le matin, je vais au jardin tirer quelques oiseaux ; l’après-midi, il fait tellement froid et tellement mauvais que je ne sors que pour faire quelques tours de jardin. Madame J. de Guardia[83], qui est ici jusqu’à demain, vient passer la soirée avec nous. On ne parle aujourd’hui à Vinça que d’un jeune homme de 20 ans qui a tenté de se tuer en se logeant une balle dans la tête parce que ses parents ne voulaient pas le laisser se marier avant son service militaire ; on l’a transporté à l’Hôpital de Perpignan où on le sauvera peut-être par une opération.

Vinça, samedi 21 novembre 1903

Le matin, je lis dans L’Eclair le vote sectaire du Sénat ; sur les instances de Combes, et malgré un discours de Waldeck-Rousseau, une petite majorité a décidé d’interdire l’enseignement secondaire aux congrégations même autorisées ; et c’est là ce qu’on appelle « organiser la liberté d’enseignement » ! J’aime encore mieux la franchise de ceux qui disent crûment qu’ils veulent le rétablissement du monopole. Quant à Waldeck, il voit aujourd’hui comme il est facile de maîtriser la révolution quand on l’a déchaînée ! Ce misérable a eu pourtant l’exemple des Mirabeau, des Roland, des Vergniaud etc., mais il a voulu faire une nouvelle expérience ; elle prend exactement la même tournure que la première, et nous irons de mal en pis jusqu’au moment où apparaîtra le sabre libérateur que l’on pressent déjà !!! Il est vrai que ce ne sera là qu’un moindre mal et que le salut définitif ne sera que dans le rétablissement de la monarchie nationale, légitime et traditionnelle à laquelle beaucoup de républicains raisonnables, effrayés des progrès du socialisme, commencent à penser. L’après-midi, je vais à bicyclette à Ille ; poussé par le vent, je ne mets que 26 minutes ; mais, au retour où j’ai le vent contre moi, j’en mets le double. À Ille, je vois Louis Vidal, fils de notre voisin le menuisier, qui part demain matin pour Sousse (Tunisie) où il va faire son service militaire dans le 4ème régiment de tirailleurs algériens.

Vinça, dimanche 22 novembre 1903

Il fait un vent épouvantable qui nous oblige à renoncer au projet que nous avions formé d’aller à Ille cette après-midi. Je fais la sainte communion à 7h ½ et j’entends la messe de 8h. L’après-midi, je me promène avant vêpres, et après je vais avec Mlle Parès dans 3 maisons voir d’anciens coffres que l’on serait disposé à vendre ; je les trouve tous très ordinaires.

Semaine du 23 au 29 novembre 1903

Vinça, lundi 23 novembre 1903

Nous déjeunons à 11h et, à midi ½, je pars en voiture avec Mlle Chiquette Parès pour faire une tournée dans plusieurs villages à la recherche d’anciens coffres ; nous fouillons Finestret, Espira, Estoher ; je n’en trouve un à peu près convenable, mais très délabré, qu’à Finestret ; tous les autres sont absolument ordinaires ; je ne reviens cependant pas bredouille car j’ai acheté pour 5 fr. à Espira un petit mortier en marbre rouge où l’on voit 8 figurines assez bien sculptées.

Vinça, mardi 24 novembre 1903

Le matin, je vais à bicyclette à Marquixanes à la recherche d’un coffre ; je n’en vois aucun de joli. À midi ½, par un temps superbe (un peu moins chaud qu’hier cependant), Maman, Mlle Parès et moi, nous partons en voiture pour Rigarda, Joch, Finestret et Espira, toujours à la recherche d’un joli coffre ancien, nous n’en trouvons pas car Maman trouve trop délabré et trop cher celui que j’avais remarqué hier à Finestret.

Vinça, mercredi 25 novembre 1903

Le matin, je retourne encore à Joch visiter une maison qui était fermée hier et où on m’a signalé un coffre ; il n’y en a pas ; aussi, dans l’impossibilité de trouver un joli coffre, Maman va se décider à acheter un meuble d’un autre genre. Papa nous télégraphie de lui envoyer la voiture à 2h ; comme on ne trouve pas Jacques, je lui téléphone qu’on ne peut pas la lui envoyer. Il arrive par le train de 3h ¼, et nous raconte que le conseil municipal d’Ille vient d’accepter ses propositions au sujet des 3 avenues dont il offre le terrain à la commune à travers le jardin de la gare. La principale (avenue de Bosch) aura 12 mètres de largeur et sera continuée par la ville, à travers le champ de foire, jusqu’à la route nationale ; ce sera une superbe artère ; la seconde (avenue d’Albert, du nom d’un de nos arrière-grands-oncles, conseiller d’État sous Louis XVI et lieutenant-général de la police à Paris, qui était d’Ille) aura 8 mètres de largeur et sera entre l’avenue de Bosch et la route de Corbère ; la 3ème (avenue de Bourdeville) joindra les deux premières ; elle aura, je crois aussi 8 mètres. Papa donne gratuitement le terrain à la commune, qui met les avenues en état de viabilité, les éclaire etc. Ce sera une grande amélioration pour la ville d’Ille, et aussi un grand avantage pour nous, car les parcelles de terrain situées le long de ces avenues se vendront fort bien. En même temps, Papa nous annonce la vente d’une parcelle à l’Hospice d’Ille, au prix de 10 fr. le mètre carré. Le soir, de la fenêtre de la salle, j’assiste au mariage d’Amiel qui est accompagné par un brillant orchestre de casseroles et de caisses ; quel charivari ! Et je comprends que le pauvre Amiel ait choisi la nuit pour se marier ; du reste, cela ne lui est pas personnel, c’est ainsi pour tous les veufs qui se remarient.

Vinça, jeudi 26 novembre 1903

Le matin, je vais à bicyclette à Espira pour débattre avec les marguilliers le prix du bahut gothique de l’église ; nous ne pouvons pas nous entendre, car ils ne veulent pas le céder à moins de 70 fr. et Maman ne m’a pas autorisé à dépasser 60 fr. L’après-midi, je commence mes préparatifs de départ, car nous partons demain Papa et moi. Nous voici donc arrivés au terme de ces longues vacances ; somme toute, malgré notre émoi des derniers jours qui n’a pas eu de suite fâcheuse, elles ont été heureuses.

Angers, samedi 28 novembre 1903

Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Après avoir fait vendredi matin quelques visites de départ, nous avons, Papa et moi, quitté Vinça à 3h ½ ; de Bouleternère à Perpignan, nous avons eu pour compagnon de route Tante Isabelle et Joseph Cornet de Bosch ; à Perpignan, nous rencontrons l’oncle Joseph de Lazerme et M. J. Bertran de Balanda[84] ; nous causons avec eux jusqu’au départ de notre train à 5h environ ; nous dînons à Narbonne et arrivons à Bordeaux à 5h du matin. Papa en repart à 8h25 pour Angoulême et Sainte-Croix ; moi, je prends à 8h45le train de l’État et je suis à Angers à 4h40 environ ; en route, pour me distraire, je lis le récit de la croisière que fit l’année dernière M. de Joantho avec le duc d’Orléans sur le yacht « Maroussia » ; l’éminent conférencier royaliste fait bien connaître dans ses notes la figure attachante du premier des Français ; puisse-t-il reprendre un jour la place qui lui revient à la tête de notre pays ! Je dîne chez les Magué.

Angers, dimanche 29 novembre 1903

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; en en sortant, je vois M. Gavouyère qui m’autorisé à prendre demain mon inscription après clôture du registre. Je déjeune et je dîne chez les Magué ; dans l’après-midi, je vais voir Jacques Hervé-Bazin, puis je vais au salut à l’Adoration et je vais voir un cinématographe à la foire.

Semaine du 30 novembre 1903

Angers, lundi 30 novembre 1903

Le matin, je vais prendre mon inscription à la Faculté. Je déjeune chez les Magué. L’après-midi, je fais diverses commissions, je vais voir l’abbé Brossard, je me fais couper les cheveux puis je vais attendre à la gare Papa et Philomène ; celle-ci me produit un effet bizarre avec son chignon et ses robes longues ; je ne l’avais pas encore revue dans cet accoutrement ; il est vrai qu’elle approche de 18 ans, il était temps de s’y mettre. Ils apportent de bonnes nouvelles de Marie-Thérèse et de Max. Le soir à 8h, je vais à la Conférence Saint-Louis (dont Hervé-Bazin est le président cette année) ; on y entend un travail de Bigeart sur le suffrage universel ; à la discussion, tout le monde est d’accord pour condamner cette triste institution.

Décembre 1903

Semaine du 1er au 6 décembre 1903

Angers, mardi 1er décembre 1903

Je vais au cours d’économie politique de M. Baugas ; j’ai l’intention de suivre ce cours, ce sera fort utile, bien que pas indispensable, pour mon doctorat économique ; je me trouve là au milieu d’étudiants de 1ère année. L’après-midi, je vais chez le Dr Sourice et chez les Capucins, qui sont encore chez eux, mais qui s’attendent tous les jours à être expulsés ; ils résisteront et ont accumulé de formidables défenses ; ils me promettent de me faire prévenir en cas d’alerte. Le soir, nous assistons tous, à la cathédrale, à la cérémonie de clôture de l’Adoration, et à la procession du Saint-Sacrement.

Angers, mercredi 2 décembre 1903

Dans l’après-midi, je fais quelques commissions, puis j’écris plusieurs lettres ; j’envoie à Marie-Thérèse 1200 timbres usés que j’ai recueillis pour elle.

Angers, jeudi 3 décembre 1903

Le matin, je vais inutilement à l’Université car M. Baugas fait dire qu’il ne fera pas cours. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, congrégation.

Angers, vendredi 4 décembre 1903

Cours d’économie politique de licence. Je fais, avant d’y aller, la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur du premier vendredi du mois. L’après-midi, je vais voir l’oncle Paul qui est malade au lit, puis je vais faire des visites à mes professeurs de cette année ; je ne rencontre que M. Coulbault. Le soir à 7h moins un quart, je vais dîner chez Mme Hervé-Bazin, je suis le seul invité au dîner, mais Catta, Arnous-Rivière et Poirier-Coutansais viennent passer la soirée ; nous jouons à divers petits jeux de société.

Angers, samedi 5 décembre 1903

À 8h du matin, commence notre retraite à l’Université, elle durera trois jours, elle est prêchée par un Jésuite, le Père Ery (pour Combes, disons « l’abbé Ery ») ; ensuite, cours d’économie politique de licence. L’après-midi, après la conférence du P. Ery à 2h, je passe près d’une heure dans la chambre de Roger de Bréon à causer avec des camarades, puis je vais faire quelques visites à M. René Bazin d’abord, puis à mes professeurs de l’année dernière MM. Buston, Courtois et Jac, que je rencontre. À 8h, exercice de la retraite.

Angers, dimanche 6 décembre 1903

À 8h du matin, messe et sermon à l’Université ; au retour, je vais faire la visite des pauvres de Saint-Vincent-de-Paul ; l’après-midi, à deux heures, conférence du P. Ery après laquelle je fais par carte deux visites (à Mme des Loges et à Henry Bonnet). De 5h à 6h, je tiens compagnie à l’oncle Paul qui est toujours dans sa chambre ; le soir après dîner, sermon de la retraite.

Semaine du 7 au 22 décembre 1903

Angers, lundi 7 décembre 1903

À 8h, à l’Université, messe et sermon après lequel je vais lire les journaux à la salle de lecture de l’Internat Saint-Clair. À 2h, conférence du P. Ery, après laquelle je vais voir le père et je me confesse. Ensuite, je fais quelques commissions et je vais tenir compagnie à l’oncle Paul qui est toujours au coin de son feu. Le soir, sermon du P. Ery sur la croix ; c’est le dernier de la retraite.

Angers, mardi 8 décembre 1903

Le matin à 7h ½, nous assistons à la messe à la chapelle de l’Internat Saint-Clair et nous y communions ; les professeurs, en robe de cérémonie, prêtent le serment habituel. L’après-midi, je fais quelques visites ; à 5h, je vais au salut à l’Adoration. À 6h, je vais avec papa au banquet que les professeurs de l’Université offrent à leur collègue M. René Bazin pour fêter son élection à l’Académie française ; il a lieu dans la grande salle de conférences ; sur l’estrade, est la table d’honneur où prennent place le recteur, le doyen de la Faculté de droit, les vicaires généraux, quelques notabilités et le héros du jour, M. René Bazin ; en bas, est la table des professeurs au milieu et celle des étudiants tout autour ; enfin, sous la tribune, celle des étudiants ecclésiastiques ; nous sommes environ 180 à 200 convives. Il y a 5 toasts qui durent 40 minutes : celui du recteur Mgr Pasquier qui fait un terrible lapsus (en rappelant un roman de M. Bazin intitulé La sarcelle bleue, il se trompe et dit : « La sardine bleue ») qui est accueilli par des rires qui s’efforcent d’être discrets ; celui du doyen de la Faculté de droit, M. Gavouyère, celui de M. Jac comme président de l’association des anciens étudiants (avant de commencer son toast, M. Jac fait porter à M. Bazin par son jeune fils le petit Louis Bazin qui assistait au banquet, l’épée que lui offre l’association des anciens étudiants), celui du plus jeune professeur de la Faculté, le comte du Plessis de Grenédan qui est en vers, enfin celui de Roger de Bréon au nom des étudiants ; M. Bazin, dans sa réponse, est très modeste et très simple. Le banquet est fini à 9h et nous allons chercher Philomène chez Mme Gavouyère où elle a dîné ce soir.

Angers, mercredi 9 décembre 1903

Pas de cours le matin. L’après-midi, j’écris un article à propos de la grande réunion plébiscitaire qui a eu lieu à Paris le 3 décembre, je l’enverrai demain à La Vérité française. L’après-midi, je passe une heure avec l’oncle Paul à qui je tiens compagnie ; il est toujours malade dans sa chambre. À 5h, j’assiste à l’Université à une intéressante conférence d’un missionnaire au Canada sur ce pays.

Angers, jeudi 10 décembre 1903

Le matin à 9h ½, cours d’économie politique de licence. L’après-midi, je vais à l’exposition des Amis des Arts où je remarque quelques jolis tableaux-portraits et paysages et quelques bonnes eaux-fortes. Je vais, pendant près d’une heure, tenir compagnie à l’oncle Paul.

Angers, vendredi 11 décembre 1903

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. L’après-midi, nous recevons une dépêche de Maman qui nous annonce son arrivée pour le soir à 5h, alors que nous ne l’attendions que demain ; nous allons l’attendre à la gare ; elle nous annonce la prochaine arrivée de Marie-Thérèse. Je vais m’entendre avec le P. Vétillart au sujet des cours d’agriculture que je vais suivre : je suivrai le lundi à 10h ½ le cours de zootechnie spéciale ; le jeudi à 10h ½ le cours de constructions rurales ; le samedi à 10h ½, le cours de zootechnie générale ; en outre, l’après-midi du jeudi, j’irai de temps en temps à la ferme modèle de La Sermonnerie.

Angers, samedi 12 décembre 1903

C’est aujourd’hui que commencent les cours de doctorat (désormais, ils auront lieu le mardi et le vendredi). À 9h ½, je vais au cours d’économie politique de licence. À 10h ½, au cours de législation industrielle ; le sujet que traitera M. Coulbault est « Des brevets d’invention ». À 1h ½, cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas traitera de l’école classique ; le cours d’économie politique de M. Saint-Maur ne commencera que dans une dizaine de jours. À 4h, je vais me confesser à Saint-Jacques, puis je vais passer encore une heure avec l’oncle Paul.

Angers, dimanche 13 décembre 1903

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame, puis je vais avec Papa à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais voir René de La Villebiot et Mme Hervé-Bazin, puis au salut à l’Adoration. Le soir à 8h a lieu à la salle de la rue des Quinconces une séance offerte par les étudiants de l’Université à M. René Bazin en l’honneur de son élection à l’Académie. On joue trois petites pièces : Le luthier de Crémone ou l’Inspiration de la musique ; Gringoire ou l’Inspiration de la poésie ; Fra Angelico ou l’Inspiration de la peinture ; c’était donc une soirée absolument artistique ; j’y assiste en qualité de commissaire ; tout est fini à onze heures.

Semaine du 14 au 20 décembre 1903

Angers, lundi 14 décembre 1903

Le matin à 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je fais diverses commissions. Le soir, il n’y a pas de Conférence Saint-Louis : la séance solennelle qui devait avoir lieu aujourd’hui ayant été renvoyée parce que M. Denys Cochin ne pouvait pas venir.

Angers, mardi 15 décembre 1903

Le matin à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours de législation industrielle ; à 1h ¼, cours de législation industrielle à la place du cours d’économie politique ; à 2h ½, cours d’histoire des doctrines économiques.

Angers, mercredi 16 décembre 1903

Aucun cours à suivre aujourd’hui ; j’en profite pour revoir dans ma chambre ceux d’hier. À 5h, je vais à la salle d’armes.

Angers, jeudi 17 décembre 1903

Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel j’assiste à l’École d’agriculture, au cours de constructions rurales. Le soir après dîner, nous allons tous chez M. René Bazin qui, à l’occasion de son élection à l’Académie, réunit tous ses collègues à dîner et leur famille à une soirée qui suit le dîner ; c’est donc une réunion exclusivement universitaire ; nous sommes de 50 à 60 ; on se retire de bonne heure, vers 11h ¼.

Angers, vendredi 18 décembre 1903

Cours de doctorat ; nous en avons trois, ce qui est assez fatigant.

Angers, samedi 19 décembre 1903

Le matin, cours de licence d’économie politique, puis cours de zootechnie générale. L’après-midi, après avoir travaillé dans ma chambre, je vais à Saint-Jacques me confesser puis à la salle d’armes. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 20 décembre 1903

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je travaille le reste de la matinée ; Maman est obligée de garder le lit à cause d’une forte douleur rhumatismale au rein. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous en l’honneur du 10ème anniversaire de Nénette qui tombait avant-hier. L’après-midi, je fais quelques visites à des camarades.

Semaine du 21 au 27 décembre 1903

Angers, lundi 21 décembre 1903

Le matin, je vais à 10h ½ à un cours de zootechnie spéciale. Le soir, à 8h, Conférence Saint-Louis ; j’y vais malgré un épais brouillard qui a duré toute la journée. J’y entends une étude assez documentée de Roger de Bréon sur « La noblesse rurale au XVIe siècle » et sur le rôle éminemment social et bienfaisant qu’elle remplissait auprès des paysans ; puis une conférence de M. du Plessis de Grenédan qui, en sa qualité de membre fondateur de la conférence, nous donne des conseils sur les choix de nos sujets et la manière de les traiter.

Angers, mardi 22 décembre 1903

À 9h ½, cours d’économie politique de licence. À 10h ½, M. Saint-Maur commence son cours d’économie politique approfondie pour le doctorat ; le sujet qu’il traitera cette année sera : « La petite propriété rurale ; le Homestead américain ; les moyens de la constituer, de la maintenir et de la transmettre » ; ce sera, je crois, très intéressant, et les deux premiers cours qu’il nous fait aujourd’hui nous intéressent au plus haut point. M. Baugas, à 2h ½, fait son cours d’histoire des doctrines économiques. À 5h, je vais à la salle d’armes.

Angers, mercredi 23 décembre 1903

Le matin, je n’ai aucun cours et je travaille dans ma chambre. L’après-midi, à cause de l’affreux brouillard qui n’a pas cessé depuis dimanche matin, je ne sors que pour aller à la gare attendre Marie-Thérèse qui arrive, en très bonne santé, par le train de 5h, elle vient passer avec nous une bonne partie de l’hiver ; Max viendra la rejoindre mercredi ou jeudi de la semaine prochaine ; je retourne à la gare un peu plus tard pour voir ce que sont devenues les malles de Marie-Thérèse qu’on n’a pas porté à la maison une heure et demie après son arrivée ; à mon retour, je les trouve à la maison. Le soir, je vais avec Papa à l’Université entendre une intéressante conférence du marquis de Dampierre[85] sur « Le 18 fructidor » ; le conférencier nous donne la primeur des mémoires du directeur Barthélemy qui vont être publiées. Il termine en disant que le 18 fructidor appelait le 18 brumaire ; c’est bien vrai ; quand on emploie l’armée nationale à des besognes politiques, on ne doit pas se plaindre si la même armée se retourne contre vous ; avis aux tyrans de la 3ème République Française, dignes successeurs des Barras et des Reubell !

Jacques, marquis de Dampierre (1874-1947), archiviste paléographe

Angers, jeudi 24 décembre 1903

Le matin, cours d’économie politique de licence, et de constructions rurales. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, nous préparons à aller à la messe de minuit ; j’y vais à l’Université où la messe sera chanté par de jeunes artistes qui viennent de faire une tournée dans toute l’Europe ; l’un d’eux, pendant une tournée en Prusse, a joué devant Guillaume II, qui l’a fait accompagner par l’orchestre royal. Papa, Maman, Marie-Thérèse et Philo vont à Saint-Joseph.

Angers, vendredi 25 décembre 1903

J’ai quitté l’Université après la messe de minuit où j’ai fait la sainte communion. Après un joyeux réveillon, je me suis couché à 2h ½, jusqu’à 9h du matin. L’après-midi, je vais aux vêpres de Saint-Joseph, puis je vais voir Maurice Lucas.

Angers, samedi 26 décembre 1903

Le matin, cours d’économie politique de licence, et de zootechnie générale. L’après-midi, je vais à la gare retirer un phonographe « Excelsior » et 50 cylindres impressionnés, que Philomène et moi avons fait venir de Libourne ; il coûte 145 fr. mais est payable à raison de 5 fr. par mois. Je l’essaye, et le trouve très bon ; ce sera une charmante distraction. Je vais faire ma visite de digestion à Mme René Bazin. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 27 décembre 1903

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Maurice avec Papa ; après les vêpres, je vais à l’Évêché où Monseigneur reçoit, à l’occasion du nouvel an, les vœux des membres de toutes les œuvres de la ville ; il y a environ 500 hommes dans la grande salle synodale ; c’est M. Frogé qui lit le discours ; Monseigneur lui répond. Ensuite, je vais voir Jacques des Loges pour le prier de jouer un rôle dans la petite comédie que nous comptons faire jouer vers le milieu de janvier ; je ne le vois pas, mais son père se charge de la commission ; le soir, il vient nous donner une réponse favorable.

Semaine du 28 au 31 décembre 1903

Angers, lundi 28 décembre 1903

Le matin, cours de zootechnie spéciale. Le soir à 8h, à la Conférence-Saint-Louis, intéressant travail de Jacques Hervé-Bazin sur le féminisme ; René de La Villebiot accepte un rôle dans notre pièce ; tous nos acteurs sont ainsi trouvés.

Angers, mardi 29 décembre 1903

À 9h ½, cours d’économie politique de licence. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques, et à 1h ¼, cours d’économie politique de doctorat. À 5h, Papa part pour Biarritz.

Angers, mercredi 30 décembre 1903

À 9h ½, cours exceptionnel d’économie politique de licence. Pour la 1ère fois depuis le 19 décembre, nous voyons aujourd’hui le soleil ; mais nous le payons par un froid de 7° environ au-dessous de 0° ; Max arrive à 5h pour 15 jours environ.

Angers, jeudi 31 décembre 1903

Le matin à 8h, je vais à la messe à Notre-Dame ; le reste de la journée est consacré à écrire des lettres et des cartes, et à faire des achats. L’après-midi, je vais me confesser et je porte à De La Villebiot son rôle copié. Nous nous réunissons tous les trois pour offrir à Maman un encrier style Empire ; et nous nous faisons de mutuels petits cadeaux ; tout cela paraît le soir sur la table au moment de dîner.

L’année 1903 est finie, et elle n’a apporté à notre pauvre France qu’un redoublement de malheurs, et à l’Église que des deuils ! Il est bien triste d’arriver, tous les ans à pareil jour, à la même constatation ! Si, du moins, 1904 pouvait nous apporter la fin de la persécution et le relèvement national ! Il y a bien, il est vrai, quelques symptômes de relèvement en cette fin d’année ; l’opposition, en se plaçant de plus en plus sur le terrain monarchique, qui est le vrai terrain, sera, je crois, plus efficace ; mais, que de chemin à faire avant le salut ! Malgré tout, j’ai confiance en Dieu, et je suis persuadé qu’Il ne laissera pas mourir la France, la fille aînée de son Église.


[1] Voir supra note du 19 décembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Voir supra note du 29 avril 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Le seul député de ce nom est Olivier Le Gonidec de Traissan (Vitré, château de La Baratière, 24 février 1839-Paris, 18 janvier), ancien officier des zouaves pontificaux, qui siégea pour l’Ille-et-Vilaine (et non les Côtes-du-Nord, act. Côtes-d’Armor) de 1876 à sa mort. Il doit y avoir une erreur car son père Alfred mourut en 1874 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Henri, marquis de Monspey (1844-1922), colonel de cavalerie. Fils du marquis Ferdinand de Monspey et de Louise de Busseul, il avait épousé en 1872 Alix de Sinéty (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Voir supra note du 15 juillet 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il s’agit de la famille Chaland de La Guillanche (noblesse de courtoisie). Marie Alfred Casimir Chaland, né en 1843, colonel d’infanterie breveté, marié en 1874 avec Blanche Gréterin, avait eu deux filles : Marie Louise, née en 1875 (mariée en 1901 à Angers avec Marcel Rousselon), et Yvonne, née en 1879 (mariée le 7 octobre 1903 à Angers avec Marc Ulrich Ducellier) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Jean-Sully Mounet dit Mounet-Sully (Bergerac, 27 février 1841-Paris, 1er mars 1916), acteur de théâtre et de cinéma (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Émilie Lerou (Penne-d’Agenais, 10 avril 1855-Valence-d’Agen, 10 février 1935), écrivaine et comédienne française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Marc Faurichon de La Bardonnie (Vaunac, Dordogne, 16 octobre 1846-26 novembre 1921), propriétaire du château d’Odars près Baziège (Haute-Garonne), maire de cette commune, était le frère de Marie-Anne Faurichon de La Bardonnie, mère de Max Dupin de Saint-Cyr, l’époux de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch. Il avait épousé le 10 avril 1877 à Odars Geneviève de Picquet de Vignolles de Juillac (Toulouse, 1er mars 1853-1921), dont il n’eut pas d’enfants. Geneviève était la fille de Gustave de Picquet de Vignolles de Juillac (1796-1879) et de Louise de Lanusse-Boulémont (1812-1871). Ses grands-parents paternels étaient Joseph de Picquet de Vignolles de Juillac et Joséphine Bertran, mariés à Toulouse en 1795. Joséphine Bertran était issue d’une importante famille catalane, originaire de Catllar près de Prades, qui avait acquis au fil du temps les seigneuries de Catllar et de Toulouges, mais résidait à Perpignan où elle possédait une très belle demeure située au n°9 de la rue Maximilien-Sébastien Foy, reconnaissable aujourd’hui à son emblématique façade en briques rouges et à ses balcons en fer forgé. Joséphine Bertran, orpheline de père depuis 1781, avait été vivre à Toulouse chez son oncle maternel le baron Xavier Desprès, où elle demeura toute sa vie, ne revenant guère à Perpignan, ce qui motiva la vente de la demeure et la liquidation du patrimoine roussillonnais. La parenté avec les Bosch que cite ici Antoine d’Estève de Bosch est relativement proche, puisque les grands-parents paternels de Joséphine Bertran, Mme de Juillac, étaient Joseph Bertran de Palmarola et Anne-Marie Bosch Semaler (frère de Cyprien Bosch Semaler, ancêtre direct des Bosch d’Ille et d’Antoine d’Estève de Bosch), mariés à Ille le 17 novembre 1734 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Il doit s’agir de Théodose de Lanusse-Boulémont (1855-1934), baron de Boulémont, cousin germain de Geneviève de Picquet de Vignolles de Juillac, Mme de La Bardonnie : voir note ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] [11] Il pourrait s’agir de plusieurs personnages de cette famille : Jean, marquis des Monstiers-Mérinville (1847-1919), conseiller général de la Haute-Vienne, son frère Henri, officier de cavalerie (1858-1903), ou encore leurs cousins germains René (né en 1853), François (1854-1914) ou Maurice (né en 1867), tous trois également officiers de cavalerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Charles René de Montalembert (Londres, 15 avril 1810-Paris, 13 mars 1870), journaliste et historien, membre de l’Académie française, membre des assemblées constituante et législative de la Deuxième République, membre du Corps législatif du Second Empire, il est l’un des participants à la rédaction de la loi Falloux (2 mars 1850) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Il s’agit de Joseph Lazerme (Perpignan, 14 mars 1787-13 avril 1853), fils de Joseph Lazerme et de Suzanne Augé, marié le 29 juin 1812 à Perpignan avec Thérèse Sérane. Membre du conseil municipal de Perpignan, conseiller général de 1815 à 1848, il fut en 1827 député du collège du Département des Pyrénées-Orientales sous Charles X. Contrairement à ce qui est dit dans le présent journal, Joseph Lazerme, qui ne porta jamais légalement de particule, ne bénéficia pas non plus d’un titre de noblesse de la part de Charles X. C’est son fils aîné qui reçut un titre de comte par le prétendant carliste espagnol en 1876 dont le brevet original est conservé dans le fonds de Lazerme des Archives départementales des Pyrénées-Orientales (ADPO, 5J337 ; voir aussi l’inventaire de ce fonds, rédigé par S. Chevauché en 2017) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Voir supra note du 13 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Denis-Stanislas Montalant dit Talbot (Paris, 27 juin 1824-20 décembre 1904), comédien français et ancien secrétaire de la Comédie française (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Lucile Avenant (1826-1907), fille d’un notaire d’Angers qui avait acheté le château du Plessis-Bourré en 1863, s’était mariée en 1856 en secondes noces à Paul Le Gendre d’Onsenbray (1829-1891), comte d’Onsenbray (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Voir supra note du 24 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Charles François-Saint-Maur (Pau, 19 décembre 1869-La Boissière-du-Doré, Loire-Atlantique, 9 mars 1949), avocat, qui sera sénateur de la Loire-Inférieure de 1924 à 1941 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Marie Flory (1833- château de Lureuil par Tournon-Saint-Martin, Indre, 14 février 1903), mariée en 1852 avec Henri Pougeard du Limbert (1817-1898), ancien préfet des Pyrénées-Orientales, et parents notamment de Marie Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920), épousé depuis 1871 de Joseph de Lazerme, cousin germain de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Marthe de Lazerme (1883-1972), fille de Joseph de Lazerme et de Marie Hélène Pougeard du Limbert, qui épousera en 1911 Paul Durand de Girard (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Carlos de Lazerme (1873-1936), fils aîné de Joseph de Lazerme et de Marie Hélène Pougeard du Limbert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] La famille de Lamer descend du mariage de Charles Pierre de Lamer (1853-1812), général, et de Jeanne Lazerme (1774-1834) – sœur de Joseph Lazerme, (1787-1853), député cité plus haut, grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme –, mariés en 1795 à Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Auguste Colavier d’Albici (1793-1864) avait épousé en 1819 Marie-Grâce Boluix, fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur de Mme de Lamer et de Joseph Lazerme cité dans la note ci-dessus. Leur fils Louis Colavier d’Albicy (1820-1877), colonel, était déjà décédé au moment de l’écriture du journal mais il restait sa veuve Pauline Saleta (1842-1911) et leurs deux enfants Marie-Pauline (1873-1968), mariée en 1898 à Fernand de Rovira, dont il sera souvent question au cours de ce jounal, et Henri (1876-1925) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] Voir supra note du 10 avril 1902. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Voir supra note du 10 avril 1902. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Henri Ponthier de Chamaillard (Quimper, 23 octobre 1848-Nice, 24 mai 1908), fils d’Henri Pierre Ponthier de Chamaillard, député monarchiste du Finistère de 1871 à 1876, et d’Adrienne Marie Eudoxie Briant de Penquelein, sénateur de 1898 à 1908. Partisan de l’école libre et du maintien de la loi Falloux, il défendit de nombreux catholiques s’opposant aux inventaires lors de leurs procès, brisant aussi par exemple les scellés apposés à l’entrée de l’école congréganiste de Trégunc (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Robert de Foucher de Careil (Glénac, Morbihan, 29 janvier 1875-21 mai 1937), fils d’Auguste de Foucher de Careil et de Marguerite de Clinchamp, qui avait épousé en 1902 Marie-Thérèse de La Cropte de Chantérac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Voir supra, note du 10 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Marie Dupin de Saint-Cyr (château de Sainte-Croix-de-Mareuil, Dordogne, 6 novembre 1874-Bergerac, 14 juin 1959), sœur aînée de Max, qui restera célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[31] Gérard Dupin de Saint-Cyr (château de Sainte-Croix-de-Mareuil, Dordogne, 10 février 1879- Larmane, Port-Sainte-Foy, Dordogne, 13 janvier 1951), frère cadet de Max, qui sera ordonné prêtre en 1904et fera toute sa carrière en Dordogne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra note du 28 janvier 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Voir supra note du 4 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Gabrielle de Chefdebien (1830-1903), veuve de Joseph de Llobet, dont il sera question plus loin, voir note du 22 septembre 1903. Elle possédait une maison à Vinça (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Le Général François-Xavier d’Estève de Bosch (1851-1938) et son fils Maurice (1878-1921) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Voir plus loin note du 25 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[38] Charles de Lamer (Perpignan, 18 juillet 1859-15 avril 1939), fils de Jules de Lamer et de Léonie Massot, arrière-petit-fils du mariage Lamer/Lazerrme cité plus haut (voire note du 12 mars 1903), avait épousé à Perpignan en 1891 Marthe Denamiel (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[39] Voir le toast de M. de Barescut plus loin, le 28 mai 03 (Note de l’auteur).

[40] La coupure de journal a été collée à la suite par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal. L’auteur de ce texte est probablement Joseph de Guardia, ami de la famille et rédacteur du Roussillon, qui était présent au mariage : voire note du 1er septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[41] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Voir supra note du 11 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Denis Jacomet (Prades, 11 octobre 1858-Paris, 9 février 1929), fils de Louis Jacomet, conseiller à la Cour d’Appel de Montpellier, et de Philomène Asprer de Boaçà. Après une carrière déjà longue, il fut nommé le 15 avril 1902 substitut du procureur général à Angers, d’où il partit en juillet 1904 pour rejoindre le poste de procureur général à Nantes. Il poursuivit ensuite une brillante ascension qui le mena jusqu’à la Cour de Cassation en 1919. Il fut célèbre pour avoir été otage des Allemands pendant la Première guerre mondiale. Bien que cela n’ait jamais été officiellement confirmé, Denis Jacomet porta la particule de courtoisie « de Boaçà » de son grand-père maternel François Asprer de Boaçà (1808-1878), érudit roussillonnais. Ce dernier s’était également fait connaître pour son âpre défense du légitimisme (en France) et du carlisme (en Espagne). Malgré cet ancrage familial, Denis Jacomet privilégia sa carrière à une quelconque idéologie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Assassinat d’un enfant le 8 février 1899 dans l’école des Frères des Écoles chrétiennes à Lille. Le suspect, le frère Flamidien (de son vrai nom Isaïe Hamet) fut accusé d’attentat à la pudeur ainsi que de l’assassinat. Le procès déboucha néanmoins sur un non-lieu, la culpabilité de Flamidien ne pouvant jamais être prouvée (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Joseph Santol (Céret, 10 mai 1853-Paris, 3 février 1923), vicaire de Cerbère dont il édifia l’église et les écoles. Il fut en conflit avec la municipalité qui souhaitait récupérer ces dernières, puis fut nommé en 1895 inspecteur des orphelinats. Créateur en 1901 du « Placement familial », destiné à envoyer des orphelins pauvres travailler dans des exploitations agricoles ou des usines (notamment de verrerie), il subit un procès pour outrage aux bonnes mœurs sur enfants, mais fut relaxé – les témoins ayant été subornés. Son œuvre en direction des orphelins lui valut des attaques pour traite d’enfants, venant essentiellement de la gauche socialiste (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Voir plus loin note du 24 mai 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Martial Artur de La Villarmois (Tours, 10 février 1855-Saint-Épain, Intre-et-Loire, 21 novembre 1920), fils de Martial Artur de La Villarmois et d’Henriette de Gallet de Mondragon, saint-cyrien, capitaine de cavalerie et maire de Saint-Épain, avait épousé le 28 novembre 1883 à Montpellier Claire Geneviève d’Espous (1860-1938), fille d’Auguste, comte d’Espous, important propriétaire terrien de l’Hérault, et de Valérie Durand, cette dernière également issue d’une célèbre famille de banquiers et négociants montpelliérains également implantée à Perpignan. Elle était elle-même la petite-fille, par sa mère née Amélie Durand, de Joséphine Lazerme, mariée en 1801 à Perpignan avec Jean Louis Durand, sœur du député Joseph Lazerme (1787-1853), grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, qui était donc la cousine issue de germains de Mme d’Espous née Durand (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[48] Xavier Civelli de Bosch (1878-1924), cousin germain d’Antoine d’Estève de Bosch, fils de sa tante Marie Civelli née d’Estève de Bosch. Il s’illustrera comme coureur automobiliste mais sera lui-même tué dans un accident en 1924, comme on le verra dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[49] Claude Loraine Barrow (1870-1903), tué à Libourne le 13 juin 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Le portrait de mon grand-père de Lazerme, suspendu dans la grande salle à Vinça. Mon pauvre grand-père et M. de Barescut étaient nés dans la même semaine, en 1825 (Note de l’auteur).

[51] La fille de M. de Barescut, ma cousine « Germaine », est morte le 12 janvier 1899 à l’âge de 27 ans. Quelques années plus tôt, l’aînée de ses filles, Marie de Barescut, mariée à M. Cristau, était morte encore très jeune (1885), laissant un jeune fils Xavier Cristau (Note de l’auteur).

[52] Stanislas Le Bault de La Morinière, comte de La Morinière (Angers, 19 janvier 1852-19 mars 1936),

[53] Laurent Tailhade (Tarbes, 16 avril 1854-Combs-la-Ville, 1er novembre 1919), polémiste, poète et pamphlétaire libertaire, franc-maçon, connu pour son anticléricalisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Voir supra au 31 août 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] René Faurichon de La Bardonnie (1875-1923), fils de Gaston Faurichon de La Bardonnie et de Marthe de Bonnegens, cousin germain maternel de Max Dupin de Saint-Cyr. Il avait épousé en 1902 Marie Benoist (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Ouvrage publié en 1896, sous-titré « Du Panama à l’anarchie », qui relate les scandales financiers et politiques de la IIIe République, notamment l’affaire du Panama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Mme Sylvain d’Arexy, née Dorothée de Falguières (1827-1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Raoul de Scorraille (château de Sangruère, Villeneuve-sur-Lot, 9 juillet 1859-Montredon-des-Corbières, Aude, 13 octobre 1940), marquis de Scorraille, fils de Léonce, marquis de Scorraille, et de Noémie de Roquette-Buisson. Il avait épousé en 1888 Clémentine de Montredon, héritière de domaines dans l’Aude (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Alphonse Auguste Olivier de Laurens-Castelet (Toulouse, 9 avril 1844-château de Lagrange, Bram, Aude,15 mai 1923), marquis de Laurens-Castelet, ancien lieutenant aux dragons de l’Impératrice, fils d’Henry, marquis de Laurens-Castelet, et de Jeanne Viviès, marié en 1871 avec Godelieve Marie de Lacoste de Belcastel. Maire de Puginier dans l’Aude, député de ce département de 1902 à 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] Il s’agit de Gérard de La Tour Landorthe (Toulouse, 13 mars 1845-Saint-Ignan, 21 novembre 1920), fils d’Assiscle de La Tour Landorthe et de Clémentine de Montredon, tante et homonyme de l’épouse du marquis de Scorraille cité ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Voir supra note du 23 août 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[62] Denise Salvo, née à Vinça le 9 octobre 1838, fille de Jacques Salvo et de Thérèse Dorandeu, avait épousé à Vinça le 7 octobre 1872 Alexis Batlle, de Jean Batlle et de Joséphine Ballessa, d’une famille parente avec les Pontich souvent cité plus haut. Voir notamment note de la partie introductive du journal.

[63] Il s’agit de Mme Joseph de Lazerme née Marie Hélène Pougeard du Limbert ainsi que ses filles Marthe, née en 1883 (future Mme Durand de Girard) et Thérèse, née en 1890 (future Mme Goursaud de Merlis) (Note de l’éditeur, S.Chevauché).

[64] Voir supra note du 10 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[65] Charles de Roig, né en 1849, fils de François de Roig et d’Antoinette d’Oms (arrière-petit-fils d’une Pontich, donc lointainement cousin avec Mme d’Estève de Bosch née de Lazerme) avait épousé le 15 octobre 1885 à Perpignan Berthe Marie Marguerite Costenadal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[66] Il doit s’agir de Marie Batlle, née en 1884 à Ille, fille de Joseph Batlle et d’Elisabeth Delcros, qui épousera en 1910 Jean Amade (1878-1949), poète et écrivain. Ils sont les parents du parolier Louis Amade (1915-1992) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[67] Il doit s’agir de Marie-Thérèse Roca (1886-1963), fille de Joseph Roca et de Joséphine Muxart, qui épousera René Puech, avocat (1883-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[68] Il doit s’agir d’Espérance Trullès (1883-1904), fille unique du notaire illois Etienne Trullès, qui mourut de la tuberculose, et dont il sera question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[69] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[70] Le jeune Albert Charles Henri Motas d’Hestreux, né en 1874, marié le 22 septembre 1903 à Agonac (Dordogne) avec Marguerite Faurichon de La Bardonnie, fille de Gaston Faurichon de La Bardonnie et de Marthe de Bonnegens, cousine germaine de Max Dupin de Saint-Cyr, était le fils d’Eugène Motas d’Hestreux (Basse-Terre, Guadeloupe,23 août 1832-La Rochelle, 26 novembre 1919), général de division qui eut une brillante carrière sous le Second Empire, et d’Alix de Gastebois (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[71] Gabrielle de Chefdebien (Saint-Pons, Hérault,15 juin 1930-Vinça,23 septembre 1903), fille de Roch de Chefdebien et d’Elisabeth de Raynaud-Raynaud, était issue d’une ancienne famille de l’Aude, possédant la seigneurie d’Armissan, alliée à la lignée roussillonnaise des Çagarriga. Mariée le 24 janvier 1853 à Narbonne avex Joseph de Llobet (1825-1900), Gabrielle en eut 8 enfants, dont le célèbre archevêque d’Avignon Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957), dont il sera très souvent question dans ce journal. Le rapprochement des Estève et des Llobet, opéré dès 1903 – Mme de Llobet possédant à Vinça une maison où elle demeurait – serait lointainement à l’origine du futur mariage, en 1908, d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac, elle-même fille de Marie-Thérèse de Llobet, née en 1853, fille aînée de Joseph de Llobet et Gabrielle de Chefdebien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[72] Mère de la future Mme Antoine d’Estève de Bosch. Voir note ci-dessus (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[73] Voir supra note du 19 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[74] Voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[75] Elisabeth Roca d’Huytéza, née en 1867 à Toulouse, épousa en secondes noces en 1902 à Toulouse Hector, baron de Rolland (1853-1923), vice-président du Conseil d’État de Monaco (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[76] Eulalie de Chefdebien (1838-1927), veuve de Joseph de Balanda, cousine germaine de Mme de Llobet née de Chefdebien citée plus haut (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[77] Voir supra au 5 décembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[78] Voir supra note du 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[79] Futur archevêque d’Avignon, Mgr Gabriel de Llobet (1872-1957) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[80] Augustine de Llobet (1863-1939), tertiaire de Saint-François, autre fille de Joseph de Llobet et de Gabrielle de Chefdebien (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[81] Voir supra note du 20 octobre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[82] François Erasme Estève (Perpignan, 2 juin 1724-21 juin 1777), moine à Saint-Michel-de-Cuxa, fils de Jean Estève et de Monique Simon, frère aîné de François-Xavier Estève Simon, avocat et père du colonel Estève, propre grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[83] Voir supra note du 1er avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[84] Jean Bertran de Balanda (1853-1934), polytechnicien, inspecteur aux chemins de fer du Midi puis propriétaire terrien en Roussillon, fils de Bonaventure Bertran de Balanda et de Thérèse Muxart, marié en 1881 à Millas avec Marie Ferriol (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[85] Jacques, marquis de Dampierre (1874-1947), archiviste paléographe, petit-fils d’Henriette Barthélemy, nièce de François Barthélemy (1747-1830), membre du Directoire exécutif de Paris (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

1904

Janvier 1904

Semaine du 1er au 3 janvier 1904

Angers, vendredi 1er janvier 1904

Je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous ; nous nous faisons de mutuels cadeaux. Une lettre de Papa nous annonce que son arrivée n’aura lieu que lundi soir. Je passe quatre heures de mon après-midi à faire des visites et à porter des cartes ; j’en fais tant qu’à la fin les pieds me font mal.

Angers, samedi 2 janvier 1904

Quand je me lève, j’éprouve une douleur, qui me gêne pour marcher, dans le tendon du pied gauche ; vers 10h, elle est un peu calmée et je vais chez J. Hervé-Bazin à qui j’ai un renseignement à demander. L’après-midi, je fais quelques nouvelles visites. Ma douleur au pied gauche me reprend. Nénette dîne avec nous. L’oncle Paul me prête un intéressant bouquin intitulé Petite garnison, écrit par le lieutenant Bilse, de l’armée allemande ; c’est un pamphlet accablant contre les mœurs des officiers allemands ; l’auteur a été condamné par le Conseil de guerre de Metz à 6 mois de prison et à l’exclusion de l’armée, et le livre interdit en Allemagne ; mais il a été traduit et se voit à toutes les vitrines en France, et ailleurs ; ce qu’il y a de piquant, c’est que le lieutenant Bilse a été poursuivi par des officiers qui se sont reconnus dans les personnages du roman, et, au cours du procès, la plupart des faits reprochés ont été reconnus dans les dépositions des officiers ; or, ils sont très graves : mauvais traitements à l’égard des soldats, intrigues amoureuses avec les femmes de leurs camarades, détournements de fonds et surtout dettes criantes des jeunes officiers. Je ne m’étonne pas de l’émotion des milieux militaires et de la colère de l’empereur, car c’est un rude coup porté par un de ses enfants au corps sacro-saint des officiers allemands.

Angers, dimanche 3 janvier 1904

Ma douleur au pied gauche a augmenté ; le docteur Sourice, que nous faisons appeler, diagnostique un petit rhumatisme, et m’ordonne certains médicaments homéopathiques et surtout le repos ; aussi, je ne sors que pour aller à la grand’messe à Notre-Dame, et déjeuner chez les Magué ; toute l’après-midi, je lis et j’écris. J’ai la visite de M. Frogé[1], président des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui vient me demander de m’occuper dans la paroisse Saint-Serge de l’Œuvre des Bons Journaux, qui vient de se fonder ; c’est une œuvre de dames, mais il y aura dans chaque paroisse un représentant masculin ; j’accepte volontiers, car c’est une excellente œuvre ; une réunion préparatoire aura lieu sans doute après-demain chez Madame René Bazin, qui est présidente de l’Œuvre.

Semaine du 4 au 10 janvier 1904

Angers, lundi 4 janvier 1904

À cause de mon pied, je ne me lève que vers 10h ; j’avance dans la lecture de Petite garnison, et plus je vais, plus je suis édifié sur la moralité des officiers d’outre-Rhin ! L’après-midi, je ne sors que pour aller à la salle des Quinconces remplir mon rôle de commissaire à l’arbre de Noël, et pour aller prendre ma leçon de chant. Papa arrive de Biarritz à 8h ½ du soir.

Angers, mardi 5 janvier 1904

Je me lève tard encore aujourd’hui, mais mon pied est presque guéri. L’après-midi, je fais quelques visites, puis je vais à la réunion de l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Frogé ; on y prend d’importantes décisions. Le soir, je reçois un mot de Jacques des Loges me disant que, par suite d’un surcroît d’occupations à la Société générale, il ne peut pas tenir la promesse qu’il m’avait faite de jouer un rôle dans notre saynète ; c’est d’autant plus contrariant que cette mauvaise nouvelle m’arrive au moment même où va avoir lieu notre première répétition ; elle a lieu quand même, mais il n’y a que deux acteurs au lieu de trois : Marie-Thérèse et René de La Villebiot ; elle est dirigée Par Mme Dorlin, ancienne maîtresse de diction de Marie-Thérèse ; dès demain matin, je vais me mettre à chercher le 3ème acteur.

Nantes, jeudi 6 janvier 1904 (minuit passé)

Hier matin à Angers, j’ai trouvé l’acteur qui me manquait : Maxence de Damas ; il a tout de suite accepté. J’ai quitté Angers par le train de 2h34 et je suis arrivé ici à 4h4 avec Jacques Hervé-Bazin seulement, car De Bréon et Milleret qui devaient venir en ont été empêchés ; je vais avec Lucas, arrivé ce matin, faire timbrer ma carte de banquet chez M. Mériadec de Quinquis[2], l’organisateur du banquet et de la réunion d’aujourd’hui, puis je me promène en attendant 7h. À 7h, nous allons aux salons Turcaud rue Voltaire où aura lieu le banquet ; celui-ci commencé à 7h40 sous la présidence du lieutenant-colonel de Saint-Rémy[3] (il devait être présidé par le général de Charette, mais celui-ci est malade) ; il est placé sous la présidence d’honneur de Paul Bourget, de l’Académie française, qui est, depuis quelques années, un des plus fermes soutiens de notre parti royaliste. Au banquet assistent environ 250 personnes, dont quelques dames parmi lesquelles je reconnais la comtesse de Becdelièvre, née de Rouault[4], amie de Maman. À la table d’honneur, il y a le colonel de Parseval, le général de Cornulier-Lucinière, etc. ; M. de Baudry d’Asson, député de la Vendée, a été empêché de venir par la maladie. Je prends place à la table des jeunes gens présidée par M. Tony de Charette[5]. Les toasts ne sont pas nombreux car on attend les discours de la soirée ; cependant M. Mériadec de Quinquis, au nom des jeunes (il n’a que 23 ans) porte à la santé du prince héritier, le duc de Montpensier. Après le banquet, on va et vient un moment dans les vastes salons, beaucoup de personnes arrivent, puis commence la réunion proprement dite à laquelle assistent, je pense, environ 6 à 700 personnes. Elle débute par quelques mots du président, le colonel de Saint-Rémy ; puis par un discours de De Quinquis contre l’indifférentisme en matière politique ; enfin arrive le grand discours de la soirée, celui du comte de Larègle, ce vaillant royaliste, qui fait une active propagande dans les centres ouvriers de Belleville et de La Villette, où il est le continuateur de M. de Sabran-Pontevès. Il démontre éloquemment que la monarchie légitime seule peut sauver la France parce qu’elle est le seul gouvernement qui ait source dans la tradition nationale, et que c’est là une condition essentielle car les gouvernements qui n’ont pas leur base dans la tradition doivent la chercher ailleurs, dans la gloire militaire, par exemple comme l’Empire, et alors c’est la guerre avec tous ses aléas, ou dans le suffrage universel comme les républiques (de quelque titre qu’on les décore) et alors c’est la flatterie des passions basses du peuple et l’accroissement indéfini des dépenses. De plus, la monarchie puise dans la tradition nationale, la stabilité et l’unité de vues nécessaires à tout gouvernement pour réaliser les grands desseins à longue échéance. Enfin, M. de Larègle développe le programme de réformes sociales de la monarchie : organisation corporative du travail par le développement de l’association libre ; c’est la question ouvrière résolue sans qu’il en coûte un sou à l’État ; et la décentralisation qui ramènera la vie dans la province et dans la commune ; et il montre la parfaite unité de vues qui a existé sur tous ces points entre les 3 derniers rois exilés : le comte de Chambord, le comte de Paris et le duc d’Orléans. M. de Larègle nous fait aussi un tableau lamentable, mais hélas trop vrai, de la situation où se débat actuellement la France après 33 ans de république ; il nous montre l’effroyable persécution religieuse qui engendrera nécessairement la guerre civile, et, à ce propos, il reproche vivement aux députés et sénateurs catholiques ralliés du Finistère d’avoir, en août 1902, arrêté les Bretons qui voulaient s’opposer par la force à la fermeture de leurs écoles libres ; il assure que le gouvernement aurait reculé, et c’est probable en effet, si l’on en juge par la peur qu’il a éprouvée. Après M. de Larègle, un simple ouvrier de Nantes monte à la tribune et dit qu’il préfère le programme de réformes ouvrières et sociales exposé par M. de Larègle aux utopies collectivites ; il est chaleureusement applaudi.

Mériadec du Plessis-Quinquis (1880-1969), responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest – Carte postale (Musée de la carte postale de Baud)

Après une interruption de 20 minutes, pendant laquelle on va au buffet, M. Chéguillaume[6], l’orateur catholique nantais que j’avais entendu il y a 2 ans au congrès de la jeunesse catholique, vient saluer les Vendéens, catholiques fidèles et royalistes inébranlables, au nom de leurs frères de Bretagne. La soirée se termine par des ovations au colonel de Saint-Rémy et des cris répétés de « Vive Dieu ; Vive le ROI ; Vive la France ». Hervé-Bazin, Lucas et moi, comme anciens élèves de l’Externat Saint-Maurille, nous chargeons M. de Quinquis d’adresser au duc de Montpensier, ancien élève de cet établissement, un télégramme où nous lui témoignons notre attachement et notre inébranlable fidélité à la cause du ROI qui est la cause de la France. La réunion s’est terminée à minuit au milieu d’un grand enthousiasme. Hervé-Bazin et Maurice Lucas sont partis avant le discours de Chéguillaume, pour reprendre le train de 11h ; moi j’ai attendu la fin, et je couche à l’Hôtel de Bretagne. Un espion du marquis de Dion et des plébiscitaires plus ou moins bonapartistes avait réussi à s’introduire dans la réunion et donnait des signes comiques de nervosité quand M. de Larègle se moquait spirituellement du prince Victor Bonaparte qui est tantôt candidat à l’Empire, tantôt candidat à la présidence de la République, qui tantôt désire ceindre la couronne de Napoléon Ier, et tantôt se contenter d’ambitionner le chapeau bosselé de M. Loubet ! Qui, enfin, choisit le moment où la république persécute furieusement les Catholiques pour se déclarer anticlérical ! Et cela parce qu’il se sait soutenu par les Juifs et par une partie des Jacobins qui, craignant pour leurs coffres-forts, ne seraient pas éloignés de recourir à cette solution bâtarde qu’est l’Empire. Pour nous, nous aimons mieux nous en tenir à la seule solution efficace, au retour de la monarchie légitime, nationale et traditionnelle. Je me couche à près de une heure du matin.

Angers, jeudi 7 janvier 1904

Je me lève à 6h ½ et je prends à Nantes le train de 8h36 qui me dépose à Angers à 10h10 ; il fait très froid ; dans l’après-midi, j’écris pour Le Roussillon le compte-rendu de la belle réunion royaliste d’hier. Le soir, nous allons tous (sauf Maman qui en est empêchée par la migraine) dîner chez les La Villebiot ; outre les De La Villebiot, les De Guibert et nous 5, il y a Mlle Madeleine de Padirac, et la vicomtesse de Kermainguy ; après dîner, les jeunes gens de Padirac viennent reprendre leur sœur.

Angers, vendredi 8 janvier 1904

Le matin, je fais avec Maman des invitations pour notre soirée de mardi ; ensuite, je vais à l’Université pour le cours de doctorat, mais aucun professeur ne vient. L’après-midi, j’ai 2 cours : l’un de législation industrielle, l’autre d’histoire économique. De 4 à 5h, De La Villebiot et De Damas viennent répéter avec Marie-Thérèse leur pièce sous la direction de Mme Darlin ; De Padirac répète ses monologues. Le soir, congrégation.

Angers, samedi 9 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je passe à peu près tout mon temps à faire les statistiques de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis je vais voir M. René Bazin que je ne rencontre pas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 10 janvier 1904

Denys Cochin en 1915 – Wikipédia

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je fais diverses commissions. À 2h ½, nous assistons tous aux vêpres et à la procession de clôture de l’Adoration perpétuelle à Saint-Serge. Ensuite, nos acteurs de mardi viennent répéter leurs rôles. Le soir à 8h, à l’Université, séance de rentrée de notre Conférence Saint-Louis : discours de J. Hervé-Bazin, rapport de Maxence de Damas, secrétaire, sur les travaux de l’année dernière ; discours de bienvenue de M. René Bazin à M. Denys Cochin[7] ; enfin, grand discours de M. Denys Cochin sur la liberté d’enseignement ; M. Denys Cochin passe en revue tous les prétextes que nos ennemis invoquent pour interdire l’enseignement aux congrégations religieuses et aux Catholiques, et il en démontre facilement l’inanité. Il y avait une assistance énorme et, naturellement, très sympathique. Un murmure d’indignation à l’adresse du gouvernement s’est élevé quand M. Denys Cochin, pour montrer le manque absolu de patriotisme des sinistres coquins qui nous oppriment, a rappelé l’odieuse expulsion d’un député alsacien protestataire à laquelle vient de procéder le sous-préfet de Lunéville ; ce député, l’abbé Delsor[8], devait adresser la parole (et non pas faire un discours politique) à ses compatriotes très nombreux à Lunéville, lorsqu’il a été accosté dans la rue par un commissaire de police qui lui a signifié l’arrêté d’expulsion du territoire français pris contre lui par le sous-préfet et libellé dans les termes les plus odieux ; il y est dit qu’on ne peut tolérer la présence sur le territoire français de cet étranger qui se propose d’y troubler l’ordre ! La foule exaspérée a failli faire le sac de la Sous-préfecture et je regrette vivement que M. Corrard des Essarts, le député nationaliste de Lunéville chez qui était descendu l’abbé Delsor (et qui va interpeller le gouvernement) ait cru devoir l’en dissuader. Ainsi, voilà où nous en sommes ; dernièrement, le député socialiste belge Vandervelde a pu venir, sans être inquiété, faire en France une tournée de conférences internationalistes, bien plus, un préfet (!) a pu assister à l’une d’elles sans recevoir du gouvernement le moindre blâme, et un député alsacien qui, après 33 ans de conquête allemande, revendique héroïquement sa qualité de Français, est honteusement chassé de France comme un malfaiteur étranger !!! Ah ! Quel retentissement une aussi odieuse mesure a dû avoir en Alsace, et quelle bonne aubaine pour le gouvernement allemand ! Quant à moi, je ne puis m’empêcher de me rappeler ce que me disait au mois d’août dernier l’abbé Vitory en descendant de Sainte-Odile : « Le gouvernement français a plus fait pour la germanisation de l’Alsace en deux ans que n’avait pu faire le gouvernement allemand en trente ans ». Mais nous voici bien loin de l’Université et de M. Cochin. Après son discours couvert d’applaudissements, il est allé dans la grande salle des Lettres où on a servi le punch aux professeurs et étudiants.

Abbé Nicolas Delsor (1847-1927) – Wikipédia

Semaine du 11 au 17 janvier 1904

Angers, lundi 11 janvier 1904

Le matin, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, dernière répétition de notre pièce. Le soirs, à la Conférence Saint-Louis, intéressant travail de Gazeau sur la décentralisation, suivi d’une vive discussion ; presque tous sont d’accord sur la nécessité de la décentralisation ; pour ma part, je soutiens vivement l’opportunité, la nécessité de la décentralisation, mais je dis que nous ne l’obtiendrons jamais d’un gouvernement dépendant entièrement de l’élection comme le nôtre, car il ne consentira jamais à relâcher la chaîne administrative par laquelle il tient le corps électoral. Seul, un gouvernement indépendant, ne comptant pas sur l’élection, c’est-à-dire la monarchie, sera assez fort pour prendre l’initiative de la décentralisation.

Angers, mardi 12 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique (doctorat) ; l’après-midi, autre cours d’économie politique (doctorat) et cours de législation industrielle. Ensuite, je fais une visite qui a rapport à l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Audouin rue Bertin ; le soir a lieu notre soirée artistique et musicale qui se prolonge jusqu’à une heure du matin. Y sont invités et y viennent environ 32 personnes ; quelques autres n’ont pu accepter. Voici les noms de celles qui y viennent :

Mme, Mlles et Jacques Hervé-Bazin

Tante Josepha et Nénette (l’oncle Paul, toujours souffrant, n’est pas venu)

Comtesse et Mlle Madeleine de Padirac, et Gabriel de Padirac

Commandant et Mlle Regnard

Mme et René de La Villebiot

Mme et Mlle Diard

Mlle Grolleau

Mme et Mlles de Soos

Mme et Mlle Mongazon.

Enfin, plusieurs de mes camarades de l’Université : Roger de Bréon, René Guy, Maxence de Damas, Tony Catta, Jacques des Loges. Voici le programme de la soirée, tel que nous l’avons distribué aux invités (j’ajoute les noms des artistes qui n’y figurent pas) :

Soirée du 12 janvier 1904

Chanson à la lune (Mlles Hervé-Bazin)

Discours d’un Alsacien sur la tombe d’un ami, monologue (de Padirac)

Les Champs, piano (Maman et Philomène)

Une journée de l’Hôtel de Rambouillet, saynète :

Mlle Marcelle de Garges (Marie-Thérèse)

Le comte Bernard de Boulainville (René de La Villebiot)

Le vicomte Georges de Boulainville (Maxence de Damas)

La scène se passe dans le château du marquis de Garges.

L’Orage, piano (Philomène)

La dernière gavotte, chant (Mlle de Padirac)

Chanson de la boîte à Fursy (Roger de Bréon)

L’existence brisée, monologue (de Padirac)

Mon ami Rémy, monologue (René Guy)

Le cœur de ma Mie, chant (Mlle Catherine et Jacques Hervé-Bazin)

L’épave, monologue (Mlle Jeanne de Soos)

En se disant adieu, duo de Rubinstein (J. Hervé-Bazin et R. de Bréon, accompagnés par Catta)

Amoureuse prière, chant -Mlle de Padirac)

Le baiser à la Dame, monologue (René Guy)

La petite pièce est fort bien exécutée, et les monologues et chansonnettes fort bien dits. À l’issue de la pièce, René de La Villebiot nous fait une aimable surprise : tandis que les applaudissements du public rappelaient les acteurs sur la scène, il offre un superbe banquet de roses à Marie-Thérèse. On fait passer fréquemment des rafraîchissements et des petits fours de toutes sortes en attendant le thé qui est servi un peu après minuit. Les derniers invités se retirent à 1 heure.

Angers, mercredi 13 janvier 1904

Il fait un temps atroce toute la journée ; je vais avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max faire ma visite de digestion à Mme de La Villebiot ; à 5h, cours de religion du P. Barbier ; il traitera, cette année, ce sujet : la foi chrétienne et la foi Kantienne.

Angers, jeudi 14 janvier 1904

Le matin à 9h ½, cours d’économie politique ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Mailfert ; ensuite, je vais voir le frère Engilbert qui est sécularisé. À 9h, nous disons au revoir à Max qui repart pour Sainte-Croix par le train de 10h et nous allons tous en soirée chez Mme Gavouyère qui reçoit toute la Faculté ; nous rentrons à minuit après le thé.

