Janvier 1904
Semaine du 1er au 3 janvier 1904
Angers, vendredi 1er janvier 1904
Je vais faire la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À midi, les Magué viennent déjeuner avec nous ; nous nous faisons de mutuels cadeaux. Une lettre de Papa nous annonce que son arrivée n’aura lieu que lundi soir. Je passe quatre heures de mon après-midi à faire des visites et à porter des cartes ; j’en fais tant qu’à la fin les pieds me font mal.
Angers, samedi 2 janvier 1904
Quand je me lève, j’éprouve une douleur, qui me gêne pour marcher, dans le tendon du pied gauche ; vers 10h, elle est un peu calmée et je vais chez J. Hervé-Bazin à qui j’ai un renseignement à demander. L’après-midi, je fais quelques nouvelles visites. Ma douleur au pied gauche me reprend. Nénette dîne avec nous. L’oncle Paul me prête un intéressant bouquin intitulé Petite garnison, écrit par le lieutenant Bilse, de l’armée allemande ; c’est un pamphlet accablant contre les mœurs des officiers allemands ; l’auteur a été condamné par le Conseil de guerre de Metz à 6 mois de prison et à l’exclusion de l’armée, et le livre interdit en Allemagne ; mais il a été traduit et se voit à toutes les vitrines en France, et ailleurs ; ce qu’il y a de piquant, c’est que le lieutenant Bilse a été poursuivi par des officiers qui se sont reconnus dans les personnages du roman, et, au cours du procès, la plupart des faits reprochés ont été reconnus dans les dépositions des officiers ; or, ils sont très graves : mauvais traitements à l’égard des soldats, intrigues amoureuses avec les femmes de leurs camarades, détournements de fonds et surtout dettes criantes des jeunes officiers. Je ne m’étonne pas de l’émotion des milieux militaires et de la colère de l’empereur, car c’est un rude coup porté par un de ses enfants au corps sacro-saint des officiers allemands.
Angers, dimanche 3 janvier 1904
Ma douleur au pied gauche a augmenté ; le docteur Sourice, que nous faisons appeler, diagnostique un petit rhumatisme, et m’ordonne certains médicaments homéopathiques et surtout le repos ; aussi, je ne sors que pour aller à la grand’messe à Notre-Dame, et déjeuner chez les Magué ; toute l’après-midi, je lis et j’écris. J’ai la visite de M. Frogé[1], président des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui vient me demander de m’occuper dans la paroisse Saint-Serge de l’Œuvre des Bons Journaux, qui vient de se fonder ; c’est une œuvre de dames, mais il y aura dans chaque paroisse un représentant masculin ; j’accepte volontiers, car c’est une excellente œuvre ; une réunion préparatoire aura lieu sans doute après-demain chez Madame René Bazin, qui est présidente de l’Œuvre.
Semaine du 4 au 10 janvier 1904
Angers, lundi 4 janvier 1904
À cause de mon pied, je ne me lève que vers 10h ; j’avance dans la lecture de Petite garnison, et plus je vais, plus je suis édifié sur la moralité des officiers d’outre-Rhin ! L’après-midi, je ne sors que pour aller à la salle des Quinconces remplir mon rôle de commissaire à l’arbre de Noël, et pour aller prendre ma leçon de chant. Papa arrive de Biarritz à 8h ½ du soir.
Angers, mardi 5 janvier 1904
Je me lève tard encore aujourd’hui, mais mon pied est presque guéri. L’après-midi, je fais quelques visites, puis je vais à la réunion de l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Frogé ; on y prend d’importantes décisions. Le soir, je reçois un mot de Jacques des Loges me disant que, par suite d’un surcroît d’occupations à la Société générale, il ne peut pas tenir la promesse qu’il m’avait faite de jouer un rôle dans notre saynète ; c’est d’autant plus contrariant que cette mauvaise nouvelle m’arrive au moment même où va avoir lieu notre première répétition ; elle a lieu quand même, mais il n’y a que deux acteurs au lieu de trois : Marie-Thérèse et René de La Villebiot ; elle est dirigée Par Mme Dorlin, ancienne maîtresse de diction de Marie-Thérèse ; dès demain matin, je vais me mettre à chercher le 3ème acteur.
Nantes, jeudi 6 janvier 1904 (minuit passé)
Hier matin à Angers, j’ai trouvé l’acteur qui me manquait : Maxence de Damas ; il a tout de suite accepté. J’ai quitté Angers par le train de 2h34 et je suis arrivé ici à 4h4 avec Jacques Hervé-Bazin seulement, car De Bréon et Milleret qui devaient venir en ont été empêchés ; je vais avec Lucas, arrivé ce matin, faire timbrer ma carte de banquet chez M. Mériadec de Quinquis[2], l’organisateur du banquet et de la réunion d’aujourd’hui, puis je me promène en attendant 7h. À 7h, nous allons aux salons Turcaud rue Voltaire où aura lieu le banquet ; celui-ci commencé à 7h40 sous la présidence du lieutenant-colonel de Saint-Rémy[3] (il devait être présidé par le général de Charette, mais celui-ci est malade) ; il est placé sous la présidence d’honneur de Paul Bourget, de l’Académie française, qui est, depuis quelques années, un des plus fermes soutiens de notre parti royaliste. Au banquet assistent environ 250 personnes, dont quelques dames parmi lesquelles je reconnais la comtesse de Becdelièvre, née de Rouault[4], amie de Maman. À la table d’honneur, il y a le colonel de Parseval, le général de Cornulier-Lucinière, etc. ; M. de Baudry d’Asson, député de la Vendée, a été empêché de venir par la maladie. Je prends place à la table des jeunes gens présidée par M. Tony de Charette[5]. Les toasts ne sont pas nombreux car on attend les discours de la soirée ; cependant M. Mériadec de Quinquis, au nom des jeunes (il n’a que 23 ans) porte à la santé du prince héritier, le duc de Montpensier. Après le banquet, on va et vient un moment dans les vastes salons, beaucoup de personnes arrivent, puis commence la réunion proprement dite à laquelle assistent, je pense, environ 6 à 700 personnes. Elle débute par quelques mots du président, le colonel de Saint-Rémy ; puis par un discours de De Quinquis contre l’indifférentisme en matière politique ; enfin arrive le grand discours de la soirée, celui du comte de Larègle, ce vaillant royaliste, qui fait une active propagande dans les centres ouvriers de Belleville et de La Villette, où il est le continuateur de M. de Sabran-Pontevès. Il démontre éloquemment que la monarchie légitime seule peut sauver la France parce qu’elle est le seul gouvernement qui ait source dans la tradition nationale, et que c’est là une condition essentielle car les gouvernements qui n’ont pas leur base dans la tradition doivent la chercher ailleurs, dans la gloire militaire, par exemple comme l’Empire, et alors c’est la guerre avec tous ses aléas, ou dans le suffrage universel comme les républiques (de quelque titre qu’on les décore) et alors c’est la flatterie des passions basses du peuple et l’accroissement indéfini des dépenses. De plus, la monarchie puise dans la tradition nationale, la stabilité et l’unité de vues nécessaires à tout gouvernement pour réaliser les grands desseins à longue échéance. Enfin, M. de Larègle développe le programme de réformes sociales de la monarchie : organisation corporative du travail par le développement de l’association libre ; c’est la question ouvrière résolue sans qu’il en coûte un sou à l’État ; et la décentralisation qui ramènera la vie dans la province et dans la commune ; et il montre la parfaite unité de vues qui a existé sur tous ces points entre les 3 derniers rois exilés : le comte de Chambord, le comte de Paris et le duc d’Orléans. M. de Larègle nous fait aussi un tableau lamentable, mais hélas trop vrai, de la situation où se débat actuellement la France après 33 ans de république ; il nous montre l’effroyable persécution religieuse qui engendrera nécessairement la guerre civile, et, à ce propos, il reproche vivement aux députés et sénateurs catholiques ralliés du Finistère d’avoir, en août 1902, arrêté les Bretons qui voulaient s’opposer par la force à la fermeture de leurs écoles libres ; il assure que le gouvernement aurait reculé, et c’est probable en effet, si l’on en juge par la peur qu’il a éprouvée. Après M. de Larègle, un simple ouvrier de Nantes monte à la tribune et dit qu’il préfère le programme de réformes ouvrières et sociales exposé par M. de Larègle aux utopies collectivites ; il est chaleureusement applaudi.

Après une interruption de 20 minutes, pendant laquelle on va au buffet, M. Chéguillaume[6], l’orateur catholique nantais que j’avais entendu il y a 2 ans au congrès de la jeunesse catholique, vient saluer les Vendéens, catholiques fidèles et royalistes inébranlables, au nom de leurs frères de Bretagne. La soirée se termine par des ovations au colonel de Saint-Rémy et des cris répétés de « Vive Dieu ; Vive le ROI ; Vive la France ». Hervé-Bazin, Lucas et moi, comme anciens élèves de l’Externat Saint-Maurille, nous chargeons M. de Quinquis d’adresser au duc de Montpensier, ancien élève de cet établissement, un télégramme où nous lui témoignons notre attachement et notre inébranlable fidélité à la cause du ROI qui est la cause de la France. La réunion s’est terminée à minuit au milieu d’un grand enthousiasme. Hervé-Bazin et Maurice Lucas sont partis avant le discours de Chéguillaume, pour reprendre le train de 11h ; moi j’ai attendu la fin, et je couche à l’Hôtel de Bretagne. Un espion du marquis de Dion et des plébiscitaires plus ou moins bonapartistes avait réussi à s’introduire dans la réunion et donnait des signes comiques de nervosité quand M. de Larègle se moquait spirituellement du prince Victor Bonaparte qui est tantôt candidat à l’Empire, tantôt candidat à la présidence de la République, qui tantôt désire ceindre la couronne de Napoléon Ier, et tantôt se contenter d’ambitionner le chapeau bosselé de M. Loubet ! Qui, enfin, choisit le moment où la république persécute furieusement les Catholiques pour se déclarer anticlérical ! Et cela parce qu’il se sait soutenu par les Juifs et par une partie des Jacobins qui, craignant pour leurs coffres-forts, ne seraient pas éloignés de recourir à cette solution bâtarde qu’est l’Empire. Pour nous, nous aimons mieux nous en tenir à la seule solution efficace, au retour de la monarchie légitime, nationale et traditionnelle. Je me couche à près de une heure du matin.
Angers, jeudi 7 janvier 1904
Je me lève à 6h ½ et je prends à Nantes le train de 8h36 qui me dépose à Angers à 10h10 ; il fait très froid ; dans l’après-midi, j’écris pour Le Roussillon le compte-rendu de la belle réunion royaliste d’hier. Le soir, nous allons tous (sauf Maman qui en est empêchée par la migraine) dîner chez les La Villebiot ; outre les De La Villebiot, les De Guibert et nous 5, il y a Mlle Madeleine de Padirac, et la vicomtesse de Kermainguy ; après dîner, les jeunes gens de Padirac viennent reprendre leur sœur.
Angers, vendredi 8 janvier 1904
Le matin, je fais avec Maman des invitations pour notre soirée de mardi ; ensuite, je vais à l’Université pour le cours de doctorat, mais aucun professeur ne vient. L’après-midi, j’ai 2 cours : l’un de législation industrielle, l’autre d’histoire économique. De 4 à 5h, De La Villebiot et De Damas viennent répéter avec Marie-Thérèse leur pièce sous la direction de Mme Darlin ; De Padirac répète ses monologues. Le soir, congrégation.
Angers, samedi 9 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je passe à peu près tout mon temps à faire les statistiques de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, puis je vais voir M. René Bazin que je ne rencontre pas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 10 janvier 1904
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je fais diverses commissions. À 2h ½, nous assistons tous aux vêpres et à la procession de clôture de l’Adoration perpétuelle à Saint-Serge. Ensuite, nos acteurs de mardi viennent répéter leurs rôles. Le soir à 8h, à l’Université, séance de rentrée de notre Conférence Saint-Louis : discours de J. Hervé-Bazin, rapport de Maxence de Damas, secrétaire, sur les travaux de l’année dernière ; discours de bienvenue de M. René Bazin à M. Denys Cochin[7] ; enfin, grand discours de M. Denys Cochin sur la liberté d’enseignement ; M. Denys Cochin passe en revue tous les prétextes que nos ennemis invoquent pour interdire l’enseignement aux congrégations religieuses et aux Catholiques, et il en démontre facilement l’inanité. Il y avait une assistance énorme et, naturellement, très sympathique. Un murmure d’indignation à l’adresse du gouvernement s’est élevé quand M. Denys Cochin, pour montrer le manque absolu de patriotisme des sinistres coquins qui nous oppriment, a rappelé l’odieuse expulsion d’un député alsacien protestataire à laquelle vient de procéder le sous-préfet de Lunéville ; ce député, l’abbé Delsor[8], devait adresser la parole (et non pas faire un discours politique) à ses compatriotes très nombreux à Lunéville, lorsqu’il a été accosté dans la rue par un commissaire de police qui lui a signifié l’arrêté d’expulsion du territoire français pris contre lui par le sous-préfet et libellé dans les termes les plus odieux ; il y est dit qu’on ne peut tolérer la présence sur le territoire français de cet étranger qui se propose d’y troubler l’ordre ! La foule exaspérée a failli faire le sac de la Sous-préfecture et je regrette vivement que M. Corrard des Essarts, le député nationaliste de Lunéville chez qui était descendu l’abbé Delsor (et qui va interpeller le gouvernement) ait cru devoir l’en dissuader. Ainsi, voilà où nous en sommes ; dernièrement, le député socialiste belge Vandervelde a pu venir, sans être inquiété, faire en France une tournée de conférences internationalistes, bien plus, un préfet (!) a pu assister à l’une d’elles sans recevoir du gouvernement le moindre blâme, et un député alsacien qui, après 33 ans de conquête allemande, revendique héroïquement sa qualité de Français, est honteusement chassé de France comme un malfaiteur étranger !!! Ah ! Quel retentissement une aussi odieuse mesure a dû avoir en Alsace, et quelle bonne aubaine pour le gouvernement allemand ! Quant à moi, je ne puis m’empêcher de me rappeler ce que me disait au mois d’août dernier l’abbé Vitory en descendant de Sainte-Odile : « Le gouvernement français a plus fait pour la germanisation de l’Alsace en deux ans que n’avait pu faire le gouvernement allemand en trente ans ». Mais nous voici bien loin de l’Université et de M. Cochin. Après son discours couvert d’applaudissements, il est allé dans la grande salle des Lettres où on a servi le punch aux professeurs et étudiants.
Semaine du 11 au 17 janvier 1904
Angers, lundi 11 janvier 1904
Le matin, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, dernière répétition de notre pièce. Le soirs, à la Conférence Saint-Louis, intéressant travail de Gazeau sur la décentralisation, suivi d’une vive discussion ; presque tous sont d’accord sur la nécessité de la décentralisation ; pour ma part, je soutiens vivement l’opportunité, la nécessité de la décentralisation, mais je dis que nous ne l’obtiendrons jamais d’un gouvernement dépendant entièrement de l’élection comme le nôtre, car il ne consentira jamais à relâcher la chaîne administrative par laquelle il tient le corps électoral. Seul, un gouvernement indépendant, ne comptant pas sur l’élection, c’est-à-dire la monarchie, sera assez fort pour prendre l’initiative de la décentralisation.
Angers, mardi 12 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique (doctorat) ; l’après-midi, autre cours d’économie politique (doctorat) et cours de législation industrielle. Ensuite, je fais une visite qui a rapport à l’Œuvre de la Presse pour tous chez M. Audouin rue Bertin ; le soir a lieu notre soirée artistique et musicale qui se prolonge jusqu’à une heure du matin. Y sont invités et y viennent environ 32 personnes ; quelques autres n’ont pu accepter. Voici les noms de celles qui y viennent :
Mme, Mlles et Jacques Hervé-Bazin
Tante Josepha et Nénette (l’oncle Paul, toujours souffrant, n’est pas venu)
Comtesse et Mlle Madeleine de Padirac, et Gabriel de Padirac
Commandant et Mlle Regnard
Mme et René de La Villebiot
Mme et Mlle Diard
Mlle Grolleau
Mme et Mlles de Soos
Mme et Mlle Mongazon.
Enfin, plusieurs de mes camarades de l’Université : Roger de Bréon, René Guy, Maxence de Damas, Tony Catta, Jacques des Loges. Voici le programme de la soirée, tel que nous l’avons distribué aux invités (j’ajoute les noms des artistes qui n’y figurent pas) :
Soirée du 12 janvier 1904
Chanson à la lune (Mlles Hervé-Bazin)
Discours d’un Alsacien sur la tombe d’un ami, monologue (de Padirac)
Les Champs, piano (Maman et Philomène)
Une journée de l’Hôtel de Rambouillet, saynète :
Mlle Marcelle de Garges (Marie-Thérèse)
Le comte Bernard de Boulainville (René de La Villebiot)
Le vicomte Georges de Boulainville (Maxence de Damas)
La scène se passe dans le château du marquis de Garges.
L’Orage, piano (Philomène)
La dernière gavotte, chant (Mlle de Padirac)
Chanson de la boîte à Fursy (Roger de Bréon)
L’existence brisée, monologue (de Padirac)
Mon ami Rémy, monologue (René Guy)
Le cœur de ma Mie, chant (Mlle Catherine et Jacques Hervé-Bazin)
L’épave, monologue (Mlle Jeanne de Soos)
En se disant adieu, duo de Rubinstein (J. Hervé-Bazin et R. de Bréon, accompagnés par Catta)
Amoureuse prière, chant -Mlle de Padirac)
Le baiser à la Dame, monologue (René Guy)
La petite pièce est fort bien exécutée, et les monologues et chansonnettes fort bien dits. À l’issue de la pièce, René de La Villebiot nous fait une aimable surprise : tandis que les applaudissements du public rappelaient les acteurs sur la scène, il offre un superbe banquet de roses à Marie-Thérèse. On fait passer fréquemment des rafraîchissements et des petits fours de toutes sortes en attendant le thé qui est servi un peu après minuit. Les derniers invités se retirent à 1 heure.
Angers, mercredi 13 janvier 1904
Il fait un temps atroce toute la journée ; je vais avec Maman, Marie-Thérèse, Philo et Max faire ma visite de digestion à Mme de La Villebiot ; à 5h, cours de religion du P. Barbier ; il traitera, cette année, ce sujet : la foi chrétienne et la foi Kantienne.
Angers, jeudi 14 janvier 1904
Le matin à 9h ½, cours d’économie politique ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Mailfert ; ensuite, je vais voir le frère Engilbert qui est sécularisé. À 9h, nous disons au revoir à Max qui repart pour Sainte-Croix par le train de 10h et nous allons tous en soirée chez Mme Gavouyère qui reçoit toute la Faculté ; nous rentrons à minuit après le thé.
Angers, vendredi 15 janvier 1904
Le matin à 9h, je vais à la messe à Notre-Dame ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. À 4h, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philo faire une visite à Mme de Kergos, puis je vais me baigner et je vais un moment tenir compagnie à l’oncle Paul qui, toujours souffrant, ne sort que le matin en omnibus pour aller à sa caserne.
Angers, samedi 16 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique de licence et de zootechnie générale. L’après-midi, je m’occupe de l’Œuvre de la Presse pour tous dont on m’a nommé membre zélateur pour la paroisse Saint-Serge ; je m’adresse à M. Pineau, à M. Audouin, à M. Girard représentant de la Patrie française afin de me procurer les adresses des électeurs nécessaires pour l’expédition des bons journaux. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y lis les statistiques de fin d’année. Voici le compte-rendu de la réunion de Nantes que j’ai envoyé au Roussillon et qu’il a publié dans son numéro du 11 janvier ; le Réveil de l’Ouest de cette semaine l’a aussi publié :

Papa reçoit de M. Bonet, curé d’Ille, la confirmation de son départ, et de sa nomination à l’archiprêtré de Céret ; on n’attend plus que la signature ministérielle au bas du décret. Par le même courrier, l’abbé Rajau écrit à Papa et, en lui annonçant le départ d’Ille du chanoine Bonet, il lui fait part du bruit qui court concernant son successeur ; il serait question d’envoyer à Ille l’abbé Bonafon[9], actuellement curé de Prats-de-Mollo ; c’est un catalaniste distingué.
Angers, dimanche 17 janvier 1904
Je vais à la grand’messe à Notre-Dame. L’après-midi, je me promène un peu avec Tante Josepha et l’oncle Paul dans la direction de Saint-Barthélemy, puis je vais avec Maman à l’exposition des Amis des Arts, et au salut à l’Adoration ; je vais voir Jean Gavouyère.
Semaine du 18 au 25 janvier 1904
Angers, lundi 18 janvier 1904
Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale ; l’après-midi, je fais plusieurs visites. À 4h leçon de chant. Le soir Conférence Saint-Louis, travail de Grimault intitulé « Les États-Unis sont-ils une nation ou une association d’intérêts ? » Il faut un temps épouvantable, et je commence à éprouver une douleur rhumatismale dans le tendon du pied droit.
Angers, mardi 19 janvier 1904
Ma douleur a augmenté ; je vais néanmoins au cours d’économie politique de licence et à celui de doctorat ; mais je suis obligé d’en revenir en voiture ; l’après-midi, pour les 2 autres cours de doctorat, je suis obligé d’aller et venir de la Faculté en voiture.
Angers, mercredi 20 janvier 1904
Mon pied va mieux ; mais je ne sors que vers 5h pour aller au cours de religion.
†Angers, jeudi 21 janvier 1904
Mon rhumatisme est guéri ; je vais au cours d’économie politique (licence), puis au cours de constructions rurales. L’après-midi, je vais avec Maman, Marie-Thérèse et Philomène chez Madame de Padirac ; ensuite, je vais voir Bonnet à la caserne Desjardins.
Angers, vendredi 22 janvier 1904
Aujourd’hui 2 cours de législation industrielle et un cours d’histoire des doctrines économiques. À 8h, je vais à la messe à Notre-Dame. C’est aujourd’hui que se discute à la Chambre l’interpellation de M. Corrard des Esarts sur l’expulsion de l’abbé Delsor à Lunéville. Cette affaire a fait un bruit énorme tant en France qu’en Allemagne, et a soulevé en France et en Alsace une bien légitime émotion. Quelques journaux gouvernementaux et tous les journaux indépendants ont flétri avec plus ou moins de vigueur l’inqualifiable mesure du préfet de Nancy et les termes odieux de « sujet allemand » employés dans l’arrêté d’expulsion. En Alsace, toute la presse antiallemande est indignée ; quant aux feuilles reptiliennes, elles sont dans la jubilation, car elles voient dans cet acte abominable la confirmation du traité de Francfort par le gouvernement français. Ce qu’il y a de plus épouvantable encore que l’expulsion elle-même, c’est la tactique employée par les feuilles gouvernementales pour justifier cette mesure : ces sans-patrie prétendent que l’abbé Delsor, qui est un des chefs du parti alsacien-lorrain, et qui a été toujours en Alsace l’adversaire acharné du gouvernement allemand, s’est rallié à l’Allemagne parce que, au Reichstag, il ne se fait pas appeler « député protestataire », mais seulement « député du parti alsacien-lorrain » ! Or, tout le monde sait, et en Alsace l’année dernière on me l’a répété, que, depuis 1887, le parti français a changé de tactique ; au lieu de se dire protestataire, et de continuer à protester inefficacement contre l’annexion, il se dit « parti alsacien-lorrain », et, se plaçant en apparence et dans ses rapports avec le gouvernement, sur le terrain des faits accomplis, il se contente de réclamer l’abolition des mesures d’exception contre l’Alsace-Lorraine et l’autonomie de ce pays ; il estime que conserver l’Alsace telle qu’elle est, et la préserver autant que possible de la germanisation, est le meilleur moyen de servir la cause français, et que ce but sera atteint plus facilement en se plaçant sur le terrain des faits accomplis qu’en se cantonnant dans une fière mais inutile protestation ; la chose peut être discutable, mais les intentions des députés de ce parti, et, en particulier, de l’abbé Delsor sont au-dessus de toute discussion. Eh bien, Combes, la chose est prouvée, a fait rechercher à Berlin par sa police secrète si, dans les votes et dans l’attitude de l’abbé Delsor, il pourrait trouver un argument pour sa thèse qui sera la même que celle de sa presse : l’abbé Delsor est rallié à l’Allemagne, donc les termes de « sujet allemand » et l’expulsion n’ont rien de choquant ! Tout de même, il est dur pour notre patriotisme de voir le chef du gouvernement français envoyer des Français à Berlin pour s’aboucher avec les policiers prussiens dans le but de salir un Alsacien ! Le débat d’aujourd’hui, s’il tourne en faveur de Combes, sera un sanglant affront à l’Alsace fidèle ; par contre, je pense qu’il désabuserait les conservateurs et les honnêtes gens qui mettent leur espoir dans une république assagie. Malgré l’avantage que la victoire du défroqué assurerait à notre parti royaliste, je serais désolé de ce résultat (hélas trop probable !) car je mets la France au-dessus de mes préférences dynastiques ; les blocquards n’en disent pas autant, et, entre Combes et la France, ils n’hésiteront pas à choisir Combes.
Angers, samedi 23 janvier 1904
Le matin, cours de zootechnie générale. Avant d’aller à la Faculté, je lis dans le Maine-et-Loire le navrant résultat du vote d’hier : 295 députés contre 243 se sont prononcés en faveur de Combes contre l’Alsace-Lorraine ! Ainsi, chose inouïe, et que nos petits-enfants qui vivront, je l’espère, sous un régime d’ordre, voudront à peine croire, il s’est trouvé dans une chambre française une majorité de 52 voix pour dire à ce ministre qui est le dernier des misérables « Vous avez eu raison de faire expulser de France et de laisser traiter de « sujet allemand » un Alsacien, un député de l’Alsace fidèle ! » De par la décision de la Chambre, c’en est donc fait de la question d’Alsace-Lorraine ; désormais, il pourra rester dans ce pays des individualités fidèles au souvenir de la France, mais il est certain qu’il n’y aura plus, qu’il ne peut plus y avoir de parti politique français. Voilà où nous a conduits l’abominable campagne qui se poursuit depuis 6 ans contre l’armée et contre la patrie ; voilà où nous a menés cette maudite république ! Ombre de Bismarck, comme vous devez vous réjouir ; la France est deux fois en deuil : pour avoir perdu l’Alsace et pour l’avoir vu renier par son gouvernement ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques.
Angers, dimanche 24 janvier 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame puis je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Je lis, dans tous ses détails, la désolante séance d’avant-hier ; le magnifique discours de M. Ribot (un adversaire politique, mais toute la droite l’a applaudi, car, en ces matières, il n’y a plus d’adversaires politiques, il ne doit y avoir que des Français), celui de M. Corrard des Essarts le témoin de l’abominable attentat de Lunéville, de M. Ferri de Ludre, de M. Ollivier qui a mis en parallèle l’attitude du préfet des Côtes-du-Nord qui assistait au premier rang aux conférences internationalistes du député socialiste belge Vandervelde sans avoir encouru le moindre blâme du gouvernement, et celle du préfet de Meurthe-et-Moselle vis-à-vis d’un frère d’Alsace. L’attitude de la majorité a été écœurante, et, je le dis, j’ai pleuré en lisant le récit de cette épouvantable séance : les socialistes hachaient par leurs interruptions saugrenues les discours des députés patriotes, les membres les moins avancés du bloc avaient peur, et, par moments, les paroles de Combes, ses lâches insultes vis-à-vis de l’abbé Delsor, la facilité avec laquelle il abandonnait nos provinces perdues, leur faisaient horreur et ils ne pouvaient s’empêcher de le laisser paraître ; alors, l’ignoble défroqué parlait de la lutte contre la congrégation, de la réaction clérico-monarchico-nationaliste, de la défense républicaine, et ramenait ses mamelucks un moment désemparés. Il s’est même cru obligé, le monstre ! d’emboucher la trompette patriotique et de parler de la plaie qui saigne toujours au flanc de la patrie ; mais ces mots sonnaient faux dans sa bouche immonde. Enfin, tout le bloc, sauf une dizaine de ses membres, a donné, et le misérable, qui s’est contenté de l’ordre du jour pur et simple, a eu ses 52 voix de majorité ! Pendant ce temps, 5 à 6000 patriotes ont manifesté aux cris de « Vive Delsor ; Vive l’Alsace » et « À bas Combes » autour du monument des combattants de 1870 ; il y a 3 jours, à Nancy, 3000 personnes réunies par l’Action libérale ont envoyé une adresse à l’abbé Delsor, la réunion était présidée par M. Haas, ancien député protestataire de Metz (je crois) au Reichstag ; un millier d’ouvriers de Saint-Dié en ont fait autant, en un mot, un très grand mouvement d’opinion s’est produit ; j’espère qu’il fera comprendre à l’Alsace que les 295 traîtres qui ont soutenu le défroqué ne sont pas la France.
L’après-midi, je vais me promener avec Maman, Philo, l’oncle Paul et Tante Josepha du côté des nouvelles casernes. À 5h ½, j’assiste dans la salle du Patronage Saint-Serge à une conférence faite par M. Jac au nom des comités de paroisse, devant environ 300 personnes, pour organiser dans la paroisse Saint-Serge un pétitionnement en faveur du maintien de l’école des Frères menacées par le projet de loi liberticide déjà voté à la Chambre en novembre. Je me charge de faire circuler la pétition dans une dizaine de rues.
Semaine du 25 au 31 janvier 1904
Angers, lundi 25 janvier 1904
Le matin, en ouvrant le Maine-et-Loire, j’apprends une bien bonne nouvelle qui me consule un peu des tristesses de ces jours-ci, c’est l’élection à plus de 1200 voix de majorité de M. Flayelle, nationaliste et patriote ardent, contre le candidat opportuniste ministériel Desbleumortiers, dans les Vosges ; c’est la réponse des patriotes de la frontière à la honteuse attitude du gouvernement. Cette élection est d’autant plus significative que M. Flayelle avait eu contre lui M. Méline qui, pour le récompenser d’avoir retiré sa candidature en sa faveur en 1902, vient de le lâcher maintenant et de soutenir le candidat ministériel, fidèle en cela à la ligne de conduite uniformément suivie par le parti républicain depuis 30 ans : « plutôt la révolution que la réaction ». M. Flayelle venait remplacer malgré lui M. Méline dans son siège de député de Remiremont, voilà qui est bien fait ! À 10h ½, j’assiste au cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je commence à m’occuper de la pétition. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Pierre de La Morinière[10] ainsi intitulé : « L’insurrection peut-elle être légitime » ; le conférencier dit que, dans certains cas lorsque le gouvernement viole gravement les droits, la liberté des citoyens, manque à ses devoirs, l’insurrection est légitime ; il semble bien que nous soyons dans ce cas ; c’est l’opinion que plusieurs soutiennent dans la discussion très orageuse qui suit ce sujet passionnant.
Angers, mardi 26 janvier 1904
Je suis enrhumé ; je vais tout de même au cours d’économie politique et aux cours de doctorat. Le soir, Papa et moi recevons quelques jeunes gens qui viennent prendre le thé ; ce sont des étudiants de Papa et quelques-uns de mes amis.
Angers, mercredi 27 janvier 1904
Je ne sors pas de toute la journée afin de guérir mon rhume.
Angers, jeudi 28 janvier 1904
Le matin, je vais au cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales. L’après-midi, je fais circuler la pétition dans la rue Pré d’Allemagne, la cour Rillon et la rue Constant Le Moine ; je n’éprouve presqu’aucun refus dans les milieux ouvriers ; quelques-uns seulement dans la petite bourgeoisie chez des timides.
Angers, vendredi 29 janvier 1904
Le matin à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle. Ensuite, je fais circuler la pétition dans la rue Savary et sur le boulevard du palais ; même observation qu’hier.
Angers, samedi 30 janvier 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je continue à faire circuler la pétition ; je vais sur la route de Paris, la rue Giraud, etc. J’obtiens beaucoup de signatures. Le soir, à cause de mon rhume qui n’est pas tout à fait fini, je ne vais pas à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 31 janvier 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais la visite des pauvres ; puis je vais au salut à l’Adoration, je rencontre M. Paul Girard qui me dit qu’il me communiquera le lundi 8 février les listes de la Patrie française pour l’organisation de l’Œuvre de la Presse pour tous. Je vais voir Maurice Lucas qui me communique son projet d’almanach royaliste pour 1905.
Février 1904
Semaine du 1er au 7 février 1904
Angers, lundi 1er février 1904
Je vais au cours d’agriculture à 10h ½. L’après-midi, je vais à Saint-Jacques me confesser, puis je prends ma leçon de chant. Toute la journée, j’entends très mal de l’oreille droite parce que, hier matin, en faisant ma toilette, il m’est entré de l’eau dans cette oreille d’une si drôle de façon qu’elle n’a pas pu en sortir malgré toutes les positions que j’ai prises. Je vais chez le Dr Desvaux, mais je ne le rencontre pas.
Angers, mardi 2 février 1904
Le matin, je fais la sainte communion à 8h à Notre-Dame ; à 9h ½, cours d’économie politique de licence ; à 10h ½, cours d’économie politique de doctorat. L’après-midi, second cours d’économie politique, puis cours d’histoire des doctrines économiques. À 3h ½, je vais chez le docteur Desvaux qui constate que l’entrée rapide de l’eau dans mon oreille a collé contre le tympan une forte couche de cérumen, c’est ce qui m’empêche d’entendre ; il m’enlève cette couche et j’entends comme par le passé. Le mouvement de protestation contre l’expulsion de l’abbé Delsor et surtout contre le vote antipatriotique de la Chambre continue dans la France entière. Avant-hier, il y a eu peut-être vingt réunions qui, toutes, ont flétri en termes indignes cet acte abominable. Les principales ont été celles de Nancy, organisée par l’Action libérale, à laquelle 4000 personnes ont pris part ; celle de Lille où la Patrie française a réuni 4000 personnes (j’ai lu même, dans certains journaux, 7000 personnes) à l’hippodrome ; celle de Saint-Dié où 2000 personnes réunies dans la salle même où devait parler l’abbé Delsor, ont protesté énergiquement contre l’attitude du gouvernement. À L’Isle-Adam, à Paris, à Perpignan, à Grenoble (2000 personnes), à Rouen, à Alençon, etc. etc., on a flétri l’ignoble expulseur ; en dehors de l’Action libérale et de la Patrie française, ce sont la Ligue patriotique des Françaises, la Ligue des Patriotes, des ligues royalistes, la Ligue de l’Appel au peuple, l’Association catholique de la Jeunesse française etc. qui ont soulevé ce magnifique mouvement de patriotisme ; dans certains endroits même, le mouvement a été spontané, et des réunions patriotiques ont eu lieu sans qu’aucune ligue les ait organisées. En face de tout cela, 1400 républicains (1400 traîtres) réunis à Rambervillers, sur la frontière, ont félicité le gouvernement ; il se contente de peu le Bloc ! Le soir, je vais chez M. Bickel qui m’a invité, ainsi que tous ses élèves et anciens élèves, à assister à l’inauguration de sa nouvelle salle d’escrime. Auparavant, je vais à la réunion de la congrégation qui aura lieu désormais le mardi.
Angers, mercredi 3 février 1904
Le matin, je vais me faire couper les cheveux ; ensuite, je vais chercher chez M. Frogé de nouvelles listes de pétition ; il en profite pour me demander instamment d’accepter d’être secrétaire général des Conférences Saint-Vincent-de-Paul de la ville, car le secrétaire actuel, Joseph Perrin, trop occupé depuis la mort de son père, a dû donner sa démission ; je ne veux pas accepter sans avoir réfléchi ; mais je promets d’aller pour aujourd’hui à la place Saint-Martin faire les fonctions de secrétaire provisoire. Je vais voir Joseph Perrin pour m’informer de ce que doit faire le secrétaire général ; celui-ci m’engage à accepter. À 11h ½, je vais à la réunion du conseil particulier place Saint-Martin, et, devant les instances de M. Frogé, je me décide à accepter ce surcroît d’occupations ; par exemple, je vais me faire remplacer comme secrétaire de la Conférence Saint-Serge. Dans l’après-midi, je vais recueillir de nouvelles signatures rue Franklin et passage de Lesseps ; presque tout le monde, hommes et femmes, signe avec enthousiasme ; je puis voir par-là combien les Frères sont populaires. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier. Le soir à 8h ½, à la salle des Quinconces, a lieu la grande séance au profit des œuvres du P. Carron, dont le tout-Angers s’occupe depuis trois semaines. La séance débute par un monologue de Baracé ; ensuite, chœur de jeunes filles habillées en « fleurs » accompagné par l’orchestre que dirige M. de Romain ; ce chœur est d’un effet superbe ; il se termine par une apothéose de la « reine » des Fleurs admirablement symbolisée par Denyse de Kergos toute couverte de roses. Après quelques chansonnettes de Roger de Bréon, vient la série de tableaux vivants faits par M. et Mme de La Vingtrie et leurs enfants ; ils représentent différentes scènes du poème de Lamartine « Les laboureurs » que débite M. du Plessis. Enfin, après la quête, on joue Les mardis de la vicomtesse, charmante petite comédie en un acte ; Marie-Thérèse joue le rôle de Mme Lestivent ; Mme de La Vingtrie celui de la vicomtesse et Mlle Aïda de Romain celui de la baronne de Hautepie ; il y a, en plus, 3 rôles d’hommes qui sont tenus par M. de La Bévière, M. Gasnier et le baron Hamelin ; Marie-Thérèse, comme tous les autres d’ailleurs, s’en tire fort bien. L’affluence était énorme et l’assistance d’un chic ! Toilettes superbes ; le P. Carron a dû faire une recette superbe. Demain, seconde séance.
Angers, jeudi 4 février 1904
Le matin, cours d’économie politique de licence, après lequel je passe un examen de constructions rurales dont je me tire assez bien ; ensuite cours de constructions rurales. L’après-midi, à 4h ½, aux Quinconces, seconde séance au profit des cercles ; on entend, comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier, le chœur des Fleurs, puis on a quelques nouvelles chansonnettes ; ensuite « Les laboureurs » comme hier ; puis le tableau vivant des « Saisons » où Marie-Thérèse, habillée de circonstance, figure le printemps ; ensuite Les deux timides, comédiée jouée par De Bréon, Catta, Milleret et De Ferry ; tout est fini à 7h ¼.
Angers, vendredi 5 février 1904
Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame. Cours de législation financière, mais pas de cours d’histoire des doctrines économiques, M. Baugas ayant sans doute oublié le cours. Le soir, à 5h, je vais à l’escrime. À 8h ¼, conférence du comte de Castries[11], conseiller général, sur le Maroc, à l’Université ; le conférencier parle d’après des souvenirs personnels de voyage ; il est très intéressant.
Angers, samedi 6 février 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de zootechnie générale. L’après-midi, je fais signer à une foule de personnes la pétition pour les Frères, puis je vais prendre des tuyaux sur la réunion de demain ; on me dit que nous y serons nombreux. Il s’agit d’une conférence radicale-socialiste que doit faire le sénateur du bloc Béraud et le député Mas, également du bloc ; on nous a conseillé d’y aller en nombre afin de soutenir un de nos amis qui doit répondre aux blocards. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; j’y remets ma démission de secrétaire de la Conférence Saint-Serge.
Angers, dimanche 7 février 1904
Le matin, je vais à la grand’messe à Saint-Serge où je fais la quête annuelle pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. À 1h ½ ou 2h moins le quart, je me rends aux abords du cirque-théâtre où doit avoir lieu la conférence dont je parlais hier. Petit à petit, arrivent quelques groupes de républicains, mais par contre je remarque fort peu de nos amis ; enfin, je vois Gaudineau, MM. de Villoutreys, Martin, de La Vingtrie, de La Voy, de Rochebouët, de La Perraudière, quelques étudiants : Dupré, du Réau de La Gaignonnière, Lucas, de La Morinière, Nicolle, etc., nous sommes quinze à vingt ; je m’explique ce petit nombre quand j’apprends par Lucas qu’il y a eu contre-ordre, mais le contre-ordre a été donné si tard que certains (moi, par exemple, et ces messieurs) ne l’ont pas reçu ; nous nous demandons si nous entrerons, mais nous sommes d’avis d’entrer en curieux. Les républicains sont exactement 400, c’est maigre pour le cirque où peuvent tenir de 2500 à 3000 personnes ; nous nous groupons sur les stalles de gauche, près de la porte, et la conférence commence. On excuse le sénateur Béraud, qui s’est défilé ; on nomme le bureau, puis Jagot[12] prend la parole, il parle de la nécessité pour le parti républicain angevin de s’unir afin de devenir plus influent ; ce mot, maladroit dans la bouche d’un farouche républicain, est souligné par nos applaudissements ironiques ; alors Jagot, furieux, s’écrie : « Pour vous prouver que nous sommes plus influents que vous ne croyez, je n’ai qu’à rappeler qu’il nous a suffi d’une démarche à Paris pour faire interdire aux troupes les cercles catholiques militaires de France » (on a appris hier, en effet, cette nouvelle et odieuse mesure du général André). Je crie : « Et la liberté de conscience, qu’en faites-vous ? », mes amis m’applaudissent. Alors, c’est dans la salle un tumulte épouvantable ; les républicains se lèvent et nous hurlent les épithètes de « calotins », « aristos » etc. « À bas la calotte ». Nous continuons à crier « Vive la liberté ! ». Alors, notre ami Félix Martin demande la parole ; cela déchaîne la tempête. Des stalles de l’autre côté, des groupes de gens à mines douteuses se détachent et s’élancent sur notre petit groupe ; ils nous entourent et commencent à nous frapper. Alors, nous nous levons tous, et tirant, qui sa canne, qui sa matraque (j’avais une matraque) nous nous préparons à nous défendre. M. Martin nous crie : « Tous dehors » ; nous le suivons, et à travers les rangs des apaches, qui nous frappent et auxquels nous ripostons, nous arrivons à la porte de gauche qui donne sur le vestibule du cirque-théâtre ; mon chapeau tombe et il m’est impossible de le ramasser. Lorsque nous arrivons sur le vestibule où une nombreuse bande d’apaches nous attendait, une lutte terrible s’engage : nous sommes roués de coups de canne, nous en donnons à droite et à gauche de notre mieux. À partir de ce moment (j’avais quitté mon lorgnon qui aurait pu être très dangereux), je ne vois plus autour de moi que poings tendus et cannes levées ; pour éviter et parer les coups qui pleuvent de toute part, j’applique des coups de matraque sur la figure de mes agresseurs ; alors, pour me mettre dans l’impossibilité de me défendre, un individu me prend, par derrière, à bras-le-corps, me tenant les deux bras, pendant que trois ou quatre autres m’assènent sur la tête nue quatre ou cinq formidables coups de canne tellement violents qu’une canne se brise sur ma tête. À ce moment, entre deux coups, je suis stupéfait d’apercevoir sur les marches du cirque Papa, Maman et Marie-Thérèse qui, me voyant dans une aussi épouvantable situation, s’élancent à mon secours sans calculer le danger. Maman a à la main mon casse-tête et en frappe l’individu qui me tient, au bras ou à l’épaule ; Papa le prend par le bras et Marie-Thérèse, qui crie à tue-tête « C’est mon frère, mon frère », reçoit un coup de poing dans le dos ; il est vrai que ses ongles font de la bonne besogne, elle m’a même assuré qu’elle a mordu un apache. Cependant, un individu plus charitable m’a tendu un chapeau qui gisait par terre, et, enfin délivré de mon crampon, je descends les marches du cirque pendant que Maman désigne ce drôle de citoyen à la police qui l’arrête ; mais elle est elle-même arrêté par le commissaire central en personne qui l’a vue se servir du casse-tête, arme prohibée. La figure rouge, paraît-il, comme une pivoine, les cheveux en désordre et les habits en triste état, privé de ma canne matraque qui est restée dans la mêlée comme mon chapeau, je me dirige avec les autres réacs et Maman, Papa et Marie-Thérèse vers le commissariat de police de la place de la République. J’ai, heureusement, à mettre sur ma tête le melon qu’un apache moins brute que les autres m’a tendu et qui est très propre. Je m’informe alors du sort de mes amis ; j’apprends que la plupart n’ont pas été mieux traités que moi : Du Réau de La Gaignonnière[13] a la figure labourée par les ongles, et un torticolis que lui a valu un coup dans le coup ; de plus, il a été empoigné à l’oreille (qui est blessée) et n’a été délivré que grâce à M. de Villoutreys[14] qui, avec sa canne, a fait lâcher prise à son agresseur ; Lucas a une égratignure à l’oreille ; de plus, il a reçu des coups dans le dos et a été lancé en avant sur l’escalier du cirque (il a eu la chance de tomber sur ses 2 pieds). Deux petits jeunes gens du peuple qui étaient avec nous ont eu le même sort, mais l’un d’eux, moins heureux que Lucas, est tombé sur le ventre. Nicolle (je l’ai su depuis) a reçu derrière la tête un violent coup de canne qui lui a occasionné, quand il a été rentré chez lui, une violente hémorragie etc. etc. Quant à nos adversaires, nous ne savons pas quel a été sur eux l’effet de nos ripostes. Je sais qu’un personnage inoffensif, le caissier du cirque, a reçu dans la figure un coup de poing qui l’a fait saigner ; il dit que c’est un des nôtres qui le lui a asséné ; c’est bien possible, mais celui qui l’a asséné n’en est guère responsable car, dans l’affreuse mêlée qui s’est produite, il était bien difficile de voir qui était là pour nous frapper ou qui y était par devoir. Je m’occupe aussi de savoir par quel prodige ma famille, à qui je n’avais pas soufflé mot de la conférence et de la manifestation qui se préparaient, s’est trouvée devant le cirque au moment tragique, et j’ai bientôt la clef de l’énigme. Vers 2h ¼, Nicolle et Lucas (à qui j’avais pourtant dit que je ne parlais pas, chez moi, de la manifestation), sont venus à la maison pour me porter le fameux contre-ordre auteur de tout le mal ; ne me trouvant pas, ils ont dit au domestique de me prévenir qu’ils étaient passés me dire de ne pas aller au cirque (il était bien temps !) ; Martin n’a eu rien de plus pressé que d’aller rapporter la chose à Papa et à Maman. Ceux-ci ont compris alors qu’il y avait une réunion au cirque et qu’une manifestation s’organisait à laquelle je devais prendre part ; et ils sont partis pour le cirque espérant y arriver à temps pour me prévenir du contre-ordre et m’empêcher d’y entrer ; Maman, flairant une bagarre, a pris le casse-tête que je m’étais bien gardé d’emporter et, à peine furent-ils arrivés devant le cirque qu’ils entendirent les hurlements qui précédèrent notre violente expulsion ; un instant après, ils virent deux femmes (deux blocardes) sortir affolées du cirque en criant « On se bat » ; tout de suite après, ils virent M. de La Vingtrie dégringoler les marches sans chapeau, essoufflé et rouge comme une pivoine, une moitié de matraque à la main ; enfin, le grand flot, Maurice Lucas à qui Maman demanda « Antoine est-il dedans » et les autres. Sur la réponse affirmative de Maurice Lucas, Maman s’élança en avant et m’aperçut dans le vestibule me débattant contre mes agresseurs… Une fois arrivés au commissariat avec MM. de Villoutreys, de Rochebouët, du Réau de La Gaignonnière, les deux jeunes gens du peuple, un monsieur dont je ne sais pas le nom et l’individu qui m’avait pris à bras-le-corps (c’est un nommé Colin, machiniste du théâtre et du cirque, 29 ans), on prend nos noms : celui de Maman et celui de La Gaignonnière contre lequel un blocard qui l’a frappé, mais auquel il a vigoureusement riposté, a l’audace de porter plainte ! Je m’assure de mes témoins, et je n’ai pas de peine à les trouver car tout le monde m’a vu, afin de pouvoir poursuivre Colin ; celui-ci, d’ailleurs, reconnaît qu’il m’a tenu pour m’empêcher de me défendre pendant que d’autres me frappaient, mais il se défend de m’avoir frappé lui-même. Se voyant pincé, il est assez penaud et craint que ma poursuite ne lui fasse perdre sa place de machiniste. Je suis décidé à ne pas le lâcher si l’on poursuit Maman ; si l’on abandonne la poursuite contre Maman, je ne maintiendrai pas ma plainte. Pendant que nous sommes au commissariat, nos amis stationnent devant la porte et demandent la mise en liberté de Maman, qu’on leur refuse. Le commissaire central désirant nous entendre lui-même, on nous fait aller au commissariat central rue David ; là, après avoir attendu au moins une heure, nous finissons par être interrogés par le commissaire central, les uns après les autres ; il nous fait signer nos déclarations ; je porte plainte contre Colin, Maman sera poursuivie ; mes témoins sont entendus eux aussi. Nous rentrons à 7h moins le quart, et nous nous habillons bien vite pour aller dîner chez les Follenfant où il y a une quinzaine d’invités. Maman, fatigué, se fait excuser. Il n’est question, à table, que des événements de l’après-midi. Papa charge Me Follenfant[15] de défendre Maman. Une importante nouvelle qui nous est arrivée tout à coup est la rupture des relations diplomatiques entre le Japon et la Russie ; c’est donc la guerre à brève échéance ; c’est le Japon qui aurait pris l’initiative de la rupture.

Semaine du 8 au 14 février 1904
Angers, lundi 8 février 1904
Le Matin, je lis dans le Maine-et-Loire le compte-rendu exact des incidents d’hier ; quant au Patriote de l’Ouest qui porte bien mal son nom puisqu’il est socialiste et dreyfusard, il invente les mensonges les plus fantaisistes : Maman aurait brandi d’un air tragique le casse-tête et serait venue à la conférence exprès pour occire les mécréants républicains ; elle aurait ensuite essayé de faire prendre ce casse-tête pour un… chapelet (!!!). Enfin, si nous nous trouvions à la réunion, c’est pour entendre M. Mas, député de Montpellier, notre compatriote, dit l’infâme journal, et même… notre parent (c’est la 1ère nouvelle)[16]. Tout cela ne signifie rien et tous les gens de bonne foi considèreront ces blagues comme histoires à dormir debout. Il accuse, ce qui est plus grave, le groupe des opposants d’avoir provoqué la colère des républicains et le rend responsable de ce qui s’est passé ; il est, au contraire, plein d’indulgence pour ces bons républicains qui nous ont assommés ; c’est une singulière manière d’intervertir les rôles ! Le Petit courrier raconte impartialement les faits. À 1h ½, malgré une tempête épouvantable de vent, de grêle et de pluie, je vais chez M. Frogé qui me remet la liste des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul. Ensuite, je vais chez M. de La Voy savoir si le chapeau que j’ai rapporté hier est bien à lui ; son domestique me dit que oui. Ensuite, leçon de chant. Le soir, à cause de la tempête qui fait pleuvoir ardoises et cheminées, je ne vais pas à la Conférence Saint-Louis. Maman reçoit avis d’avoir à se présenter demain devant le Tribunal correctionnel ; on se presse joliment !
Angers, mardi 9 février 1904
Suite des plaisanteries de mauvais goût du Patriote : il paraît que la haute société d’Angers, violemment émue par l’arrestation de Maman, se propose de lui offrir un thé d’honneur au cours duquel on lui remettra solennellement un casse-tête en argent, produit d’une collecte faite dans les salons de l’aristocratie angevine. Peut-on être plus inepte ? Je vais aux 3 cours habituels de doctorat et au cours de licence. À 1h, Maman comparaît devant le Tribunal correctionnel. Je ne raconte pas l’audience, à laquelle, d’ailleurs, je n’ai pas pu assister à cause de mes cours ; je collerai dans mon journal le compte-rendu que ne manquera pas d’en donner le Maine-et-Loire de demain. Elle attrape 30 fr. d’amende, avec la loi Bérenger. Il paraît que le président, M. Jousseaume, notre voisin, a été très courtois. Le soir, nous allons tous en soirée chez les Fauvel où est réunie à peu près toute l’Université. Il y est souvent question des événements de dimanche et de leur suite.
Angers, mercredi 10 février 1904
Voici le compte-rendu du Maine-et-Loire ; il est exact :

Quant au Patriote, il continue à blaguer et à dire que voici Maman mise au rang des martyrs par le clan clérical etc. etc. Le Petit courrier raconte assez exactement les faits. Dans l’après-midi, je vais au parquet pour demander quelle suite on compte donner à ma plainte contre Colin ; du moment que Maman a été poursuivie, je ne lâche pas mon agresseur, et si le parquet ne le poursuit pas, je le poursuivrai par voie de citation directe. Le substitut Millet, qui me reçoit en l’absence du procureur de la République, me dit que Colin passera demain devant le Tribunal de simple police de son canton, sous l’inculpation de violence légère ; il me semble que le fait de me tenir à bras-le-corps pendant que d’autres me frappaient, et avec l’intention évidente de m’empêcher de me défendre, est plus qu’une violence légère et mériterait bien le Tribunal correctionnel ; mais je ne veux pas insister et, somme toute, je dois me montrer satisfait que, vu les temps où nous vivons, le parquet donne une suite quelconque à ma plainte. Le soir, nous disons au revoir à Tante Josepha qui part pour Lyon afin d’assister aux derniers moments du beau-frère de l’Oncle Paul, M. Charles Thomas, âgé de 78 ans, qui est au plus mal. La nouvelle des premières hostilités entre Russes et Japonais arrive aujourd’hui ; les Japonais, sans déclaration de guerre, ont attaqué la nuit, à l’improviste, dans la rade de Port Arthur, la flotte russe et lui ont fait du mal ; de plus, les navires japonais ont bombardé Port Arthur. Qui sait si, par le jeu des alliances, nous ne serons pas amenés à intervenir dans cette guerre ? Quoi qu’il en soit, tous nos vœux doivent aller à la Russie, non seulement parce qu’elle est notre alliée, mais parce qu’elle a fait preuve d’une grande modération dans les négociations, et surtout parce qu’elle est le boulevard de l’Europe contre le monde jaune.
Angers, jeudi 11 février 1904
Cours d’économie politique et de constructions rurales le matin ; l’après-midi, je vais voir M. François de Villoutreys, que je ne rencontre pas, M. de Rochebouët, conseiller général, que je rencontre, et Jacques Hervé-Bazin, que je vois dans sa chambre d’où une grippe l’empêche de sortir depuis plusieurs jours. Le soir, nous allons tous à la soirée de Madame Baugas qui réunit l’Université ; à 10h, Marie-Thérèse et moi partons pour aller à la soirée dansante de Madame de Kergos où il y a, environ, 100 personnes ; j’y retrouve mon ancien camarade de Sainte-Croix François d’Aboville[17] que je n’avais pas revu depuis le collège ; il est sous-lieutenant au 65ème de ligne à Nantes.
Angers, vendredi 12 février 1904
Le matin, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, deux cours de législation industrielle. J’apprends par le Maine-et-Loire que Colin a été condamné à une journée de travail (dont la valeur, d’après la loi, est de 1 fr. 50, je crois) ; il faut avouer qu’il s’en est tiré à bon compte. Quant à Maman, elle reçoit, depuis mardi, des quantités de visites ou de cartes de félicitations. Dans l’après-midi, je vais m’entendre avec M. Frogé au sujet des convocations à la réunion des Conférences Saint-Vincent-de-Paul qui aura lieu le 1er dimanche de carême et aussi au sujet de l’Œuvre de la presse pour tous.
Angers, samedi 13 février 1904
Cours d’économie politique de licence. Le soir, nous recevons une cinquantaine de personnes : la Faculté, et, en plus, les Follenfant, les La Villebiot et les Padirac ; il y a plusieurs morceaux de piano et de chant.
Angers, dimanche 14 février 1904
Le matin, je vais à la messe de onze heures à Notre-Dame. L’après-midi, je prépare un grand nombre de convocations pour la réunion de dimanche prochain. Je vais au salut à l’Adoration. Après le salut, nous allons sur les quais voir la crue de la Maine ; la Maine est à 5m30 à l’étiage du pont du centre, les bateaux ne peuvent plus passer sous les ponts, c’est la plus forte crue depuis 1897.
Semaine du 15 au 21 février 1904
Angers, lundi 15 février 1904 (lundi gras)
Le matin, je vais aux Ponts-de-Cé voir la crue de la Loire ; au pont de Dumnacus, il y a 4m50 à l’étiage, et encore le fleuve commence-t-il à baisser ; il a été à 4m60. L’après-midi, j’avance beaucoup mes convocations. À 4h, leçon de chant ; à 5h ½, je vais faire ma visite de digestion à Mme Fauvel.
Angers, mardi 16 février 1904
Le matin, j’achève les convocations ; il y en a 300 environ. L’après-midi, je vais voir la Maine qui est à 5m50 et qui monte toujours, car la pluie ne cesse pas. Quant à la Loire, on annonce que le maximum de la crue sera demain avec 5m30 aux Ponts-de-Cé ; mais si la pluie continue, il est à craindre que la crue n’augmente encore ; alors, un désastre est à craindre. Nous avons l’oncle Paul et Nénette à déjeuner. À 2h ½, je vais au Patronage Saint-Serge où j’assiste à une pièce à grand spectacle Baudouin III duc de Montrezé et roi de Jérusalem composée par René Couteau tout exprès pour les enfants du patronage ; plus de 60 enfants paraissent sur la scène ; c’est un vrai tour de force… et de patience !
Angers, mercredi 17 février 1904
Je vais à la messe de 8h à l’Université ; mais comme j’arrive trop tard pour recevoir les cendres, je vais les recevoir à Saint-Joseph ; ensuite, je fais différentes commissions en ville ; du pont de la Basse-Chaine, j’admire le spectacle magnifique de la Maine débordée, les immenses prairies de la Baumette, du Bon Pasteur, jusque dans la direction de la Pointe, sont entièrement recouvertes, les levées disparaissent sous l’eau ; on n’aperçoit plus dans les prairies que le haut des arbres, et, de ce lac, poussées par le vent d’ouest, de grosses lames s’élèvent et vont frapper les quais, on dirait un golfe et la mer ; en attendant, l’inondation n’est pas près de finir, et le niveau des eaux, tant en Maine qu’en Loire, monte toujours. L’après-midi, je vais faire ma visite de digestion à Madame Baugas ; à 5h ½, cours de religion.
Les nouvelles du théâtre de la guerre arrivent en Europe dénaturées par les agences anglaises, en sorte qu’il est très difficile de connaître la vérité ; ainsi, on n’est pas encore fixé sur la manière dont a tourné la première attaque de Port-Arthur ; les Japonais en ont fait une victoire ; les Russes assurent que l’attaque a échoué et que la flotte japonaise a été fortement endommagée ; ce qui me fait penser que les Russes disent vrai, c’est que, depuis lors, la flotte japonaise n’a plus été aperçue ; elle doit, sans doute, réparer ses avaries. Que deviendra cette guerre ? Des interventions se produiront-elles ? Si l’Angleterre s’unit au Japon, notre alliance avec la Russie nous obligera à nous unir à elle, quoiqu’en disent les journaux radicaux-socialistes et socialistes qui trouvaient bon de voir le tsar venir saluer Marianne, mais qui sont d’avis maintenant de dénoncer l’alliance, et par conséquent, de violer un serment national ! Ce qu’il y a de plus inquiétant encore que le conflit russo-japonais pour la paix européenne, c’est l’insurrection macédonienne qui est sur le point de recommencer. L’année dernière, l’Autriche-Hongrie et la Russie ont réussi à empêcher une conflagration générale dans les Balkans en imposant un programme de réformes à la Porte, et en pesant sur la Bulgarie pour l’empêcher de se joindre aux insurgés macédoniens. Mais, actuellement, la Porte, comme toujours, n’a pas appliqué les réformes, et, d’autre part, la Bulgarie sentant que la Russie occupée en Extême-Orient ne pourra la frapper que d’un bras, est prête à faire la guerre à la Turquie dès que la Macédoine se soulèvera, et ce sera bientôt sans doute. Qu’en résultera-t-il ? Une guerre générale dans les Balkans probablement ; et, alors, l’Autriche, à défaut de la Russie, sera forcée d’intervenir, et qui sait où tout cela nous mènera ? L’Italie ne paraît pas enchantée de la perspective d’une intervention autrichienne ; elle pourrait fort bien ou s’y opposer ou intervenir de concert avec l’Autriche. Quant à l’Angleterre, c’est elle qui, après avoir excité le Japon contre la Russie, excite maintenant les insurgés macédoniens en leur fournissant armes et subsides, et cela afin de pêcher en eau trouble.
Angers, jeudi 18 février 1904
Le matin, cours habituels. À 11h, Marie-Thérèse nous quitte ; elle repart pour Sainte-Croix après un séjour de près de deux mois à Angers ; c’est avec un grand regret que nous la voyons repartir. L’après-midi, je retourne aux Ponts-de-Cé où l’inondation a fait de grands progrès depuis lundi ; il y a aujourd’hui 5m10 au pont de Dumnacus ; l’inondation de 1897 est dépassée, et il faut remonter à 1872 pour trouver une aussi forte inondation ; on commence à craindre pour la solidité des levées de la Loire. Aux Ponts-de-Cé, le spectacle est impressionnant ; sur une largeur de près de 3 kilomètres, on ne voit que de l’eau ; toutes les rues des Ponts-de-Cé sont envahies, sauf la rue centrale ; dans les jardins, on n’aperçoit plus que le haut des arbustes hors de l’eau. Pour peu que le fleuve monte encore, il faut s’attendre à des désastres comme en 1856. Tante Josepha est rentrée ce matin de Lyon où elle a enterré son beau-frère ; elle est allée à Saint-Étienne voir les Delestrac.
Angers, vendredi 19 février 1904
Le matin à 10h ½, cours de M. Baugas (doctorat) ; l’après-midi, 2 cours de M. Coulbault ; ensuite, je vais faire signer la pétition pour les Frères dans le fond de la rue Franklin ; puis je vais voir la Maine qui est à près de 6 mètres ; les rues voisines des quais sont envahies, et il a fallu installer des planches sur des pilotis pour pouvoir passer. Le soir à l’Université, conférence de l’abbé Marchand, qui a été pendant plusieurs années vicaire à Londres, sur « La religion à Londres » ; il s’appuie sur deux enquêtes faites l’une par M. Booth, l’autre par le Daily News, avec le plus grand soin dans tous les quartiers de l’immense ville et qui ont prouvé sur près de 5 000 000 d’habitants, 800 000 au plus (et encore compte-t-on parmi ceux-ci les étrangers) fréquentent habituellement le dimanche une église ou un temple quelconque, même des religions les plus extravagantes comme les Salutistes, même des Juifs ; c’est un résultat navrant qui contraste avec l’apparence recueillie qu’offre Londres, comme toutes les villes anglaises, le dimanche ; l’abbé Marchand estime que les ¾ des habitants de Londres vivent en dehors de toute religion.
Angers, samedi 20 février 1904
Cours ordinaires ; après le cours de zootechnie générale, examen sur cette matière, je m’en tire moyennement. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 21 février 1904

