1913

Janvier 1913

Semaine du 1er au 5 janvier 1913

Ille, mercredi 1er janvier 1913

Que sera cette année qui commence ? Pour moi, pour les miens, je la souhaite tranquille, exempte de secousses, calme. Au point de vue des affaires générales, il y a de sérieuses raisons de penser qu’elle sera agitée ; l’année qui vient de finir a vu une grande guerre, la paix n’est pas encore faite, l’Europe est en armes, les Nations se regardent d’un œil jaloux ; plusieurs fois depuis deux mois la situation a été des plus tendues entre les grandes puissances ; il est facile de comprendre qu’il suffirait de peu de chose pour allumer une guerre générale. En France, l’esprit public a fait, en 1912, de grands progrès vers les idées d’ordre, d’autorité, de hiérarchie, de discipline ; le peuple français, sous la menace de guerre, a senti le besoin d’un gouvernement fort, d’un gouvernement qui gouverne ; les esprits d’élite demandent le rétablissement de la Monarchie, et l’Action française, à la propagande de qui est dû en grande partie cet heureux retour, fait de plus en plus de progrès. Mais si les hommes qui demandent ouvertement le Roi sont encore relativement peu nombreux, on peut dire que le peuple français tout entier l’appelle inconsciemment et on a l’impression très nette que son retour serait accueilli avec faveur par l’immense majorité des Français ; seuls les Juifs et les judaïsants, les Francs-Maçons, les Métèques et la plupart des Protestants l’accueilleraient mal parce qu’ils verraient en lui le chef de la France, celui qui ne leur permettrait plus d’exploiter, de ruiner notre Patrie. La situation étant ce qu’elle est, le retour de la Monarchie est une question de circonstances ; qu’une occasion favorable s’offre, l’Action française ne la laissera pas échapper. À son signal, nous marcherons à l’assaut de la république. Souhaitons que ce soit en 1913 !

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; j’écris beaucoup de cartes et de lettres.

Ille, jeudi 2 janvier 1913

Il pleut toute la journée, je ne sors presque pas ; j’achève mes lettres du Jour de l’An et j’écris beaucoup de billets de naissance de Joseph. Je vais me confesser.

Ille, vendredi 3 janvier 1913

Je vais à la messe de 7 heures et je communie à l’occasion du premier vendredi de l’année. Il pleut encore et je ne sors presque pas.

Ille, samedi 4 janvier 1913

Je vais à Perpignan entre deux trains de 1h25 à 4 heures pour en ramener la moto-rêve qui était en réparation ; comme il pleut, je la ramène en chemin de fer. J’en profite pour faire rapidement quelques commissions à Perpignan.

Perpignan, dimanche 5 janvier 1913

Je pars pour Perpignan à midi ; je passe l’après-midi à faire avec M. Bertran une tournée de réunions restreintes dans les sections d’Action française de Claira, Pia et Bompas ; à Claira il y a une jolie réunion qui se tient chez moi ; à Pia et Bompas, nous voyons seulement quelques ligueurs isolément ; nous leur disons à tous de se tenir prêts à toutes les éventualités ; l’Action française peut être amenée, d’un moment à l’autre, à s’élancer à l’assaut de la république et il faut être toujours prêt. Le soir, je vais à Rivesaltes avec Henri Passama pour tirer le gâteau des Rois ; nous prenons tous les deux la parole devant la section réunie, et donnons les mêmes conseils. Je couche à Perpignan chez les Llobet.

Semaine du 6 au 12 janvier 1913

Ille, lundi 6 janvier 1913

Le matin j’assiste à une messe pour le Roi célébrée à la chapelle du Christ par les soins de l’Association des jeunes filles royalistes. Ensuite je vais à Claira ; je visite deux vignes qui sont à vendre ; je suis de retour à Ille à midi ½.

Ille, mardi 7 janvier 1913

Je ne bouge pas d’Ille ; Germaine est un peu souffrante.

Ille, mercredi 8 janvier 1913

Madame Victor Roca d’Huytéza[1], qui avait contracté une pneumonie aux obsèques de sa belle-sœur le 26 décembre, meurt ce matin ; c’était une femme d’une grande distinction et qui laissera à Ille un grand vide. L’après-midi, je vais à Perpignan en auto avec Titi que je ramène chez le Dr Espinouze ; je vais aussi, à Perpignan, à une kermesse organisée, à l’Eldorado, au profit des écoles chrétiennes ; ensuite je vais faire une longue visite à Monseigneur l’Évêque.

Ille, jeudi 9 janvier 1913

Le matin je vais à Vinça et à Bouleternère à motocyclette ; l’après-midi, je vais faire une visite aux Roca d’Huytéza et aux De Rolland.

Ille, vendredi 10 janvier 1913

J’assiste aux obsèques de Madame Victor Roca d’Huytéza. L’après-midi, je vais du côté de Saint-Michel, au champ de « Las Pedrosas » avec M. Clerc, agent-voyer, qui me donne l’alignement de ce champ. C’est aujourd’hui en huit qu’aura lieu l’élection présidentielle ; l’opinion est absolument indifférente ; de plus en plus, elle dédaigne les vaines agitations des parlementaires et se dégoûte du régime républicain ; il est infiniment probable que la chute de ce régime serait accueillie de la part de l’immense majorité du pays par un immense soupir de satisfaction ; j’ai la conviction que le coup de force auquel l’Action française se prépare, sera très facile : il rencontrera de nombreuses complicités dans l’Armée, dans la police et même dans le corps des fonctionnaires ; ce coup d’État est dans l’air, on en parle ouvertement, les journaux qui l’annoncent ne sont l’objet d’aucune poursuite ; j’ai l’impression qu’il ne tardera pas beaucoup à se produire.

Ille, samedi 11 janvier 1913

Je souffre de douleurs rhumatismales aux tendons des deux pieds ; j’ai toutes les peines du monde à marcher ; aussi je ne sors que quelques minutes.

Ille, dimanche 12 janvier 1913

Je vais à Vinça après la messe pour la réunion des chefs de section de la Société Saint-Sébastien ; nous y prenons plusieurs décisions.

Semaine du 13 au 19 janvier 1913

Ille, lundi 13 janvier 1913

On apprend que M. Millerand, ministre de la Guerre, a été mis par le Conseil des ministres et par M. Poincaré dans l’obligation morale de donner sa démission à la suite de la réintégration dans l’armée territoriale du lieutenant-colonel du Paty de Clam, et que cette démission a été acceptée ; ce retour offensif de l’esprit dreyfusien prouve que la sinistre Affaire n’est pas finie, elle n’est endormie qu’en apparence et c’est le parti dreyfusard qui continue hélas à gouverner la France. Ce parti ne pouvait supporter de voir rue Saint-Dominique un ministre qui ne faisait pas de politique et relevait l’esprit militaire ; malgré l’état de l’Europe à l’heure actuelle, malgré l’opinion publique et l’intérêt évident de l’armée, il fallait punir ce ministre ; il fallait venger le sacrilège commis contre la religion dreyfusienne ; périsse l’Armée, périsse la France même pourvu que l’esprit républicain et dreyfusien (qui ne font qu’un) triomphent ! Ainsi, il est bien démontré, une fois de plus, qu’aucune amélioration durable ne peut se produire en république ; c’était bien la peine de parler de ministère national ! À la première sommation des ennemis de la Patrie, ce ministère s’incline et se disloque. Ce triste évènement est une éclatante confirmation de nos doctrines ; espérons qu’il sera compris des patriotes et qu’il hâtera encore l’heure de la chute de la république qui apparaît si proche maintenant ! Si ça pourrait être pour vendredi, jour de l’élection présidentielle ! Je suis allé à Boule à motocyclette.

Ille, mardi 14 janvier 1913

L’indignation contre le ministère, contre son chef pusillanime, contre le parti républicain tout entier ne fait que croître ; puisse-t-elle exploser comme un fétu de régime néfaste ; l’Action française l’aidera au besoin ! Je vais à Perpignan ; je mène Germaine chez le Dr Espinouze ; son œil va bien mieux. Je vais assister, à la cour d’assises, au réquisitoire et aux plaidoiries d’un procès qui concerne des Illoises et qui a fait grand bruit à Ille ; ce sont des affaires d’avortement ; les avortées sont acquittées ; mais l’avorteuse, une professionnelle de ce triste métier, une Espagnole, est condamnée à 5 ans de réclusion.

Ille, mercredi 15 janvier 1913

Je vais à Claira ; j’achète aujourd’hui sous seing privé une petite vigne qui touche ma vigne de la Griffaigne ; nous passerons l’acte notarié après avoir vérifié la contenance qui doit être entre 50 et 55 ares. La capitulation du ministère dit « national » devant le parti dreyfusien produit le plus déplorable effet ; il fait réfléchir les derniers républicains patriotes et est certainement de nature à hâter la chute de la république et le retour du Roi ; puisse cet évènement libérateur, sauveur, se produire au plus tôt ! Quelque chose me dit que nous touchons au but. Que Dieu nous aide !

Ille, jeudi 16 janvier 1913

Aujourd’hui je ne bouge que pour porter à Vinça, en auto, différentes choses nécessaires pour la fête de Saint-Sébastien.

Ille, vendredi 17 janvier 1913

Je suis allé à Perpignan de 4 heures à 10 heures pour m’occuper de l’achat de ma nouvelle petite vigne. On attend le résultat de l’élection présidentielle ; je dîne chez les Lazerme et j’apprends vers 8h ½ que Poincaré est élu à près de 200 voix de majorité, au 2ème tour de scrutin. Comme Pams[2] a eu la majorité à l’assemblée plénière des gauches, c’est la droite et le centre qui ont fait l’élection. Est-ce à regretter ou à approuver ? Il est assez difficile de se prononcer. Poincaré est un homme de valeur, il en a surtout la réputation et il est certain qu’il est intelligent. Pour moi, je le crois fort intelligent (je l’ai entendu plaider à Perpignan il y a 4 ans), mais sans caractère ; sa conduite vis-à-vis de Millerand vient de montrer que sa réputation est surfaite. Ce qui plaît au pays dans Poincaré, c’est sa réputation d’homme de valeur et son patriotisme et c’est là un symptôme favorable à nos idées ; la France veut « un homme ». Elle s’apercevra vite qu’un homme intelligent et patriote ne peut rien faire d’utile avec les institutions actuelles ; quand elle l’aura compris, la Monarchie lui apparaîtra comme la seule solution et d’ailleurs nous sommes là pour hâter ce moment. Néanmoins je crains que l’élection de Poincaré, en faisant illusion quelque temps, ne donne un répit à la république et ce sera un grand dommage pour la France ! La république, en dérogeant à sa tradition et en prenant un homme de valeur comme président, joue sa dernière carte ; elle la perdra certainement.

Ille, samedi 18 janvier 1913

Nous devions aller aujourd’hui à Vinça avec Bebelle et les enfants pour y passer 4 jours ; mais Bebelle étant un peu fatiguée, nous ne partirons que demain ; je vais un moment à Vinça à motocyclette.

Vinça, dimanche 19 janvier 1913

Nous sommes allés à la grand’messe à Ille et arrivons à Vinça à midi et demi pour 3 ou 4 jours ; je vais à vêpres. Le soir à 7 h Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien ; admission de 15 nouveaux membres dont 4 honoraires et 11 participants ; nous annonçons qu’une nouvelle Assemblée générale aura lieu dans quelques jours pour quelques modifications aux statuts. Le passeville, les danses et les sérénades commencent ensuite.

Semaine du 20 au 26 janvier 1913

Vinça, lundi 20 janvier 1913

Fête de Saint-Sébastien ; cortège de toute la Société moins long que les années précédentes, ordre parfait, grand’messe très solennelle ; ensuite « ball de l’Ouffici » précédé d’une allocution que je prononce comme tous les ans devant la Société massée devant l’hospice. L’après-midi et le soir, les danses ne sont pas très animées ; temps splendide.

Vinça, mardi 21 janvier 1913

À cause de la fête de Saint-Sébastien qui se prolonge fort avant dans la nuit et à cause des comptes qu’il faut apurer le lendemain matin, il m’est impossible d’assister à la messe pour Louis XVI célébrée à la chapelle du Christ à Perpignan ; chaque année c’est une grande privation pour moi. Je vais à Boule dans la matinée. L’après-midi nous allons à Prades en auto, Bebelle, Tony, Bonne Maman, Maman et moi ; nous allons voir notre cousine de Saint-Jean. Au retour je trouve à Vinça Maurice Roger qui m’annonce que le cheval « Mignon » est malade ; quel ennui, une opération va être probablement nécessaire ; il n’y a que deux mois que j’ai ce cheval ; c’est vraiment trop tôt ! J’irai à Claira demain.

Vinça, mercredi 22 janvier 1913

Je vais à Perpignan et Claira ; le cheval Mignon est atteint de la maladie appelée « champignon » ; le vétérinaire prescrit une opération ; j’avertis par lettre recommandée « la Mutuelle hippique française » à laquelle je suis assuré pour ce cheval. Je rentre à Vinça à 7h ½ du soir.

Ille, jeudi 23 janvier 1913

Nous rentrons à Ille ; je m’arrête un moment à Bouleternère pour voir les vignes. Avant de quitter Vinça, je réunis le bureau de la Société pour décider ce que nous proposerons à l’Assemblée générale de samedi.

Ille, vendredi 24 janvier 1913

Je vais à Perpignan ; je fais, au Panache, une conférence-causerie devant les Jeunes filles royalistes ; je signe, en l’étude de Me Bonnel, l’acte de vente de la vigne que j’achète à Claira à M. Manalt ; comme c’est un remploi dotal, Bebelle viendra signer cet acte à son premier voyage à Perpignan. Je rencontre Christian de La Barrière et Jean de Gensac[3] venus passer 2 jours en Roussillon avec leur beau-père.

Ille, samedi 25 janvier 1913

Dans l’après-midi je vais à Vinça, j’y dîne ; le soir, à Vinça, Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien pour l’examen des modifications que le bureau propose d’apporter aux statuts. J’expose ces modifications et leurs avantages ; les sociétaires suivent avec beaucoup d’attention mes explications et celles que donnent après moi M. Bouchède et Amédée Jocaveil, puis on passe au vote ; ces modifications sont votées à l’unanimité moins 9 voix. Elles consistent à porter la cotisation mensuelle à 1 franc, moyennant quoi les sociétaires malades auront droit à une allocation journalière de maladie de 1 franc pendant six mois renouvelable après une période de six mois (actuellement, c’était 1 fr. pendant 3 mois ; 0,50 pendant 3 autres mois, et il fallait attendre 12 mois pour pouvoir toucher encore) ; à une allocation de 10 fr. à la naissance d’un enfant ; à un secours pour leurs veuves ou leurs enfants à leur charge au moment du décès ; à une indemnité de bains de 15 francs (au lieu de 10). Ce sont là des avantages précieux. Je rentre à Ille à 10 heures.

Ille, dimanche 26 janvier 1913

Nous avons Joseph de Massia[4] à déjeuner ; ses sœurs devaient venir aussi, mais elles manquent le train à Perpignan. Je vais à Bouleternère avec Massia ; il doit nous défendre, Jacomy, Llense et moi lorsque notre affaire, qui n’a pas été jugée le 13 décembre, sera appelée de nouveau en simple police à Vinça ; je lui fais donc faire la connaissance de mes co-inculpés.

Semaine du 27 au 31 janvier 1913

Ille, lundi 27 janvier 1913

Je vais à Perpignan dans l’après-midi avec Bebelle qui signe l’acte chez Me Bonnel ; on amène chez M. Delhoste le cheval Mignon ; il sera opéré mercredi matin. Charles Maurras a été condamné samedi à Versailles à 8 mois de prison par le Tribunal correctionnel présidé par le Juif Worms, pour un délit qu’il n’a pas commis ; il a refusé de répondre au président, déniant à un Juif le droit de juger des Français ; cette attitude digne est appelée à produire un effet considérable ; la condamnation est la vengeance du Juif. J’envoie un mot à Maurras.

Ille, mardi 28 janvier 1913

Je vais à la messe de 7 heures ; c’est le 25ème anniversaire de la mort de ma grand-mère Estève de Bosch. Nous déjeunons chez mes parents. L’après-midi je vais à Boule à pied en me promenant, on laboure la Grande Fèche. Par suite du coup de force qui vient d’avoir lieu à Constantinople et qui a ramené au pouvoir les Jeunes Turcs, la paix qui était sur le point de se faire est de nouveau gravement compromise ; il est probable que la guerre va recommencer entre la Turquie et les États balkaniques, elle sera peut-être compliquée d’une guerre civile en Turquie ; tout cela n’amènera-t-il pas de graves complications européennes ? Le coup de force de Constantinople a été d’une facilité étonnante (confirmation des doctrines de l’Action française). On se demande aussi si la Triplice, au moins l’Allemagne et l’Autriche, ne soutiennent pas les Jeunes Turcs pour amener de graves désordres et pêcher en eau trouble.

Ille, mercredi 29 janvier 1913

Je vais à Perpignan le matin en auto ; j’assiste chez M. Delhoste, vétérinaire, à l’ablation du champignon faite à mon cheval Mignon, c’est une opération délicate, elle a été bien faite, j’espère que le cheval se remettra vite. L’après-midi, ici, Papa et Maman donnent un thé à une quinzaine de personnes, nous y assistons naturellement.

Ille, jeudi 30 janvier 1913

Il fait mauvais temps ; je ne me déplace que pour aller à Bouleternère le matin.

Ille, vendredi 31 janvier 1913

Je reviens à Boule où l’on achève d’entonner mon vin vendu à M. Reynès ; j’ai été bien inspiré de vendre ce vin en décembre, à 30 frs ; il y a maintenant une légère baisse.

Février 1913

Semaine du 1er au 2 février 1913

Ille, samedi 1er février 1913

Je vais, le matin, à Bouleternère ; l’après-midi avec Bebelle, Papa et Maman, visite aux Çagarriga à La Grange ; nous y voyons M. Arnaud de Pontac[5], le fiancé de Lyly, que je connaissais déjà, ayant déjeuné avec lui et Henry du Lac à Bordeaux ; j’y vois aussi son frère que j’avais connu à Lourdes comme brancardier à l’Hôpital des Sept-Douleurs.

Ille, dimanche 2 février 1913

Je fais la sainte communion le matin à 8 heures. M. l’abbé Latour arrive ici à l’improviste pour une courte visite ; devant aller à Vinça pour le recouvrement de la Société (le premier recouvrement des cotisations de 1fr.), je l’y amène ; Bonne Maman est enchantée de cette surprise et nous la décidons, le soir, à nous accompagner à Ille ; nous dînons avec elle et M. l’abbé, chez mes parents.

Semaine du 3 au 9 février 1913

Ille, lundi 3 février 1913

M. l’abbé célèbre la sainte messe dans la chapelle de la maison de mes parents, je la lui sers et nous y assistons tous ; avec mes parents et Bonne Maman, il déjeune chez moi et repart à 1h27. L’après-midi, je vais à Perpignan et Claira en auto. Je donne son congé à Dominique Harismendy que je supportais depuis près d’un an ; il a découché la nuit dernière et s’est masqué. Je le renverrai demain.

Ille, mardi 4 février 1913

Je vais à la grand’messe et, l’après-midi, à la bénédiction. Je renvoie Dominique par le train de 4 heures. Je vais à Boule pour vérifier mon inscription sur la liste électorale car il y aura certainement des élections municipales dans l’année. Nous dînons chez mes parents.

« Choses du dehors », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 4 février 1913 – Gallica

Ille, mercredi 5 février 1913

Nous allons à la cérémonie de l’imposition des cendres et à la grand’messe. L’après-midi, je fais avec Bebelle une petite promenade en auto. La guerre a recommencé lundi soir, les hostilités ont repris à Andrinople et Tchatsldja ; la Turquie paira cher le retour au pouvoir des Jeunes Turcs !

Ille, jeudi 6 février 1913

Je vais à Boule à motocyclette pour surveiller l’épandage de l’engrais aux pêchers.

Ille, vendredi 7 février 1913

L’après-midi je vais à Perpignan en auto pour différentes courses et affaires ; je vais au syndicat agricole, je vois le cheval qui est en bonne voie de guérison. Au retour, avant de rentrer ici, je vais à Boule et j’y porte le sulfate de fer, le sulfate de cuivre et la chaux nécessaires pour le traitement des pêchers, je les avais pris à Perpignan au syndicat agricole. Je vois Philomène et Henri de Lavergne arrivés d’Angers pour quelque temps ; leurs enfants ont grandi depuis que je ne les avais vus.

Ille, samedi 8 février 1913

L’après-midi, je vais à Boule avec Henri de Lavergne ; on sulfate les pêchers.

Ille, dimanche 9 février 1913

Je vais à Perpignan au déjeuner mensuel de l’Action française ; j’y vais en chemin de fer. Le soir, nous dînons chez mes parents.

Semaine du 10 au 16 février 1913

Ille, lundi 10 février 1913

L’après-midi, je vais à Boule et à Vinça à motocyclette.

Ille, mardi 11 février 1913

Nous faisons la sainte communion Bebelle et moi, allons à la grand’messe et au salut en l’honneur de la fête de Notre-Dame de Lourdes. L’après-midi, je vais à Boule à motocyclette ; le travail aux pêchers s’achève ; je pousse jusqu’à Vinça où je vois Bonne Maman. Je fais ma demande à la gare des billets spéciaux à prix réduits que nous aurons pour aller à Nice ; nous partirons le 21 février s’il n’y a aucun empêchement et passerons 33 jours à Nice, cela nous mènera au 26 mars ; j’espère que nous aurons beau temps et ferons là-bas un séjour agréable ; je pense que nous descendrons au n°11 de la rue Cronstadt, en face de la maison de Tante Josepha, nous prendrons 3 chambres et serons nourris dans cette pension meublée.

Ille, mercredi 12 février 1913

Tante Josepha m’écrit et se conseille de ne décider pour un appartement qui est au bout de la rue Cronstadt, près du boulevard Victor Hugo et du square ; c’est mieux paraît-il que le n 11 et pas plus cher ; je lui réponds d’arrêter cet appartement. Nous allons voir les d’Ax à Corneilla, avec Bebelle, Maman, Philo et Henri ; de là nous allons à Pézilla, puis à Perpignan et rentrons ici à 7 heures, le tout en auto.

Ille, jeudi 13 février 1913

Le matin je vais à Boule ; l’après-midi nous nous promenons du côté de Saint-Michel.

Ille, vendredi 14 février 1913

L’après-midi, nous allons à Vinça, Bebelle, les Lavergne et moi ; je fais appel devant le juge de paix de la décision de la commission municipale de Bouleternère qui m’a rayé de la liste électorale de cette commune.

Ille, samedi 15 février 1913

Nous allons le matin à Boule ; l’après-midi, Bebelle, les Lavergne et moi à Claira ; au retour nous nous arrêtons à Perpignan à une intéressante conférence avec projections de l’abbé Théophile Moreux[6], directeur de l’Observatoire de Bourges, sur cette question : « Les planètes sont-elles habitées ? » ; il se prononce pour la négative, sauf peut-être pour certaines parties de la planète Vénus ; les conditions de la vie telle que nous pouvons la concevoir ne sont réalisées sur aucune autre planète du système solaire, les unes sont glacées, d’autres sont brûlantes, les grosses planètes sont à l’état gazeux, d’autres n’ont pas d’atmosphère etc. Dans Mars, il y a probablement de la végétation. Cette conférence ne m’apprend rien de nouveau, mais elle m’intéresse beaucoup.

Abbé Théophile Moreux (1867-1954), directeur de l’Observatoire de Bourges – Photo A. Orcel – Lyon, dans Le Ciel et l’Univers, Gaston Doin et Cie, Paris 1928 (Wikipédia)

Ille, dimanche 16 février 1913

Nous allons à la grand’messe à et à vêpres ; nous nous promenons avec les Lavergne ; nous déjeunons chez mes parents.

Semaine du 17 au 23 février 1913

Ille, lundi 17 février 1913

L’après-midi, je me promène avec Bebelle du côté de Touïre et jusque près de La Ferrière ; nous avons la visite des Massia (Jean, Joseph, Yvonne et Mme de Fondclair)[7].