Angers, vendredi 15 janvier 1904

Le matin à 9h, je vais à la messe à Notre-Dame ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. À 4h, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire une visite à Mme de Kergos, puis je vais me baigner et je vais un moment tenir compagnie à l’oncle Paul qui, toujours souffrant, ne sort que le matin en omnibus pour aller à sa caserne.

Angers, samedi 16 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique de licence et de zootechnie générale. L’après-midi, je m’occupe de l’Œuvre de la Presse pour tous dont on m’a nommé membre zélateur pour la paroisse Saint-Serge ; je m’adresse à M. Pineau, à M. Audouin, à M. Girard représentant de la Patrie française afin de me procurer les adresses des électeurs nécessaires pour l’expédition des bons journaux. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y lis les statistiques de fin d’année. Voici le compte-rendu de la réunion de Nantes que j’ai envoyé au Roussillon et qu’il a publié dans son numéro du 11 janvier ; le Réveil de l’Ouest de cette semaine l’a aussi publié :

Coupure du Roussillon du 11 janvier 1904, collé par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 16 janvier 1904

Papa reçoit de M. Bonet, curé d’Ille, la confirmation de son départ, et de sa nomination à l’archiprêtré de Céret ; on n’attend plus que la signature ministérielle au bas du décret. Par le même courrier, l’abbé Rajau écrit à Papa et, en lui annonçant le départ d’Ille du chanoine Bonet, il lui fait part du bruit qui court concernant son successeur ; il serait question d’envoyer à Ille l’abbé Bonafon[9], actuellement curé de Prats-de-Mollo ; c’est un catalaniste distingué.

Angers, dimanche 17 janvier 1904

Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je me promène un peu avec Tante Josepha et l’oncle Paul dans la direction de Saint-Barthélemy, puis je vais avec Maman à l’exposition des Amis des Arts, et au salut à l’Adoration ; je vais voir Jean Gavouyère.

Semaine du 18 au 25 janvier 1904

Angers, lundi 18 janvier 1904

Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, je fais plusieurs visites. À 4h leçon de chant. Le soir Conférence Saint-Louis, travail de Grimault intitulé « Les États-Unis sont-ils une nation ou une association d’intérêts ? » Il faut un temps épouvantable, et je commence à éprouver une douleur rhumatismale dans le tendon du pied droit.

Angers, mardi 19 janvier 1904

Ma douleur a augmenté ; je vais néanmoins au cours d’économie politique de licence et à celui de doctorat ; mais je suis obligé d’en revenir en voiture ; l’après-midi, pour les 2 autres cours de doctorat, je suis obligé d’aller et venir de la Faculté en voiture.

Angers, mercredi 20 janvier 1904

Mon pied va mieux ; mais je ne sors que vers 5h pour aller au cours de religion.

†Angers, jeudi 21 janvier 1904

Mon rhumatisme est guéri ; je vais au cours d’économie politique (licence), puis au cours de constructions rurales. L’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philomène chez Madame de Padirac ; ensuite, je vais voir Bonnet à la caserne Desjardins.

Angers, vendredi 22 janvier 1904

Aujourd’hui 2 cours de législation industrielle et un cours d’histoire des doctrines économiques. À 8h, je vais à la messe à Notre-Dame. C’est aujourd’hui que se discute à la Chambre l’interpellation de M. Corrard des Esarts sur l’expulsion de l’abbé Delsor à Lunéville. Cette affaire a fait un bruit énorme tant en France qu’en Allemagne, et a soulevé en France et en Alsace une bien légitime émotion. Quelques journaux gouvernementaux et tous les journaux indépendants ont flétri avec plus ou moins de vigueur l’inqualifiable mesure du préfet de Nancy et les termes odieux de « sujet allemand » employés dans l’arrêté d’expulsion. En Alsace, toute la presse antiallemande est indignée ; quant aux feuilles reptiliennes, elles sont dans la jubilation, car elles voient dans cet acte abominable la confirmation du traité de Francfort par le gouvernement français. Ce qu’il y a de plus épouvantable encore que l’expulsion elle-même, c’est la tactique employée par les feuilles gouvernementales pour justifier cette mesure : ces sans-patrie prétendent que l’abbé Delsor, qui est un des chefs du parti alsacien-lorrain, et qui a été toujours en Alsace l’adversaire acharné du gouvernement allemand, s’est rallié à l’Allemagne parce que, au Reichstag, il ne se fait pas appeler « député protestataire », mais seulement « député du parti alsacien-lorrain » ! Or, tout le monde sait, et en Alsace l’année dernière on me l’a répété, que, depuis 1887, le parti français a changé de tactique ; au lieu de se dire protestataire, et de continuer à protester inefficacement contre l’annexion, il se dit « parti alsacien-lorrain », et, se plaçant en apparence et dans ses rapports avec le gouvernement, sur le terrain des faits accomplis, il se contente de réclamer l’abolition des mesures d’exception contre l’Alsace-Lorraine et l’autonomie de ce pays ; il estime que conserver l’Alsace telle qu’elle est, et la préserver autant que possible de la germanisation, est le meilleur moyen de servir la cause français, et que ce but sera atteint plus facilement en se plaçant sur le terrain des faits accomplis qu’en se cantonnant dans une fière mais inutile protestation ; la chose peut être discutable, mais les intentions des députés de ce parti, et, en particulier, de l’abbé Delsor sont au-dessus de toute discussion. Eh bien, Combes, la chose est prouvée, a fait rechercher à Berlin par sa police secrète si, dans les votes et dans l’attitude de l’abbé Delsor, il pourrait trouver un argument pour sa thèse qui sera la même que celle de sa presse : l’abbé Delsor est rallié à l’Allemagne, donc les termes de « sujet allemand » et l’expulsion n’ont rien de choquant ! Tout de même, il est dur pour notre patriotisme de voir le chef du gouvernement français envoyer des Français à Berlin pour s’aboucher avec les policiers prussiens dans le but de salir un Alsacien ! Le débat d’aujourd’hui, s’il tourne en faveur de Combes, sera un sanglant affront à l’Alsace fidèle ; par contre, je pense qu’il désabuserait les conservateurs et les honnêtes gens qui mettent leur espoir dans une république assagie. Malgré l’avantage que la victoire du défroqué assurerait à notre parti royaliste, je serais désolé de ce résultat (hélas trop probable !) car je mets la France au-dessus de mes préférences dynastiques ; les blocquards n’en disent pas autant, et, entre Combes et la France, ils n’hésiteront pas à choisir Combes.

Angers, samedi 23 janvier 1904

Le matin, cours de zootechnie générale. Avant d’aller à la Faculté, je lis dans le Maine-et-Loire le navrant résultat du vote d’hier : 295 députés contre 243 se sont prononcés en faveur de Combes contre l’Alsace-Lorraine ! Ainsi, chose inouïe, et que nos petits-enfants qui vivront, je l’espère, sous un régime d’ordre, voudront à peine croire, il s’est trouvé dans une chambre française une majorité de 52 voix pour dire à ce ministre qui est le dernier des misérables « Vous avez eu raison de faire expulser de France et de laisser traiter de « sujet allemand » un Alsacien, un député de l’Alsace fidèle ! » De par la décision de la Chambre, c’en est donc fait de la question d’Alsace-Lorraine ; désormais, il pourra rester dans ce pays des individualités fidèles au souvenir de la France, mais il est certain qu’il n’y aura plus, qu’il ne peut plus y avoir de parti politique français. Voilà où nous a conduits l’abominable campagne qui se poursuit depuis 6 ans contre l’armée et contre la patrie ; voilà où nous a menés cette maudite république ! Ombre de Bismarck, comme vous devez vous réjouir ; la France est deux fois en deuil : pour avoir perdu l’Alsace et pour l’avoir vu renier par son gouvernement ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.

Angers, dimanche 24 janvier 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame puis je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je lis, dans tous ses détails, la désolante séance d’avant-hier ; le magnifique discours de M. Ribot (un adversaire politique, mais toute la droite l’a applaudi, car, en ces matières, il n’y a plus d’adversaires politiques, il ne doit y avoir que des Français), celui de M. Corrard des Essarts le témoin de l’abominable attentat de Lunéville, de M. Ferri de Ludre, de M. Ollivier qui a mis en parallèle l’attitude du préfet des Côtes-du-Nord qui assistait au premier rang aux conférences internationalistes du député socialiste belge Vandervelde sans avoir encouru le moindre blâme du gouvernement, et celle du préfet de Meurthe-et-Moselle vis-à-vis d’un frère d’Alsace. L’attitude de la majorité a été écœurante, et, je le dis, j’ai pleuré en lisant le récit de cette épouvantable séance : les socialistes hachaient par leurs interruptions saugrenues les discours des députés patriotes, les membres les moins avancés du bloc avaient peur, et, par moments, les paroles de Combes, ses lâches insultes vis-à-vis de l’abbé Delsor, la facilité avec laquelle il abandonnait nos provinces perdues, leur faisaient horreur et ils ne pouvaient s’empêcher de le laisser paraître ; alors, l’ignoble défroqué parlait de la lutte contre la congrégation, de la réaction clérico-monarchico-nationaliste, de la défense républicaine, et ramenait ses mamelucks un moment désemparés. Il s’est même cru obligé, le monstre ! d’emboucher la trompette patriotique et de parler de la plaie qui saigne toujours au flanc de la patrie ; mais ces mots sonnaient faux dans sa bouche immonde. Enfin, tout le bloc, sauf une dizaine de ses membres, a donné, et le misérable, qui s’est contenté de l’ordre du jour pur et simple, a eu ses 52 voix de majorité ! Pendant ce temps, 5 à 6000 patriotes ont manifesté aux cris de « Vive Delsor ; Vive l’Alsace » et « À bas Combes » autour du monument des combattants de 1870 ; il y a 3 jours, à Nancy, 3000 personnes réunies par l’Action libérale ont envoyé une adresse à l’abbé Delsor, la réunion était présidée par M. Haas, ancien député protestataire de Metz (je crois) au Reichstag ; un millier d’ouvriers de Saint-Dié en ont fait autant, en un mot, un très grand mouvement d’opinion s’est produit ; j’espère qu’il fera comprendre à l’Alsace que les 295 traîtres qui ont soutenu le défroqué ne sont pas la France.

L’après-midi, je vais me promener avec Maman, Philo, l’oncle Paul et Tante Josepha du côté des nouvelles casernes. À 5h ½, j’assiste dans la salle du Patronage Saint-Serge à une conférence faite par M. Jac au nom des comités de paroisse, devant environ 300 personnes, pour organiser dans la paroisse Saint-Serge un pétitionnement en faveur du maintien de l’école des Frères menacées par le projet de loi liberticide déjà voté à la Chambre en novembre. Je me charge de faire circuler la pétition dans une dizaine de rues.

Semaine du 25 au 31 janvier 1904

Angers, lundi 25 janvier 1904

Le matin, en ouvrant le Maine-et-Loire, j’apprends une bien bonne nouvelle qui me consule un peu des tristesses de ces jours-ci, c’est l’élection à plus de 1200 voix de majorité de M. Flayelle, nationaliste et patriote ardent, contre le candidat opportuniste ministériel Desbleumortiers, dans les Vosges ; c’est la réponse des patriotes de la frontière à la honteuse attitude du gouvernement. Cette élection est d’autant plus significative que M. Flayelle avait eu contre lui M. Méline qui, pour le récompenser d’avoir retiré sa candidature en sa faveur en 1902, vient de le lâcher maintenant et de soutenir le candidat ministériel, fidèle en cela à la ligne de conduite uniformément suivie par le parti républicain depuis 30 ans : « plutôt la révolution que la réaction ». M. Flayelle venait remplacer malgré lui M. Méline dans son siège de député de Remiremont, voilà qui est bien fait ! À 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je commence à m’occuper de la pétition. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Pierre de La Morinière[10] ainsi intitulé : « L’insurrection peut-elle être légitime » ; le conférencier dit que, dans certains cas lorsque le gouvernement viole gravement les droits, la liberté des citoyens, manque à ses devoirs, l’insurrection est légitime ; il semble bien que nous soyons dans ce cas ; c’est l’opinion que plusieurs soutiennent dans la discussion très orageuse qui suit ce sujet passionnant.

Angers, mardi 26 janvier 1904

Je suis enrhumé ; je vais tout de même au cours d’économie politique et aux cours de doctorat. Le soir, Papa et moi recevons quelques jeunes gens qui viennent prendre le thé ; ce sont des étudiants de Papa et quelques-uns de mes amis.

Angers, mercredi 27 janvier 1904

Je ne sors pas de toute la journée afin de guérir mon rhume.

Angers, jeudi 28 janvier 1904

Le matin, je vais au cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales. L’après-midi, je fais circuler la pétition dans la rue Pré d’Allemagne, la cour Rillon et la rue Constant Le Moine ; je n’éprouve presqu’aucun refus dans les milieux ouvriers ; quelques-uns seulement dans la petite bourgeoisie chez des timides.

Angers, vendredi 29 janvier 1904

Le matin à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. Ensuite, je fais circuler la pétition dans la rue Savary et sur le boulevard du palais ; même observation qu’hier.

Angers, samedi 30 janvier 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je continue à faire circuler la pétition ; je vais sur la route de Paris, la rue Giraud, etc. J’obtiens beaucoup de signatures. Le soir, à cause de mon rhume qui n’est pas tout à fait fini, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 31 janvier 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais la visite des pauvres ; puis je vais au salut à l’Adoration, je rencontre M. Paul Girard qui me dit qu’il me communiquera le lundi 8 février les listes de la Patrie française pour l’organisation de l’Œuvre de la Presse pour tous. Je vais voir Maurice Lucas qui me communique son projet d’almanach royaliste pour 1905.

Février 1904

Semaine du 1er au 7 février 1904

Angers, lundi 1er février 1904

Je vais au cours d’agriculture à 10h ½. L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser, puis je prends ma leçon de chant. Toute la journée, j’entends très mal de l’oreille droite parce que, hier matin, en faisant ma toilette, il m’est entré de l’eau dans cette oreille d’une si drôle de façon qu’elle n’a pas pu en sortir malgré toutes les positions que j’ai prises. Je vais chez le Dr Desvaux, mais je ne le rencontre pas.

Angers, mardi 2 février 1904

Le matin, je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame ; à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours d’économie politique de doctorat. L’après-midi, second cours d’économie politique, puis cours d’histoire des doctrines économiques. À 3h ½, je vais chez le docteur Desvaux qui constate que l’entrée rapide de l’eau dans mon oreille a collé contre le tympan une forte couche de cérumen, c’est ce qui m’empêche d’entendre ; il m’enlève cette couche et j’entends comme par le passé. Le mouvement de protestation contre l’expulsion de l’abbé Delsor et surtout contre le vote antipatriotique de la Chambre continue dans la France entière. Avant-hier, il y a eu peut-être vingt réunions qui, toutes, ont flétri en termes indignes cet acte abominable. Les principales ont été celles de Nancy, organisée par l’Action libérale, à laquelle 4000 personnes ont pris part ; celle de Lille où la Patrie française a réuni 4000 personnes (j’ai lu même, dans certains journaux, 7000 personnes) à l’hippodrome ; celle de Saint-Dié où 2000 personnes réunies dans la salle même où devait parler l’abbé Delsor, ont protesté énergiquement contre l’attitude du gouvernement. À L’Isle-Adam, à Paris, à Perpignan, à Grenoble (2000 personnes), à Rouen, à Alençon, etc. etc., on a flétri l’ignoble expulseur ; en dehors de l’Action libérale et de la Patrie française, ce sont la Ligue patriotique des Françaises, la Ligue des Patriotes, des ligues royalistes, la Ligue de l’Appel au peuple, l’Association catholique de la Jeunesse française etc. qui ont soulevé ce magnifique mouvement de patriotisme ; dans certains endroits même, le mouvement a été spontané, et des réunions patriotiques ont eu lieu sans qu’aucune ligue les ait organisées. En face de tout cela, 1400 républicains (1400 traîtres) réunis à Rambervillers, sur la frontière, ont félicité le gouvernement ; il se contente de peu le Bloc ! Le soir, je vais chez M. Bickel qui m’a invité, ainsi que tous ses élèves et anciens élèves, à assister à l’inauguration de sa nouvelle salle d’escrime. Auparavant, je vais à la réunion de la congrégation qui aura lieu désormais le mardi.

Angers, mercredi 3 février 1904

Le matin, je vais me faire couper les cheveux ; ensuite, je vais chercher chez M. Frogé de nouvelles listes de pétition ; il en profite pour me demander instamment d’accepter d’être secrétaire général des Conférences Saint-Vincent-de-Paul de la ville, car le secrétaire actuel, Joseph Perrin, trop occupé depuis la mort de son père, a dû donner sa démission ; je ne veux pas accepter sans avoir réfléchi ; mais je promets d’aller pour aujourd’hui à la place Saint-Martin faire les fonctions de secrétaire provisoire. Je vais voir Joseph Perrin pour m’informer de ce que doit faire le secrétaire général ; celui-ci m’engage à accepter. À 11h ½, je vais à la réunion du conseil particulier place Saint-Martin, et, devant les instances de M. Frogé, je me décide à accepter ce surcroît d’occupations ; par exemple, je vais me faire remplacer comme secrétaire de la Conférence Saint-Serge. Dans l’après-midi, je vais recueillir de nouvelles signatures rue Franklin et passage de Lesseps ; presque tout le monde, hommes et femmes, signe avec enthousiasme ; je puis voir par-là combien les Frères sont populaires. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. Le soir à 8h ½, à la salle des Quinconces, a lieu la grande séance au profit des œuvres du P. Carron, dont le tout-Angers s’occupe depuis trois semaines. La séance débute par un monologue de Baracé ; ensuite, chœur de jeunes filles habillées en « fleurs » accompagné par l’orchestre que dirige M. de Romain ; ce chœur est d’un effet superbe ; il se termine par une apothéose de la « reine » des Fleurs admirablement symbolisée par Denyse de Kergos toute couverte de roses. Après quelques chansonnettes de Roger de Bréon, vient la série de tableaux vivants faits par M. et Mme de La Vingtrie et leurs enfants ; ils représentent différentes scènes du poème de Lamartine « Les laboureurs » que débite M. du Plessis. Enfin, après la quête, on joue Les mardis de la vicomtesse, charmante petite comédie en un acte ; Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Lestivent ; Mme de La Vingtrie celui de la vicomtesse et Mlle Aïda de Romain celui de la baronne de Hautepie ; il y a, en plus, 3 rôles d’hommes qui sont tenus par M. de La Bévière, M. Gasnier et le baron Hamelin ; Marie-Thérèse, comme tous les autres d’ailleurs, s’en tire fort bien. L’affluence était énorme et l’assistance d’un chic ! Toilettes superbes ; le P. Carron a dû faire une recette superbe. Demain, seconde séance.

Angers, jeudi 4 février 1904

Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel je passe un examen de constructions rurales dont je me tire assez bien ; ensuite cours de constructions rurales. L’après-midi, à 4h ½, aux Quinconces, seconde séance au profit des cercles ; on entend, comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier ; puis le tableau vivant des « Saisons » où Marie-Thérèse, habillée de circonstance, figure le printemps ; ensuite Les deux timides, comédiée jouée par De Bréon, Catta, Milleret et De Ferry ; tout est fini à 7h ¼.

Angers, vendredi 5 février 1904

Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame. Cours de législation financière, mais pas de cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas ayant sans doute oublié le cours. Le soir, à 5h, je vais à l’escrime. À 8h ¼, conférence du comte de Castries[11], conseiller général, sur le Maroc, à l’Université ; le conférencier parle d’après des souvenirs personnels de voyage ; il est très intéressant.

Angers, samedi 6 février 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je fais signer à une foule de personnes la pétition pour les Frères, puis je vais prendre des tuyaux sur la réunion de demain ; on me dit que nous y serons nombreux. Il s’agit d’une conférence radicale-socialiste que doit faire le sénateur du bloc Béraud et le député Mas, également du bloc ; on nous a conseillé d’y aller en nombre afin de soutenir un de nos amis qui doit répondre aux blocards. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y remets ma démission de secrétaire de la Conférence Saint-Serge.

Angers, dimanche 7 février 1904

Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Serge où je fais la quête annuelle pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. À 1h ½ ou 2h moins le quart, je me rends aux abords du cirque-théâtre où doit avoir lieu la conférence dont je parlais hier. Petit à petit, arrivent quelques groupes de républicains, mais par contre je remarque fort peu de nos amis ; enfin, je vois Gaudineau, MM. de Villoutreys, Martin, de La Vingtrie, de La Voy, de Rochebouët, de La Perraudière, quelques étudiants : Dupré, du Réau de La Gaignonnière, Lucas, de La Morinière, Nicolle, etc., nous sommes quinze à vingt ; je m’explique ce petit nombre quand j’apprends par Lucas qu’il y a eu contre-ordre, mais le contre-ordre a été donné si tard que certains (moi, par exemple, et ces messieurs) ne l’ont pas reçu ; nous nous demandons si nous entrerons, mais nous sommes d’avis d’entrer en curieux. Les républicains sont exactement 400, c’est maigre pour le cirque où peuvent tenir de 2500 à 3000 personnes ; nous nous groupons sur les stalles de gauche, près de la porte, et la conférence commence. On excuse le sénateur Béraud, qui s’est défilé ; on nomme le bureau, puis Jagot[12] prend la parole, il parle de la nécessité pour le parti républicain angevin de s’unir afin de devenir plus influent ; ce mot, maladroit dans la bouche d’un farouche républicain, est souligné par nos applaudissements ironiques ; alors Jagot, furieux, s’écrie : « Pour vous prouver que nous sommes plus influents que vous ne croyez, je n’ai qu’à rappeler qu’il nous a suffi d’une démarche à Paris pour faire interdire aux troupes les cercles catholiques militaires de France » (on a appris hier, en effet, cette nouvelle et odieuse mesure du général André). Je crie : « Et la liberté de conscience, qu’en faites-vous ? », mes amis m’applaudissent. Alors, c’est dans la salle un tumulte épouvantable ; les républicains se lèvent et nous hurlent les épithètes de « calotins », « aristos » etc. « À bas la calotte ». Nous continuons à crier « Vive la liberté ! ». Alors, notre ami Félix Martin demande la parole ; cela déchaîne la tempête. Des stalles de l’autre côté, des groupes de gens à mines douteuses se détachent et s’élancent sur notre petit groupe ; ils nous entourent et commencent à nous frapper. Alors, nous nous levons tous, et tirant, qui sa canne, qui sa matraque (j’avais une matraque) nous nous préparons à nous défendre. M. Martin nous crie : « Tous dehors » ; nous le suivons, et à travers les rangs des apaches, qui nous frappent et auxquels nous ripostons, nous arrivons à la porte de gauche qui donne sur le vestibule du cirque-théâtre ; mon chapeau tombe et il m’est impossible de le ramasser. Lorsque nous arrivons sur le vestibule où une nombreuse bande d’apaches nous attendait, une lutte terrible s’engage : nous sommes roués de coups de canne, nous en donnons à droite et à gauche de notre mieux. À partir de ce moment (j’avais quitté mon lorgnon qui aurait pu être très dangereux), je ne vois plus autour de moi que poings tendus et cannes levées ; pour éviter et parer les coups qui pleuvent de toute part, j’applique des coups de matraque sur la figure de mes agresseurs ; alors, pour me mettre dans l’impossibilité de me défendre, un individu me prend, par derrière, à bras-le-corps, me tenant les deux bras, pendant que trois ou quatre autres m’assènent sur la tête nue quatre ou cinq formidables coups de canne tellement violents qu’une canne se brise sur ma tête. À ce moment, entre deux coups, je suis stupéfait d’apercevoir sur les marches du cirque Papa, Maman et Marie-Thérèse qui, me voyant dans une aussi épouvantable situation, s’élancent à mon secours sans calculer le danger. Maman a à la main mon casse-tête et en frappe l’individu qui me tient, au bras ou à l’épaule ; Papa le prend par le bras et Marie-Thérèse, qui crie à tue-tête « C’est mon frère, mon frère », reçoit un coup de poing dans le dos ; il est vrai que ses ongles font de la bonne besogne, elle m’a même assuré qu’elle a mordu un apache. Cependant, un individu plus charitable m’a tendu un chapeau qui gisait par terre, et, enfin délivré de mon crampon, je descends les marches du cirque pendant que Maman désigne ce drôle de citoyen à la police qui l’arrête ; mais elle est elle-même arrêté par le commissaire central en personne qui l’a vue se servir du casse-tête, arme prohibée. La figure rouge, paraît-il, comme une pivoine, les cheveux en désordre et les habits en triste état, privé de ma canne matraque qui est restée dans la mêlée comme mon chapeau, je me dirige avec les autres réacs et Maman, Papa et Marie-Thérèse vers le commissariat de police de la place de la République. J’ai, heureusement, à mettre sur ma tête le melon qu’un apache moins brute que les autres m’a tendu et qui est très propre. Je m’informe alors du sort de mes amis ; j’apprends que la plupart n’ont pas été mieux traités que moi : Du Réau de La Gaignonnière[13] a la figure labourée par les ongles, et un torticolis que lui a valu un coup dans le coup ; de plus, il a été empoigné à l’oreille (qui est blessée) et n’a été délivré que grâce à M. de Villoutreys[14] qui, avec sa canne, a fait lâcher prise à son agresseur ; Lucas a une égratignure à l’oreille ; de plus, il a reçu des coups dans le dos et a été lancé en avant sur l’escalier du cirque (il a eu la chance de tomber sur ses 2 pieds). Deux petits jeunes gens du peuple qui étaient avec nous ont eu le même sort, mais l’un d’eux, moins heureux que Lucas, est tombé sur le ventre. Nicolle (je l’ai su depuis) a reçu derrière la tête un violent coup de canne qui lui a occasionné, quand il a été rentré chez lui, une violente hémorragie etc. etc. Quant à nos adversaires, nous ne savons pas quel a été sur eux l’effet de nos ripostes. Je sais qu’un personnage inoffensif, le caissier du cirque, a reçu dans la figure un coup de poing qui l’a fait saigner ; il dit que c’est un des nôtres qui le lui a asséné ; c’est bien possible, mais celui qui l’a asséné n’en est guère responsable car, dans l’affreuse mêlée qui s’est produite, il était bien difficile de voir qui était là pour nous frapper ou qui y était par devoir. Je m’occupe aussi de savoir par quel prodige ma famille, à qui je n’avais pas soufflé mot de la conférence et de la manifestation qui se préparaient, s’est trouvée devant le cirque au moment tragique, et j’ai bientôt la clef de l’énigme. Vers 2h ¼, Nicolle et Lucas (à qui j’avais pourtant dit que je ne parlais pas, chez moi, de la manifestation), sont venus à la maison pour me porter le fameux contre-ordre auteur de tout le mal ; ne me trouvant pas, ils ont dit au domestique de me prévenir qu’ils étaient passés me dire de ne pas aller au cirque (il était bien temps !) ; Martin n’a eu rien de plus pressé que d’aller rapporter la chose à Papa et à Maman. Ceux-ci ont compris alors qu’il y avait une réunion au cirque et qu’une manifestation s’organisait à laquelle je devais prendre part ; et ils sont partis pour le cirque espérant y arriver à temps pour me prévenir du contre-ordre et m’empêcher d’y entrer ; Maman, flairant une bagarre, a pris le casse-tête que je m’étais bien gardé d’emporter et, à peine furent-ils arrivés devant le cirque qu’ils entendirent les hurlements qui précédèrent notre violente expulsion ; un instant après, ils virent deux femmes (deux blocardes) sortir affolées du cirque en criant « On se bat » ; tout de suite après, ils virent M. de La Vingtrie dégringoler les marches sans chapeau, essoufflé et rouge comme une pivoine, une moitié de matraque à la main ; enfin, le grand flot, Maurice Lucas à qui Maman demanda « Antoine est-il dedans » et les autres. Sur la réponse affirmative de Maurice Lucas, Maman s’élança en avant et m’aperçut dans le vestibule me débattant contre mes agresseurs… Une fois arrivés au commissariat avec MM. de Villoutreys, de Rochebouët, du Réau de La Gaignonnière, les deux jeunes gens du peuple, un monsieur dont je ne sais pas le nom et l’individu qui m’avait pris à bras-le-corps (c’est un nommé Colin, machiniste du théâtre et du cirque, 29 ans), on prend nos noms : celui de Maman et celui de La Gaignonnière contre lequel un blocard qui l’a frappé, mais auquel il a vigoureusement riposté, a l’audace de porter plainte ! Je m’assure de mes témoins, et je n’ai pas de peine à les trouver car tout le monde m’a vu, afin de pouvoir poursuivre Colin ; celui-ci, d’ailleurs, reconnaît qu’il m’a tenu pour m’empêcher de me défendre pendant que d’autres me frappaient, mais il se défend de m’avoir frappé lui-même. Se voyant pincé, il est assez penaud et craint que ma poursuite ne lui fasse perdre sa place de machiniste. Je suis décidé à ne pas le lâcher si l’on poursuit Maman ; si l’on abandonne la poursuite contre Maman, je ne maintiendrai pas ma plainte. Pendant que nous sommes au commissariat, nos amis stationnent devant la porte et demandent la mise en liberté de Maman, qu’on leur refuse. Le commissaire central désirant nous entendre lui-même, on nous fait aller au commissariat central rue David ; là, après avoir attendu au moins une heure, nous finissons par être interrogés par le commissaire central, les uns après les autres ; il nous fait signer nos déclarations ; je porte plainte contre Colin, Maman sera poursuivie ; mes témoins sont entendus eux aussi. Nous rentrons à 7h moins le quart, et nous nous habillons bien vite pour aller dîner chez les Follenfant où il y a une quinzaine d’invités. Maman, fatigué, se fait excuser. Il n’est question, à table, que des événements de l’après-midi. Papa charge Me Follenfant[15] de défendre Maman. Une importante nouvelle qui nous est arrivée tout à coup est la rupture des relations diplomatiques entre le Japon et la Russie ; c’est donc la guerre à brève échéance ; c’est le Japon qui aurait pris l’initiative de la rupture.

François de Villoutreys de Brignac (1873-1956) – Album du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) circa 1900 (Base de données généalogiques Roglo)

Semaine du 8 au 14 février 1904

Angers, lundi 8 février 1904

Le Matin, je lis dans le Maine-et-Loire le compte-rendu exact des incidents d’hier ; quant au Patriote de l’Ouest qui porte bien mal son nom puisqu’il est socialiste et dreyfusard, il invente les mensonges les plus fantaisistes : Maman aurait brandi d’un air tragique le casse-tête et serait venue à la conférence exprès pour occire les mécréants républicains ; elle aurait ensuite essayé de faire prendre ce casse-tête pour un… chapelet (!!!). Enfin, si nous nous trouvions à la réunion, c’est pour entendre M. Mas, député de Montpellier, notre compatriote, dit l’infâme journal, et même… notre parent (c’est la 1ère nouvelle)[16]. Tout cela ne signifie rien et tous les gens de bonne foi considèreront ces blagues comme histoires à dormir debout. Il accuse, ce qui est plus grave, le groupe des opposants d’avoir provoqué la colère des républicains et le rend responsable de ce qui s’est passé ; il est, au contraire, plein d’indulgence pour ces bons républicains qui nous ont assommés ; c’est une singulière manière d’intervertir les rôles ! Le Petit courrier raconte impartialement les faits. À 1h ½, malgré une tempête épouvantable de vent, de grêle et de pluie, je vais chez M. Frogé qui me remet la liste des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, je vais chez M. de La Voy savoir si le chapeau que j’ai rapporté hier est bien à lui ; son domestique me dit que oui. Ensuite, leçon de chant. Le soir, à cause de la tempête qui fait pleuvoir ardoises et cheminées, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis. Maman reçoit avis d’avoir à se présenter demain devant le Tribunal correctionnel ; on se presse joliment !

Angers, mardi 9 février 1904

Suite des plaisanteries de mauvais goût du Patriote : il paraît que la haute société d’Angers, violemment émue par l’arrestation de Maman, se propose de lui offrir un thé d’honneur au cours duquel on lui remettra solennellement un casse-tête en argent, produit d’une collecte faite dans les salons de l’aristocratie angevine. Peut-on être plus inepte ? Je vais aux 3 cours habituels de doctorat et au cours de licence. À 1h, Maman comparaît devant le Tribunal correctionnel. Je ne raconte pas l’audience, à laquelle, d’ailleurs, je n’ai pas pu assister à cause de mes cours ; je collerai dans mon journal le compte-rendu que ne manquera pas d’en donner le Maine-et-Loire de demain. Elle attrape 30 fr. d’amende, avec la loi Bérenger. Il paraît que le président, M. Jousseaume, notre voisin, a été très courtois. Le soir, nous allons tous en soirée chez les Fauvel où est réunie à peu près toute l’Université. Il y est souvent question des événements de dimanche et de leur suite.

Angers, mercredi 10 février 1904

Voici le compte-rendu du Maine-et-Loire ; il est exact :

Coupure de presse du Maine-et-Loire collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 10 février 1904

Quant au Patriote, il continue à blaguer et à dire que voici Maman mise au rang des martyrs par le clan clérical etc. etc. Le Petit courrier raconte assez exactement les faits. Dans l’après-midi, je vais au parquet pour demander quelle suite on compte donner à ma plainte contre Colin ; du moment que Maman a été poursuivie, je ne lâche pas mon agresseur, et si le parquet ne le poursuit pas, je le poursuivrai par voie de citation directe. Le substitut Millet, qui me reçoit en l’absence du procureur de la République, me dit que Colin passera demain devant le Tribunal de simple police de son canton, sous l’inculpation de violence légère ; il me semble que le fait de me tenir à bras-le-corps pendant que d’autres me frappaient, et avec l’intention évidente de m’empêcher de me défendre, est plus qu’une violence légère et mériterait bien le Tribunal correctionnel ; mais je ne veux pas insister et, somme toute, je dois me montrer satisfait que, vu les temps où nous vivons, le parquet donne une suite quelconque à ma plainte. Le soir, nous disons au revoir à Tante Josepha qui part pour Lyon afin d’assister aux derniers moments du beau-frère de l’Oncle Paul, M. Charles Thomas, âgé de 78 ans, qui est au plus mal. La nouvelle des premières hostilités entre Russes et Japonais arrive aujourd’hui ; les Japonais, sans déclaration de guerre, ont attaqué la nuit, à l’improviste, dans la rade de Port Arthur, la flotte russe et lui ont fait du mal ; de plus, les navires japonais ont bombardé Port Arthur. Qui sait si, par le jeu des alliances, nous ne serons pas amenés à intervenir dans cette guerre ? Quoi qu’il en soit, tous nos vœux doivent aller à la Russie, non seulement parce qu’elle est notre alliée, mais parce qu’elle a fait preuve d’une grande modération dans les négociations, et surtout parce qu’elle est le boulevard de l’Europe contre le monde jaune.

Angers, jeudi 11 février 1904

Cours d’économie politique et de constructions rurales le matin ; l’après-midi, je vais voir M. François de Villoutreys, que je ne rencontre pas, M. de Rochebouët, conseiller général, que je rencontre, et Jacques Hervé-Bazin, que je vois dans sa chambre d’où une grippe l’empêche de sortir depuis plusieurs jours. Le soir, nous allons tous à la soirée de Madame Baugas qui réunit l’Université ; à 10h, Marie-Thérèse et moi partons pour aller à la soirée dansante de Madame de Kergos où il y a, environ, 100 personnes ; j’y retrouve mon ancien camarade de Sainte-Croix François d’Aboville[17] que je n’avais pas revu depuis le collège ; il est sous-lieutenant au 65ème de ligne à Nantes.

Angers, vendredi 12 février 1904

Le matin, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, deux cours de législation industrielle. J’apprends par le Maine-et-Loire que Colin a été condamné à une journée de travail (dont la valeur, d’après la loi, est de 1 fr. 50, je crois) ; il faut avouer qu’il s’en est tiré à bon compte. Quant à Maman, elle reçoit, depuis mardi, des quantités de visites ou de cartes de félicitations. Dans l’après-midi, je vais m’entendre avec M. Frogé au sujet des convocations à la réunion des Conférences Saint-Vincent-de-Paul qui aura lieu le 1er dimanche de carême et aussi au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous.

Angers, samedi 13 février 1904

Cours d’économie politique de licence. Le soir, nous recevons une cinquantaine de personnes : la Faculté, et, en plus, les Follenfant, les La Villebiot et les Padirac ; il y a plusieurs morceaux de piano et de chant.

Angers, dimanche 14 février 1904

Le matin, je vais à la messe de onze heures à Notre-Dame. L’après-midi, je prépare un grand nombre de convocations pour la réunion de dimanche prochain. Je vais au salut à l’Adoration. Après le salut, nous allons sur les quais voir la crue de la Maine ; la Maine est à 5m30 à l’étiage du pont du centre, les bateaux ne peuvent plus passer sous les ponts, c’est la plus forte crue depuis 1897.

Semaine du 15 au 21 février 1904

Angers, lundi 15 février 1904 (lundi gras)

Le matin, je vais aux Ponts-de-Cé voir la crue de la Loire ; au pont de Dumnacus, il y a 4m50 à l’étiage, et encore le fleuve commence-t-il à baisser ; il a été à 4m60. L’après-midi, j’avance beaucoup mes convocations. À 4h, leçon de chant ; à 5h ½, je vais faire ma visite de digestion à Mme Fauvel.

Angers, mardi 16 février 1904

Le matin, j’achève les convocations ; il y en a 300 environ. L’après-midi, je vais voir la Maine qui est à 5m50 et qui monte toujours, car la pluie ne cesse pas. Quant à la Loire, on annonce que le maximum de la crue sera demain avec 5m30 aux Ponts-de-Cé ; mais si la pluie continue, il est à craindre que la crue n’augmente encore ; alors, un désastre est à craindre. Nous avons l’oncle Paul et Nénette à déjeuner. À 2h ½, je vais au Patronage Saint-Serge où j’assiste à une pièce à grand spectacle Baudouin III duc de Montrezé et roi de Jérusalem composée par René Couteau tout exprès pour les enfants du patronage ; plus de 60 enfants paraissent sur la scène ; c’est un vrai tour de force… et de patience !

Angers, mercredi 17 février 1904

Je vais à la messe de 8h à l’Université ; mais comme j’arrive trop tard pour recevoir les cendres, je vais les recevoir à Saint-Joseph ; ensuite, je fais différentes commissions en ville ; du pont de la Basse-Chaine, j’admire le spectacle magnifique de la Maine débordée, les immenses prairies de la Baumette, du Bon Pasteur, jusque dans la direction de la Pointe, sont entièrement recouvertes, les levées disparaissent sous l’eau ; on n’aperçoit plus dans les prairies que le haut des arbres, et, de ce lac, poussées par le vent d’ouest, de grosses lames s’élèvent et vont frapper les quais, on dirait un golfe et la mer ; en attendant, l’inondation n’est pas près de finir, et le niveau des eaux, tant en Maine qu’en Loire, monte toujours. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion à Madame Baugas ; à 5h ½, cours de religion.

Les inondations à Angers en février 1904 – Carte postale d’époque (site internet Delcampe.net)

Les nouvelles du théâtre de la guerre arrivent en Europe dénaturées par les agences anglaises, en sorte qu’il est très difficile de connaître la vérité ; ainsi, on n’est pas encore fixé sur la manière dont a tourné la première attaque de Port-Arthur ; les Japonais en ont fait une victoire ; les Russes assurent que l’attaque a échoué et que la flotte japonaise a été fortement endommagée ; ce qui me fait penser que les Russes disent vrai, c’est que, depuis lors, la flotte japonaise n’a plus été aperçue ; elle doit, sans doute, réparer ses avaries. Que deviendra cette guerre ? Des interventions se produiront-elles ? Si l’Angleterre s’unit au Japon, notre alliance avec la Russie nous obligera à nous unir à elle, quoiqu’en disent les journaux radicaux-socialistes et socialistes qui trouvaient bon de voir le tsar venir saluer Marianne, mais qui sont d’avis maintenant de dénoncer l’alliance, et par conséquent, de violer un serment national ! Ce qu’il y a de plus inquiétant encore que le conflit russo-japonais pour la paix européenne, c’est l’insurrection macédonienne qui est sur le point de recommencer. L’année dernière, l’Autriche-Hongrie et la Russie ont réussi à empêcher une conflagration générale dans les Balkans en imposant un programme de réformes à la Porte, et en pesant sur la Bulgarie pour l’empêcher de se joindre aux insurgés macédoniens. Mais, actuellement, la Porte, comme toujours, n’a pas appliqué les réformes, et, d’autre part, la Bulgarie sentant que la Russie occupée en Extême-Orient ne pourra la frapper que d’un bras, est prête à faire la guerre à la Turquie dès que la Macédoine se soulèvera, et ce sera bientôt sans doute. Qu’en résultera-t-il ? Une guerre générale dans les Balkans probablement ; et, alors, l’Autriche, à défaut de la Russie, sera forcée d’intervenir, et qui sait où tout cela nous mènera ? L’Italie ne paraît pas enchantée de la perspective d’une intervention autrichienne ; elle pourrait fort bien ou s’y opposer ou intervenir de concert avec l’Autriche. Quant à l’Angleterre, c’est elle qui, après avoir excité le Japon contre la Russie, excite maintenant les insurgés macédoniens en leur fournissant armes et subsides, et cela afin de pêcher en eau trouble.

Angers, jeudi 18 février 1904

Le matin, cours habituels. À 11h, Marie-Thérèse nous quitte ; elle repart pour Sainte-Croix après un séjour de près de deux mois à Angers ; c’est avec un grand regret que nous la voyons repartir. L’après-midi, je retourne aux Ponts-de-Cé où l’inondation a fait de grands progrès depuis lundi ; il y a aujourd’hui 5m10 au pont de Dumnacus ; l’inondation de 1897 est dépassée, et il faut remonter à 1872 pour trouver une aussi forte inondation ; on commence à craindre pour la solidité des levées de la Loire. Aux Ponts-de-Cé, le spectacle est impressionnant ; sur une largeur de près de 3 kilomètres, on ne voit que de l’eau ; toutes les rues des Ponts-de-Cé sont envahies, sauf la rue centrale ; dans les jardins, on n’aperçoit plus que le haut des arbustes hors de l’eau. Pour peu que le fleuve monte encore, il faut s’attendre à des désastres comme en 1856. Tante Josepha est rentrée ce matin de Lyon où elle a enterré son beau-frère ; elle est allée à Saint-Étienne voir les Delestrac.

Angers, vendredi 19 février 1904

Le matin à 10h ½, cours de M. Baugas (doctorat) ; l’après-midi, 2 cours de M. Coulbault ; ensuite, je vais faire signer la pétition pour les Frères dans le fond de la rue Franklin ; puis je vais voir la Maine qui est à près de 6 mètres ; les rues voisines des quais sont envahies, et il a fallu installer des planches sur des pilotis pour pouvoir passer. Le soir à l’Université, conférence de l’abbé Marchand, qui a été pendant plusieurs années vicaire à Londres, sur « La religion à Londres » ; il s’appuie sur deux enquêtes faites l’une par M. Booth, l’autre par le Daily News, avec le plus grand soin dans tous les quartiers de l’immense ville et qui ont prouvé sur près de 5 000 000 d’habitants, 800 000 au plus (et encore compte-t-on parmi ceux-ci les étrangers) fréquentent habituellement le dimanche une église ou un temple quelconque, même des religions les plus extravagantes comme les Salutistes, même des Juifs ; c’est un résultat navrant qui contraste avec l’apparence recueillie qu’offre Londres, comme toutes les villes anglaises, le dimanche ; l’abbé Marchand estime que les ¾ des habitants de Londres vivent en dehors de toute religion.

Angers, samedi 20 février 1904

Cours ordinaires ; après le cours de zootechnie générale, examen sur cette matière, je m’en tire moyennement. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 21 février 1904

Joseph Zamanski (1874-1962), industriel, responsable à l’Association catholique de la Jeunesse française

Le matin à 7h ½ à la cathédrale, chapelle de Notre-Dame de la Pitié, a lieu la messe trimestrielle pour les membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Serge. Ensuite, à 4h ½, j’assiste avec Papa, dans l’ancienne église Saint-Martin restaurée par l’externat Saint-Maurille, à une grande réunion de la jeunesse catholique organisée par la commission des patronages d’Angers ; un millier de jeunes gens et du diocèse appartenant tous à l’association sont venus entendre deux beaux discours de M. Couteau et de M. Zamanski[18], du comité central. Couteau nous raconte le fonctionnement des patronages et de toutes les œuvres qui y sont annexées : mutualités qui assurent un petit capital à l’ouvrier qui, depuis son enfance, a versé une très légère somme chaque semaine, sociétés de gymnastique etc. M. Zamanski, avec une parole ardente et concise, nous raconte les grands services que notre association a rendus à Paris au moment où les églises étaient envahies par les apaches au mois de juin, les rudes raclées que nos amis parisiens leur ont administrées ; puis, il trace le programme d’action religieuse et sociale de l’association et annonce qu’un grand congrès où seront convoqués tous les groupes de l’Association catholique de la Jeunesse française se tiendra dans 3 mois à Arras pour étudier la question de la « mutualité » comme celui de Chalon, l’année dernière, a étudié la question des syndicats ; c’est ainsi que se forme le corps de doctrines sociales de notre association ; la question des syndicats a été résolue après trois jours d’une discussion au cours de laquelle on a entendu les maîtres de la science sociale, dans le sens de la liberté. Pour préparer le congrès d’Arras, tous les groupes de la Jeunesse catholique vont être appelés à étudier la question de la mutualité ; c’est dans ce but que se tiendra le 5 et le 6 mars au Mans un congrès régional de l’union régionale de l’Ouest (j’espère pouvoir y assister). Le discours de Zamanski est littéralement haché d’applaudissements frénétiques, et l’on sent bien que tous ces jeunes gens catholiques, à quelque classe sociale qu’ils appartiennent (fils de nobles, de bourgeois, d’ouvriers, de paysans) sont intimement unis dans un même amour de l’Église, de la France et dans un même désir de faire quelque chose pour leur salut. Les questions politiques ne nous divisent pas, car il y a place, dans notre association, pour toutes les opinions politiques, pour la raison bien simple qu’on ne s’en occupe pas ; on ne s’occupe que des questions religieuses et sociales ; c’est ainsi que les Catholiques monarchistes, les Catholiques républicains et les Catholiques bonapartistes s’unissent ici sur le terrain catholique, sans rien abandonner au-dehors de leurs revendications politiques. La réunion se termine, comme elle a commencé, par l’exécution du « chant patriotique catholique » et par une sonnerie de clairon en l’honneur du drapeau. Le soir, après dîner, j’assiste à l’assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul du 1er dimanche de carême ; j’y remplis mes fonctions de secrétaire.

Semaine du 22 au 28 février 1904

Angers, lundi 22 février 1904

Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je vais chez le dentiste, puis, à cinq heures, à l’escrime. Le soir, Conférence Saint-Louis. Gaudineau fait une intéressante étude de la question des « retraites ouvrières » ; j’avais eu l’idée de faire ce travail et j’avais même fait quelques recherches dans ce but lorsque j’ai appris que Gaudineau l’avait retenu. Il le traite, dans le fond, absolument comme je l’aurais traité, c’est-à-dire il repousse, au nom de la liberté et du droit de propriété, l’idée de la retraite obligatoire imposée à tous par l’État s’exerçant, avant tout par une bonne législation accordant la liberté la plus complète et même des privilèges (il ne faut pas avoir peur de ce mot) aux institutions libres créées pour assurer une retraite à ceux qui leur auront versé une certaine somme (très minime) pendant un temps donné, et aussi, provisoirement du moins et pour mettre la chose en train, par des subventions comme en Belgique. Certains, De Saint-Pern et Lebreton notamment, sont partisans du principe de l’obligation, qui, disent-ils, n’entraîne pas nécessairement la création d’une nouvelle institution d’État, car l’État peut fort bien décider que tous les citoyens devront s’assurer une retraite, en les laissant libres pour le choix de l’institution à laquelle ils voudront s’adresser ; c’est vrai, mais le principe de l’obligation n’est pas moins contraire à la liberté et au droit de propriété. Je sais que la question de savoir si l’on doit se ranger au principe de l’obligation ou rester fidèle au principe de la liberté est très discutée, même entre Catholiques. Pour ma part, j’aime mieux m’en tenir à l’idée de liberté (c’est, d’ailleurs, par le développement de l’association libre que les royalistes comptent résoudre cette question des retraites ouvrières).

Angers, mardi 23 février 1904

Cours habituels matin et soir. Après les cours du soir, je vais à Saint-Serge m’entendre avec le vicaire M. Pineau qui doit me donner des indications pour une 3ème liste que je dois fournir à Mme René Bazin pour l’Œuvre de la presse pour tous. À 5h, escrime.

Angers, mercredi 24 février 1904

On apprend aujourd’hui une victoire russe : les Japonais ayant tenté une nouvelle attaque de nuit contre Port-Arthur ont été repoussés avec perte, tant mieux ! Je remets à Mme Bazin une 3ème liste pour l’Œuvre de la presse pour tous

Angers, jeudi 25 février 1904

Cours d’économie politique de licence, mais pas de cours de constructions rurales, presque tous les élèves de l’École d’Agriculture étant aujourd’hui en excursion agricole à une ferme du duc de Plaisance, député. Je fais deux visites à Mme de Kergos, qui je ne rencontre pas, et à Mme Robiou du Pont que je rencontre. À 5h, escrime. Le soir, sermon à la cathédrale.

Angers, vendredi 26 février 1904

Cours ordinaire de doctorat. Après les cours, pendant une affreuse tourmente de neige, je fais les convocations pour le conseil particulier du mercredi. Le soir, malgré la neige, je vais à la conférence de M. René Bazin sur « Les compagnes de la vie », c’est-à-dire les femmes, et leur rôle dans le foyer ; M. René Bazin n’est pas heureux, ce soir, il ne dit que des banalités. Une grosse nouvelle qui soulève une grande émotion depuis hier est celle qui nous arrive de Dijon : 58 séminaristes qui devaient recevoir le sacrement de l’Ordre demain ont demandé à leur évêque Mgr Le Nordez[19] de vouloir bien renvoyer cette cérémonie jusqu’après les fêtes de Pâques, parce qu’ils ne se sentaient pas, en ce moment, dans les dispositions nécessaire pour bien recevoir ce grand sacrement ; l’évêque a refusé, et a répondu à une nouvelle demande des séminaristes en renvoyant du séminaire cinq d’entre eux pris au hasard, et en supprimant les bourses à tous ceux qui en bénéficiaient. Alors, tous les élèves du séminaire (au nombre de 83) ont déclaré se solidariser avec leurs camarades, et ont quitté le séminaire. Parmi les ordinands, certains ont dit qu’ils voulaient bien être ordonnés tout de suite, mais par un autre évêque que Mgr Le Nordez. Et maintenant, quelle est la raison de cette attitude qui, au premier abord, ressemble à un acte de révolte ? Oh, elle est bien simple ! Les séminaristes ne veulent pas être ordonnés prêtres par un évêque qui est l’objet d’une accusation terrible contre laquelle il n’a pas jusqu’à présent protesté : Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, est accusé d’être franc-maçon !!! Pas plus que les séminaristes, pas plus qu’aucun des journalistes catholiques qui se sont occupés ces jours-ci de cette affaire, je ne préjuge rien ; Rome, sans doute, donnera son jugement que tout bon Catholique doit attendre. Mais il m’est bien permis de me rappeler l’attitude, plus qu’étrange pour un évêque, qui a été celle de Mgr Le Nordez dans certaines circonstances : il y a deux ans, deux bénédictins chassés de leur couvent par la persécution traversaient le diocèse de Dijon ; ils avaient reçu asile chez un grand propriétaire du pays ; tout à coup, Mgr Le Nordez leur fit savoir qu’il ordonnait aux curés de son diocèse de considérer comme nul leur celebret, c’est-à-dire qu’il leur interdisait de dire la messe dans le diocèse de Dijon ; et cela, évidemment, pour la seule raison qu’ils appartenaient à une congrégation non autorisée ; le désir de faire sa cour au gouvernement franc-maçon passait pour Mgr Le Nordez bien avant le respect que tout le monde, et surtout un évêque, doit avoir pour des religieux proscrits ! Je me souviens des ardentes polémiques que souleva cet acte bien peu épiscopal. Les habitants de Dijon en connaissaient sans doute bien d’autres sur le compte de leur évêque, car il ressort de toutes les correspondances de cette ville que Mgr Le Nordez est mis véritablement en interdit par les Catholiques de sa ville épiscopale. On ne va plus à la cathédrale parce qu’il s’y trouve ; l’autre jour, au moment où il montait en chaire, un grand nombre de Catholiques quittèrent ostensiblement l’église tandis que d’autres sifflaient et criaient « Démission » ; ces derniers ont certainement eu tort car on ne doit, sous aucun prétexte, se livrer à des manifestations dans une église mais ce fait indique bien que l’attitude plate de leur évêque vis-à-vis du gouvernement les a exaspérés. Après tout ce que je viens de rappeler, et en présence de l’accusation qui n’a pas été démentie, on comprend parfaitement que les séminaristes de Dijon aient désiré attendre pour recevoir le grand sacrement de l’Ordre !

Mgr Albert Le Nordez (1844-1922), évêque de Dijon – Wikipédia

Angers, samedi 27 février 1904

Cours habituels le matin ; l’après-midi, je vais me confesser, je vais travailler à la Bibliothèque municipale et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’incident de Dijon continue à faire beaucoup de bruit ; mais une cinquantaine de séminaristes ayant atteint leur but, qui était de faire retarder leur ordination, ont réintégré le Grand séminaire. Il faut dire aussi que le gouvernement, sans attendre un jour, sans se demander si les séminaristes comptaient rentrer au séminaire, a déclaré qu’il allait les appeler sous les drapeaux pour compléter leur temps de service, nouvelle manière de s’ingérer dans une question toute religieuse. Cette affaire de Dijon est profondément malheureuse. Elle prouve combien les Catholiques sont divisés, combien peu de confiance ils ont souvent dans leurs évêques ! Il fait bien dire que, dans bien des cas, les évêques n’ont rien fait pour mériter leur confiance, et, outrepassant les conseils de ralliement de Léon XIII, se sont mis à plat-vendre devant le gouvernement afin que personne ne puisse mettre en doute leur attachement profond à nos institutions républicaines ! Cet attachement a paru quelque fois être plus fort que leur amour de la justice et de la religion persécutée. On comprend conc que les évêques qui ont pris une pareille attitude n’aient pas la confiance des Catholiques. En tout cas, cet état d’esprit est le résultat le plus clair de la politique de ralliement à la république si fort préconisée par Léon XIII et par le cardinal Rampolla ! Aujourd’hui, à Rome, on commence à reconnaître que les Catholiques les plus clairvoyants sont ceux qui ont refusé de la suivre ; et, depuis l’avènement de Pie X, des feuilles royalistes ont eu des encouragements du pape, le Mémorial des Pyrénées­, par exemple. Pie X demande aux Catholiques français de s’unir mais sur le terrain catholique qui est assez large pour que tous les Catholiques puissent y trouver place sans abandonner leurs convictions politiques, et non sur le terrain constitutionnel qui excluait les Catholiques monarchistes. Ainsi entendue, l’union ne peut être que féconde. Pour moi, je crois que l’union est possible, non seulement entre Catholiques, mais même entre libéraux ; pour cela, il n’y a qu’à chercher à unir les hommes de divers partis politiques et religieux sur les questions sur lesquelles ils ont une opinion commune, en laissant de côté, dans leurs discussions, les questions qui les divisent ; un royaliste, par exemple, est en même temps catholique ; sur le terrain catholique, il s’unit aux Catholiques qui n’ont pas la même opinion politique que lui, mais qui ont une foi commune avec lui à défendre, c’est, je crois, la pensée de Pie X ;  mais ce royaliste et les Catholiques non royalistes avec lesquels il s’est uni ont tous l’amour de la liberté, de la patrie, de la propriété, qui leur est commun avec beaucoup d’autres hommes qui ne sont ni catholiques ni royalistes ; tous ces hommes recherchent les points qui les unissent et, sur le terrain de la liberté, de la propriété, du patriotisme, forment le vaste bloc des libéraux, des patriotes, sans avoir pour cela rien abandonné de leurs opinions politiques ou religieuses, et, tout en luttant pour leur triomphe en-dehors de la vaste ligue dont je parle. L’Action libérale populaire, La Patrie française, si elles ne se plaçaient pas sur le terrain constitutionnel, pourraient réaliser cette union de tous les libéraux, de tous les patriotes ; malheureusement, ces deux ligues se sont placées sur le terrain constitutionnel ; elles écartent donc les monarchistes. Mais je ne serais pas surpris que l’Action libérale populaire fût amenée, sur l’inspiration de Rome, à modifier dans le sens que j’indique son terrain d’action ; je le désire bien vivement ! Quel bloc libéral on pourrait avoir alors ! Les Catholiques formeraient une aile de cette immense armée, et les royalistes un corps d’armée !

Angers, dimanche 28 février 1904

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène faire une jolie promenade dans la campagne sur la route d’Epinard. Ensuite, je vais au Salut à l’Adoration. Le soir, j’assiste au Cirque-théâtre à une représentation du drame Les Deux gosses qui fit tant de bruit il y a quelques années. L’oncle Paul et Tante Josepha sont rentrés hier de Paris ; ils ont vu le lieutenant-colonel Lenoir, chef du personnel du génie au Ministère de la Guerre, et le général Joffre[20], directeur de ce même personnel, tous deux amis de l’oncle Paul ; c’est surtout pour des questions de service que ces messieurs avaient prié l’oncle Paul d’aller les voir, pour désigner quelques officiers de génie qui vont partir pour l’Indo-Chine où l’on envoie des renforts en prévision de complications possibles. L’oncle Paul, d’après ce que lui ont dit ces messieurs, ne s’attend pas à rester longtemps à Angers, car, d’après une mesure nouvelle, les colonels du génie ne doivent pas rester beaucoup plus de deux ans à la tête des régiments, de façon à ce que les 37 colonels puissent tous ou à peu près tous commander un des 7 régiments de l’arme. Il faut donc nous attendre à voir l’oncle Paul nous quitter dans quelques mois pour aller, à la tête de quelque importante direction, attendre ses étoiles ; ce départ sera pour nous un vrai chagrin !

Le maréchal Joseph Joffre (1852-1931) par Henri Jacquier en 1915 – Wikipédia

Semaine du 29 février 1904

Angers, lundi 29 février 1904

Voilà une date que je n’avais pas vue depuis huit ans ; dans quatre ans, quand je la reverrai, où serai-je, que ferai-je ? Si Dieu d’abord me prête vie et s’il me permet de réaliser mes projets, je serai sans doute à Ille où je m’occuperai d’agriculture, et aussi de propagande religieuse et politique ; je serai peut-être marié, enfin, qui sait ? Nous jouirons peut-être d’une paix religieuse, sociale et politique à laquelle nous aurons aspiré pendant trop longtemps. Il y a quelques jours, à propos de la proclamation par le pape de l’héroïcité des vertus du curé d’Ars, présage de sa prochaine béatification, le journal catholique La Vérité française rappelait une prédiction de ce vénérable, très consolante pour nous : en 1845, une jeune fille qui désirait entrer au couvent alla demander au saint curé de la conseiller sur l’ordre qu’elle devait choisir et sur sa vocation. Le vénérable la confirma dans sa vocation, et lui conseilla d’entrer dans un ordre où elle est entrée depuis ; puis il lui prédit qu’elle soignerait les blessés dans 2 guerres, qu’elle verrait le XXe siècle ; que les premières années de ce siècle seraient des années de persécution pour l’Église « les années 1, 2, 3, dit-il, seront néfastes, mais dans l’année 4, la persécution, après avoir atteint son apogée, prendra fin ; toutefois, cette année-là, la France aura beaucoup à souffrir des suites d’une guerre civile ou étrangère, mais elle sera sauvée ». Il est à remarquer que la prédiction du curé d’Arts s’est parfaitement réalisée jusqu’à présent ; la religieuse en question a soigné les blessés de la guerre de Crimée et de la guerre d’Italie ; elle a vu le XXe siècle puisqu’elle vit toujours ; les 3 premières années de ce siècle ont été, certes, des années néfastes pour l’Église de France ; enfin, la guerre vient d’éclater ; si la prédiction se réalisé jusqu’au bout, nous serons donc sauvés cette année, mais nous souffrirons des suites d’une guerre ; cela veut-il dire que la guerre d’Extrême-Orient amènera une conflagration générale, comme beaucoup le craignent ? Peut-être ; si cela pouvait nous débarrasser de la hideuse république, j’y souscrirais des deux mains. N’oublions pas que M. Combs enfant, ayant été amené devant le curé d’Ars, celui-ci, à la vue du futur persécuteur, s’écria : « Oh ! Cet enfant ; quel mal il fera à l’Église ! Mais il se convertira ». Il me semble que l’autre prédiction doit se réaliser puisque celle-ci s’est, jusqu’à présent, si bien réalisée.

Statue du curé d’Ars Jean-Marie Vianney (1786-1859) dans de Sermentizon, Puy-de-Dôme – Wikipédia

Le matin, pas de cours de zootechnie, le professeur étant au Congrès des Agriculteurs de France, rue d’Athènes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, Poirier-Coutansais parle sur la mutualité et les sociétés de secours mutuels. Je donne mon adhésion pour le congrès du Mans.

Mars 1904

Semaine du 1er au 6 mars 1904

Angers, mardi 1er mars 1904

Cours habituels. À 5h, escrime.

Angers, mercredi 2 mars 1904

Le matin, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » pour la Conférence Saint-Louis. L’après-midi, à 1h ½, je vais remplir mes fonctions de secrétaire au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. À 5h ½, cours de religion.

Angers, jeudi 3 mars 1904

Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je fais différentes commissions pour Papa qui ne peut pas sortir à cause d’un fort rhume et d’une extinction de voix, je vais porter les bons aux pauvres, travailler à la Bibliothèque municipale ; à l’escrime à 5h ½.

Angers, vendredi 4 mars 1904

Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, j’assiste avec Tante Josepha à une conférence organisée au cirque par la Société de géographie commerciale de l’Anjou sur le Japon d’autrefois et d’aujourd’hui ; le cirque est comble, mais l’orateur ne fait que dire ce que tout le monde, ou à peu près, savait déjà. Il y a quelques projections.

Le Mans, samedi 5 mars 1904

Le matin cours d’économie politique (licence). Je pars par le train de 1h pour le Mans où a lieu cette année le Congrès de l’Union régionale de la Jeunesse catholique de l’Ouest ; je descends avec un grand nombre de congressistes à l’Hôtel de France. Notre première réunion, un simple conseil où on expose la marche de l’association et ses énormes progrès dans l’Ouest en 1903 (84 nouveaux groupes ont été affiliés depuis un an à l’Union), a lieu dans l’ancien hôtel du poète Scarron, chez le chanoine Bruneau, de 8 à 10h du soir ; environ cent cinquante jeunes gens y prennent part ; c’est demain qu’auront lieu les grandes séances.