Le matin à 7h ½ à la cathédrale, chapelle de Notre-Dame de la Pitié, a lieu la messe trimestrielle pour les membres défunts des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; j’y fais la sainte communion. L’après-midi, je vais à vêpres à Saint-Serge. Ensuite, à 4h ½, j’assiste avec Papa, dans l’ancienne église Saint-Martin restaurée par l’externat Saint-Maurille, à une grande réunion de la jeunesse catholique organisée par la commission des patronages d’Angers ; un millier de jeunes gens et du diocèse appartenant tous à l’association sont venus entendre deux beaux discours de M. Couteau et de M. Zamanski[18], du comité central. Couteau nous raconte le fonctionnement des patronages et de toutes les œuvres qui y sont annexées : mutualités qui assurent un petit capital à l’ouvrier qui, depuis son enfance, a versé une très légère somme chaque semaine, sociétés de gymnastique etc. M. Zamanski, avec une parole ardente et concise, nous raconte les grands services que notre association a rendus à Paris au moment où les églises étaient envahies par les apaches au mois de juin, les rudes raclées que nos amis parisiens leur ont administrées ; puis, il trace le programme d’action religieuse et sociale de l’association et annonce qu’un grand congrès où seront convoqués tous les groupes de l’Association catholique de la Jeunesse française se tiendra dans 3 mois à Arras pour étudier la question de la « mutualité » comme celui de Chalon, l’année dernière, a étudié la question des syndicats ; c’est ainsi que se forme le corps de doctrines sociales de notre association ; la question des syndicats a été résolue après trois jours d’une discussion au cours de laquelle on a entendu les maîtres de la science sociale, dans le sens de la liberté. Pour préparer le congrès d’Arras, tous les groupes de la Jeunesse catholique vont être appelés à étudier la question de la mutualité ; c’est dans ce but que se tiendra le 5 et le 6 mars au Mans un congrès régional de l’union régionale de l’Ouest (j’espère pouvoir y assister). Le discours de Zamanski est littéralement haché d’applaudissements frénétiques, et l’on sent bien que tous ces jeunes gens catholiques, à quelque classe sociale qu’ils appartiennent (fils de nobles, de bourgeois, d’ouvriers, de paysans) sont intimement unis dans un même amour de l’Église, de la France et dans un même désir de faire quelque chose pour leur salut. Les questions politiques ne nous divisent pas, car il y a place, dans notre association, pour toutes les opinions politiques, pour la raison bien simple qu’on ne s’en occupe pas ; on ne s’occupe que des questions religieuses et sociales ; c’est ainsi que les Catholiques monarchistes, les Catholiques républicains et les Catholiques bonapartistes s’unissent ici sur le terrain catholique, sans rien abandonner au-dehors de leurs revendications politiques. La réunion se termine, comme elle a commencé, par l’exécution du « chant patriotique catholique » et par une sonnerie de clairon en l’honneur du drapeau. Le soir, après dîner, j’assiste à l’assemblée générale des Conférences Saint-Vincent-de-Paul du 1er dimanche de carême ; j’y remplis mes fonctions de secrétaire.
Semaine du 22 au 28 février 1904
Angers, lundi 22 février 1904
Le matin à 10h ½, cours de zootechnie spéciale. L’après-midi, je vais chez le dentiste, puis, à cinq heures, à l’escrime. Le soir, Conférence Saint-Louis. Gaudineau fait une intéressante étude de la question des « retraites ouvrières » ; j’avais eu l’idée de faire ce travail et j’avais même fait quelques recherches dans ce but lorsque j’ai appris que Gaudineau l’avait retenu. Il le traite, dans le fond, absolument comme je l’aurais traité, c’est-à-dire il repousse, au nom de la liberté et du droit de propriété, l’idée de la retraite obligatoire imposée à tous par l’État s’exerçant, avant tout par une bonne législation accordant la liberté la plus complète et même des privilèges (il ne faut pas avoir peur de ce mot) aux institutions libres créées pour assurer une retraite à ceux qui leur auront versé une certaine somme (très minime) pendant un temps donné, et aussi, provisoirement du moins et pour mettre la chose en train, par des subventions comme en Belgique. Certains, De Saint-Pern et Lebreton notamment, sont partisans du principe de l’obligation, qui, disent-ils, n’entraîne pas nécessairement la création d’une nouvelle institution d’État, car l’État peut fort bien décider que tous les citoyens devront s’assurer une retraite, en les laissant libres pour le choix de l’institution à laquelle ils voudront s’adresser ; c’est vrai, mais le principe de l’obligation n’est pas moins contraire à la liberté et au droit de propriété. Je sais que la question de savoir si l’on doit se ranger au principe de l’obligation ou rester fidèle au principe de la liberté est très discutée, même entre Catholiques. Pour ma part, j’aime mieux m’en tenir à l’idée de liberté (c’est, d’ailleurs, par le développement de l’association libre que les royalistes comptent résoudre cette question des retraites ouvrières).
Angers, mardi 23 février 1904
Cours habituels matin et soir. Après les cours du soir, je vais à Saint-Serge m’entendre avec le vicaire M. Pineau qui doit me donner des indications pour une 3ème liste que je dois fournir à Mme René Bazin pour l’Œuvre de la presse pour tous. À 5h, escrime.
Angers, mercredi 24 février 1904
On apprend aujourd’hui une victoire russe : les Japonais ayant tenté une nouvelle attaque de nuit contre Port-Arthur ont été repoussés avec perte, tant mieux ! Je remets à Mme Bazin une 3ème liste pour l’Œuvre de la presse pour tous
Angers, jeudi 25 février 1904
Cours d’économie politique de licence, mais pas de cours de constructions rurales, presque tous les élèves de l’École d’Agriculture étant aujourd’hui en excursion agricole à une ferme du duc de Plaisance, député. Je fais deux visites à Mme de Kergos, qui je ne rencontre pas, et à Mme Robiou du Pont que je rencontre. À 5h, escrime. Le soir, sermon à la cathédrale.
Angers, vendredi 26 février 1904
Cours ordinaire de doctorat. Après les cours, pendant une affreuse tourmente de neige, je fais les convocations pour le conseil particulier du mercredi. Le soir, malgré la neige, je vais à la conférence de M. René Bazin sur « Les compagnes de la vie », c’est-à-dire les femmes, et leur rôle dans le foyer ; M. René Bazin n’est pas heureux, ce soir, il ne dit que des banalités. Une grosse nouvelle qui soulève une grande émotion depuis hier est celle qui nous arrive de Dijon : 58 séminaristes qui devaient recevoir le sacrement de l’Ordre demain ont demandé à leur évêque Mgr Le Nordez[19] de vouloir bien renvoyer cette cérémonie jusqu’après les fêtes de Pâques, parce qu’ils ne se sentaient pas, en ce moment, dans les dispositions nécessaire pour bien recevoir ce grand sacrement ; l’évêque a refusé, et a répondu à une nouvelle demande des séminaristes en renvoyant du séminaire cinq d’entre eux pris au hasard, et en supprimant les bourses à tous ceux qui en bénéficiaient. Alors, tous les élèves du séminaire (au nombre de 83) ont déclaré se solidariser avec leurs camarades, et ont quitté le séminaire. Parmi les ordinands, certains ont dit qu’ils voulaient bien être ordonnés tout de suite, mais par un autre évêque que Mgr Le Nordez. Et maintenant, quelle est la raison de cette attitude qui, au premier abord, ressemble à un acte de révolte ? Oh, elle est bien simple ! Les séminaristes ne veulent pas être ordonnés prêtres par un évêque qui est l’objet d’une accusation terrible contre laquelle il n’a pas jusqu’à présent protesté : Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, est accusé d’être franc-maçon !!! Pas plus que les séminaristes, pas plus qu’aucun des journalistes catholiques qui se sont occupés ces jours-ci de cette affaire, je ne préjuge rien ; Rome, sans doute, donnera son jugement que tout bon Catholique doit attendre. Mais il m’est bien permis de me rappeler l’attitude, plus qu’étrange pour un évêque, qui a été celle de Mgr Le Nordez dans certaines circonstances : il y a deux ans, deux bénédictins chassés de leur couvent par la persécution traversaient le diocèse de Dijon ; ils avaient reçu asile chez un grand propriétaire du pays ; tout à coup, Mgr Le Nordez leur fit savoir qu’il ordonnait aux curés de son diocèse de considérer comme nul leur celebret, c’est-à-dire qu’il leur interdisait de dire la messe dans le diocèse de Dijon ; et cela, évidemment, pour la seule raison qu’ils appartenaient à une congrégation non autorisée ; le désir de faire sa cour au gouvernement franc-maçon passait pour Mgr Le Nordez bien avant le respect que tout le monde, et surtout un évêque, doit avoir pour des religieux proscrits ! Je me souviens des ardentes polémiques que souleva cet acte bien peu épiscopal. Les habitants de Dijon en connaissaient sans doute bien d’autres sur le compte de leur évêque, car il ressort de toutes les correspondances de cette ville que Mgr Le Nordez est mis véritablement en interdit par les Catholiques de sa ville épiscopale. On ne va plus à la cathédrale parce qu’il s’y trouve ; l’autre jour, au moment où il montait en chaire, un grand nombre de Catholiques quittèrent ostensiblement l’église tandis que d’autres sifflaient et criaient « Démission » ; ces derniers ont certainement eu tort car on ne doit, sous aucun prétexte, se livrer à des manifestations dans une église mais ce fait indique bien que l’attitude plate de leur évêque vis-à-vis du gouvernement les a exaspérés. Après tout ce que je viens de rappeler, et en présence de l’accusation qui n’a pas été démentie, on comprend parfaitement que les séminaristes de Dijon aient désiré attendre pour recevoir le grand sacrement de l’Ordre !
Angers, samedi 27 février 1904
Cours habituels le matin ; l’après-midi, je vais me confesser, je vais travailler à la Bibliothèque municipale et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. L’incident de Dijon continue à faire beaucoup de bruit ; mais une cinquantaine de séminaristes ayant atteint leur but, qui était de faire retarder leur ordination, ont réintégré le Grand séminaire. Il faut dire aussi que le gouvernement, sans attendre un jour, sans se demander si les séminaristes comptaient rentrer au séminaire, a déclaré qu’il allait les appeler sous les drapeaux pour compléter leur temps de service, nouvelle manière de s’ingérer dans une question toute religieuse. Cette affaire de Dijon est profondément malheureuse. Elle prouve combien les Catholiques sont divisés, combien peu de confiance ils ont souvent dans leurs évêques ! Il fait bien dire que, dans bien des cas, les évêques n’ont rien fait pour mériter leur confiance, et, outrepassant les conseils de ralliement de Léon XIII, se sont mis à plat-vendre devant le gouvernement afin que personne ne puisse mettre en doute leur attachement profond à nos institutions républicaines ! Cet attachement a paru quelque fois être plus fort que leur amour de la justice et de la religion persécutée. On comprend conc que les évêques qui ont pris une pareille attitude n’aient pas la confiance des Catholiques. En tout cas, cet état d’esprit est le résultat le plus clair de la politique de ralliement à la république si fort préconisée par Léon XIII et par le cardinal Rampolla ! Aujourd’hui, à Rome, on commence à reconnaître que les Catholiques les plus clairvoyants sont ceux qui ont refusé de la suivre ; et, depuis l’avènement de Pie X, des feuilles royalistes ont eu des encouragements du pape, le Mémorial des Pyrénées, par exemple. Pie X demande aux Catholiques français de s’unir mais sur le terrain catholique qui est assez large pour que tous les Catholiques puissent y trouver place sans abandonner leurs convictions politiques, et non sur le terrain constitutionnel qui excluait les Catholiques monarchistes. Ainsi entendue, l’union ne peut être que féconde. Pour moi, je crois que l’union est possible, non seulement entre Catholiques, mais même entre libéraux ; pour cela, il n’y a qu’à chercher à unir les hommes de divers partis politiques et religieux sur les questions sur lesquelles ils ont une opinion commune, en laissant de côté, dans leurs discussions, les questions qui les divisent ; un royaliste, par exemple, est en même temps catholique ; sur le terrain catholique, il s’unit aux Catholiques qui n’ont pas la même opinion politique que lui, mais qui ont une foi commune avec lui à défendre, c’est, je crois, la pensée de Pie X ; mais ce royaliste et les Catholiques non royalistes avec lesquels il s’est uni ont tous l’amour de la liberté, de la patrie, de la propriété, qui leur est commun avec beaucoup d’autres hommes qui ne sont ni catholiques ni royalistes ; tous ces hommes recherchent les points qui les unissent et, sur le terrain de la liberté, de la propriété, du patriotisme, forment le vaste bloc des libéraux, des patriotes, sans avoir pour cela rien abandonné de leurs opinions politiques ou religieuses, et, tout en luttant pour leur triomphe en-dehors de la vaste ligue dont je parle. L’Action libérale populaire, La Patrie française, si elles ne se plaçaient pas sur le terrain constitutionnel, pourraient réaliser cette union de tous les libéraux, de tous les patriotes ; malheureusement, ces deux ligues se sont placées sur le terrain constitutionnel ; elles écartent donc les monarchistes. Mais je ne serais pas surpris que l’Action libérale populaire fût amenée, sur l’inspiration de Rome, à modifier dans le sens que j’indique son terrain d’action ; je le désire bien vivement ! Quel bloc libéral on pourrait avoir alors ! Les Catholiques formeraient une aile de cette immense armée, et les royalistes un corps d’armée !
Angers, dimanche 28 février 1904
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame où je fais la sainte communion. L’après-midi, je vais avec l’oncle Paul, Nénette et Philomène faire une jolie promenade dans la campagne sur la route d’Epinard. Ensuite, je vais au Salut à l’Adoration. Le soir, j’assiste au Cirque-théâtre à une représentation du drame Les Deux gosses qui fit tant de bruit il y a quelques années. L’oncle Paul et Tante Josepha sont rentrés hier de Paris ; ils ont vu le lieutenant-colonel Lenoir, chef du personnel du génie au Ministère de la Guerre, et le général Joffre[20], directeur de ce même personnel, tous deux amis de l’oncle Paul ; c’est surtout pour des questions de service que ces messieurs avaient prié l’oncle Paul d’aller les voir, pour désigner quelques officiers de génie qui vont partir pour l’Indo-Chine où l’on envoie des renforts en prévision de complications possibles. L’oncle Paul, d’après ce que lui ont dit ces messieurs, ne s’attend pas à rester longtemps à Angers, car, d’après une mesure nouvelle, les colonels du génie ne doivent pas rester beaucoup plus de deux ans à la tête des régiments, de façon à ce que les 37 colonels puissent tous ou à peu près tous commander un des 7 régiments de l’arme. Il faut donc nous attendre à voir l’oncle Paul nous quitter dans quelques mois pour aller, à la tête de quelque importante direction, attendre ses étoiles ; ce départ sera pour nous un vrai chagrin !
Semaine du 29 février 1904
Angers, lundi 29 février 1904
Voilà une date que je n’avais pas vue depuis huit ans ; dans quatre ans, quand je la reverrai, où serai-je, que ferai-je ? Si Dieu d’abord me prête vie et s’il me permet de réaliser mes projets, je serai sans doute à Ille où je m’occuperai d’agriculture, et aussi de propagande religieuse et politique ; je serai peut-être marié, enfin, qui sait ? Nous jouirons peut-être d’une paix religieuse, sociale et politique à laquelle nous aurons aspiré pendant trop longtemps. Il y a quelques jours, à propos de la proclamation par le pape de l’héroïcité des vertus du curé d’Ars, présage de sa prochaine béatification, le journal catholique La Vérité française rappelait une prédiction de ce vénérable, très consolante pour nous : en 1845, une jeune fille qui désirait entrer au couvent alla demander au saint curé de la conseiller sur l’ordre qu’elle devait choisir et sur sa vocation. Le vénérable la confirma dans sa vocation, et lui conseilla d’entrer dans un ordre où elle est entrée depuis ; puis il lui prédit qu’elle soignerait les blessés dans 2 guerres, qu’elle verrait le XXe siècle ; que les premières années de ce siècle seraient des années de persécution pour l’Église « les années 1, 2, 3, dit-il, seront néfastes, mais dans l’année 4, la persécution, après avoir atteint son apogée, prendra fin ; toutefois, cette année-là, la France aura beaucoup à souffrir des suites d’une guerre civile ou étrangère, mais elle sera sauvée ». Il est à remarquer que la prédiction du curé d’Arts s’est parfaitement réalisée jusqu’à présent ; la religieuse en question a soigné les blessés de la guerre de Crimée et de la guerre d’Italie ; elle a vu le XXe siècle puisqu’elle vit toujours ; les 3 premières années de ce siècle ont été, certes, des années néfastes pour l’Église de France ; enfin, la guerre vient d’éclater ; si la prédiction se réalisé jusqu’au bout, nous serons donc sauvés cette année, mais nous souffrirons des suites d’une guerre ; cela veut-il dire que la guerre d’Extrême-Orient amènera une conflagration générale, comme beaucoup le craignent ? Peut-être ; si cela pouvait nous débarrasser de la hideuse république, j’y souscrirais des deux mains. N’oublions pas que M. Combs enfant, ayant été amené devant le curé d’Ars, celui-ci, à la vue du futur persécuteur, s’écria : « Oh ! Cet enfant ; quel mal il fera à l’Église ! Mais il se convertira ». Il me semble que l’autre prédiction doit se réaliser puisque celle-ci s’est, jusqu’à présent, si bien réalisée.
Le matin, pas de cours de zootechnie, le professeur étant au Congrès des Agriculteurs de France, rue d’Athènes. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, Poirier-Coutansais parle sur la mutualité et les sociétés de secours mutuels. Je donne mon adhésion pour le congrès du Mans.
Mars 1904
Semaine du 1er au 6 mars 1904
Angers, mardi 1er mars 1904
Cours habituels. À 5h, escrime.
Angers, mercredi 2 mars 1904
Le matin, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » pour la Conférence Saint-Louis. L’après-midi, à 1h ½, je vais remplir mes fonctions de secrétaire au conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul. À 5h ½, cours de religion.
Angers, jeudi 3 mars 1904
Cours ordinaires le matin ; l’après-midi, je fais différentes commissions pour Papa qui ne peut pas sortir à cause d’un fort rhume et d’une extinction de voix, je vais porter les bons aux pauvres, travailler à la Bibliothèque municipale ; à l’escrime à 5h ½.
Angers, vendredi 4 mars 1904
Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, j’assiste avec Tante Josepha à une conférence organisée au cirque par la Société de géographie commerciale de l’Anjou sur le Japon d’autrefois et d’aujourd’hui ; le cirque est comble, mais l’orateur ne fait que dire ce que tout le monde, ou à peu près, savait déjà. Il y a quelques projections.
Le Mans, samedi 5 mars 1904
Le matin cours d’économie politique (licence). Je pars par le train de 1h pour le Mans où a lieu cette année le Congrès de l’Union régionale de la Jeunesse catholique de l’Ouest ; je descends avec un grand nombre de congressistes à l’Hôtel de France. Notre première réunion, un simple conseil où on expose la marche de l’association et ses énormes progrès dans l’Ouest en 1903 (84 nouveaux groupes ont été affiliés depuis un an à l’Union), a lieu dans l’ancien hôtel du poète Scarron, chez le chanoine Bruneau, de 8 à 10h du soir ; environ cent cinquante jeunes gens y prennent part ; c’est demain qu’auront lieu les grandes séances.
Le Mans, dimanche 6 mars 1904
La journée commence par la messe de communion, dite par Mgr de Durfort à la chapelle de la Visitation, à laquelle assistent tous les congressistes déjà arrivés (car quelques-uns n’arrivent que par les trains du matin). À 9h ½, séance d’études à la salle Maupertuis ; elle dure jusqu’au moment du banquet qui a lieu à 11h ½ à l’Hôtel de France ; dans cette séance sont votés les statuts de la nouvelle Union diocésaine de la Sarthe qui vient de se fonder afin de fédérer les groupes de l’Association existant déjà dans ce diocèse, et surtout afin d’en fonder de nouveaux ; M. Bienvenu est élu président ; l’aumônier est le chanoine Bruneau. Dans cette séance, on lit plusieurs intéressants rapports sur le développement de l’Association dans le diocèse du Mans ; ce sont surtout les groupes ruraux qui sont nombreux. On procède à l’élection des membres sortants du comité régional : De Saint-Pern est réélu vice-président, et Gaudineau trésorier ; on élit aussi deux membres du comité. Je retrouve à cette séance le P. Cisternes, qui a été recteur du Collège Sainte-Croix pendant que j’étais pensionnaire de collège, et le P. Carré qui était préfet des études ; je trouve que celui-ci, que je n’avais pas revu depuis lors, a beaucoup vieilli ; c’est sans doute un effet de la pénible situation à laquelle la persécution réduit ces pauvres Pères jésuites. À 11h ½ a lieu le banquet ; il dure jusqu’à 2h environ et réunit tous les congressistes, nombreux toasts ; notamment on remarque celui d’Arnaud[21], président d’un groupe rural à la Genetouse (Vendée), c’est un brave meunier qui parle vraiment fort bien et avec une conviction profonde, il est très applaudi. À 2h ½, seconde séance de travail salle Maupertuis ; Charles Poisson, de Saumur, lit les résultats de l’enquête à laquelle on a procédé dans tous les groupes de l’Union régionale sur la mutualité ; et sur les sociétés de secours mutuels existant ; ensuite, Poirier-Coutansais lit le travail qu’il a déjà lu à la Conférence Saint-Louis sur la mutualité ; ensuite s’engage la discussion ; on discute beaucoup sur la question de savoir si les sociétés de secours mutuels contre la maladie doivent se contenter de servir à leurs membres malades une somme fixe par jour suffisante pour qu’ils puissent faire vivre leur famille, et, en outre, payer eux-mêmes leur médecin et leur pharmacien, ou si elles doivent leur donner une somme moins élevée, mais leur fournir directement et gratis les secours médicaux et pharmaceutiques ; pour ma part, je suis partisan du second système ; on finit par se ranger à l’opinion du meunier Arnaud qui demande que les sociétés de secours mutuels laissent leurs membres payer directement une partie des frais médicaux et pharmaceutiques ; de cette façon, ils seront intéressés à ne pas en abuser ; on émet un vœu dans ce sens. À propos des sociétés qui assurent la retraite en cas d’invalidité ou de vieillesse, on discute le point de savoir si les membres doivent avoir un livret individuel, ou si les cotisations réunies doivent former un fonds commun ; les 2 opinions sont soutenues, mais comme le temps manque pour discuter à fond cette question, on décide de ne pas voter de vœu ; la question sera examinée au Congrès d’Arras. À 5h ½ a lieu le salut à la chapelle de la Visitation. À 8h, ou 8h ¼ pour être plus exact, séance solennelle de clôture salle Maupertuis présidée par Mgr de Bonfils, évêque du Mans ; 1200 personnes environ de la société mancelle y assistent ; on y entend un discours d’ouverture de Normand d’Authon, quelques mots de Bienvenu, une brillante improvisation du meunier Arnaud qu’on oblige, pour ainsi dire, à monter à la tribune ; il improvise un vrai discours de vingt minutes sur les motifs que nous avons d’espérer le salut de la France ; puis un magnifique discours de Jean Lerolle[22] sur l’action religieuse et sociale de notre association ; enfin, Séjourné, président de l’Union diocésaine de l’Orléanais, termine cette joute oratoire par un vibrant discours sur les devoirs des jeunes gens de la jeunesse catholique : énergie et persévérance ; Mgr de Bonfils nous adresse quelques paroles d’édification, puis nous donne sa bénédiction, et chacun rentre se coucher, enchanté d’une journée aussi bien remplie.
Semaine du 7 au 13 mars 1904
Angers, lundi 7 mars 1904
Je pars du Mans, avec quelques autres congressistes, par le train de 8h25 ; à la gare, nous disons « au revoir » à nos amis Lerolle et Séjourné qui repartent pour Paris. J’arrive à Angers à 11h ½. L’après-midi, je prends ma leçon de chant, me fais couper les cheveux etc. Le soir, Conférence Saint-Louis : intéressante étude du P. Barbier sur « L’évolutionnisme et la foi chrétienne » ; il en terminera la lecture lundi prochain.
Angers, mardi 8 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) ; l’après-midi, nous n’avons que le cours d’histoire des doctrines économiques, M. Saint-Maur nous ayant fait prévenir qu’il ne viendrait pas aujourd’hui à cause d’un deuil. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste à une conférence organisée par la Croix-Rouge sur les maladies des armées en campagne par le docteur Quintard, salle des Quinconces. Cette conférence est aussi bien pour les hommes que pour les dames, tandis que les cours que, 3 fois par semaine, la Croix-Rouge fait pour les dames et jeunes filles ne sont pas ouverts aux messieurs. Les dames et jeunes filles qui, après avoir suivi ces cours et leurs applications à une clinique, passeront l’examen requis, obtiendront le titre d’infirmières de la Croix-Rouge. Maman les suit assidûment, comme la plupart des dames d’Angers.
Angers, mercredi 9 mars 1904
Je travaille mon droit matin et soir. Maman est obligé de se mettre au lit à cause d’une brusque fatigue ; le docteur Sourice dit que cette fatigue n’annonce pas l’influenza comme nous l’avons craint, mais qu’elle passera avec un peu de repos.
Angers, jeudi 10 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) et de constructions rurales ; l’après-midi, je vais un moment au Palais où plaide Hervé-Bazin mais j’arrive trop tard pour l’entendre. Je travaille à mon étude sur les corporations pour la Conférence Saint-Louis ; à 5h ½, escrime.
Angers, vendredi 11 mars 1904
Cours ordinaires ; seulement, ceux de l’après-midi ont lieu dans le cabinet de M. Coulbault, celui-ci, à cause d’une attaque de rhumatisme au pied n’ayant pu sortir de chez lui. Le soir, je vais au sermon dialogué de l’abbé Delahaye à Saint-Serge avec Papa. Au retour, j’apprends que Tante Josepha est venue pour la soirée avec Maman et qu’elle lui a dit, confidentiellement, que l’oncle Paul allait être nommé directeur du génie à Alger ; l’oncle Paul le sait par ses amis le général Joffre[23] et le lieutenant-colonel Lenoir ; c’est une charmante garnison et dont l’oncle Paul est enchanté. Mais la nouvelle doit rester secrète tant que la nomination n’est pas officielle, car le général André, s’il savait que l’on escompte ainsi sa signature, serait capable de la refuser.
Angers, samedi 12 mars 1904
Le matin, je vais à l’Université pour le cours d’économie politique de licence et pour le cours de zootechnie générale, et je n’assiste ni à l’un ni à l’autre, car j’arrive en retard pour le premier et le second n’a pas lieu à cause des 28 jours de M. Brohm. D’ailleurs, le moment de l’examen approche trop maintenant pour que je puisse continuer à suivre les cours d’agriculture ; j’irai le dire demain au P. Vétillart. L’après-midi, je fais plusieurs visites avec Papa, puis je vais à la salle d’armes. Le soir, je dîne chez l’oncle Paul avec le fils du lieutenant-colonel Lenoir qui fait son service militaire au 135e au peloton des dispensés, et un caporal et un soldat du génie, fils d’amis de l’oncle Paul.
Angers, dimanche 13 mars 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, en me promenant avec Papa, je vois passer la cavalcade organisée à l’occasion de la mi-carême ; elle est assez jolie et très convenable. Ensuite, je vais au sermon à Saint-Joseph, puis je vais voir quelques-uns de mes camarades : Jacques des Loges, Bonnet, Lucas qui est le seul que je rencontre. Je dîne chez M. Jac avec M. Albert et quelques étudiants : Normand d’Authon, Gaudineau, Lucas, Catta etc. On ne se retire qu’à près de onze heures après le thé.
Semaine du 14 au 20 mars 1904
Angers, lundi 14 mars 1904
Le matin à midi, nous recevons à déjeuner l’oncle Paul, tante Josepha, Nénette, De La Villebiot, Hervé-Bazin et De Padirac. Le soir, Conférence Saint-Louis : fin du travail du P. Barbier sur l’évolutionnisme et la foi chrétienne.
Angers, mardi 15 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique ; l’après-midi, cours d’économie politique et d’histoire des doctrines économiques. À 5h ½, escrime.
Angers, mercredi 16 mars 1904
Je travaille le matin dans ma chambre. L’après-midi, je travaille aussi jusqu’à 4 heures, puis je vais faire quelques commissions, et j’assiste, à 5h ½, au cours de religion.
Angers, jeudi 17 mars 1904
Je vais au cours d’économie politique de licence. Le soir à 5h, escrime. Dans la journée, je passe mon temps à écrire des adresses pour les 380 convocations que j’ai à envoyer pour la messe que Monseigneur célèbrera le 27 mars pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, vendredi 18 mars 1904
Cours ordinaires matin et soir. Après le second cours du soir, je vais me confesser à Saint-Jacques. À 6h ½, nous allons tous chez Tante Josepha lui offrir nos vœux à l’occasion de sa fête ; elle nous annonce que le colonel de Monspey, du 25e dragons, vient de demander sa mise à la retraite à la suite du duel qu’un lieutenant de son régiment, M. de Hillerin de Boistissandeau, vient d’avoir, sans son autorisation, contre un rédacteur de la Petite République qui avait publié plusieurs articles diffamatoires et mensongers sur le régiment ; les officiers demandèrent au ministre l’autorisation de poursuivre ; le ministre ayant refusé, ils ont décidé de se faire justice eux-mêmes, et ont délégué M. de Hillerin, qui a blessé au bras son adversaire ; M. de Monspey, plutôt que de punir cet officier qui a défendu l’honneur du régiment (il a eu tort d’après moi, car le duel ne prouve rien), demande sa mise à la retraite ; c’est Mme de Monspey qui l’a dit à Tante Josepha et la nouvelle sera bientôt connue. L’oncle Paul nous annonce aussi sa prochaine nomination à Alger, qui va paraître incessamment à l’Officiel, et nous invite d’ores et déjà à aller le voir dans sa nouvelle garnison, ce que nous acceptons avec joie. Ce matin, j’avais vu encore ces deux colonels à la tête de leur régiment pendant la revue de la garnison qui a eu lieu au Champ de Mars à la suite d’une alerte de nuit ; ce soir, ils annoncent tous deux leur départ ; avec le colonel Challon, qui a atteint la limite d’âge à la fin de décembre, les 3 colonels d’Angers seront partis presqu’en même temps. Le soir, je vais à la réunion de la congrégation qui a lieu en l’honneur de la fête de Saint-Joseph : sermon du P. Larousse.
Angers, samedi 19 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique (licence) ; je suis à l’Université à 7h du matin pour la messe de communion, et j’attends le cours près de deux heures ; en causant avec Milleret, je découvre qu’il est proche parent de mes cousins d’Appat[24], du Pays Basque. À 10h ½, j’assiste à Saint-Joseph à une messe en musique chantée pour célébrer la fête de Monseigneur, par un chœur de dames et de jeunes filles du monde ; on ne chante que du chant grégorien pour se conformer au récent « motu proprio » du pape. Nous déjeunons tous chez les Magué pour célébrer la Saint Joseph ; nous causons beaucoup d’Alger, de l’Algérie. C’est avec une grande tristesse que nous voyons approcher le moment du départ de l’oncle Paul ; il partira au commencement d’avril, ira passer une semaine à Vinça, et s’embarquera à Port-Vendres afin d’arriver à Alger deux ou trois jours avant le moment de prendre son service (le 20 avril) ; Tante Josepha restera à Angers jusqu’après la première communion de Nénette, à laquelle l’oncle Paul assistera, car il reviendra à ce moment-là pour quelques jours ; puis, tous ensemble partiront définitivement pour leur nouvelle résidence ; ce sera du 10 au 15 juin. L’après-midi, j’achève mes convocations et je vais à l’escrime ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 20 mars 1904
Je vais à la messe de 11h à la cathédrale, qui est dite spécialement pour les hommes d’œuvres de la ville ; Monseigneur les a convoqués par paroisse ; ils ont bien répondu à son appel, car la nef et les transepts sont littéralement remplis d’hommes (il doit y en avoir 3000), les femmes ne sont pas admises. Dans le chœur autour de l’autel sont rangées les étendards et les bannières, je tiens celle des Conférences Saint-Vincent-de-Paul ; Monseigneur parle, on chante plusieurs cantiques, les clairons du Patronage Saint-Vincent-de-Paul sonnent aux champs à l’Élévation, et on se retire à plus de midi, enchanté d’une aussi belle manifestation catholique. L’après-midi, je vais la visite des pauvres ; puis, j’assiste avec Papa et une centaine d’hommes la procession de la Vraie-Croix qui va de Saint-Laud à la cathédrale et retour, elle traverse la foire de la place Saint-Laud dans le plus grand calme, la plupart des gens qui sont là se découvrent même au passage du dais. La nouvelle du changement de l’oncle Paul est aujourd’hui officielle, les journaux la publient et elle commence à se répandre en ville. Le soir, je vais en soirée, avec Papa et Philomène, chez le général Lelong[25] ; on ne se retire qu’à plus de minuit ; Maman, très affectée du prochain départ des Magué, s’est excusée.
Semaine du 21 au 27 mars 1904
Angers, lundi 21 mars 1904
L’après-midi, je fais une visite de dégustation à Mme Jac. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis à cause d’un concert qui a lieu aux Quinconces. À 4h, leçon de chant.
Angers, mardi 22 mars 1904
Cours du mardi : 2 d’économie politique de doctorat, 1 de licence, et 1 d’histoire des doctrines économiques. M. Saint-Maur nous ayant dit qu’il ne nous ferait pas cours mardi prochain, nous demandons à M. Baugas de nous faire vendredi le cours qu’il nous aurait fait mardi ; de cette façon, je serai libre vendredi soir ; j’y vois un double avantage : d’abord d’arriver à Biarritz quatre jours plus tôt, ce qui me permettra d’y passer 4 semaines environ, et puis de n’être pas à Angers dimanche, jour où le général André doit venir (et ne viendra peut-être pas) inaugurer ici les nouvelles casernes d’infanterie. Le ministère a été battu hier à la Chambre, pendant la discussion de la loi qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; un amendement, combattu par lui, et qui tendait à permettre aux congrégations d’avoir des noviciats pour leurs membres qui doivent enseigner à l’étranger, dans les colonies et pays de protectorat, a été adopté à 11 voix de majorité ; tous les ministres ayant vraisemblablement voté contre, la majorité réelle est plus forte encore ; c’est la seconde fois en peu de jours qu’il est battu dans la discussion de cette loi, et, cette fois-ci, c’est sur une question importante, mais il n’a pas la pudeur de se retirer. Le soir, après la réunion de la congrégation, j’assiste, aux Quinconces, à une conférence médicale par le docteur Brin, organisée par la Croix-Rouge ; le capitaine Lacretelle s’évanouit pendant la conférence, juste au moment où j’arrivais. À 5h, escrime.
Angers, mercredi 23 mars 1904
Le matin, je fais différentes emplettes d’accessoires photographiques en vue de mon prochain départ. À 1h, je vais avec Tante Josepha et Philomène au bord de la Maine au bas de la rue du Mail, assister au passage de cette rivière par un bataillon d’infanterie, et un escadron de dragons avec fourgons pesamment chargés, sur un pont de bateaux jetés par le 6e génie ; les officiers nous font placer au premier rang pour assister à cette intéressante opération. L’après-midi, je fais emballer ma bicyclette par Louis. A 5h ½ cours de religion du P. Barbier : la religion positiviste. Après dîner, j’assiste avec Papa à une séance solennelle organisée par la Conférence Pocquet de Livonnière à l’occasion du centenaire du Code Civil ; la séance est présidée par Me Sémery, ancien bâtonnier, délégué par le barreau d’Angers. La partie le plus intéressante de la séance consiste dans deux discours faits l’un par Cesbron[26], l’autre par Catta[27] : le premier fait l’éloge du Code Civil et montre tout ce qu’il a de bon ; le second s’efforce d’établir ses défauts, en insistant surtout sur le titre du divorce et sur le régime des successions ; sur ces deux points, le Code Civil ne me semble pas défendable.
Angers, jeudi 24 mars 1904
Le matin, cours d’économie politique de licence ; des étudiants de 1ère année ayant enfoncé un panneau d’une porte de la salle de cours, le cours a lieu presque en public. L’après-midi, je fais quelques dernières commissions et je vais me confesser. Nous allons tous passer la soirée chez les Magué.
Biarritz, samedi 26 mars 1904
Pas de journal hier parce que j’ai passé la nuit en wagon. Hier matin à Angers, nous assistons tous à la messe de 8h à Saint-Serge où nous faisons notre communion pascale ; à 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques ; l’après-midi, les 2 cours ordinaires de législation industrielle et un cours extraordinaire d’histoire des doctrines économiques que M. Baugas nous fait hier au lieu de mardi, afin de me permettre de partir le soir et de ne pas obliger Des Lyons et Poisson à venir mardi à Angers pour un seul cours. Une bonne nouvelle se répand dans l’après-midi : le général André est malade et ne viendra pas dimanche ici ! Tête de Jagot et des socios angevins ! Ah, ces bons blocards ! Mais cela ne fait pas l’affaire de notre sympathique préfet M. de Joly, car ce joli monsieur, à moitié mort à la pensée qu’il n’y aura pas une Excellence à montrer dimanche aux Angevins, est parti illico pour Paris afin de s’assurer pour dimanche de la personne d’un ministre ; n’importe lequel, les blocards angevins, au besoin, accepteraient de frayer avec les poux de Pelletan ; cependant, ils tâcheront d’avoir Rouvier ; quelle frousse, Messieurs les blocards ; pas de ministre dimanche à Angers, quel désastre !!!
Nous faisons nos adieux à Tante Josepha et à Nénette que nous retrouverons à Angers à notre retour de Biarritz, et à l’oncle Paul que nous ne reverrons qu’au mois de juin lorsqu’il reviendra d’Alger pour assister à la 1ère communion de Nénette. Maman et moi nous partons par le train de 8h14 ; nous avons failli manquer le train parce que m’étant aperçu une fois arrivé à la gare que je n’avais pas de casquette de voyage, je suis rentré en ville pour en acheter une ; je me mets, en compagnie de M. Buston que je rencontre, à la recherche d’un chapelier aux environs de la gare, et je réussis à en trouver un rue Hoche ; au moment où j’arrivais à la gare, il était 8h12 et je me croyais en avance parce que Papa m’avait dit que le train partait à 8h24 ; mais, pendant que je cherchais un chapelier, il a appris que le train partait à 8h14, d’où affolement de Papa et Maman ; enfin, nous courrons comme des fous, et Maman et moi nous montons en wagon à la dernière minute (on fermait les portières). Nous allons d’un seul trait jusqu’à Poitiers où nous arrivons à minuit passé ; là, nous attendons l’express pour Bordeaux que nous prenons à 2h16, nous entrons dans un compartiment rempli de petits garçons élèves de l’ancien Collège des Jésuites de Tours ; nous sommes à Bordeaux à plus de 6h du matin, et nous en repartons après avoir déjeuné à 7h31 ; cette fois, nous faisons route avec plusieurs malheureuses religieuses du Sacré-Cœur, dont le pensionnat d’Angoulême va être fermé par ordre du défroqué ; chassées de France, elles vont s’établir à Saint-Sébastien dans ce pays espagnol si hospitalier qui a déjà recueilli tant de proscrits français depuis quelques années ! Que c’est triste… ! Les autres voyageurs qui font route avec ces pauvres exilées ne peuvent contenir leur indignation en présence des attentats à la liberté que commet chaque jour la bande de malfaiteurs qui s’est emparée du gouvernement ; inutile d’ajouter que nous faisons chorus avec eux ! Nous arrivons à Biarritz à 11h ¾ par une averse à l’Hôtel de l’Europe, on nous donne deux chambres voisines, au premier. L’après-midi, le temps se lève et je puis me promener un peu, je remarque de grands changements survenus à Biarritz depuis novembre 1900 ; d’abord, le Casino municipal, que l’on commençait à peine à construire alors sur la grande plage, entre les deux parties de l’établissement de bains, et qui est terminé depuis longtemps ; je le trouve massif, sans aucun style, déjà délabré par l’air de la mer, il obstrue la vue, si belle, que l’on avait là, il a l’air « provisoire », « bâtiment d’exposition » ; il est, à l’extérieur, aussi antiesthétique que possible ; la nouvelle église Sainte-Eugénie, qui est à peu près terminée, est jolie, mais pas assez grande ; enfin, dans notre quartier des thermes salins, une foule de villas nouvelles, la plupart fort belles, ont été construites.
Biarritz, dimanche 27 mars 1904
Je vais avec Maman à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je me promène sur la plage, je vais voir M. Tétard ; après les vêpres, je vais voir Roger de Bréon, à la maison Nartus où il est encore pour longtemps, car il n’a pas encore commencé la seconde partie de son traitement salin ; nous nous promenons assez longtemps ensemble ; le temps est charmant.
Semaine du 28 au 31 mars 1904
Biarritz, lundi 28 mars 1904
Le matin, je me promène du côté du phare. L’après-midi, je me promène, avec Maman et Bréon, dans le quartier de la villa puis à la plage. Le soir, nous assistons au sermon à Sainte-Eugénie.
Biarritz, mardi 29 mars 1904
Le matin, je vais à bicyclette à Anglet voir mon ancienne nourrice Didia que je trouve bien portante ; puis je prends ma première douche aux thermes salins. L’après-midi, je vais avec Maman voir Mme Tétard, qui nous fait visiter sa villa, puis Mme Laugier ; ensuite, je me promène avec Bréon ; il me propose de suivre demain, avec lui, en voiture, un drag qui partira de l’embouchure de l’Adour ; je ne demande pas mieux. Les journaux commentent beaucoup le vote abominable de la majorité sectaire de la Chambre ; ces affreux tyrans ont voté hier la loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste, même appartenant à une congrégation autorisée, et donnant au gouvernement un délai de 10 ans pour fermer toutes les écoles où enseignent des congréganistes (il est probable que si le pouvoir n’est pas bientôt arraché à ces sectaires, ils ne mettront pas 10 ans à accomplir leur œuvre abominable). Le Sénat va certainement voter, à son tour, avec entrain, cette nouvelle loi infâme dont s’enrichit la législation républicaine, et du même coup, voilà des milliers et des milliers de parents privés de la liberté de faire élever leurs enfants comme bon leur semble, des centaines de milliers d’enfants jetés sur le pavé, car les écoles officielles sont absolument insuffisantes pour les recevoir, enfin le budget d’un très grand nombre de communes grevé de lourdes charges pour la construction de nouveaux édifices scolaires, sans que celles-ci n’aient été consultées, car cette majorité soi-disant démocratique a refusé de consulter les municipalités par voie de référendum, comme l’ont demandé les députés de la droite. Et voilà comment, sous la R.F., on sait supprimer une liberté !
Mais la lecture des journaux, depuis 2 jours, m’apporte une bonne nouvelle ; c’est celle de la réunion de l’Action libérale populaire qui a eu lieu à Vannes et à laquelle 6000 personnes assistaient. Là, M. de Lamarzelle, sénateur royaliste du Morbihan, et défenseur intrépide au Sénat de la liberté religieuse, a prononcé un discours qui est un éloquent appel à l’union entre tous les Catholiques, sur le terrain purement catholique, et « sans abdication de la moindre parcelle des convictions politiques de chacun, sans renonciation, en quoi que ce soit, au but poursuivi, ni aux moyens de l’atteindre » ; et M. Piou, président de l’Action libérale populaire, ancien député rallié, qui présidait la réunion, a ratifié dans son discours les paroles du sénateur royaliste. C’est là, je crois, un événement extrêmement important, car il y a de bonnes raisons de penser que cette attitude de l’Action libérale est inspirée par le pape Pie X ; celui-ci, semble-t-il, ne demande pas, comme Léon XIII, aux Catholiques français d’accepter la république et de combattre sur le terrain républicain, ce qui était impossible car il était certain que les Catholiques monarchistes, les plus nombreux et les plus influents, n’accepteraient pas une pareille direction, incompatible avec leurs opinions politiques et leurs traditions, et ce qui, d’ailleurs, bien loin d’unir les Catholiques, n’a fait que les diviser, mais il leur demande seulement de s’unir, sur le terrain catholique, pour la défense de leur foi commune, quelles que soient, d’ailleurs, leurs opinions politiques, et sans aucun renoncement à ces opinions ou aux moyens de les faire prévaloir. Voilà le véritable terrain d’entente, et si les Catholiques le comprennent, ils seront bientôt les plus forts.

Il est certain qu’une attitude nouvelle vis-à-vis du gouvernement français a été adoptée à Rome ; la preuve en est dans le discours prononcé par le pape devant les cardinaux venus le 18 mars lui présenter leurs vœux à l’occasion de sa fête, et où il flétrit avec énergie la persécution religieuse qui sévit en France. Je suis, je l’avoue, très heureux de l’union qui semble devoir se faire entre tous les Catholiques sur le terrain catholique ; la chose, d’ailleurs, n’est pas si difficile ; elle a été réalisée dans l’Association catholique de la Jeunesse française, elle est réalisée, en Maine-et-Loire, dans « les comités angevins de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » ; il y a longtemps que je la désirais (voir mon journal du 27 février dernier), car je le crois sincèrement, là est la véritable tactique qui nous donnera la victoire.
Biarritz, mercredi 30 mars 1904
Ce matin, la pluie et le vent font rage ; force m’est de renoncer à suivre le drag ; mais j’apprends qu’il y en aura un autre mardi prochain, j’espère bien ne pas le manquer. En revenant de ma douche, je rencontre Madame Rivals, qui est en ce moment à la Villa Inès avec sa sœur la générale Courbebaisse ; elle m’apprend que leur mère Mme Jaume, née de Descallar, qui est notre parente par les Descallar[28], et qui est ici aussi, est très malade ; elle a failli succomber, il y a quelques jours, à une congestion pulmonaire et n’a été sauvée que grâce à une saignée pratiquée par le docteur de Lostalot ; l’après-midi, je vais avec Maman faire une visite à Mme Rivals. Je vais aussi au pont de la Vierge pour jouir du spectacle de la tempête qui, coïncidant avec la grande marée d’équinoxe, est merveilleuse ; de tous côtés, on ne voit que vagues monstrueuses, véritables montagnes d’eau, se jeter avec furie contre les rochers et rejaillir en nuages d’écume ; ce spectacle, que j’ai vu bien d’autres fois, est tellement beau que, pour y assister, je brave la pluie et le risque d’être inondé par les vagues. À 5h, je me confesse au P. Tapie.
Biarritz, jeudi 31 mars 1904 (jeudi saint)
Je fais la sainte communion à 8h avec Maman. Je reviens à Sainte-Eugénie pour l’office à 10h. L’après-midi, malgré la pluie qui continue, je vais avec Maman à Bayonne pour voir les reposoirs de la cathédrale et des autres églises. Au retour, je vais encore admirer la tempête, aussi belle qu’hier, à la grande plage, au rocher de la Vierge, à la côte des Basques, etc. Le soir, nous allons au chant du stabat à Sainte-Eugénie.
Avril 1904
Semaine du 1er au 3 avril 1904
Biarritz, vendredi 1er avril 1904 (vendredi saint)
J’assiste à l’office à Sainte-Eugénie ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, à 3h ½, je vais avec Maman au chemin de la Croix ; j’y vois la pauvre reine Nathalie de Serbie, veuve de Milan, et mère du malheureux roi Alexandre Obrenovitch, assassiné l’année dernière ; la reine est catholique depuis quelques années ; elle suit très dévotement les offices de la semaine sainte.
Biarritz, samedi 2 avril 1904
J’assiste, avec Maman, au long office du samedi saint à Sainte-Eugénie ; j’y vois encore la reine Nathalie. Ensuite, je vais prendre ma douche pendant que Maman prend son bain. Le temps est superbe ; aussi, l’après-midi, je vais avec Bréon prendre quelques vues. Ensuite, je vais voir avec Maman mes cousins Rivals et Courbabeiasse ; je fais la connaissance de cette dernière. Mme Jaume va un peu mieux.
Biarritz, dimanche 3 avril 1904 (jour de Pâques)
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ¼. Je retourne à la grand’messe, puis je vais prendre ma douche. À midi ½, Maman et moi allons déjeuner chez la famille Laugier. Au retour, nous trouvons à l’hôtel les cartes de Mme Rivals et de mon cousin Albert de Romeu, fils de Mme Courbebaisse, de son premier lit. Nous les retrouvons au rocher de la Vierge ainsi que ma cousine Jeanne Courbebaisse ; nous nous promenons un moment ensemble puis nous retrouvons à la plage le général et Mme Courbebaisse avec lesquels nous nous asseyons un moment. J’ai fait aujourd’hui la connaissance du général, de sa fille et d’Albert de Romeu[29] ; je les trouve tous très aimables. Nous allons ensuite au sermon et au salut, puis je vais voir Bréon. Le soir, avec Bréon, je révèle les photos prises hier ; je crois qu’elles ne seront pas trop mal.

