Janvier 1908
Semaine du 1er au 5 janvier 1908
Ille, mercredi 1er janvier 1908
Déjà sept années sont passées depuis que j’ai commencé à écrire le journal de ma vie ; sept ans, c’est quelque chose dans l’existence ! Que d’événements pendant cette période ! Je fais la sainte communion à 7h afin de demander à Dieu de bénir cette nouvelle année et de m’envoyer plus de bonheur que dans la précédente. Ma seule vraie joie en 1907 a été notre retour dans la maison Bosch ; mais que de tristesses à côté de cette joie ! Je retourne à la grand’messe. À 11 heures, nous allons tous à Vinça où nous déjeunons et passons l’après-midi ; les 3 Magué, tante et Yvonne Delestrac y sont encore pour quelques jours. Nous passons en famille le Jour de l’An et rentrons le soir à Ille.
Ille, jeudi 2 janvier 1908
Je suis souffrant dans la nuit ; j’ai attrapé une indisposition d’estomac, je ne me lève que vers 11 heures, je ne sors pas et je me couche à 7 heures, je suis très fatigué toute la journée ; nous avons la visite de digestion de M. Marie et du curé de Vinça.
Ille, vendredi 3 janvier 1908
Je vais mieux que d’hier, mais je ne sors pas encore ; d’ailleurs il pleut toute la journée. L’oncle Xavier, retour de Pia, vient déjeuner et passer quelques heures avec nous ; il repart à 4 heures pour Paris et Saint-Mihiel. Le compte-rendu du mariage paraît dans L’Éclair de Montpellier.
Ille, samedi 4 janvier 1908
Nous avons à déjeuner Bonne Maman, les Magué qui sont encore à Vinça jusqu’à demain et les Delestrac qui en partent aujourd’hui. Les Delestrac repartent directement d’ici – tante Marie et Yvonne pour Saint-Étienne chez Geneviève et l’oncle Lucien pour Paris – sans rentrer à Vinça. Je reverrai les Maqué demain à Vinça. Le compte-rendu du mariage a paru dans Le Maine-et-Loire d’hier, dans Le Soleil et probablement dans d’autres journaux de Paris ; les journaux se copient l’un l’autre pour ces renseignements mondains. Toutes ces relations sont mieux faites que celles du Roussillon ; je me demande encore quel est l’auteur de cette dernière. Voici le compte-rendu paru hier dans L’Éclair de Montpellier ; les relations du Maine-et-Loire et des journaux de Paris, Soleil et autres, lui ressemblent beaucoup :

Ille, dimanche 5 janvier 1908
Cette date du 5 janvier me rappelle un triste souvenir ; c’est l’anniversaire du départ d’Ille des Lacour, il y a juste un an ; à partir du 5 janvier 1907, je me suis mis à compter les semaines et les jours, espérant que le mois de juin serait celui de la réalisation de mes espérances ; au lieu de cela, je n’ai eu que des déceptions ! Quand connaîtrai-je le bonheur ? Je vais à Vinça pour le recouvrement des cotisations des sociétaires ; les Magué repartent à 1 h pour Dijon ; je rentre le soir. J’ai enfin reçu le ballot de la seconde édition de ma thèse, sans préface, et j’en distribue à quelques amis.
Semaine du 6 au 12 janvier 1908
Ille, lundi 6 janvier 1908
Je souffre un peu de la jambe droite, j’y ai, depuis hier, une douleur qui doit être rhumatismale. Je vais, tout de même, me promener avec Max, du côté de Saint-Michel.
Ille, mardi 7 janvier 1908
Ma douleur a augmenté et me gêne pour marcher, je passe la matinée au lit. Philomène et Henri sont à Majorque et ils visitent l’île ; en compagnie du chanoine Miralles[1] et de M. Carbou, ce qui n’est pas banal pour des jeunes mariés !
Ille, mercredi 8 janvier 1908
Je souffre moins de ma douleur et je peux sortir un peu, l’après-midi, avec Max. Notre cousine Pichard de la Caillère nous a prié de lui envoyer une généalogie des Lazerme. J’en établis une en m’aidant d’une brochure Le Pouget et ses alentours imprimée à Paris en 1882[2] et qui contient beaucoup de renseignements sur ma famille maternelle ; il y est prouvé que les « De Las Hermes » existaient dans le Velay dès le 14e siècle ; plus tard ils allièrent au Pouget (diocèse de Montpellier) où ils passèrent plusieurs siècles ; la généalogie ininterrompue peut être établie depuis Pierre Las Hermes qui vivait au Pouget vers 1530 ; un de ses arrière-petits-fils le docteur Las Hermes, professeur à l’Université de médecine de Montpellier, conseiller du Roi, qualifié Maître, changea la forme de son nom et adopta l’orthographe actuelle de « Lazerme », sa fille devint la baronne de Montarnaud ; c’est un frère de celui-là qui vint s’établir en Roussillon et y fit souche. J’envoie aux Pichard une généalogie de 11 générations ; ils pourront être satisfaits !
Ille, jeudi 9 janvier 1908
Dans la nuit, la jambe me fait beaucoup souffrir, et je ne sors pas de la journée ; ce rhumatisme commence à m’ennuyer.
Ille, vendredi 10 janvier 1908
Ma douleur persiste et je ne peux pas encore sortir ; je passe la matinée au lit et l’après-midi dans la maison.
Vinça, samedi 11 janvier 1908
Je vais à Vinça en omnibus bien calfeutré parce que je dois être ici cette semaine pour m’occuper des affaires de la Société ; même sans sortir, je pourrai m’en occuper. Maman et Marie-Thérèse m’accompagnent ; à Vinça nous trouvons Philomène et Henri qui arrivent enchantés de leur voyage de noces ; ils repartent pour Ille avec Maman et Marie-Thérèse.
Vinça, dimanche 12 janvier 1908
Comme le temps est détestable et l’église très froide, je décide, sur le conseil de Bonne Maman, de ne pas aller à la messe, c’est prudent pour ne pas aggraver mon cas ; je ne me lève qu’à 11 heures et ne sors pas. L’assemblée des chefs de section de la Société se tient à 2 heures ; pour pouvoir y prendre part et la présider, je fais venir ici les chefs de section et les membres du bureau ; vers le soir, ma douleur me gêne beaucoup.
Semaine du 13 au 19 janvier 1908
Vinça, lundi 13 janvier 1908
Je ne me lève qu’à 11 heures car le temps est toujours très mauvais et j’ai souffert dans la nuit. Maman vient ; j’ai la visite du Dr Trainier qui m’a déjà vu samedi matin à Ille et me donne un traitement. Je me soigne beaucoup à cause de la fête de Saint-Sébastien qui est toute proche et pour laquelle je serais navré d’être malade. L’après-midi de 4 à 7h viennent Papa, Max et Marie-Thérèse pour causer avec nous d’une affaire ennuyeuse soulevée par l’abbé de Saint-Cyr. Avant de me coucher, je prends un bain chaud.
Vinça, mardi 14 janvier 1908
Maman va à Rodès assister aux obsèques de la petite d’Arx, sœur du petit garçon mort de la rage en juillet dernier[3] ; voilà une famille bien éprouvée. Depuis hier soir, il y a un mieux sensible dans mon rhumatisme. Je ne sors pas encore. Maman repart pour Ille à 3h 1/2.
Vinça, mardi 15 janvier 1908
Toujours même programme de journée, mon rhumatisme en est au même point. Pour moi qui suis habitué à une vie si active c’est terrible, il y a quinze jours que je ne suis pas monté à cheval.
Vinça, jeudi 16 janvier 1908
Le petit mieux d’avant-hier ne s’est pas maintenu, je souffre beaucoup la nuit. Je peux faire mon deuil de la fête de St-Sébastien !
Vinça, vendredi 17 janvier 1908
Maman revient à 9 heures ; l’après-midi, plusieurs visites ; le plus terrible c’est de souffrir la nuit. J’ai la visite du Dr Trainier.
Vinça, samedi 18 janvier 1908
Même programme de journée qu’hier ; j’en suis au même point, ça n’avance guère, il est probable, presque certain que la fête de Saint-Sébastien se passera pour moi dans la maison cette année ; ça ne me fera beaucoup de peine.
Vinça, dimanche 19 janvier 1908
Bien entendu je ne peux pas plus aller à la messe aujourd’hui que dimanche dernier. Le Dr Trainier qui revient me voir, veut absolument me faire une injection de morphine ; il dit qu’il guérit les rhumatismes par ce moyen ; je me laisse et cesse tout autre traitement. Cette piqûre endort la souffrance et me permet de marcher un peu mieux. Le soir, se tient dans la salle du café Anglade l’Assemblée générale annuelle de la Société Saint-Sébastien ; il m’est absolument impossible d’y aller et c’est M. Bouchède, vice-président, qui la préside. J’écris une lettre qu’il lit aux sociétaires. Peut-être demain, en faisant un grand effort, pourrai-je prendre part à une partie de la fête ; mais je n’ose trop y compter.
Semaine du 20 au 26 janvier 1908
Vinça, lundi 20 janvier 1908
J’ai passé une mauvaise nuit ; néanmoins, comme le temps est beau, je fais le très grand effort de me traîner à la grand’messe de la Société ; bien entendu, je ne vais pas au passe-ville qui m’esquinterait ; le passe-ville en musique est présidé par les deux vice-présidents MM. Albert Batlle et Bouchère ; Papa et Henri de Lavergne y sont aussi comme membres honoraires. La grand’messe est longue, je reste assis à peu près tout le temps. Après la messe, je prends mon courage à deux mains et je prends ma place dans le cortège pour aller jusqu’à la place du Puig ; je recommande aux musiciens et aux porte-bannières d’aller lentement pour que je puisse suivre ! En boitant lamentablement (mais ça m’est égal, car tout Vinça sait que je suis malade), je vais donc jusqu’au Puig. Là, je prononce l’allocution habituelle et je m’excuse auprès des sociétaires de ne pouvoir prendre part au bal ; je rentre aussitôt à la maison, raccompagné par les bannières, la musique et les membres honoraires et je me repose près du feu, étonné de l’effort que j’ai pu faire. Les sociétaires peuvent se dire que j’ai fait preuve de bonne volonté ! Le Dr Trainier vient me voir ; dans l’après-midi, il me fait une seconde piqûre de morphine. Dans l’après-midi, Maman, Philomène, Henri etc. vont voir les danses. Le soir, j’offre le café aux membres du bureau. Papa va à Ille, en voiture, dans l’après-midi, assister à la procession ; il rentre vers 6 heures. Quelle triste fête pour moi !
Vinça, mardi 21 janvier 1908
Bonne Maman veut absolument me mettre une estoupade sur la cuisse malade parce qu’elle s’imagine que tout mon mal vient de quelque effort, de quelque nerf foulé ; je me laisse faire, bien que croyant à un rhumatisme. L’estoupade prend bien et me serre tellement la cuisse que je ne peux plus la remuer, je suis immobilisé complètement. On vient me porter les comptes de la fête d’hier. Nous avons une curieuse visite, celle d’une dame, Mme de Gruard je crois[4], qui fait, avec son mari le tour du monde à pied ; ce colossal voyage, commencé il y a 12 ans, touche à sa fin puisqu’il ne leur reste plus qu’à regagner Paris ; je me rappelle fort bien avoir lu cette originalité dans les journaux ; cette dame fait une tombola, nous lui prenons des billets ; elle la tire à la mairie et je gagne une assiette peinte par son mari. La conversation est, naturellement, très intéressante ; sa visite me distrait un peu. Papa repart pour Ille ; les Lavergne et Marie-Thérèse restent ici.
Vinça, mercredi 22 janvier 1908
Je passe une très mauvaise nuit, la journée est plus tranquille.
Vinça, jeudi 23 janvier 1908
Je souffre presque toute la journée de ma douleur rhumatismale ; Papa vient de 11h à 3h ½ ; Henri et Philomène vont à Vernet-les-Bains et à Saint-Martin du Canigou.
Vinça, vendredi 24 janvier 1908
Aujourd’hui je ne souffre pas, mais je ne peux remuer la cuisse en aucun sens ; cette immobilité est très pénible et horriblement gênante. Quand donc ce rhumatisme maudit sera-t-il fini ?
Vinça, samedi 25 janvier 1908
J’ai adopté depuis 2 jours un traitement homéopathique que le Dr Sourice m’a envoyé d’Angers ; nous lui avons décrit très exactement mon mal et comme il connaît parfaitement mon tempérament, j’espère que son traitement réussira.
Vinça, dimanche 26 janvier 1908
Voici 3 dimanches que je manque la messe ; c’est la volonté de Dieu !
Semaine du 27 au 31 janvier 1908
Vinça, lundi 27 janvier 1908
Papa vient de 11h à 3h ½ ; je suis toujours dans le même état ; je ne souffre plus du muscle, mais l’articulation du haut de la cuisse m’empêche de me tenir droit ; c’est là qu’est le siège du mal maintenant.
Vinça, mardi 28 janvier 1908
Toujours même état ; Henri et Philomène partent pour Ille où ils vont passer quelques jours avec Papa. C’est aujourd’hui le 20ème anniversaire de la mort de ma grand-mère Estève ; 20 ans ! J’ai un très vague souvenir d’elle.
Vinça, mercredi 29 janvier 1908
J’ai la visite du Dr Trainier qui m’examine bien et déclare que le rhumatisme a été occasionné par un effort que je me suis donné probablement à cheval. Cet effort a intéressé tout le muscle de la cuisse droite depuis le haut jusqu’au bas ; maintenant il s’est concentré sur les tendons du haut de ce muscle dont je souffre un peu et qui m’empêchent de me tenir droit ; cette douleur et cette gêne sont, du reste, rhumatismales, mais l’origine est un effort.
Vinça, jeudi 30 janvier 1908
Bonne Maman a eu un petit saignement de nez hier soir, elle garde le lit aujourd’hui ; son médecin, M. Berjoan, étant venu dans la maison pour elle, a voulu me voir et il m’a fait une belle peur, il a prétendu que j’avais un petit point de hernie. Maman, affolée, veut une consultation ; précisément, le Dr Trainier revient dans l’après-midi, je lui signale cela et, après m’avoir examiné encore, il m’assure que non, que c’est impossible. Maman est à Ille et organise une consultation pour demain matin avec le docteur Pons[5] qui est très bon médecin. Bonne Maman va mieux ; dans quels draps nous sommes !
Vinça, vendredi 31 janvier 1908
M. Berjoan n’a pas voulu venir à la consultation parce qu’il est brouillé avec le Dr Pons, mais nous connaissons son opinion. MM. Pons et Trainier arrivent d’Ille par le train de 7h du matin et m’examinent dans tous les sens dans mon lit. Ils sont très affirmatifs et déclarent tous deux catégoriquement que je n’ai pas, que je ne peux pas avoir de point de hernie ; d’ailleurs je ne souffre pas, c’est la meilleure preuve. Ils disent tous deux que c’est un effort dont l’effet se fait sentir maintenant aux tendons du haut de la cuisse, à l’aine. Ils me prescrivent le repos absolu et un traitement externe (frictions de pommade) ; comme traitement interne, je suivrai celui du Dr Sourice que nous tenons, par lettre, au courant de tout. Je vais rentrer à Ille, demain si c’est possible ; on m’y ramènera comme on m’en a enlevé, en omnibus ; pour les visites des médecins, ma présence à Ille sera plus commode. MM. Trainier et Pons croient que je serai sur pied dans 3 semaines environ ; comme c’est long !
Mars 1908
Semaine du 15 mars 1908
Ille, dimanche 15 mars 1908
Je reprends la rédaction de mon journal après six semaines d’interruption ; ces six semaines, je les ai passées au lit et je ne me lève que depuis mardi ; j’ai subi une opération douloureuse et dangereuse qui a, Dieu merci, très bien réussi et me voici en pleine convalescence. Le 1er février, j’ai quitté Vinça en omnibus comme j’y étais allé, et en arrivant ici à 6h du soir, on m’a mis au lit ; j’y ai passé 38 jours ! Le docteur Pons et le Dr Trainier m’ont soigné tous les deux ; M. Pons, le premier, a dit que ce qu’on prenait pour un rhumatisme était probablement un abcès ; M. Trainier soutenait que c’était un rhumatisme. Pour mettre fin à cette divergence, nous avons demandé une consultation : elle a eu lieu le 6 février entre les docteurs Trainier et Pons et nos deux cousins les docteurs de Lamer et Lutrand ; notre cousin de Lamer[6], qui est un excellent chirurgien, a déclaré tout de suite que M. Pons avait raison et que je souffrais, non d’un rhumatisme, mais d’un abcès placé contre un des muscles qui font mouvoir la cuisse et m’empêchant, par suite, de marcher ; comme depuis quelques jours, la douleur est passée de la cuisse au bas ventre, M. de Lamer en conclut que l’abcès est placé à la naissance du muscle ; M. Lutrand est de son avis. Ces messieurs déclarent qu’il faudra percer cet abcès dans quelques jours quand il aura mûri davantage. J’avais constamment la fièvre, je dormais et mangeais très mal, aussi on a un peu avancé la date de l’opération. Les docteurs de Lamer et Lutrand sont revenus me voir le 17 février et on a fixé l’opération au lendemain. Elle a eu lieu le mardi 18 ; comme je me figurais qu’elle serait insignifiante (on ne l’avait laissé croire), je n’avais pas d’appréhension : j’ai mieux dormi la nuit précédente que je n’avais dormi depuis un mois. Je n’ai pas demandé à être endormi, me contentant de deux piqûres de stovaïne. On m’avait bien trompé ! L’opération a été des plus sérieuses ; on m’a ouvert le ventre au-dessus de la fosse iliaque droite croyant y trouver l’abcès ; mais M. de Lamer, qui faisait l’opération, ne l’a pas trouvé là où il croyait, il a dû enfoncer son doigt et le chercher ; l’ayant trouvé contre le muscle psoas, il l’a fait percer par le Dr Lutrand ; il était si profond qu’il a fallu traverser, pour l’atteindre, une foule de tissus, et Dieu sait si on m’a fait souffrir ; mais il fallait absolument laisser faire l’opération sous peine de boiter toute ma vie ; aussi, si je n’ai pu m’empêcher de me plaindre et de crier un peu, j’ai eu le courage, avec la grâce de Dieu, de ne pas bouger, ce dont ces messieurs m’ont beaucoup félicité. On avait renvoyé Maman, Papa, Bonne Maman (qui était venue de Vinça), Marie-Thérèse, et j’étais seul avec les 4 médecins. Maman et Marie-Thérèse (je l’ai su après) étaient cachées derrière la porte de ma chambre et regardaient par le trou de la serrure. L’opération proprement dite (en dehors des préparatifs qui ont précédé et du pansement qui a suivi) a duré une douzaine de minutes, quelles minutes ! De ma vie je ne les oublierai. Les médecins ont dit que le pus qui est sorti de l’abcès était très sain et témoignait de mon bon tempérament ; ils attribuent cet abcès à une déchirure qui s’est produite sur le muscle psoas, probablement à cheval, et autour de laquelle l’abcès s’est formé peu à peu ; il était placé entre le muscle psoas et sa gaine, son nom médical était « un psoïtis ». M. de Lamer a dit que s’il l’avait su aussi profond il m’aurait endormi. On m’a dit plus tard, quand le danger a été passé, qu’on craignait un peu que le pus n’ait déjà attaqué le muscle et que je ne reste boiteux ; mais le vendredi 21 quand il fût revenu et qu’il eût appris que j’avais déjà pu allonger la jambe, il déclara que ce danger était conjuré. J’ai su aussi plus tard que j’avais été réellement en danger pendant les 3 ou 4 jours qui ont suivi l’opération ; on redoutait des complications qui auraient pu m’être fatales, comme une péritonite à cause du voisinage de l’intestin. Mais le Bon Dieu m’a bien protégé et, si j’ai eu des moments un peu pénibles, des douleurs au ventre, des nausées, aucune complication sérieuse ne s’est produite et après 3 ou 4 jours, j’ai senti mon état s’améliorer. Mais j’étais d’une faiblesse extrême ! Tous les jours, vers le soir, les docteurs Trainier et Pons venaient me laver et me panser la plaie dans laquelle on avait placé deux drains en caoutchouc afin de ne laisser aucun reste de pus dans ce qui fut l’abcès. J’ai été admirablement soigné, soit par les médecins, surtout par M. Pons, soit par Maman, Bonne Maman, Marie-Thérèse, Papa. Tous y ont apporté un dévouement admirable ; Maman qui, depuis mon retour à Ille, couchait dans mon cabinet de travail à côté de ma chambre, a voulu coucher dans ma chambre même sur une méridienne depuis l’opération et je n’ai pas pu encore la décider à retourner dans le cabinet de travail. Bonne-Maman, venue le jour de l’opération, n’est pas repartie encore et a beaucoup aidé Maman et Marie-Thérèse à me soigner ; cette dernière, qui avait prolongé son séjour à cause de moi, est partie pour Sainte-Croix mardi dernier, le jour même où je me levais pour la première fois ; Philomène et Henri sont partis le 3 février pour Angers où ils passent la fin de l’hiver chez M. et Mme de Lavergne, avant d’aller se fixer à la propriété de la Motte près de Segré qu’ils habiteront désormais. Nos cousins de Lamer et Lutrand sont revenus me voir lundi dernier et, après examen de la plaie, l’ont trouvée en très bon état, ont enlevé les drains et m’ont donné la permission de me lever, ce que j’ai fait le lendemain. Ma jambe droite, très amaigrie, est extrêmement faible et, la première fois que je me suis levé, je n’aurais pas pu me tenir droit si l’on ne m’avait soutenu ; mais peu à peu, elle redevient un peu plus forte et je peux maintenant marcher seul à condition de ne pas le faire fréquemment ; cependant ma jambe est encore bien faible et je boite en marchant ; mais ce n’est pas passager. J’ai employé mes loisirs au lit à lire beaucoup ; mais pendant quelques jours après l’opération, on m’avait même interdit la lecture pour ne pas me fatiguer. J’ai eu de nombreuses visites, soit de personnes d’Ille, soit des environs. De l’extérieur, Tante Bonafos, les Rovira avec Henri Jonquères d’Oriola, M. Marie, M. Bouchède, la cousine de Saint-Jean etc. ; d’ici, on venait très souvent me voir, autant que le permettaient les médecins. On s’est beaucoup intéressé à mon état, soit ici, soit à Vinça et la population a donné ainsi une grande preuve d’attachement ; c’est (dans des situations bien différentes certes) comme pour le mariage de Philomène pendant lequel, paraît-il, toute la population était sur pied et la plupart des magasins fermés comme un jour de fête. Maintenant, je me lève vers onze heures et je passe l’après-midi levé. J’espère reprendre assez vite des forces pour pouvoir sortir au commencement d’avril. Mais quelle terrible secousse ! Il ne faudrait pas en avoir souvent de pareille, et je peux remercier Dieu de m’en être tiré, somme toute, à si bon compte.
Semaine du 16 au 22 mars 1908
Ille, lundi 16 mars 1908
Je passe la matinée au lit et l’après-midi dans mon cabinet de travail. La plaie doit se refermer je pense ; demain, on refera le pansement. Pendant ma maladie, j’ai eu le regret de voir mourir deux personnes à qui je m’intéressais : d’abord à Vinça notre fidèle et dévoué serviteur Jacques Amiel, ancien cuirassier de la charge de Rezonville, fait prisonnier avec l’Armée de Metz, mort à 62 ans avec les sentiments les plus chrétiens ; il faisait depuis très longtemps partie de la Société Saint-Sébastien et j’ai infiniment regretté de ne pas pouvoir assister à ses obsèques et prononcer son éloge funèbre ; Papa et Bonne Maman y ont assisté ; il a été accompagné à sa dernière demeure par la Société Saint-Sébastien et par celle des Vétérans des armées de terre et de mer dont le président, commandant Pacull, a rappelé ses états de service. Le second décès est celui de l’abbé Debazach, jeune prêtre de 26 ans à la vocation sacerdotale duquel nous nous étions intéressés ; il est mort le samedi 7 mars et on l’a enterré le lundi 9 ; il parait que ses obsèques ont été magnifiques. Il est mort poitrinaire et il y avait bien longtemps qu’on le voyait décliner ; il y a 2 ans ½, pour lui permettre de se soigner dans sa famille, Monseigneur l’avait envoyé ici avec le titre de 2ème vicaire. Pieux, zélé, modeste, c’était un véritable saint. C’était le frère de notre ancienne femme de chambre Joséphine Debazach.
Outre la lecture, j’occupais mes loisirs, pendant mon long séjour au lit, à faire le concours du journal Le Soleil, qui consistait à compter tous les « A » d’un feuilleton ; le concours est fini maintenant, on enverra les résultats dans quelques jours et j’espère obtenir un prix ; il y en a, du reste, de fort beaux, tels un automobile, un salon complet, une chambre à coucher, un chèque de 3000 fr., un piano etc. Tante Josepha, qui est aussi abonnée au Soleil, faisait aussi le concours et nous contrôlions mutuellement nos chiffres, par lettre. J’ai, somme toute, passé le temps sans m’ennuyer trop.
Ille, mardi 17 mars 1908
Je passe mon après-midi à lire, à écrire, et à faire marcher le phonographe ; le Dr Pons me refait le pansement, la plaie, même à la surface, est presque cicatrisée, elle ne coule plus.
Ille, mercredi 18 mars 1908
Même programme de journée qu’hier. Il y a aujourd’hui un mois de l’opération ; je remercie la Providence de m’avoir préservé à la suite de cette terrible secousse, des complications qui auraient pu m’emporter. Maintenant que le danger est passé, les médecins disent combien cette opération était dangereuse à cause du voisinage de l’intestin ; pendant les 3 jours qui l’ont suivie, ils craignaient réellement pour ma vie ; et dire que je ne m’en doutais pas ! Bonne Maman repart pour Vinça, elle m’a bien soigné pendant un mois.
Ille, jeudi 19 mars 1908
Fête de Saint Joseph ; j’avais espéré il y a 1 mois ½ environ (depuis lors j’ai perdu cette illusion) pouvoir sortir aujourd’hui et assister à la messe ; mais il faut encore prendre patience ; j’espère sortir vers la fin de la semaine prochaine et entendre la messe le dimanche de la Lætare (29 mars).
Ille, vendredi 20 mars 1908
Même programme qu’hier ; je lis, j’écris ; il y a cependant un petit progrès : je dîne debout et me couche plus tard. La Chambre hier s’est déshonorée une fois de plus en votant les crédits de la translation des cendres de l’immonde Zola au Panthéon qui finit par devenir un dépotoir. À ce sujet, superbe discours de Maurice Barrès qui a eu cependant le tort de ne pas assez parler de l’affaire Dreyfus ; le sujet s’y prêtait tant ! Car c’est avant tout le dreyfusard, l’auteur de la lettre « J’accuse » que l’on veut glorifier dans Zola. Maurice Barrès, lui ou un autre, avait une magnifique occasion de clouer au pilori le gouvernement des réhabilités et la Cour de Cassation ; il l’a laissé échapper. C’est curieux, il semble que même les membres les plus énergiques de l’opposition aient peur de parler de l’Affaire ; c’est elle cependant qui est cause de la situation dans laquelle nous nous débattons ; elle a fait avancer la Révolution de 20 ans !
Ille, samedi 21 mars 1908
Je descends pour la première fois au 1er étage ; ça me parait tout drôle après si longtemps ; je déjeune et dîne à la salle à manger. Maman va à Vinça entre 2 trains.
Ille, dimanche 22 mars 1908
C’est aujourd’hui le dernier dimanche, j’espère, que je manque la messe ; je marche de mieux en mieux et la petite claudication due à la raideur de la cuisse va en diminuant tous les jours. Je prends contact pour la première fois avec l’air extérieur en séjournant et me promenant assez longtemps sur la terrasse du 1er étage. J’ai la visite d’Augustin Roig ; sauf le trésorier Estève, tous les membres du bureau de la Société Saint-Sébastien – M. Bouchède, M. Albert Batlle, Dalmer, Étienne Vergès, Augustin Roig – sont venus me voir ici au cours de ma maladie. Je reçois le 1er numéro de L’Action française quotidienne, le nouvel organe de la Ligue d’Action française auquel je me suis abonné. Il publie, après l’article-programme signé de tous les chefs de la Ligue, une interview de Jules Lemaitre ; le savant académicien, ancien président et fondateur de la ligue nationaliste républicaine de La Patrie Française, qui est aujourd’hui pour ainsi dire dissoute, se déclare pleinement désabusé de la chimère et du mensonge républicain et fait adhésion au programme royaliste de l’Action française ; c’est une bien précieuse recrue pour nous. Le nouveau journal va encore accroître la force de pénétration de l’Action française dont les progrès ont été si considérables depuis sa fondation qui remonte à peine à 3 ans en tant que ligue et à 9 ans en tant que revue : revue, ligue, institut, journal quotidien et même théâtre, tels sont les moyens qu’emploie l’Action française pour répandre les idées d’ordre et de restauration, en attendant « le coup » final !