Maison du poète Scarron, place Saint-Michel au Mans – Wikipédia

Le Mans, dimanche 6 mars 1904

La journée commence par la messe de communion, dite par Mgr de Durfort à la chapelle de la Visitation, à laquelle assistent tous les congressistes déjà arrivés (car quelques-uns n’arrivent que par les trains du matin). À 9h ½, séance d’études à la salle Maupertuis ; elle dure jusqu’au moment du banquet qui a lieu à 11h ½ à l’Hôtel de France ; dans cette séance sont votés les statuts de la nouvelle Union diocésaine de la Sarthe qui vient de se fonder afin de fédérer les groupes de l’Association existant déjà dans ce diocèse, et surtout afin d’en fonder de nouveaux ; M. Bienvenu est élu président ; l’aumônier est le chanoine Bruneau. Dans cette séance, on lit plusieurs intéressants rapports sur le développement de l’Association dans le diocèse du Mans ; ce sont surtout les groupes ruraux qui sont nombreux. On procède à l’élection des membres sortants du comité régional : De Saint-Pern est réélu vice-président, et Gaudineau trésorier ; on élit aussi deux membres du comité. Je retrouve à cette séance le P. Cisternes, qui a été recteur du Collège Sainte-Croix pendant que j’étais pensionnaire de collège, et le P. Carré qui était préfet des études ; je trouve que celui-ci, que je n’avais pas revu depuis lors, a beaucoup vieilli ; c’est sans doute un effet de la pénible situation à laquelle la persécution réduit ces pauvres Pères jésuites. À 11h ½ a lieu le banquet ; il dure jusqu’à 2h environ et réunit tous les congressistes, nombreux toasts ; notamment on remarque celui d’Arnaud[21], président d’un groupe rural à la Genetouse (Vendée), c’est un brave meunier qui parle vraiment fort bien et avec une conviction profonde, il est très applaudi. À 2h ½, seconde séance de travail salle Maupertuis ; Charles Poisson, de Saumur, lit les résultats de l’enquête à laquelle on a procédé dans tous les groupes de l’Union régionale sur la mutualité ; et sur les sociétés de secours mutuels existant ; ensuite, Poirier-Coutansais lit le travail qu’il a déjà lu à la Conférence Saint-Louis sur la mutualité ; ensuite s’engage la discussion ; on discute beaucoup sur la question de savoir si les sociétés de secours mutuels contre la maladie doivent se contenter de servir à leurs membres malades une somme fixe par jour suffisante pour qu’ils puissent faire vivre leur famille, et, en outre, payer eux-mêmes leur médecin et leur pharmacien, ou si elles doivent leur donner une somme moins élevée, mais leur fournir directement et gratis les secours médicaux et pharmaceutiques ; pour ma part, je suis partisan du second système ; on finit par se ranger à l’opinion du meunier Arnaud qui demande que les sociétés de secours mutuels laissent leurs membres payer directement une partie des frais médicaux et pharmaceutiques ; de cette façon, ils seront intéressés à ne pas en abuser ; on émet un vœu dans ce sens. À propos des sociétés qui assurent la retraite en cas d’invalidité ou de vieillesse, on discute le point de savoir si les membres doivent avoir un livret individuel, ou si les cotisations réunies doivent former un fonds commun ; les 2 opinions sont soutenues, mais comme le temps manque pour discuter à fond cette question, on décide de ne pas voter de vœu ; la question sera examinée au Congrès d’Arras. À 5h ½ a lieu le salut à la chapelle de la Visitation. À 8h, ou 8h ¼ pour être plus exact, séance solennelle de clôture salle Maupertuis présidée par Mgr de Bonfils, évêque du Mans ; 1200 personnes environ de la société mancelle y assistent ; on y entend un discours d’ouverture de Normand d’Authon, quelques mots de Bienvenu, une brillante improvisation du meunier Arnaud qu’on oblige, pour ainsi dire, à monter à la tribune ; il improvise un vrai discours de vingt minutes sur les motifs que nous avons d’espérer le salut de la France ; puis un magnifique discours de Jean Lerolle[22] sur l’action religieuse et sociale de notre association ; enfin, Séjourné, président de l’Union diocésaine de l’Orléanais, termine cette joute oratoire par un vibrant discours sur les devoirs des jeunes gens de la jeunesse catholique : énergie et persévérance ; Mgr de Bonfils nous adresse quelques paroles d’édification, puis nous donne sa bénédiction, et chacun rentre se coucher, enchanté d’une journée aussi bien remplie.

Semaine du 7 au 13 mars 1904

Angers, lundi 7 mars 1904

Je pars du Mans, avec quelques autres congressistes, par le train de 8h25 ; à la gare, nous disons « au revoir » à nos amis Lerolle et Séjourné qui repartent pour Paris. J’arrive à Angers à 11h ½. L’après-midi, je prends ma leçon de chant, me fais couper les cheveux etc. Le soir, Conférence Saint-Louis : intéressante étude du P. Barbier sur « L’évolutionnisme et la foi chrétienne » ; il en terminera la lecture lundi prochain.

Angers, mardi 8 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) ; l’après-midi, nous n’avons que le cours d’histoire des doctrines économiques, M. Saint-Maur nous ayant fait prévenir qu’il ne viendrait pas aujourd’hui à cause d’un deuil. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste à une conférence organisée par la Croix-Rouge sur les maladies des armées en campagne par le docteur Quintard, salle des Quinconces. Cette conférence est aussi bien pour les hommes que pour les dames, tandis que les cours que, 3 fois par semaine, la Croix-Rouge fait pour les dames et jeunes filles ne sont pas ouverts aux messieurs. Les dames et jeunes filles qui, après avoir suivi ces cours et leurs applications à une clinique, passeront l’examen requis, obtiendront le titre d’infirmières de la Croix-Rouge. Maman les suit assidûment, comme la plupart des dames d’Angers.

Angers, mercredi 9 mars 1904

Je travaille mon droit matin et soir. Maman est obligé de se mettre au lit à cause d’une brusque fatigue ; le docteur Sourice dit que cette fatigue n’annonce pas l’influenza comme nous l’avons craint, mais qu’elle passera avec un peu de repos.

Angers, jeudi 10 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales ; l’après-midi, je vais un moment au Palais où plaide Hervé-Bazin mais j’arrive trop tard pour l’entendre. Je travaille à mon étude sur les corporations pour la Conférence Saint-Louis ; à 5h ½, escrime.

Angers, vendredi 11 mars 1904

Cours ordinaires ; seulement, ceux de l’après-midi ont lieu dans le cabinet de M. Coulbault, celui-ci, à cause d’une attaque de rhumatisme au pied n’ayant pu sortir de chez lui. Le soir, je vais au sermon dialogué de l’abbé Delahaye à Saint-Serge avec Papa. Au retour, j’apprends que Tante Josepha est venue pour la soirée avec Maman et qu’elle lui a dit, confidentiellement, que l’oncle Paul allait être nommé directeur du génie à Alger ; l’oncle Paul le sait par ses amis le général Joffre[23] et le lieutenant-colonel Lenoir ; c’est une charmante garnison et dont l’oncle Paul est enchanté. Mais la nouvelle doit rester secrète tant que la nomination n’est pas officielle, car le général André, s’il savait que l’on escompte ainsi sa signature, serait capable de la refuser.

Angers, samedi 12 mars 1904

Le matin, je vais à l’Université pour le cours d’économie politique de licence et pour le cours de zootechnie générale, et je n’assiste ni à l’un ni à l’autre, car j’arrive en retard pour le premier et le second n’a pas lieu à cause des 28 jours de M. Brohm. D’ailleurs, le moment de l’examen approche trop maintenant pour que je puisse continuer à suivre les cours d’agriculture ; j’irai le dire demain au P. Vétillart. L’après-midi, je fais plusieurs visites avec Papa, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, je dîne chez l’oncle Paul avec le fils du lieutenant-colonel Lenoir qui fait son service militaire au 135e au peloton des dispensés, et un caporal et un soldat du génie, fils d’amis de l’oncle Paul.

Angers, dimanche 13 mars 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, en me promenant avec Papa, je vois passer la cavalcade organisée à l’occasion de la mi-carême ; elle est assez jolie et très convenable. Ensuite, je vais au sermon à Saint-Joseph, puis je vais voir quelques-uns de mes camarades : Jacques des Loges, Bonnet, Lucas qui est le seul que je rencontre. Je dîne chez M. Jac avec M. Albert et quelques étudiants : Normand d’Authon, Gaudineau, Lucas, Catta etc. On ne se retire qu’à près de onze heures après le thé.

Semaine du 14 au 20 mars 1904

Angers, lundi 14 mars 1904

Le matin à midi, nous recevons à déjeuner l’oncle Paul, tante Josepha, Nénette, De La Villebiot, Hervé-Bazin et De Padirac. Le soir, Conférence Saint-Louis : fin du travail du P. Barbier sur l’évolutionnisme et la foi chrétienne.

Angers, mardi 15 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique ; l’après-midi, cours d’économie politique et d’histoire des doctrines économiques. À 5h ½, escrime.

Angers, mercredi 16 mars 1904

Je travaille le matin dans ma chambre. L’après-midi, je travaille aussi jusqu’à 4 heures, puis je vais faire quelques commissions, et j’assiste, à 5h ½, au cours de religion.

Angers, jeudi 17 mars 1904

Je vais au cours d’économie politique de licence. Le soir à 5h, escrime. Dans la journée, je passe mon temps à écrire des adresses pour les 380 convocations que j’ai à envoyer pour la messe que Monseigneur célèbrera le 27 mars pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, vendredi 18 mars 1904

Cours ordinaires matin et soir. Après le second cours du soir, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 6h ½, nous allons tous chez Tante Josepha lui offrir nos vœux à l’occasion de sa fête ; elle nous annonce que le colonel de Monspey, du 25e dragons, vient de demander sa mise à la retraite à la suite du duel qu’un lieutenant de son régiment, M. de Hillerin de Boistissandeau, vient d’avoir, sans son autorisation, contre un rédacteur de la Petite République qui avait publié plusieurs articles diffamatoires et mensongers sur le régiment ; les officiers demandèrent au ministre l’autorisation de poursuivre ; le ministre ayant refusé, ils ont décidé de se faire justice eux-mêmes, et ont délégué M. de Hillerin, qui a blessé au bras son adversaire ; M. de Monspey, plutôt que de punir cet officier qui a défendu l’honneur du régiment (il a eu tort d’après moi, car le duel ne prouve rien), demande sa mise à la retraite ; c’est Mme de Monspey qui l’a dit à Tante Josepha et la nouvelle sera bientôt connue. L’oncle Paul nous annonce aussi sa prochaine nomination à Alger, qui va paraître incessamment à l’Officiel, et nous invite d’ores et déjà à aller le voir dans sa nouvelle garnison, ce que nous acceptons avec joie. Ce matin, j’avais vu encore ces deux colonels à la tête de leur régiment pendant la revue de la garnison qui a eu lieu au Champ de Mars à la suite d’une alerte de nuit ; ce soir, ils annoncent tous deux leur départ ; avec le colonel Challon, qui a atteint la limite d’âge à la fin de décembre, les 3 colonels d’Angers seront partis presqu’en même temps. Le soir, je vais à la réunion de la congrégation qui a lieu en l’honneur de la fête de Saint-Joseph : sermon du P. Larousse.

Angers, samedi 19 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique (licence) ; je suis à l’Université à 7h du matin pour la messe de communion, et j’attends le cours près de deux heures ; en causant avec Milleret, je découvre qu’il est proche parent de mes cousins d’Appat[24], du Pays Basque. À 10h ½, j’assiste à Saint-Joseph à une messe en musique chantée pour célébrer la fête de Monseigneur, par un chœur de dames et de jeunes filles du monde ; on ne chante que du chant grégorien pour se conformer au récent « motu proprio » du pape. Nous déjeunons tous chez les Magué pour célébrer la Saint Joseph ; nous causons beaucoup d’Alger, de l’Algérie. C’est avec une grande tristesse que nous voyons approcher le moment du départ de l’oncle Paul ; il partira au commencement d’avril, ira passer une semaine à Vinça, et s’embarquera à Port-Vendres afin d’arriver à Alger deux ou trois jours avant le moment de prendre son service (le 20 avril) ; Tante Josepha restera à Angers jusqu’après la première communion de Nénette, à laquelle l’oncle Paul assistera, car il reviendra à ce moment-là pour quelques jours ; puis, tous ensemble partiront définitivement pour leur nouvelle résidence ; ce sera du 10 au 15 juin. L’après-midi, j’achève mes convocations et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 20 mars 1904

Je vais à la messe de 11h à la cathédrale, qui est dite spécialement pour les hommes d’œuvres de la ville ; Monseigneur les a convoqués par paroisse ; ils ont bien répondu à son appel, car la nef et les transepts sont littéralement remplis d’hommes (il doit y en avoir 3000), les femmes ne sont pas admises. Dans le chœur autour de l’autel sont rangées les étendards et les bannières, je tiens celle des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; Monseigneur parle, on chante plusieurs cantiques, les clairons du Patronage Saint-Vincent-de-Paul sonnent aux champs à l’Élévation, et on se retire à plus de midi, enchanté d’une aussi belle manifestation catholique. L’après-midi, je vais la visite des pauvres ; puis, j’assiste avec Papa et une centaine d’hommes la procession de la Vraie-Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour, elle traverse la foire de la place Saint-Laud dans le plus grand calme, la plupart des gens qui sont là se découvrent même au passage du dais. La nouvelle du changement de l’oncle Paul est aujourd’hui officielle, les journaux la publient et elle commence à se répandre en ville. Le soir, je vais en soirée, avec Papa et Philomène, chez le général Lelong[25] ; on ne se retire qu’à plus de minuit ; Maman, très affectée du prochain départ des Magué, s’est excusée.

Semaine du 21 au 27 mars 1904

Angers, lundi 21 mars 1904

L’après-midi, je fais une visite de dégustation à Mme Jac. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis à cause d’un concert qui a lieu aux Quinconces. À 4h, leçon de chant.

Angers, mardi 22 mars 1904

Cours du mardi : 2 d’économie politique de doctorat, 1 de licence, et 1 d’histoire des doctrines économiques. M. Saint-Maur nous ayant dit qu’il ne nous ferait pas cours mardi prochain, nous demandons à M. Baugas de nous faire vendredi le cours qu’il nous aurait fait mardi ; de cette façon, je serai libre vendredi soir ; j’y vois un double avantage : d’abord d’arriver à Biarritz quatre jours plus tôt, ce qui me permettra d’y passer 4 semaines environ, et puis de n’être pas à Angers dimanche, jour où le général André doit venir (et ne viendra peut-être pas) inaugurer ici les nouvelles casernes d’infanterie. Le ministère a été battu hier à la Chambre, pendant la discussion de la loi qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; un amendement, combattu par lui, et qui tendait à permettre aux congrégations d’avoir des noviciats pour leurs membres qui doivent enseigner à l’étranger, dans les colonies et pays de protectorat, a été adopté à 11 voix de majorité ; tous les ministres ayant vraisemblablement voté contre, la majorité réelle est plus forte encore ; c’est la seconde fois en peu de jours qu’il est battu dans la discussion de cette loi, et, cette fois-ci, c’est sur une question importante, mais il n’a pas la pudeur de se retirer. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste, aux Quinconces, à une conférence médicale par le docteur Brin, organisée par la Croix-Rouge ; le capitaine Lacretelle s’évanouit pendant la conférence, juste au moment où j’arrivais. À 5h, escrime.

Angers, mercredi 23 mars 1904

Le matin, je fais différentes emplettes d’accessoires photographiques en vue de mon prochain départ. À 1h, je vais avec Tante Josepha et Philomène au bord de la Maine au bas de la rue du Mail, assister au passage de cette rivière par un bataillon d’infanterie, et un escadron de dragons avec fourgons pesamment chargés, sur un pont de bateaux jetés par le 6e génie ; les officiers nous font placer au premier rang pour assister à cette intéressante opération. L’après-midi, je fais emballer ma bicyclette par Louis. A 5h ½ cours de religion du P. Barbier : la religion positiviste. Après dîner, j’assiste avec Papa à une séance solennelle organisée par la Conférence Pocquet de Livonnière à l’occasion du centenaire du Code Civil ; la séance est présidée par Me Sémery, ancien bâtonnier, délégué par le barreau d’Angers. La partie le plus intéressante de la séance consiste dans deux discours faits l’un par Cesbron[26], l’autre par Catta[27] : le premier fait l’éloge du Code Civil et montre tout ce qu’il a de bon ; le second s’efforce d’établir ses défauts, en insistant surtout sur le titre du divorce et sur le régime des successions ; sur ces deux points, le Code Civil ne me semble pas défendable.

Angers, jeudi 24 mars 1904

Le matin, cours d’économie politique de licence ; des étudiants de 1ère année ayant enfoncé un panneau d’une porte de la salle de cours, le cours a lieu presque en public. L’après-midi, je fais quelques dernières commissions et je vais me confesser. Nous allons tous passer la soirée chez les Magué.

Biarritz, samedi 26 mars 1904

Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en wagon. Hier matin à Angers, nous assistons tous à la messe de 8h à Saint-Serge où nous faisons notre communion pascale ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, les 2 cours ordinaires de législation industrielle et un cours extraordinaire d’histoire des doctrines économiques que M. Baugas nous fait hier au lieu de mardi, afin de me permettre de partir le soir et de ne pas obliger Des Lyons et Poisson à venir mardi à Angers pour un seul cours. Une bonne nouvelle se répand dans l’après-midi : le général André est malade et ne viendra pas dimanche ici ! Tête de Jagot et des socios angevins ! Ah, ces bons blocards ! Mais cela ne fait pas l’affaire de notre sympathique préfet M. de Joly, car ce joli monsieur, à moitié mort à la pensée qu’il n’y aura pas une Excellence à montrer dimanche aux Angevins, est parti illico pour Paris afin de s’assurer pour dimanche de la personne d’un ministre ; n’importe lequel, les blocards angevins, au besoin, accepteraient de frayer avec les poux de Pelletan ; cependant, ils tâcheront d’avoir Rouvier ; quelle frousse, Messieurs les blocards ; pas de ministre dimanche à Angers, quel désastre !!!

Nous faisons nos adieux à Tante Josepha et à Nénette que nous retrouverons à Angers à notre retour de Biarritz, et à l’oncle Paul que nous ne reverrons qu’au mois de juin lorsqu’il reviendra d’Alger pour assister à la 1ère communion de Nénette. Maman et moi nous partons par le train de 8h14 ; nous avons failli manquer le train parce que m’étant aperçu une fois arrivé à la gare que je n’avais pas de casquette de voyage, je suis rentré en ville pour en acheter une ; je me mets, en compagnie de M. Buston que je rencontre, à la recherche d’un chapelier aux environs de la gare, et je réussis à en trouver un rue Hoche ; au moment où j’arrivais à la gare, il était 8h12 et je me croyais en avance parce que Papa m’avait dit que le train partait à 8h24 ; mais, pendant que je cherchais un chapelier, il a appris que le train partait à 8h14, d’où affolement de Papa et Maman ; enfin, nous courrons comme des fous, et Maman et moi nous montons en wagon à la dernière minute (on fermait les portières). Nous allons d’un seul trait jusqu’à Poitiers où nous arrivons à minuit passé ; là, nous attendons l’express pour Bordeaux que nous prenons à 2h16, nous entrons dans un compartiment rempli de petits garçons élèves de l’ancien Collège des Jésuites de Tours ; nous sommes à Bordeaux à plus de 6h du matin, et nous en repartons après avoir déjeuné à 7h31 ; cette fois, nous faisons route avec plusieurs malheureuses religieuses du Sacré-Cœur, dont le pensionnat d’Angoulême va être fermé par ordre du défroqué ; chassées de France, elles vont s’établir à Saint-Sébastien dans ce pays espagnol si hospitalier qui a déjà recueilli tant de proscrits français depuis quelques années ! Que c’est triste… ! Les autres voyageurs qui font route avec ces pauvres exilées ne peuvent contenir leur indignation en présence des attentats à la liberté que commet chaque jour la bande de malfaiteurs qui s’est emparée du gouvernement ; inutile d’ajouter que nous faisons chorus avec eux ! Nous arrivons à Biarritz à 11h ¾ par une averse à l’Hôtel de l’Europe, on nous donne deux chambres voisines, au premier. L’après-midi, le temps se lève et je puis me promener un peu, je remarque de grands changements survenus à Biarritz depuis novembre 1900 ; d’abord, le Casino municipal, que l’on commençait à peine à construire alors sur la grande plage, entre les deux parties de l’établissement de bains, et qui est terminé depuis longtemps ; je le trouve massif, sans aucun style, déjà délabré par l’air de la mer, il obstrue la vue, si belle, que l’on avait là, il a l’air « provisoire », « bâtiment d’exposition » ; il est, à l’extérieur, aussi antiesthétique que possible ; la nouvelle église Sainte-Eugénie, qui est à peu près terminée, est jolie, mais pas assez grande ; enfin, dans notre quartier des thermes salins, une foule de villas nouvelles, la plupart fort belles, ont été construites.

Le casino de Biarritz d’après une carte postale de 1904 – Cartorum.fr

Biarritz, dimanche 27 mars 1904

Je vais avec Maman à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je me promène sur la plage, je vais voir M. Tétard ; après les vêpres, je vais voir Roger de Bréon, à la maison Nartus où il est encore pour longtemps, car il n’a pas encore commencé la seconde partie de son traitement salin ; nous nous promenons assez longtemps ensemble ; le temps est charmant.

Semaine du 28 au 31 mars 1904

Biarritz, lundi 28 mars 1904

Le matin, je me promène du côté du phare. L’après-midi, je me promène, avec Maman et Bréon, dans le quartier de la villa puis à la plage. Le soir, nous assistons au sermon à Sainte-Eugénie.

Biarritz, mardi 29 mars 1904

Le matin, je vais à bicyclette à Anglet voir mon ancienne nourrice Didia que je trouve bien portante ; puis je prends ma première douche aux thermes salins. L’après-midi, je vais avec Maman voir Mme Tétard, qui nous fait visiter sa villa, puis Mme Laugier ; ensuite, je me promène avec Bréon ; il me propose de suivre demain, avec lui, en voiture, un drag qui partira de l’embouchure de l’Adour ; je ne demande pas mieux. Les journaux commentent beaucoup le vote abominable de la majorité sectaire de la Chambre ; ces affreux tyrans ont voté hier la loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste, même appartenant à une congrégation autorisée, et donnant au gouvernement un délai de 10 ans pour fermer toutes les écoles où enseignent des congréganistes (il est probable que si le pouvoir n’est pas bientôt arraché à ces sectaires, ils ne mettront pas 10 ans à accomplir leur œuvre abominable). Le Sénat va certainement voter, à son tour, avec entrain, cette nouvelle loi infâme dont s’enrichit la législation républicaine, et du même coup, voilà des milliers et des milliers de parents privés de la liberté de faire élever leurs enfants comme bon leur semble, des centaines de milliers d’enfants jetés sur le pavé, car les écoles officielles sont absolument insuffisantes pour les recevoir, enfin le budget d’un très grand nombre de communes grevé de lourdes charges pour la construction de nouveaux édifices scolaires, sans que celles-ci n’aient été consultées, car cette majorité soi-disant démocratique a refusé de consulter les municipalités par voie de référendum, comme l’ont demandé les députés de la droite. Et voilà comment, sous la R.F., on sait supprimer une liberté !

Mais la lecture des journaux, depuis 2 jours, m’apporte une bonne nouvelle ; c’est celle de la réunion de l’Action libérale populaire qui a eu lieu à Vannes et à laquelle 6000 personnes assistaient. Là, M. de Lamarzelle, sénateur royaliste du Morbihan, et défenseur intrépide au Sénat de la liberté religieuse, a prononcé un discours qui est un éloquent appel à l’union entre tous les Catholiques, sur le terrain purement catholique, et « sans abdication de la moindre parcelle des convictions politiques de chacun, sans renonciation, en quoi que ce soit, au but poursuivi, ni aux moyens de l’atteindre » ; et M. Piou, président de l’Action libérale populaire, ancien député rallié, qui présidait la réunion, a ratifié dans son discours les paroles du sénateur royaliste. C’est là, je crois, un événement extrêmement important, car il y a de bonnes raisons de penser que cette attitude de l’Action libérale est inspirée par le pape Pie X ; celui-ci, semble-t-il, ne demande pas, comme Léon XIII, aux Catholiques français d’accepter la république et de combattre sur le terrain républicain, ce qui était impossible car il était certain que les Catholiques monarchistes, les plus nombreux et les plus influents, n’accepteraient pas une pareille direction, incompatible avec leurs opinions politiques et leurs traditions, et ce qui, d’ailleurs, bien loin d’unir les Catholiques, n’a fait que les diviser, mais il leur demande seulement de s’unir, sur le terrain catholique, pour la défense de leur foi commune, quelles que soient, d’ailleurs, leurs opinions politiques, et sans aucun renoncement à ces opinions ou aux moyens de les faire prévaloir. Voilà le véritable terrain d’entente, et si les Catholiques le comprennent, ils seront bientôt les plus forts.

Coupure de presse autour de la manifestation de Vannes, collée dans le journal d’Antoine d’Estève de Bosch au 29 mars 1904

Il est certain qu’une attitude nouvelle vis-à-vis du gouvernement français a été adoptée à Rome ; la preuve en est dans le discours prononcé par le pape devant les cardinaux venus le 18 mars lui présenter leurs vœux à l’occasion de sa fête, et où il flétrit avec énergie la persécution religieuse qui sévit en France. Je suis, je l’avoue, très heureux de l’union qui semble devoir se faire entre tous les Catholiques sur le terrain catholique ; la chose, d’ailleurs, n’est pas si difficile ; elle a été réalisée dans l’Association catholique de la Jeunesse française, elle est réalisée, en Maine-et-Loire, dans « les comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il y a longtemps que je la désirais (voir mon journal du 27 février dernier), car je le crois sincèrement, là est la véritable tactique qui nous donnera la victoire.

Biarritz, mercredi 30 mars 1904

Ce matin, la pluie et le vent font rage ; force m’est de renoncer à suivre le drag ; mais j’apprends qu’il y en aura un autre mardi prochain, j’espère bien ne pas le manquer. En revenant de ma douche, je rencontre Madame Rivals, qui est en ce moment à la Villa Inès avec sa sœur la générale Courbebaisse ; elle m’apprend que leur mère Mme Jaume, née de Descallar, qui est notre parente par les Descallar[28], et qui est ici aussi, est très malade ; elle a failli succomber, il y a quelques jours, à une congestion pulmonaire et n’a été sauvée que grâce à une saignée pratiquée par le docteur de Lostalot ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Rivals. Je vais aussi au pont de la Vierge pour jouir du spectacle de la tempête qui, coïncidant avec la grande marée d’équinoxe, est merveilleuse ; de tous côtés, on ne voit que vagues monstrueuses, véritables montagnes d’eau, se jeter avec furie contre les rochers et rejaillir en nuages d’écume ; ce spectacle, que j’ai vu bien d’autres fois, est tellement beau que, pour y assister, je brave la pluie et le risque d’être inondé par les vagues. À 5h, je me confesse au P. Tapie.

Biarritz, jeudi 31 mars 1904 (jeudi saint)

Je fais la sainte communion à 8h avec Maman. Je reviens à Sainte-Eugénie pour l’office à 10h. L’après-midi, malgré la pluie qui continue, je vais avec Maman à Bayonne pour voir les reposoirs de la cathédrale et des autres églises. Au retour, je vais encore admirer la tempête, aussi belle qu’hier, à la grande plage, au rocher de la Vierge, à la côte des Basques, etc. Le soir, nous allons au chant du stabat à Sainte-Eugénie.

Avril 1904

Semaine du 1er au 3 avril 1904

Biarritz, vendredi 1er avril 1904 (vendredi saint)

J’assiste à l’office à Sainte-Eugénie ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, à 3h ½, je vais avec Maman au chemin de la Croix ; j’y vois la pauvre reine Nathalie de Serbie, veuve de Milan, et mère du malheureux roi Alexandre Obrenovitch, assassiné l’année dernière ; la reine est catholique depuis quelques années ; elle suit très dévotement les offices de la semaine sainte.

La reine Nathalie de Serbie en 1882 – Wikipédia

Biarritz, samedi 2 avril 1904

J’assiste, avec Maman, au long office du samedi saint à Sainte-Eugénie ; j’y vois encore la reine Nathalie. Ensuite, je vais prendre ma douche pendant que Maman prend son bain. Le temps est superbe ; aussi, l’après-midi, je vais avec Bréon prendre quelques vues. Ensuite, je vais voir avec Maman mes cousins Rivals et Courbabeiasse ; je fais la connaissance de cette dernière. Mme Jaume va un peu mieux.

Biarritz, dimanche 3 avril 1904 (jour de Pâques)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ¼. Je retourne à la grand’messe, puis je vais prendre ma douche. À midi ½, Maman et moi allons déjeuner chez la famille Laugier. Au retour, nous trouvons à l’hôtel les cartes de Mme Rivals et de mon cousin Albert de Romeu, fils de Mme Courbebaisse, de son premier lit. Nous les retrouvons au rocher de la Vierge ainsi que ma cousine Jeanne Courbebaisse ; nous nous promenons un moment ensemble puis nous retrouvons à la plage le général et Mme Courbebaisse avec lesquels nous nous asseyons un moment. J’ai fait aujourd’hui la connaissance du général, de sa fille et d’Albert de Romeu[29] ; je les trouve tous très aimables. Nous allons ensuite au sermon et au salut, puis je vais voir Bréon. Le soir, avec Bréon, je révèle les photos prises hier ; je crois qu’elles ne seront pas trop mal.

Le général Henri Courbebaisse (1849-1935) – Base de données généalogique Pierfit (http://gw.geneanet.org/pierfit)

Semaine 4 au 10 avril 1904

Biarritz, lundi 4 avril 1904

Le matin, je me promène et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais avec Bréon à Bayonne assister à une course landaise ; ce n’est pas très amusant ; ensuite, nous allons goûter à la chocolaterie Casenave.

Biarritz, mardi 5 avril 1904

Le matin, à 9h ½, je pars en voiture avec Bréon pour Arbonne où est fixé le rendez-vous du drag que nous voulons suivre. C’est à 11h ¼ que les cavaliers (quelques-uns en habit rouge) et les amazones qui doivent y prendre part se trouvent réunis ; je prends une vue du groupe. Le drag a pour but Saint-Jean-d’Anglet ; nous nous dirigeons en voiture vers ce point, et, de temps en temps, nous apercevons le drag qui marche bien. Nous sommes de retour à Biarritz à 1 heure. L’après-midi, je prends quelques photos avec Bréon et Jeanne Courbebaisse, puis je vais voir Mme de Violet avec Maman ; le soir, je vais révéler mes plaques dans le laboratoire du fils Laugier que celui-ci met aimablement à ma disposition.

Biarritz, mercredi 6 avril 1904

Le matin, je me promène au bord de la mer à bicyclette, je lis mon journal et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je pars par le tramway de 2 heures avec Maman et Jeanne Courbebaisse pour Anglet ; nous allons au fronton du Brun, où a lieu une belle partie de pelote à chistera ; Bréon nous y rejoint un peu plus tard ; il y a le camp français et le camp espagnol ; le principal pelotari français est le fameux Chiquita ; il fait des tours de force, mais il est mal secondé par ses deux partenaires, et, après une lutte émouvante, c’est le camp espagnol qui est vainqueur ; nous rentrons par le train de 6h. Le soir, nous avons Bréon à dîner ; il passe ensuite la soirée avec nous au salon jusqu’à 11 heures.

Biarritz, jeudi 7 avril 1904

Il fait mauvais temps aujourd’hui ; le matin, je prends ma douche. L’après-midi, je fais quelques visites : le P. Tapie, l’abbé Guilhamet, Mlle Simons (je ne rencontre pas ces derniers), M. Tétard. Le soir, je reçois une dépêche de M. Frogé me demandant de lui faire remettre le répertoire des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul dont il a besoin pour des convocations ; aussitôt, j’écris à Marie de le prendre et d’aller le lui porter, et je lui écris pour lui accuser réception de son télégramme ; à peine avais-je jeté ces deux lettres à la boite de la petite gare qu’une seconde dépêche arrive (moins d’une heure après la 1ère) me disant que M. Frogé a retrouvé le répertoire et de considérer la 1ère dépêche comme non avenue. Il n’est plus temps, Marie en sera quitte pour une course inutile.

Biarritz, vendredi 8 avril 1904

Le matin, par un temps splendide, je vais photographier la villa Sainte-Cécile, puis je prends ma douche. L’après-midi, je vais voir, avec Maman, le docteur de Lostalot, puis je reste un bon moment sur la grande plage à jouir du spectacle de la mer et de la foule répandue sur le sable, qui rappelle l’animation de la grande saison. Je termine la soirée en passant deux heures assis sur un banc près du rocher de la Vierge à lire, en contemplant, de temps en temps, le grandiose panorama dont on jouit de cet endroit, les premiers chapitres d’un roman de Lichtenberger, La mort de Corinthe, que Bréon m’a prêté ; c’est un intéressant roman historique sur l’époque de l’asservissement de la Grèce par les Romains. Le soir, je révèle les photos de la villa, qui sont nettes, mais un peu pâles.

Le Rocher de la Vierge à Biarritz – Carte postale de 1904 (Site fortunapost.com)

Biarritz, samedi 9 avril 1904

Le matin, avant la douche, je vais à bicyclette voir Didia à Anglet. L’après-midi, je vais au rocher de la Vierge passer plusieurs à lire et à une partie de pelote. Le soir, avec Maman et Bréon, je vois passer la retraite en musique et aux flambeaux qui inaugure les fêtes de Biarritz-printemps ; elle est manquée ; au contraire, les maisons sont bien décorées et illuminées.

Biarritz, dimanche 10 avril 1904

Je ne prends pas de douche aujourd’hui ; je vais avec Maman à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, je vais voir passer avec Bréon la cavalcade historique qui représente l’entrée à Biarritz de la belle Corisande qui va voir à Pau son ami Henri de Navarre ; elle est reçue par la reine des reines biarrotes, jeune ouvrière de Biarritz élue reine par ses compagnes ; la cavalcade est favorisée par le temps, et assez réussie ; elle manque cependant un peu de couleur du temps, car j’ai remarqué dans le cortège des uniformes 1er Empire ! Le soir, nous nous amusons à regarder les danses populaires.

Semaine 11 au 17 avril 1904

Biarritz, lundi 11 avril 1904

Le matin, je vais faire de nouvelles photos de la villa que je révèle le soir même ; elles sont bonnes, mais mon révélateur, qui ne vaut rien, les gâche ; c’est décourageant ! L’après-midi, nous avons la visite de Didia, qui est dans la misère, et qui nous demande de lui avancer 2000 fr. qui lui serviront à désintéresser les créanciers de la succession dont elle a hérité ; de cette façon, la maison et le champ dont elle a hérité et qu’elle habite ne seront pas vendus, et elle pourra vivre tranquille ; d’ailleurs, cet emprunt serait gagé sur cette maison et ce champ, et elle nous paierait les intérêts de la somme ; nous lui promettons d’écrire à Papa pour lui demander d’y consentir et, en attendant, Maman lui donne un petit secours. Ensuite, je vais avec Maman et Bréon à la bataille de fleurs qui a lieu au square de la grande plage par un soleil éclatant et une chaleur gênante ; les voitures et les automobiles sont très bien décorées et, pendant deux heures, on ne voit que bouquets lancés par les voitures les unes sur les autres ou par les spectateurs aux jolies conductrices des voitures, et vice-versa ; pour mon compte, j’en ai jeté au moins cinquante. Ensuite, je vais lire au rocher de la Vierge. Les fêtes de Biarritz-printemps se terminent par un bal masqué au casino ; les entrées sont de 10 fr., mais j’ai eu la bonne fortune de recevoir une invitation du comité ; je ne puis pas en profiter, n’ayant ici ni habit, ni smoking, ni rien de ce qu’il faut pour ce bal ; je me contente d’aller le soir, avec Bréon, au casino voir l’aspect du bal et entendre l’orchestre ; j’ai bien offert ma carte à Bréon ; mais pour la même raison que moi, il ne peut pas en profiter. À vrai dire, je ne suis nullement désolé de ne pouvoir assister à ce bal, car il y aura un grand mélange, non seulement la petite bourgeoisie et le commerce biarrots s’y portent en foule, mais on est exposé à danser avec des demi-mondaines, ce qui, même à Biarritz, est embêtant.

Biarritz, mardi 12 avril 1904

Le matin, je lis mon journal, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais, avec le fils Laugier, qui emporte son appareil, photographier la villa ; je prends aussi une vue avec le mien ; tout cela par une chaleur accablante (il y a 27° à l’ombre !) ; les photos, que nous révélons tout de suite, sont toutes réussies. Je termine ma journée en lisant pendant deux heures sur un banc près du rocher de la Vierge. Le soir, avec Bréon, je vais entendre au casino une charmante opérette Miss Helyett, qui est assez bien jouée et fort bien chantée ; je rentre à minuit et demi.

Biarritz, mercredi 13 avril 1904

Il fait un peu moins chaud qu’hier ; j’en profite pour aller à bicyclette à Bayonne voir le notaire de Didia, Me Blaise ; quand je suis à Bayonne, j’apprends que ce notaire habite Biarritz ! Je vais voir mon ancien professeur de philosophie, le chanoine Lurde ; je le rencontre au moment où il sortait de chez lui pour aller au Lycée de Marracq ; je l’y accompagne et nous pouvons ainsi causer longuement ; je rentre à Biarritz par la route des Cinq-cantons et du phare, que j’ai si souvent suivie en 1900 quand j’allais à Bayonne prendre mes leçons de philosophie avant l’examen de novembre, la même d’ailleurs, par laquelle j’étais parti. L’après-midi, je vais avec Maman chez Me Blaise avec qui nous causons des affaires de Didia ; mais nous reviendrons afin de causer avec son premier clerc qui est plus au courant de ces affaires ; nous allons faire une longue visite à M. et à Mme Tétard qui nous invitent à déjeuner pour samedi ; puis je vais prendre ma douche. Nous nous décidons à aller demain à la frontière voir passer le corps de la reine Isabelle d’Espagne qui est parti aujourd’hui de Paris ; un bataillon français lui rendra les honneurs à Hendaye et un bataillon espagnol à Irun ; le bruit a même couru que le roi serait à la frontière.

Biarritz, jeudi 14 avril 1904

Nous partons, Maman et moi, par le train de 9h37 pour Irun ; en arrivant à Hendaye, nous apprenons par des officiers français qui sont encore sur le quai de la gare, que le train royal est passé depuis une heure ; c’est bien ennuyeux, et le Courrier de Bayonne qui annonçait hier soir qu’il passerait à Hendaye vers 11 heures étaient bien mal renseigné ; si j’avais su cela, je serais parti à bicyclette ce matin à 5h comme me l’a conseillé le jeune d’Armagnac, fils du général qui commande à Bayonne, que j’ai rencontré hier sur la plage. Quand nous arrivons à Irun, nous voyons en gare le train royal avec le fourgon qui contient le corps de la reine Isabelle ; on voit très bien ce cercueil enveloppé du drapeau espagnol ; la chapelle ardente est très simple. Il y a dans la gare une foule énorme venue pour assister à l’arrivée du funèbre convoi ; on la laisse circuler très librement et c’est à peine s’il y a quelques carabiniers royaux pour maintenir l’ordre ; tant il est vrai qu’en Espagne où on parle moins de démocratie qu’en France, les mœurs sont beaucoup plus démocratiques ; ce n’est pas la première fois que je fais cette remarque ; se figure-ton de quelle armée d’agents de police et de gendarmes serait entouré en France le cercueil d’un simple ministre de la république ?

Le train repart d’Irun pour l’Escurial à midi ; un bataillon espagnol vient se ranger, musique en tête et drapeau voilé de crêpe, sur le quai de la gare devant le train ; le prince des Asturies, beau-frère du roi et chargé de le représenter, en descend et passe cette troupe en revue entouré des officiers de sa suite ; c’est un grand et bel homme. Quand le train se met en mouvement, la musique joue une marche funèbre ; le prince se met à la portière de son wagon-salon et salue militairement, les princesses ne se montrant pas ; le spectacle est impressionnant, et, en présence du cercueil de cette reine chassée de son pays par la révolution et qui revient dans un pays pacifié et rendu à sa famille, je ne puis m’empêcher de penser à la dépouille mortelle de nos rois que personne ne rappelle d’exil ; hélas, oui, le corps de Charles X, celui du comte de Chambord, celui du comte de Paris, attendent en exil que la France les rappelle, et, moins raisonnable que l’Espagne, la France reste sourde ! Nous déjeunons au buffet d’Irun, puis nous allons, en nous promenant, à Fontarabie, et j’admire une fois de plus la beauté de cette frontière ; nous traversons, vers 4 heures, la Bidassoa sur une barque et, en attendant à Hendaye, le train de 5h 38, nous entendons un concert donné par la musique du 49e venue pour rendre, ce matin, les honneurs à la reine Isabelle. Nous sommes à Biarritz vers 7h.

Fontarabie (Espagne) – Carte postale de 1907 (site fortunapost.com)

Biarritz, vendredi 15 avril 1904

Le matin, malgré la pluie, je me promène, je vais voir Bréon et prendre ma douche. L’après-midi, Bréon, qui part demain matin, vient faire ses adieux à Maman ; je vais, avec Maman, à la villa Sainte-Cécile (avec la permission des locataires) pour voir quels travaux il peut y avoir à faire avant la grande saison, soit à la villa elle-même, soit au mobilier, ce n’est pas grand-chose ; je vais chez le notaire Blaise au sujet de Didia. Au rocher de la Vierge, je me fais arroser par une vague et je suis obligé de rentrer me changer. La perte du cuirassé russe Petraupawlosk englouti à la suite du choc d’une torpille dormante devant Port-Arthur avec 625 hommes et 2 amiraux : l’amiralissime Makharof et l’amiral Molas, cause une émotion énorme, d’autant plus qu’il paraît certain aujourd’hui que ce malheur n’a pas été produit par une torpille russe dont on avait perdu la trace comme on le disait hier, mais bien par une torpille japonaise déposée par un torpilleur à un point où l’escadre japonaise a habilement attiré l’escadre russe pendant une bataille navale ; l’échec de nos alliés est sérieux, car, en même temps que le Petraupawlosk, vaisseau amiral, perdu, ils ont eu un autre cuirassé (le Pobedian) très endommagé par une torpille, et un contre-torpilleur coulé complètement, et surtout la mort de l’amiral en chef est une perte énorme ; vraiment, la flotte russe n’a pas de chance depuis le début de la guerre ; heureusement pour nos amis qu’ils disposent sur terre d’une grande supériorité sur leurs ennemis. Et c’est le moment où se passent des événements extérieurs d’une telle gravité que notre gouvernement de malfaiteurs publics choisit pour frapper les amiraux Bienaimé et Ravel, soupçonnés d’avoir dénoncé une partie des turpitudes du ministre Pelletan, et pour obliger le colonel Marchand, le glorieux héros de la mission Congo-Nil, toujours traité de suspect par la république que tout rayon de gloire offusque, comme le jour aveugle une chouette, à donner sa démission, et pour essayer de le rabaisser aux yeux de l’opinion en faisant croire que cette démission est dictée par des motifs d’intérêt ; infâme république, et malheureuse France !

Le cuirassé russe Petropavlovsk Wikipédia

Biarritz, samedi 16 avril 1904

Le matin, je vais à Bayonne retenir ma place pour la représentation de Cyrano de Bergerac lundi soir, et voir, à la conservation des Hypothèques, de quelles hypothèques est grevée la maison que Didia voudrait nous donner en gage si nous lui prêtons 2000 fr. ; il y en a 3 (pour 3500 fr. environ). L’après-midi, je me promène au bord de la mer, je vais me confesser, etc. À midi, nous déjeunons chez M. et Mme Tétard.

Biarritz, dimanche 17 avril 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½, puis je me promène aux environs du phrase jusque vers 11h ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais voir Mme Rivals et je reste longtemps sur la plage ; je vais au salut à 6h ½.

Semaine 18 au 24 avril 1904

Biarritz, lundi 18 avril 1904

Le matin, je vais à bicyclette chez Didia pour lui expliquer que le Tribunal de Bayonne ordonnera, dans un mois environ, la liquidation de la succession « du vieux » et qu’il lui reviendra 3000 fr., d’après ce que nous a dit le notaire ; elle n’a donc pas besoin d’emprunter tout de suite, elle verra plus tard. L’après-midi, je vais voir avec Maman le docteur de Lostalot, les Tétard, le P. Tapie, puis je reste sur la plage. Le soir, je vais voir jouer à Bayonne Cyrano de Bergerac par la troupe Henri Hertz ; la belle comédie héroïque de Rostand est bien interprétée par la plupart des acteurs. Je suis très heureux de connaître cette pièce, et je ne m’étonne pas du succès énorme qu’elle a eu ; car elle est d’allure « bien française ». Ces fameux cadets de Gascogne sont l’incarnation de notre vieille race française avec ses qualités et même avec ses défauts ; à certains passages, le public applaudit avec enthousiasme ; alors, on sent vibrer l’âme française, la vraie, celle qui n’a pas été empestée par le souffle délétère qui est venu, il y a un siècle et demi, de Judée en passant par l’Angleterre et par Genève, et on se dit que cette âme française, qui n’est pas mort mais seulement endormir, aura peut-être un de ces soudains et terribles réveils dont elle est coutumière, et balaiera dans un élan d’indignation les parasites qui la croient empoisonnée.

Pendant un entracte, les journaux de Paris étant arrivé, j’achète La Libre parole et L’Autorité ; je tombe bien, car je trouve dans L’Autorité un article, le premier, celui de Cassagnac, qui me cause le plus vif plaisir ; c’est le récit d’une audience que le royaliste français Paul Dimier, de l’Action française, a obtenue de Pie X. Comme M. Dimier entretenait le pape de la politique du ralliement prêchée par Léon XIII et de ses désastreuses conséquences, le pape lui a dit que les Catholiques français devaient s’unir sur le terrain catholique, mais qu’ils sont absolument libres dans leur action politique. Les propres paroles de Pie X sont les suivantes : « Mais de savoir si le gouvernement restaurateur de l’ordre, celui que, devenus maîtres, ils devront établir, doit être république, Orléans, Bonaparte, c’est une chose où Rome n’a rien à dire, et qui ne regarde qu’eux seuls, Catholiques et Français ». J’avoue qu’à la joie que m’inspire la manière de voir qui prévaut à Rome et qui est, je crois, un gage de victoire pour les Catholiques français, se même pour moi une certaine satisfaction personnelle, car, depuis que je suis capable de réfléchir sur les choses politiques, j’ai toujours été très hostile à l’opinion de ceux qui désertaient l’opposition monarchique pour passer à la république et couvraient leur reculade du prétexte des directions pontificales ; j’ai eu sur ce point de très vives discussions avec des prêtres, avec des Jésuites même ; je leur ai toujours soutenu que les directions politiques de Léon XIII n’obligeaient personne, car le pape ne peut rien ordonner en matière politique, et je suis heureux et fier de voir le pape Pie X lui-même prononcer des paroles qui sont la confirmation éclatante de mon opinion. Je rentre après la représentation par un train B.A.B spécial et je me douche à 1h ½.

Bordeaux, mardi 19 avril 1904

Le matin à Biarritz, je me promène et je fais mes adieux à la mer ; ce n’est pas sans regret que je vais m’éloigner de cette charmante station de Biarritz, à laquelle tant de souvenirs déjà vieux m’attachent et où je viens de passer de si agréables vacances de Pâques ; mais le moment est venu de reprendre mes occupations ordinaires et mes études. Nous prenons l’express de 2h07 qui nous amène à Bordeaux à 6h, nous descendons, comme d’habitude, à l’Hôtel de Toulouse.

Bordeaux, mercredi 20 avril 1904

Le matin, je vais avec Maman à Saint-André, puis nous faisons diverses commissions. L’après-midi, nous faisons une visite à la famille Dourdin qui nous invite à dîner pour ce soir, et à notre vieille cousine Mme Van den Zande, née d’Appat ; je fais sa connaissance ainsi que celle de sa fille Mlle Marthe Van den Zande[30]. Ensuite, je me promène jusqu’à 6 heures. À 7h, nous allons dîner chez les Dourdin ; en même temps que nous, ils ont M. Fabre, le beau-père de leur fille. Je revois avec beaucoup de plaisir mon ami Roger Dourdin.

Angers, jeudi 21 avril 1904

Nous partons de Bordeaux par l’express de l’État de 8h45 et nous arrivons ici à 4h35 de l’après-midi. Nous retrouvons Papa et Bonne Maman arrivés avant-hier du Roussillon et Philomène qu’ils ont prise au passage à Angoulême où Marie-Thérèse l’a accompagnée. Bonne Maman se porte admirablement.

Angers, vendredi 22 avril 1904

Je reprends mes cours ; j’en ai 3 aujourd’hui. Après le dernier cours, je vais voir M. Frogé qui me charge de faire un rapport sur la situation générale des conférences de l’Anjou en 1903 que je devrai lire à l’assemblée commune des conférences d’Anjou et de Touraine qui aura lieu après-demain à l’occasion du pèlerinage à Candes (Indre-et-Loire) ; quelle tuile, et je n’ai pas de temps à perdre ! Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; elles ont reçu de bonnes nouvelles de l’oncle Paul qui est arrivé lundi à Alger. Le soir, j’assiste avec Papa au Cirque à deux conférences, l’une du docteur Barrault sur le récent traité franco-anglais qui, sans doute, consacre sur certains points de grands avantages pour nous, mais qui nous oblige à consentir aussi de durs sacrifices ; le docteur Barrault ne semble voir que des avantages à ce traité et, surtout, il a le tort de tomber dans la note humanitariste et pacifiste à outrance ; la seconde, de M. Jamet, commissaire de la Marine en retraite, sur les souvenirs d’une croisière en Extrême-Orient, ne m’apprend rien du tout.

Angers, samedi 23 avril 1904

Je passe ma journée à faire le rapport sur la situation générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul de l’Anjou en 1903 ; je le termine dans l’après-midi ; je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 24 avril 1904

Je pars avec papa, par le train de 6h33, pour Saumur ; beaucoup de membres des conférences, ainsi que Mgr Rumeau, partent en même temps. Nous nous réunissons, à Saumur, aux membres de la conférence de cette ville et à ceux de la Touraine, et nous partons tous ensemble, dans un train spécial organisé par la Compagnie des Tramways de Saumur et extensions, pour Montsoreau ; là, nous descendons du train, et à la limite des communes de Montsoreau et Candes, qui est aussi celle des deux départements de Maine-et-Loire et d’Indre-et-Loire, et, par conséquent, des deux diocèses, le clergé de Candes nous attend avec croix et bannière, et nous allons processionnellement à Candes. Nous y arrivons à 10 heures, et, dans la magnifique basilique en style transition du roman au gothique, Monseigneur dit la messe à laquelle nous communions, puis fait une instruction. Après la messe, on va se promener sur la terrasse du château de Mme Caillaux, qui a mis sa cour à notre disposition pour y dresser la tente où a lieu le banquet, et nous admirons le merveilleux point de vue sur la vallée de la Loire, le confluent de la Vienne, les îles vertes qui sortent de la nappe argentée du fleuve comme des émeraudes qu’on aurait posées sur la surface polie d’un miroir, c’est féérique et, vraiment, j’envie le sort de ceux qui ont une habitation dans une aussi belle situation. Le banquet, médiocrement servi, dure jusqu’à 1 heure à peu près ; il a été retardé par un accident tragico-comique : un cheval affolé est entré sous la tente, a renversé une table et brisé une grande quantité de vaisselle ; on voit dans la cour un monceau de débris. Monseigneur est obligé de nous quitter au milieu du déjeuner parce qu’il veut reprendre à Saumur le train de 1h40 afin d’être à la cathédrale d’Angers au moment où on chantera le miserere en expiation de la dernière canaillerie du gouvernement, l’enlèvement des crucifix de tous les prétoires, ordonné par une circulaire ministérielle, le vendredi saint ! Il ne pourra donc pas assister à la séance plénière des conférences d’Anjou, de Touraine et même du Poitou qui a envoyé quelques représentants. Cette séance a lieu à 2h moins le quart et dure jusqu’à 2h ½ ; j’y lis mon rapport. On part de Montsoreau à 3h et nous prenons à 4h03 l’express à Saumur pour Angers. Ici, le soir, je vais porter les bons aux pauvres ; Tante Josepha et Nénette viennent passer la soirée avec nous. Nous racontons notre intéressant pèlerinage aux lieux où mourut Saint-Martin.

Château de Montsoreau – Wikipédia

Semaine 25 au 31 avril 1904

Angers, lundi 25 avril 1904

C’est cette semaine que je vais passer pour la seconde fois devant le conseil de révision ; Papa et Maman voudraient faire des démarches afin d’obtenir que je sois de nouveau ajournée ; mais je ne veux pas ; j’aime bien mieux être pris et avoir fini plus tôt mon service militaire. Le matin, je vais me faire couper les cheveux. Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » que j’ai commencée avant les vacances et que je dois lire lundi prochain à la Conférence Saint-Louis. Le soir, Conférence Saint-Louis ; travail de De Laujardière sur la condition de la classe ouvrière en 1789. On s’entretient beaucoup de l’apostasie que le président Loubet est en train d’accomplir à Rome ; ce triste sire, en rendant visite au roi d’Italie dans la ville des papes, accomplit la consigne que lui a tracée la franc-maçonnerie internationale ; il est le premier chef d’un État catholique qui ait consenti à offenser gravement le pape en venant rendre visite au prince usurpateur dans le lieu même de son usurpation ; c’est là une véritable abdication du rôle douze fois séculaire de la France de protectrice de la Papauté. Je ne comprends pas comment les députés et sénateurs catholiques ont pu, en conscience, voter les crédits nécessaires pour ce voyage ; qu’on ne me dise pas que cette visite n’est qu’une question de simple politesse sans intention désobligeante pour le pape ; non, car, s’il en était ainsi, Loubet n’avait qu’à aller voir Victor-Emmanuel dans une ville dont ce dernier est le souverain légitime, à Turin par exemple ; mais en allant à Rome, il est clair que le président de notre république athée fait de propos délibéré une grave injure au pape, seul souverain de la Ville Éternelle. Il n’y a, du reste, rien d’étonnant à cela ; c’est dans le programme franc-maçon qui est celui de la R.F.

Angers, mardi 26 avril 1904

Cours habituels ; Tante Josepha et Nénette viennent déjeuner avec nous. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 27 avril 1904

Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour Saint-Louis. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier.

Angers, jeudi 28 avril 1904

À 8h ½, je vais à la Préfecture subir, pour la seconde fois, l’épreuve du conseil de révision ; en m’y rendant, je suis persuadé que ce n’est là qu’une formalité et que je vais être déclaré « bon pour le service », ce que, d’ailleurs, je désire ; erreur ! À mon grand étonnement, je suis encore ajourné pour palpitations du cœur, dit le major ; c’est, précisément, une chose dont je ne m’étais jamais aperçu ; du reste, la proportion des ajournés est énorme ; question budgétaire ! Cette décision du conseil de révision me contrarie vivement, je voulais faire mon service cette année afin d’en être débarrassé le plus tôt possible, c’est pour cela que je n’ai pas voulu que Papa et Maman fissent de démarches afin de me faire ajourner comme ils le désiraient ; voilà, une fois de plus, mon plan détruit ; ce qui me désole c’est que j’aurais pu, si je n’avais pas été ajourné l’année dernière, sortir de la caserne avant 22 ans, que j’aurais fait déjà plus de la moitié de mon temps de service, et que, par suite de mon second ajournement, je serai encore à la caserne à près de 24 ans ! J’ai grandi de un centimètre depuis l’année dernière. À quelque chose malheur est bon cependant, car, par suite de mon ajournement, je pourrai, si je n’ai pas d’échec, achever mes études de doctorat avant d’entrer à la caserne, je pourrai même, en me pressant, soutenir ma thèse avant. Après le conseil et l’après-midi, j’assiste aux cours de doctorat qui auront lieu, pendant quelque temps, le jeudi au lieu du vendredi. Dans l’après-midi, Maman, inquiète qu’on m’ait ajourné pour palpitations du cœur, fait appeler le docteur Sourice pour m’examiner ; il m’ausculte avec le plus grand soin et déclare que mon cœur bat d’une façon absolument normale et qu’il ne comprend pas qu’on m’ait ajourné pour ce motif. Il dit que les majors ont reçu l’ordre de se montrer très difficile et d’ajourner beaucoup de jeunes gens, et qu’ils prennent prétexte des moindres choses pour proposer l’ajournement ; peut-être, au moment où j’ai été examiné, étais-je un peu émotionné, ce qui faisait battre mon cœur plus fort que de coutume, ou bien ces palpitations, vraies ou fausses, venaient-elles de ce que, dans la tenue plus que sommaire où je me trouvais, je grelottais. Quoi qu’il en soit, il nous rassure pleinement et déclare qu’il m’aurait pris s’il avait été chargé de m’examiner. Le soir, séance extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour fêter la réception de notre directeur M. René Bazin à l’Académie française qui a lieu aujourd’hui. Catta lit le discours de réception de René Bazin et De Damas lit la réponse de M. Brunetière ; avant, pendant et après, par les soins du P. Barbier, on fait passer des glaces, des sandwiches, des gâteaux, du Champagne, des rafraîchissements de toutes sortes ; l’étendard de la conférence avait été arboré à la place qu’occupe ordinairement M. René Bazin ; en un mot, nous avons aujourd’hui une séance très réussie. Papa y était venu afin d’entendre les discours.

Angers, vendredi 29 avril 1904

Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour la Conférence Saint-Louis. Le soir, à l’Université, dans la salle Saint-Louis, j’assiste à une séance récréative : deux artistes jouent deux vaudevilles, deux scènes de Ruy Blas et récitent quelques monologues et chansonnettes sur l’estrade transformée en scène ; il y a aussi de la musique et on fait passer des rafraichissements ; tout est fini à 11 heures.

Angers, samedi 30 avril 1904

Je travaille toujours à mon étude pour Saint-Louis. L’après-midi, je vais avec Papa et Maman faire une visite au général Lelong que nous ne rencontrons pas, puis je vais me confesser. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Mai 1904

Semaine du 1er mai 1904

Angers, dimanche 1er mai 1904

Je vais, avec Papa, Maman et Philomène, à la messe de 7h à Saint-Serge ; j’y fais la sainte communion pour célébrer l’ouverture du Mois de Marie et prier pour les élections municipales qui ont lieu aujourd’hui. À 11h, je vais voter pour la première fois de ma vie ; dans ma section (la 4ème du canton nord-ouest), il y a en présence deux listes : l’une radicale-socialiste, composée de sectaires francs-maçons, dont le plus bel ornement est Jagot, l’ignoble directeur de l’affreux torchon qui s’intitule Le Patriote de l’Ouest ; l’autre, républicaine modérée, composée de gens qui se réclament de la liberté et qui promettent de la respecter ; dans ces conditions, la discipline antiministérielle oblige les conservateurs à soutenir cette dernière liste, c’est ce qu’ils font, sans enthousiasme, mais avec la conscience d’accomplir un devoir ; voilà pourquoi je vote pour la liste républicaine modérée bien qu’il me répugne énormément de donner ma voix, pour la 1ère fois que je vote, à des gens qui n’ont pas, à beaucoup près, toutes mes idées ; c’est un exemple d’union qu’il faut donner. L’après-midi, je fais visiter le Musée Saint-Jean à Maman et à Bonne Maman, puis je vais voir Hervé-Bazin que je ne rencontre pas (je vois un moment sa mère), Bonnet et Lucas, que je ne rencontre pas davantage. Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; puis, tous ensemble, nous assistons à la cérémonie d’ouverture du Mois de Marie à Saint-Serge. Ensuite, je vais avec Papa aux informations dans les bureaux du Maine-et-Loire ; nous apprenons que, dans notre section, il y a ballotage presque complet, un seul conseiller municipal sur cinq est élu, c’est le socialiste David, et encore ne l’est-il qu’à une voix de majorité ; il faudra donc revoter dimanche. Pour l’ensemble de la ville, sur 36 conseillers à élire 25 sont élus, dont 5 ministériels et 20 antiministériels ; parmi ces derniers, il y a 9 conservateurs qui sont passés sans concurrents et avec un nombre de voix en progrès sur 1900 ; le maire M. Charles Bouhier, qui s’était séparé des républicains avancés pour former une liste modérée et libérale, est élu ainsi qu’un membre de sa liste ; mais on remarque que les voix socialistes sont plus nombreuses qu’en 1900 dans les quartiers ouvriers, c’est là qu’est le gros point noir. À 10h, on reçoit par téléphone les résultats de Paris ; c’est dans un silence complet que M. Philouze enregistre les résultats transmis : environ 25 nationalistes, conservateurs ou royalistes élus contre une vingtaine de républicains, radicaux ou socialistes ; il y a de nombreux ballotages ; mais les nationalistes parisiens ont eu les succès de la journée et je crois qu’ils conservent leur majorité à l’Hôtel de Ville ; un siège a été gagné par un royaliste. Nous partons vers 10h ½. Demain, nous aurons des résultats plus complets.

Semaine du 2 au 8 mai 1904

Angers, lundi 2 mai 1904

Aujourd’hui arrivent un grand nombre de résultats, pas tous encore cependant. À Paris, les positions sont maintenues ; il y a 54 élus : 27 antiministériels, dont 7 conservateurs ou royalistes, 1 républicain libéral et 19 nationalistes, et 27 ministériels, dont la plupart sont des socialistes ; sur les 26 ballotages, environ les deux tiers, s’il y a de l’union, peuvent donner des résultats favorables à l’opposition nationaliste. Somme toute, c’est, à Paris, une mauvaise journée pour le ministère. En province, les résultats sont panachés : dans beaucoup de villes, le ministère est battu : à Nancy où la liste nationaliste est élue toute entière, idem à Caen, à Verdun, à Ajaccio ; à Nantes, il y a beaucoup de ballotages, mais, d’ores et déjà, 7 royalistes sont élus ainsi qu’un Catholique rallié ; à Poitiers, ballotage, mais plusieurs nationalistes sont passés ; idem à Rouen, au Havre. À Lille, ballotage, mais les républicains progressistes (c’est-à-dire antiministériels) arrivent en tête de beaucoup contre la municipalité socialiste sortante. À Béziers et à Cette, des listes d’opposition sont élues. Enfin, nouvelle qui nous fait grand plaisir, nous apprenons qu’à Perpignan, la liste dite « des intérêts perpignanais », liste progressiste, est élue toute entière, contre le conseil radical-socialiste sortant ; cette liste était soutenue par les conservateurs ; en tête arrive mon cousin le docteur de Lamer dont je suis loin de partager les opinions républicaines, mais qui était depuis longtemps l’adversaire des radicaux-socialistes de la Mairie ; c’est un beau succès. Dans le département de Maine-et-Loire, les conservateurs, non seulement ont conservé leurs positions mais ont battu plusieurs listes républicaines sortantes ; le journal de Maine-et-Loire se déclare enchanté du résultat des élections qui constitue un progrès sérieux pour les conservateurs. Il y a, il faut l’avouer, le revers de la médaille : le ministère, qui a partout soutenu les socialistes, est vainqueur à Tours, à Reims, à Remiremont, Sedan, etc. ; mais, si on examine bien l’ensemble des résultats, on constate que l’opposition a fait des progrès ; c’est très beau, car, en butte à une formidable pression gouvernementale, l’opposition pourrait déjà se féliciter d’avoir maintenu ses positions, à plus forte raison doit-elle se montrer heureuse d’avoir fait quelques progrès. L’après-midi, je vais prendre ma leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Lucas lit un travail sur Mgr Freppel[31] ; c’est une étude, fort bien faite, de la vie du grand évêque fondateur de notre université ; le conférencier ne peut, naturellement, faire autrement que de parler de Mgr Freppel homme politique, et, par conséquent, de ses opinions royalistes et de sa lutte contre les premières tendances de ralliement à la république qui se manifestaient, parmi les Catholiques, les dernières années de sa vie. Aussi, De Saint-Pern, qui est un rallié incorrigible, se hâte-t-il de demander la parole pour attaquer sur ce point le grand évêque d’Angers ; Lucas, Catta et moi, nous lui répondons. Après la conférence, les deux Du Réau, De La Morinière et moi, nous allons chez Lucas qui nous offre à boire en l’honneur de Mgr Freppel et de la cause royaliste !