Semaine 4 au 10 avril 1904
Biarritz, lundi 4 avril 1904
Le matin, je me promène et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais avec Bréon à Bayonne assister à une course landaise ; ce n’est pas très amusant ; ensuite, nous allons goûter à la chocolaterie Casenave.
Biarritz, mardi 5 avril 1904
Le matin, à 9h ½, je pars en voiture avec Bréon pour Arbonne où est fixé le rendez-vous du drag que nous voulons suivre. C’est à 11h ¼ que les cavaliers (quelques-uns en habit rouge) et les amazones qui doivent y prendre part se trouvent réunis ; je prends une vue du groupe. Le drag a pour but Saint-Jean-d’Anglet ; nous nous dirigeons en voiture vers ce point, et, de temps en temps, nous apercevons le drag qui marche bien. Nous sommes de retour à Biarritz à 1 heure. L’après-midi, je prends quelques photos avec Bréon et Jeanne Courbebaisse, puis je vais voir Mme de Violet avec Maman ; le soir, je vais révéler mes plaques dans le laboratoire du fils Laugier que celui-ci met aimablement à ma disposition.
Biarritz, mercredi 6 avril 1904
Le matin, je me promène au bord de la mer à bicyclette, je lis mon journal et je vais prendre ma douche. L’après-midi, je pars par le tramway de 2 heures avec Maman et Jeanne Courbebaisse pour Anglet ; nous allons au fronton du Brun, où a lieu une belle partie de pelote à chistera ; Bréon nous y rejoint un peu plus tard ; il y a le camp français et le camp espagnol ; le principal pelotari français est le fameux Chiquita ; il fait des tours de force, mais il est mal secondé par ses deux partenaires, et, après une lutte émouvante, c’est le camp espagnol qui est vainqueur ; nous rentrons par le train de 6h. Le soir, nous avons Bréon à dîner ; il passe ensuite la soirée avec nous au salon jusqu’à 11 heures.
Biarritz, jeudi 7 avril 1904
Il fait mauvais temps aujourd’hui ; le matin, je prends ma douche. L’après-midi, je fais quelques visites : le P. Tapie, l’abbé Guilhamet, Mlle Simons (je ne rencontre pas ces derniers), M. Tétard. Le soir, je reçois une dépêche de M. Frogé me demandant de lui faire remettre le répertoire des membres des Conférences Saint-Vincent-de-Paul dont il a besoin pour des convocations ; aussitôt, j’écris à Marie de le prendre et d’aller le lui porter, et je lui écris pour lui accuser réception de son télégramme ; à peine avais-je jeté ces deux lettres à la boite de la petite gare qu’une seconde dépêche arrive (moins d’une heure après la 1ère) me disant que M. Frogé a retrouvé le répertoire et de considérer la 1ère dépêche comme non avenue. Il n’est plus temps, Marie en sera quitte pour une course inutile.
Biarritz, vendredi 8 avril 1904
Le matin, par un temps splendide, je vais photographier la villa Sainte-Cécile, puis je prends ma douche. L’après-midi, je vais voir, avec Maman, le docteur de Lostalot, puis je reste un bon moment sur la grande plage à jouir du spectacle de la mer et de la foule répandue sur le sable, qui rappelle l’animation de la grande saison. Je termine la soirée en passant deux heures assis sur un banc près du rocher de la Vierge à lire, en contemplant, de temps en temps, le grandiose panorama dont on jouit de cet endroit, les premiers chapitres d’un roman de Lichtenberger, La mort de Corinthe, que Bréon m’a prêté ; c’est un intéressant roman historique sur l’époque de l’asservissement de la Grèce par les Romains. Le soir, je révèle les photos de la villa, qui sont nettes, mais un peu pâles.
Biarritz, samedi 9 avril 1904
Le matin, avant la douche, je vais à bicyclette voir Didia à Anglet. L’après-midi, je vais au rocher de la Vierge passer plusieurs à lire et à une partie de pelote. Le soir, avec Maman et Bréon, je vois passer la retraite en musique et aux flambeaux qui inaugure les fêtes de Biarritz-printemps ; elle est manquée ; au contraire, les maisons sont bien décorées et illuminées.
Biarritz, dimanche 10 avril 1904
Je ne prends pas de douche aujourd’hui ; je vais avec Maman à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, je vais voir passer avec Bréon la cavalcade historique qui représente l’entrée à Biarritz de la belle Corisande qui va voir à Pau son ami Henri de Navarre ; elle est reçue par la reine des reines biarrotes, jeune ouvrière de Biarritz élue reine par ses compagnes ; la cavalcade est favorisée par le temps, et assez réussie ; elle manque cependant un peu de couleur du temps, car j’ai remarqué dans le cortège des uniformes 1er Empire ! Le soir, nous nous amusons à regarder les danses populaires.
Semaine 11 au 17 avril 1904
Biarritz, lundi 11 avril 1904
Le matin, je vais faire de nouvelles photos de la villa que je révèle le soir même ; elles sont bonnes, mais mon révélateur, qui ne vaut rien, les gâche ; c’est décourageant ! L’après-midi, nous avons la visite de Didia, qui est dans la misère, et qui nous demande de lui avancer 2000 fr. qui lui serviront à désintéresser les créanciers de la succession dont elle a hérité ; de cette façon, la maison et le champ dont elle a hérité et qu’elle habite ne seront pas vendus, et elle pourra vivre tranquille ; d’ailleurs, cet emprunt serait gagé sur cette maison et ce champ, et elle nous paierait les intérêts de la somme ; nous lui promettons d’écrire à Papa pour lui demander d’y consentir et, en attendant, Maman lui donne un petit secours. Ensuite, je vais avec Maman et Bréon à la bataille de fleurs qui a lieu au square de la grande plage par un soleil éclatant et une chaleur gênante ; les voitures et les automobiles sont très bien décorées et, pendant deux heures, on ne voit que bouquets lancés par les voitures les unes sur les autres ou par les spectateurs aux jolies conductrices des voitures, et vice-versa ; pour mon compte, j’en ai jeté au moins cinquante. Ensuite, je vais lire au rocher de la Vierge. Les fêtes de Biarritz-printemps se terminent par un bal masqué au casino ; les entrées sont de 10 fr., mais j’ai eu la bonne fortune de recevoir une invitation du comité ; je ne puis pas en profiter, n’ayant ici ni habit, ni smoking, ni rien de ce qu’il faut pour ce bal ; je me contente d’aller le soir, avec Bréon, au casino voir l’aspect du bal et entendre l’orchestre ; j’ai bien offert ma carte à Bréon ; mais pour la même raison que moi, il ne peut pas en profiter. À vrai dire, je ne suis nullement désolé de ne pouvoir assister à ce bal, car il y aura un grand mélange, non seulement la petite bourgeoisie et le commerce biarrots s’y portent en foule, mais on est exposé à danser avec des demi-mondaines, ce qui, même à Biarritz, est embêtant.
Biarritz, mardi 12 avril 1904
Le matin, je lis mon journal, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais, avec le fils Laugier, qui emporte son appareil, photographier la villa ; je prends aussi une vue avec le mien ; tout cela par une chaleur accablante (il y a 27° à l’ombre !) ; les photos, que nous révélons tout de suite, sont toutes réussies. Je termine ma journée en lisant pendant deux heures sur un banc près du rocher de la Vierge. Le soir, avec Bréon, je vais entendre au casino une charmante opérette Miss Helyett, qui est assez bien jouée et fort bien chantée ; je rentre à minuit et demi.
Biarritz, mercredi 13 avril 1904
Il fait un peu moins chaud qu’hier ; j’en profite pour aller à bicyclette à Bayonne voir le notaire de Didia, Me Blaise ; quand je suis à Bayonne, j’apprends que ce notaire habite Biarritz ! Je vais voir mon ancien professeur de philosophie, le chanoine Lurde ; je le rencontre au moment où il sortait de chez lui pour aller au Lycée de Marracq ; je l’y accompagne et nous pouvons ainsi causer longuement ; je rentre à Biarritz par la route des Cinq-cantons et du phare, que j’ai si souvent suivie en 1900 quand j’allais à Bayonne prendre mes leçons de philosophie avant l’examen de novembre, la même d’ailleurs, par laquelle j’étais parti. L’après-midi, je vais avec Maman chez Me Blaise avec qui nous causons des affaires de Didia ; mais nous reviendrons afin de causer avec son premier clerc qui est plus au courant de ces affaires ; nous allons faire une longue visite à M. et à Mme Tétard qui nous invitent à déjeuner pour samedi ; puis je vais prendre ma douche. Nous nous décidons à aller demain à la frontière voir passer le corps de la reine Isabelle d’Espagne qui est parti aujourd’hui de Paris ; un bataillon français lui rendra les honneurs à Hendaye et un bataillon espagnol à Irun ; le bruit a même couru que le roi serait à la frontière.
Biarritz, jeudi 14 avril 1904
Nous partons, Maman et moi, par le train de 9h37 pour Irun ; en arrivant à Hendaye, nous apprenons par des officiers français qui sont encore sur le quai de la gare, que le train royal est passé depuis une heure ; c’est bien ennuyeux, et le Courrier de Bayonne qui annonçait hier soir qu’il passerait à Hendaye vers 11 heures étaient bien mal renseigné ; si j’avais su cela, je serais parti à bicyclette ce matin à 5h comme me l’a conseillé le jeune d’Armagnac, fils du général qui commande à Bayonne, que j’ai rencontré hier sur la plage. Quand nous arrivons à Irun, nous voyons en gare le train royal avec le fourgon qui contient le corps de la reine Isabelle ; on voit très bien ce cercueil enveloppé du drapeau espagnol ; la chapelle ardente est très simple. Il y a dans la gare une foule énorme venue pour assister à l’arrivée du funèbre convoi ; on la laisse circuler très librement et c’est à peine s’il y a quelques carabiniers royaux pour maintenir l’ordre ; tant il est vrai qu’en Espagne où on parle moins de démocratie qu’en France, les mœurs sont beaucoup plus démocratiques ; ce n’est pas la première fois que je fais cette remarque ; se figure-ton de quelle armée d’agents de police et de gendarmes serait entouré en France le cercueil d’un simple ministre de la république ?
Le train repart d’Irun pour l’Escurial à midi ; un bataillon espagnol vient se ranger, musique en tête et drapeau voilé de crêpe, sur le quai de la gare devant le train ; le prince des Asturies, beau-frère du roi et chargé de le représenter, en descend et passe cette troupe en revue entouré des officiers de sa suite ; c’est un grand et bel homme. Quand le train se met en mouvement, la musique joue une marche funèbre ; le prince se met à la portière de son wagon-salon et salue militairement, les princesses ne se montrant pas ; le spectacle est impressionnant, et, en présence du cercueil de cette reine chassée de son pays par la révolution et qui revient dans un pays pacifié et rendu à sa famille, je ne puis m’empêcher de penser à la dépouille mortelle de nos rois que personne ne rappelle d’exil ; hélas, oui, le corps de Charles X, celui du comte de Chambord, celui du comte de Paris, attendent en exil que la France les rappelle, et, moins raisonnable que l’Espagne, la France reste sourde ! Nous déjeunons au buffet d’Irun, puis nous allons, en nous promenant, à Fontarabie, et j’admire une fois de plus la beauté de cette frontière ; nous traversons, vers 4 heures, la Bidassoa sur une barque et, en attendant à Hendaye, le train de 5h 38, nous entendons un concert donné par la musique du 49e venue pour rendre, ce matin, les honneurs à la reine Isabelle. Nous sommes à Biarritz vers 7h.
Biarritz, vendredi 15 avril 1904
Le matin, malgré la pluie, je me promène, je vais voir Bréon et prendre ma douche. L’après-midi, Bréon, qui part demain matin, vient faire ses adieux à Maman ; je vais, avec Maman, à la villa Sainte-Cécile (avec la permission des locataires) pour voir quels travaux il peut y avoir à faire avant la grande saison, soit à la villa elle-même, soit au mobilier, ce n’est pas grand-chose ; je vais chez le notaire Blaise au sujet de Didia. Au rocher de la Vierge, je me fais arroser par une vague et je suis obligé de rentrer me changer. La perte du cuirassé russe Petraupawlosk englouti à la suite du choc d’une torpille dormante devant Port-Arthur avec 625 hommes et 2 amiraux : l’amiralissime Makharof et l’amiral Molas, cause une émotion énorme, d’autant plus qu’il paraît certain aujourd’hui que ce malheur n’a pas été produit par une torpille russe dont on avait perdu la trace comme on le disait hier, mais bien par une torpille japonaise déposée par un torpilleur à un point où l’escadre japonaise a habilement attiré l’escadre russe pendant une bataille navale ; l’échec de nos alliés est sérieux, car, en même temps que le Petraupawlosk, vaisseau amiral, perdu, ils ont eu un autre cuirassé (le Pobedian) très endommagé par une torpille, et un contre-torpilleur coulé complètement, et surtout la mort de l’amiral en chef est une perte énorme ; vraiment, la flotte russe n’a pas de chance depuis le début de la guerre ; heureusement pour nos amis qu’ils disposent sur terre d’une grande supériorité sur leurs ennemis. Et c’est le moment où se passent des événements extérieurs d’une telle gravité que notre gouvernement de malfaiteurs publics choisit pour frapper les amiraux Bienaimé et Ravel, soupçonnés d’avoir dénoncé une partie des turpitudes du ministre Pelletan, et pour obliger le colonel Marchand, le glorieux héros de la mission Congo-Nil, toujours traité de suspect par la république que tout rayon de gloire offusque, comme le jour aveugle une chouette, à donner sa démission, et pour essayer de le rabaisser aux yeux de l’opinion en faisant croire que cette démission est dictée par des motifs d’intérêt ; infâme république, et malheureuse France !
Biarritz, samedi 16 avril 1904
Le matin, je vais à Bayonne retenir ma place pour la représentation de Cyrano de Bergerac lundi soir, et voir, à la conservation des Hypothèques, de quelles hypothèques est grevée la maison que Didia voudrait nous donner en gage si nous lui prêtons 2000 fr. ; il y en a 3 (pour 3500 fr. environ). L’après-midi, je me promène au bord de la mer, je vais me confesser, etc. À midi, nous déjeunons chez M. et Mme Tétard.
Biarritz, dimanche 17 avril 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ½, puis je me promène aux environs du phrase jusque vers 11h ; ensuite, je vais prendre ma douche. L’après-midi, je vais voir Mme Rivals et je reste longtemps sur la plage ; je vais au salut à 6h ½.
Semaine 18 au 24 avril 1904
Biarritz, lundi 18 avril 1904
Le matin, je vais à bicyclette chez Didia pour lui expliquer que le Tribunal de Bayonne ordonnera, dans un mois environ, la liquidation de la succession « du vieux » et qu’il lui reviendra 3000 fr., d’après ce que nous a dit le notaire ; elle n’a donc pas besoin d’emprunter tout de suite, elle verra plus tard. L’après-midi, je vais voir avec Maman le docteur de Lostalot, les Tétard, le P. Tapie, puis je reste sur la plage. Le soir, je vais voir jouer à Bayonne Cyrano de Bergerac par la troupe Henri Hertz ; la belle comédie héroïque de Rostand est bien interprétée par la plupart des acteurs. Je suis très heureux de connaître cette pièce, et je ne m’étonne pas du succès énorme qu’elle a eu ; car elle est d’allure « bien française ». Ces fameux cadets de Gascogne sont l’incarnation de notre vieille race française avec ses qualités et même avec ses défauts ; à certains passages, le public applaudit avec enthousiasme ; alors, on sent vibrer l’âme française, la vraie, celle qui n’a pas été empestée par le souffle délétère qui est venu, il y a un siècle et demi, de Judée en passant par l’Angleterre et par Genève, et on se dit que cette âme française, qui n’est pas mort mais seulement endormir, aura peut-être un de ces soudains et terribles réveils dont elle est coutumière, et balaiera dans un élan d’indignation les parasites qui la croient empoisonnée.
Pendant un entracte, les journaux de Paris étant arrivé, j’achète La Libre parole et L’Autorité ; je tombe bien, car je trouve dans L’Autorité un article, le premier, celui de Cassagnac, qui me cause le plus vif plaisir ; c’est le récit d’une audience que le royaliste français Paul Dimier, de l’Action française, a obtenue de Pie X. Comme M. Dimier entretenait le pape de la politique du ralliement prêchée par Léon XIII et de ses désastreuses conséquences, le pape lui a dit que les Catholiques français devaient s’unir sur le terrain catholique, mais qu’ils sont absolument libres dans leur action politique. Les propres paroles de Pie X sont les suivantes : « Mais de savoir si le gouvernement restaurateur de l’ordre, celui que, devenus maîtres, ils devront établir, doit être république, Orléans, Bonaparte, c’est une chose où Rome n’a rien à dire, et qui ne regarde qu’eux seuls, Catholiques et Français ». J’avoue qu’à la joie que m’inspire la manière de voir qui prévaut à Rome et qui est, je crois, un gage de victoire pour les Catholiques français, se même pour moi une certaine satisfaction personnelle, car, depuis que je suis capable de réfléchir sur les choses politiques, j’ai toujours été très hostile à l’opinion de ceux qui désertaient l’opposition monarchique pour passer à la république et couvraient leur reculade du prétexte des directions pontificales ; j’ai eu sur ce point de très vives discussions avec des prêtres, avec des Jésuites même ; je leur ai toujours soutenu que les directions politiques de Léon XIII n’obligeaient personne, car le pape ne peut rien ordonner en matière politique, et je suis heureux et fier de voir le pape Pie X lui-même prononcer des paroles qui sont la confirmation éclatante de mon opinion. Je rentre après la représentation par un train B.A.B spécial et je me douche à 1h ½.
Bordeaux, mardi 19 avril 1904
Le matin à Biarritz, je me promène et je fais mes adieux à la mer ; ce n’est pas sans regret que je vais m’éloigner de cette charmante station de Biarritz, à laquelle tant de souvenirs déjà vieux m’attachent et où je viens de passer de si agréables vacances de Pâques ; mais le moment est venu de reprendre mes occupations ordinaires et mes études. Nous prenons l’express de 2h07 qui nous amène à Bordeaux à 6h, nous descendons, comme d’habitude, à l’Hôtel de Toulouse.
Bordeaux, mercredi 20 avril 1904
Le matin, je vais avec Maman à Saint-André, puis nous faisons diverses commissions. L’après-midi, nous faisons une visite à la famille Dourdin qui nous invite à dîner pour ce soir, et à notre vieille cousine Mme Van den Zande, née d’Appat ; je fais sa connaissance ainsi que celle de sa fille Mlle Marthe Van den Zande[30]. Ensuite, je me promène jusqu’à 6 heures. À 7h, nous allons dîner chez les Dourdin ; en même temps que nous, ils ont M. Fabre, le beau-père de leur fille. Je revois avec beaucoup de plaisir mon ami Roger Dourdin.
Angers, jeudi 21 avril 1904
Nous partons de Bordeaux par l’express de l’État de 8h45 et nous arrivons ici à 4h35 de l’après-midi. Nous retrouvons Papa et Bonne Maman arrivés avant-hier du Roussillon et Philomène qu’ils ont prise au passage à Angoulême où Marie-Thérèse l’a accompagnée. Bonne Maman se porte admirablement.
Angers, vendredi 22 avril 1904
Je reprends mes cours ; j’en ai 3 aujourd’hui. Après le dernier cours, je vais voir M. Frogé qui me charge de faire un rapport sur la situation générale des conférences de l’Anjou en 1903 que je devrai lire à l’assemblée commune des conférences d’Anjou et de Touraine qui aura lieu après-demain à l’occasion du pèlerinage à Candes (Indre-et-Loire) ; quelle tuile, et je n’ai pas de temps à perdre ! Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; elles ont reçu de bonnes nouvelles de l’oncle Paul qui est arrivé lundi à Alger. Le soir, j’assiste avec Papa au Cirque à deux conférences, l’une du docteur Barrault sur le récent traité franco-anglais qui, sans doute, consacre sur certains points de grands avantages pour nous, mais qui nous oblige à consentir aussi de durs sacrifices ; le docteur Barrault ne semble voir que des avantages à ce traité et, surtout, il a le tort de tomber dans la note humanitariste et pacifiste à outrance ; la seconde, de M. Jamet, commissaire de la Marine en retraite, sur les souvenirs d’une croisière en Extrême-Orient, ne m’apprend rien du tout.
Angers, samedi 23 avril 1904
Je passe ma journée à faire le rapport sur la situation générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul de l’Anjou en 1903 ; je le termine dans l’après-midi ; je vais me confesser à Saint-Jacques ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 24 avril 1904
Je pars avec papa, par le train de 6h33, pour Saumur ; beaucoup de membres des conférences, ainsi que Mgr Rumeau, partent en même temps. Nous nous réunissons, à Saumur, aux membres de la conférence de cette ville et à ceux de la Touraine, et nous partons tous ensemble, dans un train spécial organisé par la Compagnie des Tramways de Saumur et extensions, pour Montsoreau ; là, nous descendons du train, et à la limite des communes de Montsoreau et Candes, qui est aussi celle des deux départements de Maine-et-Loire et d’Indre-et-Loire, et, par conséquent, des deux diocèses, le clergé de Candes nous attend avec croix et bannière, et nous allons processionnellement à Candes. Nous y arrivons à 10 heures, et, dans la magnifique basilique en style transition du roman au gothique, Monseigneur dit la messe à laquelle nous communions, puis fait une instruction. Après la messe, on va se promener sur la terrasse du château de Mme Caillaux, qui a mis sa cour à notre disposition pour y dresser la tente où a lieu le banquet, et nous admirons le merveilleux point de vue sur la vallée de la Loire, le confluent de la Vienne, les îles vertes qui sortent de la nappe argentée du fleuve comme des émeraudes qu’on aurait posées sur la surface polie d’un miroir, c’est féérique et, vraiment, j’envie le sort de ceux qui ont une habitation dans une aussi belle situation. Le banquet, médiocrement servi, dure jusqu’à 1 heure à peu près ; il a été retardé par un accident tragico-comique : un cheval affolé est entré sous la tente, a renversé une table et brisé une grande quantité de vaisselle ; on voit dans la cour un monceau de débris. Monseigneur est obligé de nous quitter au milieu du déjeuner parce qu’il veut reprendre à Saumur le train de 1h40 afin d’être à la cathédrale d’Angers au moment où on chantera le miserere en expiation de la dernière canaillerie du gouvernement, l’enlèvement des crucifix de tous les prétoires, ordonné par une circulaire ministérielle, le vendredi saint ! Il ne pourra donc pas assister à la séance plénière des conférences d’Anjou, de Touraine et même du Poitou qui a envoyé quelques représentants. Cette séance a lieu à 2h moins le quart et dure jusqu’à 2h ½ ; j’y lis mon rapport. On part de Montsoreau à 3h et nous prenons à 4h03 l’express à Saumur pour Angers. Ici, le soir, je vais porter les bons aux pauvres ; Tante Josepha et Nénette viennent passer la soirée avec nous. Nous racontons notre intéressant pèlerinage aux lieux où mourut Saint-Martin.
Semaine 25 au 31 avril 1904
Angers, lundi 25 avril 1904
C’est cette semaine que je vais passer pour la seconde fois devant le conseil de révision ; Papa et Maman voudraient faire des démarches afin d’obtenir que je sois de nouveau ajournée ; mais je ne veux pas ; j’aime bien mieux être pris et avoir fini plus tôt mon service militaire. Le matin, je vais me faire couper les cheveux. Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille à mon étude sur « L’origine et l’épanouissement de l’organisation corporative du travail » que j’ai commencée avant les vacances et que je dois lire lundi prochain à la Conférence Saint-Louis. Le soir, Conférence Saint-Louis ; travail de De Laujardière sur la condition de la classe ouvrière en 1789. On s’entretient beaucoup de l’apostasie que le président Loubet est en train d’accomplir à Rome ; ce triste sire, en rendant visite au roi d’Italie dans la ville des papes, accomplit la consigne que lui a tracée la franc-maçonnerie internationale ; il est le premier chef d’un État catholique qui ait consenti à offenser gravement le pape en venant rendre visite au prince usurpateur dans le lieu même de son usurpation ; c’est là une véritable abdication du rôle douze fois séculaire de la France de protectrice de la Papauté. Je ne comprends pas comment les députés et sénateurs catholiques ont pu, en conscience, voter les crédits nécessaires pour ce voyage ; qu’on ne me dise pas que cette visite n’est qu’une question de simple politesse sans intention désobligeante pour le pape ; non, car, s’il en était ainsi, Loubet n’avait qu’à aller voir Victor-Emmanuel dans une ville dont ce dernier est le souverain légitime, à Turin par exemple ; mais en allant à Rome, il est clair que le président de notre république athée fait de propos délibéré une grave injure au pape, seul souverain de la Ville Éternelle. Il n’y a, du reste, rien d’étonnant à cela ; c’est dans le programme franc-maçon qui est celui de la R.F.
Angers, mardi 26 avril 1904
Cours habituels ; Tante Josepha et Nénette viennent déjeuner avec nous. Le soir, congrégation.
Angers, mercredi 27 avril 1904
Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour Saint-Louis. À 5h ½, cours de religion du P. Barbier.
Angers, jeudi 28 avril 1904
À 8h ½, je vais à la Préfecture subir, pour la seconde fois, l’épreuve du conseil de révision ; en m’y rendant, je suis persuadé que ce n’est là qu’une formalité et que je vais être déclaré « bon pour le service », ce que, d’ailleurs, je désire ; erreur ! À mon grand étonnement, je suis encore ajourné pour palpitations du cœur, dit le major ; c’est, précisément, une chose dont je ne m’étais jamais aperçu ; du reste, la proportion des ajournés est énorme ; question budgétaire ! Cette décision du conseil de révision me contrarie vivement, je voulais faire mon service cette année afin d’en être débarrassé le plus tôt possible, c’est pour cela que je n’ai pas voulu que Papa et Maman fissent de démarches afin de me faire ajourner comme ils le désiraient ; voilà, une fois de plus, mon plan détruit ; ce qui me désole c’est que j’aurais pu, si je n’avais pas été ajourné l’année dernière, sortir de la caserne avant 22 ans, que j’aurais fait déjà plus de la moitié de mon temps de service, et que, par suite de mon second ajournement, je serai encore à la caserne à près de 24 ans ! J’ai grandi de un centimètre depuis l’année dernière. À quelque chose malheur est bon cependant, car, par suite de mon ajournement, je pourrai, si je n’ai pas d’échec, achever mes études de doctorat avant d’entrer à la caserne, je pourrai même, en me pressant, soutenir ma thèse avant. Après le conseil et l’après-midi, j’assiste aux cours de doctorat qui auront lieu, pendant quelque temps, le jeudi au lieu du vendredi. Dans l’après-midi, Maman, inquiète qu’on m’ait ajourné pour palpitations du cœur, fait appeler le docteur Sourice pour m’examiner ; il m’ausculte avec le plus grand soin et déclare que mon cœur bat d’une façon absolument normale et qu’il ne comprend pas qu’on m’ait ajourné pour ce motif. Il dit que les majors ont reçu l’ordre de se montrer très difficile et d’ajourner beaucoup de jeunes gens, et qu’ils prennent prétexte des moindres choses pour proposer l’ajournement ; peut-être, au moment où j’ai été examiné, étais-je un peu émotionné, ce qui faisait battre mon cœur plus fort que de coutume, ou bien ces palpitations, vraies ou fausses, venaient-elles de ce que, dans la tenue plus que sommaire où je me trouvais, je grelottais. Quoi qu’il en soit, il nous rassure pleinement et déclare qu’il m’aurait pris s’il avait été chargé de m’examiner. Le soir, séance extraordinaire de la Conférence Saint-Louis pour fêter la réception de notre directeur M. René Bazin à l’Académie française qui a lieu aujourd’hui. Catta lit le discours de réception de René Bazin et De Damas lit la réponse de M. Brunetière ; avant, pendant et après, par les soins du P. Barbier, on fait passer des glaces, des sandwiches, des gâteaux, du Champagne, des rafraîchissements de toutes sortes ; l’étendard de la conférence avait été arboré à la place qu’occupe ordinairement M. René Bazin ; en un mot, nous avons aujourd’hui une séance très réussie. Papa y était venu afin d’entendre les discours.
Angers, vendredi 29 avril 1904
Je travaille une bonne partie de la journée à mon étude pour la Conférence Saint-Louis. Le soir, à l’Université, dans la salle Saint-Louis, j’assiste à une séance récréative : deux artistes jouent deux vaudevilles, deux scènes de Ruy Blas et récitent quelques monologues et chansonnettes sur l’estrade transformée en scène ; il y a aussi de la musique et on fait passer des rafraichissements ; tout est fini à 11 heures.
Angers, samedi 30 avril 1904
Je travaille toujours à mon étude pour Saint-Louis. L’après-midi, je vais avec Papa et Maman faire une visite au général Lelong que nous ne rencontrons pas, puis je vais me confesser. Après dîner, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Mai 1904
Semaine du 1er mai 1904
Angers, dimanche 1er mai 1904
Je vais, avec Papa, Maman et Philomène, à la messe de 7h à Saint-Serge ; j’y fais la sainte communion pour célébrer l’ouverture du Mois de Marie et prier pour les élections municipales qui ont lieu aujourd’hui. À 11h, je vais voter pour la première fois de ma vie ; dans ma section (la 4ème du canton nord-ouest), il y a en présence deux listes : l’une radicale-socialiste, composée de sectaires francs-maçons, dont le plus bel ornement est Jagot, l’ignoble directeur de l’affreux torchon qui s’intitule Le Patriote de l’Ouest ; l’autre, républicaine modérée, composée de gens qui se réclament de la liberté et qui promettent de la respecter ; dans ces conditions, la discipline antiministérielle oblige les conservateurs à soutenir cette dernière liste, c’est ce qu’ils font, sans enthousiasme, mais avec la conscience d’accomplir un devoir ; voilà pourquoi je vote pour la liste républicaine modérée bien qu’il me répugne énormément de donner ma voix, pour la 1ère fois que je vote, à des gens qui n’ont pas, à beaucoup près, toutes mes idées ; c’est un exemple d’union qu’il faut donner. L’après-midi, je fais visiter le Musée Saint-Jean à Maman et à Bonne Maman, puis je vais voir Hervé-Bazin que je ne rencontre pas (je vois un moment sa mère), Bonnet et Lucas, que je ne rencontre pas davantage. Tante Josepha et Nénette dînent avec nous ; puis, tous ensemble, nous assistons à la cérémonie d’ouverture du Mois de Marie à Saint-Serge. Ensuite, je vais avec Papa aux informations dans les bureaux du Maine-et-Loire ; nous apprenons que, dans notre section, il y a ballotage presque complet, un seul conseiller municipal sur cinq est élu, c’est le socialiste David, et encore ne l’est-il qu’à une voix de majorité ; il faudra donc revoter dimanche. Pour l’ensemble de la ville, sur 36 conseillers à élire 25 sont élus, dont 5 ministériels et 20 antiministériels ; parmi ces derniers, il y a 9 conservateurs qui sont passés sans concurrents et avec un nombre de voix en progrès sur 1900 ; le maire M. Charles Bouhier, qui s’était séparé des républicains avancés pour former une liste modérée et libérale, est élu ainsi qu’un membre de sa liste ; mais on remarque que les voix socialistes sont plus nombreuses qu’en 1900 dans les quartiers ouvriers, c’est là qu’est le gros point noir. À 10h, on reçoit par téléphone les résultats de Paris ; c’est dans un silence complet que M. Philouze enregistre les résultats transmis : environ 25 nationalistes, conservateurs ou royalistes élus contre une vingtaine de républicains, radicaux ou socialistes ; il y a de nombreux ballotages ; mais les nationalistes parisiens ont eu les succès de la journée et je crois qu’ils conservent leur majorité à l’Hôtel de Ville ; un siège a été gagné par un royaliste. Nous partons vers 10h ½. Demain, nous aurons des résultats plus complets.
Semaine du 2 au 8 mai 1904
Angers, lundi 2 mai 1904
Aujourd’hui arrivent un grand nombre de résultats, pas tous encore cependant. À Paris, les positions sont maintenues ; il y a 54 élus : 27 antiministériels, dont 7 conservateurs ou royalistes, 1 républicain libéral et 19 nationalistes, et 27 ministériels, dont la plupart sont des socialistes ; sur les 26 ballotages, environ les deux tiers, s’il y a de l’union, peuvent donner des résultats favorables à l’opposition nationaliste. Somme toute, c’est, à Paris, une mauvaise journée pour le ministère. En province, les résultats sont panachés : dans beaucoup de villes, le ministère est battu : à Nancy où la liste nationaliste est élue toute entière, idem à Caen, à Verdun, à Ajaccio ; à Nantes, il y a beaucoup de ballotages, mais, d’ores et déjà, 7 royalistes sont élus ainsi qu’un Catholique rallié ; à Poitiers, ballotage, mais plusieurs nationalistes sont passés ; idem à Rouen, au Havre. À Lille, ballotage, mais les républicains progressistes (c’est-à-dire antiministériels) arrivent en tête de beaucoup contre la municipalité socialiste sortante. À Béziers et à Cette, des listes d’opposition sont élues. Enfin, nouvelle qui nous fait grand plaisir, nous apprenons qu’à Perpignan, la liste dite « des intérêts perpignanais », liste progressiste, est élue toute entière, contre le conseil radical-socialiste sortant ; cette liste était soutenue par les conservateurs ; en tête arrive mon cousin le docteur de Lamer dont je suis loin de partager les opinions républicaines, mais qui était depuis longtemps l’adversaire des radicaux-socialistes de la Mairie ; c’est un beau succès. Dans le département de Maine-et-Loire, les conservateurs, non seulement ont conservé leurs positions mais ont battu plusieurs listes républicaines sortantes ; le journal de Maine-et-Loire se déclare enchanté du résultat des élections qui constitue un progrès sérieux pour les conservateurs. Il y a, il faut l’avouer, le revers de la médaille : le ministère, qui a partout soutenu les socialistes, est vainqueur à Tours, à Reims, à Remiremont, Sedan, etc. ; mais, si on examine bien l’ensemble des résultats, on constate que l’opposition a fait des progrès ; c’est très beau, car, en butte à une formidable pression gouvernementale, l’opposition pourrait déjà se féliciter d’avoir maintenu ses positions, à plus forte raison doit-elle se montrer heureuse d’avoir fait quelques progrès. L’après-midi, je vais prendre ma leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; Lucas lit un travail sur Mgr Freppel[31] ; c’est une étude, fort bien faite, de la vie du grand évêque fondateur de notre université ; le conférencier ne peut, naturellement, faire autrement que de parler de Mgr Freppel homme politique, et, par conséquent, de ses opinions royalistes et de sa lutte contre les premières tendances de ralliement à la république qui se manifestaient, parmi les Catholiques, les dernières années de sa vie. Aussi, De Saint-Pern, qui est un rallié incorrigible, se hâte-t-il de demander la parole pour attaquer sur ce point le grand évêque d’Angers ; Lucas, Catta et moi, nous lui répondons. Après la conférence, les deux Du Réau, De La Morinière et moi, nous allons chez Lucas qui nous offre à boire en l’honneur de Mgr Freppel et de la cause royaliste !
Angers, mardi 3 mai 1904
Cours ordinaire. L’après-midi, après les cours, je vais chez M. Allard, membre du « comité paroissial de revendication et de défense des libertés religieuses et sociales » pour lui signaler un fait qui s’est produit dimanche au bureau de vote de la 4ème section et qu’il faudrait tâcher d’empêcher dimanche : les vieillards des Petites-sœurs des pauvres n’ont pas pu voter parce qu’on les a malmenés et qu’on leur a enlevé leur bulletin des mains. Je veux demander à M. Allard de les faire accompagner dimanche prochain ; il me semble que c’est au comité à faire cela ; comme ils sont plus de cinquante, cela en vaut la peine. Le soir, congrégation. Le Roussillon de lundi, qui nous arrive ce soir, nous apporte les résultats de notre département ; ils sont relativement bons : à Perpignan, d’abord, le succès que signalaient hier les journaux de Paris ; il a été remporté malgré des essais d’intimidation du parti adverse, qui avait organisé samedi soir une manifestation socialiste qui a parcouru les rues drapeau rouge en tête, au chant de l’Internationale, et qui a lapidé une maison ; ce succès n’en est que plus significatif ; il est dû aux Catholiques et aux monarchistes qui, discipline antiministérielle, ont voté en bloc pour la liste progressiste. À Ille, deux listes étaient en présence : une liste républicaine modérée, comprenant beaucoup de gens raisonnables, François Bau, Étienne Batlle, etc. et la plupart des membres de l’ancien conseil, et une liste anticléricale, dite liste du bloc républicain, comprenant les fortes têtes du Parti radical et radical-socialiste : Riboux, Gallia, Domenach, Ausseil, et les membres les plus avancés de l’ancien conseil ; eh bien ! La 1ère liste, grâce aux conservateurs, a été élue par une moyenne de 500 voix, et l’autre a obtenu une moyenne de 280 voix ; c’est un joli résultat, et le nouveau conseil est bien plus modéré que l’ancien. À Vinça malheureusement, on n’avait pas engagé la lutte, et l’ancien conseil républicain a été réélu. À Trouillas, Bélesta, Villefranche, le Vernet, des listes libérales sont élues ; dans plusieurs localités, les libéraux font passer un grand nombre de membres de leur liste : à Saint-Feliu-d’Availl et Céret notamment ; enfin, dans les communes de la Salanque, les conservateurs maintiennent hautement leurs positions. Dans un grand nombre de communes du département, les modérés reprennent le dessus sur les radicaux. Étant donné le manque d’organisation des éléments libéraux et conservateurs en Roussillon, je suis vraiment surpris du résultat assez bon de ces élections. Peut-être commence-t-on à être effrayé des conséquences de la politique combiste.
Angers, mercredi 4 mai 1904
Je travaille à la préparation de l’examen. L’après-midi à 5h ½, cours de religion.
Angers, jeudi 5 mai 1904
Le matin, je travaille dans ma chambre. À 10h ½, cours d’histoire des doctrines économiques. L’après-midi, cours d’économie politique et de législation industrielle. Le soir, nous allons tous au mois de Marie à la cathédrale.
Angers, vendredi 6 mai 1904
Je travaille une bonne partie de la matinée et de l’après-midi ; je vais la visite des pauvres. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; ce matin, à la messe de 8h, j’y ai fait la sainte communion en l’honneur du premier vendredi du mois. Cette cérémonie du Mois de Marie est la dernière qui ait lieu dans l’église provisoire de la place des Halles qui servait au culte depuis six ans, car la nouvelle église est terminée et on la bénit demain. Dans l’après-midi, nous recevons une dépêche du général Courbebaisse qui nous annonce la mort de Madame Jaume survenue ce matin[32] ; ses obsèques auront lieu dimanche à Biarritz suivant ses dernières volontés ; cette mort ne nous surprend pas, car notre cousine était au plus mal quand j’ai quitté Biarritz ; elle ne pouvait aller loin.
Angers, samedi 7 mai 1904
L’après-midi, nous avons la visite de Mme et de Mlle Delafosse, de Perpignan, qui sont de passage à Angers ; je fais quelques commissions, je rencontre M. Allard, du comité paroissial de revendication etc…, qui s’occupe beaucoup des élections dans le quartier ; il me prie d’être assesseur demain au bureau de vote de la rue de Bouillon, cela me sera facile car je serai très probablement le plus jeune électeur présent dans la salle ; j’accepte, bien que ce soit une rude corvée. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; tout le monde y parle du scrutin de ballotage, on blâme beaucoup M. Laforge d’avoir mis sur sa liste modérée le nom de M. Brillet qui, hier encore, était considéré comme socialiste ; il s’est cru très habile, et il n’a fait qu’une grosse bêtise, car cette manœuvre ne lui fera pas gagner une seule voix socialiste, M. Brillet ayant été exclu immédiatement du Parti socialiste, tandis qu’elle lui en fera perdre du côté conservateur.
Angers, dimanche 8 mai 1904
Je me lève avant 5 heures ; j’assiste à la messe de 6h dans la nouvelle église Notre-Dame ; j’y fais la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Bon Conseil dont c’est aujourd’hui la fête, et je suis avant 7h à la section de vote de la rue de Bouillon ; il y a deux bureaux afin d’éviter l’encombrement de dimanche dernier ; je suis nommé sans difficulté assesseur au 1er bureau qui est présidé par M. Mahier, conseiller municipal conservateur (l’autre est présidé par M. Bruas, aussi conseiller municipal conservateur) ; je passe là toute la journée, sauf de midi ¾ à 4h ½ où je peux me faire remplacer. À 6h commence le dépouillement du scrutin ; il dure jusqu’à 8h environ. La liste du bloc Joxé-Jagot-Mesfrey-Lecoq est élue tout entière (David, socialiste, avait été élu dimanche à 1 voix de majorité) ; au moment de la proclamation du scrutin, les socialistes qui ont envahi la salle hurlent l’Internationale, « à bas la calotte », « vive la république » et tout leur répertoire qu’il nous faut subir jusqu’à ce qu’ils aient quitté la salle pour aller hurler dans la rue. Je reste jusqu’à huit heures 1/2, pour signer le procès-verbal. Les résultats de la section du centre et du quai Ligny sont aussi mauvais ; les radicaux du bloc sont élus grâce à l’appui des socialistes. Dans notre section, les blocards ne remportent qu’à cent voix en moyenne de majorité ; voici les chiffres :
Foucher : 1012
Jagot : 1163
Lafarge : 1075 Lecoq : 1101
Brillet : 812 Mesfrey : 1123
Autré : 1035 Joxé : 1288
Après avoir vite dîné, je vais au Maine-et-Loire où on communique d’autres résultats plus consolants ; à Saumur, sur 8 ballotages, 7 antiministériels sont élus ; à Muis, les conservateurs sont élus. Entre les deux tours de scrutin, 18 municipalités au moins ont été arrachées aux républicains pour devenir conservatrices, dans le département. À 10h, le téléphone nous apporte le résultat de Nantes qui est excellent : 13 antiministériels et un seul ministériel sont élus, en sorte que, sur 36 conseillers municipaux, il y a actuellement 18 royalistes ou catholiques libéraux, 17 républicains antiministériels, et un seul ministériel. À 10h ¾ arrive le résultat de Paris qui est mauvais : 10 nationalistes et 16 ministériels sont élus ; dont il y a 43 ministériels et 37 nationalistes seulement au nouveau conseil, le bureau va repasser à gauche ; comme le gouvernement va chanter victoire !!! Je rentre et je me couche ; je m’endors bercé par les couplets de l’Internationale que des bandes avinées hurlent dans les rues ; c’est charmant !
Semaine du 9 au 15 mai 1904
Angers, lundi 9 mai 1904
On a aujourd’hui des nouvelles plus précises sur le résultat des élections ; Paris est perdu pour l’opposition, momentanément du moins, bien que le nombre de voix obtenu par les nationalistes soit à peu de chose près le même qu’en 1900 ; mais, dans plusieurs grandes villes, le ministère est battu, à Marseille, à Lille, au Havre, à Nantes, même à Bordeaux où le nouveau conseil, quoique très républicain et pas du tout catholique, est moins avancé que l’ancien et a été combattu par la Préfecture ; dans les campagnes, l’avantage semble bien aussi être du côté des adversaires du gouvernement ; il en est au moins ainsi dans l’Ouest, par exemple en Maine-et-Loire, dans la Loire-Inférieure. Ce qui ressort d’une vue d’ensemble sur ces élections municipales, c’est que le gouvernement est absolument l’esclave des socialistes. Partout, les préfets ont soutenu des listes socialistes pour faire échec, non seulement à des listes conservatrices, mais même à des listes républicaines avancées mais anticollectivistes ; nous avons assisté à cette attitude ici ; à Bordeaux, il en a été de même ; idem à Perpignan, à Lille ; à Marseille, l’exemple est frappant ; il y avait en présence une liste socialiste révolutionnaire (docteur Flaissières), chassée depuis deux ans de l’Hôtel de Ville à la suite d’un désordre inouï dans les finances de la ville qui l’avait obligée à démissionner (14 millions de déficit), et la liste républicaine, radicale même de M. Chanot qui l’avait remplacée il y a deux ans à la Mairie ; cette dernière avait aux yeux du gouvernement le grave défaut de combattre les collectivistes ; aussi a-t-elle été combattue par toutes les forces gouvernementales, sans succès d’ailleurs. Cette attitude des préfets a été générale ; partout la cause socialiste a été la cause gouvernementale ; voilà où nous en sommes ! Cela n’est pas pour m’étonner, car les conservateurs qui ont combattu la république dès le début ont toujours prédit que le moment viendrait où la république se confondrait avec la révolution sociale ; ce moment est venu ! Quel triste chemin nous avons parcouru depuis cinq ou six ans !
Le soir, à la Conférence Saint-Louis, je lis un travail sur « L’origine des corporations ouvrières en France ».
Angers, mardi 10 mai 1904
Cours habituels. À 10h25, Maman part pour Paris où elle va passer une huitaine ; je l’accompagne à la gare. Le soir, nous allons au Mois de Marie à Saint-Serge.
Angers, mercredi 11 mai 1904
Le matin, je travaille dans ma chambre. L’après-midi, je vais me confesser, je fais quelques commissions et je travaille.
Angers, jeudi 12 mai 1904 (Ascension)
Je communie à la messe de 8h à Notre-Dame ; je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je fais quelques visites – toutes par carte – et je vais regarder un moment la course de bicyclettes. Le soir, nous avons Tante Josepha et Nénette à dîner et nous allons ensemble au Mois de Marie à la cathédrale.
Angers, vendredi 13 mai 1904
J’étais couché, hier soir, depuis une heure, lorsque, à 11h, Louis vient me réveiller en me disant qu’on me fait dire que les Capucins seront expulsés au point du jour. Je m’attendais depuis quelques jours à cette expulsion ; hier, M. Louis-Napoléon Foata (le commissaire spécial qui m’arrêta il y a 3 ans pour l’affaire de l’affiche) était allé, dans l’après-midi, demander chez Tante Josepha à parler au colonel du génie, croyant que le nouveau colonel, M. Petitbon, avait pris la maison de son prédécesseur ; je me méfiais que ce devait être pour parler au colonel de l’expulsion des Capucins que M. Foata le demandait. Aussi, avant de me coucher, j’avais dit à Louis d’aller ouvrir, si, une de ces nuits, il entendait sonner ; j’avais été bien inspiré ! À 11h, je me lève et je vais avec Papa chez les Capucins, où j’arrive vers 11h50. Là, je trouve quelques amis, des étudiants surtout, et quelques rares messieurs plus âgés. Un escalier est barricadé entièrement depuis plusieurs mois ; et, pour l’autre, les barricades sont prêtes ; aussi, nous ne nous mettrons au travail que vers 3 heures ou 3h ½, cela suffit, l’expulsion ne pouvant avoir lieu avant le lever du soleil. En attendant, on cause ; on sait que deux compagnies du génie ont reçu l’ordre de se tenir prêtes à 4h, c’est donc bien ce matin qu’aura lieu l’expulsion (je me rappelle la démarche de Foata). À 2h, nous entendons la dernière messe que les Capucins disent dans le couvent, c’est le P. Gardien qui la célèbre dans une chambre où on a mis un autel ; le P. Gardien dit cette messe à nos intentions pour nous remercier, dit-il, de notre dévouement ; cette messe célébrée dans cette chambre à une pareille heure et dans de telles circonstances a quelque chose à la fois de triste et de touchant et j’y ai fait bien des réflexions sur l’étrangeté du temps où nous vivons ; j’y ai fait aussi de ferventes prières pour que Dieu délivre bientôt notre pauvre France des tyrans qui l’oppriment. Ah ! Quel triste temps qu’un temps de révolution ! Cependant, il nous arrive quelques recrues. À 3h ½, quand on décide de commencer les barricades, nous devons être environ une trentaine de jeunes gens (la plupart, des étudiants de l’Université) et une dizaine d’hommes mûrs ; certes, c’est bien insuffisant, mais force nous est de nous en contenter. Nous mettons une grosse barre de fer en travers de la porte qui donne sur la cour d’entrée ; nous entassons de lourdes caisses derrière la porte qui donne sur le cloître, puis nous nous retirons tous au premier étage qui communique avec le rez-de-chaussée par deux escaliers ; l’un de ces escaliers est entièrement obstrué de haut en bas par un monceau de meubles, de terre, de fagots, d’objets de toute sorte, liés entre eux par du fil de fer, qui est là depuis le mois de juillet. Nous allons barricader l’autre ; nous commençons par barricader solidement, au moyen d’arcs-boutants, la porte qui fait communiquer cet escalier avec le cloître ; ces arcs-boutants sont énormes et nous en clouons solidement les appuis dans le plancher. Ensuite, nous entassons dans l’escalier les tables (il y en a peut-être dix ou douze, et elles sont de dimension), les rangs de chaises, les fagots de bois, les meubles et ustensiles de toute sorte, le tout lié ensemble par des ronces artificielles ; nous mettons environ une heure à faire cette barricade ; vers la fin de notre travail, nous entendons les coups de la bande d’argousins de Combes qui s’efforce de démolir la porte du cloître sans y réussir. Vers 4h ½, en effet, deux compagnies du génie sont venues se ranger sur la place devant le couvent, escortées d’une bande d’agents de police sous les ordres du commissaire central et de plusieurs commissaires d’arrondissement ; les crocheteurs ont avec eux quelques ouvriers qui ne sont vraiment pas dégoûtés. Quand notre barricade est terminée, et elle est formidable, nous nous mettons aux fenêtres pour voir opérer les agents de la république. Ils s’acharnant pendant une heure contre la porte barrée par une barre de fer, sans pouvoir réussir à l’enfoncer. Alors ils prennent le parti de passer par un autre côté. Ils enfoncent la porte de la chapelle, qui était pourtant barricadée depuis le 16 juillet, enlèvent les scellés qu’ils avaient eux-mêmes apposés et arrivent dans le jardin après avoir enfoncé une autre porte. Là, ils se trouvent en présence de l’escalier qui est barricadé depuis le mois de juillet, et ils se mettent à démolir la barricade. Ils organisent une haie de sapeurs du génie qui enlèvent, un à un, les nombreux objets dont elle se compose. Mais alors, avec les quelques meubles restés dans les cellules, nous renforçons encore la barricade par le haut en sorte que, non seulement, toute la cage d’escalier est entièrement obstruée, mais la barricade obstrue même le couloir sur lequel elle ouvre. Après une heure d’efforts, les crocheteurs officiels comprenant qu’ils n’en viendront pas à bout de cette façon, prennent un 3ème parti, c’est celui d’entrer par les fenêtres ; on voit qu’ils sont fidèles jusqu’au bout à leur rôle de cambrioleurs. Vers 6h ½, ils appliquent une échelle contre une fenêtre, la brisent et arrivent dans le couloir ; mais ils sont encore séparés de nous par quelques meubles de la barricade. C’est un gros commissaire de police en civil muni de sa sous-ventrière qui s’avance le premier. L’avoué des Pères, Me Lelong, lui demande de quel droit il a pénétré de force dans l’immeuble ; il répond, avec un gros accent de Narbonne, à moins que ce soit d’Auch, qu’il a des ordres à exécuter. Me Lelong lui fait défense de toucher aux meubles avant de lui avoir montré la grosse du jugement en vertu duquel il agit ; grand embarras de l’argousin qui déclare que la grosse est entre les mains d’un huissier qui ne peut pas passer par la fenêtre à cause de sa corpulence, et, malgré la défense de Me Lelong, fait travailler ses agents et des sapeurs du génie à la démolition de la barricade. Quand les meubles qui séparaient la police des Pères sont enlevés, le gros commissaire dit au P. Gadien qu’il le somme de quitter le couvent. Le P. Gardien, s’adressant au commissaire central qui est là aussi, lui demande la permission d’adresser une protestation, permission qui est accordée. Il proteste en termes émus contre la violation de domicile, la violation de propriété et la violation de la liberté individuelle dont il est victime avec ses frères en religion, et qu’il n’a en rien méritée ; il met le commissaire au défi de lui reprocher une seule mauvaise action. Il termine en rappelant l’excommunication dont l’Église frappe ceux qui touchent aux biens ou à la personne de ses religieux ; à ce mot d’excommunication, le commissaire fait la grimace et dit : « Puisque vous nous avez excommuniés, inutile de vous laisser continuer » et il interrompt la noble protestation du Père en ordonnant à ses agents d’expulser les religieux. Le P. Gardien fait bien constater qu’il ne cède qu’à la violence, et on l’entraîne, les autres Pères sont emmenés ensuite, puis on nous fait sortir par l’escalier qu’on a à peu près achevé de débarrasser de sa barricade en s’y prenant à la fois par le haut et par le bas. À travers la chapelle vide, on nous mène sur la place, pendant qu’on fait passer les Pères d’un autre côté. Mais nous, qui avions décidé d’accompagner les Pères à la cathédrale, nous demandons à ce qu’on ne nous sépare pas d’eux ; le commissaire qui nous amène nous dit que nous les retrouverons de l’autre côté du barrage de gendarmerie qui ferme l’accès de la cour Saint-Laud ; mais il n’en est rien et, de l’autre côté de ce barrage, nous ne trouvons qu’une centaine d’amis des Pères attirés là par la cloche du couvent qui, malgré les scellés, a sonné à toute volée pendant la triste opération. Nous attendons environ trois quarts d’heure, et enfin nous comprenons qu’on nous a bernés quand nous apercevons les Pères que l’on fait partir en voiture dans 3 directions différentes. Alors, suivis de 200 personnes environ qui s’étaient peu à peu massées là, nous nous dirigeons à 8h vers la cathédrale où nous espérons que l’on conduit les Pères. Mais, peine perdue, les Pères ne sont pas devant la cathédrale. Alors, nous rentrons, je déjeune et je m’endors jusque vers 11h ½. En regardant le Maine-et-Loire à mon arrivée à la maison, je vois que les deux pauvres Pères oblats ont aussi été expulsés ce matin avant les Capucins. Quelle triste nuit, et combien il est douloureux d’assister à de pareils spectacles ! La chose qui m’a le plus attristé c’est de voir l’Armée française employée à de semblables besognes. Mais en même temps, je me félicite avec Bonne Maman, Tante Josepha et nous tous, que l’oncle Paul ait quitté le 6e régiment du génie avant de recevoir l’ordre de faire exécuter cette ignoble besogne, car il serait trouvé dans l’alternative ou de briser sa carrière ou de marcher contre sa conscience. L’après-midi, j’écris à Maman, j’écris cette longue relation dans mon journal et je sors un peu. J’apprends que les Pères ont été forcés à monter en voiture et que les 3 voitures où ils sont montés ont été envoyées à l’une à la caserne du génie, l’autre à la place Monprofit, l’autre à la Madeleine, c’est-à-dire à 3 points extrêmes de la ville, ceci est illégal et arbitraire au premier chef, car la police avait seulement pour mission de faire cesser le délit à la loi de 1901 et de mettre le liquidateur en possession de l’immeuble en expulsant les Pères de chez eux, ce qui était déjà passablement raide ; mais, une fois les Pères hors du couvent, elle n’avait plus à s’occuper d’eux puisqu’ils n’étaient pas arrêtés, et le fait de les obliger, malgré eux, à monter en voiture est une violation de plus de la liberté individuelle ; une de plus ou de moins, la république n’y regarde pas de si près ! Les Pères sont tous allés à la cathédrale où un grand nombre de Catholiques les attendaient ; Mgr Rumeau les a reçus et a prononcé un discours assez énergique à l’adresse du gouvernement ; cela ne vaut pas l’attitude de Mgr Freppel qui, en 1880, se présentait le 1er à la Trappe de Bellefontaine devant les crocheteurs qu’il excommuniait, mais enfin, étant donné l’attitude habituelle de l’épiscopat actuel, c’est bien quelque chose !
J’apprends, au Crédit Lyonnais, que le gouvernement accepte la démission du glorieux colonel Marchand et qu’il met en non-activité par retrait d’emploi le général Jeannerod, commandant du corps d’armée de Lille ; motif de cette mesure : le général a adressé, à l’occasion du départ des sœurs chassées par le gouvernement de l’Hôpital militaire de Lille, un ordre du jour à la garnison dans lequel il témoigne aux sœurs sa reconnaissance pour le dévouement avec lequel elles ont soigné les soldats pendant 29 ans. Ainsi, en république, il est permis d’être reconnaissant des croix d’honneur achetées à Wilson ou des bons dîners faits par des ministres ou des députés chez Mme Humbert[33], ou encore du silence d’Arton[34], mais il est interdit de témoigner la reconnaissance de l’armée à de saintes femmes qui ont consacré leur vie au soin des soldats malades ! Quant au souci de la défense nationale, qui devrait empêcher le gouvernement de sacrifier, le même jour, deux chefs de l’Armée, fi donc, Combes, André, Loubet and Cie s’en félicitent bien ! Je me rappelle que je lisais, il y a quelques années, un roman intitulé La guerre fatale par le capitaine Danrit (Driant) ; c’est le récit d’une guerre avec l’Angleterre ; le général Jeannerod est généralissime de l’Armée qui débarque en Angleterre, s’empare de Londres et dicte la paix au roi et au Parlement ; on lit les ordres du jour vibrants d’enthousiasme patriotique et militaire qu’il adresse à l’Armée après chaque victoire. Ça, c’est le rêve ; la réalité, c’est le général Jeannerod chassé de l’Armée par la hideuse république pour avoir témoigné la reconnaissance de l’Armée à des sœurs de charité qui ont soigné les soldats pendant 29 ans ! Les victoires, nous n’y sommes plus habitués, et, tandis que le télégraphe nous apporte chaque jour le récit de sanglants combats en Extrême-Orient, dont la répercussion peut amener une guerre européenne, le gouvernement emploie l’Armée française à remporter des victoires sur des Capucins ! Le soir, nous allons au Mois de Marie à Notre-Dame ; puis je me couche avec une certaine satisfaction.
Angers, samedi 14 mai 1904
Cours habituels ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 14 mai 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je photographie, dans le jardin, Nénette tenant le « petit noir » sur ses genoux, ce n’est pas chose facile. Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.
Semaine du 16 au 22 mai 1904
Angers, lundi 16 mai 1904
Je travaille dans ma chambre une bonne partie de la matinée et de l’après-midi. À 4h, leçon de chant. Le soir, Conférence Saint-Louis ; étude de Durand sur « Molière et le Moliérisme ». On apprend avec joie aujourd’hui l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier en Ille-et-Vilaine ; Monsieur Brayer de La Villemoysan, monarchiste, a été élu contre M. Martin-Métairie, républicain du bloc, en remplacement d’un ministériel ; c’est une victoire non seulement contre les soutiens du bloc, mais même contre ces incorrigibles ralliés de Bretagne qui, bien que se disant catholiques, ont soutenu, dans l’intérêt supérieur de la République, le candidat du bloc soutenu par la Préfecture, la franc-maçonnerie etc. ; quant à l’intérêt supérieur de la religion, qui est, tout au moins, aussi respectable que celui de la République, ces messieurs les Catholiques ralliés s’en sont fort peu occupés ; car leur thèse est celle-ci : « plutôt un républicain non-catholique qu’un Catholique non-républicain ». C’est cette jolie ligne de conduite qu’ils ont appliquée dimanche ; ils l’avaient suivie il y a quelques mois lors de l’élection à la députation de M. de Rosanbo, royaliste, dans les Côtes-du-Nord ; également en Ille-et-Vilaine il y a 3 ans, quand M. Brayer de La Villemoysan, le nouveau sénateur royaliste, se présentait au Conseil général ; dans le Gers, quand ils ont fait campagne contre Cassagnac en faveur d’un radical ; c’est cette même thèse que l’abbé Naudet soutenait encore ces jours-ci dans son journal La Justice sociale. Elle est jolie leur thèse ! Et ils sont d’autant plus coupables que les monarchistes ne leur rendent pas la pareille et, avec un noble désintéressement, votent en masse pour des républicains libéraux ou modérés, même pour des progressistes, quand ces républicains représentent la cause de la liberté en face du candidat du bloc. Quoi d’étonnant si l’opinion catholique, en présence de cette scandaleuse attitude de trop de ralliés, se rapproche de plus en plus de la cause des royalistes, qui, eux, n’ont jamais consenti à de honteuses compromissions avec les ennemis de la religion, de la patrie et de la liberté ?
Angers, mardi 17 mai 1904
Le matin et une bonne partie de l’après-midi, je travaille dans ma chambre. A 4h ½, je vais attendre à la gare Maman qui arrive de Paris. Nous apprenons la mort d’un ami de Papa, M. Xavier de Planet[35], à l’âge de 50 ans seulement ; il est mort d’une angine de poitrine. Le soir, congrégation.
Angers, mercredi 18 mai 1904
Je travaille toute la matinée. L’après-midi, je vais demander des conseils à M. Baugas pour le choix d’un sujet de thèse, car, si je suis reçu en juillet (ce qui est fort douteux), je persisterai dans mon doctorat, malgré mon ajournement du conseil de révision, et alors il me faudra retenir mon sujet de thèse. M. Baugas me conseille beaucoup de persister dans le choix d’un sujet auquel je pense depuis plusieurs mois, et que je lui indique ; c’est le suivant : « Les retraites ouvrières assurées par la mutualité » ou « La question des retraites résolue par la mutualité » ou quelque autre titre ayant la même signification ; j’écris à la librairie Giard et Brière pour avoir le catalogue des thèses. À 5h ½, cours de religion. Le soir, avec Papa et Maman, je vais voir joue, au Grand théâtre, Le Cid et Les Précieuses ridicules par une troupe de passage composée d’artistes de l’Odéon et de la Porte Saint-Martin ; ils rendent bien ces deux chefs-d’œuvre classiques ; il n’y a, parmi eux, aucun talent remarquable, mais l’ensemble est bon. Nous rentrons à minuit ½.
Angers, jeudi 19 mai 1904 (Ascension)
Le matin, je développe quelques photos et je travaille. L’après-midi, je travaille, je sors et je vais à la salle d’armes. Le soir, Mois de Marie. La protestation que le Saint-Siège a adressée à tous les gouvernements contre le voyage de Loubet à Rome, considéré comme une offense grave par le pape, est très modérée dans la forme, mais très ferme dans le fond. Elle soulève une très grande émotion, aussi bien chez les Catholiques, qui la comprennent et s’inclinent, que chez les anticléricaux de toute nuance, jusqu’aux organes les plus modérés comme Les Débats qui s’élèvent contre elle ; les feuilles d’extrême-gauche affectent d’y voir une provocation (comme si la provocation n’avait pas été le voyage de Loubet !) et déclarent qu’il faut y répondre par la rupture des relations avec le Saint-Siège, prélude de la dénonciation du Concordat. Je ne sais si le ministère osera aller jusque-là. Mais ce qui ressort de tout ceci, c’est que la crise qui devait fatalement se produire, qui a été retardée par la politique prudente, presque timide, de Léon XIII, est maintenant à l’état aigu. La Papauté, d’un côté, la Révolution de l’autre sont prêtes à entrer en lutte ouverte ; le pape ne redoute pas la dénonciation du Concordat, qui était le cauchemar de son prédécesseur, et, ma foi, tout compte fait, il vaut encore mieux qu’il en soit ainsi ! Plus de compromissions entre l’Église et la république, telle paraît être la ligne de conduite adoptée par Pie X. De cette façon, les choses peuvent aller vite, les événements vont peut-être se précipiter ; la situation des Catholiques sera plus nette. Quant aux royalistes, ce sont eux qui gagneront à cela. Le mouvement d’idées en faveur d’une restauration monarchique, créé, à la suite du procès de la Haute-Cour, par l’Enquête sur la monarchie de Charles Maurras, accéléré par l’excellente revue L’Action française et par la campagne de conférences de l’hiver dernier, ne peut que faire de nouveaux progrès. Beaucoup d’esprit éclairés, clairvoyants, patriotes, séduits par la netteté et l’opportunité du programme monarchique, se sont ralliés à la cause royaliste (par exemple Bourget, Vaugeois, Montesquiou, Dimier et bien d’autres) ; d’autres, tout en pensant de même, n’osent pas encore jeter le masque républicain (Lemaitre, Drumont, etc.) mais laissent voir de plus en plus leurs préférences monarchiques. Il se forme ainsi, en faveur de l’idée monarchique, un mouvement d’opinion que la lutte ouverte entre l’Église et le gouvernement ne peut manquer de propager parmi les Catholiques. C’est là un grand espoir pour l’avenir ; car, le jour où la catastrophe que ne peut manquer d’entrainer la politique républicaine se sera produite, quand rien ne restera debout, comme après la guerre et la Commune, le peuple, poussé par l’instinct de conservation, aura peut-être recours, comme il y a 30 ans, aux hommes d’ordre, et ceux-ci seront amenés à la monarchie comme à la seule solution possible. Comment se produira cette catastrophe ? Sera-t-elle amenée par une guerre étrangère ou par une guerre civile ? Nul ne le sait ; peut-être par les deux à la fois. Mais ce qui paraît certain, c’est qu’elle se produira, et même plutôt qu’on ne pense. Le moment sera terrible ; la France paiera les fautes accumulées pendant 30 ans par le gouvernement qu’elle a eu la faiblesse de supporter ; mais j’ai le ferme espoir que Dieu aura pitié de nous et je crois qu’il nous sauvera en nous rendant notre monarchie nationale ; le mouvement actuel d’idées semble bien le présager.