Semaine du 23 au 29 mars 1908
Ille, lundi 23 mars 1908
Je descends au jardin, c’est un nouveau progrès. En réponse au transfert des restes de Zola au Panthéon, le duc de Montebello, dans une lettre publique à Clemenceau réclame la dépouille mortelle de son grand-père le maréchal Lannes, duc de Montebello, qu’il ne veut pas laisser au Panthéon dans la honteuse promiscuité de l’auteur de La Débâcle et de la lettre « J’accuse » ; le glorieux soldat de l’Empire ne peut pas dormir son dernier sommeil aux côtés de l’insulteur de l’Armée française ; voyons si la république osera disputer au petit-fils les restes mortels du grand-père ? Si le transfert de Lannes a lieu, on devrait faire à cette occasion une grandiose manifestation en l’honneur de l’illustre maréchal ; ce serait la meilleure manière de relever le défi que le gouvernement jette aux bons Français en panthéonisant l’immonde Zola. « Tout ce qui est national est nôtre » a dit le duc d’Orléans ; par conséquent, les royalistes, patriotes avant tout, seraient les plus ardents à honorer les restes du maréchal Lannes.
Ille, mardi 24 mars 1908
Bonne Maman vient de 9h ½ à 4 heures ; il n’y a que cinq semaines que le docteur de Lamer a pratiqué sur moi une véritable laparotomie, 2 semaines que je me lève, et déjà je vais et viens du haut en bas de la maison ; somme toute la guérison est venue vite.
Ille, mercredi 25 mars 1908
Nous avons la visite de Mme de Llamby, de 1h à 4h, elle est étonnée de me trouver aussi bien si peu de temps après l’opération ; la plaie opératoire est entièrement fermée, même à la surface et, sans une petite raideur dans la cuisse qui me gêne encore un peu pour marcher, je serais complètement rétabli ; cette raideur passera avec l’exercice. Le gouvernement, voleur de cadavres, refuse au duc de Montebello le corps de son grand’père.
Ille, jeudi 26 mars 1908
Le temps est assez frais et je ne peux pas rester longtemps au jardin ; je monte, cependant, un tout petit moment à la terrasse du toit pour revoir la campagne et les montagnes, le Canigou, que je n’ai pas revus depuis si longtemps. Le gouvernement a reculé, pour la translation des cendres de Zola, devant le mouvement d’opinion qui se manifestait ; il renvoie cette honteuse cérémonie du 2 avril au 4 juin ; comme le dit Le Gaulois, c’est une nouvelle victoire d’Essling que remporte le maréchal Lannes ; son ombre a fait reculer celle de l’insulteur de l’Armée, du défenseur du traître Dreyfus, de l’insulteur de Notre-Dame de Lourdes.
Ille, vendredi 27 mars 1908
Il pleut et je ne peux même pas descendre au jardin ; je lis à peu près toute la journée ; j’ai encore une fois la visite du Dr Pons ; je pense que c’est la dernière, il constate ma complète guérison ; ma jambe prend de plus en plus de forces et je marche à peu près normalement, c’est à peine si, par moments, je fais encore un très petit mouvement de claudication ; avec de l’exercice, cela passera bientôt.
Ille, samedi 28 mars 1908
Je passe ma journée à lire, à écrire et à me promener un peu au jardin ; j’ai la visite du Dr Trainier qui vient, lui aussi, je pense, pour la dernière fois. Je devais assister ce matin à la messe que M. le curé devait célébrer pour moi, en actions de grâces, à la chapelle de Notre-Dame de Lourdes ; mais comme le temps est humide et frais et que j’ai eu, avant-hier soir, un très léger mal de gorge, cette messe est renvoyée à lundi et je ne sortirai que demain pour assister à la grand’messe.
Ille, dimanche 29 mars 1908
Ma première sortie après une si longue réclusion ! Je vais à la grand’messe, qui est une messe d’enterrement. L’après-midi, je fais une toute petite promenade avec Baja ; on m’arrête beaucoup pour me féliciter de ma guérison. Les habitants d’Ille, il faut bien le dire, comme du reste ceux de Vinça et nos parents et amis de Perpignan, m’ont témoigné beaucoup d’intérêt et se sont bien associés à nos préoccupations.
Semaine du 30 au 31 mars 1908
Ille, lundi 30 mars 1908
Je vais à la gare attendre Bonne Maman, qui arrive de Vinça jusqu’à demain, je marche déjà plus facilement et avec moins de fatigue qu’hier. Philomène nous annonce, en grand mystère encore, qu’elle se croit enceinte, c’est aussi l’avis du Dr Sourice qu’elle a consulté ; l’événement aura lieu en novembre. Elle s’est plus pressée que Marie-Thérèse ! Nous renouvelons notre domesticité, renouvellement rendu nécessaire par le départ de Jacques. Nous prenons un ménage : Jean et Madeleine Jalabert, le mari valet de chambre et éventuellement cocher, et la femme, femme de chambre ; ils entrent aujourd’hui ; dans 3 ou 4 jours arrivera une jeune fille de Vinça, nommée Céleste, comme cuisinière ; le ménage Jalabert est d’Ille. J’allais voir M. le curé et me confesser.
Ille, mardi 31 mars 1908
M. le vicaire célèbre une messe d’actions de grâce à 8h pour remercier Dieu de ma guérison ; nous y assistons tous et j’y fais la sainte communion. Papa, Maman et Bonne Maman m’accompagnent à la Sainte Table ; je reçois avec bonheur le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ ; il y avait 3 mois que je n’avais eu ce bonheur. L’après-midi, nous faisons une toute petite promenade, nous allons jusqu’au pont de la Tet. Hier soir à Paris, salle Wagram, superbe meeting organisé par l’Action française contre la panthéonisation de Zola ; discours énergiques de Daudet, Montesquiou, de Vezins, Vaugeois etc. Une réunion encore plus nombreuse organisée par La Patrie française (ligue qui n’existe plus qu’à Paris) avait eu lieu 3 jours avant dans la même salle ; on y avait applaudi des hommes appartenant à toutes les fractions de l’opposition depuis Rochefort, jusqu’aux Cassagnac ; seulement il y a cette différence entre les deux réunions, c’est qu’à l’Action française on a été logique et on a remonté de l’effet à la cause, on a crié « À bas la république » et « Vive le roi », tandis qu’à La Patrie française on s’est attaqué à l’effet sans vouloir remonter à la cause, singulière contradiction ; sans doute, le cri « À bas la république » était dans l’air et parmi les 10.000 manifestants qui conspuaient Zola, le plus grand nombre avait envie de conspuer aussi la république que l’ignoble pornographe, l’insulteur de l’Armée française et de Notre-Dame de Lourdes incarne si bien ; parmi les orateurs, bien peu devaient conserver encore l’illusion d’une république honnête ; et cependant, ils n’ont pas osé conclure. Comment espèrent-ils réussir sans un but à montrer aux masses ? Comment détruire un état de choses sans montrer ce qui le remplacera ? L’expérience du boulangisme et du mouvement nationaliste d’il y a 10 ans devrait pourtant les éclairer ! Funeste aveuglement. L’avenir appartient à ceux qui savent bien ce qu’ils veulent, à l’Action française qui fait tous les jours des conquêtes.
Avril 1908
Semaine du 1er au 5 avril 1908
Ille, mercredi 1er avril 1908
Je vais me promener sur la route de Corbère jusqu’au pont du Boulès ; je ne fais encore que de toutes petites promenades pour ne pas fatiguer ma jambe encore si faible. On me racontait aujourd’hui que deux jours après l’opération, le 20 et le 21 février, le docteur Pons était très pessimiste à mon sujet ; il disait qu’il croyait que je serais mort le lendemain, mais que si je résistais deux jours je serais sauvé. Je l’ai donc échappée belle et je remercie Dieu de sa grande protection ; c’est la seconde fois depuis ma naissance que je vois la mort de près : octobre 1889, février 1908 ; il faut croire que j’ai le tempérament solide pour supporter de telles secousses ; mais surtout, la Providence me protège visiblement.
Ille, jeudi 2 avril 1908
Je me promène dans l’après-midi ; je ressens au retour, moins de fatigue que ces jours derniers ; c’est dire que ma jambe commence à se fortifier.
Ille, vendredi 3 avril 1908
Je vais me promener à la métairie de l’oncle Xavier ; je ne sors pas du reste de la journée.
Ille, samedi 4 avril 1908
Même programme de journée qu’hier, à cette différence près que je vais en me promenant à la métairie Saint-Martin ; le soir nous allons tous à la cérémonie des complies de la Passion à l’église.
Ille, dimanche 5 avril 1908
Je vais à la grand’messe qui est encore, comme dimanche dernier, une messe d’enterrement ; c’est un bien déplorable usage que de faire les enterrements à la grand’messe du dimanche, il y a longtemps qu’il s’est introduit ; l’après-midi, je fais des visites aux personnes qui se sont particulièrement intéressées à moi pendant ma maladie : Mme Terrats d’Aguillon et les demoiselles Mathieu que je rencontre et Mme Roca d’Huytéza que je ne rencontre pas ; je vais aussi à vêpres où il y a une procession d’enfants porteurs d’oriflammes, autour de l’église.
Semaine 6 au 12 avril 1908
Ille, lundi 6 avril 1908
Malgré le temps pluvieux, je fais un petit tour ; je vais voir le Dr Pons qui me donne un liniment pour frictionner ma jambe afin de la fortifier.
Ille, mardi 7 avril 1908
C’est foire aujourd’hui, mais le mauvais temps contrarie les transactions ; j’ai plusieurs visites : notre cousin de Barescut, Dalmer etc. Je me promène un peu à la foire où je suis arrêté à chaque instant par des gens qui me demandent des nouvelles de ma santé. J’apprends que le pauvre Jules Sabaté[7] est au plus mal, on se demande s’il passera la journée, cela me fait beaucoup de peine. Notre cousine Antoinette Blanpain de Saint-Mars, mariée depuis le mois de juillet dernier, vient d’avoir une fillette qu’on appellera Agnès ; en voilà une qui applique le proverbe américain « Time is money » ! À la foire, je rencontre Victor de Lacour qui est ici pour quelques jours, nous nous promenons un moment ensemble, mais la conversation entre nous deux est froide et embarrassée.
Ille, mercredi 8 avril 1908
Dans l’après-midi, j’ai la visite de Victor ; nous causons de sujets indifférents ; je ne veux pas rompre absolument avec les Lacour, ce qui serait maladroit et attirerait l’attention du public, mais je suis résolu à me tenir le plus possible à l’écart.
Ille, jeudi 9 avril 1908
Me sentant, depuis 2 jours, beaucoup plus fort, je vais aujourd’hui à Vinça surprendre Bonne Maman et voir ce pauvre Croco avant sa mort ; il a failli mourir hier et a reçu avec une grande piété les derniers sacrements, aujourd’hui il y a une très légère amélioration, mais cela durera-t-il ? Il me reconnaît et me remercie de ma visite. Je vois, à Vinça, plusieurs personnes qui me félicitent de ma guérison ; tout le monde s’arrête. Je rentre par le train de 4 heures, je vais me confesser. C’est avec une bien grande satisfaction que je revois cette maison de Vinça où j’étais dans un si piteux état au mois de janvier et que j’ai quittée, le 1er février, sur le dos de Massettes et de Jacques. Je remercie la Providence.
Ille, vendredi 10 avril 1908
Je fais la sainte communion à 8 heures à l’honneur de Notre-Dame des Sept douleurs dont c’est la fête aujourd’hui ; je reviens à la messe à 9h ; c’est une messe d’enterrement ; l’après-midi, je vais avec Papa au champ de las Padrouzes à Saint-Michel, où il y a une petite difficulté entre les deux fermiers Fabre-Badie et Janvier, j’étends un peu le champ de nos promenades ; le soir, nous allons aux complies à 7h ¼. Je lis avec la plus grande satisfaction le compte-rendu de la séance du Sénat d’avant-hier ; on y discutait le crédit pour le honteux transfert de Zola au Panthéon, et le ministre Doumergue ayant eu l’imprudence de parler de l’affaire Dreyfus et de l’arrêt de la Cour de Cassation devant lequel, a-t-il dit, tout le monde s’est incliné, s’est attiré de vertes répliques de MM. de Lamarzelle et Dominique Delahaye ; ce dernier a rappelé les campagnes de l’Action française contre cet arrêt monstrueux, a lu le texte des affiches qui ont convaincu de fraude et de violation de la loi la Cour de Cassation et a terminé en s’écriant « Je vous défie de poursuivre l’Action française » ! Le gouvernement, devant ce défi, est resté coi ; il n’avait rien à répondre car on ne riposte pas à l’évidence même. J’envoie à Monsieur Delahaye une carte de félicitations pour son magnifique défi. Il y a quelques jours, le nouveau sénateur royaliste de la Mayenne, M. Le Breton, avait parlé dans le même sens ; ce sont toujours les royalistes qui sont les plus patriotes. C’est égal, l’Action française est bien forte, le gouvernement n’a pas osé la poursuivre et il ne relèvera certainement pas de défi de M. Delahaye.
Ille, samedi 11 avril 1908
Je vais me promener avec Papa du côté de Saint-Michel ; le soir, nous allons aux complies à l’église ; j’ai bien fait 5 kilomètres aujourd’hui, et sans fatigue ; décidément, je suis bien guéri ! Le Roussillon publie aujourd’hui un article que je lui ai envoyé, sous ce titre : « Les catholiques et l’Action française » ; j’y réponds à certaines attaques dont l’Action française a été l’objet dans certains milieux catholiques, en exposant le programme religieux de l’Action française et celui des catholiques libéraux et démocrates, de l’Action libérale notamment ; la comparaison n’est pas à l’avantage de ces derniers !
Ille, dimanche 12 avril 1908
J’assiste à tous les offices et j’étonne tout le monde parce qu’après la grand’messe j’assiste à la procession dans l’église un flambeau à la main puis je reste agenouillé devant l’autel pour le salut ; on est étonné que je sois déjà assez fort pour faire tout cela comme avant. L’après-midi, je fais plusieurs visites, je me promène.
Semaine 13 au 19 avril 1908
Ille, lundi 13 avril 1908
Ce matin à la 1ère heure, on nous fait part de la mort de Jules Sabaté survenue hier soir ; nous décidons tout de suite d’assister aux obsèques qui auront lieu demain matin. Nous avons Charouleau à déjeuner, il vient me faire choisir les échantillons des costumes d’été. Maman et moi partons à 4 heures ; à Vinça, c’est une douleur générale, ce pauvre Croco était très aimé ; ses enfants font peine à voir. Le soir, je prépare un discours que je débiterai demain. Je dois bien cela à Croco pour les bons moments que j’ai passés chez lui ; de plus sa famille a, de tout temps, été très dévouée à ma famille maternelle.
Ille, mardi 14 avril 1908
Ce matin à Vinça, par un temps beau et chaud, triste cérémonie des obsèques du pauvre Croco ; beaucoup de monde venu des environs et de Perpignan, j’accompagne Henri Sabaté son fils ; trois discours, M. de Guardia, M. Bouchède et moi, celui de M. de Guardia est fait au nom du comité royaliste des Pyrénées-Orientales. Je suis peiné au plus haut point ; comme ce pauvre homme va manquer ! J’allais si souvent chez lui quand j’étais à Vinça ! C’était, du reste, comme un cercle, tout le monde y entrait, on y causait, on s’y chamaillait ferme sur les questions politiques, on y fumait etc. ; le maître de la maison, avec son originalité et ses histoires souvent inventées, mettait toujours de la gaieté ; pauvre Croco ! Bonne Maman a la visite de M. et Mme Charles de Llobet de passage à Vinça ; nous partons à 3h ½ et voyageons avec les Llobet jusqu’à Ille ; le soir, je vais à la cérémonie de clôture des quarante heures.
Ille, mercredi 15 avril 1908
Je vais à Perpignan avec Maman par le train de 1h25 ; plusieurs visites, je vais voir Monseigneur, les Lazerme, les Bonafos ; tout le monde me fait fête ; les gens que je rencontre dans la rue s’arrêtent pour me demander comment je vais ; je marche beaucoup et cela ne me fatigue nullement. Monseigneur me parle de la Jeunesse Catholique et m’engage beaucoup à en fonder un groupe ici ; il tient beaucoup à cette œuvre, je lui promets d’y travailler de mon mieux. Je suis d’autant plus disposé à s’occuper de la Jeunesse Catholique qu’elle fait des avances aux royalistes ; ainsi M. Bertran, que je vois un moment au Panache, me dit qu’à l’occasion d’un congrès de Jeunesse Catholique qui se tiendra lundi à l’ermitage de Notre-Dame de Jouègues, on a invité M. Despéramons à prendre la parole ; celui-ci ayant le même jour une réunion à Baixas ne peut y aller, mais a décidé de se faire remplacer par M. Bertran ou par moi ; nous décidons d’y aller ensemble, à condition (pour moi) que je ne me sente pas fatigué ce jour-là. Le Roussillon raconte longuement les obsèques de Jules Sabaté ; il publie in extenso le discours de M. de Guardia et le mien et résume celui de M. Bouchède. Voici mon discours recopié dans Le Roussillon :

Ille, jeudi 16 avril (Jeudi Saint)
Je prends part le matin, à 7 heures à la communion générale, c’est une belle et touchante cérémonie ; mais il est triste de constater combien peu d’hommes remplissent leur devoir pascal ! Et encore Ille est une paroisse relativement favorisée, à ce point de vue, entre les autres paroisses du diocèse. Quelle différence avec Angers. J’assiste aux offices matin et soir. Il pleut très fort toute la matinée et jusqu’à 2 heures de l’après-midi, puis le temps se coupe et l’on fait faire la belle procession des pénitents noirs dans les rues ; je n’avais pas vu cette procession depuis fort longtemps, depuis 1899 je crois ; elle est réussie. Dans l’après-midi, je rencontre Victor de Lacour et j’ai avec lui une petite explication assez ennuyeuse ; ayant remarqué que Maman avait été froide envers lui l’autre jour chez les demoiselles Mathieu où il l’avait rencontrée en visite, il m’en demande la raison ; je lui dis carrément que c’est non pas à cause du refus de la main de sa sœur (car chacun est libre) mais à cause du retard apporté à la réponse ; alors, il me dit que c’est lui et sa famille qui ont eu lieu de se montrer blessés parce que Thérèse Espériquette s’est mêlée de cette affaire ; je lui réponds que nous n’y sommes pour rien et que si elle a fait cela, il y a deux ans, c’est à notre insu, nous en avons été assez contrariés ! Nous nous quittons, Victor et moi, très fraîchement.
Ille, vendredi saint, 17 avril 1908
Je vais à l’office du matin et au chemin de croix à 3 heures. J’écris à Victor de me fixer un rendez-vous où nous pourrons nous expliquer en toute franchise sur ces malentendus.
Ille, samedi saint, 18 avril 1908
Je vais à l’office le matin ; l’après-midi, j’ai la visite d’Amédée Jocaveil arrivé depuis peu à Vinça. Victor me répond qu’il sera chez lui à 2 heures ; je m’y rends et nous nous expliquons en toute franchise, tous les malentendus sont dissipés ; je lui dis que la froideur de ma mère n’a pas eu pour but de l’offenser et il reconnaît, de son côté, quand je lui ai exposé toute l’affaire de l’intervention stupide de Thérèse Espériquette, que cette fille nous a menti aux uns et aux autres. Nous nous quittons bons amis. M. l’abbé Sarrète m’écrit pour renouveler, de la part du président de la Jeunesse catholique de Torreilles, l’invitation au Congrès ; je lui réponds que je m’y rendrai et que je ferai une causerie sur la presse.
Perpignan, dimanche de Pâques, 19 avril 1908
Je n’ai pas assisté ce matin à Ille à la procession, c’eût été un peu fatiguant pour moi, mais je suis allé à la grand’messe à 10 heures, c’était une messe d’enterrement ; c’est vraiment déplorable pour le jour de Pâques ! L’après-midi, je vais à vêpres. À 7 heures, je pars pour Perpignan ; je couche chez Mme de Llamby qui a bien voulu m’offrir une chambre ; il eût été trop fatiguant de partir d’Ille demain matin par le train de 5h50. Je cause avec Madame de Llamby jusque vers 10h ½, elle m’offre le thé puis je me couche, car j’aurai demain une journée bien remplie.
Semaine 20 au 26 avril 1908
Ille, lundi 20 avril 1908

Je pars de Perpignan, dans une voiture offerte par le comité du congrès à 9h ¾ avec M. Henri Bertran, l’archiprêtre de St Jean (M. Izart) et le curé de Latour-Bas-Elne ; nous allons directement à l’ermitage de Juhègues où nous trouvons la grand’messe bien commencée. Après cette messe, les groupes rentrent à Torreilles, bannière en tête et en chantant le « Nous voulons Dieu » ; à midi, banquet dans la maison de M. Charles de Llobet ; j’y suis à la gauche de l’archevêque Izart, qui préside ; plusieurs toasts, grande cordialité ; je porte un toast à l’union des Catholiques roussillonnais. À 2h, grande réunion où 4 groupes de Jeunesse Catholique prennent part, on est environ 300, plusieurs rapports sont lus ; ensuite causerie de M. Bertran, de moi, de l’abbé Sarrète, et enfin discours de M. Fourès-Carles qui représente au congrès le comité de l’Union régionale du midi ; moi, je parle sur la nécessité de combattre la mauvaise presse et de soutenir la bonne ; la séance prend fin vers 4h ½. Tous les membres de ces groupes de Jeunesse Catholique de la Salanque sont de dévoués royalistes et nous font fête à M. Bertran et à moi parce qu’ils savent que nous représentons le comité royaliste. Mais nous ne faisons pas de politique de parti et restons sur le terrain religieux et social. Après la séance, salut solennel à l’église de Torreilles ; ensuite, ces braves royalistes nous amènent au café et voudraient à toute force nous faire faire là une conférence politique ; nous disons que nous ne le pouvons pas aujourd’hui, mais que nous ne demandons qu’à venir leur en faire une plus tard au nom de l’Action Française ; quand M. Bertran et moi quittons le café pour partir de Torreilles, tous les hommes qui le remplissent nous saluent au cri de « Vive le roi » ; je suis enchanté de me trouver au milieu de ces excellentes populations si catholiques et si royalistes. Je suis bien heureux aussi de l’union qui s’est manifestée aujourd’hui entre la Jeunesse catholique et le parti royaliste. Je vais à Perpignan à 6h ½ et ici à 8 heures. Il pleut et fait froid.
Vinça, mardi 21 avril 1908
Je me repose le matin, je fais la grasse matinée ; je pars pour Vinça avec Maman à 4 heures, afin de passer quelques jours avec mon oncle Henri de Pontich[8], cousin germain de Bonne Maman qui a profité des vacances de Pâques pour s’éloigner un peu de Paris et venir revoir la maison de famille de Vinça qu’il n’avait pas revue depuis 37 ans ! C’est un homme charmant, beau, grand, fort, instruit et causant bien ; malheureusement, il est loin d’avoir nos idées en religion et en politique, surtout en religion ; il est âgé de 55 ans et est directeur administratif des travaux de la ville de Paris, je ne le connaissais pas encore et suis enchanté de faire sa connaissance. Il est très heureux, lui aussi, de revoir cette maison où il faisait de longs séjours avec ses deux frères, pendant son enfance et où il était toujours si choyé par Bon Papa et Bonne-Maman.
Vinça, mercredi 22 avril 1908
Le matin, je me promène avec l’oncle Henri de Pontich du côté de Saorles ; Papa vient déjeuner ici et tous ensemble, sauf Bonne Maman qui est un peu enrhumée, nous allons à Prades dans l’après-midi ; nous allons voir les Saint-Jean ; notre promenade en voiture a été favorisée par un temps charmant ; Papa repart pour Ille à 7 heures. Le Roussillon publie un long compte-rendu du Congrès de Jeunesse Catholique de Trouillas ; le passage qui me concerne est, j’en ai conscience, beaucoup trop élogieux.
Vinça, jeudi 23 avril 1908
Le matin, avec l’oncle Henri, je vais me promener à Nossa ; l’après-midi, nous faisons atteler et allons, lui, Maman et moi, à Estoher où le curé, le bon M. Verdaguer, nous fait goûter ; au retour, nous arrêtons à Espira-de-Conflent ; très jolie promenade.
Vinça, vendredi 24 avril 1908
Le matin, avec l’oncle Henri, promenade dans le défilé de Saint-Pierre, à l’usine d’électricité ; ensuite, nous allons au cimetière où il dépose une magnifique couronne sur la tombe du pauvre Bon Papa. L’après-midi, promenade à Ille en voiture, nous y prenons le thé ; pendant que nous sommes à Ille, visite de Louis Companyo qui y était de passage. La pauvre chatte Coucou, que nous avions apportée d’Angers avec ses deux enfants Grisou et Negro, est morte cette nuit ; cette pauvre bête, très douce et très caressante, avait plus de 11 ans ; elle était malade depuis quelque temps. Nous nous arrêtons à Bouleternère en rentrant à Vinça.
Vinça, samedi 25 avril 1908
Le matin, avec l’oncle Henri, promenade à Rigarda ; Papa vient déjeuner ; c’est le dernier jour que l’oncle Henri passe ici ; ses fonctions, très importantes mais très absorbantes, ne lui permettent pas de rester plus longtemps. À 3h ½, nous l’accompagnons à la gare et il repart très triste de ne pouvoir prolonger son séjour. Comme ses 2 frères, Léon et Hector, tous deux décédés, il tenait beaucoup à la famille ; il avait quitté la maison en 1871 ; à la fin de la guerre, il s’était engagé et était revenu peu après, puis était reparti ; il a été élevé au Prytanée de La Flèche. Il n’a, pour ainsi dire, pas connu son père, qui avait fait comme officier toutes les campagnes du 1er Empire et qui s’était marié tard. Son père, frère de mon bisaïeul de Pontich, n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes idées et ses fils n’ont pas été élevés dans nos sentiments ; mais l’oncle Henri, j’ai pu le voir ces jours-ci, n’est pas hostile à la religion et a même, sur quelques points, des idées politiques justes ; il est, par exemple, très antiparlementaire. Je regrette qu’il ne soit pas resté plus longtemps.
Vinça, dimanche 26 avril 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 8h ; je retourne à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, je me promène avec M. Bouchède du côté de Nossa et je vais remercier les personnes qui s’étaient intéressées à moi pendant que j’étais malade.
Semaine 27 au 30 avril 1908
Ille, lundi 27 avril 1908
Le temps est assez maussade, je ne compte pas d’aller au Cam dals Rocs.
Vinça, mardi 28 avril 1908
C’est foire ici aujourd’hui et il y a beaucoup de monde ; Papa vient à 11 heures et repart à 7h du soir pour Ille. Nous allons tous nous promener du côté de Saorles. Philomène, après 4 mois de mariage, a eu déjà des ennuis, des discussions et des mots piquants avec sa belle-mère à propos de l’aménagement de la propriété de La Motte ; Mme de Lavergne veut y mettre le nez plus qu’il ne conviendrait puisque c’est le jeune ménage qui doit y habiter ; cette femme a un vilain caractère, on avait bien prévenu Philomène, mais elle n’a pas voulu en tenir compte. Mme de Lavergne a, entr’autres choses, demandé à Philomène si nous étions parents d’un certain docteur Estève, à Angers ; elle sait très bien le contraire, mais c’était une manière de vexer Philomène ; celle-ci lui a très bien répondu que notre seul parent qui portait notre nom était le colonel du 150e. Papa est blessé de cette tracasserie qui concerne notre famille. Aussi veut-il absolument envoyer à Mme de Lavergne des documents qui l’édifieront sur le compte de notre famille. Sur sa demande, je copie les lettres-patentes de Louis XVI de février 1789 concernant la noblesse du Roussillon, le Conseil souverain en enregistrant ces lettres rappelle au Roi que ses avocats jouissent de la noblesse « tant en vertu du droit commun que des loix particulières de cette province… » Or le grand-père paternel de Papa et son bisaïeul furent tous deux, au 18e siècle, avocats au Conseil souverain ; le frère du grand’père de Papa était président à la Chambre des Domaines du même Conseil souverain ; son nom, dans les registres du Conseil souverain, est toujours écrit avec la particule « Jean d’Estève ». Je prends note de tout cela et nous l’envoyons à Madame de Laverne. Nous joignons à ces documents sur la famille Estève divers extraits des procès-verbaux de l’Assemblée de la noblesse de Roussillon en 1789 pour les élections aux États-Généraux, notamment l’élection du grand’oncle de Papa, par sa mère, le baron d’Ortaffa comme président de l’Ordre de la noblesse et de son grand’père Antoine de Bosch comme commissaire ; de plus, dans la liste des gentilshommes qui prirent part à l’assemblée, il y en [a] 26 qui étaient parents ou alliés, ou dont les descendants l’ont été depuis, aux diverses branches de notre famille (sans compter les alliances étrangères au Roussillon) ; j’indique ce chiffre, et le tout est envoyé à Mme de Lavergne ; si elle n’a pas pris garde aux renseignements sur la famille fournis au moment des pourparlers en vue du mariage, je pense que ceux-ci se graveront dans sa mémoire. Du moins, la leçon sera bonne !
Vinça, mercredi 29 avril 1908
Je vais à la Balme le matin et l’après-midi au Cam dal Roc surveiller des travaux qu’on y exécute. Le Père Eyraud, qui m’avait parlé avant ma maladie d’un projet de mariage qu’il arrangeait pour moi en Limousin (nous avions échangé quelques lettres à ce sujet) m’écrit maintenant qu’il me sait guéri pour me demander si je veux pousser le projet. Je suis assez embarrassé pour lui répondre parce que Madame Blanc a une idée pour moi à Toulouse. Je ne veux les décourager ni l’un ni l’autre, et je réponds au Père Eyraud pour lui demander divers renseignements ; nous en prendrons aussi d’un autre côté. Papa va en prendre aussi sur la famille de la jeune fille proposée par Mme Blanc. Cette dernière s’appelle Mlle Henriette Fabre, c’est la fille d’un notaire toulousain dont le père a été maire de Toulouse[9], milieu très chrétien et très royaliste nous dit Mme Blanc, il y a beaucoup de fortune ; la jeune fille proposée par le Père Eyraud est Mlle Agnès du Plessis de Grenédan[10] (cousine du comte Joachim du Plessis de Grenédan professeur à l’Université catholique d’Angers), son père le comte du Plessis de Grenédan habite les environs de Limoges, son grand-père maternel le marquis de Graves a une grande propriété près de Narbonne, bien qu’habitant le Limousin. La famille appartient donc à un milieu social bien plus élevé que pour l’autre projet (bien que la famille Fabre soit aussi d’une honorabilité parfaite sans quoi je ne donnerais aucune suite), mais il y a beaucoup moins de fortune, et puis le Limousin est bien éloigné. Enfin renseignons-nous, et comparons ; ensuite, s’il y a lieu, je verrai l’une ou l’autre de ces jeunes filles et je ne donnerai suite que si elle me plaît. Surtout prions.
Vinça, jeudi 30 avril 1908
Nous allons à Perpignan assister, à la maison des Œuvres, à une représentation de la Passion en catalan par une troupe catalane espagnole, la séance est au profit des écoles libres. Papa décide qu’il ira à Toulouse se renseigner sur place sur la famille Fabre, il partira dimanche soir. Je m’arrête à Ille de 9h à 1h25 ; je rentre, le soir, directement de Perpignan à Vinça. À Perpignan, après la représentation, nous allons faire une visite à nos cousins Cornet de Bosch qui rentrent de Paris où ils ont passé presque tout l’hiver. Joseph a reçu il y a une quinzaine une lettre du P. d’Adhémar, de Toulouse, lui demandant des renseignements sur moi au point de vue d’un mariage, il a répondu en termes trop flatteurs ; serait-ce M. Fabre qui se renseignerait ou une autre personne qui aurait une idée ? Je trouve que les artistes catalans ont un jeu trop réaliste et puis ils parlent un catalan très serré, difficile à comprendre, c’est le catalan espagnol un peu différent du nôtre. Je vois, à la représentation, Mme de Llamby, M. Despéramons, deux de mes petites cousines de Blaÿ etc. Au retour à Vinça, Bonne Maman nous annonce qu’elle vient de recevoir une lettre de Tante Josepha lui faisant part de la décision qu’elle a prise d’aller à Rome avec le pèlerinage national français qui va porter aux pieds de Pie X, à l’occasion de ses noces d’or sacerdotales, les hommages de la France catholique ; elle est bien heureuse. Mais le voyage de Bonne Maman à Dijon va être retardé du coup, car le pèlerinage à Rome aura lieu vers le milieu du mois de mai et Bonne Maman devait partir ces jours-ci pour Dijon. Pendant que Papa sera à Toulouse, Maman et moi resterons ici.
Mai 1908
Semaine du 1er au 3 mai 1908
Vinça, vendredi 1er mai 1908
Je vais faire la sainte communion à la messe de 7h en l’honneur de la fête du 1er vendredi du mois. C’est aujourd’hui la fête de notre Roi Philippe, je prie Dieu qu’Il nous le conserve longtemps et lui rende bientôt, pour le salut de la France, le trône de ses ancêtres. Les élections municipales sont dans 2 jours ; ici à Ille rien ne sera changé, les conseils municipaux républicains plus ou moins modérés ne seront pas combattus. Mais dans 3 communes au moins du canton, à Bouleternère, Rodès et Rigarda, les conservateurs monarchistes présentent des listes ; à Bouleternère, notre fermier Jacomy, M. Llense, Étienne Pujol sont sur la liste d’opposition ; je ne crois pas que nos amis réussissent à Boule, mais à Rodès et à Rigarda ils ont des chances de succès. Néanmoins, c’est une bonne chose de s’affirmer et de se compter. À Prades, l’Action libérale présente une liste républicaine libérale sur laquelle figure M. Émile Marie. À Perpignan, royalistes et libéraux soutiennent la liste sortante républicaine modérée. Ce matin, je vais à la vigne « la Ruscane » ; je m’occupe aussi, avec Étienne Pujol, de Boule, de l’affaire d’arrosage pendante avec un voisin qui refuse de laisser refaire un canal alors qu’il y est obligé par un acte de 1853, je vais voir le juge de paix à ce sujet, car nous (et les autres propriétaires intéressés) serons probablement obligés de l’assigner. Le soir, je vais à la cérémonie de l’heure sainte.
Perpignan, samedi 2 mai 1908
Papa est venu ce matin à Vinça s’entendre avec nous sur ce qu’il devra faire à Toulouse ; il repart à 3h30 ; il assistera demain ici à la cérémonie de l’Adoration perpétuelle et partira lundi matin pour Toulouse, sans rentrer à Ille, il passera à Toulouse le nombre de jours nécessaire pour se bien renseigner. Moi je suis venu à Perpignan par le dernier train pour entendre, au Panache, la conférence d’Action Française de M. Jammet, avocat, sur la justice ; le sujet a été fort bien traité, on me charge de faire, pour Le Roussillon, le compte-rendu de la réunion. Après la conférence, M. Bertran annonce que pour clôturer la série des conférences d’Action Française de l’année, nous entendrons une grande conférence de M. Marie de Roux et de M. l’abbé Appert dans le courant de juin ; on décide aussi, en principe, d’organiser dans le courant de ce mois un grand banquet royaliste, en l’honneur de la Saint Philippe, en pleine Salanque ; il faut que cette décision soit approuvée par M. Despéramons, je le souhaite vivement car, si le banquet s’organise, nous verrons sans doute une seconde édition du banquet de Villeclare (le 14 juillet 1903) où 1700 royalistes acclamèrent le duc d’Orléans ; de pareilles manifestations font beaucoup de bien. Arrive il y a 15 jours, je couche chez Mme de Llamby.

Vinça, dimanche 3 mai 1908
J’assiste le matin à Saint Jean à la messe des hommes à 8h ½, c’est la première fois que cette cérémonie a lieu, elle a beaucoup de succès. Je rentre à Vinça par le train de 11 heures, je préside, de 1h à 2h ¼ le recouvrement de la Société Saint-Sébastien, puis je pars pour Ille en voiture afin de voter ; je m’arrête à Boule où je vois Joseph Jacomy, Antoine Bô, M. Llense, candidats conservateurs, ils ne comptent pas trop sur le succès, mais ne négligent rien. À Ille, la municipalité sortante républicaine modérée n’a pas de concurrents ; je vote pour 16 membres de cette liste, à cause de la liberté religieuse que cette municipalité nous a laissée, mais je biffe 5 noms, parmi lesquels celui du maire le Dr Étienne Batlle[11] ; je ne veux pas lui donner ma voix parce que, comme conseiller général, il a voté des félicitations à Combes au moment de l’enlèvement des crucifix des tribunaux : de plus, il a des ambitions et fera tout son possible pour être député ou sénateur ; comme à ce moment-là il sera entraîné par son parti à voter les pires mesures contre la religion, je ne veux pas avoir à me reprocher de lui avoir donné ma voix même pour la mairie d’Ille ; beaucoup de conservateurs et de catholiques votent pour lui, je les crois dupes ! Quant à moi, je ne veux pas l’être ! J’envoie le domestique Jean à Neffiach à bicyclette pour voter. Je rentre à Vinça vers 6 heures.
Semaine du 4 au 10 mai 1908
Vinça, lundi 4 mai 1908
À Rodès et Marquixanes, les listes nettement conservatrices, royalistes, ont battu les blocards ; à Boule, scrutin partiel, un des nôtres entre à la mairie ; à Rigarda, les blocards l’emportent mais à 5 ou 6 voix près, blocards et monarchistes ont failli en venir aux mains ; à Prades, ballottage, cependant 8 blocards sont élus ; à Perpignan, 5 modérés sont élus, ballottage pour le reste. En Roussillon en général, les monarchistes et les conservateurs conservent leurs sièges ; ils en gagnent même quelques-uns. Dans l’ensemble de la France, il n’y aura pas grand changement ; cependant certaines grandes villes, comme Limoges, Brest, qui avaient voulu tenter l’expérience socialiste, ont rejeté ces révolutionnaires. À Paris, il n’y aura sans doute rien de changé. Ce qui caractérise ces élections, surtout à Paris, c’est qu’elles se sont faites au milieu de l’indifférence générale ; on a très peu voté. Cela peut avoir certains inconvénients au point de vue des résultats immédiats, mais comme symptôme c’est excellent ; cela prouve que l’on se dégoûte des fameux droits politiques, du suffrage universel, de toutes ces balançoires de 89 et de 48 ; on méprise de plus en plus la politique et le politicien, donc le régime actuel ; c’est un état d’esprit favorable à nos doctrines royalistes et, en particulier, conforme aux prévisions de l’Action Française.
Vinça, mardi 5 mai 1908
Le matin, je vais à la nouvelle vigne de l’oncle Paul à Bente Farine ; l’après-midi, je ne sors que pour aller au grand jardin ; j’apprends par Le Roussillon la mort de Madame Adamoli de Saleilles[12] ; il va falloir que j’aille demain à Perpignan pour ses obsèques, car c’était une cousine de ma tante Estève par sa mère. J’envoie des félicitations à notre fermier Joseph Jacomy, à Bouleternère, pour son élection au conseil municipal, aux chefs des listes conservatrices victorieuses de Rodès et de Marquixanes.
Vinça, mercredi 6 mai 1908
Je vais à Perpignan par le train de 9h ; auparavant, nous recevons une lettre de Papa, il a vu hier le Père d’Adhémar qui lui a donné d’excellents renseignements sur l’honorabilité et sur la fortune de la famille Fabre et sur les qualités de la jeune fille, mais qui a fait des réserves sur la santé de la famille ; Papa va se renseigner spécialement sur ce point. La famille Fabre a pris ce projet très au sérieux puisque Mme Fabre s’est renseignée plusieurs fois sur nous précisément auprès du Père d’Adhémar. À Perpignan, je vais tout droit à Saint-Jean ; la cathédrale est remplie de monde, la pauvre Mme Adamoli était très sympathique ; je vais, bien entendu, au cimetière Saint-Martin où a lieu l’inhumation ; le deuil est conduit par ses deux fils, les MM. Aragon (car elle a été mariée 2 fois), par M. Henri de Çagarriga, par les Talayrach et par Joseph Cornet, l’oncle Xavier l’aurait aussi conduit s’il avait été à Perpignan ; je vois plusieurs personnes, certaines ne m’avaient pas revu depuis que je suis guéri et me témoignent beaucoup d’intérêt ; je déjeune chez les Bonafos et, avant de reprendre le train, je vais faire une visite à Marie Companyo qui est pour quelque temps à Perpignan. Je rentre à 3h ; à la gare, je rencontre M. Campbell, d’Angers, et Fernand et Marie de Rovira qui partent pour le concours hippique de Lyon. Au retour, Maman me montre une dépêche de Papa nous disant : projet impossible etc. sans doute il aura eu de mauvais renseignements sur la santé, c’est regrettable à cause de la fortune, mais à quoi bon être riche si on n’a pas la santé ? Ce ne serait pas le bonheur. Maintenant que le terrain est déblayé de ce côté, nous pourrons voyager sans retard et sans arrière-pensée du projet limousin.
Vinça, jeudi 7 mai 1908
Je pars à 7h ¼ du matin en voiture pour Prades afin d’assister à l’audience correctionnelle où le juge Henry Sabaté qui a administré le 18 avril une correction au trop célèbre docteur Echernier ; c dernier avait été d’une rare inconvenance le jour de l’enterrement de Croco, il s’était passé devant le cortège, la cigarette aux lèvres, les mains derrière le dos, la casquette sur la tête, de plus il avait manifesté la joie que lui causait la mort de ce pauvre homme ; le fils a vengé le père, il a fort bien fait ! Mais le docteur, qui n’a pas osé riposter, a porté plainte, mal lui en a pris. Aujourd’hui, une foule de personnes de Vinça sont à Prades pour se moquer des Echernier qui sont détestés de tout le monde. Les dépositions des témoins établissent qu’il a été frappé avec la main ou le poing, tandis qu’il prétendait avoir été frappé avec une grosse clé, de plus on établit formellement sa grossière attitude le jour des obsèques. L’avocat d’Henry Sabaté, Me Nérel, de Perpignan, est terrible pour Echernier, il lui crache à la face qu’après avoir prêté serment de dire la vérité, il a menti ; il se moque de lui, lui dit qu’il s’est conduit comme un goujat ; le tribunal paraît enchanté de voir humilier ces peu sympathiques personnages ; le ministère public, au lieu de tomber sur le dos de l’inculpé comme les Echernier y comptaient, dit que l’affaire se réduit à presque rien et qu’il y a des circonstances largement atténuantes, c’est pour ainsi dire l’abandon de l’inculpation, les Echernier sont atterrés. Le jugement sera rendu à 2h ½ à la reprise de l’audience, je ne l’attends pas et repars à midi en voiture. Les témoins étaient M. Bouchède, M. Frère, Rosine Bigorre, Dalmer, Marie Jocaveil, l’huissier Miquel, M. Berjoan, le Dr Grando etc. L’après-midi, j’apprends qu’Henry a été condamné à 1 fr. d’amende avec sursis, c’est un véritable acquittement d’autant plus que les attendus du jugement ont été, paraît-il terribles pour Echernier ; tant pis pour lui ! Il doit être atterré. Mais nous nous sommes bien amusés ! Les Fabre prennent des tuyaux sur moi, je crois qu’ils seraient disposés à consentir au mariage, mais j’hésite beaucoup à cause de la santé ; Papa nous a écrit, en effet, qu’il résulte des renseignements qu’il a recueillis, quela santé de la famille laisse à désirer ; je prendrai une décision au retour de Papa.
Vinça, vendredi 8 mai 1908
Le matin je vais à Bouleternère en voiture ; on m’a fait écrire de Torreilles, par M. Guardia secrétaire du comité royaliste, qu’un domestique de notre fermier de Bouleternère Jacomy, qui est électeur à Torreilles, est allé voter dimanche pour la liste républicaine et on me demande de tâcher de l’empêcher de quitter Boule dimanche prochain car il y a ballottage à Torreilles et avec quelques efforts, nos amis royalistes prendront la mairie ; j’insiste auprès de Joseph me promet de trouver un moyen d’empêcher son domestique de quitter Boule après-demain. Je félicite Joseph d’avoir été élu dimanche ; il y a cinq ballottages et, selon toutes probabilités, ils seront acquis aux royalistes. M. Llense a failli être élu dimanche, il ne lui a manqué qu’une voix, il le sera dimanche. Je vais voir avec Athanase Fines le champ où il y a une contestation pour un canal d’arrosage détruit par le Boulès ; le propriétaire du champ où doit passer le canal ne veut pas céder, et il faudra peut-être plaider.
Vinça, samedi 9 mai 1908
Papa arrive à 11 heures ¼, je vais l’attendre à la gare après être allé à Saorles voir un sociétaire. Il a recueilli à Toulouse beaucoup de renseignements sur les Fabre d’où il résulte que la santé laisserait un peu à désirer dans la famille, bien que la jeune fille elle-même soit bien portante ; on a fait à Papa un grand éloge de la jeune fille, la fortune de M. Fabre est considérable et la famille est fort honorablement connue. Ayant vu plusieurs fois Mme Roucaud, fille de Mme Blanc, il sait que ma position convient à la famille Fabre et d’après Mme Roucaud, proche parente des Fabre, le projet pourrait aboutir à condition que je consente à habiter Toulouse la plus grande partie de l’année avec une occupation fixe ; seulement, Mme Roucaud n’a pas parlé depuis longtemps aux Fabre de ce projet aussi les autres demandent-ils à réfléchir, ils ont pris des renseignements auprès du Père d’Adhémar, auprès de M. Trullès pour la situation de fortune, à Angers pour mes études ; je sais que tous ont été très bons. Le malheur, c’est d’abord le doute pour la santé qui nous fait beaucoup hésiter, puis le délai que demande la famille Fabre, ce délai fera tout manquer à cause du projet du Père Eyraud qui, lui, suit son cours et qu’il n’y aura pas moyen de retarder davantage ; je ne pourrai cependant pas pour sauvegarder le projet toulousain hypothétique, manquer le projet limousin et il est probable que je devrai, très prochainement, prendre une décision. L’après-midi, je vais avec Papa à la vigne du Cam del Roc, où l’on soufre les ceps. J’apprends par une lettre de M. Bertran que M. Despéramons approuve le projet de banquet, mais désire qu’il ait lieu après la conférence de Roux et Appert, donc fin juin ou juillet ; il vaut mieux avoir le temps de le bien préparer. Mon compte-rendu de la dernière réunion du Panache qui a paru dans Le Roussillon de mardi dernier (avec des fautes d’impression et même d’orthographe) a valu à M. Bertran une lettre élogieuse pour l’auteur (inconnu puisque j’avais signé « Un du Panache ») du jeune poète Henri Arrès à qui j’avais fait allusion. M. Bertran m’envoie cette lettre. Le compte-rendu du Congrès de Jeunesse Catholique de Jouègues a paru dans La Croix des Pyrénées Orientales du dimanche dernier et dans celle qui arrive aujourd’hui (3 et 10 mai), on y parle de ma modeste causerie sur la presse. Je vais me confesser.
Vinça, dimanche 10 mai 1908
Je fais la sainte communion avant la messe de 8h ; je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, je me promène avec Papa sur la route de Prades. Je vais avec Étienne Vergès chez plusieurs sociétaires pour affaires concernant la Société. Ce soir, Mlle Augustine de Llobet, qui est ici depuis quelques jours, vient prendre le thé et causer avec nous.
Semaine du 11 au 17 mai 1908
Ille, lundi 11 mai 1908
Le matin, je vais à la Balme avec Papa. On apprend le résultat des élections de ballottage d’hier ; à Perpignan, la liste républicaine modérée soutenue par les monarchistes a 17 élus, avec 9 élus de dimanche dernier, cela lui fait 26 voix contre 4 au conseil municipal ; à Bouleternère, les 5 conservateurs de la liste Llense sont élus à une forte majorité, ils seront donc 6 contre 6 ; à Torreilles, Bompas, les monarchistes sont élus ; à Elne, Latour-de-France, ce sont des modérés ; dans le pays, ces élections n’ont donc pas été trop mauvaises. À Paris, l’opposition gagne quelques sièges et dans la plupart des grandes villes, les socialistes perdent du terrain. Sur le terrain municipal, il semble donc qu’il y ait eu un léger progrès ; c’est égal, c’est bien peu et il n’y a pas de quoi chanter victoire comme le font déjà certains journaux modérés ou libéraux. Je rentre à Ille par le dernier train.
Ille, mardi 12 mai 1908
Je commence à travailler à une conférence pour le Panache ; j’ai choisi ce sujet que j’avais déjà traité à Angers, à la conférence Freppel, « Les régimes successoraux », mais je vais le développer davantage. Le soir, Mois de Marie.
Ille, mercredi 13 mai 1908
Nous recevons une lettre du Père Eyraud contenant elle-même une carte de M. du Plessis qui donne certains détails sur la fortune future de sa fille, ces détails sont satisfaisants ; sans doute, il n’y a pas, dans la famille du Plessis de Grenédan, beaucoup de fortune, il y a ce qu’on appelle une fortune moyenne, la jeune fille aura plus tard de 250 à 300.000 fr., un peu plus que moi ; d’autre part, M. Trullès s’est informé à Narbonne et à Limoges, il n’y a pas d’hypothèques. M. du Plessis demande une entrevue, j’ai déjà écrit au Père Eyraud il y a quelques jours que j’étais prêt à aller à Limoges pour rencontrer Mlle du Plessis, je le lui répète aujourd’hui par dépêche et lui demande quel jour je dois être à Limoges ; je n’attends plus que sa réponse pour partir. Ce projet, très avancé, paraît en bonne voie, mais tant que je n’ai pas vu la jeune fille et qu’elle ne m’a pas vu, on ne peut en présumer l’issue, car avant tout, il faut se plaire mutuellement. Je sais que M. Fabre a écrit plusieurs fois à M. Trullès pour se renseigner à fond sur notre situation de fortune, mais, tant pis pour lui, il sera sans doute trop tard quand il se décidera, je serai probablement engagé envers Mlle du Plessis ; il sait qu’il y a un autre projet, donc s’il ne sait pas se décider, il n’aura pas à s’en prendre à nous ; nous avons agi loyalement. Je vais à Bouleternère par le train de 9 h et je reviens à pied ; je félicite les six conseillers municipaux conservateurs de leur succès ; je vois le travail que l’on fait pour le passage de l’eau au barrage de Payza et je rentre à Ille à pied. Nouvelle commune gagnée par les conservateurs : Prunet et Belpuig ; cela fait 4 dans le canton de Vinça.
Ille, jeudi 14 mai 1908
Le Père Eyraud me répond d’attendre une lettre pour partir ; sans doute doit-il se concerter avec la famille du Plessis (qui est actuellement à la campagne, à Verneuil) pour le jour de l’entrevue. Je continue à préparer sa conférence du Panache. Le Roussillon apporte la triste nouvelle de la mort de son rédacteur en chef M. Francis Maratuech, il était malade depuis plusieurs jours.
Ille, vendredi 15 mai 1908
Le matin, je vais me promener à la vigne du Bouc. Bonne Maman vient nous voir de 1h 1/2 à 4 h. ; Papa va à Perpignan. L’abbé Henry, prêtre habitué à retraite à Ille depuis quelques années, nous demande notre ancienne maison qu’il habitera avec sa famille ; bien qu’elle soit beaucoup trop grande pour lui, il y tient, l’affaire est bâclée dans la matinée ; Papa la lui loue 500 fr., ce qui n’est pas cher étant données ses dimensions ; il n’y entrera qu’en septembre quand il quittera celle qu’il habite actuellement. Le soir, Mois de Marie.
Ille, samedi 16 mai 1908
Je vais à Perpignan par le train de 9 heures, assister aux obsèques de M. Maratuech, on me fait tenir un cordon du drap mortuaire ; on va porter le corps au pays natal du défunt, le Quercy ; discours, à la gare, de M. Escarguel au nom de l’association de la presse perpignanaise, de M. Henri Bertran au nom du Panache, de M. Despéramons au nom du comité royaliste et du Roussillon. L’oncle Joseph de Lazerme m’invite à déjeuner ; je rentre à 4 heures. On m’a demandé d’envoyer quelques articles au Roussillon en attendant que M. Maratuech soit remplacé. MM. Despéramons, Bertran et moi, nous nous partagerons la besogne. Pour commencer, je ponds ce soir un article sur la dépopulation avec ce titre : « Chiffres noirs ».