Mgr Charles-Émile Freppel, évêque d’Angers (1827-1891) – Wikipédia

Angers, mardi 3 mai 1904

Cours ordinaire. L’après-midi, après les cours, je vais chez M. Allard, membre du « comité paroissial de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » pour lui signaler un fait qui s’est produit dimanche au bureau de vote de la 4ème section et qu’il faudrait tâcher d’empêcher dimanche : les vieillards des Petites-sœurs des pauvres n’ont pas pu voter parce qu’on les a malmenés et qu’on leur a enlevé leur bulletin des mains. Je veux demander à M. Allard de les faire accompagner dimanche prochain ; il me semble que c’est au comité à faire cela ; comme ils sont plus de cinquante, cela en vaut la peine. Le soir, congrégation. Le Roussillon de lundi, qui nous arrive ce soir, nous apporte les résultats de notre département ; ils sont relativement bons : à Perpignan, d’abord, le succès que signalaient hier les journaux de Paris ; il a été remporté malgré des essais d’intimidation du parti adverse, qui avait organisé samedi soir une manifestation socialiste qui a parcouru les rues drapeau rouge en tête, au chant de l’Internationale, et qui a lapidé une maison ; ce succès n’en est que plus significatif ; il est dû aux Catholiques et aux monarchistes qui, discipline antiministérielle, ont voté en bloc pour la liste progressiste. À Ille, deux listes étaient en présence : une liste républicaine modérée, comprenant beaucoup de gens raisonnables, François Bau, Étienne Batlle, etc. et la plupart des membres de l’ancien conseil, et une liste anticléricale, dite liste du bloc républicain, comprenant les fortes têtes du Parti radical et radical-socialiste : Riboux, Gallia, Domenach, Ausseil, et les membres les plus avancés de l’ancien conseil ; eh bien ! La 1ère liste, grâce aux conservateurs, a été élue par une moyenne de 500 voix, et l’autre a obtenu une moyenne de 280 voix ; c’est un joli résultat, et le nouveau conseil est bien plus modéré que l’ancien. À Vinça malheureusement, on n’avait pas engagé la lutte, et l’ancien conseil républicain a été réélu. À Trouillas, Bélesta, Villefranche, le Vernet, des listes libérales sont élues ; dans plusieurs localités, les libéraux font passer un grand nombre de membres de leur liste : à Saint-Feliu-d’Availl et Céret notamment ; enfin, dans les communes de la Salanque, les conservateurs maintiennent hautement leurs positions. Dans un grand nombre de communes du département, les modérés reprennent le dessus sur les radicaux. Étant donné le manque d’organisation des éléments libéraux et conservateurs en Roussillon, je suis vraiment surpris du résultat assez bon de ces élections. Peut-être commence-t-on à être effrayé des conséquences de la politique combiste.

Angers, mercredi 4 mai 1904

Je travaille à la préparation de l’examen. L’après-midi à 5h ½, cours de religion.

Angers, jeudi 5 mai 1904

Le matin, je travaille dans ma chambre. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques. L’après-midi, cours d’économie politique et de législation industrielle. Le soir, nous allons tous au mois de Marie à la cathédrale.

Angers, vendredi 6 mai 1904

Je travaille une bonne partie de la matinée et de l’après-midi ; je vais la visite des pauvres. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; ce matin, à la messe de 8h, j’y ai fait la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Cette cérémonie du Mois de Marie est la dernière qui ait lieu dans l’église provisoire de la place des Halles qui servait au culte depuis six ans, car la nouvelle église est terminée et on la bénit demain. Dans l’après-midi, nous recevons une dépêche du général Courbebaisse qui nous annonce la mort de Madame Jaume survenue ce matin[32] ; ses obsèques auront lieu dimanche à Biarritz suivant ses dernières volontés ; cette mort ne nous surprend pas, car notre cousine était au plus mal quand j’ai quitté Biarritz ; elle ne pouvait aller loin.

Angers, samedi 7 mai 1904

L’après-midi, nous avons la visite de Mme et de Mlle Delafosse, de Perpignan, qui sont de passage à Angers ; je fais quelques commissions, je rencontre M. Allard, du comité paroissial de revendication etc…, qui s’occupe beaucoup des élections dans le quartier ; il me prie d’être assesseur demain au bureau de vote de la rue de Bouillon, cela me sera facile car je serai très probablement le plus jeune électeur présent dans la salle ; j’accepte, bien que ce soit une rude corvée. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; tout le monde y parle du scrutin de ballotage, on blâme beaucoup M. Laforge d’avoir mis sur sa liste modérée le nom de M. Brillet qui, hier encore, était considéré comme socialiste ; il s’est cru très habile, et il n’a fait qu’une grosse bêtise, car cette manœuvre ne lui fera pas gagner une seule voix socialiste, M. Brillet ayant été exclu immédiatement du Parti socialiste, tandis qu’elle lui en fera perdre du côté conservateur.

Angers, dimanche 8 mai 1904

Je me lève avant 5 heures ; j’assiste à la messe de 6h dans la nouvelle église Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Bon Conseil dont c’est aujourd’hui la fête, et je suis avant 7h à la section de vote de la rue de Bouillon ; il y a deux bureaux afin d’éviter l’encombrement de dimanche dernier ; je suis nommé sans difficulté assesseur au 1er bureau qui est présidé par M. Mahier, conseiller municipal conservateur (l’autre est présidé par M. Bruas, aussi conseiller municipal conservateur) ; je passe là toute la journée, sauf de midi ¾ à 4h ½ où je peux me faire remplacer. À 6h commence le dépouillement du scrutin ; il dure jusqu’à 8h environ. La liste du bloc Joxé-Jagot-Mesfrey-Lecoq est élue tout entière (David, socialiste, avait été élu dimanche à 1 voix de majorité) ; au moment de la proclamation du scrutin, les socialistes qui ont envahi la salle hurlent l’Internationale, « à bas la calotte », « vive la république » et tout leur répertoire qu’il nous faut subir jusqu’à ce qu’ils aient quitté la salle pour aller hurler dans la rue. Je reste jusqu’à huit heures 1/2, pour signer le procès-verbal. Les résultats de la section du centre et du quai Ligny sont aussi mauvais ; les radicaux du bloc sont élus grâce à l’appui des socialistes. Dans notre section, les blocards ne remportent qu’à cent voix en moyenne de majorité ; voici les chiffres :

Foucher : 1012          

            Jagot : 1163

Lafarge : 1075                                                                      Lecoq : 1101

Brillet : 812                                                                          Mesfrey : 1123

Autré : 1035                                                                         Joxé : 1288

Après avoir vite dîné, je vais au Maine-et-Loire où on communique d’autres résultats plus consolants ; à Saumur, sur 8 ballotages, 7 antiministériels sont élus ; à Muis, les conservateurs sont élus. Entre les deux tours de scrutin, 18 municipalités au moins ont été arrachées aux républicains pour devenir conservatrices, dans le département. À 10h, le téléphone nous apporte le résultat de Nantes qui est excellent : 13 antiministériels et un seul ministériel sont élus, en sorte que, sur 36 conseillers municipaux, il y a actuellement 18 royalistes ou catholiques libéraux, 17 républicains antiministériels, et un seul ministériel. À 10h ¾ arrive le résultat de Paris qui est mauvais : 10 nationalistes et 16 ministériels sont élus ; dont il y a 43 ministériels et 37 nationalistes seulement au nouveau conseil, le bureau va repasser à gauche ; comme le gouvernement va chanter victoire !!! Je rentre et je me couche ; je m’endors bercé par les couplets de l’Internationale que des bandes avinées hurlent dans les rues ; c’est charmant !

Semaine du 9 au 15 mai 1904

Angers, lundi 9 mai 1904

On a aujourd’hui des nouvelles plus précises sur le résultat des élections ; Paris est perdu pour l’opposition, momentanément du moins, bien que le nombre de voix obtenu par les nationalistes soit à peu de chose près le même qu’en 1900 ; mais, dans plusieurs grandes villes, le ministère est battu, à Marseille, à Lille, au Havre, à Nantes, même à Bordeaux où le nouveau conseil, quoique très républicain et pas du tout catholique, est moins avancé que l’ancien et a été combattu par la Préfecture ; dans les campagnes, l’avantage semble bien aussi être du côté des adversaires du gouvernement ; il en est au moins ainsi dans l’Ouest, par exemple en Maine-et-Loire, dans la Loire-Inférieure. Ce qui ressort d’une vue d’ensemble sur ces élections municipales, c’est que le gouvernement est absolument l’esclave des socialistes. Partout, les préfets ont soutenu des listes socialistes pour faire échec, non seulement à des listes conservatrices, mais même à des listes républicaines avancées mais anticollectivistes ; nous avons assisté à cette attitude ici ; à Bordeaux, il en a été de même ; idem à Perpignan, à Lille ; à Marseille, l’exemple est frappant ; il y avait en présence une liste socialiste révolutionnaire (docteur Flaissières), chassée depuis deux ans de l’Hôtel de Ville à la suite d’un désordre inouï dans les finances de la ville qui l’avait obligée à démissionner (14 millions de déficit), et la liste républicaine, radicale même de M. Chanot qui l’avait remplacée il y a deux ans à la Mairie ; cette dernière avait aux yeux du gouvernement le grave défaut de combattre les collectivistes ; aussi a-t-elle été combattue par toutes les forces gouvernementales, sans succès d’ailleurs. Cette attitude des préfets a été générale ; partout la cause socialiste a été la cause gouvernementale ; voilà où nous en sommes ! Cela n’est pas pour m’étonner, car les conservateurs qui ont combattu la république dès le début ont toujours prédit que le moment viendrait où la république se confondrait avec la révolution sociale ; ce moment est venu ! Quel triste chemin nous avons parcouru depuis cinq ou six ans !

Le soir, à la Conférence Saint-Louis, je lis un travail sur « L’origine des corporations ouvrières en France ».

Angers, mardi 10 mai 1904

Cours habituels. À 10h25, Maman part pour Paris où elle va passer une huitaine ; je l’accompagne à la gare. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.

Angers, mercredi 11 mai 1904

Le matin, je travaille dans ma chambre. L’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions et je travaille.

Angers, jeudi 12 mai 1904 (Ascension)

Je communie à la messe de 8h à Notre-Dame ; je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais quelques visites – toutes par carte – et je vais regarder un moment la course de bicyclettes. Le soir, nous avons Tante Josepha et Nénette à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la cathédrale.

Angers, vendredi 13 mai 1904

J’étais couché, hier soir, depuis une heure, lorsque, à 11h, Louis vient me réveiller en me disant qu’on me fait dire que les Capucins seront expulsés au point du jour. Je m’attendais depuis quelques jours à cette expulsion ; hier, M. Louis-Napoléon Foata (le commissaire spécial qui m’arrêta il y a 3 ans pour l’affaire de l’affiche) était allé, dans l’après-midi, demander chez Tante Josepha à parler au colonel du génie, croyant que le nouveau colonel, M. Petitbon, avait pris la maison de son prédécesseur ; je me méfiais que ce devait être pour parler au colonel de l’expulsion des Capucins que M. Foata le demandait. Aussi, avant de me coucher, j’avais dit à Louis d’aller ouvrir, si, une de ces nuits, il entendait sonner ; j’avais été bien inspiré ! À 11h, je me lève et je vais avec Papa chez les Capucins, où j’arrive vers 11h50. Là, je trouve quelques amis, des étudiants surtout, et quelques rares messieurs plus âgés. Un escalier est barricadé entièrement depuis plusieurs mois ; et, pour l’autre, les barricades sont prêtes ; aussi, nous ne nous mettrons au travail que vers 3 heures ou 3h ½, cela suffit, l’expulsion ne pouvant avoir lieu avant le lever du soleil. En attendant, on cause ; on sait que deux compagnies du génie ont reçu l’ordre de se tenir prêtes à 4h, c’est donc bien ce matin qu’aura lieu l’expulsion (je me rappelle la démarche de Foata). À 2h, nous entendons la dernière messe que les Capucins disent dans le couvent, c’est le P. Gardien qui la célèbre dans une chambre où on a mis un autel ; le P. Gardien dit cette messe à nos intentions pour nous remercier, dit-il, de notre dévouement ; cette messe célébrée dans cette chambre à une pareille heure et dans de telles circonstances a quelque chose à la fois de triste et de touchant et j’y ai fait bien des réflexions sur l’étrangeté du temps où nous vivons ; j’y ai fait aussi de ferventes prières pour que Dieu délivre bientôt notre pauvre France des tyrans qui l’oppriment. Ah ! Quel triste temps qu’un temps de révolution ! Cependant, il nous arrive quelques recrues. À 3h ½, quand on décide de commencer les barricades, nous devons être environ une trentaine de jeunes gens (la plupart, des étudiants de l’Université) et une dizaine d’hommes mûrs ; certes, c’est bien insuffisant, mais force nous est de nous en contenter. Nous mettons une grosse barre de fer en travers de la porte qui donne sur la cour d’entrée ; nous entassons de lourdes caisses derrière la porte qui donne sur le cloître, puis nous nous retirons tous au premier étage qui communique avec le rez-de-chaussée par deux escaliers ; l’un de ces escaliers est entièrement obstrué de haut en bas par un monceau de meubles, de terre, de fagots, d’objets de toute sorte, liés entre eux par du fil de fer, qui est là depuis le mois de juillet. Nous allons barricader l’autre ; nous commençons par barricader solidement, au moyen d’arcs-boutants, la porte qui fait communiquer cet escalier avec le cloître ; ces arcs-boutants sont énormes et nous en clouons solidement les appuis dans le plancher. Ensuite, nous entassons dans l’escalier les tables (il y en a peut-être dix ou douze, et elles sont de dimension), les rangs de chaises, les fagots de bois, les meubles et ustensiles de toute sorte, le tout lié ensemble par des ronces artificielles ; nous mettons environ une heure à faire cette barricade ; vers la fin de notre travail, nous entendons les coups de la bande d’argousins de Combes qui s’efforce de démolir la porte du cloître sans y réussir. Vers 4h ½, en effet, deux compagnies du génie sont venues se ranger sur la place devant le couvent, escortées d’une bande d’agents de police sous les ordres du commissaire central et de plusieurs commissaires d’arrondissement ; les crocheteurs ont avec eux quelques ouvriers qui ne sont vraiment pas dégoûtés. Quand notre barricade est terminée, et elle est formidable, nous nous mettons aux fenêtres pour voir opérer les agents de la république. Ils s’acharnant pendant une heure contre la porte barrée par une barre de fer, sans pouvoir réussir à l’enfoncer. Alors ils prennent le parti de passer par un autre côté. Ils enfoncent la porte de la chapelle, qui était pourtant barricadée depuis le 16 juillet, enlèvent les scellés qu’ils avaient eux-mêmes apposés et arrivent dans le jardin après avoir enfoncé une autre porte. Là, ils se trouvent en présence de l’escalier qui est barricadé depuis le mois de juillet, et ils se mettent à démolir la barricade. Ils organisent une haie de sapeurs du génie qui enlèvent, un à un, les nombreux objets dont elle se compose. Mais alors, avec les quelques meubles restés dans les cellules, nous renforçons encore la barricade par le haut en sorte que, non seulement, toute la cage d’escalier est entièrement obstruée, mais la barricade obstrue même le couloir sur lequel elle ouvre. Après une heure d’efforts, les crocheteurs officiels comprenant qu’ils n’en viendront pas à bout de cette façon, prennent un 3ème parti, c’est celui d’entrer par les fenêtres ; on voit qu’ils sont fidèles jusqu’au bout à leur rôle de cambrioleurs. Vers 6h ½, ils appliquent une échelle contre une fenêtre, la brisent et arrivent dans le couloir ; mais ils sont encore séparés de nous par quelques meubles de la barricade. C’est un gros commissaire de police en civil muni de sa sous-ventrière qui s’avance le premier. L’avoué des Pères, Me Lelong, lui demande de quel droit il a pénétré de force dans l’immeuble ; il répond, avec un gros accent de Narbonne, à moins que ce soit d’Auch, qu’il a des ordres à exécuter. Me Lelong lui fait défense de toucher aux meubles avant de lui avoir montré la grosse du jugement en vertu duquel il agit ; grand embarras de l’argousin qui déclare que la grosse est entre les mains d’un huissier qui ne peut pas passer par la fenêtre à cause de sa corpulence, et, malgré la défense de Me Lelong, fait travailler ses agents et des sapeurs du génie à la démolition de la barricade. Quand les meubles qui séparaient la police des Pères sont enlevés, le gros commissaire dit au P. Gadien qu’il le somme de quitter le couvent. Le P. Gardien, s’adressant au commissaire central qui est là aussi, lui demande la permission d’adresser une protestation, permission qui est accordée. Il proteste en termes émus contre la violation de domicile, la violation de propriété et la violation de la liberté individuelle dont il est victime avec ses frères en religion, et qu’il n’a en rien méritée ; il met le commissaire au défi de lui reprocher une seule mauvaise action. Il termine en rappelant l’excommunication dont l’Église frappe ceux qui touchent aux biens ou à la personne de ses religieux ; à ce mot d’excommunication, le commissaire fait la grimace et dit : « Puisque vous nous avez excommuniés, inutile de vous laisser continuer » et il interrompt la noble protestation du Père en ordonnant à ses agents d’expulser les religieux. Le P. Gardien fait bien constater qu’il ne cède qu’à la violence, et on l’entraîne, les autres Pères sont emmenés ensuite, puis on nous fait sortir par l’escalier qu’on a à peu près achevé de débarrasser de sa barricade en s’y prenant à la fois par le haut et par le bas. À travers la chapelle vide, on nous mène sur la place, pendant qu’on fait passer les Pères d’un autre côté. Mais nous, qui avions décidé d’accompagner les Pères à la cathédrale, nous demandons à ce qu’on ne nous sépare pas d’eux ; le commissaire qui nous amène nous dit que nous les retrouverons de l’autre côté du barrage de gendarmerie qui ferme l’accès de la cour Saint-Laud ; mais il n’en est rien et, de l’autre côté de ce barrage, nous ne trouvons qu’une centaine d’amis des Pères attirés là par la cloche du couvent qui, malgré les scellés, a sonné à toute volée pendant la triste opération. Nous attendons environ trois quarts d’heure, et enfin nous comprenons qu’on nous a bernés quand nous apercevons les Pères que l’on fait partir en voiture dans 3 directions différentes. Alors, suivis de 200 personnes environ qui s’étaient peu à peu massées là, nous nous dirigeons à 8h vers la cathédrale où nous espérons que l’on conduit les Pères. Mais, peine perdue, les Pères ne sont pas devant la cathédrale. Alors, nous rentrons, je déjeune et je m’endors jusque vers 11h ½. En regardant le Maine-et-Loire à mon arrivée à la maison, je vois que les deux pauvres Pères oblats ont aussi été expulsés ce matin avant les Capucins. Quelle triste nuit, et combien il est douloureux d’assister à de pareils spectacles ! La chose qui m’a le plus attristé c’est de voir l’Armée française employée à de semblables besognes. Mais en même temps, je me félicite avec Bonne Maman, Tante Josepha et nous tous, que l’oncle Paul ait quitté le 6e régiment du génie avant de recevoir l’ordre de faire exécuter cette ignoble besogne, car il serait trouvé dans l’alternative ou de briser sa carrière ou de marcher contre sa conscience. L’après-midi, j’écris à Maman, j’écris cette longue relation dans mon journal et je sors un peu. J’apprends que les Pères ont été forcés à monter en voiture et que les 3 voitures où ils sont montés ont été envoyées à l’une à la caserne du génie, l’autre à la place Monprofit, l’autre à la Madeleine, c’est-à-dire à 3 points extrêmes de la ville, ceci est illégal et arbitraire au premier chef, car la police avait seulement pour mission de faire cesser le délit à la loi de 1901 et de mettre le liquidateur en possession de l’immeuble en expulsant les Pères de chez eux, ce qui était déjà passablement raide ; mais, une fois les Pères hors du couvent, elle n’avait plus à s’occuper d’eux puisqu’ils n’étaient pas arrêtés, et le fait de les obliger, malgré eux, à monter en voiture est une violation de plus de la liberté individuelle ; une de plus ou de moins, la république n’y regarde pas de si près ! Les Pères sont tous allés à la cathédrale où un grand nombre de Catholiques les attendaient ; Mgr Rumeau les a reçus et a prononcé un discours assez énergique à l’adresse du gouvernement ; cela ne vaut pas l’attitude de Mgr Freppel qui, en 1880, se présentait le 1er à la Trappe de Bellefontaine devant les crocheteurs qu’il excommuniait, mais enfin, étant donné l’attitude habituelle de l’épiscopat actuel, c’est bien quelque chose !

Général Joseph Jeannerot (1839-1920) – Site militaryphotos.com

J’apprends, au Crédit Lyonnais, que le gouvernement accepte la démission du glorieux colonel Marchand et qu’il met en non-activité par retrait d’emploi le général Jeannerod, commandant du corps d’armée de Lille ; motif de cette mesure : le général a adressé, à l’occasion du départ des sœurs chassées par le gouvernement de l’Hôpital militaire de Lille, un ordre du jour à la garnison dans lequel il témoigne aux sœurs sa reconnaissance pour le dévouement avec lequel elles ont soigné les soldats pendant 29 ans. Ainsi, en république, il est permis d’être reconnaissant des croix d’honneur achetées à Wilson ou des bons dîners faits par des ministres ou des députés chez Mme Humbert[33], ou encore du silence d’Arton[34], mais il est interdit de témoigner la reconnaissance de l’armée à de saintes femmes qui ont consacré leur vie au soin des soldats malades ! Quant au souci de la défense nationale, qui devrait empêcher le gouvernement de sacrifier, le même jour, deux chefs de l’Armée, fi donc, Combes, André, Loubet and Cie s’en félicitent bien ! Je me rappelle que je lisais, il y a quelques années, un roman intitulé La guerre fatale par le capitaine Danrit (Driant) ; c’est le récit d’une guerre avec l’Angleterre ; le général Jeannerod est généralissime de l’Armée qui débarque en Angleterre, s’empare de Londres et dicte la paix au roi et au Parlement ; on lit les ordres du jour vibrants d’enthousiasme patriotique et militaire qu’il adresse à l’Armée après chaque victoire. Ça, c’est le rêve ; la réalité, c’est le général Jeannerod chassé de l’Armée par la hideuse république pour avoir témoigné la reconnaissance de l’Armée à des sœurs de charité qui ont soigné les soldats pendant 29 ans ! Les victoires, nous n’y sommes plus habitués, et, tandis que le télégraphe nous apporte chaque jour le récit de sanglants combats en Extrême-Orient, dont la répercussion peut amener une guerre européenne, le gouvernement emploie l’Armée française à remporter des victoires sur des Capucins ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; puis je me couche avec une certaine satisfaction.

Angers, samedi 14 mai 1904

Cours habituels ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 14 mai 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je photographie, dans le jardin, Nénette tenant le « petit noir » sur ses genoux, ce n’est pas chose facile. Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.

Semaine du 16 au 22 mai 1904

Angers, lundi 16 mai 1904

Je travaille dans ma chambre une bonne partie de la matinée et de l’après-midi. À 4h, leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; étude de Durand sur « Molière et le Moliérisme ». On apprend avec joie aujourd’hui l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier en Ille-et-Vilaine ; Monsieur Brayer de La Villemoysan, monarchiste, a été élu contre M. Martin-Métairie, républicain du bloc, en remplacement d’un ministériel ; c’est une victoire non seulement contre les soutiens du bloc, mais même contre ces incorrigibles ralliés de Bretagne qui, bien que se disant catholiques, ont soutenu, dans l’intérêt supérieur de la République, le candidat du bloc soutenu par la Préfecture, la franc-maçonnerie etc. ; quant à l’intérêt supérieur de la religion, qui est, tout au moins, aussi respectable que celui de la République, ces messieurs les Catholiques ralliés s’en sont fort peu occupés ; car leur thèse est celle-ci : « plutôt un républicain non-catholique qu’un Catholique non-républicain ». C’est cette jolie ligne de conduite qu’ils ont appliquée dimanche ; ils l’avaient suivie il y a quelques mois lors de l’élection à la députation de M. de Rosanbo, royaliste, dans les Côtes-du-Nord ; également en Ille-et-Vilaine il y a 3 ans, quand M. Brayer de La Villemoysan, le nouveau sénateur royaliste, se présentait au Conseil général ; dans le Gers, quand ils ont fait campagne contre Cassagnac en faveur d’un radical ; c’est cette même thèse que l’abbé Naudet soutenait encore ces jours-ci dans son journal La Justice sociale. Elle est jolie leur thèse ! Et ils sont d’autant plus coupables que les monarchistes ne leur rendent pas la pareille et, avec un noble désintéressement, votent en masse pour des républicains libéraux ou modérés, même pour des progressistes, quand ces républicains représentent la cause de la liberté en face du candidat du bloc. Quoi d’étonnant si l’opinion catholique, en présence de cette scandaleuse attitude de trop de ralliés, se rapproche de plus en plus de la cause des royalistes, qui, eux, n’ont jamais consenti à de honteuses compromissions avec les ennemis de la religion, de la patrie et de la liberté ?

Angers, mardi 17 mai 1904

Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille dans ma chambre. A 4h ½, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Paris. Nous apprenons la mort d’un ami de Papa, M. Xavier de Planet[35], à l’âge de 50 ans seulement ; il est mort d’une angine de poitrine. Le soir, congrégation.

Angers, mercredi 18 mai 1904

Je travaille toute la matinée. L’après-midi, je vais demander des conseils à M. Baugas pour le choix d’un sujet de thèse, car, si je suis reçu en juillet (ce qui est fort douteux), je persisterai dans mon doctorat, malgré mon ajournement du conseil de révision, et alors il me faudra retenir mon sujet de thèse. M. Baugas me conseille beaucoup de persister dans le choix d’un sujet auquel je pense depuis plusieurs mois, et que je lui indique ; c’est le suivant : « Les retraites ouvrières assurées par la mutualité » ou « La question des retraites résolue par la mutualité » ou quelque autre titre ayant la même signification ; j’écris à la librairie Giard et Brière pour avoir le catalogue des thèses. À 5h ½, cours de religion. Le soir, avec Papa et Maman, je vais voir joue, au Grand théâtre, Le Cid et Les Précieuses ridicules par une troupe de passage composée d’artistes de l’Odéon et de la Porte Saint-Martin ; ils rendent bien ces deux chefs-d’œuvre classiques ; il n’y a, parmi eux, aucun talent remarquable, mais l’ensemble est bon. Nous rentrons à minuit ½.

Angers, jeudi 19 mai 1904 (Ascension)

Le matin, je développe quelques photos et je travaille. L’après-midi, je travaille, je sors et je vais à la salle d’armes. Le soir, Mois de Marie. La protestation que le Saint-Siège a adressée à tous les gouvernements contre le voyage de Loubet à Rome, considéré comme une offense grave par le pape, est très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond. Elle soulève une très grande émotion, aussi bien chez les Catholiques, qui la comprennent et s’inclinent, que chez les anticléricaux de toute nuance, jusqu’aux organes les plus modérés comme Les Débats qui s’élèvent contre elle ; les feuilles d’extrême-gauche affectent d’y voir une provocation (comme si la provocation n’avait pas été le voyage de Loubet !) et déclarent qu’il faut y répondre par la rupture des relations avec le Saint-Siège, prélude de la dénonciation du Concordat. Je ne sais si le ministère osera aller jusque-là. Mais ce qui ressort de tout ceci, c’est que la crise qui devait fatalement se produire, qui a été retardée par la politique prudente, presque timide, de Léon XIII, est maintenant à l’état aigu. La Papauté, d’un côté, la Révolution de l’autre sont prêtes à entrer en lutte ouverte ; le pape ne redoute pas la dénonciation du Concordat, qui était le cauchemar de son prédécesseur, et, ma foi, tout compte fait, il vaut encore mieux qu’il en soit ainsi ! Plus de compromissions entre l’Église et la république, telle paraît être la ligne de conduite adoptée par Pie X. De cette façon, les choses peuvent aller vite, les événements vont peut-être se précipiter ; la situation des Catholiques sera plus nette. Quant aux royalistes, ce sont eux qui gagneront à cela. Le mouvement d’idées en faveur d’une restauration monarchique, créé, à la suite du procès de la Haute-Cour, par l’Enquête sur la monarchie de Charles Maurras, accéléré par l’excellente revue L’Action française et par la campagne de conférences de l’hiver dernier, ne peut que faire de nouveaux progrès. Beaucoup d’esprit éclairés, clairvoyants, patriotes, séduits par la netteté et l’opportunité du programme monarchique, se sont ralliés à la cause royaliste (par exemple Bourget, Vaugeois, Montesquiou, Dimier et bien d’autres) ; d’autres, tout en pensant de même, n’osent pas encore jeter le masque républicain (Lemaitre, Drumont, etc.) mais laissent voir de plus en plus leurs préférences monarchiques. Il se forme ainsi, en faveur de l’idée monarchique, un mouvement d’opinion que la lutte ouverte entre l’Église et le gouvernement ne peut manquer de propager parmi les Catholiques. C’est là un grand espoir pour l’avenir ; car, le jour où la catastrophe que ne peut manquer d’entrainer la politique républicaine se sera produite, quand rien ne restera debout, comme après la guerre et la Commune, le peuple, poussé par l’instinct de conservation, aura peut-être recours, comme il y a 30 ans, aux hommes d’ordre, et ceux-ci seront amenés à la monarchie comme à la seule solution possible. Comment se produira cette catastrophe ? Sera-t-elle amenée par une guerre étrangère ou par une guerre civile ? Nul ne le sait ; peut-être par les deux à la fois. Mais ce qui paraît certain, c’est qu’elle se produira, et même plutôt qu’on ne pense. Le moment sera terrible ; la France paiera les fautes accumulées pendant 30 ans par le gouvernement qu’elle a eu la faiblesse de supporter ; mais j’ai le ferme espoir que Dieu aura pitié de nous et je crois qu’il nous sauvera en nous rendant notre monarchie nationale ; le mouvement actuel d’idées semble bien le présager.

Charles Maurras (1868-1952), journaliste, essayiste, poète et homme politique royaliste, dirigeant de L’Action française – Vers 1909 (Wikipédia)

Angers, vendredi 20 mai 1904

Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je travaille et je tire sur épreuves positives mes clichés de l’autre jour. L’après-midi, leçon de chant à la place de celle de lundi prochain que je ne pourrai prendre. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. En Extrême-Orient, la malchance qui poursuivait les Russes depuis le début de la guerre a pris fin ces jours-ci ; la flotte japonaise, en attaquant pour la énième fois Port-Arthur, a subi de grandes pertes ; un des ses meilleurs cuirassés, le Hatsuhé, a sauté en heurtant une torpille à peu près comme avait péri le Petropawlosk, et un autre croiseur cuirassé a été détruit par l’artillerie russe ; chacun son tour ! J’espère bien que nos amis les Russes finiront, avec de la patience, par triompher des petits hommes jaunes.

Angers, samedi 21 mai 1904

Premier jour du concours hippique qui a lieu, comme tous les ans, sous nos fenêtres ; je le regarde un peu. L’après-midi, je vais me confesser. Le soir à 8h, nous allons attendre à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui, au cours d’un voyage circulaire, viennent passer 3 jours à Angers. En y allant, je lis une dépêche annonçant que M. Nisard, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, est rappelé par le gouvernement et quitte Rome ce soir. Il fallait s’y attendre ; il sera intéressant de savoir si le gouvernement osera aller jusqu’à la rupture officielle.

Angers, dimanche 22 mai 1904 (Pentecôte)

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph, avec Papa, Philo et Geneviève qui est installée ici (sa mère est chez Tante Josepha) ; tous les repas ont lieu ici. L’après-midi, nous regardons le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la cathédrale.

Semaine du 23 au 29 mai 1904

Angers, lundi 23 mai 1904

Nous allons tous à la grand’messe à Notre-Dame. Ensuite, Tante Delestrac, Geneviève, Tante Josepha, Maman et moi, nous allons aux Ponts-de-Cé où nous nous promenons un peu ; la Loire est entièrement basse, c’est le contraire du mois de février. Nous rentrons à midi. Le soir, nous regardons le concours, puis nous prenons une voiture et faisons visiter plusieurs monuments à Tante Delestrac et à Geneviève (l’Université, le château, l’évêché etc.) ; le soir, Mois de Marie à Saint-Serge. Papa reçoit une lettre de l’oncle Xavier lui disant qu’une dénonciation est partie du comité républicain de Pia (où il a ses principales vignes) contre lui ; elle a été adressée au ministre de la Guerre et à Combes ; on l’accuse d’avoir exercé, par l’intermédiaire de son régisseur Balène, une pression sur ses ouvriers pour les faire voter contre la liste municipale républicaine qui n’a été élue qu’à quelques voix de majorité. On l’accuse en même temps d’avoir prêté, il y a 3 ans, ses charrettes pour la construction de l’école libre ; cette dénonciation a paru dans l’ignoble torchon socialiste La République des Pyrénées-Orientales. Cela peut faire beaucoup de tort à l’oncle Xavier qui est inscrit, cette année, au tableau d’avancement pour le grade de colonel ; malgré les excellentes notes de ses chefs militaires, il peut être écarté à cause de cette dénonciation, car, aujourd’hui, le ministre de la Guerre tient plus de compte des avis de je ne sais quel vague comité de défense républicaine d’un trou quelconque que de ceux des chefs militaires quand il s’agit de la nomination d’un officier supérieur. D’ailleurs, la dénonciation pour pression électorale est absolument mensongère, attendu que l’oncle Xavier n’a pas mis les pieds en Roussillon depuis 6 mois et plus ; si son régisseur, qui est un très brave homme, catholique et royaliste, a fait de la politique, c’est son affaire personnelle et l’oncle Xavier n’avait pas à s’en mêler. Quant à l’affaire des charrettes prêtées, elle est vraie ; mais n’est-ce pas là le droit de tout citoyen, d’un militaire comme de tout autre ? Sans même le dire à l’oncle Xavier, Maman écrit à notre cousin M. Jules de Lamer[36] pour le prier d’arranger l’affaire et de veiller à ce que cette dénonciation n’ait pas de suites fâcheuses pour l’oncle Xavier ; M. de Lamer étant un vieux républicain, ancien préfet de Ferry, pourra beaucoup, s’il veut s’en donner la peine, pour enrayer la chose, d’autant plus que c’est lui qui dirige le Parti républicain à Pia ; car je suis persuadé qu’il est absolument étranger à cette lâche dénonciation.

Jules de Lamer (1828-1906), ancien préfet républicain – Institutdugrenat.com

Angers, mardi 24 mai 1904

Le matin, je sors un moment avec Maman, Bone Maman, Tante Josepha, Tante Delestrac et Geneviève, puis je vais au cours ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle ; à 5 heures, je vais accompagner à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui partent pour Paris ou elles vont passer quelques jours avant de regagner Saint-Étienne ; c’est avec un bien vif regret que nous les voyons s’éloigner. Elles nous invitent à faire un séjour à La Burbanche ; quand pourrons-nous le faire ? Je désire que ce soit bientôt… Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.

Angers, mercredi 25 mai 1904

Cours de doctorat matin et soir ; nous allons avoir cours maintenant 3 fois par semaine, afin d’en avoir fini plus tôt. À 5h ½, cours de religion très intéressant sur la doctrine de l’abbé Loisy en matière de révélation. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame.

Angers, jeudi 26 mai 1904

Je travaille matin et soir dans ma chambre ; après dîner, nous allons au Mois de Marie de Notre-Dame. Dans l’après-midi, je choisis chez Girard 3 porte-mines que nous allons porter à Nénette à Bellefontaine où elle est pensionnaire depuis mardi, pour qu’elle en choisisse un comme cadeau de 1ère communion. Papa et Maman lui ont donné un très joli missel.

Angers, vendredi 27 mai 1904

Cours matin et soir ; après le dernier cours, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Mois de Marie.

Angers, samedi 28 mai 1904

Le matin, je fais avec M. René Neveu une tournée sur le territoire de Saint-Serge pour le placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul. À 1h, avec Philomène, je vais accompagner à la gare Papa qui part pour Paris ; il va représenter la Faculté d’Angers à la réunion des délégués des 4 facultés catholiques de droit qui se tient demain à la Faculté de Paris ; le soir, il dînera, avec les autres délégués, chez le doyen de Paris, M. Terrat ; il rentrera mardi soir. Je travaille l’après-midi. Le soir, après la Conférence Saint-Vincent-de-Paul qui est très courte, je me promène un moment avec Joseph Perrin et Maurice Lucas ; nous écoutons passer la retraite militaire. L’impression qui se dégage de la séance d’hier à la Chambre et de l’attitude du gouvernement est que, devant l’énergie du Saint-Siège qui montre bien qu’il ne recule pas devant la menace de dénonciation du Concordat, c’est le ministère qui a peur et qui recule ; premier effet d’une attitude énergique !

Angers, dimanche 29 mai 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi à vêpres à Notre-Dame ; le soir, nous nous promenons et nous prenons le frais jusque vers 10 heures.

Semaine du 30 au 31 mai 1904

Angers, lundi 30 mai 1904

Je travaille matin et soir dans ma chambre ; le soir, à 4h, leçon de chant. Après dîner, à la Conférence Saint-Louis, travail de Guiet sur la liberté d’enseignement à l’étranger. Un violent orage m’oblige à attendre près d’une heure après la conférence pour m’en retourner.

Angers, mardi 31 mai 1904

Cours matin et soir. Après dîner, nous allons tous à la cérémonie de clôture du Mois de Marie à Saint-Serge où on fait une belle procession. Papa arrive à 10h de Paris où il a assisté à l’intéressante réunion des délégués des facultés catholiques de droit ; dimanche soir, M. Terrat, doyen de la Faculté de Paris, a offert un grand dîner, dans sa villa de Bellevue, à tous les délégués ; Papa y a vu M. de Lamarzelle, M. René Bazin, Boyer de Bouillane etc. Je lis dans tous les journaux le compte-rendu de la journée de clôture du Congrès national de la Jeunesse catholique à Arras ; elle a été fort belle puisqu’à la suite de ce congrès consacré à l’étude des mutualités, il y a eu, à travers les rues d’Arras, un défilé auquel ont pris part 4000 jeunes gens ! De plus, des orateurs célèbres, M. Piou notamment, ont été entendus. Mais, ce qui me déplaît beaucoup, c’est qu’on a joué la Marseillaise à une des séances ; je ne comprends pas qu’on se permette, à une réunion de la Jeunesse catholique qui est une association destinée à grouper tous les jeunes gens catholiques, sans distinction de parti, et en-dehors de toute préoccupation politique, de jouer un hymne républicain ; on risque par-là, en mécontentant les monarchistes très nombreux dans l’association, de compromettre cette union si nécessaire et à laquelle les discours des séances du congrès ont convié les Catholiques. J’envoie à La Vérité française une lettre où je fais des réflexions dans ce sens. Beaucoup, d’ailleurs, pensent comme moi dans l’association.

Juin 1904

Semaine du 1er au 5 juin 1904

Angers, mercredi 1er juin 1904

Je travaille dans ma chambre le matin et une partie de l’après-midi ; à 1h ½, réunion du conseil particulier des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, on y parle de la procession de dimanche, qui est autorisée par le maire ; mais on redoute une contre-manifestation importante. À 5h, je vais attendre à la gare Marie-Thérèse qui arrive pour une quinzaine de jours, afin d’assister à la première communion de Nénette qui aura lieu mercredi prochain.

Angers, jeudi 2 juin 1904

Le matin, j’assiste à Notre-Dame à la messe de 1ère communion. Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser. La Vérité française publie ma lettre ; la voici :

Coupure de presse de La Vérité française collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 2 juin 1904

Cette lettre, qui trouble certaines combinaisons, me vaut des blâmes des ralliés (je les attendais) et des félicitations des monarchistes qui veulent empêcher que la Jeunesse catholique devienne la Jeunesse républicaine ; je reçois notamment une carte de félicitation de l’abbé Delahaye, secrétaire-général de l’Université, frère de Jules Delahaye, l’ancien député de Chinon, et de Dominique Delahaye, sénateur du Maine-et-Loire, j’y suis très sensible. L’après-midi, après les cours, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui m’approuve ; il me racontera ce qui se dira ce soir à la réunion du comité régional. Cette protestation, qui est en même temps un avertissement pour qui sait lire entre les lignes, était nécessaire, pour bien montrer que si les royalistes ne demandent qu’à s’unir aux autres Catholiques pour la défense de la foi commune, ils n’entendent pas abdiquer leurs convictions et se laisser marcher dessus. De plus, elle vient bien dans son temps : au lendemain du Congrès national d’Arras et le jour même de l’élection du nouveau président de l’association, Jean Lerolle, dont les tendances peuvent faire redouter une orientation à gauche. N’étant qu’un membre isolé de l’association, n’appartenant à aucun comité, j’étais très libre pour la faire ; voilà pourquoi je l’ai faite, et je l’ai faite seul, sans consulter aucun de mes amis, qui n’ont appris son existence qu’en ouvrant La Vérité française ; idem pour ma famille.

Angers, vendredi 3 juin 1904

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée. L’après-midi à 4h ½, je vais, avec Maman, Marie-Thérèse, Bonne Maman, Tante Josepha, attendre à la gare l’oncle Paul qui arrive d’Alger, en bonne santé ; le voyage, de 52 heures cependant, ne l’a pas trop fatigué. Je vais savoir chez Hervé-Bazin ce qui se dit à la Faculté au sujet de ma lettre à La Vérité française ; il paraît que les ralliés sont persuadés que nous nous y sommes mis à plusieurs pour l’écrire. Le soir, nous allons au Salut. Une affiche ignoble, immonde, blasphématoire signée d’une dizaine de comités anticléricaux inconnus d’Angers et de Trélazé invite la canaille de ces deux villes à manifester dimanche contre ce qu’elle appelle la mainmise des nauséabonds enjésuités, échappés de sacristies sur la voie publique. Ça promet !

Angers, samedi 4 juin 1904

Je travaille une bonne partie de la matinée. L’après-midi, je vais voir Nénette à Bellefontaine ; les nouvelles concernant la procession de demain se corsent de plus en plus ; il paraît que, comme l’année dernière, Laurent Tailhade[37] est arrivé pour chauffer à blanc les révolutionnaires. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 5 juin 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Vers 9h ½, nous arrivons tous autour de la cathédrale ; il nous semble que les apaches y sont moins nombreux que l’année dernière. La police est nombreuse. Je me mets avec la Conférence Saint-Louis et, vers 10h, nous sortons de la cathédrale, nous chantons beaucoup, nous sommes tous armés d’énormes cannes ; aucun incident pendant toute la première partie de la procession, jusqu’au tertre. Quand nous arrivons au tertre Saint-Laurent et que nous contournons le monument où on a élevé le reposoir, nous commençons à entendre hurler les apaches groupés, comme l’année dernière, sur les pentes gazonnées du tertre ; ils sont encadrés par de nombreux gendarmes et agents de police commandés par le commissaire central en personne et par plusieurs commissaires de police. Cependant, nous nous massons tout près d’eux (entre eux et le monument) ; des pierres et des mottes de terre lancées par eux tombent de temps en temps sur nous ; MM. Frogé, de La Morinière, font, à diverses reprises, observer aux commissaires de police que nous sommes lapidés, et que, si cela continue, nous serons obligés de nous défendre nous-mêmes. Pendant la bénédiction, toute la canaille crie « À bas la calotte », on chante l’Internationale ; mais nous couvrons ses hurlements par nos chants de Parce Domine, du Tantum ergo et nos acclamations en l’honneur du Christ ; à plusieurs reprises, nos chapeaux s’élèvent au sommet de nos cannes en l’honneur du Saint-Sacrement ; ce sont des acclamations frénétiques. Mais un moment après la bénédiction, les pierres recommencent à pleuvoir sur nous ; il en tombe une énorme à quelques centimètres de moi ; il en pleut de tous côtés. Alors, voyant que la police est impuissante à nous protéger (plusieurs des nôtres sont blessés), nous nous décidons à nous protéger nous-mêmes ; quelques-uns des nôtres renvoient aux apaches des projectiles qu’ils nous lancent ; la plupart (moi par exemple) s’élancent en avant les cannes levées ; en un instant, le barrage de police est enfoncé, et les deux camps se trouvent mêlés, les coups de cannes pleuvent sur le dos des apaches qui filent comme des lièvres, protégés par la police ; j’avais enlevé mon lorgnon et j’y voyais assez mal ; néanmoins, je suis des yeux (et des jambes) les apaches qui fuient ; je me tope constamment à des agents ou à des gendarmes ; je vois arrêter, sous mes yeux, Du Réau de La Gaignonnière qui a été pris en flagrant délit de coups. Cependant, en moins d’une ou deux minutes, le terrain est balayé ; plus un apache ! Mais quelques-uns de ceux-ci se trompent de chemin ; nos amis les rencontrent et se jettent dessus ; plusieurs sont acculés contre un mur et littéralement assommés ; le nommé Gallard, étudiant en pharmacie, est roué de coups de pieds dans le ventre, dans la figure, partout, il ne l’a pas volé l’animal ! Le docteur Hébert, d’un monumental coup de canne, abat un apache à ses pieds. Enfin, nous voyant maîtres du terrain, nous nous arrêtons. Nous nous communiquons les bruits qui courent ; j’apprends qu’un prêtre a été blessé à la figure par une pierre ; je vois un vieux monsieur qui a dans le crâne un trou fait aussi par une pierre etc. etc. Je sais qu’un apache au moins a été arrêté. La procession se reforme assez vite ; et on commente les événements de tout à l’heure ; l’impression qui s’en dégage est surtout la lâcheté des 250 apaches environs qui étaient très braves tant qu’il s’agissait de lancer, de loin, des pierres sur les Catholiques, mais qui ont déguerpi comme des lapins quand ils ont vu les Catholiques se jeter sur eux ; cette résolution dont on a fait preuve est un excellent exemple. Au retour, calme complet jusqu’à la grille de l’Évêché. Là, dans la rue de l’Oisellerie, sont massés une cinquantaine d’apaches contenus par un cordon de gendarmes ; ils vomissent, à notre adresse et à l’adresse du Saint-Sacrement, les plus abominables injures ; nous nous contentons de chanter plus fort qu’eux. Cependant, comme le dais, qui arrive du carrefour Rameau, approche (cette année, en effet, la procession est passée par la place du Ralliement et la rue Chaussée Saint-Pierre), notre aumônier, le P. Barbier, nous dit de laisser passer notre bannière et de nous arrêter en face de ces apaches afin de grossir la masse d’hommes qui entoure le dais ; c’est ce que nous faisons. Mais à ce moment, pendant que j’exécutais ce mouvement, j’aperçois, à côté de moi, au milieu des étudiants, et bien loin de la Confrérie des Mères chrétiennes avec laquelle elle devait suivre la procession, Maman qui me crie : « Je suis là » ; je lui réponds : « Eh bien, allez-vous en ! » Croyant qu’on se battait, elle appelle Papa qui arrive en robe de cérémonie et me prenant par le bras, me sépare de mes camarades, voulant me faire continuer seul, alors que le reste de la Conférence Saint-Louis s’arrêtait là ; je m’y refuse et, dès que Papa eût regagné sa place, j’attends sur le trottoir le passage du dais et je me joins à mes camarades. Certes, notre appoint n’était pas inutile ; car sur la place Sainte-Croix, un nombreux groupe de contre-manifestants, non content de vomir d’ignobles injures et de hurler l’Internationale, fait mine de se jeter sur le Saint-Sacrement ; mais il en est empêché par la masse d’hommes que nous formons ; nous entourons le dais de tous côtés, tenant constamment nos gourdins levés et faisant comprendre aux apaches qu’il leur faudra passer sur notre corps avant d’arriver au Saint-Sacrement. Pour répondre aux insultes des apaches, nous crions constamment « Vive le Christ ! », et ces cris, scandés sur l’air des lampions, couvrent leurs hideux blasphèmes. Enfin, nous rentrons dans la cathédrale ; tous les hommes se groupent près du maître-autel, et, avant de donner la bénédiction, Monseigneur, en quelques mots vibrants, félicite les Catholiques d’Angers de la magnifique manifestation en l’honneur du Saint-Sacrement qu’ils viennent de faire ; il remercie aussi la municipalité des mesures d’ordre qu’elle a prises. On lui répond par des acclamations en l’honneur du Saint-Sacrement, puis la foule s’écoule lentement après la bénédiction. Je suis extrêmement contrarié de la ridicule intervention de Maman à la rue de l’Oisellerie ; elle est venue me prendre par la main comme si j’avais dix ans ; elle est allée chercher Papa au milieu de ses collègues, se couvrant elle-même et nous couvrant tous de ridicule aux yeux des professeurs et des étudiants de l’Université ; je suis bien décidé à manifester mon mécontentement, car je veux qu’elle comprenne enfin que je n’ai plus dix ans mais que j’en ai près de vingt-deux. Aussi, lorsque je suis rentré à la maison, je m’enferme dans ma chambre où je me fais servir à déjeuner, je ne veux pas descendre à la salle à manger. Dans l’après-midi, je sors un peu avec Marie-Thérèse ; j’ai aussi une explication avec Papa et Maman, et, sans leur manquer de respect, je leur fais comprendre que je ne veux pas me laisser traiter comme un enfant, surtout en présence de mes camarades ; je suis décidé à leur battre froid pendant plusieurs jours. Le soir, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner avec nous. Dans l’après-midi, M. Delahaye, qui remplace au Maine-et-Loire le reporteur ordinaire (lequel fait ses 28 jours), vient me demander des renseignements sur la mêlée dans laquelle il pense bien que je me trouvais ; il y était lui aussi du reste, mais nous ne nous sommes pas vus ; je lui indique le nom de plusieurs jeunes gens atteints par les projectiles des apaches.

Semaine du 6 au 12 juin 1904

Angers, lundi 6 juin 1904

Le Patriote de l’Ouest raconte avec une indigne mauvaise foi les événements d’hier ; il a l’audace de dire que les cléricaux ont provoqué les « 1500 » socialistes en leur lançant des pierres ! Je l’avoue, je ne croyais pas, dans ma naïveté, qu’un journal fût capable de mentir aussi impudemment ! J’apprends que l’étudiant en pharmacie que nous avons rossé n’est pas Gallard, c’est un nommé P… ; il avait jeté à terre une bannière. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’Hardouin-Duparc sur « La politique de Léon XIII » ; le sujet est scabreux, il est traité par un rallié. Hardouin-Duparc parle de la politique du pape défunt vis-à-vis de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Suisse, etc ; enfin, il en arrive au gros morceau, à la politique pontificale vis-à-vis de la république française. D’après lui, cette attitude du pape était nécessaire et si les Catholiques, dans leur ensemble, l’avaient suivie, nous aurions aujourd’hui une république respectueuse de la religion ; la responsabilité des malheurs actuels retombe donc sur nous ! Sur nous, royalistes, qui cependant avons toujours combattu avec énergie pour la cause de l’Église. M. Hardouin-Duparc veut bien convenir cependant que certains ralliés sont allés trop loin et ont eu tort de présenter l’acceptation de la république comme un devoir de conscience. La discussion est très courtoise, mais acharnée ; elle dure une bonne heure. Les conclusions du conférencier sont vivement attaquées par les uns, défendues par les autres. Je fais remarquer que si Léon XIII a eu pour but de réaliser une union étroite entre les Catholiques, comme l’a dit le conférencier, il est arrivé à un résultat diamétralement opposé à ses intentions, puisque l’union était bien mieux réalisée avant les encycliques sur « L’Union conservatrice » qu’aujourd’hui où les Catholiques sont émiettés et où leur opposition, dans les Chambres, est beaucoup moins catégorique et leurs représentants beaucoup moins nombreux qu’autrefois. Le P. Barbier nous promet de nous parler demain soir de la question du ralliement à la réunion de la congrégation.

Angers, mardi 7 juin 1904

Cours d’histoire des doctrines économiques, et de législation industrielle. Dans l’après-midi, je vais me confesser. Le matin, je lis une longue lettre de Normand d’Authon qu’on m’a apportée hier soir, et dans laquelle le président de l’Union régionale de l’Ouest me blâme officiellement, après en avoir référé au président de l’Association catholique de la Jeunesse française, de la lettre que j’ai écrite le 31 mai à La Vérité française ; je m’y attendais, mais j’ai voulu l’écrire tout de même parce que je la croyais nécessaire. Il me reproche, avec beaucoup de modération dans le ton, du reste, la forme que j’ai donnée à ma protestation et le fond même de cette protestation ; il m’engage à exprimer mon regret de cet acte et me dit, que dans le cas où je ne voudrais pas le faire, il se verrait dans la pénible nécessité de me demander ma démission. J’avoue que ma première pensée est de la lui envoyer en 3 lignes. Puis, à la réflexion, je me dis que j’aurais tort d’agir ainsi ; ce serait laisser croire que je ne puis me justifier ; je lis et relis sa lettre, et je m’arrête à la résolution suivante : je veux bien reconnaître que j’aurais mieux fait de donner à ma protestation une autre forme, et, au lieu de la publier dans un journal, de la faire parvenir par la voie hiérarchique aux chefs de l’A.C.J.F. Mais je resterai inflexible pour le fond même de la protestation, car ce sont des idées bien arrêtées dans mon esprit que j’y ai exprimées, et je ne reconnais à personne le droit de m’en demander compte. Je vais lire la lettre de Normand d’Authon au Père Barbier et lui demander conseil sur ce que je dois faire ; il m’engage beaucoup à persévérer dans la résolution que j’ai prise. Aussi, dans l’après-midi, j’écris une lettre dans ce sens à Normand d’Authon. Advienne que pourra ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, à la congrégation, le P. Barbier nous parle du « Ralliement ». À son avis, le pape a le droit comme chef de la société indépendant dans sa sphère qu’est l’Église de juger au dernier ressort si telle question qui est, de sa nature, du ressort de la puissance civile, elle aussi indépendante dans sa sphère, intéresse la religion indirectement et, par conséquent, tombe sous sa juridiction. Le P. Barbier dit que peu de papes ont usé autant que Léon XIII de ce droit. L’attitude que les Catholiques français devaient prendre vis-à-vis de la république rentrait, d’après le P. Barbier, dans cette catégorie. Donc, Léon XIII avait le droit de conseiller aux Catholiques français de s’unir sur le terrain constitutionnel, c’est-à-dire de ne pas faire une opposition systématique à la forme du gouvernement, afin de mieux lutter contre les lois injustes de ce même gouvernement. C’est ce qu’il a fait en 1892 ; et il n’a rien fait de plus, car il a laissé aux Catholiques l’entière liberté de leurs opinions sur la question de république ou de monarchie et ne leur a certes pas interdit d’espérer le rétablissement de la monarchie. En agissant ainsi, Léon XIII espérait faire immédiatement une union plus étroite qu’auparavant entre Catholiques et arriver vite à changer l’esprit de la république par de meilleures élections ; il attendait de sa politique un résultat prochain, cela ressort de ses propos à Mgr d’Hulst. D’où vient que la politique de Léon XIII a échoué ? Le P. Barbier attribue cet échec à 3 principales causes : la fourberie du gouvernement français, qui a constamment trompé Léon XIII sur ses sentiments et ses projets vis-à-vis des Catholiques, et l’a amené, par une sorte de chantage, à demander, et, au besoin, à commander aux Catholiques de ne pas lui créer d’embarras par une opposition trop énergique même sur le terrain constitutionnel ; Léon XIII, par esprit de conciliation et par une loyauté excessive, s’est laissé prendre à ce jeu et a souvent arrêté les Catholiques prêts à lutter énergiquement (il y a 3 ans par exemple, quand il a arrêté la campagne de conférences du P. Caubé sur la demande de Waldeck-Rousseau). La seconde cause de cet échec est l’attitude déplorable de beaucoup de ralliés et surtout de leurs chefs et de leurs organes attitrés, qui ont outrepassé les conseils de Léon XIII, en présentant ces simples conseils comme une obligation de conscience, en traitant les royalistes les plus religieux comme des ennemis de la religion, en disant que le pape voulait que l’on se fît républicain (alors que c’est absolument faux), en préférant souvent, dans les élections, des candidats antireligieux, francs-maçons même, parce qu’ils étaient républicains, à des candidats bons catholiques mais monarchistes (par exemple en 1893, dans le Gers, élection de Bascou contre Cassagnac ; par exemple, en Ille-et-Vilaine et dans bien d’autres endroits). Le P. Barbier estime que cette attitude des ralliés a été extrêmement funeste. Les ralliés, du moins la plupart d’entre eux, ne se sont rappelé qu’une partie des conseils du pape (ceux qui avait pour but de faire accepter la république), mais oubliaient les autres (ceux qui avaient pour but de faire lutte énergiquement les Catholiques contre la législation impie et sectaire). En effet, afin que nul ne puisse suspecter leur républicanisme de fraîche date, les ralliés se sont abstenus de faire une trop vive opposition à ces lois et, bien souvent, ont abandonné, d’une façon déplorable, les principes ; on l’a vu encore lors du vote des crédits pour le voyage de Loubet à Rome. Le P. Barbier insiste beaucoup sur cette très fâcheuse attitude des ralliés. Il attribue aussi à une 3ème cause l’échec de la politique pontificale ; mais il a bien soin de dire que cette 3ème cause a eu une bien moindre importance que les deux autres : c’est le mécontentement par lequel beaucoup de royalistes ont accueilli les directions de Léon XIII, et le peu d’empressement qu’ils ont mis à les appliquer, parfois même l’opposition qu’ils leur ont faite. En dehors de ces causes principales, il y a eu des causes secondaires, par exemple le Père Barbier a dû avouer que, dans certaines circonstances, le secrétaire d’État de Sa Sainteté, le cardinal Rampolla, a adonné des conseils contraires à la volonté de Léon XIII, en allant, dans la voie du ralliement, beaucoup plus loin que le pape ; il nous cite deux exemples frappants de cette attitude. Une chose qui m’a fait grand plaisir pour des raisons personnelles, c’est que le P. Barbier, à propos du toast du cardinal Lavigerie en 1890, et de la Marseillaise qui l’a suivi, a dit que le cardinal avait eu tort de faire jouer cet hymne qui, dit-il, « était et sera longtemps encore considéré, quoiqu’on en dise, comme un champ impie et révolutionnaire par un très grand nombre de Catholiques ». Que n’étiez-vous là M. Normand d’Authon ? Le P. Barbier termine son intéressante conférence en examinant la situation actuelle. Actuellement, dit-il, comme déjà un peu avant la mort de Léon XIII, il y a quelque chose de changé. La république, jetant le voile de l’hypocrisie, a démasqué son jeu. Le nouveau pape peut, par suite des circonstances nouvelles, donner aux Catholiques français des instructions différentes ; car, de l’avis même du cardinal Lavigerie, les instructions d’un pape n’obligent plus les Catholiques après sa mort. Mais tout porte à croire que Pie X laissera aux Catholiques français une bien plus grande liberté d’allure que ne leur en laissa Léon XIII. Pour le moment donc, tant que Pie X n’a pas parlé officiellement, les instructions de Léon XIII subsistent en théorie ; mais, en pratique, le pape a fait savoir qu’il désirait voir cesser l’attitude défiante des ralliés vis-à-vis des royalistes, et il convie ces derniers à venir, sans abandonner leurs convictions et leurs espérances, combattre à côté des autres, sur le terrain constitutionnel dans l’intérêt de l’Église. C’est à ces conseils de Pie X qu’on doit la nouvelle attitude de certains chefs ralliés, de M. Piou, par exemple, qu’on a vu à Vannes le 27 mars en sa qualité de président de l’Action libérale populaire accepter ouvertement le concours des royalistes représentés par M. de Lamarzelle ; les paroles de M. Piou au Congrès de la Jeunesse catholique à Arras, où il a dit que les jeunes gens catholiques ne devaient pas se désintéresser des questions politiques ; un article de M. Féron-Vrau, retour de Rome ; tout cela est un effet des conseils du pape. Nul doute que la conférence de ce soir n’en soit un autre effet ! Elle a été très intéressante. En tout cas, le clan rallié ne doit pas être enchanté !

Angers, mercredi 8 juin 1904

Je me lève à 6h précises et, à 7h ½, nous sommes tous au pensionnat de Bellefontaine pour la cérémonie de la 1ère communion ; malheureusement, en me rasant, je me suis fait à la lèvre inférieur une coupure qui saigne tout le temps à la messe ; c’est insupportable. La cérémonie est très touchante. Nénette est chef de file et reçoit la 1ère la sainte communion ; beaucoup de parents et d’amis communient après les enfants ; je fais la sainte communion. Après la cérémonie, nous déjeunons dans le pensionnat et nous voyons un moment les communiantes. Il y a aussi à Bellefontaine Mmes de Soos, de Padirac etc. Nous déjeunons fort bien chez Tante Josepha. L’après-midi, nous revenons à Bellefontaine où a lieu la cérémonie de rénovation des vœux du baptême et celle de la consécration à la Sainte Vierge ; malheureusement, la pluie empêche la procession qui devait avoir lieu dans les vastes jardins. Le soir, nous dînons chez les Magué avec le lieutenant-colonel, Mme et Mlle Franck ; Nénette, ce soir, dîne avec nous dans son blanc costume de 1ère communiante.

Je pense beaucoup à la conférence du P. Barbier ; j’avoue qu’elle m’a instruit ; je savais bien que les instructions de Léon XIII avaient été très exagérées par beaucoup de ralliés commentateurs sans mandat, mais je ne croyais pas que ce fût au point où l’a dit le P. Barbier ; je croyais que Léon XIII avait demandé plus aux Catholiques français.