Angers, vendredi 20 mai 1904
Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; puis je travaille et je tire sur épreuves positives mes clichés de l’autre jour. L’après-midi, leçon de chant à la place de celle de lundi prochain que je ne pourrai prendre. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame. En Extrême-Orient, la malchance qui poursuivait les Russes depuis le début de la guerre a pris fin ces jours-ci ; la flotte japonaise, en attaquant pour la énième fois Port-Arthur, a subi de grandes pertes ; un des ses meilleurs cuirassés, le Hatsuhé, a sauté en heurtant une torpille à peu près comme avait péri le Petropawlosk, et un autre croiseur cuirassé a été détruit par l’artillerie russe ; chacun son tour ! J’espère bien que nos amis les Russes finiront, avec de la patience, par triompher des petits hommes jaunes.
Angers, samedi 21 mai 1904
Premier jour du concours hippique qui a lieu, comme tous les ans, sous nos fenêtres ; je le regarde un peu. L’après-midi, je vais me confesser. Le soir à 8h, nous allons attendre à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui, au cours d’un voyage circulaire, viennent passer 3 jours à Angers. En y allant, je lis une dépêche annonçant que M. Nisard, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, est rappelé par le gouvernement et quitte Rome ce soir. Il fallait s’y attendre ; il sera intéressant de savoir si le gouvernement osera aller jusqu’à la rupture officielle.
Angers, dimanche 22 mai 1904 (Pentecôte)
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je retourne à la grand’messe à Saint-Joseph, avec Papa, Philo et Geneviève qui est installée ici (sa mère est chez Tante Josepha) ; tous les repas ont lieu ici. L’après-midi, nous regardons le concours hippique. Le soir, nous allons au Mois de Marie à la cathédrale.
Semaine du 23 au 29 mai 1904
Angers, lundi 23 mai 1904
Nous allons tous à la grand’messe à Notre-Dame. Ensuite, Tante Delestrac, Geneviève, Tante Josepha, Maman et moi, nous allons aux Ponts-de-Cé où nous nous promenons un peu ; la Loire est entièrement basse, c’est le contraire du mois de février. Nous rentrons à midi. Le soir, nous regardons le concours, puis nous prenons une voiture et faisons visiter plusieurs monuments à Tante Delestrac et à Geneviève (l’Université, le château, l’évêché etc.) ; le soir, Mois de Marie à Saint-Serge. Papa reçoit une lettre de l’oncle Xavier lui disant qu’une dénonciation est partie du comité républicain de Pia (où il a ses principales vignes) contre lui ; elle a été adressée au ministre de la Guerre et à Combes ; on l’accuse d’avoir exercé, par l’intermédiaire de son régisseur Balène, une pression sur ses ouvriers pour les faire voter contre la liste municipale républicaine qui n’a été élue qu’à quelques voix de majorité. On l’accuse en même temps d’avoir prêté, il y a 3 ans, ses charrettes pour la construction de l’école libre ; cette dénonciation a paru dans l’ignoble torchon socialiste La République des Pyrénées-Orientales. Cela peut faire beaucoup de tort à l’oncle Xavier qui est inscrit, cette année, au tableau d’avancement pour le grade de colonel ; malgré les excellentes notes de ses chefs militaires, il peut être écarté à cause de cette dénonciation, car, aujourd’hui, le ministre de la Guerre tient plus de compte des avis de je ne sais quel vague comité de défense républicaine d’un trou quelconque que de ceux des chefs militaires quand il s’agit de la nomination d’un officier supérieur. D’ailleurs, la dénonciation pour pression électorale est absolument mensongère, attendu que l’oncle Xavier n’a pas mis les pieds en Roussillon depuis 6 mois et plus ; si son régisseur, qui est un très brave homme, catholique et royaliste, a fait de la politique, c’est son affaire personnelle et l’oncle Xavier n’avait pas à s’en mêler. Quant à l’affaire des charrettes prêtées, elle est vraie ; mais n’est-ce pas là le droit de tout citoyen, d’un militaire comme de tout autre ? Sans même le dire à l’oncle Xavier, Maman écrit à notre cousin M. Jules de Lamer[36] pour le prier d’arranger l’affaire et de veiller à ce que cette dénonciation n’ait pas de suites fâcheuses pour l’oncle Xavier ; M. de Lamer étant un vieux républicain, ancien préfet de Ferry, pourra beaucoup, s’il veut s’en donner la peine, pour enrayer la chose, d’autant plus que c’est lui qui dirige le Parti républicain à Pia ; car je suis persuadé qu’il est absolument étranger à cette lâche dénonciation.
Angers, mardi 24 mai 1904
Le matin, je sors un moment avec Maman, Bone Maman, Tante Josepha, Tante Delestrac et Geneviève, puis je vais au cours ; l’après-midi, 2 cours de législation industrielle ; à 5 heures, je vais accompagner à la gare Tante Delestrac et Geneviève qui partent pour Paris ou elles vont passer quelques jours avant de regagner Saint-Étienne ; c’est avec un bien vif regret que nous les voyons s’éloigner. Elles nous invitent à faire un séjour à La Burbanche ; quand pourrons-nous le faire ? Je désire que ce soit bientôt… Le soir, Mois de Marie à Saint-Serge.
Angers, mercredi 25 mai 1904
Cours de doctorat matin et soir ; nous allons avoir cours maintenant 3 fois par semaine, afin d’en avoir fini plus tôt. À 5h ½, cours de religion très intéressant sur la doctrine de l’abbé Loisy en matière de révélation. Le soir, Mois de Marie à Notre-Dame.
Angers, jeudi 26 mai 1904
Je travaille matin et soir dans ma chambre ; après dîner, nous allons au Mois de Marie de Notre-Dame. Dans l’après-midi, je choisis chez Girard 3 porte-mines que nous allons porter à Nénette à Bellefontaine où elle est pensionnaire depuis mardi, pour qu’elle en choisisse un comme cadeau de 1ère communion. Papa et Maman lui ont donné un très joli missel.
Angers, vendredi 27 mai 1904
Cours matin et soir ; après le dernier cours, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Mois de Marie.
Angers, samedi 28 mai 1904
Le matin, je fais avec M. René Neveu une tournée sur le territoire de Saint-Serge pour le placement des billets de la loterie de Saint-Vincent-de-Paul. À 1h, avec Philomène, je vais accompagner à la gare Papa qui part pour Paris ; il va représenter la Faculté d’Angers à la réunion des délégués des 4 facultés catholiques de droit qui se tient demain à la Faculté de Paris ; le soir, il dînera, avec les autres délégués, chez le doyen de Paris, M. Terrat ; il rentrera mardi soir. Je travaille l’après-midi. Le soir, après la Conférence Saint-Vincent-de-Paul qui est très courte, je me promène un moment avec Joseph Perrin et Maurice Lucas ; nous écoutons passer la retraite militaire. L’impression qui se dégage de la séance d’hier à la Chambre et de l’attitude du gouvernement est que, devant l’énergie du Saint-Siège qui montre bien qu’il ne recule pas devant la menace de dénonciation du Concordat, c’est le ministère qui a peur et qui recule ; premier effet d’une attitude énergique !
Angers, dimanche 29 mai 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph ; l’après-midi à vêpres à Notre-Dame ; le soir, nous nous promenons et nous prenons le frais jusque vers 10 heures.
Semaine du 30 au 31 mai 1904
Angers, lundi 30 mai 1904
Je travaille matin et soir dans ma chambre ; le soir, à 4h, leçon de chant. Après dîner, à la Conférence Saint-Louis, travail de Guiet sur la liberté d’enseignement à l’étranger. Un violent orage m’oblige à attendre près d’une heure après la conférence pour m’en retourner.
Angers, mardi 31 mai 1904
Cours matin et soir. Après dîner, nous allons tous à la cérémonie de clôture du Mois de Marie à Saint-Serge où on fait une belle procession. Papa arrive à 10h de Paris où il a assisté à l’intéressante réunion des délégués des facultés catholiques de droit ; dimanche soir, M. Terrat, doyen de la Faculté de Paris, a offert un grand dîner, dans sa villa de Bellevue, à tous les délégués ; Papa y a vu M. de Lamarzelle, M. René Bazin, Boyer de Bouillane etc. Je lis dans tous les journaux le compte-rendu de la journée de clôture du Congrès national de la Jeunesse catholique à Arras ; elle a été fort belle puisqu’à la suite de ce congrès consacré à l’étude des mutualités, il y a eu, à travers les rues d’Arras, un défilé auquel ont pris part 4000 jeunes gens ! De plus, des orateurs célèbres, M. Piou notamment, ont été entendus. Mais, ce qui me déplaît beaucoup, c’est qu’on a joué la Marseillaise à une des séances ; je ne comprends pas qu’on se permette, à une réunion de la Jeunesse catholique qui est une association destinée à grouper tous les jeunes gens catholiques, sans distinction de parti, et en-dehors de toute préoccupation politique, de jouer un hymne républicain ; on risque par-là, en mécontentant les monarchistes très nombreux dans l’association, de compromettre cette union si nécessaire et à laquelle les discours des séances du congrès ont convié les Catholiques. J’envoie à La Vérité française une lettre où je fais des réflexions dans ce sens. Beaucoup, d’ailleurs, pensent comme moi dans l’association.
Juin 1904
Semaine du 1er au 5 juin 1904
Angers, mercredi 1er juin 1904
Je travaille dans ma chambre le matin et une partie de l’après-midi ; à 1h ½, réunion du conseil particulier des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, on y parle de la procession de dimanche, qui est autorisée par le maire ; mais on redoute une contre-manifestation importante. À 5h, je vais attendre à la gare Marie-Thérèse qui arrive pour une quinzaine de jours, afin d’assister à la première communion de Nénette qui aura lieu mercredi prochain.
Angers, jeudi 2 juin 1904
Le matin, j’assiste à Notre-Dame à la messe de 1ère communion. Cours ordinaires. L’après-midi, je vais me confesser. La Vérité française publie ma lettre ; la voici :

Cette lettre, qui trouble certaines combinaisons, me vaut des blâmes des ralliés (je les attendais) et des félicitations des monarchistes qui veulent empêcher que la Jeunesse catholique devienne la Jeunesse républicaine ; je reçois notamment une carte de félicitation de l’abbé Delahaye, secrétaire-général de l’Université, frère de Jules Delahaye, l’ancien député de Chinon, et de Dominique Delahaye, sénateur du Maine-et-Loire, j’y suis très sensible. L’après-midi, après les cours, je vais voir Jacques Hervé-Bazin qui m’approuve ; il me racontera ce qui se dira ce soir à la réunion du comité régional. Cette protestation, qui est en même temps un avertissement pour qui sait lire entre les lignes, était nécessaire, pour bien montrer que si les royalistes ne demandent qu’à s’unir aux autres Catholiques pour la défense de la foi commune, ils n’entendent pas abdiquer leurs convictions et se laisser marcher dessus. De plus, elle vient bien dans son temps : au lendemain du Congrès national d’Arras et le jour même de l’élection du nouveau président de l’association, Jean Lerolle, dont les tendances peuvent faire redouter une orientation à gauche. N’étant qu’un membre isolé de l’association, n’appartenant à aucun comité, j’étais très libre pour la faire ; voilà pourquoi je l’ai faite, et je l’ai faite seul, sans consulter aucun de mes amis, qui n’ont appris son existence qu’en ouvrant La Vérité française ; idem pour ma famille.
Angers, vendredi 3 juin 1904
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Je travaille le reste de la matinée. L’après-midi à 4h ½, je vais, avec Maman, Marie-Thérèse, Bonne Maman, Tante Josepha, attendre à la gare l’oncle Paul qui arrive d’Alger, en bonne santé ; le voyage, de 52 heures cependant, ne l’a pas trop fatigué. Je vais savoir chez Hervé-Bazin ce qui se dit à la Faculté au sujet de ma lettre à La Vérité française ; il paraît que les ralliés sont persuadés que nous nous y sommes mis à plusieurs pour l’écrire. Le soir, nous allons au Salut. Une affiche ignoble, immonde, blasphématoire signée d’une dizaine de comités anticléricaux inconnus d’Angers et de Trélazé invite la canaille de ces deux villes à manifester dimanche contre ce qu’elle appelle la mainmise des nauséabonds enjésuités, échappés de sacristies sur la voie publique. Ça promet !
Angers, samedi 4 juin 1904
Je travaille une bonne partie de la matinée. L’après-midi, je vais voir Nénette à Bellefontaine ; les nouvelles concernant la procession de demain se corsent de plus en plus ; il paraît que, comme l’année dernière, Laurent Tailhade[37] est arrivé pour chauffer à blanc les révolutionnaires. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 5 juin 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Vers 9h ½, nous arrivons tous autour de la cathédrale ; il nous semble que les apaches y sont moins nombreux que l’année dernière. La police est nombreuse. Je me mets avec la Conférence Saint-Louis et, vers 10h, nous sortons de la cathédrale, nous chantons beaucoup, nous sommes tous armés d’énormes cannes ; aucun incident pendant toute la première partie de la procession, jusqu’au tertre. Quand nous arrivons au tertre Saint-Laurent et que nous contournons le monument où on a élevé le reposoir, nous commençons à entendre hurler les apaches groupés, comme l’année dernière, sur les pentes gazonnées du tertre ; ils sont encadrés par de nombreux gendarmes et agents de police commandés par le commissaire central en personne et par plusieurs commissaires de police. Cependant, nous nous massons tout près d’eux (entre eux et le monument) ; des pierres et des mottes de terre lancées par eux tombent de temps en temps sur nous ; MM. Frogé, de La Morinière, font, à diverses reprises, observer aux commissaires de police que nous sommes lapidés, et que, si cela continue, nous serons obligés de nous défendre nous-mêmes. Pendant la bénédiction, toute la canaille crie « À bas la calotte », on chante l’Internationale ; mais nous couvrons ses hurlements par nos chants de Parce Domine, du Tantum ergo et nos acclamations en l’honneur du Christ ; à plusieurs reprises, nos chapeaux s’élèvent au sommet de nos cannes en l’honneur du Saint-Sacrement ; ce sont des acclamations frénétiques. Mais un moment après la bénédiction, les pierres recommencent à pleuvoir sur nous ; il en tombe une énorme à quelques centimètres de moi ; il en pleut de tous côtés. Alors, voyant que la police est impuissante à nous protéger (plusieurs des nôtres sont blessés), nous nous décidons à nous protéger nous-mêmes ; quelques-uns des nôtres renvoient aux apaches des projectiles qu’ils nous lancent ; la plupart (moi par exemple) s’élancent en avant les cannes levées ; en un instant, le barrage de police est enfoncé, et les deux camps se trouvent mêlés, les coups de cannes pleuvent sur le dos des apaches qui filent comme des lièvres, protégés par la police ; j’avais enlevé mon lorgnon et j’y voyais assez mal ; néanmoins, je suis des yeux (et des jambes) les apaches qui fuient ; je me tope constamment à des agents ou à des gendarmes ; je vois arrêter, sous mes yeux, Du Réau de La Gaignonnière qui a été pris en flagrant délit de coups. Cependant, en moins d’une ou deux minutes, le terrain est balayé ; plus un apache ! Mais quelques-uns de ceux-ci se trompent de chemin ; nos amis les rencontrent et se jettent dessus ; plusieurs sont acculés contre un mur et littéralement assommés ; le nommé Gallard, étudiant en pharmacie, est roué de coups de pieds dans le ventre, dans la figure, partout, il ne l’a pas volé l’animal ! Le docteur Hébert, d’un monumental coup de canne, abat un apache à ses pieds. Enfin, nous voyant maîtres du terrain, nous nous arrêtons. Nous nous communiquons les bruits qui courent ; j’apprends qu’un prêtre a été blessé à la figure par une pierre ; je vois un vieux monsieur qui a dans le crâne un trou fait aussi par une pierre etc. etc. Je sais qu’un apache au moins a été arrêté. La procession se reforme assez vite ; et on commente les événements de tout à l’heure ; l’impression qui s’en dégage est surtout la lâcheté des 250 apaches environs qui étaient très braves tant qu’il s’agissait de lancer, de loin, des pierres sur les Catholiques, mais qui ont déguerpi comme des lapins quand ils ont vu les Catholiques se jeter sur eux ; cette résolution dont on a fait preuve est un excellent exemple. Au retour, calme complet jusqu’à la grille de l’Évêché. Là, dans la rue de l’Oisellerie, sont massés une cinquantaine d’apaches contenus par un cordon de gendarmes ; ils vomissent, à notre adresse et à l’adresse du Saint-Sacrement, les plus abominables injures ; nous nous contentons de chanter plus fort qu’eux. Cependant, comme le dais, qui arrive du carrefour Rameau, approche (cette année, en effet, la procession est passée par la place du Ralliement et la rue Chaussée Saint-Pierre), notre aumônier, le P. Barbier, nous dit de laisser passer notre bannière et de nous arrêter en face de ces apaches afin de grossir la masse d’hommes qui entoure le dais ; c’est ce que nous faisons. Mais à ce moment, pendant que j’exécutais ce mouvement, j’aperçois, à côté de moi, au milieu des étudiants, et bien loin de la Confrérie des Mères chrétiennes avec laquelle elle devait suivre la procession, Maman qui me crie : « Je suis là » ; je lui réponds : « Eh bien, allez-vous en ! » Croyant qu’on se battait, elle appelle Papa qui arrive en robe de cérémonie et me prenant par le bras, me sépare de mes camarades, voulant me faire continuer seul, alors que le reste de la Conférence Saint-Louis s’arrêtait là ; je m’y refuse et, dès que Papa eût regagné sa place, j’attends sur le trottoir le passage du dais et je me joins à mes camarades. Certes, notre appoint n’était pas inutile ; car sur la place Sainte-Croix, un nombreux groupe de contre-manifestants, non content de vomir d’ignobles injures et de hurler l’Internationale, fait mine de se jeter sur le Saint-Sacrement ; mais il en est empêché par la masse d’hommes que nous formons ; nous entourons le dais de tous côtés, tenant constamment nos gourdins levés et faisant comprendre aux apaches qu’il leur faudra passer sur notre corps avant d’arriver au Saint-Sacrement. Pour répondre aux insultes des apaches, nous crions constamment « Vive le Christ ! », et ces cris, scandés sur l’air des lampions, couvrent leurs hideux blasphèmes. Enfin, nous rentrons dans la cathédrale ; tous les hommes se groupent près du maître-autel, et, avant de donner la bénédiction, Monseigneur, en quelques mots vibrants, félicite les Catholiques d’Angers de la magnifique manifestation en l’honneur du Saint-Sacrement qu’ils viennent de faire ; il remercie aussi la municipalité des mesures d’ordre qu’elle a prises. On lui répond par des acclamations en l’honneur du Saint-Sacrement, puis la foule s’écoule lentement après la bénédiction. Je suis extrêmement contrarié de la ridicule intervention de Maman à la rue de l’Oisellerie ; elle est venue me prendre par la main comme si j’avais dix ans ; elle est allée chercher Papa au milieu de ses collègues, se couvrant elle-même et nous couvrant tous de ridicule aux yeux des professeurs et des étudiants de l’Université ; je suis bien décidé à manifester mon mécontentement, car je veux qu’elle comprenne enfin que je n’ai plus dix ans mais que j’en ai près de vingt-deux. Aussi, lorsque je suis rentré à la maison, je m’enferme dans ma chambre où je me fais servir à déjeuner, je ne veux pas descendre à la salle à manger. Dans l’après-midi, je sors un peu avec Marie-Thérèse ; j’ai aussi une explication avec Papa et Maman, et, sans leur manquer de respect, je leur fais comprendre que je ne veux pas me laisser traiter comme un enfant, surtout en présence de mes camarades ; je suis décidé à leur battre froid pendant plusieurs jours. Le soir, l’oncle Paul et Tante Josepha viennent dîner avec nous. Dans l’après-midi, M. Delahaye, qui remplace au Maine-et-Loire le reporteur ordinaire (lequel fait ses 28 jours), vient me demander des renseignements sur la mêlée dans laquelle il pense bien que je me trouvais ; il y était lui aussi du reste, mais nous ne nous sommes pas vus ; je lui indique le nom de plusieurs jeunes gens atteints par les projectiles des apaches.
Semaine du 6 au 12 juin 1904
Angers, lundi 6 juin 1904
Le Patriote de l’Ouest raconte avec une indigne mauvaise foi les événements d’hier ; il a l’audace de dire que les cléricaux ont provoqué les « 1500 » socialistes en leur lançant des pierres ! Je l’avoue, je ne croyais pas, dans ma naïveté, qu’un journal fût capable de mentir aussi impudemment ! J’apprends que l’étudiant en pharmacie que nous avons rossé n’est pas Gallard, c’est un nommé P… ; il avait jeté à terre une bannière. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail d’Hardouin-Duparc sur « La politique de Léon XIII » ; le sujet est scabreux, il est traité par un rallié. Hardouin-Duparc parle de la politique du pape défunt vis-à-vis de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Suisse, etc ; enfin, il en arrive au gros morceau, à la politique pontificale vis-à-vis de la république française. D’après lui, cette attitude du pape était nécessaire et si les Catholiques, dans leur ensemble, l’avaient suivie, nous aurions aujourd’hui une république respectueuse de la religion ; la responsabilité des malheurs actuels retombe donc sur nous ! Sur nous, royalistes, qui cependant avons toujours combattu avec énergie pour la cause de l’Église. M. Hardouin-Duparc veut bien convenir cependant que certains ralliés sont allés trop loin et ont eu tort de présenter l’acceptation de la république comme un devoir de conscience. La discussion est très courtoise, mais acharnée ; elle dure une bonne heure. Les conclusions du conférencier sont vivement attaquées par les uns, défendues par les autres. Je fais remarquer que si Léon XIII a eu pour but de réaliser une union étroite entre les Catholiques, comme l’a dit le conférencier, il est arrivé à un résultat diamétralement opposé à ses intentions, puisque l’union était bien mieux réalisée avant les encycliques sur « L’Union conservatrice » qu’aujourd’hui où les Catholiques sont émiettés et où leur opposition, dans les Chambres, est beaucoup moins catégorique et leurs représentants beaucoup moins nombreux qu’autrefois. Le P. Barbier nous promet de nous parler demain soir de la question du ralliement à la réunion de la congrégation.
Angers, mardi 7 juin 1904
Cours d’histoire des doctrines économiques, et de législation industrielle. Dans l’après-midi, je vais me confesser. Le matin, je lis une longue lettre de Normand d’Authon qu’on m’a apportée hier soir, et dans laquelle le président de l’Union régionale de l’Ouest me blâme officiellement, après en avoir référé au président de l’Association catholique de la Jeunesse française, de la lettre que j’ai écrite le 31 mai à La Vérité française ; je m’y attendais, mais j’ai voulu l’écrire tout de même parce que je la croyais nécessaire. Il me reproche, avec beaucoup de modération dans le ton, du reste, la forme que j’ai donnée à ma protestation et le fond même de cette protestation ; il m’engage à exprimer mon regret de cet acte et me dit, que dans le cas où je ne voudrais pas le faire, il se verrait dans la pénible nécessité de me demander ma démission. J’avoue que ma première pensée est de la lui envoyer en 3 lignes. Puis, à la réflexion, je me dis que j’aurais tort d’agir ainsi ; ce serait laisser croire que je ne puis me justifier ; je lis et relis sa lettre, et je m’arrête à la résolution suivante : je veux bien reconnaître que j’aurais mieux fait de donner à ma protestation une autre forme, et, au lieu de la publier dans un journal, de la faire parvenir par la voie hiérarchique aux chefs de l’A.C.J.F. Mais je resterai inflexible pour le fond même de la protestation, car ce sont des idées bien arrêtées dans mon esprit que j’y ai exprimées, et je ne reconnais à personne le droit de m’en demander compte. Je vais lire la lettre de Normand d’Authon au Père Barbier et lui demander conseil sur ce que je dois faire ; il m’engage beaucoup à persévérer dans la résolution que j’ai prise. Aussi, dans l’après-midi, j’écris une lettre dans ce sens à Normand d’Authon. Advienne que pourra ! L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. Le soir, à la congrégation, le P. Barbier nous parle du « Ralliement ». À son avis, le pape a le droit comme chef de la société indépendant dans sa sphère qu’est l’Église de juger au dernier ressort si telle question qui est, de sa nature, du ressort de la puissance civile, elle aussi indépendante dans sa sphère, intéresse la religion indirectement et, par conséquent, tombe sous sa juridiction. Le P. Barbier dit que peu de papes ont usé autant que Léon XIII de ce droit. L’attitude que les Catholiques français devaient prendre vis-à-vis de la république rentrait, d’après le P. Barbier, dans cette catégorie. Donc, Léon XIII avait le droit de conseiller aux Catholiques français de s’unir sur le terrain constitutionnel, c’est-à-dire de ne pas faire une opposition systématique à la forme du gouvernement, afin de mieux lutter contre les lois injustes de ce même gouvernement. C’est ce qu’il a fait en 1892 ; et il n’a rien fait de plus, car il a laissé aux Catholiques l’entière liberté de leurs opinions sur la question de république ou de monarchie et ne leur a certes pas interdit d’espérer le rétablissement de la monarchie. En agissant ainsi, Léon XIII espérait faire immédiatement une union plus étroite qu’auparavant entre Catholiques et arriver vite à changer l’esprit de la république par de meilleures élections ; il attendait de sa politique un résultat prochain, cela ressort de ses propos à Mgr d’Hulst. D’où vient que la politique de Léon XIII a échoué ? Le P. Barbier attribue cet échec à 3 principales causes : la fourberie du gouvernement français, qui a constamment trompé Léon XIII sur ses sentiments et ses projets vis-à-vis des Catholiques, et l’a amené, par une sorte de chantage, à demander, et, au besoin, à commander aux Catholiques de ne pas lui créer d’embarras par une opposition trop énergique même sur le terrain constitutionnel ; Léon XIII, par esprit de conciliation et par une loyauté excessive, s’est laissé prendre à ce jeu et a souvent arrêté les Catholiques prêts à lutter énergiquement (il y a 3 ans par exemple, quand il a arrêté la campagne de conférences du P. Caubé sur la demande de Waldeck-Rousseau). La seconde cause de cet échec est l’attitude déplorable de beaucoup de ralliés et surtout de leurs chefs et de leurs organes attitrés, qui ont outrepassé les conseils de Léon XIII, en présentant ces simples conseils comme une obligation de conscience, en traitant les royalistes les plus religieux comme des ennemis de la religion, en disant que le pape voulait que l’on se fît républicain (alors que c’est absolument faux), en préférant souvent, dans les élections, des candidats antireligieux, francs-maçons même, parce qu’ils étaient républicains, à des candidats bons catholiques mais monarchistes (par exemple en 1893, dans le Gers, élection de Bascou contre Cassagnac ; par exemple, en Ille-et-Vilaine et dans bien d’autres endroits). Le P. Barbier estime que cette attitude des ralliés a été extrêmement funeste. Les ralliés, du moins la plupart d’entre eux, ne se sont rappelé qu’une partie des conseils du pape (ceux qui avait pour but de faire accepter la république), mais oubliaient les autres (ceux qui avaient pour but de faire lutte énergiquement les Catholiques contre la législation impie et sectaire). En effet, afin que nul ne puisse suspecter leur républicanisme de fraîche date, les ralliés se sont abstenus de faire une trop vive opposition à ces lois et, bien souvent, ont abandonné, d’une façon déplorable, les principes ; on l’a vu encore lors du vote des crédits pour le voyage de Loubet à Rome. Le P. Barbier insiste beaucoup sur cette très fâcheuse attitude des ralliés. Il attribue aussi à une 3ème cause l’échec de la politique pontificale ; mais il a bien soin de dire que cette 3ème cause a eu une bien moindre importance que les deux autres : c’est le mécontentement par lequel beaucoup de royalistes ont accueilli les directions de Léon XIII, et le peu d’empressement qu’ils ont mis à les appliquer, parfois même l’opposition qu’ils leur ont faite. En dehors de ces causes principales, il y a eu des causes secondaires, par exemple le Père Barbier a dû avouer que, dans certaines circonstances, le secrétaire d’État de Sa Sainteté, le cardinal Rampolla, a adonné des conseils contraires à la volonté de Léon XIII, en allant, dans la voie du ralliement, beaucoup plus loin que le pape ; il nous cite deux exemples frappants de cette attitude. Une chose qui m’a fait grand plaisir pour des raisons personnelles, c’est que le P. Barbier, à propos du toast du cardinal Lavigerie en 1890, et de la Marseillaise qui l’a suivi, a dit que le cardinal avait eu tort de faire jouer cet hymne qui, dit-il, « était et sera longtemps encore considéré, quoiqu’on en dise, comme un champ impie et révolutionnaire par un très grand nombre de Catholiques ». Que n’étiez-vous là M. Normand d’Authon ? Le P. Barbier termine son intéressante conférence en examinant la situation actuelle. Actuellement, dit-il, comme déjà un peu avant la mort de Léon XIII, il y a quelque chose de changé. La république, jetant le voile de l’hypocrisie, a démasqué son jeu. Le nouveau pape peut, par suite des circonstances nouvelles, donner aux Catholiques français des instructions différentes ; car, de l’avis même du cardinal Lavigerie, les instructions d’un pape n’obligent plus les Catholiques après sa mort. Mais tout porte à croire que Pie X laissera aux Catholiques français une bien plus grande liberté d’allure que ne leur en laissa Léon XIII. Pour le moment donc, tant que Pie X n’a pas parlé officiellement, les instructions de Léon XIII subsistent en théorie ; mais, en pratique, le pape a fait savoir qu’il désirait voir cesser l’attitude défiante des ralliés vis-à-vis des royalistes, et il convie ces derniers à venir, sans abandonner leurs convictions et leurs espérances, combattre à côté des autres, sur le terrain constitutionnel dans l’intérêt de l’Église. C’est à ces conseils de Pie X qu’on doit la nouvelle attitude de certains chefs ralliés, de M. Piou, par exemple, qu’on a vu à Vannes le 27 mars en sa qualité de président de l’Action libérale populaire accepter ouvertement le concours des royalistes représentés par M. de Lamarzelle ; les paroles de M. Piou au Congrès de la Jeunesse catholique à Arras, où il a dit que les jeunes gens catholiques ne devaient pas se désintéresser des questions politiques ; un article de M. Féron-Vrau, retour de Rome ; tout cela est un effet des conseils du pape. Nul doute que la conférence de ce soir n’en soit un autre effet ! Elle a été très intéressante. En tout cas, le clan rallié ne doit pas être enchanté !
Angers, mercredi 8 juin 1904
Je me lève à 6h précises et, à 7h ½, nous sommes tous au pensionnat de Bellefontaine pour la cérémonie de la 1ère communion ; malheureusement, en me rasant, je me suis fait à la lèvre inférieur une coupure qui saigne tout le temps à la messe ; c’est insupportable. La cérémonie est très touchante. Nénette est chef de file et reçoit la 1ère la sainte communion ; beaucoup de parents et d’amis communient après les enfants ; je fais la sainte communion. Après la cérémonie, nous déjeunons dans le pensionnat et nous voyons un moment les communiantes. Il y a aussi à Bellefontaine Mmes de Soos, de Padirac etc. Nous déjeunons fort bien chez Tante Josepha. L’après-midi, nous revenons à Bellefontaine où a lieu la cérémonie de rénovation des vœux du baptême et celle de la consécration à la Sainte Vierge ; malheureusement, la pluie empêche la procession qui devait avoir lieu dans les vastes jardins. Le soir, nous dînons chez les Magué avec le lieutenant-colonel, Mme et Mlle Franck ; Nénette, ce soir, dîne avec nous dans son blanc costume de 1ère communiante.
Je pense beaucoup à la conférence du P. Barbier ; j’avoue qu’elle m’a instruit ; je savais bien que les instructions de Léon XIII avaient été très exagérées par beaucoup de ralliés commentateurs sans mandat, mais je ne croyais pas que ce fût au point où l’a dit le P. Barbier ; je croyais que Léon XIII avait demandé plus aux Catholiques français.
Angers, jeudi 9 juin 1904
Je travaille, le matin, dans ma chambre. L’après-midi, je vais voir Normand d’Authon ; il me reçoit très aimablement et exprime le désir que je reste longtemps chez lui afin qu’il puisse s’expliquer longuement avec moi sur la question de la Marseillaise. Il ressort de ses explications, qui durent 1h ½ environ, que les chefs de l’A.C.J.F. ne voient pas avec plaisir les groupes jouer la Marseillaise, mais qu’ils n’osent pas s’y opposer, de peur de passer pour des royalistes déguisés ; l’Union régionale de l’Ouest jouit, paraît-il, de cette réputation dans les autres unions régionales ; c’est pourquoi ma lettre a produit, d’après Normand d’Authon, une grande émotion dans les hautes sphères de l’association. Normand d’Authon s’évertue, en vain, à me faire comprendre que le chant de la Marseillaise ne signifie pas grand’chose et que les royalistes de l’association ont tort de s’en offusquer, car, dans l’esprit de ceux qui la chantent, la Marseillaise est bien l’hymne national. Je lui réponds que puisque l’on a coutume, dans certains groupes, de jouer l’hymne national, les chefs de l’association n’ont qu’à répandre un chant national catholique, par exemple celui qu’on a chanté à Angers à la réunion du 21 février dernier ; il trouve (ou il paraît trouver) l’idée bonne. Le soir, nous allons tous à la cérémonie de l’adoration nocturne qui a lieu à la cathédrale en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur ; j’assiste à la procession. En y allant, je rencontre Hervé-Bazin qui me dit que Normand d’Authon a donné lecture, hier soir à la réunion du comité de l’Union régionale, de ma lettre à La Vérité, de la lettre qu’il a écrite et de ma réponse, et qu’il a déclaré l’incident clos. Je sais cependant qu’il a envoyé ma seconde lettre à Paris.
Angers, vendredi 10 juin 1904
Le matin, en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Université ; je passe toute la matinée à l’Université à causer avec Hervé-Bazin et Damas dans la chambre de Bréon, à parcourir les journaux dans la salle de lecture et à travailler à la bibliothèque ; j’apprends que Du Réau a été interrogé hier par un commissaire de police et qu’il passera peut-être demain en correctionnelle. À 10h ½, cours de M. Baugas. L’après-midi, à 1h ½, autre cours de M. Baugas ; ensuite, je vais voir Lucas et je vais me faire couper les cheveux ; le soir, les Magué viennent dîner avec nous. Ils prendront désormais tous leurs repas à la maison car leurs meubles partent demain. L’oncle Paul part dimanche pour Paris ; Tante Josepha, Nénette et Bonne Maman partent mardi pour Vinça ; ils s’embarquent à Port-Vendres la semaine prochaine. Comme ce départ va nous attrister !
Angers, samedi 11 juin 1904
Le matin, on ne sait encore rien de précis sur les processions de demain. Dans l’après-midi, on affiche un arrêté du maire autorisant les processions, mais dans des conditions insensées : il n’y en aura que deux (une de chaque côté de l’eau) ; les corporations ne pourront pas y prendre part ; on ne pourra y chanter que des chants liturgiques ; enfin, les hommes n’auront pas le droit d’y apporter des cannes. Cela veut dire : faites les processions, mais de façon à qu’il vous soit impossible de couvrir la voix de vos adversaires s’ils vous insultent et de rendre des coups si vous en recevez. Dès que j’ai connaissance de cet arrêté, je suis persuadé que l’autorité religieuse préférera ne pas faire de processions que d’accepter de telles conditions ; c’est ce que décident, en effet, les curés de la ville réunis à l’Évêché dans l’après-midi, et, vers 6 heures, une affiche annonce aux Angevins que l’autorité religieuse n’a pas cru pouvoir accepter les conditions de la Municipalité, que les processions, par conséquent, n’auront pas lieu, et qu’on les convoque pour demain à 4 heures devant la cathédrale afin de recevoir la bénédiction du Très Saint-Sacrement et d’aller ensuite la recevoir à Saint-Joseph et à Saint-Laud ; la même manifestation que l’année dernière ! Le soir, à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, je reçois les félicitations de M. le curé de Saint-Serge pour ma lettre à La Vérité française. Mgr Pasquier, recteur de l’Université, M. Gavouyère, doyen, l’abbé Delahaye, secrétaire-général, l’abbé Bourdé de Villebué, curé de Saint-Eutrope de Saintes, m’ont aussi adressé leurs félicitations ; voilà de quoi me consoler de la douche officielle de Normand d’Authon et de Lerolle !
Angers, dimanche 12 juin 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. Ensuite, nous faisons nos adieux à l’oncle Paul qui part pour Paris, et, de là, pour Vinça, Port-Vendres et Alger. L’après-midi à 3h, nous allons aux vêpres de la cathédrale ; après les vêpres, nous sortons sur la place Saint-Maurice qui est noire de monde ; la foule déborde sur la place Sainte-Croix ; avec les étudiants de l’Université, je vais me placer en tête de la colonne des manifestants, derrière, MM. Joubert, conseiller municipal, de La Morinière, Frogé, de Grainville, qui ouvrent la marche. Monseigneur donne la bénédiction et toute cette foule chante le Tantum, acclame le Christ, agite chapeaux et mouchoirs, c’est splendide. Ensuite, on se met en marche en chantant des cantiques, tantôt « Nous voulons Dieu ! », tantôt « Je suis chrétien », etc. L’énorme foule, en deux colonnes (rue Sain-Aubin et rue d’Alsace) gagne Saint-Joseph : toutes ces voix d’hommes et de femmes chantent cantiques et hymnes religieux, formant une clameur immense qui s’élève vers le ciel ; seconde bénédiction devant Saint-Joseph : la rue des Arènes est littéralement bondée ! L’immense colonne se dirige ensuite vers Saint-Laud par les rues Desjardins et Paul Bert et par le boulevard du Roi René ; sans exagération aucune, peut l’évaluer à 15 ou 20.000 personnes. Devant Saint-Laud, une grande foule sympathique attendait les manifestants ; là, au moment de la bénédiction, il y avait encore plus de monde que l’année dernière ; depuis les marches de Saint-Laud jusqu’à l’extrémité de la place Marguerite d’Anjou, une foule énorme se presse ; en supposant qu’il y avait 3 personnes par mètre carré, que la place ait 250 mètres de longueur sur une largeur moyenne de 35 mètres, on trouve qu’il y avait là 26.000 personnes ; et si on ajoute à ce nombre les personnes massées sur les marches de l’église, à toutes les fenêtres, sur les tours du château etc. on peut penser qu’il y en avait environ 30.000 ; c’est gentil ! Et je répète qu’il n’y avait là, à quelques exceptions près, que des manifestants catholiques, ou des curieux sympathiques. L’énorme foule chante le Tantum, le Parce Domine, des cantiques, et élève vers le ciel les cris mille et mille fois répétés de « Vive Dieu ; vive le Christ ! » C’est splendide. Après cette dernière bénédiction, la foule s’écoule peu à peu ; je rentre à la maison. J’ai appris ensuite qu’il y avait eu, à ce moment-là, une petite manifestation de jeunes gens qui sont allés conspuer Jagot et acclamer Bouhier ; mais elle était beaucoup moins considérable que celle qui suivit la manifestation religieuse de l’année dernière, car on n’avait, cette année, les mêmes raisons d’acclamer M. Bouhier. Bonne Maman, Marie-Thérèse et Philomène, qui n’ont pas vu la manifestation de l’année dernière, sont littéralement enthousiasmées.
L’affaire de l’oncle Xavier nous préoccupe beaucoup. M. de Lamer a été, il est vrai, fort aimable, et a usé de toute son influence sur le préfet des Pyrénées-Orientales pour faire retarder autant que possible le départ pour Paris des renseignements que Combes a demandés au préfet ; mais, néanmoins, il faudra bien qu’ils finissent par partir ; de plus, la dénonciation adressée au Ministère de la Guerre a fait, elle aussi, son chemin : des renseignements ont été demandés par le général André au préfet. Il est certain que Baleine a fait des imprudences ; dans le but très louable d’assurer le succès de la liste royaliste (qui n’a été battue que de quelques voix), il ne s’est pas contenté de faire de la politique pour son propre compte, il a mis en avant le nom de l’oncle Xavier et, à l’heure actuelle, cela suffit pour briser la plus belle carrière militaire ! Papa a prié l’oncle Paul de parler de cela au général Joffre[38], au Ministère de la Guerre ; il peut beaucoup pour l’enrayer ; de son côté, le général Lelong va agir. Mais l’oncle Xavier nous télégraphie du camp de Chalons d’arrêter toutes les démarches ; c’est sans doute son chef de corps, le général Dalstein, qui le lui aura conseillé ! À Angoulême, où il sera ces jours-ci, Papa en dira un mot au général Courbebaisse. Le soir, au moment de dîner, échange de félicitations et de cadeaux s’adressant à Bonne Maman, Nénette et moi, à l’occasion de la Saint Antoine. Le soir, je vais avec Marie-Thérèse à la musique au Mail.
Semaine du 13 au 19 juin 1904
Angers, lundi 13 juin 1904
En l’honneur de la Saint Antoine, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; j’y vais la sainte communion. Marie-Thérèse et Papa partent par le train de 11 ½ pour Angoulême ; Papa va à Angoulême pour le concours des collèges de l’Ouest organisé par l’Université, et Marie-Thérèse rentre à Sainte-Croix. À 11h, M. Baugas nous fait une sorte de récapitulation de son cours ; il nous explique les parties que nous n’aurions pas comprises. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, travail de Ducellier sur l’expansion de la nationalité française. Les élèves venus pour le concours assistent à la séance. Après la séance, le P. Barbier nous annonce que les finances de la Conférence étant en bon état, il a décidé, d’accord avec le directeur et le bureau, de payer le pèlerinage de Rome à un membre de la Conférence qui sera chargé de représenter celle-ci ; ce jeune homme privilégié sera désigné par une commission composée de l’aumônier, du directeur et des anciens présidents sur une liste de 12 ainsi composée : 6 de droit (les membres du bureau), 6 élus par la conférence ; on procède tout de suite à l’élection des 6 ; je vote pour : De Bréon, Lucas, Paul Lebreton, De Ferry, De La Villebiot, Jean du Reéau. Les 6 élus sont : De Monsabert, de Laujardière, Lucas, De Bréon, Hardouin-Duparc et moi ; j’ai obtenu 11 voix. J’ai donc 1/12 de chance d’aller gratis à Rome. Je songeais précisément depuis quelques jours à prendre part à ce pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome ; mais, tant qu’il est question de notre voyage en Algérie au mois d’octobre, je ne puis me décide ; on verra plus tard. Je suis très heureux de la marque de confiance de mes camarades. Cette réunion est la dernière de l’année.
Angers, mardi 14 juin 1904
Nous passons avec Tante Josepha, Bonne Maman et Nénette les derniers instants de leur séjour à Angers. À 10h ½, nous partons pour la gare où elles prennent le train de 11h35 pour Bordeaux et Vinça. À la gare, un grand nombre d’officiers avec leurs femmes sont là pour saluer Tante Josepha ; je reconnais le colonel Wairhaye, le commandant de Chappedelaine, la marquise de La Masselière, Mme Gallais, Mme Franck, le capitaine Astier de Villatte, la générale Samary, les dames Blanc, etc. En tout une trentaine de personnes. Tout cela ne diminue pas notre émotion et les regrets avec lesquels nous voyons partir Tante Josepha et Nénette dont l’arrivée à Angers, il y a 2 ans, nous avait tant réjouis. Quel vide elles vont laisser ici ! Et comme le séjour d’Angers va nous paraître triste ! L’après-midi, j’ai la visite d’Hervé-Bazin et de Lucas. Le soir, je vais au Salut avec Philomène. Maman est très triste toute la journée.
Angers, mercredi 15 juin 1904
Je trouve dans Le Maine-et-Loire d’avant-hier un calcul de la foule qui se pressait dimanche devant Saint-Laud. La place est plus grande que je ne pensais : elle a 12.870 mètres carrés de superficie ; en comptant 4 personnes par mètre carré, dit le journal, cela fait plus de 51.000 personnes ; je crois, pour mon compte, qu’il est exagéré de compter 4 personnes par mètre carré en moyenne ; car, si à beaucoup d’endroits il y avait au moins cela, à d’autres endroits, il y avait quelques vides ; je crois qu’il faut prendre comme moyenne 3 personnes par mètre carré ; cela ferait environ 38.000 personnes sur la place, parmi lesquelles la moitié de curieux sympathiques et la moitié de manifestants. C’est gentil ! Et dire que pour réunir tout ce monde, il a suffit d’une simple affiche du « comité de revendication… etc. » apposée la veille au soir ; Le Patriote aurait de la peine à en faire autant. Je travaille une bonne partie de la journée. Maman, très fatiguée à la suite des émotions d’hier, passe la matinée au lit.
Angers, jeudi 16 juin 1904
Papa arrive à 4h du matin ; il a passé la journée d’hier à Sainte-Croix où les travaux d’agrandissement avancent lentement ; je ne sais si on pourra s’installer dans l’aile nouvelle avant l’été de l’année prochaine. Papa a dîné mardi soir chez les Courbebaisse à Angoulême et hier soir chez les La Bardonnie à Mareuil. L’oncle Xavier et Tata Mimi ont écrit à Papa qu’ils préféraient qu’il cessât ses démarches au sujet de l’affaire de Baleine ; ils disent que l’affaire est sans importance. Mais Papa reçoit une lettre de M. de Lamer disant que le préfet a répondu à la demande de renseignements en atténuant les faits autant que possible et en couvrant l’oncle Xavier ; en rejetant, par conséquent, toute la responsabilité des faits sur son régisseur. L’intervention de Papa n’a donc pas été inutile. Mais l’oncle Xavier et sa femme, qui n’ont jamais entretenu à Pia des relations cordiales avec M. de Lamer, sont un peu contrariés que nous ayons fait agir celui-ci ; ils craignent que M. de Lamer s’imagine qu’ils ont sollicité, par notre intermédiaire, son intervention, et ils redoutent de passer pour leurs obligés. Cette crainte n’est pas fondée car Papa et Maman ont toujours eu soin, en écrivant à leur cousin de Lamer, de lui dire qu’ils lui écrivaient à l’insu de l’oncle Xavier. L’oncle Xavier dit à Papa qu’il ne se dissimule pas les suites que peut avoir pour lui cette affaire, mais il ne veut pas qu’on fasse de démarches pour les éviter ; il verra, de son côté, s’il est bon d’avertir ses chefs militaires. Naturellement, Papa et Maman ne continueront pas leurs démarches. Quant à M. de Lamer, il n’a agi que par complaisance pour nous, et, d’ailleurs, son rôle est fini puisque le dossier est à Paris maintenant.
Angers, vendredi 17 juin 1904
Je travaille à peu près toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi. Le général Lelong vient voir Papa pour lui parler de l’affaire de l’oncle Xavier ; Papa le prie de ne rien faire pour se conformer au désir du principal intéressé. Le soir, avec Papa et Philo, j’assiste à l’inauguration d’un chemin de croix à la nouvelle église Notre-Dame.
Angers, samedi 18 juin 1904
Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques. J’achète, rue Voltaire, un nouvel appareil photographique à plaques, 6 ½/9, Folding ; il est très peu encombrant, c’est ce qui me l’a fait choisir ; je l’ai acheté en vue de mes voyages de cet été, soit à Rome soit en Algérie. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 19 juin 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, j’essaye mon nouvel appareil en photographiant Philomène, je réussis assez bien. On célèbre aujourd’hui la fête dite de l’Enseignement, créée pour faire mousser les écoles laïques ; on avait annoncé qu’elle serait ici très bruyante et que les anticléricaux en profiteraient pour prendre leur revanche de l’avanie que nous leur avons fait essuyer les deux derniers dimanches, on craignait même des troubles ; en réalité, elle a lieu dans le plus grand calme. À 5h, après le salut à l’Adoration, nous prenons une voiture et allons respirer l’air pur dans la campagne, du côté d’Avrillé.
Semaine du 20 au 26 juin 1904
Angers, lundi 20 juin 1904
Maman et Philo partent, par le train de 11 ½, pour Poitiers ; Philo va tenter, pour la 3e fois, de se faire breveter par l’État ; cela vaut-il la peine de se déranger ? J’en doute ; en tous cas, elle ne reviendra de Poitiers ni plus ni moins savante. Dans l’après-midi, je vais voir Hervé-Bazin qui me montre, dans L’Echo régional de ce mois-ci, un article évidemment écrit dans l’intention de répondre à ma lettre à La Vérité au sujet de la Marseillaise qui, décidément, a rudement embêté les ralliés ; c’est un dialogue entre un jeune homme qui veut introduire la jeunesse catholique dans une paroisse et le curé ; après différents sujets, au cours desquels il est trop souvent question du « flot montant de la démocratie » que les Catholiques doivent suivre et canaliser afin de ne pas être submergé par lui, on en arrive à la question de la Marseillaise ; et le curé dit au jeune homme que cet hymne joué assez souvent par des groupes de jeunesse catholique donne une couleur politique à l’association (c’est le sens de ma lettre) ; le jeune homme répond que pas du tout ; la Marseillaise n’est considérée que comme un chant patriotique et militaire, et non comme un hymne révolutionnaire, et ne doit pas plus offusquer le jeune catholique non-républicain qu’elle n’offusque le petit vicomte royaliste qui l’entend jouer par la musique de son régiment ! Comme si on pouvait comparer une « association » où l’on entre librement et sous certaines conditions, à un régime où l’on est sous le joug de la discipline militaire et où l’on n’est maître ni de ses mouvements ni de ses paroles !!! Ce qui ressort de cela et de la conversation que j’ai eue avec Normand d’Authon, c’est que l’on est bien décidé, dans l’A.C.J.F., à ne pas attacher d’importance à la Marseillaise et à ne rien faire pour empêcher des républicains de la jouer au risque de froisser les sentiments des membres non républicains de l’association ; reste à savoir si ces derniers consentiront à se laisser marcher dessus et s’ils supporteront toujours que l’on soit plein de complaisance pour les républicains de l’association alors que les royalistes, à la moindre incartade, et souvent sans sujet, sont traités avec rigueur. Le soir, une lettre d’Ille nous annonce les fiançailles de ma cousine Thérèse de Barescut avec un M. Delcros de Ferran[39], de Céret, attaché au Crédit Lyonnais ; le mariage aura probablement lieu pendant les vacances, et tout porte à croire que nous y assisterons.
Angers, mardi 21 juin 1904
Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe du pèlerinage de l’Université au Sacré-Cœur, à la Madeleine ; j’y fais la sainte communion ; à la sortie, Jean du Réau[40] me dit qu’il est cité pour samedi devant le Tribunal correctionnel. Je travaille à peu près toute la journée ; je pense beaucoup à Philomène qui compose aujourd’hui. L’affaire du million des Chartreux[41] se corse de plus en plus. Edgard Combes a été à peu près convaincu de mensonge par la commission d’enquête ; à chaque séance, l’honneur de Combes s’effondre un peu plus. Tout fait présager que le ministère ne survivra pas à cet océan de boue. Pour nous, croyants, les raisons de croire à l’effondrement prochain de ces bandits sont doubles : d’abord, Combes a attaqué le pape, il ne peut donc prospérer longtemps ; et, en second lieu, cette affaire du million des Chartreux a été soulevée par Combes lui-même dans un moment d’égarement je pense, le jour de la fête du Sacré-Cœur le vendredi 10 juin ! N’y-a-t-il pas là une preuve que c’est le Sacré-Cœur qui mène tout cela ? Voilà Combes au sommet de sa puissance ; tout à coup, sans savoir ni pourquoi ni comment, il soulève cette affaire du million des Chartreux, à laquelle personne ne pensait plus, pour écraser un rival politique ; elle se retourne contre lui ; une commission d’enquête est nommée ; elle est en majorité antiministérielle, et les révélations qui se produisent devant elle sont de plus en plus accablantes pour Combes et pour son fils. N’y a-t-il pas lieu de penser que le Sacré-Cœur mènera les choses jusqu’au bout, et que Combes le tout-puissant (en apparence) aura la honte de tomber à propos d’une affaire dans laquelle les Pères Chartreux (des congréganistes !) lui ont donné une leçon d’honnêteté ? Et n’allons-nous pas assister, une fois de plus, à la confirmation de cette parole célèbre : « Qui mange du pape en crève » ? Je l’espère. Qui sait même si tout cela n’est pas le commencement de la réalisation de la prophétie du curé d’Ars d’après laquelle la persécution religieuse doit prendre fin et la France doit être sauvée en 1904 ? Hervé-Bazin me disait hier que le curé d’Ars, voyant une fois le cardinal Langénieux tout jeune, lui avait prédit qu’il deviendrait évêque, archevêque de Reims, et qu’il sacrerait un roi de France ; comme cette prédiction s’est réalisée jusqu’ici, pourquoi ne se réaliserait-elle pas jusqu’au bout ? En tout cas, la chose ne peut tarder, car le cardinal Langénieux a 80 ans. Dieu veuille que la prophétie soit vraie !
Angers, mercredi 22 juin 1904
C’est aujourd’hui à 11 heures que devait être affichée à Poitiers la liste des candidates au brevet déclarées admissibles ; c’est donc vers 1 heure que nous pensions recevoir une dépêche de Philomène. Mais une carte postale de Philo nous fait savoir que la liste sera affichée à 5h du soir ; nous ne devons donc pas attendre la dépêche avant 6h ½ ou 7 heures. Je travaille toute la journée ; entre temps, je lis avec intérêt tout ce qui s’écrit au sujet de l’affaire du million des Chartreux, et j’éprouve une douce jouissance à voir le bloc républicain se débattre dans les affres de la mort. À 6h ½, la dépêche de Philo n’était pas encore arrivée ; nous commençons à être inquiets ; à 7h, pas de dépêche, nous n’avons plus d’espoir, et quand nous voyons, à 8h10, au moment de sortir, que rien n’est arrivé, nous ne nous faisons plus aucune illusion, et, tout le temps de la promenade, nous ne parlons que de l’échec de Philomène et de ses causes probables. Nous allons au salut à l’Adoration, puis nous nous promenons sur l’avenue Jeanne d’Arc. En rentrant, Louis nous dit qu’une dépêche est arrivée vers 8h ¼ ; nous pensons d’abord que c’est Maman qui nous annonce qu’elle va arriver par le train de 1h du matin ; Papa l’ouvre, et, ô, surprise ! C’est Philomène qui nous fait part de son admissibilité ; c’est bien ce que l’on peut appeler une bonne surprise, car nous n’y comptions plus. La dépêche a été expédiée à 6h55 ; sans doute, la proclamation a dû faire attendre. Nous sommes bien heureux que les efforts et le travail persévérant de Philo soient enfin couronnés de succès. Demain sans doute, seconde et peut-être même 3ème épreuve.
Angers, jeudi 23 juin 1904
Je continue à me tenir tout le temps au travail ; mais, dans l’après-midi, je suis obligé de faire plusieurs courses à bicyclette pour organiser une réunion du conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; après divers pourparlers, je la fixe à demain soir d’accord avec M. Frogé. Le soir, nous sommes étonnés et inquiets de ne pas recevoir de nouvelles de l’examen oral de Philomène ; nous commençons à la croire collée ; le seul espoir qui nous reste est qu’elle ne l’ait pas passé aujourd’hui, mais c’est invraisemblable.
Angers, vendredi 24 juin 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame, c’est une grand’messe. Je travaille toute la journée, et ne m’interromps, dans l’après-midi, que pour aller un moment chez le dentiste et aller faire une très courte visite à Lucas. Le soir, réunion du conseil particulier ; c’est une réunion extraordinaire ; c’est, d’ailleurs, la dernière avant les vacances. Après la réunion, je me promène un bon moment avec M. Baugas et je lui parle une dernière fois de mon sujet de thèse. Je suis maintenant complètement décidé à prendre le sujet suivant : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée, le rôle de l’État, législation comparée ». M. Baugas trouve que ce choix est excellent. Je vais retenir ce sujet à Caen. Si je suis reçu à mon prochain examen, je compte faire ma thèse l’hiver prochain jusqu’à Pâques ; de Pâques au mois de juillet, préparer mon second examen de doctorat, et soutenir ma thèse en octobre ou novembre 1905, avant le service militaire ; de cette façon, si tout marche sans anicroche, je serai délivré du souci de mon doctorat avant d’entrer à la caserne.
Au sujet de Philomène, nous avons des nouvelles ; elle a passé hier avec succès la seconde série d’épreuves, et elle a passé une partie de l’oral : chant, histoire, géographie, elle a bien répondu à tout, sauf à l’histoire ; elle doit passer aujourd’hui sans doute les mathématiques et les sciences, et le résultat définitif ne sera proclamé que samedi ; que c’est long ! Mais nous pouvons considérer Philomène comme assurée du succès.
Angers, samedi 25 juin 1904
Je travaille le matin dans ma chambre. À midi ½, j’assiste à l’audience du Tribunal correctionnel où, après quelques affaires ordinaires, on juge Du Réau ; de suite après lui, on juge un apache qui a jeté 2 pierres sur nous le 5 juin au tertre Saint-Laurent ; l’apache n’était provoqué ni menacé par personne, un agent qui l’a vu vient l’établir, il attrape 6 jours de prison sans sursis, je pensais qu’il serait plus salé car un autre apache qui avait été vu jetant des pierres et qui avait été arrêté a été condamné, il y a quinze jours, à quinze jours de prison. Quant à Du Réau, il a soutenu qu’il était en cas de légitime défense en frappant un apache, car il avait reçu deux pierres (ses témoins l’établissent) ; mais le ministère public n’admet pas que l’on puisse frapper indistinctement dans un groupe, alors même que ce groupe vient de vous lapider, si l’on n’a pas la preuve que l’individu sur lequel on tape est bien celui qui avait lancé la pierre même qui vous a atteint ! D’après le procureur, il fallait, avant de frapper, s’enquérir de ce point. En vérité, il en parle bien à son aise, c’était facile ! Et si cette théorie était suivie, il n’y aurait plus, pratiquement, lorsqu’on est en face d’un groupe un peu nombreux d’agresseurs qui vous lapident, qu’à se croiser les bras et à dire : continuez !!! Le Tribunal semble bien admettre cette théorie saugrenue, puisqu’il condamne Du Réau à un jour d’emprisonnement, avec sursis.
Au retour du Tribunal, nous trouvons la dépêche de Maman qui nous annonce le succès définitif de Philomène et leur retour, à toutes deux, pour cette nuit ; Dieu soit loué ! À 4h ½, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul
Angers, dimanche 26 juin 1904
À 7h moins le quart, je suis à la Madeleine pour le pèlerinage des conférences Saint-Vincent-de-Paul. Au retour, je puis causer avec Maman et Philomène arrivées dans la nuit ; elles me racontent les diverses péripéties de l’examen. Je travaille dans ma chambre une partie de la matinée ; l’après-midi, M. Maurice Gavouyère vient m’annoncer que je ne passerai mon examen, à Caen, que le 26 juillet ; dans un mois ! Je m’attendais à le passer vers le 10 juillet et je pensais être libre de mes mouvements dans quinze jours, aussi la perspective de n’être libre que dans un mois me désole. Je vais au salut à l’Adoration, puis Maman et moi nous prenons une voiture et nous allons nous promener à Sainte-Gemmes.
Semaine du 27 au 30 juin 1904
Angers, lundi 27 juin 1904
Le matin (j’ai le temps désormais), je vais faire, de 8h ½ à 9h ½, une jolie promenade à bécane autour de Saint-Barthélemy, 10 à 12 kilomètres, puis je travaille un peu. L’après-midi, nous avons la visite de M. Jean Bartre, pépiniériste à Ille et de sa jeune femme, Mlle Lucie Saly[42], d’Ille, qui font leur voyage de noces et qui, passant à Angers, ont eu la pensée de venir nous voir ; nous les invitons à dîner. Ils nous apprennent une nouvelle qui nous étonne beaucoup ; c’est celle des fiançailles de René de Chefdebien avec Mlle Sire, de Corbère ; cette demoiselle Sire a beaucoup de fortune par son père (aucune fortune par sa mère, Mlle de Vilar)[43] ; mais les Sire sont littéralement bourrés de biens d’émigrés ; ils ont notamment à Corbère une importante métairie qui appartenait, avant la Révolution, à mon ancêtre le chevalier de Sabater (elle lui a été confisquée, tant vaut dire volée, parce qu’il était allé mettre sa tête à l’abri, en Espagne) ; une autre grosse métairie qu’ils ont tout près de notre métairie de Saint-Martin à Ille appartenait aux De Gispert ; etc. ; dans ces conditions, je m’étonne qu’un jeune homme de la bonne société et dont la famille a toujours été dans les meilleures traditions, comme René de Chefdebien, consente à épouser Mlle Sire ; pour certaines personnes, il est vrai, l’argent n’a pas d’odeur. Pour Edgar Combes par exemple ; à propos de l’affaire du million des Chartreux, M. Bartre nous raconte qu’il tient du juge d’instruction de Nice qu’Edgard Combes n’a consenti à autoriser le baccarat au casino de Nice que moyennant le versement de « un million » par le tenancier ; l’entremetteur a été un nommé Marquette, le même qui s’est prêté à la négociation de l’autorisation, dans les mêmes conditions ou à peu près, de la maison de jeux d’Aix-les-Bains ; le juge d’instruction de Nice ne parle pas, de peur d’être révoqué ; ah oui ! Elle a de jolis dessous cette république qui était si belle sous l’Empire ! Elle en arrive, pour cacher ses turpitudes, à ressusciter les plus vieilles maximes de la monarchie absolue. C’est ainsi que le procureur général Bulot, interrogé l’autre jour devant la commission du million des Chartreux, sur les raisons qui l’avaient poussé à interrompre arbitrairement une procédure engagée l’année dernière à propos de cette affaire, a été obligé d’avouer qu’il n’avait aucune raison juridique, et que, s’il a interrompu la procédure, c’est parce qu’une volonté supérieure s’est manifestée ; c’était « la raison d’État », « le fait du prince » si vous voulez, a dit M. Bulot ! Le prince, en l’espèce, c’était M. Combes ou plutôt son Edgar[44] ; et la raison d’État, ce n’est pas dans l’intérêt supérieur du pays qu’on l’invoquait, c’était dans la nécessité de ne pas dévoiler les concussions de Combes et de son fils. Ah les voleurs !!!
Pour oublier un peu toutes ces saletés, j’ai eu la curiosité de relire le premier fascicule de l’Enquête sur la monarchie par Charles Maurras, déjà vieux de 4 ans, et qui a été, on peut le dire, le point de départ du mouvement néo-royaliste que nous voyons aujourd’hui se développer de plus en plus. J’ai été frappé de la précision avec laquelle les royalistes de 1900 avaient vu ce que deviendraient les partis d’alors ; pour le parti nationaliste, qui était alors dans toute sa vigueur et dans toute l’éclat que lui promettait sa récente victoire à Paris, les royalistes prédisaient qu’il s’affaiblirait et finirait par perdre toute l’influence faute d’une doctrine positive ; ils ne disaient que trop vrai ; nous l’avons vu au mois de mai ; les nationalistes, qui ont un moment effrayé le gouvernement, perdent de plus en plus de terrain, et cela évidemment, faute d’une doctrine positive qui les unisse d’abord entre eux, et qui les fasse accepter par l’opinion ; aussi, un assez grand nombre de nationalistes ont abandonné la cocarde républicaine et sont venus au nationalisme intégral, à la monarchie ; mais beaucoup d’autres n’osent pas se déclarer antirépublicains, ils s’imaginent que le peuple veut à tout prix la république, et ne voient pas qu’ils manquent de logique en invitant les Français à renverser le gouvernement sans leur proposer un autre gouvernement à mettre à la place ; ils ne savent donc pas que l’on ne détruit que ce que l’on remplace ! Le même reproche pourrait être adressé à trop de Catholiques.
Angers, mardi 28 juin 1904
Le matin, je vais me promener à bécane du côté de Saint-Léonard, puis je travaille à la préparation de mon examen. L’après-midi, je me dis que, si ce qu’a raconté hier M. Jean Bartre est vrai, il y a là une piste qu’il ne faut pas négliger ; aussi, sans nommer M. Bartre, j’écris ce qu’il a raconté à M. Fabien Cesbron[45], député de Baugé, membre de la commission d’enquête ; il est à craindre que le cabinet noir ne lui laisse pas parvenir cette lettre ! Le soir, Philomène reçoit une lettre de Bonne Maman qui lui dit qu’à la suite d’un incident sans importance qui s’est produit à un enterrement entre le vicaire et un groupe de jeunes gens porteurs d’un drap mortuaire, le conseil municipal de Vinça a invité le maire à interdire les processions, et le maire l’a fait ; cela ne s’était jamais vu à Vinça ; quel scandale ! Les Magué, qui sont arrivés à Alger hier soir, nous télégraphient que leur traversé a été excellente.