Ille, dimanche 17 mai 1908
C’est aujourd’hui ici la fête de la première communion, j’assiste à la grand’messe et aux vêpres. Papa éprouve, pendant la messe, un grand malaise qui l’oblige à rentrer très vite et à se coucher ; il se remet vite et sort dans l’après-midi. Depuis deux jours, je lis avec joie la véritable bataille qui a eu lieu jeudi au Quartier Latin entre étudiants patriotes et étudiants « métèques » (c’est le vrai mot) ou à tendances internationalistes ; cette bataille a eu lieu à propos du cours du professeur Andler, à la Sorbonne ; ce professeur étant allé dernièrement à Berlin avec 31 étudiants, et ayant été reçu quasi-officiellement. Les étudiants patriotes ont décidé d’empêcher son cours pour protester contre cette inconvenance, contre cet oubli de 71 ; jeudi, la bataille a duré toute l’après-midi et a envahi tout le Quartier Latin ; cette ardeur de la jeunesse nationaliste est un excellent signe ; l’effet de ce honteux voyage est ainsi annihilé. Au Maroc, la guerre continue et s’étend à l’est surtout, sur la frontière sud-oranaise où le général Vigy a dû livrer ces jours-ci une véritable bataille où nous avons eu 13 morts et 65 blessés dans un engagement et encore d’autres morts et blessés dans un second engagement. Il est vrai que les Marocains ont été rudement secoués ; mais l’imbroglio marocain, ainsi qu’on l’appelle, est loin de s’éclaircir !
Semaine du 18 au 24 mai 1908
Ille, lundi 18 mai 1908
La location de l’abbé Henry est rompue ; sa sœur Mme Molinier après avoir visité une 1ère fois la maison avec Papa, a eu la singulière idée de la faire visiter à un Monsieur qui n’est pas de sa famille et sur le compte duquel courent des bruits peu favorables ; Papa l’ayant su a cru devoir demander l’explication à l’abbé Henry, lequel l’a pris de très haut disant que cette demande d’explication était insultante ; et il a dit : « puisque c’est ainsi tout est rompu » ; « comme nous voudrez » a répondu Papa, qui aurait pu, s’il l’avait voulu, l’obliger à tenir sa parole, car il avait des lettres ; l’abbé Henry est un original et un nerveux, sa sœur n’a pas une excellente réputation, nous n’avions pas voulu prêter créance aux bruits de mauvaise vie qui couraient sur son compte, mais elle les a confirmés elle-même en introduisant dans notre maison, avant tout bail, ce monsieur ; tout compte fait, Papa n’est pas fâché de ce qui s’est passé ; seulement, l’abbé Henry s’est conduit grossièrement en écrivant ce soir même une lettre d’injures à Papa, sans donner, du reste, l’explication demandée ; Papa lui répond que ses injures, d’un caractère bien peu sacerdotal, ne l’atteignent pas et le prévient qu’il peut se dispenser de lui écrire à l’avenir car ses lettres lui seront retournées sans être ouvertes. Voilà comment finit cette aventure ! À 4h, nous allons en voiture à Corbère, Jean qui est allé à Vinça ce matin en ayant ramené le break et Diana, nous en profitons pour nous promener un peu. Le soir, Mois de Marie.
Ille, mardi 19 mai 1908
Nous sommes surpris de n’avoir encore rien reçu du Père Eyraud ; Maman lui télégraphie, il répond que nous aurons de bonnes nouvelles demain. Il ne tarde de connaître ces nouvelles. Je termine ma conférence pour le Panache ; elle a 34 pages, c’est, ma foi, un travail complet sur la question des régimes successoraux et ses conséquences politiques. Ce n’est peut-être pas moi qui la ferai, si je ne suis pas ici, je prierai M. Bertran de la lire. Nous allons en voiture à Millas avec retour par Corbère. Ce soir, Mois de Marie.
Ille, mercredi 20 mai 1908
Le Père Eyraud m’annonce que la famille du Plessis sera à Limoges à partir de samedi ; je partirai donc demain soir, devant m’arrêter vendredi à Toulouse pour essayer un costume chez Charouleau. Dieu veuille que tout aille à souhait, que je plaise à Mlle Agnès du Plessis et qu’elle me plaise si ce projet est dans les desseins de Dieu pour notre bonheur. Il fait très chaud. Je dis ici autour de moi que je vais passer quelques jours chez Marie Thérèse, c’est vrai du reste car après l’entrevue, je devrais y aller.
Ille, jeudi 21 mai 1908
Bonne Maman est venue passer la ½ journée avec nous à Ille pour me faire ses adieux. Je pars à 4h et arrive à Toulouse à 11h ½, je descends à l’Hôtel de la Poste où il ne reste qu’une chambre, je la prends.
Toulouse, vendredi 22 mai 1908
Le matin, je fais mes emplettes, j’essaye ma jaquette. L’après-midi, je visite l’Exposition qui n’est pas encore entièrement installée (je me rappelle un peu celle de 1887), il fait presque froid. M. l’abbé Latour vient me voir, je lui avais écrit, nous nous promenons ensemble. Le soir, je vais au Mois de Marie à Saint-Jérôme.
Limoges, samedi 23 mai 1908
Ce matin à Toulouse, je me suis confessé ; j’ai revu un instant l’abbé Latour : j’ai fait quelques commissions, puis je suis parti par l’express de 1h pour Limoges où je suis arrivé à 6 heures ; temps frais mais beau. Je descends à l’Hôtel de la Paix. Je vois un instant le P. Eyraud, j’assiste après dîner à son sermon du Mois de Marie à Saint-Michel-des-Lions ; M. du Plessis me viendra demain à 2 heures chez le P. Eyraud et nous nous entendrons ensemble pour que la 1ère entrevue avec sa fille puisse avoir lieu le soir même ; quelle importante journée pour moi que celle de demain ! Le sort de toute ma vie va dépendre de l’impression que je ressentirai et que je ferai ; puisse le Bon Dieu tout diriger en vue de notre bonheur à tous deux en ce monde et dans l’autre !
Limoges, dimanche 24 mai 1908
Journée décisive dans ma vie, du moins à l’heure où j’écris ces lignes j’ai tout lieu de le croire. Je l’ai commencée en faisant la sainte communion à l’église Saint-Michel, pour implorer la protection de Dieu et de Notre-Dame Auxiliatrice dont c’est la fête ; je suis revenu à la grand’messe. À 2 h, j’étais chez le P. Eyraud, M. du Plessis est venu m’y prendre et nous sommes allés ensemble à l’église du Sacré-Cœur où Madame du Plessis et sa fille Agnès sont arrivées peu après. Nous nous sommes promenés tous quatre sur une route ombragée pendant une heure et demie environ. Mademoiselle Agnès du Plessis de Grenédan, qui dans quelques jours sera peut-être ma fiancée, est de taille moyenne, de teint blanc, de cheveux et d’yeux châtains ; elle est fine et sympathique, intelligente, instruite et très distinguée ; elle paraît timide, ce qui sied à une jeune fille surtout en semblable circonstance. Nous causons beaucoup (surtout avec les parents, mais aussi avec la jeune fille) ; elle me rappelle Geneviève Delestrac. Nous quittons ces dames à l’entrée de la ville ; M. du Plessis m’accompagne un moment et je lui demande la permission de rencontrer de nouveau ces dames demain. Ma première impression est très bonne, mais je ne veux pas prendre une aussi grave décision sur une première impression. C’est chose décidée, M. du Plessis viendra me dire demain matin où nous nous rencontrons le soir. Je prie de tout mon cœur le Bon Dieu qui lit dans l’avenir, qui est maître de cet avenir, et la Sainte Vierge de nous inspirer à tous deux une décision conforme à notre bonheur. Le P. Eyraud veut savoir ce soir même quelle a sur mon compte l’impression de M. et Mme du Plessis et de leur fille ; il va donc les voir et vient me dire, à son retour, que leur impression est très favorable. C’est donc à moi à me prononcer ! J’incline vers une solution affirmative, mais je prie le Bon Dieu de m’inspirer ma décision.
Le comte R. du Plessis de Grenédan, ancien officier de marine, d’une famille d’origine bretonne, est un grand et bel homme de 60 à 65 ans ; sa femme, née de Grave, peut avoir une soixantaine d’années. Mme du Plessis a encore son père et sa mère, le marquis et la marquise de Grave, très âgés tous deux ; la famille de Grave est du Languedoc, en sorte que la famille, bien que fixée en Limousin, ne tient à cette province que par la marquise de Grave dont j’ignore encore le nom de jeune fille[13]. M. et Mme du Plessis sont très sympathiques ; ils ont su me mettre à mon aise. À demain soir, sans doute, la grande décision !
Le soir, je vais au cirque, mais je pars avant la fin de la représentation, j’ai besoin de repos.
Semaine du 26 au 31 mai 1908
Ille, mardi matin 26 mai 1908
Je n’étais pas capable d’écrire mon journal hier soir, j’étais ballotté entre des sentiments trop divers, j’étais trop agité. Aujourd’hui, ma décision – décision négative – est prise et je suis plus calme pour raconter les événements. Hier matin, de bonne heure (vers 10 h) M. du Plessis est venu me prendre à l’hôtel et nous nous sommes promenés assez longtemps ensemble ; nous nous sommes donné rendez-vous pour 2h ½ place de l’Hôtel de ville. À l’heure dite, je m’y trouvais et M., Mme, Mlle du Plessis et moi nous sommes allés en tramway électrique à la chapelle de Notre-Dame d’Arliquet à quelques kilomètres de la ville ; l’endroit était très favorable pour se voir dans l’intimité ; un moment M. et Mme du Plessis se sont retirés et nous ont laissés seuls, la jeune fille et moi ; j’ai trouvé cela un peu excessif, j’étais extrêmement gêné vis-à-vis de Mlle du Plessis ; j’ai pensé néanmoins que ses parents faisaient cela pour que je puisse causer librement avec elle ; c’est ce que j’ai fait, j’ai causé avec elle très librement sans m’engager à rien et sans lui dire que je l’aimais, je lui ai dit que nous devions prier tous les deux pour que le Bon Dieu et la Sainte Vierge nous inspirent dans la décision que nous devions prendre, mais que je n’avais pas pour but, en lui parlant, de lui demander une solution, que ses parents pourraient s’étonner de cela, que le Père Eyraud serait l’intermédiaire désigné etc., puis nous avons parlé de mes sœurs, des siennes etc. Quand nous avons retrouvé M. et Mme du Plessis, heureusement je n’ai rien dit ; cependant, j’étais alors décidé à aller de l’avant. Nous sommes rentrés par le train. Quand j’ai quitté la famille du Plessis, avant de rentrer à l’hôtel, M. du Plessis m’a demandé si nous pourrions de nouveau nous promener ensemble ce matin, je lui ai répondu qu’il aurait la visite du P. Eyraud. Effectivement, je suis allé trouver le Père Eyraud et je lui ai dit qu’étant décidé à demander la main de Mlle du Plessis, je le priais de voir son père et de lui demander si je pourrais me regarder comme agréé par lui ; dans ce cas, je serais allé aujourd’hui faire une visite officielle aux Du Plessis et je me serais fait précéder d’un bouquet. Voilà où en étaient les choses hier soir. Mais à peine avais-je chargé le Père Eyraud de faire cette demande décisive que je me suis pris à réfléchir, à analyser mes sentiments et à avoir du regret ; cependant j’ai essayé de réagir, de me distraire, je suis allé au Mois de Marie à Saint-Michel puis à une séance cinématographique ; rien n’y a fait, mes idées m’ont poursuivi. J’ai à peine dormi quatre heures ; cette nuit, mes idées m’ont repris, j’ai roulé dans ma tête toutes sortes de projets, j’ai prié au Bon Dieu de m’éclairer ; enfin quand je me voyais en présence de la demande décisive qui allait être faite ce matin, quand je me disais que ce matin, il était encore temps de reculer mais qu’il serait trop tard ce soir, quand je pensais à la jeune fille, qui ne m’a pas plu malgré ses qualités morales, etc. j’ai été tellement épouvanté que me levant avant 5 heures, j’ai écrit une longue lettre au P. Eyraud et j’ai couru la lui porter ; j’ai été assez heureux pour le trouver, il a lu ma lettre et m’a approuvé. Le motif qui m’a déterminé à écrire ma lettre et à ne pas laisser faire de démarche décisive est qu’il n’aurait pas été loyal, de ma part, de demander la main de Mlle du Plessis alors que je sentais parfaitement que je ne l’aimais pas. J’ai essayé pendant 2 jours de me faire illusion, de me tromper moi-même, mais quand je me suis vu au pied du mur, quand j’ai vu ce qu’allaient être ces fiançailles dans l’état d’esprit où j’étais, j’ai voulu enrayer tout de suite ; non, décidément, je ne peux pas être le fiancé de Mlle Agnès du Plessis puisque je n’éprouve pas pour elle même un commencement d’amour, ce ne serait pas loyal ; je n’éprouve que de l’estime, cela ne suffit pas. C’est ce que j’explique dans ma lettre au P. Eyraud destinée à être mise sous les yeux des Du Plessis. Mon tort a été, hier, de parler à la jeune fille ; mais il faut avouer que le père et la mère ont eu tort de nous quitter ; je n’avais pas l’intention de lui parler, c’est cette circonstance qui m’y a poussé. Du reste, les termes de la conversation prouvent qu’il n’y a pas eu d’engagement ; néanmoins, je regrette vivement cette conversation. Mais pourrais-je uniquement à cause de cette conversation, un peu forcée, me condamner à un mariage sans amour ? Quelle terrible situation ! En demandant à voir une 2ème fois Mlle du Plessis, je réservais ma liberté ; j’en ai usé, voilà tout. Non, je ne fais une trop haute idée du mariage pour épouser une jeune fille uniquement à cause des considérations extérieures. Je veux trouver le véritable amour dans le mariage. Je ne veux me marier qu’avec une jeune fille me plaisant tout à fait !
Désormais quand on me parlera de mariage, je demanderai à voir la jeune fille avant tous pourparlers ; je n’ai pas envie de faire un second voyage comme celui-ci. Je télégraphie à Marie-Thérèse que je serai chez elle ce soir. J’écris à mes parents, je fais mon journal, mes préparatifs de départ etc.
Et voilà comment finit cette aventure ; ça me rappelle la tentative de mariage de l’oncle Philippe à Prades.
Sainte-Croix, mercredi 27 mai 1908
Quittant Limoges à midi 35 hier, je suis arrivé à Larochebeaucourt à 5h48 ; en partant de Limoges, je suis passé devant la chapelle de Notre-Dame d’Arliquet, quel désagréable souvenir me rappelle maintenant ce pèlerinage ! Mes malles ont été mal enregistrées à Limoges et je ne les trouve pas à mon arrivée ; je les ai aujourd’hui ; nous sommes revenus les chercher cette après-midi. Max, Marie-Thérèse, Lélaine[14] m’attendaient à la gare, ils vont très bien. Je leur raconte mon aventure et son dénouement. C’est égal, lorsque j’y pense, je me dis que j’ai eu joliment raison de ne pas me marier à contre-cœur ! Étant donné l’amabilité à mon égard de M. et Mme du Plessis, il ne semble que je dois écrire à M. une lettre d’explications ; j’ai eu un peu trop vis-à-vis d’eux lundi, alors que j’étais décidé à aller de l’avant ; il me semble que je dois lui expliquer pourquoi je ne suis pas allé jusqu’au bout ; ils ont bien lu la lettre que j’ai écrite hier matin au P. Eyraud, mais ce n’est pas la même chose… ; le P. Eyraud, que j’ai revu un instant avant mon départ alors qu’il sortait de chez les Du Plessis, m’a dit que ceux-ci s’attendaient à une demande et allaient y répondre par un acquiescement ; ils ont été, paraît-il, très déçus. Je vais donc écrire à M. du Plessis ; c’est loyal, bien qu’un peu irrégulier peut être. L’autre jour à Lyon, au banquet de la Saint-Philippe où on était venu de tout le sud-est, plusieurs orateurs d’Action française se sont fait entendre ; discours vibrants de foi royaliste ; le clou a été le toast de Jules Lemaitre, ancien président et fondateur de La Patrie française ; il a lu au Roi de France et a expliqué les motifs de sa conversion au royalisme ; cette retentissante conversion d’un homme de la valeur de l’illustre académicien est de nature à accélérer le mouvement qui emporte les nationalistes vers la vérité politique intégrale c’est-à-dire vers la royauté. On a jeté là les bases d’une fédération de tous les éléments royalistes du sud-est.
Sainte-Croix, jeudi 28 mai 1908 (Ascension)
Le matin, je me confesse et fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe, entre temps je me promène avec Max dans la propriété. L’après-midi, vêpres, procession ; après tout cela, nous allons à Mareuil en voiture faire quelques commissions. Nous décidons d’aller après-demain au concours hippique d’Angoulême, je crois que nous y retrouverons Fernand de Rovira car il m’avait dit qu’il devait prendre part à ce concours. Peut-être aussi irai-je dimanche à une conférence d’Action française à Périgueux ; le comte de Lur-Saluces, le commandant Cuignet et M. de Roux doivent y prendre la parole, c’est une occasion pour moi.
Sainte-Croix, vendredi 29 mai 1908
Je reçois 3 lettres d’Ille (une de Papa et deux de Maman), de plus Marie Thérèse reçoit aussi une lettre de Maman, ça fait donc 4 lettres dans lesquelles je suis blâmé, grondé etc. sur tous les tons ; je m’y attendais ; on ne dit que je suis absurde, que je ne retrouverai pas une occasion comme celle que j’ai rejetée etc. Je comprends que mes parents regrettent ce parti ; pour eux, c’était parfait, le cadre était merveilleux, mais moi qui regarde avant tout si la jeune fille me plaît, je pense différemment tout en regrettant les avantages du parti. Papa et Maman ont l’air de croire que tout n’est pas fini, qu’on pourrait reprendre le projet ; ils se font illusion, c’est fini et bien fini, quand même je voudrais le reprendre je ne le pourrais pas et, d’ailleurs, je ne le veux pas. L’après-midi, Max part en voiture pour Angoulême, de là il doit aller à Confolens pour une affaire ; Marie Thérèse et moi le retrouverons demain soir à Angoulême ; nous allons à Mareuil jeter des lettres ; le soir, Mois de Marie.
Angoulême, samedi 30 mai 1908
Je pars, avec Marie-Thérèse, par le train de 1 heure pour Angoulême ; nous allons au concours et ne y passons 2 heures environ, pas de trace des Rovira ; je m’informe au bureau, pas un de leurs deux chevaux n’est engagé, ils ont donc renoncé à venir à ce concours, c’était pourtant dans leurs projets la dernière fois que je les ai vus ; comme coup-d’œil d’ensemble, ce concours ne vaut pas celui d’Angers, d’ailleurs il pleut et cela gâte l’aspect ; les chevaux engagés sont d’une assez bonne moyenne. À cause de la pluie, Marie-Thérèse et Max ne repartent pas ce soir et nous couchons à l’Hôtel les 3 piliers.
Sainte-Croix, dimanche 31 mai 1908

Marie Thérèse et Max sont repartis à 5 heures d’Angoulême à voiture ; moi j’ai pris le train de 6 h26 pour Périgueux où je suis arrivé à 9h43 ; je suis allé à la grand’messe à la cathédrale Saint-Front. À 2 heures a lieu la conférence d’Action française qui a motivé mon voyage, elle est organisée dans la vaste salle du gymnase Secrestat qui est à peu près comble. Parlent successivement le comte de Lur-Saluces le glorieux proscrit de la Haute Cour, le commandant Cuignet le témoin irréductible de la culpabilité de Dreyfus et M. de Roux, de la section de Poitiers que j’avais déjà entendu à Angers. Les 2 discours les plus intéressants sont celui du commandant Cuignet à cause des détails qu’il donne sur les infâmies par lesquelles on a réhabilité (?) le traître et celui de De Roux qui tire les conclusions politiques du discours précédent et montre que la Monarchie est nécessaire à la France ; on crie vigoureusement : « Vive le Roi », on acclame le duc d’Orléans. La section d’Action française de Périgueux est toute jeune et elle a fort bien réussi sa première grande réunion. J’ai fait compliment à plusieurs membres de cette section auxquels je me présente comme frère en Action française. Je cause un moment avec la famille de Marsaguet ; M. de Marsaguet[15] a bien vieilli depuis que je ne l’avais vu à Angers quand il était précepteur du duc de Montpensier. On voulait me faire rester au banquet d’Action française qui a lieu ce soir, mais comme je suis attendu ici je n’accepte pas. J’arrive à Mareuil par le train de 8h, Max m’attendait à la gare en voiture. Je trouve des lettres de Maman, de Bonne Maman, qui se disent que j’ai fait une bêtise et me supplient d’essayer de reprendre le projet limousin, elles ne voient pas que c’est impossible et, d’ailleurs, je ne veux pas. Philomène, qui a failli faire une fausse couche, va mieux, on l’a très bien soignée, mais elle a beaucoup souffert. Marie-Thérèse et Max apprennent la mort de leur cousine la comtesse de Maillart[16], au château de Lacombe tout près d’ici ; les obsèques auront lieu sans doute mardi.
Juin 1908
Semaine du 1er au 7 juin 1908
Sainte-Croix, lundi 1er juin 1908
Il pleut toute la matinée, je ne sors pas de toute la journée sauf une petite promenade avec Marie-Thérèse dans l’après-midi. Mme de Saint-Cyr arrive à 8 h du soir. Jacques Hervé m’annonce son arrivée à Ille le 14 ou le 15 juin, il passera quelques jours avec nous ; je lui réponds d’arriver le plus tôt possible. Je serai rentré avant.
Sainte-Croix, mardi 2 juin 1908
Max, Marie-Thérèse et Madame de Saint-Cyr vont aux obsèques de leur cousine de Maillart. Je ne bouge pas de la matinée, Mme de Saint-Cyr repart à 4 heures ; après son départ, je vais à Mareuil avec Marie-Thérèse. Je continue à recevoir de Papa, de Maman, de Bonne-Maman des lettres furieuses, me disant que j’ai été absurde, que j’ai perdu une occasion superbe et ils ont l’illusion de croire que ce projet pourrait se reprendre si je le voulais ; c’est une pure illusion, je suis convaincu que la famille du Plessis ne le voudrait pas et, d’ailleurs, quelle tête aurais-je vis-à-vis de la jeune fille ? Ce ne serait pas drôle !
Sainte-Croix, mercredi 3 juin 1908
L’après-midi, je vais, avec Marie-Thérèse, à Ambelle, nous ne rencontrons que la marquise. Une dépêche de Papa, adressée à Marie-Thérèse, mais me concernant, dit, à mots couverts, qu’on a reçu une lettre de Limoges faisant comprendre que l’affaire de mon mariage pourrait se reprendre et demandant si je ne ferais pas opposition à une reprise. Qu’est-ce que cela signifie ? Cette lettre à laquelle on fait allusion est sans doute du P. Eyraud ; a-t-il écrit sous l’inspiration de la famille du Plessis ? Avant tout, il faut voir cette lettre et je réponds à Papa de ne rien faire avant de me l’avoir envoyée. Est-ce que le projet n’est pas définitivement enterré comme je le croyais ? Je vois que, d’un côté, Papa, Maman, Bonne Maman, de l’autre les Du Plessis (si ma supposition est vraie) y tiennent furieusement. Je suis donc le seul à ne pas y tenir ; est-ce que je me tromperais, est-ce que vraiment, comme on ne cesse de me le répéter, je n’ai pas laissé échapper une bonne occasion d’être heureux ? Mlle du Plessis, c’est évident, ne m’a pas emballé, mais Papa, Maman, Marie Thérèse, Max qui ont l’expérience du mariage me disent qu’on ne s’emballe pas ainsi du premier coup, que l’amour vient petit à petit et qu’il n’en est que plus durable ; ont-ils raison et est-ce moi qui ai eu tort ? Cette dépêche me rejette dans les perplexités que je croyais avoir écartées par ma décision de l’autre jour. Combien il est regrettable que Mlle du Plessis ne m’ait pas plu comme l’auraient fait tant d’autres jeunes filles que je connais et que, pour diverses raisons, je ne peux pas épouser ! Je promets à Maman, dans une lettre, qui suit ma dépêche, de réfléchir de nouveau à tout cela sans parti-pris, je ferai ainsi preuve de bonne volonté. Si je m’écoutais en ce moment, je répondrais non comme il y a 10 jours, mais je veux y réfléchir de nouveau comme me le demandent mes parents. Voyons d’abord ce qu’est cette lettre reçue de Limoges.
Sainte-Croix, jeudi 4 juin 1908
Aujourd’hui la république fait à l’Église, à la France, à l’Armée française la plus grave des injures en portant au Panthéon, en essayant d’immortaliser l’immonde Zola, l’insulteur de Notre-Dame de Lourdes, l’auteur de La Débâcle, le diffamateur de notre état-major et le défenseur du traître Dreyfus. Cette injure comme Catholique, comme Français, comme petit-fils et neveu de militaires, comme soldat éventuel, je la ressens profondément ; j’espère que tout bon Français la ressent comme moi. Je ne l’oublierai pas et je souhaite que tous ceux qui la ressentent prennent comme moi la résolution de la venger et puisque la République s’identifie avec la trahison, la pornographie, l’antipatriotisme, tous les bons Français qui, jusqu’à ce jour, ont conservé l’illusion d’une bonne république, devraient prendre la résolution de renverser ce régime infâme. Pour moi, il y a longtemps que j’ai pris cette résolution ; dans la mesure de nos moyens, je travaille à attendre ce but libérateur ; le défi que la république a porté aujourd’hui à la Patrie me confirme de plus en plus dans ma résolution. Marie-Thérèse, avec qui je vais à Mareuil dans l’après-midi, reçoit une lettre de Papa qui lui raconte que la lettre de Limoges est une lettre de M. du Plessis ; Papa dit qu’il lui avait écrit pour le remercier de l’aimable accueil qu’il m’avait réservé ; M. du Plessis a répondu à sa lettre et Papa conclut qu’on pourrait reprendre le projet ; je verrai cette lettre demain, jusque-là je réfléchis, mais je n’ai nulle raison de changer d’avis.
Sainte-Croix, vendredi 5 juin 1908
Je vais, avec Marie-Thérèse, à la première heure à Mareuil ; nous assistons à la messe de 8 heures et faisons la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Les journaux sont pleins du récit du transfert de la charogne de Zola au Panthéon ; le peuple de Paris a vengé la France outragée ; on a été obligé de transporter la nuit et en catimini cette charogne du cimetière Montmartre au Panthéon ; le lendemain (hier) c’est au milieu d’une tempête de huées, de sifflets etc. que le cortège officiel est passé ; Fallières, blême, a dû regagner l’Élysée au grand galop et par des voies détournées ; Dreyfus, dans le Panthéon, a failli laisser sa vilaine peau ; un M. Gregori, rédacteur au Gaulois et à La France militaire » lui a tiré deux coups de revolver pour venger, a-t-il dit, l’outrage fait à l’Armée et pour atteindre le dreyfusisme. J’avoue que je comprends l’acte de ce Gregori ; quand les pouvoirs publics refusent obstinément de faire justice, comme ils le font au sujet de Dreyfus, c’est à chaque citoyen à se faire justice lui-même ; tous les Français sont intéressés à ce que le crime de Dreyfus ne reste pas impuni, donc M. Gregori n’a fait que rendre à l’ignoble traître ce qui lui est dû. Malheureusement, il ne l’a atteint qu’au bras. Tous les ministres, le président de la république etc. ont envoyé prendre des nouvelles du traître devenu la clé de voûte du régime républicain. C’est du joli ! C’est égal, les dreyfusards n’ont pas lieu d’être fiers de la panthéonisation de leur « saint » ; tandis que l’Armée était acclamée frénétiquement par le peuple de Paris qui voulait la venger de l’outrage qu’elle devait subir, président de la république, ministres, députés, sénateurs, gredins ignobles de la Cour de Cassation etc. devaient fuir sous les huées, on a opéré des centaines d’arrestations. Si le général Dalstein, gouverneur de Paris, avait voulu, il aurait pu coffrer toutes ces brutes du gouvernement. Enfin, patience ! L’heure de la revanche viendra ! La lettre du lieutenant-colonel du Paty de Clam, écrite en réponse au « J’accuse » de Zola, et que L’Aurore a bien dû insérer, remet bien des choses au point ; la félonie de la Cour de Cassation y est démontrée une fois de plus. Là, il n’y a rien à répondre ; la falsification de l’art. 445 du code d’instruction criminelle crève les yeux ; on l’a affiché sur tous les murs de France et le gouvernement a bien dû fermer les yeux. Gageons que pas un journal dreyfusard ne se risquera à répondre aux arguments du colonel !
Encore une dépêche d’Ille ; on me demande mon impression sur la lettre de M. du Plessis arrivée ce matin, je l’ai lue et, ma foi, je n’y ai rien trouvé de si encourageant ; le comte du Plessis, en homme bien élevé, répond poliment à la lettre de Papa et c’est tout. Puisqu’on me demande mon impression afin de savoir s’il faut écrire pour reprendre l’affaire, je suis donc acculé à une nouvelle décision ; je réfléchis et je vois que je n’ai aucune raison de modifier ma décision d’il y a 10 jours ; ma manière de voir n’a pas changé depuis lors ; je réponds donc à Papa et à Maman que je ne veux pas reprendre l’affaire et que j’arriverai mercredi à Ille. Je l’ai écrit tous ces jours-ci à mes parents, je ne veux pas, à mon âge, faire un mariage de pure raison, je veux qu’il entre dans mon choix un peu d’inclination. Peut-être, vis-à-vis de Mlle du Plessis, cette inclination serait-elle venue à la longue, mais si elle n’était pas venue, j’aurais été lié tout de même. Je préfère essayer de trouver une jeune fille tout à fait à mon goût. Sous bien des rapports, je regrette le parti que j’ai abandonné, mais j’avais une raison primordiale.
Il y aura, le dimanche 14, à Perpignan un banquet royaliste, organisé par l’Action française à la Maison des Œuvres ; je ne veux pas le manquer si Jacques Hervé est arrivé, je l’y amènerai. M. de La Villatte vient me chercher pour me faire visiter son installation de La Steyrie ; c’est joli, mais ce n’est pas encore terminé.
Sainte-Croix, samedi 6 juin 1908
Je ne bouge guère de la journée ; l’après-midi, je vais seulement à la Chabroulie avec Marie-Thérèse voir la famille de Ruffray. Papa et Maman doivent être désolés de ma décision en ce qui concerne le mariage limousin ; cette pensée me fait de la peine, je regrette de les avoir peinés, d’autant plus qu’il y avait beaucoup de bon dans ce mariage. Mais, vraiment, je ne suis pas dans les dispositions nécessaires pour épouser Mlle du Plessis ; sans m’avoir ce qui s’appelle déplu, car elle n’est pas laide, elle ne me répugne pas du tout (sans quoi je n’aurais pas demandé une seconde entrevue), mais je la trouve insignifiante, et surtout je n’ai éprouvé pour elle aucune sympathie, aucune inclination ; cette inclination serait peut-être venue plus tard, c’est ce que beaucoup de gens se seraient dit sans doute, mais moi j’estime qu’il faut, pour demander la main d’une jeune fille, éprouver pour elle une certaine inclination ; agir autrement ne me paraît pas bien loyal.
Je parie que Gregori qui a tiré sur Dreyfus ne passera pas en cour d’assises ; le gouvernement aura peur de l’acquittement probable et surtout des témoins qui seraient cités ; si on peut trouver un truc on correctionnalisera l’affaire, si on ne peut pas on s’arrangera pour que le procès n’ait pas lieu, soit en faisant passer Gregori pour fou, soit en le « syvetonnant » tout simplement ; voyons si je me tromperai !
Sainte-Croix, dimanche 7 juin 1908 (Pentecôte)
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 h, nous retournons à la grand’messe ; l’après-midi, nous allons à vêpres à Mareuil où c’est la première communion ; ensuite, M. de La Bardonnie, Marie-Thérèse et moi allons à La Rousselière, nous n’y trouvons que Mme de La Chapelle et son fils.
Semaine du 8 au 14 juin 1908
Sainte-Croix, lundi 8 juin 1908
Nous allons à la messe à 10 heures. M. de La Bardonnie vient déjeuner avec nous. Nous allons avec lui en voiture à Beaulieu faire une visite à la famille Pichon ; ces dames sont sorties et Marie-Thérèse ne voit que Mme Juge. Le maire et le conseil municipal de Sainte-Croix offrent un banquet aux électeurs, banquet démocratique s’il en fut, ou plutôt banquet populaire, le mot est plus correct ; ça embête Max, mais comme maire il faut bien qu’il y assiste, M. d’Ambelle y est aussi, comme conseiller municipal. Pendant le banquet, un grand incendie éclate à une tuilerie toute voisine de l’auberge ; d’énormes tas de fagots (il y avait 20.000 fagots) s’enflamment, formant un foyer immense qui menace les bâtiments de la tuilerie ; heureusement qu’un moment le vent a changé brusquement de direction sans quoi la tuilerie aurait sûrement brûlé ; à cause du voisinage de l’auberge du banquet, les secours ont été immédiats. C’est une perte d’au moins 2 000 fr. pour le tuilier ; nous avons aperçu cet incendie en revenant de Beaulieu, il battait son plein et c’était d’un effet superbe, mais tragique ; quand nous sommes arrivés après un grand détour, car ces tas de fagots étaient sur le bord de la route, le feu commençait à décroître ; on croit que cet incendie est dû à la malveillance. Le soir nous y revenons il se dégage du foyer une chaleur énorme.
Sainte-Croix, mardi 9 juin 1908
Je ne sors presque pas de la journée ; dans l’après-midi, Marie-Thérèse et Max ont la visite de leur cousin et de leur cousine de Saint-Martin avec leur fillette ; ils habitent Latourblanche, je ne les connaissais pas encore.
Sainte-Croix, mercredi 10 juin 1908
Le matin, je vais un moment à la foire de Mareuil. L’après-midi, nous allons tous à Chaumont faire une visite à Mme de Saint-Marc. Je fais mes malles, car malgré toutes les instances de Marie-Thérèse et de Max, il faut bien repartir ; il y a dimanche à Perpignan un banquet royaliste auquel je dois assister, et peu de jours après le pèlerinage à Lourdes ; le moment est donc venu de regagner le Roussillon.
Vinça, vendredi 12 juin 1908
J’arrive à Vinça ce soir après 2 jours de voyage, avec arrêts à Terrasson où j’ai déjeuné chez les Maurice de La Bardonnie (Mme de Llamby y était aussi), Brive et Toulouse ; j’ai passé à Toulouse de jeudi soir 10h49 à aujourd’hui midi 43 ; à la gare d’Ille, Papa et Maman montent avec moi et nous arrivons ici. Bonne Maman et moi nous nous souhaitons mutuellement bonne fête. On me gronde beaucoup pour ce qu’on appelle « mon coup de tête de Limoges » ; je m’y attendais et je présente ma défense, j’expose mes raisons.
Ille, samedi 13 juin 1908 (Saint Antoine)
Ce matin à Vinça en l’honneur de ma fête j’ai fait la sainte communion ; je suis revenu à la grand’messe à 9 heures ; je m’occupe de différentes choses à Vinça notamment de la Société et nous partons pour Ille à 3h ½ ; l’oncle Xavier y arrive en même temps pour 3 jours ; nous l’avons, naturellement, à la maison.
Ille, dimanche 14 juin 1908