Angers, jeudi 9 juin 1904

Je travaille, le matin, dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir Normand d’Authon ; il me reçoit très aimablement et exprime le désir que je reste longtemps chez lui afin qu’il puisse s’expliquer longuement avec moi sur la question de la Marseillaise. Il ressort de ses explications, qui durent 1h ½ environ, que les chefs de l’A.C.J.F. ne voient pas avec plaisir les groupes jouer la Marseillaise, mais qu’ils n’osent pas s’y opposer, de peur de passer pour des royalistes déguisés ; l’Union régionale de l’Ouest jouit, paraît-il, de cette réputation dans les autres unions régionales ; c’est pourquoi ma lettre a produit, d’après Normand d’Authon, une grande émotion dans les hautes sphères de l’association. Normand d’Authon s’évertue, en vain, à me faire comprendre que le chant de la Marseillaise ne signifie pas grand’chose et que les royalistes de l’association ont tort de s’en offusquer, car, dans l’esprit de ceux qui la chantent, la Marseillaise est bien l’hymne national. Je lui réponds que puisque l’on a coutume, dans certains groupes, de jouer l’hymne national, les chefs de l’association n’ont qu’à répandre un chant national catholique, par exemple celui qu’on a chanté à Angers à la réunion du 21 février dernier ; il trouve (ou il paraît trouver) l’idée bonne. Le soir, nous allons tous à la cérémonie de l’adoration nocturne qui a lieu à la cathédrale en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’assiste à la procession. En y allant, je rencontre Hervé-Bazin qui me dit que Normand d’Authon a donné lecture, hier soir à la réunion du comité de l’Union régionale, de ma lettre à La Vérité, de la lettre qu’il a écrite et de ma réponse, et qu’il a déclaré l’incident clos. Je sais cependant qu’il a envoyé ma seconde lettre à Paris.

Angers, vendredi 10 juin 1904

Le matin, en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Université ; je passe toute la matinée à l’Université à causer avec Hervé-Bazin et Damas dans la chambre de Bréon, à parcourir les journaux dans la salle de lecture et à travailler à la bibliothèque ; j’apprends que Du Réau a été interrogé hier par un commissaire de police et qu’il passera peut-être demain en correctionnelle. À 10h ½, cours de M. Baugas. L’après-midi, à 1h ½, autre cours de M. Baugas ; ensuite, je vais voir Lucas et je vais me faire couper les cheveux ; le soir, les Magué viennent dîner avec nous. Ils prendront désormais tous leurs repas à la maison car leurs meubles partent demain. L’oncle Paul part dimanche pour Paris ; Tante Josepha, Nénette et Bonne Maman partent mardi pour Vinça ; ils s’embarquent à Port-Vendres la semaine prochaine. Comme ce départ va nous attrister !

Angers, samedi 11 juin 1904

Le matin, on ne sait encore rien de précis sur les processions de demain. Dans l’après-midi, on affiche un arrêté du maire autorisant les processions, mais dans des conditions insensées : il n’y en aura que deux (une de chaque côté de l’eau) ; les corporations ne pourront pas y prendre part ; on ne pourra y chanter que des chants liturgiques ; enfin, les hommes n’auront pas le droit d’y apporter des cannes. Cela veut dire : faites les processions, mais de façon à qu’il vous soit impossible de couvrir la voix de vos adversaires s’ils vous insultent et de rendre des coups si vous en recevez. Dès que j’ai connaissance de cet arrêté, je suis persuadé que l’autorité religieuse préférera ne pas faire de processions que d’accepter de telles conditions ; c’est ce que décident, en effet, les curés de la ville réunis à l’Évêché dans l’après-midi, et, vers 6 heures, une affiche annonce aux Angevins que l’autorité religieuse n’a pas cru pouvoir accepter les conditions de la Municipalité, que les processions, par conséquent, n’auront pas lieu, et qu’on les convoque pour demain à 4 heures devant la cathédrale afin de recevoir la bénédiction du Très Saint-Sacrement et d’aller ensuite la recevoir à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; la même manifestation que l’année dernière ! Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, je reçois les félicitations de M. le curé de Saint-Serge pour ma lettre à La Vérité française. Mgr Pasquier, recteur de l’Université, M. Gavouyère, doyen, l’abbé Delahaye, secrétaire-général, l’abbé Bourdé de Villebué, curé de Saint-Eutrope de Saintes, m’ont aussi adressé leurs félicitations ; voilà de quoi me consoler de la douche officielle de Normand d’Authon et de Lerolle !

Angers, dimanche 12 juin 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, nous faisons nos adieux à l’oncle Paul qui part pour Paris, et, de là, pour Vinça, Port-Vendres et Alger. L’après-midi à 3h, nous allons aux vêpres de la cathédrale ; après les vêpres, nous sortons sur la place Saint-Maurice qui est noire de monde ; la foule déborde sur la place Sainte-Croix ; avec les étudiants de l’Université, je vais me placer en tête de la colonne des manifestants, derrière, MM. Joubert, conseiller municipal, de La Morinière, Frogé, de Grainville, qui ouvrent la marche. Monseigneur donne la bénédiction et toute cette foule chante le Tantum, acclame le Christ, agite chapeaux et mouchoirs, c’est splendide. Ensuite, on se met en marche en chantant des cantiques, tantôt « Nous voulons Dieu ! », tantôt « Je suis chrétien », etc. L’énorme foule, en deux colonnes (rue Sain-Aubin et rue d’Alsace) gagne Saint-Joseph : toutes ces voix d’hommes et de femmes chantent cantiques et hymnes religieux, formant une clameur immense qui s’élève vers le ciel ; seconde bénédiction devant Saint-Joseph : la rue des Arènes est littéralement bondée ! L’immense colonne se dirige ensuite vers Saint-Laud par les rues Desjardins et Paul Bert et par le boulevard du Roi René ; sans exagération aucune, peut l’évaluer à 15 ou 20.000 personnes. Devant Saint-Laud, une grande foule sympathique attendait les manifestants ; là, au moment de la bénédiction, il y avait encore plus de monde que l’année dernière ; depuis les marches de Saint-Laud jusqu’à l’extrémité de la place Marguerite d’Anjou, une foule énorme se presse ; en supposant qu’il y avait 3 personnes par mètre carré, que la place ait 250 mètres de longueur sur une largeur moyenne de 35 mètres, on trouve qu’il y avait là 26.000 personnes ; et si on ajoute à ce nombre les personnes massées sur les marches de l’église, à toutes les fenêtres, sur les tours du château etc. on peut penser qu’il y en avait environ 30.000 ; c’est gentil ! Et je répète qu’il n’y avait là, à quelques exceptions près, que des manifestants catholiques, ou des curieux sympathiques. L’énorme foule chante le Tantum, le Parce Domine, des cantiques, et élève vers le ciel les cris mille et mille fois répétés de « Vive Dieu ; vive le Christ ! » C’est splendide. Après cette dernière bénédiction, la foule s’écoule peu à peu ; je rentre à la maison. J’ai appris ensuite qu’il y avait eu, à ce moment-là, une petite manifestation de jeunes gens qui sont allés conspuer Jagot et acclamer Bouhier ; mais elle était beaucoup moins considérable que celle qui suivit la manifestation religieuse de l’année dernière, car on n’avait, cette année, les mêmes raisons d’acclamer M. Bouhier. Bonne Maman, Marie-Thérèse et Philomène, qui n’ont pas vu la manifestation de l’année dernière, sont littéralement enthousiasmées.

L’affaire de l’oncle Xavier nous préoccupe beaucoup. M. de Lamer a été, il est vrai, fort aimable, et a usé de toute son influence sur le préfet des Pyrénées-Orientales pour faire retarder autant que possible le départ pour Paris des renseignements que Combes a demandés au préfet ; mais, néanmoins, il faudra bien qu’ils finissent par partir ; de plus, la dénonciation adressée au Ministère de la Guerre a fait, elle aussi, son chemin : des renseignements ont été demandés par le général André au préfet. Il est certain que Baleine a fait des imprudences ; dans le but très louable d’assurer le succès de la liste royaliste (qui n’a été battue que de quelques voix), il ne s’est pas contenté de faire de la politique pour son propre compte, il a mis en avant le nom de l’oncle Xavier et, à l’heure actuelle, cela suffit pour briser la plus belle carrière militaire ! Papa a prié l’oncle Paul de parler de cela au général Joffre[38], au Ministère de la Guerre ; il peut beaucoup pour l’enrayer ; de son côté, le général Lelong va agir. Mais l’oncle Xavier nous télégraphie du camp de Chalons d’arrêter toutes les démarches ; c’est sans doute son chef de corps, le général Dalstein, qui le lui aura conseillé ! À Angoulême, où il sera ces jours-ci, Papa en dira un mot au général Courbebaisse. Le soir, au moment de dîner, échange de félicitations et de cadeaux s’adressant à Bonne Maman, Nénette et moi, à l’occasion de la Saint Antoine. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la musique au Mail.

Semaine du 13 au 19 juin 1904

Angers, lundi 13 juin 1904

En l’honneur de la Saint Antoine, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y vais la sainte communion. Marie-Thérèse et Papa partent par le train de 11 ½ pour Angoulême ; Papa va à Angoulême pour le concours des collèges de l’Ouest organisé par l’Université, et Marie-Thérèse rentre à Sainte-Croix. À 11h, M. Baugas nous fait une sorte de récapitulation de son cours ; il nous explique les parties que nous n’aurions pas comprises. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Ducellier sur l’expansion de la nationalité française. Les élèves venus pour le concours assistent à la séance. Après la séance, le P. Barbier nous annonce que les finances de la Conférence étant en bon état, il a décidé, d’accord avec le directeur et le bureau, de payer le pèlerinage de Rome à un membre de la Conférence qui sera chargé de représenter celle-ci ; ce jeune homme privilégié sera désigné par une commission composée de l’aumônier, du directeur et des anciens présidents sur une liste de 12 ainsi composée : 6 de droit (les membres du bureau), 6 élus par la conférence ; on procède tout de suite à l’élection des 6 ; je vote pour : De Bréon, Lucas, Paul Lebreton, De Ferry, De La Villebiot, Jean du Reéau. Les 6 élus sont : De Monsabert, de Laujardière, Lucas, De Bréon, Hardouin-Duparc et moi ; j’ai obtenu 11 voix. J’ai donc 1/12 de chance d’aller gratis à Rome. Je songeais précisément depuis quelques jours à prendre part à ce pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome ; mais, tant qu’il est question de notre voyage en Algérie au mois d’octobre, je ne puis me décide ; on verra plus tard. Je suis très heureux de la marque de confiance de mes camarades. Cette réunion est la dernière de l’année.

Angers, mardi 14 juin 1904

Nous passons avec Tante Josepha, Bonne Maman et Nénette les derniers instants de leur séjour à Angers. À 10h ½, nous partons pour la gare où elles prennent le train de 11h35 pour Bordeaux et Vinça. À la gare, un grand nombre d’officiers avec leurs femmes sont là pour saluer Tante Josepha ; je reconnais le colonel Wairhaye, le commandant de Chappedelaine, la marquise de La Masselière, Mme Gallais, Mme Franck, le capitaine Astier de Villatte, la générale Samary, les dames Blanc, etc. En tout une trentaine de personnes. Tout cela ne diminue pas notre émotion et les regrets avec lesquels nous voyons partir Tante Josepha et Nénette dont l’arrivée à Angers, il y a 2 ans, nous avait tant réjouis. Quel vide elles vont laisser ici ! Et comme le séjour d’Angers va nous paraître triste ! L’après-midi, j’ai la visite d’Hervé-Bazin et de Lucas. Le soir, je vais au Salut avec Philomène. Maman est très triste toute la journée.

Angers, mercredi 15 juin 1904

Je trouve dans Le Maine-et-Loire d’avant-hier un calcul de la foule qui se pressait dimanche devant Saint-Laud. La place est plus grande que je ne pensais : elle a 12.870 mètres carrés de superficie ; en comptant 4 personnes par mètre carré, dit le journal, cela fait plus de 51.000 personnes ; je crois, pour mon compte, qu’il est exagéré de compter 4 personnes par mètre carré en moyenne ; car, si à beaucoup d’endroits il y avait au moins cela, à d’autres endroits, il y avait quelques vides ; je crois qu’il faut prendre comme moyenne 3 personnes par mètre carré ; cela ferait environ 38.000 personnes sur la place, parmi lesquelles la moitié de curieux sympathiques et la moitié de manifestants. C’est gentil ! Et dire que pour réunir tout ce monde, il a suffit d’une simple affiche du « comité de revendication… etc. » apposée la veille au soir ; Le Patriote aurait de la peine à en faire autant. Je travaille une bonne partie de la journée. Maman, très fatiguée à la suite des émotions d’hier, passe la matinée au lit.

Angers, jeudi 16 juin 1904

Papa arrive à 4h du matin ; il a passé la journée d’hier à Sainte-Croix où les travaux d’agrandissement avancent lentement ; je ne sais si on pourra s’installer dans l’aile nouvelle avant l’été de l’année prochaine. Papa a dîné mardi soir chez les Courbebaisse à Angoulême et hier soir chez les La Bardonnie à Mareuil. L’oncle Xavier et Tata Mimi ont écrit à Papa qu’ils préféraient qu’il cessât ses démarches au sujet de l’affaire de Baleine ; ils disent que l’affaire est sans importance. Mais Papa reçoit une lettre de M. de Lamer disant que le préfet a répondu à la demande de renseignements en atténuant les faits autant que possible et en couvrant l’oncle Xavier ; en rejetant, par conséquent, toute la responsabilité des faits sur son régisseur. L’intervention de Papa n’a donc pas été inutile. Mais l’oncle Xavier et sa femme, qui n’ont jamais entretenu à Pia des relations cordiales avec M. de Lamer, sont un peu contrariés que nous ayons fait agir celui-ci ; ils craignent que M. de Lamer s’imagine qu’ils ont sollicité, par notre intermédiaire, son intervention, et ils redoutent de passer pour leurs obligés. Cette crainte n’est pas fondée car Papa et Maman ont toujours eu soin, en écrivant à leur cousin de Lamer, de lui dire qu’ils lui écrivaient à l’insu de l’oncle Xavier. L’oncle Xavier dit à Papa qu’il ne se dissimule pas les suites que peut avoir pour lui cette affaire, mais il ne veut pas qu’on fasse de démarches pour les éviter ; il verra, de son côté, s’il est bon d’avertir ses chefs militaires. Naturellement, Papa et Maman ne continueront pas leurs démarches. Quant à M. de Lamer, il n’a agi que par complaisance pour nous, et, d’ailleurs, son rôle est fini puisque le dossier est à Paris maintenant.

Angers, vendredi 17 juin 1904

Je travaille à peu près toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi. Le général Lelong vient voir Papa pour lui parler de l’affaire de l’oncle Xavier ; Papa le prie de ne rien faire pour se conformer au désir du principal intéressé. Le soir, avec Papa et Philo, j’assiste à l’inauguration d’un chemin de croix à la nouvelle église Notre-Dame.

Angers, samedi 18 juin 1904

Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. J’achète, rue Voltaire, un nouvel appareil photographique à plaques, 6 ½/9, Folding ; il est très peu encombrant, c’est ce qui me l’a fait choisir ; je l’ai acheté en vue de mes voyages de cet été, soit à Rome soit en Algérie. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 19 juin 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’essaye mon nouvel appareil en photographiant Philomène, je réussis assez bien. On célèbre aujourd’hui la fête dite de l’Enseignement, créée pour faire mousser les écoles laïques ; on avait annoncé qu’elle serait ici très bruyante et que les anticléricaux en profiteraient pour prendre leur revanche de l’avanie que nous leur avons fait essuyer les deux derniers dimanches, on craignait même des troubles ; en réalité, elle a lieu dans le plus grand calme. À 5h, après le salut à l’Adoration, nous prenons une voiture et allons respirer l’air pur dans la campagne, du côté d’Avrillé.

Semaine du 20 au 26 juin 1904

Angers, lundi 20 juin 1904

Maman et Philo partent, par le train de 11 ½, pour Poitiers ; Philo va tenter, pour la 3e fois, de se faire breveter par l’État ; cela vaut-il la peine de se déranger ? J’en doute ; en tous cas, elle ne reviendra de Poitiers ni plus ni moins savante. Dans l’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin qui me montre, dans L’Echo régional de ce mois-ci, un article évidemment écrit dans l’intention de répondre à ma lettre à La Vérité au sujet de la Marseillaise qui, décidément, a rudement embêté les ralliés ; c’est un dialogue entre un jeune homme qui veut introduire la jeunesse catholique dans une paroisse et le curé ; après différents sujets, au cours desquels il est trop souvent question du « flot montant de la démocratie » que les Catholiques doivent suivre et canaliser afin de ne pas être submergé par lui, on en arrive à la question de la Marseillaise ; et le curé dit au jeune homme que cet hymne joué assez souvent par des groupes de jeunesse catholique donne une couleur politique à l’association (c’est le sens de ma lettre) ; le jeune homme répond que pas du tout ; la Marseillaise n’est considérée que comme un chant patriotique et militaire, et non comme un hymne révolutionnaire, et ne doit pas plus offusquer le jeune catholique non-républicain qu’elle n’offusque le petit vicomte royaliste qui l’entend jouer par la musique de son régiment ! Comme si on pouvait comparer une « association » où l’on entre librement et sous certaines conditions, à un régime où l’on est sous le joug de la discipline militaire et où l’on n’est maître ni de ses mouvements ni de ses paroles !!! Ce qui ressort de cela et de la conversation que j’ai eue avec Normand d’Authon, c’est que l’on est bien décidé, dans l’A.C.J.F., à ne pas attacher d’importance à la Marseillaise et à ne rien faire pour empêcher des républicains de la jouer au risque de froisser les sentiments des membres non républicains de l’association ; reste à savoir si ces derniers consentiront à se laisser marcher dessus et s’ils supporteront toujours que l’on soit plein de complaisance pour les républicains de l’association alors que les royalistes, à la moindre incartade, et souvent sans sujet, sont traités avec rigueur. Le soir, une lettre d’Ille nous annonce les fiançailles de ma cousine Thérèse de Barescut avec un M. Delcros de Ferran[39], de Céret, attaché au Crédit Lyonnais ; le mariage aura probablement lieu pendant les vacances, et tout porte à croire que nous y assisterons.

Angers, mardi 21 juin 1904

Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe du pèlerinage de l’Université au Sacré-Cœur, à la Madeleine ; j’y fais la sainte communion ; à la sortie, Jean du Réau[40] me dit qu’il est cité pour samedi devant le Tribunal correctionnel. Je travaille à peu près toute la journée ; je pense beaucoup à Philomène qui compose aujourd’hui. L’affaire du million des Chartreux[41] se corse de plus en plus. Edgard Combes a été à peu près convaincu de mensonge par la commission d’enquête ; à chaque séance, l’honneur de Combes s’effondre un peu plus. Tout fait présager que le ministère ne survivra pas à cet océan de boue. Pour nous, croyants, les raisons de croire à l’effondrement prochain de ces bandits sont doubles : d’abord, Combes a attaqué le pape, il ne peut donc prospérer longtemps ; et, en second lieu, cette affaire du million des Chartreux a été soulevée par Combes lui-même dans un moment d’égarement je pense, le jour de la fête du Sacré-Cœur le vendredi 10 juin ! N’y-a-t-il pas là une preuve que c’est le Sacré-Cœur qui mène tout cela ? Voilà Combes au sommet de sa puissance ; tout à coup, sans savoir ni pourquoi ni comment, il soulève cette affaire du million des Chartreux, à laquelle personne ne pensait plus, pour écraser un rival politique ; elle se retourne contre lui ; une commission d’enquête est nommée ; elle est en majorité antiministérielle, et les révélations qui se produisent devant elle sont de plus en plus accablantes pour Combes et pour son fils. N’y a-t-il pas lieu de penser que le Sacré-Cœur mènera les choses jusqu’au bout, et que Combes le tout-puissant (en apparence) aura la honte de tomber à propos d’une affaire dans laquelle les Pères Chartreux (des congréganistes !) lui ont donné une leçon d’honnêteté ? Et n’allons-nous pas assister, une fois de plus, à la confirmation de cette parole célèbre : « Qui mange du pape en crève » ? Je l’espère. Qui sait même si tout cela n’est pas le commencement de la réalisation de la prophétie du curé d’Ars d’après laquelle la persécution religieuse doit prendre fin et la France doit être sauvée en 1904 ? Hervé-Bazin me disait hier que le curé d’Ars, voyant une fois le cardinal Langénieux tout jeune, lui avait prédit qu’il deviendrait évêque, archevêque de Reims, et qu’il sacrerait un roi de France ; comme cette prédiction s’est réalisée jusqu’ici, pourquoi ne se réaliserait-elle pas jusqu’au bout ? En tout cas, la chose ne peut tarder, car le cardinal Langénieux a 80 ans. Dieu veuille que la prophétie soit vraie !

Angers, mercredi 22 juin 1904

C’est aujourd’hui à 11 heures que devait être affichée à Poitiers la liste des candidates au brevet déclarées admissibles ; c’est donc vers 1 heure que nous pensions recevoir une dépêche de Philomène. Mais une carte postale de Philo nous fait savoir que la liste sera affichée à 5h du soir ; nous ne devons donc pas attendre la dépêche avant 6h ½ ou 7 heures. Je travaille toute la journée ; entre temps, je lis avec intérêt tout ce qui s’écrit au sujet de l’affaire du million des Chartreux, et j’éprouve une douce jouissance à voir le bloc républicain se débattre dans les affres de la mort. À 6h ½, la dépêche de Philo n’était pas encore arrivée ; nous commençons à être inquiets ; à 7h, pas de dépêche, nous n’avons plus d’espoir, et quand nous voyons, à 8h10, au moment de sortir, que rien n’est arrivé, nous ne nous faisons plus aucune illusion, et, tout le temps de la promenade, nous ne parlons que de l’échec de Philomène et de ses causes probables. Nous allons au salut à l’Adoration, puis nous nous promenons sur l’avenue Jeanne d’Arc. En rentrant, Louis nous dit qu’une dépêche est arrivée vers 8h ¼ ; nous pensons d’abord que c’est Maman qui nous annonce qu’elle va arriver par le train de 1h du matin ; Papa l’ouvre, et, ô, surprise ! C’est Philomène qui nous fait part de son admissibilité ; c’est bien ce que l’on peut appeler une bonne surprise, car nous n’y comptions plus. La dépêche a été expédiée à 6h55 ; sans doute, la proclamation a dû faire attendre. Nous sommes bien heureux que les efforts et le travail persévérant de Philo soient enfin couronnés de succès. Demain sans doute, seconde et peut-être même 3ème épreuve.

Angers, jeudi 23 juin 1904

Je continue à me tenir tout le temps au travail ; mais, dans l’après-midi, je suis obligé de faire plusieurs courses à bicyclette pour organiser une réunion du conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; après divers pourparlers, je la fixe à demain soir d’accord avec M. Frogé. Le soir, nous sommes étonnés et inquiets de ne pas recevoir de nouvelles de l’examen oral de Philomène ; nous commençons à la croire collée ; le seul espoir qui nous reste est qu’elle ne l’ait pas passé aujourd’hui, mais c’est invraisemblable.

Angers, vendredi 24 juin 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame, c’est une grand’messe. Je travaille toute la journée, et ne m’interromps, dans l’après-midi, que pour aller un moment chez le dentiste et aller faire une très courte visite à Lucas. Le soir, réunion du conseil particulier ; c’est une réunion extraordinaire ; c’est, d’ailleurs, la dernière avant les vacances. Après la réunion, je me promène un bon moment avec M. Baugas et je lui parle une dernière fois de mon sujet de thèse. Je suis maintenant complètement décidé à prendre le sujet suivant : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée, le rôle de l’État, législation comparée ». M. Baugas trouve que ce choix est excellent. Je vais retenir ce sujet à Caen. Si je suis reçu à mon prochain examen, je compte faire ma thèse l’hiver prochain jusqu’à Pâques ; de Pâques au mois de juillet, préparer mon second examen de doctorat, et soutenir ma thèse en octobre ou novembre 1905, avant le service militaire ; de cette façon, si tout marche sans anicroche, je serai délivré du souci de mon doctorat avant d’entrer à la caserne.

Au sujet de Philomène, nous avons des nouvelles ; elle a passé hier avec succès la seconde série d’épreuves, et elle a passé une partie de l’oral : chant, histoire, géographie, elle a bien répondu à tout, sauf à l’histoire ; elle doit passer aujourd’hui sans doute les mathématiques et les sciences, et le résultat définitif ne sera proclamé que samedi ; que c’est long ! Mais nous pouvons considérer Philomène comme assurée du succès.

Angers, samedi 25 juin 1904

Je travaille le matin dans ma chambre. À midi ½, j’assiste à l’audience du Tribunal correctionnel où, après quelques affaires ordinaires, on juge Du Réau ; de suite après lui, on juge un apache qui a jeté 2 pierres sur nous le 5 juin au tertre Saint-Laurent ; l’apache n’était provoqué ni menacé par personne, un agent qui l’a vu vient l’établir, il attrape 6 jours de prison sans sursis, je pensais qu’il serait plus salé car un autre apache qui avait été vu jetant des pierres et qui avait été arrêté a été condamné, il y a quinze jours, à quinze jours de prison. Quant à Du Réau, il a soutenu qu’il était en cas de légitime défense en frappant un apache, car il avait reçu deux pierres (ses témoins l’établissent) ; mais le ministère public n’admet pas que l’on puisse frapper indistinctement dans un groupe, alors même que ce groupe vient de vous lapider, si l’on n’a pas la preuve que l’individu sur lequel on tape est bien celui qui avait lancé la pierre même qui vous a atteint ! D’après le procureur, il fallait, avant de frapper, s’enquérir de ce point. En vérité, il en parle bien à son aise, c’était facile ! Et si cette théorie était suivie, il n’y aurait plus, pratiquement, lorsqu’on est en face d’un groupe un peu nombreux d’agresseurs qui vous lapident, qu’à se croiser les bras et à dire : continuez !!! Le Tribunal semble bien admettre cette théorie saugrenue, puisqu’il condamne Du Réau à un jour d’emprisonnement, avec sursis.

Au retour du Tribunal, nous trouvons la dépêche de Maman qui nous annonce le succès définitif de Philomène et leur retour, à toutes deux, pour cette nuit ; Dieu soit loué ! À 4h ½, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul

Angers, dimanche 26 juin 1904

À 7h moins le quart, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de-Paul. Au retour, je puis causer avec Maman et Philomène arrivées dans la nuit ; elles me racontent les diverses péripéties de l’examen. Je travaille dans ma chambre une partie de la matinée ; l’après-midi, M. Maurice Gavouyère vient m’annoncer que je ne passerai mon examen, à Caen, que le 26 juillet ; dans un mois ! Je m’attendais à le passer vers le 10 juillet et je pensais être libre de mes mouvements dans quinze jours, aussi la perspective de n’être libre que dans un mois me désole. Je vais au salut à l’Adoration, puis Maman et moi nous prenons une voiture et nous allons nous promener à Sainte-Gemmes.

Semaine du 27 au 30 juin 1904

Angers, lundi 27 juin 1904

Le matin (j’ai le temps désormais), je vais faire, de 8h ½ à 9h ½, une jolie promenade à bécane autour de Saint-Barthélemy, 10 à 12 kilomètres, puis je travaille un peu. L’après-midi, nous avons la visite de M. Jean Bartre, pépiniériste à Ille et de sa jeune femme, Mlle Lucie Saly[42], d’Ille, qui font leur voyage de noces et qui, passant à Angers, ont eu la pensée de venir nous voir ; nous les invitons à dîner. Ils nous apprennent une nouvelle qui nous étonne beaucoup ; c’est celle des fiançailles de René de Chefdebien avec Mlle Sire, de Corbère ; cette demoiselle Sire a beaucoup de fortune par son père (aucune fortune par sa mère, Mlle de Vilar)[43] ; mais les Sire sont littéralement bourrés de biens d’émigrés ; ils ont notamment à Corbère une importante métairie qui appartenait, avant la Révolution, à mon ancêtre le chevalier de Sabater (elle lui a été confisquée, tant vaut dire volée, parce qu’il était allé mettre sa tête à l’abri, en Espagne) ; une autre grosse métairie qu’ils ont tout près de notre métairie de Saint-Martin à Ille appartenait aux De Gispert ; etc. ; dans ces conditions, je m’étonne qu’un jeune homme de la bonne société et dont la famille a toujours été dans les meilleures traditions, comme René de Chefdebien, consente à épouser Mlle Sire ; pour certaines personnes, il est vrai, l’argent n’a pas d’odeur. Pour Edgar Combes par exemple ; à propos de l’affaire du million des Chartreux, M. Bartre nous raconte qu’il tient du juge d’instruction de Nice qu’Edgard Combes n’a consenti à autoriser le baccarat au casino de Nice que moyennant le versement de « un million » par le tenancier ; l’entremetteur a été un nommé Marquette, le même qui s’est prêté à la négociation de l’autorisation, dans les mêmes conditions ou à peu près, de la maison de jeux d’Aix-les-Bains ; le juge d’instruction de Nice ne parle pas, de peur d’être révoqué ; ah oui ! Elle a de jolis dessous cette république qui était si belle sous l’Empire ! Elle en arrive, pour cacher ses turpitudes, à ressusciter les plus vieilles maximes de la monarchie absolue. C’est ainsi que le procureur général Bulot, interrogé l’autre jour devant la commission du million des Chartreux, sur les raisons qui l’avaient poussé à interrompre arbitrairement une procédure engagée l’année dernière à propos de cette affaire, a été obligé d’avouer qu’il n’avait aucune raison juridique, et que, s’il a interrompu la procédure, c’est parce qu’une volonté supérieure s’est manifestée ; c’était « la raison d’État », « le fait du prince » si vous voulez, a dit M. Bulot ! Le prince, en l’espèce, c’était M. Combes ou plutôt son Edgar[44] ; et la raison d’État, ce n’est pas dans l’intérêt supérieur du pays qu’on l’invoquait, c’était dans la nécessité de ne pas dévoiler les concussions de Combes et de son fils. Ah les voleurs !!!

Pour oublier un peu toutes ces saletés, j’ai eu la curiosité de relire le premier fascicule de l’Enquête sur la monarchie par Charles Maurras, déjà vieux de 4 ans, et qui a été, on peut le dire, le point de départ du mouvement néo-royaliste que nous voyons aujourd’hui se développer de plus en plus. J’ai été frappé de la précision avec laquelle les royalistes de 1900 avaient vu ce que deviendraient les partis d’alors ; pour le parti nationaliste, qui était alors dans toute sa vigueur et dans toute l’éclat que lui promettait sa récente victoire à Paris, les royalistes prédisaient qu’il s’affaiblirait et finirait par perdre toute l’influence faute d’une doctrine positive ; ils ne disaient que trop vrai ; nous l’avons vu au mois de mai ; les nationalistes, qui ont un moment effrayé le gouvernement, perdent de plus en plus de terrain, et cela évidemment, faute d’une doctrine positive qui les unisse d’abord entre eux, et qui les fasse accepter par l’opinion ; aussi, un assez grand nombre de nationalistes ont abandonné la cocarde républicaine et sont venus au nationalisme intégral, à la monarchie ; mais beaucoup d’autres n’osent pas se déclarer antirépublicains, ils s’imaginent que le peuple veut à tout prix la république, et ne voient pas qu’ils manquent de logique en invitant les Français à renverser le gouvernement sans leur proposer un autre gouvernement à mettre à la place ; ils ne savent donc pas que l’on ne détruit que ce que l’on remplace ! Le même reproche pourrait être adressé à trop de Catholiques.

Angers, mardi 28 juin 1904

Le matin, je vais me promener à bécane du côté de Saint-Léonard, puis je travaille à la préparation de mon examen. L’après-midi, je me dis que, si ce qu’a raconté hier M. Jean Bartre est vrai, il y a là une piste qu’il ne faut pas négliger ; aussi, sans nommer M. Bartre, j’écris ce qu’il a raconté à M. Fabien Cesbron[45], député de Baugé, membre de la commission d’enquête ; il est à craindre que le cabinet noir ne lui laisse pas parvenir cette lettre ! Le soir, Philomène reçoit une lettre de Bonne Maman qui lui dit qu’à la suite d’un incident sans importance qui s’est produit à un enterrement entre le vicaire et un groupe de jeunes gens porteurs d’un drap mortuaire, le conseil municipal de Vinça a invité le maire à interdire les processions, et le maire l’a fait ; cela ne s’était jamais vu à Vinça ; quel scandale ! Les Magué, qui sont arrivés à Alger hier soir, nous télégraphient que leur traversé a été excellente.

Fabien Cesbron (1862-1931), député du Maine-et-Loire de 1902 à 1906 et sénateur de 1911 à 1920 – Base de données généalogique « Pierfit » (http://gw.geneanet.org/pierfit)

Angers, mercredi 29 juin 1904

Mes examens continuent à m’occuper beaucoup. Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Le Sénat est en train de voter la loi, déjà votée par la Chambre, qui interdit aux congréganistes, même autorisés, d’enseigner ; c’est une formidable restriction à la liberté d’enseignement, et c’est un acheminement vers le monopole. M. de Lamarzelle et d’autres sénateurs de droite, quelques républicains amis de la liberté même, s’élèvent avec énergie contre ce projet ; peine perdue ! Combes répond à peine, et le projet passera comme à la Chambre et 300.000 enfants seront violentés dans leurs consciences, et la liberté des pères de famille sera, en fait, supprimée dans un très grand nombre de communes, et les municipalités seront contraintes par les préfets de construire de nouvelles écoles dont le besoin ne se faisait pas sentir, nouvelle atteinte aux libertés municipales ; et tout passera, et les électeurs se contenteront de hausser les épaules, tant ils sont faits à la tyrannie jacobine ; ah, malheureuse France ! Ah malheureux enfants élevés sans l’idée de Dieu !

Angers, jeudi 30 juin 1904

Le matin, je vais à Écouflant à bicyclette, puis je me mets au travail ; je travaille aussi une partie de l’après-midi ; le soir, nous allons au salut à l’Adoration : sermon de l’abbé Delahaye.

Juillet 1904

Semaine du 1er au 3 juillet 1904

Angers, vendredi 1er juillet 1904

Je vais à la messe de 8 à Notre-Dame. Je travaille matin et soir. Dans le courrier de 5 heures arrive pour Maman une lettre de Lille que j’attendais avec impatience ; elle a trait à la famille Delebart[46]. En effet, au banquet des délégués des universités catholiques le 29 mai chez le doyen de la Faculté de Paris, Papa avait pour voisin de table un professeur de la Faculté de Lille ; la conversation étant venue à tomber sur la famille Delebart à propos du Roussillon, il a semblé à Papa que son collègue de Lille, en disant que cette famille avait acquis une fortune très considérable dans l’industrie, faisait quelques sous-entendus et avait quelques réticences sur la façon dont cette fortune avait été faite ; à son retour, Papa (qui n’a pas voulu faire parler ce professeur) m’a raconté cela ; et comme je sais que Mgr de Carsalade parlera de moi aux Delebart, à Caladroy, les vacances prochaines (il l’a encore dit à Papa, à Pâques), je n’ai pas voulu le laisser parler sans tirer cela au clair ; Maman a écrit à un prêtre de Lille en le priant, confidentiellement, de nous dire si la famille Delebart est bien vue à Lille ; si elle passe pour une famille chrétienne et si la fortune a été acquise honorablement ; c’est la réponse de ce prêtre que nous avons reçue aujourd’hui ; elle nous confirme, ce que nous savions déjà, que la fortune a été acquise tout entière dans la filature fondée par le père de M. Delebart ; que les Delebart ont marié leurs 3 premières filles dans des milieux très honorables et très chrétiens, et il nous dit que Mlle Renée a été élevée aux Oiseaux à Paris ; ces renseignements, quoiqu’un peu incomplets, sont bons, surtout s’ajoutant à ceux que nous avions reçus l’été dernier ; cependant, comme je veux une certitude absolue (car, pour une chose aussi grave à décider, je ne veux rien laisser dans le doute) je vais faire prendre de nouveaux renseignements auprès de M. Féron-Vrau, directeur de La Croix, lui-même grand filateur dans le Nord. Le moment où Monseigneur s’occupera de ce projet approche ; aussi j’y pense de plus en plus ; comment tournera-t-il ? Je m’en remets pour cela, sans arrière-pensée, à la volonté de Dieu.

Angers, samedi 2 juillet 1904

Le matin, je vais me promener à bicyclette ; je vais à Écouflant par la Chalouère et je reviens par Saint-Sylvain et la route de Paris ; puis je me mets au travail. L’après-midi, je vais me confesser, je travaille, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 3 juillet 1904

Le matin, nous allons tous à la messe de 7h à Saint-Serge où nous faisons la sainte communion ; ensuite, je lis les journaux et je travaille. L’après-midi, nous assistons aux vêpres de Saint-Serge et à la procession ; ensuite, avec Maman et Philomène, je vais me promener en voiture à Saint-Barthélemy et Saint-Léonard. Le soir, je vais avec Maman et Philo à la musique au Mail ; Papa, qui souffre depuis quelques jours de fortes douleurs névralgiques à la tête, n’y vient pas.

Semaine du 4 au 10 juillet 1904

Angers, lundi 4 juillet 1904

Le matin, Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de La Caillère qui nous invite tous à nous arrêter chez elle, soit à Fontenay-le-Comte, soit à la campagne, en partant pour le Midi ; Maman va lui répondre que nous acceptons avec grand plaisir. Je fais une balade à bécane : Pignerol, Trélazé, Saint-Léonard, Angers. L’après-midi, je vais chez le dentiste puis je vais voir Hervé-Bazin. Le soir, je me promène avec Papa.

Angers, mardi 5 juillet 1904

Je travaille ferme matin et soir ; dans l’après-midi, dernière séance du dentiste ; le soir, nous allons à la musique au Mail.

Angers, mercredi 6 juillet 1904

Il fait une chaleur torride, pas autant qu’à Alger cependant ; Tante Josepha nous écrit, en effet, que de 11h à 5h, on ne peut pas songer à mettre le nez dehors ; elle nous vante beaucoup sa nouvelle résidence et sa maison qui, paraît-il, est charmante ; elle nous engage à aller la voir bientôt, nous irons peut-être en octobre prochain. Le Sénat a voté hier la loi, votée en mars par la Chambre, qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; par suite de cette loi, 10.000 Frères, 12.000 religieuses vont être expulsés, 9000 écoles vont être fermées brutalement, 400.000 enfants vont être jetés dans la rue, un trou d’une foule de millions va être fait tous les ans dans le budget ; et toutes ces désastreuses conséquences pour assouvir la passion sectaire d’une poignée de francs-maçons judaïsants dont les hypothèses philosophiques sont en contradiction avec la foi catholique de 37 millions de Français ! Ah, les coquins ! En vain les royalistes de Lamarzelle, de Blois, de Monfort, les modérés Wallon, Vidal de Saint-Urbain, Guillier ont-ils adjuré les vieux gâteux du Luxembourg de ne pas commettre cette nouvelle infâmie, de respecter au moins les écoles professionnelles ; rien n’y a fait, tous les amendements ont été rejetés ; tous ces magnifiques discours sont venus se briser devant la résolution sectaire de ces caïmans qui ont juré de détruire toutes les institutions chrétiennes de la France ; ah, qu’une rangée de baïonnettes aurait mieux valu que tous ces beaux discours ! Qui viendra avec ces baïonnettes faire rentrer sous terre l’ignoble bande qui tyrannise la France et rétablir le roi ? Je ne sais ; mais il me semble impossible que Dieu ne nous tire pas bientôt des griffes de ces bandits qui se jouent de nos droits, de nos libertés et qui traitent la France en pays conquis.

Angers, jeudi 7 juillet 1904

Par le courrier du matin, Maman reçoit une lettre de Tata Mimi qui a vu elle-même M. Féron-Vrau[47] à qui elle s’est fait présenter par un Père assomptionniste ; elle a demandé à M. F.V. les renseignements que nous voulons avoir, et les renseignements ont été excellents. M. Féron-Vrau, qui est très au courant des industries du Nord, a dit à Tata Mimi qu’il n’avait jamais rien entendu dire qui pût lui faire croire que la famille Delebart ait employé des moyens suspects pour réussir dans son industrie ; il a ajouté que cette famille est bien posée à Lille, que l’une des filles de M. Delebart a épousé le fils d’un professeur de l’Université catholique de Lille etc. Ces renseignements, pris aux meilleures sources, et venant s’ajouter à tous les autres, ne me laissent plus aucune incertitude sur le compte de la famille Delebart. Il n’y a plus qu’à aller de l’avant en se recommandant à Dieu ; c’est ce que je ferai pendant les vacances ; Dieu conduira les choses conformément à ses desseins sur moi. La première chose à faire sera de tâcher de voir Mlle Renée d’un peu plus près et un peu mieux que l’année dernière pour savoir si elle me plaît, car c’est là l’essentiel ; si elle ne me plaît pas, ses millions ne me la feront pas épouser. Enfin, à la grâce de Dieu ! La température est encore plus torride qu’hier ; aussi, je ne sors que très peu dans la journée. Le soir, nous cherchons en vain la fraîcheur au Mail, à la musique.

Angers, vendredi 8 juillet 1904

Je travaille matin et soir malgré la température sénégalienne (il y a 34° à l’ombre). Le soir, vers 6h ½, nous avons la visite de M. Ernest Renault[48], le nouveau directeur du Soleil. Nous ne le connaissions pas, mais passant à Angers, il a eu l’idée de voir quelques royalistes d’Angers (ceux, du moins, qui y sont encore dans cette saison), et c’est pourquoi nous avons sa visite ; c’est un homme charmant ; il m’explique le changement qui a eu lieu, au mois d’avril, dans la direction du Soleil. Parmi les anciens rédacteurs de ce journal, il y en avait quelques-uns comme Maurras et Vaugeois, de L’Action française, qui, tout en rendant dans cette revue de très grands services à la cause royaliste, n’étaient pas très à leur place dans Le Soleil, à cause de leurs opinions philosophiques (ce sont des disciples de Comte, des positivistes) ; le duc d’Orléans a mieux aimé voir son journal officiel dirigé par des hommes se plaçant davantage au point de vue catholique pour la défense de la cause royaliste, et il a chargé M. Renault de la direction de son organe officiel. M. Renault cherche à répandre de plus en plus son excellent journal ; c’est pourquoi il fait, en ce moment, une tournée en province. Le soir, pour me rafraîchir un peu, je vais prendre un bon bain.

Angers, samedi 9 juillet 1904

Je fais quelques commissions, dans la matinée, avec Philomène ; l’après-midi, après avoir travaillé jusqu’à 5 heures, je vais voir avec Maman chez un marbrier des cheminées pour Marie-Thérèse ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Température tropicale toute la journée ; c’est très pénible au moment où j’ai beaucoup à travailler.

Angers, dimanche 10 juillet 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À 10 heures, malgré un soleil brûlant, je vais à la salle des Quinconces entendre une conférence du lieutenant-colonel Regnard sur les syndicats agricoles ; c’est pour amorcer la fondation d’un syndicat des maraîchers d’Angers. L’après-midi, je fais la sieste jusque vers 3h ½, puis je vais au salut à l’Adoration ; le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 11 au 17 juillet 1904

Angers, lundi 11 juillet 1904

Le matin vers 11 heures, je vais prendre un bain à l’école de natation sur la Maine où on a la place de nager, j’en profite bien. L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais me faire couper les cheveux ; vers 5h, un assez violent orage vient rafraîchir la température. Nous avons René de La Villebiot à dîner ; à 9h ¼, je l’accompagne à l’Université pour avoir des nouvelles des examens ; j’apprends que Fourmond est reçu, mais Padirac collé.

Angers, mardi 12 juillet 1904

Je vais faire une promenade à bicyclette sur la route des Ponts-de-Cé, le chemin des Trois Paroisses et la route de Sainte-Gemmes, le temps est bien moins chaud. Les conséquences de l’abominable loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste ne se sont pas fait attendre ; L’Officiel d’avant-hier et celui d’hier publient une liste de 2398 écoles tenues par des congréganistes autorisés qui doivent être fermées d’ici au 31 juillet. 2398 ! C’est-à-dire les 2/3 environ des écoles atteintes par la loi du 7 juillet ; M. Combes avait 10 ans pour les fermer ; il n’a pas pris 15 jours. Par l’ordre de ce misérable dont le nom sera voué à l’exécration de l’Histoire, 300.000 enfants (enfants du peuple pour la plupart) vont être privés des maîtres que leurs parents avaient choisis !!! Que de ruines matérielles et surtout morales !!! Que vont faire ces pauvres congréganistes ? Vont-ils essayer de rouvrir leurs écoles en se sécularisant comme l’ont fait beaucoup de ceux dont les écoles ont été fermées en 1902 et 1903 ? Je pense que beaucoup l’essaieront, c’est ce qu’ils auront de mieux à faire ; ils pourront ainsi, par un nouveau et douloureux sacrifice, continuer à soigner les âmes de ces milliers d’enfants du peuple qu’ils ont adoptés, en attendant qu’une nouvelle mesure législative, en supprimant complètement la liberté d’enseignement, vienne les priver de ce dernier droit. Ainsi, comme les Catholiques et les conservateurs l’avaient prédit, le tour des congrégations autorisées est venu après celui des congrégations non autorisées. Si ces bandits continuent à occuper le pouvoir, ce sera ensuite le tour des prêtres séculiers, en attendant celui des laïques catholiques. Mais ne se trouvera-t-il personne pour les précipiter hors du pouvoir ? Quelle belle occasion aurait après-demain un général à poigne ! Pendant que président et ministres assisteront à la revue à Longchamp dans la tribune officielle, faire cerner cette tribune et les coffrer tous ; quelle bonne petite opération de police ! Ne se trouvera-t-il personne pour la tenter ? Je travaille matin et soir, car quinze jours seulement me séparent de l’examen. Papa a terminé ses cours aujourd’hui. Le soir, je me promène un peu avec Papa ; il était temps que ses cours s’achevassent, car il souffre de névralgies à la tête qui ne veulent pas céder.

Angers, mercredi 13 juillet 1904

Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais un moment à l’Université voir quelques résultats. Au moment même où le gouvernement en finit avec les congrégations religieuses, un conflit commence à s’élever avec le Vatican au sujet des évêques de Laval et de Dijon auxquels le pape aurait demandé de donner leur démission et qui s’y refuseraient ; le gouvernement les soutiendrait ; tout est possible ! Et il faut nous attendre à voir le clergé suivre le sort des congrégations ; pour en arriver là, le gouvernement saisira avec empressement tous les prétextes ; bien coupables seront ces deux prélats indignes s’ils s’y prêtent !

Angers, jeudi 14 juillet 1904

À 8h a lieu sous nos fenêtres la revue militaire de toute la garnison ; malgré la chaleur très vive, elle est réussie ; cependant, une dizaine de soldats environ se trouvent indisposés. Nous pensons beaucoup à l’oncle Paul qui, l’année dernière à pareil jour, commandait son régiment et recevait la rosette d’officier de la Légion d’honneur ; il est bien loin maintenant ! M. Delhaye vient, avec son fils et ses filles, profiter de nos fenêtres. Pauvre Armée ! On est heureux et fier de la voir au moment où elle est bafouée par tant d’énergumènes sans-patrie et où celui qui devrait la défendre, le ministre de la Guerre, la traite d’une façon scandaleuse. Cet animal d’André ne pouvant pas empêcher le commandant Guignet de faire devant la Cour de Cassation une déposition qui sera accablante pour le traître Dreyfus, a imaginé, pour détruire l’effet de cette déposition, un stratagème digne du shah de Perse ! Il veut faire passer le commandant pour atteint d’aliénation mentale ! Et, pour cela, il lui a fait subir deux visites médicales dont il a refusé, à la Chambre, de donner les résultats ; c’est d’un despotisme oriental ! Il faut bien que les dreyfusards aient une peur bleue de la déposition du commandant Guignet pour imaginer des manœuvres de ce genre ! C’est égal, si après des faits pareils ils réussissent à faire innocenter leur triste client, ils seront bien naïfs s’ils se figurent qu’ils feront croire à son innocence ; ce ne sera pas moi qu’ils convaincront. L’après-midi, je vais avec Papa voir M. du Réau que nous ne rencontrons pas. Le soir, pour échapper un peu à la foule qui célèbre bruyamment (et inconsciemment) la fête de la France révolutionnaire, républicaine et athée, nous allons nous promener du côté de la Maître-école, mais nous y cherchons vainement le frais. Le soir, au moment du dîner, nous souhaitons la fête à Papa.

Angers, vendredi 15 juillet 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de la Saint Henri. Ensuite, je travaille à 11h, je vais me baigner à l’école de natation. L’après-midi, je travaille et je fais quelques commissions ; le soir, nous allons chercher un peu de fraîcheur du côté de la Maître-école. Maman reçoit une lettre de Madame de Barescut qui change notre plan de vacances, du moins pour le début. Cette lettre nous annonce, en effet, que le mariage de Thérèse est fixé au 23 août et nous invite tous à y assister ; or, le 23 août, c’est en plein pèlerinage national à Lourdes et nous avions écrit hier à Lourdes pour retenir nos chambres pour la durée de ce pèlerinage. Après hésitation, nous décidons d’aller à Lourdes avant le pèlerinage national, tout de suite après l’Assomption et d’arriver à Ille ou à Vinça vers le 19 ou le 20 août. Je regrette beaucoup de manquer le pèlerinage national, mais, puisque je peux aller à Lourdes à un autre moment, je pense qu’il ne faut pas refuser l’invitation des Barescut.

Angers, samedi 16 juillet 1904

Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel ; je travaille le reste de la matinée et la plus grande partie de l’après-midi malgré la chaleur torride. Le soir, dernière réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.

Angers, dimanche 17 juillet 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je travaille une partie de la matinée. À 1h, tout de suite après déjeuner, je suis obligé de sortir pour aller chercher, place Saint-Martin, le registre des procès-verbaux des réunions générales de Saint-Vincent-de-Paul dont j’aurai besoin dimanche prochain ; il me faut un vrai courage pour arriver jusque-là. Le thermomètre de l’opticien Verchaly sur le boulevard de Saumur est à 40° ; il est vrai que le soleil n’est pas très loin ; mais, à la rue d’Alsace, un autre thermomètre, qui est bien à l’ombre, dépasse 37° ; en arrivant à la maison, j’ai la curiosité de mettre notre thermomètre au balcon au grand soleil : en quelques minutes, il monte à 51° et je suis obligé de l’enlever de peur qu’il n’éclate en montant plus haut ; à 3h ¼, avant d’aller à vêpres, je passe de nouveau devant le magasin de Verchaly, le thermomètre, bien à l’ombre cette fois, est au-dessus de 39° ; le maximum a dû être 40° aujourd’hui. C’est une température saharienne ! Je ne me rappelle pas avoir jamais vu une pareille chaleur à Angers ; en 1891 à Salies-de-Béarn, j’avais vu 40° et 41° deux jours de suite ; mais depuis lors, je n’avais jamais eu aussi chaud. Ce qui est surtout surprenant, cette année, c’est la continuité de la chaleur ; depuis deux semaines, les maxima (à part un jour ou deux) ont toujours été au-dessus de 30° et ont très souvent atteint 33° et 34° ; l’orage du lundi a à peine rafraîchi pour un jour la température. La nuit, le thermomètre descend à 17° d’habitude mais les chambres sont surchauffées ; je ne peux dormir qu’en laissant ouverte en grand la porte-fenêtre du petit salon et en ouvrant la porte de ma chambre ; de plus, je ne conserve qu’un simple drap sur mon lit. Mais comme la chaleur est très vive sans être humide ou orageuse, nous la supportons assez bien ; tant il est vrai que la chaleur sèche est plus facile à supporter, malgré l’ardeur du soleil, que la chaleur humide et orageuse. Vers 6h, je vais faire ma dernière visite aux pauvres. Le soir, nous allons nous asseoir à la musique au Mail, mais nous y cherchons vainement un peu de fraîcheur, nous n’y trouvons qu’une buée chaude et accablante.

Semaine du 18 au 24 juillet 1904

Angers, lundi 18 juillet 1904

Dès le matin, il fait une température étouffante ; je vais me baigner à la Maine à 11h. En passant, je vois les observations météorologiques d’hier à l’observatoire du Jardin des plantes ; le maximum noté à l’observatoire a été 38°2 ; mais, en ville, il a été encore plus élevé ; dans l’après-midi, je vois plusieurs thermomètres qui marquant, comme hier, 39 degrés ; vers le soir, cependant, arrive un orage qui n’éclate pas complètement mais qui fait un peu fléchir la température. Je travaille à peu près toute la journée ; je n’ai plus que huit jours ; je vais voir M. Coulbault, qui n’est pas encore parti, pour lui demander quelques petites explications sur le cours ; j’apprends qu’Hervé-Bazin a été reçu, avant-hier, au 1er examen du doctorat juridique ; le soir, je vais lui porter un mot de félicitation.

Angers, mardi 19 juillet 1904

Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame à cause de la fête de Saint-Vincent-de-Paul, puis je travaille car c’est aujourd’hui en huit que je paraîtrai devant mes examinateurs. Il faut toujours horriblement chaud, le maximum d’hier a été, à l’observatoire, encore plus élevé que celui du dimanche : 38°4 ; et le minimum de la nuit de dimanche à lundi a été 20° au lieu de 17° la nuit précédente. Le semblant d’orage d’hier soir n’a pas rafraîchi la température ; aujourd’hui, il souffle un vent brûlant du sud-est, une sorte de sirocco, la température doit être, à peu de chose près, la même que ces jours-ci. Les nouvelles les plus graves arrivent de Paris et de Rome au sujet des évêques de Laval et de Dijon ; il est désormais certain que le pape a fait demander au premier sa démission et a fait dire au second qu’il l’invitait à s’abstenir des actes du ministère épiscopal ; ce sont les cardinaux Merry del Val et Vannutelli qui leur ont écrit. Au lieu d’obéir, ces deux prélats défense républicaine ont fait appel à Combes et lui ont communiqué les lettres ; Combes a pris fait et cause pour eux contre le pape comme il fallait s’y attendre et a fait des observations au Saint-Siège sur ce qu’il appelle une violation du Concordat, comme si le Concordat avait enlevé au pape son droit de juridiction sur les évêques ! Le Saint-Siège, avec raison, n’a pas tenu compte de ces observations du défroqué et a cité Mgr Geay, évêque de Laval[49], pour 20 juillet devant le Saint-Office à Rome pour y expliquer sa conduite et se justifier des accusations émises contre lui. Évidemment, il se gardera bien d’y aller ; il sera alors excommunié. Mais le gouvernement le soutient, et le conseil des ministres de samedi a décidé d’adresser au pape, par l’intermédiaire de ce qu’il reste à Rome de l’Ambassade de France, un ultimatum le sommant de retirer les lettres aux deux évêques sous peine de la rupture complète avec la France ; en cas de refus, le gouvernement remettra ses passeports au nonce Mgr Lorenzelli. Le pape ne cèdera évidemment pas ; nous sommes donc à la veille de la rupture définitive ; c’est profondément triste ! Quant aux deux évêques qui sont la cause de tout cela, je suis persuadé que, même après l’excommunication, ils ne cèderont pas ; et le gouvernement persistera à les considérer comme évêques de Laval et de Dijon, les maintenant dans ces deux postes et ordonnant à ses fonctionnaires de les traiter comme évêques légitimes ! C’est le schisme ! Mgr Freppel l’avait prédit ; la république trois fois maudite devait en arriver là ! Quant aux Catholiques, ils se détourneront avec horreur et mépris de ces nouveaux prélats jureurs. Qui sait même si une fois la rupture rendue définitive, et tout au moins tant que le Concordat subsistera, le gouvernement n’aura pas l’audace de nommer lui-même des évêques aux sièges vacants, et sans, bien entendu, l’institution canonique ? C’est fort possible ; le gouvernement trouvera bien, parmi les abbés républicains, quelques ambitieux qui se prêteront à ce triste manège ! Pauvre Église de France !!! Je suis persuadé que l’immense majorité du clergé se rangerait du côté du pape contre le gouvernement, comme en 1791 ; mais combien quelques défections sont préjudiciables à la cause catholique ! Le soir, nous apprenons la mort à Perpignan, à l’âge de 52 ans, de M. de Llamby[50] qui était un peu notre parent, par les Bosch je crois ; ce pauvre homme avait le grave défaut de trop aimer la bouteille, ce qui désolait sa femme et ses filles qui sont charmantes ; en dehors de ces moments-là, il était fort aimable et très spirituel ; il était, de plus, excellent musicien ; nous envoyons un télégramme de condoléances à notre cousine de Llamby d’Oms.

Angers, mercredi 20 juillet 1904

Le matin, je vais faire une promenade à bécane ; je vais à La Baumette par la route de Sainte-Gemmes ; le temps a changé depuis hier ; hier matin, la température était encore brûlante, mais elle s’est bien rafraîchie depuis hier grâce à un assez fort vent du nord-ouest.

Je travaille le reste de la journée. Déjà un an aujourd’hui de la mort de Léon XIII ; il me semble que c’était hier ! Et cependant que de choses depuis lors, et combien l’attitude du Saint-Siège vis-à-vis de notre gouvernement a changé. Pie X, instruit par l’expérience de son prédécesseur qui avait perdu son latin à essayer de désarmer nos jacobins par des concessions, a compris qu’il ne fallait pas persister dans cette voie, et a adopté une attitude intransigeante, je crois qu’il tient le bon bout ; en tout cas, cette attitude est plus encourageante pour les Catholiques que celle du dernier pontificat. Le soir nous recevons de M. Pierre Lelong[51], à qui Papa avait fait revoir en particulier le droit administratif et le droit international sur le désir du général, un télégramme de Caen nous annonçant qu’il a été reçu.

Angers, jeudi 21 juillet 1904

J’ai souffert toute la nuit d’une douleur dans le dos que j’éprouvais déjà dans l’après-midi d’hier, mais qui devait passer, je le croyais, dans la nuit ; au lieu de passer, elle a augmenté, et, ce matin, elle m’a beaucoup gêné dans mes mouvements ; j’ai dû me livrer à toute sorte de contorsions pour arriver à faire ma toilette. M. Sourice vient me voir et dit que c’est probablement une névralgie intercostale que j’ai dû prendre, en ces jours de grande chaleur, en me mettant dans un courant d’air ; il m’ordonne deux sinapismes et un traitement homéopathique ; après le 1er sinapisme, que je mets vers 11 heures, je suis bien soulagé et mes mouvements sont beaucoup plus libres ; je mets le second le soir dans mon lit avant de m’endormir. Dans l’après-midi arrive tout à coup, sans avoir envoyé de télégramme, M. l’abbé Latour qui nous avait annoncé depuis plusieurs jours son arrivée, mais qui devait nous prévenir du jouer et de l’heure par dépêche ; il arrive de Paris, et passera deux ou trois jours avec nous.

Angers, vendredi 22 juillet 1904

Ma douleur névralgique va beaucoup mieux. Je travaille encore un peu dans la matinée et dans l’après-midi ; j’achève aujourd’hui la seconde révision de tout mon programme ; avec la 1ère idée que donne l’assistance aux cours et les notes prises, j’aurai vu chaque point 3 fois ; aussi, je sais mon examen, et si j’échoue, ce sera une sorte de coup de surprise ; ce serait assez ennuyeux, car cela me retarderait de quelques mois, mais je ne le crois pas. Le général Lelong, pour remercier Papa d’avoir « chauffé » son fils, lui envoie un superbe encrier en marbre vert et bronze doré style Empire ; c’est une pièce magnifique. Dans l’après-midi, je fais visiter l’Université à M. l’abbé.

Angers, samedi 23 juillet 1904

Le matin à 6h ½, j’assiste à la chapelle du Bon Conseil à une messe pour mon examen ; j’y fais la sainte communion. À 11h ¼, je vais accompagner à la gare M. l’abbé qui repart pour Toulouse. L’après-midi, je travaille encore un peu et je me promène avec De Linclays, nous allons prendre un bock ensemble ; le soir, nous allons tous visiter la ménagerie Bostock[52] qui vient de s’installer sur le Champ de Mars. Pendant les exercices, M. Delahaye, qui était tout près de nous, nous annonce qu’on a reçu une dépêche du Maine-et-Loire annonçant que l’évêque de Laval, le trop célèbre Mgr Geay, vient d’être excommunié ; le pape a donc maintenu fermement les droits de l’Église en face de Combes ; tant mieux !

Angers, dimanche 24 juillet 1904

Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul, au Patronage Saint-Vincent-de-Paul, en l’honneur de la fête des conférences, et à l’assemblée générale qui la suit. L’après-midi, je vais à l’Adoration ; je travaille encore un peu et je fais quelques préparatifs de départ. Il faut une chaleur lourde et orageuse ; au fond, la chaleur, quoique moins forte depuis mardi soir, n’a pas cessé ; mais jusqu’à aujourd’hui, elle était plus modérée (27 à 29° depuis mardi) ; à Montpellier, il y a 3 ou 4 jours, il y a eu 43 degrés à l’ombre ! En Roussillon, il a fait très chaud aussi, mais un peu moins ; ces chaleurs ont hâté la fin de ce pauvre M. Orpy[53], curé honoraire de Vinça ; Bonne Maman nous a écrit sa mort survenue vendredi ; cet excellent prêtre était l’ami de notre famille depuis de longues années ; il avait marié Papa et Maman et Marie-Thérèse ; il m’avait baptisé ; c’est un ami que nous perdons en lui ; il n’a pas joui longtemps du repos que lui assurait sa retraite. Nous avons trouvé le moyen de combiner le pèlerinage national et l’assistance au mariage Barescut ; nous passerons à Lourdes les deux premiers jours du pèlerinage (19 et 29 août) et nous en repartirons le 21 à 7h du matin, nous serons à Ille le soir ; c’est parfait et nos chambres sont retenus à l’Hôtel Heins. Le soir, nous allons à la musique au Mail.

Semaine du 25 au 31 juillet 1904

Caen, lundi 25 juillet 1904

Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je change au Mans, quelques stations après Le Mans (à Piacé Saint-Germain), notre locomotive refuse d’avancer, un tiroir est tombé, nous sommes obligés de passer une heure dans cette toute petite station ! Et comme la gare n’a ni télégraphe ni téléphone, on est obligé d’envoyer un homme à pied à la station suivante pour prier de demander par télégraphe une machine de secours ; la désolation des voyageurs est comique : correspondances manquées, bateaux partis etc., on n’entend parler que de cela ; comme toujours, deux ou trois individus crient plus fort que les autres, et, satisfaits de paraître importants, croyant l’être peut-être, assiègent le malheureux chef de train qui n’en peut mais ; la morale de tout cela, c’est que chaque gare devait être reliée télégraphiquement ou téléphoniquement aux têtes de lignes et aux gares voisines. Enfin, avant l’arrivée de la machine de secours, le mécanicien a l’idée de démonter le fameux tiroir et d’y regarder : il s’aperçoit qu’il suffit de presque rien pour le remettre en place, et tente l’opération qui ne demande pas 5 minutes, puis nous repartons et croisons en route la machine de secours. Chose curieuse, au moment même où notre train est resté en panne, Durand, Gardot et De Guerdavid[54], avec qui je voyage, racontaient pareil accident arrivée l’année dernière, je crois, à De Linclays et nous plaisantons sur ce que nous pourrions faire pour passer le temps si cela nous arrivait à Piacé !!! Nous arrivons à Caen à près de 6h, avec une heure de retard ; je descends à l’Hôtel de la Place royale ou où a fait les réparations et qui est beaucoup mieux que l’année dernière. Le soir, je me promène avec Des Lyons[55] arrivé ce matin de Nantes.