Ille, mardi 18 février 1913

Je devais aller avec Henri de Lavergne aux obsèques de M. Julia à Sainte-Marie[8] ; le mauvais temps nous y fait renoncer ; il neige une partie de la journée. À Nice nous descendrons au Palais Yolande, 55 boulevard Victor Hugo. On annonce que le gouvernement va prendre diverses mesures pour augmenter considérablement nos forces de terre ; un article du Temps, qui paraît inspiré, parle de porter la durée du service militaire à 30 mois ou même de revenir au service de 3 ans ; certes, ce serait nécessaire en présence de l’augmentation formidable de l’armée allemande qui va comprendre bientôt comme armée active constamment mobilisée 865.000 hommes ! Le danger pour la France est immense et l’opinion publique paraît le comprendre. Mais les parlementaires dont le vote est nécessaire pour cela osent-ils faire ce geste sauveur ? Le gouvernement osera-t-il seulement le leur proposer ? Certes, je le souhaite bien vivement et, en cela, je fais abstraction de toute considération de parti pour ne penser qu’aux intérêts de la Patrie ; mais hélas, je n’ose pas y compter !

Ille, mercredi 19 février 1913

Nous ne descendrons pas au Palais Yolande, les chambres qu’on nous destinait ne sont pas libres ; nous serons sans doute 11 rue Cronstadt en face de la maison de Tante Josepha ; j’ai passé deux nuits l’année dernière dans cette maison qui paraît bien. Je vais à Vinça, où je déjeune, pour soutenir mon appel devant le juge de paix ; il réforme la décision de la commission municipale de Bouleternère et ordonne de rétablir mon nom sur la liste électorale de cette commune. Je fais mes adieux à Bonne Maman. Henri était venu avec moi. Au retour, je m’arrête un moment à Bouleternère.

Ille, jeudi 20 février 1913

Je vais avec Henri, d’abord à Perpignan ; j’accompagne Germaine chez le Dr Espinouze, elle est guérie ; ensuite nous allons à Claira où je fais une tournée complète dans les vignes. Nous partons pour Nice demain matin à 9h56.

Nice, samedi 22 février 1913

Nous avons quitté Ille hier matin à 9h56 par la pluie et sommes arrivés à Nice à 11 heures 25 du soir, nous n’étions dans notre logement 11 rue Cronstadt que ce matin à minuit un quart ; de Narbonne à Marseille nous avons emprunté le nouveau rapide Bordeaux-Marseille. Notre logement est un peu petit mais il y aura des départs dans quelques jours et le propriétaire pourra, j’espère, nous arranger mieux. Nous voyons tout de suite, ce matin, Tante Josepha et Nénette ; Tante Josepha est encore fatiguée mais va, cependant, un peu mieux. Nous nous promenons beaucoup, matin et soir ; le temps est superbe ; il y a affluence d’étrangers en ce moment à Nice, bien que la saison n’ait pas été brillante jusqu’à présent.

Nice, la promenade du Midi et le château – Carte postale L. N. Nice, 1913 (site Généanet cartes postales)

Nice, dimanche 23 février 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Notre-Dame ; nous nous promenons avec Tante Josepha et Nénette.

Semaine du 24 au 28 février 1913

Nice, lundi 24 février 1913

C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort du pauvre Oncle Paul ; Tante Josepha fait célébrer une messe à Saint-Pierre ; elle y a invité plusieurs amis, notamment les Julia de Roig, la générale Fabre et M. de Pallarès ; grand est notre étonnement de voir qu’à 9 heures on ne dit pas de messe ; on va à la sacristie, on s’explique et on s’aperçoit que cette messe a été oubliée à cause d’un enterrement ; c’est bien ennuyeux ; la messe est renvoyée à demain. Nous allons passer chaque jour un moment chez Tante Josepha après déjeuner et un autre moment après dîner ; nous prenons le café chez elle ; le soir, je joue aux cartes avec Nénette.

Nice, églie Saint-Pierre d’Arène – Wikipédia

Nice, mardi 25 février 1913

La messe pour l’oncle Paul est célébrée à 9 heures à l’église Saint-Pierre ; nous y assistons tous à l’exception de Nénette qui est atteinte de la grippe et qui garde le lit aujourd’hui. L’après-midi je vais à Monte-Carlo ; je vais au casino et je gagne cent francs à la roulette ; aussitôt mon coup fait, je repars de peur de les perdre ; j’y retournerai 3 ou 4 fois pendant notre séjour à Nice et j’essaierai de gagner encore en appliquant le même système qu’aujourd’hui, système que j’ai longuement étudié sur ma petite roulette et qui offre beaucoup de garanties.

Nice, mercredi 26 février 1913

Nénette a toujours la grippe, assez bénigne heureusement, et garde encore le lit. L’après-midi, je vais avec Tante Josepha et Bebelle à la réception, très élégante, de la générale Fabre[9]. Ensuite, je vais un moment au casino municipal où je n’étais pas encore entré.

Nice, le casino municipal – Carte postale Edition Baylone frères, 1914 (site Généanet cartes postales)

Nice, jeudi 27 février 1913

Nénette a une forte rougeole, elle est très effrayée ; je cours un peu partout pour lui trouver une garde et je ne réussis pas à en trouver ; nous ne pouvons plus laisser aller les enfants chez Tante Josepha, et nous-mêmes Bebelle et moi sommes obligés de prendre de grandes précautions à cause du danger de contagion, surtout à cause des enfants. Je vais au cinéma.

Nice, vendredi 28 février 1913

Je vais plusieurs fois voir Tante Josepha, mais je n’entre pas dans la chambre de Nénette ; la rougeole suit son cours normal et on peut espérer qu’il n’y aura pas de complication ; nous trouvons enfin une garde pour la nuit. Dans l’après-midi nous allons voir la bataille de fleurs du balcon de M. Rouflay[10].

La bataille de fleurs à Nice en 1913 – d’après un album photos en vente sur livre-rare-book.com (https://www.livre-rare-book.com/book/28344370/11084)

Mars 1913

Semaine du 1er au 2 mars 1913

Nice, samedi 1er mars 1913

Nénette va mieux, la fièvre l’a quittée ; je prends part à une très intéressante excursion en autocar organisée par plusieurs personnes de la pension que nous habitons ; nous sommes 10. Nous allons de Nice à Boulouris en suivant la ravissante route de la Corniche, arrêt à Cannes ; déjeuner au Grand-Hôtel de Boulouris ; nous passons ensuite à Saint-Raphaël et retournons à Nice par la route de montagne dans l’Estérel ; quelles jolies montagnes ! Elles me rappellent les Albères en Roussillon. Au retour arrêt dans une poterie à Vallauris. Nous avons eu un temps superbe. Au retour, j’apprends qu’il y a un cas de rougeole dans la maison où nous sommes, c’est un enfant du concierge qui est atteint ; à cause des enfants, nous ne pouvons pas rester là et je me mets immédiatement à la recherche d’un autre appartement ; je le trouve tout de suite à la Villa des Colonnes, 48 boulevard Gambetta ; nous faisons rapidement nos conditions ; nous serons plus grandement logés et ne paierons pas plus cher qu’ici ; nous nous y installerons demain matin.

La corniche de l’Esterel à Boulouris – Carte postale LL., 1905 (site Généanet cartes postales)

Nice, dimanche 2 mars 1913

Après la messe, nous nous installons dans notre nouveau logement ; c’est beaucoup mieux qu’à la rue Cronstadt ; il y a, dans la maison, des officiers serbes blessés pendant la guerre et qui sont ici en convalescence ; il y a aussi une famille russe de Saint-Pétersbourg ; Tony et Germaine jouent avec trois petites filles russes très gentilles. L’après-midi, nous allons voir jouer La Fille de Madame Angot[11] au casino de la Jetée. Nénette va de mieux en mieux, elle commence à s’alimenter. Dieu veuille que les enfants échappent à la rougeole !

Semaine du 3 au 9 mars 1913

Nice, lundi 3 mars 1913

Je rencontre plusieurs fois les jeunes filles de La Croix qui sont ici avec leur père depuis trois jours, et partent demain. L’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je gagne 50. frs, toujours avec mon système. J’ai la surprise, à Monte-Carlo, de rencontrer Louis Rupert, que je n’avais pas vu depuis près de 7 ans ; il est dans la police de Monaco.

Nice, mardi 4 mars 1913

Dans l’après-midi nous allons à Cimiez, temps superbe. Nénette va de mieux en mieux et se lèvera demain.

Nice, mercredi 5 mars 1913

Je vais en excursion avec Bebelle au Cap-Ferrat ; nous prenons le thé à l’hôtel qui est à l’extrémité du Cap ; c’est un très joli site.

Le cap Ferrat et son hôtel – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)

Nice, jeudi 6 mars 1913

Je vais en excursion à San Remo (Italie) en autocar, par la grande corniche, Menton et Bordighera ; on déjeune à San Remo, au retour on s’arrête un moment à Monte-Carlo. Je serai probablement obligé d’interrompre mon séjour à Nice pour aller voter à Bouleternère le 16 mars, jour des élections municipales rendues nécessaires par l’annulation par le Conseil d’État des élections précédentes ; il y a eu deux annulations de suite ; ce sera assommant, mais je considère cela comme un devoir, et j’y irai.

Nice, vendredi 7 mars 1913

Nous allons, Tante Josepha, Bebelle et moi, visiter les splendides jardins de la villa Eilen Roc, au Cap d’Antibes ; c’est un des plus beaux sites de la Riviera ; ces jardins sont merveilleux.

Jardins de la villa Eilenroc au cap d’Antibes – Carte postale L.L., s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)

Nice, samedi 8 mars 1913

La villa Cyrnos au Cap Martin – Carte postale, éditions Giletta, Nice, s.d . [années 1910]

Je vais au concert du matin au casino de la Jetée ; l’après-midi, je vais en excursion au Cap Martin ; je descends du tram à l’entrée du cap et je le parcours à pied en tous sens, c’est très pittoresque ; je vois la villa Cyrnos saluée par l’impératrice Eugénie, que l’on dit malade en ce moment ; elle est si âgée ! Le soir, j’assiste à une conférence, ou plutôt à un essai de conférence de Jaurès ; je me joins à un fort groupe de patriotes qui proteste contre ce misérable pacifiste qui va souvent parader à Berlin ; dès que Jaurès paraît, il est accueilli par des bordées de sifflets à roulette, par des cris de « À Berlin », de « Sale Prussien », etc. ; la salle est très houleuse, mais les patriotes sont en très grande majorité et rendent impossible cette conférence ; chaque fois que le leader socialiste essaie de prendre la parole, les manifestations reprennent et cela pendant plus d’une heure ! Finalement, Jaurès comprenant qu’il ne réussira pas à imposer sa honteuse présence aux patriotes bien décidés à ne pas le laisser parler, prend le parti de se déclarer vaincu ; le rideau se baisse et Jaurès fuit, entouré de quelques amis. Au dehors, des manifestations patriotiques se produisent. Cette conduite de Grenoble devrait servir de leçon à ce misérable qui prend toujours parti pour les ennemis de la France et qui, en ce moment, fait tout ce qu’il peut pour s’opposer au service de 3 ans. Je suis bien content d’avoir pris part à cette manifestation du Patriotisme indigné contre les utopies coupables du pacifisme ; j’avoue qu’à la sortie, j’étais un peu enroué. Cet accueil fait à Jaurès par la ville de Nice est certainement appelé à avoir un grand retentissement, surtout en ce moment où la question du retour au service de 3 ans passionne le pays patriote et suscite un magnifique mouvement ; la manifestation de Nice a été un symptôme de cet état d’esprit réconfortant.

Nice, dimanche 9 mars 1913

Nous allons à la grand’messe, à vêpres et au sermon à Saint-Pierre ; ensuite, nous assistons à une réception chez une dame qui habite la même maison que Tante Josepha, une Suédoise, Madame Eliasson.

Semaine du 10 au 16 mars 1913

Nice, lundi 10 mars 1913

Les journaux parisiens s’occupent beaucoup de notre manifestation d’avant-hier qui fait le tour de la presse ; elle est très favorablement commentée par toute la presse patriote qui prévoit que l’exemple sera suivi ; bravo pour les Niçois ! L’après-midi, je vais en excursion à Levens par le tram électrique. Le soir je vais avec Bebelle voir jouer La Belle Hélène[12]au casino de la Jetée.

Nice, mardi 11 mars 1913

L’après-midi, je vais à Bordighera voir les cousines de Llobet, filles de notre oncle Joseph de Llobet, au Pensionnat de l’Assomption ; je rentre à 7 heures. La conduite de Grenoble[13] que nous avons faite à Jaurès a eu le plus grand retentissement comme je l’avais prévu ; toute la presse de Paris et de la province s’en occupe, elle y voit un symptôme, il paraît que les socialistes enragent et veulent se venger ; quoi qu’il en soit, je suis persuadé que cette manifestation aura de l’influence pour le vote de la loi de 3 ans ; je suis bien heureux d’y avoir participé !

Nice, mercredi 12 mars 1913

Germaine qui était un peu fatiguée depuis 2 jours, a la rougeole. L’éruption a eu lieu ce matin ; c’était à prévoir malgré les précautions que nous avons prises ; notre cousin le Docteur Julia de Roig vient la voir ; nous éloignons Tony et le petit Joseph, mais il est presque certain que l’un des deux, sinon tous les deux, prendra aussi la rougeole. Nous avons la visite d’Henri Passama qui est de passage à Nice ; nous nous promenons ensemble ; sur la promenade des Anglais, nous voyons les évolutions d’un aéroplane, puis d’un hydro-aéroplane biplan.

Nice, jeudi 13 mars 1913

La rougeole de Titi évolue normalement ; il y a, comme toujours, un peu de bronchite ; le soir, je fais venir une garde pour la nuit afin que Bebelle ne se fatigue pas à veiller. Dans l’après-midi, je vais à Monte-Carlo avec Passama ; je gagne 75 francs ; je vois Rupert. Le petit Joseph est installé avec sa bonne chez Tante Josepha ; il a ainsi quelques chances d’éviter la rougeole.

Nice, vendredi 14 mars 1913

La rougeole commence à passer ; la bronchite a aussi une tendance à diminuer, je crois que le mieux va s’accentuer. Si demain ce mieux s’accentue, je partirai dans l’après-midi à 4h30 pour un voyage bien ennuyeux mais que je me crois, en conscience, obligé de faire ; j’irai toucher barre à Vinça et je voterai dimanche à Bouleternère ; je repartirai de Vinça lundi matin afin de rentrer ici le plus tôt possible et de ne pas laisser Bebelle longtemps seule avec Titi malade ; ce fatigant et coûteux voyage me pèse, mais je considère que c’est un devoir pour moi et je le ferai. La guerre balkanique paraît toucher à sa fin ; depuis la rupture de l’armistice, il n’y a pas eu d’action décisive et les belligérants paraissent épuisés ; mais les pourparlers de paix seront longs et délicats ; une foule de questions se posent et seront difficiles à résoudre même à propos du partage de la Turquie d’Europe ; que sera-ce donc lorsqu’il faudra régler le sort de la Turquie d’Asie ? Il n’est pas sûr que cette question de la Turquie d’Asie se pose à trop brève échéance ; mais on s’en préoccupe en Europe et on s’y prépare car cette question risque d’être l’occasion de terribles conflits. De nouveau, des bruits de guerre circulent de tout côté ; l’état de l’Europe est très troublé, il règne un malaise général ; tous les peuples augmentent leurs armements comme si l’on était à la veille d’un choc formidable ; il est vrai que c’est peut-être là le seul moyen de l’éviter. Puisse-t-on le bien comprendre en France et se hâter de rétablir le service de trois ans ! Dans l’après-midi, je vais visiter l’exposition florale d’Antibes ; j’y rencontre le fils du colonel Roca. Ensuite je vais avec Henri Passama à un thé très élégant sur invitations au Country Club, à l’Hôtel Impérial. Le soir, je me promène un moment avec Passama qui part demain matin pour Paris. Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Saint-Pierre, je me confesse et fais la sainte communion.

Grand Hôtel Impérial de Nice – Carte postale anonyme, 1908 (site Généanet cartes postales)

Nice, samedi 15 mars 1913

Titi va mieux ; sa rougeole est à peu près guérie ; reste la bronchite, il y a un peu de congestion aux poumons, mais avec tendance à l’amélioration. J’étais ennuyé d’être obligé de partir lorsque, à une heure, je reçois un télégramme de Papa me disant qu’il a consulté M. Despéramons et que je ne peux pas voter demain à Bouleternère ; à la Préfecture de Nice (bureau électoral) où j’avais exposé ma situation il y a quelques jours, on m’avait dit que j’avais le droit de voter. Je me rends parfaitement compte de la situation ; ayant usé de mon droit de vote en 1912 à Claira, je ne peux pas voter ailleurs qu’à Claira tant que sont en usage les listes électorales de 1912, c’est-à-dire jusqu’au 31 mars inclusivement ; c’est bien ce que j’avais pensé jusqu’à présent. Mais M. Soucail, à Ille, m’avait dit le contraire ; à la Préfecture de Nice également, en sorte que je croyais avoir, depuis le 1er janvier, le droit de voter à Bouleternère. Heureusement j’avais exposé ma situation à Papa par lettre ; il a consulté M. Despéramons qui, après examen de la question, a reconnu que je ne pouvais pas voter demain. Il est heureux que je l’aie su assez tôt pour ne pas partir ; il eût été bien ennuyeux aussi d’aller à Bouleternère, de voter et d’être peut-être poursuivi ensuite, ou même de faire annuler l’élection. Je renonce donc à ce voyage pour lequel tous mes préparatifs étaient faits. J’ai été bien mal inspiré l’année dernière le jour où je suis allé voter à Claira !

Nice, dimanche 16 mars 1913

Nous allons à la messe à Saint-Pierre, Titi va beaucoup mieux ; dans l’après-midi, je vais un moment au concert de casino de la Jetée.

Semaine du 17 au 23 mars 1913

Nice, lundi 17 mars 1913

L’amélioration dans l’état de Titi continue, mais il faudra prendre des précautions pendant quelques jours et nous ne pourrons certainement pas quitter Nice lundi prochain comme nous le voulions. La commission de l’Armée, à la Chambre, examine le projet de loi de service de 3 ans présenté par le gouvernement, avec trop de lenteur à mon avis ; il est vrai que certains de ses membres, l’immonde Jaurès par exemple, font de l’obstruction. Je ne sais pas à quelle date le projet viendra en discussion devant la Chambre. L’opinion, la vraie et saine opinion publique est excellente et veut cette réforme nécessaire ; mais il se dessine un mouvement inquiétant dans les partis révolutionnaires, qui font de nouveau alliance, comme au temps de l’affaire Dreyfus, avec les intellectuels antimilitaristes, les cuistres de Sorbonne comme Séailles[14], Seignobos[15] etc., et un fort parti de Juifs et de métèques. Cette tourbe, que l’on voit toujours se dresser contre les intérêts de la France, a tenu ces jours-ci plusieurs réunions contre le service de 3 ans ; on y a tonné contre l’État-Major, tout comme il y a 15 ans. Pourvu que ce mouvement factice, mais venu des plus fermes soutiens du parti républicain, ne soit pas plus fort, dans les conseils du gouvernement et de la Chambre, que l’immense et superbe mouvement patriotique de la partie saine du pays ! Si nous avions, pour résister à ces fous malfaisants, le gouvernement national du Roi de France, je n’aurais pas la moindre inquiétude ; mais je tremble quand je songe que les intérêts vitaux de la France sont à la merci d’un vote parlementaire ; aujourd’hui les parlementaires, que guide seul le souci de leur réélection, peuvent croire qu’ils ont intérêt à voter le service de 3 ans réclamé par l’opinion, mais qu’une saute de vent se produise, ils sacrifieront, hélas, les intérêts du pays à leur intérêt électoral. Le souvenir de tant de capitulations honteuses devant les pires éléments de désordre n’est pas fait pour me rassurer ; je me rappelle l’affaire, la terrible affaire Dreyfus et je tremble pour la France ; la situation était à peu près la même alors qu’aujourd’hui ; nous avons vu la suite !

Nice, mardi 18 mars 1913

Je ne me doutais pas, en écrivant hier les lignes qui précèdent, que l’événement suivrait d’aussi près mes prévisions ; c’est cependant ce qui vient d’arriver. Le ministère Briand, qui a présenté le projet de loi de service de 3 ans, a été renversé cet après-midi par le Sénat sur la question de la représentation proportionnelle à laquelle le Sénat est hostile. Il y a un conflit entre les deux chambres, voilà Poincaré dans un bel embarras ! Je me moque de Poincaré, je méprise Briand et la représentation proportionnelle ne m’intéresse pas, mais je crains bien qu’au milieu de cette crise, le service de 3 ans ne soit pas rétabli ; je le crains d’autant plus que le ministère a été renversé par le parti combiste ; c’est Clemenceau qui a mené la principale attaque. La crise actuelle va permettre de voir si la confiance que l’on met dans M. Poincaré est justifiée ; on le jugera à l’œuvre et l’on verra si un homme intelligent et de bonne volonté est capable de faire quelque chose de bon malgré les déplorables institutions dans lesquelles il est empêtré ; ce n’est pas probable ! Nous allons, dans l’après-midi, au casino de la Jetée. Le soir, je vais à la cathédrale où je suis, depuis hier soir, la retraite pascale pour les hommes prêchée par un dominicain, le Père Montagne, professeur de théologie à l’Université de Fribourg.

Nice, mercredi 19 mars 1913

Le matin, nous allons à la messe à Saint-Pierre ; Titi est à peu près guérie et nous la levons aujourd’hui pour la première fois. On annonce de Salonique que le roi Georges de Grèce a été lâchement assassiné ; ce lâche attentat, que rien ne peut expliquer, suscite une indignation universelle. Dans l’après-midi, nous allons au casino municipal. Le soir, je vais au sermon du Père Montagne, j’en reviens avec M. Alban Jamme.

Nice, jeudi 20 mars 1913 (Jeudi saint)

Le matin je vais à l’office de Saint-Pierre ; l’après-midi, Bebelle, Nénette et moi, visitons les reposoirs de plusieurs églises. Le soir, je vais au sermon du Père Montagne.

Nice, vendredi 21 mars 1913 (Vendredi saint)

Ce matin, je vais à l’office à Saint-Pierre, le soir au sermon du Père Montagne à la cathédrale. Poincaré a offert la présidence du Conseil à M. Barthou ; il semble aujourd’hui certain que Barthou réussira à former un ministère qui aura une nuance un peu plus radicale que les précédents ; puisse-t-il faire voter le retour au service de trois ans, c’est tout ce qu’on peut lui demander de bon ; pour tout le reste, il n’y a aucune illusion à avoir ! Tony tousse beaucoup depuis hier, ce soir il est tout fatigué ; nous avons bien peur que ce soit la rougeole ; il n’est pas allé se promener aujourd’hui.

Nice, samedi 22 mars 1913

Tony a, comme sa sœur, rougeole et bronchite ; c’est complet ! Voilà une charmante villégiature à Nice ! Cela me rappelle la variole que nous eûmes, Marie-Thérèse et moi, à Salies-de-Béarn, à la villa Marie-Henri en 1891. Nous donnons à Tony les mêmes soins qu’à sa sœur il y a huit jours. Je me confesse ; le soir, je vais à la clôture de la retraite que j’ai suivie à la cathédrale depuis lundi. Le ministre Barthou est constitué ; il est un peu plus radical que les précédents ; il annonce son intention de faire voter le plus tôt possible la loi de 3 ans ; puisse-t-il dire vrai ! Quant à la représentation proportionnelle, on en reparlera à Pâques… ou à la Trinité, et ce n’est pas encore en 1914 que M. Charles Benoist et M. Piou auront la joie de faire de bonnes élections avec ce nouveau mode de scrutin. En attendant, on perçoit le bruit des armes ; la paix ne se fait pas en Orient, et un nouveau conflit surgit entre l’Autriche qui ne peut pas se résigner à la victoire des États slaves des Balkans, et le Monténégro ; ce conflit restera-t-il localisé ou dressera-t-il, une fois de plus, les unes contre les autres les nations de la Triple Alliance et celles de la Triple Entente ? Nous le saurons sans doute bientôt. Mais on frémit en songeant combien est précaire la paix de l’Europe !

Nice, dimanche de Pâques 23 mars 1913

Je gagne mes Pâques en communiant à Saint-Pierre à 8h ½, je retourne à la grand’messe à Saint-Pierre et à vêpres à la cathédrale. La rougeole de Tony est bien sortie et suit son cours normal ; la bronchite est en décroissance ; il faudra une foule de jours de précautions, et pourvu que Joseph ne suive pas l’exemple de son frère et de sa sœur ! Il pleut à torrents toute la journée.