Je vais à Perpignan par le train de 9h ½ pour le banquet organisé par le Panache en l’honneur de Me de Roux[17], de passage à Perpignan ; on a accepté des adhésions tant qu’il y a eu de la place, la grande salle des Œuvres est archicomble ; nous sommes 250 environ ; menus avec portrait du Roi et des extraits de ses manifestes ; grand portrait de Philippe VIII dominant la salle ; toasts de M. Bertran, de M. Despéramons, grand discours politique de M. de Roux, toast de Massé qui va devenir probablement rédacteur en chef du Roussillon ; M. de Forton[18], neveu de Fernand de Rovira, qui est de passage ici et qui a vu le duc d’Orléans il y a 3 jours à Bruxelles, soulève un grand enthousiasme en disant que le Roi lui a fait l’éloge des royalistes roussillonnais et l’a embrassé ; « cette accolade, ajoute-t-il, n’était pas pour moi, elle était pour vous » ; on applaudit, on acclame Philippe VIII ; quel bel exemple de fidélité. La salle se compose en très grande partie d’hommes du peuple venus de la campagne. Nous votons par acclamations une adresse de fidélité au Roi. M. de Roux repart à 2h45 car il doit parler ce soir à Toulouse. Au départ de ton train, nous nous retrouvons au nombre d’une centaine à la gare, et quand le train s’ébranle, c’est un cri formidable de « À bas la République », « Vive le roi » ! Les voyageurs nous regardent avec sympathie. Bonne journée pour la cause royaliste et pour les progrès de l’Action française en Roussillon. Je me trouvais à table à côté du vice-président de la Jeunesse Catholique de Torreilles. Je passe le reste de l’après-midi en grande partie au cercle du Panache et je rentre à Ille par le dernier train. M. Despéramons me dit qu’à deux reprises on lui a écrit, ces temps-ci, pour lui demander des renseignements à mon sujet pour des projets de mariage, une fois de Paris et une fois de Toulouse ; qui diable cela peut-il bien être ? Naturellement, je ne le lui demande pas ! Je remercie M. Bertran de l’article trop élogieux qu’il a consacré, dans Le Roussillon de mardi dernier à ma dernière conférence d’Action française au Panache sur « Les régimes de succession » ; cet article a pour titre « La destruction des familles françaises ».

Semaine du 15 au 21 juin 1908
Ille, lundi 15 juin 1908
Le matin, je vais avec Papa et l’oncle Xavier à un champ dépendant de la métairie Saint-Martin et dans lequel nous allons établir un petit jardin potager à notre usage personnel. L’après-midi, je me promène encore avec l’oncle Xavier.
Ille, mardi 16 juin 1908
J’assiste à 7 heures à une messe que j’avais depuis longtemps demandée à l’abbé Delonca en reconnaissance de ma guérison. Ensuite, avec l’oncle Xavier, je visite l’usine de conserves de fruits et légumes de « La Catalane » ; je me promène avec lui le reste de la matinée. Maman va à Perpignan de 9h ½ à 4 heures. L’oncle Xavier nous quitte à 7 heures ; il va à Perpignan et à Pia régler quelques affaires et ensuite il regagnera Saint-Mihiel car sa permission expire mardi ; il ne peut jamais venir pour un séjour un peu long !
Ille, mercredi 17 juin 1908
Papa va à Perpignan, Maman et moi allons par le train de 9h ½ à Vinça où j’ai à m’occuper de différentes choses concernant la Société Saint-Sébastien ; j’en repars par le train de 3h ½, m’arrête à Bouleternère pour voir la plantation de pêchers et les vignes et rentre à Ille en voiture avec Maman qui passe à Boule vers 5 heures. Au retour, je vais voir plusieurs jeunes gens que je décide à adhérer à ce groupe de Jeunesse Catholique que je veux arriver à former ici comme Monseigneur me l’a demandé.
Ille, jeudi 18 juin 1908 (Fête-Dieu)
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Je vois voir quelques jeunes gens pour le groupe de Jeunesse Catholique dont la 1ère réunion aura lieu samedi. Marie-Thérèse nous écrit que, se sentant fatiguée, elle a fait appeler le médecin qui lui a annoncé qu’elle était enceinte depuis six mois, et elle ne s’en doutait pas ! Quand je l’ai quittée il y a 8 jours, sa taille était aussi bien moulée que d’ordinaire et rien n’aurait pu, en apparence, faire soupçonner cela. La délivrance est prévue pour la fin de septembre ; celle de Philomène pour novembre ; que d’événements ! Mais vraiment il est surprenant qu’elle ne se soit pas aperçue de rien ; que diable, ça se reconnaît ! Peut-être a-t-elle voulu le cacher. Quelle idée bizarre !
Ille, vendredi 19 juin 1908
L’après-midi, je me promène en voiture ; je vais à Corbère, vois les vignes et rentre par Millas.
Ille, samedi 20 juin 1908
J’écris pour Le Roussillon un article sur les Mutualités ecclésiastiques approuvées, récemment par le pape. Le soir, je réunis dans une salle de l’école du Saint-Sacrement, mise à notre disposition par M. le curé, les jeunes gens qui m’ont donné leur adhésion pour la Jeunesse Catholique, tous viennent malgré la pluie, vingt-trois ; la réunion se passe très bien, je leur explique ce qu’est l’A.C.J.F. et ils décident de se constituer en groupe, le groupe d’Ille prend Saint-Maur pour patron. Ils m’élisent président, mais je refuse et les prie de reporter leur voix sur Joseph Labau ; c’est lui qui est donc président, Louis Gravas vice-président, Joseph Serradell-Selva secrétaire et Louis Vidal trésorier. M. le curé désigne comme aumônier l’abbé Delom vicaire. Voilà donc la Jeunesse Catholique implantée à Ille ; quand je verrai Monseigneur, je pourrai lui dire que j’ai tenu ma promesse. Ces jeunes gens paraissent contents et décident de tenir une autre réunion samedi prochain ; peut-être y aura-t-il de nouvelles adhésions.
Ille, dimanche 21 juin 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 7 heures à l’hôpital ; je retourne à la grand’messe. Pour la procession de ce soir, nous établissons un reposoir dans l’entrée de la maison ; il n’est pas aussi beau que les reposoirs que nous faisions autrefois, dans l’autre maison, avant d’aller habiter Angers, mais il est tout de même très joli ; c’est un autel resplendissant de fleurs et de lumières ; c’est surtout un hommage au Saint-Sacrement que nous avons l’honneur insigne de recevoir dans notre maison ; dire qu’il a failli, cet hiver, y venir pour moi, mais en viatique ! Je remercie le Bon Dieu de m’avoir si bien protégé. La procession a lieu l’après-midi par un assez beau temps ; il y a 8 reposoirs en comptant l’hôpital et le carmel ; je me rappelle qu’une année, il y a 14 ou 15 ans, il y eut 14 reposoirs ! Nous faisons nos préparatifs de départ pour le pèlerinage de Lourdes.
Semaine du 23 au 28 juin 1908
Lourdes, mardi 23 juin 1908
Partis hier à 1h25 d’Ille et à 2h05 de Perpignan avec le train de pèlerinage n°3, nous sommes passés par Quillan, Toulouse et arrivés à Lourdes ce matin à 4h10 ; notre wagon couloir de 2ème classe était rempli de gens d’Ille, de Vinça et des environs ; dans notre compartiment, nous avions Mlle Gauze, sa fille et Mlle Roig ; à côté, le vicaire de Vinça et la famille Allart[19] etc. Bonne Maman était avec nous bien entendu. Impossible de dormir, car on parle, on remue et on rit tout le temps, mais n’oublions pas que c’est un pèlerinage de pénitence fait en reconnaissance de ma guérison. Ici, ayant eu quelques difficultés pour nos chambres à l’Hôtel de la Chapelle, nous descendons à l’Hôtel Heins. Aujourd’hui même il se remplit de Belges car il arrive 10 trains de Belgique. Mgr de Carsalade préside le pèlerinage roussillonnais. Nous entendons sa messe et communions de sa main, au Rosaire ; je le vois plusieurs fois dans la journée ; je lui raconte ce que j’ai fait à Ille pour la Jeunesse catholique, il en est très content. Grand’messe pontificale, vêpres au Rosaire. L’après-midi, procession du Saint Sacrement. Le soir, ayant un grand arriéré de sommeil, je me couche sans aller à la procession aux flambeaux, c’est le seul exercice que je manque.
Lourdes, mercredi 24 juin 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à la grotte célébrée par Monseigneur ; je vais à 10h ½ à la grand’messe dite pour les Roussillonnais à la basilique, beau discours de notre ancien curé M. Bonet[20]. L’après-midi, nous faisons divers achats, notamment celui d’une statue de Notre-Dame de Lourdes pour l’église de Vinça ; Bonne Maman en avait fait la promesse cet hiver si je guérissais. Je vais à la procession du Saint-Sacrement, le temps est couvert sans pluie, c’est parfait. Aujourd’hui, tout est envahi par les Belges ; il y a aussi un pèlerinage de Saint-Flour, un autre du Pays basque, un de Barcelone (qui repart aujourd’hui) etc. Comme on célèbre cette année le jubilé de Notre-Dame de Lourdes, en l’honneur du cinquantenaire des apparitions, l’affluence, tout l’été, est immense.
Ille, vendredi 26 juin 1908
Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin, à Lourdes, le vicaire de Vinça, M. Salvadou, a célébré, au Rosaire, la messe pour nous, je la lui ai servie ; c’était une messe d’actions de grâces pour ma guérison, nous y communions tous ; ensuite chemin de croix de tout le pèlerinage roussillonnais sur la montagne, à la suite duquel a eu lieu, à la grotte, la cérémonie des adieux à Marie, touchant discours du chanoine Patau. Nous quittons Lourdes à 4h10 dans le même compartiment et avec les mêmes compagnons ou plutôt compagnes de voyage qu’à l’aller. Nous voyons, à Tarbes, M. Henri d’Arexy. Maman est extrêmement souffrante en route, elle est sur le point de s’arrêter à Toulouse ; dans cette gare, viennent voir passer le train Mme Amédée et Mimi Jocaveil, l’abbé Latour etc. Nous arrivons à Perpignan à 5 heures environ ce matin, entendons la messe à Saint-Joseph et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur et arrivons à Ille à 6h ¾. Je dors la plus grande partie de la matinée. Voilà accompli ce pèlerinage de Lourdes promis cet hiver, j’ai pu prendre le bain de piscine que j’avais promis ; me voilà en règle. L’après-midi, il fait un assez violent orage, heureusement sans grêle. Voici le compte-rendu, publié par L’Éclair de Montpellier d’hier de la réunion de Jeunesse Catholique de samedi ; j’ai vu que Serradell en avait fait paraître un identique dans Le Roussillon d’hier, et, sans doute, dans La Croix des Pyrénées Orientales de demain.

Le soir, nous allons à la cérémonie du Sacré-Cœur. Maman reste au lit toute la journée ; elle fait bien car sa fatigue a été très grande.
Ille, samedi 27 juin 1908
Je vais à Vinça de 9h ½ à 3h ½. Le soir, seconde réunion de notre petit groupe de Jeunesse catholique. Je fais signer par ces jeunes gens une adresse de respectueux hommage à Monseigneur.
Ille, dimanche 28 juin 1908
Grande nouvelle aujourd’hui : l’oncle Xavier nous annonce, confidentiellement encore, le mariage de Madeleine avec un officier de cavalerie en garnison à Saint-Mihiel, camarade de Maurice, le lieutenant de Rodellec du Porzic[21], du 12ème chasseurs ; ce jeune homme appartient à une famille bretonne ; ce nom, du reste, ne m’était pas inconnu. Nous sommes très heureux de cette excellente nouvelle. L’oncle Xavier ne nous dit rien encore de l’époque du mariage. Je fais afficher 3 manifestes de l’Action française aux Languedociens et Catalans à propos de l’anniversaire des événements sanglants de juin 1907. Dans ce manifeste, intitulé « l’anniversaire rouge », l’Action française montre que la république était incapable de faire droit aux revendications des viticulteurs méridionaux parce qu’il aurait fallu l’autoriser etc. ; elle montre que la Monarchie pourrait accorder ces réformes et fait droit à ces revendications et conclut en disant mort à la république, vive le duc d’Orléans etc. Vive le roi protecteur du Languedoc. Ce manifeste, imprimé en caractères énormes, est signé de toutes les sections d’Action française du Midi viticole, et porte, en outre, la signature d’Henri Vaugeois président de la Ligue. Depuis 8 jours, on affiche cela dans tout le Midi viticole, depuis Toulouse jusqu’à Nîmes en passant par Perpignan, Narbonne et Montpellier, dans les villes comme dans les campagnes. Les parquets pourraient poursuivre les auteurs de l’affiche pour l’assise, mais l’Action française inspire une trop grande terreur au gouvernement pour qu’il lui fasse cette réclame. Il se contente d’entraver l’affichage par des moyens sournois, il fait saisir les ballots par la police, fait lacérer et recouvrir les affiches etc. Tout cela est arbitraire et illégal ; mais nos amis réaffichent et… certaines sections vont poursuivre les commissaires de police auteurs des lacérations ou des confiscations… Ici, mes 3 affiches sont lues et commentées toute la matinée ; à midi environ, on les recouvre ; c’est, sans doute, le maire qui a donné cet ordre illégal ; si je puis en avoir la preuve, je lui servirai un poulet de ma façon dans L’Éclair de Montpellier et dans Le Roussillon, mais il ne sera pas facile de savoir le fin mot de la chose. Néanmoins, l’effet a été produit ; c’était jour de foire et les affiches ont dû être très remarquées. Ainsi, ce soir, dans les cafés on parlera du Roi, du renversement de la république etc. La plupart seront hostiles à l’esprit des affiches, mais qu’importe ? L’essentiel est que l’on sache que le retour prochain du Roi est une chose possible ; c’est ainsi qu’un état d’esprit se crée et qu’en un coup d’État se prépare… ! L’après-midi procession du Saint-Sacrement ; j’y assiste bien entendu ; nous faisons un reposoir dans l’ancienne maison parce qu’aujourd’hui la procession ne passe pas ici. Le Roussillon d’hier a publié un article de moi sur « Les Mutualités ecclésiastiques ».

Semaine du 29 au 30 juin 1908
Ille, lundi 29 juin 1908

J’écris une lettre de vives et affectueuses félicitations à Madeleine. N’ayant pas la certitude que l’ordre de recouvrir les affiches de l’Action française est venu du maire, je ne publie pas dans L’Éclair et Le Roussillon, les notes que j’avais préparées et dans lesquelles je lui disais son fait ; j’envoie à ces journaux des correspondances relatant les faits et disant son fait à l’auteur de l’ordre quel qu’il soit et surtout le tournant en ridicule. Si, comme tout permet de le croire, c’est le maire, il en aura pour son rhume comme on dit, mais il ne pourra rien dire puisqu’il n’est pas nommé. Ces correspondances vont être commentées ici ! Les journaux royalistes, comme L’Éclair de Montpellier, Le Soleil, L’Action française etc. reproduisent un article paru dans Le Matin sous ce titre « Le Roi chez l’Empereur » et surmonté d’un portrait du duc d’Orléans. Cet article est étonnant ; quand j’ai vu qu’il était extrait du blocard Matin, j’ai été stupéfait ; l’écrivain le plus royaliste aurait pu le signer ; il est de M. Téry qui a interviewé le prince sur le champ de bataille de Wagram où il se trouvait l’autre jour avec le général Donop ; on sait que depuis une quinzaine, M. le duc d’Orléans étudie, avec le général, les champs de bataille de la campagne de 1809, car, comme tout bon Français, il admire l’épopée impériale, cette épopée si magnifique, mais hélas si inutile pour la patrie. D’où le titre de l’article « Le Roi chez l’Empereur ». La conclusion surtout est belle ; je ne peux résister au désir de la reproduire ; la voici : « … L’exil, les familiers du prince m’ont déjà dit combien il en souffre ; et qui ne le comprendrait ? Ce que l’on comprend moins, c’est la raison de cet exil. Ô l’ironie et le mensonge des formules républicaines ! Par quels sophismes en a-t-on pu déduire une loi de proscription ? Par quel paradoxe inconcevable le premier des enfants de France est-il un sans-patrie ? N’est-ce pas une des notions les plus élémentaires et les plus justes de la conscience moderne qu’un fils ne saurait être rendu responsable des fautes paternelles ? Pourquoi donc l’honnête homme que voici est-il condamné à expier si cruellement le « crime » de ses pères ?
Quel crime ? Qu’est-ce qu’ils ont donc fait ses pères ? Ils ont fait la France. »
Cet article, donné par Le Matin en tête de son édition d’hier, est extraordinaire ; la fin est magnifique. Souhaitons que les 5 ou 600.000 lecteurs de ce journal retiennent cet article comme ils le retiennent hélas ! les calomnies que la même feuille, qui n’est pas toujours aussi bien inspirée qu’hier, débite trop souvent contre la religion ou contre les véritables intérêts français.
Ille, mardi 30 juin 1908
Il fait très chaud, je sors peu ; j’écris et je lis ; le soir nous allons à la clôture du Mois du Sacré-Cœur.
Juillet 1908
Semaine du 1er au 5 juillet 1908
Ille, mercredi 1er juillet 1908
L’oncle Xavier nous écrit que nous pouvons rendre publique la nouvelle du mariage de Magdeleine avec le lieutenant de Rodellec du Porzic ; du reste, Magda nous écrit elle-même et nous donne quelques détails sur son fiancé ; il est grand, brun, distingué, elle se déclare enchantée. Le mariage, dont la date précise n’est pas encore fixée, aura lieu avant les grandes manœuvres c’est-à-dire à la fin d’août probablement. Je vais à Vinça par le train de 11h46 (service d’été à partir d’aujourd’hui) ; j’en reviens à 5 heures ½ en voiture malgré l’orage qui menace toute l’après-midi et qui a même été ici, paraît-il, plus fort qu’à Vinça. Le matin, avant de partir, je suis allé avec Papa et Dominique Vallé, tracer au champ dit « Cam dal Gaÿ », à Saint-Martin, le jardin de 19 ares que nous allons créer là pour avoir nos fruits et nos légumes. Le mariage de Magdeleine nous fait grand plaisir, son seul défaut est de nous enlever définitivement, je le crains, ma gentille cousine qui ne viendra plus que bien peu en Roussillon sans doute. Ce mariage pourrait être figuré sur la carte de France par un triangle (bien peu maçonnique, car M. de Rodellec est très religieux) ; c’est, en effet, un jeune homme breton qui épousera une jeune fille roussillonnaise en Lorraine ; Bretagne, Roussillon, Lorraine, les trois provinces les plus éloignées il me semble ; M. de Rodellec a ses propriétés aux environs de Brest, Magda est née à Perpignan, ils se marieront à Saint-Mihiel ; si on tire trois lignes droites réunissant ces 3 villes, on a un triangle à peu près équilatéral ; Magda sera encore plus éloignée de sa province natale que Marie-Thérèse et Philomène. Il faudra que je tâche, moi qui n’ai pas voulu du Limousin, de me marier en Roussillon ou tout près !
Ille, jeudi 2 juillet 1908
Nouvel article du Matin sur la Monarchie ; il a pour titre : « Le Programme du Roi », et une foule de sous-titres ; c’est une interview prise par M. Gustave Téry au duc d’Orléans à Vienne. Le rédacteur du journal blocard dit qu’ayant constaté les récents progrès des royalistes, il a voulu interroger là-dessus le duc d’Orléans. Le Prince lui a fait d’intéressantes déclarations. Il a proclamé que la Monarchie serait « la meilleure des républiques » ; comme M. Téry lui demandait si elle serait une réaction contre la liberté, le Roi lui a répondu que la Monarchie assurerait plus de libertés que la république. M. Téry ayant parlé du régime parlementaire, le Prince a opposé, au parlementarisme sans frein de la république, le véritable régime représentatif qui est celui défini dans les instructions de ses prédécesseurs et les siennes ; enfin il a montré que la Monarchie serait pleine de respect pour la religion, mais ne serait pas le gouvernement des curés comme on l’annonce souvent. M. Téry termine en disant que ces déclarations du Roi font tomber bien des préjugés qu’il nourrissait contre la Monarchie. Ces paroles sont remarquables dans un journal blocard. Elles sont un symptôme du discrédit dans lequel tombent peu à peu les institutions républicaines. Il est à craindre que les déclarations du Prince sur le parlementarisme et le régime représentatif ne donnent lieu à des polémiques entre royalistes. Avec l’Action française, je suis antiparlementaire ; l’école du Soleil, du Gaulois et de beaucoup de vieux royalistes est plus ou moins portée vers la monarchie parlementaire ; chacun voudra tirer à soi les paroles royales. En réalité, le Prince ayant préconisé le régime représentatif (qui est très éloigné du régime parlementaire) et ayant renvoyé là-dessus à ses directions royales (le volume paru l’an dernier), c’est le système de l’Action française qui parait avoir été consacré. D’ailleurs comme l’écrivait l’autre jour M. de Ramel à propos du discours où Poincaré avait prétendu que les royalistes voulaient supprimer tout suffrage, il ne saurait y avoir de divisions dans le parti royaliste qui est, tout entier, soumis au Roi.
Le matin, je vais à Boule en voiture.
Ille, vendredi 3 juillet 1908
Nous allons à Trouillas en voiture, voir les vignes et régler les comptes ; Maman nous y accompagne pour prendre l’air. Au retour, nous passons par Fourques et Terrats.
Vinça, samedi 4 juillet 1908
Je vais à Perpignan à 1h25 pour une réunion du Roussillon ; Papa y vient aussi pour quelques affaires. À Perpignan, éclate un violent orage, la foudre tombe sur la ville. Au Roussillon, il s’agit de nommer un rédacteur en chef à la place de Maratuech ; nous nommons Alphonse Massé[22], qui a très bien réussi depuis un mois qu’il fait l’intérim ; il a de très bonnes qualités, du style, de l’énergie et, au besoin, saurait répondre, si on l’attaquait, par des arguments frappants. Ligueur d’Action Française, il a une doctrine irréprochable ; il a donc tout ce qu’il faut pour bien réussir. Nous prenons aussi diverses mesures financières et décidons de chercher de nouveaux souscripteurs pour le journal. Je vois M. Vassal, fais diverses commissions etc. Je rentre ici et non à Ille, à cause de la petite fête de demain ; Papa y vient aussi, Maman y est arrivée dans l’après-midi, en voiture.
Vinça, dimanche 5 juillet 1908
Je vais à la grand’messe. Nous avons le curé et le vicaire à déjeuner. À 1h, je vais au recouvrement mensuel de la Société Saint-Sébastien. Après les vêpres et avant la bénédiction, a lieu la bénédiction solennelle de la statue de Notre-Dame de Lourdes que nous avons offerte à l’église de Vinça et que l’on place à la chapelle de Saint Antoine, notre chapelle. On porte la statue en procession autour de l’église, un grand nombre de fidèles suit la procession pendant laquelle on chante, en catalan et en français, les cantiques que l’on chantait à Lourdes pendant le pèlerinage diocésain. M. le curé prononce une allocution de circonstance. Cette statue nous l’avons offerte à l’église en reconnaissance de ma complète guérison et j’ai été d’autant plus heureux de suivre aujourd’hui la procession un flambeau à la main que cela me rappelait la procession de Saint Sébastien que j’avais été, cet hiver, dans l’impossibilité de suivre. Il fait encore de l’orage ; je ne sais vraiment quand cette période orageuse et pluvieuse prendra fin ; cela devient dangereux pour les vignes.
Semaine du 6 au 12 juillet 1908
Vinça, lundi 6 juillet 1908
Dans l’après-midi, je vais me promener à Nossa avec Papa ; il fait moins chaud. Nous allons passer quelques jours ici pour permettre à Maman, qui est très fatiguée en ce moment, de se reposer un peu. Bonne Maman part après-demain pour Dijon où elle passera un bon mois avec les Magué, mais nous resterons un peu ici après son départ.
Vinça, mardi 7 juillet 1908
L’après-midi, je vais à Marquixanes et à la propriété de la Balme avec Papa. Je vais me rendre prochainement à une nouvelle « entrevue » où je me rencontrerai avec Mlle Gabrielle du Lac ; y aura-t-il ensuite fiançailles et mariage ? C’est le secret de Dieu ; je le désire beaucoup, la jeune fille étant jolie et belle femme ; je la connais, je l’ai vue l’année dernière[23] à la Métairie Grande et je l’ai remarquée, mais elle n’avait alors que 18 ans et je ne pouvais vraiment pas la demander en mariage à cet âge, elle en a maintenant un peu plus de 19 et Bonne Maman, qui savait qu’elle me plaisait, a mis Mlle de Llobet sa tante et le chanoine de Llobet dans la confidence. Ceux-ci ont accueilli avec enthousiasme l’idée d’une alliance entre leur famille et la nôtre, nous avons été de tout temps si unis ! Ils ont pris en main ce projet ; mais la jeune fille étant si jeune, voudra-t-elle aliéner sa liberté ? Il va y avoir tout de même une entrevue, nous saurons ensuite ; en attendant je prie Dieu de tout mener. Nous attendons une lettre pour savoir où et quel jour l’entrevue aura lieu. Une bien triste nouvelle nous arrive d’Angers ; Madeleine de Padirac écrit à Maman que sa mère est morte dans la nuit de samedi à dimanche, et que ses obsèques auront lieu mardi matin (ce matin). Je savais Mme de Padirac[24] malade du diabète depuis quelque temps, mais je pensais qu’elle se remettrait ; quelle terrible secousse, quelle douleur pour son mari et ses pauvres enfants ! Pauvre vicomtesse, elle qui paraissait si forte, qui avait tant d’entrain, qui aurait pu se figurer qu’elle mourrait si jeune ? Nous télégraphions aussitôt nos condoléances en attendant d’écrire à La Lasserie ; c’est une de nos relations les plus intimes d’Angers que nous perdons. J’ai appris aussi ces jours-ci la mort accidentelle (par suite d’un accident de voiture) de Mme Léon Bonnet, d’Angers, mère de mon camarade Henri Bonnet à qui j’ai écrit aussitôt.
Vinça, mercredi 8 juillet 1908
Le matin, je vais à Ille en voiture avec Papa ; nous faisons quelques commissions et rentrons tout de suite à Vinça ; j’y suis allé pour m’assurer que notre groupe de Jeunesse Catholique serait représenté à la réunion des présidents et des aumôniers des groupes du diocèse qui aura lieu demain à Perpignan sous la présidence du chanoine de Llobet (mon futur oncle) ; Labau et Gravas doivent s’y rendre ainsi que l’abbé Delonca. Bonne Maman part à 3h31 pour Dijon où elle est impatiemment attendue ; je l’accompagne à la gare. Elle nous laisse à Vinça pour quelques jours.
Vinça, jeudi 9 juillet 1908
Maman reçoit de Madame du Lac une lettre décisive ; la mère de la jeune fille à laquelle on pense pour moi parle, dans cette lettre, de l’accueil que nous ferons à sa fille, de l’affection dont elle sera entourée chez nous ; elle dit enfin que sa fille, avant que nous soyons officiellement fiancés, a demandé à me revoir. Nous verrons demain le chanoine de Llobet et nous nous entendrons ensemble pour cette entrevue qui, tout l’indique, sera décisive. Madame du Lac, dans sa lettre, dit qu’elle donnera à sa fille ses propriétés du Roussillon jusqu’à concurrence de 100.000 fr. ; ces propriétés sont à Torreilles, elles viennent de la famille de Llobet. Nos dots seront donc égales, 100,000 fr. en propriétés de part et d’autre, moi à Bouleternère et à Ille, elle à Torreilles ; je pensais jusqu’à présent qu’elle aurait une pension, mais, au fait, je m’accommoderai d’une propriété qui m’occupera davantage, et puis je ne cherche pas à faire un mariage d’argent ; fidèle à mon principe, j’ai cherché avant tout une femme qui me plaise. Prions Dieu maintenant d’achever son œuvre ; la chose est en si bonne voie !
Vinça, vendredi 10 juillet 1908
Je passe la matinée à lire au grand jardin. Par le train de 3h31, je fais avec Papa une visite au chanoine de Llobet qui dirige les négociations en vue de mon mariage avec sa nièce ; je ne l’avais pas vu depuis le début des négociations ; je le remercie ; mais il désire autant que moi le succès ; il le désire tellement qu’il emploie, soit dans ses lettres soit dans la conversation, des expressions que je trouve exagérées ; il parle de « l’honneur que nous lui faisons », de « ce projet inespéré », de ce projet qui, réalisé, serait « l’idéal rêvé » etc. Vraiment, c’est exagéré, car je ne vois pas qu’il y ait disproportion ; nos familles vont de pair comme ancienneté et notoriété, les fortunes sont égales ; ce mariage serait donc bien assorti. Le grand vicaire n’a pas la réponse de sa sœur au sujet de l’entrevue qui, sans aucun doute, aura lieu la semaine prochaine. Je rencontre ce pauvre Henri d’Albici ; par discrétion, je ne lui parle de rien, il va au-devant et me raconte tous ses ennuis matrimoniaux, sa femme[25] l’a quitté depuis 4 mois, a obtenu le divorce au civil (quel manque de sens moral !) et demande, en cour de Rome, l’annulation de son mariage religieux ; elle peut être sûre qu’elle ne l’obtiendra pas ! Ces jeunes femmes peu sérieuses sont un fléau et mon pauvre cousin est bien puni de n’avoir cherché que la fortune dans le mariage ! Voilà qui n’encouragerait pas les jeunes gens à se marier ; heureusement que les femmes comme celle de ce pauvre Henri sont l’exception. Je fais quelques achats et commissions et nous rentrons à Vinça par le dernier train.
Ille, samedi 11 juillet 1908
Le chanoine de Llobet nous écrit que l’entrevue pourra avoir lieu à Lamalou comme nous l’avions proposé, mais on n’a pas encore fixé le jour de cette entrevue ; que toutes ces lenteurs sont agaçantes ! Je vais à Ille le soir en voiture pour la réunion de la Jeunesse Catholique ; Monseigneur a répondu une lettre très aimable et pleine de cœur à l’adresse que nous lui avions envoyée. Jeudi à Perpignan, à une réunion des présidents et aumôniers des groupes de Jeunesse Catholique du diocèse, on a décidé de tenir ici le prochain congrès diocésain de la Jeunesse Catholique, le 25 octobre ; ce congrès diocésain sera le premier ; quelle bonne fortune pour Ille ! Je couche ici.
Vinça, dimanche 12 juillet 1908
Cette date ramène l’anniversaire (le second déjà !) d’une grande honte nationale : le triomphe d’Israël sur la France par la fausse et prétendue réhabilitation du traître Dreyfus. Quand la France sera-t-elle vengée ? L’Action française a commencé à venger la patrie, Philippe VIII achèvera son œuvre. Le matin à Ille, je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital ; ensuite je rentre ici en voiture. Je vais à la grand’messe et à vêpres ; il fait très chaud.
Semaine du 13 au 19 juillet 1908
Vinça, lundi 13 juillet 1908
Le chanoine de Llobet nous prévient que les dames du Lac seront à Lamalou dans l’après-midi de mercredi ; je partirai donc demain, Maman tient à m’accompagner. Puisse Dieu bénir cette démarche décisive.
Lamalou-les-Bains (Hérault), mardi 14 juillet 1908
J’ai quitté Vinça ce matin à 9h et nous avons passé la matinée à Perpignan ; j’ai fait une visite à 1 heure à l’abbé de Llobet ; déjeuné à l’Hôtel Gadel, pris le café chez les Dalverny. J’ai rejoint Maman à la gare au train de 2h54 et nous sommes arrivés ensemble à Lamalou à 7h11 du soir. Nous sommes descendus à l’Hôtel du Nord indiqué par le chanoine de Llobet. Il ne m’a pas semblé que la fête si improprement appelée « nationale » ait donné lieu à beaucoup d’enthousiasme dans les villes, sans la revue militaire, on ne s’apercevrait presque pas de cette fête.
Lamalou-les-Bains, mercredi 15 juillet 1908