Caen, mardi 26 juillet 1904

Je me lève à 6h et j’assiste, à 7 heures, à une messe demandée par Des Lyons pour notre examen, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je revois quelques questions. Nous allons à la Faculté à 3h après une longue station aux églises Saint-Pierre et Saint-Sauveur. Je passe dans la même salle que Des Lyons ; Poisson et Segot passent ensemble. M. Villey, doyen, m’interroge d’abord, en économie politique, sur « Le Play »[56], les différents types de familles qu’il distingue ; les différents régimes successoraux qu’il distingue, celui qu’il préconise, les rapports entre le régime politique d’un pays et son régime successoral ; les écoles qui se recommandent de Le Play, je réponds bien. M. Cabouat m’interroge ensuite, en législation industrielle, sur les principes qui inspirent notre législation en matière de brevets, si la société a bien le droit de s’emparer, au bout d’un certain temps, des inventions etc. J’hésite un peu sur quelques points, mais, somme toute, je réponds bien. En 3ème lieu, M. Allix m’interroge, en histoire des doctrines économiques d’abord, sur les principaux économistes classiques en France et en Angleterre, puis sur la théorie classique des salaires (fonds des salaires et salaire naturel) et sur la théorie de la productivité ; puis sur la théorie de l’éducation industrielle de List et enfin sur la théorie américaine de la protection ; je lui débit tout cela imperturbablement. Enfin, M. Lebret[57], ancien ministre de la Justice, m’interroge, en législation financière, sur le système de l’exercice en matière budgétaire ; je sais bien. À la proclamation, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, alors que 2 blanches, une blanche-rouge et une rouge-noire suffisaient, ce sont les meilleures notes que j’aie jamais eues ! Poisson est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; mais Des Lyons est refusé avec 1 blanche et 3 blanches-rouges, et Segot avec des notes que j’ai oubliées ; ils auraient été reçus en licence. Je vais porter joyeusement mes dépêches. Ensuite, je soumets au doyen mon sujet de thèse : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée ; le rôle de l’État ; législation comparée ». À mon grand étonnement et mécontentement, il n’est pas agréé. M. Villey, que je demande à voir dans son cabinet, me dit que le sujet est trop vaste et trop actuel, que, dans ce moment-ci où la question des retraites ouvrières est devant le Parlement, je risquerais de compromettre la Faculté de Caen et celle d’Angers en prenant parti d’un côté ou de l’autre ; j’avoue que cette objection me surprend : étudiant d’une faculté libre, j’ai bien le droit de soutenir une thèse de mon choix. Mais je ne puis pas fléchir M. Villey. J’en recauserai avec Monsieur Baugas ; c’est bien embêtant ! Le soir, après dîner, j’écris quelques lettres et cartes postales, ce journal et je me couche.

Angers, mercredi 27 juillet 1904

À 7h45 ce matin, j’ai pris le train à Caen Saint-Martin pour La Délivrande où j’ai assisté à la messe et fait la sainte communion en actions de grâce de mon succès, je commande aussi une plaque ex-voto, comme les années précédentes. Je rentre à Caen à 10h ½, et j’en repars par le train de 1h25 qui m’amène à Angers, par Le Mans, à 8h24 ; j’ai fait route avec Guerdavid, Durand et Gardot qui ont été collés, les 2 premiers à leur seconde partie seulement, le 3ème aux 2 parties. Papa, Maman et Philo m’attendaient à la gare ; à la maison, je trouve 6 ou 7 dépêches de félicitations ; ça n’en valait pas la peine.

Angers, jeudi 28 juillet 1904

Je fais quelques commissions et quelques visites ; je vais voir notamment M. Baugas à qui je rends compte de mon examen ; il est fort étonné que M. Villey ait refusé mon sujet de thèse ; j’écris quelques lettres et je fais quelques paquets. Je vais voir aussi l’abbé Brossard que je ne rencontre pas. J’apprends que les deux étudiants qui se présentaient hier à l’oral de l’examen de licence, Couteau et Testard-Vaillant, ont échoué le 1er jour. Demain, départ d’Angers pour près de 4 mois !

Fontenay-le-Comte, samedi 30 juillet 1904

Pas de journal hier à cause d’une drôle d’aventure qui nous est arrivée en voyage. Nous avions quitté Angers par le train de 2h34 et comptions arriver à Fontenay le soir, lorsque deux stations après La Poissonnière, aux Fourneaux, on crie tout à coup « Tout le monde en bas » ; en un clin d’œil, le train se vide et on apprend que, de la station voisine, un train est signalé sur notre unique voie ; on nous fait éloigner de la voie et on attend ; aucun train n’arrive et l’employé porteur d’un drapeau qu’on envoie en avant n’en arrête aucun ; c’est évidemment une erreur de signaux, mais il faut attendre un quart d’heure aux Fourneaux et gagner au pas la station voisine ; chemin faisant, notre train fait éclater les pétards qu’on avait placés sur la voie ; nous ne reprenons l’allure normale qu’à la station suivante et, quand nous arrivons à Cholet, nous apprenons que notre train s’arrête car on a fait partir un train pour Bressuire ; donc, impossible d’arriver ce soir à Fontenay ; nous nous empressions de télégraphier aux Pichard de La Caillère et nous allons dîner en ville à l’Hôtel de France ; je me fais donner la note acquittée de ces dîners afin de la présenter aux agents des chemins de fer de l’État ; du reste, le chef de gare de Cholet, qui est très complaisant, nous donne un mot pour que son collègue de Fontenay nous rembourse ; nous allons coucher à Bressuire à l’Hôtel du Dauphin et nous prenons le train de 7h3 du matin pour Fontenay ; à Bressuire, impossible, le soir, d’écrire mon journal qui était resté dans une malle à la gare. Nous arrivons à Fontenay ce matin à 8h54 ; le chef de gare, à qui je présente les deux notes acquittées, nous rembourse intégralement. Notre cousine Pichard de La Caillère et sa fille Antoinette[58], âgée de 20 ans exactement, nous attendaient à la gare ; mon cousin Louis Pichard de La Caillère est à la campagne, où il s’occupe des élections de demain au Conseil général. À Angers, dans mon canton, il y avait 4 candidats, dont deux socialistes, puis l’abbé Bosseboeuf, et enfin un comte Gautron, conservateur, candidat pour rire et pour permettre aux conservateurs de voter ; dans ces conditions, étant donné qu’il y aura certainement ballotage, j’ai cru inutile de rester. Ma cousine Thérèse est à La Bourboule avec une de ses tantes, nous ne la verrons donc pas. Antoinette est charmante et, bien que nous la voyions aujourd’hui pour la première fois, nous sommes tout de suite à l’aise avec elle. L’après-midi, nous allons en voiture à La Touche de Sérigné, très jolie campagne qui appartenait à notre tante Parès, cousine germaine par alliance de Bon Papa ; elle est habitée maintenant par sa sœur Mlle Rivasseau ; notre cousine Lucas et ses 3 filles sont à La Touche ; nous y dînons en compagnie du colonel Branger, parent des Parès. Nous rentrons vers 9 heures à Fontenay. Charmante journée !

Fontenay, dimanche 31 juillet 1904

L’hippodrome de Fontenay-le-Comte (Vendée) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 31 juillet 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Je me lève vers 7 heures et nous allons à la messe de 9 heures ; après la messe, je me promène un peu avec Antoinette qui me présente à plusieurs de ses amies. Au retour, nous faisons la connaissance de notre cousin M. Pichard de La Caillère qui vient d’arriver de sa campagne de La Girardière où il a rempli ce matin son devoir électoral ; il est extrêmement aimable. On nous présente à Mlle Antoinette de Fontaine, demoiselle déjà mûre, dont Maman a beaucoup connu les sœurs ; elle nous invite à une soirée qu’elle donne ce soir à l’occasion des courses. Vers 2 heures, nous allons au champ de courses dans la calèche des Pichard ; là, aux tribunes et au pesage, on nous présente à toute la société du pays. Il y a 5 courses assez intéressantes ; je prends quelques photos. Nous rentrons vers 5h ½. Le soir, nos cousins ont à dîner une foule d’amis : M. de Genne, le lieutenant Lafargue, les demoiselles Favin-Lévêque, filles du commandant directeur du dépôt de remonte, les demoiselles de Parsay, du Temps etc. À 9 heures, nous allons en bande à la soirée de Mlle de Fontaine qui réunit toute la gentry de Fontenay ; on fait de la musique, on se promène et on s’assied dans le jardin, ce qui permet aux 80 personnes environ qui sont là de circuler aisément ; on danse un peu ; je danse avec une des demoiselles Favin-Lévêque, avec Antoinette qui est ravissante, avec une autre jeune fille dont j’ai oublié le nom etc. ; le buffet est très bien servi ; nous partons à minuit ; charmante soirée ! Et tous ces gens-là, qui ne nous connaissaient pas, nous ont fait le plus charmant accueil ; je fais la connaissance du fils du député conservateur de Fontenay, M. de Fontaine[59], et d’un très gentil jeune homme, M. de Laroque-Latour ; nous rentrons à minuit.

Antoinette Pichard de La Caillère, Philomène d’Estève de Bosch et « la petite Lucas » à Fontenay-le-Comte (Vendée) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 31 juillet 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Août 1904

Semaine du 1er au 7 août 1904

Fontenay, lundi 1er août 1904

Je me lève assez tard et je fais quelques commissions. L’après-midi, nous retournons aux courses où je retrouve la société d’hier soir. Mlle Rivasseau et notre cousine Lucas viennent nous dire au revoir.

Sainte-Croix, mardi 2 août 1904

Nous quittons Fontenay par le train de 9h04 ; notre cousin et notre cousine Pichard et Antoinette viennent nous accompagner à la gare. Nous passons par Niort, Poitiers et Angoulême, tout cela par une atroce chaleur qui a recommencé avec une nouvelle ardeur, après 3 ou 4 jours de répit au moment de mon voyage à Caen. Marie-Thérèse et Max nous attendaient à la gare de Larochebeaucourt et nous amènent en voiture à Sainte-Croix où nous constatons que les travaux avancent. Mais ils ne sont pas assez avancés pour que je puisse coucher chez Marie-Thérèse ; aussi, j’ai accepté une chambre que M. le curé m’offre au presbytère.

Sainte-Croix, mercredi 3 août 1904

J’ai eu un rat qui m’a empêché de dormir une partie de la nuit. Max fait mettre des souricières dans ma chambre. Le matin, je vais à bicyclette à Mareuil. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture ; il fait extrêmement chaud. Le terrible événement qui s’est produit cette semaine, la rupture définitive entre le gouvernement et le Saint-Siège, à propos des prétentions inadmissibles du gouvernement qui, dans l’affaire des évêques de Dijon et de Laval, prétendait enlever au pape son droit de juridiction sur les évêques ; Pie X a prononcé ce non possumus auquel nous n’étions plus habitués. Il est probable que la dénonciation du Concordat sortira de cette rupture ; et alors, c’est dans une nouvelle et terrible phase de la guerre religieuse que nous allons entrer ! Dieu veuille que les Catholiques de France soient assez fermes pour supporter le choc et rendre coup pour coup !

Sainte-Croix, jeudi 4 août 1904

Le matin, je vais à Mareuil puis je me baigne dans la Belle à l’endroit appelé le Trou de la Jument. L’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse (Philomène est fatiguée) faire une visite à la marquise d’Ambelle[60] que nous rencontrons.

Sainte-Croix, vendredi 5 août 1904

Un orage très violent qui dure une bonne partie de la nuit m’empêche de dormir, je ne dors peut-être pas 3 heures. Je me lève tout de même à 5h ½, et à 7h, nous partons Maman, Marie-Thérèse et Philo conduites par M. de La Bardonnie[61] dans sa voiture et moi à cheval sur Coquette, la jument de selle de Max, pour Gours où Marie-Thérèse a des emplettes à faire ; Max est occupé ailleurs ; Gour est à environ 10 kilomètres de Sainte-Croix. Au retour, je vais seul de mon côté et je m’égare, je vais à Fontaines au lieu de revenir à Sainte-Croix ; je me retrouve en demandant plusieurs fois mon chemin et j’arrive à Sainte-Croix peu après la voiture ; cela me fait environ 25 kilomètres, dont une bonne partie au trot et un peu au galop afin de n’être pas trop en retard ; pour une 1ère partie après 10 mois de repos et sur un cheval que je ne connaissais pas, c’est gentil ! M. de La Bardonnie reste à déjeuner. L’après-midi, je dors un peu et je fais de la photo. Nous avons la visite de M. Arthur d’Ambelle. La marquise d’Ambelle m’envoie une invitation pour demain à une chasse au lapin dans les bois d’Ambelle ; rendez-vous à 6h devant le château. Je vais avec Max chez un de ses voisins M. Croizier qui me montre plusieurs intéressantes machines agricoles : moissoneuse-lieuse, semoir, etc.

Sainte-Croix, samedi 6 août 1904

Je me lève à 4h ½, et, à 6 heures, Max et moi nous sommes à Ambelle ; M. d’Ambelle, son fils M. Arthur, son gendre M. Monnier, les deux fils de celui-ci, M. de Lafon, Max et moi, suivis du garde, nous partons et allons nous poster, échelonnés à la lisière d’un bois, les chiens crient beaucoup, mais il ne vient que très peu de lapins : 5 ou 6 au plus ; il en passe 3 à portée de mon fusil ; j’en rate deux et en tue un ; un autre est tué par l’aîné des deux fils de M. Monnier ; c’est là tout ce que l’on tue aujourd’hui ; pour Ambelle où il y a tant de lapins, c’est maigre. La marquise nous retient à déjeuner ; nous sommes seize à table ; elle me fait placer à sa droite. Nous repartons vers 1 heure. M. d’Ambelle nous ayant fait cadeau de deux lapins, Max invite M. Arthur à venir les manger demain avec nous. L’après-midi, je vais me baigner avec Max au Trou de la Jument ; M. Arthur d’Ambelle s’y baigne en même temps. Ensuite, je vais à Mareuil en bécane pour y faire quelques commissions et m’y confesser.

Château d’Ambelle à Sainte-Croix-de-Mareuil (Dordogne) – Wikipédia

Sainte-Croix, dimanche 7 août 1904

Je fais la sainte communion à 7h, puis nous assistons à la messe à 10h 1/2. M. Arthur d’Ambelle déjeune avec nous. L’après-midi, nous allons en voiture à Aucors où nous voyons Mme Charles du Pin de Saint-Cyr cousine de Marie-Thérèse, puis à La Rousselière où nous sommes reçus par M., Mme et Mlle de La Chapelle, cousins de Marie-Thérèse.

Semaine du 8 au 14 août 1904

Sainte-Croix, lundi 8 août 1904

Le matin, je me promène avec Max à la propriété de La Côte qui appartient à M. de La Bardonnie, puis je tire sur positif et je vire les photos prises à Fontenay[62]. L’après-midi, je vais avec M. le curé tirer le lapin dans les bois d’Ambelle (j’y suis autorisé par le marquis), j’en tue un.

Sainte-Croix, mardi 9 août 1904

Le matin, j’écris deux ou trois lettres ; je vais aussi à Mareuil en voiture avec Marie-Thérèse ; j’envoie à Antoinette Pichard de La Caillère les photos de Fontenay. L’après-midi, je vais expédier le courrier à Mareuil ; puis je vais fureter avec M. le curé ; nous faisons sortir deux ou trois lapins ; j’en tire un et le rate.

Sainte-Croix, mercredi 10 août 1904

Le matin, je me promène un peu avec Max et je vais me baigner. L’après-midi, nous avons la visite de M. de La Villatte, je le raccompagne à bicyclette jusqu’à Mareuil et Ambelle. Le soir, Mme et Mlle de Saint-Cyr arrivent de Bergerac.

Sainte-Croix, jeudi 11 août 1904

Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne ; ensuite Max, Philo, Monsieur le curé et moi allons à la pêche aux écrevisses dans un ruisseau qui traverse une prairie de Max, nous en prenons beaucoup. L’après-midi, je vais à pied en me promenant avec Max à la gare de Mareuil Gouts faire des expéditions en petite vitesse. Le soir, nous dînons tous chez M. le curé qui nous reçoit fort bien. La grosse nouvelle du jour est la mort de M. Waldeck-Rousseau survenue hier. Ce misérable qui, par dépit ou par ambition, a jeté la France dans la terrible situation où elle se débat, et qui, reniant tout son passé a, le premier, appelé les socialistes au pouvoir, a déjà trouvé sa punition sur cette terre dans l’ingratitude de ceux dont il a fait des députés ou des sénateurs. Puisse Dieu ne s’être pas montré trop sévère pour lui au moment où il a dû lui rendre compte de sa vie ! C’est là toute la vengeance des Catholiques contre lesquels il a forgé les armes de mort que son successeur manie d’une façon si cruelle. Les Juifs peuvent glorifier le ministre qui a tout fait pour sauver Dreyfus et qui, furieux de son échec, l’a si cruellement vengé sur la France catholique et sur l’Armée ; les Francs-maçons, ennemis de la religion, pourront lui tresser des couronnes ; les collectivistes, ennemis de la propriété et de tout ordre social, éprouveront sans doute quelque embarras pour parler de cet adversaire implacable devenu tout à coup leur meilleur auxiliaire ; quant aux bons Français, ils n’auront que du mépris pour ce traître qui a employé tout son talent à détruire un jour ce qu’il adorait la veille ; ils se rappelleront que des Français, des patriotes, victimes de Waldeck, souffrent sur la terre d’exil ; ils se diront enfin que si Combes, ce monstre, traque partout comme des bêtes fauves des milliers de religieux et de religieuses, c’est parce que Waldeck a fait voter une loi infâme qui leur enlève leurs droits les plus sacrés de citoyens français ! Et ce nom de Waldeck-Rousseau, ils le cloueront au pilori de l’histoire !

Sainte-Croix, vendredi 12 août 1904

Le matin, je fais une balade à cheval par les bois de Lasteyrie et Mareuil. L’après-midi, je vais tirer quelques lapins dans les bois d’Ambelle, mais, au bout d’un petit moment, je rencontre le marquis d’Ambelle, je cause avec lui et je ne tire rien du tout.

Sainte-Croix, samedi 13 août 1904

Nous partons tous à 7h du matin pour Brantôme ; nous y arrivons vers 9 heures. Nous jetons un coup-d’œil sur la ville avant le déjeuner, pas longtemps car nous mourons de faim, n’ayant pas déjeuné ce matin à cause de la vigile de l’Assomption. L’après-midi, nous visitons la célèbre abbaye fondée par Charlemagne et illustrée par Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme ; actuellement, elle est défigurée car c’est la Mairie qui y est installée dedans. À 3h, nous partons pour Bourdeilles où nous visitons en détail le beau château construit en partie pour Catherine de Médicis ; il y a de beaux restes, mais que d’argent à dépenser pour le bien restaurer ! Nous rentrons à Sainte-Croix vers 7h ¼.

L’abbaye de Brantôme (Dordogne) en 1904 – Carte postale (site ebay.com)

Sainte-Croix, dimanche 14 août 1904

Nous assistons à la messe à 10h ½. Papa, qui est à Cauterets, nous écrit qu’un orage de grêle très violent s’est abattu sur Ille et a dévasté les récoltes ; c’est agréable ! L’après-midi, nous allons voir les D’Ambelle et les La Bardonnie ; ceux-ci nous invitent à dîner pour demain soir. Le soir, Max et Marie-Thérèse ont la visite de leur oncle M. de Ruffray, de sa fille et de sa belle-fille.

Semaine du 15 au 21 août 1904

Sainte-Croix, lundi 15 août 1904

Le matin à 7h, je me confesse et je fais la sainte communion. À 8h ½, je vais avec Max en voiture à la gare de Mareuil prendre des colis postaux. À 10h ½, messe. L’après-midi, vêpres et procession du vœu de Louis XIII ; elle va à la Croix de la Chabroulie. Ensuite, nous avons la visite de M. et Mme de La Villatte. Le soir, nous dînons tous chez Mme de La Bardonnie à Mareuil ; nous rentrons à 10h.

Lourdes, mercredi 17 août 1904

Je n’ai pas pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je vais à Mareuil en voiture avec Max, Marie-Thér-se et Mme de Saint-Cyr ; je me fais couper les cheveux. L’après-midi, je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir aussi M. le curé. Nous avons avec Max et Marie-Thérèse une conversation très sérieuse au sujet d’une affaire qui pourrait être très avantageuse pour eux ; il s’agirait d’affermer le domaine de la Chabroulie (38 hectares) que M. Croizier vient de vendre à M. Joseph de Ruffray ; celui-ci voudrait l’affermer ; M. le curé dit qu’il ne demande que 650 fr. par an ; or Max calcule que, tous frais payés, et en faisant des évaluations très basses, il aurait, en affermant à ce prix-là, 1800 à 2000 fr. de bénéfice net par an ; seulement, pour commencer, il lui faut un capital de 5000 fr. Nous lui proposons de demander à Papa de le lui fournir, moyennant une diminution de la pension de Marie-Thérèse correspondant aux intérêts de cette somme, c’est-à-dire de 150 à 200 fr. environ ; nous en parlerons à Papa après-demain à Cauterets. Nous quittons Sainte-Croix vers 7 heures avec l’omnibus après quinze jours fort agréables, et Larochebeaucourt à 8h13. À Angoulême, nous étions montés dans le train mixte qui part à 10h35 pour arriver à Bordeaux à 4h15, lorsqu’un contrôleur nous fait remarquer que cela ne nous avance nullement et qu’il vaut beaucoup mieux attendre l’express de 4h05 qui nous mène à la gare Saint-Jean, tandis que l’autre train va à Bordeaux-Bastide ; nous arriverons à Lourdes à la même heure. Nous sommes de son avis et nous nous endormons jusqu’à 4h moins le quart dans la salle d’attente. À 4h, l’express est comble ; pas une place libre en seconde ; nous sommes obligés de monter en première ; nous arrivons à Bordeaux à 6h23 et nous repartons à 7h ; nous sommes à Lourdes à midi ½. Là, un nouvel ennui nous attendait ; nos malles ne sont pas arrivées ; je retourne à la gare vers 5h ½, elles n’y sont pas encore ; Maman a grand peur qu’elles soient perdues, car elles contiennent tous nos habits pour le mariage. Enfin, elles arrivent à 8h du matin. Nous sommes à l’Hôtel Heins. Dans l’après-midi, nous allons à la grotte, au Rosaire ; je vais au panorama des apparitions. Maman, qui est très fatiguée, se couche dans l’après-midi, en chemise de jour, car nos paquets de nuit sont dans la malle. La perspective de passer la nuit avec nos chemises de jour était plutôt désagréable ; enfin, tout est bien qui finit bien. Je rencontre plusieurs personnes de connaissance : M. Moreau des Briostières, dont j’avais vu la belle-mère à la gare de Bordeaux, le P. de Raymond, etc.

Lourdes, jeudi 18 août 1904

Nous allons un moment à la grotte puis nous prenons le train de 10h12 pour Cauterets où nous allons pour la journée avec Papa. Nous déjeunons avec lui et nous restons avec lui jusqu’à 6h40 ; Papa va très bien, mais son traitement a commencé trop tard pour qu’il puisse venir au mariage Barescut ; aussi, il y renonce. Papa, quand nous lui présentons la requête de Max pour la propriété de La Chabroulie, n’hésite pas à prêter les 5000 fr. à Max afin de l’aider à améliorer sa situation ; il lui télégraphie aussitôt après déjeuner qu’il peut conclure l’affaire. Nous rentrons à Lourdes par le train de 8h15 ; nous dînons et nous nous couchons aussitôt. Une lettre de Bonne Maman nous disant que le bruit court que le mariage de Thérèse de Barescut est retardé jusqu’au jeudi 25, nous décidons de télégraphier demain aux Barescut pour savoir si c’est vrai ; si la nouvelle est exacte, nous pourrons presque attendre la fin du pèlerinage national avant de quitter Lourdes.

Lourdes, vendredi 19 août 1904

J’assiste à la messe des brancardiers à la basilique à 7h ½ ; j’y fais la sainte communion dans l’intention de gagner les indulgences du jubilé du cinquantenaire du dogme de l’Immaculée Conception que l’on peut gagner ici, moyennant certains exercices de piété, du 15 juin au 15 novembre. Ensuite, j’obtiens, pour les Sept douleurs, les bretelles n°1 ; c’est M. le marquis de La Salle qui me patronne ; mon chef d’équipe est le comte de Beauchamp. Dans l’après-midi, je fais du service à la procession du Saint-Sacrement. Je rencontre M. et Mme Charles de Llobet, de La Villebiot, tous nos cousins et cousines de Lazerme, etc.

Lourdes, samedi 20 août 1904

Je suis à la gare à 2h30 du matin et je débarque des malades jusqu’à 8h ½ ; je suis libre de 9h à midi ; j’en profite pour aller faire mon chemin de crois à la basilique, afin d’achever les exercices du jubilé ; je vois un moment les Lazerme ; Carlos[63] est arrivé par le train de Poitiers, il était dans l’Indre chez les Du Limbert. Carlos et Jacques obtiennent des bretelles à l’Hôpital municipal ; mais l’oncle Joseph ne peut pas en obtenir ; je lui ferai passer les miennes. Nous apprenons par une lettre de Papa une affreuse nouvelle : Espérance Trullès[64], fille du notaire d’Ille ami de notre famille, qui était poitrinaire et qu’on avait envoyée à Cauterets, y est morte, au milieu d’une syncope, dans la nuit de jeudi à vendredi ; cette mort était depuis longtemps prévue ; mais on ne la croyait pas si prochaine. Pour rendre service à sa grand-mère Mme Batlle, papa s’occupe de tout : acte de décès, cercueils, transport du corps à Ille etc. ; cette pauvre jeune fille avait 21 ans. Le soir, j’assiste à 5h à la magnifique procession du Saint-Sacrement ; je me promène avec Carlos et Jacques. Après dîner, je vais un moment au Rosaire avec Carlos et Jacques. J’ai remis mes bretelles vers 7h ; l’oncle Joseph, qui était avec moi, s’est fait inscrire aussitôt ; on les lui donnera demain. L’abbé Latour déjeune et dîne avec nous.

Ille, dimanche 21 août 1904

Nous allons à la messe au Rosaire à 6h, et nous partons par le train de 7h54 ; nous voyageons toute la journée et arrivons à Ille à 8h du soir ; Mlle Mathieu et les Vidal nous attendaient à la gare ; on nous parle beaucoup de la mort de la pauvre Espérance Trullès.

Semaine du 22 au 28 août 1904

Ille, lundi 22 août 1904

Le matin, je fais quelques commissions. Je vois quelques personnes. À onze heures, je vais avec Maman, accompagnée de Mlle Antoinette Mathieu, voir M. Trullès ; je vois en même temps sa belle-mère Mme Batlle et sa sœur Mme de Balanda[65]. La douleur du pauvre M. Trullès fait peine à voir. Dans l’après-midi, nous allons avec Bonne Maman (qui est arrivée par le train de midi) voir notre nouveau curé l’abbé Bonafon[66] que nous ne rencontrons pas, puis chez Mme Bartre[67] ; enfin, je vais en me promenant à La Ferrière m’informer de l’heure du mariage ; je vois Mme et Thérèse de Barescut et M. Joseph Delcros[68] le fiancé de cette dernière ; c’est un grand jeune homme brun, au visage agréable mais à l’air un peu froid. Le soir, je vais aux complies avec Philomène.

Ille, mardi 23 août 1904

Bonne Maman arrive de Vinça avec l’omnibus de 8h ½. À 9h ¼, nous partons pour La Ferrière en omnibus ; nous prenons avec nous les deux jeunes gens Roca, la jeune Mme Delmas née Circan et M. Antoine Delmas[69]. À La Ferrière, on attend très longtemps l’arrivée des voitures de Perpignan. Enfin, vers 10h ½, le cortège s’organise et les voitures se mettent en marche, par un vent épouvantable. J’accompagne Mlle Marguerite Reilhac, parente des Barescut par Mme de Barescut ; Maman donne le bras à Maurice de Barescut ; Philomène à M. Antoine Delcros. Nous avons parmi les invités beaucoup de parents ; en dehors des Barescut, fort nombreux, ce sont Mme Gout de Bize née de Guardia et ses deux filles mes cousines Jeanne et Marguerite dont je fais la connaissance et qui sont charmantes (nous sommes parents des Gout de Bize par les De Guardia, et de ceux-ci par les De Règnes, et enfin, de ces derniers par les D’Argiot de Laferrière)[70] ; je fois aussi Louis et Marie Companyo de Bonnefoy[71] ; la cousine de Saint-Jean et deux de ses fils, Hyacinthe et Emmanuel[72], qui ont tous deux des têtes impayables, surtout le second. On va d’abord à la Mairie pour la formalité du mariage civil et, de là, sans remonter en voiture, à l’église qui est fort bien décorée. C’est notre ancien curé, M. Bonet, archiprêtre de Céret, qui bénit le mariage et prononce une charmante allocution. Beaucoup de personnes défilent ensuite à la sacristie ; il y a cependant moins de monde dans l’église qu’il n’y en avait l’année dernière à Vinça pour le mariage de Marie-Thérèse. On rentre à La Ferrière en voiture et on est, dans les rues, obligé de mettre pied à terre à cause de la difficulté qu’on les chevaux à passer. On se met à table vers 2 heures dans une grande salle qui est au-dessus de la cave et qui est, d’ailleurs, fort bien décorée ; on est, je crois, 48 ou 49 à table ; c’est moins que pour Marie-Thérèse où on était 63 en y comprenant les prêtres ; le repas dure jusqu’à 4h ¼ ; il y a un toast de M. Sabaté, de Céret[73], qui donne à M. de Barescut l’occasion de répondre, ce dont il est enchanté j’en suis persuadé. Vers 5 heures, on se met à danser un peu dans la cour, et vers 6 heures, les invités de Perpignan commencent à se retirer ; nous partons à 7 heures. Moi qui suis enrhumé depuis 3 jours (depuis samedi à Lourdes) j’ai eu la mauvaise chance de me trouver pendant le repas devant une fenêtre grande ouverte ; j’ai bien peur d’avoir aggravé mon rhume. Ce serait fort ennuyeux, car j’ai l’intention d’aller passer avec Maman quelques jours dans la montagne à Mont-Louis où nous avons en ce moment des amis et des parents ; mais il faut laisser passer ce rhume.

Vinça, mercredi 24 août 1904

Le matin à Ille, je vais me promener à Saint-Martin où le pauvre Jacques Lavail me fait voir les terribles effets de la grêle du 11 août ; beaucoup de récoltes sont détruites ; il est évident que Papa devra lui faire consentir une forte réduction sur son fermage d’octobre. Nous partons pour Vinça en omnibus vers 6 heures ; il pleut et il fait presque froid, ce qui contrarie la foire d’Ille. Ce mauvais temps est aussi bien malencontreux pour notre séjour à Mont-Louis ; il faut absolument le laisser passer avant de nous remettre en route, sans quoi nous serions exposés à trouver la neige là-haut.

Vinça, jeudi 25 août 1904

Je vais tirer quelques oiseaux au jardin. L’après-midi, je me promène et nous faisons quelques visites ; il fait toujours très frais. Le soir, Jacques m’apprend que la jument que Bonne Maman avait louée pour moi (la même que je montais l’année dernière) vient d’être vendue ; me voilà donc obligé de chercher une monture.

Vinça, vendredi 26 août 1904

J’interroge un peu les uns et les autres ; tout le monde me dit qu’il me sera difficile de me procurer quelque chose. L’après-midi, je vais à Boule en voiture ; le fermier Joseph Jacomy me dit qu’il va parler au propriétaire d’une jolie jument pour savoir s’il consentirait à la louer ; j’aurai sa réponse demain matin. Jacomy me présente sa jeune femme âgée de 17 ans ! C’est une enfant et elle vient d’avoir une fille !

Vinça, samedi 27 août 1904

Nous allons à la messe qui est célébrée pour Bon Papa à l’occasion de la Saint Augustin qui est demain. Ensuite, je vais en voiture, accompagné de Jacques, à Finestret et à Marquixanes à la recherche d’un cheval ; je n’en trouve pas. Mais j’en ai vu un ici qui fera peut-être mon affaire ; il a le défaut d’être un peu jeune (3 ans ½) ; mais on prend ce qu’on trouve ; il est joli. J’envoie à Prades une demande de permis de chasse.

Vinça, dimanche 28 août 1904

Nous faisons la sainte communion après la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe et, l’après-midi, aux vêpres. L’après-midi, avant les vêpres, nous avons plusieurs visites : M. le curé, Mme Jocaveil, Mme Roure ; après vêpres, nous allons voir Mlle de Llobet et je vais chez Charles de Guardia. Chaque jour, en lisant L’Éclair, je suis pris d’une inquiétude croissante en constatant les progrès de la révolution. Notre malheureuse France tombe tous les jours un peu plus dans l’anarchie. C’est ainsi que le port de Marseille est en train de se ruiner et de perdre sa clientèle française et étrangère par les grèves continuelles qui s’abattent sur lui ; le gouvernement, par une inaction ou même par sa complicité à l’égard des meneurs, est grandement responsable de cette situation. Et, pendant que de pareils faits se produisent, arrêtant toute relation commerciale et même postale entre la France, l’Algérie et la Corse, le ministre de la Marine, le pouilleux Pelletan, ne quitte sa villégiature de Salon que pour accepter un banquet du syndicat socialiste révolutionnaire des ouvriers du port de Toulon, banquet au cours duquel cet incroyable ministre oblige généraux et amiraux à l’escorter en grand uniforme au milieu de bandes ignobles acclamant le ministre et hurlant aux oreilles des officiers l’Internationale et la Carmagnole ! Telle est la situation ! Et cela au moment où la guerre russo-japonaise bat son plein et où des incidents diplomatiques touchant les droits des neutres et susceptibles d’amener les plus graves complications se produisent journellement ! Nous touchons à l’extrémité de la pente sur laquelle la république, entraînée par son penchant naturel, se laisse glisser depuis sa naissance : à l’anarchie !

Semaine du 29 au 31 août 1904

Vinça, lundi 29 août 1904

Le matin, je vais en voiture à Ille avec Maman et Marie ; Marie prend des rideaux qu’on doit laver à Vinça.

Vinça, mardi 30 août 1904

Le matin, je suis sur le point de partir pour Mont-Louis ; mais le temps étant très menaçant, j’y renonce pour aujourd’hui ; puis, réflexion faite, j’y renonce complètement, la saison est trop avancée pour aller à de pareilles altitudes. Je devais aller inviter Monseigneur, à Palau, à déjeuner le jour où il passera ici en descendant de Cerdagne ; on lui écrira. L’après-midi, après avoir essayé le cheval de 3 ans ½ qu’on me propose, je vois qu’il ne sait absolument rien faire, et je pars pour Ille tâcher d’en trouver un ; je n’en trouve pas, décidément, je n’ai qu’une chose à faire, c’est d’écrire à mon cousin de Rovira[74] qui, faisant l’élevage en grand, me trouvera ce qu’il me fait. À Ille, j’apprends la mort de Mme Delcros, la mère de notre nouveau cousin qui était très malade déjà le jour du mariage ; quel lendemain de noce pour Thérèse ! En rentrant à Vinça, Maman me dit que nous devons assister à ses obsèques ayant tous assisté à la noce ; nous partirons donc demain pour Céret.

Vinça, mercredi 31 août 1904

Le couvent des Capucins de Céret vers 1880 – Wikipédia

Nous nous levons à 4 heures et, Maman et moi, nous prenons le train de 5h37 ; à Ille, M., Mme de Barescut, Madeleine, Jeanne et Marie-Louise nous rejoignent et nous arrivons à Céret à 8h30 après deux changements de train ; je trouve à la gare de Céret Jean de Chefdebien venu, lui aussi, pour les obsèques de Mme Delcros[75]. La maison Delcros est très belle ; il y a beaucoup de monde aux obsèques ; tout Céret est là et on est venu de tout le pays. On dépose le corps dans le caveau de la famille qui est dans la chapelle du Couvent des Capucins, vide depuis 1881, au grand détriment des pauvres de Céret. Je trouve une foule de personnes de connaissance : les Sabaté, de Céret ; Mme Delmas de Ribas[76] ; M. et Mme Companyo, père et mère de Louis Companyo, c’est même M. Companyo qui parle devant la tombe ouverte de la pauvre Mme Delcros ; M. de Massia, père de Mlle de Massia[77] qui était ma demoiselle d’honneur au mariage de Mimi Cornet, je fais la connaissance de son fils ; M. le curé Bonet, etc. Nous sommes invités à déjeuner par les Companyo que Papa et Maman ont beaucoup connu à Toulouse chez M. de Bonnefoy, par les Sabaté, par M. le curé ; pour ne froisser personne, nous acceptons l’invitation des Delcros. À cette table se retrouvent une foule de personnes qui assistèrent au mariage il y a huit jours ! Il est venu des Espagnoles appartenant à la famille de Ferran, qui est celle de la défunte. Nous repartons à 2h, passons une partie de l’après-midi à Perpignan et sommes à Vinça à 8h ½ ; nous pensions trouver Papa à Vinça, mais une dépêche de lui annonce qu’il arrivera seulement demain.

La maison Delcros, 3 rue des Evadés de Francé à Céret – Wikipédia

Septembre 1904

Semaine du 1er au 4 septembre 1904

Vinça, jeudi 1er septembre 1904

Une lettre de Papa dit qu’il arrivera ce soir à 2h à Perpignan et qu’il ira tout de suite à Trouillas où on vendange ; il me propose d’aller le rejoindre à Perpignan et d’aller avec lui à Trouillas ; puis arrive une dépêche pendant que je faisais mes préparatifs de départ, qui dit que Papa étant un peu fatigué, arrivera directement ce soir sans passer par Trouillas ; je n’y vais donc pas non plus. L’après-midi, je chasse avec les Sabaté père et fils ; nous ne voyons presque rien ; Henri Sabaté[78] tue cependant un lapin. Le soir, Papa arrive en assez bonne santé.

Vinça, vendredi 2 septembre 1904

Le matin, je vais tirer quelques oiseaux au jardin. Je lis avec anxiété dans les journaux les télégrammes concernant la terrible bataille engagée depuis deux ou trois jours à Liao Yang ; plus de 400.000 hommes armés de 1300 canons s’entrechoquent ; c’est une bataille historique ; le choc formidable de l’Orient contre l’Occident, une sorte de réédition de la bataille des Champs Catalauniques ! Puisse le Dieu des Chrétiens secourir les Russes ! L’après-midi, je reçois de Fernand de Rovira, en réponse à ma lettre d’hier, une lettre me disant qu’il sera très heureux de me louver à très bon compte un cheval de selle ; il a pensé pour moi à une jument qui est en ce moment au Vernet et qui a été montée, pendant la saison, par beaucoup d’amazones ; il me dit que si je veux aller la voir, je n’ai qu’à prévenir télégraphiquement son cousin le baron de Meynard[79] qui est au Vernet[80] ; je télégraphie aussitôt que j’irai demain. Si je pouvais trouver là mon affaire, ce serait joliment agréable !

Vinça, samedi 3 septembre 1904

Le bruit court que les Russes ont dû abandonner leurs positions et battre en retraite par suite du mouvement enveloppant d’une des 3 armées japonaises ; c’est désolant ! Je me fais couper les cheveux, le déjeune et je pars à 10h37 pour le Vernet ; à Villefranche, M. de Meynard m’attendait avec une charrette anglaise de Fernand de Rovira ; il m’invite à déjeuner au Vernet, mais je ne puis accepter ayant déjeuné à Vinça. À 1h ½, il me fait essayer, sur la piste du concours hippique que F. de Rovira a organisé, la jument « Hildegarde », alezane, 1m58, pur-sang anglais, 8 ans ; malheureusement, elle a été couronnée, mais M. de Meynard m’assure qu’elle est, quand même, très solide de jambes ; je le crois, en effet, puisqu’il la faisait monter à des dames et à des jeunes filles ; comme elle est fort jolie, et qu’elle paraît douce, je la prends et je rentre à Vinça avec elle en 2h ¼. Le soir, en arrivant, je m’occupe de l’installer à l’écurie, et de renvoyer à M. de Meynard la selle qu’il m’avait prêtée ; je suis enchanté d’avoir fait la connaissance de ce jeune homme, il est charmant et nous avons une foule de connaissances communes.

Vinça, dimanche 4 septembre 1904

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Nous faisons quelques visites. Après vêpres, je vais avec Papa à Rodès où nous voyons Tante Isabelle et Joseph. Pierre[81], qui a été frappé en juillet d’une insolation, va mieux nous dit-on. Monseigneur a répondu tout de suite à la lettre de Bonne Maman ; il a été très touché de l’invitation à déjeuner mais ne peut l’accepter étant obligé de rentrer tout de suite à Perpignan pour des affaires urgentes ; ce qui l’appelle si vite à Perpignan, c’est sans doute l’affaire d’un curé qui vient de jeter sa soutane aux orties et qui a écrit dans La République des Pyrénées-Orientales d’ignobles articles contre Monseigneur et contre la religion.

Semaine du 5 au 11 septembre 1904

Vinça, lundi 5 septembre 1904

Je pars à 8h en break pour Bélesta où le curé M. Badrignans m’a invité à déjeuner à l’occasion de l’Adoration perpétuelle ; cette invitation m’a fait grand plaisir ; elle est venue fort à propos me tirer d’embarras au moment où je me demandais comment je ferais pour assister à l’Adoration de Bélesta ; je tenais à assister aux cérémonies de cette fête parce que j’y voyais une occasion de rencontrer enfin Mlle Renée Delebart que j’ai cherché à voir l’année dernière et que je veux absolument arriver à voir de près afin que Monseigneur de Carsalade puisse, si cette jeune fille me plaît, parler de moi à la famille Delebart dans les cas où, vu les intentions de cette famille, je croirais avoir quelque chance d’être agréé. Mais une déconvenue m’attendait à Bélesta ! Par une coïncidence désastreuse, les Delebart, dont l’automobile s’est détraqué et qui ont dû aller à Perpignan à ce sujet, ne sont pas venus à Bélesta ! Quelle déveine ! Moi qui attendais depuis si longtemps cette circonstance où je me croyais sûr de voir Mlle Delebart, je suis venu pour rien ! Tout est à recommencer ; comment ferai-je pour voir Mlle Renée ? Je n’en sais rien. Je ne peux pourtant pas laisser parler Monseigneur avant de l’avoir vue, c’est inutile ! Je profite du moins de ma présence à la fête de l’Adoration pour prier le Bon Dieu de tout arranger pour notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre, et selon sa sainte volonté, il sait mieux que moi ce qui me convient ! M. Badrignans a un excellent déjeuner venu en grande partie de Caladroy. Je suis le seul laïque ; les 9 autres convives appartiennent au clergé. Le soir à 6h quand je rentre à Vinça, je trouve M. Blanquer, le peintre perpignanais, venu pour faire le portrait de Maman. On l’installe dans les anciens appartements de l’oncle Henri au second ; il y restera jusqu’à la fin de son œuvre ; Maman posera tous les matins.

Vinça, mardi 6 septembre 1904

Le matin à 7h ¾, je monte Hildegarde pour la seconde fois ; je vais à Ille et je rentre par Bouleternère. La jument avait été sage tout le temps. Mais au moment d’arriver, en passant aux Pountets, je venais de la mettre au trot lorsqu’elle prend tout à coup le grand galop et, malgré tous mes efforts, je ne peux pas l’arrêter ; j’ai beau tirer de toutes mes forces sur la bride et sur le filet, rien n’y fait, elle est emballée ; elle arrive ainsi au triple galop sur la route dans Vinça ; toute ma peur est de renverser quelqu’un ; je la dirige cependant et je suis assez heureux pour éviter tous les obstacles, charrettes, tonneaux ou personnes ; au tournant de la route seulement j’effleure avec le pied un petit garçon ; il s’assoit sur son derrière mais n’a aucun mal heureusement ; il ne pleure même pas. J’avoue que je n’étais pas très rassuré pour moi-même ; j’avais peur qu’en arrivant devant l’écurie la jument ne s’arrêtât net et ne m’envoyât balader 10 mètres plus loin ; grâce à Dieu, elle ne le fait pas, et je finis par l’arrêter près de l’abreuvoir. C’est égal, je l’ai échappée belle, tout le monde est en émoi sur la route ; maintenant que je connais ce défaut de cette jument, j’y prendrai garde. À peine descendu, je prends des nouvelles de l’enfant que j’ai légèrement touché, on me dit qu’il n’a aucun mal ; Dieu en soit loué ! Je pars pour Perpignan par le train de midi ; je fais route avec les Joseph de Llobet ; à Ille, Papa me rejoint et nous prenons une voiture de Margouet pour aller à Trouillas ; on vendange depuis quatre ou cinq jours, la récolte est bonne ; nous voyons le nouveau curé. Au retour, nous nous arrêtons une vingtaine de minutes à Ponteilla où nous voyons Mme de Llamby et Louise. Nous reprenons le train de 7h05 à Perpignan et nous sommes à Vinça à 8h ¼.

Vinça, mercredi 7 septembre 1904

Je monte à cheval de 11h à midi autour de Joch. L’après-midi, je vais chasser avec Croco, son fils et Amédée Jocaveil ; nous ne voyons rien ; décidément, la chasse n’est pas un sport agréable dans ce pays-ci ; je n’y retournerai pas souvent.

Vinça, jeudi 8 septembre 1904

Je suis malade dans la nuit et le matin ; c’est fort contrariant à cause de la promenade projetée pour aujourd’hui au Vernet où a lieu le baptême des cloches de Saint-Martin-du-Canigou jusqu’à 11h, j’espérais cependant pouvoir y aller ; ainsi, j’étais sorti un peu, allé à la grand’messe. Mais à 11h, nous achevions de déjeuner (j’avais mangé fort peu de chose), lorsque j’ai été pris de vomissements ; alors, après avoir bien hésité, je me décide à rester ; ce serait si ennuyeux d’être malade pendant la cérémonie ou en omnibus ! Maman, qui est malade elle aussi, reste à Vinça. Papa, Bonne Maman et Philo partent en omnibus ; ils emmènent Marie, la femme de chambre. Moi, je me repose presque toute l’après-midi ; cependant, de 4h ¼ à 3h ¾, je me promène tout doucement sur la route de Prades avec Monsieur Blanquer. L’omnibus rentre à 7h ½ et les détails que nous donne Papa sur la belle cérémonie présidée par Monseigneur, sur le discours de l’abbé Bonet me font encore plus regretter la fâcheuse coïncidence qui m’a empêché d’y assister ; c’est d’autant plus regrettable que j’aurais retrouvé là une foule de parents ou de personnes de connaissance : les Rovira[82], les Lutrand, les Çagarriga, les Lazerme etc. Enfin, qu’y faire ? C’est ainsi !

Vinça, vendredi 9 septembre 1904

Je vais beaucoup mieux ; je ne monte cependant pas à cheval ; l’après-midi, nous allons en break à Finestret voir les Noëll[83] et Madame Dumas[84].

Ille, samedi 10 septembre 1904

Monsieur Blanquer achève aujourd’hui le portrait de Maman, qui est fort réussi. Il quitte Vinça par le train de 3h ½ ; Papa, Maman et Philomène partent pour Ille par le même train ; moi, j’y vais à cheval. Quand j’arrive, un petit moment après eux, je trouve Maman aux prises avec un grand malaise et un dérangement d’entrailles ; elle est obligée de faire diète et de se coucher plus tôt que d’habitude. J’installe la jument dans l’écurie de la grande maison ; elle y est pour plus d’un mois.

Portrait de Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (1860-1935) par le peintre Jacques Blanquer (1854-1932) en 1904 – Collection Pierre Lemaitre

Ille, dimanche 11 septembre 1904

Maman, fatiguée toujours, passe la journée au lit ; Papa, Philomène et moi assistons à la grand’messe et aux vêpres ; de plus, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½. Le soir, je vais avec Philomène chez les demoiselles Mathieu où nous voyons Mme de Dax et Henri. En revenant d’une petite promenade dans la campagne, au moment où nous passions, Papa et moi, devant un nouveau café, nous avons été salués par un groupe de quelques jeunes gens du chant de « l’Internationale » scandé de quelques cris de « À bas les calotins » ; c’est là une preuve du progrès de l’esprit révolutionnaire dans les masses paysannes : il y a deux ans, nul ici ne connaissait l’ignoble chant appelé « L’internationale » ; l’année dernière, à la suite du voyage de Pelletan dans le pays, quelques voyous commençaient à le chanter ; cette année, tous les gamins le hurlent, la plupart inconsciemment il est vrai, mais beaucoup cependant avec l’intention d’agacer les conservateurs comme ceux qui nous ont ainsi salués aujourd’hui ; il paraît que, pendant plusieurs semaines, à la suite de l’élection au Conseil général, une bande d’ouvriers ruraux qui s’est syndiquée en vue de la grève, chantait constamment « l’Internationale » et insultait les conservateurs et les gens religieux. Cet état d’esprit, qui ne s’était pas vu depuis la période révolutionnaire de 1870, est très inquiétant, et il est probable qu’en cas de troubles graves, ces voyous, excités par le gouvernement à la solde des collectivistes, se livrerait aux désordres les plus graves ; on verrait dans le pays une véritable jacquerie ; ce sera alors aux honnêtes gens à se défendre eux-mêmes !

Semaine du 12 au 18 septembre 1904

Ille, lundi 12 septembre 1904

Je vais à cheval à Corbère en passant par Millas ; on commence à vendanger à la vigne du Cam dal Nougué qui a été atteinte par la grêle ; l’après-midi, malgré une petite pluie, je vais à la vigne du Bouc avec Papa et Philomène ; là aussi, la grêle a fait beaucoup de mal. Maman va beaucoup mieux.

Ille, mardi 13 septembre 1904

Le matin, je vais à Vinça à cheval ; je vois un moment Bonne Maman. L’après-midi, je vais avec Papa à Bouleternère voir un petit bout de vigne près de Sainte-Anne où M. Ecoiffier, concessionnaire de l’éclairage électrique pour plusieurs communes, a demandé de placer un pylône ; il n’y a aucun inconvénient à cela ; nous rentrons par le train à 7h ; il fait de l’orage.

Ille, mercredi 14 septembre 1904

Le matin, je fais une courte promenade à cheval dans la région de Saint-Michel[85]. Nous allons tous quatre à Perpignan par le train de midi ; au moment où nous nous dirigions vers la gare, Papa reçoit une dépêche de Biarritz pour une location ; il répond de Perpignan. Avec Papa et Maman, je vais voir Monseigneur de Carsalade. Nous lui demandons s’il a pensé à s’informer des intentions de la famille Delebart ; il nous dit qu’il s’est informé et qu’il a cru comprendre qu’il y a un projet de mariage dans le Nord pour Mlle Renée ; je suis bien aise d’être renseigné, car, alors, je ne penserai plus à ce projet que j’avais formé parce que je croyais, d’après ce que j’avais entendu dire, que M. et Mme Delebart tenaient à marier leur fille en Roussillon ; néanmoins, Monseigneur, qui doit faire prochainement un séjour à Caladroy tâchera de se renseigner d’une façon plus précise. Mais je comprends que j’ai bien peu de chances de réussir de ce côté, et le mieux est de ne plus y penser. Monseigneur a été d’une très grande amabilité. Nous faisons quelques autres visites : M. de Lamer, Mme Vassal, les Lazerme, Mlle de Llobet, les Lutrand, Mlle de Bruguère ; nous ne rencontrons que ces deux derniers. Nous rentrons à Ille par le train de 8 heures.

Ille, jeudi 15 septembre 1904

Le matin, je vais à cheval à Corbère où on achève la vendange, et je rentre par Millas. L’après-midi, nous allons tous nous promener du côté du Touïre ; je pousse, avec Papa, jusqu’à la Coume de l’Infern.

Ille, vendredi 16 septembre 1904

Le matin, je fais une petite promenade à bicyclette dans la région de Saint-Michel. L’après-midi, je vais à pied avec Papa à Boule où nous assistons aux vêpres de la fête de l’Adoration et à la procession qui les suit. Ensuite, nous allons voir la vigne de la Grande Fèche qui est fort belle cette année ; on a commencé hier à la vendanger.

Ille, samedi 17 septembre 1904

En l’honneur du 23e anniversaire du mariage de Papa et Maman, nous assistons à une messe dite par M. le curé. À 7h ¼, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, nous allons tous à La Ferrière voir les Barescut ; nous ne rencontrons que M. et Mme de Barescut. Le soir, M. le curé, le vicaire et les demoiselles Matthieu viennent prendre le thé après les complies de Saint Ferréol.

Ille, dimanche 18 septembre 1904

J’assiste à la grand’messe et aux vêpres ; l’après-midi, avant et après les vêpres, nous faisons quelques visites : Mme Terrats d’Aguillon, Mme Roca d’Huytéza et sa fille la baronne de Roland, la marquise de Dax. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu voir les danses ; nous y trouvons les Batlle, les Dax, les jeunes gens Roca et Xavier Cristau.

Semaine du 19 au 25 septembre 1904

Ille, lundi 19 septembre 1904

Je pars à cheval à 9h ¼ pour Bouleternère où Papa et Maman avec Philomène vont à pied pour voir la vendange ; nous y retrouvons Bonne Maman venue en voiture de Vinça ; après avoir vu cueillir un moment à la Grande Fèche, nous repartons pour Ille : Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène en voiture, moi à cheval ; Bonne Maman déjeune avec nous. Vers 3h ½, Bonne Maman repart pour Vinça ; je l’accompagne afin de me faire couper les cheveux à Vinça où le coiffeur Antoine Roig, neveu de la vieille Philomène, me les coupe mieux que celui d’Ille. À Vinça, je vais avec Bonne Maman à la Mirande où on vendange, je me fais couper les cheveux et je repars par le train de 6h51 avec Jacques.

Ille, mardi 20 septembre 1904

Le matin, je me promène un peu à pied et je lis. L’après-midi à 1h ½, je pars pour une promenade à bicyclette avec Henri de Dax[86] ; nous allons à Ponteilla malgré la pluie qui menace et qui tombe un peu par moments ; nous ne rencontrons pas Mme de Llamby. Nous allons alors à Trouillas où on n’a pas encore fini de vendanger depuis plus de quinze jours qu’on a commencé ; on en est maintenant aux vignes de Tata Mimi ; c’est que la récolte est superbe cette année ; il y a près de 700 comportes à nos vignes. Nous repartons à 4h05 et sommes à Ille à 5h20 ; nous esquivons à peu près la pluie et avons fait une charmante promenade d’une quarantaine de kilomètres.

Ille, mercredi 21 septembre 1904

Le matin, promenade à cheval ; je vais à La Ferrière faire une commission aux Barescut ; puis à la vigne du chemin de Boule. L’après-midi, pour passer le temps, je vais à Vinça en chemin de fer avec Papa pour connaître le résultat de la vendange ; comme il pleut, on a dû l’interrompre, mais nous passons quelques heures avec Bonne Maman ; nous rentrons à 7 heures.

Ille, jeudi 22 septembre 1904

Il pleut fort toute la journée ; le matin, je vais à un enterrement. L’après-midi, nous recevons une trentaine de personnes, toute la société illoise : les Dax, les Matthieu, les Roca, les Barescut, les Rolland, les Batlle ; on fait de la musique, du chant, on jour à divers jeux de société et surtout on mange au buffet qui est très bien dressé ; c’est absolument comme nos soirées d’Angers ; seulement, elle a lieu l’après-midi pour ne pas obliger les Barescut qui ont un assez long trajet à faire, à venir la nuit ; ils pourraient prendre mal à leur âge.

Ille, vendredi 23 septembre 1904

Le matin, le temps étant menaçant, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à cheval à Rodès où je vois Tante Isabelle, Mimi Companyo, Joseph et Pierre Cornet ; je trouve à ce dernier assez bonne mine, mais il a l’air extrêmement abattu, il ne répond rien aux questions qu’on lui pose, ou bien il répond par monosyllabes ; il est très difficile de savoir le fin mot sur son état[87]. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu.

Ille, samedi 24 septembre 1904

Le matin, je me promène à cheval entre Ille et Neffiach en passant par de petits chemins à l’aller et par la route nationale au retour ; je rencontre notre nouveau cousin Delcros qui est à Ille pour un jour. L’après-midi, il fait chaud, nous allons à la gare attendre Papa qui arrive de Vinça où il a assisté au service funèbre pour Mme de Llobet ; nous apprenons par Augusti et par une lettre de l’oncle Xavier la prochaine arrivée de Maurice[88] ; le soir, nous nous promenons un peu sur la route.

Ille, dimanche 25 septembre 1904

Le matin, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, nous allons tous aux vêpres, à la fil desquelles nous trouvons Maurice au fond de l’église ; il vient d’arriver pour une dizaine de jours, ainsi que nous l’annonçait une lettre de l’oncle Xavier arrivée hier soir ; quant à l’oncle Xavier, il vient d’arriver à Pia pour 3 jours seulement afin de prendre des mesures au sujet de sa vendange extraordinairement abondante cette année, mais comme sa permission n’est que de 5 jours, il s’en retournera tout de suite à Verdun sans venir à Ille et reviendra ici en octobre. Le soir, nous allons tous, même avec Maurice, chez les demoiselles Matthieu où on danse jusqu’à 10 heures.

Semaine du 26 au 30 septembre 1904

Ille, lundi 26 septembre 1904

Le matin, promenade à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, de 3 à 7 heures, nous sommes tout le temps avec notre cousine Lutrand, Mlle Delafosse et le jeune Henri Fourcade qui sont venus nous voir. Maman part pour Vinça par le train de 8 heures ; elle doit assister demain matin à 6 heures à Prades au mariage de sa sœur de lait Mlle Péjouan ; elle partira de Vinça en omnibus à 5 heures.

Ille, mardi 27 septembre 1904

Le matin, je vais à cheval à Vinça ; l’après-midi, je vais chasser avec Maurice aux Escatllas et dans la bosquette de M. Sire, mais la pluie nous oblige à rentrer. Vers 4h ½, Maman arrive en voiture amenant Bonne Maman qui vient ici pour quelques jours.

Ille, mercredi 28 septembre 1904

Le matin, je vais avec Maurice à Vinça pour en ramener ma carabine, lui à bicyclette et moi à cheval ; après une copieuse collation à Vinça, nous rentrons en changeant mutuellement de montures. L’après-midi, nous nous préparions à partir tous pour Rodès en voiture voir les Cornet lorsqu’arrive Marie Companyo pour nous voir ; nous renonçons donc à notre visite à Rodès et nous causons assez longtemps avec Marie Companyo, elle ne nous donne pas de très bonnes nouvelles de Pierre ; il va être soigné par un médecin de Toulouse qui s’installe aujourd’hui à Rodès pour longtemps et avec lequel on va le laisser seul[89]. Vers 4 heures, j’accompagne Maman et Bonne Maman du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu. Les journaux catholiques sont remplis des détails concernant le pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome auquel j’ai été sur le point de me décider à prendre part ; ces détails sur la bonté de Pie X et les belles cérémonies auxquelles ont assisté les 1100 jeunes gens venus à Rome me font beaucoup regretter de ne m’être pas joint à eux. À propos de la Jeunesse catholique, je vais trouver des changements en arrivant à Angers : le P. Barbier, à a suite de démarches absolument insensées, a été rappelé par ses supérieurs sous prétexte « qu’il y avait désaccord absolu entre lui et les jeunes gens de la Jeunesse catholique à l’exception d’un petit groupe de royalistes » et « qu’il rendait dans sa personne la compagnie de Jésus odieuse à l’Université d’Angers ». Lucas ma écrit tout cela ; aussitôt, j’ai écrit à Normand d’Authon, président de l’U.R.D. que je ne pensais nullement comme les auteurs de ces démarches inqualifiables et que je répudiais toute solidarité avec eux ; j’ai écrit aussi au P. Barbier pour lui exprimer ma sympathie et tous mes regrets de le voir s’éloigner d’Angers. Dans sa réponse, très affectueuse, il m’a confirmé ce que m’avait écrit Lucas. C’est vraiment incroyable ! Évidemment, la conférence qu’il nous a faite un jour contre le ralliement, son attitude très favorable à mon égard lors de ma lettre à La Vérité (pour laquelle j’ai reçu les félicitations du chanoine de Llobet, secrétaire de Mgr de Cabrières[90]) lui ont mis à dos les membres ralliés de l’U.R.D. et du comité ; ceux-ci ont intrigué auprès de ses supérieurs pour le faire partir. Vraiment la Jeunesse catholique s’engage dans une bien mauvaise voie ! Puissent les réconfortants spectacles auxquels ses chefs ont assisté à Rome les en détourner !

Ille, jeudi 29 septembre 1904

Le matin, je vais à cheval à Bélesta ; je vois l’abbé Badrignans ; au retour, tout près d’Ille à une légère descente, la jument bute tout à coup si fort que le genou gauche (qui était couronné) touche le sol et saigne légèrement ; immédiatement, la jument se relève ; je descends, lui lave la petite plaie. À la maison, je ne me vante pas de cela, mais Maurice me dit ce qu’il faut faire : tamponner la petite plaie avec de la teinture d’aloès et la saupoudrer de poudre de gentiane ; dans quelques jours il n’y paraîtra plus étant donné que le genou a été couronné autrefois ; j’en serai quitte pour ne pas sortir de 3 jours. L’après-midi, Papa, Bonne Maman, Philomène et moi allons à Saint-Michel dont c’est la fête aujourd’hui ; je photographie le vieux Badie.

Ille, vendredi 30 septembre 1904

Le matin, il fait un vent épouvantable ; c’est un excellent prétexte pour ne pas monter à cheval ; du reste, la plaie insignifiante de la jument se cicatrise vite ; matin et soir, je vais à la chasse avec Maurice ; nous tuons beaucoup de petits oiseaux. En rentrant, nous dispersons une bande de gamins élèves de l’école laïque qui jetaient des pierres sur un vieux mendiant qui ne pouvait pas se traîner ; voilà le fruit de l’école sans Dieu ! Papa va, dans l’après-midi, à Port-Vendres se renseigner sur le moyen d’aller en Algérie malgré l’interruption de service résultant de la grève maritime qui continue toujours ; on lui répond qu’il faut passer par Barcelone et Palma de Majorque ; mais on croit que la grève touche à sa fin. Je ne sais si notre voyage en Algérie se décidera ; la grève le contrarie, mais la grêle du 11 août le contrarie encore davantage, car Papa est obligé de diviser les fermages de plusieurs fermiers et les deux petites vignes d’Ille et celles de Corbère ont beaucoup souffert ; de plus, le vin se vendra très mal, en sorte que l’année n’est pas très bien choisie pour faire cette dépense.

Octobre 1904

Semaine du 1er au 2 octobre 1904

Ille, samedi 1 octobre 1904

Je retourne à la chasse avec Maurice ; nous tuons encore beaucoup d’oiseaux. L’après-midi, je vais me confesser.

Ille, dimanche 2 octobre 1904

Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Hôpital en l’honneur de la fête du Rosaire ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, après vêpres, je me promène avec Papa et Maman.

Semaine du 3 au 9 octobre 1904

Ille, lundi 3 octobre 1904

Le matin, je vais chasser avec Maurice. Nous déjeunons à onze heures à cause de Papa qui va à Saint-Maurice. Bonne Maman arrive par le train de midi et nous partons en break, à deux heures, pour Millas où nous faisons une visite aux Ferriol ; au retour, à 300 mètres environ de Neffiach, nous allions au trot tranquillement lorsque je sens une commotion terrible et une chute dans le vide ; c’est une des grandes roues de la voiture qui s’est détachée tout à coup, précisément celle au-dessus de laquelle j’étais assis ; nous la réparons de notre mieux, c’est une cheville qui s’est cassée, et la roue n’étant plus retenue, s’est détachée ; heureusement, aucun de nous n’a de mal. Nous nous arrêtons à La Ferrière. Le soir, avec Papa et Maurice, j’accompagne à la gare Bonne Maman qui repart pour Vinça.