Angers, mercredi 29 juin 1904
Mes examens continuent à m’occuper beaucoup. Le matin, je vais à la messe de 8h à Notre-Dame. Le Sénat est en train de voter la loi, déjà votée par la Chambre, qui interdit aux congréganistes, même autorisés, d’enseigner ; c’est une formidable restriction à la liberté d’enseignement, et c’est un acheminement vers le monopole. M. de Lamarzelle et d’autres sénateurs de droite, quelques républicains amis de la liberté même, s’élèvent avec énergie contre ce projet ; peine perdue ! Combes répond à peine, et le projet passera comme à la Chambre et 300.000 enfants seront violentés dans leurs consciences, et la liberté des pères de famille sera, en fait, supprimée dans un très grand nombre de communes, et les municipalités seront contraintes par les préfets de construire de nouvelles écoles dont le besoin ne se faisait pas sentir, nouvelle atteinte aux libertés municipales ; et tout passera, et les électeurs se contenteront de hausser les épaules, tant ils sont faits à la tyrannie jacobine ; ah, malheureuse France ! Ah malheureux enfants élevés sans l’idée de Dieu !
Angers, jeudi 30 juin 1904
Le matin, je vais à Écouflant à bicyclette, puis je me mets au travail ; je travaille aussi une partie de l’après-midi ; le soir, nous allons au salut à l’Adoration : sermon de l’abbé Delahaye.
Juillet 1904
Semaine du 1er au 3 juillet 1904
Angers, vendredi 1er juillet 1904
Je vais à la messe de 8 à Notre-Dame. Je travaille matin et soir. Dans le courrier de 5 heures arrive pour Maman une lettre de Lille que j’attendais avec impatience ; elle a trait à la famille Delebart[46]. En effet, au banquet des délégués des universités catholiques le 29 mai chez le doyen de la Faculté de Paris, Papa avait pour voisin de table un professeur de la Faculté de Lille ; la conversation étant venue à tomber sur la famille Delebart à propos du Roussillon, il a semblé à Papa que son collègue de Lille, en disant que cette famille avait acquis une fortune très considérable dans l’industrie, faisait quelques sous-entendus et avait quelques réticences sur la façon dont cette fortune avait été faite ; à son retour, Papa (qui n’a pas voulu faire parler ce professeur) m’a raconté cela ; et comme je sais que Mgr de Carsalade parlera de moi aux Delebart, à Caladroy, les vacances prochaines (il l’a encore dit à Papa, à Pâques), je n’ai pas voulu le laisser parler sans tirer cela au clair ; Maman a écrit à un prêtre de Lille en le priant, confidentiellement, de nous dire si la famille Delebart est bien vue à Lille ; si elle passe pour une famille chrétienne et si la fortune a été acquise honorablement ; c’est la réponse de ce prêtre que nous avons reçue aujourd’hui ; elle nous confirme, ce que nous savions déjà, que la fortune a été acquise tout entière dans la filature fondée par le père de M. Delebart ; que les Delebart ont marié leurs 3 premières filles dans des milieux très honorables et très chrétiens, et il nous dit que Mlle Renée a été élevée aux Oiseaux à Paris ; ces renseignements, quoiqu’un peu incomplets, sont bons, surtout s’ajoutant à ceux que nous avions reçus l’été dernier ; cependant, comme je veux une certitude absolue (car, pour une chose aussi grave à décider, je ne veux rien laisser dans le doute) je vais faire prendre de nouveaux renseignements auprès de M. Féron-Vrau, directeur de La Croix, lui-même grand filateur dans le Nord. Le moment où Monseigneur s’occupera de ce projet approche ; aussi j’y pense de plus en plus ; comment tournera-t-il ? Je m’en remets pour cela, sans arrière-pensée, à la volonté de Dieu.
Angers, samedi 2 juillet 1904
Le matin, je vais me promener à bicyclette ; je vais à Écouflant par la Chalouère et je reviens par Saint-Sylvain et la route de Paris ; puis je me mets au travail. L’après-midi, je vais me confesser, je travaille, je vais voir Maurice Lucas. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 3 juillet 1904
Le matin, nous allons tous à la messe de 7h à Saint-Serge où nous faisons la sainte communion ; ensuite, je lis les journaux et je travaille. L’après-midi, nous assistons aux vêpres de Saint-Serge et à la procession ; ensuite, avec Maman et Philomène, je vais me promener en voiture à Saint-Barthélemy et Saint-Léonard. Le soir, je vais avec Maman et Philo à la musique au Mail ; Papa, qui souffre depuis quelques jours de fortes douleurs névralgiques à la tête, n’y vient pas.
Semaine du 4 au 10 juillet 1904
Angers, lundi 4 juillet 1904
Le matin, Maman reçoit une lettre de notre cousine Pichard de La Caillère qui nous invite tous à nous arrêter chez elle, soit à Fontenay-le-Comte, soit à la campagne, en partant pour le Midi ; Maman va lui répondre que nous acceptons avec grand plaisir. Je fais une balade à bécane : Pignerol, Trélazé, Saint-Léonard, Angers. L’après-midi, je vais chez le dentiste puis je vais voir Hervé-Bazin. Le soir, je me promène avec Papa.
Angers, mardi 5 juillet 1904
Je travaille ferme matin et soir ; dans l’après-midi, dernière séance du dentiste ; le soir, nous allons à la musique au Mail.
Angers, mercredi 6 juillet 1904
Il fait une chaleur torride, pas autant qu’à Alger cependant ; Tante Josepha nous écrit, en effet, que de 11h à 5h, on ne peut pas songer à mettre le nez dehors ; elle nous vante beaucoup sa nouvelle résidence et sa maison qui, paraît-il, est charmante ; elle nous engage à aller la voir bientôt, nous irons peut-être en octobre prochain. Le Sénat a voté hier la loi, votée en mars par la Chambre, qui interdit l’enseignement aux congréganistes ; par suite de cette loi, 10.000 Frères, 12.000 religieuses vont être expulsés, 9000 écoles vont être fermées brutalement, 400.000 enfants vont être jetés dans la rue, un trou d’une foule de millions va être fait tous les ans dans le budget ; et toutes ces désastreuses conséquences pour assouvir la passion sectaire d’une poignée de francs-maçons judaïsants dont les hypothèses philosophiques sont en contradiction avec la foi catholique de 37 millions de Français ! Ah, les coquins ! En vain les royalistes de Lamarzelle, de Blois, de Monfort, les modérés Wallon, Vidal de Saint-Urbain, Guillier ont-ils adjuré les vieux gâteux du Luxembourg de ne pas commettre cette nouvelle infâmie, de respecter au moins les écoles professionnelles ; rien n’y a fait, tous les amendements ont été rejetés ; tous ces magnifiques discours sont venus se briser devant la résolution sectaire de ces caïmans qui ont juré de détruire toutes les institutions chrétiennes de la France ; ah, qu’une rangée de baïonnettes aurait mieux valu que tous ces beaux discours ! Qui viendra avec ces baïonnettes faire rentrer sous terre l’ignoble bande qui tyrannise la France et rétablir le roi ? Je ne sais ; mais il me semble impossible que Dieu ne nous tire pas bientôt des griffes de ces bandits qui se jouent de nos droits, de nos libertés et qui traitent la France en pays conquis.
Angers, jeudi 7 juillet 1904
Par le courrier du matin, Maman reçoit une lettre de Tata Mimi qui a vu elle-même M. Féron-Vrau[47] à qui elle s’est fait présenter par un Père assomptionniste ; elle a demandé à M. F.V. les renseignements que nous voulons avoir, et les renseignements ont été excellents. M. Féron-Vrau, qui est très au courant des industries du Nord, a dit à Tata Mimi qu’il n’avait jamais rien entendu dire qui pût lui faire croire que la famille Delebart ait employé des moyens suspects pour réussir dans son industrie ; il a ajouté que cette famille est bien posée à Lille, que l’une des filles de M. Delebart a épousé le fils d’un professeur de l’Université catholique de Lille etc. Ces renseignements, pris aux meilleures sources, et venant s’ajouter à tous les autres, ne me laissent plus aucune incertitude sur le compte de la famille Delebart. Il n’y a plus qu’à aller de l’avant en se recommandant à Dieu ; c’est ce que je ferai pendant les vacances ; Dieu conduira les choses conformément à ses desseins sur moi. La première chose à faire sera de tâcher de voir Mlle Renée d’un peu plus près et un peu mieux que l’année dernière pour savoir si elle me plaît, car c’est là l’essentiel ; si elle ne me plaît pas, ses millions ne me la feront pas épouser. Enfin, à la grâce de Dieu ! La température est encore plus torride qu’hier ; aussi, je ne sors que très peu dans la journée. Le soir, nous cherchons en vain la fraîcheur au Mail, à la musique.
Angers, vendredi 8 juillet 1904
Je travaille matin et soir malgré la température sénégalienne (il y a 34° à l’ombre). Le soir, vers 6h ½, nous avons la visite de M. Ernest Renault[48], le nouveau directeur du Soleil. Nous ne le connaissions pas, mais passant à Angers, il a eu l’idée de voir quelques royalistes d’Angers (ceux, du moins, qui y sont encore dans cette saison), et c’est pourquoi nous avons sa visite ; c’est un homme charmant ; il m’explique le changement qui a eu lieu, au mois d’avril, dans la direction du Soleil. Parmi les anciens rédacteurs de ce journal, il y en avait quelques-uns comme Maurras et Vaugeois, de L’Action française, qui, tout en rendant dans cette revue de très grands services à la cause royaliste, n’étaient pas très à leur place dans Le Soleil, à cause de leurs opinions philosophiques (ce sont des disciples de Comte, des positivistes) ; le duc d’Orléans a mieux aimé voir son journal officiel dirigé par des hommes se plaçant davantage au point de vue catholique pour la défense de la cause royaliste, et il a chargé M. Renault de la direction de son organe officiel. M. Renault cherche à répandre de plus en plus son excellent journal ; c’est pourquoi il fait, en ce moment, une tournée en province. Le soir, pour me rafraîchir un peu, je vais prendre un bon bain.
Angers, samedi 9 juillet 1904
Je fais quelques commissions, dans la matinée, avec Philomène ; l’après-midi, après avoir travaillé jusqu’à 5 heures, je vais voir avec Maman chez un marbrier des cheminées pour Marie-Thérèse ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Température tropicale toute la journée ; c’est très pénible au moment où j’ai beaucoup à travailler.
Angers, dimanche 10 juillet 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. À 10 heures, malgré un soleil brûlant, je vais à la salle des Quinconces entendre une conférence du lieutenant-colonel Regnard sur les syndicats agricoles ; c’est pour amorcer la fondation d’un syndicat des maraîchers d’Angers. L’après-midi, je fais la sieste jusque vers 3h ½, puis je vais au salut à l’Adoration ; le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 11 au 17 juillet 1904
Angers, lundi 11 juillet 1904
Le matin vers 11 heures, je vais prendre un bain à l’école de natation sur la Maine où on a la place de nager, j’en profite bien. L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais me faire couper les cheveux ; vers 5h, un assez violent orage vient rafraîchir la température. Nous avons René de La Villebiot à dîner ; à 9h ¼, je l’accompagne à l’Université pour avoir des nouvelles des examens ; j’apprends que Fourmond est reçu, mais Padirac collé.
Angers, mardi 12 juillet 1904
Je vais faire une promenade à bicyclette sur la route des Ponts-de-Cé, le chemin des Trois Paroisses et la route de Sainte-Gemmes, le temps est bien moins chaud. Les conséquences de l’abominable loi qui interdit l’enseignement à tout congréganiste ne se sont pas fait attendre ; L’Officiel d’avant-hier et celui d’hier publient une liste de 2398 écoles tenues par des congréganistes autorisés qui doivent être fermées d’ici au 31 juillet. 2398 ! C’est-à-dire les 2/3 environ des écoles atteintes par la loi du 7 juillet ; M. Combes avait 10 ans pour les fermer ; il n’a pas pris 15 jours. Par l’ordre de ce misérable dont le nom sera voué à l’exécration de l’Histoire, 300.000 enfants (enfants du peuple pour la plupart) vont être privés des maîtres que leurs parents avaient choisis !!! Que de ruines matérielles et surtout morales !!! Que vont faire ces pauvres congréganistes ? Vont-ils essayer de rouvrir leurs écoles en se sécularisant comme l’ont fait beaucoup de ceux dont les écoles ont été fermées en 1902 et 1903 ? Je pense que beaucoup l’essaieront, c’est ce qu’ils auront de mieux à faire ; ils pourront ainsi, par un nouveau et douloureux sacrifice, continuer à soigner les âmes de ces milliers d’enfants du peuple qu’ils ont adoptés, en attendant qu’une nouvelle mesure législative, en supprimant complètement la liberté d’enseignement, vienne les priver de ce dernier droit. Ainsi, comme les Catholiques et les conservateurs l’avaient prédit, le tour des congrégations autorisées est venu après celui des congrégations non autorisées. Si ces bandits continuent à occuper le pouvoir, ce sera ensuite le tour des prêtres séculiers, en attendant celui des laïques catholiques. Mais ne se trouvera-t-il personne pour les précipiter hors du pouvoir ? Quelle belle occasion aurait après-demain un général à poigne ! Pendant que président et ministres assisteront à la revue à Longchamp dans la tribune officielle, faire cerner cette tribune et les coffrer tous ; quelle bonne petite opération de police ! Ne se trouvera-t-il personne pour la tenter ? Je travaille matin et soir, car quinze jours seulement me séparent de l’examen. Papa a terminé ses cours aujourd’hui. Le soir, je me promène un peu avec Papa ; il était temps que ses cours s’achevassent, car il souffre de névralgies à la tête qui ne veulent pas céder.
Angers, mercredi 13 juillet 1904
Je travaille une grande partie de la journée ; l’après-midi, je vais un moment à l’Université voir quelques résultats. Au moment même où le gouvernement en finit avec les congrégations religieuses, un conflit commence à s’élever avec le Vatican au sujet des évêques de Laval et de Dijon auxquels le pape aurait demandé de donner leur démission et qui s’y refuseraient ; le gouvernement les soutiendrait ; tout est possible ! Et il faut nous attendre à voir le clergé suivre le sort des congrégations ; pour en arriver là, le gouvernement saisira avec empressement tous les prétextes ; bien coupables seront ces deux prélats indignes s’ils s’y prêtent !
Angers, jeudi 14 juillet 1904
À 8h a lieu sous nos fenêtres la revue militaire de toute la garnison ; malgré la chaleur très vive, elle est réussie ; cependant, une dizaine de soldats environ se trouvent indisposés. Nous pensons beaucoup à l’oncle Paul qui, l’année dernière à pareil jour, commandait son régiment et recevait la rosette d’officier de la Légion d’honneur ; il est bien loin maintenant ! M. Delhaye vient, avec son fils et ses filles, profiter de nos fenêtres. Pauvre Armée ! On est heureux et fier de la voir au moment où elle est bafouée par tant d’énergumènes sans-patrie et où celui qui devrait la défendre, le ministre de la Guerre, la traite d’une façon scandaleuse. Cet animal d’André ne pouvant pas empêcher le commandant Guignet de faire devant la Cour de Cassation une déposition qui sera accablante pour le traître Dreyfus, a imaginé, pour détruire l’effet de cette déposition, un stratagème digne du shah de Perse ! Il veut faire passer le commandant pour atteint d’aliénation mentale ! Et, pour cela, il lui a fait subir deux visites médicales dont il a refusé, à la Chambre, de donner les résultats ; c’est d’un despotisme oriental ! Il faut bien que les dreyfusards aient une peur bleue de la déposition du commandant Guignet pour imaginer des manœuvres de ce genre ! C’est égal, si après des faits pareils ils réussissent à faire innocenter leur triste client, ils seront bien naïfs s’ils se figurent qu’ils feront croire à son innocence ; ce ne sera pas moi qu’ils convaincront. L’après-midi, je vais avec Papa voir M. du Réau que nous ne rencontrons pas. Le soir, pour échapper un peu à la foule qui célèbre bruyamment (et inconsciemment) la fête de la France révolutionnaire, républicaine et athée, nous allons nous promener du côté de la Maître-école, mais nous y cherchons vainement le frais. Le soir, au moment du dîner, nous souhaitons la fête à Papa.
Angers, vendredi 15 juillet 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame en l’honneur de la Saint Henri. Ensuite, je travaille à 11h, je vais me baigner à l’école de natation. L’après-midi, je travaille et je fais quelques commissions ; le soir, nous allons chercher un peu de fraîcheur du côté de la Maître-école. Maman reçoit une lettre de Madame de Barescut qui change notre plan de vacances, du moins pour le début. Cette lettre nous annonce, en effet, que le mariage de Thérèse est fixé au 23 août et nous invite tous à y assister ; or, le 23 août, c’est en plein pèlerinage national à Lourdes et nous avions écrit hier à Lourdes pour retenir nos chambres pour la durée de ce pèlerinage. Après hésitation, nous décidons d’aller à Lourdes avant le pèlerinage national, tout de suite après l’Assomption et d’arriver à Ille ou à Vinça vers le 19 ou le 20 août. Je regrette beaucoup de manquer le pèlerinage national, mais, puisque je peux aller à Lourdes à un autre moment, je pense qu’il ne faut pas refuser l’invitation des Barescut.
Angers, samedi 16 juillet 1904
Le matin, je fais la sainte communion à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel ; je travaille le reste de la matinée et la plus grande partie de l’après-midi malgré la chaleur torride. Le soir, dernière réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Saint-Serge.
Angers, dimanche 17 juillet 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame ; je travaille une partie de la matinée. À 1h, tout de suite après déjeuner, je suis obligé de sortir pour aller chercher, place Saint-Martin, le registre des procès-verbaux des réunions générales de Saint-Vincent-de-Paul dont j’aurai besoin dimanche prochain ; il me faut un vrai courage pour arriver jusque-là. Le thermomètre de l’opticien Verchaly sur le boulevard de Saumur est à 40° ; il est vrai que le soleil n’est pas très loin ; mais, à la rue d’Alsace, un autre thermomètre, qui est bien à l’ombre, dépasse 37° ; en arrivant à la maison, j’ai la curiosité de mettre notre thermomètre au balcon au grand soleil : en quelques minutes, il monte à 51° et je suis obligé de l’enlever de peur qu’il n’éclate en montant plus haut ; à 3h ¼, avant d’aller à vêpres, je passe de nouveau devant le magasin de Verchaly, le thermomètre, bien à l’ombre cette fois, est au-dessus de 39° ; le maximum a dû être 40° aujourd’hui. C’est une température saharienne ! Je ne me rappelle pas avoir jamais vu une pareille chaleur à Angers ; en 1891 à Salies-de-Béarn, j’avais vu 40° et 41° deux jours de suite ; mais depuis lors, je n’avais jamais eu aussi chaud. Ce qui est surtout surprenant, cette année, c’est la continuité de la chaleur ; depuis deux semaines, les maxima (à part un jour ou deux) ont toujours été au-dessus de 30° et ont très souvent atteint 33° et 34° ; l’orage du lundi a à peine rafraîchi pour un jour la température. La nuit, le thermomètre descend à 17° d’habitude mais les chambres sont surchauffées ; je ne peux dormir qu’en laissant ouverte en grand la porte-fenêtre du petit salon et en ouvrant la porte de ma chambre ; de plus, je ne conserve qu’un simple drap sur mon lit. Mais comme la chaleur est très vive sans être humide ou orageuse, nous la supportons assez bien ; tant il est vrai que la chaleur sèche est plus facile à supporter, malgré l’ardeur du soleil, que la chaleur humide et orageuse. Vers 6h, je vais faire ma dernière visite aux pauvres. Le soir, nous allons nous asseoir à la musique au Mail, mais nous y cherchons vainement un peu de fraîcheur, nous n’y trouvons qu’une buée chaude et accablante.
Semaine du 18 au 24 juillet 1904
Angers, lundi 18 juillet 1904
Dès le matin, il fait une température étouffante ; je vais me baigner à la Maine à 11h. En passant, je vois les observations météorologiques d’hier à l’observatoire du Jardin des plantes ; le maximum noté à l’observatoire a été 38°2 ; mais, en ville, il a été encore plus élevé ; dans l’après-midi, je vois plusieurs thermomètres qui marquant, comme hier, 39 degrés ; vers le soir, cependant, arrive un orage qui n’éclate pas complètement mais qui fait un peu fléchir la température. Je travaille à peu près toute la journée ; je n’ai plus que huit jours ; je vais voir M. Coulbault, qui n’est pas encore parti, pour lui demander quelques petites explications sur le cours ; j’apprends qu’Hervé-Bazin a été reçu, avant-hier, au 1er examen du doctorat juridique ; le soir, je vais lui porter un mot de félicitation.
Angers, mardi 19 juillet 1904
Je vais à la messe de 8h à Notre-Dame à cause de la fête de Saint-Vincent-de-Paul, puis je travaille car c’est aujourd’hui en huit que je paraîtrai devant mes examinateurs. Il faut toujours horriblement chaud, le maximum d’hier a été, à l’observatoire, encore plus élevé que celui du dimanche : 38°4 ; et le minimum de la nuit de dimanche à lundi a été 20° au lieu de 17° la nuit précédente. Le semblant d’orage d’hier soir n’a pas rafraîchi la température ; aujourd’hui, il souffle un vent brûlant du sud-est, une sorte de sirocco, la température doit être, à peu de chose près, la même que ces jours-ci. Les nouvelles les plus graves arrivent de Paris et de Rome au sujet des évêques de Laval et de Dijon ; il est désormais certain que le pape a fait demander au premier sa démission et a fait dire au second qu’il l’invitait à s’abstenir des actes du ministère épiscopal ; ce sont les cardinaux Merry del Val et Vannutelli qui leur ont écrit. Au lieu d’obéir, ces deux prélats défense républicaine ont fait appel à Combes et lui ont communiqué les lettres ; Combes a pris fait et cause pour eux contre le pape comme il fallait s’y attendre et a fait des observations au Saint-Siège sur ce qu’il appelle une violation du Concordat, comme si le Concordat avait enlevé au pape son droit de juridiction sur les évêques ! Le Saint-Siège, avec raison, n’a pas tenu compte de ces observations du défroqué et a cité Mgr Geay, évêque de Laval[49], pour 20 juillet devant le Saint-Office à Rome pour y expliquer sa conduite et se justifier des accusations émises contre lui. Évidemment, il se gardera bien d’y aller ; il sera alors excommunié. Mais le gouvernement le soutient, et le conseil des ministres de samedi a décidé d’adresser au pape, par l’intermédiaire de ce qu’il reste à Rome de l’Ambassade de France, un ultimatum le sommant de retirer les lettres aux deux évêques sous peine de la rupture complète avec la France ; en cas de refus, le gouvernement remettra ses passeports au nonce Mgr Lorenzelli. Le pape ne cèdera évidemment pas ; nous sommes donc à la veille de la rupture définitive ; c’est profondément triste ! Quant aux deux évêques qui sont la cause de tout cela, je suis persuadé que, même après l’excommunication, ils ne cèderont pas ; et le gouvernement persistera à les considérer comme évêques de Laval et de Dijon, les maintenant dans ces deux postes et ordonnant à ses fonctionnaires de les traiter comme évêques légitimes ! C’est le schisme ! Mgr Freppel l’avait prédit ; la république trois fois maudite devait en arriver là ! Quant aux Catholiques, ils se détourneront avec horreur et mépris de ces nouveaux prélats jureurs. Qui sait même si une fois la rupture rendue définitive, et tout au moins tant que le Concordat subsistera, le gouvernement n’aura pas l’audace de nommer lui-même des évêques aux sièges vacants, et sans, bien entendu, l’institution canonique ? C’est fort possible ; le gouvernement trouvera bien, parmi les abbés républicains, quelques ambitieux qui se prêteront à ce triste manège ! Pauvre Église de France !!! Je suis persuadé que l’immense majorité du clergé se rangerait du côté du pape contre le gouvernement, comme en 1791 ; mais combien quelques défections sont préjudiciables à la cause catholique ! Le soir, nous apprenons la mort à Perpignan, à l’âge de 52 ans, de M. de Llamby[50] qui était un peu notre parent, par les Bosch je crois ; ce pauvre homme avait le grave défaut de trop aimer la bouteille, ce qui désolait sa femme et ses filles qui sont charmantes ; en dehors de ces moments-là, il était fort aimable et très spirituel ; il était, de plus, excellent musicien ; nous envoyons un télégramme de condoléances à notre cousine de Llamby d’Oms.
Angers, mercredi 20 juillet 1904
Le matin, je vais faire une promenade à bécane ; je vais à La Baumette par la route de Sainte-Gemmes ; le temps a changé depuis hier ; hier matin, la température était encore brûlante, mais elle s’est bien rafraîchie depuis hier grâce à un assez fort vent du nord-ouest.
Je travaille le reste de la journée. Déjà un an aujourd’hui de la mort de Léon XIII ; il me semble que c’était hier ! Et cependant que de choses depuis lors, et combien l’attitude du Saint-Siège vis-à-vis de notre gouvernement a changé. Pie X, instruit par l’expérience de son prédécesseur qui avait perdu son latin à essayer de désarmer nos jacobins par des concessions, a compris qu’il ne fallait pas persister dans cette voie, et a adopté une attitude intransigeante, je crois qu’il tient le bon bout ; en tout cas, cette attitude est plus encourageante pour les Catholiques que celle du dernier pontificat. Le soir nous recevons de M. Pierre Lelong[51], à qui Papa avait fait revoir en particulier le droit administratif et le droit international sur le désir du général, un télégramme de Caen nous annonçant qu’il a été reçu.
Angers, jeudi 21 juillet 1904
J’ai souffert toute la nuit d’une douleur dans le dos que j’éprouvais déjà dans l’après-midi d’hier, mais qui devait passer, je le croyais, dans la nuit ; au lieu de passer, elle a augmenté, et, ce matin, elle m’a beaucoup gêné dans mes mouvements ; j’ai dû me livrer à toute sorte de contorsions pour arriver à faire ma toilette. M. Sourice vient me voir et dit que c’est probablement une névralgie intercostale que j’ai dû prendre, en ces jours de grande chaleur, en me mettant dans un courant d’air ; il m’ordonne deux sinapismes et un traitement homéopathique ; après le 1er sinapisme, que je mets vers 11 heures, je suis bien soulagé et mes mouvements sont beaucoup plus libres ; je mets le second le soir dans mon lit avant de m’endormir. Dans l’après-midi arrive tout à coup, sans avoir envoyé de télégramme, M. l’abbé Latour qui nous avait annoncé depuis plusieurs jours son arrivée, mais qui devait nous prévenir du jouer et de l’heure par dépêche ; il arrive de Paris, et passera deux ou trois jours avec nous.
Angers, vendredi 22 juillet 1904
Ma douleur névralgique va beaucoup mieux. Je travaille encore un peu dans la matinée et dans l’après-midi ; j’achève aujourd’hui la seconde révision de tout mon programme ; avec la 1ère idée que donne l’assistance aux cours et les notes prises, j’aurai vu chaque point 3 fois ; aussi, je sais mon examen, et si j’échoue, ce sera une sorte de coup de surprise ; ce serait assez ennuyeux, car cela me retarderait de quelques mois, mais je ne le crois pas. Le général Lelong, pour remercier Papa d’avoir « chauffé » son fils, lui envoie un superbe encrier en marbre vert et bronze doré style Empire ; c’est une pièce magnifique. Dans l’après-midi, je fais visiter l’Université à M. l’abbé.
Angers, samedi 23 juillet 1904
Le matin à 6h ½, j’assiste à la chapelle du Bon Conseil à une messe pour mon examen ; j’y fais la sainte communion. À 11h ¼, je vais accompagner à la gare M. l’abbé qui repart pour Toulouse. L’après-midi, je travaille encore un peu et je me promène avec De Linclays, nous allons prendre un bock ensemble ; le soir, nous allons tous visiter la ménagerie Bostock[52] qui vient de s’installer sur le Champ de Mars. Pendant les exercices, M. Delahaye, qui était tout près de nous, nous annonce qu’on a reçu une dépêche du Maine-et-Loire annonçant que l’évêque de Laval, le trop célèbre Mgr Geay, vient d’être excommunié ; le pape a donc maintenu fermement les droits de l’Église en face de Combes ; tant mieux !
Angers, dimanche 24 juillet 1904
Le matin à 7h, j’assiste avec papa à la messe pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul, au Patronage Saint-Vincent-de-Paul, en l’honneur de la fête des conférences, et à l’assemblée générale qui la suit. L’après-midi, je vais à l’Adoration ; je travaille encore un peu et je fais quelques préparatifs de départ. Il faut une chaleur lourde et orageuse ; au fond, la chaleur, quoique moins forte depuis mardi soir, n’a pas cessé ; mais jusqu’à aujourd’hui, elle était plus modérée (27 à 29° depuis mardi) ; à Montpellier, il y a 3 ou 4 jours, il y a eu 43 degrés à l’ombre ! En Roussillon, il a fait très chaud aussi, mais un peu moins ; ces chaleurs ont hâté la fin de ce pauvre M. Orpy[53], curé honoraire de Vinça ; Bonne Maman nous a écrit sa mort survenue vendredi ; cet excellent prêtre était l’ami de notre famille depuis de longues années ; il avait marié Papa et Maman et Marie-Thérèse ; il m’avait baptisé ; c’est un ami que nous perdons en lui ; il n’a pas joui longtemps du repos que lui assurait sa retraite. Nous avons trouvé le moyen de combiner le pèlerinage national et l’assistance au mariage Barescut ; nous passerons à Lourdes les deux premiers jours du pèlerinage (19 et 29 août) et nous en repartirons le 21 à 7h du matin, nous serons à Ille le soir ; c’est parfait et nos chambres sont retenus à l’Hôtel Heins. Le soir, nous allons à la musique au Mail.
Semaine du 25 au 31 juillet 1904
Caen, lundi 25 juillet 1904
Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je change au Mans, quelques stations après Le Mans (à Piacé Saint-Germain), notre locomotive refuse d’avancer, un tiroir est tombé, nous sommes obligés de passer une heure dans cette toute petite station ! Et comme la gare n’a ni télégraphe ni téléphone, on est obligé d’envoyer un homme à pied à la station suivante pour prier de demander par télégraphe une machine de secours ; la désolation des voyageurs est comique : correspondances manquées, bateaux partis etc., on n’entend parler que de cela ; comme toujours, deux ou trois individus crient plus fort que les autres, et, satisfaits de paraître importants, croyant l’être peut-être, assiègent le malheureux chef de train qui n’en peut mais ; la morale de tout cela, c’est que chaque gare devait être reliée télégraphiquement ou téléphoniquement aux têtes de lignes et aux gares voisines. Enfin, avant l’arrivée de la machine de secours, le mécanicien a l’idée de démonter le fameux tiroir et d’y regarder : il s’aperçoit qu’il suffit de presque rien pour le remettre en place, et tente l’opération qui ne demande pas 5 minutes, puis nous repartons et croisons en route la machine de secours. Chose curieuse, au moment même où notre train est resté en panne, Durand, Gardot et De Guerdavid[54], avec qui je voyage, racontaient pareil accident arrivée l’année dernière, je crois, à De Linclays et nous plaisantons sur ce que nous pourrions faire pour passer le temps si cela nous arrivait à Piacé !!! Nous arrivons à Caen à près de 6h, avec une heure de retard ; je descends à l’Hôtel de la Place royale ou où a fait les réparations et qui est beaucoup mieux que l’année dernière. Le soir, je me promène avec Des Lyons[55] arrivé ce matin de Nantes.
Caen, mardi 26 juillet 1904
Je me lève à 6h et j’assiste, à 7 heures, à une messe demandée par Des Lyons pour notre examen, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je revois quelques questions. Nous allons à la Faculté à 3h après une longue station aux églises Saint-Pierre et Saint-Sauveur. Je passe dans la même salle que Des Lyons ; Poisson et Segot passent ensemble. M. Villey, doyen, m’interroge d’abord, en économie politique, sur « Le Play »[56], les différents types de familles qu’il distingue ; les différents régimes successoraux qu’il distingue, celui qu’il préconise, les rapports entre le régime politique d’un pays et son régime successoral ; les écoles qui se recommandent de Le Play, je réponds bien. M. Cabouat m’interroge ensuite, en législation industrielle, sur les principes qui inspirent notre législation en matière de brevets, si la société a bien le droit de s’emparer, au bout d’un certain temps, des inventions etc. J’hésite un peu sur quelques points, mais, somme toute, je réponds bien. En 3ème lieu, M. Allix m’interroge, en histoire des doctrines économiques d’abord, sur les principaux économistes classiques en France et en Angleterre, puis sur la théorie classique des salaires (fonds des salaires et salaire naturel) et sur la théorie de la productivité ; puis sur la théorie de l’éducation industrielle de List et enfin sur la théorie américaine de la protection ; je lui débit tout cela imperturbablement. Enfin, M. Lebret[57], ancien ministre de la Justice, m’interroge, en législation financière, sur le système de l’exercice en matière budgétaire ; je sais bien. À la proclamation, je suis reçu avec 3 blanches et une blanche-rouge, alors que 2 blanches, une blanche-rouge et une rouge-noire suffisaient, ce sont les meilleures notes que j’aie jamais eues ! Poisson est reçu avec 2 blanches et 2 blanches-rouges ; mais Des Lyons est refusé avec 1 blanche et 3 blanches-rouges, et Segot avec des notes que j’ai oubliées ; ils auraient été reçus en licence. Je vais porter joyeusement mes dépêches. Ensuite, je soumets au doyen mon sujet de thèse : « Du problème de l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse ; l’initiative privée ; le rôle de l’État ; législation comparée ». À mon grand étonnement et mécontentement, il n’est pas agréé. M. Villey, que je demande à voir dans son cabinet, me dit que le sujet est trop vaste et trop actuel, que, dans ce moment-ci où la question des retraites ouvrières est devant le Parlement, je risquerais de compromettre la Faculté de Caen et celle d’Angers en prenant parti d’un côté ou de l’autre ; j’avoue que cette objection me surprend : étudiant d’une faculté libre, j’ai bien le droit de soutenir une thèse de mon choix. Mais je ne puis pas fléchir M. Villey. J’en recauserai avec Monsieur Baugas ; c’est bien embêtant ! Le soir, après dîner, j’écris quelques lettres et cartes postales, ce journal et je me couche.
Angers, mercredi 27 juillet 1904
À 7h45 ce matin, j’ai pris le train à Caen Saint-Martin pour La Délivrande où j’ai assisté à la messe et fait la sainte communion en actions de grâce de mon succès, je commande aussi une plaque ex-voto, comme les années précédentes. Je rentre à Caen à 10h ½, et j’en repars par le train de 1h25 qui m’amène à Angers, par Le Mans, à 8h24 ; j’ai fait route avec Guerdavid, Durand et Gardot qui ont été collés, les 2 premiers à leur seconde partie seulement, le 3ème aux 2 parties. Papa, Maman et Philo m’attendaient à la gare ; à la maison, je trouve 6 ou 7 dépêches de félicitations ; ça n’en valait pas la peine.
Angers, jeudi 28 juillet 1904
Je fais quelques commissions et quelques visites ; je vais voir notamment M. Baugas à qui je rends compte de mon examen ; il est fort étonné que M. Villey ait refusé mon sujet de thèse ; j’écris quelques lettres et je fais quelques paquets. Je vais voir aussi l’abbé Brossard que je ne rencontre pas. J’apprends que les deux étudiants qui se présentaient hier à l’oral de l’examen de licence, Couteau et Testard-Vaillant, ont échoué le 1er jour. Demain, départ d’Angers pour près de 4 mois !
Fontenay-le-Comte, samedi 30 juillet 1904
Pas de journal hier à cause d’une drôle d’aventure qui nous est arrivée en voyage. Nous avions quitté Angers par le train de 2h34 et comptions arriver à Fontenay le soir, lorsque deux stations après La Poissonnière, aux Fourneaux, on crie tout à coup « Tout le monde en bas » ; en un clin d’œil, le train se vide et on apprend que, de la station voisine, un train est signalé sur notre unique voie ; on nous fait éloigner de la voie et on attend ; aucun train n’arrive et l’employé porteur d’un drapeau qu’on envoie en avant n’en arrête aucun ; c’est évidemment une erreur de signaux, mais il faut attendre un quart d’heure aux Fourneaux et gagner au pas la station voisine ; chemin faisant, notre train fait éclater les pétards qu’on avait placés sur la voie ; nous ne reprenons l’allure normale qu’à la station suivante et, quand nous arrivons à Cholet, nous apprenons que notre train s’arrête car on a fait partir un train pour Bressuire ; donc, impossible d’arriver ce soir à Fontenay ; nous nous empressions de télégraphier aux Pichard de La Caillère et nous allons dîner en ville à l’Hôtel de France ; je me fais donner la note acquittée de ces dîners afin de la présenter aux agents des chemins de fer de l’État ; du reste, le chef de gare de Cholet, qui est très complaisant, nous donne un mot pour que son collègue de Fontenay nous rembourse ; nous allons coucher à Bressuire à l’Hôtel du Dauphin et nous prenons le train de 7h3 du matin pour Fontenay ; à Bressuire, impossible, le soir, d’écrire mon journal qui était resté dans une malle à la gare. Nous arrivons à Fontenay ce matin à 8h54 ; le chef de gare, à qui je présente les deux notes acquittées, nous rembourse intégralement. Notre cousine Pichard de La Caillère et sa fille Antoinette[58], âgée de 20 ans exactement, nous attendaient à la gare ; mon cousin Louis Pichard de La Caillère est à la campagne, où il s’occupe des élections de demain au Conseil général. À Angers, dans mon canton, il y avait 4 candidats, dont deux socialistes, puis l’abbé Bosseboeuf, et enfin un comte Gautron, conservateur, candidat pour rire et pour permettre aux conservateurs de voter ; dans ces conditions, étant donné qu’il y aura certainement ballotage, j’ai cru inutile de rester. Ma cousine Thérèse est à La Bourboule avec une de ses tantes, nous ne la verrons donc pas. Antoinette est charmante et, bien que nous la voyions aujourd’hui pour la première fois, nous sommes tout de suite à l’aise avec elle. L’après-midi, nous allons en voiture à La Touche de Sérigné, très jolie campagne qui appartenait à notre tante Parès, cousine germaine par alliance de Bon Papa ; elle est habitée maintenant par sa sœur Mlle Rivasseau ; notre cousine Lucas et ses 3 filles sont à La Touche ; nous y dînons en compagnie du colonel Branger, parent des Parès. Nous rentrons vers 9 heures à Fontenay. Charmante journée !
Fontenay, dimanche 31 juillet 1904

Je me lève vers 7 heures et nous allons à la messe de 9 heures ; après la messe, je me promène un peu avec Antoinette qui me présente à plusieurs de ses amies. Au retour, nous faisons la connaissance de notre cousin M. Pichard de La Caillère qui vient d’arriver de sa campagne de La Girardière où il a rempli ce matin son devoir électoral ; il est extrêmement aimable. On nous présente à Mlle Antoinette de Fontaine, demoiselle déjà mûre, dont Maman a beaucoup connu les sœurs ; elle nous invite à une soirée qu’elle donne ce soir à l’occasion des courses. Vers 2 heures, nous allons au champ de courses dans la calèche des Pichard ; là, aux tribunes et au pesage, on nous présente à toute la société du pays. Il y a 5 courses assez intéressantes ; je prends quelques photos. Nous rentrons vers 5h ½. Le soir, nos cousins ont à dîner une foule d’amis : M. de Genne, le lieutenant Lafargue, les demoiselles Favin-Lévêque, filles du commandant directeur du dépôt de remonte, les demoiselles de Parsay, du Temps etc. À 9 heures, nous allons en bande à la soirée de Mlle de Fontaine qui réunit toute la gentry de Fontenay ; on fait de la musique, on se promène et on s’assied dans le jardin, ce qui permet aux 80 personnes environ qui sont là de circuler aisément ; on danse un peu ; je danse avec une des demoiselles Favin-Lévêque, avec Antoinette qui est ravissante, avec une autre jeune fille dont j’ai oublié le nom etc. ; le buffet est très bien servi ; nous partons à minuit ; charmante soirée ! Et tous ces gens-là, qui ne nous connaissaient pas, nous ont fait le plus charmant accueil ; je fais la connaissance du fils du député conservateur de Fontenay, M. de Fontaine[59], et d’un très gentil jeune homme, M. de Laroque-Latour ; nous rentrons à minuit.

Août 1904
Semaine du 1er au 7 août 1904
Fontenay, lundi 1er août 1904
Je me lève assez tard et je fais quelques commissions. L’après-midi, nous retournons aux courses où je retrouve la société d’hier soir. Mlle Rivasseau et notre cousine Lucas viennent nous dire au revoir.
Sainte-Croix, mardi 2 août 1904
Nous quittons Fontenay par le train de 9h04 ; notre cousin et notre cousine Pichard et Antoinette viennent nous accompagner à la gare. Nous passons par Niort, Poitiers et Angoulême, tout cela par une atroce chaleur qui a recommencé avec une nouvelle ardeur, après 3 ou 4 jours de répit au moment de mon voyage à Caen. Marie-Thérèse et Max nous attendaient à la gare de Larochebeaucourt et nous amènent en voiture à Sainte-Croix où nous constatons que les travaux avancent. Mais ils ne sont pas assez avancés pour que je puisse coucher chez Marie-Thérèse ; aussi, j’ai accepté une chambre que M. le curé m’offre au presbytère.
Sainte-Croix, mercredi 3 août 1904
J’ai eu un rat qui m’a empêché de dormir une partie de la nuit. Max fait mettre des souricières dans ma chambre. Le matin, je vais à bicyclette à Mareuil. L’après-midi, nous allons nous promener en voiture ; il fait extrêmement chaud. Le terrible événement qui s’est produit cette semaine, la rupture définitive entre le gouvernement et le Saint-Siège, à propos des prétentions inadmissibles du gouvernement qui, dans l’affaire des évêques de Dijon et de Laval, prétendait enlever au pape son droit de juridiction sur les évêques ; Pie X a prononcé ce non possumus auquel nous n’étions plus habitués. Il est probable que la dénonciation du Concordat sortira de cette rupture ; et alors, c’est dans une nouvelle et terrible phase de la guerre religieuse que nous allons entrer ! Dieu veuille que les Catholiques de France soient assez fermes pour supporter le choc et rendre coup pour coup !
Sainte-Croix, jeudi 4 août 1904
Le matin, je vais à Mareuil puis je me baigne dans la Belle à l’endroit appelé le Trou de la Jument. L’après-midi, je vais avec Maman et Marie-Thérèse (Philomène est fatiguée) faire une visite à la marquise d’Ambelle[60] que nous rencontrons.
Sainte-Croix, vendredi 5 août 1904
Un orage très violent qui dure une bonne partie de la nuit m’empêche de dormir, je ne dors peut-être pas 3 heures. Je me lève tout de même à 5h ½, et à 7h, nous partons Maman, Marie-Thérèse et Philo conduites par M. de La Bardonnie[61] dans sa voiture et moi à cheval sur Coquette, la jument de selle de Max, pour Gours où Marie-Thérèse a des emplettes à faire ; Max est occupé ailleurs ; Gour est à environ 10 kilomètres de Sainte-Croix. Au retour, je vais seul de mon côté et je m’égare, je vais à Fontaines au lieu de revenir à Sainte-Croix ; je me retrouve en demandant plusieurs fois mon chemin et j’arrive à Sainte-Croix peu après la voiture ; cela me fait environ 25 kilomètres, dont une bonne partie au trot et un peu au galop afin de n’être pas trop en retard ; pour une 1ère partie après 10 mois de repos et sur un cheval que je ne connaissais pas, c’est gentil ! M. de La Bardonnie reste à déjeuner. L’après-midi, je dors un peu et je fais de la photo. Nous avons la visite de M. Arthur d’Ambelle. La marquise d’Ambelle m’envoie une invitation pour demain à une chasse au lapin dans les bois d’Ambelle ; rendez-vous à 6h devant le château. Je vais avec Max chez un de ses voisins M. Croizier qui me montre plusieurs intéressantes machines agricoles : moissoneuse-lieuse, semoir, etc.
Sainte-Croix, samedi 6 août 1904
Je me lève à 4h ½, et, à 6 heures, Max et moi nous sommes à Ambelle ; M. d’Ambelle, son fils M. Arthur, son gendre M. Monnier, les deux fils de celui-ci, M. de Lafon, Max et moi, suivis du garde, nous partons et allons nous poster, échelonnés à la lisière d’un bois, les chiens crient beaucoup, mais il ne vient que très peu de lapins : 5 ou 6 au plus ; il en passe 3 à portée de mon fusil ; j’en rate deux et en tue un ; un autre est tué par l’aîné des deux fils de M. Monnier ; c’est là tout ce que l’on tue aujourd’hui ; pour Ambelle où il y a tant de lapins, c’est maigre. La marquise nous retient à déjeuner ; nous sommes seize à table ; elle me fait placer à sa droite. Nous repartons vers 1 heure. M. d’Ambelle nous ayant fait cadeau de deux lapins, Max invite M. Arthur à venir les manger demain avec nous. L’après-midi, je vais me baigner avec Max au Trou de la Jument ; M. Arthur d’Ambelle s’y baigne en même temps. Ensuite, je vais à Mareuil en bécane pour y faire quelques commissions et m’y confesser.