Enfin, le Bon Dieu m’a exaucé ; j’ai une fiancée ou je vais l’avoir ! L’entrevue a eu lieu cette après-midi ; nous sommes restés avec Madame du Lac, Madame de Lagoutine, sa fille aînée et Mlle Gabrielle, d’abord de 2h ½ à 5 heures ; Maman a causé avec Mesdames du Lac et de Lagoutine, pendant que je causais avec Mlle Gabrielle, et Mme du Lac a dit à Maman qu’à son avis la cause était gagnée. Nous nous sommes séparés à 5h environ et nous avons prié ces dames de venir diner avec nous à 6 heures ; pendant ce temps Mme du Lac a pu demander à sa fille quelle était son impression. Nous nous sommes donc retrouvés à 6 heures et après le dîner pendant que nous accompagnions ces dames à la gare, Mme du Lac a dit à Maman que l’impression de sa fille était excellente, qu’elle allait transmettre cette impression à son mari et qu’elle nous écrirait très vite. Donc ça y est, Dieu soit béni ! En quittant Mademoiselle du Lac au moment où elle montait en chemin de fer, je lui ai dit : « Au revoir, Mademoiselle, et à bientôt j’espère », elle m’a répondu « Au revoir » et ne l’a redit de son wagon au moment où le train partait. Je peux donc la considérer comme ma fiancée en attendant de lui donner sa bague, ce qui ne saurait tarder. Rapprochement saisissant : il y a aujourd’hui un an que Mme de Lacour a écrit, de Cazouls-lès-Béziers, à Maman la lettre qui déclarait qu’il ne fallait pas compter sur sa fille, nous avons reçu cette lettre le lendemain à Vinça. Un an après, le Bon Dieu me dédommage en me donnant une charmante fiancée qui, précisément, ressemble en mieux, à Marie-Louise de Lacour. Voilà mes soucis enterrés ; me voici enfin heureux ; Dieu en soit béni !
Vinça, jeudi 16 juillet 1908
Après avoir entendu la messe et fait la sainte communion en l’honneur de Notre-Dame du Mont-Carmel et du cinquantième de la dernière apparition de Notre-Dame de Lourdes (que l’on fête solennellement à Lourdes par une messe pontificale célébrée dans la grotte à 6 heures du soir), nous quittons Lamalou par le train de 9h42 ; nous arrivons à Vinça à 4 heures ¼ du soir. Ayant près d’une heure à passer à Perpignan, je vais voir le chanoine de Llobet, je lui raconte comment les choses se sont passées et il est enchanté du grand espoir, de la quasi-certitude que je lui donne d’une heureuse solution très prochaine. J’ai la satisfaction de savoir que je serai accueilli avec plaisir par les familles de Llobet et du Lac ! Ici à 5h ½, cérémonie et procession à l’occasion du cinquantenaire de Lourdes et de Notre-Dame du Mont-Carmel.
Vinça, vendredi 17 juillet 1908
Par le premier courrier, je reçois une lettre m’apportant la réponse définitive, la certitude de mon mariage avec Mademoiselle Gabrielle du Lac. C’est une lettre du chanoine de Llobet qui débute ainsi : « Mon cher futur neveu ». Il a reçu dès hier soir une lettre de sa sœur lui disant que sa fille Gabrielle a été ravie, enchantée, du fils et de la mère, et envoyant son consentement définitif ; on m’invite en même temps à aller voir ma fiancée dès que je voudrai. Je ne me ferai pas attendre ! Ce matin même, ayant reçu 9 bagues de Laugier à qui, par dépêche, j’avais demandé un choix de bagues de fiançailles émeraudes, j’en choisis 2 ; Maman en ajoute une 3ème qui lui appartient ; Mademoiselle Gabrielle choisira entre ces trois ; je sais qu’elle désire une émeraude, je me suis arrangé, mercredi, pour le lui faire dire. C’est égal, Madame du Lac n’a pas perdu son temps ; il a fallu qu’elle écrive le soir même de l’entrevue ou hier matin de très bonne heure ! Je ne m’attendais pas à recevoir cette lettre avant demain ou après-demain. Je réponds aussitôt à l’abbé de Llobet, je lui dis toute ma joie ; j’écris à Bonne Maman, à mes sœurs. L’après-midi je vais à Ille en voiture, et je commande à Mme Bartre une gerbe blanche que j’offrirai dimanche à ma fiancée en même temps que sa bague ; toutefois, comme nous ne voulons annoncer la nouvelle que lorsque nous aurons fait part aux parents, je tais le nom de ma fiancée à Mme Bartre ; je ne le dis (confidentiellement) qu’à M. le curé, aux demoiselles Mathieu et à M. Trullès. Je partirai demain à 1 heure, je coucherai à Lamalou et j’arriverai dimanche à 1h ¼ environ à la Métairie Grande. Quel bonheur, quelle joie de pouvoir dire enfin ce mot si doux : « Ma fiancée » ; comme il me tarde de la revoir, d’être auprès d’elle ; encore 37 heures de patience. Je passerai, probablement, plusieurs jours à la Métairie Grande, puis je rentrerai et, tous ensemble, nous partirons pour Saint-Mihiel où le mariage de Madeleine aura lieu le 5 août.
Lamalou, samedi 18 juillet 1908
Me voici de nouveau à Lamalou pour la nuit ; malheureusement, ma malle s’est égarée en route ; quel ennui ! Je devrai me présenter à la Métairie Grande en tenue de voyage ! Si elle n’est pas arrivée demain matin, j’achèterai certaines choses indispensables aux frais de la Compagnie des chemins de fer du Midi ; tant pis pour elle. À Narbonne, j’ai rencontré Mlle Augustine de Llobet qui arrivait de Lourdes ; elle n’était pas au courant des dernières nouvelles ; quand je lui ai dit que mon mariage avec sa nièce était décidé, elle a été au comble de la joie. Demain le grand jour !
La Métairie Grande, dimanche 19 juillet 1908

Je suis officiellement fiancé à la toute charmante Mademoiselle Gabrielle du Lac ; quelle joie ! Quel bonheur ! J’ai peine à me représenter un tel bonheur et à me dire que je le tiens. J’ai commencé cette importante journée par la messe entendue à Lamalou et la sainte communion que j’ai faite pour attirer les bénédictions de Dieu sur mes fiançailles et sur mon union prochaine. Je suis arrivé ici, par la station d’Albine, à 10h ½ environ du matin. Mlle Gabrielle était à la messe avec ses frères, mais M. et Mme du Lac m’attendaient. Dès que Mlle Gabrielle est arrivée, je lui fais choisir entre les quatre bagues en émeraudes et brillants que j’avais apportées celle qu’elle préfère ; elle choisit celle qui, à mon avis, était aussi la plus belle ; comme elle me remerciait, je lui ai répondu : « Je désire, Mademoiselle, que vous ayez autant de plaisir à l’accepter que j’en ai à vous l’offrir ». Je ne rappelle les moindres incidents de cette scène si douce et si pleine d’espoir ! Je lui ai offert la gerbe de fleurs blanches apportée d’Ille, elle les a trouvées très à son goût. Après le déjeuner, nous nous sommes promenés un peu, très peu car il a plu presque toute la journée ; Madame du Lac, très complaisante, me laisse la plus grande liberté avec ma fiancée et, entre nous, la glace a été vite rompue, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde et nous nous faisons nos confidences ; je ne peux me lasser de la regarder tant elle est jolie. Comme je suis heureux maintenant, comme je me félicite d’avoir avant tout tenu à ne choisir qu’une femme à mon goût, d’avoir refusé toute jeune fille qui ne me plaisait pas. J’avais cent fois raison ! Dans l’après-midi, je reviens à Lamalou pour prendre ma malle enfin arrivée ce matin, car M. et Mme du Lac tiennent absolument à ce que je descende tout à fait chez eux et ma chère fiancée a joint ses instances aux leurs ; je pars à 4h24 et suis de retour à 10h ½. Avant de me coucher, j’écris ces lignes et ce beau jour que je me rappellerai toute ma vie avec émotion est bien près de prendre fin. Je le regretterais, certes, si je ne me disais que chaque minute qui passe me rapproche du moment où Gabrielle sera tout à fait à moi.
Semaine du 20 au 26 juillet 1908
La Métairie Grande, lundi 20 juillet 1908
Je continue à vivre dans l’extase ; ma fiancée est délicieuse, je l’aime déjà à la folie et je crois pouvoir dire qu’elle me le rend avec toute la fraîcheur de ses 19 ans ; la glace est définitivement rompue entre nous et nous nous parlons à cœur ouvert. Ses parents et ses frères sont des mentors très larges et très complaisants et nous laissent aussi libres que nous le désirons. Dans l’après-midi, nous allons faire une visite au château de Sauveterre chez le marquis et la marquise d’Haussillon[26] cousins des Du Lac ; je revois là un petit jeune homme de 19 ans, Jean-Marie d’Haussillon, qui était venu ici l’année dernière le jour où j’étais passé à la Métairie Grande. Les d’Haussillon ne connaissaient pas encore la nouvelle de nos fiançailles et nous jouissons de leur épatement. C’est dans l’église de Sauveterre, paroisse des Du Lac, que nous nous marierons dans moins de 2 mois probablement et Gabrielle me fait voir la place où nous échangerons les promesses définitives. Bien douces chaînes ! Nous nous promènerons un peu en auto. Le soir, nous nous promenons encore et je cause délicieusement avec Gabrielle. Je commence à écrire la nouvelle à mes amis.
La Métairie Grande, mardi 21 juillet 1908
L’après-midi, nous allons en auto à Castres où Madame du Lac fait plusieurs commissions ; nous rencontrons Madame d’Ax de Vaudricourt[27], parente des d’Ax de Cessales de Corneilla-de-la-Rivière ; on me présente à elle et nous sommes tout de suite en pays de connaissance. Je cause de plus en plus librement avec Gabrielle, avec Bebelle comme tout le monde l’appelle ; nous faisons des projets d’avenir ; c’est une fiancée délicieuse, elle est gentille, affectueuse, câline ; je vis dans un rêve. En allant à Castres, nous crevons juste en face du château de Gaïx où habite le colonel de Blaÿ de Gaïx, frère d’Henri de Blaÿ ; tous les Blaÿ vont devenir mes cousins[28]. Du reste, je vais avoir, par ma femme, une nombreuse parenté ; mes beaux-frères et belles-sœurs, d’abord, seront très nombreux, Monsieur du Lac ayant été marié deux fois. De son premier mariage, il a deux enfants : M. Gaston du Lac[29] marié à son tour et père de 5 enfants ; et Mme de Gineste[30], veuve, qui vient de marier il y a 3 semaines sa fille unique Jeanne de Gineste au baron de Lauriston-Bouvers ; ce jeune ménage, seront nos neveux.
Du mariage de M. du Lac avec Mlle Marie-Thérèse de Llobet, il y a 7 enfants : Germaine, mariée à M. Henri Jamme de Lagoutine[31], mère de 3 garçons ; Albert qui est ici avec ses parents, charmant garçon de 27 ans[32] ; Elisabeth mariée depuis 18 mois à M. Henri Tournamille[33] et mère d’une fillette ; Henri, mon ancien camarade d’Angers, actuellement cuirassier à Tours ; Gabrielle ma fiancée ; François 17 ans, au Collège de Sorèze[34] ; et Charlotte 11 ans[35]. J’aurai donc 8 beaux-frères ou belles-sœurs, sans compter mes 2 beaux-frères Max de Saint-Cyr et Henri de Lavergne, et une infinité de neveux et nièces. De plus, les Du Lac sont alliés à toute la haute société de la région ; le frère aîné de M. du Lac, M. Dieudonné du Lac, veuf de Mlle Marguerite de Llobet (car les 2 frères avaient épousé les 2 sœurs), a 3 filles dont 2 mariées et 1 garçon. Du côté des Llobet, nous aurons une foule de parents que je connais pour la plupart et dont quelques-uns sont aussi nos parents : les Cornet, les De Balanda et De Pous[36], les De Blaÿ, De Chefdebien etc. Entre ma femme et moi, nous serons alliés à toute l’aristocratie du Roussillon ; aussi Gabrielle ayant en Roussillon tant de parents à voir, trouvera agréable, j’espère, le séjour de son pays maternel.
La Métairie Grande, mercredi 22 juillet 1908
Je ne sors pas du parc de toute la journée ; je passe presque toute mon après-midi, assis sur un banc à côté de Gabrielle, à faire avec elle des projets d’avenir ; elle est devenue pour moi une véritable camarade, nous causons, rions, nous amusons ensemble comme si nous nous connaissions depuis 10 ans. Le soir, nous allons nous promener sur la route de Saint-Amans. Ses parents nous laissent très libres.
La Métairie Grande, jeudi 23 juillet 1908
Papa vient aujourd’hui faire une visite à M. et Mme du Lac et faire la connaissance de sa future belle-fille ; il la trouve charmante et me complimente sur mon choix. Il comptait m’emmener ce soir avec lui, mais Bebelle le supplie de me laisser encore et je me laisse faire une douce violence ; il y consent sur les prières de ma fiancée et je reste 4 jours de plus. M. et Mme de Lagoutine viennent déjeuner, ils arrivent en auto du château de Lapeyrouse qu’ils habitent à 16 kilomètres d’ici. Papa repart à 4h24 et Mme du Lac décide que nous irons samedi à Toulouse et au château de Gaspart chez sa fille Tournamille.
La Métairie Grande, vendredi 24 juillet 1908
C’est aujourd’hui la dernière journée de mon séjour ici ; Gabrielle est particulièrement affectueuse, caressante, gentille. Quel bon souvenir je garderai de ces quelques jours ! Quelle charmante, quelle délicieuse fiancée je vais laisser ! Heureusement que je la retrouverai bientôt. Vraiment, j’ai trop de bonheur en ce moment et je ne cesse d’en remercier Dieu. Le soir, nous nous promenons sur la route de Sauveterre ; nous échangeons de douces paroles ; elle est appuyée sur mon bras ; quelles délicieuses promenades que ces promenades du soir avec ma gentille fiancée !
Château de Gaspart par Grisolles (Haute-Garonne), samedi 25 juillet 1908
Je suis aujourd’hui l’hôte de M. et Mme Henry Tournamille, sœur et beau-frère de ma fiancée. Nous avons quitté la Métairie Grande, en automobile, un peu avant 11 heures ce matin et nous avons déjeuné au château de Lapeyrouse chez M. et Mme de Lagoutine ; M. du Lac, Lolotte et François nous y ont accompagnés. Nous en sommes repartis – Mme du Lac, Bebelle, Albert et moi – à 3 heures ¼ à peu près, nous nous sommes arrêtés à Toulouse quelques instants que j’ai mis à profit pour offrir une jolie gerbe de fleurs à Bebelle, et nous sommes arrivés ici avant 7 heures malgré 20 minutes environ perdues à aider un chauffeur à réparer un pneu crevé. Le joli château de Gaspart, plus ancien mais moins beau que celui de Lapeyrouse, est situé entre Montauban et Toulouse, à 30 kilomètres environ de cette dernière ville et par conséquent à 130 kilomètres de la Métairie Grande puisque le château des Du Lac est à 100 kilomètres de Toulouse ; celui de Lapeyrouse est à 16 kilomètres de la Métairie Grande, aux portes de Mazamet, dont mon futur beau-frère de Lagoutine est conseiller municipal, conservateur bien entendu. L’auto de M. du Lac, une Peugeot, a parfaitement marché ; elle fait, quand il n’y a pas d’obstacles, du 60 à l’heure, du 65 au maximum, c’est très raisonnable. Ma fiancée, qui adore l’auto, est ravie de son voyage d’aujourd’hui ; l’ombre au tableau, c’est que nous allons être obligés de nous séparer pour quelque temps ; pauvre chatte, comme je penserai souvent à elle !
Gaspart, dimanche 26 juillet 1908
Je viens de faire des adieux touchants à Bebelle ; combien de fois nous sommes-nous étreints et embrassés ! De 15 jours au moins je ne la verrai plus, quelle terrible séparation après huit jours d’une si douce intimité ! La semaine qui vient de finir a été la meilleure de ma vie après celle de ma première communion. Nous sommes allés ce matin à la messe de 11 heures à Grenade-sur-Garonne ; nous ne sommes pas sortis de l’après-midi, nous avons passé notre temps à tirer au pistolet et à la carabine. Le soir après diner je me promène dans le parc avec ma délicieuse fiancée et nous nous faisons nos adieux, nous promettant de nous écrire tous les jours. Pauvre Bebelle, quel vide elle va laisser en moi !
Nos fiançailles sont annoncées dans L’Express du Midi d’aujourd’hui.
Semaine du 27 au 30 juillet 1908
Vinça, lundi 27 juillet 1908
J’ai quitté Gaspart ce matin avant 6 heures, Albert et Mme Tournamille m’ont accompagné en auto à la gare de Grisolles d’où je suis parti à 6h15 pour Vinça par Montauban, Castres, Bédarieux, Béziers, Narbonne et Perpignan. Je n’arrive ici qu’à 8h22 du soir, c’est donc une journée complète de voyage par une chaleur torride. En passant à Albine, M. du Lac et François m’ont remis 2 photos de Gabrielle, elles sont fort bien et me font grand plaisir. Pauvre petite fiancée ; dire que je ne la reverrai pas de 15 jours au moins ! En cours de route, je lui envoie 3 cartes postales. J’ai dû passer par la ligne de Montauban-Bédarieux à cause de mon billet de retour de station thermale qui était par cette ligne et aussi à cause de la nécessité de reprendre ma malle en passant à Albine. Nos fiançailles paraissent dans Le Ralliement de Montauban.
Ille, mardi 28 juillet 1908
Ici tout le monde me félicite, comme aussi à Vinça ; cette alliance, qui était si naturelle, plaît beaucoup. J’écris à Bebelle. Je montre ses photographies aux personnes qui viennent me féliciter. Le Roussillon publie nos fiançailles dans des termes vraiment trop aimables.

Nous décidons de partir vendredi pour Saint-Mihiel ; le mariage de Madeleine est fixé à jeudi prochain 6 août. Nous allons passer 3 jours à Paris où nous avons divers achats à faire, tant en vue du mariage de Madeleine que du mien. Ensuite, je reviendrai auprès de ma fiancée.
Vinça, mercredi 29 juillet 1908
Je passe la journée à Ille. Je rentre ici en voiture à 6h du soir. J’apprends qu’un sociétaire auquel je m’intéressais beaucoup est mort, on l’enterre demain matin. Ce pauvre homme était marié civilement seulement et j’avais dû user de toute mon influence pour l’amener à régulariser sa situation ; M. le vicaire m’avait beaucoup aidé ; nous avions prié Notre-Dame de Lourdes et, pendant mon séjour à la Métairie-Grande, j’ai eu la satisfaction d’apprendre qu’il s’était décidé à se marier sur son lit d’hôpital ; ainsi, on évite un enterrement civil auquel j’aurais dû empêcher la Société d’assister. Je reçois une lettre affectueuse autant que possible de Bebelle ; elle me prodigue les mots d’amitié les plus doux ; quelle gentille enfant, comme je l’aime déjà et comme nous nous aimerons ! Nos fiançailles paraissent dans Le Soleil et dans Le Gaulois ; tous les journaux mondains vont, sans doute, les annoncer aussi.
Vinça, jeudi 30 juillet 1908
J’assiste, avec la délégation de la Société, aux obsèques de Parent François ; dans mes remerciements au cimetière, je fais allusion – très discrètement – à sa conversion, aux derniers sacrements qu’il a reçus. J’écris encore des masses de cartes et de lettres. L’après-midi, je vais à Ille en voiture, pour diverses commissions. Je reçois une charmante lettre de Bebelle, elle a écrit aussi une très gentille lettre à Mana ; elle nous demande à tous instamment d’arranger les choses pour que je revienne le plus tôt possible auprès d’elle ; je le désire autant qu’elle ! Elle me dit qu’elle a beaucoup pleuré au moment de mon départ de Gaspart et en se retrouvant sans moi à la Métairie Grande ; pauvre chatte, comme il me tarde de la serrer dans mes bras ! Nous regardons tous les soirs, l’un et l’autre, une étoile de la Grande Ourse ; ainsi, nos regards se croisent à travers l’espace.
Août 1908
Semaine du 1er au 2 août 1908
Paris, samedi 1er août 1908
Pas de journal hier parce que j’étais en voyage. Partis tous trois – Papa, Mana et moi – de Vinça à 1h10, nous sommes arrivés ce matin à Paris à 9h (Quai d’Orsay) ; en voyage, nous avons rencontré différentes personnes, notamment à Perpignan René de Chefdebien et sa femme, mes futurs voisins, et à Narbonne l’abbé de Llobet mon futur oncle ; il revenait du Castelet et nous a donné des nouvelles un peu meilleures, mais pas encore rassurantes, de la santé de la plus jeune fille de M. Charles de Llobet[37], Germaine, qui a une méningite ; Bebelle, Albert et Mme du Lac y sont passés en revenant de Toulouse mardi. Je reçois tous les jours un mot – carte ou lettre – de ma gentille fiancée, je lui écris tous les jours aussi ; ainsi le temps passe peu à peu. Ici j’emploie bien ma journée ; je déjeune avec Xavier, je me fais photographier chez Petit, j’entre un moment à l’Action Française, et je fais diverses commissions et achats avec Papa et Mana accompagnés de Tata Mimi ; nous achetons 10 mètres de dentelle blanche en point d’Angleterre que j’offre à Bebelle pour sa corbeille de mariée, je les lui fais expédier ; nous les achetons au magasin de la Compagnie des Indes. Nous choisissons aussi chez Anger notre cadeau à Magdeleine à l’occasion de son mariage, c’est un plat à crème Louis XVI en argent avec cuiller assortie. Le soir, j’éprouve impérieusement le besoin de dormir après une nuit de voyage… Des événements politiques importants se sont produits : bagarres sanglantes à Vigneux entre grévistes et troupes ; à Paris, arrestation de tous les meneurs de la Confédération générale du Travail, mais je ne m’en occupe pas, j’ai à peine le temps de jeter un coup-d’œil sur les journaux. Les Civelli, à qui je montre la photo de Bebelle, la trouvent ravissante ; oui, elle me fait honneur ma chère fiancée !
Paris, dimanche 2 août 1908
Je fais la sainte communion à la messe de 8 heures à la Madeleine pour gagner l’indulgence de la portioncule. Je me repose le reste de la matinée. Nous invitons les Civelli (tous les 4) à déjeuner au Duval de la Madeleine tout simplement, sans cérémonie. L’après-midi, nous visitons le Musée Guimet où il y a de superbes collections d’antiquités chinoises, japonaises, hindoues, égyptiennes etc. on y remarque les momies, récemment découvertes, du moine Sérapion et de Thaïs ; ensuite, nous visitons l’exposition du mobilier au Grand Palais. Nous dînons au Grand Duval et allons, le soir, à une cérémonie à Notre-Dame des Victoires. Déjà 15 jours que je suis fiancé ; mais hélas aussi, 8 jours que je n’ai vu Bebelle ; il me tarde énormément de la revoir, pauvre chérie ! Et dire que je ne la reverrai pas de près de 15 jours encore ; comme je trouve le temps long sans elle, pauvre petite chatte, si gentille, si affectueuse !
Semaine du 3 au 9 août 1908
Paris, lundi 3 août 1908
La Confédération générale du Travail a donné pour mot d’ordre à la classe ouvrière de faire aujourd’hui une grève générale ; eh bien, c’est un four complet ; on ne le saurait pas qu’on ne s’en douterait nullement ; Paris a son aspect habituel, voitures, tramways, camions, etc. circulent comme toujours ; seuls les journaux n’ont pas tous paru. Vrai, la C. G. T. n’a pas l’influence dont elle se flatte ! Je cours toute la journée, je fais tout le temps des commissions, des achats en vue du mariage de Madeleine d’abord, puis du mien. J’offre à Madeleine un ravissant service de 6 verres avec un flacon, le tout en cristal et argent doré. Nous choisissons pour la corbeille de Gabrielle une étole composée de deux superbes renards blancs, et un manchon pareil, chez Bordage rue du Faubourg Saint-Honoré ; comme cette belle fourrure la parera bien, ma Bebelle chérie ! Je reçois aujourd’hui 2 lettres d’elle. Il y a déjà 8 jours que je l’ai quittée et il me tarde de plus en plus de la revoir ; matin et soir je couvre de baisers sa photographie, pauvre fiancée chérie, qui est si loin de moi !
Saint-Mihiel (Meuse), mardi 4 août 1908
Toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi, je cours dans Paris. À 5h15, nous partons de la gare de l’est et le rapide nous laisse à Bar-le-Duc, nous changeons encore à Lérouville et arrivons ici à 10h ½ ; l’oncle Xavier a retenu nos chambres à l’Hôtel du Cygne. Tata Mimi, qui est encore en froid avec l’oncle Xavier, ne se considère pas comme suffisamment invitée et elle ne vient pas au mariage de Magdeleine, elle nous a accompagnés à la gare de l’Est. J’espère trouver demain, chez l’oncle Xavier, des nouvelles de Bebelle.
Saint-Mihiel, mercredi 5 août 1908
Henri de Lavergne arrive ce matin. Déjeuner au château de Bugnévaux, à 11 heures ½ ou midi ; je fais la connaissance de notre futur cousin de Rodellec, joli garçon, gai et entrain, sorti de Saint-Cyr ; je vois aussi une partie de sa famille ; ils ont les mêmes principes que nous, c’est une famille des plus distinguées, et des plus aristocratiques. L’après-midi a lieu, dans la plus grande simplicité, le mariage à la mairie ; je n’y assiste même pas. À 8 heures du soir, grand dîner de 32 couverts, suivi d’une soirée simple et intime, jusqu’à 11 heures ¼ environ. Le temps est déplorable, il a plu presque toute la journée. L’oncle Xavier est admirablement installé dans ce château de Bugnévaux entouré d’un grand parc. Je ne prends pas beaucoup de plaisir à ces fêtes, sans ma fiancée à laquelle je pense tout le temps.
Saint-Mihiel, jeudi 6 août 1908
Grand jour pour notre famille ! Le mariage religieux a lieu à 11 heures à l’église Saint-Étienne ; le cortège n’est pas très nombreux, mais il est très élégant et surtout très select ; comme de juste les uniformes dominent, surtout les uniformes rouge et bleu pâle de la cavalerie légère. Les témoins sont, pour Henri de Rodellec, son frère le comte de Rodellec du Porzic et son colonel le colonel Renard du 12ème chasseurs ; pour Madeleine, Papa et le général Courbebaisse. Les demoiselles d’honneur sont Jeanne Courbebaisse, Mlle Marielle de Ferré, Mesdemoiselles Anne et Paule de Rodellec, c’est cette dernière que j’accompagnais, sixième et dernière fois que j’accomplis ces importantes fonctions (!) ; Magdeleine est radieuse. L’assistance se compose d’une grande partie de la nombreuse garnison de Saint-Mihiel. Après la messe, à Bugnévaux lunch debout pour les invités à la messe et assis pour les personnes du cortège. Le lunch debout est très nombreux. On admire beaucoup l’exposition des cadeaux ; il y en a de très beaux. Les officiers du 150e d’infanterie ont envoyé une superbe gerbe de fleurs à la fille de leur colonel, les sous-officiers une gerbe plus modeste. Les officiers du 12ème chasseurs ont fait aussi un cadeau. Enfin, au retour de l’église, Magdeleine a eu l’agréable surprise d’entrer dans la maison entre une haie de 12 soldats porteurs de bouquets ; ces soldats représentaient chacun une compagnie du régiment de son père ; à leur tête, un sous-officier a tourné un joli compliment à la mariée qui leur a serré la main à tous ; c’est une bien délicate attention. Tout est fini d’assez bonne heure et le jeune ménage part pour la Suisse. Ç’a a été un bien grand regret pour Marie-Thérèse et pour Philomène de ne pouvoir venir, mais dans leur état c’était impossible ; du moins Henri de Lavergne remplaçait sa femme. Ce soir dîner intime en famille. Dans l’après-midi, Maurice nous fait faire une petite promenade en auto autour de Saint-Mihiel. Ce mariage, le dernier auquel j’assiste avant le mien, était pour moi une vraie répétition générale ! Je vais le raconter tout de suite à ma fiancée, car laissant ici Papa et Maman qui veulent se promener un peu dans le pays et notamment aller à Strasbourg, je compte repartir dès demain et embrasser Bebelle après-demain ; ce retour auprès de ma fiancée chérie vaut bien toutes les excursions.
La Métairie Grande, samedi 8 août 1908
Pas de journal hier parce que j’étais en chemin de fer. Après avoir déjeuné, hier matin, à Bugnévaux, j’ai quitté Saint-Mihiel par le train de 1h15 avec Henri de Lavergne qui rentrait à La Motte ; nous avons pris à Commercy le rapide de 2h20 et nous sommes arrivés à Paris Est à 6h38 ; nous avons traversé Paris, dîné ensemble aux environs de la gare du Quai d’Orsay, puis je l’ai laissé et j’ai pris l’express de 8h35 direction Toulouse ; j’ai fort bien dormi en wagon. Arrivé à Montauban à 7h44 ce matin, j’en suis reparti à 8h2 et suis arrivé à Albine à midi 10, après avoir parcouru, en 23 heures, plus de 1000 kilomètres. Bebelle, avec ses frères, m’attendait à la gare. Avec quelle joie je l’ai retrouvée, avec quels transports je l’ai embrassée cette chère fiancée à laquelle je n’ai cessé de penser pendant cette séparation de 15 jours ! Le soir, nous nous promenons ensemble du côté d’Albine.
La Métairie Grande, dimanche 9 août 1908
Nous allons à la messe de 9h ½ à Albine ; je suis le point de mire de tous ! L’après-midi, il y a plusieurs visites des De Lacaze, De Saint-Martin, M. Alban Jamme de Lagoutine. Comme Bebelle, Mme du Lac, Albert et moi devons partir demain pour Toulouse d’assez bonne heure, nous nous couchons assez tôt. Bebelle doit essayer sa toilette de mariée et plusieurs autres vêtements ; nous rentrerons ici mardi ; à moins que Maman ne m’écrive qu’elle passera à Toulouse mercredi ; dans ce dernier cas je ne rentrerais pas.
Semaine du 10 au 16 août 1908
Toulouse, lundi 10 août 1908
Nous avons quitté la Métairie Grande ce matin à 7h ½ en auto ; nous avons fait une halte d’une demi-heure environ au Castelet, château de M. Charles de Llobet ; nous y avons trouvé le chanoine de Llobet et Mlle Augustine ; la petite Germaine, qui a été si malade, est heureusement en pleine convalescence. Nous arrivons à Toulouse vers 11 heures ; Bebelle passe son après-midi à des essayages ; elle essaye sa robe de mariée, je la vois, elle est très bien ; au corsage, on va mettre les dentelles en point d’Angleterre que je lui ai envoyées de Paris ; comme il me tarde, pauvre chérie, de la voir dans cette tenue à mon bras ! Je vais voir M. Vaquié ; je vois aussi M. l’abbé Latour à qui j’avais donné rendez-vous, je lui présente ma fiancée. Le soir, avec Madame du Lac et Gabrielle, nous allons entendre la musique à l’Exposition.
Toulouse, mardi 11 août 1908
Je fais la sainte communion à Saint-Jérôme en l’honneur de la fête de Sainte Philomène et de Sainte Suzanne. À 11 heures, j’assiste à un second essayage de la robe de mariée de Bebelle. L’après-midi, Madame Tournamille vient ici et nous faisons des courses ensemble. Nous devions repartir ce soir, mais il y a quelques réparations à faire à l’automobile et elles ne sont pas tout à fait achevées ; nous ne repartirons donc que demain matin. Moi, je resterai peut-être, si je reçois une dépêche de Maman me disant qu’elle passera ici dans la journée. Bebelle a eu son mal à la gorge ce soir et je lui prépare des remèdes homéopathiques ; c’est la première fois que je la soigne, pauvre chatte ; avec quelle joie je le fais !
La Métairie Grande, samedi 12 août 1908
Ne recevant rien de Maman, je me décide à quitter Toulouse ; nous partons à 10h ¼ en auto et arrivons ici vers 1 heure. Je trouve un volumineux courrier et notamment une carte postale de Maman, datée de Strasbourg, m’annonçant qu’elle va avec Papa visiter Baden-Baden ; cela m’explique son retard à venir, et j’ai bien fait de rentrer ; elle viendra ici vendredi, samedi et dimanche pour causer avec Mme du Lac et prendre les dispositions en vue du mariage ; ensuite, nous irons ensemble à Biarritz choisir, chez Laugier, différents cadeaux pour Bebelle.
La Métairie Grande, jeudi 13 août 1908
Maman devait arriver demain, une lettre d’elle écrite de Strasbourg à Madame du Lac le confirme, mais voilà que M. du Lac s’est trouvé très souffrant ce matin ; le médecin appelé a reconnu un commencement de congestion pulmonaire ; dans ces conditions la présence de Maman ici dérangerait Madame du Lac et, malgré les instances aimables de celle-ci, je télégraphie à Maman de ne pas arriver demain ; je lui dis que je la rejoindrai demain à Toulouse, que nous irons ensemble à Biarritz, comme c’était notre premier projet, puis que nous repasserons ici après le séjour à Biarritz si M. du Lac va mieux. Quel contretemps ! Albert allait demain matin en automobile à Gaspart, je profiterai de sa voiture pour aller à Toulouse ; j’y serai vers midi et je pense que je serai le soir même avec Maman, soit à Lourdes soit à Biarritz.
Lourdes, vendredi 14 août 1908
Le médecin venu ce matin voir M. du Lac l’a trouvé un tout petit mieux, mais la fluxion de poitrine est bien déclarée. Je pars à 9h10 environ en auto avec Albert et François qui vont à Gaspart pour l’ouverture de la chasse ; nous passons par Castres et Revel, nous crevons à 15 kilomètres de Toulouse ; je rejoins Maman vers midi ½ à la gare de Toulouse, elle avait reçu ma dépêche. Il y a à gare une affluence énorme et après une longue attente nous finissons par prendre à 2 heures un train supplémentaire qu’on a dû former ; nous arrivons ici vers 7h ; les hôtels sont bondés, mais nous réussissons à nous loger dans une chambre à 2 lits place du Marcadal ; nous ne passerons que la journée de demain, car le but de notre voyage est Biarritz où nous devons choisir plusieurs bijoux de la corbeille de noces que j’offrirai à Bebelle. Il pleut.
Lourdes, samedi 15 août 1908 (Assomption)
Je me confesse et fais la sainte communion. Il pleut, la foule est énorme ; il y a des pèlerinages de Bordeaux, Strasbourg, Colmar, Roubaix, d’Écosse, de Croatie et le pèlerinage national italien qui a le mauvais goût d’arborer, à la procession du Saint-Sacrement, un drapeau italien avec l’écusson de la Maison de Savoie ; que dirait Pie IX si, du haut du ciel, il voyait cela ? Nous rencontrons des personnes de connaissance, d’abord Margot et sa sœur Aliette des Cordes, puis l’abbé Latour que Maman avait vu hier à la gare de Toulouse (nous l’invitons à déjeuner), le chanoine Crosnier et le P. Corbillé, d’Angers. Nous repartons à 5h ½ et sommes à Biarritz à 10 heures environ du soir ; il n’y a pas de place ce soir à l’Hôtel d’Europe et nous allons, pour la nuit, à l’Hôtel du Louvre.
Biarritz, dimanche 16 août 1908 (Assomption)
Je me promène un peu, dans la matinée, dans ce cher Biarritz où je n’étais pas venu depuis plus de 3 ans ; il y a eu peu de changement, toujours des améliorations ! Quelle charmante station ! Si je pouvais y venir un peu avec Bebelle, ce serait le paradis sur terre ; mais sans elle, je sens un grand vide ; elle me manque déjà beaucoup la pauvre chère enfant ! Mais c’est pour elle que je suis ici. Elle m’écrit que son père va mieux. Nous allons à la messe et au salut à Sainte-Eugénie ; nous nous installons pour 2 jours à l’Hôtel de l’Europe. Je passe une partie de l’après-midi à la grande plage ; que de souvenirs d’enfance ! Le soir, je vais voir jouer, au casino, par une troupe de vaudeville Un divorce, la belle et substantielle pièce de Bourget extraite de son roman, le grand succès de la saison dernière ; la troupe est excellente, la pièce admirable ; elle a déjà fait et elle est appelée à faire beaucoup de bien, c’est la vérité du mariage tel que l’autorise l’Église affirmée contre les fausses théories du divorce et de l’union libre que Bourget confond, avec raison, dans une même réprobation, car leur principe est le même : la recherche unique du bonheur individuel sans se préoccuper de la famille et de la société. Et ce n’est pas une pièce à thèse, la thèse jaillit de la situation.