Ille, mardi 4 octobre 1904

Le matin, Maurice, qui est parti dès 5h ¾ de la métairie pour la chasse, ne vient à la maison qu’à 10h ¾ ; je me promène un peu après être passé chez lui sans le trouver ; il fait un vrai temps d’été. Je me suis légèrement enrhumé hier ; aussi, l’après-midi, je ne fais pas de grande promenade ; je me contente d’aller un moment chez Maurice et ensuite, avec Papa, Maman et Philomène, au champ affermé jusqu’à présent à Margail et que Papa vient d’affermer à Batllot pour y reconstituer le jardin détruit pour les nouvelles avenues que Papa y a tracées. Je reçois une invitation à déjeuner des Rovira pour après-demain aux Capeillans ; je répons que j’accepte. Maurice repart ce soir à 7h après un séjour bien employé ; il va passer 3 jours à Paris avant la fin de sa permission.

Perpignan, mercredi 5 octobre 1904

Le matin, je monte à cheval, je vais à Néfiach. L’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Je pars pour Perpignan par le train de 7h12 ; je descends à l’Hôtel Malet ; je vais passer la soirée chez nos cousins de Lazerme.

Vinça, jeudi 6 octobre 1904

J’ai quitté Perpignan par le train de 9h35 pour Elne où j’arrive vingt minutes plus tard. M. de Meynard[91] m’attendait à la gare avec une voiture des Rovira. Nous partons tout de suite pour les Capeillans, jolie propriété tout près de la mer où mes cousins de Rovira me reçoivent très aimablement. Ils ont à déjeuner, en même temps que moi, M. et Mme Henri Talayrach et leur fille, qui sont un peu nos cousins par Madame (même parenté qu’avec Mme de Rovira, par les Boluix)[92]. Après déjeuner, visite des écuries et des paddocks, très intéressant ! Il y a là environ une centaine de chevaux, juments, poulains ou pouliches, tous admirablement installés. Je repars à 3 heures, enchanté de l’aimable accueil que j’ai reçu. M. de Meynard m’accompagne en charrette à Boaçà, le beau château de nos cousins Gout de Bize[93] ; je fais à Mme Gout de Bize une visite d’une vingtaine de minutes, visite du parc ; son mari et ses filles sont à Perpignan. Ensuite, nous repartons pour Corneilla-del-Vercol où je quitte M. de Meynard et où je prends le train de 4h30 qui m’amène en quelques minutes à Perpignan ; je voyage avec l’oncle Joseph et avec l’homme d’affaires de nos cousins de Campredon[94]. À Perpignan, j’ai deux heures à perdre : je vais voir nos cousins Lutrand, je fais quelques commissions pendant lesquelles je rencontre notre cousine de Barescut. Je prends le train de 7h03 pour Vinça ; jusqu’à Ille, je fais route avec la famille Rivière, banquiers à Ille ; à Ille, montent Papa, Maman et Philomène qui viennent à Vinça assister au service funèbre pour Bon Papa. Maman et Philomène ont déjeuné à Ponteilla chez notre cousine de Llamby.

Vinça, vendredi 7 octobre 1904

Je suis à l’église avant 7 heures, je me confesse et fais la sainte communion. À 8h ½, nous revenons tous à l’église où on célèbre le service funèbre à l’occasion du 9ème anniversaire de la mort de mon pauvre Bon Papa[95] ; 9 ans déjà ! Que c’est long, et dire que ce triste événement me semble arrivé hier ! Maman souffre d’une très forte migraine qui l’oblige à se coucher et nous empêche de rentrer ce soir à Ille. Dans l’après-midi, il fait un coup de vent furieux accompagné de pluie ; impossible de se promener ! Le soir, nous assistons à la cérémonie du 1er vendredi du mois.

Ille, samedi 8 octobre 1904

Le matin, je pars pour Espira-de-Conflent afin de tâcher d’acheter le meuble gothique que j’avais marchandé l’année dernière, la pluie m’oblige bientôt à rebrousser chemin. Nous partons pour Ille à 3h ½ ; le soir, à Ille, nous allons à la cérémonie du mois du Rosaire.

Ille, dimanche 9 octobre 1904

Nous n’allons qu’à la grand’messe et à vêpres sans pouvoir nous promener dans la campagne car un vent épouvantable souffle depuis trois jours. Après les vêpres cependant, j’allais à la grande maison voir si Jacques avait fait sortir la jument lorsque M. le curé, qui montait au salon pour présider le tirage d’une loterie entre les enfants du Catéchisme de persévérance pour lequel nous prêtons le salon, veut absolument que j’y assiste ; j’y consens et cela me fait passer une heure. Au retour, je trouve notre ancien domestique Jean Bonet, qui est placé au château des Ducup de Saint-Paul[96], et qui est venu à Ille par bicyclette.

Semaine du 10 au 16 octobre 1904

Ille, lundi 10 octobre 1904

Le matin, malgré le grand vent qui continue, je monte la jument une petite heure. Au retour, je trouve tout le monde troublé parce que Madame Delafosse, qui nous a invités et chez qui nous avons accepté d’aller déjeuner demain, télégraphie qu’elle a eu connaissance d’une lettre de Maman à Madame Gout de Bize et qu’elle écrit ; nous ne comprenons rien à cette dépêche. Heureusement, arrive bientôt une lettre disant que le jour de mardi ne peut pas convenir à cause de Tante Bonafos et que les demoiselles Gout de Bize seront invitées aussi ; elle nous prie d’accepter pour jeudi. Nous comprenons que cette lettre n’est pas celle annoncée dans la dépêche et nous en attendons une autre. Charouleau arrive à 10h ½ pour essayer nos costumes et repart à 4h ; Bonne Maman arrive de Vinça par ce même train de 4h croyant aller demain avec nous à Rière. À 5h arrive une seconde lettre de Mme Delafosse disant qu’elle a vu à Perpignan Mme Gout de Bize qui lui a dit que nous ne pouvions pas accepter pour jeudi parce que c’est le jour de l’Adoration perpétuelle à Ille ; voilà pourquoi elle a télégraphié ; mais, après entente avec ses invités, elle nous prie d’accepter pour le jeudi 20 ; je ne sais si nous pourrons y aller. Une lettre de Tata Mimi nous annonce son arrivée pour le mercredi 3 heures ; quel bonheur !

Ille, mardi 11 octobre 1904

Le matin, le vent, encore assez fort, m’empêche de monter à cheval ; je fais une promenade pédestrement. L’après-midi, je me dédommage ; je vais à cheval à Saint-Michel, à Corbère ; de là à Millas par la route de Thuir et je rentre à Ille à 4h20, cela fait plus de 20 kilomètres en 1h ¾. En rentrant, je trouve dans la rue nos cousins Bertrand de Balanda et leur neveu le jeune d’Arexy venus de Saint-Feliu pour nous voir ; Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène sont dehors, je les fais rechercher et ils arrivent bientôt ; nous faisons prendre le thé à nos cousins. Je suis très content d’avoir fait la connaissance du jeune homme d’Arexy[97], il est charmant ; d’ailleurs Papa et Maman ont beaucoup connu ses parents et ses grands-parents à Toulouse, nous nous promettons de nos promener à cheval ensemble. Le soir, nous allons au mois du Rosaire et chez les demoiselles Matthieu.

Ille, mercredi 12 octobre 1904

Le matin, nous allons Maman, Bonne Maman, Philo et moi à Bélesta en break faire à l’abbé Badrignans la visite que nous lui avons promise plusieurs fois ; il fait très beau ; nous partons à 8h ¼ et sommes rentrés à 11h ½. L’après-midi, nous allons à la gare à 3h accompagner Bonne Maman qui repart pour Vinça et attendre Tata Mimi ; elle arrive pour plusieurs jours afin de débarrasser sa maison qu’elle vient de louer. Ensuite, je fais une dizaine de kilomètres de cheval du côté de Boule ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, mois du Rosaire et visite aux demoiselles Matthieu.

Ille, jeudi 13 octobre 1904

C’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures, nous retournons à la grand’messe. Après la grand’messe, Jacques vient me dire que Reinette s’est détachée et est allée donner des coups de pied à Hildegarde, celle-ci est un peu blessée à la jambe ; quel ennui ! Je vais voir la jument qui boite, je la fais soigner, je crois que ce ne sera pas grave, néanmoins, me voilà dans l’impossibilité de monter pendant plusieurs jours. L’après-midi, nous assistons aux vêpres où l’illumination de l’église est très réussie.

Ille, vendredi 14 octobre 1904

J’ai 22 ans aujourd’hui, et c’est aussi le quinzième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; je fais la sainte communion pour célébrer ce double anniversaire. Ensuite, je me promène dans la campagne, mon fusil à la main, et je tue quelques oiseaux. L’après-midi, à 4 heures, nous allons tous à la gare attendre Bonne Maman qui arrive de Vinça avec des fleurs et des provisions pour notre déjeuner de demain. Le soir, cérémonie du Rosaire. À 6 heures, quand la nuit est venue, je fais un petit tout à bicyclette pour essayer une lanterne à acétylène qui a été à Xavier et que Tata Mimi me cède ; elle va très bien.

Ille, samedi 15 octobre 1904

Je vais à 9 heures au Carmel à la grand’messe de Sainte Thérèse. À 10h20, Papa, Tata Mimi, Philomène et moi allons à la gare attendre notre cousins Mme Gout de Bize et ses deux filles Marguerite et Jeanne qui viennent déjeuner et passer l’après-midi avec nous. Mes cousines sont charmantes. Marguerite, qui a 23 ans, est grande et jolie, elle ressemble à sa grand’mère, notre cousine de Guardia de Règnes, qui a été une des plus jolies femmes du Roussillon[98] ; mais elle a l’intelligence moins vive et n’a pas le talent musical hors ligne de sa sœur Jeanne âgée de 22 ans. Cette dernière est brune, grande et belle femme ; elle n’a pas la finesse de sa sœur, mais elle a de très beaux yeux noirs et aussi de beaux cheveux noirs ; sans être ce qui s’appelle jolie, elle plaît par sa distinction et a beaucoup de charme. J’étudie beaucoup mes cousines, surtout Jeanne, parce que Maman et Tata Mimi se sont mis en tête ces vacances de m’en faire épouser une ; Jeanne étant la plus jeune, c’est elle évidemment que je devrais choisir. Les avances, à peine déguisées, de leur mère nous font penser que si je faisais une demande j’aurais quelque chance d’être agréé. Me voici donc arrivé à un moment important de ma vie ; je réfléchis et je prie beaucoup. Le parti est, d’ailleurs, très avantageux. Les Gout de Bize ont une très belle fortune, et chacune de leurs filles aura, plus tard, au moins 700.000 francs ; au moment de leur mariage, on leur fera une pension de 6000 fr. à chacune, au minimum, et beaucoup plus élevée les années où les vignes rapporteront beaucoup, car M. Gout de Bize a de très grandes vignes autour de son château de Boaçà. De plus, la famille est excellente, aussi bien du côté du père que du côté de la mère qui est une demoiselle de Guardia ; or, nous sommes doublement parents par les Guardia, par les Estève[99] et par les Lazerme, parenté très éloignée il est vrai et qui ne pourrait pas nuire à un projet de mariage. Enfin, mes cousines sont d’une éducation, d’une distinction parfaites. Le seul inconvénient est la question de l’âge : Jeanne, la plus jeune, est de mon âge, elle a même 6 mois de plus que moi ; cela me donne beaucoup à réfléchir. Maman me dit bien qu’il faut toujours passer sur quelque chose, et que c’est là en somme une chose de peu d’importance ; je ne veux pas me décider avant d’avoir beaucoup réfléchi. Nous faisons promener nos cousines dans la campagne et nous les raccompagnons au train de 4 heures à la gare, nous rencontrons Joseph Cornet qui ramène Pierre à Perpignan. Nous sommes invités à passer la journée de mercredi à Boaçà ; je reverrai mes cousines ; d’ici là, j’aurai réfléchi. Le Roussillon de ce soir annonce que la bataille générale qui durait depuis trois jours en Mandchourie et où près de 500.000 hommes étaient engagés vient de finir par la défaite des Russes ; d’après les dépêches, l’armée russe aurait subi des pertes énormes, une de ses ailes aurait été coupée et anéantie ; les pertes des deux côtés seraient de 80.000 hommes ! Même en admettant qu’il y a dans ces dépêches quelque exagération, c’est un désastre ! Pauvre Russie, pauvre tsar ! Et quelle menace pour notre civilisation ! La peine que me cause cette nouvelle est telle qu’elle me fait oublier par moments ma préoccupation au sujet de mon avenir.

Ille, dimanche 16 octobre 1904

Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après les vêpres, je fais une promenade dans la campagne avec Papa, pendant laquelle je cause longuement avec ce dernier du projet qui occupe toutes mes pensées. Papa, sans vouloir en rien m’influencer et en me laissant la plus entière liberté, ne me cache pas que ce projet lui convient, qu’il désire le voir se réaliser, et que si je laissais échapper cette occasion, j’aurais peu de chance d’en retrouver une pareille ; Maman dit la même chose ; Bonne maman, Tata Mimi aussi. Je réfléchis beaucoup, je prie le Bon Dieu de m’éclairer sur sa volonté. Il paraît probable, d’après certains indices, que la famille Gout de Bize accepterait de m’avoir pour gendre ; Mme Gout de Bize a dit à Tata Mimi, à Papa, à Maman des choses qui semblent l’indiquer. C’est donc à moi à bien réfléchir……… Quand je pense à Jeanne Gout de Bize, j’ai l’impression d’une jeune fille accomplie, très bien élevée, très sérieuse, mais sachant parfaitement tenir son rang dans le monde, d’un excellent caractère, en un mot ayant de très grandes qualités ; au point de vue des avantages extérieurs, elle a du charme mais n’est pas jolie. Je sais bien que les qualités valent mieux qu’une grande beauté, néanmoins j’hésite. Je la reverrai mercredi, et je verrai si je dois donner quelque suite à cette idée.

Semaine du 17 au 23 octobre 1904

Ille, lundi 17 octobre 1904

Le matin, je vais en me promenant à Casenove. J’en profite pour faire de longues réflexions ; du reste, je réfléchis toute la journée et j’en arrive à la conclusion que les avantages de cette alliance, avantages personnels de Jeanne Gout de Bize et avantages au point de vue de la fortune, sont trop grands pour qu’une question de quelques mois de plus ou de moins me la fasse abandonner. Si donc la bonne impression que m’a faite samedi ma cousine se continue après-demain, ma décision sera affirmative et je prierai Tata Mimi de sonder le terrain. Après déjeuner, je vais un moment à la maison de Tata Mimi où celle-ci vend la plupart de ses meubles, qu’elle n’aurait pas la place de loger à Paris, pour remettre la maison à ses locataires. Le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous recevons quelques personnes que nous avons invitées à venir entendre la sérénade que l’Orphéon Saint-Étienne nous offre ce soir : les Barescut, Batlle, Matthieu, etc. À 9 heures, les orphéonistes arrivent et nous chantent plusieurs morceaux français et un morceau catalan, le Pardal ; ils ont de belles voix, pas toutes très bien exercées, mais cela passe tout de même ; ils sont 28. Nous leur offrons du punch, des gâteaux, de la chartreuse, du vin vieux que Papa, Maman, Philomène et moi leur offrons nous-mêmes dans l’entrée ; Papa leur adresse quelques mots de remerciements pour leur délicate attention et nous trinquons avec eux, leur disant un mot aimable à chacun. C’est une bonne soirée qui me fait grand plaisir. Il faut dire qu’ils sont nos obligés car Papa leur prête pour leurs répétitions le salon de la grande maison. Une foule de voisins et de fermiers étaient venus aussi dans l’entrée ; nous leur offrons aussi à boire. Ensuite, quand ils sont partis, nous prenons le thé au salon et nos invités partent vers 11h ½.

Ille, mardi 18 octobre 1904

Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Boule ; l’après-midi, je me promène avec Maman et Bonne Maman dans la direction de la métairie Batlle. Le soir, cérémonie du Rosaire. Toute la journée, je pense au projet qui doit faire demain un nouveau pas. Je réfléchis et je prie Dieu ; je me confirme dans la décision prise hier.

Ille, mercredi 19 octobre 1904

Jeanne Gout de Bize, Philomène d’Estève de Bosch et Marguerite Gout de Bize, au château de Boaçà – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Nous partons tous par le train de 9h (dit train des poules) pour Perpignan où nous arrivons vers 11 heures (quelle charrette ce train !). À la gare nous attendaient M. Gout de Bize et Jeanne avec un omnibus et une charrette anglaise ; je monte dans la charrette, prennent place aussi M. Gout de Bize et Jeanne et nous arrivons à Boaçà vers midi ; pendant le trajet, bien que placé à l’arrière, j’examine beaucoup Jeanne ; je cause avec elle ; je la trouve de mieux en mieux, et aussitôt ma grande résolution est prise : je prierai Tata Mimi de parler ; je la prends d’autant plus volontiers que je viens d’apprendre une nouvelle qui me fait grand plaisir : Philomène, en causant avec Jeanne, a réussi à lui faire dire son âge, et a appris ainsi qu’elle n’a pas eu 22 ans au mois d’avril dernier, mais bien 21 ; elle a donc 6 mois de moins que moi, et comme elle est de 1883, on pourrait dire que nous avons un an de différence. Philo, avant même de quitter la gare, me fait part de cette bonne nouvelle qui m’enlève, je l’avoue, un grand souci. À Boaçà, Mme Gout de Bize et Marguerite nous reçoivent avec la plus grande amabilité. À table, je suis à côté de Jeanne. Mme Gout de Bize la mère, âgée de plus 94 ans, ne paraît pas, elle ne quitte plus ses appartements. Après le déjeuner, nous visitons l’extérieur de Boaçà, c’est-à-dire la vacherie modèle, la superbe cave (qui renferme plus de 10.000 hectolitres récoltés sur 160 hectares de vigne), les écuries, la pompe à vapeur etc., puis l’intérieur qui est fort intéressant, car les Gout de Bize ont une magnifique accumulation de meubles anciens, la plupart meubles de familles, gilets et costumes de cour (comme les nôtres), gravures, tableaux etc. Nous allons aussi dans le parc si agréable où je photographie mes cousines, je prends aussi d’autres vues. L’amabilité extrême de M. et Mme Gout de Bize nous donne beaucoup à penser et nous fait croire de plus en plus que ma candidature sera agréée si je la pose. A 5 heures, nous partons pour Perpignan, les uns en omnibus, les autres (mes 2 cousines, Philo et moi) en victoria. À Perpignan, nous faisons une visite à la grand’mère maternelle de Jeanne et de Marguerite, notre cousine de Guardia de Règnes ; elle aussi est très aimable et prononce même à mon égard des paroles significatives. Nous faisons nos adieux (peut-être pas pour longtemps) à nos cousines, et nous reprenons le train de 7 heures ; en wagon, nous nous faisons part de nos impressions ; quant à moi, je dis à Tata Mimi que ma résolution est prise et qu’elle pourra engager les négociations (elles ne tarderont pas à s’engager, car Mme de Guardia a invité Tata Mimi à déjeuner pour mardi afin de causer avec elle et avec Mme Gout de Bize de l’avenir de ses petites filles). Bonne Maman rentre directement à Vinça. Notre petit voyage a été favorisé par un temps splendide, une vraie journée d’été, pas un nuage au ciel, aussi le point de vue était-il merveilleux du haut des tours de Boaçà.

Château de Boaçà (commune d’Alénya, Pyrénées-Orientales), propriété de la famille Gout de Bize – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Ille, jeudi 20 octobre 1904

Le matin, je fais une longue promenade à cheval : Millas, Corneilla, Saint-Feliu-d’Amont, Millas et Ille, soit environ 24 kilomètres en 2 heures exactement. Maintenant que ma résolution est prise et que je n’ai plus qu’à attendre les événements, je pense beaucoup moins au projet de mariage qui nous occupe ; je me confie à la volonté de Dieu qui me permettra que je fasse un mariage qui ne ferait pas mon bonheur. Cependant, pour tâcher de hâter la solution, Tata Mimi, sur ma demande, écrit à Mme Gout de Bize pour lui demander de la recevoir dimanche ou même samedi. Nous allons nous promener du côté de Saint-Martin. Je révèle les photos prises hier. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite des demoiselles Mathieu. Les nouvelles sont meilleures pour les Russes depuis deux jours. Leur mouvement en arrière est arrêté et ils ont même repris vigoureusement l’offensive et auraient infligé une sérieuse défaite aux Japonais. Mais quel spectacle que cette bataille de dix jours, se développant sur un front de plus de 50 kilomètres et mettant en contact 500.000 combattants ! C’est une nouvelle bataille de Chalons, la grande lutte du monde oriental contre l’Occident.

Ille, vendredi 21 octobre 1904

Tata Mimi reçoit de Mme Gout de Bize un télégramme lui annonçant qu’on l’attend dimanche ; c’est donc ce jour-là que je saurai si je suis agréé, que mon sort sera peut-être à jamais fixé ! Eh bien, c’est sans trop d’impatience que j’attends le moment d’apprendre ce qui aura été dit pendant cette visite. Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je fais de la photo, puis je vais me promener du côté de Saint-Michel avec Maman, Papa et Philo. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite aux demoiselles Mathieu.

Ille, samedi 22 octobre 1904

Le matin, promenade à cheval du côté de Saint-Michel et à Boule. L’après-midi, nous devons aller à Saint-Feliu voir nos cousins Bertran de Balanda, nous étions même partis dans une voiture qu’on nous avait prêtée (le break de Bonne Maman étant retourné à Vinça) lorsque le temps qui se gâtait et le vent marin très aigre nous ont fait reculer. À 5h, je vais me confesser. Le soir, cérémonie du Rosaire. Naturellement, nous parlons beaucoup en famille du projet de mariage que nous formons pour moi. Papa est persuadé, quand il rappelle l’attitude plus qu’aimable de Mme Gout de Bize et de Mme de Guardia, que je serais agréé ; nous partageons son opinion. Quoiqu’il en soit, nous serons bientôt fixés. Quant à moi, je prie Dieu (comme je le fais non seulement depuis que je pense à ce mariage, mais même depuis que je pensais à celui avec Mlle Delebart, c’est-à-dire depuis 2 ans) qu’il arrange toutes choses en vue de notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre.

Ille, dimanche 23 octobre 1904

Le matin, je vais à la messe de 7 heures à l’Hôpital où je fais la sainte communion. Ensuite, j’accompagne au train de 9 heures Tata Mimi qui part pour Perpignan et à qui j’ai confié mon sort ; elle va déjeuner chez Mme de Guardia et elle causera avec Mme Gout de Bize, sur la demande de cette dernière, de l’avenir de ses filles ; c’est à ce moment-là qu’elle parlera de moi ; elle présentera ma candidature comme une idée venant d’elle seule. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais de la photo, je vais à vêpres, je me promène avec Philomène etc. ; inutile de dire que je suis dominé, que nous sommes tous dominés par la pensée de ce qui se dit à Perpignan. Aussi à 8h, je suis à l’arrivée du train qui ramène Tata Mimi, et mon étonnement est grand d’apprendre que son idée n’a pas été partagée. Mme Gout de Bize, dès qu’il a été question de moi, s’est écriée, paraît-il : « Quel dommage qu’il n’ait pas 3 ans de plus, c’est moi-même qui le demanderais à sa mère ». On me trouve donc trop jeune pour permettre que j’engage mon avenir et celui de ma cousine ; c’est Bonne Maman qui a eu raison. Mais alors pourquoi ces avances ? Pourquoi samedi Mme Gout de Bize a-t-elle dit en parlant de moi à Papa et à Maman « C’est un jeune homme comme lui que je veux pour mes filles » ; pourquoi a-t-elle répété plusieurs fois à Tata Mimi que l’âge du candidat et sa position de fortune lui étaient indifférents pourvu qu’il réunît les qualités qu’elle cherche ? Pourquoi mercredi, alors que Maman disait, chez Mme de Guardia, que je prenais des leçons de chant, cette dernière m’a-t-elle dit : « Apprenez de jolis morceaux et Jeanne vous accompagnera » ? Tous ces mots, avec l’extrême amabilité manifestée à notre égard, et l’éloge que Mme Gout de Bize a fait plusieurs fois de moi à mes parents ou à Tata Mimi, constituaient des indices tellement sérieux que Papa lui-même, qui n’est certes pas sujet à s’emballer, était persuadé que la famille Gout de Bize me voulait pour gendre. Aussi la déception de tous ici est-elle grande. Pour moi, ce qui atténue un peu mes regrets, c’est que Mme Gout de Bize a assuré à Tata Mimi que Jeanne avait eu 22 ans au mois d’avril, elle a donc 6 mois de plus que moi. Quand j’arrive à la maison, M. le curé et le vicaire sont au salon où Papa les a invités à venir prendre le thé, aussi nous ne pouvons pas causer, je ne puis que faire signe à Papa et à Maman que la solution est négative ; mais dès qu’ils sont partis, nous causons longuement. La vérité est que Mme Gout de Bize me trouve trop jeune pour permettre que je m’engage déjà, de plus elle veut absolument marier sa fille aînée Marguerite avant Jeanne ; c’est pourquoi elle ne s’est pas prononcée ; elle a dit à Tata Mimi que si, lorsque Jeannet et moi nous étant vus souvent et nous connaissant bien, elle comprenait que je conviens à sa fille, elle défèrerait certainement à son désir. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite ! Notre désir qui était de faire immédiatement des fiançailles en attendant qu’on puisse faire le mariage dans un an ou deux ne sera pas exaucé ; mais rien n’est définitivement perdu, l’avenir est sauvegardé. Dieu décidera.

Semaine du 24 au 30 octobre 1904

Ille, lundi 24 octobre 1904

J’ai passé une fort mauvaise nuit, me remémorant les péripéties de la journée d’hier, l’espoir puis la désillusion ; je n’ai réussi à dormir que quelques heures et encore très mal. Papa est navré de cet ajournement de nos espérances ; il était tellement persuadé que les avances de la famille Gout de Bize avaient pour but mes fiançailles avec Jeanne qu’il croyait déjà la chose faite. Mais il n’a certes pas renoncé à ce projet. Il reste convaincu que les Gout de Bize ont pensé à moi mais il croit qu’ils ont été surpris par la hâte que nous avons mise à saisir la balle au bond ; il dit qu’un jalon a été posé et que c’est déjà beaucoup. Papa dit que pour ne pas avoir l’air de bouder, et aussi pour me permettre de tâter habilement le terrain et les dispositions des Gout de Bize par moi-même, Philo et moi irons leur faire une visite jeudi dans l’après-midi, nous prendrons pour prétexte les photographies que nous devions leur envoyer, nous les leur porterons ; Philomène écrit dans ce sens à Jeanne et à Marguerite. Je vais à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, visite aux Barescut ; le soir, cérémonie du Rosaire.

Ille, mardi 25 octobre 1904

Le matin, promenade à cheval à Boule. Papa et Maman vont à Perpignan par le train de midi. Vers 2h ½, nous recevons une dépêche de Mme Gout de Bize nous invitant Philomène et moi à déjeuner jeudi, et, par conséquent, à arriver à Perpignan à 10h40 comme mercredi dernier. Vers 4h ½, avec Tata Mimi et Philo, je vais à la métairie de Tata Mimi. À 8h, après la cérémonie du Rosaire, nous allons attendre Papa et Maman.

Ille, mercredi 26 octobre 1904

Le matin, par une température de gros été qui dure depuis dix jours, promenade à cheval du côté de Saint-Michel puis de Neffiach par le Cami de l’Oratori. Nous répondons aux Gout de Bize que nous acceptons leur invitation. L’après-midi, je vais à Boule avec Papa en chemin de fer pour vérifier l’emplacement des poteaux placés pour l’éclairage électrique, nous rentrons à pied. Le soir, cérémonie du Rosaire.

Vinça, jeudi 27 octobre 1904

Vue du château de Boaçà (commune d’Alénya, Pyrénées-Orientales) – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Philo et moi partons d’Ille par « le train des poules » à 9h ¾, c’est-à-dire avec un regard de 3/3 d’heure. À Perpignan, nous attend un landeau envoyé par les Gout de Bize ; nous arrivons à Boaçà à midi environ, et là nous sommes reçus avec la plus grande amabilité. Je donne à mes cousines les photographies, et, après le déjeuner, j’en prends plusieurs autres. Une fois les photos prises (et pendant ce temps, j’ai toute la facilité pour me promener dans le parc avec Philomène, Jeanne et Marguerite) Mme Gout de Bize nous fait voir différentes choses anciennes que nous n’avons pas eu le temps de voir mercredi, notamment un coffret ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette, puis nous attendons l’heure du départ en causant dans la bibliothèque. Nous partons pour Perpignan vers 5 heures et Mme Gout de Bize me confie ses filles qu’elle me charge de ramener à Perpignan ; je deviens donc, pour une heure, leur mentor ! Nous restons un moment chez Mme de Guardia, puis nous faisons quelques commissions et nous nous dirigeons vers la gare ; nous rencontrons notre ancien curé M. Bonet et Mme Delmas de Ribas, ainsi que Mimi et Andrée Jocaveil. Notre excursion a été favorisée par un temps d’été (il y avait environ 27° à l’ombre) mais le vent du nord-ouest était un peu fort. Bien entendu, si j’ai pu faire cette visite à la famille Gout de Bize après ce qu’avait dit dimanche Tata Mimi à son sujet, c’est que Tata Mimi a eu soin de présenter ce projet de mariage comme une idée venant d’elle et de laisser croire que nous ignorions sa démarche ; aussi n’ai-je pas été gêné du tout aujourd’hui. À Ille, Maman et Tata Mimi montent dans notre wagon et nous arrivons ensemble à 8h ¼ à Vinça où nous nous installons pour la fin des vacances.

Jeanne Gout de Bize, Philomène d’Estève de Bosch et Marguerite Gout de Bize, au château de Boaçà – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch, vers le 19 octobre 1904 (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, vendredi 28 octobre 1904

Le matin, je vais à cheval à Prades ; je reviens par le chemin qui passe sous Eus et rejoint la route nationale au pont de Marquixanes ; le temps est beaucoup plus frais, c’est l’automne qui se décide à faire valoir ses droits. L’après-midi, nous nous promenons un moment sur la route de Joch. Le soir, je révèle les photos de Boaçà ; elles sont toutes réussies sauf une.

Vinça, samedi 29 octobre 1904

Tata Mimi retourne à Perpignan où elle est encore invitée à déjeuner chez Mme de Guardia, elle part par le train de 5h37. Le matin, je vais à cheval à Espira faire prendre le meuble gothique de l’église que nous avons acheté pour 70 fr. et un grand banc à dossier donné par-dessus le marché ; Jacques le charge sur le charriot. L’après-midi, je ne sors pas, car le temps est mauvais ; je me fais couper les cheveux. Le soir, après la cérémonie, je vais, avec Philomène, attendre Tata Mimi à la gare. Tata Mimi a beaucoup causé avec Mme Gout de Bize de sa fille aînée Marguerite qu’elle est chargée de marier ; elle a aussi reparlé un peu de son projet pour moi avec Jeanne, et Mme Gout de Bize a redit qu’elle ne voulait pas s’occuper de Jeanne avant d’avoir marié Marguerite, mais elle n’a pas repoussé l’idée de Tata Mimi et a dit « Nous en reparlerons plus tard quand le moment sera venu » ; voilà donc la chose renvoyée aux calendes grecques ! Tata Mimi s’est aussi occupée de Philomène ; elle voudrait (et nous voudrions tous) la marier avec notre cousin Henri d’Albici[100], elle a parlé de la chose à Mme Donnezan, parente des D’Albici, qui croit la chose très faisable et a promis de s’en occuper. Dieu veuille que cela réussisse et surtout que cela aille plus vite que pour moi ! Quant à mon projet de mariage (ou de fiançailles) avec Jeanne Gout de Bize, il n’y a, pour le moment, qu’à ne plus y penser ; on verra, au besoin, plus tard, s’il peut être repris.

Vinça, dimanche 30 octobre 1904

Je vais à la grand’messe avec tout le monde ; au retour, nous trouvons à la maison Papa qui est arrivé par le train de 10h35 ; il a reçu de M. Albert une lettre qui lui permet, grâce à un arrangement entre professeurs, de prolonger son séjour ici jusqu’au 10 ou 12 novembre. Nous déjeunons à 11h pour permettre à Tata Mimi de prendre le train de midi ; elle va passer l’après-midi et dîner chez M. et Mme de Balanda à Saint-Feliu-d’Amont. Je pars pour Ille en voiture à midi ½ prendre quelques affaires oubliées jeudi, je suis de retour à Vinça à 2h ¾, à temps pour les vêpres. Papa repart à 6h51 et Tata Mimi rentre à 8 heures.

Semaine du 31 octobre 1904

Vinça, lundi 31 octobre 1904

Je suis occupé toute la matinée et une partie de l’après-midi à tirer sur positif les photos de Boaçà. Cependant de 2h à 3h ½ à peu près nous allons tous nous promener dans le lit de la rivière ; nous rentrons par le chemin de Nossa. À 5h, je vais me confesser. Les photos partent le soir pour Boaçà. Après dîner, cérémonie de clôture du mois du Rosaire.

Novembre 1904

Semaine du 1er au 6 novembre 1904

Vinça, mardi 1er novembre 1904 (Toussaint)

Nous faisons la sainte communion à 7h ½. Au retour, Tata Mimi reçoit une lettre de Xavier lui annonçant qu’avant-hier vers 9h ½ du matin, il allait à Rouen en automobile avec Margot, lorsque, arrivé à 2 kilomètres après Mantes, à une allure de 80 kilomètres à l’heure, il s’est vu dans l’obligation de jeter sa voiture contre un arbre de la route pour éviter d’écraser un enfant qui venait de tomber d’une autre automobile les précédant ! La voiture (de 27.000 fr.) a été très abîmée, mais ni Xavier ni Margot n’ont aucun mal. Xavier s’est cramponné au volant (qui, selon toute prévision humaine, devait lui défoncer la poitrine), Margot a été projetée à 10 mètres de la voiture. Comme le dit Xavier, c’est un vrai miracle s’ils ne se sont ni tués ni même blessés ! Il faut dire qu’ils ne partent jamais sans emporter une image de Saint-Christophe ! On comprend facilement l’émotion de Tata Mimi et notre émotion à tous en lisant cette lettre. Nous allons aussitôt à la chapelle remercier Dieu qui a protégé si visiblement Xavier et Margot. Tata Mimi télégraphie aussitôt.

Croquis de l’accident de Xavier Civelli par Antoine d’Estève de Bosch, dessiné dans son journal au 1er novembre 1904

Tout le reste de la journée, en dehors des offices, nous ne parlons guère que de cela, cherchant à reconstituer la circonstance de ce drame. Le soir, une seconde lettre de Xavier nous donne plus de détails : il était précédé par deux automobiles qui marchaient plus lentement que lui ; il cornait pour leur indiquer qu’il voulait les dépasser ; les 2 voitures se rangent à droite de Paris vers Rouen ; mais, au moment où elles venaient de se ranger laissant la route libre à leur gauche, Xavier voit sur la route devant lui un gosse qui venait de tomber de la 1ère voiture à laquelle il avait eu l’idiotie de se cramponner, et que la seconde voiture lui avait caché ; il s’est donc trouvé dans cette alternative ou de se jeter à droite sur la voiture qui le précédait, ou d’écraser le gosse ou d’aller s’écraser lui-même contre un arbre à gauche, s’exposant à se tuer et à tuer sa femme ; sans hésiter (il n’en avait pas le temps) il a choisi le 3ème parti, et c’est miracle si ni lui ni sa femme n’ont eu aucun mal. Dieu sans doute a voulu le récompenser de son dévouement et de son abnégation que beaucoup d’autres n’auraient pas eus. Margot est tombée sur la tête sur un tas de pierres et, quand Xavier est sorti de la voiture brisée, il l’a trouvée debout, ramassant son porte-monnaie et son manchon. Ils ont profité de cette circonstance pour visiter Mantes ; ils ont déjeuné à Mantes chez un ami et le soir ils sont allés en soirée à Paris chez la famille de Merlis. C’est égal, ils l’ont échappé belle, et ils peuvent remercier la Providence !

Vinça, mercredi 2 novembre 1904

Le matin, nous faisons la sainte communion. À 9h, nous assistons à l’office des Morts ; à 10h ½, je pars à cheval pour Ille où je trouve Papa légèrement indisposé. Par le train de midi arrivent Tata Mimi et Maman. Après déjeuner, à 2h, nous assistons aux vêpres des morts et à la procession au cimetière où M. le curé prononce une touchante allocution. Je rentre à Vinça vers 4h ½ à cheval. Toute la journée nous avons beaucoup causé de l’accident de Xavier.

Vinça, jeudi 3 novembre 1904

Le matin, je vais me promener à cheval du côté de Los Masos ; ce sont mes dernières promenades à cheval, car lundi je ramènerai Hildegarde aux Capeillans. L’après-midi, Tata Mimi, Maman et moi allons en break à Boule où Tata Mimi devait voir avec son fermier une vigne que l’on reborne ; nous allons à cette vigne, où nous rencontrons le curé d’Ille qui revient avec son collègue de Boule d’un enterrement à Rodès. Nous voyons aussi les Jacomy ; au retour, nous nous arrêtons à Rodès pour voir un objet ancien qu’on nous a signalé, mais nous ne rencontrons pas la propriétaire. Le soir, cérémonie des mots à 8h ¼, arrive Papa ; il vient jusqu’à demain afin de voir un peu Tata Mimi avant son départ qui a lieu demain.

Vinça, vendredi 4 novembre 1904

Le matin, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7h à l’Hospice. Nous déjeunons à 11 heures et partons, Papa, Maman, Tata Mimi et moi par le train de midi ; Papa descend à Ille et Perpignan, nous restons près d’une heure à la gare avec Tata Mimi. Nous causons avec les Çagarriga de Millas, M. Charles de Llobet et son frère l’abbé, M. de Chefdebien et René, Mme de Toulouse-Lautrec, Mme Delmas de Ribas, Mme de Gironde etc., il y avait un tas de monde à la gare. Mme Donnezan vient dire bonjour à Tata Mimi avant le départ du train, elle la renseigne sur ce qu’elle a fait pour le projet d’Albici ; Mme Passama croit la chose très faisable, d’autant plus qu’Henri d’Albici a remarqué Philomène au mariage de Marie-Thérèse, il en a parlé à beaucoup de personnes à Perpignan, on l’a même blagué là-dessus ; aujourd’hui même, Mme Passama lui parle. Tata Mimi nous tiendra au courant. Après avoir quitté Tata Mimi, nous allons nous entendre avec le sculpteur Rousseau au sujet de la restauration du meuble d’Espira, puis nous allons chez les Lutrand ; Maman, avant d’aller à la conférence pour laquelle elle est venue, va chez Mme de Llamby. Pendant ce temps, je rencontre Henri d’Albici qui causait précisément avec Mme Passama ; je me promène un grand moment avec lui, il m’amène chez lui etc. ; il me fait faire la connaissance des jeunes gens Passama[101] dont l’aîné est charmant. Ensuite, je vais voir Carlos ; je vois en même temps Tante Hélène et Marthe. Jacques[102], qui vient d’être reçu à son bachot de rhéto, viendra déjeuner un de ces jours avec nous. Quand Maman sort de la conférence de la Croix-Rouge, elle est avec Tante Bonafos et la cousine Lutrand, Mme de Çagarriga, la mère de MM. Henri et Albert. Nous allons tous ensemble prendre le thé chez Tante Bonafos ; Mme de Çagarriga est charmante[103]. Entretemps, nous allons vite en voiture chez notre cousine de Guardia que nous ne rencontrons pas. Nous rentrons par le dernier train.

Mme Raymond de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917) – Cliché photographique Levitsky à Paris (site ebay.com)

Vinça, samedi 5 novembre 1904

Le matin, le temps est mauvais et je ne vais pas me promener. Du reste, je passe une bonne partie de la matinée à lire tous les détails de la mémorable séance d’hier à la Chambre. Il s’en est fallu de 2 voix que le ministère ne fût battu et, en défalquant les voix de 7 ministres, on constate qu’il a été en minorité. Néanmoins, il reste, et les ignobles procédés de délation dénoncés par M. Guyot de Villeneuve vont continuer ; l’avenir des officiers, l’avenir de l’Armée française continuera à dépendre de la fiche fabriquée dans le cabinet du ministre par deux ou trois francs-maçons délégués du Grand-Orient. Ah ! Si l’Armée, cette fois, ne se révolte pas et ne jette bas, dans son mouvement de colère vengeresse, l’ignoble bande qui la persécute, c’est que la vieille énergie française n’est plus qu’un mot ! On comprend, quand on songe aux abominables procédés que le général André, quoiqu’il en dise, connaissait parfaitement, on comprend que, dans un moment d’indignation, M. Syveton ait fait une chose qui serait inexcusable sous un gouvernement régulier, mais qui est bien excusable dans le cas présent, je veux parler de la maîtresse paire de gifles qu’il a appliquée sur les sales joues du ministre mouchard ! Le vaillant député de Paris peut s’attendre à de sévères représailles, mais il aura eu, du moins, le mérite d’indiquer au pays, par son geste vengeur, que l’heure des beaux discours est passée et que c’est par des actes, par la révolte, qu’il faut répondre aux provocations incessantes de l’immonde bande qui nous tyrannise. La lecture du Roussillon m’apporte une bien triste nouvelle, celle de la mort de Paul de Cassagnac. Dieu a rappelé à lui ce vaillant en plein combat, et ne lui a pas donné la consolation de voir la victoire récompenser ses efforts. L’après-midi, je vais à la chasse avec les Sabaté, je rate un lapin qui part à un moment où je causais de choses et autres, ne pensant plus à la chasse. Papa vient de 3h ½ à 7h ; nous lui donnons les nouvelles d’hier au sujet de D’Albici.

Ille, dimanche 6 novembre 1904

Le matin à Vinça grand’messe. À 2h, je pars à cheval pour Ille où je coucherai afin que la course de demain soit moins longue. Papa, qui était à Millas à une réunion d’œuvres chez les Çagarriga, arrive à 3h9. Après les vêpres, nous nous promenons un moment. Papa part demain par le 1er train pour Céret ; il ne rentrera à Ille que mardi soir ; demain soir, il couchera à Perpignan.

Semaine du 7 au 13 novembre 1904

Vinça, lundi 7 novembre 1904

Je pars d’Ille à cheval à 8h précises par la route de Corbère, je traverse Corbère, Thuir, Bages et Montescot ; à 11h précises, j’arrive devant la gendarmerie d’Elne ; ma course de 32 kilomètres environ a été favorisée par un temps merveilleux. Je remets Hildegarde à un employé de Rovira et je monte dans une voiture qui est venue me chercher. En arrivant aux Capeillans, j’apprends de Fernand de Rovira que s’il m’a prié de venir aujourd’hui au lieu de jeudi ou samedi comme j’en avais l’intention, c’est parce qu’il a aujourd’hui à déjeuner tous les Çagarriga, de Millas, et les De Gironde[104]. Je règle le prix de la location de la jument. Je me débarbouille un peu. Un moment après moi arrivent en voiture de Perpignan Mme de Rovira la mère et tous les Çagarriga et les Gironde. On monte un moment sur la terrasse la plus élevée d’où le coup-d’œil est magnifique. Le déjeuner est excellent ; je suis entre la comtesse de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga. Après le café, visite des paddocks, puis, avec Marie de Rovira, les dames de Çagarriga et de Gironde, et M. de Çagarriga, nous allons sur la plage qui n’est qu’à quelques centaines de mètres de l’habitation. Au retour, on sert le thé. Vers 5h moins le quart, on part, en deux fournées, pour Perpignan. Dans la 1ère voiture il y a Mme de Rovira la mère, Mmes de Gironde et de Çagarriga, deux des demoiselles de Çagarriga, M. de Çagarriga et moi ; Fernand de Rovira, sa femme, M. de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga sont dans l’autre. Je fais mes adieux aux Rovira et aux Çagarriga à Perpignan, je fais quelques courses et je vais vite à la gare ; le temps s’est gâté, il tombe quelques gouttes. Je laisse ma selle et ma bride chez les Bonafos où le commissionnaire de Vinça les prendra demain. À la gare, je retrouve les Çagarriga et les Gironde qui partent pour Millas. J’arrive à Vinça à 8h ¼ et je dîne. Agréable journée favorisée par un temps superbe. Je trouve une dépêche de Jacques de Lazerme m’annonçant sa visite pour demain.

Vinça, mardi 8 novembre 1904

Je vais attendre Jacques à l’arrivée du train de Perpignan à 10h35. Avant le déjeuner, je le fais promener un peu du côté de Joch, je lui fais visiter l’église. Après déjeuner, nous allons tous ensemble nous promener au grand jardin ; puis, malgré un vent furieux, je vais à Nossa avec Jacques ; celui-ci repart par le train de 1h ½. Le soir, après la cérémonie, Madame Jocaveil et Mimi viennent passer une heure (ou plutôt deux) avec nous ; elles nous parlent de l’affaire des lettres anonymes envoyées à un tas de personnes à Vinça par un certain individu et contenant les imputations les plus calomnieuses sur plusieurs personnes, notamment sur l’honneur de plusieurs femmes. Les personnes qui ont reçu ces lettres se sont entendues, les ont envoyées à un expert en écritures près la Cour d’Appel de Paris avec des exemplaires de l’écriture de deux individus que l’on soupçonnait ; le rapport de l’expert est arrivé aujourd’hui et confirme les soupçons ; l’auteur présumé de ces lettres anonymes n’est autre que le nommé Gaston Echernier ; les personnes attaquées paraissent décidées à le poursuivre en justice. On ne parle à Vinça que de cette affaire.

Vinça, mercredi 9 novembre 1904

Le matin, je vais à Ille en break avec Maman et Mlle Chiquette Parès que Maman amène pour négocier, à Rodès, l’achat d’un mortier ancien très curieux ; je rentre à bicyclette laissant Maman et Mlle Parès aller à Rodès. À Ille, nous voyons un instant Papa qui est enchanté de sa journée de lundi à Céret où il a déjeuné chez le chanoine Bonet avec M. Companyo, et de celle d’hier à Perpignan. L’après-midi, je vais à la chasse avec Jules et Henri Sabaté et un Monsieur Frézul, greffier de la Justice de paix, du côté du Riufagès, je tue tout juste un tourt. Le soir, M. Bouchède vient nous montrer le rapport de l’expert en écritures.

Vinça, jeudi 10 novembre 1904

Le matin, je vais à Bentefarines essayer de tirer quelques coups de fusil, mais il n’y a rien, le vent est trop fort. L’après-midi, je lis quelques pages des Origines de la France contemporaine. Papa arrive à 3h ½.

Vinça, vendredi 11 novembre 1904

Vue de l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou le 11 novembre 1904 – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)

Je me lève à 3h ½ et, à 7h, je pars avec Papa pour Villefranche, nous rencontrons en wagon les Llobet. À Villefranche nous attendait la voiture de Bonne Maman ; il nous mène au Vernet où nous rencontrons M. Vassal. Nous montons tout doucement dans la direction de Saint-Martin-du-Canigou, par un temps splendide, chaud même pour la saison. De longues théories de pèlerins montent en même temps. Arrivés à l’endroit dit « Porte Forane », nous trouvons Monseigneur, entouré de deux chanoines et de nombreux prêtres à surplis, venu pour attendre les pèlerins ; nous nous entretenons un moment avec lui ; d’autres pèlerins arrivent bientôt, notamment les Batlle d’Ille, Mme Pacull, les Çagarriga de Millas ainsi que ceux de Saint-Génis[105] etc. La procession se met bientôt en marche au chant des « goigs » de Notre-Dame la Souterraine, accompagnés par la fanfare du Petit séminaire de Prades. Au bout d’une vingtaine de minutes, cette procession si pittoresque dans ces sentiers de montagne, à une pareille altitude, et dominée par de si hauts sommets, arrive à l’abbaye. Nous entrons dans l’église dont la restauration est complètement terminée et la grand’messe avec diacre et sous-diacre commence. Elle dure une heure ½ y compris le sermon ; cela nous paraît long, car il y a une telle affluence que nous sommes obligés de rester debout. Après la grand’messe, nous rencontrons Tante Bonafos et nos cousines Lutrand et Victor de Guardia. Nous déjeunons sur l’herbe, causons avec les uns et les autres, puis a lieu la récitation du chapelet en catalan ; les cloches baptisées le 8 septembre sonnent à toute volée. Je prends quelques photos. Vers 2h 1/2 a lieu la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle Monseigneur va donner la bénédiction sur un rocher élevé qui surplombe l’église. La maîtrise de la cathédrale, qui a chanté ce matin pendant la grand’messe, chante une cantate sur la terrasse de la maison, nouvellement restaurée, qui faisait partie de l’abbaye primitive. C’est la fin de la fête. Nous redescendons à regret, car le spectacle de cette foule de 600 personnes environ accourue pour faire escorte à son évêque sur ce rocher de 1200 mètres d’altitude autour de la vieille abbaye ressuscitée, ce spectacle éclairé par un soleil radieux, est inoubliable ! Pendant la descente, nous causons avec les uns et les autres : M. Vassal et Charles (qui est arrivé vers 1 heure), les Bonafos, Mme de Guardia, les Çagarriga et les De Gironde, de nombreux prêtres, les Aragon, etc. Nous arrivons à la gare de Villefranche 1 heure avant le départ du train ; nous montons jusqu’à Vinça dans le même wagon que les Bonafos et Mme de Guardia, avec lesquels nous causons beaucoup. Nous arrivons à Vinça à 7h, enchantés de notre bonne journée. Je suis bien décidé, si la chose est possible, à revenir à Saint-Martin, l’année prochaine à pareil jour et beaucoup d’autres fois.

Montée ou procession à Saint-Martin-du-Canigou le 11 novembre 1904 – Cliché d’Antoine d’Estève de Bosch (Collection Pierre Lemaitre)

Vinça, samedi 12 novembre 1904

Le matin, par un soleil très chaud extraordinaire pour la saison, je vais avec Papa à la Balme donner des instructions à Massette pour la plantation de plusieurs pommiers, mais Massette n’y est pas. L’après-midi, je vais à la gare faire des expéditions en petite vitesse.

Ille, dimanche 13 novembre 1904

Le matin à 10 heures, nous allons tous à la grand’messe. Après la grand’messe, coup de théâtre : Papa, Maman et Philomène devaient, en principe, partir aujourd’hui (Maman pour Sainte-Croix, les deux autres pour Angers) si aucune nouvelle n’était arrivée au sujet du projet d’Albici. Au retour de la grand’messe, nous trouvons une dépêche de Tata Mimi nous disant qu’aucune réponse n’est encore arrivée (ce qui n’a rien d’extraordinaire) mais conseillant d’attendre la réponse pour partir. Maman, sur le conseil de Papa, s’y décide ; elle va attendre quelques jours. Pour le public, Marie-Thérèse a télégraphié à Maman qu’elle sera absente quelques jours de Sainte-Croix et qu’elle la prie de retarder son arrivée. Papa partira donc seul ce soir ; au lieu de 3h ½, il attend le train de 7h, ce qui revient au même pour lui. À 7h, je l’accompagne à la gare.

Semaine du 14 au 20 novembre 1904

Vinça, lundi 14 novembre 1904

Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission pour Maman. L’après-midi, nous allons nous promener à la Balme où je puis enfin donner à Massette des instructions pour les trous des pommiers.

Vinça, mardi 15 novembre 1904

Papa et Maman ayant jugé bon que je fasse une visite aux Gout de Bize avant de quitter le pays (afin de sauvegarder l’avenir) j’y vais aujourd’hui ; j’en profiterai pour faire ma visite de digestion aux Rovira. Je pars pour Perpignan par le train de midi en costume de cycliste, avec ma bicyclette aux bagages. À la gare de Perpignan, je rencontre les Lazerme (Tante Hélène, Marthe et Thérèse) qui vont à Argelès voir les Vilmarest ; quand je leur dis que je vais aux Capeillans, Tante Hélène (avec qui je fais route jusqu’à Corneilla) me dit que très probablement les Rovira seront eux aussi chez les Vilmarest dont c’est aujourd’hui le jour de réception et m’engage à y aller moi aussi si je ne rencontre pas Fernand et sa femme aux Capeillans ; je me décide à suivre con conseil, cela me vaudra d’être présenté à la famille de Vilmarest que je ne connaissais pas. Je descends à Corneilla et je vais tout droit aux Capeillans par Elne ; les Rovira n’y sont pas ; M. de Meynard me dit qu’ils sont à Argelès ; je n’ai donc plus qu’à y aller à mon tour, c’est ce que je fais en repartant par Elne ; j’y arrive vers 3h ¼, et j’y trouve les Lazerme et les Rovira. Tante Hélène me présente à Madame de Vilmarest qui est fort aimable pour moi ; M. de Vilmarest est charmant aussi, ainsi que Mademoiselle qui est une grande amie de Marthe[106]. Je visite le par cet une partie des appartements qui ne sont pas très grands, mais aménagés avec beaucoup de luxe. Avant de repartir, nous prenons le thé. Vers 4 heures, les Rovira repartent en charrette anglaise ; moi, pour m’épargner une douzaine de kilomètres, je reprends le train et, jusqu’à Corneilla, je fais route avec les Lazerme. De Corneilla, je vais à bicyclette à Boaçà où je croyais trouver tout le monde et où je ne trouve que M. Gout de Bize, sa femme et ses filles étant depuis plusieurs jours à Agen chez des parents ; je lui fais une visite d’une vingtaine de minutes dans la cour sur un banc. Avant de repartir, je veux allumer la lanterne de la bécane, et j’ai toutes les peines du monde à y arriver ; il nous faut, à M. Gout de Bize, au cocher et à moi près d’un quart d’heure d’efforts ; le carbure de calcium qui dégage le gaz acétylène s’était mis en pâte. Enfin, je pars à la nuit tombante (5h35) à peu près et, par un superbe clair de lune, je vais de Boaçà à Perpignan en passant par Corneilla ; j’arrive à la gare vers 6h40. Là, pendant que je faisais enregistrer la bécane, je suis abordé par Gaston Echernier qui vient me parler comme si rien ne s’était passé ; dès que je reconnais cet aimable auteur des lettres anonymes de Vinça, je lui tourne le dos avec affectation, c’est tout ce qu’il mérite. Jusqu’à Vinça, je voyage avec un employé de la Compagnie du Midi, qui est d’Ille et qui a beaucoup connu ma famille ; c’est un ancien soldat, il a fait la campagne de 1870, a été fait prisonnier deux fois et s’est toujours évadé, sa conversation est très intéressante. En arrivant à Vinça, un monsieur qui vient de Perpignan lui aussi m’apprend une intéressante nouvelle qu’il a vue affichée à Perpignan ; c’est celle de la démission du général André et de son remplacement au Ministère de la Guerre par M. Berteaux ; sans doute, ce dernier ne vaut pas lourd, néanmoins j’éprouve une grande satisfaction à la pensée de l’humiliation de ce général indigne, qui a tant fait de mal à notre pauvre armée et qui, alors qu’il s’était flatté de ne quitter le Ministère que « les pieds devant », est obligé de s’en aller sous la pression de l’opinion publique révoltée de ses honteux procédés de délation, emportant sur ses jours le stygmate vengeur que M. Syveton y a imprimé ; c’est un rude châtiment, mais certes bien mérité !

Vinça, mercredi 16 novembre 1904

La démission du F :. André, qui remplit les colonnes des journaux, ne changera rien à la situation, l’œuvre infâme entreprise contre l’Armée continuera, comme par le passé, avec des hommes nouveaux ; ce n’est ni un changement de ministre ni même un changement de ministère qu’il nous faut, c’est un changement de régime, c’est la chute de cette infâme république qui porte en elle un germe de mort pour la France : le souffle antichrétien et antinational qu’elle tient de la tradition révolutionnaire. Le beau discours, prononcé par le pape au dernier consistoire sur les affaires de la France, me console de toutes ces turpitudes ; il est d’une énergie toute apostolique, c’est vraiment le langage du chef de l’Église ; il y a longtemps que nous en étions déshabitués ! Cela vaut mieux, en face d’une bande de coquins que toutes les finesses de la diplomatie dont ils se moquent ; des discours comme celui de Pie X leur font peur ! Dans l’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Nossa puis au grand jardin. Le temps est splendide ; il n’y a pas un nuage au ciel, et le soleil est chaud ; le vent, par contre, est un peu fort. Après un été brûlant, nous avons un automne remarquable.

Vinça, jeudi 17 novembre 1904

Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je vais à la chasse avec Croco et son fils.

Vinça, vendredi 18 novembre 1904

Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission et dire adieu à quelques personnes. Chez Mme Bartre, je trouve M. et Mme de Çagarriga qui me demandent l’autorisation d’organiser pour dimanche une conférence de la Ligue patriotique des Françaises dans le salon de la grande maison ; je ne pouvais refuser ; je promets à Mme de Çagarriga de faire organiser le salon. L’après-midi, à 3h ½, Maman et Philomène partent définitivement ; aucune réponse des D’Albici n’était encore arrivée, on ne peut pas attendre indéfiniment, d’autant plus que Maman est pressée de rentrer à Angers pour suivre les cours et travaux pratiques organisés par la Croix-Rouge ; elles passeront la journée de dimanche à Sainte-Croix et arriveront lundi à Angers. Moi je ne partirai que mardi matin, mes cours ne reprenant qu’en décembre. Je passerai par la nouvelle ligne Rivesaltes-Quillan, ce qui permettra de visiter Carcassonne. Je passerai environ une semaine à Sainte-Croix.

Vinça, samedi 19 novembre 1904

Le matin, vers 10 heures, je suis étonné de voir arriver tout à coup M. et Mme Raymond et Mme Henri de Çagarriga qui viennent pour jeter des jalons en vue de l’organisation de la Ligue patriotique des Françaises à Vinça ; ils me prient de leur donner une liste d’adresses de personnes chez lesquelles ils pourront aller, je les accompagne chez plusieurs personnes qui les reçoivent fort bien ; la Chiquette Parès donne la comédie, elle est tellement contente de revoir M. de Çagarriga qu’elle a connu enfant à Perpignan qu’elle se met à raconter de vieilles histoires avec force démonstrations de joie etc. L’après-midi, ces dames vont à Rodès et à Bouleternère faire de la propagande ; en allant à Ille à bicyclette, je m’arrête à Boule et je recommande à Poupon de se mettre à leur disposition. À Ille, je mets en mouvement Trésette et Pierre pour faire disposer le salon de la grande maison en vue de la conférence de demain ; je prie M. le curé de faire porter les bancs de l’église. Je rentre vers 5h à Vinça après m’être arrêté à Boule où j’ai retrouvé les Çagarriga ; je vais me confesser.

Ille, dimanche 20 novembre 1904

Le matin, je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Après la grand’messe, nous déjeunons tout de suite, et, à midi, nous partons pour Ille en break emmenant avec nous Mme Albert Batlle. Nous arrivons à Ille avant une heure et je m’assure que le salon est prêt ; il est bien disposé comme je l’avais dit. On arrive peu à peu et, vers deux heures, il y a environ 140 dames, femmes ou jeunes filles. Mme de Çagarriga[107] fait sa conférence qui dure environ une demi-heure ; elle insiste sur ce point que la Ligue patriotique des Françaises n’est pas une ligue politique mais une association catholique et patriotique destinée à groupes les Françaises catholiques pour la défense de la religion et en vue de la fondation de diverses œuvres catholiques. Depuis deux ans que la Ligue est fondée, elle a réuni dans toute la France plus de 150.000 adhérentes ; et depuis un an qu’on l’a introduite en Roussillon, elle compte dans le département 3600 adhérentes. La conférence a du succès, la preuve c’est que, avant la sortie, plus de 100 personnes se font inscrire par Mme Henri de Çagarriga et sa fille qui recueillaient les adhésions à la porte ; tout le monde paraissait enchanté de la conférence. Aussi Bonne Maman et Mme Albert Batlle ayant insisté auprès de Mme de Çagarriga pour la décider à venir faire une conférence semblable à Vinça, celle-ci s’est décidée pour mardi ; elle arrivera à 10h ½, déjeunera avec nous, fera la conférence à une heure dans la grande salle à la maison et pourra reprendre le train de 3 heures. Après la conférence, nous allons, ainsi que les Çagarriga, Batlle, Barescut, Delcros et Roca, prendre le thé chez Mme Roca d’Huytéza. Nous repartons vers 4h ¼ et combinons déjà avec quelques personnes nos plans pour avoir beaucoup de monde mardi.

Semaine du 21 au 28 novembre 1904

Vinça, lundi 21 novembre 1904

Le matin, je vois, dans Vinça, quelques personnes que j’invite à la conférence. L’après-midi, je vais à bicyclette à Rodès, Rigarda, Joch et Finestret faire de la propagande ; j’espère que tous ces villages nous enverront du monde. Naturellement, je retarde mon départ jusqu’à mercredi.

Vinça, mardi 22 novembre 1904

Le matin, j’aide Bonne Maman à disposer la grande salle. À 10h ½, je vais attendre les Çagarriga ; au trail, je vois une minute Mme de Rovira qui va à Nyer. J’amène en break M., Mme et Mlle de Çagarriga (ceux de Millas). Nous déjeunons. Après le déjeuner, avec M. et Mlle de Çagarriga je vais faire une visite à M. le curé. À 1 heure, il arrive beaucoup de monde ; nous les faisons placer dans la grande salle (où il y a 70 places assises, sans se serrer) et dans le salon. Quand tout le monde est arrivé, je compte environ 120 femmes au bas mot ; pour un jour de semaine, c’est superbe. Ce qui me fait plaisir, c’est qu’il est venu des femmes de tous les villages où je suis allé hier (sauf de Joch) et même de quelques autres. La conférence est, à peu de chose près, la répétition de celle d’Ille. À la fin, avec Mlle de Çagarriga, j’inscris environ 20 dizainières entre Vinça et les autres villages. Ainsi, voilà la Ligue patriotique des Françaises fondée à Vinça, Rodès, Rigarda, Saorle, Finestret, Espira-de-Conflent et Marquixanes ; pour un jour, c’est beau ! Séance tenante, on décide la fondation à Vinça d’un patronage de jeunes filles, Mme Toléra met sa maison à la disposition de la ligue pour cette œuvre. Après la conférence, nous offrons le thé aux Çagarriga et à quelques personnes que nous gardons. Je raccompagne, à 3h ½, les Çagarriga à la gare ; ils sont enchantés de leur journée et nous aussi ! Que de bien à faire en perspective ! Ensuite, je fais ma malle et j’écris ces lignes.

Carcasonne, mercredi 23 novembre 1904

Je me lève à 4 heures, je fais mes adieux à Bonne Maman et je pars par le train de 5h37 ; je prends, à Perpignan, le train de 7h pour Rivesaltes où je fais un tour en ville jusqu’au départ du train de 7h48 pour Quillan par la nouvelle ligne qui suit la vallée de l’Agly et que je ne connaissais pas ; au-dessus de Caudiès, elle passe par de très beaux défilés à une altitude élevée ; on voit la neige tout près de la voie. À midi 6, je suis à Carcassonne, je descends à l’Hôtel du Commerce ; l’après-midi, je visite la Cité si curieuse, et la ville ; le soir je vais au Cirque Toscan, il fait froid.