Sainte-Croix, dimanche 7 août 1904
Je fais la sainte communion à 7h, puis nous assistons à la messe à 10h 1/2. M. Arthur d’Ambelle déjeune avec nous. L’après-midi, nous allons en voiture à Aucors où nous voyons Mme Charles du Pin de Saint-Cyr cousine de Marie-Thérèse, puis à La Rousselière où nous sommes reçus par M., Mme et Mlle de La Chapelle, cousins de Marie-Thérèse.
Semaine du 8 au 14 août 1904
Sainte-Croix, lundi 8 août 1904
Le matin, je me promène avec Max à la propriété de La Côte qui appartient à M. de La Bardonnie, puis je tire sur positif et je vire les photos prises à Fontenay[62]. L’après-midi, je vais avec M. le curé tirer le lapin dans les bois d’Ambelle (j’y suis autorisé par le marquis), j’en tue un.
Sainte-Croix, mardi 9 août 1904
Le matin, j’écris deux ou trois lettres ; je vais aussi à Mareuil en voiture avec Marie-Thérèse ; j’envoie à Antoinette Pichard de La Caillère les photos de Fontenay. L’après-midi, je vais expédier le courrier à Mareuil ; puis je vais fureter avec M. le curé ; nous faisons sortir deux ou trois lapins ; j’en tire un et le rate.
Sainte-Croix, mercredi 10 août 1904
Le matin, je me promène un peu avec Max et je vais me baigner. L’après-midi, nous avons la visite de M. de La Villatte, je le raccompagne à bicyclette jusqu’à Mareuil et Ambelle. Le soir, Mme et Mlle de Saint-Cyr arrivent de Bergerac.
Sainte-Croix, jeudi 11 août 1904
Le matin, je fais la sainte communion en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne ; ensuite Max, Philo, Monsieur le curé et moi allons à la pêche aux écrevisses dans un ruisseau qui traverse une prairie de Max, nous en prenons beaucoup. L’après-midi, je vais à pied en me promenant avec Max à la gare de Mareuil Gouts faire des expéditions en petite vitesse. Le soir, nous dînons tous chez M. le curé qui nous reçoit fort bien. La grosse nouvelle du jour est la mort de M. Waldeck-Rousseau survenue hier. Ce misérable qui, par dépit ou par ambition, a jeté la France dans la terrible situation où elle se débat, et qui, reniant tout son passé a, le premier, appelé les socialistes au pouvoir, a déjà trouvé sa punition sur cette terre dans l’ingratitude de ceux dont il a fait des députés ou des sénateurs. Puisse Dieu ne s’être pas montré trop sévère pour lui au moment où il a dû lui rendre compte de sa vie ! C’est là toute la vengeance des Catholiques contre lesquels il a forgé les armes de mort que son successeur manie d’une façon si cruelle. Les Juifs peuvent glorifier le ministre qui a tout fait pour sauver Dreyfus et qui, furieux de son échec, l’a si cruellement vengé sur la France catholique et sur l’Armée ; les Francs-maçons, ennemis de la religion, pourront lui tresser des couronnes ; les collectivistes, ennemis de la propriété et de tout ordre social, éprouveront sans doute quelque embarras pour parler de cet adversaire implacable devenu tout à coup leur meilleur auxiliaire ; quant aux bons Français, ils n’auront que du mépris pour ce traître qui a employé tout son talent à détruire un jour ce qu’il adorait la veille ; ils se rappelleront que des Français, des patriotes, victimes de Waldeck, souffrent sur la terre d’exil ; ils se diront enfin que si Combes, ce monstre, traque partout comme des bêtes fauves des milliers de religieux et de religieuses, c’est parce que Waldeck a fait voter une loi infâme qui leur enlève leurs droits les plus sacrés de citoyens français ! Et ce nom de Waldeck-Rousseau, ils le cloueront au pilori de l’histoire !
Sainte-Croix, vendredi 12 août 1904
Le matin, je fais une balade à cheval par les bois de Lasteyrie et Mareuil. L’après-midi, je vais tirer quelques lapins dans les bois d’Ambelle, mais, au bout d’un petit moment, je rencontre le marquis d’Ambelle, je cause avec lui et je ne tire rien du tout.
Sainte-Croix, samedi 13 août 1904
Nous partons tous à 7h du matin pour Brantôme ; nous y arrivons vers 9 heures. Nous jetons un coup-d’œil sur la ville avant le déjeuner, pas longtemps car nous mourons de faim, n’ayant pas déjeuné ce matin à cause de la vigile de l’Assomption. L’après-midi, nous visitons la célèbre abbaye fondée par Charlemagne et illustrée par Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme ; actuellement, elle est défigurée car c’est la Mairie qui y est installée dedans. À 3h, nous partons pour Bourdeilles où nous visitons en détail le beau château construit en partie pour Catherine de Médicis ; il y a de beaux restes, mais que d’argent à dépenser pour le bien restaurer ! Nous rentrons à Sainte-Croix vers 7h ¼.
Sainte-Croix, dimanche 14 août 1904
Nous assistons à la messe à 10h ½. Papa, qui est à Cauterets, nous écrit qu’un orage de grêle très violent s’est abattu sur Ille et a dévasté les récoltes ; c’est agréable ! L’après-midi, nous allons voir les D’Ambelle et les La Bardonnie ; ceux-ci nous invitent à dîner pour demain soir. Le soir, Max et Marie-Thérèse ont la visite de leur oncle M. de Ruffray, de sa fille et de sa belle-fille.
Semaine du 15 au 21 août 1904
Sainte-Croix, lundi 15 août 1904
Le matin à 7h, je me confesse et je fais la sainte communion. À 8h ½, je vais avec Max en voiture à la gare de Mareuil prendre des colis postaux. À 10h ½, messe. L’après-midi, vêpres et procession du vœu de Louis XIII ; elle va à la Croix de la Chabroulie. Ensuite, nous avons la visite de M. et Mme de La Villatte. Le soir, nous dînons tous chez Mme de La Bardonnie à Mareuil ; nous rentrons à 10h.
Lourdes, mercredi 17 août 1904
Je n’ai pas pu écrire mon journal hier parce que j’étais en voyage. Hier matin, je vais à Mareuil en voiture avec Max, Marie-Thér-se et Mme de Saint-Cyr ; je me fais couper les cheveux. L’après-midi, je fais mes préparatifs de départ ; je vais voir aussi M. le curé. Nous avons avec Max et Marie-Thérèse une conversation très sérieuse au sujet d’une affaire qui pourrait être très avantageuse pour eux ; il s’agirait d’affermer le domaine de la Chabroulie (38 hectares) que M. Croizier vient de vendre à M. Joseph de Ruffray ; celui-ci voudrait l’affermer ; M. le curé dit qu’il ne demande que 650 fr. par an ; or Max calcule que, tous frais payés, et en faisant des évaluations très basses, il aurait, en affermant à ce prix-là, 1800 à 2000 fr. de bénéfice net par an ; seulement, pour commencer, il lui faut un capital de 5000 fr. Nous lui proposons de demander à Papa de le lui fournir, moyennant une diminution de la pension de Marie-Thérèse correspondant aux intérêts de cette somme, c’est-à-dire de 150 à 200 fr. environ ; nous en parlerons à Papa après-demain à Cauterets. Nous quittons Sainte-Croix vers 7 heures avec l’omnibus après quinze jours fort agréables, et Larochebeaucourt à 8h13. À Angoulême, nous étions montés dans le train mixte qui part à 10h35 pour arriver à Bordeaux à 4h15, lorsqu’un contrôleur nous fait remarquer que cela ne nous avance nullement et qu’il vaut beaucoup mieux attendre l’express de 4h05 qui nous mène à la gare Saint-Jean, tandis que l’autre train va à Bordeaux-Bastide ; nous arriverons à Lourdes à la même heure. Nous sommes de son avis et nous nous endormons jusqu’à 4h moins le quart dans la salle d’attente. À 4h, l’express est comble ; pas une place libre en seconde ; nous sommes obligés de monter en première ; nous arrivons à Bordeaux à 6h23 et nous repartons à 7h ; nous sommes à Lourdes à midi ½. Là, un nouvel ennui nous attendait ; nos malles ne sont pas arrivées ; je retourne à la gare vers 5h ½, elles n’y sont pas encore ; Maman a grand peur qu’elles soient perdues, car elles contiennent tous nos habits pour le mariage. Enfin, elles arrivent à 8h du matin. Nous sommes à l’Hôtel Heins. Dans l’après-midi, nous allons à la grotte, au Rosaire ; je vais au panorama des apparitions. Maman, qui est très fatiguée, se couche dans l’après-midi, en chemise de jour, car nos paquets de nuit sont dans la malle. La perspective de passer la nuit avec nos chemises de jour était plutôt désagréable ; enfin, tout est bien qui finit bien. Je rencontre plusieurs personnes de connaissance : M. Moreau des Briostières, dont j’avais vu la belle-mère à la gare de Bordeaux, le P. de Raymond, etc.
Lourdes, jeudi 18 août 1904
Nous allons un moment à la grotte puis nous prenons le train de 10h12 pour Cauterets où nous allons pour la journée avec Papa. Nous déjeunons avec lui et nous restons avec lui jusqu’à 6h40 ; Papa va très bien, mais son traitement a commencé trop tard pour qu’il puisse venir au mariage Barescut ; aussi, il y renonce. Papa, quand nous lui présentons la requête de Max pour la propriété de La Chabroulie, n’hésite pas à prêter les 5000 fr. à Max afin de l’aider à améliorer sa situation ; il lui télégraphie aussitôt après déjeuner qu’il peut conclure l’affaire. Nous rentrons à Lourdes par le train de 8h15 ; nous dînons et nous nous couchons aussitôt. Une lettre de Bonne Maman nous disant que le bruit court que le mariage de Thérèse de Barescut est retardé jusqu’au jeudi 25, nous décidons de télégraphier demain aux Barescut pour savoir si c’est vrai ; si la nouvelle est exacte, nous pourrons presque attendre la fin du pèlerinage national avant de quitter Lourdes.
Lourdes, vendredi 19 août 1904
J’assiste à la messe des brancardiers à la basilique à 7h ½ ; j’y fais la sainte communion dans l’intention de gagner les indulgences du jubilé du cinquantenaire du dogme de l’Immaculée Conception que l’on peut gagner ici, moyennant certains exercices de piété, du 15 juin au 15 novembre. Ensuite, j’obtiens, pour les Sept douleurs, les bretelles n°1 ; c’est M. le marquis de La Salle qui me patronne ; mon chef d’équipe est le comte de Beauchamp. Dans l’après-midi, je fais du service à la procession du Saint-Sacrement. Je rencontre M. et Mme Charles de Llobet, de La Villebiot, tous nos cousins et cousines de Lazerme, etc.
Lourdes, samedi 20 août 1904
Je suis à la gare à 2h30 du matin et je débarque des malades jusqu’à 8h ½ ; je suis libre de 9h à midi ; j’en profite pour aller faire mon chemin de crois à la basilique, afin d’achever les exercices du jubilé ; je vois un moment les Lazerme ; Carlos[63] est arrivé par le train de Poitiers, il était dans l’Indre chez les Du Limbert. Carlos et Jacques obtiennent des bretelles à l’Hôpital municipal ; mais l’oncle Joseph ne peut pas en obtenir ; je lui ferai passer les miennes. Nous apprenons par une lettre de Papa une affreuse nouvelle : Espérance Trullès[64], fille du notaire d’Ille ami de notre famille, qui était poitrinaire et qu’on avait envoyée à Cauterets, y est morte, au milieu d’une syncope, dans la nuit de jeudi à vendredi ; cette mort était depuis longtemps prévue ; mais on ne la croyait pas si prochaine. Pour rendre service à sa grand-mère Mme Batlle, papa s’occupe de tout : acte de décès, cercueils, transport du corps à Ille etc. ; cette pauvre jeune fille avait 21 ans. Le soir, j’assiste à 5h à la magnifique procession du Saint-Sacrement ; je me promène avec Carlos et Jacques. Après dîner, je vais un moment au Rosaire avec Carlos et Jacques. J’ai remis mes bretelles vers 7h ; l’oncle Joseph, qui était avec moi, s’est fait inscrire aussitôt ; on les lui donnera demain. L’abbé Latour déjeune et dîne avec nous.
Ille, dimanche 21 août 1904
Nous allons à la messe au Rosaire à 6h, et nous partons par le train de 7h54 ; nous voyageons toute la journée et arrivons à Ille à 8h du soir ; Mlle Mathieu et les Vidal nous attendaient à la gare ; on nous parle beaucoup de la mort de la pauvre Espérance Trullès.
Semaine du 22 au 28 août 1904
Ille, lundi 22 août 1904
Le matin, je fais quelques commissions. Je vois quelques personnes. À onze heures, je vais avec Maman, accompagnée de Mlle Antoinette Mathieu, voir M. Trullès ; je vois en même temps sa belle-mère Mme Batlle et sa sœur Mme de Balanda[65]. La douleur du pauvre M. Trullès fait peine à voir. Dans l’après-midi, nous allons avec Bonne Maman (qui est arrivée par le train de midi) voir notre nouveau curé l’abbé Bonafon[66] que nous ne rencontrons pas, puis chez Mme Bartre[67] ; enfin, je vais en me promenant à La Ferrière m’informer de l’heure du mariage ; je vois Mme et Thérèse de Barescut et M. Joseph Delcros[68] le fiancé de cette dernière ; c’est un grand jeune homme brun, au visage agréable mais à l’air un peu froid. Le soir, je vais aux complies avec Philomène.
Ille, mardi 23 août 1904
Bonne Maman arrive de Vinça avec l’omnibus de 8h ½. À 9h ¼, nous partons pour La Ferrière en omnibus ; nous prenons avec nous les deux jeunes gens Roca, la jeune Mme Delmas née Circan et M. Antoine Delmas[69]. À La Ferrière, on attend très longtemps l’arrivée des voitures de Perpignan. Enfin, vers 10h ½, le cortège s’organise et les voitures se mettent en marche, par un vent épouvantable. J’accompagne Mlle Marguerite Reilhac, parente des Barescut par Mme de Barescut ; Maman donne le bras à Maurice de Barescut ; Philomène à M. Antoine Delcros. Nous avons parmi les invités beaucoup de parents ; en dehors des Barescut, fort nombreux, ce sont Mme Gout de Bize née de Guardia et ses deux filles mes cousines Jeanne et Marguerite dont je fais la connaissance et qui sont charmantes (nous sommes parents des Gout de Bize par les De Guardia, et de ceux-ci par les De Règnes, et enfin, de ces derniers par les D’Argiot de Laferrière)[70] ; je fois aussi Louis et Marie Companyo de Bonnefoy[71] ; la cousine de Saint-Jean et deux de ses fils, Hyacinthe et Emmanuel[72], qui ont tous deux des têtes impayables, surtout le second. On va d’abord à la Mairie pour la formalité du mariage civil et, de là, sans remonter en voiture, à l’église qui est fort bien décorée. C’est notre ancien curé, M. Bonet, archiprêtre de Céret, qui bénit le mariage et prononce une charmante allocution. Beaucoup de personnes défilent ensuite à la sacristie ; il y a cependant moins de monde dans l’église qu’il n’y en avait l’année dernière à Vinça pour le mariage de Marie-Thérèse. On rentre à La Ferrière en voiture et on est, dans les rues, obligé de mettre pied à terre à cause de la difficulté qu’on les chevaux à passer. On se met à table vers 2 heures dans une grande salle qui est au-dessus de la cave et qui est, d’ailleurs, fort bien décorée ; on est, je crois, 48 ou 49 à table ; c’est moins que pour Marie-Thérèse où on était 63 en y comprenant les prêtres ; le repas dure jusqu’à 4h ¼ ; il y a un toast de M. Sabaté, de Céret[73], qui donne à M. de Barescut l’occasion de répondre, ce dont il est enchanté j’en suis persuadé. Vers 5 heures, on se met à danser un peu dans la cour, et vers 6 heures, les invités de Perpignan commencent à se retirer ; nous partons à 7 heures. Moi qui suis enrhumé depuis 3 jours (depuis samedi à Lourdes) j’ai eu la mauvaise chance de me trouver pendant le repas devant une fenêtre grande ouverte ; j’ai bien peur d’avoir aggravé mon rhume. Ce serait fort ennuyeux, car j’ai l’intention d’aller passer avec Maman quelques jours dans la montagne à Mont-Louis où nous avons en ce moment des amis et des parents ; mais il faut laisser passer ce rhume.
Vinça, mercredi 24 août 1904
Le matin à Ille, je vais me promener à Saint-Martin où le pauvre Jacques Lavail me fait voir les terribles effets de la grêle du 11 août ; beaucoup de récoltes sont détruites ; il est évident que Papa devra lui faire consentir une forte réduction sur son fermage d’octobre. Nous partons pour Vinça en omnibus vers 6 heures ; il pleut et il fait presque froid, ce qui contrarie la foire d’Ille. Ce mauvais temps est aussi bien malencontreux pour notre séjour à Mont-Louis ; il faut absolument le laisser passer avant de nous remettre en route, sans quoi nous serions exposés à trouver la neige là-haut.
Vinça, jeudi 25 août 1904
Je vais tirer quelques oiseaux au jardin. L’après-midi, je me promène et nous faisons quelques visites ; il fait toujours très frais. Le soir, Jacques m’apprend que la jument que Bonne Maman avait louée pour moi (la même que je montais l’année dernière) vient d’être vendue ; me voilà donc obligé de chercher une monture.
Vinça, vendredi 26 août 1904
J’interroge un peu les uns et les autres ; tout le monde me dit qu’il me sera difficile de me procurer quelque chose. L’après-midi, je vais à Boule en voiture ; le fermier Joseph Jacomy me dit qu’il va parler au propriétaire d’une jolie jument pour savoir s’il consentirait à la louer ; j’aurai sa réponse demain matin. Jacomy me présente sa jeune femme âgée de 17 ans ! C’est une enfant et elle vient d’avoir une fille !
Vinça, samedi 27 août 1904
Nous allons à la messe qui est célébrée pour Bon Papa à l’occasion de la Saint Augustin qui est demain. Ensuite, je vais en voiture, accompagné de Jacques, à Finestret et à Marquixanes à la recherche d’un cheval ; je n’en trouve pas. Mais j’en ai vu un ici qui fera peut-être mon affaire ; il a le défaut d’être un peu jeune (3 ans ½) ; mais on prend ce qu’on trouve ; il est joli. J’envoie à Prades une demande de permis de chasse.
Vinça, dimanche 28 août 1904
Nous faisons la sainte communion après la messe de 8 heures ; je vais à la grand’messe et, l’après-midi, aux vêpres. L’après-midi, avant les vêpres, nous avons plusieurs visites : M. le curé, Mme Jocaveil, Mme Roure ; après vêpres, nous allons voir Mlle de Llobet et je vais chez Charles de Guardia. Chaque jour, en lisant L’Éclair, je suis pris d’une inquiétude croissante en constatant les progrès de la révolution. Notre malheureuse France tombe tous les jours un peu plus dans l’anarchie. C’est ainsi que le port de Marseille est en train de se ruiner et de perdre sa clientèle française et étrangère par les grèves continuelles qui s’abattent sur lui ; le gouvernement, par une inaction ou même par sa complicité à l’égard des meneurs, est grandement responsable de cette situation. Et, pendant que de pareils faits se produisent, arrêtant toute relation commerciale et même postale entre la France, l’Algérie et la Corse, le ministre de la Marine, le pouilleux Pelletan, ne quitte sa villégiature de Salon que pour accepter un banquet du syndicat socialiste révolutionnaire des ouvriers du port de Toulon, banquet au cours duquel cet incroyable ministre oblige généraux et amiraux à l’escorter en grand uniforme au milieu de bandes ignobles acclamant le ministre et hurlant aux oreilles des officiers l’Internationale et la Carmagnole ! Telle est la situation ! Et cela au moment où la guerre russo-japonaise bat son plein et où des incidents diplomatiques touchant les droits des neutres et susceptibles d’amener les plus graves complications se produisent journellement ! Nous touchons à l’extrémité de la pente sur laquelle la république, entraînée par son penchant naturel, se laisse glisser depuis sa naissance : à l’anarchie !
Semaine du 29 au 31 août 1904
Vinça, lundi 29 août 1904
Le matin, je vais en voiture à Ille avec Maman et Marie ; Marie prend des rideaux qu’on doit laver à Vinça.
Vinça, mardi 30 août 1904
Le matin, je suis sur le point de partir pour Mont-Louis ; mais le temps étant très menaçant, j’y renonce pour aujourd’hui ; puis, réflexion faite, j’y renonce complètement, la saison est trop avancée pour aller à de pareilles altitudes. Je devais aller inviter Monseigneur, à Palau, à déjeuner le jour où il passera ici en descendant de Cerdagne ; on lui écrira. L’après-midi, après avoir essayé le cheval de 3 ans ½ qu’on me propose, je vois qu’il ne sait absolument rien faire, et je pars pour Ille tâcher d’en trouver un ; je n’en trouve pas, décidément, je n’ai qu’une chose à faire, c’est d’écrire à mon cousin de Rovira[74] qui, faisant l’élevage en grand, me trouvera ce qu’il me fait. À Ille, j’apprends la mort de Mme Delcros, la mère de notre nouveau cousin qui était très malade déjà le jour du mariage ; quel lendemain de noce pour Thérèse ! En rentrant à Vinça, Maman me dit que nous devons assister à ses obsèques ayant tous assisté à la noce ; nous partirons donc demain pour Céret.
Vinça, mercredi 31 août 1904
Nous nous levons à 4 heures et, Maman et moi, nous prenons le train de 5h37 ; à Ille, M., Mme de Barescut, Madeleine, Jeanne et Marie-Louise nous rejoignent et nous arrivons à Céret à 8h30 après deux changements de train ; je trouve à la gare de Céret Jean de Chefdebien venu, lui aussi, pour les obsèques de Mme Delcros[75]. La maison Delcros est très belle ; il y a beaucoup de monde aux obsèques ; tout Céret est là et on est venu de tout le pays. On dépose le corps dans le caveau de la famille qui est dans la chapelle du Couvent des Capucins, vide depuis 1881, au grand détriment des pauvres de Céret. Je trouve une foule de personnes de connaissance : les Sabaté, de Céret ; Mme Delmas de Ribas[76] ; M. et Mme Companyo, père et mère de Louis Companyo, c’est même M. Companyo qui parle devant la tombe ouverte de la pauvre Mme Delcros ; M. de Massia, père de Mlle de Massia[77] qui était ma demoiselle d’honneur au mariage de Mimi Cornet, je fais la connaissance de son fils ; M. le curé Bonet, etc. Nous sommes invités à déjeuner par les Companyo que Papa et Maman ont beaucoup connu à Toulouse chez M. de Bonnefoy, par les Sabaté, par M. le curé ; pour ne froisser personne, nous acceptons l’invitation des Delcros. À cette table se retrouvent une foule de personnes qui assistèrent au mariage il y a huit jours ! Il est venu des Espagnoles appartenant à la famille de Ferran, qui est celle de la défunte. Nous repartons à 2h, passons une partie de l’après-midi à Perpignan et sommes à Vinça à 8h ½ ; nous pensions trouver Papa à Vinça, mais une dépêche de lui annonce qu’il arrivera seulement demain.
Septembre 1904
Semaine du 1er au 4 septembre 1904
Vinça, jeudi 1er septembre 1904
Une lettre de Papa dit qu’il arrivera ce soir à 2h à Perpignan et qu’il ira tout de suite à Trouillas où on vendange ; il me propose d’aller le rejoindre à Perpignan et d’aller avec lui à Trouillas ; puis arrive une dépêche pendant que je faisais mes préparatifs de départ, qui dit que Papa étant un peu fatigué, arrivera directement ce soir sans passer par Trouillas ; je n’y vais donc pas non plus. L’après-midi, je chasse avec les Sabaté père et fils ; nous ne voyons presque rien ; Henri Sabaté[78] tue cependant un lapin. Le soir, Papa arrive en assez bonne santé.
Vinça, vendredi 2 septembre 1904
Le matin, je vais tirer quelques oiseaux au jardin. Je lis avec anxiété dans les journaux les télégrammes concernant la terrible bataille engagée depuis deux ou trois jours à Liao Yang ; plus de 400.000 hommes armés de 1300 canons s’entrechoquent ; c’est une bataille historique ; le choc formidable de l’Orient contre l’Occident, une sorte de réédition de la bataille des Champs Catalauniques ! Puisse le Dieu des Chrétiens secourir les Russes ! L’après-midi, je reçois de Fernand de Rovira, en réponse à ma lettre d’hier, une lettre me disant qu’il sera très heureux de me louver à très bon compte un cheval de selle ; il a pensé pour moi à une jument qui est en ce moment au Vernet et qui a été montée, pendant la saison, par beaucoup d’amazones ; il me dit que si je veux aller la voir, je n’ai qu’à prévenir télégraphiquement son cousin le baron de Meynard[79] qui est au Vernet[80] ; je télégraphie aussitôt que j’irai demain. Si je pouvais trouver là mon affaire, ce serait joliment agréable !
Vinça, samedi 3 septembre 1904
Le bruit court que les Russes ont dû abandonner leurs positions et battre en retraite par suite du mouvement enveloppant d’une des 3 armées japonaises ; c’est désolant ! Je me fais couper les cheveux, le déjeune et je pars à 10h37 pour le Vernet ; à Villefranche, M. de Meynard m’attendait avec une charrette anglaise de Fernand de Rovira ; il m’invite à déjeuner au Vernet, mais je ne puis accepter ayant déjeuné à Vinça. À 1h ½, il me fait essayer, sur la piste du concours hippique que F. de Rovira a organisé, la jument « Hildegarde », alezane, 1m58, pur-sang anglais, 8 ans ; malheureusement, elle a été couronnée, mais M. de Meynard m’assure qu’elle est, quand même, très solide de jambes ; je le crois, en effet, puisqu’il la faisait monter à des dames et à des jeunes filles ; comme elle est fort jolie, et qu’elle paraît douce, je la prends et je rentre à Vinça avec elle en 2h ¼. Le soir, en arrivant, je m’occupe de l’installer à l’écurie, et de renvoyer à M. de Meynard la selle qu’il m’avait prêtée ; je suis enchanté d’avoir fait la connaissance de ce jeune homme, il est charmant et nous avons une foule de connaissances communes.
Vinça, dimanche 4 septembre 1904
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Nous faisons quelques visites. Après vêpres, je vais avec Papa à Rodès où nous voyons Tante Isabelle et Joseph. Pierre[81], qui a été frappé en juillet d’une insolation, va mieux nous dit-on. Monseigneur a répondu tout de suite à la lettre de Bonne Maman ; il a été très touché de l’invitation à déjeuner mais ne peut l’accepter étant obligé de rentrer tout de suite à Perpignan pour des affaires urgentes ; ce qui l’appelle si vite à Perpignan, c’est sans doute l’affaire d’un curé qui vient de jeter sa soutane aux orties et qui a écrit dans La République des Pyrénées-Orientales d’ignobles articles contre Monseigneur et contre la religion.
Semaine du 5 au 11 septembre 1904
Vinça, lundi 5 septembre 1904
Je pars à 8h en break pour Bélesta où le curé M. Badrignans m’a invité à déjeuner à l’occasion de l’Adoration perpétuelle ; cette invitation m’a fait grand plaisir ; elle est venue fort à propos me tirer d’embarras au moment où je me demandais comment je ferais pour assister à l’Adoration de Bélesta ; je tenais à assister aux cérémonies de cette fête parce que j’y voyais une occasion de rencontrer enfin Mlle Renée Delebart que j’ai cherché à voir l’année dernière et que je veux absolument arriver à voir de près afin que Monseigneur de Carsalade puisse, si cette jeune fille me plaît, parler de moi à la famille Delebart dans les cas où, vu les intentions de cette famille, je croirais avoir quelque chance d’être agréé. Mais une déconvenue m’attendait à Bélesta ! Par une coïncidence désastreuse, les Delebart, dont l’automobile s’est détraqué et qui ont dû aller à Perpignan à ce sujet, ne sont pas venus à Bélesta ! Quelle déveine ! Moi qui attendais depuis si longtemps cette circonstance où je me croyais sûr de voir Mlle Delebart, je suis venu pour rien ! Tout est à recommencer ; comment ferai-je pour voir Mlle Renée ? Je n’en sais rien. Je ne peux pourtant pas laisser parler Monseigneur avant de l’avoir vue, c’est inutile ! Je profite du moins de ma présence à la fête de l’Adoration pour prier le Bon Dieu de tout arranger pour notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre, et selon sa sainte volonté, il sait mieux que moi ce qui me convient ! M. Badrignans a un excellent déjeuner venu en grande partie de Caladroy. Je suis le seul laïque ; les 9 autres convives appartiennent au clergé. Le soir à 6h quand je rentre à Vinça, je trouve M. Blanquer, le peintre perpignanais, venu pour faire le portrait de Maman. On l’installe dans les anciens appartements de l’oncle Henri au second ; il y restera jusqu’à la fin de son œuvre ; Maman posera tous les matins.
Vinça, mardi 6 septembre 1904
Le matin à 7h ¾, je monte Hildegarde pour la seconde fois ; je vais à Ille et je rentre par Bouleternère. La jument avait été sage tout le temps. Mais au moment d’arriver, en passant aux Pountets, je venais de la mettre au trot lorsqu’elle prend tout à coup le grand galop et, malgré tous mes efforts, je ne peux pas l’arrêter ; j’ai beau tirer de toutes mes forces sur la bride et sur le filet, rien n’y fait, elle est emballée ; elle arrive ainsi au triple galop sur la route dans Vinça ; toute ma peur est de renverser quelqu’un ; je la dirige cependant et je suis assez heureux pour éviter tous les obstacles, charrettes, tonneaux ou personnes ; au tournant de la route seulement j’effleure avec le pied un petit garçon ; il s’assoit sur son derrière mais n’a aucun mal heureusement ; il ne pleure même pas. J’avoue que je n’étais pas très rassuré pour moi-même ; j’avais peur qu’en arrivant devant l’écurie la jument ne s’arrêtât net et ne m’envoyât balader 10 mètres plus loin ; grâce à Dieu, elle ne le fait pas, et je finis par l’arrêter près de l’abreuvoir. C’est égal, je l’ai échappée belle, tout le monde est en émoi sur la route ; maintenant que je connais ce défaut de cette jument, j’y prendrai garde. À peine descendu, je prends des nouvelles de l’enfant que j’ai légèrement touché, on me dit qu’il n’a aucun mal ; Dieu en soit loué ! Je pars pour Perpignan par le train de midi ; je fais route avec les Joseph de Llobet ; à Ille, Papa me rejoint et nous prenons une voiture de Margouet pour aller à Trouillas ; on vendange depuis quatre ou cinq jours, la récolte est bonne ; nous voyons le nouveau curé. Au retour, nous nous arrêtons une vingtaine de minutes à Ponteilla où nous voyons Mme de Llamby et Louise. Nous reprenons le train de 7h05 à Perpignan et nous sommes à Vinça à 8h ¼.
Vinça, mercredi 7 septembre 1904
Je monte à cheval de 11h à midi autour de Joch. L’après-midi, je vais chasser avec Croco, son fils et Amédée Jocaveil ; nous ne voyons rien ; décidément, la chasse n’est pas un sport agréable dans ce pays-ci ; je n’y retournerai pas souvent.
Vinça, jeudi 8 septembre 1904
Je suis malade dans la nuit et le matin ; c’est fort contrariant à cause de la promenade projetée pour aujourd’hui au Vernet où a lieu le baptême des cloches de Saint-Martin-du-Canigou jusqu’à 11h, j’espérais cependant pouvoir y aller ; ainsi, j’étais sorti un peu, allé à la grand’messe. Mais à 11h, nous achevions de déjeuner (j’avais mangé fort peu de chose), lorsque j’ai été pris de vomissements ; alors, après avoir bien hésité, je me décide à rester ; ce serait si ennuyeux d’être malade pendant la cérémonie ou en omnibus ! Maman, qui est malade elle aussi, reste à Vinça. Papa, Bonne Maman et Philo partent en omnibus ; ils emmènent Marie, la femme de chambre. Moi, je me repose presque toute l’après-midi ; cependant, de 4h ¼ à 3h ¾, je me promène tout doucement sur la route de Prades avec Monsieur Blanquer. L’omnibus rentre à 7h ½ et les détails que nous donne Papa sur la belle cérémonie présidée par Monseigneur, sur le discours de l’abbé Bonet me font encore plus regretter la fâcheuse coïncidence qui m’a empêché d’y assister ; c’est d’autant plus regrettable que j’aurais retrouvé là une foule de parents ou de personnes de connaissance : les Rovira[82], les Lutrand, les Çagarriga, les Lazerme etc. Enfin, qu’y faire ? C’est ainsi !
Vinça, vendredi 9 septembre 1904
Je vais beaucoup mieux ; je ne monte cependant pas à cheval ; l’après-midi, nous allons en break à Finestret voir les Noëll[83] et Madame Dumas[84].
Ille, samedi 10 septembre 1904
Monsieur Blanquer achève aujourd’hui le portrait de Maman, qui est fort réussi. Il quitte Vinça par le train de 3h ½ ; Papa, Maman et Philomène partent pour Ille par le même train ; moi, j’y vais à cheval. Quand j’arrive, un petit moment après eux, je trouve Maman aux prises avec un grand malaise et un dérangement d’entrailles ; elle est obligée de faire diète et de se coucher plus tôt que d’habitude. J’installe la jument dans l’écurie de la grande maison ; elle y est pour plus d’un mois.

Ille, dimanche 11 septembre 1904
Maman, fatiguée toujours, passe la journée au lit ; Papa, Philomène et moi assistons à la grand’messe et aux vêpres ; de plus, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½. Le soir, je vais avec Philomène chez les demoiselles Mathieu où nous voyons Mme de Dax et Henri. En revenant d’une petite promenade dans la campagne, au moment où nous passions, Papa et moi, devant un nouveau café, nous avons été salués par un groupe de quelques jeunes gens du chant de « l’Internationale » scandé de quelques cris de « À bas les calotins » ; c’est là une preuve du progrès de l’esprit révolutionnaire dans les masses paysannes : il y a deux ans, nul ici ne connaissait l’ignoble chant appelé « L’internationale » ; l’année dernière, à la suite du voyage de Pelletan dans le pays, quelques voyous commençaient à le chanter ; cette année, tous les gamins le hurlent, la plupart inconsciemment il est vrai, mais beaucoup cependant avec l’intention d’agacer les conservateurs comme ceux qui nous ont ainsi salués aujourd’hui ; il paraît que, pendant plusieurs semaines, à la suite de l’élection au Conseil général, une bande d’ouvriers ruraux qui s’est syndiquée en vue de la grève, chantait constamment « l’Internationale » et insultait les conservateurs et les gens religieux. Cet état d’esprit, qui ne s’était pas vu depuis la période révolutionnaire de 1870, est très inquiétant, et il est probable qu’en cas de troubles graves, ces voyous, excités par le gouvernement à la solde des collectivistes, se livrerait aux désordres les plus graves ; on verrait dans le pays une véritable jacquerie ; ce sera alors aux honnêtes gens à se défendre eux-mêmes !
Semaine du 12 au 18 septembre 1904
Ille, lundi 12 septembre 1904
Je vais à cheval à Corbère en passant par Millas ; on commence à vendanger à la vigne du Cam dal Nougué qui a été atteinte par la grêle ; l’après-midi, malgré une petite pluie, je vais à la vigne du Bouc avec Papa et Philomène ; là aussi, la grêle a fait beaucoup de mal. Maman va beaucoup mieux.
Ille, mardi 13 septembre 1904
Le matin, je vais à Vinça à cheval ; je vois un moment Bonne Maman. L’après-midi, je vais avec Papa à Bouleternère voir un petit bout de vigne près de Sainte-Anne où M. Ecoiffier, concessionnaire de l’éclairage électrique pour plusieurs communes, a demandé de placer un pylône ; il n’y a aucun inconvénient à cela ; nous rentrons par le train à 7h ; il fait de l’orage.
Ille, mercredi 14 septembre 1904
Le matin, je fais une courte promenade à cheval dans la région de Saint-Michel[85]. Nous allons tous quatre à Perpignan par le train de midi ; au moment où nous nous dirigions vers la gare, Papa reçoit une dépêche de Biarritz pour une location ; il répond de Perpignan. Avec Papa et Maman, je vais voir Monseigneur de Carsalade. Nous lui demandons s’il a pensé à s’informer des intentions de la famille Delebart ; il nous dit qu’il s’est informé et qu’il a cru comprendre qu’il y a un projet de mariage dans le Nord pour Mlle Renée ; je suis bien aise d’être renseigné, car, alors, je ne penserai plus à ce projet que j’avais formé parce que je croyais, d’après ce que j’avais entendu dire, que M. et Mme Delebart tenaient à marier leur fille en Roussillon ; néanmoins, Monseigneur, qui doit faire prochainement un séjour à Caladroy tâchera de se renseigner d’une façon plus précise. Mais je comprends que j’ai bien peu de chances de réussir de ce côté, et le mieux est de ne plus y penser. Monseigneur a été d’une très grande amabilité. Nous faisons quelques autres visites : M. de Lamer, Mme Vassal, les Lazerme, Mlle de Llobet, les Lutrand, Mlle de Bruguère ; nous ne rencontrons que ces deux derniers. Nous rentrons à Ille par le train de 8 heures.
Ille, jeudi 15 septembre 1904
Le matin, je vais à cheval à Corbère où on achève la vendange, et je rentre par Millas. L’après-midi, nous allons tous nous promener du côté du Touïre ; je pousse, avec Papa, jusqu’à la Coume de l’Infern.
Ille, vendredi 16 septembre 1904
Le matin, je fais une petite promenade à bicyclette dans la région de Saint-Michel. L’après-midi, je vais à pied avec Papa à Boule où nous assistons aux vêpres de la fête de l’Adoration et à la procession qui les suit. Ensuite, nous allons voir la vigne de la Grande Fèche qui est fort belle cette année ; on a commencé hier à la vendanger.
Ille, samedi 17 septembre 1904
En l’honneur du 23e anniversaire du mariage de Papa et Maman, nous assistons à une messe dite par M. le curé. À 7h ¼, nous y faisons tous la sainte communion. Ensuite, je vais à Boule à cheval. L’après-midi, nous allons tous à La Ferrière voir les Barescut ; nous ne rencontrons que M. et Mme de Barescut. Le soir, M. le curé, le vicaire et les demoiselles Matthieu viennent prendre le thé après les complies de Saint Ferréol.
Ille, dimanche 18 septembre 1904
J’assiste à la grand’messe et aux vêpres ; l’après-midi, avant et après les vêpres, nous faisons quelques visites : Mme Terrats d’Aguillon, Mme Roca d’Huytéza et sa fille la baronne de Roland, la marquise de Dax. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu voir les danses ; nous y trouvons les Batlle, les Dax, les jeunes gens Roca et Xavier Cristau.
Semaine du 19 au 25 septembre 1904
Ille, lundi 19 septembre 1904
Je pars à cheval à 9h ¼ pour Bouleternère où Papa et Maman avec Philomène vont à pied pour voir la vendange ; nous y retrouvons Bonne Maman venue en voiture de Vinça ; après avoir vu cueillir un moment à la Grande Fèche, nous repartons pour Ille : Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène en voiture, moi à cheval ; Bonne Maman déjeune avec nous. Vers 3h ½, Bonne Maman repart pour Vinça ; je l’accompagne afin de me faire couper les cheveux à Vinça où le coiffeur Antoine Roig, neveu de la vieille Philomène, me les coupe mieux que celui d’Ille. À Vinça, je vais avec Bonne Maman à la Mirande où on vendange, je me fais couper les cheveux et je repars par le train de 6h51 avec Jacques.
Ille, mardi 20 septembre 1904
Le matin, je me promène un peu à pied et je lis. L’après-midi à 1h ½, je pars pour une promenade à bicyclette avec Henri de Dax[86] ; nous allons à Ponteilla malgré la pluie qui menace et qui tombe un peu par moments ; nous ne rencontrons pas Mme de Llamby. Nous allons alors à Trouillas où on n’a pas encore fini de vendanger depuis plus de quinze jours qu’on a commencé ; on en est maintenant aux vignes de Tata Mimi ; c’est que la récolte est superbe cette année ; il y a près de 700 comportes à nos vignes. Nous repartons à 4h05 et sommes à Ille à 5h20 ; nous esquivons à peu près la pluie et avons fait une charmante promenade d’une quarantaine de kilomètres.
Ille, mercredi 21 septembre 1904
Le matin, promenade à cheval ; je vais à La Ferrière faire une commission aux Barescut ; puis à la vigne du chemin de Boule. L’après-midi, pour passer le temps, je vais à Vinça en chemin de fer avec Papa pour connaître le résultat de la vendange ; comme il pleut, on a dû l’interrompre, mais nous passons quelques heures avec Bonne Maman ; nous rentrons à 7 heures.
Ille, jeudi 22 septembre 1904
Il pleut fort toute la journée ; le matin, je vais à un enterrement. L’après-midi, nous recevons une trentaine de personnes, toute la société illoise : les Dax, les Matthieu, les Roca, les Barescut, les Rolland, les Batlle ; on fait de la musique, du chant, on jour à divers jeux de société et surtout on mange au buffet qui est très bien dressé ; c’est absolument comme nos soirées d’Angers ; seulement, elle a lieu l’après-midi pour ne pas obliger les Barescut qui ont un assez long trajet à faire, à venir la nuit ; ils pourraient prendre mal à leur âge.
Ille, vendredi 23 septembre 1904
Le matin, le temps étant menaçant, je ne sors pas ; l’après-midi, je vais à cheval à Rodès où je vois Tante Isabelle, Mimi Companyo, Joseph et Pierre Cornet ; je trouve à ce dernier assez bonne mine, mais il a l’air extrêmement abattu, il ne répond rien aux questions qu’on lui pose, ou bien il répond par monosyllabes ; il est très difficile de savoir le fin mot sur son état[87]. Le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu.
Ille, samedi 24 septembre 1904
Le matin, je me promène à cheval entre Ille et Neffiach en passant par de petits chemins à l’aller et par la route nationale au retour ; je rencontre notre nouveau cousin Delcros qui est à Ille pour un jour. L’après-midi, il fait chaud, nous allons à la gare attendre Papa qui arrive de Vinça où il a assisté au service funèbre pour Mme de Llobet ; nous apprenons par Augusti et par une lettre de l’oncle Xavier la prochaine arrivée de Maurice[88] ; le soir, nous nous promenons un peu sur la route.
Ille, dimanche 25 septembre 1904
Le matin, je fais la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, nous allons tous aux vêpres, à la fil desquelles nous trouvons Maurice au fond de l’église ; il vient d’arriver pour une dizaine de jours, ainsi que nous l’annonçait une lettre de l’oncle Xavier arrivée hier soir ; quant à l’oncle Xavier, il vient d’arriver à Pia pour 3 jours seulement afin de prendre des mesures au sujet de sa vendange extraordinairement abondante cette année, mais comme sa permission n’est que de 5 jours, il s’en retournera tout de suite à Verdun sans venir à Ille et reviendra ici en octobre. Le soir, nous allons tous, même avec Maurice, chez les demoiselles Matthieu où on danse jusqu’à 10 heures.
Semaine du 26 au 30 septembre 1904
Ille, lundi 26 septembre 1904
Le matin, promenade à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, de 3 à 7 heures, nous sommes tout le temps avec notre cousine Lutrand, Mlle Delafosse et le jeune Henri Fourcade qui sont venus nous voir. Maman part pour Vinça par le train de 8 heures ; elle doit assister demain matin à 6 heures à Prades au mariage de sa sœur de lait Mlle Péjouan ; elle partira de Vinça en omnibus à 5 heures.
Ille, mardi 27 septembre 1904
Le matin, je vais à cheval à Vinça ; l’après-midi, je vais chasser avec Maurice aux Escatllas et dans la bosquette de M. Sire, mais la pluie nous oblige à rentrer. Vers 4h ½, Maman arrive en voiture amenant Bonne Maman qui vient ici pour quelques jours.
Ille, mercredi 28 septembre 1904
Le matin, je vais avec Maurice à Vinça pour en ramener ma carabine, lui à bicyclette et moi à cheval ; après une copieuse collation à Vinça, nous rentrons en changeant mutuellement de montures. L’après-midi, nous nous préparions à partir tous pour Rodès en voiture voir les Cornet lorsqu’arrive Marie Companyo pour nous voir ; nous renonçons donc à notre visite à Rodès et nous causons assez longtemps avec Marie Companyo, elle ne nous donne pas de très bonnes nouvelles de Pierre ; il va être soigné par un médecin de Toulouse qui s’installe aujourd’hui à Rodès pour longtemps et avec lequel on va le laisser seul[89]. Vers 4 heures, j’accompagne Maman et Bonne Maman du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons chez les demoiselles Matthieu. Les journaux catholiques sont remplis des détails concernant le pèlerinage de la Jeunesse catholique à Rome auquel j’ai été sur le point de me décider à prendre part ; ces détails sur la bonté de Pie X et les belles cérémonies auxquelles ont assisté les 1100 jeunes gens venus à Rome me font beaucoup regretter de ne m’être pas joint à eux. À propos de la Jeunesse catholique, je vais trouver des changements en arrivant à Angers : le P. Barbier, à a suite de démarches absolument insensées, a été rappelé par ses supérieurs sous prétexte « qu’il y avait désaccord absolu entre lui et les jeunes gens de la Jeunesse catholique à l’exception d’un petit groupe de royalistes » et « qu’il rendait dans sa personne la compagnie de Jésus odieuse à l’Université d’Angers ». Lucas ma écrit tout cela ; aussitôt, j’ai écrit à Normand d’Authon, président de l’U.R.D. que je ne pensais nullement comme les auteurs de ces démarches inqualifiables et que je répudiais toute solidarité avec eux ; j’ai écrit aussi au P. Barbier pour lui exprimer ma sympathie et tous mes regrets de le voir s’éloigner d’Angers. Dans sa réponse, très affectueuse, il m’a confirmé ce que m’avait écrit Lucas. C’est vraiment incroyable ! Évidemment, la conférence qu’il nous a faite un jour contre le ralliement, son attitude très favorable à mon égard lors de ma lettre à La Vérité (pour laquelle j’ai reçu les félicitations du chanoine de Llobet, secrétaire de Mgr de Cabrières[90]) lui ont mis à dos les membres ralliés de l’U.R.D. et du comité ; ceux-ci ont intrigué auprès de ses supérieurs pour le faire partir. Vraiment la Jeunesse catholique s’engage dans une bien mauvaise voie ! Puissent les réconfortants spectacles auxquels ses chefs ont assisté à Rome les en détourner !
Ille, jeudi 29 septembre 1904
Le matin, je vais à cheval à Bélesta ; je vois l’abbé Badrignans ; au retour, tout près d’Ille à une légère descente, la jument bute tout à coup si fort que le genou gauche (qui était couronné) touche le sol et saigne légèrement ; immédiatement, la jument se relève ; je descends, lui lave la petite plaie. À la maison, je ne me vante pas de cela, mais Maurice me dit ce qu’il faut faire : tamponner la petite plaie avec de la teinture d’aloès et la saupoudrer de poudre de gentiane ; dans quelques jours il n’y paraîtra plus étant donné que le genou a été couronné autrefois ; j’en serai quitte pour ne pas sortir de 3 jours. L’après-midi, Papa, Bonne Maman, Philomène et moi allons à Saint-Michel dont c’est la fête aujourd’hui ; je photographie le vieux Badie.
Ille, vendredi 30 septembre 1904
Le matin, il fait un vent épouvantable ; c’est un excellent prétexte pour ne pas monter à cheval ; du reste, la plaie insignifiante de la jument se cicatrise vite ; matin et soir, je vais à la chasse avec Maurice ; nous tuons beaucoup de petits oiseaux. En rentrant, nous dispersons une bande de gamins élèves de l’école laïque qui jetaient des pierres sur un vieux mendiant qui ne pouvait pas se traîner ; voilà le fruit de l’école sans Dieu ! Papa va, dans l’après-midi, à Port-Vendres se renseigner sur le moyen d’aller en Algérie malgré l’interruption de service résultant de la grève maritime qui continue toujours ; on lui répond qu’il faut passer par Barcelone et Palma de Majorque ; mais on croit que la grève touche à sa fin. Je ne sais si notre voyage en Algérie se décidera ; la grève le contrarie, mais la grêle du 11 août le contrarie encore davantage, car Papa est obligé de diviser les fermages de plusieurs fermiers et les deux petites vignes d’Ille et celles de Corbère ont beaucoup souffert ; de plus, le vin se vendra très mal, en sorte que l’année n’est pas très bien choisie pour faire cette dépense.
Octobre 1904
Semaine du 1er au 2 octobre 1904
Ille, samedi 1 octobre 1904
Je retourne à la chasse avec Maurice ; nous tuons encore beaucoup d’oiseaux. L’après-midi, je vais me confesser.
Ille, dimanche 2 octobre 1904
Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’Hôpital en l’honneur de la fête du Rosaire ; je retourne à la grand’messe. L’après-midi, après vêpres, je me promène avec Papa et Maman.
Semaine du 3 au 9 octobre 1904
Ille, lundi 3 octobre 1904
Le matin, je vais chasser avec Maurice. Nous déjeunons à onze heures à cause de Papa qui va à Saint-Maurice. Bonne Maman arrive par le train de midi et nous partons en break, à deux heures, pour Millas où nous faisons une visite aux Ferriol ; au retour, à 300 mètres environ de Neffiach, nous allions au trot tranquillement lorsque je sens une commotion terrible et une chute dans le vide ; c’est une des grandes roues de la voiture qui s’est détachée tout à coup, précisément celle au-dessus de laquelle j’étais assis ; nous la réparons de notre mieux, c’est une cheville qui s’est cassée, et la roue n’étant plus retenue, s’est détachée ; heureusement, aucun de nous n’a de mal. Nous nous arrêtons à La Ferrière. Le soir, avec Papa et Maurice, j’accompagne à la gare Bonne Maman qui repart pour Vinça.
Ille, mardi 4 octobre 1904
Le matin, Maurice, qui est parti dès 5h ¾ de la métairie pour la chasse, ne vient à la maison qu’à 10h ¾ ; je me promène un peu après être passé chez lui sans le trouver ; il fait un vrai temps d’été. Je me suis légèrement enrhumé hier ; aussi, l’après-midi, je ne fais pas de grande promenade ; je me contente d’aller un moment chez Maurice et ensuite, avec Papa, Maman et Philomène, au champ affermé jusqu’à présent à Margail et que Papa vient d’affermer à Batllot pour y reconstituer le jardin détruit pour les nouvelles avenues que Papa y a tracées. Je reçois une invitation à déjeuner des Rovira pour après-demain aux Capeillans ; je répons que j’accepte. Maurice repart ce soir à 7h après un séjour bien employé ; il va passer 3 jours à Paris avant la fin de sa permission.
Perpignan, mercredi 5 octobre 1904
Le matin, je monte à cheval, je vais à Néfiach. L’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Corbère. Je pars pour Perpignan par le train de 7h12 ; je descends à l’Hôtel Malet ; je vais passer la soirée chez nos cousins de Lazerme.
Vinça, jeudi 6 octobre 1904
J’ai quitté Perpignan par le train de 9h35 pour Elne où j’arrive vingt minutes plus tard. M. de Meynard[91] m’attendait à la gare avec une voiture des Rovira. Nous partons tout de suite pour les Capeillans, jolie propriété tout près de la mer où mes cousins de Rovira me reçoivent très aimablement. Ils ont à déjeuner, en même temps que moi, M. et Mme Henri Talayrach et leur fille, qui sont un peu nos cousins par Madame (même parenté qu’avec Mme de Rovira, par les Boluix)[92]. Après déjeuner, visite des écuries et des paddocks, très intéressant ! Il y a là environ une centaine de chevaux, juments, poulains ou pouliches, tous admirablement installés. Je repars à 3 heures, enchanté de l’aimable accueil que j’ai reçu. M. de Meynard m’accompagne en charrette à Boaçà, le beau château de nos cousins Gout de Bize[93] ; je fais à Mme Gout de Bize une visite d’une vingtaine de minutes, visite du parc ; son mari et ses filles sont à Perpignan. Ensuite, nous repartons pour Corneilla-del-Vercol où je quitte M. de Meynard et où je prends le train de 4h30 qui m’amène en quelques minutes à Perpignan ; je voyage avec l’oncle Joseph et avec l’homme d’affaires de nos cousins de Campredon[94]. À Perpignan, j’ai deux heures à perdre : je vais voir nos cousins Lutrand, je fais quelques commissions pendant lesquelles je rencontre notre cousine de Barescut. Je prends le train de 7h03 pour Vinça ; jusqu’à Ille, je fais route avec la famille Rivière, banquiers à Ille ; à Ille, montent Papa, Maman et Philomène qui viennent à Vinça assister au service funèbre pour Bon Papa. Maman et Philomène ont déjeuné à Ponteilla chez notre cousine de Llamby.
Vinça, vendredi 7 octobre 1904
Je suis à l’église avant 7 heures, je me confesse et fais la sainte communion. À 8h ½, nous revenons tous à l’église où on célèbre le service funèbre à l’occasion du 9ème anniversaire de la mort de mon pauvre Bon Papa[95] ; 9 ans déjà ! Que c’est long, et dire que ce triste événement me semble arrivé hier ! Maman souffre d’une très forte migraine qui l’oblige à se coucher et nous empêche de rentrer ce soir à Ille. Dans l’après-midi, il fait un coup de vent furieux accompagné de pluie ; impossible de se promener ! Le soir, nous assistons à la cérémonie du 1er vendredi du mois.
Ille, samedi 8 octobre 1904
Le matin, je pars pour Espira-de-Conflent afin de tâcher d’acheter le meuble gothique que j’avais marchandé l’année dernière, la pluie m’oblige bientôt à rebrousser chemin. Nous partons pour Ille à 3h ½ ; le soir, à Ille, nous allons à la cérémonie du mois du Rosaire.
Ille, dimanche 9 octobre 1904
Nous n’allons qu’à la grand’messe et à vêpres sans pouvoir nous promener dans la campagne car un vent épouvantable souffle depuis trois jours. Après les vêpres cependant, j’allais à la grande maison voir si Jacques avait fait sortir la jument lorsque M. le curé, qui montait au salon pour présider le tirage d’une loterie entre les enfants du Catéchisme de persévérance pour lequel nous prêtons le salon, veut absolument que j’y assiste ; j’y consens et cela me fait passer une heure. Au retour, je trouve notre ancien domestique Jean Bonet, qui est placé au château des Ducup de Saint-Paul[96], et qui est venu à Ille par bicyclette.
Semaine du 10 au 16 octobre 1904
Ille, lundi 10 octobre 1904
Le matin, malgré le grand vent qui continue, je monte la jument une petite heure. Au retour, je trouve tout le monde troublé parce que Madame Delafosse, qui nous a invités et chez qui nous avons accepté d’aller déjeuner demain, télégraphie qu’elle a eu connaissance d’une lettre de Maman à Madame Gout de Bize et qu’elle écrit ; nous ne comprenons rien à cette dépêche. Heureusement, arrive bientôt une lettre disant que le jour de mardi ne peut pas convenir à cause de Tante Bonafos et que les demoiselles Gout de Bize seront invitées aussi ; elle nous prie d’accepter pour jeudi. Nous comprenons que cette lettre n’est pas celle annoncée dans la dépêche et nous en attendons une autre. Charouleau arrive à 10h ½ pour essayer nos costumes et repart à 4h ; Bonne Maman arrive de Vinça par ce même train de 4h croyant aller demain avec nous à Rière. À 5h arrive une seconde lettre de Mme Delafosse disant qu’elle a vu à Perpignan Mme Gout de Bize qui lui a dit que nous ne pouvions pas accepter pour jeudi parce que c’est le jour de l’Adoration perpétuelle à Ille ; voilà pourquoi elle a télégraphié ; mais, après entente avec ses invités, elle nous prie d’accepter pour le jeudi 20 ; je ne sais si nous pourrons y aller. Une lettre de Tata Mimi nous annonce son arrivée pour le mercredi 3 heures ; quel bonheur !
Ille, mardi 11 octobre 1904
Le matin, le vent, encore assez fort, m’empêche de monter à cheval ; je fais une promenade pédestrement. L’après-midi, je me dédommage ; je vais à cheval à Saint-Michel, à Corbère ; de là à Millas par la route de Thuir et je rentre à Ille à 4h20, cela fait plus de 20 kilomètres en 1h ¾. En rentrant, je trouve dans la rue nos cousins Bertrand de Balanda et leur neveu le jeune d’Arexy venus de Saint-Feliu pour nous voir ; Papa, Maman, Bonne Maman et Philomène sont dehors, je les fais rechercher et ils arrivent bientôt ; nous faisons prendre le thé à nos cousins. Je suis très content d’avoir fait la connaissance du jeune homme d’Arexy[97], il est charmant ; d’ailleurs Papa et Maman ont beaucoup connu ses parents et ses grands-parents à Toulouse, nous nous promettons de nos promener à cheval ensemble. Le soir, nous allons au mois du Rosaire et chez les demoiselles Matthieu.
Ille, mercredi 12 octobre 1904
Le matin, nous allons Maman, Bonne Maman, Philo et moi à Bélesta en break faire à l’abbé Badrignans la visite que nous lui avons promise plusieurs fois ; il fait très beau ; nous partons à 8h ¼ et sommes rentrés à 11h ½. L’après-midi, nous allons à la gare à 3h accompagner Bonne Maman qui repart pour Vinça et attendre Tata Mimi ; elle arrive pour plusieurs jours afin de débarrasser sa maison qu’elle vient de louer. Ensuite, je fais une dizaine de kilomètres de cheval du côté de Boule ; ensuite, je vais me confesser ; le soir, mois du Rosaire et visite aux demoiselles Matthieu.
Ille, jeudi 13 octobre 1904
C’est aujourd’hui la fête de l’Adoration perpétuelle ; je fais la sainte communion à la messe de 7 heures, nous retournons à la grand’messe. Après la grand’messe, Jacques vient me dire que Reinette s’est détachée et est allée donner des coups de pied à Hildegarde, celle-ci est un peu blessée à la jambe ; quel ennui ! Je vais voir la jument qui boite, je la fais soigner, je crois que ce ne sera pas grave, néanmoins, me voilà dans l’impossibilité de monter pendant plusieurs jours. L’après-midi, nous assistons aux vêpres où l’illumination de l’église est très réussie.
Ille, vendredi 14 octobre 1904
J’ai 22 ans aujourd’hui, et c’est aussi le quinzième anniversaire de ma guérison miraculeuse en 1889 ; je fais la sainte communion pour célébrer ce double anniversaire. Ensuite, je me promène dans la campagne, mon fusil à la main, et je tue quelques oiseaux. L’après-midi, à 4 heures, nous allons tous à la gare attendre Bonne Maman qui arrive de Vinça avec des fleurs et des provisions pour notre déjeuner de demain. Le soir, cérémonie du Rosaire. À 6 heures, quand la nuit est venue, je fais un petit tout à bicyclette pour essayer une lanterne à acétylène qui a été à Xavier et que Tata Mimi me cède ; elle va très bien.
Ille, samedi 15 octobre 1904
Je vais à 9 heures au Carmel à la grand’messe de Sainte Thérèse. À 10h20, Papa, Tata Mimi, Philomène et moi allons à la gare attendre notre cousins Mme Gout de Bize et ses deux filles Marguerite et Jeanne qui viennent déjeuner et passer l’après-midi avec nous. Mes cousines sont charmantes. Marguerite, qui a 23 ans, est grande et jolie, elle ressemble à sa grand’mère, notre cousine de Guardia de Règnes, qui a été une des plus jolies femmes du Roussillon[98] ; mais elle a l’intelligence moins vive et n’a pas le talent musical hors ligne de sa sœur Jeanne âgée de 22 ans. Cette dernière est brune, grande et belle femme ; elle n’a pas la finesse de sa sœur, mais elle a de très beaux yeux noirs et aussi de beaux cheveux noirs ; sans être ce qui s’appelle jolie, elle plaît par sa distinction et a beaucoup de charme. J’étudie beaucoup mes cousines, surtout Jeanne, parce que Maman et Tata Mimi se sont mis en tête ces vacances de m’en faire épouser une ; Jeanne étant la plus jeune, c’est elle évidemment que je devrais choisir. Les avances, à peine déguisées, de leur mère nous font penser que si je faisais une demande j’aurais quelque chance d’être agréé. Me voici donc arrivé à un moment important de ma vie ; je réfléchis et je prie beaucoup. Le parti est, d’ailleurs, très avantageux. Les Gout de Bize ont une très belle fortune, et chacune de leurs filles aura, plus tard, au moins 700.000 francs ; au moment de leur mariage, on leur fera une pension de 6000 fr. à chacune, au minimum, et beaucoup plus élevée les années où les vignes rapporteront beaucoup, car M. Gout de Bize a de très grandes vignes autour de son château de Boaçà. De plus, la famille est excellente, aussi bien du côté du père que du côté de la mère qui est une demoiselle de Guardia ; or, nous sommes doublement parents par les Guardia, par les Estève[99] et par les Lazerme, parenté très éloignée il est vrai et qui ne pourrait pas nuire à un projet de mariage. Enfin, mes cousines sont d’une éducation, d’une distinction parfaites. Le seul inconvénient est la question de l’âge : Jeanne, la plus jeune, est de mon âge, elle a même 6 mois de plus que moi ; cela me donne beaucoup à réfléchir. Maman me dit bien qu’il faut toujours passer sur quelque chose, et que c’est là en somme une chose de peu d’importance ; je ne veux pas me décider avant d’avoir beaucoup réfléchi. Nous faisons promener nos cousines dans la campagne et nous les raccompagnons au train de 4 heures à la gare, nous rencontrons Joseph Cornet qui ramène Pierre à Perpignan. Nous sommes invités à passer la journée de mercredi à Boaçà ; je reverrai mes cousines ; d’ici là, j’aurai réfléchi. Le Roussillon de ce soir annonce que la bataille générale qui durait depuis trois jours en Mandchourie et où près de 500.000 hommes étaient engagés vient de finir par la défaite des Russes ; d’après les dépêches, l’armée russe aurait subi des pertes énormes, une de ses ailes aurait été coupée et anéantie ; les pertes des deux côtés seraient de 80.000 hommes ! Même en admettant qu’il y a dans ces dépêches quelque exagération, c’est un désastre ! Pauvre Russie, pauvre tsar ! Et quelle menace pour notre civilisation ! La peine que me cause cette nouvelle est telle qu’elle me fait oublier par moments ma préoccupation au sujet de mon avenir.
Ille, dimanche 16 octobre 1904
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après les vêpres, je fais une promenade dans la campagne avec Papa, pendant laquelle je cause longuement avec ce dernier du projet qui occupe toutes mes pensées. Papa, sans vouloir en rien m’influencer et en me laissant la plus entière liberté, ne me cache pas que ce projet lui convient, qu’il désire le voir se réaliser, et que si je laissais échapper cette occasion, j’aurais peu de chance d’en retrouver une pareille ; Maman dit la même chose ; Bonne maman, Tata Mimi aussi. Je réfléchis beaucoup, je prie le Bon Dieu de m’éclairer sur sa volonté. Il paraît probable, d’après certains indices, que la famille Gout de Bize accepterait de m’avoir pour gendre ; Mme Gout de Bize a dit à Tata Mimi, à Papa, à Maman des choses qui semblent l’indiquer. C’est donc à moi à bien réfléchir……… Quand je pense à Jeanne Gout de Bize, j’ai l’impression d’une jeune fille accomplie, très bien élevée, très sérieuse, mais sachant parfaitement tenir son rang dans le monde, d’un excellent caractère, en un mot ayant de très grandes qualités ; au point de vue des avantages extérieurs, elle a du charme mais n’est pas jolie. Je sais bien que les qualités valent mieux qu’une grande beauté, néanmoins j’hésite. Je la reverrai mercredi, et je verrai si je dois donner quelque suite à cette idée.
Semaine du 17 au 23 octobre 1904
Ille, lundi 17 octobre 1904
Le matin, je vais en me promenant à Casenove. J’en profite pour faire de longues réflexions ; du reste, je réfléchis toute la journée et j’en arrive à la conclusion que les avantages de cette alliance, avantages personnels de Jeanne Gout de Bize et avantages au point de vue de la fortune, sont trop grands pour qu’une question de quelques mois de plus ou de moins me la fasse abandonner. Si donc la bonne impression que m’a faite samedi ma cousine se continue après-demain, ma décision sera affirmative et je prierai Tata Mimi de sonder le terrain. Après déjeuner, je vais un moment à la maison de Tata Mimi où celle-ci vend la plupart de ses meubles, qu’elle n’aurait pas la place de loger à Paris, pour remettre la maison à ses locataires. Le soir, après la cérémonie du Rosaire, nous recevons quelques personnes que nous avons invitées à venir entendre la sérénade que l’Orphéon Saint-Étienne nous offre ce soir : les Barescut, Batlle, Matthieu, etc. À 9 heures, les orphéonistes arrivent et nous chantent plusieurs morceaux français et un morceau catalan, le Pardal ; ils ont de belles voix, pas toutes très bien exercées, mais cela passe tout de même ; ils sont 28. Nous leur offrons du punch, des gâteaux, de la chartreuse, du vin vieux que Papa, Maman, Philomène et moi leur offrons nous-mêmes dans l’entrée ; Papa leur adresse quelques mots de remerciements pour leur délicate attention et nous trinquons avec eux, leur disant un mot aimable à chacun. C’est une bonne soirée qui me fait grand plaisir. Il faut dire qu’ils sont nos obligés car Papa leur prête pour leurs répétitions le salon de la grande maison. Une foule de voisins et de fermiers étaient venus aussi dans l’entrée ; nous leur offrons aussi à boire. Ensuite, quand ils sont partis, nous prenons le thé au salon et nos invités partent vers 11h ½.
Ille, mardi 18 octobre 1904
Le matin, je vais à cheval à Corbère et à Boule ; l’après-midi, je me promène avec Maman et Bonne Maman dans la direction de la métairie Batlle. Le soir, cérémonie du Rosaire. Toute la journée, je pense au projet qui doit faire demain un nouveau pas. Je réfléchis et je prie Dieu ; je me confirme dans la décision prise hier.
Ille, mercredi 19 octobre 1904

Nous partons tous par le train de 9h (dit train des poules) pour Perpignan où nous arrivons vers 11 heures (quelle charrette ce train !). À la gare nous attendaient M. Gout de Bize et Jeanne avec un omnibus et une charrette anglaise ; je monte dans la charrette, prennent place aussi M. Gout de Bize et Jeanne et nous arrivons à Boaçà vers midi ; pendant le trajet, bien que placé à l’arrière, j’examine beaucoup Jeanne ; je cause avec elle ; je la trouve de mieux en mieux, et aussitôt ma grande résolution est prise : je prierai Tata Mimi de parler ; je la prends d’autant plus volontiers que je viens d’apprendre une nouvelle qui me fait grand plaisir : Philomène, en causant avec Jeanne, a réussi à lui faire dire son âge, et a appris ainsi qu’elle n’a pas eu 22 ans au mois d’avril dernier, mais bien 21 ; elle a donc 6 mois de moins que moi, et comme elle est de 1883, on pourrait dire que nous avons un an de différence. Philo, avant même de quitter la gare, me fait part de cette bonne nouvelle qui m’enlève, je l’avoue, un grand souci. À Boaçà, Mme Gout de Bize et Marguerite nous reçoivent avec la plus grande amabilité. À table, je suis à côté de Jeanne. Mme Gout de Bize la mère, âgée de plus 94 ans, ne paraît pas, elle ne quitte plus ses appartements. Après le déjeuner, nous visitons l’extérieur de Boaçà, c’est-à-dire la vacherie modèle, la superbe cave (qui renferme plus de 10.000 hectolitres récoltés sur 160 hectares de vigne), les écuries, la pompe à vapeur etc., puis l’intérieur qui est fort intéressant, car les Gout de Bize ont une magnifique accumulation de meubles anciens, la plupart meubles de familles, gilets et costumes de cour (comme les nôtres), gravures, tableaux etc. Nous allons aussi dans le parc si agréable où je photographie mes cousines, je prends aussi d’autres vues. L’amabilité extrême de M. et Mme Gout de Bize nous donne beaucoup à penser et nous fait croire de plus en plus que ma candidature sera agréée si je la pose. A 5 heures, nous partons pour Perpignan, les uns en omnibus, les autres (mes 2 cousines, Philo et moi) en victoria. À Perpignan, nous faisons une visite à la grand’mère maternelle de Jeanne et de Marguerite, notre cousine de Guardia de Règnes ; elle aussi est très aimable et prononce même à mon égard des paroles significatives. Nous faisons nos adieux (peut-être pas pour longtemps) à nos cousines, et nous reprenons le train de 7 heures ; en wagon, nous nous faisons part de nos impressions ; quant à moi, je dis à Tata Mimi que ma résolution est prise et qu’elle pourra engager les négociations (elles ne tarderont pas à s’engager, car Mme de Guardia a invité Tata Mimi à déjeuner pour mardi afin de causer avec elle et avec Mme Gout de Bize de l’avenir de ses petites filles). Bonne Maman rentre directement à Vinça. Notre petit voyage a été favorisé par un temps splendide, une vraie journée d’été, pas un nuage au ciel, aussi le point de vue était-il merveilleux du haut des tours de Boaçà.