Semaine du 17 au 23 août 1908
Toulouse, lundi 17 août 1908
Triste, bien triste nouvelle, ce matin à Biarritz je reçois une dépêche de Gabrielle m’annonçant la mort de son père ; choisissant immédiatement chez Laugier les bijoux de la corbeille de ma pauvre fiancée je prends le premier train, je rencontre en route M. Joseph de Llobet ; ensemble, nous arrivons ici où nous allons dormir quelques heures à l’Hôtel de la Poste ; nous serons demain matin avant 8 heures à Albine, les obsèques sont à 2 heures. Quel lendemain de fiançailles ! Et dire qu’il y a un mois aujourd’hui que j’ai reçu la réponse définitive de Gabrielle ! Quel mariage si triste va être le nôtre ! Adieu tous les projets de fête ! Après tout nous serons aussi bien mariés ; je ne demande qu’une chose c’est qu’on ne retarde pas le mariage. Pauvre M. du Lac, il était si bon ; sa mort me contriste beaucoup ; d’abord à cause du vif chagrin que doit éprouver ma fiancée, et aussi parce qu’il avait été parfait pour moi, m’avait accueilli comme un fils. Il me tarde de serrer Bebelle dans mes bras et de la consoler de mon mieux ; pauvre chérie !
La Métairie Grande, mardi 18 août 1908
Je repars de Toulouse à 3h45 après 3 heures environ de sommeil et j’arrive ici à 7h52 après avoir rejoint en route, outre M. Joseph de Llobet, M. Charles et Mlle Augustine. Quand j’arrive devant Bebelle et que je l’embrasse, elle éclate en sanglots dans mes bras, je la console de mon mieux ; c’est moi désormais qui la protégerai, qui serai son père. Je peux voir encore le visage du pauvre M. du Lac qui n’a pas été mis en bière. Je prie pour lui ; le pauvre homme je lui dois bien de la reconnaissance car il m’avait donné ce qu’il avait de plus précieux, sa fille. Je suis très ému. On me présente à plusieurs membres de ma future famille que je ne connaissais pas encore, M. Gaston du Lac, Mme de Gineste, M. d’Andoque etc. Il paraît que M. du Lac, qui allait beaucoup mieux dimanche, est mort tout à coup dimanche soir en une demi-heure d’une crise d’étouffement due probablement à une embolie, comme le pauvre Bon Papa ; c’était vers 8 heures du soir ; et dire qu’à cette heure-là, où Bebelle se désespérait, j’étais au casino de Biarritz ! Ah si j’avais pu deviner ! Les obsèques ont lieu à 2 heures à l’église de Sauveterre, cette église où je croyais ne revenir que pour mon mariage. Gabrielle pleure à chaudes larmes en y entrant et moi, en la voyant pleurer et en pensant au malheur qui vient de s’abattre sur nous pendant nos fiançailles, j’ai grand peine à retenir les miennes. Les funérailles sont imposantes, il y a beaucoup de monde, les 2 Chefdebien (René et Odon), le marquis et la marquise d’Haussillon[38] etc. etc. Je ne connais pas la plupart. M. Gaston du Lac, qui conduit le deuil, veut absolument que je sois au deuil comme si j’étais déjà le gendre du pauvre défunt. On dira une messe demain matin ; ce soir, on enterre le pauvre M. du Lac dans le petit cimetière de Sauveterre après les prières et les absoutes à l’église. Tout est fini à 4 heures environ. Quelle pénible journée moins d’un mois après mes fiançailles !
La Métairie Grande, mercredi 19 août 1908
Un mois aujourd’hui que je suis fiancé ; le pauvre M. du Lac était venu m’attendre à la gare. Ce matin nous assistons à 9h à Sauveterre, à la messe de deuil ; nous allons ensuite prier sur la tombe du pauvre défunt. Je n’ose pas parler de la date du mariage après le malheur qui vient d’arriver. Nous en causons cependant un instant Mme du Lac et moi et je constate avec plaisir qu’elle ne songe pas à retarder le mariage comme je l’avais craint ; c’est probablement le 29 septembre que j’échangerai, avec Bebelle les serments définitifs ; mais il serait trop triste de célébrer le mariage dans l’église de Sauveterre et Mme du Lac parle de le célébrer à Perpignan ; ni mes parents ni moi n’y verrons d’inconvénient, bien au contraire ! Plusieurs parents partent aujourd’hui ; moi je partirai demain ne voulant pas être ici pendant qu’on règlera des questions d’intérêt. Bebelle est furieuse que je parte, mais je ne peux vraiment pas faire autrement, par discrétion.
La Métairie Grande, jeudi 20 août 1908
J’étais prêt à partir à midi 9, mais on a déjeuné un peu tard et j’ai manqué le train. Bebelle en a été ravie car elle avait énormément insisté pour que je reste ; je lui avais fait comprendre tout doucement que je devais partir ; je fais contre mauvaise fortune bon cœur et je passe avec grand plaisir une journée de plus auprès de ma chère fiancée. Nous nous promenons ensemble avec Henry dans l’après-midi. Bebelle et moi sommes tout le temps ensemble, nous ne nous quittons pas d’une semelle. Comme cette chère enfant est déjà entrée dans ma vie !
Vinça, vendredi 21 août 1908
Ce matin, à la Métairie Grande, en allant accompagner, avec Bebelle et François, Henry à la gare, je suis tout surpris de voir Papa descendre du train. Passant à proximité, à son retour de Dijon, il est venu faire une visite de condoléances, mais il ne reste pas longtemps parce que les Du Lac sont en affaires et nous partons ensemble à midi 9. Papa s’arrête à Lamalou où il avait couché et où il a sa malle et je continue sur Vinça où j’arrive à 8 heures 22 du soir. De Bédarieux à Béziers, j’ai voyagé avec ma future belle-sœur Mme Gaston du Lac, une femme très aimable. Papa a pu s’entretenir un petit moment avec Mme du Lac, et il a été à peu près convenu que le mariage aurait lieu le 29 septembre à Perpignan ; Mme du Lac trouverait trop triste de le faire à Sauveterre. Je suis bien heureux qu’on ne le retarde pas et quant à la solennité, il n’y en aura aucune, mais je ne la regrette pas beaucoup et nous serons aussi bien mariés. Je trouve ici Maman qui est arrivée avant-hier de Biarritz et Bonne Maman hier, de Dijon ; Bonne Maman a quitté Papa à Lyon. Sur le désir exprimé par Bebelle je reviendrai à la Métairie Grande pour assister à la messe de neuvaine qui sera célébrée à la fin de la semaine prochaine pour M. du Lac.
Note parue dans L’Éclair de Montpellier du 18 août :

Vinça, samedi 22 août 1908
Tout le monde ici est au courant du malheur qui vient de jeter un voile de tristesse sur nos fiançailles ; il paraît, en effet, que L’Éclair de Montpellier et Le Roussillon ont annoncé la mort de M. du Lac. À Ille où je vais dans l’après-midi, c’est la même chose. Je reviens d’Ille à Vinça avec Papa qui arrive de Lamalou où il a couché. D’ici à Ille, j’ai fait route avec Mme Louis Noëll qui m’a félicité beaucoup de mon mariage et m’a dit que Mme de Pallarès lui avait, cet hiver, exprimé beaucoup de regrets à mon sujet. Trop tard, ma vieille, il fallait te décider plus tôt et maintenant que j’ai ma Bebelle, je ne te regrette pas ! Voici mon long voyage terminé ! Il s’est effectué « par tranches » et a été fertile en incidents qui ont déterminé des changements. Quel été si mouvementé !
Vinça, dimanche 23 août 1908
Je vais à la grand’messe et à vêpres. Après vêpres, je me promène un moment, je vais à la Balme. Je reçois une lettre de Bebelle et naturellement, je lui écris comme tous les jours quand nous ne sommes pas ensemble.
Semaine du 24 au 30 août 1908
Vinça, lundi 24 août 1908
C’est aujourd’hui exactement le milieu entre le 19 juillet, jour de mes fiançailles et le 29 septembre jour fixé pour mon mariage, 35 jours de chaque côté ; en écrivant à Bebelle je le lui fais remarquer ; elle m’écrit que la messe de neuvaine pour son père sera célébrée mercredi et elle me demande d’y assister ; je devrai donc repartir demain. Nous allons à Perpignan dans l’après-midi, nous voyons l’abbé de Llobet et parlons avec lui de différentes questions concernant le mariage ; il aura lieu dans la maison de Llobet à Perpignan ; la cérémonie religieuse aura lieu à la cathédrale Saint Jean, le mariage civil, selon toutes probabilités, à Ille. Nous commandons un petit trousseau pour moi.
Bédarieux, mardi 25 août 1908
Parti de Vinça à 9 heures, j’ai passé quelques heures à Ille pour prendre un bain et pour faire quelques commissions. J’en repars à 1 heure 25 ; comme l’année dernière à pareille époque (la première fois que je suis allé à la Métairie Grande) je couche à Bédarieux ; le soir, je vais me faire raser en ville, je tombe sur le même coiffeur que l’an dernier ; je ne sais comment, il me reconnaît et, dans son expansion toute méridionale, veut absolument m’accompagner pour me faire visiter une partie de la ville ; je reconnais son amabilité en lui offrant un bock. Demain, j’embrasserai Bebelle ; quel bonheur !
La Métairie Grande, mercredi 26 août 1908
Je pars de Bédarieux à 6h12 ; j’arrive ici à 8h35 en compagnie du chanoine de Llobet ; le service funèbre est à 10 heures à l’église de Sauveterre ; on me présente à Mme Sahuc, sœur de M. du Lac et à sa fille Thérèse ; Mme Charles de Llobet et ses filles sont ici aussi. La plupart des parents repartent le soir. Je retrouve Bebelle plus gentille, plus jolie que jamais. Le Bon Dieu, qui a été assez bon pour me la donner, met aujourd’hui mon amour pour elle à une rude épreuve : Bebelle puis sa mère m’avertissent loyalement qu’il sera impossible de tenir, relativement à la dot de Bebelle, les engagements qui ont été pris ; on s’était engagé à lui donner, sur la propriété de Torreilles, une valeur de 100.000 fr. ; or, à la suite de la mort de M. du Lac, Mme du Lac me dit qu’elle a reconnu que la loi ne lui permet pas de donner cette dot à sa fille ; d’autre part, M. Gaston du Lac et Mme de Gineste, enfants du 1er lit de M. du Lac, ont des exigences auxquelles on ne s’attendait pas, réclamant sur la propriété de la Gironde qui ne leur appartient pas mais dont leur père avait la jouissance, 17 ans d’intérêts que les autres ne savent comment faire pour leur donner ; je ne crois pas qu’ils aient droit à ces intérêts. Tout cela amoindrit très sensiblement la situation des Du Lac et la situation future de Gabrielle. Mme du Lac a chargé son frère l’abbé d’en avertir Papa ; je sais, par ce que m’a dit Bebelle, qu’elle a envisagé la possibilité d’une rupture de mes fiançailles. Elle me jugeait bien mal et, dès qu’elle m’avertit de ces tristes choses, je lui déclare spontanément que je suis trop attaché à Bebelle pour que cela puisse changer mes dispositions à son égard. Quand ma fiancée m’avoue cette crainte de sa mère, je la serre dans mes bras et je lui dis, en l’embrassant, de ne rien craindre ; pauvre chérie, je ne pourrais pas vivre sans elle, je l’aime trop ! Mais quelle épreuve, quelle préoccupation le Bon Dieu m’envoie ! Il sera dit que je ne peux pas avoir un mois de bonheur ! J’avais été top heureux pendant les 3 premières semaines de mes fiançailles ; cela ne pouvait pas durer ! Certes, je savais bien que je ne faisais pas un mariage riche, mais je croyais trouver une situation équivalente à la mienne, et voilà que je suis menacé de trouver une situation très inférieure ! Comment ferai-je pour vivre ? Comment mes parents vont-ils prendre la chose ? Je m’efforce de cacher mes préoccupations à Bebelle, mais je suis bien préoccupé. Il est possible que, lorsque je saurai bien quelle est la situation exacte de Gabrielle, je sois amené à modifier mes dispositions pour l’avenir ; je devrai peut-être renoncer à habiter Perpignan après mon mariage. Comme ce serait malheureux ! Je suis bien préoccupé, parce que je vois que je n’aurai même pas la situation modeste, mais acceptable, sur laquelle je comptais ; et Bebelle a été habituée jusqu’à présent à une vie assez large ; comment se pliera-t-elle à la nouvelle manière de vivre qui va probablement s’imposer à nous ? Quelle nouvelle épreuve le Bon Dieu m’envoie là !
La Métairie Grande, jeudi 27 août 1908
On ne me dit rien aujourd’hui des affaires de famille et je n’en parle pas de mon côté ; nous prenons des dispositions en vue du mariage (lettres de faire-part, liste des invités etc.). Tout le monde repart et je suis beaucoup plus libre pour causer avec Bebelle.
La Métairie Grande, vendredi 28 août 1908
Bebelle reçoit une lettre portant pour adresse : « Madame Estève de Bosch née du Lac… » ; c’est un mois trop tôt… mais il me tarde bien qu’on puisse l’appeler ainsi. Nous faisons des projets d’avenir, et elle voit l’avenir en rose ; pauvre chère petite, puisse la vie ne lui ménager que des joies après les tristesses de ses fiançailles ; sans trop oser le croire, je lui laisse ses illusions ; je ferai tout mon possible pour qu’elles durent longtemps… Je vais trouver le maire de Sauveterre au sujet des publications à la mairie.
La Métairie Grande, samedi 29 août 1908
Je n’ai plus que 31 jours à attendre ; dans un mois je serai, si Dieu le veut, le mari de Bebelle ! Dans l’après-midi je vais à la mairie de Sauveterre, je donne nos noms et prénoms pour les publications et je prends l’état-civil exact de Bebelle qui est celui-ci : « du Lac Gabrielle Marie, née le 29 mai 1889, fille légitime de du Lac Marie Joseph et de de Llobet Marie-Thérèse. » Mme Jeanne de Lagoutine vient un moment et nous la raccompagnons en auto à la gare de Saint-Amans.
La Métairie Grande, dimanche 30 août 1908
Nous allons à la messe à Albine, il pleut presque toute la journée. Dans l’après-midi pendant une éclaircie, visite de Jean-Marie d’Haussillon cousin des Du Lac. Bebelle, François et moi, nous promenons un moment avec lui.
Semaine du 31 août 1908
La Métairie Grande, lundi 31 août 1908
Albert et François passent toute la journée à la chasse. Je me promène avec Bebelle ; nous tirons ensemble quelques oiseaux dans les prairies autour de la Métairie Grande. Nous révisons la liste des invitations à faire pour le mariage et commençons à disposer le cortège.
Septembre 1908
Semaine du 1er au 6 septembre 1908
La Métairie Grande, mardi 1er septembre 1908
Nous voici en septembre, le mois qui verra mon mariage avec la permission de Dieu. Madame du Lac et Albert me parlent un peu des affaires de la succession de M. du Lac ; il résulte que Madame du Lac m’avait mal expliqué, l’autre jour, les prétentions de son beau-fils et de sa belle-fille ; ce ne sont pas les intérêts de la propriété de la Gironde qu’ils réclament, ce qui me paraissait monstrueux, c’est leur part du capital formé par les revenus de cette propriété dont leur père avait la jouissance ; ce n’est peut-être pas très délicat parce que cette propriété a été expressément donnée par M. d’Andoque de Sériège aux enfants du second lit, mais je dois reconnaître que c’est légal. Cette propriété est immense (2000 hectares), et Gabrielle a droit à 1/7 ; mais il serait fâcheux de la faire vendre et nous nous arrangerons sans doute pour nous en partager les revenus ; c’est Albert qui en dirigera l’exploitation. En dehors de cela, Gabrielle va avoir ce qui lui reviendra sur le patrimoine de son père (cela ne sera pas grand-chose) et enfin, la dot que sa mère lui constituera sur sa fortune personnelle, des terres à Torreilles. Il va falloir s’occuper de rédiger le contrat de mariage. C’est très difficile dans les circonstances actuelles. Albert m’avoue que lui et ses frères et sœurs ne trouvent pas ce sur quoi ils comptaient… On m’avait dit que Bebelle aurait, en tout, de 200 à 250.000 fr ; eh bien, je crains fort qu’elle n’arrive pas à 200.000. Enfin que faire ? Nous vivrons le plus simplement possible. Mme du Lac, me dit Bebelle, craint que mon mariage ne se rompe. Je ne comprends pas comment cette idée a pu lui venir, il faut qu’elle me connaisse bien peu ! S’il me fallait quitter ma fiancée, je serais au désespoir et pas une minute une pensée aussi affreuse ne m’est venue à l’esprit. Quand Bebelle me dit cela, je la rassure de mon mieux et je me fâche même d’un soupçon aussi injuste. C’est bien moi qui serais le plus puni ! Je repars demain ; je visiterai Béziers entre 2 trains, coucherai à Perpignan, irai jeudi à Rigarda pour la fête des 2 sections de la Société, et arriverai le soir à Ille. Dans l’après-midi, je me promène avec Bebelle, François et Lolotte.
Perpignan, mercredi 2 septembre 1908
J’ai quitté la Métairie Grande à midi 9 et, après avoir visité Béziers de 3h à 7h15, j’arrive ici à 10h ½ avec une ½ heure de retard. Je couche dans ma chambre de la place d’armes, notre prochaine demeure à Bebelle et à moi[39]. Ce matin, à la Métairie grande sont arrivés M. Charles de Llobet qui ne passe que la matinée et ses deux filles qui passeront quelques jours ; il paraît (c’est Bebelle qui me l’a dit) que M. de Llobet comptait absolument que je demanderais l’aînée de ses filles[40], il en avait parlé à Mme du Lac ; quel n’a pas dû être son étonnement ! Quant à moi, l’idée ne m’en était jamais venue et certes, cette jeune fille n’est pas à comparer avec Bebelle !

Ille, jeudi 3 septembre 1908
Le matin à Perpignan, séance assez courte chez le dentiste. Je fais prolonger mon billet jusqu’à Vinça où j’arrive à midi, j’y trouve Papa et Maman venus voir Bonne Maman. L’après-midi, je vais en voiture à Rigarda assister à la fête organisée par les deux sections de la Société Saint-Sébastien que j’ai fondée il y a deux ans dans ce village. Cette fête, qui a déjà commencé ce matin consiste à assister à la grand’messe, aux vêpres, à la procession ; les deux sections que je convoque devant la maison de Dalmer y prennent part, avec, en tête, la bannière apportée de Vinça ; tous les sociétaires ont leur insigne et ils en sont fiers ! Je leur dis quelques mots ; il y a une petite musique. Cette fête, organisée par les deux chefs de section, est charmante. Il y a aussi un bal pour lequel le maire a refusé la place publique (ce qui lui a valu une réprimande du sous-préfet) ; il se fait dans une salle appartenant à l’un des chefs de section. Il est très animé, mais je m’abstiens d’y prendre part et je rentre à Vinça à 5 heures et ici à 6 heures. Cette fête, qui a eu lieu à la barbe du maire et des blocards, est très réussie et je félicite chaudement ses organisateurs ; ils sont très contents que j’y sois venu. Je trouve ici deux cadeaux.
Ille, vendredi 4 septembre 1908
Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Je cause assez longuement avec M. Trullès de la façon dont pourra être fait mon contrat de mariage ; c’est très délicat à cause de la succession de M. du Lac qui vient de s’ouvrir et qui est loin d’être réglée. M. Trullès me conseillerait presque de ne pas faire de contrat. Il faut absolument s’entendre sur ces questions d’affaires avec Mme du Lac ; le moment est venu de les régler. L’après-midi, je vais à Corbère avec Papa, nous ne trouvons pas la fermière ; les vignes ont souffert du mildiou. Le soir cérémonie en l’honneur du Sacré-Cœur. Notre domestique Jean nous annonce qu’il va nous quitter pour entrer dans les chemins de fer ; c’est une fameuse bêtise qu’il fait et c’est ennuyeux pour nous car il ne faisait pas trop mal son service et qu’il était assez bien élevé ; je le regretterai.
Ille, samedi 5 septembre 1908
Papa vend à M. Rivière, banquier, une parcelle de nos terrains à bâtir de la gare à 6 fr. 50 le mètre carré, parce que la majeure partie est sur une avenue secondaire. Je vais à Perpignan, je voulais voir l’abbé de Llobet, mais je ne le trouve pas et je ne vois que Mlle Augustine. Le temps passe, le 29 approche et aucune question d’affaires n’est encore réglée ; il faudrait pourtant aboutir ; Papa écrit dans ce sens à Mme du Lac. Bebelle m’écrit tous les jours. Je fais faire demain ma publication de mariage à la mairie d’Ille. A Perpignan, le dentiste achève de m’arranger deux dents. Je rencontre l’oncle Albert Lazerme et ses deux filles.
Ille, dimanche 6 septembre 1908
Je vais à la grand’messe ici ; ensuite je pars pour Vinça où j’assiste au recouvrement des cotisations de la Société ; je rentre en voiture, j’assiste aux vêpres ici, puis à une réunion de la Jeunesse Catholique ; un délégué du comité diocésain y assiste et l’on prend toutes les décisions relatives au grand congrès départemental de la Jeunesse Catholique qui se tiendra ici le 8 novembre au lieu du 25 octobre. On nomme un comité d’organisation du congrès ; j’en fais partie ; il faudra tâcher de terminer mon voyage de noces avant le 8 novembre.
Semaine du 7 au 13 septembre 1908
Ille, lundi 7 septembre 1908

Nous allons tous à Doma Nova, c’est le pèlerinage que j’avais promis cet hiver si je guérissais ; je fais la montée pieds nus, Maman aussi ; nous faisons tous la sainte communion à la messe que dit M. le vicaire d’ici et que je lui sers. L’après-midi, je m’occupe avec Serradell de la préparation du congrès, notamment d’un train spécial que nous devons demander à la Compagnie du Midi. Nous faisons nos invitations pour le 29 ; dans 3 semaines ! Je reçois deux jolis vases en cristal ; ne sachant pas qui me les envoie, car il n’y avait pas de carte dans le carton, j’écris au négociant envoyeur pour me renseigner sur l’auteur de ce cadeau.
Ille, mardi 8 septembre 1908
Le cadeau est de ma cousine Mme de Gout de Bize, je lui écris pour la remercier. Le 24e régiment d’infanterie coloniale, de Perpignan, manœuvre aujourd’hui aux environs d’Ille, entre Latour-de-France et Ille ; il passe la nuit ici, et loge naturellement, en grande partie, chez l’habitant. Le maire, en faisant la répartition entre les maisons d’Ille, nous a mis dans les honneurs, il nous a attribué le colonel et le lieutenant-colonel ; nous avons donc l’honneur de donner asile au drapeau que le régiment, à son arrivée (2 heures) accompagne chez nous musique en tête et auquel on rend les honneurs ; nous le faisons déposer dans le grand salon. Ces messieurs sont charmants ; dans l’après-midi, nous leur faisons visiter les curiosités d’Ille. Nous les avons, bien entendu, à notre table et le soir, nous allons avec eux au concert donné sur la promenade par la musique du régiment. C’est dans Ille un mouvement insolite ; on fait fête au régiment. Nos hôtes (le colonel Bertin et le lieut-colonel Reymond) ont d’excellentes idées et une éducation parfaite ; le premier est breton et le second provençal ; tous deux ont fait de nombreuses campagnes dans différentes colonies et leur conversation est intéressante.
Ille, mercredi 9 septembre 1908

Ces Messieurs nous ayant indiqué de quel côté se déroulerait la manœuvre d’aujourd’hui, nous essayons de la suivre. Nos hôtes nous quittent à 5h ¾ du matin ; on reprend le drapeau avec le même cérémonial qu’à son arrivée ; on lui rend les honneurs devant notre porte, puis sur la route nationale. Un premier bataillon est parti à 5 heures avec mission de défendre la route ou le chemin de Saint-Michel à Thuir par Sainte-Colombe et Castelnou ; le second bataillon tente de s’emparer de positions défendues et de gagner Thuir par la montagne ; c’est une très rude étape surtout avec les péripéties d’un combat. Nous partons en voiture à 8 heures et allons, suivant les indications du colonel et du lieutenant-colonel, nous porter à Castelnou, mais nous ne voyons que quelques détachements garnissant les hauteurs voisines ; nous entendons la mousqueterie et le tir des mitrailleuses, mais le combat a lieu en avant de Castelnou ; il est fini avant 11 heures et les deux parties bivouaquent avant de repartir pour leurs cantonnements à Thuir. Nous profitons de notre présence à Castelnou pour demander à visiter le vieux château admirablement restauré et aujourd’hui habité par des Américains, M. Dunbar et sa cousine Mlle Curtiss Huxley ; la demoiselle y est seule en ce moment ; on nous donne rendez-vous pour 2 heures. Le lieutenant-colonel nous rejoint et, nous voyant assez embarrassés pour déjeuner, improvise chez le curé (l’abbé Magnan, d’Ille, que nous connaissons), un déjeuner avec des provisions de sa cantine ; le colonel arrive aussi. Ces messieurs sont toujours aussi aimables. Nous visitons le château avec le colonel, le curé et 2 sous-officiers secrétaires du colonel ; le lieutenant-colonel rentre à Thuir avec le régiment. Le château, de dimension moyenne, est fort bien restauré et surtout admirablement meublé de meubles très anciens et de toute beauté ! Ça rappelle beaucoup le château de Nyers. Mlle Curtiss Huxley nous en fait les honneurs avec la plus grande amabilité et nous offre du thé et des gâteaux. Nous repartons à 3h 1/2 et, en passant par Thuir, nous sommes ici vers 5h ¼, enchantés de notre journée malgré l’orage qui nous a bien arrosés un moment. Je trouve deux lettres de Bebelle à qui j’écris tous les jours et qui fait de même.
Ille, jeudi 10 septembre 1908
Daniel, de Perpignan, qui vient pour la commande du linge de corps et de maison que je lui fais, me dit qu’il a rencontré l’abbé de Llobet qui lui a dit qu’il désirait me voir. J’y vais donc, et je passe l’après-midi à Perpignan. Je vois longuement mon futur oncle et nous nous entendons pour bien des questions. Mais la question du contrat n’est pas encore décidée. Le chanoine me dit qu’il insiste beaucoup pour que Mme du Lac vienne passer 48 heures à Perpignan ; il attend une réponse d’elle à ce sujet ; voilà qui me paralyse pour mon dernier séjour à la Métairie Grande, je ne sais quel jour partir, car je ne peux pas m’exposer à arriver là-bas en l’absence de Mme du Lac. Je rentre par le train du soir.
Ille, vendredi 11 septembre 1908
J’en suis aux ¾ de nos fiançailles ; 54 jours se sont écoulés depuis le 19 juillet et il n’en manque plus que 18 jusqu’au 29 septembre ; il me tarde bien qu’ils soient passés ! Je vais en voiture faire une visite à notre cousine de Barescut à La Ferrière, puis je vais à Vinça et à Bouleternère. Visite de Charouleau pour la commande d’hiver. Je reçois les alliances envoyées par Laugier gravées au nom de Gabrielle et au mien avec la date du 29 septembre 1908 ; elles sont en or jaune.
La Métairie Grande, samedi 12 septembre 1908
Bebelle m’ayant écrit que sa mère décidément ne viendrait pas à Perpignan avant le moment du mariage, je me décide à partir pour la Métairie Grande où j’arrive à 10h du soir ; ce séjour sera le dernier que j’y ferai comme fiancé. C’est avec bonheur que je retrouve et que j’embrasse Bebelle. Je lui apporte plusieurs des bijoux qui composeront sa corbeille : une seconde bague en saphir, une étoile en diamants pour les cheveux et une montre en or et émail vert avec son sautoir en or blanc. Je lui donnerai les autres quand elle viendra à Perpignan.
La Métairie Grande, dimanche 13 septembre 1908
Nous allons à la messe à Albine, nous y voyons la famille de Saint-Martin. L’après-midi, nous allons en auto à Saint-Amans prendre chez le secrétaire de la mairie de Sauveterre des pièces nécessaires pour notre mariage. Les Jamme de Lagoutine viennent passer deux heures ici. Bebelle a reçu plusieurs nouveaux et jolis cadeaux ces jours-ci.
Semaine du 14 au 20 septembre 1908
La Métairie Grande, lundi 14 septembre 1908
Nous allons en excursion à la fontaine dite « des Fiancés » à près de 1000 mètres d’altitude près du sommet de la Montagne noire ; outre Bebelle, François et moi, il y a M. le comte de Saint-Martin et ses deux fils, ses nièces les demoiselles de Séguin et une institutrice allemande Mlle Tälser. Nous partons à 7h du matin et rentrons à 4h 1/2 du soir ; nous avons un temps superbe. Avant d’arriver à la fontaine où nous déjeunons, nous montons au rocher de Peyremaus[41] à 1007 mètres d’altitude, d’où on a une vue superbe sur la vallée du bas Languedoc, sur les Corbières et les Pyrénées ; en face, je vois admirablement le Canigou. La promenade elle-même est charmante. On la fait faire à tous les fiancés de la famille du Lac ; là-haut, il faut que les deux fiancés boivent dans le même verre et fassent boire les jeunes gens et les jeunes filles présents ; c’est ce que nous avons fait. Suivant l’usage, nous avons rapporté de l’eau de cette fontaine ; on doit, paraît-il, la faire boire au premier né !!! Une de mes plus grandes joies de ces derniers jours a été le triomphal acquittement de Grégori par le jury de la Seine. Les dreyfusards ont été piteux et se sont effondrés sous les huées ; le traître, malgré sa fausse innocence, a été hué et a dû fuir de la cour d’assises. Malgré la partialité évidente du président dont l’unique souci a été d’empêcher les témoins de parler de l’affaire Dreyfus, il s’est dit là des choses dures pour le traître, ses partisans et la Cour de Cassation ; on y a proclamé la forfaiture de ladite cour suprême coupable d’avoir falsifié le code pour soustraire Dreyfus à ses juges. L’acquittement de Grégori est le commencement de la revanche des bons Français, c’est en même temps une nouvelle flétrissure appliquée à l’ignoble Cour de cassation, c’est l’annulation de son arrêt que tous les bons Français, depuis deux ans, ne cessent de bafouer et de fouler aux pieds, c’est une nouvelle condamnation de Dreyfus et du dreyfusisme. J’en suis bien heureux et le gouvernement doit en être bien ennuyé.
La Métairie Grande, mardi 15 septembre 1908
Bebelle va à Toulouse avec Mme Jamme de Lagoutine pour des essayages ; elle ne rentrera que demain. Je passe une bonne partie de ma journée à écrire des lettres. Je me promène sur la montagne avec Albert et François. Papa, à qui j’avais télégraphié hier de venir au plus tôt sur le désir de Mme du Lac, s’annonce pour demain. Nous irons chez le notaire et j’espère qu’on se mettra d’accord pour un projet de contrat.
La Métairie Grande, mercredi 16 septembre 1908
Déjà un mois aujourd’hui de la mort de M. du Lac ; quel malheur et comme ce triste événement a changé nos plans ! Bebelle rentre de Toulouse où elle est allée avec Mme Jamme de Lagoutine ; celle-ci nous a offert un magnifique buste en marbre, genre grec. Papa arrive à 10 heures et repart à 4 heures 24 ; entre temps, nous allons en auto chez le notaire de la famille du Lac, Me Siret à Mazamet et nous échangeons des idées pour un projet de contrat qui, d’ailleurs, sera fait et signé à Ille chez Me Trullès. Seulement, je suis obligé de repartir demain pour aller visiter les propriétés de Mme du Lac dans la Salanque et voir ce qui pourra composer le lot de Bebelle. Enfin ce n’est plus qu’une séparation de 8 jours !
Ille, jeudi 17 septembre 1908
J’ai quitté la Métairie grande à midi 9 et je suis arrivé à Ille à 8h ; de Narbonne à Perpignan, j’ai fait route avec Carlos et sa femme. J’ai retrouvé à Perpignan Papa qui revenait d’une réunion du comité de l’Œuvre de la conservation de la foi où Monseigneur l’a appelé il y a déjà plusieurs mois.
Ille, vendredi 18 septembre 1908
Par le premier train, nous partons d’Ille, Papa, Maman et moi et, pilotés par M. Charles de Llobet, nous visitons toutes les terres et la maison que Mme du Lac possède sur les territoires de Claira et Torreilles ; ayant la latitude de choisir jusqu’à 40.000 fr., je me déciderai probablement pour deux belles vignes situées sur le territoire de Claira ; je les examine toutes plan, contenance et valeur en mains et je me renseigne sur le rendement de chacune d’elles. Au retour, nous déjeunons chez les Llobet à Perpignan et rentrons à Ille à 4 heures. À Torreilles, nous avons vu l’abbé Sarrète.
Ille, samedi 19 septembre 1908
Nous nous entretenons à plusieurs reprises avec Me Trullès de mon contrat de mariage ; Monsieur Trullès examine le projet envoyé par Me Siret et nous conseille de demander quelques modifications ; ayant à faire marcher des propriétés, surtout des vignes où tout l’outillage est à créer comme à Torreilles, il est nécessaire que j’aie une certaine latitude, que mon contrat ne soit pas une entrave ; les Du Lac tiennent au régime dotal, je veux bien l’accepter mais très tempéré surtout en ce qui concerne les valeurs mobilières. Papa aurait voulu que le contrat fût signé ici chez Me Trullès, mais Mme du Lac tient beaucoup à le signer chez son notaire ; nous décidons de lui accorder cette satisfaction et annonçons que nous nous retrouverons mardi soir, tous les trois (Papa, Maman et moi) à la Métairie Grande pour signer jeudi matin le contrat à Mazamet ; samedi, on adoptera le projet définitif.
Ille, dimanche 20 septembre 1908
Après la grand’messe, nous allons à Vinça en voiture pour voir les Magué. Nous déjeunons et passons l’après-midi avec Bonne Maman et avec eux ; l’oncle Paul repart demain pour Dijon reprendre son service mais il reviendra la veille de mon mariage pour être mon témoin avec l’oncle Xavier. Nous rentrons à Ille à 5 heures. Depuis l’acquittement de Grégori, on assiste à un redoublement d’antidreyfusisme qui rappelle les plus beaux jours de l’Affaire ; Grégori reçoit tellement de cartes que l’administration des postes doit les lui porter dans un fourgon ! Tous les journaux patriotes, à la suite de l’Action française, reproduisent les preuves éclatantes de la forfaiture de la Cour de Cassation ; le commandant Cuignet a écrit au premier président de cette cour, Ballot-Beaupré, une lettre publique dans laquelle il lui démontre clair comme le jour que lui et sa basse cour ont falsifié la loi pour soustraire Dreyfus à ses juges, et il le défie d’oser le poursuivre. La Cour de Cassation, le gouvernement, les dreyfusards et Dreyfus baissent la tête sous l’avalanche et feignent d’ignorer ; de poursuites il n’est pas question, elles sont impossibles ; bref la Vérité, la vraie, la nôtre, est en marche !
Semaine du 21 au 27 septembre 1908
Perpignan, lundi 21 septembre 1908
Voici commencée la dernière semaine de ma vie de célibataire ; dans 8 jours je serai marié aux yeux de l’État, le lendemain par l’Église. Je vais à Torreilles voir une cave qui est en vente ; je couche à Perpignan. Demain matin, je rejoindrai Papa et Maman à la gare et nous irons ensemble à la Métairie-Grande. Je commence à m’occuper du voyage de noces et je combine un circulaire. Nous assistons ce matin à Ille à un service funèbre pour notre cousin de Barescut. Nous apprenons la mort à Angers de Madame de Soos ; c’est une bien bonne amie de notre famille qui disparait prématurément.
La Métairie Grande, mardi 22 septembre 1908
Me voici de nouveau à la Métairie Grande avec Papa et Maman ; c’est avec bonheur que je retrouve ma chère fiancée qui sera ma femme dans 8 jours. Demain, on s’occupera du contrat ; le notaire viendra.
La Métairie Grande, mercredi 23 septembre 1908
La famille du Lac a été occupée par des affaires (réunion d’un conseil de famille, arrivée dans ce but de M. Charles de Llobet, de M. Sahuc) et aussi par mon contrat de mariage. Le notaire est venu et on en a arrêté définitivement les bases ; on le signera demain ; voici les bases : Gabrielle apporte :
1° Ses droits sur la succession de son père, soit 60.000 fr. environ.
2° Ses droits sur la propriété de la Gironde donnée par M. d’Andoque de Sériège aux enfants du Lac du second mariage, soit 1/7 de cette propriété ; c’est difficile à évaluer, parce que la valeur de cette vaste propriété varie beaucoup suivant l’état des bois, mais je crois que c’est entre 80.000 et 100.000 fr.
3° Deux vignes d’une valeur de 40.000 fr. que sa mère lui donne à Claira (La Cadène et la moitié du Lloucati). Mme du Lac se réserve, en retour de cette donation, le tiers du revenu de la part de Gabrielle dans la propriété de la Gironde.
De mon côté, j’apporte :
1° Toutes les propriétés que Maman possède à Bouleternère, avec un champ au territoire d’Ille (la prairie affermée à Xatard).
2° Un champ à Ille (le Cam del Pou) et un champ à Saint-Michel (le Cam de las Padrouses) que me donne Papa.
3° La propriété de la Balme que Maman me donne à Vinça.
4° Un titre de rente appartenant à Maman, d’une valeur de 6000 fr. suivant le cours de la Bourse.
Mme du Lac, suivant la volonté de son mari, a tenu au régime dotal sous lequel elle a déjà marié ses deux premières filles, et il a bien fallu que je l’accepte, mais j’ai obtenu qu’on insère dans mon contrat des clauses qui me laissent une grande liberté ; ce sera un régime dotal bien mitigé. Demain, nous signerons ce contrat chez Me Siret à Mazamet. Dans l’après-midi, je me promène un peu avec Papa, Maman et Gabrielle à Albine. Il pleut presque toute la journée ; aussi nous emballons les cadeaux de Bebelle que j’emporterai à Perpignan. Sur le contrat, pour éviter les droits d’enregistrement trop élevés, il a été entendu qu’on abaisserait le plus possible l’évaluation des deux donations. En réalité, celle de Mme du Lac à Bebelle est de 40.000 fr. et celle que me font mes parents d’au moins 100.000 ; en tout, en capital, nous aurons au moins 270 à 280.000 fr. Quant au revenu, comme il s’agit de propriétés, il sera variable. La propriété de la Gironde, qui a 2000 hectares, va rester indivise ; nous nous en partagerons les revenus.
Ille, jeudi 24 septembre 1908
Ce matin, nous sommes tous allés à Mazamet en auto et nous avons signé, chez Me Siret mon contrat de mariage d’après les bases arrêtées hier. Nous sommes rentrés à la Métairie Grande juste à temps pour prendre le train de midi 9 et, Papa, Maman et moi sommes arrivés ici à 8 h du soir, emmenant avec nous une foule de caisses de cadeaux et de cartons, robes etc. que Bebelle m’a confiés ; elle-même arrive demain à Perpignan en auto avec sa mère et ses frères et sœurs. Je trouve ici 5 nouveaux cadeaux, notamment un magnifique surtout offert par les Joseph de Lazerme. Je vois que j’ai reçu 21 cadeaux, 9 autres sont annoncés ; j’en aurai donc 30 au moins ; quelques-uns sont très beaux ; Bebelle, en dehors de ceux que je lui ai faits, en a 24 ou 25 ; ça nous fera 55 au moins. La corbeille de Bebelle se compose de :
- 2 bagues (elle des fiançailles et une autre)
- 1 étoile en brillants pour les cheveux
- 1 superbe broche pendentif brillants et turquoises
- 1 sautoir or et une montre or et émail
- 1 bracelet or et turquoise
- 1 collier topaze offert par Maman.
En outre, elle a une autre bague et un autre bracelet offerts par une tante et une cousine. À la corbeille, il faut encore ajouter de belles fourrures en renard blanc et 10 mètres de dentelles en point d’Angleterre que je lui ai offerts ; enfin quelques petits bijoux noirs offerts par moi par-dessus le marché.
Ille, vendredi 25 septembre 1908
Comme le moment de mon mariage approche ! Dans moins de 4 jours, ce sera chose faite, puis nous nous envolerons vers l’Italie ! Je passe la matinée à écrire des lettres et cartes aux personnes qui m’ont fait des cadeaux. L’après-midi, nous avons la visite d’Henri de Lavergne qui, arrivé mercredi à Vinça avec Philomène, vient nous voir en bécane. Du reste, je vais à Vinça avec Papa de 4h ½ à 7 h. Je vois Philomène qui se porte très bien malgré le court délai qui la sépare du moment de sa délivrance. De Marie-Thérèse qui doit accoucher ces jours-ci, nous ne savons rien ; nous attendons tous les jours un télégramme, mais l’événement se fait attendre. Madame du Lac, Bebelle et ses frères ont dû arriver aujourd’hui à Perpignan, j’irai les voir demain. Nous nous occupons du lunch de lundi ici, avant le mariage à la mairie.
Perpignan, samedi 26 septembre 1908
Venu à Perpignan pour y passer l’après-midi, je me suis décidé à y coucher sur les instances de Madame du Lac et de l’abbé de Llobet (Bebelle et sa famille sont arrivées hier en auto). Dans l’après-midi, je vais avec Albert à Torreilles et nous examinons ensemble la vigne de la Lloucati, dont Bebelle a la moitié par contrat de mariage ; nous voyons comment on pourra la partager, je choisis la partie sud. Le soir, je dîne chez les Llobet ; nous nous occupons de l’organisation du cortège, des places au lunch de mardi etc. Je couche dans ma chambre de la place d’armes.
Perpignan, dimanche 27 septembre 1908
Je passe la matinée à Perpignan avec les Du Lac à qui je fais visiter l’appartement de la place d’armes ; Bebelle l’examine au point de vue de notre future installation. Je déjeune chez les Llobet. Je rentre ici à 4 heures, avec l’oncle Paul qui arrive de Dijon et arrive à Vinça pour mon mariage. Ici, je m’occupe d’une foule de choses, j’organise une exposition de mes cadeaux, dont j’ai déjà une trentaine (quelques-uns très importants sont annoncés et ne sont pas encore arrivés), je me confesse. L’abbé Latour arrive par le train du soir. En arrivant ici, j’apprends que le chat Négro autrement dit « le Petit noir » est mort hier ; c’était un superbe angora, le favori de Maman ; il était né à Angers il y a 10 ans et quelques mois. La pauvre bête baissait beaucoup depuis quelque temps. Maman le regrette beaucoup. Maman le regrette beaucoup. Des trois de cette famille féline (Coucou, Négro, Grisou), Grisou seul survit ; le « Petit noir » a suivi de bien près sa mère ; combien de temps Grisou, qui était né le même jour lui survivra-t-il ? On s’attache à ces pauvres bêtes.
Semaine du 28 au 30 septembre 1908
Perpignan, lundi 28 septembre 1908
Dernier soir de ma vie de garçon ! Demain date mémorable dans mon existence ! Le mariage civil a eu lieu à 2 heures à la mairie d’Ille. Madame du Lac, Bebelle, ses frères et sœurs, ses témoins étaient arrivés hier soir en chemin de fer les autres en auto ; de Vinça, Bonne Maman, les Magué, Henri de Lavergne sont venus aussi. À 11h ½ ou plutôt à midi, nous avons eu un lunch debout de 20 personnes environ et à 2 heures la formalité du mariage civil. Ces dames sont reparties à 3 heures en auto pour Perpignan, je suis parti avec elles ; les autres sont venus en chemin de fer. Mes témoins étaient, comme de juste, l’oncle Xavier et l’oncle Paul ; pour Bebelle, c’étaient M. Joseph de Llobet son oncle maternel et M. Joseph Sahuc son cousin germain. J’avais fait une exposition de mes cadeaux dans mon cabinet de travail. Le soir ici, dîner de 30 couverts environ chez l’abbé de Llobet. Au cours de ce dîner, nous recevons une dépêche de Max annonçant que Marie-Thérèse est accouchée d’un fils qui s’appellera Robert. Bonne nouvelle ! Demain à cette heure-ci je serai déjà parti avec ma femme.
Perpignan, mardi 29 septembre 1908 – Jour de mon mariage
Ce jour s’achève au moment où j’écris ces lignes. Il a commencé pour moi par la sainte communion faite, avec mes parents et Bonne Maman, à la messe de 7h à Saint-Jean. À 10h ½ exactement, le mariage a eu lieu à la chapelle de la Vierge, discours charmant de mon oncle l’abbé de Llobet (il sera imprimé) ; j’échange avec ma chère Bebelle les promesses définitives, on nous félicite à la sacristie. Je sors ayant ma femme à mon bras ; lunch au grand Hôtel, toasts de l’oncle Joseph de Lazerme ; de mon beau-frère Gaston du Lac et de Papa. Je boucle ma malle et à 4h55 je prends le train avec ma femme ; notre première étape est Narbonne (Hôtel de la Dorade). Un autre jour, j’écrirai l’ordre du cortège[42]. Ce soir après dîner, je me retrouve un moment avec Bebelle qui est enfin toute à moi…! Grande journée dans ma vie !
| Ordre du cortège | |||
| Mademoiselle Gabrielle du Lac | – | M. Albert du Lac | |
| Madame Estève de Bosch | – | M. Antoine Estève de Bosch | |
| Service d’honneur | Mlle Antoinette Magué | – | M. François du Lac |
| Mlle Madeleine du Lac | – | Lieutenant Estève | |
| Mlle Gabrielle de Llobet de Kendy | – | M. Jacques de Lazerme de Lon | |
| Mlle Marie Amélie de Llobet de Kendy | – | M. Paul Delestrac | |
| Madame du Lac | – | M. Estève de Bosch | |
| Mme de Lazerme de Pontich | – | M. Gaston du Lac | |
| Mme de Gineste | – | Colonel Estève | |
| Mme Henry Jamme de Lagoutine | – | Général Magué | |
| Mme Tournamille | – | M. Henri de Lavergne | |
| Mme Gaston du Lac | – | M. de Llobet de Kendy | |
| Mme Sahuc | – | M. de Lazerme de Lon | |
| Mme Magué | – | M. Joseph de Llobet | |
| Mme Estève de Terrats | – | Baron R. de Chefdebien-Zagarriga | |
| Mme Henri de Lavergne | – | M. Henry Jamme de Lagoutine | |
| Mme de Llobet de Kendy | – | M. Sahuc | |
| Mlle de Llobet | – | M. Cornet de Bosch | |
| Mme J. Sahuc | – | Dr Lutrand | |
| Mlle Marthe de Lazerme de Lon | – | M. Henry du Lac | |
| Baronne R. de Chefdebien-Zagarriga | – | M. Henry Tournamille | |
| Mme Frayssinet | – | M. Albert de Lazerme | |
| Mme Thérèse Sahuc | – | M. Carlos de Lazerme | |
| Mme Carlos de Lazerme | – | M. Fernand de Rovira | |
| Mlle Suzanne de Lazerme | – | M. Frayssinet | |
| Mlle Charlotte du Lac | |||
| Cadeaux reçus par Bebelle et par moi | ||
| Bebelle : 31 cadeaux | ||
| 1 | Madame du Lac | Pendentif |
| 2 | Madame, Messieurs et Mlle du Lac | Missel |
| 3 | Comte et comtesse de Lacaze | Vide-poche en cristal |
| 4 | M. d’Andoque de Sériège | Verre d’eau |
| 5 | Comtesse de Toulouse-Lautrec | Classeur |
| 6 | M. Henri de Blaÿ | Coupe à crême |
| 7 | Colonel de Blaÿ baron de Gaïx | Sucrier |
| 8 | Baron René de Chefdebien et baronne | Boîte à biscuits baccarat |
| 9 | Mme Joseph de Llobet | Samovar |
| 10 | M. et Mme de Llobet de Kendy | Commode psyché Louis XVI marqueterie |
| 11 | Mme Sahuc | Bracelet or |
| 12 | Mme Thérèse Sahuc | Bague |
| 13 | M. et Mme Joseph Sahuc | Flambeaux |
| 14 | Mme Cornet de Bosch | Bonbonnière |
| 15 | M; et Mme Henry Tournamille | Table marqueterie Louis XVI |
| 16 | Mlle Madeleine du Lac | Saupoudrier |
| 17 | M; et Mme Henry Jamme de Lagoutine | Buste en marbre |
| 18 | M. et Mme Gaston du Lac | Plats en argent Louis XVI |
| 19 | Mme Henri de Gineste | Plats en argent Louis XVI |
| 20 | Mlles Marie-Amélie et Gabrielle de Llobet | Vase Empire |
| 21 | Mlle Augustine de Llobet | Sac nécessaire de voyage |
| 22 | Chanoine de Llobet | Christ-bénitier |
| 23 | M; et Mme Charles Frayssinet | Confiturier |
| 24 | Comte et comtesse de Bourguignon de Saint-Martin | Timbales à liqueur argent |
| 25 | Mlle des Courières | Plat breton |
| 26 | Mlles d’Hauxheillon | Pendule bijou |
| 27 | Mlles B. de Lacaze[43] | Coupe |
| 28 | Mlle de Sigalas | Tasse Métal |
| 29 | M. et Mme Lamotte de Mondion | Petit vase |
| 30 | Madame Estève de Bosch | Collier algérien topaze |
| 31 | M. Antoine Estève de Bosch | Bagues, broches, aigrette, pendentif, montre, fourrures, dentelles etc. |
| Antoine : 40 cadeaux | ||
| 1 | M. et Mme Estève de Bosch | Paroissien |
| 2 | Id. | Chevalière or gravée |
| 3 | Id. | Cafetière argent ancienne |
| 4 | Id. | Parure de chemise or |
| 5 | Mme de Lazerme de Pontich | Somme d’argent pour acheter un objet |
| 6 | Mme Civelli et ses enfants | Timbale à liqueur et plateau argent |
| 7 | Colonel et Mme Estève de Terrats | Candélabres argent Louis XVI |
| 8 | Lieutenant et comtesse H. de Rodellec du Porzic | Surtout Louis XVI |
| 9 | Lieutenant Estève | Petit bronze |
| 10 | Général et Mme Magué | Bureau d’homme |
| 11 | Mlle Marie-Antoinette Magué | Statuette en biscuit |
| 12 | Comte et comtesse de Lazerme de Lon | Surtout et jardinière Louis XV |
| 13 | M. et Mme Carlos de Lazerme | Encrier |
| 14 | M. et Mme Albert de Lazerme | Petit coffret à bijou |
| 15 | M. et Mme Delestrac | Candélabres et pendules art nouveau |
| 16 | M. et Mme Louis Bergeron | Corbeille à gâteaux |
| 17 | M. Paul Delestrac | Petit vaze bronze |
| 18 | M. et Mme Max de Saint-Cyr | Vases Empire |
| 19 | M. et Mme Henri de Lavergne | Porte-briquet en biscuit |
| 20 | Mme Bonafos, M. et Mme Lutrand | Service à lunch argent et vermeil |
| 21 | M. et Mme Fernand de Rovira | Sucrier cristal et argent |
| 22 | M. Henri d’Albici | Service à hors-d’œuvre |
| 23 | M. et Mme Louis Companyo | Corbeille et porte-bouquets |
| 24 | M. et Mme Gout de Bize | Cases cristal |
| 25 | Mme de Barescut | Corbeille |
| 26 | M. et Mme Louis Pichard de La Caillère | Flambeaux Louis XVI |
| 27 | M. et Mme Elie Lucas | Petit groupe biscuit |
| 28 | Mme de Llamby d’Oms | Corbeille à hors-d’œuvre |
| 28 | M. et Mme Marc de La Bardonnie | Corbeille à pain |
| 30 | M. et Mme Lucien Darru | Confiturier porcelaine |
| 31 | M. Trullès | Nécessaire de bureau |
| 32 | Mme Ducharmet-Salmon | Urnes Sèvres |
| 33 | M. Maurice Lucas | Fume-cigarettes et boîte d’allumettes |
| 34 | M. Jacques Hervé-Bazin | Gravure Louis XVI |
| 35 | M. Jean Gavouyère | Porte-photographies |
| 36 | MM. Henri et Jacques Passama | Service à fumeurs |
| 37 | M. Étienne Baux | Panier porcelaine Louis XVI |
| 38 | Abbé Latour | Livre de piété |
| 39 | Mlle Joséphine Debazach | Épingle de cravate en grenat |
| 40 | Mlle Thérèse Espériquette | Cruche en cuivre |