Sainte-Croix, jeudi 24 novembre 1904

Je quitte Carcassonne par le train de 7h23, je déjeune au buffet d’Agen, et en changeant à Agen et à Périgueux, j’arrive à 8h02 à Mareuil-Gouts où m’attendant Marie-Thérèse et Max. Nous arrivons à Sainte-Croix vers 9h, il fait froid tout à fait.

Sainte-Croix, vendredi 25 novembre 1904

Le matin, je fais un peu la grasse matinée ; je vois les travaux de Sainte-Croix qui sont presque achevés. L’après-midi, nous allons à la chasse, Max, M. le curé et moi, nous suivons longtemps une compagnie de perdreaux, Max en tue un superbe.

Sainte-Croix, samedi 26 novembre 1904

Le matin, quand je me lève, il neige abondamment ; la neige ne cesse qu’à midi ; il y en a une couche de quinze centimètres ; et quand je pense que j’étais en costume d’été il y a cinq jours avec un soleil magnifique ! L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé ; je ne vois qu’un seul lapin que je rate.

Sainte-Croix, dimanche 27 novembre 1904

Nous allons à la messe à 10h ¾, il fait très froid. L’après-midi, Marie-Thérèse, Max et moi allons à pied, car les chevaux glisseraient, voir les D’Ambelle et les La Bardonnie, cela nous fait onze kilomètres dans la neige. Les La Bardonnie nous invitent à déjeuner mardi. M. le curé vient dîner, il est désolé d’avoir perdu un furet qui n’a pas voulu sortir d’un trou, il a bouché le trou et rattrapera peut-être le furet demain.

Semaine du 28 au 30 novembre 1904

Sainte-Croix, lundi 28 novembre 1904

Il fait un froid de loup (-11° ce matin à la fenêtre de Marie-Thérèse). Après déjeuner, vers 1 heure, M. le curé, Marie-Thérèse et moi allons à la recherche du furet dans les bois d’Ambelle ; on débouche le trou et il en sort tout de suite.

Sainte-Croix, mardi 29 novembre 1904

Froid intense (-12° à 8 heures). Vers 10h ¼, nous allons à pied à Mareuil déjeuner chez les La Bardonnie qui sont comme toujours fort aimables. Nous rentrons à 4 heures ¼. À Mareuil, je dessine des chenets qui sont à vendre et qui sont très jolis ; je ferai voir le dessin à Maman. Je me délecte, en lisant tous les jours les journaux, en constatant la colère, le désarroi des francs-maçons qui sont accablés par la publication des « fiches » découvertes par M. Guyot de Villeneuve ; ces immondes casseroles reçoivent journellement des raclées de leurs victimes ; le gouvernement lui-même est obligé, à contre-cœur, de les blâmer ; bref, c’est un désarroi complet dans le Temple sur lequel pleuvent d’ailleurs les démissions.

Sainte-Croix, mercredi 30 novembre 1904

Le froid est un peu moins vif (-7°) ; le matin, aidé de Marie-Thérèse, je fais mes malles. L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé et Max ; nous passons quatre heures dans la neige pour ne rien voir ; quelle déveine ! À 6h ½, je vais avec Max dîner chez M. le curé ; Marie-Thérèse est souffrante et ne vient pas.

Décembre 1904

Semaine du 1er au 4 décembre 1904

Angers, jeudi 1er décembre 1904

Je me lève à 5 heures ; je boucle ma valise, je fais mes adieux à Max, et, à 6h ¾, en phaëton et avec cheval ferré à glace, je pars, accompagné de Marie-Thérèse, pour la gare de Mareuil-Gouts ; à cause de la neige, nous sommes obligés d’aller au pas tout le temps. Je prends le train de 8h et, après arrêts à Angoulême et Saint-Pierre-des-Corps, j’arrive à Angers à 5h du soir ; retour après plus de quatre mois d’absence ! Je trouve Papa, Maman et Philomène en excellente santé, Maman très occupée par les cours et travaux pratiques préparatoires à l’examen à la suite duquel elle espère obtenir le diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge.

Angers, vendredi 2 décembre 1904

Le matin, je vais à la messe en l’honneur du 1er vendredi du mois ; l’après-midi, je fais quelques visites sans rencontrer personne. Me voici donc rentré encore à Angers, peut-être pour la dernière fois, après de longues vacances. En quittant Angers en juillet, j’avais d’importants projets en tête : projet de mariage à décider avec Mlle Delebart, parce que je croyais, d’après ce qu’on m’avait dit, que sa famille tenait essentiellement à la marier à un jeune homme roussillonnais ; je l’ai abandonné dès que Monseigneur m’eût appris le contraire ; un autre s’est formé spontanément, il n’a pas abouti cette année, peut-être aboutira-t-il l’année prochaine si c’est la volonté de Dieu. Somme toute j’ai passé de fort agréables vacances ; sans sortir du Roussillon, je me suis beaucoup promené, j’ai vu beaucoup de monde ; j’ai fait la connaissance de parents et d’amis fort aimables etc. Maintenant, changement complet de vie ; il va falloir se remettre au travail et, pour commencer, j’assiste aujourd’hui à quatre heures au premier cours de M. Gavouyère sur « Les rapports de l’Église et de l’État », sujet tout d’actualité et qui sera fort intéressant ; c’est le sujet que traitera M. Gavouyère pour le cours d’histoire du droit public.

Angers, samedi 3 décembre 1904

Le matin, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint François-Xavier, puis je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir M. Sourice, M. Frogé, Jacques Hervé-Bazin ; je fais quelques emplettes ; je commande une jaquette à La Belle Jardinière ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; il y a une foule de nouveaux membres cette année : les deux Henry, Jean Gavouyère qui renonce à sa vocation jésuitique, Pierre de La Morinière etc.

Angers, dimanche 4 décembre 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais a salut à Notre-Dame porter mes bons aux pauvres et voir Maurice Lucas. Celui-ci m’entretient longuement des manœuvres qui ont amené le départ du P. Barbier, et de l’état de division où se trouve la Conférence Saint-Louis, division qui est imputable aux ralliés, lesquels y ont introduit la politique, notamment au moment des élections pour le renouvellement du bureau où ils n’ont voulu tolérer qu’un royaliste, ce qui a obligé celui-ci (Hervé-Bazin) à ne pas accepter, en sorte que le bureau tout entier appartient aux ralliés bien que la Conférence comprenne à peu près autant de royalistes que de ralliés ; il est bien fâcheux que la politique soit entrée dans cette Conférence où elle n’avait que faire !

Semaine du 5 au 11 décembre 1904

Angers, lundi 5 décembre 1904

Le matin à 8 heures, j’assiste au premier exercice de la retraite préparatoire à la fête de l’Immaculée-Conception prêchée à l’Université par le Père Corbillé s.j. qui a remplacé le P. Barbier. À 2 heures, autre sermon ; le soir il pleut tellement que je n’y retourne pas. À mesure qu’approche la fin de l’année, les Catholiques qui ont espéré que l’année 1904, cinquantenaire de la promulgation du dogme de l’Immaculée-Conception, apporterait à la France la fin de ses maux, se demandent chaque jour anxieusement quand sera le Salut ; s’il arrivait le 8, dans 3 jours, comme on verrait là le doigt de Dieu et la preuve de l’amour de la Vierge Marie pour la France ! Certains y comptent. En attendant, chaque jour nous apporte de nouvelles preuves de l’infâmie du gouvernement qui réglait l’avancement des officiers sur les ignobles fiches de délation dont les journaux patriotes publient tous les jours une nouvelle liste ; voilà qui embête le gouvernement et la franc-maçonnerie ! Ce qui les embête aussi, c’est le mouvement d’indignation qui s’est emparée de la jeunesse des lycées de Paris aux insultes adressées à Jeanne d’Arc par l’infâme professeur F:. Thalamas ; les élèves de Concorcet ont forcé le ministre à le blâmer et à l’envoyer à leurs camarades de Charlemagne ; ceux-ci n’en veulent pas davantage et, hier, ont manifesté dans la rue contre Thalamas et en l’honneur de la Vierge lorraine, 200 à 300 arrestations ont eu lieu ; mais les jeunes lycéens auxquels se joignent les étudiants ne veulent pas céder ; tant mieux !

Angers, mardi 6 décembre 1904

Suite de la retraite ; j’y vais à 8 heures et à 2 heures, pas le soir à cause de la tempête de vent et de pluie ; dans l’après-midi, je vais voir MM. Gavouyère et Baugas ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre.

Angers, mercredi 7 décembre 1904

Suite et fin de la retraite ; l’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; j’y donne ma démission de secrétaire général, mes occupations, à cause de ma thèse, seront trop nombreuses pour que je puisse continuer à remplir ces fonctions ; je continuerai, du reste, jusqu’à ce qu’on ait trouvé à me remplacer. Ensuite, je vais à Saint-Jacques me confesser à l’abbé Brossard. Le soir, je vais à la clôture de la retraite. Demain, grande fête dans tout le monde catholique.

Angers, jeudi 8 décembre 1904

Le matin à 8 heures, à l’Université, messe solennelle de communion et salut. Ensuite, je vais à Bellefontaine voir le P. Barbier qui vient d’y prêcher une retraite ; je lui exprime tous les regrets que me cause son départ et nous causons un peu de tout ce qui s’est passé à la Conférence Saint-Louis ; il déplore que les ralliés introduisent la politique dans la Jeunesse catholique, ce qu’ils nous accusent, nous royalistes, bien à tort, de faire ; nous ne demandons qu’une chose, c’est que la Jeunesse catholique soit la Jeunesse catholique c’est-à-dire une association ouverte à tous les Catholiques sans distinction d’opinion politique, et, pour cela, il faut qu’elle reste en-dehors des querelles des partis et fasse l’union de tous sur le terrain de la défense de la religion, du patriotisme etc., en un mot de ce qui unit et non de ce qui divise ; la même observation s’appliquerait à l’Action libérale populaire. C’est la tactique préconisée le 27 mars à Vannes par M. de Lamarzelle. Pour qu’elle réussisse, il faut que chacun soit bien décidé à laisser de côté, dans l’association, tout question politique, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’il renonce à faire, en dehors de l’association, de la propagande pour le parti politique auquel il appartient. Malheureusement les ralliés de la Jeunesse catholique ne l’entendent pas ainsi. Ils veulent nous empêcher, nous royalistes, de faire de la politique, non seulement dans l’association, ce qui est juste, mais même en-dehors, ce qui est injuste ; et eux ne se gênent pas pour parler, même dans l’intérieur de l’association, de démocratie ou de république libérale. C’est là une manière de faire absolument contraire à l’union des catholiques, et que réprouve Pie X. Elle ne peut aboutir qu’à créer la division dans la Jeunesse catholique. L’après-midi, j’ai la visite de Jean Gavouyère qui fait du chic depuis qu’il a renoncé à entrer chez les Jésuites. Ensuite, je vais voir le docteur Sourice pour deux engelures (une à chaque oreille) qui me sont venues à Sainte-Croix, et dont l’une (la gauche) refuse de sécher ; elle saigne toutes les nuits ; le docteur m’indique des médicaments et un système de pansement. Le soir à 8 heures, grande cérémonie et superbe illumination à la cathédrale pour fêter le cinquantenaire du dogme de l’Immaculée-Conception, cette définition qui, en affirmant le principe unique de la Vierge Marie, a, par le fait même, proclamé que tous les hommes naissent naturellement mauvais, contrairement à la doctrine de Rousseau et de la Révolution ; c’est la condamnation du libéralisme et de la doctrine révolutionnaire. Les Catholiques dits libéraux qui essaient de faire accorder leur religion avec les principes révolutionnaires feraient bien de s’en convaincre. La cérémonie, où il y avait une affluence énorme, est finie vers 9h ¾.

Angers, vendredi 9 décembre 1904

Le matin, quand j’ouvre le Maine-et-Loire, une nouvelle aussi douloureuse qu’inattendue me saute aux yeux : Syveton est mort ; mort la veille du procès pendant lequel ce lutteur énergique et un grand nombre d’officiers généraux et supérieurs ou témoins devaient accabler le gouvernement de trahison et amener un acquittement presque certain, mort dans la force de l’âge, dans la plénitude du talent, dans l’épanouissement de toutes les facultés. Hier à 2 heures, Gabriel Syveton, qui avait mis la dernière main aux pièces de sa défense, se retirait dans son cabinet de travail en priant sa femme de le prévenir à 3 heures pour le cas où il s’endormirait ; à 3h, sa femme, entrant, le trouve étendu par terre et est saisie à la gorge par une forte odeur de gaz ; déjà, le cœur de Syveton ne battait que faiblement, quelques minutes après le vaillant député nationaliste était mort. Ses amis de la Chambre, prévenus téléphoniquement, accourent et, en scrutant dans le cabinet de travail, trouvent le tuyau de la cheminée (dans laquelle était l’appareil à gaz) par lequel le gaz devait s’échapper obstrué par des journaux dont l’un, L’Intransigeant, était du jour même ; conclusion : ces journaux ont été mis là le matin même ; par qui ? C’est un mystère ; l’idée d’un crime maçonnique envahit tous les esprits, car vraiment, cette mort est par trop opportune pour le gouvernement ! Et si l’on rapproche cette mort mystérieuse de toutes celles, non moins mystérieuses qui ont mis fin, depuis quelques années, à l’existence de ceux qui déplaisaient ou avait cessé de plaire à la juiverie et à la franc-maçonnerie, le président Faure, le commandant d’Attel (qui avait reçu les aveux de Dreyfus), le député Chaulin-Servinière, le lieutenant-colonel Henry, on est bien obligé de se dire que la mort est bien complaisante pour les hommes au pouvoir, et de se demander si elle n’est pas quelquefois aidée. Nous sommes en pleine République de Venise s’est écrié M. Archdeacon ; c’est le sentiment qui domine ! Vraiment, l’opposition est bien éprouvée ; Cassagnac et Syveton, ces deux vaillants, ces deux énergiques qui, dans des camps différents mais alliés, combattaient le même ennemi, meurent à un mois d’intervalle ; quel deuil, quels regrets pour les vrais Français ! Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère, toutes les conversations portent sur le tragique événement d’hier qui soulève une émotion énorme.

Angers, samedi 10 décembre 1904

Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je fais des visites obligées : MM. Courtois et Baugas (qui me donne des conseils pour ma thèse), les PP. Lionet et Corbillé. L’émotion soulevée par la mort de Gabriel Syveton et les soupçons qu’elle fait naître ne font que croître et embellir. Vraiment, comme le gouvernement doit être heureux d’avoir échappé à l’écrasant réquisitoire que accusé et témoins auraient dressé hier contre lui à la Cour d’assises de la Seine ! Quand je lis l’énergique, documentée et fière déclaration publiée in extenso dans La Libre parole que Syveton devait faire, mes regrets sont immenses ; et quand on sait que les généraux Kessler, Jamont, de Taradel et d’autres, le colonel de Quinemont, le commandant Guignet, le député Guyot de Villeneuve etc. devaient venir défendre Syveton à la barre, on se dit que l’accusé, hier, n’aurait pas été l’agresseur de l’ignoble André, mais la franc-maçonnerie et le gouvernement ! Et alors, on s’explique pourquoi ce procès et l’acquittement de Syveton étaient si redoutés par les malfaiteurs publics qui nous trahissent. De là à supposer un manque de scrupules chez ces gens-là, il n’y a qu’un pas ; ce pas, la plupart des journaux patriotes et des vrais Français l’ont franchi ; et d’ailleurs, rien n’est venu encore expliquer la présence dans la cheminée des journaux qui, en bouchant le tuyau, ont fait refluer le gaz dans l’appartement ! Un suicide est inadmissible pour qui connaissait Syveton ; un soldat ne déserte pas son poste à la veille d’une bataille ; donc, il y a eu imprudence ou crime ; l’imprudence est bien difficile à admettre ; qui aurait pu, en-dehors d’un criminel, avoir l’idée de placer là ces journaux, qui devaient forcément amener l’asphyxie de la personne enfermée dans le cabinet de travail ? L’idée d’un crime prend de plus en plus de consistance.

Angers, dimanche 11 décembre 1904

Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph avec Papa. L’après-midi, je me promène un peu, assiste à la bénédiction à la Madeleine, et fais quelques visites : La Villebiot et Des Loges, que je ne rencontre pas, et M. Delahaye que je rencontre. Le soir, assemblée générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin, j’y remplis encore mes fonctions de secrétaire.

Semaine du 12 au 18 décembre 1904

Angers, lundi 12 décembre 1904

Je déjeune chez M. et Mme Frogé en compagnie de plusieurs personnes de sa famille. Ensuite, je vais à la bibliothèque de l’Université où je bouquine en vue de ma thèse ; je trouve pas mal de tuyaux sur « l’assurance contre le chômage involontaire », sujet que je suis à peu près décidé à traiter. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Couteau sur « L’Église et le travail », bien quoiqu’incomplet. Mes amis et moi nous abstenons de prendre part à la discussion pour protester contre l’exclusion systématique des royalistes du bureau ; par suite, la discussion est de plus monotones.

Angers, mardi 13 décembre 1904

Le matin, je retourne à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi aussi ; je trouve quelques tuyaux sur mon sujet, mais pas très nombreux. Je fais quelques commissions.

Angers, mercredi 14 décembre 1904

Le matin, je vais à la Bibliothèque municipale espérant y trouver des documents ; je n’en trouve pas du tout ; il faudra que je cherche à Paris. L’après-midi, je vais avec Lucas chez Hervé-Bazin ; il m’apprend qu’il vient de fonder une conférence indépendante de la Jeunesse catholique, la Conférence Freppel, qui a pour objet l’étude des questions religieuses, politiques et sociales ; elle se compose de 15 à 20 étudiants ; je donne immédiatement mon adhésion, car cette conférence est royaliste ; demain, réunion chez Hervé-Bazin pour arrêter un plan de travail. Quelle excellente idée ! Enfin, les royalistes apprendront à se tenir les coudes et à se faire respecter. Afin d’éviter des difficultés avec la Jeunesse catholique et de pouvoir soutenir que cette nouvelle conférence n’est pas exclusivement royaliste, on y a fait entrer Sassier, qui est bonapartiste, et on l’a nommé président ; il servira de façade, et cela ne nous empêchera pas d’étudier les questions politiques, religieuses et sociales dans leur rapport avec la cause de la monarchie légitime.

Angers, jeudi 15 décembre 1904

Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir Lelong que je ne rencontre pas, puis à la Faculté où je lis les journaux, enfin à la séance de la Conférence Freppel chez Hervé-Bazin ; nous sommes onze membres présents ; on arrête un plan de travail.

Angers, vendredi 16 décembre 1904

À 3h ¾, cours de M. Gavouyère ; j’apprends, en feuilletant un nouveau catalogue de thèses, que le sujet que je voulais traiter, « L’assurance contre le chômage », a déjà été traité cette année ; c’est bien fâcheux et je n’ai vraiment pas de chance pour le choix de mes sujets ! Je sais bien que certains sujets ont été traités jusqu’à 10 ou 12 fois, il serait donc possible de reprendre celui-là sous un nouvel aspect, mais c’est moins agréable ; enfin, j’y réfléchirai. Le soir, nous assistons à l’Université au premier cours public du P. de Mayol de Lupé, bénédictin, qui commence une série de cours sur « L’archéologie chrétienne ».

Angers, samedi 17 décembre 1904

L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, et j’assiste au premier cours de M. Courtois sur le contentieux administratif. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.

Angers, dimanche 18 décembre 1904

Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Nous déjeunons à 10h ½ et nous allons tous à la messe du Midi à la cathédrale ; elle est célébrée par les soins de la Croix-Rouge française pour les soldats morts à l’ennemi ; très grande affluence, belle décoration, belle musique et beau discours de notre curé. Monseigneur présidait ; la quête, faite pour la Croix-Rouge, a dû produire beaucoup. Dans l’après-midi, nous allons voir Balmitgère que nous rencontrons ; je vais aussi faire ma visite de digestion aux Frogé que je ne rencontre pas. À 7h, je dîne chez les Hervé-Bazin avec les deux Damas, qui se sont engagés et qui sont actuellement au peloton des dispensés ici. Après le dîner arrivent Mme des Loges, Jacques et Maurice des Loges. Jacques Hervé-Bazin lit une lettre ouverte adressée par le P. Barbier à Normand d’Authon dans laquelle l’ancien aumônier dit tous ses griefs contre le comité de l’U.R.D. et, en particulier, les démarches qui ont amené son départ ; il justifie, en passant, les étudiants royalistes des accusations dont ils ont été l’objet. Quelle tuile pour les ralliés !!! On joue à divers jeux de société ; je pars à 11h10, après le thé.

Semaine du 19 au 25 décembre 1904

Angers, lundi 19 décembre 1904

Le matin, je fais deux commissions pour Maman. L’après-midi, ne sachant que faire, je vais passer une heure environ à la salle de lecture de l’Université. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, très intéressante conférence de Dupré sur la séparation de l’Église et de l’État ; cette conférence est bien dans la note. On s’entretient de la lettre du P. Barbier. Normand d’Authon est là, nous affecte de l’indifférence ; si on lui en parlait, il serait cependant bien embarrassé !

Angers, mardi 20 décembre 1904

L’après-midi, cours de M. Courtois ; le soir, congrégation. Je trouve que Normand d’Authon, comme président de l’Union générale de l’Ouest, doit à la Jeunesse catholique des explications sur les faits qui lui sont reprochés dans la lettre du P. Barbier. Venant de si haut, ces accusations ne sont pas négligeables, est j’estime que nous (comme membres de l’A.C.J.F.) avons le droit de lui demander des explications ; s’il les refuse ou s’il les donne incomplètes, il n’a plus l’autorité morale nécessaire pour rester à la tête de l’U.R.D. Je donne cette idée à plusieurs de mes camarades, et je leur propose de rédiger une demande d’explications à Normand d’Authon que nous ferons signer par le plus grand nombre possible de membres de la Jeunesse catholique ; aucun de ceux à qui j’en parle n’est de cet avis ; je pense que c’est pour éviter de froisser Hervé-Bazin, beau-père de Normand d’Authon ; et cependant, je suis persuadé qu’Hervé-Bazin pense comme moi puisque lui-même m’a lu la lettre du P. Barbier ; mais il est délicat d’aller lui proposer la mesure dont j’ai l’idée. C’est fâcheux car, de cette façon, la lettre du P. Barbier, ou plutôt les accusations qu’elle formule, n’auront pas de sanction.

Angers, mercredi 21décembre 1904

Dans l’après-midi, je vais voir Lucas au sujet de l’affaire Barbier-Normand d’Authon ; je ne puis le décider à me promettre sa signature et cependant, au fond, il reconnaît que j’ai raison. Je fais quelques commissions. Je commence mes lettres de Jour de l’An, car, devant aller à Paris, je n’aurai pas le temps de les faire plus tard.

Angers, jeudi 22 décembre 1904

Dans l’après-midi, Papa a la visite de Normand d’Authon qui va chez chaque professeur de l’Université pour s’expliquer au sujet de la lettre ouverte du P. Barbier ; puisqu’il comprend la nécessité de fournir des explications, il ferait bien de nous en donner à la Jeunesse catholique ! À 5 heures, chez Maurice Perrin, Conférence Freppel : travail de Bidault sur « La déclaration des droits de l’Homme » ; le temps nous manquant, nous ne pouvons discuter que le 1er point mis en lumière par l’orateur, le prétendu principe de la souveraineté du peuple ; cela nous amène à parler de l’origine du pouvoir, sur laquelle nous discutons pendant plus d’une heure ; je soutiens que tout pouvoir vient de Dieu qui en investit tout souverain (prince ou assemblée) qui l’a pris ou le détient par suite d’un fait quelconque : force, volonté du peuple, ou autre chose, tradition par exemple, et qu’on doit obéissance à ce gouvernement comme gouvernement de fait (non comme gouvernement de droit), d’autres disent qu’il faut toujours la ratification du peuple et que la volonté du peuple est le canal dont Dieu se sert toujours pour transmettre son autorité ; je ne le pense pas. Une autre fois, nous discuterons jusqu’à quel point on doit obéir au gouvernement établi ; car, évidemment, la désobéissance est permise, nécessaire même, quand ce gouvernement traître à sa mission gouverne contre la religion et contre tous les principes d’ordre ; surtout si ce gouvernement est un gouvernement de fait qu’une longue possession du pouvoir, jointe à une administration sage et conforme aux intérêts du pays, n’a pas transformé en gouvernement légitime ; c’est le cas de notre république, gouvernement de fait mais non de droit.

Angers, vendredi 23 décembre 1904

Je reçois du P. Barbier une brochure contenant sa conférence du mois de juin sur « Le ralliement » et un appendice sur « La Démocratie » ; tout cela est fort intéressant, et j’écris au P. Barbier pour le remercier ; à noter que le P. Barbier a reçu du général des Jésuites une lettre lui disant que sa conférence est irréprochable sur tous les points. Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère.

Angers, samedi 24 décembre 1904

Le matin, je sors avec Philomène pour acheter l’objet que nous destinons à Papa et à Maman pour le Jour de l’An ; Marie-Thérèse nous a envoyé un mandat afin de nous réunir tous les 3 pour ce cadeau ; nous choisissons deux statuettes en bronze : la Renommée et la Fortune. L’après-midi, je vais faire deux visites : Mme Frogé et Mme Hervé-Bazin, je les rencontre toutes les deux, puis je vais me confesser ; à 5h, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Après plus de 15 jours, la mort de Syveton fait l’objet de toutes sortes de commentaires dans la presse ; les journaux nationalistes et conservateurs de toute nuance ont mené une enquête très serrée qui a eu pour résultat de faire écarter successivement l’idée de l’accident, puis l’idée du suicide que les journaux ministériels eux-mêmes renoncent maintenant à soutenir ; tout le monde maintenant ou à peu près croit à l’assassinat ; on dit que des arrestations sensationnelles sont imminentes ; je ne serais pas étonné que Mme Syveton fût arrêtée ; elle s’est si souvent contredite sur les circonstances de la mort de son mari qu’elle est l’objet de tous les soupçons. Enfin, cette affaire est intéressante !

Angers, dimanche 25 décembre 1904 (Noël)

J’assiste à la messe de minuit, où je fais la sainte communion, à Notre-Dame ; à vêpres, à Saint-Joseph. Après les vêpres, je vais voir M. Buston et M. Jac que je ne rencontre pas, et Maurice Lucas, que je rencontre ; avec Maurice Lucas, je vais chez M. Gavouyère à qui nous lisons la lettre du P. Barbier à Normand d’Authon et que nous mettons au courant, impartialement, des affaires de la Conférence Saint-Louis afin qu’il ne soit pas circonvenu par Normand d’Authon quand ce dernier ira le voir.

Semaine du 26 au 31 décembre 1904

Angers, lundi 26 décembre 1904

Je vais à 9h à la grand’messe à Saint-Joseph ; ensuite, je vais voir à L’Officiel, à l’Université, si l’oncle Xavier est dans les promotions ; hélas non ! Il n’est pas encore nommé colonel ; il doit avoir une fameuse fiche !!! L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais voir les pauvres. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis.

Angers, mardi 27 décembre 1904

Le matin, je vais au Mikado choisir un second écran pour Marie-Thérèse, puis me faire rafraîchir la tête chez Normandin. L’après-midi, je vais causer avec Lucas, et au cours de M. Courtois. Le soir, séance solennelle de Saint-Louis dans la grande salle de l’Université ; discours assez terne de Coutansais, rapport bien fait de Cesbron lu par Bigeard ; discours de M. René Bazin et discours de M. Paul Gerbier, du comité général de l’A.C.J.F., jeune homme de 23 ans ; il prononce un discours remarquable pour son âge ! Au moment où Bigeard est obligé, par les convenances, d’exprimer (combien à contrecœur) les regrets de la Conférence pour le départ du P. Barbier, nous, qui le regrettons vraiment, interrompons le discours par de frénétiques applaudissements ; les autres n’applaudissent pas. Après le punch, je rentre à 10h ¼.

Paris, mercredi 28 décembre 1904

Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je visite Chartres et sa superbe cathédrale entre deux trains et j’arrive à 6h à la gare de Montparnasse ; Xavier m’attendait et me mène à l’hôtel où il a retenu une chambre pour moi ; puis nous sortons un peu. À 8h, nous allons chez Tata Mimi rue Saint-Dominique. Je suis admirablement reçu. Mon hôtel, l’Hôtel français, avenue Bosquet, est convenable.

Paris, jeudi 29 décembre 1904

Le matin, je vais avec Xavier à Poissy, où Xavier a une affaire. L’après-midi, je me promène, puis je retrouve Xavier vers 6h devant l’Opéra. Nous rentrons vers 8h et après dîner, mon cousin Paul de Guardia, que je ne connaissais pas, vient passer la soirée, il reste jusqu’à minuit.

Paris, vendredi 30 décembre 1904

Le matin, je vais au Musée social prendre quelques tuyaux pour le choix de mon sujet de thèse. MM. Martin Saint-Léon et M. de Seilhac, qui me reçoivent dans leur cabinet, sont tous deux des économistes très connus ; ils me donnent, très aimablement, de précieux renseignements ; le second me fait même cadeau de plusieurs brochures intéressantes. Ensuite, je fais une commission pour Margot au Palais Royal. L’après-midi, je sors un moment avec Xavier puis je le quitte pour aller faire deux visites : chez les Fabre que je rencontre (M. Fabre, député, m’annonce la chute prochaine du ministère), et chez les Lazerme, qui sont tous deux, mari et femme, malades, et que je ne vois donc pas. Je retrouve Xavier devant l’Opéra où il m’avait donné rendez-vous, puis nous faisons ensemble des commissions aux Galeries Lafayette. Nous rentrons à 8h ½, et, à 9h ½, nous ressortons avec Margot. Nous allons « à La Boucle » où nous passons agréablement notre soirée au milieu de toutes sortes d’attractions ; je me décide à « boucler » ; on éprouve une impression effrayante en se voyant glisser sur une pente aussi rapide et en tournant dans « la boucle » la tête en bas et les pieds en l’air. Ensuite, à 1 heure, nous allons souper au Café Mazarin ; à 2h moins le quart, nous allons passer trois quarts d’heure à Olympia où Margot se décidé à venir parce qu’elle est avec Xavier et avec moi, mais où elle se garderait bien d’aller seule. Je rentre à l’hôtel à 3h ¼, j’écris ces lignes et je me couche.

« La Boucle » attraction à Paris – Carte postale de mars 1904 (site ebay.com)

Paris, samedi 31 décembre 1904

Je me couche à 3h ¾ du matin ; je dors jusqu’à 9h ; je me lève à 9h20 ; le matin, je vais chez Xavier et je l’accompagne jusqu’à la rue Méhul où il déjeune chez un de ses amis ; je rentre déjeuner rue Saint-Dominique. À 2h ½, je suis de nouveau rue Méhul où, au bout d’un moment, nous partons, Xavier et Moi, à la recherche de Piccot ; nous le rencontrons vite et nous l’amenons au Café des Princes où, en deux heures, nous lui faisons absorber huit grands bocks de ½ litre, 1 kirsch et 1 madère ; et avec cela, il fume au moins quinze cigarettes. Cela l’excite tellement qu’il ne sait plus ce qu’il fait : il chante l’hymne allemand en levant en l’air son verre, il va parler à deux catins, leur demande si elles sont allées à la messe etc., leur pince les cuisses, tient des propos insensés ; tout le café se tord !!! Un moment, il monte se vider aux cabinets ; quand il redescend, il empeste. Il nous donne la comédie pendant deux heures, et tout cela au milieu de la musique de l’orchestre ! Ensuite, à 7h, je vais au Louvre acheter un harmonica pour la petite Mimi Civelli ; je n’en trouve pas au Louvre, je l’achète dans un bazar du Faubourg Saint-Honoré. Le soir, à 11h ½, Xavier m’accompagne à l’hôtel et veut m’amener souper dans un restaurant de nuit quelconque, je ne veux pas et je rentre à l’hôtel, le laissant aller de son côté. J’écris ces lignes au moment où l’année 1904 s’achève pour faire place à 1905. C’est avec une bien grande tristesse que je vois s’achever cette année sans que se soient réalisées les espérances qu’elle avait fait naître ; jusqu’à ce soir, je n’ai pas entièrement désespéré, mais à l’heure où j’écris, il est minuit vingt ; nous sommes donc bien en 1905 et aucun tumulte, aucun bruit insolite ne me révèle le changement que nous avons espéré toute l’année. Serait-ce que le curé d’Ars s’est trompé ? Non, sans doute ses paroles auront été rapportées inexactement. Je suis, je l’avoue, un peu découragé. Quand viendra-t-il enfin ce 31 décembre au soir duquel je pourrai écrire dans mon journal : « Bénie soit cette année qui a vu le salut de la France » ? Ah, j’ai beau interroger l’avenir, je ne vois que de sombres pronostics ! Mon Dieu, mon Dieu, sauvez la France, sauvez-nous !


[1] Il s’agit peut-être d’Arthur Frogé (Saint-Brieuc, 3 octobre 1846-Angers, 19 juillet 1919), fils de Louis Frogé et de Marie Le Roux, lieutenant de vaisseau qui se retira à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Mériadec du Plessis-Quinquis (Nantes, 4 octobre 1880-Saint-Philibert-de-Grand-Lieu, Loire-Atlantique, 13 avril 1969), fils de Bonabes du Plessis-Quinquis et d’Alix de Cornulier-Lucinière, issu d’une famille de la noblesse bretonne, fut responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest. Il fut ensuite administrateur de la Compagnie agricole de Guinée (Bananeraies de Foulaya) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] Maurice Gaudin de Saint-Rémy (Caen, 14 juin 1851-juin 1936), colonel, célèbre pour avoir refusé en 1902 d’exécuter l’ordre d’expulsion des religieuses de Loudéac, traduit devant le Conseil de guerre puis retirée de l’Armée, maire de Chavoy de 1906 à 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Voir supra note du 19 juin 1901.

[5] Charles Antoine « Tony » de Charrette de La Contrie (Passy, 3 mars 1880-Nice, 21 octobre 1947), baron de La Contrie puis marquis de Charette, fils d’Athanase de Charrette de la Contrie (1832-1911), zouave pontifical, commandant de la Légion des Volontaires de l’Ouest puis général de brigade en 1871, issu d’une célèbre famille de militaires au service de la cause légitimiste (lui-même fils d’une fille naturelle de Charles X), et d’Antoinette Wayne van Leer Polk (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Il peut s’agir de Joseph Cheguillaume (Nantes, 12 octobre 1870-Le Retail, Soullans, Vendée, 14 novembre 1948), fils de l’ancien député de la Loire-Inférieure Joseph Cheguillaume (1825-1897) et de Pauline Méry. Docteur en droit, avocat, il faut maire de Soullans. Mariée en premières noces à Jeanne Polo et en secondes noces à Marguerite Marion de Procé, il eut cinq enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Denys Cochin (Paris, 1er septembre 1851, 24 mars 1922), baron, fils d’Augustin Cochin, maire d’arrondissement et figure du catholicisme libéral. Il fut lui-même un chimiste éminent, conseiller municipal puis député de Paris de 1893 à 1919, représentant le parti catholique à la Chambre et défenseur des libertés scolaires et des congrégations religieuses. Il sera, à l’époque de l’« Union sacrée », ministre dans le cabinet Briant en 1915-1917 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Nicolas Delsor (Strasbourg, 5 octobre 1947-20 décembre 1927), prêtre, professeur au Grand séminaire de Strasbourg, lanceur d’une nouvelle série de la Revue catholique d’Alsace, membre du mouvement protestataire qui milite contre la domination allemande, puis dirigeant du Parti catholique alsacien. Élu au Landtag d’Alsace-Lorraine, il entre en 1898 au Reichstag, où il est député protestataire. Il est sénateur du Bas-Rhin de 1920 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Il s’agit de l’abbé Joseph Bonafont (1854-1935), dont il sera davantage question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Pierre Le Bault de La Morinière (Angers, 21 février 1884-29 décembre 1939), fils de Georges Le Bault de La Morinière et de Mathilde Bourbon, neveu de Stanislas Le Bault de La Morinière (voir supra au 11 juin 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Henry de La Croix de Castries (Paris, 29 décembre 1850-10 mai 1927), fils de Gaspard de La Croix de Castries et de Marie Léontine de Saint-Georges de Vérac, saint-cyrien, militaire en Algérie, chargé d’effectuer des relevés topographiques et de cartographier, officier des Affaires Indigènes en Oranie (1878-1882), il sera fondateur de l’Institut historique du Maroc ; conseiller général du Maine-et-Loire pour le canton de Louroux-Béconnais. Il épousa en 1880 Isabelle Juchault de La Moricière, fille de Louis Juchault de La Moricière, ministre de la Guerre en 1848 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Henry Jagot (1854-1933), typographe, journaliste, rédacteur de différents journaux, dont Le Patriote de l’Ouest à Angers de 1901 à 1904, avant de passer à Lille puis à Paris (rédacteur au Petit Parisien de 1906 à sa mort). Il a également publié des ouvrages et des pièces de théâtre. Voir https://panckoucke.org/biographie/jagot-henry/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Jean du Réau de La Gaignonnière (château de Cirières, Deux-Sèvres, 12 mars 1885-mort pour la France à Vert-la-Gravelle, Marne, le 6 septembre 1914), fils de Maurice du Réau de La Gaignonnière et de Marie-Thérèse de La Rochebrochard, sergent au 135e régiment d’infanterie. Il était le neveu de Raoul du Réau de La Gaignonnière, conférencier, voire supra note du 22 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Voir aussi supra au 21 juin 1903. Il doit d’agir de François de Villoutreys de Brignac (Angers, 24 janvier 1873-4 octobre 1956), fils d’Henri de Villoutreys de Brignac et de Valentine Pissonnet de Bellefonds, qui épousera en 1905 Marie-Louise de Renouard de Sainte-Croix, membre du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Voir supra note du 7 juin 1901.

[16] Auguste Mas (Prades, 28 mai 1854-Marquixanes, 27 août 1908), fils d’Auguste Mas et de Denise Colomer. Bien qu’issu d’une famille du Conflent où il revint mourir, il fut professeur de rhétorique dans divers lycées de province avant de se fixer à Montpellier où il épousa la fille du chimiste Chancel, ancien recteur de l’Université. Conseiller général de Béziers, président du Conseil municipal de Montpellier, adjoint au maire, élu en 1902 député de Montpellier, membre du groupe radical-socialiste à la Chambre. Il ne fut pas réélu en 1906. Voir le dictionnaire des parlementaires. La mention au député Mas et à une parenté avec les Estève est curieuse : elle n’est pas totalement inexacte dans la mesure où, comme les Estève, Mas descend lointainement de la famille Viader, d’Ille-sur-Tet, par sa grand-mère maternelle, née de Lacour, d’une famille également fixée à Ille. C’est cette parentèle à Ille qui a sans doute inspiré les personnes évoquant une parenté avec les Estève, certes lointaine mais bien existante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] François d’Aboville (Rennes, 31 janvier 1883-Le Chesnay, Yvelines, 27 avril 1952), fils d’Henri d’Aboville et de Jeanne de Gouvello, saint-cyrien, qui sera chef de bataillon d’infanterie. Il épousera en 1913 Anne-Marie Didelot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Joseph Zamanski (Parthenay, Deux-Sèvres, 18 mai 1874-Paris, 22 mars 1962), petit-fils d’un militaire lituanien installé en France. D’abord avocat, il s’engage au sein de l’Association catholique de la jeunesse française, président de la Conférence Olivaint, il présente dès 1903 au congrès de l’Association catholique de la jeunesse française un rapport sur le contrat collectif de travail. Dirigeant d’une biscuiterie de luxe puis administrateur de mines, il présida dès 1924 les Unions fédérales professionnelles des catholiques. Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Albert Le Nordez (Montebourg, Manche, 19 avril 1844-29 janvier 1922), évêque de Dijon de 1898 à 1904, conférencier et publiciste. Il afficha comme évêque ses opinions républicaines, soulevant l’hostilité d’une partie du clergé de son diocèse. En 1904, à la suite de l’affaire évoquée ici, le pape Pie X le convoqua au Vatican pour qu’il s’explique sur sa conduite. Il démissionna ensuite. L’affaire fut exploitée par les Républicains pour rompre les relations diplomatiques avec le Saint Siège et hâter la séparation de l’Église et de l’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Il s’agit du futur général Joseph Joffre (1852-1931), également originaire du Roussillon, dont il sera à nouveau question par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Il s’agit de Louis Arnaud dit « Le Meunier vendéen », aussi connu pour avoir fondé la troupe de théâtre La Genetouze (https://www.lagenetouze.fr/votre-commune-au-quotidien/loisirs-et-vie-associative/annuaire-des-associations/joomlannuaire/fiche/51:les-comediens-de-la-genetouze/5:annuaire-des-associations?jscheck=1) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Voir supra au 21 décembre 1901.

[23] Voir supra au 28 février 1904.

[24] Voir supra note du 1er juillet 1901 et au 18 octobre 1901. Le Milleret cité ici à quelques reprises doit être Jacques Milleret, né le 4 décembre 1885 à La Fère (Aisne), fils de René Louis Constant Milleret (1852-1929), colonel d’artillerie, et de Julie Adrienne Larrieu, cette dernière fille de Julie de Prigny de Quérieux, cousine germaine de Marthe Durand de Linois (1830-1920), elle-même veuve de Jules d’Apat, cousin éloigné des Estève de Bosch par les Sicart (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Il doit s’agir de Michel Lelong (Pionsat, Puy-de-Dôme, 9 janvier 1843-Montgeron, Essonne, 28 avril 1929), polytechnicien, officier d’artillerie, général de division (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Voir infra note du 28 juin 1904.

[27] Voir supra note du 19 décembre 1902.

[28] James Jaume (1812-1889) et Rosalie de Descallar (1831-1904), mariés à Perpignan en 1854, avaient eu deux filles : Mathilde (1853-1942) et Valérie Jaume (1856-1945). La première épousa en premières noces en 1872 François de Romeu, puis, une fois veuve, en 1889, le général Pierre Alphonse Henri Courbebaisse (1850-1935) ; la seconde épousa en premières noces à Perpignan en 1876 Maurice Roland, et, une fois veuve, Jean Rivals. Mme d’Estève de Bosch née Lazerme descendait des Descallar par sa mère, Antoinette de Pontich, dont les arrière-grands-parents étaient François de Pontich et Marie Descallar Pera, mariés à Ille en 1739. Les Descallar, ancienne famille noble originaire de Puigcerdà, avait en effet une branche à Ille qui était liée aux Estève de Bosch, le journal citant assez souvent leur nom (voir supra au 5 décembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Voir supra note du 30 mars 1904. Albert de Romeu (1875-mort pour la France en 1915), ingénieur de l’École Centrale et professeur de minéralogie, était le fils du premier mariage de Mathilde Jaume avec François de Romeu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[30] Voir supra note du 1er juillet 1901.

[31] Charles-Émile Freppel (Obernai, Bas-Rhin, 1er juin 1827-Angers, 23 décembre 1891), évêque d’Angers de 1870 à sa mort, fondateur de l’Université catholique de l’Ouest, défenseur du catholicisme social et inspirateur de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII. De 1880 à 1891, il fut député du Finistère et combattit l’instruction laïque et étatique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir supra note du 30 mars 1904.

[33] Voir supra note du 20 décembre 1902.

[34] Léopold Émile Arton (Strasbourg, 16 août 1849-Paris, 17 juillet 1905), homme d’affaires célèbre pour ses scandales financiers et ses escroqueries, impliqué dans le scandale de Panama, qui fut en cavale puis jugé et emprisonné. La plupart des parlementaires qu’on accusait d’avoir été corrompus avec sa participation furent acquittés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[35] Xavier de Planet (Toulouse, 23 juin 1853-13 mai 1904), fils de Casimir de Planet et de Marie-Thérèse de Planet, était issu d’une famille noble toulousaine, descendant d’un capitoul. Conseiller général de la Haute-Garonne et maire de Mervilla, il avait épousé le 1er septembre 1879 à Toulouse Christine Touzé. Il avait certainement connu Henri d’Estève de Bosch lors du passage de ce dernier comme professeur à la Faculté libre de Toulouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[36] Jules de Lamer (Perpignan, 21 juin 1828-16 avril 1906), fils d’Amédée de Lamer, ancien colonel de la Garde Nationale en 1848, et de Julie Calmètes, avait épousé Léonie Massot en 1856. Il était par son père le petit-fils de Jeanne Lazerme, sœur aînée de Joseph Lazerme, député des Pyrénées-Orientales et grand-père de Mme Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[37] Voir supra note du 14 juin 1903.

[38] Voir supra au 28 février 1904.

[39] Voir infra au 22 août 1904.

[40] Voir supra note du 7 février 1904.

[41] Edgard Combes est en effet accusé d’avoir voulu extorquer, par l’entremise de tierces personnes, de fortes sommes d’argent aux Chartreux en échange de l’autorisation de cette congrégation par les autorités. Cette accusation de chantage n’a pas été prouvée (d’après Wikipédia) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[42] Lucie Bartre, née Saly (Ille, 1881-1977), écrivaine et dramaturge roussillonnaise, auteur de 7 volumes de comédies et de saynètes d’inspiration populaire. Il en sera question à plusieurs reprises dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[43] Il s’agit très certainement de Rose Sire, ou Sire de Vilar, fille d’Étienne Sire (1844-1910) et de Berthe Marie Lucie de Vilar, mariés le 8 juin 1872 à Corbère. Le mariage dont il s’agit ici ne se réalisera pas et Rose Sire mourra jeune ou célibataire à une date inconnue. René de Chefdebien épousera en 1906 Louise Bas de Cesso. Les Sire sont une famille originaire de Montalba-le-Château près d’Ille. La branche dont il s’agit ici est dite de « Sire-Poubill » pour la différencier d’autres. Riches propriétaires terriens, les Sire possédaient l’ancienne métairie Sabater où mourut Étienne Sire en 1910. Mlle de Vilar était issue d’une ancienne famille de la noblesse de Roussillon, propriétaire du château de Corbère. Il sera souvent question de cette famille dans le journal par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[44] Il s’agit d’Edgard Combes (1864-1907), fils aîné d’Émile Combes, qui fut lui-même préfet, secrétaire général du Ministère de l’Intérieur et conseiller d’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[45] Fabien Cesbron (Saint-Lambert-du-Lattay, Maine-et-Loire, 13 janvier 1862-Saint-Sébastien-sur-Loire, 26 avril 1931), avocat à Angers, conseiller municipal de Varrains, élu en 1902 dans la circonscription de Baugé (voir supra au 27 avril 1902) dans le groupe de droite. Sénateur du Maine-et-Loire en 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[46] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[47] Voir supra note du 26 mars 1901.

[48] Voir supra note du 12 novembre 1901.

[49] Pierre Geay (Saint-Symphorien-sur-Coise, Rhône, 15 mars 1845-Hyères, 14 novembre 1919), évêque de Laval de 1896 à 1904. Républicain, il avait tenté d’amenuiser le pouvoir des congrégations dans son diocèse et avait été victime d’une campagne de presse. En 1904, le pape demanda sa démission mais le gouvernement Combes lui interdit de quitter la France. Il finit par présenter tout de même sa démission fin août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[50] Voir supra note du 11 octobre 1902. La parenté exacte de M. de Llamby et des Bosch n’est pas connue. Les seuls ancêtres communs que nous ayons pu trouver sont les Pellisser de Perpignan et Saint-Feliu-d’Amont, ancêtre respectivement des Terrats (grand-mère paternelle de M. de Llamby) et des Sabater (Antoine de Bosch, père de Sophie de Bosch, devenue Mme Estève, étant fils d’une Sabater), une parenté remontant à la fin du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[51] Le général Michel Lelong (1843-1929) – voir supra note du 20 mars 1904 – avait certes un fils cadet nommé Pierre Lelong, mais ce dernier est né en 1891, il avait donc 13 ans en 1904 et ne peut donc pas être étudiant en droit. Il semble s’agir en réalité plutôt de l’un de ses frères aînés Paul (1877-1962), Joseph (1879-1950) ou Georges (1885-1973) Lelong (Base généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[52] Francis Charles Bostock (1866–1912) était un entrepreneur et un dresseur d’animaux anglais, qui parcourut l’Europe et l’Amérique avec sa ménagerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[53] Orpy Massot (voir supra le résumé de la vie d’Antoine d’Estève de Bosch jusqu’en 1901 au tout début du journal) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[54] Gaston Le Rouge de Guerdavid (manoir de Keraël, Botsorhel, Finistère, 10 novembre 1881-Carantec, Finistère, 3 juillet 1962), avocat, fils de Gaston Le Rouge de Guerdavid et de Marguerite de Robien. Il épousa en premières noces en 1904 Germaine Cogels et en secondes noces en 1913 Louise Taulaigo (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[55] Il s’agit certainement de Christian Marie Henry Joseph Just Charles Ignace des Lyons (Rocheservière, Vendée, 31 juillet 1879-12 décembre 1938), docteur en droit, propriétaire à Belleroche, fils de Joseph Marie François Just des Lyons et de Marie Joséphine Julie Aimée Billette de Villeroche. Il épousa le 3 juin 1920 à Abbeville Henriette Renée Bourguignat de Chabaleyret (Généalogie de Vanessa Barteau, http://gw.geneanet.org/vbarteau) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[56] Frédéric Le Play (1806-1882), sociologue, homme politique, conseiller d’État et réformateur social français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[57] Georges Lebret (Étampes, 7 novembre 1853-Paris, 16 janvier 1927), député de 1893 à 1902 et ministre de la Justice et des Cultes en 1898-1899 dans les gouvernements Dupuy IV et V (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[58] Voir note au sujet de la famille Lucas dans la partie introductive de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché). Marie Parès, née le 12 janvier 1862 à La Roche-sur-Yon, avait épousé le 7 mai 1883 à Fontenay-le-Comte (Vendée) Auguste Pichard de La Caillère. Elle était la fille d’Albert Parès (1826-1865), juge d’instruction et de Marie Apollonie Rivasseau. Albert Parès était issu du mariage de Théodore Parès, ancien député orléaniste des Pyrénées-Orientales, et d’Antoinette Lazerme (1798-1836), elle-même sœur de Joseph Lazerme, député également, grand-père paternel de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Mme Pichard de La Caillère était donc la cousine issue de germains de cette dernière. Elle eut notamment deux filles : Antoinette et Thérèse. La première qui est citée ici, est née le 3 août 1884 à Fontenay-le-Comte et morte en cette ville le 4 décembre 1965. Elle avait épousé le 2 juillet 1907 dans sa ville natale Marie Joseph Louis Blanpain Le Bœuf de Saint-Mars (Généalogie d’Antoine Blanpain, http://gw.geneanet.org/boislinière) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[59] Raymond de Fontaines (Foussais-Payré, Vendée, 30 mai 1859-Bourneau, Vendée,14 novembre 1949), officier de cavalerie, député de Vendée de 1902 à 1910 dans le groupe Action libérale, puis de 1914 à 1923. Son fils Raymond de Fontaines (1889-mort pour la France en 1916) était alors âgé de 15 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[60] Marc, marquis de Pindray d’Ambelle (1836-1924) avait épousé en 1860 à Paris Valentine d’Assailly (1839-1919), fille de Charles d’Assailly et d’Octavie de Lasteyrie du Saillant, et à ce titre arrière-petite-fille de La Fayette. Ce couple eut sept enfants, parmi lesquels Arthur de Pindray d’Ambelle (1873-1959) cité ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[61] Voir supra note du 15 août 1903.

[62] Voir supra ces photographies illustrant le journal du 31 juillet 1904.

[63] Carlos de Lazerme (Perpignan, 26 janvier 1873-Elne, 26 août 1936), homme de lettres et poète, fils de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920). Voir aussi la note du 10 avril 1901. Jacques de Lazerme (Perpignan, 20 octobre 1887-20 mai 1959), son frère cadet également mentionné ici, resta célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[64] Espérance Trullès – parfois improprement orthographié Truillès – (Thuir, 1883-Cauterets, 18 août 1904), fille de Ferdinand Trullès, notaire à Ille, et de Marie Madeleine Batlle, était la fille unique de ce couple. À la suite de la perte de cette enfant, qui aurait voulu être carmélite, cette famille se lança dans plusieurs œuvres pieuses qui seront évoquées dans ce journal, notamment le Carmel de Vinça. Sa grand-mère maternelle, Angélique Maria ou Marie, morte en 1914, épouse de Paul Batlle, pharmacien à Ille, se distingua aussi par des legs de bienfaisance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[65] Thérèse Trullès, sœur du notaire Ferdinand Trullès, avait épousé à Ille le 3 juillet 1877 Jean Baptiste de Balanda (1828-1917), fils cadet de Jean-Baptiste de Balanda et de Thérèse de Bonnefoy, beau-frère d’une autre Mme de Balanda citée plus haut (voir supra note du 28 septembre 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[66] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[67] Voir supra note du 28 juin 1904.

[68] Joseph Delcros (Céret, 13 février 1874-Moncaut, Lot-et-Garonne, 29 octobre 1939), fils aîné de Gaston Delcros (1841-1905), avocat à Céret, et de Marie de Ferran de Ribas (1849-1904), issue de la noblesse barcelonaise. Il prit postérieurement, ainsi que ses frères et sœurs, le nom de « Delcros de Ferran » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[69] Antoine Delmas et son frère Joseph Delmas – semble-t-il absent le jour du mariage – marié en 1903 à Prades avec Jane Circan étaient les fils de Félix Delmas, juge d’instruction à Céret, et de Pauline Latouche. Félix Delmas (ou Delmas de Ribas) était le fils de Jean Delmas et de Victoire de Ribas, tous deux originaires de Céret et proches parents des Delcros. Les « deux jeunes gens Roca » dont il s’agit ici sont certainement des fils de la famille Roca ou Roca d’Huytéza établie à Ille et citée ici à plusieurs reprises, à laquelle Mme Delmas née Circan appartenait par sa grand-mère paternelle née Roca – voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[70] Berthe de Guardia (Perpignan, 9 mai 1857-Perpignan, 21 mai 1943) épousa le 19 mars 1879 à Perpignan Charles Gout de Bize (Alénya, château de Boaçà, 26 mai 1850-1914), propriétaire du château et de domaine de Boaçà à Alénya (aujourd’hui détruit) que sa famille avait acquis à la famille Asprer de Boaçà en 1834. Comme l’indique ici l’auteur, Mme Gout de Bize était cousine avec Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, puisque sa mère née Louise de Règnes (1839-1917), fille de Pauline d’Argiot de La Ferrière, était petite-fille de Suzanne Lazerme, l’une des sœurs de son grand-père le député Joseph Lazerme. Il sera souvent question de la famille Gout de Bize dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[71] Voir supra note du 10 avril 1902.

[72] Voir supra note du 5 novembre 1901.

[73] Dieudonné Sabaté, né en 1848 à Céret, notaire dans cette ville. Il avait épousé en 1873 à Vinça Marie Verges, originaire de cette ville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[74] Fernand de Rovira (Perpignan, 19 juin 1870-29 août 1951), fils d’Henri de Rovira (1830-1899) et de Gabrielle Delon de Marouls (1829-1910) avait épousé à Perpignan le 5 octobre 1898 Marie-Pauline Colavier d’Albici (1873-1968), dont la grand-mère paternelle, Marie-Grâce Boluix, était fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur du député Joseph Lazerme, propre grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Fernand de Rovira était donc le cousin issu de germains par alliance de cette dernière. Il possédait l’important domaine des Capeillans sur la commune de Saint-Cyprien, qui sera très souvent cité au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[75] Née de Ribas. Voir supra note du 22 août 1904.

[76] Voir supra différentes notes du 23 août 1904.

[77] Voir supra note du 10 avril 1902.

[78] Il s’agit d’une famille homonyme avec les Sabaté de Céret cités non loin ci-dessus. Ceux d’Ille ont été présentés supra à la note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[79] Paul de Maynard (né le 17 août 1873), chef d’escadron de cavalerie, était le fils d’Henri de Maynard (1838-1919) et de Marie de Vilar (1845-1874). Cette dernière était la cousine issue de germains d’Henri de Rovira, père de Fernand de Rovira ; les deux étaient respectivement petits-fils de Louise et de Madeleine de Guanter (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[80] Il s’agit bien ici de Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales), appelé improprement « le Vernet » par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[81] Il s’agit d’Isabelle, Joseph et Pierre Cornet, très souvent cités ici, proches cousins des Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[82] Les Rovira avaient participé au financement des nouvelles cloches de l’abbaye de Saint-Martin-du-Canigou (d’après les souvenirs d’André Bécat). Ces cloches ont été fondues en 1904 par la fonderie Farnier-Bulteaux dans la Meuse. On a un aperçu de leur sonnerie dans la vidéo suivante : https://www.youtube.com/watch?v=luW42ARsMyA (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[83] Voir supra note du 9 septembre 1901.

[84] Thérèse de Crozals, née le 24 juillet 1886 à Béziers, avait épousé le 24 novembre 1905 dans cette ville le banquier Fernand Dumas (Paris, 10 mai 1877-1927), lui-même arrière-petit-fils du célèbre homme politique et homme de lettres François Jaubert de Passa. Ce couple d’amateurs d’art reçut de nombreux créateurs dans sa maison de Finestret (ancienne maison Morer, famille dont descendait l’épouse de Jaubert de Passa). Dumas fut un mécène du fauvisme et du pointillisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[85] Saint-Michel-de-Llotes, Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[86] Voir supra note du 19 août 1901. Henri de Dax d’Axat (né au château d’Axat, Ariège, le 6 avril 1889) fils d’Ernest de Dax d’Axat et de Marie-Antoinette de Fréjacques de Bar. Il sera avocat et professeur au Collège des Oratoriens de Pontoise (Base de données généalogique Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché)

[87] Pierre Cornet se suicidera le 8 mars 1907, à l’âge de 30 ans (voir infra au 8 mars 1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[88] Maurice d’Estève de Bosch, cousin germain de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[89] Voir supra note du 23 septembre 1904 et infra au 8 mars 1907.

[90] Gabriel de Llobet, futur archevêque d’Avignon, dont il sera abondamment question au fil du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[91] Voir supra note du 2 septembre 1904.

[92] Henri Talairach (né à Trouillas le 29 novembre 1865), avocat, fils de Joseph Talairach et de Marie Delcros, avait épousé le 27 septembre 1890 à Perpignan Marie-Thérèse Boluix (Perpignan, 6 mai 1872-19 juin 1944), fille de Jules Boluix et de Berthe de Lacroix. Elle était l’arrière-petite-fille du couple François-Xavier Boluix/Marie-Grâce Lazerme dont il a souvent été parlé plus haut, voir notamment notes des 5 novembre 1901 et 6 octobre 1904.

[93] Voir infra aux 19 et 27 octobre 1904 pour les visites ultérieures à Boaçà.

[94] Joseph de Lazerme (1846-1922), cité à de nombreuses reprises ici. Sa sœur Espérance de Lazerme (1854-1935) avait épousé en 1876 Gaston de Campredon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[95] Auguste Lazerme (1825-1895), grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[96] Act. Parc Ducup dans la banlieue de Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[97] Il doit s’agir de Joseph d’Arexy (1885-1938), fils aîné de Raymond d’Arexy (1856-1912) et de Thérèse Bertran de Balanda (1856-1943), cette dernière sœur de Jean (1853-1934) et Henri (1854-1936) Bertran de Balanda, tous deux officiers de cavalerie s’étant consacrés à la gestion de leurs terres (Note de l’éditeur, S. Chevauché). La parenté de cette famille avec les Estève de Bosch est très lointaine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[98] Voir supra au 23 août 1904.

[99] La parenté avec les Lazerme a été détaillée plus haut (23 août 1904). En ce qui concerne les Estève, cette parenté cette faisait par le père de Berthe Gout de Bize née de Guardia. Ce dernier, Auguste de Guardia (1833-1891), était le fils de Rose Calmètes, cette dernière petite-fille, par sa mère née Rose Vallès, de Thérèse Estève, propre sœur de François-Xavier Estève Simon, père du colonel Estève, grand-père de l’auteur du présent journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[100] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[101] Louise Caroline Alengry (née le 4 juin 1847 à Narbonne), mariée le 2 février 1870 à Perpignan avec Jean de la Croix Passama (1841-1906), officer de marine, président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Ils eurent deux fils : Henri (1881-1975) et Jacques (1883-1965) Passama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[102] Carlos de Lazerme, sa mère Marie-Hélène de Lazerme née Pougeard du Limbert, sa sœur Marthe de Lazerme et son frère Jacques de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[103] Il s’agit de Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), mariée en 1851 à Raymond de Çagarriga, mère d’Henri (1855-1939) et Albert (1861-1911) de Çagarriga. Cette famille résidait notamment dans une demeure construite par l’architecte Viggo Dorph Petersen, située à Saint-Génis-des-Fontaines (Pyrénées-Orientales), aujourd’hui Lycée Agricole, d’où la désignation de cette branche cadette comme « Çagarriga de Saint-Génis ». Raymond de Çagarriga était le frère cadet de Gaspard de Çagarriga, dont la descendance, fixée à Millas, est citée ci-dessus comme « les Çagarriga de Millas », et dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[104] Voir supra note du 4 novembre 1904. Raymond de Çagarriga (1845-1927) fils de Gaspard de Çagarriga et de Perpétue de Llucià (cette dernière sœur de Louise de Llucià, mariée à Jean-Baptiste de Rovira, propre grand-mère de Fernand de Rovira), ingénieur des constructions navales, avait épousé en 1881 une Bretonne, Jeanne de Ploeüc, d’où trois filles, Madeleine (née en 1882), Marthe (née en 1883) et Jeanne (née en 1889) de Çagarriga. Il avait une sœur Marie de Çagarriga (1850-1920), mariée en 1872 au comte Augustin de Gironde, sans descendance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[105] Voir supra note du 4 novembre 1904.

[106] Raoul Moullart de Vilmarest (Ecuires, Pas-de-Calais, 23 août 1843-Argelès-sur-Mer, 2 janvier 1927) marié le 11 juillet 1871 à Saint-Omer (Pas-de-Calais) avec Laure Renard de Saint-Malo (Paris, 12 février 1848-Argelès-sur-Mer, 15 septembre 1919). Les Renard de Saint-Malo sont une ancienne famille du Roussillon. Le père de Mme de Vilmarest, Philippe Renard de Saint-Malo (1813-1883), avait été député du Pas-de-Calais à la suite de son mariage avec une demoiselle Moullart de Torcy. Son grand-père, Jean-Baptiste Renard de Saint-Malo (1780-1854), est l’auteur d’ouvrages historiques sur le Roussillon. Cette famille possédait, entre autres, une villa appelée « Saint-Malo » à Argelès-sur-Mer, dont il est sans doute question ici. Raoul et Laure de Vilmarest eurent trois enfants : Marguerite, née en 1873, Jacques, né en 1887, et Germaine, née en 1884 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[107] Il n’est pas clairement dit s’il s’agit de Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), veuve de Raymond de Çagarriga et mère d’Henri (capitaine d’infanterie) et Albert, résidant à Saint-Génis-des-Fontaines, dont il s’agit d’ici, ou de l’épouse d’Henri, née Marie Azémar (1865-1917) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).