Ille, jeudi 20 octobre 1904
Le matin, je fais une longue promenade à cheval : Millas, Corneilla, Saint-Feliu-d’Amont, Millas et Ille, soit environ 24 kilomètres en 2 heures exactement. Maintenant que ma résolution est prise et que je n’ai plus qu’à attendre les événements, je pense beaucoup moins au projet de mariage qui nous occupe ; je me confie à la volonté de Dieu qui me permettra que je fasse un mariage qui ne ferait pas mon bonheur. Cependant, pour tâcher de hâter la solution, Tata Mimi, sur ma demande, écrit à Mme Gout de Bize pour lui demander de la recevoir dimanche ou même samedi. Nous allons nous promener du côté de Saint-Martin. Je révèle les photos prises hier. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite des demoiselles Mathieu. Les nouvelles sont meilleures pour les Russes depuis deux jours. Leur mouvement en arrière est arrêté et ils ont même repris vigoureusement l’offensive et auraient infligé une sérieuse défaite aux Japonais. Mais quel spectacle que cette bataille de dix jours, se développant sur un front de plus de 50 kilomètres et mettant en contact 500.000 combattants ! C’est une nouvelle bataille de Chalons, la grande lutte du monde oriental contre l’Occident.
Ille, vendredi 21 octobre 1904
Tata Mimi reçoit de Mme Gout de Bize un télégramme lui annonçant qu’on l’attend dimanche ; c’est donc ce jour-là que je saurai si je suis agréé, que mon sort sera peut-être à jamais fixé ! Eh bien, c’est sans trop d’impatience que j’attends le moment d’apprendre ce qui aura été dit pendant cette visite. Le matin, je vais à cheval à Vinça. L’après-midi, je fais de la photo, puis je vais me promener du côté de Saint-Michel avec Maman, Papa et Philo. Le soir, cérémonie du Rosaire et visite aux demoiselles Mathieu.
Ille, samedi 22 octobre 1904
Le matin, promenade à cheval du côté de Saint-Michel et à Boule. L’après-midi, nous devons aller à Saint-Feliu voir nos cousins Bertran de Balanda, nous étions même partis dans une voiture qu’on nous avait prêtée (le break de Bonne Maman étant retourné à Vinça) lorsque le temps qui se gâtait et le vent marin très aigre nous ont fait reculer. À 5h, je vais me confesser. Le soir, cérémonie du Rosaire. Naturellement, nous parlons beaucoup en famille du projet de mariage que nous formons pour moi. Papa est persuadé, quand il rappelle l’attitude plus qu’aimable de Mme Gout de Bize et de Mme de Guardia, que je serais agréé ; nous partageons son opinion. Quoiqu’il en soit, nous serons bientôt fixés. Quant à moi, je prie Dieu (comme je le fais non seulement depuis que je pense à ce mariage, mais même depuis que je pensais à celui avec Mlle Delebart, c’est-à-dire depuis 2 ans) qu’il arrange toutes choses en vue de notre plus grand bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre.
Ille, dimanche 23 octobre 1904
Le matin, je vais à la messe de 7 heures à l’Hôpital où je fais la sainte communion. Ensuite, j’accompagne au train de 9 heures Tata Mimi qui part pour Perpignan et à qui j’ai confié mon sort ; elle va déjeuner chez Mme de Guardia et elle causera avec Mme Gout de Bize, sur la demande de cette dernière, de l’avenir de ses filles ; c’est à ce moment-là qu’elle parlera de moi ; elle présentera ma candidature comme une idée venant d’elle seule. Je retourne à la grand’messe. L’après-midi, je fais de la photo, je vais à vêpres, je me promène avec Philomène etc. ; inutile de dire que je suis dominé, que nous sommes tous dominés par la pensée de ce qui se dit à Perpignan. Aussi à 8h, je suis à l’arrivée du train qui ramène Tata Mimi, et mon étonnement est grand d’apprendre que son idée n’a pas été partagée. Mme Gout de Bize, dès qu’il a été question de moi, s’est écriée, paraît-il : « Quel dommage qu’il n’ait pas 3 ans de plus, c’est moi-même qui le demanderais à sa mère ». On me trouve donc trop jeune pour permettre que j’engage mon avenir et celui de ma cousine ; c’est Bonne Maman qui a eu raison. Mais alors pourquoi ces avances ? Pourquoi samedi Mme Gout de Bize a-t-elle dit en parlant de moi à Papa et à Maman « C’est un jeune homme comme lui que je veux pour mes filles » ; pourquoi a-t-elle répété plusieurs fois à Tata Mimi que l’âge du candidat et sa position de fortune lui étaient indifférents pourvu qu’il réunît les qualités qu’elle cherche ? Pourquoi mercredi, alors que Maman disait, chez Mme de Guardia, que je prenais des leçons de chant, cette dernière m’a-t-elle dit : « Apprenez de jolis morceaux et Jeanne vous accompagnera » ? Tous ces mots, avec l’extrême amabilité manifestée à notre égard, et l’éloge que Mme Gout de Bize a fait plusieurs fois de moi à mes parents ou à Tata Mimi, constituaient des indices tellement sérieux que Papa lui-même, qui n’est certes pas sujet à s’emballer, était persuadé que la famille Gout de Bize me voulait pour gendre. Aussi la déception de tous ici est-elle grande. Pour moi, ce qui atténue un peu mes regrets, c’est que Mme Gout de Bize a assuré à Tata Mimi que Jeanne avait eu 22 ans au mois d’avril, elle a donc 6 mois de plus que moi. Quand j’arrive à la maison, M. le curé et le vicaire sont au salon où Papa les a invités à venir prendre le thé, aussi nous ne pouvons pas causer, je ne puis que faire signe à Papa et à Maman que la solution est négative ; mais dès qu’ils sont partis, nous causons longuement. La vérité est que Mme Gout de Bize me trouve trop jeune pour permettre que je m’engage déjà, de plus elle veut absolument marier sa fille aînée Marguerite avant Jeanne ; c’est pourquoi elle ne s’est pas prononcée ; elle a dit à Tata Mimi que si, lorsque Jeannet et moi nous étant vus souvent et nous connaissant bien, elle comprenait que je conviens à sa fille, elle défèrerait certainement à son désir. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite ! Notre désir qui était de faire immédiatement des fiançailles en attendant qu’on puisse faire le mariage dans un an ou deux ne sera pas exaucé ; mais rien n’est définitivement perdu, l’avenir est sauvegardé. Dieu décidera.
Semaine du 24 au 30 octobre 1904
Ille, lundi 24 octobre 1904
J’ai passé une fort mauvaise nuit, me remémorant les péripéties de la journée d’hier, l’espoir puis la désillusion ; je n’ai réussi à dormir que quelques heures et encore très mal. Papa est navré de cet ajournement de nos espérances ; il était tellement persuadé que les avances de la famille Gout de Bize avaient pour but mes fiançailles avec Jeanne qu’il croyait déjà la chose faite. Mais il n’a certes pas renoncé à ce projet. Il reste convaincu que les Gout de Bize ont pensé à moi mais il croit qu’ils ont été surpris par la hâte que nous avons mise à saisir la balle au bond ; il dit qu’un jalon a été posé et que c’est déjà beaucoup. Papa dit que pour ne pas avoir l’air de bouder, et aussi pour me permettre de tâter habilement le terrain et les dispositions des Gout de Bize par moi-même, Philo et moi irons leur faire une visite jeudi dans l’après-midi, nous prendrons pour prétexte les photographies que nous devions leur envoyer, nous les leur porterons ; Philomène écrit dans ce sens à Jeanne et à Marguerite. Je vais à cheval à Millas et Corbère. L’après-midi, visite aux Barescut ; le soir, cérémonie du Rosaire.
Ille, mardi 25 octobre 1904
Le matin, promenade à cheval à Boule. Papa et Maman vont à Perpignan par le train de midi. Vers 2h ½, nous recevons une dépêche de Mme Gout de Bize nous invitant Philomène et moi à déjeuner jeudi, et, par conséquent, à arriver à Perpignan à 10h40 comme mercredi dernier. Vers 4h ½, avec Tata Mimi et Philo, je vais à la métairie de Tata Mimi. À 8h, après la cérémonie du Rosaire, nous allons attendre Papa et Maman.
Ille, mercredi 26 octobre 1904
Le matin, par une température de gros été qui dure depuis dix jours, promenade à cheval du côté de Saint-Michel puis de Neffiach par le Cami de l’Oratori. Nous répondons aux Gout de Bize que nous acceptons leur invitation. L’après-midi, je vais à Boule avec Papa en chemin de fer pour vérifier l’emplacement des poteaux placés pour l’éclairage électrique, nous rentrons à pied. Le soir, cérémonie du Rosaire.
Vinça, jeudi 27 octobre 1904

Philo et moi partons d’Ille par « le train des poules » à 9h ¾, c’est-à-dire avec un regard de 3/3 d’heure. À Perpignan, nous attend un landeau envoyé par les Gout de Bize ; nous arrivons à Boaçà à midi environ, et là nous sommes reçus avec la plus grande amabilité. Je donne à mes cousines les photographies, et, après le déjeuner, j’en prends plusieurs autres. Une fois les photos prises (et pendant ce temps, j’ai toute la facilité pour me promener dans le parc avec Philomène, Jeanne et Marguerite) Mme Gout de Bize nous fait voir différentes choses anciennes que nous n’avons pas eu le temps de voir mercredi, notamment un coffret ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette, puis nous attendons l’heure du départ en causant dans la bibliothèque. Nous partons pour Perpignan vers 5 heures et Mme Gout de Bize me confie ses filles qu’elle me charge de ramener à Perpignan ; je deviens donc, pour une heure, leur mentor ! Nous restons un moment chez Mme de Guardia, puis nous faisons quelques commissions et nous nous dirigeons vers la gare ; nous rencontrons notre ancien curé M. Bonet et Mme Delmas de Ribas, ainsi que Mimi et Andrée Jocaveil. Notre excursion a été favorisée par un temps d’été (il y avait environ 27° à l’ombre) mais le vent du nord-ouest était un peu fort. Bien entendu, si j’ai pu faire cette visite à la famille Gout de Bize après ce qu’avait dit dimanche Tata Mimi à son sujet, c’est que Tata Mimi a eu soin de présenter ce projet de mariage comme une idée venant d’elle et de laisser croire que nous ignorions sa démarche ; aussi n’ai-je pas été gêné du tout aujourd’hui. À Ille, Maman et Tata Mimi montent dans notre wagon et nous arrivons ensemble à 8h ¼ à Vinça où nous nous installons pour la fin des vacances.

Vinça, vendredi 28 octobre 1904
Le matin, je vais à cheval à Prades ; je reviens par le chemin qui passe sous Eus et rejoint la route nationale au pont de Marquixanes ; le temps est beaucoup plus frais, c’est l’automne qui se décide à faire valoir ses droits. L’après-midi, nous nous promenons un moment sur la route de Joch. Le soir, je révèle les photos de Boaçà ; elles sont toutes réussies sauf une.
Vinça, samedi 29 octobre 1904
Tata Mimi retourne à Perpignan où elle est encore invitée à déjeuner chez Mme de Guardia, elle part par le train de 5h37. Le matin, je vais à cheval à Espira faire prendre le meuble gothique de l’église que nous avons acheté pour 70 fr. et un grand banc à dossier donné par-dessus le marché ; Jacques le charge sur le charriot. L’après-midi, je ne sors pas, car le temps est mauvais ; je me fais couper les cheveux. Le soir, après la cérémonie, je vais, avec Philomène, attendre Tata Mimi à la gare. Tata Mimi a beaucoup causé avec Mme Gout de Bize de sa fille aînée Marguerite qu’elle est chargée de marier ; elle a aussi reparlé un peu de son projet pour moi avec Jeanne, et Mme Gout de Bize a redit qu’elle ne voulait pas s’occuper de Jeanne avant d’avoir marié Marguerite, mais elle n’a pas repoussé l’idée de Tata Mimi et a dit « Nous en reparlerons plus tard quand le moment sera venu » ; voilà donc la chose renvoyée aux calendes grecques ! Tata Mimi s’est aussi occupée de Philomène ; elle voudrait (et nous voudrions tous) la marier avec notre cousin Henri d’Albici[100], elle a parlé de la chose à Mme Donnezan, parente des D’Albici, qui croit la chose très faisable et a promis de s’en occuper. Dieu veuille que cela réussisse et surtout que cela aille plus vite que pour moi ! Quant à mon projet de mariage (ou de fiançailles) avec Jeanne Gout de Bize, il n’y a, pour le moment, qu’à ne plus y penser ; on verra, au besoin, plus tard, s’il peut être repris.
Vinça, dimanche 30 octobre 1904
Je vais à la grand’messe avec tout le monde ; au retour, nous trouvons à la maison Papa qui est arrivé par le train de 10h35 ; il a reçu de M. Albert une lettre qui lui permet, grâce à un arrangement entre professeurs, de prolonger son séjour ici jusqu’au 10 ou 12 novembre. Nous déjeunons à 11h pour permettre à Tata Mimi de prendre le train de midi ; elle va passer l’après-midi et dîner chez M. et Mme de Balanda à Saint-Feliu-d’Amont. Je pars pour Ille en voiture à midi ½ prendre quelques affaires oubliées jeudi, je suis de retour à Vinça à 2h ¾, à temps pour les vêpres. Papa repart à 6h51 et Tata Mimi rentre à 8 heures.
Semaine du 31 octobre 1904
Vinça, lundi 31 octobre 1904
Je suis occupé toute la matinée et une partie de l’après-midi à tirer sur positif les photos de Boaçà. Cependant de 2h à 3h ½ à peu près nous allons tous nous promener dans le lit de la rivière ; nous rentrons par le chemin de Nossa. À 5h, je vais me confesser. Les photos partent le soir pour Boaçà. Après dîner, cérémonie de clôture du mois du Rosaire.
Novembre 1904
Semaine du 1er au 6 novembre 1904
Vinça, mardi 1er novembre 1904 (Toussaint)
Nous faisons la sainte communion à 7h ½. Au retour, Tata Mimi reçoit une lettre de Xavier lui annonçant qu’avant-hier vers 9h ½ du matin, il allait à Rouen en automobile avec Margot, lorsque, arrivé à 2 kilomètres après Mantes, à une allure de 80 kilomètres à l’heure, il s’est vu dans l’obligation de jeter sa voiture contre un arbre de la route pour éviter d’écraser un enfant qui venait de tomber d’une autre automobile les précédant ! La voiture (de 27.000 fr.) a été très abîmée, mais ni Xavier ni Margot n’ont aucun mal. Xavier s’est cramponné au volant (qui, selon toute prévision humaine, devait lui défoncer la poitrine), Margot a été projetée à 10 mètres de la voiture. Comme le dit Xavier, c’est un vrai miracle s’ils ne se sont ni tués ni même blessés ! Il faut dire qu’ils ne partent jamais sans emporter une image de Saint-Christophe ! On comprend facilement l’émotion de Tata Mimi et notre émotion à tous en lisant cette lettre. Nous allons aussitôt à la chapelle remercier Dieu qui a protégé si visiblement Xavier et Margot. Tata Mimi télégraphie aussitôt.

Tout le reste de la journée, en dehors des offices, nous ne parlons guère que de cela, cherchant à reconstituer la circonstance de ce drame. Le soir, une seconde lettre de Xavier nous donne plus de détails : il était précédé par deux automobiles qui marchaient plus lentement que lui ; il cornait pour leur indiquer qu’il voulait les dépasser ; les 2 voitures se rangent à droite de Paris vers Rouen ; mais, au moment où elles venaient de se ranger laissant la route libre à leur gauche, Xavier voit sur la route devant lui un gosse qui venait de tomber de la 1ère voiture à laquelle il avait eu l’idiotie de se cramponner, et que la seconde voiture lui avait caché ; il s’est donc trouvé dans cette alternative ou de se jeter à droite sur la voiture qui le précédait, ou d’écraser le gosse ou d’aller s’écraser lui-même contre un arbre à gauche, s’exposant à se tuer et à tuer sa femme ; sans hésiter (il n’en avait pas le temps) il a choisi le 3ème parti, et c’est miracle si ni lui ni sa femme n’ont eu aucun mal. Dieu sans doute a voulu le récompenser de son dévouement et de son abnégation que beaucoup d’autres n’auraient pas eus. Margot est tombée sur la tête sur un tas de pierres et, quand Xavier est sorti de la voiture brisée, il l’a trouvée debout, ramassant son porte-monnaie et son manchon. Ils ont profité de cette circonstance pour visiter Mantes ; ils ont déjeuné à Mantes chez un ami et le soir ils sont allés en soirée à Paris chez la famille de Merlis. C’est égal, ils l’ont échappé belle, et ils peuvent remercier la Providence !
Vinça, mercredi 2 novembre 1904
Le matin, nous faisons la sainte communion. À 9h, nous assistons à l’office des Morts ; à 10h ½, je pars à cheval pour Ille où je trouve Papa légèrement indisposé. Par le train de midi arrivent Tata Mimi et Maman. Après déjeuner, à 2h, nous assistons aux vêpres des morts et à la procession au cimetière où M. le curé prononce une touchante allocution. Je rentre à Vinça vers 4h ½ à cheval. Toute la journée nous avons beaucoup causé de l’accident de Xavier.
Vinça, jeudi 3 novembre 1904
Le matin, je vais me promener à cheval du côté de Los Masos ; ce sont mes dernières promenades à cheval, car lundi je ramènerai Hildegarde aux Capeillans. L’après-midi, Tata Mimi, Maman et moi allons en break à Boule où Tata Mimi devait voir avec son fermier une vigne que l’on reborne ; nous allons à cette vigne, où nous rencontrons le curé d’Ille qui revient avec son collègue de Boule d’un enterrement à Rodès. Nous voyons aussi les Jacomy ; au retour, nous nous arrêtons à Rodès pour voir un objet ancien qu’on nous a signalé, mais nous ne rencontrons pas la propriétaire. Le soir, cérémonie des mots à 8h ¼, arrive Papa ; il vient jusqu’à demain afin de voir un peu Tata Mimi avant son départ qui a lieu demain.
Vinça, vendredi 4 novembre 1904
Le matin, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7h à l’Hospice. Nous déjeunons à 11 heures et partons, Papa, Maman, Tata Mimi et moi par le train de midi ; Papa descend à Ille et Perpignan, nous restons près d’une heure à la gare avec Tata Mimi. Nous causons avec les Çagarriga de Millas, M. Charles de Llobet et son frère l’abbé, M. de Chefdebien et René, Mme de Toulouse-Lautrec, Mme Delmas de Ribas, Mme de Gironde etc., il y avait un tas de monde à la gare. Mme Donnezan vient dire bonjour à Tata Mimi avant le départ du train, elle la renseigne sur ce qu’elle a fait pour le projet d’Albici ; Mme Passama croit la chose très faisable, d’autant plus qu’Henri d’Albici a remarqué Philomène au mariage de Marie-Thérèse, il en a parlé à beaucoup de personnes à Perpignan, on l’a même blagué là-dessus ; aujourd’hui même, Mme Passama lui parle. Tata Mimi nous tiendra au courant. Après avoir quitté Tata Mimi, nous allons nous entendre avec le sculpteur Rousseau au sujet de la restauration du meuble d’Espira, puis nous allons chez les Lutrand ; Maman, avant d’aller à la conférence pour laquelle elle est venue, va chez Mme de Llamby. Pendant ce temps, je rencontre Henri d’Albici qui causait précisément avec Mme Passama ; je me promène un grand moment avec lui, il m’amène chez lui etc. ; il me fait faire la connaissance des jeunes gens Passama[101] dont l’aîné est charmant. Ensuite, je vais voir Carlos ; je vois en même temps Tante Hélène et Marthe. Jacques[102], qui vient d’être reçu à son bachot de rhéto, viendra déjeuner un de ces jours avec nous. Quand Maman sort de la conférence de la Croix-Rouge, elle est avec Tante Bonafos et la cousine Lutrand, Mme de Çagarriga, la mère de MM. Henri et Albert. Nous allons tous ensemble prendre le thé chez Tante Bonafos ; Mme de Çagarriga est charmante[103]. Entretemps, nous allons vite en voiture chez notre cousine de Guardia que nous ne rencontrons pas. Nous rentrons par le dernier train.

Vinça, samedi 5 novembre 1904
Le matin, le temps est mauvais et je ne vais pas me promener. Du reste, je passe une bonne partie de la matinée à lire tous les détails de la mémorable séance d’hier à la Chambre. Il s’en est fallu de 2 voix que le ministère ne fût battu et, en défalquant les voix de 7 ministres, on constate qu’il a été en minorité. Néanmoins, il reste, et les ignobles procédés de délation dénoncés par M. Guyot de Villeneuve vont continuer ; l’avenir des officiers, l’avenir de l’Armée française continuera à dépendre de la fiche fabriquée dans le cabinet du ministre par deux ou trois francs-maçons délégués du Grand-Orient. Ah ! Si l’Armée, cette fois, ne se révolte pas et ne jette bas, dans son mouvement de colère vengeresse, l’ignoble bande qui la persécute, c’est que la vieille énergie française n’est plus qu’un mot ! On comprend, quand on songe aux abominables procédés que le général André, quoiqu’il en dise, connaissait parfaitement, on comprend que, dans un moment d’indignation, M. Syveton ait fait une chose qui serait inexcusable sous un gouvernement régulier, mais qui est bien excusable dans le cas présent, je veux parler de la maîtresse paire de gifles qu’il a appliquée sur les sales joues du ministre mouchard ! Le vaillant député de Paris peut s’attendre à de sévères représailles, mais il aura eu, du moins, le mérite d’indiquer au pays, par son geste vengeur, que l’heure des beaux discours est passée et que c’est par des actes, par la révolte, qu’il faut répondre aux provocations incessantes de l’immonde bande qui nous tyrannise. La lecture du Roussillon m’apporte une bien triste nouvelle, celle de la mort de Paul de Cassagnac. Dieu a rappelé à lui ce vaillant en plein combat, et ne lui a pas donné la consolation de voir la victoire récompenser ses efforts. L’après-midi, je vais à la chasse avec les Sabaté, je rate un lapin qui part à un moment où je causais de choses et autres, ne pensant plus à la chasse. Papa vient de 3h ½ à 7h ; nous lui donnons les nouvelles d’hier au sujet de D’Albici.
Ille, dimanche 6 novembre 1904
Le matin à Vinça grand’messe. À 2h, je pars à cheval pour Ille où je coucherai afin que la course de demain soit moins longue. Papa, qui était à Millas à une réunion d’œuvres chez les Çagarriga, arrive à 3h9. Après les vêpres, nous nous promenons un moment. Papa part demain par le 1er train pour Céret ; il ne rentrera à Ille que mardi soir ; demain soir, il couchera à Perpignan.
Semaine du 7 au 13 novembre 1904
Vinça, lundi 7 novembre 1904
Je pars d’Ille à cheval à 8h précises par la route de Corbère, je traverse Corbère, Thuir, Bages et Montescot ; à 11h précises, j’arrive devant la gendarmerie d’Elne ; ma course de 32 kilomètres environ a été favorisée par un temps merveilleux. Je remets Hildegarde à un employé de Rovira et je monte dans une voiture qui est venue me chercher. En arrivant aux Capeillans, j’apprends de Fernand de Rovira que s’il m’a prié de venir aujourd’hui au lieu de jeudi ou samedi comme j’en avais l’intention, c’est parce qu’il a aujourd’hui à déjeuner tous les Çagarriga, de Millas, et les De Gironde[104]. Je règle le prix de la location de la jument. Je me débarbouille un peu. Un moment après moi arrivent en voiture de Perpignan Mme de Rovira la mère et tous les Çagarriga et les Gironde. On monte un moment sur la terrasse la plus élevée d’où le coup-d’œil est magnifique. Le déjeuner est excellent ; je suis entre la comtesse de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga. Après le café, visite des paddocks, puis, avec Marie de Rovira, les dames de Çagarriga et de Gironde, et M. de Çagarriga, nous allons sur la plage qui n’est qu’à quelques centaines de mètres de l’habitation. Au retour, on sert le thé. Vers 5h moins le quart, on part, en deux fournées, pour Perpignan. Dans la 1ère voiture il y a Mme de Rovira la mère, Mmes de Gironde et de Çagarriga, deux des demoiselles de Çagarriga, M. de Çagarriga et moi ; Fernand de Rovira, sa femme, M. de Gironde et une des demoiselles de Çagarriga sont dans l’autre. Je fais mes adieux aux Rovira et aux Çagarriga à Perpignan, je fais quelques courses et je vais vite à la gare ; le temps s’est gâté, il tombe quelques gouttes. Je laisse ma selle et ma bride chez les Bonafos où le commissionnaire de Vinça les prendra demain. À la gare, je retrouve les Çagarriga et les Gironde qui partent pour Millas. J’arrive à Vinça à 8h ¼ et je dîne. Agréable journée favorisée par un temps superbe. Je trouve une dépêche de Jacques de Lazerme m’annonçant sa visite pour demain.
Vinça, mardi 8 novembre 1904
Je vais attendre Jacques à l’arrivée du train de Perpignan à 10h35. Avant le déjeuner, je le fais promener un peu du côté de Joch, je lui fais visiter l’église. Après déjeuner, nous allons tous ensemble nous promener au grand jardin ; puis, malgré un vent furieux, je vais à Nossa avec Jacques ; celui-ci repart par le train de 1h ½. Le soir, après la cérémonie, Madame Jocaveil et Mimi viennent passer une heure (ou plutôt deux) avec nous ; elles nous parlent de l’affaire des lettres anonymes envoyées à un tas de personnes à Vinça par un certain individu et contenant les imputations les plus calomnieuses sur plusieurs personnes, notamment sur l’honneur de plusieurs femmes. Les personnes qui ont reçu ces lettres se sont entendues, les ont envoyées à un expert en écritures près la Cour d’Appel de Paris avec des exemplaires de l’écriture de deux individus que l’on soupçonnait ; le rapport de l’expert est arrivé aujourd’hui et confirme les soupçons ; l’auteur présumé de ces lettres anonymes n’est autre que le nommé Gaston Echernier ; les personnes attaquées paraissent décidées à le poursuivre en justice. On ne parle à Vinça que de cette affaire.
Vinça, mercredi 9 novembre 1904
Le matin, je vais à Ille en break avec Maman et Mlle Chiquette Parès que Maman amène pour négocier, à Rodès, l’achat d’un mortier ancien très curieux ; je rentre à bicyclette laissant Maman et Mlle Parès aller à Rodès. À Ille, nous voyons un instant Papa qui est enchanté de sa journée de lundi à Céret où il a déjeuné chez le chanoine Bonet avec M. Companyo, et de celle d’hier à Perpignan. L’après-midi, je vais à la chasse avec Jules et Henri Sabaté et un Monsieur Frézul, greffier de la Justice de paix, du côté du Riufagès, je tue tout juste un tourt. Le soir, M. Bouchède vient nous montrer le rapport de l’expert en écritures.
Vinça, jeudi 10 novembre 1904
Le matin, je vais à Bentefarines essayer de tirer quelques coups de fusil, mais il n’y a rien, le vent est trop fort. L’après-midi, je lis quelques pages des Origines de la France contemporaine. Papa arrive à 3h ½.
Vinça, vendredi 11 novembre 1904

Je me lève à 3h ½ et, à 7h, je pars avec Papa pour Villefranche, nous rencontrons en wagon les Llobet. À Villefranche nous attendait la voiture de Bonne Maman ; il nous mène au Vernet où nous rencontrons M. Vassal. Nous montons tout doucement dans la direction de Saint-Martin-du-Canigou, par un temps splendide, chaud même pour la saison. De longues théories de pèlerins montent en même temps. Arrivés à l’endroit dit « Porte Forane », nous trouvons Monseigneur, entouré de deux chanoines et de nombreux prêtres à surplis, venu pour attendre les pèlerins ; nous nous entretenons un moment avec lui ; d’autres pèlerins arrivent bientôt, notamment les Batlle d’Ille, Mme Pacull, les Çagarriga de Millas ainsi que ceux de Saint-Génis[105] etc. La procession se met bientôt en marche au chant des « goigs » de Notre-Dame la Souterraine, accompagnés par la fanfare du Petit séminaire de Prades. Au bout d’une vingtaine de minutes, cette procession si pittoresque dans ces sentiers de montagne, à une pareille altitude, et dominée par de si hauts sommets, arrive à l’abbaye. Nous entrons dans l’église dont la restauration est complètement terminée et la grand’messe avec diacre et sous-diacre commence. Elle dure une heure ½ y compris le sermon ; cela nous paraît long, car il y a une telle affluence que nous sommes obligés de rester debout. Après la grand’messe, nous rencontrons Tante Bonafos et nos cousines Lutrand et Victor de Guardia. Nous déjeunons sur l’herbe, causons avec les uns et les autres, puis a lieu la récitation du chapelet en catalan ; les cloches baptisées le 8 septembre sonnent à toute volée. Je prends quelques photos. Vers 2h 1/2 a lieu la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle Monseigneur va donner la bénédiction sur un rocher élevé qui surplombe l’église. La maîtrise de la cathédrale, qui a chanté ce matin pendant la grand’messe, chante une cantate sur la terrasse de la maison, nouvellement restaurée, qui faisait partie de l’abbaye primitive. C’est la fin de la fête. Nous redescendons à regret, car le spectacle de cette foule de 600 personnes environ accourue pour faire escorte à son évêque sur ce rocher de 1200 mètres d’altitude autour de la vieille abbaye ressuscitée, ce spectacle éclairé par un soleil radieux, est inoubliable ! Pendant la descente, nous causons avec les uns et les autres : M. Vassal et Charles (qui est arrivé vers 1 heure), les Bonafos, Mme de Guardia, les Çagarriga et les De Gironde, de nombreux prêtres, les Aragon, etc. Nous arrivons à la gare de Villefranche 1 heure avant le départ du train ; nous montons jusqu’à Vinça dans le même wagon que les Bonafos et Mme de Guardia, avec lesquels nous causons beaucoup. Nous arrivons à Vinça à 7h, enchantés de notre bonne journée. Je suis bien décidé, si la chose est possible, à revenir à Saint-Martin, l’année prochaine à pareil jour et beaucoup d’autres fois.