Marseille, mercredi 30 septembre 1908
Nous quittons Narbonne à 7h24 et arrivons à Marseille à 2h40 environ ; rencontrons à la gare Mgr de Cabrières à qui nous nous présentons comme les neveux de l’abbé de Llobet, il nous bénit. C’est la 1ère fois que je viens à Marseille, c’est une superbe ville. Mais je suis heureux surtout d’être avec ma Bebelle qui m’appartient maintenant tout entière. Comme je l’aime, la pauvre chérie, comme elle est gentille et affectueuse ! Nous nous promenons avant et après dîner.

Octobre 1908
Semaine du 1er au 4 octobre 1908
Marseille, jeudi 1er octobre 1908
Nous visitons ensemble les principaux monuments et les principales promenades à pied, en voiture ou en tramway ; nous allons à l’exposition de l’électricité ; nous y revenons le soir pour voir l’illumination électrique. Ces premiers jours de lune de miel me laisseront un bien bon souvenir.
Cannes, vendredi 2 octobre 1908
Nous quittons Marseille à 10h30 mais auparavant nous montons à Notre-Dame de la Garde. Nous passons l’après-midi à Toulon, visitons la ville, allons visiter en rade le superbe cuirassé de l’escadre active « République », c’est un des six cuirassés du dernier modèle de 14.800 tonnes (les nouveaux auront 18.000 tonnes, mais ils ne sont pas finis) ; un quartier maître nous fait visiter dans tous ses détails cette forteresse flottante qui renferme 700 hommes d’équipage, une artillerie puissante. Cette visite m’intéresse beaucoup. Ensuite, nous allons nous promener au Mourillon et repartons par l’express de 7h ½ et arrivons à Cannes à 10 heures.
Nice, samedi 3 octobre 1908
Le matin nous nous promenons en voiture dans le quartier de Californie à Cannes. L’après-midi nous allons voir le bon M. Tétard qui a quitté Biarritz et est établi à Cannes avec sa famille ; il est enchanté de nous voir et nous fait visiter différents quartiers, notamment le Cannet. Nous partons à 5h ½ et venons dîner et coucher à Nice. Ce pays est charmant.
Nice, dimanche 4 octobre 1908
Nous allons à la messe de 8 heures à l’église Notre-Dame, nous faisons tous les deux la sainte communion ; nous nous promenons toute la journée en voiture ou en tram ; nous visitons le château, la promenade des Anglais, la vieille ville, allons à Beaulieu. Nice doit être bien agréable en hiver ! Je reçois des nouvelles de ma famille, Marie-Thérèse va très bien, la naissance du petit Robert s’est effectuée dans d’excellentes conditions.
Semaine du 5 au 11 octobre 1908
Menton lundi 5 octobre 1908
Nous quittons Nice, visitons Monte-Carlo et Monaco, le fameux casino où nous voyons beaucoup de joueurs en train de se livrer à leur vile passion, le palais du prince ; nous venons coucher à Menton.
Gênes, mardi 6 octobre 1908
Nous visitons en voiture les environs de Menton puis partons, franchissons la frontière à Vintimille où nous nous promenons un peu et déjeunons ; nous arrivons à Gênes à 6h ½ ; je trouve, poste restante, de bonnes nouvelles de ma famille. J’ai trouvé à Vintimille les 2 billets circulaires italiens que j’avais demandés.
Gênes, mercredi 7 octobre 1908
Toute la journée est employée à visiter Gênes, ses églises, ses palais, son superbe Campo Santo sous la conduite d’un guide ; il y a de bien belles choses.

Florence, jeudi 8 octobre 1908
Nous quittons Gênes à 10h25, passons 3 heures à Pise où nous montons au sommet de la tour penchée, visitons la merveilleuse cathédrale, le Campo Santo, le baptistère ; nous arrivons le soir à Florence où nous trouvons des lettres poste restante.
Florence, vendredi 9 octobre 1908
Nous employons fort bien la journée à visiter, avec un guide, les merveilles de Florence, le Duomo, le Baptistère, le Palais Pitti… et tant d’autres ; il y en a trop pour qu’il soit possible d’essayer de les décrire ici. Ces visites paraissent intéresser beaucoup Bebelle.
Padoue, samedi 10 octobre 1908
Me voici dans la ville de mon patron ; mes parents m’avaient promis de m’y faire venir dès avant ma naissance ; ce projet se réalise à mon mariage. Nous avons passé l’après-midi à Bologne et avons visité l’antique université de cette ville, avons vu, à l’Académie des Beaux-Arts, un Raphaël, plusieurs tableaux de Guido Reni, des Carrache etc.
Venise, dimanche 11 octobre 1908
Si les apparences ne nous trompent pas, je crois que Bebelle sera mère au commencement de juillet ; je prie Dieu de réaliser nos espérances. J’ai prié ce matin à Padoue Saint Antoine à cette intention. Si nous ne nous trompons pas les choses n’auront pas trainé. Ce matin, j’ai communié à l’autel où est le tombeau de Saint Antoine. Visité la superbe basilique, le magnifique trésor où l’on voit les reliques de la couronne de Notre Seigneur et la langue de Saint Antoine. Arrivé ici à 2 heures, trouvé de bonnes nouvelles de la famille. Commencé à visiter cette ville si curieuse ; le soir, entendu la musique militaire sur la place Saint-Marc.
Semaine du 12 au 18 octobre 1908
Trieste, lundi 12 octobre 1908

Nous visitons Venise, partie en gondole, partie à pied, avec un guide. Le palais des doges est merveilleux, que de souvenirs glorieux ou terribles ! L’après-midi nous allons au Lido. Nous repartons à 6h50 du soir et poussons une pointe sur Trieste ; c’est un « hors-d’œuvre » dans notre voyage. Nous franchissons la frontière autrichienne à San Giorgio di Nogaro et arrivons ici à 10h50. Bebelle se sent un peu lasse ; c’est un effet de son état.
Milan, mercredi 14 octobre 1908
J’ai 26 ans aujourd’hui ; joyeux anniversaire maintenant que j’ai auprès de moi une délicieuse compagne. Pas de journal hier parce que nous étions le soir en chemin de fer. Nous avons passé la journée complète d’hier à Trieste parce que nous avons manqué, de 5 minutes, le train de midi ; nous avons visité la plage de Barcola et tout ce qu’il y a à voir dans le grand port autrichien, ce n’est pas une belle ville du reste. Nous en sommes repartis à 6h50 du soir, sommes rentrés en Italie par San Giorgio di Nogaro et sommes arrivés à Vérone ce matin à 1h43. Bebelle ayant envie de dormir, ce qui se comprends, j’ai visité seul cette ville si curieuse ; que de jolies maisons, que d’églises magnifiques ! Je regrette de n’avoir pas plus de temps à passer à Vérone. Nous en repartons à midi, descendons à Dessenzano, faisons une promenade sur le lac de Garde jusqu’à Sirmione, joli village sur un promontoire, malheureusement il pleut. Nous arrivons le soir à Milan ; nous nous promenons dans la galerie Victor-Emmanuel.
Milan, jeudi 15 octobre 1908
Nous partons à 8h45 pour Côme, visitons de 10h à midi cette jolie petite ville et prenons le bateau pour Bellaggio, ravissante station située à l’intersection des deux branches méridionales du lac de Côme. Ce lac est merveilleux ; entouré de montagnes élevées, ses rives sont semées de villages coquets, de somptueuses villas, de superbes parcs ; nous nous promenons à Bellaggio et voyons des points de vue splendides sur les 2 côtés du lac. Au retour, nous dînons sur le bateau. Nous sommes de retour à Milan à 9h du soir ; Bebelle se sentant de nouveau fatiguée, nous ne nous promènerons demain qu’en voiture ou en tram.
Milan, vendredi 16 octobre 1908
Je vais voir un médecin français avec Bebelle ; il l’examine et croit comme nous qu’elle est enceinte ; sa légère fatigue vient de son état. Nous visitons la magnifique cathédrale, la 8ème merveille du monde, impossible de la décrire, je ne m’en sens pas capable… Nous visitons l’intérieur, puis je monte aux galeries extérieures et même au belvédère qui est tout à fait au sommet de la flèche la plus élevée, sous la statue de la Vierge, à plus de 100 mètres du sol et à 512 marches ; bien entendu, je ne permets pas à Bebelle de s’imposer cette fatigue. De là-haut, on domine une véritable forêt d’aiguilles et de clochetons de marbre blanc. L’après-midi, nous visitons la ville en voiture, ses musées, ses églises, ses jardins publics. Milan est une superbe ville, très intéressante, très élégante et très animée.
Turin, samedi 17 octobre 1908
Le matin, je vais visiter la célèbre et très belle Chartreuse de Pavie entre Milan et Pavie ; elle est merveilleuse. Bebelle, étant fatiguée, passe la matinée au lit et ne m’accompagne pas. Nous partons à 4 heures pour Turin où nous arrivons à 7 heures. Bebelle est fatiguée, souffre de l’estomac, des reins ; c’est le signe à peu près certain que nous aurons un enfant dans quelques mois. Somme toute, elle est moins souffrante que la plupart des jeunes femmes en pareil cas, mais je ne lui permets pas de se fatiguer.
Turin, dimanche 18 octobre 1908
Nous allons à la messe. L’après-midi, nous visitons en voiture les principaux monuments de Turin, le Palais royal, la Pinacothèque, le Musée royal des armures, un musée des sciences et des arts etc ; enfin la cathédrale où est conservée la précieuse relique du Saint Suaire, l’église de Consolation etc. Bebelle est mieux ; le traitement que je lui fais suivre lui fait du bien.
Semaine du 19 au 24 octobre 1908
La Burbanche, lundi 19 octobre 1908
Nous voici à La Burbanche pour un jour, je présente sa femme aux Delestrac. Mon billet me faisant passer par ici, j’ai écrit de Milan à Tante Delestrac que nous nous arrêterions un jour si elle y était et je lui demandais de me télégraphier en gare de Modane si elle était à La BurbAnche. J’ai trouvé sa dépêche à matin à Modane, j’ai télégraphié aux Magué que nous n’arriverions que demain soir à Dijon et nous sommes arrivés ici à 5h ½ environ. À Culoz, nous avons trouvé Antoine et Yvonne venus au-devant de nous ; en attendant notre train, nous avons passé deux heures avec eux au buffet. Ici, nous trouvons tout le monde, même Geneviève, sauf l’oncle Lucien retenu à Paris. Je suis fier de présenter Bebelle ! Nous sommes rentrés en France par le tunnel du Mont-Cenis qui a 13 kilomètres ; nous avons mis 18 minutes à le franchir.
Dijon, mardi 20 octobre 1908
Nous nous promenons et jouons au tennis le matin. Nous partons de La Burbanche à 1h ½ et par Ambérieu et Bourg, arrivons à Dijon à 6 heures ; l’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette nous attendent et nous reçoivent avec leur amabilité habituelle.
Dijon, mercredi 21 octobre 1908
Il fait froid, c’est l’hiver. Nous nous promenons une partie de la journée. Superbe séance hier à la Chambre et qui donne beaucoup d’espoir pour l’avenir ! C’était l’interpellation de Biétry, le chef des Jaunes, au sujet de la campagne contre la Cour de Cassation à propos de son faux dans l’arrêt monstrueux qui innocentait Dreyfus il y a 2 ans. Biétry a accusé formellement la Cour de Cassation de forfaiture, d’ignominie ; Briand, le souteneur apache, a répondu sans donner de raisons ; les gauches hurlaient, rageaient, tempêtaient contre le courageux député de Brest ; on a voté la censure contre lui et l’expulsion, Biétry a crié « Ça n’empêche Dreyfus d’être un traître ! » et il est resté à la tribune ; on a dû l’expulser manu militari ; la séance a été suspendue, on s’est battu dans les couloirs. Cette rage de la gauche, de toute la gauche, même des modérés et des progressistes, n’empêche pas le pays de voir de plus en plus nettement que la plus haute juridiction de France a falsifié la loi pour sauver un traître juif. La Cour de Cassation, comme son premier président, est obligée d’accepter tous affronts sans poursuivre ; les accusateurs, le commandant Cuignet, Real del Sarte, somment le gouvernement de les poursuivre, le gouvernement reste coi ; car il n’a rien, rien à répondre ; le faux est patent, visible ; la Cour de Cassation est déshonorée. Je ne sais jusqu’où ira cette reprise de l’affaire Dreyfus ; sa conséquence logique serait le renversement de la république ; ainsi soit-il !!! Jacques Hervé-Bazin m’annonce son mariage avec Mlle Paule Guilloteau[44], fille du député conservateur de Lorient ; il me suit de près.

Dijon, jeudi 22 octobre 1908
Nous choisissons notre chambre pour Perpignan ; nous la prenons ici parce que nous avons plus de loisirs qu’à Perpignan. Elle est en noyer, de style Louis XV soigné, l’armoire à glace est à deux faces, les rideaux, baldaquin, chaises, chaise longue en velours bleu gris. Ce n’est pas une chambre de luxe, mais elle sera confortable ; les 3 pièces (lit, table de nuit, armoire) se montent à 780 fr. ; tout compris, ça arrivera à 1826 fr., mais j’ai demandé et obtenu un délai d’un an pour le paiement. Il y aura encore une table, un tapis et différentes choses à acheter ; cette chambre dépassera 2000 fr. ; heureusement qu’il n’y aura ni le salon, ni la salle à manger à acheter. Mais il y aura un tas de frais d’établissement ; c’est ennuyeux, mais nécessaire ! Il fait tout à fait froid.
Dijon, vendredi 23 octobre 1908
L’après-midi, nous allons nous promener au grand parc dijonnais ; il fait un froid gris très ennuyeux.
Lyon, samedi 24 octobre 1908
Nous avons quitté Dijon à 7h30 du soir après avoir passé toute la journée et nous être promenés avec les Magué et nous venons coucher à Lyon après 3 heures de trajet. Je regrette d’avoir été obligé de quitter si vite les Magué qui ont été si aimables, mais il est urgent que j’arrive à La Métairie Grande pour les affaires de la succession de mon beau-père ; la procédure du partage va commencer.
Semaine du 26 au 31 octobre 1908
La Métairie Grande, lundi 26 octobre 1908
Me voici de nouveau à La Métairie Grande ; je suis très content d’avoir pu y revenir. Nous avons visité Lyon hier, sommes partis le soir à 11h20 et sommes arrivés ici ce matin à 10 heures. On gelait à Lyon, il a neigé toute l’après-midi ; ici, il fait moins froid. Je suis heureux de retrouver ma nouvelle famille pour quelques jours.
La Métairie Grande, mardi 27 octobre 1908
Le matin, je vais à Mazamet voir notre notaire M. Siret ; il me met au courant de l’état des affaires ; je déjeune à Lapeyrouse et je reviens avec Germaine dans son auto.
La Métairie Grande, mercredi 28 octobre 1908
Henry Tournamille arrive ce matin. Nous allons à Castres, ma belle-mère, Albert, Henry Tournamille, Henry Jamme de Lagoutine et moi, voir notre avoué M. Comte pour discuter les mesures à prendre pour le recouvrement de la créance hypothécaire sur la Gauphine ; les deux Henry ne sont pas très d’accord avec nous ; je prends le parti de ma belle-mère et d’Albert. Nous rentrons le soir.
La Métairie Grande, jeudi 29 octobre 1908
Aujourd’hui a lieu, en présence de ma belle-mère, de Gaston, d’Henry Jamme de Lagoutine, d’Henry Tournamille, d’Albert et de Joseph Sahuc subrogé tuteur des mineurs, l’inventaire des meubles meublants et des papiers et registres de la succession de mon beau-père. Nous nous entretenons d’importantes questions d’affaires surtout, pour la créance de 150.000 fr. que nous avons sur la Gauphine et qui, je le crains, sera fort difficile à recouvrer. Heureusement que notre oncle Dieudonné a découvert un testament fait en sa faveur en 1851 par son demi-frère Henri de Saussine et qui n’a pas été révoqué par un testament postérieur (de 1870). Il y aura procès entre l’oncle Dieudonné du Lac et nos cousins de Saussine, mais si notre oncle triomphe, nous aurons des chances de recouvrer nos 150.000 fr. ; pour moi, c’est un intérêt de 15.000 fr. Un mois aujourd’hui que Bebelle est définitivement à moi ; on dit généralement qu’après la lune de miel vient la lune rousse ; je ne m’en aperçois pas.
La Métairie Grande, vendredi 30 octobre 1908
Nous partons tous quatre, Albert, Henry Jamme de Lagoutine, Henry Tournamille et moi, pour Béziers en auto ; nous y retrouvons Gaston et allons tous ensemble chez notre avoué avec qui nous avons une longue conférence ; l’oncle Dieudonné a vendu, après signification de notre saisie, du vin régulièrement saisi par nous ; de ce fait, nous pourrions l’envoyer en correctionnelle ; nous sommes tous d’accord pour ne pas le faire ; nous examinons le testament de 1851, il parait valable car celui de 1870 ne porte qu’en legs particulier et laisse le premier intact ; par-là, nous pourrons peut-être arriver à nous faire payer. Nous déjeunons chez Claire de Gineste, j’y fais la connaissance de ma nièce de Lauriston qui est très jolie et très gentille. Nous allons ensuite, dans les 2 autos, visiter la propriété de la Gauphine, elle est immense et est assez bien tenue ; malheureusement notre hypothèque ne vient qu’en 3ème rang. Nous rencontrons l’oncle Dieudonné, nous nous contentons de le saluer. En repartant, nous nous arrêtons un moment à Cazouls-lès-Béziers ; près de Cazouls je rencontre Victor de Lacour avec qui je m’arrête un instant ; quelle curieuse rencontre ! La propriété de sa mère, le Pignas, est à côté de Cazouls. Nous rentrons ici à 8 heures ; nous avons fait aujourd’hui plus de 150 kilomètres d’auto ; c’est charmant, Albert conduit très bien.
La Métairie Grande, samedi 31 octobre 1908
Henry Tournamille repart pour Gaspart. Avec Albert et Henry Jamme de Lagoutine je vais à Castres voir notre avoué Me Comte pour le mettre au courant de ce que nous avons appris hier à Cazouls et à Béziers ; nous décidons tous d’intervenir comme créanciers de l’oncle Dieudonné dans le procès qu’il va faire à nos cousins de Saussine pour se faire donner ce qui lui revient du fait du premier testament de notre oncle de Saussine.
Novembre 1908
Semaine du 1er novembre 1908
La Métairie Grande, dimanche 1er novembre 1908
Nous allons tous à la messe de 7h à Albine ; nous y faisons la sainte communion à l’occasion de la fête de la Toussaint. L’après-midi Germaine vient nous voir, nous allons à vêpres à Albine et ensuite au cimetière prier sur la tombe de mon beau-père ; nous allons ensuite faire une visite à nos cousins d’Auxheillon au château de Sauveterre.
Semaine du 2 au 8 novembre 1908
La Métairie Grande, lundi 2 novembre 1908
Je vais à la messe des morts à Sauveterre. L’après-midi, nous nous promenons tous dans une jolie vallée sur la montagne sud.
La Métairie Grande, mardi 3 novembre 1908
Nous comptions partir aujourd’hui pour Ille, mais l’inventaire n’est pas terminé et il faut le signer avant de partir ; de plus, François vient passer la journée de jeudi ; nous ne partirons donc que vendredi. C’est un retard qui s’impose. Les deux notaires viennent et terminent l’inventaire. Nous apprenons la mort de notre cousin le comte Emmanuel de Serre[45], à Montpellier ; il était du même âge que mon beau-père dont la mort l’avait beaucoup affecté. Il avait plusieurs enfants.
La Métairie Grande, mercredi 4 novembre 1908
Nous allons tous en auto à Lapeyrouse, François, qui a congé demain, arrive ce soir de son collège d’Albi ; on lui a permis de devancer l’heure du départ.
La Métairie Grande, jeudi 5 novembre 1908
François passe la journée et repart le soir pour son collège. Germaine et Henry viennent dans l’après-midi. C’est le dernier jour que nous passons ici ; demain soir à pareille heure nous serons à Ille ; il me tarde de me retrouver avec ma femme au milieu des miens. Le bruit court que la situation est très tendue entre la France et l’Allemagne ; aurons-nous la guerre ? La situation parait aussi grave qu’en juin 1905.
Ille, vendredi 6 novembre 1908
C’est ce soir que j’ai la joie de ramener ma femme dans ma maison paternelle. Nous avons quitté la Métairie grande ce matin ; je ne me suis arrêté à Béziers où j’ai vu Gaston et j’ai causé avec notre avoué. Bebelle m’a rejoint à 3 heures 20 et nous sommes arrivés ici à 8h du soir. J’ai trouvé Philomène qui attend de jour en jour sa délivrance, Henri de Lavergne et Bonne Maman. Je suis enchanté de me retrouver ici avec ma femme.
Ille, samedi 7 novembre 1908
La journée entière a été occupée par l’accouchement de Philomène ; elle a commencé à souffrir à 4 heures du matin et vers 9h ¾ du soir, voyant que la délivrance ne se produisait pas, on s’est décidé à appliquer les forceps ; elle a accouché, après 18 heures, vers 10 heures du soir. L’enfant est une grosse fille, superbe. Philomène, que nous venons de voir, est bien contente maintenant. C’est le Dr Pons qui a aidé à l’accouchement. Cet événement a un peu impressionné Bebelle ; dans 8 mois, elle en sera là la pauvre chérie ! Il y avait 91 ans qu’il n’y avait pas eu de naissance dans cette maison. Dans la journée, je me suis un peu promené avec Bebelle ; je suis fier de la montrer !
Ille, dimanche 8 novembre 1908
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; je suis bien fier de faire voir ma chère petite femme ! Philomène et sa fillette vont bien. Cette enfant est née le 7 novembre comme son bisaïeul ; mon grand-père paternel était du 7 novembre 1804.
Semaine du 9 au 15 novembre 1908
Ille, lundi 9 novembre 1908
Dans l’après-midi, je vais à Bouleternère à pied avec Bebelle ; nous rentrons en chemin de fer ; je montre à Bebelle cette propriété qui est maintenant à moi. Ici, on me parle beaucoup du congrès départemental de la Jeunesse catholique qui s’est tenu le 18 octobre et qui a été un vrai succès ; environ 500 congressistes y ont pris part au milieu d’un grand enthousiasme ; Monseigneur, mon oncle le chanoine de Llobet ont parlé à l’église ; il paraît que ça a été superbe. Je fais voir Bebelle au Docteur Pons afin d’avoir la certitude de sa grossesse ; le docteur nous la confirme ; il est certain que s’il n’y a pas d’accrocs, Bebelle sera mère les premiers jours de juillet prochain. Avec quelle rapidité la grossesse s’est déclarée ! Comme je souhaite que tout se passe bien !
Ille, mardi 10 novembre 1908
Nous apprenons la mort de Tante Amélie[46] mère de mon oncle Albert Lazerme, c’était la belle-sœur de Bonne Maman, mais par suite de sa séparation avec l’oncle Henri, nous ne la voyions pas ; elle avait 82 ans et a survécu 19 ans à son mari. À cause de l’oncle Albert nous décidons d’assister aux obsèques ; je devais précisément venir ici avec Bebelle. Nous venons à 2 heures et descendons chez notre oncle Gabriel de Llobet où nous couchons ce soir. Nous faisons des commissions dans l’après-midi. Le soir, j’assiste à une réunion des chefs du Panache ; nous arrêtons le plan de campagne de cette année ; j’accepte de faire 2 conférences au Panache ; il faudra aussi prendre part aux réunions qui auront lieu une fois chaque mois à la campagne ; c’est une tournée de conférences dans le département qui a été décidée. Je l’avais déjà préconisée l’année dernière, c’est, je crois, une bonne décision prise.
Ille, mercredi 11 novembre 1908
Avec Bebelle, Papa et Bonne Maman, nous prenons part aux obsèques de Tante Amélie ; nous sommes du deuil le plus proche. On l’inhume dans le cimetière Saint-Martin au caveau des Lazerme. L’après-midi, nous faisons quelques commissions, nous faisons transporter et arrangeons des caisses à la maison de la place d’armes ; nous allons voir à Mailloles notre oncle de Chefdebien. Nous rentrons le soir à Ille.
Ille, jeudi 12 novembre 1908
On procède à l’ondoiement de la petite de Lavergne qui reçoit le prénom de « Cécile » et plusieurs autres, 6 en tout ; on la baptisera en même temps que le petit Robert de Saint-Cyr qui arrivera bientôt avec ses père et mère. L’après-midi, je me promène avec Bebelle du côté de Régleilles. L’alerte est passée ; pour la première fois depuis longtemps, le gouvernement a eu une attitude dont il faut le louer ; il a opposé un refus net et catégorique aux prétentions de l’Allemagne, malgré les menaces de guerre ; l’opinion unanime de tous les Français était avec le gouvernement et… l’Allemagne a reculé ; elle a fini par accepter le point de vue français ; l’affaire des déserteurs de Casablanca va être portée dans son intégralité devant le tribunal d’arbitrage. C’est pour l’Allemagne une reculade retentissante et pour la France un succès diplomatique dont nous sommes fiers. Nous le devons à la ferme attitude observée par le gouvernement et par l’opinion et à nos alliances avec la Russie et l’Angleterre dont l’appui, en cas de guerre, nous était assuré. L’alerte a été vive ; elle a prouvé que le patriotisme français et la vieille fierté française n’étaient pas de vains mots. Pour une fois, nous pouvons féliciter le gouvernement républicain ; une fois n’est pas coutume !
Ille, vendredi 13 novembre 1908
L’après-midi, nous allons à Vinça en voiture ; je fais visiter à Bebelle ma maison maternelle, la maison de Llobet, les deux jardins. Nous voyons quelques personnes.
Ille, samedi 14 novembre 1908
M. Charouleau vient essayer nos habits d’hiver ; il reste ici le soir. L’après-midi, je vais me promener avec Papa et Bebelle aux champs d’El Pou et de Las Pedrosas que Papa m’a donnés au contrat de mariage.
Ille, dimanche 15 novembre 1908
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, à 2 h, réunion de la Jeunesse Catholique. Après vêpres, je vais faire quelques visites avec Bebelle, nous ne rencontrons presque personne. Je souffre de ma petite douleur rhumatismale au tendon gauche, comme ça m’arrive 2 ou 3 fois chaque hiver.
Semaine du 16 au 22 novembre 1908
Ille, lundi 16 novembre 1908
J’assiste à 7h ½, avec Bebelle à une messe que nous faisons dire pour le repos de l’âme de mon beau-père ; il y a juste 3 mois de sa mort ; je souffre encore de mon tendon gauche. Aussi, je ne ressors pas ; d’ailleurs, il pleut toute la journée assez fort. Je m’occupe à envoyer à nos amis le discours prononcé à ma messe de mariage par l’oncle Gabriel ; ce discours est un petit chef-d’œuvre du genre et mon oncle, sur les instances de ma belle-mère et sur les nôtres, l’a fait imprimer.
Ille, mardi 17 novembre 1908
Il continue à pleuvoir une partie de la journée, les cours d’eau ont beaucoup grossi mais il n’y a pas de danger d’inondation. Je me sors un peu dans l’après-midi.
Ille, mercredi 18 novembre 1908
Le temps s’est remis au beau. Je sors avec Bebelle matin et soir. Philomène souffre des seins et craint de ne pas pouvoir continuer à nourrir sa fille.
Ille, jeudi 19 novembre 1908
Je vais à Vinça du train de midi à 2h ½ ; je rentre en voiture et m’arrête à Boule où je m’occupe d’une plantation de petits pois à faire à la vigne de la Grande Fêche ; c’est un essai que je veux tenter.
Ille, vendredi 20 novembre 1908
Nous allons, Bebelle et moi, à Millas voir les familles Ferriol et de Çagarriga ; nous nous contenterons, tant que nous sommes en grand deuil, de voir les parents ; nous avons commencé par deux familles qui sont des parents éloignés ; ces jours-ci à Perpignan nous continuerons.
Perpignan, samedi 21 novembre 1908
Avec Bebelle, je pars pour Perpignan à 9h31 ; nous y passerons 3 jours, jusqu’à lundi soir ; nous descendons chez notre oncle de Llobet. L’après-midi, je vais à Claira ; je passe d’abord par Pia ; avec Baleine et Ral je visite ma vigne de la Cadène qui est une superbe pièce de terre en excellent état, puis nous visitons à Claira une cave qui est à vendre et que je voudrais bien acheter, mais elle est un peu chère. Il est de toute nécessité de trouver bientôt une cave à acheter ; je crois qu’il serait plus cher de faire bâtir. Je charge Baleine, régisseur de l’oncle Xavier à Pia et Ral, régisseur de mon oncle Charles de Llobet à Torreilles, de me chercher un granger ou moussègue pour ces vignes. Le soir, réunion au Panache ; conférence de M. Henri Bertran, j’y assiste.
Perpignan, dimanche 22 novembre 1908
Nous allons à la grand’messe à Saint-Jean. Nous déjeunons chez les Lazerme. L’après-midi, j’assiste avec eux, Fernand de Rovira et d’autres amis, à la conférence publique et contradictoire faite au théâtre par l’abbé Bordron ; ce prêtre est très énergique ; la salle était remplie d’hommes, des amis et des adversaires ; l’abbé fait sa conférence d’un bout à l’autre malgré des hurlements sauvages, des contradictions, une obstruction systématique ; il parle contre l’anticléricalisme ; les contradicteurs qui montent à la tribune sont d’une faiblesse lamentable ; somme toute, cette conférence aura fait du bien. Il y a peut-être quelques réserves à faire sur certains points ; elles seront faites dans Le Roussillon de demain. Nous faisons quelques visites de présentation chez les Cornet, d’Albici. Le soir, en nous promenant à la foire, nous gagnons un poisson rouge !
Semaine du 23 au 29 novembre 1908
Ille, lundi 23 novembre 1908
Nous rentrons le soir à Ille après une journée bien employée à plusieurs visites de présentation et à différentes choses. Je me décide à demander à ma belle-mère de me céder à Claira le « Prat d’En Griffaignes », d’une contenance de 2 ha 33 ares, c’est une jolie pièce de terre très voisine de mes 2 vignes ; elle est moitié en vigne, moitié en cham ; le prix d’estimation est 5785 fr. ; à ce prix-là, ce serait sûrement une bonne affaire. Je crois que ma belle-mère sera ravie que ça ne sorte pas de la famille. Cette somme de 5785 fr. sera à déduire de ce que ma belle-mère aura à payer à Bebelle pour la Métairie Grande. Cette pièce complétera bien notre petit domaine de la Salanque ; j’aurai ainsi 9 hectares à Claira.
Ille, mardi 24 novembre 1908
Je fais le relevé de plusieurs propriétés sur le plan cadastral d’Ille et de Saint-Michel ; j’ai un registre sur lequel je trace le plan de chaque propriété. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Saint-Michel pour cela. Je m’occupe de la semence des petits pois pour Bouleternère.
Ille, mercredi 25 novembre 1908
Je viens passer quelques jours ici avec Bebelle ; nous arrivons à 4 heures ; avant de venir ici, je m’arrête à Boule où l’on sème les petits pois.
Vinça, jeudi 26 novembre 1908
Je m’occupe de la Société Saint-Sébastien ; dans l’après-midi, nous allons nous promener à la Balme ; je cherche à affermer cette propriété ; Bonne Maman m’en offre 200 fr. pour cette année et j’accepte avec [plaisir] ; nous verrons s’il y a mieux à faire l’an prochain. On annonce le départ de M. Corrieu, curé de Vinça, nommé chanoine titulaire et la nomination à Vinça du curé de Canet, M. l’abbé Marsal.
Vinça, vendredi 27 novembre 1908
J’assiste aux obsèques de Mme veuve Pons, membre honoraire de la Société, je prononce le discours de rigueur ; la défunte avait 83 ans ½. Dans l’après-midi, nous nous promenons et faisons quelques visites de présentation.
Vinça, samedi 28 novembre 1908
Temps aigre et sombre ; nous ne sortons guère que pour aller faire des visites de présentation aux quelques personnes à voir ici. Notre avoué de Béziers, Me Prieu, me convoque pour lundi matin de la part de mon beau-frère Gaston au sujet de l’affaire de la Gauphine ; je partirai donc demain à 4 heures d’Ille. Le soir je réunis le bureau de la Société pour diverses questions.
Béziers, dimanche 29 novembre 1908
Je suis arrivé à Béziers à 8 heures du soir après arrêt à Ille où j’ai ramené Bebelle et fait mes paquets. Je descends à l’Hôtel du Nord ; le soir, je vais passer une heure chez Gaston.
Béziers, lundi 30 novembre 1908