Semaine du 24 au 30 mars 1913

Nice, lundi 24 mars 1913

Je vais à la messe de 9h ¾ à Saint-Pierre d’Arène ; l’après-midi avec Bebelle, Tante Josepha et Nénette, nous allons voir jouer La Veuve Joyeuse[16] au casino de la Jetée. Tony va beaucoup mieux ; la rougeole passe et la bronchite se guérit.

Nice, mardi 25 mars 1913

Je vais à la messe de 9h ½ à Saint-Pierre ; ensuite, je vais visiter un élevage d’autruches sur la route de Cagnes[17] ; l’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je vois Rupert, je gagne 100 francs à la roulette toujours en employant mon système. Tony continue à aller mieux.

Ferme d’autruches de Nice – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site delcampe.net)

Nice, mercredi 26 mars 1913

Il pleut à torrents toute la journée ; l’après-midi, nous allons au casino municipal. On apprend la prise d’Andrinople par les Bulgares et les Serbes ; cet événement est de nature à hâter la fin de la guerre ; mais il reste bien des questions à régler : celle de l’Albanie n’est pas la plus facile avec les exigences de l’Autriche !

Nice, jeudi 27 mars 1913

Avec tante Josepha, je vais au Théâtre des Variétés voir jouer Réjane dans L’Aigrette[18] ; la pièce me déplaît souverainement, mais Réjane et les autres acteurs sont très bons.

Nice, vendredi 28 mars 1913

Je vais en excursion par auto-car au Pont du Loup, où je déjeune, et à Grasse où nous visitons une parfumerie ; nous rentrons par Cannes. Les enfants sont guéris ; Tony se lève depuis hier, il sortira lundi s’il fait beau et j’espère que nous pourrons partir jeudi ou vendredi. En attendant, nous avons manqué le mariage d’Amélie de Çagarriga[19] qui a eu lieu hier ; Papa et Maman, qui y assistaient, nous donneront des détails.

Nice, samedi 29 mars 1913

Le matin nous assistons, à Saint Pierre, à une messe pour l’oncle Paul ; ensuite je vais avec Nénette au concert à la Jetée ; l’après-midi, nous allons tous à Monaco et Monte-Carlo ; nous visitons avec Rupert l’intéressant Musée océanographique ; nous allons ensuite au casino et retrouvons nos cousins de Campredon[20] avec qui nous prenons le thé au Café de Paris. Je reste à Monte-Carlo pour voir une fête de nuit et un feu d’artifice tiré de Monaco ; je le vois de la terrasse du casino, les pièces d’artifice se reflètent dans la mer, c’est très joli ; c’est fini à 9 heures et je suis ici à 10 heures.

Musée océanographique de Monaco Carte postale anonyme, 1913 (Facebook « La Côte d’Azur d’antan »)

Nice, dimanche 30 mars 1913

Nous allons à la messe à Saint-Pierre, à vêpres et au salut à Notre-Dame. L’après-midi, nous allons un moment au casino municipal ; ensuite, visites à M. Jamme et à M. Heulard. Le soir, je vais voir jouer Servir[21], la nouvelle pièce de Lavedan, si patriotique ; elle est très applaudie.

Semaine du 31 mars 1913

Nice, lundi 31 mars 1913

Il pleut toute l’après-midi ; le soleil boude par trop souvent sur la Riviera ! L’après-midi, nous allons passer un moment dans un music-hall pour tuer le temps. La situation se complique encore en Orient ; l’Autriche veut empêcher le Monténégro de s’emparer de Scutari dont elle veut faire une ville albanaise ; le Monténégro ne tient aucun compte des remontrances de l’Europe, car il faut dire, à la honte des nations de la Triple Entente, que le reste de l’Europe, pour éviter des complications (qu’on n’évitera probablement pas), se met à la remorque de l’Autriche et soutient son point de vue ! Même la Russie paraît soutenir l’Autriche ! Une démonstration navale autrichienne va avoir lieu, d’autre puissances y participeront ; souhaitons que la France et la Russie s’abstiennent d’entrer dans ce guêpier !

Avril 1913

Semaine du 1er au 6 avril 1913

Nice, mardi 1er avril 1913

L’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je gagne 165 francs, toujours avec mon système, je vois Rupert, je vais voir aussi à Beausoleil M. Gabriel Batlle, de Vinça.

Nice, mercredi 2 avril 1913

Le matin, je vais au concert du casino de la Jetée ; l’après-midi nous allons prendre le thé chez Tante Josepha dont c’est aujourd’hui jour de réception avec thé.

Nice, jeudi 3 avril 1913

Le matin, je vais à Monte-Carlo, je perds 460 francs ; mon système, qui m’avait toujours réussi jusqu’à présent, me trahit pour la 1ère fois, c’est normal puisque c’est la huitième fois ; pour gagner, puisque l’on gagne à chaque coup réussi le cinquième de la mise, il suffit de réussir une 6 fois sur 7 ; or j’ai réussi 7 fois sur 8 ; je suis donc encore en bénéfice ; si j’en ai le temps, je reviendrai à Monte-Carlo avant notre départ qui est fixé à lundi s’il fait beau ! L’après-midi, je vais voir le petit Joseph Batlle, d’Ille, fils de Batllot, élève à l’École d’agriculture d’Antibes qu’il me fait visiter.

Nice, vendredi 4 avril 1913

Il y a eu le feu mercredi soir dans la maison de la place d’Armes à Perpignan ; il a pris dans l’atelier des peintres Lafay et Foulquier ; le danger a été très grand à cause de la présence dans cet atelier de bidons d’essence ; Papa et Maman, qui étaient dans leur pied-à-terre du 3e étage, se sont effrayés ; il était 9 heures ½ du soir, ils se sont empressés de quitter la maison dès que le feu eût été signalé ; les pompiers et les piquets d’incendie des deux régiments de Perpignan sont immédiatement arrivés sur les lieux, on a enfoncé la devanture des peintres et on a copieusement arrosé le foyer ; vers minuit tout danger était écarté et Papa et Maman sont remontés se coucher. M. Vassal et Mme Larrivé avaient eux aussi quitté la maison en toute hâte. Il faut remercier Dieu d’avoir évité un malheur qui était à redouter à cause de l’essence renfermée chez les peintres ; les dégâts sont couverts par des assurances. Je lis la nouvelle de cet incendie dans Le Roussillon d’hier 4 avril et je reçois, le soir, une longue lettre de Papa me donnant tous les détails. Le Roussillon d’hier publie un article que j’ai lui ai envoyé, c’est une interview prise au capitaine serbe Mikovitch qui est ici à la villa des Colonnes, et avec qui je cause tous les jours de la guerre d’Orient ; il a été blessé le 5/18 octobre sous les murs de Monastir. Il pleut toute la journée ; l’après-midi nous faisons des visites.

« La crise orientale. Opinion d’un officier serbe », entrevue prise par Antoine d’Estève auprès du capitaine Michkovitch, publiée en première page du Roussillon du 3 avril 1913 – Gallica
Capitaine Michkovitch, officier serbe – Photographie envoyée par lui-même à Antoine d’Estève de Bosch en carte postale du 17 août 1913 (Collection Pierre Lemaitre)
Carte envoyée par le capiaine Michkovitch à Antoine d’Estève de Bosch le 17 août 1913 (Collection Pierre Lemaitre)

Nice, samedi 5 avril 1913

Il pleut encore toute la journée ; je fais avec Bebelle des commissions et des visites. Les enfants sont encore assez enrhumés ; nous ne pourrons pas partir avant mardi ou mercredi, peut-être jeudi ; il semble qu’une force irrésistible nous retienne à Nice.

Nice, dimanche 6 avril 1913

Je vais à la grand’messe à la cathédrale. L’après-midi, nous allons voir jouer, au Kursaal-Casino, un drame patriotique, Cœur de Française[22], où sont en scène des espions et des officiers allemands ; la salle vibre à l’unisson et ces sentiments de vibrant patriotisme font du bien, on se sent meilleur.

Semaine du 7 au 13 avril 1913

Nice, lundi 7 avril 1913

Dans l’après-midi, je retourne une dernière fois à Monte-Carlo ; afin de gagner un peu plus et plus vite pour le dernier jour, je m’écarte un peu de mon système si prudent ; mal m’en prend ; au lieu de gagner, je perds. Ce sera une bonne leçon. Désormais, je ne m’écarterai jamais de mon système qui a fait ses preuves. Le soir, je vais avec le Capitaine Mikovitch au music-hall du casino municipal. Afin de ne pas jouer, nous n’emportons qu’une toute petite somme sur nous, mais la perdons et rentrons, lui et moi, sans un sou ; c’est très amusant, nous en rions beaucoup ! Bebelle souffre beaucoup de sa dent, elle est allée chez le dentiste, j’ai bien peur qu’elle ait un abcès.

Nice, mardi 8 avril 1913

Nous fixons, une fois de plus, notre départ à jeudi ; Bebelle est retournée chez le dentiste qui lui a débouché sa dent, elle va mieux. Le soir, je vais voir jouer La Mascotte[23] au casino de la Jetée.

Nice, mercredi 9 avril 1913

Le matin je vais au concert de la Jetée. L’après-midi, nous assistons à une répétition d’Esther ; cette tragédie sera jouée demain par les Noëlistes[24] devant l’évêque de Nice, Mgr Chapon ; Nénette remplit fort bien le rôle d’Esther. L’abcès de Bebelle avortera j’espère ; elle souffre beaucoup moins. Nous voici à la fin de ce séjour à Nice, pendant lequel la déveine nous a poursuivis ; j’ai bien vu ; mais toutes ces maladies des enfants ont été bien ennuyeuses.

Ille, vendredi 11 avril 1913

Nous avons quitté Nice hier à 16 heures 30 et sommes arrivés ce matin à 11h32 ici ; avec changements de train à Tarascon, Narbonne et Perpignan ; nous avons eu beau temps et le voyage n’a pas fatigué les enfants. En passant à Perpignan, je vais un moment en ville et Papa vient nous voir à la gare.

Ille, samedi 12 avril 1913

Le matin, je vais à Vinça voir Bonne Maman, j’y vais à motocyclette ; l’après-midi, je vais à Bouleternère également à motocyclette. Maman vient nous voir entre deux trains ; elle est encore toute 3 jours à Perpignan où elle fait un stage à l’Hôpital militaire pour l’obtention du diplôme d’infirmière supérieure ; dans 3 jours elle aura fait la moitié de son stage ; elle se reposera quelque temps, et fera un peu plus tard l’autre moitié.

Ille, dimanche 13 avril 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; il fait froid, je redoute une gelée qui serait désastreuse ; nous allons voir les demoiselles Mathieu.

Semaine du 14 au 20 avril 1913

Ille, lundi 14 avril 1913

Le matin je vais aux obsèques de Joseph Sicart, beau-père de Jacomy, à Bouleternère, je rentre à pied avec M. Trullès.

 Ille, mardi 15 avril 1913

Je vais à Perpignan et Claira en auto ; à Perpignan, je déjeune avec Papa et Maman dans leur pied-à-terre de la place d’Armes ; à Claira, je fais une tournée complète dans les vignes ; il a gelé ce matin au lever du soleil comme je le redoutais depuis plusieurs jours, et mes aramons de la Cadène et du Champ Parès ainsi qu’une partie des carignans de la Griffaigne ont été abîmés ; il y aura, du fait de cette gelée, diminution sensible de la récolte ; puissent les prix compenser le déficit ! Bebelle me rejoint à Perpignan et nous rentrons en auto.

Ille, mercredi 16 avril 1913

L’après-midi je vais à Bouleternère, je vais voir la vigne de la Grande Fèche qui n’a pas été gelée ; ici et à Boule, il n’y a pas eu de gelée. Papa et Maman rentrent aujourd’hui de Perpignan où ils étaient depuis six semaines. Maman a fait un stage à l’Hôpital militaire pour l’obtention du brevet d’infirmière supérieure de la Croix-Rouge ; elle doit faire un peu plus tard un second stage de même durée ; c’est très fatigant et il lui faut beaucoup de dévouement pour entreprendre cela. Tony m’a beaucoup étonné tout à l’heure ; il a donné une preuve de mémoire dont je n’aurais pas cru capable un enfant de son âge. Il a vu des cartes postales illustrées représentant des paysages de Biarritz, la grande plage avec le casino, il a parfaitement reconnu la plage, le casino etc., a indiqué, sans se tromper, la direction à suivre pour aller à la villa, etc. J’essayais de lui faire croire que c’étaient des vues de Nice, d’où il arrive ; il ne s’y est pas pris et a soutenu que c’était Biarritz, qu’il n’a pas vu depuis un an ; il avait alors 2 ans et 9 mois ; je n’aurais pas cru qu’un enfant de cet âge pût avoir des souvenirs aussi précis, il est vrai que Tony est très intelligent et très avancé pour son âge !

Ille, jeudi 17 avril 1913

L’après-midi, nous emmenons Titi chez l’oculiste, Docteur Espinouze, à Perpignan ; depuis sa rougeole, elle a de nouveau un œil très fatigué ; voici qui va encore retarder notre voyage dans la Gironde car nous devrons ramener plusieurs fois Titi à Perpignan ; après les retards successifs que nous avons éprouvés à Nice, c’était suffisant !

Ille, vendredi 18 avril 1913

L’après-midi, je vais me promener avec Bebelle du côté de Saint-Michel ; la gelée de mardi a fait des dégâts considérables dans l’Aude, l’Hérault, le Gard, la Gironde, tout le sud-ouest, le Var, et même l’Algérie ; c’est encore en Roussillon que le mal est le moindre ; il ne faut pas trop nous plaindre !

Ille, samedi 19 avril 1913

L’après-midi, nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; nous passons quelques heures avec Bonne Maman.

Ille, dimanche 20 avril 1913

Je vais faire la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe ; nous déjeunons chez mes parents ; l’après-midi, nous allons à vêpres et nous nous promenons ensuite sur la route de Corbère.

Semaine du 21 au 27 avril 1913

Ille, lundi 21 avril 1913

Ce matin 7h 1/2 j’assiste à Perpignan, à Saint Jean, à une messe de mémoire pour Madame Laurence de Massia de Ranchin, religieuse du Sacré Coeur, morte à Ostende. Je déjeune à Perpignan avec Papa au Grand Hôtel ; puis nous allons ensemble à Claira ; les dégâts faits par la gelée sont très apparents maintenant ; ils sont énormes ; à l’aramon de la Cadène, au Champ Parès et au Champ Nougué, je n’aurai pas demie récolte ; les carignans de la Griffaigne et du Champ Bourrou sont eux-mêmes atteints, mais bien moins que les aramons, je serai heureux si je récolte en 1913, 1500 hectos ; j’ai peur de ne pas dépasser 1200 ; si le prix de vente, au moins, pouvait compenser ! J’irai voir demain le directeur du syndicat agricole, M. Artigala, pour lui demander conseil et voir s’il n’y aurait pas lieu de retailler et de mettre du nitrate de soude pour stimuler la végétation et essayer de faire naître de nouvelles grappes. En rentrant à Ille, nous sommes surpris près de Corbère par un orage très violent ; à Corbère nous nous réfugions chez la veuve Pull.

Ille, mardi 22 avril 1913

Je vais, entre deux trains, à Perpignan ; je vois M. Artigala qui me conseille de retailler certains ceps et de mettre du nitrate de soude. Il viendra à Claira donner à Maurice et à quelques autres une leçon de taille, car il ne faut pas tailler maintenant après la gelée, comme on l’aurait fait à l’époque normale de la taille, en hiver.

Ille, mercredi 23 avril 1913

Comme il pleut, M. Artigala ne va pas à Claira ; mais j’y vais et je lui amène Maurice à qui il donne, sur une souche gelée, une leçon de taille ; on taille sur le jeune bois, on enlève tout ce qui est gelé et on laisse tout ce qui n’est pas atteint ; M. Artigala croit qu’il naîtra beaucoup de nouveaux raisins, un tiers environ de ce qui a disparu ; je fumerai les vignes gelées avec du nitrate de soude qui donnera un coup de fouet à la végétation et favorisera, j’espère, la naissance de nouveaux raisins. Bebelle vient avec moi à Claira et Perpignan.

Ille, jeudi 24 avril 1913

Le temps est toujours à la pluie ; aujourd’hui je ne bouge pas ; j’en profite pour mettre à jour ma correspondance. Le mal aux yeux de Titi (qui va beaucoup mieux) et la gelée qui nécessite ma présence pour la surveillance des nouveaux travaux retardent notre départ pour le Chalet Saint-Michel. Rien n’est encore décidé au sujet de ce départ ; nous serons peut-être ici encore au moment du concours hippique de Perpignan (3,4,5 mai) et nous assisterons peut-être au bal auquel nous ont invités les Lammerville, à Taxo le 6 mai. La prise de Scutari par les Monténégrins, qui, logiquement, termine la guerre des Balkans puisque les quatre États alliés ont tous atteint le but qu’ils s’étaient proposé, est, au contraire, de nature à déterminer de graves complications internationales. Les six grandes puissances, à l’instigation de l’Autriche, avaient interdit au Monténégro de s’emparer de cette place destinée à être la capitale de la future Albanie ; devant le refus du Monténégro de lever le siège de Scutari, les puissances avaient envoyé une flotte internationale faire le blocus de la côte monténégrine ; le Monténégro n’a tenu aucun compte ni du blocus ni de la défense, il a continué le siège et a fini par s’emparer de Scutari. Que va faire l’Europe ? Les journaux autrichiens parlent de contraindre le Monténégro à évacuer la place conquise ; il est assez peu probable qu’il s’y résigne. Des mesures coercitives contre ce vaillant petit État seraient ridicules et odieuses ; l’opinion publique en Russie, en France, en Angleterre, en Italie et dans les parties slaves de l’Autriche-Hongrie est nettement favorable au Monténégro ; en Russie surtout, on verrait avec horreur une armée européenne opérer contre le Monténégro ; d’autre part, laisser l’Autriche intervenir seule est extrêmement dangereux. Un conflit austro-russe est possible ; s’il se produit, la France se trouvera entraînée aux côtés de son alliée, contre l’Autriche et l’Allemagne. Mais les gouvernements russe et français n’ont pas fait preuve jusqu’à présent de beaucoup d’énergie et se sont laissés mener par la Triple Alliance. Aussi, il est bien possible que cette faiblesse continue et que, par peur de la guerre, la France et la Russie, ou plutôt leurs gouvernements, s’inclinent une fois de plus devant les exigences de l’Autriche soutenue par l’Allemagne.

Ille, vendredi 25 avril 1913

Je vais à Vinça à motocyclette ; comme il est tard quand j’achève tout ce que j’avais à y faire, Bonne Maman me garde à déjeuner ; au retour je m’arrête à Bouleternère, je vois les pêchers et les vignes. Le juge de paix de Vinça, M. Calvel, est mort hier. Mon procès-verbal du 10 novembre à Bouleternère va probablement tomber dans l’eau, car une loi d’amnistie va être votée et les affaires de ce genre seront comprises dans l’amnistie ; mais je récidiverai l’année prochaine si le maire maintient son absurde arrêté.

Ille, samedi 26 avril 1913

Nous avons l’oncle Charles de Llobet, Tante Geneviève, Germaine et Madeleine de Llobet, Tante Augustine et Papa à déjeuner (Maman est à Perpignan). Ils viennent en auto et repartent vers cinq heures.

Ille, dimanche 27 avril 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents ; après vêpres, je me promène avec Bebelle du côté de la métairie Saint-Martin et du Boulès.

Semaine du 28 au 30 avril 1913

Ille, lundi 28 avril 1913

Le matin, je vais à la première des 3 processions des Rogations et à la messe qui la suit. L’après-midi, je vais à Claira ; le travail de la retaille avance beaucoup ; il sort de nouveaux bourgeons, mais donneront-ils du raisin ?

Ille, mardi 29 avril 1913

Le matin, je vais à la messe dite au retour de la procession. L’après-midi, nous allons à Perpignan où nous faisons une foule de commissions et voyons plusieurs personnes.

Ille, mercredi 30 avril 1913

Dans l’après-midi, je vais à Vinça à motocyclette ; je m’occupe de la Société ; le ministre du Travail et de la Prévoyance sociale m’ayant répondu, lorsque je lui ai envoyé les modifications statutaires décidées en janvier par la Société Saint-Sébastien, qu’il n’avait aucune objection à y faire, mais qu’il engageait la Société à supprimer en même le dernier alinéa de l’article 24 de ses statuts (qui décide que les obsèques des membres participants décédés doivent avoir lieu avec 2 prêtres), je n’accepte pas cette invitation. J’ai écrit à M. Dédé, avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation et directeur du journal Le Mutualiste français, pour lui demander la marche à suivre ; M. Dédé est un des hommes les plus compétents dans les questions de mutualité ; il m’indique plusieurs arrêts du Conseil d’État rendus dans des espèces identiques et condamnant la prétention du ministre, prétention que la loi du 1er avril 1898 n’autorise pas. Je retrouve ces arrêts dans la collection du Mutualiste français, que je reçois depuis longtemps, et je m’en inspire pour rédiger ma réponse au ministre que j’envoie aujourd’hui après l’avoir communiquée à plusieurs membres du bureau de la Société. Je dis au ministre que son invitation n’est pas légale et que la Société refuse de s’y soumettre. Je crois que le ministre n’insistera pas et approuvera purement et simplement les modifications statutaires ; s’il insiste, nous formerons un pourvoi au Conseil d’État.

Mai 1913

Semaine du 1er au 4 mai 1913

Ille, jeudi 1er mai 1913 (Ascension)

Nous faisons la sainte communion et entendons la messe de 8h ½. Je vais à Perpignan, en auto, et assiste à une réunion des chefs de l’Action française chez M. Henri Bertran, puis au déjeuner mensuel d’Action française au restaurant Gadel. On parle beaucoup de la guerre prochaine ; l’attitude de l’Autriche devient de plus en plus menaçante ; pour empêcher la formation de puissants États slaves à ses frontières, elle est sur le point d’intervenir les armes à la main contre le Monténégro et la Serbie ; jusqu’à présent les puissances de la Triple Entente, en s’associant à certaines de ses démarches, ont réussi à empêcher une action isolée de sa part, action qui serait grosse de conséquences. Mais la reddition de Scutari et la proclamation d’Essad Pacha comme roi d’Albanie précipitent les événements. Le semblant de concert européen qui régnait encore est virtuellement rompu ; l’Autriche est sur le point d’agir seule ; si elle agit, la Russie sera probablement entrainée à agir contre elle et alors, c’est une guerre générale en perspective. Voilà où nous en sommes à l’heure actuelle !

Ille, vendredi 2 mai 1913

Je fais la sainte communion à l’occasion du 1er vendredi du mois, à la messe de 7 heures. Nous devions aller passer l’après-midi à Vinça avec les enfants ; nous y renonçons à cause de la pluie et ne bougeons pas d’ici. M. Trullès me fait lire 3 très curieuses prophéties allemandes sur la Prusse et les Hohenzollern ; la première de ces prophéties, celle du Père Hermann, religieux de l’Abbaye de Lehnin en Brandebourg datée du 13e siècle : elle prédit le sort, règne par règne, des margraves, électeurs, rois et empereurs de la maison de Hohenzollern et annonce que le souverain régnant actuellement sera le dernier ; elle s’exprime ainsi sur Guillaume II : « enfin le sceptre est aux mains de celui qui sera le dernier de la liste royale. Israël tente un misérable forfait que la mort seule peut expier ». La seconde prophétie est celle dite de Mayence connue et publiée au milieu du 19e siècle ; elle prédit admirablement les guerres de 1866 et de 1870, la chute de Napoléon III, l’annexion à l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine ; puis elle prédit la revanche de la France, la chute de l’Empire allemand ; le paragraphe de cette prophétie dit : « Guillaume, deuxième du nom, aura été le dernier roi de Prusse, il n’aura d’autres successeurs qu’un roi de Pologne, un roi de Hanovre et un roi de Saxe ». Mais la plus curieuse est la dernière celle dite de Fiensberg. En 1829, le prince Guillaume de Prusse (le futur Guillaume Ier), traversant le village de Fiensberg, consulta sur sa destinée une devineresse de l’endroit. « Votre destin est inclus dans les chiffres de cette année », lui dit la sorcière. « Additionnez-les, ajoutez le chiffre obtenu à 1849, et vous trouverez la date d’un grand soulèvement que vous réprimerez dans le sang ». 1+8+2+9 = 20. 1829+20 = 1849. Le prince annonça 1849 qui est la date du soulèvement du duché de Bade réprimé par la Prusse. La sorcière annonça au prince qu’il deviendrait empereur d’Allemagne ; comme le prince lui demandait quelle serait la date de la fondation de l’Empire et de son élévation, elle lui dit de faire la même addition comme l’année 1849 ; le prince trouva 1871, date de la fondation de l’Empire et du couronnement de Guillaume Ier comme empereur d’Allemagne à Versailles. Le prince demanda alors à la sorcière quelle serait la date de sa propre mort ; la sorcière lui enjoignit de faire la même addition avec 1871 ; l’addition donne 1888, date de la mort de l’empereur. Enfin, le prince ayant demandé si son empire durerait longtemps après lui, la sorcière lui fit continuer la même addition avec l’année 1888, ce qui produit 1913. Ainsi d’après cette prophétie qui offre tous les caractères de l’authenticité, l’Empire allemand tombera cette année ; quel bonheur si ce pouvait être vrai ! Les événements actuels sont maintenant de mettre le feu à l’Europe donnent à ces prophéties, toutes d’accord pour prédire la chute de l’empire allemand, un grand intérêt.