Vinça, samedi 12 novembre 1904
Le matin, par un soleil très chaud extraordinaire pour la saison, je vais avec Papa à la Balme donner des instructions à Massette pour la plantation de plusieurs pommiers, mais Massette n’y est pas. L’après-midi, je vais à la gare faire des expéditions en petite vitesse.
Ille, dimanche 13 novembre 1904
Le matin à 10 heures, nous allons tous à la grand’messe. Après la grand’messe, coup de théâtre : Papa, Maman et Philomène devaient, en principe, partir aujourd’hui (Maman pour Sainte-Croix, les deux autres pour Angers) si aucune nouvelle n’était arrivée au sujet du projet d’Albici. Au retour de la grand’messe, nous trouvons une dépêche de Tata Mimi nous disant qu’aucune réponse n’est encore arrivée (ce qui n’a rien d’extraordinaire) mais conseillant d’attendre la réponse pour partir. Maman, sur le conseil de Papa, s’y décide ; elle va attendre quelques jours. Pour le public, Marie-Thérèse a télégraphié à Maman qu’elle sera absente quelques jours de Sainte-Croix et qu’elle la prie de retarder son arrivée. Papa partira donc seul ce soir ; au lieu de 3h ½, il attend le train de 7h, ce qui revient au même pour lui. À 7h, je l’accompagne à la gare.
Semaine du 14 au 20 novembre 1904
Vinça, lundi 14 novembre 1904
Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission pour Maman. L’après-midi, nous allons nous promener à la Balme où je puis enfin donner à Massette des instructions pour les trous des pommiers.
Vinça, mardi 15 novembre 1904
Papa et Maman ayant jugé bon que je fasse une visite aux Gout de Bize avant de quitter le pays (afin de sauvegarder l’avenir) j’y vais aujourd’hui ; j’en profiterai pour faire ma visite de digestion aux Rovira. Je pars pour Perpignan par le train de midi en costume de cycliste, avec ma bicyclette aux bagages. À la gare de Perpignan, je rencontre les Lazerme (Tante Hélène, Marthe et Thérèse) qui vont à Argelès voir les Vilmarest ; quand je leur dis que je vais aux Capeillans, Tante Hélène (avec qui je fais route jusqu’à Corneilla) me dit que très probablement les Rovira seront eux aussi chez les Vilmarest dont c’est aujourd’hui le jour de réception et m’engage à y aller moi aussi si je ne rencontre pas Fernand et sa femme aux Capeillans ; je me décide à suivre con conseil, cela me vaudra d’être présenté à la famille de Vilmarest que je ne connaissais pas. Je descends à Corneilla et je vais tout droit aux Capeillans par Elne ; les Rovira n’y sont pas ; M. de Meynard me dit qu’ils sont à Argelès ; je n’ai donc plus qu’à y aller à mon tour, c’est ce que je fais en repartant par Elne ; j’y arrive vers 3h ¼, et j’y trouve les Lazerme et les Rovira. Tante Hélène me présente à Madame de Vilmarest qui est fort aimable pour moi ; M. de Vilmarest est charmant aussi, ainsi que Mademoiselle qui est une grande amie de Marthe[106]. Je visite le par cet une partie des appartements qui ne sont pas très grands, mais aménagés avec beaucoup de luxe. Avant de repartir, nous prenons le thé. Vers 4 heures, les Rovira repartent en charrette anglaise ; moi, pour m’épargner une douzaine de kilomètres, je reprends le train et, jusqu’à Corneilla, je fais route avec les Lazerme. De Corneilla, je vais à bicyclette à Boaçà où je croyais trouver tout le monde et où je ne trouve que M. Gout de Bize, sa femme et ses filles étant depuis plusieurs jours à Agen chez des parents ; je lui fais une visite d’une vingtaine de minutes dans la cour sur un banc. Avant de repartir, je veux allumer la lanterne de la bécane, et j’ai toutes les peines du monde à y arriver ; il nous faut, à M. Gout de Bize, au cocher et à moi près d’un quart d’heure d’efforts ; le carbure de calcium qui dégage le gaz acétylène s’était mis en pâte. Enfin, je pars à la nuit tombante (5h35) à peu près et, par un superbe clair de lune, je vais de Boaçà à Perpignan en passant par Corneilla ; j’arrive à la gare vers 6h40. Là, pendant que je faisais enregistrer la bécane, je suis abordé par Gaston Echernier qui vient me parler comme si rien ne s’était passé ; dès que je reconnais cet aimable auteur des lettres anonymes de Vinça, je lui tourne le dos avec affectation, c’est tout ce qu’il mérite. Jusqu’à Vinça, je voyage avec un employé de la Compagnie du Midi, qui est d’Ille et qui a beaucoup connu ma famille ; c’est un ancien soldat, il a fait la campagne de 1870, a été fait prisonnier deux fois et s’est toujours évadé, sa conversation est très intéressante. En arrivant à Vinça, un monsieur qui vient de Perpignan lui aussi m’apprend une intéressante nouvelle qu’il a vue affichée à Perpignan ; c’est celle de la démission du général André et de son remplacement au Ministère de la Guerre par M. Berteaux ; sans doute, ce dernier ne vaut pas lourd, néanmoins j’éprouve une grande satisfaction à la pensée de l’humiliation de ce général indigne, qui a tant fait de mal à notre pauvre armée et qui, alors qu’il s’était flatté de ne quitter le Ministère que « les pieds devant », est obligé de s’en aller sous la pression de l’opinion publique révoltée de ses honteux procédés de délation, emportant sur ses jours le stygmate vengeur que M. Syveton y a imprimé ; c’est un rude châtiment, mais certes bien mérité !
Vinça, mercredi 16 novembre 1904
La démission du F :. André, qui remplit les colonnes des journaux, ne changera rien à la situation, l’œuvre infâme entreprise contre l’Armée continuera, comme par le passé, avec des hommes nouveaux ; ce n’est ni un changement de ministre ni même un changement de ministère qu’il nous faut, c’est un changement de régime, c’est la chute de cette infâme république qui porte en elle un germe de mort pour la France : le souffle antichrétien et antinational qu’elle tient de la tradition révolutionnaire. Le beau discours, prononcé par le pape au dernier consistoire sur les affaires de la France, me console de toutes ces turpitudes ; il est d’une énergie toute apostolique, c’est vraiment le langage du chef de l’Église ; il y a longtemps que nous en étions déshabitués ! Cela vaut mieux, en face d’une bande de coquins que toutes les finesses de la diplomatie dont ils se moquent ; des discours comme celui de Pie X leur font peur ! Dans l’après-midi, nous nous promenons un peu sur la route de Nossa puis au grand jardin. Le temps est splendide ; il n’y a pas un nuage au ciel, et le soleil est chaud ; le vent, par contre, est un peu fort. Après un été brûlant, nous avons un automne remarquable.
Vinça, jeudi 17 novembre 1904
Le matin, je vais à la Balme ; l’après-midi, je vais à la chasse avec Croco et son fils.
Vinça, vendredi 18 novembre 1904
Le matin, je vais à Ille à bicyclette faire une commission et dire adieu à quelques personnes. Chez Mme Bartre, je trouve M. et Mme de Çagarriga qui me demandent l’autorisation d’organiser pour dimanche une conférence de la Ligue patriotique des Françaises dans le salon de la grande maison ; je ne pouvais refuser ; je promets à Mme de Çagarriga de faire organiser le salon. L’après-midi, à 3h ½, Maman et Philomène partent définitivement ; aucune réponse des D’Albici n’était encore arrivée, on ne peut pas attendre indéfiniment, d’autant plus que Maman est pressée de rentrer à Angers pour suivre les cours et travaux pratiques organisés par la Croix-Rouge ; elles passeront la journée de dimanche à Sainte-Croix et arriveront lundi à Angers. Moi je ne partirai que mardi matin, mes cours ne reprenant qu’en décembre. Je passerai par la nouvelle ligne Rivesaltes-Quillan, ce qui permettra de visiter Carcassonne. Je passerai environ une semaine à Sainte-Croix.
Vinça, samedi 19 novembre 1904
Le matin, vers 10 heures, je suis étonné de voir arriver tout à coup M. et Mme Raymond et Mme Henri de Çagarriga qui viennent pour jeter des jalons en vue de l’organisation de la Ligue patriotique des Françaises à Vinça ; ils me prient de leur donner une liste d’adresses de personnes chez lesquelles ils pourront aller, je les accompagne chez plusieurs personnes qui les reçoivent fort bien ; la Chiquette Parès donne la comédie, elle est tellement contente de revoir M. de Çagarriga qu’elle a connu enfant à Perpignan qu’elle se met à raconter de vieilles histoires avec force démonstrations de joie etc. L’après-midi, ces dames vont à Rodès et à Bouleternère faire de la propagande ; en allant à Ille à bicyclette, je m’arrête à Boule et je recommande à Poupon de se mettre à leur disposition. À Ille, je mets en mouvement Trésette et Pierre pour faire disposer le salon de la grande maison en vue de la conférence de demain ; je prie M. le curé de faire porter les bancs de l’église. Je rentre vers 5h à Vinça après m’être arrêté à Boule où j’ai retrouvé les Çagarriga ; je vais me confesser.
Ille, dimanche 20 novembre 1904
Le matin, je fais la sainte communion après la messe de 8 heures. Après la grand’messe, nous déjeunons tout de suite, et, à midi, nous partons pour Ille en break emmenant avec nous Mme Albert Batlle. Nous arrivons à Ille avant une heure et je m’assure que le salon est prêt ; il est bien disposé comme je l’avais dit. On arrive peu à peu et, vers deux heures, il y a environ 140 dames, femmes ou jeunes filles. Mme de Çagarriga[107] fait sa conférence qui dure environ une demi-heure ; elle insiste sur ce point que la Ligue patriotique des Françaises n’est pas une ligue politique mais une association catholique et patriotique destinée à groupes les Françaises catholiques pour la défense de la religion et en vue de la fondation de diverses œuvres catholiques. Depuis deux ans que la Ligue est fondée, elle a réuni dans toute la France plus de 150.000 adhérentes ; et depuis un an qu’on l’a introduite en Roussillon, elle compte dans le département 3600 adhérentes. La conférence a du succès, la preuve c’est que, avant la sortie, plus de 100 personnes se font inscrire par Mme Henri de Çagarriga et sa fille qui recueillaient les adhésions à la porte ; tout le monde paraissait enchanté de la conférence. Aussi Bonne Maman et Mme Albert Batlle ayant insisté auprès de Mme de Çagarriga pour la décider à venir faire une conférence semblable à Vinça, celle-ci s’est décidée pour mardi ; elle arrivera à 10h ½, déjeunera avec nous, fera la conférence à une heure dans la grande salle à la maison et pourra reprendre le train de 3 heures. Après la conférence, nous allons, ainsi que les Çagarriga, Batlle, Barescut, Delcros et Roca, prendre le thé chez Mme Roca d’Huytéza. Nous repartons vers 4h ¼ et combinons déjà avec quelques personnes nos plans pour avoir beaucoup de monde mardi.
Semaine du 21 au 28 novembre 1904
Vinça, lundi 21 novembre 1904
Le matin, je vois, dans Vinça, quelques personnes que j’invite à la conférence. L’après-midi, je vais à bicyclette à Rodès, Rigarda, Joch et Finestret faire de la propagande ; j’espère que tous ces villages nous enverront du monde. Naturellement, je retarde mon départ jusqu’à mercredi.
Vinça, mardi 22 novembre 1904
Le matin, j’aide Bonne Maman à disposer la grande salle. À 10h ½, je vais attendre les Çagarriga ; au trail, je vois une minute Mme de Rovira qui va à Nyer. J’amène en break M., Mme et Mlle de Çagarriga (ceux de Millas). Nous déjeunons. Après le déjeuner, avec M. et Mlle de Çagarriga je vais faire une visite à M. le curé. À 1 heure, il arrive beaucoup de monde ; nous les faisons placer dans la grande salle (où il y a 70 places assises, sans se serrer) et dans le salon. Quand tout le monde est arrivé, je compte environ 120 femmes au bas mot ; pour un jour de semaine, c’est superbe. Ce qui me fait plaisir, c’est qu’il est venu des femmes de tous les villages où je suis allé hier (sauf de Joch) et même de quelques autres. La conférence est, à peu de chose près, la répétition de celle d’Ille. À la fin, avec Mlle de Çagarriga, j’inscris environ 20 dizainières entre Vinça et les autres villages. Ainsi, voilà la Ligue patriotique des Françaises fondée à Vinça, Rodès, Rigarda, Saorle, Finestret, Espira-de-Conflent et Marquixanes ; pour un jour, c’est beau ! Séance tenante, on décide la fondation à Vinça d’un patronage de jeunes filles, Mme Toléra met sa maison à la disposition de la ligue pour cette œuvre. Après la conférence, nous offrons le thé aux Çagarriga et à quelques personnes que nous gardons. Je raccompagne, à 3h ½, les Çagarriga à la gare ; ils sont enchantés de leur journée et nous aussi ! Que de bien à faire en perspective ! Ensuite, je fais ma malle et j’écris ces lignes.
Carcasonne, mercredi 23 novembre 1904
Je me lève à 4 heures, je fais mes adieux à Bonne Maman et je pars par le train de 5h37 ; je prends, à Perpignan, le train de 7h pour Rivesaltes où je fais un tour en ville jusqu’au départ du train de 7h48 pour Quillan par la nouvelle ligne qui suit la vallée de l’Agly et que je ne connaissais pas ; au-dessus de Caudiès, elle passe par de très beaux défilés à une altitude élevée ; on voit la neige tout près de la voie. À midi 6, je suis à Carcassonne, je descends à l’Hôtel du Commerce ; l’après-midi, je visite la Cité si curieuse, et la ville ; le soir je vais au Cirque Toscan, il fait froid.
Sainte-Croix, jeudi 24 novembre 1904
Je quitte Carcassonne par le train de 7h23, je déjeune au buffet d’Agen, et en changeant à Agen et à Périgueux, j’arrive à 8h02 à Mareuil-Gouts où m’attendant Marie-Thérèse et Max. Nous arrivons à Sainte-Croix vers 9h, il fait froid tout à fait.
Sainte-Croix, vendredi 25 novembre 1904
Le matin, je fais un peu la grasse matinée ; je vois les travaux de Sainte-Croix qui sont presque achevés. L’après-midi, nous allons à la chasse, Max, M. le curé et moi, nous suivons longtemps une compagnie de perdreaux, Max en tue un superbe.
Sainte-Croix, samedi 26 novembre 1904
Le matin, quand je me lève, il neige abondamment ; la neige ne cesse qu’à midi ; il y en a une couche de quinze centimètres ; et quand je pense que j’étais en costume d’été il y a cinq jours avec un soleil magnifique ! L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé ; je ne vois qu’un seul lapin que je rate.
Sainte-Croix, dimanche 27 novembre 1904
Nous allons à la messe à 10h ¾, il fait très froid. L’après-midi, Marie-Thérèse, Max et moi allons à pied, car les chevaux glisseraient, voir les D’Ambelle et les La Bardonnie, cela nous fait onze kilomètres dans la neige. Les La Bardonnie nous invitent à déjeuner mardi. M. le curé vient dîner, il est désolé d’avoir perdu un furet qui n’a pas voulu sortir d’un trou, il a bouché le trou et rattrapera peut-être le furet demain.
Semaine du 28 au 30 novembre 1904
Sainte-Croix, lundi 28 novembre 1904
Il fait un froid de loup (-11° ce matin à la fenêtre de Marie-Thérèse). Après déjeuner, vers 1 heure, M. le curé, Marie-Thérèse et moi allons à la recherche du furet dans les bois d’Ambelle ; on débouche le trou et il en sort tout de suite.
Sainte-Croix, mardi 29 novembre 1904
Froid intense (-12° à 8 heures). Vers 10h ¼, nous allons à pied à Mareuil déjeuner chez les La Bardonnie qui sont comme toujours fort aimables. Nous rentrons à 4 heures ¼. À Mareuil, je dessine des chenets qui sont à vendre et qui sont très jolis ; je ferai voir le dessin à Maman. Je me délecte, en lisant tous les jours les journaux, en constatant la colère, le désarroi des francs-maçons qui sont accablés par la publication des « fiches » découvertes par M. Guyot de Villeneuve ; ces immondes casseroles reçoivent journellement des raclées de leurs victimes ; le gouvernement lui-même est obligé, à contre-cœur, de les blâmer ; bref, c’est un désarroi complet dans le Temple sur lequel pleuvent d’ailleurs les démissions.
Sainte-Croix, mercredi 30 novembre 1904
Le froid est un peu moins vif (-7°) ; le matin, aidé de Marie-Thérèse, je fais mes malles. L’après-midi, je vais fureter avec M. le curé et Max ; nous passons quatre heures dans la neige pour ne rien voir ; quelle déveine ! À 6h ½, je vais avec Max dîner chez M. le curé ; Marie-Thérèse est souffrante et ne vient pas.
Décembre 1904
Semaine du 1er au 4 décembre 1904
Angers, jeudi 1er décembre 1904
Je me lève à 5 heures ; je boucle ma valise, je fais mes adieux à Max, et, à 6h ¾, en phaëton et avec cheval ferré à glace, je pars, accompagné de Marie-Thérèse, pour la gare de Mareuil-Gouts ; à cause de la neige, nous sommes obligés d’aller au pas tout le temps. Je prends le train de 8h et, après arrêts à Angoulême et Saint-Pierre-des-Corps, j’arrive à Angers à 5h du soir ; retour après plus de quatre mois d’absence ! Je trouve Papa, Maman et Philomène en excellente santé, Maman très occupée par les cours et travaux pratiques préparatoires à l’examen à la suite duquel elle espère obtenir le diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge.
Angers, vendredi 2 décembre 1904
Le matin, je vais à la messe en l’honneur du 1er vendredi du mois ; l’après-midi, je fais quelques visites sans rencontrer personne. Me voici donc rentré encore à Angers, peut-être pour la dernière fois, après de longues vacances. En quittant Angers en juillet, j’avais d’importants projets en tête : projet de mariage à décider avec Mlle Delebart, parce que je croyais, d’après ce qu’on m’avait dit, que sa famille tenait essentiellement à la marier à un jeune homme roussillonnais ; je l’ai abandonné dès que Monseigneur m’eût appris le contraire ; un autre s’est formé spontanément, il n’a pas abouti cette année, peut-être aboutira-t-il l’année prochaine si c’est la volonté de Dieu. Somme toute j’ai passé de fort agréables vacances ; sans sortir du Roussillon, je me suis beaucoup promené, j’ai vu beaucoup de monde ; j’ai fait la connaissance de parents et d’amis fort aimables etc. Maintenant, changement complet de vie ; il va falloir se remettre au travail et, pour commencer, j’assiste aujourd’hui à quatre heures au premier cours de M. Gavouyère sur « Les rapports de l’Église et de l’État », sujet tout d’actualité et qui sera fort intéressant ; c’est le sujet que traitera M. Gavouyère pour le cours d’histoire du droit public.
Angers, samedi 3 décembre 1904
Le matin, je vais à la messe à Notre-Dame en l’honneur de la fête de Saint François-Xavier, puis je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir M. Sourice, M. Frogé, Jacques Hervé-Bazin ; je fais quelques emplettes ; je commande une jaquette à La Belle Jardinière ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul ; il y a une foule de nouveaux membres cette année : les deux Henry, Jean Gavouyère qui renonce à sa vocation jésuitique, Pierre de La Morinière etc.
Angers, dimanche 4 décembre 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph. L’après-midi, je vais a salut à Notre-Dame porter mes bons aux pauvres et voir Maurice Lucas. Celui-ci m’entretient longuement des manœuvres qui ont amené le départ du P. Barbier, et de l’état de division où se trouve la Conférence Saint-Louis, division qui est imputable aux ralliés, lesquels y ont introduit la politique, notamment au moment des élections pour le renouvellement du bureau où ils n’ont voulu tolérer qu’un royaliste, ce qui a obligé celui-ci (Hervé-Bazin) à ne pas accepter, en sorte que le bureau tout entier appartient aux ralliés bien que la Conférence comprenne à peu près autant de royalistes que de ralliés ; il est bien fâcheux que la politique soit entrée dans cette Conférence où elle n’avait que faire !
Semaine du 5 au 11 décembre 1904
Angers, lundi 5 décembre 1904
Le matin à 8 heures, j’assiste au premier exercice de la retraite préparatoire à la fête de l’Immaculée-Conception prêchée à l’Université par le Père Corbillé s.j. qui a remplacé le P. Barbier. À 2 heures, autre sermon ; le soir il pleut tellement que je n’y retourne pas. À mesure qu’approche la fin de l’année, les Catholiques qui ont espéré que l’année 1904, cinquantenaire de la promulgation du dogme de l’Immaculée-Conception, apporterait à la France la fin de ses maux, se demandent chaque jour anxieusement quand sera le Salut ; s’il arrivait le 8, dans 3 jours, comme on verrait là le doigt de Dieu et la preuve de l’amour de la Vierge Marie pour la France ! Certains y comptent. En attendant, chaque jour nous apporte de nouvelles preuves de l’infâmie du gouvernement qui réglait l’avancement des officiers sur les ignobles fiches de délation dont les journaux patriotes publient tous les jours une nouvelle liste ; voilà qui embête le gouvernement et la franc-maçonnerie ! Ce qui les embête aussi, c’est le mouvement d’indignation qui s’est emparée de la jeunesse des lycées de Paris aux insultes adressées à Jeanne d’Arc par l’infâme professeur F:. Thalamas ; les élèves de Concorcet ont forcé le ministre à le blâmer et à l’envoyer à leurs camarades de Charlemagne ; ceux-ci n’en veulent pas davantage et, hier, ont manifesté dans la rue contre Thalamas et en l’honneur de la Vierge lorraine, 200 à 300 arrestations ont eu lieu ; mais les jeunes lycéens auxquels se joignent les étudiants ne veulent pas céder ; tant mieux !
Angers, mardi 6 décembre 1904
Suite de la retraite ; j’y vais à 8 heures et à 2 heures, pas le soir à cause de la tempête de vent et de pluie ; dans l’après-midi, je vais voir MM. Gavouyère et Baugas ; je ne rencontre ni l’un ni l’autre.
Angers, mercredi 7 décembre 1904
Suite et fin de la retraite ; l’après-midi, à 1h ½, conseil particulier de Saint-Vincent-de-Paul ; j’y donne ma démission de secrétaire général, mes occupations, à cause de ma thèse, seront trop nombreuses pour que je puisse continuer à remplir ces fonctions ; je continuerai, du reste, jusqu’à ce qu’on ait trouvé à me remplacer. Ensuite, je vais à Saint-Jacques me confesser à l’abbé Brossard. Le soir, je vais à la clôture de la retraite. Demain, grande fête dans tout le monde catholique.
Angers, jeudi 8 décembre 1904
Le matin à 8 heures, à l’Université, messe solennelle de communion et salut. Ensuite, je vais à Bellefontaine voir le P. Barbier qui vient d’y prêcher une retraite ; je lui exprime tous les regrets que me cause son départ et nous causons un peu de tout ce qui s’est passé à la Conférence Saint-Louis ; il déplore que les ralliés introduisent la politique dans la Jeunesse catholique, ce qu’ils nous accusent, nous royalistes, bien à tort, de faire ; nous ne demandons qu’une chose, c’est que la Jeunesse catholique soit la Jeunesse catholique c’est-à-dire une association ouverte à tous les Catholiques sans distinction d’opinion politique, et, pour cela, il faut qu’elle reste en-dehors des querelles des partis et fasse l’union de tous sur le terrain de la défense de la religion, du patriotisme etc., en un mot de ce qui unit et non de ce qui divise ; la même observation s’appliquerait à l’Action libérale populaire. C’est la tactique préconisée le 27 mars à Vannes par M. de Lamarzelle. Pour qu’elle réussisse, il faut que chacun soit bien décidé à laisser de côté, dans l’association, tout question politique, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’il renonce à faire, en dehors de l’association, de la propagande pour le parti politique auquel il appartient. Malheureusement les ralliés de la Jeunesse catholique ne l’entendent pas ainsi. Ils veulent nous empêcher, nous royalistes, de faire de la politique, non seulement dans l’association, ce qui est juste, mais même en-dehors, ce qui est injuste ; et eux ne se gênent pas pour parler, même dans l’intérieur de l’association, de démocratie ou de république libérale. C’est là une manière de faire absolument contraire à l’union des catholiques, et que réprouve Pie X. Elle ne peut aboutir qu’à créer la division dans la Jeunesse catholique. L’après-midi, j’ai la visite de Jean Gavouyère qui fait du chic depuis qu’il a renoncé à entrer chez les Jésuites. Ensuite, je vais voir le docteur Sourice pour deux engelures (une à chaque oreille) qui me sont venues à Sainte-Croix, et dont l’une (la gauche) refuse de sécher ; elle saigne toutes les nuits ; le docteur m’indique des médicaments et un système de pansement. Le soir à 8 heures, grande cérémonie et superbe illumination à la cathédrale pour fêter le cinquantenaire du dogme de l’Immaculée-Conception, cette définition qui, en affirmant le principe unique de la Vierge Marie, a, par le fait même, proclamé que tous les hommes naissent naturellement mauvais, contrairement à la doctrine de Rousseau et de la Révolution ; c’est la condamnation du libéralisme et de la doctrine révolutionnaire. Les Catholiques dits libéraux qui essaient de faire accorder leur religion avec les principes révolutionnaires feraient bien de s’en convaincre. La cérémonie, où il y avait une affluence énorme, est finie vers 9h ¾.
Angers, vendredi 9 décembre 1904
Le matin, quand j’ouvre le Maine-et-Loire, une nouvelle aussi douloureuse qu’inattendue me saute aux yeux : Syveton est mort ; mort la veille du procès pendant lequel ce lutteur énergique et un grand nombre d’officiers généraux et supérieurs ou témoins devaient accabler le gouvernement de trahison et amener un acquittement presque certain, mort dans la force de l’âge, dans la plénitude du talent, dans l’épanouissement de toutes les facultés. Hier à 2 heures, Gabriel Syveton, qui avait mis la dernière main aux pièces de sa défense, se retirait dans son cabinet de travail en priant sa femme de le prévenir à 3 heures pour le cas où il s’endormirait ; à 3h, sa femme, entrant, le trouve étendu par terre et est saisie à la gorge par une forte odeur de gaz ; déjà, le cœur de Syveton ne battait que faiblement, quelques minutes après le vaillant député nationaliste était mort. Ses amis de la Chambre, prévenus téléphoniquement, accourent et, en scrutant dans le cabinet de travail, trouvent le tuyau de la cheminée (dans laquelle était l’appareil à gaz) par lequel le gaz devait s’échapper obstrué par des journaux dont l’un, L’Intransigeant, était du jour même ; conclusion : ces journaux ont été mis là le matin même ; par qui ? C’est un mystère ; l’idée d’un crime maçonnique envahit tous les esprits, car vraiment, cette mort est par trop opportune pour le gouvernement ! Et si l’on rapproche cette mort mystérieuse de toutes celles, non moins mystérieuses qui ont mis fin, depuis quelques années, à l’existence de ceux qui déplaisaient ou avait cessé de plaire à la juiverie et à la franc-maçonnerie, le président Faure, le commandant d’Attel (qui avait reçu les aveux de Dreyfus), le député Chaulin-Servinière, le lieutenant-colonel Henry, on est bien obligé de se dire que la mort est bien complaisante pour les hommes au pouvoir, et de se demander si elle n’est pas quelquefois aidée. Nous sommes en pleine République de Venise s’est écrié M. Archdeacon ; c’est le sentiment qui domine ! Vraiment, l’opposition est bien éprouvée ; Cassagnac et Syveton, ces deux vaillants, ces deux énergiques qui, dans des camps différents mais alliés, combattaient le même ennemi, meurent à un mois d’intervalle ; quel deuil, quels regrets pour les vrais Français ! Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère, toutes les conversations portent sur le tragique événement d’hier qui soulève une émotion énorme.
Angers, samedi 10 décembre 1904
Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je fais des visites obligées : MM. Courtois et Baugas (qui me donne des conseils pour ma thèse), les PP. Lionet et Corbillé. L’émotion soulevée par la mort de Gabriel Syveton et les soupçons qu’elle fait naître ne font que croître et embellir. Vraiment, comme le gouvernement doit être heureux d’avoir échappé à l’écrasant réquisitoire que accusé et témoins auraient dressé hier contre lui à la Cour d’assises de la Seine ! Quand je lis l’énergique, documentée et fière déclaration publiée in extenso dans La Libre parole que Syveton devait faire, mes regrets sont immenses ; et quand on sait que les généraux Kessler, Jamont, de Taradel et d’autres, le colonel de Quinemont, le commandant Guignet, le député Guyot de Villeneuve etc. devaient venir défendre Syveton à la barre, on se dit que l’accusé, hier, n’aurait pas été l’agresseur de l’ignoble André, mais la franc-maçonnerie et le gouvernement ! Et alors, on s’explique pourquoi ce procès et l’acquittement de Syveton étaient si redoutés par les malfaiteurs publics qui nous trahissent. De là à supposer un manque de scrupules chez ces gens-là, il n’y a qu’un pas ; ce pas, la plupart des journaux patriotes et des vrais Français l’ont franchi ; et d’ailleurs, rien n’est venu encore expliquer la présence dans la cheminée des journaux qui, en bouchant le tuyau, ont fait refluer le gaz dans l’appartement ! Un suicide est inadmissible pour qui connaissait Syveton ; un soldat ne déserte pas son poste à la veille d’une bataille ; donc, il y a eu imprudence ou crime ; l’imprudence est bien difficile à admettre ; qui aurait pu, en-dehors d’un criminel, avoir l’idée de placer là ces journaux, qui devaient forcément amener l’asphyxie de la personne enfermée dans le cabinet de travail ? L’idée d’un crime prend de plus en plus de consistance.
Angers, dimanche 11 décembre 1904
Je vais à la grand’messe à Saint-Joseph avec Papa. L’après-midi, je me promène un peu, assiste à la bénédiction à la Madeleine, et fais quelques visites : La Villebiot et Des Loges, que je ne rencontre pas, et M. Delahaye que je rencontre. Le soir, assemblée générale des conférences Saint-Vincent-de-Paul place Saint-Martin, j’y remplis encore mes fonctions de secrétaire.
Semaine du 12 au 18 décembre 1904
Angers, lundi 12 décembre 1904
Je déjeune chez M. et Mme Frogé en compagnie de plusieurs personnes de sa famille. Ensuite, je vais à la bibliothèque de l’Université où je bouquine en vue de ma thèse ; je trouve pas mal de tuyaux sur « l’assurance contre le chômage involontaire », sujet que je suis à peu près décidé à traiter. Le soir, Conférence Saint-Louis : travail de Couteau sur « L’Église et le travail », bien quoiqu’incomplet. Mes amis et moi nous abstenons de prendre part à la discussion pour protester contre l’exclusion systématique des royalistes du bureau ; par suite, la discussion est de plus monotones.
Angers, mardi 13 décembre 1904
Le matin, je retourne à la bibliothèque de l’Université ; l’après-midi aussi ; je trouve quelques tuyaux sur mon sujet, mais pas très nombreux. Je fais quelques commissions.
Angers, mercredi 14 décembre 1904
Le matin, je vais à la Bibliothèque municipale espérant y trouver des documents ; je n’en trouve pas du tout ; il faudra que je cherche à Paris. L’après-midi, je vais avec Lucas chez Hervé-Bazin ; il m’apprend qu’il vient de fonder une conférence indépendante de la Jeunesse catholique, la Conférence Freppel, qui a pour objet l’étude des questions religieuses, politiques et sociales ; elle se compose de 15 à 20 étudiants ; je donne immédiatement mon adhésion, car cette conférence est royaliste ; demain, réunion chez Hervé-Bazin pour arrêter un plan de travail. Quelle excellente idée ! Enfin, les royalistes apprendront à se tenir les coudes et à se faire respecter. Afin d’éviter des difficultés avec la Jeunesse catholique et de pouvoir soutenir que cette nouvelle conférence n’est pas exclusivement royaliste, on y a fait entrer Sassier, qui est bonapartiste, et on l’a nommé président ; il servira de façade, et cela ne nous empêchera pas d’étudier les questions politiques, religieuses et sociales dans leur rapport avec la cause de la monarchie légitime.
Angers, jeudi 15 décembre 1904
Le matin, je fais quelques commissions. L’après-midi, je vais voir Lelong que je ne rencontre pas, puis à la Faculté où je lis les journaux, enfin à la séance de la Conférence Freppel chez Hervé-Bazin ; nous sommes onze membres présents ; on arrête un plan de travail.
Angers, vendredi 16 décembre 1904
À 3h ¾, cours de M. Gavouyère ; j’apprends, en feuilletant un nouveau catalogue de thèses, que le sujet que je voulais traiter, « L’assurance contre le chômage », a déjà été traité cette année ; c’est bien fâcheux et je n’ai vraiment pas de chance pour le choix de mes sujets ! Je sais bien que certains sujets ont été traités jusqu’à 10 ou 12 fois, il serait donc possible de reprendre celui-là sous un nouvel aspect, mais c’est moins agréable ; enfin, j’y réfléchirai. Le soir, nous assistons à l’Université au premier cours public du P. de Mayol de Lupé, bénédictin, qui commence une série de cours sur « L’archéologie chrétienne ».
Angers, samedi 17 décembre 1904
L’après-midi, je vais me confesser à Saint-Jacques, et j’assiste au premier cours de M. Courtois sur le contentieux administratif. Le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Angers, dimanche 18 décembre 1904
Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 8h à Notre-Dame. Nous déjeunons à 10h ½ et nous allons tous à la messe du Midi à la cathédrale ; elle est célébrée par les soins de la Croix-Rouge française pour les soldats morts à l’ennemi ; très grande affluence, belle décoration, belle musique et beau discours de notre curé. Monseigneur présidait ; la quête, faite pour la Croix-Rouge, a dû produire beaucoup. Dans l’après-midi, nous allons voir Balmitgère que nous rencontrons ; je vais aussi faire ma visite de digestion aux Frogé que je ne rencontre pas. À 7h, je dîne chez les Hervé-Bazin avec les deux Damas, qui se sont engagés et qui sont actuellement au peloton des dispensés ici. Après le dîner arrivent Mme des Loges, Jacques et Maurice des Loges. Jacques Hervé-Bazin lit une lettre ouverte adressée par le P. Barbier à Normand d’Authon dans laquelle l’ancien aumônier dit tous ses griefs contre le comité de l’U.R.D. et, en particulier, les démarches qui ont amené son départ ; il justifie, en passant, les étudiants royalistes des accusations dont ils ont été l’objet. Quelle tuile pour les ralliés !!! On joue à divers jeux de société ; je pars à 11h10, après le thé.
Semaine du 19 au 25 décembre 1904
Angers, lundi 19 décembre 1904
Le matin, je fais deux commissions pour Maman. L’après-midi, ne sachant que faire, je vais passer une heure environ à la salle de lecture de l’Université. Le soir, à la Conférence Saint-Louis, très intéressante conférence de Dupré sur la séparation de l’Église et de l’État ; cette conférence est bien dans la note. On s’entretient de la lettre du P. Barbier. Normand d’Authon est là, nous affecte de l’indifférence ; si on lui en parlait, il serait cependant bien embarrassé !
Angers, mardi 20 décembre 1904
L’après-midi, cours de M. Courtois ; le soir, congrégation. Je trouve que Normand d’Authon, comme président de l’Union générale de l’Ouest, doit à la Jeunesse catholique des explications sur les faits qui lui sont reprochés dans la lettre du P. Barbier. Venant de si haut, ces accusations ne sont pas négligeables, est j’estime que nous (comme membres de l’A.C.J.F.) avons le droit de lui demander des explications ; s’il les refuse ou s’il les donne incomplètes, il n’a plus l’autorité morale nécessaire pour rester à la tête de l’U.R.D. Je donne cette idée à plusieurs de mes camarades, et je leur propose de rédiger une demande d’explications à Normand d’Authon que nous ferons signer par le plus grand nombre possible de membres de la Jeunesse catholique ; aucun de ceux à qui j’en parle n’est de cet avis ; je pense que c’est pour éviter de froisser Hervé-Bazin, beau-père de Normand d’Authon ; et cependant, je suis persuadé qu’Hervé-Bazin pense comme moi puisque lui-même m’a lu la lettre du P. Barbier ; mais il est délicat d’aller lui proposer la mesure dont j’ai l’idée. C’est fâcheux car, de cette façon, la lettre du P. Barbier, ou plutôt les accusations qu’elle formule, n’auront pas de sanction.
Angers, mercredi 21décembre 1904
Dans l’après-midi, je vais voir Lucas au sujet de l’affaire Barbier-Normand d’Authon ; je ne puis le décider à me promettre sa signature et cependant, au fond, il reconnaît que j’ai raison. Je fais quelques commissions. Je commence mes lettres de Jour de l’An, car, devant aller à Paris, je n’aurai pas le temps de les faire plus tard.
Angers, jeudi 22 décembre 1904
Dans l’après-midi, Papa a la visite de Normand d’Authon qui va chez chaque professeur de l’Université pour s’expliquer au sujet de la lettre ouverte du P. Barbier ; puisqu’il comprend la nécessité de fournir des explications, il ferait bien de nous en donner à la Jeunesse catholique ! À 5 heures, chez Maurice Perrin, Conférence Freppel : travail de Bidault sur « La déclaration des droits de l’Homme » ; le temps nous manquant, nous ne pouvons discuter que le 1er point mis en lumière par l’orateur, le prétendu principe de la souveraineté du peuple ; cela nous amène à parler de l’origine du pouvoir, sur laquelle nous discutons pendant plus d’une heure ; je soutiens que tout pouvoir vient de Dieu qui en investit tout souverain (prince ou assemblée) qui l’a pris ou le détient par suite d’un fait quelconque : force, volonté du peuple, ou autre chose, tradition par exemple, et qu’on doit obéissance à ce gouvernement comme gouvernement de fait (non comme gouvernement de droit), d’autres disent qu’il faut toujours la ratification du peuple et que la volonté du peuple est le canal dont Dieu se sert toujours pour transmettre son autorité ; je ne le pense pas. Une autre fois, nous discuterons jusqu’à quel point on doit obéir au gouvernement établi ; car, évidemment, la désobéissance est permise, nécessaire même, quand ce gouvernement traître à sa mission gouverne contre la religion et contre tous les principes d’ordre ; surtout si ce gouvernement est un gouvernement de fait qu’une longue possession du pouvoir, jointe à une administration sage et conforme aux intérêts du pays, n’a pas transformé en gouvernement légitime ; c’est le cas de notre république, gouvernement de fait mais non de droit.
Angers, vendredi 23 décembre 1904
Je reçois du P. Barbier une brochure contenant sa conférence du mois de juin sur « Le ralliement » et un appendice sur « La Démocratie » ; tout cela est fort intéressant, et j’écris au P. Barbier pour le remercier ; à noter que le P. Barbier a reçu du général des Jésuites une lettre lui disant que sa conférence est irréprochable sur tous les points. Dans l’après-midi, cours de M. Gavouyère.
Angers, samedi 24 décembre 1904
Le matin, je sors avec Philomène pour acheter l’objet que nous destinons à Papa et à Maman pour le Jour de l’An ; Marie-Thérèse nous a envoyé un mandat afin de nous réunir tous les 3 pour ce cadeau ; nous choisissons deux statuettes en bronze : la Renommée et la Fortune. L’après-midi, je vais faire deux visites : Mme Frogé et Mme Hervé-Bazin, je les rencontre toutes les deux, puis je vais me confesser ; à 5h, cours de M. Courtois ; le soir, Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Après plus de 15 jours, la mort de Syveton fait l’objet de toutes sortes de commentaires dans la presse ; les journaux nationalistes et conservateurs de toute nuance ont mené une enquête très serrée qui a eu pour résultat de faire écarter successivement l’idée de l’accident, puis l’idée du suicide que les journaux ministériels eux-mêmes renoncent maintenant à soutenir ; tout le monde maintenant ou à peu près croit à l’assassinat ; on dit que des arrestations sensationnelles sont imminentes ; je ne serais pas étonné que Mme Syveton fût arrêtée ; elle s’est si souvent contredite sur les circonstances de la mort de son mari qu’elle est l’objet de tous les soupçons. Enfin, cette affaire est intéressante !
Angers, dimanche 25 décembre 1904 (Noël)
J’assiste à la messe de minuit, où je fais la sainte communion, à Notre-Dame ; à vêpres, à Saint-Joseph. Après les vêpres, je vais voir M. Buston et M. Jac que je ne rencontre pas, et Maurice Lucas, que je rencontre ; avec Maurice Lucas, je vais chez M. Gavouyère à qui nous lisons la lettre du P. Barbier à Normand d’Authon et que nous mettons au courant, impartialement, des affaires de la Conférence Saint-Louis afin qu’il ne soit pas circonvenu par Normand d’Authon quand ce dernier ira le voir.
Semaine du 26 au 31 décembre 1904
Angers, lundi 26 décembre 1904
Je vais à 9h à la grand’messe à Saint-Joseph ; ensuite, je vais voir à L’Officiel, à l’Université, si l’oncle Xavier est dans les promotions ; hélas non ! Il n’est pas encore nommé colonel ; il doit avoir une fameuse fiche !!! L’après-midi, je fais quelques commissions et je vais voir les pauvres. Le soir, pas de Conférence Saint-Louis.
Angers, mardi 27 décembre 1904
Le matin, je vais au Mikado choisir un second écran pour Marie-Thérèse, puis me faire rafraîchir la tête chez Normandin. L’après-midi, je vais causer avec Lucas, et au cours de M. Courtois. Le soir, séance solennelle de Saint-Louis dans la grande salle de l’Université ; discours assez terne de Coutansais, rapport bien fait de Cesbron lu par Bigeard ; discours de M. René Bazin et discours de M. Paul Gerbier, du comité général de l’A.C.J.F., jeune homme de 23 ans ; il prononce un discours remarquable pour son âge ! Au moment où Bigeard est obligé, par les convenances, d’exprimer (combien à contrecœur) les regrets de la Conférence pour le départ du P. Barbier, nous, qui le regrettons vraiment, interrompons le discours par de frénétiques applaudissements ; les autres n’applaudissent pas. Après le punch, je rentre à 10h ¼.
Paris, mercredi 28 décembre 1904
Je quitte Angers par le rapide de 10h25 ; je visite Chartres et sa superbe cathédrale entre deux trains et j’arrive à 6h à la gare de Montparnasse ; Xavier m’attendait et me mène à l’hôtel où il a retenu une chambre pour moi ; puis nous sortons un peu. À 8h, nous allons chez Tata Mimi rue Saint-Dominique. Je suis admirablement reçu. Mon hôtel, l’Hôtel français, avenue Bosquet, est convenable.
Paris, jeudi 29 décembre 1904
Le matin, je vais avec Xavier à Poissy, où Xavier a une affaire. L’après-midi, je me promène, puis je retrouve Xavier vers 6h devant l’Opéra. Nous rentrons vers 8h et après dîner, mon cousin Paul de Guardia, que je ne connaissais pas, vient passer la soirée, il reste jusqu’à minuit.
Paris, vendredi 30 décembre 1904
Le matin, je vais au Musée social prendre quelques tuyaux pour le choix de mon sujet de thèse. MM. Martin Saint-Léon et M. de Seilhac, qui me reçoivent dans leur cabinet, sont tous deux des économistes très connus ; ils me donnent, très aimablement, de précieux renseignements ; le second me fait même cadeau de plusieurs brochures intéressantes. Ensuite, je fais une commission pour Margot au Palais Royal. L’après-midi, je sors un moment avec Xavier puis je le quitte pour aller faire deux visites : chez les Fabre que je rencontre (M. Fabre, député, m’annonce la chute prochaine du ministère), et chez les Lazerme, qui sont tous deux, mari et femme, malades, et que je ne vois donc pas. Je retrouve Xavier devant l’Opéra où il m’avait donné rendez-vous, puis nous faisons ensemble des commissions aux Galeries Lafayette. Nous rentrons à 8h ½, et, à 9h ½, nous ressortons avec Margot. Nous allons « à La Boucle » où nous passons agréablement notre soirée au milieu de toutes sortes d’attractions ; je me décide à « boucler » ; on éprouve une impression effrayante en se voyant glisser sur une pente aussi rapide et en tournant dans « la boucle » la tête en bas et les pieds en l’air. Ensuite, à 1 heure, nous allons souper au Café Mazarin ; à 2h moins le quart, nous allons passer trois quarts d’heure à Olympia où Margot se décidé à venir parce qu’elle est avec Xavier et avec moi, mais où elle se garderait bien d’aller seule. Je rentre à l’hôtel à 3h ¼, j’écris ces lignes et je me couche.
Paris, samedi 31 décembre 1904
Je me couche à 3h ¾ du matin ; je dors jusqu’à 9h ; je me lève à 9h20 ; le matin, je vais chez Xavier et je l’accompagne jusqu’à la rue Méhul où il déjeune chez un de ses amis ; je rentre déjeuner rue Saint-Dominique. À 2h ½, je suis de nouveau rue Méhul où, au bout d’un moment, nous partons, Xavier et Moi, à la recherche de Piccot ; nous le rencontrons vite et nous l’amenons au Café des Princes où, en deux heures, nous lui faisons absorber huit grands bocks de ½ litre, 1 kirsch et 1 madère ; et avec cela, il fume au moins quinze cigarettes. Cela l’excite tellement qu’il ne sait plus ce qu’il fait : il chante l’hymne allemand en levant en l’air son verre, il va parler à deux catins, leur demande si elles sont allées à la messe etc., leur pince les cuisses, tient des propos insensés ; tout le café se tord !!! Un moment, il monte se vider aux cabinets ; quand il redescend, il empeste. Il nous donne la comédie pendant deux heures, et tout cela au milieu de la musique de l’orchestre ! Ensuite, à 7h, je vais au Louvre acheter un harmonica pour la petite Mimi Civelli ; je n’en trouve pas au Louvre, je l’achète dans un bazar du Faubourg Saint-Honoré. Le soir, à 11h ½, Xavier m’accompagne à l’hôtel et veut m’amener souper dans un restaurant de nuit quelconque, je ne veux pas et je rentre à l’hôtel, le laissant aller de son côté. J’écris ces lignes au moment où l’année 1904 s’achève pour faire place à 1905. C’est avec une bien grande tristesse que je vois s’achever cette année sans que se soient réalisées les espérances qu’elle avait fait naître ; jusqu’à ce soir, je n’ai pas entièrement désespéré, mais à l’heure où j’écris, il est minuit vingt ; nous sommes donc bien en 1905 et aucun tumulte, aucun bruit insolite ne me révèle le changement que nous avons espéré toute l’année. Serait-ce que le curé d’Ars s’est trompé ? Non, sans doute ses paroles auront été rapportées inexactement. Je suis, je l’avoue, un peu découragé. Quand viendra-t-il enfin ce 31 décembre au soir duquel je pourrai écrire dans mon journal : « Bénie soit cette année qui a vu le salut de la France » ? Ah, j’ai beau interroger l’avenir, je ne vois que de sombres pronostics ! Mon Dieu, mon Dieu, sauvez la France, sauvez-nous !
[1] Il s’agit peut-être d’Arthur Frogé (Saint-Brieuc, 3 octobre 1846-Angers, 19 juillet 1919), fils de Louis Frogé et de Marie Le Roux, lieutenant de vaisseau qui se retira à Angers (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Mériadec du Plessis-Quinquis (Nantes, 4 octobre 1880-Saint-Philibert-de-Grand-Lieu, Loire-Atlantique, 13 avril 1969), fils de Bonabes du Plessis-Quinquis et d’Alix de Cornulier-Lucinière, issu d’une famille de la noblesse bretonne, fut responsable de la Ligue royaliste de l’Ouest. Il fut ensuite administrateur de la Compagnie agricole de Guinée (Bananeraies de Foulaya) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Maurice Gaudin de Saint-Rémy (Caen, 14 juin 1851-juin 1936), colonel, célèbre pour avoir refusé en 1902 d’exécuter l’ordre d’expulsion des religieuses de Loudéac, traduit devant le Conseil de guerre puis retirée de l’Armée, maire de Chavoy de 1906 à 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Voir supra note du 19 juin 1901.
[5] Charles Antoine « Tony » de Charrette de La Contrie (Passy, 3 mars 1880-Nice, 21 octobre 1947), baron de La Contrie puis marquis de Charette, fils d’Athanase de Charrette de la Contrie (1832-1911), zouave pontifical, commandant de la Légion des Volontaires de l’Ouest puis général de brigade en 1871, issu d’une célèbre famille de militaires au service de la cause légitimiste (lui-même fils d’une fille naturelle de Charles X), et d’Antoinette Wayne van Leer Polk (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il peut s’agir de Joseph Cheguillaume (Nantes, 12 octobre 1870-Le Retail, Soullans, Vendée, 14 novembre 1948), fils de l’ancien député de la Loire-Inférieure Joseph Cheguillaume (1825-1897) et de Pauline Méry. Docteur en droit, avocat, il faut maire de Soullans. Mariée en premières noces à Jeanne Polo et en secondes noces à Marguerite Marion de Procé, il eut cinq enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Denys Cochin (Paris, 1er septembre 1851, 24 mars 1922), baron, fils d’Augustin Cochin, maire d’arrondissement et figure du catholicisme libéral. Il fut lui-même un chimiste éminent, conseiller municipal puis député de Paris de 1893 à 1919, représentant le parti catholique à la Chambre et défenseur des libertés scolaires et des congrégations religieuses. Il sera, à l’époque de l’« Union sacrée », ministre dans le cabinet Briant en 1915-1917 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Nicolas Delsor (Strasbourg, 5 octobre 1947-20 décembre 1927), prêtre, professeur au Grand séminaire de Strasbourg, lanceur d’une nouvelle série de la Revue catholique d’Alsace, membre du mouvement protestataire qui milite contre la domination allemande, puis dirigeant du Parti catholique alsacien. Élu au Landtag d’Alsace-Lorraine, il entre en 1898 au Reichstag, où il est député protestataire. Il est sénateur du Bas-Rhin de 1920 à sa mort (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Il s’agit de l’abbé Joseph Bonafont (1854-1935), dont il sera davantage question dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Pierre Le Bault de La Morinière (Angers, 21 février 1884-29 décembre 1939), fils de Georges Le Bault de La Morinière et de Mathilde Bourbon, neveu de Stanislas Le Bault de La Morinière (voir supra au 11 juin 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Henry de La Croix de Castries (Paris, 29 décembre 1850-10 mai 1927), fils de Gaspard de La Croix de Castries et de Marie Léontine de Saint-Georges de Vérac, saint-cyrien, militaire en Algérie, chargé d’effectuer des relevés topographiques et de cartographier, officier des Affaires Indigènes en Oranie (1878-1882), il sera fondateur de l’Institut historique du Maroc ; conseiller général du Maine-et-Loire pour le canton de Louroux-Béconnais. Il épousa en 1880 Isabelle Juchault de La Moricière, fille de Louis Juchault de La Moricière, ministre de la Guerre en 1848 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Henry Jagot (1854-1933), typographe, journaliste, rédacteur de différents journaux, dont Le Patriote de l’Ouest à Angers de 1901 à 1904, avant de passer à Lille puis à Paris (rédacteur au Petit Parisien de 1906 à sa mort). Il a également publié des ouvrages et des pièces de théâtre. Voir https://panckoucke.org/biographie/jagot-henry/ (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Jean du Réau de La Gaignonnière (château de Cirières, Deux-Sèvres, 12 mars 1885-mort pour la France à Vert-la-Gravelle, Marne, le 6 septembre 1914), fils de Maurice du Réau de La Gaignonnière et de Marie-Thérèse de La Rochebrochard, sergent au 135e régiment d’infanterie. Il était le neveu de Raoul du Réau de La Gaignonnière, conférencier, voire supra note du 22 février 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Voir aussi supra au 21 juin 1903. Il doit d’agir de François de Villoutreys de Brignac (Angers, 24 janvier 1873-4 octobre 1956), fils d’Henri de Villoutreys de Brignac et de Valentine Pissonnet de Bellefonds, qui épousera en 1905 Marie-Louise de Renouard de Sainte-Croix, membre du Cercle Agricole (Nouveau Cercle de l’Union) (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 7 juin 1901.
[16] Auguste Mas (Prades, 28 mai 1854-Marquixanes, 27 août 1908), fils d’Auguste Mas et de Denise Colomer. Bien qu’issu d’une famille du Conflent où il revint mourir, il fut professeur de rhétorique dans divers lycées de province avant de se fixer à Montpellier où il épousa la fille du chimiste Chancel, ancien recteur de l’Université. Conseiller général de Béziers, président du Conseil municipal de Montpellier, adjoint au maire, élu en 1902 député de Montpellier, membre du groupe radical-socialiste à la Chambre. Il ne fut pas réélu en 1906. Voir le dictionnaire des parlementaires. La mention au député Mas et à une parenté avec les Estève est curieuse : elle n’est pas totalement inexacte dans la mesure où, comme les Estève, Mas descend lointainement de la famille Viader, d’Ille-sur-Tet, par sa grand-mère maternelle, née de Lacour, d’une famille également fixée à Ille. C’est cette parentèle à Ille qui a sans doute inspiré les personnes évoquant une parenté avec les Estève, certes lointaine mais bien existante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] François d’Aboville (Rennes, 31 janvier 1883-Le Chesnay, Yvelines, 27 avril 1952), fils d’Henri d’Aboville et de Jeanne de Gouvello, saint-cyrien, qui sera chef de bataillon d’infanterie. Il épousera en 1913 Anne-Marie Didelot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Joseph Zamanski (Parthenay, Deux-Sèvres, 18 mai 1874-Paris, 22 mars 1962), petit-fils d’un militaire lituanien installé en France. D’abord avocat, il s’engage au sein de l’Association catholique de la jeunesse française, président de la Conférence Olivaint, il présente dès 1903 au congrès de l’Association catholique de la jeunesse française un rapport sur le contrat collectif de travail. Dirigeant d’une biscuiterie de luxe puis administrateur de mines, il présida dès 1924 les Unions fédérales professionnelles des catholiques. Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Albert Le Nordez (Montebourg, Manche, 19 avril 1844-29 janvier 1922), évêque de Dijon de 1898 à 1904, conférencier et publiciste. Il afficha comme évêque ses opinions républicaines, soulevant l’hostilité d’une partie du clergé de son diocèse. En 1904, à la suite de l’affaire évoquée ici, le pape Pie X le convoqua au Vatican pour qu’il s’explique sur sa conduite. Il démissionna ensuite. L’affaire fut exploitée par les Républicains pour rompre les relations diplomatiques avec le Saint Siège et hâter la séparation de l’Église et de l’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Il s’agit du futur général Joseph Joffre (1852-1931), également originaire du Roussillon, dont il sera à nouveau question par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Il s’agit de Louis Arnaud dit « Le Meunier vendéen », aussi connu pour avoir fondé la troupe de théâtre La Genetouze (https://www.lagenetouze.fr/votre-commune-au-quotidien/loisirs-et-vie-associative/annuaire-des-associations/joomlannuaire/fiche/51:les-comediens-de-la-genetouze/5:annuaire-des-associations?jscheck=1) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Voir supra au 21 décembre 1901.
[23] Voir supra au 28 février 1904.
[24] Voir supra note du 1er juillet 1901 et au 18 octobre 1901. Le Milleret cité ici à quelques reprises doit être Jacques Milleret, né le 4 décembre 1885 à La Fère (Aisne), fils de René Louis Constant Milleret (1852-1929), colonel d’artillerie, et de Julie Adrienne Larrieu, cette dernière fille de Julie de Prigny de Quérieux, cousine germaine de Marthe Durand de Linois (1830-1920), elle-même veuve de Jules d’Apat, cousin éloigné des Estève de Bosch par les Sicart (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Il doit s’agir de Michel Lelong (Pionsat, Puy-de-Dôme, 9 janvier 1843-Montgeron, Essonne, 28 avril 1929), polytechnicien, officier d’artillerie, général de division (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Voir infra note du 28 juin 1904.
[27] Voir supra note du 19 décembre 1902.
[28] James Jaume (1812-1889) et Rosalie de Descallar (1831-1904), mariés à Perpignan en 1854, avaient eu deux filles : Mathilde (1853-1942) et Valérie Jaume (1856-1945). La première épousa en premières noces en 1872 François de Romeu, puis, une fois veuve, en 1889, le général Pierre Alphonse Henri Courbebaisse (1850-1935) ; la seconde épousa en premières noces à Perpignan en 1876 Maurice Roland, et, une fois veuve, Jean Rivals. Mme d’Estève de Bosch née Lazerme descendait des Descallar par sa mère, Antoinette de Pontich, dont les arrière-grands-parents étaient François de Pontich et Marie Descallar Pera, mariés à Ille en 1739. Les Descallar, ancienne famille noble originaire de Puigcerdà, avait en effet une branche à Ille qui était liée aux Estève de Bosch, le journal citant assez souvent leur nom (voir supra au 5 décembre 1901) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Voir supra note du 30 mars 1904. Albert de Romeu (1875-mort pour la France en 1915), ingénieur de l’École Centrale et professeur de minéralogie, était le fils du premier mariage de Mathilde Jaume avec François de Romeu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Voir supra note du 1er juillet 1901.
[31] Charles-Émile Freppel (Obernai, Bas-Rhin, 1er juin 1827-Angers, 23 décembre 1891), évêque d’Angers de 1870 à sa mort, fondateur de l’Université catholique de l’Ouest, défenseur du catholicisme social et inspirateur de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII. De 1880 à 1891, il fut député du Finistère et combattit l’instruction laïque et étatique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Voir supra note du 30 mars 1904.
[33] Voir supra note du 20 décembre 1902.
[34] Léopold Émile Arton (Strasbourg, 16 août 1849-Paris, 17 juillet 1905), homme d’affaires célèbre pour ses scandales financiers et ses escroqueries, impliqué dans le scandale de Panama, qui fut en cavale puis jugé et emprisonné. La plupart des parlementaires qu’on accusait d’avoir été corrompus avec sa participation furent acquittés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Xavier de Planet (Toulouse, 23 juin 1853-13 mai 1904), fils de Casimir de Planet et de Marie-Thérèse de Planet, était issu d’une famille noble toulousaine, descendant d’un capitoul. Conseiller général de la Haute-Garonne et maire de Mervilla, il avait épousé le 1er septembre 1879 à Toulouse Christine Touzé. Il avait certainement connu Henri d’Estève de Bosch lors du passage de ce dernier comme professeur à la Faculté libre de Toulouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Jules de Lamer (Perpignan, 21 juin 1828-16 avril 1906), fils d’Amédée de Lamer, ancien colonel de la Garde Nationale en 1848, et de Julie Calmètes, avait épousé Léonie Massot en 1856. Il était par son père le petit-fils de Jeanne Lazerme, sœur aînée de Joseph Lazerme, député des Pyrénées-Orientales et grand-père de Mme Suzanne d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Voir supra note du 14 juin 1903.
[38] Voir supra au 28 février 1904.
[39] Voir infra au 22 août 1904.
[40] Voir supra note du 7 février 1904.
[41] Edgard Combes est en effet accusé d’avoir voulu extorquer, par l’entremise de tierces personnes, de fortes sommes d’argent aux Chartreux en échange de l’autorisation de cette congrégation par les autorités. Cette accusation de chantage n’a pas été prouvée (d’après Wikipédia) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Lucie Bartre, née Saly (Ille, 1881-1977), écrivaine et dramaturge roussillonnaise, auteur de 7 volumes de comédies et de saynètes d’inspiration populaire. Il en sera question à plusieurs reprises dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Il s’agit très certainement de Rose Sire, ou Sire de Vilar, fille d’Étienne Sire (1844-1910) et de Berthe Marie Lucie de Vilar, mariés le 8 juin 1872 à Corbère. Le mariage dont il s’agit ici ne se réalisera pas et Rose Sire mourra jeune ou célibataire à une date inconnue. René de Chefdebien épousera en 1906 Louise Bas de Cesso. Les Sire sont une famille originaire de Montalba-le-Château près d’Ille. La branche dont il s’agit ici est dite de « Sire-Poubill » pour la différencier d’autres. Riches propriétaires terriens, les Sire possédaient l’ancienne métairie Sabater où mourut Étienne Sire en 1910. Mlle de Vilar était issue d’une ancienne famille de la noblesse de Roussillon, propriétaire du château de Corbère. Il sera souvent question de cette famille dans le journal par la suite (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Il s’agit d’Edgard Combes (1864-1907), fils aîné d’Émile Combes, qui fut lui-même préfet, secrétaire général du Ministère de l’Intérieur et conseiller d’État (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Fabien Cesbron (Saint-Lambert-du-Lattay, Maine-et-Loire, 13 janvier 1862-Saint-Sébastien-sur-Loire, 26 avril 1931), avocat à Angers, conseiller municipal de Varrains, élu en 1902 dans la circonscription de Baugé (voir supra au 27 avril 1902) dans le groupe de droite. Sénateur du Maine-et-Loire en 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Voir supra note du 2 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] Voir supra note du 26 mars 1901.
[48] Voir supra note du 12 novembre 1901.
[49] Pierre Geay (Saint-Symphorien-sur-Coise, Rhône, 15 mars 1845-Hyères, 14 novembre 1919), évêque de Laval de 1896 à 1904. Républicain, il avait tenté d’amenuiser le pouvoir des congrégations dans son diocèse et avait été victime d’une campagne de presse. En 1904, le pape demanda sa démission mais le gouvernement Combes lui interdit de quitter la France. Il finit par présenter tout de même sa démission fin août 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[50] Voir supra note du 11 octobre 1902. La parenté exacte de M. de Llamby et des Bosch n’est pas connue. Les seuls ancêtres communs que nous ayons pu trouver sont les Pellisser de Perpignan et Saint-Feliu-d’Amont, ancêtre respectivement des Terrats (grand-mère paternelle de M. de Llamby) et des Sabater (Antoine de Bosch, père de Sophie de Bosch, devenue Mme Estève, étant fils d’une Sabater), une parenté remontant à la fin du XVIIe siècle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[51] Le général Michel Lelong (1843-1929) – voir supra note du 20 mars 1904 – avait certes un fils cadet nommé Pierre Lelong, mais ce dernier est né en 1891, il avait donc 13 ans en 1904 et ne peut donc pas être étudiant en droit. Il semble s’agir en réalité plutôt de l’un de ses frères aînés Paul (1877-1962), Joseph (1879-1950) ou Georges (1885-1973) Lelong (Base généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[52] Francis Charles Bostock (1866–1912) était un entrepreneur et un dresseur d’animaux anglais, qui parcourut l’Europe et l’Amérique avec sa ménagerie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[53] Orpy Massot (voir supra le résumé de la vie d’Antoine d’Estève de Bosch jusqu’en 1901 au tout début du journal) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[54] Gaston Le Rouge de Guerdavid (manoir de Keraël, Botsorhel, Finistère, 10 novembre 1881-Carantec, Finistère, 3 juillet 1962), avocat, fils de Gaston Le Rouge de Guerdavid et de Marguerite de Robien. Il épousa en premières noces en 1904 Germaine Cogels et en secondes noces en 1913 Louise Taulaigo (Base de données généalogiques Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[55] Il s’agit certainement de Christian Marie Henry Joseph Just Charles Ignace des Lyons (Rocheservière, Vendée, 31 juillet 1879-12 décembre 1938), docteur en droit, propriétaire à Belleroche, fils de Joseph Marie François Just des Lyons et de Marie Joséphine Julie Aimée Billette de Villeroche. Il épousa le 3 juin 1920 à Abbeville Henriette Renée Bourguignat de Chabaleyret (Généalogie de Vanessa Barteau, http://gw.geneanet.org/vbarteau) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[56] Frédéric Le Play (1806-1882), sociologue, homme politique, conseiller d’État et réformateur social français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[57] Georges Lebret (Étampes, 7 novembre 1853-Paris, 16 janvier 1927), député de 1893 à 1902 et ministre de la Justice et des Cultes en 1898-1899 dans les gouvernements Dupuy IV et V (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[58] Voir note au sujet de la famille Lucas dans la partie introductive de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché). Marie Parès, née le 12 janvier 1862 à La Roche-sur-Yon, avait épousé le 7 mai 1883 à Fontenay-le-Comte (Vendée) Auguste Pichard de La Caillère. Elle était la fille d’Albert Parès (1826-1865), juge d’instruction et de Marie Apollonie Rivasseau. Albert Parès était issu du mariage de Théodore Parès, ancien député orléaniste des Pyrénées-Orientales, et d’Antoinette Lazerme (1798-1836), elle-même sœur de Joseph Lazerme, député également, grand-père paternel de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Mme Pichard de La Caillère était donc la cousine issue de germains de cette dernière. Elle eut notamment deux filles : Antoinette et Thérèse. La première qui est citée ici, est née le 3 août 1884 à Fontenay-le-Comte et morte en cette ville le 4 décembre 1965. Elle avait épousé le 2 juillet 1907 dans sa ville natale Marie Joseph Louis Blanpain Le Bœuf de Saint-Mars (Généalogie d’Antoine Blanpain, http://gw.geneanet.org/boislinière) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[59] Raymond de Fontaines (Foussais-Payré, Vendée, 30 mai 1859-Bourneau, Vendée,14 novembre 1949), officier de cavalerie, député de Vendée de 1902 à 1910 dans le groupe Action libérale, puis de 1914 à 1923. Son fils Raymond de Fontaines (1889-mort pour la France en 1916) était alors âgé de 15 ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[60] Marc, marquis de Pindray d’Ambelle (1836-1924) avait épousé en 1860 à Paris Valentine d’Assailly (1839-1919), fille de Charles d’Assailly et d’Octavie de Lasteyrie du Saillant, et à ce titre arrière-petite-fille de La Fayette. Ce couple eut sept enfants, parmi lesquels Arthur de Pindray d’Ambelle (1873-1959) cité ici (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[61] Voir supra note du 15 août 1903.
[62] Voir supra ces photographies illustrant le journal du 31 juillet 1904.
[63] Carlos de Lazerme (Perpignan, 26 janvier 1873-Elne, 26 août 1936), homme de lettres et poète, fils de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920). Voir aussi la note du 10 avril 1901. Jacques de Lazerme (Perpignan, 20 octobre 1887-20 mai 1959), son frère cadet également mentionné ici, resta célibataire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[64] Espérance Trullès – parfois improprement orthographié Truillès – (Thuir, 1883-Cauterets, 18 août 1904), fille de Ferdinand Trullès, notaire à Ille, et de Marie Madeleine Batlle, était la fille unique de ce couple. À la suite de la perte de cette enfant, qui aurait voulu être carmélite, cette famille se lança dans plusieurs œuvres pieuses qui seront évoquées dans ce journal, notamment le Carmel de Vinça. Sa grand-mère maternelle, Angélique Maria ou Marie, morte en 1914, épouse de Paul Batlle, pharmacien à Ille, se distingua aussi par des legs de bienfaisance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[65] Thérèse Trullès, sœur du notaire Ferdinand Trullès, avait épousé à Ille le 3 juillet 1877 Jean Baptiste de Balanda (1828-1917), fils cadet de Jean-Baptiste de Balanda et de Thérèse de Bonnefoy, beau-frère d’une autre Mme de Balanda citée plus haut (voir supra note du 28 septembre 1903) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[66] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[67] Voir supra note du 28 juin 1904.
[68] Joseph Delcros (Céret, 13 février 1874-Moncaut, Lot-et-Garonne, 29 octobre 1939), fils aîné de Gaston Delcros (1841-1905), avocat à Céret, et de Marie de Ferran de Ribas (1849-1904), issue de la noblesse barcelonaise. Il prit postérieurement, ainsi que ses frères et sœurs, le nom de « Delcros de Ferran » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[69] Antoine Delmas et son frère Joseph Delmas – semble-t-il absent le jour du mariage – marié en 1903 à Prades avec Jane Circan étaient les fils de Félix Delmas, juge d’instruction à Céret, et de Pauline Latouche. Félix Delmas (ou Delmas de Ribas) était le fils de Jean Delmas et de Victoire de Ribas, tous deux originaires de Céret et proches parents des Delcros. Les « deux jeunes gens Roca » dont il s’agit ici sont certainement des fils de la famille Roca ou Roca d’Huytéza établie à Ille et citée ici à plusieurs reprises, à laquelle Mme Delmas née Circan appartenait par sa grand-mère paternelle née Roca – voir supra note du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[70] Berthe de Guardia (Perpignan, 9 mai 1857-Perpignan, 21 mai 1943) épousa le 19 mars 1879 à Perpignan Charles Gout de Bize (Alénya, château de Boaçà, 26 mai 1850-1914), propriétaire du château et de domaine de Boaçà à Alénya (aujourd’hui détruit) que sa famille avait acquis à la famille Asprer de Boaçà en 1834. Comme l’indique ici l’auteur, Mme Gout de Bize était cousine avec Mme d’Estève de Bosch née Lazerme, puisque sa mère née Louise de Règnes (1839-1917), fille de Pauline d’Argiot de La Ferrière, était petite-fille de Suzanne Lazerme, l’une des sœurs de son grand-père le député Joseph Lazerme. Il sera souvent question de la famille Gout de Bize dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[71] Voir supra note du 10 avril 1902.
[72] Voir supra note du 5 novembre 1901.
[73] Dieudonné Sabaté, né en 1848 à Céret, notaire dans cette ville. Il avait épousé en 1873 à Vinça Marie Verges, originaire de cette ville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[74] Fernand de Rovira (Perpignan, 19 juin 1870-29 août 1951), fils d’Henri de Rovira (1830-1899) et de Gabrielle Delon de Marouls (1829-1910) avait épousé à Perpignan le 5 octobre 1898 Marie-Pauline Colavier d’Albici (1873-1968), dont la grand-mère paternelle, Marie-Grâce Boluix, était fille de Marie-Grâce Lazerme, sœur du député Joseph Lazerme, propre grand-père de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme. Fernand de Rovira était donc le cousin issu de germains par alliance de cette dernière. Il possédait l’important domaine des Capeillans sur la commune de Saint-Cyprien, qui sera très souvent cité au fil de ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[75] Née de Ribas. Voir supra note du 22 août 1904.
[76] Voir supra différentes notes du 23 août 1904.
[77] Voir supra note du 10 avril 1902.
[78] Il s’agit d’une famille homonyme avec les Sabaté de Céret cités non loin ci-dessus. Ceux d’Ille ont été présentés supra à la note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[79] Paul de Maynard (né le 17 août 1873), chef d’escadron de cavalerie, était le fils d’Henri de Maynard (1838-1919) et de Marie de Vilar (1845-1874). Cette dernière était la cousine issue de germains d’Henri de Rovira, père de Fernand de Rovira ; les deux étaient respectivement petits-fils de Louise et de Madeleine de Guanter (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[80] Il s’agit bien ici de Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales), appelé improprement « le Vernet » par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[81] Il s’agit d’Isabelle, Joseph et Pierre Cornet, très souvent cités ici, proches cousins des Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[82] Les Rovira avaient participé au financement des nouvelles cloches de l’abbaye de Saint-Martin-du-Canigou (d’après les souvenirs d’André Bécat). Ces cloches ont été fondues en 1904 par la fonderie Farnier-Bulteaux dans la Meuse. On a un aperçu de leur sonnerie dans la vidéo suivante : https://www.youtube.com/watch?v=luW42ARsMyA (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[83] Voir supra note du 9 septembre 1901.
[84] Thérèse de Crozals, née le 24 juillet 1886 à Béziers, avait épousé le 24 novembre 1905 dans cette ville le banquier Fernand Dumas (Paris, 10 mai 1877-1927), lui-même arrière-petit-fils du célèbre homme politique et homme de lettres François Jaubert de Passa. Ce couple d’amateurs d’art reçut de nombreux créateurs dans sa maison de Finestret (ancienne maison Morer, famille dont descendait l’épouse de Jaubert de Passa). Dumas fut un mécène du fauvisme et du pointillisme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[85] Saint-Michel-de-Llotes, Pyrénées-Orientales (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[86] Voir supra note du 19 août 1901. Henri de Dax d’Axat (né au château d’Axat, Ariège, le 6 avril 1889) fils d’Ernest de Dax d’Axat et de Marie-Antoinette de Fréjacques de Bar. Il sera avocat et professeur au Collège des Oratoriens de Pontoise (Base de données généalogique Roglo) (Note de l’éditeur, S. Chevauché)
[87] Pierre Cornet se suicidera le 8 mars 1907, à l’âge de 30 ans (voir infra au 8 mars 1907) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[88] Maurice d’Estève de Bosch, cousin germain de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[89] Voir supra note du 23 septembre 1904 et infra au 8 mars 1907.
[90] Gabriel de Llobet, futur archevêque d’Avignon, dont il sera abondamment question au fil du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[91] Voir supra note du 2 septembre 1904.
[92] Henri Talairach (né à Trouillas le 29 novembre 1865), avocat, fils de Joseph Talairach et de Marie Delcros, avait épousé le 27 septembre 1890 à Perpignan Marie-Thérèse Boluix (Perpignan, 6 mai 1872-19 juin 1944), fille de Jules Boluix et de Berthe de Lacroix. Elle était l’arrière-petite-fille du couple François-Xavier Boluix/Marie-Grâce Lazerme dont il a souvent été parlé plus haut, voir notamment notes des 5 novembre 1901 et 6 octobre 1904.
[93] Voir infra aux 19 et 27 octobre 1904 pour les visites ultérieures à Boaçà.
[94] Joseph de Lazerme (1846-1922), cité à de nombreuses reprises ici. Sa sœur Espérance de Lazerme (1854-1935) avait épousé en 1876 Gaston de Campredon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[95] Auguste Lazerme (1825-1895), grand-père maternel d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[96] Act. Parc Ducup dans la banlieue de Perpignan (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[97] Il doit s’agir de Joseph d’Arexy (1885-1938), fils aîné de Raymond d’Arexy (1856-1912) et de Thérèse Bertran de Balanda (1856-1943), cette dernière sœur de Jean (1853-1934) et Henri (1854-1936) Bertran de Balanda, tous deux officiers de cavalerie s’étant consacrés à la gestion de leurs terres (Note de l’éditeur, S. Chevauché). La parenté de cette famille avec les Estève de Bosch est très lointaine (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[98] Voir supra au 23 août 1904.
[99] La parenté avec les Lazerme a été détaillée plus haut (23 août 1904). En ce qui concerne les Estève, cette parenté cette faisait par le père de Berthe Gout de Bize née de Guardia. Ce dernier, Auguste de Guardia (1833-1891), était le fils de Rose Calmètes, cette dernière petite-fille, par sa mère née Rose Vallès, de Thérèse Estève, propre sœur de François-Xavier Estève Simon, père du colonel Estève, grand-père de l’auteur du présent journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[100] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[101] Louise Caroline Alengry (née le 4 juin 1847 à Narbonne), mariée le 2 février 1870 à Perpignan avec Jean de la Croix Passama (1841-1906), officer de marine, président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Ils eurent deux fils : Henri (1881-1975) et Jacques (1883-1965) Passama (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[102] Carlos de Lazerme, sa mère Marie-Hélène de Lazerme née Pougeard du Limbert, sa sœur Marthe de Lazerme et son frère Jacques de Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[103] Il s’agit de Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), mariée en 1851 à Raymond de Çagarriga, mère d’Henri (1855-1939) et Albert (1861-1911) de Çagarriga. Cette famille résidait notamment dans une demeure construite par l’architecte Viggo Dorph Petersen, située à Saint-Génis-des-Fontaines (Pyrénées-Orientales), aujourd’hui Lycée Agricole, d’où la désignation de cette branche cadette comme « Çagarriga de Saint-Génis ». Raymond de Çagarriga était le frère cadet de Gaspard de Çagarriga, dont la descendance, fixée à Millas, est citée ci-dessus comme « les Çagarriga de Millas », et dont il sera question plus loin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[104] Voir supra note du 4 novembre 1904. Raymond de Çagarriga (1845-1927) fils de Gaspard de Çagarriga et de Perpétue de Llucià (cette dernière sœur de Louise de Llucià, mariée à Jean-Baptiste de Rovira, propre grand-mère de Fernand de Rovira), ingénieur des constructions navales, avait épousé en 1881 une Bretonne, Jeanne de Ploeüc, d’où trois filles, Madeleine (née en 1882), Marthe (née en 1883) et Jeanne (née en 1889) de Çagarriga. Il avait une sœur Marie de Çagarriga (1850-1920), mariée en 1872 au comte Augustin de Gironde, sans descendance (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[105] Voir supra note du 4 novembre 1904.
[106] Raoul Moullart de Vilmarest (Ecuires, Pas-de-Calais, 23 août 1843-Argelès-sur-Mer, 2 janvier 1927) marié le 11 juillet 1871 à Saint-Omer (Pas-de-Calais) avec Laure Renard de Saint-Malo (Paris, 12 février 1848-Argelès-sur-Mer, 15 septembre 1919). Les Renard de Saint-Malo sont une ancienne famille du Roussillon. Le père de Mme de Vilmarest, Philippe Renard de Saint-Malo (1813-1883), avait été député du Pas-de-Calais à la suite de son mariage avec une demoiselle Moullart de Torcy. Son grand-père, Jean-Baptiste Renard de Saint-Malo (1780-1854), est l’auteur d’ouvrages historiques sur le Roussillon. Cette famille possédait, entre autres, une villa appelée « Saint-Malo » à Argelès-sur-Mer, dont il est sans doute question ici. Raoul et Laure de Vilmarest eurent trois enfants : Marguerite, née en 1873, Jacques, né en 1887, et Germaine, née en 1884 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[107] Il n’est pas clairement dit s’il s’agit de Mme de Çagarriga née Gabrielle Guiraud de Saint-Marsal (1827-1917), veuve de Raymond de Çagarriga et mère d’Henri (capitaine d’infanterie) et Albert, résidant à Saint-Génis-des-Fontaines, dont il s’agit d’ici, ou de l’épouse d’Henri, née Marie Azémar (1865-1917) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).



