Je pars avec Gaston et Me Prieu, à 7h ½, en auto pour la Gauphine ; près de Cazouls, nous rencontrons Henry Jamme venu aussi en auto ; plus tard Henry Tournamille vient nous rejoindre. Nous prenons à la mairie de Cazouls-lès-Béziers le relevé du plan de la Gauphine, puis sur place, et après avoir revisité une bonne partie de la propriété et des locaux, nous voyons comment nous la diviserons pour la mettre en vente, car c’est pour dresser ce lotissement que nous sommes venus ; nous n’avons pas fini et reviendrons demain matin. Nous déjeunons sur l’herbe au bord d’une fontaine. Le soir, nous rentrons ici et dînons chez Gaston ou plutôt chez sa grand-mère Mme de Crozals, première belle-mère de mon pauvre beau-père ; elle est âgée de 88 ans et se porte à merveille. Elle a une fortune énorme et une installation splendide.
Décembre 1908
Semaine du 1er au 6 décembre 1908
Ille, mardi 1er décembre 1908
Revenus ce matin à la Gauphine, d’abord avec Gaston aux mairies de Thézan et Murviel pour retenir le plan ; terminé le lotissement, fixé les prix des 8 lots. Je déjeune encore chez Gaston et je quitte Béziers à 3h ½ ; à la gare de Perpignan, je trouve Bebelle venue pour un essayage ; elle est horriblement impressionnée parce qu’elle vient de voir un homme se jeter volontairement sous le train qui s’avançait ; je vais voir les débris de ce désespéré, c’est une bouillie ; c’est atroce ! Je devais coucher à Perpignan et aller demain à Claira, mais la voyant si impressionnée, je cède à ses instances et je rentre avec elle à Ille ; dans son état, ces impressions ne valent rien.
Ille, mercredi 2 décembre 1908
Arrivée de Marie-Thérèse, Max, leur fille Ghislaine et leur jeune fils Robert âgé de 2 mois et quelques jours ; il est mignon et un peu fluet. Ils viennent pour quelques mois, du moins Marie-Thérèse et ses enfants. L’après-midi, je vais à Bouleternère avec Max ; je m’occupe des petits pois que je fais semer. L’individu que s’est suicidé hier à Perpignan avait 67 ans ; il était de Pézilla-de-la-Rivière
Ille, jeudi 3 décembre 1908
Je pars à 9h ½ et vais à Claira où je visite la nouvelle propriété que j’achète à ma belle-mère « le Prat d’en Griffaignes », moitié vigne, moitié champ ; cette propriété complètera bien notre petit domaine de Claira. Avec Ralet, je visite une cave qui fera probablement mon affaire ; j’attends une réponse. J’ai déjeuné à Saint-Laurent-de-la-Salanque. Je rentre le soir.
Ille, vendredi 4 décembre 1908
Nous faisons tous la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Dans la matinée et l’après-midi, nous nous promenons tous ensemble, sauf Philomène qui ne sort pas encore.
Ille, vendredi 5 décembre 1908
Maman, Marie-Thérèse, Bebelle et moi allons à Perpignan pour diverses commissions. Ralet m’amène son neveu Maurice Roger sur lequel il m’a donné les meilleurs renseignements et, sur son conseil, je prends ce Roger comme régisseur pour Claira ; il a 34 ans et s’est toujours occupé jusqu’à présent de vignes et de vin ; il a d’excellentes idées. Je lui donne 20 fr. par semaine plus sa provision de vin et de sarments et je le loge ; il devra s’occuper de tout et éviter le plus possible la main-d’œuvre. Le soir, j’amène Bebelle chez notre cousin le Docteur de Lamer qui nous confirme sa grossesse et nous dit que l’enfant peut naître à partir du 15 juin car il est très probable, d’après les calculs du docteur, que la grossesse a pris sur les règles de septembre. Bebelle rentre à Ille. J’assiste le soir, au Panache, à une intéressante conférence de M. Despéramons sur « La féodalité ».
Ille, dimanche 6 décembre 1908
Je vais à la messe de 8h à Saint-Jean. Ensuite je vais à Claira visiter une 3ème cave qu’on me propose. J’ai au trois en vue et, avant de prendre une décision, je fais établir un devis des travaux à faire dans chacune. Je rentre à Perpignan à 1 heure et ici à 4 heures.
Semaine du 7 au 13 décembre 1908
Ille, lundi 7 décembre 1908
Nous allons en promenade à Bouleternère, Bebelle, Max et moi.
Ille, mardi 8 décembre 1908
Baptême de mon neveu Robert du Pin de Saint-Cyr et de ma nièce Cécile de Lavergne. Le matin, nous allons à la messe de 7h et nous faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de l’Immaculée Conception. Nous avons un joli déjeuner, y assistent : l’oncle Xavier arrivé ce matin, Bonne Maman, Mlle le curé, tante Augustine de Llobet, notre cousin et notre cousine Lutrand. L’après-midi Carlos et sa femme, Marthe et Thérèse de Lazerme viennent en voiture. Le baptême a lieu à 3h ½ ; Bonne Maman est marraine de Cécile, Maman de Robert ; M. René de La Bardonnie (remplacé par l’oncle Xavier) est parrain de Robert, M. de Lavergne père (remplacé par Papa) l’est de Cécile. C’est une très jolie fête de famille, suivie d’un « ralleu » monstre et d’un joli thé. Les enfants étaient déjà ondoyés ; aujourd’hui c’était seulement la solennité du baptême. Dans quelques mois, il y aura peut-être un autre baptême qui nous touchera de plus près encore.

Ille, mercredi 9 décembre 1908
Le matin, je me promène avec Bebelle, je m’occupe de différentes affaires, j’écris plusieurs lettres. Nous assistons tous à la messe de relevaille célébrée pour Philomène, on y bénit les deux enfants. Dans l’après-midi, nous nous promenons.
Ille, jeudi 10 décembre 1908
Dans l’après-midi, je vais en voiture à Garrigue-plane, avec Max, pour visiter la cave que l’oncle Xavier vient de construire sur cette propriété ; elle est pour 1400 hectos en cuves de ciment armé.
Perpignan, vendredi 11 décembre 1908
Nous venons ici, Bebelle et moi, par le train de 9h 1/2 ; je vais à Claira. Dans l’après-midi, je fais établir un devis qui n’est pas encore achevé ; je l’attends pour me décider. Nous faisons différentes commissions dans Perpignan ; le temps est affreux.
Ille, samedi 12 décembre 1908
Nous rentrons par le train de midi. Papa et Max, qui étaient allés hier à Trouillas en break, ont dû y coucher à cause de la pluie et de la tempête de vent ; ils ne rentrent qu’aujourd’hui dans l’après-midi.
Ille, dimanche 13 décembre 1908
L’oncle Xavier arrive à 9h ½ jusqu’à demain soir. Je vais déjeuner à Vinça et assister à l’installation du nouveau curé le chanoine Marsal, à 2 heures ; il paraît orateur. Ici, matinée-thé de 4h ½ à 6h ½.
Semaine du 14 au 20 décembre 1908
Ille, lundi 14 décembre 1908
L’après-midi, nous allons à Corbière en voiture avec l’oncle Xavier ; nous renvoyons sa cave ; je m’en inspirerai en partie pour la mienne à Clara. L’oncle Xavier repart le soir. Nous faisons nos adieux à Max qui repart demain matin à 5h ¾ pour Sainte-Croix ; Marie-Thérèse restera ici assez longtemps avec ses enfants.
Ille, mardi 15 décembre 1908
Je vais à Vinça de 9h ½ à 3h ½ ; je passe presque tout mon temps chez M. Bouchède que j’ai chargé de l’achat de la cave de Claira (quand je serai décidé entre les 4 caves qu’on me propose) ; je veux acquérir cet immeuble en remploi dotal, et comme Bebelle est mineure, c’est très difficile ; nous examinerons ensemble la question sous toutes ses faces.
Ille, mercredi 16 décembre 1908
Il bruine presque toute la journée ; le soir, réunion de la Jeunesse Catholique chez son président Joseph Labau.
Ille, jeudi 17 décembre 1908
Bebelle et moi allons à Perpignan de 1h25 à 8h du soir ; le principal but de ce déplacement est une séance du comité royaliste à laquelle je dois assister ; on y discute surtout la question de savoir si, aux prochaines élections sénatoriales, nous présenterons des candidats, MM. Bertran et Miquel ; après une longue discussion, on se range à l’avis de M. Despéramons, président, qui est de ne pas en présenter, le terrain sénatorial étant un trop mauvais terrain pour se compter. Nous allons voir nos cousines de Barescut et Delcros.
Ille, vendredi 18 décembre 1908
Dans l’après-midi, avec Papa et Bebelle, je vais en promenade aux Escallas.
Ille, samedi 19 décembre 1908
Je vais à Boule en bicyclette ; c’est la 1ère fois depuis mon accident de l’hiver dernier que je monte à bicyclette. Je surprends le fermier des « Arenys », Xatard, en train de couper des arbres superbes dans cette prairie ; je lui fais défense de continuer ; il y a là de très beaux arbres que je pourrai vendre et le fermier n’a pas le droit d’y toucher. Maman est souffrante.
Ille, dimanche 20 décembre 1908
Nous allons à la grand’messe et à vêpres. À 1h ½, réunion du groupe de la Jeunesse Catholique pour le choix d’un nouveau local.
Semaine du 21 au 27 décembre 1908
Ille, lundi 21 décembre 1908
L’après-midi, je vais à Vinça à bicyclette ; je vois Bonne Maman ; au retour, arrêt à Boule.
Ille, mardi 22 décembre 1908
L’après-midi, promenade à Cases Noves ; c’est le côté le plus pittoresque de la campagne d’Ille ; ça plaît beaucoup à Bebelle.
Ille, mercredi 23 décembre 1908
Avec Bebelle et Marie-Thérèse, je vais déjeuner et passer quelques heures chez les Rovira aux Capeillans ; je leur présente Bebelle qu’ils connaissaient du reste déjà, l’ayant vue à notre mariage et même depuis ; mais cette fois-ci c’est la visite de noces officielle ; le jeune ménage René de Rovira, marié le 28 octobre[47], est aussi aux Capeillans ; je fais la connaissance de la jeune femme. Nous rentrons par le train de 4h20 et restons près de 3 heures à Perpignan.
Ille, jeudi 24 décembre 1908
L’après-midi, je vais à Boule voir semer les petits pois et m’occuper d’une vente d’arbres. Nous passons en famille la veillée de Noël ; l’an dernier, j’enviais le bonheur de Philomène qui avait passé cette veillée auprès de son fiancé ; cette année, je n’ai plus rien à lui envier et, à la messe de minuit, je vais remercier l’Enfant-Dieu de l’immense bonheur dont je jouis avec ma chère, ma bien-aimée petite Bebelle.
Ille, vendredi 25 décembre 1908
Nous allons à la messe de minuit qui est un peu plus calme que l’année dernière ; nous y faisons tous la sainte communion. L’après-midi après vêpres, nous allons prendre le thé chez les dames Batlle.
Ille, samedi 26 décembre 1908
Je vais à la grand’messe avec la Société Saint-Étienne dont c’est aujourd’hui la fête. Bonne Maman vient dans l’après-midi.
Ille, dimanche 27 décembre 1908
Je vais passer la journée à Vinça pour m’occuper de différentes questions concernant la Société et notamment assister à la réunion des chefs de section. Je vais faire une visite au nouveau curé qui est très bien. Au retour, je suis péniblement surpris d’apprendre qu’Henri de Lavergne est gravement malade ; depuis hier, il se sentait un peu souffrant, mais on croyait que ce ne serait rien et il parlait de partir demain pour Angers comme c’était décidé depuis longtemps. Ce matin le Dr Pons lui a trouvé une forte fièvre et un point pleurétique et pneumonique ; il lui a appliqué immédiatement 6 sangsues et un vésicatoire. Ce soir, il a 39 degrés de fièvre. Quel malheur ! Et combien inattendu ! Je pense qu’il a pris mal en se levant la nuit pour promener Cécile. Espérons qu’il sera mieux demain.
Semaine du 28 au 31 décembre 1908
Perpignan, lundi 28 décembre 1908
Henri avait passé ce matin une assez bonne nuit. Je pars d’Ille à 9h ½ et malgré un temps froid et la pluie je vais à Claira où je me décide à acheter la cave et l’écurie d’André Bousquet et une partie du jardin de Vincent Bousquet afin d’avoir un passage pour l’écurie ; j’ai la cave et l’écurie pour 6000 fr., 100 mètres carrés du jardin pour 500 fr. J’aurai, en outre, pour 5 ou 6000 fr. de réparations, d’aménagements et de constructions, puis pour 8000 fr. environ d’installation de cuves dans la cave et pour au moins pour 2000 fr. d’achats de charrette, cheval, comportes, pressoir, pompe etc. ; en tout cette exploitation va nécessiter une mise de fonds d’environ 23.000 fr. ; c’est bien ennuyeux, mais c’est indispensable ! Le soir, je couche ici chez l’oncle Gabriel de Llobet.
Perpignan, mardi 29 décembre 1908
Je suis venu passer 24 heures à Toulouse pour voir M. Edmond de Rivals et me renseigner sur la Société « Les Prévoyants de France », société de retraites en formation, dans laquelle on m’offre une situation. Je vois le directeur M. Ducos ; la situation que l’on m’offre me convient ; je vais en causer avec Bebelle et avec mes parents avant de prendre une décision. Je fais une visite à M. Bressoles et à Mme Larnaudie. Les Jamme sont ici, mais nous nous manquons ; du reste, nous nous verrons demain puisque je compte passer par Lapeyrouse. Je vois aussi mon oncle Charles de Llobet et ses filles de passage ici. Le soir, je vais voir jouer Le Chemineau de Richepin au Théâtre du Capitole. Je fais un tas d’emplettes du Jour de l’An.

Ille, jeudi 31 décembre 1908
Je quitte Mazamet à 10h34 et rentre ici à 8h du soir. Je trouve Henri beaucoup plus malade que je ne pensais. Son état s’est aggravé ; il a une pleuro-pneumonie bien déclarée, sa température a, plusieurs fois, dépassé 40° ; aujourd’hui, il y a eu une consultation entre le Dr Pons et nos cousins Lutrand et de Lamer ; son état n’est pas désespéré, mais il est grave ; on tient ses parents au courant. Quelle triste fin d’année ! Comme cette année 1908 a été traversée de douleurs et de joies. Au début, un accident bizarre met ma vie en danger. Au milieu, mon mariage se décide ; vers la fin, après le malheur de la mort de mon futur beau-père, la grande joie de mon mariage ; puis la naissance des deux enfants et maintenant l’année s’achève dans une grande inquiétude. Sans compter que Maman est très souffrante, elle est menacée d’une phlébite. Malgré tout 1908 restera pour moi l’année de mon mariage. J’ai maintenant l’incomparable bonheur de m’appuyer sur une compagne aimable, douce, affectueuse, que j’aime de tout mon cœur et qui me le rend bien. Je remercie tous les jours le Bon Dieu de me l’avoir donnée.
[1] Voir supra note du 6 novembre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Denis de Thézan, Le Pouget et ses alentours : étude historique, Paris, éd. Sault, 1882, 56 p (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Voir supra note du 24 septembre 1901 et aux 25 et 26 juillet 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Au sujet du voyage du « vicomte de Gruard », entre 1896 et 1914, qui est peut-être en réalité une escroquerie, voir aussi : https://www.legrenierdemonmoulins.fr/2022/03/un-voyage-de-noces-surexploite.html (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Simon Pons (Corbère, 14 avril 1861-Ille-sur-Tet, 8 juin 1933), médecin, qui avait épousé en 1885 Antoinette Trainier, fille du Dr Jacques Trainier. Ce sont les parents du futur poète Josep Sebastià Pons et de Simona Gay. Voir supra notes du chapitre introductif et du 29 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Le docteur Paul de Lamer (Perpignan, 8 mai 1857-27 avril 1919), fils de Jules de Lamer (1828-1906) – voir supra note du 23 mai 1904 et au 17 avril 1906 – et de Léonie Massot, marié en 1881 à Marie-Thérèse Pujade (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir supra note du 30 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Henri de Pontich (Les Batignolles, 12 août 1853-Paris IV, 29 janvier 1930), fils de François de Pontich Sicart et d’Élisabeth Volle, cousin germain de Mme Lazerme née de Pontich, grand-mère d’Antoine d’Estève de Bosch. Licencié en droit, commis principal à la Préfecture de la Seine puis receveur municipal et enfin directeur des travaux de la ville de Paris, il avait épousé le 7 décembre 1881 à Paris IX Émilie Martin (1858-1905), d’où trois enfants (une fille, Mme Mathieu, et deux fils, Charles et Adrien de Pontich). Voir aussi supra notes du 29 août et 13 septembre 1901 au sujet des Pontich (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Henriette Fabre (Toulouse, 1886-Le Fay, Indre, 1957), fille de Joseph Fabre (1850-1934), notaire à Toulouse, président du conseil des directeurs de la Caisse d’Épargne de Toulouse, et de Marie Antoinette Pontnau, petite-fille de Jean Joseph Marie Fabre (1808-1883), notaire et ancien maire de Toulouse. Elle épousera le 6 février 1912 à Toulouse Joseph Poulet (1886-1936), avocat (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Agnès du Plessis de Grenédan (Verneuil-sur-Vienne, Haute-Vienne, 16 septembre 1889-8 mars 1963), fille de Rodolphe du Plessis de Grenédan (1844-1919), ancien officier de marine démissionnaire, et de Marguerite de Grave (1850-1919). Le titre de comte de cette famille était de courtoisie. Agnès épousera dans sa ville natale le 11 juin 1909 Ignace Fayolle de Corus de Chaptes (1884-1932) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Voir supra note du 27 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Berthe Jaume (Perpignan, 18 février 1839-4 mai 1908), fille d’Amédée Jaume et de Louise Pares, avait épousé en 1ères noces à Perpignan en 1857 Édouard Aragon, puis, veuve, en 1875, Alexis Adamoli (1836-1913). Ce dernier, fils de Mélanie Bonet de Sallèles (et non de Saleilles, erreur souvent faite), portait parfois le nom de courtoisie de « Adamoli de Sallèles ». De son premier mariage, Mme Adamoli née Jaume était la mère d’Amédée Aragon et de l’historien Henri Aragon. Elle était la cousine germaine d’Emma Jaume (1830-1897), elle-même mère de Marie de Terrats (1855-1939), femme du général Xavier d’Estève de Bosch, l’oncle paternel de l’auteur du journal. Voir aussi supra note du 16 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] La marquise de Grave est née de Beaulieu (Note de l’auteur).
[14] Il doit s’agir de Ghislaine-Marie, fille de Max Dnpin de Saint-Cyr et de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 11 mai 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Louise Marie de Barbarin (1842-1908), mariée en 1867 à Pierre-Eugène de Maillard (1841-1874), ce dernier cousin germain d’Arthur Dupin de Saint-Cyr – père de Max Dupin de Saint-Cyr, mari de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch –, fils d’une Maillard (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Voir supra note du 8 avril 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Jean, marquis de Forton (Montpellier, 1873-1932), président du conseil d’administration du journal , L’Éclair, vice-président du Comité Royaliste de l’Hérault, membre de la Confédération générale des Vignerons. Il avait épousé en 1901 à Montpellier Jeanne de Rovira de Roquevaire, cousine germaine de Fernand de Rovira (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Peut-être s’agit-il de François Alart (1841-1908), négociant à Vinça, et de son épouse Marie Escanyé (1839-1918) ; ou de leur fils Jules Alart (1876-1965), déjà cité dans le journal, et son épouse Baptistine Duffaux. Voir aussi supra note du 7 décembre 1906 (Note de l’éditeur, S.Chevauché).
[20] Voir supra note du 5 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Henri de Rodellec du Porzic (Brest, 11 février 1878-Perpignan, 11 octobre 1961), Saint-Cyr 1895-1897, lieutenant-colonel de cavalerie à la fin de sa carrière, fils de Joseph de Rodellec du Porzic et de Marie de Ferré du Péroux. Il épousa à Saint-Mihiel le 6 août 1908 Magdelaine d’Estève de Bosch, dont il aura deux enfants : Anne, devenue Mme Huon de Kermadec, et Olivier, futur capitaine de vaisseau (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Alphonse Dominique Antoine Massé (Perpignan, 29 juillet 1872-mort pour la France à Soppe-le-Bas, Haut-Rhin, 18 juin 1916), négociant en vins, marié en 1897 à Marie Reallon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Voir supra au 11 septembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 11 février 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Voir supra au 21 novembre 1906 et note du 12 mars 1903 ; voir aussi les projets de mariage entre Henri d’Albici et Philomène d’Estève de Bosch, sœur d’Antoine, notamment supra aux 29 octobre, 4 et 18 novembre 1904. Henri Colavier d’Albici épousa le 5 février 1908 à Paris XVI Marie-Thérèse Ducup de Saint-Paul (1886-1981), fille de Charles Ducup de Saint-Paul, lieutenant-colonel d’artillerie, et de Camille Bardou-Job, l’une des héritières de la richissime famille des papiers à cigarettes Job. Ce mariage avait été de courte durée puisque trois mois plus tard, le 25 mai de la même année le couple avait divorcé (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Fernand de Gayraud d’Auxilhon (Sauveterre, 29 juin 1855-23 mars 1944), fils d’Hippolyte de Gayraud d’Auxilhon et d’Anne Clémence de Rocous de Cahuzac, marié le 26 septembre 1887 à Arcachon avec Marie de Serres de Mesplès, elle-même cousine lointaine de Gabrielle du Lac, dont l’arrière-grand-mère maternelle était une demoiselle de Serres de Mesplès. Maximilien de Gayraud, grand-père de Fernand, avait été adopté en 1810 par son cousin le marquis Étienne Michel d’Auxilhon, resté célibataire, il en avait relevé le nom, même si le titre de marquis, légalement éteint, ne resta dans la famille que comme titre de courtoisie. C’est également de la famille d’Auxilhon que venait le château de Sauveterre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Marie-Amélie Frederich (1852-1914), veuve d’Isidore d’Ax de Vaudricourt (1841-1905), qui, né d’Ax de Cessales, avait relevé le nom de Vaudricourt de son arrière-grand-mère. Son frère aîné, Louis d’Ax de Cessales, continua la famille de ce nom, possessionnée à Corneilla-la-Rivière (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] La grand-mère maternelle de Gabrielle du Lac était Gabrielle de Chefdebien, morte en 1903 à Vinça, nièce de Paul-Serge de Chefdebien (1802-1866), lui-même marié à Marie-Antoine de Richard de Gaïx (1806-1874). Une sœur de cette demoiselle de Gaïx, Mathilde (1819-1901) avait épousé un Roussillonnais, Jean de Blaÿ (1809-1887), et leurs enfants avaient hérité du château de Gaïx et relevé ce nom. Ainsi, Gabrielle du Lac n’était pas parente directe des Blaÿ mais une collatérale. L’un des enfants de Blaÿ de Gaïx avait épousé une Cornet, cousine d’Antoine d’Estève de Bosch. Voir aussi supra note du 10 avril 1902, et au 21 octobre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Gaston du Lac (1865-1948), marié en 1893 à Marie-Alice de Salvage de Clavières (dont 6 enfants) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Claire du Lac (1867-1952), mariée en 1887 à Henri de Gineste (1865-1899), dont la fille Jeanne de Gineste (1888-1982) avait épousé en 1907 Jean Law de Lauriston de Boubers (1884-1945) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Germaine du Lac (1877-1966), mariée en 1901 à Henri Jamme dit Jamme de Lagoutine (1863-1946), d’où deux fils (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Albert du Lac (1881-1934), qui épousa Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Élisabeth du Lac (1884-1964), mariée en 1906 à Henry Tournamille (1877-1966), d’où deux enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] François du Lac (1891-1977), marié en 1919 à Marguerite Martin de Randal, d’où 3 enfants (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Charlotte du Lac (1897-1965), mariée en 1919 à Jacques de Lapasse (1890-1961), d’où une fille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Voir supra note du 10 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[37] Voir supra note du 10 avril 1902. Germaine de Llobet (1896-1991), dernière des 4 filles de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, épousa en 1920 Arnaud de Foucaud et d’Aure (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Voir supra note du 20 juillet 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Cette demeure, située à l’actuel n°6 de la place Gambetta, avait été acquis au début du XVIIIe siècle par un marchand nommé Pierre Bousquet ; elle passa ensuite à sa fille Rose Bousquet, mariée en 1764 à Joseph Bonaure, puis à la fille de ces derniers Paule Bonaure (1767-1849), mariée en 1784 à l’avocat François-Xavier Estève Simon (1739-1822). Ce sont les parents du colonel Jean Estève (1804-1881), grand-père paternel de l’auteur du journal. Il semble que cette demeure n’avait pas quitté la famille en ce début du XXe siècle, et elle paraît avoir été possédée en indivision par les deux frères Xavier et Henri Estève, ce dernier père d’Antoine, l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Marie Amélie de Llobet, née en 1886, qui épousera en 1912 Jean de Colomez de Gensac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Roc de Peyremaux, sur la commune d’Albine, à environ 9km au sud de la Métairie Grande (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] L’ordre du cortège et la liste des cadeaux ont été inscrits sur deux feuilles volantes intercalées entre deux pages du journal au niveau du 29 septembre 1908. Pour plus de lisibilité, nous avons transcrit ces feuilles entre le 29 et le 30 septembre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] L’identification de la famille de Lacaze ici présente au mariage en 1908 n’est pas évidente. Plus loin dans le journal, il sera clairement fait référence à une famille de ce nom, dont le patronyme complet était Gauldrée-Boileau de Lacaze, domiciliée entre le Tarn et la Haute-Garonne. En revanche, nous n’avons pas trouvé trace dans la généalogie de cette famille de demoiselles « B. de Lacaze », tous les individus de cette génération étant des hommes. Il pourrait s’agir d’une autre famille, installée pour sa part dans le Lot-et-Garonne, les Botet de Lacaze, même si aucune mention explicite ne figure dans le journal permettant de l’assurer (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Jacques Hervé-Bazin (1882-1944) épousa le 12 janvier 1909 à Paris XVI Paule Guilloteaux (1890-1960). Ce sont les parents du futur écrivain Jean Hervé-Bazin (1911-1996) dit « Hervé Bazin », qui s’inspirera de sa mère pour le personnage célèbre de « Folcoche » dans son roman Vipère au poing (1948). Malheureusement, le journal d’Antoine d’Estève de Bosch de l’année 1909 étant lacunaire (perdu ou n’ayant jamais existé), aucun autre détail n’est donné sur ce mariage, et on ignore si Antoine y a assisté (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Emmanuel de Serres de Mesplès (1836-1908), fils d’Olivier de Serres de Mesplès et d’Augusta de Belin de La Réal, cousin issu de germains de Joseph du Lac, père de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[46] Amélie Fichet (Apt, 9 avril 1826-Perpignan, 9 novembre 1908), fille de Louis Désiré Fichet et d’Adèle Dubois de Saint-Vincent, qui avait épousé le 24 avril 1854 à Sisteron Henri Lazerme (1817-1889), frère aîné d’Auguste Lazerme, l’arrière-grand-père d’Antoine d’Estève de Bosch dit « Bon Papa » si souvent cité au cours du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[47] René de Rovira (1873-1916), fils de Charles de Rovira et de Sylvie Brondel de Roquevaire, cousin germain de Fernand de Rovira, avait épousé le 27 octobre 1908 à Sens Marie Beaudouin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).