Nous recevons une lettre de Fernand de Rovira nous invitant à déjeuner demain au restaurant du Concours hippique à Perpignan avec sa sœur, les Forton et les Lazerme etc.

Ille, samedi 3 mai 1913

Nous allons, en auto, au concours hippique de Perpignan qui est installé sur la route de Perpignan à Thuir. Nous déjeunons au restaurant-bar du Concours, invités par les Rovira et De Forton ; il y a une trentaine de personnes à ce déjeuner : les Lammerville, Forton, Mme de Rovira de Roquevaire, les Lazerme, La Croix, Henri d’Albici, Henri Passama, etc. Pour le concours, le temps n’est pas beau ; il y a plusieurs ondées.

Ille, dimanche 4 mai 1913

Dans l’après-midi, je retourne au concours hippique avec Bebelle, Maman et Tony ; aujourd’hui encore, le temps est mauvais, il pleut à plusieurs reprises ; c’est regrettable car une bonne partie de la ville de Perpignan est pavoisée en l’honneur de Jeanne d’Arc dont c’est aujourd’hui la fête, fête qui devient de plus en plus nationale.

Semaine du 6 au 11 mai 1913

Ille, mardi 6 mai 1913

Pas de journal hier soir parce que j’étais à Perpignan d’où nous sommes rentrés à 1 heure du matin. Dans l’après-midi, je vais à Claira faire un tour dans les vignes, les ceps retaillés sont en bon état, de nouvelles pousses sortent, mais il est probable qu’elles seront peu fructifères. Bebelle me rejoint à Perpignan et nous dînons au Grand Hôtel à Perpignan ; nous sommes les invités de notre cousine de La Chapelle[25] qui est de passage à Perpignan et qui a organisé ce dîner de 15 couverts ; elle y a invité, outre nous deux, Carlos et Thérèse de Lazerme, Henri Passama, Mlles de Lacroix, leur oncle le comte de Lalande, les Jonquères d’Oriola Mlle Delafosse, M. Etschger, le jeune de Lammerville. Ce soir, nous allons au bal des Lammerville à Taxo ; nous partons d’Ille à 8 heures ½.

Ille, mercredi 7 mai 1913

Nous sommes rentrés de ce bal à 5 heures du matin ; partis d’Ille à 8h ½ hier soir, nous nous arrêtons une heure à Perpignan où Bebelle se fait coiffer ; nous arrivons à Taxo à 11 heures ; le bal n’est pas nombreux mais il est très select et réussi ; les Lammerville[26] ont réuni, pour pendre la crémaillère, la gentry ou, du moins, une partie, car plusieurs familles sont en deuil, d’autres sont absentes en ce moment ; nous n’étions que 34 : les Rovira et Forton, les Lazerme, les Guardia, Gout de Bize, La Croix, Henri Passama, Jonquères d’Oriola, les demoiselles de Lammerville etc. Je danse le cotillon avec une des demoiselles de Lammerville, Bebelle avec Fernand de Rovira. Nous quittons Taxo à 3 heures, sommes ici à 4 heures 10 par Thuir ; nous nous couchons et dormons de cinq heures à 10 heures ½ du matin. Dans l’après-midi, je vais à Boule, je vois les vignes et les pêchers ; je vais au Mois de Marie.

Le château de Taxo – Site komoot.fr

Ille, jeudi 8 mai 1913

Nous déjeunons chez mes parents avec Bonne Maman ; nous partirons demain pour le Chalet Saint-Michel.

Toulouse, vendredi 9 mai 1913

Notre voyage, jusqu’à présent, a été mouvementé et marqué par bien des ennuis. Partis d’Ille ce matin à 9 heures, nous aurions dû arriver à Gaspard vers 5 ou 6 heures du soir ; mais voici qu’en grimpant une forte côte après Quillan, les graisseurs n’ont pas bien fonctionné, le moteur a chauffé et finalement s’est grippé. J’aurais dû m’arrêter tout de suite, j’ai eu le tort de continuer à marcher ; enfin près de Salles-sur-l’Hers, à 50 kilomètres environ de Toulouse, le moteur a refusé de tourner ; j’ai dû me faire remorquer jusqu’au village où j’ai laissé la voiture dans une remise et nous nous sommes fait porter en voiture à la gare de Villefranche-de-Lauragais d’où nous avons gagné Toulouse en chemin de fer ; nous couchons à Toulouse ; j’irai demain au garage Fontan pour qu’on envoie chercher la voiture qui aura sans doute besoin d’une sérieuse réparation ; voilà bien des ennuis et des dépenses imprévues en perspective !

Toulouse, samedi 10 mai 1913

Je suis allé à Salles avec une auto et 2 ouvriers du garage Fontan, on a remorqué l’auto jusqu’ici ; on va démonter le moteur. Bebelle et les enfants partent à 5 heures en chemin de fer pour Casteljaloux ; je couche encore ici afin de voir commencer à démonter le moteur ce soir. On se rend compte à peu près de ce qu’il y a à faire ; on m’enverra mardi un devis détaillé.

Chalet Saint-Michel, dimanche 11 mai 1913 (Pentecôte)

Ce matin, à Toulouse, j’ai fait la sainte communion à Saint-Jérôme puis je suis allé à la grand’messe à Saint-Sernin. Je suis parti par le train de 13 heures 18 et arrivé à Casteljaloux à 5 heures ½ ; l’auto de ma belle-mère m’y attendait et m’a porté ici.

Semaine du 12 au 18 mai 1913

Chalet Saint-Michel, lundi 12 mai 1913

Mauvais temps ; il paraît qu’ici comme partout, il pleut depuis un mois ; les pins gagnent à cette humidité, mais ce n’est pas agréable. Une lettre de Philomène m’annonce la mort de son beau-père survenue samedi. M. de Lavergne[27] a succombé en trois ou quatre jours, à une fluxion de poitrine ; il a fait une mort tout à fait chrétienne. Je devais aller passer quelques jours à La Motte avec Philo et Henri, mais je ne sais si mon projet pourra se réaliser maintenant ; Philo et Henri vont probablement rester quelque temps à Angers. M. de Lavergne avait, je crois, 75 ans.

Chalet Saint-Michel, mardi 13 mai 1913

Le temps est beau aujourd’hui ; nous en profitons pour faire une promenade à charrette anglaise.

Chalet Saint-Michel, mercredi 14 mai 1913

Ma belle-mère, Bebelle, Henri, Lolotte vont à Casteljaloux ; comme je n’ai rien à y faire, j’aime mieux rester ici ; je me promène dans les bois. Les obsèques de M. de Lavergne ont eu lieu lundi ; on a porté son corps à Segré où est le caveau de famille.

Chalet Saint-Michel, jeudi 15 mai 1913

Il fait beau aujourd’hui, par hasard, nous nous promenons en voiture dans la direction de Captieux.

Chalet Saint-Michel, vendredi 16 mai 1913

Dans l’après-midi nous allons en voiture chez Maria Dagès, veuve de l’ancien régisseur de Lafille ; pendant que nous sommes dans la maison, la jument d’Henry attelée à la charrette anglaise, s’échappe, casse ses traits etc ; la voiture est arrêtée par un pin, un des brancards est cassé ; nous pouvons tout de même rentrer avec des harnais de fortune.

Chalet Saint-Michel, samedi 17 mai 1913

Nous nous promenons à pied du côté de la métairie du bas du champ.

Chalet Saint-Michel, dimanche 18 mai 1913

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, on annonce qu’on a vu un chevreuil au moulin de Lartigue ; Henry et le régisseur sautent à cheval et se mettent à chercher ses traces ; je vais aussi dans la même direction armé de mon fusil, mais ne voyons rien ni les uns ni les autres ; je fais tout de même une agréable promenade dans les bois. Les journaux annoncent qu’à la suite des pluies tombées en Roussillon, l’Agly a débordé ; la Salanque et particulièrement le territoire de Claira sont inondés ; je suis très tracassé au sujet de mes vignes, une inondation dans cette saison peut avoir des conséquences désastreuses.

Semaine du 19 au 25 mai 1913

Chalet Saint-Michel, lundi 19 mai 1913

Je télégraphie à Maurice Roger pour avoir des nouvelles des vignes ; il me répond qu’elles n’ont pas de mal ; le soir je reçois une lettre de lui écrite vendredi, il me dit que la plupart des vignes sont submergées, mais aucune n’est ravinée ; comme il venait de les resulfater avant l’inondation, j’espère que l’excès d’humidité n’amènera pas une attaque de mildiou ; l’année dernière malgré l’inondation d’avril, j’ai évité le mildiou, puisse-t-il en être de même !

Chalet Saint-Michel, mardi 20 mai 1913

Je me promène dans les bois. C’est demain que je partirai pour Angers où je passerai quelques jours ; si Philo et Henri sont à La Motte, je les y rejoindrai.

Bordeaux, mercredi 21 mai 1913

Je couche à Bordeaux où je suis arrivé à 4 heures ¼ ; Hôtel Regina.

Angers, jeudi 22 mai 1913

Ce matin, à Bordeaux, je vais à la messe au Sacré-Cœur ; je pars à 8h46, ligne de l’État (Niort, Montreuil) que nous avons suivie si souvent autrefois ; j’arrive à Angers à 16h ½, ma malle me manque ; je descends à l’Hôtel d’Anjou, je dîne chez l’oncle Xavier ; enchanté de redevenir angevin pour quelques jours.

Angers, vendredi 23 mai 1913

Je fais des démarches pour ma malle, j’achète des objets qui me manquent et que le chemin de fer paiera. Je prends mes repas chez l’oncle Xavier ; ils sont tous très aimables ; les deux enfants de Madeleine sont très mignons. Je fais des visites et rencontre bien des amis.

Angers, samedi 24 mai 1913

Je continue mes visites ; dans la matinée je vois Jacques Hervé-Bazin, je fais un tour à l’Université ; je revois avec plaisir beaucoup d’anciens amis.

Angers, dimanche 25 mai 1913

Le matin, j’assiste à la messe de 8 heures à Saint-Joseph ; ensuite je vois défiler (près de la cathédrale) la belle procession du Grand Sacre à laquelle je me suis tant intéressé autrefois quand il fallait défendre contre les apaches le droit de rendre à Dieu un culte public dans la rue ; aujourd’hui cette belle procession a lieu dans le plus grand calme ; cette liberté a été conquise de haute lutte par les Catholiques angevins en 1903, 1904, 1905 ; quels souvenirs ! Je suis la procession jusqu’au tertre Saint-Laurent ; je la quitte après la bénédiction. L’après-midi, je vais aux courses d’Eventard avec l’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine ; je retrouve là mes relations d’il y a quelques années.

Semaine du 26 au 31 mai 1913

La Motte, lundi 26 mai 1913

J’ai quitté Angers à 15 heures et arrive à Segré à 16h ¼ ; je suis maintenant à La Motte, but de mon voyage ; Philo et Henri m’y font l’accueil le plus aimable ; d’Angers à Segré j’ai voyagé avec Madame Hervé-Bazin que je n’avais pas revue depuis six ans ; elle allait au Patys.

La Motte, mardi 27 mai 1913

Le matin, promenade en bateau à Saint-Aubin, paroisse des Lavergne, nous suivons l’Oudon pendant 4 kilomètres ; Saint-Aubin est un hameau de la commune de Segré. L’après-midi, visite à la famille de Laborde, voisins de campagne.

Saint-Aubin, commune de Segré (Maine-et-Loire) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site delcampe.net)

La Motte, mercredi 28 mai 1913

Le matin je vais à Segré avec Henri à pied, c’est jour de foire, je rencontre Jean de Jourdan que j’avais beaucoup connu autrefois à Angers.

La Motte, jeudi 29 mai 1913

Promenade en barque, ou plutôt en périssoire jusqu’à Segré ; de là, nous allons à pied à Sainte-Gemmes d’Andigné et à la grotte de Lourdes installée dans un coin du parc de M. de La Salmonière ; nous rentrons en barque. L’après-midi nous retournons à Segré ; je partirai demain.

Chalet Saint-Michel, samedi 31 mai 1913

Hier matin à La Motte nous sommes allés à la messe à Saint-Aubin, toujours en bateau ; j’ai quitté La Motte l’après-midi, j’ai pris à Segré le train de 15 heures 15 ; j’ai passé la fin de l’après-midi à Angers ; j’ai dîné chez l’oncle Xavier, je me suis occupé de chercher une bonne d’enfant dans des bureaux de placement, pour Joseph et j’ai quitté Angers par l’express de 22h54 ; j’ai voyagé toute la nuit dernière par Tours et Bordeaux et j’arrive ce matin au Chalet Saint-Michel. Bebelle, ma belle-mère, Lolotte, Henry, sont à Cap Lisse chez les La Barrière, ils arrivent vers 5 heures. Papa souffre d’une grippe et a dû rentrer de Perpignan à Ille ; je télégraphie pour avoir des nouvelles.

Juin 1913

Semaine du 1er juin 1913

Chalet Saint-Michel, dimanche 1er juin 1913

Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, visite des Lamotte de Mondion ; Maman me télégraphie que Papa a un simple embarras gastrique avec fièvre, sans complication.

Semaine du 2 au 7 juin 1913

Chalet Saint-Michel, lundi 2 juin 1913

Je reçois une lettre de Maman ; Papa est toujours malade, mais Maman m’assure que son état n’a aucune gravité, et me dit de ne pas me tracasser. La paix est enfin signée depuis 3 jours, entre les Alliés balkaniques et la Turquie qui abandonne aux Alliés toute la Crète et presque tout son territoire européen, à l’exception de l’Albanie dont le sort, dont l’étendue même seront réglés par les grandes puissances. Bien des questions restent en suspens et contiennent en germe des complications internationales, celle d’Albanie d’abord, puis celle des îles de la mer Égée, celle de l’Épire etc. De plus la question du partage de la Turquie d’Asie commence à se poser et chacun prend position : la France sera-t-elle en état de profiter des occasions qui ne manqueront pas de se présenter ? Une autre cause de préoccupation réside dans les rivalités entre Alliés pour le partage des territoires conquis ; il y a eu plusieurs rencontres sanglantes entre les troupes grecques et bulgares, et ces jours-ci la situation est très tendue entre la Bulgarie et la Serbie. L’horizon politique est donc loin d’être éclairci. Aujourd’hui commence à la Chambre la discussion de la loi de 3 ans ; malgré leurs justes griefs, les Catholiques et les royalistes donneront, j’en suis sûr, leur appui le plus complet au gouvernement de la république sur cette question, puisque, pour une fois, ce gouvernement fait son devoir malgré l’opposition de 240 députés républicains ! L’après-midi, promenade en break.

Chalet Saint-Michel, mardi 3 juin 1913

Maman m’écrit que l’état de Papa a une tendance à s’améliorer et qu’en tout cas, c’est bénin.

Chalet Saint-Michel, mercredi 4 juin 1913

Nous nous promenons en voiture ; je ne sais encore rien de l’auto ; Jamme, Tournamille et Albert qui doivent venir ne s’annoncent pas ; j’ignore donc quand nous pourrons partir d’ici ; et cependant, il me tarde de partir et de voir comment va Papa.

Chalet Saint-Michel, jeudi 5 juin 1913

L’après-midi, promenade en voiture.

Chalet Saint-Michel, vendredi 6 juin 1913

Papa va mieux, la fièvre diminue beaucoup, mais il est faible. Pas de nouvelles de l’auto. Les Jammes, Albert etc. n’annoncent pas leur arrivée.

Chalet Saint-Michel, samedi 7 juin 1913

Albert, Jamme, Tournamille arriveront lundi soir ; j’espère que nous pourrons partir peu après. Nous allons à Casteljaloux en voiture.

Semaine du 9 au 15 juin

Chalet Saint-Michel, lundi 9 juin 1913

Nous allons à Allons en voiture ; le soir arrivent en auto Albert, Jamme et Tournamille.

Chalet Saint-Michel, mardi 10 juin 1913

Le matin, tournée dans les bois voir les parcelles de l’ancien domaine Bertrin qui sont enclavées dans les nôtres et que nous aurions intérêt à acheter ; nous décidons de les acheter si le prix demandé n’est pas trop élevé. L’après-midi, nous allons tous à Casteljaloux, nous nous entendons avec Labat qui devient notre fermier de Lavance. Je téléphone avec Maman qui me donne des nouvelles de Papa ; il a été très faible et très fatigué dimanche, mais il va mieux aujourd’hui ; je décide d’aller passer quelques jours à Ille, pour voir comment va réellement Papa ; Bebelle restera ici avec les enfants, jusqu’à ce que je vienne la reprendre pour aller à Biarritz ou Papa ne pourra pas aller de longtemps sans doute ; je le remplacerai pour différentes petites choses à faire à la villa. Je partirai jeudi pour Ille.

Chalet Saint-Michel, mercredi 11 juin 1913

Visite des cousins et cousines de La Barrière et de Gensac qui viennent déjeuner en auto ; ils vont à Bordeaux. Après leur départ, nous nous promenons dans les bois et chassons, je tue un lapin avec mon nouveau fusil.

Ille, jeudi 12 juin 1913

Je quitte le chalet ce matin à 7h avec l’auto de Tournamille ; je prends le train à Casteljaloux à 8h21 et j’arrive ce soir à 20h22 à Ille. Je trouve Papa au lit depuis 17 jours, il se lève cependant un peu dans le milieu de la journée ; sa maladie, qui est une infection intestinale ayant quelques rapports avec la fièvre typhoïde, l’a beaucoup affaibli ; il va mieux cependant, sa fièvre diminue d’intensité et il commence à s’alimenter ; les docteurs croient que la convalescence va commencer ; mais elle sera longue.

Ille, vendredi 13 juin 1913

Je vais à Vinça par le premier train, afin de passer auprès de Bonne Maman la fête de Saint Antoine ; je me confesse et communie. Triste fête cette année ! Je rentre à Ille avec Jocaveil qui vient voir Papa en auto. J’ai reçu l’approbation pure et simple par le ministre du Travail des modifications statutaires de la Société Saint-Sébastien ; il m’a suffi de répondre au ministre que le bureau de la Société n’acceptait pas de supprimer la clause relative aux obsèques religieuses et de lui rappeler les arrêts du Conseil d’État et de différents cours d’appel qui me donnaient raison, et il s’est incliné ; s’il l’avait fallu, je serais allé en Conseil d’État. Papa a passé une assez bonne journée. L’avis des médecins est que la convalescence va s’accentuer.

Ille, samedi 14 juin 1913

Même état pour Papa ; ce sera long ; je vais à Perpignan acheter des médicaments pour Papa.

Ille, dimanche 15 juin 1913

Je vais à la grand’messe ; l’après-midi, j’assiste à Perpignan à la salle Gerbet, à la conférence organisée par l’Action française ; discours du commandant Cuignet sur la question juive, de Georges Valois sur les questions sociales et le syndicalisme, de Massé, de Despéramons ; après la conférence, je vais prendre le thé chez les Jean de Massia avec le commandant Cuignet. Je ne reste pas au banquet à cause de Papa ; je veux pouvoir rentrer ici ce soir et voir comment il a passé l’après-midi ; précisément, il a plus de fièvre.

Semaine du 16 au 22 juin 1913

Claira, lundi 16 juin 1913

Le matin je vais à Boule à motocyclette ; de là j’arrive jusqu’à Vinça où je vois Bonne Maman un instant. À Boule, les vignes sont belles, mais les pêchers ont peu de fruits. L’après-midi j’emballe les effets que je vais expédier à Biarritz ; je vais coucher à Claira afin de visiter les vignes demain de grand matin avant la chaleur. Papa avait un peu moins de fièvre et était moins abattu ce matin. En passant à Perpignan, j’ai bien exposé son état à Louis Lutrand ; il estime, comme M. Pons et M. Trainier, qu’il n’y a pas à s’alarmer, mais que ce sera long.

Ille, mardi 17 juin 1913

Ce matin, à Claira, je me suis levé à 4 heures et j’ai parcouru toutes les vignes de 5 heures à 8 h 1/2 ; elles sont en bon état, saines, mais la récolte sera faible, la gelée a fait le plus grand mal ; la plus belle est le Champ Grand de Papa. Je rentre à Ille à 11 heures ½. Papa a passé une nuit assez calme, la fièvre est moins forte que la semaine dernière, il y a aussi moins d’abattement. Si cette petite amélioration continue, je partirai jeudi, de façon à être au chalet vendredi, jour du départ de ma belle-mère, pour que Bebelle ne reste pas seule avec les enfants au chalet. De là nous irons le lendemain à Biarritz ; Papa est pressé de me voir partir pour Biarritz car il m’a chargé de faire faire quelques petites choses à la villa avant la location d’été qui commence le 20 juillet ; nous aurons donc à y passer près d’un mois, Tony prendra des bains de mer.

Ille, mercredi 18 juin 1913

Même état, la tendance à l’amélioration persiste ; je compte partir demain. Bonne Maman vient passer une partie de la journée avec nous. Le matin, je vais à Bouleternère à motocyclette ; je fais tous les comptes avec Jacomy.

Toulouse, jeudi 19 juin 1913

J’ai quitté Ille à 4 heures du soir ; Papa était dans le même état que ces jours-ci, c’est à dire que la fièvre diminue un peu. J’arrive à Toulouse à 23 heures 1/2 et j’y couche.

Agen, vendredi 20 juin 1913

J’ai fait ce matin quelques courses dans Toulouse, j’ai vu mon avoué Me Gavalda pour l’affaire des « Prévoyants de France » qui n’est pas finie. Albert vient me rejoindre ; nous prenons livraison de l’auto au garage Fontan et je pars avec Albert à 11 heures ½ ; je le mène à Montech, je passe à Montauban pour faire régler les graisseurs et je vais coucher à A²gen ; il est trop tard pour arriver ce soir au chalet ; ne devant pas marcher vite aujourd’hui, je ne pourrais y arriver qu’à 10h ½ ou 11 heures du soir. J’y arriverai demain matin.

Biarritz, samedi 21 juin 1913

Je pars d’Agen à 5h45 et j’arrive au chalet deux heures après ; on déjeune à 9 heures et nous repartons pour Biarritz à 10 heures. ; ma belle-mère part en même temps pour la Métairie Grande. Par Mont-de-Marsan et Dax, à travers des forêts ininterrompues de pins, nous gagnons tout doucement Biarritz ; nous y arrivons vers 19 heures après plusieurs arrêts. La villa est très propre.

Biarritz, dimanche 22 juin 1913

Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et, l’après-midi, au salut à Sainte-Eugénie ; nous faisons une partie de l’après-midi sur la plage ; nous rencontrons Mme Rivals, Mme de Mollans. Je n’ai pas de nouvelles de Papa depuis jeudi, j’en suis surpris.

Semaine du 23 au 29 juin 1913

Biarritz, lundi 23 juin 1913

Je reçois des nouvelles de Papa, elles sont un peu meilleures. Je m’occupe des affaires dont Papa m’a chargé. Nous nous promenons sur la plage et en ville ; je retrouve avec joie la mer incomparable, cet océan si majestueux et si beau lorsqu’il se brise avec furie sur les rochers de la Côte d’Argent ; quelle différence avec la Méditerranée si calme que j’ai vue à Nice ; là-bas, la mer est jolie sans doute, mais elle ne bouge pas, elle ne vit pas ; l’Océan monte, descend, se met en colère ; il est certainement plus beau.

La Côte d’Argent à Biarritz – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site ebay.com)

Biarritz, mardi 24 juin 1913

Je vais à la messe de 11 heures à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je fais diverses commissions et passe un moment sur la plage.

Biarritz, mercredi 25 juin 1913

Papa m’écrit lui-même une lettre de 4 pages, il va réellement mieux ; je commence à l’établissement Biarritz salin thermal une série de quelques bains que je dois prendre.

Biarritz, jeudi 26 juin 1913

Le matin nous allons à Bayonne en auto chercher une bonne d’enfant pour Joseph, nous en voyons une qui nous conviendrait ; peut-être pourrons-nous la prendre. Le soir à 10 heures arrive mon beau-frère Henry du Lac que nous avons invité à venir passer quelques jours avec nous.

Biarritz, vendredi 27 juin 1913

Nous nous promenons tous les trois, nous allons visiter une villa que les Jamme nous ont chargés de voir, elle est très éloignée, dans le quartier de la rue d’Espagne. Le soir, cinéma.

Biarritz, samedi 28 juin 1913

Je prends mon second bain aux thermes salins, Bebelle commence ses bains de mer, je voudrais bien pouvoir la suivre ! Les bains de mer sont autrement agréables que les bains de baignoire.

Biarritz, dimanche 29 juin 1913

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, nous allons tous les trois à une course de taureaux à Irun ; nous laissons l’auto sur les bords de la Bidassoa en face d’Irun et franchissons la rivière frontière en barque ; les matadors sont Bombita et Mazzantinito ; la course est assez bonne.

Les arènes d’Irun (Espagne) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site cofradia-anaka.com)

Semaine du 30 juin 1913

Biarritz, lundi 30 juin 1913

Je vais voir le docteur de Lostalot qui me dit de prendre des bains de mer et non des bains salins chauds ; je suis enchanté de ce changement. J’ai des offres pour ma future récolte de Claira à 25 et 26 francs, mais je ne me décide pas encore à vendre car ma récolte sera très faible à cause de la gelée et il y a, partout, beaucoup de mildiou.

« Ceux qui n’ont rien appris », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon le 30 juin 1913

Juillet 1913

Semaine du 1er au 6 juillet 1913

Biarritz, mardi 1er juillet 1913

Je prends mon premier bain de mer de la saison, je nage beaucoup avec Henry ; Tony va prendre aussi les bains de mer et commence aujourd’hui. Le soir nous allons voir le cinéma du café anglais. Il fait très chaud.

Biarritz, mercredi 2 juillet 1913

Le matin bain de mer ; Tony n’aime pas ce traitement et il crie beaucoup dans l’eau où, d’ailleurs, il reste très peu de temps. L’après-midi, nous allons à Saint-Jean-de-Luz en auto ; nous retenons pour les Jamme, qui nous en ont chargés, la villa La Béroje, petite villa près du jardin public ; nous le leur annonçons par téléphone ; nous causons longtemps et nous comprenons très bien malgré la distance. Le soir nous allons au casino municipal.

Biarritz, jeudi 3 juillet 1913

Bain de mer ; le soir, nous allons au cinéma du café anglais. Je reçois de bonnes nouvelles de Papa ; il va de mieux en mieux.

Biarritz, vendredi 4 juillet 1913

Le matin Bebelle et moi allons à la messe à Saint-Charles, nous nous confessons et communions. L’après-midi, promenade en auto chez Didia que nous ne trouvons pas puis à Bayonne.

Biarritz, samedi 5 juillet 1913

La guerre a repris de plus belle dans les Balkans, mais cette fois-ci ce sont les anciens alliés qui sont aux prises ; la Bulgarie est en guerre contre la Serbie et la Grèce ; chose curieuse la guerre n’est pas déclarée et les relations diplomatiques ne sont pas rompues et cependant de terribles batailles se livrent depuis 8 jours ; le capitaine Milovitch m’avait prédit, à Nice, que le partage des dépouilles de la Turquie entraînerait probablement la guerre entre les ex-alliés ; il avait vu juste. Beaucoup d’alarmes et de complications pour l’Europe sortiraient encore de cette guerre. Nous prenons tous notre bain de mer, même Tony et Titi.

Biarritz, dimanche 6 juillet 1913

Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous allons à Bayonne voir un concours de gymnastique donné par les gymnastes des patronages catholiques de la région et présidé par Mgr l’évêque ; nous revenons par la Barre que nous voyons franchie par plusieurs bateaux.

Semaine du 7 au 13 juillet 1913

Biarritz, lundi 7 juillet 1913

Nous allons à Saint-Sébastien en auto ; nous faisons visiter la ville à Henry, nous allons au casino, puis, avant de repartir, faisons une visite à M. de Lanauze. On a enterré, civilement hélas ! Henri Rochefort qui est mort la semaine dernière âgé de 82 ans ; malgré l’abîme qui me sépare du célèbre polémiste, je le vois disparaître avec un certain regret ; c’était un beau caractère, il avait un fond de vieil atavisme français qui l’a empêché de tomber dans certaines erreurs, notamment dans le dreyfusisme. À cause de ce caractère vieux français et de son ardent patriotisme il lui sera beaucoup pardonné.

Biarritz, mardi 8 juillet 1913

Nous nous baignons l’après-midi, la mer est très agitée. Le soir, nous allons au cinéma.

Biarritz, mercredi 9 juillet 1913

Ce matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons à Bayonne en b.a.b. et en train[28].

Biarritz, jeudi 10 juillet 1913

Il fait très mauvais temps et très frais, nous ne nous baignons pas ; l’après-midi nous allons au casino, le soir au cinéma de la Croix de Lorraine.

Biarritz, vendredi 11 juillet 1913

Le temps est encore assez troublé, nous nous baignons tout de même ; le soir nous allons au casino.

Biarritz, samedi 12 juillet 1913

Très beau temps ; le matin bain de mer. L’après-midi, nous allons en auto à Cambo, par la délicieuse vallée de la Nive, nous voyons la campagne de Rostand « Arnaga » ; retour par Arcangue. La nouvelle guerre qui vient d’éclater entre Alliés dans les Balkans tourne à l’avantage de la Grèce, de la Serbie et du Montenegro et au détriment de la Bulgarie ; les armées de cette dernière, inférieures en nombre, sont complètement battues et sont menacées d’être cernées et capturées. La Bulgarie paraît avoir été l’agresseur ; elle a été bien mal inspirée, d’autant plus que la Roumanie entre en lice et vient de déclarer la guerre à la Bulgarie. C’est un nouveau bouleversement en Orient ; il ne peut laisser indifférente ni la Russie ni l’Autriche et par là, des complications entre la Triple Entente et la Triple Alliance sont possibles et même probables. Messe à Saint-Charles.

Villa Arnaga d’Edmond Rostand à Cambo-les-Bains (Pyrénées-Atlantiques) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site cparama.com)

Biarritz, dimanche 13 juillet 1913

Le matin, grand’messe à Sainte-Eugénie, bain à la grande plage ; l’après-midi, nous allons voir le cirque Rancy à Bayonne, avec les enfants. Bénédiction à Sainte-Eugénie.

Semaine du 14 au 20 juillet 1913

Biarritz, lundi 14 juillet 1913

Nous ne nous apercevons guère que c’est aujourd’hui la fête dite nationale, anniversaire d’émeutes, de massacres, de trahison, de mépris de la parole donnée, bref d’une journée honteuse qu’il est bien absurde de commémorer. Nous nous baignons à la grande plage.

Biarritz, mardi 15 juillet 1913

Je vais à la messe à Saint-Charles ; bain de mer ; le soir, nous allons tous au casino voir des danses andalouses.

Biarritz, mercredi 16 juillet 1913

Je vais à la messe à Saint Charles, à la bénédiction à Sainte-Eugénie. Je me baigne au Port Vieux. Henry repart ce soir par le train de 21h41 sur Bordeaux ; nous l’accompagnons à la gare. Nous n’avons plus que 3 jours à peine à passer ici. Nous partirons samedi, nous nous arrêterons à Lourdes et irons passer 15 jours à 3 semaines à Vinça, de là à La Métairie Grande où nous resterons jusqu’aux vendanges. La Bulgarie est aux abois, enserrée de tous côtés par les Serbes et les Monténégrins, les Grecs, les Roumains et par les Turcs eux-mêmes qui profitent de la circonstance pour réoccuper les territoires que la Bulgarie avait conquis sur eux et qu’ils avaient cédés aux alliés par le tout récent traité de Londres. Depuis bien longtemps, on n’avait vu une pareille situation ; les grandes puissances (mot bien impropre !) ne peuvent rien faire car leur rivalité les paralyse et assistent les bras croisés à cette nouvelle guerre. Si l’une d’elles se décide à intervenir, que ce soit l’Autriche-Hongrie ou la Russie, elle risque de déchaîner une guerre générale en Europe.

Biarritz, jeudi 17 juillet 1913

Le matin bain de mer ; l’après-midi je vais un moment au casino et sur la plage. Le soir thé chez les Laugier.

Biarritz, vendredi 18 juillet 1913

Ce matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons sur la plage ; nous faisons nos préparatifs de départ. Le soir casino.

Lourdes, samedi 19 juillet 1913

Nous avons quitté Biarritz à 13 heures 40 et nous arrivons à Lourdes vers 19 heures ½ après un arrêt à Salies-de-Béarn où nous avons vu M. et Mme Lacau Saint-Guily. Nous descendons à l’Hôtel Métropole.

Lourdes, dimanche 20 juillet 1913

Nous assistons à la messe, nous nous confessons et communions à la Basilique. Tante Josepha est venue d’Argelès passer l’après-midi et déjeuner avec nous ; elle va bien mieux qu’à Nice, l’air des montagnes lui fait du bien. Il y a ici un pèlerinage écossais et un pèlerinage prussien (!), de Berlin. Nous passons la plus grande partie de la journée près de la Grotte.

Grotte de Lourdes – Carte postale anonyme, 1913 (site delcampe.net)

Semaine du 21 au 27 juillet 1913

Quillan (Aude), lundi 21 juillet 1913

Partis de Lourdes ce matin à 8h20, nous arrivons à Quillan pour y passer la nuit, vers 20 heures après avoir fait 255 kilomètres d’automobile. En partant de Lourdes deux heures plus tôt nous aurions pu arriver ce soir à Ille ou à Vinça. Nous avons déjeuné à Salies-du-Salat où nous couchons à l’Hôtel des Pyrénées.

Vinça, mardi 22 juillet 1913

Partis de Quillan à 9h ½, nous arrivons à Vinça à midi ½ ; nous nous y installons pour 15 jours à 3 semaines. L’après-midi, je vais avec Bebelle voir Papa à Ille. Il va bien mieux, certes, que lorsque je l’avais laissé il y a un mois, mais il a toujours sa douleur arthritique au bras gauche qui le gêne beaucoup ; si cela passait, il pourrait être considéré comme guéri.

Vinça, mercredi 23 juillet 1913

Maman vient déjeuner ici pour voir les enfants ; c’est la première fois qu’elle laisse Papa depuis près de 2 mois ; je la raccompagne à Ille en auto, j’y amène Tony. Au retour je m’arrête à Bouleternère pour voir les pêchers.

Vinça, jeudi 24 juillet 1913

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je fais faire un nettoyage général du moteur de l’automobile, au pétrole ; il en avait besoin après de pareils voyages. J’apprends la mort à Verdun, dans un accident de camion automobile, du lieutenant aviateur de Gensac dont j’avais fait la connaissance au mariage de son frère Jean de Gensac. La loi de 3 ans a été enfin votée à la Chambre samedi dernier ; sans doute elle n’est pas tout à fait ce qu’elle aurait pu être, l’incorporation à 20 ans par exemple est sujette à critique, mais enfin il ne faut pas demander à la république et au régime parlementaire plus qu’ils ne peuvent donner ; qu’ils aient voté, sous la pression de l’opinion saine du pays et sous la menace des armements allemands, la prolongation du service militaire, voilà qui est déjà extraordinaire et, certes, bien inattendu ; réjouissons-nous en à cause de la France qui en profitera et si nous voulons que ce résultat soit durable, travaillons à changer le régime.

Vinça, vendredi 25 juillet 1913

Le matin je vais à la messe de 7 heures ; l’après-midi nous allons à Perpignan en auto avec Bebelle et les enfants. Je voulais aller à Claira mais le temps est mauvais, il pleut une partie de l’après-midi et je dois y renoncer. À Perpignan, je vais voir Alphonse Massé dans sa prison, je vois l’oncle Gabriel de Llobet. Vers la fin de l’après-midi le temps s’étant bien arrangé nous poussons jusqu’à Canet, je prends un bain de mer et baigne les enfants. Chose bizarre, moi qui suis un Roussillonnais je ne m’étais jamais baigné dans la Méditerranée ; au contraire, combien de centaines de bains ai-je pris dans l’Océan ? Je l’ignore. J’en ai pris aussi dans la Manche. À Perpignan, je conclus définitivement avec M. André la vente sur souches de 700 hectos de Claire à 25 francs, sans garantie de degré.

Canet-en-Roussillon, la plage – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)

Vinça, samedi 26 juillet 1913

Le matin, je vais à Nossa. L’après-midi je vais à Ille en auto, je tiens compagnie à Papa qui souffre toujours de son bras ; je m’arrête à Bouleternère où je vais voir les vignes et les pêchers.

Vinça, dimanche 27 juillet 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres. L’après-midi nous faisons quelques visites ; M. le curé me fait voir une brochure très hostile à Maurras et à l’Action française[29] qu’il vient de recevoir en 3 exemplaires ; à l’aide de citations empruntées pour la plupart à d’anciens livres de Maurras et à ceux des chefs de l’Action française qui n’ont pas la foi catholique, l’auteur s’efforce d’inspirer l’horreur de l’Action française ; il déclare que c’est un scandale que de voir des Catholiques collaborer avec ces incroyants. Je signale cette brochure à Maurras et j’écris pour Le Roussillon un article dans lequel je réponds aux sophismes exprimés dans cette brochure qui a pour auteur un M. Fabien Chalenave.

Semaine du 28 au 31 juillet 1913

Vinça, lundi 28 juillet 1913

Nous allons tous déjeuner à Ille chez mes parents ; l’état de Papa est toujours le même ; dans l’après-midi, je lui fais faire une promenade en auto pour lui faire prendre l’air.

Vinça, mardi 29 juillet 1913

Je vais déjeuner chez l’oncle Gabriel de Llobet à Perpignan, puis je vais visiter des vignes à Claira, elles sont en très bon état, mais la récolte est faible à cause de la gelée d’avril ; heureusement les prix seront bons. Bebelle vient à Perpignan par le train de 4 heures, nous rentrons ensemble en auto.

Vinça, mercredi 30 juillet 1913

Je suis obligé de revenir à Perpignan, ce qui ne m’amuse pas du tout, pour mener l’auto au garage, la pompe à eau est détraquée et je dois faire allonger les tiges des soupapes d’échappement ; je pars à midi ½, j’emmène Tony et pendant qu’on fait le travail au garage, je vais avec lui à la plage de Canet, je le baigne et je me baigne aussi. Au retour, la voiture n’est pas prête, et je rentre en chemin de fer. Le Roussillon publie aujourd’hui mon article sur « Les Catholiques et l’Action française », il y a 2 erreurs de composition, je les fais rectifier, la rectification paraîtra demain.

« Les Catholiques et l’Action française », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 30 juillet 1913 – Gallica

Vinça, jeudi 31 juillet 1913

Je suis obligé, pour la 3e fois en 2 jours, d’aller à Perpignan pour y reprendre l’auto ; j’y vais par le train de 13 heures ; à Perpignan je vais voir Massé ; au retour, je m’arrête à Ille voir Papa.

Août 1913

Semaine du 1er au 3 août 1913

Vinça, vendredi 1er août 1913

Le matin, je vais à la messe de 7h ½ ; je me confesse et communie. L’après-midi, nous nous promenons et faisons quelques visites.

Vinça, samedi 2 août 1913

Nous déjeunons à Ille, Bebelle et moi ; je mène Papa à Perpignan où il va consulter le docteur de Lamer ; celui-ci lui conseille d’aller dans quelques jours prendre des bains et douches à Thuès pour guérir son arthrite ; à Perpignan je vais voir les Lazerme avec Bebelle. Le voyage à Perpignan, fait en auto, n’a pas fatigué Papa.

Vinça, dimanche 3 août 1913

Le matin, je vais voter à Bouleternère ; aujourd’hui ce sont les élections départementales ; dans ce canton, on vote pour les conseillers d’arrondissement ; comme les deux conseillers sortants qui se représentaient sans concurrents ne me conviennent pas, je vote pour Despéramons et Massé. Je vais à la grand’messe à Ille dont c’est aujourd’hui la fête patronale. L’après-midi, je vais avec Bebelle et Tony au concours hippique de Vernet-les-Bains ; nous y retrouvons les Rovira, Forton, La Croix, Lazerme etc. Un violent orage interrompt le concours pendant une heure.

Semaine du 4 au 10 août 1913

Vinça, lundi 4 août 1913

Je reçois une lettre d’Albert me proposant de me vendre sa Motobloc 16 HP pour 4500 francs ; comme je connais cette voiture qui a très peu servi et qui est presque neuve, comme d’autre part ma 12 HP vieillit beaucoup et est trop petite quand nous y sommes tous dedans, je me décide à accepter et je réponds à Albert que je vais revoir cette voiture qui est dans un garage d’Agen pour la vente. C’est réellement, à ce prix, une bonne affaire. Si je ne la saisis pas, je pourrai peut-être à grand peine faire durer ma 12 HP un an ou 18 mois, et alors je serai obligé d’acheter une voiture neuve qui me coûtera 10.000 frs. environ ; je revendrai la vieille 1500 frs., ce sera une dépense de 8500 frs. ; actuellement je peux espérer revendre la 12 HP 2500 ou 3000 ; la neuve me coûtant 4500, je n’aurai à débourser que 1500 ou 2000 frs. et j’aurai une excellente voiture que je connais. Dans l’après-midi, je vais un moment à Ille. Albert me répond de ne pas aller encore à Agen ; qu’est-ce que cela signifie ?

Vinça, mardi 5 août 1913

Je télégraphie à Albert ; il me répond d’aller le rejoindre à Gaspard où il est en ce moment ; plus je pense à l’affaire qu’il m’a proposée plus je crois qu’il faut l’accepter ; ce sera une bonne affaire.

Gaspard, jeudi 7 août 1913

Hier soir j’étais en chemin de fer et je n’ai pas pu écrire mon journal. J’ai quitté Vinça hier matin, je suis allé à Saint-André pour assister aux obsèques de la petite Luce de Lammerville morte à 15 mois ; je déjeune et dîne à Perpignan chez l’oncle de Llobet ; l’après-midi je vais à Claira, puis à Canet où je prends un bain de mer. Le soir j’assiste, au Panache, au punch en l’honneur de Massé qui est sorti de prison ce matin, et à la remise de l’objet d’art qu’on lui a offert par souscription (une statue de Gaulois). Je quitte Perpignan par le rapide de 23 heures 57 ; je suis à Toulouse ce matin à 3h40, je couche (pour moins de 4 heures) à l’Hôtel de Chambord ; je repars de Toulouse à 9h ¼ et j’arrive à Gaspard à 10 heures. J’y trouve Albert qui est avec les Tournamille ; demain nous irons chercher la voiture à Agen. Je passe la journée agréablement avec les Tournamille.

Gaspard, vendredi 8 août 1913

Nous avons quitté Gaspard ce matin Albert et moi ; nous sommes allés à Agen en chemin de fer ; nous y avons pris la 16 chevaux qui est superbe, repeinte de neuf et en excellent état[30]. J’en prends livraison, je l’essaie jusqu’à Montech et je me décide complètement car elle va très bien ; je la paie à Albert. Nous déjeunons à Montech et en repartons à 2 heures ; nous couchons à Lavelanet chez M. Étienne Bastide où sont en ce moment Marie et les filles d’Albert. Nous en repartirons demain, Marie nous accompagnera.

Automobile type Motobloc 16 HP – Site motobloc1902.com

Vinça, samedi 9 août 1913

Le matin je vais avec Albert visiter le superbe château de Léran, des ducs de Lévis-Mirepoix, amis des Bastide. Le château est à 9 kilomètres de Lavelanet. Nous partons à 2h ¼ de Lavelanet et sommes à Vinça à 6h ½ après nous être arrêtés ¾ d’heure à Ille où nous avons pris le thé chez mes parents. Henry, François et M. Louis d’Ax de Vaudricourt sont arrivés à Vinça jeudi soir et vont tous les jours à Vernet-les-Bains prendre part à un match de tennis qui dure 3 jours ; nous y irons demain, nous sommes tous invités à déjeuner chez les Rovira dans leur villa de Vernet.

Château de Léran (Ariège) – Carte postale Labouche frères, Toulouse, s.d. [années 1910] (site cartorum.fr)

Vinça, dimanche 10 août 1913

Nous allons à la messe de 8 heures ; nous partons vers 10 heures pour Vernet, nous y déjeunons tous chez les Rovira, il y a aussi comme invité un M. de Lafarge qui matche contre François. La fin du concours a lieu l’après-midi, François a un premier prix et un second prix, il est très fatigué. Ma nouvelle voiture se comporte admirablement ; elle grimpe les côtes en 3e et 4e vitesse à merveille.

Semaine du 11 au 17 août 1913

Vinça, lundi 11 août 1913

François, Henry, M. d’Ax partent le matin dans la nouvelle auto d’Henry. Albert et François partent par le train de 11h45 pour Font-Romeu d’où ils regagneront Lavelanet par le Capcir et la vallée de l’Aude, en auto-car. Le matin je vais à la messe de 7h ½, l’après-midi nous allons à Ille souhaiter la fête à Maman ; je fais faire une promenade en auto à Papa.

Vinça, mardi 12 août 1913

Je vais avec Bebelle à la messe de mariage de Mlle Henriette Jonquères d’Oriola avec M. Raphaël Vigier, à Corneilla-del-Vercol ; nous allons ensuite déjeuner chez nos cousins Gout de Bize au château de Boaça. Nous passons l’après-midi à Perpignan où nous faisons beaucoup de commissions, car nous comptons partir après-demain pour la Borie grande.

Vinça, mercredi 13 août 1913

Dans l’après-midi, je vais à Ille et Bouleternère ; Tony souffre de l’oreille gauche, je ne sais pas si cela ne nous empêchera pas de partir demain.

La Borie Grande, jeudi 14 août 1913

Ce matin, Tony ne souffre plus de son oreille et le Dr Jocaveil nous dit que nous pouvons partir sans inconvénient. Nous quittons Vinça à 2 heures en auto. Malheureusement, le mauvais temps nous surprend en route, c’est d’abord un vent violent, puis la pluie, tout cela nous retarde beaucoup, nous nous arrêtons plusieurs fois longuement et nous n’arrivons à la Borie Grande qu’à plus de dix heures le soir par une pluie battante, on ne nous attendait plus. L’auto a marché admirablement, c’est une très bonne voiture, excellente côtière.

La Borie Grande, vendredi 15 août 1913

Je fais la sainte communion à Sauveterre où nous allons à la messe de 9h ½ ; nous nous reposons. La paix est enfin signée dans les Balkans après 10 mois ou même 11 mois de guerre. La Roumanie, la Serbie, la Grèce, le Montenegro d’une part, la Bulgarie d’autre part qui a été complètement écrasée, viennent de s’entendre pour le partage de la Turquie d’Europe ; la Bulgarie, après sa défaite, a dû renoncer à la plupart de ses prétentions ; c’est ainsi que la Grèce, énergiquement soutenue par la France, obtient Salonique et même le port de Cavala sur la mer Égée. Mais il reste encore deux grosses questions à résoudre dans les Balkans : celle des frontières méridionales de l’Albanie et celle de la Thrace et particulièrement de la ville d’Andrinople ; la Turquie, profitant de la nouvelle guerre, a réoccupé cette province et cette ville qui ont été attribuées à la Bulgarie et on ne voit pas comment on pourra les en déloger ; les grandes puissances ne sont pas d’accord, la force seule pourrait obliger la Turquie à respecter le traité de Londres, or aucune puissance ne semble disposée à employer la force ni à permettre que sa voisine l’emploie. On voit, à cet aperçu, que la question d’Orient est loin d’être résolue. La loi du service de 3 ans est définitivement votée et va entrer en application ; elle a le grand inconvénient d’appeler cette année deux classes en même temps, de sorte que, tout l’hiver prochain, il y aura dans l’armée 2/3 de recrues contre un tiers seulement de soldats instruits ; il aurait cent fois mieux valu garder la classe de 1910 ; que pour des raisons politiques et électorales le gouvernement va renvoyer. Une fois l’instruction de ces 2 classes terminée ; la loi sera définitivement entrée en jeu et ce sera un grand progrès.

La Borie Grande, samedi 16 août 1913

Nous ne bougeons pas ; je lis avec grand intérêt l’ouvrage remarquable de Frantz Funck-Brentano, Le Roi ; cet ouvrage est destiné à faire tomber bien des préjugés injustes contre notre monarchie nationale.

La Borie Grande, dimanche 17 août 1913

Je vais avec Bebelle et Lolotte à la messe de 8 heures à Albine, nous y communions.

Semaine du 18 au 24 août 1913

La Borie Grande, lundi 18 août 1913

Nous ne bougeons pas ; ici le temps passe lentement.

La Borie Grande, mardi 19 août 1913

L’après-midi nous allons tous à Castres ; je laisse la voiture à la carrosserie Crouzat pour quelques améliorations à apporter à la carrosserie. Je reviens dans l’auto 12 HP de ma belle-mère ; nous faisons une visite à nos cousins de Blaÿ au château de Gaïx ; le commandant nous fait visiter les ruines du vieux château démoli en 1810 après avoir été démantelé par les révolutionnaires.

Vestiges de l’ancien château de Gaïx (vue actuelle)  – Wikipédia

La Borie Grande, mercredi 20 août 1913

L’après-midi, nous allons voir la famille de Lager au château de Navès, thé et tennis.

La Borie Grande, jeudi 21 août 1913

Je vais à Castres voir si l’on travaille à ma carrosserie ; j’y vais en auto avec Henry jusqu’à Vaudricourt, puis à bicyclette. On annonce la mort d’un vieillard qui gardera dans l’Histoire la plus effroyable responsabilité, Émile Ollivier, libéral impénitent, chef du ministère de l’Empire libéral, l’homme « au cœur léger » (mot terrible) qui, ayant la responsabilité du pouvoir, laissa éclater la guerre de 1870 à laquelle la France n’était pas préparée. Il meurt moins de 2 mois après son ennemi Rochefort ; j’aurais mieux aimé voir Émile Ollivier partir le premier ; de quels épigrammes le spirituel et terrible polémiste n’eût-il pas accablé sa mémoire ! Des personnages de premier plan de cette terrible époque, il ne reste guère plus que l’Impératrice qui achève sa triste existence tantôt en Angleterre près des cercueils de son mari et de son fils, tantôt sur la Côte d’Azur au Cap Martin, dans cette villa Cyrnos que j’ai entrevue il y a quelques mois. Combien il eût mieux valu pour la France que le Second Empire ne vît jamais le jour !

La Borie Grande, vendredi 22 août 1913

L’après-midi, nous allons tous chez les Tournier au château d’Ayguefondes, thé et tennis.

La Borie Grande, samedi 23 août 1913

Nous ne bougeons pas.

La Borie Grande, dimanche 24 août 1913

Je vais à la messe de 6 heures ; dans la matinée je vais à Castres par le train de 8h, j’en ramène l’auto. Nous avons le vicomte Ernest de Lacaze à déjeuner ; François passe la journée ici.

Semaine du 25 au 31 août 1913

La Borie Grande, lundi 25 août 1913

Dans l’après-midi, je vais en auto à Saint-Amans perdre un permis de chasse ; le soir j’essaie les phares et fais une courte promenade ; ils ne sont pas fameux, je devrai mettre un projecteur.

La Borie Grande, mardi 26 août 1913

Nous ne bougeons pas. Il vient d’y avoir 30 ans, avant-hier, de la mort de Celui qui aurait été, si la France avait compris, le grand Roi Henri V. À l’occasion de ce triste anniversaire, plusieurs journaux ont évoqué la belle figure de ce Prince si noble, si chevaleresque, si loyal et, on peut le dire, si clairvoyant car il a été sur bien des points en avance sur son temps. La France (ou plutôt les Français) sans doute ne le méritait pas. Combien il faut le regretter !

La Borie Grande, mercredi 27 août 1913

Nous allons à Castres tous ; Bebelle choisit un costume tailleur. Nous rentrons vers 7 heures.

La Borie Grande, jeudi 28 août 1913

Nous allons à Castres, puis à Vaudricourt chez les d’Ax, tennis et thé.

La Borie Grande, vendredi 29 août 1913

Bebelle va chez les Tournier avec Henri et Lolotte ; moi, cela ne me sourit pas ; je les accompagne à Saint-Amans voir la marquise de Lacaze, puis je rentre ; je vais voir nos cousins d’Auxilhon.

La Borie Grande, samedi 30 août 1913

Bebelle va à Castres en chemin de fer pour un essayage ; elle revient avec Henry dans sa petite auto ; moi, je ne bouge pas.

La Borie Grande, dimanche 31 août 1913

Nous allons à la messe à Sauveterre. François passe la journée ici.

Septembre 1913

Semaine du 1er au 7 septembre 1913

La Borie Grande, lundi 1er septembre 1913

L’après-midi nous allons tous faire une longue visite aux d’Auxilhon.

Castres, mardi 2 septembre 1913

Nous sommes tous partis de la Métairie Grande ce matin dans les deux autos (celle d’Henri et la mienne) ; nous nous arrêtons à Castres, nous en repartons pour aller au bassin de Saint-Ferréol, nous nous trompons de route tous les deux, nous nous retrouvons à Sorèze où nous déjeunons ; nous visitons ensuite le collège de Sorèze, puis le bassin de Saint-Ferréol, nous passons ensuite devant celui de Lampi où je n’ai pas le temps de m’arrêter parce qu’il va faire nuit ; je redescends par Dourgne seul, les autres restant à la Métairie grande dans l’auto d’Henri ; moi je vais à Castres où je fais l’essai de 2 phares et d’un projecteur, je couche à Castres à l’Hôtel du Nord.

La Borie Grande, mercredi 3 septembre 1913

Après avoir passé la matinée à Castres où j’ai fait placer sur la voiture un avertisseur électrique dit « cléophon », que j’ai fait venir de Paris, je me promène avec François que j’ai été chercher au quartier du 9ème d’artillerie ; je rencontre Henri Jamme arrivé hier de Biarritz à Lapeyrouse ; je le ramène en auto à Lapeyrouse, il m’y garde à déjeuner ; je rentre ici dans l’après-midi.

La Borie Grande, jeudi 4 septembre 1913

Dans l’après-midi nous allons tous à Lapeyrouse avec l’auto de ma belle-mère voir les Jamme.

La Borie Grande, vendredi 5 septembre 1913

Le matin à 8 heures je vais à la chasse avec Henry, nous ne voyons rien. L’après-midi, avec Bebelle et Lolotte, en auto à Saint-Amans pour téléphoner à Castres et accompagner Henry au docteur Molinier. Maurice Roger m’écrit que les raisins sont mûrs et qu’il faudra vendanger au milieu de la semaine prochaine. Je vais aller seul là-bas afin de mettre les choses en train, puis je reviendrai ici pour aller en auto aux grandes manœuvres du Sud-Ouest ; et ensuite nous repartirons tous pour rentrer à Ille.

La Borie Grande, samedi 6 septembre 1913

Joséphine Miller, que nous avions depuis deux ans, nous quitte aujourd’hui pour rentrer chez elle à Munich ; je l’accompagne à la gare à midi 17 avec les enfants. Sa remplaçante, une Wurtembergeoise catholique Käthe Hinterauer, s’est annoncée pour lundi. J’aurais préféré une Autrichienne car il me répugne d’avoir des domestiques allemands, mais je n’ai pu en avoir. Pour rien au monde, par exemple, je ne voudrais une Prussienne. J’espère que les enfants apprendront facilement l’allemand ; c’est la raison, la seule raison pour laquelle je leur donne une bonne allemande.

La Borie Grande, dimanche 7 septembre 1913

Nous allons à la messe à Sauveterre. À la sortie de la messe nous apprenons qu’un grave accident de chemin de fer vient de se produire à Saint-Amans ; nous y allons aussitôt ; c’est un train militaire transportant le 81e de ligne et un train de voyageurs qui se sont précipités l’un contre l’autre à trois ou 400 mètres au-delà de la gare de Saint-Amans, le chef de gare avait donné à tort au train militaire le signal du départ ; c’est un triste spectacle ; les wagons ont grimpé les uns sur les autres, brisés en mille morceaux ; il y a 4 morts : le chauffeur du train de voyageurs, et, dans le train militaire, la cantinière, un soldat garçon de cantine et, dit-on, le cantinier ; tous étaient dans le premier wagon, il y a quelques autres blessés, il y a aussi des chevaux tués et blessés et du matériel endommagé. Les troupes bivouaquaient dans une prairie sous la ligne de chemin de fer. Le train militaire transportait le 81e de ligne sur le théâtre des grandes manœuvres d’armée. L’après-midi visite de Germaine avec son beau-frère et ses enfants.

Semaine du 8 au 14 septembre 1913

La Borie Grande, lundi 8 septembre 1913

Je vais à la messe de 6h ½ à Albine. Ensuite je vais à Castres, je fais l’acquisition d’un projecteur Blériot d’occasion ; ainsi, je serai très bien éclairé en automobile. Ma belle-mère et Lolotte sont venues avec moi.

Vinça, mardi 9 septembre 1913

Je quitte le matin à 7h la Borie grande, je prends à Albine le train de 7h33 et j’arrive à Perpignan à 14h ½ ; je fais route depuis Béziers avec le Docteur Rouflay, de Nice. Je prends à Perpignan l’ancienne voiture Motobloc et je vais à Claira où je parcours les vignes ; la récolte est mûre et il est temps de vendanger, certains raisins de carignan commencent même à se pourrir ; on commencera jeudi. Je vais coucher à Vinça où je n’arrive qu’à 21h ¾ ; Papa, Maman, Tante Josepha, Nénette y sont depuis quelque temps ; Papa irait beaucoup mieux si sa douleur arthritique au bras ne le faisait souffrir.

Vinça, mercredi 10 septembre 1913

Je fais partir nos vendangeurs de la gare de Bouleternère et de celle de Vinça. L’après-midi, Tante Josepha offre un thé à quelques personnes, notamment aux fiancés Thibault-Noëll ; on fait de la musique. Le matin je suis allé aussi à Ille.

Claira, jeudi 11 septembre 1913

Le matin je vais prendre un bain à Nossa ; l’après-midi je viens en auto à Claira où la vendange a commencé ce matin, il était grandement temps ! En passant je m’arrête un instant à Perpignan ; je couche à Claira.

Claira, vendredi 12 septembre 1913

On continue la cueillette du carignan de la Cadène ; ils sont très chargés de récolte ; mais ils commencent à se pourrir parce que les grains sont gros et serrés ; et cependant ils ne sont certes pas trop mûrs ! On se hâte. Je vais à Perpignan, j’y déjeune et y passe une partie de l’après-midi ; je me fais arracher 3 racines de dents par le Dr Vidal. Je vais voir Tante Augustine ; je couche à Claira.

La Borie Grande, samedi 13 septembre 1913

Je passe la matinée à Claira, je déjeune à Perpignan et je repars à 15h15 de Perpignan afin de rejoindre Bebelle et les enfants à la Borie Grande et d’aller aux grandes manœuvres. En arrivant, je trouve une carte de circulation que le généralissime Joffre m’a envoyée, sur ma demande, et qui va me permettre de circuler en auto sur le théâtre des grandes manœuvres. Albert est ici ; nous logerons chez lui à Montech pendant les manœuvres.

La Borie Grande, dimanche 14 septembre 1913

Nous allons à la messe à Sauveterre. L’après-midi je vais à la chasse avec Albert, nous ne levons rien. Je reçois une lettre de Paris, d’un M. Maurice Brousse, me disant qu’il m’achète la voiture 12 HP au prix de 3300 francs ; je lui en avais d’abord demandé 3500 ; puis sur sa demande j’en avais rabattu 200. Je suis enchanté de cette affaire, le prix est bon et, de cette façon, ma nouvelle voiture ne me coûte que 1200 francs ; j’y ai dépensé environ 400 frs en diverses améliorations ; j’ai donc pour une dépense de 1600 francs une superbe voiture pour ainsi dire neuve et qui me donne toute satisfaction. J’ai fait une excellente opération.

Semaine du 15 au 21 septembre 1913

Montech, lundi 15 septembre 1913

Départ pour Montech à 1 heure, arrêt à Castres, nous arrivons ici vers 5h ½ ; 117 kilomètres d’automobile. Marie est arrivée dans l’après-midi pour nous recevoir.

Montech, mardi 16 septembre 1913

Longue randonnée en auto, de Montech à Beaumont-de-Lomagne, Cologne, Cadours, en pleine armée du général Pau dont nous rencontrons constamment des détachements en train d’avancer vers la Save derrière laquelle est retranchée l’armée rouge du général Chomer ; nous retrouvons celle-ci à L’Isle-en-Jourdain où nous rencontrons François ; nous visitons une position très forte de l’armée rouge, à l’est l’Isle, sur la route de Toulouse ; c’est là que nous reviendrons demain matin car c’est là vraisemblablement qu’aura lieu la première attaque. Nous rencontrons le cortège de M. Poincaré qui visite les armées ; son auto est conduite par un cousin d’Albert, M. de Lagausie, qui fait une période comme réserviste et qu’on a réquisitionné à cet effet ; on a réquisitionné la voiture et le propriétaire, ce qui n’amuse pas ce dernier, qui est royaliste ; il nous raconte ce qu’il fait. Nous rentrons le soir à Montech.

Les grandes manoeuvres dans le Tarn-et-Garonne en 1913  – Photographie de presse, Agence Rol (Gallica)

La Borie Grande, mercredi 17 septembre 1913

Nous nous levons à 2 heures, partons à 3h et sommes avant cinq heures à la position centrale de défense de l’armée rouge, remarquée hier soir ; c’est un mamelon près de Pujaudran sur la route de l’Isle-en-Jourdain à Toulouse ; chemin faisant nous assistons à un combat de nuit sur l’aile droite de l’armée rouge. L’armée du général Pau attaque toute la ligne de défense du général Chomer qui s’étend sur une vingtaine de kilomètres ; la bataille dure toute la matinée, de 4 heures à midi ; de notre position, nous voyons tout ; j’assiste à des mises en batterie et à des tirs de canon, de mitrailleuses etc. ; les troupes d’attaque et de défense se dissimulent très bien et profitent de tous les accidents de terrain ; à partir de 8h ½, le bruit devient assourdissant, les canons, les mitrailleuses, l’infanterie tirent continuellement, c’est grandiose. Le président de la république, les officiers étrangers, le généralissime Joffre, les arbitres restent longtemps sur le tertre que nous avons choisi ; le public est très nombreux, il y a là plus de cent automobiles ; la mienne est envahie un moment par des gens qui veulent se faire photographier en même temps que Poincaré, notamment par un officier russe, homme superbe. À midi, le général Pau est déclaré victorieux par les arbitres et la bataille est finie ; c’est la fin des grandes manœuvres. Nous déjeunons sur l’herbe avec les Tournamille et François, puis nous rentrons à Montech, prenons nos sacs et repartons à 5h ¼, de Montech pour la Borie Grande où nous arrivons à 9h ½ du soir.

La Borie Grande, jeudi 18 septembre 1913

Nous nous reposons aujourd’hui ; demain, je repars pour aller reprendre mes vendanges.

Ille, vendredi 19 septembre 1913

Nous quittons la Métairie Grande à 3 heures, trop tard, mais les malles n’étaient jamais finies ! Aussi nous n’arrivons à Ille qu’à 10 h du soir après avoir sonné 3 fois et éclaté une fois à 3km d’Ille ! Il m’est arrivé de passer six mois sans crever ni éclater, puis, comme aujourd’hui, crever trois fois en quelques heures, c’est déconcertant ! Je suis heureux de rentrer ici après tant de déplacements ; nous voici enfin stables pour plusieurs mois.

Ille, samedi 20 septembre 1913

Je vais à Claira ; on a laissé mes vignes ces jours-ci pour vendanger celles de Papa : on reprendra les miennes mercredi ou jeudi. J’éclate encore ; évidemment, il y a quelque chose d’anormal dans les pneus ; heureusement aucun pneu n’a été endommagé par ces éclatements, mais j’ai perdu 2 vieilles chambres à air ; j’enverrai les pneus chez un spécialiste à Perpignan, mais cela me privera de l’usage de la voiture pendant 2 ou 3 jours.

Ille, dimanche 21 septembre 1913

Je vais à Perpignan en chemin de fer ; au marché aux vins, on me fait des offres à 31 frs. pour Claira, je demande 32 frs. Je déjeune chez les Llobet ; je vais voir les Lazerme qui m’apprennent que l’oncle Albert est gravement malade, il a une maladie du foie et a été opéré ces jours-ci à la clinique des Frères de Saint-Jean de Dieu à Paris, l’opération a réussi dit-on. Je rentre à Ille par le train de 4 heures et vais à Bouleternère en auto ; on a commencé hier à vendanger ; puis on a interrompu la vendange et on la reprendra mercredi ou jeudi.

Semaine du 22 au 28 septembre 1913

Ille, lundi 22 septembre 1913

Le matin, je vais à Perpignan par le premier train pour expédier la 12 HP à son acheteur M. Brousse, Descombes-Autos, 11 rue Descombes, à Paris ; il la veut par grande vitesse, ce qui lui coûtera 336 francs ; je fais toutes les démarches et j’assiste à l’embarquement de la voiture, elle est en très bon état ; je l’ai très bien vendue ; je ne comptais certainement pas en retirer ce prix de 3300 frs. J’apprends à Perpignan par Marthe Durand la mort de l’oncle Albert de Lazerne ; il n’avait pas plus de 55 ou 56 ans et laisse un fils de 11 ans ; c’est une mort bien prématurée. Je rentre à Ille par l’express de 11 heures, puis vais à Vinça en auto avec Bebelle et les enfants, nous y déjeunons et passons l’après-midi. J’apprends la triste nouvelle à Bonne Maman. Papa et Maman sont encore à Vinça pour quelques jours.

Ille, mardi 23 septembre 1913

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je fais faire différentes petites choses à la carrosserie de l’automobile, un nouveau vernis notamment. Nous n’avons aucun détail sur la mort de l’oncle Albert ; nous ne savons pas si on l’enterrera à Perpignan ou à Saint-Cyprien.

Claira, mercredi 24 septembre 1913

Je vais à Perpignan et Claira en chemin de fer ; en passant à Perpignan, j’apprends par les Lazerme que l’oncle Albert sera inhumé à Paris et qu’il n’y aura dans le pays qu’un service funèbre. À Claira je suis navré du résultat de la vendange au Champ Parès ; au lieu de 992 comportes l’année dernière (834 en 1911 malgré la gelée et 1268 en 1910), il n’y en aura guère plus de 300 ; quelle diminution ; en tout, je ne dépasserai guère 1800 comportes, c’est-à-dire la valeur de 1150 à 1200 hectos ; quel mal la gelée d’avril m’a fait ! Je couche à Claira.

Ille, jeudi 25 septembre 1913

Il n’y a eu au Champ Parès que 298 comportes ! Je rentre à Ille par l’express de 11 heures 30. L’après-midi nous allons en auto, Bebelle, Henry et moi, aux vendanges de Bouleternère, puis à Vinça. Papa souffre toujours de son bras gauche ; je crains beaucoup que ce bras ne reste ankylosé ; c’est désolant !

Claira, vendredi 26 septembre 1913

Je suis revenu à Claira pour assister à la fin de la vendange ; le matin, je suis allé à Bouleternère ; on finira demain soir à Claira ; je couche ici.

Claira, samedi 27 septembre 1913

Je passe la plus grande partie de la journée à Perpignan, je cherche à voir des courtiers, mais on ne propose pas d’affaires, les transactions sont presque nulles. Je déjeune chez les Llobet. Je rentre et couche à Claira ; le soir, je paie les vendangeurs. Le résultat est bien piètre, il y a, en tout, 1888 comportes au lieu de 3305 en 1912, 2592 en 1911 et 3915 en 1910. Tout le mal vient de la gelée du 15 avril qui a abîmé les aramons ; les carignans ont donné d’une façon normale ; ceux de la Cadène ont eu une très belle récolte. J’achète des grappillons à 0,12 fr. le kilogramme ; on en apporte déjà pour plus de 6000 kilogrammes.

Ille, dimanche 28 septembre 1913

Je vais à la messe de 7h à Claira, j’y fais la sainte communion ; tous mes vendangeurs, du moins tous ceux qui ne sont pas repartis encore, y viennent aussi. Je passe la matinée à Perpignan où je vois de nombreux courtiers qui engagent des pourparlers avec moi pour ce qui me reste à vendre, mais je n’ai pas d’offre ferme. Les cours oscillent de 30 à 33 frs. suivant degré ; mon vin de Claira peut valoir 31 frs. environ. Je rencontre l’oncle Xavier à Perpignan ; je l’engage à venir déjeuner à Ille et je l’emmène en auto ; il déjeune avec nous et, dans l’après-midi, va voir Papa à Vinça. Il a, entre Pia et Claira, une récolte de 7000 hectos environ ; il vient de la vendre à 32 frs. ; cela lui fait 220 à 230.000 frs. ; heureux propriétaire !

Semaine du 29 au 30 septembre 1913

Ille, lundi 29 septembre 1913

Il pleut toute la journée ; vers le soir, la pluie redouble, accompagnée de tonnerre et d’éclairs ; nous ne sortons guère ; nous n’allons que chez les Barescut, en auto, avec les Amade.

Ille, mardi 30 septembre 1913

Je vais prendre Papa à Vinça en auto pour le mener à Perpignan où Louis Lutrand doit radiographier son bras ; je déjeune à Vinça ; je vais me baigner à Nossa. Tante Josepha et Maman viennent aussi à Perpignan. Nous prenons aussi Bebelle en passant à Ille. La radiographie par les rayons X révèle, ce dont nous nous doutions, que c’est de l’arthrite ; un traitement thermal pourra donc en avoir raison. Je vois plusieurs courtiers, mais je n’ai encore aucune offre ferme ; il y a un véritable marasme dans les affaires ! Je ramène Papa à Vinça et rentre à Ille à 8 heures. La pluie d’hier, qui est tombée en trombe vers le soir et dans la nuit à Perpignan et au sud de Perpignan, a causé de grands dégâts. À Perpignan, beaucoup de maisons ont été inondées, des caves, des cours, des cuisines, ont été remplies d’eau ; il est tombé, en moins d’un jour, 114 millimètres au pluviomètre de l’observatoire. À Cerbère, ça a été une véritable catastrophe ; plusieurs maisons se sont effondrées, on parle de 14 ou même de 18 morts ; la ligne de chemin de fer d’Espagne a été coupée en plusieurs points ; une explosion d’acétylène occasionnée par l’inondation a fait plusieurs victimes ; c’est un désastre !

Octobre 1913

Semaine du 1er au 5 octobre 1913

Ille, mercredi 1er octobre 1913

Je ne bouge pas de la journée ; nous faisons un tour de promenade à la Métairie Saint-Martin.

Ille, jeudi 2 octobre 1913

Nous allons tous à Claira et Perpignan en auto ; à Perpignan je vois plusieurs courtiers, mais on fait des offres insuffisantes et je ne traite pas ; il y a, en ce moment, un véritable marasme, mais je suis persuadé qu’il y aura une reprise vers le milieu du mois. Je vois Maman à Perpignan. Nous avons emmené les enfants qui ont été enchantés de la promenade. À Claira j’ai acheté 34.363 kilos de grappillons pour 3964 francs 40 ; je crois que cela pourra me donner 225 à 250 hectos de vin ; à 30 francs l’hecto, cela ferait, brut, 6750 à 7500 frs., et net (déduction faite du prix d’achat et des frais) la coquette somme de 2750 à 3500 francs ; mais la vendra-t-on 30 francs ? C’est douteux !

Ille, vendredi 3 octobre 1913

Le matin je vais à Bouleternère à motocyclette ; l’oncle Xavier vient nous voir, il repart demain pour Angers.

Ille, samedi 4 octobre 1913

Le matin, je vais à Vinça à motocyclette, je vois Papa qui est toujours à peu près dans le même état. L’après-midi, Maman vient ici pour orner la chapelle du Rosaire.

Ille, dimanche 5 octobre 1913

Le matin nous faisons, Bebelle et moi, la Sainte Communion avant la messe de 8h ½ ; nous revenons à la grand’messe et à vêpres, l’après-midi nous faisons et recevons des visites.

Semaine du 6 au 12 octobre 1913

Ille, lundi 6 octobre 1913

Je vais à Perpignan et Claira ; le marasme dans les affaires continue ; il faudra attendre une reprise, plusieurs jours et peut-être plusieurs semaines.

Ille, mardi 7 octobre 1913

Nous allons à Vinça pour le service anniversaire de la mort de Bon Papa ; nous y passons la journée et faisons des visites.

Ille, mercredi 8 octobre 1913

Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; il pleut une partie de la journée ; nous nous promenons dans la campagne.

Ille, jeudi 9 octobre 1913

Je vais à Claira, Perpignan, Rivesaltes en auto ; à Rivesaltes je vois Tribillac pour mon vin, il n’est pas acheteur ; à Perpignan j’assiste à une réunion du comité royaliste au sujet du journal Le Roussillon.

Ille, vendredi 10 octobre 1913

Le matin je vais à Vinça à motocyclette ; l’après-midi je ne bouge pas.

Ille, samedi 11 octobre 1913

Nous ne quittons pas Ille aujourd’hui ; nous allons nous promener dans la campagne.

Ille, dimanche 12 octobre 1913

Je vais à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais à Perpignan pour le marché aux vins et pour le déjeuner d’Action française ; je suis en pourparlers pour la vente du solde du vin rouge de Claira ; il y a une certaine reprise : il faut en profiter. Ille est en fête aujourd’hui ; on a organisé une fête de bienfaisance au profit des familles des victimes de la catastrophe de Cerbère ; il y a cortège en musique, danses, loterie, distribution de petites fleurs bleues etc. Cette fête produit 1600 francs ; à la loterie, nous gagnons plusieurs choses ; elle est tirée par le maire, M. Batlle, sur le balcon de la mairie.

Semaine du 13 au 19 octobre 1913

Ille, lundi 13 octobre 1913

Je reviens à Perpignan et je vais à Claira avec M. Rebuffat et M. André, négociant, pour voir le vin ; je me décide à vendre à M. André, à qui j’ai déjà vendu 700 hectos, le solde de mon vin rouge, c’est à dire 400 à 450 hectos. Je le vends à 27,50 fr. l’hecto ; il y a 4 jours, on m’offrait 27 frs. Le vin rouge pèse exactement 8°, et encore il entre là-dedans pour 260 ou 270 hectos de vin de grappillons qui pèse 6,4, sans quoi le degré de ma récolte serait 8 ½ au moins ; pour cette année c’est beaucoup. L’achat de grappillons a été une affaire excellente. Nous rentrons à Ille à 8 heures moins le quart.

Ille, mardi 14 octobre 1913

J’ai aujourd’hui 31 ans et il y a 24 ans de la guérison de ma blessure à la main ; que de temps écoulé déjà ! Je vais aux obsèques de M. Deille, beau-père de M. Obert. Le matin je vais aussi à Bouleternère et le soir à Vinça, le tout à motocyclette. Papa ne se sent pas mieux, bien au contraire ; son bras le fait toujours beaucoup souffrir et il s’affaiblit ; ce sera bien long !

Ille, mercredi 15 octobre 1913

Nous allons à la grand’messe et vêpres au Carmel où l’on célèbre l’Adoration perpétuelle et la fête de Sainte Thérèse. Poincaré, à son retour d’Espagne, vient de traverser la Provence et il est allé hier à Maillane saluer Frédéric Mistral ; c’est un joli geste auquel tout le monde doit applaudir ; c’est surtout, de la part du président de la république, un geste symptomatique de l’état des esprits et du courant des idées. Cette nécessité dans laquelle est le gouvernement de céder au courant d’idées régionalistes, si contraires à son principe, prouve combien ces idées ont fait de progrès ; voilà précisément ce qu’il y a de bon car c’est aussi antirépublicain que possible !

Ille, jeudi 16 octobre 1913

Le matin je vais à Bouleternère assister à la fête de la société de secours mutuels « L’Union Familiale » ; cette année le maire n’a pas osé interdire le cortège ; il n’a pas oublié la leçon de l’année dernière ! Je déjeune chez mon fermier Jacomy. L’après-midi nous allons tous à Vinça ; Papa va un petit peu mieux, mais n’est pas brillant encore.

Ille, vendredi 17 octobre 1913

Je reçois de mauvaises nouvelles de ma 12 HP qui est à Paris ; son acheteur est à peu près introuvable et ne me paie pas bien qu’il ait reconnu, après essai, que la voiture est en très bon état et marche parfaitement. Il me l’avait achetée ferme 3300 frs ; mais il comptait la revendre immédiatement pour pouvoir me la payer ; or l’acheteur sur lequel il comptait s’est dérobé, et lui est hors d’état de payer. C’est bien ennuyeux et bien inquiétant ; j’ai eu affaire à un farceur. Heureusement j’avais pris mes précautions, je ne lui ai pas livré la voiture ; c’est Xavier Civelli qui l’a retirée de la gare de ma part. En attendant, mon acheteur Brousse assure qu’il trouvera à très bref délai, à revendre la voiture ; s’il n’y a pas réussi dans peu de jours, je partirai pour Paris où je tâcherai de la vendre moi-même. L’après-midi nous allons voir les d’Ax à Corneilla et les Çagarriga à Millas.

Ille, samedi 18 octobre 1913

Dans l’après-midi je vais à Perpignan en auto ; j’assiste à une réunion du comité royaliste ; d’importantes décisions y sont prises pour relever la situation financière du journal Le Roussillon qui laisse tant à désirer !

Ille, dimanche 19 octobre 1913

J’ai été fatigué cette nuit ; j’ai eu un peu de fièvre ; aussi je ne sors que pour aller à la grand’messe et à vêpres. Nous devions aller déjeuner demain chez les Massia à Montesquieu ; je leur télégraphie que nous n’y irons pas ; ce serait une imprudence. Avec deux jours de repos il n’y paraîtra plus et nous pourrons certainement nous rendre à l’invitation de Madame Raymond de Çagarriga qui nous invite à déjeuner mardi chez elle à Millas avec ses cousins de Çagarriga et ses neveux de Pontac.

Semaine du 19 au 26 octobre 1913

Ille, lundi 20 octobre 1913

Je vais aux obsèques de Bonaventure Bô, fermier de la métairie du Salt des Cabaills, autrefois à ma tante Civelli, aujourd’hui à Papa ; il est mort samedi soir d’une maladie de cœur ; j’étais allé le voir il y a huit jours.

Ille, mardi 21 octobre 1913

Nous allons déjeuner à Millas chez les Raymond de Çagarriga ; ils ont leurs cousins et neveux et un archiviste de Toulouse venu pour inventorier leurs archives de famille qui sont très riches.

Ille, mercredi 22 octobre 1913

Dans l’après-midi je vais à Vinça voir Papa dont l’état n’a pas changé ; je m’arrête à Bouleternère.

Ille, jeudi 23 octobre 1913

Nous avons à déjeuner Tante Augustine qui va partir pour le Chili ; elle quitte Perpignan le 2 novembre et s’embarque à Barcelone le 4 ; elle passera 2 ou 3 mois à Santiago chez sa sœur, ma tante Emérentienne de Llobet, fille de la Charité, qui est là-bas depuis 9 ans ! Nous avons aussi bonne Maman, Tante Josepha et Nénette qui font leurs adieux à Tante Augustine, et enfin Henri Passama qui s’est annoncé pour aujourd’hui.

Ille, vendredi 24 octobre 1913

Je vais à Vinça assister, comme président de la Société Saint-Sébastien, aux obsèques de Mlle Antoinette Salvo qui était membre honoraire ; je déjeune à Vinça. L’après-midi, nous avons la visite de Tante Hélène de Lazerme et de Thérèse venues ici pour accompagner une conférencière de la Ligue patriotique des Françaises ; elles viennent avec cette dame et le chanoine Parmentier nous voir et prendre le thé.

Ille, samedi 25 octobre 1913

Dans l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint Michel et du Ximenil.

Ille, dimanche 26 octobre 1913

Je vais passer la journée à Béziers pour prendre part au Congrès de la Confédération générale des Vignerons (C.G.V.) ; ce congrès est superbe et réunit plus de 3000 membres de cette formidable union de syndicats qui comprend plus de 80.000 membres ; au banquet nous sommes 3000 et le service s’en ressent car il est loin d’être fameux mais bah ! nous n’y sommes pas allés pour bien manger, mais pour affirmer notre force, je vois Gaston, Rinette et leurs enfants. Parti à 5h56, je rentre le soir à 8h ½. ; des trains spéciaux sont organisés ; j’entends la messe de 7 heures à Perpignan, à l’église Saint Joseph.

Semaine du 27 au 31 octobre 1913

Ille, lundi 27 octobre 1913

Je vais chercher Papa à Vinça en auto ; j’y déjeune ; je le ramène ici dans l’après-midi. Nous pensons maintenant qu’il a un abcès à l’articulation du bras gauche ; il faudra nous en assurer le plus tôt possible.

Ille, mardi 28 octobre 1913

Le matin je vais à Perpignan en auto avec Bebelle ; de là, je vais seul à Claira. Nous rentrons vers 13 heures. M. Pons, qui a vu Papa ce matin, a reconnu l’existence d’un abcès ; il appelle M. de Lamer et il est probable qu’on le percera demain ; ce sera très facile car il est tout à la surface. Mais le point inquiétant c’est de savoir de quelle nature est cet abcès ; ne serait-il pas tuberculeux ? S’il en est ainsi, tout est à craindre.

Ille, mercredi 29 octobre 1913

M. de Lamer vient aujourd’hui et perce l’abcès ; c’est chose très facile ; il ne croit pas que cet abcès soit d’origine tuberculeuse ; en tout cas, il est probable que Papa va ressentir un grand soulagement à la suite de l’enlèvement de cet abcès qui le faisait beaucoup souffrir.

Ille, jeudi 30 octobre 1913

Papa a été très souffrant aujourd’hui et nous a donné un moment de réelle inquiétude ; la plaie de son abcès s’est mise à saigner et le Docteur Pons lui-même n’arrivait pas à arrêter l’hémorragie ; il a fallu à 9 heures du soir (grâce à l’obligeance d’une employée de la poste) téléphoner au Docteur de Lamer qui est arrivé à 10h ½ en auto. Au bout d’une demi-heure, M. de Lamer a réussi à arrêter cette hémorragie, mais Papa est très affaibli et il a fallu lui faire des injections de sérum pour le soutenir. Ce matin il a eu la joie de voir M. le curé[31] qui, reconnaissant implicitement ses torts à notre égard, est venu faire une visite à Papa, mettant fin ainsi à une brouille qui durait depuis plus de deux ans et était très pénible ; de part et d’autre on a convenu que le passé serait oublié. M. de Lamer quitte Papa à 11h ½ du soir et s’efforce de nous rassurer.

Ille, vendredi 31 octobre 1913

Papa a passé une nuit assez tranquille ; sa plaie est cicatrisée et l’hémorragie ne recommencera pas ; il a besoin maintenant de reprendre des forces ; il faut aussi que l’abcès se vide complètement. Il est bien malade et, parfois, je me demande avec angoisse s’il ne faut pas nous attendre à le voir nous quitter. M. Pons est assez pessimiste ; M. de Lamer l’est moins. Dans l’après-midi, je suis obligé d’aller à Perpignan pour plusieurs affaires ; je retardais depuis mercredi ce déplacement à cause de Papa ; j’y vais avec Bebelle et avec Nénette qui est venue ici par le train de 13 heures ¼.

Novembre 1913

Semaine du 1er au 2 novembre 1913

Ille, samedi 1er novembre 1913

Nous faisons la sainte communion à 8 heures ; nous assistons à la grand’messe et à vêpres. Papa est toujours très faible, M. de Lamer revient le soir et est cependant assez satisfait ; il croit que l’abcès n’était pas de nature tuberculeuse et qu’il ne se renouvellera pas ; dans quelques jours nous pourrons nous rendre compte de cela ; s’il était tuberculeux ce serait très grave.

Ille, dimanche 2 novembre 1913

Nous faisons de nouveau la sainte communion ; nous allons à tous les offices et à la procession au cimetière ; Papa a passé une assez bonne nuit et une assez bonne journée.

Semaine du 3 au 9 novembre 1913

Ille, lundi 3 novembre 1913

Nous ne bougeons pas. Nous voyons Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette venues pour voir Papa dont l’état est stationnaire ; il y a tendance à l’amélioration.

Ille, mardi 4 novembre 1913

Papa passe d’assez bonnes nuits ; la plaie se cicatrise normalement ; la seule chose inquiétante, c’est un peu de fièvre le soir. Nous allons déjeuner chez les Passama à Saü près Thuir. Nous avions renvoyé cette visite à Saü, qui devait avoir lieu jeudi dernier, à cause de l’état de Papa. Les La Croix y viennent dans l’après-midi. Je vends mon vin blanc de Claira, qui pèse 9,7, au prix de 32 francs l’hecto à M. Péquignot, négociant à Rivesaltes ; il y a cinq ou six jours, il m’avait offert 30 frs., puis 31 ; j’avais toujours demandé 32 frs. et j’ai fini par les obtenir ; il y a une certaine reprise des cours des vins depuis quelques jours. On le retirera à la fin de la semaine.

Ille, mercredi 5 novembre 1913

Dans l’après-midi je vais à Bouleternère en auto ; j’y emmène Bebelle, Tony et les enfants. Le petit Joseph marche tout seul depuis quelques jours ; il a été plus avancé que son frère et sa sœur. L’état de Papa est stationnaire.

Ille, jeudi 6 novembre 1913

Papa semble, depuis deux ou trois jours, aller un peu mieux ; l’après-midi Maman est obligée d’aller à Perpignan et je la remplace auprès de Papa ; je le garde toute l’après-midi jusqu’à l’arrivée de Maman et j’aide le Docteur à faire son pansement.

Ille, vendredi 7 novembre 1913

Il commence à faire froid ; Papa va un peu mieux ; la plaie de son abcès ne suppure plus et va se fermer ; l’état général est stationnaire avec tendance à l’amélioration. Nous allons, Bebelle et moi, à la messe de 7h et y faisons la sainte communion.

Ille, samedi 8 novembre 1913

Je vais à Perpignan et Claira en auto ; Bebelle et Nénette m’accompagnent à Perpignan.

Ille, dimanche 9 novembre 1913

Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, je vais à Vinça en auto, pour la visite au cimetière. L’état de Papa est stationnaire. Henri de Lavergne, Philomène et leurs enfants arrivent ce soir ; ils viennent voir Papa et passeront quelque temps dans le pays.

Semaine du 10 au 16 novembre 1913

Ille, lundi 10 novembre 1913

Je vais à Perpignan assister aux obsèques de Madame Louis Noëll née Bartissol ; cette dame, morte d’une pneumonie à l’âge de 47 ans, m’avait témoigné de l’intérêt à l’époque où il était question de mon mariage avec Mlle de Pallarès, aujourd’hui mariée à M. Maurice Lafabrègue. Je laisse l’auto à Perpignan pour faire resserrer le frein et je rentre à Ille par le train de 4 heures. À Perpignan, je vais un moment à la Bibliothèque municipale.

Ille, mardi 11 novembre 1913

Je reviens à Perpignan reprendre l’auto au garage ; je rentre à Ille à 4h ½.

Ille, mercredi 12 novembre 1913

Je reviens encore à Perpignan pour y accompagner Maman, Nénette et Bebelle ; Maman s’occupe avec M. Bausil de la possibilité de faire jouer la pièce Cœur de Française au profit du Dispensaire de la Croix-Rouge ; il y a de grosses difficultés ; je vais aux Archives du département. Le matin je suis allé à Vinça avec Bebelle, Henri, Philomène et tous les enfants ; nous avons assisté à la messe du mariage de Charles de Guardia avec Mlle Chambeu ; nous avons déjeuné à Vinça.

Ille, jeudi 13 novembre 1913

Aujourd’hui, je ne bouge que pour aller à Bouleternère où je m’occupe avec Jacomy de refaire le bail des terres affermées ; ce remaniement est rendu nécessaire par la plantation en vigne du champ de l’Aire que je vais faire tout prochainement.

Ille, vendredi 14 novembre 1913

L’état de Papa s’améliore ; mais il y aura beaucoup à faire pour remonter le courant et rendre bon l’état général. Aujourd’hui je ne bouge pas.

Ille, samedi 15 novembre 1913

L’après-midi, je vais à Perpignan où j’assiste à une réunion du comité royaliste relative au journal Le Roussillon ; grâce à un pressant appel, un certain nombre de royalistes ont souscrit annuellement des sommes variables qui permettront d’établir un budget normal pour ce pauvre journal. Le matin, j’assiste à la grand’messe ; c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration.

Ille, dimanche 16 novembre 1913

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi de 4 à 6 h, j’accompagne Tony au cinéma de la gare. Papa va mieux et je vais pouvoir aller à Paris m’occuper de la situation de ma voiture 12 H.P. ; je passerai par Bergerac pour voir Marie-Thérèse et Max que je n’ai pas vus depuis 19 mois et pour étudier une affaire.

Semaine du 17 au 23 novembre 1913

Ille, lundi 17 novembre 1913

Maman étant à Perpignan au cours de la Croix-Rouge, je tiens compagnie à Papa toute l’après-midi.

Ille, mardi 18 novembre 1913

L’après-midi, je vais à Bouleternère et Vinça avec Bebelle ; je signe avec Jacomy le nouveau bail qui exclut le champ de l’Aire que je vais planter en vigne ; désormais, en fait de champs affermés, il n’y aura plus que « Derrès las Casas » et le « Camp d’el Prat ». Le fermage sera de 800 fr. au lieu de 1060.

Ille, mercredi 19 novembre 1913

Le matin je vais en auto avec M. Hippolyte Bô et un pépiniériste d’Ille acheter des racinés pour mes plantations de vignes ; je les achète à Saint-Feliu-d’Amont. Je reçois une lettre me disant que ce filou de Brousse a revendu ma 12 HP depuis 15 jours ; il ne m’a pas donné un sou ; c’est un escroc et il n’y a plus à hésiter à le poursuivre ; je partirai demain pour Paris. Dans l’après-midi je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; nous emmenons Tony chez le Dr de Lamer qui examine son abcès au front et qui déclare que c’est un bobo insignifiant ; peux partir tranquille. Papa va aussi beaucoup mieux.

Paris, vendredi 21 novembre 1913

J’ai quitté Ille hier matin à 5h56 et je suis arrivé ce matin à la même heure à la gare du P.L.M. après avoir voyagé par la vallée du Rhône (Tarascon, Lyon etc.) ; j’ai parfaitement dormi ayant été seul dans mon compartiment de Lyon à Melun ; à Melun, il est monté un employé de la gare qui a assisté à la catastrophe de chemin de fer du 4 novembre et qui a participé au sauvetage des blessés ; il me raconte tout cela. À Paris, je m’occupe immédiatement de l’affaire de ma malheureuse voiture dont je risque fort de ne jamais voir le prix. Je fais faire sommation par huissier au nommé Brousse d’avoir à me payer dans les 48 heures. En même temps, je charge une agence de police privée de rechercher si cet animal a quelque chose que je puisse saisir ; je fais prendre des renseignements sur son père qui habite Grenoble. Si l’enquête révèle l’existence de quelque chose que je puisse saisir, je l’assignerai devant le tribunal de commerce ; s’il n’y a rien à saisir, j’agirai sur le père par la menace d’une plainte au parquet, car il y a abus de confiance caractérisé ; peut-être devant cette perspective le père paiera-t-il la dette de son fils. En fin de cause, si je n’en tire rien, je déposerai ma plainte au Parquet. Je vois ma tante Civelli et Margot ; je dîne chez elles. Xavier est à Londres.

Paris, samedi 22 novembre 1913

Rien à faire contre Brousse jusqu’à lundi ; je fais beaucoup de commissions ; l’après-midi je vais un moment à la rédaction de L’Action française 17 rue Caumartin ; je vois quelques-uns de ces messieurs. Dans la matinée je fais des recherches à la Bibliothèque nationale sur les Estève de Montpellier et du Languedoc[32] au 17e siècle qui, probablement, étaient nos parents ; je trouve beaucoup de choses intéressantes sur eux dans l’Armorial du Languedoc. Je dîne chez Tata Mimi.

Paris, dimanche 23 novembre 1913

Je vais à la messe à la Madeleine. Je déjeune chez Tata Mimi ; ensuite nous allons ensemble au Jardin d’acclimatation. Le soir je vais au nouveau cirque.

Semaine du 24 au 30 novembre 1913

Paris, lundi 24 novembre 1913

Je m’occupe toute la journée de l’affaire Brousse ; je consulte M. Manchin, avocat, qui me conseille de porter plainte le plus tôt possible ; je voudrais pourtant essayer d’intimider Brousse par la menace de cette plainte ; je lui envoie donc une lettre recommandée l’avertissant que je déposerai la plainte s’il n’est pas venu me payer mercredi. Je fais de nouvelles recherches à la Bibliothèque nationale. Je dîne chez Tata Mimi.

Paris, mardi 25 novembre 1913

Je vais à Rouen, ville que je désirais, depuis longtemps, connaître ; c’est une belle ville ; ses monuments religieux et civils sont remarquables ; mon train, un rapide, fait le trajet en 1h50. Je suis de retour à Paris à 19h40 ; je dîne rapidement avec M. Bertran, Massé, Passama, Jonquères etc. au restaurant du Cercle militaire avenue de l’Opéra. Ensuite je reviens au nouveau cirque voir lutter le Nègre si célèbre Jack Johnson, l’homme le plus fort du monde.

Lutte Frank Moran – Jack Johnson, Paris, en 1914 – Photo crédits Université de Caen (Wikipédia)

Paris, mercredi 26 novembre 1913

Brousse ne donne pas signe de vie ; je prépare ma plainte ; aujourd’hui s’ouvre le congrès de l’Action française ; j’assiste à la réunion du matin et à une partie de celle de l’après-midi ; je fais des commissions.

Paris, jeudi 27 novembre 1913

Je dépose ma plainte entre les mains du substitut du Procureur de la République ; je dépose en même temps la copie de toutes les pièces justificatives, copie que j’ai fait faire à la machine à écrire ; je devrai prolonger mon séjour jusqu’à lundi, le procureur me dit qu’il sera impossible d’avoir suffisamment avancé l’enquête pour que je puisse partir samedi, comme je l’aurais voulu. J’assiste aux deux séances du congrès ; elles sont très intéressantes ; le matin, il y a un rapport de M. Rocher sur la propagande qu’il a faite dans l’Isère ; c’est un modèle de propagande. J’invite à déjeuner, sur la rive gauche, M. Bertran, Massé, Jonquères et M. Dominique Delahaye, sénateur, que je rencontre. Après le déjeuner, M. Delahaye nous fait visiter le Palais du Luxembourg qui est beaucoup trop beau pour les Caïmans ; il me donne une carte pour la séance du Sénat ; j’y vais un moment après le congrès ; j’y vois Henry Noëll[33] dans l’exercice de ses fonctions. Le soir, je dîne chez Tata Mimi, puis je vais, rue du Rocher, à une séance organisée par les Camelots du Roi au profit de leur caisse.

Paris, vendredi 28 novembre 1913

Je ne sais rien sur Brousse aujourd’hui ; la plainte suit son cours. J’assiste aux deux séances du congrès ; le soir après avoir dîné chez Tata Mimi, je vais avec elle, avec Margot, avec la comtesse des Cordes et sa fille Aliette à la magnifique réunion de clôture du congrès à la salle Wagram ; il y a là, sans aucune exagération, 5 à 6000 royalistes ; nombreux discours, grand enthousiasme. L’expérience d’une république nationale avec Poincaré touche à sa fin ; bientôt, la route sera libre devant le Roi.

Paris, samedi 29 novembre 1913

Je suis convoqué pour lundi matin chez le commissaire de police pour donner des renseignements afin de faire avancer l’enquête ; j’espère bien que je pourrai partir lundi soir. D’autre part, je sais par l’agence de police privée que le père de Brousse, que l’on m’avait dit habiter Grenoble, est inconnu dans cette ville ; quant à Brousse lui-même c’est un vulgaire escroc que je ferai condamner à la prison ; malheureusement j’ai bien peu de chances de retrouver mon argent. Je fais beaucoup de commissions dont Bebelle m’a chargé ; je vais voir nos cousins de Roig rue Portalis. Je vais aussi voir le Musée du Louvre. Je rencontre Tata Mimi et Madeleine ; elles sont ici pour quelques jours ; Tata Mimi m’invite à déjeuner demain.

Paris, dimanche 30 novembre 1913

Je vais à la grand’ messe à la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre ; j’y fais la sainte communion. Je reçois une dépêche d’Ille me disant que Brousse m’a envoyé à Ille un effet de 3700 frs. payable le 15 Janvier ; c’est le premier effet de ma plainte, mais je serais bien naïf si je m’en contentais et si je retirais ma plainte ; le 15 Janvier, il laisserait protester sa signature et je serais joué ; il faut donc aller de l’avant. Je déjeune chez Prunier avec Tata Mimi Estève et Madeleine. Le soir je dîne chez les Civelli ; Xavier est arrivé dans la nuit de Londres, il a une crise d’estomac.

Décembre 1913

Semaine du 1er au 7 décembre 1913

Paris, lundi 1er décembre 1913

Je vais à la messe de 9 heures à la Madeleine. Je me rends à la convocation du commissaire de police du quartier de la Madeleine 57 rue d’Anjou à qui je donne beaucoup de détails sur les agissements de Brousse, documents à l’appui il en dresse un procès-verbal. Je reçois à 9 heures ½ la lettre et l’effet de Brousse arrivés hier matin à Ille ; ils ont été mis à la poste à Paris avant-hier samedi, c’est-à-dire dès que Brousse a pu savoir que j’avais porté plainte ; il a daté la lettre et l’effet du 27, mais le timbre de la poste est du 29 ; je le fais voir au commissaire de police ; c’est ce qu’on appelle de la monnaie de singe et ce n’est pas cela qui me fera retirer ma plainte. Tout est en train maintenant et je compte partir demain, à moins d’imprévu. L’après-midi je vais à la Chambre ; le ministère a failli être mis en minorité sur la question de l’emprunt de 1300 millions qui n’est voté qu’à 21 voix de majorité ; ces séances de la Chambre ou du Sénat m’écœurent ! Je dîne chez les Civelli.

Paris, mardi 2 décembre 1913

Je fais mes dernières courses et commissions ; je déjeune chez les De Lestrac qui sont rentrés samedi de La Burbanche ; je dîne chez les Civelli et je quitte Paris par l’express de 22h10 à la gare d’Orsay pour aller à Bergerac. Je n’ai pas réussi à me faire payer par Brousse, mais j’ai pris le meilleur moyen pour arriver à ce résultat : saisir le Parquet ; la peur d’une condamnation certaine en correctionnelle sera, peut-être, pour cet animal le commencement de la sagesse et il tâchera de se procurer la somme nécessaire pour me payer ; en tout cas, il n’y avait pas autre chose à faire !

Bergerac, mercredi 3 décembre 1913

Je suis arrivé ce matin à 8h50 ; je n’avais pas vu Marie-Thérèse, Max et leurs enfants depuis 20 mois ; j’examine avec Max la possibilité d’une combinaison qui consisterait pour moi à acheter en Périgord une propriété que Max m’affermerait ; le mieux serait que j’achète une propriété appartenant au Crédit Foncier qui me ferait les meilleures conditions de paiement et le fermage me paierait les annuités dues au Crédit Foncier ; ainsi, je ferais personnellement une affaire qui ne serait pas mauvaise et Max, installé sur une propriété qu’il ferait valoir, serait tiré d’embarras.

Bergerac, jeudi 4 décembre 1913

Je vais voir avec Max le représentant du Crédit Foncier à Périgueux ; il a plusieurs propriétés à vendre ; Max va les visiter et m’enverra sur chacune d’elles une notice détaillée ; je pourrai prendre ainsi une décision en connaissance de cause ; je quitte demain Bergerac, mais j’y reviendrai dans quelques jours pour prendre une décision.

Perpignan, vendredi 5 décembre 1913

J’ai quitté Bergerac ce matin à 9h37 et j’arrive à Perpignan à 22h10 ; impossible d’arriver ce soir à Ille, il n’y a pas de train ; je couche au Grand Hôtel à Perpignan.

Ille, samedi 6 décembre 1913

Je suis arrivé ce matin à 8h35 avec grand plaisir après 16 jours d’absence ; Papa va mieux, mais son bras est toujours inerte, il est comme atrophié. Le front de Tony est complètement guéri ; Bebelle va bien.

Ille, dimanche 7 décembre 1913

Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je vais voir M. le curé et M. le vicaire ; je me confesse.

Semaine du 8 au 14 décembre 1913

Ille, lundi 8 décembre 1913

Je fais la sainte Communion afin de gagner le Jubilé constantinien dont la clôture est aujourd’hui ; je fais les visites prescrites à l’église, et vais à la grand’messe et à vêpres. Papa sort aujourd’hui pour la 1ère fois.

Ille, mardi 9 décembre 1913

Nous allons à Vinça avec Maman et les enfants pour faire nos adieux à Tante Josepha et Nénette qui repartent pour Nice demain, elles y passeront l’hiver et le printemps.

Ille, mercredi 10 décembre 1913

Constitution de l’abominable ministère Doumergue qui est peuplé de médiocrités, le radicalisme triomphe ; c’est la loi de la république et Poincaré n’a pas su ou pas voulu l’empêcher malgré les espoirs un peu niais des conservateurs libéraux ; une fois de plus la malfaisance du régime est mise en lumière ! Je vais à Claira ; Bebelle et les enfants restent à Perpignan ; à Claira les travaux sont assez avancés.

Ille, jeudi 11 décembre 1913

Je ne bouge pas aujourd’hui ; le froid commence à se faire sentir, mais le temps est superbe.

Ille, vendredi 12 décembre 1913

L’après-midi je vais à Bouleternère en auto ; le soir Jean fait de grands dégâts au garage ; voulant essayer de conduire la voiture, ce que je lui avais expressément défendu, il l’envoie buter contre la cloison du fond du garage ; l’auto renverse cette cloison, casse ma vieille bicyclette et l’avant de la voiture s’abime un peu ; voilà une fantaisie de mon domestique qui me coûte cher !

Ille, samedi 13 décembre 1913

Nous allons à la messe à l’honneur de Sainte-Lucie à 5h ½ ; il y a beaucoup de monde à cette messe. À la suite de plusieurs vols et cambriolages, la police de sûreté a envoyé ici plusieurs agents qui font des perquisitions dans plusieurs maisons et arrêtent deux malfaiteurs ; l’enquête se poursuit, on fait d’autres perquisitions qui découvrent de nombreux vols ; il y avait à Ille depuis longtemps une bande de voleurs qui se croyait assurée de l’impunité ; il était temps d’agir ! Je mène l’auto à Perpignan pour faire réparer les dégâts faits par Jean.

Ille, dimanche 14 décembre 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; rien de nouveau. L’enquête de la police de sûreté continue et sera fructueuse. J’ai reçu avant-hier une lettre d’un homme d’affaires de Paris, un M. Boilleau, qui m’écrit de la part de la mère de cette canaille de Brousse pour me demander le décompte exact de ce que me doit Brousse ; il me dit qu’il me proposera quelque chose de nature à me satisfaire ; c’est ma plainte qui commence à agir !

Semaine du 15 au 21 décembre 1913

Ille, lundi 15 décembre 1913

Nous allons nous promener, avec Philomène et Henri, du côté du Touïre.

Ille, mardi 16 décembre 1913

Je vais déjeuner à Vinça avec Bonne Maman ; je suis convoqué à une réunion de la Commission cantonale d’assistance-retraite présidée par le sous-préfet ; elle est très courte. À Vinça, je m’occupe de différentes choses.

Ille, mercredi 17 décembre 1913

Le matin je vais à Bouleternère où l’on défonce, avec 5 paires de bœufs et une charrue de force, le champ de l’Aire que je vais planter en vigne. L’après-midi je vais à Perpignan par le train de 13h25, je reprends l’auto qui est réparée, je vais à Claira et rentre ici en auto. Je vais voir près de Pia des échaudeuses à grand travail qui appartiennent à M. de Lamer ; je vais faire transformer la mienne et j’adopte ce système qui permet d’économiser beaucoup de main-d’œuvre. Ici les perquisitions et les arrestations continuent.

Ille, jeudi 18 décembre 1913

Nous déjeunons chez mes parents avec les Lavergne ; ensuite, je retourne à Bouleternère en auto. Nénette a 20 ans aujourd’hui ; nous lui envoyons un télégramme de félicitations que nous signons tous.

Ille, vendredi 19 décembre 1913

L’après-midi je retourne à Bouleternère en auto. L’oncle Xavier, qui est dans le pays pour quelques jours, vient passer la journée ici.

Perpignan, samedi 20 décembre 1913

Je vais à Perpignan, où je couche chez l’oncle de Llobet, par le train de 4 heures ; je fais, au Panache, une conférence sur le livre de Frantz Funck-Brentano, Le Roi ; je parle ce soir de la première moitié du livre ; je traiterai de la seconde partie le 10 janvier ; c’eût été trop long en une fois.

Résumé de la conférence d’Antoine d’Estève de Bosch sur Le Roi de Frantz Funck-Brentano, publié en première page du Roussillon du 31 décembre 1913 – Gallica

Ille, dimanche 21 décembre 1913

Je vais à la messe à Perpignan ; ensuite, je vois un moment M. Bertran et quelques délégués de différentes sections d’Action française ; nous prenons des décisions au sujet de deux conférences qui auront lieu l’une en janvier l’autre le 1er février. Je rentre à Ille par l’express de 11 heures ; nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier. L’après-midi je vais à vêpres.

Semaine du 22 au 28 décembre 1913

Ille, lundi 22 décembre 1913

L’après-midi je vais à Bouleternère avec Bebelle en auto ; il fait froid mais beau temps ; nous nous promenons au soleil. Henri de Lavergne part ce soir pour Nice où Tante Josepha l’a invité à aller passer quelques jours.

Ille, mardi 23 décembre 1913

Nous allons à Perpignan dans l’après-midi en auto ; nous emmenons Philomène.

Ille, mercredi 24 décembre 1913

Dans l’après-midi, à 17h ½, joli arbre de Noël chez mes parents, pour les enfants qui sont ravis ; leur joie est exubérante. Je cause avec l’oncle Xavier d’une question qui me tient à cœur et pour la solution de laquelle j’ai fait de longues et patientes recherches sur le passé de notre famille paternelle. Je voudrais reprendre l’orthographe « d’Estève » qu’une partie de ma famille a portée au 18e siècle. Mon bisaïeul et mon trisaïeul ont exercé des fonctions conférant la noblesse ; j’ai écrit sur cette question un long mémoire et j’ai la certitude que tous mes ancêtres depuis Jean Estève ont eu la noblesse et le droit de signer « d’Estève ». Je désire beaucoup, à cause de mes fils, faire revivre cette tradition. Je le dis à l’oncle Xavier qui est de mon avis, comme Papa, et qui est disposé à engager, si la chose est juridiquement possible, une action en rectification d’actes de l’État-civil. Le soir, en attendant le moment d’aller à la messe de minuit, je recopie des documents et mon mémoire, pour les donner à l’oncle Xavier.

Ille, jeudi 25 décembre 1913

Nous assistons à la messe de Minuit qui est très solennelle, puis à la messe de l’aurore ; nous faisons tous la sainte communion. Ensuite nous allons réveillonner chez mes parents ; nous sommes très nombreux à cause de la présence de l’oncle Xavier et de Philomène. Nous retournons à vêpres. Je montre mes documents sur le passé de notre famille à l’oncle Xavier et, d’accord avec Papa, nous décidons d’aller consulter un avocat, Me Vergès, sur la marche à suivre pour obtenir la rectification de nos actes. La seule difficulté sera celle-ci : la forme « d’Estève » a été portée, non par nos ascendants, mais par le frère de mon bisaïeul ; tous, aussi bien mon trisaïeul et mon bisaïeul que mon arrière grand-oncle, ont acquis la noblesse et nous l’ont transmise[34] ; mon bisaïeul, comme son frère, avait le droit de prendre la particule puisqu’il était noble, on peut donc admettre que s’il ne l’a pas fait inscrire dans son État-civil, c’est l’effet d’une omission que nous pouvons réparer. Au point de vue juridique c’est ainsi que nous devons, à mon avis, présenter la demande de rectification, car le Tribunal n’a pas à déclarer que nous sommes nobles, ce n’est pas son affaire, il n’est pas compétent pour cela ; il n’a à s’occuper que de l’orthographe du nom. On peut être noble sans porter de particule ; cependant, étant donné que presque tous les nobles portent la particule et que c’est aujourd’hui le seul signe de noblesse, étant donné surtout qu’une partie de notre famille a porté la particule, il est désirable de la reprendre.

Ille, vendredi 26 décembre 1913

Fête de Saint Étienne ; nous allons à la grand’messe et à vêpres ; j’assiste à la grand’messe avec la Société Saint-Étienne.

Ille, samedi 27 décembre 1913

Le matin je vais à Claira voir les vignes et les travaux, puis à Saint-Laurent porter de l’argent au percepteur. L’après-midi je retrouve l’oncle Xavier à Perpignan et nous allons ensemble exposer nos projets de revendication de la particule à Me Vergès, avocat, que l’oncle Xavier connaît beaucoup. Je montre mes documents à Me Vergès, qui déclare que notre droit est évident ; il croit qu’il sera juridiquement possible de le revendiquer ; il va examiner cette possibilité et me donne rendez-vous samedi prochain. Somme toute, il a été très encourageant.

Ille, dimanche 28 décembre 1913

Nous allons à la grand’messe et à vêpres. L’oncle Xavier vient passer la journée avec nous et nous fait ses adieux, il repart demain pour Angers. Il est décidé à demander au Tribunal de Perpignan l’adjonction de la particule « d’ » à notre nom si Me Vergès croit la chose possible juridiquement.

Semaine du 29 au 31 décembre 1913

Ille, lundi 29 décembre 1913

Dans l’après-midi nous nous promenons avec Philomène sur le vieux chemin de Bouleternère ; il fait froid. Je crois que dans 7 ou 8 mois, je serai père pour la quatrième fois ; ce sera une lourde charge que d’avoir quatre enfants à élever, mais enfin il faut espérer que Dieu nous aidera.

Ille, mardi 30 décembre 1913

L’après-midi nous allons à Perpignan en auto ; il a assez fortement neigé la nuit dernière et il fait très froid.

Ille, mercredi 31 décembre 1913

Dernier jour de l’année ; dans l’après-midi, cérémonie d’action de grâce à l’église.


[1] Il s’agit d’Hélène de Micas, fille de Jean de Micas et d’Elizabeth Segar Tisley, mariée en 1864 avec le capitaine de frégate Victor Roca d’Huytéza (1822-1889). Sur la généalogie de cette famille, voir supra notes du 29 septembre 1901, 27 septembre 1903 et 3 mai 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[2] Jules Pams (1852-1930), député des Pyrénées-Orientales (1893-1904), sénateur (1904-1930), ministre de l’Agriculture (1911-1913), figure détachée du Parti radical (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[3] L’un et l’autre respectivement mariés à Marie et Gabrielle de Llobet, filles de Charles de Llobet (1856-1943) et donc cousines germaines de Gabrielle du Lac, épouse d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[4] Joseph de Massia de Ranchin (Céret, 27 octobre 1885-Perpignan, 26 mars 1943), avocat, viticulteur, fils d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet, qui épousera en 1921 Jeanne d’Arexy. Il s’agit d’une famille homonyme et distincte des Massia de Vinça, cités à plusieurs reprises par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[5] Arnaud de Pontac (1886-1962), ingénieur, fils d’Olivier de Pontac et de Marguerite de Sabran-Pontevès, épousera le 27 mars 1913 à Villelongue-dels-Monts Amélie de Çagarriga (1888-1966), dite « Lyly », fille d’Henri de Çagarriga (1855-1939) et de Marie Azémar (1865-1917). Voir supra notes des 4 novembre 1904 et 21 septembre 1906. Il avait deux frères : Agénor (1872-1919) et Gabriel (1874-1945) de Pontac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[6] Théophile Moreux (1867-1954), prêtre, astronome et météorologue français, célèbre par ses publications de vulgarisation (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[7] Jean (1877-1959), Joseph (1885-1943), déjà cité plus haut à la note du 26 janvier 1913, Yvonne (1892-1979) de Massia de Ranchin, enfants d’Albert de Massia et de Cécile Conte de Bonet. Marie-Thérèse (1880-1974), leur sœur, avait épousé en 1905 Alphonse Faure de Fondclair (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[8] Hippolyte Julia (Perpignan, 3 septembre 1842-Nice, 15 février 1913), directeur des contributions directes, fils d’Hippolyte Julia et de Colombe Pujol, décédé à Nice mais inhumé à Sainte-Marie-la-Mer (Pyrénées-Orientales), où sa belle-famille possédait des propriétés. Il avait épousé le 18 septembre 1871 à Perpignan Caroline de Roig, fille de François de Roig et d’Antoinette d’Oms, cousine éloignée des Lazerme par les Pontich. Voir supra notes du 24 juin 1901 et du 29 octobre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[9] Valentine de Pallarès (1862-1945) mariée en 1901 à Pierre Fabre (1844-1908), général de brigade. Elle était membre de la famille de Pallarès souvent citée supra et tante de la jeune Hélène de Pallarès qu’on pensa fiancer à Antoine d’Estève de Bosch en 1906 et 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[10] Le médecin Xavier Rouflay. Voir supra note du 26 février 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[11] Opéra-comique en trois actes de Charles Lecocq, livret de Clairville, Paul Siraudin et Victor Koning, créé le 4 décembre 1872 au théâtre des Fantaisies-Parisiennes de Bruxelles, puis le 21 février 1873 à Paris aux Folies-Dramatiques (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[12] Opéra bouffe en trois actes de Jacques Offenbach, inspiré du personnage d’Hélène, fille de Zeus et de Léda, épouse du roi de Sparte Ménélas, amante de Pâris, fils du roi de Troie. Le livret est d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy. Il fut créé à Paris au théâtre des Variétés le 17 décembre 1864 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[13] Locution française attestée dès 1759 : réception hostile, sous les huées de la foule (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[14] Gabriel Séailles (1852-1922), philosophe et historien de la philosophie, professeur titulaire de la chaire d’histoire de la philosophie de la Sorbonne dès 1898, il fut un défenseur de Dreyfus et contribua activement à la création de la Ligue des droits de l’homme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[15] Charles Seignobos (1854-1942), historien, figure de proue de la méthode historique dite « méthodique » ou positiviste, professeur à la Sorbonne, qui s’est engagé en faveur de Dreyfus et de la Ligue des droits de l’homme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[16] Opérette autrichienne en trois actes de Franz Lehár créée en 1905 sur un livret de Victor Léon et Leo Stein, adapté de la comédie d’Henri Meilhac, L’Attaché d’ambassade (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[17] Il s’agit d’un élevage installé par M. Blenfeld, originaire de Californie, dans le quartier Saint-Augustin à Nice en 1902. Voir https://www.nicematin.com/societe/insolite/quand-plus-d-une-centaine-d-autruches-divertissaient-les-azureens-dans-un-quartier-de-nice-au-debut-du-xxe-siecle-692952 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[18] Pièce de théâtre en trois actes écrite par Dario Niccodemi. Elle a été créée à Paris au Théâtre Réjane (qui deviendra plus tard le Théâtre de Paris) le 28 janvier 1912 (et jouée tout au long des années 1912 et 1913). La célèbre actrice Réjane (Gabrielle-Charlotte Réju) y tenait le rôle principal, celui de la comtesse de Saint-Pras. Celle-ci, une aristocrate fière et ruinée, tente par tous les moyens de sauver les apparences et de préserver le nom de sa famille (symbolisé par l’aigrette). Son fils, Enrico, est pris entre le respect de ses traditions familiales et la dure réalité financière du monde moderne, ce qui le pousse à envisager des compromis désespérés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[19] Avec Arnaud de Pontac. Voir supra note du 1er février 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[20] Voir supra note du 6 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[21] Pièce de théâtre en deux actes d’Henri Lavedan, représentée pour la première fois le 8 février 1913 sur la scène du Théâtre Ambigu-Comique à Paris. Le colonel Eulin, vouant un culte absolu à l’armée et au sacrifice de la patrie, s’oppose violemment à son fils Pierre, lieutenant d’artillerie et brillant scientifique. Ce dernier a inventé un explosif d’une puissance dévastatrice, mais, par idéalisme pacifiste, refuse de livrer sa formule à l’État-Major pour ne pas participer à la barbarie de la guerre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[22] Drame en 5 actes et 8 tableaux d’Arthur Bernède, créée en 1912 au Théâtre de l’Ambigu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[23] Opéra-comique créé en 1880 au Théâtre des Bouffes-Parisiens, musique d’Edmond Audran, livret d’Alfred Duru et Henri Chivot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[24] L’Union noëliste fut une association de jeunes filles catholiques âgées de plus de 15 ans, fondée officiellement en 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[25] Il s’agit peut-être de Marie-Thérèse Le Boucq de Ternas (1873-1961), mariée à Frédéric de La Chapelle (1860-1909) dont la grand-mère paternelle, Marie Josèphe Asprer de Boaçà, était la fille de Josèphe de Çagarriga d’Alénya, propre sœur d’Eulalie de Çagarriga, épouse de François Marie de Chefdebien et trisaïeule de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[26] Louis Heurtault de Lammerville (1877-1957), fils de Joseph Heurtault de Lammerville et de Françoise de Maistre, avait épousé en 1909 Constance Roca d’Huytéza (1883-1963), héritière du domaine de Taxo (commune de Saint-André, Pyrénées-Orientales) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[27] Marie Pierre Geores de Lavergne, né le 3 décembre à Poitiers, fils de Joseph Napoléon de Lavergne et de Marie Anne Victoire Gennet, avait épousé le 1er septembre 1869 à Segré Marie-Caroline Chasseloup de Châtillon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[28] Le b.a.b. était une petite ligne directe et rapide (Chemin de fer Bayonne-Anglet-Biarritz, ligne ferroviaire d’intérêt local) qui reliait les centres-villes et passait par Anglet. À l’inverse, le « train » désignait la grande ligne de la Compagnie du Midi (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[29] Fabien Chalenave, L’action francaise ; Ses principes, ses directions et son Institut, Paris, Vic et Amat, Paris, s.d. [1913].

[30] En marge : « Nouvelle voiture : 225 kilomètres » (Note de l’auteur).

[31] Joseph Bonafont, voir supra notes du 16 janvier 1904 et du 29 décembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[32] Voir infra au 1er, 3 et 4, 6, 9 et 19 juillet 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[33] Henri Noëll (1883-1980), fils de Jean-Baptiste Noëll et de Joséphine Monniot, bibliothécaire du Sénat. Voir aussi supra au 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

[34] Si, comme le note Antoine d’Estève de Bosch, ses ancêtres ont bien joui de la noblesse avant la Révolution française, seul le frère de son bisaïeul, Jean d’Estève Simon (1719-1810) a exercé des fonctions (procureur puis président de la Chambre des Domaines) qui lui ont donné la noblesse transmissible. Son père Jean Estève Ayralt, docteur en droit, substitut du procureur général au Conseil souverain de Roussillon, jouissait de la noblesse seulement à titre personnel (à la faveur du privilegi militar, qui, dans le droit catalan, donnait la noblesse personnelle non transmissible aux docteurs en droit), ses descendants n’étaient donc pas régulièrement nobles. De même, seul Jean d’Estève Simon a porté la particule ; mais il n’a eu qu’une fille unique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).

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